Avant d'accéder à la célébrité, Jean-Jacques Rousseau recourt au Mercure de France pour y publier un air de sa composition et une lettre sur son système de notation musicale. Le périodique joue un rôle capital au tournant des années 1750. D'une part, c'est en lisant l'annonce du prix de morale de l'Académie de Dijon dans le Mercure d'octobre 1749 que Rousseau conçoit l'idée du Discours sur les sciences et les arts. D'autre part, les livraisons des années 1750-1753 montrent les différents visages d'un Rousseau à la fois philosophe, musicien, amateur de chimie, dramaturge et poète occasionnel. Dès lors, comme d'autres journaux, le Mercure rend compte des publications successives de Rousseau et des querelles qu'elles suscitent. On y trouve notamment la fameuse lettre de Voltaire sur le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), la longue critique de la Lettre à D'Alembert sur les spectacles (1758) par Jean-François Marmontel, les échanges polémiques entre Rousseau et le pasteur genevois Jacob Vernes (1765) et des échos de la querelle entre David Hume et Rousseau (1767-1768). Ce dossier emprunte son titre à une fiction de Jules Janin, « J.-J. Rousseau au Mercure de France », parue dans Le Mercure de France au dix-neuvième siècle, Paris, Bureau du Mercure, t. 22, 1828, p. 438-446. Il a été préparé par Maélie Conus, Léa Kipfmüller et Timothée Léchot. Nous y intégrons les textes composés par Rousseau, adressés à lui ou le concernant, de 1737 à 1778, en nous appuyant sur la Correspondance complète (1972-1998) et les Oeuvres complètes (2012) de Rousseau (voir la bibliographie), et sur nos propres recherches dans le périodique.
CHANSON, Mise en Musique par M. Rousseau, à Chambery.
Reconnaissance textuelle : CHANSON, Mise en Musique par M. Rousseau, à Chambery.
2. Musique par M. Rousseau ;
à Chambery.
Papillon badin , caressoit une Rose
Jouvellement éclose ,
i-tôt il quitta pour suçer un Raisin ;
h ! dit la charmante Catin ,
voit tristement à son Berger volage
Bacchus , tu m'as ravi son coeur ;
ns - nous tant d'Amans sans ton Jus eniteur
Dégoûtés du tendre esclavage
ius , cruel Bacchus , ta fatale Liqueur ;
ous les inconstans est -elle le breuvage t
Dissertation sur la Musique, [titre d'après la table]
Reconnaissance textuelle : Dissertation sur la Musique, [titre d'après la table]
, par M. Rouffean , 8 ° . de
100. pages , fans la Préface . A Paris , chés
Quillau , Pere , ruë Gallande , à l'Annon
ciation. 40 , fols.
LETTRE de M. Rousseau à M. D.
Reconnaissance textuelle : LETTRE de M. Rousseau à M. D.
M. quand j'inventai de nouveaux caracté
res pour entretenir plus commodément
notre commerce de Mufique , je n'imaginois
guére que la connoiffance de ce ſyſtême
pafferoit plus loin que chés vous & chés
moi : cependant je me vis bien - tôt dans le
cas d'en multiplier l'ufage , lorfqu'étant
venu à Paris , je fus follicité par mes amis
de Province de leur envoyer divers morceaux
de Mufique ; comme ces commiffious
revenoient fouvent , je pris le parti de leur
expliquer ma Méthode , ce qui me mit à
portée de fatisfaire leur curiofité plus facilement
, & fans augmenter le volume de mes
Lettres. Nous nous en fommes fi bien trouvés
, que nous continuons à nous envoyer
réci-
Fiij
322 MERCURE DE FRANCE
réciproquement en Italie & à Paris , ce qu'il
ya de plus curieux & de plus nouveau en
fait de Mufique , noté fuivant ma Méthode ,
Son extrême facilité comparée aux embarras
de la Mufique ordina re , m'engagea bien - tôt
d'en faire un parallèle , dans lequel la mienne
me fembloit gagner & mériter un examen
plus fericux . L'Académie Royale des Sciences
voulut bien m'accorder l'honneur de faire
čet examen. Elle en porta même un jugement
affés favorable , pour m'autorifer à
publier ma Méthode ; c'eft ce que je fais aujourd'hui
dans un petit Ouvrage intitulé
Differtation fur la Mufique Moderne , lequel
indépendamment de mon fyftême que j'y
explique , contient des réflexions fur l'Echelle
& les Notes ordinaires de la Mufique
, affés neuves , je crois , & affés intereffantes
pour mériter quelque attention . Je
vais , M. vous donner une idée de ce petit
Traité , en attendant que la lecture vous
mette en état de ne vous en rapporter qu'à
vous- même. Au refte , je ne vous cacherai
point que j'ai la foibleffe d'être du nombre
de ces Auteurs , qui s'imaginent que leurs
Ouvrages ne font point fufceptibles d'extrait
, & qu'il faut tout lire , pour en bien
juger.
›
Comme ma vûë n'eſt point d'anéantir les
Signes de la Mufique ordinaire , pour leur
fubftituer
FEVRIER 1743 325
fubftituer les miens , je devois être difpenfé
de répondre aux obiections qu'on fait ordinairement
, & même avec affés de raifon ;
contre toutes les entreprifes de ce genre :
cependant , je me fuis apperçû qu'on fe
plaifoit fi fort à répeter ces fortes d'objec
tions & avec tant de confiance , que j'ai
crû devoir montrer en détail combien peu
elles font appliquables à mon fyftême : mon
but n'eft que d'établir une Méthode plus
fimple & plus commode qui puiffe fervir
pour ainfi dire , d'aide & de fupplément à
l'ancienne . Il ne faut donc pas fe fatiguer à
prévoir ce que deviendra la Mufique déja
notée , fi la mienne a lieu , & il faut encore
moins m'oppofer la longueur du tems qu'il
faudroit perdre à apprendre la Mufique deux
fois , puifque , fondé fur l'extrême fimplicité
de ma Méthode , j'établis qu'on parviendroit
à les fçavoir toutes deux , en commençant
par la mienne , en moins de tems encore
qu'on n'en met à apprendre feule celle qui
eft en ufage. C'est ce que j'explique en
détail dans ma Préface : j'ai tâché d'y épuifer
ce qu'il y avoit de général à oppofer à
mon fyftême , & j'ofe croire qu'il faut aimer
à chicanner , pour renouveller les mêmes
objections , après l'avoir lûë.
L'Ouvrage commence par un examen des
Signes actuels de la Mufique , tels qu'ils ont
F iiij éré
324 MERCURE DE FRANCE
été fubftitués par Jean de Meurs ou par
Guy d'Arezzo aux chiffres de l'Arithmétique,
c'est -à - dire , aux lettres de l'Alphabet des
Grecs. Les motifs de cette fubftitution
m'ayant parû frivoles , j'explique le fondement
de mon opinion , & après avoir montré
que les chiffres peuvent conferver tous les
avantages des Notes , j'ajoûte que ces chiffres
étant l'expreffion qu'on a donnée aux
nombres , & les nombres eux- mêmes étant
les expofans de la géneration des fons , rien
n'eft fi naturel que l'expreffion des fons par
les chifres de l'Arithmétique,
La maniére d'employer ces chiffres ne
peut être relative qu'aux rapports des fons
ou à leurs intervalles , & il eft aifé de voir
que le fecond fens eft préferable pour la
pratique. Mais il s'agit de trouver un fon
fixe & fondamental auquel on puiffe rapporter
tous les autres & qui leur ferve de
terme commun de comparaifon. Il n'en eſt
poind de tel , proprement dit ; mais il en eſt
une infinité d'arbitraires , qui peuvent devenir
fondamentaux , chacun à fon tour : car
alors nuls des autres fons ne peuvent être
employés dans le Chant qu'en vertu de
certains rapports déterminés qu'ils ont avec
ce fon Tonique , & tous ceux qui n'ont pas
ces rapports - là , font pour lors exclus de la
modulation
Pr
FEVRIER. 1743. 325
Or , comme il n'y a que le mode majeur
qui nous foit indiqué par la Nature , je le
prends pour modéle dans ma nouvelle inftitution
, & j'établis le chiffre 1. pour la Bafe
& la Tonique de tous les Tons majeurs.
Nous avons dans le Clavier douze fons
principaux,fur chacun defquels on peut faire
rouler un Chant ; chacun de ces fons pourra
donc être exprimé par le chiffre 1 , & ce
fon particulier fera déterminé par fon nom
naturel qu'on écrira à la marge ; c'cft- àdire
, que fi l'on écrit ut nous ferons en ut
majeur , & l'ut fe marquera 1 ; fi l'on écrit
fol , nous ferons en fol majeur , & le fol
s'écrira 1 &c. Or , dès que le Ton ferą ainſi
déterminé , le chiffre ou la Tonique 1. s'appellera
toujours ut , fans égard pour fon nom
naturel ; la feconde Notte du Ton s'appellera
re & fe marquera 2 ; la troifiéme , mi
& fe marquera 3 &c. jufqu'à la feptiéme
qui s'appellera fi & fe marquera 7. Toutes
ces Nottes devront fe trouver entre elles &
avec la Tonique en mêmes rapports que
les Nottes de même nom dans la Gamme
naturelle entre elles & avec le C fol ut ; de
maniére qu'il y aura toujours un Ton entre
1 & 2 , un Ton entre 2 & 3 , un demi Ton
entre 3 & 4, &c. Ce qui retranche tout
d'un coup les Diézes & les Bémols des Clés,
& exprime toujours les mêmes intervalles ,
F Y tant
326 MERCURE DE FRANCE
tant majeurs que mineurs avec les mêmes
caractéres .
Ceci revient à peu près à cette Méthode
qu'on appelle tranfpofition dans la Mufique
vocale , & que les maîtres regardent ordinairement
comme une pratique d'ignorans ,
s'imaginant qu'il y a beaucoup plus de
fcience à chanter toujours au naturel; à plus
forte raifon ne l'adopteroient- ils pas dans la
pratique inftrumentale , puifque d'ailleurs
elle détruit ce rapport direct qu'ils fuppofent
toujours entre une telle pofition de Notte &
une telle touche de leur inftrument.
Mais ce rapport eft à chaque inſtant en
défaut , & doit plus fervir à induire en erreur
qu'à faciliter l'exécution , ce que j'explique
en détail , auffi bien que tout ce qui
concerne l'idée que l'on doit fe faire des
Nottes & des fons relatifs dans l'exécution
tant vocale qu'inftrumentale. S'il y a quel
que chofe de mal imaginé dans la Mufique ,
c'eft , fans contredit , la Méthode de chanter
& d'exécuter au naturel ; je crois l'avoir
démontré ; & s'il y a quelque chofe d'ingenieux
dans le Systême que je propoſe , c'eſt
l'expreffion des fons,toujours relative au Ton
dans lequel ils font employés. Vous jugerez,
M. de la folidité de mes preuves, en les examinant
dans l'ouvrage même.
Les paffages d'une Octave à l'autre ſe font
par
FEVRIER : 1743. 327
par des points placés au- deffus ou au- deffous
des Nottes , ou par des pofitions fur lignes ,
femblables
à celles de la Mufique ordinaire ,
avec cette difference,que l'éloignement
d'un
degré ne fait qu'un intervalle de feconde par cette Mufique , & qu'il n'en faut pas d'avantage
pour faire une Octave par la mienne ,
de forte qu'une feule ligne & fes deux eſpaces
contigus y fuffisent pour faire roûler une
partie dans l'étendue
de trois Octaves , pour
lefquelles il ne faudroit pas moins d'onze
lignes par la Méthode ordinaire.
,
A l'égard du mode mineur , comme le
rapport des fons , qui le conftituent , fe
trouve exactement dans l'Octave , compriſe .
entre deux la fur le Clavier naturel , cette
Octave en devient le modéle , & en appliquant
le chiffre 1 , & le nom d'ut à la
Médiante d'un ton mineur la Tonique .
s'appellera la & fe marquera par le chiffre 63
ainfi le nom écrit à la marge & qui indique
toujours la Note qui doit s'appeller ut
alors celui de la Médiante & non pas de la
Tonique c'eft ce qu'on connoît toujours
par un Signe ajoûté à ce mot , quand le Ton
eft mincur & cet arrangement a de plus.
l'avantage d'exprimer très- exactement l'analogie
qui fe trouve d'un côté, entre tout Ton
majeur & le mode mineur de fa fixiéme.
F vj Note
>
eft.
4
328 MERCURE DE FRANCE
Note , & de l'autre, entre tout Ton mineur
& le mode majeur de fa Médiante.
Le Dièfe accidentel s'indique par une
ligne oblique qui traverfe la Note , en montant
de gauche à droite, & le Bémol par une
autre femblable ligne qui la traverfe en defcendant
dans le même fens.
Voilà, M. une idée abrégée de la Méthode
dont je me fers pour l'expreffion de tous les
fons qui compofent le Clavier. Les avantages
que cette Méthode a pardeffus la Note
ordinaire , me paroiffent confidérables ; je
ne vous parlerai ici que des deux plus importans,
qui font , 1 °. L'identité d'idées toujours
confervée dans le même arrangement
de caractéres, ce qu'on ne trouve point dans
l'autre Mufique, où les mêmes pofitions de
Notes expriment à tout moment des fons &
des intervalles differens. 2°. La connoiffance
exacte des intervalles fimples & redoublés ,
tant par la difference des chiffres qui les expriment
, que par des renverfemens dont la
parfaite connoiffance dépend d'un quart
d'heure d'application.
L'examen de la manière dont on a déter
miné la durée des fons & la valeur des Notes
, occupe la feconde partie de l'Ouvrage.
Toutes ces differentes figures de Notes ;
relatives à la durée d'une ronde ou à celle
d'une mefure à quatre tems , n'ont rien de
dés
FEVRIER. 1743 329
déterminé quant à la durée , puifque rien
n'eft fi variable que le terme même auquel
on les compare . De -là naiffent mille défauts
nuifibles à la précifion des mouvemens.
D'ailleurs , pourquoi ce grand nombre de
mefures differentes , indiquées par tant de
chiffres bizarres , tandis que d'un autre côté
on n'a établi les rapports des Notes que par
une progreffion fous double , qui ne fait que
la moitié des combinaiſons ?
·
Je ne reconnois que deux mefures differentes
, fçavoir à deux & à trois tems , & je
reconnois de même deux divifions de tems
fçavoir , divifion fous double & divifion
fous-triple , auxquelles il faut néceffairement
avoir égard dans la diftribution des valeurs ,
faute dequoi , on tombe dans les exceptions
vicieufes dont je parle dans cet Ouvrage.
Comme nous n'avons point de fon fixe abfolu
, qui mérite par quelque proprieté par
ticuliére de fervir de fondement aux autres.
de même & par la même raiſon , nous n'avons
point de durée abfoluë qui doive ſervir
de mefure commune aux differentes valeurs
des Notes. Mais comme dans chaque Ton
j'établis pour fon fixe le fon fondamental de
ce Ton- là , dans chaque mefure differente
je prends auffi pour terme de comparaiſon
la durée même de la meſure dont il eft ques
tion ; j'en divife les tems par des virgules ;
chaque
330 MERCURE DE FRANCE
chaque tems comprend une Note , ou plu
fieurs ; s'il n'en comprend qu'une , cette
Note remplit tout ce tems & doit durer autant
que lui ; rien n'eft fi fimple : fi le tems
contient plufieurs Notes , divifez fa durée en
autant de parties égales qu'il y a de Notes ;
appliquez chacune de ces parties à chacune
de ces Notes , & paffez- les de forte que tous
les tems foient égaux.
Un tems eft- il divifé en parties inégales ?
Toutes les inégalités poffibles font déterminées
avec la plus exacte précifion , non par
une complication de figures bizarres , mais
par de fimples lignes horifontales ajoûtées
au- deffus ou au - deffous des Notes, pour lier
toutes celles qui ne font que des fubdivi
fions des parties égales , auxquelles par ce
moyen il eft aife de les comparer. Ces liaifons
font à peu près l'effet des croches , doubles-
croches & c . dans la Muſique ordinai
re , excepté qu'elles reviennent beaucoup
plus rarement & ne peuvent jamais être plus
de deux en nombre fur la même Note.
Je me fers du point , à peu près pour le
même ufage que dans la Mufique ordinaire
mais je lui donne un fens bien plus étendu ,
puifqu'il peut foutenir le fon de la Note qui
l'a précedé , non feulement pendant la moitié
de la durée de cette Note , ce qui ne fait
qu'un cas particulier , mais pendant toutes
Jes
FEVRIER 1743 331
les differentes durées dont la mesure où on
l'employe eft fufceptible ; le point, de même
que les Notes , n'ayant de valeur déterminée
que par la place qu'il occupe dans la meſure:
ou dans le tems où il eft.
Comme je n'ai pas befoin de diverfifier la
figure des Notes pour repréfenter leurs diffe
rentes valeurs , & que les mêmes régles font
appliquables à tous leurs filences relatifs , il
s'enfuit que le feul zéro fuffit avec les points
qui le peuvent fuivre , pour remplacer tous
ces foupirs,demi foupirs & autresSignes bizarres
qu'on eft contraint d'arranger à tout mo
ment à la file les uns des autres , faute d'avoir
voulu donner au point un ufage plus étendu .
Il n'eft pas néceffaire , M. de vous en
dire davantage , pour vous rappeller l'idée
d'une Méthode que vous avez cultivée avec
tant de plaifir. Vous m'avez fait l'honneur
de me dire autrefois que vous ne croyiez pas
qu'il fût poffible d'imaginer des Signes plus
fimples & plus expreffifs que les miens.
J'efpere, M. que fi le Public n'adopte pas en
tout un jugement auffi favorable , il les
trouvera , du moins , commodes & faciles ;
en quoi j'ofe me flatter d'avoir travaillé avec
un fuccès bien different de tous ceux qui ont
propofé jufqu'ici des projets en ce genre.
Au refte , il me paroît qu'on trouvera
dans ce fyftême bien des avantages de détail
qu'on
32 MERCURE DE FRANCE
qu'on fouhaite depuis long-tems. Il n'y a
peut-être pas un Amateur de la Mufique qui
n'ait cherché une fois en fa vie quelque
moyen plus commode de noter fous un plus
petit volume , & fans tout cet embarras de
lignes & de portées , foit pour porter fur foi
des Recueils , foit pour envoyer de la Mufique
en Province , foit enfin parce qu'on ne
trouve pas de papier reglé fous fa main , toutes
les fois qu'on a quelque air à noter.
Ce qu'il y a d'avantageux dans mon
fyftême , c'eft qu'il fuffit pour ceux qui fçavent
la Mufique de lire une fois mon Ouvrage
, pour pouvoir exécuter fur la mienne
avec lamême facilité que fur l'autre : à l'égard
de ceux qui ne la fçavent point, s'ils fe veulent
contenter de la mienne , ils doivent fçavoir
chanter à Livre ouvert tout au moins en huit
mois , & s'ils veulent outre cela fçavoir la Mufique
ordinaire , ils ne doivent pas employer
plus du double de ce tems-là pour toutes
deux, en commençant par la mienne , ce qui
n'arriveroit pas s'ils commençoient par l'autre;
car tout cet embarras de tranfpofitions, de
clefs , de valeurs , de pofitions , fait une confufion
qu'on ne doit développer à l'efprit
des Ecoliers , que quand leurs organes ont
acquis l'habitude de la mefure & de l'intonation,&
qu'ils commencent à entendre quelque
chofe à la théorie des tons & des modes.
Vous
FEVRIER 1743 935
Vous trouverez dans le Mercure prochain
un Air noté par mes caractéres ; je
n'ai point voulu le mettre dans celui - ci, parce
que cet Extrait ne fuffifant pas pour expliquer
mon Systéme , il falloit donner à mon
Livre le tems de fe répandre dans les Provinces
, afin que tout le monde fût en état de
déchiffrer. J'ai l'honneur d'être , &c.
A Paris ce 6. Janvier 1743 .
Résumé : LETTRE de M. Rousseau à M. D.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
LETTRE de M. l'Abbé L. au R. P. D. Timothée Veyrel, Prieur de S. Evroul en Normandie, au sujet des Ouvrages de Gui Aretin, avec quelques Remarques en faveur de la mémoire de ce célebre Musicien.
Reconnaissance textuelle : LETTRE de M. l'Abbé L. au R. P. D. Timothée Veyrel, Prieur de S. Evroul en Normandie, au sujet des Ouvrages de Gui Aretin, avec quelques Remarques en faveur de la mémoire de ce célebre Musicien.
Timothée Veyrel , Trieur de S. Evroul en
Normandie , au fujet des Ouvrages de Gui
Aretin, avec quelques Remarques en faveur
de la mémoire de ce celebre Aíuficien.
VOus políedez, M. R. P. dans votre
Abbaye un Manufcrit complet dee
OEuvres de Gui Aretin , fçavant Mufickn du
commencement de l'onzième fiéefc ; Se en
cela vous ères plus riche que les bibliothè
ques qui n'en ont que des fragmens , par le
moven defquels on ne peut connoître qu'im
parfaitement cet Auteur. Le terns eft venu,'
ce me ièmble , de rendre les Ouvrages de ce
grand Muficien plus communs qn-'ils ne le
font , & je fuis perfuadé que dès-lors que je
vous aurai expoie ce qui a été écrit depuis
peu contre la mémoire de ce Religieux, vous
voudrez bien prendre la peine de vous faire
inftruire de ce qui eft confervé à la Bihliothé- -
que du Roi, des OEuvres Muficales de Gui; •
pour y fournir ce qui y manque, afín que lea
Curieux de Paris puiflenc y avoir recour»
dans le befoin.
Vous n'aurez peut-être connu le nouveau
Livre de M. Roufleau, intitulé 1 Dijfertatua
fur.
MERCURE DE FRANCE
fnr la Mttpque moderne, que par l'Extraie
qu'en donnent les Journaux. Le grand nom
bre fc fera repofé , qHant au Syftême de la
maniere de chiffrer le Chant , fur ce que l'é
vénement & la fuite du tems pourront en
apprendrc.Mais je ne croi pas qu'aucun Journalifte
ait rapporté les propres termes de M.
Rouifeau.» Il n'eft pas aifé , dit-il , page i.
»» de fçavoir préciièment en quel état étoit la
» Mufiquc , quand Gui d'Arczze s'avifa de
»fupprimer tous les caradéres que l'on y
»remployoit, pour leur fubftituer les Notes
» qui font en .ufage aujourd'hui. Ce qu'il y a
» de vraifcmblable , eft que les premiers ca-
» ractéres étoient 1« mêmes avec lefquels
»»les anciens Grecs exprimoient cette Mufi-
» que mervolitufe , de laquelle , quoiqu'on
» endife ,1a nôtre n'approchera jamais, quant
» à fes effet": , Sc ce qu'il y a de fur, c'eft que
>» Gui rendu un fort mauvais fervicc à la Mu-
» fique i &c qu'il eft fâcheux pour nous qu'il
»» n'ait pas trouvé en foH chemin des Mufi-
» ciens lu(TÎ indociles que ceux d'aujourd'hui.
Plus bas, il s'étonne qu'on ne falTe pasau-_
jourd'hui pour la perfection de la Mufique ,
ее ¡ue Gui d'Arezxe a fait pour la gâter.
Il ine piroíó que M. Rouifeau n'a pas connu
fufhTamment Gui Aretin avant que d'entre
prendre d'en parler. Il auroit pû fe mettre au>
lait de 1д fituation où étoit l'arc d'écrire le
Chant
JUI LLE T. i74y; ijjj
Chant avant le terns de ce Religieux , en
confultant le Livre de votre Confrere Dorrt
Jacques le Clercq , imprimé à Paris , in 4.
en 1675. mais s'il a négligé de cirer même
le petit Livre du Pere SouhairryjCordeliefj je
fuis plus étonné qu'il air ignoré que Dom le
Clercq a fait graver des morceaux de Chant
notés , fuivantl'ufige obfervé avant le fiécle
de Gui Arerin , par le moyendc'quels on voit
qu'à la vérité les fept premieres lettres de
l'Alphabet Larin ont fervi à defigner les fons
dans le Chant Romain , mais qu'il y avoir en
même-tems des Notes de différentes foimes
qu'on plaçoit fur les paroles , à des diftances
arbitraires.Les lettres a, b, c, d. e, f g, éroient
les fept noms des fons ; les Notes quarrées
ou en équerre ou à queue, ou un fïmple trait
de plume tiré perpendiculairement , ou bien,
finiffant en crofle , avec des points entremê
lés étoient les Notes de ces fiécles , fans li
gnes ni fans clefs. Ainfi un même fon , quirevenoit
de tems en tems, étoit placé à la
fantaifie du Noteur ou Notatcur , de ma
niere que des Ecoliers à qui on avoir fait
chanter les fons de la Gamme a,b,c,d,e,f,g ,.
par intervalles disjoints , ne lçavoient plus à
quoi s'en tenir,& il étoit néceflaire à tout mo
ment que le Maître les remît en chemin , &
retraçât à leur mémoire, que tel figne devoir
produire le fon- b , celui-ci le fon d , cet
autre
tj54 MERCURE DE FRANCE
autre le fon f. Par exemple , fur l'Introït S№
luit , leur ayant dit que le premier fon étoic
le fon d,ils voyoient confufément que le fou
fuivant dévoie être plus aigu , mais ils né fçavoyent
pas de combien il devoit l'être ni
s'il falloit du d. proceder au g. ou à l'a» Il
falloit que le Maître prît la peine de
prononcer toujours la lettre de la Note qui
enindiquok le fon, de la faire fonner ou de
la voix ou fur fon Monocorde, Infiniment
alors fort ûfité , où la touche des Ion*
étoient marquée par le moyen des bandes de
différentes couleurs , alternativement. Si le
Maître s'en difpenfoit , tout à coup les Eco
liers fortoîent de leur chemin. Si pour s'éxemptercette
peine, il écrivoit les lettres fous
les .Notes » ou s'il fe contentoit d'employer
les ièpt lettres fur le Texte . les Ecoliers
avoient,àla vérité, des guides devant eux ,
mais c'étoient encore des guides muets, pout
ainfi-dire, &c qui ne repréfentoient qu'obfcu-'
rémentle fon, dont la lignification leur ctoie
attachée.
Que fit Gui Aretin ? Ce grand Maître , £
forée de travailler à infinuer & inculquer lç
Chant à la mémeirc des jeunes Moines de
Pompofc , s'apperçût qu'ils le rctenoiênt plus
aifément en voyant où il plaçoit fon doigt
fur le Monocorde,, pour former chaque fou
de la Gamme , qu'il vouloit qu'ils rendirent
confor
JUILLET.. 1743. 155 j
coRÍormcment aux Notes de la Pièce de
Chant qui étoit à exécuter. Il conclut de-là,
que l'imagination des Ecoliers feroit beau
coup foulagée & même invariablement fixée,
fi fur chaque fyllabe. du Texte à chanter , il
repréfentoit le (Monocorde , au moins par
extrait. Ainfi ^ par exemple , pour Pin-'
rroît Statuit , il imagina de figurer d'abord
fc'—гЩ-Ц- m И
puis _ puis —
Sta- tu • it , Sc ainfi da rede;
C'eft ainfi que fe forma ce qu'on' appella de
puis, une portée ou une pattée de la longueur
d'une ligne de paroles , par le moyen des
différentes repréfentations de la touche du
Monocorde, jointes & réunies enfemble. Ott
lui donna depuis le nom d'échelle , à caulè
de la reflemblancff.
Dès- lors, on put hardiment fe fer vir des
termes clairs de monter & de defeendre , de
chant haut 5 de chant bas, au lieu qu'aupara
vant on n'emplovoit que les termes obfcurs de
chant aigu, de chzut grave t aller dams
aller dans Je grave.
A mefure que cette clarté devint fenfiblc
clic fit plaifir aux gens portés pour le pro
grès des Sciences , & elle défbht ceux qui
apparemment auroient été bien aifes que le
Chant fût refté difficile à apprendre , foit afin
«l'être regardés comme des Maîtres néceflai
m^é MERCURE ÜE FRANCE
íes , (bit afin de mériter plus long tems PIich
noraire dû à leurs peines. Je ne vous appren
drai rien de nouveau , M. R. P. vous ères à
la lource. Mais qu'il me foit permis de faire
afage de ce que Dom le Clereq , & depuis
lui , Dom Mabillon ont ptiblié d'après votre
Manufcrit,
Ce ne fut pas en ce que Gui Aretin enfcigna
à commencer l'oAave par le fon С , faiîànt
fuivrc ainii les fignes en montant, с cl
*> f,g, a, b,c, qu'il rendit la Science du Chant
Grégorien ( alors qualifié Mufique ) plus aifee
à apprendre ; il contrevint en cela à l'étymologie
du mot de Gamme , qui étoit venue
de ce que le G,fc trenivoit au haut des fept let
tres , quand la plus balTe ou la plus graveé roic
la lettr с a ; ce qui faifoit alors a, b, с , d . e ¿
f, g. Ce ne fut pas non plus de ce qu'il ima-<
gina de donner de nouveaux noms aux tons li
gnifiés précédemment parjCjdjCjCgja/çavoir,
ut , ré, mi, fa, fol, la , lefqucls noms il prit au
commencement de chaque hemiftiche de la
premiere Strophe àUt tpteant taxis. Mais la
facilité vint de ce que fur chaque fyllabc de
la parole , ceux qni chantoient , voyoient à
3uel dégre ou à quel étage , pour ainfi-dire , ils
evoient porter leur voix: car il retint l'ufagc
des trois lettres anciennes , fçavoir , la lettre
C, qu'il plaça au commencement de la corde
•ù il vouloit qu'oH fit former ce qu'ilappel*.
loic
JUILLET. Î743. 1557
bit ttt ; la lettre F , qu'il plaça au commence
ment de la corde où il vouloit qu'on fit fonnetfa,
c'eftce qu'on a depuis appelle les Clefs
du Chinr , & enfin la lettre b, qui éroit deftinée
dans certains cas à être placée dans le
degré immédiatement inférieur à la corde c ,
pour fignifier que de cette corde с à la corde
l , l'intervalle étoit d'un ton. J'avouerai ce
pendant qu'il reftoit uncchofe à dçfirer dans
les nouveaux noms que Gui Aretin donnoit^
aux fons de la Gamme. On fait naturellement
fept fons confécutifs , jufqu'à ce qu'on attei
gne le huitième , appelle communément
Octave. Gui ne jugea à propos d'employer
que fix noms* il en reftoit un à fuppléer3& ce
fut en quoi peut-être les ennemis de ce Reli
gieux auraient été mieux fondés à combattre
fa Méthode , comme infuififante. Mais je me
doute que fi on examinoit exactement fes-
Ouvrages , on verrait qu'il ne fe conrentoit
pas de ces fix fyllabes ut re mi fa fol la , &
qu'il y en avoit une feptiéme qu'il faifoit pro
noncer be, dont le figne étoit % ou ï. Ainfi
voici quelle étoit l'Odave de Gui Aretin :
Ш re mifa fol la beut.
Quelques-uns de ceux, qui remarquèrent
que les quatre fons d'enhaut, ne font proporrionellement
pris } que la repetition des
quatre fons d'en bas,ne voulant retenir aucun
nom tiré d'une des fept premieres lettres feules
155» MERCURE Dt FRANCE
de l'alphabet , s'aviferent de propofer , com
me plus convenable , lorfqu'il y auroir , par
exemple , felon notre ufage »Auel, cette
progrcflîon à faire ,
ut re mi fa fol la fi ut ré mi ,
s'aviferent , dis- je , de propofer de chanter^
Ut re mi fa Jet la mifa Jol la.
'Ce fut ce qu'on appella chanter par les
muances , parce qu'avant que, de retrou
ver le fon huitième ou octave , on reprènoit
, pouf fignifier des fons qui larendiüenC
complette , des noms déjà employés une
fois s ces repetitions de noms avec muance
ott changement de fon, ctoient très-in
commodes , & cependant elles fubfifterent
jufqu'à ce qu'un particulier vainquit
Î'entêterrrent qu'on avoit de ne pa's don
ner le nom de ié гп feptiéme fon , &
vint à bout d'éliminer la répétition de la
fylhbe mi , en lui fubftiruant la fyllabc ß.
Mais pen reviens à dire , que tout cela
n'a pas dû être imputé à Gui Aretin , qui
fburnifiant fix. noms nouveaux , & confervant
le feptiéme , donnoit de quoi fatisfaire
les commençans. Il ne reftoit rien
que de clair dans fon Syftême , parce que
le feptiémede íes foni ctoit figuré ou J| ou
t , felon le different ion qu'il convenoit de
former dans l'intervalle du U à l'ut. L'é
chelle quiregnoit fur h parole d'un côté
JUILLET. 1743. » 15
fe la page à l'autre , fot un Ibulagemenc
admirable. Le Chant Grégorien fut appris
en peu de tems par les enfans de Choeur de
l'Eglife d"Arre«zo , & un petit enfant en fçût
pkis en un mois que les vieillards les pius
âgés de tous les autres Pays, (a) En effet
quand même un С hantjp eût vécu cent
ans , il n'auroit pû encore au bout du
íiécle fe tirer lui tout feul d'une An
tienne ( b ) Le Pape Jean XX. ayant
oui parler de ce prodige, fit venir à Ro
me le Moine Gui , avec l'Antiphonier no^
té à fa manière , pour s'affûrer lui même
de h vérité. Ce Souverain Pontife s'étanc
fait expliquer les nouvelles régies par l'Au
teur même, & ayant un peu refléchi deiTus 3
prit l'Antiphonier, fit l'ciTai fur un Verfct
qui éroit nouveau pour lui : il le chan
ta faus faute f & l'apprit à l'heure même .
( a ) Ectlefi» { Aretint ) etiatn pueri in modula»-
di /htdio perfeiles ahotum quarunque lócorum fitpi-
T»nt (enes, puide Ер. ad fheostald. Ер. Arft.
Quiitm eorum imitation» cloordt noflrarum no.
tarum uju exercitati ante unius tnenfis fpatiun invifes
inauditos cantus ita primo intuitu indubit agi
ter can:abant , ut maximum fpeäaculum plurimi*
plièrent. Ibid.
{ b ) Maximi dolui de noßris canforibus qui etß
centum annis in canendi ßudio perfeverent , numquam
temen -utl minimam Antipbenam per fe valent tfferre.
Ibid. -
ts¿o MERCURE DE FRANCE
en préfence du Réligieux. ( с ) Si c'eft-là
rendre un fort mauvais fervice к la Mtißque
, Ci c'eft-là gâter l'Art d'enfeigner le
Chant , je ne fçais pas cömmen^ il falloic
-qu'il s'y prit , pour réuflîr au goût de
M. Roufleau.
Il cft vrai que ces témoignages nous font
tranfmis par l'Auteur même ; mais ne convenoit-
il pas qu'd fe défendit contre fes
«mules que la jaloufic animoit plutôt qu'un
zélé véritable , felon qu'il fut facile de s'en
appercevoir i Auflî arriva-t'il que ces adverfaires
voyant le progrès immenfe que
fit le nouveau iecrct de peindre le Chant
& de l'apprendre , n'oferent rien écrire
contre Gui , à qui ils (è virent obligés de
laifler le champ libre.
J'allois finir ici cette Lettre , M. R. P.
lorfqu'un de vos Confreres , qui vifire affi-,
dûment tous les Manufcrits du Berry ,
pour donner l'Hiftoire de cette Province,
a eu la bonté de me faire part de quel
ques Extraits plus amples des Ouvra-
( с ) Tontifex noflrum velut tjuoddam frodigium
revolvcns Antifhonardum , prtfixasque ruminans re
gulas , non frius deßitit , яш de loco in que fedebat
aècejjtt , donec unum verficulum inaudnum volt
eempos edifeeret , ut quod vix créditai in aliis , tam
fubito in fe recognofeeret. Guido Ер. ad Michael
* Annal. Benei T. IV. P. 314.
JUILLET. 1743. i56i
gcs du même A retin , fur un Manuicrit
conicrvc dans l'Abbaye de Chezalbenoîr,
Je fuis perfuadé que vous avez déjà ceci
dans la collection qui eft parmi les Ma*
nuferits de S. Evroul. Je ne vous prie d'y
faire attention , qu'afin de nous confirmer
de plus en plus dans le fentiment que
Gui Aretin rendit un très- grand fervice à
J'Eglife & à tous les Chantres , en in
ventant une nouvelle manière claire & aifée
, de noter le Chant. La connoiiTance de
cette Science étoit fi obfcure & fi em
brouillée , que Gui fe vit obligé de dire
que de fon tems les Chantres » étoient
- les plus infenfés ou les plus à plaindre
»de tous les hommes, (л) Dans tousles
» Arts communément, dit il, on en apprend
» plus de foi-même que les Maîtres n'en ont
» enfeigné. Les enfans ayant appris à lire lg
{a) Temporibus noßris jupir omnes homines fatui
funt cantores. In omni enim arte plura funt valdi
qui. fenfu neßro eognofeimus qutm que. à magiflro
iidicimus. Ferfecio enim folo Pfaiterio , «mnium i:~
brorum Uniones cognofeunt puertdi ¡ (¡p Agricultu
re feientiam fubito intelligunt ruflici. <3jui enim
unam vineam future , unam arbufculam inferere
unum aßnum enerare cognovit , ßcut in in uno fá
cil , in omnibus ßmiliter , auf etiam melius facit fr
mon dubitat. Miferabiles autem cantores eorumque
olijcipuli , etiamfi per centum annos quotidie décan
tent , nunquam per fi fine mag'tßro vel parvulam
cant abunt Antiphonarn , &c.
. » Pfautier j
%fíi MERCURE DE FRANCE
*> Pfcaurier , lifcnt après cela feuls tou-
» tes fortes de Livres. Les Payfans ap-
» prennent en peu de lems Jes travaux de
" la Campagne. Quand ils fçavent railler
» une Vigne , planter ou enter un Arbre -,
» charger une Bête , Us fe règlent fur ce
» qu'ils ont fait une fois , pour Je faire tou-
» jours de même , & quelquefois encore
» mieux ; & ils font fùrs de réuilîr. Mais
» pour ce qui eft des miferables Chantres
n & de leurs Difciples , quand même ils
» chanteraient tous les jours pendant cent
h ans , jamais ils ne feront en état de
» chanter d'eux-mêmes, & fans le fecours
» du Maître , la moindre petite Antienne. . .
»> Et ce qui cft plus fatal , c'eft que plu-
» lleurs Clerps & Moines , voyant qu'ils
» perdent leur tems, en elïayant d'appren-
» dre à chanter , négligent l'aififtançe à
» l'Office Divin. En effet, ajoute- с il , lorf-
» qu'on l'entend célébrer, il femble qu'on
» voyc des gens difputer les uns con-
» tre les autres j à peine deux voix font-
9 elles à l'unifon f Le Difcipje ne s'açcpr-
» de ni avec fon Maître , ni avec fon Condifciple.
La maniere de noter , inventée
oar Arerin , remédia à rout cela ; le Chant
Grégorien , qui étoit la principale Mufique
de ces tems là , fut appris facile
ment , & fut chanté à l'unifon fans difcordance
¿
JUILLET. 174 3: 1 5 if j
cordance & même avec goût : & ce fût
cette facilité qui fit naître tous les rafinemens
qu'on trouva depuis. Que M. Rouffeau
ait donc la bonté d'effacer de fon
Livre , que Gui Aretin rendu un fon mau
vais fervice à 1л M fique , & qu'il eft à
propos de faire pour fa Perfection y ce
que Gui d'Arezze л fait four la gâter.
Enfin , que ce même Gui apprit aux hom
mes à chanter difficilement. Toutes ces Propofirions
étant taulîcs , ne peuvent que
défigurer un Livre, où l'Auteur tait profeifion
de vouloir dire la vérité : l'expérience fit
voir évidemment que le Chant étoit de
venu infiniment plus aifé à apprendre рас
fa méthode , que par les précédentes: c'eil
le feul Fait que j'ai entrepris de prouver ,
Si qui me proîr très bien établi par les
témoignages tirés des Ouvrages du tems
même de l'invention. Cette méthode con
tinuera , & acquerrera de nouvelles per
fections avec le tems. Loin qu'elle perde
de fon mérite , je fuis témoin qu'un fçavant
Magiibat de Pans a enchéri, deilus en don
nant des noms aux onze femitons qui fonC
entre l'ut inférieur à l'ut fupérieur } c'eftà-
dire , qu'outre les noms de re mi fajol
laß, il a admis les trois fyllabes ma fi fa t
de l'Annphonicr de Paris , auxquelles il
en a joint deux de fa fa$on , l'un pour l'ut
E dieze ,
i5¿4 MERCURE DE FRANCE
dièze , & l'autre pour Je fol dièze. Ces
multiplications de noms , qui font fi légiti
mes , que j'ai fi fort fouhaittés , & qui ferviroient
fi utilement à s'entendre claire
ment les uns les autres , lorfqu'on parle
de tranfpofitions de Chant , font bien op-
•pofées à la prétendue Amplification que
}A. RouiTeau propofe. L'idée qui m'eft ve
nue de peindre aux yeux des enfans qui corn»
mencent à apprendre le chantóles diftances
icelles des cordes de l'ancienne échelle d'Aretin
, & que j'ai communiquée au Pu
blie il y a deux ans , n'y eft pas moins
oppoféc. Ainfi , M. K, P. vous voyez que
je fuis jntereilé à foutenir ce que j'ai ima
giné pour la plus grande facilité de ceux qui
feront ufage de l'échelle d'Aretin, J'accor
derai Ыеп que les chiffres 1.2. 3 4.. 5. ¡S . 7.
rciTemblenr à ces fept premières lettres de
l'Alphabet Latin a b с de fg , & c'eft parce
qu'elles ne leur reiTemblent que trop, que
je prétends que l'une des méthodes n'elt
pas plus commode que l'autre , pour enfeigner
le Chant d'une manjéic claire
palpable , & intelligible aux enfans qui
commi ncent , & qui font , pour ainfi dire,
a la Croij: de par Dieu de la Mu fique.
Comme donc l'ufage d'employer feulement
les fept premières lettres de l'AlphabeC
Latin t a été reprouvé pour fpn infiiffifan•
.,y,î\U I;L i E T-, : Д743.\ ... ij;<5.
ce , iL y a tout lieu de craindre que lern"
ploi desfept premiers chiffres n'ait le même
ïorrj il en fera de ce leptiéme. comme des No
tes de Tiron , qu'on employe pour écrire
en abrégé , & écrire aulîj vite que l'O
rateur qui prononçoic un Difcours : on s'en
iervjra pour épargner le papier , pour évi
ter de former un Volume de ce qui peut
être cont.nu- eu quelques, pages -, pour en
voyer aulii beaucoup d'airs notés dans une
iimplc Lettre. On en agira ainfi de Maî
tre à Maître , mais non de Maître à éco
lier , & je ne croirai jamais qu'il le trouve4
(fes écoliers , qui n'ayant aucune teinrurc
de Chant, & qui étant absolument neufs
dans cet Art , apprennent facilement ' à
chanter (implement par i. 2 .}. 4 5 .6. 7.
fans échelle ; ou s'il s'en trouve , je ioutiens
que ces enrans auroit nr appris encore beau
coup plus facilement par la méthode
de l'Echelle- de 1 Gui * Arétin , *ték¿> qu'elle
a été perfectionné* ju(ques!ici & qu'elle
pourra l'être encore par la fuite.
Il ne me rede plus, M. R. P, qu'à vous
demander , fi vone Manufcnjde Gui Arctin
, eil aulli riche en Figu.es, que Ce
lui que je viens -de découvrir à Chezalbenoît
j c'eft-à-dire , fi on y trouve des
Figures de Jou urs de toute forte d'inftrumens
, à commencer par de petites do-
• » E ij ches,
tff& MERCURE DE>RANCE
ches, & qui font qualifiés Percujfíonales ¿
Tetjßbiles , Inflatiles f &c. Cela cft afféf
digne d'atrenuon dans le Manufcrit de
Çhezalbenoîr f que l'on dit être du XI,
ou XII. fiéclc. ,Ел même rems , fquffrez
que je vous prie de faire examiner, fi en
Quelque endroit de votre Exemplaire i Gui
eft appelle Guide Augens Aretinus , com
me le Pere de Monttaucon l'appelle dans
les Tables de fon Ouvrage , intitulé Bibliothec*
Bibliotbpcarum. И peut fe faire qu'il y
ait eû un Guido Augcnfis qui ait écrit fur ia,
Mufique , & que la reiTemblancc du nom foie
caufe que des deux on n'en aura fait qu'un;
J'ai l'honneur d'être , &c.
A I tris , ce 3« Juin t 1743.
Résumé : LETTRE de M. l'Abbé L. au R. P. D. Timothée Veyrel, Prieur de S. Evroul en Normandie, au sujet des Ouvrages de Gui Aretin, avec quelques Remarques en faveur de la mémoire de ce célebre Musicien.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
PROGRAMME De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, pour le Prix de Morale de 1750.
Reconnaissance textuelle : PROGRAMME De l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, pour le Prix de Morale de 1750.
De l'Académie des Sciences & Belles- Lettres
de Dijon , pour le Prix de Morale
de 1750.
L
८
'Académie , fondée par M. Hector-
Bernard Pouffier , Doyen du Parlement
de Bourgogne , annonce à tous les
Sçavans , que le Prix de Morale pour l'an-
Gy
1
154 MERCURE DE FRANCE.
née 1750 , confſiſtant en une Médaille d'or,
de la valeur de trente piſtoles , ſera adjugé
à celui qui aura le mieux réſolu le Problême
ſuivant ..
Si le rétabliſſement des Sciences & des Arts
a contribué à épurer les moeurs.
Il ſera libre à tous ceux qui voudront
concourir , d'écrire en François ou en Latin
, obſervant que leurs Ouvrages foient
liſibles , & que la lecture de chaque Mémoire
rempliffe & n'excede point une demie
heure.
LesMémoires francs de port ( fans quoi
ils ne feront pas retirés ) feront adreſſés
à M. Petit , Secretaire de l'Académie , rue
du vieux Marché à Dijon , qui n'en recevra
aucun après le premier Avril.
Comme on ne sçauroit prendre trop
de précautions , tant pour rendre aux Sçavans
la justice qu'ils méritent , que pour
écarter , autant qu'il eſt poſſible , les brigues&
cet eſprit de partialité , qui n'entraînent
que trop ſouvent les fuffrages vers
les objets connus, ou qui lesen détournent
par d'autres motifs également irréguliers ,
l'Académie déclare que tous ceux qui, ayant
travaillé ſur le ſujet donné , feront convaincus
de 's'être fait connoître directement
on indirectement pour Auteurs des
Mémoires › avant qu'elle ait décidé fur
OCTOBRE. 1749. 155
5
la diſtribution du Prix , feront exclus du
concours. Pour obvier à cet inconvénient ,
chaque Auteur fera tenu de mettre , au
bas de ſon Mémoire une Sentence ou
Deviſe , & d'y joindre une feuille de papier
cachetée , ſur le dos de laquelle fera
la même Sentence , & fur le cachet , fon
nom , ſes qualités & ſa demeure , pour y
avoir recours à la diſtribution du Prix. Lefdites
feuilles ainſi cachetées , de façon
qu'on ne puiſſe y rien lire à travers , ne
feront point ouvertes avant ce tems-là , &
le Secretaire en tiendra un Régiſtre exact.
Ceux qui exigeront de lui un Récépillé de
leursOuvrages , le feront expédier fous un
autre nom que le leur ,&dans le cas , où
celui qui auroit uſé de cette précaution ,
auroit obtenu le Prix , il ſera obligé , en
chargeant une perſonne ,domiciliée à Dijon
, de ſa Procuration pardevant un Notaire
, & légaliſée par le Juge , d'y joindre
auſſi le Récépiffé.
Si celui, à qui le Prix ſera adjugé, n'eſt
pas de Dijon , il enverra pareillement ſa
Procuration en la forme ſuſdite ; & s'il
eſt de cette Ville , il viendra le recevoir en
perſonne le jour de la diſtribution du Prix ,
qui ſe feradans une Aſſemblée publique
de l'Académie , le Dimanche 23 Août
1750.
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
Le Dimanche 24 Août 1749 , l'Académie
couronna dans une Aſſemblée publique
la piece de M. Pinot , Medecin à
Bourbon-Lancy.
Cet Auteur étoit déja connu par ſa Lettre
fur les Eaux Thermales de Bourbon-
Lancy, imprimée à Dijon en 1743 , in - 12,
127 pages. Elle eſt adreſſée à M. Fournier,
Medecin Penſionné de ladite Ville , fous
lequel il avoit étudié , comme on peut le
voir à la page 112 de la Lettre , & qui
par fon Approbation du 20 Janvier 1744,
en a jugé l'impreſſion très- utile au Public.
M. Fournier vient encore d'avoir la
fatisfaction de voir ſon Eleve couronné
par l'Académie.C'eſt en quelque façon partager
l'honneur du triomphe.
La Differtation , par laquelle M. Pinot
a remporté le Prix de cette année , eft
diviſée en deux parties. Dans la premiere ,
il prouve la véritable cauſe de l'Electricité,
par les effets qu'elle produit & par les expériences
qu'on a faites .
Il établitdans la ſeconde , d'une maniere
évidente , les raiſons pour lesquelles les
corps électriques par eux mêmes ne le font
pas par communication .
Après avoir donné une idée de l'Electricité
, & des differens corps qui en
font plus ou moins fufceptibles , M. Pinos
OCTOBRE. 1749. 159
د
avance qu'elle ne peut s'opérer que par
quelque fluide qui émane du corps électri
que , & que fon action faiſant des impreffions
ſur les corps les plus compacts ,
étant viveà proportion des réſiſtances qu'elle
trouve dans ſes émanations , ſe montrant
toujours ſous une forme ardente , en gerbes
de fea , & excitant ſur nos organes des ſenſations
vives &douloureuſes , on doit préfumer
que l'air , la matiere ſubtile , éthérée
ne font pas capables de ces Phénomenes
, & que celle qui les produit, a plus
d'activité & plus de maſſe ; qu'elle eſt répandue
dans tous les corps , parce qu'ils
font tous électriques par eux - mêmes ou
par communication , les uns moins, à proportion
qu'ils communiquent davantage ,
& les autres ne conſervant la propriété
qu'ils ont reçûe , qu'autant qu'on leur
donne de nouvelles émanations , de maniere
que les expériences de l'Electricité
mettent en évidence les dégrés de variation
de la vertu électrique.
L'Auteur prétend que le feu en eſt la
plusévidente& la ſeule cauſe. Tout , dit- il ,
en eſt pénétré , l'eau même n'en eſt pas
exceptée ; & c'eſt parce qu'il eſt enchaîné
dans les differentes parties des corps qu'il
occupe , qu'il ne manifeſte ni ſes fureurs
ni ſes violences.
58 MERCURE DE FRANCE.
M. Pinot rejette les ſyſtèmes de ceux qui
veulent que le feu& la lumiere ſoient des
corps de même nature , differemment modifiés.
Il ajoute que les corps électriques par
eux - mêmes renferment plus de feu élémentaire
, que ceux qui ne le font que par
communication , parce qu'ils s'enflamment
& s'échauffent plus aisément , & qu'il ne
faut qu'un frottement qui faſſe ſortir par
ondulations alternatives les parcellesde feu
qui communiquent le mouvement qu'elles
ont en raiſon de vîteſſe, ou de lenteur,
de leurs émanations en raiſon de diſtance ,
&&des tiffus des corps , ce qui fait le plus
ou le moins d'Electricité , dont aucune
matiére fubtile , aërienne ou lumineuſe ,
n'étant capable , il réſulte que c'eſt néceſſairement
le feu , par la raiſon que les
parcelles ou atômes électriques produiſent
les mêmes effets que cet élément.
La ſeconde partie tombe précisément
fur l'objet principal de la queſtion propofée.
Premiere Propoſition.
