Oeuvre commentée (2)
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1
p. 169-174
LETTRE à M. D., un des Directeurs de l'Opéra de Paris. A Vienne en Autriche, le Ir Août 1772.
Début :
L'estime qui vous est due, Monsieur, & pour vos talens, certainement très-distingués, & pour [...]
Mots clefs :
Opéra, Christoph Willibald Gluck, Genre, Langue, Homme, Ouvrage, Talents, Iphigénie, Action, Italiens, Opéra de Paris
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. D., un des Directeurs de l'Opéra de Paris. A Vienne en Autriche, le Ir Août 1772.
LETTRE à M. D. , un des Directeurs
de l'Opéra de Paris.
A Vienne en Autriche , le 1 ' Août 1772.
L'eftime qui vous eft due , Monfieur , & pour
vos talens , certainement très - diftingués , & pour
l'honnêteté de votre caractère, qui n'eft particu
lièrement connue , m'a déterminé à me charger
de vous écrire , pour vous faire part que le fa
meux M. Glouch , fi connu dans toute 1 Europe
a fait un opéra français qu'il defireront qui fût
donné fur le théâtre de Paris . Ce grand homme ,
après avoir fait plus de quarante opéras italiens
qui ont eu le plus grand fuccès fur tous les théâtres
où cette langue eft admife , s'eft convaincu par
une lecture réfléchie des anciens & des modernes
& par de profondes méditations fur fon art , que
les Italiens s'étoient écartés da la véritable route
dans leurs compofitions théâtrales ; que le genre
français étoit le véritable genre dramatique mufical
; que s'il n'étoit pas parvenu jusqu'ici à fa perfection
, c'étoit moins aux talens des muficiens
Français vraiment eftimabiesqu'il falloit s'en pren
dre, qu'aux auteurs des poëmes , qui , ne connoiffant
point la portée de l'art mufical , avoient , dans
leurs compofitions , préféré l'efprit au fentiment ,
la galanterie aux paffions , & la douceur & le
coloris de la verfification au pathétique de
ftyle & de fituation . D'après ces réflexions
ayant communiqué fes idées à un homme de
beaucoup d'efprit , de talent & de goût , il en a
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE
obtenu deux poëmes italiens qu'il a mis en mufique.
Il a fait exécuter lui- même ces deux opéras
fur les théâtres de Parme , Milan , Naples , & c.
Ils y ont cu un fuccès incroyable , & ont produit
en Italie une révolution dans le genre. L'hiver
dernier, la ville de Boulogne, en l'abſence de
M. Glouch , a fait représenter un de ces opé: as.
Son fuccès , dans cette ville , a attiré plus de vingt
mille étrangers empreffés à en voir les repréfentations
; & ,de compte fait , Boulogne a gagné , par
ce spectacle , au delà de quatre-vingt mille ducats
, environ 90c000 livres de France. De retour
içi, M. Glouch , éclairé par ſa propre expérience , a
cru s'appercevoir que la langue italienne , plus
propie , par la repétition fréquente des voyelles , à
le prêter à ce que les Italiens appellent des paflages
, n'avoit pas la clarté & l'énergie de la langue
françoife ; que l'avantage que nous venors d'accorder
à la première étoit même deſtructif du véiable
genre dramatique mufical , dans lequel
tout pallage étoit difparate ou du moins affoibliffoit
l'expreffion . D'après ces obfervations , M.
Glouch s'eft indigné contre les affertions hardies,
de ceux de nos écrivains fameux qui ont ofé calonnier
la langue françaife , en foutenant qu'elle
n'étoit pas fufceptible de fe prêter à la grande
compofition musicale. Perfonne , fur cette matiè
re, ne peut être juge plus compétent que M.
Glouch : il possède parfaitement les deux langues,
& , quoiqu'il parle la françaiſe avec difficulté , il
la fait à fond ; il en a fait une étude particulière ;
il en connoît enfin toutes les fineffes , & fur tour,
Ja profodie , dont il est très -fcrupuleur obfervateur.
Depuis long- tems il a cflayé les talens fur
les deux langues dans différens genres , & a obtema
des luccès dans une cour où elles font égale,
OCTOBRE. 1772 .. 171
·
poument
familières , quoique la françaiſe y foit pré-.
férée pour l'ufage ; dans une cour d'autant plus
en état de juger des talens de ce genre , que les
oreilles & le goût y lont continuellement exercés.
