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1
p. 104-113
LETTRE D'UN INCONNU, A L'AUTHEUR DU MERCURE GALANT.
Début :
Je sers de Secretaire à une belle Dame, qui souhaite [...]
Mots clefs :
Dame, Satisfaction, Lecture, Mercure galant, Succès, Connaissance , Nouvelles, Nom, Feuilles volantes, Qualités
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE D'UN INCONNU, A L'AUTHEUR DU MERCURE GALANT.
LETTRE
D'UN INCONNU,.
A L'AUTHEUR.
DU MERCURE GALANT.
Efers de Secretaire àunebelle Dame, quiſouhaite , Monsieur que je vous mande l'extremefatisfaction que luy a donnée lale
Eture des deuxpremiers Tomesde
vôtre Mercure Galant. Ie conviens avec elle que c'est un Ou..
vrage tres- utile , &même glo- vieuxpour la France ; qu'ilfera encoreplus recherchéquelque jour
qu'il ne l'est auiourd'huy , quoy qu'ilsoit affezdifficile d'en avoir
des premiers , &que dansun Siecle éloigné du noſtre , ilfervira
GALANT. 81
4
A
A
de Titre àquantité de Familles dont vous faites connoître & la nobleſſe & l'antiquité : mais à
vous dire les choses comme elles font , je croy qu'ily a un peu d'intereſt meſléauxloüanges quevous
donne la Damedont jevousparle.
Elle a une demangeaiſon terrible de voirſon Nomparmyceux àqui vous donnez place dans le Mercure ; &comme ellefçaitqu'il a
un fort grandfuccés , qu'il court déjadans toutesles Villes deFrăce , &même plus loin , ellen'en
faitpoint lafine,elleferoit ravie de courirle Monde avec luy.C'est estre Coureuse,il est vray , &ce mestier n'accommodepasla répu1
tation d'une Femme ; cependant elle croiroit n'y pas hazarder la
fienne , au contraire , estant ausfi persuadée qu'elle est qu'on ne
Diiij
82 LE MERCURE
pourra plus àl'avenirfaire preu ve de valeur , de beauté , & de
bel esprit , ſi l'on n'est dans le Mercure , elleferoit au deſeſpoir que vous oubliaſſiez àparler d'elle. Quelque enviepourtantqu'el- le en ait elle ditfortplaiſamment qu'elle neseroit pas peu embaraf- sée àvous marquer fon bel en- droit , qu'elle ne sçait par où se
prendrepour le trouver ; &que te qui la conſole , c'est qu'elle l'ap- prendra de vous par la connois- fanceinfuse que vous devez avoir
de tout lemonde , veu la maniere
dont vous parlez de mille Gens.
Iugez fi elle araiſon en cela ; elle s'appelle Madame la Marquise
de *** & à present que vous
Sçavezfonnom, je croy que vous ne chercherezpaslongtemps ce bel endroit qu'elle a tant de peine à
GALANT. 83
.
1
L
le
6
5
découvrir. Sa naiſſance , ſa beau- té,fon efprit ,ſafidelité pourſes Amis , voila bien de beaux en
droits au lieu d'un. Choiſiſſez; de quelque coſtéque vousvous tourniezſurſon chapitre,vous ne par lerezpoint àfaux. Elle efpere que comme les Hommes ont leurs Hiftoriens , vous nedédaignerezpoint d'estre quelque jour celuydes Femmes , e qu'apres avoir rendu à
nos Braves la justice que vousleur devez dans cette Campagne,vous estimerez affez les Belles pour en vouloir faire une reveuë. Sa modestie l'empeſche dese mettre de
cenombre,jem'en rapporte àvous,
&tiens cependant que les Hom- mes ne vousſont pas peuobligez.
Ieles trouve bien plus àleur aiſe reliezen Veaudans vostre Livre,
que d'avoir à courir en feüilles
DV
84 LE MERCURE
volantesdans les autres Nouvelles
que les Dames liſent rarement.
I'en connoy qui ont eu bien de la
joye d'apprendre dans le Mercure les belles Actions de leurs Amans,
qu'elles ne lisoient point ailleurs ,
ou qu'elles y voyoient marquées ,
Sansqu'ilycût rien de leurs autres belles qualitez. Ceux quisefont distinguez à Valenciennes &àla Bataille de Caffel , vous doivent un remerciment, &il est àcroire
que vous n'oublierez pas les au- tres qui ſeſontſignalez àCam- bray &à S. Omer.Prenez-ygar- de ,je connois une Demoiselle avec qui vous auriez un fort
granddémeſlé , ſivous neparliez Pasdefon Amant. Ce que je re- marque de particulier , c'est que vous accoûtumez le monde àneftre pas fâché d'entendre dire du
GALANT. 85
ام
10
bien deſon prochain ; cela est af- fez nouveau, carnostrepanchant est à lafatyre.Vous ne deſobligez personne , & ce que vous dites
d'avantageuxpourceux quevous louez , est fondésur des choses fi veritables , que comme vous les
citez, ellesne peuventpaſſer pour des flateries. Continuez , Mon- fieur, ie vousenfollicite pour les Belles , & ie ne doute point que vous n'enfoyezfollicité d'ailleurs par tout ce qu'il y adeplus honnestes Gens enFrance.
ال
2
Et par apoſtille il y a d'une écriture de Femme.
Ne croyezpas , Monfieur , un
Extravagant qui ne vous écrit
que des folies ſur l'article qui me regarde. I'ay amenéla mode de
86 LE MERCURE
joüer les annéesdu Mercure,com me on jouë les Logespour la Co- médic , & il veutſe vanger de ce qu'il l'a perdu pour un an contre
deux Dames & contre moy, qui nous en divertirons àses depens.
Ainsi nechangezpas le deffein de lepoursuivre, carceferoit autans
de perdupour nous.
D'UN INCONNU,.
A L'AUTHEUR.
DU MERCURE GALANT.
Efers de Secretaire àunebelle Dame, quiſouhaite , Monsieur que je vous mande l'extremefatisfaction que luy a donnée lale
Eture des deuxpremiers Tomesde
vôtre Mercure Galant. Ie conviens avec elle que c'est un Ou..
vrage tres- utile , &même glo- vieuxpour la France ; qu'ilfera encoreplus recherchéquelque jour
qu'il ne l'est auiourd'huy , quoy qu'ilsoit affezdifficile d'en avoir
des premiers , &que dansun Siecle éloigné du noſtre , ilfervira
GALANT. 81
4
A
A
de Titre àquantité de Familles dont vous faites connoître & la nobleſſe & l'antiquité : mais à
vous dire les choses comme elles font , je croy qu'ily a un peu d'intereſt meſléauxloüanges quevous
donne la Damedont jevousparle.
Elle a une demangeaiſon terrible de voirſon Nomparmyceux àqui vous donnez place dans le Mercure ; &comme ellefçaitqu'il a
un fort grandfuccés , qu'il court déjadans toutesles Villes deFrăce , &même plus loin , ellen'en
faitpoint lafine,elleferoit ravie de courirle Monde avec luy.C'est estre Coureuse,il est vray , &ce mestier n'accommodepasla répu1
tation d'une Femme ; cependant elle croiroit n'y pas hazarder la
fienne , au contraire , estant ausfi persuadée qu'elle est qu'on ne
Diiij
82 LE MERCURE
pourra plus àl'avenirfaire preu ve de valeur , de beauté , & de
bel esprit , ſi l'on n'est dans le Mercure , elleferoit au deſeſpoir que vous oubliaſſiez àparler d'elle. Quelque enviepourtantqu'el- le en ait elle ditfortplaiſamment qu'elle neseroit pas peu embaraf- sée àvous marquer fon bel en- droit , qu'elle ne sçait par où se
prendrepour le trouver ; &que te qui la conſole , c'est qu'elle l'ap- prendra de vous par la connois- fanceinfuse que vous devez avoir
de tout lemonde , veu la maniere
dont vous parlez de mille Gens.
Iugez fi elle araiſon en cela ; elle s'appelle Madame la Marquise
de *** & à present que vous
Sçavezfonnom, je croy que vous ne chercherezpaslongtemps ce bel endroit qu'elle a tant de peine à
GALANT. 83
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L
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découvrir. Sa naiſſance , ſa beau- té,fon efprit ,ſafidelité pourſes Amis , voila bien de beaux en
droits au lieu d'un. Choiſiſſez; de quelque coſtéque vousvous tourniezſurſon chapitre,vous ne par lerezpoint àfaux. Elle efpere que comme les Hommes ont leurs Hiftoriens , vous nedédaignerezpoint d'estre quelque jour celuydes Femmes , e qu'apres avoir rendu à
nos Braves la justice que vousleur devez dans cette Campagne,vous estimerez affez les Belles pour en vouloir faire une reveuë. Sa modestie l'empeſche dese mettre de
cenombre,jem'en rapporte àvous,
&tiens cependant que les Hom- mes ne vousſont pas peuobligez.
Ieles trouve bien plus àleur aiſe reliezen Veaudans vostre Livre,
que d'avoir à courir en feüilles
DV
84 LE MERCURE
volantesdans les autres Nouvelles
que les Dames liſent rarement.
I'en connoy qui ont eu bien de la
joye d'apprendre dans le Mercure les belles Actions de leurs Amans,
qu'elles ne lisoient point ailleurs ,
ou qu'elles y voyoient marquées ,
Sansqu'ilycût rien de leurs autres belles qualitez. Ceux quisefont distinguez à Valenciennes &àla Bataille de Caffel , vous doivent un remerciment, &il est àcroire
que vous n'oublierez pas les au- tres qui ſeſontſignalez àCam- bray &à S. Omer.Prenez-ygar- de ,je connois une Demoiselle avec qui vous auriez un fort
granddémeſlé , ſivous neparliez Pasdefon Amant. Ce que je re- marque de particulier , c'est que vous accoûtumez le monde àneftre pas fâché d'entendre dire du
GALANT. 85
ام
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bien deſon prochain ; cela est af- fez nouveau, carnostrepanchant est à lafatyre.Vous ne deſobligez personne , & ce que vous dites
d'avantageuxpourceux quevous louez , est fondésur des choses fi veritables , que comme vous les
citez, ellesne peuventpaſſer pour des flateries. Continuez , Mon- fieur, ie vousenfollicite pour les Belles , & ie ne doute point que vous n'enfoyezfollicité d'ailleurs par tout ce qu'il y adeplus honnestes Gens enFrance.
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Et par apoſtille il y a d'une écriture de Femme.
Ne croyezpas , Monfieur , un
Extravagant qui ne vous écrit
que des folies ſur l'article qui me regarde. I'ay amenéla mode de
86 LE MERCURE
joüer les annéesdu Mercure,com me on jouë les Logespour la Co- médic , & il veutſe vanger de ce qu'il l'a perdu pour un an contre
deux Dames & contre moy, qui nous en divertirons àses depens.
Ainsi nechangezpas le deffein de lepoursuivre, carceferoit autans
de perdupour nous.
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Résumé : LETTRE D'UN INCONNU, A L'AUTHEUR DU MERCURE GALANT.
La lettre adressée à l'auteur du Mercure Galant exprime la satisfaction d'une dame pour les deux premiers tomes de l'ouvrage. Elle le juge très utile et glorieux pour la France, et anticipe qu'il sera encore plus apprécié à l'avenir. La dame, se présentant comme la Marquise de ***, souhaite voir son nom mentionné dans le Mercure Galant, convaincue que cela démontrera sa valeur, sa beauté et son esprit. Elle met en avant sa naissance, sa beauté, son esprit et sa fidélité envers ses amis. Elle espère que l'auteur, après avoir rendu justice aux braves dans la campagne actuelle, estimera également les belles femmes et en fera une revue. La lettre souligne que les hommes préfèrent lire le Mercure Galant plutôt que les nouvelles volantes, car l'auteur ne désoblige personne et ses louanges sont fondées sur des faits véridiques. Une apostille d'une écriture féminine précise que la lettre n'est pas écrite par un extravagant et encourage l'auteur à poursuivre la publication du Mercure Galant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 182-184
« Si j'apprens à quoy auront abouty ces premieres dispositions [...] »
Début :
Si j'apprens à quoy auront abouty ces premieres dispositions [...]
Mots clefs :
Louanges, Mercure, Paris, Nom
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texteReconnaissance textuelle : « Si j'apprens à quoy auront abouty ces premieres dispositions [...] »
Si j'apprens à quoy auront abouty ces premieres diſpoſi- tions à faire une agreable con- noiſſance , je vous le feray ſça- voir. Cependant, Madame,vous voyez qu'on me fait un crime des loüanges queje ne croyja- mais donnerque fort juſtement;
&comme dans voſtre Campa- gne il ſe peut trover des Cen-
118 LE MERCVRE
ſeurs auffi -bien qu'icy , je vous prie de vouloir prendre mon party contre eux , & d'ajoûter aux raiſons de l'aimable Perfenne qui a défendu le Mercure ſans l'avoir veu , qu'il ne faut pas s'étonner ſi laFrance qui eſt fi peuplée , fournit tous les Mois quinze ou vingt Sujets loüables , fur toutdans un temps oùpar la force de ſes Armes elle
triomphe de la plusgrande par- tie de l'Europe liguée contre el- le ; que fila Cour & la moitié de Paris connoît ceux dont je
vous marque les Actions & les Familles , ily a une infinité de Perſonnes dans les Provinces
qui n'en ont jamais connu que le Nom , &qui me ſçavent bon gré du ſoin queje prensde leur apprendre ce qu'ils auroient peut-eſtre toûjours ignoré.
&comme dans voſtre Campa- gne il ſe peut trover des Cen-
118 LE MERCVRE
ſeurs auffi -bien qu'icy , je vous prie de vouloir prendre mon party contre eux , & d'ajoûter aux raiſons de l'aimable Perfenne qui a défendu le Mercure ſans l'avoir veu , qu'il ne faut pas s'étonner ſi laFrance qui eſt fi peuplée , fournit tous les Mois quinze ou vingt Sujets loüables , fur toutdans un temps oùpar la force de ſes Armes elle
triomphe de la plusgrande par- tie de l'Europe liguée contre el- le ; que fila Cour & la moitié de Paris connoît ceux dont je
vous marque les Actions & les Familles , ily a une infinité de Perſonnes dans les Provinces
qui n'en ont jamais connu que le Nom , &qui me ſçavent bon gré du ſoin queje prensde leur apprendre ce qu'ils auroient peut-eſtre toûjours ignoré.
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Résumé : « Si j'apprens à quoy auront abouty ces premieres dispositions [...] »
Dans une correspondance, l'auteur aborde les louanges et critiques qu'il a reçues. Il mentionne des initiatives prises pour faire connaître certaines personnes et souhaite partager les résultats. L'auteur se défend contre des accusations concernant les éloges qu'il a adressés, comparant ses censeurs à ceux qu'il pourrait rencontrer ailleurs. Il demande le soutien de son interlocutrice. L'auteur souligne que la France, en raison de sa population nombreuse et de ses succès militaires, produit chaque mois de nombreux sujets dignes d'éloges. Il note que, bien que la cour et une partie de Paris connaissent les personnes dont il parle, beaucoup de gens dans les provinces n'ont connaissance que de leurs noms. L'auteur se félicite de l'intérêt suscité en informant ces personnes sur des sujets qu'elles auraient pu ignorer.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 8-148
TRAITÉ DE LA POURPRE.
Début :
En vous envoyant dans le dernier Extraordinaire le Discours que vous / Pour rapporter avec quelque sorte de méthode ce que j'ay [...]
Mots clefs :
Pourpre, Teinture, Couleur, Livre, Robe, Pline, Rouge, Empereur, Usage, Riche, Grand, Laine, Magistrats, Rois, Nom, Rome, Privilège, Précieux, Écarlate, Vie, Romains, Honneur, Enfants, Ornement, Prêtres, Prix, Invention , Substance, Cher, Auteur, Empire, Chevaliers, Peuple, Effet, Confection, Sang, Noble, Armée, Habits, Cérémonie, Plutarque, Martial, Auguste
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texteReconnaissance textuelle : TRAITÉ DE LA POURPRE.
Envomenvoyantdansledernier
ExtraordinaireleDiscours quevous
y avezveu touchant l'originede la
Pourpre, j'oubliayde vousdireque
M' Rault deRowen en estoit l'Au
theur. Celuy que vous allez voirfur
cette mesmematiere, eftde M Ger
maindeCaën.
८८
duMercureGalant.
9
522-525552222-5252
TRAITE' DE
LA POURPRE.
POurrapporter avec quel
que forte de méthode ce
que j'ay leu de la Pourpredans
divers Autheurs, jem'arreſteray
àconfiderer ſon origine,ſa com
poſition, ſa diverſité, ſon excel
lence,&fon uſage. Son origine
feravoir parqui, &à quelle oc
caſion elle a eſté inventée. Sa
compoſition montrera dequoy,
&enquellemaniere onenfaiſoit
la confection. Sa diverſité dé
crira ſes diférentes eſpeces. Son
excellence apprendraquel eſtoit
!ر
10
Extraordinaire
fon prix&ſavaleur; Et enfinfon
ufage déclarera quelles perſon
nes avoient le privilege de la
porter.
Jules Pollux dans fon Ono
mafticon , attribuë à Hercule
la premiere invention de cette
exquiſe teinture. Elle luy eſt
auſſi attribuée parAngePolitien
dans ſon Livre De Reveftiar. c.3.
&autres, mais fur tout par le
PoëteNonnusdansle 40. Livre
deſesDionyfiaques.Voicy àpeu
pres cequ'ilendit.
CertaineNymphenonvulgaire
Faifoitsonsejour ordinaire
Pres du rivageTyrien.
Herculequibrûloitpourelle,
Alloitſouvent chezcetteBelle,
SansautreſuitequeſonChien.
Unjourcôtoyant cerivage.
duMercureGalant. 11
CeChienparunheureuxdeſtin
Faitrencontredansſonchemin
D'untendre&vivantcoquillage.
Preſſe qu'ilestoit dela faim,
CetObjet luyfut unfestin.
Ille caffe, l'ouvre, &lemange,
Ettoutàcoupsonblancmuſeau
Seteint,ſecolore,&sechange
Enunrougeéclatant&beau.
Herculeignorant l'avanture,
ChezlaNymphes'eſtantrendu,
LaBelleeut àpeine apperçen
Cetterare &vive teinture,
Quepleined'unardentdefir,
Elleluydit, quequoyqu'ilfaſſe.
Famaisiln'auraleplaiſir
D'avoirdansſon cœurquelqueplace.
Sipourpreuvedefonamour
Jeneluy donneaupremier
UneRobetoutepareille
jour
Alacouleurvive &vermeille
DontſonChien esttoutbarbouillé.
NostreAmant,àqui laDonzelle
Avoitfans-deuteunpeubroüillė
12
Extraordinaire
Lesyeux le cœur, &lacervelle,
Etdont lafortepaſſion
Euftfaitpourelle l'impoſſible,
Appréhendantl'effet terrible
D'unetelleprédiction,
Luypromet, luy jure, &proteſte,
Dansl'emportement deſonfeu,
Qu'il luyferateindredanspeu
Robe,Manteau, Simarre,ouVeste,
Delacouleurqu'illuyplaifttant.
Celadit, dansle mesmeinſtant
Avecſon Chienils'achemine
Verslebord de l'Ondemarine,
Et làdeRocherenRocher
Iltourne &prendmaint coquillage,
Sanstrouvercequ'ilvient chercher
Surcetavantureuxrivage.
Enfineſtantpreſt dequiter
Uneentrepriſeſipenſage,
Dontilnesçauroits'acquiter,
IlapperçeutſonChiengrater,
Etdeladent&delapate
Fairedeſonmieuxpourouvrir
UneCoquilledelicateر
duMercureGalant. 13
Quelehazardluyvientd'offrir.
Ily court, & voit unConchyle
QueleChiencaffe, &quidiftile
Cette inimitableliqueur,
Dont laMaîtressedefoncœur
Paroiſſoitfifort amoureuse.
Joyeux, commel'onpeutpenſer,
Ilprendpeinede ramaſſer
Unemultitudenombreuse
DecetteConqueprétienses
Etsefaisantdecemonceau
Unlourd,maisaimablefardeau,
Ilporteavecbeaucoupdejoye
Chezluycetteagreableproye.
Labriſantàforcedecoups,
Soitdemarteau,ſoitdecailloux,
Ilenexprimeuneteinture,
Dont levif&brillant éclat
Paſſeleplusbelincarnat
Quepuiſſeinventer laPeinture.
IltrempedanscetteLiqueur
Quelquestoiſonsdefine Laine,
Etleurfaitprendrela couleur
Quifaitleſujetdeſapeine.
Extraordinaire
14
Illesdonne ensuiteà l'Ouvrier,
Dontl'artificefingulier,
Foignantuneexquiſe tiſſure
Alabeautédela teinture,
Luyrendpreſtedanspeudejours,
Maiségalement riche &belle,
LaRobeéclatante&nouvelle
Qu'ildestinoitàsesamours.
Siſapeinefut reconnuë,
SilaRobefutbien reçenë,
Sinoftre induſtrieuxAmant
Reçeut desa belleMaîtreſſe
Maintefaveur,maintecareffe,
Onn'endoitdouternullement.
Maiscequifaitànoſtrehistoire,
C'estqueparcettenouveauté
Dontongarderalamemoire
CheztoutelaPosterité,
Alcideméritalagloire
D'avoirlepremierinventé
Laplus excellenteteinture,
Leluftreleplusprétieux
Quejamais 'Art&laNature
PuiffentproduireſouslesCieux.
1
duMercureGalant. ις
AchillesTatius, dans ſonHif
toire Greque des Amours de
Clitophon&deLeucippe,Liv.2.
rapporte la premiere invention
de la Pourpre àun Berger, par
uneavanture preſque ſemblable
à celle d'Hercule. Ce Berger,
dit-il, ayantveulagueulledefon
Chien teintedu ſang d'une ma
niere d'Huiſtre, dont il avoit
caffé la coquille, & s'imaginant
qu'il s'eſtoit fait une coupure en
caſſant cette coquille , luy lava
lagueulle pour voir enquel lieu
il s'eſtoit bleſſe; mais il futbien
furprisdevoirque nonſeulement
fon Chien n'avoit aucune blef
fure , mais encor que plus il luy
étuvoitle muſeau, plusil paroif.
foit vermeil & empourpré. Ce
qui le ſurprit encordavantage,
7
1-
Extraordinaire
16
fut de ſe voir les mains teintes
de cette meſme couleur. Il ne
ſçavoit àquoy attribuer un effet
ſi merveilleux, lors que le Chien
qui avoit pris gouſt à l'Huiſtre,
entrouva encor une pareille, &
la caſſant, fit voir à fon Maiſtre
quil'obſervoit,laveritable cauſe
de cette éclatante teinture; ce
que le Berger ayant remarqué,
il prend unefemblable coquille,
la caffe, &trempe dans ſonſang
un petit flocon de laine, qu'il
voit auſſitoſt imbibé & coloré
duplusbeaurouge cramoiſyqui
ſe puiſſe voir. Un Secret ſi rare
le rendit riche en fort peu de
temps. Ille laiſſa enmourantà
ſes Compatriotes , qui en firent
depuis un trafic ſi avantageux,
queleurVille endevintfort opu
+
duMercureGalant.
17
lente , &fe rendit fameuſe non
ſeulement par tout le Levant,
mais meſmejuſquesdanslesPro
vinces les plus éloignées. Le ſça
vant Caffiodore confirme cela
dans lepremier Livre de ſesVa
rietez, Epiſtre 2.
Pline dans le 7. Livre de fon
Hift. nat. c.56.donne l'invention
de cette prétieuſe teinture aux
Lydiens, Peuples qui habitoient
cette Contréedel'Aſie mineure
quis'eſtrenduë recommandable
par l'or que rouloit ſon Fleuve
Pactocle parmy ſon ſablon. Il
faitmention particulieredeceux
deSardis, ou Sardes, Ville Ca
pitale de toute cette Province,
qui trouverent, felon luv,le ſe
cret defaire prendre aux Laines
la riche couleur de la Pourpre.
Q.d'Avril1682.
:
B
:
1
18
Extraordinaire
D'autres attribuënt cette gloire
aux Phéniciens , d'autres aux
Rhodiens, &c.
Quoy qu'il en ſoit , tous les
Autheurs demeurent d'accord
que lamatiere dont on compo
foit cette noble teinture, prove
noitd'un petit Poiſſon renfermé
dans une petite écaille, conque,
ou coquille de Mer, appellée
Pourpre , du nomque l'on donna
au fang ou àlaliqueurvermeille
quel'on tiroitde la ſubſtancede
cePoiffon, duquel il eſtà propos
de dire quelque choſe de ce que
nous en racontent les Natura
liſtes, au moins pour cequi tou
cheleſujetque noustraitons.
Pline Livre 9. c. 36. dépeint
deuxfortes de Pourpres & dedi.
férente figure ; l'une , qu'il dit
du MercureGalant. 19
eſtre faite en façon de petit
Cornetou deFlute, &qu'ilap.
pellepour cela Buccinum, parce
qu'il a une eſpece de bec de
forme ronde, qui eſt unpeu in
ciſé à coſté, àpeu pres comme
laFlute, ce qui le rendroitquafi
propre aumeſme uſage que cet
Inſtrument, & ce qui estcauſe
que l'on luy donne le nom de
Tuyau ou de CornetdeMer.
L'autre eſpece de Pourpre, &
qui en retient proprement le
nom, eſtplusgrande, dit lemef
me Pline, quele Corner, &eft
faite enfaçonde Pointe, ayant
ſept petites pointes ou cornes
diſpoſées preſque en égale dif
tance les unes des autres; l'une
deſquelles qui eſt cavée en for
mede tuyau, ſert comme debec
Bij
レ
20
Extraordinaire
àla Pourpre, par le moyen du
quel ce Poiffon pouſſeſalangue
dehors pour ſuccer & attirer ſa
nourriture.
Bellonius dans ledocte Traité
qu'il a fait des Animaux aquati
ques , décrit la Pourpre à peu
pres dela maniere de cette der.
niere eſpece, car il dit que c'eſt
unefortede coquilledela grof
ſeurd'un œufdePoule, hériſſée
tout autour de petites pointes,
ayant une petite ouverture ou
canal àl'unde ſes coſtez, par où
la Pourpre s'attache aux Ro.
chers,&paſſeſa teſte endehors,
laquelle eſt armée de deux peti
tescornes, fléxibles comme cel
les des Limaçons, qui s'avancent
&ſeretirentdemeſime,&qui luy
fervent comme de guides pour
+
duMercureGalant.
21
la conduire,&fonder le chemin
paroù elleveutpaſſer, ayant au
reſte la langue ſi dure& fi mor
dante,qu'elle s'en fertpour ron
ger les pierres, pour s'en repaî.
tre, &les attirer dans ſoneſto.
mach. Lapidesarrodit, & infto
machumexagens demittir.
RondeletdansſesRecherches
fur la nature &les qualitez des
Poiſſons, donne uneautrefigure
à la Pourpre , carildépeintfa
coque comme celle d'un Lima
çon, en forme de petiteBou
teille, ronde&largeparunbout,
&diminuant peuàpeuenpoin
te, &parpluſieurs petits cercles,
juſqu'à l'autre bout, ayant l'é
cailled'un rougejauneparlede
dans, &d'unverdcendré par le
dehors, &toutehériſſéepardef
Extraordinaire
ſusdepointesdiſpoſéespar ordre
22
*&commeparétages, eſtantplus
longuesoupluscourtes àpropor
tiondelagroſſeur ou dela peti
teſſedu cercle où ellesfontatta
chées. Par le bout qui eſt en
pointe enformed'unbec long &
aigu, cePoiffon pouſſeſalangue,
que Plinediteſtrede la longueur
d'undoigt,&attireſon aliment.
Au reſte, quelque diférence
deforme&defigureque lesNa
turaliſtes donnent à cepetit Poiſ
fon, outre qu'ils le mettent tous
dans le rangdes coquillages, ils
conviennent encore tous que
c'eſt de ſa ſubſtance qu'on ex.
primoit autrefois la riche tein
ture qui porte fon nom, laquelle
n'eſtautre choſe qu'unſangver
meil, ou une liqueur incarnate,
duMercureGalant. 23
qu'ilporte renfermée,ſelonArif
tote & Pline , dans une petite
veine blanche qui regne autour
deſon col, n'yayant que ceſeul
endroit dans cepetitAnimal où
cette liqueur ſe puiſſe trouver.
Lors qu'on la veut tirer de fon
corps,il faut l'aſſommer vivant,
&l'écrafer toutd'un coup; au
trement il perd toute lacouleur
qui fait ſon prix, l'expérience
ayant fait connoiſtre quequand
il meurt lentement, ſon ſangſe
diffipe &s'évanoüit detelle ma
niere, qu'il eſt impoffible d'en
exprimer la moindre goute.
Dandaeftopera,ditPline, utiviva
frangantur: nam si priusquamfre
geris expirarint,floremomnemcum
vita evomunt.
Cefangn'apaslameſme cou
24 Extraordinaire
leur dans toutes les eſpeces de
Conchyles, auſquelles on a don
né lenomdePourpre. Vitruve,
Liv. 7. c. 15. endiftingue deplu
ſieurs fortes, qui diférentde cou
leurs entr'elles à proportion des
diférentesplages où elles ſe ren
contrent. Celles qui ſe prennent
le long des Coſtes du Septen
trion, ontlacouleur d'un rouge
enfoncé, & tirantpreſque ſurle
noir. Celles d'entre le Septen.
trion & l'Occident, ſont d'un
rouge pâle & plombé; celles
qu'on trouve vers l'Equinoxe,
entre l'Orient & l'Occident, ti
rent ſur le violet approchant de
l'améthiſte ; & celles qu'on pef
che du coſtéduMidy,fontd'un
incarnat tres-vermeil & de cou.
leur de feu; mais les plus eſti
mées
1
duMercureGalant. 49
mées ſont celles que l'on prend
au fond desMers dePhénicie&
deLaconie.
Le tempsdeleurpeſche,ſelon
le ſentiment de Pline, eſt apres
lesJoursCaniculaires, ou à l'en
trée du Printemps , felon Arif
tote , parce que ce ſont les deux
ſaiſons de l'année où leur fleur
eſtplus ferme&plus excellente,
au lieuqu'elle eſt trop fluide, &
beaucoup moins vive dans les
autres.
La maniere de les prendre a
eſté décrite de cette forte par
Elian dans ſon 7. Livredes An.
c.34. Onlâchoit un long&fort
cordeauau fondde laMer, au
queld'eſpace en eſpace eſtoient
attachez certains Vaſes ou Pa
niersd'ozier, à lafaçon desNaf
Q.dAvril1682.
C
Extraordinaire
fo
tes denosPeſcheurs. L'onymet.
toit des appaſts d'entrailles de
Poiffon , des quartiers de Gre.
nouilles, ou autre matiere d'une
odeur forte & puante, pour at.
tirer les Pourpres qui ſe plaiſant
fort à ces fortes de nourritures,
ne manquoient pas de s'en ap
procher en foule, &d'entrer en
grand nombre dans ces Naſſes,
d'où la ſortie leur eſtant bou
chée, elles eſtoient contraintes
d'y demeurer enfermées juſqu'à
l'arrivée des Peſcheurs qui vui
doient dans leurBatteau toutce
qu'ils trouvoient de Pourpres
priſes. Ils alloient les vendre en
ſuite à ceux qui ſcavoient en
compoſer la teinture. Pline dit
que la compoſition s'en faiſoit
K
decette forte.
2
duMercureGalant. SI
Onpiloit toutes ces coquilies
enſemble, écaille & poiffon, du
moins les petites , car pour les
groſſes onenprenoit ſeulement:
la chair. On les lavoit en fuite
pluſieursfoisdansune eau claire,
afin d'en ofter tout le limon.
Apres cela, onſéparoit la chair
d'avec les écailles, & on leur:
oſtoit la petiteveine d'autour du
col, oùleſangde laPourpre ef
toit contenu. On mettoit ce
ſang dans unVaſe propre à cet
uſage , & y ayant poudrédu ſel
deſſus unelivre&demiefur cha
quequintalde teinture, ondesy
laiſſoit tremper troisjours, apres
leſquels on les faifoit boüillir à
petitfeudans desChaudieresde
plomb, parle moyen d'unRe
giſtre ou Canal, qui fortantd'un
Cij
Extraordinaire
52
Fourneau allumé de charbon,
portoit une chaleur moderée à
chaque Chaudiere , d'où le feu
n'eſtoit ainſiéloigné qu'afin qu'il
nebrûlaſt point la teinture. Pen
dant que cette liqueur s'échau
:
foit, lesTeinturiers eſtoient ſans
ceffe occupez tant àleverl'écu
me, qu'à nettoyer &ofter toute
la chair qui pouvoit eſtre reſtée
aux veines qui contenoient la
Pourpre, & les veines meſmes,
n'y laiſſant que lapure ſubſtance
de fang. Enfin tout eſtant bien
nettoyé, ils laiſſoient raſſoir cette
ſubſtance dans la mesme Chau.
diere où elle avoit cuit, par l'ef
pacededixjours entiers, leſquels
expirez, ils faifoient la premiere
épreuve de leur teinture, en y
trempant quelques flocons de
duMercureGalant. 53
Laine, la plus blanche & la plus
fine qu'ils pouvoient trouver, &
apres l'avoir laiſſée imbiber du.
rant cinqheures,ilsla retiroient;
&s'ils voyoient que leur Laine
ne fuſt pas affez chargée & co
lorée à leurgré, ny la teinture
affez vive , alors ils recommen
çoient à faire boüillir leurdéco
tion, juſqu'à ce qu'elledonnaſt
la couleur qu'ils defiroient; ce
qui eſtantfait, ils retiroient leur
Laine, &l'ayant ſechée,peignée
&cardée, ils luyfaifoient pren
dreunenouvelle teinture, qu'ils
réïteroient plus ou moins de
fois qu'ils en vouloient la cou.
leur, plus ou moins éclatante,
vive, morne, ou enfoncée. Quel.
quefois ilsyadjoûtoient du miel
oudel'urine,pour en augmenter
Ciij
Extraordinaire..
54
le luftre, que ces Laines ainſi
teintes gardoient plus de deux
cens ansfans aucune altération.
Onaperdu l'ufagedeteindre
avec le ſang de ces Pourpres,
foit que la maniere de l'exprimer
ſe ſoit évanoüye, ſoit que l'on
ne connoifle plus , ou que l'on
P
ne trouve plus de ces fortes de
coquillages ; ſoit enfin qu'on n'y
rencontre plus cette prétieuſe
ſubſtance qui les faifoit tant re.
chercher autrefois. Il eſt certain
(
:
que l'on ne voit point d'Au
theurs nydeVoyageurs qui nous
difent qu'ilyait aucune Contrée
fur la terre où il foit reſté le
moindre uſage de cette teinture,
ce qui eft affez digne d'étonne
ment, apres la vogue qu'elle a
euë anciennement preſque par
toute la terre.
duMercureGalant. 55
Ontâchepourtantde reparer
cette perte en quelque maniere,
&decontrefaire autant que l'on
peut la teinture de la Pourpre,
par le moyen d'une graine ap
pelléeKermésenArabe,d'oùl'on
veut que vienne lemot de Cra.
moiſy & d'Ecarlate , qui font
deux fortes de couleurs qui ap
prochentleplusdecelledePour
pre. Lapremierevaſur les Soyes,
&laſeconde fur les Laines; &
ſelon le ſentiment de quelques
uns, depuis que la Cochenille eſt
en vogue, leCramoiſy va auſſi
fur les Laines.
Cette graine dont on ſe fert
pour teindre en Ecarlate, & qui
ſe nommeenLatin Coccum, vient
ſelon la deſcription de Diofco
ride , ou d'un petit Arbriſſeau,
Coiiij
Extraordinaire
56
que Pline a crû eſtre l'Ilex, ou
Aquifolia, c'eſt à dire une eſpece
de Cheſneau qu'on appelle
,
• Yeuse, ou Eufe, qui croiſt enquan
tité dans l'Eſpagne, le Langue.
doc, laProvence,& en quelques
Cantonsdel'Italie, oud'une au
tre forte de Plante ou Arbuſte,
que le meſme Pline veut eſtre
fort commune en Afrique, en
Galatie,en Cilicie, en Piſidie,
&meſineen l'Iſlede Sardaigne;
ouenfinc'eſtlaCochenille,cette
graine ſi chere que l'on apporte
des Indes, & dont l'on compoſe
le plus beau &le plus pur Paſtel
del'Ecarlate.
Quelques-uns ſe ſont imagi
nez quela confection de l'Ecar
late ſe faiſoit du ſang & de la
ſubſtance de certains petits Vers
duMercureGalant. 57
qui naiffoient & ſe formoient
dans les graines de quelques pe
tits Arbriſſeaux, dontils nesçau
roient bien diftinguer lenom ny
la forme; &d'autresontcrûque
cette ſubſtance ou vermillon ſe
trouvoit dans de petites veſſies,
bulbes , ou pillules rouges, qui
croffoient ſur l'écorce de cer
tains Arbres qu'ils ne connoif
fent pas mieuxque lespremiers.
Quoyqu'ilenſoit, on nepeut
douter que l'Ecarlate dont on
uſe préſentement, ne ſe fiſſe de
quelqu'unede ces fortes degrai.
nes, avec leſquelles on meſle, à
cequediſentlesExperts duMê
tier, del'Agaric, del'Alun, de la
Couperoſe, duBréſil , & autres
droguesquientrentdans la con
fection de l'Ecarlate , qui eſt à
Extraordinaire
58
proprementparler lafeulePour
pre d'apréſent.
Maispour revenir àl'ancienne
•de laquelle ſeule nous parlons
icy , Pline , & pluſieurs autres
Autheurs, nousapprennent, ou
tre ce que nous avons déja rap
porté de Vitruve , que l'on dif
tinguoit ancienement trois prin
cipalesfortesdeteinturedePour
pre,auſquellesondonnoitle prix
par préference à toutes les au
tres , &qui n'eſtoient pas moins
diférentes entr'elles pourle luftre
&pour labeauté, ſelonle ſenti
mentdeDiogeneLaërce, que le
fontentr'eux le Soleil, la Lune,
&unFlambeau , pour la ſplen
deur& la clarté: Conftat Purpu
ram colorem varium praseferre ad
Solem, & Lunam, & Lucernam.
Diogen. Laërt. L.9.
duMercureGalant. 59
La premiere de ces Pourpres
eftoitd'unfondrouge, mais d'un
rouge vif& éclatant, &de cou
leur de feu, ou de fang pur &
vermeil ; & voila pourquoyelle
eſtoit appellée Purpura ignea,ar
dens, Tyrio murice tincla, parce
que pour lafaire l'onjettoit fur
la teintureengraineou Ecarlate,
une charge de Pourpre rouge
Tyrienne.VolfangusLazius,L.8.
c. 8. dit que c'eſtoit ce qu'on
appelle aujourd'huy Rouge-cra
moify. Vopifcus dans la Vie
d'Aurelien , fait mention d'une
Piece de Drap teinte en cette
couleur, qu'il dit que le Roy de
Perſe avoit fait venirdes Indes,
&qu'ill'envoya parſes Ambaf
fadeurs comme unriche préſent
à cet Empereur, qui la reçeut
Extraordinaire
60
avec beaucoupde reconnoiſſan
ce, &en fitbeaucoup de cas, &
certes avec raiſon, dit cet Au
theur, parce qu'elle avoit un
éclat ſi vif, que laplus prétieuſe
Pourpre des plus Curieux de
Rome, perdoit toute la beauté
aupresd'elle, &ne paroiſſoit que
dela cendre àſon égard: Cineris
Specie decolorari videbantur cætere
divini comparatione fulgoris. Cet
Hiſtorien adjoûte, qu'Aurelien
la dédia àjupiter , & la fit ap
pendre en fon Temple du Ca
pitole, comme un chef-d'œuvre
de la teinture, &un effet tout
miraculeux de l'artifice humain.
Il dit deplus, que le meſmeAu
relien , & apres luy, les Empe
reurs Probus & Diocletien, en
voyerent de tous coſtez des
duMercureGalant.
61
Teinturiers tres-habiles pourdé.
couvrir leſecretd'une ſi merveil
leuſe teinture , & qu'ils n'y pû
rent jamais réüſſir. Ce morceau
d'Etoffe de forme quarrée , &
teinteen Pourpre, queJeanMa
gnusditeſtre prétieuſement con
ſervé dans un Templedela La
ponie, & adoré commeuneDi
vinité par certains Peuples de
cetteglaciale Contrée , pouvoit
eſtre un échantillonde cette ad.
mirable Pourpre. Ces Peuples
l'acheterent autrefois de quel
quesNégotians fins & ruſez qui
estoient venus aborder ſur leurs
Coſtes , & qui leur vendirent
biencher ce morceau d'Etoffe,
abuſantde leurſimplicité, &de
l'empreſſement avec lequel ils le
demanderent. Lors qu'ils en fu
1
62
Extraordinaire
rent les maiſtres , ils le prirent
pour quelque choſede divin, ne
pouvant s'imaginer qu'un colo
ris ſi merveilleux pûteſtre l'ou
vrage des Hommes,maisſeper
ſuadant folement que quelque
Dieu s'en eſtant rendu l'Ouvrier
dans leCiel, l'avoit en ſuite ap
porté ſur terre, pourobliger les
Mortels àadorerſonOuvrage.
La feconde ſorte de Pourpre
s'appelloit Amethystina , parce
qu'elle repréſentoit la couleur
d'une Pierre prétieuſe que nous
nommonsAmétyſte, & qui eſt
d'unviolet fort brillant& aviné.
Pour mettre cette teinture dans
ſa perfection, on en faifoit la
couchedePourprin noirâtre, &
la chargedeburet; & quelque
fois ondõnoitau violetduCon
duMercureGalant. 63
chyle ( quieſtoit unedes eſpeces
du coquillage ſervantà la Pour
pre, &dont le fang eſtoit plus
violetque rouge) une charge de
rouge PourpreTyrienne , &par
ce moyen on formoit unviolet
de haute couleur, ou un rouge
tirant ſurleviolet.
Pline appelle laconfection de
cette teinture, une invention
vaine & fuperfluë, que le luxe
&lavanité ſembloient n'avoir
introduite à Rome que pour en
cherir encorpardeſſus lacouleur
de Pourpre Tyrienne, comme
s'il n'euſt pas ſuffy à l'ambition
des Romains de porter l'Amé
tyſte parmy les autres Pierreries
dont ils parfemoient leurs Ha
bits , & qu'elle ne fuſtpas con
tente de toute cette vaine pa
64 Extraordinaire
rade, fi elle n'adjoûtoit encor la
couleur de cette Pierre prétieuſe
fur le fond de leursEtoffes, par
un ſurcroift de dépenſe, à la
Pourpre rouge Tyrienne, afin
de les rendre d'une couleur &
plus chere, & plusagreable àla
veuë.
La troiſieme eſpece de Pour
pre portoit lacouleurd'un foible
violet qui tiroit ſur le bleu , &
s'appelloit pour cela Purpura ca
rulea , Hyacinthina , ou Ianthina,
parcequ'ellereſſembloit encou
Ieur à la Fleur, ou àla Pierre pré
tieuſe, auſquelles nous donnons
lenomd'Hyacinthe,qui montre
unvioletmoinsvif, &beaucoup
plus pâle que celuy de l'Amé
P
ryſte, qui paroiſt plus enfoncé.
Cettederniere ſortede Pourpre
duMercureGalant. 65
ſe faifoit, au raport de Pline, du
ſimple fang des Conchyles, ſans
yadjoûter, comme aux autres,
des Cornets de Mer, & l'on n'y
mettoitque lamoitié d'autant de
ſel quel'on en mettoit àla rouge
&à la violete ; & plusl'on vou
loit que leviolet tiraſt ſur le bleu
&fuſt d'unecouleur pâle, moins
on faifoit cuire la teinture, &
tremper les Laines. Perſe fait
mention de cette Pourpre, lors
qu'il dit,
Hic aliquis, cui circum humeros
Hyacinthina Lana eft.
Cette teinture eſtoit la moins
eſtiméedetoutes, &ne ſepor.
toit d'ordinaire quepar lesGens
du commun,&parlesCourti
ſanes. Martial en marquequel
que choſedansle reproche qu'il
Q.d'Avril1682.
D
i
Extraordinaire
66
fait à certain Libertin, l'accufant
de faire porter des Habits de
Pourpre Jantine , c'eſt à direde
couleur d'Hyacinthe , à une
Créature de mauvaiſe vie qu'il
entretenoit.
Coccinafamoſedonas& Ianthina
Macha.
Cornelius Nepos , cité par
Pline, & qui mourut ſousl'Em
pire d'Auguſte,ſe reſſouvient de
ces trois fortes de Pourpre, lors
qu'il écrit que du temps deſa
jeuneſſela Pourpre violete eſtoit
en vogue à Rome, Mejuvene
violacea Purpura vigebat, & qu'on
la quitta bientoſt apres pour en
prendre de rougeblasfard, oude
pâleviolet,teinture de Tarente,
Necmuliò post rubraTarentina ; &
qu'enfin la mode de celle-cy
duMercureGalant. 67
eſtant paſſée, on luy avoit fait
fucceder la Pourpre rouge Ty
rienne , dont la couleur eſtoit
beaucoup plus vive que lesdeux
autres. Cette derniere fut ap
pellée Dibaphum Tyriam, à cauſe
qu'elle estoit deux fois teinte.
Celuy, dit lemeſme Népos, qui
enapporta la mode à Rome, &
qui laportalepremier enſaPré
texte , fut Lentulus Spinther
EdileCurule; dequoy on leblâ
ma d'abord, mais on l'imita fi
biendans lafuite, quelaplupart
de ceux qui avoient un peu de
bien, s'eftant mis àla porter, elle
devintenfin ſi commune, qu'on
s'en ſervoit meſme dans les Cou
vertures des Lits de table. Quâ
Purpura quis non jam triclinaria
facit?
Dij
68
Extraordinaire
Commeil yavoit de la difé
rence entre ces trois fortes de
Pourpre pour la beautéde la
couleur, ilyavoit auſſibeaucoup
d'inégalitédeprix. Laplus chere
detoutes eſtoit la Dibaphe , ou
PourpredeTyr, deuxfois teinte,
parce qu'il y falloit faire beau
coup plus defrais qu'aux deux
autres. InterPurpuras, ditPline,
preciofiffima fuit Dibapha , que no
menindefortita,quòdeſſetbis tincta
veluti magnifico impendio. Plin.
1.9. c.3. LemeſmeAutheur dit
en un autre lieu, que leluxe ef
toit monté àtelpoint à Rome,
pour leregardde cette fortede
teinture, dont tout le monde
vouloit ſe parer, que le prix en
vint juſqu'à égaler celuy de l'or
&despierreries : LuxuriaPurpuris
du MercureGalant. 69
paria pæne margaritis pretiafecit,
1.35. En effet, Fl.Vopiſcus rap
porte dans la Vie de Valérien,
quela Femmede cetEmpereur
demandant unjour àſon Mary
lapermiffiondeporteruneRobe
deSoye teinte encette couleur,
ceſagePrince, mais unpeu trop
ménager, luy répondit; Les
Dieuxmegardent, Madame,de
vous voir porter un Habit, dont
les filets ſe payent au poids de
l'or, Abfit ut auro fila penfentur.
La livre de Soye ainſi teinte,
continue cet Hiſtorien, ne ſe
vendoitpasmoinspour lors qu'
unelivrepeſantd'or. Libraenim
auritunclibrafericifuit.
Le meſme Cornélius Népos,
déja cité, affure que de fon
temps la livrede cette Pourpre
70 Extraordinaire
rouge deTyr ſevendoit àRome
plusde milledeniers, qui valent
ſelon Budée plusde centPiſto
les ; que laviolete la plus exqui
ſe, quoyqued'unprix beaucoup
au deſſousde larouge, nevaloit
pas moins que cent deniers ou
centfrancs lalivre; & la violete
blasfarde à proportion. Martial
témoigne qu'un certain Baſſus,
HommeConſulaire,achetaquel
ques Robes de laine teinte en
cette premiere couleur , qui luy
coûterent dix mille deniers, ou
mille Pistoles. Emit lacernasmilli
bus decem BaſſusTyrias coloris opti
mi.Etle meſmedansla 41.Ep.de
ſon 10. Livre, fait affez voir à
quel excés montoit le prix de
cette forte de Robe, lors que
raillant Proculeïa qui vouloit
duMercureGalant. 71
faire divorce avec ſon Mary, à
cauſe qu'ayant eſté élevé à la
ChargedePréteur, il falloitque
pourl'honneur de ſa Dignité il
euſt uneRobede Pourpre dela
plus exquiſe, qui ne luy pouvoit
guére moins coûter que cent
mille ſeſterces, il luyditplaiſam
ment que la Pourpre Mégalée
eſt trop chere, &qu'il voitbien
que c'eſt par épargne qu'elle
ſe réſout à ſe ſéparer de fon
Mary.
Par cette Pourpre Mégalée,
ou Mégalienne, il entend une
eſpecede Robede PourpreTy
rienne, dont eſtoientreveſtusles
Préteurs lorsqu'ils aſſiſtoient en
cerémonie àla celebration des
Jeux Mégaliens, oùils avoient
coûtume de préſider. CesJeux
Extraordinaire
72
ſecelébroienttouslesansàl'hor
neurdeCybele,quel'onrevéroit
communément ſous le nom de
la grande Mere des Dieux, d'où
味
cesJeux avoient pris leur nom,
parce que Mégale chez lesGrecs
fignifie Grand, & parce que ces
Jeux ſe faifoientprincipalement
parlaJeuneſſe Romaine de l'un
&del'autre Sexe , qui avoit le
privilege de s'y traveſtir, & d'y
1
joüer toutes fortesde perſonna
ges,tantdes Magiſtrats que des
Perſonnes privées, contrefaiſant
leurs habits , leurs paroles , &
leurs actions. Les Préteurs,à qui
le ſoin de cesJeux eſtoit commis,
y préſidoient enRobesdeceré
monie, c'eſt à dire enRobes de
Pourpre des plus riches &des
plus pompeuſes,pourempeſcher
les
duMercureGalant. 75
les défordres qui pouvoientyar
river ; Ou bien il faut entendre
par cette Pourpre Mégalienne ,
que Martial met àſi haut prix,
non ſeulement la Robedont le
Préteurdevoiteſtre reveſtupen
dant ces Jeux , mais encor une
grande quantité d'autres pareil.
les Robes dePourpreque leMa
giftrat eſtoit obligé de fournir ,
pour en reveftir les Sénateurs &
les autres Perſonnes de qualité
qu'il convioit d'y venir, par le
devoir de ſa Charge qui l'enga
geoità faire les principaux frais
de la Feſte. Plutarque dans la
ViedeLucullus, rapporte qu'un
certain Préteur voulant s'acqui
ter avec honneurde la celébra
tionde ſemblables Jeux , dont il
devoit faire la dépenſe, s'adreſ
Q.dAvril1682
EJ
74
Extraordinaire
ſa àce grandCapitaine, pourle
prierdeluyprefter quelquesRo
besdePourpre , dontilavoitbe
foin pour reveſtirpluſieurs Offi
ciers qu'il avoitpriez de s'ytrou
ver. Lucullus luy donna parole
del'accommoderdetout cequ'il
en avoit & ce Préteur l'eſtant
allé voir le lendemainpour luy
endemander environ un cent,
Lucullus en fit auffi-toſt porter
encoreune foisautant chez luy.
Martial ditla meſme choſe,mais
un peudiverſementpourlenom.
bre des Robes,qu'ilfaiſoitmon
*ter juſques à cinq mille. C'eſt
dans l'Epiſtre à Numitius.
Cequeditce Poëte,ſeroitaffez
difficile à croire , qu'un Particu
lier puſt avoir enſapoſſeſſionun
ſi prodigieux nombrede Robes,
&d'une teintureauſſi chere qu'il
duMercureGalant. 75
eſt conſtant que l'eſtoit celle de
Tyr, ſi l'on ne ſçavoit pas que
ce Lucullus eftoit le plus opu
lent &le plusmagnifiquedetous
les Romains. Les richeſſes qu'il
avoit amaſſéesdans les conquef
tes qu'il avoit faites endiverſes
Provincesdel'Afie,&particulie
rementencellede Pont,eſtoient
ſi grandes , que lors qu'il triom
pha àRome, apres la défaitedu
RoyMithridate, ce futavec une
magnificence preſque incroya
ble. Onvoyoit parmylesorne
mens defontriomphe, la Sra
tuëdecePrince, touted'or maf.
fif, de fix piedsde haut,avec fon
Bouclier de meſme métal , &
tour couvertdepierres prétieu
ſes; outre une grande ſuite de
Mulets chargez de ſommes im
t
E ij
76
Extraordinaire
menfes d'or & d'argent fondu
&monnoyé, avec une infinité
de Lits, Tentes, Robesde Pour
pres , & autres meubles d'une
valeur inestimable. Son train é
toit fipompeux, qu'il furpaſſade
bien loin la ſomptuofité de tous
les Princes & des Rois meſme
de fontemps. Sinousen croyons
Plutarque & Velleijus Patercu
lus, il n'avoit pas ſeulement une
tres-grande quantité de Palais,
où rien ne manquoit pour l'or
nement ; il faisoit percer à jour
des Montagnes toutes entieres
pour s'y faire des chemins , en
forte que les eaux de la Mer &
des Fleuves paſſoient fous leurs
voutes ſuſpenduës , & venoient
environner ſes Maiſons, qu'il ſe
plaiſoit quelquefoisdefairecon
duMercureGalant. 77
ſtruire au milieu d'e,flots. SaTa
ble eſtoit régulierement ſervie
desmetslesplusrares en Vaiſſel
le d'or & d'argent enrichie de
pierreries. Il avoit diverſes Sal
les où il prenoit ſes repas , qui
montoientà des ſommes immen
ſes , entr'autres celle qu'il apel.
loit la Salle d'Apollon, dansla
quelle les Feſtins qu'il avoit ac
coûtuméde faire eftoient reglez
fur lepié de cinquante mil écus
chacun. Sitoutcelaeſtvray,com
mecesdeuxAutheursenfontfoy,
onnes'étonnerapas qu'unHom
me auſſi opulent , auſſi magnifi
que, auſſidiſſoluque ceRomain,
puſt eſtre fournydugrandnom
bre de Robes de Pourpre que
luy attribuë Martial.
Quoyqu'ilenſoit, cetteabon.
Eiij
Extraordinaire
78
dance de Pourpre chez unPar
ticulier , ne diminuë rien de la
valeur de cetteteinture,quipour
eſtre chere ne laiſſoit pasd'eſtre
affez commune , par le grand
nombre des lieux où elle fe fai
foit.
Les principaux eſtoient
Aquin Ville d'Italiedans le La.
tium ; l'Iſle de Cô ; cellede Cy
thererenommée pourla naiſſan.
ce deVénus ; Cyzique, ouCy
zicéne, Ville de la Propontide,
dont la Pourpré, dit le Docte
Eraſme, eſtoit d'unluſtre ſi inal
térable , qu'elle paſſoit en Pro
verbe chez les Grecs , pour ſi
gnifier une honte inéfaçable :
Tinctura Cyzicenadedecusnoneluen
dumapudAtticosappellabatur; Ge
tulie, Region d'Afrique; Her
mione, Villede Grece desplus
duMercureGalant. 79
fameuſes pour cette prétieuſe
teinture; témoin ce que raporte
Plutarque dans la Vie du grand
Alexandre, queparmylesriches
dépoüilles que ce Monarque
remporta de la priſe de Suze , il
ſe trouva un ſi prodigieux amas
de Pourpre d'Hermione, qu'il y
en avoit pourplus de cinquante
mille talens , que les Roys de
Perſe y faifoient conferver de
puis prés de 200, ans, & laquel.
le paroiſſoit auſſi éclatante &
auſſi fraîche, que si elleeuſt eſté
tout récemmentfaite ; & le fe
cret, ajoûte cet Autheur,qui luy
avoit fi longtemps confervé fon
luftre, c'eſt qu'on avoit mélédu
mieldans ſa compoſition ; Hy
drante , aujourd'huy Otrante ,
jadis un des plus fameux Ports
Eiiij
Extraordinaire
80
de la MerAdriatique ; Lacéde
mone, ouSparte,Capitale duPé
loponese ; Melibée, Villemari
time deMacedoine , de laquelle
je ne puis paſſer ſous filence ce
qu'a dit Lucrece de l'excellence
de ſes riches Draps dePourpre.
Voicy comme il parle dans ſon
ſecondLivre.
LaPourpredontle Pauavecorgueil
éclate
DansleſuperbeatourdontNaturel'a
peint,
N'apasplusdebrillant, qu'enmontre
l'écarlate
Desfins &richesdrapsqu'àMelibée
onteint.
On fait encore mention de
Meninge Ville d'Afrique ; de
Milet, de Muze fameux Port
d'Egypte, d'Oebalie Contréedu
duMercureGalant. 8x
Péloponefe, d'Omana en Perſe,
de Puteoles, ou Pouzole , Cité
des Tyrrheniens, de l'Ifle de
Rhodes , & decelle de Sardai
gne, dont la Pourpre auffi bien
que cellede Cyzique,paſſoitan
ciennement enProverbe, ſelon
le rapport d'Eraſme, pour mar
quer le vermillon,quela pudeur
fait monter au viſage des Per
ſonnes pudiques, quandon leur
dit quelque choſe de troplibre,
ou biendepeindre la couleurde
ceux qui ayant reçeu quelques
bleſſures, font teints, & comme
empourprezde leur proprefang;
Purpura Sardonica per iocumtrans-
fertur adeum qui pudefit, aut qui
ob plagassanguine tingitur, Eraſm.
Il faut encor ajoûter Sidon,Ta
rente ,&la celebre VilledeTyr,
J
82
Extraordinaire
la plusrenomméedetoutes,tant
pour l'invention de la Pourpre ,
quepour ſa parfaite confection,
comme il paroiſt , outre ce que
nous en avons déja dit, parune
infinité de témoignagesdes Au
theurs Grecs & Latins que l'on
peut voir dansGefnier, en fon
docte Ouvrage del'Hiſtoire des
Poiffons.
Quant à l'excellence de cette
exquiſe teinture, on la peut ti
rer du privilege qu'il faloit avoir
pour en faire la confection & le
trafic , & de l'honneur qui luy
eſtoit rendu par l'uſage auquel
elle eſtoit ordinairement deſti
née.
Il eſt conſtantqu'iln'eſtoit pas
permis àtout lemonde de tra
vailleràla confection de la Pour
duMercureGalant. 83
pre. Il faloit avoir des Lettres
Patentes oudu Prince, oude la
Republique, quienaccordaſſent
le privilege ; y ayant , dit Am
mienMarcellin ,despeines tres
rigoureuſes décernées par les
Loix contre ceux qui auroient
ofé s'en méler fans cettepermif
fion. Tincture Purpura opificium
magno estimatum, nec permiſſum
cuivis,extantquehacderelegesfove
riffime. Ces Loix ſe peuventvoir
dans le Livre 4. du CodeJuſtin.
autitre , Que resvendinonpoffunt;
&il paroiſt par le témoignage
d'Euſebel. 7. c. 28. &deNicé
phorede Calliſte 1. 6. c. 35. que
parmylespremiers Magiſtrats de
l'Empire Romain,ilyenavoitun
fortconſidérable,que l'onappel.
loit Prefectus Baphiorum. Il avoit
84 Extraordinaire
la Sur-Intendance fur tous ceux
qui teignoient en Pourpre , afin
de faire obſerver toutes les cho
ſes requiſes dans cet Art, mis
avecuneautorité fiabſoluë, qu'il
avoit la puiſſance du glaive fur
tous ceux de cette profeſſion.
Ainſi,au raportdeVarinus,quad
il y en avoit quelqu'un convain
cu d'avoir ſophiſtiqué la Pour
⚫pre, il le condamnoit ſans appel
aperdre la teſte: Qui Purpuram
adulteraffent, Capiteplečłcbantur.
Cette Charge de Grand-Maî
tre, Chef, ou Sur-Intendant de
la teinture de Pourpre, ne ſe
donnoit ordinairement qu'aux
Perſonnes de la premiere quali
lité, ou àceuxquelePrince vou
loit glorieuſement récompenfer
pour quelque ſervice conſidéra
duMercureGalant. 85
ble. Auſſinous liſonsdans le mê
me Nicéphore, que l'Empereur
Aurelienayant deſſeinde favo
rifer un certain DorothéeEunu
que de naiſſance, Homme au
tantdoüéde ſcience &devertus
que relevé par lanobleſſede ſon
extraction , il luydonnacet offi.
ce de Préfet de la Pourpre,
commeun témoignage autenti
que de ſa bienveillance , & une
récompenſe legitimement deuë
à fon mérite. Quamobrem illum
etiam Imperatorfamiliarius comple
xus, honoremeidetulit,ut tingende
Purpura praeffet. Quelques-unsſe
font imaginez que la principale
raiſon pour laquelle l'Empereur
l'éleva àcetteéminente dignité,
eſtoit à cauſeque contre l'ordi
nairede tousles Hommes,laNa
86
Extraordinaire
ture l'avoit rendu Eunuque dés
le ventre de ſa Mere, comme fi
elle luy euſt voulu donner une
virginité naturelle , & une pure
téde prérogative de corps & de
cœur par deſſustous ſes ſembla
bles; vertuque Caffiodore diſoit
eſtre requiſe dans ceux quipré
tendoient heureuſement réüffir
dans la parfaite teinture de la
Pourpre , ſelon ces élegantes
paroles. In illis autem rubicundis
fontibus cum albentis comas ferici
doctus moderator intinxerit, habere
debet corporis puriffimam caftita
tem,quiataliumrerumfecreta refu
gere dicunturimmunda. Straboni.
16. dit que ceux que l'on em
ployoit àcetteteinture,estoient
nonſeulementaffranchisde tou
teſervitude,mais encoreexempts
duMercureGalant. 87
detoutes fortesd'impoſts &d'e
xactionspubliques, tantceux qui
la compofoient,que ceux quien
faifoientle trafic.
Pource qui eſt de l'honneur
quel'onrendoitàla Pourpre,on
ne le ſçauroit décrire plus for
tement que le fait Pline dansle
9. 1. de fon Hift. c.36. lors qu'il
dit que cette noble couleur eſt
accompagnée d'une ſi auguſte
majeſté, & imprimeunetelleve
nérationdans tous ceuxquilare
gardent, qu'iln'eſt rien aumon
de à qui l'on porte plus d'hon.
neur & de reſpect. Ne voyons
nous pas,ajoûte-t-il, queles Bâ
tons de commandement lapré
cedent, que les Faiſceaux& les
Hallebardes Romaines luy fer
vent degardes,&luy font faire/
voye partout comme ſes Huif
88
Extraordinaire
fiers &ſes Satellites. C'eſt parel.
le que les Enfans des Princes&
des grands Seigneurs s'attirentla
reverence des Peuples, que les
Gens de Robe font diftinguez
d'avecles Gensd'Epée,les Séna
teurs d'avec les Chevaliers , les
Magiſtratsd'aveclePeuple.C'eſt
par la préſenceque la colere des
Dieux eft arreſtée, queles fou
dresleurtombentdesmains, que
les faveurs du Ciel font répan
duësfurlesHommes, &les châ
timens détournez deleurs teſtes.
Enfin c'eſt cette noble livrée qui
fait tout le luftre & l'ornement
desHabits lesplusmagnifiques,
&quireleveinfinimentdel'éclat
l'or & de la pompe des triom
phes.
Mais pour pouſſer encore la
choſe plus loin , la venération
duMercureGalant. 89.
quel'onavoitpour cette auguſte
couleur, eſtoit ſi grande,qu'elle
alloit meſmejuſqu'àl'adoration.
Ainſi quand il eſtoit queſtion
d'aller ſaluer lesEmpereurs&les
Roys, reveſtusdans leurs Litsde
Juftice de ces Robes éclatantes,
ondiſoit à leurs Sujets de venir
rendreleurs reſpects& leurs ado
rations , non à la ſacréeMajesté
de leursRoyalesPerſonnes, mais
àl'auguſte apareilde lavenéra
ble Pourpre dontils eſtoient re
veſtus. C'eſtainſi qu'en parle le
premier Secretaire du RoyTheo
doricàundesgrands Officiersde
ee Prince, pourveu d'une des
plusconſidérables Chargesde la
•Cour, dans le commandement
qu'il luy faitſuivant la coûtume,
devenir apres l'achevement de
Q.'Avril1682.
F
90 Extraordinaire
fon quartier , à la teſte de tous
ceux quiestoientdela dépendan
cede ſaCharge , ſe jetter aux
pieds de faMajeſté, pour adorer
ſa Pourpre Royale, & obtenir
par cette refpectueuſe action le
pardondesmanquemensqu'ilau
roit pûcommettre en l'exerçant.
Quapropter spectabilitatis honore
fuffultus inter Tribunos &Notarios
venerandam Purpuram adoraturus
accede , &c. Caffiodor. Var.l. 11. Ep.
20. Cegrand Homme fait encor
le meſme commandement à un
autreOfficierquifortoitdechar.
ge,dans lemeſmeLivreEp.31.
Maislapreuvedelhonneurque
l'on rendoit anciennement à la
Pourpre,paroiſtraencorplusclai
repar ladeſcriptiondel'uſage fa
cré&prophane, auquelcette au
S
.
duMercureGalant. 91
guſte couleureſtoitcõmunement
apliquée. Pour cequitouche l'u
ſageſacré,jeletiredutémoignage
des ſaintes Lettresquim'appren.
nentqueparmyles offrandes que
Dieu voulutluyeſtre préſentées
parles Ifraëlites,&dontildõnala
liſte à Moyfe,quadilfutqueſtion
deluybaſtirunTabernacle,l'Ar
ched'Alliance,&les autres cho
ſes ſacrées qui regardoient fon
ſervice, la Pourpre y tient un
despremiersrangs , commeilpa
roiſt en quantitéde lieuxdu Li
vre de l'Exode , & particuliere
mentdans leChap.35. oul'on lit
ce commandement: Omnis vo
luntarius &pronoanimo offerat eas
6
Domino: Aurum,argentum, &as,
Hyacinthum&Purpuram,coccumque
bis tinctum. En ſuite Dieu or
Fij
Extraordinaire
92
donna que de cette Pourpre of
ferte, l'on fit les courtines , les
ri deaux&pavillons quidevoient
reveſtir fon Tabernacle, l'Arche
&les autres meublesprétieux de
fon Temple , que l'on en fit le
grand Voiledu Sanctuaire , la
Tente du Parvis , &en un mot
toutcequidevoitſerviràenvelo.
perlesVaſes ſacrez. Il comman
daencorela mêmechoſepourles
Tuniques &lesautres ornemens
de ſes Miniſtres , qu'il voulut
eſtre étoffez de Pourpre deux
fois teinte, c'eſt à dire de laplus
belle&delaplusprétieuſe ,mais
particulierement la Robe qui
devoit revestir le ſouverainPon
tife dans le temps qu'il ferviroit
àſesAutels, que Dieu avoitex
preffement ordonnée eſtre de
duMercureGalant. 93
cette meſme matiere, ſuivant la
S
e
e
e
2
10
コ
SL
figure & avec les enrichiſſemens
qu'il en avoit preſcrit luy-meſ
me àMoyfe, de lamaniereque
l'a décrit l'Autheur ſacré duLi
vredel'Eccleſiaſtique,quiditquc
cetteRobe , qu'il apelle l'Etole
fainte, leVeſtement d'honneur ,
&laRobedegloire, eſtoit étof
fée de Pourpre & d'Hyacinthe,
&touterelevée en broderied'or
& de pierres prétieuſes : Induit
cum ftolam gloria ſtolam Sanctam
auro &Hyacintho & Purpura, opus
textile,gemmis pretiofisfiguratisin
ligaturaauri. Eccli. 45.