Il faut que les émanations électriques
penetrent les corps , pour communiquer ,
&qu'elles en agitent les parties intérieurieures
de même nature , ſans quoi il n'y
OCTOBRE. 1749. 159
auroit pas d'électricité , ou une trop légere.
On doit échauffer les corps électriques
par le frottement , pour avoir un effet
ſenſible , & retrouver dans les corps électriſés
une chaleur proportionnée à celle
du corps électriſant.
Seconde Propofition.
Les corps qui nous environnent font
plus ou moins ouverts aux émanations qui
ſe préſentent , à raiſon de leurs tiffus dif
ferens plus ou moins ferrés , de leur quantité
, de leur gravité ſpécifique & de leurs
variations relatives.
Troifiéme Propoſition.
Les corps réſineux , le ſouffre & les
gommes , ont de grands vuides dont la direction
eſt poreuſe & entrecoupée ; les
méraux & autres corps ſolides ont des pores
plus étroits , mais d'une direction plus
aiſée & plus méable.
Quatrième Propofition.
Les premiers , c'eſt-à-dire les réſines , les
gommes , ayant plus de vuides , doivent
renfermer plus de matiere étrangere .
De ces propoſitions l'Auteur conclut, 1 .
que l'électricité ne fe communique que par
le paſſage des parcelles de feu qu'on élec
160 MERCUREDEFRANCE.
trife , & qui paffent en raiſon réciproque
des directions & pores qui peuvent les recevoir.
Ainſi les corps peſans en admettent
dans leurs tiſſus une plus grande quantité
que les corps rares. 2 ° . Que les corps électriques
par eux-mêmes renferment une
plus grande quantité de parties étrangeres
&par conféquent de feu , tandis que les
métaux n'en confervent que très-peu . Donc
les corps électriques par eux-mêmes ne
peuvent l'être , ou que bien foiblement par
communication , puiſque la quantité des
particules ignées qu'ils renferment , s'oppoſe
néceſſairement à celles qui voudroient
y parvenir , leur atmosphere étant en équilibre,
& ces mêmes parties ne pouvant pénétrer
leurs tiſſus par la diſpoſition des pores.
Ainfi la ſeule raiſon pour laquelle les
corps électriques par eux-mêmes ne le font
pas par communication , dépend de la
quantité des matieres ignées qui réfident
dans leurs tiffus , &des obſtacles que ce même
tiſſu oppoſe à l'entrée de la matiere
ignée qui leur vient des autres .
M. l'Abbé Mangin , Docteur en Théologie
, Prieur de Saint Antoine , au Collége
de Lizieux à Paris, auroit eu auſſi un Prix,
l'Académie en avoit en deux à diſtribuer .
Il eſt de l'intérêt de la Phyſique & de la
gloire de l'Auteur de rendre ſon ouvrage
public.
LE PASSANT & LA TOURTERELLE. AIR TENDRE.
Reconnaissance textuelle : LE PASSANT & LA TOURTERELLE. AIR TENDRE.
Q
AIR TENDRE.
Ue fais-tu dans ces bois , plaintive Tourte.
relle ?
Je gémis ; j'ai perdu ma compagne fidelle.
Ne crains -tu pas que l'Oyfeleur .
Ne te faffe périr comme elle ?
Si ce n'eft lui , ce feta ma douleur .
LETTRE De M. Rousseau de Genéve, à l'Auteur du Mercure.
Reconnaissance textuelle : LETTRE De M. Rousseau de Genéve, à l'Auteur du Mercure.
De M. Rouffeau de Genève , à l'Auteur du
V
Mercure.
Ous le voulez , Monfieur , je ne réfifte
plus . Il faut vous ouvrir un
porte -feuille , qui n'étoit pas deſtiné à voir
le jour , & qui en eft très- peu digne . Les
plaintes du Public fur ce déluge de mauvais
écrits , dont on l'inonde journellement ,
m'ont affez appris qu'il n'a que faire des
miens , & de mon côté , la réputation
d'Auteur médiocre à laquelle feule j'aurois
SEPTEMBRE. 17502 85
pû afpirer , a peu flatté mon ambition .
N'ayant pû vaincre mon penchant pour
les Lettres , j'ai prefque toujours écrit
pour moi feul , & le Public ni mes amis
pas à fe plaindre que j'aye été
n'auront
pour eux recitator acerbus . Or on eft tou
jours indulgent à foi-même , & des écrits
deftinés ainfi à l'obfcurité , l'Auteur même
eut- il du talent , manqueront toujours de
ce feu que donne l'émulation , & de cette
correction dont le feul défir de plaire peur
furmonter le dégoût .
Une chofe finguliere , c'eft qu'ayant
autrefois publié un feul Ouvrage , où certainement
il n'eft point queftion de Poëfie ,
on me faffe aujourd'hui Poëte malgré moi.
On vient tous les jours me faire compliment
fur des Comédies & d'autres Piéces
de vers que je n'ai point faites & que je ne
fuis pas capable de faire. C'eft la conformité
du nom de l'Auteur avec le mien , qui
m'attire cet honneur . J'en ferois flatté ,
fans doute, fi l'on pouvoit l'être des éloges
qu'on dérobe à autrui ; mais louer un homme
de chofes qui font au- deffus de fes forces,
c'eft le faire fonger à ſon inſuffiſance.
Je m'étois effayé , je l'avoue , dans le
genre lyrique , par un Ouvrage loué des
amateurs , décrié des Artiftes , & que la
réunion des deux Arts difficiles a fait ex-
4
66 MERCURE DE FRANCE.
clure par ceux-ci avec autant de chaleur ;
que fi en effet il eût été excellent. Je m'étois
imaginé en vrai Suiffe que pour
réuffir
, il ne falloit que bien faire ; mais ayant
vû par l'expérience d'autrui que bien faire
, eft le premier & le plus dangereux
obftacle qu'on trouve à furmonter dans
cette carriere , & ayant éprouvé moi- même
qu'il y faut d'autres talens que je ne puis
ni ne veux avoir, je me fuis hâté de rentrer
dans l'obfcurité , qui convient également à
mes talens & à mon caractere , & où vous
devriez me laiffer pour l'honneur de votre
Journal. Je fuis , &c .
A Paris , le 25 Juillet 1750.
Résumé : LETTRE De M. Rousseau de Genéve, à l'Auteur du Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
L'ALLÉE DE SILVIE.
Reconnaissance textuelle : L'ALLÉE DE SILVIE.
Q U'à m'égarer dans ces bocages
Mon coeur goûte de voluptés !
Que je me plais fous ces ombrages !
Que j'aime ces flots argentés !
Douce & charmante rêverie ,
Solitude aimable & chérie ,
Puiffiez-vous toujours me charmer !
De ma trifte & lente carriere
* C'est le nom d'une promenade ſolitaire où ces vers
ont été composés.
: SEPTEMBRE . 1750. 67
Rien n'adouciroit la mifere ,
Si je ceffois de vous aimer:
Fuyez de cet heureux azile ,
Fuyez de mon ame tranquille ,
Vains & tumultueux projets ,
Vous pouvez promettre fans ceffe
Et le bonheur & la lagefle ,
Mais vous ne les donnez jamais.
Quoi ! l'homme ne pourra- t'il vivre ,
fon coeur ne le livre A moins
que
Aux foins d'un douteux avenir
Et fi le tems coule fi vite ,
Au lieu de retarder fa fuite ,
Faut-il encor la prévenir ?
Oh ! qu'avec moins de prévoyance ,
La vertu , la fimple innocence ,
Font des heureux à peu de frais !
Si peu de bien fuffit au fage ,
Qu'avec le plus léger partage
Tous les défirs font fatisfaits.
Tant de foins , tant de prévoyance ,
Sont moins des fruits de la prudence
Que des fruits de l'ambition :
L'homme content du néceffaire ,
Craint peu la fortune contraire ,
Quandfon coeur eft fans paffion.
Paffions , fources de délices ;
Paffions , fources de fupplices ,
Cruels tyrans , doux féducteurs ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Sans vos fureurs impétueules ,
Sans vos amorces dangereuſes ,
La paix feroit dans tous les coeurs .
Malheur au mortel méprifable ,
Qui dans fon ame inſatiable ,
Nourrit l'ardente foif de l'or ;
Que du vil penchant qui l'entraîne ,
Chaque inftant il trouve la peine
Au fond même de fon tréfor.
Malheur à l'ame ambicieuſe ,
De qui l'infolence odieuſe
Veut affervir tous les humains ,
Qu'à fes rivaux toujours en butte
L'abîme apprêté pour la chûte ,
Soit creusé de fes propres mains .
Malheur à tout homme farouche ,
A tout mortel que rien ne touche
Que fa propre félicité ;
Qu'il éprouve dans fa mifere
De la part de fon propre frere
La même infenfibilité .
Sans doute , un coeur né pour le crime
Eft fait pour être la victime
De ces affreufes paffions ;
Mais jamais du Ciel condamnée ,
On ne vit une ame bien née
Céder à leurs féductions.
Il en eft de plus dangereuses ,
De qui les amorces flatteufes
1
SEPTEMBRE.
1750. 7 )
Déguifent bien mieux le poiſon ,
Et qui toujours dans un coeur tendre
Commencent à fe faire entendre
En faisant taire la raiſon ;
Mais du moins leurs leçons charmantes
N'impofent que d'aimables loix :
La haine & fes fureurs fanglantes ,
S'endorment à leur douce voix.
Des fentimens fi légitimes
Seront- ils toujours combattus ?
Nous les mettons au rang des crimes ;
Ils devroient être des vertus .
Pourquoi de ces penchans aimables
Le Ciel nous fait- il un tourment ?
Il en eft tant de plus coupables ,
Qu'il traite moins févérement.
O difcours trop rempli de charmes ,
Eft-ce à moi de vous écouter ?
Je fais avec mes propres armes
Les maux que je veux éviter .
Une langueur enchantereffe
Me pourſuit jufqu'en ce ſéjour ;
J'y veux moraliſer fans ceſſe ,
Et toujours j'y fonge à l'amour.
Je fens qu'une ame plus tranquille ,
Plus exempte de tendres foins ,
Plus libre , en ce charmant azile ,
Philofopheroit beaucoup moins,
Ainfi du feu qui me dévore
70 MERCURE DE FRANCE.
Tout fert à fomenter l'ardeur :
Hélas ! u'eft-il pas tems encore ,
Que la paix regne dans mon coeur t
Déja de mon ſeptiéme luftre
Je vois le terme s'avancer ,
Déja la jeuneffe & fon luftre ,
Chez moi commence à s'effacer.
La trifte & lévére ſagefle
Fera bientôt fuir les Amours,
Bientôt le pefante vieilleffe
Va fuccéder à mes beaux jours,
'Alors les ennuis de la vie ,
Chaffant l'aimable volupté ,
On verra la Philoſophie
Naître de la néceffité ;
On me verra , par jalouſe ,
Prêcher mes caduques vertus ,
Et fouvent blâmer par envie
Les plaifirs que je n'aurai plus.
Mais malgré les glaces de l'âge ,
Raifon , malgré ton vain effort ,
Le fage a fouvent fait naufrage ,
Quand il croyoit toucher au port✅
O fageffe aimable chimére !
Douce illufion de nos coeurs !
C'eftfous ton divin caractére
Que nous encenſons nos erreurs.
Chaque homme t'habille à fa mode ;
Sous le mafque le plus commode
SEPTEMBRE. 7 % 1750.
A leur propre félicité ,
Ils déguiſent tous leur foibleffe .
Et donnent le nom de fageffe
Au penchant qu'ils ont adopté.
Tel chez la jeuneſſe étourdie ,
Le vice inftruit par la folie ,
Et d'un faux titre revêtu ,
Sous le nom de Philofophie ,
Tend des piéges à la vertu.
Tel dans une route contraire ,
On voit le fanatique auftére
En guerre avec tous les défirs ,
Peignant Dieu toujours en colere ,
Et ne s'attachant pour lui plaire ,
Qu'à fuir la joye & les plaifirs.
Ah ! s'il exiftoit un vrai (age ,
Que different en fou langage ,
Et plus different en les moeurs ,
Ennemi des vils féducteurs ,
D'une fagefle plus aimable ,
D'une vertu plus fociable ,
Il joindroit le jufte milieu
A cet hommage pur & rendre ,
Que tous les coeurs auroient dû rendre
Aux grandeurs , aux bienfaits de Dieu.
Rouffeau , de Genéve.
Résumé : L'ALLÉE DE SILVIE.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
CHANSON. TRADUCTION de la Romance de Metastase, qui commence par ces mots : Grazie agl'inganni tuoi.
Reconnaissance textuelle : CHANSON. TRADUCTION de la Romance de Metastase, qui commence par ces mots : Grazie agl'inganni tuoi.
RADUCTION de la Romance de
Metaftafe , qui commence par ces mots :
Grazie agl' inganni tuoi.
GRace à tant de tromperies ,
Grace à tes coquéteries ,
Nice , je refpire enfin :
Mon coeur , libre de fa chaîne,
Ne déguife plus fa peine ;
Ce n'eft plus un fonge vain.
Toute ma flâme eft éteinte ;
Sous une colere feinte
L'Amour ne fe cache plus.
Qu'on te nomme en ton abſence ;
Qu'on t'adore en ma préſence ,
Mes fens n'en font point émus.
En paix fans toi je fommeille ;
Tu n'es plus , quand je m'éveille ,
Le premier de mes defirs .
Rien de ta part ne m'agite ;
Je t'aborde & je te quitte ,
Sans regrets & fans plaifirs.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Le fouvenir de tes charmes ,
Le fouvenir de mes larmes ,
Ne fait nul effet fur inoi
Juge enfin comment je t'aime ;
Avec mon rival lui- même
Je pourrois parler de toi,
XX
Sois tendre , fois inhumaine ;
Ta fierté n'eft pas moins vaine ,
Que le feroit ta douceur.
Sans être ému , je t'écoute ,
Et tes yeux n'ont plus de route
Pour pénétrer dans mon coeur.
D'un mépris , d'une careffe ,
Mes plaifirs ou ma trifteſſe
Ne reçoivent plus la loi ;
Sans toi j'aime les bocages ;
L'horreur des antres fauvages
Peut me déplaire avec toi.
Tu me parois encore belle ,
Mais , Nice , tu n'es plus celle
Dont mes fens font enchantés ;
Je vois , devenu plus fage , ….
Des défauts fur ton vifage ,
Qui me fembloient des beautés.
SEPTEMBRE 1750 . 171
Lorfque je brifai ma chaîne ,
Dieux ! que j'éprouvai de peine !
Hélas ! je crus d'en mourir !
Mais quand on a du courage ,
Pour le tirer d'eſclavage ,
Que ne peut-on point fouffrir ?
Ainfi du piége perfide
Le ferein fimple & timide
Avec effort échappé ,
Au prix des plumes qu'il laiffe ,
Prend des leçons de fageffe ,
Pour n'être plus attrapé .
***
Tu crois que mon coeur t'adore ,
Voyant que je parle encore
Des foupirs que j'ai pouffés ;
Mais tel , au Port qu'il défire ,
Le Nocher aime à redire
Les périls qu'il a paflés.
****
Le Guerrier couvert de gloire ;
Se plaît après la victoire ,
A raconter fes exploits :
Et l'Esclave exemt de peine ,
Montre avec plaifir la chaîne ,
Qu'il a traînée autrefois.
Hlj
172 MERCURE DE FRANCE.
Je m'exprime fans contrainte ,
Je ne parle point par feinte ,
Pour que tu m'ajoûtes foi :
Et quoique tu puiffes dire ,
Je ne daigne pas m'inftruire
Comment tu parles de moi.
Tes appas , Beauté trop vaine ;
Ne te rendront pas fans peine
Un auffi fiddle amant.
Ma perte eft moins dangereuse ,
Je fçais qu'une autre trompeufe
Se trouve plus aiſément.
Rouffeau , de Genéve.
Résumé : CHANSON. TRADUCTION de la Romance de Metastase, qui commence par ces mots : Grazie agl'inganni tuoi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
Reconnaissance textuelle : Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
tres de Dijon , adjugea le 23. du mois.
d'Août 1750 , dans une affemblée publi
que , le Prix de Morale à M. Rouffeau ,
Citoyen de Genéve , qui demeure actuellement
à Paris.
M. F'Abbé de Repas , Chanoine de Notre-
Dame de Dijon , & Honoraire de l'A
cadémie , ouvrit la Séance par une Differ
tation fur la prévention des gens de Lettres
, & fur la préoccupation aveugle des
Sçavans en faveur d'une Science , d'un
fystême ou d'un Auteur,
NOVEMBRE. 1750 83
L'efprit , dit M. de Repas , a fes mala
dies comme le corps , & il faudroit aux
hommes des Hippocrates dans la Morale ,
comme dans la Médecine. Il fuppofe enfuire
une infirmerie pour les malades d'ef
prit ; on y logeroit en fous-ordre ces efprits
prévenus qui voyent trouble ; &
pour traiter méthodiquement cette maladie
, il effaye de démontrer que la prévention
eft 1 : une fiévre de l'efprit , 2º. une
fiévre épidémique parmi les Sçavans , 3º.
une fiévre chaude,fource des querelles fcientifiques
, 4º. une fiévre contiaue , & pref
que incurable.
Premiere réflexion , fiévre d'efprit.
·
Il définir la fièvre qui affecte le corps ,
une intempérie chaude & féche du fang
& des humeurs , qui du coeur fe commu
nique à tout le corps ; & la fièvre de l'efprit
, l'intempérie d'un cerveau malade
qui n'a pas les qualités requifes pour juger
fainement des chofes. On ne peut parvenir
à ce jugement que par deux voies , par
celle de l'examen , & par la comparaifon
des opinions que l'on admet , & de celles
que l'on rejette , deux routes inconnues
à l'homme prévenu , 1 ° parce qu'il n'examne
pas ce qui eft la voie la plus courte
ou parce qu'il n'examine que fuperficiel
•
Dvi
S4 MERCURE DEFRANCE.
lement , ou parce qu'il n'examine qu'abufivement
, & avec un efprit.fceptique &
pirrhonien .
2°. Parce qu'il ne compare pas , ou qu'il
ne compare pas de bonne for ; parce qu'avec
un efprit étroit & limité , il s'égare
dans cette comparaifon , il s'enfuit de- là
que c'eft fa prévention , & non fa lumiere
qui eft le principe de fa perfuafion , maladie
du cerveau , & fiévre de l'efprit..
Fiévre épidémique.
Il eft certain qu'il faut un goût général
pour connoître dans chaque Science ce
qu'elle a d'eftimable , & que rien n'eft plus
déraisonnable , & cependant rien dé plus.
commun parmi les Sçavans , que ce goût
exclufif , effet de la prévention.
Les uns fe préviennent en faveur d'une
Science , les autres en faveur d'un Auteur:.
fi c'eft en faveur d'une Science , dès - lars.
elle eft la plus relevée de toutes les Sciences.
If eft peu de Sçavans . qui n'ayent ce.
préjugé , ou plutôt cette folie , qui tire fon .
principe de ce que dès l'enfance on a eu.
l'efprit tourné d'un certain côté..
M. de Repas cite les exemples des Sçavans
prévenus , qui voudroient faire de
leur humeur & de leur goût la régle du.
genre humain , & qui à la honte de la rai
NOVEMBRE. 1750. Esi
31
↓
fon , perdent cet efprit d'équité qui donne
à chaque Science fon mérite & fon prix ,,
parce que chacune a fes richeffes & fes
beautés ; qu'un Sçavant par exemple s'entête
d'une Science ou d'un Auteur , c'en,
eft affez pour en faire l'apothéose. Il l'a
choiff pour maître , il ne parle que par fa
bouche; toutes les paroles font des oracles..
Defcartes indécis fur le fyftême du vuide
& du plein , s'enthoufiafime de fon Mentor
Merfenne , c'en eft affez ; & contre les,
propres idées , il adopte une hypothéfe qui
n'a nul fondement,dans la Nature , tant il
eft vrai que la prévention aveugle , & fait.
perdre les idées du fens commun : fiévre:
épidémique..
Fiévre chande..
Qui dit fiévre chaude , dit un tranfport
de l'efprit qui fait dire des chofes furprenantes
& extraordinaires , c'eft une fiévreallumée
par l'humeur colerique , deux effets
de la maladie qui affecte le Sçavant.
fortement prévenu . Nous en avons un
exemple dans les Anglois ; à quels excès :
n'ont- ils pas porté le culte & la vénération.
pour Newton ? I fuffit de lire cette faftucufe
& hyperbolique épitaphe , gravée.
fur fon tombeau à Westminster. A les entendre
, c'eft en lui, feul que la Nature a
MERCURE DE FRANCE.
reçu fon complément ; avant lui elle n'é
toit qu'ébauchée ; les ouvrages du Chancelier
Bacon ( dont il n'a été que le pla
giaire ) ne font plus que marchandifes de
rebut ; Scaliger , ce prodige de Sciences ,
n'eft plus l'homme divin , & tous nos Sça- t
vans , que des vers rampans fur la furface
des Sciences. Ces violens tranfports neprouvent-
ils pas que la prévention eſt anefiévre
chaude , alfumée par l'humeur colé
rique ? En voici les accès & les redoublemens.
Que deux Sçavans fe préviennent ,
pour ou contre une opinion , la difpute
s'échauffe , la bile s'enflamme , & les efprits
s'aigriffent. Que de querelles fcientifiques
entre les fectateurs d'Ariftote &
de Defcartes , entre les admirateurs de
Corneille & de Racine , entre les défenfeurs
de la Profe & de la Poëfie , les partifans
des tourbillons & de l'attraction !Que
de combats de plume ! De- là ces chaleurs
de difpute , ces traits malins , ces reparties
pleines d'animofité. Tels font les effets dela
prévention , fiévre chaude & ardente
→ & enfin
Fiévre continue & prefque incurable.
peut inftruire un ignorant , perfua--
der un incrédule; on ne peut convaincreun
On
NOVEMBRE. 1750 . 87.
1
entêté , furtout s'il eft fier & bilieux ; c'eft
une tête , dit Horace , que l'ellebore des.
trois anticires ne pourroit guérir. Tribus
anticiris infanabile caput.. On en tire la
preuve des principes de Mallebranche. II.
eft certain que les objets impriment leurs.
traces dans les fibres du cerveau : or les
traces qu'impriment dans le cerveau de:
F'homme préoccupé les objets de ſa préoccupation,
font fi profondes que ces fibres
demeurent toujours entr'ouvertes ; le paffage
continuel des efprits animaux , qui
entretient cette ouverture , .ne leur pera
met pas de fe fermer ; l'ame entraînée par
fes penfées , qui font liées à ces traces , demeure
l'efclave de fes penfées ; elle s'y applique
fi. fortement , que toute autre penfée
n'y peut trouver entrée ; de-là vient
que l'on ne s'apperçoit plus de ces écarts,
& que l'on déraifonne de fang froid.
Tribus anticiris , & c.
4
Pour remédier à ce mal par un fébri
fuge , on a confulté ces Hippocrates moraux
, ces hommes célebres qui ont tra
vaillé par des spécifiques à détruire les erreurs
, les travers & les maladies de l'ef
prit. Qu'ordonnent- ils contre la fièvre de
la prévention ?
. Premiere ordonnance , non temerè crea
dera,de ne donner de confentement en
88 MERCURE DE FRANCE.
ier qu'à des chofes évidentes. Seconde
ordonnance , de ne fe décider jamais fur
les raifons d'un feul parti . Troifiéme ordonnance
, de renoncer dans fes jugemens.
à toute vûe d'intérêt & de confidération
humaine. Quatriéme ordonnance , de ren--
dre juftice à toutes les Sciences & à tous
les Auteurs , & d'eftimer dans chacun la
partie dans laquelle il a excellé . La recette:
paroît fûre contre une prévention qui
n'eft point habituelle ; mais fi la maladie eft
longue & habituelle , on a décidé que
l'antidote étoit un préfervatif trop foible,.
que l'ellebore des trois anticires n'étoit
qu'un palliatif , & on l'a abandonnée :
comme une maladie déſeſperée.
Le but de M. l'Abbé de Repas a été d'amufer
en inftruifant , & il a fort bien rem
pli fon objet.
M. Gelot ,"Procureur du Roi au Bu
reau des Finances , Académicien Penfionnaire
, fit enfuite la lecture de l'Analyfe
de la piéce qui alloit être couronnée , &
de celles qui avoientbalancé les fuffrages .
de l'Académie ; mais auparavant il fit voir
quelles étoient les moeurs avant la renaiffance
des Lettres & des Arts .
Il s'agiffoit dans le problême que l'Aca--
démie avoit propofé pour cette année , -
de décider fi le rétabliſſement des Arts
i
NOVEMBRE. 1750. 89
=
& des Sciences avoir contribué à épurer
les moeurs.
M. Rouffeau a pris la négative , & il a
foutenu , que quoiqu'elles ayent pû les
épurer , elles ne l'ont cependant pas fait ,
& il a démontré qu'à mesure que les Arts
& les Sciences le font perfectionnés , les
moeurs fe font corrompues ; il le prouve
par ce qui s'eft paffé en Egypte , en Grèce,
à Rome , à Conftantinople & à la Chine.
Tandis que les Lacédemoniens , les
Scythes & les Suiffes préfervés de la contagion
des vaines connoiffances , conferverent
leur premiere fimplicité , leurs
moeurs étoient groffieres , mais pures , an
tant que l'humanité le comportoit ; les vices
au contraire conduits à Athénes par les
Beaux Arts , enchaînerent la liberté des
Grecs.
Quelques fages , il eft vrai , fe font garantis
de la corruption générale dans le
fein des Mufes , tels furent un Socrate à
Athénes & un Caton à Rome ; mais ce font
de ces exceptions qui confirment la régle
générale. La premiere partie du difcours
de M. Rouffeau eft terminée par cette réflexion
, que les voiles épais dont la Sageffe
éternelle a couvert les Sciences , font une
preuve qu'elle a voulu nous en préferver ,
comme une tende mere , qui arrache des
o MERCURE DE FRANCE.
armes dangereufes des mains de fon en
fant.
L'Auteur nous apprend dans la feconde
partie , que c'étoit une tradition paffée de
'Egypte en Gréce, qu'un Dieu , ennemi du
repos des hommes , avoit été l'inventeur
des Sciences ; nos vices leur ont donné la
maiffance , & nous ferions moins en doute
fur leurs avantages , fi elles la devoient à
nos vertus.
M. Rouffeau invective enfuite contre
cette foule d'Ecrivains obfcurs & de Lettrés
oififs , dont les vaines & futiles déclamations
, & les funeftes paradoxes fappent les
fondemens de la Foi & de la Vertu.
Les Arts , felon lui , ne font pas moins
dangereux pour les bonnes moeurs que pour
l'Etat ; ils ont amené le luxe , & le luxe
entraîne toujours la chûte des uns & des
autres.
D'un autre côté , les talens réglé fur le
mauvais goût de ceux pour qui on les employe
, dégradent les Arts & les Artiſtes.
Louis le Grand les avoit favoriſés ainſi
que les Sciences; il voulut que ces Sociétés
célébres, chargées du dangereux dépôt des
Sciences , & du dépôt facré des moeurs,
cuffent une attention particuliere à en
maintenir chez elles toe la pureté , & à
Yexiger dans tous les membres. qu'elles.ro
NOVEMBRE . 1750. 95
evroient , précaution dont l'Auteur tire
avantage pour fon fyftême , parce que l'on
ne cherche pas , dit- il , des remédes à des
maux qui n'exiftent pas tant d'établiffemens
en faveur des Sciences , annoncent
la crainte où l'on eft de manquer de Phi
lofophes , comme l'on avoit trop de Laboureurs.
Qu'enfeignent cependant ces prétendus
Sages ? Qu'il n'y a point de corps ; que tout
eft en repréſentation ; qu'il n'y a d'autre
fubftance que la matiere , ni d'autre Dieu
que le monde ; qu'il n'y a ni vertus ni vices:
que le bien & le mal ne font que des
chiméres.
Mais parmi les égaremens aufquels le
paganiſme a été livré , a- t'il rien laiffé qui.
puiffe être comparé aux monumens honeux
que lui a préparés l'Imprimerie fous le
regne de l'Evangile ? Les écrits impies des
Leucippes & des Diagoras font prefque
péris avec eux ; mais grace aux caractéres
typographiques , les rêveries de Hobbe &
de Spinofa refteront à jamais.
Si le progrès des Sciences & des Arts
n'a rien ajouté à notre véritable félicité ;
s'il a corrompu nos moeurs , fi leur corrup
tion a porté atteinte au bon goût ; que doit
on penfer de cette foule d'Auteurs élementaires
, qui ont écarté du Temple des.
92 MERCURE DE FRANCE.
Mufes les difficultés qui en avoient défendu
F'entrée , & que la Nature y avoit placées ,
comme une épreuve des forces de ceux qui
feroint tentés de ſçavoir ?
Que penferons - nous de ces Compilateurs
de Dictionnaires , fans le fecours defquels
une populace , indigne d'approcher
du Sanctuaire des Muſes , rebutée par les
difficultés , s'occuperoit à des Arts utiles à
la fociété ?
: Les Verulams les Defcartes , les Newtons
, ces Précepteurs du genre humain ,
n'ont point eu de maîtres ; c'eft à des génies
de cette trempe qu'il eft permis d'élever
des monumens à la gloire de l'efpric
humain ; mais fi l'on veut que rien ne foit
au -deffus du leur , il faut que rien ne foit
au -deffus de leurs efperances. Si les récompenfes
accordées à Ciceron & au Chancelier
Bacon euffent été bornées à une Chaire
dans une Univerfité pour l'an , & à une
penfion de l'Académie pour l'autre , croiton
qu'ils auroient travaillé avec la même
application à ces ouvrages qui feront l'admiration
de tous les fiécles ?
M. Rouffeau conclud en difant , que la
véritable ſcience confifte à rentrer en foi
même ; à écouter la voix de la Nature dans
le fibence des paffions , & que c'eſt-là la
véritable Philofophic.
NOVEMBRE. 1750. 93
Laiffons,dit il , à ces hommes célébres qui
s'immortalifent dans la République des
Lettres la gloire de fçavoir bien dire ; c'est
affez pour un homme qui vit fans ambition ,
de fe contenter de la gloire de bien faire.
L'Académie en couronnant l'ouvrage
de M. Rouffeau , n'a point prétendu adop
ter fes maximes de politique qui ne font
point à nos ufages , ni ce qu'il a dit de
l'inutilité des découvertes des Phyficiens
& des Géométres , en ce que, felon lui , elles
ne contribuent en rien au Gouvernement
de l'Etat , & à la pureté des moeurs ;
il eft en cela forti du problême , car ce
feroit lui donner une trop grande extenfion
, de regarder comme inutile tout ce
qui ne tend point directement à ce but.
La plupart des découvertes ont procuré de
grands avantages , qu'il n'eft pas permis
de les regarder avec indifference. Cependant
comme il a folidement démontré que
le rétabliffement des Arts & des Sciences
n'a
pas contribué à épurer les moeurs , l'Académie
a crû devoir décerner le prix à
la démonstration d'une question de fait
de la vérité de laquelle on ne peut dif
convenir , à moins de s'inferire en faux
contre l'expérience.
M. du Chaffelat , de Troyes en Cham
pagne , a foutenu la négative , ainfi que
94 MERCURE DE FRANCE.
M. Rouffeau ; l'Académie l'a jugé digne
de l'acceffit . Il a parfaitement démontré par
le fait même , combien la corruption des
moeurs étoit devenue générale depuis le
rétabliffement des Sciences , ce qui eft la
même chole que s'il avoit dit , qu'il n'avoit
pas contribué à épurer les moeurs,
Pour prouver la propoſition , il a parfa
couru les differentes meurs des Grecs avant
Periclès , celles du fiécle da fameux Dif
ciple de Zenon & d'Anaxagore , des Romains
avant & fous Augufte , celles d'Ita
talie , fous de Pontificat de Léon X. enfin
les nôtres fous le Regne de Louis XIV .
& par tous ces differens paralleles , & par
le portrait que le Pere Rapin a tracé des
moeurs de fon fiécle , il en conclut que ·les
fiécles les plus polis n'ont point été les plus
vertueux .
Parmi plufieurs Differtations fçavantes
qui ont été adreffées à l'Académie pour
l'affirmative de fon problême , celle de :
M. l'Abbé Talbert, Chanoine , Coadjuteur
de l'Eglife Métropolitaine de Befançon
lui a paru la mieux écrite .
Si l'Académie n'avoit confulté que fon
inclination & fon zéle pour les Lettres ,
elle fe feroit rangée du parti de M. Talbert
; mais c'eût été trahir celui de la vérité
, & faire tort aux Sciences , puiſqu'il
1
NOVEMBRE. 1750. 95.
a'arrive que trop fouvent , qu'en voulant
par un zéle mal entendu accorder à quelqu'un
des avantages dont il ne jouit pas
on donne lieu par cette partialité à des
doutes fur ceux qu'il pofféde véritablement.
Il n'eft que trop vrai que les Scien
ces ont produit plus de mal que de bien ,
parce que celui- ci n'eft jamais par fes effets
en railon égale avec l'autre . M. Talbert a
fait valoir l'utilité des Sciences & leur néceffité
; la question de droit a été épuisée
& mife dans le plus beau jour ; mais en
banne Logique on ne conclud jamais de
l'acte par le pouvoir ; il a négligé la queftion
de fait , la feule dont il s'agiffoit dans
le problême ; l'Académie ne demandoit pas
Gles Sciences pouvoient épurer les moeurs,
elle en est très perfuadée ; mais fi elles les
avoient réellement épurées , c'eſt à - dire , ſi
les hommes étoient devenus plus vertueux,
plus fincéres , plus équitables , à ne les
prendre que dans l'ordre moral ; c'eft à
ce point de fait qu'il falloit une démonf
tration , M. Talbert ne l'a point donnée ;
il a toujours argumenté du fair par le
Droit , au lieu qu'il falloit prendre une
route contraire , il fentoit fans doute la
difficulté du fuccès ; il devoit convenir de
bonne foi , que les Lettres utiles & néceffaires
à certains égards , n'ont pas toujours
96 MERCURE DE FRANCE.
produit l'effet qu'on devoit en attendre;'
faites pour éclairer l'homme , elles n'ont
que trop fouvent contribué à faire naître
des doutes ; ce qu'il a gagné du côté de
l'efprit, a été pris fur la tigidité des moeurs ;
par le commerce des Sciences , elles font
devenues plus douces & plus fociables ,
lles ont même dépouillé leur antique feocité.
L'éducation & l'ufage du monde
nt pû opérer ces changemens ; mais ce
' eft point de cette forte d'épurement dont
I s'agiffoit. Plus fçavans peut-être & plus
éclairés que nos peres , fommes- nous plus
gens qu'eux ? Voilà le point de la
honnêtes
lifficulté.
Quels vices en effet regnoient parmi eux,
qui ne reparoiffent aujourd'hui les mêmes,
ou fous des modifications differentes ? Ils
font plus rafinés , il eft vrai ; mais ils n'en
font pas moins des vices. C'eft faire grace
aux Lettres , de dire qu'ayant lors de leur
rétabliſſement trouvé les hommes déja corrompus
, elles les avoit laiffés dans le mê
me état ; c'eft affez pour les Sciences , que
l'Académie convienne, qu'elles pouvoient
épurer les moeurs , fi on n'en avoit point
abufé . Un femblable aveu de fa part n'aura
rien dont l'ignorance puille tirer le plus
leger avantage ; elle n'a point prétendu la
favorifer. On peut avec un grand fond
d'ignorance
NOVEMBRE. 1750. 97
!
d'ignorance n'avoir point de moeurs , il eft
poffible que l'on en ait avec de la fcience ;
la perverfité ou la rectitude du coeur en décident,
& les fciences ainfi , que l'ignorance,
n'en font que les caufes occafionnelles : une
Académie qui dévoile la turpitude du
coeur humain , & l'abus qu'il fait de fes
lumieres , n'eft point cenfèe avoir voulu
renouveller vis -à - vis des Sciences l'indifcrétion
indécente du Pere de Chanaan ,
& elle ne doit point en appréhender le
fort.
Résumé : Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
« On vient d'imprimer le Discours qui a remporté le Prix de Morale à l'Academie [...] »
Reconnaissance textuelle : « On vient d'imprimer le Discours qui a remporté le Prix de Morale à l'Academie [...] »
remporté le Prix de Morale à l'Academie
de Dijon , fur cette queftion : Si le rétablif
fement des Sciences & des Arts a contribué à
épurer les moeurs,
M. Rouffeau, de Genève , a réuni dans cet
Ouvrage l'Erudition , l'Eloquence & la Philofophie.
Nous ne craignons pas d'avancer
que c'eft un de plus beaux Difcours qui
ayent été couronnés dans les Académies.
On en donnera un extrait un peu étendu
dans le Mercure prochain.
Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Reconnaissance textuelle : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
Résumé : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
OBSERVATIONS Sur le Discours qui a été couronné à Dijon.
Reconnaissance textuelle : OBSERVATIONS Sur le Discours qui a été couronné à Dijon.
La
Sur le Difcours qui a été couronné à Dijon.
' Auteur du Difcours Académique qui
a remporté le Prix à l'Académie de
Dijon , eft invité par des perfonnes qui
prennent intérêt au bon & au vrai qui y
régnent , à publier ce Traité plus ample ,
qu'il avoit projetté & depuis fuprimé.
On efpére que le Lecteur y trouveroit
des éclairciffemens & des modifications à
plufieurs propofitions générales , fufceptibles
d'exceptions & de reftrictions,
Tout cela ne pouvoit entrer dans un Difcours
Académique , limité à un court efpace.
Cette forte de ſtyle non plus n'admet
peut-être pas de pareils détails , & ce
feroit d'ailleurs paroître le défier trop
lumiéres & de l'équité de fes Juges.
des
C'est ce que des perfonnes bien intentionées
ont voulu faire entendre à certains
Lecteurs hériffés de difficultés & peut
. JUIN. 1751.
95
être de mauvaiſe humeur de voir le luxe
trop vivement attaqué . Ils fe font récriés
fur ce que l'Auteur femble , difent- ils
préférer la fituation où étoit l'Europe
avant le renouvellement des fciences ,
état pire que l'ignorance par le faux fçavoir
ou le jargon fcholaftique qui étoit en
régne.
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la
rufticité à la politeffe , & qu'il fait main
baffe fur tous les Sçavans & les Artiftes.
Il auroit du , difent- ils , encore marquer
le point d'où il part pour défigner l'époque
de la décadence , & en remontant à
cette premiere époque , faire comparaiſon
des moeurs de ce tems là avec les nôtres.
Sans cela nous ne voyons point jufqu'où
il-faudroit remonter , à moins que ce ne
foit au tems des Apôtres.
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fçait qu'il doit
être interdit dans les petits Etats , mais que
le cas d'un Royaume tel que
la France
par exemple , eft tout different. Les raifons
en font connues .
Enfin voici ce qu'on objecte . Quelle
conclufion pratique peut -on tirer de la
Théfe que l'Auteur foutient ? Quand on
lui accorderoit tout ce qu'il avance fur
le préjudice du trop grand nombre de
96 MERCURE DE FRANCE.
Sçavans & principalement de Poëtes ;
Peintres & Muficiens , comme au contraire
fur le trop petit nombre de Laboureurs .
C'eft , dis-je , ce qu'on lui accordera fans
peine. Mais quel ufage en tirera -t'on ?
Comment remédier à ce défordre , tant
du côté des Princes que de celui des Particuliers
Ceux là peuvent -ils gêner la liberté
de leurs fujets par rapport aux Profeffions
aufquelles ils fe deftinent? Et quant
aux luxe , les loix fomptuaires qu'ils peuvent
faire n'y remédient jamais à fonds ;
l'Auteur n'ignore pas tout ce qu'il y auroit
à dire là deffus .
Mais ce qui touche de plus près la généralité
des Lecteurs , c'eft de fçavoir
quel parti ils en peuvent tirer eux -mêmes
en qualité de fimples Particuliers , & c'est
en effet le point important , puifque fi l'on
pouvoit venir à bout de faire concourir
volontairement chaque individu particulier
à ce qu'éxige le bien public , ce concours
unanime feroit un total plus complet,
& fans comparaifon plus folide , que tous
les réglemens imaginables que pourroient
faire les Puiffances.
Voila une vafte carriére ouverte au talent
de l'Auteur , & puifque la preffe roule
& roulera vraisemblablement ( quoi qu'il
en puiffe dire ) & toujours plus au fervice
du
JUIN.
1751.
$7
du frivole & de pis encore qu'à celui de
la vérité , n'eſt- il pas jufte que chacun qui
a de
meilleures vûes & le
talent requis ,
concoure de fa part à y mettre tout le contrepoids
dont il eſt capable ?
Il eſt
d'ailleurs des cas où l'on eft plus
comptable au Public d'un fecond écrit
qu'on ne l'étoit du
premier. Il n'y a pas
beaucoup de
Lecteurs à qui l'on puifle ap
pliquer ce Proverbe. A bon entendeur demi
mot On ne
fçauroit mettre dans un trop
grand jour des vérités qui heurtent autant
de front le goût général , & il
importe d'ôter
toute prife à la chicane.
Il eft aufli bien des
Lecteurs qui les
goûteront mieux dans un ftyle tour uni
que fous cet habit de
cérémonie
qu'éxigent
des
Difcours
Académiques , &
l'Auteur ,
qui paroît
dédaigner toute vaine parure, le
préférera fans doute , libéré qu'il ſera
là d'une forme
toujours
génante .
par
P. S. On apprend qu'un
Académicien
d'une des bonnes Villes de France , prépare
un Difcours en réfutation de celui
de
l'Auteur. Il y fera fans doute entrer un
Article contre la
fuppreffion totale de
l'Imprimerie , que bien des gens ont trouvé
extrémement outré,
Résumé : OBSERVATIONS Sur le Discours qui a été couronné à Dijon.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
REPONSE Aux Observations précédentes.
Reconnaissance textuelle : REPONSE Aux Observations précédentes.
Aux Obfervations précédentes.
E dois , Monfieur , des remercîmens à
,
Jceux vous ont its oblet
ceux qui vous ont fait paffer les obfer.
vations que vous avez la bonté de me
communiquer , & je tâcherai d'en faire
mon profit ; je vous avouerai pourtant que
je trouve mes Cenfeurs un peu févéres fur
ma Logique , & je foupçonne qu'ils fe
feroient montrés moins fcrupuleux , fi j'a
vois été de leur avis. Il me femble , au
moins que s'ils avoient eux- mêmes un peu
de cette exactitude rigoureufe qu'ils éxi
gent de moi , je n'aurois aucun befoin des
éclairciffemens que je leur vais demander.
L'Auteur femble , difent- ils , préférer la
fituation où étoit l'Europe avant le renouvel
lement des fciences. Etat pire que l'ignorance
par le faux fçavoir , ou le jargon qui étoit
en régne. L'Auteur de cette obfervation
femble me faire dire que le faux fçavoir ,
ou le jargon ſcholaſtique foit préférable
la Science , & c'eft moi- meme qui ai dit
qu'il étoit pire que l'ignorance ; mais
qu'entend- il par ce mot de fituation ? L'ap
plique-t- il aux lumiéres ou aux moeurs , ou
s'il confond ces chofes que j'ai tant pris
de peine à diftinguer ? Au refte , comme
JUIN. 99 1751.
c'eft ici le fond de la queftion , j'avoüe
qu'il est très mal adroit à moi de n'avoir
fait que fembler prendre parti là- deflus,
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la ruf
ticité à la politeffe. Il eft vrai que l'Auteur
préfére la rufticité à l'orgueilleufe & fauffe
politeffe de notre fiécle , & il en a dit la
railon. Et qu'il fait main baffe fur tous les
Sçavans & les Artistes. Soit , puifqu'on le
veut ainfi je confens de fupprimer
toutes les diftinctions que j'y avois
miles.
>
Il auroit du , difent- ils encore , marquer
le point d'où il part , pour défigner l'époque de
la décadence. J'ai fait plus ; j'ai rendu ma
propofition générale J'ai afligné ce premier
dégré de la décadence des moeurs
au premier moment de la culture des
Lettres dans tous les pays du monde , &
j'ai trouvé le progrès de ces deux chofes
toujours en proportion . Et en remontant
à cette premiere époque , faire comparaifon
des moeurs de ce tems-là avec les nôtres.
C'est ce que j'aurois fait encore plus au
long dans un volume in- quarto.
Sans cela , nous ne voyons point jusqu'où
ilfaudroit remonter , à moins que ce ne foit
au tems des Apôtres. Je ne vois pas , moi ,
l'inconvénient qu'il y auroit à cela , fi le
fait étoit vrai . Mais je demande juftice
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
au Cenfeur : Voudroit- il que j'eufſe dit
que le tems de la plus profonde ignorance
étoit celui des Apôtres ?
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fait qu'il doit être
interdit dans les petits Etais , mais que le
cas d'un Royaume , tel que la France par exemple
, eft tout different. Les raifons en font
connues. N'ai - je pas ici encore quelque fujet
de me plaindre ? Ces raifons font celles
aufquelles j'ai tâché de répondre . Bien
ou mal , j'ai répondu . Or on ne sçauroit
guéres donner à un Auteur une plus grande
marque de mépris qu'en ne lui répliquant
que par les mêmes argumens qu'il
a réfutés. Mais faut- il leur indiquer la
difficulté qu'ils ont à réfoudre ? Là voici .
Que deviendera la vertu , quand il faudra
s'enrichir à quelque prix que ce foit * ? Voila
ce que je leur ai demandé, & ce que je leur
demande encore.
Quant aux deux obfervations fuivantes ,
dont la premiere commence par ces mots :
Enfin voici ce qu'on objecte , & l'autre par
ceux- ci , mais ce qui touche de plus près ;
je fupplie le Lecteur de m'épargner la peine
de les tranfcrire. L'Académie m'avoit
demandé fi le rétabliffement des Sciences
& des Arts avoit contribué à épurer les
→ Difc. p. 38.
JUI N. 1751 ror
hours. Telle étoit la queftion que j'avois
à réfoudre cependant voici qu'on me
fait un crime de n'en avoir pas réfolu une
autre . Certainement cette critique est tout
au moins fort finguliere . Cependant j'ai
prefque à demander pardon au Lecteur
de l'avoir prévûe , car c'eft ce qu'il pour
roit croire en lifant les cinq ou fix derniéres
pages de mon difcours .
"
ร
Au refte , fi mes Cenfeurs s'obftinent à
defirer encore des conclufions pratiques
je leur en promets de très clairement:
énoncées dans ma premiere réponfe .
Sur l'inutilité des Loix fomptuaires
pour déraciner le luxe une fois établi , on
dit que l'Auteur n'ignore pas ce qu'il y a à'
dire la deffus. Vraiment non . Je n'ignoret
pas que quand un homme eft mort , il ne
faut point appeller de Médecins .
On ne sçauroit mettre dans un trop grand'
jour des vérités qui heurteni autant de front
le goût général , & il importe d'ôter toute
prife à la chicane. Je ne fuis pas tout à fait
de cet avis , & je crois qu'il faut laiffer
des offelets aux enfans .
Il eft auffi bien des Lecteurs qui les goûteront
mieux dans unftyle tout uni , que fous cet™
habit de cérémonie qu'exigent les Difcours
Académiques. Je fuis fort du goût de ces
Lecteurs là . Voici donc un point dans les
E iij.
102 MERCURE DE FRANCE:
quel je puis me conformer au fentiment
de mes Cenfeurs , comme je fais dès aujourd'hui.
J'ignore quel eft adverfaire dont on
me menace dans le Poftfcriptum. Tel qu'il
puiffe être , je ne fçaurois me réfoudre
à répondre à un ouvrage , avant que de
F'avoir lû , ni à me tenir pour battu , avant
que d'avoir été attaqué.
Au furplus , foit que je réponde aux
critiques qui me font annoncées foit
que je me contente de publier l'ouvrage
augmenté qu'on me demande , j'avertis
mes Cenfeurs qu'ils pourroient bien n'y
pas trouver les modifications qu'ils efperent.
Je prévois que quand il fera queftion
de me défendre , je fuivrai fans fcru
pule toutes les conféquences de mes principes.
Je fçais d'avance avec quels grands mots
on m'attaquera. Lumieres , connoiffances ,
loix , morale , raifon , bienfeance , égards,
douceur , aménité, politeſſe , éducation , &c.
A tout cela je ne répondrai que par deux
autres mots , qui fonnent encore plus fort à
mon oreille. Vertu , vérité ! m'écrirai -je fans
ceffe ; vérité , vertu ! fi quelqu'un n'apperçoit
là que des mots , je n'ai plus rien
à lui dire.
Résumé : REPONSE Aux Observations précédentes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
LETTRE De M. Rousseau de Genève, à M. l'Abbé Raynal, au sujet du nouveau Mode de Musique, inventé par M. Blainville. A Paris, ce 30 Mai, au sortir du Concert.
Reconnaissance textuelle : LETTRE De M. Rousseau de Genève, à M. l'Abbé Raynal, au sujet du nouveau Mode de Musique, inventé par M. Blainville. A Paris, ce 30 Mai, au sortir du Concert.
De M. Rouffeau de Genève , à M. l'Abbé
Raynal , au fujet du nouveau Mode de
Mufique , inventé par M. Blainville, A
Paris , ce 30 Mai , au fortir du Concert.
V
Ous êtes bien aife , Monfieur , vous le Pané
gyrifte & l'ami des Arts , de la tentative de
M. Blainville pour l'introduction d'un nouveau
JUI N. 17517 175
Mode dans notre Mufique. Pour moi , comme mon
fentiment là-deffus ne fait rien à l'affaire , je pafle
immédiatement au jugement que vous me demandez
fur la découverte même.
Autant que j'ai pû faifir les idées de M. Blainville
durant la rapidité de l'exécution du morceau
que nous venons d'entendre , je trouve que le Mode
qu'il nous propofe n'a que deux cordes principales,
au lieu de trois qu'ont chacun des deux Modes
ufités ; l'une de ces deux cordes eft la tonique ,
l'autre eft la quarte au -deffus de cette tonique , &
cette quarte s'appellera , fi l'on veut , Dominante.
L'Auteur me paroît avoir eu de fort bonnes raifons
pour préférer ici la quarte à la quinte , & cel .
le de toues ces raifons qui fe préfente la premiere ,
en parcourant fa Gamme , eft le danger de tomber
dans les fauffes relations.
Cette Gamme eft ordonnée de la maniere fuivante
; il monte d'abord d'un femi- ton majeur de
la tonique fur la feconde note , puis d'un ton fur
la troifiéme , & montant encore d'un ton , il arrive à
fa Dominante , fur laquelle il établit le repos , ou ,
s'il m'eft permis de parler ainfi , l'hémiftiche du
Mode. Puis recommençant la marche un ton audeffus
de la Dominante , il monte enfuite d'un femi-
ton majeur , d'un ton , & encore d'un ton ,
l'octave eft parcourue felon cet ordre de notes ;
mi , fa, fol , la : fi , ut , re , mi. Il redefcend de
même fans aucune altération ,
&
Si vous procedez diatoniquement , foit en montant
, foit en defcendant de la Dominante d'un
mode mineur à l'octave de cette Dominante , fans
diefes ni bémols accidentels , vous aurez préciſément
la Gamme de M. Blainville . Par où l'on voit,
1°. que fa marche diatonique eft directement oppofée
à la nôtre , où partant de la tonique , on doit
Hij
176 MERCURE DEFRANCE.
monter d'un ton ou defcendre d'un femi ton. 2°.
Qu'il a fallu fubftituer une autre harmonie à l'ac
cord fenfible ufité dans nos Modes , & qui fe trouve
exclus du fien 3 , Trouver pour cette nouvelle
Gamme des accompagnemens differens de ceux
qu'on employe dans la régle de l'octave . 4° . Et
par conféquent d'autres progreffions de baffe fondamentale
que celles qui font admiſes.