Depuis ces oblervations, M. Glouch defiroit
voir appuyer fon opinion en faveur de la langue
françaite fur la démonftration que produit l'expérience
; lorfque le hafard a fait tomber entre
fes mains la tragédie opéra d'Iphigénie en
Aulide. Il a cru trouver , dans cet ouvrage , cè
qu'il cherchoit. L'auteur , ou , pour parler plus
exactement , le rédacteur de ce poëne me paroît
avoir ſuivi Racine avec la plus fcrupuleufe attention.
C'eſt fon Iphigénie même mile en opéra.
Pour parvenir à ce point , il a fallu qu'on abrégeât
l'expofition , & qu'on fit difparoître l'Epifode
d'Eriphile . On a introduit Calcas au premier
acte , à la place du confident Arcas ; par ce moyen
l'expofition s'eft trouvée en action : le fujet a été
fimplifié , & l'action , plus refferrée , a marché plus
rapidement au but . L'intérêt n'a point été altéré
par ces changemens ; il m'a paru même auffi entier
que dans la tragédie de Racine. Par le retranchement
de l'Epiſode d'Eriphile , le dénoûment
de la pièce de ce grand homme n'ayant pu
fervir pour l'opéra dont il s'agit , il y a été fuppléé
par un dénoûment en action , qui doit faire
un très bon effet , & dont l'idée a été fournie à
l'auteur , tant par les tragiques Grecs que par Ra
cine lui-même , dans la préface de fon Iphigénie.
Tout l'ouvrage a été divifé en trois actes , divifion
qui me paroît la plus favorable au genre qu
exige une grande rapidité d'action . On a tir
fans efforts du fujet , & l'on a amené naturelle
ment dans chaque acte un divertiflement brillant
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
hé au fujer de manière , qu'il en fait partie , en
augmente l'action ou la complette . On a eu grand
foin de mettre en oppofition les fituations & les
caractères , ce qui produit une variété piquante &
néceffaire pour tenir le fpectateur attentif, & pour
l'intérefler pendant tout le tems de la repréfentation
. On a trouvé moyen , fans avoir recours aux
machines , & fans exiger des dépenſes confidéra.
bles , de préfenter aux yeux un fpectacle noble
& magnifique . Je ne crois pas qu'on ait jamais
mis au théâtre un opéra nouveau qui demande
moins de frais , & qui cependant foit plus pompeux.
L'auteur de ce poë ue , dont la repréſentation
entière ne doit durer au plus que deux heures
& demie , y compris les divertiffemens , s'eft
fait un devoir de fe fervir des penſées & même
des vers de Racine , lorfque le genre , quoique
différent, l'a pu permettre . Ces vers ont été enchaflés
avec aflez d'art , pour qu'on ne puiffe pas
appercevoir trop de difparité dans la totalité du
ftyle de l'ouvrage. Le fujet de l'Iphigénie en Auli,
de m'a paru d'autant mieux choifi , que l'auteur ,
en fuivant Racine , autant qu'il a été poffible , s'eſt
affuré de l'effet de fon ouvrage, & que, par la certitude
du fuccès , il eft amplement dédommagé de ce
qu'il peut perdre du côté de l'amour- propre.
Le nom feul de M. Glouch me difpenferoit ,
Monfieur , de vous parler de la mufique de cet
opéra , fi le plaifir qu'elle m'a fait à plufieurs répetitions
, me permettoit de garder le filence. Il
m'a paru que ce grand homme avoit épuilé toutes
les reflources de l'art dans cette compofition ,
Un chant fimple, naturel , toujours guidé par l'expreffion
la plus vraie , la plus fenfiblespar la mélodie
la plus flatteufe ; une variété inépuisable dans
les fujets & dans les tours ; les plus grands effets
OCTOBRE. 1772. 173
de l'harmonie employés également dans le terri
ble , le pathétique & le gracieux ; un récitatif ra
pide , mais noble & expreffif du gen e ; enfin des
morceaux de notre récitatif françois de la plus
parfaite déclamation ; des airs danfans de la plus
grande variété,d'un genre neuf & de la plus agréable
fraîcheur ; des choeurs , des duo , des trio, des
quatuor également expreffifs , touchans & déclamés
; la profodie de la langue fcrupuleuſement
obfervée , tout , dans cette compofition , m'a paru
dans notre genre; rien ne m'y a femblé étranger
aux oreilles françaifes ; mais c'eft l'ouvrage du talent
: par.1tout M. Glouch eft poëte & muficien ,
par -tout on y reconnoît l'homme de génie & en
mème tems l'home de goût: rien n'y cft foible, ni
négligé.
