Auteur du texte (20)
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Auteur probable (1)
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Destinataire du texte (1)
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Détail
Liste
Résultats : 20 texte(s)
1
p. 37-44
LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur la maniere de critiquer les Piéces de Théatre.
Début :
Voici, Monsieur, quelques idées qui me sont venues, à propos de vos extraits [...]
Mots clefs :
Public, Théâtre, Ouvrages, Goût, Critique, Partie, Extrait, Auteur, Extraits, Usage, Auteurs, Phèdre, Genre, Sentiment, Ulysse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur la maniere de critiquer les Piéces de Théatre.
LETTRE
AP Auteur du Mercure , fur la maniere de
critiquer les Piéces de Théatre.
Voici ,Monfieur , quelques idées qui
me font venues , à propos de vos extraits
des Piéces de Théatre , & particulierement
des Tragédies. Vous en ferez tel
ufage qu'il vous plaira. Comme il n'eft
point de genre de Littérature , dont la publicité
foit aufli foudaine & aufli générale,
il n'en eft point de plus univerfellement ,
ni de plus legérement critiqué.
La partie du fentiment eft du reffort de
toure perfonne bien organifée ; il n'eft
befoin ni de combiner , ni de réflechir
pour fçavoir fi l'on eft ému , & le fuffrage
du coeur eft un mouvement fubit & rapide .
Le Public à cet égard eft donc un excellent
Juge. La vanité des Auteurs mécontens
peut bien fe retrancher fur la legéreté
Françoife fi contraire à l'illufion , & fur
ce caractére enjoué qui nous diftrait de la
fituation la plus pathétique , pour faifir
une allufion ou une équivoque plaifante.
La figure , le ton , le gefte d'un Acteur ,
un bon mot placé à propos , cu tel autre
38 MERCURE
DE FRANCE .
incident plus étranger encore à la piéce .
ont quelquefois fait rire où l'on eût dɩ
pleurer ; mais quand le pathétique de l'ac .
tion eft foutenu , la plaifanterie ne fe foutient
point ; on rougit d'avoir ri , & l'on
s'abandonne au plaifir plus décent de verfer
des larmes . La fenfibilité & l'enjouement
ne s'excluent point , & cette alternative
eft commune aux François avec les
Athéniens , qui n'ont pas laiffé de couronner
Sophocle . Ceux- ci avoient peut- être
le fentiment plus vif , mais moins jufte &
moins délicat. Si fur le Théatre François
Hecube éplorée aux pieds d'Uliffe , lui
difoit pour l'attendrir en faveur de Polixene
qu'il veut facrifier : Vous ferez donc
forcé de m'immoler avec mafille ; & qu'Uliffe
répondit , comme dans Euripide : Et
qui m'y forcera ? Je ne connois point de mare
en ces lieux cet Uliffe nous paroîtroit
fort dur, pour ne rien dire de plus , & nous
ne permettrions pas qu'un pareil trait paffât
à la postérité. Quoiqu'il en fort de cette
conjecture , qu'il me feroit aifé d'appuyer ,
les François frémiffent à Rodogune , &
pleurent à Andromaque. Le vrai les touche
, le beau les faifit , & tout ce qui n'exige
ni étude ni réflexion , trouve en eux
de bons critiques.
Il n'en eft pas ainfi de la partie de l'Art.
NOVEMBRE . 39
1750. 1750.
Peu la connoiffent & tous en décident
J'ai fouvent entendu raifonner là deffus ,
& rarement parler raifon . J'ai lû une infinité
d'extraits & de critiques des ouvrages
de Théatre ; le jugement fur le Cid eft le
fcul qui m'ait fatisfait ; encore n'eft - ce
qu'une critique de détail où l'Académie
avoue qu'elle a fuivi une mauvaife méthode
, en fuivant la méthode de Scudéri.
L'Académie étoit un Juge éclairé , impartial
& poli ; perfonne ne l'a imitée . Scu
déri étoit un Cenfeur malin , groffier ,
fans lumieres , fans goût ; il a eu cent imitateurs.
Effrayé peut -être du mauvais fuccès de
quelques uns de vos prédéceffeurs , & dest
difficultés que préfentece genre de critique ,
vous avez , Mr , pris modeftement le parti
de ne parler des ouvrages de Théatre qu'en
fimple Hiftorien. C'eft beaucoup pour votre
commodité particuliere , mais ce n'eft rien
pour l'avantage du Public & des Lettres .
Je fuppofe que votre extrait embraffe &
développe tout le deffein de l'ouvrage ,
qu'on y remarque l'ufage & les rapports
de chaque fil qui entre dans ce tiffu ; l'analyfe
la plus exacte & la mieux détaillée ,
fera toujours un rapport infuffifant dont
P'Auteur aura droit de fe plaindre. Pour
vous en convaincre , Monfieur , rappellez40
MERCURE DE FRANCE
vous ce mot de Racine , ce qui me diftingue
de Pradon , c'est que je fçais écrire. Cet
aveu eft , fans doute , trop modefte ; mais
il est vrai du moins que nos bons Auteurs
different plus des mauvais par les détails &
le coloris , que par le fond & l'ordonnance.
Je ne fçais même fi fur un fimple expofé
des plans , on ne préfereroit pas Capiftron
à Racine. On croit avoir aflez fait,.
quand on a donné quelques échantillons
du ftyle ; mais ces citations font très- équivoques
, & ne laiffent préfumer que trèsvaguement
de ce qui les précede ou les
fuit , vû qu'il n'eft point d'ouvrage où
l'on ne trouve quelques endroits au- deffus
ou au- deffous du ftyle général de l'Auteur
. Vous êtes donc , Monfieur , injuſte
fans le vouloir , peut- être même par la
crainte de l'être , lorsque vous vous bornez
au fimple extrait , & à l'analyſe hiftorique
d'un ouvrage de Théatre. Que penferiezvous
d'un Critique qui pour donner une
idée du St. Jean de Raphael, fe borneroit à
dire , qu'il eft de grandeur naturelle , porté
fur un aigle , tenant une table de la maingauche
, & une plume de la main droite ?
Ileft des traits , fans doute , dont la beauté
n'a befoin que d'être indiquée pour être
fentie . Tel elt , par exemple , le cinquiéme
Acte de Rodo gune , tel eft le coup de gé
NOVEMBRÉ. 1750. 42
nie de ce Peintre , qui pour exprimer la
douleur d'Agamemmon au facrifice d'Iphigenie
, l'a r préfenté le vifage couvert
d'un voile . Mais ces traits font authi
rares que précieux : le mérite le plus général
des ouvrages de Peinture , de Sculp
tare , de Poëfie , eft dans l'exécution , &
dès qu'on le bornera à la fimple analyse
d'un ouvrage de goût pour le faire connoître
, on ſera auffi peu raifonnable , que
fi l'on prétendoit fur un plan géométral
faire juger de l'Architecture d'un Palais .
On vous en a donc impofé , Monfieur ,
lorfqu'on vous a fait entendre que le Public
fouhaitoit que vous fupprimafiiez
de vos extraits les réflexions & les remarques
inféparables de la bonne critique
parlez en fimple Hiftorien des ouvrages
purement didactiques , mais parlez en
homme de goût des ouvrages de goût.
Suppofons , Monfieur , que vous euffiez
à faire l'extrait de la Tragédie de Phédre
, croirez-vous avoir bien inftruit le
Public , fi par exemple vous aviez dit de
la Scéne de la déclaration de Phédre à
Hypolite ?
Phédre vient implorer la protection
d'Hyppolite pour fes enfans ; mais elle oublie
à fa vûe le deffein qui l'amene. Le
eur plein de fon amour , elle en laiſſe
42 MERCURE DE FRANCE.
échapper quelques marques; Hippolyte lui
parle de Thefee ; Phédte croit le revoir
dans fon fils ; elle fe fert de ce détour pour
exprimer la paffion qui la domine ; Hyppolite
rougit , & veut fe retirer. Phedre
le retient , ceffe de diffimuler , & lui
avoue en même tems la tendreffe qu'elle
a pour lui , & l'horreur qu'elle a d'ellemême.
Croiriez -vous de bonne foi , Monfieur
, trouver dans vos Lecteurs une imagination
affez vive pour fuppléer aux détails
qui font de cette efquifle un tableau
admirable ? Croiriez-vous les avoir mis à
portée de donner à Racine les éloges que
vous lui auriez refufés , en ne parlant de
ce morceau qu'en fimple Hiftorien ?
Si les bornes que je me preferis dans
cette Lettre , me permettoient un plus
long détail , je ferois , fuivant votre méthode
, l'extrait du Mifantrope ou de
Cinna , je ferois en même tems l'extrait
d'une mauvaife piéce du même genre , &
vous feriez forcé d'avouer , qu'un Lecteur,
qui n'en fçauroit pas davantage , auroit
raifon de balancer fur le mérite de l'une &
de l'autre .
Mais j'en ai dit affez pour vous convaincre
du tort, que peut faire votre façon
de rendre compte au Public des ouvrages
NOVEMBRE. 1750. 43
dramatiques. Quand vous faites à un Auteur
l'honneur de parler de lui , vous lui
devez les éloges qu'il mérite. Vous devez
au Public les critiques dont l'ouvrage eft
fufceptible , vous vous devez à vous - même
un ufage honorable de l'emploi qu'on vous
a confié . Cet ufage confifte à vous établir
médiateur entre les Auteurs & le Public ,
à éclairer poliment l'aveugle vanité des
uns , & à rectifier les jugemens précipités
de l'autre . C'eſt une tâche penible & difficile.
Mais avec vos talens , de l'exercice &
du zéle , on peut faire beaucoup pour le
progrès des Lettres , du goût & de la raifon.
a
Je l'ai déja dit , la partie du fentiment
a beaucoup de connoiffeurs , la partie de
l'Art en à peu , la partie de l'efprit en a
trop. J'entends par l'efprit cette fineffe de
perception qui analyfe tout , & même ce
qui ne doit pas être analyfé.
Si chacun de ces Juges fe renfermoit
dans les bornes qui lui font prefcrites , tout
feroit dans l'ordre ; mais celui qui n'a que
de l'efprit trouve plat tout ce qui n'eft que
fenti ; celui qui n'eft que fenfible , trouve
froid tout ce qui n'eft que penfé ; & celui
qui ne connoît que l'Art , ne fait grace ni
aux penfées ni aux fentimens , dès qu'on a
péché contre les régles. Voilà pour la
44 MERCURE DE FRANCE.
plupart des Juges . Les Auteurs de leur
côté ne font pas plus équitables . Ils traitent
de bornés ceux qui n'ont pas été frappés
de leurs idees , d'infenfibles ceux qu'ils
n'ont pas émûs , & de pedans , ceux qui
leur parlent des régles de l'Ar . Vous êtes
témoin de cette diffention ; daignez ,
Monfieur , en êire le conciliateur. Il faut
de l'autorité, direz vous ? Il vous eft facile
d'en acquerir. Donnez -vous la peine de
faire deux ou trois extraits , où vous examiniez
les caractéres & les moeurs en Philofophe
, le plan & la contexture de l'intrigue
en homme de l'Art , les détails & le
ftyle en homme de goût : à ces conditions
qu'il vous eft aifé de remplir , je vous fuis
garant de la confiance générale.
AP Auteur du Mercure , fur la maniere de
critiquer les Piéces de Théatre.
Voici ,Monfieur , quelques idées qui
me font venues , à propos de vos extraits
des Piéces de Théatre , & particulierement
des Tragédies. Vous en ferez tel
ufage qu'il vous plaira. Comme il n'eft
point de genre de Littérature , dont la publicité
foit aufli foudaine & aufli générale,
il n'en eft point de plus univerfellement ,
ni de plus legérement critiqué.
La partie du fentiment eft du reffort de
toure perfonne bien organifée ; il n'eft
befoin ni de combiner , ni de réflechir
pour fçavoir fi l'on eft ému , & le fuffrage
du coeur eft un mouvement fubit & rapide .
Le Public à cet égard eft donc un excellent
Juge. La vanité des Auteurs mécontens
peut bien fe retrancher fur la legéreté
Françoife fi contraire à l'illufion , & fur
ce caractére enjoué qui nous diftrait de la
fituation la plus pathétique , pour faifir
une allufion ou une équivoque plaifante.
La figure , le ton , le gefte d'un Acteur ,
un bon mot placé à propos , cu tel autre
38 MERCURE
DE FRANCE .
incident plus étranger encore à la piéce .
ont quelquefois fait rire où l'on eût dɩ
pleurer ; mais quand le pathétique de l'ac .
tion eft foutenu , la plaifanterie ne fe foutient
point ; on rougit d'avoir ri , & l'on
s'abandonne au plaifir plus décent de verfer
des larmes . La fenfibilité & l'enjouement
ne s'excluent point , & cette alternative
eft commune aux François avec les
Athéniens , qui n'ont pas laiffé de couronner
Sophocle . Ceux- ci avoient peut- être
le fentiment plus vif , mais moins jufte &
moins délicat. Si fur le Théatre François
Hecube éplorée aux pieds d'Uliffe , lui
difoit pour l'attendrir en faveur de Polixene
qu'il veut facrifier : Vous ferez donc
forcé de m'immoler avec mafille ; & qu'Uliffe
répondit , comme dans Euripide : Et
qui m'y forcera ? Je ne connois point de mare
en ces lieux cet Uliffe nous paroîtroit
fort dur, pour ne rien dire de plus , & nous
ne permettrions pas qu'un pareil trait paffât
à la postérité. Quoiqu'il en fort de cette
conjecture , qu'il me feroit aifé d'appuyer ,
les François frémiffent à Rodogune , &
pleurent à Andromaque. Le vrai les touche
, le beau les faifit , & tout ce qui n'exige
ni étude ni réflexion , trouve en eux
de bons critiques.
Il n'en eft pas ainfi de la partie de l'Art.
NOVEMBRE . 39
1750. 1750.
Peu la connoiffent & tous en décident
J'ai fouvent entendu raifonner là deffus ,
& rarement parler raifon . J'ai lû une infinité
d'extraits & de critiques des ouvrages
de Théatre ; le jugement fur le Cid eft le
fcul qui m'ait fatisfait ; encore n'eft - ce
qu'une critique de détail où l'Académie
avoue qu'elle a fuivi une mauvaife méthode
, en fuivant la méthode de Scudéri.
L'Académie étoit un Juge éclairé , impartial
& poli ; perfonne ne l'a imitée . Scu
déri étoit un Cenfeur malin , groffier ,
fans lumieres , fans goût ; il a eu cent imitateurs.
Effrayé peut -être du mauvais fuccès de
quelques uns de vos prédéceffeurs , & dest
difficultés que préfentece genre de critique ,
vous avez , Mr , pris modeftement le parti
de ne parler des ouvrages de Théatre qu'en
fimple Hiftorien. C'eft beaucoup pour votre
commodité particuliere , mais ce n'eft rien
pour l'avantage du Public & des Lettres .
Je fuppofe que votre extrait embraffe &
développe tout le deffein de l'ouvrage ,
qu'on y remarque l'ufage & les rapports
de chaque fil qui entre dans ce tiffu ; l'analyfe
la plus exacte & la mieux détaillée ,
fera toujours un rapport infuffifant dont
P'Auteur aura droit de fe plaindre. Pour
vous en convaincre , Monfieur , rappellez40
MERCURE DE FRANCE
vous ce mot de Racine , ce qui me diftingue
de Pradon , c'est que je fçais écrire. Cet
aveu eft , fans doute , trop modefte ; mais
il est vrai du moins que nos bons Auteurs
different plus des mauvais par les détails &
le coloris , que par le fond & l'ordonnance.
Je ne fçais même fi fur un fimple expofé
des plans , on ne préfereroit pas Capiftron
à Racine. On croit avoir aflez fait,.
quand on a donné quelques échantillons
du ftyle ; mais ces citations font très- équivoques
, & ne laiffent préfumer que trèsvaguement
de ce qui les précede ou les
fuit , vû qu'il n'eft point d'ouvrage où
l'on ne trouve quelques endroits au- deffus
ou au- deffous du ftyle général de l'Auteur
. Vous êtes donc , Monfieur , injuſte
fans le vouloir , peut- être même par la
crainte de l'être , lorsque vous vous bornez
au fimple extrait , & à l'analyſe hiftorique
d'un ouvrage de Théatre. Que penferiezvous
d'un Critique qui pour donner une
idée du St. Jean de Raphael, fe borneroit à
dire , qu'il eft de grandeur naturelle , porté
fur un aigle , tenant une table de la maingauche
, & une plume de la main droite ?
Ileft des traits , fans doute , dont la beauté
n'a befoin que d'être indiquée pour être
fentie . Tel elt , par exemple , le cinquiéme
Acte de Rodo gune , tel eft le coup de gé
NOVEMBRÉ. 1750. 42
nie de ce Peintre , qui pour exprimer la
douleur d'Agamemmon au facrifice d'Iphigenie
, l'a r préfenté le vifage couvert
d'un voile . Mais ces traits font authi
rares que précieux : le mérite le plus général
des ouvrages de Peinture , de Sculp
tare , de Poëfie , eft dans l'exécution , &
dès qu'on le bornera à la fimple analyse
d'un ouvrage de goût pour le faire connoître
, on ſera auffi peu raifonnable , que
fi l'on prétendoit fur un plan géométral
faire juger de l'Architecture d'un Palais .
On vous en a donc impofé , Monfieur ,
lorfqu'on vous a fait entendre que le Public
fouhaitoit que vous fupprimafiiez
de vos extraits les réflexions & les remarques
inféparables de la bonne critique
parlez en fimple Hiftorien des ouvrages
purement didactiques , mais parlez en
homme de goût des ouvrages de goût.
Suppofons , Monfieur , que vous euffiez
à faire l'extrait de la Tragédie de Phédre
, croirez-vous avoir bien inftruit le
Public , fi par exemple vous aviez dit de
la Scéne de la déclaration de Phédre à
Hypolite ?
Phédre vient implorer la protection
d'Hyppolite pour fes enfans ; mais elle oublie
à fa vûe le deffein qui l'amene. Le
eur plein de fon amour , elle en laiſſe
42 MERCURE DE FRANCE.
échapper quelques marques; Hippolyte lui
parle de Thefee ; Phédte croit le revoir
dans fon fils ; elle fe fert de ce détour pour
exprimer la paffion qui la domine ; Hyppolite
rougit , & veut fe retirer. Phedre
le retient , ceffe de diffimuler , & lui
avoue en même tems la tendreffe qu'elle
a pour lui , & l'horreur qu'elle a d'ellemême.
Croiriez -vous de bonne foi , Monfieur
, trouver dans vos Lecteurs une imagination
affez vive pour fuppléer aux détails
qui font de cette efquifle un tableau
admirable ? Croiriez-vous les avoir mis à
portée de donner à Racine les éloges que
vous lui auriez refufés , en ne parlant de
ce morceau qu'en fimple Hiftorien ?
Si les bornes que je me preferis dans
cette Lettre , me permettoient un plus
long détail , je ferois , fuivant votre méthode
, l'extrait du Mifantrope ou de
Cinna , je ferois en même tems l'extrait
d'une mauvaife piéce du même genre , &
vous feriez forcé d'avouer , qu'un Lecteur,
qui n'en fçauroit pas davantage , auroit
raifon de balancer fur le mérite de l'une &
de l'autre .
Mais j'en ai dit affez pour vous convaincre
du tort, que peut faire votre façon
de rendre compte au Public des ouvrages
NOVEMBRE. 1750. 43
dramatiques. Quand vous faites à un Auteur
l'honneur de parler de lui , vous lui
devez les éloges qu'il mérite. Vous devez
au Public les critiques dont l'ouvrage eft
fufceptible , vous vous devez à vous - même
un ufage honorable de l'emploi qu'on vous
a confié . Cet ufage confifte à vous établir
médiateur entre les Auteurs & le Public ,
à éclairer poliment l'aveugle vanité des
uns , & à rectifier les jugemens précipités
de l'autre . C'eſt une tâche penible & difficile.
Mais avec vos talens , de l'exercice &
du zéle , on peut faire beaucoup pour le
progrès des Lettres , du goût & de la raifon.
a
Je l'ai déja dit , la partie du fentiment
a beaucoup de connoiffeurs , la partie de
l'Art en à peu , la partie de l'efprit en a
trop. J'entends par l'efprit cette fineffe de
perception qui analyfe tout , & même ce
qui ne doit pas être analyfé.
Si chacun de ces Juges fe renfermoit
dans les bornes qui lui font prefcrites , tout
feroit dans l'ordre ; mais celui qui n'a que
de l'efprit trouve plat tout ce qui n'eft que
fenti ; celui qui n'eft que fenfible , trouve
froid tout ce qui n'eft que penfé ; & celui
qui ne connoît que l'Art , ne fait grace ni
aux penfées ni aux fentimens , dès qu'on a
péché contre les régles. Voilà pour la
44 MERCURE DE FRANCE.
plupart des Juges . Les Auteurs de leur
côté ne font pas plus équitables . Ils traitent
de bornés ceux qui n'ont pas été frappés
de leurs idees , d'infenfibles ceux qu'ils
n'ont pas émûs , & de pedans , ceux qui
leur parlent des régles de l'Ar . Vous êtes
témoin de cette diffention ; daignez ,
Monfieur , en êire le conciliateur. Il faut
de l'autorité, direz vous ? Il vous eft facile
d'en acquerir. Donnez -vous la peine de
faire deux ou trois extraits , où vous examiniez
les caractéres & les moeurs en Philofophe
, le plan & la contexture de l'intrigue
en homme de l'Art , les détails & le
ftyle en homme de goût : à ces conditions
qu'il vous eft aifé de remplir , je vous fuis
garant de la confiance générale.
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Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur la maniere de critiquer les Piéces de Théatre.
La lettre adressée à un rédacteur du Mercure de France discute de la critique des pièces de théâtre, en particulier des tragédies. L'auteur souligne que le théâtre, en raison de sa nature publique, est souvent soumis à des critiques superficielles. Bien que le public apprécie le pathétique et le beau, il manque souvent de profondeur dans son analyse. Les critiques de théâtre sont rares et mal exécutées, comme en témoigne l'exemple de l'Académie française ayant mal jugé 'Le Cid'. L'auteur regrette que les critiques se limitent à des extraits historiques sans examiner les détails et le style des œuvres, comparant cette approche à décrire une peinture de Raphaël sans mentionner ses aspects artistiques. Le texte mentionne une scène spécifique de la tragédie de Racine où Phèdre avoue son amour à Hippolyte, illustrant ainsi les lacunes des méthodes de critique littéraire actuelles. L'auteur prône une approche équilibrée et philosophique pour évaluer les caractères, les mœurs, le plan de l'intrigue et le style des œuvres théâtrales. Il déplore la division parmi les critiques, certains favorisant le sentiment, d'autres l'art, et d'autres encore l'esprit, ce qui conduit à des jugements partiaux. L'auteur appelle à une critique constructive et informée, reconnaissant les mérites des auteurs et encourageant une analyse plus approfondie et nuancée des œuvres dramatiques.
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2
p. 15-17
DAPHNÉ. ROMANCE.
Début :
L'Amour m'a fait la peinture [...]
Mots clefs :
Amour, Romance, Amant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DAPHNÉ. ROMANCE.
DAPHN É.
ROMANCE.
' Amour m'a fait la peinture
De Daphné , de fes malheurs.
J'en vais tracer l'aventure :
Puiffe la race future
L'entendre & verfer des pleurs.
16 MERCURE DE FRANCE.
Daphné fut fenfible & belle ,
Apollon fenfible & beau ;
Sur eux l'Amour , d'un coup d'aîle ,
Fi: voler une étincelle
De fon dangereux flambeau ..
Daphné d'abord interdite ,
Rougit , voyant Apollon ;
Il approche , elle l'évite :
Mais fuyoit- elle bien vîte ?
L'Amour affure que non.
Le Dieu qui vole à ſa ſuite ,
De fa lenteur s'applaudit ;
Elle balance , elle héſite ;
La pudeur hâte fa fuite ,
Le defir la ralentit.
Il la pourfuit à latrace ,
It eft prêt à la faifir ;
Elle va demander grace.
Une Nymphe et bientôt laffe
Lo rfqu'elle fuit le plaifir.
Et
Elle defire , elle n'oſe ;
Son pere voit fes combats ,
par fa métamorphofe ,
A fa défaite il s'oppofe :
Daphné ne l'en prioit pas.
JANVIER.
17 1755 .
C'eft Apollon qu'elle implore ,
Sa vûe adoucit fes maux ,
Et vers l'amant qu'elle adore
Ses bras s'étendent encore ,
En fe changeant en rameaux.
Quel objet pour la tendreffe
De ce malheureux vainqueur !
C'eft un arbre qu'il careffe ;
Mais fous l'écorce qu'il preffe
Il fent palpiter un coeur..
Ce coeur ne fut point févere ,
Et fon dernier mouvement
Fut , fi l'amour eft fincere ,
Un reproche pour fon pere ,
Un regret pour fon amant.
On trouvera la mufique de cette Romance
à la fin du Livre.
ROMANCE.
' Amour m'a fait la peinture
De Daphné , de fes malheurs.
J'en vais tracer l'aventure :
Puiffe la race future
L'entendre & verfer des pleurs.
16 MERCURE DE FRANCE.
Daphné fut fenfible & belle ,
Apollon fenfible & beau ;
Sur eux l'Amour , d'un coup d'aîle ,
Fi: voler une étincelle
De fon dangereux flambeau ..
Daphné d'abord interdite ,
Rougit , voyant Apollon ;
Il approche , elle l'évite :
Mais fuyoit- elle bien vîte ?
L'Amour affure que non.
Le Dieu qui vole à ſa ſuite ,
De fa lenteur s'applaudit ;
Elle balance , elle héſite ;
La pudeur hâte fa fuite ,
Le defir la ralentit.
Il la pourfuit à latrace ,
It eft prêt à la faifir ;
Elle va demander grace.
Une Nymphe et bientôt laffe
Lo rfqu'elle fuit le plaifir.
Et
Elle defire , elle n'oſe ;
Son pere voit fes combats ,
par fa métamorphofe ,
A fa défaite il s'oppofe :
Daphné ne l'en prioit pas.
JANVIER.
17 1755 .
C'eft Apollon qu'elle implore ,
Sa vûe adoucit fes maux ,
Et vers l'amant qu'elle adore
Ses bras s'étendent encore ,
En fe changeant en rameaux.
Quel objet pour la tendreffe
De ce malheureux vainqueur !
C'eft un arbre qu'il careffe ;
Mais fous l'écorce qu'il preffe
Il fent palpiter un coeur..
Ce coeur ne fut point févere ,
Et fon dernier mouvement
Fut , fi l'amour eft fincere ,
Un reproche pour fon pere ,
Un regret pour fon amant.
On trouvera la mufique de cette Romance
à la fin du Livre.
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Résumé : DAPHNÉ. ROMANCE.
Le poème 'Daphné', publié dans le Mercure de France en janvier 1755, narre l'histoire de Daphné, une jeune femme sensible et belle, et d'Apollon, un dieu également sensible et beau. L'Amour, sous la forme d'une étincelle, enflamme leur désir mutuel. Daphné, d'abord interdite, rougit en voyant Apollon et tente de fuir, partagée entre la pudeur et le désir. Apollon la poursuit, et elle finit par demander grâce, affirmant qu'elle fuit le plaisir. Son père, voyant ses tourments, la transforme en laurier pour éviter sa défaite. Transformée en arbre, Daphné implore Apollon, et ses bras se tendent vers lui en devenant des rameaux. Apollon, malgré la transformation, sent encore battre le cœur de Daphné sous l'écorce. Ce cœur, avant de cesser de battre, exprime un reproche pour son père et un regret pour son amant. La musique de cette romance est disponible à la fin du livre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 5-8
EPITRE A Mme LA COMTESSE DE J**. SUR SON MARIAGE. PAR M. DE M***.
Début :
Vous l'avez dit, belle Sophie, [...]
Mots clefs :
Mariage, Plaisirs, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A Mme LA COMTESSE DE J**. SUR SON MARIAGE. PAR M. DE M***.
EPITRE
A Mme LACOMTESSE DE J **.
V
SUR SON MARIAGE.
PAR M. DE M ***.
Ous l'avez dit , belle Sophie ,
Ce mot décififpour la vie ,
Dont jamais on ne fe dédit,
A iij
6. MERCURE DE FRANCE.
Tout haut l'Hymen s'en glorifie ;
Tout bas l'Amour s'en applaudit.
Votre ame à ces Dieux facrifie !
En vous voyant qui l'eût prédit ,
Modefte & timide Sophie ,
Qu'enfin .... qu'enfin vous l'auriez dit
Trompé par la candeur naïve
De vos regards & de vos traits ,
?
» Non , difois-je , elle eft trop craintive ,
» Elle ne l'ofera jamais.
Amour , ton heure décifive
N'attend ni les fi , ni les mais
Et tout eft dit lorfqu'elle arrive.
Peut-être au moment que j'écris,
Le plus fortuné des maris . ...
Ah ! qui n'envîroit fon partage !
C'eſt lettre clofe ; mais je gage
Qu'il en connoît trop bien le prix
Pour n'en pas tirer avantage .
Avouez que le mariage
Eft plaiſamment imaginé ;
Auriez-vous jamais deviné
Tous les myſteres du ménage ?
La veille tout eft défendu :
On eft avec fon prétendu
D'un maintien plus froid qu'une image.
Le jour arrive , on vous bénic ;
FEVRIER.
17550 7
L'amour s'en mêle & vous unit :
Autre maintien , nouveau langage.
Sans rougir on entend les voeux
De l'amant dont on eft charmée :
La pudeur , loin d'être allarmée ,
Sourit aux plaifirs amoureux :
La nouvelle Eve eft animée ,
Le nouvel Adam eft heureux.
Tout change , & fous de doux aufpices ,
Du fameux jardin des délices
La porte s'ouvre encor pour eux.
Là cette aimable ſympathie
De goûts , d'humeurs & de defirs ;
Là , cette tendre modeftie ,
Voile & parure des plaifirs ;
Là , cette confiance intime ,
Fille & compagne de l'eftime ,
Viennent charmer d'heureux loifirs.
Deux coeurs , d'une paix fortunée ,
Refferrent les noeuds tour à tour ;
Et la volupté dans fa cour
Reçoit la vertu couronnée
Des fleurs que fait naître l'Amour ,
Et que moiffonne l'Hymenée.
Tel eft ce riant paradis
Où vous venez d'être introduite :
Mieux que moi vous êtes inftruite
De tout ce que je vous en dis.
&
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
Sur la foi d'autrui j'imagine
Le bonheur que vous refientez ,
Et cette demeure divine ,
Je la décris , vous l'habitez ,
Des plaifirs & de la fortune ,
Les Poëtes parlent fouvent ;
Nous y voyageons en rêvant
Comme Cyrano dans la Lune.
Vous , pour qui ces liens ne
font
pas ,
Comme pour nous , un vain menſonge ,
Goûtez long-tems tous les appas
D'un féjour que je vois en fonge.
Un fruit de cet arbre fatal
Qui l'inftruifit trop bien du mal ,
En a chaffé la premiere Eve.
Hélas ! elle y feroit encor ;
Et pour elle cet âge d'or
N'eût point difparu comme un rêve ,
Si , comme vous , elle avoit eu
Pour guide l'auftere vertu * *
Dont vous êtes la digne éleve.
** Madame H **.
A Mme LACOMTESSE DE J **.
V
SUR SON MARIAGE.
PAR M. DE M ***.
Ous l'avez dit , belle Sophie ,
Ce mot décififpour la vie ,
Dont jamais on ne fe dédit,
A iij
6. MERCURE DE FRANCE.
Tout haut l'Hymen s'en glorifie ;
Tout bas l'Amour s'en applaudit.
Votre ame à ces Dieux facrifie !
En vous voyant qui l'eût prédit ,
Modefte & timide Sophie ,
Qu'enfin .... qu'enfin vous l'auriez dit
Trompé par la candeur naïve
De vos regards & de vos traits ,
?
» Non , difois-je , elle eft trop craintive ,
» Elle ne l'ofera jamais.
Amour , ton heure décifive
N'attend ni les fi , ni les mais
Et tout eft dit lorfqu'elle arrive.
Peut-être au moment que j'écris,
Le plus fortuné des maris . ...
Ah ! qui n'envîroit fon partage !
C'eſt lettre clofe ; mais je gage
Qu'il en connoît trop bien le prix
Pour n'en pas tirer avantage .
Avouez que le mariage
Eft plaiſamment imaginé ;
Auriez-vous jamais deviné
Tous les myſteres du ménage ?
La veille tout eft défendu :
On eft avec fon prétendu
D'un maintien plus froid qu'une image.
Le jour arrive , on vous bénic ;
FEVRIER.
17550 7
L'amour s'en mêle & vous unit :
Autre maintien , nouveau langage.
Sans rougir on entend les voeux
De l'amant dont on eft charmée :
La pudeur , loin d'être allarmée ,
Sourit aux plaifirs amoureux :
La nouvelle Eve eft animée ,
Le nouvel Adam eft heureux.
Tout change , & fous de doux aufpices ,
Du fameux jardin des délices
La porte s'ouvre encor pour eux.
Là cette aimable ſympathie
De goûts , d'humeurs & de defirs ;
Là , cette tendre modeftie ,
Voile & parure des plaifirs ;
Là , cette confiance intime ,
Fille & compagne de l'eftime ,
Viennent charmer d'heureux loifirs.
Deux coeurs , d'une paix fortunée ,
Refferrent les noeuds tour à tour ;
Et la volupté dans fa cour
Reçoit la vertu couronnée
Des fleurs que fait naître l'Amour ,
Et que moiffonne l'Hymenée.
Tel eft ce riant paradis
Où vous venez d'être introduite :
Mieux que moi vous êtes inftruite
De tout ce que je vous en dis.
&
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
Sur la foi d'autrui j'imagine
Le bonheur que vous refientez ,
Et cette demeure divine ,
Je la décris , vous l'habitez ,
Des plaifirs & de la fortune ,
Les Poëtes parlent fouvent ;
Nous y voyageons en rêvant
Comme Cyrano dans la Lune.
Vous , pour qui ces liens ne
font
pas ,
Comme pour nous , un vain menſonge ,
Goûtez long-tems tous les appas
D'un féjour que je vois en fonge.
Un fruit de cet arbre fatal
Qui l'inftruifit trop bien du mal ,
En a chaffé la premiere Eve.
Hélas ! elle y feroit encor ;
Et pour elle cet âge d'or
N'eût point difparu comme un rêve ,
Si , comme vous , elle avoit eu
Pour guide l'auftere vertu * *
Dont vous êtes la digne éleve.
** Madame H **.
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Résumé : EPITRE A Mme LA COMTESSE DE J**. SUR SON MARIAGE. PAR M. DE M***.
L'épître célèbre le mariage de Mme Lacomtesse de J** et exprime la surprise de l'auteur face à l'engagement de Sophie, décrite comme modeste et timide. L'auteur imagine Sophie vivant un bonheur partagé avec son époux, qui apprécie la valeur de cet engagement. Le texte explore les mystères du mariage, contrastant la froideur de la veille avec l'amour du jour des noces. La pudeur et la confiance intime accompagnent les plaisirs partagés, unissant les cœurs dans une paix durable et un bonheur fondé sur la volupté et la vertu. L'auteur espère que Sophie savourera longuement les joies de son foyer, comparant cette situation à l'âge d'or perdu par Ève, et souhaitant que Sophie, grâce à sa vertu, évite les erreurs du passé.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 9-22
LE MOI. HISTOIRE TRÈS-ANCIENNE.
Début :
La nature & la Fortune sembloient avoir conspiré au bonheur d'Alcibiade. [...]
Mots clefs :
Amour, Amant, Veuve, Beauté, Coeur, Hymen, Délicatesse, Désirs
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texteReconnaissance textuelle : LE MOI. HISTOIRE TRÈS-ANCIENNE.
LE MO I.
HISTOIRE TRE'S - ANCIENNE.
L
A nature & la Fortune fembloient
avoir confpiré au bonheur d'Alcibiade.
Richeffes , talens , beauté , naiffance , la
fleur de l'âge & de la fanté , que de titres
pour avoir tous les ridicules ! Alcibiade
n'en avoit qu'un : il vouloit être aimé pour
lui-même. Depuis la coqueterie jufqu'à la
fagefle il avoit tout féduit dans Athènes ;
mais en lui étoit- ce bien lui qu'on aimoit ?
Cette délicateffe lui prit un matin comme
il venoit de faire fa cour à une prude. C'eft
le moment des réflexions. Alcibiade en fit
fur ce qu'on appelle le fentiment pur , la
métaphyfique de l'amour. Je fuis bien
duppe , difoit-il , de prodiguer mes foins à
une femme qui ne m'aime peut- être que
pour elle- même ! Je le fçaurai de par tous
les dieux , & s'il en eft ainfi , elle peut chercher
parmi nos athlétes un foupirant qui
me remplace.
La belle prude , fuivant l'ufage , oppofoit
toujours quelque foible réfiftance aux
defirs d'Alcibiade . C'étoit une chofe épouvantable.
Elle ne pouvoit s'y accoutumer.
Il falloit aimer comme elle aimoit pour s'y
A v
to MERCURE DE FRANCE.
réfoudre. Elle auroit voulu pour tout au
monde qu'il fut moins jeune & moins
empreffé. Alcibiade la prit au mot. Je vois
bien , Madame , lui dit il un jour , que ces
complaifances vous coutent ; hé bien , je
veux vous donner une preuve de l'amour
le plus parfait . Oui je confens , puifque
vous le voulez , que nos ames feules foient
unies , & je vous donne ma parole de
n'exiger rien de plus.
La prude loua cette réfolution d'un air
bien capable de la faire évanouir , mais
Alcibiade tint bon . Elle en fur furpriſe , &
piquée , cependant il fallut diffimuler .
Le jour fuivant tout ce que le deshabillé
peut avoir d'agaçant fut mis en ufage . La
vivacité du defir brilloit dans les yeax de
la prude , dans fon maintien , la nonchalance
& la volupté , les voiles les plus
legers , le défordre le plus favorable , tout
en elle invitoit Alcibiade à s'oublier . Ilapperçut
le piege. Quel triomphe , lui dit- il ,
Madame , quel triomphe à remporter fur
moi- même ! Je vois bien que l'amour m'éprouve
, & je m'en applaudis : la délicateffe
de mes fentimens en éclatera davantage.
Ces voiles tranfparens & légers , ces
couffins dont la volupté femble avoir formé
fon trône , votre beauté , mes defirs ;
combien d'ennemis à vaincre. Ulyffe n'y
SEPTEMBRE. 1755. 11
échapperoit pas , Hercule y fuccomberoit.
Je ferai plus fage qu'Ulyffe & moins fragile
qu'Hercule . Oui , je vous prouverai que
le feul plaifir d'aimer peut tenir lieu de
tous les plaifirs. Vous êtes charmant , lui
dit-elle , & je puis me flatter d'avoir un
amant unique ; je ne crains qu'une chofe ,
c'eft que votre amour ne s'affoibliffe par la
rigueur . Au contraire , interrompit vivement
Alcibiade , il n'en fera que plus ardent.
Mais , mon cher enfant , vous êtes
jeune , il eft des momens où l'on n'eft pas
maître de foi , & je crois votre fidélité bien
hafardée , fi je vous livre à vos defirs.
Soyez tranquille , Madame : je vous réponds
de tout . Puifque je puis vaincre mes
defirs auprès de vous , auprès de qui n'en
ferai- je pas le maître. Vous me promettez
du moins que s'ils deviennent trop preffans
vous m'en ferez l'aveu . Je ne veux
point qu'une mauvaiſe honte vous retienne.
Ne vous piquez pas de me tenir parole,
il n'eft rien que je ne vous pardonne plutôt
qu'une infidélité. Oui , Madame , je
vous avouerai ma foibleffe de la meilleure
foi du monde , quand je ferai prêt d'y fuccomber:
mais laiffez - moi du moins éprouver
mes forces : je fens qu'elles iront encore
loin , & j'efpere que l'amour m'en
donnera de nouvelles . La prude étoit
A vi
12 MERCURE
DE FRANCE.
furieufe , mais fans fe démentir elle ne
pouvoit fe plaindre , elle fe contraignit
encore , dans l'efpoir qu'à une nouvelle
épreuve Alcibiade fuccomberoit. Il reçut
le lendemain à fon réveil un billet conçu
en ces termes : « J'ai paffé la plus cruelle
» nuit , venez me voir . Je ne puis vivre
» fans vous .
Il arrive chez la prude. Les rideaux des
fenêtres n'étoient qu'entr'ouverts un jour
tendre fe gliffoit dans l'appartement à tra
vers des ondes de pourpre. La prude étoit
encore dans un lit parfemé de rofes. Venez,
lui dit- elle d'une voix plaintive , venez
calmer mes inquiétudes . Un fonge affreux
m'a tourmentée cette nuit , j'ai cru vous
voir aux genoux d'une rivale. Ah j'en frémis
encore ? Je vous l'ai dit Alcibiade , je
ne puis vivre dans la crainte que vous ne
foyez infidelle , mon malheur feroit d'autant
plus fenfible que j'en ferois moi-même
la caufe , & je veux du moins n'avoir rien
à me reprocher. Vous avez beau me promettre
de vous vaincre ; vous êtes trop
jeune pour le pouvoir long- tems, Ne vous
connois-je pas je fens que j'ai trop exigê
de vous , je fens qu'il y a de l'imprudence
& de la cruauté à vous impoſer une loi fi
dure. Comme elle parloit ainfi de l'air du
monde le plus touchant , Alcibiade fe jetta
?
SEPTEMBRE . 1755 13
:
à fes pieds je fuis bien malheureux , lui
dit- il , Madame , fi vous ne m'estimez pas
affez pour me croire capable de m'attacher
à vous par les feuls liens du fentiment !
Après tout de quoi me fuis - je privé ? de ce
qui deshonore l'amour. Je rougis de voir
que vous comptiez ce facrifice pour quelque
chofe. Mais fut- il auffi grand que vous
vous l'imaginez , je n'en aurai que plus de
gloire. Non , mon cher Alcibiade , lui dit
la prude , en lui tendant la main , je ne
veux point d'un facrifice qui te coûte , je
fuis trop fure & trop flattée de l'amour pur
& délicat que tu m'as fibien témoigné.
Sois heureux , j'y confens . Je le fuis , Madame
, s'écria- t-il , du bonheur de vivre
pour vous , ceffez de me foupçonner & de
me plaindre , vous voyez l'amant le plus
fidele , le plus tendre , le plus refpectueux ...
& le plus fot , interrompit- elle , en tirant
brufquement fes rideaux , & elle appella
fes efclaves. Alcibiade fortit furieux de
n'avoir été aimé que comme un autre ,
bien réfolu de ne plus revoir une femme
qui ne l'avoit pris que pour fon plaifir. Ce
n'eft pas ainfi , dit- il , qu'on aime dans l'âge
de l'innocence , & fi la jeune Glicérie
éprouvoit pour
pour moi ce que fes yeux femblent
me dire , je fuis bien certain que ce
feroit-là de l'amour pur.
&
14 MERCURE DE FRANCE.
Glicérie dans fa quinzieme année , atti
roit déja les voeux de la plus brillante jeuneffe.
Qu'on imagine une rofe au moment
de s'épanouir , tels étoient la fraîcheur &
l'éclat de fa beauté.
Alcibiade fe préfenta & fes rivaux fe
diffiperent. Ce n'étoit point encore l'ufage
à Athènes de s'époufer pour fe haïr & pour
fe méprifer le lendemain , & l'on donnoit
aux jeunes gens avant l'hymen , le loifir de
fe voir & de fe parler avec une liberté décente.
Les filles ne fe repofoient pas fur
leurs gardiens du foin de leur vertu . Elles
fe donnoient la peine d'être fages ellesmêmes.
La pudeur n'a commencé à combattre
foiblement , que depuis qu'on lui a
dérobé les honneurs de la victoire. Celle
de Glicérie fit la plus belle défenfe . Alcibiade
n'oublia rien pour la furprendre out
pour la gagner. Il loua la jeune Athénienne
fur fes talens , fes graces , fa beauté , il
lui fit fentir dans tout ce qu'elle difoit
une fineffe qu'elle n'y avoit pas mife , &
une délicateffe dont elle ne fe doutoit pas.
Quel dommage qu'avec tant de charmes ,
elle n'eut pas un coeur fenfible ! je vous
adore , lui difoit- il , & je fuis heureux fi
vous m'aimez. Ne craignez pas de me le
dire , une candeur ingénue eft la vertu de
votre âge , on a beau donner le nom de
រ
SEPTEMBRE. 1755 1-8
prudence à la diffimulation , cette belle
bouche n'eft pas faite pour trahir les fentimens
de votre coeur : qu'elle foit l'organe
de l'amour , c'eft pour lui -même qu'il l'a
formée. Si vous voulez que je fois fincere,
lui répondit Glicérie , avec une modeſtie
mêlée de tendreffe , faites du moins que je
puiffe l'être fans rougir Je veux bien ne
pas trahir mon coeur , mais je veux auffi ne
pas trahir mon devoir , & je trahirois l'un
ou l'autre fi j'en difois davantage. Glicérie
vouloit avant de s'expliquer , que leur
himen fut conclu . Alcibiade vouloit qu'elle
s'expliquât avant de penfer à l'himen.
Il fera bien tems , difoit- il de m'affurer
de votre amour , quand l'himen vous en
aura fait un devoir , & que je vous aurai
réduite à la néceffité de feindre. C'eſt
aujourd'hui que vous êtes libre , qu'il feroit
flateur pour moi d'entendre de votre
bouche l'aveu défintéreffé d'un fentiment
naturel & pur. Hé bien , foyez content , &
ne me reprochez plus de n'avoir pas un
coeur fenfible : il l'eft du moins depuis que
je vous vois. Je vous estime affez pour vous
confier mon fecret , mais à préfent qu'il
m'eft échappé , j'exige de vous une complaifance
, c'eft de ne plus me parler tête à
tête , que vous ne foyez d'accord avec ceux
dont je dépends. L'aveu qu'Alcibiade ve16
MERCURE DE FRANCE.
noit d'obtenir , auroit fair le bonheur d'un
amant moins difficile , mais fa chimere
l'occupoit. Il voulut voir jufqu'au bout
s'il étoit aimé pour lui -même. Je ne vous
diffimulerai lui dit-il , que
pas ,
la démarche
que je vais faire peut avoir un mauvais.
fuccès. Vos parens me reçoivent avec une
politeffe froide que j'aurois pris pour un
congé , fi le plaifir de vous voir n'eut vaincu
ma délicateffe ; mais fi j'oblige votre
pere à s'expliquer , il ne fera plus tems de
feindre . Il eft membre de l'Aréopage , Socrate
, le plus vertueux des hommes , y eft
fufpect & odieux : je fuis l'ami & le difciple
de Socrate , & je crains bien que la
haine qu'on a pour lui , ne s'étende jufqu'à
moi . Mes craintes vont trop loin peut-être ;
mais enfin , fi votre pere nous facrifie à fa
politique , s'il me refufe votre main ; à
quoi vous déterminez - vous . A être malheureuſe
, lui répondit Glicérie , & à céder
à ma deftinée. Vous ne me verrez donc
plus ? Si l'on me deffend de vous voir , il
faudra bien que j'obéiffe . Vous obéïrez
donc auffi , fi l'on vous propofe un autre
époux ? Je ferai la victime de mon devoir.
Et par devoir vous aimerez l'époux qu'on
vous aura choifi ? Je tâcherai de ne le
point haïr ; mais quelles queftions vous
me faites ? Que penferiez - vous de moi
SEPTEMBRE. 1755. 17
j'avois d'autres fentimens ? Je penferois
que vous m'aimez. Il eft trop vrai que je
vous aime. Non , Glicérie , l'amour ne
connoît point de loi ; il eft au- deffus' de
tous les obftacles ; mais je vous rends juf
tice , ce fentiment eft trop fort pour votre
âge , il veut des ames fermes & courageufes
que les difficultés irritent & que les revers
n'étonnent pas . Un tel amour eft rare
je l'avoue . Vouloir un état , un nom , une
fortune dont on difpofe , fe jetter enfin
dans les bras d'un mari pour fe fauver de
fes parens , voilà ce qu'on appelle amour ,
& voilà ce que j'appelle defir de l'indépendance.
Vous êtes bien le maître , lui
dit-elle , les larmes aux yeux , d'ajouter
l'injure au reproche. Je ne vous ai rien dit
que de tendre & d'honnête. Ai-je balancé
un moment à vous facrifier vos rivaux ?
Ai-je hésité à vous avouer votre triomphe?
Que me demandez -vous de plus ? Je vous
demande , lui dit- il , de me jurer une conftance
à toute épreuve , de me jurer que
vous ferez à moi , quoiqu'il arrive , & que
vous ne ferez qu'à moi. En vérité , Seigneur
, c'eft ce que je ne ferai jamais . En
vérité , Madame , je devois m'attendre à
cette réponſe & je rougis de m'y être expofé.
A ces mots , il fe retira outré de colere
, & fe difant à lui -même , j'étois bien
+ MERCURE DE FRANCE.
bon d'aimer un enfant qui n'a point d'ame
& dont le coeur ne fe donne que par avis
de parens.
il y avoit dans Athenes une jeune veuve
qui paroiffoit inconfolable de la perte de
fon époux. Alcibiade lui rendit comme tout
le monde , les premiers devoirs avec le
férieux que la bienféance , impofe auprès
des perfonnes affligées. La veuve trouva
un foulagement fenfible dans les entretiens
de ce difciple de Socrate , & Alcibiade un
charme inexprimable dans les larmes de la
yeuve, Cependant leur morale s'égayoit de
jour en jour. On fit l'éloge des bonnes qualités
du défunt , & puis on convint des
mauvaiſes , c'étoit bien le plus honnête
homme du monde ; mais il n'avoit précifement
que le fens commun. Il étoit affez
bien de figure , mais fans élégance & fans
grace ; rempli d'attentions & de foins ,
mais d'une affiduité fatigante. Enfin , on
étoit au défefpoir d'avoir perdu un fi bon
mari ; mais bien réfolue à n'en pas prendre
un fecond. Eh ! quoi , dit Alcibiade , à
votre âge, renoncer à l'himen ! Je vous
avoue , répondit la veuve , qu'autant l'eſclavage
me répugne , autant la liberté m'effraye.
A mon âge , livrée àmoi- même , &
ne tenant à rien , que vais-je devenir ? Alcibiade
ne manqua pas de lui infinuer
SEPTEMBRE . 1755. 19
qu'entre l'esclavage de l'himen & l'abandon
du veuvage , il y auroit un milieu à
prendre , & qu'à l'égard des bienféances ,
rien au monde n'étoit plus facile à concilier
avec un tendre attachement. On fut
révoltée de cette propofition . On eut mieux
aimémourir. Mourir dans l'âge des amours
& des graces ! il étoit facile de faire voir
le ridicule d'un tel projet , & la veuve ne
craignoit rien tant que de fe donner des
ridicules. Il fut donc réfolu qu'elle ne
mourroit pas ; il étoit déja décidé qu'elle
ne pouvoit vivre , fans tenir à quelque
chofe , ce quelque chofe devoit être un
amant , & fans prévention elle ne connoiffoit
point d'homme plus digne qu'Alci
biade de lui plaire & de l'attacher . Il redoubla
fes affiduités , d'abord elle s'en plaignit
, bientôt elle s'y accoutuma , enfin elle
y exigea du miftere , & pour éviter les im
prudences , on s'arrangea décemment.
Alcibiade étoit au comble de fes voeux.
Ce n'étoit ni les plaiſirs de l'amour , ni les
avantages de l'hymen qu'on aimoit en lui ;
c'étoit lui - même ; du moins le croyoit-il
ainfi . Il triomphoit de la douleur , de la
fageffe , de la fierté d'une femme qui n'exigeoit
de lui que du fecret & de l'amour.
La veuve de fon côté s'applaudiffoit de
tenir fous fes loix l'objet de la jaloufie de
20 MERCURE DE FRANCE.
1
toutes les beautés de la Grece. Mais com
bien peu de perfonnes fçavent jouir fans
confidens ! Alcibiade amant fecret , n'étoit
qu'un amant comme un autre , & le plus
beau triomphe n'eft flatteur qu'autant qu'il
eft folemnel. Un auteur a dit que ce n'eft
pas tout d'être dans une belle campagne ,
fi l'on n'a quelqu'un à qui l'on puiffe dire,la
belle campagne! La veuve trouva de même
que ce n'étoit pas affez d'avoir Alcibiade
pour amant , fi elle ne pouvoit dire à quelqu'un
, j'ai pour amant Alcibiade. Elle en
fit donc la confidence à une amie intime
qui le dit à fon amant , & celui - ci à toute
la Grece. Alcibiade étonné qu'on publiât
fon aventure , crut devoir en avertir la
veuve qui l'accufa d'indifcrétion . Si j'en
étois capable , lui dit-il , je laifferois courir
des bruits que j'aurois voulu répandre ,
& je ne fouhaite rien tant que de les faire
évanouir. Obfervons- nous avec foin , évitons
en public , de nous trouver enſemble ,
& quand le hafard nous réunira . Ne vous
offenfez point de l'air diftrait & diffipé
que j'affecterai auprès de vous. La veuve
reçut tout cela d'affez mauvaife humeur.
Je fens bien , lui dit-elle , que vous en
ferez plus à votre aife : les affiduités , les
attentions vous gênent , & vous ne demandez
pas mieux que de pouvoir voltiger.
f
SEPTEMBRE . 1755 28
Mais moi , quelle contenance voulez-vous
que je tienne. Je ne fçaurois prendre fur
moi d'être coquette : ennuyée de tout en
votre abfence rêveufe & embarraſſée
,
auprès de vous , j'aurai l'air d'être jouée ,
& je le ferai peut- être en effet. Si l'on eſt
perfuadé que vous m'avez , il n'y a plus
aucun remede , le public ne revient pas.
Quel fera donc le fruit de ce prétendu
miftere. Nous aurons l'air , vous , d'un
amant détaché , moi , d'une amante délaiffée.
Cette réponſe de la veuve furprit Alcibiade
, la conduite qu'elle tint acheva de
le confondre . Chaque jour elle fe donnoit
plus d'aifance & de liberté. Au fpectacle ,
elle exigeoit qu'il fut affis derriere elle ,
qu'il lui donnât la main pour aller au Temple
, qu'il fut de fes promenades & de ſes
foupers. Elle affectoit fur- tout de fe trouver
avec fes rivales , & au milieu de ce
concours elle vouloit qu'il ne vit qu'elle.
Elle lui commandoit d'un ton abfolu , le
regardoit avec miftere , lui fourioit d'un
air d'intelligence , & lui parloit à l'oreille
avec cette familiarité qui annonce au public
qu'on eft d'accord. Il vit bien qu'elle
le menoit partout , comme un efclave enchaîné
à fon char . J'ai pris des airs pour
des fentimens , dit-il , avec un foupir , ce
n'eſt pas moi qu'elle aime , c'eſt l'éclat do
22 MERCURE DE FRANCE.
ma conquête ; elle me mépriferoit , fi elle
n'avoit point de rivales . Apprenons- lui que
la vanité n'eft pas digne de fixer l'amour.
On donnera la fuite le mais prochain.
HISTOIRE TRE'S - ANCIENNE.
L
A nature & la Fortune fembloient
avoir confpiré au bonheur d'Alcibiade.
Richeffes , talens , beauté , naiffance , la
fleur de l'âge & de la fanté , que de titres
pour avoir tous les ridicules ! Alcibiade
n'en avoit qu'un : il vouloit être aimé pour
lui-même. Depuis la coqueterie jufqu'à la
fagefle il avoit tout féduit dans Athènes ;
mais en lui étoit- ce bien lui qu'on aimoit ?
Cette délicateffe lui prit un matin comme
il venoit de faire fa cour à une prude. C'eft
le moment des réflexions. Alcibiade en fit
fur ce qu'on appelle le fentiment pur , la
métaphyfique de l'amour. Je fuis bien
duppe , difoit-il , de prodiguer mes foins à
une femme qui ne m'aime peut- être que
pour elle- même ! Je le fçaurai de par tous
les dieux , & s'il en eft ainfi , elle peut chercher
parmi nos athlétes un foupirant qui
me remplace.
La belle prude , fuivant l'ufage , oppofoit
toujours quelque foible réfiftance aux
defirs d'Alcibiade . C'étoit une chofe épouvantable.
Elle ne pouvoit s'y accoutumer.
Il falloit aimer comme elle aimoit pour s'y
A v
to MERCURE DE FRANCE.
réfoudre. Elle auroit voulu pour tout au
monde qu'il fut moins jeune & moins
empreffé. Alcibiade la prit au mot. Je vois
bien , Madame , lui dit il un jour , que ces
complaifances vous coutent ; hé bien , je
veux vous donner une preuve de l'amour
le plus parfait . Oui je confens , puifque
vous le voulez , que nos ames feules foient
unies , & je vous donne ma parole de
n'exiger rien de plus.
La prude loua cette réfolution d'un air
bien capable de la faire évanouir , mais
Alcibiade tint bon . Elle en fur furpriſe , &
piquée , cependant il fallut diffimuler .
Le jour fuivant tout ce que le deshabillé
peut avoir d'agaçant fut mis en ufage . La
vivacité du defir brilloit dans les yeax de
la prude , dans fon maintien , la nonchalance
& la volupté , les voiles les plus
legers , le défordre le plus favorable , tout
en elle invitoit Alcibiade à s'oublier . Ilapperçut
le piege. Quel triomphe , lui dit- il ,
Madame , quel triomphe à remporter fur
moi- même ! Je vois bien que l'amour m'éprouve
, & je m'en applaudis : la délicateffe
de mes fentimens en éclatera davantage.
Ces voiles tranfparens & légers , ces
couffins dont la volupté femble avoir formé
fon trône , votre beauté , mes defirs ;
combien d'ennemis à vaincre. Ulyffe n'y
SEPTEMBRE. 1755. 11
échapperoit pas , Hercule y fuccomberoit.
Je ferai plus fage qu'Ulyffe & moins fragile
qu'Hercule . Oui , je vous prouverai que
le feul plaifir d'aimer peut tenir lieu de
tous les plaifirs. Vous êtes charmant , lui
dit-elle , & je puis me flatter d'avoir un
amant unique ; je ne crains qu'une chofe ,
c'eft que votre amour ne s'affoibliffe par la
rigueur . Au contraire , interrompit vivement
Alcibiade , il n'en fera que plus ardent.
Mais , mon cher enfant , vous êtes
jeune , il eft des momens où l'on n'eft pas
maître de foi , & je crois votre fidélité bien
hafardée , fi je vous livre à vos defirs.
Soyez tranquille , Madame : je vous réponds
de tout . Puifque je puis vaincre mes
defirs auprès de vous , auprès de qui n'en
ferai- je pas le maître. Vous me promettez
du moins que s'ils deviennent trop preffans
vous m'en ferez l'aveu . Je ne veux
point qu'une mauvaiſe honte vous retienne.
Ne vous piquez pas de me tenir parole,
il n'eft rien que je ne vous pardonne plutôt
qu'une infidélité. Oui , Madame , je
vous avouerai ma foibleffe de la meilleure
foi du monde , quand je ferai prêt d'y fuccomber:
mais laiffez - moi du moins éprouver
mes forces : je fens qu'elles iront encore
loin , & j'efpere que l'amour m'en
donnera de nouvelles . La prude étoit
A vi
12 MERCURE
DE FRANCE.
furieufe , mais fans fe démentir elle ne
pouvoit fe plaindre , elle fe contraignit
encore , dans l'efpoir qu'à une nouvelle
épreuve Alcibiade fuccomberoit. Il reçut
le lendemain à fon réveil un billet conçu
en ces termes : « J'ai paffé la plus cruelle
» nuit , venez me voir . Je ne puis vivre
» fans vous .
Il arrive chez la prude. Les rideaux des
fenêtres n'étoient qu'entr'ouverts un jour
tendre fe gliffoit dans l'appartement à tra
vers des ondes de pourpre. La prude étoit
encore dans un lit parfemé de rofes. Venez,
lui dit- elle d'une voix plaintive , venez
calmer mes inquiétudes . Un fonge affreux
m'a tourmentée cette nuit , j'ai cru vous
voir aux genoux d'une rivale. Ah j'en frémis
encore ? Je vous l'ai dit Alcibiade , je
ne puis vivre dans la crainte que vous ne
foyez infidelle , mon malheur feroit d'autant
plus fenfible que j'en ferois moi-même
la caufe , & je veux du moins n'avoir rien
à me reprocher. Vous avez beau me promettre
de vous vaincre ; vous êtes trop
jeune pour le pouvoir long- tems, Ne vous
connois-je pas je fens que j'ai trop exigê
de vous , je fens qu'il y a de l'imprudence
& de la cruauté à vous impoſer une loi fi
dure. Comme elle parloit ainfi de l'air du
monde le plus touchant , Alcibiade fe jetta
?
SEPTEMBRE . 1755 13
:
à fes pieds je fuis bien malheureux , lui
dit- il , Madame , fi vous ne m'estimez pas
affez pour me croire capable de m'attacher
à vous par les feuls liens du fentiment !
Après tout de quoi me fuis - je privé ? de ce
qui deshonore l'amour. Je rougis de voir
que vous comptiez ce facrifice pour quelque
chofe. Mais fut- il auffi grand que vous
vous l'imaginez , je n'en aurai que plus de
gloire. Non , mon cher Alcibiade , lui dit
la prude , en lui tendant la main , je ne
veux point d'un facrifice qui te coûte , je
fuis trop fure & trop flattée de l'amour pur
& délicat que tu m'as fibien témoigné.
Sois heureux , j'y confens . Je le fuis , Madame
, s'écria- t-il , du bonheur de vivre
pour vous , ceffez de me foupçonner & de
me plaindre , vous voyez l'amant le plus
fidele , le plus tendre , le plus refpectueux ...
& le plus fot , interrompit- elle , en tirant
brufquement fes rideaux , & elle appella
fes efclaves. Alcibiade fortit furieux de
n'avoir été aimé que comme un autre ,
bien réfolu de ne plus revoir une femme
qui ne l'avoit pris que pour fon plaifir. Ce
n'eft pas ainfi , dit- il , qu'on aime dans l'âge
de l'innocence , & fi la jeune Glicérie
éprouvoit pour
pour moi ce que fes yeux femblent
me dire , je fuis bien certain que ce
feroit-là de l'amour pur.
&
14 MERCURE DE FRANCE.
Glicérie dans fa quinzieme année , atti
roit déja les voeux de la plus brillante jeuneffe.
Qu'on imagine une rofe au moment
de s'épanouir , tels étoient la fraîcheur &
l'éclat de fa beauté.
Alcibiade fe préfenta & fes rivaux fe
diffiperent. Ce n'étoit point encore l'ufage
à Athènes de s'époufer pour fe haïr & pour
fe méprifer le lendemain , & l'on donnoit
aux jeunes gens avant l'hymen , le loifir de
fe voir & de fe parler avec une liberté décente.
Les filles ne fe repofoient pas fur
leurs gardiens du foin de leur vertu . Elles
fe donnoient la peine d'être fages ellesmêmes.
La pudeur n'a commencé à combattre
foiblement , que depuis qu'on lui a
dérobé les honneurs de la victoire. Celle
de Glicérie fit la plus belle défenfe . Alcibiade
n'oublia rien pour la furprendre out
pour la gagner. Il loua la jeune Athénienne
fur fes talens , fes graces , fa beauté , il
lui fit fentir dans tout ce qu'elle difoit
une fineffe qu'elle n'y avoit pas mife , &
une délicateffe dont elle ne fe doutoit pas.
Quel dommage qu'avec tant de charmes ,
elle n'eut pas un coeur fenfible ! je vous
adore , lui difoit- il , & je fuis heureux fi
vous m'aimez. Ne craignez pas de me le
dire , une candeur ingénue eft la vertu de
votre âge , on a beau donner le nom de
រ
SEPTEMBRE. 1755 1-8
prudence à la diffimulation , cette belle
bouche n'eft pas faite pour trahir les fentimens
de votre coeur : qu'elle foit l'organe
de l'amour , c'eft pour lui -même qu'il l'a
formée. Si vous voulez que je fois fincere,
lui répondit Glicérie , avec une modeſtie
mêlée de tendreffe , faites du moins que je
puiffe l'être fans rougir Je veux bien ne
pas trahir mon coeur , mais je veux auffi ne
pas trahir mon devoir , & je trahirois l'un
ou l'autre fi j'en difois davantage. Glicérie
vouloit avant de s'expliquer , que leur
himen fut conclu . Alcibiade vouloit qu'elle
s'expliquât avant de penfer à l'himen.
Il fera bien tems , difoit- il de m'affurer
de votre amour , quand l'himen vous en
aura fait un devoir , & que je vous aurai
réduite à la néceffité de feindre. C'eſt
aujourd'hui que vous êtes libre , qu'il feroit
flateur pour moi d'entendre de votre
bouche l'aveu défintéreffé d'un fentiment
naturel & pur. Hé bien , foyez content , &
ne me reprochez plus de n'avoir pas un
coeur fenfible : il l'eft du moins depuis que
je vous vois. Je vous estime affez pour vous
confier mon fecret , mais à préfent qu'il
m'eft échappé , j'exige de vous une complaifance
, c'eft de ne plus me parler tête à
tête , que vous ne foyez d'accord avec ceux
dont je dépends. L'aveu qu'Alcibiade ve16
MERCURE DE FRANCE.
noit d'obtenir , auroit fair le bonheur d'un
amant moins difficile , mais fa chimere
l'occupoit. Il voulut voir jufqu'au bout
s'il étoit aimé pour lui -même. Je ne vous
diffimulerai lui dit-il , que
pas ,
la démarche
que je vais faire peut avoir un mauvais.
fuccès. Vos parens me reçoivent avec une
politeffe froide que j'aurois pris pour un
congé , fi le plaifir de vous voir n'eut vaincu
ma délicateffe ; mais fi j'oblige votre
pere à s'expliquer , il ne fera plus tems de
feindre . Il eft membre de l'Aréopage , Socrate
, le plus vertueux des hommes , y eft
fufpect & odieux : je fuis l'ami & le difciple
de Socrate , & je crains bien que la
haine qu'on a pour lui , ne s'étende jufqu'à
moi . Mes craintes vont trop loin peut-être ;
mais enfin , fi votre pere nous facrifie à fa
politique , s'il me refufe votre main ; à
quoi vous déterminez - vous . A être malheureuſe
, lui répondit Glicérie , & à céder
à ma deftinée. Vous ne me verrez donc
plus ? Si l'on me deffend de vous voir , il
faudra bien que j'obéiffe . Vous obéïrez
donc auffi , fi l'on vous propofe un autre
époux ? Je ferai la victime de mon devoir.
Et par devoir vous aimerez l'époux qu'on
vous aura choifi ? Je tâcherai de ne le
point haïr ; mais quelles queftions vous
me faites ? Que penferiez - vous de moi
SEPTEMBRE. 1755. 17
j'avois d'autres fentimens ? Je penferois
que vous m'aimez. Il eft trop vrai que je
vous aime. Non , Glicérie , l'amour ne
connoît point de loi ; il eft au- deffus' de
tous les obftacles ; mais je vous rends juf
tice , ce fentiment eft trop fort pour votre
âge , il veut des ames fermes & courageufes
que les difficultés irritent & que les revers
n'étonnent pas . Un tel amour eft rare
je l'avoue . Vouloir un état , un nom , une
fortune dont on difpofe , fe jetter enfin
dans les bras d'un mari pour fe fauver de
fes parens , voilà ce qu'on appelle amour ,
& voilà ce que j'appelle defir de l'indépendance.
Vous êtes bien le maître , lui
dit-elle , les larmes aux yeux , d'ajouter
l'injure au reproche. Je ne vous ai rien dit
que de tendre & d'honnête. Ai-je balancé
un moment à vous facrifier vos rivaux ?
Ai-je hésité à vous avouer votre triomphe?
Que me demandez -vous de plus ? Je vous
demande , lui dit- il , de me jurer une conftance
à toute épreuve , de me jurer que
vous ferez à moi , quoiqu'il arrive , & que
vous ne ferez qu'à moi. En vérité , Seigneur
, c'eft ce que je ne ferai jamais . En
vérité , Madame , je devois m'attendre à
cette réponſe & je rougis de m'y être expofé.
A ces mots , il fe retira outré de colere
, & fe difant à lui -même , j'étois bien
+ MERCURE DE FRANCE.
bon d'aimer un enfant qui n'a point d'ame
& dont le coeur ne fe donne que par avis
de parens.
il y avoit dans Athenes une jeune veuve
qui paroiffoit inconfolable de la perte de
fon époux. Alcibiade lui rendit comme tout
le monde , les premiers devoirs avec le
férieux que la bienféance , impofe auprès
des perfonnes affligées. La veuve trouva
un foulagement fenfible dans les entretiens
de ce difciple de Socrate , & Alcibiade un
charme inexprimable dans les larmes de la
yeuve, Cependant leur morale s'égayoit de
jour en jour. On fit l'éloge des bonnes qualités
du défunt , & puis on convint des
mauvaiſes , c'étoit bien le plus honnête
homme du monde ; mais il n'avoit précifement
que le fens commun. Il étoit affez
bien de figure , mais fans élégance & fans
grace ; rempli d'attentions & de foins ,
mais d'une affiduité fatigante. Enfin , on
étoit au défefpoir d'avoir perdu un fi bon
mari ; mais bien réfolue à n'en pas prendre
un fecond. Eh ! quoi , dit Alcibiade , à
votre âge, renoncer à l'himen ! Je vous
avoue , répondit la veuve , qu'autant l'eſclavage
me répugne , autant la liberté m'effraye.
A mon âge , livrée àmoi- même , &
ne tenant à rien , que vais-je devenir ? Alcibiade
ne manqua pas de lui infinuer
SEPTEMBRE . 1755. 19
qu'entre l'esclavage de l'himen & l'abandon
du veuvage , il y auroit un milieu à
prendre , & qu'à l'égard des bienféances ,
rien au monde n'étoit plus facile à concilier
avec un tendre attachement. On fut
révoltée de cette propofition . On eut mieux
aimémourir. Mourir dans l'âge des amours
& des graces ! il étoit facile de faire voir
le ridicule d'un tel projet , & la veuve ne
craignoit rien tant que de fe donner des
ridicules. Il fut donc réfolu qu'elle ne
mourroit pas ; il étoit déja décidé qu'elle
ne pouvoit vivre , fans tenir à quelque
chofe , ce quelque chofe devoit être un
amant , & fans prévention elle ne connoiffoit
point d'homme plus digne qu'Alci
biade de lui plaire & de l'attacher . Il redoubla
fes affiduités , d'abord elle s'en plaignit
, bientôt elle s'y accoutuma , enfin elle
y exigea du miftere , & pour éviter les im
prudences , on s'arrangea décemment.
Alcibiade étoit au comble de fes voeux.
Ce n'étoit ni les plaiſirs de l'amour , ni les
avantages de l'hymen qu'on aimoit en lui ;
c'étoit lui - même ; du moins le croyoit-il
ainfi . Il triomphoit de la douleur , de la
fageffe , de la fierté d'une femme qui n'exigeoit
de lui que du fecret & de l'amour.
La veuve de fon côté s'applaudiffoit de
tenir fous fes loix l'objet de la jaloufie de
20 MERCURE DE FRANCE.
1
toutes les beautés de la Grece. Mais com
bien peu de perfonnes fçavent jouir fans
confidens ! Alcibiade amant fecret , n'étoit
qu'un amant comme un autre , & le plus
beau triomphe n'eft flatteur qu'autant qu'il
eft folemnel. Un auteur a dit que ce n'eft
pas tout d'être dans une belle campagne ,
fi l'on n'a quelqu'un à qui l'on puiffe dire,la
belle campagne! La veuve trouva de même
que ce n'étoit pas affez d'avoir Alcibiade
pour amant , fi elle ne pouvoit dire à quelqu'un
, j'ai pour amant Alcibiade. Elle en
fit donc la confidence à une amie intime
qui le dit à fon amant , & celui - ci à toute
la Grece. Alcibiade étonné qu'on publiât
fon aventure , crut devoir en avertir la
veuve qui l'accufa d'indifcrétion . Si j'en
étois capable , lui dit-il , je laifferois courir
des bruits que j'aurois voulu répandre ,
& je ne fouhaite rien tant que de les faire
évanouir. Obfervons- nous avec foin , évitons
en public , de nous trouver enſemble ,
& quand le hafard nous réunira . Ne vous
offenfez point de l'air diftrait & diffipé
que j'affecterai auprès de vous. La veuve
reçut tout cela d'affez mauvaife humeur.
Je fens bien , lui dit-elle , que vous en
ferez plus à votre aife : les affiduités , les
attentions vous gênent , & vous ne demandez
pas mieux que de pouvoir voltiger.
f
SEPTEMBRE . 1755 28
Mais moi , quelle contenance voulez-vous
que je tienne. Je ne fçaurois prendre fur
moi d'être coquette : ennuyée de tout en
votre abfence rêveufe & embarraſſée
,
auprès de vous , j'aurai l'air d'être jouée ,
& je le ferai peut- être en effet. Si l'on eſt
perfuadé que vous m'avez , il n'y a plus
aucun remede , le public ne revient pas.
Quel fera donc le fruit de ce prétendu
miftere. Nous aurons l'air , vous , d'un
amant détaché , moi , d'une amante délaiffée.
Cette réponſe de la veuve furprit Alcibiade
, la conduite qu'elle tint acheva de
le confondre . Chaque jour elle fe donnoit
plus d'aifance & de liberté. Au fpectacle ,
elle exigeoit qu'il fut affis derriere elle ,
qu'il lui donnât la main pour aller au Temple
, qu'il fut de fes promenades & de ſes
foupers. Elle affectoit fur- tout de fe trouver
avec fes rivales , & au milieu de ce
concours elle vouloit qu'il ne vit qu'elle.
Elle lui commandoit d'un ton abfolu , le
regardoit avec miftere , lui fourioit d'un
air d'intelligence , & lui parloit à l'oreille
avec cette familiarité qui annonce au public
qu'on eft d'accord. Il vit bien qu'elle
le menoit partout , comme un efclave enchaîné
à fon char . J'ai pris des airs pour
des fentimens , dit-il , avec un foupir , ce
n'eſt pas moi qu'elle aime , c'eſt l'éclat do
22 MERCURE DE FRANCE.
ma conquête ; elle me mépriferoit , fi elle
n'avoit point de rivales . Apprenons- lui que
la vanité n'eft pas digne de fixer l'amour.
On donnera la fuite le mais prochain.
Fermer
Résumé : LE MOI. HISTOIRE TRÈS-ANCIENNE.
Le texte décrit les expériences amoureuses d'Alcibiade, un homme riche, talentueux et beau, à Athènes. Alcibiade aspire à être aimé pour lui-même et non pour ses qualités extérieures. Il engage une relation avec une prude qui oppose une résistance feinte à ses avances. Alcibiade décide de ne pas exiger de relation physique, voulant prouver que l'amour pur peut suffire. La prude, frustrée, tente de le séduire, mais Alcibiade résiste, trouvant un triomphe dans cette épreuve. La prude, exaspérée, finit par le rejeter brutalement. Alcibiade se tourne ensuite vers Glicérie, une jeune femme de quinze ans, dont il admire la beauté et les talents. Il cherche à obtenir un aveu d'amour avant le mariage, mais Glicérie souhaite attendre la conclusion de l'hymen. Alcibiade, insistant, finit par se retirer, déçu par son manque de spontanéité. Enfin, Alcibiade rencontre une jeune veuve inconsolable. Leur relation évolue, et Alcibiade suggère une liaison sans engagement formel. La veuve refuse, préférant la liberté au nouvel esclavage du mariage. Alcibiade tente de la convaincre, mais elle reste ferme dans son refus. Le texte relate également une histoire d'amour secrète entre la veuve et Alcibiade. Initialement, la veuve ne souhaitait pas mourir et décida qu'elle ne pouvait vivre sans un amant, choisissant Alcibiade. Leur relation devint officielle, mais la veuve désirait la rendre publique. Elle confia leur secret à une amie, qui le révéla à son tour, provoquant une indiscrétion. Alcibiade, surpris, conseilla à la veuve de rester discrets en public. Cependant, la veuve, mécontente, continua de se comporter de manière ostentatoire, exigeant la présence d'Alcibiade en public et affichant leur complicité. Alcibiade réalisa alors que la veuve était motivée par la vanité et la jalousie des autres femmes, plutôt que par un véritable amour. Il conclut que la vanité n'était pas une base suffisante pour l'amour. La veuve et Alcibiade devaient se séparer prochainement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 8-31
SUITE DU MOI.
Début :
La jalousie des Philosophes ne pouvoit pardonner à Socrate de n'enseigner [...]
Mots clefs :
Amour, Socrate, Âme, Yeux, Coeur, Mari, Femmes, Hommes, Bonheur, Philosophie
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DU MOI.
SUITE DU MOI.
A jaloufie des Philofophes ne pouvoit
pardonner à Socrate de n'enfeigner
en public que la vérité & la vertu ,
on portoit chaque jour à l'Aréopage les
plaintes les plus graves contre ce dangereux
citoyen. Socrate occupé à faire du
bien , laiffoit dire de lui tout le mal qu'on
imaginoit ; mais Alcibiade dévoué à Socrate
, faifoit face à fes ennemis. Il fe préfentoit
aux Magiftrats ; il leur reprochoit
d'écouter des lâches , & d'épargner des
impofteurs , & ne parloit de fon maître
que comme du plus jufte & du plus fage
des mortels : L'entoufiafme rend éloquent.
Dans les conférences qu'il eut avec l'un
des membres de l'Aréopage , en préſence
de la femme du Juge , il parla avec tant
de douceur & de véhémence , de fentiment
& de raiſon , fa beauté s'anima d'un feu fi
noble & fi touchant que cette femme vertueufe
en fut émue jufqu'au fond de l'ame .
Elle prit fon trouble pour de l'admiration .
Socrate , dit- elle à ſon époux , eft en effet
un homme divin , s'il fait de femblables.
difciples. Je fuis enchantée de l'éloquence
de ce jeune homme ; il n'eft pas poffible
OCTOBRE. 1755. 9
de l'entendre fans devenir meilleur. Le
Magiftrat qui n'avoit garde de foupçonner
la fageffe de fon époufe , rendit à Alcibia
de l'éloge qu'elle avoit fait de lui . Alcibiade
en fut flaté , il demanda au mari la
permiffion de cultiver l'eftime de fa fennie.
Le bon homme l'y invita. Ma femme ,
dit- il , eft philofophe auffi , & je ferai
bien aife de vous voir aux prifes . Rodope
( c'étoit le nom de cette femme refpectable
) fe piquoit en effet de philofophie , &
celle de Socrate dans la bouche d'Alcibiade
la gagnoit de plus en plus : J'oubliois
de dire qu'elle étoit dans l'âge où l'on n'eft
plus jolie , mais où l'on eft encore belle , où
l'oneft peut être un peu moins aimable , mais
où l'on fçait beaucoup mieux aimer . Alcibiade
lui rendit des devoirs : elle ne fe défia
ni de lui ni d'elle- même L'étude de la
fageffe rempliffoit tous leurs entretiens.
Les leçons de Socrate paffoient de l'ame
d'Alcibiade dans celle de Rodope , & dans
ce paffage elles prenoient de nouveaux.
charmes ; c'étoit un ruiffeau d'eau pure
qui couloit au travers des fleurs . Rodope
en étoit chaque jour plus altérée. Elle fe
faifoit définir fuivant les principes de Socrate
, la fageffe & la vertu , la justice & la
vérité. L'amitié vint à ſon tour , & après
en avoir approfondi l'effence. Je voudrois
A.v.
To
MERCURE DE
FRANCE.
bien fçavoir , dit Rodope , quelle différence
met Socrate entre l'amour & l'amitié
?
Quoique Socrate ne foit point de ces
philofophes qui
analyſent tout , lui répondit
Alcibiade , il
diftingue trois
amours ;
l'un groffier & bas , qui nous eft commun
avec les
animaux , c'eft l'attrait du befoin.
& le goût du plaifir . L'autre pur & célefte
qui nous
rapproche des Dieux , c'eſt
l'amitié plus vive & plus tendre ; le troifiéme
enfin qui
participe des deux premiers
, tient le milieu entre les Dieux &
les brutes , & femble le plus naturel aux
hommes : c'eft le lien des ames cimenté
par celui des fens.
Socrate donne la
préférence au charme
pur de l'amitié ; mais comme il ne fait
point un crime à la nature d'avoir uni
l'efprit à la matiere , il n'en fait pas un à
l'homme de fe
reffentir de ce
mêlange
dans fes penchans & dans fes plaifirs ; c'eft
fur-tout lorfque la nature a pris foin d'unir
un beau corps avec une belle ame qu'il
veut qu'on
refpecte
l'ouvrage de la nature
; car quelque laid que foit
Socrate , il
rend juftice à la beauté. S'il fçavoit , par
exemple , avec qui je
m'entretiens de philofophie
, je ne doute pas qu'il ne me fit
une querelle
d'employer fi mal fes leçons.
Je vous difpenfe d'être galant ,
interromOCTOBRE.
1755. 11
pit Rodope : je parle à un fage , je veux
qu'il m'éclaire , & non pas qu'il me flate.
Revenons aux príncipes de votre maître.
11 permet l'amour , dites- vous , mais en
connoît - il les égaremens & les excès ?
Oui , Madame , comme il connoit ceux de
l'ivreffe , & il ne laiffe pas de permettre
le vin. La comparaifon n'eft pas jufte , dit
Rodope , on eft hore de choifir fes vins ,
& d'en modérer l'ufage : A- t on la même
liberté en amour : il eft fans choix & fans
meſure . Oui fans doute , reprit Alcibiade
, dans un homme fans moeurs & fans
principes ; mais Socrate commence par
former des hommes éclairés & vertueux
& c'eft à ceux-là qu'il permet l'amour. Il
fçait bien qu'ils n'aimeront rien que d'honnête
, & alors on ne court aucun rifque à
aimer à l'excès . L'afeendant mutuel de deux
ames vertueufes ne peut que les rendre plus
vertueufes encore. Chaque réponse d'Alcibiade
applaniffoit quelque difficulté dans
l'efprit de Rodope , & rendoit le penchant
qui l'attiroit vers lui plus gliffant & plus
rapide. Il ne reftoit plus que la foi conju
gale , & c'étoit là le noeud Gordien . Rodope
n'étoit pas de celles avec qui on le
tranche , il falloit le dénouer ; Alcibiade
s'y prit de loin. Comme ils en étoient un
jour fur l'article de la fociété ; le befoin ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
dit Alcibiade , a réuni les hommes , l'intérêt
commun a réglé leurs devoirs , & les
abus ont produit les loix. Tout cela eſt
facré ; mais tout cela eft étranger à notre
ame. Comme les hommes ne le touchent
qu'au dehors , les devoirs mutuels qu'ils
fe font impofés ne paffent point la fuperficie.
La nature feule eft la légiflatrice du
coeur , elle feule peut infpirer la reconnoiffance
, l'amitié ; l'amour , en un mot ,
le fentiment ne fçauroit être un devoir
d'inftitution de là vient , par exemple ,
que dans le mariage on ne peut ni promettre
ni exiger qu'un attachement corporel.
Rodope qui avoit goûté le principe , fut
effrayée de la conféquence : Quoi , dit- elle
, je n'aurois promis à mon mari que de
me comporter comme fi je l'aimois . Qu'avez-
vous donc pu lui promettre ? De l'aimer
en effet , lui répondit- elle d'une voix
mal affurée. Il vous a donc promis à fon
tour d'être non feulement aimable , mais
de tous les hommes le plus aimable à vos
yeux ? il m'a promis d'y faire fon poffible ,
& il me tient parole : Hé bien vous faites
votre poffible auffi pour l'aimer , mais ni
l'un ni l'autre vous n'êtes garans du fuccès.
Voilà une morale affreufe, s'écria Rodope.
Heureufement , Madame , elle n'eft pas
fi affreuse , il y auroit trop de coupables fi
OCTOBRE. 1755 13
l'amour conjugal étoit un devoir effentiel .
Quoi , Seigneur , vous doutez .... Je ne
doute de rien , Madame , mais ma franchife
peut vous déplaire , & je ne vous
vois pas difpofée à l'imiter . Je croyois parler
à un philofophe , je ne parlois qu'à une
femme d'efprit. Je me retire confus de ma
méprife ; mais je veux vous donner pour
adieux un exemple de fincérité. Je crois
avoir des moeurs auffi pures , auffi honnêtes
que la femme la plus vertueufe ; je fçais
tout auffi- bien qu'elle à quoi nous engage
Phonneur & la religion du ferment , je
connois les loix de l'Hymen , & le crime
de les violer ; cependant euffai - je époufé
mille femmes je ne me ferois pas le plus
léger reproche de vous trouver vous ſeule
plus belle , plus aimable mille fois que ces
mille femmes enfemble . Selon vous , pour
être vertueuse , il faut n'avoir ni une ame
ni des yeux : je vous félicite d'être arrivée
à ce dégré de perfection . Ce difcours prononcé
du ton du dépit & de la colere laiſſa
Rodope dans un étonnement dont elle eur
peine à revenir ; cependant , Alcibiade
ceffa de la voir. Elle avoit découvert dans
fes adieux un intérêt plus vif que la chaleur
de la difpute ; elle fentit de fon côté que
fes conférences philofophiques n'étoient
pas ce qu'elle regrettoit le plus. L'ennui.
14 MERCURE DE FRANCE.
de tout , le dégoût d'elle - même , une répugnance
fecrette pour les empreffemens
de fon mari , enfin le trouble & la rongeur
que lui caufoit le feul nom d'Alcibiade ,
tout lui faifoit craindre le danger de le
revoir , & cependant elle brûloit du defir
de le revoir encore . Son mari le lui ramena.
Comme elle lui avoit fait entendre
qu'ils s'étoient piqués l'un & l'autre fur
une difpute de mots , le Magiftrat en fic
une plaifanterie à Alcibiade , & l'obligea
de revenir. L'entrevûe fut férieufe , le mari
s'en amufa quelque tems ; mais fes affaires
P'appelloient ailleurs : Je vous laiffe , leur
dit-il, & j'efpere qu'après vous être brouillés
fur les mots , vous vous reconcilierez
fur les chofes. Le bon homme n'y entendoit
pas malice , mais fa femme en rongit
pour lui.
Après un affez long filence , Alcibiade
prit la parole. Nos entretiens , Madame ,
faifoient mes délices , & avec toutes les
facilités poffibles d'être diffipé vous m'aviez
fait goûter & préférer à tout les charmes
de la folitude . Je n'étois plus au monde
, je n'étois plus à moi - même , j'étois à
vous tout entier . Ne penfez pas qu'un fol
efpoir de vous féduire & de vous égarer
fe fût gliffé dans mon ame , la vertu bien
plus que l'efprit & la beauté m'avoit enOCTOBRE.
1955. 15
chaîné fous vos loix. Mais vous aimant
d'un amour auffi délicat que tendre , je me
flatois de vous l'infpirer. Cet amour pur
& vertueux vous offenfe , ou plutôt il
vous importune , car il n'eft pas poffible
que vous le condamniez de bonne foi.
Tout ce que je fens pour vous , Madame ,
vous l'éprouvez pour un autre ; vous me
l'avez avoué. Je ne puis vous le reprocher
ni m'en plaindre ; mais convenez que je ne
fuis pas heureux. Il n'y a peut- être qu'une
femme dans Athénes qui ait de l'amour
pour fon mari , & c'eft précisément de
cette femme que je deviens éperdu . En
vérité , vous êtes bien fou pour le difciple
d'an Sage , lui dit Rodope en foûriant ;
il répliqua le plus férieufement du monde
; elle repartit en badinant ; il lui prit la
main , elle fe fâcha ; il baifa certe main ,
elle voulut fe lever ; il la retint , elle rougit
, & la tête tourna aux deux Philofophes.
Il n'eſt pas befoin de dire combien Rodope
fut défolée , ni comment elle fe confola
, tout cela fe fuppofe aifément dans
une femme vertueufe & paffionnée.
Elle trembloit fur - tout pour l'honneur
& le repos de fon mari. Alcibiade lui fit
le ferment d'un fecret inviolable ; mais la
malice du public le difpenfa d'être indif16
MERCURE DE FRANCE.
cret. On fçavoit bien qu'il n'étoit pas homme
à parler fans ceffe de philofophie à
une femme aimable . Ses affiduités donnerent
des foupçons ; les foupçons dans le
monde valent des certitudes. Il fut décidé
qu'Alcibiade avoit Rodope. Le bruit en
vint aux oreilles de l'époux . Il n'avoit
garde d'y ajouter foi , mais fon honneur
& celui de fa femme exigeoient qu'elle fe
mit au- deffus du foupçon. Il lui parla de
la néceffité d'éloigner Alciade , avec tant
de douceur , de raifon & de confiance ,
qu'elle n'eut pas même la force de répliquer.
Rien de plus accablant pour une
ame fenfible & naturellement vertueufe
que de recevoir des marques d'eftime
qu'elle ne mérite plus .
Rodope dès ce moment réfolut de ne
plus voir Alcibiade , & plus elle fentoit
pour lui de foibleffe , plus elle lui montra
de fermeté dans la réfolution qu'elle
avoit prife de rompre avec lui fans retour.
Il eut beau la combattre avec toute fon
éloquence : J'ai pû me laiffer perfuader ,
lui dit-elle , que les torts fecrets qu'on
avoit avec un mari n'étoient rien , mais
les feules apparences font des torts réels ,
dès qu'elles attaquent fon honneur , ou
qu'elles troublent fon repos. Je ne fuis pas
obligé eà aimer mon époux , je veux. le
OCTOBRE. 1755 . 17
croire , mais le rendre heureux autant
qu'il dépend de moi eft un devoir indifpenfable.
Ainfi , Madame , vous préférez
fon bonheur au mien . Je préfére , lui ditelle
, mes engagemens à mes inclinations.
Ce mot échappé fera ma derniere foibleffe.
Eh ! je me croyois aimé , s'écrie Alcibiade
avec dépit ! Adieu , Madame , je vois bien.
que je n'ai dû mon bonheur qu'au caprice
d'un moment. Voilà de nos honnêtes
femmes , pourfuivit- il ; quand elles nous
prennent , c'eft excès d'amour ; quand elles
nous quittent , c'eft effort de vertu ; &
dans le fond cet amour & cette vertu ne
font qu'une fantaiſie qui leur vient , ou
qui leur paffe. J'ai mérité tous ces outrages
, dit Rodope en fondant en larmes.
Une femme qui ne s'eft pas refpectée ne
doit pas s'attendre à l'être. Il eft bien jufte
que nos foibleffes nous attirent des mépris.
Alcibiade , après tant d'épreuves , étoit
bien convaincu qu'il ne falloit plus compter
fur les femmes , mais il n'étoit
pas
affez fûr de lui-même pour s'expofer à de
nouveaux dangers ; & tout réfolu qu'il
étoit à ne plus aimer , il fentoit confufément
le befoin d'aimer encore.
Dans cette inquiétude fecrette , comme
il fe promenoit un jour fur le bord de
18 MERCURE DE FRANCE.
la mer , il vit venir à lui une femme que
fa démarche & fa beauté lui auroient fait
prendre pour une Déeffe , s'il ne l'eût pas
reconnue pour la Courtifane Erigone. Il
vouloit s'éloigner , elle l'aborda . Alcibiade
, lui dit - elle , la philofophie te rendra
fou. Dis - moi , mon enfant , eft- ce à ton
âge qu'il faut s'enfevelir tout vivant dans
ces idées creufes & triftes ? Crois - moi ,
fois heureux : l'on a toujours le tems d'être
fage ... Je n'afpire à être fage , lui ditil
, que dans le deffein d'être heureux ...
La belle route pour arriver au bonheur !
crois- tu que je me confume , moi , dans
l'étude de la fageffe ? & cependant eft - il
d'honnête femme plus contente de fon
fort ? Ce Socrate t'a gâté , c'eft dommage ;
mais il y a de la reffource , fi tu veux
prendre de mes leçons. Depuis long- tems
j'ai des deffeins fur toi ; Je fuis jeune
belle & fenfible , & je crois valoir , fans
vanité un philofophe à longue barbe . Ils
enfeignent à fe priver : trifte fcience !
viens à mon école , je t'apprendrai à
jouir .Je ne l'ai que trop bien appris à mes
dépens , lui dit Alcibiade ; le faſte & les
plaifirs m'ont ruiné. Je ne fuis plus cer
homme opulent & magnifique , que fes
folies ont rendu fi célébre , & je ne me
foutiens plus qu'aux dépens de mes créanOCTOBRE.
1755. 19
ciers. Bon , eft - ce là ce qui te chagrine
confole-toi , j'ai de l'or , des pierreries ,
& les folies des autres ferviront à réparer
les tiennes . Vous me flatez beaucoup par
des offres fi obligeantes , mais je n'en
abuferai point. Que veux-tu dire avec ta
délicateffe l'amour ne rend - il pas tout
commun ? D'ailleurs , qui s'imaginera que
tu me doives quelque chofe tu n'es pas
affez fat pour t'en vanter , & j'ai trop de
vanité pour le dire . Je vous, avoue que
vous me furprenez , car enfin vous avez
la réputation d'être avare. Avare ! oui fans
doute , avec ceux que je n'aime pas , pour
être prodigue avec celui que j'aime ; mes
diamans me font bien chers , mais tu m'es
plus cher encore , & s'il le faut , tu n'as
qu'à dire , dès demain je te les facrifie.
Votre générofité , reprit Alcibiade , me
confond , & me pénétre , & je vous donnerois
le plaifir de l'exercer fi je pouvois
du moins le reconnoître en jeune homme ;.
mais je ne dois pas vous diffimuler que
l'ufage immodéré des plaifirs n'a pas feulement
ruiné ma fortune , j'ai trouvé le
fecret de vieillir avant l'âge. Je le crois
bien , reprit Erigone en foûriant , tu as
connu tant d'honnêtes femmes ! mais je
vais bien plus te furprendre : un fentiment
vif & délicat eſt tout ce que j'attens de
20 MERCURE DE FRANCE.
toi ; & fi ton coeur n'eft pas ruiné , tu as
encore de quoi me fuffire. Vous plaifantez
, dit Alcibiade ! point du tout. Si je
prenois un Hercule pour amant , je voudrois
qu'il fût un Hercule , mais je veux
qu'Alcibiade m'aime en Alcibiade , avec
toute la délicateffe de cette volupté tranquille
dont la fource eft dans le coeur. Si
du côté des fens tu me ménages quelque
furpriſe , à la bonne heure. Je te permets
tout , & je n'exige rien . En vérité , dit
Alcibiade , je demeure auffi enchanté que
furpris ; & fans l'inquiétude & la jaloufie
que me cauferoient mes rivaux ...Des rivaux
! tu n'en auras que de malheureux ,
je t'en donne ma parole . Tiens , mon ami ,
les femmes ne changent que par coquetterie
ou par curiofite , & tu fens bien que
chez moi l'une & l'autre font épuifées. Si
je ne connoiffois point les hommes , la parole
que je te donne feroit un peu hazardée
; mais en te les facrifiant je fçais bien
ce que je fais. Après tout il y a un bon
moyen de te tranquillifer : tu as une campagne
affez loin d'Athénes , où les importuns
ne viendront pas nous troubler . Te
fens tu capable d'y foutenir le tête à tête ?
nous partirons quand tu voudras . Non ,
lui dit - il , mon devoir me retient pour
quelque tens à la ville : mais fi nous nous
OCTOBRE . 1755. 21
arrangeons enfemble , devons - nous nous
afficher ? Tu en es le maître ; fi tu veux
m'avouer , je te proclamerai ; fi tu veux
du myftere , je ferai plus difcrette & plus
réfervée qu'une prude. Comme je ne dépends
de perfonne , & que je ne t'aime
que pour toi , je ne crains ni ne defire d'attirer
les yeux du public. Ne te gêne point,
confulte ton coeur , & fi je te conviens ,
mon foupé nous attend. Allons prendre à
témoins de nos fermens les Dieux du plaifir
& de la joie. Alcibiade prit la main
d'Erigone , & la baifant avec tranfport :
enfin , dit- il , j'ai trouvé de l'amour , &
c'est d'aujourd'hui que mon bonheur commence.
Ils arrivent chez la Courtifane . Tout ce
que le goût peut inventer de délicat &
d'exquis pour flater tous les fens tout à la
fois fembloit concourir dans ce foupé délicieux
à l'enchantement d'Alcibiade. C'étoit
dans un falon pareil que Venus recevoit
Adonis , lorfque les amours leur verfoient
le nectar , & que les graces leur
fervoient l'ambroifie . Quand j'ai pris , dit
Erigone , le nom d'une des maîtreffes de
Bacchus , je ne me flatois pas de poffeder
un jour un mortel plus beau que le vainqueur
de l'Inde. Que dis - je , un mortel ,
c'eft Bacchus , Apollon , & l'Amour que
22 MERCURE DE FRANCE.
je poffede , & je fuis dans ce moment
l'heureufe rivale d'Erigone de Calliope &
de Pfiché. Je vous couronne donc , ô mon
jeune Dieu , de pampre , de laurier & de
myrthe , puiffai-je raffembler à vos yeux
tous les attraits qu'ont adorés les immortels
dont vous réuniffez les charmes. Alcibiade
enivré d'amour propre & d'amour,
déploya tous ces talens enchanteurs qui
féduiroient la fageffe même. Il chanta fon
triomphe fur la lyre. Il compara fon bonheur
à celui des Dieux , & il fe trouva plus
heureux , comme on le trouvoit plus aimable.
Après le foupé il fut conduit dans un
appartement voifin , mais féparé de celui
d'Erigone. Repofez - vous , mon cher Alcibiade
, lui dit- elle en le quittant ; puiffe
l'amour ne vous occuper que de moi dans
vos fonges : Daignez du moins me le faire
croire; & fi quelque autre objet vient s'offrir
àvotre penſée, épargnez ma délicateffe , &
par un menfonge complaifant réparez le
tort involontaire
que vous aurez eu pendant
le fommeil. Hé quoi ! lui répondit
tendrement Alcibiade , me réduirez- vous
aux plaiſirs de l'illufion . Vous n'aurez jamais
avec moi , lui dit-elle , d'autres loix
que vos defirs. A ces mots elle fe retira
en chantant.
1
OCTOBRE 1755 . 23
Alcibiade tranfporté , s'écria , o pudeur !
ô vertu ! qu'êtes- vous donc ? Si dans un
coeur où vous n'habitez point fe trouve
l'amour pur & chafte , l'amour , tel qu'il
defcendit des cieux pour animer l'homme
encore innocent , & pour embellir la nature
! Dans cet excès d'admiration & de
joie il ſe leve , il va furprendre Erigone.
Erigone le reçut avec un foûris. Senfible
fans emportement , fon coeur ne fembloit
enflammé que des defirs d'Alcibiade.
Deux mois s'écoulerent dans cette union
délicieufe fans que la Courtifane démentit
un feul moment le caractere qu'elle
avoit pris , mais le jour fatal approchoit
qui devoit diffiper une illufion fi fateuſe.
Les apprêts des Jeux Olympiques faifoient
l'entretien de toute la jeuneſſe
d'Athénes. Erigone parla de ces jeux , &
de la gloire d'y remporter le prix , avec
tant de vivacité , qu'elle fit concevoir à
fon amant le deffein d'entrer dans la carriere
, & l'efpoir d'y triompher. Mais il
vouloit lui ménager le plaifir de la fur
prife.
Le jour arrivé : Si l'on nous voyoit enfemble
à ce fpectacle, lui dit-il, on ne manqueroit
pas d'en tirer des conféquences , &
nous fommes convenus d'éviter jufqu'au
foupçon. Rendons- nous au cirque chacun
24 MERCURE DE FRANCE.
de notre côté. Nous nous retrouverons ici
au retour des Jeux. Le peuple s'affemble ,
on fe place. Erigone fe préfente, elle attire
tous les regards. Les jolies femmes la
voyent avec envie , les laides avec dépit ,
les vieillards avec regret , les jeunes gens
avec un tranfport unanime : cependant les
yeux d'Erigone errans fur cet amphithéatre
immenfe , ne cherchoient qu'Alcibiade.
Tout- à- coup elle voit paroître devant
la barriere , les coufiers & le char de fon
amant elle n'ofoit en croire fes yeux ,
mais bientôt un jeune homme , plus beau
que l'amour & plus fier que le Dieu Mars ,
s'élance fur ce char brillant. C'eft Alcibiade
, c'eft lui- même : Ce nom paffe de bouche
en bouche , elle n'entend plus autour
d'elle que ces mots ; c'eft Alcibiade , c'eſt
la gloire & l'ornement de la jeuneffe Athénienne.
Erigone en pâlit de joie . Il jetta
fur elle un regard qui fembloit être le
préfage de la victoire . Les chars ſe rangent
de front , la barriere s'ouvre , le fignal fe
donne , la terre retentit en cadence fous
les pas des coufiers , un nuage de poufficres
les enveloppe. Erigone ne refpire plus.
Toute fon ame eft dans fes yeux , & fes
yeux fuivent le char de fon amant à travers
ces flots de pouffiere. Les chars fe
féparent , les plus rapides ont l'avantage ,
celui
OCTOBRE. 1755 . 25
celui d'Alcibiade eft du nombre . Erigone
tremblante fait des voeux à Caftor , à Pollux
, à Hercule , à Apollon : enfin elle voit
Alcibiade à la tête , & n'ayant plus qu'un
concurrent. C'est alors que la crainte &
l'espérance tiennent fon ame fufpendue .