La Gamme de fon Mode eft précisément ſemblable
au diagramme des Grecs , car fi l'on commence
par la corde Hypate , en montant , ou par la
note en defcendant , à parcourir diatoniquement
deux tetracordes disjoints , on aura préciſement la
nouvelle Gamme ; c'est notre ancien Mode Plagal
qui fubfifte encore dans le plein chant ;
c'eft proprement
un Mode mineur , dont le diapazon fe
prendroit , non d'une tonique à ſon octave en
paffant par la Dominante , mais d'une Dominante
à fon octave en paffant par la tonique ; & en effet
la tierce majeure que l'Auteur eft obligé de donner
à fa finale , jointe à la maniere d'y defcendre
par un femi ton , donne à cette tonique tout àfait
l'air d'une Dominante . Ainfi fi l'on pouvoit
de ce côté là difputer à M. Blainville le mérite de
l'invention , on ne pourroit du moins lui difputer
celui d'avoir ofé braver en quelque chofe la bonne
opinion que notre fiecle a de foi même ,& ſon mépris
pour tous les autres âges en matiére de fcience
& de goûr.
Mais ce qui paroît appartenir incontestablement
à M Blainville , c'eſt l'harmonie qu'il affecte à un
Mode inftitué , dans des tems où nous avons tout
lieu de croire qu'on ne connoiffoit point l'harmo
nie , dans le fens que nous donnons aujourd'hui à
ce mot Perfonne ne lui difputera ni la ſcience qui
lui a fuggeré de nouvelles progreffions fondamenJUI
N.
177
1751 .
tales,ni l'art avec lequel il les a fçû mettre en oeuvre
pour ménager nos oreilles bien plus délicates fur
les chofes nouvelles , que fur les mauvaiſes chofes,
Dès qu'on ne pourra plus lui reprocher de n'avoir
pas trouvé ce qu'il nous propofe , on lui reprochera
de l'avoir trouvé . On conviendra que fa
découverte eft bonne , s'il veut avouer qu'elle n'eft
pas de lui : s'il prouve qu'elle eft de lui , on lui
foutiendra qu'elle eft mauvaiſe , & il ne fera pas le
premier contre lequel les Artiftes auront argumen
té de la forte. On lui demandera fur quel fondement
il prétend déroger aux loix établies & en- introduire
d'autres de fon autorité. On lui reprochera
de vouloir ramener à l'arbitraire les régles
d'une fcience qu'on a tant fait d'efforts pour réduire
en principes ; d'enfreindre dans fes progref
fions la liaifon harmonique qui eft la loi la
plus générale & l'épreuve la plus fûre de toute
bonne harmonie On lui demandera ce qu'il prétend
fubftituer à l'accord fenfible dont fon Mode
n'eft nullement fufceptible , pour annoncer les
changemens de ton. Enfin on voudra fçavoir encore
pourquoi dans l'effai qu'il a donné au Public,
il a tellement entremêlé fon Mode avec les deux
autres , qu'il n'y a qu'un très- petit nombre de connoiffeurs
, dont l'oreille exercée & attentive ait
démêlé ce qui appartenoit en propre à fon nouveau
lyftême .
Ses réponſes , je crois les prévoir à une près.
Il trouvera aisément en fa faveur des analogies , du
moins auffi bonnes que celles dont nous avons la
bonté de nous contenter. Selon lui , le Mode mineur
n'aura pas de meilleurs fondemens que le
fien. Il nous foutiendra que l'oreille eft notre premier
Maître d'harmonie , & que pourvû que celuilà
foit content , la raifon doit fe borner à chercher
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
pourquoi il l'eft, & non à lui prouver qu'il a tort de
l'être.Qu'il ne cherche , ni à introduire dans les cho
fes l'arbitraire qui n'y eft point, ni à diffimuler celui
qu'il y trouve . Or cet arbitraire eft fi conftant ,
que même dans la régle de l'octave , il y a une
faute contre les régies ; remarque qui ne fera pas ,.
fi l'on veut , de M. Blainville , mais que je prends
fur mon compte . Il dira encore que cette liaiſon '
harmonique qu'on lui objecte , n'eft rien moins
qu'indifpenfable dans l'harmonie , & ne fera pas
embarraffé de le prouver. Il s'excufera d'avoir entremêlé
les trois Modes , fur ce que nous fommes
fans ceffe dans le même cas avec les deux nôtres ,'
fans compter que par ce mêlange adroit , il aura
eu le plaifir , diroit Montagne , de faire donner à
nos Modes des nazardes fur le nez du fien . Mais
quoiqu'il faffe , il faudra toujours qu'il ait tort , par
deux raifons fans réplique , l'une , qu'il eft inventeur
, l'autre, qu'il a affaire à des Muficiens .
Je fuis , & c.
Résumé : LETTRE De M. Rousseau de Genève, à M. l'Abbé Raynal, au sujet du nouveau Mode de Musique, inventé par M. Blainville. A Paris, ce 30 Mai, au sortir du Concert.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Reconnaissance textuelle : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
Résumé : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
Reconnaissance textuelle : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
D'un Difcours qui a remporté le Prix de l' Académie
de Dijon en l'année 1750 , fur
cette Question propofée par la même Académie:
Si le
rétabliffement des Sciences
& des Arts a contribué à épurer les
moeurs. Cere réfutation a été lêve dans une
Séance de la Société Royale de Nancy , par
M. Gautier , Profeffeur de
Mathématique
d'Hiftoire.
L
Etabliffement
que fa Ma efté a procuré
pour
faciliter
le
développement
:
des talens
& du génie , a été
indirectement
attaqué
par un
ouvrage
, où l'on
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tâche de
prouver que nos ames fe font corrompues
à mesure que nos Sciences & nos
Arts fe font perfectionnés
, & que le même
phénomène s'eft obfervé dans tous les
tems & dans tous les lieux. Ce Difcours
de M. Rouffeau renferme plufieurs autres
propofitions
, dont- il eft très important
de montrer la fauffeté , puifque felon des
fçavans Journalistes
, il paroît capable de
faire une révolution
dans les idées de notre
fiéele. Je conviens qu'il eft écrit avec
une chaleur peu commune , qu'il offre des
tableaux d'une touche mâle & correcte :
Plus la maniére de cet ouvrage eft grande
& hardie , plus il eft propre à en impofer ,
à accréditer des maximes pernicieufes. Il ne
s'agit pas ici de ces paradoxes littéraires ,
qui permettent de foutenir le pour on le
contre , de ces vains fujets d'éloquence où
l'on fait parade de penfées futiles , ingénieufement
contraftées. Je vais , Meffieurs
, plaider une caufe , qui intéreffe
votre bonheur. J'ai prévu qu'en me bornant
à montrer combien la plûpart des raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux
, je tomberois dans la féchereffe du
* Il y auroit de l'injuftice à dire que tous les raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux. Certe
propofition doit être modifiée ; il mérite beaucoup
d'éloges pour s'être élevé avec force contre les
ebus qui le giiffent dans les Arts & dans la République
des Lettres,
OCTOBRE. 1751 II
genre polémique. Cet inconvénient
ne
m'a point arrêté , perfuadé que la folidité
d'une réfutation de cette nature , fait fon
principal mérite.
Si , comme l'Auteur le prétend , les
fciences dépravent lesmoeurs , Staniflas le
bienfaifant fera donc blâmé par la poftérité
d'avoir fait un établiſſement pour les
rendre plus floriffantes , & fon Miniftre d'avoir
encouragé les talens & fait éclater les
fiens ; files fciences dépravent les moeurs ,
vous devez donc détefter l'éducation qu'on
vous a donnée , regretter amérement le
tems que vous avez employé à acquérir des
connoiffances & vous repentir des efforts
que vous avez faits pour vous rendre utiles
à la Patrie. L'Auteur que je combats eft l'apologifte
de l'ignorance , il paroît fouhaiter
qu'on brule les Bibliothéques;il avoue qu'il
heurre de front tout ce qui fait aujourd'hui
l'admiration des hommes & qu'il ne peut
s'attendre qu'à un blâme univerfel ; mais il
compte fur les fuffrages des fiécles à venir ;
il pourra les remporter ,n'en doutons point,
quand l'Europe retombera dans la barba
rie , quand fur les ruines des Beaux - Arts
éplorés , triompheront infolemment l'ignorance
& la rufticité.
Nous avons deux queftions à difcuter
l'une de fait , l'autre de droit. Nous exa-
A v
12 MERCURE DE FRANCE.
minerons dans la premiere partie de ce
Difcours , les Sciences & les Arts ont
contribué à corrompre les moeurs , & dans
la feconde, ce qui peut réfulter du progrès
des Sciences & des Arts confiderés en euxmêmes
: tel eft le plan de l'ouvrage que je
critique.
PREMIERE PARTIE.
Avant , dit M. Rouffeau , que l'Art eût
façonné nos maniéres , & appris à nos palfions
à parler un langage apprêté , nos
moeurs étoient ruftiques , mais naturelles ,
& la différence des procédés marquoit
au premier coup d'oeil celle des caractéres .
La Nature humaine au fond n'étoit pas
meilleure , mais les hommes trouvoient
leur fécurité dans la facilité de fe pénétrer
réciproquement , & cet avantage dont
nous ne fentons plus le prix ,leur épargnoit
bien des vices ; les foupçons, les ombrages,
les craintes , la froideur , la réferve , la
haine , la rrahifon , fe cachent fans ceffe
fous ce voile uniforme & perfide de politeffe
, fous cette urbanité fi vantée que nous
devons aux lumiéres de notre fiécle . Nous
avons les apparences de.e toutes les vertus
fans en avoir aucune .
Je réponds qu'en examinant la fource de
cette politeffe , qui fait tant d'honneur à
notre fiécle , & tant de peine à M.RoufOCTOBRE.
179 11
feau on découvre aifément combien
elle eft eftimable. C'eft le défir de plaire
dans la Société qui en a fait prendre l'efprit.
On a étudié les hommes , leurs humeurs
, leurs caractéres , leurs défirs , leurs
befoins , leur amour propre . L'expérience
a marqué ce qui déplait : On a analyfé les
agrémens , dévoilé leurs caufes , apprécié
le mérite , diftingué fes divers dégrés.
D'une infinité de réflexions fur le beau ,
l'honnête & le décent s'eft formé un Art
précieux , l'Art de vivre avec les hommes ,
de tourner nos befoins en plaifirs , de répandre
des charmes dans la converfation ,
de gagner l'efprit par fes difcours & les
coeurs par fes procédés. Egards , attentions,
complaiffances , prévenances , refpect ,
autant de liens qui nous attachent mutuellement
.Plus la politeffe s'eft perfectionnée ,
plus lafociété a été utile aux hommes ; on
s'eft plié aux bienféances , fouvent plus
puiffantes que les devoirs ; les inclinations
font devenues plus douces , les caractéres
plus lians , les vertus fociales plus communes.
Combien ne changent de difpofitions
que parce qu'ils font contraints de
paroître en changer ! Celui qui a des vices
pour
eft obligé de les déguifer , c'est lui
un avertiffement continuel qu'il n'eft pas
ce qu'il doit être fes moeurs prennent
14 MERCURE DE FRANCE.
infenfiblement la teinte des moeurs reçues.
La néceffité de copier fans ceffe la vertu ,
le rend enfin vertueux ; ou du moins fes
vices ne font pas contagieux , comme ils le
feroient, s'ils le préfentoient de front avec
cette rufticité que regrette mon adversaire .
Il dit que les hommes trouvoient leur
fécurité dans la facilité de fe pénétrer réciproquement
, & que cet avantage leur
épargnoît bien des vices ; il n'a pas confidéré
que la Nature humaine n'étant pas
meilleure alors , comme il l'avouë , la rufticité
n'empêchoit pas le déguifement . On
en a fous les yeux une preuve fans réplique:
On voit des Nations dont les maniéres ne
font pas façonnées , ni le langage apprêté ,
ufer de détours , de diffimulations & d'artifices
, tromper adroitement fans qu'on
puiffe en rendre comptables les Belles -Lettres
, les Sciences & les Arts.
D'ailleurs fi l'Art de fe voiler s'eft perfectionnné
, celui de pénétrer les voiles a
fait les mêmes progrès . On ne juge pas
des
hommes fur de fimples apparences , on
n'attend pas à les éprouver , qu'on foit
dans l'obligation indifpenfable de recourir
à leurs bienfaits. On eit convaincu qu'en
général , il ne faut pas compter fur eux ,
moins qu'on ne leur plaife, ou qu'on ne leur
foit utile , qu'ils n'ayent quelqu'intérêt à
OCTO BR E.
1751 IS
nous rendre fervice On fçait évaluer les of
fres fpécieufes de la politeffe & ramener fes
expreffions à leur fignification reçue . Ce
n'eft pas qu'il n'y ait une infinité d'ames no.
bles,qui en obligeant ne cherchent que le
plaifir même d'obliger. Leur politeffe a un
ton bien fupérieur à tout ce qui n'eft que cérémonial
, leur candeur , un langage qui lui
eft propre,teur mérite eft leur Art de plaire.
Ajoutez que
fuffic pour acquérir cette politeffe dont fe
pique un galant homme ; on n'eft donc
pas
fondé à en faire honneur aux Sciences.
A quoi tendent donc les éloquentes
déclamations de M. Rouffeau ? Qui ne
feroit pas indigné de l'entendre affûrer
que nous avons les apparences de toutes
les vertus fans en avoir aucune. Eh ! pour.
quoi n'a- t-on plus de vertu ? c'eft qu'on
cultive les Belles Lettres , les Sciences &
les Arts ; fi l'on étoit impoli , ruftique ,
ignorant , Goth , Hun ou Vandale , on
feroit digne des éloges de M. Rouffeau .
Ne fe laffera- t- on jamais d'invectiver les
hommes ? Croira- t-on toujours les rendre
plus vertueux , en leur difant qu'il n'ont
point de vertu ? -fous prétexte d'épurer les
moeurs , eft- il permis d'en renverfer les ap .
puis O doux noeuds de la Société
charmes des vrais Philofophes , aimables
le feul commerce du monde
16 MERCURE DE FRANCE.
vertus , c'eſt par vos propres attraits que
Vous regnez dans les coeurs , vous ne devez
votre empire ni à l'âpreté ftoïque ,
ni à des clameurs barbares , ni aux confeils
d'une orgueilleuse rufticité.
M. Rouffeau attribue à notre fiècle des
défauts & des vices qu'il n'a point ou qu'il·
a de commun avec les Nations qui ne font
pas policées, & il en conclud que le fort des
moeurs & de la probité a été réguliérement
affujetti aux progrès des Sciences &:
des Arts. Laiffons ces vagues imputations
& paffons au fait.
Pour montrer que les fciences ont corrompu
les moeurs dans tous les tems , il
dit que plufieurs peuples tomberent fous
le joug , lorsqu'ils étoient les plus renommés
par la culture des fciences . On (çait
bien qu'elles ne rendent point invincibles,
s'enfuit- il qu'elles cotrompent les moeurs ?
Par cette façon finguliére de raifonner ,
on pourroit couclure auffi que l'ignorance
entraîne leur dépravation , puifqu'un grand
nombre de Nations barbares ont été fubjuguées
par des peuples amateurs des
Beaux-Arts. Quand même on pourroit
prouver par des faits que la diffolution des
moeurs a toujours regné avec les Sciences ,
il ne s'enfuivroit pas que le fort de la probité
dépendît de leurs progrès. Lorfqu'une
OCTOBRE . 1751. 17
Nation jouit d'une tranquille abondance ,
elle fe porte ordinairement aux plaifirs &
aux Beaux -Arts . Les richeffes procurent
les moyens de fatisfaire fes paffions , ainfi
ce feroient les richeffes & non pas les
Belles-Lettres qui pourroient faire naître
la corruption dans les coeurs , fans parler
de plufieurs autres caufes qui n'influenc
pas moins que l'abondance fur cette dépravation
, l'extrême pauvreté eft la mere
de bien des crimes, & elle peut être jointe
avec une profonde ignorance . Tous les
faits donc qu'allegue notre adverfaire ne
prouvent point que les Sciences corrom-
Fent les moeurs.
Il prétend montrer par ce qui eft arrivé
en Egypte , en Grèce , à Rome , à Conftantinople
, à la Chine que les Arts énervent
les peuples qui les cultivent. Quoique
cette affertion fur laquelle il infifte principalement
paroiffe étrangere à la queftion
dont il s'agit , il eft à propos d'en montrer
la faufferé . L'Egypte , dit- il , devint
la mere de la Philofophie & des Beaux-
Arts & bientôt après la conquête de Cambife
mais bien des fiécles avant cette
époque , elle avoit été foumife par des
bergers Arabes , fous le regne de Timaus.
Leur domination dura plus de cinq
cens ans. Pourquoi les Egyptiens n'eurent-
:
18 MERCURE DE FRANCE.
ils pas même alors le courage de le défendre
? Etoient - ils énervés par les Beaux- Arts
qu'ils ignoroient ? Sont- ce les Sciences qui
ont efféminé les Afiatiques & rendu lâches
à l'excès tant de Nations barbares de
l'Afrique & de l'Amérique .
Les victoires que les Athéniens remportérent
fur les Perfes & fur les Lacédémoniens
même , font voir que les Arts
peuvent s'affocier avec la vertu militaire.
Leur Gouvernement devenu vénal fous
Périclés , prend une nouvelle face , l'amour
du plaifir étouffe leur bravoure , les fonctions
les plus honorables font avilies, l'im
punité multiplie les mauvais Citoyens
les fonds deftinés à la guerre , font employés
à nourrir la moleffe & l'oifiveté ;
toutes ces caufes de corruption , quel rap
port ont- elles aux ſciences ?
De quelle gloire militaire les Romains
ne fe font- il pas couverts dans le tems
que la Lireérature étoit en honneur à Rome?
Etoient-ils énervés par les Arts ,
lorfque Cicéron difoit à Célar , vous avez
dompté des Nations fauvages & féroces ,
innombrables par leur multitude , répandues
au loin en divers lieux ? Comme un
feul de ces faits fuffit pour détruire les raifoanemens
de mon adverfaire , il feroit
inutile d'infifter davantage fur cet article..
E. 19 OCTOBRE. 1751 .
fen On connoît les caufes des révolutions qui
-Arts arrivent dans les Etats. Les ſciences ne
s qui pourroient contribuer à leur décadence
qu'au cas que ceux qui font diftinés à les
de défendre , s'occuperoient des fciences au
point de négliger leurs fonctions militai❤
emres ; dans cette fuppofition , toute occuédé
pation étrangere à la guerre auroit les mê-
Arts mes fuites.
Lire M. Rouffeau , pour montrer que l'ifous
gnorance préferve les moeurs de la corrupout
tion , paffe en revûe les Scithes , les prenc
miers Perfes , les Germains & les Rom
mains dans les premiers tems de leur Réms
, publique , & il dit que ces peuples ont par
leur vertu , fait leur propre bonheur &
té l'exemple des autres Nations. On avoue
que Juftin a fait un éloge magnifique des
Scithes , mais Hérodote & des Auteurs
as citéspar Strabon , les repréfentent comme
sune Nation des plus féroces. Ils immoloient
au Dieu Mars , la cinquième partie
de leurs prifonniers & crevoient les yeux
Z aux autres. A l'anniverfaire d'un Roi ils
étrangloient cinquante de fes Officiers.
Ceux qui habitoient vers le Pont- Euxin ſe
nourriffoient de la chair des étrangers qui
arrivoient chez eux. L'Hiftoire des diverfes
Nations Scithes , offre par tout des
traits ou qui les deshonorent , ou qui font
>
20 MERCURE DE FRANCE.
par
horreur à la Nature . Les femmes étoient
communes entre les Maffagetes ; les perfonnes
âgées étoient immolées leur
parens , qui fe régaloient de leurs chairs.
Les Agatyrfiens ne vivoient que de pillage
& avoient leurs femmes en commun. Les
Antropophages , au rapport d'Hérodote ,
étoient injuftes & inhumains. Tels furent
les Peuples qu'on propofe pour exemple
aux autres Nations .
A l'égard des anciens Perfes , tout le
monde convient fans doute avec M. Rolin
qu'on ne fçauroit lire fans horreur julqu'où
ils avoient porté l'oubli & le mépris
des Loix les plus communes de la Nature.
Chez eux toutes fortes d'inceſtes étoient
autorifés. Dans la Tribu Sacerdotale , on
conféroit prefque toujours les premieres
dignités à ceux qui étoient nés du mariages
d'un fils avec fa mere. Il falloit qu'ils
fuffent bien cruels pour faire mourir des
enfans dans le feu qu'ils honoroient.
Les couleurs dont Pomponius - Mela
peint les Germains , ne feront pas naître
non plus l'envie de leur reffembler : Peuple
naturellement féroce , fauvage jufqu'à
manger de la chair crue , chez qui
le vol n'eft point une chofe honteufe &
qui ne reconnoît d'autre droit que fa
force.
OCTOBRE.
1751. 21
Que de reproches auroit eu raifon de faire
aux Romains , dans le tems qu'ils n'étoient
point encore familiarifés avec les
Lettres , un Philofophe éclairé de toutes
les lumières de la raifon . Illuftres Barbares
, auroit- il pu leur dire , toute votre
grandeur n'est qu'un grand crime.
Quelle fureur vous anime & vous porte à
ravager l'univers ; tigres altérés du fang
des hommes , comment ofez-vous mettre
votre gloire à être injuftes , à vivre de pillage
, à exercer la plus odieufe tyrannie ?
Qui vous a donné le droit de difpofer
de nos biens & de nos vies , de nous
rendre efclaves &
malheureux , de répandre
par tout la terreur , la défolation
& la mort ? Eft ce la grandeur d'ame dont
Vous vous piquez ? O déteftable grandeur
qui fe repaît de miféres & de calamités
! n'acquerez - vous de prétendues vertus
que pour punir la terre de ce . qu'elles
Vous ont couté ? Eft- ce la force ? Les Loix
de l'humanité n'en ont donc plus ? Sa voix
ne fe fait donc point entendre à vos coeurs ?
Vous méprifez la volonté des Dieux qui
vous ont deſtiné , ainſi que nous , à paffer
tranquilement quelques inftans fur la terre
; mais la peine est toujours à côté du
crime ; vous avez eu le bonheur de paffer
fous lejoug , la douleur de voir vos armées
22 MERCURE DE FRANCE.
par
taillées en piéces , & vous aurez bientôt
celle de voir la République fe déchirer
Les propres forces . Qui vous empêche
de paffer une vie agréable dans le fein de
la paix , des Arts , des Sciences & de la
vertu ? Romains , ceffez d'être injuftes ,
ceffez de porter en tous lieux les horreurs
de la guerre & les crimes qu'elle entraîne.
Mais je veux qu'il y ait eu des Nations
vertueufes dans le fein de l'ignorance , &
je demande fi ce n'eft pas à des loix fages
maintenues avec vigueur , avec prudence ,
& non pas à la privation des Arts qu'elles
ont été redevables de leur bonheur. En
vain prétend- on que Socrate même & Caton
ont décrié les Lettres , il ne furent
jamais les apologistes de l'ignorance. Le
plus fçavant des Athéniens avoit raifon de
dire que la préfomption des hommes d'Etat
, des Poëtes & des Artiftes d'Athénes ,
terniffoit leur fçavoir à fes yeux , & qu'ils
avoient tort de fe croire les plus fages des
hommes ; mais en blâmant leur orgueil &
en décréditant les Sophiftes , il ne faifoit
point l'éloge de l'ignorance , qu'il regar
doit comme le plus grand mal. Il aimoit à
tirer des fons harmonieux de la lyre avec
la main dont il avoit fait les ftatues das
graces. La Rhétorique , la Phyfique , l'Af
E.
OGTOBRE. 1751. 23
bien tronomie furent l'objet de fes études , &
hire felon Diogène de Laerce il travailla aux
ech Tragédiesd'Euripide. Il eft vrai qu'il s'apinpliqua
principalement à faire une fcience
del de la morale & qu'il ne s'imaginoit pas fçates
voir ce qu'il ne fçavoit pas : eft ce là favorifer
l'ignorance ? Doit- elle fe prévaloir
reur
age
Ca
en
en du déchaînement de l'ancien Caton contre
ces difcoureurs artificieux , contre ces
Grecs qui apprenoient aux Romains l'Art
funefte de rendre toutes les vérités douteufes.
Un des Chefs de la troifiéme Académie
, Carnéade montrant en préfence de
lle Caton la néceffité d'une loi naturelle , &
Erenverfant le lendemain ce qu'il avoit établi
le jour précédent , devoit naturellement
prévenir l'efprit de ce Cenfeur contre
la Littérature des Grecs. Cette prévention
à la vérité s'étendit trop loin , il en
Efentit l'injuftice & la répara en apprenant
la langue Grecque, quoiqu'avancé en âge ;
il forma fon ftyle fur celui de Thucydide
& de Demofthéne & enrichit fes ouvrages
des maximes & des faits qu'il en tira. L'Agriculturé
, la Médecine la Médecine , l'Hiftoire &
beaucoup d'autres matiéres exercerent fa
plume. Ces traits font voir que fi Socrate
&Caton cuffent fait l'éloge de l'ignorance ,
ils fe feroient cenfurés eux-mêmes , & M.
Rouffeau , qui a fi heureufement cultivé
es
-
24 MERCURE DE FRANCE.
les Belles Lertres , montre combien elles
font eftimables par la maniere dont il exprime
le mépris qu'il paroît en faire ; je dis
qu'il paroît, parcequ'il n'eft pas vrai-femblable
qu'il faffe peu de cas de fes connoiffances
. Dans tous les tems on a vû des Auteurs
décrier leurs fiécles & louer à l'excès desNa
tions anciennes . On met une forte de gloire
à fe roidir contre les idées communes
de fupériorité , à blâmer ce qui eft loué ,
de grandeur à dégrader ce que les hommes
eftiment le plus.
La meilleure maniére de décider la
queſtion de fait dont il s'agit , eft d'examiner
l'état actuel des moeurs de toutes les
Nations . Or il réfulte de cet examen fait
impartialement , que les peuples policés &
& diftingués par la culture des Lettres &
des Sciences , ont en général moins de vices
que ceux qui ne le font pas. Dans la
Barbarie & dans la plupart des
pays Orientaux
regnent des vicesqu'il ne conviendroit
pas même de nommer. Si vous parcourez
les divers Etats d'Afrique ,vous êtes étonné
de voir tant de peuples fainéans , lâches ,
fourbes , traîtres , cruels , avares , voleurs
& débauchés. Là font établis des ufages
inhumains , ici l'impudicité eft autorilée
par les Loix . Là le brigandage & le meurtres
font érigés en profeffions ; ici on eft
pas
tellemen t
OCTOBRE. 1751 25
ex
dis
bla
20
Va
mes
1.
nes
f∙ILL
les
&L
tellement barbare qu'on fe nourrit de chair
humaine. Dans plufieurs Royaumes les maris
vendent leurs femmes & leurs enfans ;
en d'autres on facrifie des hommes au démon
, on tue quelques perfonnes pour
faire honneur au Roi , lorfqu'il paroît en
public , ou qu'il vient à mourir. L'Afie &
l'Amérique offrent des tableaux femblables.
*
L'ignorance & les moeurs corrompues
des Nations qui habitent ces vaftes Contrées
font voir combien porte à faux cette
réflexion de mon adverfaire : Peuples , (çachez
une fois que la Nature a voulu vous
préferver de la fcience , comme une mere
arrache une arme dangereufe des mains de
fon enfant , que tous les fecrets qu'elle
vous cache font autant de maux dont elle
vous garantir , & que la peine que vous
trouvez à vous inftruire n'eft pas le moindre
de fes bienfaits. J'aimerois autant qu'il
eût dit , peuples , fçachez une fois que
la Nature ne veut pas que vous vous nourriffiez
des productions de la terre. La peine
qu'elle a attachée à fa culture eft un avertiffement
de la laiffer en friche.
pour vous
Il finit la premiere partie de fon Difcours
• * Les bornes étroites que je me fais prefcrites
m'obligent à renvoyer à l'Hiftoire des Voyages
& àl'Hiftoire Générale par M. l'Abbé Lambert.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
par cette réflexion ; Que la probité eft fille
de l'ignorance & que la fcience & la vertu
font incompatibles . Voilà un fentiment
bien contraire à celui de l'Eglife ; elle regarda
comme la plus dangereufe des per
fécutions la défenfe que l'Empereur Julien
fit aux Chrétiens d'enfeigner à leur enfans
, la Rhétorique , la Poëtique & la
Philofophie,
SECONDE PARTIE,
M. Rouffeau entreprend de prouver
dans la feconde partie de fon Difcours que
l'origine des fciences eft vicieuſe , leurs ob.
jets vains & leurs effets pernicieux .C'étoit,
dit- il, une ancienne tradition paffée de l'Egypte
en Grèce , qu'un Dieu ennemi du repos
des hommes étoit l'inventeur des fcien .
ces , d'où il infére que les Egyptiens , chez
qui elles étoient nées , n'en avoient pas
une opinion favorable. Comment accor
der fa conclufion avec ces paroles : Reme
des pour les maladies de l'ame : Infcription
qu'au rapport de Diodore de Sicile on li
feit far le fontifpice de la plus ancienne
des Bibliothéques , de celle d'Ofymandias
Roi d'Egypte.
Il affure que l'Aftronomie eft née de la
fuperftition , l'éloquence de l'ambition ,
de la haine , de la flaterie , du menſonge ;
OCTOBRE. 1751. 27
C
1
la Géométrie de l'avarice , la Phyfique
d'une vaine curiofité; routes & la morale
même de l'orgueil humain , Il fuffit de rapporter
ces belles découvertes pour en faire
connoître toute l'importance. Jufqu'ici on
avoit cru que les Sciences & les Arts devoient
leur naifance à nos befoins , on
l'avoit même fait voir dans plufieurs onvrages.
Vous dites que le défaut de l'origine des
Sciences & des Arts ne nous eft que trop
retracé dans leurs objets. Vous demandez
ce que nous ferions des Arts fans le luxe
qui les nourrit. Tout le monde vous répondra
que les Arts inftructifs & miniftériels
indépendamment du luxe fervent aux
agrémens , ou aux commodités , ou aux
befoins de la vie.
Vous demandez à quoi ferviroit la
Jurifprudence fans les injuftices des hom .
mes. On peut vous répondre qu'aucun
corpspolitique ne pouroit fubfifter fans
loix , ne fût-il compofé que d'hommes juftes.
Vous voulez fçavoir ce que devien
droit l'Hiftoire s'il n'y avoit ni tyrans , ni
guerres , ni confpirateurs. Vous n'ignorez
cependant pas que l'Hhiftoire Univerſelle
contient la defcription des Pays , la religion
, le gouvernement , les moeurs , le
commerce & les coutumes des Peuples , les
Bij
"
28 MERCURE DE FRANCE.
dignités , les Magiftratures , les vies des
Princes pacifiques , des Philofophes & des
Artiftes célébres ; tous ces fujets qu'ont-ils
de commun avec les tyrans , les guerres ,
& les Confpirateurs?
pour
Sommes-nous donc faits , dites vous ,
mourir attachés fur les bords du puits
où la vérité s'eft retirée ; cette fenle vérité
devroit rebuter dès les premiers pas tout
homme qui chercheroit férieufement à
s'inftruire par l'étude de la Philofophie.
Vous fçavez que les fciences dont on occupe
les jeunes Philofophes dans les Univerfités
,
font la Logique , la Métaphyfique , la
morale , la Phyfique , les Mathématiques
élémentaires. Ce font donc là felon vous
de ftériles fpéculations. Les Univerfités
vous ont une grande obligation de leur
avoir appris que la vérité de ces Sciences
s'eft retirée au fond d'un puits. Les grands
Philofophes qui les poffèdent dans un dégré
éminent font fans doute bien furpris
d'apprendre qu'ils ne fçavent rien . Ils ignoreroient
auffi , fans vous , les grands dangers
que l'on rencontre dans l'inveftigation
des Sciences. Vous dites que le faux eft
fufceptible d'une infinité de combinaiſons
& que la vérité n'a qu'une maniere d'être ;
mais n'y a-t-il pas différentes routes , dif
férentes méthodes pour arriver à la vérité .
OCTOBRE. 1751 .
29
Qui eft- ce d'ailleurs , ajoutez- vous , qui
la cherche bien fincérement ? A quelle
marque eft on fur de la reconnoître ? Les
Philofophes vous répondront qu'ils n'ont
appris les Sciences que , pour les fçavoir &
en faire ufage & que l'évidence , c'est- àdire
, la perception du rapport des idéés
eft le caractére diftinctif de la vérité &
qu'on s'en tient à ce qui paroît le plus probable
dans des matiéres qui ne font pas fufceptibles
de démonftration. Voudriezvous
voir renaître les fectes de Pyrrhon
d'Arcéfilas ou de Lacyde ?
Convenez
que
vous auriez
Vous pu dif
penfer de parler de l'origine des Sciences &
leur's que vous n'avez point prouvé que
objets font vains. Comment l'auriez vous
pu faire , puifque tout ce qui nous environne
nous parle en faveur des Sciences &
des Arts habillemens , meubles , bâtimens
, Bibliothéques , ufuines , productions
des Pays Etrangers dues à la Navigation
dirigée par l'Aftronomie . Là les Arts
Méchaniques mettent nos biens en valeur.
Les progrès de l'Anatomie affûrent
ceux de la Chirurgie. La Chymie , la Botanique
nous préparent des remédes , les
Arts libéraux , des plaifirs inftructifs . Ils
s'occupent à tranfmettre à la postérité le
fouvenir des belles actions & immortali-
1
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
fent les grands hommes & notre reconnoiffance
pour les fervices qu'il nous ont
rendus. Ici la Géométrie appuyée de l'Algébre
préfide à la plupart des fciences ;
elle donne des leçons à l'Aftronomie ,
la Navigation , à l'Artillerie , à la Phyfique.
Quoi tous ces objets font vains !
oui , & felon M. Rouffeau , tous ceux qui
s'en occupent font des Citoyens inutiles ,.
& il conclu que tout Citoyen inutile peut
être régardé comme pernicieux . Que disje
, felon lui , nous ne fommes pas même
des Citoyens . Voici fes propres paroles :
Nous avons des Phyficiens , des Géomé ---
tres , des Chymiftes , des Aftronomes ,
des Poëtes , des Muficiens , des Peintres ,
nous n'avons plus de Citoyens , ou s'il
nous en refte encore, difperfés dans nos
Campagnes abandonnées , ils y périffent
indigens & méprifés ; ainti , Meffieurs ,
ceffez donc de vous regarder comme des
Citoyens. Quoique vous confacriez vos
jours au fervice de la fociété , quoique
vous rempliffiez dignement les emplois.
où vos talens vous ont appellés , vous
n'êtes pas dignes d'être nommés Citoyens .
Cette qualité eſt le partage des Payfans, &
il faudra que vous cultiviez tous la terre
pour la mériter. Comment ofe -t- on infulter
ainfi une Nation qui produit taot
2
OCTOBRE . 1751. T
on
ont
Als!
S₁
zat
Na
d'excellens Citoyens dans tous les Etats !
O Louis le Grand ! quel feroit votre
étonnement , fi rendu aux voeux de la
France & à ceux du Monarque qui la gouverne
en marchant fur vos traces glorieufes
, vous appreniez qu'une de nos Acadé
mies a couronné un ouvrage , où l'on fontient
que les Sciences font vaines dans leur
objet , pernicieufes dans leurs effets ,
que ceux qui les cultivent ne font pas
Citoyens Quoi pourriez- vous dire ,
j'aurois imprimé une tache à ma gloire
pour avoir donné un azile aux mafes , établi
des Académies , rendu la vie aux
Beaux Arts , pour avoir envoyé des Aftronomes
dans les Pays les plus éloignés ,
recompenfé les talens & les découvertes
artiré les Sçavans près du Trône ! Quor !
j'aurois terni ma gloire pour avoir fait
naître des Praxitéles & des Syfippes , des
Appelles & des Ariftides , des Amphions
& des Orphées ! que tardez - vous de brifer
ces inftrumens des Arts & des Sciences ,
de brûler ces précieufes dépouilles des
Grecs & des Romains , toutes les Archives
de l'efprit & du génie ? Replongez
vous dans les ténébres épaiffes de la barbarie
, dans les préjugés qu'elle confacre fous
les funeftes aufpices de l'ignorance & de
la fuperftition . Renoncez aux lumiéres de
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
votre fiécle ; que des abus anciens ufurpent
les droits de l'équité ; rétabliffez des
loix civiles contraires à la loi naturelle ;
que l'innocent qu'accufe l'injuftice foit
obligé pour fe juftifier , à s'expofer à périr
par l'eau ou par le feu ; que des peuples
aillent encore maffacrer d'autres peuples
fous le manteau de la religion ; qu'on faſfe
les plus grands maux avec la mêine tranquilité
de confcience qu'on éprouve à faire
les plus grands biens : telles & plus déplorables
encore feront les faites de cette
ignorance où vous voulez rentrer.
Non , Grand Roi , l'Accadémie de Dijon
n'eft point cenfée adopter tous les fentimens
de l'Auteur qu'elle a couronné.
Elle ne pense point comme lui que les travaux
des plus éclairés de nos Sçavans &
de nos meilleurs Citoyens ne font prefque
d'aucune utilité. Elle ne confond point
comme lui les découvertes véritablement
utiles au genre humain avec celles dont
on n'a pu encore tirer des fervices , faute
de connoître tous leurs rapports & l'enfemble
des parties de la Nature ; mais elle
penfe ainfi que toutes les Académies de
l'Europe, qu'il eft important d'étendre de
toute part les branches de notre fçavoir ,
d'en creufer les Analogies , d'en fuivre
toutes les ramifications. Elle fçait que
OCTOBRE .
30989 es
telle
connoiffance qui
paroît
ftérile pen- 1751.
33
dant un tems peut ceffer de l'être par des
applications dues au génie , à des
recherches
laborieufes , peut-être même au hazard.
Elle fçait que pour élever un édifice
, on
raffemble des
matériaux de
toutes
efpeces , ces piéces
brutes , amas
informe
ont leur
deftination ,
l'Art les
dégroffit
& les
arrange , il en
forme des chefs
d'oeuvre
d'Architecture & de bon goût.
On peut dire qu'il en eft en
quelque
forte de
certaines
vérités
détachées du
de celles dont
l'utilité eft
teconnue ,
corps
comme de ces
glaçons
errans au gré du
hazard fur la
furface
des
Aeuves ; ils fé
réuniffent , ils fe
fortifient
mutuellement
&
fervent à les
traverfer.
Si
l'Auteur a
avancé fans
fondement que
cultiver les
Sciences eft
abuſer du
tems ,
il n'a pas eu
moins de tort
d'attribuer le
luxe aux
Lettres & aux Arts. Le luxe eft:
une
fomptuofité
que font
naître les biens
partagés
inégalement. La
vanité à
l'aide
de
l'abondance
cherche à fe
diftinguer &
procure à
quelques Arts les
moyens de lui
fournir le
fuperflu ; mais ce qui eft
fuper-
Au
par rapport à certains états eft néceffaire
à
d'autres, pour
entretenir
les
diftinctions
qui
caractérisent
les
rangs
divers
de:
la
fociété
. La
religion
même
ne
condamne
:
Βγ
34 MERCURE DE FRANCE.
point les dépenfes, qu'éxige la décence de
chaque condition . Ce qui eft luxe pour
l'artifan peut ne pas l'être pour l'homme
de robe où l'homme d'épée. Dira- t-on quedes
meubles ou des habillements d'un
grand prix dégradent l'honnête homme.
& lui tranfmettent les fentimens de l'hom ,
me vicieux ? Caton le grand , folliciteur
des Loix fomptuaires , fuivant la remarqued'un
politique , nous eft dépeint avare
& intempérant , même ufurier & yvrogne;
au lieu que le fomptueux Lucullus , enco- .
re plus grand Capitaine & auffi jufte que
lui fut toujours libéral & bien- faifant.
Condamnons la fomptuofité de Lucullus.
& de fes imitateurs , mais ne concluons
pas qu'il faille chaffer de nos murs les Sçavans
& les Artiftes. Les paffions peuvent
abufer des Arts , ce font elles qu'il faut
réprimer. Les Arts font le foutien des
Etats ; ils réparent continuellement
l'inégalité
des fortunes & procurent le néceffaire
phyfique à la plupart des Citoyens...
Les terres , la guerre ne peuvent occuper
qu'une partie de la Nation
pourront fubfifter les autres fujets , files
Fiches craignent de dépenfer , fi la circulation
des espéces eft fufpenduepar une économie
fatale à ceux qui ne peuvent vivre
que du travail de leurs mains
comment
E.
OCTOBRE
1731 .
35°
edel
Dour
me
que
d'un
Om
que
are
res
•0-
Tandis , ajoute l'Auteur , que les commodités
de la vie fe multiplient , que les
Arts fe perfectionnent & que le luxe s'étend
, le vrai courage s'énerve , les vertus
militaires s'évanouiffent & c'est encore
me l'ouvrage des Sciences & de tous ces Arts
s'exercent dans l'ombre du cabinet .
Ne diroit-on pas , Meffieurs , que tous
nos foldats font occupés à cultiver les
Sciences & que tous leurs Officiers font des
Maupertuis & des Réaumur ? S'eft on apperçu
fous les regnes de Louis XIV. &
de Louis XV . que les vertus militaires
fe foient évanouies. Si on veut parler des
Sciences qui n'ont aucun rapport à la
re , on ne voit pas ce que les Académies
ont de commun avec les troupes, & s'il s'agit
de fciences militaires , peut - on les porter
à une trop grande perfection ? A l'é
gard de l'abondance , on ne l'a jamais vu
regner davantage dans les armées Françoifes
que durant le cours de leurs victoires ..
Comment peut- on s'imaginer que des foldats
deviendront plus vaillants , parce :
qu'ils feront mal vêtus & mal nourris ?
M. Rouffeau eft-il mieux fondé à fouteu
16
us
s
guernir
que la culture des Sciences eft nuifible :
aux qualités morales : C'eft, dir- il , dès nos
premieres années qu'une éducation infenfée
, orne notre efprit & courrompt no-
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tre jugement. Je vois de toutes parts des
établiffemens immenfes , où l'on éleve à
grands frais la jeuneffe pour lui apprendre
toutes chofes , excepté fes devoirs.
Peut- on attaquer de la forte tant de corps
refpectables , uniquement dévoués à l'inftruction
des jeunes gens , à qui ils inculquent
fans ceffe les principes de l'honneur,
de la probité & du Chriftianifme ? La
ſcience , les moeurs , la Religion , voila
les objets que s'eft toujours propofés l'U
niverfité de Paris , conformément aux
réglemens qui lui ont été donnés par les
Rois de Fance. Dans tous . les établiffemens
faits pour l'éducation des jeunes
gens , on employe tous les moyens pofibles
pour leur infpirer l'amour de la
vertu & l'horreur du vice , pour en former
d'excellens Citoyens ; on met continuel
lement fous leurs yeux les . maximes &
les exemples des grands Hommes de
l'antiquité. L'Hiftoire facrée & profane
leur donne des leçons foutenues par les
faits & l'expérience , & forme dans
leur efprit une impreffion qu'on atten
droit en vain de l'aridité des préceptes.
Comment les Sciences pouroient elles nui
re aux qualités morales ? Un de leurs premiers
effets eft de retirer de l'oifiveté &
par confequent. du jeu & de la débauche
E.
37
OCTOBRE
.
1751.
de qui en font les fuites. Sénéque que M.
Rouffeau cite pour appuyer fon fentiment ,
vei
di convient que les Belles - Lettres préparent
à la vertu ( Sénec, Epift. 88. ).
oras
Leut
205 cours ,
Que veulent dire ces traits fatiriques lancés
contre notre fiécle : Que l'effet le plus
cul évident de toutes nos études eft l'aviliffemeut
des vertus ; qu'on ne demande plus
La d'un homme s'il a de la probité , mais s'il a
oldes talens ; que la vertu refte fans honneur;
qu'il y a mille prix pour les beaux Diſ
aucuns pour les belles Actions..
Comment peut-on ignorer qu'un homme
qui paffe pour manquer de probité eſt
méprifé univerfellement ? La punition du
vice n'eft - elle pas déja la premiere récom
penfe de la vertu? L'eftime, l'amitié de fes.
Concitoyens , des diftinctions honorables,
voilà des prix bien fupérieurs à des lau
riers Académiques. D'ailleurs celui qui
fert fes amis , qui foulage de pauvres familles
, ira-t-il publier les bienfaits ? Ce
feroit en anéantir le mérite : rien de plus .
beau que lesactions vertueufes , fice n'eft
le foin même de les cacher.
C
is
M. Rouffeau parle de nos Philofophes
avec mépris, il cite les dangéreufes réveries.
des Hobbes & des Spinofa ,& les met fur une
mêmeligne avec toutes les productions de
Ja Philofophic, Pourquoi confondre ainfa
38
MERCURE DE FRANCE.
avec les ouvrages de nos vrais Philofophes
des fyftemes que nous abhorrons ? Doit- on
rejetter fur l'étude des Belles Lettres les opimions
infenfées de quelques écrivains , tandis
qu'un grand nombre de peuples font infatués
de fyftêmes abfurdes , fruit de leur ignorance
& de leur crédulité ? L'efprit humain
n'a pas befoin d'être cultivé pour enfanter
des opinions monftrueufes. C'eft en s'éle
vant avec tout l'effor dont elle eft capable
que la raifon fe met au deffus des chimères.
La vraie
Philofophie nous apprend à dé
chirer le voile des préjugés & de la fuperf
tition.Parce que quelquesAuteurs ont abufé
de leurs lumiéres , faudra-t-il profcrire
la culture de la raifon ? Eh de quoi ne
peut- on pas abufer ? Pouvoir , loix , Religion
, tout ce qu'il y a de plus utile ,
ne peut- il pas-être détourné à des ufages
nuifibles ? Tel eft celui qu'a fait M. Rouffeau
de fa puiffante éloquence pour inf
pirer le mépris des Sciences , des Lettres
& des
Philofophes. Au Tableau qu'il préfente
de ces hommes Sçavans ,
oppofons
celui du vrai
Philofophe . Je vais le tracer
, Meffieurs , d'après les modéles que
j'ai
l'honneur de
connoître parmi vous.
Qu'est-ce qu'un vrai Philofophe ? C'eſt un
homme très
raifonnable & trèséclairé.
Sous
quelque point de vue qu'on le confidé
7
NCE
39
OCTOBRE
. 1751
.
apabl
ilofopre , on ne peut s'empêcher de lui accorder-
Doit toute fon eftime , & l'on n'eft content de
sleso foi même que lorsqu'on mérite la fienne.
sa ne connoît ni les foupleffes rampantes:
nt i de la flaterie , ni les intrigues artificieuſes ,
rig de la jaloufie , ni la baffeffe d'une haine
huma
un produite par la vanité , ni le malheureux
fante talent d'obfcurcir celui des autres , car l'envie
qui ne pardonne ni les fuccès , ni fes
propres injuftices, eft roujours le partage de
éres l'infériorité. On ne le voir jamais avilir fes
à de maximes en les contredifant par les ac- .
pertions , jamais acceffible à la licence que
abcondamne la Religion qu'elle attaque ,
crit les loix qu'elle élude , la vertu qu'elle fousile
aux pieds. On doute fi fon caractére a
Replus de noblele que de force , plus d'élé- -
Elevation que de vérité. Son efprit eſt toujours
l'organe de fon coeur & fon expreffon
l'image de fes fentimens . La franchife
, qui eft un défaut quand elle n'eft
es un mérite , donne à fes Difcours cet airaimable
de fincérité , qui ne vaur beaucoup
, que lorfqu'il ne coûte rien . Quand
il oblige , vous diriez qu'il fe charge de
la reconnoiffance & qu'il reçoit le bienfait
qu'ilaccorde , & il paroît toujours qu'il
oblige , parce qu'il défire toujours d'obliger.
Il met fa gloire à fervir la Patrie qu'il
honore , à travailler au bonheur des hom-
T.
pas
.
40 MERCURE DE FRANCE.
mes qu'il éclaire. Jamais il ne porta dansi
la fociété cette raifon farouche qui ne
fçait pas fe relâcher de fa fupériorité , cette
inflexibilité de fentiment , qui fous le
nom de fermeté brufque les égards & les .
condeſcendances , cet efprit de contradic-.
tion qui fecouant le joug des bienséances .
fe fait un jeu de heurter les opinions qu'il
n'a pas adoptées , également haïffable.
foit qu'il défende les droits de la vérité
ou les prétentions de fon orgueil. Le vrai
Philofophe s'envelope dans fa modeſtie &
pour faire valoir les qualités des autres ,
il n'hésite pas à cacher l'éclat des fiennes..
D'un commerce auffi fur qu'urile , il ne
cherche dans les fautes que le moyen de
les excufer , & dans la converfation que.
celui d'affocier les autres à fon propre mérite.
Il fçait qu'un des plus folides appuis
de la juftice que nous nous flatons d'obtenir
eft celle que nous rendons au mérite
d'autrui , & quand il l'ignoreroit, il ne montreroit
pas fa conduite far des principes
différens de ceux que nous venons d'expofer
, perfuadé que le coeur fait l'homme ,
l'indulgence les vrais amis , la modeftie des
Citoyens aimables . Je fçais bien , Melfieurs
, que par ces traits je ne rends pas.
tout le mérite du Philofophe & furtout.
du Philofophe Chrétien ; mon deffein a
OCTOBRE. 1751. 41
ans
ne
tte
le
les
icces
ole
été feulement d'en donner une légere efquiffe.
Pour le connoître dans toute fon
étendue , il faut connoître celui du Prince
dont notre amour paye les bienfaits .
Résumé : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Observation de Jean-Jacques Rousseau, [titre d'après la table]
Reconnaissance textuelle : Observation de Jean-Jacques Rousseau, [titre d'après la table]
fean , de Geneve, fur la réponse qui a été
faite à fon Difcours couronné à Dijon ,
fur cette question : Si le rétabliſſement des
Sciences & des Arts a contribuè a épurer les
moeurs. On trouve cette brochure chez :
Fiffet , Quai de Conti .
DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Reconnaissance textuelle : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
Résumé : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Reconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
« OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Genéve, sur la réponse qui a été [...] »
Reconnaissance textuelle : « OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Genéve, sur la réponse qui a été [...] »
feau , de Genéve , fur la réponſe qui a été
faite à fon Difcours. On les trouve à Pa
ris , chez Piffot.
L'occafion de cette brochure eft une de
DECEMBRE. 1751. 149
99
ces circonstances rares , dont l'Hiftoire
fournit à peine un exemple : auffi l'Auteur
, n'ayant aucun modéle à fuivre , a - t'il
pris uu ton tour à lui , qui ne fera fûrement
jamais le ton à la mode . Voici ſon début.
» Je devrois un remercîment , plutôt
» qu'une réplique à l'Auteur anonyme ,
qui vient d'honorer mon Difcours d'une
réponſe : mais ce que je dois à la recon-
» noiffance , ne me fera point oublier ce
que je dois à la vérité ; & je n'oublierai
" pas non plus , que toutes les fois qu'il
» eft queftion de raiſon , les hommes rentrent
dans le droit de la Nature , & re-
» prennent leur premiere égalité.
M. Rouffeau ne combat point directement
la réponfe qu'il examine il convient
des grandes vérités qui y font répandues
, & le borne à établir qu'elles ne
font point contradictoires à la Théfe qu'il
a foutenue dans fon Difcours. Il fait voir
que fur les utilités des Sciences , il a penfé
comme l'Auteur de la Réponſe , & que
fur leur abus , l'Auteur de la Réponse a
parlé comme lui .