Aproposdecette RobePon
tificale, que le meſme Autheur
affure n'avoir jamais eſtéportée
que par leGrandPreſtre Aaron
premierement , & en ſuite par
:
94
Extraordinaire
ſes Enfans &ſesNeveux,quiſuc
cederentdans laſuite des temps
àſaſuprémeDignité ,je neſçau.
rois paſſer ſous filence ce que
j'ay lû dans Joſephe , touchant
le reſpect que lesJuifs avoient
pourleſacréVeſtement&lapré.
caution avec laquelle ils avoient
euſoinde leconſerver ( ſoit que
cefuſt lemeſme qui avoiteſté
faitpourAaron,ſoitque ç'en fuſt
unautre fait ſur ſon modelle )
juſques au temps d'Hircan pre
mierdu nom, Souverain Sacrifi
cateur, duquel il eſt dit dans le
quatriéme Livre des Machabées,
qu'il fut grand en trois manie
res, enPrincipauté, en Sacerdo
ce, & en donde Prophetie; &
lequel au témoignagedecet Hi
ſtorien, fit baſtirexprés uneſu.
duMercureGalant. 95
perbe Tour, ou petite Forteref
ſe, proche du TempledeJerufa
lem , pour'ygarderavec plusde
ſeureté cette prétieuſe Robe ,
établiſſant auſſi ſa demeure en
cemeſme lieu , afin d'en eſtre
luy-mefme le gardien, ne ſouf
frant jamais qu'elle en for
tiſt , que quand il s'en reveſtoit
dans le temps des Sacrifices les
plus folemnels , apres quoy il la
remettoitdans une Chambre fe
crete de cette Tour , dont luy
ſeul avoit la clef. La meſme
choſe fut obſervée partous ceux
qui vinrent apres luy au ſouve
rain Pontificat , & meſme par
Herode ufurpateur du Sacerdo
ce, auſſibien que du Trône de
Judée , lequel ayantnommé cet
teTour Antonienne , du nom
96
Extraordinaire
deM. Antoine, dont il s'eſtoît
fait la Creature , n'en ôta pas.
pour cela la Robe Pontificale ,
pour ne ſe pas attirerla hainedu
Peuple. SonFils Archelaüs en
fit autant; ce qui dura juſqu'à
ceque les Romainss'eſtant em
parez du Royaume deJudée, &
l'ayant réduite en forme dePro
vince,ils s'emparerent en meſme
tempsdelaRobefainte,fans ce
pendant la profaner en aucune
forte. Ils la mirent ſeulement
dansune autre Fortereffe de la
Ville en une Chambre fermée
àdouble ferrure & ſcellée du
Sceau des Souverains Preftres,
&des Gardiens du Thréfor
public, une Lampebrûlantcon.
tinuellementdevant la Porte du
dieu où eſtoit ce faint Dépoſt
que
duMercureGalant. 97
que le Capitaine de la Fortereiſe
avoit en ſa garde, & qu'il met
toit entre les mains du Grand
Preſtre lors qu'il en avoit be
ſoin pour quelque grande fo
lemnité,laquellepaſſée,leGrand
Preſtre la luy remettoit entreles- mains,pourlarenfermerau mef
me lieu avec les précautions ac
coûtumées.
C'eſt la remarque que fait ce- fidelle Hiſtorientouchant lave
nération que les Juifs avoient
pour cette Robe Pontificale, à
l'imitation de laquelle , au moins
pour ce qui regarde la couleur,
je ne doute point, apres le Sça
vant EveſquedeMendedansfon
Rational , qu'on n'ait introduit
l'uſagede la Chape ordinaire de
N. S. P. le Pape, que ce Prélat
Q.d'Avril1682.
G
t
98
Extraordinaire
diteſtre communémentde cou
leur rouge, non pas de Pourpre,
parcequ'il n'eneſtplus,maisd'E
carlate , couleur qui approche le
plusdelaPourpre,Hinceft,ditcet
Autheur,quòdfummusPotifexCap
pa rubeaexteriussemperapparet in
dutas. Durand. Ration.D.Offic.L.3.
Il enfautdire autant de l'Habil
lement rougedes Cardinaux , qui
leur fut accordé ſelon Bzovius
par le Pape Innocent 4. l'an
1245. & des Robes de la meſme
couleurqueportentd'autresPré
lats, &meſmedes Chanoines aux
grandes Feſtes dans quelques
Eglifes Cathédrales, qui ne font
ainſi colorées que pourimiter les
Robes & Tunique de Pourpre
que portoient les Sacrificateurs,
&lesPreſtresde l'Ancien Teſta
Γ
1
duMercureGalant. 99
ment; cequifaitaffez connoiſtre
laconſidération particuliere qu'
onatoûjours euëpourlaPourpre
dans l'uſage des choſesſacrées.
Onn'enapas moins eu dans
cequiregardeles chofespropha.
nes. Celaſe prouve en ce que la
plupart des Nations idolâtres
1
!
1
i
コ
avoient coûtume de reveſtir les
Simulachresdeleurs fauſſes Divi
nitez d'Ornemens , & de Robes
de Pourpre. Je n'en veux pour
garant qu'un paſſage del'Ecri
ture Sainte. Il eſt du Prophete
Baruch,aufixieme Chapitre de
1
ſes Viſions , oùce Prophete dé
criant fortement l'aveugleidola
trie des Babiloniens , & voulant
lafaireavoirenhorreurauxIſraë
lites qui estoientdetenus par eux
en captivité , il tâchede prouver
Gij
Extraordinaire
à ces derniers qui estoient les
Adorateurs du vray Dieu, par
pluſieurs raiſons également for
tes& convainquantes, le pitoya
ble aveuglementdespremiers, en
leur expoſant la foibleſſe, l'im
puiſſance , &l'inſenſibilité deſes
malheureuſes Idoles demétal,de
bois , &de bouë, qu'ils eſtoient
affez foux de reclamer comme
leurs Conſervateurs & leursTu
telaires , lors qu'elles n'avoient
pasmeſme lepouvoir de ſe con
ſerverelles.meſmes, nyde ſe dé
fendre des vers, ny de la tingne
qui rongeoient & mettoient par
lambeauxlesprétieuxOrnemens
dePourpredontelles eftoientpa
rez.Celaſe confirmeparletémoi
gnage d'un Prophane. C'eſt ce
luydeVopiſcus.Ilditquelorsque
duMercureGalant. ΙΟΙ
Probus fut élevé à l'Empire, les
Soldats quile proclamerent dans
コ
S
e
t
i
leurCamp, voulant,felonlacoú
tume,le reveſtir de la Pourpre
afin dele ſalüer pour Empereur,
&netrouvantpointdeRobe de
cette couleur , ils prirent une
Mante de Pourpre qui couvroit
une Statuë d'un Temple pro
chain , & la luy mirent fur les
épaules. Ornatus etiam PallioPur
pureo, quodde Statua Templi abla
tumeft.
Mais fi les Simulachres des
DieuxdelaGentilitéeſtoientor
nez de laPourpre, on nedoit pas
douter que leurs Preſtres n'en
fuffent pareillement reveſtus.
Tite-Live en fait foy dans le Li
vre 4. de fon Hift. Decade 4.
Lampride,dans la Vied'Alexan
Giij
102
Extraordinaire
dre Severe; Cicréon, enla Cauſe
de Sextius , & quantité d'autres,
quiportent toustémoignageque
les Preſtres des Idoles,&particu
•lierementles Romains, portoient
cette riche Couleur dans leurs
Robes Sacerdotales ; ſoit qu'ils
fuffent reveſtus de la Pretexte,
quiestoit unefortedeRobe blan
che ayant pour ornement une
bandede Pourpre qui la bordoit
tout autour , cequi fait, ditMa.
crobe, que cetteRobe eſtoitap
pellée par les Latins, Pretexta,
comme quidiroit, cui PurpuraPre
texitur, le verbe Pratexo , figni--fiantborder , ou ceindredequel
ques bandes; ſoit qu'ils portaf
fentle Laticlave, qui eſtoit une
autreforte deRobe,dontlefond
del'Etofe eſtoitde Pourpre en.
duMercureGalant. 103
richie fur ledevant & les ouver
tures de clousd'or, d'argent, ou
ว
:
S
2.
.
d'autre matiere , qui y estoient
couſus en façonde freluches ou
boutons à queuë , dont le fond
eſtoitblanc, avec cesmeſmes fi
guresdeclous compoſez de foye
oude laineteinteenPourpre,at
tachées deſſus, laquelle fortede
Robe ainfi boutonnée ou Lati.
clave, eſtoit en uſage pour lesهللا
Preſtres dans le temps de leurs
Ceremonies, comme le marque
Silius Italicus dans ſon Livre 3. à
peuprés encestermes;
Pendantqu'unedouceharmonie
DeVoix & d'Instrumens, rempliſſoit
cessaints Lieux
D'uneagreablemélodie;
Le Prestre revestu d'un Habit glo
rieux,
Giiij
104 Extraordinaire
Ou furun richeDrapmilleClous pré
cieux,
Formolentuneéclatante&rareBroderie,
Vintfairela Cerémonie;
Etl'Encenſoir enmaind'unairdevo
tieux .
Parfuma tour àtour les Imagesdes
Dieux.
Soit enfin que ces meſmes
Preſtres fuſſent revétusdelaTra
bée, quieſtoit uneeſpecedeRo
be toutede Pourprede fine laine
oudefoye, brochéed'or, &faite
àguiſede Chape, ougrandMan.
teau, qui s'ouvroit tour du long
parledevant, &s'attachoit vers
le col avec des Agraffesou Bou
cles d'or , & qui estoit propre
ment l'ornement de Cerémonie
dontſe ſervoient les Augures, &
les autres Miniſtres du premier
Ordre Sacerdotal ; d'où vient
duMercureGalant. 105
qu'elle s'appelloit felon Servius,
Trabeafacra , Sacerdotalis &Augu
ralis.
Si du Sacerdoce Payen nous
paſſons à l'Etat Laïque& Politi
que, nous verrons pareillement
la Pourpre en uſage & honorée
danstoutes les principales condi
tions qui le compoſent; & pour
commencer d'abord par les Per
ſonnes qui y tiennent le premier
rang, nevoyonsnouspaslaPour
prehonoréedansles Monarques;
les Pages ſacréesChapitre 8. du
Livre desJuges, dans ladeſcrip
tion qu'elles font des riches dé
poüilles que Gédeon remporta
de la défaite des Roys de Ma.
dian , ſpécifient nommément la
PourpredontcesPrincesavoient
coûtume de ſe veftir. Abſque or
106 Extraordinaire
namentis & veste Purpurea quibus
Reges Madian uti foliti crant.
Dans le 8. Chapitre du Livre
d'Efter, elles nousdiſentquelors
que le Roy de Perſe Affuerus
voulut honorerMardochéepour
reconnoiſſance de ſa fidelité , il
commanda qu'on le reveſtit des
Habillemens Royaux, & qu'on
luy mit unManteau dePourpre
fur les épaules ; Mardochausfulge
bat veſtibus Regiis amictus fcrico
pallio atquepurpurco. Et enfin elles
nous déclarent dans les Evan.
giles , qu'apres quelesSoldatsde
Pilare eurent flagellé le Sauveur
1
duMonde, ilsluymirentpardé.
rifion une Couronne d'épine fur
lateſte, un RoſeaupourSceptre
danslesmains, &unvieuxMan
teaude Pourpre fur les épaules,
duMercureGalant. 107
#comme autant de marques par
leſquelles ils vouloient figurer les
* ornemensdeſaRoyauté.
Deplus,s'il eſt permis d'apuyer
l'autorité des ſaintes Ecritures
parlestémoignages desAutheurs
profanes , nous apprenonsdeJo
ſephe au Livre 17. de ſes Antiq.
Chap. 11. que les Roys des Juifs
fs'habilloient de Pourpre lors
qu'ils paroiſſoient dansleurs Ha
bits de Cerémonie, & que fui
vant cette coûtume, Hérodeef
tantmort, on reveſtit fonCorps
delaPourpre,&des autres Orne.
mens Royaux , &qu'encetéqui-- pageilfutporté en grandepom
pe auTombeaudeſes Anceſtres.
Q.Curt. Livre3.ditquelesRoys
dePerſene portoientpoint d'au
tres Habillemens que de cette
108
¥
Extraordinaire
riche Couleur; & Denisd'Hali.
carnace , que tous les Roys qui
commanderent à Rome depuis
Tarquin l'Ancien juſques aux
temps des Confuls, & les Con.
fuls enſuite juſqu'au Regne des
Empereurs, prirentlameſme pa.
rure.
Les Empereurs qui s'empare
rent de l'authorité desConfuls,
ſans toutefois les dépoüiller de
leur dignité , firent auffi de la
Pourpre le principal ornement
de leurs Perſonnes. Les exem
ples enfont trop fréquents dans
touslesAutheurspourendouter,
quayque l'on neſçache pasbien
poſitivement le temps où ils ont
commencé de la porter , au
moinsdans leurs Habits ordinai
res ; carpour lesornemens qu'ils
1
duMercureGalant. 109
prenoient dans les Ceremonies
publiques , comme dans les Sa
Dacrifices , lesTriomphes , les Spe
ctacles , les Audiences des Am
baffadeurs,& autrespareillesoc
@cafions, l'on nedoutepointqu'ils
p n'yparuſſentreveſtusde laPour
are
Tins
el
er
pre. Lampridefaitvoirdans Alé
xandre Sévere, que l'uſage leur
en eſtoitordinaireavant le temps
de cet Empereur, lors qu'il dit
que ſa Mere le garantit louvent
dela fureur des Soldats, enleur
montrant ſeulementla Pourpre
Impériale; QuemSepè àMilitum
ira objectapurpureſummedefendit.
Herodionconfirme cetuſage en
divers endroits de ſon Hiſtoire,
entr'autres au Livre 2. en décri
vant la promotionde Probus, il
dit que le Peuple & les Soldats .
i
A
110
Extraordinaire
l'ayant éleu Empereur lors qu'il
ypenſoit le moins, allerentchez
luyenfoule,&quel'ayanttiréde
fon Litoù ils letrouverentencor
couché, ils l'enveloperent de la
Pourpre Impériale, leporterent
dans le Senat , & l'y falüerent
Empereur. Ce queVopiſcus ra
conte dans la Vie de Proculus,
fait entierement àmonſujet. Ce
Prince , avant qu'on l'euſt élevé
à l'Empire , joüoit un jour aux
Echets, mais avec tant debon
heur & d'adreſſe , qu'il gagna
juſqu'à dix parties de fuite. Un
certain Boufon de qualité , qui
eſtoitenſa Compagnie&quiob
ſervoitlejeu , voyantque la for
tune luy eſtoit fi favorable , ſe
ſaiſit d'une Caſaque de Pourpre
qu'il rencontrafousſamain ,&la
duMercureGalant. IZ
mettant ſurles épaules de Pro
d
100
ent
ra
culus , ilſejetta àſes pieds& luy
fit cette courte harangue ;Jevous
faluë ô Auguſte leVictorieux,&
je vous proclame Empereur.
CetAutheuravouluſans-doute
exprimer par cette action la Ce
rémonie qui s'obſervoit àCon
ſtantinople, à lacréationdesnou
( veaux Empereurs. Entr'autres
ert
Erf
10
Ornemens Impériaux, on leur
mettoit ſurles épaules unMan
teau de Pourpre enrichy d'or &
de pierreries , comme le marque
le Poëte Corippe dans le Pané
gyrique del'EmpereurJuſtin, L.
4. Num.2.
Caſareoshumerosardentimuricetexit
Circumfusachlamys, rutiloqueornata
metallo, &c.
LameſmecerémonieduMan
:
112
Extraordinaire
teau de Pourpre ſe pratiquoit
auſſi tant àl'égard des Enfansdes
Empereurs , qu'à l'égarddeceux
qu'ils adoptoientpourleurs Col
legues & Succeſſeurs à l'Empire,
lorsque cette adoption fe faifoit
publiquement; mais avec cette
diférence, queleManteauqu'on
leur donnoit eſtoit ſimplement
dePourpre, & fans aucunorne
mentdebroderie, ainſi qu'il pa
roiſt dans l'adoption de Vérus
par l'Empereur Adrien, & com
meonl'apprendd'uneLettreque
l'Empereur Commode écrivit a
ClodiusAlbinus , par laquelle il
luypermettoitdeprendrelenom
de Céſar, s'il en eſtoit beſoin,
aveclesOrnemens Impériaux, à
la réſervede l'or ſur la Robede
Pourpre, afin que l'Armée euſt
;
duMercureGalant. 113
plus de conſidération pour luy,
&qu'à cesauguſtes marqueselle
C
reconnuſt&refpectaſt enmeſme
temps en luy la Majeſté del'Em.
pire.Jules Capitolin,dansla Vie
dumeſmeAlbinus.
Celaprouve affez quelaPour
prefaifoit laplus belleparuredes- Empereurs,&faitvoirenmeſme
temps, que prendre ou accepter
la Pourpre, c'eſtoit ſe déclarer
hautement pour Empereur, ou
pour Succeffeur & prétendant à
'Empire. Auffi porter cet Habil
lement, fans y eſtre autoriſé ou
pardroitnaturel, à cauſe de ſa
naiſſance, oupar droit d'adop
tion, ouenfinparune finguliere
Conceffion du Souverain, c'ef
toit ſe rendre coupable decrime
deleze-Majestéaupremier chef.
Q.dAvril1682.
H
1
Extraordinaire
114
Qui voudra en voirdes preuves,
n'a qu'à lire Ammien Marcellin
L. 16. &17. ZozimeL.4. Ege
ſippe L. 2. de la ruine deJérufa
lem, AthenéeL. 12.Paul. 5. Sent.
Tit.25 Julian. Novell. 113. Cap.
20.&quantitéd'autres.
Cequejedis nedoit pas s'en..۱۰
tendredetouteforte de Pourpre
en general , mais ſeulement de
cellequ'onréſervoit pourlaPer
fonnedes Roys, &qui eſtoittelle
quel'a décrit le ſçavantCaffio.
dore, avec ſon élégance ordi
naire dansſes Varietez L. 1. Ep. 2.
C'eſt cette Pourprequ'on appel
loit par excellence, Purpurafum
ma, clariffima, Regia, Imperialis,
&. &delaquelle au raport de
Luitprand de Reb. Europ. 1. 1.
LesEmpereurs de Conſtantino
duMercureGalant. 115-ple avoient une Chambre toute
tenduë,dans le lieule plus facré
auſſi-bien que le plus fecret de
leur Palais , qui s'appelloit Por
phyra, ou la Pourpre. Les Impé
ratrices faifoient ordinairement
leurs couches dans cette Cham
bre ſuivant l'Ordonnance des
meſmesEmpereurs , raportéepar
Nicetusl.5.&lesEnfansqu'elles
ymettoient au monde s'appel
loient Porphyrogenites , parce
qu'outre cetappareil, ils eſtoient
encor reçeus dans des Langesde
Pourpre à leur premiere entrée
dans le monde; ce quipouvoit
faire dire à ces jeunes Princes,
ainſi qu'à celuydontparleHéro
dien.
Lapompe&leshonneursfontnezavec
moy;
1
Hij
116
Extraordinaire
LaNatureaufortirduventredema
Mere,
M'afaitleSucceſſeurduTrônede mon
Pere;
EtlaPourpreennaiſſant,m'areçeu come
unRoy.
CarpourlaPourpre commune,
dont la couleur avoit quelque
choſe de moins éclatant que la
Pourpre Impériale
ſtant que bien d'autres que les
2
il eft con
• Princesavoient, ouſe donnoient
le privilege de la porter. Outre
ceque nous liſons dansAthenée
1. 12. queleGrand Alexandre or
donna parune Déclaration ex.
preſſe à toutes lesVilles d'Ionie,
&nommément aux Habitansde
Chio, de luy envoyer tout ce-qu'ils auroient de Pourpre dans
leurs Magazins , afin qu'il puſten
duMercureGalant. 117
dornerdes Robes àſes Courti-.
fans , & à tous ſes Capitaines
(Volebat enimfociosomnesflolispur
pureis ornari ; ) Outre ce que ra
porteencor le meſme Athenée
du RoyAntiochus , qu'il avoit
це
e
àſaſuite quinze cens Officiers
tous vétus de Pourpre; Erant&
bimillefupraquingentos ; omnes iſti
predicti Purpurea habebantfuperin
dumenta. Il eſt manifeſte qu'an
ciennement, lesMagiſtrats& au
tresOfficiers publics eſtoient re
vétusde Pourpre dans l'exercice
deleurs Charges. Hippias Ery
thréentémoigne dansle 2. L. de
fon Hiſtoire , queceuxqui exer
çoient la Judicature enfon Païs,
rendoient juſtice aux Parties
dans leurs Tribunaux placez à
l'entrée des Portes de la Ville,
118
Extraordinaire
euxeſtant habillez de Robesde
Pourpre. Tribunal anteportascon
ftituentes,judicabant,Purpureosami
Etus,fagulaque Purpurea habentes.
Athenee Livre 12.Chapitre3. re
marque que chez les Perfes, les
Magiſtrats estoient non.feule
ment revétus de Pourpre, mais
que lesTribunaux, les Sieges, &
le Parquetde leur Magiftrature
en estoient auſſi couverts. La
meſmechoſeeſtoit enuſage chez
lesJuifs, au raportdePhilondans
ſa Déclamation contre Flaccus;
&enfin Tite-Live eſt témoin,
qu'à Rome & dans touteladé
pendance de ſadomination, dés
le temps meſme de la Républi
que , laPourpreeſtoitportéepar
tousceuxquiestoientpourvûsde
quelques Charges qui regardoic
duMercureGalant. 119
oul'adminiſtration de la Juſtice,
ou le gouvernementdu Peuple;
de forte queles Magiſtrats, tant
de laVille, que des Colonies &
re
ale
Municipes , lesCommiſſaires ,&
Capitainesdes Ruës&desQuar
tiers , les Principaux & Doyens
nades Colleges, les Augures, les
&
urt
LA
e
1
Sacrificateurs &les Preſtres , en
unmottouslesSénateurs & Offi
ciers Patriciens,ſeſervoient com
munément de la Pourpre dans
leurs Robes de ceremonies , &
avoient le droitde laporter non
ſeulementpendantleurvie, mais
meſmes de faire brûler leurs
Corps apres leur mort avec ce
riche Ornement. Necutiviviſo
lùmhabeanttantuminfigne,fedetiam
utcumeo crementurmortui.
Cependant l'honneur depor
1
120
Extraordinaire
ter la Pourpre dont joüiffoient
tous les Magiſtrats Patriciens,
n'eſtoit point accordé aux Ple
beïens, c'eſt à dire aux Officiers
qui eſtoient pris de l'ordre du
Peuple. Etles Tribunsmefmes,
quoy que leur Charge fuft de
beaucoup plus conſidérable que
celles de quantité de Patriciens,
enfurentlongtempsprivez com.
• menous l'apprenons de Plutar
que dans la Queſtion 81. des Ro
mains ; où cet Autheur deman
dant pourquoyces derniersOffi
ciersne portoient pointla Pour
pre , puisque d'autresMagiſtrats
moinsimportans qu'eux, avoient
le privilege de la porter, il en
rendluy-meſmela raiſon , &dit,
Que les Tribuns du Peuple ne
jouüiffoientpointdecethonneur,
du MercureGalant 121
parcequ'il ne leureſtoit pasper
mis deſe faire accompagner par
e
di
L
des Huiffiers &des Gardes , ny
deſefaire traîner en Chaife Cu
rule, commelesgrands Officiers;
&queleursChargesn'eſtant pas
proprementdesChargesdeJudi
cature, puis qu'ils n'avoient que
le droit de propoſer, non celay
dedécider ,ils n'eſtoient pascen
ſez proprement Magiſtrats, &
par conséquent ils ne devoient
pas avoirl'équipage ny les orne
mens deceuxqui l'eſtoient veri
tablement. Joignez à cela que
s'ilsprétendoient eſtre revétusde
la Magistrature , àcauſe que par
la Loy Atinia, ils avoient le pri
vilege d'entrer au Senat & d'y
dire leur avis ; comme ils n'ef
toientlesMagiſtrats queduPeu
Q.d'Avril 1682.
I
1.
122
Extraordinaire
ple, ils ne devoient point auſſi
eſtre vétus autrement que le
Peuple , afin queleplus petit de
cedernier état, auſſi bien que le
plus grand, puſt avoir un accés
plus libre aupres d'eux , n'euſt
point decraintedelesaborderles
voyant populairement habillez.
Et voila, ſelon le ſentiment de
Plutarque , les raiſons pour lef
quelles les Tribuns eſtoient ex
clus du privilege de porter la
Pourpre.
Toutesfois, s'il eſt vrayqu'ils
enfuſſent privezdutempsdecet
Autheur, ce quequelquesautres
n'accordentpas,ileſtencorvray
queleurdignité s'eſtant fort ac.
cruëdepuisleurinſtitution,auffi
bienque leur puiſſance, par les
honneurs,lesgrades,&lespreć
duMercureGalant. 123
le
de
le
es
es
Z
He
minencesquileur furent premie
rement accordées par les Con
fuls Q. Aurelius Cotta , & L.
Octavius, l'an de la Fondation
delaVille 678. confirmées quel
quetempsapres parPompée, &
debeaucoupaugmentéesparAu
guſte, qui leur fit meſme l'hon
neurdeſe mettrede leur Corps,
&qui poſſeda leTribunat l'ef.
pacede37. ans; ileſt,dis-je,vray
qu'ilsprirentbien-toft, non ſeu
lement les Huiſſiers , les Faif
ceaux& laChaiſe Curule, mais
encorlaRobedePourpre , qu'ils
portoient meſmedés letemps de
Cicéron, commeilſejuftifie par- unpaſſagede cePrincedesOra--teursdansla CauſedeCluentius,- où invectivant contre leTribun- Quintius,ilditcesparoles. Faites
I ij
124 Extraordinaire
un peu reflexion , Peres Con
ſcripts , à ceque vousavezpù re,
marquer tant de fois vous-mef
mes, fur la conduite du Perfon
nage contre lequel la verité me
forcededéclamer.Rapellez dans
voseſprits ſes mœurs dépravées,
ſa vie diffoluë, fon orgueil inſu
portable, & remettez-vous de
vant lesyeux le front, le geſte,
&le faſte aveclequel ce Tribun
faiſoitparadedeſaRobedePour
pre traînante juſqu'aux talons;
Atque illam usqueadtalos demiſſam
Purpuram recordemini. Mais les
Magiſtrats n'eurent pas ſeuls le
privilegede porter laPourpre. Il
s'étendit à Rome juſqu'auxChe
valiers,àquil'onpermitdeſerevé
tir duLaticlavequieſtoituneTu
nique de Pourpre, ougarnie de
duMercureGalant. 125
Pourprecommejel'aydéjadit,&
t
10
12
1
deprendrelaTrabée,Robe encor
plus précieuſe que le Laticlave,
dontla trame, dit Ferrarius L. 2.
C. 4. eſtoit de Pourpre , & l'ef
tain de Laine tres-blanche , се
qui faiſoit une agreable diverſité
decouleurs, en manierede petits
carreaux ſemezpartoutel'Etofe.
QuelesChevaliers euſſentl'u
ſagedu Laticlave, jel'apprensdu
docte Lipſe dans ſes Notes fur
Tacite. Il dit que du temps des
premiers Empereurs ,lesCheva
liers qui portoient la qualitéd'Il
luftres, avoient droit de porterle
Lanticlave. Etpour le prouver,
il ſe ſertd'un paſſage deDionau
L.59. où cet Hiſtorien raconte
que l'Empereur Caïus voyant
l'OrdredesChevaliersfort dimi.
I iij
Extraordinaire
126
nué, & en tres-petite conſidé
ration , crut lerétablir en lapre
miereſplendeur enymettant les
Perſonnes les plus qualifiées de
tout l'Empire, auſquelles , pour
rendre leur Compagnie plus au
guſte, ilpermit de porter l'Ha
billement , qui n'apartenoit au
paravant qu'aux Preſtres & aux
Senateurs. Cependant ilfautdire
que cethonneur leur avoit efſté
déja accordéauparavant , &que
non ſeulement les Chevaliers,
mais meſme leurs Enfans, por
toient cetteforte de Robe avant
la conceffion de cet Empereur.
Celaſe voitmanifeſtement en ce
quedit Ovidedans le quatriéme
desTriftes , où ce Poëte qui ef
toitChevalier, &Fils de Cheva
lierRomain , raconte lacerémo
duMercureGalant. 127
nie quiſefift lors queſon Frere&
= luyprirent laTunique àclou lar.
ge, enquittant laRobe virile.
D'ailleurs que les Chevaliers
Romains portaffent la Trabée,
Plineeneſtgarant, lors qu'il dit,
que quoyqu'au commencement
il n'y euſt que les Roys, & les
Triomphans quila portaſſent,les
Chevaliers ſel'aproprierentdans
lafuite dutemps,&s'en parerent
d'abord aujour de leur Montre,
ou Reveuë generale , appellée
Tranfucctio , quiſe faifoit aux Ides
de Juillet ; ce qui eſt confirmé
parDenisd'Halicarnaffe, quidit
auL. 6. que les Chevaliers dans
cetteMontre marchoient en or
dreſelonlesTribus &Centuries,
avec tout l'Equipage & les mar
quesdel'Ordre, revétus deTra
I iiij
128
Extraordinaire
bées& couronnez d'Olivier. A
quoy s'accorde encor Suétone,
quandilditdans laViedeDomi.
,
tien que le Senat, pour faire
honneur à cePrince&pourplus
grandefûretédeſaPerſonne, or
donna que toutes les fois qu'il
exerceroit le Confulat, les Che
valiers Romains, ſelon que le
fort leur feroit échu, marche
roientdevant luy entre les Hui
fiers& les Archers de ſa Garde,
eſtant vétus deleursTrabées , &
portantleurs Lances militaires en
main. Ut Equites Romani quibus
forsobtigiffet,Trabeati, &cumhaftis.
militaribuspracederent euminterLi
Etores , Apparitoresque.
Le privilegedeporterla Pour
pre , ne ſe réſerva pas ſeulement
pour les Magiſtrats , & les Che
duMercureGalant. 129
valiers de l'Etat Romain , mais il
s'étendit encor juſques aux En.
fans de tous ceux qui avoient
affezdebienpour leur faire por
ter la Prétexte , qui estoit une
Robe chargéede quelques ban
des de Pourpre , comme nous
avons fait voir. D'abord ſelon
Macrobe, il n'yeut que les En-- fans de noble extraction qui la- porterent, tant pour les diftin
guer de ceuxquinel'eſtoientpas,
qu'afin delesexciterparcet hon
neur àſuivrel'exemple du Filsde
Tarquin l'Ancien , cinquiéme
Roy des Romains. Ce jeune
Prince, âgé ſeulement de qua
torze ans,avoit accompagné fon
Pereen la Guerrecontre les Sa
bins , &s'eſtoit ſi glorieuſement
ſignalé dans la derniere Bataille
130
Extraordinaire
oùcette Nation fut entierement
défaite,qu'auretour de ce Com
bat, Tarquin le loüa publique
mentdeſa vertu &de ſavaillan
ce;&pourl'engageràneſepoint
démentir, il luypermitdeporter
l'Anneau d'or, appellé Bulla , &
la Prétexte , qui estoient deux
des plus belles marques d'hon
neur que portafſſent les Triom
phans. Ce Prince donna quel.
que temps apres la meſme per
miffion aux Enfans des Nobles
pourlameſmefin. Ellefutencor
donnéedans laſuite,&particu
lierement dans le temps de la-fe
conde guerre , l'Unique aux pe
tits-Fils des Affranchis pourveu
qu'ils fuſſent Nobles , pour la
raiſonque le meſmeAutheur en
raporte au premierde ſes Satur
1
duMercureGalant. 131
nales chapitre 6. Et enfin on ac
corda indiféremment ce privi
lege à tous les Enfans de l'un &
del'autre Sexe, libres, &affran
chis, Nobles, &Roturiers, pour
veuqu'ils fuſſent nez en légitime
mariage. Les Garçons portoient
cette Robejuſqu'à l'âge de 15.
ou 16. ans, qu'on leurdonnoit la
Robe virile ; & lesFilles juſqu'au
jour deleurs Nôces.
LeCommentateurd'Alciat,dit
que la raiſon morale pour la
quelle les Romains faifoient
prendre la Robe Prétexte bor
dée de Pourpre à leurs Enfans,
eſtoitpourleurapprendre à eſtre
modeſtes &pudiques, parce que
lacouleurdePourpre eſtunfigne
de modeſtieſur le viſage des En
fans, & comme lecaractere de
Extraordinaire
132
cette honneſte pudeur qui rend
ordinairement illuſtres ceux de
leur âge, quandelle éclate éga.
lement en leurs diſcours & en
leursactions. Purpureuscolorpudo
ris indicium , hinc Pratexta Roma
nos pueros admonebat, verecundiam
indictisfoEtisquefervandam. Claud.
Minci.inEmbl. Alciat. Auffieft-ce
cette excellente teinture que le
judicieux Caton vouloit que les
Enfanspriſſentd'auſſi boneheure
furleurfront,que celledelaPour.
pre qu'on leurfaifoitprendre ſur
leurs Habits. Cela mefait ſou
venirdece que dit unjour Dio
gene à un jeune Garçon qu'il
voyoit rougir en parlant à luy;
Confidefili,hicenim virtutis eftco
lor. Courage, mon Enfant,j'aime
àvoir cette couleur fur ton vi
duMercureGalant. 133
ſage, parce quejela regardecom
mel'indice&la livréede la vertu
qui regnedanstoncœur.
Les Syracuſainsnetiroientpas
;
1
!
unſymboleſiglorieuxdelaPour.
pre quelesRomains , puis qu'au
lieude regarder cette éclatante
couleur comme le caractere de
lapudeur, & de lamodeſtie, ils
laregardoient au contraire com
me Héroglyphe de l'éfronterie,
&del'impudence. De-là vient,
ditAthenée, que cesPeuples ne
permettoient point du tout l'u
ſagede la Pourpre aux Femmes
honneſtes &vertueuſes ; nonpas
meſmed'enavoiruneſimpleban
de ſur leurs Robes, donnant au
reſte pleine liberté d'en uſer à
toutes celles quiavoient entiere
ment renoncéàl'honneur. Sira
134
Extraordinaire
cufaniprohibuerunt neMulieresfer
rentveftes Purpura Pratextas, pra
terquam meretrices. Ce qui leur
eftoit accordé, plutoſt afin de
rendreleurinfamieplus connuë,
que pour les faire paroiſtre plus
agreables par cet ornement. Le
ſentimentde ces Peuples n'eſtoit
guére conforme à celuydu plus
lagedetous les Hommes, lequel
faiſant dans le 31.de ſes Prover.
bes, leportraitde laFemmever
tueuſe, luydonne pour Habit la
Robede Pourpre. Byſſus & Pur
puraindumentumejus.
Mais enfin pour terminer ce
que nous avions àdire touchant
l'eſtime & l'uſage ancien de la
Pourpre, diſons encor que cette
riche teinture n'eſtoitpas ſeule
ment en voguedansles Villes,
1
duMercureGalant. 135
dans lesTemples, lesPalais&les
Tribunaux delaJuſtice, dans les
Jeux, les Spectacles, &lesTriom
phes ,&employéeàſervird'Ha
bits & d'Ornemens anx Dieux,
aux Empereurs, aux Roys, aux
Preſtres , aux Magiſtrats , aux
Chevaliers,auxFemmesmeſmes
&auxEnfans; qu'elle eſtoit en
coren creditdans les Armées &
enuſageparmylesGensdeguer
1
!
1
:
re. Deuxoutroisexemplesſuffi
rontpour établircetteverité.
L'Ecriture Sainte me fournira
le premier. Elle nous apprend
queles Soldats ſereveſtoient de
decettecouleur,puis qu'ontrou
vedans le PropheteNaham,que
cette formidable Armée d'Aſſy
riens qui mirent le Siege devant
Ninive, eſtoit toute parée de
1
136
Extraordinaire
Pourpre. Viriexercitusincoccineis.
Jetire les autres des Autheurs
Prophanes ; comme de Xéno
phonauLivre6.deſaCyropadie,
quitémoignequetouteslesTrou
pesdel'ArméeduGrand Cyrus
eftoient toutesbrillantes , &par
la ſplendeurdeleurs Armes, &de
leurs BoucliersdeCuivre , & par
l'éclatde la PourpredeleursHa
bits. Itaqueuniverfus exercitusare
fulgurabat,punicesqueflorebatornatu.
DeQ.Curce L. 3.&5.deJuſtin
L. 11. d'Ammien Marcellin,L.13.
&deTertullien, dehabit. mulier.
C.7. quitémoignent tous lamef
choſeauregard desMedes, des
Babyloniens , des Lacedemo
niens, &autresPeuplesdel'Afie,
quiſe revétoientde cette noble
Livréelors qu'ils alloientaucom
duMercureGalant. 137
bat. Cequ'ilsfaisoient,ditElian,
non tant par ornement & par
+ pompe,que pour donner de la
terreur àleurs Ennemis, ou plu.
toſt pours'inſpirer du courage à
eux- meſmes , & ſe fortifier le
cœurquileureuſt pû manquer à
laveuëdeleurfang, s'ils euſſent
R
6
eſtébleſſez. En effet lors qu'il
venoit à coulerfur leurs Habits,
ilsnes'enappercevoientpas ſi ai
ſementpourle raportqu'ilauroit
aveclaPourpredont ils eſtoient
revétus. Ne,fi quando vulnerari
cos contigiffet ,fanguinis aspectus
metumeisincuteret. Elian. L.6. C.6.
L'on dit que les Afriquains
eſtoient les Peuples du monde
qui aimoient le mieux cette Li
vréedansleursMilices,queceux
de Carthage par deſſustous la
Q.d'Avril1682.
K
Extraordinaire
138
portoient commeunemarque de
haute preéminence. Etquemef.
me dans le Camp d'Annibal,
lors qu'on vouloit donner quel.
que Bataille importante , on at
tachoit un Manteau de Pourpre
au bout d'une Lance que l'on
plantoit ſur le haut de laTente
duGeneral,afin qu'ellepuſteſtre
veuëde tous lesSoldats,& qu'ils
fuſſent avertis par ce ſignalde ſe
tenir preſts pour le Combat. La
meſme Cerémonie eſtoitenpra
ti quedans les Armées Romaines,
comme Plutarque le témoigne
dans pluſieurs lieux de ſes Vies
des Hommes Illuſtres,&furtout
dans celles de Brutus, de Pom
pée , &de Fabius.
Je nedoute pointque cela n'ait
donné lieu à l'invention du La
duMercureGalant. 139.
barum. C'eſtoit un Etendard
Impérial que l'on portoit à la
teſte des Armées Romaines, &
que les Hiſtoriens nous dépei.
gnentcommeune longueLance,
ayantauboutunbois traverſant,
&audeſſus une riche Couronne
d'or, ſous laquelleeſtoit la figure
d'une Aigle de meſme matiere.
Deceboisquitraverſoitpendoit
un riche Voile de Pourpre de
formequarrée,danslemilieudu
quell'Imagedel'Empereureitoit
dépeinteen riche broderie d'or,
&dePierreries , avec cesmotsà
l'entourGloria exercitus.LeGrand
Conſtantin enſuite de la Vifion
mémorablequ'ileutd'une Croix
lumineuſe quiparutdansleCielà
laveuëdetoute ſonArmée,avec
cesmots,Inhocsigno vinces,&
140 Extraordinaire
qui fut cauſe qu'il ſe convertit,
fit mettre ce Signefalutaireſurle
haut du Labarum à la place de
l'Aigle Impériale ,& fur lefond
duVoilede Pourpre qui yeſtoit
ſuſpendu , il fittracer enbrode.
riede Perles , & de Pierres pré
cieuſes, les deux Lettres Capi
talesdu nom Grec du Sauveur
duMonde, entrelaſſées en forme
de Chifre, faiſant attacher aux
franges de ce ſacré Voile fon
Image, & celles de ſes Enfans
faites àdemycorps en broderie.
C'eſt lapeinture quelesAutheurs
raportez parle ſçavant Cardinal
Baronius au troifiéme Tome de
ſes Annales, nous ont laiſſéede
de ce glorieux Etendart, dont
Prudence faitauſſi mentiondans
ces Vers contre Symmaque.
le
duMercureGalant. 148
Christus Purpureumgemmantitextus
inauro.
Signabatlabarum, &c.
L'Oriflame , cet Etendart fi
renommédansnosHiſtoires,que
nos Roysfaiſoient autrefois por
ter à lateſte de leursArmées,a
voit beaucoup dereſſemblance à
ceLabarumImpérial,&pouvoit
bien avoir eſté fait à ſon imita
■ tion ; carfinousencroyonsquel
ques-uns de nos anciens Hiſto
riens , comme Gaguin , Froif
ſard , & quelques autres , ce
RoyalEtendarteſtoitd'uneriche
Etofedeſoyeteinte enPourpre,
deformequarrée,ſemédeFleurs
de Lysd'or ſans nombre enbro
derie, &chargéd'uneCroixd'ar
gentaumilieu, &ſe portoit pa.
reillement attaché auboutd'une
142
Extraordinaire
Lance, &nes'éloignoitjamaisde
laPerſonne du Roy. La Croni
que ancienne de Flandre, ledé
peint en cette maniere. Meffire
MilesdeNoyersestoit montéſus un
grandDeftrier, couvertde Hauber
gerie,&tenoit enſamainuneLance
àquoy l'Oriflame estoitattaché d'un
vermeilsamitàguisedeGonfanon à
trois queues , &avaitentourHoupes
devertefoye. Guillaume leBreton
dansſaPhilipideLivre 11. dit que
cetEtendart s'appelloit Oriflâ
me, àcauſedeſacouleurde feu,
&qu'il avoit la forme desBanie
res dont l'Egliſe ſe ſert dans
ſes Proceffions. Et Guillaume
Guyart en ſon Romant des
Royaux lignages, eſt de cet avis
quandildit,
duMercureGalant. 143
1
1
Oriflameest uneBagniere,
AucunpoiplusfortequeGuimple,
DeCendal roujoyans&fimple,
Sans pourtraitured'autre affaire.
Quelques Autheurs ont écrit
que cet Etendart fut envoyé du
CielàClovispourluyſervird'en
ſeigne, &àtous ſes Succeſſeurs,
dans lesCombats qu'ils auroient
àfaire contre les Ennemis de la
Foy Chreſtienne, & non contre
les Fidelles. A quoy, dit Froif
ſard Volume 2. Chapitre 125.
Charles VI. ayant contrevenu ,
pour l'avoir fait porter contre
les Flamans , la meſme main
qui l'avoit donné à nosRoys le
leur oſta, le faiſant évanoüir
entre les mainsdeMeffire Hutin
d'Aumont, qui eneſtoitleGon
falonnier , de telle maniere que
Extraordinaire
144
luymeſme nyperſonne, ne ſceut
pour lors ce qu'il eſtoit devenu,
nynel'apu ſçavoir depuis. Mais
L'AutheurduRomantque nous
avons déja cité, eſt d'un autre
ſentiment pour l'origine de l'O
riflame , dont il attribuël'inven.
tion au Roy Dagobert qui la fit
conſtruire àl'honneurdeS.Denis
auquel cePrince avoit beaucoup
dedevotion. Voicyſestermes.
LiRoisDagobertlafifaire,
QuiSaintDenisçaenarriere,
Fondadefesrentespremieres;
Sicommeencoreappert Leans
EsChapletsdesmeſcreans.
Devantliporterlafaisoit
Toutesfoisqu'allerliplaiſoit,
BienattachieenuneLance,
Penfantqu'ileustremembrance
AuraviſerleCendalrouge
DeceluyglorieuxGuarrouge.
Et
1
duMercureGalant. 145
V
Etpourſa perte en la Bataille
contre les Flamans, queJacques
Meyer dit eſtre arrivée en la
JournéedeMons en Puelle,où
elle futdéchirée &miſe enpie
ces, apres avoireſté arrachée des- mains d'Anſſeau deChevreuſe,- quila portoit, & qui fut tué en
cetteBataille; lemeſmeGuyard,
qui vivoitpour lors, aſſure que
ce ne fut pas la veritable Ori
lâmequi fut priſe en cette dé.
faite , mais ſeulement une Ori
lâme feinte à la reſſemblance
de laveritable, que l'on y avoit
portée pour exciter les Soldats
abien faire; ce glorieux Eten.
dart eſtant entelle eſtime parmy
les Gens de guerre, qu'ils te
noientlavictoire commeaſſurée,
où l'Oriflâme eſtoit. Ainſi ils
Q. 'Avril1682.
L
Extraordinaire
146
ne manquoientjamais de s'en
fervir dans les Combats dont
l'iſſuë eſtoit douteuſe , & on la
mettoit toûjours au front de
l'Armée. Ce Poëte raconte ainſi
cetteperte.
AnſfiauleSiredeChevreuse
Futficommenous appriſmes
Eſteint enſes armesmeſmes;
Et l'Oriflamme contrefaite
Chai àterre, &laſaiſirent
Flamens, qui apres s'enfuirent.
Aureſte, cette Royale Ban
niere eſtoit curieuſement gardée
dans l'Abbaye de S. Denys , &
c'eſtoit làquenos Roys l'alloient
prendre eux-mefſmes lors qu'ils
vouloient s'en fervir en guerre.
Ils la recevoient en grande ce
rémonie,& apres avoir fait leurs
devotions des mains de l'Abbé,
duMercureGalant. 147
la remettant enſuite encellesdu
Comte du Véxin , auquelcom.
me premier Vaſſal & Feudataire- de S. Denys, privativement à
tout autre , appartenoit le droit
de la porter; mais cette Comté
eſtant réünie à la Couronne, il
eſtoit au choix du Roy de la
confier aupremier Chevalierque
Sa Majefté trouvoit digne de
cethonneur,quieſtoit d'unetelle
conſidération parmy les plus
qualifiez dela Cour, qu'ily avoit- grand empreſſement à le bri
guer. L'Hiſtoire remarque que
ſous Charles V. le Sire d'Eude
_mehan, ou d'Andrehan, quitta
la fonction de MaréchaldeFran
ce, quoyquecefuſtunedes plus
bellesCharges del'Armée, pour
avoirlagloirede porter cetEten
Lij
Extraordinaire
148
dartàlafameuſeJournéedeRo
ſebeque.
Vous vous souvenez, Madame,
qu'au commencement de ce Traité,
ilestparléde trois especes dePourpre.
Jevousenenvoye lesdiférentes Fi
gures quej'ayfaitgraverpourfatis
faire entierementvoftre curiositéfur
ceste matiere. Ellessont tirées de
Gefner enſon Hiftoiredes Poiſſons
ExtraordinaireleDiscours quevous
y avezveu touchant l'originede la
Pourpre, j'oubliayde vousdireque
M' Rault deRowen en estoit l'Au
theur. Celuy que vous allez voirfur
cette mesmematiere, eftde M Ger
maindeCaën.
८८
duMercureGalant.
9
522-525552222-5252
TRAITE' DE
LA POURPRE.
POurrapporter avec quel
que forte de méthode ce
que j'ay leu de la Pourpredans
divers Autheurs, jem'arreſteray
àconfiderer ſon origine,ſa com
poſition, ſa diverſité, ſon excel
lence,&fon uſage. Son origine
feravoir parqui, &à quelle oc
caſion elle a eſté inventée. Sa
compoſition montrera dequoy,
&enquellemaniere onenfaiſoit
la confection. Sa diverſité dé
crira ſes diférentes eſpeces. Son
excellence apprendraquel eſtoit
!ر
10
Extraordinaire
fon prix&ſavaleur; Et enfinfon
ufage déclarera quelles perſon
nes avoient le privilege de la
porter.
Jules Pollux dans fon Ono
mafticon , attribuë à Hercule
la premiere invention de cette
exquiſe teinture. Elle luy eſt
auſſi attribuée parAngePolitien
dans ſon Livre De Reveftiar. c.3.
&autres, mais fur tout par le
PoëteNonnusdansle 40. Livre
deſesDionyfiaques.Voicy àpeu
pres cequ'ilendit.
CertaineNymphenonvulgaire
Faifoitsonsejour ordinaire
Pres du rivageTyrien.
Herculequibrûloitpourelle,
Alloitſouvent chezcetteBelle,
SansautreſuitequeſonChien.
Unjourcôtoyant cerivage.
duMercureGalant. 11
CeChienparunheureuxdeſtin
Faitrencontredansſonchemin
D'untendre&vivantcoquillage.
Preſſe qu'ilestoit dela faim,
CetObjet luyfut unfestin.
Ille caffe, l'ouvre, &lemange,
Ettoutàcoupsonblancmuſeau
Seteint,ſecolore,&sechange
Enunrougeéclatant&beau.
Herculeignorant l'avanture,
ChezlaNymphes'eſtantrendu,
LaBelleeut àpeine apperçen
Cetterare &vive teinture,
Quepleined'unardentdefir,
Elleluydit, quequoyqu'ilfaſſe.
Famaisiln'auraleplaiſir
D'avoirdansſon cœurquelqueplace.
Sipourpreuvedefonamour
Jeneluy donneaupremier
UneRobetoutepareille
jour
Alacouleurvive &vermeille
DontſonChien esttoutbarbouillé.
NostreAmant,àqui laDonzelle
Avoitfans-deuteunpeubroüillė
12
Extraordinaire
Lesyeux le cœur, &lacervelle,
Etdont lafortepaſſion
Euftfaitpourelle l'impoſſible,
Appréhendantl'effet terrible
D'unetelleprédiction,
Luypromet, luy jure, &proteſte,
Dansl'emportement deſonfeu,
Qu'il luyferateindredanspeu
Robe,Manteau, Simarre,ouVeste,
Delacouleurqu'illuyplaifttant.
Celadit, dansle mesmeinſtant
Avecſon Chienils'achemine
Verslebord de l'Ondemarine,
Et làdeRocherenRocher
Iltourne &prendmaint coquillage,
Sanstrouvercequ'ilvient chercher
Surcetavantureuxrivage.
Enfineſtantpreſt dequiter
Uneentrepriſeſipenſage,
Dontilnesçauroits'acquiter,
IlapperçeutſonChiengrater,
Etdeladent&delapate
Fairedeſonmieuxpourouvrir
UneCoquilledelicateر
duMercureGalant. 13
Quelehazardluyvientd'offrir.
Ily court, & voit unConchyle
QueleChiencaffe, &quidiftile
Cette inimitableliqueur,
Dont laMaîtressedefoncœur
Paroiſſoitfifort amoureuse.
Joyeux, commel'onpeutpenſer,
Ilprendpeinede ramaſſer
Unemultitudenombreuse
DecetteConqueprétienses
Etsefaisantdecemonceau
Unlourd,maisaimablefardeau,
Ilporteavecbeaucoupdejoye
Chezluycetteagreableproye.
Labriſantàforcedecoups,
Soitdemarteau,ſoitdecailloux,
Ilenexprimeuneteinture,
Dont levif&brillant éclat
Paſſeleplusbelincarnat
Quepuiſſeinventer laPeinture.
IltrempedanscetteLiqueur
Quelquestoiſonsdefine Laine,
Etleurfaitprendrela couleur
Quifaitleſujetdeſapeine.
Extraordinaire
14
Illesdonne ensuiteà l'Ouvrier,
Dontl'artificefingulier,
Foignantuneexquiſe tiſſure
Alabeautédela teinture,
Luyrendpreſtedanspeudejours,
Maiségalement riche &belle,
LaRobeéclatante&nouvelle
Qu'ildestinoitàsesamours.
Siſapeinefut reconnuë,
SilaRobefutbien reçenë,
Sinoftre induſtrieuxAmant
Reçeut desa belleMaîtreſſe
Maintefaveur,maintecareffe,
Onn'endoitdouternullement.
Maiscequifaitànoſtrehistoire,
C'estqueparcettenouveauté
Dontongarderalamemoire
CheztoutelaPosterité,
Alcideméritalagloire
D'avoirlepremierinventé
Laplus excellenteteinture,
Leluftreleplusprétieux
Quejamais 'Art&laNature
PuiffentproduireſouslesCieux.
1
duMercureGalant. ις
AchillesTatius, dans ſonHif
toire Greque des Amours de
Clitophon&deLeucippe,Liv.2.
rapporte la premiere invention
de la Pourpre àun Berger, par
uneavanture preſque ſemblable
à celle d'Hercule. Ce Berger,
dit-il, ayantveulagueulledefon
Chien teintedu ſang d'une ma
niere d'Huiſtre, dont il avoit
caffé la coquille, & s'imaginant
qu'il s'eſtoit fait une coupure en
caſſant cette coquille , luy lava
lagueulle pour voir enquel lieu
il s'eſtoit bleſſe; mais il futbien
furprisdevoirque nonſeulement
fon Chien n'avoit aucune blef
fure , mais encor que plus il luy
étuvoitle muſeau, plusil paroif.
foit vermeil & empourpré. Ce
qui le ſurprit encordavantage,
7
1-
Extraordinaire
16
fut de ſe voir les mains teintes
de cette meſme couleur. Il ne
ſçavoit àquoy attribuer un effet
ſi merveilleux, lors que le Chien
qui avoit pris gouſt à l'Huiſtre,
entrouva encor une pareille, &
la caſſant, fit voir à fon Maiſtre
quil'obſervoit,laveritable cauſe
de cette éclatante teinture; ce
que le Berger ayant remarqué,
il prend unefemblable coquille,
la caffe, &trempe dans ſonſang
un petit flocon de laine, qu'il
voit auſſitoſt imbibé & coloré
duplusbeaurouge cramoiſyqui
ſe puiſſe voir. Un Secret ſi rare
le rendit riche en fort peu de
temps. Ille laiſſa enmourantà
ſes Compatriotes , qui en firent
depuis un trafic ſi avantageux,
queleurVille endevintfort opu
+
duMercureGalant.
17
lente , &fe rendit fameuſe non
ſeulement par tout le Levant,
mais meſmejuſquesdanslesPro
vinces les plus éloignées. Le ſça
vant Caffiodore confirme cela
dans lepremier Livre de ſesVa
rietez, Epiſtre 2.
Pline dans le 7. Livre de fon
Hift. nat. c.56.donne l'invention
de cette prétieuſe teinture aux
Lydiens, Peuples qui habitoient
cette Contréedel'Aſie mineure
quis'eſtrenduë recommandable
par l'or que rouloit ſon Fleuve
Pactocle parmy ſon ſablon. Il
faitmention particulieredeceux
deSardis, ou Sardes, Ville Ca
pitale de toute cette Province,
qui trouverent, felon luv,le ſe
cret defaire prendre aux Laines
la riche couleur de la Pourpre.
Q.d'Avril1682.
:
B
:
1
18
Extraordinaire
D'autres attribuënt cette gloire
aux Phéniciens , d'autres aux
Rhodiens, &c.
Quoy qu'il en ſoit , tous les
Autheurs demeurent d'accord
que lamatiere dont on compo
foit cette noble teinture, prove
noitd'un petit Poiſſon renfermé
dans une petite écaille, conque,
ou coquille de Mer, appellée
Pourpre , du nomque l'on donna
au fang ou àlaliqueurvermeille
quel'on tiroitde la ſubſtancede
cePoiffon, duquel il eſtà propos
de dire quelque choſe de ce que
nous en racontent les Natura
liſtes, au moins pour cequi tou
cheleſujetque noustraitons.
Pline Livre 9. c. 36. dépeint
deuxfortes de Pourpres & dedi.
férente figure ; l'une , qu'il dit
du MercureGalant. 19
eſtre faite en façon de petit
Cornetou deFlute, &qu'ilap.
pellepour cela Buccinum, parce
qu'il a une eſpece de bec de
forme ronde, qui eſt unpeu in
ciſé à coſté, àpeu pres comme
laFlute, ce qui le rendroitquafi
propre aumeſme uſage que cet
Inſtrument, & ce qui estcauſe
que l'on luy donne le nom de
Tuyau ou de CornetdeMer.
L'autre eſpece de Pourpre, &
qui en retient proprement le
nom, eſtplusgrande, dit lemef
me Pline, quele Corner, &eft
faite enfaçonde Pointe, ayant
ſept petites pointes ou cornes
diſpoſées preſque en égale dif
tance les unes des autres; l'une
deſquelles qui eſt cavée en for
mede tuyau, ſert comme debec
Bij
レ
20
Extraordinaire
àla Pourpre, par le moyen du
quel ce Poiffon pouſſeſalangue
dehors pour ſuccer & attirer ſa
nourriture.
Bellonius dans ledocte Traité
qu'il a fait des Animaux aquati
ques , décrit la Pourpre à peu
pres dela maniere de cette der.
niere eſpece, car il dit que c'eſt
unefortede coquilledela grof
ſeurd'un œufdePoule, hériſſée
tout autour de petites pointes,
ayant une petite ouverture ou
canal àl'unde ſes coſtez, par où
la Pourpre s'attache aux Ro.
chers,&paſſeſa teſte endehors,
laquelle eſt armée de deux peti
tescornes, fléxibles comme cel
les des Limaçons, qui s'avancent
&ſeretirentdemeſime,&qui luy
fervent comme de guides pour
+
duMercureGalant.
21
la conduire,&fonder le chemin
paroù elleveutpaſſer, ayant au
reſte la langue ſi dure& fi mor
dante,qu'elle s'en fertpour ron
ger les pierres, pour s'en repaî.
tre, &les attirer dans ſoneſto.
mach. Lapidesarrodit, & infto
machumexagens demittir.
RondeletdansſesRecherches
fur la nature &les qualitez des
Poiſſons, donne uneautrefigure
à la Pourpre , carildépeintfa
coque comme celle d'un Lima
çon, en forme de petiteBou
teille, ronde&largeparunbout,
&diminuant peuàpeuenpoin
te, &parpluſieurs petits cercles,
juſqu'à l'autre bout, ayant l'é
cailled'un rougejauneparlede
dans, &d'unverdcendré par le
dehors, &toutehériſſéepardef
Extraordinaire
ſusdepointesdiſpoſéespar ordre
22
*&commeparétages, eſtantplus
longuesoupluscourtes àpropor
tiondelagroſſeur ou dela peti
teſſedu cercle où ellesfontatta
chées. Par le bout qui eſt en
pointe enformed'unbec long &
aigu, cePoiffon pouſſeſalangue,
que Plinediteſtrede la longueur
d'undoigt,&attireſon aliment.
Au reſte, quelque diférence
deforme&defigureque lesNa
turaliſtes donnent à cepetit Poiſ
fon, outre qu'ils le mettent tous
dans le rangdes coquillages, ils
conviennent encore tous que
c'eſt de ſa ſubſtance qu'on ex.
primoit autrefois la riche tein
ture qui porte fon nom, laquelle
n'eſtautre choſe qu'unſangver
meil, ou une liqueur incarnate,
duMercureGalant. 23
qu'ilporte renfermée,ſelonArif
tote & Pline , dans une petite
veine blanche qui regne autour
deſon col, n'yayant que ceſeul
endroit dans cepetitAnimal où
cette liqueur ſe puiſſe trouver.
Lors qu'on la veut tirer de fon
corps,il faut l'aſſommer vivant,
&l'écrafer toutd'un coup; au
trement il perd toute lacouleur
qui fait ſon prix, l'expérience
ayant fait connoiſtre quequand
il meurt lentement, ſon ſangſe
diffipe &s'évanoüit detelle ma
niere, qu'il eſt impoffible d'en
exprimer la moindre goute.
Dandaeftopera,ditPline, utiviva
frangantur: nam si priusquamfre
geris expirarint,floremomnemcum
vita evomunt.
Cefangn'apaslameſme cou
24 Extraordinaire
leur dans toutes les eſpeces de
Conchyles, auſquelles on a don
né lenomdePourpre. Vitruve,
Liv. 7. c. 15. endiftingue deplu
ſieurs fortes, qui diférentde cou
leurs entr'elles à proportion des
diférentesplages où elles ſe ren
contrent. Celles qui ſe prennent
le long des Coſtes du Septen
trion, ontlacouleur d'un rouge
enfoncé, & tirantpreſque ſurle
noir. Celles d'entre le Septen.
trion & l'Occident, ſont d'un
rouge pâle & plombé; celles
qu'on trouve vers l'Equinoxe,
entre l'Orient & l'Occident, ti
rent ſur le violet approchant de
l'améthiſte ; & celles qu'on pef
che du coſtéduMidy,fontd'un
incarnat tres-vermeil & de cou.
leur de feu; mais les plus eſti
mées
1
duMercureGalant. 49
mées ſont celles que l'on prend
au fond desMers dePhénicie&
deLaconie.
Le tempsdeleurpeſche,ſelon
le ſentiment de Pline, eſt apres
lesJoursCaniculaires, ou à l'en
trée du Printemps , felon Arif
tote , parce que ce ſont les deux
ſaiſons de l'année où leur fleur
eſtplus ferme&plus excellente,
au lieuqu'elle eſt trop fluide, &
beaucoup moins vive dans les
autres.
La maniere de les prendre a
eſté décrite de cette forte par
Elian dans ſon 7. Livredes An.
c.34. Onlâchoit un long&fort
cordeauau fondde laMer, au
queld'eſpace en eſpace eſtoient
attachez certains Vaſes ou Pa
niersd'ozier, à lafaçon desNaf
Q.dAvril1682.
C
Extraordinaire
fo
tes denosPeſcheurs. L'onymet.
toit des appaſts d'entrailles de
Poiffon , des quartiers de Gre.
nouilles, ou autre matiere d'une
odeur forte & puante, pour at.
tirer les Pourpres qui ſe plaiſant
fort à ces fortes de nourritures,
ne manquoient pas de s'en ap
procher en foule, &d'entrer en
grand nombre dans ces Naſſes,
d'où la ſortie leur eſtant bou
chée, elles eſtoient contraintes
d'y demeurer enfermées juſqu'à
l'arrivée des Peſcheurs qui vui
doient dans leurBatteau toutce
qu'ils trouvoient de Pourpres
priſes. Ils alloient les vendre en
ſuite à ceux qui ſcavoient en
compoſer la teinture. Pline dit
que la compoſition s'en faiſoit
K
decette forte.
2
duMercureGalant. SI
Onpiloit toutes ces coquilies
enſemble, écaille & poiffon, du
moins les petites , car pour les
groſſes onenprenoit ſeulement:
la chair. On les lavoit en fuite
pluſieursfoisdansune eau claire,
afin d'en ofter tout le limon.
Apres cela, onſéparoit la chair
d'avec les écailles, & on leur:
oſtoit la petiteveine d'autour du
col, oùleſangde laPourpre ef
toit contenu. On mettoit ce
ſang dans unVaſe propre à cet
uſage , & y ayant poudrédu ſel
deſſus unelivre&demiefur cha
quequintalde teinture, ondesy
laiſſoit tremper troisjours, apres
leſquels on les faifoit boüillir à
petitfeudans desChaudieresde
plomb, parle moyen d'unRe
giſtre ou Canal, qui fortantd'un
Cij
Extraordinaire
52
Fourneau allumé de charbon,
portoit une chaleur moderée à
chaque Chaudiere , d'où le feu
n'eſtoit ainſiéloigné qu'afin qu'il
nebrûlaſt point la teinture. Pen
dant que cette liqueur s'échau
:
foit, lesTeinturiers eſtoient ſans
ceffe occupez tant àleverl'écu
me, qu'à nettoyer &ofter toute
la chair qui pouvoit eſtre reſtée
aux veines qui contenoient la
Pourpre, & les veines meſmes,
n'y laiſſant que lapure ſubſtance
de fang. Enfin tout eſtant bien
nettoyé, ils laiſſoient raſſoir cette
ſubſtance dans la mesme Chau.
diere où elle avoit cuit, par l'ef
pacededixjours entiers, leſquels
expirez, ils faifoient la premiere
épreuve de leur teinture, en y
trempant quelques flocons de
duMercureGalant. 53
Laine, la plus blanche & la plus
fine qu'ils pouvoient trouver, &
apres l'avoir laiſſée imbiber du.
rant cinqheures,ilsla retiroient;
&s'ils voyoient que leur Laine
ne fuſt pas affez chargée & co
lorée à leurgré, ny la teinture
affez vive , alors ils recommen
çoient à faire boüillir leurdéco
tion, juſqu'à ce qu'elledonnaſt
la couleur qu'ils defiroient; ce
qui eſtantfait, ils retiroient leur
Laine, &l'ayant ſechée,peignée
&cardée, ils luyfaifoient pren
dreunenouvelle teinture, qu'ils
réïteroient plus ou moins de
fois qu'ils en vouloient la cou.
leur, plus ou moins éclatante,
vive, morne, ou enfoncée. Quel.
quefois ilsyadjoûtoient du miel
oudel'urine,pour en augmenter
Ciij
Extraordinaire..
54
le luftre, que ces Laines ainſi
teintes gardoient plus de deux
cens ansfans aucune altération.
Onaperdu l'ufagedeteindre
avec le ſang de ces Pourpres,
foit que la maniere de l'exprimer
ſe ſoit évanoüye, ſoit que l'on
ne connoifle plus , ou que l'on
P
ne trouve plus de ces fortes de
coquillages ; ſoit enfin qu'on n'y
rencontre plus cette prétieuſe
ſubſtance qui les faifoit tant re.
chercher autrefois. Il eſt certain
(
:
que l'on ne voit point d'Au
theurs nydeVoyageurs qui nous
difent qu'ilyait aucune Contrée
fur la terre où il foit reſté le
moindre uſage de cette teinture,
ce qui eft affez digne d'étonne
ment, apres la vogue qu'elle a
euë anciennement preſque par
toute la terre.
duMercureGalant. 55
Ontâchepourtantde reparer
cette perte en quelque maniere,
&decontrefaire autant que l'on
peut la teinture de la Pourpre,
par le moyen d'une graine ap
pelléeKermésenArabe,d'oùl'on
veut que vienne lemot de Cra.
moiſy & d'Ecarlate , qui font
deux fortes de couleurs qui ap
prochentleplusdecelledePour
pre. Lapremierevaſur les Soyes,
&laſeconde fur les Laines; &
ſelon le ſentiment de quelques
uns, depuis que la Cochenille eſt
en vogue, leCramoiſy va auſſi
fur les Laines.
Cette graine dont on ſe fert
pour teindre en Ecarlate, & qui
ſe nommeenLatin Coccum, vient
ſelon la deſcription de Diofco
ride , ou d'un petit Arbriſſeau,
Coiiij
Extraordinaire
56
que Pline a crû eſtre l'Ilex, ou
Aquifolia, c'eſt à dire une eſpece
de Cheſneau qu'on appelle
,
• Yeuse, ou Eufe, qui croiſt enquan
tité dans l'Eſpagne, le Langue.
doc, laProvence,& en quelques
Cantonsdel'Italie, oud'une au
tre forte de Plante ou Arbuſte,
que le meſme Pline veut eſtre
fort commune en Afrique, en
Galatie,en Cilicie, en Piſidie,
&meſineen l'Iſlede Sardaigne;
ouenfinc'eſtlaCochenille,cette
graine ſi chere que l'on apporte
des Indes, & dont l'on compoſe
le plus beau &le plus pur Paſtel
del'Ecarlate.
Quelques-uns ſe ſont imagi
nez quela confection de l'Ecar
late ſe faiſoit du ſang & de la
ſubſtance de certains petits Vers
duMercureGalant. 57
qui naiffoient & ſe formoient
dans les graines de quelques pe
tits Arbriſſeaux, dontils nesçau
roient bien diftinguer lenom ny
la forme; &d'autresontcrûque
cette ſubſtance ou vermillon ſe
trouvoit dans de petites veſſies,
bulbes , ou pillules rouges, qui
croffoient ſur l'écorce de cer
tains Arbres qu'ils ne connoif
fent pas mieuxque lespremiers.
Quoyqu'ilenſoit, on nepeut
douter que l'Ecarlate dont on
uſe préſentement, ne ſe fiſſe de
quelqu'unede ces fortes degrai.
nes, avec leſquelles on meſle, à
cequediſentlesExperts duMê
tier, del'Agaric, del'Alun, de la
Couperoſe, duBréſil , & autres
droguesquientrentdans la con
fection de l'Ecarlate , qui eſt à
Extraordinaire
58
proprementparler lafeulePour
pre d'apréſent.
Maispour revenir àl'ancienne
•de laquelle ſeule nous parlons
icy , Pline , & pluſieurs autres
Autheurs, nousapprennent, ou
tre ce que nous avons déja rap
porté de Vitruve , que l'on dif
tinguoit ancienement trois prin
cipalesfortesdeteinturedePour
pre,auſquellesondonnoitle prix
par préference à toutes les au
tres , &qui n'eſtoient pas moins
diférentes entr'elles pourle luftre
&pour labeauté, ſelonle ſenti
mentdeDiogeneLaërce, que le
fontentr'eux le Soleil, la Lune,
&unFlambeau , pour la ſplen
deur& la clarté: Conftat Purpu
ram colorem varium praseferre ad
Solem, & Lunam, & Lucernam.
Diogen. Laërt. L.9.
duMercureGalant. 59
La premiere de ces Pourpres
eftoitd'unfondrouge, mais d'un
rouge vif& éclatant, &de cou
leur de feu, ou de fang pur &
vermeil ; & voila pourquoyelle
eſtoit appellée Purpura ignea,ar
dens, Tyrio murice tincla, parce
que pour lafaire l'onjettoit fur
la teintureengraineou Ecarlate,
une charge de Pourpre rouge
Tyrienne.VolfangusLazius,L.8.
c. 8. dit que c'eſtoit ce qu'on
appelle aujourd'huy Rouge-cra
moify. Vopifcus dans la Vie
d'Aurelien , fait mention d'une
Piece de Drap teinte en cette
couleur, qu'il dit que le Roy de
Perſe avoit fait venirdes Indes,
&qu'ill'envoya parſes Ambaf
fadeurs comme unriche préſent
à cet Empereur, qui la reçeut
Extraordinaire
60
avec beaucoupde reconnoiſſan
ce, &en fitbeaucoup de cas, &
certes avec raiſon, dit cet Au
theur, parce qu'elle avoit un
éclat ſi vif, que laplus prétieuſe
Pourpre des plus Curieux de
Rome, perdoit toute la beauté
aupresd'elle, &ne paroiſſoit que
dela cendre àſon égard: Cineris
Specie decolorari videbantur cætere
divini comparatione fulgoris. Cet
Hiſtorien adjoûte, qu'Aurelien
la dédia àjupiter , & la fit ap
pendre en fon Temple du Ca
pitole, comme un chef-d'œuvre
de la teinture, &un effet tout
miraculeux de l'artifice humain.