Les roues des deux chars femblent tourner
fur le même effieu , & les chevaux
conduits par les mêmes rênes , Alcibiade
redouble d'ardeur , & le coeur d'Erigone
fe dilate ; fon rival force de vîteffe , &
le coeur d'Erigone fe refferre de nouveau ,
chaque alternative lui caufe une foudaine
révolution. Les deux chars arrivent au
terme ; mais le concurrent d'Alcibiade l'a
dévancé d'un élan. Tout - à - coup mille
cris font retentir les airs du nom de Pi- .
ficrate de Samos . Alcibiade confterné fe
retire fur fon char , la tête penchée &
les rênes flottantes , évitant de repaffer
, du côté du cirque où Erigone accablée de
confufion s'étoit couvert le vifage de fon
voile. Il lui fembloit que tous les yeux
attachés fur elle lui reprochoient d'aimer
un homme qui venoit d'être vaincu ; cependant
, un murmure général fe fait entendre
autour d'elle , elle veut voir ce qui
l'excite c'eft Pificrate qui ramene fon
char du côté où elle eft placée . Nouveau
fujet de confufion & de douleur. Mais
B
26 MERCURE DE FRANCE.
quelle eft fa furprife lorfque ce char s'arrêtant
à fes pieds elle en voit defcendre le
vainqueur , qui vient lui préfenter la
couronne olympique . Je vous la dois , lui
dit-il , Madame , & je viens vous en faire
hommage . Qu'on imagine , s'il eft poffible
, tous les mouvemens dont l'ame d'Erigone
fut agitée à ce difcours ; mais l'amour
y dominoit encore : Vous ne me
devez rien , dit- elle à Fificrate en rougiffant
; mes voeux , pardonnez ma franchiſe ,
mes voeux n'ont pas été pour vous ; ce
n'en eft pas moins , répliqua- t-il , le defir
de vaincre à vos yeux qui m'en a acquis
la gloire. Si je n'ai pas été affez heureux
pour vous intéreffer au combat , que je le
fois du moins aflez pour vous intéreffer
au triomphe . Alors il la preffa de nouveau
, de l'air du monde le plus touchant ,
de recevoir fon offrande : tout le peuple
l'y invitoit par des applaudiffemens redoublés.
L'amour propre enfin l'emporta
fur l'amour : elle reçut le laurier fatal
pour céder , dit elle , aux acclamations &
aux inftances du peuple ; mais qui le croiroit
elle le reçut avec un foûris , & Pificrate
remonta fur fon char enivré d'amour
& de gloire.
?
Dès qu'Alcibiade fut revenu de fon
premier abattement , tu es bien foible &
OCTOBRE. 1755. 27
bien vain , fe dit-il à lui-même , de t'affliger
à cet excès , & de quoi ? de ce'qu'il
fe trouve un homme dans le monde plus
adroit ou plus heureux que toi , je vois
ce qui te défole . Tu aurois été tranſporté
de vaincre aux yeux d'Erigone , & tu crains
d'en être moins aimé après avoir été vaincu.
Rends - lui plus de Juftice , Erigone
n'eft point une femme ordinaire , elle te
fçaura gré de l'ardeur que tu as fait paroître
, & quant au mauvais fuccès elle
fera la premiere à te faire rougir de ta
fenfibilité pour un fi petit malheur. Allons
la voir avec confiance ; j'ai même lieu de
m'applaudir de ce moment d'adverfité :
c'est pour fon coeur une nouvelle épreuve ,
& l'amour me ménage un triomphe plus
flateur que n'eût été celui de la courfe.
Plein de ces idées confolantes il arrive chez
Erigone , il trouve le char du vainqueur à
la porte.
Ce fut pour lui un coup de foudre. La
honte , l'indignation , le défefpoir , s'emparent
de fon ame. Eperdu & frémiffant
fes pas égarés fe tournent comme d'euxmêmes
vers la maiſon de Socrate .
Le bon homme qui avoit affifté aux Jeux
le reçut avec un foûris . Fort bien , lui ditil
, vous venez vous confoler avec moi
parce que vous êtes vaincu ; je gage , li-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
bertin, que je ne vous aurois pas vû fi vous
aviez triomphé. Je n'en fuis pas moins reconnoiffant.
J'aime bien qu'on vienne à
moi dans l'adverfité. Une ame enivrée de
fon bonheur s'épanche où elle peut. La
confiance d'une ame affligée eft- plus flareufe
& plus touchante . Avouez cependant
que vos chevaux ont fait des merveilles .
Comment donc ! vous n'avez manqué le
prix que d'un pas !
ter d'avoir , après Pificrate de Samos , les
meilleurs courfiers de la Gréce , & en vérité
il est bien glorieux pour un homme
d'exceller en chevaux. Alcibiade confondu
n'entendit pas même la plaifanterie
de Socrate . Le Philofophe , jugeant du
trouble de fon coeur par l'altération de
fon vifage , qu'eft - ce donc , lui dit - il
d'un ton plus férieux ? une bagatelle , un
jeu d'enfant vous affecte ? Si vous aviez
perdu un empire je vous pardonnerois
à peine d'être dans l'état d'humiliation , &
d'abattement où je vous vois . Ah ! mon
cher maître , s'écria Alcibiade revenant à
lui - même , qu'on eft malheureux d'être
fenfible ! il faut avoir une ame de marbre
dans le fiécle où nous vivons . J'avoue , reprit
Socrate , que la fenfibilité coute cher
quelquefois ; mais c'eft une fi bonne choſe
qu'on ne fçauroit trop la payer . Voyons
vous pouvez vous vanOCTOBRE.
1755. 29
cependant ce qui vous arrive.
Alcibiade lui raconta fes aventures avec
la prude, la jeune fille , la veuve , la femme
du Magiftrat , & la Courtifane , qui dans
l'inftant même venoit de le facrifier. De
quoi vous plaignez- vous , lui dit Socrate ,
après l'avoir entendu . Il me femble que
chacune d'elles vous a aimé à fa façon , de
la meilleure foi du monde. La prude , par
exemple , aime le plaifir ; elle le trouvoit
en vous , vous l'en privez , elle vous renvoie
, ainfi des autres. C'eft leur bonheur ,
n'en doutez pas , qu'elles cherchoient dans
leur amant. La jeune fille y voyoit un
époux qu'elle pouvoit aimer en liberté &
avec décence. La veuve , un triomphe
éclatant qui honoreroit fa beauté La femme
du Magiftrat , un homme aimable &
difcret, avec qui , fans danger & fans éclat ,
fa philofophie & fa vertu pourroient prendre
du relâche. La Courtifane , un homme
admiré , applaudi , defiré par - tour ,
qu'elle auroit le plaifir fecret de poffeder
feule , tandis que toutes les beautés de la
Gréce fe difputeroient vainement la gloire
de le captiver. Vous avouez donc , dit .
Alcibiade , qu'aucune d'elles ne m'a aimé
pour moi ? Pour vous , s'écria le Philofophe
, Ah ! mon cher enfant, qui vous a mis
dans la tête cette prétention ridicule ? Per-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
>
la
fonne n'aime que pour foi. L'amitié , ce
fentiment fi pur , ne forme elle -même fes
préférences que fur l'intérêt perfonnel ; &
fi vous exigez qu'elle foit défintéreffée ,
vous pouvez commencer par renoncer à la
mienne. J'admire , pourfuivit- il , comme
l'amour propre eft fot dans ceux - même
qui ont le plus d'efprit. Je voudrois bien
fçavoir quel eft ce moi que vous voulez
qu'on aime en vous ? La naiffance
fortune & la gloire , la jeuneffe , les talens
& la beauté ne font que des accidens.
Rien de tout cela n'eft vous , & c'eſt
tout cela qui vous rend aimable . Le moi
qui réunit ces agrémens , n'eft en vous
que le canevas de la tapifferie. La broderie
en fait le prix . En aimant en vous tous
ces dons , on les confond avec vous - même
: ne vous engagez point dans des diftinctions
qu'on ne fuit point ; & prenez
comme on vous le donne , le réſultat de
ce mêlange ; c'eft une monnoie dont l'alliage
fait la confiftance , & qui perd fa
valeur au creuſet. Je ne fuis pas fâché que
votre délicateffe vous ait détâché de la
prude & de la veuve , ni que la réfolution
de Rodope & la vanité d'Erigone
vous ayent rendu la liberté ; mais je regrette
Glicerie , & je vous confeille d'y
retourner. Vous vous moquez , dit AlciOCTOBRE
. 1755. 31
biade , c'eft un enfant qui veut qu'on
l'époufe . Hé bien ! vous l'épouferez : L'aije
bien entendu ? c'eft Socrate qui me confeille
le mariage. Pourquoi non ! Si votre
femme eft fage & raifonnable , vous ferez
un homme heureux ; fi elle eft méchante
ou coquette , vous deviendrez un philofophe
, vous ne pouvez qu'y gagner .
A jaloufie des Philofophes ne pouvoit
pardonner à Socrate de n'enfeigner
en public que la vérité & la vertu ,
on portoit chaque jour à l'Aréopage les
plaintes les plus graves contre ce dangereux
citoyen. Socrate occupé à faire du
bien , laiffoit dire de lui tout le mal qu'on
imaginoit ; mais Alcibiade dévoué à Socrate
, faifoit face à fes ennemis. Il fe préfentoit
aux Magiftrats ; il leur reprochoit
d'écouter des lâches , & d'épargner des
impofteurs , & ne parloit de fon maître
que comme du plus jufte & du plus fage
des mortels : L'entoufiafme rend éloquent.
Dans les conférences qu'il eut avec l'un
des membres de l'Aréopage , en préſence
de la femme du Juge , il parla avec tant
de douceur & de véhémence , de fentiment
& de raiſon , fa beauté s'anima d'un feu fi
noble & fi touchant que cette femme vertueufe
en fut émue jufqu'au fond de l'ame .
Elle prit fon trouble pour de l'admiration .
Socrate , dit- elle à ſon époux , eft en effet
un homme divin , s'il fait de femblables.
difciples. Je fuis enchantée de l'éloquence
de ce jeune homme ; il n'eft pas poffible
OCTOBRE. 1755. 9
de l'entendre fans devenir meilleur. Le
Magiftrat qui n'avoit garde de foupçonner
la fageffe de fon époufe , rendit à Alcibia
de l'éloge qu'elle avoit fait de lui . Alcibiade
en fut flaté , il demanda au mari la
permiffion de cultiver l'eftime de fa fennie.
Le bon homme l'y invita. Ma femme ,
dit- il , eft philofophe auffi , & je ferai
bien aife de vous voir aux prifes . Rodope
( c'étoit le nom de cette femme refpectable
) fe piquoit en effet de philofophie , &
celle de Socrate dans la bouche d'Alcibiade
la gagnoit de plus en plus : J'oubliois
de dire qu'elle étoit dans l'âge où l'on n'eft
plus jolie , mais où l'on eft encore belle , où
l'oneft peut être un peu moins aimable , mais
où l'on fçait beaucoup mieux aimer . Alcibiade
lui rendit des devoirs : elle ne fe défia
ni de lui ni d'elle- même L'étude de la
fageffe rempliffoit tous leurs entretiens.
Les leçons de Socrate paffoient de l'ame
d'Alcibiade dans celle de Rodope , & dans
ce paffage elles prenoient de nouveaux.
charmes ; c'étoit un ruiffeau d'eau pure
qui couloit au travers des fleurs . Rodope
en étoit chaque jour plus altérée. Elle fe
faifoit définir fuivant les principes de Socrate
, la fageffe & la vertu , la justice & la
vérité. L'amitié vint à ſon tour , & après
en avoir approfondi l'effence. Je voudrois
A.v.
To
MERCURE DE
FRANCE.
bien fçavoir , dit Rodope , quelle différence
met Socrate entre l'amour & l'amitié
?
Quoique Socrate ne foit point de ces
philofophes qui
analyſent tout , lui répondit
Alcibiade , il
diftingue trois
amours ;
l'un groffier & bas , qui nous eft commun
avec les
animaux , c'eft l'attrait du befoin.
& le goût du plaifir . L'autre pur & célefte
qui nous
rapproche des Dieux , c'eſt
l'amitié plus vive & plus tendre ; le troifiéme
enfin qui
participe des deux premiers
, tient le milieu entre les Dieux &
les brutes , & femble le plus naturel aux
hommes : c'eft le lien des ames cimenté
par celui des fens.
Socrate donne la
préférence au charme
pur de l'amitié ; mais comme il ne fait
point un crime à la nature d'avoir uni
l'efprit à la matiere , il n'en fait pas un à
l'homme de fe
reffentir de ce
mêlange
dans fes penchans & dans fes plaifirs ; c'eft
fur-tout lorfque la nature a pris foin d'unir
un beau corps avec une belle ame qu'il
veut qu'on
refpecte
l'ouvrage de la nature
; car quelque laid que foit
Socrate , il
rend juftice à la beauté. S'il fçavoit , par
exemple , avec qui je
m'entretiens de philofophie
, je ne doute pas qu'il ne me fit
une querelle
d'employer fi mal fes leçons.
Je vous difpenfe d'être galant ,
interromOCTOBRE.
1755. 11
pit Rodope : je parle à un fage , je veux
qu'il m'éclaire , & non pas qu'il me flate.
Revenons aux príncipes de votre maître.
11 permet l'amour , dites- vous , mais en
connoît - il les égaremens & les excès ?
Oui , Madame , comme il connoit ceux de
l'ivreffe , & il ne laiffe pas de permettre
le vin. La comparaifon n'eft pas jufte , dit
Rodope , on eft hore de choifir fes vins ,
& d'en modérer l'ufage : A- t on la même
liberté en amour : il eft fans choix & fans
meſure . Oui fans doute , reprit Alcibiade
, dans un homme fans moeurs & fans
principes ; mais Socrate commence par
former des hommes éclairés & vertueux
& c'eft à ceux-là qu'il permet l'amour. Il
fçait bien qu'ils n'aimeront rien que d'honnête
, & alors on ne court aucun rifque à
aimer à l'excès . L'afeendant mutuel de deux
ames vertueufes ne peut que les rendre plus
vertueufes encore. Chaque réponse d'Alcibiade
applaniffoit quelque difficulté dans
l'efprit de Rodope , & rendoit le penchant
qui l'attiroit vers lui plus gliffant & plus
rapide. Il ne reftoit plus que la foi conju
gale , & c'étoit là le noeud Gordien . Rodope
n'étoit pas de celles avec qui on le
tranche , il falloit le dénouer ; Alcibiade
s'y prit de loin. Comme ils en étoient un
jour fur l'article de la fociété ; le befoin ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
dit Alcibiade , a réuni les hommes , l'intérêt
commun a réglé leurs devoirs , & les
abus ont produit les loix. Tout cela eſt
facré ; mais tout cela eft étranger à notre
ame. Comme les hommes ne le touchent
qu'au dehors , les devoirs mutuels qu'ils
fe font impofés ne paffent point la fuperficie.
La nature feule eft la légiflatrice du
coeur , elle feule peut infpirer la reconnoiffance
, l'amitié ; l'amour , en un mot ,
le fentiment ne fçauroit être un devoir
d'inftitution de là vient , par exemple ,
que dans le mariage on ne peut ni promettre
ni exiger qu'un attachement corporel.
Rodope qui avoit goûté le principe , fut
effrayée de la conféquence : Quoi , dit- elle
, je n'aurois promis à mon mari que de
me comporter comme fi je l'aimois . Qu'avez-
vous donc pu lui promettre ? De l'aimer
en effet , lui répondit- elle d'une voix
mal affurée. Il vous a donc promis à fon
tour d'être non feulement aimable , mais
de tous les hommes le plus aimable à vos
yeux ? il m'a promis d'y faire fon poffible ,
& il me tient parole : Hé bien vous faites
votre poffible auffi pour l'aimer , mais ni
l'un ni l'autre vous n'êtes garans du fuccès.
Voilà une morale affreufe, s'écria Rodope.
Heureufement , Madame , elle n'eft pas
fi affreuse , il y auroit trop de coupables fi
OCTOBRE. 1755 13
l'amour conjugal étoit un devoir effentiel .
Quoi , Seigneur , vous doutez .... Je ne
doute de rien , Madame , mais ma franchife
peut vous déplaire , & je ne vous
vois pas difpofée à l'imiter . Je croyois parler
à un philofophe , je ne parlois qu'à une
femme d'efprit. Je me retire confus de ma
méprife ; mais je veux vous donner pour
adieux un exemple de fincérité. Je crois
avoir des moeurs auffi pures , auffi honnêtes
que la femme la plus vertueufe ; je fçais
tout auffi- bien qu'elle à quoi nous engage
Phonneur & la religion du ferment , je
connois les loix de l'Hymen , & le crime
de les violer ; cependant euffai - je époufé
mille femmes je ne me ferois pas le plus
léger reproche de vous trouver vous ſeule
plus belle , plus aimable mille fois que ces
mille femmes enfemble . Selon vous , pour
être vertueuse , il faut n'avoir ni une ame
ni des yeux : je vous félicite d'être arrivée
à ce dégré de perfection . Ce difcours prononcé
du ton du dépit & de la colere laiſſa
Rodope dans un étonnement dont elle eur
peine à revenir ; cependant , Alcibiade
ceffa de la voir. Elle avoit découvert dans
fes adieux un intérêt plus vif que la chaleur
de la difpute ; elle fentit de fon côté que
fes conférences philofophiques n'étoient
pas ce qu'elle regrettoit le plus. L'ennui.
14 MERCURE DE FRANCE.
de tout , le dégoût d'elle - même , une répugnance
fecrette pour les empreffemens
de fon mari , enfin le trouble & la rongeur
que lui caufoit le feul nom d'Alcibiade ,
tout lui faifoit craindre le danger de le
revoir , & cependant elle brûloit du defir
de le revoir encore . Son mari le lui ramena.
Comme elle lui avoit fait entendre
qu'ils s'étoient piqués l'un & l'autre fur
une difpute de mots , le Magiftrat en fic
une plaifanterie à Alcibiade , & l'obligea
de revenir. L'entrevûe fut férieufe , le mari
s'en amufa quelque tems ; mais fes affaires
P'appelloient ailleurs : Je vous laiffe , leur
dit-il, & j'efpere qu'après vous être brouillés
fur les mots , vous vous reconcilierez
fur les chofes. Le bon homme n'y entendoit
pas malice , mais fa femme en rongit
pour lui.
Après un affez long filence , Alcibiade
prit la parole. Nos entretiens , Madame ,
faifoient mes délices , & avec toutes les
facilités poffibles d'être diffipé vous m'aviez
fait goûter & préférer à tout les charmes
de la folitude . Je n'étois plus au monde
, je n'étois plus à moi - même , j'étois à
vous tout entier . Ne penfez pas qu'un fol
efpoir de vous féduire & de vous égarer
fe fût gliffé dans mon ame , la vertu bien
plus que l'efprit & la beauté m'avoit enOCTOBRE.
1955. 15
chaîné fous vos loix. Mais vous aimant
d'un amour auffi délicat que tendre , je me
flatois de vous l'infpirer. Cet amour pur
& vertueux vous offenfe , ou plutôt il
vous importune , car il n'eft pas poffible
que vous le condamniez de bonne foi.
Tout ce que je fens pour vous , Madame ,
vous l'éprouvez pour un autre ; vous me
l'avez avoué. Je ne puis vous le reprocher
ni m'en plaindre ; mais convenez que je ne
fuis pas heureux. Il n'y a peut- être qu'une
femme dans Athénes qui ait de l'amour
pour fon mari , & c'eft précisément de
cette femme que je deviens éperdu . En
vérité , vous êtes bien fou pour le difciple
d'an Sage , lui dit Rodope en foûriant ;
il répliqua le plus férieufement du monde
; elle repartit en badinant ; il lui prit la
main , elle fe fâcha ; il baifa certe main ,
elle voulut fe lever ; il la retint , elle rougit
, & la tête tourna aux deux Philofophes.
Il n'eſt pas befoin de dire combien Rodope
fut défolée , ni comment elle fe confola
, tout cela fe fuppofe aifément dans
une femme vertueufe & paffionnée.
Elle trembloit fur - tout pour l'honneur
& le repos de fon mari. Alcibiade lui fit
le ferment d'un fecret inviolable ; mais la
malice du public le difpenfa d'être indif16
MERCURE DE FRANCE.
cret. On fçavoit bien qu'il n'étoit pas homme
à parler fans ceffe de philofophie à
une femme aimable . Ses affiduités donnerent
des foupçons ; les foupçons dans le
monde valent des certitudes. Il fut décidé
qu'Alcibiade avoit Rodope. Le bruit en
vint aux oreilles de l'époux . Il n'avoit
garde d'y ajouter foi , mais fon honneur
& celui de fa femme exigeoient qu'elle fe
mit au- deffus du foupçon. Il lui parla de
la néceffité d'éloigner Alciade , avec tant
de douceur , de raifon & de confiance ,
qu'elle n'eut pas même la force de répliquer.
Rien de plus accablant pour une
ame fenfible & naturellement vertueufe
que de recevoir des marques d'eftime
qu'elle ne mérite plus .
Rodope dès ce moment réfolut de ne
plus voir Alcibiade , & plus elle fentoit
pour lui de foibleffe , plus elle lui montra
de fermeté dans la réfolution qu'elle
avoit prife de rompre avec lui fans retour.
Il eut beau la combattre avec toute fon
éloquence : J'ai pû me laiffer perfuader ,
lui dit-elle , que les torts fecrets qu'on
avoit avec un mari n'étoient rien , mais
les feules apparences font des torts réels ,
dès qu'elles attaquent fon honneur , ou
qu'elles troublent fon repos. Je ne fuis pas
obligé eà aimer mon époux , je veux. le
OCTOBRE. 1755 . 17
croire , mais le rendre heureux autant
qu'il dépend de moi eft un devoir indifpenfable.
Ainfi , Madame , vous préférez
fon bonheur au mien . Je préfére , lui ditelle
, mes engagemens à mes inclinations.
Ce mot échappé fera ma derniere foibleffe.
Eh ! je me croyois aimé , s'écrie Alcibiade
avec dépit ! Adieu , Madame , je vois bien.
que je n'ai dû mon bonheur qu'au caprice
d'un moment. Voilà de nos honnêtes
femmes , pourfuivit- il ; quand elles nous
prennent , c'eft excès d'amour ; quand elles
nous quittent , c'eft effort de vertu ; &
dans le fond cet amour & cette vertu ne
font qu'une fantaiſie qui leur vient , ou
qui leur paffe. J'ai mérité tous ces outrages
, dit Rodope en fondant en larmes.
Une femme qui ne s'eft pas refpectée ne
doit pas s'attendre à l'être. Il eft bien jufte
que nos foibleffes nous attirent des mépris.
Alcibiade , après tant d'épreuves , étoit
bien convaincu qu'il ne falloit plus compter
fur les femmes , mais il n'étoit
pas
affez fûr de lui-même pour s'expofer à de
nouveaux dangers ; & tout réfolu qu'il
étoit à ne plus aimer , il fentoit confufément
le befoin d'aimer encore.
Dans cette inquiétude fecrette , comme
il fe promenoit un jour fur le bord de
18 MERCURE DE FRANCE.
la mer , il vit venir à lui une femme que
fa démarche & fa beauté lui auroient fait
prendre pour une Déeffe , s'il ne l'eût pas
reconnue pour la Courtifane Erigone. Il
vouloit s'éloigner , elle l'aborda . Alcibiade
, lui dit - elle , la philofophie te rendra
fou. Dis - moi , mon enfant , eft- ce à ton
âge qu'il faut s'enfevelir tout vivant dans
ces idées creufes & triftes ? Crois - moi ,
fois heureux : l'on a toujours le tems d'être
fage ... Je n'afpire à être fage , lui ditil
, que dans le deffein d'être heureux ...
La belle route pour arriver au bonheur !
crois- tu que je me confume , moi , dans
l'étude de la fageffe ? & cependant eft - il
d'honnête femme plus contente de fon
fort ? Ce Socrate t'a gâté , c'eft dommage ;
mais il y a de la reffource , fi tu veux
prendre de mes leçons. Depuis long- tems
j'ai des deffeins fur toi ; Je fuis jeune
belle & fenfible , & je crois valoir , fans
vanité un philofophe à longue barbe . Ils
enfeignent à fe priver : trifte fcience !
viens à mon école , je t'apprendrai à
jouir .Je ne l'ai que trop bien appris à mes
dépens , lui dit Alcibiade ; le faſte & les
plaifirs m'ont ruiné. Je ne fuis plus cer
homme opulent & magnifique , que fes
folies ont rendu fi célébre , & je ne me
foutiens plus qu'aux dépens de mes créanOCTOBRE.
1755. 19
ciers. Bon , eft - ce là ce qui te chagrine
confole-toi , j'ai de l'or , des pierreries ,
& les folies des autres ferviront à réparer
les tiennes . Vous me flatez beaucoup par
des offres fi obligeantes , mais je n'en
abuferai point. Que veux-tu dire avec ta
délicateffe l'amour ne rend - il pas tout
commun ? D'ailleurs , qui s'imaginera que
tu me doives quelque chofe tu n'es pas
affez fat pour t'en vanter , & j'ai trop de
vanité pour le dire . Je vous, avoue que
vous me furprenez , car enfin vous avez
la réputation d'être avare. Avare ! oui fans
doute , avec ceux que je n'aime pas , pour
être prodigue avec celui que j'aime ; mes
diamans me font bien chers , mais tu m'es
plus cher encore , & s'il le faut , tu n'as
qu'à dire , dès demain je te les facrifie.
Votre générofité , reprit Alcibiade , me
confond , & me pénétre , & je vous donnerois
le plaifir de l'exercer fi je pouvois
du moins le reconnoître en jeune homme ;.
mais je ne dois pas vous diffimuler que
l'ufage immodéré des plaifirs n'a pas feulement
ruiné ma fortune , j'ai trouvé le
fecret de vieillir avant l'âge. Je le crois
bien , reprit Erigone en foûriant , tu as
connu tant d'honnêtes femmes ! mais je
vais bien plus te furprendre : un fentiment
vif & délicat eſt tout ce que j'attens de
20 MERCURE DE FRANCE.
toi ; & fi ton coeur n'eft pas ruiné , tu as
encore de quoi me fuffire. Vous plaifantez
, dit Alcibiade ! point du tout. Si je
prenois un Hercule pour amant , je voudrois
qu'il fût un Hercule , mais je veux
qu'Alcibiade m'aime en Alcibiade , avec
toute la délicateffe de cette volupté tranquille
dont la fource eft dans le coeur. Si
du côté des fens tu me ménages quelque
furpriſe , à la bonne heure. Je te permets
tout , & je n'exige rien . En vérité , dit
Alcibiade , je demeure auffi enchanté que
furpris ; & fans l'inquiétude & la jaloufie
que me cauferoient mes rivaux ...Des rivaux
! tu n'en auras que de malheureux ,
je t'en donne ma parole . Tiens , mon ami ,
les femmes ne changent que par coquetterie
ou par curiofite , & tu fens bien que
chez moi l'une & l'autre font épuifées. Si
je ne connoiffois point les hommes , la parole
que je te donne feroit un peu hazardée
; mais en te les facrifiant je fçais bien
ce que je fais. Après tout il y a un bon
moyen de te tranquillifer : tu as une campagne
affez loin d'Athénes , où les importuns
ne viendront pas nous troubler . Te
fens tu capable d'y foutenir le tête à tête ?
nous partirons quand tu voudras . Non ,
lui dit - il , mon devoir me retient pour
quelque tens à la ville : mais fi nous nous
OCTOBRE . 1755. 21
arrangeons enfemble , devons - nous nous
afficher ? Tu en es le maître ; fi tu veux
m'avouer , je te proclamerai ; fi tu veux
du myftere , je ferai plus difcrette & plus
réfervée qu'une prude. Comme je ne dépends
de perfonne , & que je ne t'aime
que pour toi , je ne crains ni ne defire d'attirer
les yeux du public. Ne te gêne point,
confulte ton coeur , & fi je te conviens ,
mon foupé nous attend. Allons prendre à
témoins de nos fermens les Dieux du plaifir
& de la joie. Alcibiade prit la main
d'Erigone , & la baifant avec tranfport :
enfin , dit- il , j'ai trouvé de l'amour , &
c'est d'aujourd'hui que mon bonheur commence.
Ils arrivent chez la Courtifane . Tout ce
que le goût peut inventer de délicat &
d'exquis pour flater tous les fens tout à la
fois fembloit concourir dans ce foupé délicieux
à l'enchantement d'Alcibiade. C'étoit
dans un falon pareil que Venus recevoit
Adonis , lorfque les amours leur verfoient
le nectar , & que les graces leur
fervoient l'ambroifie . Quand j'ai pris , dit
Erigone , le nom d'une des maîtreffes de
Bacchus , je ne me flatois pas de poffeder
un jour un mortel plus beau que le vainqueur
de l'Inde. Que dis - je , un mortel ,
c'eft Bacchus , Apollon , & l'Amour que
22 MERCURE DE FRANCE.
je poffede , & je fuis dans ce moment
l'heureufe rivale d'Erigone de Calliope &
de Pfiché. Je vous couronne donc , ô mon
jeune Dieu , de pampre , de laurier & de
myrthe , puiffai-je raffembler à vos yeux
tous les attraits qu'ont adorés les immortels
dont vous réuniffez les charmes. Alcibiade
enivré d'amour propre & d'amour,
déploya tous ces talens enchanteurs qui
féduiroient la fageffe même. Il chanta fon
triomphe fur la lyre. Il compara fon bonheur
à celui des Dieux , & il fe trouva plus
heureux , comme on le trouvoit plus aimable.
Après le foupé il fut conduit dans un
appartement voifin , mais féparé de celui
d'Erigone. Repofez - vous , mon cher Alcibiade
, lui dit- elle en le quittant ; puiffe
l'amour ne vous occuper que de moi dans
vos fonges : Daignez du moins me le faire
croire; & fi quelque autre objet vient s'offrir
àvotre penſée, épargnez ma délicateffe , &
par un menfonge complaifant réparez le
tort involontaire
que vous aurez eu pendant
le fommeil. Hé quoi ! lui répondit
tendrement Alcibiade , me réduirez- vous
aux plaiſirs de l'illufion . Vous n'aurez jamais
avec moi , lui dit-elle , d'autres loix
que vos defirs. A ces mots elle fe retira
en chantant.
1
OCTOBRE 1755 . 23
Alcibiade tranfporté , s'écria , o pudeur !
ô vertu ! qu'êtes- vous donc ? Si dans un
coeur où vous n'habitez point fe trouve
l'amour pur & chafte , l'amour , tel qu'il
defcendit des cieux pour animer l'homme
encore innocent , & pour embellir la nature
! Dans cet excès d'admiration & de
joie il ſe leve , il va furprendre Erigone.
Erigone le reçut avec un foûris. Senfible
fans emportement , fon coeur ne fembloit
enflammé que des defirs d'Alcibiade.
Deux mois s'écoulerent dans cette union
délicieufe fans que la Courtifane démentit
un feul moment le caractere qu'elle
avoit pris , mais le jour fatal approchoit
qui devoit diffiper une illufion fi fateuſe.
Les apprêts des Jeux Olympiques faifoient
l'entretien de toute la jeuneſſe
d'Athénes. Erigone parla de ces jeux , &
de la gloire d'y remporter le prix , avec
tant de vivacité , qu'elle fit concevoir à
fon amant le deffein d'entrer dans la carriere
, & l'efpoir d'y triompher. Mais il
vouloit lui ménager le plaifir de la fur
prife.
Le jour arrivé : Si l'on nous voyoit enfemble
à ce fpectacle, lui dit-il, on ne manqueroit
pas d'en tirer des conféquences , &
nous fommes convenus d'éviter jufqu'au
foupçon. Rendons- nous au cirque chacun
24 MERCURE DE FRANCE.
de notre côté. Nous nous retrouverons ici
au retour des Jeux. Le peuple s'affemble ,
on fe place. Erigone fe préfente, elle attire
tous les regards. Les jolies femmes la
voyent avec envie , les laides avec dépit ,
les vieillards avec regret , les jeunes gens
avec un tranfport unanime : cependant les
yeux d'Erigone errans fur cet amphithéatre
immenfe , ne cherchoient qu'Alcibiade.
Tout- à- coup elle voit paroître devant
la barriere , les coufiers & le char de fon
amant elle n'ofoit en croire fes yeux ,
mais bientôt un jeune homme , plus beau
que l'amour & plus fier que le Dieu Mars ,
s'élance fur ce char brillant. C'eft Alcibiade
, c'eft lui- même : Ce nom paffe de bouche
en bouche , elle n'entend plus autour
d'elle que ces mots ; c'eft Alcibiade , c'eſt
la gloire & l'ornement de la jeuneffe Athénienne.
Erigone en pâlit de joie . Il jetta
fur elle un regard qui fembloit être le
préfage de la victoire . Les chars ſe rangent
de front , la barriere s'ouvre , le fignal fe
donne , la terre retentit en cadence fous
les pas des coufiers , un nuage de poufficres
les enveloppe. Erigone ne refpire plus.
Toute fon ame eft dans fes yeux , & fes
yeux fuivent le char de fon amant à travers
ces flots de pouffiere. Les chars fe
féparent , les plus rapides ont l'avantage ,
celui
OCTOBRE. 1755 . 25
celui d'Alcibiade eft du nombre . Erigone
tremblante fait des voeux à Caftor , à Pollux
, à Hercule , à Apollon : enfin elle voit
Alcibiade à la tête , & n'ayant plus qu'un
concurrent. C'est alors que la crainte &
l'espérance tiennent fon ame fufpendue .
Les roues des deux chars femblent tourner
fur le même effieu , & les chevaux
conduits par les mêmes rênes , Alcibiade
redouble d'ardeur , & le coeur d'Erigone
fe dilate ; fon rival force de vîteffe , &
le coeur d'Erigone fe refferre de nouveau ,
chaque alternative lui caufe une foudaine
révolution. Les deux chars arrivent au
terme ; mais le concurrent d'Alcibiade l'a
dévancé d'un élan. Tout - à - coup mille
cris font retentir les airs du nom de Pi- .
ficrate de Samos . Alcibiade confterné fe
retire fur fon char , la tête penchée &
les rênes flottantes , évitant de repaffer
, du côté du cirque où Erigone accablée de
confufion s'étoit couvert le vifage de fon
voile. Il lui fembloit que tous les yeux
attachés fur elle lui reprochoient d'aimer
un homme qui venoit d'être vaincu ; cependant
, un murmure général fe fait entendre
autour d'elle , elle veut voir ce qui
l'excite c'eft Pificrate qui ramene fon
char du côté où elle eft placée . Nouveau
fujet de confufion & de douleur. Mais
B
26 MERCURE DE FRANCE.
quelle eft fa furprife lorfque ce char s'arrêtant
à fes pieds elle en voit defcendre le
vainqueur , qui vient lui préfenter la
couronne olympique . Je vous la dois , lui
dit-il , Madame , & je viens vous en faire
hommage . Qu'on imagine , s'il eft poffible
, tous les mouvemens dont l'ame d'Erigone
fut agitée à ce difcours ; mais l'amour
y dominoit encore : Vous ne me
devez rien , dit- elle à Fificrate en rougiffant
; mes voeux , pardonnez ma franchiſe ,
mes voeux n'ont pas été pour vous ; ce
n'en eft pas moins , répliqua- t-il , le defir
de vaincre à vos yeux qui m'en a acquis
la gloire. Si je n'ai pas été affez heureux
pour vous intéreffer au combat , que je le
fois du moins aflez pour vous intéreffer
au triomphe . Alors il la preffa de nouveau
, de l'air du monde le plus touchant ,
de recevoir fon offrande : tout le peuple
l'y invitoit par des applaudiffemens redoublés.
L'amour propre enfin l'emporta
fur l'amour : elle reçut le laurier fatal
pour céder , dit elle , aux acclamations &
aux inftances du peuple ; mais qui le croiroit
elle le reçut avec un foûris , & Pificrate
remonta fur fon char enivré d'amour
& de gloire.
?
Dès qu'Alcibiade fut revenu de fon
premier abattement , tu es bien foible &
OCTOBRE. 1755. 27
bien vain , fe dit-il à lui-même , de t'affliger
à cet excès , & de quoi ? de ce'qu'il
fe trouve un homme dans le monde plus
adroit ou plus heureux que toi , je vois
ce qui te défole . Tu aurois été tranſporté
de vaincre aux yeux d'Erigone , & tu crains
d'en être moins aimé après avoir été vaincu.
Rends - lui plus de Juftice , Erigone
n'eft point une femme ordinaire , elle te
fçaura gré de l'ardeur que tu as fait paroître
, & quant au mauvais fuccès elle
fera la premiere à te faire rougir de ta
fenfibilité pour un fi petit malheur. Allons
la voir avec confiance ; j'ai même lieu de
m'applaudir de ce moment d'adverfité :
c'est pour fon coeur une nouvelle épreuve ,
& l'amour me ménage un triomphe plus
flateur que n'eût été celui de la courfe.
Plein de ces idées confolantes il arrive chez
Erigone , il trouve le char du vainqueur à
la porte.
Ce fut pour lui un coup de foudre. La
honte , l'indignation , le défefpoir , s'emparent
de fon ame. Eperdu & frémiffant
fes pas égarés fe tournent comme d'euxmêmes
vers la maiſon de Socrate .
Le bon homme qui avoit affifté aux Jeux
le reçut avec un foûris . Fort bien , lui ditil
, vous venez vous confoler avec moi
parce que vous êtes vaincu ; je gage , li-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
bertin, que je ne vous aurois pas vû fi vous
aviez triomphé. Je n'en fuis pas moins reconnoiffant.
J'aime bien qu'on vienne à
moi dans l'adverfité. Une ame enivrée de
fon bonheur s'épanche où elle peut. La
confiance d'une ame affligée eft- plus flareufe
& plus touchante . Avouez cependant
que vos chevaux ont fait des merveilles .
Comment donc ! vous n'avez manqué le
prix que d'un pas !
ter d'avoir , après Pificrate de Samos , les
meilleurs courfiers de la Gréce , & en vérité
il est bien glorieux pour un homme
d'exceller en chevaux. Alcibiade confondu
n'entendit pas même la plaifanterie
de Socrate . Le Philofophe , jugeant du
trouble de fon coeur par l'altération de
fon vifage , qu'eft - ce donc , lui dit - il
d'un ton plus férieux ? une bagatelle , un
jeu d'enfant vous affecte ? Si vous aviez
perdu un empire je vous pardonnerois
à peine d'être dans l'état d'humiliation , &
d'abattement où je vous vois . Ah ! mon
cher maître , s'écria Alcibiade revenant à
lui - même , qu'on eft malheureux d'être
fenfible ! il faut avoir une ame de marbre
dans le fiécle où nous vivons . J'avoue , reprit
Socrate , que la fenfibilité coute cher
quelquefois ; mais c'eft une fi bonne choſe
qu'on ne fçauroit trop la payer . Voyons
vous pouvez vous vanOCTOBRE.
1755. 29
cependant ce qui vous arrive.
Alcibiade lui raconta fes aventures avec
la prude, la jeune fille , la veuve , la femme
du Magiftrat , & la Courtifane , qui dans
l'inftant même venoit de le facrifier. De
quoi vous plaignez- vous , lui dit Socrate ,
après l'avoir entendu . Il me femble que
chacune d'elles vous a aimé à fa façon , de
la meilleure foi du monde. La prude , par
exemple , aime le plaifir ; elle le trouvoit
en vous , vous l'en privez , elle vous renvoie
, ainfi des autres. C'eft leur bonheur ,
n'en doutez pas , qu'elles cherchoient dans
leur amant. La jeune fille y voyoit un
époux qu'elle pouvoit aimer en liberté &
avec décence. La veuve , un triomphe
éclatant qui honoreroit fa beauté La femme
du Magiftrat , un homme aimable &
difcret, avec qui , fans danger & fans éclat ,
fa philofophie & fa vertu pourroient prendre
du relâche. La Courtifane , un homme
admiré , applaudi , defiré par - tour ,
qu'elle auroit le plaifir fecret de poffeder
feule , tandis que toutes les beautés de la
Gréce fe difputeroient vainement la gloire
de le captiver. Vous avouez donc , dit .
Alcibiade , qu'aucune d'elles ne m'a aimé
pour moi ? Pour vous , s'écria le Philofophe
, Ah ! mon cher enfant, qui vous a mis
dans la tête cette prétention ridicule ? Per-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
>
la
fonne n'aime que pour foi. L'amitié , ce
fentiment fi pur , ne forme elle -même fes
préférences que fur l'intérêt perfonnel ; &
fi vous exigez qu'elle foit défintéreffée ,
vous pouvez commencer par renoncer à la
mienne. J'admire , pourfuivit- il , comme
l'amour propre eft fot dans ceux - même
qui ont le plus d'efprit. Je voudrois bien
fçavoir quel eft ce moi que vous voulez
qu'on aime en vous ? La naiffance
fortune & la gloire , la jeuneffe , les talens
& la beauté ne font que des accidens.
Rien de tout cela n'eft vous , & c'eſt
tout cela qui vous rend aimable . Le moi
qui réunit ces agrémens , n'eft en vous
que le canevas de la tapifferie. La broderie
en fait le prix . En aimant en vous tous
ces dons , on les confond avec vous - même
: ne vous engagez point dans des diftinctions
qu'on ne fuit point ; & prenez
comme on vous le donne , le réſultat de
ce mêlange ; c'eft une monnoie dont l'alliage
fait la confiftance , & qui perd fa
valeur au creuſet. Je ne fuis pas fâché que
votre délicateffe vous ait détâché de la
prude & de la veuve , ni que la réfolution
de Rodope & la vanité d'Erigone
vous ayent rendu la liberté ; mais je regrette
Glicerie , & je vous confeille d'y
retourner. Vous vous moquez , dit AlciOCTOBRE
. 1755. 31
biade , c'eft un enfant qui veut qu'on
l'époufe . Hé bien ! vous l'épouferez : L'aije
bien entendu ? c'eft Socrate qui me confeille
le mariage. Pourquoi non ! Si votre
femme eft fage & raifonnable , vous ferez
un homme heureux ; fi elle eft méchante
ou coquette , vous deviendrez un philofophe
, vous ne pouvez qu'y gagner .
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Résumé : SUITE DU MOI.
Le texte relate les difficultés rencontrées par Socrate en raison de son enseignement public de la vérité et de la vertu. Ses détracteurs portaient plainte contre lui à l'Aréopage. Alcibiade, dévoué à Socrate, défendait son maître en le décrivant comme le plus juste et le plus sage des mortels. Lors d'une conférence avec un membre de l'Aréopage, Alcibiade impressionna la femme du juge, Rodope, par son éloquence et sa sagesse. Rodope, séduite par les enseignements de Socrate transmis par Alcibiade, s'enflamma pour la philosophie. Ils entretenaient des discussions philosophiques sur la sagesse, la vertu, la justice et la vérité. Rodope interrogea Alcibiade sur la différence entre l'amour et l'amitié selon Socrate. Alcibiade expliqua que Socrate distinguait trois types d'amour : l'amour grossier, l'amitié pure et un amour mixte. Rodope et Alcibiade développèrent une relation intense, mais Rodope craignait les apparences et les soupçons. Malgré ses sentiments, Rodope décida de ne plus voir Alcibiade pour préserver l'honneur de son mari. Alcibiade, déçu, quitta Rodope, convaincu que les femmes étaient capricieuses. Plus tard, Alcibiade rencontra la courtisane Erigone, qui tenta de le dissuader de sa quête philosophique, l'incitant à chercher le bonheur. Alcibiade, ruiné par ses excès, fut tenté par les offres généreuses d'Erigone, qui lui proposa de réparer ses dettes. Alcibiade refusa, avouant que les plaisirs excessifs l'avaient non seulement ruiné financièrement, mais aussi prématurément vieilli. Erigone, malgré sa réputation d'avarice, se montra généreuse et déclara son amour pour Alcibiade, prête à sacrifier ses biens pour lui. Alcibiade, touché par sa générosité, accepta de se laisser aimer par elle. Ils partagèrent un moment d'intimité dans un souper délicieux, où Alcibiade exprima son bonheur. Erigone demanda à Alcibiade de ne penser qu'à elle, même dans ses rêves. Alcibiade, transporté, admira la pureté de l'amour d'Erigone. Deux mois passèrent dans cette union délicieuse. Cependant, les Jeux Olympiques approchèrent, et Erigone encouragea Alcibiade à y participer. Le jour des Jeux, Alcibiade remporta la course mais fut devancé par Pificrate de Samos. Alcibiade, accablé, se retira. Pificrate, vainqueur, offrit sa couronne à Erigone, qui l'accepta sous la pression du peuple. Alcibiade, après un moment d'abattement, se rendit chez Erigone mais trouva le char du vainqueur à la porte. Désespéré, il se tourna vers Socrate pour se consoler. Socrate, bien que moqueur, accueillit Alcibiade avec bienveillance, soulignant que les jeux ne sont qu'un jeu d'enfant et que la véritable gloire réside ailleurs. Dans un dialogue ultérieur, Alcibiade raconta ses aventures avec diverses femmes : une prude, une jeune fille, une veuve, une femme de magistrat et une courtisane. Socrate expliqua que chacune avait cherché son propre bonheur à travers Alcibiade. La prude aimait le plaisir, la jeune fille un époux libre et décent, la veuve un triomphe, la femme du magistrat un compagnon discret, et la courtisane un homme admiré. Socrate conseilla à Alcibiade de ne pas chercher des distinctions inutiles et de profiter des sentiments comme ils viennent. Il regretta qu'Alcibiade ait quitté Glicérie et lui conseilla de l'épouser, car cela le rendrait heureux ou le ferait devenir philosophe.
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6
p. 195-198
COMEDIE FRANÇOISE. / EPITRE. A Mademoiselle Clairon, par M. Marmontel.
Début :
Nous commencerons cet article par l'éloge de Mlle Clairon. Quelque / Enfin te voilà parvenue [...]
Mots clefs :
Génie, Succès, Comédie-Française, Mademoiselle Clairon
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texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE. / EPITRE. A Mademoiselle Clairon, par M. Marmontel.
COMEDIE FRANÇOISE.
Ous commencerons cet article
par
Nl'éloge de Mille Clairon. Quelque
grand qu'il foit , il nous paroît jufte.
E PITRE
A Mademoiselle Clairon , par M. Marmontel.
ENfin Nfin te voilà parvenue
A ce haur point de vérité ,
Où l'art , dans fa fublimité ,
N'eft que la peinture ingénue
De la nature toute nue ,
Belle de fa feule beauté.
Que fous tes traits elle eft touchante !
Le coeur à fes charmes livré ,
Dans l'illufion qui l'enchante ,
Entraîne l'efprit enivré .
Sois Phedre , Camille , Ariane ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Alzire , Agripine , ou Roxane ;
Tu n'as rien de la fiction .
De l'éloquente paffion
Ta bouche eſt le fidele organe ,
Et ton gefte en eſt l'action.
Ce n'est point d'un art fymétrique
La fervile affectation ;
Du trouble & de l'émotion
C'eſt le langage pathétique :
C'est ce génie imitateur
Qui pénetre , faifit , embraſſe
Le plan du génie invent eur ,
L'égale , fouvent le furpaffe ,
Et fait placer l'actrice à côté de l'auteur .
Des Corneilles & des Racines ,
On croit voir les ames divines ,
Comme dans leurs écrits , refpirer dans ton coeur.
Du haut des cieux ils t'applaudiffent :
A la table des dieux tu fais leur entretien ;
Et de leur triomphe & du tien ,
Les céleftes lambris chaque jour retentiffent .
>> Dans mes vers , dit Corneille , elle a tour anobli :
» La veuve de Pompée etf çoit Cléopatre ;
>> Clairon lui rend fon luftre , & venge fon oubli.
» Dans mes vers , dit Racine , elle a tout embelli :
» Quand Phedre , fous fes traits , languit fur un
théatre ,
Moi-même interdit & confus ,
NOVEMBRE. 1755.. 197
Je me reproche les refus
Dont le fier Hippolyte accable fa marâtre .
Quand Eriphile , avec fes pleurs ,
Peint fa flâme jaloufe & fes vives douleurs ,
Surpris que mon héros ne l'ait pas confolée ,
Je m'intéreffe à fes malheurs ,
Et j'accufe Calcas de l'avoir im uolée.
Tandis qu'à ces récits tout l'Olympe eſt charmé,
Ici bas le rival d'Homere & de Corneille ,
Au bruit de tes fuccès , qui frappent fon oreille ,
Sent d'un feu créateur fon génie enflâné :
Tul'infpires toi feule ; il croit voir ( 1 ) ton image;
Et pour te rendre un digne hommage ,
Son pinceau rajeuni fait éclore Idamé.
De ce Titon nouvelle Aurore ,
Pour fa gloire & pour tes fuccès ,
Puiffe-t- il ne mourir jamais ,
Et rajeunir cent fois encore !
Ton talent déformais en regle eft érigé.
De la ſcene à ton gré réforme les uſages :
Ton exemple fait loi . Tous les rangs , tous les
âges ,
Et le nouveau caprice , & le vieux préjugé ,
Et Paris , & la cour , & le peuple , & les fages ,
De ton parti tout eſt rangé.
Le chemin qui conduit au temple de mémoire ,
(1 ) En compofant fon role , ( écrit l'auteur à un
de fes amis ) je la voyois fans ceffe au bout de mø
table.
1
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Ce chemin fi pénible , eft applani pour toi.
Le ciel en ta faveur femble changer la loi
Qui vend cher aux talens une tardive gloire.
Le Jeu li 9 Octobre , la Comédie Françoiſe
qui a été cette année à Fontainebleau ,
le feul fpectacle de la Cour , y repréſenta
l'Orphelin de la Chine . Mlle Clairon juftifia
l'éloge qu'on vient de lire dans le rôle d'Idamé
, qu'elle joua avec le même fuccès
qu'à la ville. Elle n'a pas été ici moins fupérieure
pendant l'abfcence dans ceux de
Phedre & de Roxane.
Ous commencerons cet article
par
Nl'éloge de Mille Clairon. Quelque
grand qu'il foit , il nous paroît jufte.
E PITRE
A Mademoiselle Clairon , par M. Marmontel.
ENfin Nfin te voilà parvenue
A ce haur point de vérité ,
Où l'art , dans fa fublimité ,
N'eft que la peinture ingénue
De la nature toute nue ,
Belle de fa feule beauté.
Que fous tes traits elle eft touchante !
Le coeur à fes charmes livré ,
Dans l'illufion qui l'enchante ,
Entraîne l'efprit enivré .
Sois Phedre , Camille , Ariane ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
Alzire , Agripine , ou Roxane ;
Tu n'as rien de la fiction .
De l'éloquente paffion
Ta bouche eſt le fidele organe ,
Et ton gefte en eſt l'action.
Ce n'est point d'un art fymétrique
La fervile affectation ;
Du trouble & de l'émotion
C'eſt le langage pathétique :
C'est ce génie imitateur
Qui pénetre , faifit , embraſſe
Le plan du génie invent eur ,
L'égale , fouvent le furpaffe ,
Et fait placer l'actrice à côté de l'auteur .
Des Corneilles & des Racines ,
On croit voir les ames divines ,
Comme dans leurs écrits , refpirer dans ton coeur.
Du haut des cieux ils t'applaudiffent :
A la table des dieux tu fais leur entretien ;
Et de leur triomphe & du tien ,
Les céleftes lambris chaque jour retentiffent .
>> Dans mes vers , dit Corneille , elle a tour anobli :
» La veuve de Pompée etf çoit Cléopatre ;
>> Clairon lui rend fon luftre , & venge fon oubli.
» Dans mes vers , dit Racine , elle a tout embelli :
» Quand Phedre , fous fes traits , languit fur un
théatre ,
Moi-même interdit & confus ,
NOVEMBRE. 1755.. 197
Je me reproche les refus
Dont le fier Hippolyte accable fa marâtre .
Quand Eriphile , avec fes pleurs ,
Peint fa flâme jaloufe & fes vives douleurs ,
Surpris que mon héros ne l'ait pas confolée ,
Je m'intéreffe à fes malheurs ,
Et j'accufe Calcas de l'avoir im uolée.
Tandis qu'à ces récits tout l'Olympe eſt charmé,
Ici bas le rival d'Homere & de Corneille ,
Au bruit de tes fuccès , qui frappent fon oreille ,
Sent d'un feu créateur fon génie enflâné :
Tul'infpires toi feule ; il croit voir ( 1 ) ton image;
Et pour te rendre un digne hommage ,
Son pinceau rajeuni fait éclore Idamé.
De ce Titon nouvelle Aurore ,
Pour fa gloire & pour tes fuccès ,
Puiffe-t- il ne mourir jamais ,
Et rajeunir cent fois encore !
Ton talent déformais en regle eft érigé.
De la ſcene à ton gré réforme les uſages :
Ton exemple fait loi . Tous les rangs , tous les
âges ,
Et le nouveau caprice , & le vieux préjugé ,
Et Paris , & la cour , & le peuple , & les fages ,
De ton parti tout eſt rangé.
Le chemin qui conduit au temple de mémoire ,
(1 ) En compofant fon role , ( écrit l'auteur à un
de fes amis ) je la voyois fans ceffe au bout de mø
table.
1
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Ce chemin fi pénible , eft applani pour toi.
Le ciel en ta faveur femble changer la loi
Qui vend cher aux talens une tardive gloire.
Le Jeu li 9 Octobre , la Comédie Françoiſe
qui a été cette année à Fontainebleau ,
le feul fpectacle de la Cour , y repréſenta
l'Orphelin de la Chine . Mlle Clairon juftifia
l'éloge qu'on vient de lire dans le rôle d'Idamé
, qu'elle joua avec le même fuccès
qu'à la ville. Elle n'a pas été ici moins fupérieure
pendant l'abfcence dans ceux de
Phedre & de Roxane.
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Résumé : COMEDIE FRANÇOISE. / EPITRE. A Mademoiselle Clairon, par M. Marmontel.
Marmontel rend hommage à Mademoiselle Clairon, une actrice française exceptionnelle. Il met en lumière sa maîtrise de la comédie, soulignant sa capacité à incarner divers personnages tels que Phèdre, Camille, Ariane, Alzire, Agripine ou Roxane avec une vérité sublime. Son jeu est décrit comme naturel et émotif, reflétant authentiquement les passions des personnages. Marmontel compare Clairon à des auteurs célèbres comme Corneille et Racine, affirmant que son interprétation donne vie à leurs œuvres. Son talent inspire même les poètes, qui la voient comme une muse capable de raviver leur génie créateur. Les succès de Clairon ont réformé les usages de la scène et sont admirés de Paris à la cour. Le texte se conclut par la représentation de l'Orphelin de la Chine à Fontainebleau, où Clairon a joué le rôle d'Idamé avec succès, confirmant ainsi les éloges précédents.
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7
p. 90-131
J. J. Rousseau, Citoyen de Geneve, à M. d'Alembert, de l'Académie Françoise, &c. sur son article Geneve, dans le 7e Volume de l'Encyclopédie, & particuliérement sur le projet d'établir un Théâtre de Comédie dans cette ville, [titre d'après la table]
Début :
J. J. ROUSSEAU, citoyen de Geneve, à M. d'Alembert de l'Académie Françoise, [...]
Mots clefs :
Théâtre, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Passions, Peuple, Homme, Vertu, Amour, Genève, Spectacle, Société, Hommes, Goût, Coeur, Crime, Scène, Tragédie, Âme, Spectacles, Public, Nature, Plaisir, Raison, Pitié , Humanité, Gens, Caractère, Vice, Exemples, Patrie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : J. J. Rousseau, Citoyen de Geneve, à M. d'Alembert, de l'Académie Françoise, &c. sur son article Geneve, dans le 7e Volume de l'Encyclopédie, & particuliérement sur le projet d'établir un Théâtre de Comédie dans cette ville, [titre d'après la table]
J. J. ROUSSEAU , citoyen de Geneve , à
M. d'Alembert de l'Académie Françoiſe ,
&c. fur fon Article Geneve , dans le feptie
me volume de l'Encyclopédie , & particu
liérement fur le projet d'établir un théâtre
de comédie dans cette ville . A Amfterdam,
chez Marc- Michel Rey.
Celui qui a regardé les Belles - Lettres
comme une caufe de la corruption des
moeurs , celui qui celui qui , pour notre bien , eût
NOVEMBRE. 1758. 9༥
1
voulu nous mener paître , n'a pas dů approuver
qu'on envoyât, fes concitoyens à
une école de politeffe & de goût ; mais fans
nous prévenir contre fes principes , difcutons
les de bonne foi.
93% 33
C'eft pour Geneve qu'il écrit. « Juſtice
» & vérité , voilà les premiers devoirs de
» l'homme. Humanité , patrie , voilà fes
premieres affections. Je paffe fous filence
le premier article de fa Lettre : la Théologie
n'eft pas de ma fphere , mais qu'il
me foit permis de m'étendre un peu fur
l'article des fpectacles , qui en eft le fujet
principal . M. d'Alembert qui eſt Philoſophe
& qui n'eft point fauvage , a propofé aux
Genevois d'avoir un théâtre de comédie.
« Voilà , dit M. Rouſſeau , le confeil le plus
dangereux qu'on pût nous donner ; du
» moins tel eft mon ſentiment , & mes rai-
» fons font dans cet écrit. »
"
De ces raifons les unes font générales ,
les autres particulieres à la conftitution de
Geneve. Impatient de donner à M. R. les
éloges qu'il mérite , je commence par où
il a fini , c'est- à - dire par la feule partie de
fa Lettre , que je trouve concluante .
Je fens tout l'avantage que lui donne
fur fes critiques le ftyle & le ton qu'il a
pris . Indépendamment de la févérité impofante
de fes maximes , il eft peu d'Ecrivains
91 MERCURE DE FRANCE.
か
qui réuniffent à un haut degré l'abondance
, la fimplicité , la vigueur , la précifion
& l'harmonie du ftyle , & quoiqu'il
en dife , on ne s'apperçoit pas que , pour
vouloir être clair & fimple , il fe trouve lâche
diffus. Il me femble qu'il a parlé contre
les fpectacles , avec plus de chaleur qu'il
ne falloit & avec autant d'éloquence
qu'il étoit poffibles mais tout ce qui porte à
faux , fût il écrit par un Démofthene , n'eſt
que de la déclamation . Effayons d'abord
de démêler le vrai. Vous ferez , dit- il à
» M. d'Alembert , le premier Philofophe
qui ait jamais excité un peuple libre ,
» une petite ville & un état pauvre , à fe
charger d'un fpectacle public. » Il fait
voir que Geneve eft hors d'état de foutenir
un fpectacle fans un préjudice réel :
1°. par le petit nombre de fes habitans :
2º. par la modicité de leur fortune : 3 ° . par
la nature de leurs richeffes qui n'étant pas
le produit des biens fonds , mais de l'induftrie
& du commerce , exigent d'eux
une application continuelle : 4° . par le goût
exceffif des Genevois pour la campagne
où ils paffent fix mois de l'année. Il ajoute
qu'il eft impoffible qu'un établiffement fi
contraire aux anciennes maximes de ſa pa-
-trie , y foit généralement applaudi . « Combien
de généreux citoyens verront ,
dit-il
ور
:
NOVEMBRE. 1758.
93 .
93
avec indignation , ce monument du luxe
» & de la molleffe , s'élever fur les ruines
» de notre antique fimplicité ! ... Suppofons
cependant , pourfuit il , fuppofons .
» les comédiens bien établis dans Geneve ,
» bien contenus par nos loix , la comédie
» floriffante & fréquentée ; le premier effet
» fenfible de cet établiffement , fera , comme
je l'ai déja dit , une révolution dans
» nos ufages , qui en produira néceffaire-
» ment une dans nos meurs. Cette révo-
» lution fera - t'elle bonne ou mauvaiſe ?
» c'est ce qu'il eft temps d'examiner . »
30.
t
Au lieu de fpectacles , Geneve a des cercles
ou fociétés de douze ou quinze perfonnes
qui louent à frais communs un ap- ,
partement commode , & où les affociés fe
rendent toutes les après- midi. « Là, chacun
» fe livrant aux amufemens de fon goût ,
» on joue , on caufe , on lit , on boit , on
» fume ; les femmes & les filles fe raffem-
» blent de leur côté tantôt chez l'une , tan-
» tôt chez l'autre ; les hommes , fans être
» fort févérement exclus de ces fociétés , "
ود »s'ymêlentaffezrarement....Maisdès
» l'inftant qu'il y aura une comédie , adieu
» les cercles , adieu les fociétés . Voilà , dit
» M. Rouffeau , la révolution que j'ai pré-
,, dite..... Il avoue que l'on boit beaucoup
, & que l'on joue trop dans les cer
""
94 MERCURE DE FRANCE.
cles ; mais il foutient avec fon éloquence
intrépide , qu'il vaut mieux être ivrogne
que galant , & croit l'excès du jeu
très facile à réprimer , fi le Gouvernement
s'en mêle. Il convient auffi que les femmes,
dans leur fociété , fe livrent volontiers au
plaifir de médire , mais par là même , elles
tiennent lieu de cenfeurs à la République .
" Combien de fcandales publics ne retient
» pas la crainte de ces féveres obferva-
» trices . " Tout cela peut paroître ridicule
à Paris , quoique très fenfé pour Geneve ,
& M. Rouffeau a fur nous l'avantage de
mieux connoître fa patrie.
Il eft vraisemblable qu'en deux ans de
comédie tout feroit bouleversé , c'est- àdire
qu'on n'iroit plus à l'heure du ſpectacle
, fumer , s'enivrer & médire dans les
cercles , & qu'en effet l'agréable vie de Paris
prendroit à Geneve la place de l'ancienne
fimplicité. M. Rouffeau fe plaint déja
qu'on y éleve les jeunes gens à la Françoife.
« On étoit plus groffier de mon
dit - il , les enfans étoient de
» vrais poliffons , mais ces poliffons ont
» fait des hommes qui ont dans le coeur
» du zele
pour fervir la patrie , & du fang
» à verfer pour elle . » M. R. croit être à
Lacédémone. Mais Geneve , ne lui déplaife
, a de meilleurs garans de fa liberté
">
temps ,
t
t
.
NOVEMBRE. 1758. 95
4
que les moeurs de fes citoyens , & grace à
la conftitution de l'Europe , elle n'a pas
befoin d'élever des dogues pour fa garde..
Cependant que le goût du luxe , inféparable
de celui du fpectacle , que fes maximes
de nos tragédies , la peinture comique
de nos moeurs , le filence même & la
gêne qui regnent dans nos aſſemblées , &
qu'il regarde comme indignes de l'efprit
républicain ,, que tous ces inconvéniens.
foient tels qu'il les envifage par rapport à
Geneve , il eft plus en état que nous d'en
juger. Qu'il choififfe à fa patrie les fêtes ,
les jeux , les fpectacles qui lui conviennent
; c'eſt un foin que nous lui laiffons.
Nous applaudiffons à fon zele , nous admirons
ce Patriotifme éclairé , vigilant ,
courageux ; cette éloquence noble & fimple
, qui n'a rien d'inculte & rien d'étudié,
où la douceur & la véhémence , les ima-.
ges & les fentimens , le ton philofophique
& le langage populaire font mêlés avec
d'autant plus d'art , que l'art ne s'y fait
point fentir. Telle eft la juſtice que j'aime
à rendre aux intentions & aux talens de
M. Rouffeau ; & s'il fe fût borné à ce qui «
étoit effentiellement de fon fujet , il n'eût
reçu de moi que des applaudiffemens ; je
n'aurois pas même examiné , pour le louer ,
s'il avoit raifon de s'alarmer du confeil
2
.
96 MERCURE DE FRANCE.
de M. d'Alembert . Un Citoyen qui croit
voir les moeurs de fa patrie en danger , eft
excufable d'être trop timide. Mais que ,
pour détourner les Genevois de l'établiffement
propofé , il leur préfente le théâtre
le plus décent de l'univers comme l'école
du crime , les Poëtes comme des corrupteurs
, les Acteurs comme des gens non
feulement infames , mais vicieux par
état ;
les fpectateurs , comme un peuple perdu ,
& à qui le fpectacle n'eft utile que pour
dérober au crime quelques heures de leur
temps ; c'eft ce que l'évidence de la vérité
peut feule rendre pardonnable. Je crains
bien que M. Rouffeau n'ait écrit toutes
ces chofes dans cette fermentation qu'il
croit appaifée , & qui peut- être ne l'eſt
pas affez . Quoi qu'il en foit , d'autres imiteront
, en lui répondant , l'amertume de
fon ftyle , & croiront être auffi éloquens
que lui , quand ils lui auront dit des injures.
Pour moi , je confi lere qu'il a voulu efftayer
fes concitoyens , & qu'il a oublié Paris
pour ne s'occuper que de Geneve. « Si je
»me trompe dans mon fentiment , dit- il ,>
cette erreur ne peut nuire à perfonne . » Si
elle ne nuit pas à tant de gens qu'il va décrier
, il n'en fait pas moins ce qu'il peut
pour leur nuire : mais il n'a penfé qu'à
Geneve ;
NOVEMBRE . 1758. 97
1
Geneve , du moins j'aime à le croire ainfi :
Je vais donc le fuivre pas à pas , fans humeur
& fans invective.
e
Il confidere d'abord le ſpectacle comme
un amuſement . « Or , dit-il , tout amuſe-
» ment inutile eft un mal pour un être dont
» la vie eft fi courte , & le temps fi pré-
» cieux . » 1 °. Il avouera que ce mal exifte
à Geneve fans le fpectacle , à moins que
boire , jouer & fumer , ne lui femblent des
occupations utiles . 2 °. Un amufement qui
délaffe & confole la vie laborieufe ,qui occupe
& détourne du mal la vie oifive
& diffipée , n'eft pas fans quelque utilité.
3 °. Peut- être y a- t'il des devoirs pour tous
les inftans de la vie , peut- être une heure
de diffipation eft elle un larcin fait à la fociété.
Mais à qui le perfuaderez-vous ? Et
fi la fociété fe relâche elle- même de fes
droits ; fi elle vous dit : J'exige moins, pour
obtenir plus fûrement , plus librement ce
que j'exige ; fi les hommes , pour n'être ni
tyrans , ni efclaves les uns des autres , ſe
permettent par intervalles cet oubli mutuel
& paffager ; s'ils vous répondent enfin
qu'ils ne vivent enfemble que pour être
heureux , & que le délaffement eſt un befoin
de leur foibleffe ; avez - vous à leur
répliquer que vous êtes hommes comine
eux, & que tous vos momens font pleins ?
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Je fais qu'il n'y a que l'homme qui broute,
dont la fociété n'ait rien à exiger ; mais
elle n'attend de perfonne une fervitude
affidue. Promenez- vous donc fans remords
deux heures du jour à la campagne , randis
qu'à Paris nous les paffons à entendre
Athalie ou Cinna , le Mifanthrope ou le
Tartufe .
ی د
Un Barbare à qui l'on vantoit la magnificence
du Cirque , & des Jeux éta-
» blis à Rome , demanda : Les Romains
» n'ont-ils ni femmes ni enfans ? le Barbare
» avoit raiſon. » ;
Ce Barbare ne favoit pas que le premier
befoin d'une fociété eft d'être en paix avec
elle -même ; qu'il y avoit à Rome dans les
efprits un principe de fédition , qui ne fe
diffipoit que dans les fêtes , & que lorfqu'un
peuple n'eft pas content , il faut
tâcher de le rendre joyeux. Ce Barbare
auroit condamné les cercles de Geneve
comme les fpectacles de Rome , & il auroit
eu tort.
« Je n'aime point qu'on ait befoin
» d'attacher fon coeur fur la fcene , comme
» s'il étoit mal au dedans de nous. >>
pas
Une bonne confcience fait qu'on ne
craint la folitude , mais ne fait pas
qu'on s'y plaife toujours. Il eft peu d'hommes
qui s'aiment affez pour jouir continuellement
d'eux-mêmes fans langueur &
NOVEMBRE . 1758. 99
fans ennui. L'on a beau être à fon aife au
dedans de foi , l'on y fait fouvent de la
bile. Il n'y a que Dieu dont on puiffe dire,
fefuo intuitu beat ; encore , felon notre foible
maniere de concevoir , a- t'il pris plaifir
à fe répandre.
J'aurois dû fentir , reprend M. Rouf-
" feau , que ce langage n'eft plus de faifon
" dans notre fiecle , tâchons d'en prendre
» un qui foit mieux entendu ... Les fpec-
» tacles font faits pour le peuple , & c'eft
» par leurs effets fur lui , qu'on peut déter-
» miner leurs qualités abfolues... Quant à
l'efpece des fpectacles , c'eft néceffaire-
» ment le plaifir qu'ils donnent , & non
» leur utilité qui la détermine.
"
C'eſt au Poëte à rendre l'utile agréable ,
& tous les bons Poëtes y ont réuffi : les
détails en vont être la preuve.
399
D
39
La fcene en général eft un tableau
» des paffions humaines dont l'original
eft dans tous les coeurs ; mais fi le Peintre .
» n'avoit foin de flatter ces paffions , les
fpectateurs feroient bientôt rebutés , &
» ne voudroient plus fe voir fous un af-
» pect qui les fit méprifer d'eux- mêmes.
Que s'il donne à quelques unes des cou-
» leurs odieufes , c'eft feulement à celles
qui ne font point générales & qu'on hait
» naturellement... Et alors ces paffions de
È ij
100 MERCURE DE FRANCE.
29
rebut font employées à en faire valoir
» d'autres, finon plus légitimes , du moins
plus au gré des fpectateurs. Il n'y a que
» la raifon qui ne foit bonne à rien fur la
» fcene. Un homme fans paffions , ou qui
» les domineroit toujours , n'y fçauroit in-
" téreffer perfonne ... Qu'on n'attribue
pas au théâtre le pouvoir de chan-
» ger des ſentimens ni des moeurs qu'il ne
» peut que fuivre & embellir . ».
ور
donc
La fcene eft un tableau des paffions
dont le germe eft dans notre coeur : voilà
le vrai ; mais l'original du tableau eft dans
le coeur de peu de perfonnes. S'il n'y avoit
à la cour que des Narciffes , Britannicus
n'y feroit point fouffert ; s'il n'y avoit que
des Burrhus , Britannicus y feroit inutile ;
mais il y a des hommes vaguement ambitieux
& irréfolus encore , ou mal affermis.
dans la route qu'ils doivent fuivre ; c'eft
pour ceux-là que Britannicus eft une leçon ,
& n'eft point une infulte.
Il y a partout des paffions nationales &
conftitutives de la fociété; tel étoit l'amour
de la domination chez les Romains , l'amour
de la liberté chez les Grecs , l'amour
du gain chez les Cartaginois ; tel eft parmi
nous l'amour de la gloire ou du moins
celui de l'honneur. Il eft certain que le
théâtre doit ménager , flatter même ces
NOVEMBRE . 1758. 101
paffions , s'il veut gagner la faveur du
Public ; rien n'eft plus naturel ni plus jufte .
Quelqu'un eût-il réuffi à crier au milieu
de Sparte , que la fervitude étoit le renverfement
de tous les droits de la nature , &
qu'il étoit horrible de chaffer , de tirer aux
Ilotes comme aux bêtes fauves ? L'apôtre
d'une morale oppofée au génie , au caractere
, au gouvernement d'une Nation en
eft communément , ou le jouet , ou le martyr
. On le bafoue , fi on le méprife ; on le
chaffe , fi on le craint ; on le punit , s'il
s'obſtine à troubler l'ordre : fi la fociété
lui déplaît , c'eſt à lui de s'en éloigner. Il
eft fenfé que ce qui conftitue les moeurs
nationales d'un peuple , convient à ce peuple
; nul homme privé n'a droit de lui en
demander compte ; & fi l'on donne à ce,
peuple des leçons douces & modeftes , ce
n'eft qu'autant qu'il le veut bien . Mais
toute paffion qui ne tient point à ce caractere
général , eft livrée à la cenfure du
théâtre. La haine , la vengeance , l'ambition
perfonnelle , la baffe envie , l'amour
effréné , l'orgueil tyrannique , toute ce qui
attente à la fociété , tout ce qui lui nuit ,
tout ce qui peut lui nuire les vices les
plus répandus , les travers les plus à la
mode , tout cela peut être attaqué fans ménagement.
Plus la peinture en eft vive , &
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
la fatyre accablante , plus le fpectacle eft
applaudi.
Il eft une paffion contre laquelle il feroit
abfurde de fe déchaîner fans réſerve
c'eft la paffion de l'amour ; & e'eft la feule
dont M. R. ait pu dire qu'on la fait valoir
au théâtre au dépend de celles qu'on y
peint avec des couleurs odieufes. Nous
aurons lieu d'examiner dans la fuite quant
& comment l'amour eft intéreffant fur la
fcene , & pourquoi il y eft protégé.
Il en eft des goûts , des opinions , des
ridicules nationaux , qui ne font en euxmêmes
ni bien , ni mal , comme des paffions
nationales dont je viens de parler.
La fociété qui les adopte , fe les rend perfonnels
, & il n'eft pas raifonnable de voudoir
qu'elle foit la fable d'elle - même..
Ainfi , par exemple , celui qui , au milieu
de Pekin, iroit ſe moquer de l'architecture
Chinoife , & traiter d'imbécilles tous ceux
qui habitent fous ces toits fans fymmétrie
& fans proportion ; celui- là , dis-je , ne
feroit pas fage : il auroit peut-être raifon
partout ailleurs ; mais à Pekin , il auroit
tort.
Ainfi tout n'eft pas du reffort du théâtre
; c'eſt l'école des citoyens , & non cellede
la république . Voilà , ce me ſemble ,
quelle eft la diftinction réelle entre les.
NOVEMBRE. 1758. 103
moeurs que l'on doit ménager fur la fcene ,
& celles qu'on y peut cenfurer. Si la
conftitution politique eft mauvaife , fi les
moeurs fondamentales font altérées ou
corrompues dans leur maffe , le théâtre n'y
peut rien , je l'avoue ; mais en attaquant
les vices épars & les paffions naiffantes ,
le théâtre ne peut- il pas affoiblir le poiſon
dans fa fource ne peut- il pas arrêter ou
ralentir la contagion de l'exemple ? C'eſt
ce qui reste à examiner.
M. Rouffeau attribue à Moliere & à
Corneille des ménagemens auxquels je fuis
bien convaincu que ni l'un , ni l'autre
n'avoient penfé. Ils ont écrit Pour
fiecle , fans doute ; ils en ont confulté
les moeurs & le goût : c'eft à-dire qu'ils
ont pris dans l'opinion de leur fiecle les
moyens de l'affecter , de l'intéreffer à leur
gré. Par exemple , quoiqu'il foit vrai
qu'Electre puifoit de l'eau & qu'Achile
faifoit griller fes viandes ; comme l'un &
l'autre répugne à l'idée que nous avons
d'un Héros & d'une Princeffe , le Poëte
s'accommode à nos moeurs en s'éloignant
des moeurs anciennes , & nous fait voir
Achile & Electre , tels à peu près que
nous les imaginons . Corneille , en expofant
aux yeux des François le fujet de Théodore
, avoit perdu de vue cette regle des
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
convenances , & lui - même il l'a reconnu.
Voilà quelle eft la condefcendence que ces
Poëtes ont eue pour les moeurs de leur
fiecle .
Mais quel eft le vice qu'ils ont menagé ?
quelle eft la paffion qu'ils ont flattée ? Si
Moliere avoit eu la timide circonfpection
qu'on lui attribue , eût - it jamais démafqué
l'hypocrite ? Dans le Cid , Corneille
autorife le duel ; mais dans un fils qui
venge fon pere , & qui réduit à l'alternative
de deux devoirs oppofés , préfere le plus
inviolable. Ce n'eft pas la vengeance , c'eſt
la piété qui fe fignale dans le Cid , & qui
enleve les applaudiffemens .
Le duel et un uſage barbare ; mais ,
l'ufage établi , l'honneur de Don Diegue
mortellement offenfé , il n'étoit pas plus
permis au Cid de pardonner l'infulte faite
à fon pere , que de lui enfoncer lui même
le poignard dans le fein. C'eſt donc un
acte de vertu , & le devoir le plus facré de
la nature , qui eft recommandé dans cette
Tragédie , l'une des plus morales & des
plus intérelfantes qui ayent paru fur aucun
théâtre du monde.
Si quelque chofe peut faire fentir la
barbarie du point d'honneur , c'eſt l'affreufe
néceffité où ce préjugé réduit le
Cid ; mais il eft aifé de voir pourquoi
NOVEMBRE . 1758. 105
T
Corneille a refpecté dans les Efpagnols ,
& devant les François , une opinion adhérente
au principe fondamental de la monarchie.
" Si les chef d'oeuvres de ces Auteurs
» ( Corneille & Moliere ) étoient encore
» à paroître , ils tomberoient infaillible-
» ment aujourd'hui , dit M. Rouffeau , &
» fi le public les admire encore , c'eft plus
»par honte de s'en dédire , que par un
" vrai fentiment de leurs beautés. »
M. Rouffeau a- t'il pu croire , a-t'il voulu
nous perfuader que nous faifons femblant
de rire , de pleurer , de frémir à ces fpectacles
? Et le public , pour fçavoir s'il s'amufe
ou s'il eft ému , fera-t'il obligé de
demander comme ce jeune étranger à fon
Mentor : Mon Gouverneur , ai - je bien du
plaifir ? M. Rouffeau mérite qu'on lui réponde
plus férieufement ; mais faut - il
auffi nous réduire à prouver que Cinna ,
Polieucte , le Mifanthrope , le Tartufe
&c. nous intéreffent & nous enchantent.
Quand même l'impreffion en feroit affoiblie
, combien de caufes peuvent y contribuer
, qui n'ont rien de commun avec les
meurs L'affertion eft laconique ; la difcuffion
ne le feroit pas.
S'il eft vrai que fur nos théâtres la
meilleure Piece de Sophocle tomberoit
E v
o MERCURE DE FRANCE:
•
tout à plat , ce n'eft point par la raiſon
qu'on ne fçauroit fe mettre à la place de
gens qui ne nous reffemblent point. Car
au fonds toutes les meres reffemblent à Jocafte
, tous les enfans reffemblent à dipe
, en ce qui fait l'intérêt & le pathétique
de la tragédie de Sophocle , & je ne
penfe pas qu'on nous foupçonne d'avoir
moins d'horreur que les Grecs pour le parricide
& l'incefte.
39
Ce n'est donc pas le fonds , mais la fuperficie
des moeurs qui a changé , & c'eft
en quoi le Poëte eft obligé de confulter
le goût de fon fiecle : mais ceci demandes
roit encore un long détail pour être expli
qué. «Il s'enfuit de ces premieres obfer
» vations , dit M. Rouffeau , que l'effet
général du fpectacle eft de renforcer le
» caractere national , d'augmenter les in-
» clinations naturelles , & de donner une
»> nouvelle énergie aux paffions. Cette
conclufion a trois parties ; la premiere eft
vraie dans un fens : le théâtre ménage ,
favorife les moeurs nationales , les fortifie ,
& c'eft un bien. Car les moeurs nationalés
tiennent à la conftitution politique ,
& celle-ci fût- elle mauvaiſe , tout citoyen
doit concourir à en étayer l'édifice , en attendant
qu'il foit reconftruit. Si Tunis ne
pouvoit fubfifter que par le pillage , la pi-
23
NOVEMBRE. 1758. 107
+
raterie devroit être en honneur fur le
théâtre de Tunis : mais fi par les moeurs
nationales , on entend des habitudes étrangeres
ou nuifibles au génie du Gouvernement
& au maintien de la fociété , je
n'en vois point , comme je l'ai dit , que le
théâtre favorife ; je n'en vois point que le
public ne permette de cenfurer . Toutes les
inclinations pernicieufes font condamnées
au théâtre , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
malheureuſes y font naître la pitié & la
crainte. Les fentimens qui , de leur nature,
peuvent être dirigés au bien & au mal ,
comme l'ambition & l'amour , y font peints
avec des couleurs intéreffantes ou odieufes
, felon les circonftances qui les décident
ou vertueux , ou criminels. Telle eft
la regle invariable de la fcene tragique ,
& le Poëte qui l'auroit violée , révolteroit
tous les efprits c'eft un fait que je vais
rendre fenfible dans peu , par les exemples
même que M. Rouffeau a choifis.
22
Сс
:
Je fçais , dit- il , que la poétique du
théâtre prétend faire tout le contraire ,"
» & purger les paffions en les excitant ;
» mais j'ai peine à bien concevoir cette
regle. Seroit-ce que pour devenir tem-
» pérant & fage , il faut commencer par
> être furieux & fou ? "
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
+
M. Rouffeau étoit de bonne foi : je n'en
doute pas . Mais n'étoit- il pas trop animé
du zele patriotique , en écrivant ces chofes
étranges ? Perfonne ne fçait mieux que
lui , qu'à Sparte , pour préferver les enfans
des excès du vin , on leur faifoit voir des
efclaves dans l'ivreffe. L'état honteux de
ces efclaves , infpiroit aux enfans la crainte
ou la pitié , ou l'une & l'autre en même
temps ; & ces paffions étoient les préfervatifs
du vice qui les avoit fait naître . L'arti
fice du théâtre n'eft autre chofe , & M.
Rouſſeau en est bien inftruit. Dira- t'il que
pour rendre leurs enfans tempérans & fales
Spartiates les rendoient furieux &
ges
fous ?
ود
сс« Il ne faut , dit il , pour fentir la mau-
» vaife foi de ces réponfes , que confulter
» l'état de fon coeur à la fin d'une tragé
» die. " Hé bien , je choifis les trois Pieces
du théâtre où la plus féduifante des
paffions eft exprimée avec le plus de chaleur
& de charmes , Ariane , Ines & Zaïre:
je de nan le à M. Rouffeau s'il croit
que l'impreffion qui en refte foit une difpofition
à ce que l'amour a de vicieux ?
Que feroit ce fi je parcourois les tragédies
où la jaloufie fombre & cruelle , où la vengeance
atroce , où l'ambition forcenée ne
paroiffent qu'entourées de furies , & déNOVEMBRE
. 1758. 109
chirées de remords ? M. Rouffeau a- t'il
confulté fon coeur à la fin de Polieucte ,
de Cinna , d'Athalie , d'Alzire , de Mérope
: Eft- ce le goût du vice , où l'amour de
la vertu , que ces fpectacles y excitent ?
J'attefte M. Rouffeau lui -même , en fuppofant
, comme de raiſon , qu'il ne fe croit
pas plus incorruptible que nous.
Mais voici bien un autre paradoxe .
« Toutes les paffions font foears ; une feule
» fuffic pour en exciter mille , & les com-
» battre l'une par l'autre , n'eft qu'un
» moyen de rendre le coeur plus fenfible à
ود
» toutes. »
Obfervons d'abord qu'il s'agit de la terreur
& de la pitié , qui font les refforts
du pathétique. Ainfi tout ce qui excite en
nous la pitié , nous difpofe à la vengeance;
ainfi la crainte que nous infpirent les
forfaits de l'ambition , les lâches complots
de l'envie , les projets fanglans de la haine,
cette crainte , dis- je , eft elle- même le germe
des paffions qui la font naître. Eft- ce
dans la tête d'un Philofophe que tombent
de pareilles idées ? La fenfibilité fans doute
eft la bafe des affections criminelles ;-
mais elle l'eſt de même des affections vertuenfes.
Tout ce qui l'excite la rend féconde
, mais elle produit des baumes ou
des poiſons , felon les femences qu'on
FIO MERCURE DE FRANCE.
jette dans l'ame , & s'il eft des ames qui
corrompent tout , ce n'eft pas la faute du
théâtre.
و و
« Le feul inſtrument qui ferve à les pur-
" ger ( les paffions ) , c'eſt la raiſon , &
j'ai déja dit que la raiſon n'avoit nul
» effet au théâtre. » Voilà deux affertions >
également dénuées de preuve , & qui toutes
deux en avoient grand befoin . Je demande
à M. Rouffeau , fi la raifon ellemême
a quelque moyen plus fûr de contenir
une paffion , que de lui oppofer pour
contrepoids la crainte des dangers , & des
remords, qui l'accompagnent ? Eft- ce par
des calculs géométriques ? eft - ce par des
définitions idéales que la raifon corrige les
moeurs ?
1
Quant au fait que M. Rouffeau
avance
pour la feconde fois , qu'il nous dife s'il
regarde le rôle de Caton , dans la tragédie
d'Adiffon , comme déplacé au théâtre ? Ce
rôle fi intéreffant
& fi beau , eft la raifon
& la vertu même . Il eft auffi calme qu'il
eft pathétique , & fi l'héroïfme en étoit
moins tranquille , il feroit beaucoup moins
touchant. Mais pourquoi recourir au théâ
tre Anglois ? Toutes les vertus , fur la fce--
ne Françoife , n'ont elles pas leurs maximes
pour regle ? n'y voit - on que des furieux
ou des fanatiques ? L'humanité , la
NOVEMBRE. 1758.
r
grandeur d'amé , l'amour de la patrie ,
L'enthousiasme même de la religion , n'y
font- ils pas auffi éclairés , auffi raifonnés
qu'ils peuvent l'être fans froideur ? M.
Rouffeau ne fe fouvient- il plus d'avoir entendu
Zopire , Alvarès , Polieuce , Burthus
, & c. ?
99
« Qu'on mette , dit- il , pour voir , fur
» la fcene Françoife , un homme droit &
>> vertueux , mais fimple & groffier... qu'on
» y mette un fage fans préjugés , qui ayant
reçu un affront d'un fpadaffin , refuſe
» de s'aller faire égorger par l'offenfeur ;
» & qu'on emploie tout l'art du théâtre
pour rendre ces perfonnages intéreffans .
comme le Cid au peuple François , j'au
» rai tort fi l'on réuffit.
و د
On ne réuffira point , & vous aurez
tort : 1 ° . la groffiéreté n'eft bonne à rien ,
nous la rejettons de la fociété & du théâ
tre : 2°. le fage eft un perfonnage fort refpectable
, mais la bravoure eft une de ces
qualités nationales que le théâtre François
doit honorer. Si le fage eft un Thémiftocle
, nous l'admirerons ; s'il n'eft que patient
ou timide , il n'eft pas digne d'occu
per la ſcene. En un mot , l'homme fans:
préjugés attaquera les nôtres , & il en eft:
que l'on doit refpecter. Mais indépendam--
ment de ces convenances , l'intérêt doie:
112 MERCURE DE FRANCE.
naître de l'émotion or un caractere que
rien n'émeut , ne fçauroit nous émouvoir ,
à moins qu'il ne foit dans une fituation pareille
à celle de Caton : Colluctantem cum
aliquâ calamitate. D'ailleurs la pitié , ce
fentiment fi naturel & fi tendre , nous touche
plus que l'admiration : ainfi quelque
empire qu'ait fur nous la raifon , il ne
s'enfuit pas qu'elle doive être auffi pathé
tique , auffi théâtrale que l'amour combattu
par l'honneur , tel qu'il nous eft
peint dans le Cid .
La conféquence que M. Rouffeau déduit
de tout ce que l'on vient de lire , eſt
que « le théâtre purge les paffions qu'on
» n'a pas, & fomente celles qu'on a . Ne
» voila t'il pas , ajoute - t'il , un remede
» bien adminiftré ? » Si fes principes
étoient bien établis , la conféquence en feroit
évidente ; mais heureuſement pour
nous , ni les Auteurs , ni le théâtre ne font
auffi méchans qu'il le croit.
و
"3
« Mais en fuppofant les fpectacles auffi
parfaits , & le peuple auffi bien difpofé
qu'il foit poffible , encore , dit M. Rouf-
"feau , ces effets fe réduiroient- ils à rien ,
» faute de moyens pour les rendre fenfi-
»bles. Je ne fçache que trois inftrumens
» à l'aide defquels on puiffe agir fur les
» moeurs d'un peuple ; fçavoir , la force
NOVEMBRE . 1758. 113
» des loix , l'empire de l'opinion , & l'at-
» trait du plaifir : or les loix n'ont nul ac-
» cès au théâtre... L'opinion n'en dépend
point... Et quant au plaifir qu'on y peut
prendre , tout fon effet eft de nous y ra-
» mener plus fouvent . »
ود
ود
Suivons s'il eft poffible , le fil de ces
idées , & voyons d'abord quelle eft la fuppofition
le fpectacle auffi parfait qu'il peut
l'être , c'est-à- dire fans doute , l'innoncence
& le crime , le vice & la vertu , les bons
& les mauvais exemples préfentés fous le
point de vue le plus moral. Le peuple auffi
bien difpofe , c'est- à- dire au moins avec ce
goût général de la vertu , & cette averfion
pour le vice , qui préparent le coeur
humain à recevoir les impreffions de l'une,
& à repouffer les atteintes de l'autre
quand la vertu lui eft préfentée avec fes
charmes , & le crime avec fon horreur,
Cela pofé, qu'eft- il befoin de la force des
loix , & de l'empire de l'opinion , pour
lui faire goûter des peintures confolantes
pour les bons , & effrayantes pour les méchans
? L'attrait d'un plaifir honnête ne lui
fuffit- il pas pour le ramener à un ſpectacle
, felon fon coeur , où la vertu qu'il
aime , eſt comblée de gloire, où le vice qu'il
hait, ne fe montre que chargé d'opprobre ,
& malheureux même dans fes fuccès ?
114 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les inftrumens à l'aide defquels on
peut agir fur les moeurs , M. Rouffeau a
obmis le plus puiffant , qui eft l'habitude.
Des affections répétées naiffent les inclinations
, & celles - ci décidées au bien ou au
mal , conftiruent les moeurs bonnes ou
mauvaiſes. Tel eft l'infaillible effet des
émotions que le théâtre nous caufe , quelques
paffageres qu'elles foient , il en refte
au moins une foible empreinte , & les mêmes
traces approfondies , fe gravent fi
avant dans l'ame , qu'elles lui deviennent
comme naturelles : mais eft- il befoin de
prouver quel eft l'empire de l'habitude ,
& M. Rouffean lui - même peut - il fe le
diffimuler ?
ور
ود
Il attribue , en paffant , aux Acteurs de
Opera , un reffentiment un peu vif de
l'ennui qu'ils lui ont caufé. «Néron , chan-
» tant au théâtre , faifoit égorger ceux qui
» s'endormoient.... Nobles Acteurs de
l'Opera de Paris , ah ! fi vous aviez joui
» de la puiffance impériale , je ne gémirois
pas maintenant d'avoir trop vécu . »
Il faut que M. Rouffeau attache à fon fommeil
une prodigieufe importance , ou qu'il
ne lui en coûte guere pour imaginer des
affaffins.
"
" Le Théâtre rend la vertu aimable ...
opere un grand prodige de faire ce
NOVEMBRE. 1758. 115
que
la vertu & la raifon font avant lui.
» Les méchans font haïs fur la fcene ; fontils
aimés dans la focié:é ?
J'obferve 1°, que fi tous les hommes aiment
la vertu , & déteftent le vice de cet:
amour actif & de cette haine véhémente
que l'on refpire au Théâtre , tous les hommes
ont de bonnes moeurs ; & fi M. Rouffeau
peut me le perfuader , j'aurai autant
de plaifir que lui à le croire. 2°. Que ficet
amour & cette haine font afſoupis dans l'ame
, les impreffions du Théâtre font un
bien en les réveillant. 3 ° . Que fi l'on n'aime
la vertu , & fi l'on ne hait le vice que
dans autrui , comme il le fait entendre ,
le grand avantage du Théâtre eft de nous
ramener en nous - mêmes par la terreur & la
pitié; de nous mettre à la place du perfonnage
dont les égaremens nous effrayent , ou
dont nous plaignons les malheurs ; en un
mot de nous rendre perfonnels cette haine
& cet amour que le vice & la vertu nous
infpirent quand nous les voyons dans autrui
.
30
7
Je doute que tout homme à qui l'on
expofera d'avance les crimes de Phedre
» & de Médée, ne les détefte plus encore au
» commencement qu'à la fin de la piece ; &
» fi ce doute eft fondé , que faut-il penfer
de cet effet fi vanté du Théâtre ? :
و ر
116 MERCURE DE FRANCE.
Ce ne font pas les crimes , ce font les
criminels que l'on détèfte moins à la fin de
la piece l'art du Théâtre les rapproche
de nous , en les conduifant pas à pas , & par
des paffions qui nous font naturelles aux
forfaits monftrueux dont nous fommes
épouvantés : & c'eſt en cela même que ces
exemples du danger des paffions nous deviennent
perfonnels . Une mere qui égorge
fes enfans , une femme inceftueufe & adultere,
qui rejette fur l'objet vertueux de cet
amour déteſtable , toute l'horreur qu'elle
doit infpirer, ces caracteres, feulement annoncés
, font auffi éloignés de nous , que
celui d'une lionne ou d'une vipere. Il n'eſt
point de femme qui appréhende de tomber
dans cet excès d'égarement ; mais quand
les gradations en font bien ménagées ,
quand on voit l'ame de Phedre ou de Médée
agitée des mêmes fentimens qui s'élevent
en nous , fufceptible des mêmes retours
, combattue des mêmes remords ,
s'engager peu à peu , & fe précipiter enfin
dans des crimes qui révoltent la nature ,
nous les plaignons comme nos femblables,
& ce retour fur nous - mêmes,qui eft le principe
de la pitié , eft auffi celui de la crainte.
«Que toutes ces vaines prétentions approfondies
font puériles & dépourves de
» fens , s'écrie M. Rouffeau ! Quant à moi
??
NOVEMBRE. 1758. 117
, dût-on me traiter de méchant encore
» une fois,pour ofer foutenir que l'homme
» eſt né bon ; je le penfe , & je crois l'a-
» voir prouvé. La fource de l'intérêt qui
» nous attache à ce qui eft honnête , &
nous infpire de l'averfion pour le mal ,
» eft en nous , & non dans les pieces.
C
39
Oui , fans doute , la fource en eft en
nous , mais l'art du Théâtre la purifie & la
dirige par la terreur & la pitié. L'homme
eft né bon , je le crois , mais a- t'il confervé
ce caractere? Si les traits en font altérés ,
affoiblis , effacés par des habitudes vicieuſes
; quelle morale plus vive , plus fenfible
, plus pénétrante que celle du Théâtre
, peut en renouveller l'empreinte ? Si
cette morale eft faine & pure , elle n'eſt
donc pas infructueufe ? L'homme eft né bon ;
& c'estpour cela même que les bons exemples
lui font utiles , ils n'auroient point de
prife fur fon ame fi la nature l'avoit fait
méchant. En un mot ou toute inftruction
eft fuperflue , ou celle, du Théâtre , comme
la plus frapante , doit être auffi la plus falutaire
; telle étoit du moins la prétention
de Corneille toute vaine & puérile que M.
Rouffeau la fuppofe : peut être mieux approfondie
,, y eût - il trouvé plus de bon
fens ? 1
Le coeur de l'homme eft toujours droit
18 MERCURE DE FRANCE.
و د
fur ce qui ne fe rapporte pas perfonnelle
ment à lui ... c'eft quand notre intérêt
s'y mêle , que nous préférons le mal qui
nous eft utile , au bien que nous fait ai
» mer la nature . Que va donc voir le méchant
au fpectacle ? précisément ce qu'il
» voudroit trouver partout : des leçons de
vertu pour le Public dont il s'excepte ,
» & des gens immolant tout à leur devoir ,
» tandis qu'on n'exige rien de lui . »
J'avoue que pour ce méchant déterminé
il n'y a de bonne école que la greve . Mais
ce méchant eft plus jufte que M. Rouſſeau
dans l'opinion qu'il a du Public , puifqu'il
jouit au fpectacle du plaifir de voir former
d'honnêtes gens dont la probité lui ſera
utile.
Quand à l'intérêt perfonnel , il n'éclipfe
jamais totalement les faines lumieres de la
confcience ; & plus l'homme eft exercé à
difcerner le jufte & l'injufte dans la cauſe
d'autrui , moins il eft expofé à s'y méprendre
dans la fienne. Pour celui qui eft injufte
avec pleine lumiere, ou fa corruption
eft fans remede , ou l'habitude du Théâtre
doit réveiller dans fon ame l'effroi ,
la honte & les remords . Je ne pense pas du
refte que M. Rouffeau fuppofe dans le
commun des fpectateurs une fcélérateffe
tranquille ; je lui demanderois où il auroit
pris cette idée de l'humanité ?
+
NOVEMBRE, 1758. 119
یو
ور
Quelle eft cette pitié, dit- il, en parlant
de celle qu'infpire la Tragédie ? Une émo-
» tion paffagere & vaine , qui ne dure pas
plus que
l'illufion qui l'a produite ; un
" refte de fentiment naturel étouffé bientôt
par les paffions ; une pitié ſtérile qui
» fe repaît de quelques larmes , & n'a ja-
» mais produit le moindre acte d'humanité,
»
"
25
C'eft comme fi je difois que la difcipline
de Sparte ou de Rome n'a jamais produit
aucun acte de valeur. N'eft- ce pas dans l'un
& dans l'autre cas , une impreflion habituelle
qui modifie l'ame , & nous fait contrafter
infenfiblement le caractere qui lui
eft analogue ? Si la fréquentation du Théâtre
n'influe pas fur les moeurs , il doit en
être de même du commerce des hommes ;
& dès- lors que devient tout ce qu'on nous
dit de la force de l'exemple ?
« Au fonds , quand un homme eft allé
admirer de belles actions dans des fa-
« bles , & pleurer des malheurs imaginaires
, qu'a t'on encore à exiger de lui
» N'eft- il pas content de lui- même ? Ne
s'applaudit-il pas de fa belle ame ? Ne
» s'eft- il pas acquitté de tout ce qu'il doit
à la vertu par l'hommage qu'il vient de
lui rendre ? Que voudroit- on qu'il fît de
plus? qu'il la pratiquât lui-même ? il n'
33
39
120 MERCURE DE FRANCE.
point de rôle à jouer ; il n'eſt pas Comé-
» dien.
ود
Sur qui tombe cette ironie infultante ?
Eft-ce à Paris que M. R. a trouvé tous les
devoirs de l'humanité réduits à l'attendriffement
qu'on éprouve au ſpectacle ? Il fait
que le peuple y eft doux , humain , ſecoucourable,
autant qu'en aucun lieu du monde
; il doit favoir que les honnêtes
gensy
ont le coeur affez bon pour tolérer , plaindre
& foulager ceux même qui les calomnient
, & il auroit pu attribuer à la fréquentation
duThéâtre quelques nuances de
ce caractere généreux & compâtiſſant qu'il
a reconnu dans les François.
« On ſe croiroit , ajoute- t'il , auffi ri-
» dicule d'adopter les vertus de fes Héros ,
» que de parler en vers , & d'endoffer un
» habit de théâtre . » Encore un coup , où
a- t'il vu cela ? Se croiroit- on ridicule d'être
humain comme Alvares , & vertueux
comme Burrhus .. M.Rouffeau le penfe- t'il?
Eft-ce à lui de nous croire des monftres ? Le
gigantefque qui eft ridicule au Théâtre , le
feroit dans la fociété ; j'en conviens. Mais
ceux qui ont excellé dans la Tragédie , ont
peint la nature dans fa vérité , dans ſa
beauté fimple & touchante , & la réalité en
eft auffi révérée que la fiction en eft applaudie
.
« Tout
NOVEMBRE. 1758. 121
«Tout fe réduit à nous montrer la ver
» tu comme un jeu de Théâtre , bon pour
» amufer le Public ; mais qu'il y auroit de
la folie à vouloir tranfporter férieuſement
» dans la fociété. O vous ! qui regardez la
justice & la vérité comme les premiers devoirs
de l'homme , êtes vous jufte & vrai
dans ce moment ? vous , pour qui l'humanité
& la Patrie font les premieres affections
, oubliez- vous que nous fommes des
hommes ?
Il y auroit de la folie à une mere d'avoir
les entrailles deMérope ; à une époufe,
d'avoir les fentimens d'Inès ! De quel Public
nous parlez- vous ? Si je connoiffois moins
les gens vertueux que vous avez fréquentés ,
vous- m'en donneriez une idée effroyable ..
Ce font là cependant les faits d'après leſquels
vous décidez, «que la plus avantageu-
»fe impreffion des meilleures Tragédies eft
» de réduire à quelques affections paffage-
" res , ftériles & fans effet tous les devoirs
» de la vie humaine.
"
» On me dira , pourfuit M. R. que dans ces
pieces le crime eft toujours puni , & la
» vertu toujours récompenfée ». On ne lui
dira pas cela , mais on lui dira que le crime
y eft toujours peint avec des couleurs
odieufes & effrayantes , la vertu avec des
traits refpectables & intéreffans. Si quel-
F
122 MERCURE DE FRANCE .
pour
quefois cette regle a été violée , c'eſt une
difformité monftrueufe que le Public ne
pardonne jamais. M. Rouffeau avoue
qu'il n'y a perfonne qui n'aimât mieux
etre Britannicus que Néron mênie après
la cataſtrophe. Voilà tout ce qu'exige la
bonté des moeurs théâtrales. Je lui abandonne
tous les exemples vicieux & reconnus
tels ; mais de cent Tragédies il n'y en
a pas une où l'intérêt foit le crime.
Je dis plus , il n'y en a pas une feule au
Théâtre qui ait réuffi avec ce défaut . Pourquoi
donc en inférer : « Tel eft le goût
qu'il faut flatter fur la fcene , telles font
les moeurs d'un peuple inftruit ; lefavoir,
l'efprit , le courage ont feuls notre admi-
>> ration ; & toi , douce & modefte vertu ,
tu reftes toujours fans honneur . >> Remarquez
que c'eft après s'être plaint que l'on
a avili le perfonnage de Ciceron pour
flatter le goût du fiecle , que M. Rouſſeau
s'écrie que l'efprit & le favoir ont feuls notre
admiration. Qu'elle fe préfente , Mon
fieur , cette vertu douce & modefte & fur
le Théâtre , & dans la fociété ; nos hom
mages iront au devant d'elle : nous la ref
pectons dure & farouche ; indulgente &
fociable , elle obtiendra nos adorations.
33
"
Les obfervations judicieuſes que fait M.
Rouſſeau fur la Tragédie de Mahomet, des
NOVEMBRE . 1758. 123
voient fuffire , ce me femble , pour détermi
ner dans fon efprit les vrais principes des
moeurs théâtrales. Mais comme il n'en veut
rien conclure d'oppofé à fon fyftême , il tâche
d'affoiblir l'idée d'utilité qu'elles préfentent
naturellement. « Le fanatifme , dit-
» il , n'eft pas une erreur , mais une fureur
>> aveugle & ftupide, que la raifon ne retient
» jamais ... Vous avez beau démontrer à
» des fous que leurs chefs les trompent , ils
» n'en font pas moins ardens à les fuivre . »
Auffi le but moral n'en eft- il pas de guérir
les peuples du fanatifme , mais de les en
garantir, en leur démontrant , non pas qu'on
les trompe
, mais comment on peut les
tromper. L'erreur eft mere de cette fureur
aveugle , & c'eft dans fa fource que l'attaque
la Tragédie de Mahomet . En un mot
cet exemple épouventable des horreurs de
la fuperftition n'en feroit pas le remede ,
mais il peut en être le préſervatif.
« Je crains bien , ajoute M. Rouffeau ,
qu'une pareille piece jouée devant des
» gens en état de choifir, ne fît plus de Ma
homets de Zopires que .
.د
33
Je le crois : auffi l'inftruction n'eft - elle
pas pour le petit nombre des Mahomets
mais pour la foule des Séides.