Cependant la conclufion du Difcours ;
& celle de la Réponſe fe trouvent directement
oppofées » La mienne étoit , dit
M. Rouffeau , que puifque les Sciences
font plus de mal aux moeurs que de
Gii
150 MERCURE DE FRANCE
bien à la focieté , il eût été à delirer
que
"les hommes s'y fuffent livrés avec moins
» d'ardeur. Celle de mon adverfaire eft ,
que , quoique les Sciences faffent beau
" coup de mal , il ne faut pas lailler de les
» cultiver à caufe du bien qu'elles font . Je
m'en rapporte , ajoute- t'il , non, au pu
» blic , mais au petit nombre des vrais
» Philofophes , fur celle qu'il faut préferer
» de ces deux conclufions.
و د
L'Auteur paffe enfuite aux obfervations
de détail , & examine quelques endroits
de la Réponse qui lui paroiffent manquer
un peu de cette jufteffe qu'il admire volontiers
dans les autres , & qui , felon lui ,
ont pu contribuer à l'erreur de la confé
•quence que l'Auteur en a tirée .
La principale de ces obfervations roule
fur une accufation très-grave , au fujet de
laquelle M. Rouffeau a crû devoir entrer
dans une plus longue difcuffion .
Selon l'Auteur de la Réponse , la culture
des Sciences eft tellement utile à la
Religion , que ce feroit la priver d'un ap
pui que de profcrire les Lettres . En effet, il
paroît par le célébre Edit de Julien l'Apol
tat , & par le chagrin qu'en montrerent les
Chrétiens de fon tems , que les uns & les
autres en penfoient ainfi . Mais leur opinion
ne fait rien ici contre les faits , &
DECEMBRE. 1751 .
c'eft par les faits que M. Rouffeau examine
cette grande queftion .
Il expofe en abregé ce que les Sciences
& la Religion ont eu de commun , & prenant
fon Extrait hiftorique dès le commencement
de l'ancienne Loi , il le fuit
jufqu'à notre fiécle , faifant voir que dans
tous les rems , & les Chrétiens & le Peuple
de Dieu , ont toujours été détournés
par leurs Chefs de l'étude des Sciences
humaines , & que toutes les fois que la
Philofophie & les Lettres ont pénétré dans
ce Sanctuaire , ç'a toujours été au préjudice
de la Religion
.
Ce morceau qui paroît avoir été fai
avec foin , étant lui- même un extrait déja
fort ferré , n'eft pas fufceptible d'extrait ;
ainfi nous renvoyons à l'ouvrage même
les Lecteurs qui voudront en juger . Nous
en dirons autant des articles du luxe , de
l'hypocrifie , de la politeffe , de l'ignorance
, & de la néceffité actuelle de cultiver
les Letrres ; a rticles trop longs pour être
tranfcrits , & trop courts pour être abregés.
Nous nous contenterons d'ajouter
qu'on y reconnoît de même que
par tour ,
dans les notes qui y font jointes , la plume
éloquente , & les maximes fingulieres de
l'Auteur du Difcours , qui a donné lieu
à la Réponſe & aux obfervations.
Résumé : « OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Genéve, sur la réponse qui a été [...] »
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
« LETTRE de J. J. Rousseau, de Genéve, à M. Grimm, sur la réfutation de son Discours, [...] »
Reconnaissance textuelle : « LETTRE de J. J. Rousseau, de Genéve, à M. Grimm, sur la réfutation de son Discours, [...] »
à M. Grimm , fur la réfutation de fon Dif
cours , par M. Gautier , Profefleur de Ma
thématique & d'Hiftoire , & Membre de
l'Académie des Belles- Lettres de Nanci ,
Cette brochure fe trouve chez Piffot , Quai
des
Auguftins.
« QUANTUM litteris debeat virtus. Oratio habita jussu & nomine Universitatis [...] »
Reconnaissance textuelle : « QUANTUM litteris debeat virtus. Oratio habita jussu & nomine Universitatis [...] »
Oratio habitajuſſu &nomine Univerfitatis
ad folemnem præmiorum diſtributionem
in majoribus Sorbonæ ſcholis , die
Jovis duodecimâAugufti 1751. àChrſtiano
leRoy , éloquentiæ Profeſſore in Collegio
Cardimalitio. Parifius apud Thibout.
L'éloquent diſcours de M. Rouſſeau,
Gy
154 MERCUREDEFRANCE.
,
couronné par l'Académie de Dijon , a
été attaqué fucceſſivement dans notre Jour-
-nal par un Grand-Prince qui aime
les hommes & qui encourage lesArts par
fon exemple & par ſesrécompenfes ; par
M. Gautierde la Société Royale de Nan .
ci , & en dernier lieu , dans le Mercure
de Décembre , parM. Borde : fon difcours
lû à l'Académie de Lyon ,
beaucoup de bruit à Paris , & y a reçu
les plus grands éloges. M. le Roi a traité
le même ſujet au nom de l'Univerſité. La
crainte de trop entretenir le public de la
même queſtion , nous empêche de donner
un extrait de cet ouvrages il mérite
d'être lu par tous ceux qui aiment les
Lettres , & un ftile Latin fort & véhément.
Résumé : « QUANTUM litteris debeat virtus. Oratio habita jussu & nomine Universitatis [...] »
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
« OBSERVATIONS sur la Lettre de M. Rousseau de Geneve, à M. Grimm, par [...] »
Reconnaissance textuelle : « OBSERVATIONS sur la Lettre de M. Rousseau de Geneve, à M. Grimm, par [...] »
M. Rouffeau de Geneve , à M.Grimm , par
M. Gautier , Chanoine Régulier. A Naney
, chez Piere Antoine , Imprimeur ordinaire
du Roi , 1792. Brochure in- 12 de
quarante- huit pages.
« DISCOURS sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée [...] »
Reconnaissance textuelle : « DISCOURS sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée [...] »
& des Arts , prononcé dans l'affemblée
publique de l'Académie des Sciences &
Belles Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751 , -
avec la réponse de Jean J. Rouleau , citoyen
de Geneve . A Geneve chez Barillot
82 fils ,- 1732 , in 8 °. 130. pag. -
་་ ་
Le difcours Iu à Lyon a paru pour
premiere fois dans le Mercure il y a plu
ไม่
F: vi
ijź MERCURE DEFRANCE.
fieurs mois , & nous avons dit fans flatterie
l'impreffion qu'il avoit faite dans le
public. La réponſe de M. Rouffeau nous
paroît fupérieure à tout ce qu'il a écrit fur
l'importante queftion qui l'occupe depuis
long-tems : fes expreffions font , à ce que
nous croyons , plus énergiques , fes images
plus vives , fes raifonnemens plus preffans,
Les principes plus dévelopés . Le tableau
qu'il trace de nos meurs eft affreux ; s'il
n'eft pas reffemblant , l'accufation eft on
ne peut pas plus odieuſe ; mais s'il l'eft nous
fommes bien corrompus. Le caractere de
M. Rouffeau donne malheureuſement du
poids à la fatyre : c'eſt un homme vrai &
éclairé.
Résumé : « DISCOURS sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée [...] »
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
D[i]ssertation où l'on examine les droits de la mélodie & de l'harmonie, pour servir de réponse aux réflexions de M. de Serre, inserées dans le Mercure de Janvier. Par M. Blainville.
Reconnaissance textuelle : D[i]ssertation où l'on examine les droits de la mélodie & de l'harmonie, pour servir de réponse aux réflexions de M. de Serre, inserées dans le Mercure de Janvier. Par M. Blainville.
Deffertation où l'on examine les droits de ba
mélodie de l'harmonie , pour fervir de
réponse aux réflexions de M. de Serre , inferées
dans le Mercure de Janvier. Par
M. Blainville.
LE but de M.de Serre dans les deux
réponses étoit apparemment ou de
m'éclaircir , ou d'amufer le public . La prenie
re , fous le nom de Philetius , très- laconique
, ne m'a rien appris ; la feconde,
fous le nom propre de l'Auteur , plus éten
duë , ne m'a pas inftruit davantage ; mais
peut-être ont- elles toutes deux amuſé d'autres
Lecteurs ; Ainfi foit il.
J'ai avancé que la mélodie avoit beaucoup
plus de pouvoir fur l'oreille que
T'harmonie , & M. de Serre en eft fort
furpris. Il n'a vraisemblablement
fait là
deffus qu'une femi- réflexion, & c'est ce qu'il
eft bon de lui montrer.
La mélodie naît de l'enchainement de
plufieurs fons qui forment les chants &
que l'harmonie fortifie par d'autres fons
ajoutés , mais ces derniers. ne s'ajoûrent
qu'après le chant imaginé , & celui qui
138 MERCURE DE FRANCE.
chercheroit un clrant fur une baffe donnée,
reffembleroit à peu près à celui qui rempliroit
des bouts rimés. C'eft au chant à
fuggérer l'harmonie , & non pas à l'harmonie
à fuggerer les chants.
Faire une baffe , y ajuster un - deffus ,
mettre des paroles fur ce deffus , voilà ce
qu'on pourroit appeller commencer le deffein
d'une figure par le pied d'eftal , & l'achever
par la tête. On peut quelquefois
fe propofer , tant en peinture qu'en Mufique
, ces efpeces de défis , & même s'en
tirer heureufement ; mais ce n'eft pas la
marche ordinaire du génie. La nature entraine
d'abord & prefqu'invinciblement
le Compofiteur dans les routes de la mélodie
, furtout quand il eft plein du ſujet
qu'il veut rendre , mais M. de Serre n'eft
pas obligé d'avoir fenti cet attrait mufical
, ni par conféquent d'en tirer toutes
les vérités qui en découlent. L'harmonie
eft fille de l'expérience & de l'art ; la mélodie
eft fille de la nature & du génie Les
charmes de celle - ci fe font fentir aux perfonnes
les moins expérimentées ; l'habi
tude feule apprend à fentir & à goûter
F'harmonie. La plus belle harmonie trouble
les oreilles qui n'y font pas faites. Un
payfan ne pourra fupporter l'enfemble d'un
duo de flûtesdont les parties l'auront émerMA
I. 1.752. 139
t
veillé tour-à- tour ; & puiſque j'en fuis fue
eet article , on me permettra de rapporter
l'idée d'un homme de lettres qui m'a
toujours paru fort jufte ; c'eft qu'il y auroit
un moyen de rendre un enfant excellent
juge en Mulique , fans lui faire lire ou
chanter une note . Pour cet effet , il faudroit
qu'il y eût dans fon éducation une
partie muficale ; cette partie confifteroit à
lui faire entendre avec atttention un beau
folo , de lui répéter ce folo , jufqu'à ce quele
chant lui en fût extrêmement familier ;
d'y joindre alors un accompagnement de
quelques notes difperfées , & mifes en des .
endroits firares & fi choifis, que le chant de
deffus n'en fût prefque point alteré ; de rendre
enfuite Faccompagnement un peu plus :
fuivi, puis tout- à fait continu ; enfin con-
: tinu , & chantant,pour accoutumer ainfi fes.
jeunes oreilles à faifir diftinctement deux.
parties à la fois , puis trois , quatre ; &
à la longue à juger très-folidement d'un
choeur entier , facilité qu'elles n'acquereront
jamais , tant qu'elles feront abandondonnées
à elles - mêmes , & qu'on ne les
conduira infenfiblement de la notion .
du fimple , à celle du compofé .
pas
Je prie M. de Serre de confidérer que
cet exercice eft prefque fuperflu pour la
mélodie , furtout lorfque les chants font140
MERCUREDE FRANCE:
faciles & naturels , & qu'un Compofiteur
ne s'eft pas propofé de faire preuve d'habileté
en traverfant avec rapiditéune fuite
demodulations bizares moins afforties par
le goût , qu'amenées & contraintes par la
connnoiffance de l'art. J'ai entendu raconter
du célébre M. Geminiani , que quand
il avoit un adagio touchant & pathetique
à compofer, il commençoit par fe recueillir
en lui- même , à fe repréfenter les plus
grands malheurs , la mort de fes enfans
le défefpoir de fa femme , l'incendie de fa
maifon , l'abandon de tous les amis , &
que quand il étoit bien affecté de toutes
ces cruelles peintures , alors il prenoit føn
violon & fe livroit aux lugubres images
errantes dans fon imagination. M. de Serre
croit - il , en bonne foi , que ce fût l'harmonie
qui occupoit alors principalement
le célébreMuficien dont je viens de parler.
M. de Serre ne manquera pas de me dire
que le fon confidéré phyfiquement n'exifte
point feul & que fes vibrations l'offrent
toujours avec fa tierce , fa quinte & fon
octave. Il me dira encore que ce fon
donné , paffe de préférence à fa quinte ,
à fa tierce , &c. . . . . mmaaiiss que réfulteroit-
il de ce phénomene ? Que nous tenons
de la naure la mélodie , qu'elle nous
Luggére l'harmonie , & qu'elle nous pré-
...
MAL. 1752. 141
f
Tente la route de plufieurs fons à la fois ;
c'est là tout; mais un Compofiteur fait-il
un morceau de mélodie ? Forme-t -il des
chants ? Il ne fuit alors que fon génie ;
fes tours de chant font reguliers , ils
produiront une belle modulation , une
belle harmonie ; fi le morceau manque
par la mélodie tout l'édifice s'écroulera
; le Compofiteur aura beau fe tourmenter,
mettre confonances fur diffonances
, diflonances fur confonances , multiplier
les traits , parcourir des modulations
, le tout fera fort fçavant & fort
mauvais.
Veut-on qu'une Mufique foit belle ?
Que le chant en foit bien conçû , qu'il
ait un caractere de force & de vérité ; que
cette expreflion donne lieu à des cordes
d'harmonie & à des modulations piquantes
, à des détails d'harmonie naturelle, & c.
tous ces acceffoires acheveront la peinture.
Voilà les fleurs que l'art doit apprendre à
cueillir: c'eftce qu'onpourroit appellerdars
un tableau,fonds de payfage , architecture ,
draperies , & autres parties fubordonnées ,
qui avec le coloris, complexent l'harmonie
du tableau . Mais c'eft aux traits du deffein ,
aux caracteres des figures , à la nature du
Lujet , aux contours agréables à donner
de l'expreffion aux têtes , du gefte aux fi142
, MERCURE DE FRANCE.
gures , de la vie au tout. Voilà la mélodie
, le refte n'eft que d'accompagnement
& d'harmonie. M. de Serre peut voir par
l'attention que j'ai à tirer mes comparai
fons de fon talent , combien je ferois flatté
qu'il m'entendît . ·
参
En un mot , eft ce la rime en poëfie ,
la cadence des fillabes , l'harmonie du vers
qui forment la poësie , ou plutôt le ftile ,
les penfées , les images , les expreffions ,
les peintures ? Combien de morceaux de
mufique où le chant nous ravit , & où les
parties d'accompagnement méritent à pei
ne notre attention ? Les accompagnemens
dans tous les arts d'imitation ne font beauté
, qu'autant qu'ils ajoûtent à l'expreffion
des parties principales. Je conviens qu'en
mufique ce n'eft pas du concours de ces deux
fources qu'il peut fortir un tout également
fatisfaisant pour l'efprit & pour l'organe ;
mais je n'ai garde de prendre l'acceffoire
pour le principal.
Ceft dans le deffein de perfectionner la
mélodie & l'harmonie que j'ai propofé un
troifiéme mode : j'ai cru que ce mode donnoit
plus de liberté , plus de variété & dans
les parties principales & dans les fubordonnées
; que le paffage d'un accord à un autre
, la différence du majeur au mineur
dans la tierce , le progrès d'un femi- ton à
1
MAI. 7752. 143
T'octave déterminoient notre oreille en faveur
de tel ou tel mode ; les intervalles de
tierce , quarte ou quinte donnés par la
nature , le progrès d'un ton à l'octave ,
auroient le même privilege , qu'on me
fçauroit quelque gré d'avoir indiqué un
moyen de paffer fans embarras à travers
une fuite de modulations indécifes où l'on
avoit été juſqu'à préſent très expofé à s'égarer
, &c. ... . Telle a été la baſe fur
laquelle j'ai établi le mode mixte ; quelques
Connoiffeurs , entre lefquels je me
fais un honneur de citer M. Rouffeau de
Geneve , ont approuvé ma tentative ; les
autres pourront peut-être dans la fuite en -
juger mieux , fur des morceaux propres
à ce genre , que fur les raifons de mes cenfeurs
qui ne m'ont jufqu'à préfent para ni
affez fortes ni affez claires , pour me faire
changer d'avis .
د
Je fupplie M. de Serre une autre fois de
bannir de fes écrits fur la Mufique , Donquichotte
, la Myologie , la Phyfiologie.
l'Aftronomie , le flux & reflux de la Mer ,
qui n'y ont que faire , & de fonger que
tout cet étalage ne tend gueres à prouver
qu'un mode eft bon ou mauvais. Lorfque
je l'entends débuter en ces termes , le fon
mi eft le pricipal du mode lami ; & c'eft le
centre harmonique dans amila ; elami &
7
144 MERCURE DE FRANCE.
amila ne différe que par le choix du fon
initial qui dans un des cas eft mi, & la dans
l'autre j'efpérai que ce début fimple &
rélatif à l'art , nous meneroit à quelque
chofe ; mais point du tout , il s'écarte
bientôt de fa route pour m'entraîner tout
à traver champs au tribunal de l'harmonie.
Je conviens que ce tribunal eft bon , mais
ne me paroît pas competent ici , & je
rois pouvoir m'en tenir à celui de la méodie
, jufquà ce qu'il plaife à M. de Serre
le me détromper.
J'ajoûterai feulement que le fyftème des
atins avoit douze modes ; que ces modes
A réduifoient à deux , auffi-tôt que l'harnie
fe fut arrogé l'empire fur la
lodie ; alors il ne refta prefque plus de
iges de la Mufique ancienne , elle perbeaucoup
de fa richeffe , mais elle ne
t aucun de fes admirateurs. Quelle
... bizarrerie de ces admirateurs! Ils continuent
d'attribuer à cette Mufique ancien
ne les effets les plus inouis ; ils ne ceffent
de rabaiffer la nôtre par les éloges qu'ils
lui donnent ; ce font des plaintes , des regrets
, des comparaifons odieufes que nos
plus beaux morceaux n'interrompent point;
& lorfqu'un moderne s'élance du chemin
batu & cherche à rouvrir les fources abandonnées
des prodiges de la Mufique ancienne
,
MAI. 17526 145
cienne, il ne rencontre que des ironies, des
injures , des critiques , des contradictions ,
& c.. qu'on nous dife une bonne fois que la
Mufique des anciens étoit déteftable , afin
que nous ceffions de courir en vain après des
chants perdus qui ne méritent pas la peine
d'être retrouvés , ou fi l'on perfifte à foûtenir
que la Mufique moderne a beaucoup
3 gagner dans cette recherche , qu'on applaudiffe
donc à nos efforts & qu'on nous
encourage .
En attendant que le Public fente cette
contradiction de fes jugemens , M. de
Serre me permettra de lui repréfenter , à
lui qui n'eft pas un homme de la foule , à
lui qui a des oreilles ; que l'adoption du
mode mixte augmente notre fond , n’altere
point nos principes , & ne nous induit
en aucune erreur ; que je m'en fuis
fervi avec fuccés ; qu'un autre pourra s'en
fervir avec le même avantage au moins ;
qu'étant de plus grandes reflources que
l'Enfarmonique qui ne nous fournit que
des paffages , il feroit ridicule de le prof
crire , lui qui nous fournit des chants fuivis
; que mon exemple n'autorifera perfonne
à prendte pour initiales d'autres
notes de l'octave , & abigarer notre Mufique
d'une foule de modes inconnus ;
qu'il eft démontré que le mode mixte eft
G
146 MERCURE DE FRANCE.
J
1
foit
le feul qu'on puiffe ajoûter aux deux
autres ; que toute autre initiale qu'on prît,
il en résulteroit une gamme trop vicieuſe
pour la mélodie , foit pour l'harmo
nie ; & qu'il eft même furprenant qu'on
n'ait pas employé contre le mode d'Elami ,
les raifons par lefquelles j'ai rejette les autres
gammes .
On a abandonné le mode plagal , dit
M. Broffard , & on s'en eft tenu à l'autentique
, parce que le premier étoit comme
le collateral de celui- ci , & naiffoit , pour
ainfi dire , de fon extenfion . Quand M.
de Serre fe feroit appuié de cette autorité ,
je ne m'en tiendrois pas pour mieux combattu
. Il ne s'agit ici ni de l'opinion de M.
Broffard , ni de celle de M. de Serre , ni
de la mienne , mais du fentiment de l'organe
& de la raifon ; & la fuppreffion du
mode plagal ne la juftifie nullement .
Je paffe enfin aux propofitions qui terminent
le dernier écrit de M. de Serre. Il
dit qu'un accord diffonant porte toujours
fur un doubleffon fondamental. Qu'il me
foit permis de lui demander :
1. Quels font les deux fondamentaux
de l'accord de feptumi de la dominante
tonique fol , dans le ton de ut , fol , fi ,
re , fa.
2. Pourquoi dans la progreffion fonMA
I. 1752:
147
damentale , il fe trouve de fa à fi , un
intervalle de fauffe quinte en defcendant ,
ou de triton en montant , deux intervalles
contraires à la mélodie.
3°. Quelle forte d'accord peut joindre
en montant , la dominante à la fixiéme note
, & cette fixiéme à la fenfible.
4°. Pourquoi dans les progreffions de
tierce , quarte ou quinte , le deffus eft
dans un mode & la baffe dans un autre.
5°. Pourquoi un deffus pris féparément
& fuppofé comme baffe , comporte une
harmonie qui n'eft plus la même , quand on
vient à y faire une baffe continue.
Je ne connois perfonne à qui je puiſſe
m'adreffer à plus jufte titre qu'à M. de
Serre qui paroît étudier l'harmonie en Philofophe
; mais qu'il me permette de l'avertir
que s'il fe propofe de m'éclairer moi &
beaucoup d'autres chetifs Muficiens , gens
ignares & non lettres comme moi , il faut
qu'il ait la bonté de changer de ton ; de
defcendre en notre faveur des hautes regions
où il fe plaît à planer au- delà de notre
vûë, & de marcher terre à terre ,
terre , fans
quoi les oracles continuant de nous être
inintelligibles , je me croirai difpenfé de
l'interroger & de lui répondre..
Résumé : D[i]ssertation où l'on examine les droits de la mélodie & de l'harmonie, pour servir de réponse aux réflexions de M. de Serre, inserées dans le Mercure de Janvier. Par M. Blainville.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
« REFUTATION du discours du Citoyen de Genéve qui a remporté le prix de l'Académie de [...] »
Reconnaissance textuelle : « REFUTATION du discours du Citoyen de Genéve qui a remporté le prix de l'Académie de [...] »
Genéve qui a remporté le prix de l'Académie de
Dijon en l'année 1750 , par un Académicien de
la même Ville . A Londres , & le trouve à Paris
chez plufieurs Libraires.
C'estun écrit à deux colonnes ; on voit le difcours
d'un côté & la réfutation de l'autre . De tou
tes les Critiques qu'on a faites de l'ouvrage de M.
Roufleau , c'est la plus détaillée , & la plus propre
par la méthode qui y eft obfervée à faire décou
vrir la vérité . Ceux qui s'occupent de cette importante
controverſe , doivent joindre à la lecture de
l'ouvrage que nous leur annonçons la réponſe de
cinq ou fix pages qu'y a fait M. Rouffeau & qui fe
trouve chez Piffot : C'est toujours le même courage
, la même force & la même véhémence .
Résumé : « REFUTATION du discours du Citoyen de Genéve qui a remporté le prix de l'Académie de [...] »
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
Reconnaissance textuelle : DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
Qui a été lû dans une Séance de l'Académie
des Jeux Floraux, tenuë le 2 1 Mars 1752.
pour la réception de M. Rafin , Confeiller
au Parlement ; par M. de Ponfan , Tréſorier
de France , un des Académiciens.
MESSIEURS ,
Il n'eft rien de fi géneralement reconnu
que l'utilité des Académies ; on a fait voir
dans plufieurs Ouvrages que les Corps Litteraires
procurent de grands avantages à
l'Empire des Lettres , & ce qu'on a dit fur
ce fujet fe juftifie tous les jours par autant
d'experiences qu'il y a d'Académies . Mais
plus l'utilité des Académies eft démontrée,
plus il importe de foutenir les exercices
d'où naiffent tous ces avantages.
Pour y parvenir dans cette Compagnie,
il faut fur-tout s'attacher à réparer folidement
nos trop fréquentes pertes. Il n'eft
rien de plus effentiel pour maintenir l'ancien
éclat de cette Académie , que de nommer
des fujets dignes de fuccéder aux Confreres
qu'elle a le malheur de perdre ; fans
cette attention tout ce qu'on pourroit faire
JUILLET. 1752. 8 &
à fon avantage feroit entierement inutile ;
fe négliger fur cet article important , c'eft
anéantir ce Corps litteraire & le faper par
les fondemens.
Ces réflexions m'ont déterminé d'examiner
aujourd'hui quelles font les qualités
que doivent avoir les fujets propres à remplir
les places de Mainteneurs.
Je me flate , Meffieurs , de mériter votre
attention par l'importance & la nouveauté
de cette matiere ; perfonne que je fçache
ne l'a encore traitée.
Si l'Académie pouvoit efperer d'être auffi
heureufe à l'avenir fur le choix de fes
Confreres qu'elle l'a été jufqu'à préfent ,
rien ne feroit plus évidemment inutile que
de parler fur ce fujer. Les dernieres nominations
fourniffent de nouvelles preuves de
fon extrême bonheur dans les élections .
Le génie qui depuis plus de quatre fiécles
foutient avec honneur cette célébre
Compagnie , ne l'abandonne jamais dans
ces occafions importantes ; il a toujours
écarté malgré les follicitations & les brigues
tout ce qui auroit pû ternir fa gloire.
Nous éprouvons en ce jour les utiles , les
agréables effets de fa favorable protection ;
en fournirois avec plaifir des preuves
victorieufes s'il m'étoit permis d'empiétes
fur les droits de M. le Modérateur.
D.Y
82 MERCURE DE FRANCE.
Continuons , Meffieurs , de faire de bons
choix , il importe beaucoup de ne pas nous.
laiffer furprendre par des apparences quelquefois
trompeufes , les méprifes font fur
cette matiere d'une grande conféquence
elles deviennent irréparables.
Aucune confidération ne doit nous empêcher
d'examiner fi les Prétendans ont
toutes les qualités néceffaires pour être
admis dans cette Compagnie.
Mais , me dira-t'on , quelles font ces
qualités ne fuffit- il pas d'avoir cultivé
les Belles Lettres & de les aimer ?
Non , Meffieurs , cela ne fuffit pas ; vous
fçavez mieux que moi qu'il faut encore
avoir des moeurs douces & faciles , & polféder
ce qu'on appelle dans le monde le
fçavoir vivres fcience rare , plus difficile
à acquerir & tout au moins auffi néceffaire
dans les Compagnies académiques
que le bon goût & les connoiffances hu
maines.
On peut à tout âge fe perfectionner
dans l'étude des Belles- Lettres ; mais la
politeffe ne s'acquiert gueres que dans la
jeuneffe , c'est le fruit d'une heureuſe naiffance
, accompagnée d'une excellente édu
cation , bien difficile à prendre fi l'on ne
fréquente un peu jeune les, bonnes compagnies.
JUILLET.
1732 83:
Ce n'eſt
que par l'ufage du monde qu'on
peut acquerir des manieres de vivre , d'a
gir & de parler , civiles , polies & honnê
tes ; fans ce fecours on conferve prefque
Foujours des moeurs rudes & groffieres ,
on manque aux égards & aux bienséances ;,
on s'oublie jufqu'à tenir à fes confreres
des difcours defobligeans , qui les déterminent
quelquefois à s'éloigner de nos
affemblées .
Les perfonnes les mieux élevées font:
fouvent peu endurantes ; remplies d'atten
tions envers tout le monde , elles ont droit
d'être plus fenfibles quand on les offenſe .
Il faut remarquer , Meffieurs , qu'aucun
motif intéreffant n'engage à l'affiduité dans
les Académies ; de là vient qu'on prend
aifément le parti de fair les occafions d'ef
fuyer des propos impolis : un homme
fage & délicat ne veut s'expofer ni à les
fouffrir , ni à la néceffité de les repouffer .
Cet objet a paru fi important à notre
fage Légiflateur , dont la bonté , la douceur
&la politeffe faifoit le caractere dominant ,
qu'il a jugé néceffaire d'établir une Loi
bien rigoureufe. Voici comment il s'explique
à l'article 22 des Statuts qu'il a dreffés
pour cette Compagnie , & que Louis XIV.
a autorifés par fes Lettres Patentes.
Si quelqu'un de ce Corps offenfe le Chan-
Dvj.
84 MERCURE DE FRANCE.
celier ou un des Mainteneurs ou des Maîtres,
il pourra être exclu du Corps.
Vous voyez , Meffieurs , que pour des
paroles outrageufes on encourt une peine
des plus griéves , que feroit- ce fi cette of
fenfe étoit fous les yeux du Public ?
M. de Laloubere n'a pas prévu ce cas ,
il a cru fans doute qu'il n'étoit pas poffible
qu'un Membre de cette Compagnie pût jamais
être Auteur d'un Ecrit injurieux , it
n'a craint que ce qui peut quelquefois
échaper dans la vivacité & le feu de la
difpute.
Le prudent Réformateur de nos Jeux a
cru également inutile d'exclure du nombre
des Propofés pour remplir une place vacante
, tous ceux qui auroient eu la témérité
de parler ou d'écrire contre la Compagnie
ou contre quelqu'un de ceux qui
la compofent ; il a fans doute jugé que
la fage Loi qui exclut du Corps celui qui
offenfe le Chancelier ou un des Mainteneurs
, en interdit l'entrée à toutes les perfonnes
qui feroient tombées dans un des
cas que je viens d'expofer. Pourroit- on
penfer d'y admettre un fujet qui devroit en
être exclu s'il en étoit ?
Mais fi l'Anteur d'une offenfe publique
contre une Académie ou quelqu'un des
Académiciens.ofoit y folliciter une place,
JUILLET. 1752. 85
he feroit-on pas bien furpris de fon au
dace ? Tous les Membres de cette Compagnie
fe croiroient fans doute obligés d'en
défendre les intérêts , & d'époufer ceux
d'un Confrere offenfé ; ils feroient fes vengeurs
s'il avoit la générofité d'étouffer fon
jufte reffentiment.
L'honneur du Corps & les égards que ſe
doivent les Particuliers qui le compofent,.
fuffiroient non feulement pour refufer les
fuffrages à ce téméraire Prétendant , mais.
pour l'exclure à jamais du nombre des
Propofés.
Etre en pareil cas favorable à l'offenfeur,
ce feroit lui applaudir & fe déclarer complice
de fa faute , ce feroit lui accorder
une grace dans le tems qu'il mériteroit
répréhension , ce feroit faire une nouvelle
injure à un Confrere à laquelle il devroit
être plus fenfible qu'à la premiere , & qui
le banniroir fans doute pour toujours des
Séances Académiques.
Gardons- nous , Meffieurs , de donner entrée
dans cette Compagnie à des Sujets
qui puiffent être incompatibles avec quel
qu'un ou plufieurs de nous. En acquerant
de nouveaux Mainteneurs , ne manquons
jamais à ce qui eft dû aux anciens; évitons
avec foin de multiplier les moyens de perdre
nos. Confreres ; ne nous privons pas.
86 MERCURE DE FRANCE.
de leur préfence, tandis que nous pouvons
enjouir, l'inexorable mort doit feule nous .
en féparer.
Pour prévenir les divifions dans les
Corps Littéraires , on doit être extrêmement
attentif à n'y donner entrée qu'à des
Sujets dont l'efprit foit d'un bon caractere,
& qui aient des moeurs faciles & agréables ; -
ees précieufes qualités font dans toutes les
Académies auffi effentielles que les talens.
Aucun motif ne doit engager d'intro--
duire dans ces afyles de la douceur & de
la paix , ni les faifeurs de Libelles , ni ces›
perfonnes dont les propos indifcrets &
hardis peuvent faire craindre de voir naî→
tre des diffentions & des troubles ; la faute
la plus legere doit allarmer ; tour peut être
en ce genre fuffifant pour donner l'exclufron.
Y a- t'il rien à ménager pour ne pas
courir le rifque de fe trouver un jour
dans la cruelle néceffité de procéder extraor
dinairement contre un Confrere ?
$
Il eft de la prudence des Académies de
n'expofer pas à ce danger ces efprits critiques
& malins ; c'eft un bonheur pour
eux & pour toutes les Sociétés Littéraires
qu'ils ayent fait connoître leur caractere.
avant d'y être reçus. Il vaut bien mieux
n'être pas admis dans un Corps que d'en
être retranché , car fuivant la penſée d'Q--
vide ,
JUILLET. 87 1752 1952 .
Turpiùs ejicitur quàm non admittitur hofpes..
Pour fixer nos idées d'une maniere exacte
& préciſe fur tout ce que nous devons
confiderer dans le choix de nos Confreres,,
il faut faire attention à ce qui nous a été
preferit fur ce fujet important dans l'arti
cle 26 de nos Statuts , il s'explique en ces
termes ::
La place d'un Mainteneur doit être remplie
par un homme de mérite , fociable
aimant les Lettres.
Ce peu de paroles renferment un grand
fens ; elles comprennent tout ce qu'on..
peut defirer dans un excellent Académi
cien , il ne faut qu'en pénétrer toute l'étenduë
Un homme de mérite digne d'occuper:
une place dans cette Compagnie , eft un
homme qui poffède un heureux affemblage..
des principales qualités naturelles & ac-.
quifes de l'efprit & du coeur.
Cette définition renferme tout ce qu'on
doit entendre par un homme de mérite
relativement à tous les Corps Académiques.
Il y a des qualités qui font un riche pré
fent de la Nature , & que nous tenons de
fa liberalité ; il en eft d'autres dont nous
fommes redevables au travail & à l'étude ; ,
88 MERCURE DE FRANCE.
elles fe prêtent toutes de mutuels fecours
l'art perfectionne les qualités naturelles
mais fes préceptes feroient vains & inutiles
s'ils n'étoient pas fecondés par d'heureufes
difpofitions. L'efprit eft une pierre
précieufe qui a befoin de la main du Lapidaire
pour jetter tout fon feu.
Ce que je dis des qualités de l'efprit , on
peut le dire également de celles du coeur ,
les unes & les autres doivent être mifes
en oeuvre pour briller de tout fon éclat.
C'est le concours & l'affemblage de tout
tes ces qualités bien cultivées qui forment
cet homme de mérite , propre à remplir
la place d'un Mainteneur , & c'eft ce qui
doit déterminer les fuffrages dans tous
les Corps Littéraires pour en réparer dignement
les pertes.
Notre Législateur ajoûte que cet homme
de mérite doit être fociable , qualité qui
en fuppofe un grand nombre d'autres.
Pour être fociable dans une Académie ib
faut fur-tout avoir des moeurs , c'eft le premier
fondement de toute fociété parmi les
honnêtes gens. Il faut avoir les inclinations
bierifaifantes , une humeur affable , un ef◄
prit doux , un naturel facile & complai
fant, qui tend toujours d'un bon & agréas
ble commerce.
Un homme fociable eft celui qui pofléde
JUILLET. 1752. 89
le précieux fecret de fçavoir vivre avec
les perfonnes qui ne le font pas , & de ſe
ménager avec toutes fortes de caracteres ;
fes manieres font toujours accompagnées
d'égards , & les difcours remplis de politeffe
.
Il fçait combattre le fentiment de fes
Confreres fans altercation ; il eft auffi fatisfait
de fe rendre à leur avis que de les
ramener au fien , la vérité ne l'offenfe
jamais , il l'écoute toujours avec plaifir ,
elle lui eft également précieufe , foit qu'on
la lui faffe connoître , foit qu'il la découvre
; il l'embraffe avec le même empreffement
d'où qu'elle parte ; il ne difpute que
pour l'éclaircir & la faire briller de tout
fon éclat.
Un homme fociable eft fur- tout l'ennemi
juré de toutes fortes de malignité , il détefte
la médiſance & la calomnie , jamais
il ne lui échape ni dans fes paroles ni
dans les écrits des traits piquans & injurieux.
La qualité d'homme fociable ne fçauroit
compâtir avec les vices qui troublent
le repos public , & dont la peine eft d'être
banni de la fociété.
Enfin , Meffieurs , cet homme de mérite
fociable , pour être digne d'occuper une
place dans cette Compagnie , doit aimer
les Lettres.
90 MERCURE DE FRANCE.
Quoique ce goût bien cultivé foit ef
fentiellement ce qui conftitue un véritable
Académicien , il faut remarquer que c'eſt
néanmoins la derniere chofe dont il eft
ici parlé.
Notre Légiflateur plein de droiture &
de probité , a eu l'attention de placer les
qualités de l'ame à la tête du portrait qu'il
nous a tracé d'un Mainteneur digne de
ce titre ; il a voulu fans doute nous faire
entendre par là qu'elles doivent tenir par
tout le premier rang , & que dans nos
élections l'amour & la connoiffance des
Lettres ne peuvent fixer notre choix que
lorfque ces avantages fe trouvent heureutement
raffemblés dans le même fujet avec
les vertus de l'ame & les qualités du
coeur.
Je ne puis , Meffieurs , me difpenfer pour
l'honneur de toutes les Académies de rapporter
ici ce qu'a dit à leur avantage l'Au
teur du Difcours couronné à Dijon l'année
derniere.
Ce bel efprit qui a répandu & prodigué
tant d'éloquence pour décrier les Sciences,
a fait voir feulement d'une maniere brillante
qu'on peut abufer des meilleures cho-.
fes. Mais voulant rendre juftice aux Compagnies
Académiques , il s'eft expliqué en
Ces termes..
JUILLET. 1752. 9%
Les Sociétés Littéraires , dit- il , font
chargées à la fois du dangereux dépôt
» des connoiffances humaines & du dépôt
» facré des moeurs ; elles ont attention d'en
» maintenir chez elles toute la pureté , &
» de l'exiger dans les Membres qu'elles,
» reçoivent.
"
»
» Ces fages inftitutions , ajoûte-t'il , fervent
de frein aux gens de lettres ; afpirant
tous à l'honneur d'être admis dans.
les Académies , ils veilleront fur eux-
» mêmes , & tâcheront de s'en rendre di
» gnes par des ouvrages utiles , & furtout
par des moeurs irréprochables.
M. Rouffeau malgré fon déchaînement
contre les Arts & les Sciences , a épargné
les Corps Littéraires , en faveur de leur
utilité pour les bonnes moeurs ; ſes ménagemens
& les égards pour les Académies
ne pouvoient pas avoir une caufe ni plus:
honorable ni plus glorieufe.
N'oublions donc jamais , Meffieurs , en
nommant aux places. vacantes , que nous
#devons conferver avec foin ce dépôt facré
des moeurs dont nous fommes dépofitaires
, ne le confions qu'en de mains fûres ,
évitons de nous relâcher fur cet article
capital .
3
La crainte d'émouffer ce précieux frein
qui contient les Gens de fettres ,, & qui
92 MERCURE DE FRANCE...
les oblige de veiller fur eux- mêmes, doit
exciter toute notre attention pour refufer
conftamment l'entrée de cette Compagnie
à tous les Sujets que ce puiffant frein n'a
pas été capable de contenir .
Ne perdons jamais de vûë , que les con
noiffances humaines ne peuvent mériter
notre attention qu'autant qu'elles fe trouvent
réunies avec des moeurs irréprocha
bles , avec beaucoup de prudence , de difcrétion
& de fagetle dans les écrits , dans
les paroles & dans les actions.
Ces maximes ont toujours été inviolables
dans toutes les Académies , elles en
ont exclu de nos jours un Littérateur périodique,
de beaucoup de mérite , mais noté
par fon indifcrétion & fa malignité.
Ce petit épiſode ne me fait pas oublier,
Meffieurs , qu'il me reste à vous parler de
cette partie effentielle d'un Académicien,
qui confifte à fe connoître en Eloquence
& en Poëfie.
M. de Laloubere s'eft contenté de dire
que pour mériter une place de Mainteneur
il faut aimer les Lettres. Ce peu de
paroles lui ont paru fuffifantes , parce qu'il
n'ignotoit pas que quand on aime ces précieux
Arts , il n'eft rien de plus attrayant
que le plaifir de les cultiver , & que cette
culture dirigée par de bonnes études , eft
JUILLET. 1752. .9 $
E rarement infructueufe ; les vrais amateurs
des Lettres font toujours d'excellens Académiciens.
ད་
Cette inclination eft ordinairement accompagnée
des talens néceffaires pour faire
de grands progrès dans les Sciences ; ces
progrès donnent de nouvelles forces à ce
noble penchant , on s'attache malgré foi
à ce que l'on entend , on n'abandonne jamais
ce que l'on aime.
pour N'apréhendons pas que l'affection
les Belles -Lettres foit volage & paffagere
chez les perfonnes de goût & de génie ,
il feroit plutôt à craindre qu'elles s'y adonnaffent
avec trop d'ardeur , & jufqu'à négliger
les Sciences de leur état.
Tout ce que notre Législateur nous à
preferit fur le choix d'un Mainteneur at
toujours été très- fidelement obfervé dans
cette Compagnie , nous n'aurions rien à
défirer fi nous pouvions jouir de tous nos
Confreres , mais nous voyons avec regret
que quelques- uns ne font par leur abfence
utiles à l'Académie que pour décorer fa
lifte , & lui faire honneur dans les villes
où ils ont fixé leur féjour. Plufieurs autres
que nous voyons rarement o nt de très- légitimes
excufes , les raifons qui nous privent
de leur préfence font des éloges pour:
sux ; les fonctions de leurs charges rem96
MERCURE DEFRANCE.
guliere érudition que par leur profond fça
voir dans la ſcience du Droit & de la Ju
risprudence.
Les noms des Minuts , des Dufaurs , des
Bertiers , des Catels , des Fieubets , & d'un
grand nombre d'autres font gravés dans le
Temple de Mémoire , ils ont été célébrés
par tous les Auteurs qui ont élevé des
monumens à la gloire des amateurs des
Lettres.
Ces refpectables & fçavans Magiftrats qui
étoient des Aigles aauu PPaallaaiiss ,, auroient pû
être en même tems des ornemens de l'A-
- cadémie Françoife , ils auroient tenu leur
place avec diftinction & dans l'Areopage
& fur le Parnaffe. Themis & les Mufes les
occupoient tour à tour dès leurs plus tendres
années .
Car , Meffieurs, l'étude des Belles Lettres
dans laquelle on peut toujours le perfectionner,
ne sçauroit être commencée dans
cet âge fait pour jouir des avantages qu'elle
procure ; il faut en avoir pris dans la jeuneffe
le goût & les principes , il feroit fans,
cela bien difficile d'y faire des progrès dans
un âge un peu avancé , l'ignorance déter- .
mine alors à regarder comme peu néceffaire
un art dont on ignore les premiers
élemens. On fait ordinairement peu de cas
des Sciences pour lesquelles on ne fe fent
aucune
JUILLET.
17528 97
aucune difpofition ni aptitude , & dont
on n'a aucune teinture.
•
Mais le don de la parole , l'art d'écrire
avec quelque pureté de ftile & de diction
feroient des avantages vains , quelquefois
dangereux , s'ils n'étoient pas accompagnés
de beaucoup de capacité ; les armes trèsnéceffaires
pour combattre font d'un foible
fecours fans la force & le courage.
>
J'ajoute , Meffieurs , que le profond fçavoir
fourniroit des alimens à l'erreur , s'il
n'étoit pas dirigé par la jufteffe de l'efptit.
Cette précieufe qualité eft plus rare que
les talens , il eft plus difficile de l'acquerir
que les connoiffances , c'eft un riche préfent
de la Nature dont elle n'eft pas prodigue.
Tout le monde croit le poffeder
parce que perfonne n'en peut fentir la
privation. L'efprit faux ne fe connoit pas
lui - même s'il fe connoiffoit , il cefferoit
d'être faux , fes lumieres font trop
bornées ou trop vaftes , le jour ne l'éclaire
pas , ou il l'offufque & l'éblouit , la lenteur
& la fougue de l'efprit égarent également,
l'un n'arrive pas au terme , l'autre va audelà
, & lorſqu'on paffe le but , dit Montagne
, on y touche auffi peu , que quand
on n'y arrive pas .
Ce défaut eft la fource d'une infinité de
défordres dans la fociété , il fe fair princi-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
palement fentir dans les corps , & plus ils
font nombreux ,plus il y devient dominant .
C'eft la fauffeté de l'efprit qui fait fourmiller
les procès , & qui fournit du travail
à toutes les Jurifdictions , ce défaut
eft caule qu'on foutient les droits les plus
injuftes , & que les Arrêts juftifient fouvent
la témérité des plaideurs.
Dans toutes les Compagnies quelquesuns
des Membres , faute de juſteſſe , n'en
connoiffent pas les véritables intérêts ,
quelques autres en les connoiffant les facrifient
à des intérêts particuliers . Ceux
qui ont de bonnes vues & une volonté
conftante de les fuivre fe trouvant en petit
nombre , on ne doit pas être furpris que
les corps prennent rarement le bon parti
dans leurs délibérations ; de- là vient que.
la République Romaine dans les tems les
plus difficiles remettoit toute l'autorité
entre les mains d'un Dictateur.
Quand on a reçu de la Nature ce précieux
fondement de toute forte de connoiffances
, qui confifte dans la jufſteſſe de
l'efprit , on ne doit rien négliger pour entretenir
& fortifier cette heureufe difpofition.
Il feroit aifé de faire voir combien les
Belles - Lettres peuvent être utiles à cet
ufage ; on s'accoutume en les cultivant à >
JUILLET. 1752. 99
former des raifonnemens qui faffenr fenur
la jufte liaifon que les conféquences ont
avec les principes : ce n'eft pas là ou les
termes de l'art peuvent tenir lieu de preuves
, il n'eft pas permis de s'envelopper
dans de mifterieufes obfcurités. La clarté
& l'évidence eft ce qu'on exige principalement
dans les ouvrages d'efprit & de
littérature , tout ce qui manque de cette
qualité effentielle eft toujours réprouvé.
J'abandonne brufquement cette matiére
qu'il feroit très important d'approfondir
pour l'avantage de ces perfonnes que leur
mérite rend très- dignes d'être défabufées
de leurs préventions ; mais ce fujet mêneroit
aujourd'hui trop loin , & je ne puis
me difpenfer de dire encore un mot de nos
élections qui font mon principal objet
dans cette féance .
J'ai parlé , Meffieurs , des qualités néceffaires
pour être admis dans les Académies,
& de celles qui en doivent exclure , j'ajoute
qu'aucun de nous ne devroit le déterminer
fur le choix d'un fujet & prendre
à coeur fon élection , fans être affuré
que ce fujet eft en général agréable & à la
Compagnie & à celui qui en remplit la
premiere place . Conviendroit-il à un particulier
d'entreprendre de nous donner un
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Confrere fans avoir pris cette fage précaution.
Permettez moi , Meffieurs , d'obferver
encore que quand on nomme dans un jour
d'élection les afpirans à une place vacante,
on ne parle que de leurs bonnes qualités ,
mille confidérations engagent alors à garder
le filence fur tout ce qui ne feroit pas
à leur avantage
.
Les circonfpections & les égards ont
fait des progrès dans nos moeurs , à mefure
que les chofes dignes de blâme le font
multipliées ; à proportion qu'il y a eu à cacher,
on a étendu les bienféances de déguifer
& de fe taire , ce qu'on condamne en
fecret eft fouvent la matiére des éloges
publics.
•
De- là vient , Meffieurs , que nous ne devons
pas nous attendre un jour d'élection
d'être informés de ce qu'il conviendroit
de fçavoir fur les fujets propofés. C'eſt à
chacun de nous en particulier de découvrir
à l'avance par des informations fecrettes
leurs inclinations & leur caractere , tâchons
de les connoître avant de les nommer.
Gardons-nous fur tout , je le répete encore
une fois , gardons- nous , Meffieurs , de
nous laiffer impofer par les qualités de
JUILLET . 1752. ΤΟΥ
l'efprit , par les lumieres & les connoiffan
ces , n'héfitons pas de compter pour rien
tous ces avantages quand ils ne contribuent
pas à la beauté de l'ame..N'oublions jamais
que dans tous les Corps l'enquête de vie &
moeurs précede toujours l'examen du réci
piendaire.
Les Compagnies littéraires , fur tout
celles qui ont les mêmes occupations que
l'Académie Françoife , ont toujours été expofées
aux railleries indifcretes & aux
iniques improbations. Sur cet article la.
Province & la Capitale éprouvent le même
fort , nous ne pouvons éviter , autant
qu'il eft poffible , la cenfure du Public
qu'en nommant aux places vacantes des
perfonnes dignes de l'eftime publique &
par leurs vertus & par leurs talens .
Les Académies qui fe multiplient tous
les jours au grand avantage des lettres , ſont
les feuls Corps dans lefquels la vénalité ne
s'eft pas encore introduite ; ils ont par là
un grand avantage pour
être bien compofés
, & s'ils ne l'étoient pas , ils ne pourroient
l'imputer qu'à eux mêmes , & en
cela le blâme & la critique du Public ne
feroient pas injuftes à leur égard .
Pour rappeller en finiffant toutes nos
obligations fur le choix d'un Académicien
digne de ce titre , il fuffit de dire que nous
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
devons avoir une grande attention d'élire
des Sujets que la Nature ait favorisés des
biens de l'efprit , mais furtout des biens de
l'ame , & qui ayent donné avec fuccès tous
leurs foins à cultiver ces précieux biens.
C'eft la Loi qu'on doit fuivre dans toutes
les Académies ; elle a été obſervée juſqu'au
jour prefent avec beaucoup d'exactitude
dans cette Compagnie. Vous en
fourniffez , Meffieurs, les preuves victorieufes
, & je fournis l'exception qui confirme
cette belle régle.
Résumé : DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
« La premiere Planche de la Chapelle des Enfans trouvés est enfin terminée. Cette [...] »
Reconnaissance textuelle : « La premiere Planche de la Chapelle des Enfans trouvés est enfin terminée. Cette [...] »
Enfans trouvés eft enfin terminée . Cette
nouvelle ne peut être indifférente ni pour
les Soufcripteurs ni pour le Public . Une en
treprife auffi confidérable mérite une attention
férieufe , & M. Feffard doit plutôt
fouhaiter que craindre un examen rigou
reux de fon travail . Le fuffrage de pluficus
JUILLET. 1752. 153
connoiffeurs fort difficiles nous autorife à
prononcer hautement que c'eft un bel
Ouvrage , & que l'habile Graveur qui l'a
commencé ne peut le fair trop τότ pour
fa gloire & pour le plaifir des amateurs .
Les Soufcripteurs qui fe plaignent fi fouvent
avec raifon qu'ils ont été trompés ,
fe loueront fûrement de M. Feffard ; fes
Planches auront plus de hauteur & de largeur
qu'il ne l'avoit promis , & le papier
en fera beaucoup plus beau .
Noms des Soufcripteurs pour la Gravure
de la Chapelle des Enfans trouvés.
Madame Geofrain , ruë S. Honoré .
MESSIEURS ,
De Bachaumont , aux Filles S. Thomas:
Schreiber , Aumônier de l'Ambaffade Danoife
, rue des Francs - Bourgeois.
Wafferfchlebe , chargé des affaires de
Sa Majesté Danoife.
Thibouft , Imprimeur du Roy , Place do
Cambray.
Joullain , Marchand d'Eftampes , Quai
de la Megifferie , 2 .
Madame Duronceray , Porte S. Honoré
MESSIEURS ,
Le Marquis de Croifmate , rue S. Nicaife
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
Watelet , Receveur général des Finances,
rue du Sentier.
De la Live de Bellegarde , Fermier géné
ral , rue S. Honoré.
Lorimier fils , rue de Vendôme.
Mylord Clare , ruë de Séve .
Le Chevalier de Breteüil , ruë de Séve .