Il dit deplus, que le meſmeAu
relien , & apres luy, les Empe
reurs Probus & Diocletien, en
voyerent de tous coſtez des
duMercureGalant.
61
Teinturiers tres-habiles pourdé.
couvrir leſecretd'une ſi merveil
leuſe teinture , & qu'ils n'y pû
rent jamais réüſſir. Ce morceau
d'Etoffe de forme quarrée , &
teinteen Pourpre, queJeanMa
gnusditeſtre prétieuſement con
ſervé dans un Templedela La
ponie, & adoré commeuneDi
vinité par certains Peuples de
cetteglaciale Contrée , pouvoit
eſtre un échantillonde cette ad.
mirable Pourpre. Ces Peuples
l'acheterent autrefois de quel
quesNégotians fins & ruſez qui
estoient venus aborder ſur leurs
Coſtes , & qui leur vendirent
biencher ce morceau d'Etoffe,
abuſantde leurſimplicité, &de
l'empreſſement avec lequel ils le
demanderent. Lors qu'ils en fu
1
62
Extraordinaire
rent les maiſtres , ils le prirent
pour quelque choſede divin, ne
pouvant s'imaginer qu'un colo
ris ſi merveilleux pûteſtre l'ou
vrage des Hommes,maisſeper
ſuadant folement que quelque
Dieu s'en eſtant rendu l'Ouvrier
dans leCiel, l'avoit en ſuite ap
porté ſur terre, pourobliger les
Mortels àadorerſonOuvrage.
La feconde ſorte de Pourpre
s'appelloit Amethystina , parce
qu'elle repréſentoit la couleur
d'une Pierre prétieuſe que nous
nommonsAmétyſte, & qui eſt
d'unviolet fort brillant& aviné.
Pour mettre cette teinture dans
ſa perfection, on en faifoit la
couchedePourprin noirâtre, &
la chargedeburet; & quelque
fois ondõnoitau violetduCon
duMercureGalant. 63
chyle ( quieſtoit unedes eſpeces
du coquillage ſervantà la Pour
pre, &dont le fang eſtoit plus
violetque rouge) une charge de
rouge PourpreTyrienne , &par
ce moyen on formoit unviolet
de haute couleur, ou un rouge
tirant ſurleviolet.
Pline appelle laconfection de
cette teinture, une invention
vaine & fuperfluë, que le luxe
&lavanité ſembloient n'avoir
introduite à Rome que pour en
cherir encorpardeſſus lacouleur
de Pourpre Tyrienne, comme
s'il n'euſt pas ſuffy à l'ambition
des Romains de porter l'Amé
tyſte parmy les autres Pierreries
dont ils parfemoient leurs Ha
bits , & qu'elle ne fuſtpas con
tente de toute cette vaine pa
64 Extraordinaire
rade, fi elle n'adjoûtoit encor la
couleur de cette Pierre prétieuſe
fur le fond de leursEtoffes, par
un ſurcroift de dépenſe, à la
Pourpre rouge Tyrienne, afin
de les rendre d'une couleur &
plus chere, & plusagreable àla
veuë.
La troiſieme eſpece de Pour
pre portoit lacouleurd'un foible
violet qui tiroit ſur le bleu , &
s'appelloit pour cela Purpura ca
rulea , Hyacinthina , ou Ianthina,
parcequ'ellereſſembloit encou
Ieur à la Fleur, ou àla Pierre pré
tieuſe, auſquelles nous donnons
lenomd'Hyacinthe,qui montre
unvioletmoinsvif, &beaucoup
plus pâle que celuy de l'Amé
P
ryſte, qui paroiſt plus enfoncé.
Cettederniere ſortede Pourpre
duMercureGalant. 65
ſe faifoit, au raport de Pline, du
ſimple fang des Conchyles, ſans
yadjoûter, comme aux autres,
des Cornets de Mer, & l'on n'y
mettoitque lamoitié d'autant de
ſel quel'on en mettoit àla rouge
&à la violete ; & plusl'on vou
loit que leviolet tiraſt ſur le bleu
&fuſt d'unecouleur pâle, moins
on faifoit cuire la teinture, &
tremper les Laines. Perſe fait
mention de cette Pourpre, lors
qu'il dit,
Hic aliquis, cui circum humeros
Hyacinthina Lana eft.
Cette teinture eſtoit la moins
eſtiméedetoutes, &ne ſepor.
toit d'ordinaire quepar lesGens
du commun,&parlesCourti
ſanes. Martial en marquequel
que choſedansle reproche qu'il
Q.d'Avril1682.
D
i
Extraordinaire
66
fait à certain Libertin, l'accufant
de faire porter des Habits de
Pourpre Jantine , c'eſt à direde
couleur d'Hyacinthe , à une
Créature de mauvaiſe vie qu'il
entretenoit.
Coccinafamoſedonas& Ianthina
Macha.
Cornelius Nepos , cité par
Pline, & qui mourut ſousl'Em
pire d'Auguſte,ſe reſſouvient de
ces trois fortes de Pourpre, lors
qu'il écrit que du temps deſa
jeuneſſela Pourpre violete eſtoit
en vogue à Rome, Mejuvene
violacea Purpura vigebat, & qu'on
la quitta bientoſt apres pour en
prendre de rougeblasfard, oude
pâleviolet,teinture de Tarente,
Necmuliò post rubraTarentina ; &
qu'enfin la mode de celle-cy
duMercureGalant. 67
eſtant paſſée, on luy avoit fait
fucceder la Pourpre rouge Ty
rienne , dont la couleur eſtoit
beaucoup plus vive que lesdeux
autres. Cette derniere fut ap
pellée Dibaphum Tyriam, à cauſe
qu'elle estoit deux fois teinte.
Celuy, dit lemeſme Népos, qui
enapporta la mode à Rome, &
qui laportalepremier enſaPré
texte , fut Lentulus Spinther
EdileCurule; dequoy on leblâ
ma d'abord, mais on l'imita fi
biendans lafuite, quelaplupart
de ceux qui avoient un peu de
bien, s'eftant mis àla porter, elle
devintenfin ſi commune, qu'on
s'en ſervoit meſme dans les Cou
vertures des Lits de table. Quâ
Purpura quis non jam triclinaria
facit?
Dij
68
Extraordinaire
Commeil yavoit de la difé
rence entre ces trois fortes de
Pourpre pour la beautéde la
couleur, ilyavoit auſſibeaucoup
d'inégalitédeprix. Laplus chere
detoutes eſtoit la Dibaphe , ou
PourpredeTyr, deuxfois teinte,
parce qu'il y falloit faire beau
coup plus defrais qu'aux deux
autres. InterPurpuras, ditPline,
preciofiffima fuit Dibapha , que no
menindefortita,quòdeſſetbis tincta
veluti magnifico impendio. Plin.
1.9. c.3. LemeſmeAutheur dit
en un autre lieu, que leluxe ef
toit monté àtelpoint à Rome,
pour leregardde cette fortede
teinture, dont tout le monde
vouloit ſe parer, que le prix en
vint juſqu'à égaler celuy de l'or
&despierreries : LuxuriaPurpuris
du MercureGalant. 69
paria pæne margaritis pretiafecit,
1.35. En effet, Fl.Vopiſcus rap
porte dans la Vie de Valérien,
quela Femmede cetEmpereur
demandant unjour àſon Mary
lapermiffiondeporteruneRobe
deSoye teinte encette couleur,
ceſagePrince, mais unpeu trop
ménager, luy répondit; Les
Dieuxmegardent, Madame,de
vous voir porter un Habit, dont
les filets ſe payent au poids de
l'or, Abfit ut auro fila penfentur.
La livre de Soye ainſi teinte,
continue cet Hiſtorien, ne ſe
vendoitpasmoinspour lors qu'
unelivrepeſantd'or. Libraenim
auritunclibrafericifuit.
Le meſme Cornélius Népos,
déja cité, affure que de fon
temps la livrede cette Pourpre
70 Extraordinaire
rouge deTyr ſevendoit àRome
plusde milledeniers, qui valent
ſelon Budée plusde centPiſto
les ; que laviolete la plus exqui
ſe, quoyqued'unprix beaucoup
au deſſousde larouge, nevaloit
pas moins que cent deniers ou
centfrancs lalivre; & la violete
blasfarde à proportion. Martial
témoigne qu'un certain Baſſus,
HommeConſulaire,achetaquel
ques Robes de laine teinte en
cette premiere couleur , qui luy
coûterent dix mille deniers, ou
mille Pistoles. Emit lacernasmilli
bus decem BaſſusTyrias coloris opti
mi.Etle meſmedansla 41.Ep.de
ſon 10. Livre, fait affez voir à
quel excés montoit le prix de
cette forte de Robe, lors que
raillant Proculeïa qui vouloit
duMercureGalant. 71
faire divorce avec ſon Mary, à
cauſe qu'ayant eſté élevé à la
ChargedePréteur, il falloitque
pourl'honneur de ſa Dignité il
euſt uneRobede Pourpre dela
plus exquiſe, qui ne luy pouvoit
guére moins coûter que cent
mille ſeſterces, il luyditplaiſam
ment que la Pourpre Mégalée
eſt trop chere, &qu'il voitbien
que c'eſt par épargne qu'elle
ſe réſout à ſe ſéparer de fon
Mary.
Par cette Pourpre Mégalée,
ou Mégalienne, il entend une
eſpecede Robede PourpreTy
rienne, dont eſtoientreveſtusles
Préteurs lorsqu'ils aſſiſtoient en
cerémonie àla celebration des
Jeux Mégaliens, oùils avoient
coûtume de préſider. CesJeux
Extraordinaire
72
ſecelébroienttouslesansàl'hor
neurdeCybele,quel'onrevéroit
communément ſous le nom de
la grande Mere des Dieux, d'où
味
cesJeux avoient pris leur nom,
parce que Mégale chez lesGrecs
fignifie Grand, & parce que ces
Jeux ſe faifoientprincipalement
parlaJeuneſſe Romaine de l'un
&del'autre Sexe , qui avoit le
privilege de s'y traveſtir, & d'y
1
joüer toutes fortesde perſonna
ges,tantdes Magiſtrats que des
Perſonnes privées, contrefaiſant
leurs habits , leurs paroles , &
leurs actions. Les Préteurs,à qui
le ſoin de cesJeux eſtoit commis,
y préſidoient enRobesdeceré
monie, c'eſt à dire enRobes de
Pourpre des plus riches &des
plus pompeuſes,pourempeſcher
les
duMercureGalant. 75
les défordres qui pouvoientyar
river ; Ou bien il faut entendre
par cette Pourpre Mégalienne ,
que Martial met àſi haut prix,
non ſeulement la Robedont le
Préteurdevoiteſtre reveſtupen
dant ces Jeux , mais encor une
grande quantité d'autres pareil.
les Robes dePourpreque leMa
giftrat eſtoit obligé de fournir ,
pour en reveftir les Sénateurs &
les autres Perſonnes de qualité
qu'il convioit d'y venir, par le
devoir de ſa Charge qui l'enga
geoità faire les principaux frais
de la Feſte. Plutarque dans la
ViedeLucullus, rapporte qu'un
certain Préteur voulant s'acqui
ter avec honneurde la celébra
tionde ſemblables Jeux , dont il
devoit faire la dépenſe, s'adreſ
Q.dAvril1682
EJ
74
Extraordinaire
ſa àce grandCapitaine, pourle
prierdeluyprefter quelquesRo
besdePourpre , dontilavoitbe
foin pour reveſtirpluſieurs Offi
ciers qu'il avoitpriez de s'ytrou
ver. Lucullus luy donna parole
del'accommoderdetout cequ'il
en avoit & ce Préteur l'eſtant
allé voir le lendemainpour luy
endemander environ un cent,
Lucullus en fit auffi-toſt porter
encoreune foisautant chez luy.
Martial ditla meſme choſe,mais
un peudiverſementpourlenom.
bre des Robes,qu'ilfaiſoitmon
*ter juſques à cinq mille. C'eſt
dans l'Epiſtre à Numitius.
Cequeditce Poëte,ſeroitaffez
difficile à croire , qu'un Particu
lier puſt avoir enſapoſſeſſionun
ſi prodigieux nombrede Robes,
&d'une teintureauſſi chere qu'il
duMercureGalant. 75
eſt conſtant que l'eſtoit celle de
Tyr, ſi l'on ne ſçavoit pas que
ce Lucullus eftoit le plus opu
lent &le plusmagnifiquedetous
les Romains. Les richeſſes qu'il
avoit amaſſéesdans les conquef
tes qu'il avoit faites endiverſes
Provincesdel'Afie,&particulie
rementencellede Pont,eſtoient
ſi grandes , que lors qu'il triom
pha àRome, apres la défaitedu
RoyMithridate, ce futavec une
magnificence preſque incroya
ble. Onvoyoit parmylesorne
mens defontriomphe, la Sra
tuëdecePrince, touted'or maf.
fif, de fix piedsde haut,avec fon
Bouclier de meſme métal , &
tour couvertdepierres prétieu
ſes; outre une grande ſuite de
Mulets chargez de ſommes im
t
E ij
76
Extraordinaire
menfes d'or & d'argent fondu
&monnoyé, avec une infinité
de Lits, Tentes, Robesde Pour
pres , & autres meubles d'une
valeur inestimable. Son train é
toit fipompeux, qu'il furpaſſade
bien loin la ſomptuofité de tous
les Princes & des Rois meſme
de fontemps. Sinousen croyons
Plutarque & Velleijus Patercu
lus, il n'avoit pas ſeulement une
tres-grande quantité de Palais,
où rien ne manquoit pour l'or
nement ; il faisoit percer à jour
des Montagnes toutes entieres
pour s'y faire des chemins , en
forte que les eaux de la Mer &
des Fleuves paſſoient fous leurs
voutes ſuſpenduës , & venoient
environner ſes Maiſons, qu'il ſe
plaiſoit quelquefoisdefairecon
duMercureGalant. 77
ſtruire au milieu d'e,flots. SaTa
ble eſtoit régulierement ſervie
desmetslesplusrares en Vaiſſel
le d'or & d'argent enrichie de
pierreries. Il avoit diverſes Sal
les où il prenoit ſes repas , qui
montoientà des ſommes immen
ſes , entr'autres celle qu'il apel.
loit la Salle d'Apollon, dansla
quelle les Feſtins qu'il avoit ac
coûtuméde faire eftoient reglez
fur lepié de cinquante mil écus
chacun. Sitoutcelaeſtvray,com
mecesdeuxAutheursenfontfoy,
onnes'étonnerapas qu'unHom
me auſſi opulent , auſſi magnifi
que, auſſidiſſoluque ceRomain,
puſt eſtre fournydugrandnom
bre de Robes de Pourpre que
luy attribuë Martial.
Quoyqu'ilenſoit, cetteabon.
Eiij
Extraordinaire
78
dance de Pourpre chez unPar
ticulier , ne diminuë rien de la
valeur de cetteteinture,quipour
eſtre chere ne laiſſoit pasd'eſtre
affez commune , par le grand
nombre des lieux où elle fe fai
foit.
Les principaux eſtoient
Aquin Ville d'Italiedans le La.
tium ; l'Iſle de Cô ; cellede Cy
thererenommée pourla naiſſan.
ce deVénus ; Cyzique, ouCy
zicéne, Ville de la Propontide,
dont la Pourpré, dit le Docte
Eraſme, eſtoit d'unluſtre ſi inal
térable , qu'elle paſſoit en Pro
verbe chez les Grecs , pour ſi
gnifier une honte inéfaçable :
Tinctura Cyzicenadedecusnoneluen
dumapudAtticosappellabatur; Ge
tulie, Region d'Afrique; Her
mione, Villede Grece desplus
duMercureGalant. 79
fameuſes pour cette prétieuſe
teinture; témoin ce que raporte
Plutarque dans la Vie du grand
Alexandre, queparmylesriches
dépoüilles que ce Monarque
remporta de la priſe de Suze , il
ſe trouva un ſi prodigieux amas
de Pourpre d'Hermione, qu'il y
en avoit pourplus de cinquante
mille talens , que les Roys de
Perſe y faifoient conferver de
puis prés de 200, ans, & laquel.
le paroiſſoit auſſi éclatante &
auſſi fraîche, que si elleeuſt eſté
tout récemmentfaite ; & le fe
cret, ajoûte cet Autheur,qui luy
avoit fi longtemps confervé fon
luftre, c'eſt qu'on avoit mélédu
mieldans ſa compoſition ; Hy
drante , aujourd'huy Otrante ,
jadis un des plus fameux Ports
Eiiij
Extraordinaire
80
de la MerAdriatique ; Lacéde
mone, ouSparte,Capitale duPé
loponese ; Melibée, Villemari
time deMacedoine , de laquelle
je ne puis paſſer ſous filence ce
qu'a dit Lucrece de l'excellence
de ſes riches Draps dePourpre.
Voicy comme il parle dans ſon
ſecondLivre.
LaPourpredontle Pauavecorgueil
éclate
DansleſuperbeatourdontNaturel'a
peint,
N'apasplusdebrillant, qu'enmontre
l'écarlate
Desfins &richesdrapsqu'àMelibée
onteint.
On fait encore mention de
Meninge Ville d'Afrique ; de
Milet, de Muze fameux Port
d'Egypte, d'Oebalie Contréedu
duMercureGalant. 8x
Péloponefe, d'Omana en Perſe,
de Puteoles, ou Pouzole , Cité
des Tyrrheniens, de l'Ifle de
Rhodes , & decelle de Sardai
gne, dont la Pourpre auffi bien
que cellede Cyzique,paſſoitan
ciennement enProverbe, ſelon
le rapport d'Eraſme, pour mar
quer le vermillon,quela pudeur
fait monter au viſage des Per
ſonnes pudiques, quandon leur
dit quelque choſe de troplibre,
ou biendepeindre la couleurde
ceux qui ayant reçeu quelques
bleſſures, font teints, & comme
empourprezde leur proprefang;
Purpura Sardonica per iocumtrans-
fertur adeum qui pudefit, aut qui
ob plagassanguine tingitur, Eraſm.
Il faut encor ajoûter Sidon,Ta
rente ,&la celebre VilledeTyr,
J
82
Extraordinaire
la plusrenomméedetoutes,tant
pour l'invention de la Pourpre ,
quepour ſa parfaite confection,
comme il paroiſt , outre ce que
nous en avons déja dit, parune
infinité de témoignagesdes Au
theurs Grecs & Latins que l'on
peut voir dansGefnier, en fon
docte Ouvrage del'Hiſtoire des
Poiffons.
Quant à l'excellence de cette
exquiſe teinture, on la peut ti
rer du privilege qu'il faloit avoir
pour en faire la confection & le
trafic , & de l'honneur qui luy
eſtoit rendu par l'uſage auquel
elle eſtoit ordinairement deſti
née.
Il eſt conſtantqu'iln'eſtoit pas
permis àtout lemonde de tra
vailleràla confection de la Pour
duMercureGalant. 83
pre. Il faloit avoir des Lettres
Patentes oudu Prince, oude la
Republique, quienaccordaſſent
le privilege ; y ayant , dit Am
mienMarcellin ,despeines tres
rigoureuſes décernées par les
Loix contre ceux qui auroient
ofé s'en méler fans cettepermif
fion. Tincture Purpura opificium
magno estimatum, nec permiſſum
cuivis,extantquehacderelegesfove
riffime. Ces Loix ſe peuventvoir
dans le Livre 4. du CodeJuſtin.
autitre , Que resvendinonpoffunt;
&il paroiſt par le témoignage
d'Euſebel. 7. c. 28. &deNicé
phorede Calliſte 1. 6. c. 35. que
parmylespremiers Magiſtrats de
l'Empire Romain,ilyenavoitun
fortconſidérable,que l'onappel.
loit Prefectus Baphiorum. Il avoit
84 Extraordinaire
la Sur-Intendance fur tous ceux
qui teignoient en Pourpre , afin
de faire obſerver toutes les cho
ſes requiſes dans cet Art, mis
avecuneautorité fiabſoluë, qu'il
avoit la puiſſance du glaive fur
tous ceux de cette profeſſion.
Ainſi,au raportdeVarinus,quad
il y en avoit quelqu'un convain
cu d'avoir ſophiſtiqué la Pour
⚫pre, il le condamnoit ſans appel
aperdre la teſte: Qui Purpuram
adulteraffent, Capiteplečłcbantur.
Cette Charge de Grand-Maî
tre, Chef, ou Sur-Intendant de
la teinture de Pourpre, ne ſe
donnoit ordinairement qu'aux
Perſonnes de la premiere quali
lité, ou àceuxquelePrince vou
loit glorieuſement récompenfer
pour quelque ſervice conſidéra
duMercureGalant. 85
ble. Auſſinous liſonsdans le mê
me Nicéphore, que l'Empereur
Aurelienayant deſſeinde favo
rifer un certain DorothéeEunu
que de naiſſance, Homme au
tantdoüéde ſcience &devertus
que relevé par lanobleſſede ſon
extraction , il luydonnacet offi.
ce de Préfet de la Pourpre,
commeun témoignage autenti
que de ſa bienveillance , & une
récompenſe legitimement deuë
à fon mérite. Quamobrem illum
etiam Imperatorfamiliarius comple
xus, honoremeidetulit,ut tingende
Purpura praeffet. Quelques-unsſe
font imaginez que la principale
raiſon pour laquelle l'Empereur
l'éleva àcetteéminente dignité,
eſtoit à cauſeque contre l'ordi
nairede tousles Hommes,laNa
86
Extraordinaire
ture l'avoit rendu Eunuque dés
le ventre de ſa Mere, comme fi
elle luy euſt voulu donner une
virginité naturelle , & une pure
téde prérogative de corps & de
cœur par deſſustous ſes ſembla
bles; vertuque Caffiodore diſoit
eſtre requiſe dans ceux quipré
tendoient heureuſement réüffir
dans la parfaite teinture de la
Pourpre , ſelon ces élegantes
paroles. In illis autem rubicundis
fontibus cum albentis comas ferici
doctus moderator intinxerit, habere
debet corporis puriffimam caftita
tem,quiataliumrerumfecreta refu
gere dicunturimmunda. Straboni.
16. dit que ceux que l'on em
ployoit àcetteteinture,estoient
nonſeulementaffranchisde tou
teſervitude,mais encoreexempts
duMercureGalant. 87
detoutes fortesd'impoſts &d'e
xactionspubliques, tantceux qui
la compofoient,que ceux quien
faifoientle trafic.
Pource qui eſt de l'honneur
quel'onrendoitàla Pourpre,on
ne le ſçauroit décrire plus for
tement que le fait Pline dansle
9. 1. de fon Hift. c.36. lors qu'il
dit que cette noble couleur eſt
accompagnée d'une ſi auguſte
majeſté, & imprimeunetelleve
nérationdans tous ceuxquilare
gardent, qu'iln'eſt rien aumon
de à qui l'on porte plus d'hon.
neur & de reſpect. Ne voyons
nous pas,ajoûte-t-il, queles Bâ
tons de commandement lapré
cedent, que les Faiſceaux& les
Hallebardes Romaines luy fer
vent degardes,&luy font faire/
voye partout comme ſes Huif
88
Extraordinaire
fiers &ſes Satellites. C'eſt parel.
le que les Enfans des Princes&
des grands Seigneurs s'attirentla
reverence des Peuples, que les
Gens de Robe font diftinguez
d'avecles Gensd'Epée,les Séna
teurs d'avec les Chevaliers , les
Magiſtratsd'aveclePeuple.C'eſt
par la préſenceque la colere des
Dieux eft arreſtée, queles fou
dresleurtombentdesmains, que
les faveurs du Ciel font répan
duësfurlesHommes, &les châ
timens détournez deleurs teſtes.
Enfin c'eſt cette noble livrée qui
fait tout le luftre & l'ornement
desHabits lesplusmagnifiques,
&quireleveinfinimentdel'éclat
l'or & de la pompe des triom
phes.
Mais pour pouſſer encore la
choſe plus loin , la venération
duMercureGalant. 89.
quel'onavoitpour cette auguſte
couleur, eſtoit ſi grande,qu'elle
alloit meſmejuſqu'àl'adoration.
Ainſi quand il eſtoit queſtion
d'aller ſaluer lesEmpereurs&les
Roys, reveſtusdans leurs Litsde
Juftice de ces Robes éclatantes,
ondiſoit à leurs Sujets de venir
rendreleurs reſpects& leurs ado
rations , non à la ſacréeMajesté
de leursRoyalesPerſonnes, mais
àl'auguſte apareilde lavenéra
ble Pourpre dontils eſtoient re
veſtus. C'eſtainſi qu'en parle le
premier Secretaire du RoyTheo
doricàundesgrands Officiersde
ee Prince, pourveu d'une des
plusconſidérables Chargesde la
•Cour, dans le commandement
qu'il luy faitſuivant la coûtume,
devenir apres l'achevement de
Q.'Avril1682.
F
90 Extraordinaire
fon quartier , à la teſte de tous
ceux quiestoientdela dépendan
cede ſaCharge , ſe jetter aux
pieds de faMajeſté, pour adorer
ſa Pourpre Royale, & obtenir
par cette refpectueuſe action le
pardondesmanquemensqu'ilau
roit pûcommettre en l'exerçant.
Quapropter spectabilitatis honore
fuffultus inter Tribunos &Notarios
venerandam Purpuram adoraturus
accede , &c. Caffiodor. Var.l. 11. Ep.
20. Cegrand Homme fait encor
le meſme commandement à un
autreOfficierquifortoitdechar.
ge,dans lemeſmeLivreEp.31.
Maislapreuvedelhonneurque
l'on rendoit anciennement à la
Pourpre,paroiſtraencorplusclai
repar ladeſcriptiondel'uſage fa
cré&prophane, auquelcette au
S
.
duMercureGalant. 91
guſte couleureſtoitcõmunement
apliquée. Pour cequitouche l'u
ſageſacré,jeletiredutémoignage
des ſaintes Lettresquim'appren.
nentqueparmyles offrandes que
Dieu voulutluyeſtre préſentées
parles Ifraëlites,&dontildõnala
liſte à Moyfe,quadilfutqueſtion
deluybaſtirunTabernacle,l'Ar
ched'Alliance,&les autres cho
ſes ſacrées qui regardoient fon
ſervice, la Pourpre y tient un
despremiersrangs , commeilpa
roiſt en quantitéde lieuxdu Li
vre de l'Exode , & particuliere
mentdans leChap.35. oul'on lit
ce commandement: Omnis vo
luntarius &pronoanimo offerat eas
6
Domino: Aurum,argentum, &as,
Hyacinthum&Purpuram,coccumque
bis tinctum. En ſuite Dieu or
Fij
Extraordinaire
92
donna que de cette Pourpre of
ferte, l'on fit les courtines , les
ri deaux&pavillons quidevoient
reveſtir fon Tabernacle, l'Arche
&les autres meublesprétieux de
fon Temple , que l'on en fit le
grand Voiledu Sanctuaire , la
Tente du Parvis , &en un mot
toutcequidevoitſerviràenvelo.
perlesVaſes ſacrez. Il comman
daencorela mêmechoſepourles
Tuniques &lesautres ornemens
de ſes Miniſtres , qu'il voulut
eſtre étoffez de Pourpre deux
fois teinte, c'eſt à dire de laplus
belle&delaplusprétieuſe ,mais
particulierement la Robe qui
devoit revestir le ſouverainPon
tife dans le temps qu'il ferviroit
àſesAutels, que Dieu avoitex
preffement ordonnée eſtre de
duMercureGalant. 93
cette meſme matiere, ſuivant la
S
e
e
e
2
10
コ
SL
figure & avec les enrichiſſemens
qu'il en avoit preſcrit luy-meſ
me àMoyfe, de lamaniereque
l'a décrit l'Autheur ſacré duLi
vredel'Eccleſiaſtique,quiditquc
cetteRobe , qu'il apelle l'Etole
fainte, leVeſtement d'honneur ,
&laRobedegloire, eſtoit étof
fée de Pourpre & d'Hyacinthe,
&touterelevée en broderied'or
& de pierres prétieuſes : Induit
cum ftolam gloria ſtolam Sanctam
auro &Hyacintho & Purpura, opus
textile,gemmis pretiofisfiguratisin
ligaturaauri. Eccli. 45.
Aproposdecette RobePon
tificale, que le meſme Autheur
affure n'avoir jamais eſtéportée
que par leGrandPreſtre Aaron
premierement , & en ſuite par
:
94
Extraordinaire
ſes Enfans &ſesNeveux,quiſuc
cederentdans laſuite des temps
àſaſuprémeDignité ,je neſçau.
rois paſſer ſous filence ce que
j'ay lû dans Joſephe , touchant
le reſpect que lesJuifs avoient
pourleſacréVeſtement&lapré.
caution avec laquelle ils avoient
euſoinde leconſerver ( ſoit que
cefuſt lemeſme qui avoiteſté
faitpourAaron,ſoitque ç'en fuſt
unautre fait ſur ſon modelle )
juſques au temps d'Hircan pre
mierdu nom, Souverain Sacrifi
cateur, duquel il eſt dit dans le
quatriéme Livre des Machabées,
qu'il fut grand en trois manie
res, enPrincipauté, en Sacerdo
ce, & en donde Prophetie; &
lequel au témoignagedecet Hi
ſtorien, fit baſtirexprés uneſu.
duMercureGalant. 95
perbe Tour, ou petite Forteref
ſe, proche du TempledeJerufa
lem , pour'ygarderavec plusde
ſeureté cette prétieuſe Robe ,
établiſſant auſſi ſa demeure en
cemeſme lieu , afin d'en eſtre
luy-mefme le gardien, ne ſouf
frant jamais qu'elle en for
tiſt , que quand il s'en reveſtoit
dans le temps des Sacrifices les
plus folemnels , apres quoy il la
remettoitdans une Chambre fe
crete de cette Tour , dont luy
ſeul avoit la clef. La meſme
choſe fut obſervée partous ceux
qui vinrent apres luy au ſouve
rain Pontificat , & meſme par
Herode ufurpateur du Sacerdo
ce, auſſibien que du Trône de
Judée , lequel ayantnommé cet
teTour Antonienne , du nom
96
Extraordinaire
deM. Antoine, dont il s'eſtoît
fait la Creature , n'en ôta pas.
pour cela la Robe Pontificale ,
pour ne ſe pas attirerla hainedu
Peuple. SonFils Archelaüs en
fit autant; ce qui dura juſqu'à
ceque les Romainss'eſtant em
parez du Royaume deJudée, &
l'ayant réduite en forme dePro
vince,ils s'emparerent en meſme
tempsdelaRobefainte,fans ce
pendant la profaner en aucune
forte. Ils la mirent ſeulement
dansune autre Fortereffe de la
Ville en une Chambre fermée
àdouble ferrure & ſcellée du
Sceau des Souverains Preftres,
&des Gardiens du Thréfor
public, une Lampebrûlantcon.
tinuellementdevant la Porte du
dieu où eſtoit ce faint Dépoſt
que
duMercureGalant. 97
que le Capitaine de la Fortereiſe
avoit en ſa garde, & qu'il met
toit entre les mains du Grand
Preſtre lors qu'il en avoit be
ſoin pour quelque grande fo
lemnité,laquellepaſſée,leGrand
Preſtre la luy remettoit entreles- mains,pourlarenfermerau mef
me lieu avec les précautions ac
coûtumées.
C'eſt la remarque que fait ce- fidelle Hiſtorientouchant lave
nération que les Juifs avoient
pour cette Robe Pontificale, à
l'imitation de laquelle , au moins
pour ce qui regarde la couleur,
je ne doute point, apres le Sça
vant EveſquedeMendedansfon
Rational , qu'on n'ait introduit
l'uſagede la Chape ordinaire de
N. S. P. le Pape, que ce Prélat
Q.d'Avril1682.
G
t
98
Extraordinaire
diteſtre communémentde cou
leur rouge, non pas de Pourpre,
parcequ'il n'eneſtplus,maisd'E
carlate , couleur qui approche le
plusdelaPourpre,Hinceft,ditcet
Autheur,quòdfummusPotifexCap
pa rubeaexteriussemperapparet in
dutas. Durand. Ration.D.Offic.L.3.
Il enfautdire autant de l'Habil
lement rougedes Cardinaux , qui
leur fut accordé ſelon Bzovius
par le Pape Innocent 4. l'an
1245. & des Robes de la meſme
couleurqueportentd'autresPré
lats, &meſmedes Chanoines aux
grandes Feſtes dans quelques
Eglifes Cathédrales, qui ne font
ainſi colorées que pourimiter les
Robes & Tunique de Pourpre
que portoient les Sacrificateurs,
&lesPreſtresde l'Ancien Teſta
Γ
1
duMercureGalant. 99
ment; cequifaitaffez connoiſtre
laconſidération particuliere qu'
onatoûjours euëpourlaPourpre
dans l'uſage des choſesſacrées.
Onn'enapas moins eu dans
cequiregardeles chofespropha.
nes. Celaſe prouve en ce que la
plupart des Nations idolâtres
1
!
1
i
コ
avoient coûtume de reveſtir les
Simulachresdeleurs fauſſes Divi
nitez d'Ornemens , & de Robes
de Pourpre. Je n'en veux pour
garant qu'un paſſage del'Ecri
ture Sainte. Il eſt du Prophete
Baruch,aufixieme Chapitre de
1
ſes Viſions , oùce Prophete dé
criant fortement l'aveugleidola
trie des Babiloniens , & voulant
lafaireavoirenhorreurauxIſraë
lites qui estoientdetenus par eux
en captivité , il tâchede prouver
Gij
Extraordinaire
à ces derniers qui estoient les
Adorateurs du vray Dieu, par
pluſieurs raiſons également for
tes& convainquantes, le pitoya
ble aveuglementdespremiers, en
leur expoſant la foibleſſe, l'im
puiſſance , &l'inſenſibilité deſes
malheureuſes Idoles demétal,de
bois , &de bouë, qu'ils eſtoient
affez foux de reclamer comme
leurs Conſervateurs & leursTu
telaires , lors qu'elles n'avoient
pasmeſme lepouvoir de ſe con
ſerverelles.meſmes, nyde ſe dé
fendre des vers, ny de la tingne
qui rongeoient & mettoient par
lambeauxlesprétieuxOrnemens
dePourpredontelles eftoientpa
rez.Celaſe confirmeparletémoi
gnage d'un Prophane. C'eſt ce
luydeVopiſcus.Ilditquelorsque
duMercureGalant. ΙΟΙ
Probus fut élevé à l'Empire, les
Soldats quile proclamerent dans
コ
S
e
t
i
leurCamp, voulant,felonlacoú
tume,le reveſtir de la Pourpre
afin dele ſalüer pour Empereur,
&netrouvantpointdeRobe de
cette couleur , ils prirent une
Mante de Pourpre qui couvroit
une Statuë d'un Temple pro
chain , & la luy mirent fur les
épaules. Ornatus etiam PallioPur
pureo, quodde Statua Templi abla
tumeft.
Mais fi les Simulachres des
DieuxdelaGentilitéeſtoientor
nez de laPourpre, on nedoit pas
douter que leurs Preſtres n'en
fuffent pareillement reveſtus.
Tite-Live en fait foy dans le Li
vre 4. de fon Hift. Decade 4.
Lampride,dans la Vied'Alexan
Giij
102
Extraordinaire
dre Severe; Cicréon, enla Cauſe
de Sextius , & quantité d'autres,
quiportent toustémoignageque
les Preſtres des Idoles,&particu
•lierementles Romains, portoient
cette riche Couleur dans leurs
Robes Sacerdotales ; ſoit qu'ils
fuffent reveſtus de la Pretexte,
quiestoit unefortedeRobe blan
che ayant pour ornement une
bandede Pourpre qui la bordoit
tout autour , cequi fait, ditMa.
crobe, que cetteRobe eſtoitap
pellée par les Latins, Pretexta,
comme quidiroit, cui PurpuraPre
texitur, le verbe Pratexo , figni--fiantborder , ou ceindredequel
ques bandes; ſoit qu'ils portaf
fentle Laticlave, qui eſtoit une
autreforte deRobe,dontlefond
del'Etofe eſtoitde Pourpre en.
duMercureGalant. 103
richie fur ledevant & les ouver
tures de clousd'or, d'argent, ou
ว
:
S
2.
.
d'autre matiere , qui y estoient
couſus en façonde freluches ou
boutons à queuë , dont le fond
eſtoitblanc, avec cesmeſmes fi
guresdeclous compoſez de foye
oude laineteinteenPourpre,at
tachées deſſus, laquelle fortede
Robe ainfi boutonnée ou Lati.
clave, eſtoit en uſage pour lesهللا
Preſtres dans le temps de leurs
Ceremonies, comme le marque
Silius Italicus dans ſon Livre 3. à
peuprés encestermes;
Pendantqu'unedouceharmonie
DeVoix & d'Instrumens, rempliſſoit
cessaints Lieux
D'uneagreablemélodie;
Le Prestre revestu d'un Habit glo
rieux,
Giiij
104 Extraordinaire
Ou furun richeDrapmilleClous pré
cieux,
Formolentuneéclatante&rareBroderie,
Vintfairela Cerémonie;
Etl'Encenſoir enmaind'unairdevo
tieux .
Parfuma tour àtour les Imagesdes
Dieux.
Soit enfin que ces meſmes
Preſtres fuſſent revétusdelaTra
bée, quieſtoit uneeſpecedeRo
be toutede Pourprede fine laine
oudefoye, brochéed'or, &faite
àguiſede Chape, ougrandMan.
teau, qui s'ouvroit tour du long
parledevant, &s'attachoit vers
le col avec des Agraffesou Bou
cles d'or , & qui estoit propre
ment l'ornement de Cerémonie
dontſe ſervoient les Augures, &
les autres Miniſtres du premier
Ordre Sacerdotal ; d'où vient
duMercureGalant. 105
qu'elle s'appelloit felon Servius,
Trabeafacra , Sacerdotalis &Augu
ralis.
Si du Sacerdoce Payen nous
paſſons à l'Etat Laïque& Politi
que, nous verrons pareillement
la Pourpre en uſage & honorée
danstoutes les principales condi
tions qui le compoſent; & pour
commencer d'abord par les Per
ſonnes qui y tiennent le premier
rang, nevoyonsnouspaslaPour
prehonoréedansles Monarques;
les Pages ſacréesChapitre 8. du
Livre desJuges, dans ladeſcrip
tion qu'elles font des riches dé
poüilles que Gédeon remporta
de la défaite des Roys de Ma.
dian , ſpécifient nommément la
PourpredontcesPrincesavoient
coûtume de ſe veftir. Abſque or
106 Extraordinaire
namentis & veste Purpurea quibus
Reges Madian uti foliti crant.
Dans le 8. Chapitre du Livre
d'Efter, elles nousdiſentquelors
que le Roy de Perſe Affuerus
voulut honorerMardochéepour
reconnoiſſance de ſa fidelité , il
commanda qu'on le reveſtit des
Habillemens Royaux, & qu'on
luy mit unManteau dePourpre
fur les épaules ; Mardochausfulge
bat veſtibus Regiis amictus fcrico
pallio atquepurpurco. Et enfin elles
nous déclarent dans les Evan.
giles , qu'apres quelesSoldatsde
Pilare eurent flagellé le Sauveur
1
duMonde, ilsluymirentpardé.
rifion une Couronne d'épine fur
lateſte, un RoſeaupourSceptre
danslesmains, &unvieuxMan
teaude Pourpre fur les épaules,
duMercureGalant. 107
#comme autant de marques par
leſquelles ils vouloient figurer les
* ornemensdeſaRoyauté.
Deplus,s'il eſt permis d'apuyer
l'autorité des ſaintes Ecritures
parlestémoignages desAutheurs
profanes , nous apprenonsdeJo
ſephe au Livre 17. de ſes Antiq.
Chap. 11. que les Roys des Juifs
fs'habilloient de Pourpre lors
qu'ils paroiſſoient dansleurs Ha
bits de Cerémonie, & que fui
vant cette coûtume, Hérodeef
tantmort, on reveſtit fonCorps
delaPourpre,&des autres Orne.
mens Royaux , &qu'encetéqui-- pageilfutporté en grandepom
pe auTombeaudeſes Anceſtres.
Q.Curt. Livre3.ditquelesRoys
dePerſene portoientpoint d'au
tres Habillemens que de cette
108
¥
Extraordinaire
riche Couleur; & Denisd'Hali.
carnace , que tous les Roys qui
commanderent à Rome depuis
Tarquin l'Ancien juſques aux
temps des Confuls, & les Con.
fuls enſuite juſqu'au Regne des
Empereurs, prirentlameſme pa.
rure.
Les Empereurs qui s'empare
rent de l'authorité desConfuls,
ſans toutefois les dépoüiller de
leur dignité , firent auffi de la
Pourpre le principal ornement
de leurs Perſonnes. Les exem
ples enfont trop fréquents dans
touslesAutheurspourendouter,
quayque l'on neſçache pasbien
poſitivement le temps où ils ont
commencé de la porter , au
moinsdans leurs Habits ordinai
res ; carpour lesornemens qu'ils
1
duMercureGalant. 109
prenoient dans les Ceremonies
publiques , comme dans les Sa
Dacrifices , lesTriomphes , les Spe
ctacles , les Audiences des Am
baffadeurs,& autrespareillesoc
@cafions, l'on nedoutepointqu'ils
p n'yparuſſentreveſtusde laPour
are
Tins
el
er
pre. Lampridefaitvoirdans Alé
xandre Sévere, que l'uſage leur
en eſtoitordinaireavant le temps
de cet Empereur, lors qu'il dit
que ſa Mere le garantit louvent
dela fureur des Soldats, enleur
montrant ſeulementla Pourpre
Impériale; QuemSepè àMilitum
ira objectapurpureſummedefendit.
Herodionconfirme cetuſage en
divers endroits de ſon Hiſtoire,
entr'autres au Livre 2. en décri
vant la promotionde Probus, il
dit que le Peuple & les Soldats .
i
A
110
Extraordinaire
l'ayant éleu Empereur lors qu'il
ypenſoit le moins, allerentchez
luyenfoule,&quel'ayanttiréde
fon Litoù ils letrouverentencor
couché, ils l'enveloperent de la
Pourpre Impériale, leporterent
dans le Senat , & l'y falüerent
Empereur. Ce queVopiſcus ra
conte dans la Vie de Proculus,
fait entierement àmonſujet. Ce
Prince , avant qu'on l'euſt élevé
à l'Empire , joüoit un jour aux
Echets, mais avec tant debon
heur & d'adreſſe , qu'il gagna
juſqu'à dix parties de fuite. Un
certain Boufon de qualité , qui
eſtoitenſa Compagnie&quiob
ſervoitlejeu , voyantque la for
tune luy eſtoit fi favorable , ſe
ſaiſit d'une Caſaque de Pourpre
qu'il rencontrafousſamain ,&la
duMercureGalant. IZ
mettant ſurles épaules de Pro
d
100
ent
ra
culus , ilſejetta àſes pieds& luy
fit cette courte harangue ;Jevous
faluë ô Auguſte leVictorieux,&
je vous proclame Empereur.
CetAutheuravouluſans-doute
exprimer par cette action la Ce
rémonie qui s'obſervoit àCon
ſtantinople, à lacréationdesnou
( veaux Empereurs. Entr'autres
ert
Erf
10
Ornemens Impériaux, on leur
mettoit ſurles épaules unMan
teau de Pourpre enrichy d'or &
de pierreries , comme le marque
le Poëte Corippe dans le Pané
gyrique del'EmpereurJuſtin, L.
4. Num.2.
Caſareoshumerosardentimuricetexit
Circumfusachlamys, rutiloqueornata
metallo, &c.
LameſmecerémonieduMan
:
112
Extraordinaire
teau de Pourpre ſe pratiquoit
auſſi tant àl'égard des Enfansdes
Empereurs , qu'à l'égarddeceux
qu'ils adoptoientpourleurs Col
legues & Succeſſeurs à l'Empire,
lorsque cette adoption fe faifoit
publiquement; mais avec cette
diférence, queleManteauqu'on
leur donnoit eſtoit ſimplement
dePourpre, & fans aucunorne
mentdebroderie, ainſi qu'il pa
roiſt dans l'adoption de Vérus
par l'Empereur Adrien, & com
meonl'apprendd'uneLettreque
l'Empereur Commode écrivit a
ClodiusAlbinus , par laquelle il
luypermettoitdeprendrelenom
de Céſar, s'il en eſtoit beſoin,
aveclesOrnemens Impériaux, à
la réſervede l'or ſur la Robede
Pourpre, afin que l'Armée euſt
;
duMercureGalant. 113
plus de conſidération pour luy,
&qu'à cesauguſtes marqueselle
C
reconnuſt&refpectaſt enmeſme
temps en luy la Majeſté del'Em.
pire.Jules Capitolin,dansla Vie
dumeſmeAlbinus.
Celaprouve affez quelaPour
prefaifoit laplus belleparuredes- Empereurs,&faitvoirenmeſme
temps, que prendre ou accepter
la Pourpre, c'eſtoit ſe déclarer
hautement pour Empereur, ou
pour Succeffeur & prétendant à
'Empire. Auffi porter cet Habil
lement, fans y eſtre autoriſé ou
pardroitnaturel, à cauſe de ſa
naiſſance, oupar droit d'adop
tion, ouenfinparune finguliere
Conceffion du Souverain, c'ef
toit ſe rendre coupable decrime
deleze-Majestéaupremier chef.
Q.dAvril1682.
H
1
Extraordinaire
114
Qui voudra en voirdes preuves,
n'a qu'à lire Ammien Marcellin
L. 16. &17. ZozimeL.4. Ege
ſippe L. 2. de la ruine deJérufa
lem, AthenéeL. 12.Paul. 5. Sent.
Tit.25 Julian. Novell. 113. Cap.
20.&quantitéd'autres.
Cequejedis nedoit pas s'en..۱۰
tendredetouteforte de Pourpre
en general , mais ſeulement de
cellequ'onréſervoit pourlaPer
fonnedes Roys, &qui eſtoittelle
quel'a décrit le ſçavantCaffio.
dore, avec ſon élégance ordi
naire dansſes Varietez L. 1. Ep. 2.
C'eſt cette Pourprequ'on appel
loit par excellence, Purpurafum
ma, clariffima, Regia, Imperialis,
&. &delaquelle au raport de
Luitprand de Reb. Europ. 1. 1.
LesEmpereurs de Conſtantino
duMercureGalant. 115-ple avoient une Chambre toute
tenduë,dans le lieule plus facré
auſſi-bien que le plus fecret de
leur Palais , qui s'appelloit Por
phyra, ou la Pourpre. Les Impé
ratrices faifoient ordinairement
leurs couches dans cette Cham
bre ſuivant l'Ordonnance des
meſmesEmpereurs , raportéepar
Nicetusl.5.&lesEnfansqu'elles
ymettoient au monde s'appel
loient Porphyrogenites , parce
qu'outre cetappareil, ils eſtoient
encor reçeus dans des Langesde
Pourpre à leur premiere entrée
dans le monde; ce quipouvoit
faire dire à ces jeunes Princes,
ainſi qu'à celuydontparleHéro
dien.
Lapompe&leshonneursfontnezavec
moy;
1
Hij
116
Extraordinaire
LaNatureaufortirduventredema
Mere,
M'afaitleSucceſſeurduTrônede mon
Pere;
EtlaPourpreennaiſſant,m'areçeu come
unRoy.
CarpourlaPourpre commune,
dont la couleur avoit quelque
choſe de moins éclatant que la
Pourpre Impériale
ſtant que bien d'autres que les
2
il eft con
• Princesavoient, ouſe donnoient
le privilege de la porter. Outre
ceque nous liſons dansAthenée
1. 12. queleGrand Alexandre or
donna parune Déclaration ex.
preſſe à toutes lesVilles d'Ionie,
&nommément aux Habitansde
Chio, de luy envoyer tout ce-qu'ils auroient de Pourpre dans
leurs Magazins , afin qu'il puſten
duMercureGalant. 117
dornerdes Robes àſes Courti-.
fans , & à tous ſes Capitaines
(Volebat enimfociosomnesflolispur
pureis ornari ; ) Outre ce que ra
porteencor le meſme Athenée
du RoyAntiochus , qu'il avoit
це
e
àſaſuite quinze cens Officiers
tous vétus de Pourpre; Erant&
bimillefupraquingentos ; omnes iſti
predicti Purpurea habebantfuperin
dumenta. Il eſt manifeſte qu'an
ciennement, lesMagiſtrats& au
tresOfficiers publics eſtoient re
vétusde Pourpre dans l'exercice
deleurs Charges. Hippias Ery
thréentémoigne dansle 2. L. de
fon Hiſtoire , queceuxqui exer
çoient la Judicature enfon Païs,
rendoient juſtice aux Parties
dans leurs Tribunaux placez à
l'entrée des Portes de la Ville,
118
Extraordinaire
euxeſtant habillez de Robesde
Pourpre. Tribunal anteportascon
ftituentes,judicabant,Purpureosami
Etus,fagulaque Purpurea habentes.
Athenee Livre 12.Chapitre3. re
marque que chez les Perfes, les
Magiſtrats estoient non.feule
ment revétus de Pourpre, mais
que lesTribunaux, les Sieges, &
le Parquetde leur Magiftrature
en estoient auſſi couverts. La
meſmechoſeeſtoit enuſage chez
lesJuifs, au raportdePhilondans
ſa Déclamation contre Flaccus;
&enfin Tite-Live eſt témoin,
qu'à Rome & dans touteladé
pendance de ſadomination, dés
le temps meſme de la Républi
que , laPourpreeſtoitportéepar
tousceuxquiestoientpourvûsde
quelques Charges qui regardoic
duMercureGalant. 119
oul'adminiſtration de la Juſtice,
ou le gouvernementdu Peuple;
de forte queles Magiſtrats, tant
de laVille, que des Colonies &
re
ale
Municipes , lesCommiſſaires ,&
Capitainesdes Ruës&desQuar
tiers , les Principaux & Doyens
nades Colleges, les Augures, les
&
urt
LA
e
1
Sacrificateurs &les Preſtres , en
unmottouslesSénateurs & Offi
ciers Patriciens,ſeſervoient com
munément de la Pourpre dans
leurs Robes de ceremonies , &
avoient le droitde laporter non
ſeulementpendantleurvie, mais
meſmes de faire brûler leurs
Corps apres leur mort avec ce
riche Ornement. Necutiviviſo
lùmhabeanttantuminfigne,fedetiam
utcumeo crementurmortui.
Cependant l'honneur depor
1
120
Extraordinaire
ter la Pourpre dont joüiffoient
tous les Magiſtrats Patriciens,
n'eſtoit point accordé aux Ple
beïens, c'eſt à dire aux Officiers
qui eſtoient pris de l'ordre du
Peuple. Etles Tribunsmefmes,
quoy que leur Charge fuft de
beaucoup plus conſidérable que
celles de quantité de Patriciens,
enfurentlongtempsprivez com.
• menous l'apprenons de Plutar
que dans la Queſtion 81. des Ro
mains ; où cet Autheur deman
dant pourquoyces derniersOffi
ciersne portoient pointla Pour
pre , puisque d'autresMagiſtrats
moinsimportans qu'eux, avoient
le privilege de la porter, il en
rendluy-meſmela raiſon , &dit,
Que les Tribuns du Peuple ne
jouüiffoientpointdecethonneur,
du MercureGalant 121
parcequ'il ne leureſtoit pasper
mis deſe faire accompagner par
e
di
L
des Huiffiers &des Gardes , ny
deſefaire traîner en Chaife Cu
rule, commelesgrands Officiers;
&queleursChargesn'eſtant pas
proprementdesChargesdeJudi
cature, puis qu'ils n'avoient que
le droit de propoſer, non celay
dedécider ,ils n'eſtoient pascen
ſez proprement Magiſtrats, &
par conséquent ils ne devoient
pas avoirl'équipage ny les orne
mens deceuxqui l'eſtoient veri
tablement. Joignez à cela que
s'ilsprétendoient eſtre revétusde
la Magistrature , àcauſe que par
la Loy Atinia, ils avoient le pri
vilege d'entrer au Senat & d'y
dire leur avis ; comme ils n'ef
toientlesMagiſtrats queduPeu
Q.d'Avril 1682.
I
1.
122
Extraordinaire
ple, ils ne devoient point auſſi
eſtre vétus autrement que le
Peuple , afin queleplus petit de
cedernier état, auſſi bien que le
plus grand, puſt avoir un accés
plus libre aupres d'eux , n'euſt
point decraintedelesaborderles
voyant populairement habillez.
Et voila, ſelon le ſentiment de
Plutarque , les raiſons pour lef
quelles les Tribuns eſtoient ex
clus du privilege de porter la
Pourpre.
Toutesfois, s'il eſt vrayqu'ils
enfuſſent privezdutempsdecet
Autheur, ce quequelquesautres
n'accordentpas,ileſtencorvray
queleurdignité s'eſtant fort ac.
cruëdepuisleurinſtitution,auffi
bienque leur puiſſance, par les
honneurs,lesgrades,&lespreć
duMercureGalant. 123
le
de
le
es
es
Z
He
minencesquileur furent premie
rement accordées par les Con
fuls Q. Aurelius Cotta , & L.
Octavius, l'an de la Fondation
delaVille 678. confirmées quel
quetempsapres parPompée, &
debeaucoupaugmentéesparAu
guſte, qui leur fit meſme l'hon
neurdeſe mettrede leur Corps,
&qui poſſeda leTribunat l'ef.
pacede37. ans; ileſt,dis-je,vray
qu'ilsprirentbien-toft, non ſeu
lement les Huiſſiers , les Faif
ceaux& laChaiſe Curule, mais
encorlaRobedePourpre , qu'ils
portoient meſmedés letemps de
Cicéron, commeilſejuftifie par- unpaſſagede cePrincedesOra--teursdansla CauſedeCluentius,- où invectivant contre leTribun- Quintius,ilditcesparoles. Faites
I ij
124 Extraordinaire
un peu reflexion , Peres Con
ſcripts , à ceque vousavezpù re,
marquer tant de fois vous-mef
mes, fur la conduite du Perfon
nage contre lequel la verité me
forcededéclamer.Rapellez dans
voseſprits ſes mœurs dépravées,
ſa vie diffoluë, fon orgueil inſu
portable, & remettez-vous de
vant lesyeux le front, le geſte,
&le faſte aveclequel ce Tribun
faiſoitparadedeſaRobedePour
pre traînante juſqu'aux talons;
Atque illam usqueadtalos demiſſam
Purpuram recordemini. Mais les
Magiſtrats n'eurent pas ſeuls le
privilegede porter laPourpre. Il
s'étendit à Rome juſqu'auxChe
valiers,àquil'onpermitdeſerevé
tir duLaticlavequieſtoituneTu
nique de Pourpre, ougarnie de
duMercureGalant. 125
Pourprecommejel'aydéjadit,&
t
10
12
1
deprendrelaTrabée,Robe encor
plus précieuſe que le Laticlave,
dontla trame, dit Ferrarius L. 2.
C. 4. eſtoit de Pourpre , & l'ef
tain de Laine tres-blanche , се
qui faiſoit une agreable diverſité
decouleurs, en manierede petits
carreaux ſemezpartoutel'Etofe.
QuelesChevaliers euſſentl'u
ſagedu Laticlave, jel'apprensdu
docte Lipſe dans ſes Notes fur
Tacite. Il dit que du temps des
premiers Empereurs ,lesCheva
liers qui portoient la qualitéd'Il
luftres, avoient droit de porterle
Lanticlave. Etpour le prouver,
il ſe ſertd'un paſſage deDionau
L.59. où cet Hiſtorien raconte
que l'Empereur Caïus voyant
l'OrdredesChevaliersfort dimi.
I iij
Extraordinaire
126
nué, & en tres-petite conſidé
ration , crut lerétablir en lapre
miereſplendeur enymettant les
Perſonnes les plus qualifiées de
tout l'Empire, auſquelles , pour
rendre leur Compagnie plus au
guſte, ilpermit de porter l'Ha
billement , qui n'apartenoit au
paravant qu'aux Preſtres & aux
Senateurs. Cependant ilfautdire
que cethonneur leur avoit efſté
déja accordéauparavant , &que
non ſeulement les Chevaliers,
mais meſme leurs Enfans, por
toient cetteforte de Robe avant
la conceffion de cet Empereur.
Celaſe voitmanifeſtement en ce
quedit Ovidedans le quatriéme
desTriftes , où ce Poëte qui ef
toitChevalier, &Fils de Cheva
lierRomain , raconte lacerémo
duMercureGalant. 127
nie quiſefift lors queſon Frere&
= luyprirent laTunique àclou lar.
ge, enquittant laRobe virile.
D'ailleurs que les Chevaliers
Romains portaffent la Trabée,
Plineeneſtgarant, lors qu'il dit,
que quoyqu'au commencement
il n'y euſt que les Roys, & les
Triomphans quila portaſſent,les
Chevaliers ſel'aproprierentdans
lafuite dutemps,&s'en parerent
d'abord aujour de leur Montre,
ou Reveuë generale , appellée
Tranfucctio , quiſe faifoit aux Ides
de Juillet ; ce qui eſt confirmé
parDenisd'Halicarnaffe, quidit
auL. 6. que les Chevaliers dans
cetteMontre marchoient en or
dreſelonlesTribus &Centuries,
avec tout l'Equipage & les mar
quesdel'Ordre, revétus deTra
I iiij
128
Extraordinaire
bées& couronnez d'Olivier. A
quoy s'accorde encor Suétone,
quandilditdans laViedeDomi.
,
tien que le Senat, pour faire
honneur à cePrince&pourplus
grandefûretédeſaPerſonne, or
donna que toutes les fois qu'il
exerceroit le Confulat, les Che
valiers Romains, ſelon que le
fort leur feroit échu, marche
roientdevant luy entre les Hui
fiers& les Archers de ſa Garde,
eſtant vétus deleursTrabées , &
portantleurs Lances militaires en
main. Ut Equites Romani quibus
forsobtigiffet,Trabeati, &cumhaftis.
militaribuspracederent euminterLi
Etores , Apparitoresque.
Le privilegedeporterla Pour
pre , ne ſe réſerva pas ſeulement
pour les Magiſtrats , & les Che
duMercureGalant. 129
valiers de l'Etat Romain , mais il
s'étendit encor juſques aux En.
fans de tous ceux qui avoient
affezdebienpour leur faire por
ter la Prétexte , qui estoit une
Robe chargéede quelques ban
des de Pourpre , comme nous
avons fait voir. D'abord ſelon
Macrobe, il n'yeut que les En-- fans de noble extraction qui la- porterent, tant pour les diftin
guer de ceuxquinel'eſtoientpas,
qu'afin delesexciterparcet hon
neur àſuivrel'exemple du Filsde
Tarquin l'Ancien , cinquiéme
Roy des Romains. Ce jeune
Prince, âgé ſeulement de qua
torze ans,avoit accompagné fon
Pereen la Guerrecontre les Sa
bins , &s'eſtoit ſi glorieuſement
ſignalé dans la derniere Bataille
130
Extraordinaire
oùcette Nation fut entierement
défaite,qu'auretour de ce Com
bat, Tarquin le loüa publique
mentdeſa vertu &de ſavaillan
ce;&pourl'engageràneſepoint
démentir, il luypermitdeporter
l'Anneau d'or, appellé Bulla , &
la Prétexte , qui estoient deux
des plus belles marques d'hon
neur que portafſſent les Triom
phans. Ce Prince donna quel.
que temps apres la meſme per
miffion aux Enfans des Nobles
pourlameſmefin. Ellefutencor
donnéedans laſuite,&particu
lierement dans le temps de la-fe
conde guerre , l'Unique aux pe
tits-Fils des Affranchis pourveu
qu'ils fuſſent Nobles , pour la
raiſonque le meſmeAutheur en
raporte au premierde ſes Satur
1
duMercureGalant. 131
nales chapitre 6. Et enfin on ac
corda indiféremment ce privi
lege à tous les Enfans de l'un &
del'autre Sexe, libres, &affran
chis, Nobles, &Roturiers, pour
veuqu'ils fuſſent nez en légitime
mariage. Les Garçons portoient
cette Robejuſqu'à l'âge de 15.
ou 16. ans, qu'on leurdonnoit la
Robe virile ; & lesFilles juſqu'au
jour deleurs Nôces.
LeCommentateurd'Alciat,dit
que la raiſon morale pour la
quelle les Romains faifoient
prendre la Robe Prétexte bor
dée de Pourpre à leurs Enfans,
eſtoitpourleurapprendre à eſtre
modeſtes &pudiques, parce que
lacouleurdePourpre eſtunfigne
de modeſtieſur le viſage des En
fans, & comme lecaractere de
Extraordinaire
132
cette honneſte pudeur qui rend
ordinairement illuſtres ceux de
leur âge, quandelle éclate éga.
lement en leurs diſcours & en
leursactions. Purpureuscolorpudo
ris indicium , hinc Pratexta Roma
nos pueros admonebat, verecundiam
indictisfoEtisquefervandam. Claud.
Minci.inEmbl. Alciat. Auffieft-ce
cette excellente teinture que le
judicieux Caton vouloit que les
Enfanspriſſentd'auſſi boneheure
furleurfront,que celledelaPour.
pre qu'on leurfaifoitprendre ſur
leurs Habits. Cela mefait ſou
venirdece que dit unjour Dio
gene à un jeune Garçon qu'il
voyoit rougir en parlant à luy;
Confidefili,hicenim virtutis eftco
lor. Courage, mon Enfant,j'aime
àvoir cette couleur fur ton vi
duMercureGalant. 133
ſage, parce quejela regardecom
mel'indice&la livréede la vertu
qui regnedanstoncœur.
Les Syracuſainsnetiroientpas
;
1
!
unſymboleſiglorieuxdelaPour.
pre quelesRomains , puis qu'au
lieude regarder cette éclatante
couleur comme le caractere de
lapudeur, & de lamodeſtie, ils
laregardoient au contraire com
me Héroglyphe de l'éfronterie,
&del'impudence. De-là vient,
ditAthenée, que cesPeuples ne
permettoient point du tout l'u
ſagede la Pourpre aux Femmes
honneſtes &vertueuſes ; nonpas
meſmed'enavoiruneſimpleban
de ſur leurs Robes, donnant au
reſte pleine liberté d'en uſer à
toutes celles quiavoient entiere
ment renoncéàl'honneur. Sira
134
Extraordinaire
cufaniprohibuerunt neMulieresfer
rentveftes Purpura Pratextas, pra
terquam meretrices. Ce qui leur
eftoit accordé, plutoſt afin de
rendreleurinfamieplus connuë,
que pour les faire paroiſtre plus
agreables par cet ornement. Le
ſentimentde ces Peuples n'eſtoit
guére conforme à celuydu plus
lagedetous les Hommes, lequel
faiſant dans le 31.de ſes Prover.
bes, leportraitde laFemmever
tueuſe, luydonne pour Habit la
Robede Pourpre. Byſſus & Pur
puraindumentumejus.
Mais enfin pour terminer ce
que nous avions àdire touchant
l'eſtime & l'uſage ancien de la
Pourpre, diſons encor que cette
riche teinture n'eſtoitpas ſeule
ment en voguedansles Villes,
1
duMercureGalant. 135
dans lesTemples, lesPalais&les
Tribunaux delaJuſtice, dans les
Jeux, les Spectacles, &lesTriom
phes ,&employéeàſervird'Ha
bits & d'Ornemens anx Dieux,
aux Empereurs, aux Roys, aux
Preſtres , aux Magiſtrats , aux
Chevaliers,auxFemmesmeſmes
&auxEnfans; qu'elle eſtoit en
coren creditdans les Armées &
enuſageparmylesGensdeguer
1
!
1
:
re. Deuxoutroisexemplesſuffi
rontpour établircetteverité.
L'Ecriture Sainte me fournira
le premier. Elle nous apprend
queles Soldats ſereveſtoient de
decettecouleur,puis qu'ontrou
vedans le PropheteNaham,que
cette formidable Armée d'Aſſy
riens qui mirent le Siege devant
Ninive, eſtoit toute parée de
1
136
Extraordinaire
Pourpre. Viriexercitusincoccineis.
Jetire les autres des Autheurs
Prophanes ; comme de Xéno
phonauLivre6.deſaCyropadie,
quitémoignequetouteslesTrou
pesdel'ArméeduGrand Cyrus
eftoient toutesbrillantes , &par
la ſplendeurdeleurs Armes, &de
leurs BoucliersdeCuivre , & par
l'éclatde la PourpredeleursHa
bits. Itaqueuniverfus exercitusare
fulgurabat,punicesqueflorebatornatu.
DeQ.Curce L. 3.&5.deJuſtin
L. 11. d'Ammien Marcellin,L.13.
&deTertullien, dehabit. mulier.
C.7. quitémoignent tous lamef
choſeauregard desMedes, des
Babyloniens , des Lacedemo
niens, &autresPeuplesdel'Afie,
quiſe revétoientde cette noble
Livréelors qu'ils alloientaucom
duMercureGalant. 137
bat. Cequ'ilsfaisoient,ditElian,
non tant par ornement & par
+ pompe,que pour donner de la
terreur àleurs Ennemis, ou plu.
toſt pours'inſpirer du courage à
eux- meſmes , & ſe fortifier le
cœurquileureuſt pû manquer à
laveuëdeleurfang, s'ils euſſent
R
6
eſtébleſſez. En effet lors qu'il
venoit à coulerfur leurs Habits,
ilsnes'enappercevoientpas ſi ai
ſementpourle raportqu'ilauroit
aveclaPourpredont ils eſtoient
revétus. Ne,fi quando vulnerari
cos contigiffet ,fanguinis aspectus
metumeisincuteret. Elian. L.6. C.6.
L'on dit que les Afriquains
eſtoient les Peuples du monde
qui aimoient le mieux cette Li
vréedansleursMilices,queceux
de Carthage par deſſustous la
Q.d'Avril1682.
K
Extraordinaire
138
portoient commeunemarque de
haute preéminence. Etquemef.
me dans le Camp d'Annibal,
lors qu'on vouloit donner quel.
que Bataille importante , on at
tachoit un Manteau de Pourpre
au bout d'une Lance que l'on
plantoit ſur le haut de laTente
duGeneral,afin qu'ellepuſteſtre
veuëde tous lesSoldats,& qu'ils
fuſſent avertis par ce ſignalde ſe
tenir preſts pour le Combat. La
meſme Cerémonie eſtoitenpra
ti quedans les Armées Romaines,
comme Plutarque le témoigne
dans pluſieurs lieux de ſes Vies
des Hommes Illuſtres,&furtout
dans celles de Brutus, de Pom
pée , &de Fabius.
Je nedoute pointque cela n'ait
donné lieu à l'invention du La
duMercureGalant. 139.
barum. C'eſtoit un Etendard
Impérial que l'on portoit à la
teſte des Armées Romaines, &
que les Hiſtoriens nous dépei.
gnentcommeune longueLance,
ayantauboutunbois traverſant,
&audeſſus une riche Couronne
d'or, ſous laquelleeſtoit la figure
d'une Aigle de meſme matiere.
Deceboisquitraverſoitpendoit
un riche Voile de Pourpre de
formequarrée,danslemilieudu
quell'Imagedel'Empereureitoit
dépeinteen riche broderie d'or,
&dePierreries , avec cesmotsà
l'entourGloria exercitus.LeGrand
Conſtantin enſuite de la Vifion
mémorablequ'ileutd'une Croix
lumineuſe quiparutdansleCielà
laveuëdetoute ſonArmée,avec
cesmots,Inhocsigno vinces,&
140 Extraordinaire
qui fut cauſe qu'il ſe convertit,
fit mettre ce Signefalutaireſurle
haut du Labarum à la place de
l'Aigle Impériale ,& fur lefond
duVoilede Pourpre qui yeſtoit
ſuſpendu , il fittracer enbrode.
riede Perles , & de Pierres pré
cieuſes, les deux Lettres Capi
talesdu nom Grec du Sauveur
duMonde, entrelaſſées en forme
de Chifre, faiſant attacher aux
franges de ce ſacré Voile fon
Image, & celles de ſes Enfans
faites àdemycorps en broderie.
C'eſt lapeinture quelesAutheurs
raportez parle ſçavant Cardinal
Baronius au troifiéme Tome de
ſes Annales, nous ont laiſſéede
de ce glorieux Etendart, dont
Prudence faitauſſi mentiondans
ces Vers contre Symmaque.
le
duMercureGalant. 148
Christus Purpureumgemmantitextus
inauro.