M. Rouffeau , en louant le goût anti que
dans le rôle deThiefte,demande avec raifon
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
que l'on daigne nous attendrir quelquefois
pour la fimple humanité ſouffrante ; & c'eſt
à quoi l'on devroit confacrer ce genre fi
naturel & fi touchant , dont l'Enfant prodigue
eft le modele , & que les gens qui
ور
ne réfléchiffent fur rien, ont tourné en ridicule.
Mais j'aurai lieu d'examiner dans peu
pourquoi les perfonnages , comme celuide
Thiefte , font fi rarement employés au
Théâtre. Cependant le goût des Grecs fûtil
en cela préférable au nôtre ; M. Rouf
feau ne peut- il nous offrir la vérité que
fous une face infultante ? « Les anciens ,"
» dit - il , avoient des Héros , & mettoient
» des hommes fur leurs Théâtres ; nous,au
» contraire , nous n'y mettons que des Hé-
» ros, & à peine avons nous des hommes. »
Il rappelle un mot d'un vieillard qui avoit
été rebuté au fpectacle par la jeuneffe
Athénienne , & auquel les Ambaſſadeurs
de Sparte avoient donné place auprès
d'eux. « Cette action fut remarqué de tout
» le Spectacle , & applaudie d'un batte-
» ment de main univerfel. Hé ! que de
» maux , s'écria le bon vieillard d'un ton
>> de douleur ! Les Athéniens favent ce qui eft
» honnête ; mais les Lacédémoniens le prati»
quent. Voilà la Philofophie moderne , &
» les moeurs anciennes » obferve M. Rouffeau.
NOVEMBRE. 1758. 125
Ici je retiens ma plume : il ne feroit pas
généreux d'oppofer la perfonnalité à la fatyre.
J'avoue donc qu'il y a à Paris comme
à Athenes des étourdis fans décence &
fans moeurs. Mais la jeuneffe Athénienne
rebutoit un vieillard qui vraisemblablement
n'infultoit perfonne , & M. Rouffeau
fait bien que nous n'en fommes pas encore
là
»
Il revient à fon objet : « Qu'apprend- on
» dans Phédre & dans dipe , finon que
l'homme n'eft pas libre , & que le Ciel le
punit des crimes qu'illui fait commettre?
Qu'apprend- on dans Médée , fi ce n'eft
jufqu'où la fureur de la jaloufie peut ren-
» dre une mere cruelle & dénaturée ?
·20
ود
»
Voilà deux exemples forts différens , &
qu'il eft bon de ne pas confondre. La caufe
des événemens tragiques peut être ou perfonnelle
, ou étrangere , & celle- ci ou naturelle
ou furnaturelle , c'eft- à-dire , ou
dans l'ordre des chofes ; ou , pour parler le
langage de la Poéfie, dans la volonté immédiate
des Dieux. Les Tragédies de ce derdier
genre font toutes tirées du Théâtre
ancien, Je ne fais quel intérêt pouvoient
avoir les Grecs à frapper les efprits du
fyftême de la fatalité ; mais il eft certain
qu'ils faifoient de l'homme un inftrument
aveugle dans la main des deftinées.
1
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
>
J'avoue que tout le fruit de ces Tragédies
fe borne à entretenir en nous une fenfibilité
compâtiffante pour des crimes involontaires
, & pour des malheurs indépendans de
celui qui en eft accablé comme dans
Edipe & dans Phedre. On y joint l'avantage
de faire fentir à l'homme fa dépendance
; mais comme il en résulte plus
d'horreur que de crainte des Dieux , je
crois la morale de ces Tragédies pernicieufe
à cet égard. Heureufement elles font
en petit nombre , & l'idée de la fatalité
s'évanouit avec l'illufion théâtrale . Le fecond
genre eft celui où la caufe des événemens
eft dans l'ordre naturel , mais indépendante
du caractere des perfonnes. Pär
exemple , en ne fuppofant à Andromaque
& à Mérope que les fentimens naturels.
d'une mere , c'en eft affez du danger de
leurs fils pour les rendre malheureuſes &
intéreffantes . La feule utilité de cette forte
de fpectacle eft de nourrir , & d'exercer en
nous les fentimens d'humanité qu'il réveille
; car je compte pour très - peu de
chofe la prudence qu'il peut infpirer. Le
troifieme genre place dans l'ame des Acteurs
tous les refforts de l'action & du pathétique
, & c'est là , felon moi , le plus
moral & le plus utile. Le crime & le
malheur y font les effets des paffions ; &
.
NOVEMBRE. 1758. 127
plus le crime eft odieux , plus le malheur
eft déplorable , plus la paffion qui en eft la
fource, devient effrayante à nos yeux. Tout
cela demanderoit à être développé , &
rendu fenfible par des exemples. Mais je
ne fuis déja que trop long. Il fuffic d'étudier
Corneille pour voir la révolution qui
s'eft faite dans l'art de la Tragédie , lorfqu'abandonnant
les deux premiers genres,
où les perfonnages , comme Thiefte , n'avoient
pas befoin de caracteres décidés , il
y a fubftitué celui qui prend fa force pathétique
& morale dans le combat des paffions
& dans les moeurs des perfonnages.
33
ود
"
" Les actions atroces préfentées dans la
Tragédie , font dangereufes , dit M. R.
» en ce qu'elles accoutument les yeux du
peuple à des horreurs qu'il ne devroit
»pas même connoître , & à des forfaits
qu'il ne devroit pas fuppofer poffibles.
1°. Le fait démontre que fi les yeux du
peuple s'y accoutument , fon coeur ne s'y
accoutume pas. M. Rouffeau reconnoît le
peuple François pour le plus doux & le
plus humain qui foit fur la terre. Il y a
cependant bien des années que ce peuple
voit Horace poignarder fa foeur, Agamem
non immoler fa fille , & Orefte égorger fa
mere. 2 ° . Au lieu de prendre l'inutile foin
de cacher au peuple la poffibilité des ac-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
> tions atroces il faut qu'il fçache que
l'homme dans l'excès de la paffion eft capable
de tout , afin de lui faire détefter
cette paffion qui le rend féroce. Voilà quel
eft le but & l'objet de la Tragédie ; & quoi
qu'en dife M. Rouffeau , tous les grands
Maîtres l'ont rempli.
"Il n'eft pas même vrai , dit- il , › que le
» meurtre & le parricide y foient toujours
odieux. A la faveur de je ne fçais quelles
» commodes fuppofitions, on les rend per-
» mis ou pardonnables. »
Dans les exemples qu'il cite , voici
quelles font ces fuppofitions. Dans Iphigénie
, Agamemnon immole fa fille pour
ne pas défobéir aux Dieux & deshonorer
la Grece. Orefte égorge fa mere fans le
fçavoir , & en voulant frapper le meurtrier
de fon pere : Horace poignarde Camile
dans un premier mouvement de fureur ,
exciré par les imprécations qu'elle vomit
contre la patrie , & dès ce moment il eſt
dérefté. Agamemnon lui - même devient
révoltant dès qu'il s'occupe de fa grandeur
& de fa gloire. Orefte fort du théâtre déchiré
par les Furies pour un crime aveuglement
commis. Voilà les fuppofitions commedes
qui nous rendent ces perfonnages intéreffans
. Je demande fi fur de tels exemples
on eft fondé à écrire qu'il n'est pas
NOVEMBRE. 1758. 129
vrai que fur notre théâtre le meurtre & le
parricide foient toujours odieux .
་
Ajoutez que l'Auteur, pour
faire parler
»chacun felon fon caractere , eft forcé de
» mettre dans la bouche des méchans leurs
» maximes & leurs principes revêtus de
tout l'éclat des beaux vers , & débités
d'un ton impofant & fentencieux , pour
» l'inftruction du parterre. »
Il est vrai que Fun dit ,
Et pour nous rendre heureux , perdons les mifé→
rables.
L'autre ,
Tombe fur moi le ciel , pourvu que je me vange-
L'autre ,
J'embraſſe mon rival , mais c'eft pour l'étouffer .
Celui - ci s'endurcit contre les cris de la
nature ; celui - là foule aux pieds tous les
droits de l'humanité. Il n'y a pas un mé
chant au théâtre qui dans l'intimité d'une
confidence , ou dans quelque monologues
ne fe trahiffe , ne s'accufe , ne fe préfente
aux ſpectateurs fous l'afpec le plus odieux,
& les Auteurs ont porté cette attention au
point de facrifier fouvent la vraisemblance
à l'utilité morale. Je ne dis rien ici dont
tout le monde ne foit témoin ; & M. R.
qui a vu affidument fix ans de fuite ce
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
fpectacle , devroit fe rappeller ces faits.
Non, dit- il , je le foutiens , & j'en attefte
» l'effroi des Lecteurs , les malfacres des
» Gladiateurs n'étoient pas fi barbares
que
» ces affreux fpectacles.On voyoit du fang,
»il eft vrai ; mais on ne fouilloit pas fon
imagination de crimes qui font frémir la
"
23
» nature. »
Cette opinion fuppofe dans celui qui la
foutient une imagination bien vive ; mais
pour le commun des hommes
j'ofe
aflurer fi l'on verfoit réellement une
que
goutte de fang au théâtre , la fcene tragique
feroit tout au plus le fpectacle de la.
groffiere populace. Tel fe plaît à frémir
en voyant Mérope le poignard levé ſur
fon fils , & Orefte ou Ninias venant d'affaffiner
fa mere ; tel , dis - je , foutient ces
fictions , qui jetteroit des cris de douleur
& d'effroi à la vue d'un malheureux que
l'on tueroit fur fon paffage. La Mothe a
très-bien obfervé que l'illufion théâtrale
n'est jamais complette , & que le fpectacle
cefferoit d'être un plaifir , fans la réflexion
confufe qui en affoiblit le pathétique , &
qui nous confole intérieurement . Quant à
Fimagination fouillée , c'eſt un mal , file
crime y eft peint avec des couleurs qui
nous féduifent ; mais c'eft un bien & un
très-grand bien, fi les traces qui en reftent,
NOVEMBRE. 1758. IZI
infpirent l'horreur & l'effroi . Les arrêts
qui flétriffent ou qui condamnent les criminels
fouillent l'imagination du peuple ;
faut- il ne pas les publier ?
C'en eft affez , je crois , fur l'article de
la Tragédie. J'approfondirai dans la fuite
qui regarde la Comédie , les moeurs des
Comédiens , & l'amour , ce fentiment fi
naturel & fi dangereux , qui eft l'ame de
nos deux théâtres. Je l'ai déja dit , l'affertion
eft rapide & tranchante , la difcuffion
eft ralentie à chaque inftant par les détails ;
mais j'examine , & ne plaide point : il ne
me feroit que trop aifé d'être moins froid
& plus preffant.
M. d'Alembert de l'Académie Françoiſe ,
&c. fur fon Article Geneve , dans le feptie
me volume de l'Encyclopédie , & particu
liérement fur le projet d'établir un théâtre
de comédie dans cette ville . A Amfterdam,
chez Marc- Michel Rey.
Celui qui a regardé les Belles - Lettres
comme une caufe de la corruption des
moeurs , celui qui celui qui , pour notre bien , eût
NOVEMBRE. 1758. 9༥
1
voulu nous mener paître , n'a pas dů approuver
qu'on envoyât, fes concitoyens à
une école de politeffe & de goût ; mais fans
nous prévenir contre fes principes , difcutons
les de bonne foi.
93% 33
C'eft pour Geneve qu'il écrit. « Juſtice
» & vérité , voilà les premiers devoirs de
» l'homme. Humanité , patrie , voilà fes
premieres affections. Je paffe fous filence
le premier article de fa Lettre : la Théologie
n'eft pas de ma fphere , mais qu'il
me foit permis de m'étendre un peu fur
l'article des fpectacles , qui en eft le fujet
principal . M. d'Alembert qui eſt Philoſophe
& qui n'eft point fauvage , a propofé aux
Genevois d'avoir un théâtre de comédie.
« Voilà , dit M. Rouſſeau , le confeil le plus
dangereux qu'on pût nous donner ; du
» moins tel eft mon ſentiment , & mes rai-
» fons font dans cet écrit. »
"
De ces raifons les unes font générales ,
les autres particulieres à la conftitution de
Geneve. Impatient de donner à M. R. les
éloges qu'il mérite , je commence par où
il a fini , c'est- à - dire par la feule partie de
fa Lettre , que je trouve concluante .
Je fens tout l'avantage que lui donne
fur fes critiques le ftyle & le ton qu'il a
pris . Indépendamment de la févérité impofante
de fes maximes , il eft peu d'Ecrivains
91 MERCURE DE FRANCE.
か
qui réuniffent à un haut degré l'abondance
, la fimplicité , la vigueur , la précifion
& l'harmonie du ftyle , & quoiqu'il
en dife , on ne s'apperçoit pas que , pour
vouloir être clair & fimple , il fe trouve lâche
diffus. Il me femble qu'il a parlé contre
les fpectacles , avec plus de chaleur qu'il
ne falloit & avec autant d'éloquence
qu'il étoit poffibles mais tout ce qui porte à
faux , fût il écrit par un Démofthene , n'eſt
que de la déclamation . Effayons d'abord
de démêler le vrai. Vous ferez , dit- il à
» M. d'Alembert , le premier Philofophe
qui ait jamais excité un peuple libre ,
» une petite ville & un état pauvre , à fe
charger d'un fpectacle public. » Il fait
voir que Geneve eft hors d'état de foutenir
un fpectacle fans un préjudice réel :
1°. par le petit nombre de fes habitans :
2º. par la modicité de leur fortune : 3 ° . par
la nature de leurs richeffes qui n'étant pas
le produit des biens fonds , mais de l'induftrie
& du commerce , exigent d'eux
une application continuelle : 4° . par le goût
exceffif des Genevois pour la campagne
où ils paffent fix mois de l'année. Il ajoute
qu'il eft impoffible qu'un établiffement fi
contraire aux anciennes maximes de ſa pa-
-trie , y foit généralement applaudi . « Combien
de généreux citoyens verront ,
dit-il
ور
:
NOVEMBRE. 1758.
93 .
93
avec indignation , ce monument du luxe
» & de la molleffe , s'élever fur les ruines
» de notre antique fimplicité ! ... Suppofons
cependant , pourfuit il , fuppofons .
» les comédiens bien établis dans Geneve ,
» bien contenus par nos loix , la comédie
» floriffante & fréquentée ; le premier effet
» fenfible de cet établiffement , fera , comme
je l'ai déja dit , une révolution dans
» nos ufages , qui en produira néceffaire-
» ment une dans nos meurs. Cette révo-
» lution fera - t'elle bonne ou mauvaiſe ?
» c'est ce qu'il eft temps d'examiner . »
30.
t
Au lieu de fpectacles , Geneve a des cercles
ou fociétés de douze ou quinze perfonnes
qui louent à frais communs un ap- ,
partement commode , & où les affociés fe
rendent toutes les après- midi. « Là, chacun
» fe livrant aux amufemens de fon goût ,
» on joue , on caufe , on lit , on boit , on
» fume ; les femmes & les filles fe raffem-
» blent de leur côté tantôt chez l'une , tan-
» tôt chez l'autre ; les hommes , fans être
» fort févérement exclus de ces fociétés , "
ود »s'ymêlentaffezrarement....Maisdès
» l'inftant qu'il y aura une comédie , adieu
» les cercles , adieu les fociétés . Voilà , dit
» M. Rouffeau , la révolution que j'ai pré-
,, dite..... Il avoue que l'on boit beaucoup
, & que l'on joue trop dans les cer
""
94 MERCURE DE FRANCE.
cles ; mais il foutient avec fon éloquence
intrépide , qu'il vaut mieux être ivrogne
que galant , & croit l'excès du jeu
très facile à réprimer , fi le Gouvernement
s'en mêle. Il convient auffi que les femmes,
dans leur fociété , fe livrent volontiers au
plaifir de médire , mais par là même , elles
tiennent lieu de cenfeurs à la République .
" Combien de fcandales publics ne retient
» pas la crainte de ces féveres obferva-
» trices . " Tout cela peut paroître ridicule
à Paris , quoique très fenfé pour Geneve ,
& M. Rouffeau a fur nous l'avantage de
mieux connoître fa patrie.
Il eft vraisemblable qu'en deux ans de
comédie tout feroit bouleversé , c'est- àdire
qu'on n'iroit plus à l'heure du ſpectacle
, fumer , s'enivrer & médire dans les
cercles , & qu'en effet l'agréable vie de Paris
prendroit à Geneve la place de l'ancienne
fimplicité. M. Rouffeau fe plaint déja
qu'on y éleve les jeunes gens à la Françoife.
« On étoit plus groffier de mon
dit - il , les enfans étoient de
» vrais poliffons , mais ces poliffons ont
» fait des hommes qui ont dans le coeur
» du zele
pour fervir la patrie , & du fang
» à verfer pour elle . » M. R. croit être à
Lacédémone. Mais Geneve , ne lui déplaife
, a de meilleurs garans de fa liberté
">
temps ,
t
t
.
NOVEMBRE. 1758. 95
4
que les moeurs de fes citoyens , & grace à
la conftitution de l'Europe , elle n'a pas
befoin d'élever des dogues pour fa garde..
Cependant que le goût du luxe , inféparable
de celui du fpectacle , que fes maximes
de nos tragédies , la peinture comique
de nos moeurs , le filence même & la
gêne qui regnent dans nos aſſemblées , &
qu'il regarde comme indignes de l'efprit
républicain ,, que tous ces inconvéniens.
foient tels qu'il les envifage par rapport à
Geneve , il eft plus en état que nous d'en
juger. Qu'il choififfe à fa patrie les fêtes ,
les jeux , les fpectacles qui lui conviennent
; c'eſt un foin que nous lui laiffons.
Nous applaudiffons à fon zele , nous admirons
ce Patriotifme éclairé , vigilant ,
courageux ; cette éloquence noble & fimple
, qui n'a rien d'inculte & rien d'étudié,
où la douceur & la véhémence , les ima-.
ges & les fentimens , le ton philofophique
& le langage populaire font mêlés avec
d'autant plus d'art , que l'art ne s'y fait
point fentir. Telle eft la juſtice que j'aime
à rendre aux intentions & aux talens de
M. Rouffeau ; & s'il fe fût borné à ce qui «
étoit effentiellement de fon fujet , il n'eût
reçu de moi que des applaudiffemens ; je
n'aurois pas même examiné , pour le louer ,
s'il avoit raifon de s'alarmer du confeil
2
.
96 MERCURE DE FRANCE.
de M. d'Alembert . Un Citoyen qui croit
voir les moeurs de fa patrie en danger , eft
excufable d'être trop timide. Mais que ,
pour détourner les Genevois de l'établiffement
propofé , il leur préfente le théâtre
le plus décent de l'univers comme l'école
du crime , les Poëtes comme des corrupteurs
, les Acteurs comme des gens non
feulement infames , mais vicieux par
état ;
les fpectateurs , comme un peuple perdu ,
& à qui le fpectacle n'eft utile que pour
dérober au crime quelques heures de leur
temps ; c'eft ce que l'évidence de la vérité
peut feule rendre pardonnable. Je crains
bien que M. Rouffeau n'ait écrit toutes
ces chofes dans cette fermentation qu'il
croit appaifée , & qui peut- être ne l'eſt
pas affez . Quoi qu'il en foit , d'autres imiteront
, en lui répondant , l'amertume de
fon ftyle , & croiront être auffi éloquens
que lui , quand ils lui auront dit des injures.
Pour moi , je confi lere qu'il a voulu efftayer
fes concitoyens , & qu'il a oublié Paris
pour ne s'occuper que de Geneve. « Si je
»me trompe dans mon fentiment , dit- il ,>
cette erreur ne peut nuire à perfonne . » Si
elle ne nuit pas à tant de gens qu'il va décrier
, il n'en fait pas moins ce qu'il peut
pour leur nuire : mais il n'a penfé qu'à
Geneve ;
NOVEMBRE . 1758. 97
1
Geneve , du moins j'aime à le croire ainfi :
Je vais donc le fuivre pas à pas , fans humeur
& fans invective.
e
Il confidere d'abord le ſpectacle comme
un amuſement . « Or , dit-il , tout amuſe-
» ment inutile eft un mal pour un être dont
» la vie eft fi courte , & le temps fi pré-
» cieux . » 1 °. Il avouera que ce mal exifte
à Geneve fans le fpectacle , à moins que
boire , jouer & fumer , ne lui femblent des
occupations utiles . 2 °. Un amufement qui
délaffe & confole la vie laborieufe ,qui occupe
& détourne du mal la vie oifive
& diffipée , n'eft pas fans quelque utilité.
3 °. Peut- être y a- t'il des devoirs pour tous
les inftans de la vie , peut- être une heure
de diffipation eft elle un larcin fait à la fociété.
Mais à qui le perfuaderez-vous ? Et
fi la fociété fe relâche elle- même de fes
droits ; fi elle vous dit : J'exige moins, pour
obtenir plus fûrement , plus librement ce
que j'exige ; fi les hommes , pour n'être ni
tyrans , ni efclaves les uns des autres , ſe
permettent par intervalles cet oubli mutuel
& paffager ; s'ils vous répondent enfin
qu'ils ne vivent enfemble que pour être
heureux , & que le délaffement eſt un befoin
de leur foibleffe ; avez - vous à leur
répliquer que vous êtes hommes comine
eux, & que tous vos momens font pleins ?
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Je fais qu'il n'y a que l'homme qui broute,
dont la fociété n'ait rien à exiger ; mais
elle n'attend de perfonne une fervitude
affidue. Promenez- vous donc fans remords
deux heures du jour à la campagne , randis
qu'à Paris nous les paffons à entendre
Athalie ou Cinna , le Mifanthrope ou le
Tartufe .
ی د
Un Barbare à qui l'on vantoit la magnificence
du Cirque , & des Jeux éta-
» blis à Rome , demanda : Les Romains
» n'ont-ils ni femmes ni enfans ? le Barbare
» avoit raiſon. » ;
Ce Barbare ne favoit pas que le premier
befoin d'une fociété eft d'être en paix avec
elle -même ; qu'il y avoit à Rome dans les
efprits un principe de fédition , qui ne fe
diffipoit que dans les fêtes , & que lorfqu'un
peuple n'eft pas content , il faut
tâcher de le rendre joyeux. Ce Barbare
auroit condamné les cercles de Geneve
comme les fpectacles de Rome , & il auroit
eu tort.
« Je n'aime point qu'on ait befoin
» d'attacher fon coeur fur la fcene , comme
» s'il étoit mal au dedans de nous. >>
pas
Une bonne confcience fait qu'on ne
craint la folitude , mais ne fait pas
qu'on s'y plaife toujours. Il eft peu d'hommes
qui s'aiment affez pour jouir continuellement
d'eux-mêmes fans langueur &
NOVEMBRE . 1758. 99
fans ennui. L'on a beau être à fon aife au
dedans de foi , l'on y fait fouvent de la
bile. Il n'y a que Dieu dont on puiffe dire,
fefuo intuitu beat ; encore , felon notre foible
maniere de concevoir , a- t'il pris plaifir
à fe répandre.
J'aurois dû fentir , reprend M. Rouf-
" feau , que ce langage n'eft plus de faifon
" dans notre fiecle , tâchons d'en prendre
» un qui foit mieux entendu ... Les fpec-
» tacles font faits pour le peuple , & c'eft
» par leurs effets fur lui , qu'on peut déter-
» miner leurs qualités abfolues... Quant à
l'efpece des fpectacles , c'eft néceffaire-
» ment le plaifir qu'ils donnent , & non
» leur utilité qui la détermine.
"
C'eſt au Poëte à rendre l'utile agréable ,
& tous les bons Poëtes y ont réuffi : les
détails en vont être la preuve.
399
D
39
La fcene en général eft un tableau
» des paffions humaines dont l'original
eft dans tous les coeurs ; mais fi le Peintre .
» n'avoit foin de flatter ces paffions , les
fpectateurs feroient bientôt rebutés , &
» ne voudroient plus fe voir fous un af-
» pect qui les fit méprifer d'eux- mêmes.
Que s'il donne à quelques unes des cou-
» leurs odieufes , c'eft feulement à celles
qui ne font point générales & qu'on hait
» naturellement... Et alors ces paffions de
È ij
100 MERCURE DE FRANCE.
29
rebut font employées à en faire valoir
» d'autres, finon plus légitimes , du moins
plus au gré des fpectateurs. Il n'y a que
» la raifon qui ne foit bonne à rien fur la
» fcene. Un homme fans paffions , ou qui
» les domineroit toujours , n'y fçauroit in-
" téreffer perfonne ... Qu'on n'attribue
pas au théâtre le pouvoir de chan-
» ger des ſentimens ni des moeurs qu'il ne
» peut que fuivre & embellir . ».
ور
donc
La fcene eft un tableau des paffions
dont le germe eft dans notre coeur : voilà
le vrai ; mais l'original du tableau eft dans
le coeur de peu de perfonnes. S'il n'y avoit
à la cour que des Narciffes , Britannicus
n'y feroit point fouffert ; s'il n'y avoit que
des Burrhus , Britannicus y feroit inutile ;
mais il y a des hommes vaguement ambitieux
& irréfolus encore , ou mal affermis.
dans la route qu'ils doivent fuivre ; c'eft
pour ceux-là que Britannicus eft une leçon ,
& n'eft point une infulte.
Il y a partout des paffions nationales &
conftitutives de la fociété; tel étoit l'amour
de la domination chez les Romains , l'amour
de la liberté chez les Grecs , l'amour
du gain chez les Cartaginois ; tel eft parmi
nous l'amour de la gloire ou du moins
celui de l'honneur. Il eft certain que le
théâtre doit ménager , flatter même ces
NOVEMBRE . 1758. 101
paffions , s'il veut gagner la faveur du
Public ; rien n'eft plus naturel ni plus jufte .
Quelqu'un eût-il réuffi à crier au milieu
de Sparte , que la fervitude étoit le renverfement
de tous les droits de la nature , &
qu'il étoit horrible de chaffer , de tirer aux
Ilotes comme aux bêtes fauves ? L'apôtre
d'une morale oppofée au génie , au caractere
, au gouvernement d'une Nation en
eft communément , ou le jouet , ou le martyr
. On le bafoue , fi on le méprife ; on le
chaffe , fi on le craint ; on le punit , s'il
s'obſtine à troubler l'ordre : fi la fociété
lui déplaît , c'eſt à lui de s'en éloigner. Il
eft fenfé que ce qui conftitue les moeurs
nationales d'un peuple , convient à ce peuple
; nul homme privé n'a droit de lui en
demander compte ; & fi l'on donne à ce,
peuple des leçons douces & modeftes , ce
n'eft qu'autant qu'il le veut bien . Mais
toute paffion qui ne tient point à ce caractere
général , eft livrée à la cenfure du
théâtre. La haine , la vengeance , l'ambition
perfonnelle , la baffe envie , l'amour
effréné , l'orgueil tyrannique , toute ce qui
attente à la fociété , tout ce qui lui nuit ,
tout ce qui peut lui nuire les vices les
plus répandus , les travers les plus à la
mode , tout cela peut être attaqué fans ménagement.
Plus la peinture en eft vive , &
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
la fatyre accablante , plus le fpectacle eft
applaudi.
Il eft une paffion contre laquelle il feroit
abfurde de fe déchaîner fans réſerve
c'eft la paffion de l'amour ; & e'eft la feule
dont M. R. ait pu dire qu'on la fait valoir
au théâtre au dépend de celles qu'on y
peint avec des couleurs odieufes. Nous
aurons lieu d'examiner dans la fuite quant
& comment l'amour eft intéreffant fur la
fcene , & pourquoi il y eft protégé.
Il en eft des goûts , des opinions , des
ridicules nationaux , qui ne font en euxmêmes
ni bien , ni mal , comme des paffions
nationales dont je viens de parler.
La fociété qui les adopte , fe les rend perfonnels
, & il n'eft pas raifonnable de voudoir
qu'elle foit la fable d'elle - même..
Ainfi , par exemple , celui qui , au milieu
de Pekin, iroit ſe moquer de l'architecture
Chinoife , & traiter d'imbécilles tous ceux
qui habitent fous ces toits fans fymmétrie
& fans proportion ; celui- là , dis-je , ne
feroit pas fage : il auroit peut-être raifon
partout ailleurs ; mais à Pekin , il auroit
tort.
Ainfi tout n'eft pas du reffort du théâtre
; c'eſt l'école des citoyens , & non cellede
la république . Voilà , ce me ſemble ,
quelle eft la diftinction réelle entre les.
NOVEMBRE. 1758. 103
moeurs que l'on doit ménager fur la fcene ,
& celles qu'on y peut cenfurer. Si la
conftitution politique eft mauvaife , fi les
moeurs fondamentales font altérées ou
corrompues dans leur maffe , le théâtre n'y
peut rien , je l'avoue ; mais en attaquant
les vices épars & les paffions naiffantes ,
le théâtre ne peut- il pas affoiblir le poiſon
dans fa fource ne peut- il pas arrêter ou
ralentir la contagion de l'exemple ? C'eſt
ce qui reste à examiner.
M. Rouffeau attribue à Moliere & à
Corneille des ménagemens auxquels je fuis
bien convaincu que ni l'un , ni l'autre
n'avoient penfé. Ils ont écrit Pour
fiecle , fans doute ; ils en ont confulté
les moeurs & le goût : c'eft à-dire qu'ils
ont pris dans l'opinion de leur fiecle les
moyens de l'affecter , de l'intéreffer à leur
gré. Par exemple , quoiqu'il foit vrai
qu'Electre puifoit de l'eau & qu'Achile
faifoit griller fes viandes ; comme l'un &
l'autre répugne à l'idée que nous avons
d'un Héros & d'une Princeffe , le Poëte
s'accommode à nos moeurs en s'éloignant
des moeurs anciennes , & nous fait voir
Achile & Electre , tels à peu près que
nous les imaginons . Corneille , en expofant
aux yeux des François le fujet de Théodore
, avoit perdu de vue cette regle des
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
convenances , & lui - même il l'a reconnu.
Voilà quelle eft la condefcendence que ces
Poëtes ont eue pour les moeurs de leur
fiecle .
Mais quel eft le vice qu'ils ont menagé ?
quelle eft la paffion qu'ils ont flattée ? Si
Moliere avoit eu la timide circonfpection
qu'on lui attribue , eût - it jamais démafqué
l'hypocrite ? Dans le Cid , Corneille
autorife le duel ; mais dans un fils qui
venge fon pere , & qui réduit à l'alternative
de deux devoirs oppofés , préfere le plus
inviolable. Ce n'eft pas la vengeance , c'eſt
la piété qui fe fignale dans le Cid , & qui
enleve les applaudiffemens .
Le duel et un uſage barbare ; mais ,
l'ufage établi , l'honneur de Don Diegue
mortellement offenfé , il n'étoit pas plus
permis au Cid de pardonner l'infulte faite
à fon pere , que de lui enfoncer lui même
le poignard dans le fein. C'eſt donc un
acte de vertu , & le devoir le plus facré de
la nature , qui eft recommandé dans cette
Tragédie , l'une des plus morales & des
plus intérelfantes qui ayent paru fur aucun
théâtre du monde.
Si quelque chofe peut faire fentir la
barbarie du point d'honneur , c'eſt l'affreufe
néceffité où ce préjugé réduit le
Cid ; mais il eft aifé de voir pourquoi
NOVEMBRE . 1758. 105
T
Corneille a refpecté dans les Efpagnols ,
& devant les François , une opinion adhérente
au principe fondamental de la monarchie.
" Si les chef d'oeuvres de ces Auteurs
» ( Corneille & Moliere ) étoient encore
» à paroître , ils tomberoient infaillible-
» ment aujourd'hui , dit M. Rouffeau , &
» fi le public les admire encore , c'eft plus
»par honte de s'en dédire , que par un
" vrai fentiment de leurs beautés. »
M. Rouffeau a- t'il pu croire , a-t'il voulu
nous perfuader que nous faifons femblant
de rire , de pleurer , de frémir à ces fpectacles
? Et le public , pour fçavoir s'il s'amufe
ou s'il eft ému , fera-t'il obligé de
demander comme ce jeune étranger à fon
Mentor : Mon Gouverneur , ai - je bien du
plaifir ? M. Rouffeau mérite qu'on lui réponde
plus férieufement ; mais faut - il
auffi nous réduire à prouver que Cinna ,
Polieucte , le Mifanthrope , le Tartufe
&c. nous intéreffent & nous enchantent.
Quand même l'impreffion en feroit affoiblie
, combien de caufes peuvent y contribuer
, qui n'ont rien de commun avec les
meurs L'affertion eft laconique ; la difcuffion
ne le feroit pas.
S'il eft vrai que fur nos théâtres la
meilleure Piece de Sophocle tomberoit
E v
o MERCURE DE FRANCE:
•
tout à plat , ce n'eft point par la raiſon
qu'on ne fçauroit fe mettre à la place de
gens qui ne nous reffemblent point. Car
au fonds toutes les meres reffemblent à Jocafte
, tous les enfans reffemblent à dipe
, en ce qui fait l'intérêt & le pathétique
de la tragédie de Sophocle , & je ne
penfe pas qu'on nous foupçonne d'avoir
moins d'horreur que les Grecs pour le parricide
& l'incefte.
39
Ce n'est donc pas le fonds , mais la fuperficie
des moeurs qui a changé , & c'eft
en quoi le Poëte eft obligé de confulter
le goût de fon fiecle : mais ceci demandes
roit encore un long détail pour être expli
qué. «Il s'enfuit de ces premieres obfer
» vations , dit M. Rouffeau , que l'effet
général du fpectacle eft de renforcer le
» caractere national , d'augmenter les in-
» clinations naturelles , & de donner une
»> nouvelle énergie aux paffions. Cette
conclufion a trois parties ; la premiere eft
vraie dans un fens : le théâtre ménage ,
favorife les moeurs nationales , les fortifie ,
& c'eft un bien. Car les moeurs nationalés
tiennent à la conftitution politique ,
& celle-ci fût- elle mauvaiſe , tout citoyen
doit concourir à en étayer l'édifice , en attendant
qu'il foit reconftruit. Si Tunis ne
pouvoit fubfifter que par le pillage , la pi-
23
NOVEMBRE. 1758. 107
+
raterie devroit être en honneur fur le
théâtre de Tunis : mais fi par les moeurs
nationales , on entend des habitudes étrangeres
ou nuifibles au génie du Gouvernement
& au maintien de la fociété , je
n'en vois point , comme je l'ai dit , que le
théâtre favorife ; je n'en vois point que le
public ne permette de cenfurer . Toutes les
inclinations pernicieufes font condamnées
au théâtre , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
malheureuſes y font naître la pitié & la
crainte. Les fentimens qui , de leur nature,
peuvent être dirigés au bien & au mal ,
comme l'ambition & l'amour , y font peints
avec des couleurs intéreffantes ou odieufes
, felon les circonftances qui les décident
ou vertueux , ou criminels. Telle eft
la regle invariable de la fcene tragique ,
& le Poëte qui l'auroit violée , révolteroit
tous les efprits c'eft un fait que je vais
rendre fenfible dans peu , par les exemples
même que M. Rouffeau a choifis.
22
Сс
:
Je fçais , dit- il , que la poétique du
théâtre prétend faire tout le contraire ,"
» & purger les paffions en les excitant ;
» mais j'ai peine à bien concevoir cette
regle. Seroit-ce que pour devenir tem-
» pérant & fage , il faut commencer par
> être furieux & fou ? "
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
+
M. Rouffeau étoit de bonne foi : je n'en
doute pas . Mais n'étoit- il pas trop animé
du zele patriotique , en écrivant ces chofes
étranges ? Perfonne ne fçait mieux que
lui , qu'à Sparte , pour préferver les enfans
des excès du vin , on leur faifoit voir des
efclaves dans l'ivreffe. L'état honteux de
ces efclaves , infpiroit aux enfans la crainte
ou la pitié , ou l'une & l'autre en même
temps ; & ces paffions étoient les préfervatifs
du vice qui les avoit fait naître . L'arti
fice du théâtre n'eft autre chofe , & M.
Rouſſeau en est bien inftruit. Dira- t'il que
pour rendre leurs enfans tempérans & fales
Spartiates les rendoient furieux &
ges
fous ?
ود
сс« Il ne faut , dit il , pour fentir la mau-
» vaife foi de ces réponfes , que confulter
» l'état de fon coeur à la fin d'une tragé
» die. " Hé bien , je choifis les trois Pieces
du théâtre où la plus féduifante des
paffions eft exprimée avec le plus de chaleur
& de charmes , Ariane , Ines & Zaïre:
je de nan le à M. Rouffeau s'il croit
que l'impreffion qui en refte foit une difpofition
à ce que l'amour a de vicieux ?
Que feroit ce fi je parcourois les tragédies
où la jaloufie fombre & cruelle , où la vengeance
atroce , où l'ambition forcenée ne
paroiffent qu'entourées de furies , & déNOVEMBRE
. 1758. 109
chirées de remords ? M. Rouffeau a- t'il
confulté fon coeur à la fin de Polieucte ,
de Cinna , d'Athalie , d'Alzire , de Mérope
: Eft- ce le goût du vice , où l'amour de
la vertu , que ces fpectacles y excitent ?
J'attefte M. Rouffeau lui -même , en fuppofant
, comme de raiſon , qu'il ne fe croit
pas plus incorruptible que nous.
Mais voici bien un autre paradoxe .
« Toutes les paffions font foears ; une feule
» fuffic pour en exciter mille , & les com-
» battre l'une par l'autre , n'eft qu'un
» moyen de rendre le coeur plus fenfible à
ود
» toutes. »
Obfervons d'abord qu'il s'agit de la terreur
& de la pitié , qui font les refforts
du pathétique. Ainfi tout ce qui excite en
nous la pitié , nous difpofe à la vengeance;
ainfi la crainte que nous infpirent les
forfaits de l'ambition , les lâches complots
de l'envie , les projets fanglans de la haine,
cette crainte , dis- je , eft elle- même le germe
des paffions qui la font naître. Eft- ce
dans la tête d'un Philofophe que tombent
de pareilles idées ? La fenfibilité fans doute
eft la bafe des affections criminelles ;-
mais elle l'eſt de même des affections vertuenfes.
Tout ce qui l'excite la rend féconde
, mais elle produit des baumes ou
des poiſons , felon les femences qu'on
FIO MERCURE DE FRANCE.
jette dans l'ame , & s'il eft des ames qui
corrompent tout , ce n'eft pas la faute du
théâtre.
و و
« Le feul inſtrument qui ferve à les pur-
" ger ( les paffions ) , c'eſt la raiſon , &
j'ai déja dit que la raiſon n'avoit nul
» effet au théâtre. » Voilà deux affertions >
également dénuées de preuve , & qui toutes
deux en avoient grand befoin . Je demande
à M. Rouffeau , fi la raifon ellemême
a quelque moyen plus fûr de contenir
une paffion , que de lui oppofer pour
contrepoids la crainte des dangers , & des
remords, qui l'accompagnent ? Eft- ce par
des calculs géométriques ? eft - ce par des
définitions idéales que la raifon corrige les
moeurs ?
1
Quant au fait que M. Rouffeau
avance
pour la feconde fois , qu'il nous dife s'il
regarde le rôle de Caton , dans la tragédie
d'Adiffon , comme déplacé au théâtre ? Ce
rôle fi intéreffant
& fi beau , eft la raifon
& la vertu même . Il eft auffi calme qu'il
eft pathétique , & fi l'héroïfme en étoit
moins tranquille , il feroit beaucoup moins
touchant. Mais pourquoi recourir au théâ
tre Anglois ? Toutes les vertus , fur la fce--
ne Françoife , n'ont elles pas leurs maximes
pour regle ? n'y voit - on que des furieux
ou des fanatiques ? L'humanité , la
NOVEMBRE. 1758.
r
grandeur d'amé , l'amour de la patrie ,
L'enthousiasme même de la religion , n'y
font- ils pas auffi éclairés , auffi raifonnés
qu'ils peuvent l'être fans froideur ? M.
Rouffeau ne fe fouvient- il plus d'avoir entendu
Zopire , Alvarès , Polieuce , Burthus
, & c. ?
99
« Qu'on mette , dit- il , pour voir , fur
» la fcene Françoife , un homme droit &
>> vertueux , mais fimple & groffier... qu'on
» y mette un fage fans préjugés , qui ayant
reçu un affront d'un fpadaffin , refuſe
» de s'aller faire égorger par l'offenfeur ;
» & qu'on emploie tout l'art du théâtre
pour rendre ces perfonnages intéreffans .
comme le Cid au peuple François , j'au
» rai tort fi l'on réuffit.
و د
On ne réuffira point , & vous aurez
tort : 1 ° . la groffiéreté n'eft bonne à rien ,
nous la rejettons de la fociété & du théâ
tre : 2°. le fage eft un perfonnage fort refpectable
, mais la bravoure eft une de ces
qualités nationales que le théâtre François
doit honorer. Si le fage eft un Thémiftocle
, nous l'admirerons ; s'il n'eft que patient
ou timide , il n'eft pas digne d'occu
per la ſcene. En un mot , l'homme fans:
préjugés attaquera les nôtres , & il en eft:
que l'on doit refpecter. Mais indépendam--
ment de ces convenances , l'intérêt doie:
112 MERCURE DE FRANCE.
naître de l'émotion or un caractere que
rien n'émeut , ne fçauroit nous émouvoir ,
à moins qu'il ne foit dans une fituation pareille
à celle de Caton : Colluctantem cum
aliquâ calamitate. D'ailleurs la pitié , ce
fentiment fi naturel & fi tendre , nous touche
plus que l'admiration : ainfi quelque
empire qu'ait fur nous la raifon , il ne
s'enfuit pas qu'elle doive être auffi pathé
tique , auffi théâtrale que l'amour combattu
par l'honneur , tel qu'il nous eft
peint dans le Cid .
La conféquence que M. Rouffeau déduit
de tout ce que l'on vient de lire , eſt
que « le théâtre purge les paffions qu'on
» n'a pas, & fomente celles qu'on a . Ne
» voila t'il pas , ajoute - t'il , un remede
» bien adminiftré ? » Si fes principes
étoient bien établis , la conféquence en feroit
évidente ; mais heureuſement pour
nous , ni les Auteurs , ni le théâtre ne font
auffi méchans qu'il le croit.
و
"3
« Mais en fuppofant les fpectacles auffi
parfaits , & le peuple auffi bien difpofé
qu'il foit poffible , encore , dit M. Rouf-
"feau , ces effets fe réduiroient- ils à rien ,
» faute de moyens pour les rendre fenfi-
»bles. Je ne fçache que trois inftrumens
» à l'aide defquels on puiffe agir fur les
» moeurs d'un peuple ; fçavoir , la force
NOVEMBRE . 1758. 113
» des loix , l'empire de l'opinion , & l'at-
» trait du plaifir : or les loix n'ont nul ac-
» cès au théâtre... L'opinion n'en dépend
point... Et quant au plaifir qu'on y peut
prendre , tout fon effet eft de nous y ra-
» mener plus fouvent . »
ود
ود
Suivons s'il eft poffible , le fil de ces
idées , & voyons d'abord quelle eft la fuppofition
le fpectacle auffi parfait qu'il peut
l'être , c'est-à- dire fans doute , l'innoncence
& le crime , le vice & la vertu , les bons
& les mauvais exemples préfentés fous le
point de vue le plus moral. Le peuple auffi
bien difpofe , c'est- à- dire au moins avec ce
goût général de la vertu , & cette averfion
pour le vice , qui préparent le coeur
humain à recevoir les impreffions de l'une,
& à repouffer les atteintes de l'autre
quand la vertu lui eft préfentée avec fes
charmes , & le crime avec fon horreur,
Cela pofé, qu'eft- il befoin de la force des
loix , & de l'empire de l'opinion , pour
lui faire goûter des peintures confolantes
pour les bons , & effrayantes pour les méchans
? L'attrait d'un plaifir honnête ne lui
fuffit- il pas pour le ramener à un ſpectacle
, felon fon coeur , où la vertu qu'il
aime , eſt comblée de gloire, où le vice qu'il
hait, ne fe montre que chargé d'opprobre ,
& malheureux même dans fes fuccès ?
114 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les inftrumens à l'aide defquels on
peut agir fur les moeurs , M. Rouffeau a
obmis le plus puiffant , qui eft l'habitude.
Des affections répétées naiffent les inclinations
, & celles - ci décidées au bien ou au
mal , conftiruent les moeurs bonnes ou
mauvaiſes. Tel eft l'infaillible effet des
émotions que le théâtre nous caufe , quelques
paffageres qu'elles foient , il en refte
au moins une foible empreinte , & les mêmes
traces approfondies , fe gravent fi
avant dans l'ame , qu'elles lui deviennent
comme naturelles : mais eft- il befoin de
prouver quel eft l'empire de l'habitude ,
& M. Rouffean lui - même peut - il fe le
diffimuler ?
ور
ود
Il attribue , en paffant , aux Acteurs de
Opera , un reffentiment un peu vif de
l'ennui qu'ils lui ont caufé. «Néron , chan-
» tant au théâtre , faifoit égorger ceux qui
» s'endormoient.... Nobles Acteurs de
l'Opera de Paris , ah ! fi vous aviez joui
» de la puiffance impériale , je ne gémirois
pas maintenant d'avoir trop vécu . »
Il faut que M. Rouffeau attache à fon fommeil
une prodigieufe importance , ou qu'il
ne lui en coûte guere pour imaginer des
affaffins.
"
" Le Théâtre rend la vertu aimable ...
opere un grand prodige de faire ce
NOVEMBRE. 1758. 115
que
la vertu & la raifon font avant lui.
» Les méchans font haïs fur la fcene ; fontils
aimés dans la focié:é ?
J'obferve 1°, que fi tous les hommes aiment
la vertu , & déteftent le vice de cet:
amour actif & de cette haine véhémente
que l'on refpire au Théâtre , tous les hommes
ont de bonnes moeurs ; & fi M. Rouffeau
peut me le perfuader , j'aurai autant
de plaifir que lui à le croire. 2°. Que ficet
amour & cette haine font afſoupis dans l'ame
, les impreffions du Théâtre font un
bien en les réveillant. 3 ° . Que fi l'on n'aime
la vertu , & fi l'on ne hait le vice que
dans autrui , comme il le fait entendre ,
le grand avantage du Théâtre eft de nous
ramener en nous - mêmes par la terreur & la
pitié; de nous mettre à la place du perfonnage
dont les égaremens nous effrayent , ou
dont nous plaignons les malheurs ; en un
mot de nous rendre perfonnels cette haine
& cet amour que le vice & la vertu nous
infpirent quand nous les voyons dans autrui
.
30
7
Je doute que tout homme à qui l'on
expofera d'avance les crimes de Phedre
» & de Médée, ne les détefte plus encore au
» commencement qu'à la fin de la piece ; &
» fi ce doute eft fondé , que faut-il penfer
de cet effet fi vanté du Théâtre ? :
و ر
116 MERCURE DE FRANCE.
Ce ne font pas les crimes , ce font les
criminels que l'on détèfte moins à la fin de
la piece l'art du Théâtre les rapproche
de nous , en les conduifant pas à pas , & par
des paffions qui nous font naturelles aux
forfaits monftrueux dont nous fommes
épouvantés : & c'eſt en cela même que ces
exemples du danger des paffions nous deviennent
perfonnels . Une mere qui égorge
fes enfans , une femme inceftueufe & adultere,
qui rejette fur l'objet vertueux de cet
amour déteſtable , toute l'horreur qu'elle
doit infpirer, ces caracteres, feulement annoncés
, font auffi éloignés de nous , que
celui d'une lionne ou d'une vipere. Il n'eſt
point de femme qui appréhende de tomber
dans cet excès d'égarement ; mais quand
les gradations en font bien ménagées ,
quand on voit l'ame de Phedre ou de Médée
agitée des mêmes fentimens qui s'élevent
en nous , fufceptible des mêmes retours
, combattue des mêmes remords ,
s'engager peu à peu , & fe précipiter enfin
dans des crimes qui révoltent la nature ,
nous les plaignons comme nos femblables,
& ce retour fur nous - mêmes,qui eft le principe
de la pitié , eft auffi celui de la crainte.
«Que toutes ces vaines prétentions approfondies
font puériles & dépourves de
» fens , s'écrie M. Rouffeau ! Quant à moi
??
NOVEMBRE. 1758. 117
, dût-on me traiter de méchant encore
» une fois,pour ofer foutenir que l'homme
» eſt né bon ; je le penfe , & je crois l'a-
» voir prouvé. La fource de l'intérêt qui
» nous attache à ce qui eft honnête , &
nous infpire de l'averfion pour le mal ,
» eft en nous , & non dans les pieces.
C
39
Oui , fans doute , la fource en eft en
nous , mais l'art du Théâtre la purifie & la
dirige par la terreur & la pitié. L'homme
eft né bon , je le crois , mais a- t'il confervé
ce caractere? Si les traits en font altérés ,
affoiblis , effacés par des habitudes vicieuſes
; quelle morale plus vive , plus fenfible
, plus pénétrante que celle du Théâtre
, peut en renouveller l'empreinte ? Si
cette morale eft faine & pure , elle n'eſt
donc pas infructueufe ? L'homme eft né bon ;
& c'estpour cela même que les bons exemples
lui font utiles , ils n'auroient point de
prife fur fon ame fi la nature l'avoit fait
méchant. En un mot ou toute inftruction
eft fuperflue , ou celle, du Théâtre , comme
la plus frapante , doit être auffi la plus falutaire
; telle étoit du moins la prétention
de Corneille toute vaine & puérile que M.
Rouffeau la fuppofe : peut être mieux approfondie
,, y eût - il trouvé plus de bon
fens ? 1
Le coeur de l'homme eft toujours droit
18 MERCURE DE FRANCE.
و د
fur ce qui ne fe rapporte pas perfonnelle
ment à lui ... c'eft quand notre intérêt
s'y mêle , que nous préférons le mal qui
nous eft utile , au bien que nous fait ai
» mer la nature . Que va donc voir le méchant
au fpectacle ? précisément ce qu'il
» voudroit trouver partout : des leçons de
vertu pour le Public dont il s'excepte ,
» & des gens immolant tout à leur devoir ,
» tandis qu'on n'exige rien de lui . »
J'avoue que pour ce méchant déterminé
il n'y a de bonne école que la greve . Mais
ce méchant eft plus jufte que M. Rouſſeau
dans l'opinion qu'il a du Public , puifqu'il
jouit au fpectacle du plaifir de voir former
d'honnêtes gens dont la probité lui ſera
utile.
Quand à l'intérêt perfonnel , il n'éclipfe
jamais totalement les faines lumieres de la
confcience ; & plus l'homme eft exercé à
difcerner le jufte & l'injufte dans la cauſe
d'autrui , moins il eft expofé à s'y méprendre
dans la fienne. Pour celui qui eft injufte
avec pleine lumiere, ou fa corruption
eft fans remede , ou l'habitude du Théâtre
doit réveiller dans fon ame l'effroi ,
la honte & les remords . Je ne pense pas du
refte que M. Rouffeau fuppofe dans le
commun des fpectateurs une fcélérateffe
tranquille ; je lui demanderois où il auroit
pris cette idée de l'humanité ?
+
NOVEMBRE, 1758. 119
یو
ور
Quelle eft cette pitié, dit- il, en parlant
de celle qu'infpire la Tragédie ? Une émo-
» tion paffagere & vaine , qui ne dure pas
plus que
l'illufion qui l'a produite ; un
" refte de fentiment naturel étouffé bientôt
par les paffions ; une pitié ſtérile qui
» fe repaît de quelques larmes , & n'a ja-
» mais produit le moindre acte d'humanité,
»
"
25
C'eft comme fi je difois que la difcipline
de Sparte ou de Rome n'a jamais produit
aucun acte de valeur. N'eft- ce pas dans l'un
& dans l'autre cas , une impreflion habituelle
qui modifie l'ame , & nous fait contrafter
infenfiblement le caractere qui lui
eft analogue ? Si la fréquentation du Théâtre
n'influe pas fur les moeurs , il doit en
être de même du commerce des hommes ;
& dès- lors que devient tout ce qu'on nous
dit de la force de l'exemple ?
« Au fonds , quand un homme eft allé
admirer de belles actions dans des fa-
« bles , & pleurer des malheurs imaginaires
, qu'a t'on encore à exiger de lui
» N'eft- il pas content de lui- même ? Ne
s'applaudit-il pas de fa belle ame ? Ne
» s'eft- il pas acquitté de tout ce qu'il doit
à la vertu par l'hommage qu'il vient de
lui rendre ? Que voudroit- on qu'il fît de
plus? qu'il la pratiquât lui-même ? il n'
33
39
120 MERCURE DE FRANCE.
point de rôle à jouer ; il n'eſt pas Comé-
» dien.
ود
Sur qui tombe cette ironie infultante ?
Eft-ce à Paris que M. R. a trouvé tous les
devoirs de l'humanité réduits à l'attendriffement
qu'on éprouve au ſpectacle ? Il fait
que le peuple y eft doux , humain , ſecoucourable,
autant qu'en aucun lieu du monde
; il doit favoir que les honnêtes
gensy
ont le coeur affez bon pour tolérer , plaindre
& foulager ceux même qui les calomnient
, & il auroit pu attribuer à la fréquentation
duThéâtre quelques nuances de
ce caractere généreux & compâtiſſant qu'il
a reconnu dans les François.
« On ſe croiroit , ajoute- t'il , auffi ri-
» dicule d'adopter les vertus de fes Héros ,
» que de parler en vers , & d'endoffer un
» habit de théâtre . » Encore un coup , où
a- t'il vu cela ? Se croiroit- on ridicule d'être
humain comme Alvares , & vertueux
comme Burrhus .. M.Rouffeau le penfe- t'il?
Eft-ce à lui de nous croire des monftres ? Le
gigantefque qui eft ridicule au Théâtre , le
feroit dans la fociété ; j'en conviens. Mais
ceux qui ont excellé dans la Tragédie , ont
peint la nature dans fa vérité , dans ſa
beauté fimple & touchante , & la réalité en
eft auffi révérée que la fiction en eft applaudie
.
« Tout
NOVEMBRE. 1758. 121
«Tout fe réduit à nous montrer la ver
» tu comme un jeu de Théâtre , bon pour
» amufer le Public ; mais qu'il y auroit de
la folie à vouloir tranfporter férieuſement
» dans la fociété. O vous ! qui regardez la
justice & la vérité comme les premiers devoirs
de l'homme , êtes vous jufte & vrai
dans ce moment ? vous , pour qui l'humanité
& la Patrie font les premieres affections
, oubliez- vous que nous fommes des
hommes ?
Il y auroit de la folie à une mere d'avoir
les entrailles deMérope ; à une époufe,
d'avoir les fentimens d'Inès ! De quel Public
nous parlez- vous ? Si je connoiffois moins
les gens vertueux que vous avez fréquentés ,
vous- m'en donneriez une idée effroyable ..
Ce font là cependant les faits d'après leſquels
vous décidez, «que la plus avantageu-
»fe impreffion des meilleures Tragédies eft
» de réduire à quelques affections paffage-
" res , ftériles & fans effet tous les devoirs
» de la vie humaine.
"
» On me dira , pourfuit M. R. que dans ces
pieces le crime eft toujours puni , & la
» vertu toujours récompenfée ». On ne lui
dira pas cela , mais on lui dira que le crime
y eft toujours peint avec des couleurs
odieufes & effrayantes , la vertu avec des
traits refpectables & intéreffans. Si quel-
F
122 MERCURE DE FRANCE .
pour
quefois cette regle a été violée , c'eſt une
difformité monftrueufe que le Public ne
pardonne jamais. M. Rouffeau avoue
qu'il n'y a perfonne qui n'aimât mieux
etre Britannicus que Néron mênie après
la cataſtrophe. Voilà tout ce qu'exige la
bonté des moeurs théâtrales. Je lui abandonne
tous les exemples vicieux & reconnus
tels ; mais de cent Tragédies il n'y en
a pas une où l'intérêt foit le crime.
Je dis plus , il n'y en a pas une feule au
Théâtre qui ait réuffi avec ce défaut . Pourquoi
donc en inférer : « Tel eft le goût
qu'il faut flatter fur la fcene , telles font
les moeurs d'un peuple inftruit ; lefavoir,
l'efprit , le courage ont feuls notre admi-
>> ration ; & toi , douce & modefte vertu ,
tu reftes toujours fans honneur . >> Remarquez
que c'eft après s'être plaint que l'on
a avili le perfonnage de Ciceron pour
flatter le goût du fiecle , que M. Rouſſeau
s'écrie que l'efprit & le favoir ont feuls notre
admiration. Qu'elle fe préfente , Mon
fieur , cette vertu douce & modefte & fur
le Théâtre , & dans la fociété ; nos hom
mages iront au devant d'elle : nous la ref
pectons dure & farouche ; indulgente &
fociable , elle obtiendra nos adorations.
33
"
Les obfervations judicieuſes que fait M.
Rouſſeau fur la Tragédie de Mahomet, des
NOVEMBRE . 1758. 123
voient fuffire , ce me femble , pour détermi
ner dans fon efprit les vrais principes des
moeurs théâtrales. Mais comme il n'en veut
rien conclure d'oppofé à fon fyftême , il tâche
d'affoiblir l'idée d'utilité qu'elles préfentent
naturellement. « Le fanatifme , dit-
» il , n'eft pas une erreur , mais une fureur
>> aveugle & ftupide, que la raifon ne retient
» jamais ... Vous avez beau démontrer à
» des fous que leurs chefs les trompent , ils
» n'en font pas moins ardens à les fuivre . »
Auffi le but moral n'en eft- il pas de guérir
les peuples du fanatifme , mais de les en
garantir, en leur démontrant , non pas qu'on
les trompe
, mais comment on peut les
tromper. L'erreur eft mere de cette fureur
aveugle , & c'eft dans fa fource que l'attaque
la Tragédie de Mahomet . En un mot
cet exemple épouventable des horreurs de
la fuperftition n'en feroit pas le remede ,
mais il peut en être le préſervatif.
« Je crains bien , ajoute M. Rouffeau ,
qu'une pareille piece jouée devant des
» gens en état de choifir, ne fît plus de Ma
homets de Zopires que .
.د
33
Je le crois : auffi l'inftruction n'eft - elle
pas pour le petit nombre des Mahomets
mais pour la foule des Séides.
M. Rouffeau , en louant le goût anti que
dans le rôle deThiefte,demande avec raifon
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
que l'on daigne nous attendrir quelquefois
pour la fimple humanité ſouffrante ; & c'eſt
à quoi l'on devroit confacrer ce genre fi
naturel & fi touchant , dont l'Enfant prodigue
eft le modele , & que les gens qui
ور
ne réfléchiffent fur rien, ont tourné en ridicule.
Mais j'aurai lieu d'examiner dans peu
pourquoi les perfonnages , comme celuide
Thiefte , font fi rarement employés au
Théâtre. Cependant le goût des Grecs fûtil
en cela préférable au nôtre ; M. Rouf
feau ne peut- il nous offrir la vérité que
fous une face infultante ? « Les anciens ,"
» dit - il , avoient des Héros , & mettoient
» des hommes fur leurs Théâtres ; nous,au
» contraire , nous n'y mettons que des Hé-
» ros, & à peine avons nous des hommes. »
Il rappelle un mot d'un vieillard qui avoit
été rebuté au fpectacle par la jeuneffe
Athénienne , & auquel les Ambaſſadeurs
de Sparte avoient donné place auprès
d'eux. « Cette action fut remarqué de tout
» le Spectacle , & applaudie d'un batte-
» ment de main univerfel. Hé ! que de
» maux , s'écria le bon vieillard d'un ton
>> de douleur ! Les Athéniens favent ce qui eft
» honnête ; mais les Lacédémoniens le prati»
quent. Voilà la Philofophie moderne , &
» les moeurs anciennes » obferve M. Rouffeau.
NOVEMBRE. 1758. 125
Ici je retiens ma plume : il ne feroit pas
généreux d'oppofer la perfonnalité à la fatyre.
J'avoue donc qu'il y a à Paris comme
à Athenes des étourdis fans décence &
fans moeurs. Mais la jeuneffe Athénienne
rebutoit un vieillard qui vraisemblablement
n'infultoit perfonne , & M. Rouffeau
fait bien que nous n'en fommes pas encore
là
»
Il revient à fon objet : « Qu'apprend- on
» dans Phédre & dans dipe , finon que
l'homme n'eft pas libre , & que le Ciel le
punit des crimes qu'illui fait commettre?
Qu'apprend- on dans Médée , fi ce n'eft
jufqu'où la fureur de la jaloufie peut ren-
» dre une mere cruelle & dénaturée ?
·20
ود
»
Voilà deux exemples forts différens , &
qu'il eft bon de ne pas confondre. La caufe
des événemens tragiques peut être ou perfonnelle
, ou étrangere , & celle- ci ou naturelle
ou furnaturelle , c'eft- à-dire , ou
dans l'ordre des chofes ; ou , pour parler le
langage de la Poéfie, dans la volonté immédiate
des Dieux. Les Tragédies de ce derdier
genre font toutes tirées du Théâtre
ancien, Je ne fais quel intérêt pouvoient
avoir les Grecs à frapper les efprits du
fyftême de la fatalité ; mais il eft certain
qu'ils faifoient de l'homme un inftrument
aveugle dans la main des deftinées.
1
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
>
J'avoue que tout le fruit de ces Tragédies
fe borne à entretenir en nous une fenfibilité
compâtiffante pour des crimes involontaires
, & pour des malheurs indépendans de
celui qui en eft accablé comme dans
Edipe & dans Phedre. On y joint l'avantage
de faire fentir à l'homme fa dépendance
; mais comme il en résulte plus
d'horreur que de crainte des Dieux , je
crois la morale de ces Tragédies pernicieufe
à cet égard. Heureufement elles font
en petit nombre , & l'idée de la fatalité
s'évanouit avec l'illufion théâtrale . Le fecond
genre eft celui où la caufe des événemens
eft dans l'ordre naturel , mais indépendante
du caractere des perfonnes. Pär
exemple , en ne fuppofant à Andromaque
& à Mérope que les fentimens naturels.
d'une mere , c'en eft affez du danger de
leurs fils pour les rendre malheureuſes &
intéreffantes . La feule utilité de cette forte
de fpectacle eft de nourrir , & d'exercer en
nous les fentimens d'humanité qu'il réveille
; car je compte pour très - peu de
chofe la prudence qu'il peut infpirer. Le
troifieme genre place dans l'ame des Acteurs
tous les refforts de l'action & du pathétique
, & c'est là , felon moi , le plus
moral & le plus utile. Le crime & le
malheur y font les effets des paffions ; &
.
NOVEMBRE. 1758. 127
plus le crime eft odieux , plus le malheur
eft déplorable , plus la paffion qui en eft la
fource, devient effrayante à nos yeux. Tout
cela demanderoit à être développé , &
rendu fenfible par des exemples. Mais je
ne fuis déja que trop long. Il fuffic d'étudier
Corneille pour voir la révolution qui
s'eft faite dans l'art de la Tragédie , lorfqu'abandonnant
les deux premiers genres,
où les perfonnages , comme Thiefte , n'avoient
pas befoin de caracteres décidés , il
y a fubftitué celui qui prend fa force pathétique
& morale dans le combat des paffions
& dans les moeurs des perfonnages.
33
ود
"
" Les actions atroces préfentées dans la
Tragédie , font dangereufes , dit M. R.
» en ce qu'elles accoutument les yeux du
peuple à des horreurs qu'il ne devroit
»pas même connoître , & à des forfaits
qu'il ne devroit pas fuppofer poffibles.
1°. Le fait démontre que fi les yeux du
peuple s'y accoutument , fon coeur ne s'y
accoutume pas. M. Rouffeau reconnoît le
peuple François pour le plus doux & le
plus humain qui foit fur la terre. Il y a
cependant bien des années que ce peuple
voit Horace poignarder fa foeur, Agamem
non immoler fa fille , & Orefte égorger fa
mere. 2 ° . Au lieu de prendre l'inutile foin
de cacher au peuple la poffibilité des ac-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
> tions atroces il faut qu'il fçache que
l'homme dans l'excès de la paffion eft capable
de tout , afin de lui faire détefter
cette paffion qui le rend féroce. Voilà quel
eft le but & l'objet de la Tragédie ; & quoi
qu'en dife M. Rouffeau , tous les grands
Maîtres l'ont rempli.
"Il n'eft pas même vrai , dit- il , › que le
» meurtre & le parricide y foient toujours
odieux. A la faveur de je ne fçais quelles
» commodes fuppofitions, on les rend per-
» mis ou pardonnables. »
Dans les exemples qu'il cite , voici
quelles font ces fuppofitions. Dans Iphigénie
, Agamemnon immole fa fille pour
ne pas défobéir aux Dieux & deshonorer
la Grece. Orefte égorge fa mere fans le
fçavoir , & en voulant frapper le meurtrier
de fon pere : Horace poignarde Camile
dans un premier mouvement de fureur ,
exciré par les imprécations qu'elle vomit
contre la patrie , & dès ce moment il eſt
dérefté. Agamemnon lui - même devient
révoltant dès qu'il s'occupe de fa grandeur
& de fa gloire. Orefte fort du théâtre déchiré
par les Furies pour un crime aveuglement
commis. Voilà les fuppofitions commedes
qui nous rendent ces perfonnages intéreffans
. Je demande fi fur de tels exemples
on eft fondé à écrire qu'il n'est pas
NOVEMBRE. 1758. 129
vrai que fur notre théâtre le meurtre & le
parricide foient toujours odieux .
་
Ajoutez que l'Auteur, pour
faire parler
»chacun felon fon caractere , eft forcé de
» mettre dans la bouche des méchans leurs
» maximes & leurs principes revêtus de
tout l'éclat des beaux vers , & débités
d'un ton impofant & fentencieux , pour
» l'inftruction du parterre. »
Il est vrai que Fun dit ,
Et pour nous rendre heureux , perdons les mifé→
rables.
L'autre ,
Tombe fur moi le ciel , pourvu que je me vange-
L'autre ,
J'embraſſe mon rival , mais c'eft pour l'étouffer .
Celui - ci s'endurcit contre les cris de la
nature ; celui - là foule aux pieds tous les
droits de l'humanité. Il n'y a pas un mé
chant au théâtre qui dans l'intimité d'une
confidence , ou dans quelque monologues
ne fe trahiffe , ne s'accufe , ne fe préfente
aux ſpectateurs fous l'afpec le plus odieux,
& les Auteurs ont porté cette attention au
point de facrifier fouvent la vraisemblance
à l'utilité morale. Je ne dis rien ici dont
tout le monde ne foit témoin ; & M. R.
qui a vu affidument fix ans de fuite ce
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
fpectacle , devroit fe rappeller ces faits.
Non, dit- il , je le foutiens , & j'en attefte
» l'effroi des Lecteurs , les malfacres des
» Gladiateurs n'étoient pas fi barbares
que
» ces affreux fpectacles.On voyoit du fang,
»il eft vrai ; mais on ne fouilloit pas fon
imagination de crimes qui font frémir la
"
23
» nature. »
Cette opinion fuppofe dans celui qui la
foutient une imagination bien vive ; mais
pour le commun des hommes
j'ofe
aflurer fi l'on verfoit réellement une
que
goutte de fang au théâtre , la fcene tragique
feroit tout au plus le fpectacle de la.
groffiere populace. Tel fe plaît à frémir
en voyant Mérope le poignard levé ſur
fon fils , & Orefte ou Ninias venant d'affaffiner
fa mere ; tel , dis - je , foutient ces
fictions , qui jetteroit des cris de douleur
& d'effroi à la vue d'un malheureux que
l'on tueroit fur fon paffage. La Mothe a
très-bien obfervé que l'illufion théâtrale
n'est jamais complette , & que le fpectacle
cefferoit d'être un plaifir , fans la réflexion
confufe qui en affoiblit le pathétique , &
qui nous confole intérieurement . Quant à
Fimagination fouillée , c'eſt un mal , file
crime y eft peint avec des couleurs qui
nous féduifent ; mais c'eft un bien & un
très-grand bien, fi les traces qui en reftent,
NOVEMBRE. 1758. IZI
infpirent l'horreur & l'effroi . Les arrêts
qui flétriffent ou qui condamnent les criminels
fouillent l'imagination du peuple ;
faut- il ne pas les publier ?
C'en eft affez , je crois , fur l'article de
la Tragédie. J'approfondirai dans la fuite
qui regarde la Comédie , les moeurs des
Comédiens , & l'amour , ce fentiment fi
naturel & fi dangereux , qui eft l'ame de
nos deux théâtres. Je l'ai déja dit , l'affertion
eft rapide & tranchante , la difcuffion
eft ralentie à chaque inftant par les détails ;
mais j'examine , & ne plaide point : il ne
me feroit que trop aifé d'être moins froid
& plus preffant.
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Résumé : J. J. Rousseau, Citoyen de Geneve, à M. d'Alembert, de l'Académie Françoise, &c. sur son article Geneve, dans le 7e Volume de l'Encyclopédie, & particuliérement sur le projet d'établir un Théâtre de Comédie dans cette ville, [titre d'après la table]
Jean-Jacques Rousseau s'oppose à l'établissement d'un théâtre de comédie à Genève, arguant que les spectacles nuisent aux mœurs et que la ville, avec sa petite population et ses ressources limitées, ne peut se permettre ce luxe. Il craint que la comédie ne perturbe les habitudes et les valeurs des Genevois, remplaçant leur simplicité par un mode de vie plus frivole. Rousseau déplore également l'influence croissante des manières françaises sur l'éducation des jeunes Genevois, bien qu'il reconnaisse que cette influence ait formé des hommes dévoués à leur patrie. Il conclut que Genève, grâce à sa constitution et à sa situation géographique, n'a pas besoin de mesures extrêmes pour préserver sa liberté. Le débat oppose Rousseau, qui voit les spectacles comme des amusements inutiles et dangereux, à un narrateur qui les considère nécessaires pour le repos et la détente. Le théâtre est perçu comme un reflet des passions humaines et des mœurs, mais doit les représenter de manière spécifique et non générale. Molière et Corneille ont adapté leurs œuvres aux mœurs de leur époque sans chercher à les changer. Le théâtre est vu comme une école des citoyens, capable de condamner les inclinations pernicieuses et d'inspirer l'horreur des passions funestes. L'auteur conteste les vues de Rousseau sur l'influence des passions représentées sur scène, affirmant que les tragédies peuvent soit exciter des sentiments vicieux, soit inspirer la vertu, selon la sensibilité du spectateur. Il soutient que la sensibilité humaine est à la base des affections, qu'elles soient criminelles ou vertueuses, et que le théâtre n'est pas responsable de la corruption des âmes. Il rejette également l'idée que la raison soit inefficace au théâtre, arguant qu'elle peut contenir les passions en opposant la crainte des dangers et des remords.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 92-129
SUITE de l'extrait de la Lettre de M. Rousseau de Geneve à M. d'Alembert, sur les Spectacles.
Début :
On a vu comment M. Rousseau s'y est pris pour nous prouver que la Tragédie [...]
Mots clefs :
Molière, Comédie, Jean-Jacques Rousseau, Homme, Misanthrope, Vertu, Théâtre, Gens, Vice, Vices, Ridicule, Caractère, Moeurs, Monde, Honnête, Comique, Fripons, Pièce, Nature, Hommes, Mépris, Vicieux, Personnage, École, Société, Vérité, Avare, Enfants, Traits, Public
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texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'extrait de la Lettre de M. Rousseau de Geneve à M. d'Alembert, sur les Spectacles.
SUITE de l'extrait de la Lettre de M.
Rouffean de Geneve à M. d'Alembert ,
fur les Spectacles.
ONNa vu comment M. Rouffeau s'y eſt
pris pour nous prouver que la Tragédie
allume en nous les mêmes paffions dont
elle prétend infpirer la crainte , & qu'elle
nous conduit aux crimes dont elle veut
nous éloigner.
DECEMBRE . 1758 .
93
Les moeurs de la Comédie lui femblent
encore plus dangereufes , en ce qu'elles
ont avec les nôtres un rapport plus immédiat.
« Tout en eft mauvais & pernicieux ,
» tout tire à conféquence pour les fpecta-
» teurs ; & le plaifir même du comique
étant fondé fur un vice du coeur hu-
» main , c'eſt une fuite de ce principe , que
plus la Comédie eft agréable & parfaite ,
plus fon effet eft funefte aux moeurs . »
199
و د
"
Pour fe concilier avec M. Rouſſeau , il
ne fuffit donc pas d'avouer que le théâtre ,
quoique purgé de fon ancienne indécence,
n'eft pas encore affez châtié ; que Dancourt
, Montfleuri & leurs femblables ,
devroient en être à jamais bannis ; qu'en
un mot le feul comique honnête & moral
doit être donné en fpectacle. Si M. Rouffeau
n'eût dit que cela , il eût penſé comme
tous les honnêtes gens ; mais ce n'étoit
pas affez pour lui tout comique fans
diftinction eft , s'il faut l'en croire , une
école du vice : il n'en connoît point d'innocent.
Il n'eft donc pas queftion d'examiner
s'il y a des Comédies repréhensibles
du côté des moeurs ; mais s'il y a des Comédies
dont les moeurs foient bonnes , &
les leçons utiles .
M. R.
commence par vouloir prouver
l'inutilité de la Comédie. " Imaginez la
94 MERCURE
DE FRANCE .
" Comédie auffi parfaite qu'il vous plaira
( & ceci eft commun aux deux théâtres ) ,
» où eft celui qui , s'y rendant pour la premiere
fois , n'y va pas déja convaincu de
» ce qu'on y prouve ? »
Celui qui n'en eft pas convaincu , eft ,
lui dirai-je , un orgon aveuglément prévenu
pour un tartufe , un jaloux qui ne
voit de fûreté pour fon honneur que dans
une tyrannie odieufe , un avare qui croit
trouver l'équivalent de tous les biens dans
un tréfor qui fera fon fupplice , un mari
livré à une feconde femme qui lui fait
haïr fes premiers enfans , & qui le flatte
pour le dépouiller. Voilà les gens qui vont
au fpectacle le bandeau fur les yeux , &
qui en reviennent capables de réflexions
falutaires , à moins de les fuppofer imbécilles
. De ce que la Comédie fe rapproche
du ton du monde , M. R. conclut qu'elle
ne corrige point les moeurs. « Un laid vifage
ne paroît point laid à celui qui le
» porte. Que fi l'on veut corriger les
» moeurs par leur charge , on quitte la vraifemblance
& la nature , & le tableau ne
» fait plus d'effet . C'eft attaquer la Comédie
dans fon effence ; & fi cette propofition
, légérement jettée , étoit vraie dans
fes deux points , l'inutilité de la Comédie
àl'égard des moeurs , feroit démontrée.
"
DECEMBRE. 1758. 95
Un laid vifage ne paroît point laid à celui
qui le porte. Quand cela feroit comme cela
n'eft pas , de bonne foi cette comparaiſon
peut-elle être pofée en principe ? La laideur
& la beauté font arbitraires jufqu'à un cer
tain point ; il y a du préjugé , de la fantaifie
, du caprice même dans l'opinion
qu'on en peut avoir. Mais en eft- il ainfi
des vices & furtout des vices auxquels le
Public attache le ridicule & le mépris ? Si
le vicieux fe méconnoît au théâtre , il fe
méconnoît encore plus dans un difcours
de morale , & dès-lors toute instruction
générale devient inutile , ce que M. R. n'a
certainement pas prétendu. A l'égard du
théâtre , rappellons- nous ce qui s'eft paffé
dans la nouveauté du tartufe . Croira- t'on
que les faux dévots avoient du plaifir à s'y
voir peints ? croira- t'on que l'ufurier fe
complaife dans le miroir de l'avare ? Voilà
les vicieux bien à leur aife , s'ils aiment
à fe voir tels qu'ils font ! Mais du moins
n'aiment- ils pas à être vus dans cette nudité
humiliante . Leur raifon a beau être
corrompue au point de les juftifier à euxmêmes
, ils fçavent , comme l'avare d'Horace,
qu'ils font la fable & la rifée du peuple
, & ils fe cachent pour s'applaudir,
D'où il réfulte deux fortes de bien , l'un
qu'au défaut de la vertu , le defir de
96 MERCURE DE FRANCE.
f'eftime publique , la crainte du blâme &
du mépris tiennent le vice comme à la
gêne ; l'autre , que l'exemple en eft moins
contagieux ; car l'attrait du vice a pour
contrepoids la peine de l'humiliation , à laquelle
l'orgueil répugne , Eft -ce là , me direz
- vous , faire à la vertu des amis défintéreffés
Hé non , Monfieur , nous n'en
fommes pas là. Peu de gens aiment la vertu
pour elle- même. Il faudroit , s'il eft permis
de le dire , prendre la fleur de l'efpece humaine
pour en former une république, qui
feroit peu nombreuſe encore .
La Comédie prend les hommes tels
qu'ils font partout , & à Geneve comme
ici , c'est- à- dire fenfibles à l'eftime & au
mépris de la fociété , n'aimant point du
tout à fe donner en dérifion , & allez malins
pour fe plaire à voir répandre fur autrui
le ridicule qu'ils évitent. Si les moeurs
font fidélement peintes fur le théâtre comique
; fi les vices & les trayers en font
les méprifables jouets , la Comédie peut
donc avoir fon utilité morale , comme la
cenfure des femmes de Geneve . Que l'on
médife fur le théâtre on dans un cercle ,
c'est toujours la malignité humaine qui
fert d'épouventail au vice , avec cette différence
qu'au théâtre, on peint les vicieux,
& que dans un cercle , on les nomme.
J'avoue
DECEMBRE. 1758.
97
J'avoue que fans ce fonds de maligne
complaifance
, qui fait qu'on s'amufe
des ridi
cules d'autrui , la Comédie
feroit
infipide
& par conféquent
infructucafe
: auffi ne
feroit-elle pas foufferte
dans une fociété
toute
compofée
de vrais amis. Mais tant
que les femmes
fe plairont
à médire
de
leurs maris & de leurs égales , tant que
les hommes
fe plairont
à voir dans leurs
femblables
des travers
qu'ils n'ont pas euxmêmes
, tant qu'il y aura dans le monde
un amour-propre
envieux
& malin
, la
Comédie
aura
l'avantage
de démafquer
,
d'humilier
les vices , & de les livrer ent
plein
théâtre à l'infulte des
fpectateurs
.
·
Mais « fi on veut les corriger par leurs
charges , on quitte la vraifemblance &
la nature , & le tableau ne fait plus
» d'effet. »
30
La peinture du théâtre eft une imitation
exagérée ; mais voici comment. Moliere
veut peindre l'Avare , chacun des traits
doit reffembler , c'eft- à- dire que l'avare ne
doit agir & penſer fur la fcene que comme
il penfe & agit dans la fociété. Mais l'action
théâtrale ne dure que deux heures , &
l'art de l'intrigue confifte à réunir , fans
affectation , dans ce court efpace de temps ,
un affez grand nombre de fituations pour
engager naturellement le caractere de
ES
C.
98 MERCURE DE FRANCE.
· 56 ,
l'avare à fe développer en deux heures ,
comme dans la fociété il fe développeroit
en fix mois. Ce n'eft la que rapprocher les
traits qui doivent former fon image . De
plus , comme la Comédie n'eft pas une
fatyre perfonnelle , & que non feulement
un vicieux , mais tous les vicieux de la
même effece, doivent le reconnoître dans
le tableau , le Peintre y réunit les traits
les plus forts du même vice , répandus dans
la fociété , mais tous copiés d'après nature,
Qu'importe la vérité de l'imitation
» dit M. Rouffeau ,
› pourvu que l'illufion
» y foit » L'illufion n'y feroit pas fil'imitation
n'étoit pas vraie. Quand eſt- ce en
effet que ceffe l'illufion ? Dès qu'il échappe
au Poëte ou à l'Acteur quelque trait qui
n'eft pas dans la nature , c'eft-à- dire , quelque
trait qui contredit ou qui force le caractere,
Et comment nous appercevonsnous
que le caractere eft forcé. Lorsqu'il va
au delà de l'idée collective que chacun de
nous s'en eft fait d'après ce qu'il en a vu
lui même ou entendu dire . Auffi écoutez
le Parterre , quand le perfonnage qu'on
lui préfente s'éloigne de la vérité . Cela eſt
trop fort , dit- il , cela ne reffemble à rien .
L'exagération du Théâtre fe borne donc
à multiplier les traits qui caractériſent ou
le vice ou le ridicule ; & c'eft la vérité , l'enfemble
de ces traits rapprochés & réunis ,
DECEMBRE. 1758. 99
qui nous perfuadent, à la repréſentation des
pieces de Moliere que nous avons vues, tout
ce qu'il nous peint ; l'homme vicieux feroit
donc le feul à y méconnoître fon image.
Or s'il y a quelque Cynique affez impudent
pour s'applaudir au milieu des huées ,
s'il y a quelque original affez hébêté
pour rire lui-même à fes dépens , ni l'un
ni l'autre exemple n'eft affez commun pour
paffer en regle, & l'utilité de la bonne Comédie
n'en eft pas moins fondée fur le mépris
qu'elle attache au vice , & fur la répugnance
qu'a le vicieux à fe voir en butte
au mépris. Si le bien eft nul , comme le conclut
M. Rouffeau , ce n'est donc point
pour les raifons qu'il en a données . Voyons
à préfent fi le comique remplit fon objet ,
& d'abord , avec M. Rouffeau , prenons
pour exemple Moliere. « Qui peut difcon-
» venir que ce Moliere même , des talens.
duquel je fuis plus l'admirateur que perfonne
, ne foit une école de vices & de
» mauvaiſes moeurs , plus dangereufe que
» les livres même où l'on fait profeffion de
≫les enfeigner."
99
"2
Il faut avouer que M. Rouſſeau ne nous
ménage guere , & je ne crois pas qu'on
puiffe , en termes plus énergiques , faire le
procès à notre police & à notre gouvernement.
Ce n'eft donc pas contre un babilphi
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
lofophique , mais contre une imputation
très- grave que je m'éleve. Il s'agit de faire
voir que depuis cent ans les peres & les
meres ne font pas affez imbécilles ou affez
pervers , & dans la capitale & dans toutes
les villes du Royaume , & dans toutes cel
les de l'Europe , où cet excellent comique
eft joué , pour mener leurs enfans à
la plus pernicieufe école du vice.
Expofons d'abord l'imputation dans
toute fa force ; je ferai diffus , je le prévois
; mais le fujet en lui-même eft affez
amufant ; la maniere dont M. Rouffeau
le traite eft affez curieufe pour rendre intéreffans
les détails inévitables où j'entrerai
pour lui répondre.
" Son plus grand foin, dit M. Rouffeau ,
» en parlant de Moliere , eft de tourner la
» bonté & la fimplicité en ridicule , & de
» mettre la rufe & le menfonge du parti
» pour lequel on prend intérêt . Ses honnê-
» tes gens ne font que des gens qui parlent;
» fes vicieux font des gens qui agiffent
99 & que les plus brillans fuccès favorifent
» le plus fouvent . Enfin l'honneur des apé
plaudiffemens , rarement pour le plus
eftimable , eft prefque toujours pour l
plus adroit.
59
و د
le
Examinez le conrique de cet Auteur ,
» yous trouverez que les vices de caractere
» en font l'inſtrument & les défauts natu
DECEMBRE . 1758. 104
» rels , le fujet ; que , la malice de l'un pu-
» nit la fimplicité de l'autre , & que les
» fots font les victimes des méchans : ce
و ر
و
qui , pour n'être que trop vrai dans le
» monde , n'en vaut pas mieux à mettre au
Théâtre , avec un air d'approbation com-
» me pour exciter les ames perfides à punir,
» fous le nom de fottife , la candeur des
» honnêtes
gens :
Dat veniam corvis , vexat cenfura columbas.
" voilà l'efprit général de Moliere , & de
» fes imitateurs. »
page
Cette
d'accufation exigeroit pour
réponſe un volume : attachons, nous aux
principaux griefs .
Il y a deux fortes de vices dans les hommes
; les uns , vices des fripons , & les autres
, vices des dupes. Quand les premiers
attentent gravement à la fociété , ils font
edieux & terribles ; le ridicule fait place à
l'infamie , & la Tragédie s'en empare :
quand ils ne portent au bien public & particulier
que de légeres atteintes , la Comédie
, qui ne doit pas être plus févete
que les Loix , fe contente de les châtier. A
l'égard des vices des dupes , ils font humiliés
au Théâtre , mais ils n'y font jamais
Alétris cette diftinction appliquée aux
exemples , va , je crois , devenir fenfible ;
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
elle contient toute la Philofophie de Moliere
, & ma réponſe à M. Rouffeau .
que
Le but de Moliere a donc été de démafquer
les fripons , & de corriger les dupes ;
& c'est l'objet le plus utile qu'il pût jamais
fe propofer. En effet , fuppofons qu'il n'eût
mis au Théâtre que des gens de bien , voilà
tous les fripons en paix ; au moins n'ontils
plus à craindre le fléau de la cenfure
publique qu'il n'eût mis au Théâtre
des fripons ; dès - lors la fcene comique
n'eft plus qu'une académie de fourberies :
qu'il eût mis au Theâtre des gens de bien
& des fripons , mais ceux- ci moins actifs ,
moins habiles , moins induftrieux que les
gens de bien ; la fcene comique n'auroit
eu ni vérité , ni, utilité morale , ou l'on
n'auroit pas ajouré foi à ces exemples , ou
l'honnêteté fimple & crédule eût pris pour
elle - même une confiance trompeufe :
Moliere enfin eût fait tromper que par des
fripons d'honnêtes gens éclairés , vigilans
& fages ; c'étoit donner au vice , fur la
vertu , un avantage qu'il n'a pas. Quel feroit
le fruit de ces leçons ? Que la probité
en vain fur fes gardes contre la malice &
la fauffeté , n'en peut être, quoi qu'elle falſe,
que le jouet ou la victime . C'eft alors que
le Théâtre comique feroit une école pernicieufe
par le découragement & le dégoût
DECEMBRE. 1758. 103
qu'il infpireroit pour la vertu . De toutes les
combinaiſons poffibles dans le mêlange &
le conftrate des moeurs , Moliere s'eft donc
attaché à la feule qui foit utile ; il a pris des
gens de bien, foibles , crédules , entêtés , confians
ou foupçonneux à l'excès , imprudens
même dans leurs précautions , & toujours
punis, non pas de leur bonté, mais de leurs
travers ou de leurs foibleffes : tels font le
Bourgeois- Gentilhomme , George - Dandin ,
le Malade imaginaire , les Tuteurs jaloux
de l'Ecole des Femmes & de l'Ecole des
Maris. Que l'on me cite un feul exemple où
l'honnêteté pure & fimple foit tournée en
ridicule , & je condamne la piece au feu .
Mais voyez fi l'on rit aux dépens deCléante,
dans leTartufe; aux dépens deChrifale,dans
les Femmes favantes ; aux dépens d'Angélique
dans leMalade imaginaire; aux dépens
d'Arifte dans l'Ecole des Maris ; aux dépens
même de Madame Jourdain dans le Bourgeois
- Gentilhomme Qu'eft ce donc que
Moliere a joué dans les honnêtes gens , ou
plutôt dans les bonnes gens dont on fe moque
à ces fpectacles ? L'aveugle prévention
d'Orgon & de fa mere pour un fcélérat hypocrite
; la manie de l'érudition & du bel
efprit dans une fociété d'honnêtes femmes
à qui des pédans ont tourné la tête ; le foible
d'un homme pufillanifme pour une ma-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
râtre qu'il a donnée à fes enfans , & qui
n'attend que fon dernier foupir pour s'enrichir
de leur dépouille ; l'imbécille prétention
de deux jaloux à fe faire aimer de leurs
pupiles en les tenant dans la captivité ; la
fotte ambition d'un Bourgeois de paffer
pour Gentilhomme en imitant les gens de
Cour ; voilà fur quoi tombe le ridicule de
ces Comédies. Eft - ce là jouer la vertu , la
fimplicité , la bonté ? Je le demande au
Public qui fait bien de quoi il s'amuſe , je
le demande à M. R. lui- même qui peut
avoir ces tableaux auffi préfens que moi .
Tous les vices que je viens de parcourir
font , comme l'on voit , ceux des dupes ; il
n'eft donc pas étonnant que Moliere oppoſe.
à ces perfonnages des fripons adroits , &
fouvent heureux; c'eft ce qui rend ces leçons
utiles . Mais ces fripons eux-mêmes ont- ils
jamais l'eftime des Spectateurs ? Je m'en
tiens à l'exemple que M. Rouffeau a choiſi ::
c'eft le Gentilhomme qui dupe M. Jourdain
: ce perfonnage , dit M. Rouffeau , eft
l'honnête homme de la piece .
Si tout ceci n'étoit qu'une plaifanterie ,
je pafferois à M.Rouffeau la légèreté de ces
affertions ; mais lorfqu'il s'agit de prouver
à une nation entiere qu'elle eft , depuis
cent ans , fans s'en appercevoir , à la plus
dangeureufe école du vice , un Philofophe
DECEMBRE. 1758. 105
8
doit y réfléhir . Un homme donné fans ménagement
par Moliere pour un fourbe
pour un efcroc , pour un flatteur , pour un
vil complaifant , & pour quelque chofe de
pis encore , c'eft l'honnête homme de la
piece ! Eft- ce dans l'opinion de Moliere ? Il
eft évident que non . Eft- ce dans l'opinion
des Spectateurs ? En eft- il un feul qui ne
conçoive le plus profond mépris pour cet
infâme caractere ? Eft ce dans l'opinion de
M. Rouffeau lui-même ? Je ne révoque pas
en doute fa fincérité ; je ne me plains que
de fa mémoire ; mais il eût été bon , je
crois , d'avoir Moliere fous les yeux en
faifant le procès à ces pieces , afin de ne
pas altérer la vérité dans un objet de toute
autre conféquence que le Sonnet du Mifanthrope
.Quel eft donc le perfonnage honnête
de la Comédie du Bourgeois- Gentilhomme
? Madame Jourdain , une mere
de famille qui , avec le bon efprit & les
bonnes moeurs de fon état , gémit des tra-,
vers que fon mari fe donne , & lui reproche
fes extravagances. Or que M. Rouffeau
fe rappelle s'il a jamais vu rire aux dé--
pens de Madame Jourdain .
"
<<
"
Quel eft, ajoute M. Rouffeau , quel eft le
plus criminel d'un payfan affez fou pour
époufer une Demoiselle , ou d'une femme
» qui cherche àdeshonnoret fon époux ? Que
23
Ev
106 MERCURE
DE FRANCE
.
t
و د
ه د
penfer d'une Piece où le Parterre applaudir
à l'infidélité, au menfonge,à l'impudence
» de celle- ci , & rit de la bêtife du manant
99
29
puni ? Que penfer de cette Piece ? Que c'eft
»le plus terrible coup de fouet qu'on ait ja- mais donné à la vanité des méfalliances
. "
Ce n'est point à l'intention
de Moliere que
je m'attache , car l'intention
pourroit être
bonne, & la Piece mauvaife ; je m'en rappor
te à l'impreffion
qu'elle fait. De quoi s'agitil
dans George- Dandin ? De faire fentir les
conféquences
de la fottife de ce villageois ;
Moliere a donc peint fes perfonages
d'après
nature. Mais en expofant à nos yeux le vice
l'a-t-il rendu intéreffant
? a- t'il donné un
coup de pinceau pour l'adoucir & le colorer,
lui , qui fçavoit fi bien nuancer les caracteres?
a- t'il feulement pris foin de rendre cette
coquette féduifante
& fon complice intéreffant
Rien n'étoit plus facile fans doute ;
mais s'il eût affoibli le mépris qu'il devoit
répandre fur le vice , il fe fût contredit luimême
; il eût oublié fon deffein : c'est donc
pour rendre fa piece morale qu'il a peint de
mauvaiſes
moeurs ; & ceux qui lui en ont
fait un reproche , ont confondu la décence
avec le fonds des moeurs théâtrales . La
bienséance
eft violée dans la Comédie de
George Dandin , comme dans la Tragédie
de Théodore ; mais ni l'une , ni l'autre
DECEMBRE. 1758 . 107
piece n'eft une leçon de mauvaiſes moeurs.
Si quelqu'un nous attache dans cette
piece , c'eft George - Dandin lui-même , &
on le plaint comme un bon homme , quoiqu'on
en rie comme d'un fot. J'avoue que
la pitié n'eft pas bien vive , quand elle permet
de rire ; mais auffi fa fituation n'eft-·
elle pas affez cruelle dans notre opinion ,
pour nous affliger fenfiblement ; & nous
fçavons qu'il eft des fituations humiliantes
dont les bonnes gens fe confolent.
Ce qui a fait , je crois , que M. R. s'eft
mépris fur l'impreffion de ces Comédies ,
ce font les applaudiffemens. Mais il nous
ſuppoſe bien vicieux nous-mêmes, s'il nous
accufe d'approuver tout ce que nous applaudiffons.
Il a entendu applaudir à ces
mots d'Atrée : « Reconnois- tu ce fang ? »
Et à ce vers de Cléopâtre :
Puiffe naître de vous un fils qui me reffemble.
Les fpectateurs , à fon avis , adherent ils
dans ce moment aux moeurs de Cléopâtre
ou d'Atrée : C'eſt le génie , c'eft l'art du
Poëte qu'on admire & qu'on applaudir
dans la peinture du crime comme dans
celle de la vertu . Que l'artifice d'un fourbe
, que l'habileté d'un méchant , que toute
fituation qui met la fottife & la friponnerie
en évidence , foit applaudie au théâtre ;
E vj
10S MERCURE DE FRANCE.
ce n'eft pas qu'on aime les fripons , mais
c'eft qu'on aime à les connoître : ce n'eft
pas qu'on mépriſe la bonté , l'honnêteté
dans les dupes , mais feulement les travers
ou les foibleffes qui les font donner dans
le piege , & dont on eftfoi- même exempt.
La preuve en eft que, fi le perfonnage dont
on fe joue eſt eſtimable , & que le tort
qu'on lui fait devienne férieux , la plaiſan--
terie ceffe & l'indignation lui fuccede . On
en voit l'exemple dans le cinquieme acte
du Tartufe , ce chef- d'oeuvre du théâtre
comique dont M. R. ne dit pas un mot.
Il eft vrai que les fripons , c'eft- à - dire
furtout les valets , font communément du
côté des perfonnages auxquels on s'intéreffe
, & qu'alors on fçait bon gré au fripon
de ce qu'il fait pour les fervir. Mais
obfervons que c'est toujours par intérêt.
pour d'honnêtes gens , & dans le cas unique
où la friponnerie ne va point au grave.
Il y a cependant nombre de Comédies
dont les moeurs font repréhenfibles à cet.
égard , & quelques-unes des pieces de Mo
liere peuvent être mifes dans cette claffe ;
mais ce n'eft ni le Tartufe , ni le Mifanthrope
, ni les Femmes fçavantes , ni aucune
de fes bonnes Comédies , & l'on ne doit
pas juger Moliere fur les fourberies de
Scapin. Il feroit d'autant moins jufte ,
DECEMBRE. 1758. 100
33
» c'eft M. R. qui parle , d'imputer à Mo
" liere les erreurs de fes modeles & de fon
fiecle , qu'il s'en eft corrigé lui -même. »›
Mais venons au plus férieux , & voyons
comment les vices de caractere font l'inftru
ment de fon comique , & les défauts naturels ,
le fujet. Dans le Tartufe , le fujet du comi→
que eft la confiance obftinée d'un honnête
homme pour un fcélérat. Cette confiance
eft- elle un défaut naturel ? Dans l'Ecole des
femmes & dans l'Ecole des maris , le fujet
da comique eft la prétention d'un Tuteur
jaloux à s'affurer du coeur de fa pupile , pare
la gêne & la vigilance. Cet abus de l'autorité
confiée eft-il un défaut naturel ? En
eft- ce un dans l'Avare que la manie de fe
priver foi- même & fes enfans , des befoins
d'une vie honnête , pour accumuler & en--
fouir des tréfors ? En eft-ce un dans les
Précieufes & dans les Femmes fçavantes
que la folie du bel- efprit & la négligence >
des chofes utiles ? en eft- ce un que l'aveugle
prévention du Malade imaginaire pour
fa femme & fon médecin , que la fotte
vanité de George- Dandin & du Bourgeois
Gentilhomme , que le foible du Mifanthrope
pour une coquette qui le trompe ?
& fi la bonté , la fimplicité naturelle de
quelques - uns de ces perfonnages eft las
caufe du ridicule qu'ils fe donnent , eft.co
10 MERCURE DE FRANCE.
{
à la caufe que Moliere l'attache ? la-t'i
confondue avec l'effet ?, M. Rouffeau peut
me répondre que le Public ne fait pas ces
diftinctions philofophiques , & que le mépris
attaché à l'effet rejaillit infailliblement
fur la caufe. C'eft de quoi je ne conviens
point. Que l'on mette au théâtre un homme
vertueux & fimple fans aucun de ces
vices de dupe dont j'ai parlé , & que l'Auteur
s'avife de le rendre le jouet de la fcene,
on verra fi le parterre n'en fera pas indigné
. Qu'un valet fe joue du vieil Euphémon
ou du pere du Glorieux , je paffe
condamnation , s'il fait rire. Le comique
de Moliere n'attaque donc pas des défauts
naturels ; mais des vices de caractere , la
vanité , la crédulité , la foibleffe , les prétentions
déplacées , & rien de tout cela
n'eft incorrigible.
L'examen de l'Avare & du Mifanthrope
vont rendre plus fenfible encore mon opinion
fur les moeurs du théâtre de Moliere.
« C'eft un grand vice , dit M. Rouffeau,
» d'être avare & de prêter à ufure ; mais
» n'en est - ce pas un plus grand encore à
» un fils de voler fon pere , de lui man-
» quer de refpect , de lui faire mille infultans
reproches , & quand ce pere irrité
» lui donne fa malédiction , de répondre
? d'un air goguenard qu'il n'a que faire de
DECEMBRE . 1758. 111
-
» fes dons ? Si la plaifanterie eft excellente ,
" en eft elle moins puniffable , & la
piece où l'on fait aimer le fils infolent
qui l'a faite , en eft- elle moins une école
» de mauvaiſes moeurs ? »
»
">
Suppofons que dans un fermon l'Orateur
dît à l'avare : Vos enfans font vertueux
, fenfibles , reconnoiffans , nés pour
être votre confolation ; en leur refufant
tout , en vous défiant d'eux , en les faifant
rougir du vice honteux qui vous domine ,
fçavez- vous ce que vous faites votre inflexible
dureté laffe & rebute leur tendreffe.
Ils ont beau fe fouvenir que vous
êtes leur pere , fi vous oubliez qu'ils font
vos enfans , le vice l'emportera fur la vertu
, & le mépris dont vous vous chargez
étouffera le refpect qu'ils vous doivent.
Réduits à l'alternative , ou de manquer de
tout , ou d'anticiper fur votre héritage
par des reffources ruineufes , ils diffiperont
en ufure ce qu'en ufure vous accumulez
; leurs valets fe ligueront pour dérober
à votre avarice les fecours que vos
enfans n'ont pu obtenir de votre amour.
La diffipation & le larcin feront les fruits
de vos épargnes , & vos enfans devenus vicieux
par votre faute & pour votre fupplice
, feront encore intéreffans pour le
Public que vous révoltez.
FIT MERCURE DE FRANCE.
Je demande à M. Rouffeau fi cette leçon
feroit fcandaleufe : hé bien , ce qu'annonceroit
l'Orateur , le Poëte n'a fait que le
peindre , & la Comédie de Moliere n'eft
autre chofe que cette morale en action .
Ni l'Orateur, ni le Poëte ne veulent encourager
par - là les enfans à manquer à ce
qu'ils doivent à leur pere ; mais tous les
deux veulent apprendre aux peres à ne pas
mettre à cette cruelle épreuve la vertu de
leurs enfans . Paffons aux moeurs du Mifanthrope
, que M. Rouffeau a choifies par
préférence comme le chef- d'oeuvre de
Moliere.
و و ن
"
95
« Je trouve , dit - il , que cette piece
» nous découvre mieux qu'aucune autre la
véritable vue dans laquelle Moliere a
compofé fon théâtre, & nous peut mieux
faire juger de fes vrais effets . Ayant à
plaire au Public , il a confulté le goût le
plus général de ceux qui le compofent .
» Sur ce goût il s'eft formé un modèle , &
fur ce modele un tableau des défauts
» contraires dans lequel il a pris fes carac-
» teres comiques , & dont il a diftribué les
divers traits dans fes pieces.
Arrêtons-nous un moment à cette théo
rie générale. Moliere , en confultant fon
fiecle , a donc vu qu'un ufage honnête de
fes biens étoit du goût général , & il a
DECEMBRE. 1758. 113
・
t
A
Il:
attaqué l'avarice ; qu'on aimoit à voir
chacun fe tenir dans fon état , & il a joué
le Bourgeois Gentilhomme ; qu'une femme
occupée modeftement de fes devoirs
étoit une femme eftimée , & il a jetté du
mépris fur les Précieufes & les Sçavantes ;
qu'une piété fimple & fincere infpiroit le
refpect , & il a démafqué le Tartufe ; que
la gêne & la violence dans le choix d'un
époux étoit une tyrannie odieufe , & ila
fait de deux tuteurs les jouets de deux
amants. Que M. Rouffeau me dife où est
le mal , & en quoi le goût du fiecle a nui
aux moeurs du théâtre de Moliere ? "
» n'a donc point prétendu , pourfuit- il ,
»former un honnête homme , mais un
» homme du monde ; par conféquent ik
»n'a point voulu corriger les vices , mais
» les ridicules ; & comme je l'ai déja dit ,
» il a trouvé dans le vice même un inftru-
» ment très-propre à y réuffir. " Si dans.
ces exemples que je viens de citer , & dans:
tous ceux qu'on peut tirer des bonnes
pieces de Moliere , excepté l'Amphitrion
qui n'eft point une Comédie , l'objet du
ridicule eſt une chofe honnête & louable ,
j'avoue que la prévention m'aveugle. Je
fens bien que tous les ridicules dont Moliere
s'eft joué , ne font pas ce que j'ai entendu
par les vices des fripons. Mais il eſt
4
114 MERCURE DE FRANCE.
des vices qui ne nuifent qu'à nous , & que
j'appelle les vices des dupes. C'eft de cette
derniere efpece de vices queMoliere a voulu
nous corriger, en faisant voir qu'ils nous
rendoient les jouets des fourbes. Il fçavoit
bien , ce Philofophe , qu'on ne corrigeoit
pas un fripon , & que ce n'étoit qu'en le
dénonçant qu'on pouvoit le déconcerter.