Le Duc de Chevreufe, ruë S. Dominique.
D'Ormeflon du Cheray , Confeiller au
Parlement , Place Royale.
Boutin fils , Receveur général des Finances
, ruë de Richelieu .
Boutin de la Columiere , Maître des Requêtes
, rue de Richelieu .
1
De Julienne pere , aux Gobelins..
De Boullogne fils , Maître des Requêtes,
ruë Neuve des Petits Champs.
Watelet , Receveur général des Finan
ces , 2 .
Le Comte de Caylus , à l'Orangerie.
Le Duc de Luynes , rue S. Dominique.
Boutin fils , Receveur général des Finances
, 4 .
De Selle , Tréforier général de la Marine.
Le Duc de Bethune , à l'Hôtel de Charoft..
Le Roy de Pologne , Electeur de Saxe..
Le Comte de Bruhl , premier Miniſtre
du Roy de Pologne.
Monfieur le Baron de Thiers , Place de
Vendôme..
JUILLET. 172. 157'
Madame Le Daulceur , rue de Richelieu.
MESSIEURS ,
De la Haye , Fermier général , à l'Hôtel
de Bretonvilliers.
Spinhirn , Secrétaire des Ambaſſades de
Pologne.
Wafferfchlebe , chargé des affaires de
Sa Majesté Danoiſe , 3 .
Le Commandeur d'Egrieux , ruë de Berri.
Dubocage , rue de la Sourdiere.
Madame de la Popliniere , ruë de Ven
tadour.
MESSIEURS ,
Corberon , Confeiller d'Etat.
L'Abbé Chevalier , rue S. Thomas diz :
Louvre.
Moreau , Avocat du Roy au Châtelet .
Dulivier , Député au Confeil du Com
merce , ruë Therefe .
Gamard , Avocat , rue Ste . Croix de la
Bretonnerie.
Gaucherel fils , Marchand , rue des Bour
donnois.
D'Argouges , Maître des Requêtes , ruë
Bourribour .
Ducheſne , Prévôt des Bâtimens du Roy.
158 MERCURE DE FRANCE
MESSIEURS ,
Bonnert de Saint - Remy , Directeur géné
ral des Fermes , à Chalons.
De Bofe , de l'Académie Françoife , Cub
de- fac du Coq .
Thirouft d'Arconville , Préfident au Par
lement , Cul- de - fac des Blancs- Manteaux.
Le Duc de Saint- Agnan , Quai des Théa
tins.
Dubrocard , Secrétaire du Gouvernement
de Bourgogne.
D'Expilly , Libraire , rue S. Jacques , 2 .
De Champigny , Confeiller au Parlement
, rue S. Martin .
Le Duc de Beauvilliers , rue des Saints
Peres.
De Caumont , de l'Oratoire.
Bombarde , ruë de l'Univerfité.
Lallemant de Nantouillet , Fermier gé
néral , ruë Neuve S. Auguftin.
Lallemant de Bets , Fermier général , mê
me ruë.
Fraifier , Directeur général des Fortifica
tions de la Province de Bretagne , à Breft.-
L'Abbé Langeraie.
Brochant , Marchand , ruë de l'Arbre-fec.
De Pifain , Maître des Comptes , ruë
Montmartre.
L'Abbé Soucier,
JUILLET. 1752 159
MESSIEURS ,
L'Abbé Turaudin , Chanoine à Boulogne
fur mer.
Barrois , Libraire , Quai des Auguftins.
Dupleix , rue des Capucines , près le
Boulevard ,
Franqueil , Receveur général des Finances
de Metz & Alface , rue Plâtriere.
Madame la Marquife de Pompadour , 2 .
MESSIEURS ,
Le Chevalier Valory , rue des Capucines.
Herbert.
Remy de l'Académie de S. Luc , ruë
Percée.
Bruté , Curé de S. Bénoît.
Lambert , Vicaire de S. Severin .
De Dachelet , Fermier général , ruë S
Honoré.
De Grimond , Avocat au Parlement , rue
S. Martin .
De Grammont , rue des Tournelles .
Le Président de Cotte , aux Galleries du
Louvre.
Duchefne , Sous Infpecteur des Ponts &
Chauffées , rue Geoffroy - Langevin ..
Trelaguet , Sous - Infpecteur des Ponts &
Chauffées , rue S. Martin.
160 MERCURE DE FRANCE
MESSIEURS ,
Louis - François - Gabriël d'Orléans la
Mothe , Evêque d'Amiens .
De Lafont , Employé aux Fermes.-
Monfeigneur le Duc d'Orléans .
Rouffeau , rue des deux Ecus .
Le Baron de Scheffer , rue Taranne..
Le Marquis de Voyer d'Argenfon.
L'Abbé Caron , Chanoine d'Amiens.
Le Duc de Chaulnes , rue d'Enfer. -
Phillippe , Ecuyer.
Bellet , au Havre.
Bailly , Garde des Tableaux de la Cou
ronne , aux Galleries du Louvre .
De l'Efperonniere , rue Thevenot .
Résumé : « La premiere Planche de la Chapelle des Enfans trouvés est enfin terminée. Cette [...] »
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
DESAVEU De l'Académie de Dijon, au sujet de la Réfutation attribuée faussement à l'un de ses Membres.
Reconnaissance textuelle : DESAVEU De l'Académie de Dijon, au sujet de la Réfutation attribuée faussement à l'un de ses Membres.
De l'Académie de Dijon , au sujet de la Ré
futation attribuée fauffement à l'un
de fes Membres.
' Académie de Dijon a vû avec ſurpriſe
L'dansuneLetreimprimée de ff.
feau , qu'il paroiffoit une brochure intitu
lée : Difcours qui a remporté le prix de l'Académie
de Dijon en 1750, accompagné d'une
réfutation de ce difcours par un Académicien
de Dijon qui lui a refufe fon fuffrage.
L'Académie fçait parfaitement que fes
décifions , ainfi que celles des autres Académies
du Royaume reffortiffent au Tribunal
du Public , elle, n'auroit pas relevé
la réfutation qu'elle défavoue , fi fon Auteur
, plus occupé du plaifir de critiquer
que du foin de faire une bonne critique ,
n'avoit crû , en fe déguifant fous une dé
nomination qui ne lui eft pas duë , interreffer
le Public dans une querelle qui n'a
que trop duré , ou tout au moins lui laiſſer
entrevoir quelque femence de divifion
dans cette fociété , tandis que ceux qui l'a
compofent , uniquement occupés à la reAOUST
. 1752. 91
cherche du vrai , le difcutent fans aigreur
& fans fe livrer à ces haines de parti qui
font ordinairement le réſultat des difputes -
littéraires .
Ils fçavent tous le reſpect qui eft dû aux
chofes jugées , la force qu'elles doivent
avoir parmi eux , & combien il feroit indécent
que dans une affemblée de gens de
Lettres un particulier s'avifât de réfuter
par écrit une décision qui auroit paffé conrre
fon avis.
Il paroit par la lettre de M. Rouſſeau
que ce prétendu Académicien de Dijon
n'a pas les premieres notions du local d'une
Académie où il prétend qu'il occupe une
place , lorfqu'il parle de fa Terre & de fes
Fermiers de Picardie , puifque en fait il eft
faux qu'aucun Académicien de Dijon poſfede
un pouce de terre dans cette Provin
ce. L'Académie défavoue donc formellement
l'Auteur Pfeudonyme , & fa réfutation
attribuée à l'un de fes membres par une
fauffeté indigne d'un homme qui fait profeffion
des Lettres , & que rien n'obligeoit
à fe maſquer .
Mais de quelque plume que parte cet
ouvrage , & quelqu'ait pû être le deffein de
celui qui l'a compofé , il fera toujours honneur
au Difcours de M. Rouſſeau , qui
ufant de la liberté des problêmes ( la feule
92 MERCURE DE FRANCE.
voye propre à éclaircir la vérité ) a eu affez
de courage pour en foutenir le parti , & à
l'Académie qui a eu affez de bonne - foi
pour la couronner.
PETIT , Secretaire
A Dijon le zz de l'Académie des Scien
Juin 1752. ces de Dijon.
Résumé : DESAVEU De l'Académie de Dijon, au sujet de la Réfutation attribuée faussement à l'un de ses Membres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
AUTRE.
CONCERTS ET COMEDIES à Fontainebleau.
Reconnaissance textuelle : CONCERTS ET COMEDIES à Fontainebleau.
à Fontaineblean.
E Mercredi 18 Octobre on donna le Devin de
Village , qui fut précédé de l'Avare amoureux
& d'Arcagambis. Entre cette derniere Piéce & le
Devin de Village , la Dlle Puvigné danfa les Fantaifies
du fieur Rebel le Pere .
Le Devin de Village eft un Intermede nouveau,
dont les paroles & la Mufique font du fieur Rouf
feau de Genève , connu par le fameux Diſcours
de l'Académie de Dijon , Cet Ouvrage eut un fuccès
auffi brillant que complet. Le fieur Rouffeau
comme Poëte en mettant fur la Scene un racommodement
entre deux Amans de Village , ne s'eft
pas attaché feulement à employer leur Grammaire
, il a parlé leur langage , & comme Muficien
, il a eflayé un genre de Mufique nouveau
fimple & nait , & d'une expreffion convenable à
fon fujet. Les gens de l'Art ont fur tout remarqué
le goût & les agrémens qu'il a trouvé le fecret
de répandre dans les accompagnemens faits
d'une maniere très- neuve pour ce pays - ci . Ils
n'ont pas moins adm ré la perfection avec laquelle
cet Acte a été exécuté par la Dlie Fel & le fitur
Jeliotte Cet Acte fut fuivi d'un Divertiffement
très -brillant compofé de plufieurs Airs de violen
des Opera du fieur Rameau , de deux Ariettes
tirées des Talens lyriques & des Fêtes de l'himen ,
& de l'Amour , de l'Ariette de Pigmalion & d'u
ne Pantomime du fieur d'Auvergne , Auteur des
Amours de Tempé qu'on joue actuellement . Les
Diles Lani , Pavigné , Veftris , & les fieurs La.
ni & Veftris on danfé les différens pas de ce Diver-
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
siffement. Le fuccès de Devin de Village à Fon
tainebleau , fait eſperer aux Amateurs que l'Académie
Royale de Mufique ne tardera pas de le don
mer far fon Theâtre nous nous réfervons d'en
rendre alors un compte plus exact & plus détaillé .
Le Samedi 21 , on donna Fanfale , Parodie
d'Omphale , des feurs Favart & Marcouville .
* précédée de l'Heureux naufrage , piéce Italienne.
Le Lundi 23 , Concert chez la Reine . La Dlle
Violenta Veftris y chanta plufieurs Ariettes Italiennes
, avec un très grand fuccès . Les fieurs
Pla , réuffirent auffi beaucoup dans l'exécution de
plufieurs Concerto de Hautbois ; l'aîné des deur
freres joua du Tympanon avec applaudiffement.
Le Mardi 24 , on donna par ordre du Roi ,
une feconde repréſentation du Devin de Village :
cet Ouvrage n'eut pas moins de fuccès que la premiere
fois , & l'exécution en fut encore plus
parfaite.
Le Jeudi 26 , on donna l'Inconnu , Comédie en
cinq Actes , de Thomas Corneille , dont les Rôles
étoient ainfi diftribués .
Le Marquis ,
La Montagne ,
Le Chevalier ,
Le Vicomte ,
Sieurs Grandval.
Armand .
Drouin.
Poiffon.
Un petit Bohémien , Vifintini , fils.
La Comteffe , Dlles Gauffin .
Olimpe ,
Grandval.
Virgine ,
La Jeuneffe,
L'Amour ,
Dangeville.
Riviere.
Foulquier
DECEMBRE. 1752. 175
Cette Piéce a toujours été regardée comme la
plus propre à amener des Divertiffemens : ils ont
fouffert des changemens dans les différentes repréfentations
qu'on en a données. Voici l'idée de
ceux qui viennent d'être exécutés .
PREMIER DIVERTISSEMENT.
L'Amour & la Jeunesse .
Un nouveau Dialogue entre l'Amour & la
Jeuuele amenoit un Divertiffement éxécuté par
ces Divinités & par leur fuite.
l'Amour,
la Dile Foulquier .
Suite de l'Amour.
Srs
Vifintini ,
Langerville ,
Des Combes ,
La Jeuneffe ,
la Dile Riviere.
Suite de la Jeunele.
Diles
Prud homme ,
Foulquier ,
Riviere , cadete .
II. DIVERTISSEMENT.
Cette fête étoit des plus galantes . Un buffet
fomptueux & une Table fplendidement fervie ,
étoient dreffés fous des berceaux dorés , autour
defquels s'entrelaffoient des guirlandes de fleurs
transparentes.
Comus , Dieu de la bonne chere , invitoit les
Sujets à raflembler tout ce qui pouvoit fournir un
repas délicieux . Des Jardiniers chargés de corbeilles
de fleurs vinrent fe ranger fur les ailes ;
Cerès , Diane , Pomone & Flore , parurent fucceffivement
à la tête de leurs Cadrilles : Bacchus ,
s'avançoit à fon tour , fuivi de Buveurs & de Bacchantes
qui célébroient des Orgies en tenant des
Coupes précieules; toutes ces Divinités & leur fuite
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
allerent enrichir le buffet de leurs dons .
Alots Comus préfenta la main à la Comteffe &
dans l'inftant qu'il la conduifoit à la table , les Heurs
que portoient les Jardiniers , s'éleverent des cor.
beilles , & formerent de grands berceaux , fous
lefque's pafferent la Comtefle &fa compagnie.
La nouveauté de coup d'oeil caufa une furprife
& une admiration générale . Les berceaux varioient
leurs formes à mesure que les Danfeurs
formoient de nouvelles figures fous les différentes
allées de ces cabinets mouvans .
Comus ,
Un fuivant de Co.
mus chantant ,
La Riviere ,
Lépi , Cader ,
SrA rmand.
Sr Jeliote.
JARDINIERS.
Balletti , Cadet ,
Berthelot ,
Betrin , aîné ,
Bertrin , cadet ,
LES SIEURS
Barois
Gougis ,
Rouffeau ,
Riviere , cadet,
Desbroffes ,
Ch..mpville.
Cerès , Dlle Riviere .
Mrs
Vifintini ,
Langerville .
Suite.
Diles
Prud'homme ,
Foulquier.
Diane , Dile Camille.
Suite.
Die Riviere , Cadette.
Diles Chevrier,
Sr La Combre ,
Flore ,
Tomone,
Favart.
DECEMBRE.
1752. 177,
Suite.
Diles Deheffe , Goton , Maffon..
Bacchus , Sr Lépy , aîné.
Suite.
SIEURS
Desmartins , Langerville ,
Malot , La Combre,
Vinzintini , Foulquier.
III DIVERTISSEMENT.
Les Bobêmiens.
On ne changea prefque rien à l'idée de ce Di
vertillement ; mais on ne conferva des Airs qui y
étoient employés , que la Sarabande ..
Une Bohémiene ,
Un Bohémien chantant ,
*
Sr Armand.
Sr Jeliote..
BALLET.
Dlle Puvigné , Sr Lépy , aîné , Dlle Reix
Sieurs
Barois ,
Roufleau ,
Gougis ,
Balletti ,
Bertrin , aîné ,
Bertrin cadet..
Suite..
Diles.
Favart ,
Camille ,
Deheffe ,.
Riviere ,
Goton ,
Maflon.
IV . DIVERTISSEMENT
Le Sylphe
Le Monologue de Zirphé , & la Scéne qui le
HV
178 MERCURE DE FRANCE.
fuit , formoient le fujet de ce Divertiffement , &
s'y trouvoient fi heureusement placés qu'ils fembloient
avoir été faits pour la Piéce .
Le Ballet que ces Scénes amenoient n'étoit pas
moins brillant ,
Zelindor , Roi des Sylphes , s'étant fait connoître
à Zirphé , invitoit les peuples élementaires
à célébrer le bonheur , dont elle couronnoit fon
amour auffi- tôt on voyoit fucceffivement les
Génies de l'Eau , de l'Air & du Feu Le Génie de
la Terre paroilloit au milieu , ces Génies s'unirent
, en confervant toujours leurs caracteres , &
formerent un pas de fept égal , & peut- être fupérieur
à tout ce qu'on a vû de plus noble & de plus
parfait en ce genre .
Le Comédien , Sr Amand.
Zelindor ,
Zirphé ,
Sr Jeliote.
Dlle Chevalier,
GENIES ELEMENTAIRES.
Génie de la Terre , Sr Dupré.
Genies de l'Eau ,
Génies de la Terre ,
Génies du Feu ,
Sr Veftris, Dile Veftris.
Sr Laval , fils. Dlle Pu
vigné,
Sr Lani , Dlle Lani.
V. DIVERTISSEMENT.
Une nôce de Village formoit autrefois ce diver
tiffement , on y en a fubftitué un autre qui amene
également le dénouement de la Piéce , & dont
l'objet eft de peindre les tranfports de joie que
l'heureuſe convalefcence de Monfeigneur le Dau
phin a fait naître dans tous les coeurs.
DECEMBRE . 1752 . 179
ACTEURS CHANT ANS.
Les Sieurs Jeliote , Poirier . Dile Coupé.
BALLET,
BERGERS ET BERGERES.
Sr Veftris , Dlle Veftris.
Sicurs
Lionnois
Diles
Lionnois ,
Laval , fils ,
L'Epi , aîné ,
Gallini ,
La Batte ,
Chevrier ,
Marquife ,
Seigneur du Village ,
Sieur Dupré.
Dame du Village ,
Dile Salé.
HABITAN S.
Sieurs Lani , Beat ; Diles Lani , Reix .
Sieurs
Gougis ,
Rouleau ,
Barois ,
Diles
Coraline ,
De Heffe ,
Coraline ,
La Riviere ,
Un Suiffe ,
Un Bedean ,
Un Barbier ,
Un Magifter,
Un Meunier ,...
Un Nouricier ,
Une Meuniere ,
Une Nourrice ,
Favart.
Bertrin ,
Bertrin , cadet
Berthelot ,
Lariviere ,
L'Epi , cadet ;
Balletti , cadet ;,
Dile Goton ,
Dile Maſſon .
On admira égalément dans ce Spectacle la
Hvj:
180 MERCURE DE FRANCE.
goût & la magnificence des habits & l'élegance
des décorations , le jeu des Acteurs , la perfection
du chant , des danfes & de l'orchestre , enfin rout
répondoit aux foins que l'on s'étoit donné pour
l'exécution de cette fête chacun concouroit à
Penvi pour la rendre parfaite , & le plaifir qui
maillot de cet accord général , fit dire aux Etrangers
que dans toute l'Europe on ne pouvoit raf
fembler plus de talent , ni donner de Spectacles
plus pompeux & plus agréables .
Le Sr Francoeur , Sur Intendant dela Mufique
de la Chambre du Roi , en furvivance du Sieur de
Blamont , conduifoit l'orchestre en fon abfence ,
& avoit fait un choix heureux d'airs de fimphonie
du Sieur Rameau , & des plus grands Maîtres.
dont il avoit formé une fuite pour les diverafle
mens,
Les Ballets étoient de la compofition du Sieur
de Laval , Maître & Compofiteur des Ballets du
Roi , il avoit été fecondé par le Sieur DeRefle
dans la partie qui éroit exécutée par les Danfeurs
de la Comédie Italienne.
Les habits avoient été exécutés fur les deffeins
du Sieur Martin , Deffinateur de l'Opéra & du
Sieur Roquet.
Le Sr Jeliote , fi célébre par fes valens , s'eft encore
furpaflé en cette occafion ; il a chanté desAriettes
dans tous les Divertiffemens , & la façon dont
Ja Dlle Chevalier & lui ont exécuté le Sylphe , a
fait fentir toutes les beautés de cet ouvrage fi eftimé
, dont les paroles font du Sieur Demoncrif,
& la Mufique des Sieurs Rebel & Francoeur.
Le Sieur Dupré fit voir dans le pas de fept dent
on a donné le détail , toute la nobleffe , les graces
& la perfection qui le font regarder comme le
plus grand Danfeur qui ait jamais paru ; il danſa
DECEMBRE.
1752. 181
avec la Dile Salé dans le dernier Divertiffement ,
une courante & des menuets avec cette noble fimplicité
qu'il eft fi difficile d'acquérir.
Les Sieurs Lani , Veftris , Lionnois , Laval ,
fils , & les Diles Puvigné , Lani , Veftris , Lionnois
& Reix , fe font tous furpatlé chacun dans
fon genre.
Le Sieur Favart avoit compofé les paroles des
dialogues de l'Amour & de la Jeuneffe dans le
premier Acte , & des autres Scénes qui amenaient
ou formoient les nouveaux
Divertiflemeas.
Le Samedi 28 , le Grondeur de Brueys & Palaprat,
& le Sicilien de Moliere , avec fes agrémens
Dans le premier Divertiflement , on exécuta un trio
de Lulli qui fut chanté par les SieursJeliote , Benoit
& Poirier , dans le fecond , la Dile Salé danía une
muzette & des paffepieds ; on vit avec autant de
plaifir que d'étonnement , que le tems qu'elle
avoit été fans paroître , n'avoit rien diminué de fes
graces ni de la legereté. Le Sieur Veftris danfa
dans le même Divertiffement une chaconne , où
il fit voir des talens qui le perfectionnent tous les
jours de plus en plus.
Dans le troifiéme Divertiffement , les Des
Salé & Veftris, & le Sieur Veftris , donnerent un
pas de trois qui fut généralement approuvé.
Lundi 30 , Rome fauvée , Tragédie du Sieur de
Voltaire ; & le Cocu imaginaire , de Moliere ,
Entre les deux Pieces les caracteres de la danfe
furent exécutés par le Sieur & Dile Veftris , qui
mériteren des éloges de toute la Cour.
Le Jeudi 2 Novembre , l'Andrienne , Comédie
de Baron , & le Confentement forcé , du Sieur
Guyot de Merville . Entre les deux Piéces le Sieur
Lionnois & la Dlle . Lionnois danferent un pas de
deux en Polonais.
1S2 MERCUREDE FRANCE.
Le Samedi 4 , le Roi ordonna une ſeconde res
préſentation de l'Inconnu .
Le Lundi 6 , Berenice , Tragédie de Racine ,
& le Rendez- vous du Sieur Fagan , fuivi d'un
autre Spectacle , d'autant plus agréable qu'il étoit
moins attendu . Toute la face du Théatre changea
. On vit d'abord de grandes rozes & des mozaiqnes
d'artifice , dont les formes varioient à
chaque inftant , & des foleils dont les feux de differentes
couleurs fe fuccédoient rapideinent , &
toujours avec une égale prècifion . Cette éclatante
décoration difparut , & laifla voir un vafte Pa-
Jais tranfparent , éclairé par des feux nouveaux.
Lorfqu'on ent joui quelques minutes de la richefle
de ce coup d'oeil , le Palais fe transforma & devint
un grand Cabinet de la Chine qui s'élevoit
jufqu'au ceintre du Théatre . Ce Cabinet étoit
orné de figures Chinoifes tranfparentes & d'or
nemens en découpures. Ces differens changemens
fe firent avec une promptitude furprenante , & les
feux étoient fi bien réglés qu'une partie n'avoit
avantage fur l'autre que par la gradation que l'Artifte
avoit menagée . Ce feu d'artifice étoit de la
compofition des Sieurs Ruggieri , Artificiers Italiens.
Le Mardi 7 ,, le Diable boiteux , Canevas
Italien , & Tyrcis & Doriftée , Parodie d'Acis
& Galatée , du Sieur Favart. La Dlle Salé y danía.
fupérieurement.
Résumé : CONCERTS ET COMEDIES à Fontainebleau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
« M. Rousseau de Geneve vient de faire imprimer chez Pissot, Narcisse ou l'Amant [...] »
Reconnaissance textuelle : « M. Rousseau de Geneve vient de faire imprimer chez Pissot, Narcisse ou l'Amant [...] »
imprimer chez Pissot,Narcisse ou l'Amant
de Luimême,Comédie qu'il fit jouer par
les Comédiens François, le 18Décembre'
de l'annéederniere. Il a mis à la tête de
sa piéce une Préface , dans laquelle il rappelle
avec la force, le courage & la véhémence
qu'on lui connoir
,
les principes ÔC
les conséquences de son sistême. Illa finit
ainn.
» Mais quand ce peuple est une fois cor-
» rompu à un certain point, soit que les;
» sciencesyayent contribuéounon, faut-
« il les bannir ou l'en préserver pour le
» rendre meilleur ou l'empêcher de cftve-
» nir pire? C'est une autre question, dans;
» laquelle je me fuis positivement déclaré
» pour la négative. Car, premierement.,
»puisqu'un Peuplevicieux ne revient j.
» maisà la vertu, il ne s'agir pas derendre
»»
bons ceux qui ne le sont plus, mais de
» conserver tels ceux qui ont le bonheur
» de l'être. En second licu, les mêmes eau..
» ses qui ont corrompu les Peuples servent
quelquefois à prévenir une plus grande
»corruption ;c'estainsique celui qui s'est
»> gâté k. tempéramment par un usage in,
» discret de la medecine,eÍl' forcé de re-
»courir encore aux- Médecins pour secon-
»server 1& vie; & c'est ainsique les Arts,
)J'8cles Sciences, aprèsavoir fait éclore
»les viceS', font nécessaires pour lesempê-
» cher de se tourner au ÇJ.ime;,eUes les
» couvrent au moins d'un vernis qui ne
«permet pasau poison de s'exhaler aussi
» librement;elles détruisent la vertu,mais
..fIles en laissent le simulacre' public qui
ss est toujours une belle chose. Elles intro-
» dussent à saplace la politesse & les bien-
» séances
, & la crainte de paroître mé-
» chant: elles substituent celles de paroîm
tre riclieute.
»Mon avisest donc, & je l'ai déja dit
»plus d'une fois, de laisser subsister
,
85
«•même d'entretenir avec soin les Acadé-
» mies, les Collèges
,
les Universités, les
»Bibliothèques,lesSpectacles & tous les
»autres amusemens qui peuventfaire
» quelque diversion àlaméchanceté des
« hommes,& lesempêcher d'occuper leur
» oisiveté à des choses plus dangereuses.
» Car dans une contrée oùil ne seroit plus
»question d'honnêtes gens ni de bonnes-
»moeurs,il vaudroit encore mieux vivre-
".avec des fripons qu'avec des brigands.
»Je demande maintenant où est la conê*
U-adiftion de cultiver moi-même des»
goûts dont j'approuve le progrès? Il ne
»s'agit plus
de
porter les Peuples à bien
» faire, il faut feulement les distraire de
» faire mal; il faut les occuper à des niai-
» series pour les détourner des mauvaises
» actions il faut les amuser au lieu de les
71 prêcher. Si mes écrits ont édifié le petit
» nombre des bons, je leur ai fait tour le-
» bien qui dépendoit de moi, & c'est peur-
Ȑtre les servir utilement encore que d'os-
» frir aux autres des objets de distraction
» qui lesempêchent de songer à eux. Je
»m'estimerois trop heureux d'avoir tous
« les jours une piéce à faire lissier, si je
Ji pouvois contenir pendant deux heures
,à les mauvais desseins d'un seul des Speéb-
» teurs, & sauver l'honneur de la fille ou-
» de la femme de (on ami
à
le secret de fort
» consident, ou la fortune de son créan-
Il cier. Lorsqu'il n'y a plus de moeurs,it'
» ne faut songer qu'à la police; & l'on
« sçait assezque la musique & les specta-
« des en sont un des plus importans objets.
- » S'il reste quelque difficulté à ma jufti-
, fication,j'ose le dire hardiment,ce n'est
» vis-à-vis, ni du public ni de mes adver-
»saires;c'estvis à vis de moi seul : car
9* ce n'est qu'en m'observant moi-même-
»q,ne je puis juger si je dois me complus
dans iepem nombre,& £mttt*
name est en état de soutenir le faix des
» exercices littéraires. J'en ai sentiplus
« d'une fois le danger; plus d'une fois js
»les ai abandonnés dans le dessein de ne
» les plus reprendre,& renonçant à leur
»charme séductur, j'ai sacrifié à la paix
» de mon coeur les seuls plaisirs qui pou-
» voientencore le flatter. Si dans les lan-
» gueurs qui m'accablent
,
si sur la fin d'u-
« ne carriere pénible & douloureuse, j'ai
93
osé les reprendre encore quelques mo-
)J mens pour charmer mes maux, je crois
» au moins n'y avoirmis ni assez d'intérêt
o ni assez de prétentions pour mériter à
*>cet égard les justes reproches que j'ai
» faits aux gens de lettres.
JJ11 me lalloit une épreuve pour ache-
» ver la connoissance de moimême,& jo
>3 l'ai faite sans balancer. Après avoir re-
»connu la situation de mon ame dans les
*i succès littéraires
,
il me restoit à l'exami-
3)nitr dans les revers. Je sçais maintenant
» qu'enpenser,&je puis mettre le public
» au
pire.
Ma piece aeule sortqu'elle mérltol
t& que j'avois prévu; nmis à l'en-
« nui près qu'elle m'acausé je :Srti de
«la representation bien plus emitenr de
,l');'.()i,& à plusjuste titte que si elle eú
» étii-si.
i,*?Je confdllc doaçà. ceux qui fan: Ë.
J)ardcns à chercher des reprocherà me
» faire,deVouloir mieuxétudier mes prin-
J* cipes
, & mieux observer IDa: conduite,
» avant que de m'y taxer de coutradiction
,,& d'inconséquence. S'ils s'apperçoivenc
jamais que je commence àbriguer les
» suffrages du public, ou que je tire va-
» nité d'avoir fait de jolieschansons
, ou
» que je rougisse d'avoir écrit de mauvaise
ses Comédicy, ou que je cherche à nui-
»re à la gloire de mes Concurrens, on
Jt' que j'assecte de mal parler des grands
» hommes de mon siécle
, pour tâcher de
» m'élever à leur ni veau, en les tabaissant
» au mien, ou que j'aspire à des placeS".
» d'Académie,ou que j'aille fairema cour
» aux femmes qui donnent le ton ou que
a j'encense la sottise des Grands, ou que
» ceffane de vouloir vivre dutravail de
» mes mains, je tienne à ignominie le mé-
» tier que je me fuis choisi,& fasse des
» pas vers la fonune; s'ils remarquent en
« un mot que l'amour de la réputation me
» fasse oublier celui de la vertu,je les prie
» de m'erravenir & même publiquement.
» 8c j^l^tiporomets de jetter à l'infianraw
» feu mês écrits- & mes livru, & de conn
venir de toutes les erreurs qu'il leur
» plaira de me reprocher. ; *En attendant, j'écrirai des livre?j#
* ferai des vers &a de la musique> sij'en
: ai le talent, le tems, la force ôe la vôw
a lonté;jecontinuerai de dire rrès- fran-
*chement tout le mal qJJe je pensedes
»Lettres & de ceux qui les cultivent, &
i croirai n'en valoir pas moins pour cela.
» Il est vrai qu'on pourra dire quelque
ojour: cet ennemi si déclaré des Sciences
p & des AnS", fît pourtant & publia des
» Piecesde Théâtre;& ce discours fera
,.
* je l'avoue,une Satyre, non de moi,
D mais de mon siécle,
Résumé : « M. Rousseau de Geneve vient de faire imprimer chez Pissot, Narcisse ou l'Amant [...] »
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
EXTRAIT DE NARCISSE.
Reconnaissance textuelle : EXTRAIT DE NARCISSE.
AcriuRi
1.1SIM'0Nt'
VALERE,<£^IFIMONI»
1t:OCniDE, t nratlS e A.,ll1mOn.,
AANNGG-EELL I1QQ.:UU EE>,. C Frere &ScL-ur,puLE
ANDRE, l pilles ddeeLLiisfiimmoonn",
MÂ}R:TON:', Suivante..
FRONTIN, Valet de Valere.-
LLaaSS'ceenneeeejfdans:Fappartement de Valere;, LE but de l'Autheur aété depeindre
decorriger, s'ilétoit possible "le'
zidicule affreux des petits Maîtres, qui
préférent leur figure & leurs prétendues
graces à celles des plus jolies femmes. Lucinde,
Soeur de Valete,un de ces êtres
méprisables, veut faireensorte de leguérit
de ses travers , en le faisant peindre en
femme. Elle commence la pièce avec Martin
qui est du secret.
Lucinde.
» Je viens de voir mon Frere se promet
ner dans le jardin; hâtons-nous avant
»son retour, de placer son portrait sur sa
» toMillettea. rton.
» Le voiBt-Mademoiselle
,
changé dans
r« ses ajustemens de manière à le rendre I
'u méconnoissable,quoiqu'il soit le plny
» joli homme du monde,il brille ici est
J) femme encore avec de nouvelles graces
Lucinde.
» Valere est par sa délicatesse & l'affectation
de sa parure,une espéce de fem-
» me cachée fous les habits d'homme,&
» ce portrait ainsi travesti
,
semble moins
» le déguiser, que le rendre à son état nais
turel.
Jlîarton.
» Eh bien, où est le mal?Puisque les
» femmes cherchent aujourd'hui à le rapiu
procher des hommes,n'est-il pasconp.
venable que ceux ci fassent la moitiédu
chemin, & qu'ils tachent de gagner en
agrémens autant qu'elles en solidité ?
Graces à la mode, tout s'en mettra plus
aisément de niveau.
Lucinde.
Je ne puis me faire à des modes aussi
ridiculespeut-être notre sexe aura-t-il
> le bonheur de n'en plairepasmoins,
» quoi qu'i l dev ienne plus estimable;mais
» pour les hommes je plains leur aveugle-
» ment : que prétend cette jeunesse étour-
»die en usurpant tous nos droits: Espe-
» rent. ils de mieux plaire aux femmes er
03 s'efforçant de leur rellembler.
Maxtor?.
» Pour celui-là ils auroient tort, 6c les
» femmes se haïssent trop mutuellement
» pour aimer ce qui leur ressemble; mais
» revenons au portrait, ne craignez-vous
si point que cette petite raillerie ne fâche
»M. le Chevalier?
Lucinde.
» Non
,
Marron,mon frere est naturel-
» lement bon
,
il est même raisonnable
,
à
» son défaut près; il sentira qu'en lui fai-
» sant par ce portrait un reproche muet &
» badin, je n'ai songé qu'à le guérir d'un
si travers qui choque jusqu'a cette rendre
Angélique,cette aimable pupille de
30 mon Pere que Valere épouse aujourd'hui
»c'est lui rendre servicequede torigt t les défautsde son Amant, & tu (JSi
» combienj'ai besoin des soins de cette
« chere amie pour me délivrer de Léandre
» son ecre que mon pere veut aussi me I
» faire époMngaertro.n.,.|
si Si bien que ce jeune inconnu, ét ]
» Cléonte
, que vous vîtes l'Eté dernier à
» Poissy
, vous rient toujours au coeur ?
Lucinde.
» Je ne m'en défends point, je compte,
» même sur la parole qu'ilm'a donnée de
»> reparoître bientôt& sur la promesse que
»m'a faite Angélique d'engager son frerés r
oa renoncer à moi. !
Marton !
» Bon renoncer! songez que Vos yeux
»auront plus de force pour ferrercet en-
»gagement, qu'Angélique n'en fçautfoit!
J) avoir pour le rLomprue. cinde.j
»Sans disputér sur tes flatteries, je rtf
Ji) diraiquecommeLéandre ne m'a jamaijM
» vue, il seroit aisé à sa soeur de le prtvcJ
Jt nir, & de lui faire entendre que ne pou-
» Vant être heureux avec une femme dont
»le coeur est engagé ailleurs, il ne fçait-
>> roit mieuxfaire que de s'en dégager
*» pat un refushonnêt.
r' Marton. ,
» Un refus honnête ! ah Madame refu-
»
fer unefemme faite comme vous avec
quarante mille écus,c'est une honnêteté
> dont jamais Léandre ne (era capable.
àpart. Si elle sçavoit que Léandre 8c
»
Cléonte ne sont que la même personne ,
»un telrefus changeroit bientôtd'épia
thete.
Lucinde.
» Ah ! Marton
,
j'entends du bruit, cai)
chons vite ce porrrait, c'est mon frere
Il qui revient, & en nous amusant à jaser ,
Il nous nous sommesôté le loisir d'exe'cLi.
IJ ter notre projet.
Marton.
» Non,c'est Angélique.
Angélique est auflj du secret; mais com
me elle aime tendrement Valere
,
elle appréhende
de l'indisposer contre elle, s'il
sçait qu'elle a contribué à l'exposer à la
raillerie ;elle conjure donc Lucinde de
changer de résolution ; Lucinde dit qu'elle
ne veut pas perdre les frais de son
industrie ,& s'offre à courir feule les risquesdusucces
, en proposant à Angélique
de n'être que témoin & non complice
On entend la voix de Valere ; & Lucinde
met le portrait sur sa toilette; Valere
arriy« avec Frontin,Sc annonce toa
caractère par des propos pleins de faculté
& d'imprtinence; appercevant le porj
trait,ilse récrie sur la beauté de sa proi
pre figure sans la reconnoître,&
deman
de à Frontin où il a pris ce portrait: Frojv*
tin lui dit qu'il ne sçait ce que c'est -, Vaj
lere n'a garde de le croire. Les petits maî.,
-
tres n'ont la tête remplie que de bonnel
fortunes. Il se félicite en considérant let
portrait
,
d'avoir fait une auHi brillante
conquêtecontinuant sur le même ton
g
il demande à Frontin le nom dela belle <
(
Frontin quiareconnu son Maître luisais
son propre portrait en disant, que c'c
une personne bien minaudiere
,
bien coquette
, en un mot un petit maître femelles
qu'il a été à son service,qu'il en ajeçu
beaucoup de Couflf-,ts.; que malgré cela il
est toujours son trèshumble serviteur
„ mais que cette fille ne se nomme point
Valere prend les discours de Frontin pouss
du Galimathias
,
& se fait habiller afin de
découvrir l'original du portraitpourlequel
il se sent épris d'une passion violenter il ne
peut cependant s'empêcher de songer à
,
Angélique qu'ilaimoit & qu'il doit epoufer
dans le jour; mais l'idée d'Angélique ne
pouvant l'arrêter, un contre-tems fâcheu»
l'arrivée de ioii pere le forçe derester. Li:
timon PtilbÚlu. violent: c'elf lui Util
arrêté le mariage. Valere a beau demander
un délai. Lifimon le quitte en lui disant
qu'il veut être obéi. Valere outré de l'inflexibilité
de son Pere
,
sort l'instant d'après
pour tâcher de trouver l'objet qui lui
a paru si beau. Angéliquearrive avec
Marron. Cette derniere s'égaïeaux dépens
de Valere qui est devenu tout-à-coup
amoureux de sa figure, Angélique quiaime
, ne sçauroit rire des plaisanteriesqu'on
fait sur son Amant. Marton croyant mieux
trouver son compte avec Lucinde qui furvient
veut lui faire le recit des ridicules
de Valere; mais Lucinde a bien d'autres
choses en tête; elle a rencontré son Pere
qui lui a ordonné de se disposer à donner
la main à Léandre. Elle ignore toujours
que ce Léandre est le même que Cléonte
& Angélique , ne ladesabusepoint. Lucinde
rentre chez Lisimon pour le supplier de
ne point contraindre son inclination. Angélique
dit ensuiteàMarton que si elle
se plaît à joiiir pendant quelques instans
del'inquiétudede Lucinde,c'est pour lui
en rendre l'événement plus doux ; quelle
autre vengeance,ajoûte t-elle, pourroic
être autorisée par l'amitié ? Marron quitte
Angélique pour rejoindre Lucinde. Angélique
appercevant Valere qui regarde
amoureusement le portrait en question
»
commence à craindre deperdre son coeur:surtout
quand Valere continuant deconsidérer le portrait,
dit d'un ton animé: »' Que de graces !
Quête
1) traits! Que cela est enchanté!Que cela est divin !
» ah,qu'Angélique ne le flate pas de soutenir la
P» comparaison avec tant de charmes!
Angélique ,faifijjc.nt le portrait.
» Je n'ai garde assurément,mais qu'ilmesoit
»» permis de partager votre admiration, la con-
;.) noissance des charmes de cette heureuse rivalç
»adoucira du moins la honte de ma défaite.
Valere,
:»O.Ciel!
Angtlique.
Qu'avez-vous donc? vous paroissez tout in.
»terdit: je n'aurais jamais cru qu'un petit-maître ,
o., fdrjj aisé à déconteVnancer.alere.
30 Ah! cruelle
, vous connoissez toutl'amendant
.',que vous avez sur moi, &c vous m'outragez sans
»que je puisse répondre.
Angélique.
:nC'eÍ1- fort mal fait, en vérité, & réguliere-
P-à ment,vous devriez me dire des injures.Allez,
M Chevalier, j'ai pitié de votre embarras, voilà
ïavctre portrait, & je fuis d'autant moins fâchée
JO.que vous en aimiez l'original,que vos sentimens
1, sont sur ce point tout-à-fait d'accord avec les
»miens.
Plilere.
M Quoi, vous connoissez la personne !
Angélique.
»Non feulement je la connais, mais je puis
3.1 vous dire qu'elle est ce que j'ai de plus cher au
» monde.
Valere.
Valere.
»Vraiment voici dunouveau, & le langage
"«yçft un peu singulierdans la bouche d'une rivale.
Ar.^é'icjne.
» Je ne sçais, mais il est sincére. à pw. S'il se
4b pique ,je triomphe.
l'aJerc,
» Elle a donc bien du mérite?
-
Ar^eltfae.
r> Il ne tient qu'à elle d'en avoir infiniment.
Viilcye,
» Point de défauts,sans doute »
An^êlique.
»' Oh beaucoup! c'est une petite personne bisar-
«te, capricieuse éventée ,étourdie, volage
,
&
J, surtout d'une vanité insuportable; mais quoi elle
*3 en aimable avec tout cela, & je vous prédis d'a-
» vance que vous l'aimerez jusqu'au tombeau.
Valere.
» Vous y consentez donc?
Angélique.
»Oui:
Valere.
io Cela ne vous fâchera point
.Angéltque.
93 Non: Valere, à part.
s' Son indifference me desespére: haut. Oserai-
«jeme flatter qu'en ma faveur, vous voudrez
» bien resserrer encore votre union avec elle.
Angélique.
» C'est tout ce que je demande.
Valcre outré.
» Vous dites tout cela avec une tranquillité
r> qui ms charme.
Angélique.
»Comment donc! vous vous plaigniez tout à-
»> l'heure de mon enjouement, & à present vous
» vous fâchez de mon fang froid, je ne (pis plus
» quel ton prendre avec vous.
Valere
,
b.¡J.
»Jecréve de dépit; haut: Mademoiselle m'ac- »corderat-eilela faveur de me faire faireco-
» noissance avec elle.
Angélique.
» Voilà par exemple un genre de service que je
s, fuis sûre que vous n'attendez pas de moi ; mais
); je veux passer votre espérance
,
&je vous le'prQ
a:> wiets encore.
Valcre,
» Ce fera bientôt,aumoins.
Angélique,
Je
Peut-être dès aujourd'hui.
Valere.
a3 Je n'y puis plus tecir. Ilveut s'enaller.
Angélique à part.
» Je commence à bien augurer de tout cd, il
a) atrop de dépit pour n'avoir plus d'amour:haut.
'Û.!\ allez-vous, Valere?
Valere.
» Je vois que ma presence vous gêne ,,,.je vais
is vous céder la place.
Angélique.
» Ah point, je vais me retirer moi-même. Il
».q'dl pas iuec queje vous chasse de chez vous.
Valere*
v JÎ Allez,allez, souvenez-vous,que qui li'aimfc
»rien ne mérite pas d'être aimé. Angélique.
2) II vaut encore mieux n'aimer rien que d'être
It amoureux de foi même. pf, re ,
seul.
»Amoureux de sou-même:est-ce ancrime de
»sentir un peu ce qu'on vaut ? J«^Vuis cependant
» bien piqué; est il possible qu'on perde un amant
»comme moi sans douleur? On diroit qu'elle me
*3 regarde comme un homme ordinaire: hélas je
>5 l'nt: déguise envain le troublé de mon coeur, &
*> je crains de l'aimer encore après son inconstance;
mais non tour mon coeur n'est qu'à ce
n charmant objet ! courons tenter de nouvelles re- »Cherches
,
& joignons au soin de faire mon bon
heur celui d'exciter la jalousie d'Angélique,
» mais voiciFrontin.
Illui demande envain des nouveïs de la belle
inconnue. Fronrin est ivre, ne fait que b¿g":¡T
& au lieu d'instruire son Maître, il excite sa colere.
Lucinde survient aprèsledépart de Valere
dont elle estinquiéte; elie abeau interrogerFro,ntin
,il n'est pas en état de lui répondre; cependant
il apprend à Lucinde que son Maître est amoureux
de sa ressemblance. Lucinde craignant l'indiscrétion
de Frontin, lui donne encore de quoi
boire, malgrél'état on il est pour l'engager à se
taire. L'inquiétude que ressent Lucinde- de l'égarement
de son frere, ne l'empêche pas de songer à
ses propres affaires;elle soupire pourCléont;&
veutabsolument qu'Angélique la débarrasse de la
recherche de Léandre, Angélique plaisante avec elle en attendant le retour de celui qui doit la détromper.
Il arrive 5c Lucinde lui marque son contencement
de l'épreuve qu'il lui a fait efluyer^
Léandre remercie sa soeur d'avoir longé à son bonheur
; & dans le rems qu'il lui baise la mais V..
iere paroît
,
& dit à Angélique
Que ma présence ne vous gêne point; COnls:
menr,Mademoiselle, je ne connoiiîois pas ton-
"tes vos conquêtes, ni l'heureux objet de votre
»>préférer.ce,6c j'aurai soin de me souvenir par
»•> i.urv.ne,qu'après avoir (ollF'ré le plus confié
t/ur.nient Valere a été le plus maltraité.
And:!It
« Ce feroit mieux fait que vous ne pensèz, Se
»»vousauuezeneffet besoinde quelques levons
demodeitie.
Valcyt.
« Quoi, vous orc2 joindre la raillerie à l'outrage
,
& vous avez le front de vous applaudir, quand
a vous devriez mourir de honte!
Angclicjne.
« Ah
vous vous fâchez, je vous laisse
,
mepaslesinjures. la je n'ai- t*Valcrt, ge
si Non,
vous demeurerez, il faut que je jouisse
; de toute votre honte.
Angélique.
1.h bien, joulflez.
Vtilire.
3 Car j'espere que vous n'aurez pas la hardiesse
« de tenter votre Juftincacion,
Angélique.
N'ayez pas peur.
Valert.
»• Eh que oui ; ne vous flacez pas que je conserve
» encore les moindres sentimens envoue faveur.
An!l,éliqu!.
}>
Mon opinion là-dessus ne changera rien à la
»chose.
VaW.
» Je vous déclare que je ne veux plus avoifpouf
t;rous que de la haine.
Angélique.
C'est fort bien fait.
VzIcïstirant!cpir.'r.nt.
- Er voici déformais l'uniqueob]^: J;motl
amour.
sîngèliqiic,
h Vous avez r.itfon,& moi je vous déclare que j'âipeut Menfisur, n;:mtl'ant jon freye, un atta-
»îchement quin'est de guère inférieurau 1. t»pourl'originaldeesportrait.
Palert.
» L'ingrate ! il ne me reste plus qu'à mourir.
y}t.gèUefut%
*>Valere^écoutez
:
j'ai pitié de l'état 0\\j vous
t) vois, vous devez convenir que vous êtes le plus
injufie des hommes de vous compoiter ainsi sur
j une apparence d'infidéliré dont vous m'avez »vouf-même donné l'exemple, mais ma bonté
."eu[ bien encore aujourd'hui pailer par-dellus
vos travers.
Va1ere.
«Vous verrez qu'on me fera la grâce de me
» pAardonnner.gélique., » En vérité, vous ne le méritezguère,je vais
:1, cependant vous apprendre à que! prix je puis
» m'y résoudre; vous m'avez ci devant témoigné
des sentimens que j'ai payés d'un retour trop
tendre pour un ingrat. Malgré cela vous m'a-
.v vez indignement outragée par un amour Ci[txa-
»vagant conçu sur un simpleportrait.avectoUt
»la legereté, & l'ose dire toute l'étourderie de
votren âge & de votre caractère; il n'est pas
»'tems d'examiner si j'ai dû vous imiter, & ce
n'tft pas à vous qui êtes coupable qu'il convient'
dioit deblâmer ma conduite.
ralere.
Ce n'est pas à moi! GrandDieu niais voyons
»»où tendent ces beaux discours.
Angélique.
« Le voici Je vous ai dit que je connossois
»>l'objet de votre nouvel amour,&cela tft vrai :
» j'ai ajouté que jel'aimois ten^renient, &ce-'d
« n'e st encoie que trop vrai; en vous avouant son
»> nu r!re ,
je ne vous ai point déguisé ses défauts)
»> j'aifaitplus, jevousaipromisdelefairecon-
» ¡,;oÍue, & je vous eng.ge ma parole de vous le
•3 faire connoîcre dès aujourd'hui, des cette heure-
»même;car je vous avertis qu'il est plus prèsde
vous que vous ne pensez.
Valere.
.) Qu'entens je? quoi là ?
singé!ijue.
, 33 Ne m'interrompez point,je vous prie; enfin
*> lavéritémeforce à vous répéter que cette pel.
:t;> sonne vous aime avec ardeur,& je puis vous ré.
*> pondre de son attachement comme du mien
»3 propre: c'efi à vous maintenant de choisir en-
:J,rre elle & moi celle à qui vous destinez votre
« tenditffe;choiifilez,Chevalier, maisclioififfcz
« 4s cet instant & faq> retour.
Maton.
aj Le voilà ma foi bien embairafle, l'alternaIJ'riv-
e est plaifjnte : croyez-moi, M;siar. cboi-
» filTez le portrait, c'est le moyen d'être à l'abri-
« deslivaux.
Lucinie.
Ah,Valere,faut.il balancer siiong-tems peut
» suivre les impressions du coeur?
Valere aux pieds d'Angélique jettant le
portraIt.
t:I C'en est fait,vous avez vaincu, belle An-
»'gélique,Se je sens combien les sentimens qui
naissentdu caprice font inférieursà ceux que
»*ous inspirer. Marton ramasse le périrait
,
mais
hélas quand tout mon coeur revient à vous
puis-je me flater qu'il me ramènera le votre ?
Angélique.
** Vous pourrez juger de ma reconnoissance par
t, le sacrifice que vous venez de me faire,levez-
»Îvo-us Valere & cordidérez bien ces traits.
Lèandre regardant aujjt.
Attendez donc,rnais je cro's reconnoître cet- objet là
; c'est oui ma foi,c'etflui.
Qui lui
Valere.
,
» Quilui? ditesdoncelle,c'ec'nes:t une femnmie àà
»' qui je renonce, commeàtoutes les femmes de
» l'Univers,sur qui Angélique l'emportera ten-
1) jours.
Angélique.
Qui, Valere ,ç'étoit une femme jusqu'ici,mais
»j'espére que déformais ce fera un homme fu-
S3 périeuràces petites foiblesses qui dégradoient
»son sexe & son caractère.
Valere,
» Dans quelle étrange surptisé vous me jettez Angélique.nie Ietteir
Vousdévriez' d'autant moins méconnoître:
»cet objet que vous avez en avec lui le corn-
»merce le plus intime, & qu'assurémenton ne
*> vous accusera pas de l'avoir négligé.
Valere.
M Ah ! que vois-je ?
»Lachose n'est-ellepas claire, vous voyez le
t) portrait & voilà l'original.
Valere,
» O Ciel, & je ne meurs pas de honte !
:Al.dlOn.
SI Eh
,
Monsieur, vous êtes peut-être le (eul de
»votre ordre,qui la connoinez.
Angélique,
» Ingrat! avois-je toit de dire que je Connoifïbi$
»» l'original de ce portrait ?