Signabatlabarum, &c.
L'Oriflame , cet Etendart fi
renommédansnosHiſtoires,que
nos Roysfaiſoient autrefois por
ter à lateſte de leursArmées,a
voit beaucoup dereſſemblance à
ceLabarumImpérial,&pouvoit
bien avoir eſté fait à ſon imita
■ tion ; carfinousencroyonsquel
ques-uns de nos anciens Hiſto
riens , comme Gaguin , Froif
ſard , & quelques autres , ce
RoyalEtendarteſtoitd'uneriche
Etofedeſoyeteinte enPourpre,
deformequarrée,ſemédeFleurs
de Lysd'or ſans nombre enbro
derie, &chargéd'uneCroixd'ar
gentaumilieu, &ſe portoit pa.
reillement attaché auboutd'une
142
Extraordinaire
Lance, &nes'éloignoitjamaisde
laPerſonne du Roy. La Croni
que ancienne de Flandre, ledé
peint en cette maniere. Meffire
MilesdeNoyersestoit montéſus un
grandDeftrier, couvertde Hauber
gerie,&tenoit enſamainuneLance
àquoy l'Oriflame estoitattaché d'un
vermeilsamitàguisedeGonfanon à
trois queues , &avaitentourHoupes
devertefoye. Guillaume leBreton
dansſaPhilipideLivre 11. dit que
cetEtendart s'appelloit Oriflâ
me, àcauſedeſacouleurde feu,
&qu'il avoit la forme desBanie
res dont l'Egliſe ſe ſert dans
ſes Proceffions. Et Guillaume
Guyart en ſon Romant des
Royaux lignages, eſt de cet avis
quandildit,
duMercureGalant. 143
1
1
Oriflameest uneBagniere,
AucunpoiplusfortequeGuimple,
DeCendal roujoyans&fimple,
Sans pourtraitured'autre affaire.
Quelques Autheurs ont écrit
que cet Etendart fut envoyé du
CielàClovispourluyſervird'en
ſeigne, &àtous ſes Succeſſeurs,
dans lesCombats qu'ils auroient
àfaire contre les Ennemis de la
Foy Chreſtienne, & non contre
les Fidelles. A quoy, dit Froif
ſard Volume 2. Chapitre 125.
Charles VI. ayant contrevenu ,
pour l'avoir fait porter contre
les Flamans , la meſme main
qui l'avoit donné à nosRoys le
leur oſta, le faiſant évanoüir
entre les mainsdeMeffire Hutin
d'Aumont, qui eneſtoitleGon
falonnier , de telle maniere que
Extraordinaire
144
luymeſme nyperſonne, ne ſceut
pour lors ce qu'il eſtoit devenu,
nynel'apu ſçavoir depuis. Mais
L'AutheurduRomantque nous
avons déja cité, eſt d'un autre
ſentiment pour l'origine de l'O
riflame , dont il attribuël'inven.
tion au Roy Dagobert qui la fit
conſtruire àl'honneurdeS.Denis
auquel cePrince avoit beaucoup
dedevotion. Voicyſestermes.
LiRoisDagobertlafifaire,
QuiSaintDenisçaenarriere,
Fondadefesrentespremieres;
Sicommeencoreappert Leans
EsChapletsdesmeſcreans.
Devantliporterlafaisoit
Toutesfoisqu'allerliplaiſoit,
BienattachieenuneLance,
Penfantqu'ileustremembrance
AuraviſerleCendalrouge
DeceluyglorieuxGuarrouge.
Et
1
duMercureGalant. 145
V
Etpourſa perte en la Bataille
contre les Flamans, queJacques
Meyer dit eſtre arrivée en la
JournéedeMons en Puelle,où
elle futdéchirée &miſe enpie
ces, apres avoireſté arrachée des- mains d'Anſſeau deChevreuſe,- quila portoit, & qui fut tué en
cetteBataille; lemeſmeGuyard,
qui vivoitpour lors, aſſure que
ce ne fut pas la veritable Ori
lâmequi fut priſe en cette dé.
faite , mais ſeulement une Ori
lâme feinte à la reſſemblance
de laveritable, que l'on y avoit
portée pour exciter les Soldats
abien faire; ce glorieux Eten.
dart eſtant entelle eſtime parmy
les Gens de guerre, qu'ils te
noientlavictoire commeaſſurée,
où l'Oriflâme eſtoit. Ainſi ils
Q. 'Avril1682.
L
Extraordinaire
146
ne manquoientjamais de s'en
fervir dans les Combats dont
l'iſſuë eſtoit douteuſe , & on la
mettoit toûjours au front de
l'Armée. Ce Poëte raconte ainſi
cetteperte.
AnſfiauleSiredeChevreuse
Futficommenous appriſmes
Eſteint enſes armesmeſmes;
Et l'Oriflamme contrefaite
Chai àterre, &laſaiſirent
Flamens, qui apres s'enfuirent.
Aureſte, cette Royale Ban
niere eſtoit curieuſement gardée
dans l'Abbaye de S. Denys , &
c'eſtoit làquenos Roys l'alloient
prendre eux-mefſmes lors qu'ils
vouloient s'en fervir en guerre.
Ils la recevoient en grande ce
rémonie,& apres avoir fait leurs
devotions des mains de l'Abbé,
duMercureGalant. 147
la remettant enſuite encellesdu
Comte du Véxin , auquelcom.
me premier Vaſſal & Feudataire- de S. Denys, privativement à
tout autre , appartenoit le droit
de la porter; mais cette Comté
eſtant réünie à la Couronne, il
eſtoit au choix du Roy de la
confier aupremier Chevalierque
Sa Majefté trouvoit digne de
cethonneur,quieſtoit d'unetelle
conſidération parmy les plus
qualifiez dela Cour, qu'ily avoit- grand empreſſement à le bri
guer. L'Hiſtoire remarque que
ſous Charles V. le Sire d'Eude
_mehan, ou d'Andrehan, quitta
la fonction de MaréchaldeFran
ce, quoyquecefuſtunedes plus
bellesCharges del'Armée, pour
avoirlagloirede porter cetEten
Lij
Extraordinaire
148
dartàlafameuſeJournéedeRo
ſebeque.
Vous vous souvenez, Madame,
qu'au commencement de ce Traité,
ilestparléde trois especes dePourpre.
Jevousenenvoye lesdiférentes Fi
gures quej'ayfaitgraverpourfatis
faire entierementvoftre curiositéfur
ceste matiere. Ellessont tirées de
Gefner enſon Hiftoiredes Poiſſons
Fermer
Résumé : TRAITÉ DE LA POURPRE.
Le texte examine les origines légendaires et la production de la teinture pourpre, une couleur prestigieuse. Selon diverses légendes, Hercule ou un berger aurait découvert cette teinture après avoir observé un animal teinté par un coquillage. Pline attribue l'invention aux Lydiens. La matière première est un mollusque marin dont la liqueur vermillon est extraite après les jours caniculaires ou au printemps. La teinture est obtenue en traitant les mollusques pour extraire leur sang, mélangé avec du sel et bouilli dans des chaudrons de plomb. Il existe trois types principaux de teintures pourpre : la 'Purpura ignea', la 'Amethystina' et la 'Purpura carulea'. La méthode de teinture s'est perdue, remplacée par des teintures à base de graine de kermès ou de cochenille. La pourpre était principalement produite à Tyr, Cyzique, Hermione et Sparte, et strictement réglementée. Elle symbolisait l'autorité et l'honneur, utilisée pour les robes impériales et les commandements militaires. Dans la religion juive, elle était utilisée pour les vêtements sacrés. Les Romains respectaient cette sainteté et l'utilisaient également dans les vêtements ecclésiastiques chrétiens et chez les nations idolâtres. La pourpre était omniprésente dans les contextes religieux et politiques de l'Antiquité. Elle était utilisée dans les robes sacerdotales et les vêtements officiels des magistrats et dignitaires. Les empereurs romains adoptaient la pourpre comme symbole de pouvoir impérial. La pourpre servait aussi de signal dans les armées, comme l'Oriflame, un étendard historique français, et le labarum, étendard impérial romain.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
4
p. 116-141
« Monsieur de Corneille ayant cessé de parler, Monsieur de Bergeret [...] »
Début :
Monsieur de Corneille ayant cessé de parler, Monsieur de Bergeret [...]
Mots clefs :
Académie française, Jean Racine, Jean-Louis Bergeret, Gloire, Roi, Parler, Corneille, Esprit, Discours, Vertus, Histoire, Rois, Protecteur, Nom, Paix, Ennemis, Lettres, Place, Royaume, Compagnie, Justice, Monde, Attention, Avantage, Public
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Monsieur de Corneille ayant cessé de parler, Monsieur de Bergeret [...] »
Monfieur de Corneille ayant
ceffé de parler , Monfieur de Bergeret
prit la parole , & fit un difcours
trés - éloquent. Il dit , qu'il
GALANT. 117
avoit déia éprouvé plus d'une fois ,
que dés qu'on vouloit penser avec
attention à l'Academie Françoife,
l'imagination fe trouvoit auffitoft
remplie & étonnée de tout ce qu'il
ya de plus beau dans l'Empire des
Lettres , qu'eft un Empire qui n'est
borné ny par les Montagnes , ny
pariles Mers , qui comprend toutes
les Nations & tous les Sicles ; dans
lequel les plus grands Princes ont
tenu à bonneurs d'avoir quelque
place , & où Meffieurs de l'Acade ·
mie Françoife ont l'avantage de
tenir le premier rang. Que s'il entreprenoit
de parler de toutes les
fortes de merites , qui font la gloire
de ceux qui la compofent , il fentoit
bien que l'habitude de parler en public
, & d'en avoir fait le Miniftere
plufieurs années , en parlant
pour le Roy dans un des Parlemens
defon Royaume, ne l'empefcheroit
118 MERCURE
pas de tomber dans le defordre.
Enfuite il loüa Monfieur de Cordemoy
dont il occupe la Place
for ce qu'il avoit joint toutes les
vertus Morales & Chrétiennes
aux plus riches talens de l'efprit,
fur les grandes lumiéres qu'il
avoit dans la Jurifprudence, dans
la Philofophie , & dans l'Hiftoire ,
& fur tout for une certaine prefence
d'efprit qui luy eftoir particuliére
, & qui le rendoit capable
de parler fans préparation ,
avec autant d'ordre & de ne teté
qu'on peut en avoir en écrivant
avec le plus de loiſir . Il n'oublia
les beaux & fçavans Traitez
de Phyfique qu'il à donnez au
Public; & en parlant de fa grande
Hiftoire de nos Roys qu'on acheve
d'imprimer, il ajoûta, Que fifa
trop promte mort avoit laiffé ce
dernier Ouvrage imparfait , quoy
qu'ily manquaft pour eftre entier ,
pas
GALANT. 119
ilne manqueroit rien à la réputa
tion de l'Autheur ; qu'on eftimeroit
toûjours ce qu'il a écrit , & qu'on regreteroit
toujours ce qu'il n'a pas eu le
temps d'écrire.Cet Eloge fut fuivy
de celuy de Monfieur le Cardinal
de Richelieu , inftituteur de l'Academie
Françoife . Il dit , Que
non feulement, il avoit fait les plus
grandes chofes pour la gloire de
lEtat , mais qu'il avoit fait les
plus grands Hommes pour celebrer
perpetuellement cette gloire ; que
tous les Academitiens luy apartenoient
par le Titre mefme de la
naiſſance de l'Academie, & qu'ils
étoient tous comme la Pofteritefçavante
& Spirituelle de ce grand
Miniftre ; Que l'illuftre Chancelier
qui luy avoit fuccedé dans la
protection de cette celebre Compagnie
, auroit toûjours part à la
mefme gloire; & que parmy toutes
"
110 MERCURE
les vertus qui l'avoient rendu digne
d'eftre Chefde la Justice , on releveroit
toûjours l'affection particulie
re qu'il avoit enë pour les Lettres,
& qui l'avoit obligé d'eftre fimple
Academicien long tems avant qu'il
devinft Protecteur de l'Academie ;
ce qui luy étoit d'autant plus glorieux
, que ces deux titres ne pou
voient plus estre reünis dans une
Perfonne privée , quelque éminente
qu'elle fuft en Dignité , le nom de
Protecteur del' Academie étant devenu
comme un titre Royal , par la
bonté que le Roy avoit euë de le
prendre , & de vouloir bien en faveur
des Lettres , que le Vainqueur
des Roys & l'Arbitre de l'Univers,
fuft auffi appellé le Protecteur de
l'Academie Françoife. Le reste de
fon Difcours roula fous les merveilleufes
qualitez de cet Augufte
Monarque. Il dit , Que tout ce
qu'il
GALANT. 121
cachoit
qu'il faifoit voir au monde n'eftoit
rien en comparaison de ce qu'il luy
; que tant de Victoire , de
Conqueftes , & d'Evenemens prodigieux
qui étonnoient toute la Terre,
n'avoient rien de comparable à
la fageffe incomprehenfible qui en
eftoit la caufe , & que lors qu'on
pouvoit voir quelque chofe des confeils
de cette Sageffe plus qu'humai
ne onfe trouvoit , pour ainsi dire,
dans une fi haute region d'esprit .
qu'on en perdoit la pensée , comme
quand on eft dans un air trop élevé ,
& troppur , on perd la refpiration.
Il ajoûta , Quefe tenant renfermé
dans les termes de l'admiration &
du filence , il ne cefferoit de fe taire
que pour nommer les Souveraines
Vertus qu'il admiroit ; une Prudence
qui penetroit tout , & qui étoit ellemefme
impenetrable ; une Justice
qui préferoit l'intereft du sujet à
Janvier 1685 .
A
F
122 MERCURE
celuy du Prince ; une Valeur qui prenoit
toutes les Villes qu'elle attaquoit
, comme un Torrent qui rompt
tous les obftacles qu'il rencontre ;
une Moderation qui avoit tant de
fois arrefté ce Torrent , &fufpendu
cet Orage ; une Bonté qui par l'entiere
abolition des Duels , prenoit
plus de foin de la vie des Sujets,
qu'ils n'en prenoient eux - mefmes ;
un Zele pour la Religion, qui faifoit
chaque jour de fi grands & de fi
heureux projets ; & que ce qui étoit
encore plus admirable dans toutes
ces Vertus fi differentes , c'eftoit de
les voir agir toutes ensemble , &
dans la Paix & dans la Guerre ,fansdifference
ny diftinction de temps.
Aprés une peinture fort vive des
grandes chofes que le Roy a faites
pendant la Paix , qui avoit
toûjours efté pour luy non feulement
agiffante , mais encore
GALANT. 123
victorieuſe , puis que par un
bonheur incomparable , elle n'avoit
pas arreſté fes Conqueftes ,
& que les trois plus importantes
Places du Royaume , & pour fa
gloire , & pour fa fûreté , Dunkerque
, Strasbourg , & Cazal
trois Villes qui font les Clefs de
trois Etats voifins , & dont la
Prife auroit fignalé trois Campagnes
, avoient efté conquifes
fans armes & fans Combats , il
dit, Qu'on avoit vû l'Europe entiere
conjurée contre la France , que
tout le Royaume avoit efté environné
d'Armées Ennemies & que
cependant il n'eftoit jamais arrivé
qu'un feul de tant de Genéraux
Etrangers euft pris feulement un
Quartier d'Hyver fur nos Frontie
res; Que tous ces Chefs Ennemis
Se promettoient d'entrer dans nos
Provinces en Vainqueurs & en Con-
,
F 2
124
MERCURE
quérans , mais qu'aucun d'eux ne
les avoit veües , que ceux qu'on y
avoit amenez Prifonniers ; que tous
les autres estoient demeure autour
du Royaume , comme s'ils l'avoient
gardé ,fans troubler la tranquilité
dont iljouiffoit , & que c'eftoit un
prodige inouy , que tant de Nations
jaloufes de la gloire du Roy , & qui
s'étoient affemblées pour le combatre
, n'eulent pû faire autre choſe
que de l'admirer
& d'entendre
d'affez loin le bruit terrible defes
Foudres , qui renverfoient les Murs
de quarante Villes en moins,
trente jours , & qui cependant par
une espece de miracle , n'avoient
point empefché que la voix des Loix
n'euft efté toujours entenduë ; toûjours
la Justice également gardée,
l'obeiffance rendue , la Difcipline
obfervée, le Commerce maintenu , les
Arts floriffans , les Lettres cultivées,
>
de
GALANT
. 125
le Mérite recompenfe , tous les Reglemens
de la Police generalement
executez ; & non feulement de la
Police Civile , qui par les heureux
changemens qu'elle avoit faits ,fembloit
nous avoir donné un autre Air
& une autre Ville ; mais encore de
la Police Militaire , qui avoit civilife
les Soldats,& leur avoit inspire
un amour de la gloire & de la difcipline
, quifaifoit que les Armées du
Roy étoient en mefme temps la plus
belle & la plus terrible chofe du
monde. Il finit en difant, Que c'étoit
une grande gloire pour un Prince
Conquerant, que l'onput dire de
Luy, qu'il avoit toûjours eu un efprit
de paix dans toutes les Guerres qu'il
avoit faites , depuis la premiere
Campagne jufqu'à la derniere , depuis
la Prife de Marfal jufqu'à
celle de Luxembourg ; Que cette
derniere & admirable Conquefte ,
F
3
126 MERCURE
qui en affurant toutes les autres, venoit
heureufement de finir la Guerreferoit
dire encor plus que jamais,
que le Roy étoit un Héros toûjours
Vainqueur & toûjours Pacifique ,puis
que non feulement il avoit pris cette
Place ,une des plusfortes du Monde,
&qu'il l'avoit prife malgré tous les
obftacles de la Nature , malgré tous
les efforts de l'Art , malgré toute la
refiftance des Ennemis ; mais ce qui
étoit encore plus, malgré luy - même:
Eftant certain qu'il ne l'avoit attaquée
qu'à regret , &aprés avoir
preßé long-temps fes Ennemis cent
fois vaincus , de vouloir accepter
Paix qu'il leur offroit , & de ne le
pas contraindre à fe fervir du Droit
des Armes ; de forte que par un évenement
tout fingulier , cettefameufe
Villeferoit toûjours pour la gloire du
Roy un Monument éternel , non feulement
de la plus grande valeur .
la
GALANT. 127
mais auffi de la plus grande modes
ration dont on euft jamais parlé.
Toute l'Affemblée fut tresfatisfaite
de ce Difcours,& Monfieurde
Bergeret eut tout lieu de
l'eftre des louanges qu'il reçûr.
Monfieur Racines , qui eftoit
alors Directeur de l'Académie ,
répondit à ces deux nouveaux
Académiciens au nom de la
Compagnie. Je tâcherois inutilement
de vous exprimer combien
cette Reponſe fut éloquente
, & avec combien de grace il
la prononça . Elle fut interrom
pue par des applaudiffemens fréquemment
reiterez ; & comme
il en employe une partie à élever
le mérite de Monfieur de Corneille
, il fut aiſé de connoiſtre
qu'on voyoit avec plaifir dans la
bouche d'un des plus grands
Maiftres du Theatre ; les louan-
F 4
128
MERCURE
ges de celuy qui a porté la Scene
Françoife au degré de perfection
où elle eft. Il dit d'abord , Que
l'Academie avoit regardé fa mort
comme un des plus rudes coups qui
La puft fraper ; Que quoy que depuis
un an une longue maladie l'euft
privée de fa présence , & qu'elle
euft perdu en quelque façon l'espérance
de le revoir iamais dans fes
Affemblées , toutefois il vivoit , &
que dans la Lifte où font les noms
de tous ceux qui la compofent , cette
Compagnie dont il eftoit le Doyen ,
avoit au moins la confolation de
voir immédiatement audeffous du
nom facré de fon augufte Protecteur,
le fameux nom de Corneille . Il fit
enfaite une peinture admirable
du defordre & de l'irrégularité
où fe trouvoit la Scene Françoife
, lors qu'il commença à travailler.
Nul gouft , nulle connoiffan
GALANT. 129
遂
ce des veritables beautez du Theatre.
Les Autheurs auffi ignorans que
les Spectateurs. La plupart des Sujets
extravagans & dénue de vraifemblance.
Point de Moeurs , point
de Caracteres. La Diction encore
plus vicieufe que l'Action , & dont
les Pointes , & de miferables jeux
de mots, faifoient le principal ornement
. En un mot, toutes les Regles de
l'Art , celles mefme de l'honnefteté
& de la bienséance , violées . Il pourfuivit
en difant , Que dans ce Cahos
du Poëme Dramatique parmy
nous , Monfieur de Corneille , aprés
avoir quelque temps cherche le bon
chemin , & lutte contre le mauvais
goût de fon Siecle , enfin infpiré d'un
Genie extraordinaire , & aidé de la
lecture des Anciens , avoit fait voir
fur la Scene la Raifon , mais la Raifon
accompagnée de toute la pompe,
de tous les ornemens dont nôtre !
F
130
MERCURE
gue eft capable , accorde heureuſement
le Vrai-femblable & le Merveilleux,
& laiffe bien loin derriere
Luy tout ce qu'il avoit de Rivaux,
dont la plupart defefperant de l'atteindre,&
n'ofant plus entreprendre
de luy difputer le Prix , s'eftoient
bornez à combatre la Voix publique
déclarée pour luy , & avoient eſſayé
en vain par leur difcours & par
Leurs frivoles critiques , de rabaiffer
un merite qu'ils ne pouvoient égaler.
Il paffa de là aux acclamations
qu'avoient excité à leur naiffance
le Cid , Horace , Cinna , Pompée ,
& les autres Chef- d'oeuvres qui
les avoient fuivis , & dit , Qu'on
ne trouvoit point de Poëte qui eust
poffedé à la fois tant d'excellantes
parties , l'Art , laforce , le lugement
, & l'Efprit. Il parla de la
furprenantes varieté qu'il avoit
mellée dans les Caracteres , en
<
GALANT.
131
forte, que tant de Roys, de Princes,
& de Heros qu'il avoit repréfentez,
étoient toujours tels qu'ils devoient
estre , toûjours uniformes en euxmémes
, & jamais ne fe reffemblant
les uns aux autres ; Qu'il y avoit
parmy tout cela une magnificence
d'expreffion proportionnée aux Maitres
du Monde qu'ilfaifoit fouvent
parler , capable neanmoins de s'abaiffer
quand il vouloit , & de defcendre
jufqu'aux plus fimples naïvete
du Comique , où il eftoit encore
inimitable; Qu'enfin ce qui luy
étoit fur tout particulier , c'étoit une
certaineforce, une certaine élevatio,
qui en furprenant & en élevant ,
rendoit jufqu'à fes defauts , fi on luy
en pouvoit reprocher quelques uns,
plus eftimables que les vertus des
autres. Il ajoûta , Qu'on pouvoit le
regarder comme un Homme veritablement
népour lagloire de fon Païs ,
·
F 6
132 MERCURE
,
efme
comparable , non pas à tout ce que
Fancienne Rome avoit eu d'excellens
Tragiques , puis qu'elle confeffoit
elle-mefme qu'en ce genre elle
n'avoit pas efté fort heureuſe , mais
aux Efchiles , aux Sophocles , aux
Euripides , dont la fameuse Athenes
ne s'honoroit pas moins que des
Themiftocles , des Pericles , & des
Alcibiades , qui vivoient en me
temps qu'eux. Il s'étendit fur la juftice
la Pofterité rend aux
que
habiles Ecrivains , en les égalant
à tout ce qu'il y a de plus confiderable
parmy les Hommes , &
faifant marcher de pair l'excellent
Poëte & le grand Capitaine ; &
dit là deffus , Que le mefme Siecie
qui fe glorifioit aujourd'huy d'avoir
produit Auguste, ne fe glorifioit
guere moins d'avoir produit Horace
& Virgile ; qu'ainfi lors
ages fuivans on parleroit avec éton
que
dans les
GALANT.
133
nement des Victoires prodigieufes ,
& de toutes les chofes qui rendront
nostre fiecle l'admiration de tous les
fiecles à venir , l'illuftre Corneille
tiendroit fa place parmis toutes ces
merveilles ; que la France fe fouviendroit
avec plaifir quefous le
Regne du plus grand de fes Roys ,
auroit fleury le plus celebre de fes
Poëtes , qu'on croiroit mefme ajoûter
quelque chofe à la gloire de noftre
Augufte Monarque , lors qu'on diroit
qu'il avoit eftimé, qu'il avoit honoré
de fes bien faits cet excellent Genie;
que même deux jours avant la mort,
& lors qu'il ne luy reftoit plus qu'un
rayon de connoiffance , il luy avoit
´encore envoyé des marques de fa liberalité
; & qu'enfin les dernieres
paroles de Corneille avoient efté
des remercimens pour Louis LE
GRANDAprés
l'avoir loué fur d'autre
134
MERCURE
qualitez particulieres , fur fa probité
, fur fa piété , & fur l'efprit
de douceur & de déference qu'il
apportoit à l'Academie , ne fe
préferant jamais à aucun de fes
Confreres , & ne tenant aucun
avantage des aplaudiffemens qu'il
recevoit dans le Public Monfieur
Racines adreffa la parole à Monfieur
de Bergeret , & dit , Que fi
l'Academie Françoife avoit perdu
en Monfieur Cordemoy , un Homme
qui aprés avoir donné au Barreau
une partie de fa vie , s'eftoit depuis
appliqué tout entier à l'étude de
nôtre ancienne Hiftoire , elle luy avoit
choisi pour Succeffeur un Homme,qui
après avoir eftélong - temps l'organe
d'un Parlement celebre , avoit effé
appellé à un des plus importans Emplois
de l'Etat , & qui avec une
connoiffance exacte , & de l'Hiftoire
& de tous les bons Livres, luy apporGALAN
T.
135
toit encore la connoiffance parfaite
de la merveilleufe Hiftoire de fon
Protecteur , qui étoit quelque chofe
de bien plus utile , & de bien plus
confiderable pour elle ; queperfonne
mieux que luy ne pouvoit parler de
tant de grands évenemens , dont
les motifs & les principaux refforts
avoient efté fi fouvent confiez à fa
fidelité & à fa fageffe , puis que
perfonne ne fçavoit mieux à fond
tout ce qui s'eftoit paßé de memorable
dans les Cours Etrangeres , les
Traitez, les Alliances , & toutes les
importantes Négotiations , qui fous
le Regne de Sa Majesté avoient
donne le branle à toute l'Europe ;
que cependant , s'il falloit dire la
verité , la voye de la négotiation
étoit bien courte fous un Prince qui
ayant toujours de fon cofté la Puiffance
& la Justice , n'avoit befoin
pour faire executerfes volontez, que
136 MERCURE
de les declarer ; Qu'autrefois la
France trop facile à fe laiffer fur
prendre par les artifices de fes Voifins
, paffoit pour eftre auffi infortunée
dans fes Accommodemens, qu'elle
étoit heureufe redoutable dans la
Guerre ; Quefur tout l'Espagne ,fon
orgueilleufe Ennemie , fe vantoit de
n'avoir jamais figné, mefme au plus
fort de nos profperitez , que des Trai
tezavantageux, & de regagnerfou
vent par un trait de plume , ce qu'elle
avoit perdu en plufieurs Campagne
; que cette adroite Politique
dont elle faifoit tant de vanité, luy
étoit prefentement inutile ; que toute
l'Europe avoit veu avec étonnement
, dés les premieres démarches
du Roy , cette fuperbe Nation contrainte
de venir jufque dans le Louvre
reconnoître publiquement fon
inferiorité , & nous abandonner de
puis par des Traitez folemnels , tant
GALANT . 137
l'emde
Places fi famenfes , tant de grandes
Provinces, celles mefme dont les
Roys empruntoient leurs plus glorieux
Titres ; que ce changement ne
s'étoit fait , ny par une longue fuite
de Négociations traînées , ny par la
dexterité de nos Ministres dans les
Pais Etrangers, puis qu'eux - mefmes
confeffoient que le Royfait tout, voit
tout dans les Cours où il les envoye,
& qu'ils n'ont tout au plus que
barras d'y faire entendre avec dignité
ce qu'il leur a dicté avec fageffe
. Il s'étendit encore quelque
temps fur les louanges de ce
grand Monarque, avec une force
d'expreffion tres - digne de fa matiere.
Il dit , Qu'ayant refolu dans
fon Cabinet,pour le bien de la Chré
tienté , qu'il n'y euft plus de guerre,
il avoit tracé fix lignes , & les avoit
envoyées à fon Ambassadeur à la
Haye , la veille qu'il devoit partir
138
MERCURE
pour se mettre à la teste d'une de
fes Armées ; que là- deffus tout s'étoit
agité , tout s'étoit remué , &
qu'enfin, fuivant ce qu'il avoit prévú,
fes Ennemis aprés bien des Conferences
, bien des Projets , bien des.
Plaintes inutiles , avoient efté contraints
d'accepter ces mefmes Conditions
qu'il leur avoit offertes, fans
avoir pu avec tous leurs efforts , s'écarter
d'un feul pas du cercle étroit
qu'il luy avoit plû de leur tracer.
Il s'adreffa alors à Meffieurs de
l'Academie , & ce qu'il leur dit fut
fi vif & fi bien peint , que j'affoiblirois
la beauté de cette fin d'un
Difcours fi éloquent , ſi j'en retranchois
une parole . Voicy les
termes qu'il y employa .
Quel avantage pour tous tant
que nous fommes, Meffieurs , qui cha
eun felon nos differens talens avons
entrepris de celebrer tant de granGALANT.
139
des chofes ! Vous n'aurez point pour
les mettre en jour , à difcuter avec
des fatigues incroyables une foule
d'intrigues , difficiles à developer.
Vous n'aurez pas mefme à fouiller
dans le Cabinet de fes Ennemis .
Leur mauvaife volonté , leur impuiffance
, leur douleur eft publique
à toute la Terre. Vous n'aurez point
à craindre enfin tous ces longs détails
de chicanes ennuyeuſes , qui
fechent l'efprit de l'Ecrivain , &
qui jettent tant de langueur dans
la plupart des Hiftoires modernes,
où le Lecteur qui cherchoit desfaits,
ne trouvant que de paroles , fent
mourir à chaque pas fon attention,
&perd de vue lefil des évenemens,
Dans l'Histoire du Roy, tout rit,tout
marche , tout eft en action. Il ne
faut que le fuivre fi l'on peut, & le
bien étudier luy feul. C'est un enchaînement
continuel de Faits mer-
3
140 MERCURË
veilleux que luy mefme commence,
que luy- mefme acheve , auffi clairs ,
auffi intelligibles quand ils font executez
, qu'impenetrables avant l'execution
. En un mot , lé miracle fut
de prés un autre miracle . L'attention
eft toûjours vive , l'admiration
toûjours tenduë , & l'on n'eft
pas moins frapé de la grandeur &
de la promptitude avec laquelle fe.
fait la Paix , que de la rapidité
avec laquelle fe font les Conquêtes .
Cette réponſe de Monfieur Racine
fut fuivie de tous les applau
diffemens qu'elle méritoit . Chacun
à l'envy s'empreffa a luy
marquer le plaifir que l'Affemblée
en avoit reçu , & on demeura
d'accord tout d'une voix , que
le Sort qui l'avoit fait Directeur,
n'avoit point efté aveugle dans
fon choix , & qu'on ne pouvoit
parler plus dignement au nom
GALANT.
141
de l'illuftre Compagnie , qui recevoit
dans fon Corps les deux
nouveaux Académiciens.
ceffé de parler , Monfieur de Bergeret
prit la parole , & fit un difcours
trés - éloquent. Il dit , qu'il
GALANT. 117
avoit déia éprouvé plus d'une fois ,
que dés qu'on vouloit penser avec
attention à l'Academie Françoife,
l'imagination fe trouvoit auffitoft
remplie & étonnée de tout ce qu'il
ya de plus beau dans l'Empire des
Lettres , qu'eft un Empire qui n'est
borné ny par les Montagnes , ny
pariles Mers , qui comprend toutes
les Nations & tous les Sicles ; dans
lequel les plus grands Princes ont
tenu à bonneurs d'avoir quelque
place , & où Meffieurs de l'Acade ·
mie Françoife ont l'avantage de
tenir le premier rang. Que s'il entreprenoit
de parler de toutes les
fortes de merites , qui font la gloire
de ceux qui la compofent , il fentoit
bien que l'habitude de parler en public
, & d'en avoir fait le Miniftere
plufieurs années , en parlant
pour le Roy dans un des Parlemens
defon Royaume, ne l'empefcheroit
118 MERCURE
pas de tomber dans le defordre.
Enfuite il loüa Monfieur de Cordemoy
dont il occupe la Place
for ce qu'il avoit joint toutes les
vertus Morales & Chrétiennes
aux plus riches talens de l'efprit,
fur les grandes lumiéres qu'il
avoit dans la Jurifprudence, dans
la Philofophie , & dans l'Hiftoire ,
& fur tout for une certaine prefence
d'efprit qui luy eftoir particuliére
, & qui le rendoit capable
de parler fans préparation ,
avec autant d'ordre & de ne teté
qu'on peut en avoir en écrivant
avec le plus de loiſir . Il n'oublia
les beaux & fçavans Traitez
de Phyfique qu'il à donnez au
Public; & en parlant de fa grande
Hiftoire de nos Roys qu'on acheve
d'imprimer, il ajoûta, Que fifa
trop promte mort avoit laiffé ce
dernier Ouvrage imparfait , quoy
qu'ily manquaft pour eftre entier ,
pas
GALANT. 119
ilne manqueroit rien à la réputa
tion de l'Autheur ; qu'on eftimeroit
toûjours ce qu'il a écrit , & qu'on regreteroit
toujours ce qu'il n'a pas eu le
temps d'écrire.Cet Eloge fut fuivy
de celuy de Monfieur le Cardinal
de Richelieu , inftituteur de l'Academie
Françoife . Il dit , Que
non feulement, il avoit fait les plus
grandes chofes pour la gloire de
lEtat , mais qu'il avoit fait les
plus grands Hommes pour celebrer
perpetuellement cette gloire ; que
tous les Academitiens luy apartenoient
par le Titre mefme de la
naiſſance de l'Academie, & qu'ils
étoient tous comme la Pofteritefçavante
& Spirituelle de ce grand
Miniftre ; Que l'illuftre Chancelier
qui luy avoit fuccedé dans la
protection de cette celebre Compagnie
, auroit toûjours part à la
mefme gloire; & que parmy toutes
"
110 MERCURE
les vertus qui l'avoient rendu digne
d'eftre Chefde la Justice , on releveroit
toûjours l'affection particulie
re qu'il avoit enë pour les Lettres,
& qui l'avoit obligé d'eftre fimple
Academicien long tems avant qu'il
devinft Protecteur de l'Academie ;
ce qui luy étoit d'autant plus glorieux
, que ces deux titres ne pou
voient plus estre reünis dans une
Perfonne privée , quelque éminente
qu'elle fuft en Dignité , le nom de
Protecteur del' Academie étant devenu
comme un titre Royal , par la
bonté que le Roy avoit euë de le
prendre , & de vouloir bien en faveur
des Lettres , que le Vainqueur
des Roys & l'Arbitre de l'Univers,
fuft auffi appellé le Protecteur de
l'Academie Françoife. Le reste de
fon Difcours roula fous les merveilleufes
qualitez de cet Augufte
Monarque. Il dit , Que tout ce
qu'il
GALANT. 121
cachoit
qu'il faifoit voir au monde n'eftoit
rien en comparaison de ce qu'il luy
; que tant de Victoire , de
Conqueftes , & d'Evenemens prodigieux
qui étonnoient toute la Terre,
n'avoient rien de comparable à
la fageffe incomprehenfible qui en
eftoit la caufe , & que lors qu'on
pouvoit voir quelque chofe des confeils
de cette Sageffe plus qu'humai
ne onfe trouvoit , pour ainsi dire,
dans une fi haute region d'esprit .
qu'on en perdoit la pensée , comme
quand on eft dans un air trop élevé ,
& troppur , on perd la refpiration.
Il ajoûta , Quefe tenant renfermé
dans les termes de l'admiration &
du filence , il ne cefferoit de fe taire
que pour nommer les Souveraines
Vertus qu'il admiroit ; une Prudence
qui penetroit tout , & qui étoit ellemefme
impenetrable ; une Justice
qui préferoit l'intereft du sujet à
Janvier 1685 .
A
F
122 MERCURE
celuy du Prince ; une Valeur qui prenoit
toutes les Villes qu'elle attaquoit
, comme un Torrent qui rompt
tous les obftacles qu'il rencontre ;
une Moderation qui avoit tant de
fois arrefté ce Torrent , &fufpendu
cet Orage ; une Bonté qui par l'entiere
abolition des Duels , prenoit
plus de foin de la vie des Sujets,
qu'ils n'en prenoient eux - mefmes ;
un Zele pour la Religion, qui faifoit
chaque jour de fi grands & de fi
heureux projets ; & que ce qui étoit
encore plus admirable dans toutes
ces Vertus fi differentes , c'eftoit de
les voir agir toutes ensemble , &
dans la Paix & dans la Guerre ,fansdifference
ny diftinction de temps.
Aprés une peinture fort vive des
grandes chofes que le Roy a faites
pendant la Paix , qui avoit
toûjours efté pour luy non feulement
agiffante , mais encore
GALANT. 123
victorieuſe , puis que par un
bonheur incomparable , elle n'avoit
pas arreſté fes Conqueftes ,
& que les trois plus importantes
Places du Royaume , & pour fa
gloire , & pour fa fûreté , Dunkerque
, Strasbourg , & Cazal
trois Villes qui font les Clefs de
trois Etats voifins , & dont la
Prife auroit fignalé trois Campagnes
, avoient efté conquifes
fans armes & fans Combats , il
dit, Qu'on avoit vû l'Europe entiere
conjurée contre la France , que
tout le Royaume avoit efté environné
d'Armées Ennemies & que
cependant il n'eftoit jamais arrivé
qu'un feul de tant de Genéraux
Etrangers euft pris feulement un
Quartier d'Hyver fur nos Frontie
res; Que tous ces Chefs Ennemis
Se promettoient d'entrer dans nos
Provinces en Vainqueurs & en Con-
,
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124
MERCURE
quérans , mais qu'aucun d'eux ne
les avoit veües , que ceux qu'on y
avoit amenez Prifonniers ; que tous
les autres estoient demeure autour
du Royaume , comme s'ils l'avoient
gardé ,fans troubler la tranquilité
dont iljouiffoit , & que c'eftoit un
prodige inouy , que tant de Nations
jaloufes de la gloire du Roy , & qui
s'étoient affemblées pour le combatre
, n'eulent pû faire autre choſe
que de l'admirer
& d'entendre
d'affez loin le bruit terrible defes
Foudres , qui renverfoient les Murs
de quarante Villes en moins,
trente jours , & qui cependant par
une espece de miracle , n'avoient
point empefché que la voix des Loix
n'euft efté toujours entenduë ; toûjours
la Justice également gardée,
l'obeiffance rendue , la Difcipline
obfervée, le Commerce maintenu , les
Arts floriffans , les Lettres cultivées,
>
de
GALANT
. 125
le Mérite recompenfe , tous les Reglemens
de la Police generalement
executez ; & non feulement de la
Police Civile , qui par les heureux
changemens qu'elle avoit faits ,fembloit
nous avoir donné un autre Air
& une autre Ville ; mais encore de
la Police Militaire , qui avoit civilife
les Soldats,& leur avoit inspire
un amour de la gloire & de la difcipline
, quifaifoit que les Armées du
Roy étoient en mefme temps la plus
belle & la plus terrible chofe du
monde. Il finit en difant, Que c'étoit
une grande gloire pour un Prince
Conquerant, que l'onput dire de
Luy, qu'il avoit toûjours eu un efprit
de paix dans toutes les Guerres qu'il
avoit faites , depuis la premiere
Campagne jufqu'à la derniere , depuis
la Prife de Marfal jufqu'à
celle de Luxembourg ; Que cette
derniere & admirable Conquefte ,
F
3
126 MERCURE
qui en affurant toutes les autres, venoit
heureufement de finir la Guerreferoit
dire encor plus que jamais,
que le Roy étoit un Héros toûjours
Vainqueur & toûjours Pacifique ,puis
que non feulement il avoit pris cette
Place ,une des plusfortes du Monde,
&qu'il l'avoit prife malgré tous les
obftacles de la Nature , malgré tous
les efforts de l'Art , malgré toute la
refiftance des Ennemis ; mais ce qui
étoit encore plus, malgré luy - même:
Eftant certain qu'il ne l'avoit attaquée
qu'à regret , &aprés avoir
preßé long-temps fes Ennemis cent
fois vaincus , de vouloir accepter
Paix qu'il leur offroit , & de ne le
pas contraindre à fe fervir du Droit
des Armes ; de forte que par un évenement
tout fingulier , cettefameufe
Villeferoit toûjours pour la gloire du
Roy un Monument éternel , non feulement
de la plus grande valeur .
la
GALANT. 127
mais auffi de la plus grande modes
ration dont on euft jamais parlé.
Toute l'Affemblée fut tresfatisfaite
de ce Difcours,& Monfieurde
Bergeret eut tout lieu de
l'eftre des louanges qu'il reçûr.
Monfieur Racines , qui eftoit
alors Directeur de l'Académie ,
répondit à ces deux nouveaux
Académiciens au nom de la
Compagnie. Je tâcherois inutilement
de vous exprimer combien
cette Reponſe fut éloquente
, & avec combien de grace il
la prononça . Elle fut interrom
pue par des applaudiffemens fréquemment
reiterez ; & comme
il en employe une partie à élever
le mérite de Monfieur de Corneille
, il fut aiſé de connoiſtre
qu'on voyoit avec plaifir dans la
bouche d'un des plus grands
Maiftres du Theatre ; les louan-
F 4
128
MERCURE
ges de celuy qui a porté la Scene
Françoife au degré de perfection
où elle eft. Il dit d'abord , Que
l'Academie avoit regardé fa mort
comme un des plus rudes coups qui
La puft fraper ; Que quoy que depuis
un an une longue maladie l'euft
privée de fa présence , & qu'elle
euft perdu en quelque façon l'espérance
de le revoir iamais dans fes
Affemblées , toutefois il vivoit , &
que dans la Lifte où font les noms
de tous ceux qui la compofent , cette
Compagnie dont il eftoit le Doyen ,
avoit au moins la confolation de
voir immédiatement audeffous du
nom facré de fon augufte Protecteur,
le fameux nom de Corneille . Il fit
enfaite une peinture admirable
du defordre & de l'irrégularité
où fe trouvoit la Scene Françoife
, lors qu'il commença à travailler.
Nul gouft , nulle connoiffan
GALANT. 129
遂
ce des veritables beautez du Theatre.
Les Autheurs auffi ignorans que
les Spectateurs. La plupart des Sujets
extravagans & dénue de vraifemblance.
Point de Moeurs , point
de Caracteres. La Diction encore
plus vicieufe que l'Action , & dont
les Pointes , & de miferables jeux
de mots, faifoient le principal ornement
. En un mot, toutes les Regles de
l'Art , celles mefme de l'honnefteté
& de la bienséance , violées . Il pourfuivit
en difant , Que dans ce Cahos
du Poëme Dramatique parmy
nous , Monfieur de Corneille , aprés
avoir quelque temps cherche le bon
chemin , & lutte contre le mauvais
goût de fon Siecle , enfin infpiré d'un
Genie extraordinaire , & aidé de la
lecture des Anciens , avoit fait voir
fur la Scene la Raifon , mais la Raifon
accompagnée de toute la pompe,
de tous les ornemens dont nôtre !
F
130
MERCURE
gue eft capable , accorde heureuſement
le Vrai-femblable & le Merveilleux,
& laiffe bien loin derriere
Luy tout ce qu'il avoit de Rivaux,
dont la plupart defefperant de l'atteindre,&
n'ofant plus entreprendre
de luy difputer le Prix , s'eftoient
bornez à combatre la Voix publique
déclarée pour luy , & avoient eſſayé
en vain par leur difcours & par
Leurs frivoles critiques , de rabaiffer
un merite qu'ils ne pouvoient égaler.
Il paffa de là aux acclamations
qu'avoient excité à leur naiffance
le Cid , Horace , Cinna , Pompée ,
& les autres Chef- d'oeuvres qui
les avoient fuivis , & dit , Qu'on
ne trouvoit point de Poëte qui eust
poffedé à la fois tant d'excellantes
parties , l'Art , laforce , le lugement
, & l'Efprit. Il parla de la
furprenantes varieté qu'il avoit
mellée dans les Caracteres , en
<
GALANT.
131
forte, que tant de Roys, de Princes,
& de Heros qu'il avoit repréfentez,
étoient toujours tels qu'ils devoient
estre , toûjours uniformes en euxmémes
, & jamais ne fe reffemblant
les uns aux autres ; Qu'il y avoit
parmy tout cela une magnificence
d'expreffion proportionnée aux Maitres
du Monde qu'ilfaifoit fouvent
parler , capable neanmoins de s'abaiffer
quand il vouloit , & de defcendre
jufqu'aux plus fimples naïvete
du Comique , où il eftoit encore
inimitable; Qu'enfin ce qui luy
étoit fur tout particulier , c'étoit une
certaineforce, une certaine élevatio,
qui en furprenant & en élevant ,
rendoit jufqu'à fes defauts , fi on luy
en pouvoit reprocher quelques uns,
plus eftimables que les vertus des
autres. Il ajoûta , Qu'on pouvoit le
regarder comme un Homme veritablement
népour lagloire de fon Païs ,
·
F 6
132 MERCURE
,
efme
comparable , non pas à tout ce que
Fancienne Rome avoit eu d'excellens
Tragiques , puis qu'elle confeffoit
elle-mefme qu'en ce genre elle
n'avoit pas efté fort heureuſe , mais
aux Efchiles , aux Sophocles , aux
Euripides , dont la fameuse Athenes
ne s'honoroit pas moins que des
Themiftocles , des Pericles , & des
Alcibiades , qui vivoient en me
temps qu'eux. Il s'étendit fur la juftice
la Pofterité rend aux
que
habiles Ecrivains , en les égalant
à tout ce qu'il y a de plus confiderable
parmy les Hommes , &
faifant marcher de pair l'excellent
Poëte & le grand Capitaine ; &
dit là deffus , Que le mefme Siecie
qui fe glorifioit aujourd'huy d'avoir
produit Auguste, ne fe glorifioit
guere moins d'avoir produit Horace
& Virgile ; qu'ainfi lors
ages fuivans on parleroit avec éton
que
dans les
GALANT.
133
nement des Victoires prodigieufes ,
& de toutes les chofes qui rendront
nostre fiecle l'admiration de tous les
fiecles à venir , l'illuftre Corneille
tiendroit fa place parmis toutes ces
merveilles ; que la France fe fouviendroit
avec plaifir quefous le
Regne du plus grand de fes Roys ,
auroit fleury le plus celebre de fes
Poëtes , qu'on croiroit mefme ajoûter
quelque chofe à la gloire de noftre
Augufte Monarque , lors qu'on diroit
qu'il avoit eftimé, qu'il avoit honoré
de fes bien faits cet excellent Genie;
que même deux jours avant la mort,
& lors qu'il ne luy reftoit plus qu'un
rayon de connoiffance , il luy avoit
´encore envoyé des marques de fa liberalité
; & qu'enfin les dernieres
paroles de Corneille avoient efté
des remercimens pour Louis LE
GRANDAprés
l'avoir loué fur d'autre
134
MERCURE
qualitez particulieres , fur fa probité
, fur fa piété , & fur l'efprit
de douceur & de déference qu'il
apportoit à l'Academie , ne fe
préferant jamais à aucun de fes
Confreres , & ne tenant aucun
avantage des aplaudiffemens qu'il
recevoit dans le Public Monfieur
Racines adreffa la parole à Monfieur
de Bergeret , & dit , Que fi
l'Academie Françoife avoit perdu
en Monfieur Cordemoy , un Homme
qui aprés avoir donné au Barreau
une partie de fa vie , s'eftoit depuis
appliqué tout entier à l'étude de
nôtre ancienne Hiftoire , elle luy avoit
choisi pour Succeffeur un Homme,qui
après avoir eftélong - temps l'organe
d'un Parlement celebre , avoit effé
appellé à un des plus importans Emplois
de l'Etat , & qui avec une
connoiffance exacte , & de l'Hiftoire
& de tous les bons Livres, luy apporGALAN
T.
135
toit encore la connoiffance parfaite
de la merveilleufe Hiftoire de fon
Protecteur , qui étoit quelque chofe
de bien plus utile , & de bien plus
confiderable pour elle ; queperfonne
mieux que luy ne pouvoit parler de
tant de grands évenemens , dont
les motifs & les principaux refforts
avoient efté fi fouvent confiez à fa
fidelité & à fa fageffe , puis que
perfonne ne fçavoit mieux à fond
tout ce qui s'eftoit paßé de memorable
dans les Cours Etrangeres , les
Traitez, les Alliances , & toutes les
importantes Négotiations , qui fous
le Regne de Sa Majesté avoient
donne le branle à toute l'Europe ;
que cependant , s'il falloit dire la
verité , la voye de la négotiation
étoit bien courte fous un Prince qui
ayant toujours de fon cofté la Puiffance
& la Justice , n'avoit befoin
pour faire executerfes volontez, que
136 MERCURE
de les declarer ; Qu'autrefois la
France trop facile à fe laiffer fur
prendre par les artifices de fes Voifins
, paffoit pour eftre auffi infortunée
dans fes Accommodemens, qu'elle
étoit heureufe redoutable dans la
Guerre ; Quefur tout l'Espagne ,fon
orgueilleufe Ennemie , fe vantoit de
n'avoir jamais figné, mefme au plus
fort de nos profperitez , que des Trai
tezavantageux, & de regagnerfou
vent par un trait de plume , ce qu'elle
avoit perdu en plufieurs Campagne
; que cette adroite Politique
dont elle faifoit tant de vanité, luy
étoit prefentement inutile ; que toute
l'Europe avoit veu avec étonnement
, dés les premieres démarches
du Roy , cette fuperbe Nation contrainte
de venir jufque dans le Louvre
reconnoître publiquement fon
inferiorité , & nous abandonner de
puis par des Traitez folemnels , tant
GALANT . 137
l'emde
Places fi famenfes , tant de grandes
Provinces, celles mefme dont les
Roys empruntoient leurs plus glorieux
Titres ; que ce changement ne
s'étoit fait , ny par une longue fuite
de Négociations traînées , ny par la
dexterité de nos Ministres dans les
Pais Etrangers, puis qu'eux - mefmes
confeffoient que le Royfait tout, voit
tout dans les Cours où il les envoye,
& qu'ils n'ont tout au plus que
barras d'y faire entendre avec dignité
ce qu'il leur a dicté avec fageffe
. Il s'étendit encore quelque
temps fur les louanges de ce
grand Monarque, avec une force
d'expreffion tres - digne de fa matiere.
Il dit , Qu'ayant refolu dans
fon Cabinet,pour le bien de la Chré
tienté , qu'il n'y euft plus de guerre,
il avoit tracé fix lignes , & les avoit
envoyées à fon Ambassadeur à la
Haye , la veille qu'il devoit partir
138
MERCURE
pour se mettre à la teste d'une de
fes Armées ; que là- deffus tout s'étoit
agité , tout s'étoit remué , &
qu'enfin, fuivant ce qu'il avoit prévú,
fes Ennemis aprés bien des Conferences
, bien des Projets , bien des.
Plaintes inutiles , avoient efté contraints
d'accepter ces mefmes Conditions
qu'il leur avoit offertes, fans
avoir pu avec tous leurs efforts , s'écarter
d'un feul pas du cercle étroit
qu'il luy avoit plû de leur tracer.
Il s'adreffa alors à Meffieurs de
l'Academie , & ce qu'il leur dit fut
fi vif & fi bien peint , que j'affoiblirois
la beauté de cette fin d'un
Difcours fi éloquent , ſi j'en retranchois
une parole . Voicy les
termes qu'il y employa .
Quel avantage pour tous tant
que nous fommes, Meffieurs , qui cha
eun felon nos differens talens avons
entrepris de celebrer tant de granGALANT.
139
des chofes ! Vous n'aurez point pour
les mettre en jour , à difcuter avec
des fatigues incroyables une foule
d'intrigues , difficiles à developer.
Vous n'aurez pas mefme à fouiller
dans le Cabinet de fes Ennemis .
Leur mauvaife volonté , leur impuiffance
, leur douleur eft publique
à toute la Terre. Vous n'aurez point
à craindre enfin tous ces longs détails
de chicanes ennuyeuſes , qui
fechent l'efprit de l'Ecrivain , &
qui jettent tant de langueur dans
la plupart des Hiftoires modernes,
où le Lecteur qui cherchoit desfaits,
ne trouvant que de paroles , fent
mourir à chaque pas fon attention,
&perd de vue lefil des évenemens,
Dans l'Histoire du Roy, tout rit,tout
marche , tout eft en action. Il ne
faut que le fuivre fi l'on peut, & le
bien étudier luy feul. C'est un enchaînement
continuel de Faits mer-
3
140 MERCURË
veilleux que luy mefme commence,
que luy- mefme acheve , auffi clairs ,
auffi intelligibles quand ils font executez
, qu'impenetrables avant l'execution
. En un mot , lé miracle fut
de prés un autre miracle . L'attention
eft toûjours vive , l'admiration
toûjours tenduë , & l'on n'eft
pas moins frapé de la grandeur &
de la promptitude avec laquelle fe.
fait la Paix , que de la rapidité
avec laquelle fe font les Conquêtes .
Cette réponſe de Monfieur Racine
fut fuivie de tous les applau
diffemens qu'elle méritoit . Chacun
à l'envy s'empreffa a luy
marquer le plaifir que l'Affemblée
en avoit reçu , & on demeura
d'accord tout d'une voix , que
le Sort qui l'avoit fait Directeur,
n'avoit point efté aveugle dans
fon choix , & qu'on ne pouvoit
parler plus dignement au nom
GALANT.
141
de l'illuftre Compagnie , qui recevoit
dans fon Corps les deux
nouveaux Académiciens.
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Résumé : « Monsieur de Corneille ayant cessé de parler, Monsieur de Bergeret [...] »
Monsieur de Bergeret prononce un discours à l'Académie Française, soulignant la grandeur de cette institution qui attire les plus grands princes. Il rend hommage à Monsieur de Cordemoy, louant ses vertus morales et chrétiennes, ainsi que ses talents intellectuels. Cordemoy avait entrepris une grande histoire des rois de France, restée inachevée à cause de sa mort prématurée. Le discours est suivi d'un éloge du Cardinal de Richelieu, fondateur de l'Académie, célébré pour ses contributions à la gloire de l'État et son rôle de protecteur des lettres. Le roi est ensuite loué pour ses qualités exceptionnelles telles que la prudence, la justice, la valeur, la modération, la bonté et son zèle pour la religion. Ses actions pendant la paix et la guerre, notamment la conquête de places stratégiques sans combat et la gestion efficace du royaume malgré les menaces extérieures, illustrent ces vertus. Monsieur Racine, directeur de l'Académie, répond aux nouveaux académiciens en soulignant l'importance de Pierre Corneille pour le théâtre français. Racine décrit l'état chaotique du théâtre avant l'œuvre de Corneille, qui a introduit la raison et la vraisemblance sur scène, surpassant tous ses contemporains. Il compare Corneille aux grands tragiques de l'Antiquité et souligne son impact durable sur la littérature française. Le texte mentionne également la gloire de la France, qui se glorifie d'avoir produit des figures illustres comme Auguste, Horace et Virgile, et prédit que le siècle sera admiré pour ses victoires prodigieuses. Corneille est décrit comme une merveille parmi ces exploits. La France se souviendra avec plaisir que, sous le règne de Louis XIV, le plus célèbre de ses poètes a fleuri. Le roi a honoré Corneille de ses bienfaits, même deux jours avant sa mort, en lui envoyant des marques de libéralité. Les dernières paroles de Corneille ont été des remerciements à Louis XIV, qu'il a loué pour sa probité, sa piété et son esprit de douceur. Racine adresse ensuite la parole à Bergeret, soulignant que l'Académie française a perdu en Cordemoy un homme dédié à l'étude de l'histoire ancienne, mais a choisi un successeur compétent en Bergeret. Ce dernier, après avoir été l'organe d'un parlement célèbre et occupé un emploi important dans l'État, apporte à l'Académie une connaissance parfaite de l'histoire et des livres, ainsi que de l'histoire de son protecteur. Racine loue Bergeret pour sa connaissance des grands événements, des traités, des alliances et des négociations sous le règne de Sa Majesté. Racine mentionne également la supériorité de la France dans les négociations, contrastant avec les politiques passées où la France était souvent désavantagée. Il souligne que l'Espagne, autrefois orgueilleuse, a dû reconnaître publiquement son infériorité et abandonner des places et provinces importantes. Ce changement est attribué à la puissance et à la justice du roi, qui n'a besoin que de déclarer ses volontés pour les voir exécutées. Racine conclut en louant le roi pour sa résolution de mettre fin à la guerre et pour son habileté à tracer des lignes de paix que les ennemis ont dû accepter.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 170-172
Autre sur le nom de M. le Marquis de Dangeau, [titre d'après la table]
Début :
La premiere de ces deux Enigmes a esté expliquée sur le nom de Mr le / Quelle nouvelle Aritmétique, [...]
Mots clefs :
Arithmétique, Esprits, Pythagore, Ennemis, Diadème, Apôtres, Nom, Apollon, Muse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Autre sur le nom de M. le Marquis de Dangeau, [titre d'après la table]
La premiere de ces deux Enigmes
a efté expliquée fur le nom de M le
Marquis de Dangeau , par M Bonvallon
du Limofin. Ie croy vous obliger
en vousfaifant part de cette Explication.
Q
Velle nouvelle Aritmétique,
Pour embarraffer les Efprits,
Vicnt fe mefler, Mercure, aux Enigmes
fans prix
De ta galante République?
Trois & quatrefont ſept, ce calcul eſt aiſe;
Les fept parts font le tout, je le comprens
encore
Sans les Nombres divins du profond Py
thagore,
Je ne m'y fuis pas abufé;
Maislors qu'il s'agit de décrire
Quellesfont ces fept parts, quel enfin eft
ce tout,
Mon Art de déchiffrer eſt tout àfait àbout,
Et je n'ay nul deffein de rire.....
du Mercure Galant.
171
Tudis quela part du milieu
Parmy nos Ennemis occupe un triple lieu.
Ces Ennemis, feroit- ce point l'Espagne,
Génesfuperbe, & la fiere Allemagne?
Mais dans ces Nations qu'eft- ce donc que
AM tu agis.IN
Troisfois?
De l' Alphabet c'est la Lettrefeptième,
Nombre mistérieux qui vaut un Diademe.
O Dieux ! fi je pouvois, toin du Peuple
Etranger,
Délivrerdu péril trois qui font en danger,
Tirer du Tombeau les trois autres
Enfevelie's fous lesflots
Au plus profonddes Eaux,
Ne meprendroit-on pas pour quelqu'un
des Apoftres?
Apoftre ou non, le miracle en eft fait.
Venez Dan, fortez eau, vous, Lettre mitoyenne
,
Placez- vous entre deux, vous formerez
fans peine
L'heureux Nom de Dangeau , qui ne
craint en effet
Pij
172
Extraordinaire
Ny périls de Fortune,
Ny la Parque commune.
Son Maistre eftantfavory d'Apollon,
Et des plus honorez dans le facré Vallon,
D'un Pinceau délicat il tracerafa gloire
Sur les mefmes Autels du Temple de Mémoire,
Et fes traits animeż
Dont nousfommes charmez,
Donneurs de vie, & de vie immortelle
L'éternifent auffi parfa Mufe fidelle.
a efté expliquée fur le nom de M le
Marquis de Dangeau , par M Bonvallon
du Limofin. Ie croy vous obliger
en vousfaifant part de cette Explication.
Q
Velle nouvelle Aritmétique,
Pour embarraffer les Efprits,
Vicnt fe mefler, Mercure, aux Enigmes
fans prix
De ta galante République?
Trois & quatrefont ſept, ce calcul eſt aiſe;
Les fept parts font le tout, je le comprens
encore
Sans les Nombres divins du profond Py
thagore,
Je ne m'y fuis pas abufé;
Maislors qu'il s'agit de décrire
Quellesfont ces fept parts, quel enfin eft
ce tout,
Mon Art de déchiffrer eſt tout àfait àbout,
Et je n'ay nul deffein de rire.....
du Mercure Galant.
171
Tudis quela part du milieu
Parmy nos Ennemis occupe un triple lieu.
Ces Ennemis, feroit- ce point l'Espagne,
Génesfuperbe, & la fiere Allemagne?
Mais dans ces Nations qu'eft- ce donc que
AM tu agis.IN
Troisfois?
De l' Alphabet c'est la Lettrefeptième,
Nombre mistérieux qui vaut un Diademe.
O Dieux ! fi je pouvois, toin du Peuple
Etranger,
Délivrerdu péril trois qui font en danger,
Tirer du Tombeau les trois autres
Enfevelie's fous lesflots
Au plus profonddes Eaux,
Ne meprendroit-on pas pour quelqu'un
des Apoftres?
Apoftre ou non, le miracle en eft fait.
Venez Dan, fortez eau, vous, Lettre mitoyenne
,
Placez- vous entre deux, vous formerez
fans peine
L'heureux Nom de Dangeau , qui ne
craint en effet
Pij
172
Extraordinaire
Ny périls de Fortune,
Ny la Parque commune.
Son Maistre eftantfavory d'Apollon,
Et des plus honorez dans le facré Vallon,
D'un Pinceau délicat il tracerafa gloire
Sur les mefmes Autels du Temple de Mémoire,
Et fes traits animeż
Dont nousfommes charmez,
Donneurs de vie, & de vie immortelle
L'éternifent auffi parfa Mufe fidelle.
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Résumé : Autre sur le nom de M. le Marquis de Dangeau, [titre d'après la table]
Le texte présente une énigme et son explication, attribuée à M. Bonvallon du Limosin, concernant le nom du Marquis de Dangeau. Cette énigme, publiée dans le Mercure Galant, utilise des nombres et des lettres pour décrire une situation politique. Elle mentionne 'trois & quatrefont sept' et parle des 'fept parts' et du 'tout', sans que l'auteur comprenne ces 'fept parts' sans les nombres divins de Pythagore. L'énigme évoque également des ennemis potentiels comme l'Espagne, Gênes et l'Allemagne, et une lettre de l'alphabet, la septième, qui vaut un diadème. L'auteur souhaite délivrer des périls trois personnes en danger et trois autres ensevelies sous les flots. Il mentionne un miracle accompli et la formation du nom 'Dangeau' à partir de lettres. Le Marquis de Dangeau est décrit comme ne craignant ni les périls de la fortune ni la mort commune. Son maître, favori d'Apollon et honoré dans un vallon sacré, tracera sa gloire avec un pinceau délicat sur les autels du Temple de Mémoire. Les traits animés du Marquis, sources de charme, donnent la vie et l'immortalité, éternisés par une muse fidèle.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 205-2[0]6
« Mademoiselle de Scudery fit cette réponse à Mr Turgot. / Puis que vous approuvez l'Ouvrage [...] »
Début :
Mademoiselle de Scudery fit cette réponse à Mr Turgot. / Puis que vous approuvez l'Ouvrage [...]
Mots clefs :
Neuf soeurs, Nom
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Mademoiselle de Scudery fit cette réponse à Mr Turgot. / Puis que vous approuvez l'Ouvrage [...] »
Mademoiſelle de Scudery
fit cette réponſe à M'Turgot .
Puis que vous approuve
l'Ouvrage
266 MERCURE
De ce jeune Amant des neuf
Saurs ,
Dont ilconnoiftfi bien les charmes,
les douceurs ,
Il nefautpoint d'autrefuffrage.
Il n'a nul befoin de mon nom
Et voicyfur quoy je me fonde;
C'est que ce qui vous plaiſt, doit
plaire à tout le monde.
Car vous valezbien Apollon.
fit cette réponſe à M'Turgot .
Puis que vous approuve
l'Ouvrage
266 MERCURE
De ce jeune Amant des neuf
Saurs ,
Dont ilconnoiftfi bien les charmes,
les douceurs ,
Il nefautpoint d'autrefuffrage.
Il n'a nul befoin de mon nom
Et voicyfur quoy je me fonde;
C'est que ce qui vous plaiſt, doit
plaire à tout le monde.
Car vous valezbien Apollon.
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7
p. 505
QUATRAIN.
Début :
Pour terminer vos innocentes ruses, [...]
Mots clefs :
Nom
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : QUATRAIN.
QUATRAIN.
Pour terminer vos innocentes ruses ,
Je suis le seul à Aix de qui le nom unit ,
Les armes des Geans et le séjour des Muses ,
Vous pouvez me connoître et j'en ai assez dit.
Pour terminer vos innocentes ruses ,
Je suis le seul à Aix de qui le nom unit ,
Les armes des Geans et le séjour des Muses ,
Vous pouvez me connoître et j'en ai assez dit.
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8
p. 416-421
LETTRE sur la Ville Capitale de Guyenne, s'il faut l'appeller Bordeaux ou Bourdeaux.
Début :
La question, Monsieur, dont il s'agit icy, me rappelle celle que fit autrefois [...]
Mots clefs :
Bordeaux, Ville, Nom, Burdigala, Diphtongue, Garonne, Origine
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE sur la Ville Capitale de Guyenne, s'il faut l'appeller Bordeaux ou Bourdeaux.
LETTRE sur la Ville Capitale de
Guyenne , s'il faut l'appeller Bordeaux
ou Bourdeaux.
L
A question , Monsieur , dont il s'agit
icy , me rappelle telle que fit autrefois
Pompée aux Sçavans de son temps,
pour sçavoir s'il falloit mettre dans l'Inscription
de ses Titres , au Temple de la
Victoire , tertiò ou tertium Consul. Ciceron
se fit une occupation grave d'y penser
, pour e donner sérieusement son
avis , qui nous est rapporté par Aulügelle
, dans son bel Ouvrage , Noctes Attica..
Je ne me sens pas moins obligé que l'Ora
teur Romain , d'avoir de l'application
pour la Critique du nom d'une des principales
Villes du Royaume ; et qui par le
Testament de Charlemagne est qualifiée
une des Métropoles de son Empire .
Une personne qui seroit de la famille .
du deffunt Président de Bordeaux , qui fut
Ambassadeur en Angleterre , pourroit
prendre parti pour Bordeaux , afin d'avoir
un nom commun avee une grande
et b.lle Ville ; mais ni vous ni moi n'avons
pas cet interêt particulier , au préjudice
du bon cho.x qu'il faut faire.
Une
MAR S. 1733. 417
Une prétendue Etymologic a donné
lieu au doute . Il y a bien des gens qui lisent
et écrivent Bordeaux , sur l'imagination
qu'ils ont que le nom de cette Ville
lui vient du Bord des Eaux ; et qu'ainsi il
faut en conformité, lá nommer Bordeaux.
Cette origine n'est pas de distinction , et
de plus elle n'est pas raisonnable. Ce
n'est qu'une petite allusion qui vient d'abord
à la bouche , et qui n'étant pas véritable
, ne fait nulle conséquence pour la
dénomination de la Ville. A suivre le
cours des grandes Rivieres de France , et
de la Garonne en particulier , depuis la
source jusqu'à l'embouchure , il y a plu
sieurs Villes bâties sur le bas des Eaux
ce qui est si commun , n'est pas plus propre
à nommer cette Ville que les autres.
Il y a même quelque turpitude dans cette
origine , qu'il faut laisser à ces lieux
de débauche , qu'on dit en avoir été appellez
dans le vieux stile , Bordeaux , à
cause que ces Loges de prostitution ont
été autrefois sur le bord de l'eau . Ciceron
en fait mention : Ad partem littoris
positis tabernaculis castra luxuria collocaverat.
Après avoir fait dresser des Tentes
sur un endroit du Rivage , il y avoit placé
le Camp de la Luxure. Enfin Burdidala
, le mot Latin, étant plus ancien que
A v de
418 MERCURE DE FRANCE
le mot François , car on le trouve dans
Ausone , Burdigala est natale solum , & c.
Il n'y a aucune sillable qui donne la
moindre idée du bord de l'eau . Il n'en
est pas de même dans Aigues mortes , où
le Latin contient et exprime les eaux du
nom François , Aqua- mortua .
Il faut donc chercher l'origine du mot
François dans Burdigala latin . Elle se presente
en deux gros Ruisseaux , Bourdes
et Jalles , qui ne sont pas éloignez de la
Ville , et qui à l'endroit où ils entrent
dans la Garonne , qu'on dit être à present
sous l'Eglise de S. Pierre , ont marqué
celui où la Ville a été bâtie. Or on
voit dans ce premier Ruisseau , Bourdes ,
qu'il faut dire Bourdeaux , et non pas
Bordeaux. Le Fleuve de la Judée , qui de
deux Fontaines , Jor et Dan , à été nommé
en Latin Jordanis , est nommé en
François , Jourdain.