Vous favez , Monfieur , que je ne fuis point
enthouſiaſte , & que dans les querelles qui fe font
élevées fur la préférence des genres de musique ,
j'ai gardé une neutralité abfolue : je me flatte donc
que vous ne vous préviendrez pas contre l'éloge
que je vous fais ici de la mufique de l'opéra d'Iphigénie.
Je fuis convaincu que vous ferez empretlé
à y applaudir ; je fais que perfonne ne defire
plus que vous les progrès de votre art ; vous y
avez déjà beaucoup contribué par vos productions
& les applaudiflemens que je vous ai vu
donner à ceux qui s'y diftinguoient. Vous verrez
donc avec plaifir , & comme homme de talent , &
comme bon citoyen , qu'un étranger auffi fameux
que M. Glouch , s'occupe à travailler fur notre langue
& la venge, aux yeux , de toute l'Europe des
imputations calomnieufes de nos propres auteurs.
· M. Glouch defire favoir fi la direction de l'Aca .
démie de Mufique auroit allez de confiance dans
-Hijj
174 MERCURE DE FRANCE.
les talens pour ſe déterminer à donner fon opéra.
Il eft prét a faire le voyage de France ; mais il veut
préalablement être afluré , & que fon opéra fera
repréfenté, & dans quel tems à peu près il pourra
l'être. Si vous n'aviez rien de fixé pour l'hiver , le
carême ou la rentrée après Pâques , je crois que
vous ne pourriez mieux faire que de lui affigner
une de ces époques . M. Glouch eſt demandé avec
beaucoup dempreffement à Naples pour le mois
de Mai prochain ; il n'a voulu prendre, de ce côté,
aucun engagement , & il eft déterminé à faire le
facrifice des avantages qu'on lui propofe , s'il peut
être alluré que fon opéra fera agréé par votre Académie
, à laquelle je vous prie de communiquer
cette lettre , & de me faire paffer fa détermination
qui fixera celle de M. Glouch . Je ferois bien flatté
de partager avec vous , Monfieur , l'avantage de
faire connoître à notre nation tour ce qu'elle peut
promettre en faveur de fa langue , embellie paz
l'art que vous profeflez. C'eft dans ces fentimens
que je fuis , avec la plus véritable eftime ,
fe
MONSIEUR ,
Votre très - humble & trèsobéiflant
ferviteur.
PS. Si la direction n'avoit pas affez de confiance
dans le jugement que j'ai porté des paroles de cet
opéra , je vous le ferois paffer par la première occafion
.
,
J'oubliois de vous dire , Monfieur , que M.
Glouch , naturellement très défutéreflé , n'exige
point , pourfon ouvrage , au delà de ce que la direction
a fixé pour les auteurs des opéra nouveaux.
de l'Opéra de Paris.
A Vienne en Autriche , le 1 ' Août 1772.
L'eftime qui vous eft due , Monfieur , & pour
vos talens , certainement très - diftingués , & pour
l'honnêteté de votre caractère, qui n'eft particu
lièrement connue , m'a déterminé à me charger
de vous écrire , pour vous faire part que le fa
meux M. Glouch , fi connu dans toute 1 Europe
a fait un opéra français qu'il defireront qui fût
donné fur le théâtre de Paris . Ce grand homme ,
après avoir fait plus de quarante opéras italiens
qui ont eu le plus grand fuccès fur tous les théâtres
où cette langue eft admife , s'eft convaincu par
une lecture réfléchie des anciens & des modernes
& par de profondes méditations fur fon art , que
les Italiens s'étoient écartés da la véritable route
dans leurs compofitions théâtrales ; que le genre
français étoit le véritable genre dramatique mufical
; que s'il n'étoit pas parvenu jusqu'ici à fa perfection
, c'étoit moins aux talens des muficiens
Français vraiment eftimabiesqu'il falloit s'en pren
dre, qu'aux auteurs des poëmes , qui , ne connoiffant
point la portée de l'art mufical , avoient , dans
leurs compofitions , préféré l'efprit au fentiment ,
la galanterie aux paffions , & la douceur & le
coloris de la verfification au pathétique de
ftyle & de fituation . D'après ces réflexions
ayant communiqué fes idées à un homme de
beaucoup d'efprit , de talent & de goût , il en a
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE
obtenu deux poëmes italiens qu'il a mis en mufique.