Allez perfuader à un Charlatan de ne pas
tromper le peuple , vous y perdrez votre
éloquence. C'eft au peuple qu'il faut apprendre
à fe défier du Charlatan . Voilà ,
felon moi , tout l'art de Moliere , & je ne
conçois rien de plus utile aux moeurs.
« Mais , reprend M. R , voulant expofer à
» la rifée publique tous les défauts oppofés
» aux qualités de l'homme aimable , de
l'homme de fociété ; après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
celui que le monde pardonine le moins , le
» ridicule de la vertu . C'est ce qu'il a fait
»dans le Mifanthrope .Vous ne fçauriez me
» nier deux chofes , ajoute le Cenfeur du
»
théâtre : l'ane, qu'Alcefte dans cette piece
>> eſt un homme droit , fincere , eſtimable ,
» un véritable homme de bien ; l'autre, que
» l'Auteur lui donne un perfonnage ridicu-
»le.»Vous ne fçauriez menier deux chofes ,
dirai-je à mon tour à M. Rouffeau ; l'une ,
qu'Alcefte eft un homme paffionné , vio
DECEMBRE . 1758. 115
lent , infociable ; l'autre, que dans la vertu
Moliere n'a repris que l'excès . Vous donnez
à Moliere le projet d'un fcélérat , &
je trouve dans fon Ouvrage le deffein du
plus honnête homme. Il feroit malheureux
pour vous que la raifon fût de mon
côté.
Imaginons pour un momentqu'an Auteur
dans un feul Ouvrage ait voulu attaquer
tous les vices de fon fiecle , & mettre le
fléau de la fatyre dans la main de l'un de fes
Acteurs. Quel perſonnage a t'il dû choisir ?
Un fage accompli ? Non : le fage eſt indulgent
& modéré. L'étude qu'il a faite de
lui- même l'a rendu modefte & compâtiffant.
I hait le crime , déplore l'erreur ,
aime la bonté , refpecte la vertu , & regarde
les vices répandus dans la fociété ,
comme un poifon qui circule dans le fein
de la nature humaine . S'il y applique
quelque remede , ce n'eft ni le fer , ni le
feu. Il fçait que le malade eft foible , inquiet
, difficile , & qu'il faut gagner fa
confiance pour obtenir fa docilité. Il parle
aux hommes comme un pere , & non com .
me un juge fon éloquence eft dans fes
entrailles , la douceur fe peint dans fes
yeux , la perfuafion coule de fes levres ;
mais le plaifir délicat de l'entendre n'étoit
pas un attrait pour la multitude. Le fage
116 MERCURE DE FRANCE .
au théâtre eût paru froid & n'eût point
attiré la foule. Un homme vertueux , plus
févere & plus véhément , fans aucun travers
, fans aucune foibleffe , eût indifpofé
tous les efprits. On n'amufe point ceux
qu'on humilie . Le Mifanthrope exempt de
ridicule , feroit tombé : M. Rouffeau l'avouera
lui-même. Il a donc fallu avoir
égard au vice le plus commun , je ne dis
pas de fon fiecle & de fon pays ; mais de
tous les lieux & de tous les temps , c'eſt àdire
à la malignité qui prend fa fource
dans l'amour-propre , & rendre le Cenfeur
ridicule par quelque endroit, pour confoler
à fes dépens ceux qu'humilieroit la cenfure.
Mais ce ridicule , en amufant le peuple
, ne devoit pas affoiblir l'autorité de
la vertu ; & le comble de l'art étoit de
compofer un caractere à la fois refpectable
& rifible , qualités qui femblent s'exclure
& que Moliere a fçu concilier. Tel a été
fon deffein en compofant ce bel Ouvrage ;
je ne crains pas de l'affurer. Ceci n'eft pas
une fubtilité vaine , c'eft l'effet que tout le
monde éprouve . On adore le fonds du
caractere du Mifanthrope : fa droiture , fa
candeur , fa fenfibilité infpirent la vénération
. Ah , Moliere que n'ai- je le bonheur
de reffembler à cet honnête homme ,
s'écrioit M. le Duc de Montaufier. Moliere
DECEMBRE. 1758 . 117 1
1
auroit donc bien manqué fon coup , s'il
eût voulu rendre la vertu ridicule ? Mais
cette même probité s'irrite , paffe les bornes
& tombe dans l'excès. Le Mifanthrope
déraifonne & devient ridicule , non pas
dans fa vertu , mais dans l'excès où elle
donne . Quoi ! lui dit- on ,
Vous voulez un grand mal à la nature humaine ?
Oui , j'ai conçu pour elle une effroyable haine...
Tous les pauvres mortels, fans nulle exception ,
Seront enveloppés dans cette averfion ?
Encoren eft-il bien dans le fiecle où nous ſommes...
Non , elle eft générale , & je hais tous les hommes.
C'eft de cet emportement que l'on rit ;
le Mifanthrope a beau le motiver , ce ne
peut être qu'un accès d'humeur : car au
fonds la haine qu'il a conçue pour les méchans
n'eft fondée que fur fon amour pour
les gens de bien , & fur la fuppofition qu'il
en refte encore. « S'il n'y avoit ni fripons ,
» ni flatteurs , dit M. Rouffeau , le Mifanthrope
aimeroit tout le monde ; mais
s'il n'y avoit pas de gens de bien, de gens
défintéreffés, il n'auroit plus aucun fajet
» de hair ni les flatteurs , ni les fripons.
»
33
On vient de lui lire des vers qu'il atrouvé
mauvais ; il le fait entendre avec ménagement
; il le dit enfin avec pleine franchife
; ſes amis lui reprochent ſa fincérité ;
118 MERCURE DE FRANCE.
c'eft alors qu'il devient extrême :
Je lui foutiendrai moi , que ſes vers font mauvais,
Et qu'un homme eft pendable après les avoir faits.
Comme on ne s'attend pas à ces traits, &
qu'ils confolent la vanité humiliée , on en
rit d'un plaifir malin caufé par la furpriſe ,
mais fans que le mépris s'en mêle ; & l'on
fembledire au Mifanthrope : Hé bien , Cenfeur
impitoyable , vous vous paſſionnez donc
auffi , vous déraisonn: z comme un autre ? M.
Routeau fe trompe fur les circonftances
qui , dans la premiere fcene , peuvent rendre
naturel l'emportement du Miſanthrope
; mais il me fuffit qu'il avance que cer
emportement fait dire auMifanthrope plus
qu'il ne penfe de fang froid ; c'eſt de cette
colere exaltée , de cette humeur qui déborde
, de cette impatience pouffée à bout
par le calme de Philinte, que Moliere a plaifanté
. Ce n'eft donc pas le ridicule de la
vertu qu'il a voulu jouer' ; mais un ridicule
qui accompagne quelquefois la vertu , &
qui naît de la même fource , une fougue
qui l'emporte au - delà de fes limites , une
âpreté qui la rend infociable, une extrême
févérité qui nous fait des crimes de tout ,
un zele inflammable que la contradiction &
les obitacles font dégénérer en fureur; voi-
Là ce que Moliere attaque dans le MifanDECEMBRE.
1758. 119
thrope; & pour le ramener aux fentimens de
T'humanité compâtilfante , il lui fait voir
qu'il eft homme lui - même , & qu'il peut
être , comme nous, le jouet de fes paffions,
Mais pour juftifier le deffein de Moliere ,
j'ai un témoignage auquel M. Rouſſeau ne
peut fe refufer : voici ce que je viens de lire.
Dans toutes les autres pieces de Moliere le
perfonnage ridicule eft toujours haïffable
ou méprifable ; dans celle- ci , quoique Alcefte
ait des défauts réels,dont on n'a pas tort
de rire , on fent pourtant au fond du coeur
un refpect pour lui , dont on ne peut fe dé- ·
fendre ... Moliere étoit perfonnellement
honnête homme , & jamais le pinceau d'un
honnête homme ne fçut couvrir de couleurs
odieufes les traits de la droiture & de
la probité. Il y a plus , Moliere a mis dans
la bouche d'Alceſte un fi grand nombre de
fes propres maximes , que plufieurs ont
cru qu'il s'étoit voulu peindre lui- même.»
Confrontons ce témoignage avec le fen-'
timent de M. Rouffeau . « Ayant à plaire
au Public , Moliere a confulté le goûr
» le plus général .... après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
>> celui que le monde pardonne le moins ,
» le ridicule de la Vertu : c'est ce qu'il a
» fait dans le Mifanthrope. » Il est évident
que l'une de ces deux opinions eft fauffe ; .
120 MERCURE DE FRANCE.
*
car fi Moliere , pour plaire à ſon ſiècle , a
voulu tourner la vertu en ridicule , un fi
lâche adulateur du vice n'étoit rien moins
qu'un honnête homme ; s'il a voulu fe
peindre lui-même dans Alcefte , il n'a pas
prétendu s'expofer à la rifée du public ;
s'il fait aimer & refpecter ce caractere fans
le vouloir , & en dépit de fon art , le
ridicule de la vertu n'eft donc pas celui
que le monde pardonne le moins. Que
M. Rouffeau accorde , s'il le peut , fon
opinion , avec l'autorité que je lui ai oppofée
; fon contradicteur , c'eft lui -même.
Le deffein de Moliere a donc été , en
compofant le caractere du Mifanthrope , de
fe fervir de fa vertu comme d'un exemple ,
& de fon humeur comme d'un fléau. Voilà
le vrai , tout le monde le fent .
Il lui a donné pour ami , non pas un de
ces honnêtes gens du grand monde , dont
les maximes reffemblent beaucoup à celles
des fripons , non pas un de ces gens fi
doux , fi modérés , qui trouvent toujours
que tout va bien , parce qu'ils ont intérêt
que rien n'aille mieux ; mais un de ces gens
qui , aimant le bien , & condamnant le
mal , fe contentent de pratiquer l'un , &
d'éviter l'autre , qui ne fe croyent ni affez
de vertus , ni affez d'autorité pour s'ériger
en cenfeurs publics , & faire le procès à la
nature
DECEMBRE . 1758. 121
8
nature humaine ; qui , fans être complices
ni partifans des vices deftructeurs de l'ordre
, tolerent les défauts , ménagent les
foibleffes , flattent les vaines prétentions ,
paffent légérement fur les épines de la fociété,
& s'épargnent les chagrins & les dégoûts
d'un déchaînement inutile . Un honnête
homme eft celui qui remplit fidele
ment les devoirs de fon état , & ce n'eft le
devoir d'aucun particulier d'exercer la police
du monde. Il eft vrai que Philinte , foit
manque de goût, foit excès de politeffe loue
des vers qui ne valent rien ; mais tout
menfonge n'eft pas un crime ; c'eft l'impor
tance du mal qui en fait la gravité. Je ne fais
même fi , dans la morale la plus auftere , il
ne vaut pas mieux flatter un homme fur
une bagatelle , que de s'expofer , par une
fincérité qui l'offenſe , à fe couper la gorge
avec lui. Du refte fi Moliere eût fait un vicieux
du Miſanthrope , il lui eût donné
pour contrafte un modele de vertu ; mais
comme il n'en fait qu'un homme infociable
, c'eft un modele de complaifance &
d'égards qu'il a dû lui oppofer. Philinte
n'eft donc pas le fage de la piece , mais ſeulement
l'homme du monde : fon fang froid
donne du relief à la fougue du Mifanthrope
; & quoique l'un de ces contraftes falle
rire aux dépens de l'autre , l'avantage &
F
1
122 MERCURE DE FRANCE.
l'afcendant que Moliere donne à Alcefte fur
Philinte , prouve bien qu'il lui deftinoit la
premiere place dans l'eftime des Spectateurs .
« Le tort de Moliere n'eft pas , felon M.
» Rouſſeau , d'avoir fait du Miſanthrope
» un homme colere & bilieux , mais de lui
» avoir donné des fureurs puériles fur des
fujets qui ne doivent pas l'émouvoir . Le
» caractere du Miſanthrope n'eft pas en la
difpofition du Poëte ; il eft déterminé
" par la nature de fa paffion dominante :
» cette paffion eft une violente haine du
» vice , née d'un amour ardent pour la vertu
, & aigrie par le fpectacle continuel
3, de la méchanceté des hommes ; il n'y
» a donc qu'une ame grande & noble qui
en foit fufceptible ... Cette contemplation
continuelle des défordres de la Société
le détache de lui - même pour fixer
» fon attention fur le genre humain
» Ce n'eft pas que l'homme ne foit toujours
» homme , que la paffion ne le rende fou-
» vent foible , injufte , déraisonnable , qu'il
» n'épie peut être les motifs cachés des ac-
» tions des autres avec un fecret plaifir d'y
voir la corruption de leurs coeurs , qu'un
petit mal ne lui donne fouvent une grande
» colere ... Voilà de quel côté le caractere
» du Mifanthrope doit porter fes défauts ; &
voilà de quoi Moliere fait un ufage admi-
و د
DECEMBRE . 1758 . 123
rable dans toutes les fcenes d'Alcefte avec
»fon ami... Qu'il s'emporte fur tous les
» défordres dont il n'eft que le témoin ...
"
"
mais qu'il foit froid fur celui qui ne s'a-
» dreffe qu'à lui ; qu'une femme fauffe le
» trahiffe , que d'indignes amis le deshon-
» norent , que de foibles amis l'abandon--
» nent , il doit le fouffrir fans en mur-
>> murer ; il connoît les hommes. Si ces
» diftinctions font juftes , Moliere a mal
» fait le Mifanthrope . Penfe- t'on que ce
»foit par erreur? non fans doute : mais voilà
» par où le defir de faire rire aux dépens
» du perfonnage l'a forcé de le dégrader
» contre la vérité du caractere. »
Si M. Rouffeau parle d'une vérité métaphyfique
, je ne lui difpute rien ; chacun
fe fait des idées comme il lui plaît. Le
Mifanthrope métaphyfique eft donc , fi
l'on veut , un être furnaturel qui aime
tous les hommes , excepté lui feul , qui
prend feu fur les injuftices qu'ils éprouvent
, & qui eft de glace pour celles qu'il
effuye lui-même, qui combat tous les vices,
hormis ceux qui lui nuifent ; auquel un
petit mal qui lui eft étranger, peut donner
une très-grande colere , & qui n'eft point
ému d'un très- grand mal qui lui eft perfonnel.
Mais Moliere n'a pas voulu peindre un
perfonnage idéal. Le Mifanthrope, tel qu'il
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
l'a vu dans la nature,fe comprend au moins
dans le nombre des hommes qu'il aime ; il
ne donne pas dans l'abfurde inconféquence
de regarder comme des inclinations baffes le
foin de fon honneur , de fa renommée, de fon
repos , de fa fortune , en un mot de ces mêmes
biens auxquels il ne peut fouffrir que
l'on porte atteinte dans fes femblables ; il
n'a point une ame fenfible pour eux , &
une ame impaffible pour lui ; & cette
trempe de caractere , qui reçoit de fi vives
impreffions des plaies faites à l'humanité ,
n'eft pas impénétrable aux traits qui font
lancés contre lui - même. Je crois bien que
le courage & la force étouffent fes plaintes
quelquefois ; mais enfin l'homme est toujours
homme. Moliere a donc trés- bien pris , je
ne dis pas le caractere idéal , mais le caractere
réel du Mifanthrope , tel qu'il le
voyoit dans le monde , & qu'il vouloit le
corriger.
Du refte j'avoue que je ne conçois pas le
Mifanthrope de M. Rouffeau . Si la connoiffance
qu'il a des hommes , doit l'avoir
préparé aux trahifons de fa maîtreffe , aux
outrages & à l'abandon de fes amis , à l'iniquité
de fes Juges , il doit donc être férieufement
convaincu que tous les hommes
font perfides & méchans , & cela pofé , il
doit n'aimer perfonne. Comment eft- il
DECEMBRE. 1758 . 125:
donc fi touché des défordres d'un monde
où il n'aime rien ? Il hait le vice , il aime
la vertu ; mais le vice & la vertu ne font
rien de réel que relativement aux hommes.
Que lui importe la guerre des vautours ,
fi la fociété n'a plus de colombes ?
:
Dira-t'on que le Mifanthrope aime les
hommes quels qu'ils foient , & ne hait en
eux que le vice ? C'eſt le caractere du fage
tel que je l'ai peint ; mais ce n'eft pas le
caractere du Mifanthrope. Celui- ci enveloppe
dans fa haine , & le vice, & le vicieux ;
il détefte dans les méchans les ennemis des
gens de bien mais s'il eft perfuadé qu'il
y a des gens de bien dans le monde , il eft
naturel qu'il ait cette opinion de fes juges ,
de fes amis , de fa maîtreffe , & lorf
que l'iniquité , la perfidie , la trahifon
qu'il en éprouve , le tire de cette douce erreur
, il doit en être d'autant plus affecté
que ces coups rompent les derniers liens qui
l'attachoient à fes femblables.
Le Mifanthrope, que rien de perfonnel
ne touche , & qui fe paffionne fur tout ce
qui lui eft étranger , eft donc , felon moi ,
in être fantastique , & Moliere , pour rendre
le fien d'après nature , a dû le peindre
comme il a fait.
M. Rouffeau ne doute pas que , fuivant
fon deffein , le caractere d'Alcefte n'eût fair
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
incomparablement plus d'impreffion ; mais
le Parterre alors n'auroit pû rire , dit- il ,
qu'aux dépens de l'homme du monde , &
l'intention de l'Auteur étoit qu'on rît aux
dépens du Mifanthrope. Mais que l'on fe
rappelle la pofition de ce perfonnage ; il
accable fon ami de reproches , humilie
Oronte , apoftrophe les Marquis , & leur
impofe filence , confond & refufe Célimene,
domine d'un bout de la piece à l'autre ,
efface tout , n'eft jamais effacé , & fort du
Théâtre , ennemi de la nature entiere , autant
admiré qu'applaudi . Voilà donc le.
perfonnage que Moliere a voulu humilier
pour flatter le goût de fon fiecle . Si Moliere
a prétendu faire briller Philinte aux.
dépens d'Alcefte , jamais Auteur , j'oſe le
dire , n'a été plus mal adroit.
Philinte a loué la chûte du Sonnet d'Oronte
, le Mifanthrope indigné , lui dit :
La pefte de ta chûte , empoiſonneur au diable ,
En euffe-tu fait une à te caffer le nez.
jeu
M. Rouffeau défapprouve avec raiſon ce
de mots, & il s'écrie : Et voilà comme on
avilit la vertu ! Je n'ai qu'à citer du même
rôle cinq cens des plus beaux vers & des plus
applaudis qu'on ait jamais faits , & à m'écrier
à mon tour , Et voilà comme on honore la verm
! Eft- il poſſible que d'un frivole jeu de
DECEMBRE. 1758. 127
mots qui , dans la vivacité , peut échapper
à tout le monde , on tire une conféquence
deshonorante pour la mémoire d'un homme
qu'on fait profeffion d'admirer ? M.
Rouffeau d'après fon idée trouve que Moliere
a affoibli les traits qui caractérisent
le Mifanthrope , & voici la preuve qu'il en
donne.
« On voit Alcefte tergiverfer & ufer dè
détour pour dire fon avis à Oronte . Ce
n'eft point là le Mifanthrope , c'eft un honnête
homme du monde qui fe fait peine de
tromper celui qui le confulte. La force du
caractere vouloit qu'il lui dît brufquement :
Votre Sonnet ne vaut rien , jettez - le au
feu ; mais cela auroit ôté le comique qui
naît de l'embarras du Mifanthrope , & de
fes je ne dis pas cela répétés , qui pourtant
ne font au fonds que des menfonges. » Les
je ne dis pas cela font très- plaifans ; mais
ce n'eft point aux dépens du Mifanthrope
qu'ils font rire : du refte il ne faut que favoir
diftinguer la groffiéreté de la franchife
pour juftifier cette réticence. Le Mifanthrope
de Moliere a vécu trente ans
dans le monde ; il ne feroit. pas vraifemblable
qu'on l'y eût fouffert , s'il ne favoit
pas marquer , en héfitant de dire une vérité
fâcheufe , qu'il lui en coûte de déplaire à
celui qui l'a confulté, Je ne dis pas cela ,
Fiv.
128 MERCURE DE FRANCE:
n'eft rien moins qu'un menfonge , c'eft la
vérité même préfentée avec ménagement ,
& j'en appelle à tous ceux qui l'entendent ;
Oronte ne s'y méprend point . Or , M.
Rouffeau fçait bien que le menfonge n'eft
pas dans les mots ; & il me feroit aifé de lui
prouver , par fon propre exemple , que ,
fans déguifer la vérité , on peut la couvrir
d'un voile modefte. Le Mifanthrope répéte
à Oronte , je ne dis pas cela ; fi Philinte
lui demandoit: Hé que dis tu donc , traître ?
la réponſe feroit facile : Je ne fuis point
traître , je me fais entendre , je dis ce qu'exige
l'honnételé , & ce que permet la bienféance.
M. Rouffeau demande jufqu'où peuvent
aller les ménagemens d'un homme
vrai ; je lui réponds , exclufivementjufqu'à
l'équivoque. Suivant fes principes
le Mifanthrope doit n'ufer d'aucun détours
, & dire crument tout ce qu'il penſe.
Si Moliere eût voulu mettre un tel perfonnage
fur la fcene , il l'eût pris au fond
des forêts.
Mais il eft inutile de donner au Théâtre
des leçons d'une morale outrée , qu'il ne
feroit ni poffible ni honnête de pratiquer
dans le monde , où l'on peut très bien ,
quoi qu'en dife M. Rouffeau , n'être ni
fourbe ni brutal. Moliere n'a donc pas
-
DECEMBRE. 1758. 129
prétendu , ni pu prétendre dégrader la vérité
& la vertu, en les faifant un peu moins
farouches que M. Rouffeau ne l'exige ; &
franchement il n'y a qu'un Philofophe qui
regrette le temps où l'homme marchoit à
quatre pattes , qui puiffe trouver le Mifanthrope
de Moliere trop doux & trop civilife.
M. R. dit lui- même de ce perfonnage :
* l'intérêt de l'Auteur eft bien de le rendre
ridicule, mais non pas fou ; & c'eft ce qu'il
paroîtroit aux yeux du Public , s'il étoit
tout- à-fait fage. » Après l'efquiffe que
j'ai tracée du caractere du fage , tel que je
le conçois , il eft inutile d'ajouter que le
Mifanthrope de M. Rouffeau n'eft pas digne
à mes yeux de ce titre : il eft plus inutile
encore de réfuter fa conclufion contre
la morale du Mifanthrope & de tout le
Théâtre de Moliere . Si les principes font
détruits , la conféquence tombe d'elle- même.
Lafuite au Mercure prochain.
Rouffean de Geneve à M. d'Alembert ,
fur les Spectacles.
ONNa vu comment M. Rouffeau s'y eſt
pris pour nous prouver que la Tragédie
allume en nous les mêmes paffions dont
elle prétend infpirer la crainte , & qu'elle
nous conduit aux crimes dont elle veut
nous éloigner.
DECEMBRE . 1758 .
93
Les moeurs de la Comédie lui femblent
encore plus dangereufes , en ce qu'elles
ont avec les nôtres un rapport plus immédiat.
« Tout en eft mauvais & pernicieux ,
» tout tire à conféquence pour les fpecta-
» teurs ; & le plaifir même du comique
étant fondé fur un vice du coeur hu-
» main , c'eſt une fuite de ce principe , que
plus la Comédie eft agréable & parfaite ,
plus fon effet eft funefte aux moeurs . »
199
و د
"
Pour fe concilier avec M. Rouſſeau , il
ne fuffit donc pas d'avouer que le théâtre ,
quoique purgé de fon ancienne indécence,
n'eft pas encore affez châtié ; que Dancourt
, Montfleuri & leurs femblables ,
devroient en être à jamais bannis ; qu'en
un mot le feul comique honnête & moral
doit être donné en fpectacle. Si M. Rouffeau
n'eût dit que cela , il eût penſé comme
tous les honnêtes gens ; mais ce n'étoit
pas affez pour lui tout comique fans
diftinction eft , s'il faut l'en croire , une
école du vice : il n'en connoît point d'innocent.
Il n'eft donc pas queftion d'examiner
s'il y a des Comédies repréhensibles
du côté des moeurs ; mais s'il y a des Comédies
dont les moeurs foient bonnes , &
les leçons utiles .
M. R.
commence par vouloir prouver
l'inutilité de la Comédie. " Imaginez la
94 MERCURE
DE FRANCE .
" Comédie auffi parfaite qu'il vous plaira
( & ceci eft commun aux deux théâtres ) ,
» où eft celui qui , s'y rendant pour la premiere
fois , n'y va pas déja convaincu de
» ce qu'on y prouve ? »
Celui qui n'en eft pas convaincu , eft ,
lui dirai-je , un orgon aveuglément prévenu
pour un tartufe , un jaloux qui ne
voit de fûreté pour fon honneur que dans
une tyrannie odieufe , un avare qui croit
trouver l'équivalent de tous les biens dans
un tréfor qui fera fon fupplice , un mari
livré à une feconde femme qui lui fait
haïr fes premiers enfans , & qui le flatte
pour le dépouiller. Voilà les gens qui vont
au fpectacle le bandeau fur les yeux , &
qui en reviennent capables de réflexions
falutaires , à moins de les fuppofer imbécilles
. De ce que la Comédie fe rapproche
du ton du monde , M. R. conclut qu'elle
ne corrige point les moeurs. « Un laid vifage
ne paroît point laid à celui qui le
» porte. Que fi l'on veut corriger les
» moeurs par leur charge , on quitte la vraifemblance
& la nature , & le tableau ne
» fait plus d'effet . C'eft attaquer la Comédie
dans fon effence ; & fi cette propofition
, légérement jettée , étoit vraie dans
fes deux points , l'inutilité de la Comédie
àl'égard des moeurs , feroit démontrée.
"
DECEMBRE. 1758. 95
Un laid vifage ne paroît point laid à celui
qui le porte. Quand cela feroit comme cela
n'eft pas , de bonne foi cette comparaiſon
peut-elle être pofée en principe ? La laideur
& la beauté font arbitraires jufqu'à un cer
tain point ; il y a du préjugé , de la fantaifie
, du caprice même dans l'opinion
qu'on en peut avoir. Mais en eft- il ainfi
des vices & furtout des vices auxquels le
Public attache le ridicule & le mépris ? Si
le vicieux fe méconnoît au théâtre , il fe
méconnoît encore plus dans un difcours
de morale , & dès-lors toute instruction
générale devient inutile , ce que M. R. n'a
certainement pas prétendu. A l'égard du
théâtre , rappellons- nous ce qui s'eft paffé
dans la nouveauté du tartufe . Croira- t'on
que les faux dévots avoient du plaifir à s'y
voir peints ? croira- t'on que l'ufurier fe
complaife dans le miroir de l'avare ? Voilà
les vicieux bien à leur aife , s'ils aiment
à fe voir tels qu'ils font ! Mais du moins
n'aiment- ils pas à être vus dans cette nudité
humiliante . Leur raifon a beau être
corrompue au point de les juftifier à euxmêmes
, ils fçavent , comme l'avare d'Horace,
qu'ils font la fable & la rifée du peuple
, & ils fe cachent pour s'applaudir,
D'où il réfulte deux fortes de bien , l'un
qu'au défaut de la vertu , le defir de
96 MERCURE DE FRANCE.
f'eftime publique , la crainte du blâme &
du mépris tiennent le vice comme à la
gêne ; l'autre , que l'exemple en eft moins
contagieux ; car l'attrait du vice a pour
contrepoids la peine de l'humiliation , à laquelle
l'orgueil répugne , Eft -ce là , me direz
- vous , faire à la vertu des amis défintéreffés
Hé non , Monfieur , nous n'en
fommes pas là. Peu de gens aiment la vertu
pour elle- même. Il faudroit , s'il eft permis
de le dire , prendre la fleur de l'efpece humaine
pour en former une république, qui
feroit peu nombreuſe encore .
La Comédie prend les hommes tels
qu'ils font partout , & à Geneve comme
ici , c'est- à- dire fenfibles à l'eftime & au
mépris de la fociété , n'aimant point du
tout à fe donner en dérifion , & allez malins
pour fe plaire à voir répandre fur autrui
le ridicule qu'ils évitent. Si les moeurs
font fidélement peintes fur le théâtre comique
; fi les vices & les trayers en font
les méprifables jouets , la Comédie peut
donc avoir fon utilité morale , comme la
cenfure des femmes de Geneve . Que l'on
médife fur le théâtre on dans un cercle ,
c'est toujours la malignité humaine qui
fert d'épouventail au vice , avec cette différence
qu'au théâtre, on peint les vicieux,
& que dans un cercle , on les nomme.
J'avoue
DECEMBRE. 1758.
97
J'avoue que fans ce fonds de maligne
complaifance
, qui fait qu'on s'amufe
des ridi
cules d'autrui , la Comédie
feroit
infipide
& par conféquent
infructucafe
: auffi ne
feroit-elle pas foufferte
dans une fociété
toute
compofée
de vrais amis. Mais tant
que les femmes
fe plairont
à médire
de
leurs maris & de leurs égales , tant que
les hommes
fe plairont
à voir dans leurs
femblables
des travers
qu'ils n'ont pas euxmêmes
, tant qu'il y aura dans le monde
un amour-propre
envieux
& malin
, la
Comédie
aura
l'avantage
de démafquer
,
d'humilier
les vices , & de les livrer ent
plein
théâtre à l'infulte des
fpectateurs
.
·
Mais « fi on veut les corriger par leurs
charges , on quitte la vraifemblance &
la nature , & le tableau ne fait plus
» d'effet. »
30
La peinture du théâtre eft une imitation
exagérée ; mais voici comment. Moliere
veut peindre l'Avare , chacun des traits
doit reffembler , c'eft- à- dire que l'avare ne
doit agir & penſer fur la fcene que comme
il penfe & agit dans la fociété. Mais l'action
théâtrale ne dure que deux heures , &
l'art de l'intrigue confifte à réunir , fans
affectation , dans ce court efpace de temps ,
un affez grand nombre de fituations pour
engager naturellement le caractere de
ES
C.
98 MERCURE DE FRANCE.
· 56 ,
l'avare à fe développer en deux heures ,
comme dans la fociété il fe développeroit
en fix mois. Ce n'eft la que rapprocher les
traits qui doivent former fon image . De
plus , comme la Comédie n'eft pas une
fatyre perfonnelle , & que non feulement
un vicieux , mais tous les vicieux de la
même effece, doivent le reconnoître dans
le tableau , le Peintre y réunit les traits
les plus forts du même vice , répandus dans
la fociété , mais tous copiés d'après nature,
Qu'importe la vérité de l'imitation
» dit M. Rouffeau ,
› pourvu que l'illufion
» y foit » L'illufion n'y feroit pas fil'imitation
n'étoit pas vraie. Quand eſt- ce en
effet que ceffe l'illufion ? Dès qu'il échappe
au Poëte ou à l'Acteur quelque trait qui
n'eft pas dans la nature , c'eft-à- dire , quelque
trait qui contredit ou qui force le caractere,
Et comment nous appercevonsnous
que le caractere eft forcé. Lorsqu'il va
au delà de l'idée collective que chacun de
nous s'en eft fait d'après ce qu'il en a vu
lui même ou entendu dire . Auffi écoutez
le Parterre , quand le perfonnage qu'on
lui préfente s'éloigne de la vérité . Cela eſt
trop fort , dit- il , cela ne reffemble à rien .
L'exagération du Théâtre fe borne donc
à multiplier les traits qui caractériſent ou
le vice ou le ridicule ; & c'eft la vérité , l'enfemble
de ces traits rapprochés & réunis ,
DECEMBRE. 1758. 99
qui nous perfuadent, à la repréſentation des
pieces de Moliere que nous avons vues, tout
ce qu'il nous peint ; l'homme vicieux feroit
donc le feul à y méconnoître fon image.
Or s'il y a quelque Cynique affez impudent
pour s'applaudir au milieu des huées ,
s'il y a quelque original affez hébêté
pour rire lui-même à fes dépens , ni l'un
ni l'autre exemple n'eft affez commun pour
paffer en regle, & l'utilité de la bonne Comédie
n'en eft pas moins fondée fur le mépris
qu'elle attache au vice , & fur la répugnance
qu'a le vicieux à fe voir en butte
au mépris. Si le bien eft nul , comme le conclut
M. Rouffeau , ce n'est donc point
pour les raifons qu'il en a données . Voyons
à préfent fi le comique remplit fon objet ,
& d'abord , avec M. Rouffeau , prenons
pour exemple Moliere. « Qui peut difcon-
» venir que ce Moliere même , des talens.
duquel je fuis plus l'admirateur que perfonne
, ne foit une école de vices & de
» mauvaiſes moeurs , plus dangereufe que
» les livres même où l'on fait profeffion de
≫les enfeigner."
99
"2
Il faut avouer que M. Rouſſeau ne nous
ménage guere , & je ne crois pas qu'on
puiffe , en termes plus énergiques , faire le
procès à notre police & à notre gouvernement.
Ce n'eft donc pas contre un babilphi
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
lofophique , mais contre une imputation
très- grave que je m'éleve. Il s'agit de faire
voir que depuis cent ans les peres & les
meres ne font pas affez imbécilles ou affez
pervers , & dans la capitale & dans toutes
les villes du Royaume , & dans toutes cel
les de l'Europe , où cet excellent comique
eft joué , pour mener leurs enfans à
la plus pernicieufe école du vice.
Expofons d'abord l'imputation dans
toute fa force ; je ferai diffus , je le prévois
; mais le fujet en lui-même eft affez
amufant ; la maniere dont M. Rouffeau
le traite eft affez curieufe pour rendre intéreffans
les détails inévitables où j'entrerai
pour lui répondre.
" Son plus grand foin, dit M. Rouffeau ,
» en parlant de Moliere , eft de tourner la
» bonté & la fimplicité en ridicule , & de
» mettre la rufe & le menfonge du parti
» pour lequel on prend intérêt . Ses honnê-
» tes gens ne font que des gens qui parlent;
» fes vicieux font des gens qui agiffent
99 & que les plus brillans fuccès favorifent
» le plus fouvent . Enfin l'honneur des apé
plaudiffemens , rarement pour le plus
eftimable , eft prefque toujours pour l
plus adroit.
59
و د
le
Examinez le conrique de cet Auteur ,
» yous trouverez que les vices de caractere
» en font l'inſtrument & les défauts natu
DECEMBRE . 1758. 104
» rels , le fujet ; que , la malice de l'un pu-
» nit la fimplicité de l'autre , & que les
» fots font les victimes des méchans : ce
و ر
و
qui , pour n'être que trop vrai dans le
» monde , n'en vaut pas mieux à mettre au
Théâtre , avec un air d'approbation com-
» me pour exciter les ames perfides à punir,
» fous le nom de fottife , la candeur des
» honnêtes
gens :
Dat veniam corvis , vexat cenfura columbas.
" voilà l'efprit général de Moliere , & de
» fes imitateurs. »
page
Cette
d'accufation exigeroit pour
réponſe un volume : attachons, nous aux
principaux griefs .
Il y a deux fortes de vices dans les hommes
; les uns , vices des fripons , & les autres
, vices des dupes. Quand les premiers
attentent gravement à la fociété , ils font
edieux & terribles ; le ridicule fait place à
l'infamie , & la Tragédie s'en empare :
quand ils ne portent au bien public & particulier
que de légeres atteintes , la Comédie
, qui ne doit pas être plus févete
que les Loix , fe contente de les châtier. A
l'égard des vices des dupes , ils font humiliés
au Théâtre , mais ils n'y font jamais
Alétris cette diftinction appliquée aux
exemples , va , je crois , devenir fenfible ;
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
elle contient toute la Philofophie de Moliere
, & ma réponſe à M. Rouffeau .
que
Le but de Moliere a donc été de démafquer
les fripons , & de corriger les dupes ;
& c'est l'objet le plus utile qu'il pût jamais
fe propofer. En effet , fuppofons qu'il n'eût
mis au Théâtre que des gens de bien , voilà
tous les fripons en paix ; au moins n'ontils
plus à craindre le fléau de la cenfure
publique qu'il n'eût mis au Théâtre
des fripons ; dès - lors la fcene comique
n'eft plus qu'une académie de fourberies :
qu'il eût mis au Theâtre des gens de bien
& des fripons , mais ceux- ci moins actifs ,
moins habiles , moins induftrieux que les
gens de bien ; la fcene comique n'auroit
eu ni vérité , ni, utilité morale , ou l'on
n'auroit pas ajouré foi à ces exemples , ou
l'honnêteté fimple & crédule eût pris pour
elle - même une confiance trompeufe :
Moliere enfin eût fait tromper que par des
fripons d'honnêtes gens éclairés , vigilans
& fages ; c'étoit donner au vice , fur la
vertu , un avantage qu'il n'a pas. Quel feroit
le fruit de ces leçons ? Que la probité
en vain fur fes gardes contre la malice &
la fauffeté , n'en peut être, quoi qu'elle falſe,
que le jouet ou la victime . C'eft alors que
le Théâtre comique feroit une école pernicieufe
par le découragement & le dégoût
DECEMBRE. 1758. 103
qu'il infpireroit pour la vertu . De toutes les
combinaiſons poffibles dans le mêlange &
le conftrate des moeurs , Moliere s'eft donc
attaché à la feule qui foit utile ; il a pris des
gens de bien, foibles , crédules , entêtés , confians
ou foupçonneux à l'excès , imprudens
même dans leurs précautions , & toujours
punis, non pas de leur bonté, mais de leurs
travers ou de leurs foibleffes : tels font le
Bourgeois- Gentilhomme , George - Dandin ,
le Malade imaginaire , les Tuteurs jaloux
de l'Ecole des Femmes & de l'Ecole des
Maris. Que l'on me cite un feul exemple où
l'honnêteté pure & fimple foit tournée en
ridicule , & je condamne la piece au feu .
Mais voyez fi l'on rit aux dépens deCléante,
dans leTartufe; aux dépens deChrifale,dans
les Femmes favantes ; aux dépens d'Angélique
dans leMalade imaginaire; aux dépens
d'Arifte dans l'Ecole des Maris ; aux dépens
même de Madame Jourdain dans le Bourgeois
- Gentilhomme Qu'eft ce donc que
Moliere a joué dans les honnêtes gens , ou
plutôt dans les bonnes gens dont on fe moque
à ces fpectacles ? L'aveugle prévention
d'Orgon & de fa mere pour un fcélérat hypocrite
; la manie de l'érudition & du bel
efprit dans une fociété d'honnêtes femmes
à qui des pédans ont tourné la tête ; le foible
d'un homme pufillanifme pour une ma-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
râtre qu'il a donnée à fes enfans , & qui
n'attend que fon dernier foupir pour s'enrichir
de leur dépouille ; l'imbécille prétention
de deux jaloux à fe faire aimer de leurs
pupiles en les tenant dans la captivité ; la
fotte ambition d'un Bourgeois de paffer
pour Gentilhomme en imitant les gens de
Cour ; voilà fur quoi tombe le ridicule de
ces Comédies. Eft - ce là jouer la vertu , la
fimplicité , la bonté ? Je le demande au
Public qui fait bien de quoi il s'amuſe , je
le demande à M. R. lui- même qui peut
avoir ces tableaux auffi préfens que moi .
Tous les vices que je viens de parcourir
font , comme l'on voit , ceux des dupes ; il
n'eft donc pas étonnant que Moliere oppoſe.
à ces perfonnages des fripons adroits , &
fouvent heureux; c'eft ce qui rend ces leçons
utiles . Mais ces fripons eux-mêmes ont- ils
jamais l'eftime des Spectateurs ? Je m'en
tiens à l'exemple que M. Rouffeau a choiſi ::
c'eft le Gentilhomme qui dupe M. Jourdain
: ce perfonnage , dit M. Rouffeau , eft
l'honnête homme de la piece .
Si tout ceci n'étoit qu'une plaifanterie ,
je pafferois à M.Rouffeau la légèreté de ces
affertions ; mais lorfqu'il s'agit de prouver
à une nation entiere qu'elle eft , depuis
cent ans , fans s'en appercevoir , à la plus
dangeureufe école du vice , un Philofophe
DECEMBRE. 1758. 105
8
doit y réfléhir . Un homme donné fans ménagement
par Moliere pour un fourbe
pour un efcroc , pour un flatteur , pour un
vil complaifant , & pour quelque chofe de
pis encore , c'eft l'honnête homme de la
piece ! Eft- ce dans l'opinion de Moliere ? Il
eft évident que non . Eft- ce dans l'opinion
des Spectateurs ? En eft- il un feul qui ne
conçoive le plus profond mépris pour cet
infâme caractere ? Eft ce dans l'opinion de
M. Rouffeau lui-même ? Je ne révoque pas
en doute fa fincérité ; je ne me plains que
de fa mémoire ; mais il eût été bon , je
crois , d'avoir Moliere fous les yeux en
faifant le procès à ces pieces , afin de ne
pas altérer la vérité dans un objet de toute
autre conféquence que le Sonnet du Mifanthrope
.Quel eft donc le perfonnage honnête
de la Comédie du Bourgeois- Gentilhomme
? Madame Jourdain , une mere
de famille qui , avec le bon efprit & les
bonnes moeurs de fon état , gémit des tra-,
vers que fon mari fe donne , & lui reproche
fes extravagances. Or que M. Rouffeau
fe rappelle s'il a jamais vu rire aux dé--
pens de Madame Jourdain .
"
<<
"
Quel eft, ajoute M. Rouffeau , quel eft le
plus criminel d'un payfan affez fou pour
époufer une Demoiselle , ou d'une femme
» qui cherche àdeshonnoret fon époux ? Que
23
Ev
106 MERCURE
DE FRANCE
.
t
و د
ه د
penfer d'une Piece où le Parterre applaudir
à l'infidélité, au menfonge,à l'impudence
» de celle- ci , & rit de la bêtife du manant
99
29
puni ? Que penfer de cette Piece ? Que c'eft
»le plus terrible coup de fouet qu'on ait ja- mais donné à la vanité des méfalliances
. "
Ce n'est point à l'intention
de Moliere que
je m'attache , car l'intention
pourroit être
bonne, & la Piece mauvaife ; je m'en rappor
te à l'impreffion
qu'elle fait. De quoi s'agitil
dans George- Dandin ? De faire fentir les
conféquences
de la fottife de ce villageois ;
Moliere a donc peint fes perfonages
d'après
nature. Mais en expofant à nos yeux le vice
l'a-t-il rendu intéreffant
? a- t'il donné un
coup de pinceau pour l'adoucir & le colorer,
lui , qui fçavoit fi bien nuancer les caracteres?
a- t'il feulement pris foin de rendre cette
coquette féduifante
& fon complice intéreffant
Rien n'étoit plus facile fans doute ;
mais s'il eût affoibli le mépris qu'il devoit
répandre fur le vice , il fe fût contredit luimême
; il eût oublié fon deffein : c'est donc
pour rendre fa piece morale qu'il a peint de
mauvaiſes
moeurs ; & ceux qui lui en ont
fait un reproche , ont confondu la décence
avec le fonds des moeurs théâtrales . La
bienséance
eft violée dans la Comédie de
George Dandin , comme dans la Tragédie
de Théodore ; mais ni l'une , ni l'autre
DECEMBRE. 1758 . 107
piece n'eft une leçon de mauvaiſes moeurs.
Si quelqu'un nous attache dans cette
piece , c'eft George - Dandin lui-même , &
on le plaint comme un bon homme , quoiqu'on
en rie comme d'un fot. J'avoue que
la pitié n'eft pas bien vive , quand elle permet
de rire ; mais auffi fa fituation n'eft-·
elle pas affez cruelle dans notre opinion ,
pour nous affliger fenfiblement ; & nous
fçavons qu'il eft des fituations humiliantes
dont les bonnes gens fe confolent.
Ce qui a fait , je crois , que M. R. s'eft
mépris fur l'impreffion de ces Comédies ,
ce font les applaudiffemens. Mais il nous
ſuppoſe bien vicieux nous-mêmes, s'il nous
accufe d'approuver tout ce que nous applaudiffons.
Il a entendu applaudir à ces
mots d'Atrée : « Reconnois- tu ce fang ? »
Et à ce vers de Cléopâtre :
Puiffe naître de vous un fils qui me reffemble.
Les fpectateurs , à fon avis , adherent ils
dans ce moment aux moeurs de Cléopâtre
ou d'Atrée : C'eſt le génie , c'eft l'art du
Poëte qu'on admire & qu'on applaudir
dans la peinture du crime comme dans
celle de la vertu . Que l'artifice d'un fourbe
, que l'habileté d'un méchant , que toute
fituation qui met la fottife & la friponnerie
en évidence , foit applaudie au théâtre ;
E vj
10S MERCURE DE FRANCE.
ce n'eft pas qu'on aime les fripons , mais
c'eft qu'on aime à les connoître : ce n'eft
pas qu'on mépriſe la bonté , l'honnêteté
dans les dupes , mais feulement les travers
ou les foibleffes qui les font donner dans
le piege , & dont on eftfoi- même exempt.
La preuve en eft que, fi le perfonnage dont
on fe joue eſt eſtimable , & que le tort
qu'on lui fait devienne férieux , la plaiſan--
terie ceffe & l'indignation lui fuccede . On
en voit l'exemple dans le cinquieme acte
du Tartufe , ce chef- d'oeuvre du théâtre
comique dont M. R. ne dit pas un mot.
Il eft vrai que les fripons , c'eft- à - dire
furtout les valets , font communément du
côté des perfonnages auxquels on s'intéreffe
, & qu'alors on fçait bon gré au fripon
de ce qu'il fait pour les fervir. Mais
obfervons que c'est toujours par intérêt.
pour d'honnêtes gens , & dans le cas unique
où la friponnerie ne va point au grave.
Il y a cependant nombre de Comédies
dont les moeurs font repréhenfibles à cet.
égard , & quelques-unes des pieces de Mo
liere peuvent être mifes dans cette claffe ;
mais ce n'eft ni le Tartufe , ni le Mifanthrope
, ni les Femmes fçavantes , ni aucune
de fes bonnes Comédies , & l'on ne doit
pas juger Moliere fur les fourberies de
Scapin. Il feroit d'autant moins jufte ,
DECEMBRE. 1758. 100
33
» c'eft M. R. qui parle , d'imputer à Mo
" liere les erreurs de fes modeles & de fon
fiecle , qu'il s'en eft corrigé lui -même. »›
Mais venons au plus férieux , & voyons
comment les vices de caractere font l'inftru
ment de fon comique , & les défauts naturels ,
le fujet. Dans le Tartufe , le fujet du comi→
que eft la confiance obftinée d'un honnête
homme pour un fcélérat. Cette confiance
eft- elle un défaut naturel ? Dans l'Ecole des
femmes & dans l'Ecole des maris , le fujet
da comique eft la prétention d'un Tuteur
jaloux à s'affurer du coeur de fa pupile , pare
la gêne & la vigilance. Cet abus de l'autorité
confiée eft-il un défaut naturel ? En
eft- ce un dans l'Avare que la manie de fe
priver foi- même & fes enfans , des befoins
d'une vie honnête , pour accumuler & en--
fouir des tréfors ? En eft-ce un dans les
Précieufes & dans les Femmes fçavantes
que la folie du bel- efprit & la négligence >
des chofes utiles ? en eft- ce un que l'aveugle
prévention du Malade imaginaire pour
fa femme & fon médecin , que la fotte
vanité de George- Dandin & du Bourgeois
Gentilhomme , que le foible du Mifanthrope
pour une coquette qui le trompe ?
& fi la bonté , la fimplicité naturelle de
quelques - uns de ces perfonnages eft las
caufe du ridicule qu'ils fe donnent , eft.co
10 MERCURE DE FRANCE.
{
à la caufe que Moliere l'attache ? la-t'i
confondue avec l'effet ?, M. Rouffeau peut
me répondre que le Public ne fait pas ces
diftinctions philofophiques , & que le mépris
attaché à l'effet rejaillit infailliblement
fur la caufe. C'eft de quoi je ne conviens
point. Que l'on mette au théâtre un homme
vertueux & fimple fans aucun de ces
vices de dupe dont j'ai parlé , & que l'Auteur
s'avife de le rendre le jouet de la fcene,
on verra fi le parterre n'en fera pas indigné
. Qu'un valet fe joue du vieil Euphémon
ou du pere du Glorieux , je paffe
condamnation , s'il fait rire. Le comique
de Moliere n'attaque donc pas des défauts
naturels ; mais des vices de caractere , la
vanité , la crédulité , la foibleffe , les prétentions
déplacées , & rien de tout cela
n'eft incorrigible.
L'examen de l'Avare & du Mifanthrope
vont rendre plus fenfible encore mon opinion
fur les moeurs du théâtre de Moliere.
« C'eft un grand vice , dit M. Rouffeau,
» d'être avare & de prêter à ufure ; mais
» n'en est - ce pas un plus grand encore à
» un fils de voler fon pere , de lui man-
» quer de refpect , de lui faire mille infultans
reproches , & quand ce pere irrité
» lui donne fa malédiction , de répondre
? d'un air goguenard qu'il n'a que faire de
DECEMBRE . 1758. 111
-
» fes dons ? Si la plaifanterie eft excellente ,
" en eft elle moins puniffable , & la
piece où l'on fait aimer le fils infolent
qui l'a faite , en eft- elle moins une école
» de mauvaiſes moeurs ? »
»
">
Suppofons que dans un fermon l'Orateur
dît à l'avare : Vos enfans font vertueux
, fenfibles , reconnoiffans , nés pour
être votre confolation ; en leur refufant
tout , en vous défiant d'eux , en les faifant
rougir du vice honteux qui vous domine ,
fçavez- vous ce que vous faites votre inflexible
dureté laffe & rebute leur tendreffe.
Ils ont beau fe fouvenir que vous
êtes leur pere , fi vous oubliez qu'ils font
vos enfans , le vice l'emportera fur la vertu
, & le mépris dont vous vous chargez
étouffera le refpect qu'ils vous doivent.
Réduits à l'alternative , ou de manquer de
tout , ou d'anticiper fur votre héritage
par des reffources ruineufes , ils diffiperont
en ufure ce qu'en ufure vous accumulez
; leurs valets fe ligueront pour dérober
à votre avarice les fecours que vos
enfans n'ont pu obtenir de votre amour.
La diffipation & le larcin feront les fruits
de vos épargnes , & vos enfans devenus vicieux
par votre faute & pour votre fupplice
, feront encore intéreffans pour le
Public que vous révoltez.
FIT MERCURE DE FRANCE.
Je demande à M. Rouffeau fi cette leçon
feroit fcandaleufe : hé bien , ce qu'annonceroit
l'Orateur , le Poëte n'a fait que le
peindre , & la Comédie de Moliere n'eft
autre chofe que cette morale en action .
Ni l'Orateur, ni le Poëte ne veulent encourager
par - là les enfans à manquer à ce
qu'ils doivent à leur pere ; mais tous les
deux veulent apprendre aux peres à ne pas
mettre à cette cruelle épreuve la vertu de
leurs enfans . Paffons aux moeurs du Mifanthrope
, que M. Rouffeau a choifies par
préférence comme le chef- d'oeuvre de
Moliere.
و و ن
"
95
« Je trouve , dit - il , que cette piece
» nous découvre mieux qu'aucune autre la
véritable vue dans laquelle Moliere a
compofé fon théâtre, & nous peut mieux
faire juger de fes vrais effets . Ayant à
plaire au Public , il a confulté le goût le
plus général de ceux qui le compofent .
» Sur ce goût il s'eft formé un modèle , &
fur ce modele un tableau des défauts
» contraires dans lequel il a pris fes carac-
» teres comiques , & dont il a diftribué les
divers traits dans fes pieces.
Arrêtons-nous un moment à cette théo
rie générale. Moliere , en confultant fon
fiecle , a donc vu qu'un ufage honnête de
fes biens étoit du goût général , & il a
DECEMBRE. 1758. 113
・
t
A
Il:
attaqué l'avarice ; qu'on aimoit à voir
chacun fe tenir dans fon état , & il a joué
le Bourgeois Gentilhomme ; qu'une femme
occupée modeftement de fes devoirs
étoit une femme eftimée , & il a jetté du
mépris fur les Précieufes & les Sçavantes ;
qu'une piété fimple & fincere infpiroit le
refpect , & il a démafqué le Tartufe ; que
la gêne & la violence dans le choix d'un
époux étoit une tyrannie odieufe , & ila
fait de deux tuteurs les jouets de deux
amants. Que M. Rouffeau me dife où est
le mal , & en quoi le goût du fiecle a nui
aux moeurs du théâtre de Moliere ? "
» n'a donc point prétendu , pourfuit- il ,
»former un honnête homme , mais un
» homme du monde ; par conféquent ik
»n'a point voulu corriger les vices , mais
» les ridicules ; & comme je l'ai déja dit ,
» il a trouvé dans le vice même un inftru-
» ment très-propre à y réuffir. " Si dans.
ces exemples que je viens de citer , & dans:
tous ceux qu'on peut tirer des bonnes
pieces de Moliere , excepté l'Amphitrion
qui n'eft point une Comédie , l'objet du
ridicule eſt une chofe honnête & louable ,
j'avoue que la prévention m'aveugle. Je
fens bien que tous les ridicules dont Moliere
s'eft joué , ne font pas ce que j'ai entendu
par les vices des fripons. Mais il eſt
4
114 MERCURE DE FRANCE.
des vices qui ne nuifent qu'à nous , & que
j'appelle les vices des dupes. C'eft de cette
derniere efpece de vices queMoliere a voulu
nous corriger, en faisant voir qu'ils nous
rendoient les jouets des fourbes. Il fçavoit
bien , ce Philofophe , qu'on ne corrigeoit
pas un fripon , & que ce n'étoit qu'en le
dénonçant qu'on pouvoit le déconcerter.
Allez perfuader à un Charlatan de ne pas
tromper le peuple , vous y perdrez votre
éloquence. C'eft au peuple qu'il faut apprendre
à fe défier du Charlatan . Voilà ,
felon moi , tout l'art de Moliere , & je ne
conçois rien de plus utile aux moeurs.
« Mais , reprend M. R , voulant expofer à
» la rifée publique tous les défauts oppofés
» aux qualités de l'homme aimable , de
l'homme de fociété ; après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
celui que le monde pardonine le moins , le
» ridicule de la vertu . C'est ce qu'il a fait
»dans le Mifanthrope .Vous ne fçauriez me
» nier deux chofes , ajoute le Cenfeur du
»
théâtre : l'ane, qu'Alcefte dans cette piece
>> eſt un homme droit , fincere , eſtimable ,
» un véritable homme de bien ; l'autre, que
» l'Auteur lui donne un perfonnage ridicu-
»le.»Vous ne fçauriez menier deux chofes ,
dirai-je à mon tour à M. Rouffeau ; l'une ,
qu'Alcefte eft un homme paffionné , vio
DECEMBRE . 1758. 115
lent , infociable ; l'autre, que dans la vertu
Moliere n'a repris que l'excès . Vous donnez
à Moliere le projet d'un fcélérat , &
je trouve dans fon Ouvrage le deffein du
plus honnête homme. Il feroit malheureux
pour vous que la raifon fût de mon
côté.
Imaginons pour un momentqu'an Auteur
dans un feul Ouvrage ait voulu attaquer
tous les vices de fon fiecle , & mettre le
fléau de la fatyre dans la main de l'un de fes
Acteurs. Quel perſonnage a t'il dû choisir ?
Un fage accompli ? Non : le fage eſt indulgent
& modéré. L'étude qu'il a faite de
lui- même l'a rendu modefte & compâtiffant.
I hait le crime , déplore l'erreur ,
aime la bonté , refpecte la vertu , & regarde
les vices répandus dans la fociété ,
comme un poifon qui circule dans le fein
de la nature humaine . S'il y applique
quelque remede , ce n'eft ni le fer , ni le
feu. Il fçait que le malade eft foible , inquiet
, difficile , & qu'il faut gagner fa
confiance pour obtenir fa docilité. Il parle
aux hommes comme un pere , & non com .
me un juge fon éloquence eft dans fes
entrailles , la douceur fe peint dans fes
yeux , la perfuafion coule de fes levres ;
mais le plaifir délicat de l'entendre n'étoit
pas un attrait pour la multitude. Le fage
116 MERCURE DE FRANCE .
au théâtre eût paru froid & n'eût point
attiré la foule. Un homme vertueux , plus
févere & plus véhément , fans aucun travers
, fans aucune foibleffe , eût indifpofé
tous les efprits. On n'amufe point ceux
qu'on humilie . Le Mifanthrope exempt de
ridicule , feroit tombé : M. Rouffeau l'avouera
lui-même. Il a donc fallu avoir
égard au vice le plus commun , je ne dis
pas de fon fiecle & de fon pays ; mais de
tous les lieux & de tous les temps , c'eſt àdire
à la malignité qui prend fa fource
dans l'amour-propre , & rendre le Cenfeur
ridicule par quelque endroit, pour confoler
à fes dépens ceux qu'humilieroit la cenfure.
Mais ce ridicule , en amufant le peuple
, ne devoit pas affoiblir l'autorité de
la vertu ; & le comble de l'art étoit de
compofer un caractere à la fois refpectable
& rifible , qualités qui femblent s'exclure
& que Moliere a fçu concilier. Tel a été
fon deffein en compofant ce bel Ouvrage ;
je ne crains pas de l'affurer. Ceci n'eft pas
une fubtilité vaine , c'eft l'effet que tout le
monde éprouve . On adore le fonds du
caractere du Mifanthrope : fa droiture , fa
candeur , fa fenfibilité infpirent la vénération
. Ah , Moliere que n'ai- je le bonheur
de reffembler à cet honnête homme ,
s'écrioit M. le Duc de Montaufier. Moliere
DECEMBRE. 1758 . 117 1
1
auroit donc bien manqué fon coup , s'il
eût voulu rendre la vertu ridicule ? Mais
cette même probité s'irrite , paffe les bornes
& tombe dans l'excès. Le Mifanthrope
déraifonne & devient ridicule , non pas
dans fa vertu , mais dans l'excès où elle
donne . Quoi ! lui dit- on ,
Vous voulez un grand mal à la nature humaine ?
Oui , j'ai conçu pour elle une effroyable haine...
Tous les pauvres mortels, fans nulle exception ,
Seront enveloppés dans cette averfion ?
Encoren eft-il bien dans le fiecle où nous ſommes...
Non , elle eft générale , & je hais tous les hommes.
C'eft de cet emportement que l'on rit ;
le Mifanthrope a beau le motiver , ce ne
peut être qu'un accès d'humeur : car au
fonds la haine qu'il a conçue pour les méchans
n'eft fondée que fur fon amour pour
les gens de bien , & fur la fuppofition qu'il
en refte encore. « S'il n'y avoit ni fripons ,
» ni flatteurs , dit M. Rouffeau , le Mifanthrope
aimeroit tout le monde ; mais
s'il n'y avoit pas de gens de bien, de gens
défintéreffés, il n'auroit plus aucun fajet
» de hair ni les flatteurs , ni les fripons.
»
33
On vient de lui lire des vers qu'il atrouvé
mauvais ; il le fait entendre avec ménagement
; il le dit enfin avec pleine franchife
; ſes amis lui reprochent ſa fincérité ;
118 MERCURE DE FRANCE.
c'eft alors qu'il devient extrême :
Je lui foutiendrai moi , que ſes vers font mauvais,
Et qu'un homme eft pendable après les avoir faits.
Comme on ne s'attend pas à ces traits, &
qu'ils confolent la vanité humiliée , on en
rit d'un plaifir malin caufé par la furpriſe ,
mais fans que le mépris s'en mêle ; & l'on
fembledire au Mifanthrope : Hé bien , Cenfeur
impitoyable , vous vous paſſionnez donc
auffi , vous déraisonn: z comme un autre ? M.
Routeau fe trompe fur les circonftances
qui , dans la premiere fcene , peuvent rendre
naturel l'emportement du Miſanthrope
; mais il me fuffit qu'il avance que cer
emportement fait dire auMifanthrope plus
qu'il ne penfe de fang froid ; c'eſt de cette
colere exaltée , de cette humeur qui déborde
, de cette impatience pouffée à bout
par le calme de Philinte, que Moliere a plaifanté
. Ce n'eft donc pas le ridicule de la
vertu qu'il a voulu jouer' ; mais un ridicule
qui accompagne quelquefois la vertu , &
qui naît de la même fource , une fougue
qui l'emporte au - delà de fes limites , une
âpreté qui la rend infociable, une extrême
févérité qui nous fait des crimes de tout ,
un zele inflammable que la contradiction &
les obitacles font dégénérer en fureur; voi-
Là ce que Moliere attaque dans le MifanDECEMBRE.
1758. 119
thrope; & pour le ramener aux fentimens de
T'humanité compâtilfante , il lui fait voir
qu'il eft homme lui - même , & qu'il peut
être , comme nous, le jouet de fes paffions,
Mais pour juftifier le deffein de Moliere ,
j'ai un témoignage auquel M. Rouſſeau ne
peut fe refufer : voici ce que je viens de lire.
Dans toutes les autres pieces de Moliere le
perfonnage ridicule eft toujours haïffable
ou méprifable ; dans celle- ci , quoique Alcefte
ait des défauts réels,dont on n'a pas tort
de rire , on fent pourtant au fond du coeur
un refpect pour lui , dont on ne peut fe dé- ·
fendre ... Moliere étoit perfonnellement
honnête homme , & jamais le pinceau d'un
honnête homme ne fçut couvrir de couleurs
odieufes les traits de la droiture & de
la probité. Il y a plus , Moliere a mis dans
la bouche d'Alceſte un fi grand nombre de
fes propres maximes , que plufieurs ont
cru qu'il s'étoit voulu peindre lui- même.»
Confrontons ce témoignage avec le fen-'
timent de M. Rouffeau . « Ayant à plaire
au Public , Moliere a confulté le goûr
» le plus général .... après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
>> celui que le monde pardonne le moins ,
» le ridicule de la Vertu : c'est ce qu'il a
» fait dans le Mifanthrope. » Il est évident
que l'une de ces deux opinions eft fauffe ; .
120 MERCURE DE FRANCE.
*
car fi Moliere , pour plaire à ſon ſiècle , a
voulu tourner la vertu en ridicule , un fi
lâche adulateur du vice n'étoit rien moins
qu'un honnête homme ; s'il a voulu fe
peindre lui-même dans Alcefte , il n'a pas
prétendu s'expofer à la rifée du public ;
s'il fait aimer & refpecter ce caractere fans
le vouloir , & en dépit de fon art , le
ridicule de la vertu n'eft donc pas celui
que le monde pardonne le moins. Que
M. Rouffeau accorde , s'il le peut , fon
opinion , avec l'autorité que je lui ai oppofée
; fon contradicteur , c'eft lui -même.
Le deffein de Moliere a donc été , en
compofant le caractere du Mifanthrope , de
fe fervir de fa vertu comme d'un exemple ,
& de fon humeur comme d'un fléau. Voilà
le vrai , tout le monde le fent .
Il lui a donné pour ami , non pas un de
ces honnêtes gens du grand monde , dont
les maximes reffemblent beaucoup à celles
des fripons , non pas un de ces gens fi
doux , fi modérés , qui trouvent toujours
que tout va bien , parce qu'ils ont intérêt
que rien n'aille mieux ; mais un de ces gens
qui , aimant le bien , & condamnant le
mal , fe contentent de pratiquer l'un , &
d'éviter l'autre , qui ne fe croyent ni affez
de vertus , ni affez d'autorité pour s'ériger
en cenfeurs publics , & faire le procès à la
nature
DECEMBRE . 1758. 121
8
nature humaine ; qui , fans être complices
ni partifans des vices deftructeurs de l'ordre
, tolerent les défauts , ménagent les
foibleffes , flattent les vaines prétentions ,
paffent légérement fur les épines de la fociété,
& s'épargnent les chagrins & les dégoûts
d'un déchaînement inutile . Un honnête
homme eft celui qui remplit fidele
ment les devoirs de fon état , & ce n'eft le
devoir d'aucun particulier d'exercer la police
du monde. Il eft vrai que Philinte , foit
manque de goût, foit excès de politeffe loue
des vers qui ne valent rien ; mais tout
menfonge n'eft pas un crime ; c'eft l'impor
tance du mal qui en fait la gravité. Je ne fais
même fi , dans la morale la plus auftere , il
ne vaut pas mieux flatter un homme fur
une bagatelle , que de s'expofer , par une
fincérité qui l'offenſe , à fe couper la gorge
avec lui. Du refte fi Moliere eût fait un vicieux
du Miſanthrope , il lui eût donné
pour contrafte un modele de vertu ; mais
comme il n'en fait qu'un homme infociable
, c'eft un modele de complaifance &
d'égards qu'il a dû lui oppofer. Philinte
n'eft donc pas le fage de la piece , mais ſeulement
l'homme du monde : fon fang froid
donne du relief à la fougue du Mifanthrope
; & quoique l'un de ces contraftes falle
rire aux dépens de l'autre , l'avantage &
F
1
122 MERCURE DE FRANCE.
l'afcendant que Moliere donne à Alcefte fur
Philinte , prouve bien qu'il lui deftinoit la
premiere place dans l'eftime des Spectateurs .
« Le tort de Moliere n'eft pas , felon M.
» Rouſſeau , d'avoir fait du Miſanthrope
» un homme colere & bilieux , mais de lui
» avoir donné des fureurs puériles fur des
fujets qui ne doivent pas l'émouvoir . Le
» caractere du Miſanthrope n'eft pas en la
difpofition du Poëte ; il eft déterminé
" par la nature de fa paffion dominante :
» cette paffion eft une violente haine du
» vice , née d'un amour ardent pour la vertu
, & aigrie par le fpectacle continuel
3, de la méchanceté des hommes ; il n'y
» a donc qu'une ame grande & noble qui
en foit fufceptible ... Cette contemplation
continuelle des défordres de la Société
le détache de lui - même pour fixer
» fon attention fur le genre humain
» Ce n'eft pas que l'homme ne foit toujours
» homme , que la paffion ne le rende fou-
» vent foible , injufte , déraisonnable , qu'il
» n'épie peut être les motifs cachés des ac-
» tions des autres avec un fecret plaifir d'y
voir la corruption de leurs coeurs , qu'un
petit mal ne lui donne fouvent une grande
» colere ... Voilà de quel côté le caractere
» du Mifanthrope doit porter fes défauts ; &
voilà de quoi Moliere fait un ufage admi-
و د
DECEMBRE . 1758 . 123
rable dans toutes les fcenes d'Alcefte avec
»fon ami... Qu'il s'emporte fur tous les
» défordres dont il n'eft que le témoin ...
"
"
mais qu'il foit froid fur celui qui ne s'a-
» dreffe qu'à lui ; qu'une femme fauffe le
» trahiffe , que d'indignes amis le deshon-
» norent , que de foibles amis l'abandon--
» nent , il doit le fouffrir fans en mur-
>> murer ; il connoît les hommes. Si ces
» diftinctions font juftes , Moliere a mal
» fait le Mifanthrope . Penfe- t'on que ce
»foit par erreur? non fans doute : mais voilà
» par où le defir de faire rire aux dépens
» du perfonnage l'a forcé de le dégrader
» contre la vérité du caractere. »
Si M. Rouffeau parle d'une vérité métaphyfique
, je ne lui difpute rien ; chacun
fe fait des idées comme il lui plaît. Le
Mifanthrope métaphyfique eft donc , fi
l'on veut , un être furnaturel qui aime
tous les hommes , excepté lui feul , qui
prend feu fur les injuftices qu'ils éprouvent
, & qui eft de glace pour celles qu'il
effuye lui-même, qui combat tous les vices,
hormis ceux qui lui nuifent ; auquel un
petit mal qui lui eft étranger, peut donner
une très-grande colere , & qui n'eft point
ému d'un très- grand mal qui lui eft perfonnel.
Mais Moliere n'a pas voulu peindre un
perfonnage idéal. Le Mifanthrope, tel qu'il
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
l'a vu dans la nature,fe comprend au moins
dans le nombre des hommes qu'il aime ; il
ne donne pas dans l'abfurde inconféquence
de regarder comme des inclinations baffes le
foin de fon honneur , de fa renommée, de fon
repos , de fa fortune , en un mot de ces mêmes
biens auxquels il ne peut fouffrir que
l'on porte atteinte dans fes femblables ; il
n'a point une ame fenfible pour eux , &
une ame impaffible pour lui ; & cette
trempe de caractere , qui reçoit de fi vives
impreffions des plaies faites à l'humanité ,
n'eft pas impénétrable aux traits qui font
lancés contre lui - même. Je crois bien que
le courage & la force étouffent fes plaintes
quelquefois ; mais enfin l'homme est toujours
homme. Moliere a donc trés- bien pris , je
ne dis pas le caractere idéal , mais le caractere
réel du Mifanthrope , tel qu'il le
voyoit dans le monde , & qu'il vouloit le
corriger.
Du refte j'avoue que je ne conçois pas le
Mifanthrope de M. Rouffeau . Si la connoiffance
qu'il a des hommes , doit l'avoir
préparé aux trahifons de fa maîtreffe , aux
outrages & à l'abandon de fes amis , à l'iniquité
de fes Juges , il doit donc être férieufement
convaincu que tous les hommes
font perfides & méchans , & cela pofé , il
doit n'aimer perfonne. Comment eft- il
DECEMBRE. 1758 . 125:
donc fi touché des défordres d'un monde
où il n'aime rien ? Il hait le vice , il aime
la vertu ; mais le vice & la vertu ne font
rien de réel que relativement aux hommes.
Que lui importe la guerre des vautours ,
fi la fociété n'a plus de colombes ?
:
Dira-t'on que le Mifanthrope aime les
hommes quels qu'ils foient , & ne hait en
eux que le vice ? C'eſt le caractere du fage
tel que je l'ai peint ; mais ce n'eft pas le
caractere du Mifanthrope. Celui- ci enveloppe
dans fa haine , & le vice, & le vicieux ;
il détefte dans les méchans les ennemis des
gens de bien mais s'il eft perfuadé qu'il
y a des gens de bien dans le monde , il eft
naturel qu'il ait cette opinion de fes juges ,
de fes amis , de fa maîtreffe , & lorf
que l'iniquité , la perfidie , la trahifon
qu'il en éprouve , le tire de cette douce erreur
, il doit en être d'autant plus affecté
que ces coups rompent les derniers liens qui
l'attachoient à fes femblables.
Le Mifanthrope, que rien de perfonnel
ne touche , & qui fe paffionne fur tout ce
qui lui eft étranger , eft donc , felon moi ,
in être fantastique , & Moliere , pour rendre
le fien d'après nature , a dû le peindre
comme il a fait.
M. Rouffeau ne doute pas que , fuivant
fon deffein , le caractere d'Alcefte n'eût fair
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
incomparablement plus d'impreffion ; mais
le Parterre alors n'auroit pû rire , dit- il ,
qu'aux dépens de l'homme du monde , &
l'intention de l'Auteur étoit qu'on rît aux
dépens du Mifanthrope. Mais que l'on fe
rappelle la pofition de ce perfonnage ; il
accable fon ami de reproches , humilie
Oronte , apoftrophe les Marquis , & leur
impofe filence , confond & refufe Célimene,
domine d'un bout de la piece à l'autre ,
efface tout , n'eft jamais effacé , & fort du
Théâtre , ennemi de la nature entiere , autant
admiré qu'applaudi . Voilà donc le.
perfonnage que Moliere a voulu humilier
pour flatter le goût de fon fiecle . Si Moliere
a prétendu faire briller Philinte aux.
dépens d'Alcefte , jamais Auteur , j'oſe le
dire , n'a été plus mal adroit.
Philinte a loué la chûte du Sonnet d'Oronte
, le Mifanthrope indigné , lui dit :
La pefte de ta chûte , empoiſonneur au diable ,
En euffe-tu fait une à te caffer le nez.
jeu
M. Rouffeau défapprouve avec raiſon ce
de mots, & il s'écrie : Et voilà comme on
avilit la vertu ! Je n'ai qu'à citer du même
rôle cinq cens des plus beaux vers & des plus
applaudis qu'on ait jamais faits , & à m'écrier
à mon tour , Et voilà comme on honore la verm
! Eft- il poſſible que d'un frivole jeu de
DECEMBRE. 1758. 127
mots qui , dans la vivacité , peut échapper
à tout le monde , on tire une conféquence
deshonorante pour la mémoire d'un homme
qu'on fait profeffion d'admirer ? M.
Rouffeau d'après fon idée trouve que Moliere
a affoibli les traits qui caractérisent
le Mifanthrope , & voici la preuve qu'il en
donne.
« On voit Alcefte tergiverfer & ufer dè
détour pour dire fon avis à Oronte . Ce
n'eft point là le Mifanthrope , c'eft un honnête
homme du monde qui fe fait peine de
tromper celui qui le confulte. La force du
caractere vouloit qu'il lui dît brufquement :
Votre Sonnet ne vaut rien , jettez - le au
feu ; mais cela auroit ôté le comique qui
naît de l'embarras du Mifanthrope , & de
fes je ne dis pas cela répétés , qui pourtant
ne font au fonds que des menfonges. » Les
je ne dis pas cela font très- plaifans ; mais
ce n'eft point aux dépens du Mifanthrope
qu'ils font rire : du refte il ne faut que favoir
diftinguer la groffiéreté de la franchife
pour juftifier cette réticence. Le Mifanthrope
de Moliere a vécu trente ans
dans le monde ; il ne feroit. pas vraifemblable
qu'on l'y eût fouffert , s'il ne favoit
pas marquer , en héfitant de dire une vérité
fâcheufe , qu'il lui en coûte de déplaire à
celui qui l'a confulté, Je ne dis pas cela ,
Fiv.
128 MERCURE DE FRANCE:
n'eft rien moins qu'un menfonge , c'eft la
vérité même préfentée avec ménagement ,
& j'en appelle à tous ceux qui l'entendent ;
Oronte ne s'y méprend point . Or , M.
Rouffeau fçait bien que le menfonge n'eft
pas dans les mots ; & il me feroit aifé de lui
prouver , par fon propre exemple , que ,
fans déguifer la vérité , on peut la couvrir
d'un voile modefte. Le Mifanthrope répéte
à Oronte , je ne dis pas cela ; fi Philinte
lui demandoit: Hé que dis tu donc , traître ?
la réponſe feroit facile : Je ne fuis point
traître , je me fais entendre , je dis ce qu'exige
l'honnételé , & ce que permet la bienféance.
M. Rouffeau demande jufqu'où peuvent
aller les ménagemens d'un homme
vrai ; je lui réponds , exclufivementjufqu'à
l'équivoque. Suivant fes principes
le Mifanthrope doit n'ufer d'aucun détours
, & dire crument tout ce qu'il penſe.
Si Moliere eût voulu mettre un tel perfonnage
fur la fcene , il l'eût pris au fond
des forêts.
Mais il eft inutile de donner au Théâtre
des leçons d'une morale outrée , qu'il ne
feroit ni poffible ni honnête de pratiquer
dans le monde , où l'on peut très bien ,
quoi qu'en dife M. Rouffeau , n'être ni
fourbe ni brutal. Moliere n'a donc pas
-
DECEMBRE. 1758. 129
prétendu , ni pu prétendre dégrader la vérité
& la vertu, en les faifant un peu moins
farouches que M. Rouffeau ne l'exige ; &
franchement il n'y a qu'un Philofophe qui
regrette le temps où l'homme marchoit à
quatre pattes , qui puiffe trouver le Mifanthrope
de Moliere trop doux & trop civilife.
M. R. dit lui- même de ce perfonnage :
* l'intérêt de l'Auteur eft bien de le rendre
ridicule, mais non pas fou ; & c'eft ce qu'il
paroîtroit aux yeux du Public , s'il étoit
tout- à-fait fage. » Après l'efquiffe que
j'ai tracée du caractere du fage , tel que je
le conçois , il eft inutile d'ajouter que le
Mifanthrope de M. Rouffeau n'eft pas digne
à mes yeux de ce titre : il eft plus inutile
encore de réfuter fa conclufion contre
la morale du Mifanthrope & de tout le
Théâtre de Moliere . Si les principes font
détruits , la conféquence tombe d'elle- même.
Lafuite au Mercure prochain.
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Résumé : SUITE de l'extrait de la Lettre de M. Rousseau de Geneve à M. d'Alembert, sur les Spectacles.
Dans une lettre à M. d'Alembert, M. Rouffeau critique les spectacles, notamment la tragédie et la comédie. Il estime que la tragédie suscite les passions qu'elle prétend condamner et que la comédie, en reflétant les mœurs contemporaines, est encore plus dangereuse. Rouffeau considère la comédie comme pernicieuse, même lorsque le plaisir comique repose sur un vice humain. Il admet que le théâtre, bien que purgé de son ancienne indécence, n'est pas encore suffisamment moralisé et propose de bannir certains auteurs, ne permettant que des comédies honnêtes et morales. L'auteur de la lettre conteste cette vision en soulignant que les individus vicieux se reconnaissent encore moins dans un discours de morale. Il rappelle que les faux dévots et les usuriers n'appréciaient pas se voir représentés dans des œuvres comme 'Le Tartuffe' de Molière. Il conclut que la comédie peut avoir une utilité morale en peignant fidèlement les mœurs et en rendant les vices ridicules. Le texte discute de la fonction et de l'impact de la comédie, en particulier celle de Molière. La comédie permet de dénoncer et d'humilier les vices en les exposant sur scène, mais elle doit rester vraisemblable et naturelle pour être efficace. Molière exagère les traits des personnages pour les rendre reconnaissables sans les déformer. La comédie vise une satire collective, réunissant les traits les plus marquants d'un vice donné. L'illusion théâtrale repose sur la vérité de l'imitation, et toute divergence avec la nature rompt cette illusion. Le texte critique l'idée que Molière serait une 'école de vices', affirmant que ses pièces montrent plutôt les conséquences négatives des vices et des mauvaises actions. Molière choisit de représenter des personnes honnêtes mais faibles ou crédules, punies non pour leur bonté, mais pour leurs travers ou faiblesses. Les exemples incluent 'Le Bourgeois Gentilhomme', 'George Dandin', 'Le Malade imaginaire', et 'Les Tuteurs jaloux'. Molière ne ridiculise pas l'honnêteté pure et simple, mais plutôt les défauts des personnages honnêtes. Le texte critique l'interprétation de M. Rousseau, affirmant que Molière n'a jamais eu l'intention de glorifier les fripons. Les pièces de Molière visent à corriger les vices et à encourager la vertu, en montrant les conséquences des erreurs des personnages honnêtes mais imprudents.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 75-99
SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
Début :
Je suis convenu avec M. Rousseau qu'il restoit encore au Théâtre François des [...]
Mots clefs :
Femmes, Amour, Hommes, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Théâtre, Femme, Pudeur, Âme, Homme, Sentiment, Monde, Nature, Honnêteté, Pièces, Société, Peuple, Genève, Devoir, Vie, État, Vertu, Principes, Scène, Naturel, République, Guerre, Commerce, Honneur, Comique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau
de Genève à M. d'Alembert,
J Fe
peu
E fuis convenu avec M. Rouffeau qu'il
reftoit encore au Théâtre François des
Comédies repréhenfibles du côté des
moeurs , & quoiqu'elles foient d'un ton
fi bas & d'unfi mauvais goût , que n'ayant
rien de féduifant , elles me femblent
dangereufes ; quoique je fois très -éloigné
de regarder tous ceux qui rient du tef
tament de Crifpin comme des fripons
dans l'ame ; il feroit bon , je l'avoue , de
bannir ce comique méprifable d'un théâtre
qui doit être l'école de l'honnêteté ?
Mais que ces défauts » foient tellement
inhérens à ce théâtre , qu'en voulant les
en ôter , on le défigure » c'eft de quoi
je ne puis convenir ; & je crois avoir bien
prouvé , que fans les filoux & les femmes
perdues , Moliere a fait d'excellentes Comédies.
Ainfi , quand il feroit vrai que
les Pièces modernes , plus épurées , n'au
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
roient plus de vrai comique , & qu'en inf
truifani beaucoup , elles ennuiroient encore
davantage la pureté des moeurs n'en feroit
pas la caufe. Les moeurs du Glorieux,
de la Métromanie , de l'Enfant prodigue ,
des Dehors trompeurs , du Méchant font
épurées ; & je ne puis croire que M. R. les
compare à d'ennuyeux Sermons . Quelles
font les Pièces morales qui nous ennuyent?
celles dont les Peintures font froides ,
les vers lâches , le coloris foible , les fentimens
fades l'intrigue languiffante
les caractères mal deffinés ; celles en deux
mots , dont le Comique manque de fel ,
ou le Sérieux de pathétique.
" ,
Le vice n'eft donc pas inhérent aux
moeurs de la Scène comique-françoiſe , à
moins que l'amour , comme le prétend
M. R. ne foit , même dans les perfonnages
vertueux , un exemple vicieux au
théâtre.
Que tout ce qui refpire la licence , que
tout ce qui bleffe l'honnêteté foit condamné
dans la peinture de l'amour ; il
n'eft perfonne qui n'y foufcrive.
Mais ce n'eft point là ce que M. R. reproche
à la Scène françoife , c'eft l'amour
décent , l'amour vertueux qu'il y attaque.
Ce qui acheve de rendre fes images
dangereufes , c'eft , dit-il , qu'on ne le
JANVIER. 1759. 77
voit jamais regner fur la Scène qu'entre
» des ames honnêtes... Les qualités de
»l'objet ne l'accompagnent point jufqu'au
» coeur ; ce qui le rend fenfible , intéref
» fant , s'efface... Les impreffions ver-
» tueufes en déguifent le danger , & don-
» nent à ce fentiment trompeur un nou-
» vel attrait par lequel il perd ceux qui
» s'y livrent... En admirant l'amour hon-
» nête , on fe livre à l'amour criminel.
Telle est l'opinion de M. R. Voyons
comment il la développe.
H
"
» Les Auteurs concourent à l'envi pour
» l'utilité publique à donner une nouvelle
énergie & un nouveau coloris à cette
paffion dangereufe , & depuis Moliere
» & Corneille , on ne voit plus réuffir au
» Théâtre que des Romans , fous le nom
» de Pièces dramatiques. » Athalie , Mérope
, l'Orphelin de la Chine , Iphigénie
en Tauride ont réuffi : eft-ce l'amour quien
a fait le fuccès ? Mais paffons fur ces
propofitions incidentes , & accordons à
M. R. que Britanncus , Alzire , Didon &
toutes les Tragédies où regne l'Amour ,
font des Romans , fans lui demander ce
qu'il entend par des Piéces dramatiques
, fi de tels Romans n'en font pas.
Une action régulière & intéreffante , où
l'une des plus violentes paffions de la Na-
1
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
F
ture , tient fans cefle l'âme des Spectateurs
agitée entre la crainte & la pitié ,
fera donc ce qu'il lui plaira. Mais fi l'Amour
y eft peint comme il doit l'être ,
terrible & funefte dans fes excès , refpectable
& touchant dans ce qu'il a d'honnête
, de vertueux , d'héroïque , ce Tableau
de l'Amour fera une leçon morale ;
fans en excepter Zaïre qui meurt , non
pas victime de l'Amour , mais victime de
fon devoir & des fureurs de la jalouſie ;
fans en excepter Berenice qui feroit tombée
, quoiqu'en dife M. R. fi Titus facrifioit
l'orgueil des Romains , tout injufte.
qu'il nous femble , au tendre & vertueux
Amour que nous reffentons avec lui . Comme
le fentiment de l'Amour n'eft pas toujours
violent & paffionné , qu'il fe modifie
felon les caractéres , que les épreuves
en font plus ou moins pénibles , fuivant
la fituation des perfonnages , & les inté
rêts qui lui font oppofés ; que ce fentiment
le plus naturel , le plus familier dans
tous les états , eft auffi le plus propre à
développer les vices , & à mettre le ridicule
en jeu la Comédie l'a pris dans la
Peinture de la vie commune , tantôt pour
objet principal , & tantôt pour premier
mobile . Voilà comment & pourquoi l'Amour
a été introduit fur nos deux Théâ
JANVIER. 1759.
tres eft-ce un bien , eft-ce un mal :
pour
les moeurs ? C'est ce qui reste à examiner.
L'ufage des Anciens eft un préjugé
contre nous : mais par - tout & dans
tous les tems le Théatre a dû fuivre
les Conftitutions nationales . Chez les
Grecs , la Tragédie étoit une leçon politique
: chez nous , elle eſt une leçon morale
, & ne peut , ni ne doit avoir rapport
à l'adminiſtration de l'Etat. Il n'est donc
pas étonnant que l'Amour qui n'avoit rien
de commun avec le Gouvernement d'Athènes,
n'y fût point admis au théâtre ; &
que ce même fentiment qui eft d'un fi'grand
poids dans nos moeurs , foit devenu le premier
reffort de la Scène tragique françoife.
Une difference non moins fenfible dans
les moeurs de la Société , dont la Comédie
eſtle tableau , y a fait fubftituer des femmes
libres & honnêtes aux Efclaves &
aux Courtifannes des Comiques Grecs &
Romains. Mais comment M. Rouffeau
trouveroit- il les honnêtes femmes placées
au théâtre ? Il trouve même indécent
qu'elles foient admifes dans la Société.
» Les Anciens , dit - il , avoient
» en général un très-grand refpect pour
» les femmes ; mais ils marquoient ce
reſpect , en s'abſtenant de les expoſer
au jugement du Public , & croyoient
30
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» honorer leur modeftie , en fe taifant fut
» leurs autres vertus. Chez nous au con-
» traire , la femme la plus eftimée , eſt
» celle qui fait le plus de bruit , qui parle
» le plus , qu'on voit le plus dans le mon-
» de , & c.
Il me femble que M. Rouffeau n'a ni
compté ni pefé les voix ; & après tout ,
ces paralleles vagues, ces tableaux de fantaifie
ne prouvent que l'art & le talent du
Peintre . Confidérons les chofes en ellesmêmes
, & tâchons d'y faifir le vrai.
Dans tous les Etats , où les Citoyens
font admis à l'adminiſtration de la
République , il eft naturel que les
femmes foient éloignées de la Société
des hommes , & reléguées dans l'obfcurité.
La guerre , les confeils , les négociations
, le commerce , les fonctions pénibles
du Gouvernement élevent l'orgueil
des hommes au-deffus des foins de la
galanterie
& des inquiétudes de l'amour.
Comme ils ont feuls la force d'agir , ils
s'attribuent à eux feuls la fageffe de délibérer
; & jaloux du droit de gouverner ,
ils n'y inftruisent que leurs femblables .
Pour expliquer comment les femmes
ont été d'abord éloignées de l'adminiftration
publique , il n'eft donc pas befoin
d'attribuer aux hommes un fçavoir & des
JANVIER. 1759 .
81
talents qui leur foient propres : il fuffic
de remonter à l'inftitution des gouvernements.
La premiere concurrence pour
l'autorité fut décidée à coup de poing :
la feconde , à coup de malue ; enfuite
vinrent la hache & l'épée ; & dans cette
maniere de régler les droits , il est clair
que les femmes n'avoient rien à prétendre
Or , comme dans un Etat républicain ,
tout homme participe au gouvernement
ou aſpire à y participer, notre fexe y conferve
avec foin fon ancienne prérogative.
Mais dans un Pays où les Citoyens
fous l'autorité d'un Monarque , & fous la
tutelle des Loix , ne tiennent à la Conftitution
politique , que par le droit de propriété
, & par le tribut d'obéiffance ; où
perfonne n'influe ſur l'adminiſtration de
l'Etat , qu'autant qu'il y eft appellé ; où
l'homme privé ne peut rien ; où chacun
vit pour foi & pour un certain nombre de
fes femblables , felon fes affections , plus
ou moins étendues , fans autre foin que
de contribuer , autant qu'il eft en lui , aux
douceurs de la Société : dans cet état ,
´dis-je , il eſt naturel que les femmes foient
admiſes à ce concours paiſible de devoirs
officieux , pour y établir l'harmonie , pour
adoucir les moeurs des hommes naturelment
féroces , pour tempérér en eux cette
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
indocilité fuperbe qui s'indigne du frein
des Loix en un mot , pour cultiver &
nourrir dans leur âme , l'amour de la
paix & de l'ordre , qui eft la vertu de leur
condition.
Il feroit mieux , peut-être , que chacun
, avec fa compagne , vécut dans fa
maifon au milieu de fes enfans , mais
ces moeurs ne peuvent fubfifter que chez
un Peuple attaché au travail par le befoin.
La richeffe invite à l'oifiveté ; celleci
à la diffipation : le cercle de la fociété
s'étend ; & les hommes y appellent
les femmes. Mahomet , pour engager
les Mufulmans à vivre chacun chez
foi , fut obligé de leur donner un Serrail
& de leur en confier la garde . Ailleurs,
la jaloufie tient les femmes captives
mais les moeurs en font plus farouches
fans être plus pures , & il vaut encore
mieux fe difputer le coeur des femmes
à coup d'oeil , qu'à coup de poignard.
Cependant les hommages que nous
leur rendons nous dégradent , nous aviliffent
aux yeux de M. Rouffeau , & c'eſtlà
furtout ce qui caufe fon déchaînement
contre les Pièces de Théâtre où
l'Amour domine.
» L'Amour eſt le régne des femmes ,
» dit-il ; un effet naturel de ces fortes de
JANVIER . 1759.
83
Piéces eft donc d'étendre l'empire du
»fexe. Penfez-vous , Monfieur , deman-
» de-t-il à M. d'Alembert , que cet or--
» dre foit fans inconvénient , & qu'en
» augmentant avec tant de foin l'afcendant
» des femmes , les hommes en foient
» mieux gouvernés ? Il peut y avoir, pour-
» fuit-il , dans le monde , quelques fem-
»mes dignes d'être écoutées d'un hon-
» nête-homme, mais eft- ce d'elles en géné-
» ral qu'il doit prendre confeil , & n'y
» auroit- il aucun moyen d'honorer leur
"fexe fans avilir le nôtre » ? Prendre
confeil d'une femme , c'eft avilir notre
fexe I eft donc bien établi dans l'opinion
d'un Philofophe , que la fupériorité
nous eft acquife en fait de prudence
? Je le fouhaite , mais j'en doute encore.
» Le plus charmant objet de la Na-
» ture , le plus digne d'émouvoir un coeur
» fenfible & de le porter au bien , eft ,
» je l'avoue , une femme aimable & ver-
>> tueufe ; mais cet objet célefte où fe
>> cache-t-il ? "
M. Rouffeau , felon fes principes
trouve fi peu d'hommes de bien ! Il n'eft
pas étonnant qu'il trouve fi peu de femmes
vertueufes , furtout d'après les moeurs
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
des Peuples qui vivoient il y a trois mille
ans.
و د
» Il n'y a pas de bonnes moeurs pour
» les femmes , hors d'une vie retirée &
domeftique... Rechercher les regards
» des hommes , c'eft déjà s'en laiffer cor-
» rompre, & toute femme qui fe montre,
fe deshonore... Une femme hors de fa
»maifon , perd fon luftre , & dépouillée
» de fes vrais ornements elle ſe montre
» avec indécence .
Or chez nous toutes les femmes fe
montrent ; elles font donc toutes deshonorées
toutes celles qui ont de la beauté
font bien-aiſes qu'on s'en apperçoive ;
les voilà donc déjà corrompuës : aucune
d'elles ne fe renferme dans l'intérieur de
fon domestique ; il n'y a donc pas de
bonnes moeurs pour elles . De là nos feftins
, nos promenades , nos affemblées ,
ainfi que le bal que M. Rouſſeau veut
inftituer à Genêve , font les rendés -vous
du deshonneur & les fources de la corruption.
En un mot , toute femme qui
s'expofe en Public eft une femme fans
pudeur , la perte de la pudeur entraîne
celle de l'honnêteté qui eft l'âme des
bonnes moeurs ; nos femmes vivent en
Public , elles n'ont par conféquent ni pudeur
, ni honnêteté , ni vertu. Le raiſonJANVIER.
1759 . 85
nement eft fimple , & il n'en falloit pas
davantage pour prouver qu'un fpectacle
qui nous diſpoſe à les aimer , eſt un ſpectacle
pernicieux. Cependant M. Rouſſeau
ne croit pas cet argument fans replique : il
s'en fait une , mais il a foin de la choifir facile
à détruire. Il fuppofe qu'on lui répond
que la pudeur n'eft rien , & il s'attache à
prouver que la pudeur eft infpirée aux
femmes par la nature. Je le crois , je fuis
perfuadé que l'attaque eft le rôle natu rel
de l'homme , & la défenſe celui de - la
femme ; & quoique la raifon très-fenfible
qu'en donne M. Rouffeau , ait pu ne
venir que par réfléxion , quoique la difpofition
habituelle des deux fexes n'engage
les femmes qu'à nous attendre, fans
leur faire une loi de nous réfifter ; quoique
cette retenue , qui n'eft qu'une dó
cence paffive , ne rempliffe pas l'idée que
nous avons de la pudeur , & que par
conféquent la preuve de M. Rouffeau foit
infuffifante contre ceux qui veulent que la
pudeur qui réfifte , foit une vertu factice
& un devoir de convention ; ce n'eſt pas
là ce que je prétends. La pudeur naturelle
interdit-ellle aux femmes la fociété.
des hommes ? voilà ce que je nie , & ce
que M. Rouffeau ne prouvera jamáis. Il
Lemble que pour elles vivre avec les hom86
MERCURE DE FRANCE.
mes, ou s'abandonner aux hommes, foient
fynonymes , & qu'à fon avis , il ne foit
pas poffible de nous réfifter fans nous
fuir. Qu'un Petit -Maître le dife , à la
bonne heure ; mais un Philofophe peutil
le penfer ? La Société , fans doute , a
multiplié les Loix de la pudeur , & quelque
capricieux que foit l'ufage , le fexe
doit s'y conformer : mais dans ce qui n'eſt
pas prefcrit par la Nature , la pudeur d'un
Pays n'eft pas celle d'un autre. Chez les
Grecs , l'ufage défendoit aux femmes de
fe montrer en public : chez nous l'uſage
les y autorife.
Ór , celle-là eft honnête & décente
qui obferve ce que lui prefcrit la pudeur ,
l'honnêteté , la décence des moeurs du
Pays qu'elle habite. Il n'y a d'inſtitution
naturelle, que le devoir de la réſiſtance, ou
plutôt l'interdiction de l'attaque , tout le
refte varie fuivant les lieux & les tems.
M. Rouffeau fera donc obligé de nous
renvoyer aux preuves de fait. » Je fçais
qu'il regne en d'autres Pays des Cou-
» tumes contraires : mais voyez auffi ,
» dit-il, quelles moeurs elles ont fait naître.
Je ne voudrois pas d'autre exemple pour
ور
و ر
» confirmer mes maximes. Il eft facile
de faire la fatyre de nos moeurs ; & cent
exemples vicieux pris fur un million de
JANVIER. 1759 .
87
Citoyens , feroient un tableau épouvantable
de la Ville de l'Univers la mieux policée
, après l'immenfe Capitale des fages
& induftrieux Chinois . Mais fur l'atticle
de la galanterie & de l'amour , faut- il
avouer ce que je penfe des moeurs les plus
licencieufes de Paris ? Que M. Rouffeau
fe rappelle fes Pigeons. » La blanche Co-
» lombe va , fuivant pas à pas fon bien-
» aimé , & prend chaffe elle-même auffi-
» tôt qu'il fe retourne. Refte-t- il dans
» l'inaction ; de légers coups de bec le
» réveillent s'il fe retire, elle le pourfuit :
» s'il ſe défend , un petit vol de fix pas
» l'attire encore : l'innocence de la Na-
» ture ménage les agaceries & la molle
» réfiftance , avec un art qu'auroit à peine
» la plus habile Coquette. » Hé bien
Monfieur , les Coquettes ont à- peu- près
eet art-là : vous ne voyez dans cette image
charmante , rien de bien pernicieux
au monde ; & un peuple de Pigeons avec
ces moeurs , vaut bien un peuple de
Vautours ? Quand même à la coquetterie
des Colombes , fe mêleroit un peu d'inconftance
, ce feroit encore un jeu de la
Nature , dont vos yeux feroient égayés.
C'eft ce que je voulois vous faire obferver
en paffant : mais revenons aux principes
de l'honnêteté qui prefcrit d'autres moeurs
88 MERCURE DE FRANCE.
aux femmes , & en défavouant la conduite
de celles , dont la Colombe' eft l'image
, voyons fi vous n'êtes pas injuſte
d'envelopper tout le fexe dans un mépris
univerfel.
Vous êtes indigné qu'au Théâtre une
femme penfe & raifonne , qu'on lui donne
un efprit ferme , une âme élevée , des
principes & des vertus ? Et fi les femmes
s'offenfoient qu'on mît au Théâtre des
Héros & des Sages , les croiriez- vous
moins fondées ? A votre avis , ces modèles
font- ils plus communs parmi nous ?
» Les imbécilles Spectateurs vont , dites-
»vous , apprendre d'elles ce qu'ils ont
pris foin de leur dicer. » Et à qui ,
Monfieur , n'a-t- on pas dicté fa leçon ?
En naiffant , fçavions - nous la nôtre ?
» Parcourez la plupart des Piéces mo-
» dernes , c'eſt toujours une femme qui
» fçait tout , qui fait tout ; la bonne eſt
» fur le Théâtre , & les enfants font au
» parterre.
ود
}
Quand on met au Théâtre Didon , Sémiramis
, Elizabeth , il faut bien fuppofer
qu'elles fçavoient quelque chofe : ces
femmes- là n'étoient pas des enfants .
Quand on peint des femmes bien nées ,
il faut bien qu'elles aient des principes
d'honnêteté , de vertu , d'humanité la
JANVIER. 1759 . 89
Nature leur tient , je crois , le même langage
qu'à nous. Le monde leur donne
les mêmes connoiffances ; & il eft vraifemblable
qu'elles l'étudient avec d'autant
plus d'attention , qu'elles font moins
préoccupées : l'Amour regne au Théâtre ,
il faut bien qu'elles y regnent , & qu'elles
exercent fur la Scène le même empire
que dans la fociété. Eft- ce un mal : Nous
le verrons. A l'égard des leçons qu'elles
donnent au Parterre, fi ces leçons peuvent
être utiles, elles n'en font que plus goutées ;
& je ne connois que vous feul parmi
les hommes , qui croyiez en être avili.
M. Rouffeau ne peut fe perfuader qu'une
femme foit fon égale ; demandons-lui
donc enfin quels font les talents de l'efprit,
& les qualités du coeur dont la Nature a
doué l'homme , à l'exclufion de la femme
quels font les vices qu'elle a effentiellement
attaché à ce fexe , les délices
du nôtre : quels font les piéges qu'elle
nous cache fous les fleurs de la beauté ?
» Les femmes en général n'aiment aucun
» art , ne ſe connoiffent à aucun . » Ce
feroit-là un bien petit mal : cependant
files femmes étoient naturellement privées
du fentiment du beau , elles pourroient
l'être du fentiment du vrai , du
jufte & de l'honnête ; & cette propofigo
MERCURE DE FRANCE.
tion jettée en l'air peut tirer à conféquence.
Que M. Rouffeau nous dife donc
s'il a pris cette opinion dans l'étude de
l'organifation phyfique , ou dans le commerce
du monde. Les femmes ont-elles
les organes moins délicats que nous , le
coup d'oeil ou l'oreille moins jufte , le
fentiment en général plus lent ou plus
confus ? Quelle eft la faculté que nous
avons & qu'elles n'ont pas , pour gouter
la Peinture ou la Sculpture , la Mufique
ou la Poefie ? Eft-ce l'exercice & l'étude
qui leur manquent ? Il s'enfuit que nous
avons fur elles , à cet égard , l'avantage
de l'éducation : mais fi M. Rouffeau avoit
-
été moins éloigné par fes principes du
commerce du monde & des femmes , il
en auroit vû beaucoup qui ont acquis par
elles mêmes , les lumieres qu'on leur
envioit. Je vais plus loin , & j'établis en
fait que , fi l'on compare l'éducation des
femmes avec la nôtre , les foins que l'on
prend de prolonger leur enfance, & de hâter
en nous l'ufage de la raifon , l'obscurité
où l'on tâche de retenir leur âme captive,
& les lumieres qu'on ne ceffe de répandre
dans nos efprits ; d'un autre côté , fi l'on
fait attention que , dès que leur intelligence
& leur goût ont la liberté de
prendre l'effor , plufieurs nous atteignent,
JANVIER. 1759.
quelques - unes même nous paffent , fans
y prétendre & en fe jouant ; on conclura
que les femmes en général naiffent avec
des diſpoſitions aſſez heureuſes au fçavoir
& aux talents dont Monfieur Roufſeau
fait notre partage. Tout ce qui n'exige
qu'une raifon faine , un efprit droit &
une fenfibilité modérée , leur eft donc au
moins commun avec les hommes . Je le
dis à propos des Arts, je le dirai même par
rapport aux chofes les plus férieufes de
la vie ; & une multitude d'hommes qui
nefont ni complaifants ni paffionnés, l'attefteront
avec moi.
» Mais ce feu célefte qui échauffe &
» embraſe l'âme , ce genie qui confume
» & dévore , cette brulante éloquence ,
ces tranfports fublimes qui portent leur
» raviffement jufqu'au fond des coeurs ,
» manqueront toujours aux écrits des fem-
" mes. " Si cela eft , elles en font moins
capables des fortes productions du génie :
mais tout cela eft- il effentiel au goût des
Arts Tout cela eft- il relatif aux moeurs
de la Société , qui eft l'objet de notre difpute
Faut- il être un Boffuet , un Milton ,
pour être bon Citoyen , bon parent , bon
ami ? Où font même parmi les hommes
les génies brulants dont vous nous parlez
? En voulez-vous former une Ré92
MERCURE DE FRANCE.
publique Qui les gouverneroit , bo
Dieu ? Le monde moral feroit un maga
fin à poudre .
» Les écrits des femmes font tous
» froids & jolis comme elles. Ils auron
» tant d'efprit que vous voudrez , jamais
d'âme. Ils feront cent fois plutôt fen-
» fés que paffionnés : elles ne fçavent n
» fentir ni décrire l'amour même. Lafeul
Sapho , que je fçache , & une autre,
» méritent d'être exceptées.
33
33
Que les écrits des femmes ne foient pas
paffionnés , la pudeur feule peut en être la
caufe : que M. Rouffeau & moi en ayons
peu connu qui fçachent décrire & fentir
l'amour ; c'eft un malheur particulier , qui
eft peut-être fans conféquence. Cependant
, s'il arrivoit que chacun pût dire
comme M. Rouffeau , qu'il connoît deux
femmes , Sapho & une autre , qui méritent
d'être exceptées , il fe trouveroit au
bout du compte , autant de femmes capables
de décrire & de fentir l'amour , qu'il
y auroit eu d'hommes capables de l'inf
pirer : & fi M. Rouffeau a trouvé une feconde
Sapho , il ne peut , avec bienséance,
difputer le même avantage à perfonne.