Valere.
» Et moi je ne veux plus l'aimer, que parce
JOqü'll vous adore.
4 - 1 :nr6r:"Jn-::,
M Vous voulez bien que pour affermirnotreré-
M conciliation, je vous presenteLéandre tuon
sa frere.
Lèjndrc.
i,, Souffrez, Monsieur.
Valere.
M Dieux! quel comblede félicité! quoimême
»> quand j'étais ingrat, Angélique n'étoit pas infi-
93 delle ? Lucinde.
M Que je prens de part à votre bonheur! & que
» le mien en est augmenté!
~L'simonarrivant
» Ah vous voici tous rassemblés fort à propos.
S] Valere & Lucinde ayant tous demrretire à leurs
- mariages
,
~j'avois d'abord résolude les y con-
»traindre, mais j'ai réfléchi qu'il faut quelquefois
- être bon pere , & que la violence ne fait pas
10 toujours des mariages heureux: j'ai donc pris le
:II:! parti de rompredès aujourd'hui tout ce qui avoir
30 èté arrêté,& voici les nouveaux arrangemens
quej'y substitue. Angélique m'épousera,LulO
cinde ira dans un Couvent : VJkre fera deshé-
71 rité,& quant à vous Léandre
, vous prendrez pa-
*»tiexice
,
s'il vous plait. -
Les enfans & les pupilles de Lisimon sont d'abord
interdits, mais ensuite, revenus à eux-mêmes
ils lui disent qu'ils sont prêts de conclure les ma~
riages qu'il avoit arrêtés. Lisimon croyant qae.
leur obeissancene provient que dela crainte des
violences dont il les a menacez,s'écrie,>5ceq
*> c'est qu'un coup d'autorité frappé à propos.
VaUre termine la piece en disant à Anc.élilu,
»Venez, belle Angélique,vous m'avez guéri
« d'un ridicule qui faisoit la honte de ma jeunesse,
»&jevaisdesormais éprouver près de vousque
» quand on a bien, on ne songe plus à soi-
» même.
Résumé : EXTRAIT DE NARCISSE.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
EXTRAIT DU DEVIN DE VILLAGE.
Reconnaissance textuelle : EXTRAIT DU DEVIN DE VILLAGE.
DU DEVIN DE VILLAGE,
ACTEUR S.
COLIN.
COLETTE.
LE DEVIN.
M. Feliotte.
Mlle Fel.
M. Cuvillier.
Colette & avere la Scene par
Olette foupirant & s'effuyant les yeux
>
un Monologue qui peint fa naïveté , fa
tendreffe pour Colin , & la douleur qu'el
le reffent de fon infidelité .
J'ai perdu tout mon bonheur ,.
164 MERCURE DE FRANCE .
J'ai perdu mon ferviteur
Colin me délaifle ,
Hélas il a pû changer !
Je voudrois n'y plus fonger :
J'y fonge fans ceffe.
J'ai perdu mon ferviteur ,
J'ai perdu tout mon bonheur,
Colin me délaiffe.
Il m'aimoit autrefois , & ce fut mon malheur ;
Mais quelle eft donc celle qu'il me préfere ?
Elle est donc bien charmante ! Imprudente berge
re ,
Ne crains- tu point les maux que j'éprouve en ce
jour ?
Colin à pû changer, tu peux avoir ton tour.
Que me fert d'y rêver fans ceffe ,
Rien ne peut guérir mon amour
Et tout augmente ma triftefle :
J'ai perdu mon ferviteur ,
J'ai perdu tout mon bonheur ,
Colin me délaiffe.
Colette va trouver le Devin du canton
, pour fçavoir le fort de fon amour ,
& tandis que le Devin s'avance gravement ,
Colette compte dans fa main de la monoye
; puis elle la plie dans un papier &
la préfente au Devin , après avoir un peu
hélité à l'aborder.
AVRI L.
165
1753.
Colette d'un air timide.
Perdrai - je Colin fans retour ?
Dites-moi s'il faut que je meure.
Le Devin apprend à Colette que la Da
me du lieu , moins belle , mais plus adroite
qu'elle , a fçû par des préfens captiver
Colin , qui aime à fe parer. Il lui fait ef
perer en même tems qu'il le ramenera à fes
pieds.
Colette.
Si des galans de la Ville
J'euffe écouté les difcours ,
Ah qu'il m'eût été facile
De former d'autres amours !
Mife en riche Demoiselle
Je brillerois tous les jours ,
De rubans , & de dentelle
Je chargerois mes atours.
Pour l'amour de l'infidele ,
J'ai refuſé mon bonheur :
J'aimois mieux être moins belle ;
Et lui conferver mon coeur.
Le Devin.
Je vous rendrai le fien , ce fera mon ouvrage ;
Yous , àle mieux garder appliquez tous vos foins,
Pour vous faire aimer davantage ,
Feignez d'aimer un peu moins,
L'Amour croît s'il s'inquiette ,
166 MERCURE DE FRANCE
Il s'endort s'il eft content ,
La bergere un peu coquette
Rend le berger plus conftant.
Colette promet de s'abandonner aux
fages leçons du Devin , qui après fon départ
, fait connoître dans un Monologue
qu'il la trompe , & que toute la fcience n'eſt
fondée que fur ce qu'il a appris de Colin :
ce Berger vient le trouver & lui dire qu'il
quitte la Dame du lieu , & préfere Colette
à des biens fuperflus.
Le Devin.
Colin , il n'eft plus tems , & Colette t'oublie
Colin.
Elle m'oublie , & Ciel ! Colette a pû changer,
Le Devin
Elle eft femme , jeune & jolie
Manqueroit-elle à ſe venger ?
Colin.
Non , Colette n'eft point trompeufe ;
Elle m'a promis la foi ,
Peut-elle être l'amoureufe
D'un autre berger que moi ?
Le Devin lui annonce que ce n'eft point
un berger , mais un beau Monfieur de la
Ville que Colette lui préfere ; Colin demande
en grace au Devin de lui apprendre
AVRI L. 1753. 167
coup affreux qu'il re- le moyen d'éviter le
doute , le Devin lui ordonne de le laiffer
feul un moment confulter ; il tire enfuite
de fa poche un Livre de grimoire ,
un petit bâton de Jacob , avec lefquels il
fait un charme. De jeunes payſannes qui
venoient le confulter laiffent tomber leurs
préfens , & le fauvent toutes effrayées en
voyant fes contorfions . Il dit après à Colin
que le charme eft fait , & que Colette
va paroître.
Colin.
A l'appailer pourrai -je parvenir ?
Hélas ! voudra-t- elle m'entendre
Le Devin.
Avec un coeur fidele & tendre
On a droit de tout obtenir.
à part.
Sur ce qu'elle doit dire allons la prévenir.
Colin refté feul , fe livre à l'efperance
de pofféder Colette qu'il regarde comme
le fouverain bien.
Quand on ſçait aimer & plaire ,
A-t-on befoin d'autre bien ?
Rends-moi ton coeur , mabergere
Colin t'a renda le fien,
Mon chalumeau , ma boulette
168 MERCURE DE FRANCE.
Soyez mes feules grandeurs ,
Ma parure eft ma Colette ,
Mes trésors font fes faveurs.
Qué de Seigneurs d'importance
Voudroient bien avoir fa foi !
Malgré toute leur puiſſance
Ils font moins heureux que moi.
Colette arrive parée , Colin l'apperce→
vant ne fçait s'il doit fuir , ou lui parler ,
& après avoir bien héſité , il l'aborde d'un
ton radouci , & d'un air moitié riant , &
moitié embaraflé.
Ma Colette , êtes- vous fâchée ?
Je fuis Colin , daignez me regarder,
Colette.
Colin m'aimoit , Colin m'étoit fidele ,
Je vous regarde , & ne vois plus Colin.
Colin.
Mon coeur n'a point changé ; mon erreur trop
cruelle
Venoit d'un fort jetté par quelque efprit malin
Le Devin l'a détruit , je fuis malgré l'envie
Toujours Colin , toujours plus amoureux.
Colette.
Par un fort à mon tour , je me fens poursuivie
Le Devin n'y peut rien.
Colin.
Que je fuis malheureux!
Colette.
AVRIL.
169 1753.
- Colette.
D'un amant plus conftant ,
Colin.
Votre infidélité ,
Ah de ma mort fuivie ,
Colette .
Vos foins font fuperflus , ´
Non , Colin , je ne t'aime plus.
Colin.
Ta foi ne m'eft point ravie :
Non , confulte mieux ton coeur ,
Toi-même en in'ôtant la vie ,
Tu perdrois tout ton bonheur .
Hélas !
Colette à part.
à Colin.
Non , vous m'avez trahie ,
Vos foins fout fuperflus ,
Non , Colin , je ne t'aime plus.
Colin.
C'en eft donc fait , vous voulez que je meure ,
Et je vais pour jamais m'éloigner du hameau .
Colette rappellant Colin qui s'éloigne lentement
.
Colin
Colin.
Quoi?
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Colette.
Tu me fuis ?
Colin.
Faut -il que je demeure ,
Pour vous voir un amant nouveau ?
Colette,
Tant qu'à mon Colin j'ai fçû plaire ,
Mon fort combloit mes défirs .
Colin.
Quand je plaifois à ma bergete ,
Je vivois dans les plaifirs .
Colette.
Depuis que fon coeur me méprife ,
Un autre a gagné le mien .
Colin.
Après le doux noeud qu'elle briſe ,
Seroit- il un autre bien !
D'un ton penétré.
Ma Colette fe dégage.
Colette.
Je crains un amant volage .
Enſemble.
Je me dégage à mon tour ,
Mon coeur devenu paifitle ,
Oublira , s'il eft poffible ,
AVRI L. 1753.
171
cher
Que tu lui fus
un jour.
chere
Colin.
Quelque bonheur qu'on me promette
Dans les noeuds qui me font offerts ,
J'euffe encor préféré Colette
A tous les biens de l'univers .
Colette.
Quoiqu'un Seigneur jeune , aimable ,
Me parle aujourd'hui d'amour
Colin m'eût femblé préférable
A tout l'éclat de la Cour.
Colin tendrement.
Ah Colette !.
Colette avec unfoupir.
Ah berger volage !
Faut-il t'aimer , malgré moi !
Colin fe jette aux pieds de Colette , elle
lui fait remarquer à fon chapeau un ru
ban fort riche qu'il a reçu de la Dame.
Colin le jette avec dédain ; Colette lui en
donne un plus fimple dont elle étoit parée
, & qu'il reçoit avec tranfport.
A jamais Colin
Enfemble.
je t'engage ,
t'engage ,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Mon
Son
}
coeur &
{
ma
foi.
fa
Qu'un doux mariage
M'unifle avec toi :
Aimons toujours fans partage ,
Que l'amour foit notre loi .
Le Devin revient en leur difant qu'il
les a délivrés d'un cruel maléfice ; ils lui
offrent chacun un préfent , & le Devin
recevant des deux mains , leur répond galamment
qu'il eft affez payé s'ils font heurcux
.
Le Divertiffement commence par un
Choeur , & Colin chante cette Romance
au milieu du Divertiffement.
Dans ma cabane obfcure
Toujours loucis nouveaux ,
Vent , Soleil , ou froidure ,
Toujours peines & travaux :
Colette , ma bergere ,
Si tu viens l'habiter ,
Colin dans fa chaumiere
N'a rien à regretter.
Des champs , de la prairie
Retournant chaque foir ;
Chaque foir plus chérie
Je viendrai te revoir :
AVRIL.
1753. 173
Du Soleil dans nos plaines
Devançant le retour ,
Je charmerai mes peines ,
En chantant notre amour.
Les paroles du Jaloux corrigé font de M. Coler
& la Mufique de M. Blavet. Le Récitatif de cet
Intermede François , eft à peu près dans le goût
du récitatif Italien , autant du moins que la différence
des Langues a pú le permettre ; & malgré
la prévention prefque générale de notre Nation
contre le récitatit Italien , il n'a point paru que
les Spectateurs ayent été extrêmement choqués
de ce premier effai . Les Ariettes de l'Intermede
ne font autre chofe que des parodies des meilleures
Ariettes de la Serva Padrone , du Joueur , & du
Maitre de Musique ; & quoique tranfplantées ,
pour ainfi dire , elles ont été trouvées en général
agréables , entr'autres celle de l'Echo , celle
de Non , non , Madame Orgon , & celle du Due.
On a trouvé dans le Divertiffement , qui eft en
entier de M. Blavet , de bons airs de violon , & le
Vaudeville fur tout a très-bien réuffi .
Le Public a été aflez jufte pour ne pas trouver
mauvais que M. Manelli & Mile Tonelli , qui
jouoient , l'un le rôle de M. Orgon , & l'autre
celui de Suzon , & qui chantoient du François
pour la premiere fois de leur vie , euffent une
prononciation finguliere : leur jeu a été d'ailleurs
affez vif. Mlle Victoire chargée du rôle de Mad .
Orgon , y a mis beaucoup de fineffe , de naturel
d'efprit & de bonne plaifanterie. Cet effai a été
affez heureux pour qu'on puiffe efperer que la jeune
Actrice fera retirée de la danfe où elle eft peu
néceflaire , pour le chant où elle fera fort utile..
Les amateurs nous ont paru fouhaiter générale-
Hinj
174 MERCURE DE FRANCE.
ment ce changement . L'exécution du Divertiffement
qui eft fort gai , a répondu à celle du refte
de l'Intermede , & Mrs Hyacinthe & Laval s'y
font diftingués , ainfi que Mlle Raix & M. Beat .
Les Paroles & la Mufique du Devin du Village
, font de M. Rouleau de Genève , fi connu
par le Difcours de Dijon , & par les autres Ouvrages
qui en ont été la fuite . Cet Intermede qui
avoit été joué à Fontainebleau au mois d'Octobre
dernier avec un fuccès prefque inoui , à été
bien reçu à Paris. La multitude a trouvé les chants
de cet Intermede très agréables , & les gens d'efprit
ont remarqué de plus dans fa Mufique une
fineffe , une vérité , une naïveté d'expreffion fort
rares . Mile Fel & M. Jeliotte y ont fait aux (pectateurs
, le même plaifir qu'ils ont coutume de
faire dans les rôles dont ils font chargés , & on
a fort regretté qu'ils ayent été doublés fi - tôt . Dans
le Divertiffement on a fur tout goûté la Pantomime
, dont la Mufique a paru pleine de caractère
, & dont la danfe parfaitement bien adaptée à
la Mufique , a été très bien exécutée par Mlle
Raix & par Mrs Veftris & Lani.
Le Mardi 11 , on a retiré le Jaloux corrigé après
fix repréfentations , & on continue à donner le
Devin du Village , précédé de la Serva Padrona , &
fuivi du Maître de Musique , deux Intermedes Italiens
qui avoient beaucoup réuffi dans la nouveauté
, & qui continuent à réuffir beaucoup dans
la reprife. Le Divertiffement que M. Blavet avoit
fait pour le Jaloux corrigé , termine agréablement
le nouveau Spectacle. Mr Delatour & Mlle
Jaquet , jouent les roles de Colin & de Collete
dans le Devin du Village.
CONCERTS SPIRITUELS.
Reconnaissance textuelle : CONCERTS SPIRITUELS.
L
E Concert a attiré plus de monde
dans la quinzaine de Pâque , qu'il ne
l'avoit fait les années précédentes. On va
voir par le détail des différens morceaux
qui y ont été exécutés , que ce fuccès étoit
dû aux foins & au goût des Directeurs.
Nous ne ferons qu'indiquer ce qui eft
164 MERCURE DE FRANCE
connu ; nous nous arrêterons un peu plus
fur les nouveautés.
Le Concert du Dimache huit , jour de
la Paffion, commença par une Symphonie;
enfuite Deus , venerunt gentes , nouvea
Motet de M. Fanton , qui fut affez mal
exécuté. Une fymphonie de M.Guillemain,
Ordinaire de la Mufique du Roi . M. Al
banefe , de la Mufique de la Chapelle du
Roi , chanta très agréablement deux morceaux
Italiens bien choisis , le 1 del Signot
Caputy , le 2º de M. Haffe . M. Carminati,
Venitien , établi à Lyon , joua un Concerró
de violon , & a joué plufieurs fois
depuis. Les Connoiffeurs l'ont fort goûté ,
& le Public a trouvé fon jeu fort précis &
fort fage. Le Concert finit par Bonum eft,
Motet à grand choeur , de M. Mondon
ville.
Le Concert du Vendredi de la Paffion,
13 Avril , commença par la premiere ouverture
des fymphonies de M. Martin ; enfuite
Deprofundis , Motet à grand choeur
de M. Mion , qui ne réuffit point : une
fymphonie à cor- de- chaffe. M. Gelin chanta
Inclina Domine ,' petit motet de M. Martin.
M. Carminati joua un Concerto de
violon . M. Albanefe chanta avec beaucoup
de goût & de naturel , deux beaux
morceaux Italiens. Le premier , del SiJUIN.
1753. 165
gnor Pergolefi , le deuxième , del Signor
Romani . Le Concert finit par Magnus Dominus
, motet à grand choeur de M. Mondonville,
Le Concert du Dimanche des Rameaux,
quinze Avril , commença par une Symphonie
; enfuite Cantate Domino , canticum
novum , motet à grand choeur de M. Martin.
M. Albanele chanta deux morceaux
Italiens. M. Gaviniés joua feul & bien,
M. Richer , Page de la Mufique de la Chapelle
du Roi , qui fit les délices de tour
Paris l'an dernier , chanta une Ariette fort
agréable de M. l'Abbé Blanchard. On
trouva que fon goût n'avoit pas diminué
que fa voix s'étoit fortifiée . Le Concert
finit parDe profundis , motet à grand choeur
de M, Mondonville.
&
?
Le Lundi feize , le Concert commença
par une fymphonie. On donna enfuite
pour la premiere fois , le Stabat mater
del Signor Pergolefi , motet fi célebre dans
toute l'Europe , & qui depuis qu'on l'avoit
annoncé , fixoit l'attention de tout
Paris . Cet Ouvrage fur mieux reçu des
Connoiffeurs que de la multitude. Les
morceaux qui ont le plus réuffi font le
Prélude admirable , par lequel ouvre le
motet , le Stabat Mater en Duo , & le
Récit Vidit fuum dulcem natum. Il ne pa164
MERCURE DE FRANCE
P
connu ; nous nous arrêterons un peu plus
fur les nouveautés.
Le Concert du Dimache huit , jour de
la Paffion , commença par une Symphonie;
enfuite Deus , venerunt gentes , nouveau
Motet de M. Fanton , qui fut affez mal
exécuté. Une fymphonie de M.Guillemain,
Ordinaire de la Mufique du Roi . M. Albanefe
, de la Mufique de la Chapelle du
Roi , chanta très agréablement deux morceaux
Italiens bien choisis , le 1 del Signor
Caputy , le 2º de M. Haffe . M. Carminati,
Venitien , établi à Lyon , joua un Concerró
de violon , & a joué plufieurs fois
depuis. Les Connoiffeurs l'ont fort goûté ,
& le Public a trouvé fon jeu fort précis &
fort fage. Le Concert finit par Bonum eft ,
Motet à grand choeur , de M. Mondonville.
Le Concert du Vendredi de la Paffion ,
13 Avril , commença par la premiere ouverture
des fymphonies de M. Martin ; enfuite
De profundis , Motet à grand choeur
de M. Mion , qui ne réuffit point : une
fymphonie à cor-de- chaffe. M. Gelin chanta
Inclina Domine ,' petit motet de M. Martin.
M. Carminati joua un Concerto de
violon . M. Albanefe chanta avec beaucoup
de goût & de naturel , deux beaux
morceaux Italiens . Le premier , del Si
JUIN. 1753 . 165
gnor Pergolefi , le deuxième , del Signor
Romani. Le Concert finit par Magnus Dominus
, motet à grand choeur de M. Mondonville,
Le Concert du Dimanche des Rameaux,
quinze Avril , commença par une Symphonie
; enfuite Cantate Domino , canticum
novum , motet à grand choeur de M. Martin.
M. Albanele chanta deux morceaux
Italiens . M. Gaviniés joua feul & bien.
M. Richer , Page de la Mufique de la Chapelle
du Roi , qui fit les délices de tour
Paris l'an dernier , chanta une Ariette fort
agréable de M. l'Abbé Blanchard . On
trouva que fon goût n'avoit pas diminué
que fa voix s'étoit fortifiée. Le Concert
finit parDe profundis , motet à grand choeur
de M. Mondonville ,
&
Le Lundi feize , le Concert commença
par une fymphonie. On donna enfuite
pour la premiere fois , le Stabat mater ,
del Signor Pergolefi , motet fi célebre dans
toute l'Europe , & qui depuis qu'on l'avoit
annoncé , fixoit l'attention de tout
Paris . Cet Ouvrage fur mieux reçu des
Connoiffeurs que de la multitude. Les
morceaux qui ont le plus réuffi font le
Prélude admirable , par lequel ouvre le
motet , le Stabat Mater en Duo , & le
Récit Vidit fuum dulcem natum . Il ne pa166
MERCURE DE FRANCE.
que
roît pas poffible de pouffer plus loin l'expreffion
de la douleur & de la tendreſſe ,
le Muficien l'a fait dans ces morceaux.
Mais ce qui eft peut- être plus admirable encore
, parce que cela étoit plus difficile ,
c'eft l'art qu'il a eu de varier le mouvement
dans les différens morceaux de fon motet
fans varier l'expreffion . Par exemple dans
le fecond morceau Cujus animam gementem
, qui eft fur un mouvement afſez vif,
le Muficien a fçû mettre une expreffion de
douleur , que les Connoiffeurs y ont bien
fentie , & qui n'a peut- être pas été rendu
par l'exécution auffi parfaitement qu'elle
pouvoit l'être. On auroit défiré aufli qu'à
la place de la fugue Fac ut erdeat cor
meum , qui a fait peu d'effet au Concert
on eût fubftitué le duo Quis eft homo ,
non fleret , qui n'eft pas inférieur aux plus
beaux morceaux du Motet. Quoiqu'il en
foit de ces obfervations , le fuccès du Sta- ·
bat a été affez grand pour qu'on l'ait don
né cinq jours de fuite , & pour qu'il air
été redemandé une fixième fois. Ce Moter
a été exécuté par Mrs Dota & Albaneſe
Italiens , de la Mufique du Roi.
1
qui
Le Concert du Mardi commença par
une fymphonie à cors- de- chaffe , enfuite
le Stabat. Mlle Davaux débuta dans Magna
eft gloria ejus , morceau tiré du moter
JUIN. 1.753. 167
Domine in virtute tuâ , de M. de Lalande.
Mlle Dayaux eft un fujet de la plus grande
& de la plus rare efpérance : la voix eft
nette , franche , naturelle , fenfible & fonore.
On ne doit pas craindre que ce ta
lent fe gâte comme nous en avons vû ſe
gâter tant d'autres : les arrangemens qui
ont été pris pour la perfectionner font trèsfages
, & formeront , felon toutes les apparences
, pour l'Opéra un fujet dont ila
très- grand befoin . Après que M. Carminati
eut joué un Concerto , Mlle Fel
chanta , comme elle feule fçait chanter ,
Salve Regina , petit motet de M. Rouffeau,
Auteur du Devin du Village , & du Diſcours
de Dijon. On a trouvé dans ce Motet
beaucoup de chant & d'expreflion , &
les Connoiffeurs défirent que M. Rouffeau
continue à enrichir la Littérature & la
Mufique Françoife & Latine par fes Ouvrages.
Mercredi le Concert commença par
une Symphonie, M. Dota & M. Albanefe
chanterent Stabat Mater , del Signor Pergolef
; enfuite Diligam te , motet à grandchoeur
de M. Gilles , dans lequel Mlle
Bouroux chanta Beata gens , morceau ajoûté
de M. de Lalande . M. Gaviniès joua
feul. Le Concert finit par De profundis
no tet à grand choeur de M, Mondonville.
168 MERCURE DE FRANCE.
Jeudi le Concert commença par une
fymphonie , dans laquelle M. Peria & M.
Grillet donnerent du cors. M. Dota & M.
Albaneſe , Ordinaires de la Mufique de la
Chapelle du Roi , chanterent Stabat Ma
ter , del Signor Pergolefi. Mlle Davau
chanta Magna eft gloria ejus , morceau tiré
d'un moter de M. de Lalande , Domine in
virtute tua, M. Carminati joua un Concerto.
Mile Fel chanta Salve Regina , petit
moter nouveau de M. Rouffeau . Le Ĉoncert
finit par Diligam te , motet à grand
choeur de M. Madin,
Vendredi , le Concert commença par
une fymphonie ; enfuite le Stabat Mater,
del Signor Pergolefi , chanté par M, Dota
& Albaneſe , Ordinaires de la Mufique de
la Chapelle du Roi, Mlle Duperey & M,
Gelin chanterent Cantemus Domino , petit
motet de M, Mouret. M. Gaviniés joua
feul . Mile Davaux chanta Magna eft gloria
ejus , morceau tiré d'un motet de M. de
Lalande , Domine in virtute tuâ, Le Concert
finit par De profundis , motet à grand
choeur de M. Mondonville ,
Samedi le Concert commença par une
fymphonie à tymballes & trompettes de
M. Pleffi cadet , de l'Académie Royale de
Mufique : enfuite Cantate , motet à grand
choeur , à timballes & trompettes , de M,
Davelne ,
JUI N. 1753. 169
Daveſne , de l'Académie Royale de Mufique.
Mlle Duperey chanta fort bien Regina
Cali , petit moret de M. Mouret . Mlle Fel
& M. Gaviniés exécuterent un concerto
accompagné de voix , de la compofition de
M. Mondonville. Le Concert finit par Co-
Li enarrant , motet à grand choeur du même
Auteur.
:
Dimanche , jour de Pâques , le Concert
commença par une fymphonie de M. Geminiani
enfuite Domine in virtute tuâ ,
motet à deux choeurs de M. Cordelet . M.
Albanefe chanta un air Italien . M.Taillard
joua fort agréablement un concerto de flûte.
Mlle Duperey & M. Richer , Page de la
Mufique de la Chapelle du Roi , chante .
rent Confitemini Domino , petit motet de
M. Cordeler. M. Gaviniés joua feul . Mlle
Fel chanta Laudate pueri Dominum , petit
moret de M. Fiocio . Le Concert finit par
Venite exultemus , motet à grand choeur de
M. Mondonville.
' Lundi de Pâques , le Concert commença
par une fymphonie , enfuite Deus venerunt
gentes , motet à grand choeur de M.
Fanton . M. Richer , Page de la Mufique
de la Chapelle du Roi , chanta une ariette
nouvelle de M. l'Abbé Blanchard. M.
Piffet le fils , joua un concerto de violon .
M. Albaneſe chanta une ariette Italienne.
1. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE:
M. Carminati joua un concerto . Le Con
cert finit par Bonum eft , motet à grand
choeur de M. Mondonville .
Mardi , le Concert commença par une
fymphonie nouvelle à cors- de - chaſſe , de
M. ***. Enfuite Jubilate Deo , motet nouveau
à grand choeur de M. Martin . M.
Moria joua un concerto de violon . M. Richer
, Page de la Mufique du Roi , chanta
une ariette nouvelle & bien faite de M.
l'Abbé Blanchard . M. Carminati joua un
concerto. Mlle Davaux chanta Magna eft
gloria ejus , récit tiré d'un motet de M. Lalande
, Domine in virtute tuâ. Le Concert
finit par Nifi Dominus , motet à grand choeur
de M. Mondonville,
Vendredi , le Concert commença par
une fymphonie à cors- de - chaffe . M. Dota
& M. Albanefe , Ordinaires de la Mufique
de la Chapelle du Roi , chanterent
Stabat Mater , del Signor Pergolefi . Mlle
Dubut chanta Jubilate Deo , petit motet.
Mlle Fel & M. Gaviniés exécuterent un
concerto accompagné de voix , de la compofition
de M. Mondonville . Mlle Davaux
chanta Venite exultemus , petit motet
de M. Mouret. Le Concert finit par Dominus
regnavit , motet à grand choeur de M.
Mondonville.
Dimanche , jour de Quafimodo , le`
JUIN. 1753. 171
Concert commença par la premiere Sonate
des Piéccs de Clavecin de M. Mondonville
, enfuite Cali enarrant , motet à grand
choeur du même Auteur . M. Gelin chanta
Cantemus Domino, petit motet. M. Albanefe
chanta un air Italien . M. Taillard joua
un concerto de flûte . Mlle Duperey & M.
Richer , Page de la Mufique de la Chapelle
du Roi , chanterent Confitemini Domino ,
petit motet de M. Cordelet. Mlle Davaux.
chanta Venite exultemus , petit motet de
M. Mouret. M. Gaviniés joua feul . Mlle
Fel chanta Salve Regina , petit motet de
M. Rouffeau. Le Concert finit par Venite
exultemus , motet à grand choeur de M.
Mondonville.
Résumé : CONCERTS SPIRITUELS.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
LETTRE De J. J. Rousseau de Geneve, à M. l'Abbé Raynal.
Reconnaissance textuelle : LETTRE De J. J. Rousseau de Geneve, à M. l'Abbé Raynal.
De J. J. Rouffeau de Geneve , à M. l'Abbé
Raynal.
JE
E crois , Monfieur , que vous verrez
avec plaifir l'extrait ci- joint d'une lettre
de Stockolm , que la perfonne à qui
elle eft adreffée me charge de vous prier
d'inferer dans le Mercure. L'objet en eft
de la derniere importance pour la vie des
hommes ; & plus la négligence du public
eft exceffive à cet égard , plus les citoyens
éclairés doivent redoubler de zéle & d'activité
pour la vaincre.
Tous les Chymiftes de l'Europe nous
avertiffent depuis long - tems des mortelles
qualités du cuivre , & des dangers aufquels
on s'expofe en faifant ufage de ce pernicieux
métal dans les batteries de cuifine .
M. Rouelle , de l'Académie des Sciences ,
eft celui de tous qui en a démontré le plus
fenfiblement les funeftes effers , & qui s'en
eft plaint avec le plus de véhémence . M.
Thierri , Docteur en Médecine , a réuni
dans une fçavante Thefe qu'il foutint en
1749 fous la préfidence de M. Falconet
une multitude de preuves capables d'ef-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
frayer tout homme raifonnable qui fair
quelque cas de fa vie & de celle de fes
concitoyens. Ces Phyficiens ont fait voir
que le verd de gris où le cuivre diffous
eft un poifon violent , dont l'effet eſt toujours
accompagné de fymptômes affreux ;
que la vapeur même de ce métal eft dangereufe
, puifque les Ouvriers qui le travaillent
, font fujets à diverfes maladies
mortelles ou habituelles ; que toutes les
menftrues , les graiffes , les fels , & l'eau
même , diffolvent le cuivre , & en font du
verd- de gris ; que l'étamage le plus exact
ne fait que diminuer cette diffolution
que l'étaim qu'on emploie dans cet étamage
n'eft pas lui- même exemt de danger,
malgré l'ufage indifcret qu'on a fait jufqu'à
préfent de ce métal , & que ce danger
eft plus grand ou moindre , felon les diffé
rens étaims qu'on emploie , en raifon de
l'arfenic qui entre dans leur compofition ,
ou du plomb qui entre dans leur alliage
( a ) ; que même en fuppofant à l'étamage
une précaution fuffifante , c'eft une im-
( a ) Que le plomb diffous foit un poifon , les
accidens funeftes que caufent tous les jours les
vins falfifiés avec de la litharge , ne le prouvent
que trop Ainfi pour employer ce métal avec ſu →
reté , il eft important de bien connoître quels font
fes diflolvans qui l'attaquent.
JUILLET. 1753 . T
prudence inpardonnable de faire dépendre
la vie & la fanté des hommes d'une
lame d'étaim très- déliée , qui s'ufe trèspromptement
( a ) , & de l'exactitude des
Domestiques & des Cuifiniers , qui rejertent
d'ordinaire les vaiffeaux récemment
étamés , à cauſe du mauvais goût que donnent
les matieres employées à l'étamage :
ils ont fait voir combien d'accidens affreux
produits par le cuivre , font attribués
tous les jours à des caufes toutes différentes
; ils ont prouvé qu'une multitude
de gens périffent , & qu'un plus grand
nombre encore font attaqués de mille
différentes maladies , par l'ufage de ce métal
dans nos cuiſines & dans nos fontaines,
fans fe douter eux mêmes de la véritable.
caufe de leurs maux . Cependant quoique
la manufacture d'uftenfiles de fer battu &
étamé , qui, eft établie au fauxbourg Saint
Antoine , offre des moyens faciles de fub-
( a ) Il eft aifé de démontrer que de quelque
maniere qu'on s'y prenne , on ne fçauroit dans
les ufages des vaiffeaux de cuifine , s'aflurer pour
un feul jour de l'étamage le plus folide. Car
comme l'étain entre en fufion à un degré de feu
fort inférieur à celui de la graiffe bouillante ,
tes les fois qu'un Cuifinier fait rouffir du beure ,
I ne lui eft pas poffible de garantir de la fufion
quelque partie de l'étamage , ni par conséquent
le ragoût , du contact du cuivre.
tou-
A iiij
S MERCURE DE FRANCE.
ftituer dans les cuifines une batterie moins
difpendieufe , auffi commode que celle de
cuivre , & parfaitement faine , au moins
quant au métal principal , l'indolence ordinaire
aux hommes fur les chofes qui leur
font véritablement utiles , & les petites
maximes que la pareffe invente fur les
ufages établis , fur tout quand ils font mau.
vais , n'ont encore laiffé faire que peu de
progrès aux fages avis des Chymiftes , &
n'ont profcrit le cuivre que de peu de cuifines.
La répugnance des Cuifiniers à employer
d'autres vaiffeaux que ceux qu'ils
connoiffent , eft un obftacle dont on ne
fent toute la force que quand on connoit
la pareffe & la gourmandife des Maîtres.
Chacun fçait que la fociété abonde en gens :
qui préferent l'indolence au repos , & le
plaifir au bonheur ; mais on a bien de la
peine à concevoir qu'il y en ait qui aiment
mieux s'expofer à périr , eux & toute leur
famille , dans des tourmens affreux , qu'à
manger un ragoût brûlé .
Il faut raifonner avec les fages , mais
jamais avec le public. Il y a long- tems
qu'on a comparé la multitude à un troupeau
de moutons ; il lui faut des exemples
au lieu de raifons , car chacun craint beaucoup
plus d'être ridicule que d'être four
ou méchant. D'ailleurs dans toutes les
JUILLE T. 1753. 9
chofes qui concernent l'intérêt commun
prefque tous jugeant d'après leurs propres
maximes , s'attachent moins à examiner la
force des preuves qu'à pénétrer les motifs
fecrets de celui qui les propofe : par
exemple , beaucoup d'honnêtes lecteurs
foupçonneroient volontiers qu'avec de
l'argent le Chef de la fabrique de fer battu
ou l'Auteur des fontaines domestiques
excitent mon zéle en cette occafion ; défance
aflez naturelle dans un fiécle de
charlatannerie , où les plus grands fripons
ont toujours l'intérêt public à la bouche .
L'exemple eft en ceci plus perfuafif que le
raifonnement , parce que la même défiance
ayant vraisemblablement dû naître auf
dans l'efprit des autres , on eft porté .
croire que ceux qu'elle n'a point empêchés
d'adopter ce que l'on propofe , ont trouvé
pour cela des raifons décifives. Ainfi au
lieu de m'arrêter à montrer combien il eft
abfurde , même dans le doute , de laiffer
dans fa cuifine des uftenfiles fufpects de
poiſon , il vaut mieux dire que M. Duverney
vient d'ordonner une batterie de
fer pour l'Ecole militaire ; que M. le Prince
de Conti a banni tout le cuivre de la
fienne ; que M. le Duc de Duras , Ambaffa
deur en Espagne , en a fait autant , &
fon Cuisinier qu'il confulta là -deffus , lus
』་ .
que
MERCURE DE FRANCE.
dit nettement que tous ceux de fon métier
qui ne s'accommodoient pas de la batterie
de fer tout auffi bien que de celle de cuivre
, étoient des ignorans ou des gens de
mauvaiſe volonté. Plufieurs particuliers
ont fuivi cet exemple , que les perfonnes
éclairées qui m'ont remis l'extrait ci - joint ,
ont donné depuis long- tems , fans que leur
table fe fente le moins du monde de ce
changement que par la confiance , avec laquelle
on peut manger d'excellens ragoûts
très bien préparés dans des vaiffeaux de
fer.
Mais que peut- on mettre fous les yeux
du public de plus frappant que cet extrait
même ? S'il y avoit au monde une Nation
qui dût s'oppofer à l'expulfion du cuivre ,
c'eft certainement la Suéde , dont les mines
de ce métal font la principale richeffe , &
dont les Peuples en général idolâtrent leurs.
anciens ufages. C'eft pourtant ce Royaume
fi riche en cuivre , qui donne l'exemple
aux autres , d'ôter à ce métal , tous les em
plois qui le rendent dangereux & qui intéreffent
la vie des citoyens ; ce font ces
Peuples fi attachés à leurs vieilles pratiques
, qui renoncent fans peine à une multitude
de commodités qu'ils retireroient
de leurs mines , dès que la raifon & l'au
torité des fages leur montrent le rif ques
JUILLET. 17530 II
que l'ufage indifcret de ce métal leur fait
courir. Je voudrois pouvoir efpérer qu'un
fi falutaire exemple fera fuivi dans le refte
de l'Europe , où l'on ne doit pas avoir la
même répugnance à profcrire , au moins
dans les cuifines , un métal qu'on tire de
dehors. Je voudrois que les avertiffemens.
publics des Philofophes & des Gens de
lettres réveillaffent les Peuples fur les dangers
de toute efpéce aufquels leur impru
dence les expole , & rappellaffent plus
fouvent à tous les Souverains que le foin
de la confervation des hommes n'eft pas
feulement leur premier devoir , mais auffi
leur plus grand intérêt .
Je fuis , Monfieur , &c.
Résumé : LETTRE De J. J. Rousseau de Geneve, à M. l'Abbé Raynal.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
EXTRAIT d'une Lettre écrite par un Sénateur de Suéde, à une Dame de Paris. A Stockolm, le 8 Mai 1753.
Reconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite par un Sénateur de Suéde, à une Dame de Paris. A Stockolm, le 8 Mai 1753.
Sénateur de Suéde * , à une Dame de Paris,
A Stockolm , le 8 Mai 1753-
Vou
"
Ous avez fi bien rempli , Madame
la promeffe que vous m'aviez faite
de m'envoyer la recette de l'étamage du
fer , que je ne fçai , en vérité , comment
vous en témoigner toute ma reconnoif
fance. Je vous fupplie de recevoir mes
très humbles remercimens de toutes les
M. le Baron de Scheffer , ci- devant Miniffre
Plenipotentiaire à la Cour de France.
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
peines que vous avez daigné prendre pour
ce Pays , qui vous devra dans cent ans d'ici
fa confervation de plufieurs centaines de
mille habitans que l'ufage du cuivre nous
enlevoit journellement. J'ai fait traduire
& imprimer en Suédois le livre de M. Amy;
j'ai fait inférer dans nos Gazettes & dans
nos Journaux littéraires plufieurs Differtations
qui ont paru chez vous & ailleurs
fur la même matiere ; tout cela a fait un
fi grand effet ici & dans nos Provinces ,
qu'on n'eft occupé à préfent qu'à reformer
les anciennes batteries de cuifine &
autres uftenfiles de cuivre pour y en fubftituer
d'autres de fer. Cette réforme ne
fera pourtant pas d'abord auffi univerſelle
qu'il feroit à fouhaiter , il y a des têtes où
le préjugé tient plus fortement que dans
d'autres , il faudra bien leur donner le
tems de fe reconnoître . Mais ce qui en
attendant m'a paru le plus important , a
été de donner l'exemple au particulier ,
par une pareille réforme , dans tous les
établiffemens qui dépendent immédiatement
des foins & de la police du Gouvernement.
Pour cet effet le Roi a déja
fait écrire une lettre circulaire à tous les
Colonels de l'armée , pour qu'ils vendent
, fans perte de tems , les matinites ,
Les Aacans , & tous autres uftenfiles de
JUILLET. 1753. 13
cuivre qui entrent dans l'équipage des
troupes , & que te fer feul foit dorénavant
employé à tous ces ufages. Les mêmes
ordres feront donnés à la Marine ,
auffi - tôt que nos nouvelles Fabriques feront
en état de fournir à fes befoins. Vous
voyez , Madame , que je ne ppeerrddss point
de tems pour opérer ce qui eft dans l'ordre
des poffibles . J'aurai l'honneur de
vous rendre compte du refte à meſure que
J'aurai de nouveaux progrès à vous mander.
Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite par un Sénateur de Suéde, à une Dame de Paris. A Stockolm, le 8 Mai 1753.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur le grain.
Reconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur le grain.
Al Auteur du Mercure , fur le grain.
J'Ar lûavec
'Ar lû avec attention , Monfieur , dans
votre dernier Mercure , page 137 , las
Lettre d'un Religieux à M. Duhamel du
Monceau , fur les avantages que le Public
retireroit des magafins de grain que
les Ordres Religieux pourroient faire dans
leurs Maifons je ne peux qu'applaudir
aux intentions de ce Religieux , elles me..
paroiffent pures , & n'avoir pour but que
l'utilité publique le projet qu'il propofe
a été conçu & exécuté à Paris , il y a déja
plufieurs années.
Je connois tout l'avantage qui réfultera
des magafins faits librement ; j'ai vû une
fi grande abondance de grain en 1743 &
en 1744 dans les Provinces de France où
l'on eft dans l'ufage de battre la récolte au
JUILLE T. 1753 59
bout du champ * , que les laboureurs
ne
fçavoient où le loger , j'ai vû en même tems
les Meſtiveurs
auxquels on donne ordinairement
le neuvième de la récolte pour .
leur falaire , rançonner les colons , & exiger
outre ce neuvième , un fupplément
en
argent exceffif.
J'ai fuivi ces inconvéniens , & j'ai vu
qu'après les bonnes récoltes le cultivateur
fémoit moins de grain qu'à l'ordinaire &
augmentoit fon bétail : j'ai obfervé qu'il
négligeoit de remuer le grain dans les greniers
, parce que le prix des journées,
d'hommes augmente à mefure que celui
du grain baiffe ; j'ai remarqué que chaque
laboureur élevoit une plus grande quantité
de volailles & de porcs qu'à l'ordinaire
; j'ai vu les cultivateurs prodiguer le
grain à leurs boeufs & moutons pour les
engraiffer faute de confommation , ils
trouvent ce moyen de convertir leur grain
en fuif , & de les faire marcher fans voitures.
La vilité du prix du grain le leur faifoit
regarder comme une denrée qui ne
méritoit aucun foin . J'ai vu enfuite les intemperies
des faifons faire manquer la
récoke , les terres non cultivées & les
* Méthode dont je fuis en état de démontrer i
l'abus.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
champs fans fumier , par la mortalité des
beftiaux , alors les difettes fe font fait
fentir , & le peuple toujours injufte , a accufé
les Magiftrats de défaut de vigilance
fur la fortie des grains , tandis que trois
mois auparavant il les accufoit d'infléxibilité
fur ces forties. La véritable caufe du
mal ne doit pas fe chercher ailleurs que
dans la négligence du laboureur, qui n'a pas
fçû bien admniftrer le dépôt que la Provi
dence lui avoit confié . Une ſeconde raiſon
de difette , c'est qu'auffi- tôt que le grain
augmente dans les Provinces , les Colons
augmentent leurs femailles , & comme la
mauvaiſe récolte de grain eft ordinairement
accompagnée d'une difette de légumes
& herbages , la confommation du pain
augmente , parce qu'il faut que le grain
tienne lieu de tout : on en a vû un exemple
en 1751 , il n'y avoit prefque ni féves
, ni pois , ni lentilles , ni chataignes
ni glands ; les chenilles avoient rongé tous
les choux , & les herbes ne fourniffoient
qu'un lait maigre & une chair molle , Que
feroit- on devenu fans la bonté du Roi &
la fageffe du miniftere ?
Ces obfervations m'ont fait conclure
qu'il feroit très- avantageux à l'Etat
que le
commerce du grain fûr auffi libre que celui
du vin nous avons vû plufieurs an
JUILLE T. 17538 61
peu
nées abondantes en vin , & cependant
il n'a point augmenté de prix en proportion
avec le grain , les marchands fçavent
le conferver , & ils en font des magafins
, fans crainte d'être appellés monopolears
: il eft cependant certain qu'on en
manqueroit fans ces magafins : l'expérien
ce nous apprend qu'un Vigneron qui récolte
vingt barriques de vin , en vend
communément feize ; fi les Marchands
achetent , & que s'il ne fe fait pas d'enlevemens
, il ne refte pas deux barriques
à ce vigneron , au bout de deux ans ; il le
confomme infenfiblement , ou il le laiffe
gâter faute de logement ou faute de foins,
Il eft donc certain qu'il feroit très avantageux
qu'il y eût , dans les pays de grain ,
des enlevemens après les récoltes : il
ne s'agit pas ici d'exportation à l'Etranger
, mais de débaraffer le laboureur du
foin de fon grain , & d'être à portée de
le lui conferver au cas de befoin .
Si un Corps Religieux étoit chargé de
ces enlevemens , il faudroit lui interdire
la liberté d'en faire lorfque le froment excéderoit
cent livres le muid , qu'il ne pût
faire fes levées par préférence à perfonne
, que fes greniers fuffent toujours ouverts
, qu'il renouvellât fes grains en vendant
les anciens , fans pouvoir forcer le
$
62 MERCURE DE FRANCE.
Public à acheter , fous quelque prétexte
que ce fût , & qu'il ne pût augmenter le
prix du grain fans la permiffion du Magiftrat
, enforte que le plus haut prix n'excédât
pas cent cinquante livres le muid :
les différentes révolutions lui procureroient
un bénéfice fuffifant , & au moyen
des levées le cultivateur feroit de l'argent
quand il en auroit befoin .
*
J'aurois beaucoup de chofes à dire
fur la maniere de conferver les grains , &
fur les précautions pour le voiturer ; je
démontrerois que le bled voiture vieux
fouffre les mêmes altérations que le vin
que l'on a laiffé furanner dans les vigno
bles , lequel ne peut plus fouffrir de tranfport.
M. Rouffeau reproche à bien jufte
titre à notre Nation la frivolité de fes occupations.
On fait des Sociétés Littéraires
pour microſcoper les mots , & on ne s'eft
point encore avifé de former une fociété
de cultivateurs qui fe communiquaffent
leurs expériences de Province en Province.
Nous avons vu paroître quelques Ouvrages
de Mrs de Buffons & Duhamel , à
peine leur a- t- on marqué quelqu'obligation
de leurs recherches. M. de Combe a
tracé une autre carriere ; on laifle leurs
Livres , on va à la Campagne , on y porte
des Romans. Que de perfonnes le font
JUILLET. 63
1753
4
ruinées en facrifiant leur fortune fur mer
qui auroient fait un profit immenfe , s'ils
cuffent employé la même activité à cultiver
des fonds !
On convertit en parcs & en jardins de
plaifance , les terres labourables qui envi
ronnent un Château ; on fe ruine à ache
ter ces terrains , on les paye le quadruple
de leur valeur , & on ruine le payfan , on
le met dans une aifance momentanée , il
confomme l'argent de fon fonds , il perd
avec fon fonds & l'habitude du travail, &
le peu de probité qu'il avoit ; " ſa maiſon
eft détruite , fon champ eft devenu inculte
pour l'Etat , il n'a plus rien à perdre ,
le crime ne lui coûte plus rien . Les pay- .
fans ne fe preffent point de marier leurs
enfans , lorfqu'ils n'ont point de terres à
leur donner , ils perdent l'amour de la Patrie
, ceux qui n'ont point de poffeffions :
ne tiennent à rien..
Pourquoi n'éleve t'on pas les enfans des
Hôpitaux au travail de la terre ? craïnt on
qu'ils foient robuftes , & qu'ils portent
par tout des bras qui les faffent fubfifter ?
J'aurois trop à dire fi je voulois traiter
cette matiere , & fi j'entreprenois de faire
voir les abus qui naiffent des priviléges
qu'on obtient par des charges , après
avoir acquis fouvent moitié des terres d'u64
MERCURE DE FRANCE.
ne Paroiffe . Il me feroit facile de démon
trer pourquoi beaucoup de terres reftent
incultes , quoique ces terres puffent enti
chir nombre de familles , felles appartenoient
à des cultivateurs : mais ce détail
meneroit trop loin ; il feroit à défirer qu'une
bonne plume l'entreprît , cela feroit
plus utile que des réflexions fur Pline qui
a parlé pour fon pays je pourrois fournir
des matereaux , & je ne demanderois.
d'autre récompenfe que d'être utile à ma
Patrie. Je fuis , & c. L ***
Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur le grain.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
SEANCE PUBLIQUE De l'Académie de Dijon.
Reconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie de Dijon.
L
De l'Académie de Dijon.
'Académie tint ſa Séance publique le
19 Août.Eile fut ouverte par M. ***
Académicien honoraire , qui lut un Difcours
ou amusement littéraire , ſurun ſpécifique
contre la triſtelle & les chagrins
dela vie.
Si le corps a ſes maladies , l'eſprit a fes
indifpofitions qu'il eſt plus difficile encore
de prévenir. En effet , il n'eſt aucun
régime qui puiffe nous garantir du chagrin
; ce bourreau de l'homme , qui répand
dans l'ame le poiſon & l'amertume , rend
la vie même à charge. L'impoſſibilité de
prévenir ,& la difficulté de détruire cette
indiſpoſition , ne nous laiſſe de reſſource
qued'en affoiblir le ſentiment : quels en
feront les moyens ? La Médecine , cet art
lumineux & ſecourable , ne nous en offre
que très peu ſur leſquels on puiſſe fonder
quelque eſpérance. Homere , cet ami des
jeux& des ris , parle d'une plante dont il
vante l'efficacité ; mais la graine en eſt
peut- être à jamais perdue , du moins ne
croît-elle plusdans nos jardins. Un Poëte
NOVEMBRE. 1753 . 57
, de la Franconie Orientale , Conrad Celte
nous offre en forme de dédommagement ,
quatre ſpécifiques , qu'il nomme les véhicules
de la vie ; le vin , le ſommeil , un
ami , la Philoſophie. En adoptant ce ſentiment
, on ſe propoſe de faire voir que
l'on peut trouver un adouciſſement aux
chagrins de la vie , dans l'uſage modéré
d'un vin exquis , dans les douceurs du
fommeil , dans les agrémens d'une amitié
fincere & réciproque , & dans les maximes
de la Philoſophie. L'Auteur convient
que l'on ne peut regarder ceci que comine
un purbadinage; mais ſansunpeu d'amuſement
( dit il ) un Orateur n'eſt ſouvent
qu'un ingénieux artiſan d'ennui . Ce Difcours
fut ſuivi de celui de M. Lantin ,
contre les mercenaires de la Littérature ,
qui travaillant pour les Académies , ſont
plus ſenſibles à l'intérêt fordide qui les
dévore , qu'à la réputation &à la gloire
d'avoir bien fait..
M. l'Abbé Richard lut enſuite un Mémoirefur
les moeurs des Gaulcis.
Les actions du particulier , ſa façon de
vivre & ſes inclinations , caractériſent un
peuple ; on peut juger des moeurs d'une
nation pat pluſieurs de ces caracteres ralſemblés&
comparés. C'eſt par cette méthode
que l'on est parvenu à nous faire
Cy
58 MERCURE DEFRANCE .
connoître les moeurs des Grecs & des Romains
, c'eſt ainſi que les voyageurs modernes
nous ont ſi bien expliqué le goût
& le génie particulier des peuples des Indes
& de l'Amérique , dont la plupart
font ſauvages par rapport ànous , qu'il
n'y auroit que le premier abord de ces
peuples qui nous étonnât ; ce que nous en
aurions lû , ce que l'on nous en auroitdit,
nous mettroit bientôt au fait de ce que
nous en aurions à craindre ou à eſpérer.