Il a fait exécuter lui- même ces deux opéras
fur les théâtres de Parme , Milan , Naples , & c.
Ils y ont cu un fuccès incroyable , & ont produit
en Italie une révolution dans le genre. L'hiver
dernier, la ville de Boulogne, en l'abſence de
M. Glouch , a fait représenter un de ces opé: as.
Son fuccès , dans cette ville , a attiré plus de vingt
mille étrangers empreffés à en voir les repréfentations
; & ,de compte fait , Boulogne a gagné , par
ce spectacle , au delà de quatre-vingt mille ducats
, environ 90c000 livres de France. De retour
içi, M. Glouch , éclairé par ſa propre expérience , a
cru s'appercevoir que la langue italienne , plus
propie , par la repétition fréquente des voyelles , à
le prêter à ce que les Italiens appellent des paflages
, n'avoit pas la clarté & l'énergie de la langue
françoife ; que l'avantage que nous venors d'accorder
à la première étoit même deſtructif du véiable
genre dramatique mufical , dans lequel
tout pallage étoit difparate ou du moins affoibliffoit
l'expreffion . D'après ces obfervations , M.
Glouch s'eft indigné contre les affertions hardies,
de ceux de nos écrivains fameux qui ont ofé calonnier
la langue françaife , en foutenant qu'elle
n'étoit pas fufceptible de fe prêter à la grande
compofition musicale. Perfonne , fur cette matiè
re, ne peut être juge plus compétent que M.
Glouch : il possède parfaitement les deux langues,
& , quoiqu'il parle la françaiſe avec difficulté , il
la fait à fond ; il en a fait une étude particulière ;
il en connoît enfin toutes les fineffes , & fur tour,
Ja profodie , dont il est très -fcrupuleur obfervateur.
Depuis long- tems il a cflayé les talens fur
les deux langues dans différens genres , & a obtema
des luccès dans une cour où elles font égale,
OCTOBRE. 1772 .. 171
·
poument
familières , quoique la françaiſe y foit pré-.
férée pour l'ufage ; dans une cour d'autant plus
en état de juger des talens de ce genre , que les
oreilles & le goût y lont continuellement exercés.
Depuis ces oblervations, M. Glouch defiroit
voir appuyer fon opinion en faveur de la langue
françaite fur la démonftration que produit l'expérience
; lorfque le hafard a fait tomber entre
fes mains la tragédie opéra d'Iphigénie en
Aulide. Il a cru trouver , dans cet ouvrage , cè
qu'il cherchoit. L'auteur , ou , pour parler plus
exactement , le rédacteur de ce poëne me paroît
avoir ſuivi Racine avec la plus fcrupuleufe attention.
C'eſt fon Iphigénie même mile en opéra.
Pour parvenir à ce point , il a fallu qu'on abrégeât
l'expofition , & qu'on fit difparoître l'Epifode
d'Eriphile . On a introduit Calcas au premier
acte , à la place du confident Arcas ; par ce moyen
l'expofition s'eft trouvée en action : le fujet a été
fimplifié , & l'action , plus refferrée , a marché plus
rapidement au but . L'intérêt n'a point été altéré
par ces changemens ; il m'a paru même auffi entier
que dans la tragédie de Racine. Par le retranchement
de l'Epiſode d'Eriphile , le dénoûment
de la pièce de ce grand homme n'ayant pu
fervir pour l'opéra dont il s'agit , il y a été fuppléé
par un dénoûment en action , qui doit faire
un très bon effet , & dont l'idée a été fournie à
l'auteur , tant par les tragiques Grecs que par Ra
cine lui-même , dans la préface de fon Iphigénie.