Mais , fuppofons que le fentiment foit
plus foible dans les femmes que dans les
hommes , que leurs écrits , & par conféJANVIER.
1759. ༡༣
quent , leurs caractéres foient plus fenfés
que paffionnés , eft-ce à M. Rouffeau
qui connoît fi bien le danger des paffions ,
à regarder cette froideur comme un vice?
Qu'il s'accorde enfin avec lui-même , &
qu'il nous dife , fi un naturel paffionné
lui femble préférable à un caractére
moins fufceptible de mouvements impétueux
? Si la vertu s'exerce à tempérer
dans les hommes cette fougue, cette véhémence
de fentiments que les femmes n'ont
pas , la vertu ne fait donc en eux , que
te qu'a fait la Nature en elles. Ce font les
paffions qui troublent l'ordre : les femmes
eduites à des affections tranquilles , feroient
donc le fexe le plus fléxible à la régle
, le plus docile aux loix de la Société ;
& par conféquent , elles feroient faites
pour en être les liens.
Si donc la nature n'a pas interdit aux
femmes d'être raisonnables , ſenſibles ,
honnêtes , vertueufes , fi elle leur a donné
une âme comme à nous , mais plus
calme , plus modérée ; de quel droit , fur
quel rapport , d'après quel examen affurez-
vous qu'elles abufent de tous ces dons
& qu'elles les tournent à leur honte ?
L'homme eft né bon , dites-vous , & fous
cenom fans doute vous comprenez la
femme . Vous avouez qu'il peut y avoir
94 MERCURE DE FRANCE.
quelque femme aimable & vertueufe.,
mais vous demandez où elle fe cache ?
C'est vous , Monfieur , qui vous cachez à
elle ; & cette question , qui feroit accablante
de la part d'un homme répandu
dans le monde , ne prouve rien , ne vous
déplaife , de la part d'un Philofophe folitaire.
Vous l'avez vu de fi loin, Monfieur ,
ce monde que vous méprifez !
و ر
Cependant la douceur , la moleffe du
caractere des femmes fe communiquent
aux moeurs des hommes. » Ce fexe plus
» foible , hors d'état de prendre notre
» maniere de vivre trop pénible pour lui ,
» nous force de prendre la fienne trop
» molle pour nous , & ne voulant plus
»fouffrir de féparation , faute de pou-
» voir fe rendre hommes , les femmes
» nous rendent femmes. »>
ور
و ر
»
M. Rouffeau n'entend pas qu'elles nous
otent les fentimens du courage & de
l'honneur. Les femmes , dit - il , ne
» manquent pas de courage , elles préfe-
» rent l'honneur à la vie : l'inconvénient
» de leur fexe eft de ne pouvoir fuppor-
» ter les fatigues de la guerre & l'intem-
» périe des faifons. C'est donc cette foibleffe
qu'elles nous communiquent ſelon
M. Rouffeau. » Or , dit- il , cet inconvé-
» nient qui dégrade l'homme , eft tresJANVIER.
1759 . ༡༨
grand partout ; mais c'eft furtout dans
» les Etats , comme le nôtre , ( il parle
de Genêve ) qu'il importe de le préve-
» nir. Qu'un Monarque gouverne des
» hommes ou des femmes , cela lui doit
» être affez égal , mais dans une République
il faut des hommes. » C'est- àdire
, dans fon fens , des corps affez bien
conſtitués pour réſiſter aux fatigues de la
guerre & à l'intempérie des faifons. Encore
une fois , M. Rouffeau fe croit-il à.
Lacédémone ? N'eft-il pas fingulier que
l'on s'échauffe l'imagination au point
d'appliquer ſérieufement les principes de
Lycurgue à une Ville commerçante , induftrieufe
& paifible , qui ne peut être
que cela ? Hé Monfieur ! fi l'équilibre qui
fait fa fureté , venoit à fe rompre , pour
le coup c'eſt bien à Genêve qu'il feroit indifferent
d'être peuplée d'hommes ou de
femmes. Qu'une République entourée de
Républiques rivales & toujours prêtes à
l'accabler , s'exerce fans relâche à défendre
fa liberté menacée , qu'elle renonce
à tous les Arts , pour ne s'occuper que
de l'art de combattre , qu'elle endurciffe
par une difcipline auftere les moeurs de
fesCitoyens , dont elle fe fait un rempart
: c'eft une néceffité cruelle mais indifpenfable
, & la férocité guerriere en96
MERCURE DE FRANCE.
tre dans fa conftitution : Telle fut Sparte ;
mais eft-ce là Genêve ? Qu'on y joue ,
qu'on y danfe , puifque vous le voulez ,
qu'on y donne des fêtes ou des fpectacles
, qu'on y vive avec les femmes ou
fans les femmes , pourvu que l'induſtrie .
& le négoce y foient en vigueur , &
que la police y foit vigilante & févere ;
les fondemens de votre liberté n'en feront
ni plus forts ni plus foibles . La force
de Genêve n'eft pas dans fon fein. Mais
vos vues ne ſe bornent pas aux moeurs de
cette République ; & quoique vous difiez
qu'il eft égal à un Monarque de com-.
mander à des hommes ou à des femmes
, attendu qu'il peut avoir trois fois
plus de femmes qu'il n'en faut pour fe
battre , afin de facrifier les deux autres.
tiers aux maladies & à la mortalité. Cette
ironie , affez amere, ne donne le change
à perfonne. Vous avez raifon : c'eft un
grand mal pour un Peuple belliqueux de
n'être pas auffi robufte que brave ; &
c'est là , nous l'avouons , le défavantage
de tous les Peuples qui , nourris fous un
ciel doux , n'ont pas été endurcis dès l'enfance
aux travaux de cet Art deftructeur,
l'unique métier des Romains. Mais vous
attribuez ici au commerce des femmes ,
ce qui a des cauſes bien plus réelles.
Vous
JANVIER 1759. 97
Vous ne prétendez pas fans doute que
les femmes amolient le Laboureur &
l'Artifan , ni que le Peuple de nos Villes
& de nos campagnes foit énervé par les
délices d'une vie oifive & voluptueufe.
C'eft de là cependant que l'on tire nos
Soldats , & c'eft le Soldat qui fuccombe
aux travaux d'une guerre cloignée & à
l'inclémencé d'un ciel étranger. Les inconvénients
du luxe n'en font pas moins
réels ; mais attendez -vous des hommes
qu'ils fe bornent aux premiers befoins de la
vie;tandis que les fuperfluités voluptueuſes
lesfollicitent de toutes parts ? Vous voyez
que Licurgue lui-même , pour fermer au
luxe l'entrée de fa République , fut obligé
d'en écarter tous les moyens de s'enrichir.
Les femmes ne font rien à cela :
tout le vice eft dans les richeffes;mais ces
ticheffes ont d'autres avantages , & quoiqu'en
dife la Philofophie , il n'y a point
d'état fur la terre qui ne tâche d'augmenter
les fiennes ; il n'y en aura jamais aucun
qui s'avife de les enfouir.
Du refte , que le climat , les richeffes ,
ou les femmes amoliffent la férocité d'un
Peuple ardent & courageux , & lui êtent
la faculté de porter la défolation & le
ravage chez les Nations étrangeres, en lui
dauffant la bravoure,la vigueur & l'activité
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dont il a befoin pour fa propre défenſe ;
Que ce Peuple invincible dans fes frontieres
, y foit comme repouffé par la Nature
, dès qu'il en fort les armes à la main ;
eft-ce à un Philofophe à le regarder comme
un mal Je pardonnerois tout au
plus ce langage au flatteur d'un Roi
Conquérant.
2
Les femmes nous rendent femmes : c'est
donc à dire, dans votre fens, qu'elles nous
rendent moins paffionnés , plus doux
plus fenfés , plus humains . Elles ne nous
infpirent pas cette éloquence brulante
qui convenoit à la tribune , mais elles
nous enfeignent cette éloquence perfuafive
& conciliatrice qui convient à la fociété
; & le don de gagner les coeurs eft
fans comparaifon plus réel & plus infaillible
que le talent de les fubjuguer.
Elles affoibliffent en nous l'ardente foif
du fang & la fureur du brigandage ;
mais elles nourriffent dans nos ames l'amour
de l'honneur & l'émulation de la
gloire. Un homme flétri par une lâcheté
n'ofe plus paroître à leurs yeux ; & fi l'on
interrogeoit les coeurs, on verroit qu'elles
ne font pas oubliées dans la harangue
intérieure qu'un jeune Guerrier fe fait à
lui-même quand il marche à l'ennemi.
A l'égard des avantages d'une fevere
JANVIER. 1759. 99
difcipline ; qu'on en faffe un devoir
effentiel , qu'on y attache l'honneur militaire
, que la négligence de ce devoir
foit un obftacle invincible à l'avancement
, & qu'on obferve furtout avec une
exacte équité des diftinctions glorieufes
pour les uns & humiliantes pour les autres:
ofe répondre que les hommes ne feront
pas foufferts parmi les femmes au mo→
ment où le devoir & l'honneur les appelleront
aux drapeaux.
La vérité fimple eft que les femmes
contribuent à faire aimer au militaire les
plaifirs de la paix , fans les dégouter des
travaux de la guerre ; que du fein de l'amour
même , elles les envoyent aux combats
, & que le defir de leur plaire eft en
eux un nouveau principe d'émulation &
de valeur. Voyons quel eft dans la fociété
en général , le vice de leur domination ;
& fi l'amour , tel qu'il eft peint fur le
Théâtre , contribue ou remédie au mal
que leur commerce peut caufer.
La fuite au Mercure prochain.
de Genève à M. d'Alembert,
J Fe
peu
E fuis convenu avec M. Rouffeau qu'il
reftoit encore au Théâtre François des
Comédies repréhenfibles du côté des
moeurs , & quoiqu'elles foient d'un ton
fi bas & d'unfi mauvais goût , que n'ayant
rien de féduifant , elles me femblent
dangereufes ; quoique je fois très -éloigné
de regarder tous ceux qui rient du tef
tament de Crifpin comme des fripons
dans l'ame ; il feroit bon , je l'avoue , de
bannir ce comique méprifable d'un théâtre
qui doit être l'école de l'honnêteté ?
Mais que ces défauts » foient tellement
inhérens à ce théâtre , qu'en voulant les
en ôter , on le défigure » c'eft de quoi
je ne puis convenir ; & je crois avoir bien
prouvé , que fans les filoux & les femmes
perdues , Moliere a fait d'excellentes Comédies.
Ainfi , quand il feroit vrai que
les Pièces modernes , plus épurées , n'au
D ij
76 MERCURE DE FRANCE.
roient plus de vrai comique , & qu'en inf
truifani beaucoup , elles ennuiroient encore
davantage la pureté des moeurs n'en feroit
pas la caufe. Les moeurs du Glorieux,
de la Métromanie , de l'Enfant prodigue ,
des Dehors trompeurs , du Méchant font
épurées ; & je ne puis croire que M. R. les
compare à d'ennuyeux Sermons . Quelles
font les Pièces morales qui nous ennuyent?
celles dont les Peintures font froides ,
les vers lâches , le coloris foible , les fentimens
fades l'intrigue languiffante
les caractères mal deffinés ; celles en deux
mots , dont le Comique manque de fel ,
ou le Sérieux de pathétique.
" ,
Le vice n'eft donc pas inhérent aux
moeurs de la Scène comique-françoiſe , à
moins que l'amour , comme le prétend
M. R. ne foit , même dans les perfonnages
vertueux , un exemple vicieux au
théâtre.
Que tout ce qui refpire la licence , que
tout ce qui bleffe l'honnêteté foit condamné
dans la peinture de l'amour ; il
n'eft perfonne qui n'y foufcrive.
Mais ce n'eft point là ce que M. R. reproche
à la Scène françoife , c'eft l'amour
décent , l'amour vertueux qu'il y attaque.
Ce qui acheve de rendre fes images
dangereufes , c'eft , dit-il , qu'on ne le
JANVIER. 1759. 77
voit jamais regner fur la Scène qu'entre
» des ames honnêtes... Les qualités de
»l'objet ne l'accompagnent point jufqu'au
» coeur ; ce qui le rend fenfible , intéref
» fant , s'efface... Les impreffions ver-
» tueufes en déguifent le danger , & don-
» nent à ce fentiment trompeur un nou-
» vel attrait par lequel il perd ceux qui
» s'y livrent... En admirant l'amour hon-
» nête , on fe livre à l'amour criminel.
Telle est l'opinion de M. R. Voyons
comment il la développe.
H
"
» Les Auteurs concourent à l'envi pour
» l'utilité publique à donner une nouvelle
énergie & un nouveau coloris à cette
paffion dangereufe , & depuis Moliere
» & Corneille , on ne voit plus réuffir au
» Théâtre que des Romans , fous le nom
» de Pièces dramatiques. » Athalie , Mérope
, l'Orphelin de la Chine , Iphigénie
en Tauride ont réuffi : eft-ce l'amour quien
a fait le fuccès ? Mais paffons fur ces
propofitions incidentes , & accordons à
M. R. que Britanncus , Alzire , Didon &
toutes les Tragédies où regne l'Amour ,
font des Romans , fans lui demander ce
qu'il entend par des Piéces dramatiques
, fi de tels Romans n'en font pas.
Une action régulière & intéreffante , où
l'une des plus violentes paffions de la Na-
1
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
F
ture , tient fans cefle l'âme des Spectateurs
agitée entre la crainte & la pitié ,
fera donc ce qu'il lui plaira. Mais fi l'Amour
y eft peint comme il doit l'être ,
terrible & funefte dans fes excès , refpectable
& touchant dans ce qu'il a d'honnête
, de vertueux , d'héroïque , ce Tableau
de l'Amour fera une leçon morale ;
fans en excepter Zaïre qui meurt , non
pas victime de l'Amour , mais victime de
fon devoir & des fureurs de la jalouſie ;
fans en excepter Berenice qui feroit tombée
, quoiqu'en dife M. R. fi Titus facrifioit
l'orgueil des Romains , tout injufte.
qu'il nous femble , au tendre & vertueux
Amour que nous reffentons avec lui . Comme
le fentiment de l'Amour n'eft pas toujours
violent & paffionné , qu'il fe modifie
felon les caractéres , que les épreuves
en font plus ou moins pénibles , fuivant
la fituation des perfonnages , & les inté
rêts qui lui font oppofés ; que ce fentiment
le plus naturel , le plus familier dans
tous les états , eft auffi le plus propre à
développer les vices , & à mettre le ridicule
en jeu la Comédie l'a pris dans la
Peinture de la vie commune , tantôt pour
objet principal , & tantôt pour premier
mobile . Voilà comment & pourquoi l'Amour
a été introduit fur nos deux Théâ
JANVIER. 1759.
tres eft-ce un bien , eft-ce un mal :
pour
les moeurs ? C'est ce qui reste à examiner.
L'ufage des Anciens eft un préjugé
contre nous : mais par - tout & dans
tous les tems le Théatre a dû fuivre
les Conftitutions nationales . Chez les
Grecs , la Tragédie étoit une leçon politique
: chez nous , elle eſt une leçon morale
, & ne peut , ni ne doit avoir rapport
à l'adminiſtration de l'Etat. Il n'est donc
pas étonnant que l'Amour qui n'avoit rien
de commun avec le Gouvernement d'Athènes,
n'y fût point admis au théâtre ; &
que ce même fentiment qui eft d'un fi'grand
poids dans nos moeurs , foit devenu le premier
reffort de la Scène tragique françoife.
Une difference non moins fenfible dans
les moeurs de la Société , dont la Comédie
eſtle tableau , y a fait fubftituer des femmes
libres & honnêtes aux Efclaves &
aux Courtifannes des Comiques Grecs &
Romains. Mais comment M. Rouffeau
trouveroit- il les honnêtes femmes placées
au théâtre ? Il trouve même indécent
qu'elles foient admifes dans la Société.
» Les Anciens , dit - il , avoient
» en général un très-grand refpect pour
» les femmes ; mais ils marquoient ce
reſpect , en s'abſtenant de les expoſer
au jugement du Public , & croyoient
30
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
» honorer leur modeftie , en fe taifant fut
» leurs autres vertus. Chez nous au con-
» traire , la femme la plus eftimée , eſt
» celle qui fait le plus de bruit , qui parle
» le plus , qu'on voit le plus dans le mon-
» de , & c.
Il me femble que M. Rouffeau n'a ni
compté ni pefé les voix ; & après tout ,
ces paralleles vagues, ces tableaux de fantaifie
ne prouvent que l'art & le talent du
Peintre . Confidérons les chofes en ellesmêmes
, & tâchons d'y faifir le vrai.
Dans tous les Etats , où les Citoyens
font admis à l'adminiſtration de la
République , il eft naturel que les
femmes foient éloignées de la Société
des hommes , & reléguées dans l'obfcurité.
La guerre , les confeils , les négociations
, le commerce , les fonctions pénibles
du Gouvernement élevent l'orgueil
des hommes au-deffus des foins de la
galanterie
& des inquiétudes de l'amour.
Comme ils ont feuls la force d'agir , ils
s'attribuent à eux feuls la fageffe de délibérer
; & jaloux du droit de gouverner ,
ils n'y inftruisent que leurs femblables .
Pour expliquer comment les femmes
ont été d'abord éloignées de l'adminiftration
publique , il n'eft donc pas befoin
d'attribuer aux hommes un fçavoir & des
JANVIER. 1759 .
81
talents qui leur foient propres : il fuffic
de remonter à l'inftitution des gouvernements.
La premiere concurrence pour
l'autorité fut décidée à coup de poing :
la feconde , à coup de malue ; enfuite
vinrent la hache & l'épée ; & dans cette
maniere de régler les droits , il est clair
que les femmes n'avoient rien à prétendre
Or , comme dans un Etat républicain ,
tout homme participe au gouvernement
ou aſpire à y participer, notre fexe y conferve
avec foin fon ancienne prérogative.
Mais dans un Pays où les Citoyens
fous l'autorité d'un Monarque , & fous la
tutelle des Loix , ne tiennent à la Conftitution
politique , que par le droit de propriété
, & par le tribut d'obéiffance ; où
perfonne n'influe ſur l'adminiſtration de
l'Etat , qu'autant qu'il y eft appellé ; où
l'homme privé ne peut rien ; où chacun
vit pour foi & pour un certain nombre de
fes femblables , felon fes affections , plus
ou moins étendues , fans autre foin que
de contribuer , autant qu'il eft en lui , aux
douceurs de la Société : dans cet état ,
´dis-je , il eſt naturel que les femmes foient
admiſes à ce concours paiſible de devoirs
officieux , pour y établir l'harmonie , pour
adoucir les moeurs des hommes naturelment
féroces , pour tempérér en eux cette
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
indocilité fuperbe qui s'indigne du frein
des Loix en un mot , pour cultiver &
nourrir dans leur âme , l'amour de la
paix & de l'ordre , qui eft la vertu de leur
condition.
Il feroit mieux , peut-être , que chacun
, avec fa compagne , vécut dans fa
maifon au milieu de fes enfans , mais
ces moeurs ne peuvent fubfifter que chez
un Peuple attaché au travail par le befoin.
La richeffe invite à l'oifiveté ; celleci
à la diffipation : le cercle de la fociété
s'étend ; & les hommes y appellent
les femmes. Mahomet , pour engager
les Mufulmans à vivre chacun chez
foi , fut obligé de leur donner un Serrail
& de leur en confier la garde . Ailleurs,
la jaloufie tient les femmes captives
mais les moeurs en font plus farouches
fans être plus pures , & il vaut encore
mieux fe difputer le coeur des femmes
à coup d'oeil , qu'à coup de poignard.
Cependant les hommages que nous
leur rendons nous dégradent , nous aviliffent
aux yeux de M. Rouffeau , & c'eſtlà
furtout ce qui caufe fon déchaînement
contre les Pièces de Théâtre où
l'Amour domine.
» L'Amour eſt le régne des femmes ,
» dit-il ; un effet naturel de ces fortes de
JANVIER . 1759.
83
Piéces eft donc d'étendre l'empire du
»fexe. Penfez-vous , Monfieur , deman-
» de-t-il à M. d'Alembert , que cet or--
» dre foit fans inconvénient , & qu'en
» augmentant avec tant de foin l'afcendant
» des femmes , les hommes en foient
» mieux gouvernés ? Il peut y avoir, pour-
» fuit-il , dans le monde , quelques fem-
»mes dignes d'être écoutées d'un hon-
» nête-homme, mais eft- ce d'elles en géné-
» ral qu'il doit prendre confeil , & n'y
» auroit- il aucun moyen d'honorer leur
"fexe fans avilir le nôtre » ? Prendre
confeil d'une femme , c'eft avilir notre
fexe I eft donc bien établi dans l'opinion
d'un Philofophe , que la fupériorité
nous eft acquife en fait de prudence
? Je le fouhaite , mais j'en doute encore.
» Le plus charmant objet de la Na-
» ture , le plus digne d'émouvoir un coeur
» fenfible & de le porter au bien , eft ,
» je l'avoue , une femme aimable & ver-
>> tueufe ; mais cet objet célefte où fe
>> cache-t-il ? "
M. Rouffeau , felon fes principes
trouve fi peu d'hommes de bien ! Il n'eft
pas étonnant qu'il trouve fi peu de femmes
vertueufes , furtout d'après les moeurs
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
des Peuples qui vivoient il y a trois mille
ans.
و د
» Il n'y a pas de bonnes moeurs pour
» les femmes , hors d'une vie retirée &
domeftique... Rechercher les regards
» des hommes , c'eft déjà s'en laiffer cor-
» rompre, & toute femme qui fe montre,
fe deshonore... Une femme hors de fa
»maifon , perd fon luftre , & dépouillée
» de fes vrais ornements elle ſe montre
» avec indécence .
Or chez nous toutes les femmes fe
montrent ; elles font donc toutes deshonorées
toutes celles qui ont de la beauté
font bien-aiſes qu'on s'en apperçoive ;
les voilà donc déjà corrompuës : aucune
d'elles ne fe renferme dans l'intérieur de
fon domestique ; il n'y a donc pas de
bonnes moeurs pour elles . De là nos feftins
, nos promenades , nos affemblées ,
ainfi que le bal que M. Rouſſeau veut
inftituer à Genêve , font les rendés -vous
du deshonneur & les fources de la corruption.
En un mot , toute femme qui
s'expofe en Public eft une femme fans
pudeur , la perte de la pudeur entraîne
celle de l'honnêteté qui eft l'âme des
bonnes moeurs ; nos femmes vivent en
Public , elles n'ont par conféquent ni pudeur
, ni honnêteté , ni vertu. Le raiſonJANVIER.
1759 . 85
nement eft fimple , & il n'en falloit pas
davantage pour prouver qu'un fpectacle
qui nous diſpoſe à les aimer , eſt un ſpectacle
pernicieux. Cependant M. Rouſſeau
ne croit pas cet argument fans replique : il
s'en fait une , mais il a foin de la choifir facile
à détruire. Il fuppofe qu'on lui répond
que la pudeur n'eft rien , & il s'attache à
prouver que la pudeur eft infpirée aux
femmes par la nature. Je le crois , je fuis
perfuadé que l'attaque eft le rôle natu rel
de l'homme , & la défenſe celui de - la
femme ; & quoique la raifon très-fenfible
qu'en donne M. Rouffeau , ait pu ne
venir que par réfléxion , quoique la difpofition
habituelle des deux fexes n'engage
les femmes qu'à nous attendre, fans
leur faire une loi de nous réfifter ; quoique
cette retenue , qui n'eft qu'une dó
cence paffive , ne rempliffe pas l'idée que
nous avons de la pudeur , & que par
conféquent la preuve de M. Rouffeau foit
infuffifante contre ceux qui veulent que la
pudeur qui réfifte , foit une vertu factice
& un devoir de convention ; ce n'eſt pas
là ce que je prétends. La pudeur naturelle
interdit-ellle aux femmes la fociété.
des hommes ? voilà ce que je nie , & ce
que M. Rouffeau ne prouvera jamáis. Il
Lemble que pour elles vivre avec les hom86
MERCURE DE FRANCE.
mes, ou s'abandonner aux hommes, foient
fynonymes , & qu'à fon avis , il ne foit
pas poffible de nous réfifter fans nous
fuir. Qu'un Petit -Maître le dife , à la
bonne heure ; mais un Philofophe peutil
le penfer ? La Société , fans doute , a
multiplié les Loix de la pudeur , & quelque
capricieux que foit l'ufage , le fexe
doit s'y conformer : mais dans ce qui n'eſt
pas prefcrit par la Nature , la pudeur d'un
Pays n'eft pas celle d'un autre. Chez les
Grecs , l'ufage défendoit aux femmes de
fe montrer en public : chez nous l'uſage
les y autorife.
Ór , celle-là eft honnête & décente
qui obferve ce que lui prefcrit la pudeur ,
l'honnêteté , la décence des moeurs du
Pays qu'elle habite. Il n'y a d'inſtitution
naturelle, que le devoir de la réſiſtance, ou
plutôt l'interdiction de l'attaque , tout le
refte varie fuivant les lieux & les tems.
M. Rouffeau fera donc obligé de nous
renvoyer aux preuves de fait. » Je fçais
qu'il regne en d'autres Pays des Cou-
» tumes contraires : mais voyez auffi ,
» dit-il, quelles moeurs elles ont fait naître.
Je ne voudrois pas d'autre exemple pour
ور
و ر
» confirmer mes maximes. Il eft facile
de faire la fatyre de nos moeurs ; & cent
exemples vicieux pris fur un million de
JANVIER. 1759 .
87
Citoyens , feroient un tableau épouvantable
de la Ville de l'Univers la mieux policée
, après l'immenfe Capitale des fages
& induftrieux Chinois . Mais fur l'atticle
de la galanterie & de l'amour , faut- il
avouer ce que je penfe des moeurs les plus
licencieufes de Paris ? Que M. Rouffeau
fe rappelle fes Pigeons. » La blanche Co-
» lombe va , fuivant pas à pas fon bien-
» aimé , & prend chaffe elle-même auffi-
» tôt qu'il fe retourne. Refte-t- il dans
» l'inaction ; de légers coups de bec le
» réveillent s'il fe retire, elle le pourfuit :
» s'il ſe défend , un petit vol de fix pas
» l'attire encore : l'innocence de la Na-
» ture ménage les agaceries & la molle
» réfiftance , avec un art qu'auroit à peine
» la plus habile Coquette. » Hé bien
Monfieur , les Coquettes ont à- peu- près
eet art-là : vous ne voyez dans cette image
charmante , rien de bien pernicieux
au monde ; & un peuple de Pigeons avec
ces moeurs , vaut bien un peuple de
Vautours ? Quand même à la coquetterie
des Colombes , fe mêleroit un peu d'inconftance
, ce feroit encore un jeu de la
Nature , dont vos yeux feroient égayés.
C'eft ce que je voulois vous faire obferver
en paffant : mais revenons aux principes
de l'honnêteté qui prefcrit d'autres moeurs
88 MERCURE DE FRANCE.
aux femmes , & en défavouant la conduite
de celles , dont la Colombe' eft l'image
, voyons fi vous n'êtes pas injuſte
d'envelopper tout le fexe dans un mépris
univerfel.
Vous êtes indigné qu'au Théâtre une
femme penfe & raifonne , qu'on lui donne
un efprit ferme , une âme élevée , des
principes & des vertus ? Et fi les femmes
s'offenfoient qu'on mît au Théâtre des
Héros & des Sages , les croiriez- vous
moins fondées ? A votre avis , ces modèles
font- ils plus communs parmi nous ?
» Les imbécilles Spectateurs vont , dites-
»vous , apprendre d'elles ce qu'ils ont
pris foin de leur dicer. » Et à qui ,
Monfieur , n'a-t- on pas dicté fa leçon ?
En naiffant , fçavions - nous la nôtre ?
» Parcourez la plupart des Piéces mo-
» dernes , c'eſt toujours une femme qui
» fçait tout , qui fait tout ; la bonne eſt
» fur le Théâtre , & les enfants font au
» parterre.
ود
}
Quand on met au Théâtre Didon , Sémiramis
, Elizabeth , il faut bien fuppofer
qu'elles fçavoient quelque chofe : ces
femmes- là n'étoient pas des enfants .
Quand on peint des femmes bien nées ,
il faut bien qu'elles aient des principes
d'honnêteté , de vertu , d'humanité la
JANVIER. 1759 . 89
Nature leur tient , je crois , le même langage
qu'à nous. Le monde leur donne
les mêmes connoiffances ; & il eft vraifemblable
qu'elles l'étudient avec d'autant
plus d'attention , qu'elles font moins
préoccupées : l'Amour regne au Théâtre ,
il faut bien qu'elles y regnent , & qu'elles
exercent fur la Scène le même empire
que dans la fociété. Eft- ce un mal : Nous
le verrons. A l'égard des leçons qu'elles
donnent au Parterre, fi ces leçons peuvent
être utiles, elles n'en font que plus goutées ;
& je ne connois que vous feul parmi
les hommes , qui croyiez en être avili.
M. Rouffeau ne peut fe perfuader qu'une
femme foit fon égale ; demandons-lui
donc enfin quels font les talents de l'efprit,
& les qualités du coeur dont la Nature a
doué l'homme , à l'exclufion de la femme
quels font les vices qu'elle a effentiellement
attaché à ce fexe , les délices
du nôtre : quels font les piéges qu'elle
nous cache fous les fleurs de la beauté ?
» Les femmes en général n'aiment aucun
» art , ne ſe connoiffent à aucun . » Ce
feroit-là un bien petit mal : cependant
files femmes étoient naturellement privées
du fentiment du beau , elles pourroient
l'être du fentiment du vrai , du
jufte & de l'honnête ; & cette propofigo
MERCURE DE FRANCE.
tion jettée en l'air peut tirer à conféquence.
Que M. Rouffeau nous dife donc
s'il a pris cette opinion dans l'étude de
l'organifation phyfique , ou dans le commerce
du monde. Les femmes ont-elles
les organes moins délicats que nous , le
coup d'oeil ou l'oreille moins jufte , le
fentiment en général plus lent ou plus
confus ? Quelle eft la faculté que nous
avons & qu'elles n'ont pas , pour gouter
la Peinture ou la Sculpture , la Mufique
ou la Poefie ? Eft-ce l'exercice & l'étude
qui leur manquent ? Il s'enfuit que nous
avons fur elles , à cet égard , l'avantage
de l'éducation : mais fi M. Rouffeau avoit
-
été moins éloigné par fes principes du
commerce du monde & des femmes , il
en auroit vû beaucoup qui ont acquis par
elles mêmes , les lumieres qu'on leur
envioit. Je vais plus loin , & j'établis en
fait que , fi l'on compare l'éducation des
femmes avec la nôtre , les foins que l'on
prend de prolonger leur enfance, & de hâter
en nous l'ufage de la raifon , l'obscurité
où l'on tâche de retenir leur âme captive,
& les lumieres qu'on ne ceffe de répandre
dans nos efprits ; d'un autre côté , fi l'on
fait attention que , dès que leur intelligence
& leur goût ont la liberté de
prendre l'effor , plufieurs nous atteignent,
JANVIER. 1759.
quelques - unes même nous paffent , fans
y prétendre & en fe jouant ; on conclura
que les femmes en général naiffent avec
des diſpoſitions aſſez heureuſes au fçavoir
& aux talents dont Monfieur Roufſeau
fait notre partage. Tout ce qui n'exige
qu'une raifon faine , un efprit droit &
une fenfibilité modérée , leur eft donc au
moins commun avec les hommes . Je le
dis à propos des Arts, je le dirai même par
rapport aux chofes les plus férieufes de
la vie ; & une multitude d'hommes qui
nefont ni complaifants ni paffionnés, l'attefteront
avec moi.
» Mais ce feu célefte qui échauffe &
» embraſe l'âme , ce genie qui confume
» & dévore , cette brulante éloquence ,
ces tranfports fublimes qui portent leur
» raviffement jufqu'au fond des coeurs ,
» manqueront toujours aux écrits des fem-
" mes. " Si cela eft , elles en font moins
capables des fortes productions du génie :
mais tout cela eft- il effentiel au goût des
Arts Tout cela eft- il relatif aux moeurs
de la Société , qui eft l'objet de notre difpute
Faut- il être un Boffuet , un Milton ,
pour être bon Citoyen , bon parent , bon
ami ? Où font même parmi les hommes
les génies brulants dont vous nous parlez
? En voulez-vous former une Ré92
MERCURE DE FRANCE.
publique Qui les gouverneroit , bo
Dieu ? Le monde moral feroit un maga
fin à poudre .
» Les écrits des femmes font tous
» froids & jolis comme elles. Ils auron
» tant d'efprit que vous voudrez , jamais
d'âme. Ils feront cent fois plutôt fen-
» fés que paffionnés : elles ne fçavent n
» fentir ni décrire l'amour même. Lafeul
Sapho , que je fçache , & une autre,
» méritent d'être exceptées.
33
33
Que les écrits des femmes ne foient pas
paffionnés , la pudeur feule peut en être la
caufe : que M. Rouffeau & moi en ayons
peu connu qui fçachent décrire & fentir
l'amour ; c'eft un malheur particulier , qui
eft peut-être fans conféquence. Cependant
, s'il arrivoit que chacun pût dire
comme M. Rouffeau , qu'il connoît deux
femmes , Sapho & une autre , qui méritent
d'être exceptées , il fe trouveroit au
bout du compte , autant de femmes capables
de décrire & de fentir l'amour , qu'il
y auroit eu d'hommes capables de l'inf
pirer : & fi M. Rouffeau a trouvé une feconde
Sapho , il ne peut , avec bienséance,
difputer le même avantage à perfonne.
Mais , fuppofons que le fentiment foit
plus foible dans les femmes que dans les
hommes , que leurs écrits , & par conféJANVIER.
1759. ༡༣
quent , leurs caractéres foient plus fenfés
que paffionnés , eft-ce à M. Rouffeau
qui connoît fi bien le danger des paffions ,
à regarder cette froideur comme un vice?
Qu'il s'accorde enfin avec lui-même , &
qu'il nous dife , fi un naturel paffionné
lui femble préférable à un caractére
moins fufceptible de mouvements impétueux
? Si la vertu s'exerce à tempérer
dans les hommes cette fougue, cette véhémence
de fentiments que les femmes n'ont
pas , la vertu ne fait donc en eux , que
te qu'a fait la Nature en elles. Ce font les
paffions qui troublent l'ordre : les femmes
eduites à des affections tranquilles , feroient
donc le fexe le plus fléxible à la régle
, le plus docile aux loix de la Société ;
& par conféquent , elles feroient faites
pour en être les liens.
Si donc la nature n'a pas interdit aux
femmes d'être raisonnables , ſenſibles ,
honnêtes , vertueufes , fi elle leur a donné
une âme comme à nous , mais plus
calme , plus modérée ; de quel droit , fur
quel rapport , d'après quel examen affurez-
vous qu'elles abufent de tous ces dons
& qu'elles les tournent à leur honte ?
L'homme eft né bon , dites-vous , & fous
cenom fans doute vous comprenez la
femme . Vous avouez qu'il peut y avoir
94 MERCURE DE FRANCE.
quelque femme aimable & vertueufe.,
mais vous demandez où elle fe cache ?
C'est vous , Monfieur , qui vous cachez à
elle ; & cette question , qui feroit accablante
de la part d'un homme répandu
dans le monde , ne prouve rien , ne vous
déplaife , de la part d'un Philofophe folitaire.
Vous l'avez vu de fi loin, Monfieur ,
ce monde que vous méprifez !
و ر
Cependant la douceur , la moleffe du
caractere des femmes fe communiquent
aux moeurs des hommes. » Ce fexe plus
» foible , hors d'état de prendre notre
» maniere de vivre trop pénible pour lui ,
» nous force de prendre la fienne trop
» molle pour nous , & ne voulant plus
»fouffrir de féparation , faute de pou-
» voir fe rendre hommes , les femmes
» nous rendent femmes. »>
ور
و ر
»
M. Rouffeau n'entend pas qu'elles nous
otent les fentimens du courage & de
l'honneur. Les femmes , dit - il , ne
» manquent pas de courage , elles préfe-
» rent l'honneur à la vie : l'inconvénient
» de leur fexe eft de ne pouvoir fuppor-
» ter les fatigues de la guerre & l'intem-
» périe des faifons. C'est donc cette foibleffe
qu'elles nous communiquent ſelon
M. Rouffeau. » Or , dit- il , cet inconvé-
» nient qui dégrade l'homme , eft tresJANVIER.
1759 . ༡༨
grand partout ; mais c'eft furtout dans
» les Etats , comme le nôtre , ( il parle
de Genêve ) qu'il importe de le préve-
» nir. Qu'un Monarque gouverne des
» hommes ou des femmes , cela lui doit
» être affez égal , mais dans une République
il faut des hommes. » C'est- àdire
, dans fon fens , des corps affez bien
conſtitués pour réſiſter aux fatigues de la
guerre & à l'intempérie des faifons. Encore
une fois , M. Rouffeau fe croit-il à.
Lacédémone ? N'eft-il pas fingulier que
l'on s'échauffe l'imagination au point
d'appliquer ſérieufement les principes de
Lycurgue à une Ville commerçante , induftrieufe
& paifible , qui ne peut être
que cela ? Hé Monfieur ! fi l'équilibre qui
fait fa fureté , venoit à fe rompre , pour
le coup c'eſt bien à Genêve qu'il feroit indifferent
d'être peuplée d'hommes ou de
femmes. Qu'une République entourée de
Républiques rivales & toujours prêtes à
l'accabler , s'exerce fans relâche à défendre
fa liberté menacée , qu'elle renonce
à tous les Arts , pour ne s'occuper que
de l'art de combattre , qu'elle endurciffe
par une difcipline auftere les moeurs de
fesCitoyens , dont elle fe fait un rempart
: c'eft une néceffité cruelle mais indifpenfable
, & la férocité guerriere en96
MERCURE DE FRANCE.
tre dans fa conftitution : Telle fut Sparte ;
mais eft-ce là Genêve ? Qu'on y joue ,
qu'on y danfe , puifque vous le voulez ,
qu'on y donne des fêtes ou des fpectacles
, qu'on y vive avec les femmes ou
fans les femmes , pourvu que l'induſtrie .
& le négoce y foient en vigueur , &
que la police y foit vigilante & févere ;
les fondemens de votre liberté n'en feront
ni plus forts ni plus foibles . La force
de Genêve n'eft pas dans fon fein. Mais
vos vues ne ſe bornent pas aux moeurs de
cette République ; & quoique vous difiez
qu'il eft égal à un Monarque de com-.
mander à des hommes ou à des femmes
, attendu qu'il peut avoir trois fois
plus de femmes qu'il n'en faut pour fe
battre , afin de facrifier les deux autres.
tiers aux maladies & à la mortalité. Cette
ironie , affez amere, ne donne le change
à perfonne. Vous avez raifon : c'eft un
grand mal pour un Peuple belliqueux de
n'être pas auffi robufte que brave ; &
c'est là , nous l'avouons , le défavantage
de tous les Peuples qui , nourris fous un
ciel doux , n'ont pas été endurcis dès l'enfance
aux travaux de cet Art deftructeur,
l'unique métier des Romains. Mais vous
attribuez ici au commerce des femmes ,
ce qui a des cauſes bien plus réelles.
Vous
JANVIER 1759. 97
Vous ne prétendez pas fans doute que
les femmes amolient le Laboureur &
l'Artifan , ni que le Peuple de nos Villes
& de nos campagnes foit énervé par les
délices d'une vie oifive & voluptueufe.
C'eft de là cependant que l'on tire nos
Soldats , & c'eft le Soldat qui fuccombe
aux travaux d'une guerre cloignée & à
l'inclémencé d'un ciel étranger. Les inconvénients
du luxe n'en font pas moins
réels ; mais attendez -vous des hommes
qu'ils fe bornent aux premiers befoins de la
vie;tandis que les fuperfluités voluptueuſes
lesfollicitent de toutes parts ? Vous voyez
que Licurgue lui-même , pour fermer au
luxe l'entrée de fa République , fut obligé
d'en écarter tous les moyens de s'enrichir.
Les femmes ne font rien à cela :
tout le vice eft dans les richeffes;mais ces
ticheffes ont d'autres avantages , & quoiqu'en
dife la Philofophie , il n'y a point
d'état fur la terre qui ne tâche d'augmenter
les fiennes ; il n'y en aura jamais aucun
qui s'avife de les enfouir.
Du refte , que le climat , les richeffes ,
ou les femmes amoliffent la férocité d'un
Peuple ardent & courageux , & lui êtent
la faculté de porter la défolation & le
ravage chez les Nations étrangeres, en lui
dauffant la bravoure,la vigueur & l'activité
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dont il a befoin pour fa propre défenſe ;
Que ce Peuple invincible dans fes frontieres
, y foit comme repouffé par la Nature
, dès qu'il en fort les armes à la main ;
eft-ce à un Philofophe à le regarder comme
un mal Je pardonnerois tout au
plus ce langage au flatteur d'un Roi
Conquérant.
2
Les femmes nous rendent femmes : c'est
donc à dire, dans votre fens, qu'elles nous
rendent moins paffionnés , plus doux
plus fenfés , plus humains . Elles ne nous
infpirent pas cette éloquence brulante
qui convenoit à la tribune , mais elles
nous enfeignent cette éloquence perfuafive
& conciliatrice qui convient à la fociété
; & le don de gagner les coeurs eft
fans comparaifon plus réel & plus infaillible
que le talent de les fubjuguer.
Elles affoibliffent en nous l'ardente foif
du fang & la fureur du brigandage ;
mais elles nourriffent dans nos ames l'amour
de l'honneur & l'émulation de la
gloire. Un homme flétri par une lâcheté
n'ofe plus paroître à leurs yeux ; & fi l'on
interrogeoit les coeurs, on verroit qu'elles
ne font pas oubliées dans la harangue
intérieure qu'un jeune Guerrier fe fait à
lui-même quand il marche à l'ennemi.
A l'égard des avantages d'une fevere
JANVIER. 1759. 99
difcipline ; qu'on en faffe un devoir
effentiel , qu'on y attache l'honneur militaire
, que la négligence de ce devoir
foit un obftacle invincible à l'avancement
, & qu'on obferve furtout avec une
exacte équité des diftinctions glorieufes
pour les uns & humiliantes pour les autres:
ofe répondre que les hommes ne feront
pas foufferts parmi les femmes au mo→
ment où le devoir & l'honneur les appelleront
aux drapeaux.
La vérité fimple eft que les femmes
contribuent à faire aimer au militaire les
plaifirs de la paix , fans les dégouter des
travaux de la guerre ; que du fein de l'amour
même , elles les envoyent aux combats
, & que le defir de leur plaire eft en
eux un nouveau principe d'émulation &
de valeur. Voyons quel eft dans la fociété
en général , le vice de leur domination ;
& fi l'amour , tel qu'il eft peint fur le
Théâtre , contribue ou remédie au mal
que leur commerce peut caufer.
La fuite au Mercure prochain.
Fermer
Résumé : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve à M. d'Alembert.
Dans sa lettre à M. d'Alembert, M. Rouffeau critique les comédies modernes au Théâtre Français, malgré son admiration pour les œuvres de Molière. Il regrette le manque de comique et l'ennui des pièces contemporaines, ainsi que la représentation trop décente de l'amour, qui pourrait encourager des comportements amoraux. Il compare les tragédies grecques, axées sur la politique, aux tragédies françaises, centrées sur l'amour et la morale. Rouffeu aborde également la question des rôles des femmes dans la société. Il note que les femmes sont exclues des affaires publiques dans les républiques mais peuvent adoucir les mœurs masculines dans les monarchies. Il critique Jean-Jacques Rousseau, qui prône l'exclusion des femmes de la vie publique pour préserver leur vertu. Rouffeau affirme que la participation des femmes à la vie publique n'entame pas leur pudeur ni leur vertu. Il soutient que les femmes possèdent des dispositions naturelles pour le savoir et les talents, mais sont privées des opportunités éducatives nécessaires. Selon lui, les femmes, grâce à leur nature calme et modérée, seraient mieux adaptées pour maintenir l'ordre social et les lois. Le texte examine les opinions de Rousseau sur l'influence des femmes, qui adoucissent les mœurs des hommes mais les rendent moins aptes à la guerre. Rousseau craint que cette influence ne nuise à la défense de la liberté. Rouffeau conteste cette vision, affirmant que les femmes possèdent du courage et préfèrent l'honneur à la vie, bien qu'elles ne supportent pas les fatigues de la guerre. Il attribue l'affaiblissement des peuples au luxe et aux richesses plutôt qu'à l'influence des femmes. Les femmes sont décrites comme apportant douceur, sensibilité et humanité, inspirant une éloquence persuasive et conciliatrice essentielle à la société. Leur rôle dans les moments de courage et de bravoure des guerriers est reconnu. Le texte souligne que les femmes peuvent rendre les plaisirs de la paix attrayants sans détourner les soldats de leurs devoirs. Il invite à examiner les effets de la domination féminine et de l'amour sur les comportements et les valeurs militaires, avec une suite prévue dans le prochain Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
10
p. 74-124
SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
Début :
La plupart des disputes philosophiques ne sont que des disputes de mots. [...]
Mots clefs :
Amour, Jean-Jacques Rousseau, Âme, Théâtre, Homme, Honnête, Nature, Moeurs, Spectacle, Coeur, Vertueux, Vertu, Hommes, Vice, Caractère, Pudeur, Femme, Comédien, Tendre, Plaisirs, Sentiment, Spectacles, Aimer, Société, Zaïre, Crime, Inspirer, Sentiments, Désirs, Femmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau de
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
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Résumé : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
Le texte explore les opinions de Rousseau sur l'amour et la pudeur, en distinguant l'amour naturel, souvent amoral, de l'amour vertueux, qui combine des aspects physiques et moraux. Rousseau considère la pudeur comme la première vertu féminine et note que dans les sociétés opulentes, les plaisirs faciles peuvent étouffer cet amour vertueux, menant parfois à des comportements déloyaux chez les femmes. Le théâtre est présenté comme un outil pour promouvoir l'amour vertueux en encourageant des sentiments tels que la pudeur, la fidélité et l'innocence. Cependant, il peut également influencer les comportements amoureux de manière négative. Le texte critique la vision de Rousseau sur le théâtre, affirmant que, bien régulé, il peut offrir des modèles de vertus et d'affections honnêtes. L'auteur discute des dangers et des avantages de l'éducation et de l'influence du théâtre sur les jeunes. Il prône une éducation qui guide les inclinations naturelles vers la vertu et l'honneur, et critique l'idée que le théâtre soit nuisible, affirmant qu'il peut compenser les lacunes de l'éducation en fournissant des exemples moraux clairs. Le texte distingue l'amour criminel de l'amour vertueux, insistant sur la nécessité de représenter des valeurs morales. Il conteste les vues pessimistes de Rousseau sur l'amour et les spectacles, affirmant que l'amour honnête peut rapprocher les individus et les rendre meilleurs. L'auteur défend également les comédiens, soulignant que leur profession n'est pas intrinsèquement déshonorante et qu'elle peut procurer des plaisirs honnêtes au public. Enfin, le texte aborde les préoccupations morales concernant les comédiens, affirmant qu'ils peuvent être vertueux malgré les préjugés. Il critique Rousseau pour avoir déduit la honte attachée à la profession de comédien à partir de l'exemple de Rome, rappelant que dans la Grèce antique, les comédiens étaient respectés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 92-120
MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Début :
Ce Recueil de quelques Ouvrages de M. Dalembert contient nombre de morceaux [...]
Mots clefs :
Jean Le Rond d'Alembert, Traduction, Lettres, Homme, Caractère, Morceaux, Genève, Hommes, Langues, Spectacles, Théâtre, Gens de lettres, Vie, Génie, Sentiments, Philosophie, Traduire, Religion, Écrivains, Langue, Lois, Écrivain, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Manière, Poètes, Pères, Femmes, Éloges, Essai
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
MELANGES de Littérature , d'Hiftoire
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
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Résumé : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Le document présente une nouvelle édition des 'Mélanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie' de Diderot, incluant des œuvres telles que le discours préliminaire de l'Encyclopédie et des éloges académiques de figures comme Montesquieu et Dumarsais. Diderot aborde la liberté d'expression philosophique, suggérant de présenter les vérités générales sans offenser et de juger les écrits philosophiques comme s'ils étaient écrits par un auteur décédé. Les nouvelles contributions couvrent divers sujets, notamment les éloges académiques, la traduction, la philosophie et la critique musicale. Dalembert, dans ses réflexions, reconnaît les abus dans les éloges académiques mais en souligne les avantages pour l'instruction. Il critique les écrivains qui introduisent la satire personnelle dans les sociétés littéraires et valorise les traductions en prose. Le texte traite également des rôles du théâtre. D'Alembert défend la tragédie 'Mahomet' de Voltaire et critique le personnage de Philinte dans 'Le Misanthrope'. Il répond aux critiques de Rousseau sur les comédiens, affirmant que les auteurs de pièces méritent autant de respect que les acteurs. L'auteur examine la moralité des spectacles théâtraux, reconnaissant la nécessité de proscrire les spectacles nuisibles aux mœurs tout en discutant des bénéfices potentiels des tragédies et comédies. Concernant l'éducation des femmes, le texte critique les préjugés et l'oisiveté imposées aux femmes, plaidant pour une éducation égale pour les filles et les garçons. À Genève, D'Alembert discute de l'utilité d'un théâtre, estimant que les Genevois sont suffisamment évolués pour en bénéficier sans risque moral.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 73-102
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
Début :
Les réflexions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique, ou plutôt sur [...]
Mots clefs :
Musique, Récitatif, Chant, Jean Le Rond d'Alembert, Voix, Italiens, Opéra, Langue, Expression, Airs, Déclamation, Caractère, Goût, Musique italienne, Italien, Nature, Musiciens, Nombre, Art, Morceaux, Musicien, Harmonie, Discours, Genre, Tons, Nation, Paroles, Naturel, Intervalles, Pathétique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
Fermer
Résumé : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
M. Dalembert examine la liberté de la musique en comparant les styles italiens et français. Il considère que la musique italienne exprime mieux les émotions de l'âme, tandis que l'opéra français se distingue par sa variété et son agrément. Dalembert propose d'intégrer des éléments de la musique italienne pour enrichir l'opéra français. Il critique ceux qui confondent la simplicité de la musique française avec la froideur, affirmant que la nation française apprécie la beauté authentique. Dalembert analyse divers éléments de la musique française, tels que le récitatif, les airs chantants et les symphonies. Il note que le récitatif de Lully manque parfois de prosodie, attribuant cette faiblesse à l'incompétence du musicien plutôt qu'à un défaut intrinsèque. Il observe que les Italiens maîtrisent mieux les inflexions vocales, mais il croit que les compositeurs français peuvent s'améliorer. Pour ce faire, il suggère de supprimer les ornements excessifs du récitatif français afin de le rapprocher de la déclamation naturelle et d'adopter le 'récitatif obligé' italien. Le texte compare également les ariettes italiennes, souvent jugées ridicules, aux airs français. Bien que les Italiens excellent dans les airs légers, Dalembert estime que les Français peuvent également y parvenir. Il souligne la flexibilité et l'harmonie de la langue française, permettant diverses expressions musicales. Dalembert affirme que la perfection de la musique française sera atteinte avec l'émergence de plus de musiciens excellents. Il réfute l'idée que les fautes des musiciens français soient des défauts intrinsèques et critique l'exécution rapide de certains morceaux du 'Stabat Mater' de Pergolèse. Enfin, Dalembert explore la possibilité de transposer les beautés de la musique italienne à la langue française, notant que les beautés musicales sont universellement reconnues malgré les préjugés nationaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 101-121
SUITE DES MÉLANGES DE LITTÉRATURE. ESSAI sur les Elémens de Philosophie ou sur les principes des connoissances humaines.
Début :
Cet Essai dont on voit les germes dans l'article Elémens de l'Encyclopédie, est le [...]
Mots clefs :
Jean Le Rond d'Alembert, Philosophie, Éléments de philosophie, Morale, Lois, Nature, Physique, Objets, Principes, Observation, Objet, Vérités, Science, Ouvrages, Esprit, Idées, Géométrie, Anciens, Hommes, Étude
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DES MÉLANGES DE LITTÉRATURE. ESSAI sur les Elémens de Philosophie ou sur les principes des connoissances humaines.
SUITE DES MÉLANGES DE LITTÉRATURE.
ESSAIfur lesElémens de Philofophie oufur
les principes des connoiffances humaines.
CET Effai dorit on voit les germes dans
Τ
l'article Elémens de l'Encyclopédie , eft le
morceau le plus confidérable de la nou-.
velle Edition de ces Mélanges. L'impor
tance du føjet & la maniere noble , fage
& hardie dont il eft traité , méritent
qu'on s'y arrête ; le ton de Philofophie &
le caractere d'efprit de M. Dalembert ne
fe montrent dans aucun de fes ouvrages
plus fenfiblement que dans celui- ci
Cet Ecrivain célébre comme ncepat
une obfervation affez finguliere : il remar
que que depuis environ 300 ans la Nature
avoit deftiné le milieu de chaque fiécle à
être l'époque d'une révolution dans l'efprit
humain. La prife de Conftantinople dans
le milieu du quinziéme amena des Sçavans
diftingués en Italie , & y fit revivre les
Lettres. La réformation ranima l'émulation
& l'étude de toutes les Sciences vers
le milieu du feiziéme ; Defcartes donne
une nouvelle face à la Philofophie au mi-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
lieu du dix - feptiéme ; & pour peu que l'on
confidére avec des yeux attentifs le temps
où nous vivons , il eft aifé d'appercevoir
qu'il s'eft fait dans nos idées un changement
rapide & fenfible qui femble en
préparer un plus confidérable encore . Ces
révolutions de l'efprit humain , ces efpéces
de fecouffes qu'il reçoit de temps
en temps de la Nature , font pour un
Spectateur Philofophe un objet agréable
& furtout inftructif ; il feroit donc à fou
haiter, pour le progrès des Sciences , que
nous en euffions un tableau exact à chaque
époque le plan de l'Encyclopédie
a été formé dans cette vue ; mais il feroit
poffible de rendre ce grand ouvra
ge d'une utilité plus générale & plus ferr
fible , il feroit très-important de réunir
& de rapprocher les vérités effentielles
qu'il contient dans des élémens de Philofophie
qui ferviroient comme d'introduction
à l'Encyclopédie ; c'eft ce que
M. Dalembert femble promettre d'exé
cuter un jour dans un ouvrage dout
Peffai qu'il publie aujourd'hui n'eft , ditil
, qu'une espèce d'efquiffe ; mais c'eſt une
efquiffe de main de Maître, & dont le fuccès
doit encourager cet Écrivain célébre
à remplir ce plan dans toute fon étendue.
La Philofophie n'eft autre chofe que
AOUST. 1759 . 103
12
l'application de la raifon aux différens
objets fur lefquels elle peut s'exercer.
» Des élémens de Philofophie doivent
» donc contenir les principes fondamen-
» taux de toutes les connoiffances humai-
» nes ; or ces connoiffances font de trois
" efpéces ou de fait , ou de fentiment ,
» ou de difcuffion . Cette derniere espéce
» feule appartient uniquement & par
» tous fes côtés à la Philofophie , mais
» les deux autres s'en rapprochent par
» quelques unes des faces fous lefquelles
on peut les envifager. Il n'y a » a qu'un »
feul genre de connoiffance qui ne doive
point entrer dans des élémens de Philo
fophie ; ce font les vérités qui tiennent à
la révélation . La Philofophie les refpecte,
& ne peut fe permettre en matiere de
Religion que la difcuffion des motifs de
notre croyance.
Après avoir fixé les différens objets qui
appartiennent à des élémens de Philofophie
, M. Dalembert expofe les rapports:
que ces objets ont entr'eux & l'ordre
qu'il faudroit fuivre dans leurs diftributions.
Si les vérités préfentoient à notre
efprit une chaîne continue , il n'y auroit
point d'élémens à faire ; on remonteroit
fans peine d'une vérité à toutes les autres
; mais cette chaîne eft rompue en
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
mille endroits quelles font donc les vêrités,
qui doivent entrer dans des élémens?
» Il y en a de deux fortes, répond
M. Dalembert ; « celles qui forment la
ور
tête de chaque partie de la chaîne , &
» celles qui fe trouvent au point de réu-
» nion de plufieurs branches. » Les vérités
du premier genre font celles qui ne
dépendent d'aucune autre & qui n'ont de
preuves que dans elles - mêmes ; mais i
ne faut pas croire que M. Dalembert
veuille ici parler des axiomes qu'on fe
donne la peine d'expliquer fi gratuitement
dans la plupart des ouvrages élémentaires.
Ces axiomes ne préfentent que
des vérités ſtériles & frivoles , qui n'éclairent
point & égarent fouvent par les
fauffes applications qu'on en fait.Les vrais
principes d'où l'on doit partir dans chaque
fcience , doivent être des faics fimples
& reconnus , qui n'en fuppofent point
d'autres , & qui foient indépendans de
toute hypothèſe particulière , tels que les
proportions de l'étendue en Géométrie ,
l'impénétrabilité en Méchanique , &c.
M. Dalembert après avoir indiqué les
procédés qu'il falloit fuivre dans le choix ,
le développement & l'énonciation des
principes fondamentaux de chaque fcience
, fait lui-même l'application de fa
A O UST. 1759 . 105
méthode fur les différens objets qui doivent
former un corps complet de Philofophie
élémentaire .
La Logique eft l'inftrument général
de toutes les fciences ; elle eft donc la
premiere qu'on doive traiter dans les
élémens de Philofophie , & en former
comme le frontispice & l'entrée . Mais
la Logique ne confifte ni dans cet amas:
ridicule & fcolaftique de formules inintelligibles
, ni dans l'appareil géométri
que qu'ont affecté plufieurs Philofophes
modernes dans des ouvrages peu fufcep
tibles de démonftrations . Déterminer
avec foin le fens des termes , décompo
fer & fimplifier autant qu'on peut les
objets , fuivre leurs rapports , remonter
par degrés continus d'une vérité à une
autre , & obferver exactement leurs dépendances
mutuelles ; voilà à quoi ſe
réduit la Logique. » Pour comparer des
" objets éloignés , on fe fert de plufieurs
» objets intermédiaires : il en eſt de mê-
" me quand on veut comparer deux où
" plufieurs idées. L'art du raifonnement
» n'eft que le développement de ce principe
& des conféquences. qui en réful-
» tent. »
L'art de conjecturer eft une branche de
la Logique : c'est l'art de ſuppléer par des
E-v
106 MERCURE DE FRANCE.
à-peu- près à des déterminations rigoureu
fes , & de fubftituer les probabilités aux
preuves dans les cas où l'on ne peut atteindre
à une certitude entiere , ou du
moins s'affurer d'y être parvenu.
M. Dalembert fait fuccéder la Métaphy
fique à la Logique , & cet ordre eft trés
naturel. « Nos idées font le principe de
» nos connoiffances , & ces idées ont
» elles- mêmes leur principe dans nos fen
» fations. La génération de nos idées ap
» partient à la Métaphyſique , c'eſt un de
fes objets principaux & peut-être de
» vroit- elle s'y borner. Prefque toutes les
33
autres queſtions qu'elle fe propofe font
» ou infolubles ou frivoles ; elles font l'a-
» liment des efprits téméraires ou des
" efprits faux. » M. Dalembert ne rétrécit
fa fphère de la Métaphyfique que pour
rendre fes recherches plus folides & plus
utiles. La cauſe productrice de nos idées ,
la maniere dont nous acquérons la notion
de l'exiſtence des objets extérieurs , l'exiftence
de Dieu , Fimmortalité & la fpiritualité
de l'ame , voilà des fujets bien di
gnes d'exercer & d'occuper entièrement
le Métaphyficien le plus profond & le
plus laborieux. M. Dalembert jette fur
ces grands objets des idées générales qui
n'ont befoin que d'être développées pour
former un corps de doctrine auffi complet
A O UST. 1759. 107
que l'obſcurité de la matiere peut le permettre.
L'exiſtence de l'Etre Suprême étant une
fois reconnue , nous conduit à chercher
le culte que nous devons lui rendre , mais
la nature de ce culte eft l'objet de la révélation.
Ce qui appartient effentiellement
à la raiſon , ce ſont les devoirs dont nous
fommes tenus envers nos femblables . La
connoiffance de ces devoirs eft ce qu'on
appelle Morale , & elle eft une fuite néceffaire
de l'établiffement des Sociétés. La
connoiffance de nos rapports avec les autres
homines & de nos befoins réciproques
nous conduit à celle de ce que nous
devons à la Société & de ce qu'elle nous
doit . « Il ſemble donc , dit M. Dalembert,
qu'on peut définir très- exactement l'in-
»jufte , ou ce qui revient au même , le
" mal moral : ce qui tend à nuire à la So-
» ciété en troublant le repos de fes Membres.
En effet le mal phyfique eft la fuite
» ordinaire du mal moral ; & comme
» nos fenfations fuffifent pour nous don→
» ner l'idée du mal phyfique , il eſt évi-
» dent que c'eft cette idée qui nous con-
» duit à celle du mal moral , quoique
» l'une & l'autre foient de nature diffe→
"rente. Que ceux qui nieront cette vérité,.
» fuppofent l'homme impaffible , & qu'ils:
E vj.
108 MERCURE DE FRANCE..
effayent de lui faire acquérir dans cette;
hypothèſe la notion de l'injufte.
99
M. Dalembert traite la morale avec plus
d'étendue qu'on ne lui en donne ordinairement
dans les élémens de Philofophie
, ou cette fcience la plus intéreffante
de toutes eft la plus négligée. Il la divife
en plufieurs branches , fuivant les différens
rapports fous lefquels on confidère
les hommes entr'eux. La connoiſſance de
ce que les hommes fe doivent comme
membres de la fociété générale forme la
premiere branche qu'il appelle Morale de
l'homme, Ces devoirs renferment les loix
générales & naturelles , & ces loix font:
de deux efpéces , écrites ou non écrites,
L'obfervation des loix naturelles écrites ,
et ce qu'on nomme probité ; la pratique
des loix naturelles non écrites eft ce qu'on
appelle vertu. Tout ce morceau eft plein
de force , de fineffe & de clarté : voici
une obfervation d'une vérité ſimple &
profonde. » Pourquoi les Légiflateurs femblent-
ils avoir remis à la volonté des
Peuples l'obfervation des loix non écrites
? Pourquoi n'eft - il point ďaction
» contre l'avarice , la dureté envers les
» malheureux, l'ingratitude & la perfidie ?
Celui qui laiffe périr de mifère un Citoyen
qu'il peut fecourir , n'eft-il- pas
و د
AOUST. 1759. 100
"
» à peu-près auffi coupable envers la So-
» ciété , que s'il faifoit périr ce malheu-
» reux par une mort lente ? Pourquoi
» donc les loix l'ont-elles épargné ? C'eſt
» que le bien de cet Avare étant fuppofé
acquis par des moyens que les loix ne
réprouvent pas , elles ne peuvent le lui
» arracher pour le donner à d'autres ; &
que fi la loi qui nous oblige de foula-
» ger nos ſemblables eſt une des premiè-
» res dans l'état de nature , elle eft fubor-
» donnée dans l'ordre de la fociété à la
» loi , qui veut que chacun jouiffe tranquillement
& en liberté de ce qu'il
poffede . »
»
Après la Morale de l'homme , vient la
Morale des Légiflateurs. Celle- ci a deux
branches ; ce que tout Gouvernement
doit à chacun de fes Membres, & ce que
chaque eſpèce de Gouvernement doit à
ceux qui lui font foumis. Le premier principe
de la morale des Légiflateurs eft ,
qu'il n'y a de bon Gouvernement que
celui dans lequel les Citoyens font également
protégés & également liés par les
loix. La Morale doit éclairer le Légiflateur
fur l'objet , l'établiffement & l'exécution,
des loix. M. Dalembert entre ici
dans plufieurs détails pleins d'humanité
& de raifon.. Il examine en particulier la
Fio MERCURE DE FRANCE .
trop fameufe queftion de la tolérance -fur пор
laquelle il donne des principes clairs &
modérés, également éloignés de la licence
& de la fuperftition .
Chaque Etat outre fes loix particuliè
res a auffi des loix a obferver par rapport
aux autres : c'est l'objet de la Morale
des Etats fur laquelle M. Dalembert ne
met qu'une page, & malheureufement pour
le genre humain , dit- il , elle eft encore plus
courte dans la pratique .
La Morale du Citoyen vient immédiatement
après celle des Etats: elle fe réduità
être fidèle obfervateur des loix civiles de
fa Patrie & à fe rendre le plus utile à fes
Concitoyens qu'il eft poffible.
M. Dalembert apprend à chaque Citoyen
jufqu'à quel point il eft comptable
à fa Patrie de fa vie , de fes talens & de
leur emploi il entre dans la difcuffion
du Suicide , qu'il regarde comme un crime
en Morale ainfi qu'en Religion : & fon
objet le ramène naturellement à cette an
cienne queftion que M. Rouffeau a rendue
fi célèbre : » Jufqu'à quel point un
Citoyen peut - il fe livrer à l'étude des
» Sciences & des Arts , & cette étude
» n'eft-elle pas plus nuifible qu'avanta
geufe aux Etats ? » M. Dalembert eſt
fort loin d'adopter les paradoxes exagérés
"
و ر
AOUST. 1759.
de M. Rouffeau , mais il ne pense pas non
plus que les Arts foient propres à rendré
les Sociétés plus fages & plus heureuſes. '
La Morale du Philofophe forme la der
nière branche de la Morale : elle n'a
pour objet que nous-mêmes & la manière
dont nous devons penfer pour nous ren
dre heureux indépendamment des autres ;
elle détermine jufqu'où il eft permis de
rechercher les honneurs & de fe livrer à
l'ambition. La raifon permet fans doute
d'être flatté des honneurs , mais fans les
exiger ni les attendre. » C'eft y mettre
» un trop grand prix , ajoute- t- il , que de
"les fuir avec empreffement , ou de les
" rechercher avec avidité : le même excès-
» de vanité produit ces deux effets con
» traires. » M. Dalembert entre ici dansquelques
détails fur les paffions , fur leur
objet , leurs peines & leurs plaifirs : fa
Philofophie n'eft pas toujours confolante,
mais elle est toujours ferme , droite &
humaine. Il termine fes Elémens de Morale
par un fouhait que lui infpire l'amour
du bien public , & dont il defireroit qu'un
Citoyen Philofophe jugeât l'exécution digne
de lui. Ce feroit celle d'un Catéchifme
de Morale à l'ufage & à la por-
» tée des enfans. Peut- être n'y auroit-it
"pas de moyen plus efficace de mult
"
112 MERCURE DE FRANCE.
23.
plier dans la fociété les hommes ver
» tueux on apprendroit de bonne heure
»à l'être par principes ; & l'on fçait quelle
» eft fur notre ame la force des vérités
qu'on y a gravées dès l'enfance . "
Dieu , l'Homme & la Nature , voilà
les trois grands objets de l'étude du Phi-
Lofophe après avoir marqué la route
qu'on doit fuivre dans l'étude des deux
premières; M. Dalembert va paffer au troifième
mais les bornes qui me font pref
crites & la nature des matières ne me permettent
pas de le fuivre dans les détails ;
je me contenterai d'indiquer l'ordre qu'il
a obfervé dans la diftribution des Sciences
, & de faifir les vues générales qu'il y
a répandues..
Il commence par la Grammaire , qu'il
préfente fous un point de vue philofophique
, le feul qui doive être confidéré
dans des élémens de Philofophie. 11 paffe
enfuite aux Mathématiques dont l'Algébre
eft la première branche. « L'Algébre eft
» une efpéce de langue qui a , comme les
» autres , fa Métaphyfique ; cette Métaphyfique
a précédé la formation de la
langue ; mais quoiqu'elle foit implicite
ment contenue dans les règles , elle
» n'y eft pas développée ; le vulgaire ne
"
AOUST. 1759. 113
jouit que du réfultat , l'homme éclairé
» voit le germe qui le produit.
Cette Métaphyfique fimple & lamíneuſe
qui a guidé les inventeurs , eft donc
la partie que le Philofophe doit s'attacher
à développer dans des élémens d'Algébre
: muni des premières notions de
PAlgébre , il s'en fervira pour paffer à la
Géométrie , qui eft la fcience des propriétés
de l'étendue en tant qu'on la confidère
comme fimplement étendue & figurée.
Les termes de point , de ligne & de furface
que le Géomètre employe ne font
que des abftractions dont il fe fert pour
Simplifier ſon objet : ainfi les vérités qui
en résultent font des vérités purement
hypotétiques , mais elles n'en font pas
moins utiles par l'application qu'on en
fait dans la pratique . M. Dalembert répond
aux détracteurs de la Géométrie &
prouve fans replique la certitude & l'uti
lité de cette ſcience. La méthode qu'il
exige dans les élémens de Géométrie doît
faire juger que de tels élémens ne font
pas l'ouvrage d'un Géomètre ordinaire ,
& les Defcartes , les Leibnitz , & les
Newton n'étoient pas trop bons pour
bien exécuter cette entreprife. M. Dalembert
termine cet article par examiner
une queftion fouvent difcutée & toujours
114 MERCURE DE FRANCE.
problématique. C'eft de fçavoir quel
genre d'efprit doit obtenir par fa fupéiorité
le premier rang dans l'eftime
» des hommes ; celui qui excelle dans les
» Lettres , ou celui qui fe diftingue au
» même degré dans les Sciences ? Cette
» queſtion eſt décidée tous les jours en
faveur des Lettres ( à la vérité fans intérêt
) par une foule d'Ecrivains fubal-
» ternes , incapables , je ne dis pas d'ap
" précier Corneille & de fire Newton ,
» mais de juger Campiſtron & d'entendre
» Euclide. Pour nous , plus timides ou
plus juftes , nous avouerons que la fupériorité
en ces deux genres nous pa
roit d'un mérite égal. Qui auroit à
» choifir d'être Newton ou Corneille fe
roit bien d'être embarraffé , ou ne me
riteroit pas d'avoir à choifir . » Les principes
de la Géométrie & ceux de PALgébre
renferment tout ce qui eft néceffaire
pour arriver à la Méchanique . Le
mouvement , fes propriétés générales ,
font le premier & le principal objet de
cette fcience ; mais dans le mouvement
on confidère en Méchanique non feulement
l'efpace parcouru , mais auffi le
temps employé à parcourir cet eſpace.
Le principe de l'équilibre , joint à ceux
de la force d'inertie & du mouvement
AQUST . 1759. Ir
compofé , fuffit pour donner la folution
de tous les problèmes de Méchanique ;
c'eft avoir réduit cette fcience , dit M.
Dalembert , au plus petit nombre de
principes poffibles que d'établir fur ces
trois points toutes les loix du mouve
ment des corps .
L'Aftronomie doit fuivre immédiatement
la Méchanique , comme étant de
toutes les parties de la Phyfique la plus
certaine. « Si quelque fcience , die M. Da-
» lembert , mérite à tous égards d'être
traitée felon la méthode des inventeurs
, ou du moins felon celle qu'ils
ont Fire , e'eft l'Aftronomie. Rien
un'eft peut-être plus fatisfaisant pour l'ef-
» prit humain que de voir par quelle
fuite d'obfervations , de recherches , de
combinaiſons & de calculs les hommes
» font parvenus à connoître le mouve‐
» ment de ce globe qu'ils habitent , &
» celui des autres corps de notre fyftême
» planitaire……… Le génie des Philoſophes,
» en cela peu différent de celui des autres
hommes , les porte à ne chercher
» d'abord ni uniformité ni loix dans les .
phénomênes qu'ils obfervent. Com-
» mencent-ils à y foupçonner quelque
» marche régulière ? ils imaginent auffi-
» tôt la plus parfaite & la plus fimple..
116 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
25
» Bientôt une obfervation plus fuivie les
détrompe , & fouvent même les ra
» mène précipitamment à leur premier
» avis. Enfin une étude longue , affidue ,
dégagée de préventions & de fyftême ,
» les remet dans les limités du vrai , &
-> leur apprend que pour l'ordinaire la lời
» des phénomènes n'eft ni affez peu com
pofée pour être apperçue tout d'un
» coup , ni auffi irrégulière qu'on pour
roit le penfer. » Voilà l'hiftoire de tou
tes les Hypothèses Aftronomiques.
L'Aftronomie phyfique eft une des
fciences qui font le plus d'honneur à la
Philofophie moderne : les ouvrages des
Anciens n'ont prefque été d'aucun fe
cours aux Phyficiens qui font venus de
puis. M. Dalembert refute ici d'une ma
nière très- folide les prétentions de ceux
qui trouvent tout dans les Anciens. « Ce
»que les Anciens ont imaginé fur le fy
» tême du monde , ou du moins ce qui
» nous refte là- deffus , eft fi vague & h
"
mal prouvé qu'on n'en fçauroit ther
>> aucune lumière réelle. Qu'importe à
» l'honneur de Copernic que quelques
"anciens Philofophes ayent cru le mo
» vement de la terre , fi les preuves qu'ils
»en donnoient n'ont pas été fuffifantes
AOUST. 1759. 117
pour empêcher le plus grand nombre
de croire le mouvement du Soleil ?
M.Dalembert analyſe enfuite le fyftême
des tourbillons, & celui de la gravitation,'
On imagine bien en faveur duquel il fe
détermine. L'accord qu'on remarque tous
les jours de plus en plus entre les phé
nomênes célestes & la théorie Newtonienne
ſemble avoir décidé tous les Philofophes
pour le Newtonianifme. M. Da
lembert entre enfuite dans le détail des
procédés qui peuvent perfectionner l'Aftronomie
& reculer fes limites , & il finit
cet article par une obfervation à la gloire
de notre Nation . « Qu'on examine avec
» attention ce qui a été fait depuis quel-
» ques années par les plus habiles Ma-
" thématiciens fur ie fyftême du monde ;
» on conviendra , ce me femble , que
» l'Aftronomie Phyfique eft encore au-
» jourd'hui plus redevable aux François
» qu'à aucune autre Nation. C'eſt dans
» les travaux qu'ils ont entrepris , dans
» les ouvrages qu'ils ont mis fous les yeux
» de l'Europe , que le fyftême Newtonien
» trouvera déſormais fes preuves les plus
» inconteftables & les plus profondes.
M. Dalembert paffe rapidement fur
POptique & l'Acoustique ; je remarquerai
feulement qu'en parlant de la théorie des
118 MERCURE DE FRANCE.
رد
fons , il faifit l'occafion de louer les dé-
Couvertes qu'a faites M. Rameau dans
cette partie , d'une manière qui honore
l'un & l'autre. » L'illuftre Artiſte dont il
s'agit a été pour nous le Defcartes de
» la Mufique. On ne peut fe flatter , ce
» me femble , de faire quelque progrès
» dans cette fcience , qu'en fuivant la
» méthode qu'il a tracée.
L'Hydroftatique & l'Hydraulique n'offrent
que des détails trop mathématiques
pour être fufceptibles d'extrait ; mais je
m'arrête encore un moment fur la Phyfique
générale qui termine les élémens de
Philofophie.
وي
و د
"
» L'étude de cette Science roule fur
» deux points qu'il ne faut pas con-
» fondre , l'obfervation & l'expérience.
» L'obfervation , moins recherchée &
» moins fubtile , fe borne aux faits qu'elle
a fous les yeux , à bien voir & à bien
» détailler les phénomênes de toute ef
pèce que la Nature nous préfente . L'expérience
cherche à pénétrer la Nature
plus profondément , à lui dérober ce
qu'elle cache , à créer en quelque mala
différente combinaiſon des
par
» corps , de nouveaux phénomênes pour
» les étudier : enfin elle ne fe reftreint
» pas à écouter la Nature , mais elle l'in-
» terroge & la preffe.
30
">
ور
"
ود
nière
AOUST. 1759. 119
119'
M. Dalembert trace une efquite abrégée
de l'hiftoire & des prog: ès de la Phy-,
fique : les Anciens felon lui , n'ont pas
autant négligé la Nature qu'on le croit
communément , & il apporte en preuve
les ouvrages d'Hypocrate , qui font les,
monumens les plus confidérables qui
nons restent de la Phyfique ancienne , &
dans lesquels on trouve un ſyſtème d'obfervations
& une fuite de faits bien fürs &
bien rapprochés ; cependant il paroît que
les Anciens ont plus cultivé l'obfervation
que l'expérience. Les plus fages d'entre
eux ont fait la table de qu'ils voyoient ,
l'ont bien faite & s'en font tenus là. C'eft
dans l'hiftoire des Animaux , d'Ariſtote ,
qu'il faut chercher le vrai goût de Phyfique
des Anciens , plutôt que dans fes autres
ouvrages où il est moins riche en faits
& plus abondant en paroles , plus raifonneur
& moins inftruit.
Les fiécles les plus ignorans ont eu
des génies fupérieurs qui ont cultivé l'étude
de la Nature & accéléré les progrès
de la Phyfique , tel étoit le Moine
Bacon , » qui fçut par la force de fon gé-
» nie s'élever au- deffus de fon fiécle & le
» laiffer bien loin derriere lui. Auffi fut-
» il perfécuté par fes Confreres & regar-
» dé par le Peuple comme un Magicien
120 MERCURE DE FRANCE.
"
» à- peu- près comme Gerbert l'avoit été
près de trois fiécles auparavant pour les
inventions méchaniques , avec cette
» différence que Gerbert devint Pape , &
" que Bacon refta Moine & malheureux.
Le Chancelier Bacon & Defcartes paroiffent
ici comme les Reftaurateurs de
la Phyfique expérimentale. M. Dalembert
qui connoit fi bien les obligations que
leur a la Philofophie , leur reproche auffi
d'avoir été plus Phyficiens de fpéculation
que de pratique. Le plaifir oifif de la méditation
& de la conjecture , entraîne les
grands génies , & ils laiffent le travail mé.
chanique à d'autres qui ne vont pas auffi
loin que leurs maîtres auroient été. Ainfi
les uns penfent ou rêvent , les autres
agiffent ou manoeuvrent & l'enfance des
fciences eft éternelle .
Après une courte hiftoire de la Phylque
expérimentale , M. Dalembert propofe
quelques réflexions fur la manière de
traiter cette fcience. Il demande la plus
grande attention à n'établir la théorie
que fur des faits inconteftables ; & à ne
pas trop foumettre les hypothèfes au calcul
, dont tant de Phyficiens ont abufé.
La Géométrie doit obéir à la Phyfique
quand elle fe réunit à elle , & tous les
jers de Phyfique ne font pas également
fufceptibles
AOUST. 1759. 121
fufceptibles de l'application de la Géométrie
. M. Dalembert recommande aux Phyficiens
de fe défier de cette fureur d'expliquer
tout , que Defcartes a introduite
dans la Phyfique , mais il n'a garde de
profcrire ni cet efprit de conjecture , qui
tout à la fois timide & éclairé conduit
quelquefois à des découvertes , ni cet efprit
d'analogie, dont la fage hardieffe peut
aller au- delà de ce que la Nature femble
vouloir montrer , & prévoit les faits
avant que de les avoir vûs. La fageffe &
la circonfpection doivent guider le Phyficien
dans la marche ; la patience & le
courage doivent d'un autre côté le foutenir
dans fon travail . Tel eft en raccourci
le plan que M. Dalembert propofe à exécuter
& que perfonne peut-être ne rempliroit
mieux que celui qui l'a conçu &
tracé : on trouvera dans tout cet Ouvrage
des vues faines & étendues ; un ton noble
& ferme , des principes fages , un fcepticiſme
modefte , un ftyle net , libre &
concis , tel qu'il convient furtout aux
matieres philofophiques ; enfin cet effai
porte le caractere que les efprits ſupérieurs
impriment à leurs ouvrages : il
laiſſe beaucoup à penſer.
Le refte des Mélanges auprochain Mercure,
ESSAIfur lesElémens de Philofophie oufur
les principes des connoiffances humaines.
CET Effai dorit on voit les germes dans
Τ
l'article Elémens de l'Encyclopédie , eft le
morceau le plus confidérable de la nou-.
velle Edition de ces Mélanges. L'impor
tance du føjet & la maniere noble , fage
& hardie dont il eft traité , méritent
qu'on s'y arrête ; le ton de Philofophie &
le caractere d'efprit de M. Dalembert ne
fe montrent dans aucun de fes ouvrages
plus fenfiblement que dans celui- ci
Cet Ecrivain célébre comme ncepat
une obfervation affez finguliere : il remar
que que depuis environ 300 ans la Nature
avoit deftiné le milieu de chaque fiécle à
être l'époque d'une révolution dans l'efprit
humain. La prife de Conftantinople dans
le milieu du quinziéme amena des Sçavans
diftingués en Italie , & y fit revivre les
Lettres. La réformation ranima l'émulation
& l'étude de toutes les Sciences vers
le milieu du feiziéme ; Defcartes donne
une nouvelle face à la Philofophie au mi-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
lieu du dix - feptiéme ; & pour peu que l'on
confidére avec des yeux attentifs le temps
où nous vivons , il eft aifé d'appercevoir
qu'il s'eft fait dans nos idées un changement
rapide & fenfible qui femble en
préparer un plus confidérable encore . Ces
révolutions de l'efprit humain , ces efpéces
de fecouffes qu'il reçoit de temps
en temps de la Nature , font pour un
Spectateur Philofophe un objet agréable
& furtout inftructif ; il feroit donc à fou
haiter, pour le progrès des Sciences , que
nous en euffions un tableau exact à chaque
époque le plan de l'Encyclopédie
a été formé dans cette vue ; mais il feroit
poffible de rendre ce grand ouvra
ge d'une utilité plus générale & plus ferr
fible , il feroit très-important de réunir
& de rapprocher les vérités effentielles
qu'il contient dans des élémens de Philofophie
qui ferviroient comme d'introduction
à l'Encyclopédie ; c'eft ce que
M. Dalembert femble promettre d'exé
cuter un jour dans un ouvrage dout
Peffai qu'il publie aujourd'hui n'eft , ditil
, qu'une espèce d'efquiffe ; mais c'eſt une
efquiffe de main de Maître, & dont le fuccès
doit encourager cet Écrivain célébre
à remplir ce plan dans toute fon étendue.
La Philofophie n'eft autre chofe que
AOUST. 1759 . 103
12
l'application de la raifon aux différens
objets fur lefquels elle peut s'exercer.
» Des élémens de Philofophie doivent
» donc contenir les principes fondamen-
» taux de toutes les connoiffances humai-
» nes ; or ces connoiffances font de trois
" efpéces ou de fait , ou de fentiment ,
» ou de difcuffion . Cette derniere espéce
» feule appartient uniquement & par
» tous fes côtés à la Philofophie , mais
» les deux autres s'en rapprochent par
» quelques unes des faces fous lefquelles
on peut les envifager. Il n'y a » a qu'un »
feul genre de connoiffance qui ne doive
point entrer dans des élémens de Philo
fophie ; ce font les vérités qui tiennent à
la révélation . La Philofophie les refpecte,
& ne peut fe permettre en matiere de
Religion que la difcuffion des motifs de
notre croyance.
Après avoir fixé les différens objets qui
appartiennent à des élémens de Philofophie
, M. Dalembert expofe les rapports:
que ces objets ont entr'eux & l'ordre
qu'il faudroit fuivre dans leurs diftributions.
Si les vérités préfentoient à notre
efprit une chaîne continue , il n'y auroit
point d'élémens à faire ; on remonteroit
fans peine d'une vérité à toutes les autres
; mais cette chaîne eft rompue en
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
mille endroits quelles font donc les vêrités,
qui doivent entrer dans des élémens?
» Il y en a de deux fortes, répond
M. Dalembert ; « celles qui forment la
ور
tête de chaque partie de la chaîne , &
» celles qui fe trouvent au point de réu-
» nion de plufieurs branches. » Les vérités
du premier genre font celles qui ne
dépendent d'aucune autre & qui n'ont de
preuves que dans elles - mêmes ; mais i
ne faut pas croire que M. Dalembert
veuille ici parler des axiomes qu'on fe
donne la peine d'expliquer fi gratuitement
dans la plupart des ouvrages élémentaires.
Ces axiomes ne préfentent que
des vérités ſtériles & frivoles , qui n'éclairent
point & égarent fouvent par les
fauffes applications qu'on en fait.Les vrais
principes d'où l'on doit partir dans chaque
fcience , doivent être des faics fimples
& reconnus , qui n'en fuppofent point
d'autres , & qui foient indépendans de
toute hypothèſe particulière , tels que les
proportions de l'étendue en Géométrie ,
l'impénétrabilité en Méchanique , &c.
M. Dalembert après avoir indiqué les
procédés qu'il falloit fuivre dans le choix ,
le développement & l'énonciation des
principes fondamentaux de chaque fcience
, fait lui-même l'application de fa
A O UST. 1759 . 105
méthode fur les différens objets qui doivent
former un corps complet de Philofophie
élémentaire .
La Logique eft l'inftrument général
de toutes les fciences ; elle eft donc la
premiere qu'on doive traiter dans les
élémens de Philofophie , & en former
comme le frontispice & l'entrée . Mais
la Logique ne confifte ni dans cet amas:
ridicule & fcolaftique de formules inintelligibles
, ni dans l'appareil géométri
que qu'ont affecté plufieurs Philofophes
modernes dans des ouvrages peu fufcep
tibles de démonftrations . Déterminer
avec foin le fens des termes , décompo
fer & fimplifier autant qu'on peut les
objets , fuivre leurs rapports , remonter
par degrés continus d'une vérité à une
autre , & obferver exactement leurs dépendances
mutuelles ; voilà à quoi ſe
réduit la Logique. » Pour comparer des
" objets éloignés , on fe fert de plufieurs
» objets intermédiaires : il en eſt de mê-
" me quand on veut comparer deux où
" plufieurs idées. L'art du raifonnement
» n'eft que le développement de ce principe
& des conféquences. qui en réful-
» tent. »
L'art de conjecturer eft une branche de
la Logique : c'est l'art de ſuppléer par des
E-v
106 MERCURE DE FRANCE.
à-peu- près à des déterminations rigoureu
fes , & de fubftituer les probabilités aux
preuves dans les cas où l'on ne peut atteindre
à une certitude entiere , ou du
moins s'affurer d'y être parvenu.
M. Dalembert fait fuccéder la Métaphy
fique à la Logique , & cet ordre eft trés
naturel. « Nos idées font le principe de
» nos connoiffances , & ces idées ont
» elles- mêmes leur principe dans nos fen
» fations. La génération de nos idées ap
» partient à la Métaphyſique , c'eſt un de
fes objets principaux & peut-être de
» vroit- elle s'y borner. Prefque toutes les
33
autres queſtions qu'elle fe propofe font
» ou infolubles ou frivoles ; elles font l'a-
» liment des efprits téméraires ou des
" efprits faux. » M. Dalembert ne rétrécit
fa fphère de la Métaphyfique que pour
rendre fes recherches plus folides & plus
utiles. La cauſe productrice de nos idées ,
la maniere dont nous acquérons la notion
de l'exiſtence des objets extérieurs , l'exiftence
de Dieu , Fimmortalité & la fpiritualité
de l'ame , voilà des fujets bien di
gnes d'exercer & d'occuper entièrement
le Métaphyficien le plus profond & le
plus laborieux. M. Dalembert jette fur
ces grands objets des idées générales qui
n'ont befoin que d'être développées pour
former un corps de doctrine auffi complet
A O UST. 1759. 107
que l'obſcurité de la matiere peut le permettre.
L'exiſtence de l'Etre Suprême étant une
fois reconnue , nous conduit à chercher
le culte que nous devons lui rendre , mais
la nature de ce culte eft l'objet de la révélation.
Ce qui appartient effentiellement
à la raiſon , ce ſont les devoirs dont nous
fommes tenus envers nos femblables . La
connoiffance de ces devoirs eft ce qu'on
appelle Morale , & elle eft une fuite néceffaire
de l'établiffement des Sociétés. La
connoiffance de nos rapports avec les autres
homines & de nos befoins réciproques
nous conduit à celle de ce que nous
devons à la Société & de ce qu'elle nous
doit . « Il ſemble donc , dit M. Dalembert,
qu'on peut définir très- exactement l'in-
»jufte , ou ce qui revient au même , le
" mal moral : ce qui tend à nuire à la So-
» ciété en troublant le repos de fes Membres.
En effet le mal phyfique eft la fuite
» ordinaire du mal moral ; & comme
» nos fenfations fuffifent pour nous don→
» ner l'idée du mal phyfique , il eſt évi-
» dent que c'eft cette idée qui nous con-
» duit à celle du mal moral , quoique
» l'une & l'autre foient de nature diffe→
"rente. Que ceux qui nieront cette vérité,.
» fuppofent l'homme impaffible , & qu'ils:
E vj.
108 MERCURE DE FRANCE..
effayent de lui faire acquérir dans cette;
hypothèſe la notion de l'injufte.
99
M. Dalembert traite la morale avec plus
d'étendue qu'on ne lui en donne ordinairement
dans les élémens de Philofophie
, ou cette fcience la plus intéreffante
de toutes eft la plus négligée. Il la divife
en plufieurs branches , fuivant les différens
rapports fous lefquels on confidère
les hommes entr'eux. La connoiſſance de
ce que les hommes fe doivent comme
membres de la fociété générale forme la
premiere branche qu'il appelle Morale de
l'homme, Ces devoirs renferment les loix
générales & naturelles , & ces loix font:
de deux efpéces , écrites ou non écrites,
L'obfervation des loix naturelles écrites ,
et ce qu'on nomme probité ; la pratique
des loix naturelles non écrites eft ce qu'on
appelle vertu. Tout ce morceau eft plein
de force , de fineffe & de clarté : voici
une obfervation d'une vérité ſimple &
profonde. » Pourquoi les Légiflateurs femblent-
ils avoir remis à la volonté des
Peuples l'obfervation des loix non écrites
? Pourquoi n'eft - il point ďaction
» contre l'avarice , la dureté envers les
» malheureux, l'ingratitude & la perfidie ?
Celui qui laiffe périr de mifère un Citoyen
qu'il peut fecourir , n'eft-il- pas
و د
AOUST. 1759. 100
"
» à peu-près auffi coupable envers la So-
» ciété , que s'il faifoit périr ce malheu-
» reux par une mort lente ? Pourquoi
» donc les loix l'ont-elles épargné ? C'eſt
» que le bien de cet Avare étant fuppofé
acquis par des moyens que les loix ne
réprouvent pas , elles ne peuvent le lui
» arracher pour le donner à d'autres ; &
que fi la loi qui nous oblige de foula-
» ger nos ſemblables eſt une des premiè-
» res dans l'état de nature , elle eft fubor-
» donnée dans l'ordre de la fociété à la
» loi , qui veut que chacun jouiffe tranquillement
& en liberté de ce qu'il
poffede . »
»
Après la Morale de l'homme , vient la
Morale des Légiflateurs. Celle- ci a deux
branches ; ce que tout Gouvernement
doit à chacun de fes Membres, & ce que
chaque eſpèce de Gouvernement doit à
ceux qui lui font foumis. Le premier principe
de la morale des Légiflateurs eft ,
qu'il n'y a de bon Gouvernement que
celui dans lequel les Citoyens font également
protégés & également liés par les
loix. La Morale doit éclairer le Légiflateur
fur l'objet , l'établiffement & l'exécution,
des loix. M. Dalembert entre ici
dans plufieurs détails pleins d'humanité
& de raifon.. Il examine en particulier la
Fio MERCURE DE FRANCE .
trop fameufe queftion de la tolérance -fur пор
laquelle il donne des principes clairs &
modérés, également éloignés de la licence
& de la fuperftition .
Chaque Etat outre fes loix particuliè
res a auffi des loix a obferver par rapport
aux autres : c'est l'objet de la Morale
des Etats fur laquelle M. Dalembert ne
met qu'une page, & malheureufement pour
le genre humain , dit- il , elle eft encore plus
courte dans la pratique .
La Morale du Citoyen vient immédiatement
après celle des Etats: elle fe réduità
être fidèle obfervateur des loix civiles de
fa Patrie & à fe rendre le plus utile à fes
Concitoyens qu'il eft poffible.
M. Dalembert apprend à chaque Citoyen
jufqu'à quel point il eft comptable
à fa Patrie de fa vie , de fes talens & de
leur emploi il entre dans la difcuffion
du Suicide , qu'il regarde comme un crime
en Morale ainfi qu'en Religion : & fon
objet le ramène naturellement à cette an
cienne queftion que M. Rouffeau a rendue
fi célèbre : » Jufqu'à quel point un
Citoyen peut - il fe livrer à l'étude des
» Sciences & des Arts , & cette étude
» n'eft-elle pas plus nuifible qu'avanta
geufe aux Etats ? » M. Dalembert eſt
fort loin d'adopter les paradoxes exagérés
"
و ر
AOUST. 1759.
de M. Rouffeau , mais il ne pense pas non
plus que les Arts foient propres à rendré
les Sociétés plus fages & plus heureuſes. '
La Morale du Philofophe forme la der
nière branche de la Morale : elle n'a
pour objet que nous-mêmes & la manière
dont nous devons penfer pour nous ren
dre heureux indépendamment des autres ;
elle détermine jufqu'où il eft permis de
rechercher les honneurs & de fe livrer à
l'ambition. La raifon permet fans doute
d'être flatté des honneurs , mais fans les
exiger ni les attendre. » C'eft y mettre
» un trop grand prix , ajoute- t- il , que de
"les fuir avec empreffement , ou de les
" rechercher avec avidité : le même excès-
» de vanité produit ces deux effets con
» traires. » M. Dalembert entre ici dansquelques
détails fur les paffions , fur leur
objet , leurs peines & leurs plaifirs : fa
Philofophie n'eft pas toujours confolante,
mais elle est toujours ferme , droite &
humaine. Il termine fes Elémens de Morale
par un fouhait que lui infpire l'amour
du bien public , & dont il defireroit qu'un
Citoyen Philofophe jugeât l'exécution digne
de lui. Ce feroit celle d'un Catéchifme
de Morale à l'ufage & à la por-
» tée des enfans. Peut- être n'y auroit-it
"pas de moyen plus efficace de mult
"
112 MERCURE DE FRANCE.
23.
plier dans la fociété les hommes ver
» tueux on apprendroit de bonne heure
»à l'être par principes ; & l'on fçait quelle
» eft fur notre ame la force des vérités
qu'on y a gravées dès l'enfance . "
Dieu , l'Homme & la Nature , voilà
les trois grands objets de l'étude du Phi-
Lofophe après avoir marqué la route
qu'on doit fuivre dans l'étude des deux
premières; M. Dalembert va paffer au troifième
mais les bornes qui me font pref
crites & la nature des matières ne me permettent
pas de le fuivre dans les détails ;
je me contenterai d'indiquer l'ordre qu'il
a obfervé dans la diftribution des Sciences
, & de faifir les vues générales qu'il y
a répandues..
Il commence par la Grammaire , qu'il
préfente fous un point de vue philofophique
, le feul qui doive être confidéré
dans des élémens de Philofophie. 11 paffe
enfuite aux Mathématiques dont l'Algébre
eft la première branche. « L'Algébre eft
» une efpéce de langue qui a , comme les
» autres , fa Métaphyfique ; cette Métaphyfique
a précédé la formation de la
langue ; mais quoiqu'elle foit implicite
ment contenue dans les règles , elle
» n'y eft pas développée ; le vulgaire ne
"
AOUST. 1759. 113
jouit que du réfultat , l'homme éclairé
» voit le germe qui le produit.
Cette Métaphyfique fimple & lamíneuſe
qui a guidé les inventeurs , eft donc
la partie que le Philofophe doit s'attacher
à développer dans des élémens d'Algébre
: muni des premières notions de
PAlgébre , il s'en fervira pour paffer à la
Géométrie , qui eft la fcience des propriétés
de l'étendue en tant qu'on la confidère
comme fimplement étendue & figurée.
Les termes de point , de ligne & de furface
que le Géomètre employe ne font
que des abftractions dont il fe fert pour
Simplifier ſon objet : ainfi les vérités qui
en résultent font des vérités purement
hypotétiques , mais elles n'en font pas
moins utiles par l'application qu'on en
fait dans la pratique . M. Dalembert répond
aux détracteurs de la Géométrie &
prouve fans replique la certitude & l'uti
lité de cette ſcience. La méthode qu'il
exige dans les élémens de Géométrie doît
faire juger que de tels élémens ne font
pas l'ouvrage d'un Géomètre ordinaire ,
& les Defcartes , les Leibnitz , & les
Newton n'étoient pas trop bons pour
bien exécuter cette entreprife. M. Dalembert
termine cet article par examiner
une queftion fouvent difcutée & toujours
114 MERCURE DE FRANCE.
problématique. C'eft de fçavoir quel
genre d'efprit doit obtenir par fa fupéiorité
le premier rang dans l'eftime
» des hommes ; celui qui excelle dans les
» Lettres , ou celui qui fe diftingue au
» même degré dans les Sciences ? Cette
» queſtion eſt décidée tous les jours en
faveur des Lettres ( à la vérité fans intérêt
) par une foule d'Ecrivains fubal-
» ternes , incapables , je ne dis pas d'ap
" précier Corneille & de fire Newton ,
» mais de juger Campiſtron & d'entendre
» Euclide. Pour nous , plus timides ou
plus juftes , nous avouerons que la fupériorité
en ces deux genres nous pa
roit d'un mérite égal. Qui auroit à
» choifir d'être Newton ou Corneille fe
roit bien d'être embarraffé , ou ne me
riteroit pas d'avoir à choifir . » Les principes
de la Géométrie & ceux de PALgébre
renferment tout ce qui eft néceffaire
pour arriver à la Méchanique . Le
mouvement , fes propriétés générales ,
font le premier & le principal objet de
cette fcience ; mais dans le mouvement
on confidère en Méchanique non feulement
l'efpace parcouru , mais auffi le
temps employé à parcourir cet eſpace.
Le principe de l'équilibre , joint à ceux
de la force d'inertie & du mouvement
AQUST . 1759. Ir
compofé , fuffit pour donner la folution
de tous les problèmes de Méchanique ;
c'eft avoir réduit cette fcience , dit M.
Dalembert , au plus petit nombre de
principes poffibles que d'établir fur ces
trois points toutes les loix du mouve
ment des corps .
L'Aftronomie doit fuivre immédiatement
la Méchanique , comme étant de
toutes les parties de la Phyfique la plus
certaine. « Si quelque fcience , die M. Da-
» lembert , mérite à tous égards d'être
traitée felon la méthode des inventeurs
, ou du moins felon celle qu'ils
ont Fire , e'eft l'Aftronomie. Rien
un'eft peut-être plus fatisfaisant pour l'ef-
» prit humain que de voir par quelle
fuite d'obfervations , de recherches , de
combinaiſons & de calculs les hommes
» font parvenus à connoître le mouve‐
» ment de ce globe qu'ils habitent , &
» celui des autres corps de notre fyftême
» planitaire……… Le génie des Philoſophes,
» en cela peu différent de celui des autres
hommes , les porte à ne chercher
» d'abord ni uniformité ni loix dans les .
phénomênes qu'ils obfervent. Com-
» mencent-ils à y foupçonner quelque
» marche régulière ? ils imaginent auffi-
» tôt la plus parfaite & la plus fimple..
116 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
25
» Bientôt une obfervation plus fuivie les
détrompe , & fouvent même les ra
» mène précipitamment à leur premier
» avis. Enfin une étude longue , affidue ,
dégagée de préventions & de fyftême ,
» les remet dans les limités du vrai , &
-> leur apprend que pour l'ordinaire la lời
» des phénomènes n'eft ni affez peu com
pofée pour être apperçue tout d'un
» coup , ni auffi irrégulière qu'on pour
roit le penfer. » Voilà l'hiftoire de tou
tes les Hypothèses Aftronomiques.
L'Aftronomie phyfique eft une des
fciences qui font le plus d'honneur à la
Philofophie moderne : les ouvrages des
Anciens n'ont prefque été d'aucun fe
cours aux Phyficiens qui font venus de
puis. M. Dalembert refute ici d'une ma
nière très- folide les prétentions de ceux
qui trouvent tout dans les Anciens. « Ce
»que les Anciens ont imaginé fur le fy
» tême du monde , ou du moins ce qui
» nous refte là- deffus , eft fi vague & h
"
mal prouvé qu'on n'en fçauroit ther
>> aucune lumière réelle. Qu'importe à
» l'honneur de Copernic que quelques
"anciens Philofophes ayent cru le mo
» vement de la terre , fi les preuves qu'ils
»en donnoient n'ont pas été fuffifantes
AOUST. 1759. 117
pour empêcher le plus grand nombre
de croire le mouvement du Soleil ?
M.Dalembert analyſe enfuite le fyftême
des tourbillons, & celui de la gravitation,'
On imagine bien en faveur duquel il fe
détermine. L'accord qu'on remarque tous
les jours de plus en plus entre les phé
nomênes célestes & la théorie Newtonienne
ſemble avoir décidé tous les Philofophes
pour le Newtonianifme. M. Da
lembert entre enfuite dans le détail des
procédés qui peuvent perfectionner l'Aftronomie
& reculer fes limites , & il finit
cet article par une obfervation à la gloire
de notre Nation . « Qu'on examine avec
» attention ce qui a été fait depuis quel-
» ques années par les plus habiles Ma-
" thématiciens fur ie fyftême du monde ;
» on conviendra , ce me femble , que
» l'Aftronomie Phyfique eft encore au-
» jourd'hui plus redevable aux François
» qu'à aucune autre Nation. C'eſt dans
» les travaux qu'ils ont entrepris , dans
» les ouvrages qu'ils ont mis fous les yeux
» de l'Europe , que le fyftême Newtonien
» trouvera déſormais fes preuves les plus
» inconteftables & les plus profondes.
M. Dalembert paffe rapidement fur
POptique & l'Acoustique ; je remarquerai
feulement qu'en parlant de la théorie des
118 MERCURE DE FRANCE.
رد
fons , il faifit l'occafion de louer les dé-
Couvertes qu'a faites M. Rameau dans
cette partie , d'une manière qui honore
l'un & l'autre. » L'illuftre Artiſte dont il
s'agit a été pour nous le Defcartes de
» la Mufique. On ne peut fe flatter , ce
» me femble , de faire quelque progrès
» dans cette fcience , qu'en fuivant la
» méthode qu'il a tracée.