Le mot Burdigala , même sans l'Etymologie
, est favorable à Bourdeaux , parce
que lorsque le Latin souffre une conversion
de lettres au François , u se change
en la diphtongue ou ; exemples : Cubitus
, Coude ; Curvus , Courbes Dulcis ,
Doux Turma , Troupe , et non pas
Trope , qu'on trouve barbare dans Ronsard
, Nutrix , Nourrice , et non pas Norrice
›
MARS. 1733
419
rice , qu'on ne peut souffrir dans plusieurs
femmes de Paris ; de même Burdigala ,
fait Bourdeaux.
Il y a un double exemple où la Garonne
entre dans l'Ocean : Tumis Cor
duana , Tour de Cordouan. Les autres
Villes changent de même , u en' on . Turones
, Tours ; Bituriges , Bourges , & c. Le
Palais du Roy , Lupara , le Louvre , et
le nom même du Roy Ludovicus
LOUIS . Il ne faut pas ôter à Bourdeaux
la dignité d'être en communauté d'une
diphtongue douce , avec des Villes considérables
, et avec des noms Augustes.
>
Une nouvelle preuve paroît dans le
nom Grec de la Ville , rapporté par Strabon
, qui vivoit du temps d'Auguste. On
lit au 4 Livre de sa Géographie , Bourde
gala. Or le François ayant beaucoup d'affinité
avec le Grec , doit retenir la diphtongue
ou pour Bourdeaux. Les Latins
mêmes ont été jaloux de la douceur de
cette diphtongue dans les Grecs , et l'ont
quelquefois imitée trois fois dans un même
mot , prononçant Lucullus , contme
s'il y avoit Loucoullous. Notre Langue la
conserve dans ces grands Noms , Bourbon,
Bourgogne ; il faut pareillement la conserver
dans la grande Ville de Bourdeaux.
Il y a des Auteurs qui tiennent que ses
A vj habi420
MERCURE DE FRANCE
habitans ont été autrefois appellez Bitu
riges , patce que des familles de Bourges ,
en ont été les premiers Citoyens ; et que
de Bituriges on a substitué dans la basse
Latinité par contraction Bourga ou Bourgi.
Tout cela établit le nom de Bourdeaux .
On doit supposer que les habitans sçavent
le nom de leur Ville , comme un fils
sçait le nom de son Pere. Or il est constant
qu'ils disoient Bourden, dans le vieux
langage , et depuis ils disent Bourdeaux ,
comme il paroît dans la Chronique Bourdeloise
, et dans ses Archives de familles.
Elie Vinet , ce sçavant Homme , qui fit
honneur à l'Université de la Ville , présenta
à Charles IX . en 1564. les Antiquitez
de la Ville de Bourdeaux ; et au devant
de son Discours , on voit une Estampe
de la Ville , où il y a en haut Bourdeaux.
C'est l'affaire des Géographes de sçavoir
les noms des Villes , aussi bien des
que
Montagnes et des Rivieres . On lit dans les
Cartes de Samson de Duval et de de Fer,
Bourdeaux; et M' d'Audifret qui a donné,
avec de petites Cartes , la Géographie an
cienne , moderne et historique , a mis
dans son Discours , et fait graver dans sa
Carte , Bourdeaux.
Enfin pour achever de vuider entierement
MARS. 1733. 42
an- ment le partage qui depuis plusieurs
nées est dans le monde entre Bordeaux
et Bourdeaux , on peut alléguer , en faveur
du bel usage , trois Auteurs Illustres.
Mr le Maitre , fameux Avocat du
Parlement de Paris , dans son Plaidoyer
29. parle d'une Dame , qui fait , dit - il ,
compassion à tout Bourdeaux. Mr Pelisson
dans son Histoire de l'Académie Françoise
, à l'article de M' le Comte de Servien
, dont il rapporte les Titres , y met
celui de Premier President au Parlement de
Bourdeaux. Et le P. Bouhours , dont les
nouvelles Remarques sur la Langue Françoise
peuvent être jointes à celles de
Vaugelas , comme de la Broderie sur du
Velours , dit aussi Bourdeaux. C'est dans
son premier Entretien , qui est de la Mer:
Au contraire , à la côte de Bourdeaux It
Flux eft de sept heures. Il me semble que
voilà le nom de Bourdeaux au si - bien soutenu
, à l'exclusion de Bordeaux , que si
Mile Maitre en avoit fait un Plaidoyer 5
M' Pélisson , une Histoire ; et le P. Bouhours
, un Entretien . Je suis , &c.
Guyenne , s'il faut l'appeller Bordeaux
ou Bourdeaux.
L
A question , Monsieur , dont il s'agit
icy , me rappelle telle que fit autrefois
Pompée aux Sçavans de son temps,
pour sçavoir s'il falloit mettre dans l'Inscription
de ses Titres , au Temple de la
Victoire , tertiò ou tertium Consul. Ciceron
se fit une occupation grave d'y penser
, pour e donner sérieusement son
avis , qui nous est rapporté par Aulügelle
, dans son bel Ouvrage , Noctes Attica..
Je ne me sens pas moins obligé que l'Ora
teur Romain , d'avoir de l'application
pour la Critique du nom d'une des principales
Villes du Royaume ; et qui par le
Testament de Charlemagne est qualifiée
une des Métropoles de son Empire .
Une personne qui seroit de la famille .
du deffunt Président de Bordeaux , qui fut
Ambassadeur en Angleterre , pourroit
prendre parti pour Bordeaux , afin d'avoir
un nom commun avee une grande
et b.lle Ville ; mais ni vous ni moi n'avons
pas cet interêt particulier , au préjudice
du bon cho.x qu'il faut faire.
Une
MAR S. 1733. 417
Une prétendue Etymologic a donné
lieu au doute . Il y a bien des gens qui lisent
et écrivent Bordeaux , sur l'imagination
qu'ils ont que le nom de cette Ville
lui vient du Bord des Eaux ; et qu'ainsi il
faut en conformité, lá nommer Bordeaux.
Cette origine n'est pas de distinction , et
de plus elle n'est pas raisonnable. Ce
n'est qu'une petite allusion qui vient d'abord
à la bouche , et qui n'étant pas véritable
, ne fait nulle conséquence pour la
dénomination de la Ville. A suivre le
cours des grandes Rivieres de France , et
de la Garonne en particulier , depuis la
source jusqu'à l'embouchure , il y a plu
sieurs Villes bâties sur le bas des Eaux
ce qui est si commun , n'est pas plus propre
à nommer cette Ville que les autres.
Il y a même quelque turpitude dans cette
origine , qu'il faut laisser à ces lieux
de débauche , qu'on dit en avoir été appellez
dans le vieux stile , Bordeaux , à
cause que ces Loges de prostitution ont
été autrefois sur le bord de l'eau . Ciceron
en fait mention : Ad partem littoris
positis tabernaculis castra luxuria collocaverat.
Après avoir fait dresser des Tentes
sur un endroit du Rivage , il y avoit placé
le Camp de la Luxure. Enfin Burdidala
, le mot Latin, étant plus ancien que
A v de
418 MERCURE DE FRANCE
le mot François , car on le trouve dans
Ausone , Burdigala est natale solum , & c.
Il n'y a aucune sillable qui donne la
moindre idée du bord de l'eau . Il n'en
est pas de même dans Aigues mortes , où
le Latin contient et exprime les eaux du
nom François , Aqua- mortua .
Il faut donc chercher l'origine du mot
François dans Burdigala latin . Elle se presente
en deux gros Ruisseaux , Bourdes
et Jalles , qui ne sont pas éloignez de la
Ville , et qui à l'endroit où ils entrent
dans la Garonne , qu'on dit être à present
sous l'Eglise de S. Pierre , ont marqué
celui où la Ville a été bâtie. Or on
voit dans ce premier Ruisseau , Bourdes ,
qu'il faut dire Bourdeaux , et non pas
Bordeaux. Le Fleuve de la Judée , qui de
deux Fontaines , Jor et Dan , à été nommé
en Latin Jordanis , est nommé en
François , Jourdain.
Le mot Burdigala , même sans l'Etymologie
, est favorable à Bourdeaux , parce
que lorsque le Latin souffre une conversion
de lettres au François , u se change
en la diphtongue ou ; exemples : Cubitus
, Coude ; Curvus , Courbes Dulcis ,
Doux Turma , Troupe , et non pas
Trope , qu'on trouve barbare dans Ronsard
, Nutrix , Nourrice , et non pas Norrice
›
MARS. 1733
419
rice , qu'on ne peut souffrir dans plusieurs
femmes de Paris ; de même Burdigala ,
fait Bourdeaux.
Il y a un double exemple où la Garonne
entre dans l'Ocean : Tumis Cor
duana , Tour de Cordouan. Les autres
Villes changent de même , u en' on . Turones
, Tours ; Bituriges , Bourges , & c. Le
Palais du Roy , Lupara , le Louvre , et
le nom même du Roy Ludovicus
LOUIS . Il ne faut pas ôter à Bourdeaux
la dignité d'être en communauté d'une
diphtongue douce , avec des Villes considérables
, et avec des noms Augustes.
>
Une nouvelle preuve paroît dans le
nom Grec de la Ville , rapporté par Strabon
, qui vivoit du temps d'Auguste. On
lit au 4 Livre de sa Géographie , Bourde
gala. Or le François ayant beaucoup d'affinité
avec le Grec , doit retenir la diphtongue
ou pour Bourdeaux. Les Latins
mêmes ont été jaloux de la douceur de
cette diphtongue dans les Grecs , et l'ont
quelquefois imitée trois fois dans un même
mot , prononçant Lucullus , contme
s'il y avoit Loucoullous. Notre Langue la
conserve dans ces grands Noms , Bourbon,
Bourgogne ; il faut pareillement la conserver
dans la grande Ville de Bourdeaux.
Il y a des Auteurs qui tiennent que ses
A vj habi420
MERCURE DE FRANCE
habitans ont été autrefois appellez Bitu
riges , patce que des familles de Bourges ,
en ont été les premiers Citoyens ; et que
de Bituriges on a substitué dans la basse
Latinité par contraction Bourga ou Bourgi.
Tout cela établit le nom de Bourdeaux .
On doit supposer que les habitans sçavent
le nom de leur Ville , comme un fils
sçait le nom de son Pere. Or il est constant
qu'ils disoient Bourden, dans le vieux
langage , et depuis ils disent Bourdeaux ,
comme il paroît dans la Chronique Bourdeloise
, et dans ses Archives de familles.
Elie Vinet , ce sçavant Homme , qui fit
honneur à l'Université de la Ville , présenta
à Charles IX . en 1564. les Antiquitez
de la Ville de Bourdeaux ; et au devant
de son Discours , on voit une Estampe
de la Ville , où il y a en haut Bourdeaux.
C'est l'affaire des Géographes de sçavoir
les noms des Villes , aussi bien des
que
Montagnes et des Rivieres . On lit dans les
Cartes de Samson de Duval et de de Fer,
Bourdeaux; et M' d'Audifret qui a donné,
avec de petites Cartes , la Géographie an
cienne , moderne et historique , a mis
dans son Discours , et fait graver dans sa
Carte , Bourdeaux.
Enfin pour achever de vuider entierement
MARS. 1733. 42
an- ment le partage qui depuis plusieurs
nées est dans le monde entre Bordeaux
et Bourdeaux , on peut alléguer , en faveur
du bel usage , trois Auteurs Illustres.
Mr le Maitre , fameux Avocat du
Parlement de Paris , dans son Plaidoyer
29. parle d'une Dame , qui fait , dit - il ,
compassion à tout Bourdeaux. Mr Pelisson
dans son Histoire de l'Académie Françoise
, à l'article de M' le Comte de Servien
, dont il rapporte les Titres , y met
celui de Premier President au Parlement de
Bourdeaux. Et le P. Bouhours , dont les
nouvelles Remarques sur la Langue Françoise
peuvent être jointes à celles de
Vaugelas , comme de la Broderie sur du
Velours , dit aussi Bourdeaux. C'est dans
son premier Entretien , qui est de la Mer:
Au contraire , à la côte de Bourdeaux It
Flux eft de sept heures. Il me semble que
voilà le nom de Bourdeaux au si - bien soutenu
, à l'exclusion de Bordeaux , que si
Mile Maitre en avoit fait un Plaidoyer 5
M' Pélisson , une Histoire ; et le P. Bouhours
, un Entretien . Je suis , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE sur la Ville Capitale de Guyenne, s'il faut l'appeller Bordeaux ou Bourdeaux.
La lettre traite de la dénomination correcte de la ville capitale de Guyenne, se demandant s'il faut l'appeler Bordeaux ou Bourdeaux. L'auteur compare cette question à celle posée par Pompée concernant l'inscription de ses titres. Il souligne que la ville est qualifiée de métropole dans le testament de Charlemagne. L'origine étymologique du nom est débattue : certains pensent que Bordeaux vient du bord des eaux, mais cette explication est jugée peu distinguée et incorrecte. L'auteur mentionne également une connotation négative liée à la prostitution. Le mot latin Burdigala, plus ancien que le mot français, ne contient aucune syllabe évoquant le bord de l'eau. L'auteur propose que le nom français dérive de Burdigala et des ruisseaux Bourdes et Jalles, situés près de la ville. Il argue que le latin u se transforme en ou en français, comme dans les exemples Cubitus (Coude) et Curvus (Courbes). Le nom grec de la ville, rapporté par Strabon, est également cité en faveur de Bourdeaux. Des auteurs et des cartes géographiques, comme celles de Samson, Duval, et de Fer, utilisent le nom Bourdeaux. Enfin, l'auteur cite trois auteurs illustres, M. le Maître, M. Pelisson, et le P. Bouhours, qui utilisent également le nom Bourdeaux dans leurs œuvres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 2197-2205
Le Zodiaque de la vie humaine, [titre d'après la table]
Début :
LE ZODIAQUE DE LA VIE HUMAINE, ou Préceptes pour diriger la Conduite et les [...]
Mots clefs :
Remarques, Poète, Auteur, Vertu, Chant, Préceptes, Texte, Nom, Science, Hommes, Poème, Philosophie, Volupté, Pier-Angelo Manzolli
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Le Zodiaque de la vie humaine, [titre d'après la table]
LE ZODIAQUE DE LA VIE HUMAINE , OU
Préceptes pour diriger la Conduite et les
Moeurs des hommes ; divisé en douze Livres,
sous les 12 Signes , traduit du Poëme
Latin de MARCEL PALINGENE , célébre
Poëte de la Stellada ; nouvelle Edition
, revue , corrigée et agmentée de
Notes Historiques , Critiques , &c.
M. J. B. C. DE LA MONNERIE , Mre Pr.
A Londres,chez le Prevost , et Compagnie,
Libraires , sur le Strand , 1733. et se vend'
à Paris , chez Cailleau, Libraire, Quai des
Augustins , à S. André.
Ce Livre est divisé en deux volumes
grands in 12. Dans le premier Tome est
une Epîtte dédicatoire , addressée à Mylord
Chesterfield , avec une Préface , où
l'on trouve la vie en abrégé de Palingenius
2198 MERCURE DE FRANCE
nius , ou plutôt des Conjectures qu'on a
faites sur lui ; personne n'ayant jusqu'icy
rien avancé de certain sur le compre de
cet Auteur , on y voit les sentimens de
tous les Sçavans qui en ont fait mention
, et qui lui prodiguent leurs Eloges ;
entr'autres , Naudé, Colletet, Borrychius,
la Croix du Maine , Scævole de Sainte-
Marthe, Antoine Musa Brazavolus , Scauranus,
Bayle, Baillet, M. de la Monnoye;
et à la tête de tous , Scaliger.
Le premier Livre , intitulé : Le Bélier ,
ne sert , pour ainsi dire , que de préliminaire
au Poëme ; il est enrichi de Notes
qui expliquent les expressions Poëtiques
, dont la diction du texte est remplie
; et on y trouve une Table qui explique
la valeur numérique des Lettres
Hébraïques et Grecques.
,
Le second Livre , qui porte le nom de
Taureau démontre que le souverain
bien ne se trouve pas dans les Richesses,
mais bien plutôt dans la possession de la
science et de la vertu ; l'état d'un homme
vertueux , quoique pauvre; y est préféré
à celui d'un riche licentieux , ignorant
et vicieux . Les Notes Philosophiques
de ce chant éclairci scnt ce qui
pourroit être resté d'obscur dans le texte.
Dans le troisiéme Livre , sous le titre
des
OCTOBRE . 1733. 2199
des Jumeaux , l'Auteur expose le précis
de la Philosophie d'Epicure , ce qui lui
donne occasion de faire une ample et
belle description du séjour de la volupté;
le Poëte y fait rencontre de la vertu , qui
réfute et détruit les Argumens Epicu
riens , prouve que la volupté n'est autre
chose que la furie infernale Erynnis , et
substitue au raisonnement d'Epicure des
Préceptes contraires. Les Notes de ce
chant mettent ces matieres à la portée de
tout le monde . Dans une de ces Notes on
prouve que le Poëte Lucrece se contredit
quand il avance que l'ame est mortelle .
Le quatrième Livre , sous le nom de
l'Ecrevisse , débute par un éloge du So-
/ leil , où on décrit les proprierez infinies
de ce Roy des Astres . L'Eloge sert en
même temps d'invocation à Apollon ;
il y a de plus une dispute ou un défi Pastoral
, qui est interrompu pour donner .
lieu à Timalphe , fils de la vertu , d'achever
ce que la vertu avoit obmis d'expliquer
au Poète ; ce qui est suivi d'un Eloge
de l'amour sage ; on y montre
que
Etres ne subsistent que par l'amour que
Dieu a pour eux , on y trouve ensuite une
belle Apologie de la paix : Ce chant est
éclairci par des Remarques, Notes et Additions
; sçavoir , sur les Couleurs , sug
les
les
2200 MERCURE DE FRANCE
+
les Attributs des Muses; on y explique ce
que l'on doit entendre par Uranius on y &
donne le sens allégorique de la Mythologie
, avec un abregé tres - concis des vies
de Platon et d'Aristote ; on y explique
enfin ce que les anciens ont entendu par
leur Phoenix.
Suit le cinquiéme Livre , sous le nom
du Lyon les Richesses et les autres biens
corporels y sont méprisez ; on y exalte
avec pompe les biens qui concernent l'esprit
on y prouve que ce n'est qu'en
Dieu seul que se trouve le souverain bien ;
on y parle des inconveniens et des avantages
de la vie ; on y expose les incommoditez
du mariage , et on y lit des Préceptes
excellens pour se bien conduire
dans cet état ; l'on établit que la sagesse
est la plus précieuse de toutes les acquisitions
; parmi les Remarques on en voit
une sur le Spinosisme , une autre sur les
qualitez qu'on doit avoir pour être agréable
à Dieu ; on en lit une qui réfute le
texte , où il est avancé que l'homme n'a
d'autre avantage sur les animaux que la
faculté de la parole et des mains ; on voit
enfin une Remarque sur le dissolvant
universel , qu'on ne peut , dit on , obtenir
que par le moyen de la volatisation
d'un seul sel
Le
OCTOBRE. 1733. 220X
Le Livre sixième , où la Vierge définít
quelle doit être la vraie noblesse , qui est
censée ne devoir être acquise que par la
science et par la vertu ; on y conclud
qu'au lieu de craindre la mort , on doit
plutôt la souhaiter comme la fin de nos
maux et le commencement de notre bonheur
; le tout soutenu de Remarques variées
, de Fable , d'Histoire et d'autres
connoissances utiles . Avec ce Livre finit
le premier Tome ; il est suivi des Sommaires
repetez de chacun des Livres, qui
tiennent lieu de Table des matieres.
Le premier Livre , du Tome second ,
qui est le septiéme du Poëme , sous le
nom de la Balance , commence par définir
l'Unité , l'Existence , la Simplicité et
la Perfection de Dieu ; l'Auteur avance
que la Région du feu est peuplée ; on y
établit le Systême de la pluralité des
Mondes, on explique la nature de l'ame ,
on met en question si le mouvement
procede de la chaleur et de la volonté
on prouve que c'est l'ame qui agit et non
pas les cinq sens ; ce qui s'établit par la
plus pure Philosophie , et l'on conclud
par cet argument que l'ame est immortelle
; on y voit une Carte curieuse sur
l'écoulement des Etres , Arts et Sciences
; entre les Remarques de ce chant , on
en
>
2202 MERCURE DE FRANCE
en voit une sur les Sectes des Manichéens
et des Gnostiques , au sujet du sentiment
du bon et du mauvais principe ; on avance
que l'Or dis out par l'Alkaes de Pr
racelse et de Vanhelmont , paroît sous la
forme d'un sel ou d'une huile rouges ; les
Notes font aussi mention des Sybilles ;
on réfute le sentiment de quelques Mathématiciens
qui croyoient que l'ame ne
subsistoit et n'étoit autre chose que le
concert harmonique des Organes.
Le Livre huitième où le Scorpion concilie
la Providence divine avec le libre
arbitre ; l'Auteur y explique pourquoi
les honnêtes gens sont souvent malheureux
, et les méchans au contraire fortunez
par la distinction qu'il fait des
biens du corps d'avec ceux qui appar.
tiennent totalement à l'esprit ; soutenant
que les premiers sont l'appanage des méchans
, et les derniers sont du ressort des
seuls sages. Ce Chant est rempli comme
les autres de Remarques Philosophiques
et Historiques , et en quelques endroits
Chymiques.
Le Livre neuvième , où le Sagittaire dé
butte par des Leçons pour les bonnes 1
moeurs ; l'on y lit entr'autres choses une
Priere à Dieu, qui est d'une grande beauté
, au bas de laquelle est une citation en
remar
OCTOBRE 1733. 2203
remarque d'un fragment du Socrate
Chrétien , de M. de Balzac , qu'on peut
regarder comme un effort du génie de ce
Scavant on y dépeint analogiquement
quatre Rois qui sont eux- mêmes soumis
à un cinquième , plus grand qu'eux , qui
tous de concert excitent les hommes à la
volupté , à l'avarice , à l'orgueil et à l'envie;
on y distingue cinq especes d'hommes
, sçavoir , les Pieux , les Prudens , les
Rusez , les Fols , et les Furieux ; le tout
enrichi de Remarques et de Notes comme
tout le reste.
On trouve ensuite le Capricorne , qui
est le dixiéme Livre ; on y traite de la
I culture de l'ame par la Science et les
beaux Arts , on y avance que le sage por
te aisément tour avec lui , ce que le Riche
ne peut faire. Le Texte écrit énigmatiquement
la maniere de préparer le
grand oeuvre , on trouve au bas de cet article
une compilation parfaite de tous les
procedez de cette science décrits de suite,
ce que plus de six cent Auteurs hermé
tiques n'ont donné que par Lambeaux.
On établit que le vrai Sage ne doit point
se marier que la Guerre n'est légitime
que quand il s'agit de la deffense des Autels
et des Foyers domestiques ; on y lit
une conversation entre un Poëte et un
Her2204
MERCURE DE FRANCE
Hermite qui est le précis d'une excellente
Morale ; l'Hermite y conclud que c'est
l'Esprit de Dieu qui seul purifie les coeurs;
on y fait un portrait qui peut servir
méditation sur les miseres humaines ; on
finir par convenir qu'il est difficile de
parvenir à la vraie sagesse dans ce Monde
, et on trouve par tout des Remarques
et des Notes d'une sçavante Litterature
.
Le Verseau , ou le livre onzième , après !!
une invocation à Uranie , contient des
Préceptes astronomiques , on y décrit les
Cercles du monde , Fordre et le mouvement
des Planettes ; on y fait l'énumération
non-seulement de tous les Signes du
Zodiaque , mais encore de tous ceux du
Ciel , et du nombre d'Etoilles qui les
composent, on en décrit enfin le lever et
le coucher , & c. On trouve en tous les
Endroits des Notes qui éclaircissent ce
que ces matieres ont d'abstrait; on y traite
et.de la matiere et de la forme ; en un
mot on y parle de tout ce qui est celeste ;
delà on revient aux Elémens et aux Météores
; on trouve en Note un fragment ,
qui donne les preuves de l'Elaboration de
la Mer , et de la fabrication qu'elle fait en
son sein de tous les Terrains apparans
du Globe terrestre , Ce morceau est d'une
Philosophie nouvelle et curieuse,
1
OCTOBRE . 1733. 2205
Dans les Poissons , Livre douze et dermer
, oh prouve que hors les confins du
Ciel , il y a une lumiere immense , incorporelles
que cette lumiere est la forme
qui communique l'Etre aux choses ,
qu'elle nnee peut être apperçuë des yeux
corporels ; on y parle des formes sans mariere
qui composent la substance des
Anges ; on y confond les Athées; on convient
qu'il est difficile de s'entretenir
avec les bons Esprits, et que la conversation
des mauvais est plus aisée à obtenirs
on trouve en cet endroit une longue Remarque
qui peut servir d'Elemens à l'Astrologie
, &c. On doit conclure que ce
Livre est fort interessant et d'une lec-
= ture agréable. Le public sçavant et curieux
doit sçavoir gré à M. de la Monnerie
d'avoir fait revivre par sa traduction un
Auteur excellent , presque tombé dans
- l'oubli , et d'avoir accompagné cette traduction
de tous les secours dont elle avoit
besoin pour faire un présent accompli à
la République des Lettres.
Préceptes pour diriger la Conduite et les
Moeurs des hommes ; divisé en douze Livres,
sous les 12 Signes , traduit du Poëme
Latin de MARCEL PALINGENE , célébre
Poëte de la Stellada ; nouvelle Edition
, revue , corrigée et agmentée de
Notes Historiques , Critiques , &c.
M. J. B. C. DE LA MONNERIE , Mre Pr.
A Londres,chez le Prevost , et Compagnie,
Libraires , sur le Strand , 1733. et se vend'
à Paris , chez Cailleau, Libraire, Quai des
Augustins , à S. André.
Ce Livre est divisé en deux volumes
grands in 12. Dans le premier Tome est
une Epîtte dédicatoire , addressée à Mylord
Chesterfield , avec une Préface , où
l'on trouve la vie en abrégé de Palingenius
2198 MERCURE DE FRANCE
nius , ou plutôt des Conjectures qu'on a
faites sur lui ; personne n'ayant jusqu'icy
rien avancé de certain sur le compre de
cet Auteur , on y voit les sentimens de
tous les Sçavans qui en ont fait mention
, et qui lui prodiguent leurs Eloges ;
entr'autres , Naudé, Colletet, Borrychius,
la Croix du Maine , Scævole de Sainte-
Marthe, Antoine Musa Brazavolus , Scauranus,
Bayle, Baillet, M. de la Monnoye;
et à la tête de tous , Scaliger.
Le premier Livre , intitulé : Le Bélier ,
ne sert , pour ainsi dire , que de préliminaire
au Poëme ; il est enrichi de Notes
qui expliquent les expressions Poëtiques
, dont la diction du texte est remplie
; et on y trouve une Table qui explique
la valeur numérique des Lettres
Hébraïques et Grecques.
,
Le second Livre , qui porte le nom de
Taureau démontre que le souverain
bien ne se trouve pas dans les Richesses,
mais bien plutôt dans la possession de la
science et de la vertu ; l'état d'un homme
vertueux , quoique pauvre; y est préféré
à celui d'un riche licentieux , ignorant
et vicieux . Les Notes Philosophiques
de ce chant éclairci scnt ce qui
pourroit être resté d'obscur dans le texte.
Dans le troisiéme Livre , sous le titre
des
OCTOBRE . 1733. 2199
des Jumeaux , l'Auteur expose le précis
de la Philosophie d'Epicure , ce qui lui
donne occasion de faire une ample et
belle description du séjour de la volupté;
le Poëte y fait rencontre de la vertu , qui
réfute et détruit les Argumens Epicu
riens , prouve que la volupté n'est autre
chose que la furie infernale Erynnis , et
substitue au raisonnement d'Epicure des
Préceptes contraires. Les Notes de ce
chant mettent ces matieres à la portée de
tout le monde . Dans une de ces Notes on
prouve que le Poëte Lucrece se contredit
quand il avance que l'ame est mortelle .
Le quatrième Livre , sous le nom de
l'Ecrevisse , débute par un éloge du So-
/ leil , où on décrit les proprierez infinies
de ce Roy des Astres . L'Eloge sert en
même temps d'invocation à Apollon ;
il y a de plus une dispute ou un défi Pastoral
, qui est interrompu pour donner .
lieu à Timalphe , fils de la vertu , d'achever
ce que la vertu avoit obmis d'expliquer
au Poète ; ce qui est suivi d'un Eloge
de l'amour sage ; on y montre
que
Etres ne subsistent que par l'amour que
Dieu a pour eux , on y trouve ensuite une
belle Apologie de la paix : Ce chant est
éclairci par des Remarques, Notes et Additions
; sçavoir , sur les Couleurs , sug
les
les
2200 MERCURE DE FRANCE
+
les Attributs des Muses; on y explique ce
que l'on doit entendre par Uranius on y &
donne le sens allégorique de la Mythologie
, avec un abregé tres - concis des vies
de Platon et d'Aristote ; on y explique
enfin ce que les anciens ont entendu par
leur Phoenix.
Suit le cinquiéme Livre , sous le nom
du Lyon les Richesses et les autres biens
corporels y sont méprisez ; on y exalte
avec pompe les biens qui concernent l'esprit
on y prouve que ce n'est qu'en
Dieu seul que se trouve le souverain bien ;
on y parle des inconveniens et des avantages
de la vie ; on y expose les incommoditez
du mariage , et on y lit des Préceptes
excellens pour se bien conduire
dans cet état ; l'on établit que la sagesse
est la plus précieuse de toutes les acquisitions
; parmi les Remarques on en voit
une sur le Spinosisme , une autre sur les
qualitez qu'on doit avoir pour être agréable
à Dieu ; on en lit une qui réfute le
texte , où il est avancé que l'homme n'a
d'autre avantage sur les animaux que la
faculté de la parole et des mains ; on voit
enfin une Remarque sur le dissolvant
universel , qu'on ne peut , dit on , obtenir
que par le moyen de la volatisation
d'un seul sel
Le
OCTOBRE. 1733. 220X
Le Livre sixième , où la Vierge définít
quelle doit être la vraie noblesse , qui est
censée ne devoir être acquise que par la
science et par la vertu ; on y conclud
qu'au lieu de craindre la mort , on doit
plutôt la souhaiter comme la fin de nos
maux et le commencement de notre bonheur
; le tout soutenu de Remarques variées
, de Fable , d'Histoire et d'autres
connoissances utiles . Avec ce Livre finit
le premier Tome ; il est suivi des Sommaires
repetez de chacun des Livres, qui
tiennent lieu de Table des matieres.
Le premier Livre , du Tome second ,
qui est le septiéme du Poëme , sous le
nom de la Balance , commence par définir
l'Unité , l'Existence , la Simplicité et
la Perfection de Dieu ; l'Auteur avance
que la Région du feu est peuplée ; on y
établit le Systême de la pluralité des
Mondes, on explique la nature de l'ame ,
on met en question si le mouvement
procede de la chaleur et de la volonté
on prouve que c'est l'ame qui agit et non
pas les cinq sens ; ce qui s'établit par la
plus pure Philosophie , et l'on conclud
par cet argument que l'ame est immortelle
; on y voit une Carte curieuse sur
l'écoulement des Etres , Arts et Sciences
; entre les Remarques de ce chant , on
en
>
2202 MERCURE DE FRANCE
en voit une sur les Sectes des Manichéens
et des Gnostiques , au sujet du sentiment
du bon et du mauvais principe ; on avance
que l'Or dis out par l'Alkaes de Pr
racelse et de Vanhelmont , paroît sous la
forme d'un sel ou d'une huile rouges ; les
Notes font aussi mention des Sybilles ;
on réfute le sentiment de quelques Mathématiciens
qui croyoient que l'ame ne
subsistoit et n'étoit autre chose que le
concert harmonique des Organes.
Le Livre huitième où le Scorpion concilie
la Providence divine avec le libre
arbitre ; l'Auteur y explique pourquoi
les honnêtes gens sont souvent malheureux
, et les méchans au contraire fortunez
par la distinction qu'il fait des
biens du corps d'avec ceux qui appar.
tiennent totalement à l'esprit ; soutenant
que les premiers sont l'appanage des méchans
, et les derniers sont du ressort des
seuls sages. Ce Chant est rempli comme
les autres de Remarques Philosophiques
et Historiques , et en quelques endroits
Chymiques.
Le Livre neuvième , où le Sagittaire dé
butte par des Leçons pour les bonnes 1
moeurs ; l'on y lit entr'autres choses une
Priere à Dieu, qui est d'une grande beauté
, au bas de laquelle est une citation en
remar
OCTOBRE 1733. 2203
remarque d'un fragment du Socrate
Chrétien , de M. de Balzac , qu'on peut
regarder comme un effort du génie de ce
Scavant on y dépeint analogiquement
quatre Rois qui sont eux- mêmes soumis
à un cinquième , plus grand qu'eux , qui
tous de concert excitent les hommes à la
volupté , à l'avarice , à l'orgueil et à l'envie;
on y distingue cinq especes d'hommes
, sçavoir , les Pieux , les Prudens , les
Rusez , les Fols , et les Furieux ; le tout
enrichi de Remarques et de Notes comme
tout le reste.
On trouve ensuite le Capricorne , qui
est le dixiéme Livre ; on y traite de la
I culture de l'ame par la Science et les
beaux Arts , on y avance que le sage por
te aisément tour avec lui , ce que le Riche
ne peut faire. Le Texte écrit énigmatiquement
la maniere de préparer le
grand oeuvre , on trouve au bas de cet article
une compilation parfaite de tous les
procedez de cette science décrits de suite,
ce que plus de six cent Auteurs hermé
tiques n'ont donné que par Lambeaux.
On établit que le vrai Sage ne doit point
se marier que la Guerre n'est légitime
que quand il s'agit de la deffense des Autels
et des Foyers domestiques ; on y lit
une conversation entre un Poëte et un
Her2204
MERCURE DE FRANCE
Hermite qui est le précis d'une excellente
Morale ; l'Hermite y conclud que c'est
l'Esprit de Dieu qui seul purifie les coeurs;
on y fait un portrait qui peut servir
méditation sur les miseres humaines ; on
finir par convenir qu'il est difficile de
parvenir à la vraie sagesse dans ce Monde
, et on trouve par tout des Remarques
et des Notes d'une sçavante Litterature
.
Le Verseau , ou le livre onzième , après !!
une invocation à Uranie , contient des
Préceptes astronomiques , on y décrit les
Cercles du monde , Fordre et le mouvement
des Planettes ; on y fait l'énumération
non-seulement de tous les Signes du
Zodiaque , mais encore de tous ceux du
Ciel , et du nombre d'Etoilles qui les
composent, on en décrit enfin le lever et
le coucher , & c. On trouve en tous les
Endroits des Notes qui éclaircissent ce
que ces matieres ont d'abstrait; on y traite
et.de la matiere et de la forme ; en un
mot on y parle de tout ce qui est celeste ;
delà on revient aux Elémens et aux Météores
; on trouve en Note un fragment ,
qui donne les preuves de l'Elaboration de
la Mer , et de la fabrication qu'elle fait en
son sein de tous les Terrains apparans
du Globe terrestre , Ce morceau est d'une
Philosophie nouvelle et curieuse,
1
OCTOBRE . 1733. 2205
Dans les Poissons , Livre douze et dermer
, oh prouve que hors les confins du
Ciel , il y a une lumiere immense , incorporelles
que cette lumiere est la forme
qui communique l'Etre aux choses ,
qu'elle nnee peut être apperçuë des yeux
corporels ; on y parle des formes sans mariere
qui composent la substance des
Anges ; on y confond les Athées; on convient
qu'il est difficile de s'entretenir
avec les bons Esprits, et que la conversation
des mauvais est plus aisée à obtenirs
on trouve en cet endroit une longue Remarque
qui peut servir d'Elemens à l'Astrologie
, &c. On doit conclure que ce
Livre est fort interessant et d'une lec-
= ture agréable. Le public sçavant et curieux
doit sçavoir gré à M. de la Monnerie
d'avoir fait revivre par sa traduction un
Auteur excellent , presque tombé dans
- l'oubli , et d'avoir accompagné cette traduction
de tous les secours dont elle avoit
besoin pour faire un présent accompli à
la République des Lettres.
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Résumé : Le Zodiaque de la vie humaine, [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Le Zodiaque de la vie humaine' est une traduction du poème latin de Marcel Palingenius, révisée et augmentée de notes historiques et critiques par M. J. B. C. de La Monnerie. Publié en 1733, il est structuré en deux volumes et douze livres, chacun correspondant à un signe du zodiaque. Le premier volume commence par une épître dédicatoire à Mylord Chesterfield et une préface retraçant la vie conjecturale de Palingenius, accompagnée d'éloges de savants comme Naudé, Scaliger et Bayle. Le premier livre, 'Le Bélier', sert de préliminaire et est enrichi de notes expliquant les expressions poétiques et la valeur numérique des lettres hébraïques et grecques. Le second livre, 'Le Taureau', affirme que le souverain bien réside dans la science et la vertu plutôt que dans les richesses. Le troisième livre, 'Les Jumeaux', expose la philosophie d'Épicure et réfute ses arguments en faveur de la volupté. Le quatrième livre, 'Le Cancer', loue le Soleil et invoque Apollon, tout en discutant de l'amour sage et de la paix. Le cinquième livre, 'Le Lion', méprise les richesses matérielles et exalte les biens spirituels. Le sixième livre, 'La Vierge', définit la véritable noblesse acquise par la science et la vertu, et encourage à souhaiter la mort comme fin des maux. Le septième livre, 'La Balance', définit les attributs de Dieu et explore la nature de l'âme et son immortalité. Le huitième livre, 'Le Scorpion', concilie la providence divine avec le libre arbitre. Le neuvième livre, 'Le Sagittaire', offre des leçons de bonnes mœurs et distingue cinq types d'hommes. Le dixième livre, 'Le Capricorne', traite de la culture de l'âme par la science et les arts, et établit que le sage ne doit pas se marier. Le onzième livre, 'Le Verseau', contient des préceptes astronomiques et décrit les cercles du monde et le mouvement des planètes. Le douzième et dernier livre, 'Les Poissons', parle d'une lumière incorporelle et des formes sans matière composant la substance des anges, tout en confondant les athées. L'ouvrage est enrichi de remarques et de notes savantes, offrant une lecture agréable et instructive pour le public savant.
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10
p. 465-469
LETTRE de M. R. L. D. au sujet d'un Manuscrit de la Bibliothéque Séguier.
Début :
J'ai fait, Monsieur, ce que vous avez souhaité de moi, j'ai consulté [...]
Mots clefs :
Manuscrit, Séguier, Manuscrit, Bibliothèque, Qualifications, Vieux, Villes, Proverbe, Nom, Orléans, Proverbes, Marchandises, Ville, Orléanais
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. R. L. D. au sujet d'un Manuscrit de la Bibliothéque Séguier.
LETTRE de M. R. L. D. au sujet
d'un Manuscrit de la Bibliothéque Séguier.
J'A
'Ai fait , Monsieur , ce que vous
avez souhaité de moi , j'ai consulté
à l'Abbaye de S. Germain des Prez le
Manuscrit en question , pour voir si on
en avoit extrait fidelement les qualifications
de Villes, que vous m'avez indiquées.
Je me suis apperçû de la fidelité
de votre copie : mais comme vous dîtes
que vous n'avez plus que.
dix- huit autres
qualifications de Villes à m'envoyer , je
veux vous prévenir là - dessus , et vous
faire plus riche que vous ne pensiez. Il
faut croire que le copiste étoit pressé
lorsqu'il a parcouru ce Manuscrit ; car .
il y reste encore bien d'autres Proverbes
usitez autrefois en France , dont il ne
vous a pas donné connoissance. Ce Livre
est un in folio cotté 1520 il ne contient
que de la Poësie en langage vulgaire ; il
est bien conditionné et assez bien écrit
pour le temps de Philippe le Bel , ou
environ. Le P. Felibien , Benedictin
duquel on a des Ouvrages que vous con-
Boissez , avoit examiné soigneusement
Cx CO
466 MERCURE DE FRANCE
ce volume , ainsi qu'il paroît par des
observations qui y sont de sa main sur
un papier volant , que j'ai attaché au
Livre même. Voici donc , M. la suite de
vôtre Kyrielle fidelement copiée du Manuscrit.
Li Cler Notre- Dame de Chartres.
Li Chanoine de Paris .
La boule de Noyon.
La Ribaudie de Soissons.
Li Cheitif de Senlis.
Li Cointerel de Troyes.
La Crote de Mialz .
Li Perdrier de Nevers.
Li Buveor d'Aucerre.
Li Maistre de Lions.
Li Larron de Mascom.
Li Musart de Verdun.
Li Usuriez de Mez.
Li Poissonniers de Nantes
Li Sonneor d'Angers.
Li Papelart du Mans.
Li Mengeor de Poitiers.
Li Chicor de Borges.)
De toutes ces 18 qualifications il n'y
en a que deux dont la Clef me paroît
aisée à trouver , sçavoir Li Usuriez de
Mez. Il est évident que ce sont les Juifs
de Metz que le Proverbe a eu en vûë.
Li
MARS 1734 . 467
Li Sonneor d'Angers , me paroît aussi
venir d'une chose fort simple ; c'est que
dans cette Ville , quoique plus petite que
d'autres , il y a tant de Chapitres et de
Communautez qu'on y entend perpetuellement
sonner. On dit aussi en Proverbe,
comme vous sçavez , Angers , Basse
Ville et hauts Clochers. Je vous laisse la
recherche à faire sur les autres Villes .
En attendant , agréez le surplus des Proverbes
que je vous ai promis , et qu'il
m'a été loisible de transcrire , ayant joui
du Manuscrit un temps considérable.
On lit au feuillet 71.
y
Li plus enquerrant en Normandie.
Li plus belles femmes sont en Flandres.
Li plus bel home en Allemagne.
Li meilleor Sailleor en Poitou.
Li meillor Arch. ( apparemment Archers
) en Anjou.
Li meildre jugleor en Gascogne.
Li plus roignox en Limosin.
Chevalier de Champaigne.
Escuyer de Borgoigne.
Champion de Eu.
Vilain de Beauvoisin.
Usurier de Chaorse.
Remarquez que dès ce temps- là , c'està-
dire il y a plus de quatre cent ans
ans , les
C vj
Gas468
MERCURE DE FRANCE
Gascons passoient pour être les meilleurs
Jongleurs : Ce vieux mot François vient
de Joculator. A l'idée attachée à ce nom
vous ne méconnoissez point cette nation .
Elle ne dégénére point, et soyez persuadé
qu'elle ne dégénérera jamais .
Si vous étiez curieux de sçavoir par
quel commerce plusieurs Villes ou Provinces
étoient alors renommées dans le
Royaume , soit en Marchandises d'Etoffe
ou autres , ou en Marchandises de bouche
, j'aurois de quoi en remplir ici une
page. Cette longue Litanie finit par
Moutarde de Digon , et c'est ainsi que le
proverbe est écrit ; ce qui fait voir que
ceux-là se sont trompez qui ont cru que
ce proverbe venoit du cry de moult me
tarde , qui auroit été usité dans les Armées
des derniers Ducs de Bourgogne
et qui auroit passé en devise , employée
autour des Armories de la Ville de Dijon.
Mais je ne puis concevoir pourquoi
l'Ecrivain a mis parmi les proverbes de
Marchandises : les Peletiers de Blois . Camus
d'Orliens. La mocquerie de Chasteau-
Landon . Bains de Bourbon . Voilà quatre
caractéres ou désignations un peu dépla
cées. La derniere est connuë : A l'égard
des trois autres je vous laisse le soin
d'en chercher le dénouement. J'avois
,
"
>
bien
MARR 1734. 469
bien oui dire Les bossus d'Orleans , mais
non pas les Camus. Vous connoissez le
Poëte qui a dit que la nature ayant purgé
de Montagnes la Beausse , les a transportées
sur le dos des Orleanóis . Un Religieux
de mes amis m'a même fait voir un
vieux Rituel d'Orleans où dans la formule
du Prône le Curé demande au nom
des Paroissiens d'être préservé de boces.
Il en vouloit tire , parce qu'il a eu affaire
avec quelques Guêpins ( c'est le nom qu'il
donnoit aux Orleanois . ) Mais je lui fis
comprendre qu'il n'étoit pas question en
cet endroit du vieux Rituel d'Orleans ,
des bosses qui constituent ce qu'on appelle
en latín gibbus ou gibbosus ; et que
le mal dont on demandoit à Dieu d'être
préservé étoient des especes de galles ,
ou mal épidémique , qu'on appelle feux,
cloux , &c. C'est ainsi que nos vieux mots
François ont besoin d'être examinez
afin qu'on n'en tire point de fausses conséquences.
Je souhaiterois que celles des
qualifications cy - dessus qui en valent la
peine , fussent aussi bien développées ,
que l'origine du nom de Guêpin par
rapport aux Orleanois , l'a été dans les
Mercures de l'année 1732. Invitez vos
amis à se divertir à cette recherche , et
vous nous ferez plaisir , aussi bien qu'au
Public. Je suis & c.
d'un Manuscrit de la Bibliothéque Séguier.
J'A
'Ai fait , Monsieur , ce que vous
avez souhaité de moi , j'ai consulté
à l'Abbaye de S. Germain des Prez le
Manuscrit en question , pour voir si on
en avoit extrait fidelement les qualifications
de Villes, que vous m'avez indiquées.
Je me suis apperçû de la fidelité
de votre copie : mais comme vous dîtes
que vous n'avez plus que.
dix- huit autres
qualifications de Villes à m'envoyer , je
veux vous prévenir là - dessus , et vous
faire plus riche que vous ne pensiez. Il
faut croire que le copiste étoit pressé
lorsqu'il a parcouru ce Manuscrit ; car .
il y reste encore bien d'autres Proverbes
usitez autrefois en France , dont il ne
vous a pas donné connoissance. Ce Livre
est un in folio cotté 1520 il ne contient
que de la Poësie en langage vulgaire ; il
est bien conditionné et assez bien écrit
pour le temps de Philippe le Bel , ou
environ. Le P. Felibien , Benedictin
duquel on a des Ouvrages que vous con-
Boissez , avoit examiné soigneusement
Cx CO
466 MERCURE DE FRANCE
ce volume , ainsi qu'il paroît par des
observations qui y sont de sa main sur
un papier volant , que j'ai attaché au
Livre même. Voici donc , M. la suite de
vôtre Kyrielle fidelement copiée du Manuscrit.
Li Cler Notre- Dame de Chartres.
Li Chanoine de Paris .
La boule de Noyon.
La Ribaudie de Soissons.
Li Cheitif de Senlis.
Li Cointerel de Troyes.
La Crote de Mialz .
Li Perdrier de Nevers.
Li Buveor d'Aucerre.
Li Maistre de Lions.
Li Larron de Mascom.
Li Musart de Verdun.
Li Usuriez de Mez.
Li Poissonniers de Nantes
Li Sonneor d'Angers.
Li Papelart du Mans.
Li Mengeor de Poitiers.
Li Chicor de Borges.)
De toutes ces 18 qualifications il n'y
en a que deux dont la Clef me paroît
aisée à trouver , sçavoir Li Usuriez de
Mez. Il est évident que ce sont les Juifs
de Metz que le Proverbe a eu en vûë.
Li
MARS 1734 . 467
Li Sonneor d'Angers , me paroît aussi
venir d'une chose fort simple ; c'est que
dans cette Ville , quoique plus petite que
d'autres , il y a tant de Chapitres et de
Communautez qu'on y entend perpetuellement
sonner. On dit aussi en Proverbe,
comme vous sçavez , Angers , Basse
Ville et hauts Clochers. Je vous laisse la
recherche à faire sur les autres Villes .
En attendant , agréez le surplus des Proverbes
que je vous ai promis , et qu'il
m'a été loisible de transcrire , ayant joui
du Manuscrit un temps considérable.
On lit au feuillet 71.
y
Li plus enquerrant en Normandie.
Li plus belles femmes sont en Flandres.
Li plus bel home en Allemagne.
Li meilleor Sailleor en Poitou.
Li meillor Arch. ( apparemment Archers
) en Anjou.
Li meildre jugleor en Gascogne.
Li plus roignox en Limosin.
Chevalier de Champaigne.
Escuyer de Borgoigne.
Champion de Eu.
Vilain de Beauvoisin.
Usurier de Chaorse.
Remarquez que dès ce temps- là , c'està-
dire il y a plus de quatre cent ans
ans , les
C vj
Gas468
MERCURE DE FRANCE
Gascons passoient pour être les meilleurs
Jongleurs : Ce vieux mot François vient
de Joculator. A l'idée attachée à ce nom
vous ne méconnoissez point cette nation .
Elle ne dégénére point, et soyez persuadé
qu'elle ne dégénérera jamais .
Si vous étiez curieux de sçavoir par
quel commerce plusieurs Villes ou Provinces
étoient alors renommées dans le
Royaume , soit en Marchandises d'Etoffe
ou autres , ou en Marchandises de bouche
, j'aurois de quoi en remplir ici une
page. Cette longue Litanie finit par
Moutarde de Digon , et c'est ainsi que le
proverbe est écrit ; ce qui fait voir que
ceux-là se sont trompez qui ont cru que
ce proverbe venoit du cry de moult me
tarde , qui auroit été usité dans les Armées
des derniers Ducs de Bourgogne
et qui auroit passé en devise , employée
autour des Armories de la Ville de Dijon.
Mais je ne puis concevoir pourquoi
l'Ecrivain a mis parmi les proverbes de
Marchandises : les Peletiers de Blois . Camus
d'Orliens. La mocquerie de Chasteau-
Landon . Bains de Bourbon . Voilà quatre
caractéres ou désignations un peu dépla
cées. La derniere est connuë : A l'égard
des trois autres je vous laisse le soin
d'en chercher le dénouement. J'avois
,
"
>
bien
MARR 1734. 469
bien oui dire Les bossus d'Orleans , mais
non pas les Camus. Vous connoissez le
Poëte qui a dit que la nature ayant purgé
de Montagnes la Beausse , les a transportées
sur le dos des Orleanóis . Un Religieux
de mes amis m'a même fait voir un
vieux Rituel d'Orleans où dans la formule
du Prône le Curé demande au nom
des Paroissiens d'être préservé de boces.
Il en vouloit tire , parce qu'il a eu affaire
avec quelques Guêpins ( c'est le nom qu'il
donnoit aux Orleanois . ) Mais je lui fis
comprendre qu'il n'étoit pas question en
cet endroit du vieux Rituel d'Orleans ,
des bosses qui constituent ce qu'on appelle
en latín gibbus ou gibbosus ; et que
le mal dont on demandoit à Dieu d'être
préservé étoient des especes de galles ,
ou mal épidémique , qu'on appelle feux,
cloux , &c. C'est ainsi que nos vieux mots
François ont besoin d'être examinez
afin qu'on n'en tire point de fausses conséquences.
Je souhaiterois que celles des
qualifications cy - dessus qui en valent la
peine , fussent aussi bien développées ,
que l'origine du nom de Guêpin par
rapport aux Orleanois , l'a été dans les
Mercures de l'année 1732. Invitez vos
amis à se divertir à cette recherche , et
vous nous ferez plaisir , aussi bien qu'au
Public. Je suis & c.
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Résumé : LETTRE de M. R. L. D. au sujet d'un Manuscrit de la Bibliothéque Séguier.
La lettre de M. R. L. D. discute d'un manuscrit consulté à l'Abbaye de Saint-Germain-des-Prés. L'auteur valide les qualifications de villes fournies par le destinataire et indique que le manuscrit contient d'autres proverbes non encore transmis. Ce manuscrit, un in-folio coté 1520, date de l'époque de Philippe le Bel et contient de la poésie en langage vulgaire. Le Père Felibien, bénédictin, a examiné ce volume, comme en témoignent ses observations. La lettre énumère 18 qualifications de villes, certaines étant expliquées. Par exemple, 'Li Usuriez de Mez' fait référence aux Juifs de Metz, et 'Li Sonneor d'Angers' évoque les nombreux chapitres et communautés de cette ville. D'autres proverbes mentionnés incluent 'Li plus belles femmes sont en Flandres' et 'Li plus roignox en Limosin'. L'auteur note des anomalies dans certains proverbes, comme 'les Peletiers de Blois' et 'Camus d'Orléans', et suggère des recherches supplémentaires pour en comprendre l'origine. Il insiste sur l'importance d'examiner les vieux mots français pour éviter les fausses interprétations. La lettre se conclut par une invitation à des amis pour se divertir à cette recherche.
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11
p. 838-849
LETTRE de M. L*** Ch. et S. d'Auxerre, aux Auteurs du Mercure de France, touchant la Sépulture de saint Agnan, Evêque d'Orleans.
Début :
Il y a, Messieurs, plus de trente ans qu'un sçavant Ecclesiastique d'Orleans, [...]
Mots clefs :
Saint Aignan, Sépulture, Orléans, Évêque, Église, Saint Laurent, Nom, Translation, Saint Pierre, Saints, Églises, Roi Robert
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. L*** Ch. et S. d'Auxerre, aux Auteurs du Mercure de France, touchant la Sépulture de saint Agnan, Evêque d'Orleans.
LETTRE de M. L *** Ch . et S.
d'Auxerre , aux Auteurs du Mercure de
France , touchant la Sépulture de saint
Agnan , Evêque d'Orleans.
Lya , Messieurs , plus de trente ans
leans , nommé M. le Brun , avoit composé
une ample Dissertation sur la Sépulture
de S. Agnan , dont on vous a envoyé
un Extrait , que vous avez publié
dans
MAY
839
་
1734
dans le Mercure de Septembre dernier .
Ainsi je ne croi pas que celui de qui vous
tenez cet Extrair , se fasse honneur de
la Dissertation. Je la conserve écrite de
la main de l'Auteur , avec la copie d'une
Lettre que M. Baillet lui écrivit en conséquence
de la communication qu'il lui
en donna. Certe Piece servit aussi à Orleans
à détromper tous ceux qui voulurent
en prendre communication . Je
suis bien aise que vous en ayez publié
l'essentiel.
C'est en effet une erreur grossiere de
croire que S. Agnan ait été inhumé dans
l'Eglise de S Laurent , qui est située à
l'Occident de la Ville d'Orleans . Outre
Is témoignages tirez du Testament de
eodebode , de la Vie de S. Mémin , de
celle de S. Euspice , que M. le Brun a
fait valoir , il s'en présente encore un
plus formel , qui n'est pas venu à sa
connoissance , et dont on ne peut éluder
la force , quelque antiquité qu'on s'avise
de donner à la Tranflation prétenduë
du Saint Corps d'une Eglise de S Laurent
, bâtie à l'Occident d'Orleans , en
celle de S. Pierre , bâtie à l'Orient. Cette
Tranflation doit passer pour chimerique,
dès-là qu'on lit dans une Vie authentique
de S. Agnan , qu'après son décès
A iiij un
842 MERCURE DE FRANCE
de S. Laurent à l'Occid.nt d'Orleans ,
laquelle est appellée S. Laurent des Orge
rils ,mais je me croi assez fondé pour soutenir
qu'il y en a eu une autre du nom
du même Saint , du côté Oriental. Si
dans Orleans il a existé jusqu'à cinq ou
six Eglises du nom de Saint Pierre ,
deux sous le titre de Saint Jean , et deux
sous celui de S. Germain d'Auxerre ;
quelle impossibilité y a-t'il qu'il n'y ait
aussi existé deux Eglises du nom de saint
Laurent N'y a- t'il pas eû de- même à
Paris deux Eglises du nom de S. Vincent,
Martyr d'Espagne ? Combien de Villes
où il y a plus d'une Eglise du titre de
S. Martin ou de quelqu'autre Saint célebre
?
Une preuve qu'il y a eu pendant quelques
siecles une Eglise ou Oratoire de
S. Laurent dans le Champ de Tétrade à
l'Orient d'Orleans et sur le Territoire de
l'Eglise qui a porté depuis le nom de
S. Agnan , est , que la memoire de ce saint
Martyr est distinguée de temps immémorial
de celle des autres Saints étrangers
, dans l'Eglise de S. Agnan même.
Dans le Catalogue des dix- neuf Autels
que l'on y érigea lorsque le Roy Robert
fit rebâtir à neuf cette Eglise , on voit
qu'après l'Autel principal sous l'invoca
tion
MAY. 1734.
843
tion de S. Pierre et S. Paul , celui de
S. Benoît et celui de S. Euverte , c'est
celui de S. Laurent qui suit immédiate
ment , par distinction au dessus de ceux
qui portoient le nom de S. Sauveur , de
Notre- Dame , de S. Jean , de S. Michel,
qui ne sont nommez qu'après. Je ne
prétens point qu'il y ait eu dans l'étenduë
du Champ de Tétrade , ni autour
de l'Eglise de S. Pierre , dite depuis saint
Agnan , autant d'Eglises qu'on érigea
d'Autels dans le nouvel Edifice achevé
l'an 1029. mais au moins y en avoit- il
eu d'érigez sous l'invocation de ceux qui
y sont nommez les premiers avant Notre
-Seigneur et la Sainte Vierge .
Helgaud , Moine de Fleury , ne parlet'il
pas d'une Eglise de S. Martin comme
existante sous le Roy Robert , laquelle
étoit une Chapelle à l'extremité du Cloftre
de S. Agnan , et qui n'existe plus ? Il
ne faut donc pasjuger des siecles passez par
les choses qui subsistent de nos jours , ni
croire qu'il n'y a jamais eu à Orleans
qu'une seule Eglise de S. Laurent , parce
qu'on n'en voit qu'une aujourd'hui . Il
doit y en avoir existé une autre à l'Orient
de la Cité ; et c'est cette Eglise aujourd'ui
inconnue et dans l'oubli , qui
sert de fondement à la Tradition d'Or-
A vj leans
844 MERCURE DE FRANCE
leans , que le Corps de S. Agnan a été
transferé de l'Eglise de S. Laurent en celle
qui a depuis porté son nom.
Lorsque le Corps de ce saint Evêque furt
remué pour la premiere fois , il a pû se
faire qu'il reposoit alors dans un Oratoire
ou petite Eglise de S. Laurent , bâtie
dans le Champ de Tétrade , et que
de- là , vû le peu d'éloignement , le Tombeau
tel qu'il étoit , ait été transporté dans
l'Eglise de S. Pierre , qui étoit le principal
Edifice entre ceux de ce Champ . La
petite Eglise de S. Laurent ayant ensuite
été détruite comme inutile , ou étant tombée
de vétusté , il sera arrivé depuis , lorsqu'on
parloit de la Tranflation du Corps.
de S. Agnan , que le Peuple aura attribué
à l'Eglise de S. Laurent des Orgerils ,
ce qui ne convenoit , dans la verité , qu'à
P'Oratoire de S. Laurent , qui avoit été
situé dans la partie toute opposée . Ainsi
se forment souvent les Traditions populaires.
On attribuë à l'objet existant , ce
qui n'avoit été dit ou écrit que de l'objet
détruit ou anéanti ; et pendant que personne
ne produit des preuves de la méprise
, l'erreur prend racine , elle s'autorise
ensuite de son antiquité , trouve
des Protecteurs dans les Habitans du Lieu
qu le nom se conserve , et il faur user
après
MAY. 1734 845
après cela de mille ménagemens pour les
faire revenir de la bévûe où la simplicité
de leurs prédécesseurs les avoit jettez.
M. Baillet n'a pas voulu adopter la nouvelle
Tradition de S. Laurent au Fauxbourg
Occidental d'Orleans . Le Pere de
Longueval , Jesuite , ne déterminant
point la situation de l'Eglise de S. Laurent
, a évité de la favoriser ouvertement.
Quoique la Tranflation du Corps de
S. Agnan du premier lieu de sa Sépulture
dans le lieu qui portoit le nom de
Basilique de S. Pierre , n'eût pas été d'un
grand trajet , et qu'elle n'ait peut- être
été que d'un jet de pierre , elle a cependant
été écrite dans les anciens Martyrologes
et Calendriers , parce qu'elle a été
assez remarquable pour ces temps - là où
les remuemens des Corps des Saints ne
se faisoient gueres que lorsqu'une Eglise
menaçoit ruine ou qu'elle étoit trop petite
pour le concours qui se faisoit à leurs
Tombeaux. On la croit du commencement
du septiéme siecle. L'Ombre de
M. Thiers auroit pû l'ajouter aux exemples
de Tranflations de Saints Confesseurs
qui autorisent sa rétractation * sur celle
de S. Firmin le Confès d'Amiens , outre
1
Cette rétractation est imprimée dans le Mersure:
de Juin x7.3.1 IĮ. volume.
celles
846 MERCURE DE FRANCE
celles de S. Vaast d'Arras , qui fut faite
dans le même siecle par S. Aubert , l'un
de ses Successeurs , et celle de S. Maximin
, Evêque de Tréves , faite aussi alors
par S. Hidulfe , Corevêque de ce Siege.
Je ne parle pas de quelques autres plus
anciennes , telle que celle des Saints Evêques
de Verdun , prédecesseurs de S. Airy
, faite par lui -même au sixiéme siecle ,
ni de celle de S. Gatien , premier Evêque
de Tours , faite par S. Martin.
On doit compter parmi les Martyrologes
où la premiere Tranfiation du Corps
de S. Agnan se trouve , outre celui de
Bede , deux autres qui ont été publiez
par Dom Martene , l'un au troisiéme vofume
de ses Anecdotes , page 1556. où
on lit Aurelianis Translatio S. Aniani ;
l'autre au sixième tome de son ample Col
lection , page 708. où se lit ce qui suit :
In civitate Aurelianis Tranflatio Corporis
S. Aniani Episcopi , et liberatio civitatis
ipsius à Hunnis. Les deux premiers sont
anterieurs au Roy Robert. Le troisiéme
a été écrit de son temps ; mais il copie
le fait de la premiére Transflation , et
non pas celle qui fut faite sous son Regne
l'an 1029. M. de Tillemont s'étonnoit
en 1697. que dans le Breviaire d'Orleans
, publié en 1693 , par M. de Coiſlin ,
l'on
MAY. 1734. 847
l'on ne parlât au XIV. Juin , que de la
Tranflation faite sous le Roy Robert :
et sa surprise étoit bien fondée . Il auroit
fallu en effet parler en ce jour d'abord
de la délivrance de la Ville d'Orleans
des mains des Huns , qui est le premier
Evenement remarquable , par rapport à
ce qui regarde S. Agnan . Puisque la Tradition
étoit il y a neuf cent ans ou mille
ans , que cette délivrance étoit arrivée
le 14. Juin , il étoit bon d'en conserver
la memoire à ce jour et de ne la pas porter
au 17. de Novembre , jour de la mort
du saint Evêque , comme on m'a assuré
qu'elle y a été portée avec son ancien
nom de Fête du Miracle. Secondement ,
il étoit à propos d'y inserer le souvenir
de la premiere Tranflation , au moins
d'une maniere generale ; puisque c'est
elle probablement qui a été la cause pour
laquelle on choisit en 1029. le 14 , et le
Is. Juin faire la seconde et pour
pour
proceder à la Dédicace de la nouvelle
Basilique , dont il ne reste plus aujourd'hui
que les Souterrains.
Ce sont autant de corrections qu'on
auroit pû faire dans la nouvelle Edition
du Breviaire d'Orleans de l'an 1731. mais
au lieu de cela , les Réviseurs ont mieux
aimé rétablir dans la Legende de S. Agnan
l'expres
848 MERCURE DE FRANCE
l'expression , qui avoit fait naître ancien
nement l'erreur populaire , que M. le
Brun des Marettes a combattuë et queje
combats après lui par un texte dont
on aura de la peine à éluder la force.
Ce deffaut d'exactitude dans les Légendes
locales , se trouve aussi accompagné
du retranchement de l'Office de plusieurs
Saints Locaux . Je me contenterai pour
le présent de nommer S. Aunaire , fameux
Evêque , né au VI . siecle dans la
Ville d'Orleans , mort le 25. Septembre ,
et d'y ajoûter une Fête que les Auteurs
du IX. siecle qualifioient de celebre dans
toutes les Eglises des Gaules au 1. Octobre,
laquelle étoit en memoire d'un Saint ,
qui en passant par Orleans au V.- siecle ,
y avoit operé deux Miracles rapportez
dans les Manuscrits de la Cathédrale
même. Tant que les Calendriers des nouveaux
Breviaires particuliers , ne seront
pas fondez sur les Histoires locales , les
imperfections y seront inévitables .
Il est temps maintenant de vous donner
la Lettre que M. Baillet écrivoit
le 16. Décembre 1703. à M. le Brun ,
duquel je vous ai parlé ; les plus petites
Productions de la plume des grands
Hommes , sont toujours bonnes à recueillir..
»Ja
MAY. 1734. 849
t
it
es
To
33
» Je suis fâché , M. que le mois de
» Novembre soit achevé pour la réim-
» pression , car je me serois fait un plai-
» sir et un devoir de profiter de ce que
» vous remarquez au sujet du lieu de la
Sépulture de S. Agnan , et de l'emploi
qu'il eut à S. Laurent avant son Epis-
» copat ; et je n'aurois point fait difficul-
» té de changer le titre équivoque d'A-
» bé , quoique l'on pût l'entendre d'un
» Superieur ou Pasteur de Paroisse , sans
prétendre qu'il y eût des Moines. Il
>> me paroît que les autres endroits sur
»quoi tombent vos Remarques , peuvent
» s'expliquer favorablement et subsister
»comme je les ai mis sans préjudice de
la verité des faits , autant qu'on peut
» faire foy sur l'autorité humaine. Je
n suis , &c .
と
2
Ce 17. Novembre 1733 .
d'Auxerre , aux Auteurs du Mercure de
France , touchant la Sépulture de saint
Agnan , Evêque d'Orleans.
Lya , Messieurs , plus de trente ans
leans , nommé M. le Brun , avoit composé
une ample Dissertation sur la Sépulture
de S. Agnan , dont on vous a envoyé
un Extrait , que vous avez publié
dans
MAY
839
་
1734
dans le Mercure de Septembre dernier .
Ainsi je ne croi pas que celui de qui vous
tenez cet Extrair , se fasse honneur de
la Dissertation. Je la conserve écrite de
la main de l'Auteur , avec la copie d'une
Lettre que M. Baillet lui écrivit en conséquence
de la communication qu'il lui
en donna. Certe Piece servit aussi à Orleans
à détromper tous ceux qui voulurent
en prendre communication . Je
suis bien aise que vous en ayez publié
l'essentiel.
C'est en effet une erreur grossiere de
croire que S. Agnan ait été inhumé dans
l'Eglise de S Laurent , qui est située à
l'Occident de la Ville d'Orleans . Outre
Is témoignages tirez du Testament de
eodebode , de la Vie de S. Mémin , de
celle de S. Euspice , que M. le Brun a
fait valoir , il s'en présente encore un
plus formel , qui n'est pas venu à sa
connoissance , et dont on ne peut éluder
la force , quelque antiquité qu'on s'avise
de donner à la Tranflation prétenduë
du Saint Corps d'une Eglise de S Laurent
, bâtie à l'Occident d'Orleans , en
celle de S. Pierre , bâtie à l'Orient. Cette
Tranflation doit passer pour chimerique,
dès-là qu'on lit dans une Vie authentique
de S. Agnan , qu'après son décès
A iiij un
842 MERCURE DE FRANCE
de S. Laurent à l'Occid.nt d'Orleans ,
laquelle est appellée S. Laurent des Orge
rils ,mais je me croi assez fondé pour soutenir
qu'il y en a eu une autre du nom
du même Saint , du côté Oriental. Si
dans Orleans il a existé jusqu'à cinq ou
six Eglises du nom de Saint Pierre ,
deux sous le titre de Saint Jean , et deux
sous celui de S. Germain d'Auxerre ;
quelle impossibilité y a-t'il qu'il n'y ait
aussi existé deux Eglises du nom de saint
Laurent N'y a- t'il pas eû de- même à
Paris deux Eglises du nom de S. Vincent,
Martyr d'Espagne ? Combien de Villes
où il y a plus d'une Eglise du titre de
S. Martin ou de quelqu'autre Saint célebre
?
Une preuve qu'il y a eu pendant quelques
siecles une Eglise ou Oratoire de
S. Laurent dans le Champ de Tétrade à
l'Orient d'Orleans et sur le Territoire de
l'Eglise qui a porté depuis le nom de
S. Agnan , est , que la memoire de ce saint
Martyr est distinguée de temps immémorial
de celle des autres Saints étrangers
, dans l'Eglise de S. Agnan même.
Dans le Catalogue des dix- neuf Autels
que l'on y érigea lorsque le Roy Robert
fit rebâtir à neuf cette Eglise , on voit
qu'après l'Autel principal sous l'invoca
tion
MAY. 1734.