Tout l'ouvrage a été divifé en trois actes , divifion
qui me paroît la plus favorable au genre qu
exige une grande rapidité d'action . On a tir
fans efforts du fujet , & l'on a amené naturelle
ment dans chaque acte un divertiflement brillant
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
hé au fujer de manière , qu'il en fait partie , en
augmente l'action ou la complette . On a eu grand
foin de mettre en oppofition les fituations & les
caractères , ce qui produit une variété piquante &
néceffaire pour tenir le fpectateur attentif, & pour
l'intérefler pendant tout le tems de la repréfentation
. On a trouvé moyen , fans avoir recours aux
machines , & fans exiger des dépenſes confidéra.
bles , de préfenter aux yeux un fpectacle noble
& magnifique . Je ne crois pas qu'on ait jamais
mis au théâtre un opéra nouveau qui demande
moins de frais , & qui cependant foit plus pompeux.
L'auteur de ce poë ue , dont la repréſentation
entière ne doit durer au plus que deux heures
& demie , y compris les divertiffemens , s'eft
fait un devoir de fe fervir des penſées & même
des vers de Racine , lorfque le genre , quoique
différent, l'a pu permettre . Ces vers ont été enchaflés
avec aflez d'art , pour qu'on ne puiffe pas
appercevoir trop de difparité dans la totalité du
ftyle de l'ouvrage. Le fujet de l'Iphigénie en Auli,
de m'a paru d'autant mieux choifi , que l'auteur ,
en fuivant Racine , autant qu'il a été poffible , s'eſt
affuré de l'effet de fon ouvrage, & que, par la certitude
du fuccès , il eft amplement dédommagé de ce
qu'il peut perdre du côté de l'amour- propre.
Le nom feul de M. Glouch me difpenferoit ,
Monfieur , de vous parler de la mufique de cet
opéra , fi le plaifir qu'elle m'a fait à plufieurs répetitions
, me permettoit de garder le filence. Il
m'a paru que ce grand homme avoit épuilé toutes
les reflources de l'art dans cette compofition ,
Un chant fimple, naturel , toujours guidé par l'expreffion
la plus vraie , la plus fenfiblespar la mélodie
la plus flatteufe ; une variété inépuisable dans
les fujets & dans les tours ; les plus grands effets
OCTOBRE. 1772. 173
de l'harmonie employés également dans le terri
ble , le pathétique & le gracieux ; un récitatif ra
pide , mais noble & expreffif du gen e ; enfin des
morceaux de notre récitatif françois de la plus
parfaite déclamation ; des airs danfans de la plus
grande variété,d'un genre neuf & de la plus agréable
fraîcheur ; des choeurs , des duo , des trio, des
quatuor également expreffifs , touchans & déclamés
; la profodie de la langue fcrupuleuſement
obfervée , tout , dans cette compofition , m'a paru
dans notre genre; rien ne m'y a femblé étranger
aux oreilles françaifes ; mais c'eft l'ouvrage du talent
: par.1tout M. Glouch eft poëte & muficien ,
par -tout on y reconnoît l'homme de génie & en
mème tems l'home de goût: rien n'y cft foible, ni
négligé.
Vous favez , Monfieur , que je ne fuis point
enthouſiaſte , & que dans les querelles qui fe font
élevées fur la préférence des genres de musique ,
j'ai gardé une neutralité abfolue : je me flatte donc
que vous ne vous préviendrez pas contre l'éloge
que je vous fais ici de la mufique de l'opéra d'Iphigénie.
Je fuis convaincu que vous ferez empretlé
à y applaudir ; je fais que perfonne ne defire
plus que vous les progrès de votre art ; vous y
avez déjà beaucoup contribué par vos productions
& les applaudiflemens que je vous ai vu
donner à ceux qui s'y diftinguoient. Vous verrez
donc avec plaifir , & comme homme de talent , &
comme bon citoyen , qu'un étranger auffi fameux
que M. Glouch , s'occupe à travailler fur notre langue
& la venge, aux yeux , de toute l'Europe des
imputations calomnieufes de nos propres auteurs.
· M. Glouch defire favoir fi la direction de l'Aca .
démie de Mufique auroit allez de confiance dans
-Hijj
174 MERCURE DE FRANCE.
les talens pour ſe déterminer à donner fon opéra.