L'Hydroftatique & l'Hydraulique n'offrent
que des détails trop mathématiques
pour être fufceptibles d'extrait ; mais je
m'arrête encore un moment fur la Phyfique
générale qui termine les élémens de
Philofophie.
وي
و د
"
» L'étude de cette Science roule fur
» deux points qu'il ne faut pas con-
» fondre , l'obfervation & l'expérience.
» L'obfervation , moins recherchée &
» moins fubtile , fe borne aux faits qu'elle
a fous les yeux , à bien voir & à bien
» détailler les phénomênes de toute ef
pèce que la Nature nous préfente . L'expérience
cherche à pénétrer la Nature
plus profondément , à lui dérober ce
qu'elle cache , à créer en quelque mala
différente combinaiſon des
par
» corps , de nouveaux phénomênes pour
» les étudier : enfin elle ne fe reftreint
» pas à écouter la Nature , mais elle l'in-
» terroge & la preffe.
30
">
ور
"
ود
nière
AOUST. 1759. 119
119'
M. Dalembert trace une efquite abrégée
de l'hiftoire & des prog: ès de la Phy-,
fique : les Anciens felon lui , n'ont pas
autant négligé la Nature qu'on le croit
communément , & il apporte en preuve
les ouvrages d'Hypocrate , qui font les,
monumens les plus confidérables qui
nons restent de la Phyfique ancienne , &
dans lesquels on trouve un ſyſtème d'obfervations
& une fuite de faits bien fürs &
bien rapprochés ; cependant il paroît que
les Anciens ont plus cultivé l'obfervation
que l'expérience. Les plus fages d'entre
eux ont fait la table de qu'ils voyoient ,
l'ont bien faite & s'en font tenus là. C'eft
dans l'hiftoire des Animaux , d'Ariſtote ,
qu'il faut chercher le vrai goût de Phyfique
des Anciens , plutôt que dans fes autres
ouvrages où il est moins riche en faits
& plus abondant en paroles , plus raifonneur
& moins inftruit.
Les fiécles les plus ignorans ont eu
des génies fupérieurs qui ont cultivé l'étude
de la Nature & accéléré les progrès
de la Phyfique , tel étoit le Moine
Bacon , » qui fçut par la force de fon gé-
» nie s'élever au- deffus de fon fiécle & le
» laiffer bien loin derriere lui. Auffi fut-
» il perfécuté par fes Confreres & regar-
» dé par le Peuple comme un Magicien
120 MERCURE DE FRANCE.
"
» à- peu- près comme Gerbert l'avoit été
près de trois fiécles auparavant pour les
inventions méchaniques , avec cette
» différence que Gerbert devint Pape , &
" que Bacon refta Moine & malheureux.
Le Chancelier Bacon & Defcartes paroiffent
ici comme les Reftaurateurs de
la Phyfique expérimentale. M. Dalembert
qui connoit fi bien les obligations que
leur a la Philofophie , leur reproche auffi
d'avoir été plus Phyficiens de fpéculation
que de pratique. Le plaifir oifif de la méditation
& de la conjecture , entraîne les
grands génies , & ils laiffent le travail mé.
chanique à d'autres qui ne vont pas auffi
loin que leurs maîtres auroient été. Ainfi
les uns penfent ou rêvent , les autres
agiffent ou manoeuvrent & l'enfance des
fciences eft éternelle .
Après une courte hiftoire de la Phylque
expérimentale , M. Dalembert propofe
quelques réflexions fur la manière de
traiter cette fcience. Il demande la plus
grande attention à n'établir la théorie
que fur des faits inconteftables ; & à ne
pas trop foumettre les hypothèfes au calcul
, dont tant de Phyficiens ont abufé.
La Géométrie doit obéir à la Phyfique
quand elle fe réunit à elle , & tous les
jers de Phyfique ne font pas également
fufceptibles
AOUST. 1759. 121
fufceptibles de l'application de la Géométrie
. M. Dalembert recommande aux Phyficiens
de fe défier de cette fureur d'expliquer
tout , que Defcartes a introduite
dans la Phyfique , mais il n'a garde de
profcrire ni cet efprit de conjecture , qui
tout à la fois timide & éclairé conduit
quelquefois à des découvertes , ni cet efprit
d'analogie, dont la fage hardieffe peut
aller au- delà de ce que la Nature femble
vouloir montrer , & prévoit les faits
avant que de les avoir vûs. La fageffe &
la circonfpection doivent guider le Phyficien
dans la marche ; la patience & le
courage doivent d'un autre côté le foutenir
dans fon travail . Tel eft en raccourci
le plan que M. Dalembert propofe à exécuter
& que perfonne peut-être ne rempliroit
mieux que celui qui l'a conçu &
tracé : on trouvera dans tout cet Ouvrage
des vues faines & étendues ; un ton noble
& ferme , des principes fages , un fcepticiſme
modefte , un ftyle net , libre &
concis , tel qu'il convient furtout aux
matieres philofophiques ; enfin cet effai
porte le caractere que les efprits ſupérieurs
impriment à leurs ouvrages : il
laiſſe beaucoup à penſer.
Le refte des Mélanges auprochain Mercure,
Fermer
Résumé : SUITE DES MÉLANGES DE LITTÉRATURE. ESSAI sur les Elémens de Philosophie ou sur les principes des connoissances humaines.
L'essai 'Élémens de Philosophie' de D'Alembert est une œuvre majeure des 'Mélanges de Littérature'. Il explore les principes des connaissances humaines, classés en trois types : de fait, de sentiment et de discussion, cette dernière étant spécifique à la philosophie. D'Alembert identifie des révolutions intellectuelles tous les 300 ans, illustrées par des événements comme la prise de Constantinople, la Réforme et les contributions de Descartes. L'ouvrage commence par la logique, définie comme l'art de déterminer le sens des termes et leurs rapports. Il aborde ensuite la métaphysique et la morale, subdivisée en morale de l'homme et morale des législateurs. D'Alembert discute de la moralité, de l'éducation et des sciences, soulignant la responsabilité des citoyens envers leur patrie. Il traite de l'éducation scientifique, débutant par la grammaire et les mathématiques, notamment l'algèbre et la géométrie, qu'il défend contre ses détracteurs. L'astronomie est présentée comme la science la plus certaine en physique, liée à la mécanique. D'Alembert valorise les progrès modernes en astronomie physique et préfère le système de la gravitation de Newton. Il reconnaît les contributions des Anciens mais note que les avancées significatives en physique proviennent des générations ultérieures. Le texte examine les contributions de Roger Bacon et René Descartes à la physique expérimentale, tout en critiquant leur penchant pour la spéculation théorique. D'Alembert propose une méthode pour la physique expérimentale basée sur des faits incontestables et la modération dans l'usage des hypothèses mathématiques. Il insiste sur l'importance de la géométrie au service de la physique et met en garde contre l'excès d'hypothèses. Il valorise l'esprit de conjecture et d'analogie, tout en prônant la sagesse, la circonspection, la patience et le courage dans la recherche scientifique. Le style de l'ouvrage est décrit comme noble, ferme, concis et adapté aux matières philosophiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
14
p. 128-140
SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
Début :
Je terminerai l'analyse de ces Mêlanges par le précis de deux Morceaux qui [...]
Mots clefs :
Goût, Jean Le Rond d'Alembert, Esprit philosophique, Philosophie, Principes, Temps, Beautés, Sens, Religion, Philosophes, Analyse, Objets, Objet, Nuire , Impiété
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
SUITE des Mélanges de Littérature ,
d'Hiftoire & de Philofophie , par
M. Dalembert &c.
J
E terminerai l'analyfe de ces Mélanges
par le précis de deux Morceaux qui
n'avoient point encore été imprimés &
qui ne font pas la partie la moins intéreffante
de ce recueil. Le premier nous
offre des Réfléxions fur l'ufage & fur
l'abus de la Philofophie dans les matières
de goût. Il y a peu d'objets en Littéra
ture qui méritent mieux d'être traités
par un habile homme ; mais on ſent en
même temps combien cette difcuffion eft
délicate. Il n'eft pas aifé de prefcrire des
régles au goût & des bornes à l'efprit
philofophique ; beaucoup de petits Critiques
qui manquent de goût comme de
Philofophie , ne ceffent de répéter que
SEPTEMBRE. 1759. Ize
Pefprit philofophique a perdu la Littérature
; d'autres prétendent foumettre
les chofes même de fentiment à une analyfe
rigoureufe : les uns voudroient réduire
le goût à un inftinct aveugle , &
éterniferoient par - là l'enfance de la raifon
; les autres réfroidiroient l'imagina--
tion & donneroient des entraves au génie
: ces deux extrémités font également
vicieuſes & nuifibles au progrès des Arts.
Il est donc important de fixer la nature
du goût , les lumières qu'il peut tirer de
l'efprit philofophique , & la ligne que
doit féparer l'un de l'autre. Le goût n'eft
point arbitraire , c'eft une vérité inconteftable
; mais eft- il bien décidé que tou
tes les beautés dont les ouvrages de l'Art
font fufceptibles ne foient pas de fon
reffort, comme le prétend M. Dalembert
Il eft des beautés frappantes & fublimes ,
qui faififfent également tous les efprits ,
& dont par conféquent tous les hommes:
font juges ; ce genre de beautés , felon
M. D. n'ont point le goût pour arbitre
mais il en eft qni ne touchent que les ames
fenfibles ,& ce font celles- là qu'il regarde
proprement comme l'objet du goût : ainfi
il définit le goût le talent dé démêler danss
Les ouvrages de l'Art ce qui doit plaire aus130
MERCURE DE FRANCE
1
ames fenfibles & ce qui doit les bleffer,
Peut-être qu'on pourroit confidérer le
goût fous un point de vue plus étendu ,
plus général ; que les beautés fimples ,
fublimes , univerfelles , font auffi bien du
reffort du goût que les beautés plus déficates
; & que le talent de démêler celles-
ci n'eft qu'un goût plus fin , plus exercé.
Quoiqu'il en foit , dans les difcuffions
métaphyfiques , il n'eft question que de
fixer avec précifion les idées qu'on attache
aux mots dont le fens n'eft pas encore
bien déterminé la définition de
M. Dalembert préfente une idée nette &
précife de ce qu'il entend par goût ; l'acception
plus étendue qu'on pourroit donner
à ce terme ne changeroit rien aux réfultats
de fes principes.
Le goût eft fondé fur des principes , il
n'y a donc point d'ouvrages de l'Art dont
on ne puiffe juger en y appliquant ces
principes. La fource de nos fentimens eft
uniquement en nous ; c'eft donc en por
tant une vue attentive au dedans de
nous-mêmes que nous découvrirons des
régles générales & invariables de goût ,
qui feront comme la pierre de touche à
L'épreuve de laquelle toutes les produc
ions du talent pourront être foumifes
La recherche & l'analyfe de ces régles
SEPTEMBRE. 1759. r31
19
font l'objet de l'efprit philofophique ,
mais cette difcuffion doit avoir un ter
me. Il ne faut pas efpérer de pouvoir
remonter aux premiers principes. Vou
loir trouver la caufe métaphyfique de nos
plaifirs feroit un projet auffi chimérique
que d'entreprendre d'expliquer l'action des
objets fur nos fens. Les principes de goût
peuvent donc fe réduire à un petit nom--
bre d'obfervations inconteftables fur no
tre manière de fentir. C'eft jufques- là que
le Philofophe remonte , mais c'est là qu'il
s'arrête , & d'où , par une pente naturel
le , il defcend enfuite aux conféquences .
La jufteffe d'efprit ne fuffit pas , il
faut encore une ame fenfible & délicate ,
» & de plus , dit M. Dalembert , ne
» manquer d'aucun des fens qui compo-
» fent le goût. Dans un Ouvrage de Poc
» fie , par exemple , on doit parler tan
" tôt à l'imagination , tantôt au fenti
» ment , tantôt à la raifon , mais tou
» jours à l'organe ; les vers font une efpéce
de chant , fur lequel l'oreille eft
» fi inéxorable , que la raiſon même eſt
» quelquefois contrainte de lui faire de
légers facrifices. Ainfi un Philofophe
» dénué d'organe , eût-il d'ailleurs tous
» le refte , fera un mauvais Juge en ma
tière de Poëfie.
23
F vj
1152 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas encore affez.d'avoir tous
les fens qui compofen: le goût , il faut
que ces fens ayent été exercés fur les
objets qui appartiennent au goût. Mal
lebranche ne fentoit point les charmes
de la Poefie , quoiqu'il eût les principales
qualités du Poete , l'imagination , le
fentiment & l'harmonie .
M. Dalembert examine enfuite quelles
font les caufes du faux jugement qu'on
porte fur les chofes de goût & il recherche
les moyens de les éviter. Il entre fur
cet objet dans une Métaphyfique trèsdéliée
qu'il n'eft pas aifé de développer
dans un Extrait. Il vange enfuite l'efprit
philofophique des reproches que la fottife
ou l'envie ont coutume de lui faire , &
il avoue que c'eft faire autant d'injure
aux Belles Lettres qu'à la Philofophie ,
de croire qu'elles puiffent fe nuire ou`
s'exclure réciproquement. » Et comment
» le véritable efprit philofophique ſeroitnil
oppofé au bon goût ? Il en eft au
» contraire le plus ferme appui , puifque
» cet efprit confifte à remonter en toat
» aux vrais principes , à reconnoître que
claque Art a fa nature propre , chaque
» ftuation de l'ame fon caractère, chaque
chofe fon coloris ; en un mot à ne
point confondre les limites de chaque
39
→
SEPTEMBRE . 1759.
genre : abufer de l'efprit philofophique
, c'est en manquer.
Je finirai l'analyfe de ce Morceau par
une réfléxion qui le termine & qui mérite
bien d'être recueillie . « Ceux qui poſſé-
» dent & qui connoiffent le moins l'efprit
philofophique en font parmi nous
» les plus ardens détracteurs , comme la
Poefie eft décriée par ceux qui n'ont
» pû y réuffir , les hautes fciences par
» ceux qui en ignorent les premiers prin-
» cipes , & notre fiècle par les Ecrivains
» qui lui font le moins d'honneur.
33
Le Morceau dont il me reſte à rendre
compte eſt intitulé : De l'abus de la Critique
en matière de Religion. Le but que
fe propofe M. Dalembert dans cet Ouvrage
, aufſi intéreſſant par fon objet que
par les circonstances dans lesquelles il
paroît , » eft de vanger les Philofophes
des reproches d'impiété dont on les
"
charge fouvent mal- à-propos , en leur
» attribuant des fentimens qu'ils n'ont
» pas , en donnant à leurs paroles des
» interprétations forcées , en tirant de
leurs principes des conféquences odieu-
» fes & fauffes qu'ils défavouent , en voulant
enfin faire paffer pour criminelles
ou pour dangereufes des opinions que
134 MERCURE DE FRANCE
le Chriftianifine n'a jamais défendu de
» foutenir .
Ce deffein eft digne d'un Philofophe
qui refpecte les vérités du Chriftianif
me , & qui fçait que la vraie Philofophie
& la vraie religion doivent toujours
marcher de front & fe prêter une force
& une lumière mutuelle. Vouloir les oppofer
l'une à l'autre , c'eft nuire à toutes
les deux. Ne nous brouillons point avec les
Philofophes , difoit un Théologien paifble
, modéré & très-religieux. M. Da
lembert ne peut fe diffimuler les progrès
de l'impiété & les attentats des Incrédules
contre la plus fainte des Religions.
» Le defir de n'avoir plus de frein
» dans les paffions , la vanité de ne pas
penfer comme la multitude , ont fait
plutôt encore que l'illufion des fophif-
» mes , un grand nombre d'Incrédules ,
qui felon l'expreffion de Montagne ,
» tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent,
On ne peut trop louer le zèle de ceux
qui s'empreffent de vanger la Religion
contre les efforts de l'impiété , mais on
ne peut en même temps s'élever avec trop
de chaleur contre ce zèle prétendu qui
fert de mafque à l'ignorance , à l'orgueil ,
à l'efprit de parti , à des paflions plus
"
"
و د
SEPTEMBRE. 1759 F35
odieufes encore , & dont les méchans &
les fanatiques fe fervent pour allarmer
la piété & détruire la Philofophie.
Rien n'a été plus commun dans tous
les
temps que l'accufation d'irréligion intentée
contre les Sages par ceux qui ne
le font pas. M. Dalembert après avoir
rappellé l'hiftoire de Socrate , d'Anaxagore
, d'Ariftote , paffe à des faits plus
récens. Le Pere Hardouin , moins célèbre
encore par la profondeur de fon
érudition que par l'extravagance de fes
opinions , à fait un ouvrage exprès, pour
mettre fans pudeur & fans remords au
nombre des Athées des Auteurs très-religieux
dont plufieurs avoient folidement
prouvé l'existence de Dieu dans leurs
écrits. Sa folie , dit M. de Voltaire , ôta
à fa calomnie toute fon atrocité ; mais
ceux qui renouvellent cette calomnie dans
notre fiécle , ne font pas toujours recon
nus pour fous , & font fouvent trèsdangereux.
On a accufé Defcartes d'être un Athée
pour avoir dit : Donnez- moi de la matiè
re & du mouvement , & je ferai un monde
, comme fi cette penſée grande &
profonde ne fuppofoit pas la néceffité
d'un être intelligent pour donner l'exi
tence & le mouvement à la matière. On
136 MERCURE DE FRANCE
*
accufé le Newtoniafme de favorifer l'Athéifme
, quoiqu'il n'y ait aucune Philofophie
plus favorable à la croyance d'un
Dieu. La lifte des Philofophes fauffement
accufés d'irréligion eft très-nombreuſe :
jamais les prétextes n'ont manqué au fanatifme
pour fonder cette odieufe impu
tation ; mais en s'élevant contre l'impie
té , du moins ne faudroit- il pas fe méprendre
fur le genre d'impiété qu'on at
taque. On m'accufe de Matérialiſme , difoit
un Pirronien , c'eft à-peu-près comme
ft on accufoit un Conftitutionnaire de Janfenifme.
N'a-t-on pas vu M. de Montequieu
accufé dans le même libelle d'être
Déifte & Spinofiste ?
"
»
»Le nom de Matérialiſme , dit M. Da
lembert , eft devenu de nos jours une
efpéce de cri de guerre : c'eſt là quali-
»fication générale qu'on applique fans
» difcernement à toutes les efpéces d'In-
» crédules , ou même à ceux qu'on veut
» faire paffer pour tels. Dans toutes les
Religions & dans tous les temps le fa-
» natiſme ne s'eft piqué ni d'équité ni de
jufteffe . Il a donné à ceux qu'il vouloit
perdre , non pas les noms qu'ils méri
toient , mais ceux qui pouvoient leur
nuire le plus. Ainfi dans les premiers
fiécles , les Payens donnoient à tous
"
»
SEPTEMBRE. 1759. 137
les Chrétiens le nom de Juifs , parce
qu'il s'agiffoit moins d'avoir raiſon que
» de rendre les Chrétiens odieux.
»
M. Dalembert après avoir rapporté
plufieurs exemples d'imputations ridicules
dont la calomnie fous le nom de zéle a
chargé plufieurs Philofophes , recherche
pourquoi des défenfeurs de la Religion
la plus douce & la plus modefte ont eu
fi fouvent recours aux injures . Ils deshonorent
par- là la caufe qu'ils veulent défendre
, & ne font qu'aigrir & par conféquent
éloigner les efprits que la modération
auroit pu ramener. » Mais l'excès
» en toutes chofes eft l'élément de l'hom-
» me, fa nature eft de fe paffionner fur
tous les objets dont il s'occupe ; la mo-
» dération eft pour lui un état forcé , ce
» n'est jamais que par contrainte ou par
» réfléxion qu'il s'y foumet ; & quand
» le refpect qui est dû à la cauſe qu'il dé-
» fend , peut fervir de prétexte à fon
» animofité , il s'y abandonne fans retenue
& fans remords. Le faux zéle auroit-
il oublié que l'Evangile a deux pré-
" ceptes également indifpenfables , l'a-
" mour de Dieu & celui du prochain ? &
» croit- il mieux pratiquer le premier en
violant le fecond.
Si les accufations téméraires peuvent
18 MERCURE DE FRANCE.
nuire à la Religion, c'eft furtout lorfqu'elles
tombent fur des hommes fupérieurs
dont le nom feul peut donner du poids
aux opinions qu'on leur fuppofe.Qu'a- t - on
gagné à accufer avec tant d'acharnement
Filluftre Auteur de l'Esprit des Loix d'avoir
voulu donner atteinte aux principes
du Chriftianifme ? Les Incrédules fe font
glorifiés du chef qu'on leur donnoit fi
gratuitement , & fon nom leur a donné
plus de confiance que tous leurs fophifmes.
L'autorité eft le grand argument de
la multitude ; & l'incrédulité , difoit un
homme d'efprit , eft une espéce de foi pour
la plupart des impies.
M. Dalembert trace enfuite d'après
l'Hiftoire Eccléfiaftique un tableau court
& frappant des maux que le fanatisme a
produits chez nos ancêtres ; & il fait voir
par ce détail auffi effrayant qu'utile, com、
bien le gouvernement a intérêt de défendre
& d'appuyer les Gens de Lettres.
C'eft à eux que les Souverains doivent aujourd'hui
l'affermiffement de leur puiffance
, & la deftruction d'une foule d'opinions
abfurdes , nuifibles au repos & au
bonheur de leurs Etats.
Je finis cette analyſe par un trait bien
remarquable : » Il n'y a , ce me femble,
qu'un moyen d'affoiblir l'empire de
SEPTEMBRE . 1759 139
1
12
19
29
» l'Inquifition dans les contrées malheu
» reufes où elle domine encore , c'est d'y
» favorifer autant qu'il eft poffible , l'étude
des fciences exactes . Souverains
qui gouvernez ces Peuples , & qui vou→
lez leur faire fecouer le joug de la fuperftition
& de l'ignorance , faites naî
tre des Mathématiciens parmi eux ;
cette femence produira des Philofophes
avec le temps , & prefque fans
qu'on s'en apperçoive . L'orthodoxie la
plus délicate n'a rien à démêler avec
» la géométrie. Ceux qui croyoient avoir
n intérêt de tenir les efprits dans les té-
» nébres , fuffent-ils affez prévoyans pour
preffentir la fuite des progrès de cette
» fcience , manqueroient de prétextes
" pour l'empêcher de fe répandre. Bientôt
l'étude de la Géométrie conduira comme
d'elle - même à celle de la faine Phyfique
, & celle- ci à la vraie Philofophie
, qui par la lumière qu'elle répan-
" dra , fera bientôt plus puiffante que
» tous les efforts de la fuperftition ; car
» ces efforts quelque grands qu'ils foient ,
» deviennent inutiles dès qu'une fois la
Nation eft éclairée.
On trouve dans les deux Morceaux
dont je viens de rendre compte cette hardieffe
de pinceau , ce ton d'humanité &
140 MERCURE DE FRANCE
de Philofophie qui caractérisent les ou
vrages de M. Dalembert. On remarque
même dans le dernier un degré de force
& de chaleur qui peut être produit pa
l'importance & l'intérêt de la matière.
M. Dalembert y marche d'un pas ferme
entre deux fentiers très - gliffans , & fon
courage mérite la reconnoifance & les
éloges de ceux qui aiment fincérement le
véritable Chriftianiſme & la bonne Philofophie.
d'Hiftoire & de Philofophie , par
M. Dalembert &c.
J
E terminerai l'analyfe de ces Mélanges
par le précis de deux Morceaux qui
n'avoient point encore été imprimés &
qui ne font pas la partie la moins intéreffante
de ce recueil. Le premier nous
offre des Réfléxions fur l'ufage & fur
l'abus de la Philofophie dans les matières
de goût. Il y a peu d'objets en Littéra
ture qui méritent mieux d'être traités
par un habile homme ; mais on ſent en
même temps combien cette difcuffion eft
délicate. Il n'eft pas aifé de prefcrire des
régles au goût & des bornes à l'efprit
philofophique ; beaucoup de petits Critiques
qui manquent de goût comme de
Philofophie , ne ceffent de répéter que
SEPTEMBRE. 1759. Ize
Pefprit philofophique a perdu la Littérature
; d'autres prétendent foumettre
les chofes même de fentiment à une analyfe
rigoureufe : les uns voudroient réduire
le goût à un inftinct aveugle , &
éterniferoient par - là l'enfance de la raifon
; les autres réfroidiroient l'imagina--
tion & donneroient des entraves au génie
: ces deux extrémités font également
vicieuſes & nuifibles au progrès des Arts.
Il est donc important de fixer la nature
du goût , les lumières qu'il peut tirer de
l'efprit philofophique , & la ligne que
doit féparer l'un de l'autre. Le goût n'eft
point arbitraire , c'eft une vérité inconteftable
; mais eft- il bien décidé que tou
tes les beautés dont les ouvrages de l'Art
font fufceptibles ne foient pas de fon
reffort, comme le prétend M. Dalembert
Il eft des beautés frappantes & fublimes ,
qui faififfent également tous les efprits ,
& dont par conféquent tous les hommes:
font juges ; ce genre de beautés , felon
M. D. n'ont point le goût pour arbitre
mais il en eft qni ne touchent que les ames
fenfibles ,& ce font celles- là qu'il regarde
proprement comme l'objet du goût : ainfi
il définit le goût le talent dé démêler danss
Les ouvrages de l'Art ce qui doit plaire aus130
MERCURE DE FRANCE
1
ames fenfibles & ce qui doit les bleffer,
Peut-être qu'on pourroit confidérer le
goût fous un point de vue plus étendu ,
plus général ; que les beautés fimples ,
fublimes , univerfelles , font auffi bien du
reffort du goût que les beautés plus déficates
; & que le talent de démêler celles-
ci n'eft qu'un goût plus fin , plus exercé.
Quoiqu'il en foit , dans les difcuffions
métaphyfiques , il n'eft question que de
fixer avec précifion les idées qu'on attache
aux mots dont le fens n'eft pas encore
bien déterminé la définition de
M. Dalembert préfente une idée nette &
précife de ce qu'il entend par goût ; l'acception
plus étendue qu'on pourroit donner
à ce terme ne changeroit rien aux réfultats
de fes principes.
Le goût eft fondé fur des principes , il
n'y a donc point d'ouvrages de l'Art dont
on ne puiffe juger en y appliquant ces
principes. La fource de nos fentimens eft
uniquement en nous ; c'eft donc en por
tant une vue attentive au dedans de
nous-mêmes que nous découvrirons des
régles générales & invariables de goût ,
qui feront comme la pierre de touche à
L'épreuve de laquelle toutes les produc
ions du talent pourront être foumifes
La recherche & l'analyfe de ces régles
SEPTEMBRE. 1759. r31
19
font l'objet de l'efprit philofophique ,
mais cette difcuffion doit avoir un ter
me. Il ne faut pas efpérer de pouvoir
remonter aux premiers principes. Vou
loir trouver la caufe métaphyfique de nos
plaifirs feroit un projet auffi chimérique
que d'entreprendre d'expliquer l'action des
objets fur nos fens. Les principes de goût
peuvent donc fe réduire à un petit nom--
bre d'obfervations inconteftables fur no
tre manière de fentir. C'eft jufques- là que
le Philofophe remonte , mais c'est là qu'il
s'arrête , & d'où , par une pente naturel
le , il defcend enfuite aux conféquences .
La jufteffe d'efprit ne fuffit pas , il
faut encore une ame fenfible & délicate ,
» & de plus , dit M. Dalembert , ne
» manquer d'aucun des fens qui compo-
» fent le goût. Dans un Ouvrage de Poc
» fie , par exemple , on doit parler tan
" tôt à l'imagination , tantôt au fenti
» ment , tantôt à la raifon , mais tou
» jours à l'organe ; les vers font une efpéce
de chant , fur lequel l'oreille eft
» fi inéxorable , que la raiſon même eſt
» quelquefois contrainte de lui faire de
légers facrifices. Ainfi un Philofophe
» dénué d'organe , eût-il d'ailleurs tous
» le refte , fera un mauvais Juge en ma
tière de Poëfie.
23
F vj
1152 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas encore affez.d'avoir tous
les fens qui compofen: le goût , il faut
que ces fens ayent été exercés fur les
objets qui appartiennent au goût. Mal
lebranche ne fentoit point les charmes
de la Poefie , quoiqu'il eût les principales
qualités du Poete , l'imagination , le
fentiment & l'harmonie .
M. Dalembert examine enfuite quelles
font les caufes du faux jugement qu'on
porte fur les chofes de goût & il recherche
les moyens de les éviter. Il entre fur
cet objet dans une Métaphyfique trèsdéliée
qu'il n'eft pas aifé de développer
dans un Extrait. Il vange enfuite l'efprit
philofophique des reproches que la fottife
ou l'envie ont coutume de lui faire , &
il avoue que c'eft faire autant d'injure
aux Belles Lettres qu'à la Philofophie ,
de croire qu'elles puiffent fe nuire ou`
s'exclure réciproquement. » Et comment
» le véritable efprit philofophique ſeroitnil
oppofé au bon goût ? Il en eft au
» contraire le plus ferme appui , puifque
» cet efprit confifte à remonter en toat
» aux vrais principes , à reconnoître que
claque Art a fa nature propre , chaque
» ftuation de l'ame fon caractère, chaque
chofe fon coloris ; en un mot à ne
point confondre les limites de chaque
39
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SEPTEMBRE . 1759.
genre : abufer de l'efprit philofophique
, c'est en manquer.
Je finirai l'analyfe de ce Morceau par
une réfléxion qui le termine & qui mérite
bien d'être recueillie . « Ceux qui poſſé-
» dent & qui connoiffent le moins l'efprit
philofophique en font parmi nous
» les plus ardens détracteurs , comme la
Poefie eft décriée par ceux qui n'ont
» pû y réuffir , les hautes fciences par
» ceux qui en ignorent les premiers prin-
» cipes , & notre fiècle par les Ecrivains
» qui lui font le moins d'honneur.
33
Le Morceau dont il me reſte à rendre
compte eſt intitulé : De l'abus de la Critique
en matière de Religion. Le but que
fe propofe M. Dalembert dans cet Ouvrage
, aufſi intéreſſant par fon objet que
par les circonstances dans lesquelles il
paroît , » eft de vanger les Philofophes
des reproches d'impiété dont on les
"
charge fouvent mal- à-propos , en leur
» attribuant des fentimens qu'ils n'ont
» pas , en donnant à leurs paroles des
» interprétations forcées , en tirant de
leurs principes des conféquences odieu-
» fes & fauffes qu'ils défavouent , en voulant
enfin faire paffer pour criminelles
ou pour dangereufes des opinions que
134 MERCURE DE FRANCE
le Chriftianifine n'a jamais défendu de
» foutenir .
Ce deffein eft digne d'un Philofophe
qui refpecte les vérités du Chriftianif
me , & qui fçait que la vraie Philofophie
& la vraie religion doivent toujours
marcher de front & fe prêter une force
& une lumière mutuelle. Vouloir les oppofer
l'une à l'autre , c'eft nuire à toutes
les deux. Ne nous brouillons point avec les
Philofophes , difoit un Théologien paifble
, modéré & très-religieux. M. Da
lembert ne peut fe diffimuler les progrès
de l'impiété & les attentats des Incrédules
contre la plus fainte des Religions.
» Le defir de n'avoir plus de frein
» dans les paffions , la vanité de ne pas
penfer comme la multitude , ont fait
plutôt encore que l'illufion des fophif-
» mes , un grand nombre d'Incrédules ,
qui felon l'expreffion de Montagne ,
» tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent,
On ne peut trop louer le zèle de ceux
qui s'empreffent de vanger la Religion
contre les efforts de l'impiété , mais on
ne peut en même temps s'élever avec trop
de chaleur contre ce zèle prétendu qui
fert de mafque à l'ignorance , à l'orgueil ,
à l'efprit de parti , à des paflions plus
"
"
و د
SEPTEMBRE. 1759 F35
odieufes encore , & dont les méchans &
les fanatiques fe fervent pour allarmer
la piété & détruire la Philofophie.
Rien n'a été plus commun dans tous
les
temps que l'accufation d'irréligion intentée
contre les Sages par ceux qui ne
le font pas. M. Dalembert après avoir
rappellé l'hiftoire de Socrate , d'Anaxagore
, d'Ariftote , paffe à des faits plus
récens. Le Pere Hardouin , moins célèbre
encore par la profondeur de fon
érudition que par l'extravagance de fes
opinions , à fait un ouvrage exprès, pour
mettre fans pudeur & fans remords au
nombre des Athées des Auteurs très-religieux
dont plufieurs avoient folidement
prouvé l'existence de Dieu dans leurs
écrits. Sa folie , dit M. de Voltaire , ôta
à fa calomnie toute fon atrocité ; mais
ceux qui renouvellent cette calomnie dans
notre fiécle , ne font pas toujours recon
nus pour fous , & font fouvent trèsdangereux.
On a accufé Defcartes d'être un Athée
pour avoir dit : Donnez- moi de la matiè
re & du mouvement , & je ferai un monde
, comme fi cette penſée grande &
profonde ne fuppofoit pas la néceffité
d'un être intelligent pour donner l'exi
tence & le mouvement à la matière. On
136 MERCURE DE FRANCE
*
accufé le Newtoniafme de favorifer l'Athéifme
, quoiqu'il n'y ait aucune Philofophie
plus favorable à la croyance d'un
Dieu. La lifte des Philofophes fauffement
accufés d'irréligion eft très-nombreuſe :
jamais les prétextes n'ont manqué au fanatifme
pour fonder cette odieufe impu
tation ; mais en s'élevant contre l'impie
té , du moins ne faudroit- il pas fe méprendre
fur le genre d'impiété qu'on at
taque. On m'accufe de Matérialiſme , difoit
un Pirronien , c'eft à-peu-près comme
ft on accufoit un Conftitutionnaire de Janfenifme.
N'a-t-on pas vu M. de Montequieu
accufé dans le même libelle d'être
Déifte & Spinofiste ?
"
»
»Le nom de Matérialiſme , dit M. Da
lembert , eft devenu de nos jours une
efpéce de cri de guerre : c'eſt là quali-
»fication générale qu'on applique fans
» difcernement à toutes les efpéces d'In-
» crédules , ou même à ceux qu'on veut
» faire paffer pour tels. Dans toutes les
Religions & dans tous les temps le fa-
» natiſme ne s'eft piqué ni d'équité ni de
jufteffe . Il a donné à ceux qu'il vouloit
perdre , non pas les noms qu'ils méri
toient , mais ceux qui pouvoient leur
nuire le plus. Ainfi dans les premiers
fiécles , les Payens donnoient à tous
"
»
SEPTEMBRE. 1759. 137
les Chrétiens le nom de Juifs , parce
qu'il s'agiffoit moins d'avoir raiſon que
» de rendre les Chrétiens odieux.
»
M. Dalembert après avoir rapporté
plufieurs exemples d'imputations ridicules
dont la calomnie fous le nom de zéle a
chargé plufieurs Philofophes , recherche
pourquoi des défenfeurs de la Religion
la plus douce & la plus modefte ont eu
fi fouvent recours aux injures . Ils deshonorent
par- là la caufe qu'ils veulent défendre
, & ne font qu'aigrir & par conféquent
éloigner les efprits que la modération
auroit pu ramener. » Mais l'excès
» en toutes chofes eft l'élément de l'hom-
» me, fa nature eft de fe paffionner fur
tous les objets dont il s'occupe ; la mo-
» dération eft pour lui un état forcé , ce
» n'est jamais que par contrainte ou par
» réfléxion qu'il s'y foumet ; & quand
» le refpect qui est dû à la cauſe qu'il dé-
» fend , peut fervir de prétexte à fon
» animofité , il s'y abandonne fans retenue
& fans remords. Le faux zéle auroit-
il oublié que l'Evangile a deux pré-
" ceptes également indifpenfables , l'a-
" mour de Dieu & celui du prochain ? &
» croit- il mieux pratiquer le premier en
violant le fecond.
Si les accufations téméraires peuvent
18 MERCURE DE FRANCE.
nuire à la Religion, c'eft furtout lorfqu'elles
tombent fur des hommes fupérieurs
dont le nom feul peut donner du poids
aux opinions qu'on leur fuppofe.Qu'a- t - on
gagné à accufer avec tant d'acharnement
Filluftre Auteur de l'Esprit des Loix d'avoir
voulu donner atteinte aux principes
du Chriftianifme ? Les Incrédules fe font
glorifiés du chef qu'on leur donnoit fi
gratuitement , & fon nom leur a donné
plus de confiance que tous leurs fophifmes.
L'autorité eft le grand argument de
la multitude ; & l'incrédulité , difoit un
homme d'efprit , eft une espéce de foi pour
la plupart des impies.
M. Dalembert trace enfuite d'après
l'Hiftoire Eccléfiaftique un tableau court
& frappant des maux que le fanatisme a
produits chez nos ancêtres ; & il fait voir
par ce détail auffi effrayant qu'utile, com、
bien le gouvernement a intérêt de défendre
& d'appuyer les Gens de Lettres.
C'eft à eux que les Souverains doivent aujourd'hui
l'affermiffement de leur puiffance
, & la deftruction d'une foule d'opinions
abfurdes , nuifibles au repos & au
bonheur de leurs Etats.
Je finis cette analyſe par un trait bien
remarquable : » Il n'y a , ce me femble,
qu'un moyen d'affoiblir l'empire de
SEPTEMBRE . 1759 139
1
12
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29
» l'Inquifition dans les contrées malheu
» reufes où elle domine encore , c'est d'y
» favorifer autant qu'il eft poffible , l'étude
des fciences exactes . Souverains
qui gouvernez ces Peuples , & qui vou→
lez leur faire fecouer le joug de la fuperftition
& de l'ignorance , faites naî
tre des Mathématiciens parmi eux ;
cette femence produira des Philofophes
avec le temps , & prefque fans
qu'on s'en apperçoive . L'orthodoxie la
plus délicate n'a rien à démêler avec
» la géométrie. Ceux qui croyoient avoir
n intérêt de tenir les efprits dans les té-
» nébres , fuffent-ils affez prévoyans pour
preffentir la fuite des progrès de cette
» fcience , manqueroient de prétextes
" pour l'empêcher de fe répandre. Bientôt
l'étude de la Géométrie conduira comme
d'elle - même à celle de la faine Phyfique
, & celle- ci à la vraie Philofophie
, qui par la lumière qu'elle répan-
" dra , fera bientôt plus puiffante que
» tous les efforts de la fuperftition ; car
» ces efforts quelque grands qu'ils foient ,
» deviennent inutiles dès qu'une fois la
Nation eft éclairée.
On trouve dans les deux Morceaux
dont je viens de rendre compte cette hardieffe
de pinceau , ce ton d'humanité &
140 MERCURE DE FRANCE
de Philofophie qui caractérisent les ou
vrages de M. Dalembert. On remarque
même dans le dernier un degré de force
& de chaleur qui peut être produit pa
l'importance & l'intérêt de la matière.
M. Dalembert y marche d'un pas ferme
entre deux fentiers très - gliffans , & fon
courage mérite la reconnoifance & les
éloges de ceux qui aiment fincérement le
véritable Chriftianiſme & la bonne Philofophie.
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Résumé : SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
Le texte examine deux ouvrages de D'Alembert et Diderot. D'Alembert, dans ses 'Mélanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie', aborde l'usage et l'abus de la philosophie dans les matières de goût. Il souligne la difficulté de prescrire des règles au goût et de définir les limites de l'esprit philosophique. D'Alembert critique les extrêmes : ceux qui pensent que l'esprit philosophique a ruiné la littérature et ceux qui veulent soumettre les sentiments à une analyse rigoureuse. Il définit le goût comme le talent de distinguer ce qui plaît aux âmes sensibles, tout en reconnaissant certaines beautés universelles. Pour juger des œuvres d'art, il faut une juste intelligence, une âme sensible et des sens exercés. D'Alembert examine les causes des faux jugements en matière de goût et défend l'esprit philosophique, affirmant qu'il soutient les belles-lettres en respectant les limites de chaque art. Diderot, dans 'De l'abus de la Critique en matière de Religion', défend les philosophes contre les accusations d'impiété. Il montre comment les idées des philosophes sont mal interprétées ou déformées, soulignant que leurs détracteurs connaissent souvent mal la philosophie et la poésie. Diderot critique les accusations d'athéisme portées contre des penseurs comme Socrate, Anaxagore, Aristote, Descartes et Newton, motivées par l'ignorance, l'orgueil et les passions partisanes. Il met en garde contre l'usage abusif du terme 'matérialisme' pour discréditer les incrédules et rappelle que l'excès de zèle religieux peut nuire à la cause qu'il prétend défendre. Le texte discute également des dangers des accusations infondées contre des figures éminentes comme Montesquieu, auteur de 'L'Esprit des Lois'. Ces accusations ont renforcé les incrédules et leur ont donné une crédibilité injustifiée. Il souligne l'importance de protéger les gens de lettres, qui contribuent à renforcer le pouvoir des souverains et à détruire les opinions nuisibles. D'Alembert est mentionné pour son tableau des méfaits du fanatisme dans l'histoire ecclésiastique, démontrant l'intérêt du gouvernement à soutenir les lettrés. Le texte se conclut par une réflexion sur la manière de combattre l'Inquisition en promouvant l'étude des sciences exactes, notamment la géométrie, qui mène à la philosophie et à l'éclairage des esprits. Le style de D'Alembert est loué pour sa hardiesse, son humanité et sa philosophie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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15
p. 73-77
LETTRE de M. MARMONTEL, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure, en lui envoyant un Essai de Traduction du Poëme de LUCAIN.
Début :
On ne me pardonne pas, Monsieur, le bien que j'ai dit de Lucain. Il semble que [...]
Mots clefs :
Poème, Lucain, Beau, Beauté, Original, Traduction, Tableau, Génie
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. MARMONTEL, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure, en lui envoyant un Essai de Traduction du Poëme de LUCAIN.
LETTRE de M. MARMONTEL , à M.
DE LA PLACE , Auteur du Mercure ,
en lui envoyant un Effai de Traduction
du Poëme de LUCAIN.
O N ne me pardonne pas , Monfieur , le
bien que j'ai dit de Lucain . Il femble que
je l'aye mis au - deffus de Virgile ; on croit
avoir befoin de m'apprendre que l'Eneide
eft un plus beau Poëme que la Pharfale.
Oui fans doute , comme un Tableau de
Raphaël eft plus beau qu'un tableau du
Tintoret ; mais le Tintoret a une chaleur
que n'a pas Raphael ; Lucain à une véhémence
que n'a pas Virgile. On peut
faire la balance des Poëtes , comme on a
fait celle des Peintres . L'inégalité femble
être le caractére du génie ; un ouvrage
plein de génie peut donc être fort inégal
Lucain eft mort jeune , & la jeuneffe
eft l'âge où l'imagination nefait point
fe régler , l'âge où l'on fait de grandes
fautes , & où l'on produit de grandes
beautés . Voilà précisément ce que l'or
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE :
woit dans la Pharfale. Pour apprécier ce
Poëme, il faut le lire dans l'original ; mais
l'original a des longueurs , des négligences
qui rebutent. Comme il n'eft pas affez
châtié pour être mis au nombre des Livres
Claffiques, & qu'on ne lit guères dans
le monde que ceux des Auteurs anciens
que l'on a vus dans les Colléges , celui- ci
eft très - peu connu . On croit pouvoir en
juger par la traduction de Brébeuflaquel
le avec de beaux vers , eft infoutenable
à la lecture. On y trouve à chaque inf
tant des jeux de mots , des amplifications
puériles,des hyperboles qui choquent éga
lement le bon goût & le bon fens. On
ne doute pas que tout cela ne foit dans
l'original ; hé bien , Monfieur, le croirezvous
le plus fouvent il n'y en a pas un
mot , & je fuis en état , fi l'on veut ,
donner des preuves fans nombre. Cependant
l'on ne manque pas d'attribuer à Lu
cain toute l'enflure de Brébeuf; & le jugement
de Despréaux , qui n'avoit peutêtre
en vue que cette mauvaiſe copie , a
établi contre le Poëme Latin une prévention
générale. Telle eft la difpofition
où j'ai trouvé les efprits , lorfque j'ai eu la
franchife & le courage de le louer. C'étoit
donner beau jeu à la critique ; auffi m'a
t- elle bien reproché mon enthouſiaſme
pour Lucain. Il m'étoit facile de répondre
d'en
AVRIL 1761 . 75
par une longue differtation, que l'on n'au
roit pas lue ,ou qui n'auroit convaincu perfonne.
Au lieu de ce travail inutile, je me
fuis impofé celui d'une traduction libre ,
en profe, & dans le ſtyle poëtique.Le beau
moyen, me direz-vous , de juftifier l'éloge
que j'ai fait d'un Poëme, que de le préfenter
dépouillé de fes plus beaux ornemens !
l'harmonie, le coloris , la précifion , l'éner
gie , font perdus pour nous. Oui , Monheur,
mais le fonds ne l'eft pas. Il me reſte
encore les fentimens , les penfées , les
caractéres,& l'ordonnance des Tableaux,:
tout cela eft très- affoibli dans ma profe ,
je l'avoue, & cependant j'oſe croire qu'on
ne lira pas fans émotion les beaux endroits
que j'ai traduits : je fuis d'ailleurs foutenu
par un génie plein de feu & par le plus grand
fujet qu'on ait traité en poëfie. Enfin vous
le dirai-je ? en traduifant ce Poëme , j'ai
voulu éffayer, felon mes facultés , quelles
pouvoient être les reffources de notre
profe du côté de l'harmonie , & ceux qui
daigneront me lire avec attention , s'appercevront
du foin que j'ai pris , de choisir
des nombres analogues aux mouvemens
que j'avois à peindre .
2
Dans l'impoffibilité de rendre toutes
les beautés du Poëme de Lucain , je tâche
de me dédommager, en évitant du moins
Dij
76 MERCURE DE FRANCE
quelques- uns de fes défauts. On dira que
ce n'eft pas être traducteur fidèle ; je répondrai
qu'il n'y a que les belles chofes
qui méritent d'être traduites , & que le
défauts ne font bons à rien. Quand ou
veut connoître le fort & le foible d'ra
Auteur,il faut le lire dans fa langue. * Mon
deffein à moi feroit d'enrichir la nôtre
d'un bon ouvrage , reffemblant ou non as
Poëme de Lucain. Il y a deux façons de
copier un Tableau : ou celle de rendre
fervilement les beaux traits que l'on affoir
blit toujours, & les traits défectueux qu'on
exagére encore ; ou celle d'imiter les
beautés d'auffi près qu'il eft poffible , & de
s'éloigner le plus que l'on peut des défauts
de l'original. La première eft peut - être
du goût du plus grand nombre ; mais j'ai
cru devoir préférer celle- ci . Du refte je n'ai
pas eu la vanité de prétendre ajouter aux
beautés de Lucain ; & fi j'ai ofé toucher
quelquefois à mon modéle, ce n'a été que
pour en retrancher des morceaux foibles ou
fuperflus, à peu près comme on coupe d'un
arbre vigoureux quelques branches furabondantes.
Voici , Monfieur , un éffai de
mon travail : fi vous jugez qu'il mérite
* C'est ce que le Traducteur du Théâtre Angloïs
eût pû répondre à une Critique de quelques Piéces
de Shakespeare , que l'on met fous le nom de M.
de Voltaire . Cette note eft de l'Auteur du Mercure.
AVRIL. 19617
d'être préſenté au Public , je ferai flatté de
le voir inferé dans le Mercure , au fuccès
duquel je voudrois de bon coeur pouvoir
contribuer. J'ai l'honneur d'être &c.
DE LA PLACE , Auteur du Mercure ,
en lui envoyant un Effai de Traduction
du Poëme de LUCAIN.
O N ne me pardonne pas , Monfieur , le
bien que j'ai dit de Lucain . Il femble que
je l'aye mis au - deffus de Virgile ; on croit
avoir befoin de m'apprendre que l'Eneide
eft un plus beau Poëme que la Pharfale.
Oui fans doute , comme un Tableau de
Raphaël eft plus beau qu'un tableau du
Tintoret ; mais le Tintoret a une chaleur
que n'a pas Raphael ; Lucain à une véhémence
que n'a pas Virgile. On peut
faire la balance des Poëtes , comme on a
fait celle des Peintres . L'inégalité femble
être le caractére du génie ; un ouvrage
plein de génie peut donc être fort inégal
Lucain eft mort jeune , & la jeuneffe
eft l'âge où l'imagination nefait point
fe régler , l'âge où l'on fait de grandes
fautes , & où l'on produit de grandes
beautés . Voilà précisément ce que l'or
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE :
woit dans la Pharfale. Pour apprécier ce
Poëme, il faut le lire dans l'original ; mais
l'original a des longueurs , des négligences
qui rebutent. Comme il n'eft pas affez
châtié pour être mis au nombre des Livres
Claffiques, & qu'on ne lit guères dans
le monde que ceux des Auteurs anciens
que l'on a vus dans les Colléges , celui- ci
eft très - peu connu . On croit pouvoir en
juger par la traduction de Brébeuflaquel
le avec de beaux vers , eft infoutenable
à la lecture. On y trouve à chaque inf
tant des jeux de mots , des amplifications
puériles,des hyperboles qui choquent éga
lement le bon goût & le bon fens. On
ne doute pas que tout cela ne foit dans
l'original ; hé bien , Monfieur, le croirezvous
le plus fouvent il n'y en a pas un
mot , & je fuis en état , fi l'on veut ,
donner des preuves fans nombre. Cependant
l'on ne manque pas d'attribuer à Lu
cain toute l'enflure de Brébeuf; & le jugement
de Despréaux , qui n'avoit peutêtre
en vue que cette mauvaiſe copie , a
établi contre le Poëme Latin une prévention
générale. Telle eft la difpofition
où j'ai trouvé les efprits , lorfque j'ai eu la
franchife & le courage de le louer. C'étoit
donner beau jeu à la critique ; auffi m'a
t- elle bien reproché mon enthouſiaſme
pour Lucain. Il m'étoit facile de répondre
d'en
AVRIL 1761 . 75
par une longue differtation, que l'on n'au
roit pas lue ,ou qui n'auroit convaincu perfonne.
Au lieu de ce travail inutile, je me
fuis impofé celui d'une traduction libre ,
en profe, & dans le ſtyle poëtique.Le beau
moyen, me direz-vous , de juftifier l'éloge
que j'ai fait d'un Poëme, que de le préfenter
dépouillé de fes plus beaux ornemens !
l'harmonie, le coloris , la précifion , l'éner
gie , font perdus pour nous. Oui , Monheur,
mais le fonds ne l'eft pas. Il me reſte
encore les fentimens , les penfées , les
caractéres,& l'ordonnance des Tableaux,:
tout cela eft très- affoibli dans ma profe ,
je l'avoue, & cependant j'oſe croire qu'on
ne lira pas fans émotion les beaux endroits
que j'ai traduits : je fuis d'ailleurs foutenu
par un génie plein de feu & par le plus grand
fujet qu'on ait traité en poëfie. Enfin vous
le dirai-je ? en traduifant ce Poëme , j'ai
voulu éffayer, felon mes facultés , quelles
pouvoient être les reffources de notre
profe du côté de l'harmonie , & ceux qui
daigneront me lire avec attention , s'appercevront
du foin que j'ai pris , de choisir
des nombres analogues aux mouvemens
que j'avois à peindre .
2
Dans l'impoffibilité de rendre toutes
les beautés du Poëme de Lucain , je tâche
de me dédommager, en évitant du moins
Dij
76 MERCURE DE FRANCE
quelques- uns de fes défauts. On dira que
ce n'eft pas être traducteur fidèle ; je répondrai
qu'il n'y a que les belles chofes
qui méritent d'être traduites , & que le
défauts ne font bons à rien. Quand ou
veut connoître le fort & le foible d'ra
Auteur,il faut le lire dans fa langue. * Mon
deffein à moi feroit d'enrichir la nôtre
d'un bon ouvrage , reffemblant ou non as
Poëme de Lucain. Il y a deux façons de
copier un Tableau : ou celle de rendre
fervilement les beaux traits que l'on affoir
blit toujours, & les traits défectueux qu'on
exagére encore ; ou celle d'imiter les
beautés d'auffi près qu'il eft poffible , & de
s'éloigner le plus que l'on peut des défauts
de l'original. La première eft peut - être
du goût du plus grand nombre ; mais j'ai
cru devoir préférer celle- ci . Du refte je n'ai
pas eu la vanité de prétendre ajouter aux
beautés de Lucain ; & fi j'ai ofé toucher
quelquefois à mon modéle, ce n'a été que
pour en retrancher des morceaux foibles ou
fuperflus, à peu près comme on coupe d'un
arbre vigoureux quelques branches furabondantes.
Voici , Monfieur , un éffai de
mon travail : fi vous jugez qu'il mérite
* C'est ce que le Traducteur du Théâtre Angloïs
eût pû répondre à une Critique de quelques Piéces
de Shakespeare , que l'on met fous le nom de M.
de Voltaire . Cette note eft de l'Auteur du Mercure.
AVRIL. 19617
d'être préſenté au Public , je ferai flatté de
le voir inferé dans le Mercure , au fuccès
duquel je voudrois de bon coeur pouvoir
contribuer. J'ai l'honneur d'être &c.
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Résumé : LETTRE de M. MARMONTEL, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure, en lui envoyant un Essai de Traduction du Poëme de LUCAIN.
Dans une lettre adressée à La Place, Marmontel défend son appréciation positive du poème de Lucain, souvent comparé défavorablement à l'Énéide de Virgile. Bien que Marmontel reconnaisse la supériorité de Virgile, il met en avant la véhémence unique de Lucain. Il attribue les imperfections de la Pharsale à la jeunesse de Lucain, ce qui expliquerait à la fois les erreurs et les beautés du poème. Marmontel critique sévèrement la traduction de Brébeuf, la jugeant infidèle et pleine de défauts. Il déplore également la prévention générale contre Lucain, attribuée à cette mauvaise traduction ainsi qu'au jugement de Boileau. Pour justifier son éloge, Marmontel entreprend une traduction libre et poétique du poème de Lucain. Son objectif est de préserver les sentiments, les pensées et les caractères originaux tout en évitant certains défauts. Il souhaite enrichir la langue française d'un bon ouvrage, même si cela implique de s'éloigner des imperfections de l'original. Marmontel envoie à La Place un essai de sa traduction, espérant qu'il soit publié dans le Mercure.
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16
p. 77-108
LA PHARSALE. LIVRE I.
Début :
Je chante cette guèrre, dont la Thessalie fut le théâtre : guèrre sacrilége, qui [...]
Mots clefs :
Rome, César, Guerre, Terre, Monde, Dieux, Peuple, Sang, Armes, Peuples, Italie, Fortune, Murs, Bruit, Fer, Paix, Mer, Pompée, Mains, Combats, Nuit, Lois, Bords, Main, Forêts, Campagnes, Tête, Voix, Fureur
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texteReconnaissance textuelle : LA PHARSALE. LIVRE I.
LA PHARSALE.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
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Résumé : LA PHARSALE. LIVRE I.
'La Pharsale' relate la guerre civile romaine entre Jules César et Pompée, déclenchée par des conflits internes plutôt que par des menaces extérieures. Les causes profondes incluent la jalousie et la grandeur excessive de Rome. La mort de Crassus, qui tentait de maintenir la paix, a exacerbé les tensions. La disparition de Julie, fille de César et belle-fille de Pompée, a libéré les deux leaders de leurs obligations mutuelles. Pompée, respecté pour ses victoires passées, refuse de partager le pouvoir avec César, décrit comme ambitieux et déterminé. César est comparé à un chêne majestueux et à la foudre, symbolisant son caractère implacable et avide de pouvoir. La décadence de Rome, marquée par la corruption et la perte des valeurs traditionnelles, a conduit à des conflits internes. César traverse le Rubicon avec sa cavalerie, marquant un point de non-retour. Il prend Ariminum en Italie et le Sénat chasse les tribuns, qui rejoignent César. Curion incite César à agir rapidement. César prononce un discours où il se défend contre les accusations de Pompée, critique son ambition et appelle ses soldats à se rebeller contre le Sénat. La foule est partagée, mais le centurion Lélius exprime son soutien à César. César rassemble ses forces en Gaule et avance vers l'Italie, semant la peur parmi les Romains. Diverses régions gauloises célèbrent la fin de l'occupation romaine et reprennent leurs traditions religieuses. À Rome, la panique s'installe face à l'approche de César. Le Sénat et les Pères de la Patrie fuient sans preuve concrète de danger. Des signes divins et des prodiges annoncent des malheurs. Les devins étrusques, comme Arons, sont consultés pour interpréter ces signes. Une cérémonie religieuse révèle des présages funestes. Figulus prédit des combats et des crimes, affirmant que la guerre civile prolongera la liberté de Rome, évitant ainsi un tyran.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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17
p. 80-103
LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Début :
TOUTES les fois, Monsieur, que je parle de Lucain avec un peu de vivacité [...]
Mots clefs :
Guerre, Dieux, Tête, Sang, Monde, Peuple, Malheurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
LETTRE de M. MARMONTEL
à M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
TOUTES OUTES les fois , Monfieur , que je
parle de Lucain avec un peu de vivacité
, j'entens dire , c'eft fa folie : il adore
Corneille ; Corneille aimoit Lucain ; &
fa vénération pour l'un , fait qu'il s'eft
pris d'amour pour l'autre. Je m'examine
encore , & pour me confulter , je relis
quelque chant de la Pharfale. Qu'arrivet-
il ? J'y trouve les mêmes beautés , je
m'afflige qu'elles ne foient pas connues ,
& d'impatience , je prens la plume , pour
tâcher de les rendre comme je les fens.
C'eft ainfi Monfieur , que j'ai traduit
une bonne partie de ce Poëme. Vous
avez bien voulu inférer un chant de ma
Traduction , dansle Merc . d'Avril 1761 .
II vol . & il m'a femblé , qu'on étoit furpris
d'y trouver parmi tant de belles chofes
, fi peu de cette enflure & de cette déJUILLET.
1763 .
81
clamation , que l'on reproche à Lucain :"
il m'a femblé qu'on me favoit gré , d'avoir
rendu fimplement des beautés frappantes
par elles -mêmes ; & fi j'en croyois
ce qu'on a bien voulu me dire de cette
premiere tentative , je n'aurois pas befoin
pour achever , d'un nouvel encouragement.
Mais comme je ne me diffimule
, ni ce que mon Auteur a de
défectueux , ni l'impoffibilité ou je fuis
de l'égaler dans ce qu'il a de grand &
de fublime , je ne veux me hafarder
que pas à pas , & d'effai en effai. J'ai
eu l'honneur de vous propofer un fecond
chant , vous l'avez accepté avec
une politeffe à laquelle je fuis très - ſenfible
; le voici . Je vous ferai bien obligé ,
fi vous voulez mettre à la tête , ce précis
du premier chant , pour le rappeller aux
Lecteurs.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PRECIS du premier Chant
de la PHARSALE .
Caufes de la guèrre civile : l'exceffive
grandeur de Rome , la jaloufie &
la rivalité de Pompée & de Céfar , la
corruption des moeurs & le mépris des
Loix . Cefarde retour des Gaules , contre
Jes défenfes du Sénat , paffe le Rubicon
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
à la tête de fon armée. Il marche à
Rome. Il s'empare d'Ariminum. Les
Tribuns chaffés de Rome par le Sénat ,
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar;
Curion les accompagne. Il annonce à
Céfar, qu'on eft réfolu à lui refufer le
Triomphe , & que l'on arme contre
lui. Harangue de Céfar à fes troupes ,
pour les engager à la révolte. Les
troupes balancent à fe déclarer ; le Centurion
Lélius prend la parole , & les
détermine . César raffemble autour de
lui les cohortes qu'il a laiffées dans la
Gaule. A fon approche , la terreur fe
répand dans Rome . Pompée & le Sénat
prennent la fuite ; le Peuple épouvanté
les fuit. Des prodiges effrayans redoublent
encore l'allarme publique . Les
Devins d'Hétrurie font confultés . Arons
le plus vieux de ces Devins , ordonne
des facrifices , des expiations , & prédit
vaguement des malheurs fans nombre.
Figulus, homme verfé dans l'Aftrologie
, confirme les préfages du Devin ,
& annonce la guèrre Civile .
LIVRE SECOND .
Déja la colère des Dieux s'eft manifeftée
la nature a donné le fignal de la
difcorde ; elle a interrompu fon cours ;
JUILLET. 1763. 83
& par un preffentiment de l'avenir , elle
s'eft plongée elle- même dans ce tumulte
qui engendre les monftres. C'eſt le préfage
de nos forfaits. Pourquoi donc
ô Souverain des Dieux , avoir ajoûté
aux malheurs des hommes , cette prévoyance
accablante ? Soit que dans le
développement du Cahos , ta main féconde
ait lié les caufes par des noeuds
indiffolubles , que tu te fois impofé à
toi-même une première loi , & que
tout foit foumis à cet ordre immuable ;
foit qu'il n'y ait rien de prefcrit , &
qu'un hafard aveugle & vagabond
opére feul dans la nature , ce flux &
ce reflux d'événemens , qui changent
la face du monde ; fais que nos maux
arrivent foudain ; que l'avenir foit
inconnu à l'homme ; qu'il puiffe du
moins , eſpérer en tremblant.
9
Dès qu'on fut averti par ces prodiges
, des malheurs dont Rome étoit
menacée , le ministère de la Juſtice fut
fufpendu ; les Loix gardérent un lugubre
filence ; les dignités fe cachérent fous
le plus humble vêtement ; on ne vit
plus la pourpre entourée de faiſceaux ;
les citoyens étoufférent leurs plaintes ;
la douleur morne & fans voix , erra
dans cette Ville immenfe.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Ainfi dans le moment qu'un jeune
homme , l'efpoir d'une famille , expire ;
avant que les premiers accens de la défolation
ayent éclaté ; avant qu'une Mère
les cheveux épars , jette de lamentables
cris , dans les bras de ce fils que la chaleur
de la vie abandonne ; tandis qu'elle
baife cette face livide , & ces yeux plongés
dans le fommeil de la mort ; ce n'eft
pas encore de la douleur , c'eft de l'effroi :
attachée à ce corps expirant , interdite
& comme infenfible , elle contemple ,
dans un étonnement ftupide , toute
l'étendue de fon malheur.
Telle eft dans les premiers inftans ,
la confternation répandue dans Rome..
Les femmes ont dépouillé leur parure ;
leur foule éplorée affiége les Temples
ce n'eft plus par des voeux timides , c'eft
par des longs heurlemens qu'elles invoquent
le Ciel. Le Temple de Jupiter
n'eft pas le feul qu'elles rempliffent ; elles
fe partagent les Dieux.
C'eſt à préfent ( s'écria l'une d'entre
elles , en fe déchirant le vifage baigné
de pleurs ) c'eſt à préfent , ô miférables
Mères ! qu'il eft permis de fe frapper le
fein & de s'arracher les cheveux n'attendez
pas pour vous défoler , que nos
malheurs foient à leur comble ; pleurez
:
JUILLET. 1763. 85
tandis que la fortune eft encore incertaine
entre nos deux Tyrans. Dès que
l'un d'eux fera vainqueur , il faudra
marquer de la joie.
,
Les hommes eux-mêmes , en allant fe
ranger fous les Drapeaux des deux partis
, accufoient les Dieux de les forcer
au crime. Malheureux ( difoient- ils )
que n'avons- nous plûtôt vécu dans les
tems de Cannes & de Trébie ! Dieux ,
ce n'eſt point la Paix que nous vous
demandons ; foulevez contre nous les
Nations barbares ; que le monde conjuré
fe réuniffe ; que les peuples de
l'Orient & du Nord , les Médes , les
Scythes , les Germains fondent fur nous;
que Rome n'ait pas un feul bras qui ne
combatte : rendez - nous , grands Dieux,
tous nos ennemis à la fois , & fauveznous
de la guerre civile . Ou fi vous
avez réfolu d'anéantir le nom Romain ,
faites tomber en pluye de feu , les airs
embrafés par la foudré ; frappez en même
temps & les deux Chefs & les deux
Partis ; n'attendez pas qu'ils méritent
vos coups. Eft-ce pour décider lequel
des deux nous opprimera , qu'il en doit
coûter tant de crimes ? A peine hélas !
eût-il fallu s'y réfoudre pour nous affranchir
de tous les deux. C'eft ainfi
86 MERCURE DE FRANCE.
que leur piété fe répandoit en inutiles
plaintes. Les Vieillards accablés de douleur
fe plaignoient d'avoir trop vécu.
L'un d'eux pour donner un exemple
récent des maux que l'on avoit à craindre.
O mes Amis ( dit-il à fes compagnons
) l'orage qui nous menace , eft
le même qui s'éleva fur Rome , lorfque
Marius , Vainqueur des Teutons & des
Numides , fe réfugia dans des Marais ,
que
les rofeaux de Minturne couvrirent
fa tête triomphante , cette tête , dont
la fortune leur confioit le dépôt fatal.
Découvert & chargé de chaînes , il
gémit longtems enfeveli dans les horreurs
d'un noir cachot . Deſtiné à mou--
rir Conful , à mourir tranquille au milieu
des ruines de fa Patrie , il porto t
d'avance la peine de fes crimes ; mais la
mort fembloit l'éviter. En vain fes ennemis
tiennent fa vie en leur pouvoir ;
le premier qui veut le frapper , recule
faifi de frayeur. Sa main tremblante
laiffe tomber le glaive . Il a vu à travers
les ténébres de la Prifon , une lumière
refplendiffante: il a vu les Dieux vengeurs
le menacer ; il a vu Marius dans tout
l'éclat de fa grandeur future ; il l'a entendu
, & il a tremblé . Retire - toi , lâche
ennemi : ce n'eft pas à toi de frapper
JUILLET. 1763. 87.
cette tête le cruel doit au deftin , des
morts fans nombre avant la fienne. Cimbres,
confervez avec foin les jours de ce
Vieillard, fi vous voulez être vengés . Ce
n'eft point la faveur des Dieux , c'eft
leur colère qui veille fur lui. Marius
fuffit au deffein qu'ils ont formé de per-,
dre Rome. En vain l'océan furieux le
jette fur une plage ennemie ; errant
fut les bords inhabités de ces Numides
qu'il a vaincus , des cabanes défertes lui
fervent d'afyle. Carthage & Marius , fe
confolent mutuellement à la vue de
leur ruine , & couchés fur le même
fable , tous les deux pardonnent aux
Dieux. Mais au premier retour de la
fortune , il rallume la haine des Afriquains
; il affemble des armées d'efcla
ves , & brife les fers dont ils font chargés
aucun n'eft admis fous fes Drapeaux
qui n'ait fait l'apprentiffage du
crime , & qui n'apporte dans fon Camp
l'exemple de quelques forfaits.
O Deftin ! quel jour , quel horrible
jour , que celui où Marius entra victorieux
dans Rome ! avec quelle rapidité
la mort étendit fon ravage ! la nobleffe
tombe confondue axec le peuple ; le
glaive deftructeur vole au hazard , &
frappe fans choix : le fang ruiffelle dans
88 MERCURE DE FRANCE.
les Temples , les pavés des voies pu
bliques en font inondés & gliffans. Nulle
pitié , nul égard pour l'âge : on n'a
pas honte de hater la mort des vieillards
courbés fous le poids des ans , ni de
trancher la vie des enfans qui viennent
d'ouvrir les yeux à la lumière . Hélas !
& par quel crime ont - ils mérité de
mourir ? ils font mortels ; c'en eft affez :
l'impétueufe fureur les rencontre & les
moiffonne fur fon paffage . Sans perdre
le tems à chercher les criminels , on
égorge en foule tout ce qui fe préfente.
La main du meurtrier , plutôt que de
refter oifive , fait tomber des têtes ,
dont les traits mêmes lui font inconnus,
Il n'eft qu'un espoir de falut : c'eſt d'attacher
fes lévres tremblantes , à cette
main prête à frapper. Ah ! Peuple indigne
de tes Ancêtres , devrois - tu , même
à l'aspect de ces mille glaives qui s'avancent
fous les étendarts de la mort ,
devrois -tu confentir à racheter des fiécles
de vie à ce prix ? & tu fubis cette
indigne loi , pour traîner dans l'opprobre
le peu de jours que Marius te laiffe
, & que Svlla vient t'arracher !
Dans le maffacre d'un Peuple innombrable
, comment donner des larmes à
chaques Citoyens ? reçois mes regrets
JUILLET. 1763 . 89
Bébius ! ô toi,dont une foule d'affaffins
déchirent les entrailles , & fe difputent
les membres fumans : & toi , l'augure
éloquent de nos malheurs , Antoine
dont la tête ruiffelante encore , & couverte
de cheveux blancs , eft apportée
dans un feftin , fur la table de Marius.
Les deux Craffus font égorgés ; Licinius
périt dans la tribune ; le Vieillard Scévola
, que le facerdoce auroit dû rendre
inviolable , tombe au pied des Autels
de Vefta : fon fang rejaillit fur le
feu facré ; mais, fes veines épuifées par
l'âge n'en rendent pas affez pour l'éteirdre.
A tant d'horreurs , fuccéda le feptiéme
confulat de Marius, & par là finit
cet homme , accablé de toutes les rigueurs
de la mauvaiſe fortune , comblé
de toutes les faveurs de la bonne , &
qui avoit mefuré dans l'une & dans
l'autre , jufqu'où peut aller le fort d'un
Mortel.
Sylla qui voulut nous vanger , mit
le comble à nos pertes immenfes : il
épuifa le peu de fang qui reftoit à la
patrie en coupant des membres corrompus
, il fuivit trop loin les progrès
du mal il ne périt que des coupables
, mais dans un tems où il n'y avoit
plus que des coupables à fauver.
90 MERCURE DE FRANCE
Sous lui les haines font déchaînées ; la
colère fe livre à fes emportemens , dégagée
du frein des loix . On ne facrifioit pas
tout à Sylla : chacun s'immoloit fes
victimes. Un mot du vainqueur , avoit
ouvert la barrière à tous les forfaits ; on
vit l'efclave affaffiner le Maître , le frère
vendre le fang du frère , les fils degoutans
du meurtre de leur Père , fe difputer
fa tête qu'ils venoient de trancher.
Les tombeaux font remplis de fugitifs ;
les vivans y font confondus avec les
morts les repaires des bêtes féroces
ne peuvent contenir la foule des tranffuges
; les uns , pour dérober leur mort
au vainqueur , ont recours au lien fatal ;
les autres fe précipitent du haut d'un
rocher ; celui-ci éléve fon bucher luimême
, il fe donne le coup mortel , &
fe jette dans les flames , avant que la
force l'ait abandonné. Rome confternée
& tremblante , reconnoît les têtes
de fes plus illuftres Citoyens , portées
au bout des lances , & entaffées dans
la Place publique : là fe révélent tous
les crimes cachés .
Les Pères vont dérober d'une main
tremblante , les corps livides & fanglans
de leurs fils , que leurs yeux feuls reconnoiffent
encore . Moi-même il me
JUILLET. 1763. 91
fouvient , qu'impatient de rendre aux
mânes de mon frère , les devoirs de la
fépulture dont le Tyran nous faifoit un
crime , il me fouvient , qu'avant de porter
fa tête fur le bucher , je parcourus
ce champ de carnage , digne monument
de la paix de Sylla , pour tâcher de découvrir
parmi tant de corps mutilés
celui auquel s'adapteroit cette tête défigurée.
O Dieux par quelles cruautés
la mort de Catulus fut vengée fur le
frère de Marius ; & quels maux fouffrit
avant d'expirer , cette malheureufe victime
? Mânes qu'on voulut appaifer ,
vous en futes effrayés vous-mêmes. Nous
l'avons vu , ce corps déchiré , dont chaque
membre étoit une playe : percé de
coups, dépouillé par lambeaux, il n'avoit
pas encore reçu le coup mortel , & par
un excès inoui de cruauté , l'on prenoit
foin de ménager fa vie. Ses mains tombant
fous le tranchantdu glaive,fa langue
arrâchée , palpite encore , il ne refpire ,
il n'entend plus que par des organes inutiles
.Un ongle meurtrier extirpe fes yeux
qui ont vu difperfer tous fes membres.
On ne croira jamais , qu'une feule tête
ait pu fuffire à tant de tourmens. Les
débris de ce cadavre ne forment plus
qu'un horrible monceau de chair &
92 MERCURE DE FRANCE.
d'offemens écrafés fous leur chûte : les
corps des malheureux qui ont péri dans
un naufrage , & que la vague a brifés
contre les écueils , arrivent moins défigurés
fur le fable. Et quel foin prenezvous
, cruels , de rendre Marius méconnoiffable
aux yeux de Sylla ? pour fe
repaître de Yon fupplice , il eût fallu ,
qu'il reconnût fes traits . Prénefte voit
tous fes habitans moiffonnés par le glaive
, tout un peuple tombe comme d'un
feul coup . Alors , la fleur de l'Italie , la
feule jeuneffe qui lui reftoit , fut maffacrée
dans le champ de Mars , au fein
de cette malheureufe Rome , qu'elle
inonda de fon fang. Que tant de victimes
périffent à la fois par la famine ,
par un naufrage , fous les ruines d'une
Ville fubitement écrafée , dans les horreurs
de la pefte ou de la guèrre , il y
en eut des exemples ; mais d'une exécution
auffi fanglante , il n'en fut jamais. A
peine àtravers les flotsde ce peuple qu'on
égorge , les mains parricides peuvent fe
mouvoir; à peine ceux qui reçoivent le
coup mortel peuvent tomber leurs
corps preffés fe foutiennent l'un l'autre ,
& dans leur chûte , ils deviennent euxmêmes
les inftrumens du carnage : les
morts étouffent les vivans.
JUILLET. 1763 . 93
Sylla du haut du Capitole , tranquille
fpectateur de cette fanglante fcène
n'a pas même le remors d'avoir profcrit
tant de milliers de Citoyens. Cependant
le lit du Tybre ne peut contenir
les cadavres qu'on y entaffe . Les
premiers tombent dans le fleuve , les
derniers s'élevent au- deffus des eaux :
les barques rapides s'y arrêtent ; le fleuve
coupé par cette digue fanglante ,
d'un côté s'écoule dans la mer , de l'autre
il s'enfle & refte fufpendu. Les flots
de fang que l'on verfe de toutes parts ,
fe font un paffage à travers la campagne
, & viennent en Iongs ruiffeaux
groffir les ondes amoncelées. Déja
le fleuve furmonte fes bords & y
rejette les cadavres . Enfin fe précipitant
avec violence dans la mer de Tirrhêne
, il fend les eaux par un torrent
de fang .
C'est ainsi que Sylla a merité d'être
appellé le falut de la patrie , l'heureux
Sylla ; c'eft ainfi qu'il s'eft fait élever
un tombeau dans Rome. Voilà , mes
amis , ce qui nous refte à éprouver une
feconde fois : tel fera le cours de cette
guerre & tel en fera le fuccès. Que disje
? & plût aux Dieux n'avoir que de
tels maux à craindre. Hélas ! il y va de
94 MERCURE DE FRANCE .
bien plus & pour Rome & pour l'Univers,
Marius & les fiens éxilés de leur
patrie ne demandoient que leur retour.
Svlla ne vouloit qu'anéantir les factions.
Céfar & Pompée ont d'autres deffeins.
Non contens d'un pouvoir partagé , ils
combattent pour le rang fuprême ; aucun
d'eux ne daigneroit fufciter la guerre
civile , pour être ce qu'a été Sylla.
Ainfi la vieilleffe confternée pleuroit
fur le paffé & trembloit pour l'avenir .
Mais cette frayeur n'eut point d'accès
dans la grande âme de Brutus , Bru
tus au milieu de la défolation publique
ne mêla point fes larmes aux larmes du
Peuple. Dans le filence de la nuit , il va
frapper au feuil de l'humble demeure
de Caton ; il le trouve veillant & l'âme
agitée des dangers de Rome & du fort
du monde . Brutus l'aborde & lui dit :
» vous l'unique refuge de la vertu
» dès longtemps banic de la terre , vous
» fon ami , vous que le tourbillon de la
» fortune ne peut détacher de fon parti ,
" fage Caton , foyez mon guide , affer-
» miffez mon efprit chancelant ; donnez
» votre force à mon âme. Que d'autres
» fervent Pompée ou Céfar ; Caton eft
» le Chef que Brutus veut fuivre . Ref-
» terez-vous au ſein de la paix , feul im-
1
JUILLET. 1763. 95
29
» mobile au milieu des fecouffes qui
» ébranlent le monde ? ou voulez- vous
» abfoudre la guerre en vous affociant
» aux forfaits & aux malheurs qu'elle
» produira Chacun dans cette guerre
» fatale ne prend les armes que pourfoi ;
» l'un pour éviter la peine due à fes
» crimes , & fe fouftraire aux loix re-
» doutables pendant la paix ; l'autre
» pour écarter le fer à la main , l'indi-
» gence qui le preffe , & s'enrichir
» des dépouilles du monde lorfque tout
» fera confondu . Vous feul aimerez -vous
la guerre pour elle - même ? & que
» vous fervira d'avoir été fi longtemps
» incorruptible au milieu d'un monde
» corrompu ? Est - ce là le prix de tant
» de conftance ? Dans l'un & l'autre
» camp tout ce Peuple arrivera coupa-
" ble ; Caton lui feul va le devenir.
» Dieux,ne permettez pas que des armes
» parricides fouillent ces mains pures ,
» & qu'une fi haute vertu jafques-là fe
» dégrade & fe déshonore . Sur vous ,
» ſeul ami , n'en doutez pas , retom-
» beroient la honte & le crime de cette
» guerre & qui ne fe vanteroit de
» mourir de la main de Caton , quoi-
» que frappé d'une autre main ? qui ne
» fe croiroit pas vengé en vous laiſſant
"
96 MERCURE DE FRANCE.
»le reproche de fa mort ? Non , le calme
" eft votre partage comme il eft le par-
» tage des Aftres : inébranlables dans
» leurs cours ils rempliffent leur vafte
» carrière , tandis que les régions de
» l'air font embrafés par la foudre. La
» terre eft en bute au choc des tempê-
» tes , l'Olympe repofe au-deffus des
» nuages. Te!
"
» régne au plus bas
degré ; mais la paix occupe la cime.
» Quelle joie pour Céfar d'apprendre
» qu'un Citoyen tel que vous auroit
» pris les armes ? rangez-vous du parti
» de fon rival ; peu lui importe. Caton
» fe déclare affez pour lui s'il fe déclare
»pour la guerre civile. Déja une partie
» du Sénat , les Patriciens , les Confuls
» eux-mêmes demandent à fervir fous
Pompée. Qu'on voye Caton fubir le
» même joug , il n'y a plus au monde
que Céfar qui foit libre. Ah ! fi c'eft
" pour les loix, pour la patrie que vous
» voulez combattre , difpofez de moi ;
» mais il n'eft pas temps. Vous voyez
» dans Brutus , non l'ennemi de Céfar,
» non l'ennemi de Pompée ; mais après
» la guerre , l'ennemi déclaré de celui
» des deux qui fera vainqueur. Il dit ,
» & du fein de Caton comme du fond
chofes : le tro.. ordre
immuable des
"
"
"
» d'un
JUILLET. 1763. 97
d'un Sanctuaire fe firent entendre ces
paroles facrées.
"
» Oui , Brutus , la guerre civile eſt
» le plus grand des maux ; mais ma ver-
» tu fuit d'un pas afſuré la fatalité qui
» m'entraîne . Si les Dieux me rendent
» coupable ce fera le crime des Dieux.
» Et qui peut voir , exempt de péril , la
» ruine de fa patrie ? Quoi des Nations
» inconnues s'engagent dans nos querel-
» les ; des Rois , nés fous d'autres étoi-
» les , féparés de nous par de vaftes mers
» fuivent l'aigle romaine aux combats ;
& moi Romain , je refterois feul
plongé dans un honteux repos ! Loin
» de moi,grands Dieux, cette cruelle in-
» différence : ne fouffrez pas que Ro-
» me , dont la chute ébranlera le Dace
» & le Gête , que Rome tombe fans
» m'écrafer. Un père , à qui la mort
» vient d'enlever fes enfans , les accom-
» pagne jufqu'à la fépulture. Sa dou-
» leur même fe plaît à fe nourrir du
long appareil de leur pompe funébre ;
» fes mains portent les noirs flambeaux
» qui vont embrafer leur bucher , &
» l'on voit fes bras paternels s'étendre
» encore à travers les flammes. Non
» Rome je ne me détacherai de toi
» qu'après t'avoir embraffée mourante ,
I. Vol.
"
,
E
98 MERCURE
DE FRANCE .
» & avoir reçu ton dernier foupir : li-
» berté , je fuivrai ton nom , quand
» tu ne feras plus qu'un ombre. Sou-
» mettons- nous : les Dieux inexorables
» demandent Rome entière en facrifice ;
» qu'ils foient contens : ne leur dérobons
" pas une feule de leurs victimes. Ah !
» que ne puis-je offrir au Ciel & aux
» Enfers cette tête chargée de tous les
» crimes de ma patrie , & condamnée à
» les expier ! Décius fe dévoua & périt
» au milieu d'une armée ennemie ; que
» ces deux armées de Romains me per-
» cent de même ; qu'elles épuifent fur
» moi leurs traits. J'irai le fein décou-
» vert , au devant de toutes les lances
» & au milieu du champ de bataille
» je recevrai feul tous les coups de la
» guerre ; heureux fi mon fang eft la
» rançon du monde & fi mon trépas appaife
les Dieux ! Eh pourquoi feroit-on
périr des Peuples dociles au joug &
» difpofés à fléchir fous un Maître ?
» C'est moi qu'il faut perdre , moi qui
» m'obftine feul à défendre inutilement
" nos Loix & notre liberté. Mon fang
» verfé rendra la paix & le repos à l'Ita-
» lie. Après moi, qui voudra régner n'au-
" ra pas befoin de recourir aux armes .
» Mais je fais là d'inutiles voeux al-
»
»
·
JUILLET. 1763. 99
» lons , Brutus , rangeons - nous du-
» moins du parti que Rome autorife .
» Si la fortune feconde Pompée , il n'eft
» pas sûr qu'il en abuſe pour ufurper
» l'Empire du monde. Combattons fous
» lui , de peur qu'il n'ofe croire que c'eft
» pour lui que l'on va combattre . Caton,
» foldat dans fon armée lui apprendra
» s'il eft vainqueur , que c'est pour
» Rome qu'il aura vaincu .
33
Telle fut la réponſe de Caton , &
l'âme du jeune Brutus embrâfée d'un
feu nouveau , ne refpira plus que la
guerre civile,
Alors , comme le foleil chaffoit les ténébres
, on entendit frapper à la porte :
c'étoit la pieufe Marcie qui venoit de
rendre à Hortentius fon époux les devoirs
de la fépulture . Dans la fleur de
l'âge & de la beauté un lien plus cher
l'avoit unie au vertueux Caton ; &
Caton après avoir eu d'elle trois gages
d'un faint hyménée , l'avoit cédée à fon
ami , afin qu'elle ornât une maiſon nouvelle
des fruits de fa fécondité , & que
fon fang maternel fût le lien des deux
familles. Mais à peine a-t-elle recueilli
les cendres d'Hortentius , qu'elle revient,
la pâleur fur le vifage , les cheveux épars
& fouillés de fang , le fein meurtri
E ij
336320
100 MERCURE DE FRANCE.
la tête couverte de la pouffière du tombeau
. Elle eût vainement employé d'autres
charmes pour plaire aux yeux du
févère Caton ; elle fe préfente & dans
fa douleur elle lui parle en ces mots .
"
» Tant que mon âge & mes forces
» m'ont fait un devoit d'être mè
» re , ô Caton , j'ai fait ce que vous avez
» voulu ; j'ai fubi la Loi d'un fecond
» hyménée. A préfent que mes en-
» trailles font épuifées , que la nature &
la patrie n'ont plus rien à exiger de
» moi , je reviens à vous dans l'eſpoir
» de n'être plus livrée à perfonne. Ren-
» dez-moi les chaftes noeuds de mon
» premier hymen ; rendez- moi le nom ,
» le feul nom de votre époufe : qu'on
puiffe écrire fur mon tombeau Marcie
femme de Caton , & que l'avenir n'ait
» pas lieu de douter fi vous m'aviez cé-
» dée ou bannie. Ce n'eft point à vos
» profpérités que je viens m'affocier ;
» c'eft de vos peines , de vos travaux
» que je veux être la compagne . Laiffez-
» moi vous fuivre dans les camps , par-
» tager , adoucir vos fatigues. Eh pour-
» quoi refterois -je en fûreté au fein de
la paix ? Pourquoi Cornélie verroit-
» elle de plus près que moi les dangers
» de la guerre civile ?
>>
JUILLET. 1763. ΙΟΙ
Ces paroles fléchirent Caton ; &
quoique le moment de courir aux
armes fût peu favorable aux voeux de
fon époufe, il confentit à renouveller
avec elle la fainteté de leurs premiers:
fermens , mais feulement à la face du
Ciel , & fans l'appareil d'une pompe
vaine.
Le veftibule de fa maifon n'eft point
couronné de guirlandes , ni éclairé des
flambeaux de l'Hymen : le lit nuptial
n'eft point élevé fur des marches d'y
voire ; une trame d'or ne brille pas dans
les tapis dont il eft couvert : on ne voit
point Marcie dans la parure d'une nouvelle
époufe , relever par le feu des
diamans les riches couleurs d'une robe
éclatante , & foutenue par fes compagnes
, franchir , fans y toucher , le
feuil de la porte confacré à Vefta : la
tête n'eft point ornée de ce tiffu de
pourpre qui tombe fur les yeux timides
d'une jeune vierge dévouée à l'hymen
& qui fert de voile à la tendre pudeur.
Mais telle qu'elle eft , & fans dépofer
le deuil lugubre qui la couvre , elle embraffe
fon époux , comme elle embrafferoit
les enfans . Les jeux profanes , la
folle ivreffe ne font point appellés à ce
grave hyménée : Marcie & Caton
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
.
fe réuniffent dans le filence & fous l'aufpice
de Brutus.
Caton , dès le premier fignal de la
guerre avoit laiffé croître fa barbe touffue,
& fes cheveux blancs ombrageoient
fon front. Ce front févère n'admit point
la joie Caton ne daigna pas même écarter
fes longs cheveux de fon vifage auftère
& vénérable. Egalement infenfible
à l'amour & à la haine , tout occupé à
gémir fur les malheurs de l'humanité, il
s'interdit le lit nuptial & la févérité de fa
vertu réfifta même aux plaifirs légitimes.
Telles furent les moeurs de Caton,telle
fut fa Secte rigide : fuivre les loix de la
nature ; vivre & mourir pour fon
pays ;
fe croire fait , non pour foi-même , mais
pour le bien du monde entier ; n'avoir ,
au lieu de feftins, que l'aliment néceffaire
à la vie , au lieu de palais , qu'un abri
contre les hyvers , au lieu de riches vêtemens
que l'étoffe groffiere dont fe couvroit
le Peuple borner l'ufage de l'amour
aufoin de perpétuer fon efpéce ; être à la
fois le père & l'époux de fa patrie ; fe faire
un culte de la juftice , de l'honnêteté
une infléxible loi , du bien général un intérêt
unique ; tel fut , dis- je , cet homme
auftère ; & dans tout le cours de fa vie
jamais la volupté , cette idole d'elleJUILLET.
1763.
103
même , ne furprit un feul mouvement
de fon âme , n'eur part dans aucune de
fes actions.
Le refté au Mercure prochain.
à M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
TOUTES OUTES les fois , Monfieur , que je
parle de Lucain avec un peu de vivacité
, j'entens dire , c'eft fa folie : il adore
Corneille ; Corneille aimoit Lucain ; &
fa vénération pour l'un , fait qu'il s'eft
pris d'amour pour l'autre. Je m'examine
encore , & pour me confulter , je relis
quelque chant de la Pharfale. Qu'arrivet-
il ? J'y trouve les mêmes beautés , je
m'afflige qu'elles ne foient pas connues ,
& d'impatience , je prens la plume , pour
tâcher de les rendre comme je les fens.
C'eft ainfi Monfieur , que j'ai traduit
une bonne partie de ce Poëme. Vous
avez bien voulu inférer un chant de ma
Traduction , dansle Merc . d'Avril 1761 .
II vol . & il m'a femblé , qu'on étoit furpris
d'y trouver parmi tant de belles chofes
, fi peu de cette enflure & de cette déJUILLET.
1763 .
81
clamation , que l'on reproche à Lucain :"
il m'a femblé qu'on me favoit gré , d'avoir
rendu fimplement des beautés frappantes
par elles -mêmes ; & fi j'en croyois
ce qu'on a bien voulu me dire de cette
premiere tentative , je n'aurois pas befoin
pour achever , d'un nouvel encouragement.
Mais comme je ne me diffimule
, ni ce que mon Auteur a de
défectueux , ni l'impoffibilité ou je fuis
de l'égaler dans ce qu'il a de grand &
de fublime , je ne veux me hafarder
que pas à pas , & d'effai en effai. J'ai
eu l'honneur de vous propofer un fecond
chant , vous l'avez accepté avec
une politeffe à laquelle je fuis très - ſenfible
; le voici . Je vous ferai bien obligé ,
fi vous voulez mettre à la tête , ce précis
du premier chant , pour le rappeller aux
Lecteurs.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PRECIS du premier Chant
de la PHARSALE .
Caufes de la guèrre civile : l'exceffive
grandeur de Rome , la jaloufie &
la rivalité de Pompée & de Céfar , la
corruption des moeurs & le mépris des
Loix . Cefarde retour des Gaules , contre
Jes défenfes du Sénat , paffe le Rubicon
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
à la tête de fon armée. Il marche à
Rome. Il s'empare d'Ariminum. Les
Tribuns chaffés de Rome par le Sénat ,
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar;
Curion les accompagne. Il annonce à
Céfar, qu'on eft réfolu à lui refufer le
Triomphe , & que l'on arme contre
lui. Harangue de Céfar à fes troupes ,
pour les engager à la révolte. Les
troupes balancent à fe déclarer ; le Centurion
Lélius prend la parole , & les
détermine . César raffemble autour de
lui les cohortes qu'il a laiffées dans la
Gaule. A fon approche , la terreur fe
répand dans Rome . Pompée & le Sénat
prennent la fuite ; le Peuple épouvanté
les fuit. Des prodiges effrayans redoublent
encore l'allarme publique . Les
Devins d'Hétrurie font confultés . Arons
le plus vieux de ces Devins , ordonne
des facrifices , des expiations , & prédit
vaguement des malheurs fans nombre.
Figulus, homme verfé dans l'Aftrologie
, confirme les préfages du Devin ,
& annonce la guèrre Civile .
LIVRE SECOND .
Déja la colère des Dieux s'eft manifeftée
la nature a donné le fignal de la
difcorde ; elle a interrompu fon cours ;
JUILLET. 1763. 83
& par un preffentiment de l'avenir , elle
s'eft plongée elle- même dans ce tumulte
qui engendre les monftres. C'eſt le préfage
de nos forfaits. Pourquoi donc
ô Souverain des Dieux , avoir ajoûté
aux malheurs des hommes , cette prévoyance
accablante ? Soit que dans le
développement du Cahos , ta main féconde
ait lié les caufes par des noeuds
indiffolubles , que tu te fois impofé à
toi-même une première loi , & que
tout foit foumis à cet ordre immuable ;
foit qu'il n'y ait rien de prefcrit , &
qu'un hafard aveugle & vagabond
opére feul dans la nature , ce flux &
ce reflux d'événemens , qui changent
la face du monde ; fais que nos maux
arrivent foudain ; que l'avenir foit
inconnu à l'homme ; qu'il puiffe du
moins , eſpérer en tremblant.
9
Dès qu'on fut averti par ces prodiges
, des malheurs dont Rome étoit
menacée , le ministère de la Juſtice fut
fufpendu ; les Loix gardérent un lugubre
filence ; les dignités fe cachérent fous
le plus humble vêtement ; on ne vit
plus la pourpre entourée de faiſceaux ;
les citoyens étoufférent leurs plaintes ;
la douleur morne & fans voix , erra
dans cette Ville immenfe.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Ainfi dans le moment qu'un jeune
homme , l'efpoir d'une famille , expire ;
avant que les premiers accens de la défolation
ayent éclaté ; avant qu'une Mère
les cheveux épars , jette de lamentables
cris , dans les bras de ce fils que la chaleur
de la vie abandonne ; tandis qu'elle
baife cette face livide , & ces yeux plongés
dans le fommeil de la mort ; ce n'eft
pas encore de la douleur , c'eft de l'effroi :
attachée à ce corps expirant , interdite
& comme infenfible , elle contemple ,
dans un étonnement ftupide , toute
l'étendue de fon malheur.
Telle eft dans les premiers inftans ,
la confternation répandue dans Rome..
Les femmes ont dépouillé leur parure ;
leur foule éplorée affiége les Temples
ce n'eft plus par des voeux timides , c'eft
par des longs heurlemens qu'elles invoquent
le Ciel. Le Temple de Jupiter
n'eft pas le feul qu'elles rempliffent ; elles
fe partagent les Dieux.
C'eſt à préfent ( s'écria l'une d'entre
elles , en fe déchirant le vifage baigné
de pleurs ) c'eſt à préfent , ô miférables
Mères ! qu'il eft permis de fe frapper le
fein & de s'arracher les cheveux n'attendez
pas pour vous défoler , que nos
malheurs foient à leur comble ; pleurez
:
JUILLET. 1763. 85
tandis que la fortune eft encore incertaine
entre nos deux Tyrans. Dès que
l'un d'eux fera vainqueur , il faudra
marquer de la joie.
,
Les hommes eux-mêmes , en allant fe
ranger fous les Drapeaux des deux partis
, accufoient les Dieux de les forcer
au crime. Malheureux ( difoient- ils )
que n'avons- nous plûtôt vécu dans les
tems de Cannes & de Trébie ! Dieux ,
ce n'eſt point la Paix que nous vous
demandons ; foulevez contre nous les
Nations barbares ; que le monde conjuré
fe réuniffe ; que les peuples de
l'Orient & du Nord , les Médes , les
Scythes , les Germains fondent fur nous;
que Rome n'ait pas un feul bras qui ne
combatte : rendez - nous , grands Dieux,
tous nos ennemis à la fois , & fauveznous
de la guerre civile . Ou fi vous
avez réfolu d'anéantir le nom Romain ,
faites tomber en pluye de feu , les airs
embrafés par la foudré ; frappez en même
temps & les deux Chefs & les deux
Partis ; n'attendez pas qu'ils méritent
vos coups. Eft-ce pour décider lequel
des deux nous opprimera , qu'il en doit
coûter tant de crimes ? A peine hélas !
eût-il fallu s'y réfoudre pour nous affranchir
de tous les deux. C'eft ainfi
86 MERCURE DE FRANCE.
que leur piété fe répandoit en inutiles
plaintes. Les Vieillards accablés de douleur
fe plaignoient d'avoir trop vécu.
L'un d'eux pour donner un exemple
récent des maux que l'on avoit à craindre.
O mes Amis ( dit-il à fes compagnons
) l'orage qui nous menace , eft
le même qui s'éleva fur Rome , lorfque
Marius , Vainqueur des Teutons & des
Numides , fe réfugia dans des Marais ,
que
les rofeaux de Minturne couvrirent
fa tête triomphante , cette tête , dont
la fortune leur confioit le dépôt fatal.
Découvert & chargé de chaînes , il
gémit longtems enfeveli dans les horreurs
d'un noir cachot . Deſtiné à mou--
rir Conful , à mourir tranquille au milieu
des ruines de fa Patrie , il porto t
d'avance la peine de fes crimes ; mais la
mort fembloit l'éviter. En vain fes ennemis
tiennent fa vie en leur pouvoir ;
le premier qui veut le frapper , recule
faifi de frayeur. Sa main tremblante
laiffe tomber le glaive . Il a vu à travers
les ténébres de la Prifon , une lumière
refplendiffante: il a vu les Dieux vengeurs
le menacer ; il a vu Marius dans tout
l'éclat de fa grandeur future ; il l'a entendu
, & il a tremblé . Retire - toi , lâche
ennemi : ce n'eft pas à toi de frapper
JUILLET. 1763. 87.
cette tête le cruel doit au deftin , des
morts fans nombre avant la fienne. Cimbres,
confervez avec foin les jours de ce
Vieillard, fi vous voulez être vengés . Ce
n'eft point la faveur des Dieux , c'eft
leur colère qui veille fur lui. Marius
fuffit au deffein qu'ils ont formé de per-,
dre Rome. En vain l'océan furieux le
jette fur une plage ennemie ; errant
fut les bords inhabités de ces Numides
qu'il a vaincus , des cabanes défertes lui
fervent d'afyle. Carthage & Marius , fe
confolent mutuellement à la vue de
leur ruine , & couchés fur le même
fable , tous les deux pardonnent aux
Dieux. Mais au premier retour de la
fortune , il rallume la haine des Afriquains
; il affemble des armées d'efcla
ves , & brife les fers dont ils font chargés
aucun n'eft admis fous fes Drapeaux
qui n'ait fait l'apprentiffage du
crime , & qui n'apporte dans fon Camp
l'exemple de quelques forfaits.
O Deftin ! quel jour , quel horrible
jour , que celui où Marius entra victorieux
dans Rome ! avec quelle rapidité
la mort étendit fon ravage ! la nobleffe
tombe confondue axec le peuple ; le
glaive deftructeur vole au hazard , &
frappe fans choix : le fang ruiffelle dans
88 MERCURE DE FRANCE.
les Temples , les pavés des voies pu
bliques en font inondés & gliffans. Nulle
pitié , nul égard pour l'âge : on n'a
pas honte de hater la mort des vieillards
courbés fous le poids des ans , ni de
trancher la vie des enfans qui viennent
d'ouvrir les yeux à la lumière . Hélas !
& par quel crime ont - ils mérité de
mourir ? ils font mortels ; c'en eft affez :
l'impétueufe fureur les rencontre & les
moiffonne fur fon paffage . Sans perdre
le tems à chercher les criminels , on
égorge en foule tout ce qui fe préfente.
La main du meurtrier , plutôt que de
refter oifive , fait tomber des têtes ,
dont les traits mêmes lui font inconnus,
Il n'eft qu'un espoir de falut : c'eſt d'attacher
fes lévres tremblantes , à cette
main prête à frapper. Ah ! Peuple indigne
de tes Ancêtres , devrois - tu , même
à l'aspect de ces mille glaives qui s'avancent
fous les étendarts de la mort ,
devrois -tu confentir à racheter des fiécles
de vie à ce prix ? & tu fubis cette
indigne loi , pour traîner dans l'opprobre
le peu de jours que Marius te laiffe
, & que Svlla vient t'arracher !
Dans le maffacre d'un Peuple innombrable
, comment donner des larmes à
chaques Citoyens ? reçois mes regrets
JUILLET. 1763 . 89
Bébius ! ô toi,dont une foule d'affaffins
déchirent les entrailles , & fe difputent
les membres fumans : & toi , l'augure
éloquent de nos malheurs , Antoine
dont la tête ruiffelante encore , & couverte
de cheveux blancs , eft apportée
dans un feftin , fur la table de Marius.
Les deux Craffus font égorgés ; Licinius
périt dans la tribune ; le Vieillard Scévola
, que le facerdoce auroit dû rendre
inviolable , tombe au pied des Autels
de Vefta : fon fang rejaillit fur le
feu facré ; mais, fes veines épuifées par
l'âge n'en rendent pas affez pour l'éteirdre.
A tant d'horreurs , fuccéda le feptiéme
confulat de Marius, & par là finit
cet homme , accablé de toutes les rigueurs
de la mauvaiſe fortune , comblé
de toutes les faveurs de la bonne , &
qui avoit mefuré dans l'une & dans
l'autre , jufqu'où peut aller le fort d'un
Mortel.
Sylla qui voulut nous vanger , mit
le comble à nos pertes immenfes : il
épuifa le peu de fang qui reftoit à la
patrie en coupant des membres corrompus
, il fuivit trop loin les progrès
du mal il ne périt que des coupables
, mais dans un tems où il n'y avoit
plus que des coupables à fauver.
90 MERCURE DE FRANCE
Sous lui les haines font déchaînées ; la
colère fe livre à fes emportemens , dégagée
du frein des loix . On ne facrifioit pas
tout à Sylla : chacun s'immoloit fes
victimes. Un mot du vainqueur , avoit
ouvert la barrière à tous les forfaits ; on
vit l'efclave affaffiner le Maître , le frère
vendre le fang du frère , les fils degoutans
du meurtre de leur Père , fe difputer
fa tête qu'ils venoient de trancher.
Les tombeaux font remplis de fugitifs ;
les vivans y font confondus avec les
morts les repaires des bêtes féroces
ne peuvent contenir la foule des tranffuges
; les uns , pour dérober leur mort
au vainqueur , ont recours au lien fatal ;
les autres fe précipitent du haut d'un
rocher ; celui-ci éléve fon bucher luimême
, il fe donne le coup mortel , &
fe jette dans les flames , avant que la
force l'ait abandonné. Rome confternée
& tremblante , reconnoît les têtes
de fes plus illuftres Citoyens , portées
au bout des lances , & entaffées dans
la Place publique : là fe révélent tous
les crimes cachés .
Les Pères vont dérober d'une main
tremblante , les corps livides & fanglans
de leurs fils , que leurs yeux feuls reconnoiffent
encore . Moi-même il me
JUILLET. 1763. 91
fouvient , qu'impatient de rendre aux
mânes de mon frère , les devoirs de la
fépulture dont le Tyran nous faifoit un
crime , il me fouvient , qu'avant de porter
fa tête fur le bucher , je parcourus
ce champ de carnage , digne monument
de la paix de Sylla , pour tâcher de découvrir
parmi tant de corps mutilés
celui auquel s'adapteroit cette tête défigurée.
O Dieux par quelles cruautés
la mort de Catulus fut vengée fur le
frère de Marius ; & quels maux fouffrit
avant d'expirer , cette malheureufe victime
? Mânes qu'on voulut appaifer ,
vous en futes effrayés vous-mêmes. Nous
l'avons vu , ce corps déchiré , dont chaque
membre étoit une playe : percé de
coups, dépouillé par lambeaux, il n'avoit
pas encore reçu le coup mortel , & par
un excès inoui de cruauté , l'on prenoit
foin de ménager fa vie. Ses mains tombant
fous le tranchantdu glaive,fa langue
arrâchée , palpite encore , il ne refpire ,
il n'entend plus que par des organes inutiles
.Un ongle meurtrier extirpe fes yeux
qui ont vu difperfer tous fes membres.