843
tion de S. Pierre et S. Paul , celui de
S. Benoît et celui de S. Euverte , c'est
celui de S. Laurent qui suit immédiate
ment , par distinction au dessus de ceux
qui portoient le nom de S. Sauveur , de
Notre- Dame , de S. Jean , de S. Michel,
qui ne sont nommez qu'après. Je ne
prétens point qu'il y ait eu dans l'étenduë
du Champ de Tétrade , ni autour
de l'Eglise de S. Pierre , dite depuis saint
Agnan , autant d'Eglises qu'on érigea
d'Autels dans le nouvel Edifice achevé
l'an 1029. mais au moins y en avoit- il
eu d'érigez sous l'invocation de ceux qui
y sont nommez les premiers avant Notre
-Seigneur et la Sainte Vierge .
Helgaud , Moine de Fleury , ne parlet'il
pas d'une Eglise de S. Martin comme
existante sous le Roy Robert , laquelle
étoit une Chapelle à l'extremité du Cloftre
de S. Agnan , et qui n'existe plus ? Il
ne faut donc pasjuger des siecles passez par
les choses qui subsistent de nos jours , ni
croire qu'il n'y a jamais eu à Orleans
qu'une seule Eglise de S. Laurent , parce
qu'on n'en voit qu'une aujourd'hui . Il
doit y en avoir existé une autre à l'Orient
de la Cité ; et c'est cette Eglise aujourd'ui
inconnue et dans l'oubli , qui
sert de fondement à la Tradition d'Or-
A vj leans
844 MERCURE DE FRANCE
leans , que le Corps de S. Agnan a été
transferé de l'Eglise de S. Laurent en celle
qui a depuis porté son nom.
Lorsque le Corps de ce saint Evêque furt
remué pour la premiere fois , il a pû se
faire qu'il reposoit alors dans un Oratoire
ou petite Eglise de S. Laurent , bâtie
dans le Champ de Tétrade , et que
de- là , vû le peu d'éloignement , le Tombeau
tel qu'il étoit , ait été transporté dans
l'Eglise de S. Pierre , qui étoit le principal
Edifice entre ceux de ce Champ . La
petite Eglise de S. Laurent ayant ensuite
été détruite comme inutile , ou étant tombée
de vétusté , il sera arrivé depuis , lorsqu'on
parloit de la Tranflation du Corps.
de S. Agnan , que le Peuple aura attribué
à l'Eglise de S. Laurent des Orgerils ,
ce qui ne convenoit , dans la verité , qu'à
P'Oratoire de S. Laurent , qui avoit été
situé dans la partie toute opposée . Ainsi
se forment souvent les Traditions populaires.
On attribuë à l'objet existant , ce
qui n'avoit été dit ou écrit que de l'objet
détruit ou anéanti ; et pendant que personne
ne produit des preuves de la méprise
, l'erreur prend racine , elle s'autorise
ensuite de son antiquité , trouve
des Protecteurs dans les Habitans du Lieu
qu le nom se conserve , et il faur user
après
MAY. 1734 845
après cela de mille ménagemens pour les
faire revenir de la bévûe où la simplicité
de leurs prédécesseurs les avoit jettez.
M. Baillet n'a pas voulu adopter la nouvelle
Tradition de S. Laurent au Fauxbourg
Occidental d'Orleans . Le Pere de
Longueval , Jesuite , ne déterminant
point la situation de l'Eglise de S. Laurent
, a évité de la favoriser ouvertement.
Quoique la Tranflation du Corps de
S. Agnan du premier lieu de sa Sépulture
dans le lieu qui portoit le nom de
Basilique de S. Pierre , n'eût pas été d'un
grand trajet , et qu'elle n'ait peut- être
été que d'un jet de pierre , elle a cependant
été écrite dans les anciens Martyrologes
et Calendriers , parce qu'elle a été
assez remarquable pour ces temps - là où
les remuemens des Corps des Saints ne
se faisoient gueres que lorsqu'une Eglise
menaçoit ruine ou qu'elle étoit trop petite
pour le concours qui se faisoit à leurs
Tombeaux. On la croit du commencement
du septiéme siecle. L'Ombre de
M. Thiers auroit pû l'ajouter aux exemples
de Tranflations de Saints Confesseurs
qui autorisent sa rétractation * sur celle
de S. Firmin le Confès d'Amiens , outre
1
Cette rétractation est imprimée dans le Mersure:
de Juin x7.3.1 IĮ. volume.
celles
846 MERCURE DE FRANCE
celles de S. Vaast d'Arras , qui fut faite
dans le même siecle par S. Aubert , l'un
de ses Successeurs , et celle de S. Maximin
, Evêque de Tréves , faite aussi alors
par S. Hidulfe , Corevêque de ce Siege.
Je ne parle pas de quelques autres plus
anciennes , telle que celle des Saints Evêques
de Verdun , prédecesseurs de S. Airy
, faite par lui -même au sixiéme siecle ,
ni de celle de S. Gatien , premier Evêque
de Tours , faite par S. Martin.
On doit compter parmi les Martyrologes
où la premiere Tranfiation du Corps
de S. Agnan se trouve , outre celui de
Bede , deux autres qui ont été publiez
par Dom Martene , l'un au troisiéme vofume
de ses Anecdotes , page 1556. où
on lit Aurelianis Translatio S. Aniani ;
l'autre au sixième tome de son ample Col
lection , page 708. où se lit ce qui suit :
In civitate Aurelianis Tranflatio Corporis
S. Aniani Episcopi , et liberatio civitatis
ipsius à Hunnis. Les deux premiers sont
anterieurs au Roy Robert. Le troisiéme
a été écrit de son temps ; mais il copie
le fait de la premiére Transflation , et
non pas celle qui fut faite sous son Regne
l'an 1029. M. de Tillemont s'étonnoit
en 1697. que dans le Breviaire d'Orleans
, publié en 1693 , par M. de Coiſlin ,
l'on
MAY. 1734. 847
l'on ne parlât au XIV. Juin , que de la
Tranflation faite sous le Roy Robert :
et sa surprise étoit bien fondée . Il auroit
fallu en effet parler en ce jour d'abord
de la délivrance de la Ville d'Orleans
des mains des Huns , qui est le premier
Evenement remarquable , par rapport à
ce qui regarde S. Agnan . Puisque la Tradition
étoit il y a neuf cent ans ou mille
ans , que cette délivrance étoit arrivée
le 14. Juin , il étoit bon d'en conserver
la memoire à ce jour et de ne la pas porter
au 17. de Novembre , jour de la mort
du saint Evêque , comme on m'a assuré
qu'elle y a été portée avec son ancien
nom de Fête du Miracle. Secondement ,
il étoit à propos d'y inserer le souvenir
de la premiere Tranflation , au moins
d'une maniere generale ; puisque c'est
elle probablement qui a été la cause pour
laquelle on choisit en 1029. le 14 , et le
Is. Juin faire la seconde et pour
pour
proceder à la Dédicace de la nouvelle
Basilique , dont il ne reste plus aujourd'hui
que les Souterrains.
Ce sont autant de corrections qu'on
auroit pû faire dans la nouvelle Edition
du Breviaire d'Orleans de l'an 1731. mais
au lieu de cela , les Réviseurs ont mieux
aimé rétablir dans la Legende de S. Agnan
l'expres
848 MERCURE DE FRANCE
l'expression , qui avoit fait naître ancien
nement l'erreur populaire , que M. le
Brun des Marettes a combattuë et queje
combats après lui par un texte dont
on aura de la peine à éluder la force.
Ce deffaut d'exactitude dans les Légendes
locales , se trouve aussi accompagné
du retranchement de l'Office de plusieurs
Saints Locaux . Je me contenterai pour
le présent de nommer S. Aunaire , fameux
Evêque , né au VI . siecle dans la
Ville d'Orleans , mort le 25. Septembre ,
et d'y ajoûter une Fête que les Auteurs
du IX. siecle qualifioient de celebre dans
toutes les Eglises des Gaules au 1. Octobre,
laquelle étoit en memoire d'un Saint ,
qui en passant par Orleans au V.- siecle ,
y avoit operé deux Miracles rapportez
dans les Manuscrits de la Cathédrale
même. Tant que les Calendriers des nouveaux
Breviaires particuliers , ne seront
pas fondez sur les Histoires locales , les
imperfections y seront inévitables .
Il est temps maintenant de vous donner
la Lettre que M. Baillet écrivoit
le 16. Décembre 1703. à M. le Brun ,
duquel je vous ai parlé ; les plus petites
Productions de la plume des grands
Hommes , sont toujours bonnes à recueillir..
»Ja
MAY. 1734. 849
t
it
es
To
33
» Je suis fâché , M. que le mois de
» Novembre soit achevé pour la réim-
» pression , car je me serois fait un plai-
» sir et un devoir de profiter de ce que
» vous remarquez au sujet du lieu de la
Sépulture de S. Agnan , et de l'emploi
qu'il eut à S. Laurent avant son Epis-
» copat ; et je n'aurois point fait difficul-
» té de changer le titre équivoque d'A-
» bé , quoique l'on pût l'entendre d'un
» Superieur ou Pasteur de Paroisse , sans
prétendre qu'il y eût des Moines. Il
>> me paroît que les autres endroits sur
»quoi tombent vos Remarques , peuvent
» s'expliquer favorablement et subsister
»comme je les ai mis sans préjudice de
la verité des faits , autant qu'on peut
» faire foy sur l'autorité humaine. Je
n suis , &c .
と
2
Ce 17. Novembre 1733 .
Fermer
Résumé : LETTRE de M. L*** Ch. et S. d'Auxerre, aux Auteurs du Mercure de France, touchant la Sépulture de saint Agnan, Evêque d'Orleans.
M. L*** répond à une publication du Mercure de France concernant la sépulture de saint Agnan, évêque d'Orléans. Il mentionne que M. le Brun avait rédigé une dissertation sur ce sujet, dont un extrait avait été publié dans le Mercure de Septembre 1734. M. L*** possède cette dissertation manuscrite ainsi qu'une lettre de M. Baillet à ce sujet. La lettre rectifie une erreur selon laquelle saint Agnan aurait été inhumé dans l'église de Saint-Laurent à l'ouest d'Orléans. Plusieurs témoignages, dont ceux du testament de Chrodebode, de la vie de saint Mémin et de saint Euspice, ainsi qu'une vie authentique de saint Agnan, démontrent que cette croyance est erronée. Une église de Saint-Laurent existait également à l'est d'Orléans, et il était courant qu'une ville possède plusieurs églises portant le même nom. L'auteur soutient que le corps de saint Agnan a été transféré d'un oratoire de Saint-Laurent situé dans le champ de Tétrade à l'église de Saint-Pierre, qui est devenue par la suite l'église Saint-Agnan. Cette translation est attestée par des martyrologes et calendriers anciens, et elle est datée du début du septième siècle. La confusion populaire a attribué cette translation à l'église de Saint-Laurent des Orgerils, située à l'ouest, alors qu'elle concernait un oratoire à l'est. M. Baillet et le père de Longueval n'ont pas adopté la tradition erronée de la translation du corps de saint Agnan. L'auteur critique également le Breviaire d'Orléans de 1731 pour avoir omis de mentionner la première translation et la délivrance de la ville d'Orléans des Huns, événements liés à saint Agnan. Il conclut en mentionnant une lettre de M. Baillet à M. le Brun, datée du 16 décembre 1703, qui reconnaît les remarques de M. le Brun sur la sépulture de saint Agnan.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
12
p. 1551-1566
LETTRE de M. l'Abbé L. au R. P. D. Timothée Veyrel, Prieur de S. Evroul en Normandie, au sujet des Ouvrages de Gui Aretin, avec quelques Remarques en faveur de la mémoire de ce célebre Musicien.
Début :
Vous possedez, M. R. P. dans votre Abbaye un Manuscrit complet des [...]
Mots clefs :
Guido d'Arezzo, Gui Arétin, Chant, Sons, Noms, Temps, Notes, Lettres, Lettre, Corde, Nom, Gamme, Maître, Monocorde, Ouvrages, Mémoire, Commencement, Religieux, Peine, Chanter
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. l'Abbé L. au R. P. D. Timothée Veyrel, Prieur de S. Evroul en Normandie, au sujet des Ouvrages de Gui Aretin, avec quelques Remarques en faveur de la mémoire de ce célebre Musicien.
L Е TTR Е de M. l'Abbé L. au R. P. D.
Timothée Veyrel , Trieur de S. Evroul en
Normandie , au fujet des Ouvrages de Gui
Aretin, avec quelques Remarques en faveur
de la mémoire de ce celebre Aíuficien.
VOus políedez, M. R. P. dans votre
Abbaye un Manufcrit complet dee
OEuvres de Gui Aretin , fçavant Mufickn du
commencement de l'onzième fiéefc ; Se en
cela vous ères plus riche que les bibliothè
ques qui n'en ont que des fragmens , par le
moven defquels on ne peut connoître qu'im
parfaitement cet Auteur. Le terns eft venu,'
ce me ièmble , de rendre les Ouvrages de ce
grand Muficien plus communs qn-'ils ne le
font , & je fuis perfuadé que dès-lors que je
vous aurai expoie ce qui a été écrit depuis
peu contre la mémoire de ce Religieux, vous
voudrez bien prendre la peine de vous faire
inftruire de ce qui eft confervé à la Bihliothé- -
que du Roi, des OEuvres Muficales de Gui; •
pour y fournir ce qui y manque, afín que lea
Curieux de Paris puiflenc y avoir recour»
dans le befoin.
Vous n'aurez peut-être connu le nouveau
Livre de M. Roufleau, intitulé 1 Dijfertatua
fur.
MERCURE DE FRANCE
fnr la Mttpque moderne, que par l'Extraie
qu'en donnent les Journaux. Le grand nom
bre fc fera repofé , qHant au Syftême de la
maniere de chiffrer le Chant , fur ce que l'é
vénement & la fuite du tems pourront en
apprendrc.Mais je ne croi pas qu'aucun Journalifte
ait rapporté les propres termes de M.
Rouifeau.» Il n'eft pas aifé , dit-il , page i.
»» de fçavoir préciièment en quel état étoit la
» Mufiquc , quand Gui d'Arczze s'avifa de
»fupprimer tous les caradéres que l'on y
»remployoit, pour leur fubftituer les Notes
» qui font en .ufage aujourd'hui. Ce qu'il y a
» de vraifcmblable , eft que les premiers ca-
» ractéres étoient 1« mêmes avec lefquels
»»les anciens Grecs exprimoient cette Mufi-
» que mervolitufe , de laquelle , quoiqu'on
» endife ,1a nôtre n'approchera jamais, quant
» à fes effet": , Sc ce qu'il y a de fur, c'eft que
>» Gui rendu un fort mauvais fervicc à la Mu-
» fique i &c qu'il eft fâcheux pour nous qu'il
»» n'ait pas trouvé en foH chemin des Mufi-
» ciens lu(TÎ indociles que ceux d'aujourd'hui.
Plus bas, il s'étonne qu'on ne falTe pasau-_
jourd'hui pour la perfection de la Mufique ,
ее ¡ue Gui d'Arezxe a fait pour la gâter.
Il ine piroíó que M. Rouifeau n'a pas connu
fufhTamment Gui Aretin avant que d'entre
prendre d'en parler. Il auroit pû fe mettre au>
lait de 1д fituation où étoit l'arc d'écrire le
Chant
JUI LLE T. i74y; ijjj
Chant avant le terns de ce Religieux , en
confultant le Livre de votre Confrere Dorrt
Jacques le Clercq , imprimé à Paris , in 4.
en 1675. mais s'il a négligé de cirer même
le petit Livre du Pere SouhairryjCordeliefj je
fuis plus étonné qu'il air ignoré que Dom le
Clercq a fait graver des morceaux de Chant
notés , fuivantl'ufige obfervé avant le fiécle
de Gui Arerin , par le moyendc'quels on voit
qu'à la vérité les fept premieres lettres de
l'Alphabet Larin ont fervi à defigner les fons
dans le Chant Romain , mais qu'il y avoir en
même-tems des Notes de différentes foimes
qu'on plaçoit fur les paroles , à des diftances
arbitraires.Les lettres a, b, c, d. e, f g, éroient
les fept noms des fons ; les Notes quarrées
ou en équerre ou à queue, ou un fïmple trait
de plume tiré perpendiculairement , ou bien,
finiffant en crofle , avec des points entremê
lés étoient les Notes de ces fiécles , fans li
gnes ni fans clefs. Ainfi un même fon , quirevenoit
de tems en tems, étoit placé à la
fantaifie du Noteur ou Notatcur , de ma
niere que des Ecoliers à qui on avoir fait
chanter les fons de la Gamme a,b,c,d,e,f,g ,.
par intervalles disjoints , ne lçavoient plus à
quoi s'en tenir,& il étoit néceflaire à tout mo
ment que le Maître les remît en chemin , &
retraçât à leur mémoire, que tel figne devoir
produire le fon- b , celui-ci le fon d , cet
autre
tj54 MERCURE DE FRANCE
autre le fon f. Par exemple , fur l'Introït S№
luit , leur ayant dit que le premier fon étoic
le fon d,ils voyoient confufément que le fou
fuivant dévoie être plus aigu , mais ils né fçavoyent
pas de combien il devoit l'être ni
s'il falloit du d. proceder au g. ou à l'a» Il
falloit que le Maître prît la peine de
prononcer toujours la lettre de la Note qui
enindiquok le fon, de la faire fonner ou de
la voix ou fur fon Monocorde, Infiniment
alors fort ûfité , où la touche des Ion*
étoient marquée par le moyen des bandes de
différentes couleurs , alternativement. Si le
Maître s'en difpenfoit , tout à coup les Eco
liers fortoîent de leur chemin. Si pour s'éxemptercette
peine, il écrivoit les lettres fous
les .Notes » ou s'il fe contentoit d'employer
les ièpt lettres fur le Texte . les Ecoliers
avoient,àla vérité, des guides devant eux ,
mais c'étoient encore des guides muets, pout
ainfi-dire, &c qui ne repréfentoient qu'obfcu-'
rémentle fon, dont la lignification leur ctoie
attachée.
Que fit Gui Aretin ? Ce grand Maître , £
forée de travailler à infinuer & inculquer lç
Chant à la mémeirc des jeunes Moines de
Pompofc , s'apperçût qu'ils le rctenoiênt plus
aifément en voyant où il plaçoit fon doigt
fur le Monocorde,, pour former chaque fou
de la Gamme , qu'il vouloit qu'ils rendirent
confor
JUILLET.. 1743. 155 j
coRÍormcment aux Notes de la Pièce de
Chant qui étoit à exécuter. Il conclut de-là,
que l'imagination des Ecoliers feroit beau
coup foulagée & même invariablement fixée,
fi fur chaque fyllabe. du Texte à chanter , il
repréfentoit le (Monocorde , au moins par
extrait. Ainfi ^ par exemple , pour Pin-'
rroît Statuit , il imagina de figurer d'abord
fc'—гЩ-Ц- m И
puis _ puis —
Sta- tu • it , Sc ainfi da rede;
C'eft ainfi que fe forma ce qu'on' appella de
puis, une portée ou une pattée de la longueur
d'une ligne de paroles , par le moyen des
différentes repréfentations de la touche du
Monocorde, jointes & réunies enfemble. Ott
lui donna depuis le nom d'échelle , à caulè
de la reflemblancff.
Dès- lors, on put hardiment fe fer vir des
termes clairs de monter & de defeendre , de
chant haut 5 de chant bas, au lieu qu'aupara
vant on n'emplovoit que les termes obfcurs de
chant aigu, de chzut grave t aller dams
aller dans Je grave.
A mefure que cette clarté devint fenfiblc
clic fit plaifir aux gens portés pour le pro
grès des Sciences , & elle défbht ceux qui
apparemment auroient été bien aifes que le
Chant fût refté difficile à apprendre , foit afin
«l'être regardés comme des Maîtres néceflai
m^é MERCURE ÜE FRANCE
íes , (bit afin de mériter plus long tems PIich
noraire dû à leurs peines. Je ne vous appren
drai rien de nouveau , M. R. P. vous ères à
la lource. Mais qu'il me foit permis de faire
afage de ce que Dom le Clereq , & depuis
lui , Dom Mabillon ont ptiblié d'après votre
Manufcrit,
Ce ne fut pas en ce que Gui Aretin enfcigna
à commencer l'oAave par le fon С , faiîànt
fuivrc ainii les fignes en montant, с cl
*> f,g, a, b,c, qu'il rendit la Science du Chant
Grégorien ( alors qualifié Mufique ) plus aifee
à apprendre ; il contrevint en cela à l'étymologie
du mot de Gamme , qui étoit venue
de ce que le G,fc trenivoit au haut des fept let
tres , quand la plus balTe ou la plus graveé roic
la lettr с a ; ce qui faifoit alors a, b, с , d . e ¿
f, g. Ce ne fut pas non plus de ce qu'il ima-<
gina de donner de nouveaux noms aux tons li
gnifiés précédemment parjCjdjCjCgja/çavoir,
ut , ré, mi, fa, fol, la , lefqucls noms il prit au
commencement de chaque hemiftiche de la
premiere Strophe àUt tpteant taxis. Mais la
facilité vint de ce que fur chaque fyllabc de
la parole , ceux qni chantoient , voyoient à
3uel dégre ou à quel étage , pour ainfi-dire , ils
evoient porter leur voix: car il retint l'ufagc
des trois lettres anciennes , fçavoir , la lettre
C, qu'il plaça au commencement de la corde
•ù il vouloit qu'oH fit former ce qu'ilappel*.
loic
JUILLET. Î743. 1557
bit ttt ; la lettre F , qu'il plaça au commence
ment de la corde où il vouloit qu'on fit fonnetfa,
c'eftce qu'on a depuis appelle les Clefs
du Chinr , & enfin la lettre b, qui éroit deftinée
dans certains cas à être placée dans le
degré immédiatement inférieur à la corde c ,
pour fignifier que de cette corde с à la corde
l , l'intervalle étoit d'un ton. J'avouerai ce
pendant qu'il reftoit uncchofe à dçfirer dans
les nouveaux noms que Gui Aretin donnoit^
aux fons de la Gamme. On fait naturellement
fept fons confécutifs , jufqu'à ce qu'on attei
gne le huitième , appelle communément
Octave. Gui ne jugea à propos d'employer
que fix noms* il en reftoit un à fuppléer3& ce
fut en quoi peut-être les ennemis de ce Reli
gieux auraient été mieux fondés à combattre
fa Méthode , comme infuififante. Mais je me
doute que fi on examinoit exactement fes-
Ouvrages , on verrait qu'il ne fe conrentoit
pas de ces fix fyllabes ut re mi fa fol la , &
qu'il y en avoit une feptiéme qu'il faifoit pro
noncer be, dont le figne étoit % ou ï. Ainfi
voici quelle étoit l'Odave de Gui Aretin :
Ш re mifa fol la beut.
Quelques-uns de ceux, qui remarquèrent
que les quatre fons d'enhaut, ne font proporrionellement
pris } que la repetition des
quatre fons d'en bas,ne voulant retenir aucun
nom tiré d'une des fept premieres lettres feules
155» MERCURE Dt FRANCE
de l'alphabet , s'aviferent de propofer , com
me plus convenable , lorfqu'il y auroir , par
exemple , felon notre ufage »Auel, cette
progrcflîon à faire ,
ut re mi fa fol la fi ut ré mi ,
s'aviferent , dis- je , de propofer de chanter^
Ut re mi fa Jet la mifa Jol la.
'Ce fut ce qu'on appella chanter par les
muances , parce qu'avant que, de retrou
ver le fon huitième ou octave , on reprènoit
, pouf fignifier des fons qui larendiüenC
complette , des noms déjà employés une
fois s ces repetitions de noms avec muance
ott changement de fon, ctoient très-in
commodes , & cependant elles fubfifterent
jufqu'à ce qu'un particulier vainquit
Î'entêterrrent qu'on avoit de ne pa's don
ner le nom de ié гп feptiéme fon , &
vint à bout d'éliminer la répétition de la
fylhbe mi , en lui fubftiruant la fyllabc ß.
Mais pen reviens à dire , que tout cela
n'a pas dû être imputé à Gui Aretin , qui
fburnifiant fix. noms nouveaux , & confervant
le feptiéme , donnoit de quoi fatisfaire
les commençans. Il ne reftoit rien
que de clair dans fon Syftême , parce que
le feptiémede íes foni ctoit figuré ou J| ou
t , felon le different ion qu'il convenoit de
former dans l'intervalle du U à l'ut. L'é
chelle quiregnoit fur h parole d'un côté
JUILLET. 1743. » 15
fe la page à l'autre , fot un Ibulagemenc
admirable. Le Chant Grégorien fut appris
en peu de tems par les enfans de Choeur de
l'Eglife d"Arre«zo , & un petit enfant en fçût
pkis en un mois que les vieillards les pius
âgés de tous les autres Pays, (a) En effet
quand même un С hantjp eût vécu cent
ans , il n'auroit pû encore au bout du
íiécle fe tirer lui tout feul d'une An
tienne ( b ) Le Pape Jean XX. ayant
oui parler de ce prodige, fit venir à Ro
me le Moine Gui , avec l'Antiphonier no^
té à fa manière , pour s'affûrer lui même
de h vérité. Ce Souverain Pontife s'étanc
fait expliquer les nouvelles régies par l'Au
teur même, & ayant un peu refléchi deiTus 3
prit l'Antiphonier, fit l'ciTai fur un Verfct
qui éroit nouveau pour lui : il le chan
ta faus faute f & l'apprit à l'heure même .
( a ) Ectlefi» { Aretint ) etiatn pueri in modula»-
di /htdio perfeiles ahotum quarunque lócorum fitpi-
T»nt (enes, puide Ер. ad fheostald. Ер. Arft.
Quiitm eorum imitation» cloordt noflrarum no.
tarum uju exercitati ante unius tnenfis fpatiun invifes
inauditos cantus ita primo intuitu indubit agi
ter can:abant , ut maximum fpeäaculum plurimi*
plièrent. Ibid.
{ b ) Maximi dolui de noßris canforibus qui etß
centum annis in canendi ßudio perfeverent , numquam
temen -utl minimam Antipbenam per fe valent tfferre.
Ibid. -
ts¿o MERCURE DE FRANCE
en préfence du Réligieux. ( с ) Si c'eft-là
rendre un fort mauvais fervice к la Mtißque
, Ci c'eft-là gâter l'Art d'enfeigner le
Chant , je ne fçais pas cömmen^ il falloic
-qu'il s'y prit , pour réuflîr au goût de
M. Roufleau.
Il cft vrai que ces témoignages nous font
tranfmis par l'Auteur même ; mais ne convenoit-
il pas qu'd fe défendit contre fes
«mules que la jaloufic animoit plutôt qu'un
zélé véritable , felon qu'il fut facile de s'en
appercevoir i Auflî arriva-t'il que ces adverfaires
voyant le progrès immenfe que
fit le nouveau iecrct de peindre le Chant
& de l'apprendre , n'oferent rien écrire
contre Gui , à qui ils (è virent obligés de
laifler le champ libre.
J'allois finir ici cette Lettre , M. R. P.
lorfqu'un de vos Confreres , qui vifire affi-,
dûment tous les Manufcrits du Berry ,
pour donner l'Hiftoire de cette Province,
a eu la bonté de me faire part de quel
ques Extraits plus amples des Ouvra-
( с ) Tontifex noflrum velut tjuoddam frodigium
revolvcns Antifhonardum , prtfixasque ruminans re
gulas , non frius deßitit , яш de loco in que fedebat
aècejjtt , donec unum verficulum inaudnum volt
eempos edifeeret , ut quod vix créditai in aliis , tam
fubito in fe recognofeeret. Guido Ер. ad Michael
* Annal. Benei T. IV. P. 314.
JUILLET. 1743. i56i
gcs du même A retin , fur un Manuicrit
conicrvc dans l'Abbaye de Chezalbenoîr,
Je fuis perfuadé que vous avez déjà ceci
dans la collection qui eft parmi les Ma*
nuferits de S. Evroul. Je ne vous prie d'y
faire attention , qu'afin de nous confirmer
de plus en plus dans le fentiment que
Gui Aretin rendit un très- grand fervice à
J'Eglife & à tous les Chantres , en in
ventant une nouvelle manière claire & aifée
, de noter le Chant. La connoiiTance de
cette Science étoit fi obfcure & fi em
brouillée , que Gui fe vit obligé de dire
que de fon tems les Chantres » étoient
- les plus infenfés ou les plus à plaindre
»de tous les hommes, (л) Dans tousles
» Arts communément, dit il, on en apprend
» plus de foi-même que les Maîtres n'en ont
» enfeigné. Les enfans ayant appris à lire lg
{a) Temporibus noßris jupir omnes homines fatui
funt cantores. In omni enim arte plura funt valdi
qui. fenfu neßro eognofeimus qutm que. à magiflro
iidicimus. Ferfecio enim folo Pfaiterio , «mnium i:~
brorum Uniones cognofeunt puertdi ¡ (¡p Agricultu
re feientiam fubito intelligunt ruflici. <3jui enim
unam vineam future , unam arbufculam inferere
unum aßnum enerare cognovit , ßcut in in uno fá
cil , in omnibus ßmiliter , auf etiam melius facit fr
mon dubitat. Miferabiles autem cantores eorumque
olijcipuli , etiamfi per centum annos quotidie décan
tent , nunquam per fi fine mag'tßro vel parvulam
cant abunt Antiphonarn , &c.
. » Pfautier j
%fíi MERCURE DE FRANCE
*> Pfcaurier , lifcnt après cela feuls tou-
» tes fortes de Livres. Les Payfans ap-
» prennent en peu de lems Jes travaux de
" la Campagne. Quand ils fçavent railler
» une Vigne , planter ou enter un Arbre -,
» charger une Bête , Us fe règlent fur ce
» qu'ils ont fait une fois , pour Je faire tou-
» jours de même , & quelquefois encore
» mieux ; & ils font fùrs de réuilîr. Mais
» pour ce qui eft des miferables Chantres
n & de leurs Difciples , quand même ils
» chanteraient tous les jours pendant cent
h ans , jamais ils ne feront en état de
» chanter d'eux-mêmes, & fans le fecours
» du Maître , la moindre petite Antienne. . .
»> Et ce qui cft plus fatal , c'eft que plu-
» lleurs Clerps & Moines , voyant qu'ils
» perdent leur tems, en elïayant d'appren-
» dre à chanter , négligent l'aififtançe à
» l'Office Divin. En effet, ajoute- с il , lorf-
» qu'on l'entend célébrer, il femble qu'on
» voyc des gens difputer les uns con-
» tre les autres j à peine deux voix font-
9 elles à l'unifon f Le Difcipje ne s'açcpr-
» de ni avec fon Maître , ni avec fon Condifciple.
La maniere de noter , inventée
oar Arerin , remédia à rout cela ; le Chant
Grégorien , qui étoit la principale Mufique
de ces tems là , fut appris facile
ment , & fut chanté à l'unifon fans difcordance
¿
JUILLET. 174 3: 1 5 if j
cordance & même avec goût : & ce fût
cette facilité qui fit naître tous les rafinemens
qu'on trouva depuis. Que M. Rouffeau
ait donc la bonté d'effacer de fon
Livre , que Gui Aretin rendu un fon mau
vais fervice à 1л M fique , & qu'il eft à
propos de faire pour fa Perfection y ce
que Gui d'Arezze л fait four la gâter.
Enfin , que ce même Gui apprit aux hom
mes à chanter difficilement. Toutes ces Propofirions
étant taulîcs , ne peuvent que
défigurer un Livre, où l'Auteur tait profeifion
de vouloir dire la vérité : l'expérience fit
voir évidemment que le Chant étoit de
venu infiniment plus aifé à apprendre рас
fa méthode , que par les précédentes: c'eil
le feul Fait que j'ai entrepris de prouver ,
Si qui me proîr très bien établi par les
témoignages tirés des Ouvrages du tems
même de l'invention. Cette méthode con
tinuera , & acquerrera de nouvelles per
fections avec le tems. Loin qu'elle perde
de fon mérite , je fuis témoin qu'un fçavant
Magiibat de Pans a enchéri, deilus en don
nant des noms aux onze femitons qui fonC
entre l'ut inférieur à l'ut fupérieur } c'eftà-
dire , qu'outre les noms de re mi fajol
laß, il a admis les trois fyllabes ma fi fa t
de l'Annphonicr de Paris , auxquelles il
en a joint deux de fa fa$on , l'un pour l'ut
E dieze ,
i5¿4 MERCURE DE FRANCE
dièze , & l'autre pour Je fol dièze. Ces
multiplications de noms , qui font fi légiti
mes , que j'ai fi fort fouhaittés , & qui ferviroient
fi utilement à s'entendre claire
ment les uns les autres , lorfqu'on parle
de tranfpofitions de Chant , font bien op-
•pofées à la prétendue Amplification que
}A. RouiTeau propofe. L'idée qui m'eft ve
nue de peindre aux yeux des enfans qui corn»
mencent à apprendre le chantóles diftances
icelles des cordes de l'ancienne échelle d'Aretin
, & que j'ai communiquée au Pu
blie il y a deux ans , n'y eft pas moins
oppoféc. Ainfi , M. K, P. vous voyez que
je fuis jntereilé à foutenir ce que j'ai ima
giné pour la plus grande facilité de ceux qui
feront ufage de l'échelle d'Aretin, J'accor
derai Ыеп que les chiffres 1.2. 3 4.. 5. ¡S . 7.
rciTemblenr à ces fept premières lettres de
l'Alphabet Latin a b с de fg , & c'eft parce
qu'elles ne leur reiTemblent que trop, que
je prétends que l'une des méthodes n'elt
pas plus commode que l'autre , pour enfeigner
le Chant d'une manjéic claire
palpable , & intelligible aux enfans qui
commi ncent , & qui font , pour ainfi dire,
a la Croij: de par Dieu de la Mu fique.
Comme donc l'ufage d'employer feulement
les fept premières lettres de l'AlphabeC
Latin t a été reprouvé pour fpn infiiffifan•
.,y,î\U I;L i E T-, : Д743.\ ... ij;<5.
ce , iL y a tout lieu de craindre que lern"
ploi desfept premiers chiffres n'ait le même
ïorrj il en fera de ce leptiéme. comme des No
tes de Tiron , qu'on employe pour écrire
en abrégé , & écrire aulîj vite que l'O
rateur qui prononçoic un Difcours : on s'en
iervjra pour épargner le papier , pour évi
ter de former un Volume de ce qui peut
être cont.nu- eu quelques, pages -, pour en
voyer aulii beaucoup d'airs notés dans une
iimplc Lettre. On en agira ainfi de Maî
tre à Maître , mais non de Maître à éco
lier , & je ne croirai jamais qu'il le trouve4
(fes écoliers , qui n'ayant aucune teinrurc
de Chant, & qui étant absolument neufs
dans cet Art , apprennent facilement ' à
chanter (implement par i. 2 .}. 4 5 .6. 7.
fans échelle ; ou s'il s'en trouve , je ioutiens
que ces enrans auroit nr appris encore beau
coup plus facilement par la méthode
de l'Echelle- de 1 Gui * Arétin , *ték¿> qu'elle
a été perfectionné* ju(ques!ici & qu'elle
pourra l'être encore par la fuite.
Il ne me rede plus, M. R. P, qu'à vous
demander , fi vone Manufcnjde Gui Arctin
, eil aulli riche en Figu.es, que Ce
lui que je viens -de découvrir à Chezalbenoît
j c'eft-à-dire , fi on y trouve des
Figures de Jou urs de toute forte d'inftrumens
, à commencer par de petites do-
• » E ij ches,
tff& MERCURE DE>RANCE
ches, & qui font qualifiés Percujfíonales ¿
Tetjßbiles , Inflatiles f &c. Cela cft afféf
digne d'atrenuon dans le Manufcrit de
Çhezalbenoîr f que l'on dit être du XI,
ou XII. fiéclc. ,Ел même rems , fquffrez
que je vous prie de faire examiner, fi en
Quelque endroit de votre Exemplaire i Gui
eft appelle Guide Augens Aretinus , com
me le Pere de Monttaucon l'appelle dans
les Tables de fon Ouvrage , intitulé Bibliothec*
Bibliotbpcarum. И peut fe faire qu'il y
ait eû un Guido Augcnfis qui ait écrit fur ia,
Mufique , & que la reiTemblancc du nom foie
caufe que des deux on n'en aura fait qu'un;
J'ai l'honneur d'être , &c.
A I tris , ce 3« Juin t 1743.
Timothée Veyrel , Trieur de S. Evroul en
Normandie , au fujet des Ouvrages de Gui
Aretin, avec quelques Remarques en faveur
de la mémoire de ce celebre Aíuficien.
VOus políedez, M. R. P. dans votre
Abbaye un Manufcrit complet dee
OEuvres de Gui Aretin , fçavant Mufickn du
commencement de l'onzième fiéefc ; Se en
cela vous ères plus riche que les bibliothè
ques qui n'en ont que des fragmens , par le
moven defquels on ne peut connoître qu'im
parfaitement cet Auteur. Le terns eft venu,'
ce me ièmble , de rendre les Ouvrages de ce
grand Muficien plus communs qn-'ils ne le
font , & je fuis perfuadé que dès-lors que je
vous aurai expoie ce qui a été écrit depuis
peu contre la mémoire de ce Religieux, vous
voudrez bien prendre la peine de vous faire
inftruire de ce qui eft confervé à la Bihliothé- -
que du Roi, des OEuvres Muficales de Gui; •
pour y fournir ce qui y manque, afín que lea
Curieux de Paris puiflenc y avoir recour»
dans le befoin.
Vous n'aurez peut-être connu le nouveau
Livre de M. Roufleau, intitulé 1 Dijfertatua
fur.
MERCURE DE FRANCE
fnr la Mttpque moderne, que par l'Extraie
qu'en donnent les Journaux. Le grand nom
bre fc fera repofé , qHant au Syftême de la
maniere de chiffrer le Chant , fur ce que l'é
vénement & la fuite du tems pourront en
apprendrc.Mais je ne croi pas qu'aucun Journalifte
ait rapporté les propres termes de M.
Rouifeau.» Il n'eft pas aifé , dit-il , page i.
»» de fçavoir préciièment en quel état étoit la
» Mufiquc , quand Gui d'Arczze s'avifa de
»fupprimer tous les caradéres que l'on y
»remployoit, pour leur fubftituer les Notes
» qui font en .ufage aujourd'hui. Ce qu'il y a
» de vraifcmblable , eft que les premiers ca-
» ractéres étoient 1« mêmes avec lefquels
»»les anciens Grecs exprimoient cette Mufi-
» que mervolitufe , de laquelle , quoiqu'on
» endife ,1a nôtre n'approchera jamais, quant
» à fes effet": , Sc ce qu'il y a de fur, c'eft que
>» Gui rendu un fort mauvais fervicc à la Mu-
» fique i &c qu'il eft fâcheux pour nous qu'il
»» n'ait pas trouvé en foH chemin des Mufi-
» ciens lu(TÎ indociles que ceux d'aujourd'hui.
Plus bas, il s'étonne qu'on ne falTe pasau-_
jourd'hui pour la perfection de la Mufique ,
ее ¡ue Gui d'Arezxe a fait pour la gâter.
Il ine piroíó que M. Rouifeau n'a pas connu
fufhTamment Gui Aretin avant que d'entre
prendre d'en parler. Il auroit pû fe mettre au>
lait de 1д fituation où étoit l'arc d'écrire le
Chant
JUI LLE T. i74y; ijjj
Chant avant le terns de ce Religieux , en
confultant le Livre de votre Confrere Dorrt
Jacques le Clercq , imprimé à Paris , in 4.
en 1675. mais s'il a négligé de cirer même
le petit Livre du Pere SouhairryjCordeliefj je
fuis plus étonné qu'il air ignoré que Dom le
Clercq a fait graver des morceaux de Chant
notés , fuivantl'ufige obfervé avant le fiécle
de Gui Arerin , par le moyendc'quels on voit
qu'à la vérité les fept premieres lettres de
l'Alphabet Larin ont fervi à defigner les fons
dans le Chant Romain , mais qu'il y avoir en
même-tems des Notes de différentes foimes
qu'on plaçoit fur les paroles , à des diftances
arbitraires.Les lettres a, b, c, d. e, f g, éroient
les fept noms des fons ; les Notes quarrées
ou en équerre ou à queue, ou un fïmple trait
de plume tiré perpendiculairement , ou bien,
finiffant en crofle , avec des points entremê
lés étoient les Notes de ces fiécles , fans li
gnes ni fans clefs. Ainfi un même fon , quirevenoit
de tems en tems, étoit placé à la
fantaifie du Noteur ou Notatcur , de ma
niere que des Ecoliers à qui on avoir fait
chanter les fons de la Gamme a,b,c,d,e,f,g ,.
par intervalles disjoints , ne lçavoient plus à
quoi s'en tenir,& il étoit néceflaire à tout mo
ment que le Maître les remît en chemin , &
retraçât à leur mémoire, que tel figne devoir
produire le fon- b , celui-ci le fon d , cet
autre
tj54 MERCURE DE FRANCE
autre le fon f. Par exemple , fur l'Introït S№
luit , leur ayant dit que le premier fon étoic
le fon d,ils voyoient confufément que le fou
fuivant dévoie être plus aigu , mais ils né fçavoyent
pas de combien il devoit l'être ni
s'il falloit du d. proceder au g. ou à l'a» Il
falloit que le Maître prît la peine de
prononcer toujours la lettre de la Note qui
enindiquok le fon, de la faire fonner ou de
la voix ou fur fon Monocorde, Infiniment
alors fort ûfité , où la touche des Ion*
étoient marquée par le moyen des bandes de
différentes couleurs , alternativement. Si le
Maître s'en difpenfoit , tout à coup les Eco
liers fortoîent de leur chemin. Si pour s'éxemptercette
peine, il écrivoit les lettres fous
les .Notes » ou s'il fe contentoit d'employer
les ièpt lettres fur le Texte . les Ecoliers
avoient,àla vérité, des guides devant eux ,
mais c'étoient encore des guides muets, pout
ainfi-dire, &c qui ne repréfentoient qu'obfcu-'
rémentle fon, dont la lignification leur ctoie
attachée.
Que fit Gui Aretin ? Ce grand Maître , £
forée de travailler à infinuer & inculquer lç
Chant à la mémeirc des jeunes Moines de
Pompofc , s'apperçût qu'ils le rctenoiênt plus
aifément en voyant où il plaçoit fon doigt
fur le Monocorde,, pour former chaque fou
de la Gamme , qu'il vouloit qu'ils rendirent
confor
JUILLET.. 1743. 155 j
coRÍormcment aux Notes de la Pièce de
Chant qui étoit à exécuter. Il conclut de-là,
que l'imagination des Ecoliers feroit beau
coup foulagée & même invariablement fixée,
fi fur chaque fyllabe. du Texte à chanter , il
repréfentoit le (Monocorde , au moins par
extrait. Ainfi ^ par exemple , pour Pin-'
rroît Statuit , il imagina de figurer d'abord
fc'—гЩ-Ц- m И
puis _ puis —
Sta- tu • it , Sc ainfi da rede;
C'eft ainfi que fe forma ce qu'on' appella de
puis, une portée ou une pattée de la longueur
d'une ligne de paroles , par le moyen des
différentes repréfentations de la touche du
Monocorde, jointes & réunies enfemble. Ott
lui donna depuis le nom d'échelle , à caulè
de la reflemblancff.
Dès- lors, on put hardiment fe fer vir des
termes clairs de monter & de defeendre , de
chant haut 5 de chant bas, au lieu qu'aupara
vant on n'emplovoit que les termes obfcurs de
chant aigu, de chzut grave t aller dams
aller dans Je grave.
A mefure que cette clarté devint fenfiblc
clic fit plaifir aux gens portés pour le pro
grès des Sciences , & elle défbht ceux qui
apparemment auroient été bien aifes que le
Chant fût refté difficile à apprendre , foit afin
«l'être regardés comme des Maîtres néceflai
m^é MERCURE ÜE FRANCE
íes , (bit afin de mériter plus long tems PIich
noraire dû à leurs peines. Je ne vous appren
drai rien de nouveau , M. R. P. vous ères à
la lource. Mais qu'il me foit permis de faire
afage de ce que Dom le Clereq , & depuis
lui , Dom Mabillon ont ptiblié d'après votre
Manufcrit,
Ce ne fut pas en ce que Gui Aretin enfcigna
à commencer l'oAave par le fon С , faiîànt
fuivrc ainii les fignes en montant, с cl
*> f,g, a, b,c, qu'il rendit la Science du Chant
Grégorien ( alors qualifié Mufique ) plus aifee
à apprendre ; il contrevint en cela à l'étymologie
du mot de Gamme , qui étoit venue
de ce que le G,fc trenivoit au haut des fept let
tres , quand la plus balTe ou la plus graveé roic
la lettr с a ; ce qui faifoit alors a, b, с , d . e ¿
f, g. Ce ne fut pas non plus de ce qu'il ima-<
gina de donner de nouveaux noms aux tons li
gnifiés précédemment parjCjdjCjCgja/çavoir,
ut , ré, mi, fa, fol, la , lefqucls noms il prit au
commencement de chaque hemiftiche de la
premiere Strophe àUt tpteant taxis. Mais la
facilité vint de ce que fur chaque fyllabc de
la parole , ceux qni chantoient , voyoient à
3uel dégre ou à quel étage , pour ainfi-dire , ils
evoient porter leur voix: car il retint l'ufagc
des trois lettres anciennes , fçavoir , la lettre
C, qu'il plaça au commencement de la corde
•ù il vouloit qu'oH fit former ce qu'ilappel*.
loic
JUILLET. Î743. 1557
bit ttt ; la lettre F , qu'il plaça au commence
ment de la corde où il vouloit qu'on fit fonnetfa,
c'eftce qu'on a depuis appelle les Clefs
du Chinr , & enfin la lettre b, qui éroit deftinée
dans certains cas à être placée dans le
degré immédiatement inférieur à la corde c ,
pour fignifier que de cette corde с à la corde
l , l'intervalle étoit d'un ton. J'avouerai ce
pendant qu'il reftoit uncchofe à dçfirer dans
les nouveaux noms que Gui Aretin donnoit^
aux fons de la Gamme. On fait naturellement
fept fons confécutifs , jufqu'à ce qu'on attei
gne le huitième , appelle communément
Octave. Gui ne jugea à propos d'employer
que fix noms* il en reftoit un à fuppléer3& ce
fut en quoi peut-être les ennemis de ce Reli
gieux auraient été mieux fondés à combattre
fa Méthode , comme infuififante. Mais je me
doute que fi on examinoit exactement fes-
Ouvrages , on verrait qu'il ne fe conrentoit
pas de ces fix fyllabes ut re mi fa fol la , &
qu'il y en avoit une feptiéme qu'il faifoit pro
noncer be, dont le figne étoit % ou ï. Ainfi
voici quelle étoit l'Odave de Gui Aretin :
Ш re mifa fol la beut.
Quelques-uns de ceux, qui remarquèrent
que les quatre fons d'enhaut, ne font proporrionellement
pris } que la repetition des
quatre fons d'en bas,ne voulant retenir aucun
nom tiré d'une des fept premieres lettres feules
155» MERCURE Dt FRANCE
de l'alphabet , s'aviferent de propofer , com
me plus convenable , lorfqu'il y auroir , par
exemple , felon notre ufage »Auel, cette
progrcflîon à faire ,
ut re mi fa fol la fi ut ré mi ,
s'aviferent , dis- je , de propofer de chanter^
Ut re mi fa Jet la mifa Jol la.
'Ce fut ce qu'on appella chanter par les
muances , parce qu'avant que, de retrou
ver le fon huitième ou octave , on reprènoit
, pouf fignifier des fons qui larendiüenC
complette , des noms déjà employés une
fois s ces repetitions de noms avec muance
ott changement de fon, ctoient très-in
commodes , & cependant elles fubfifterent
jufqu'à ce qu'un particulier vainquit
Î'entêterrrent qu'on avoit de ne pa's don
ner le nom de ié гп feptiéme fon , &
vint à bout d'éliminer la répétition de la
fylhbe mi , en lui fubftiruant la fyllabc ß.
Mais pen reviens à dire , que tout cela
n'a pas dû être imputé à Gui Aretin , qui
fburnifiant fix. noms nouveaux , & confervant
le feptiéme , donnoit de quoi fatisfaire
les commençans. Il ne reftoit rien
que de clair dans fon Syftême , parce que
le feptiémede íes foni ctoit figuré ou J| ou
t , felon le different ion qu'il convenoit de
former dans l'intervalle du U à l'ut. L'é
chelle quiregnoit fur h parole d'un côté
JUILLET. 1743. » 15
fe la page à l'autre , fot un Ibulagemenc
admirable. Le Chant Grégorien fut appris
en peu de tems par les enfans de Choeur de
l'Eglife d"Arre«zo , & un petit enfant en fçût
pkis en un mois que les vieillards les pius
âgés de tous les autres Pays, (a) En effet
quand même un С hantjp eût vécu cent
ans , il n'auroit pû encore au bout du
íiécle fe tirer lui tout feul d'une An
tienne ( b ) Le Pape Jean XX. ayant
oui parler de ce prodige, fit venir à Ro
me le Moine Gui , avec l'Antiphonier no^
té à fa manière , pour s'affûrer lui même
de h vérité. Ce Souverain Pontife s'étanc
fait expliquer les nouvelles régies par l'Au
teur même, & ayant un peu refléchi deiTus 3
prit l'Antiphonier, fit l'ciTai fur un Verfct
qui éroit nouveau pour lui : il le chan
ta faus faute f & l'apprit à l'heure même .
( a ) Ectlefi» { Aretint ) etiatn pueri in modula»-
di /htdio perfeiles ahotum quarunque lócorum fitpi-
T»nt (enes, puide Ер. ad fheostald. Ер. Arft.
Quiitm eorum imitation» cloordt noflrarum no.
tarum uju exercitati ante unius tnenfis fpatiun invifes
inauditos cantus ita primo intuitu indubit agi
ter can:abant , ut maximum fpeäaculum plurimi*
plièrent. Ibid.
{ b ) Maximi dolui de noßris canforibus qui etß
centum annis in canendi ßudio perfeverent , numquam
temen -utl minimam Antipbenam per fe valent tfferre.
Ibid. -
ts¿o MERCURE DE FRANCE
en préfence du Réligieux. ( с ) Si c'eft-là
rendre un fort mauvais fervice к la Mtißque
, Ci c'eft-là gâter l'Art d'enfeigner le
Chant , je ne fçais pas cömmen^ il falloic
-qu'il s'y prit , pour réuflîr au goût de
M. Roufleau.
Il cft vrai que ces témoignages nous font
tranfmis par l'Auteur même ; mais ne convenoit-
il pas qu'd fe défendit contre fes
«mules que la jaloufic animoit plutôt qu'un
zélé véritable , felon qu'il fut facile de s'en
appercevoir i Auflî arriva-t'il que ces adverfaires
voyant le progrès immenfe que
fit le nouveau iecrct de peindre le Chant
& de l'apprendre , n'oferent rien écrire
contre Gui , à qui ils (è virent obligés de
laifler le champ libre.
J'allois finir ici cette Lettre , M. R. P.
lorfqu'un de vos Confreres , qui vifire affi-,
dûment tous les Manufcrits du Berry ,
pour donner l'Hiftoire de cette Province,
a eu la bonté de me faire part de quel
ques Extraits plus amples des Ouvra-
( с ) Tontifex noflrum velut tjuoddam frodigium
revolvcns Antifhonardum , prtfixasque ruminans re
gulas , non frius deßitit , яш de loco in que fedebat
aècejjtt , donec unum verficulum inaudnum volt
eempos edifeeret , ut quod vix créditai in aliis , tam
fubito in fe recognofeeret. Guido Ер. ad Michael
* Annal. Benei T. IV. P. 314.
JUILLET. 1743. i56i
gcs du même A retin , fur un Manuicrit
conicrvc dans l'Abbaye de Chezalbenoîr,
Je fuis perfuadé que vous avez déjà ceci
dans la collection qui eft parmi les Ma*
nuferits de S. Evroul. Je ne vous prie d'y
faire attention , qu'afin de nous confirmer
de plus en plus dans le fentiment que
Gui Aretin rendit un très- grand fervice à
J'Eglife & à tous les Chantres , en in
ventant une nouvelle manière claire & aifée
, de noter le Chant. La connoiiTance de
cette Science étoit fi obfcure & fi em
brouillée , que Gui fe vit obligé de dire
que de fon tems les Chantres » étoient
- les plus infenfés ou les plus à plaindre
»de tous les hommes, (л) Dans tousles
» Arts communément, dit il, on en apprend
» plus de foi-même que les Maîtres n'en ont
» enfeigné. Les enfans ayant appris à lire lg
{a) Temporibus noßris jupir omnes homines fatui
funt cantores. In omni enim arte plura funt valdi
qui. fenfu neßro eognofeimus qutm que. à magiflro
iidicimus. Ferfecio enim folo Pfaiterio , «mnium i:~
brorum Uniones cognofeunt puertdi ¡ (¡p Agricultu
re feientiam fubito intelligunt ruflici. <3jui enim
unam vineam future , unam arbufculam inferere
unum aßnum enerare cognovit , ßcut in in uno fá
cil , in omnibus ßmiliter , auf etiam melius facit fr
mon dubitat. Miferabiles autem cantores eorumque
olijcipuli , etiamfi per centum annos quotidie décan
tent , nunquam per fi fine mag'tßro vel parvulam
cant abunt Antiphonarn , &c.
. » Pfautier j
%fíi MERCURE DE FRANCE
*> Pfcaurier , lifcnt après cela feuls tou-
» tes fortes de Livres. Les Payfans ap-
» prennent en peu de lems Jes travaux de
" la Campagne. Quand ils fçavent railler
» une Vigne , planter ou enter un Arbre -,
» charger une Bête , Us fe règlent fur ce
» qu'ils ont fait une fois , pour Je faire tou-
» jours de même , & quelquefois encore
» mieux ; & ils font fùrs de réuilîr. Mais
» pour ce qui eft des miferables Chantres
n & de leurs Difciples , quand même ils
» chanteraient tous les jours pendant cent
h ans , jamais ils ne feront en état de
» chanter d'eux-mêmes, & fans le fecours
» du Maître , la moindre petite Antienne. . .
»> Et ce qui cft plus fatal , c'eft que plu-
» lleurs Clerps & Moines , voyant qu'ils
» perdent leur tems, en elïayant d'appren-
» dre à chanter , négligent l'aififtançe à
» l'Office Divin. En effet, ajoute- с il , lorf-
» qu'on l'entend célébrer, il femble qu'on
» voyc des gens difputer les uns con-
» tre les autres j à peine deux voix font-
9 elles à l'unifon f Le Difcipje ne s'açcpr-
» de ni avec fon Maître , ni avec fon Condifciple.
La maniere de noter , inventée
oar Arerin , remédia à rout cela ; le Chant
Grégorien , qui étoit la principale Mufique
de ces tems là , fut appris facile
ment , & fut chanté à l'unifon fans difcordance
¿
JUILLET. 174 3: 1 5 if j
cordance & même avec goût : & ce fût
cette facilité qui fit naître tous les rafinemens
qu'on trouva depuis. Que M. Rouffeau
ait donc la bonté d'effacer de fon
Livre , que Gui Aretin rendu un fon mau
vais fervice à 1л M fique , & qu'il eft à
propos de faire pour fa Perfection y ce
que Gui d'Arezze л fait four la gâter.
Enfin , que ce même Gui apprit aux hom
mes à chanter difficilement. Toutes ces Propofirions
étant taulîcs , ne peuvent que
défigurer un Livre, où l'Auteur tait profeifion
de vouloir dire la vérité : l'expérience fit
voir évidemment que le Chant étoit de
venu infiniment plus aifé à apprendre рас
fa méthode , que par les précédentes: c'eil
le feul Fait que j'ai entrepris de prouver ,
Si qui me proîr très bien établi par les
témoignages tirés des Ouvrages du tems
même de l'invention. Cette méthode con
tinuera , & acquerrera de nouvelles per
fections avec le tems. Loin qu'elle perde
de fon mérite , je fuis témoin qu'un fçavant
Magiibat de Pans a enchéri, deilus en don
nant des noms aux onze femitons qui fonC
entre l'ut inférieur à l'ut fupérieur } c'eftà-
dire , qu'outre les noms de re mi fajol
laß, il a admis les trois fyllabes ma fi fa t
de l'Annphonicr de Paris , auxquelles il
en a joint deux de fa fa$on , l'un pour l'ut
E dieze ,
i5¿4 MERCURE DE FRANCE
dièze , & l'autre pour Je fol dièze. Ces
multiplications de noms , qui font fi légiti
mes , que j'ai fi fort fouhaittés , & qui ferviroient
fi utilement à s'entendre claire
ment les uns les autres , lorfqu'on parle
de tranfpofitions de Chant , font bien op-
•pofées à la prétendue Amplification que
}A. RouiTeau propofe. L'idée qui m'eft ve
nue de peindre aux yeux des enfans qui corn»
mencent à apprendre le chantóles diftances
icelles des cordes de l'ancienne échelle d'Aretin
, & que j'ai communiquée au Pu
blie il y a deux ans , n'y eft pas moins
oppoféc. Ainfi , M. K, P. vous voyez que
je fuis jntereilé à foutenir ce que j'ai ima
giné pour la plus grande facilité de ceux qui
feront ufage de l'échelle d'Aretin, J'accor
derai Ыеп que les chiffres 1.2. 3 4.. 5. ¡S . 7.
rciTemblenr à ces fept premières lettres de
l'Alphabet Latin a b с de fg , & c'eft parce
qu'elles ne leur reiTemblent que trop, que
je prétends que l'une des méthodes n'elt
pas plus commode que l'autre , pour enfeigner
le Chant d'une manjéic claire
palpable , & intelligible aux enfans qui
commi ncent , & qui font , pour ainfi dire,
a la Croij: de par Dieu de la Mu fique.
Comme donc l'ufage d'employer feulement
les fept premières lettres de l'AlphabeC
Latin t a été reprouvé pour fpn infiiffifan•
.,y,î\U I;L i E T-, : Д743.\ ... ij;<5.
ce , iL y a tout lieu de craindre que lern"
ploi desfept premiers chiffres n'ait le même
ïorrj il en fera de ce leptiéme. comme des No
tes de Tiron , qu'on employe pour écrire
en abrégé , & écrire aulîj vite que l'O
rateur qui prononçoic un Difcours : on s'en
iervjra pour épargner le papier , pour évi
ter de former un Volume de ce qui peut
être cont.nu- eu quelques, pages -, pour en
voyer aulii beaucoup d'airs notés dans une
iimplc Lettre. On en agira ainfi de Maî
tre à Maître , mais non de Maître à éco
lier , & je ne croirai jamais qu'il le trouve4
(fes écoliers , qui n'ayant aucune teinrurc
de Chant, & qui étant absolument neufs
dans cet Art , apprennent facilement ' à
chanter (implement par i. 2 .}. 4 5 .6. 7.
fans échelle ; ou s'il s'en trouve , je ioutiens
que ces enrans auroit nr appris encore beau
coup plus facilement par la méthode
de l'Echelle- de 1 Gui * Arétin , *ték¿> qu'elle
a été perfectionné* ju(ques!ici & qu'elle
pourra l'être encore par la fuite.
Il ne me rede plus, M. R. P, qu'à vous
demander , fi vone Manufcnjde Gui Arctin
, eil aulli riche en Figu.es, que Ce
lui que je viens -de découvrir à Chezalbenoît
j c'eft-à-dire , fi on y trouve des
Figures de Jou urs de toute forte d'inftrumens
, à commencer par de petites do-
• » E ij ches,
tff& MERCURE DE>RANCE
ches, & qui font qualifiés Percujfíonales ¿
Tetjßbiles , Inflatiles f &c. Cela cft afféf
digne d'atrenuon dans le Manufcrit de
Çhezalbenoîr f que l'on dit être du XI,
ou XII. fiéclc. ,Ел même rems , fquffrez
que je vous prie de faire examiner, fi en
Quelque endroit de votre Exemplaire i Gui
eft appelle Guide Augens Aretinus , com
me le Pere de Monttaucon l'appelle dans
les Tables de fon Ouvrage , intitulé Bibliothec*
Bibliotbpcarum. И peut fe faire qu'il y
ait eû un Guido Augcnfis qui ait écrit fur ia,
Mufique , & que la reiTemblancc du nom foie
caufe que des deux on n'en aura fait qu'un;
J'ai l'honneur d'être , &c.
A I tris , ce 3« Juin t 1743.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. l'Abbé L. au R. P. D. Timothée Veyrel, Prieur de S. Evroul en Normandie, au sujet des Ouvrages de Gui Aretin, avec quelques Remarques en faveur de la mémoire de ce célebre Musicien.
Timothée Veyrel écrit au R. P. pour discuter des œuvres de Gui Aretin, musicien du début du XIe siècle. L'abbaye du destinataire possède un manuscrit complet des œuvres de Gui Aretin, contrairement aux autres bibliothèques qui ne détiennent que des fragments. Veyrel souhaite rendre ces œuvres plus accessibles et demande au destinataire de consulter les œuvres musicales de Gui conservées à la bibliothèque du Roi pour compléter celles de l'abbaye. Veyrel critique un livre récent de M. Roufleau, 'Dissertation sur la musique moderne', qui conteste les contributions de Gui Aretin à la musique. Roufleau affirme que Gui Aretin a remplacé les caractères anciens de la musique par les notes modernes sans connaître précisément l'état de la musique à cette époque. Veyrel souligne que Roufleau n'a pas suffisamment étudié Gui Aretin et aurait dû consulter des ouvrages comme celui de Jacques le Clercq ou les travaux du Père Souhairy. Le texte décrit les méthodes anciennes de notation musicale, utilisant les sept premières lettres de l'alphabet latin pour désigner les sons et diverses formes de notes sans lignes ni clés. Gui Aretin a innové en représentant les positions des doigts sur le monocorde directement sur les syllabes du texte à chanter, facilitant ainsi l'apprentissage des jeunes moines. Cette méthode a conduit à la création des portées musicales, appelées 'échelles'. Gui Aretin est crédité d'avoir rendu le chant grégorien plus accessible en utilisant les lettres C, F, et b pour indiquer les positions des notes sur une corde. Il utilisait six syllabes (ut, ré, mi, fa, sol, la) et une septième syllabe optionnelle (be ou si). Sa méthode permit aux enfants du chœur de l'église d'Arrezzo d'apprendre rapidement le chant grégorien, impressionnant ainsi le pape Jean XXII qui adopta cette méthode. Le texte mentionne des critiques adressées à Gui, notamment par M. Roufleau, mais souligne que sa méthode a été bénéfique pour l'Église et les chantres. Un manuscrit trouvé dans l'abbaye de Chezal-Benoît confirme l'importance de la contribution de Gui. Le texte se termine par une demande à M. R. P. d'examiner un manuscrit de Chezalbenoît, riche en figures et illustrations d'instruments de musique, et de vérifier s'il contient des références à Guido Augens Aretinus.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 193
A Monsieur l'Abbé de Pomponne.
Début :
DE tes ayeux tu suis les traces ; [...]
Mots clefs :
Nom, Honneur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Monsieur l'Abbé de Pomponne.
A Monfieur l'Abbé de Pomponne.
DE tes ayeux tu fuis les traces ;
Tu merites comme eux les faveurs d'Apollon ;
Ton nom fait honneur à tes places ,
Et tes vertus font honneur à ton nom.
ParM.Beffon Auteur de la Paftorale fur la
Maladie du Roi.
DE tes ayeux tu fuis les traces ;
Tu merites comme eux les faveurs d'Apollon ;
Ton nom fait honneur à tes places ,
Et tes vertus font honneur à ton nom.
ParM.Beffon Auteur de la Paftorale fur la
Maladie du Roi.
Fermer
14
p. 66-71
L'ALLÉE DE SILVIE.
Début :
Qu'à m'égarer dans ces bocages [...]
Mots clefs :
Sylvie, Coeur, Âme, Aimable, Homme, Douce, Nom, Soins, Vertu, Passions, Coeurs, Malheur, Prévoyance , Désirs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ALLÉE DE SILVIE.
L'ALLE'E DE SILVIE *.
Q U'à m'égarer dans ces bocages
Mon coeur goûte de voluptés !
Que je me plais fous ces ombrages !
Que j'aime ces flots argentés !
Douce & charmante rêverie ,
Solitude aimable & chérie ,
Puiffiez-vous toujours me charmer !
De ma trifte & lente carriere
* C'est le nom d'une promenade ſolitaire où ces vers
ont été composés.
: SEPTEMBRE . 1750. 67
Rien n'adouciroit la mifere ,
Si je ceffois de vous aimer:
Fuyez de cet heureux azile ,
Fuyez de mon ame tranquille ,
Vains & tumultueux projets ,
Vous pouvez promettre fans ceffe
Et le bonheur & la lagefle ,
Mais vous ne les donnez jamais.
Quoi ! l'homme ne pourra- t'il vivre ,
fon coeur ne le livre A moins
que
Aux foins d'un douteux avenir
Et fi le tems coule fi vite ,
Au lieu de retarder fa fuite ,
Faut-il encor la prévenir ?
Oh ! qu'avec moins de prévoyance ,
La vertu , la fimple innocence ,
Font des heureux à peu de frais !
Si peu de bien fuffit au fage ,
Qu'avec le plus léger partage
Tous les défirs font fatisfaits.
Tant de foins , tant de prévoyance ,
Sont moins des fruits de la prudence
Que des fruits de l'ambition :
L'homme content du néceffaire ,
Craint peu la fortune contraire ,
Quandfon coeur eft fans paffion.
Paffions , fources de délices ;
Paffions , fources de fupplices ,
Cruels tyrans , doux féducteurs ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Sans vos fureurs impétueules ,
Sans vos amorces dangereuſes ,
La paix feroit dans tous les coeurs .
Malheur au mortel méprifable ,
Qui dans fon ame inſatiable ,
Nourrit l'ardente foif de l'or ;
Que du vil penchant qui l'entraîne ,
Chaque inftant il trouve la peine
Au fond même de fon tréfor.
Malheur à l'ame ambicieuſe ,
De qui l'infolence odieuſe
Veut affervir tous les humains ,
Qu'à fes rivaux toujours en butte
L'abîme apprêté pour la chûte ,
Soit creusé de fes propres mains .
Malheur à tout homme farouche ,
A tout mortel que rien ne touche
Que fa propre félicité ;
Qu'il éprouve dans fa mifere
De la part de fon propre frere
La même infenfibilité .
Sans doute , un coeur né pour le crime
Eft fait pour être la victime
De ces affreufes paffions ;
Mais jamais du Ciel condamnée ,
On ne vit une ame bien née
Céder à leurs féductions.
Il en eft de plus dangereuses ,
De qui les amorces flatteufes
1
SEPTEMBRE.
1750. 7 )
Déguifent bien mieux le poiſon ,
Et qui toujours dans un coeur tendre
Commencent à fe faire entendre
En faisant taire la raiſon ;
Mais du moins leurs leçons charmantes
N'impofent que d'aimables loix :
La haine & fes fureurs fanglantes ,
S'endorment à leur douce voix.
Des fentimens fi légitimes
Seront- ils toujours combattus ?
Nous les mettons au rang des crimes ;
Ils devroient être des vertus .
Pourquoi de ces penchans aimables
Le Ciel nous fait- il un tourment ?
Il en eft tant de plus coupables ,
Qu'il traite moins févérement.
O difcours trop rempli de charmes ,
Eft-ce à moi de vous écouter ?
Je fais avec mes propres armes
Les maux que je veux éviter .
Une langueur enchantereffe
Me pourſuit jufqu'en ce ſéjour ;
J'y veux moraliſer fans ceſſe ,
Et toujours j'y fonge à l'amour.
Je fens qu'une ame plus tranquille ,
Plus exempte de tendres foins ,
Plus libre , en ce charmant azile ,
Philofopheroit beaucoup moins,
Ainfi du feu qui me dévore
70 MERCURE DE FRANCE.
Tout fert à fomenter l'ardeur :
Hélas ! u'eft-il pas tems encore ,
Que la paix regne dans mon coeur t
Déja de mon ſeptiéme luftre
Je vois le terme s'avancer ,
Déja la jeuneffe & fon luftre ,
Chez moi commence à s'effacer.
La trifte & lévére ſagefle
Fera bientôt fuir les Amours,
Bientôt le pefante vieilleffe
Va fuccéder à mes beaux jours,
'Alors les ennuis de la vie ,
Chaffant l'aimable volupté ,
On verra la Philoſophie
Naître de la néceffité ;
On me verra , par jalouſe ,
Prêcher mes caduques vertus ,
Et fouvent blâmer par envie
Les plaifirs que je n'aurai plus.
Mais malgré les glaces de l'âge ,
Raifon , malgré ton vain effort ,
Le fage a fouvent fait naufrage ,
Quand il croyoit toucher au port✅
O fageffe aimable chimére !
Douce illufion de nos coeurs !
C'eftfous ton divin caractére
Que nous encenſons nos erreurs.