Il eft prét a faire le voyage de France ; mais il veut
préalablement être afluré , & que fon opéra fera
repréfenté, & dans quel tems à peu près il pourra
l'être. Si vous n'aviez rien de fixé pour l'hiver , le
carême ou la rentrée après Pâques , je crois que
vous ne pourriez mieux faire que de lui affigner
une de ces époques . M. Glouch eſt demandé avec
beaucoup dempreffement à Naples pour le mois
de Mai prochain ; il n'a voulu prendre, de ce côté,
aucun engagement , & il eft déterminé à faire le
facrifice des avantages qu'on lui propofe , s'il peut
être alluré que fon opéra fera agréé par votre Académie
, à laquelle je vous prie de communiquer
cette lettre , & de me faire paffer fa détermination
qui fixera celle de M. Glouch . Je ferois bien flatté
de partager avec vous , Monfieur , l'avantage de
faire connoître à notre nation tour ce qu'elle peut
promettre en faveur de fa langue , embellie paz
l'art que vous profeflez. C'eft dans ces fentimens
que je fuis , avec la plus véritable eftime ,
fe
MONSIEUR ,
Votre très - humble & trèsobéiflant
ferviteur.
PS. Si la direction n'avoit pas affez de confiance
dans le jugement que j'ai porté des paroles de cet
opéra , je vous le ferois paffer par la première occafion
.
,
J'oubliois de vous dire , Monfieur , que M.
Glouch , naturellement très défutéreflé , n'exige
point , pourfon ouvrage , au delà de ce que la direction
a fixé pour les auteurs des opéra nouveaux.
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2
p. 182-184
LETTRE de M. le Chevalier Gluck, sur la Musique.
Début :
M. On auroit de justes reproches à me faire, & je [...]
Mots clefs :
Musique, Lettre, Langue, Iphigénie, Opéra, Ouvrages, Directeurs
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. le Chevalier Gluck, sur la Musique.
LETTRE de M. le Chevalier Gluck ,
fur la Musique.
M.
On auroit de juſtes reproches à me faire , & je
m'en ferois moi - même de très - graves , ſi, après
avoir lu la lettre écrite d'ici , à un des directeurs
de l'Académie royale de muſique , que vous avez
inférée dans le Mercure d'Octobre dernier , &
dont l'Iphigénie opéra eſt l'objet ; ſi , dis-je , après
avoir témoigné ma reconnoiſſance à l'auteur de
cette lettre , des louanges qu'il lui a plû de me
prodiguer , je ne m'empreſſois pas de déclarer que
ſon amitié & une prévention trop favorable , ſans
doute, l'ont entraîné , & que je ſuis bien loin de
me flatter de mériter les éloges qu'il me donne.
Je me ferois un reproche encore plus ſenſible aje
conſentois à me laiſſer attribuer l'invention du
nouveau genre d'opéra italien dont le ſuccès a
juſtifié la tentative : c'eſt à M. de Calzabigi qu'en
appartient le principal mérite ; & fi ma muſique
a eu quelqu'éclat , je crois devoir reconnoître
que c'eſt à lui que j'en ſuis redevable , puiſque
c'eſt lui qui m'a mis à portée de développer les
reflources de mon art. Cet auteur , plein de génie
&de talent , a ſuivi une route peu connue des
Italiens dans ſes poëmes d'Orphée , d'Alceſte &
de Pâris. Ces ouvrages ſont remplis dé ces fituations
heureuſes , de ces traits terribles & pathétiques
qui fourniffent au compofiteur le moyen
d'exprimer de grandes paſſions , & de créerune
FEVRIER . 1773 . 183
muſique énergique & touchante. Quelque talent
qu'ait le compoſiteur , il ne fera jamais quede la
muſique médiocre , ſi le poëte n'excite pas en lui
cet enthouſiaſine, ſans lequel les productions de
tous les arts font foibles & languiſlantes ; l'imitation
de la nature eſt le but reconnu qu'ils doiventtous
ſe propoſer. C'eſt celui auquel je tâche
d'atteindre : toujours ſimple & naturel , autant
qu'il m'eſt poſſible , ma muſique ne tend qu'à la
plus grande expreſſion & au renforcement de la
déclamation de la poësie. C'eſt la raiſon pour
laquelle je n'emploie point les trilles , les paffages
ni les cadences que prodiguent les Italiens.