On ne croira jamais , qu'une feule tête
ait pu fuffire à tant de tourmens. Les
débris de ce cadavre ne forment plus
qu'un horrible monceau de chair &
92 MERCURE DE FRANCE.
d'offemens écrafés fous leur chûte : les
corps des malheureux qui ont péri dans
un naufrage , & que la vague a brifés
contre les écueils , arrivent moins défigurés
fur le fable. Et quel foin prenezvous
, cruels , de rendre Marius méconnoiffable
aux yeux de Sylla ? pour fe
repaître de Yon fupplice , il eût fallu ,
qu'il reconnût fes traits . Prénefte voit
tous fes habitans moiffonnés par le glaive
, tout un peuple tombe comme d'un
feul coup . Alors , la fleur de l'Italie , la
feule jeuneffe qui lui reftoit , fut maffacrée
dans le champ de Mars , au fein
de cette malheureufe Rome , qu'elle
inonda de fon fang. Que tant de victimes
périffent à la fois par la famine ,
par un naufrage , fous les ruines d'une
Ville fubitement écrafée , dans les horreurs
de la pefte ou de la guèrre , il y
en eut des exemples ; mais d'une exécution
auffi fanglante , il n'en fut jamais. A
peine àtravers les flotsde ce peuple qu'on
égorge , les mains parricides peuvent fe
mouvoir; à peine ceux qui reçoivent le
coup mortel peuvent tomber leurs
corps preffés fe foutiennent l'un l'autre ,
& dans leur chûte , ils deviennent euxmêmes
les inftrumens du carnage : les
morts étouffent les vivans.
JUILLET. 1763 . 93
Sylla du haut du Capitole , tranquille
fpectateur de cette fanglante fcène
n'a pas même le remors d'avoir profcrit
tant de milliers de Citoyens. Cependant
le lit du Tybre ne peut contenir
les cadavres qu'on y entaffe . Les
premiers tombent dans le fleuve , les
derniers s'élevent au- deffus des eaux :
les barques rapides s'y arrêtent ; le fleuve
coupé par cette digue fanglante ,
d'un côté s'écoule dans la mer , de l'autre
il s'enfle & refte fufpendu. Les flots
de fang que l'on verfe de toutes parts ,
fe font un paffage à travers la campagne
, & viennent en Iongs ruiffeaux
groffir les ondes amoncelées. Déja
le fleuve furmonte fes bords & y
rejette les cadavres . Enfin fe précipitant
avec violence dans la mer de Tirrhêne
, il fend les eaux par un torrent
de fang .
C'est ainsi que Sylla a merité d'être
appellé le falut de la patrie , l'heureux
Sylla ; c'eft ainfi qu'il s'eft fait élever
un tombeau dans Rome. Voilà , mes
amis , ce qui nous refte à éprouver une
feconde fois : tel fera le cours de cette
guerre & tel en fera le fuccès. Que disje
? & plût aux Dieux n'avoir que de
tels maux à craindre. Hélas ! il y va de
94 MERCURE DE FRANCE .
bien plus & pour Rome & pour l'Univers,
Marius & les fiens éxilés de leur
patrie ne demandoient que leur retour.
Svlla ne vouloit qu'anéantir les factions.
Céfar & Pompée ont d'autres deffeins.
Non contens d'un pouvoir partagé , ils
combattent pour le rang fuprême ; aucun
d'eux ne daigneroit fufciter la guerre
civile , pour être ce qu'a été Sylla.
Ainfi la vieilleffe confternée pleuroit
fur le paffé & trembloit pour l'avenir .
Mais cette frayeur n'eut point d'accès
dans la grande âme de Brutus , Bru
tus au milieu de la défolation publique
ne mêla point fes larmes aux larmes du
Peuple. Dans le filence de la nuit , il va
frapper au feuil de l'humble demeure
de Caton ; il le trouve veillant & l'âme
agitée des dangers de Rome & du fort
du monde . Brutus l'aborde & lui dit :
» vous l'unique refuge de la vertu
» dès longtemps banic de la terre , vous
» fon ami , vous que le tourbillon de la
» fortune ne peut détacher de fon parti ,
" fage Caton , foyez mon guide , affer-
» miffez mon efprit chancelant ; donnez
» votre force à mon âme. Que d'autres
» fervent Pompée ou Céfar ; Caton eft
» le Chef que Brutus veut fuivre . Ref-
» terez-vous au ſein de la paix , feul im-
1
JUILLET. 1763. 95
29
» mobile au milieu des fecouffes qui
» ébranlent le monde ? ou voulez- vous
» abfoudre la guerre en vous affociant
» aux forfaits & aux malheurs qu'elle
» produira Chacun dans cette guerre
» fatale ne prend les armes que pourfoi ;
» l'un pour éviter la peine due à fes
» crimes , & fe fouftraire aux loix re-
» doutables pendant la paix ; l'autre
» pour écarter le fer à la main , l'indi-
» gence qui le preffe , & s'enrichir
» des dépouilles du monde lorfque tout
» fera confondu . Vous feul aimerez -vous
la guerre pour elle - même ? & que
» vous fervira d'avoir été fi longtemps
» incorruptible au milieu d'un monde
» corrompu ? Est - ce là le prix de tant
» de conftance ? Dans l'un & l'autre
» camp tout ce Peuple arrivera coupa-
" ble ; Caton lui feul va le devenir.
» Dieux,ne permettez pas que des armes
» parricides fouillent ces mains pures ,
» & qu'une fi haute vertu jafques-là fe
» dégrade & fe déshonore . Sur vous ,
» ſeul ami , n'en doutez pas , retom-
» beroient la honte & le crime de cette
» guerre & qui ne fe vanteroit de
» mourir de la main de Caton , quoi-
» que frappé d'une autre main ? qui ne
» fe croiroit pas vengé en vous laiſſant
"
96 MERCURE DE FRANCE.
»le reproche de fa mort ? Non , le calme
" eft votre partage comme il eft le par-
» tage des Aftres : inébranlables dans
» leurs cours ils rempliffent leur vafte
» carrière , tandis que les régions de
» l'air font embrafés par la foudre. La
» terre eft en bute au choc des tempê-
» tes , l'Olympe repofe au-deffus des
» nuages. Te!
"
» régne au plus bas
degré ; mais la paix occupe la cime.
» Quelle joie pour Céfar d'apprendre
» qu'un Citoyen tel que vous auroit
» pris les armes ? rangez-vous du parti
» de fon rival ; peu lui importe. Caton
» fe déclare affez pour lui s'il fe déclare
»pour la guerre civile. Déja une partie
» du Sénat , les Patriciens , les Confuls
» eux-mêmes demandent à fervir fous
Pompée. Qu'on voye Caton fubir le
» même joug , il n'y a plus au monde
que Céfar qui foit libre. Ah ! fi c'eft
" pour les loix, pour la patrie que vous
» voulez combattre , difpofez de moi ;
» mais il n'eft pas temps. Vous voyez
» dans Brutus , non l'ennemi de Céfar,
» non l'ennemi de Pompée ; mais après
» la guerre , l'ennemi déclaré de celui
» des deux qui fera vainqueur. Il dit ,
» & du fein de Caton comme du fond
chofes : le tro.. ordre
immuable des
"
"
"
» d'un
JUILLET. 1763. 97
d'un Sanctuaire fe firent entendre ces
paroles facrées.
"
» Oui , Brutus , la guerre civile eſt
» le plus grand des maux ; mais ma ver-
» tu fuit d'un pas afſuré la fatalité qui
» m'entraîne . Si les Dieux me rendent
» coupable ce fera le crime des Dieux.
» Et qui peut voir , exempt de péril , la
» ruine de fa patrie ? Quoi des Nations
» inconnues s'engagent dans nos querel-
» les ; des Rois , nés fous d'autres étoi-
» les , féparés de nous par de vaftes mers
» fuivent l'aigle romaine aux combats ;
& moi Romain , je refterois feul
plongé dans un honteux repos ! Loin
» de moi,grands Dieux, cette cruelle in-
» différence : ne fouffrez pas que Ro-
» me , dont la chute ébranlera le Dace
» & le Gête , que Rome tombe fans
» m'écrafer. Un père , à qui la mort
» vient d'enlever fes enfans , les accom-
» pagne jufqu'à la fépulture. Sa dou-
» leur même fe plaît à fe nourrir du
long appareil de leur pompe funébre ;
» fes mains portent les noirs flambeaux
» qui vont embrafer leur bucher , &
» l'on voit fes bras paternels s'étendre
» encore à travers les flammes. Non
» Rome je ne me détacherai de toi
» qu'après t'avoir embraffée mourante ,
I. Vol.
"
,
E
98 MERCURE
DE FRANCE .
» & avoir reçu ton dernier foupir : li-
» berté , je fuivrai ton nom , quand
» tu ne feras plus qu'un ombre. Sou-
» mettons- nous : les Dieux inexorables
» demandent Rome entière en facrifice ;
» qu'ils foient contens : ne leur dérobons
" pas une feule de leurs victimes. Ah !
» que ne puis-je offrir au Ciel & aux
» Enfers cette tête chargée de tous les
» crimes de ma patrie , & condamnée à
» les expier ! Décius fe dévoua & périt
» au milieu d'une armée ennemie ; que
» ces deux armées de Romains me per-
» cent de même ; qu'elles épuifent fur
» moi leurs traits. J'irai le fein décou-
» vert , au devant de toutes les lances
» & au milieu du champ de bataille
» je recevrai feul tous les coups de la
» guerre ; heureux fi mon fang eft la
» rançon du monde & fi mon trépas appaife
les Dieux ! Eh pourquoi feroit-on
périr des Peuples dociles au joug &
» difpofés à fléchir fous un Maître ?
» C'est moi qu'il faut perdre , moi qui
» m'obftine feul à défendre inutilement
" nos Loix & notre liberté. Mon fang
» verfé rendra la paix & le repos à l'Ita-
» lie. Après moi, qui voudra régner n'au-
" ra pas befoin de recourir aux armes .
» Mais je fais là d'inutiles voeux al-
»
»
·
JUILLET. 1763. 99
» lons , Brutus , rangeons - nous du-
» moins du parti que Rome autorife .
» Si la fortune feconde Pompée , il n'eft
» pas sûr qu'il en abuſe pour ufurper
» l'Empire du monde. Combattons fous
» lui , de peur qu'il n'ofe croire que c'eft
» pour lui que l'on va combattre . Caton,
» foldat dans fon armée lui apprendra
» s'il eft vainqueur , que c'est pour
» Rome qu'il aura vaincu .
33
Telle fut la réponſe de Caton , &
l'âme du jeune Brutus embrâfée d'un
feu nouveau , ne refpira plus que la
guerre civile,
Alors , comme le foleil chaffoit les ténébres
, on entendit frapper à la porte :
c'étoit la pieufe Marcie qui venoit de
rendre à Hortentius fon époux les devoirs
de la fépulture . Dans la fleur de
l'âge & de la beauté un lien plus cher
l'avoit unie au vertueux Caton ; &
Caton après avoir eu d'elle trois gages
d'un faint hyménée , l'avoit cédée à fon
ami , afin qu'elle ornât une maiſon nouvelle
des fruits de fa fécondité , & que
fon fang maternel fût le lien des deux
familles. Mais à peine a-t-elle recueilli
les cendres d'Hortentius , qu'elle revient,
la pâleur fur le vifage , les cheveux épars
& fouillés de fang , le fein meurtri
E ij
336320
100 MERCURE DE FRANCE.
la tête couverte de la pouffière du tombeau
. Elle eût vainement employé d'autres
charmes pour plaire aux yeux du
févère Caton ; elle fe préfente & dans
fa douleur elle lui parle en ces mots .
"
» Tant que mon âge & mes forces
» m'ont fait un devoit d'être mè
» re , ô Caton , j'ai fait ce que vous avez
» voulu ; j'ai fubi la Loi d'un fecond
» hyménée. A préfent que mes en-
» trailles font épuifées , que la nature &
la patrie n'ont plus rien à exiger de
» moi , je reviens à vous dans l'eſpoir
» de n'être plus livrée à perfonne. Ren-
» dez-moi les chaftes noeuds de mon
» premier hymen ; rendez- moi le nom ,
» le feul nom de votre époufe : qu'on
puiffe écrire fur mon tombeau Marcie
femme de Caton , & que l'avenir n'ait
» pas lieu de douter fi vous m'aviez cé-
» dée ou bannie. Ce n'eft point à vos
» profpérités que je viens m'affocier ;
» c'eft de vos peines , de vos travaux
» que je veux être la compagne . Laiffez-
» moi vous fuivre dans les camps , par-
» tager , adoucir vos fatigues. Eh pour-
» quoi refterois -je en fûreté au fein de
la paix ? Pourquoi Cornélie verroit-
» elle de plus près que moi les dangers
» de la guerre civile ?
>>
JUILLET. 1763. ΙΟΙ
Ces paroles fléchirent Caton ; &
quoique le moment de courir aux
armes fût peu favorable aux voeux de
fon époufe, il confentit à renouveller
avec elle la fainteté de leurs premiers:
fermens , mais feulement à la face du
Ciel , & fans l'appareil d'une pompe
vaine.
Le veftibule de fa maifon n'eft point
couronné de guirlandes , ni éclairé des
flambeaux de l'Hymen : le lit nuptial
n'eft point élevé fur des marches d'y
voire ; une trame d'or ne brille pas dans
les tapis dont il eft couvert : on ne voit
point Marcie dans la parure d'une nouvelle
époufe , relever par le feu des
diamans les riches couleurs d'une robe
éclatante , & foutenue par fes compagnes
, franchir , fans y toucher , le
feuil de la porte confacré à Vefta : la
tête n'eft point ornée de ce tiffu de
pourpre qui tombe fur les yeux timides
d'une jeune vierge dévouée à l'hymen
& qui fert de voile à la tendre pudeur.
Mais telle qu'elle eft , & fans dépofer
le deuil lugubre qui la couvre , elle embraffe
fon époux , comme elle embrafferoit
les enfans . Les jeux profanes , la
folle ivreffe ne font point appellés à ce
grave hyménée : Marcie & Caton
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
.
fe réuniffent dans le filence & fous l'aufpice
de Brutus.
Caton , dès le premier fignal de la
guerre avoit laiffé croître fa barbe touffue,
& fes cheveux blancs ombrageoient
fon front. Ce front févère n'admit point
la joie Caton ne daigna pas même écarter
fes longs cheveux de fon vifage auftère
& vénérable. Egalement infenfible
à l'amour & à la haine , tout occupé à
gémir fur les malheurs de l'humanité, il
s'interdit le lit nuptial & la févérité de fa
vertu réfifta même aux plaifirs légitimes.
Telles furent les moeurs de Caton,telle
fut fa Secte rigide : fuivre les loix de la
nature ; vivre & mourir pour fon
pays ;
fe croire fait , non pour foi-même , mais
pour le bien du monde entier ; n'avoir ,
au lieu de feftins, que l'aliment néceffaire
à la vie , au lieu de palais , qu'un abri
contre les hyvers , au lieu de riches vêtemens
que l'étoffe groffiere dont fe couvroit
le Peuple borner l'ufage de l'amour
aufoin de perpétuer fon efpéce ; être à la
fois le père & l'époux de fa patrie ; fe faire
un culte de la juftice , de l'honnêteté
une infléxible loi , du bien général un intérêt
unique ; tel fut , dis- je , cet homme
auftère ; & dans tout le cours de fa vie
jamais la volupté , cette idole d'elleJUILLET.
1763.
103
même , ne furprit un feul mouvement
de fon âme , n'eur part dans aucune de
fes actions.
Le refté au Mercure prochain.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Dans sa lettre à M. de La Place, Marmontel exprime son admiration pour Lucain et sa traduction de la 'Pharsale', tout en reconnaissant les qualités et les défauts de l'œuvre. Le résumé du premier chant de la 'Pharsale' expose les causes de la guerre civile à Rome : la grandeur excessive de Rome, la rivalité entre Pompée et César, la corruption des mœurs et le mépris des lois. César traverse le Rubicon, s'empare d'Ariminum et rallie les troupes, tandis que Pompée et le Sénat fuient. Des prodiges annoncent des malheurs. Le second livre décrit des signes divins annonçant la discorde et la terreur à Rome. Les lois sont suspendues, et la ville est plongée dans la consternation. Les femmes pleurent et invoquent les dieux, tandis que les hommes se préparent à la guerre. Le narrateur compare la situation tragique de Rome à celle après les victoires de Marius. Marius, malgré ses crimes, semble protégé par une force divine. Le texte décrit les horreurs commises par Marius lors de son retour à Rome, où la mort frappe sans discernement. Sylla, cherchant à venger Rome, aggrave les pertes, laissant libre cours aux haines et aux crimes. Les scènes de violence sont intenses : des esclaves tuent leurs maîtres, des frères se disputent la tête de leur père décapité, et les fugitifs se cachent ou se suicident. Rome est remplie de cadavres, y compris ceux des citoyens illustres. Les massacres sont si violents que les cadavres obstruent le Tibre. Sylla observe la scène sans remords. Le texte compare les ambitions de César et Pompée à celles de Sylla, soulignant que ces nouveaux conflits pourraient être encore plus dévastateurs. Brutus cherche le soutien de Caton pour résister aux factions en guerre. Un dialogue entre Brutus et Caton révèle les préoccupations de Brutus concernant les motivations des combattants. Caton affirme son dévouement à Rome et son désir de mourir pour rétablir la paix. La réponse de Caton enflamme Brutus, qui aspire désormais à la guerre civile. Après la mort d'Hortensius, Marcie demande à Caton de renouer leur premier mariage pour éviter d'être livrée à un autre. Ému, Caton accepte de renouveler leurs vœux de manière simple et discrète, sans cérémonie. Caton, préoccupé par les malheurs de l'humanité, refuse les plaisirs légitimes et maintient une rigueur morale inflexible.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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18
p. 68-90
LA PHARSALE, Livre 3. Par M. MARMONTEL.
Début :
TANDIS que le vent du midi enfloit la voile, & poussoit la flote sur [...]
Mots clefs :
Guerre, Rome, Peuples, Dieux, Bords, Rivage, Fortune, Drapeaux, Enfers
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texteReconnaissance textuelle : LA PHARSALE, Livre 3. Par M. MARMONTEL.
LA PHARSALE , Livre 3.
T
Par M. MARMONTEL.
ANDIS que le vent du midi enfloit
la voile , & pouffoit la flote fur
l'humide plaine , tous les yeux étoient
tournés du côté de la vafte mér; Pompée
lui feul ne peut détacher fes regards
du rivage de l'Italie qu'il voyoit
pour la derniere fois. Mais bientôt cette
terre chérie difparoît à fa vue , & fes
montagnes couronnées de nuages s'évanouiffent
dans le lointain .
Accablé d'ennuis , épuifé de fatigue
ce héros enfin fuccombe & fe livre
au fommeil. Alors limage de Julie perçant
la terre , fe préfente à lui comme
une furie , fur un tombeau qui vomit
des feux . » Tón crime eft retombé fur
» moi , lui dit - elle : on me traîne de
» l'Elyfée dans le tartare , de l'afyle des
âmes juftes au noir féjour des mânes
OCTOBRE . 1763 . 69
» criminels. J'ai vu les Euménides
s'armer de torches empoifonnées ,
» pour les fecouer au milieu de vous .
» Le nocher du brûlant Achéron pré-
» pare des barques fans nombre . On
» agrandit les cachots des enfers , les
» Furies fuffiront à peine à châtier tant de
» criminels, Les mains des Parques vont
» fe laffer à trancher les jours de tanţ
» de victimes * . Il t'en fouvient , Pompée,
le temps de notre hymen a été ce-
» lui de tes triomphes . Tu as changé de
» fortune en changeant d'époufe : elle
» eft née pour le malheur de tous fes
» maris , cette Cornélie , femme fans pu-
» deur , qui n'a pas rougi d'entrer dans
" mon lit , quand mon bucher fumoit
» encore. Qu'elle foit donc fans ceffe
» attachée à tes pas , & fur les mers
» & dans les camps , pourvu que je
» trouble ton fommeil auprès d'elle , &
» que je dérobe à ton indigne amour
» tous les momens que tu lui deftines .
» Céfar & Julie s'emparent de toi .
» Mon père le jour , & moi la nuit ,
" nous t'occuperons fans relâche . Le
" L'appareil menaçant des flâmes & des fers
Etonne les Démons & laffe les Enfers .
Brébeuf.
70 MERCURE DE FRANCE .
1
» Léthé ne t'a point effacé de ma mé-
" moire. Les Dieux des enfers m'ont
» permis de te pourfuivre & de me
» venger. Tu me verras , au fignal du
» combat , m'élever entre les deux ar-
» mées . Mon ombre ne fouffrira jamais
» que tu ceffes d'être le gendre de Cé-
»far. Tu crois en vain trancher avec
l'épée les noeuds d'une fainte alliance ;
la guerre civile va te rendre à moi. »
A ces mots elle ſe dérobe à ſon époux
qui lui tend les bras.
,
و د
Il s'éveille , & fa frayeur fe diffipe
avec fon fommeil. Les menaces du Ciel
& des enfers , loin de l'abattre l'élévent
au-deffus de lui-même.* * Il voit
fa perte , & il y court. Pourquoi , dit- il,
m'effrayer d'un vain fonge ? Ou la mort
n'eft rien , ou elle ne doit laiffer aucun
reffentiment de la vie ; & ni l'amour
ni la haine ne nous fuivent dans le
tombeau .
Déja le foleil fe plongeoit au ſein
de l'onde , & nous cachoit de fon globe
*Que ce trifte fantôme ou l'inftruife ou l'abuse ,
Afes baffes frayeurs fon âme ſe refuſe ;
Et lorfque tous les Dieux préfagent fon trépas ,
Il comprend leur menace & ne s'en emeur pas.
Brébeuf.
OCTOBRE. 1763 . 71
enflammé ce que la lune nous dérobe
du fien lorfqu'elle approche de fa plé,
nitude ou qu'elle commence à s'en éloigner.
Ce fut alors que la côte d'Illyrie
offrit un afyle fûr , un accès facile aux
vaiffeaux de Pompée. On ploye les voiles
, on baiffe les mats , & l'on aborde
à l'aide des rames.
?
Dès que Céfar , à qui les vents enlevoient
fa proie , & qui l'avoit ſuivie
des yeux , fe trouva feul au bord de
l'Italie loin de fe réjouir d'en avoir
chaffé fon rival , il gémit de voir qu'il
lui eût échapé . Aucun fuccès ne le flatte,
s'il ne décide de l'empire du Monde : la
victoire elle-même eft trop achetée s'il
faut l'attendre.
Mais oubliant pour un temps la guerre,
& tout occupé des foins de la paix , il
cherche à fe concilier la légére faveur
du Peuple : il fçait que la difette ou
l'abondance décide le plus fouvent de
* Pour s'acquérir les coeurs & vaincre leur colère ,
Il fait d'un Factieux un Maître populaire ,
Inftruit que l'abondance en la main des vainqueurs
A des liens fecrets qui captivent les coeurs.
Brébeuf.
72 MERCURE DE FRANCE.
fa haine ou de fon amour ; que celui
qui nourrit fon oifiveté en eft le maître ;
au lieu qu'il n'eft point de crainte qui
retienne un Peuple affamé. Il charge
Curion d'aller enlever les bleds de la
Sicile , & Valérius ceux de la Sardaigne
. Ces deux Ifles font renommées par
la richeffe de leurs moiffons ; nulle autre
contrée de la terre n'a tant de fois
répandu l'abondance dans l'Italie . A
peine la Lybie eft - elle plus fertile , dans
les années mêmes où les vents du midi
permettent à Borée d'affembler les nuages
vers le milieu de l'axe du monde
& d'y verfer des pluies abondantes.
Acquitté de ce premier foin , Céfar
marche à Rome en vainqueur. Ses Légions
le fuivent , mais défarmées , &
portant fur le front le doux préfage de
la paix .
Dieux s'il ne revenoit dans fa patrie
que chargé des dépouilles des Peuples
de la Gaule & du Nord , quel trion
phe pour lui , quelle pompe ! le Rhin ,
Í'Océan lui-même enchaîné à fon char !
la Bretagne & la Gaule captives ! que
de gloire il a perdu en abufant de la
victoire. Les habitans des villes n'accourent
point fur fa route avec une
joie tumultueufe ; ils le voyent paffer
&
COCTOBRE. 1763 . 73
& baiffent les yeux , faifis d'une terteur
muette. En aucun lieu le Feuple
des campagnes ne fe précipite au- devant
de fes pas. Cefar s'applaudit cependant
de leur infpirer tant de crainte:
à peine eût - il préféré leur amour.
Déja il a paffé la forterffe d'Anxur
& la forêt confacrée à la Diane de
Scythie. Déja il découvre d'une éminence
cette Rome qu'il n'avoit pas
vue depuis dix ans qu'avoit duré la
guerre des Gaules. Il s'étonne lui - même
de l'état où il l'a réduite ; & il lui
adreffe ces mots.
• Eft-il poffible , ô féjour des Dieux ,
que l'on abandonne tes murs , fans y
être forcé par la guerre ! & quelle ville
méritera qu'on la défende , fi ce n'eft
Rome ? Heureufement ce n'eft' ni le
Parthe , ni le Dace uni au Géte , ni le
Sarmate fecondé du Pannonien qui te
menace : la fortune n'oppofe qu'un Ci
toyen qui t'aime au chef timide qui
n'ofe te garder.
Bientôt Cefar entre dans Rome où
l'épouvante l'a devancé ; car on s'atend
qu'il va la livrer au pillage comme une
ville prife d'affaut , faccager les murs ,
embrâfer les Temples , enfevelir les
Dieux de la Patrie fous les débris de
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
leurs Autels . On ne doute pas qu'il ne
veuille tout ce qu'il peut , & comme il
peut tout , il n'eft rien qu'on ne craigne
. On ne feint pas même de le voir
avec joie & de faire des voeux pour lui ;
la haine occupe & remplit tous les
coeurs .
Les Peres de la Patrie du fond de
leur retraite fe rendent au Temple
d'Apollon où Cefar les fait appeller , C'eft
la première fois qu'un Citoyen ofe
convoquer le Sénat, On n'y voit point
des fiéges réfervés pour les Confuls
pour le Préteur , pour les Cenfeurs &
les Ediles. Céfar réunit toutes ces dignités
en lui feul , & c'eft pour enten
dre la volonté d'un homme que le Sénat
eft affemblé. Les Pères confcrits prénnent
place , réfolus de confentir àtout ,
foit qu'il demande un Trône ou des
Autels , l'exil ou la mort du Sénat luimême.
Graces aux Dieux , Céfar eut
Qu'il yeuille des autels , qu'il veuille un dia
dême ,
Qu'il prétende fur Rome un empire fuprême ,
Qu'il demande leur fang , leurs fuffrages font
prêts.
Sa penſée eft leur régle, & fes voeux leurs arrêts.
Breb.
OCTOBRE. 1763. 75
honte d'exiger ce que Rome n'eût pas
eu honte de permettre.
Cependant la liberté indignée ofa ſe
révolter encore & tenter par la voix
d'un Citoyen , fi les loix pouvoient réfifter
à la force ; le Tribun Métellus
voyant qu'on alloit enlever le tréfor du
Temple de Saturne , accourut , fe fit
un paffage à travers le cortége de César,
& fe préfenta fur le feuil du Temple
qu'on alloit ouvrir. L'avarice eft donc
la feule paffion qui brave le fer & la
mort ? Céfar foule aux pieds les loix fans
que perfonne s'arme pour elles ; & le plus
vil de tous les biens , l'or excite un foulévement
! Métellus s'oppofe donc au pillage
du Temple ; & s'adreffant à Céfar : »
» Tu nouvriras ces portes, lui dit- il qu'a-
» près m'avoir percé le fein , & tu n'em-
» porteras les dépouilles du Temple que
fouillé du fang d'un Tribun . Tu fçais
» files Dieux laiffent violer impuné-
» ment cette dignité fainte , & fi les
Euménides l'ont vengée de l'impiété
» de Craffus. Sois facrilege à fon exem-
» ple, tire ce glaive & frappe fans rougir.
» tu n'as point à craindre les yeux du
» Peuple nous fommes feuls ; Rome
» eft déferte. Mais dis-moi , Tyran , que
» veux - tu ? Livrer la Patrie en proie
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
à tes foldats ? Il te refte encore tant
» de Peuples , tant de Villes à ruiner !
qu'as- tu befoin des tréfors de la paix ?
» n'as- tu pas tous ceux de la guerre ? »
Ce difcours alluma la colére du vainqueur.
Tu te flattes en vain, lui dit-il ,
d'obtenir de moi une mort honnorable
: non , Métellus , ma main ne fera
point fouillée d'un fang auffi vil que le
tien. Il n'eft point de marque d'honneur
qui te rende digne de mon ref
fentiment. C'eft donc à toi que Rome
confie la défenſe de ſa liberté ? Certes
le temps a bien changé les chofes , fi
les Loix aiment mieux s'appuyer fur
-Métellus que de fléchir devant Céfar !
Alors impatient , de voir que le Tribun
ne quittoit pas la porte du Temple , il
regardoit fes foldats rangés autour de
lui , & alloit oublier le caractère paci .
fique dont il s'étoit revêtu fi Cotta
n'eût diffuadé Métellus d'une réſiſtance
imprudente.
>
Sous l'autorité d'un feul , lui dit- il
la liberté fe détruit - elle même en s'obftinant
à ne pas fléchir . Vous en conferverez
du moins l'ombre fi en cédant
à la néceffité vous femblez vouloir
tout ce qu'elle exige. Nous avons fubi
tant de Loix injuftes ! une fi lâche
OCTOBRE . 1763 . myday.
obéiffance n'a pour excufe que l'im
puiffance de réfifter. Qu'ils fe hâtent
d'emporter loin de nous ces tréfors pernicieux
, ces fatales femences de guerre ."
La ruine de l'Etat intéreffe un Peuple'
libre ; mais la mifére d'un peuple efclave
lui eft moins onéreufe qu'à fes Tyrans.
Metellus s'éloigna à ces mots , & la
roche tarpeïenne retentiffant du bruit
des portes , annonce à Rome que le
Temple eft ouvert . Du fond de ce Temple
fut allors tiré ce dépôt fi longtemps
inviolable des revenus du Peuple
Romain : le Tribut des Carthaginois celui
de Perfes & de Philippe ; tout l'or:
que Pyrrhus laiffa dans tes mains , ô
Rome , alors vertueufe & libre , cet or
au prix duquel Fabrice avoit refufé de
te trahir ; ce qu'avoit épargné la frugalité
de nos pères ; ce que l'opulente
Afie avoit payé de tribut aux Romains
; ce que Metellus avoit rapporté
de l'Ifle de Crére , & Caton de l'ifle de
Cypre ; enfin les dépouilles de l'Orient
captif & les richeffes de tant de Rois
étalées tout récemment encore dans les
triomphes de Pompée , tout fut envahi ;
le Temple fut livré à la plus affreufe
rapine ; & dès-lors , exemple inoui !
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Céfar fut plus riche que Rome. * Ce
pendant la fortune de Pompée foulevoit
les Nations , & les attiroit de toutes
parts dans fa querelle & dans fa ruine. **
La Gréce qui voyoit de plus près l'appareil
de la guerre s'empreffa d'y contribuer.
Des campagnes de la Phocide
& des deux fommets du Parnaffe , des
champs de Béotie que borde le Céphife
, des environs de Thébes où coule .
Dircé , de l'Elide qu'arrofe l'Alphée ,
avant de traverfer les mers pour aller
chercher Aréthufe ; on voit les Peuples.
accourir .
>
Ceux d'Arcadie defcendent du Ménale
*** ceux d'Epire abandonnent les
Atamanes , & Dodone qui ne rend plus
d'oracles , & ce rivage autrefois célébre
où régna la veuve d'Hector. L'Illyrie
a pris les armes ; l'Iftrię a fuivi fon
*
Tout eft mis au pillage , & l'on voit un feut
homme
Plus riche que l'Etat & plus puiffant que Rome,
Bréb.
**
Ici , comme dans le premier Livre , le Poëte
a né gligé l'ordre géographique , & j'ai cru devoir
l'y rétablir .
*** Er du mont Pholoé que l'on dit avoir nourri
les Centaures.
* Oricum.
OCTOBRE. 1763. 79
#
exemple. Athénes quoique nouvellement
épuisée de combattans arme encore
quelques vaiffeaux . Cent Villes de
Crete uniffent leurs forces ; la Theffalie
affemble les fiennes : on quitte les
bords du Penée & les forêts du mont
Oëta , & ce golfe d'où fut lancé le
premier Navire qui fendit les mers ,
l'Argo qui mêla fur un même rivage
des Peuples inconnus l'un à l'autre , expofa
la race humaine à la fureur des
vents & des ondes , & lui apporta une
nouvelle mort.
Le Thrace a déferté l'Hémus & les
bords du Strimon , d'où l'on voit ces
oifeaux qui fendent les airs en phalange
fuir aux approches de l'hyver , &
chercher fur le Nil un climat plus doux.
Sur les pas du Thrace s'avancent les ha
bitans de cette Ifle qu'embraffe le Da
nube lorfqu'il fe plonge dans l'Euxin .
De leur côté marchent les Peuples de
Myfie & ceux d'Eolie qu'abreuve le
Caïque , & ceux qui cultivent la ſtérile
Arifbé. La Phrygie affemble les fiens :
Pitané fe voit dépeuplée , & Céléne qui
regrette encore le Satyre émule du Dieu
du chant. L'on quitte les bords du
Méandre & du Marlyas qu'il reçoit dans
fon fein , & du Pactole qui coule à tra-
Diy
80 MERCURE DE FRANCE.
vers des mines d'or , & de l'Hémus
auffi riche que le Pactole par la fertilité
de fes rives . Ceux de la Troade fe rendent
eux-mêmes fous les drapeaux d'un
Chef qui court avec eux à fa perte ; &
la fabuleufe origine de Cefar defcendant
d'Iule ne les empêche pas de s'armer
contre lui.
Les forêts du Taurus font défertes
les murs de Tharfe abandonnés . Les
Ports de Cilicie retentiffent des bruyans
apprêts d'une flotte , & le Cilicien traverfe
les mers guidé par l'étoile de l'Ourfe
, non plus comme autrefois en pirate,
mais en guerrier. Avec lui courent aux
combats les fauvages habitans de la
Cappadoce , & ceux de l'Arménie répandus
fur le mont Amane , & fur les
bords du Niphate qui roule des rochers ,
& ceux des rives de l'Halis que le malheur
de Créfus a rendu célébre. Le Syrien
quitte les bords de l'Oronte , l'Iduméen
fes champs ombragés de palmes
; le Phénicien les murs de Damas
& de Gaza , de Tyr & de Sidon qu'enrichit
la pourpre. Ce Peuple eft le
* C'eft de lui que nous vient cet art ingénieux
De peindre la parole & de parler aux yeux ,
Et par les traits divers de figures tracées ,
Donner de la couleur & du corps aux penfées.
*
Bréb
OCTOBRE . 1763 . 81
premier , fi l'on en croit la Renommée
qui ait éffayé de rendre la parole vifible
& de la fixer fous les yeux . L'Egypte
n'avoit point encore appris à tracer la
penſée fur l'écorce de fes rofeaux : feulement
elle gravoit fur la pierre des figures
d'oifeaux ou de bêtes féroces , &
ces images parloient à la vue un langage
mystérieux.
*
La guerre attire en même temps les
les Peuples heureux qui cultivoient les
riches compagnes de l'Euphrate & du.
Tigre. Ces deux fleuves prennent leur
fource dans la même chaîne de montagnes
; & fi dans leur cours leurs eaux le
confondent , on ne fçait plus quel nom
leur donner. Mais l'Euphrate a l'avan
tage de fe répandre comme le Nil dans
devaſtes plaines que fes eaux fertiliſent,
tandis que le Tigre fe perd au fein de
la terre , où il s'eft fait une route cachée
& ne renaît de fa nouvelle fource
que pour fe jetter dans l'Océan .
* On voit abandonner ces campagnes fécondes
Que le Tigre & l'Euphrate arrofent de leurs on
des .
Nés de la même fource , après de longs détours
Ils n'ont qu'un mème lit en achevant leur cours
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
L'Arabe vient fous un Ciel nouveau
& il s'étonne de n'y voir jamais les ombres
s'étendre du côté du Midi . La fureur
des Romains fe communique juf
ques au fond de l'Afie chez les Orétes
& les Carmanes , d'où l'on découvre à
peine l'Ourfe & le rapide Bootès . Elle
paffe de même en Affrique chez le bru
lant Ethiopien fi éloigné de nos climats .
Ammon , ne ceffe de voir traverſer fes
défert par des légions d'hommes armés ;
& depuis les Syrtes jufqu'au rivage Maure
, la Lybie a raffemblé tout ce qu'elle
a de combattans. Les Peuples qui couvrent
les riches bords du Phafe vont
courir les mêmes dangers. Le Parthe
belliqueux refte feul en balance entre
Céfar & Pompée , & il s'applaudit de
les voir divifés. Mais les Peuples errans
dans les déferts de la Scythie ceux que
le Bactre environne , ceux que l'Hircanie
enferme dans fes forêts ceux
qui vivent au pied du Caucaſe , ſe rangent
du parti de Pompée. Des climats
glacés où le Tanaïs fe précipitant dù
fommet du Riphée fépare l'Europe de
l'Afie ; des bords du Détroit du Palus
Méotide égal au paffage qu'Alcide ouvrit
aux eaux de l'Océan , tous les Peuples
du Nord volent au fecours de ce
héros. Il voit arriver dans fon Camp
OCTOBRE. 1763. 83
le Sarmate voifin du Mofcovite , l'Arimafpe
qui reléve fes cheveux avec des
liens tiffus de l'or que fon fleuve roule ,
le Maffagette qui dans les combats fe
nourrit du fang du Courfier qui le porte
& le Gélon fi rapide à la courfe & le
Coâtre qui vit dans les forêts dont les
chênes touchent aux Cieux . Le fignal
de la guerre a mis en mouvement les
Peuples mêmes de l'Aurore jufques dans
ces régions éloignées où le Gange eſt
adoré,le Gange, le feul des fleuves del'U
nivers qui ofe fuivre un cours oppofé
à celui du Dieu de la lumière , & s'ouvrir
une embouchure en face du foleil
naiffant. C'eſt par le Gange que fut ar
rêté le Héros de la Macédoine fans qu'il
pût arriver aux bords de l'Orient : vainqueur
du monde jufques-là il s'avoua
vaincu par le Gange.
Le même fignal retentit fur l'Indus
cefleuve qui fe jettant au fein des Mers
par deux bouches profondes ne s'apperçoit
pas dans fa rapidité que l'Hidafpe
fe mêle à fes vaftes eaux . Alors
s'uniffent pour marcher aux combats
les Peuples qui boivent fur ces bords
la douce liqueur qu'un rofeau diftile
& ceux qui teignent leur chevelure
dans le fuc doré d'une plante , & qui
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
fement de pierreries le long tiffu dont
ils s'enveloppent , & ceux qui dreffent
eux-mêmes leurs buchers & fe jettent
vivans au milieu des flammes. Ah
quelle gloire n'eft - ce pas pour eux de
difpofer ainfi d'eux-mêmes , & raffafiés
de la vie , d'en donner les reftes aux
Dieux .
*
1
Ni fous les Drapeaux de Cyrus , ni
dans l'Armée de Xercès , ni fous la
Flotte d'Agamemnon, jamais on n'avoit
vû tant de Rois fe réunir fous un même
Chef, ni tant de Peuples différens de
vêtemens , de traits , de langage. Ce
font autant de Compagnons que la
fortune veut que Pompée entraîne dans
fa vafte ruine , & autant de victimes
qu'elle va immoler aux funérailles de
ce grand Homme pour les rendre dignes
de lui. Ou plutot de peur que l'heu
reux Cefar n'ait plus d'un combat à
livrer pour fubjuguer le monde, elle a
voulu le lui.donner à vaincre en un
* Trop heureux dans leurs maux de ne remettre
pas
Aux caprices du Sort le choix de leur trépas ,
De pouvoir faire aux Dieux ce libre facrifice ,
Et de donner leur vie avant qu'on la raviſſe.,
Bréb
OCTOBRE. 1763 . 85
jour dans les Champs de la Theffalie .
Dès que Céfar eft forti des murs
de Rome , que fon afpect faifoit trem
bler , il femble donner à fes Légions des
ailes pour franchir les Alpes à travers
les nuages qui les couronnent. Mais
tandis que les autres Nations frémiffent
au nom de Céfar , Marfeille cette Colonie
des Phocéens , ofe refter fidéle à
fon alliance avec Rome , & préférer
le parti le plus jufte au plus heureux .
Cependant elle veut effayer par un langage
pacifique , de fléchir la fureur indomptable
de Céfar , & la dureté de
cette âme fuperbe . Ses Députés , choifis
parmi la jeuneffe , s'avancent , l'o
live dans les mains , au- devant de Céfar
& de fes Légions.
Romains , dirent- ils , vos Annales at
teftent que dans les Guerres du dehors,
Marſeille a dans tous les temps par
tagé les travaux & les dangers de Rome.
aujourd'hui - même fi tu veux , Céfar
, chercher dans l'Univers de nouveaux
triomphes , nos mains vont s'armer
& te font dévouées ; mais fi dans
les combats où vous courez , Rome
ennemie d'elle - même , va fe baigner
dans fon propre fang , nous n'avons
à vous offrir que des larmes & un afyle ,
86 MERCURE DE FRANCE.
Les coups que Rome va fe porter nous
feront facrés comme ceux de la foudre ,
fi les Dieux s'armoient contre les Dieux
ou fi les Géans leur déclaroient la
Guerre , la pitié des humains feroit infenfée
d'ofer vouloir les fecourir par
des voeux ou par de foibles armes , & ce
ne feroit qu'au bruit du tonnerre que
l'homme aveugle fur le deftin des Dieux ,
s'appercevroit que Jupiter feroit encore
maître de l'Olympe . Ajoutez au reſpect
qui nous retient , que des Peuples fans
nombre accourent dans vos camps , &
que ce monde corrompu n'a pas affez
le crime en horreur , pour que vos guerres
domestiques manquent de glaives
& de miniftres. * Et plût aux Dieux
que la Terre entiere penfat comme
hous , qu'elle refufât de feconder vos
haines & que nul Etranger ne voulût
fe mêler à vos combatans. Que feriezvous
livrés à vous -même ? Eft-il un
fils à qui les armes ne tombaffent des
mains à la rencontre de fon père ?
Eft-il des frères affez barbares pour
croifer leurs lances & fe percer de traits ?
L'injuftice eft illuftre à la fuite des Grands ,
E leurs plus noirs deffeins trouvent des partifans .
Bréb
OCTOBRE. 1763. 87
La guerre eft finie , fi vous êtes privé
du fecours de ceux à qui elle elle eſt
permife . Pour nous , la feule grace que
nous vous demandons , c'eft de laiffer
loin de nos murs ces Drapeaux , ces
Aigles terribles , de daigner vous fier
à nous , & de confentir que nos por
tes foient ouvertes à Céfar & fermées
à la guerre. Permets , Céfar , permets
qu'il refte un afyle inacceffible au crime,
& für également pour les deux partis ,
où Pompée & toi, fi jamais le malheur de
Rome vous touche & vous difpofe à un
accord , vous puiffiez venir des armés .
Du refte qui peut t'engager , quand
la guerre t'appelle en Efpagne , à fuf
prendre ici ta marche rapide ? Eft- ce
de nous que le fuccès dépend ? Nous ne
fommes d'aucun poids dans la balance
des deftins du Monde. Depuis que ce
Peuple éxilé dans fon ancienne Patrie ,
quitté les mers de Phocée livrés aux
flammes , quels ont été nos exploits ?
Enfermés dans d'étroites murailles, & fur
un rivage étranger, notre bonne foi feule
nous rend illuftres. Toutefois fi tu pré
tens affiéger nos murs & brifer nos
Portes , nous fommes réfolus à braver
le fer & la flamme, la foif & la faim . Si tu
mous prives du fecours des eaux , nous
88 MERCURE DE FRANCE.
fi
creuferons , nous lécherons la terre ;
le pain nous manque , nous nous réduirons
aux alimens les plus immondes. Ce
Peuple aura le courage de fouffrir pour
fa liberté tous les maux que fupporta
Sagunte affiégée par Annibal. Les enfans
qui dans les bras de leurs mères
défaillantes prefferont en vain leurs mamelles
taries & defféchées par la faim ,
en feront arrachés & jettés dans les
flammes. L'époufe demandera la mort à
fon époux chéri. Les Frères fe perceront
l'un l'autre pour fe délivrer de la
vie , & cette guerre nous fera moins
d'horreur que la guerre civile où tu veux
nous traîner.
Ainfi parla cette vertueufe jeuneffe ;
& Céfar dont la colère enflammoit les
regards , la laiffe éclater en ces mots.
Ce Peuple transfuge compte yainement
fur la rapidité de ma courſe. Tout impatient
que je fuis de me rendre en Efpagne
, j'aurai le temps de râfer ſes
murs. Réjouiffez - vous , compagnons.
Le fort préfente fur votre paffage dequoi
exercer votre valeur. Nous avons
befoin d'ennemis comme les vents ont
befoin d'obstacles pour ramaffer leurs
forces diffipées & comme la flamme a
befoin d'alimens. Tout ce qui céde ,
OCTOBRE 1763. 89
*
nous dérobe la gloire de vaincre que la
révolte nous offriroit. Marſeille , dit on ,
confent à m'ouvrir fes portes fi j'ai la
baffeffe de vouloir m'y préfenter feul
& fans armes. C'eft donc peu de m'exclure
, elle veut m'enfermer ! ne croitelle
pas fe dérober à la guerre qui embrâfe
le monde ? Lâches, vous ferez punis
d'avoir ofé prétendre à la paix ; &
vous apprendrez qu'il n'y a point d'afyle
plus affuré dans l'Univers que la guerre
même fous mes Drapeaux . Il dit &
marche vers les murs de Marfeille où
rien n'annonce la frayeur. Il trouve les
portes fermées & les remparts couverts
d'une jeuneffe nombreffe réfolue
à s'enfevelir fous fes murs. Ce fera pour
Marſeille un honneur immortel , un fait
mémorable dans tous les âges d'avoir
foutenu fans abattement les approches
de la guerre,d'en avoir fufpendu le cours;
& tandis que l'impéteux Céfar entraînoit
tout furfon paffage , de n'avoir feule
* Mais ce calme honteux en un fiécle d'allarmes
Vous coûtera bientôt & du fang & des larmes ;
Et fi votre falut vous eft un bien fi cher ,
C'étoit fous mes drapeaux qu'il falloit le chercher.
Breb.
go MERCURE DE FRANCE.
été vaincue que par un fiége pénible &
lent. Quelle gloire en effet de réfifter aux
déftinées & de retarder fi long-temps
la fortune impatiente de donner un
Maître à l'Univers ! Non loin de la ville
eft une colline dont le fommer applani
forme un terrein affez. fpacieux . Cette
hauteur où il eft facile de fe retrancher,
par une longue enceinte , lui préfente
un Camp avantageux & fùr. Du côté
oppofé à cette colline & à la même
hauteur s'élève un Fort qui protége la
Ville, & dans l'intervalle font des champs
cultivés.
Céfar trouva digne de lui le vaſte
projet de combler le vallon & de joindre
les deux éminences. D'abord pour
inveftir la Ville du côté de la terre il
fait pratiquer un long retranchement du
haut de fon Camp jufqu'à la Mer. Un
rempart de gazon couronné d'épais crénaux
doit embrâfer la Ville , & lui
couper les eaux & les vivres qui lui
viennent des champs voisins .
Le reste au Mercure prochain.
T
Par M. MARMONTEL.
ANDIS que le vent du midi enfloit
la voile , & pouffoit la flote fur
l'humide plaine , tous les yeux étoient
tournés du côté de la vafte mér; Pompée
lui feul ne peut détacher fes regards
du rivage de l'Italie qu'il voyoit
pour la derniere fois. Mais bientôt cette
terre chérie difparoît à fa vue , & fes
montagnes couronnées de nuages s'évanouiffent
dans le lointain .
Accablé d'ennuis , épuifé de fatigue
ce héros enfin fuccombe & fe livre
au fommeil. Alors limage de Julie perçant
la terre , fe préfente à lui comme
une furie , fur un tombeau qui vomit
des feux . » Tón crime eft retombé fur
» moi , lui dit - elle : on me traîne de
» l'Elyfée dans le tartare , de l'afyle des
âmes juftes au noir féjour des mânes
OCTOBRE . 1763 . 69
» criminels. J'ai vu les Euménides
s'armer de torches empoifonnées ,
» pour les fecouer au milieu de vous .
» Le nocher du brûlant Achéron pré-
» pare des barques fans nombre . On
» agrandit les cachots des enfers , les
» Furies fuffiront à peine à châtier tant de
» criminels, Les mains des Parques vont
» fe laffer à trancher les jours de tanţ
» de victimes * . Il t'en fouvient , Pompée,
le temps de notre hymen a été ce-
» lui de tes triomphes . Tu as changé de
» fortune en changeant d'époufe : elle
» eft née pour le malheur de tous fes
» maris , cette Cornélie , femme fans pu-
» deur , qui n'a pas rougi d'entrer dans
" mon lit , quand mon bucher fumoit
» encore. Qu'elle foit donc fans ceffe
» attachée à tes pas , & fur les mers
» & dans les camps , pourvu que je
» trouble ton fommeil auprès d'elle , &
» que je dérobe à ton indigne amour
» tous les momens que tu lui deftines .
» Céfar & Julie s'emparent de toi .
» Mon père le jour , & moi la nuit ,
" nous t'occuperons fans relâche . Le
" L'appareil menaçant des flâmes & des fers
Etonne les Démons & laffe les Enfers .
Brébeuf.
70 MERCURE DE FRANCE .
1
» Léthé ne t'a point effacé de ma mé-
" moire. Les Dieux des enfers m'ont
» permis de te pourfuivre & de me
» venger. Tu me verras , au fignal du
» combat , m'élever entre les deux ar-
» mées . Mon ombre ne fouffrira jamais
» que tu ceffes d'être le gendre de Cé-
»far. Tu crois en vain trancher avec
l'épée les noeuds d'une fainte alliance ;
la guerre civile va te rendre à moi. »
A ces mots elle ſe dérobe à ſon époux
qui lui tend les bras.
,
و د
Il s'éveille , & fa frayeur fe diffipe
avec fon fommeil. Les menaces du Ciel
& des enfers , loin de l'abattre l'élévent
au-deffus de lui-même.* * Il voit
fa perte , & il y court. Pourquoi , dit- il,
m'effrayer d'un vain fonge ? Ou la mort
n'eft rien , ou elle ne doit laiffer aucun
reffentiment de la vie ; & ni l'amour
ni la haine ne nous fuivent dans le
tombeau .
Déja le foleil fe plongeoit au ſein
de l'onde , & nous cachoit de fon globe
*Que ce trifte fantôme ou l'inftruife ou l'abuse ,
Afes baffes frayeurs fon âme ſe refuſe ;
Et lorfque tous les Dieux préfagent fon trépas ,
Il comprend leur menace & ne s'en emeur pas.
Brébeuf.
OCTOBRE. 1763 . 71
enflammé ce que la lune nous dérobe
du fien lorfqu'elle approche de fa plé,
nitude ou qu'elle commence à s'en éloigner.
Ce fut alors que la côte d'Illyrie
offrit un afyle fûr , un accès facile aux
vaiffeaux de Pompée. On ploye les voiles
, on baiffe les mats , & l'on aborde
à l'aide des rames.
?
Dès que Céfar , à qui les vents enlevoient
fa proie , & qui l'avoit ſuivie
des yeux , fe trouva feul au bord de
l'Italie loin de fe réjouir d'en avoir
chaffé fon rival , il gémit de voir qu'il
lui eût échapé . Aucun fuccès ne le flatte,
s'il ne décide de l'empire du Monde : la
victoire elle-même eft trop achetée s'il
faut l'attendre.
Mais oubliant pour un temps la guerre,
& tout occupé des foins de la paix , il
cherche à fe concilier la légére faveur
du Peuple : il fçait que la difette ou
l'abondance décide le plus fouvent de
* Pour s'acquérir les coeurs & vaincre leur colère ,
Il fait d'un Factieux un Maître populaire ,
Inftruit que l'abondance en la main des vainqueurs
A des liens fecrets qui captivent les coeurs.
Brébeuf.
72 MERCURE DE FRANCE.
fa haine ou de fon amour ; que celui
qui nourrit fon oifiveté en eft le maître ;
au lieu qu'il n'eft point de crainte qui
retienne un Peuple affamé. Il charge
Curion d'aller enlever les bleds de la
Sicile , & Valérius ceux de la Sardaigne
. Ces deux Ifles font renommées par
la richeffe de leurs moiffons ; nulle autre
contrée de la terre n'a tant de fois
répandu l'abondance dans l'Italie . A
peine la Lybie eft - elle plus fertile , dans
les années mêmes où les vents du midi
permettent à Borée d'affembler les nuages
vers le milieu de l'axe du monde
& d'y verfer des pluies abondantes.
Acquitté de ce premier foin , Céfar
marche à Rome en vainqueur. Ses Légions
le fuivent , mais défarmées , &
portant fur le front le doux préfage de
la paix .
Dieux s'il ne revenoit dans fa patrie
que chargé des dépouilles des Peuples
de la Gaule & du Nord , quel trion
phe pour lui , quelle pompe ! le Rhin ,
Í'Océan lui-même enchaîné à fon char !
la Bretagne & la Gaule captives ! que
de gloire il a perdu en abufant de la
victoire. Les habitans des villes n'accourent
point fur fa route avec une
joie tumultueufe ; ils le voyent paffer
&
COCTOBRE. 1763 . 73
& baiffent les yeux , faifis d'une terteur
muette. En aucun lieu le Feuple
des campagnes ne fe précipite au- devant
de fes pas. Cefar s'applaudit cependant
de leur infpirer tant de crainte:
à peine eût - il préféré leur amour.
Déja il a paffé la forterffe d'Anxur
& la forêt confacrée à la Diane de
Scythie. Déja il découvre d'une éminence
cette Rome qu'il n'avoit pas
vue depuis dix ans qu'avoit duré la
guerre des Gaules. Il s'étonne lui - même
de l'état où il l'a réduite ; & il lui
adreffe ces mots.
• Eft-il poffible , ô féjour des Dieux ,
que l'on abandonne tes murs , fans y
être forcé par la guerre ! & quelle ville
méritera qu'on la défende , fi ce n'eft
Rome ? Heureufement ce n'eft' ni le
Parthe , ni le Dace uni au Géte , ni le
Sarmate fecondé du Pannonien qui te
menace : la fortune n'oppofe qu'un Ci
toyen qui t'aime au chef timide qui
n'ofe te garder.
Bientôt Cefar entre dans Rome où
l'épouvante l'a devancé ; car on s'atend
qu'il va la livrer au pillage comme une
ville prife d'affaut , faccager les murs ,
embrâfer les Temples , enfevelir les
Dieux de la Patrie fous les débris de
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
leurs Autels . On ne doute pas qu'il ne
veuille tout ce qu'il peut , & comme il
peut tout , il n'eft rien qu'on ne craigne
. On ne feint pas même de le voir
avec joie & de faire des voeux pour lui ;
la haine occupe & remplit tous les
coeurs .
Les Peres de la Patrie du fond de
leur retraite fe rendent au Temple
d'Apollon où Cefar les fait appeller , C'eft
la première fois qu'un Citoyen ofe
convoquer le Sénat, On n'y voit point
des fiéges réfervés pour les Confuls
pour le Préteur , pour les Cenfeurs &
les Ediles. Céfar réunit toutes ces dignités
en lui feul , & c'eft pour enten
dre la volonté d'un homme que le Sénat
eft affemblé. Les Pères confcrits prénnent
place , réfolus de confentir àtout ,
foit qu'il demande un Trône ou des
Autels , l'exil ou la mort du Sénat luimême.
Graces aux Dieux , Céfar eut
Qu'il yeuille des autels , qu'il veuille un dia
dême ,
Qu'il prétende fur Rome un empire fuprême ,
Qu'il demande leur fang , leurs fuffrages font
prêts.
Sa penſée eft leur régle, & fes voeux leurs arrêts.
Breb.
OCTOBRE. 1763. 75
honte d'exiger ce que Rome n'eût pas
eu honte de permettre.
Cependant la liberté indignée ofa ſe
révolter encore & tenter par la voix
d'un Citoyen , fi les loix pouvoient réfifter
à la force ; le Tribun Métellus
voyant qu'on alloit enlever le tréfor du
Temple de Saturne , accourut , fe fit
un paffage à travers le cortége de César,
& fe préfenta fur le feuil du Temple
qu'on alloit ouvrir. L'avarice eft donc
la feule paffion qui brave le fer & la
mort ? Céfar foule aux pieds les loix fans
que perfonne s'arme pour elles ; & le plus
vil de tous les biens , l'or excite un foulévement
! Métellus s'oppofe donc au pillage
du Temple ; & s'adreffant à Céfar : »
» Tu nouvriras ces portes, lui dit- il qu'a-
» près m'avoir percé le fein , & tu n'em-
» porteras les dépouilles du Temple que
fouillé du fang d'un Tribun . Tu fçais
» files Dieux laiffent violer impuné-
» ment cette dignité fainte , & fi les
Euménides l'ont vengée de l'impiété
» de Craffus. Sois facrilege à fon exem-
» ple, tire ce glaive & frappe fans rougir.
» tu n'as point à craindre les yeux du
» Peuple nous fommes feuls ; Rome
» eft déferte. Mais dis-moi , Tyran , que
» veux - tu ? Livrer la Patrie en proie
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
à tes foldats ? Il te refte encore tant
» de Peuples , tant de Villes à ruiner !
qu'as- tu befoin des tréfors de la paix ?
» n'as- tu pas tous ceux de la guerre ? »
Ce difcours alluma la colére du vainqueur.
Tu te flattes en vain, lui dit-il ,
d'obtenir de moi une mort honnorable
: non , Métellus , ma main ne fera
point fouillée d'un fang auffi vil que le
tien. Il n'eft point de marque d'honneur
qui te rende digne de mon ref
fentiment. C'eft donc à toi que Rome
confie la défenſe de ſa liberté ? Certes
le temps a bien changé les chofes , fi
les Loix aiment mieux s'appuyer fur
-Métellus que de fléchir devant Céfar !
Alors impatient , de voir que le Tribun
ne quittoit pas la porte du Temple , il
regardoit fes foldats rangés autour de
lui , & alloit oublier le caractère paci .
fique dont il s'étoit revêtu fi Cotta
n'eût diffuadé Métellus d'une réſiſtance
imprudente.
>
Sous l'autorité d'un feul , lui dit- il
la liberté fe détruit - elle même en s'obftinant
à ne pas fléchir . Vous en conferverez
du moins l'ombre fi en cédant
à la néceffité vous femblez vouloir
tout ce qu'elle exige. Nous avons fubi
tant de Loix injuftes ! une fi lâche
OCTOBRE . 1763 . myday.
obéiffance n'a pour excufe que l'im
puiffance de réfifter. Qu'ils fe hâtent
d'emporter loin de nous ces tréfors pernicieux
, ces fatales femences de guerre ."
La ruine de l'Etat intéreffe un Peuple'
libre ; mais la mifére d'un peuple efclave
lui eft moins onéreufe qu'à fes Tyrans.
Metellus s'éloigna à ces mots , & la
roche tarpeïenne retentiffant du bruit
des portes , annonce à Rome que le
Temple eft ouvert . Du fond de ce Temple
fut allors tiré ce dépôt fi longtemps
inviolable des revenus du Peuple
Romain : le Tribut des Carthaginois celui
de Perfes & de Philippe ; tout l'or:
que Pyrrhus laiffa dans tes mains , ô
Rome , alors vertueufe & libre , cet or
au prix duquel Fabrice avoit refufé de
te trahir ; ce qu'avoit épargné la frugalité
de nos pères ; ce que l'opulente
Afie avoit payé de tribut aux Romains
; ce que Metellus avoit rapporté
de l'Ifle de Crére , & Caton de l'ifle de
Cypre ; enfin les dépouilles de l'Orient
captif & les richeffes de tant de Rois
étalées tout récemment encore dans les
triomphes de Pompée , tout fut envahi ;
le Temple fut livré à la plus affreufe
rapine ; & dès-lors , exemple inoui !
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Céfar fut plus riche que Rome. * Ce
pendant la fortune de Pompée foulevoit
les Nations , & les attiroit de toutes
parts dans fa querelle & dans fa ruine. **
La Gréce qui voyoit de plus près l'appareil
de la guerre s'empreffa d'y contribuer.
Des campagnes de la Phocide
& des deux fommets du Parnaffe , des
champs de Béotie que borde le Céphife
, des environs de Thébes où coule .
Dircé , de l'Elide qu'arrofe l'Alphée ,
avant de traverfer les mers pour aller
chercher Aréthufe ; on voit les Peuples.
accourir .
>
Ceux d'Arcadie defcendent du Ménale
*** ceux d'Epire abandonnent les
Atamanes , & Dodone qui ne rend plus
d'oracles , & ce rivage autrefois célébre
où régna la veuve d'Hector. L'Illyrie
a pris les armes ; l'Iftrię a fuivi fon
*
Tout eft mis au pillage , & l'on voit un feut
homme
Plus riche que l'Etat & plus puiffant que Rome,
Bréb.
**
Ici , comme dans le premier Livre , le Poëte
a né gligé l'ordre géographique , & j'ai cru devoir
l'y rétablir .
*** Er du mont Pholoé que l'on dit avoir nourri
les Centaures.
* Oricum.
OCTOBRE. 1763. 79
#
exemple. Athénes quoique nouvellement
épuisée de combattans arme encore
quelques vaiffeaux . Cent Villes de
Crete uniffent leurs forces ; la Theffalie
affemble les fiennes : on quitte les
bords du Penée & les forêts du mont
Oëta , & ce golfe d'où fut lancé le
premier Navire qui fendit les mers ,
l'Argo qui mêla fur un même rivage
des Peuples inconnus l'un à l'autre , expofa
la race humaine à la fureur des
vents & des ondes , & lui apporta une
nouvelle mort.
Le Thrace a déferté l'Hémus & les
bords du Strimon , d'où l'on voit ces
oifeaux qui fendent les airs en phalange
fuir aux approches de l'hyver , &
chercher fur le Nil un climat plus doux.
Sur les pas du Thrace s'avancent les ha
bitans de cette Ifle qu'embraffe le Da
nube lorfqu'il fe plonge dans l'Euxin .
De leur côté marchent les Peuples de
Myfie & ceux d'Eolie qu'abreuve le
Caïque , & ceux qui cultivent la ſtérile
Arifbé. La Phrygie affemble les fiens :
Pitané fe voit dépeuplée , & Céléne qui
regrette encore le Satyre émule du Dieu
du chant. L'on quitte les bords du
Méandre & du Marlyas qu'il reçoit dans
fon fein , & du Pactole qui coule à tra-
Diy
80 MERCURE DE FRANCE.
vers des mines d'or , & de l'Hémus
auffi riche que le Pactole par la fertilité
de fes rives . Ceux de la Troade fe rendent
eux-mêmes fous les drapeaux d'un
Chef qui court avec eux à fa perte ; &
la fabuleufe origine de Cefar defcendant
d'Iule ne les empêche pas de s'armer
contre lui.
Les forêts du Taurus font défertes
les murs de Tharfe abandonnés . Les
Ports de Cilicie retentiffent des bruyans
apprêts d'une flotte , & le Cilicien traverfe
les mers guidé par l'étoile de l'Ourfe
, non plus comme autrefois en pirate,
mais en guerrier. Avec lui courent aux
combats les fauvages habitans de la
Cappadoce , & ceux de l'Arménie répandus
fur le mont Amane , & fur les
bords du Niphate qui roule des rochers ,
& ceux des rives de l'Halis que le malheur
de Créfus a rendu célébre. Le Syrien
quitte les bords de l'Oronte , l'Iduméen
fes champs ombragés de palmes
; le Phénicien les murs de Damas
& de Gaza , de Tyr & de Sidon qu'enrichit
la pourpre. Ce Peuple eft le
* C'eft de lui que nous vient cet art ingénieux
De peindre la parole & de parler aux yeux ,
Et par les traits divers de figures tracées ,
Donner de la couleur & du corps aux penfées.
*
Bréb
OCTOBRE . 1763 . 81
premier , fi l'on en croit la Renommée
qui ait éffayé de rendre la parole vifible
& de la fixer fous les yeux . L'Egypte
n'avoit point encore appris à tracer la
penſée fur l'écorce de fes rofeaux : feulement
elle gravoit fur la pierre des figures
d'oifeaux ou de bêtes féroces , &
ces images parloient à la vue un langage
mystérieux.
*
La guerre attire en même temps les
les Peuples heureux qui cultivoient les
riches compagnes de l'Euphrate & du.
Tigre. Ces deux fleuves prennent leur
fource dans la même chaîne de montagnes
; & fi dans leur cours leurs eaux le
confondent , on ne fçait plus quel nom
leur donner. Mais l'Euphrate a l'avan
tage de fe répandre comme le Nil dans
devaſtes plaines que fes eaux fertiliſent,
tandis que le Tigre fe perd au fein de
la terre , où il s'eft fait une route cachée
& ne renaît de fa nouvelle fource
que pour fe jetter dans l'Océan .
* On voit abandonner ces campagnes fécondes
Que le Tigre & l'Euphrate arrofent de leurs on
des .
Nés de la même fource , après de longs détours
Ils n'ont qu'un mème lit en achevant leur cours
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
L'Arabe vient fous un Ciel nouveau
& il s'étonne de n'y voir jamais les ombres
s'étendre du côté du Midi . La fureur
des Romains fe communique juf
ques au fond de l'Afie chez les Orétes
& les Carmanes , d'où l'on découvre à
peine l'Ourfe & le rapide Bootès . Elle
paffe de même en Affrique chez le bru
lant Ethiopien fi éloigné de nos climats .
Ammon , ne ceffe de voir traverſer fes
défert par des légions d'hommes armés ;
& depuis les Syrtes jufqu'au rivage Maure
, la Lybie a raffemblé tout ce qu'elle
a de combattans. Les Peuples qui couvrent
les riches bords du Phafe vont
courir les mêmes dangers. Le Parthe
belliqueux refte feul en balance entre
Céfar & Pompée , & il s'applaudit de
les voir divifés. Mais les Peuples errans
dans les déferts de la Scythie ceux que
le Bactre environne , ceux que l'Hircanie
enferme dans fes forêts ceux
qui vivent au pied du Caucaſe , ſe rangent
du parti de Pompée. Des climats
glacés où le Tanaïs fe précipitant dù
fommet du Riphée fépare l'Europe de
l'Afie ; des bords du Détroit du Palus
Méotide égal au paffage qu'Alcide ouvrit
aux eaux de l'Océan , tous les Peuples
du Nord volent au fecours de ce
héros. Il voit arriver dans fon Camp
OCTOBRE. 1763. 83
le Sarmate voifin du Mofcovite , l'Arimafpe
qui reléve fes cheveux avec des
liens tiffus de l'or que fon fleuve roule ,
le Maffagette qui dans les combats fe
nourrit du fang du Courfier qui le porte
& le Gélon fi rapide à la courfe & le
Coâtre qui vit dans les forêts dont les
chênes touchent aux Cieux . Le fignal
de la guerre a mis en mouvement les
Peuples mêmes de l'Aurore jufques dans
ces régions éloignées où le Gange eſt
adoré,le Gange, le feul des fleuves del'U
nivers qui ofe fuivre un cours oppofé
à celui du Dieu de la lumière , & s'ouvrir
une embouchure en face du foleil
naiffant. C'eſt par le Gange que fut ar
rêté le Héros de la Macédoine fans qu'il
pût arriver aux bords de l'Orient : vainqueur
du monde jufques-là il s'avoua
vaincu par le Gange.
Le même fignal retentit fur l'Indus
cefleuve qui fe jettant au fein des Mers
par deux bouches profondes ne s'apperçoit
pas dans fa rapidité que l'Hidafpe
fe mêle à fes vaftes eaux . Alors
s'uniffent pour marcher aux combats
les Peuples qui boivent fur ces bords
la douce liqueur qu'un rofeau diftile
& ceux qui teignent leur chevelure
dans le fuc doré d'une plante , & qui
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
fement de pierreries le long tiffu dont
ils s'enveloppent , & ceux qui dreffent
eux-mêmes leurs buchers & fe jettent
vivans au milieu des flammes. Ah
quelle gloire n'eft - ce pas pour eux de
difpofer ainfi d'eux-mêmes , & raffafiés
de la vie , d'en donner les reftes aux
Dieux .
*
1
Ni fous les Drapeaux de Cyrus , ni
dans l'Armée de Xercès , ni fous la
Flotte d'Agamemnon, jamais on n'avoit
vû tant de Rois fe réunir fous un même
Chef, ni tant de Peuples différens de
vêtemens , de traits , de langage. Ce
font autant de Compagnons que la
fortune veut que Pompée entraîne dans
fa vafte ruine , & autant de victimes
qu'elle va immoler aux funérailles de
ce grand Homme pour les rendre dignes
de lui. Ou plutot de peur que l'heu
reux Cefar n'ait plus d'un combat à
livrer pour fubjuguer le monde, elle a
voulu le lui.donner à vaincre en un
* Trop heureux dans leurs maux de ne remettre
pas
Aux caprices du Sort le choix de leur trépas ,
De pouvoir faire aux Dieux ce libre facrifice ,
Et de donner leur vie avant qu'on la raviſſe.,
Bréb
OCTOBRE. 1763 . 85
jour dans les Champs de la Theffalie .
Dès que Céfar eft forti des murs
de Rome , que fon afpect faifoit trem
bler , il femble donner à fes Légions des
ailes pour franchir les Alpes à travers
les nuages qui les couronnent. Mais
tandis que les autres Nations frémiffent
au nom de Céfar , Marfeille cette Colonie
des Phocéens , ofe refter fidéle à
fon alliance avec Rome , & préférer
le parti le plus jufte au plus heureux .
Cependant elle veut effayer par un langage
pacifique , de fléchir la fureur indomptable
de Céfar , & la dureté de
cette âme fuperbe . Ses Députés , choifis
parmi la jeuneffe , s'avancent , l'o
live dans les mains , au- devant de Céfar
& de fes Légions.
Romains , dirent- ils , vos Annales at
teftent que dans les Guerres du dehors,
Marſeille a dans tous les temps par
tagé les travaux & les dangers de Rome.
aujourd'hui - même fi tu veux , Céfar
, chercher dans l'Univers de nouveaux
triomphes , nos mains vont s'armer
& te font dévouées ; mais fi dans
les combats où vous courez , Rome
ennemie d'elle - même , va fe baigner
dans fon propre fang , nous n'avons
à vous offrir que des larmes & un afyle ,
86 MERCURE DE FRANCE.
Les coups que Rome va fe porter nous
feront facrés comme ceux de la foudre ,
fi les Dieux s'armoient contre les Dieux
ou fi les Géans leur déclaroient la
Guerre , la pitié des humains feroit infenfée
d'ofer vouloir les fecourir par
des voeux ou par de foibles armes , & ce
ne feroit qu'au bruit du tonnerre que
l'homme aveugle fur le deftin des Dieux ,
s'appercevroit que Jupiter feroit encore
maître de l'Olympe . Ajoutez au reſpect
qui nous retient , que des Peuples fans
nombre accourent dans vos camps , &
que ce monde corrompu n'a pas affez
le crime en horreur , pour que vos guerres
domestiques manquent de glaives
& de miniftres. * Et plût aux Dieux
que la Terre entiere penfat comme
hous , qu'elle refufât de feconder vos
haines & que nul Etranger ne voulût
fe mêler à vos combatans. Que feriezvous
livrés à vous -même ? Eft-il un
fils à qui les armes ne tombaffent des
mains à la rencontre de fon père ?
Eft-il des frères affez barbares pour
croifer leurs lances & fe percer de traits ?
L'injuftice eft illuftre à la fuite des Grands ,
E leurs plus noirs deffeins trouvent des partifans .
Bréb
OCTOBRE. 1763. 87
La guerre eft finie , fi vous êtes privé
du fecours de ceux à qui elle elle eſt
permife . Pour nous , la feule grace que
nous vous demandons , c'eft de laiffer
loin de nos murs ces Drapeaux , ces
Aigles terribles , de daigner vous fier
à nous , & de confentir que nos por
tes foient ouvertes à Céfar & fermées
à la guerre. Permets , Céfar , permets
qu'il refte un afyle inacceffible au crime,
& für également pour les deux partis ,
où Pompée & toi, fi jamais le malheur de
Rome vous touche & vous difpofe à un
accord , vous puiffiez venir des armés .
Du refte qui peut t'engager , quand
la guerre t'appelle en Efpagne , à fuf
prendre ici ta marche rapide ? Eft- ce
de nous que le fuccès dépend ? Nous ne
fommes d'aucun poids dans la balance
des deftins du Monde. Depuis que ce
Peuple éxilé dans fon ancienne Patrie ,
quitté les mers de Phocée livrés aux
flammes , quels ont été nos exploits ?
Enfermés dans d'étroites murailles, & fur
un rivage étranger, notre bonne foi feule
nous rend illuftres. Toutefois fi tu pré
tens affiéger nos murs & brifer nos
Portes , nous fommes réfolus à braver
le fer & la flamme, la foif & la faim . Si tu
mous prives du fecours des eaux , nous
88 MERCURE DE FRANCE.
fi
creuferons , nous lécherons la terre ;
le pain nous manque , nous nous réduirons
aux alimens les plus immondes. Ce
Peuple aura le courage de fouffrir pour
fa liberté tous les maux que fupporta
Sagunte affiégée par Annibal. Les enfans
qui dans les bras de leurs mères
défaillantes prefferont en vain leurs mamelles
taries & defféchées par la faim ,
en feront arrachés & jettés dans les
flammes. L'époufe demandera la mort à
fon époux chéri. Les Frères fe perceront
l'un l'autre pour fe délivrer de la
vie , & cette guerre nous fera moins
d'horreur que la guerre civile où tu veux
nous traîner.
Ainfi parla cette vertueufe jeuneffe ;
& Céfar dont la colère enflammoit les
regards , la laiffe éclater en ces mots.
Ce Peuple transfuge compte yainement
fur la rapidité de ma courſe. Tout impatient
que je fuis de me rendre en Efpagne
, j'aurai le temps de râfer ſes
murs. Réjouiffez - vous , compagnons.
Le fort préfente fur votre paffage dequoi
exercer votre valeur. Nous avons
befoin d'ennemis comme les vents ont
befoin d'obstacles pour ramaffer leurs
forces diffipées & comme la flamme a
befoin d'alimens. Tout ce qui céde ,
OCTOBRE 1763. 89
*
nous dérobe la gloire de vaincre que la
révolte nous offriroit. Marſeille , dit on ,
confent à m'ouvrir fes portes fi j'ai la
baffeffe de vouloir m'y préfenter feul
& fans armes. C'eft donc peu de m'exclure
, elle veut m'enfermer ! ne croitelle
pas fe dérober à la guerre qui embrâfe
le monde ? Lâches, vous ferez punis
d'avoir ofé prétendre à la paix ; &
vous apprendrez qu'il n'y a point d'afyle
plus affuré dans l'Univers que la guerre
même fous mes Drapeaux . Il dit &
marche vers les murs de Marfeille où
rien n'annonce la frayeur. Il trouve les
portes fermées & les remparts couverts
d'une jeuneffe nombreffe réfolue
à s'enfevelir fous fes murs. Ce fera pour
Marſeille un honneur immortel , un fait
mémorable dans tous les âges d'avoir
foutenu fans abattement les approches
de la guerre,d'en avoir fufpendu le cours;
& tandis que l'impéteux Céfar entraînoit
tout furfon paffage , de n'avoir feule
* Mais ce calme honteux en un fiécle d'allarmes
Vous coûtera bientôt & du fang & des larmes ;
Et fi votre falut vous eft un bien fi cher ,
C'étoit fous mes drapeaux qu'il falloit le chercher.
Breb.
go MERCURE DE FRANCE.
été vaincue que par un fiége pénible &
lent. Quelle gloire en effet de réfifter aux
déftinées & de retarder fi long-temps
la fortune impatiente de donner un
Maître à l'Univers ! Non loin de la ville
eft une colline dont le fommer applani
forme un terrein affez. fpacieux . Cette
hauteur où il eft facile de fe retrancher,
par une longue enceinte , lui préfente
un Camp avantageux & fùr. Du côté
oppofé à cette colline & à la même
hauteur s'élève un Fort qui protége la
Ville, & dans l'intervalle font des champs
cultivés.
Céfar trouva digne de lui le vaſte
projet de combler le vallon & de joindre
les deux éminences. D'abord pour
inveftir la Ville du côté de la terre il
fait pratiquer un long retranchement du
haut de fon Camp jufqu'à la Mer. Un
rempart de gazon couronné d'épais crénaux
doit embrâfer la Ville , & lui
couper les eaux & les vivres qui lui
viennent des champs voisins .
Le reste au Mercure prochain.
Fermer
19
p. 70
LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA HARPE.
Début :
Vous savez, Monsieur, que dans les premiers exemplaires du Mercure du 25 Juillet, on avoit [...]
Mots clefs :
Lettre, Anonyme, Alexandr Mikhailovitch Bieloselskii-Bieloserskii, Critique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA HARPE.
Lettre de M. Mar m on tu, à Al. d e l a Ha r p e.
A o u s Cavcx, Monfieur , que dans les premiers exemplaires du Mercure du l( Juillet , on avoir oublie de mettre la lettre initiale de mon nom au bas de l’extrait de l’ouvrage du Prince Bclofilski f fur la Muflque.
Quelques perlonnes m’en ont fait un reproche ; clics m’ont dit que c’étoit donner ou Cuivre un mauvais exemple ; que rien n’étoit plus dangereux dans la Littérature , comme dans la Société , que Pulagc de l’anonyme; qu’en fait de critique lur- tout, il feroit à fouhaiter que les Auteurs enflent toujours la frauchife & le courage de fc faire con- noitre; & , en effet, lorfqu’on ne veut dire que fon fentiment avec candeur , mais avec bientvance, fiir les productions des Lettres & des Arts > on ne peut guère avoir de bonnes raifons de fe cacher. L’anonyme eft un avantage dont un homme honnête n'aura jamais bcfbin. C’eft un moyen trop commode &. trop peu délicat de nuire impunément. Je vous prie donc , Mon fleur , de vouloir bien à l’avenir mettre mon nom au bas des articles que j'aurai J’honneur de vous adreffer.
J’ai celui d’être, avec le plus parfait attachement,
Monsieur,
Votre ttcs-humble & tres-obéiffant Serviteur,
Marmontu.
A o u s Cavcx, Monfieur , que dans les premiers exemplaires du Mercure du l( Juillet , on avoir oublie de mettre la lettre initiale de mon nom au bas de l’extrait de l’ouvrage du Prince Bclofilski f fur la Muflque.
Quelques perlonnes m’en ont fait un reproche ; clics m’ont dit que c’étoit donner ou Cuivre un mauvais exemple ; que rien n’étoit plus dangereux dans la Littérature , comme dans la Société , que Pulagc de l’anonyme; qu’en fait de critique lur- tout, il feroit à fouhaiter que les Auteurs enflent toujours la frauchife & le courage de fc faire con- noitre; & , en effet, lorfqu’on ne veut dire que fon fentiment avec candeur , mais avec bientvance, fiir les productions des Lettres & des Arts > on ne peut guère avoir de bonnes raifons de fe cacher. L’anonyme eft un avantage dont un homme honnête n'aura jamais bcfbin. C’eft un moyen trop commode &. trop peu délicat de nuire impunément. Je vous prie donc , Mon fleur , de vouloir bien à l’avenir mettre mon nom au bas des articles que j'aurai J’honneur de vous adreffer.
J’ai celui d’être, avec le plus parfait attachement,
Monsieur,
Votre ttcs-humble & tres-obéiffant Serviteur,
Marmontu.
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Résumé : LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA HARPE.
Dans une lettre à M. Delaharpe, M. Marmontu exprime son mécontentement suite à l'omission de la première lettre de son nom sous un extrait de l'ouvrage du Prince Belofiski sur la musique dans les premiers exemplaires du Mercure de Juillet. Plusieurs personnes lui ont reproché cette omission, soulignant les risques de l'anonymat en littérature et en société, particulièrement en matière de critique. Elles ont insisté sur la nécessité pour les auteurs de se révéler et de publier leurs critiques avec franchise et bienveillance. Marmontu partage cet avis, considérant l'anonymat comme un moyen facile et indélicat de nuire sans conséquence. Il demande donc à M. Delaharpe de toujours mentionner son nom en bas des articles qu'il lui soumettra à l'avenir. La lettre se termine par une formule de respect et d'attachement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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20
p. 161-186
LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
Début :
Je l'avois bien prévu, Monsieur, que l'Essai du Prince Beloselski, sur la musique [...]
Mots clefs :
Alexandr Mikhailovitch Bieloselskii-Bieloserskii, Musique, Christoph Willibald Gluck, Musique italienne, Critique, Opéra, Compositeurs, Italie, Genre, Opéras, Goût, Monde, Monologue, Heureux, Âme, Voix, Père Martini, Théâtre, Critique, Morceaux, Italiens, Paris, Théâtres, Caractère, Amant, Quinault, Expression, Jean-Philippe Rameau, Impatience
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
JeE l'avois bien prévu , Monfieur , que
l'Effai du Prince Belofelski , fur la mufique
Italienne , ne feroit pas du goût de tout le
monde . Vous voyez comme le plus poli & le
162 MERCURE
plus modéré des partifans de M.Gluck mutile
ce petit Ouvrage , & avec quelle adreffe il
le réduit à rien. Paffons cette page d'extrait
où il l'a fi bien découpé , & jetons un coupd'oeil
fur quelques endroits de fa critique.
n
" Vinci a plus d'un trait de reffemblance
avec Corneille , a dit le Prince : l'un &
» l'autre ont été créateurs dans leur genre.
» Le Muficien fit le premier Opéra- Comique
, qui eft le Joueur , comine le Poëte
compofa la première bonne Comédie.
» Tous deux ont à peu-près la même élé-
» vation dans les idées tragiques , la même
» chaleur , la même rapidité dans le ſtyle :
» les deux Opéras d'Artaxerce & de Didon
» en font des exemples fublimes , comme
le Cid & Cinna » .
Voici comment ce paffage eft rendu :
M. le Prince Belofelski , dit que Vinci eft
créateur comme Corneille , parce qu'il a fait
Le premier Opéra- Comique . On fentira dif
ficilement la jufteffe de cette comparaifon.
A qui la faute , fi on ne la fent pas ?
Cette façon de critiquer eft fort aifée , auffi
eft- elle fort commune ; mais le Cenfeur
n'a plus auffi beau jeu lorfqu'il cite fidèlement.
Le Prince à dit de Pergolèfe , qu'il fut
le plus éloquent des Compofiteurs ; & il
ajoute : Rien de plus fimple que fa mélodie
, fes moyens ; fes motifs ; rien de
6
DE FRANCE: 163
plus harmonieux que fes accompagne-
» mens ».
>
Le Critique demande dans quel Ouvrage
Pergolèfe a été éloquent ? Le premier Couplet
du Stabat eft dit-il , un morceau des
plus pathétiques & des plus fublimes qu'il y
ait en mufique ; mais le pathétique n'eft pas
de l'éloquence ; & il n'y a rien defi rare que
l'éloquence en mufique.
D'abord n'y a-t-il dans le Stabat , que
le
premier Couplet de pathétique & de fublime
? Et , par exemple , le Verfet Viditfuum
dulcem natum , ne l'eft-il pas ? Ne fait-il
pas couler des larmes ? N'y a-t-il pas auffi
dans l'Olimpiade de Pergolèfe des morceaux
déchirants , comme l'air , Se cerca , fe dice ?
Qu'on nous dife donc où fera l'éloquence ,
fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Je fuppofe que le Prince eût dit : Pergolefe
eft de tous les Compofiteurs celui qui
a le mieux poffédé l'art de faire paffer rapidement
& d'imprimer avec force dans l'âme
des autres le fentiment profond dont il eft
pénétré. N'eût-il pas dit une vérité que l'Europe
entière a reconnue , au moins dans le
Stabat ? Or , cette définition du pathétique
, dans l'expreffion muficale , eft précifément
celle que M. d'Alembert nous a
donnée de l'éloquence : je n'y change pas
un feul mot. ›
Mais le Prince Belofelski a donné la
164 MERCURE
palme de l'éloquence , à Pergolefe & on
la réſerve à M. Gluck. Il a donné à Vinci
le titre de créateur dans la mufique drainatique
, il l'a comparé à Corneille ; & cette
reffemblance & ce titre n'appartiennent
qu'à M. Gluck. Le Critique n'en fait pas
myſtère ; il le décide formellement.
M. Gluck , dit- il , aura la gloire d'avoir
fait en mufique ce que Corneille a fait en
poéfie: il a conçu,il acréé la véritable Tragédie
lyrique. Son rang eft déformais fixé
parmi le petit nombre des génies créateurs
dans les Arts.
....
Et qui l'a fixé ce haut rang ? Qui la dif
penfe cette gloire ? Deux ou trois Ecrivains
anonymes , qui , dans les Journaux , dans
les Gazettes , dans les Feuilles volantes , fe
répétent l'un l'autre , & le répondent par
échos ? Voilà les voix de la renommée.
Les Poëmes d'Alcefte , d'Iphigénie &
d'Orphée , font tragiques fans doute , &
d'un intérêt plus preffant que ceux d'Hippolyte
, de Dardanus & de Caftor ; mais
eft- ce là un nouveau genre ? La mufique
de M. Gluck, foit par la véhémence de la déclamation
, foit par la force de l'harmonie ,
foit par quelques morceaux de chant . Itam
lien , eft préférable à celle de Rameau ,
quoiqu'on y trouve dans l'accent plus de
rudeffe & d'âpreté ; mais cette mufique
Françoife renforcée , eft- elle une création ?
DE FRANCE. 165
Et entre le monologue de Dardanus dans
fa prifon , fa fcène avec Iphife , celles de
Teucer , au fecond & au cinquième Acte , la
prière de Théfée à Pluton , dans l'Opera
d'Hippolyte , le monologue de Télaire , le
choeur des Funérailles , celui des Démons
le Tableau des champs élifées , les belies Scè
nes du quatrième & du cinquième Acte de
l'Opéra de Caftor ; entre ces morceaux ,
disje
, & les morceaux les plus vantés de l'Orphée
, de l'Iphigénie , & de l'Alcefte de M.
Gluck , y a-t-il le même intervalle qu'entre
les Tragédies de Hardi , & le Cid , Horace
& Cinna? Y a- t-il même affez de diſtance ,
pour que Rameau ne foit compté pour rien
dans la mufique théâtrale , & que Gluck en
foit l'inventeur ? Ceci regarde les François ;
& ils font juges dans cette partie.
Mais qu'on demande aux Italiens , aux Ef
pagnols , aux Anglois , aux Allemands euxmêmes
, fi dans les Opéras de Métaftafe tous
les morceaux tragiques n'ont pas été rendus
vingt fois , par les Compofiteurs, maîtres de
M. Gluck , avec une expreffion plus vraie ,
plus déchirante la fenne ? Il n'y a pas
que
une de ces Nations qui ne déclare avoir
entendu cent morceaux pathétiques dont il
n'approchera jamais.
Pour les ignorans tout eft nouveau ; &
nous le fommes en mufique. Ce qui nous
paroît un prodige de l'art , n'eft donc peut166
MERCURE
être qu'une choſe commune . Rappelonsnous
le Rat voyageur , à qui nous reflemblons
affez :
Si -tôt qu'il fut hors de fa cafe ,
Que le monde , dit-il , eft grand & fpacieux !
Voilà les Appennins , & voici le Caucaſe .
La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.
C'eft aux Sçavans , c'eft aux Artiſtes , c'eft
à la voix publique chez un peuple éclairé , à
dire: un tel eft créateur. Les Géomètres
l'ont dit de Newton , les Gens de Lettres
l'ont dit de Corneille , & la Nation l'a répété.
Mais qui l'a dit de M. Gluck ? Deux
ou trois hommes , fort habiles dans toute
autre chofe fans doute , mais fort neufs
encoré en mufique , & qui , comme moi ,
n'en ont jamais entendu que fur les Théâ
tres François & dans les Concerts de Paris.
Voilà pourquoi il feroit à fouhaiter que
chacun fe nommât dans les difputes fur les
Arts , afin que le nom déterminât le poids
de l'opinion perfonnelle. A celui qui
comme moi , n'auroit que de l'inſtinct , il
feroit permis d'avoir un fentiment ; mais
pour lui- même & pour lui feul . A celui
qui , par habitude & par comparaiſon ,
auroit un peu plus exercé fon oreille &
formé fon goût , il feroit permis de dire
fon avis avec un peu plus d'affurance , mais
toujours avec modeftie . A celui qui auroit
DE FRANCE. 167
fait quelque progrès dans l'art , & qui , par
exemple, en mufique, auroit quelques mois
de leçons, on tiendroit compte de fes études;
& s'il exécutoit , tant bien que mal , un
accompagnement de baffe , on lui accorderoir
le droit de parler , en raifon de fon
favoir faire. A celui qui fe croiroit doué
par la nature du don de juger de tout fans
avoir rien appris , il feroit permis de fe féliciter
de ce rare préfent du Ciel ; mais fi , dans
fon enthouſiafine , il refufoit de l'âme &
de l'intelligence à quiconque auroit le malheur
de ne pas admirer ce qu'il admire ,
ou d'aimer ce qu'il n'aime pas ; fi d'une
main il vouloit renverfer les ftatues des
Artiftes les plus célèbres , & de l'autre élever
un coloffe à la gloire de celui qu'il auroit
pris pour fon idole ; fon nom diroit fi
ce fanatifme feroit fincère ou fimulé. Enfin ,
à celui qui , verfé dans l'art & dans l'étude
des modèles , auroit fait fon cours de théâtres
& recueilli , pour s'éclairer , les fuffrages
des Nations , on accorderoit plus de confiance
, mais jamais le droit de prononcer
du ton abfolu & tranchant de nos prétendus
connoiffeurs. Ainfi chacun feroit mis à
fa place ; & je faurois dans ce moment
quel eft le degré d'autorité du Critique à qui
je réponds. Affurément je n'invite perfonne
à imiter Guillot le Sycophante ; mais pourquoi
ne pas écrire fon vrai nom , lorsqu'on
n'eft pas le Loup berger ?
168 MERCURE
Le Prince Belofelski trouve Piccini admirable
, fur-tout à exprimer le fens des
paroles ; & jufqu'à préfent toute l'Europe
a été de ce fentiment .
L'anonyme François fe diftingue , &
veut faire voir que toute l'Europe n'y entend
rien.
On peut juger , dit - il , par Roland , fi
M. Piccini a recherché avec tant de foin le
mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas de
fon récitatif; ( quel excès d'indulgence ! )
Je ne parle pas du caractère trop paftoral de
plufieurs Airs qui étoient fufceptibles de
l'expreffion la plus héroïque . ( Il auroit bien
dû les citer ! ) Si l'on fe rappelle , ajoutet-
il , l'Air de Médor , Je la verrai : c'eft
affez pour ma flamme ; on s'appercevra que
dans ce vers , ponctué ainſi par le Poëte ,
Efclave , heureux de fervir tant d'appas .
Le Compofiteur, pour conferver la fymmétrie
de fa phrafe muficale , a été obligéde mettre
& de un repos après le mot heureux , ponctuer
ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas .
Ce qui ne fait plus aucun fens.
Le Compofiteur n'a point fait de faute :
il a écrit en homme intelligent & plein de
goût. C'eft le Critique qui fe trompe , & l en va juger lui-même. Le Compofiteur
n'a point détaché ces mots , de fervir tant
d'appas
DE FRANCE. 169
d'appas. Il a écrit , Heureux de fervir tant
d'appas , de fuite & fans aucun repos . Les
deux mots qu'il s'eft permis de détacher
une fois , parce qu'ils forment une idée
complette , font , efclave heureux ; & j'aurois
pu les détacher. moi - même , en faisant
ainfi le vers :
Efclave heureux , heureux de fervir tant d'appas.
Or , ce n'eft point là une fauté ; c'eft , en
mufique , une grâce de ftyle & un nouveau
degré de force ajouté à l'expreffion . Voilà
donc une critique évidemment fauffe ; &
cependant les partifans de M. Gluck n'ont
cellé de la répéter depuis que cet Air de
Roland a été entendu au Clavecin , & plus
de trois mois avant qu'on l'eût chanté fur
le théâtre.
Dans l'air d'Angélique , ajoute l'Anonyme
:
Oui , je le dois : je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , je dois me garantir.
on voit auffi que le fecond vers ,
Du doux penchant qui m'entraîne,
eft terminé, comme le premier , par un repos
final , ce qui le fépare du versfuivant, & rend
les paroles inintelligibles .
La réponſe eft facile : il n'y a point de
15 Septembre 1778 .
H
170
MERCURE
repos final après le fecond vers ; il fuffit
d'avoir de l'oreille pour s'appercevoir que
l'accent de la voix y eft fufpendu à la virgule
; & M. Piccini , qui fait ce que c'eft
qu'un repos final en muſique , affure qu'il
n'y en a point.
Tout le monde a remarqué ( c'eft le Critique
qui pourfuit ) que dans le monologue
de Roland , Ah ! j'attendrai long - temps ,
le Muficien a peint le calme de la nuit & la
férénité de l'espérance , tandis que le Poëte !
a voulu exprimer l'impatience d'un Amant
forcené , & l'absence de la nuit.
Tout le monde , dirai- je à mon tour ,
a trouvé ce monologue raviffant & du caractère
le plus vrai , le plus fenfible , le plus
analogue à la fituation : témoins les applaudiffemens
redoublés qui l'interrompent toutes
les fois qu'il eft chanté . Mais laiffons- là ces
formules d'affertion & de difpute , &
voyons le monologue en lui-même.
Le Muficien a voulu peindre , non pas
le calme de la nuit , mais le calme de l'efpérance
; non pas l'impatience d'un Amant
forcené , car Roland ne l'eft pas encore ;
mais l'impatience d'un Amant heureux déjà
par le preffentiment du bonheur qui lui eft
promis .
a
Voyons à préfent fi l'intention du Poëte
été que ce monologue fût doux & tendre ,
ou qu'il exprimât , comme dit le Critique ,
l'impatience d'un Amant forcèné.
DE FRANCE. 1712
Le caractère de la Poéfie décide celui de
la Mufique ; & je demande quel eft le caractère
du monologue de Quinault ? L'on
me répondra peut - être que cela dépend de
la façon de le déclamer ; & l'on foutiendra
que Roland doit dire en amant forcené :
O nuit ! favorifez mes defirs amoureux .
Preffez l'aftre du jour de defcendre dans l'onde.
Je ne troublerai plus , par mes cris douloureux ,
Votre tranquillité profonde.
Le charmant objet de mes voeux
N'attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde.
J'avoue que fi Quinault lui- même m'a
voit dit que dans ces vers fi doux , il a
voulu peindre l'impatience d'un amant forcené
, je ne l'aurois pas cru . Mais il a dit
tout le contraire ; & à qui l'a- t-il dit ? à
Lully , au confident de fes penfées , qui travailloit
avec lui , fous fes yeux. Ouvrez, Monfeur
, la partition de l'ancien Roland ; &
à la tête du monologue , qui n'eft que tendre,
& voluptueux , vous trouverez un prélude
qui exprime auffi la férénité de l'efpérance
; & à la tête du prélude , Lully a écrit
ce mot , Doux , afin que l'on n'en doutât
pas.
A préfent , que MM . tels & tels aillent
crier dans tout Paris que ce monologue eft
Hij
172
MERCURE
un contre-fens d'un bout à l'autre , & que
c'est la preuve évidente que M. Piccini eft
dénué de goût , de talent & d'intelligence.
On examine à la rigueur le ſtyle d'un Muficien
qui a fait un Opéra François avant
de favoir le François ; on croit y découvrir
trois fautes ; & il fe trouve que les trois
fautes font trois méprifes du Critique. Affurément
c'eft louer un Artifte d'une manière
peu commune , que de montrer fi clairement
l'impuiffance de le reprendre un
flatteur n'auroit pas mieux fait.
Comment fe fait-il que tant de chefd'oeuvres
, pourfuit le Critique , en parlant
avec ironie des Opéras Italiens , faffent fur
les Italiens mêmes des impreffions tellement
fuperficielles & fugitives , qu'après un petit
nombre de repréfentations du plus bel Opera ,
ce peuple , fi fenfible aux charmes de la mufique
, n'éprouve plus que la fatiété & l'ennui
? Et ce fait fuppofé , voici la raiſon
qu'il en donne, Dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens , & de n'exciter dans l'âme que des
fentimens vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également vagies
& fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Au lieu que les ouvrages
d'un effet durable & toujours croiffant , font
ceux qui attachent l'efprit par de grandes
combinaifons , qui élevent & agrandiffent les
DE FRANCE
. 173
idées, qui , en reproduifant avec vérité tous les
mouvemens des paffions , excitent dans l'âme
des émotions touchantes & profondes , &c .
( comme la mufique de M. Gluck ) .
Voilà certainement une favante & belle
théorie ; & fi l'application en étoit`juſte`,
rien ne feroit plus concluant.
Mais qu'en Italie on change d'Opéra
tous les ans , & qu'en France on remette
au Théâtre les Opéras qui ont réuffi , on
doit voir clairement que la différence eft
locale. En Italie c'eft le luxe de l'abondance ,
& à Paris c'eft l'économie de la pauvreté.
On change d'Opéra comme on change de
parure , quand la richeffe en donne les
moyens ; on ufe fes fpectacles comme on
ufe fes vêtemens , lorfqu'on n'en a pas à
choifir.
L'Italie a des Compofiteurs en foule : il
s'en forme fans ceffe de nouveaux dans fes
Écoles ; il faut ou les décourager , ou les
entendre fucceffivement ; & fi on laiffoit
languir ceux qui s'élèvent , on tariroit bientôt
la fource & des talens & des plaifits.
La curiofité ſe joint à cette raifon politique ,
des & ce doit être un attrait puiffant pour
oreilles fenfibles , qu'une mufique toujours
nouvelle , fur des paroles déjà connues &
modifiées de mille manières par le génie des
Compofiteurs. Cet affaut des talens dans
une même lice anime & réveille fans cele
H iij
174
MERCURE
l'émulation des athlètes & l'intérêt des fpee-
- tateurs. Ce n'eſt
pas tout.
Il faut pour des oreilles délicates que
la mufique ait une analogie parfaite avec la
voix qui l'exécute : dès qu'on la tranfpofe ,
on l'altère. Les Muficiens , en compofant ,
adaptent le chant à l'organe auquel le chant
-eft deftinė : ils en confultent les moyens ,
ils en mefurent l'étendue , ils en choififfent
les beaux fons. Toutes les voix du même
genre n'ont pas le même caractère de flexibilité
, de fenfibilité ; toutes n'ont pas les
mênies tons , ou ne les ont pas auffi pleins ,
> auffi & auffi faciles. Or , la concurpurs
rence de vingt théâtres qui fe difputent les
belles voix , fait que dans aucun lieu elles
ne font deux ans les mêmes. Voilà pourquoi
en changeant d'inftrumens , on aime
a changer de mufique ; & on en change à
& peu
de frais : nouvelle caufe d'inconftance.
Ce n'eft pas tout encore .
Toutes les Villes d'Italie ont des théâtres
; mais excepté Naples & Venife , où ils
font ouverts toute l'année , on n'a l'Opéra
que trois mois ; & c'eft le feul amuſement
public. On l'a fix jours de la ſemaine ; la
Ville entière y affifte tous les jours ; & lorf
que le Spectacle ceffe , les beaux morceaux
qu'on en arecueillis , fe chantent dans tous les
Concerts ; tout le monde les fait par coeur.
-Seroit- il étonnant que l'on en fût rallafié è
DE FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatique de
M. Gluck : c'cft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore. Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t- on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe .
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par- tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares .
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'esclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs. Heureufement nous n'a-
HY
7176 MERCURE
effets durables de la mufique de Lully , de
Campra , de Deftouche , de Mondonville ,
& fur- tout de Rameau. On ne fe laffoit
point , il y a quarante ans , de revoir les
Talens Lyriques , les Indes Galantes , Pigmalion
& Caftor . Ces deux derniers Opéras
fur-tout revenoient fans ceffe au théâtre.
Il n'y a perfonne de mon âge qui ne les ait
entendus cent fois , & on ne s'en dégoûtoit
jamais.
Les admirateurs de M. Gluck , qui
étoient alors les admirateurs de Mondonville
& de Rameau , & qui écrivoient des
feuilles pour exalter l'excellence de leur
mufique , auroient donc pu dire en faveur de
Rameau & de Mondonville, précisément la
même chofe qu'ils difent en faveur de
Gluck: Les Italiens changent tous les ans
de mufique ; les François aiment à revoir
P'Opéra qu'ils ont applaudi ; la mufique
Italienne eft donc une production fuperficielle
du talent , & la mufique Françoife porte
•fente le caractère du génie. Les enthoufiaftes
de Mondonville feroient- ils devenus infaillibles
depuis qu'ils fe font déclarés les enthoufiaftes
de M. Gluck? Mais , pour les
mettre plus à leur aife , oublions le paſké ,
& raifonnons fur le préfent.
}
La mufique de la Colonie , celle de la
Bonne-Fille, celle de l'Ami de la Maifon ,
de Zémire & Azor , de Sylvain , ne refDE
FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatiqué de
M. Gluck : c'eft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore . Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t-on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe.
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par-tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares.
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'efclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs . Heureufement nous n'a-
Hv
178 MERCURE
vons pas l'oreille auffi févère que les Italiens
fur l'analogie de la mufique avec la voix
qui l'exécute ; & jufqu'à préfent le chant
François n'a pas eu de ces difficultés , de ces
nuances délicates , qui demandent précifément
telle étendue , ou telle qualité de voix .
Heureufement encore le plaifir du Spectacle
ne doit pas s'ufer à Paris , comme dans les
Villes d'Italie: la continuité des diflipations,
la diverfité des théâtres , la multitude des
fpectateurs , font que chacun , dans la nouveauté
d'un Opéra , ne le voit ni de fuite ,
ni affez fouvent pour en être raffafié. On
ne le donne guère que deux fois la femaine ;
ce qu'on appelle le public , s'y fuccéde &
s'y renouvelle ; & , lorfqu'on y revient , le
fouvenir en eft prefque effacé. Si au contraire
on le voit trop fouvent , on s'en dégoûte
comme par tout ailleurs. Ainfi l'Orphée
, l'un de ces ouvrages qu'on ne doit
jamais fe laffer de voir , ne laiffe pas d'erre
réduit à des recettes de quatre ou cinq cens
livres ; & on ne l'en eftime pas moins.