Chaque homme t'habille à fa mode ;
Sous le mafque le plus commode
SEPTEMBRE. 7 % 1750.
A leur propre félicité ,
Ils déguiſent tous leur foibleffe .
Et donnent le nom de fageffe
Au penchant qu'ils ont adopté.
Tel chez la jeuneſſe étourdie ,
Le vice inftruit par la folie ,
Et d'un faux titre revêtu ,
Sous le nom de Philofophie ,
Tend des piéges à la vertu.
Tel dans une route contraire ,
On voit le fanatique auftére
En guerre avec tous les défirs ,
Peignant Dieu toujours en colere ,
Et ne s'attachant pour lui plaire ,
Qu'à fuir la joye & les plaifirs.
Ah ! s'il exiftoit un vrai (age ,
Que different en fou langage ,
Et plus different en les moeurs ,
Ennemi des vils féducteurs ,
D'une fagefle plus aimable ,
D'une vertu plus fociable ,
Il joindroit le jufte milieu
A cet hommage pur & rendre ,
Que tous les coeurs auroient dû rendre
Aux grandeurs , aux bienfaits de Dieu.
Rouffeau , de Genéve.
Q U'à m'égarer dans ces bocages
Mon coeur goûte de voluptés !
Que je me plais fous ces ombrages !
Que j'aime ces flots argentés !
Douce & charmante rêverie ,
Solitude aimable & chérie ,
Puiffiez-vous toujours me charmer !
De ma trifte & lente carriere
* C'est le nom d'une promenade ſolitaire où ces vers
ont été composés.
: SEPTEMBRE . 1750. 67
Rien n'adouciroit la mifere ,
Si je ceffois de vous aimer:
Fuyez de cet heureux azile ,
Fuyez de mon ame tranquille ,
Vains & tumultueux projets ,
Vous pouvez promettre fans ceffe
Et le bonheur & la lagefle ,
Mais vous ne les donnez jamais.
Quoi ! l'homme ne pourra- t'il vivre ,
fon coeur ne le livre A moins
que
Aux foins d'un douteux avenir
Et fi le tems coule fi vite ,
Au lieu de retarder fa fuite ,
Faut-il encor la prévenir ?
Oh ! qu'avec moins de prévoyance ,
La vertu , la fimple innocence ,
Font des heureux à peu de frais !
Si peu de bien fuffit au fage ,
Qu'avec le plus léger partage
Tous les défirs font fatisfaits.
Tant de foins , tant de prévoyance ,
Sont moins des fruits de la prudence
Que des fruits de l'ambition :
L'homme content du néceffaire ,
Craint peu la fortune contraire ,
Quandfon coeur eft fans paffion.
Paffions , fources de délices ;
Paffions , fources de fupplices ,
Cruels tyrans , doux féducteurs ,
48 MERCURE DE FRANCE.
Sans vos fureurs impétueules ,
Sans vos amorces dangereuſes ,
La paix feroit dans tous les coeurs .
Malheur au mortel méprifable ,
Qui dans fon ame inſatiable ,
Nourrit l'ardente foif de l'or ;
Que du vil penchant qui l'entraîne ,
Chaque inftant il trouve la peine
Au fond même de fon tréfor.
Malheur à l'ame ambicieuſe ,
De qui l'infolence odieuſe
Veut affervir tous les humains ,
Qu'à fes rivaux toujours en butte
L'abîme apprêté pour la chûte ,
Soit creusé de fes propres mains .
Malheur à tout homme farouche ,
A tout mortel que rien ne touche
Que fa propre félicité ;
Qu'il éprouve dans fa mifere
De la part de fon propre frere
La même infenfibilité .
Sans doute , un coeur né pour le crime
Eft fait pour être la victime
De ces affreufes paffions ;
Mais jamais du Ciel condamnée ,
On ne vit une ame bien née
Céder à leurs féductions.
Il en eft de plus dangereuses ,
De qui les amorces flatteufes
1
SEPTEMBRE.
1750. 7 )
Déguifent bien mieux le poiſon ,
Et qui toujours dans un coeur tendre
Commencent à fe faire entendre
En faisant taire la raiſon ;
Mais du moins leurs leçons charmantes
N'impofent que d'aimables loix :
La haine & fes fureurs fanglantes ,
S'endorment à leur douce voix.
Des fentimens fi légitimes
Seront- ils toujours combattus ?
Nous les mettons au rang des crimes ;
Ils devroient être des vertus .
Pourquoi de ces penchans aimables
Le Ciel nous fait- il un tourment ?
Il en eft tant de plus coupables ,
Qu'il traite moins févérement.
O difcours trop rempli de charmes ,
Eft-ce à moi de vous écouter ?
Je fais avec mes propres armes
Les maux que je veux éviter .
Une langueur enchantereffe
Me pourſuit jufqu'en ce ſéjour ;
J'y veux moraliſer fans ceſſe ,
Et toujours j'y fonge à l'amour.
Je fens qu'une ame plus tranquille ,
Plus exempte de tendres foins ,
Plus libre , en ce charmant azile ,
Philofopheroit beaucoup moins,
Ainfi du feu qui me dévore
70 MERCURE DE FRANCE.
Tout fert à fomenter l'ardeur :
Hélas ! u'eft-il pas tems encore ,
Que la paix regne dans mon coeur t
Déja de mon ſeptiéme luftre
Je vois le terme s'avancer ,
Déja la jeuneffe & fon luftre ,
Chez moi commence à s'effacer.
La trifte & lévére ſagefle
Fera bientôt fuir les Amours,
Bientôt le pefante vieilleffe
Va fuccéder à mes beaux jours,
'Alors les ennuis de la vie ,
Chaffant l'aimable volupté ,
On verra la Philoſophie
Naître de la néceffité ;
On me verra , par jalouſe ,
Prêcher mes caduques vertus ,
Et fouvent blâmer par envie
Les plaifirs que je n'aurai plus.
Mais malgré les glaces de l'âge ,
Raifon , malgré ton vain effort ,
Le fage a fouvent fait naufrage ,
Quand il croyoit toucher au port✅
O fageffe aimable chimére !
Douce illufion de nos coeurs !
C'eftfous ton divin caractére
Que nous encenſons nos erreurs.
Chaque homme t'habille à fa mode ;
Sous le mafque le plus commode
SEPTEMBRE. 7 % 1750.
A leur propre félicité ,
Ils déguiſent tous leur foibleffe .
Et donnent le nom de fageffe
Au penchant qu'ils ont adopté.
Tel chez la jeuneſſe étourdie ,
Le vice inftruit par la folie ,
Et d'un faux titre revêtu ,
Sous le nom de Philofophie ,
Tend des piéges à la vertu.
Tel dans une route contraire ,
On voit le fanatique auftére
En guerre avec tous les défirs ,
Peignant Dieu toujours en colere ,
Et ne s'attachant pour lui plaire ,
Qu'à fuir la joye & les plaifirs.
Ah ! s'il exiftoit un vrai (age ,
Que different en fou langage ,
Et plus different en les moeurs ,
Ennemi des vils féducteurs ,
D'une fagefle plus aimable ,
D'une vertu plus fociable ,
Il joindroit le jufte milieu
A cet hommage pur & rendre ,
Que tous les coeurs auroient dû rendre
Aux grandeurs , aux bienfaits de Dieu.
Rouffeau , de Genéve.
Fermer
Résumé : L'ALLÉE DE SILVIE.
Le poème 'L'Alleée de Sylvie', écrit en septembre 1750, explore les sentiments de plaisir et de volupté que l'auteur éprouve lors de promenades solitaires dans la nature. Il souligne que la solitude et la rêverie sont essentielles pour apprécier pleinement ces moments. L'auteur affirme que l'amour est indispensable pour adoucir la misère humaine. Le texte critique les projets tumultueux et vains qui prétendent apporter le bonheur sans jamais le réaliser. Il met en garde contre les passions, sources à la fois de délices et de supplices, et dénonce l'ambition ainsi que la soif de richesse matérielle. L'auteur déplore également la méchanceté des hommes, insensibles aux souffrances des autres, et note que même les âmes tendres peuvent être séduites par des passions dangereuses. Il reconnaît ses propres contradictions, oscillant entre la moralisation et les sentiments amoureux. Le poème se conclut par une réflexion sur la sagesse, souvent masquée par les erreurs humaines, et sur la véritable philosophie, qui devrait représenter un juste milieu entre les extrêmes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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15
p. 61-83
ELOGE HISTORIQUE De M. le Cardinal de Rohan, lû le 15 Novembre 1749, dans l'Assemblée publique de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres.
Début :
L'ouvrage suivant a été imprimé dans une Ville de Province, d'où il nous a / Armand-Gaston-Maximilien de Rohan, Cardinal Prêtre de la Sainte [...]
Mots clefs :
Cardinal de Rohan, Lettres, Strasbourg, Saverne, Roi, Nom, Roi, Prince, Rome, Abbé de Soubise, Église, Évêque, Alsace, Empire, Prince de Soubise, Palais, Bibliothèque, Académie, Charmes, Mérite, Allemagne, Religion, Magnificence
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texteReconnaissance textuelle : ELOGE HISTORIQUE De M. le Cardinal de Rohan, lû le 15 Novembre 1749, dans l'Assemblée publique de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres.
Lo
'Ouvrage fuivant a été imprimé dans
une Ville de Province , d'où il nous
a été envoyé . Comme il n'eft guéres répandu
, nous nous croyons autorités à l'inferer
dans notre Journal. La lecture de ce
morceau convaincra tout le Royaume que
M. de Bougainville écrit avec le naturel ,
l'élégance, & la dignité qui conviennent à
l'importante place qu'il occupe.
ELOGE HISTORIQUE
De M. le Cardinal de Rohan , lû le 15 Novembre
1749 , dans l'Aſſemblée publique
de l'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles-Lettres.
A
-
Rmand Gafton - Maximilien de
Rohan , Cardinal Prêtre de la Sainte
Eglife Romaine du Titre de la Trinité
du Mont , Evêque & Prince de Strasbourg,
62 MERCURE DE FRANCE.
Landgrave d'Alface , Prince du Saint Empire
, Grand Aumônier de France , Commandeur
de l'Ordre du Saint Efprit , Proviſeur
de Sorbonne , Abbé de Saint Waft
d'Arras , de la Chaiſe- Dieu , & de Foigny ,
l'un des Quarante de l'Académie Françoife,
& Honoraire de celle des Belles Lettres ,
naquit à Paris le 26 Juin 1674. Il étoit
le quatriéme fils de François , Prince de
Rohan- Soubife , & d'Anne de Chabot ,
fille aînée d'Henri de Chabot , Duc de
Rohan.
Une figure noble , & dont les traits heureux
fembloient formés par les graces , fut
le moindre des préfens qu'il reçut de la
Nature. Elle lui prodigua fes dons les plus
précieux . Aux faillies d'une imagination
brillante , aux agrémens d'un efprit vif &
jufte , fe joignit tout ce qui peut annoncer
un coeur fenfible , vertueux , bienfaifant;
& le germe de ces qualités aimables ,
qui devoient le rendre fi cher à la Société,
fe développa rapidement avec l'âge . Son
enfance fut l'aurore d'un beau jour.
L'éducation feconda fes talens naturels.
Ses études eurent un fuccès , dont l'éclat
n'eft point effacé par celui qui couvre le
refte de fa vie. La Ville de Bourges , où il
les commença fous les yeux du Prince de
Soubife , fon pere , Gouverneur de Berry ,
JUI N. 1751 .
63
en partage la gloire avec le Collége de
Harcourt , où il vint les achever. Les
charmes de cette Littérature agréable ,
dont nous cueillons les prémices dans le
cours des Humanités , ne l'empêcherent
pas de fentir le mérite réel de la Philofophie.
Cependant il falloit alors une gran
de pénétration pour le reconnoître , au
travers des ronces , dont cette Science étoit
hérifiée. Il l'envifagea , comme une introduction
à la Théologie , vers laquelle il
tournoit toutes les vues , pour fe difpofer
à l'Etat Eccléfiaftique.
Son rang , qui le mettoit en droit d'afpirer
avec fuccès aux plus hautes dignités
de l'Eglife , ne lui parut pas une difpenfe
des qualités néceffaires pour les remplir.
Quoique pouvant fe repofer fur fa uaiffance
, l'Abbé de Soubife voulut ne rien
devoir au nom qu'il portoit , & für en
quelque forte de tout obtenir , il eut la
noble prétention de tout mériter . L'eftime
générale qu'il s'étoit acquife dans fes
premieres études le fuivit en Sorbonne .
Tous ceux qui couroient avec lui cette
longue & laborieufe carriere , charmés de
fa politeffe , admiroient fon application .
Il étoit en même tems leurs délices & leur
modéle.
La Théologie , de toutes les Sciences la
64 MERCURE DE FRANCE .
plus noble & la plus importante , eft peutêtre
aufli la plus difficile . Mais que ne peut
l'opiniâtreté du travail , foutenue par un
jugement folide , une mémoire heureuſe ,
un génie élevé ? Les progrès de M. l'Abbé
de Soubife furent rapides & brillans . Sa
premiere Théfe eft du mois de Mars 1696.
Il la foutint couvert , avec tous les honneurs
, qu'on ne défere qu'aux Princes
iffus de Maifons Souveraines . Cet Acte ,
où fon érudition eut fes Maîtres eux -mêmes
pour admirateurs , mit dans un nouveau
jour le talent fingulier qu'il avoit
pour la parole.
Il en donna des preuves encore plus
frappantes deux ans après , dans le Panégyrique
de Louis XIV , qu'il prononça
comme Prieur de Sorbonne Panégyrique
comparable à celui de Trajan ; mais dont
l'Auteur connoiffoit mieux que Pline la
véritable éloquence . La fienne avoit cette
noble fimplicité qui fait en tout genre le
caractére effentiel du beau . Ce difcours
enleva tous les fuffrages , & la Traduction
Françoife qu'on en fit fur le champ , multiplia
les éloges : le talent de l'Orateur parut
égaler la grandeur du fujet.
* Ces honneurs confiftent à parler couvert , à être
ganté , & à être traité de Sereniffime Princeps , tant
par le Président de la Théfe ,' que par les Bacheliers,
qui argumentent.
JUIN. 1751. 65
La Renommée porta dans l'Europe fçavante
le nom de M. l'Abbé de Soubife .
Ces traits de fa jeuneffe font d'autant plus
remarquables , que l'idée qu'ils donnoient
de fon caractére , contribua beaucoup à
fon élevation . Ce fut autant fon mérite
que fa naiffance , qui le fit élire en 1701 ,
Coadjuteur de Strasbourg.
Cette Ville importante étoit alors une
nouvelle conquête pour la France & pour
la Religion. Louis XIV , en la réuniflant
à fa Couronne , venoit de la faire rentrer
dans le fein de l'Eglife Romaine . Sous les
aufpices de ce Prince , les Catholiques
avcient ti 1681 repris poncion de la
Cathédrale , ufurpée depuis plus d'un fiécle
par les Proteftans. Mais , quoique la
Réforme eût ceffé d'être dominante dans
fes murs , elle y confervoit toujours un
parti confidérable. L'Univerfité tenoit
hautement pour elle , avec la moitié des
Citoyens. Cette divifion formoit comme
deux Villes dans l'enceinte d'une feule .
L'invafion du Luthéranifme & les guerres,
dont l'Alface étoit depuis long- tems le
théatre , avoient de plus introduit des abus
fans nombre , dans la difcipline & dans les
moeurs. Enfin les Evêques de Strasbourg ,
Souverains au delà du Rhin , faifoient partie
du Corps Germanique . Ils avoient
66 MERCURE DE FRANCE.
féance dans la Diette générale ; & tirés
prefque tous des plus grandes Maifons de
I'Empire , ils étoient à la tête du Chapitre,
le plus noble de l'Allemagne .
Pour occuper une telle place dans de
pareilles circonstances , il falloit un homme
, dont l'extraction répondît à celle de
fes Prédéceffeurs ; qui , fans rien devoir à
fon titre , pût tenir par lui- même un rang
diftingué dans une République de Souverains
, qui joignant au don de repréfenter
,toutes les vertus folides , foutînt par
fa magnificence l'éclat du nom François ,
& le fit chérir par fon affabilité : il falloit
un Prélat , dont le zéle pour la Religion ,
& la difcipline Eccléfiaftique , fût réglé
par la prudence ; qui fe regardant moins ,
comme le Chef d'un parti , que comme le
Pere d'enfans divifés , protégeât les uns ,
fans bleffer la tolérance qu'il devoit aux
autres , & fçût , au défaut de l'unanimité ,
maintenir la paix : qui fenfible au plaifir
d'être aimé , fût perfuadé que le vrai , pour
fubjuguer utilement les efprits , doit triom
pher des coeurs.
On vit ce Prélat dans M. l'Abbé de
Soubife . Toutes les qualités qu'il réuniffoit
firent tomber fur lui le choix du Roi , de
l'Evêque & du Chapitre . Le Cardinal de
Furftemberg , en l'adoptant , le facra dans
JUIN. 1751. 67
P'Eglife Abbatiale de Saint Germain - des-
Prez. L'Alface applaudit à cette Election .
Elle vit avec plaifir un Siége, fouvent occupé
par des Archiducs , par des Princes
de Lorraine , de Brandebourg & de Baviere,
à la veille d'être rempli par un Evêque
de la Maifon de Rohan ; de cette ancienne
Maiſon , l'une des premieres du
Royaume , & qui , depuis tant de fiécles ,
joint à fa propre grandeur , celle donnent
les Alliances les plus auguftes .
L'évenement juftifia les efperances que
la Province avoit conçues. Le Coadju
reur , devenu Titulaire en 1704 , fçut fe
montrer à la fois Evêque & Prince. ra w
que
nie
vit foûtenir la dignité de fon Siége , avec
une nobleffe , qui lui mérita l'eftime & la
confidération de toute l'Allemagne ; corriger
les abus ; rendre au Service Divin fa
majeftueufe décence ; rétablir dans fon
Diocéfe l'ordre & la tranquillité ; ménager
les prétentions de la Réforme , en confervant
avec vigueur les droits de la Religion
Catholique . Le nombre des Proteftans eft
à préfent beaucoup moindre , & diminue
dejour en jour. Pour les ramener , il n'employa
jamais que la douceur , les liberalités
, la raifon , & cet heureux don qu'il eur
toujours de plaire & de perfuader. Je ne
dois qu'indiquer ici ces faits intére ffans : le
68 MERCURE DE FRANCE .
détail en appartient à l'Hiftoire Eccléfiaftique
d'Alface.
Ce feroit encore attenter aux droits des
Hiftoriens de l'Eglife , que de m'étendre
fur la part importante qu'il eut en France
aux affaires de la Religion , vers la fin du
dernier Regne & fous la minorité du Roi.
On fçait que fur la nomination de Louis
XIV , Clément XI le créa Cardinal en
1712 ; que Grand Aumônier de France en
1713 , il fut un des Préfidens de l'Affemblée
extraordinaire , convoquée pour l'acceptation
de la Bulle Unigenitus ; qu'en
qualité de Chef de la Commiffion , il ſe
Change du
dan
rapport & que le Corps ref
pectable auquel il rendit compte , en louant
fon zéle , admira fon éloquence .
La mort de Clément XI ouvrit en
1721 , une brillante carriere aux talens
politiques de M. le Cardinal de Rohan. Il
étoit en chemin pour Rome , où il alloit
réfider au nom du Roi . Cette nouvelle
lui fit hâter fa marche. Il entra au Conclave
le z Avril , & le 8 Mai fuivant , Innocent
XIII fut élû. La part qu'eut à cette
élection le Cardinal de Rohan , ſon mérite
perfonnel , fa réputation , fa magnificence
, fixerent fur lui tous les yeux dans la
Capitale du Monde Chrétien . On s'y rappelle
encore les pieufes largeffes qu'il fit
JUIN. 1751 69
à l'occafion de la convalefcence du Roi.
L'éclat qui l'environnoit fut un fpectacle
pour une Ville où les grands fpectacles
font fi communs , & qui les aime encore ,
comme elle les aimoit fous le regne d'Augufte.
Mais en trême tems que ces dehors '
pompeux repaifoient l'avide curiofité des
Habitans de Rome , fon affabilité , les
charmes de fon efprit , la protection qu'il
accordoit au mérite , & l'ufage qu'il fit
pendant fon féjour de la confiance du Souverain
Pontife lui concilioient tous les
coeurs.
Le Sacré Collège , qui dans le Conclave
avoit vû briller fa pénétration & fon habileté
, eut fouvent depuis occafion d'admirer
fes connoiffances & la jufteffe de
fon efprit . Il en donna particulierement
des preuves dans une affaire importante ,
dont l'examen étoit du reffort d'une Congrégation
où le Pape l'avoit fait entrer.
M. le Cardinal de Rohan , s'étant apperçu
qu'on s'écartoit du point de la queſtion ,
prit la parole , & fon avis forma celui du
Tribunal. Comme l'italien ne lui étoit pas
encore familier , il eut recours dans cette
rencontre à la Langue Latine , & charma
fes Auditeurs par la facilité de l'expreffion ,
en même tems qu'il les perfuada par la
force du raifonnement. Les Cardinaux
73 MERCURE DE FRANCE.
étrangers que la vacance du Saint Siége
avoit attirés en grand nombre à Rome ,
reçurent le Chapeau dans un Confiftoire
folemnel , où M. le Cardinal de Rohan ,
qui fe trouvoit à leur tête , fit au nom de
tous un difcours , hautement applaudi de
cette augufte Affemblée. Celui , par lequel
il prit congé du Pape au mois de Décembre
, ne le fut pas moins. Il étoit devenu
le fujet des entretiens de Rome , & l'on
s'apperçut long- tems du vuide qu'y laiſſa
fon départ.
Tous les Princes d'Italie , dont il traverſa
les Etats , en reprenant la route de
France , fe féliciterent d'être fur fon paffage.
Le Duc de Parme alla au devant de
lui. Le Roi de Sardaigne le reçut en Prince
; & dans les honneurs , dont par tout
on le combla , il eut le plaifir fenfible de
voir fa perfonne diftinguée de fon rang.
Cette réputation qu'il s'étoit acquife
pendant fon premier féjour , il l'a foûtenue
, & même augmentée dans les trois
voyages qu'il a faits depuis , pour l'Election
de Benoît XIII , de Clément XII , &
du Pape , aujourd'hui regnant . Son entrée
dans Rome étoit une efpéce de triomphe ,
où la joye de le revoir éclattoit par mille
applaudillemens. A ces marques de fatisfaction
fuccédoient bientôt les regrets de
JUIN. 1751. 71
le perdre. Mais en s'éloignant il étoit fûr
de n'être pas oublié . Son nom fera longtems
cher aux Citoyens de Rome.
Ce nom ne l'eft pas moins aux Amateurs
des Lettres, M. le Cardinal de Rohan les
a chéris , protégés , encouragés par fes bienfaits.
11 leur faifoit un accueil , d'autant
plus fatisfaifant pour eux , que fon goût
leur étoit connu. Quoique le torrent des
affaires parût l'entraîner , il avoit fçû dérober
à fes occupations affez de tems pour
acquerir de nouvelles connoiffances , &
pour cultiver les genres d'étude aufquels
la jeuneffe s'étoit confacrée. Les Sçavans
même de profeffion trouvoient à profiter
auprès de lui . Toujours affez inftruit pour
les entendre , il l'éroit fouvent affez pour
leur faire des objections , pour leur donner
des vûes fines & lumineufes , pour
propofer à leurs recherches des objets curieux
& nouveaux . La politeffe & le ton
d'égalité , qui regnoit fans affectation dans
ces entretiens , faifoient prefque perdre de
vûe le Cardinal Evêque de Strasbourg ,
pour ne montrer que l'Académicien .
Ce titre , dont fe paroit un homme revêtu
des plus éminentes dignités , étoit
moins un hommage qu'une juftice , que
la République des Lettres avoit crû lui
devoir. Nous avons déja cité plufieurs oc72
MERCURE
DE FRANCE
.
cafions où fon éloquence parut avec éclat.
Elles ne font les feules ; & nous pou- pas
vons donner les mêmes éloges à tous les
difcours qu'il a prononcés dans l'exercice
de fes diverfes fonctions ; entre autres à
ceux , dont il accompagna la célébration
du Mariage du Roi , qu'il fit à Strasbourg,
& dont il renouvella la Cérémonie à Fontainebleau
, comme Grand Aumônier de
France .
Cet Art de manier la parole , d'afſujettir
au ton du fujet un ftyle toujours noble
& pur ,
eft un des traits qui caractériſent
M. le Cardinal de Rohan. Il étoit , à ce
titre feul , un des principaux ornemens de
l'Académie Françoife , dans laquelle il prit
féance le 31 Janvier 1704 ; jour heureux
& brillant pour cette Compagnie , où fon
entrée rétablit le calme , troublé depuis
quelque tems par un de ces orages , que
les paffions excitent dans les Sociétés Littéraires
, comme dans les autres .
pour
ainli
Dès 1701 , le Roi l'avoit mis au
nombre des Honoraires
, qu'il donnoit à
l'Académie
des Belles Lettres , par le Ré
glement , qui la renouvella
dire , en lui faifant prendre une forme
plus ftable & plus réguliere . Il en fut nommé
Préfident en 1712 , & continué l'année
ſuivante . Nos Regiſtres parlent fouvent
JUIN
73
1751.
vent alors de l'ardeur & de l'émulation
qu'entretenoient dans nos Affemblées fa
préfence , & le goût qu'il marquoit pour
les objets de nos travaux. Quoique l'eftime
foit un tribut , dont le fçavoir & les
talens ne peuvent êrre fruftrés fans injuftice
, c'eſt un tribut flatteur , que reçoivent
toujours avec reconnoiffance ceux qui feroient
le plus en droit de l'exiger. Mais
il les flatte furtout de la part d'un homme
qu'ils admirent eux-mêmes , & qui , fait
pour fixer leurs regards , paroît s'occuper
d'eux. C'eft alors une véritable récompenfe
, dont leur amour propre fent tout le
prix ; & le defir de la mériter , en animant
leurs efforts , eft une des fources de leurs
faccès.
M. le Cardinal de Rohan , prodigue de
cette eftime , fi capable d'encourager les
gens de Lettres , en a fouvent aidé plufieurs
à l'obtenir , par les fecours qu'ils
puifoient dans fa Bibliothéque , l'une des
plus nombreufes & des mieux choilies.
qui foient en Europe . Celle de M. de
Thou , poffedée depuis par M. le Préfident
de Menars , en compofe le fonds.
Elle étoit prête à fe difperfer en 1701
& la France auroit vû paffer dans de
mains étrangeres une partie de ce tréfos ,
amaffé par un de fes plus grands Hommes ,
1. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE .
fi le goût de M. l'Evêque de Strasbourg
pour les Lettres ne nous l'eût conſervé. Il
l'acheta dans le fort d'une guerre opiniâtre
& ruineufe . Les follicitations de M.
l'Abbé de Boiffy , qu'il s'étoit attaché dès
le tems de fa Licence , & qui fut depuis
Affocié de l'Académie , contribuerent à le
déterminer.
Ce Recueil étoit renommé pour les
belles reliûres , pour les excellentes édi
tions , & furtout pour les Livres en grand
papier , que M. de Thou poffedoit feul. Il
avoit fçu fe les procurer par un moyen,
qui fuppofe la curiofité d'un Amateur , &
le crédit d'un Magiftrat généralement efti
mé. 11 envoyoit aux Miniftres du Roi ,
dans les differentes Cours , le plus beau
papier qu'on eût alors , pour faire tirer un,
ou quelquefois deux exemplaires des meil
leurs ouvrages qui s'imprimoient chez les
Etrangers. Ses vûes ne fe bornoient pas
à cet objet , qui n'eft après tout , qu'une
fingularité plus remarquable qu'utile. Il
s'étoit propofé de former une Bibliothé
que univerfelle.
M. le Cardinal de Rohan fuivit princi
palement fur cet article le plan du Fonda
teur. Malgré les dépenfes néceffaires &
continuelles qu'il faifoit dans fon Diocéle,
& par tout où l'exigeoit fon état , il n'á
·
JUIN.
75
1751
ceffé d'augmenter cette collection , déja
très-nombreuſe. L'accroiffement qu'elle a
reçu par les foins , eft fi confidérable , que
l'ancien fonds en fait aujourd'hui la moindre
portion . Entre autres articles importans
, elle offre une fuite des meilleurs ouvrages
compofés fur le Droit public , dont
l'étude eft très-Aloriffante en Allemagne.
Le nombre , la condition , la rareté des
Livres qui forment cette Bibliothéque ,
f'ordre même dans lequel ils font difpofés,
tout annonce le goût de celui qui la poffedoit
; & c'est moins pour lui que pour
elle qu'il fembloit avoir conftruit le Palais
dont elle occupe une partie,
Peu de tems après fon retour de Rome
en 1722 , M. le Cardinal de Rohan ou .
vrit fa Bibliothéque à des Conférences ,
où regnoient fous fes aufpices la politeffe ,
l'efprit & l'érudition . Dom Calmer , Dom
Bernard de Monfaucon , le Pere de Tournemine
, & plufieurs autres de nos plus
célébres Littérateurs s'y trouvoient à des
jours marqués , pour s'entretenir fur des
matieres de Critique ou d'Hiftoire . Il préfidoit
quelquefois lui-même à ces fçavantes
Affemblées , où chacun , obligé de remplir
à fon tour une féance entiere , choififoit
à fon gré le fujer de fa differtation.
Mais ce que nous ne pouvons trop re-
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
marquer dans un éloge littéraire , c'eſt
l'accès que les Sçavans de tout état , &
principalement les Eccléfiaftiques
›
→ ont
toujours eu dans cette Bibliothèque . Elle
s'ouvroit pour eux à toute heure : ils y
trouvoient outre les Livres dont ils
avoient befoin , toutes les facilités néceffaires
pour le travail . M. le Cardinal de
Rohan , qui pendant fon féjour à Paris
venoit de tems en tems la viſiter , étoit
charmé d'y rencontrer des Lecteurs . Il fe
faifoit un plaifir de les queftionner fur
l'objet de leurs études , & de les encoura
ger par l'intérêt qu'il paroifoit y prendre.
Les gens de Lettres n'avoient pas feulement
la liberté d'emprunter les Livres , &
de les garder à loifir . S'ils en demandoient
quelques-uns qui ne fuffent pas dans la
Bibliothéque , on les achetoit fur le champ,
pour leur en procurer la lecture. Le zéle
du Bibliothéquaire fecondoit de fi louables
difpofitions. M. l'Abbé Oliva fatisfaifoit
en les fuivant , fon goût pour les
Lettres.
C'est à les foins , & à la liberalité de M.
le Cardinal de Rohan , que le Public doit
1 ,édition de plufieurs Lettres du Pogge
Florentin , & de fon Traité fur les viciffi
indes de la Fortune : ouvrage curieux , dont
le manufcrit appartenoit au Cardinal Ot
JUIN. 1751. 77
toboni. L'Italie recéle peut-être encore un
grand nombre d'écrits de fes plus illuftres
- Sçavans , dont la connoiffance jetteroit un
nouveau jour fur l'Hiftoire des derniéts
fiéeles , fi l'exemple de M. le Cardinal de
Rohan trouvoit beaucoup d'imitateurs.
Ce morceau du Pogge , qu'il fit imprimer
à les frais , parut en 1723 fous fes
aufpices. C'est une forte d'hommage qu'il
a reçu plus d'une fois , & dont il fat toujours
redevable à la réputation qu'il s'étoit
acquife dans l'Europe. De tous les
ouvrages qui lui furent dédiés , je ne citerai
que le Tréfor des Anecdotes du Pere
Martenne ; les Antiquités de l'Eglife d'Efpagne
, & la Traduction Italienne de nos
Mémoires , dont le premier volume parut
à Venife en 17 ; o . La flatterie n'eut aucune
part à ces témoignages publics d'une
jufte reconnoiffance . Les gens de Lettres
pouvoient- ils en avoir trop pour un Amateur
illuftre , qui s'attachoit à former unte
Bibliothéque immenfe pour leur ufage ,
autant que pour le fien à Il en avoit deux
autres , dont il étoit plus fouvent à portée
de jouir , l'une à Strasbourg , & l'autre à
Saverne .
?
En effet , Strasbourg & Saverne ont été
Ies lieux de fa réfidence ordinaire ; & c'eft
la furtout qu'il étoit grand , fi c'eft mériter
D iij.
78 MERCURE DE FRANCE.
ce nom , que d'être affable avec dignité
magnifique avec économie , zélé fans intolérance
, modéré fans foibleffe , ferme
& prudent , ami de la paix & confervateur
de l'ordre . Nous avons déja parlé de
ce qu'il a fait dans fon Diocéfe , où les
foins ont rétabli la régularité . Son départ
y répandoit la trifteffe : on l'eût regardé
comme un malheur public, fans l'efperance
d'un retour prochain. Il rentroit au bruit
des acclamations , & la joye qu'infpiroit
fa préfence,étoit peinte dans tous les yeux.
Son Palais toujours ouvert , étoit toujours
rempli. Au milieu de cette affluence , M.
le Cardinal de Rohan s'occupoit , comme
s'il eût été dans une profonde folitude.
Ce concours le charmoit fans le diftraire.
Ceux qui l'abordoient , au lieu d'une au
dience , trouvoient un entretien plein de
bonté . Il s'intéreſfoit à leur fituation ; il
accommodoit leurs differends. L'air obli
geant , dont il accordoit une grace en relevoit
le prix ; & la peine qu'il témoignoit
à refufer confoloit de fes refus ; il étoit le
lien & l'arbitre des familles , des Corps
des differens partis . Quoiqu'il ait fçû défendre
fes prérogatives avec vigueur , fon
Chapitre conferva toujours avec lui l'union
la plus parfaite.
Dans la difcuffion des matieres les plus
>
И
79
JUIN.
1751.
épineufes , on admiroit fa douceur , fa pénétration
, la jufteffe de fes idées . D'un
coup d'oeil il faififfoit le point de la queftion
, & fans s'arrêter aux branches , il
s'attachoit aux difficultés effentielles . La
raifon , qui pour convaincre les hommes
a befoin de les féduire , ne fut jamais fi
feduifante que dans fa bouche. Les graces
de fa perfonne , la nobleſſe de ſa diction ,
l'élégance toujours naturelle des tours qu'il
employoit , cette politeffe qui proportionnoit
fon langage au rang , au mérite , aux
circonstances , tout concouroit à lui donner
fur les efprits un empire , dont il ne
fe fervoit fouvent , que pour faire goûter
des confeils utiles , ou des partis avanta
geux. C'étoit un Enchanteur aimable , qui
n'abufoit point de fes charmes; & c'eſt à
ce caractére , à cette conduite qu'il a dû
Feftime & l'amour des peuples confiés à
fes foins , tandis que fa magnificence attiroit
fur lui les regards des Etrangers.
M. le Cardinal de Rohan , placé fur la
plus importante de nos frontieres entre
deux Peuples puiffans & rivaux , fembloit
être chargé de repréſenter la France auprès
de l'Allemagne. Perfonne n'étoit plus fait
pour réuffir dans cette brillante fonction..
La beauté de les jardins & de fes Palais ,
orués par tous les Arts , donnoit une haute-
Diiij
Bo MERCURE DE FRANCE.
idée de notre goût : fes manieres faifoient
aimer nos moeurs : & la grandeur du Sujet
annonçoit la Majefté du Souverain . Ses
correfpondances continuelles avec les Princes
de l'Empire , les ont fouvent mis à
portée de lui donner des marques des fentimens
qu'ils avoient pour lui. Il étoit
dans l'habitude de leur faire des préfens ,
& d'en recevoir d'eux . Les Princes de
Waldeck , de Bade , de Darmstadt ,, & des
Deuxponts venoient pafler plufieurs jours
avec lui . L'Electeur de Cologne lui rendit
vifite en 1739 , & trouva Saverne au - deſſus
de fa réputation.
Cette eftime , dont jouiffoit M. le Cardinal
de Rohan , ne ſe bornoit point à des
démonftrations vagues & paffageres. Il en
a fçu tirer en plufieurs rencontres des avantages
réels ; mais furtout s'en fervir pour
remettre fon Siége en poffeffion de fes plus
beaux droits. En 1721 , il obtint de l'Empereur
l'Inveftiture des Etats que l'Evêché
de Strasbourg poffede en Allemagne ; &
reconnu par cette cérémonie Membre de
l'Empire , il reprit dans la Diette générale
une féance , dont les deux Evêques précédens
n'avoient pas joui.
Si la fplendeur dans laquelle il vivoic
n'eût été qu'une vaine décoration , faite
uniquement pour les yeux , ce ne feroit
JUI N. 1751. 81
pas un fujet d'éloge. Mais fa magnificence
n'étoit point un abus des richeffes. Ce n'étoit
ni cette pompe frivole , dont l'éclat
eft inutile à ceux qu'il éblouit , ni ce fafte
odieux que le Sage méprife , & que le vul →
gaire contemple en murmurant. Bienfai
fante & liberale , elle allioit les dehors de
la repréſentation avec le foulagement des
malheureux : elle entretenoit les Arts &
l'induftrie ; elle répandoit dans l'Alface
l'abondance & la joye. Les Eccléfiaftiques ,
les Militaires , les gens de Lettres étoient
admis à la table & logés dans fon Palais ,
forfqu'ils vouloient y faire quelque féjour.
Il fuffifoit de lui être préfenté , pour y demeurer
auffi long- tems que la néceffité des
affaires , les charmes du lieu , ceux de la
fociété pouvoient y retenir ; & l'on en fortoit
plein de reconnoiffance , pour faire
place à d'autres qui devoient y trouver les
mêmes agrémens : Les foldats ennemis
retenus prifonniers pendant la guerre aux
environs de Strasbourg , ont reffenti les
effets de fa généreufe compaffion . Hommes
, femmes , enfans , il ' les a fair venir
dans fon Palais ; & les a confolés dans leur
mifére par des fecours de toute efpéce.
Saverne étoit un Temple confacré par la
grandeur à l'hofpitalité.
.
A
François & Guillaume de Furftemberg
Dav
82 MERCURE DE FRANCE.
avoient conftruit ce fuperbe édifice , mais
il doit tous les embelliffemens à M. le Cardinal
de Rohan . Le Palais Epifcopal de
Strasbourg eft fon ouvrage. Il l'a commencé
en 1730 , & tous les connoiffeurs
en admirent l'élegance & la nobleffe .
Cependant , malgré tant de dépenſes ,
les revenus de l'Evêché font augmentés
confidérablement . Il avoit trouvé fon
Diocéfe dans cet état de défordre que de-.
voient produire l'anarchie dans laquelle il:
avoit long- tems gémi , l'abſence de fes
Evêques , & le mêlange des Religions. Il
le laiffe réglé, tranquille , rétabli dans ſon
ancien luftre , embelli de bâtimens fomptueux.
Ne pouvoit- il pas à quelques égards .
s'approprier la réflexion que fit Auguftefur
l'état où Rome étoit , lorfqu'il prit les
rénes de l'Empire , & fur celui dans lequel
à fa mort il laiffa cette Capitale du monde ?
Mais plus heureux que ce Prince , il a ce
qu'Augufte ne put ou ne voulut pas avoir,
un fucceffeur digne de lui , formé par fes
foins , héritier de fon nom , de fes qualités
aimables , de fon goût pour la Littérature,
& dont les vertus confoleront l'Alface .
Quoique M. le Cardinal de Rohan fût
fujet à de fréquentes attaques de goute ,
la bonté de fon tempéramment fembloit
lui promettre des jours plus longs. Une
JUIN. 17316 83
maladie que d'abord on ne crut pas mortelle
l'emporta prefque fubitement au mois
de Juillet dernier , dans la foixantefeizième
année de fon âge. Il est mort
pleuré de fa famille , d'un grand nombre
d'amis illuftres , d'un peuple nombreux
dont il fut les délices , & regretté d'un
Souverain , digne de regner fur les plus .
grands hommes . C'est une vraie perte , a dit
le Roi en apprenant fa mort. Le Cardinal
de Rohan a bien fervi l'Etat ; il étoit bon Citoyen
grand Seigneur , je n'ai jamais été
harangué par perfonne qui m'ait plû davantage.
'Ouvrage fuivant a été imprimé dans
une Ville de Province , d'où il nous
a été envoyé . Comme il n'eft guéres répandu
, nous nous croyons autorités à l'inferer
dans notre Journal. La lecture de ce
morceau convaincra tout le Royaume que
M. de Bougainville écrit avec le naturel ,
l'élégance, & la dignité qui conviennent à
l'importante place qu'il occupe.
ELOGE HISTORIQUE
De M. le Cardinal de Rohan , lû le 15 Novembre
1749 , dans l'Aſſemblée publique
de l'Académie Royale des Inſcriptions &
Belles-Lettres.
A
-
Rmand Gafton - Maximilien de
Rohan , Cardinal Prêtre de la Sainte
Eglife Romaine du Titre de la Trinité
du Mont , Evêque & Prince de Strasbourg,
62 MERCURE DE FRANCE.
Landgrave d'Alface , Prince du Saint Empire
, Grand Aumônier de France , Commandeur
de l'Ordre du Saint Efprit , Proviſeur
de Sorbonne , Abbé de Saint Waft
d'Arras , de la Chaiſe- Dieu , & de Foigny ,
l'un des Quarante de l'Académie Françoife,
& Honoraire de celle des Belles Lettres ,
naquit à Paris le 26 Juin 1674. Il étoit
le quatriéme fils de François , Prince de
Rohan- Soubife , & d'Anne de Chabot ,
fille aînée d'Henri de Chabot , Duc de
Rohan.
Une figure noble , & dont les traits heureux
fembloient formés par les graces , fut
le moindre des préfens qu'il reçut de la
Nature. Elle lui prodigua fes dons les plus
précieux . Aux faillies d'une imagination
brillante , aux agrémens d'un efprit vif &
jufte , fe joignit tout ce qui peut annoncer
un coeur fenfible , vertueux , bienfaifant;
& le germe de ces qualités aimables ,
qui devoient le rendre fi cher à la Société,
fe développa rapidement avec l'âge . Son
enfance fut l'aurore d'un beau jour.
L'éducation feconda fes talens naturels.
Ses études eurent un fuccès , dont l'éclat
n'eft point effacé par celui qui couvre le
refte de fa vie. La Ville de Bourges , où il
les commença fous les yeux du Prince de
Soubife , fon pere , Gouverneur de Berry ,
JUI N. 1751 .
63
en partage la gloire avec le Collége de
Harcourt , où il vint les achever. Les
charmes de cette Littérature agréable ,
dont nous cueillons les prémices dans le
cours des Humanités , ne l'empêcherent
pas de fentir le mérite réel de la Philofophie.
Cependant il falloit alors une gran
de pénétration pour le reconnoître , au
travers des ronces , dont cette Science étoit
hérifiée. Il l'envifagea , comme une introduction
à la Théologie , vers laquelle il
tournoit toutes les vues , pour fe difpofer
à l'Etat Eccléfiaftique.
Son rang , qui le mettoit en droit d'afpirer
avec fuccès aux plus hautes dignités
de l'Eglife , ne lui parut pas une difpenfe
des qualités néceffaires pour les remplir.
Quoique pouvant fe repofer fur fa uaiffance
, l'Abbé de Soubife voulut ne rien
devoir au nom qu'il portoit , & für en
quelque forte de tout obtenir , il eut la
noble prétention de tout mériter . L'eftime
générale qu'il s'étoit acquife dans fes
premieres études le fuivit en Sorbonne .
Tous ceux qui couroient avec lui cette
longue & laborieufe carriere , charmés de
fa politeffe , admiroient fon application .
Il étoit en même tems leurs délices & leur
modéle.
La Théologie , de toutes les Sciences la
64 MERCURE DE FRANCE .
plus noble & la plus importante , eft peutêtre
aufli la plus difficile . Mais que ne peut
l'opiniâtreté du travail , foutenue par un
jugement folide , une mémoire heureuſe ,
un génie élevé ? Les progrès de M. l'Abbé
de Soubife furent rapides & brillans . Sa
premiere Théfe eft du mois de Mars 1696.
Il la foutint couvert , avec tous les honneurs
, qu'on ne défere qu'aux Princes
iffus de Maifons Souveraines . Cet Acte ,
où fon érudition eut fes Maîtres eux -mêmes
pour admirateurs , mit dans un nouveau
jour le talent fingulier qu'il avoit
pour la parole.
Il en donna des preuves encore plus
frappantes deux ans après , dans le Panégyrique
de Louis XIV , qu'il prononça
comme Prieur de Sorbonne Panégyrique
comparable à celui de Trajan ; mais dont
l'Auteur connoiffoit mieux que Pline la
véritable éloquence . La fienne avoit cette
noble fimplicité qui fait en tout genre le
caractére effentiel du beau . Ce difcours
enleva tous les fuffrages , & la Traduction
Françoife qu'on en fit fur le champ , multiplia
les éloges : le talent de l'Orateur parut
égaler la grandeur du fujet.
* Ces honneurs confiftent à parler couvert , à être
ganté , & à être traité de Sereniffime Princeps , tant
par le Président de la Théfe ,' que par les Bacheliers,
qui argumentent.
JUIN. 1751. 65
La Renommée porta dans l'Europe fçavante
le nom de M. l'Abbé de Soubife .
Ces traits de fa jeuneffe font d'autant plus
remarquables , que l'idée qu'ils donnoient
de fon caractére , contribua beaucoup à
fon élevation . Ce fut autant fon mérite
que fa naiffance , qui le fit élire en 1701 ,
Coadjuteur de Strasbourg.
Cette Ville importante étoit alors une
nouvelle conquête pour la France & pour
la Religion. Louis XIV , en la réuniflant
à fa Couronne , venoit de la faire rentrer
dans le fein de l'Eglife Romaine . Sous les
aufpices de ce Prince , les Catholiques
avcient ti 1681 repris poncion de la
Cathédrale , ufurpée depuis plus d'un fiécle
par les Proteftans. Mais , quoique la
Réforme eût ceffé d'être dominante dans
fes murs , elle y confervoit toujours un
parti confidérable. L'Univerfité tenoit
hautement pour elle , avec la moitié des
Citoyens. Cette divifion formoit comme
deux Villes dans l'enceinte d'une feule .
L'invafion du Luthéranifme & les guerres,
dont l'Alface étoit depuis long- tems le
théatre , avoient de plus introduit des abus
fans nombre , dans la difcipline & dans les
moeurs. Enfin les Evêques de Strasbourg ,
Souverains au delà du Rhin , faifoient partie
du Corps Germanique . Ils avoient
66 MERCURE DE FRANCE.
féance dans la Diette générale ; & tirés
prefque tous des plus grandes Maifons de
I'Empire , ils étoient à la tête du Chapitre,
le plus noble de l'Allemagne .
Pour occuper une telle place dans de
pareilles circonstances , il falloit un homme
, dont l'extraction répondît à celle de
fes Prédéceffeurs ; qui , fans rien devoir à
fon titre , pût tenir par lui- même un rang
diftingué dans une République de Souverains
, qui joignant au don de repréfenter
,toutes les vertus folides , foutînt par
fa magnificence l'éclat du nom François ,
& le fit chérir par fon affabilité : il falloit
un Prélat , dont le zéle pour la Religion ,
& la difcipline Eccléfiaftique , fût réglé
par la prudence ; qui fe regardant moins ,
comme le Chef d'un parti , que comme le
Pere d'enfans divifés , protégeât les uns ,
fans bleffer la tolérance qu'il devoit aux
autres , & fçût , au défaut de l'unanimité ,
maintenir la paix : qui fenfible au plaifir
d'être aimé , fût perfuadé que le vrai , pour
fubjuguer utilement les efprits , doit triom
pher des coeurs.
On vit ce Prélat dans M. l'Abbé de
Soubife . Toutes les qualités qu'il réuniffoit
firent tomber fur lui le choix du Roi , de
l'Evêque & du Chapitre . Le Cardinal de
Furftemberg , en l'adoptant , le facra dans
JUIN. 1751. 67
P'Eglife Abbatiale de Saint Germain - des-
Prez. L'Alface applaudit à cette Election .
Elle vit avec plaifir un Siége, fouvent occupé
par des Archiducs , par des Princes
de Lorraine , de Brandebourg & de Baviere,
à la veille d'être rempli par un Evêque
de la Maifon de Rohan ; de cette ancienne
Maiſon , l'une des premieres du
Royaume , & qui , depuis tant de fiécles ,
joint à fa propre grandeur , celle donnent
les Alliances les plus auguftes .
L'évenement juftifia les efperances que
la Province avoit conçues. Le Coadju
reur , devenu Titulaire en 1704 , fçut fe
montrer à la fois Evêque & Prince. ra w
que
nie
vit foûtenir la dignité de fon Siége , avec
une nobleffe , qui lui mérita l'eftime & la
confidération de toute l'Allemagne ; corriger
les abus ; rendre au Service Divin fa
majeftueufe décence ; rétablir dans fon
Diocéfe l'ordre & la tranquillité ; ménager
les prétentions de la Réforme , en confervant
avec vigueur les droits de la Religion
Catholique . Le nombre des Proteftans eft
à préfent beaucoup moindre , & diminue
dejour en jour. Pour les ramener , il n'employa
jamais que la douceur , les liberalités
, la raifon , & cet heureux don qu'il eur
toujours de plaire & de perfuader. Je ne
dois qu'indiquer ici ces faits intére ffans : le
68 MERCURE DE FRANCE .
détail en appartient à l'Hiftoire Eccléfiaftique
d'Alface.
Ce feroit encore attenter aux droits des
Hiftoriens de l'Eglife , que de m'étendre
fur la part importante qu'il eut en France
aux affaires de la Religion , vers la fin du
dernier Regne & fous la minorité du Roi.
On fçait que fur la nomination de Louis
XIV , Clément XI le créa Cardinal en
1712 ; que Grand Aumônier de France en
1713 , il fut un des Préfidens de l'Affemblée
extraordinaire , convoquée pour l'acceptation
de la Bulle Unigenitus ; qu'en
qualité de Chef de la Commiffion , il ſe
Change du
dan
rapport & que le Corps ref
pectable auquel il rendit compte , en louant
fon zéle , admira fon éloquence .
La mort de Clément XI ouvrit en
1721 , une brillante carriere aux talens
politiques de M. le Cardinal de Rohan. Il
étoit en chemin pour Rome , où il alloit
réfider au nom du Roi . Cette nouvelle
lui fit hâter fa marche. Il entra au Conclave
le z Avril , & le 8 Mai fuivant , Innocent
XIII fut élû. La part qu'eut à cette
élection le Cardinal de Rohan , ſon mérite
perfonnel , fa réputation , fa magnificence
, fixerent fur lui tous les yeux dans la
Capitale du Monde Chrétien . On s'y rappelle
encore les pieufes largeffes qu'il fit
JUIN. 1751 69
à l'occafion de la convalefcence du Roi.
L'éclat qui l'environnoit fut un fpectacle
pour une Ville où les grands fpectacles
font fi communs , & qui les aime encore ,
comme elle les aimoit fous le regne d'Augufte.
Mais en trême tems que ces dehors '
pompeux repaifoient l'avide curiofité des
Habitans de Rome , fon affabilité , les
charmes de fon efprit , la protection qu'il
accordoit au mérite , & l'ufage qu'il fit
pendant fon féjour de la confiance du Souverain
Pontife lui concilioient tous les
coeurs.
Le Sacré Collège , qui dans le Conclave
avoit vû briller fa pénétration & fon habileté
, eut fouvent depuis occafion d'admirer
fes connoiffances & la jufteffe de
fon efprit . Il en donna particulierement
des preuves dans une affaire importante ,
dont l'examen étoit du reffort d'une Congrégation
où le Pape l'avoit fait entrer.
M. le Cardinal de Rohan , s'étant apperçu
qu'on s'écartoit du point de la queſtion ,
prit la parole , & fon avis forma celui du
Tribunal. Comme l'italien ne lui étoit pas
encore familier , il eut recours dans cette
rencontre à la Langue Latine , & charma
fes Auditeurs par la facilité de l'expreffion ,
en même tems qu'il les perfuada par la
force du raifonnement. Les Cardinaux
73 MERCURE DE FRANCE.
étrangers que la vacance du Saint Siége
avoit attirés en grand nombre à Rome ,
reçurent le Chapeau dans un Confiftoire
folemnel , où M. le Cardinal de Rohan ,
qui fe trouvoit à leur tête , fit au nom de
tous un difcours , hautement applaudi de
cette augufte Affemblée. Celui , par lequel
il prit congé du Pape au mois de Décembre
, ne le fut pas moins. Il étoit devenu
le fujet des entretiens de Rome , & l'on
s'apperçut long- tems du vuide qu'y laiſſa
fon départ.
Tous les Princes d'Italie , dont il traverſa
les Etats , en reprenant la route de
France , fe féliciterent d'être fur fon paffage.
Le Duc de Parme alla au devant de
lui. Le Roi de Sardaigne le reçut en Prince
; & dans les honneurs , dont par tout
on le combla , il eut le plaifir fenfible de
voir fa perfonne diftinguée de fon rang.
Cette réputation qu'il s'étoit acquife
pendant fon premier féjour , il l'a foûtenue
, & même augmentée dans les trois
voyages qu'il a faits depuis , pour l'Election
de Benoît XIII , de Clément XII , &
du Pape , aujourd'hui regnant . Son entrée
dans Rome étoit une efpéce de triomphe ,
où la joye de le revoir éclattoit par mille
applaudillemens. A ces marques de fatisfaction
fuccédoient bientôt les regrets de
JUIN. 1751. 71
le perdre. Mais en s'éloignant il étoit fûr
de n'être pas oublié . Son nom fera longtems
cher aux Citoyens de Rome.
Ce nom ne l'eft pas moins aux Amateurs
des Lettres, M. le Cardinal de Rohan les
a chéris , protégés , encouragés par fes bienfaits.
11 leur faifoit un accueil , d'autant
plus fatisfaifant pour eux , que fon goût
leur étoit connu. Quoique le torrent des
affaires parût l'entraîner , il avoit fçû dérober
à fes occupations affez de tems pour
acquerir de nouvelles connoiffances , &
pour cultiver les genres d'étude aufquels
la jeuneffe s'étoit confacrée. Les Sçavans
même de profeffion trouvoient à profiter
auprès de lui . Toujours affez inftruit pour
les entendre , il l'éroit fouvent affez pour
leur faire des objections , pour leur donner
des vûes fines & lumineufes , pour
propofer à leurs recherches des objets curieux
& nouveaux . La politeffe & le ton
d'égalité , qui regnoit fans affectation dans
ces entretiens , faifoient prefque perdre de
vûe le Cardinal Evêque de Strasbourg ,
pour ne montrer que l'Académicien .
Ce titre , dont fe paroit un homme revêtu
des plus éminentes dignités , étoit
moins un hommage qu'une juftice , que
la République des Lettres avoit crû lui
devoir. Nous avons déja cité plufieurs oc72
MERCURE
DE FRANCE
.
cafions où fon éloquence parut avec éclat.
Elles ne font les feules ; & nous pou- pas
vons donner les mêmes éloges à tous les
difcours qu'il a prononcés dans l'exercice
de fes diverfes fonctions ; entre autres à
ceux , dont il accompagna la célébration
du Mariage du Roi , qu'il fit à Strasbourg,
& dont il renouvella la Cérémonie à Fontainebleau
, comme Grand Aumônier de
France .
Cet Art de manier la parole , d'afſujettir
au ton du fujet un ftyle toujours noble
& pur ,
eft un des traits qui caractériſent
M. le Cardinal de Rohan. Il étoit , à ce
titre feul , un des principaux ornemens de
l'Académie Françoife , dans laquelle il prit
féance le 31 Janvier 1704 ; jour heureux
& brillant pour cette Compagnie , où fon
entrée rétablit le calme , troublé depuis
quelque tems par un de ces orages , que
les paffions excitent dans les Sociétés Littéraires
, comme dans les autres .
pour
ainli
Dès 1701 , le Roi l'avoit mis au
nombre des Honoraires
, qu'il donnoit à
l'Académie
des Belles Lettres , par le Ré
glement , qui la renouvella
dire , en lui faifant prendre une forme
plus ftable & plus réguliere . Il en fut nommé
Préfident en 1712 , & continué l'année
ſuivante . Nos Regiſtres parlent fouvent
JUIN
73
1751.
vent alors de l'ardeur & de l'émulation
qu'entretenoient dans nos Affemblées fa
préfence , & le goût qu'il marquoit pour
les objets de nos travaux. Quoique l'eftime
foit un tribut , dont le fçavoir & les
talens ne peuvent êrre fruftrés fans injuftice
, c'eſt un tribut flatteur , que reçoivent
toujours avec reconnoiffance ceux qui feroient
le plus en droit de l'exiger. Mais
il les flatte furtout de la part d'un homme
qu'ils admirent eux-mêmes , & qui , fait
pour fixer leurs regards , paroît s'occuper
d'eux. C'eft alors une véritable récompenfe
, dont leur amour propre fent tout le
prix ; & le defir de la mériter , en animant
leurs efforts , eft une des fources de leurs
faccès.
M. le Cardinal de Rohan , prodigue de
cette eftime , fi capable d'encourager les
gens de Lettres , en a fouvent aidé plufieurs
à l'obtenir , par les fecours qu'ils
puifoient dans fa Bibliothéque , l'une des
plus nombreufes & des mieux choilies.
qui foient en Europe . Celle de M. de
Thou , poffedée depuis par M. le Préfident
de Menars , en compofe le fonds.
Elle étoit prête à fe difperfer en 1701
& la France auroit vû paffer dans de
mains étrangeres une partie de ce tréfos ,
amaffé par un de fes plus grands Hommes ,
1. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE .
fi le goût de M. l'Evêque de Strasbourg
pour les Lettres ne nous l'eût conſervé. Il
l'acheta dans le fort d'une guerre opiniâtre
& ruineufe . Les follicitations de M.
l'Abbé de Boiffy , qu'il s'étoit attaché dès
le tems de fa Licence , & qui fut depuis
Affocié de l'Académie , contribuerent à le
déterminer.
Ce Recueil étoit renommé pour les
belles reliûres , pour les excellentes édi
tions , & furtout pour les Livres en grand
papier , que M. de Thou poffedoit feul. Il
avoit fçu fe les procurer par un moyen,
qui fuppofe la curiofité d'un Amateur , &
le crédit d'un Magiftrat généralement efti
mé. 11 envoyoit aux Miniftres du Roi ,
dans les differentes Cours , le plus beau
papier qu'on eût alors , pour faire tirer un,
ou quelquefois deux exemplaires des meil
leurs ouvrages qui s'imprimoient chez les
Etrangers. Ses vûes ne fe bornoient pas
à cet objet , qui n'eft après tout , qu'une
fingularité plus remarquable qu'utile. Il
s'étoit propofé de former une Bibliothé
que univerfelle.
M. le Cardinal de Rohan fuivit princi
palement fur cet article le plan du Fonda
teur. Malgré les dépenfes néceffaires &
continuelles qu'il faifoit dans fon Diocéle,
& par tout où l'exigeoit fon état , il n'á
·
JUIN.
75
1751
ceffé d'augmenter cette collection , déja
très-nombreuſe. L'accroiffement qu'elle a
reçu par les foins , eft fi confidérable , que
l'ancien fonds en fait aujourd'hui la moindre
portion . Entre autres articles importans
, elle offre une fuite des meilleurs ouvrages
compofés fur le Droit public , dont
l'étude eft très-Aloriffante en Allemagne.
Le nombre , la condition , la rareté des
Livres qui forment cette Bibliothéque ,
f'ordre même dans lequel ils font difpofés,
tout annonce le goût de celui qui la poffedoit
; & c'est moins pour lui que pour
elle qu'il fembloit avoir conftruit le Palais
dont elle occupe une partie,
Peu de tems après fon retour de Rome
en 1722 , M. le Cardinal de Rohan ou .
vrit fa Bibliothéque à des Conférences ,
où regnoient fous fes aufpices la politeffe ,
l'efprit & l'érudition . Dom Calmer , Dom
Bernard de Monfaucon , le Pere de Tournemine
, & plufieurs autres de nos plus
célébres Littérateurs s'y trouvoient à des
jours marqués , pour s'entretenir fur des
matieres de Critique ou d'Hiftoire . Il préfidoit
quelquefois lui-même à ces fçavantes
Affemblées , où chacun , obligé de remplir
à fon tour une féance entiere , choififoit
à fon gré le fujer de fa differtation.
Mais ce que nous ne pouvons trop re-
Dij
76. MERCURE DE FRANCE.
marquer dans un éloge littéraire , c'eſt
l'accès que les Sçavans de tout état , &
principalement les Eccléfiaftiques
›
→ ont
toujours eu dans cette Bibliothèque . Elle
s'ouvroit pour eux à toute heure : ils y
trouvoient outre les Livres dont ils
avoient befoin , toutes les facilités néceffaires
pour le travail . M. le Cardinal de
Rohan , qui pendant fon féjour à Paris
venoit de tems en tems la viſiter , étoit
charmé d'y rencontrer des Lecteurs . Il fe
faifoit un plaifir de les queftionner fur
l'objet de leurs études , & de les encoura
ger par l'intérêt qu'il paroifoit y prendre.
Les gens de Lettres n'avoient pas feulement
la liberté d'emprunter les Livres , &
de les garder à loifir . S'ils en demandoient
quelques-uns qui ne fuffent pas dans la
Bibliothéque , on les achetoit fur le champ,
pour leur en procurer la lecture. Le zéle
du Bibliothéquaire fecondoit de fi louables
difpofitions. M. l'Abbé Oliva fatisfaifoit
en les fuivant , fon goût pour les
Lettres.
C'est à les foins , & à la liberalité de M.
le Cardinal de Rohan , que le Public doit
1 ,édition de plufieurs Lettres du Pogge
Florentin , & de fon Traité fur les viciffi
indes de la Fortune : ouvrage curieux , dont
le manufcrit appartenoit au Cardinal Ot
JUIN. 1751. 77
toboni. L'Italie recéle peut-être encore un
grand nombre d'écrits de fes plus illuftres
- Sçavans , dont la connoiffance jetteroit un
nouveau jour fur l'Hiftoire des derniéts
fiéeles , fi l'exemple de M. le Cardinal de
Rohan trouvoit beaucoup d'imitateurs.
Ce morceau du Pogge , qu'il fit imprimer
à les frais , parut en 1723 fous fes
aufpices. C'est une forte d'hommage qu'il
a reçu plus d'une fois , & dont il fat toujours
redevable à la réputation qu'il s'étoit
acquife dans l'Europe. De tous les
ouvrages qui lui furent dédiés , je ne citerai
que le Tréfor des Anecdotes du Pere
Martenne ; les Antiquités de l'Eglife d'Efpagne
, & la Traduction Italienne de nos
Mémoires , dont le premier volume parut
à Venife en 17 ; o . La flatterie n'eut aucune
part à ces témoignages publics d'une
jufte reconnoiffance . Les gens de Lettres
pouvoient- ils en avoir trop pour un Amateur
illuftre , qui s'attachoit à former unte
Bibliothéque immenfe pour leur ufage ,
autant que pour le fien à Il en avoit deux
autres , dont il étoit plus fouvent à portée
de jouir , l'une à Strasbourg , & l'autre à
Saverne .
?
En effet , Strasbourg & Saverne ont été
Ies lieux de fa réfidence ordinaire ; & c'eft
la furtout qu'il étoit grand , fi c'eft mériter
D iij.
78 MERCURE DE FRANCE.
ce nom , que d'être affable avec dignité
magnifique avec économie , zélé fans intolérance
, modéré fans foibleffe , ferme
& prudent , ami de la paix & confervateur
de l'ordre . Nous avons déja parlé de
ce qu'il a fait dans fon Diocéfe , où les
foins ont rétabli la régularité . Son départ
y répandoit la trifteffe : on l'eût regardé
comme un malheur public, fans l'efperance
d'un retour prochain. Il rentroit au bruit
des acclamations , & la joye qu'infpiroit
fa préfence,étoit peinte dans tous les yeux.
Son Palais toujours ouvert , étoit toujours
rempli. Au milieu de cette affluence , M.
le Cardinal de Rohan s'occupoit , comme
s'il eût été dans une profonde folitude.
Ce concours le charmoit fans le diftraire.
Ceux qui l'abordoient , au lieu d'une au
dience , trouvoient un entretien plein de
bonté . Il s'intéreſfoit à leur fituation ; il
accommodoit leurs differends. L'air obli
geant , dont il accordoit une grace en relevoit
le prix ; & la peine qu'il témoignoit
à refufer confoloit de fes refus ; il étoit le
lien & l'arbitre des familles , des Corps
des differens partis . Quoiqu'il ait fçû défendre
fes prérogatives avec vigueur , fon
Chapitre conferva toujours avec lui l'union
la plus parfaite.
Dans la difcuffion des matieres les plus
>
И
79
JUIN.
1751.
épineufes , on admiroit fa douceur , fa pénétration
, la jufteffe de fes idées . D'un
coup d'oeil il faififfoit le point de la queftion
, & fans s'arrêter aux branches , il
s'attachoit aux difficultés effentielles . La
raifon , qui pour convaincre les hommes
a befoin de les féduire , ne fut jamais fi
feduifante que dans fa bouche. Les graces
de fa perfonne , la nobleſſe de ſa diction ,
l'élégance toujours naturelle des tours qu'il
employoit , cette politeffe qui proportionnoit
fon langage au rang , au mérite , aux
circonstances , tout concouroit à lui donner
fur les efprits un empire , dont il ne
fe fervoit fouvent , que pour faire goûter
des confeils utiles , ou des partis avanta
geux. C'étoit un Enchanteur aimable , qui
n'abufoit point de fes charmes; & c'eſt à
ce caractére , à cette conduite qu'il a dû
Feftime & l'amour des peuples confiés à
fes foins , tandis que fa magnificence attiroit
fur lui les regards des Etrangers.
M. le Cardinal de Rohan , placé fur la
plus importante de nos frontieres entre
deux Peuples puiffans & rivaux , fembloit
être chargé de repréſenter la France auprès
de l'Allemagne. Perfonne n'étoit plus fait
pour réuffir dans cette brillante fonction..
La beauté de les jardins & de fes Palais ,
orués par tous les Arts , donnoit une haute-
Diiij
Bo MERCURE DE FRANCE.
idée de notre goût : fes manieres faifoient
aimer nos moeurs : & la grandeur du Sujet
annonçoit la Majefté du Souverain . Ses
correfpondances continuelles avec les Princes
de l'Empire , les ont fouvent mis à
portée de lui donner des marques des fentimens
qu'ils avoient pour lui. Il étoit
dans l'habitude de leur faire des préfens ,
& d'en recevoir d'eux . Les Princes de
Waldeck , de Bade , de Darmstadt ,, & des
Deuxponts venoient pafler plufieurs jours
avec lui . L'Electeur de Cologne lui rendit
vifite en 1739 , & trouva Saverne au - deſſus
de fa réputation.
Cette eftime , dont jouiffoit M. le Cardinal
de Rohan , ne ſe bornoit point à des
démonftrations vagues & paffageres. Il en
a fçu tirer en plufieurs rencontres des avantages
réels ; mais furtout s'en fervir pour
remettre fon Siége en poffeffion de fes plus
beaux droits. En 1721 , il obtint de l'Empereur
l'Inveftiture des Etats que l'Evêché
de Strasbourg poffede en Allemagne ; &
reconnu par cette cérémonie Membre de
l'Empire , il reprit dans la Diette générale
une féance , dont les deux Evêques précédens
n'avoient pas joui.
Si la fplendeur dans laquelle il vivoic
n'eût été qu'une vaine décoration , faite
uniquement pour les yeux , ce ne feroit
JUI N. 1751. 81
pas un fujet d'éloge. Mais fa magnificence
n'étoit point un abus des richeffes. Ce n'étoit
ni cette pompe frivole , dont l'éclat
eft inutile à ceux qu'il éblouit , ni ce fafte
odieux que le Sage méprife , & que le vul →
gaire contemple en murmurant. Bienfai
fante & liberale , elle allioit les dehors de
la repréſentation avec le foulagement des
malheureux : elle entretenoit les Arts &
l'induftrie ; elle répandoit dans l'Alface
l'abondance & la joye. Les Eccléfiaftiques ,
les Militaires , les gens de Lettres étoient
admis à la table & logés dans fon Palais ,
forfqu'ils vouloient y faire quelque féjour.
Il fuffifoit de lui être préfenté , pour y demeurer
auffi long- tems que la néceffité des
affaires , les charmes du lieu , ceux de la
fociété pouvoient y retenir ; & l'on en fortoit
plein de reconnoiffance , pour faire
place à d'autres qui devoient y trouver les
mêmes agrémens : Les foldats ennemis
retenus prifonniers pendant la guerre aux
environs de Strasbourg , ont reffenti les
effets de fa généreufe compaffion . Hommes
, femmes , enfans , il ' les a fair venir
dans fon Palais ; & les a confolés dans leur
mifére par des fecours de toute efpéce.