Leur langue , qui s'y prête avec facilité , n'a donc
àcet égard aucun avantage pour moi; elle en a
fans doute beaucoup d'autres : mais , né en Allemagne
, quelqu'étude que j'aie pu faire de la
langue italienne , ainſi que de la langue françoiſe,
je ne crois pas qu'il me ſoit permis d'apprécier
les nuances délicates qui peuvent faire donner la
préférence à l'une des deux , &je pense que tout
etranger doit s'abſtenir de juger entr'elles ; mais
ce que je crois qu'il m'eſt permis de dire , c'eſt
que celle qui me conviendra toujours le mieux,
ſera celle où le poëte me fournira le plus de
moyens variés d'exprimer les paſſions : c'eſt l'avantage
que j'ai cru trouver dans les paroles de
l'opéra d'Iphigénie , dont la poëſie m'a paru avoir
toute l'énergie propre à m'inſpirer de la bonne
muſique. Qnoique je n'aie jamais été dans le cas
d'offrir mes ouvrages à aucun théâtre , je ne peux
ſavoir mauvais gré à l'auteur de la lettre à un des
Directeurs , d'avoir propoſé mon Iphigénie à votre
Académie de muſique. J'avoue que je l'aurois
produite avec plaifir à Paris , parce que par fon
184 MERCURE DE FRANCE.
effet & avec l'aide du fameux M. Rouficau de
Genève , que je me propoſois de conſulter , nous
aurions peut- être enſemble , en cherchant une
mélodie noble , ſenſible & naturelle , avec une
déclamation exacte ſelon la proſodie de chaque
langue& le caractère de chaque peuple , pû fixer
le moyen que j'enviſage de produire une muſique
propre à toutes les Nations , &de faire diſparoître
la ridicule diſtinction des muſiques nationales.
L'étude que j'ai faite des ouvrages de ce
grand homme ſur la muſique , la lettre entr'autres
dans laquelle il fait l'analyſe du monologue
de l'Armide de Lully , prouvent la ſublimité
de ſes connoiſſances&la fûreté de ton goût , &
m'ont pénétré d'admiration. Il m'en eſt demeuré
la perfuafion intime que s'il avoit voulu donner
ſon application à l'exercice de cet art , il aureit
pu réaliſer les effets prodigieux que l'antiquité
attribue à la muſique. Je ſuis charmé de trouver
ici l'occaſion de lui rendre publiquement ce tribut
d'éloges que je crois qu'il mérite.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien inférer
cette lettre dans votre prochain Mercure.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Chevalier GLUCK.
fur la Musique.
M.
On auroit de juſtes reproches à me faire , & je
m'en ferois moi - même de très - graves , ſi, après
avoir lu la lettre écrite d'ici , à un des directeurs
de l'Académie royale de muſique , que vous avez
inférée dans le Mercure d'Octobre dernier , &
dont l'Iphigénie opéra eſt l'objet ; ſi , dis-je , après
avoir témoigné ma reconnoiſſance à l'auteur de
cette lettre , des louanges qu'il lui a plû de me
prodiguer , je ne m'empreſſois pas de déclarer que
ſon amitié & une prévention trop favorable , ſans
doute, l'ont entraîné , & que je ſuis bien loin de
me flatter de mériter les éloges qu'il me donne.
Je me ferois un reproche encore plus ſenſible aje
conſentois à me laiſſer attribuer l'invention du
nouveau genre d'opéra italien dont le ſuccès a
juſtifié la tentative : c'eſt à M. de Calzabigi qu'en
appartient le principal mérite ; & fi ma muſique
a eu quelqu'éclat , je crois devoir reconnoître
que c'eſt à lui que j'en ſuis redevable , puiſque
c'eſt lui qui m'a mis à portée de développer les
reflources de mon art. Cet auteur , plein de génie
&de talent , a ſuivi une route peu connue des
Italiens dans ſes poëmes d'Orphée , d'Alceſte &
de Pâris. Ces ouvrages ſont remplis dé ces fituations
heureuſes , de ces traits terribles & pathétiques
qui fourniffent au compofiteur le moyen
d'exprimer de grandes paſſions , & de créerune
FEVRIER . 1773 . 183
muſique énergique & touchante. Quelque talent
qu'ait le compoſiteur , il ne fera jamais quede la
muſique médiocre , ſi le poëte n'excite pas en lui
cet enthouſiaſine, ſans lequel les productions de
tous les arts font foibles & languiſlantes ; l'imitation
de la nature eſt le but reconnu qu'ils doiventtous
ſe propoſer. C'eſt celui auquel je tâche
d'atteindre : toujours ſimple & naturel , autant
qu'il m'eſt poſſible , ma muſique ne tend qu'à la
plus grande expreſſion & au renforcement de la
déclamation de la poësie. C'eſt la raiſon pour
laquelle je n'emploie point les trilles , les paffages
ni les cadences que prodiguent les Italiens.