Mais où trouver des mémoires pour
nous inſtruire de ce qui regarde les Gaulois
, aufli parfaitement que nous le ſommes
, de ce qui ſe rapporte aux Romains
& aux Grecs ? Les mêmes Auteurs qui ont
écrit l'hiſtoire de ces peuples fameux , nous
apprendront à connoître nos ancêtres.
Diodore de Sicile , Paufanias , Plutarque
, Athenée , Tite- Live , Ceſar , Tacite ,
Strabon , Pomponius Mela , Aulagelle ,
Clément d'Alexandrie ; les Philofophes
même & les Poëtes , Platon , Ariftote ,
Ciceron , Juvenal , Martial ; on trouve
dans leurs écrits une infinitéde traits qui
nous mettent au fait des moeurs des Gaulois
: c'eſt d'après eux que l'Auteur du Mémoire
a travaillé.
Il n'avance rien de poſitif ſur l'origine
desGaulois . Nous ne trouvons rien , dir-
,
NOVEMBRE, 1753 . 59
il , qui nous faſſe connoître leur établiſfementdans
la partie de l'Europe qu'ils occuperent.
Les Auteurs les plus anciens en
parlent comme d'un peuple connu depuis
long-tems , & vivant ſelon ſes loix. Les
différentes émigrations des Gaulois qui ſe
répandirent de tous côtés pour y former
des établiſſemens nouveaux , qui s'emparerent
d'une grande partie de l'Italie& de
l'Eſpagne , qui pénétrerent juſqu'en Afie
qui peuplerent lesIſles voiſinesde l'Europe,
devinrent la tigede pluſieurs peuples qui
confervent encore aujourd'hui leur nom.
Toutes ces circonstances raſſemblées dépoſent
en faveur de l'antiquité des Gaulois .
د
On dit un mot de leur nom , que l'on'
croit, avec Bodin , pouvoir tirer du pays
même qu'il habitoient , & du mot Wal ,
qui en langue Celtique ſignifie Forest. Du
mot Wal on a fait Walli , & fuivant la prononciation
Romaine qui employe le Gau
lieu du double W, on a dit Galli , Ganlois
, ou habitans des forêts. Hova
L'Auteur donne enſuite une idée de la
conformation extérieure desGaulois ,qui ,
au rapport de Paufanias , étoient les plus
grands , les plus forts , & les mieux faits
de tous les hommes. Ils naiſſoient avecdes
cheveux blonds ; cette couleur leur paroiffoit
trop fade ,& ils avoient une attention
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
particuliere à ſe rendre roux; ils s'imagi
noient que cette couleur ſanglante les rendroit
plus formidables à la guerre. La façon
même dont ils tournoient leurs cheveux
avoit quelque choſe d'horrible. Ils ſe rafoient
le menton& conſervoient de longues
moustaches qui retomboient juſques
fur la poitrine ; les principaux de lanation
les regardoient comme une parure auffi
néceflaire qu'agréable.
Leurs habillemens n'étoient pas toujours
les mêmes ; on en diftinguoit de trois efpéces.
La ſaye , ou le vêtement long &
large , avec lequel on paroiſſoit dans les
affemblées publiques ; la braye ( Bracca )
étoit un juſte-an-corps ferré & court , on
le portoitdans les voyages & à la guerre ,
la tunique , le plus léger de tous , fervoit
au peuple & aux ouvriers. L'habillement
des femmes reffembloit beaucoup à celui
des hommes ; il étoit de toile ou d'étoffede
laine fort légere , il étoit taillé de façon
qu'elles avoient les épaules , les bras &
la gorge preſqu'entierement à découvert.
L'uſage de l'or étoit commun parmi eux ,
ils ſçavoient le fondre & l'employer à leur
parure , pour laquelle la nation a toujours
eu un goût décidé ; on en trouve une
preuve fans réplique dans l'hiſtoire de TitusManlius
, qui enleva le colier d'or du
NOVEMBRE. 1753 . 61
Gaulois qu'il vainquit ſur le pont du Teveron
, & qui en prit le nom de Torquatus.
Mais c'eſt par un examen plus important
ducoeur & de l'eſprit desGaulois , de leur
façon d'agir & de penſer dans ce qui regarde
les principes fondamentaux de la
fociété , & ce qui en aſſure le repos & la
gloire , que l'on doit ſe former une idée
des moeurs des Gaulois.On commence par
l'éducation de la jeuneſſe .
Quel étoit parmi eux le ton de l'éducationeil
ſe rapportoit tout au bien de l'Etat
, & il en faifoit en partie la conftitution.
Les Egyptiens & les Spartiates n'ont
rien eu dans ce genre qui leur mérite la
préférence. Les Gaulois, il eſt vrai , ne
formoient ni Sçavans ni Artiſtes , mais ils
formoient des hommes , & les élevoient
reſpectivement les uns pour les autres.
Leur eſprit ſe développoit à peine , qu'ils
étoient perfuadés de ce principe impor
tant , qu'on ne peut trouver ſon avantage
particulier que dans le bien général. C'eſt
de ce tems qu'il eſt permis de dire qu'il ne
naiſſoit pas plus de bons hommes que de
bons patriotes Que fon nerévoque point
en doute ce que l'on raconte de ces tems
éloignés. Le confentement unanime des
Hiſtoriens dépoſe en faveur d'une vérivé
62 MERCURE DE FRANCE.
que l'on ne refuſe d'admettre que parce
que l'on eſt intéreſſé à ſe perfuader que les
hommes de tous les récles ſe ſont reſſemblés
, & que les mêmes cauſes ont toujours
du produire les mêmes effets. Un
détail exact& ſuivi prouve le contraire.
La nourriture de la jeuneſſe , ſes exerci
ces , ſes jeux , le ſoin que l'on avoit de ſes
moeurs , l'exactitude de ſes maîtres , & la
ſévérité des châtimens , concouroient à
en former des citoyens robuftes& fideles à
l'Etat .
On parle de leurs mariages , des cérémonies
qui s'y obſervoient , des conventions
matrimoniales, de l'autorité deſpotique
des maris ſur les femmes& les enfans
, du rang que les femmes tenoient
dans la fociété. Les coutumes n'étoient
pas les mêmes à ce ſujet dans toutes les
Gaules ; on en rapporte les différences
confirmées par les témoignages des Hiſtoriens
qui en ont écrir.
D'autres uſages nous préſentent les
moeurs des Gaulois ſous un aſpect plusheureux.
Nous y trouvons avecplaifir une inclination
marquée pour le bien , & un
amour décidé pour Thumanité ; ils exer.
çoient l'hoſpitalité avec un déſintéreffement
& un zele qui leur étoit unique. Ils
établirent en faveur de leurs hôtes une loi
NOVEMBRE. 1753. 6
qui fait honneur à l'humanité. On parle
de l'Architecture civile , des feſtins , & des
meubles des Gaulois. Ces détails forment
un tableau agréable , varié , & d'autant
plus inſtructif , que malgré les changemens
que les révolutions des ſiécles ont néceffairement
introduit , nous retrouvons dans
nos uſages mille traits qui ſe rapportent à
cequepratiquoient anciennement lesGaulois;
& plus nous remontons dans les fiécles
paflés , plus nous voyons augmenter
le nombredes rapports ; de forte qu'iln'eſt
pas impoffible de former une chaîne qui
remonte depuis nous juſqu'à l'antiquité
la plus reculée.
Le Mémoire eſt terminé par ce qui regarde
les qualités de l'eſprit national des
Gaulois. Les Auteurs étrangers les ont taxé
d'inconſtance & de légereté ; ceux qui les
ontmieux connus , ont trouvé la cauſe de
ces défauts prétendus ,dans la vivacité de
l'inclination des Gaulois , & dans leur facilité
à réfondre ſur le champ ce qui convenoit
aux circonstances du tems. On leur
a reproché une curioſité infupportable aux
étrangers ; c'étoit le vice de la nation ,
que l'on ne peut jamais détruire , & qui
ſouvent lui fut préjudiciable , attendu ſon
inclination à croire tout ce qu'on lui racontoitdesdeffeins
de ſes ennemis ou de
64 MERCURE DE FRANCE.
fes voiſins. Le Gouvernement ne trouva
d'autre moyen de l'arrêter , qu'en défendant
ſous des peines très féveres , de s'entretenir
en publicdes nouvelles étrangeres
,& de prendre en conféquence aucune
réſolution ſans l'ordre du Conſeil national
, auquel on devoit rapporter tout
ce que l'on auroit entendu dire , pour ſuivre
fes ordres fur les précautions qu'il y
auroit à prendre.
Ils avoient beaucoup de vanité , & fe
eroyoient invincibles. Les Romains leur
apprisent le contraire , quoiqu'il ſoit vrai
de dire que de toutes leurs conquêtes ,
aucune ne leur a autant coûté , & qu'il a
falu la valeur & le génie ſupérieur de Céfar
pour en venir à bout.
On s'eſt mocqué de leur crédulité , elle
paffa en proverbe à Rome , & les Grecs
regarderent les Gaulois comme un peuple
fans efprit& fans difcernement ; & pourquoi
? c'eſt qu'ils n'avoient jamais trompé
perfonne ,& qu'ils ne croyoient pas qu'on
pût les tromper. Ils ne mirent pas la défiance
au rang des vertus. Une fi grande
crédulité eſt peut-être un défaut ; mais
quand c'eſt celui de la nation , & qu'il a
pour principe la fimplicité des moeurs &
l'ingénuité du coeur , ce défaut même devient
honorable à la nation , que l'on ne
NOVEMBRE. 1753. 65
doit regarder que comme un peuple chez
lequel la vérité ſeule a le droit de ſe faire
entendre , & qui n'ajamais imaginé que
ta diffimulation & la fraude puffent entrer
dans le commerce ordinaire de la vie .
Le Prix qui avoit été remis l'an paſſé ,
lesAuteurs n'ayant pas rempli les vûes de
l'Académie fur le ſujet fuivant; sçavoir ,
fi la température de l'air d'un climat influe
fur le tempéramem & la force de ses habitans
, a été adjugé à M. Gravier , Docteur
en Médecine , à Paray en Charolois , qui
s'eſt annoncé l'Auteur du Mémoire Nº. 20
qui a pour deviſe , mutas omnia coli tempe
ries .
Programmes proposés.
Le Prix de morale pour l'année 1754 ,
conſiſtant en une médaille d'or de la valeur
de trente piſtoles , ſera adjugé à celui
qui aura le mieux réſolu le Problême furvant
: Quelle est la ſource de l'inégalué parmi
les hommes , &fi elle est autorisée par la loi
naturelle.
Il ſera libre d'écrire en François ou en
Latin , il ne faut pas que la lecture excéde
trois quarts d'heure. Les Mémoires ,
francs de pore , feront adreſſés à M. Petit ,
Secrétaire de l'Académie , rue du Vieux
Marché , à Dijon , qui n'en receyra point
66 MERCURE DE FRANCE .
paílé le premier Avril. Il en ſera ufé de
même à l'avenir à l'égard des paquets
adreſſés à l'Académie ; elle n'en recevra
aucun , dont le port n'ait été acquité aux
Bureaux d'où ils font partis.
L'Académie déſirant donner aux Auteurs
le tems de travailler leurs ouvrages
&de faire les recherches néceſſaires , s'eſt
déterminée à annoncer les ſujets un an
plutôt qu'elle n'avoit coutume de faire.
Celui de Médecine pour l'année 1755 ,
conſiſte à déterminer la maniere d'agir du
bain aqueuxſimple , fes avantages &ses inconvéniens
, par rapport aux différens tempėrammens
, & en particulier dans quelgenre
de maladies il peut être utile. Lesouvrages
qui n'excéderont pas une heure de lecture
feront reçus ſous les mêmes conditions que
ci-deſſus , juſqu'au premier Avril 1755.
ESSAI Sur cette question proposée par l'Académie de Besançon : L'assiduité au travail peut-elle procurer autant d'avantages à la société, que la supériorité des talens.
Reconnaissance textuelle : ESSAI Sur cette question proposée par l'Académie de Besançon : L'assiduité au travail peut-elle procurer autant d'avantages à la société, que la supériorité des talens.
Sur cette queftion propofée par l'Académie
de Befançon : L'affiduité au travail
peut-elle procurer autant d'avantages à la
fociété , que la fupériorité des talens .
Sed quid tentare nocebit ? Cicer.
Ch
'Eft un fpectacle qui fe renouvelle
chaque jour , de voir l'homme luter
contre le befoin , chercher dans le travail
la fource des fecours , réaffir quelquefois
à force d'affiduité , & plus fouvent encore
échouer ; tandis qu'à fes côtés les fuccès
les plus brillans feront le fruit des moindres
efforts : tel eft l'effet de cette diverfité
de difpofitions que la nature a diftribué
aux hommes , pour établir entr'eux
une dépendance mutuelle.
S'il eût été poffible à l'effort du travail
de fuppléer au défaut de talent , glorieux
de fe fuffire à lui - même , l'homme auroit
peut être méprifé des fecours étrangers
dont il auroit pû fe paffer ; par un prin.
cipe pareillement puifé dans le coeur , il
cût bientôt abandonné celui de qui il
n'auroit pû efpérer aucun retour , fi la nacure
avoit abfolument privé de fes dons
D iiij
So MERCURE DEFRANCE.
quelques - uns de fes enfans. Mais l'hom
me fans talens eft auffi rare que les monf
trés , pour me fervir de l'expreffion de
Quintilien ( a ) , & ·le travail n'eſt ſtérile
qu'autant qu'il eft défavoué par la natu
re. Ainfi rapprochés par les befoins auf.
quels ils ne pouvoient fe dérober , les
hommes ont été réunis par les fervices
qu'ils devoient réciproquement fe rendre.
Voilà le principe & la fin de la fociété.
Tous font également destinés à en être
membres : quelle difproportion cependant
entre les talens ! La mefure en eft aufi
variée que l'objet ; & quoique dirigés au
même terme , l'homme doué d'un génie
fupérieur laifferoit bientôt loin de lui
l'homme qui auroit reçu un moindre talent
; celui - ci pourroit- il donc être également
utile à la fociété ? Oui , fans doute
, s'il n'y a aucuns des avantages de la
fociété qui foient attachés particulierement
aux fuccès du premier , & aufquels
les efforts du fecond ne puiffent fuffire. Je
dois vérifier ces deux points pour l'établir.
A peine l'homme eft-il forti des mains
de la nature qu'il en paroît abandonné ; la
faim , la foif , la nudité ; voilà ce qui l'ac
( a ) Liv, 1. ch. 1.
C
DECEMBRE. 1753-
St
compagne à fon entrée dans le monde .:
les maladies fe joignent à ces befoins , les
écueils fe fuccedent devant fes pas ; en
un mot , tout ce qui l'environne au dedans
& au dehors femble concourir à fa
deftruction : pourvoir à ces befoins ou en
adoucir la rigueur ; écarter les maladies ,
ou en prévenir l'effet ; détruire ces écueils ,
ou en diminuer le danger ; c'eſt le moyen
de
procurer fa confervation . Mais qu'eftce
que l'homme , réduit à ce feul avantage
! Si fon efprit fe dégage des ténebres
dans lesquelles la nature l'avoit d'abord enveloppé
, c'eſt pour être expofé à de nouveaux
befoins les obftacles l'effrayent ,
les ennuis l'abbattent, le travail le fatigue ,
l'impétuofité l'emporte , les erreurs l'environnent
; il a befoin de motifs qui
l'excitent & l'animent ; de guide , qui l'éclaire
& le foutienne ; de frein , qui le retienne
& l'affure ; de délaffemens , qui le
diffipent & le foulagent.
:
Que de befoins également certains ! que
de fecours également néceffaires ! A peine
cependant dans une même génération
rencontre-t- on quelques hommes que la
nature ait favorifé d'un génie fupérieur
encore font - ils épars dans cette multitude
q peuple la terre . Comment conciliet
cette oppofition avec les intérêts de la
>
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
fociété ? Si c'eft fur les befoins du corps
que fes fondemens font appuyés , c'eſt
des befoins de l'efprit que naiffent fes agrémens
( a ) ; fi les fecours propres aux premiers
affurent à chacun de fes membres les
avantages les plus chers , les fecours propres
aux feconds ne procurent pas à la fociété
des avantages moins effentiels : les
uns & les autres ne peuvent donc dépendre
d'une qualité fi rare parmi ceux qu'elle
ralfemble .
En fuppofant que dans les premiers
tems , les génies fupérieurs euffent été en
affez grand nombre pour fournir au refte
des hommes tous les fecours néceffaires
aux befoins qui fe multiplioient avec eux ,
& que chaque inftant rendoit dès là plus
prellans , il ne feroit pas impoffible d'accorder
aujourd'hui les intérêts de la fociété
avec la rareté des génies fupérieurs ;
il est communément plus facile de conſerver
que de produire , d'imiter que d'inventer
; mais parcourons le lointain , que
l'Hiftoire offre à notre curiofité . Quels
font ces noms que l'admiration répéte ,
ces trônes que le refpect éleve , ces autels
que la prévention encenfe , ces trophées
que l'étonnement environne ? Répondez ,
( a ) Rouffeau , de Genêve. Difc. de Dijon.
DECEMBRE. 1755- 83
premiers peuples de l'univers , dont l'intérêt
n'avoit point encore rendu ſuſpects
les fentimens , & parmi lefquels la faterie
n'avoit point encore confondu les titres
; n'est-ce pas autant de témoignages
rendus à la rareté des génies fupérieurs ?
Accoutumés aux fuccès des génies ordinaires
, parce qu'ils fe renouvelloient plus
fouvent , vous n'avez pû voir fans en être
furpris , ceux qui ont diftingué la fupériorité
des talens : frappés d'un éclar qui
fembloit les tirer de la fphere commune ,
vous avez regardé comme des hommes extraordinaires
, ceux que la nature en avoit
doué , & ces monumens de leur fuccès.
autant que de votre admiration , juftifient
que quoiqu'accablés de befoins multipliés
& toujours renaiffans , ainfi que nous ,
vous ne les avez vû paroître parmi vous
que comme ces aftres finguliers que les
révolutions du Ciel ramenent à nos regards
toujours furpris , parce qu'ils n'en
font pas ordinairement frappés. Egalement
rares , les génies fupérieurs feroient- ils
donc plus néceffaires aux befoins de la fociété
que ces aftres plus brillans ne le
font aux befoins de l'univers ?
Mais pourquoi recourir à ces raiſonnemens
, tandis que l'expérience parle ? Les
hommes n'ont pas toujours composé une
Dvj
84 MERCURE DEFRANCE.
lecou
fociet
es
de la
C
même famille , leurs intérêts ont été di- point
vilés prefqu'auffi - tôt que leur langage' ;
ils fe font renfermés dans des Villes , les
autres font restés dans les Campagnes ;
par tout le befoin a réuni ceux que la conformité
de langage rendoir fociables , &
l'on a diftingué autant de fociétés différentes
que de peuples , de Provinces , de
Villes , de familles , quelquefois établies
fur les mêmes fondemens que la fociété
primitive ; combien renfermées entre les
bornes étroites que leur intérêt particu
lier avoit placées , ont été privées du fecours
de la fupériorité des talens dont la
nature n'avoit favorifé aucun de ceux qui
en étoient les membres ! Leur établitement
& leur confervation démontrent fenfiblement
qu'aucun des avantages de la
fociété n'exige cette fupériorité. Du milieu
de celles qui ont compté parmi leurs Amembres
quelques uns de ces génies fupérieurs
, tranfportons- nous dans celles - ci :
nous y retrouverons la faim , la foif ,
nudité , les maladies & les dangers , les
ennuis & la fatigue , les obftacles & les
erreurs ; nous y retrouverons des hommes,
en un mot , fujets par conféquent aux
mêmes befoins du corps & de l'efprit , &
leurs propres richeffes , quoique moins bril
lantes, leur ont fuffi . Que l'on ne faile donc
la
DECEMBRE. 1753. 85
point une diftinction fpécieufe entre les
fecours qui affurent les fondemens de la
fociété & ceux qui procurent fes agrémeus
, pour faire dépendre ces derniers
de la fupériorité des talens. Ce paralelle
que l'expérience juftifie , en découvre l'il
lufion.
Ce n'eft point , en effet , par une oppofition
injufte de la fociété , telle qu'elle eft
aujourd'hui avec ce qu'elle fut dans ces
tems d'obfcurité, que nous pourrions décider.
Si elle n'a pas toujours été bornée au
fimple néceffaire , fi les fecours ſe font
multipliés avec les hommes , & fe font
perfectionnés en fe reproduifant , la fociété
en a du recevoir de plus grands avantages
& en & en plus grand nombre. Mais interrogeons
ces hommes fameux , que des
découvertes précieuſes aux Sciences & aux
Arts , intéreffantes pour le commerce autant
que pour notre confervation , ont immortalifé
, & fideles à la vérité , ils feront
forcés de convenir que c'eft au hazard que
la fociété doit ces richelles. S'il eft permis
à notre oeil curieux de percer jufqu'aux
régions céleſtes , c'eft un enfant qui nous
en a ouvert la route ; fi nous connoiffons
la pefanteur de l'air qui nous échappe ,
c'eft des mains les moins habiles que nous
en avons reçu la balance. Séduits comme
86 MERCURE DE FRANCE.
bien d'autres , par une fauffe opinion , le
Cordelier Bacon court après une chimere,
& au lieu d'or il découvre la force du fouffre
environné de falpêtre. Colomb cherchoit-
il ce nouveau monde qui frappe fes
regards étonnés ?
Quelle fera donc la gloire de la fupériorité
des talens ? d'avoir du moins porté
les avantages de la fociété au point de perfection
où nous les admirons aujourd'hui ?
Ses fuccès y ont contribué , j'en conviens ;
mais des talens moins éminens pouvoient
fuffire : c'eft ce qui me reſte à démontrer.
Tandis que les befoins environnoient
l'homme de toutes parts , il étoit jufte de
placer dans fes mains le moyen de s'y fouftraire
; la voix du befoin pouvoit bien en
indiquer les fecours , mais le travail devoit
les procurer ; foit qu'il les doive à
fes
propres efforts , foit qu'il les tienne
de la fociété dont il eft membre , ce n'eft
qu'à ce prix que l'homme jouit de quelques
avantages : la fucceffion des fiècles
écoulée jufqu'à nous ne préfente que cette
alternative fans ceffe répétée. L'Agricul
ture pourvoit à la fubfiftance de l'homme
, la Médecine lui rend la fanté , le
Commerce augmente fes tréfors ; les Arts
& les Sciences affurent à la fociété les plus
DECEMBRE . 1753 87
grands avantages ; mais la terre ne produiroit
que des ronces & des épines fans
les travaux du Laboureur , les maladies accableroient
l'homme , & il en ignoreroit
la nature & le reméde , fans les recherches
du Médecin ; nous pofféderions des
richeffes & nous n'en jouirions pas , fi le
Négociant n'en facilitoit le commerce par
fes fatigues. Que font çes ouvrages où
l'utile fe trouve réuni à l'agréable , finon
le fruit des foins & des peines de l'artifan?
c'eft aux veilles du Sçavant , aux méeditations
du Philofophe , aux réflexions
du citoyen , que nous devons la lumiere
qui nous éclaire tout , en un mot , dépoſe
#de cette néceffité du travail , qui confond
fous les mêmes loix le génie fupérieur ,
& celui que la nature n'en a pas favorifé.
:
Les fuccès ont varié , il eft vrai ; n'eftce
donc pas l'effet néceffaire de l'inégalité
des talens ? Non , fans doute . Et que
l'homme foit couvert de confufion , en
découvrant le terme où l'affiduité au travail
dont il a négligé le fecours , fouvent
auroit pû le conduire. Il eft queftion de
juftifier la nature dans la diftribution qu'el
le a fait de fes dons : or fi la rareté de
ceux qu'elle a doué de la fupériorité des
talens , eft un titre fuffifant pour nous
faire penfer que les intérêts de la fociété
SS MERCURE DE FRANCE.
ne peuvent en dépendre , la multitude de re
ceux à qui elle n'a accordé que des talens
moins éminens , doit prouver que ceuxci
peuvent y fuffire ; & s'il eft permis de
pénétrer les vues dans un tel partage ,
peut- on douter qu'elle n'ait voulu pourvoir
au défaut ou à l'indolence des génies
fupérieurs , & rendre les avantages de la
fociété d'autant plus affurés , que la fources
en eft multipliée ? Mais le travail doit augmenter
à proportion que le talent eft plus
ou moins éminent : c'eft la mefure & le
gage des fuccès.
@
1
P
S'il étoit un terme à nos befoins , il fe
roit , fans doute ', en même tems celui du
travail , & peut- être le triomphe du génie
fupérieur ; c'eft l'hydre qui renaît & préfente
fans ceffe de nouveaux fuccès à celui
qui l'a combattu : favorifé d'un talent fa- e,
périeur , comme borné à un moindre talent
, il n'eft perfonne qui puiffe fe Alarer
de l'abattre , & les efforts de l'un & de
l'autre ne peuvent aboutir qu'à foulager
nos befoins , non à en tarir la fource :
que celui- là y réuffiffe avec plus de faci
lité que celui-ci , n'importe , dès que le
let:
but eft le même ; la difficulté du fuccès ne
peut qu'en augmenter le prix.
Ce n'est point un vain raifonnement ,
il cft juftifié par les fucces même des génies
DECEMBRE. 1753.
Fupérieurs. Dans quelle étroite fphere la
nature ne les a - t- elle pas renfermés ? En
fuivant leur deftination , ils volent avec
cette rapidité qui les diftingue , & parviennent
au but avec moins de peine ;
mais auffi la route qquuii ppeeuutt lleess y conduire
eft unique , & le génie le plus brillant eft
celui qui tombe le plus bas lorfqu'il s'en
écarte : il eft impoffible , dit un Philofophe
( a ) de l'antiquité , dont le fyftême fameux
attefle les lumieres & l'expérience ,
que le même homme excelle en des ouvrages
d'un genre différent. Quel gage plus affuré
pourroit animer l'efpoir de celui que la
nature a doué d'un moindre génie , que ce
partage fait avec autant d'épargne que de
partialité , de la fupériorité des talens ?
Si avoué par la nature ,
nature , il fuit la même route
, il ne peut manquer d'arriver au même
terme , & quoiqu'avec moins d'éclat , il
ne procurera pas moins les mêmes avantages
à la fociété , le faccès ne dépend que
de la conftance de fes efforts .
Voyons le Nouveau Monde , qu'un hazard
heureux vient d'affocier au nôtre ;
enfevelis dans les ténébres de l'indolence
, les hommes qui l'habitoient ne connoiffoient
que le fimple néceffaire , &
(a) Plato , de Rep. 1. 3.
go MERCURE DE FRANCE.
leurs travaux ne s'étendoient pas au- delà
: inftruits autant qu'encouragés , par
l'exemple des conquérans qui y ont péné
tré , déja ce n'eft plus un trifte affemblage
d'ignorance & de barbarie , c'eft un
peuple nouveau qui devient le rival de
fes maîtres.
Confultons nos propres annales , re
paffons fur les fiécles qui fe font écoulés
jufqu'à nous ; quelles viciffitudes bizarres
de ténébres & de lumiere ! quelle obica
rité plutôt , tandis que l'homme ne fuit
dans fon travail ,, que la néceffité pour
guide ! Mais les Philippe & les Alexandre
dans la Grece , les Céfar & les Augufte par
mi les Romains , les Médicis dans l'Italie ,
Louis le Grand & fon fucceffeur le Bien-
Aimé parmi nous , répandent des bien
faits , diftribuent des récompenfes. Animéspar
cet appas , les efforts redoublent ,
& des fuccès auffi nombreux qu'éclatans ,
diftinguent ces beaux fiécles , immortels
comme ceux qui en font la gloire : les
avantages qu'en reçoit la fociété font donc
le prix d'un travail plus affidu.
Cette affiduité au travail , néceffaire au
génie moins éminent , entraîneroit , fans
doute , avec elle la fatigue & les ennuis,
d'autant plus infupportables que le travail
feroit prolongé davantage. Mais la nature
100
DECEMBRE. 1753. 98
femble en avoir voulu diminuer le poids ,
en le rendant plus libre. Ceux , en effet
qui n'ont pas été favorifés d'un talent fupérieur
, font pour l'ordinaire dédommagés
par la pluralité des talens moins éminens
réunis dans leur perfonne ; c'eft donc leur
propre choix qui les détermine & les guide
: nouveau motif qui doit les encourager
, nouvelle preuve que le fuccès eſt attaché
à leurs efforts.
Quelle excufe pourroit donc autorifer
' indolence de ces hommes indignès de la
Efociété , qui facrifient à un honteux repos
fes intérêts les plus chers ? Qu'importe que
la nature nous ait doué ou non de la fupériorité
des talens ? ce n'eft point la routeplus
ou moins pénible , c'eft le terme qui
nous eft marqué par la nature , que nous
devons appercevoir : ne cédons point à la
difficulté , & le fuccès nous attend. Ainfi
l'affiduité au travail pourra procurer autant
d'avantages à la fociété , que la fupériorité
des talens.
Nihil eft quod non expugnet pertinax opera
intenta ac diligens cura. Senec. Epift . so ..
Résumé : ESSAI Sur cette question proposée par l'Académie de Besançon : L'assiduité au travail peut-elle procurer autant d'avantages à la société, que la supériorité des talens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
Reconnaissance textuelle : LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
M. l'Abbé Raynal , au fujet de la lettre de
M. Godefroy , Horloger , du mois d'Octobre
1752 , de celle du mois de Mai 1753 .
M plaindre de la manière dont M. Godefroy
Onfieur , quoique j'aie eu lieu de me
m'a attaqué dans fa premiere lettre , & que par
là je fufle comme dans la néceffité de lui répon
dre pour montrer au Public le peu de fondement
de fes raifonnemens , & de tout ce qu'il a allégué
contre moi ; cependant occupé d'autres affaires ,
fçachant à peu près comment le Public en général
regarde ces fortes de difputes , & me fla- .
tant que dans le petit nombre de Lecteurs qui
voudroient bien prendre la peine d'examiner mon
mémoire & la lettre de M. Godefroy , les véritables
Juges n'auroient pas de peine à découvrir
qui de nous deux a raifon ; je m'étois déterminé
a garder le filence : mais comme dans fa lettre
inférée dans le Mercure de Mai , de l'an paffé , il
infifte de nouveau fur ce que ma montre n'a rien
de neuf , & qu'il en a vu , il y a plus de 30 ans ,
de la même conftruction plufieurs de M. Panier ,
j'ai cru que je ne pourrois m'empêcher de défabufer
le Public fur une allégation auffi fauffe &
auſſi contraire à la vérité ; j'ai cru même que je
H
170 MERCURE DE FRANCE.
.
le devois c'est ce qui m'engage aujourd'hui à
rompre le filence que je m'étois propofé de garder
, & à vous écrire , Monfieur , en vous priant
d'inférer ma lettre dans votre Journal , pour mon
trer par des preuves qui me paroiffent fans réplique
, que ma montre eft d'une conftruction
aufli nouvelle que je l'ai avancé. Je m'étois propofé
de le faire dès l'année paffée ; mais différentes
occupations & une fanté fort chancelante
m'en ont jufqu'ici empêché .
La conftruction de ma montre eft fi différente
de celle dont parle M. Godefroy , que j'aurois
pû le défier d'en montrer aucune de femblable ;
mais comme il auroit pû fe retrancher fur la
difficulté de le faire , en alléguant que des montres
de cette espece pourroient ne fe pas trouver
dans Paris , ou entre les mths des gens connus
j'ai cru que le plus fúr paid , le plus capable de
décider la queftion , étoit de s'adreffer aux anciens
Horlogers les plus expérimentés , afin de
fçavoir d'eux fi dans le grand nombre de montres
qui leur avoient paffé par les mains , ils n'en
avoient point vú de femblables à la mienne . Je
l'ai donc fait , & tous m'ont répondu qu'ils n'en
avoient point vú. J'ai fait plus , j'ai été chez M.
Panier ; je lui ai montré cette montre , en lui
demandant s'il en avoit fait ou s'il avoit connoif-
Lance qu'on en eût fait de pareilles : il m'a répondu
que non. Je les ai prié les uns & les autres de
me confirmer ce qu'ils me difoient par un certificat
; ils me l'ont donné fans balancer Vous
le trouverez à la fuite de cette lettre . Après des
preuves de ce genre , je ne crois pas qu'on puiffe
me contefter la nouveauté de conftruction de ma
montre. Pendant que j'y fuis , je ne puis m'empêcher
d'ajouter deux mots par rapport aux réAVRIL.
1754. 17
flexions que fait M. Godefroy fur la gageure faite à
Lisbonne au fujet de la prééminence des montres
Angloifes fur les montres Françoifes , & au défi
qu'il me propofe.
Il est bien dangereux de citer , quand on n'entend
pas bien ce qu'on cite . M. Godefroy nous
en donne une preuve. M. Senard mon neveu ,
dans fa lettre inférée dans le Mercure de Mars de
l'an paffé , cite , pour faire voir que ce qu'il rapporte
de cette gageure n'eft point un oui -dire , le
paffage de l'Hiftoire de l'Académie où il en eft
queftion : que répond à cela M. Godefroy ?
> dans les
Que M. le Roi , fils de M. Julien le Roi , dans
fon Mémoire contre M. Rivaz dit
que
éloges que l'Académie fait de beaucoup d'ouvrages
fes vies font auffi forvent d'encourager ceux qui
cultivent les Arts , que montrer la bonté de leurs
productions. Il oublie qu'il n'eft ici queftion , ni
Pencouragement , ni de louanges données à l'Auteur
, mais d'un fimple fait dont l'authenticité a
paru à l'Académie fi bien établie , qu'elle n'a pas
jugé indigne de fes faftes de l'y inferer , comme
un monument honorable à l'Horlogerie Françoife.
Pour répandre des doutes fur l'exiſtence de
cette gageure , & fur les fuites qu'elle a eu , il dit,
qu'il eft étonnant qu'une Hiftoire qui a reçu place
dans les Mémoires de l'Académie des Sciences n'ait
pas affez mérité d'égards , pour qu'on cite les noms
des parieurs . Auroit- il voulu P'Académie eût
que
chargé fon Hiftoire d'un procès- verbal détaillé ,
comme fi les fuites de cette gageure étoient d'une
nature incroyable , & n'étoient pas dans l'ordre
de ces chofes , qui pour être crues n'ont befoin
que de l'autorité d'une Compagnie auffi reſpectable
Le procédé de M. Godefroy , pour donner
lieu à ſon défi , a quelque chofe ici de bien fin-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
gulier ; on en jugera par l'anecdote fuivante. Il
feint d'ignorerque la gageure en question ait jamais
exifté : cependant il n'a pu oublier que dans le
tems que l'on me propofa de faire une montre pour
cette gageure , il fut un des premiers à qui j'en parlai
, il te chargea même de me faire une partie du
travail ; ce qui auroit eu lieu , fans un voyage
qu'il fit dans fon pays. Enfin , fi après tout ce que
je viens de dire il pouvoit refter des doutes dans
Pefprit de quelqu'un far l'existence de cette gageure
, & fur ce qu'il en refulta , il n'auroit qu'à
confulter le Mercure d'Avril de 1744 , il y
trouvera le nom & la qualité du François qui
étoit à la tête de cette gageure ; & celui d'une
perfonne fort connue du Public , encore
vivante , & que l'on pourra confulter , qui étoit
chargée de me folliciter pour l'exécution de la
montre que je faifois à cette occafion . M. Godefroy
fentant l'infuffifance de fes réponfes aux objections
de M. Senard contre l'échappement à cylindre
, finit par me propofer un défi : Il ne me
répondra plus , dit-il , que la lime à la main. C'eſt
la reffource de bien des gens qui manquent de
bonnes raifons. On fçait en général combien
d'obstacles empêchent que des épreuves comme,
celle qu'il propofe , n'avent lieu , & dans cette fécurité
on a toujours la reflource que c'eft un
moyen honnête pour fetirer d'affaire , & qui frappe
même des perfonnes qui étant peu inftruites ,
croyent qu'un homme qui parle fi hardiment ,
doit fe fentir bien affuré du fuccès . Cependant
les trois quarts du tems rien n'eft moins vrai , &
ils feroient très- embarraflés fi on les prenoit au
mot. Quoiqu'il en foit , M. Godefroy n'y a aflurément
pas penfé en me propofant ce défi . Quand
je l'accepterois , qu'en pourroit - il réfulter de
AVRIL. 1754. 173
nouveau ? Les fuites de la gageure dont j'ai déja
parlé , n'ont-elles pas fait voir qu'une montre
d'une conftruction femblable à celle qu'il me propofe
de mettre en parallele avec une des fiennes
à cylindre , a été auffi jufte que celle de M. Graham
, l'inventeur de cet échappement : Quand
même on fuppoferoit , ce qui n'eft pas , que M.
Godefroy a en Phyfique & en Méchanique les mê
mes connoiffances que M. Graham , il ne peut
refulter rien de nouveau de l'épreuve qu'il me
propofe , comme je l'ai avancé , fçachant , ainſi
que je l'ai déja dit , que mes montres dont il eft
ici queftion , vont auffi juile que les meilleures
montres à cylindre ; elle feroit donc inutile . De
plus cette épreuve ne feroit pas décifive , & n'auroit
aucun avantage pour moi ; car quand ma
montre iroit mieux que celle de M. Godefroy , je
n'en pourrois rien conclure de général contre l'échappement
à cylindre ; j'en pourrois conclure
feulement que mes montres vont mieux que celles
de cette efpece que fait M. Godefroy , & voilà
touts car fi j'allois plus loin , les Anglois ne
feroient - ils pas dans le cas de me demander de
quel droit ? Avons- nous , me diroient - ils , reconnu
M. Godefroy pour notre champion & l'avons
- nous chargé de la défenfe de l'échappement
à cylindre : Leur queftion feroit jufte , & je
n'aurois rien à y répondre ; car il faut convenir
que fi l'on n'obferve pas certaines proportions ,
que l'on ne prenne pas certaines mefures dans
l'exécution des parties d'une montre de telle ou
telle conftruction , elle pourra ne pas avoir toute
la jufteffe dont cette conftruction eft fufceptible.
Enfin , fi le défi de M. Godefroy regarde principalement
ma montre de la nouvelle conftruction ,
comme cela paroît devoit être , il auroit dû , an
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
lieu de fixer fix mois ou un an pour l'épreuve ch
question , mettre cinq ou fix ans ; car je lui déclare
que les montres de cette espece que je fais , peuvent
aller ce tems , & bien au- delà , en confervant
toujours leur jufteffe & fans avoir befoin d'Horloger;
ce qu'on ne peut affurément attendre des
montres à cylindre , quoiqu'elles aillent ( comme
j'en fuis convenu moi-même ) avec plus de précifion
dans les commencemens. Où trouvera-t- il
des Commiffaires affez patiens pour ſe charger
de voir aller deux montres pendant un pareil intervalle
de tems , & de juger par des obſervations
fuivies de leurs différens écarts ? Bien des gens
à ma place ajouteroient à tout cela que m'étant
mefuré avec M. Graham je pourrois me difpenfer
d'entrer en lice avec M. Godefroy , qui n'eft que
fon copiſte ; mais des motifs de cette efpece ne
pourroient point arrêter quelqu'un qui , je puis le
dire , a autant de zéle que moi pour la perfection
de fon art , s'il voyoit que d'un parcil combat il
en pût réfulter quelque chofe que ne nous ayent
pas déja appris l'expérience & le raiſonnement.
Il ne fuffit pas qu'une montre , pour être de bon
fervice , foit réguliere pendant fix mois ou un an ;
il faut qu'elle le foit fept ou huit ans s'il eft poffible
: c'eft le but que je me fuis propofé par cette
nouvelle conftruction , à quoi je me flate d'avoir
aflez bien réuffi , pour que dans les Provinces du
Royaume & dans les pays étrangers , on donne la
préférence aux montres de France ; car , par cette
conftruction , je mets l'échappement de la roue de
rencontre à l'abri de l'ufure , je rends le recul des
Toues plus facile , leur mouvement plus uniforme
& plus régulier ; je diminue dans le tems de leur
recul , la preffion de leurs pivots fur les parois de
leurs trous , ce qui rend ces mêmes trous moins
AVRIL. 1754- 175
fujers à s'ufer , & les pivots moins fujets à fe dépolir
, avantages qui ont été démontrés dans mon
mémoire du Mercure de Juin 1752 , & reconnus
de l'Académie Royale des Sciences , & des Horlogers
qui ont examiné cette conſtruction .
Encore un mot & je finis . M. Godefroy fait tous
fes efforts , dans fa feconde Lettre , pour interpréter
d'une maniere qui ne lui foit pas défavorable ,
ce qu'il a dit dans fa premiere au fujet de l'hor
logerie Angloife & Françoife. Il a raifon , car l'idéc
qu'on s'en forme d'abord n'eft pas propre à
lui attirer des remercimens de tout bon citoyen ;
bien au contraire , des reproches. Mais de quelque
façon qu'il s'y prenne , il aura de la peine à perfader
au public qu'il a rendu un grand ſervice à
la nation , en difant , contre toute vérité ,
que les
montres Angloifes faites il y a foixante ans , font
meilleures que celles que nous faifons aujourd'hui.
Si cela étoit & qu'il nous eut en effet rendu fervice
en parlant ainfi , il pourroit fe vanter de l'avoir
rendu en même tems aux Anglois ; car ces
derniers ne manquerent pas dans le tems ,
de publier
dans leur Gazette ce que nous venons de
rapporter ; & fans confidérer les motifs de M. Gedefroy
, & de quel poids étoit fon autorité dans
ces matieres , il leur a fuffi que ce diſcours partîc
d'un François , pour le regarder comme un hommage
de l'horlogerie Françoiſe à l'horlogerie Angloife
, & comme un aveu de la fupériorité de
celle- ci .
Si l'envie de foutenir des paradoxes qui s'eft
emparé de certains efprits , continue , on voudra
nous faire acroire à la fin , & le tout pour la gloire
de la nation , que nous ne poffédons ni les arts
de goût , ni les arts de jufteffe ( comme les appelle
le Revérend Pere Caftel , en parlant de l'horloge-
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
rie ) . Mais les vrais fages fe rient d'une pareille
entreprife , & n'en font pas moins portés à rendre
juftice aux talens des grands hommes que nous
avons dans ces différens arts .
Au refte , il n'en eft pas des arts qui font un
objet de commerce, comme des autres ; on peut par
rapport à ces derniers , foutenir en quelque façon
fans conféquence les propofitions les plus abfurdes.
Mais quant aux premiers on ne le peut ;
les fuites en font trop importantes.
Que M. Rouffeau prétende que nous n'avons
point de mufique , & que nos Muficiens n'y entendent
rien qu'il ait tort ou raifon , cela eft à peu
près égal au commerce de la nation : mais qu'on
foutienne que la théorie d'un art , de l'Horlogerie
, par exemple , eft peu connue en France , que
les montres qu'on y fait font fort inférieures à
celles de nos voifins , les Anglois , en portant par
là l'étranger à s'en fournir chez eux , on ôterois
à la France cette branche du commerce , & on
lui enleveroit trois ou quatre millions par an, objet
très important aux yeux de l'homme d'état.
Il eft tems de finir cette Lettre , Monfieur , qui
eft devenue plus longue que je ne penfois. Je ne
puis cependant le faire fans vous demander une
place dans vos prochains Journaux , pour une ample
réponse que M. Senard , mon neveu , a faite à
la derniere lettre de M. Godefroy.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Nous , foufflignés , anciens Gardes - Vifiteurs de
la Communauté des Maîtres Horlogers de la ville
de Paris , ayant examiné une montre de M. Pierre
le Roi , l'un des anciens de ladite Communauté ,
conftruite d'une maniere particuliere , & telle ,
1° . Que les trois dernieres roues de cette montre
ont des pignons de fept , quoique cependant
1
A VRIL. 1754. 177
!
le nombre des roues ni des dents ne foit point augmenté.
2°. Que la roue de rencontre ( dont les dents
font d'une figure différente de l'ordinaire ) eft d´environ
un tiers plus grande qu'on ne les peut faire
dans les montres de la conftruction en ufage ; que
quoique la grande roue moyenne foit placée vers
la circonférence de la platine , cependant l'éguille
des heures & celle des minutes font menées de la
même maniere que celles des montres ordinaires,
à la réferve d'environ un quart de minute de jeu
que l'éguille des minutes a , laquelle eft fixe dans
les montres ordinaires . Cette obfervation ne mérite
pas d'attention en faveur des avantages qui
réfultent de cette conftruction .
Déclarons que cette montre nous a paru nouvelle
, & que nous n'avons aucune connoiffance
qu'on en ait fait de femblable avant lui ; d'ailleurs
la chofe fe trouvant confirmée par l'Académie
royale des Sciences ; vû fon certificat , en date du
2 Septembre 1751 , qui lui attribue la nouveauté
de cette montre , nous avons crû pouvoir certifier
le fait plus autentiquement : en foi de quor nous.
figné le préfent certificat. A Paris , le 6 Août 1753 .
Signé Igout , Fortin , Goret , Alexandre , le Mafurier
, Arfandaux , Jouard , Fieffé pere , Hervé,
"Nous , fouffignés , Jofué Panier , Maître Horlo
ger de la ville de Paris , ayant examiné une mon
tre de la façon de M. Pierre le Roi , Maître Horloger
de ladite Ville , conftruite d'une maniere particuliere
, & telle , 1 ° . Que les trois dernieres roues
de cette montre ont des pignons de fept , quoique
cependant le nombre des roues ni des dents
ne foit pas augmenté. 2 °. Que la grande roue
moyenne étant placée vers la circonférence de la
platine ; cependant l'éguille des heures & celle des
HW
178 MERCURE DE FRANCE.
minutes font menées de la même maniere que
celles des montres ordinaires. 3 ° . Que la roue de
rencontre ( dont les dents font d'une figure différente
de l'ordinaire ) eft d'environ un tiers plus
grande qu'on ne les peut faire dans lesdites montres
à l'ordinaire. Je déclare que je n'ai point fait
de femblable montre , & que je n'ai aucune connoiffance
que feu mon frere en ait faite , la conftruction
de cette montre m'ayant paru nouvelle :
je n'ai auffi aucune connoiffance qu'on en ait fait
avant mondit ficur Pierre le Roi . En foi de quoi
j'ai fait & figné ce préfent certificat . Fait à Paris ,
ce 29 Juillet 1753. Signé Jofué Panier.
Résumé : LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
« REFUTATION suivie & détaillée des principes de M. Rousseau, de Genève, [...] »
Reconnaissance textuelle : « REFUTATION suivie & détaillée des principes de M. Rousseau, de Genève, [...] »
principes de M. Rouffeau , de Geneve ,
touchant la Mufique Françoife ; adreffée
à lui -même en réponſe à fa lettre . A Paris
, chez Chaubert , quai des Auguftins ;
& Hochereau , quai de Conti.
« L'IMPARTIALITÉ sur la musique. Epître à M. Jean-Jacques Rousseau de Genêve ; [...] »
Reconnaissance textuelle : « L'IMPARTIALITÉ sur la musique. Epître à M. Jean-Jacques Rousseau de Genêve ; [...] »
à M. Jean -Jacques Rouffeau de Genêve ;
par M. D. B. 1754. in-4 ° . pp . 36.
» Deux objets partagent cet ouvrage ,
» dit-on dans l'avertiffement . On y répond
» aux principaux reproches que M. Rouf-
" feau fait à la mufique Françoife , & l'on
"y prouve que nos compofiteurs ont tous
» les talens qui caractérisent les grands
» maîtres. Les reproches qu'on fait à notre
mufique font , 1 ° . qu'elle eft afſociée
avec une langue qui ne lui eft point
favorable ; 2 ° . qu'elle eft trop monotone ;
» 3 ° . qu'elle eſt peu naturelle ; 4° . que
» les étrangers ne la goûtent point ; 5 °.
» qu'elle est bien moins parfaite que celle
» des Italiens ; 6°. qu'elle n'exifte point ,
1. Fol. H
170 MERCURE DE FRANCE.
33
» ni ne peut exifter. Voilà le plan de la
premiere partie. On démontre dans la
»feconde , que les compofiteurs François
» 1 °. ont approfondi les principes de la
mufique ; 2 °. qu'ils ont faifi le goût de
» la nation ; 3 ° . qu'ils font doués du génie
» mufical ; 4° . qu'ils poffedent dans le plus
» haut dégré le talent de l'expreffion.
Voici comment finit ce Poëme , dans lequel
il y a beaucoup de morceaux heureux ,
Non , Jean-Jacque , à ton coeur je rends trop de
juſtice ;
De tes préventions fais donc le facrifice ,
Et conviens que dans l'art des fons harmonieux ;
Le François dès long - tems infpiré par les Dieux ;
Partage avec fuccès les dons de Polymnie ;
Que le goût , le talent , le fçavoir , le génie
Sont l'appanage heureux dont il fut enrichi :
Que des vains préjugés fagement affranchi ,
Il faifit le vrai beau par tout où la nature
En offre à fes regards la frappante peinture ;
Qu'il chérit les talens ' , même dans ſes rivaux ;
Et que des plus grands traits décorant fes travaux
En tout genre il créa de fublimes merveilles.
Ces chefs-d'oeuvres brillans , fruits de fes doctes
veilles ,
Par l'ordre d'Apollon , dans d'immortels concerts,
A nos derniers neveux feront encore offerts.
Telle ,malgré l'effort de la jaloufe envie ,
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR, LENOX
AND
TILDEN
FOUNDATIONS
.
λαπρία
Parla
Répan
THE
NEW
YORK
PUBLIC J
Je
En
M
DECEMBRE . 1754.
Aux piéges de l'erreur la vérité ravie ,
Par la vivacité de fes feux éclatans ,
Répandra fa fplendeur même au-delà des tems.
Résumé : « L'IMPARTIALITÉ sur la musique. Epître à M. Jean-Jacques Rousseau de Genêve ; [...] »
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
« MADAME FAGNAN, qui s'est annoncée avantageusement il y a quelques années [...] »
Reconnaissance textuelle : « MADAME FAGNAN, qui s'est annoncée avantageusement il y a quelques années [...] »
avantageufement
il y a quelques années
par un petit conte foi-difant traduit du
Lauvage , vient d'en mettre un autre au'
jour fous le titre du Miroir des Princeffes
orientales , dédié à Madame de Pompa->
dour.
Il paroît que Mme Fagnan s'eft proposée
de prouver que les belles qualités de l'ame ,
celles du coeur & de l'efprit , en un mot les
vertus morales fans le fecours de la beauté ,
font plus propres à former les grandes pafhions
& les attachemens vrais & durables ,
que la beauté feule , même la beauté jointe
aux agrémens de l'efprit. Cette propofition
Lon traite affez volontiers de paradoxe
, n'a rien en elle-même que de trèspoffible
& même de très- agréable : elle
confole celles qui ne fe piquent pas de
beauté , & n'afflige point celles qui y prétendentli
que
L'auteur met en jeu trois Princelles de
Perfe , dont l'une n'a que la beauté en partage.
Elle ne peut fixer long-tems un amant
volage devenu fon époux ; elle en meurt
de douleur en peu de tems.
Une feconde Princeffe , fille de cette premiere
tout auffi belle & plus fpirituelle ,
ne trouve pas mieux le fecret de: fixer un
inconftant ; mais elle foutient mieux fa
70 MERCURE DE FRANCE.
difgrace ; elle en tire parri , & fournit une
carriere plus longue & moins douloureuſe..
La troifieme met dans le plus beau jour
la propofition que l'auteur a eu pour objet.