Qu'il vienne un temps où notre goût
perfectionné , foit difficile en fait de mufique
, comme il l'eft en fait de parure , où
le génie des Poëtes & des Muficiens foit
auffi fertile que l'induftrie des fabriquans ,
nous aurons tous les ans des Opéras nou-
*veaux comme de nouvelles étoffes ; & ceux
DE FRANCE. 179
4
de M. Gluck , comme ceux de Lully , de
Campra , de Rameau , de Mondonville ,
&c. , feront oubliés à leur tour.
Prenons l'inverfe , & fuppofons que la
fource de la bonne mufique tariffe un jour
>en Italie. N'arrivera- t-il pas tout naturellement
que les entrepreneurs puiferont dans
leur magafin , & feront revivre fucceffivement
les anciens Opéras , ou en formeront
des paftiches ? L'inconftance des Italiens &
Ja conftance des François ne tiennent donc
pas aux deux genres de leur mufique . Et de
bonne foi peut-on dire , efpére-t- on perfuader
que par amour pour la mufique de
M. Gluck , les François la préfèrent à des
nouveautés qu'ils n'ont pas ? Ne fembleeroit-
il pas qu'on ne ceffe d'y aller en foule ,
& qu'on ne veut rien de nouveau qui ne
foit de la même main? Voilà pourtant ce
qui réfulte de la diftinction imaginée par
l'anonyme , entre les beautés durables des
Opéras de M. Gluck & les beautés fragiles
de la mufique Italienne & de l'Opéra de
Roland.
Roland , l'un des plus foibles Opéras de
Quinault , a eu le plus grand fuccès ; il l'a
eu malgré les efforts de la plus indécente
cabale ; illa eu malgré les foins qu'on a
pris de le déprifer fix mois d'avance , dans les
Cafés , dans les Journaux , dans les Gazettes.
H vj
180 MERCURE
Roland a attiré pendant deux mois la plus
grande affluence , à travers les diffipations &
les fatigues du Carnaval , qui font tant de
tort au Spectacle , & en concurrence avec la
capitation des Acteurs , plus nuifible encore
à l'ouvrage dont elle croife le fuccès.
Roland eſt déjà fu par coeur de tout ce qui
chante à Paris ; il eft fur tous les Clavecins
l'étude de notre jeuneffe , & au Théâtre il
n'a ceffé d'être applaudi d'un bout à l'autre
toutes les fois qu'on l'a donné. Qu'importe ,
après cela , fi à la rentrée du Spectacle , l'impatience
de jouir des premiers beaux jours
du printemps , l'attrait de la campagne &
de la promenade , & d'autres circonstances
accidentelles ( que je pafferai fous filence
pour ne défobliger perfonne ) ont fait baiſfer
la recette de la reprife de Roland ?
Quel eft l'ouvrage qui depuis Pâques s'eft
foutenu à ce Théâtre ? Armide , Alcefte ,
Orphée s'y font traînés languiffamment l'un
après l'autre. Iphigénie , l'un de nos plus
beaux Opéras , parce qu'il eft formé des débris
de la plus belle de nos Tragédies , Iphigénie
dont la pantomime feroit feule un
fpectacle intéreffant & magnifique , a été
délaiffée ; il a fallu la retirer. Roland qui ,
après feize repréfentations pleines , n'avoit
plus l'attrait de la nouveauté , a produit des
recettes bonnes pour la faifon , mais peu
DE FRANCE. 181
"
confidérables on l'a réfervé pour l'hiver ;
& il fera long - temps , quoiqu'on en
dife , une des reffources du Théâtre lyrique.
Au furplus , eft-ce par l'état momentané
de la recette d'une faifon , qu'on doit juger
idu fuccès plus ou moins durable d'un genre
qui vient de s'établir ? Et quand même un
peuple , accoutumé à une mufique dont la
force confiftoit dans le bruit , & l'expreffion
dans les cris , auroit été moins fenfible à
l'harmonie lucide & pure , à la mélodie
naturelle & touchante de la mufique Italienne
, en feroit-elle moins la mufique par
excellence , de l'aveu de toute l'Europe ?
- L'habitude , le préjugé , le mauvais goût ,
dès long-temps établis , cèdent- ils donc fi
aifément la place ? Un parti nombreux &
puiffant que s'étoit fait la mufique Allemande
, & qui tenoit au moins par vanité à
l'objet de fon enthouſiaſme , dévoit - il être
tout- à- coup diffuadé ou diffipé ? Ne devoitpas
même redoubler de chaleur & d'obftination
dans ce moment de crife ? Et au
milieu de tant d'obftacles , n'eft-il pas étonnant
que cette mufique nouvelle , qu'on
déclaroit fi hautement indigne d'occuper le
Théâtre héroïque , s'y foit établie en un
jour ? Le public fage & impartial , qui ne
demande que du plaifir , l'a accueillie avec
transport & comme naturalifée. C'en eft
*
il
182 MERCURE
affez : le temps fera le refte. Ce fera lorſque
plufieurs ouvrages du même genre auront
habitué nos oreilles aux charmes de cette
mufique , c'eft alors qu'on verra fi elle a fur
nous les mêmes droits que fur le reste de
l'Europe , qu'elle enchante depuis un fiècle ,
& qui ne paroît pas encore difpofée à lui
préférer la Mufique de M. Gluck.
J
1
On a voulu nous faire croire que les Italiens
eux-mêmes étoient raffafiés , excédés ,
ennuyés de leur mufique ;. & parmi ceux
qui l'avoient profcrite, on a cité le Père Martini.
J'ai cru devoir le citer à mon tour ;
& l'on a vu s'il avoit jamais entendu exclure
du Théâtre la mufique Italienne , & yſubftituer
la mufique Allemande. Mais comment
le concilier avec lui -même ? Comme
l'on concilie la colère & la tendreffe d'un
père qui veut bien châtier fon enfant lorfqu'il
donne dans des écarts , mais qui ne
veut pas le bannir.
"
*
Le chant Italien , trop brillanté , trop
maniéré , déplaît au Père Martini : il nous
déplaît de même. Il blâme les Compofiteurs
modernes d'avoir trop adhéré aux fantaiſies
des chanteurs , & félicite M. Gluck
de n'avoir pas eu cette complaifance , & il
a bien raifon. Mais comme tout n'eft pas
maniéré, brillanté dans la mufique Italienne ,
& qu'elle a des beautés fans nombre du
genrele plus fimple & le plus fublime, il ne
DE FRANCE. 183
les confond pas avec les faux brillans ; & il
demande en même- temps qu'on la corrige
& qu'on la préfère à toutes les mufiques
du monde. On va le voir dans cette même
lettre qu'il a écrite à un zélateur paffionné de
M. Gluck , & qu'on nous a tant - annoncée
comme un arrêt foudroyant pour la muſique
Italienne.
•
" Dans le temps paffé , dit le Père Martini
, on n'avoit pas la même complaifance
pour les chanteurs. Vinci , Bononcini ,
» Scarlati , Marcello , Porpora , étoient
» parvenus , fur- tout dans leur récitatif d'une
expreffion vive & forte , par la feule éner-
» gie de la modulation , à exciter des émo-
» tions extraordinaires , juſques à faire pâ-
» lir les auditeurs , & à leur arracher des
» larmes ..
"
Voilà d'abord , felon le Père Martini ,
la mufique tragique inventée & floriffante
en Italie , fort long- temps avant M. Gluck.
« Si de nos jours , ajoute - t-il , on réu-
» niffoit ce mérite de la mufique vocale ,
» avec la vivacité de la mufique inftrumen-
» tale moderne , ô le bel enfemble que cela
» feroit ! & quel plaifir il en résulteroit
pour les auditeurs !
Ce fouhait du bon Père n'étoit donc pas
encore rempli le 17 Février 1777 , quoique
M. Gluck eût déjà compofé fes chefd'oeuvres
: Phomme que demandoit le Père
•
184
MERCURE
Martini , pour procurer à la mufique Italienne
tous les avantages qu'avoit celle des
Grecs , n'étoit donc pas encore trouvé
quoique l'un de nos oracles eût annoncé
fon avènement.
>
Ecoutons à préfent 1 Père Martini parlant
du caractère effent ; & diftinctif de la
mufique Italienne , de cette mufique qu'il
avoit procrite , s'il eût fallu en croire les partifans
de M. Gluck ,
و د
و د
« Parmi les avantages de notre mufique
» Italienne , il y a trois qualités qui la dif
tinguent particulièrement ; favoir , la mé-
» lodie , l'harmonie & les modulations. La
» mélodie Italienne de nos jours eft plus
» infinuante & plus propre que la Françoiſe
» à émouvoir les paffions , parce que celle-
» ci conferve en grande partie le ftyle & le
goût de la mélodie qui étoit en ufage , il
» y a plus de cent ans , en Italie. Et en
» effet , comment fe font rendus fi fameux
» les deux grands Compofiteurs & Maîtres
» Saxons , je veux dire George- Frederick
» Handel & Jean- Adolphe Haffe , fi ce n'eft
après avoir tous les deux épuré leur ftyle
» en Italie , & l'avoir accommodé au génie
» Italien ? ( Avis à M. Gluck ) . On fait la
و د
"
réputation que le premier s'eft acquife
» dans les Opéras qu'il a compofés à Rome ,
» àFlorence & à Naples , après s'être formé
» le goût en Italie . On connoît auffi le fucDE
FRANCE. 185
:.
"
» cès qu'ont eu le grand nombre d'ouvrages
compofés par le fecond , pour les diffé-
» rens Théâtres d'Italie , depuis qu'il fut allé
à Naples & qu'il fe fut perfectionné à
» l'école du célèbre Alexandre Scarlati ».
Voilà deux Compofiteurs Allemands ,
fort différents de M. Gluck, loués par le Père
Martini , pour avoir pris en Italie le ftyle & le
goût Italien , & cela dans la lettre écrite au
grand Ami de M. Gluck.:
ود
30
"
11
Perimettez- moi , Monfieur , lui dit- il
» encore , de vous expofer une difficulté
qui me roule depuis long - temps dans
l'efprit , & qui , relativement à ce qui fe
fait de nos jours , mérite une très-férieufe
» réflexion . Je veux parler de l'ufage im-
» modéré des diffonnances.... Je penfe
» que les diffonnances font & ont du toujours
être tudes & déplaifantes à l'oreille ,
» parce que de leur nature elles font difcordantes
; & que de notre temps elles
» aient changé de nature & feient devenues
agréables , je ne puis me le perfuader.
» Les diffonnances ne font bonnes qu'à exprimet
les fentimens les plus amers , &
les mouvemens de l'âme les plus violens
» & les plus douloureux. Comment donc fe
» fait il , que pour exprimer les affections
» de l'âme les plus délicates & les plus
» tendres , on emploie diffonnances fur dif-
» fonnances ? Ce fcrupule n'a jamais ceffé
"
186
MERCURE
» de m'affliger , & je le foumets à la fageſſe
» de votre jugement profond
"".
C'eft ainfi que le Père Martini prend
congé de l'admirateur de M. Gluck ; & le
bon Père a dit lui -même à M. le Comte
Marcelli , que cet article fur les diffonnances
n'étoit rien moins que favorable au Compofiteur
Allemand. Le compliment qu'il
lui a fait dans une vifite qu'il en a reçue ,
ni les éloges qu'il lui donne , en répondant
à l'un de fes Amis , ne devoient donc pas
être pris à la lettre , & en les citant , il
n'auroit pas fallu diffimuler ce qui les réduifoit
à leur jufte valeur.
Voilà , Monfieur , une lettre bien longue
; mais il faut plus de temps pour démêler
un fophifme que pour le faire ; &
lorfqu'on n'a pas le droit d'être tranchant ,
on ne peut guère être laconique. Si l'on
m'en croit , nous laifferons déformais les
deux genres de mufique fe difputer la faveur
du public , qui feul en doit être l'arbitre
& le jufte appréciateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
JeE l'avois bien prévu , Monfieur , que
l'Effai du Prince Belofelski , fur la mufique
Italienne , ne feroit pas du goût de tout le
monde . Vous voyez comme le plus poli & le
162 MERCURE
plus modéré des partifans de M.Gluck mutile
ce petit Ouvrage , & avec quelle adreffe il
le réduit à rien. Paffons cette page d'extrait
où il l'a fi bien découpé , & jetons un coupd'oeil
fur quelques endroits de fa critique.
n
" Vinci a plus d'un trait de reffemblance
avec Corneille , a dit le Prince : l'un &
» l'autre ont été créateurs dans leur genre.
» Le Muficien fit le premier Opéra- Comique
, qui eft le Joueur , comine le Poëte
compofa la première bonne Comédie.
» Tous deux ont à peu-près la même élé-
» vation dans les idées tragiques , la même
» chaleur , la même rapidité dans le ſtyle :
» les deux Opéras d'Artaxerce & de Didon
» en font des exemples fublimes , comme
le Cid & Cinna » .
Voici comment ce paffage eft rendu :
M. le Prince Belofelski , dit que Vinci eft
créateur comme Corneille , parce qu'il a fait
Le premier Opéra- Comique . On fentira dif
ficilement la jufteffe de cette comparaifon.
A qui la faute , fi on ne la fent pas ?
Cette façon de critiquer eft fort aifée , auffi
eft- elle fort commune ; mais le Cenfeur
n'a plus auffi beau jeu lorfqu'il cite fidèlement.
Le Prince à dit de Pergolèfe , qu'il fut
le plus éloquent des Compofiteurs ; & il
ajoute : Rien de plus fimple que fa mélodie
, fes moyens ; fes motifs ; rien de
6
DE FRANCE: 163
plus harmonieux que fes accompagne-
» mens ».
>
Le Critique demande dans quel Ouvrage
Pergolèfe a été éloquent ? Le premier Couplet
du Stabat eft dit-il , un morceau des
plus pathétiques & des plus fublimes qu'il y
ait en mufique ; mais le pathétique n'eft pas
de l'éloquence ; & il n'y a rien defi rare que
l'éloquence en mufique.
D'abord n'y a-t-il dans le Stabat , que
le
premier Couplet de pathétique & de fublime
? Et , par exemple , le Verfet Viditfuum
dulcem natum , ne l'eft-il pas ? Ne fait-il
pas couler des larmes ? N'y a-t-il pas auffi
dans l'Olimpiade de Pergolèfe des morceaux
déchirants , comme l'air , Se cerca , fe dice ?
Qu'on nous dife donc où fera l'éloquence ,
fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Je fuppofe que le Prince eût dit : Pergolefe
eft de tous les Compofiteurs celui qui
a le mieux poffédé l'art de faire paffer rapidement
& d'imprimer avec force dans l'âme
des autres le fentiment profond dont il eft
pénétré. N'eût-il pas dit une vérité que l'Europe
entière a reconnue , au moins dans le
Stabat ? Or , cette définition du pathétique
, dans l'expreffion muficale , eft précifément
celle que M. d'Alembert nous a
donnée de l'éloquence : je n'y change pas
un feul mot. ›
Mais le Prince Belofelski a donné la
164 MERCURE
palme de l'éloquence , à Pergolefe & on
la réſerve à M. Gluck. Il a donné à Vinci
le titre de créateur dans la mufique drainatique
, il l'a comparé à Corneille ; & cette
reffemblance & ce titre n'appartiennent
qu'à M. Gluck. Le Critique n'en fait pas
myſtère ; il le décide formellement.
M. Gluck , dit- il , aura la gloire d'avoir
fait en mufique ce que Corneille a fait en
poéfie: il a conçu,il acréé la véritable Tragédie
lyrique. Son rang eft déformais fixé
parmi le petit nombre des génies créateurs
dans les Arts.
....
Et qui l'a fixé ce haut rang ? Qui la dif
penfe cette gloire ? Deux ou trois Ecrivains
anonymes , qui , dans les Journaux , dans
les Gazettes , dans les Feuilles volantes , fe
répétent l'un l'autre , & le répondent par
échos ? Voilà les voix de la renommée.
Les Poëmes d'Alcefte , d'Iphigénie &
d'Orphée , font tragiques fans doute , &
d'un intérêt plus preffant que ceux d'Hippolyte
, de Dardanus & de Caftor ; mais
eft- ce là un nouveau genre ? La mufique
de M. Gluck, foit par la véhémence de la déclamation
, foit par la force de l'harmonie ,
foit par quelques morceaux de chant . Itam
lien , eft préférable à celle de Rameau ,
quoiqu'on y trouve dans l'accent plus de
rudeffe & d'âpreté ; mais cette mufique
Françoife renforcée , eft- elle une création ?
DE FRANCE. 165
Et entre le monologue de Dardanus dans
fa prifon , fa fcène avec Iphife , celles de
Teucer , au fecond & au cinquième Acte , la
prière de Théfée à Pluton , dans l'Opera
d'Hippolyte , le monologue de Télaire , le
choeur des Funérailles , celui des Démons
le Tableau des champs élifées , les belies Scè
nes du quatrième & du cinquième Acte de
l'Opéra de Caftor ; entre ces morceaux ,
disje
, & les morceaux les plus vantés de l'Orphée
, de l'Iphigénie , & de l'Alcefte de M.
Gluck , y a-t-il le même intervalle qu'entre
les Tragédies de Hardi , & le Cid , Horace
& Cinna? Y a- t-il même affez de diſtance ,
pour que Rameau ne foit compté pour rien
dans la mufique théâtrale , & que Gluck en
foit l'inventeur ? Ceci regarde les François ;
& ils font juges dans cette partie.
Mais qu'on demande aux Italiens , aux Ef
pagnols , aux Anglois , aux Allemands euxmêmes
, fi dans les Opéras de Métaftafe tous
les morceaux tragiques n'ont pas été rendus
vingt fois , par les Compofiteurs, maîtres de
M. Gluck , avec une expreffion plus vraie ,
plus déchirante la fenne ? Il n'y a pas
que
une de ces Nations qui ne déclare avoir
entendu cent morceaux pathétiques dont il
n'approchera jamais.
Pour les ignorans tout eft nouveau ; &
nous le fommes en mufique. Ce qui nous
paroît un prodige de l'art , n'eft donc peut166
MERCURE
être qu'une choſe commune . Rappelonsnous
le Rat voyageur , à qui nous reflemblons
affez :
Si -tôt qu'il fut hors de fa cafe ,
Que le monde , dit-il , eft grand & fpacieux !
Voilà les Appennins , & voici le Caucaſe .
La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.
C'eft aux Sçavans , c'eft aux Artiſtes , c'eft
à la voix publique chez un peuple éclairé , à
dire: un tel eft créateur. Les Géomètres
l'ont dit de Newton , les Gens de Lettres
l'ont dit de Corneille , & la Nation l'a répété.
Mais qui l'a dit de M. Gluck ? Deux
ou trois hommes , fort habiles dans toute
autre chofe fans doute , mais fort neufs
encoré en mufique , & qui , comme moi ,
n'en ont jamais entendu que fur les Théâ
tres François & dans les Concerts de Paris.
Voilà pourquoi il feroit à fouhaiter que
chacun fe nommât dans les difputes fur les
Arts , afin que le nom déterminât le poids
de l'opinion perfonnelle. A celui qui
comme moi , n'auroit que de l'inſtinct , il
feroit permis d'avoir un fentiment ; mais
pour lui- même & pour lui feul . A celui
qui , par habitude & par comparaiſon ,
auroit un peu plus exercé fon oreille &
formé fon goût , il feroit permis de dire
fon avis avec un peu plus d'affurance , mais
toujours avec modeftie . A celui qui auroit
DE FRANCE. 167
fait quelque progrès dans l'art , & qui , par
exemple, en mufique, auroit quelques mois
de leçons, on tiendroit compte de fes études;
& s'il exécutoit , tant bien que mal , un
accompagnement de baffe , on lui accorderoir
le droit de parler , en raifon de fon
favoir faire. A celui qui fe croiroit doué
par la nature du don de juger de tout fans
avoir rien appris , il feroit permis de fe féliciter
de ce rare préfent du Ciel ; mais fi , dans
fon enthouſiafine , il refufoit de l'âme &
de l'intelligence à quiconque auroit le malheur
de ne pas admirer ce qu'il admire ,
ou d'aimer ce qu'il n'aime pas ; fi d'une
main il vouloit renverfer les ftatues des
Artiftes les plus célèbres , & de l'autre élever
un coloffe à la gloire de celui qu'il auroit
pris pour fon idole ; fon nom diroit fi
ce fanatifme feroit fincère ou fimulé. Enfin ,
à celui qui , verfé dans l'art & dans l'étude
des modèles , auroit fait fon cours de théâtres
& recueilli , pour s'éclairer , les fuffrages
des Nations , on accorderoit plus de confiance
, mais jamais le droit de prononcer
du ton abfolu & tranchant de nos prétendus
connoiffeurs. Ainfi chacun feroit mis à
fa place ; & je faurois dans ce moment
quel eft le degré d'autorité du Critique à qui
je réponds. Affurément je n'invite perfonne
à imiter Guillot le Sycophante ; mais pourquoi
ne pas écrire fon vrai nom , lorsqu'on
n'eft pas le Loup berger ?
168 MERCURE
Le Prince Belofelski trouve Piccini admirable
, fur-tout à exprimer le fens des
paroles ; & jufqu'à préfent toute l'Europe
a été de ce fentiment .
L'anonyme François fe diftingue , &
veut faire voir que toute l'Europe n'y entend
rien.
On peut juger , dit - il , par Roland , fi
M. Piccini a recherché avec tant de foin le
mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas de
fon récitatif; ( quel excès d'indulgence ! )
Je ne parle pas du caractère trop paftoral de
plufieurs Airs qui étoient fufceptibles de
l'expreffion la plus héroïque . ( Il auroit bien
dû les citer ! ) Si l'on fe rappelle , ajoutet-
il , l'Air de Médor , Je la verrai : c'eft
affez pour ma flamme ; on s'appercevra que
dans ce vers , ponctué ainſi par le Poëte ,
Efclave , heureux de fervir tant d'appas .
Le Compofiteur, pour conferver la fymmétrie
de fa phrafe muficale , a été obligéde mettre
& de un repos après le mot heureux , ponctuer
ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas .
Ce qui ne fait plus aucun fens.
Le Compofiteur n'a point fait de faute :
il a écrit en homme intelligent & plein de
goût. C'eft le Critique qui fe trompe , & l en va juger lui-même. Le Compofiteur
n'a point détaché ces mots , de fervir tant
d'appas
DE FRANCE. 169
d'appas. Il a écrit , Heureux de fervir tant
d'appas , de fuite & fans aucun repos . Les
deux mots qu'il s'eft permis de détacher
une fois , parce qu'ils forment une idée
complette , font , efclave heureux ; & j'aurois
pu les détacher. moi - même , en faisant
ainfi le vers :
Efclave heureux , heureux de fervir tant d'appas.
Or , ce n'eft point là une fauté ; c'eft , en
mufique , une grâce de ftyle & un nouveau
degré de force ajouté à l'expreffion . Voilà
donc une critique évidemment fauffe ; &
cependant les partifans de M. Gluck n'ont
cellé de la répéter depuis que cet Air de
Roland a été entendu au Clavecin , & plus
de trois mois avant qu'on l'eût chanté fur
le théâtre.
Dans l'air d'Angélique , ajoute l'Anonyme
:
Oui , je le dois : je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , je dois me garantir.
on voit auffi que le fecond vers ,
Du doux penchant qui m'entraîne,
eft terminé, comme le premier , par un repos
final , ce qui le fépare du versfuivant, & rend
les paroles inintelligibles .
La réponſe eft facile : il n'y a point de
15 Septembre 1778 .
H
170
MERCURE
repos final après le fecond vers ; il fuffit
d'avoir de l'oreille pour s'appercevoir que
l'accent de la voix y eft fufpendu à la virgule
; & M. Piccini , qui fait ce que c'eft
qu'un repos final en muſique , affure qu'il
n'y en a point.
Tout le monde a remarqué ( c'eft le Critique
qui pourfuit ) que dans le monologue
de Roland , Ah ! j'attendrai long - temps ,
le Muficien a peint le calme de la nuit & la
férénité de l'espérance , tandis que le Poëte !
a voulu exprimer l'impatience d'un Amant
forcené , & l'absence de la nuit.
Tout le monde , dirai- je à mon tour ,
a trouvé ce monologue raviffant & du caractère
le plus vrai , le plus fenfible , le plus
analogue à la fituation : témoins les applaudiffemens
redoublés qui l'interrompent toutes
les fois qu'il eft chanté . Mais laiffons- là ces
formules d'affertion & de difpute , &
voyons le monologue en lui-même.
Le Muficien a voulu peindre , non pas
le calme de la nuit , mais le calme de l'efpérance
; non pas l'impatience d'un Amant
forcené , car Roland ne l'eft pas encore ;
mais l'impatience d'un Amant heureux déjà
par le preffentiment du bonheur qui lui eft
promis .
a
Voyons à préfent fi l'intention du Poëte
été que ce monologue fût doux & tendre ,
ou qu'il exprimât , comme dit le Critique ,
l'impatience d'un Amant forcèné.
DE FRANCE. 1712
Le caractère de la Poéfie décide celui de
la Mufique ; & je demande quel eft le caractère
du monologue de Quinault ? L'on
me répondra peut - être que cela dépend de
la façon de le déclamer ; & l'on foutiendra
que Roland doit dire en amant forcené :
O nuit ! favorifez mes defirs amoureux .
Preffez l'aftre du jour de defcendre dans l'onde.
Je ne troublerai plus , par mes cris douloureux ,
Votre tranquillité profonde.
Le charmant objet de mes voeux
N'attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde.
J'avoue que fi Quinault lui- même m'a
voit dit que dans ces vers fi doux , il a
voulu peindre l'impatience d'un amant forcené
, je ne l'aurois pas cru . Mais il a dit
tout le contraire ; & à qui l'a- t-il dit ? à
Lully , au confident de fes penfées , qui travailloit
avec lui , fous fes yeux. Ouvrez, Monfeur
, la partition de l'ancien Roland ; &
à la tête du monologue , qui n'eft que tendre,
& voluptueux , vous trouverez un prélude
qui exprime auffi la férénité de l'efpérance
; & à la tête du prélude , Lully a écrit
ce mot , Doux , afin que l'on n'en doutât
pas.
A préfent , que MM . tels & tels aillent
crier dans tout Paris que ce monologue eft
Hij
172
MERCURE
un contre-fens d'un bout à l'autre , & que
c'est la preuve évidente que M. Piccini eft
dénué de goût , de talent & d'intelligence.
On examine à la rigueur le ſtyle d'un Muficien
qui a fait un Opéra François avant
de favoir le François ; on croit y découvrir
trois fautes ; & il fe trouve que les trois
fautes font trois méprifes du Critique. Affurément
c'eft louer un Artifte d'une manière
peu commune , que de montrer fi clairement
l'impuiffance de le reprendre un
flatteur n'auroit pas mieux fait.
Comment fe fait-il que tant de chefd'oeuvres
, pourfuit le Critique , en parlant
avec ironie des Opéras Italiens , faffent fur
les Italiens mêmes des impreffions tellement
fuperficielles & fugitives , qu'après un petit
nombre de repréfentations du plus bel Opera ,
ce peuple , fi fenfible aux charmes de la mufique
, n'éprouve plus que la fatiété & l'ennui
? Et ce fait fuppofé , voici la raiſon
qu'il en donne, Dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens , & de n'exciter dans l'âme que des
fentimens vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également vagies
& fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Au lieu que les ouvrages
d'un effet durable & toujours croiffant , font
ceux qui attachent l'efprit par de grandes
combinaifons , qui élevent & agrandiffent les
DE FRANCE
. 173
idées, qui , en reproduifant avec vérité tous les
mouvemens des paffions , excitent dans l'âme
des émotions touchantes & profondes , &c .
( comme la mufique de M. Gluck ) .
Voilà certainement une favante & belle
théorie ; & fi l'application en étoit`juſte`,
rien ne feroit plus concluant.
Mais qu'en Italie on change d'Opéra
tous les ans , & qu'en France on remette
au Théâtre les Opéras qui ont réuffi , on
doit voir clairement que la différence eft
locale. En Italie c'eft le luxe de l'abondance ,
& à Paris c'eft l'économie de la pauvreté.
On change d'Opéra comme on change de
parure , quand la richeffe en donne les
moyens ; on ufe fes fpectacles comme on
ufe fes vêtemens , lorfqu'on n'en a pas à
choifir.
L'Italie a des Compofiteurs en foule : il
s'en forme fans ceffe de nouveaux dans fes
Écoles ; il faut ou les décourager , ou les
entendre fucceffivement ; & fi on laiffoit
languir ceux qui s'élèvent , on tariroit bientôt
la fource & des talens & des plaifits.
La curiofité ſe joint à cette raifon politique ,
des & ce doit être un attrait puiffant pour
oreilles fenfibles , qu'une mufique toujours
nouvelle , fur des paroles déjà connues &
modifiées de mille manières par le génie des
Compofiteurs. Cet affaut des talens dans
une même lice anime & réveille fans cele
H iij
174
MERCURE
l'émulation des athlètes & l'intérêt des fpee-
- tateurs. Ce n'eſt
pas tout.
Il faut pour des oreilles délicates que
la mufique ait une analogie parfaite avec la
voix qui l'exécute : dès qu'on la tranfpofe ,
on l'altère. Les Muficiens , en compofant ,
adaptent le chant à l'organe auquel le chant
-eft deftinė : ils en confultent les moyens ,
ils en mefurent l'étendue , ils en choififfent
les beaux fons. Toutes les voix du même
genre n'ont pas le même caractère de flexibilité
, de fenfibilité ; toutes n'ont pas les
mênies tons , ou ne les ont pas auffi pleins ,
> auffi & auffi faciles. Or , la concurpurs
rence de vingt théâtres qui fe difputent les
belles voix , fait que dans aucun lieu elles
ne font deux ans les mêmes. Voilà pourquoi
en changeant d'inftrumens , on aime
a changer de mufique ; & on en change à
& peu
de frais : nouvelle caufe d'inconftance.
Ce n'eft pas tout encore .
Toutes les Villes d'Italie ont des théâtres
; mais excepté Naples & Venife , où ils
font ouverts toute l'année , on n'a l'Opéra
que trois mois ; & c'eft le feul amuſement
public. On l'a fix jours de la ſemaine ; la
Ville entière y affifte tous les jours ; & lorf
que le Spectacle ceffe , les beaux morceaux
qu'on en arecueillis , fe chantent dans tous les
Concerts ; tout le monde les fait par coeur.
-Seroit- il étonnant que l'on en fût rallafié è
DE FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatique de
M. Gluck : c'cft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore. Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t- on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe .
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par- tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares .
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'esclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs. Heureufement nous n'a-
HY
7176 MERCURE
effets durables de la mufique de Lully , de
Campra , de Deftouche , de Mondonville ,
& fur- tout de Rameau. On ne fe laffoit
point , il y a quarante ans , de revoir les
Talens Lyriques , les Indes Galantes , Pigmalion
& Caftor . Ces deux derniers Opéras
fur-tout revenoient fans ceffe au théâtre.
Il n'y a perfonne de mon âge qui ne les ait
entendus cent fois , & on ne s'en dégoûtoit
jamais.
Les admirateurs de M. Gluck , qui
étoient alors les admirateurs de Mondonville
& de Rameau , & qui écrivoient des
feuilles pour exalter l'excellence de leur
mufique , auroient donc pu dire en faveur de
Rameau & de Mondonville, précisément la
même chofe qu'ils difent en faveur de
Gluck: Les Italiens changent tous les ans
de mufique ; les François aiment à revoir
P'Opéra qu'ils ont applaudi ; la mufique
Italienne eft donc une production fuperficielle
du talent , & la mufique Françoife porte
•fente le caractère du génie. Les enthoufiaftes
de Mondonville feroient- ils devenus infaillibles
depuis qu'ils fe font déclarés les enthoufiaftes
de M. Gluck? Mais , pour les
mettre plus à leur aife , oublions le paſké ,
& raifonnons fur le préfent.
}
La mufique de la Colonie , celle de la
Bonne-Fille, celle de l'Ami de la Maifon ,
de Zémire & Azor , de Sylvain , ne refDE
FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatiqué de
M. Gluck : c'eft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore . Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t-on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe.
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par-tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares.
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'efclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs . Heureufement nous n'a-
Hv
178 MERCURE
vons pas l'oreille auffi févère que les Italiens
fur l'analogie de la mufique avec la voix
qui l'exécute ; & jufqu'à préfent le chant
François n'a pas eu de ces difficultés , de ces
nuances délicates , qui demandent précifément
telle étendue , ou telle qualité de voix .
Heureufement encore le plaifir du Spectacle
ne doit pas s'ufer à Paris , comme dans les
Villes d'Italie: la continuité des diflipations,
la diverfité des théâtres , la multitude des
fpectateurs , font que chacun , dans la nouveauté
d'un Opéra , ne le voit ni de fuite ,
ni affez fouvent pour en être raffafié. On
ne le donne guère que deux fois la femaine ;
ce qu'on appelle le public , s'y fuccéde &
s'y renouvelle ; & , lorfqu'on y revient , le
fouvenir en eft prefque effacé. Si au contraire
on le voit trop fouvent , on s'en dégoûte
comme par tout ailleurs. Ainfi l'Orphée
, l'un de ces ouvrages qu'on ne doit
jamais fe laffer de voir , ne laiffe pas d'erre
réduit à des recettes de quatre ou cinq cens
livres ; & on ne l'en eftime pas moins.
Qu'il vienne un temps où notre goût
perfectionné , foit difficile en fait de mufique
, comme il l'eft en fait de parure , où
le génie des Poëtes & des Muficiens foit
auffi fertile que l'induftrie des fabriquans ,
nous aurons tous les ans des Opéras nou-
*veaux comme de nouvelles étoffes ; & ceux
DE FRANCE. 179
4
de M. Gluck , comme ceux de Lully , de
Campra , de Rameau , de Mondonville ,
&c. , feront oubliés à leur tour.
Prenons l'inverfe , & fuppofons que la
fource de la bonne mufique tariffe un jour
>en Italie. N'arrivera- t-il pas tout naturellement
que les entrepreneurs puiferont dans
leur magafin , & feront revivre fucceffivement
les anciens Opéras , ou en formeront
des paftiches ? L'inconftance des Italiens &
Ja conftance des François ne tiennent donc
pas aux deux genres de leur mufique . Et de
bonne foi peut-on dire , efpére-t- on perfuader
que par amour pour la mufique de
M. Gluck , les François la préfèrent à des
nouveautés qu'ils n'ont pas ? Ne fembleeroit-
il pas qu'on ne ceffe d'y aller en foule ,
& qu'on ne veut rien de nouveau qui ne
foit de la même main? Voilà pourtant ce
qui réfulte de la diftinction imaginée par
l'anonyme , entre les beautés durables des
Opéras de M. Gluck & les beautés fragiles
de la mufique Italienne & de l'Opéra de
Roland.
Roland , l'un des plus foibles Opéras de
Quinault , a eu le plus grand fuccès ; il l'a
eu malgré les efforts de la plus indécente
cabale ; illa eu malgré les foins qu'on a
pris de le déprifer fix mois d'avance , dans les
Cafés , dans les Journaux , dans les Gazettes.
H vj
180 MERCURE
Roland a attiré pendant deux mois la plus
grande affluence , à travers les diffipations &
les fatigues du Carnaval , qui font tant de
tort au Spectacle , & en concurrence avec la
capitation des Acteurs , plus nuifible encore
à l'ouvrage dont elle croife le fuccès.
Roland eſt déjà fu par coeur de tout ce qui
chante à Paris ; il eft fur tous les Clavecins
l'étude de notre jeuneffe , & au Théâtre il
n'a ceffé d'être applaudi d'un bout à l'autre
toutes les fois qu'on l'a donné. Qu'importe ,
après cela , fi à la rentrée du Spectacle , l'impatience
de jouir des premiers beaux jours
du printemps , l'attrait de la campagne &
de la promenade , & d'autres circonstances
accidentelles ( que je pafferai fous filence
pour ne défobliger perfonne ) ont fait baiſfer
la recette de la reprife de Roland ?
Quel eft l'ouvrage qui depuis Pâques s'eft
foutenu à ce Théâtre ? Armide , Alcefte ,
Orphée s'y font traînés languiffamment l'un
après l'autre. Iphigénie , l'un de nos plus
beaux Opéras , parce qu'il eft formé des débris
de la plus belle de nos Tragédies , Iphigénie
dont la pantomime feroit feule un
fpectacle intéreffant & magnifique , a été
délaiffée ; il a fallu la retirer. Roland qui ,
après feize repréfentations pleines , n'avoit
plus l'attrait de la nouveauté , a produit des
recettes bonnes pour la faifon , mais peu
DE FRANCE. 181
"
confidérables on l'a réfervé pour l'hiver ;
& il fera long - temps , quoiqu'on en
dife , une des reffources du Théâtre lyrique.
Au furplus , eft-ce par l'état momentané
de la recette d'une faifon , qu'on doit juger
idu fuccès plus ou moins durable d'un genre
qui vient de s'établir ? Et quand même un
peuple , accoutumé à une mufique dont la
force confiftoit dans le bruit , & l'expreffion
dans les cris , auroit été moins fenfible à
l'harmonie lucide & pure , à la mélodie
naturelle & touchante de la mufique Italienne
, en feroit-elle moins la mufique par
excellence , de l'aveu de toute l'Europe ?
- L'habitude , le préjugé , le mauvais goût ,
dès long-temps établis , cèdent- ils donc fi
aifément la place ? Un parti nombreux &
puiffant que s'étoit fait la mufique Allemande
, & qui tenoit au moins par vanité à
l'objet de fon enthouſiaſme , dévoit - il être
tout- à- coup diffuadé ou diffipé ? Ne devoitpas
même redoubler de chaleur & d'obftination
dans ce moment de crife ? Et au
milieu de tant d'obftacles , n'eft-il pas étonnant
que cette mufique nouvelle , qu'on
déclaroit fi hautement indigne d'occuper le
Théâtre héroïque , s'y foit établie en un
jour ? Le public fage & impartial , qui ne
demande que du plaifir , l'a accueillie avec
transport & comme naturalifée. C'en eft
*
il
182 MERCURE
affez : le temps fera le refte. Ce fera lorſque
plufieurs ouvrages du même genre auront
habitué nos oreilles aux charmes de cette
mufique , c'eft alors qu'on verra fi elle a fur
nous les mêmes droits que fur le reste de
l'Europe , qu'elle enchante depuis un fiècle ,
& qui ne paroît pas encore difpofée à lui
préférer la Mufique de M. Gluck.
J
1
On a voulu nous faire croire que les Italiens
eux-mêmes étoient raffafiés , excédés ,
ennuyés de leur mufique ;. & parmi ceux
qui l'avoient profcrite, on a cité le Père Martini.
J'ai cru devoir le citer à mon tour ;
& l'on a vu s'il avoit jamais entendu exclure
du Théâtre la mufique Italienne , & yſubftituer
la mufique Allemande. Mais comment
le concilier avec lui -même ? Comme
l'on concilie la colère & la tendreffe d'un
père qui veut bien châtier fon enfant lorfqu'il
donne dans des écarts , mais qui ne
veut pas le bannir.
"
*
Le chant Italien , trop brillanté , trop
maniéré , déplaît au Père Martini : il nous
déplaît de même. Il blâme les Compofiteurs
modernes d'avoir trop adhéré aux fantaiſies
des chanteurs , & félicite M. Gluck
de n'avoir pas eu cette complaifance , & il
a bien raifon. Mais comme tout n'eft pas
maniéré, brillanté dans la mufique Italienne ,
& qu'elle a des beautés fans nombre du
genrele plus fimple & le plus fublime, il ne
DE FRANCE. 183
les confond pas avec les faux brillans ; & il
demande en même- temps qu'on la corrige
& qu'on la préfère à toutes les mufiques
du monde. On va le voir dans cette même
lettre qu'il a écrite à un zélateur paffionné de
M. Gluck , & qu'on nous a tant - annoncée
comme un arrêt foudroyant pour la muſique
Italienne.
•
" Dans le temps paffé , dit le Père Martini
, on n'avoit pas la même complaifance
pour les chanteurs. Vinci , Bononcini ,
» Scarlati , Marcello , Porpora , étoient
» parvenus , fur- tout dans leur récitatif d'une
expreffion vive & forte , par la feule éner-
» gie de la modulation , à exciter des émo-
» tions extraordinaires , juſques à faire pâ-
» lir les auditeurs , & à leur arracher des
» larmes ..
"
Voilà d'abord , felon le Père Martini ,
la mufique tragique inventée & floriffante
en Italie , fort long- temps avant M. Gluck.
« Si de nos jours , ajoute - t-il , on réu-
» niffoit ce mérite de la mufique vocale ,
» avec la vivacité de la mufique inftrumen-
» tale moderne , ô le bel enfemble que cela
» feroit ! & quel plaifir il en résulteroit
pour les auditeurs !
Ce fouhait du bon Père n'étoit donc pas
encore rempli le 17 Février 1777 , quoique
M. Gluck eût déjà compofé fes chefd'oeuvres
: Phomme que demandoit le Père
•
184
MERCURE
Martini , pour procurer à la mufique Italienne
tous les avantages qu'avoit celle des
Grecs , n'étoit donc pas encore trouvé
quoique l'un de nos oracles eût annoncé
fon avènement.
>
Ecoutons à préfent 1 Père Martini parlant
du caractère effent ; & diftinctif de la
mufique Italienne , de cette mufique qu'il
avoit procrite , s'il eût fallu en croire les partifans
de M. Gluck ,
و د
و د
« Parmi les avantages de notre mufique
» Italienne , il y a trois qualités qui la dif
tinguent particulièrement ; favoir , la mé-
» lodie , l'harmonie & les modulations. La
» mélodie Italienne de nos jours eft plus
» infinuante & plus propre que la Françoiſe
» à émouvoir les paffions , parce que celle-
» ci conferve en grande partie le ftyle & le
goût de la mélodie qui étoit en ufage , il
» y a plus de cent ans , en Italie. Et en
» effet , comment fe font rendus fi fameux
» les deux grands Compofiteurs & Maîtres
» Saxons , je veux dire George- Frederick
» Handel & Jean- Adolphe Haffe , fi ce n'eft
après avoir tous les deux épuré leur ftyle
» en Italie , & l'avoir accommodé au génie
» Italien ? ( Avis à M. Gluck ) . On fait la
و د
"
réputation que le premier s'eft acquife
» dans les Opéras qu'il a compofés à Rome ,
» àFlorence & à Naples , après s'être formé
» le goût en Italie . On connoît auffi le fucDE
FRANCE. 185
:.
"
» cès qu'ont eu le grand nombre d'ouvrages
compofés par le fecond , pour les diffé-
» rens Théâtres d'Italie , depuis qu'il fut allé
à Naples & qu'il fe fut perfectionné à
» l'école du célèbre Alexandre Scarlati ».
Voilà deux Compofiteurs Allemands ,
fort différents de M. Gluck, loués par le Père
Martini , pour avoir pris en Italie le ftyle & le
goût Italien , & cela dans la lettre écrite au
grand Ami de M. Gluck.:
ود
30
"
11
Perimettez- moi , Monfieur , lui dit- il
» encore , de vous expofer une difficulté
qui me roule depuis long - temps dans
l'efprit , & qui , relativement à ce qui fe
fait de nos jours , mérite une très-férieufe
» réflexion . Je veux parler de l'ufage im-
» modéré des diffonnances.... Je penfe
» que les diffonnances font & ont du toujours
être tudes & déplaifantes à l'oreille ,
» parce que de leur nature elles font difcordantes
; & que de notre temps elles
» aient changé de nature & feient devenues
agréables , je ne puis me le perfuader.
» Les diffonnances ne font bonnes qu'à exprimet
les fentimens les plus amers , &
les mouvemens de l'âme les plus violens
» & les plus douloureux. Comment donc fe
» fait il , que pour exprimer les affections
» de l'âme les plus délicates & les plus
» tendres , on emploie diffonnances fur dif-
» fonnances ? Ce fcrupule n'a jamais ceffé
"
186
MERCURE
» de m'affliger , & je le foumets à la fageſſe
» de votre jugement profond
"".
C'eft ainfi que le Père Martini prend
congé de l'admirateur de M. Gluck ; & le
bon Père a dit lui -même à M. le Comte
Marcelli , que cet article fur les diffonnances
n'étoit rien moins que favorable au Compofiteur
Allemand. Le compliment qu'il
lui a fait dans une vifite qu'il en a reçue ,
ni les éloges qu'il lui donne , en répondant
à l'un de fes Amis , ne devoient donc pas
être pris à la lettre , & en les citant , il
n'auroit pas fallu diffimuler ce qui les réduifoit
à leur jufte valeur.
Voilà , Monfieur , une lettre bien longue
; mais il faut plus de temps pour démêler
un fophifme que pour le faire ; &
lorfqu'on n'a pas le droit d'être tranchant ,
on ne peut guère être laconique. Si l'on
m'en croit , nous laifferons déformais les
deux genres de mufique fe difputer la faveur
du public , qui feul en doit être l'arbitre
& le jufte appréciateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
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Résumé : LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
Dans sa lettre à M. de la Harpe, M. Marmontel traite de la réception critique de l'essai du Prince Belofelski sur la musique italienne, qui a provoqué des débats, notamment parmi les partisans de Christoph Willibald Gluck. Un critique anonyme remet en question les comparaisons entre compositeurs italiens et dramaturges français, ainsi que la qualification de Pergolèse comme le plus éloquent des compositeurs. Marmontel définit l'éloquence musicale comme la capacité de transmettre rapidement et fortement des sentiments profonds. Il conteste également l'attribution à Gluck de la création de la véritable tragédie lyrique, affirmant que ce titre revient à Jean-Baptiste Lully et Jean-Philippe Rameau. Marmontel compare les œuvres de Gluck et Rameau, notant que la musique de Gluck est appréciée pour sa véhémence et sa force harmonique, mais pas nécessairement pour son innovation. Le texte souligne l'importance de connaître le niveau d'expertise des critiques pour évaluer la valeur de leurs avis. Le critique réfute diverses critiques sur des œuvres de Piccini, expliquant les intentions musicales et poétiques derrière ces compositions. Il discute également de la relation entre la poésie et la musique, en prenant pour exemple un monologue de Quinault mis en musique par Lully. Le texte compare les pratiques théâtrales en Italie et en France, soulignant que la musique italienne, même adaptée à des paroles françaises, peut être appréciée durablement. Il note que les Français apprécient les œuvres anciennes et que la rareté des nouveautés les pousse à rester fidèles à celles-ci. Le succès de l'opéra 'Roland' de Quinault à Paris est mentionné, ainsi que la comparaison des goûts musicaux en France et en Italie. Le Père Martini critique le chant italien trop maniéré mais reconnaît ses beautés et souhaite une fusion avec la vivacité de la musique instrumentale moderne. Il admire les compositeurs italiens comme Vinci et Scarlatti pour leur expression vive et forte. Le texte met en avant les caractéristiques distinctives de la musique italienne, telles que la mélodie, l'harmonie et les modulations, qui la rendent plus apte à émouvoir les passions comparée à la musique française. Deux compositeurs allemands, George-Frederick Haendel et Jean-Adolphe Hasse, ont perfectionné leur style en Italie sous l'influence de maîtres italiens comme Alessandro Scarlatti. Le Père Martini exprime des réserves sur l'usage des dissonances dans la musique moderne, les jugeant inappropriées pour exprimer des sentiments délicats et tendres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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p. 214
« Nota. Ceux qui se plaignent de mon exactitude à insérer ces articles [...] »
Début :
Nota. Ceux qui se plaignent de mon exactitude à insérer ces articles [...]
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texteReconnaissance textuelle : « Nota. Ceux qui se plaignent de mon exactitude à insérer ces articles [...] »
Nota. Ceux qui ſe plaignent de mon exacti
tude à inſérer ces articles dans le Mercure, ne ré
fléchiſſent pas aſſez ſur l'importance de l'objet.
A l'égard de la pudeur on voit combien elle y
eſt reſpectée.
tude à inſérer ces articles dans le Mercure, ne ré
fléchiſſent pas aſſez ſur l'importance de l'objet.
A l'égard de la pudeur on voit combien elle y
eſt reſpectée.
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1
p. 56-69
Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL, insérée dans le Mercure du 5 Septembre.
Début :
Je ne sais pas si Mallebranche a mis la dispute au nombre des moyens qui servent à la recherche de [...]
Mots clefs :
Musique, Jean-François Marmontel, Repos, Opéras, Arts, Christoph Willibald Gluck, Paroles, Niccolò Piccinni, Phrase, Écrit, Public, Question, Phrases, Italie, Juger, Critique, Compositeurs, Sensibles, Pathétique, Heureux, Note, Italiens, Esprit polémique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL, insérée dans le Mercure du 5 Septembre.
Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL ,
inférée dans le Mercure du 5 Septembre..
JEE ne fais pas fi Mallebranche a mis la difpute au
nombre des moyens qui fervent à la recherche de
la vérité ; mais ſi c'eſt un chemin pour y arriver , je
crains bien que ce ne foit pas le plus court.
Le public aime les difputes , & il aime à les blâmer.
C'eft que la plupart des hommes s'en amufent
par malignité , & qu'en les blâmant ils fe donnent
un air de raiſon & de modération qui ne coûte
rien.
Il eft difficile fans doute que des difcuffions fuivies
fur des objets de raifonnement ou de goût , ne fervent
à éclaircir quelques points de la queftion qu'on
traite ; mais il y a un terme où il faut s'arrêter. Un
moyen für de fatiguer le public fans l'éclairer , c'eſt
de prolonger ces difcuffions.
DE FRANCE.
57
Il en eft des hommes qui difputent comme des
voyageurs celui qui a pris une fauffe route ,
chaque pas qu'il fait , s'écarte davantage du ter
me où il veut aller.
:
On commence par diſcuter la queſtion ; on finit
par ne plus difcuter que fes opinions & fes phrafes.
C'eft ce qui m'arriveroit fi je voulois répondre à
tous les points de la Lettre de M. Marmontel. Je
n'y aurois même point répondu , fi je n'avois eu que
mes opinions & mon goût à défendre. Mais on me
fait des reproches que je dois repouffer , parce que
ee feroit les autorifer que de garder le filence .
J'aime la mufique. Je fuis , puifqu'on le veut ,
enthoufiafte des Opéras de M. Gluck ; je le regarde
comme le créateur du véritable fyftême de musique
dramatique ; je lui dois les plus grands plaifirs & les
plus douces émotions que j'aye éprouvés au Théâtre
; je ne crois pas que l'amour fincère des arts
puiffe aller fans un vif fentiment d'affection & de
reconnoiffance pour ceux qui enrichiffent & perfectionnent
ces arts ; j'ai vu M. Gluck attaqué fans modération
& fans juftice , dans un moment où , même
avec moins de génie & de célébrité , il ne méritoit
que d'être encouragé & applaudi ; j'ai pris la
plume pour le défendre. Il n'en avoit pas befoin ; le
public le vengeoit mieux que mes éloges ne pouvoient
le faire ; mais je fatisfaifois un fentiment qui
m'étoit doux & qui me paroiffoit un devoir.
Depuis long-temps M. Gluck jouifloit en paix de
fes triomphes conftans & multipliés , lorfque M.
Marmontel , en rendant compte d'une brochure fur
la mufique , a jugé à- propos de renouveller une
attaque un peu gratuite contre le mérite de ce Compofiteur.
Pour prouver que M. Gluck n'avoit pas
une grande réputation en Italie , il a cité une Lettre
du P. Martini , qui cependant louoit beaucoup M.
"
Cv
MERCURE
Gluck , quoiqu'avec des reftrictions. J'ai cru devoir
citer une Lettre plus ancienne , dans laquelle le Pèrė
Martini louoit d'une manière encore plus forte &
plus abfolue M. Gluck , en lui accordant le mérite
d'avoir réuni tout ce que la mufique Italienne a de
plus beau , avec ce que la mufique Françoiſe & Alle
mande a de meilleur , ce qu'il n'a jamais dit & ne
peut jamais dire d'aucun Compofiteur Italien.
Ce n'étoit-là qu'une queftion de fait. J'ai tâché de
la relever un peu par quelques obfervations générales
fur la mufique , propres à faire naître , je ne dis
des idées nouvelles , mais du moins des réflexions
intéreffantes fur l'art. C'eft, à ce qu'il me femble , le
feul moyende rendre les difputes Littéraires plus utiles
& plus piquantes.
pas
Je ne me fuis pas permis dans ma réponſe un
feul mot qui , directement ni indirectement, puiffe défobliger
M. Marmontel . Il n'a pas cru me devoir
les mêmes ménagemens. Il s'eft un peu moqué de
quelques-unes de mes phrafes. Je n'en fuis point
bleffè fi j'ai eu tort , c'eft fort bien fait ; fi j'ai eu
raiſon , je n'en aurai pas moins raiſon.
En citant l'Effai de M. le Prince Belofelski , j'ai
parlé de fon ouvrage avec eftime , & de fa perfonne
avec les plus grands égards. J'ai obfervé feulement
qu'il employoit trop fouvent des expreffions vagues
& générales , des figures & des comparaifons
empruntées des autres arts , peu propres à donner
des idées préciſes fur les Artiftes & fur les productions
qu'il vouloit caractériſer ; j'ai cru l'obſervation
d'autant plus utile , que cet abus d'expreffions
figurées on abftraites eft devenu familier à des beauxefprits
, qui fachant arranger des phrafes & ne fachaut
pas l'alphabet des Arts , fe croyent faits pour
juger de tout , parce qu'il leur plaît de parler de tour,
& écrivent fur ces Arts , qu'ils n'ont pas étudiés ,
avec un ton de confiance qu'il ne faudroit pas preaDE
FRANCE.
59
•
dre en écrivant fur ce qu'on fait le mieux. M. le
Prince Belofelski n'avoit pas beſoin de cette petite
reffource de l'ignorance capable pour écrire d'une
manière intéreffante fur la mufique , qu'il avoit étu
diée dans la patrie de la mufique.
En rapportant pour exemples quelques phraſes de
fon Effai , j'en ai tranfcrit les paroles avec la plus
grande fidélité , fans en tirer aucune induction , fans
y voir autre chofe que ce qui y eft ; M. Marmon
tel m'accufe cependant d'avoir mutilé cet effai
mais il ne cite & ne peut citer aucune de ces phraſes
mutilées.
J'ai trouvé peu jufte ce qu'a dit M. le Prince Belo
felski, que Vinciifut créateur comme Corneille ; l'Auteu ?
ajoute , il eft vrai , que le Muficien fit le premier
bon Opéra - Comique , comme le Poëte compofa la
première bonne Tragédie , & que tous deux ont à
peu près la même élévation dans les idées tragiques ,
la même chaleur & la même rapidité dans le ftyle.
Mais fi j'avois rapporté ces raifons , j'aurois été obli
gé d'ajouter que jamais Corneille n'a été regardé
comme créateur de la Comédie ; que le Menteur
n'eft point une création , mais un Comédie imitée
de l'Efpagnol ; qu'on peut avoir de l'élévation dans
tes idées , & de la rapidité dans le ftyle , fans avoit
rien créé , &c. Je n'ai pas infifté là-deffas , parce
que je ne voulois pas faire la critique de l'Efai. Et
aujourd'hui qu'on m'oppofe ces phrafes , ne pourroisje
pas prier ceux qui les citent de me dire en quoi
confiftent l'élévation des idées & la rapidité du ſtyle
dans les Ariettes de Vinci ? Tous ces motss--là fent
bien aifés à écrire & à lire , & tout le monde croit
les entendre ; mais il feroit peut- être bien embarralfant
d'en faire une application claire à un air de
Artaxerce ou de la Didon.
Encore une fois , quand on parle d'un art , on
ne fe fait bien entendre qu'en parlant la langue de
Cvj
60 MERCURE
cet art ; les comparaiſons & les métaphores ne font
faites que pour rendre les idées plus fenfibles & plus
frappantes ; mais elles doivent venir à l'appui du terme
propre , & non pas en tenir lieu .
C'eſt par le même principe que j'avois penfé que
ce n'étoit pas s'exprimer avec affez de précifion , que
d'appeler Pergolèle le plus éloquent des Compofiteurs.
Je trouve le premier couplet du Stabat fublime &
pathétique ; mais , avois-je ajouté, lepathétique n'eft
pas de l'éloquence , & il n'y a rien de fi rare que de
l'éloquence en Mufique.
M. M. m'objecte que le premier couplet du Stabat
n'eft pas le feul qui foit fublime & pathétique ;
ce que je n'ai pas envie de contefter . Il ajoute, oùfera
donc l'éloquence , fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Ne peut-on pas répondre , dans Démosthène qui
n'eft point pathétique, dans Boffuet qui ne l'eft guère,
dans plufieurs autres Ecrivains qui ne fongent pas à
l'être ? D'un autre côté les cris de Philoctete dans fa
caverne , ne font-ils pas pathétiques fans être éloquents
; le mot naïf d'un enfant affligé , le difcours
incohérent d'un maniaque peuvent toucher jufqu'aux
larmes , & ne font point de l'éloquence. Mais enfin
fi , comme le fait entendre M. Marmontel , pathétique
& éloquent font fynonymes , pourquoi n'avoir
pas dit que Pergolèle étoit le plus pathétique
des Compofiteurs ? Čela auroit été auffi élégant, & entendu
de tout le monde.
Je n'ai pas cru, comme M. le P. B.que M. Picinni fut
admirable fur-tout à exprimer le fens des paroles. M.
Marmontel dit que ,jufqu'à préfent, toute l'Europe a été
de cefentiment , & ajoute, pour me rendre bien ridicule
, queje veux faire voir que toute l'Europe n'y
entend rien. Je pourrois demander où & quandtoute
l'Europe a dit cela. En attendant qu'on produife au
public ce Certificat de toute l'Europe , je dois juftifier
la critique que j'ai faite de trois morceaux de
DE FRANCE. Gr
2
Roland, où j'ai prétendu que le fens de la mufique
étoit peu d'accord avec celui des paroles. C'eſt le feul
point de toute cette difcuffion qui me tienne au coeur
& le feul qui m'ait déterminé à répondre , parce que
je ne veux pas être foupçonné d'avoir attaqué légè
rement un Compofiteur auffi célèbre que M. Piccini,
dont j'admire & j'aime les beaux ouvrages auffi
fincèrement qu'aucun de fes plus zélés Prôneurs ,
quoique ce ne foit pas au même degré.
J'ai dit que M. Piccini , ainfi que les plus grands
Maîtres d'Italie , facrifioit quelquefois le fens & la
ponctuation de la phrafe verbale à la fymétrie &
aux développemens de la phrafe muſicale . J'en ai
cité pour exemple l'air , je la verrai , & j'ai dit que
dans ce vers , ponctué ainfi par le Poëte :
Efclave , heureux de fervir tant d'appas.
Le Muficien avoit ponctué ainfi :
Efclave heureux; de fervir tant d'appas.
se qui ne fait plus aucun fens.
M. Marmontel me répond que je me trompe ;
que le Compofiteur n'a point détaché ces mots, de fervir
tant d'appas ; qu'il a écrit, heureux de fervirtant
d'appas, defuite &fans aucun repos.
Comme je n'avois cité que de fouvenir , j'ai
craint, en lifant un affertion fi pofitive , que ma mémoire
ou mon oreille ne m'euffent trompé. Je me
fais procuré la partition , & j'y ai trouvé écrit ce
que j'avois entendu chanter. Efclave heureux eft
répété trois fois dans l'air. Dans ces trois endroits
efclave eft toujours lié avec heureux par des doubles
croches ; heureux tombe fur une noire qui forme le
premier temps de la meſure , & donne avec la baſſe
une cadence parfaite ; ce qui conftitue un repos trèsfenfible
: defer vir tant d'appas eft donc détaché ,
& n'eft pas écrit de fuite.
62 MERCURE
Ceci n'eft point une affaire de goût ou de fèntiment
; c'eft une queſtion de fait : il fuffit de favoir
ce qu'on entend par repos dans une phraſe muſicale.
C'eft ce que je vais tâcher d'expliquer clairement en
reprenant la feconde critique que j'avois faite de l'ai
d'Angélique ,
j'ai dit
Oui, je le dois ; je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne
Oui , je dois me garantir.
que le fecond vers eft terminé par un repos
final , qui le fépare du vers fuivant , auquel il devroit
être lié.
La réponse eft facile , dit M. M. Il n'y a point de
repos final apres le fecond vers ; & M. Piccini , qui
fait ce que c'est qu'un repos final en muſique , aſſure
qu'il n'y en a point.
Voila une affertion bien nette & une autorité bien
impofante. Qui croiroit cependant que je n'ai avancé
qu'une vérité fimple & claire pour quiconque enend
feulement les termes de l'art ? Je vais les expli
quer le plus fuccinctement qu'il me fera potfible.
Le difcours muſical fe divife comme le difcours
oratoire, en phrafes & en portions de phrafes plus ou
moins étendues,& féparées par des repos plus ou moins
fenfibles , plus ou moins abfolus ; ces repos font
indiqués par la nature, la valeur & la place de la note
où ils tombent. Ainfi lorfqu'une phrafe de chant fe
termine à la note principale du mode de l'air ; que
cette note eft fur le terns fort de la meſure ; que la
baffe , procédant par la dominante à la tonique , s'arrête
fur la confonnance duton , c'est ce que les compofiteurs
appellent cadence parfaite , & c'est ce qui
-conftitue un repos final. Tous ces caractères fe trouvent
incontestablement réunis dans le paffage dont
il eft queftion. L'air eft en fi bémol ; à ces mots , du
doux penchant qui nous entraine , le chant donne fors
DE FRANCE 63
entraîne , trois noires, dont la première eft le la , note
fenfible , faifant partie de la feptième de dominante ,
& les deux autres font le fi bémol , note du ton. La
baffle frappe la même note au tems fort de la meſure ,
& tous les inftrumens donnent l'accord parfait. Enfin,
en furérogation de preuve , la phrafe eft terminée
par un filence de la moitié de la meſure , qui la ſépare
d'une manière plus marquée de la phrafe fuivante.
Je demande pardon au Lecteur d'entrer dans ces
détails ſcolaſtiques , & je le prie de ne pas croire que
je veuille me donner un air de connoiffeur ou de fa
vant ; je ne fuis qu'un écolier très-peu avancé; mes
connoiffances fe bornent à avoir lu les ouvrages des
Maîtres , avec affez d'application pour entendre les
élémens de la Science. Comme j'avois à défendre ma
critique contre une affertion tranchante & pofitive de
M. Marmontel , appuyée du témoignage de M.
Piccini , je n'avois à oppofer à de fi grandes autorités
que des raifons & des noms célèbres. Auffi ce que
je viens de dire n'eft point ma doctrine; c'eſt la doctrine
fimple, & fidélement exposée de tous les Auteurs
qui ont écrit fur la compofition, de Rameau, de J. J.
Rouffeau , du P. Martini même & de plufieurs autres ,
dont je ne rapporte pas les paroles , pour ne pas furcharger
cet écrit de citations , inutiles pour les hommes
inftruits , plus inutiles encore pour ceux qui ne
Je font pas. J'ai confulté quatre Compofiteurs fur le
même objet , tous ont paru étonnés qu'on pût élever
une pareille queftion ; tous m'ont offert de figner leur
avis : il réſulte de ces témoignages accumulés & uni-
* Voy.les différens ouvrages de Rameau , & particulièrement
fon Code de Mafique , Ch. X. Rouffeau , Dictionn. de
Muf. art. Cadence & Phrafe. M. Bemetz Rieder , Traité
de Mufique Théori -pratique , p. 243. M. Mercadier de Belefta
, nouveau fyfteme de Mufique Théorique &pratique , p.
190. D. Eximeno , Regole della Mafica. P. Martini, Sag
giofondamentale pratico di contrapunto , parte prima , &c.
64
MERCURE
formes, que le vers, du douxpenchant qui m'entraîne,
eft évidemment terminé par un repos final , & tellement
final que l'air pourroit fe terminer par la même
phrafe de chant. L'oreille fuffit pour en juger; mais on
peut difputer fur le fentiment de l'oreille , & il eſt
difficile de difputer fur des principes clairs , -établis
& reçus par tous les Maîtres de l'Art .
On demandera à préfent comment il peut fe faire
qu'un auffi grand Maître que M. Piccini contefte ces
mêmes principes. Je n'ai rien à répondre , finon que
la queftion ne lui aura pas été préſentée telle que je
l'avois expofée, ou qu'il n'attache pas aux mêmes mots
les mêmes idées qu'y attachent les compofiteurs françois
; mais s'il prenoit la peine de lire ce que je viens
d'écrire , je fuis perfuadé qu'il ne figneroit pas le contraire
, à moins qu'il n'eût fur cette partie de la
compofition une théorie nouvelle , qu'on devroit alors
l'inviter à publier.
Il reste une troiſième critique à juftifier , c'eſt celle
du monologue de Roland. J'ai écrit que le muficien
avoit peint le calme de la nuit & la férénité de l'efpérance.
M. M. m'apprend que le muſicien n'a pas
voulu peindre le calme de la nuit , mais le calme de
l'efpérance. J'en demande pardon à M. Piccini ; c'eſt
M. de la Harpe qui m'a induit en erreur ; ce font
fes propres paroles quej'ai tranfcrites. ( Voy. le Journ.
de Littérature du 5 Février ) ; & je les ai citées avec
confiance , le croyant dans le fecret du compofiteur.
C'eſt à lui de défendre fa phraſe ; comme on ne peut
pas douter qu'il n'ait eu bonne intention , je fuis perfuadé
qu'on ne le chicanera pas trop durement fur
ce petit incident.
Pour moi je crois , comme M. de la Harpe , que
le muficien a peint la nuit , & qu'il eût mieux valu
peindre le foleil ; & en me rappelant les quatres premiers
vers du monologue qui en expriment clairement
l'intention :
DE FRANCE.
65
Ah ! J'attendrai toujours ! la nuit eft loin encore !
Quoi , le foleil veut- il luire toujours !
Jaloux de mon bonheur , il prolonge fon cours
Pour retarder la beauté que j'adore.
Je ne trouve pas plus dans ces vers le calme de
l'efpérance , que le calme de la nuit ; je perfifte à y
voir l'impatience d'un amant pour qui les heures coulent
bien lentement ; & quand je pense que cet amant
eft le paladin Roland , qui voudroit éteindre les feux
du foleil pour avancer le moment d'un rendez -vous ,
&qui tombe enfuite dans un accès de phrénéfie quand
il fevoit trahi , je crois qu'on peut l'appeler un amant
forcené. Voilà mon fentiment & mes raifons , je les
livre aujugement qu'on en voudra porter ; c'eft s'arrê
tér trop long-temps fur une difcuffion fi frivole.
Ici je ne puis m'empêcher de faire une réflexion
fur la redoutable influence de l'efprit polémique.
J'ai fait fur deux phraſes de mufique deux obfervations
critiques , qui me paroiffent auffi fenfibles à
l'oreille qu'évidentes pour l'efprit : M. Marmontel
les trouve évidemment fauffes . Il m'oppofe l'autorité
d'un grand Maître , celle de M. Piccini ; je lui cite
les autorités réunies des plus grands Maîtres qui
ayent écrit fur la compofition , & celles de tous les
Muficiens que je connois. Il faut qu'il y ait de part
ou d'autre quelque illufion bien étrange. C'eſt aux
Lecteurs à en juger .
Je ne rappellerai plus que quelques-unes des animadverfions
de M. M. fur ma lettre. J'avois dit que
les Italiens , tout fenfibles qu'ils font à la Mufique ,
étoient à jamais raffafiés du plus bel Opéra ,
après un petit nombre de repréfentations , & ne
defiroient plus de le revoir für le même Théâtre.
C'eſt un fait ; j'en ai donné cette raiſon , puiſée dans
les principes communs de tous les arts . Ce qui n'eft
deftiné qu'à flatter les fens , & à faire fur l'âme des
impreffions vagues & fuperficielles , ne peut plaire
66 MERCURE
long-temps , ne fe foutient que par la variété , &
ne laiffe après foi aucun defir de le revoir . Cette
raifon peut être triviale , mais elle eft claire , &
facile à appliquer aux Opéras Italiens . M. Marmontel
la trouve mauvaiſe : à la bonne - heure . Celles qu'il
donne de ce phénomène font - elles plus fatisfaifantes?
M. M. croit qu'il entre beaucoup de politique
dans l'inconftance des Italiens en fait de Mufique ,
& dans le dégoût qui leur prend du plus bel Opéra
Jorfqu'ils l'ont entendu cinq à fix fois ; & cette poli
tique eft d'encourager les grands Compofiteurs qui
naiffent en foule en Italie. Il y a long- temps qu'on
vante la politique Italienne ; on ne favoit peut- être
pas qu'elle allât jufques-là .
M. M. dit enfuite que pour des oreilles fenfibles ,
eft un attrait puiffant qu'une Mufique toujours nouvelle
fur des paroles anciennes . J'ai peine à croire
que ces oreilles fenfibles trouvaffent un attrait bien
puiffant à entendre une Mufique nouvelle fur les
anciennes paroles du Stabat
M. Marmontel ajoute qu'il faut pour des oreilles
délicates , que la Mufique ait une analogie parfaite
avec la voix qui l'exécute ; & comme fur les Théâtres
d'Italie on change fans ceffe de voix , on aime
à changer de Mufique. Tout cela me paroît prouver
invinciblement ce que j'ai voulu dire , que les Italiens
ne cherchent guères dans la Mufique que le
plaifir de l'oreille..
M. Marmontel dit encore que fi notre goût en
mulique fe perfectionne , nous voudrons avoir tous
les ans des Opéras nouveaux comme de nouvelles étoffes .
Voilà l'effet de la mufique réduit clairement à depures
fenfations ; je n'aurois jamais imaginé que le fuccès
des ouvrages de génie ne fût qu'une affaire de mode
& que le plus touchant & le plus aimable de tous les
arts pût être comparé à l'induftrie de nos fabricans.
M. M. réfume enfin de ces différentes confidéra
DE FRANCE. 67
tions , que c'eft par l'abondance des belles chofes que
les Italiens fe dégoûtent des belles chofes , & que c'eft
par indigence que nous ne nous laffons pas d'applau--
dir ce que nous trouvons beau.
Il réfulte de cette théorie , que l'innombrable multitude
de fonnets dont l'Italie abonde , doit dégoûter
des fonnets de Pétrarque les oreilles délicates des
Italiens ; & que dans le tems où l'Italie avoit plus de
grands peintres qu'elle n'a aujourd'hui de grands
muficiens , les tableaux nouveaux devroient leur faire
oublier ceux de Michel- Ange & de Raphaël.
On fait tous les ans à Paris plus de tragédies
que les Comédiens n'en peuvent ou n'en veulent
jouer ; mais quoique nous aimions la nouveauté autant
qu'aucun peuple du monde , j'efpère que notre
goût en poéfie ne fe perfectionnera jamais au point
de préférer ce qui eft nouveau à ce qui eft beau
jufqu'à oublier les tragédies de Racine & de Voltaire
, & à ne vouloir plus voir au théâtre François
que ces tragédies modernes , fi fort vantées par leurs
auteurs & applaudies par leurs amis.
M. M. compare les fuccès des Opéras de M. Gluck ,
à ceux qu'avoient nos anciens Opéras quand nous ne
connoifions que notre mufique; il ne fait pas attention
que ceux qui applaudiffent aujourd'hui Iphigénie &
Orphée, ont entendu Ernelinde, Céphale, Roland, &
nos meilleurs Opéras Comiques, qui tous, ſelon lui, ſont
purement de la musique Italienne adaptée à des paro-
Les françoifes.
M. M. répond qu'on a été obligé cet Eté de retirer
Iphigénie , & qu'Orphée a été réduit à des recettes
de 4 & de soo liv. ; cela pourroit arriver à des Opéras
joués en étépour la centième ou la cent- cinquantième
fois. Cependant Iphigénie & Orphée foutiennent
encore l'Opéra , & jamais il n'y a eu une recette
de 400 liv., ni même de 700 liv. Je fuis étonné
que M. M. fe permette de pareils moyens de critique.
68 MERCURE
Je ne fuis pas moins étonné qu'il perſiſte à vouloir
que chacunfe nomme en difputant fur les arts. Il voudroit
favoir fi je n'ai , comme lui , que de l'instinct ,
ou fi je fais accompagner une baffe , afin de juger
quel eft le degré d'autorité que je mérite.
Eh ! qu'importe le nom de celui qui ne demande
point qu'on l'en croie en rien fur fa parole, qui ne dogmatife
point,qui motive fes opinions & difcute des faits?
Quoi! le public aura befoin de ſavoir ſi je fuis favant
ou ignorant pour juger fi j'ai tort ou raiſon ? Et mes
Lecteurs ayant néceffairement des opinions trèsdiverfes
fur mon favoir faire , chacun d'eux aura
donc néceffairement , fur le fond de la queftion , une
opinion différente de celle de tous les autres ! Voilà
un moyen tout nouveau d'éclaircir les difputes.
Si j'avois la puérile vanité, ou, fi l'on veut, l'humilité
de mettre mon nom à quelques pages écrites à la hâte
fur une querelle paffagère de Mufique , M. M. pourroit
favoir que ce n'eft pas feulement dans les Concerts
de Paris que j'ai entendu de la Mufique Italienne
, comme il le dit ; mais que j'ai vu exécuter
de beaux Opéras de Sacchini , de Bach , &c . par de
très-habiles virtuofes, fur le théâtre d'une des grandes
capitales de l'Europe ; il fauroit que je n'ai jamais
été , comme il le fait entendre , enthoufiafte de Rameau
& de Mondonville ; il pourroit même fe fouvenir
qu'en difputant quelquefois avec lui fur la
Mufique Italienne & la Mufique Françoife , ce
n'étoit pas moi qui défendois les opéras de Rameau
& de Mondenville. Mais le Public n'en feroit pas
plus à portée de nous juger, & j'aurois le défavantage
de n'oppofer qu'un nom obfcur au nom juftement
célèbre de M. Marmontel ; ce feroit combattre avec
des armes trop inégales.
Dans la littérature comme au barreau , il me
femble que fi les Juges ne connoiffoient point le
nom des plaideurs , les procès n'en feroient pas plus
DE FRANCE. 69
mal jugés. C'est ce que je me propofe d'examiner
dans une autre occafion. En attendant, je prendrai la
liberté de dire à M. M. comme Nicomède ,
Seigneur , fi j'ai raifon , qu'importe qui je fois ?
inférée dans le Mercure du 5 Septembre..
JEE ne fais pas fi Mallebranche a mis la difpute au
nombre des moyens qui fervent à la recherche de
la vérité ; mais ſi c'eſt un chemin pour y arriver , je
crains bien que ce ne foit pas le plus court.
Le public aime les difputes , & il aime à les blâmer.
C'eft que la plupart des hommes s'en amufent
par malignité , & qu'en les blâmant ils fe donnent
un air de raiſon & de modération qui ne coûte
rien.
Il eft difficile fans doute que des difcuffions fuivies
fur des objets de raifonnement ou de goût , ne fervent
à éclaircir quelques points de la queftion qu'on
traite ; mais il y a un terme où il faut s'arrêter. Un
moyen für de fatiguer le public fans l'éclairer , c'eſt
de prolonger ces difcuffions.
DE FRANCE.
57
Il en eft des hommes qui difputent comme des
voyageurs celui qui a pris une fauffe route ,
chaque pas qu'il fait , s'écarte davantage du ter
me où il veut aller.
:
On commence par diſcuter la queſtion ; on finit
par ne plus difcuter que fes opinions & fes phrafes.
C'eft ce qui m'arriveroit fi je voulois répondre à
tous les points de la Lettre de M. Marmontel. Je
n'y aurois même point répondu , fi je n'avois eu que
mes opinions & mon goût à défendre. Mais on me
fait des reproches que je dois repouffer , parce que
ee feroit les autorifer que de garder le filence .
J'aime la mufique. Je fuis , puifqu'on le veut ,
enthoufiafte des Opéras de M. Gluck ; je le regarde
comme le créateur du véritable fyftême de musique
dramatique ; je lui dois les plus grands plaifirs & les
plus douces émotions que j'aye éprouvés au Théâtre
; je ne crois pas que l'amour fincère des arts
puiffe aller fans un vif fentiment d'affection & de
reconnoiffance pour ceux qui enrichiffent & perfectionnent
ces arts ; j'ai vu M. Gluck attaqué fans modération
& fans juftice , dans un moment où , même
avec moins de génie & de célébrité , il ne méritoit
que d'être encouragé & applaudi ; j'ai pris la
plume pour le défendre. Il n'en avoit pas befoin ; le
public le vengeoit mieux que mes éloges ne pouvoient
le faire ; mais je fatisfaifois un fentiment qui
m'étoit doux & qui me paroiffoit un devoir.
Depuis long-temps M. Gluck jouifloit en paix de
fes triomphes conftans & multipliés , lorfque M.
Marmontel , en rendant compte d'une brochure fur
la mufique , a jugé à- propos de renouveller une
attaque un peu gratuite contre le mérite de ce Compofiteur.
Pour prouver que M. Gluck n'avoit pas
une grande réputation en Italie , il a cité une Lettre
du P. Martini , qui cependant louoit beaucoup M.
"
Cv
MERCURE
Gluck , quoiqu'avec des reftrictions. J'ai cru devoir
citer une Lettre plus ancienne , dans laquelle le Pèrė
Martini louoit d'une manière encore plus forte &
plus abfolue M. Gluck , en lui accordant le mérite
d'avoir réuni tout ce que la mufique Italienne a de
plus beau , avec ce que la mufique Françoiſe & Alle
mande a de meilleur , ce qu'il n'a jamais dit & ne
peut jamais dire d'aucun Compofiteur Italien.
Ce n'étoit-là qu'une queftion de fait. J'ai tâché de
la relever un peu par quelques obfervations générales
fur la mufique , propres à faire naître , je ne dis
des idées nouvelles , mais du moins des réflexions
intéreffantes fur l'art. C'eft, à ce qu'il me femble , le
feul moyende rendre les difputes Littéraires plus utiles
& plus piquantes.
pas
Je ne me fuis pas permis dans ma réponſe un
feul mot qui , directement ni indirectement, puiffe défobliger
M. Marmontel . Il n'a pas cru me devoir
les mêmes ménagemens. Il s'eft un peu moqué de
quelques-unes de mes phrafes. Je n'en fuis point
bleffè fi j'ai eu tort , c'eft fort bien fait ; fi j'ai eu
raiſon , je n'en aurai pas moins raiſon.
En citant l'Effai de M. le Prince Belofelski , j'ai
parlé de fon ouvrage avec eftime , & de fa perfonne
avec les plus grands égards. J'ai obfervé feulement
qu'il employoit trop fouvent des expreffions vagues
& générales , des figures & des comparaifons
empruntées des autres arts , peu propres à donner
des idées préciſes fur les Artiftes & fur les productions
qu'il vouloit caractériſer ; j'ai cru l'obſervation
d'autant plus utile , que cet abus d'expreffions
figurées on abftraites eft devenu familier à des beauxefprits
, qui fachant arranger des phrafes & ne fachaut
pas l'alphabet des Arts , fe croyent faits pour
juger de tout , parce qu'il leur plaît de parler de tour,
& écrivent fur ces Arts , qu'ils n'ont pas étudiés ,
avec un ton de confiance qu'il ne faudroit pas preaDE
FRANCE.
59
•
dre en écrivant fur ce qu'on fait le mieux. M. le
Prince Belofelski n'avoit pas beſoin de cette petite
reffource de l'ignorance capable pour écrire d'une
manière intéreffante fur la mufique , qu'il avoit étu
diée dans la patrie de la mufique.
En rapportant pour exemples quelques phraſes de
fon Effai , j'en ai tranfcrit les paroles avec la plus
grande fidélité , fans en tirer aucune induction , fans
y voir autre chofe que ce qui y eft ; M. Marmon
tel m'accufe cependant d'avoir mutilé cet effai
mais il ne cite & ne peut citer aucune de ces phraſes
mutilées.
J'ai trouvé peu jufte ce qu'a dit M. le Prince Belo
felski, que Vinciifut créateur comme Corneille ; l'Auteu ?
ajoute , il eft vrai , que le Muficien fit le premier
bon Opéra - Comique , comme le Poëte compofa la
première bonne Tragédie , & que tous deux ont à
peu près la même élévation dans les idées tragiques ,
la même chaleur & la même rapidité dans le ftyle.
Mais fi j'avois rapporté ces raifons , j'aurois été obli
gé d'ajouter que jamais Corneille n'a été regardé
comme créateur de la Comédie ; que le Menteur
n'eft point une création , mais un Comédie imitée
de l'Efpagnol ; qu'on peut avoir de l'élévation dans
tes idées , & de la rapidité dans le ftyle , fans avoit
rien créé , &c. Je n'ai pas infifté là-deffas , parce
que je ne voulois pas faire la critique de l'Efai. Et
aujourd'hui qu'on m'oppofe ces phrafes , ne pourroisje
pas prier ceux qui les citent de me dire en quoi
confiftent l'élévation des idées & la rapidité du ſtyle
dans les Ariettes de Vinci ? Tous ces motss--là fent
bien aifés à écrire & à lire , & tout le monde croit
les entendre ; mais il feroit peut- être bien embarralfant
d'en faire une application claire à un air de
Artaxerce ou de la Didon.
Encore une fois , quand on parle d'un art , on
ne fe fait bien entendre qu'en parlant la langue de
Cvj
60 MERCURE
cet art ; les comparaiſons & les métaphores ne font
faites que pour rendre les idées plus fenfibles & plus
frappantes ; mais elles doivent venir à l'appui du terme
propre , & non pas en tenir lieu .
C'eſt par le même principe que j'avois penfé que
ce n'étoit pas s'exprimer avec affez de précifion , que
d'appeler Pergolèle le plus éloquent des Compofiteurs.
Je trouve le premier couplet du Stabat fublime &
pathétique ; mais , avois-je ajouté, lepathétique n'eft
pas de l'éloquence , & il n'y a rien de fi rare que de
l'éloquence en Mufique.
M. M. m'objecte que le premier couplet du Stabat
n'eft pas le feul qui foit fublime & pathétique ;
ce que je n'ai pas envie de contefter . Il ajoute, oùfera
donc l'éloquence , fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Ne peut-on pas répondre , dans Démosthène qui
n'eft point pathétique, dans Boffuet qui ne l'eft guère,
dans plufieurs autres Ecrivains qui ne fongent pas à
l'être ? D'un autre côté les cris de Philoctete dans fa
caverne , ne font-ils pas pathétiques fans être éloquents
; le mot naïf d'un enfant affligé , le difcours
incohérent d'un maniaque peuvent toucher jufqu'aux
larmes , & ne font point de l'éloquence. Mais enfin
fi , comme le fait entendre M. Marmontel , pathétique
& éloquent font fynonymes , pourquoi n'avoir
pas dit que Pergolèle étoit le plus pathétique
des Compofiteurs ? Čela auroit été auffi élégant, & entendu
de tout le monde.
Je n'ai pas cru, comme M. le P. B.que M. Picinni fut
admirable fur-tout à exprimer le fens des paroles. M.
Marmontel dit que ,jufqu'à préfent, toute l'Europe a été
de cefentiment , & ajoute, pour me rendre bien ridicule
, queje veux faire voir que toute l'Europe n'y
entend rien. Je pourrois demander où & quandtoute
l'Europe a dit cela. En attendant qu'on produife au
public ce Certificat de toute l'Europe , je dois juftifier
la critique que j'ai faite de trois morceaux de
DE FRANCE. Gr
2
Roland, où j'ai prétendu que le fens de la mufique
étoit peu d'accord avec celui des paroles. C'eſt le feul
point de toute cette difcuffion qui me tienne au coeur
& le feul qui m'ait déterminé à répondre , parce que
je ne veux pas être foupçonné d'avoir attaqué légè
rement un Compofiteur auffi célèbre que M. Piccini,
dont j'admire & j'aime les beaux ouvrages auffi
fincèrement qu'aucun de fes plus zélés Prôneurs ,
quoique ce ne foit pas au même degré.
J'ai dit que M. Piccini , ainfi que les plus grands
Maîtres d'Italie , facrifioit quelquefois le fens & la
ponctuation de la phrafe verbale à la fymétrie &
aux développemens de la phrafe muſicale . J'en ai
cité pour exemple l'air , je la verrai , & j'ai dit que
dans ce vers , ponctué ainfi par le Poëte :
Efclave , heureux de fervir tant d'appas.
Le Muficien avoit ponctué ainfi :
Efclave heureux; de fervir tant d'appas.
se qui ne fait plus aucun fens.
M. Marmontel me répond que je me trompe ;
que le Compofiteur n'a point détaché ces mots, de fervir
tant d'appas ; qu'il a écrit, heureux de fervirtant
d'appas, defuite &fans aucun repos.
Comme je n'avois cité que de fouvenir , j'ai
craint, en lifant un affertion fi pofitive , que ma mémoire
ou mon oreille ne m'euffent trompé. Je me
fais procuré la partition , & j'y ai trouvé écrit ce
que j'avois entendu chanter. Efclave heureux eft
répété trois fois dans l'air. Dans ces trois endroits
efclave eft toujours lié avec heureux par des doubles
croches ; heureux tombe fur une noire qui forme le
premier temps de la meſure , & donne avec la baſſe
une cadence parfaite ; ce qui conftitue un repos trèsfenfible
: defer vir tant d'appas eft donc détaché ,
& n'eft pas écrit de fuite.
62 MERCURE
Ceci n'eft point une affaire de goût ou de fèntiment
; c'eft une queſtion de fait : il fuffit de favoir
ce qu'on entend par repos dans une phraſe muſicale.
C'eft ce que je vais tâcher d'expliquer clairement en
reprenant la feconde critique que j'avois faite de l'ai
d'Angélique ,
j'ai dit
Oui, je le dois ; je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne
Oui , je dois me garantir.
que le fecond vers eft terminé par un repos
final , qui le fépare du vers fuivant , auquel il devroit
être lié.
La réponse eft facile , dit M. M. Il n'y a point de
repos final apres le fecond vers ; & M. Piccini , qui
fait ce que c'est qu'un repos final en muſique , aſſure
qu'il n'y en a point.
Voila une affertion bien nette & une autorité bien
impofante. Qui croiroit cependant que je n'ai avancé
qu'une vérité fimple & claire pour quiconque enend
feulement les termes de l'art ? Je vais les expli
quer le plus fuccinctement qu'il me fera potfible.
Le difcours muſical fe divife comme le difcours
oratoire, en phrafes & en portions de phrafes plus ou
moins étendues,& féparées par des repos plus ou moins
fenfibles , plus ou moins abfolus ; ces repos font
indiqués par la nature, la valeur & la place de la note
où ils tombent. Ainfi lorfqu'une phrafe de chant fe
termine à la note principale du mode de l'air ; que
cette note eft fur le terns fort de la meſure ; que la
baffe , procédant par la dominante à la tonique , s'arrête
fur la confonnance duton , c'est ce que les compofiteurs
appellent cadence parfaite , & c'est ce qui
-conftitue un repos final. Tous ces caractères fe trouvent
incontestablement réunis dans le paffage dont
il eft queftion. L'air eft en fi bémol ; à ces mots , du
doux penchant qui nous entraine , le chant donne fors
DE FRANCE 63
entraîne , trois noires, dont la première eft le la , note
fenfible , faifant partie de la feptième de dominante ,
& les deux autres font le fi bémol , note du ton. La
baffle frappe la même note au tems fort de la meſure ,
& tous les inftrumens donnent l'accord parfait. Enfin,
en furérogation de preuve , la phrafe eft terminée
par un filence de la moitié de la meſure , qui la ſépare
d'une manière plus marquée de la phrafe fuivante.
Je demande pardon au Lecteur d'entrer dans ces
détails ſcolaſtiques , & je le prie de ne pas croire que
je veuille me donner un air de connoiffeur ou de fa
vant ; je ne fuis qu'un écolier très-peu avancé; mes
connoiffances fe bornent à avoir lu les ouvrages des
Maîtres , avec affez d'application pour entendre les
élémens de la Science. Comme j'avois à défendre ma
critique contre une affertion tranchante & pofitive de
M. Marmontel , appuyée du témoignage de M.
Piccini , je n'avois à oppofer à de fi grandes autorités
que des raifons & des noms célèbres. Auffi ce que
je viens de dire n'eft point ma doctrine; c'eſt la doctrine
fimple, & fidélement exposée de tous les Auteurs
qui ont écrit fur la compofition, de Rameau, de J. J.
Rouffeau , du P. Martini même & de plufieurs autres ,
dont je ne rapporte pas les paroles , pour ne pas furcharger
cet écrit de citations , inutiles pour les hommes
inftruits , plus inutiles encore pour ceux qui ne
Je font pas. J'ai confulté quatre Compofiteurs fur le
même objet , tous ont paru étonnés qu'on pût élever
une pareille queftion ; tous m'ont offert de figner leur
avis : il réſulte de ces témoignages accumulés & uni-
* Voy.les différens ouvrages de Rameau , & particulièrement
fon Code de Mafique , Ch. X. Rouffeau , Dictionn. de
Muf. art. Cadence & Phrafe. M. Bemetz Rieder , Traité
de Mufique Théori -pratique , p. 243. M. Mercadier de Belefta
, nouveau fyfteme de Mufique Théorique &pratique , p.
190. D. Eximeno , Regole della Mafica. P. Martini, Sag
giofondamentale pratico di contrapunto , parte prima , &c.
64
MERCURE
formes, que le vers, du douxpenchant qui m'entraîne,
eft évidemment terminé par un repos final , & tellement
final que l'air pourroit fe terminer par la même
phrafe de chant. L'oreille fuffit pour en juger; mais on
peut difputer fur le fentiment de l'oreille , & il eſt
difficile de difputer fur des principes clairs , -établis
& reçus par tous les Maîtres de l'Art .
On demandera à préfent comment il peut fe faire
qu'un auffi grand Maître que M. Piccini contefte ces
mêmes principes. Je n'ai rien à répondre , finon que
la queftion ne lui aura pas été préſentée telle que je
l'avois expofée, ou qu'il n'attache pas aux mêmes mots
les mêmes idées qu'y attachent les compofiteurs françois
; mais s'il prenoit la peine de lire ce que je viens
d'écrire , je fuis perfuadé qu'il ne figneroit pas le contraire
, à moins qu'il n'eût fur cette partie de la
compofition une théorie nouvelle , qu'on devroit alors
l'inviter à publier.
Il reste une troiſième critique à juftifier , c'eſt celle
du monologue de Roland. J'ai écrit que le muficien
avoit peint le calme de la nuit & la férénité de l'efpérance.
M. M. m'apprend que le muſicien n'a pas
voulu peindre le calme de la nuit , mais le calme de
l'efpérance. J'en demande pardon à M. Piccini ; c'eſt
M. de la Harpe qui m'a induit en erreur ; ce font
fes propres paroles quej'ai tranfcrites. ( Voy. le Journ.
de Littérature du 5 Février ) ; & je les ai citées avec
confiance , le croyant dans le fecret du compofiteur.
C'eſt à lui de défendre fa phraſe ; comme on ne peut
pas douter qu'il n'ait eu bonne intention , je fuis perfuadé
qu'on ne le chicanera pas trop durement fur
ce petit incident.
Pour moi je crois , comme M. de la Harpe , que
le muficien a peint la nuit , & qu'il eût mieux valu
peindre le foleil ; & en me rappelant les quatres premiers
vers du monologue qui en expriment clairement
l'intention :
DE FRANCE.
65
Ah ! J'attendrai toujours ! la nuit eft loin encore !
Quoi , le foleil veut- il luire toujours !
Jaloux de mon bonheur , il prolonge fon cours
Pour retarder la beauté que j'adore.
Je ne trouve pas plus dans ces vers le calme de
l'efpérance , que le calme de la nuit ; je perfifte à y
voir l'impatience d'un amant pour qui les heures coulent
bien lentement ; & quand je pense que cet amant
eft le paladin Roland , qui voudroit éteindre les feux
du foleil pour avancer le moment d'un rendez -vous ,
&qui tombe enfuite dans un accès de phrénéfie quand
il fevoit trahi , je crois qu'on peut l'appeler un amant
forcené. Voilà mon fentiment & mes raifons , je les
livre aujugement qu'on en voudra porter ; c'eft s'arrê
tér trop long-temps fur une difcuffion fi frivole.
Ici je ne puis m'empêcher de faire une réflexion
fur la redoutable influence de l'efprit polémique.
J'ai fait fur deux phraſes de mufique deux obfervations
critiques , qui me paroiffent auffi fenfibles à
l'oreille qu'évidentes pour l'efprit : M. Marmontel
les trouve évidemment fauffes . Il m'oppofe l'autorité
d'un grand Maître , celle de M. Piccini ; je lui cite
les autorités réunies des plus grands Maîtres qui
ayent écrit fur la compofition , & celles de tous les
Muficiens que je connois. Il faut qu'il y ait de part
ou d'autre quelque illufion bien étrange. C'eſt aux
Lecteurs à en juger .
Je ne rappellerai plus que quelques-unes des animadverfions
de M. M. fur ma lettre. J'avois dit que
les Italiens , tout fenfibles qu'ils font à la Mufique ,
étoient à jamais raffafiés du plus bel Opéra ,
après un petit nombre de repréfentations , & ne
defiroient plus de le revoir für le même Théâtre.
C'eſt un fait ; j'en ai donné cette raiſon , puiſée dans
les principes communs de tous les arts . Ce qui n'eft
deftiné qu'à flatter les fens , & à faire fur l'âme des
impreffions vagues & fuperficielles , ne peut plaire
66 MERCURE
long-temps , ne fe foutient que par la variété , &
ne laiffe après foi aucun defir de le revoir . Cette
raifon peut être triviale , mais elle eft claire , &
facile à appliquer aux Opéras Italiens . M. Marmontel
la trouve mauvaiſe : à la bonne - heure . Celles qu'il
donne de ce phénomène font - elles plus fatisfaifantes?
M. M. croit qu'il entre beaucoup de politique
dans l'inconftance des Italiens en fait de Mufique ,
& dans le dégoût qui leur prend du plus bel Opéra
Jorfqu'ils l'ont entendu cinq à fix fois ; & cette poli
tique eft d'encourager les grands Compofiteurs qui
naiffent en foule en Italie. Il y a long- temps qu'on
vante la politique Italienne ; on ne favoit peut- être
pas qu'elle allât jufques-là .
M. M. dit enfuite que pour des oreilles fenfibles ,
eft un attrait puiffant qu'une Mufique toujours nouvelle
fur des paroles anciennes . J'ai peine à croire
que ces oreilles fenfibles trouvaffent un attrait bien
puiffant à entendre une Mufique nouvelle fur les
anciennes paroles du Stabat
M. Marmontel ajoute qu'il faut pour des oreilles
délicates , que la Mufique ait une analogie parfaite
avec la voix qui l'exécute ; & comme fur les Théâtres
d'Italie on change fans ceffe de voix , on aime
à changer de Mufique. Tout cela me paroît prouver
invinciblement ce que j'ai voulu dire , que les Italiens
ne cherchent guères dans la Mufique que le
plaifir de l'oreille..
M. Marmontel dit encore que fi notre goût en
mulique fe perfectionne , nous voudrons avoir tous
les ans des Opéras nouveaux comme de nouvelles étoffes .
Voilà l'effet de la mufique réduit clairement à depures
fenfations ; je n'aurois jamais imaginé que le fuccès
des ouvrages de génie ne fût qu'une affaire de mode
& que le plus touchant & le plus aimable de tous les
arts pût être comparé à l'induftrie de nos fabricans.
M. M. réfume enfin de ces différentes confidéra
DE FRANCE. 67
tions , que c'eft par l'abondance des belles chofes que
les Italiens fe dégoûtent des belles chofes , & que c'eft
par indigence que nous ne nous laffons pas d'applau--
dir ce que nous trouvons beau.
Il réfulte de cette théorie , que l'innombrable multitude
de fonnets dont l'Italie abonde , doit dégoûter
des fonnets de Pétrarque les oreilles délicates des
Italiens ; & que dans le tems où l'Italie avoit plus de
grands peintres qu'elle n'a aujourd'hui de grands
muficiens , les tableaux nouveaux devroient leur faire
oublier ceux de Michel- Ange & de Raphaël.
On fait tous les ans à Paris plus de tragédies
que les Comédiens n'en peuvent ou n'en veulent
jouer ; mais quoique nous aimions la nouveauté autant
qu'aucun peuple du monde , j'efpère que notre
goût en poéfie ne fe perfectionnera jamais au point
de préférer ce qui eft nouveau à ce qui eft beau
jufqu'à oublier les tragédies de Racine & de Voltaire
, & à ne vouloir plus voir au théâtre François
que ces tragédies modernes , fi fort vantées par leurs
auteurs & applaudies par leurs amis.
M. M. compare les fuccès des Opéras de M. Gluck ,
à ceux qu'avoient nos anciens Opéras quand nous ne
connoifions que notre mufique; il ne fait pas attention
que ceux qui applaudiffent aujourd'hui Iphigénie &
Orphée, ont entendu Ernelinde, Céphale, Roland, &
nos meilleurs Opéras Comiques, qui tous, ſelon lui, ſont
purement de la musique Italienne adaptée à des paro-
Les françoifes.
M. M. répond qu'on a été obligé cet Eté de retirer
Iphigénie , & qu'Orphée a été réduit à des recettes
de 4 & de soo liv. ; cela pourroit arriver à des Opéras
joués en étépour la centième ou la cent- cinquantième
fois. Cependant Iphigénie & Orphée foutiennent
encore l'Opéra , & jamais il n'y a eu une recette
de 400 liv., ni même de 700 liv. Je fuis étonné
que M. M. fe permette de pareils moyens de critique.
68 MERCURE
Je ne fuis pas moins étonné qu'il perſiſte à vouloir
que chacunfe nomme en difputant fur les arts. Il voudroit
favoir fi je n'ai , comme lui , que de l'instinct ,
ou fi je fais accompagner une baffe , afin de juger
quel eft le degré d'autorité que je mérite.
Eh ! qu'importe le nom de celui qui ne demande
point qu'on l'en croie en rien fur fa parole, qui ne dogmatife
point,qui motive fes opinions & difcute des faits?
Quoi! le public aura befoin de ſavoir ſi je fuis favant
ou ignorant pour juger fi j'ai tort ou raiſon ? Et mes
Lecteurs ayant néceffairement des opinions trèsdiverfes
fur mon favoir faire , chacun d'eux aura
donc néceffairement , fur le fond de la queftion , une
opinion différente de celle de tous les autres ! Voilà
un moyen tout nouveau d'éclaircir les difputes.
Si j'avois la puérile vanité, ou, fi l'on veut, l'humilité
de mettre mon nom à quelques pages écrites à la hâte
fur une querelle paffagère de Mufique , M. M. pourroit
favoir que ce n'eft pas feulement dans les Concerts
de Paris que j'ai entendu de la Mufique Italienne
, comme il le dit ; mais que j'ai vu exécuter
de beaux Opéras de Sacchini , de Bach , &c . par de
très-habiles virtuofes, fur le théâtre d'une des grandes
capitales de l'Europe ; il fauroit que je n'ai jamais
été , comme il le fait entendre , enthoufiafte de Rameau
& de Mondonville ; il pourroit même fe fouvenir
qu'en difputant quelquefois avec lui fur la
Mufique Italienne & la Mufique Françoife , ce
n'étoit pas moi qui défendois les opéras de Rameau
& de Mondenville. Mais le Public n'en feroit pas
plus à portée de nous juger, & j'aurois le défavantage
de n'oppofer qu'un nom obfcur au nom juftement
célèbre de M. Marmontel ; ce feroit combattre avec
des armes trop inégales.
Dans la littérature comme au barreau , il me
femble que fi les Juges ne connoiffoient point le
nom des plaideurs , les procès n'en feroient pas plus
DE FRANCE. 69
mal jugés. C'est ce que je me propofe d'examiner
dans une autre occafion. En attendant, je prendrai la
liberté de dire à M. M. comme Nicomède ,
Seigneur , fi j'ai raifon , qu'importe qui je fois ?
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Résumé : Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL, insérée dans le Mercure du 5 Septembre.
La lettre répond à une critique de M. Marmontel publiée dans le Mercure du 5 septembre. L'auteur reconnaît l'utilité des disputes pour éclaircir certains points, mais craint qu'elles ne fatiguent le public sans l'éclairer. Il défend Christoph Willibald Gluck, considéré comme le créateur du véritable système de musique dramatique, après des attaques injustes. La controverse a été relancée par Marmontel, qui a cité une lettre du Père Martini critiquant Gluck. L'auteur cite une lettre plus ancienne de Martini louant Gluck de manière élogieuse. Il souligne que ses observations sur la musique visaient à rendre les disputes littéraires plus utiles et intéressantes. L'auteur se défend des accusations de Marmontel, affirmant qu'il n'a jamais cherché à le désobliger. Il critique l'usage excessif de figures de style et de comparaisons vagues dans l'essai du Prince Beloselski sur la musique, tout en reconnaissant la compétence de ce dernier. La discussion porte également sur des critiques des œuvres de compositeurs tels que Vinci, Pergolèse et Piccinni. L'auteur refuse de critiquer l'œuvre de Vinci et conteste l'utilisation de comparaisons et de métaphores pour évaluer la musique. Il affirme que le pathétique et l'éloquence ne sont pas synonymes, citant des exemples comme Démosthène et Bossuet. L'auteur critique Piccinni, affirmant que ce dernier sacrifie parfois le sens des paroles à la symétrie musicale. La controverse se concentre aussi sur la définition des repos dans la phrase musicale, l'auteur expliquant que le second vers de l'air 'Oui, je le dois' est séparé par un repos final. Il aborde également une critique concernant un monologue de Roland, corrigeant une erreur attribuée à M. de la Harpe. L'auteur souligne la divergence d'opinions entre lui-même et Marmontel, qui s'appuie sur l'autorité de Piccinni. La discussion porte sur la perception de la musique italienne et française, soutenant que les œuvres musicales qui ne visent qu'à flatter les sens ne plaisent pas longtemps. Il critique la théorie de Marmontel sur l'inconstance des Italiens envers la musique et exprime son inquiétude que le goût musical en France puisse se perfectionner au point de privilégier la nouveauté. Enfin, l'auteur refuse de se nommer dans cette dispute, estimant que les opinions doivent être jugées sur leur mérite.
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