Leur langue , qui s'y prête avec facilité , n'a donc
àcet égard aucun avantage pour moi; elle en a
fans doute beaucoup d'autres : mais , né en Allemagne
, quelqu'étude que j'aie pu faire de la
langue italienne , ainſi que de la langue françoiſe,
je ne crois pas qu'il me ſoit permis d'apprécier
les nuances délicates qui peuvent faire donner la
préférence à l'une des deux , &je pense que tout
etranger doit s'abſtenir de juger entr'elles ; mais
ce que je crois qu'il m'eſt permis de dire , c'eſt
que celle qui me conviendra toujours le mieux,
ſera celle où le poëte me fournira le plus de
moyens variés d'exprimer les paſſions : c'eſt l'avantage
que j'ai cru trouver dans les paroles de
l'opéra d'Iphigénie , dont la poëſie m'a paru avoir
toute l'énergie propre à m'inſpirer de la bonne
muſique. Qnoique je n'aie jamais été dans le cas
d'offrir mes ouvrages à aucun théâtre , je ne peux
ſavoir mauvais gré à l'auteur de la lettre à un des
Directeurs , d'avoir propoſé mon Iphigénie à votre
Académie de muſique. J'avoue que je l'aurois
produite avec plaifir à Paris , parce que par fon
184 MERCURE DE FRANCE.
effet & avec l'aide du fameux M. Rouficau de
Genève , que je me propoſois de conſulter , nous
aurions peut- être enſemble , en cherchant une
mélodie noble , ſenſible & naturelle , avec une
déclamation exacte ſelon la proſodie de chaque
langue& le caractère de chaque peuple , pû fixer
le moyen que j'enviſage de produire une muſique
propre à toutes les Nations , &de faire diſparoître
la ridicule diſtinction des muſiques nationales.
L'étude que j'ai faite des ouvrages de ce
grand homme ſur la muſique , la lettre entr'autres
dans laquelle il fait l'analyſe du monologue
de l'Armide de Lully , prouvent la ſublimité
de ſes connoiſſances&la fûreté de ton goût , &
m'ont pénétré d'admiration. Il m'en eſt demeuré
la perfuafion intime que s'il avoit voulu donner
ſon application à l'exercice de cet art , il aureit
pu réaliſer les effets prodigieux que l'antiquité
attribue à la muſique. Je ſuis charmé de trouver
ici l'occaſion de lui rendre publiquement ce tribut
d'éloges que je crois qu'il mérite.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien inférer
cette lettre dans votre prochain Mercure.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Chevalier GLUCK.
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Résumé : LETTRE de M. le Chevalier Gluck, sur la Musique.
Dans cette lettre, le Chevalier Gluck répond à une critique élogieuse de son opéra 'Iphigénie' parue dans le Mercure d'octobre précédent. Il remercie l'auteur tout en soulignant que leur amitié et une certaine bienveillance ont pu influencer les éloges reçus. Gluck refuse de s'attribuer l'invention du nouveau genre d'opéra italien, attribuant principalement ce mérite à M. de Calzabigi, l'auteur des poèmes d''Orphée', 'Alceste' et 'Pâris'. Ces œuvres présentent des situations et des traits pathétiques qui inspirent une musique énergique et touchante. Gluck insiste sur le rôle crucial du poète dans l'éveil de l'enthousiasme nécessaire à la création musicale. Il évite les ornements tels que les trilles et les cadences, privilégiant une musique simple et naturelle qui renforce la déclamation poétique. Bien qu'il maîtrise plusieurs langues, il reconnaît ne pas pouvoir juger des nuances entre elles, appréciant celles qui offrent le plus de moyens d'exprimer les passions. Gluck aurait souhaité produire 'Iphigénie' à Paris avec l'aide de Jean-Jacques Rousseau pour créer une musique universelle. Il admire profondément les connaissances et le goût de Rousseau, convaincu que ce dernier aurait pu réaliser des effets musicaux prodigieux s'il s'était consacré à cet art. Gluck conclut en demandant la publication de cette lettre dans le prochain numéro du Mercure.
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