Cette princeffe , qui n'a d'autre beauté que
celle de l'ame , & qui réunir toutes les
qualités du coeur & de l'efprit , infpire au
prince, qui devient fon époux , un attachement
aufli parfait & auffi conftant que fon
caractere en eft digne.
Les événemens qui décident du fort de
ces princeffes font amenés & développés
par le moyen d'un miroir magique , dont
an enchanteur mécontent des mépris de la
premiere , lui avoit fait un préfent deftiné
paffer à toutes les princeffes qui defcendroient
d'elle . 2107
Ce miroir leur dévoiloit les fentimens
le's plus cachés de tous ceux qui fe préfentoient
à elles devant cette glace , & il n'avoit
que pour elles cette vertu ; il devoit
fe brifer entre les mains de celle dont le
mérite fixeroit pendant une année le print
ce dontelle auroit fait choix : il ne fe brifa
qu'entre les mains de la troifieme , & s'y
caffa de la meilleure grace du monde. Ce
dénonciateur en amenant les événemens
principaux , produit auffi les épifodiques ;
& donne lieu à tout ce que l'auteur a voulu
faire entrer dans la compofition de fon
JUIN. 1755. 71
roman , foit à titre de portraits ou d'anec
dores.
Si l'idée d'un miroit magique n'a plus
le mérite d'ême finguliere , Mme Fagnan
l'a employée d'une façon ingénieufe , & la
vertu qu'elle attribue à ce miroir lui donne
un air de nouveauté qui rajeunic du moins
la bordure. Ce roman nous paroît mériter
de l'eftime par les fentimens honnêtes , &
par la décence qui le caractérisent.v .
LABAGUETTE MYSTÉRIEUSE OU
Abizai. Deux parties in- 12 . Se trouve à
Paris , chez Duchefne , rue S. Jacques , au
Temple du goût , 1755 .
Comme on a déja fait ailleurs l'extrait &
Féloge de cette féerie , qu'on a même obfervé
que la baguette mystérieuse n'eft pas
plus neuve que le miroir magique , j'ajou
terai feulement qu'elle joue le même rôle
avec un peu moins de modeftie , & qu'elle
a même un faux air de l'Ecumoire de
Tanzaï.
OBSERVATIONS fur l'hiftoire natu
relle , fur la phyfique & fur la peinture ,
avec des planches imprimées en couleur ;
par M. Gautier , de l'Académie des Sciences
& Belles LettresdeDijon , penfionnaire
de Sa Majefté , 4 volin- 4 A Paris , chez.
Delaguette . Les planches s'impriment , 80
2
72 MERCURE DE FRANCE.
7
fe diftribuent chez l'Auteur , rue de la
Harpe , près la rue Poupée.
Le même ouvrage eft imprimé in- 12. en
fix volumes on trouve à la tête de cette
édition la nouvelle phyfique de l'auteur ,
& la Chroagenefie , ou génération des couleurs
, contre l'optique de M. Newton fon
dée fur de nouvelles expériences .
M. Gautier fe propofe de continuer fes
Obfervations in -4°. pour lefquelles on
foufcrit annuellement chez lui , & va
donner des volumes de planches jufqu'à
ce qu'il ait formé des fuites affez completes
de morceaux les plus intéreffans . Il fufpendra
pendant quelque tems fes differtations
, & les fupprimera des années 1755
& 1756 , ce qui lui procurera la facilité
de donner le double des morceaux de
gravûres en couleur qu'il avoit promis.
Le volume qui eft actuellement fous preffe,
contient les parties internes du coq & de
fa poule , la formation & l'incubation de
l'oeuf depuis l'approche du coq jufqu'à la
fortie du poulet , & plufieurs autres planches
fort curieuſes.
P
OBSERVATIONS d'hiftoire naturelle
faites avec le microſcope für un grand
nombre d'infectes , & fur les animalcules
qui fe trouvent dans les liqueurs préparées
&
JUIN. 1755.
73
& dans celles qui ne le font pas , & c. avec
la defcription & les ufages des différens
microfcopes , 2 vol. in- 4° . avec un grand
nombre de figures . A Paris , chez Briaffon,
Libraire , rue S. Jacques , à la Science .
Une partie de ces obfervations a été déjà
publiée par feu M. Joblot , Profeffeur en
Mathématiques, de l'Académie de Peinture
& de Sculpture ; l'autre a été rédigée fur
fes obfervations poftérieures. Nous devons
ici un jufte éloge aux foins du Libraire ; il
a la double attention & le double mérite
de ne donner que des éditions de bons
livres , & de ne rien épargner pour les
rendre belles & correctes .
DISSERTATION fur la caufe qui corrompt
& noircit les grains de bled dans les
épis , & fur les moyens de prévenir ces
accidens ; par M. Tiller , de Bordeaux
Directeur de la Monnoie de Troyes . Se
trouve chez le même Libraire . ~
›
Cette Differtation a remporté le prix au
jugement de l'Académie des Belles- Lettres,
Sciences & Arts de Bordeaux , ainfi que la
fuite des Expériences & Réflexions relati
ves à la même matiere , laquelle fe vend
auffi chez Briaffon.
EXAMEN philofophique de la liaifon
11.Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
réelle qu'il y a entre les fciences & les
mours ; chez le même Libraire.
On trouve dans cet écrit la ſolution de
la vieille difpute de M. Rouffeau , de Genêve
, avec fes adverfaires , fur la queſtion
propofée par l'Académie de Dijon , au
fujet du bien & du mal que les fciences
ont occafionné dans les moeurs .
PANÉGYRIQUES des Saints, précedés
de réflexions fur l'éloquence en général
& fur celle de la chaire en particulier ; par
M. l'Abbé Trublet , Archidiacre & Chanoine
de S. Malo. A Paris , chez Briaffon ,
1755
Il nous femble que ces réflexions ne
démentent point les Effais de littérature &
de morale du même Auteur. Nous en
parlerons plus au long.
Le cinquieme tome de la TABLE GÉNÉ-
RALE des matieres contenues dans le Journal
des fçavans , de l'édition de Paris , depuis
1665 qu'il a commencé , jufqu'en
1750 inclufivement , avec les noms des
Auteurs , les titres de leurs ouvrages &
l'extrait des jugemens qu'on en la portés ,
vient de paroître chez le même Libraire.
On peut dire que cette table inftructive
forme feule un bon livre : on ne peut
trop louer le travail des Auteurs ,
>
JUIN. 1755. 75
MEMOIRE pour le Prince héréditaire
Landgrave de Heffe - Darmftat, contre les
repréfentans de la Comteffe de Naffau . A
Paris , de l'impreffion de Delaguette , 1755 .
L La question eft de fçavoir fi à la mort
de Jean- René III , dernier Comte de Henau
, la Comteffe de Naffau , fa foeur , devoit
recueillir les anciens fiefs d'Empire de
la maifon de Lichtemberg , à l'exclufion
de Heffe-Darmftat , fille unique de Jean-
René III , qui en avoit obtenu du Roi l'inveftiture
pour elle , par des Lettres patentes
du mois de Février 1717. La Comtelle
de Naſſau ayant attaqué ces Lettres comme
obreptices , a prétendu que c'étoit elle qui
étoit appellée à recueillir les fiefs en queftion
, & que la Princeffe de Heffe , fa niece,
n'y avoit aucun droit. Ce Mémoire tend à
détruire fa prétention , & part d'une bonne
main.
>
NOUVEAUX motifs pour porter la
France à rendre libre le commerce du Levant
; par M. Ange G *** 1755. Se trouvent
chez Duchefne , rue S. Jacques , &
chez Babuty , fils , quai des Auguftins.
L'Auteur y joint des réflexions fur les
moyens de foutenir les manufactures en
Languedoc , fans fixer les fabriquans,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
SUPPLÉMENT aux tablettes dramatiques
de M. le Chevalier de Mouhy , de
l'Académie des Belles - Lettres de Dijon ,
pour 1754 & 1755. A Paris , chez Jorry s
quai des Auguftins ; Lambert , rue de la
Comédie , & Duchefne , rue S. Jacques.
Ce Supplément contient les pieces remifes
, les pieces imprimées , les débuts ,
les anecdotes du théâtre depuis le dernier
fupplément , les ballets , les auteurs & les
acteurs morts en 1754 & en 1755 .
- L'Auteur vient de publier une nouvelle
brochure , intitulée l'Amante anonyme , où
fe trouve l'hiſtoire fecrette de la volupté ,
avec des contes nouveaux de Fées . Ce roman
dont il paroît deux parties , fe vend
chez Jorry. Nous en donnerons l'extrait .
< TABLETTES de Thémis , premiere
partie. A Paris , chez Legras , grand'falle
du Palais ; la veuve Legras , Galerie des
prifonniers au Palais ; la veuve Lameſle ,
Fue vieille Bouclerie , à la Minerve ; Lam
bert , rue de la Comédie , & Duchefne , rue
S. Jacques.
Cet ouvrage utile comprend la fucceffion
chronologique avec le blafon des armes
des Chanceliers & Gardes des Sceaux
Secrétaires d'Etat , Surintendans , Contrê
leurs généraux , Directeurs & Intendans
JUIN. 1755. 77
des Finances , les Intendans des Provinces
depuis 1700 , les Maîtres des Requêtes
dès leur origine , les Préfidens , Avocats &
Procureurs généraux du grand Confeil.
Résumé : « MADAME FAGNAN, qui s'est annoncée avantageusement il y a quelques années [...] »
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
Reconnaissance textuelle : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
Au fujet du Difcours de M. J. J.
ROUSSEAU de Genève , fur l'origine
& les fondemens de l'inégalité parmi les
Hommes.
E viens , Monfieur , de lire le Difcours
JEde M. JEAN - JACQUES ROUSSEAU de
Genève , fur l'origine & les fondemens de
l'inégalité parmi les hommes . J'ai admiré le
coloris de cet étrange tableau ; mais je n'ai
pu en admirer de même le deffein & la
repréſentation . Je fais grand cas du mérite
& des talens de M. ROUSSEAU , & je félicite
Genève qui eft auffi ma patrie, de le compter
parmi les hommes célebres aufquels elle a
donné le jour : mais je regrette qu'il ait
adopté des idées qui me paroiffent fi oppofées
au vrai , & fi peu propres à faire des
heureux .
On écrira fans doute beaucoup contre
ce nouveau Difcours , comme on a beaucoup
écrit contre celui qui a remporté le
72 MERCURE DE FRANCE.
Prix de l'Académie de Dijon : & parce
qu'on a beaucoup écrit & qu'on écrira
beaucoup encore contre M. ROUSSEAU , on
lui rendra plus cher un paradoxe qu'il n'a
que trop careffé . Pour moi , qui n'ai nulle
envie de faire un livre contre M. Rous-
SEAU , & qui fuis très- convaincu que la
difpute eft de tous les moyens celui qui
peut le moins fur ce génie hardi & indépendant
, je me borne à lui propofer d'approfondir
un raifonnement tout fimple , &
qui me femble renfermer ce qu'il y a de
plus effentiel dans la queftion.
Voici ce raifonnement.
Tout ce qui réfulte immédiatement des
facultés de l'homme ne doit- il pas être dit
réfulter de fa nature ? Or , je crois que l'on
démontre fort bien que l'état de fociété réfulte
immédiatement des facultés de l'homme
je n'en veux point alléguer d'autres
preuves à notre fçavant, Auteur que fes
propres idées fur l'établiffement des fociétés
; idées ingénieufes & qu'il a fi élégamment
exprimées dans la feconde partie de
fon Difcours. Si donc l'état de fociété découle
des facultés de l'homme , il eft naturel
à l'homme. Il feroit donc auffi déraifonnable
de fe plaindre de ce que ces facultés
en fe développant ont donné naiſſance
à cet état , qu'il le feroit de fe plaindre de
OCTOBRE . 1755 . 73
ce que Dieu a donné à l'homme de telles
facultés.
L'homme eft tel que l'exigeoit la place
qu'il devoit occuper dans l'Univers . Il у
falloit apparemment des hommes qui bâtiffent
des villes , comme il y falloit des
caftors qui conftruififfent des cabannes. -
Cette perfectibilité dans laquelle M. Rous-
SEAU fait conſiſter le caractere qui diftingue
éternellement l'homme de la brute, devoit
du propre aveu de l'Auteur , conduire
l'homme au point où nous le voyons aujourd'hui.
Vouloir que cela ne fut point ,
ce feroit vouloir que l'homme ne fut point
homme. L'aigle qui fe perd dans la nue ,
rampera- t-il dans la pouffiere comme le
ferpent ?
L'HommeSauvage de M. ROUSSEAU , cet
homme qu'il chérit avec tant de complaifance
, n'eft point du tout l'homme que DIEU a
voulu faire mais DIEU a fait des Orangoutangs
& des finges qui ne font pas hommes.
:
Quand donc M. ROUSSEAU déclame
avec tant de véhémence & d'obftination
contre l'état de fociété , il s'éleve fans y
penfer contre la vOLONTÉ de CELUI qui a
fait l'homme , & qui a ordonné cet étar.
Les faits font- ils autre chofe que l'expreffion
de cette VOLONTÉ ADORABLE ?
Lorfqu'avec le pinceau d'un LE BRUN ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur trace à nos yeux
l'effroyable peinture
des maux que l'Etat civil a enfantés ,
il oublie que la planette où l'on voit ces
chofes , fait partie d'un Tout immenſe qué
nous ne connoiffons point ; mais que nous
fçavons être l'ouvrage d'une SAGESSE
PARFAITE.
Aini , reconçons pour toujours à la chimérique
entrepriſe de prouver que l'homme
feroit mieux s'il étoit autrement : l'abeille
qui conftruit des cellules fi régulieres
voudra-t-elle juger de la façade du
Louvre ? Au nom du Bon- fens & de la
Raifon , prenons l'homme tel qu'il eft ,
avec toutes fes dépendances : laiffons aller
le monde comme il va ; & foyons fûrs qu'il
va auffi bien qu'il pouvoit aller.
S'il s'agiffoit de juftifier la PROVIDENCE
aux yeux des hommes , Leibnits & Pope
l'ont fait ; & les ouvrages immortels de
ces génies fublimes font des monumens
élevés à la gloire de la Raifon. Le Difcours
de M. ROUSSEAU eft un monument
élevé à l'efprit , mais à l'efprit chagrin &
mécontent de lui- même & des autres .
Lorfque notre Philofophe voudra confacrer
fes lumieres & fes talens à nous découvrir
les origines des chofes , à nous
montrer les développemens plus ou moins
lents des biens & des maux ; en un mot
OCTOBRE. 1755. 75
à fuivre l'humanité dans la courbe tortueufe
qu'elle décrit ; les tentatives de ce
génie original & fécond , pourront nous
valoir des connoiffances précieufes fur ces
fujets intéreffans. Nous nous emprefferons
alors à recueillir ces connoiffances , & à
offrir à l'Auteur le tribut de reconnoiffance
& d'éloges qu'elles lui auront mérité ,
& qui n'aura pas été , je m'affure , la
principale fin de fes recherches .
Il y a lieu , Monfieur , de s'étonner , &
je m'en étonnerois davantage , fi j'avois
moins été appellé à réfléchir fur les fources
de la diverfité des opinions des hommes
; il y a , dis- je , lieu de s'étonner qu'un
écrivain qui a fi bien connu les avantages
d'un bon gouvernement , & qui les a fi
bien peints dans fa belle dédicace à notre
République , où il a cru voir tous ces
avantages réunis , les ait fi- tôt & fi parfaitement
perdus de vûe dans fon Difcours.
On fait des efforts inutiles pour fe perfuader
qu'un écrivain qui feroit , fans doute,
fâché que l'on ne le crut pas judicieux
préférât férieufement d'aller paffer fa vie
dans les bois , fi fa fanté le lui permettoit ,
à vivre au milieu de concitoyens chéris &
dignes de l'être. Eut-on jamais préfumé
qu'un écrivain qui penfe avanceroit dans
un fiécle tel que le nôtre cet étrange para-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
doxe qui tenferme feul une fi grande foule
d'incontéquences , pour ne rien dire de
plus fou ? Si la nature reus a destinés à être
fainis , jaje presque affurer que l'état de
reqion est un état contre nature , త que
l'hom qui medite if an animal dépravé.
22 .
Janué en
commençant cette
Icture ; non deffein n'eft point de prouver
à Monfieur ROUSSEAU par des argumens
, qu'allez d'autres feront fans moi ,
& qu'il feroit peur être mieux que l'on ne
fit point , la fupériorité de l'état du Citoyen
fur l'état de l'homme fauvage ; qui eût
jamais imaginé que cela feroit mis en
queftion ! mon but eft uniquement d'ef-
Layer de faire fentir à notre Auteur combien
fes plaintes continuelles font fuper-
Alues & déplacées : & combien il eſt évident
que la focieté entroit dans la deftination
de notre être.
J'ai parlé à M. ROUSSEAU avec toute la
franchife que la relation de compatriote
authorife. J'ai une fi grande idée des qualités
de fon coeur , que je n'ai pas fongé
un inftant qu'il put ne pas prendre en bonne
part ces réflexions . L'amour feul de la
vérité me les a dictées . Si pourtant en les
faifant , il m'étoit échappé quelque chofe
qui pût déplaire à M. ROUSSEAU , je le
OCTOBRE. 1755 . 77
prie de me le pardonner , & d'être perfuadé
de la pureté de mes intentions .
Je ne dis plus qu'un mot ; c'eft fur la
pitié , cette vertu fi célébrée par notre Auteur
, & qui fut felon lui , le plus bel appade
l'homme dans l'enfance du monde.
Je prie M. ROUSSEAU de vouloir bien
réfléchir fur les queftions fuivantes .
nage
Un homme , ou tout autre être fenfible ,
qui n'auroit jamais connu la douleur ,
auroit il de la pitié , & feroit- il ému à la
vue d'un enfant qu'on égorgeroit ?
Pourquoi la populace , à qui M. Rous-
SEAU accorde une fi grande dofe de pitié ,
fe repaît-elle avec tant d'avidité du fpectacle
d'un malheureux expirant fur la roue ?
ha-
L'affection que les femelles des animaux
témoignent pour leurs petits , a -t- elle ces
petits pour objet , ou la mere ? Si par
fard c'étoit celle - ci , le bien être des petits
n'en auroit été que mieux affuré.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PHILOPOLIS , Citoyen de Genève.
A Genève , le 25 Août 1755 .
Résumé : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
« DISCOURS sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-Jacques [...] »
Reconnaissance textuelle : « DISCOURS sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-Jacques [...] »
110 MERCURE DE FRANCE.
de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-
Jacques Rouffeau de Genève. Non in depravatis
, fed in his quæ benè fecundùm naturam
fe habere , confiderandum eft quid fit
naturale. Ariftot. Polit Lib. 2. A Amfterdam
, chez Marie - Michel Rey , & ſe trouve
à Paris , chez Piffot , quay de Conty.
Cet ouvrage eft auffi bien imprimé qu'il
eft bien écrit. Il eft dédié à la République
de Genève. L'Epître que l'Auteur lui adreffe
, nous a paru de la plus grande beauté.
Après avoir loué la conftitution & la fageffe
du gouvernement de cette République
, il palle à l'éloge de fon pere , & le
peint avec des traits qui font trop remarquables
& trop dignes d'eftime pour ne pas
les citer ici . Je ne me rappelle point , dit
l'auteur , fans la plus douce émotion , la
mémoire du vertueux citoyen de qui j'ai
reçu le jour , & qui fouvent entretint mon
enfance du refpect qui vous étoit dû. Je le
vois encore vivant du travail de fes mains ,
& nourriffant fon ame des vérités les plus
fublimes. Je vois Tacite , Plutarque &
Grotius mêlés devant lui avec les inftrumens
de fon métier : je vois à fes côtés un
fils chéri , recevant avec trop peu de fruitles
tendres inftructions du meilleur des
peres..... Tels font , magnifiques & trèshonorés
Seigneurs , les Citoyens & mêine
les
OCTOBRE . 1755. 121
les fimples habitans nés dans l'Etat que
vous gouvernez . Tels font ces hommes
inftruits & fenfés , dont , fous le nom
d'ouvriers & de peuple , on a chez les autres
Nations des idées fi baffes & fi fauffes.
Mon pere , je l'avoue avec joie , n'étoit
point diftingué parmi fes concitoyens ; il
n'étoit que ce qu'ils font tous , & tel qu'il
étoit , il n'y a point de pays où fa fociété
n'eût été recherchée , cultivée , & même
avec fruit par les plus honnêtes gens.
La peinture qu'il fait enfuite des femmes
de Genève n'eſt pas moins intéreЛlante.
Quelle touche ! quel coloris ! c'est l'Eve
de Milton dans l'état de pure innocence.
Pourrois -je oublier , s'écrie-t- il affectueufement
, cette précieufe moitié de la République
qui fait le bonheur de l'autre , &
dont la douceur & la fageffe y maintiennent
les bonnes moeurs ! Aimables & vertueufes
citoyennes , le fort de votre fexe
fera toujours de gouverner le nôtre ! Heureux
, quand votre chafte pouvoir exercé
feulement dans l'union conjugale , ne
fe fait fentir que pour la gloire de l'état &
le bonheur public ! C'eft ainfi que les femmes
commandoient à Sparte , & c'eft ainfi
que vous méritez de commander à Genève .
Quel homme barbare pouroit réfifter à la
voix de l'honneur & de la raifon dans la
F
122 MERCURE DE FRANCE.
bouché d'une tendre époufe , & qui ne
mépriferoit un vain luxe , en voyant votre
fimple & modefte parure qui , par l'éclat
qu'elle tient de vous , femble être la plus
favorable à la beauté ? c'eſt donc à vous de
maintenir toujours , par votre aimable &
innocent empire , & par votre efprit infinuant
l'amour des loix dans l'état , & la
concorde parmi les citoyens ; de réunir par
d'heureux mariages les familles divifées ;
& fur-tout de corriger par la perfuafive
douceur de vos leçons & par les graces modeftes
de votre entretien , les travers que
nos jeunes gens vont prendre en d'autres
pays , d'où , au lieu de tant de chofes utiles
dont ils pourroient profiter , ils ne rapportent
avec un ton puérile , & des airs
ridicules pris parmi des femmes perdues ,
que l'admiration de je ne fçai quelles prétendues
grandeurs , frivoles dédommagemens
de la fervitude qui ne vaudront jamais
l'augufte liberté. Soyez donc toujours
ce que vous êtes, les chaftes gardiennes des
moeurs & les doux liens de la paix , & conti
nuez de faire valoir en toute occafion les
droits du coeur & de la nature au profit du
devoir & de la vertu .
Qu'une jeuneffe diffolue , ajoute-t- il ,
aille chercher ailleurs des plaifirs faciles &
de longs repentirs. Que les prétendus gens
OCTOBRE. 1755. 123
de goût admirent en d'autres lieux la grandeur
des palais , la beauté des équipages ,
les fuperbes ameublemens , la pompe des
fpectacles , & tous les rafinemens de la
moleffe & du luxe. A Genève on ne trouvera
que des hommes , mais pourtant un
tel fpectacle a bien fon prix , & ceux qui
le rechercheront , vaudront bien les admirateurs
du reſte.
Les bornes que nous nous prefcrivons ,
& les différentes matieres dont nous fommes
preffés , ne nous permettent pas de
nous étendre fur la préface & fur le difcours
qu'a fait naître la queſtion propofée
par l'Académie de Dijon . Quelle est l'origine
de l'inégalité parmi les hommes , &fi
elle eft autorisée par la loi naturelle? M.Rouffeau
a faifi le côté paradoxal . Il eût été à
défirer qu'il eût préféré le fens contraire ,
& qu'il eût employé , pour prouver les
avantages de l'état de Société , cette éloquence
mâle & perfuafive , cette chaleur
de ftyle , & cette force de logique dont il
s'eft fervi pour en montrer les défauts ou
les abus. Un de fes compatriotes ( a ) a
tâché de le combattre. Son zele eft d'autant
plus louable , qu'il eft accompagné de
lumieres & de politeffe. Mais quelque foit
le mérite de ce défenfeur , il a befoin d'être
(a)Dans la lettre qui commence cette partie
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
fecondé contre un adverfaire fi fort. Pour
fortifier le bon parti , nous allons joindre
ici une lettre que M. de Voltaire a écrite à
M. Rouſſeau fur ce fujet , & qui eſt datée
du 30 Août 1755. Son badinage eft fouvent
plus philofophique & fait plus d'effet
que le ton férieux des autres .
Résumé : « DISCOURS sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-Jacques [...] »
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Lettre de M. de Voltaire à M. Rousseau.
Reconnaissance textuelle : Lettre de M. de Voltaire à M. Rousseau.
J'ai reçu , Monfieur , votre nouveau
livre contre le genre humain : je vous
remercie . Vous plairez aux hommes à qui
vous dites leurs vérités , & vous ne les corrigerez
pas . Vous peignez avec des couleurs
bien vraies les horreurs de la fociété
humaine , dont l'ignorance & la foibleffe
fe promettent tant de douceurs. On n'a
jamais employé tant d'efprit à nous rendre
bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage , cependant
comme il y a foixante ans que j'en
ai perdu l'habitude , je fens malheureuſement
qu'il m'eft impoffible de la reprendre,
& je laiffe cefte allure naturelle à ceux
qui en font plus dignes que vous & moi.
Je ne peux non plus m'embarquer pour .
aller trouver les fauvages du Canada , premierement
, parce que les maladies aufquelles
je fuis condamné , me rendent un
OCTOBRE . 1755. 125
médecin d'Europe néceffaire. Secondément
, parce que les exemples de nos nations
ont rendu les fauvages prefque auffi
méchans que nous. Je me borne à être un
fauvage paisible dans la folitude que j'ai
choifie auprès de votre patrie , où vous
devriez être.
J'avoue que les Belles - Lettres & les
Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent de fa
vie un tiffu de malheurs ; ceux de Galilée
le firent gémir dans les prifons à 70 ans ,
pour avoir connu le mouvement de la
terre ; & ce qu'il y a de plus honteux , c'eft
qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de J ..... Si j'ofois
me compter parmi ceux dont les travaux
n'ont eu que la perfécution pour récompenſe
, je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre ,du jour
que je donnai la Tragédie d'Edipe , une
bibliothèque de calomnies ridicules contre
moi : un Prêtre ex-Jéfuite que j'avois fauvé
du dernier fupplice , me payant par des
libelles diffamatoires , du fervice que je
lui avois rendu ; un homme plus coupable
- encore , faifant imprimer mon propre ou-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
vrage du fiecle de Louis XIV. avec des
notes où la plus craffe ignorance débite
les impoſtures les plus effrontées ; un autre
qui vend à un Libraire une prétendue
Hiftoire univerfelle fous mon nom , & le
Libraire affez avide & affez fot , pour imprimer
ce tiffu informe de bévûes , de fauffes
dates , de faits & de noms eftropiés ,
& enfin des hommes affez lâches & affez
méchans pour m'imputer cette raplodie .
Je vous ferois voir la fociété infectée de
ce nouveau genre d'hommes inconnus à
toute l'antiquité , qui ne pouvant embraffer
une profeffion honnête , foit de laquais ,
foit de manoeuvre , & fçachant malheureufement
écrire , fe font des courtiers de la
littérature , volent des manufcrits , les défigurent
& les vendent.
Je pourrois me plaindre qu'une plaifanterie
faite il y a plus de trente ans fur le
même fujet , que Chapelain eut la bêtife
de traiter férieufement , court aujoud'hui le
monde par l'infidélité de l'infame avarice
de ces malheureux qui l'ont défigurée avec
autant de fottife que de malice , & qui au.
bout de trente ans vendent partout cet ouvrage
, lequel certainement n'eft plus le
mien , & qui eft devenu le leur, J'ajouterois
qu'en dernier lieu , on a ofé feuilleter
dans les archives les plus refpectables ,
OCTOBRE. 1755. 1.27
& y voler une partie des mémoires que j'y
avois mis en dépôt , lorsque j'étois Hiftoriographe
de France , & qu'on a vendu à
un Libraire de Paris le fruit de mes travaux.
Je vous peindrois l'ingratitude ,
l'impoſture & la rapine , me pourſuivant
jufqu'aux pieds des Alpes , & jufqu'au
bord de mon tombeau.
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la réputation
, ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui de tous les tems ont
inondé la terre. Avouez que ni Cicéron ,
ni Lucrece , ni Virgile , ni Horace , ne furent
les Auteurs des profcriptions de Marius
, de Silla , de ce débauché d'Antoine ,
de cet imbécile Lépide , de ce tyran
fans courage Octave , furnommé fi lâchement
Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
Tragédie du Cid ne caufa pas les guerres
de la fronde. Les grands crimes n'ont été
commis que par de célebres ignorans . Ce
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eft l'infatiable
cupidité , & l'indomptable orgueil des
hommes , depuis Thamas Kouli-Kan , qui
ne fçavoit pas lire , jufqu'à un Commis
de la Douane qui ne fçait que chiffrer.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Les Lettres nourriffent l'ame , la rectifient ,
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille qui
s'emportoit contre la gloire , & le P.Mallebranche
dont l'imagination brillante écrivoit
contre l'imagination.
M. Chappuis m'apprend que votre fanté
eft bien mauvaife ; il faudroit venir la
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de mes vaches &
brouter des herbes.
Je fuis très -philofophiquement , & c.
LES OEUVRES de M. Coffin ancien Recteur
de l'Univerfité , & Principal du College
de Dormans - Beauvais , 2. vol. A
Paris , chez Defaint & Saillant , rue faint
Jean de Beauvais , & Thomas Hériffant ,
rue faint Jacques , 1755 .
Un homme zélé pour la gloire des Lettres
, & pour la mémoire de M. Coffin ,
vient de faire préfent au public de ce Recueil
, à la tête duquel il a mis l'éloge
hiftorique de l'Auteur par M. Langlet
Avocat au Parlement. Ce Recueil fait connoître
M. Coffin comme Auteur. On y
voit fes talens oratoires & poétiques ; l'éloge
hiftorique acheve , pour ainfi dire ,
cet homme illuftre , en préfentant le RecOCTOBRE.
1755 129
teur & le Principal . Cet éloge en mérite
lui-même de très- grands par l'élégance &
la vérité qui le caractérisent. Ce n'eft pas
un vain panégyrique appuyé fur des mots
vagues qui vont à tout, & qui ne prouvent
rien. C'eſt une louange propre fondée fur
des faits qui la conftatent. Voilà la meilleure
façon de louer , & peut être la ſeule
convenable. A l'égard du Recueil, nous en
rendrons compte inceffamment , il eft trop
précieux à la littérature pour n'être qu'annoncé.
CHYMIE MEDICINALE , contenant
la maniere de préparer les remedes
les plus ufités , & la méthode de les employer
pour la guérifon des maladies , z
vol . in- 12 . nouvelle édition * ; par M. Malouin
, Médecin ordinaire de Sa Majesté
la Reine , ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , de
l'Académie royale des Sciences , de la Societé
royale de Londres , Cenfeur royal
des livres , & nous ofons ajouter grand
guériffeur de profeffion , qui , felon nous ,
n'eft pas la moins recommandable de fes
* Nous l'avons annoncée d'avance dans le Mercure
d'Avril 1755 , pag. 99. Ceux de Septembre &
Octobre 1750 , ont fait mention de la premiere
édition, pag . 135 , & pag. 129.
F v
128 MERCURE DE FRANCE.
Les Lettres nourriffent l'ame , la rectifient ,
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille qui
s'emportoit contre la gloire , & le P.Mallebranche
dont l'imagination brillante écrivoit
contre l'imagination.
M. Chappuis m'apprend que votre fanté
eft bien mauvaife ; il faudroit venir la
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de mes vaches &
brouter des herbes.
Je fuis très-philofophiquement , &c.
LES OEUVRES de M. Coffin ancien Recteur
de l'Univerfité , & Principal du College
de Dormans - Beauvais , 2. vol . A
Paris , chez Defaint & Saillant , rue faint
Jean de Beauvais , & Thomas Hériffant ,
rue faint Jacques , 1755 .
Un homme zélé pour la gloire des Lettres
, & pour la mémoire de M. Coffin ,
vient de faire préfent au public de ce Recueil
, à la tête duquel il a mis l'éloge
hiftorique de l'Auteur par M. Langlet
Avocat au Parlement. Ce Recueil fait connoître
M. Coffin comme Auteur. On y
voit fes talens oratoires & poétiques ; l'éloge
hiftorique acheve , pour ainfi dire ,
cet homme illuftre , en préfentant le RecOCTOBRE.
1755 129
teur & le Principal . Cet éloge en mérite
lui-même de très- grands par l'élégance &
la vérité qui le caractérisent. Ce n'eft pas
un vain panégyrique appuyé fur des mots
vagues qui vont à tout, & qui ne prouvent
rien. C'est une louange propre fondée fur
des faits qui la conftatent. Voilà la meilleure
façon de louer , & peut être la ſeule
convenable. A l'égard du Recueil, nous en
rendrons compte inceffamment , il eft trop
précieux à la littérature pour n'être qu'annoncé.
CHYMIE MEDICINALE , contenant
la maniere de préparer les remedes
les plus ufités , & la méthode de les employer
pour la guérifon des maladies , 2
vol. in- 12 . nouvelle édition * ; par M. Malouin
, Médecin ordinaire de Sa Majesté
la Reine , ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , de
l'Académie royale des Sciences , de la Societé
royale de Londres , Cenfeur royal
des livres , & nous ofons ajouter grand
guériffeur de profeffion , qui , felon nous ,
n'eft pas la moins recommandable de fes
* Nous l'avons annoncée d'avance dans le Mercure
d'Avril 1755 , pag. 99. Ceux de Septembre &
Octobre 1750 , ont fait mention de la premiere
édition, pag. 135 , & pag. 129.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
qualités. Nous le fçavons par notre propre:
expérience , & nous avons pour garand
la Cour ainfi que la Ville.
Ce livre utile fe vend chez d'Houry pe
re , rue de la Vieille Bouclerie. Il eft de :
pure pratique , & fait pour être confulté
de tout le monde . Il eft approuvé de la
Faculté & de l'Académie . Nous en parlerons
inceffamment plus au long , & avee
tout l'éloge que l'ouvrage & l'auteur méritent.
Nous nous contenterons de dire aujourd'hui
qu'aucun Médecin n'eft plus pénétré
de la vérité de fon art , ne l'a plus
approfondi , & ne l'exerce avec plus de
fageffe & de fuccès que M. Malouin. II
compte les fiens par les guérifons qu'il
opere , plus encore que par le nombre des
malades qu'il voit , & ce font là les vrais
fuccès.
Résumé : Lettre de M. de Voltaire à M. Rousseau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
Reconnaissance textuelle : COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
M. de Voltaire à M. Rouſſeau de Genève :
trois raifons nous y déterminent . 1º . Pour la
donner plus correcte. 2 ° . Pourl'accompagner
de notes , où l'on trouvera les corrections &·
les additions qui ont été faites à cette même
lettre , telle qu'elle paroît imprimée à la fuite
de l'Orphelin . On fera par là plus à portés
de comparer les deux leçons , & de juger
quelle eft la meilleure . 3. Nous la redonnons
pour la commodité du Lecteur , qui pourra
la parcourir fans changer de volume , avant
que de lire la réponse de M. Rouſſeau , que
nous allons y joindre , afin de ne rien laiſſer à
défirer fur ce sujet à la curiofité du public .
COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire
à M. Rouffeau , de Genève , datée du
30 Août , 1755.
J'Ai :
'Ai
reçu , Monfieur
, votre
nouveau
livre
contre
le genre
humain
: je vous
en remercie
. Vous
plairez
aux hommes
à
qui vous
dites
leurs
vérités
, & vous
ne
NOVEMBRE. 1755. 57
les corrigerez pas. Vous peignez avec des
couleurs bien vraies les horreurs de la
fociété humaine , dont l'ignorance & la
foibleffe fe promettent tant de douceurs ,
On n'a jamais employé tant d'efprit à vou→
loir nous rendre bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage ; cependant
comme il y a plus de foixante ans
que j'en ai perdu l'habitude , je fens malheureufement
qu'il m'eft impoffible de la
reprendre , & je laiffe cette allure naturelle
à ceux qui en font plus dignes que vous
& moi. Je ne peux non plus m'embarquer
pour aller trouver les fauvages du
Canada , premierement , parce que les maladies
aufquelles je fuis condamné , me rendent
un médecin ( a ) d'Europe néceffaire ;
Secondement , parce que la guerre eft portée
dans ce païs - là ; & que les exemples
de nos nations ont rendu ces fauvages
prefque auffi méchans que nous . Je me
borne à être un fauvage paifible dans la
folitude que j'ai choifie auprès de votre
patrie , où vous devriez être ( b ).
•
(4) Il y a dans la copie imprimée chez Lam
bert ; me rétiennent auprès du plus grand Medecin
de l'Europe , & que je ne trouverois pas Les
mêmes fecours chez les Miflouris.
(b ) Qu yous êtes tant défiré.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
J'avoue avec vous que les Belles- Lettres
& les Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent
de fa vie un tiffu de malheurs. Ceux de
Galilée le firent gémir dans les priſons à
70 ans , pour avoir connu le mouvement
de la terre ; & ce qu'il y a de plus honteux
, c'eft qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
: Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de Janféniſtes .
Si j'ofois me compter parmi ceux dont les
travaux n'ont eu que la perfécution pour
récompenfe , je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre , du
jour que je donnai la Tragédie d'Edipe ,
une bibliothéque de calomnies ridicules
imprimées contre moi ( c ) , un Prêtre ex-
(r) Un homme , qui m'avoit des obligations
affez connues , me payant de mon fervice par
vingt libelles ; un autre beaucoup plus coupable
encore , faifant imprimer mon propre ouvrage du
fiecle de Louis XIV. avec des notes dans lefquelles
l'ignorance la plus craffe vomit les plus infâmes
impoftures : un autre qui vend à un Libraire
quelques chapitres d'une prétendue hiſtoire univerfelle
fous mon nom , le Libraire affez avide
pour imprimer ce tiffu informe de bévues , de
fauffes dates , de faits & de noms eftropiés ; & enfin
des hommes affez injuftes pour m'imputer la
publication de cette raplodie.
NOVEMBRE. 1755 . 19
Jéfuite que j'avois fauvé du dernier fupplice
, me payant par des libelles diffamatoires
, du fervice que je lui avois rendu ;
un homme plus coupable encore , faifant
imprimer mon propre ouvrage du fiecle
de Louis XIV. avec des notes où la plus
craffe ignorance débite les impoftures les
plus effrontées , un autre qui vend à un
Libraire une prétendue hiftoire univerfelle
fous mon nom , & le Libraire affez
avide & affez fot pour imprimer ce tiffa
informe de bévues , de fauffes dattes , de
faits & de noms eftropiés ; & enfin des
hommes affez lâches & affez méchans pour
m'imputer certe rapfodie ; je vous ferois
voir la fociété infectée de ce nouveau genre
d'hommes inconnus à toute l'antiquité,
qui ne pouvant embraffer une profeffion
honnête , foit de laquais , foit de manoeuvre
, & fçachant malheureufement lire &
écrire , fe font courtiers de littérature , volent
des manufcrits , les défigurent & les
vendent.
(d ) Je pourrois me plaindre qu'une
plaifanterie faite il y a près de trente ans
(d) Je pourrois me plaindre que des fragmens
d'une plaifanterie faite il y a près de trente ans
fur le même fojet , que Chapelain eut la bêtife de
traiter férieufement , courent aujourd'hui le monde
par l'infidélité & l'ayarice de ces malheureux ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
ans fur le même fujet , que Chapelain eut
la bêtife de traiter férieufement , court
aujourd'hui le monde par l'infidélité &
l'avarice de ces malheureux qui l'ont défigurée
avec autant de fottife que
de mafice
, & qui , au bout de trente ans , vendent
partout cet ouvrage , lequel , certainement
, n'eft plus le mien , & qui eft
devenu le leur. J'ajouterois qu'en dernier
lieu , on a ofé fouiller dans les archives
les plus refpectables , & y voler une partie
des mémoires que j'y avois mis en dépôt
, lorsque j'étois hiftoriographe de France
, & qu'on a vendu à un Libraire de Paris
le fruit de mes travaux. Je vous peindrois
l'ingratitude , l'impofture & la rapine
me pourſuivant jufqu'aux pieds des Alpes
, & jufqu'au bord de mon tombeau (e) .
qui ont mêlé leurs groffieretés à ce badinage ,
qui en ont rempli les vuides avec autant de fottife
que de malice , & qui enfin au bout de trente ans,
vendent partout en manufcrit ce qui n'appartient
qu'à eux , & qui n'eft digne que d'eux. J'ajouterai
qu'en dernier lieu on a volé une partie des maté
riaux que j'avois raffemblés dans les archives publiques
, pour fervir à l'hiftoire de la guerre de
1741. lorfque j'étois hiftoriographe de France ;
qu'on a vendu à un Libraire ce fruit de mon travail
; qu'on fe faifit à l'envi de mon bien , comme
j'étois déja mort , & qu'on le dénature pour le
mettre à l'encan .
(e) Mais que concluerai-je de toutes ces tribuNOVEMBRE.
1755. 61
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la
reputation , ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui , de tout tems , ont
inondé la terre .
Avouez que ni Cicéron , ni Lucrece ,
ni Virgile , ni Horace , ne furent les Aulations
? Que je ne dois pas me plaindre. Que
Pope , Deſcartes , Bayle , le Camoëns , & cent
autres ont effuié les mêmes injuftices , & de plus
grandes ; que cette deftinée eft celle de prefque
Tous ceux que l'amour des lettres a trop féduits .'
Avouez , en effet , que ce font là de ces petits
malheurs particuliers , dont à peine la fociété s'apperçoit.
Qu'importe au genre humain que quelques
frelons pillent le miel de quelques abeilles . Les
gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites
querelles : le refte du monde les ignore , ou en rit.
De toutes les amertumes répandues fur la vie humaine
, ce font là les moins funeftes. Les épines .
attachées à la littérature & à un peu de réputation ,
ne font que des fleurs en comparaifon des autres
maux , qui de tout tems ont inondé la terre.
Avouez que ni Cicéron , ni Varron , ni Lucrece ,
ni Virgile, ni Horace , n'eurent la moindre part
aux profcriptions. Marius étoit un ignorant , le
barbare Sylla , le crapuleux Antoine , l'imbécile
Lépide , lífoient peu Platon & Sophocle ; & pour
ce tyran fans courage , Octave Cépias , furnommé
fi lâchement Augufte , il ne fut un déteftable
affaffin , que dans le tems où il fut privé de la fociété
des gens de lettres . Avouez que Pétrarque
& Bocace ne firent pas naître les troubles d'Italie.
Avouez que le badinage de Marot , &c.
62 MERCURE DE FRANCE.
teurs des profcriptions de Silla , de ce débauché
d'Antoine , de cet imbécile Lépide
, de ce tyran fans courage , Octave
Cépias furnommé fi lâchement Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
tragédie du Cid ne caufa pas lesguerres
de la fronde . Les grands crimes n'ont été
commis que par de célébres ignorans. Cel
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eſt l'infatiable
cupidité de l'indomptable orgueil des hom
mes , depuis Thamas - Koulikan qui ne
fçavoit pas lire , jufqu'à un commis de la
Douanne , qui ne fçait que chiffrer. Les
Lettres nourriffent l'ame , la rectifient
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille , qui
s'emporte contre la gloire , & comme le
P. Mallebranche dont l'imagination brillante
écrivoit.contre l'imagination (ƒ).
M. Chappuis m'apprend que votre fan-
"
(f) Si quelqu'un doit fe plaindre des lettres
c'eft moi , puifque dans tous les tems & dans tous
les lieux ; elles ont fervi à me perfécuter. Mais il
faut les aimer malgré l'abus qu'on en fait , comme
il faut aimer la fociété , dont tant d'hommes
méchans corrompent les douceurs ; comme il
faut aimer fa patrie , quelques injuſtices qu'on
y effuye.
NOVEMBRE . 1755. 63
ré eft bien mauvaife ; il faudroit la venir
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de nos vaches &
brouter nos herbes.
Je fuis très- philofophiquement , & avec
la plus tendre eftime. &c.
Résumé : COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Réponse de M. Rousseau à M. de Voltaire Septembre 1755.
Reconnaissance textuelle : Réponse de M. Rousseau à M. de Voltaire Septembre 1755.
Septembre 1755.
C
' Eft à moi , Monfieur, de vous remer .
cier à tous égards . En vous offrant
l'ébauche de mes triftes rêveries , je n'ai
point cru vous faire un préfent digne de
vous , mais m'acquitter d'un devoir , &
vous rendre un hommage que nous vous
devons tous comme à notre chef. Senfible
d'ailleurs à l'honneur que vous faites à ma
patrie , je partage la reconnoiffance de mes
citoyens , & j'efpere qu'elle ne fera qu'augmenter
encore , lorfqu'ils auront profité
des inftructions que vous pouvez leur donner.
Embelliffez l'afyle que vous avez
choiſi : éclairez un peuple digne de vos
leçons ; & vous qui fçavez fi bien peindre
les vertus & la liberté , apprenez - nous
à les chérir dans nos moeurs comme dans
vos écrits. Tout ce qui vous approche doit
apprendre de vous le chemin de la gloire
64 MERCURE DE FRANCE.
& de l'immortalité. Vous voyez que je
n'afpire pas à nous rétablir dans notre bêtife
, quoique je regrette beaucoup pour
ma part , le peu que j'en ai perdu . A votre
égard , Monfieur , ce retour feroit un mi- -
racle fi grand, qu'il n'appartient qu'à Dien
de le faire , & fi pernicieux qu'il n'appartient
qu'au diable de le vouloir. Ne tentez
donc pas de retomber à quatre pattes ,
perfonne au monde n'y réuffiroit moins
que vous. Vous nous redreffez trop bien
fur nos deux pieds pour ceffer de vous
tenir fur les vôtres . Je conviens de toutes
les difgraces qui pourfuivent les hommes
célébres dans la littérature . Je conviens
même de tous ces maux attachés à l'humanité
qui paroiffent indépendans de nos
vaines connoiffances. Les hommes ont ouvert
fur eux - mêmes tant de fources de
miferes , que quand le hazard en détourne
quelqu'une , ils n'en font guère plus
heureux . D'ailleurs , il y a dans le progrès
des chofes des liaifons cachées que
le vulgaire n'apperçoit pas , mais qui n'échapperont
point à l'oeil du Philofophe ,
quand il y voudra réfléchir. Ce n'eft ni
Terence , ni Ciceron , ni Virgile , ni Sénéque
, ni Tacite , qui ont produit les
crimes des Romains & les malheurs de
Rome; mais fans le poifon lent & fecret
NOVEMBRE. 1755. 65
qui corrompoit infenfiblement le plus vigoureux
gouvernement dont l'Hiftoire ait
fait mention , Cicéron , ni Lucréce , ni
Sallufte , ni tous les autres , n'euffent
point exifté ou n'euffent point écrit. Le
fiécle aimable de Lælius & de Térence
amenoit de loin le fiécle brillant d'Auguf
te & d'Horace , & enfin les fiécles horribles
de Senéque & de Néron , de Tacite
& de Domitien . Le goût des fciences &
des arts naît chez un peuple d'un vice intérieur
qu'il augmente bientôt à fon tour ;
& s'il eft vrai que tous les progrès humains
font pernicieux à l'efpece , ceux de
l'efprit & des connoiffances qui augmennotre
orgueil , & multiplient nos
égaremens , accélerent bientôt nos malheurs
: mais il vient un tems où elles font
néceffaires pour l'empêcher d'augmenter.
C'eft le fer qu'il faut laiffer dans la plaie ,
de peur que le bleffé n'expire en l'arrachant.
Quant à moi , fi j'avois fuivi ma
premiere vocation , & que je n'euffe ni
lu ni écrit , j'en aurois été fans doute plus
heureux cependant , fi les lettres étoient
maintenant anéanties , je ferois privé de
l'unique plaifir qui me refte. C'eft dans
leur fein que je me confole de tous mes
maux. C'eſt parmi leurs illuftres enfans
que je goûte les douceurs de l'amitié ,
66 MERCURE DE FRANCE.
que j'apprens à jouir de la vie , & à méprifer
la mort. Je leur dois le peu que je
fuis , je leur dois même l'honneur d'être
connu de vous. Mais confultons l'intérêt
dans nos affaires , & la vérité dans nos
écrits ; quoiqu'il faille des Philofophes ,
des Hiftoriens & des vrais Sçavans pour
éclairer le monde & conduire fes aveugles
habitans . Si le fage Memnon m'a dit
vrai , je ne connois rien de fi fou qu'un
peuple de Sages ; convenez-en , Monfieur .
S'il eft bon que de grands génies inftruifent
les hommes , il faut que le vulgaire
reçoive leurs inftructions ; fi chacun fe
mêle d'en donner , où feront ceux qui les
voudront recevoir ? Les boiteux , dit Montagne
, font mal- propres aux exercices du
corps ; & aux exercices de l'efprit , les ames
boiteufes ; mais en ce fiécle fçavant on ne
voit que boiteux vouloir apprendre à mar,
cher aux autres. Le peuple reçoit les écrits
des Sages pour les juger & non pour s'inftruire.
Jamais on ne vit tant de Dandins :
le théatre en fourmille , les caffés rétentiffent
de leurs fentences , les quais régorgent
de leurs écrits , & j'entens critiquer
l'Orphelin , parce qu'on l'applaudit , à
tel grimaud fi peu capable d'en voir les
défauts , qu'à peine en fent -il les beautés.
Recherchons la premiere fource de tous
NOVEMBRE. 1755 67
les défordres de la fociété , nous trouverons
que tous les maux des hommes leur
viennent plus de l'erreur que de l'ignorance
, & que ce que nous ne fçavons point
nous nuit beaucoup moins que ce que
nous croyons fçavoir. Or quel plus für
moyen de courir d'erreurs en erreurs , que
la fureur de fçavoir tout ? Si l'on n'eût pas
prétendu fçavoir que la terre ne tournoit
pas , on n'eût point puni Galilée pour avoir
dit qu'elle tournoit . Si les feuls Philofophes
en euffent réclamé le titre , l'Encyclopédie
n'eût point eu de perfécuteurs. Si cent
mirmidons n'afpiroient point à la gloire ,
vous jouiriez paiſiblement de la vôtre , ou
du moins vous n'auriez que des adverfaires
dignes de vous . Ne foyez donc point
furpris de fentir quelques épines inféparables
des fleurs qui couronnent les grands
talens. Les injures de vos ennemis font les
cortéges de votre gloire , comme les acclamations
fatyriques étoient ceux dont on
accabloit les Triomphateurs. C'est l'empreffement
que le public a pour tous vos
écrits , qui produit les vols dont vous vous
plaignez mais les falfifications n'y font
pas faciles ; car ni le fer ni le plomb ne
s'allient pas avec l'or. Permettez-moi de
vous le dire , par l'intérêt que je prends
à votre repos & à notre inftruction : mé68
MERCURE DE FRANCE.
prifez de vaines clameurs , par lefquelles
on cherche moins à vous faire du mal
qu'à vous détourner de bien faire. Plus on
Vous critiquera , plus vous devez vous
faire admirer ; un bon livre est une terrible
réponſe à de mauvaiſes injures . Eh !
qui oferoit vous attribuer des écrits que
vous n'aurez point faits , tant que vous ne
continuerez qu'à en faire d'inimitables ?
Je fuis fenfible à votre invitation ; & fi
cet hyver me laiffe en état d'aller au printems
habiter ma patrie , j'y profiterai de
vos bontés mais j'aime encore mieux
boire de l'eau de votre fontaine que du
lait de vos vaches ; & quant aux herbes
de votre verger, je crains bien de n'y trouver
que le lotos qui n'eft que la pâture des
bêtes , ou le moli qui empêche les hommes
de le devenir.
Je fuis de tout mon coeur , avec refpect ,
&c.
Résumé : Réponse de M. Rousseau à M. de Voltaire Septembre 1755.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.