Saverne étoit un Temple confacré par la
grandeur à l'hofpitalité.
.
A
François & Guillaume de Furftemberg
Dav
82 MERCURE DE FRANCE.
avoient conftruit ce fuperbe édifice , mais
il doit tous les embelliffemens à M. le Cardinal
de Rohan . Le Palais Epifcopal de
Strasbourg eft fon ouvrage. Il l'a commencé
en 1730 , & tous les connoiffeurs
en admirent l'élegance & la nobleffe .
Cependant , malgré tant de dépenſes ,
les revenus de l'Evêché font augmentés
confidérablement . Il avoit trouvé fon
Diocéfe dans cet état de défordre que de-.
voient produire l'anarchie dans laquelle il:
avoit long- tems gémi , l'abſence de fes
Evêques , & le mêlange des Religions. Il
le laiffe réglé, tranquille , rétabli dans ſon
ancien luftre , embelli de bâtimens fomptueux.
Ne pouvoit- il pas à quelques égards .
s'approprier la réflexion que fit Auguftefur
l'état où Rome étoit , lorfqu'il prit les
rénes de l'Empire , & fur celui dans lequel
à fa mort il laiffa cette Capitale du monde ?
Mais plus heureux que ce Prince , il a ce
qu'Augufte ne put ou ne voulut pas avoir,
un fucceffeur digne de lui , formé par fes
foins , héritier de fon nom , de fes qualités
aimables , de fon goût pour la Littérature,
& dont les vertus confoleront l'Alface .
Quoique M. le Cardinal de Rohan fût
fujet à de fréquentes attaques de goute ,
la bonté de fon tempéramment fembloit
lui promettre des jours plus longs. Une
JUIN. 17316 83
maladie que d'abord on ne crut pas mortelle
l'emporta prefque fubitement au mois
de Juillet dernier , dans la foixantefeizième
année de fon âge. Il est mort
pleuré de fa famille , d'un grand nombre
d'amis illuftres , d'un peuple nombreux
dont il fut les délices , & regretté d'un
Souverain , digne de regner fur les plus .
grands hommes . C'est une vraie perte , a dit
le Roi en apprenant fa mort. Le Cardinal
de Rohan a bien fervi l'Etat ; il étoit bon Citoyen
grand Seigneur , je n'ai jamais été
harangué par perfonne qui m'ait plû davantage.
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Résumé : ELOGE HISTORIQUE De M. le Cardinal de Rohan, lû le 15 Novembre 1749, dans l'Assemblée publique de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres.
Maximilien de Rohan, né à Paris en 1674, était le quatrième fils de François, Prince de Rohan-Soubise, et d'Anne de Chabot. Il reçut une éducation approfondie en philosophie et théologie, soutenant sa première thèse en 1696 et prononçant un panégyrique de Louis XIV en 1698. En 1701, il fut élu Coadjuteur de Strasbourg et devint Abbé de Saint-Germain-des-Prés en 1751. Connu pour sa vertu, sa magnificence et son zèle religieux, il corrigea les abus dans son diocèse, restaura la décence du service divin et géra les tensions religieuses avec douceur. Créé cardinal en 1712, il devint Grand Aumônier de France en 1713 et présida l'assemblée pour l'acceptation de la Bulle Unigenitus. Il participa activement au conclave de 1721 et fut admiré à Rome pour son esprit et son affabilité. Membre de l'Académie française depuis 1704 et président de l'Académie des Belles-Lettres en 1712, il possédait une vaste bibliothèque célèbre pour ses éditions rares et ses œuvres sur le droit public. Il fonda une bibliothèque où se réunissaient des érudits pour discuter de critique et d'histoire, encourageant les études et publiant plusieurs œuvres. Respecté pour sa gestion éclairée de son diocèse et sa diplomatie, il représenta la France auprès de l'Allemagne avec succès. En 1721, il obtint de l'Empereur l'investiture des États de l'Évêché de Strasbourg, retrouvant ainsi sa place au sein de l'Empire et à la Diète générale. Il entreprit la construction et l'embellissement de divers édifices, notamment le Palais Épiscopal de Strasbourg. À sa mort en juillet à l'âge de soixante-treize ans, il laissa un diocèse régulé et prospère, profondément regretté par sa famille, ses amis, le peuple et le roi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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16
p. 17-25
LETTRE De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur en chef du Port Louis, à l'Auteur du Mercure, sur la persuosion où l'on est que le Port Louis est un lieu fort ancien, connu autrefois sous le nom de Blavet.
Début :
Tout le monde est persuadé, Monsieur, que le lieu où est aujourd'hui [...]
Mots clefs :
Port-Louis, Blavet, Ville, Nom, Roi, Lieu, Port, Citadelle, Bretagne
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur en chef du Port Louis, à l'Auteur du Mercure, sur la persuosion où l'on est que le Port Louis est un lieu fort ancien, connu autrefois sous le nom de Blavet.
LETTRE
De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur
en chef du Port Louis, à l'Auteur
du Mercure, sur la persuosion où l'on est
que le Port Louis est un lieu fort ancien,
connu autrefois sous le nom de Blavet. ,
Tout le monde est persuadé, Monsieur,
que le lieu où est aujourd'hui
la ville & citadelle du Port Louis, s'appel-
loit anciennement Blavet. Cette croyance
se trouve répandue dans plusieurs ouvrages
imprimés, & particuliérement dans ceux
qui ont été publiés sur la Géographie de-
puis 160 ans: il n'y a qui que ce soit qui
ne suive le torrent qui entraine à le penser.
Ce sentiment ne fait aucun doute, même
dans cette Province de Bretagne; & les
Habitans du Port Louis & des Villes voi-
sines le croyent fermement.
Il est étonnant, Monficur, qu'une telle
erreur se soit transmise depuis le premier
qui l'a dit, sans être scrutec & relevée par
personne jusqu'aujourd'hui. Il m'a paru
que le Public, & surtout ceux qui ont de
l'amour pour tout ce qui peut tendre à la
18 MERCURE DE FRANCE.
perfection de la Géographie, recevroient
avec plaisit, les preuves que je vais essayer
de rapporter, qui ont servi à me désabu-
ser sur certè pretendue antique origine.
Il seroit trop long de faire ici la nomen-
clature de tous les livres où il est parlé du
Port Louis, comme d'une ville ancienne
appellée autrefois Blavet: les uns la placent
à une demie lieue au-dessus, sur la riviere
de Blavet, les autres veulent qu'elle ait
été rebatie sur ses mêmes ruines.
Ces deux sentimens ont aussi peu de
vraisemblance l'un que l'autre. Quiconque
connoitra la Topographie des environs
du Port Louis, ne pourra disconvenir de
l'absurdité de cette position, puisque
l'embouchure de la riviere de Blavet en
est éloignée de plus d'une lieue; on ne
connoît d'ailleurs aucuns vestiges aux en-
virons, qui puissent donuer le moindre in-
dice qu'il y ait eu une autre ville autrefois
au voisinage du Port Louis.
Cependant on s'est tellement mis dans
l'esprit que le Port Louis s'étoit de tous
les tems appellé Blavet, que plusieurs sça-
vans des derniers siécles ont employé toute
leur sagacité pour en cherchet l'origine
dans la haute antiquité, entr'autres Or-
telius (a) & le célebre Historiographe M.
(al Ortolii Thesaurus Geographicus.
MARS. 1752.
19
de Valois (a), lequel rapportant un pas-
sage de l'ancienne notice (b) de l'Empire
Romain soutient que le mot Bablia, que
l'on y lit, doit s'expliquer par Blavet,
nom ancien du lieu où est le Port Louis:
Prafectus militum Carronentium Bablia, où
il remarque qu'il faut lire Blabitta ou Bla-
vitta: ce lieu appellé par les Anciens Ba-
blia, étoit une forteresse importante, où les
Romains tenoient une garnison de troupes
appellées Carroneuses, sous les ordres d'un
Duc ou Général de l'Armorique, qui cer-
tainement doit s'entendre de Blaye, ville
du Bourdelois sur la Garonne, que Pto-
leméè (c) appelle Portus Santonum, Promon-
torium Santonum; & le Poëte Ausone (d) à
la fin du quatrième siécle Blavia Militaris;
Gregoite de Tours (e) Blavia, & l'Itine-
raire d'Antonin met Blavetum, Blavia &
Blavium, sur le chemin de Bourdeaux à
Autun, & par consequent ne peut s'appli-
quet à l'endroit où est placé le Port Louis.
Ce qui confirme de plus en plus qu'il
(a) Valesius netitiae Galliarum. Voyez les Preuves
de la Nouvelle Hist. de Bret. de Dom Hyacinte-
Maurice. T. I. col. 163.
(6) Notice de l'Empire Romain; sect. 61.
(c) Ptolomai Cosmographie sive Geographia lib. 2.
(d) Ausoni Burdigalensis Opera ep. X. ad Paulum.
(e) Gregor. Tur. glor. Conf.
20 MERCUREDE FRANCE.
n'y a jamais eu anciennement de ville du
nom de Blavet, sur cette partie meridio-
nale de la Côte de Bretagne, c'est qu'il
nen est rien dit dans aucun des anciens
Historiens de ce Duché: il nen est fait au-
cunè mention dans la collection des Titres
de la Province, par le sçavant Benedictin,
de la nouvelle Histoire de Bretagne, où
on ne la trouve nulle part, soit dans les
archives du Domaine du Roi, dont le fond
releve, soit dans les titres des Seigneurs
voisins, ou ceux des vassaux qui en posse-
doient le terrein ou les cabanes qui y
étoient, losqu'en 1486. François II. Duc
de Bretagne (a) y envoya Jean Prince d'O-
range, & Jean Sire de Rieux accompagnés
de quantité de Gentils-Hommes & de
commerçans, pour en examiner la situa-
tion & le Port, où le Duc de Bretagne dès-
lors avoit dessein d'y faire l'établissement
d'une ville de commercé, dont il fut fait
un Procès-verbal, dans lequel ce lieu est
nommé Loc-Peran, petit Hameau habité
par des Pêcheurs, qui signifie en Langue du
pays, Lieu de S. Pierre, à cause d'une cha-
pelle sous l'invocation de ce Saint qui exis-
te encore aujourd'hui.
Le petit Hameau de Loc Peran étoit en-
eore le même l'an 1590. dans le tems des
(a) MS.
MARS. 1752.
21
révolutions de la Ligue. Le Duc de Mer-
cœeur (a) y attira 4000 Espagnols qu'il
avoit demandés au Roi d'Espague Philip-
pe II, qui débarquerent le 12 Octobre.
Le premier soin de ces troupes, fut
de s'y retrancher du côté de la terre, dont
quelques vestiges des murs & les fossés se
remarquent encore aujourd'hui; & com-
me le Port ou Golphe (à l'entrée duquel
est placé le Port Louis ) s'appelloit Bla-
vet (du nom de la principale Riviere qui
s'y jette) les Espagnols nommerent l'en-
droit où ils avoient débarqué, du nom
du Port. Voilà l'époque du nom Blavet,
donné à l'endroit où est le Pott-Louis :
& par la raison que dans ces temps de
guerres civiles, le débarquement des
Espagnols en Bretagne, faisoit l'atten-
tion de toute l'Europe. Le lieu où ils
avoient pris poste fit grand bruit; toutes
les Histoires en firent mention, sous le
nom de Blavet, ainsi que les Espagnols le
nommoient, & il a continué à être ap-
pellé de même, sans toutes les circons-
tances où il en a été depuis ce moment
question, jusqu'au temps qu'il a pris le
nom du Port Louis. Il est dit dans le
(a) Voyez le P. Dan. Hist. de Fr. in-4°. T. IX.
p. 511, 561. T. X. p. 33, 207, 208. & Pr. de sa
nouv. Hist. de Bret. T. III. col. 1715.
22 MERCURE DE FRANCE
Traité de Paix de Vervins, l'an 1598, que
le Roi d'Espagne fera restitution de la for-
teresse de Blavet au Roi Henry IV.
Les Géographes Blaeu (a) & Jansson (b)
par une fiction Géographique tracée
dans le Cabinet, ont placé cette forte-
resse dans leurs Cartes, isolée au milleu
du Golphe. Le sçavant Abbé de Longue-
rie (c), Piganiol de la Force (d), dans la
description qu'ils font du Port Louis
disent, qu'il s'appelloit anciennement
Blavet.
Les Princes mécontens (e) en 1610,
y établirent un Fort sur la pointe la plus
avancée dans la mer, précisément dans
le même emplacement de la citadelle ac-
tuelle, à l'entrée du Port, dont les vais-
seaux rangent les murs de très-près. Ce
Fort ayant ensuite été remis au Marquis
de Cœuvre par le Duc de Vendôme, le
Roi en ordonna la démolition.
Le Roi Louis XIII. peu de temps
après, prit la résolution, par le conseil
du grand Cardinal de Richelieu, d'y
établir une Ville de Commerce, & d'y cons-
(a) Geograpbia Blaviana.
(5) Atlas de Jean Jansson.
(c) Description de la France, p. 91.
(d) Description de la France, T. 6. p. 235.
(e) Moreri & un Manuscrit.
MARS. 1752.
23
truire une Citadelle: la direction en fut
confiée à M. le Maréchal de Brissac. Sa
Majesté voulut que cette nouvelle Ville
fût nommée de son nom, & les Lettres
Patentes en furent expédiées le 18 Juil-
let 1618.
La Citadelle n'étoit point achevée en
1625, lorsque M. de Soubise, (a) com-
mandant une flotte de vaisseaux Roche-
lois (dans ces temps malheureux qu'ils ne
se rapellent qu'avec douleur, ) étant en-
tré dans ce Port, dans le dessein de fai-
re le siège de la Citadelle, & de s'en em-
parer, les Ducs de Vendôme, de Retz &
de Brissac, instruits de cette invasion,
accoururent au secours: le Marquis de
Molac se jetta avec cent Gentils-hommes
Bretons dans la Citadelle, ce qui obli-
gea M. de Soubise à se rembarquer pré-
cipitamment pendant la nuit avec toutes
ses troupes qui commirent avant que de
partir, mille desordres dans la Ville,
où ils mirent le feu par tout, entrerent
dans les Eglises, les saccagerent, brise-
rent les images des Saints, les vases sa-
crés, & même pousserent leur exécrable
fureur jusques sur les Hosties.
Ce ne fut que dans la suite, que la
(a) Mezeray, Hist. de France, & le P. Daniel,
Tom. X. p. 15. 18, 27 Jan.
24 MERCUREDEFRANCE.
Ville fut fermée de murs par les soins &
les frais du Maréchal de la Meilleraye,
qui en fut fait Gouverneur après le Duc
de Brissac, par l'alliance qu'il contracta
avec la fille da ce Prince: il paroît que
cette enceinte fut finie avant l'an 1655;
& en considération des dépenses que le
Maréchal de la Meilleraye avoit faites
pour enfermer la Ville de murs, on lui
accorda, en forme de dédommagement,
la perception des droits sur les Boissons
dans l'intérieur de la Ville, dont le re-
venu avoit-passé en succession à la Maison
de Mazarin comme leur patrimoine qui
par un arrangement qui vient tout à
l'heure de se faire entre le Roi & la Mai-
son de Mazarin, sont actuellement per-
çus au nom de Sa Majesté.
La Compagnie des Indes (a) avoit eu
dessein, sous le regne du Roi Louis XIV.
de former au Port Louis son établisse-
ment; Sa Majesté en accorda la permis-
sion, par une Déclaration de l'an 1666;
mais cette Compagnie préféra un terrain
vague à l'intérêt de la rivière de Pons-
corf, à une lieue au nord, de l'autre
côté du Port Louis dans le même Gol-
phe
(a) Preuves de l'Hist. de la Compagnie des
Indes. p. 208.
MARS. 1752.
25
phe que l'on a nommé l'Orient, à cause
de la partie du monde, où cette Com-
pagnie fait son commerce, qui est un
des plus considérables établissemens qu'il
y ait jamais eu, tant par la construction
d'une quantité considérable de vaisseaux,
que par les magnifiques Magazins que
l'on y a bâtis, & que l'on augmente
chaque année.
J'ai insensiblement, Monsieur, éten-
du ma Lettre au delà des bornes qui
en étoient le motif; mais on ne peut
guères se dispenser en parlant d'une Ville,
de dire les principales choses qui peu-
vent l'intéresser. J'en passe beaucoup sous
silence dans la crainte d'abuser plus long.
temps d'une place, qui peut être plus
essentiellement remplie dans votre Mer-
cure: je suis, &c.
De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur
en chef du Port Louis, à l'Auteur
du Mercure, sur la persuosion où l'on est
que le Port Louis est un lieu fort ancien,
connu autrefois sous le nom de Blavet. ,
Tout le monde est persuadé, Monsieur,
que le lieu où est aujourd'hui
la ville & citadelle du Port Louis, s'appel-
loit anciennement Blavet. Cette croyance
se trouve répandue dans plusieurs ouvrages
imprimés, & particuliérement dans ceux
qui ont été publiés sur la Géographie de-
puis 160 ans: il n'y a qui que ce soit qui
ne suive le torrent qui entraine à le penser.
Ce sentiment ne fait aucun doute, même
dans cette Province de Bretagne; & les
Habitans du Port Louis & des Villes voi-
sines le croyent fermement.
Il est étonnant, Monficur, qu'une telle
erreur se soit transmise depuis le premier
qui l'a dit, sans être scrutec & relevée par
personne jusqu'aujourd'hui. Il m'a paru
que le Public, & surtout ceux qui ont de
l'amour pour tout ce qui peut tendre à la
18 MERCURE DE FRANCE.
perfection de la Géographie, recevroient
avec plaisit, les preuves que je vais essayer
de rapporter, qui ont servi à me désabu-
ser sur certè pretendue antique origine.
Il seroit trop long de faire ici la nomen-
clature de tous les livres où il est parlé du
Port Louis, comme d'une ville ancienne
appellée autrefois Blavet: les uns la placent
à une demie lieue au-dessus, sur la riviere
de Blavet, les autres veulent qu'elle ait
été rebatie sur ses mêmes ruines.
Ces deux sentimens ont aussi peu de
vraisemblance l'un que l'autre. Quiconque
connoitra la Topographie des environs
du Port Louis, ne pourra disconvenir de
l'absurdité de cette position, puisque
l'embouchure de la riviere de Blavet en
est éloignée de plus d'une lieue; on ne
connoît d'ailleurs aucuns vestiges aux en-
virons, qui puissent donuer le moindre in-
dice qu'il y ait eu une autre ville autrefois
au voisinage du Port Louis.
Cependant on s'est tellement mis dans
l'esprit que le Port Louis s'étoit de tous
les tems appellé Blavet, que plusieurs sça-
vans des derniers siécles ont employé toute
leur sagacité pour en cherchet l'origine
dans la haute antiquité, entr'autres Or-
telius (a) & le célebre Historiographe M.
(al Ortolii Thesaurus Geographicus.
MARS. 1752.
19
de Valois (a), lequel rapportant un pas-
sage de l'ancienne notice (b) de l'Empire
Romain soutient que le mot Bablia, que
l'on y lit, doit s'expliquer par Blavet,
nom ancien du lieu où est le Port Louis:
Prafectus militum Carronentium Bablia, où
il remarque qu'il faut lire Blabitta ou Bla-
vitta: ce lieu appellé par les Anciens Ba-
blia, étoit une forteresse importante, où les
Romains tenoient une garnison de troupes
appellées Carroneuses, sous les ordres d'un
Duc ou Général de l'Armorique, qui cer-
tainement doit s'entendre de Blaye, ville
du Bourdelois sur la Garonne, que Pto-
leméè (c) appelle Portus Santonum, Promon-
torium Santonum; & le Poëte Ausone (d) à
la fin du quatrième siécle Blavia Militaris;
Gregoite de Tours (e) Blavia, & l'Itine-
raire d'Antonin met Blavetum, Blavia &
Blavium, sur le chemin de Bourdeaux à
Autun, & par consequent ne peut s'appli-
quet à l'endroit où est placé le Port Louis.
Ce qui confirme de plus en plus qu'il
(a) Valesius netitiae Galliarum. Voyez les Preuves
de la Nouvelle Hist. de Bret. de Dom Hyacinte-
Maurice. T. I. col. 163.
(6) Notice de l'Empire Romain; sect. 61.
(c) Ptolomai Cosmographie sive Geographia lib. 2.
(d) Ausoni Burdigalensis Opera ep. X. ad Paulum.
(e) Gregor. Tur. glor. Conf.
20 MERCUREDE FRANCE.
n'y a jamais eu anciennement de ville du
nom de Blavet, sur cette partie meridio-
nale de la Côte de Bretagne, c'est qu'il
nen est rien dit dans aucun des anciens
Historiens de ce Duché: il nen est fait au-
cunè mention dans la collection des Titres
de la Province, par le sçavant Benedictin,
de la nouvelle Histoire de Bretagne, où
on ne la trouve nulle part, soit dans les
archives du Domaine du Roi, dont le fond
releve, soit dans les titres des Seigneurs
voisins, ou ceux des vassaux qui en posse-
doient le terrein ou les cabanes qui y
étoient, losqu'en 1486. François II. Duc
de Bretagne (a) y envoya Jean Prince d'O-
range, & Jean Sire de Rieux accompagnés
de quantité de Gentils-Hommes & de
commerçans, pour en examiner la situa-
tion & le Port, où le Duc de Bretagne dès-
lors avoit dessein d'y faire l'établissement
d'une ville de commercé, dont il fut fait
un Procès-verbal, dans lequel ce lieu est
nommé Loc-Peran, petit Hameau habité
par des Pêcheurs, qui signifie en Langue du
pays, Lieu de S. Pierre, à cause d'une cha-
pelle sous l'invocation de ce Saint qui exis-
te encore aujourd'hui.
Le petit Hameau de Loc Peran étoit en-
eore le même l'an 1590. dans le tems des
(a) MS.
MARS. 1752.
21
révolutions de la Ligue. Le Duc de Mer-
cœeur (a) y attira 4000 Espagnols qu'il
avoit demandés au Roi d'Espague Philip-
pe II, qui débarquerent le 12 Octobre.
Le premier soin de ces troupes, fut
de s'y retrancher du côté de la terre, dont
quelques vestiges des murs & les fossés se
remarquent encore aujourd'hui; & com-
me le Port ou Golphe (à l'entrée duquel
est placé le Port Louis ) s'appelloit Bla-
vet (du nom de la principale Riviere qui
s'y jette) les Espagnols nommerent l'en-
droit où ils avoient débarqué, du nom
du Port. Voilà l'époque du nom Blavet,
donné à l'endroit où est le Pott-Louis :
& par la raison que dans ces temps de
guerres civiles, le débarquement des
Espagnols en Bretagne, faisoit l'atten-
tion de toute l'Europe. Le lieu où ils
avoient pris poste fit grand bruit; toutes
les Histoires en firent mention, sous le
nom de Blavet, ainsi que les Espagnols le
nommoient, & il a continué à être ap-
pellé de même, sans toutes les circons-
tances où il en a été depuis ce moment
question, jusqu'au temps qu'il a pris le
nom du Port Louis. Il est dit dans le
(a) Voyez le P. Dan. Hist. de Fr. in-4°. T. IX.
p. 511, 561. T. X. p. 33, 207, 208. & Pr. de sa
nouv. Hist. de Bret. T. III. col. 1715.
22 MERCURE DE FRANCE
Traité de Paix de Vervins, l'an 1598, que
le Roi d'Espagne fera restitution de la for-
teresse de Blavet au Roi Henry IV.
Les Géographes Blaeu (a) & Jansson (b)
par une fiction Géographique tracée
dans le Cabinet, ont placé cette forte-
resse dans leurs Cartes, isolée au milleu
du Golphe. Le sçavant Abbé de Longue-
rie (c), Piganiol de la Force (d), dans la
description qu'ils font du Port Louis
disent, qu'il s'appelloit anciennement
Blavet.
Les Princes mécontens (e) en 1610,
y établirent un Fort sur la pointe la plus
avancée dans la mer, précisément dans
le même emplacement de la citadelle ac-
tuelle, à l'entrée du Port, dont les vais-
seaux rangent les murs de très-près. Ce
Fort ayant ensuite été remis au Marquis
de Cœuvre par le Duc de Vendôme, le
Roi en ordonna la démolition.
Le Roi Louis XIII. peu de temps
après, prit la résolution, par le conseil
du grand Cardinal de Richelieu, d'y
établir une Ville de Commerce, & d'y cons-
(a) Geograpbia Blaviana.
(5) Atlas de Jean Jansson.
(c) Description de la France, p. 91.
(d) Description de la France, T. 6. p. 235.
(e) Moreri & un Manuscrit.
MARS. 1752.
23
truire une Citadelle: la direction en fut
confiée à M. le Maréchal de Brissac. Sa
Majesté voulut que cette nouvelle Ville
fût nommée de son nom, & les Lettres
Patentes en furent expédiées le 18 Juil-
let 1618.
La Citadelle n'étoit point achevée en
1625, lorsque M. de Soubise, (a) com-
mandant une flotte de vaisseaux Roche-
lois (dans ces temps malheureux qu'ils ne
se rapellent qu'avec douleur, ) étant en-
tré dans ce Port, dans le dessein de fai-
re le siège de la Citadelle, & de s'en em-
parer, les Ducs de Vendôme, de Retz &
de Brissac, instruits de cette invasion,
accoururent au secours: le Marquis de
Molac se jetta avec cent Gentils-hommes
Bretons dans la Citadelle, ce qui obli-
gea M. de Soubise à se rembarquer pré-
cipitamment pendant la nuit avec toutes
ses troupes qui commirent avant que de
partir, mille desordres dans la Ville,
où ils mirent le feu par tout, entrerent
dans les Eglises, les saccagerent, brise-
rent les images des Saints, les vases sa-
crés, & même pousserent leur exécrable
fureur jusques sur les Hosties.
Ce ne fut que dans la suite, que la
(a) Mezeray, Hist. de France, & le P. Daniel,
Tom. X. p. 15. 18, 27 Jan.
24 MERCUREDEFRANCE.
Ville fut fermée de murs par les soins &
les frais du Maréchal de la Meilleraye,
qui en fut fait Gouverneur après le Duc
de Brissac, par l'alliance qu'il contracta
avec la fille da ce Prince: il paroît que
cette enceinte fut finie avant l'an 1655;
& en considération des dépenses que le
Maréchal de la Meilleraye avoit faites
pour enfermer la Ville de murs, on lui
accorda, en forme de dédommagement,
la perception des droits sur les Boissons
dans l'intérieur de la Ville, dont le re-
venu avoit-passé en succession à la Maison
de Mazarin comme leur patrimoine qui
par un arrangement qui vient tout à
l'heure de se faire entre le Roi & la Mai-
son de Mazarin, sont actuellement per-
çus au nom de Sa Majesté.
La Compagnie des Indes (a) avoit eu
dessein, sous le regne du Roi Louis XIV.
de former au Port Louis son établisse-
ment; Sa Majesté en accorda la permis-
sion, par une Déclaration de l'an 1666;
mais cette Compagnie préféra un terrain
vague à l'intérêt de la rivière de Pons-
corf, à une lieue au nord, de l'autre
côté du Port Louis dans le même Gol-
phe
(a) Preuves de l'Hist. de la Compagnie des
Indes. p. 208.
MARS. 1752.
25
phe que l'on a nommé l'Orient, à cause
de la partie du monde, où cette Com-
pagnie fait son commerce, qui est un
des plus considérables établissemens qu'il
y ait jamais eu, tant par la construction
d'une quantité considérable de vaisseaux,
que par les magnifiques Magazins que
l'on y a bâtis, & que l'on augmente
chaque année.
J'ai insensiblement, Monsieur, éten-
du ma Lettre au delà des bornes qui
en étoient le motif; mais on ne peut
guères se dispenser en parlant d'une Ville,
de dire les principales choses qui peu-
vent l'intéresser. J'en passe beaucoup sous
silence dans la crainte d'abuser plus long.
temps d'une place, qui peut être plus
essentiellement remplie dans votre Mer-
cure: je suis, &c.
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Résumé : LETTRE De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur en chef du Port Louis, à l'Auteur du Mercure, sur la persuosion où l'on est que le Port Louis est un lieu fort ancien, connu autrefois sous le nom de Blavet.
M. de la Sauvagerie, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis et ingénieur en chef du Port Louis, réfute l'idée que Port Louis ait été autrefois appelé Blavet. Cette croyance, répandue depuis 160 ans dans divers ouvrages géographiques, est largement acceptée par les habitants du Port Louis et des environs. Cependant, aucune preuve topographique ou historique ne confirme l'existence d'une ville nommée Blavet à cet endroit. Des savants comme Ortelius et M. de Valois ont tenté de trouver l'origine de Blavet dans l'antiquité, mais leurs interprétations sont incorrectes. Par exemple, le terme 'Bablia' mentionné dans une ancienne notice romaine se réfère à Blaye, et non à Blavet. Les historiens bretons et les archives royales ne font mention d'aucune ville nommée Blavet. En 1486, le site était connu sous le nom de Loc-Peran, un petit hameau de pêcheurs. En 1590, durant les guerres de la Ligue, le Duc de Mercœur y attira des troupes espagnoles qui nommèrent l'endroit Blavet. Le traité de Vervins de 1598 stipulait que l'Espagne devait restituer la forteresse de Blavet au roi Henri IV. Plusieurs géographes mentionnent Blavet comme l'ancien nom de Port-Louis. En 1610, des princes mécontents établirent un fort à l'emplacement actuel de la citadelle de Port-Louis, qui fut démoli sur ordre de Louis XIII. Richelieu recommanda la construction d'une ville de commerce et d'une citadelle, nommée Port-Louis par lettres patentes du 18 juillet 1618. En 1625, la citadelle fut défendue contre M. de Soubise par le marquis de Molac. La ville fut ensuite fortifiée par le maréchal de la Meilleraye. Sous Louis XIV, la Compagnie des Indes envisagea de s'établir à Port-Louis mais préféra un terrain voisin, nommé l'Orient.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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16
17
p. 89-90
« Voici les quatre premiers vers d'un troisiéme Logogryphe que l'Auteur nous [...] »
Début :
Voici les quatre premiers vers d'un troisiéme Logogryphe que l'Auteur nous [...]
Mots clefs :
Logogriphe, Règles, Vers, Nom, Licence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Voici les quatre premiers vers d'un troisiéme Logogryphe que l'Auteur nous [...] »
Voici les quatre premiers vers d'un
troifiéme Logogryphe que l'Auteur nous
difpenfera d'inférer dans notre recueil.
Quatorze lettres en cinq membres renfermées
Me font une des villes les plus renommées.
Capitale d'un Empire Puiffant
Connue des anciens fous un nom différent.
Nous les citons exprès pour faire voir
à quel point on porte aujourd'hui l'oubli
des regles , & pour juftifier les plaintes
que nous avons faites à ce fujet dans le
fecond volume de Janvier . Nous fçavons
qu'une Enigme ou qu'unLogogryphe n'exi
90 MERCURE
DE FRANCE
.
pomgent
pas une exactitude
fcrupuleuſe
, mais
on doit au moins obferver la mefure . Souvent
on n'eft pas plus régulier pour des
piéces d'un gente plus élevé. On y rime
an hafard une profe des plus familieres
, & l'on lui donne fiérement
le nom de
Stances , quelquefois
même le titre
peux d'Ode. Le pis eft encore que cette
licence regne jufques dans des ouvrages
où brille d'ailleurs le vrai talent de la poéfie.
Nous fçavons qu'aux yeux de la raifon
une rime fauffe , ou une fyllabe de
trop ou de moins , font une petite taché , mais enfin c'en eft une ; & l'on eft d'autant
plus faché de la trouver dans de jolis
vers , qu'ils font faits
pour
& pour fervir de modele.
troifiéme Logogryphe que l'Auteur nous
difpenfera d'inférer dans notre recueil.
Quatorze lettres en cinq membres renfermées
Me font une des villes les plus renommées.
Capitale d'un Empire Puiffant
Connue des anciens fous un nom différent.
Nous les citons exprès pour faire voir
à quel point on porte aujourd'hui l'oubli
des regles , & pour juftifier les plaintes
que nous avons faites à ce fujet dans le
fecond volume de Janvier . Nous fçavons
qu'une Enigme ou qu'unLogogryphe n'exi
90 MERCURE
DE FRANCE
.
pomgent
pas une exactitude
fcrupuleuſe
, mais
on doit au moins obferver la mefure . Souvent
on n'eft pas plus régulier pour des
piéces d'un gente plus élevé. On y rime
an hafard une profe des plus familieres
, & l'on lui donne fiérement
le nom de
Stances , quelquefois
même le titre
peux d'Ode. Le pis eft encore que cette
licence regne jufques dans des ouvrages
où brille d'ailleurs le vrai talent de la poéfie.
Nous fçavons qu'aux yeux de la raifon
une rime fauffe , ou une fyllabe de
trop ou de moins , font une petite taché , mais enfin c'en eft une ; & l'on eft d'autant
plus faché de la trouver dans de jolis
vers , qu'ils font faits
pour
& pour fervir de modele.
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Résumé : « Voici les quatre premiers vers d'un troisiéme Logogryphe que l'Auteur nous [...] »
Le texte traite d'un logogryphe, un jeu littéraire composé de quatre vers, contenant quatorze lettres réparties en cinq mots. Ce logogryphe fait référence à une ville célèbre, capitale d'un puissant empire, connue des anciens sous un nom différent. L'auteur utilise cet exemple pour illustrer l'oubli des règles de la versification et justifier des critiques précédentes. Bien que les énigmes et logogryphes n'exigent pas une exactitude rigoureuse, il est essentiel de respecter la mesure. Le texte déplore également l'absence de régularité dans la rime, même dans des œuvres poétiques de qualité, où des rimes incorrectes ou des erreurs de syllabes sont fréquentes. Cette liberté est regrettable, surtout dans des œuvres servant de modèle.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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19
p. 197-205
LETTRE de M. Commerson, docteur en médecine, & médecin botaniste du Roi à l'Isle de France, le 25 Février 1769. SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI.
Début :
Le voyage que j'ai entrepris avec M. de Bougainville, autour du monde, pour le progrès de [...]
Mots clefs :
Île, Île de France, Île de Cythère, Tahiti, Peuple, Tahitien, Hommes, Forme, Nom, Nation, Langue, Mots, Émigrations, Femmes, Usages
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Commerson, docteur en médecine, & médecin botaniste du Roi à l'Isle de France, le 25 Février 1769. SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI.
LETTRE de M. Commerfon , docteur en
médecine , & médecin botaniſte du Roi
à l'Ile de France , le 25 Février 1769 .
SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE
ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI ,
2
Le voyage que j'ai entrepris avec M. de Bou-
E
gainville , autour du monde , pour le progrès de
I'Hiftoire Naturelle , m'a fourni la matiere d'un
nombre immenfe d'obſervations : mais parmi les
chofes fingulières & qui doivent le plus intéreffer
le public , il n'y a rien de plus remarquable que la
découverte d'une Ifle nouvelle de la mer du Sud.
d'où M. de Bougainville a emmené un des principaux
habitans.
Cette Ifle me parut telle , que je lui avois déjà
appliqué le nom d'Utopie ou de fortunée , que
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Thomas Morus avoit donné à fa République
idéale : je ne favois pas encore que M. de Bougainville
l'avoit nommée la nouvelle Cythère , &
ce n'eft que poftérieurement encore qu'un des princes
de cette nation , [ celui que l'on a conduit en
Europe , nous a appris qu'elle étoit nommée
TAITI, par fes propres habitans. Le nom que
je lui deftinois convenoit à un pays , le feul peutêtre
de la terre , où habitent des hommes fans
vices , fans préjugés , fans befoins , fans diffentions.
1
Nés fous le plus beau ciel , nourris des fruits
d'une terre qui eft féconde fans culture , régis par
des peres de famille plutôt que par des Rois , ils
ne connoiflent d'autre Dieu que l'amour ; tous les
jours lui font confacrés , toute l'Ifle eft fon temple
, toutes les femmes en font les idoles , tous les
hommes les adorateurs. Et quelles femmes encore
! Les rivales des Géorgiennes pour la beauté
& les foeurs des Graces fans voile. La honte ni la
pudeur n'exercent point leur tyrannie ; la plus
légère des gazes flotte toujours au gré du vent &
des defirs. L'acte de créer fon femblable eſt un acte
de religion ; les préludes en font encouragés par
les voeux & les chants de tout le peuple aflemblé
& la fin eft célébrée par des applaudiffemens univerfels
; tout étranger eft admis à participer à ces
heureux mystères ; c'eft même un des devoirs de
l'hofpitalité que de les y inviter , de forte que le
bon Taïtien , jouit fans ceffe ou du fentiment de
fes propres plaifirs , ou du fpectacle de ceux des
autres. Quelque cenfeur auftère ne verra peut être
en celaqu'un débordement de maurs , une horrible
proftitution, le cynifie le plus effronté ; mais n'eftce
point l'état de l'homme naturel , né ellentielNOVEMBRE.
1759. 199
lement bon , exempt de tout préjugé , & fuivant
lans défiance comme lans remords , les douces
impulfions d'un inftinct toujours fûr , parce qu'il
n'a pas encore dégénéré en raison.
འ་་ འ
Une langue très - lonore , très- harmonieuſe ,
compofée d'environ quatre ou cinq cens mots
indéclinables & inconjugables , c'est - à - dire fans
aucune fyntaxe , leur fuffit pour rendre toutes leurs
idées , & pour exprimer tous leurs beſoins . Noble
fimplicité , qui n'excluant ni les modifications des
tons , ni la pantomime des paffions , les garantit
de cette ſuperbe batrologia
Sue nous appelions la
richelle des langues , & qui nous fait perdre dans
le labyrinthe des mots , la netteté des perceptions
& la promptitude du jugement. Le Taïtien , au
contraire , nomme fon objet auffi- tôt qu'il l'apperçoit.
Le ton dont il a prononcé le nom de cet objer
, a déjà rendu la maniere dont il en eft
affecté. Peu de paroles font une converſation rapide.
Les opérations de l'ame , les mouvemens du
coeur font ifochrones avec le remuement des
lèvres. Celui qui parle , & celui qui écoute font
toujours à l'unifloa. Notre Prince Taïtien qui
depuis fept ou buit mois qu'il étoit avec nous ,
n'avoit pas encore appris dix de nos paroles ,
étourdi le plus fouvent de leur volubilité , n'avoit
d'autre refource que celle de ſe boucher les oreilles
, & de nous rire au nez .
Ce n'est point ici une horde de fauvages grof.
fiers & ftupides ; tout chez ce peuple eft marqué
au coin de la plus parfaite intelligence . Leurs pirogues
font d'une conſtruction qui n'a point de modèle
connu , leur navigation eft dirigée par l'infpection
des aftres , leurs cafes font vaftes, de forme
élégante , commodes & régulières ; ils ont
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Fart , non pas de tiffer fil à fil de la toile , mais de
la faire fortir fubitement toute faite de deffous le
battoir , & de la colorer de gouttes de pourpre. Les
arbres fruitiers y font judicieufement elpacés ,
dans des champs qui ont tout l'agrément de nos
vergers, lans en avoir l'ennuyeufe fymmétrie ; tous
les écueils de leurs côtes , font balifés & éclairés
de nuit , en faveur de ceux qui tiennent la mer :
toutes leurs plantes font connues , & diftinguées
par des noms qui vont jufqu'à en indiquer les
affinités : les inftrumens de leurs arts , quoique
irés des matiéres brutes , font dignes cependant
d'être comparés aux nôtres par le choix des formes
, & la fùreté de leurs opérations.
Avec quelle induftrie ne traitoient-ils pas déjà
le fer , ce métal fi précieux pour eux qui ne le
tournent qu'en des ufages utiles , fi vil pour
nous qui en avons fait les inftrumens du délefpoir
& de la mort ! Avec quelle horreur ne repouffoient
ils pas les coucaux & les cifeaux que nous
leur offrions , parce qu'ils fembloient deviner
l'abus qu'on en pouvoit faire ! Avec quel empreffement
au contraire , ne font- ils pas venus
de nos
prendre les dimenfions de nos canots ,
chaloupes , de nos voiles , de nos tentes , de nos
bariques , en un mot de tout ce qu'ils ont cru
pouvoir avantageufement imiter !
Nous avons admiré la fimplicité de leurs moeurs,
l'honnêteté de leurs procédés , fur- tout envers
leurs femmes qui ne font nullement fubjuguées
chez eux comme chez les fauvages , leur philadelphie
entre eux tous , leur horreur pour l'effufion
du fang humain , leur reſpect idolâtre pour
leurs morts qu'ils ne regardent que comme des
gens endormis , enfin leur hofpitalité pour les
étrangers.
NOVEMBRE . 1769. 201
On a admis leurs chefs à nos repas ; tout ce
qui a paru fur les tables a excité leur curiofité. Ils
ont voulu qu'on leur rendît raifon de chaque plat.
Un légume leur fembloitil-bonells en demandoient
auffi- tôt de la graine ; en la recevant , ils s'informoient
où , & comment il falloit la planter , dans
combien de tems elle viendroit en rapport. Notre
pain leur a paru excellent , mais il leur a falhu
montrer le grain dont on le faifoit , les moyens
de le pulvérifer , la maniere de mettre la farine en
pâte , de la faire fermenter & de la cuire. Tous
ces procédés ont été fuivis & faifis dans le détail ;
le plus fouvent même il fuffifoit de leur dire la
moitié de la chofe , l'autre étoit déjà prévue &
devinée . Leur averfion pour le vin & les liqueurs
étoit invincible. Hommes fages en tout , ils reçoivent
fidellement des mains de la nature leursalimens
& leurs boiffons ; il n'y a chez eux ni liqueurs
fermentées ,ni pots à cuire : auffi n'a tonjamais vu
de plus belles dents, ni de plus belle carnation . Il eft
bien dommage que le feul homme qu'on puiffe
montrer de cette nation , en foit peut -être le plus
laid ; qu'on fe garde bien d'en juger fur cette
montre: mais fi je fuis obligé de le déprécier à cet
égard , je lui dois rendre la juftice, qu'il mérite
d'être étudié & connu ; individu vraiment intéreflant,
digne de toutes les attentions du miniftère
, & auquel il eft même dût , à titre de juftice ,
bien des dédommagemens pour tous les facrifices
volontaires qu'il nous a faits dans l'enthouſiaſme
de fon attachement pour nous.
On demandera fans doute de quel continent ,
de quel penple font venus ces infulaires ? Comme
fi ce n'étoit que d'émigrations en émigrations que
Ies continens , & les Ifles euflent pu fe peupler.
Comme fil'on ne pouvoit pas dans l'hypothèle
I v
202. MERCURE DE FRANCE.
*
même des émigrations , qu'on ne fçauroit fe dif
penfer d'admettre de tems en tems , fuppofer par
Toute terre un peuple primitif, qui a reçu & incorporé
le peuple émigrant , ou qui en a été chaflé
ou détruit . Pour moi en ne confidérant cette queftion
qu'en Naturalifte , j'admettrois volontiers
par-tout , ces peuples Protoplaftes , dont malgré
les révolutions phyfiques arrivées fur les différentes
parties de notre globe , il s'eft toujours confervé
au moins un couple fur chacune de celles qui
font reftées habitées , & je ne traiterois qu'en
hiftorien des révolutions humaines , toutes ces
émigrations vraies ou prétendues ; je vois , d'ailleurs
, des races d'hommes très - diftinctes . Ces
races mêlées enſemble ont bien pu produire des
nuances ; mais il n'y a qu'un mythologifte qui
puifle expliquer comment le tout feroit forti d'une
fouche commune : ainfi je ne vois pas pourquoi
les bons Taïtiens , ne feroient pas les propres fils
de leur terre je veux dire defcendus de leurs
aïeux toujours Taïtiens , en remontant auffi haut
que le peuple le plus jaloux de fon ancienneté . Je
vois encore moins à quelle nation il faudroit faire
honneur de la peuplade de Taïti , toujours maintenue
dans les termes de la fimple nature . Une
fociété d'hommes une fois corrompue , ne peut
fe régénérer en entier. Les Colonies portent partout
avec elles les vices de leur métropole. Que
l'on trouve de l'analogie dans la langue , dans les
moeurs , dans les utages de quelque peuple voisin,
ou éloigné de Taïti ? Je n'aurai rien à répliquer
& dans ce cas encore la queftion ne feroit que
rétorquée , & non pas réfolue . Je forme feule
ment une conjecture que je foumets bien volonriers
à ceux qui fe plaifent à difcuter ces fortes de
fujets. Je trouve dans la langue Taïtienne quatre
ou cinq mots dérivés de l'Eſpagnol , entr'autres
*
NOVEMBRE . 1769. 20 ;
celui d'haouri , qui vient évidemment d'hierro ,
fer , & Mattar, Matté , qui veut dire tuer ou tué.
Seroient- ce quelques Elpagnols échoués dans les
premieres navigations de la mer du Sud , qui leur
auroient fourni ces mots en leur donnant la premiere
connoiffance de la chofe ? La langue Taïtienne
feroit- elle donc auffi glorieuse de n'avoir
point eu jufqu'alors de mot propre à exprimer
l'action de ruer , que les anciennes loix de Lacédémone
de n'avoir point prononcé de peine contre
le parricide pour n'en avoir pas imaginé la poffibilité.
Si l'on m'admettoit cette fuppofition , queje
ne voudrois cependant pas faire au préjudice d'une
nation que je refpecte , j'en tirerois bientôt l'explication
de quelques ufages , & de l'origine de
quelques animaux , qui me femblent empruntés
des Européens. Ce feroit ainsi qu'une chienne &
une truie , pleines , auroient procuré à cette Ifle la
race des cochons , & des petits chiens d'Europe.
Ce feroit ainfi que l'art de mailler des tramails ,
ou filets à poiffon , & de les monter comme nous ,
la pratique de la faignée faite avec des efquilles.
de nacre , aiguifés en forme de lancettes , la reffemblance
de leurs fiéges avec ceux que nos nienuifiers
font très bas fur quatre pieds & fans
doffier pour les enfans , leurs cordes , leurs lignes
faites de fibres de végétaux , leurs trefles de cheveux
, leurs paniers , leurs hachés faites en
forme d'herminette , leurs pagnes paflées aut
cou des homines , en forme de dalmatique , leur
paflion pour les pendans d'oreilles & les bracelets,
& quelques autres ufages , qui pris diftributivement
n'établiſſent rien , indiqueroieur collecti
vement une fuite d'imitations de modes Européennes
: enfin le peu de fer échappé au naufrage
·
I vj
204
MERCURE DE FRANCE.
auroit depuis lors été détruit par la rouille, enforte
qu'il n'eft pas furprenant que nous n'en ayons pas
trouvé les moindres veftiges ; mais la tradition &
le nom , quoiqu'un peu corrompu s'en feroient
confervés ; fi mieux on n'aime fuppofer qu'une
Ifle éloignée d'environ cent ou deux cens lieues
avec laquelle le prince Taïtien nous a afluré qu'ils
communiquoient , ne leur ait donné ces notions
fans qu'ils ayent jamais eu aucune communication
immédiate avec les Européens
9"
Je ne quitterai pas ces chers Taïtiens fans les
avoir lavés d'une injure qu'on leur fait en les traitant
de voleurs : il eft vrai qu'ils nous ont enlevé
beaucoup de chofes , & cela même avec une dextérité
qui feroit honneur au plus habile filou de
Paris ; mais méritent - ils pour cela le nom de voleurs
? Qu'eft- ce que le vol ? C'est l'enlèvement
d'une chofe qui eft en propriété à un autre ; i
faut donc pour que l'an fe plaigne juftement
d'avoir été volé , qu'il lui ait été enlevé un effet
furlequel fon droit de propriété étoit préétabli &
avoué ; mais ce droit de propriété eft - il dans la
nature ? Non ; il eft de pure convention. Aucune .
convention n'oblige , à moins qu'elle ne foit connue
& acceptée. Le Taïtien qui n'a rien à lui , qui
offre & donne généreufement tout ce qu'il voit
défirer , ne l'a point connue ce droit exclufif ; donc
l'acte d'enlevement qu'il nous fait d'une chofe qui
excite fa curiofité , n'eft , felon lui qu'un acte
d'équité naturelle par lequel il fçait nous faire
exécuter ce qu'il exécuteroit lui-même . C'eſt une
inverſe du talion , par lequel on s'applique tout
le bien qu'on auroit fait aux autres. Notre prince
Taïtien étoit un plaifant voleur , il prenoit d'une
main un clou , ou un verre , ou un bifcuit , mais
NOVEMBRE. 1769. 205
J
c'étoit pour le donner de l'autre au premier des
fiens qu'il rencontroit , en leur enlevant canards ,
poules & cochons , qu'il nous apportoit. J'ai vu
la canne d'un officier levée fur lui , comme on le
furprenoit dans cette efpèce de fupercherie dont
on n'ignoroit pas le motif généreux . Je me jettai
avec indignation entre deux au hazard d'en rece
voir le coup moi - même : telle eft l'ame dure de la
plupart des marins , fur laquelle Jean - Jacques.
Rouffeau place fi plaisamment un point de doute,..
& d'interrogation ?
Je joins ici un double de l'infcription que j'ai
laiflée dans cette Ifle , gravée fur des médaillons
de plomb dans l'Ifle de Taïti : ne l'examinez point
Monfieur , avec la fcrupuleufe rigueur des critiques
en ftyle lapidaire. Si on y reconnoît feulefement
l'expreffion d'une ame touchée & reconaoiflante
, j'ai rempli le but que je me propofois.
médecine , & médecin botaniſte du Roi
à l'Ile de France , le 25 Février 1769 .
SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE
ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI ,
2
Le voyage que j'ai entrepris avec M. de Bou-
E
gainville , autour du monde , pour le progrès de
I'Hiftoire Naturelle , m'a fourni la matiere d'un
nombre immenfe d'obſervations : mais parmi les
chofes fingulières & qui doivent le plus intéreffer
le public , il n'y a rien de plus remarquable que la
découverte d'une Ifle nouvelle de la mer du Sud.
d'où M. de Bougainville a emmené un des principaux
habitans.
Cette Ifle me parut telle , que je lui avois déjà
appliqué le nom d'Utopie ou de fortunée , que
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Thomas Morus avoit donné à fa République
idéale : je ne favois pas encore que M. de Bougainville
l'avoit nommée la nouvelle Cythère , &
ce n'eft que poftérieurement encore qu'un des princes
de cette nation , [ celui que l'on a conduit en
Europe , nous a appris qu'elle étoit nommée
TAITI, par fes propres habitans. Le nom que
je lui deftinois convenoit à un pays , le feul peutêtre
de la terre , où habitent des hommes fans
vices , fans préjugés , fans befoins , fans diffentions.
1
Nés fous le plus beau ciel , nourris des fruits
d'une terre qui eft féconde fans culture , régis par
des peres de famille plutôt que par des Rois , ils
ne connoiflent d'autre Dieu que l'amour ; tous les
jours lui font confacrés , toute l'Ifle eft fon temple
, toutes les femmes en font les idoles , tous les
hommes les adorateurs. Et quelles femmes encore
! Les rivales des Géorgiennes pour la beauté
& les foeurs des Graces fans voile. La honte ni la
pudeur n'exercent point leur tyrannie ; la plus
légère des gazes flotte toujours au gré du vent &
des defirs. L'acte de créer fon femblable eſt un acte
de religion ; les préludes en font encouragés par
les voeux & les chants de tout le peuple aflemblé
& la fin eft célébrée par des applaudiffemens univerfels
; tout étranger eft admis à participer à ces
heureux mystères ; c'eft même un des devoirs de
l'hofpitalité que de les y inviter , de forte que le
bon Taïtien , jouit fans ceffe ou du fentiment de
fes propres plaifirs , ou du fpectacle de ceux des
autres. Quelque cenfeur auftère ne verra peut être
en celaqu'un débordement de maurs , une horrible
proftitution, le cynifie le plus effronté ; mais n'eftce
point l'état de l'homme naturel , né ellentielNOVEMBRE.
1759. 199
lement bon , exempt de tout préjugé , & fuivant
lans défiance comme lans remords , les douces
impulfions d'un inftinct toujours fûr , parce qu'il
n'a pas encore dégénéré en raison.
འ་་ འ
Une langue très - lonore , très- harmonieuſe ,
compofée d'environ quatre ou cinq cens mots
indéclinables & inconjugables , c'est - à - dire fans
aucune fyntaxe , leur fuffit pour rendre toutes leurs
idées , & pour exprimer tous leurs beſoins . Noble
fimplicité , qui n'excluant ni les modifications des
tons , ni la pantomime des paffions , les garantit
de cette ſuperbe batrologia
Sue nous appelions la
richelle des langues , & qui nous fait perdre dans
le labyrinthe des mots , la netteté des perceptions
& la promptitude du jugement. Le Taïtien , au
contraire , nomme fon objet auffi- tôt qu'il l'apperçoit.
Le ton dont il a prononcé le nom de cet objer
, a déjà rendu la maniere dont il en eft
affecté. Peu de paroles font une converſation rapide.
Les opérations de l'ame , les mouvemens du
coeur font ifochrones avec le remuement des
lèvres. Celui qui parle , & celui qui écoute font
toujours à l'unifloa. Notre Prince Taïtien qui
depuis fept ou buit mois qu'il étoit avec nous ,
n'avoit pas encore appris dix de nos paroles ,
étourdi le plus fouvent de leur volubilité , n'avoit
d'autre refource que celle de ſe boucher les oreilles
, & de nous rire au nez .
Ce n'est point ici une horde de fauvages grof.
fiers & ftupides ; tout chez ce peuple eft marqué
au coin de la plus parfaite intelligence . Leurs pirogues
font d'une conſtruction qui n'a point de modèle
connu , leur navigation eft dirigée par l'infpection
des aftres , leurs cafes font vaftes, de forme
élégante , commodes & régulières ; ils ont
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Fart , non pas de tiffer fil à fil de la toile , mais de
la faire fortir fubitement toute faite de deffous le
battoir , & de la colorer de gouttes de pourpre. Les
arbres fruitiers y font judicieufement elpacés ,
dans des champs qui ont tout l'agrément de nos
vergers, lans en avoir l'ennuyeufe fymmétrie ; tous
les écueils de leurs côtes , font balifés & éclairés
de nuit , en faveur de ceux qui tiennent la mer :
toutes leurs plantes font connues , & diftinguées
par des noms qui vont jufqu'à en indiquer les
affinités : les inftrumens de leurs arts , quoique
irés des matiéres brutes , font dignes cependant
d'être comparés aux nôtres par le choix des formes
, & la fùreté de leurs opérations.
Avec quelle induftrie ne traitoient-ils pas déjà
le fer , ce métal fi précieux pour eux qui ne le
tournent qu'en des ufages utiles , fi vil pour
nous qui en avons fait les inftrumens du délefpoir
& de la mort ! Avec quelle horreur ne repouffoient
ils pas les coucaux & les cifeaux que nous
leur offrions , parce qu'ils fembloient deviner
l'abus qu'on en pouvoit faire ! Avec quel empreffement
au contraire , ne font- ils pas venus
de nos
prendre les dimenfions de nos canots ,
chaloupes , de nos voiles , de nos tentes , de nos
bariques , en un mot de tout ce qu'ils ont cru
pouvoir avantageufement imiter !
Nous avons admiré la fimplicité de leurs moeurs,
l'honnêteté de leurs procédés , fur- tout envers
leurs femmes qui ne font nullement fubjuguées
chez eux comme chez les fauvages , leur philadelphie
entre eux tous , leur horreur pour l'effufion
du fang humain , leur reſpect idolâtre pour
leurs morts qu'ils ne regardent que comme des
gens endormis , enfin leur hofpitalité pour les
étrangers.
NOVEMBRE . 1769. 201
On a admis leurs chefs à nos repas ; tout ce
qui a paru fur les tables a excité leur curiofité. Ils
ont voulu qu'on leur rendît raifon de chaque plat.
Un légume leur fembloitil-bonells en demandoient
auffi- tôt de la graine ; en la recevant , ils s'informoient
où , & comment il falloit la planter , dans
combien de tems elle viendroit en rapport. Notre
pain leur a paru excellent , mais il leur a falhu
montrer le grain dont on le faifoit , les moyens
de le pulvérifer , la maniere de mettre la farine en
pâte , de la faire fermenter & de la cuire. Tous
ces procédés ont été fuivis & faifis dans le détail ;
le plus fouvent même il fuffifoit de leur dire la
moitié de la chofe , l'autre étoit déjà prévue &
devinée . Leur averfion pour le vin & les liqueurs
étoit invincible. Hommes fages en tout , ils reçoivent
fidellement des mains de la nature leursalimens
& leurs boiffons ; il n'y a chez eux ni liqueurs
fermentées ,ni pots à cuire : auffi n'a tonjamais vu
de plus belles dents, ni de plus belle carnation . Il eft
bien dommage que le feul homme qu'on puiffe
montrer de cette nation , en foit peut -être le plus
laid ; qu'on fe garde bien d'en juger fur cette
montre: mais fi je fuis obligé de le déprécier à cet
égard , je lui dois rendre la juftice, qu'il mérite
d'être étudié & connu ; individu vraiment intéreflant,
digne de toutes les attentions du miniftère
, & auquel il eft même dût , à titre de juftice ,
bien des dédommagemens pour tous les facrifices
volontaires qu'il nous a faits dans l'enthouſiaſme
de fon attachement pour nous.
On demandera fans doute de quel continent ,
de quel penple font venus ces infulaires ? Comme
fi ce n'étoit que d'émigrations en émigrations que
Ies continens , & les Ifles euflent pu fe peupler.
Comme fil'on ne pouvoit pas dans l'hypothèle
I v
202. MERCURE DE FRANCE.
*
même des émigrations , qu'on ne fçauroit fe dif
penfer d'admettre de tems en tems , fuppofer par
Toute terre un peuple primitif, qui a reçu & incorporé
le peuple émigrant , ou qui en a été chaflé
ou détruit . Pour moi en ne confidérant cette queftion
qu'en Naturalifte , j'admettrois volontiers
par-tout , ces peuples Protoplaftes , dont malgré
les révolutions phyfiques arrivées fur les différentes
parties de notre globe , il s'eft toujours confervé
au moins un couple fur chacune de celles qui
font reftées habitées , & je ne traiterois qu'en
hiftorien des révolutions humaines , toutes ces
émigrations vraies ou prétendues ; je vois , d'ailleurs
, des races d'hommes très - diftinctes . Ces
races mêlées enſemble ont bien pu produire des
nuances ; mais il n'y a qu'un mythologifte qui
puifle expliquer comment le tout feroit forti d'une
fouche commune : ainfi je ne vois pas pourquoi
les bons Taïtiens , ne feroient pas les propres fils
de leur terre je veux dire defcendus de leurs
aïeux toujours Taïtiens , en remontant auffi haut
que le peuple le plus jaloux de fon ancienneté . Je
vois encore moins à quelle nation il faudroit faire
honneur de la peuplade de Taïti , toujours maintenue
dans les termes de la fimple nature . Une
fociété d'hommes une fois corrompue , ne peut
fe régénérer en entier. Les Colonies portent partout
avec elles les vices de leur métropole. Que
l'on trouve de l'analogie dans la langue , dans les
moeurs , dans les utages de quelque peuple voisin,
ou éloigné de Taïti ? Je n'aurai rien à répliquer
& dans ce cas encore la queftion ne feroit que
rétorquée , & non pas réfolue . Je forme feule
ment une conjecture que je foumets bien volonriers
à ceux qui fe plaifent à difcuter ces fortes de
fujets. Je trouve dans la langue Taïtienne quatre
ou cinq mots dérivés de l'Eſpagnol , entr'autres
*
NOVEMBRE . 1769. 20 ;
celui d'haouri , qui vient évidemment d'hierro ,
fer , & Mattar, Matté , qui veut dire tuer ou tué.
Seroient- ce quelques Elpagnols échoués dans les
premieres navigations de la mer du Sud , qui leur
auroient fourni ces mots en leur donnant la premiere
connoiffance de la chofe ? La langue Taïtienne
feroit- elle donc auffi glorieuse de n'avoir
point eu jufqu'alors de mot propre à exprimer
l'action de ruer , que les anciennes loix de Lacédémone
de n'avoir point prononcé de peine contre
le parricide pour n'en avoir pas imaginé la poffibilité.
Si l'on m'admettoit cette fuppofition , queje
ne voudrois cependant pas faire au préjudice d'une
nation que je refpecte , j'en tirerois bientôt l'explication
de quelques ufages , & de l'origine de
quelques animaux , qui me femblent empruntés
des Européens. Ce feroit ainsi qu'une chienne &
une truie , pleines , auroient procuré à cette Ifle la
race des cochons , & des petits chiens d'Europe.
Ce feroit ainfi que l'art de mailler des tramails ,
ou filets à poiffon , & de les monter comme nous ,
la pratique de la faignée faite avec des efquilles.
de nacre , aiguifés en forme de lancettes , la reffemblance
de leurs fiéges avec ceux que nos nienuifiers
font très bas fur quatre pieds & fans
doffier pour les enfans , leurs cordes , leurs lignes
faites de fibres de végétaux , leurs trefles de cheveux
, leurs paniers , leurs hachés faites en
forme d'herminette , leurs pagnes paflées aut
cou des homines , en forme de dalmatique , leur
paflion pour les pendans d'oreilles & les bracelets,
& quelques autres ufages , qui pris diftributivement
n'établiſſent rien , indiqueroieur collecti
vement une fuite d'imitations de modes Européennes
: enfin le peu de fer échappé au naufrage
·
I vj
204
MERCURE DE FRANCE.
auroit depuis lors été détruit par la rouille, enforte
qu'il n'eft pas furprenant que nous n'en ayons pas
trouvé les moindres veftiges ; mais la tradition &
le nom , quoiqu'un peu corrompu s'en feroient
confervés ; fi mieux on n'aime fuppofer qu'une
Ifle éloignée d'environ cent ou deux cens lieues
avec laquelle le prince Taïtien nous a afluré qu'ils
communiquoient , ne leur ait donné ces notions
fans qu'ils ayent jamais eu aucune communication
immédiate avec les Européens
9"
Je ne quitterai pas ces chers Taïtiens fans les
avoir lavés d'une injure qu'on leur fait en les traitant
de voleurs : il eft vrai qu'ils nous ont enlevé
beaucoup de chofes , & cela même avec une dextérité
qui feroit honneur au plus habile filou de
Paris ; mais méritent - ils pour cela le nom de voleurs
? Qu'eft- ce que le vol ? C'est l'enlèvement
d'une chofe qui eft en propriété à un autre ; i
faut donc pour que l'an fe plaigne juftement
d'avoir été volé , qu'il lui ait été enlevé un effet
furlequel fon droit de propriété étoit préétabli &
avoué ; mais ce droit de propriété eft - il dans la
nature ? Non ; il eft de pure convention. Aucune .
convention n'oblige , à moins qu'elle ne foit connue
& acceptée. Le Taïtien qui n'a rien à lui , qui
offre & donne généreufement tout ce qu'il voit
défirer , ne l'a point connue ce droit exclufif ; donc
l'acte d'enlevement qu'il nous fait d'une chofe qui
excite fa curiofité , n'eft , felon lui qu'un acte
d'équité naturelle par lequel il fçait nous faire
exécuter ce qu'il exécuteroit lui-même . C'eſt une
inverſe du talion , par lequel on s'applique tout
le bien qu'on auroit fait aux autres. Notre prince
Taïtien étoit un plaifant voleur , il prenoit d'une
main un clou , ou un verre , ou un bifcuit , mais
NOVEMBRE. 1769. 205
J
c'étoit pour le donner de l'autre au premier des
fiens qu'il rencontroit , en leur enlevant canards ,
poules & cochons , qu'il nous apportoit. J'ai vu
la canne d'un officier levée fur lui , comme on le
furprenoit dans cette efpèce de fupercherie dont
on n'ignoroit pas le motif généreux . Je me jettai
avec indignation entre deux au hazard d'en rece
voir le coup moi - même : telle eft l'ame dure de la
plupart des marins , fur laquelle Jean - Jacques.
Rouffeau place fi plaisamment un point de doute,..
& d'interrogation ?
Je joins ici un double de l'infcription que j'ai
laiflée dans cette Ifle , gravée fur des médaillons
de plomb dans l'Ifle de Taïti : ne l'examinez point
Monfieur , avec la fcrupuleufe rigueur des critiques
en ftyle lapidaire. Si on y reconnoît feulefement
l'expreffion d'une ame touchée & reconaoiflante
, j'ai rempli le but que je me propofois.
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Résumé : LETTRE de M. Commerson, docteur en médecine, & médecin botaniste du Roi à l'Isle de France, le 25 Février 1769. SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI.
La lettre de M. Commerfon, médecin et botaniste du Roi, datée du 25 février 1769, relate la découverte d'une nouvelle île lors d'un voyage autour du monde avec M. de Bougainville. Cette île, nommée Nouvelle Cythère par Bougainville et Taïti par ses habitants, se trouve dans la mer du Sud. Les Taïtiens vivent dans un environnement idyllique et sont décrits comme exempts de vices et de préjugés. Leur société est organisée autour de pères de famille plutôt que de rois, et ils vénèrent l'amour comme unique divinité. La sexualité y est libre et intégrée dans la vie quotidienne. Les Taïtiens possèdent une langue simple mais expressive et montrent une grande intelligence et savoir-faire dans divers domaines tels que la construction de pirogues, la navigation, l'agriculture et l'artisanat. Ils manifestent un grand intérêt pour les objets et techniques européens, notamment le fer. Leur société est marquée par la simplicité des mœurs, l'honnêteté, le respect mutuel et une hospitalité exemplaire. Ils refusent les armes et montrent une aversion pour la violence. En novembre 1769, des chefs taïtiens ont montré une grande curiosité pour les aliments européens, posant des questions détaillées sur divers plats et demandant des graines pour les cultiver. Ils ont refusé le vin et les liqueurs, préférant les aliments naturels. Leur santé dentaire et leur teint étaient remarquables. L'auteur discute de l'origine des habitants de Taïti, suggérant qu'ils pourraient être des peuples autochtones ayant évolué sur place. Il note des similitudes linguistiques avec l'espagnol et émet l'hypothèse que des Espagnols naufragés auraient pu introduire certains termes et usages. Plusieurs pratiques et objets taïtiens montrent des influences européennes, comme les filets de pêche et les vêtements. L'auteur défend les Tahitiens contre l'accusation de vol, expliquant que leur comportement est dicté par une compréhension différente de la propriété. Ils partagent généreusement leurs biens et prennent des objets européens par curiosité et pour les redistribuer. L'auteur raconte un incident où il a empêché une punition injustifiée et mentionne une inscription laissée sur l'île, exprimant sa reconnaissance envers les Tahitiens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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20
p. 126-135
Bibliothèque Universelle des Romans, [titre d'après la table]
Début :
Bibliothèque Universelle des Romans, depuis le premier Juillet 1775. A Paris, [...]
Mots clefs :
Romans, Genre, Roman, Moeurs, Siècle, Histoire, Louis XIV, XVIIe siècle, Romanciers, Monde, Nom, Reproche, XVIe siècle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Bibliothèque Universelle des Romans, [titre d'après la table]
BIBLIOTHÈQUE Univerfelle des Romans ,
depuis le premier Juillet 1775. A Paris ,
au Bureau , rue Neuve Sainte- Catherine.
CET Ouvrage fe foutient depuis fept
années avec un fuccès décidé. Nous ne
diffimulons point qu'il doit la réputation
DE FRANCE. 117
aitant à fon genre qu'au travail des Coopé
rateurs. Les Romans ne furent- ils pas tou
jours recherchés ? Ces enfans chéris de
l'imagination , feront dans tous les temps
une branche importante de l'arbre Litetaire.
Dans l'enfance du monde , ils amuserent
les premiers humains ; dans la déca ·
dence des Arts , on les a vus échapper à l
dégradation commune . Pourquoi celà ? C'eft
qu'ils ont toujours parlé à tous les hom
més un langage qu'ils pouvoient entendre.
Ils eurent encore dans chaque âge le mérite
d'être mieux écrits que toutes les autres productions
Littéraires. Ils fuivoient de près la
Poélie , & cueilloient des fleurs dans les
mêmes corbeilles . Jamais contraint , le Romancier
a pu s'affervir , quand il l'a voulu ,
sux règles de l'Épopée ; il a pu imiter le vol
brillant , fublime & vagabond de l'Ariofte.
Tous les tons lui font permis , toutes les
couleurs lui appartiennent. Il peut faire vesfer
des pleurs , produire le rire malin de la
faryre, toucher , égayer , & raiſonner. Il ofe
dire quelquefois ce que l'Hiftorien timide
trembloit de révéler. C'eft quelquefois Marforio
devant la ftatue de Pafquin , ou , fi l'on
veut , Arlequin , qui , à l'aide d'une tranf
pofition de nom & de fcène , voit tout , a
tout appris , chemin faifant , de Berganie à
Paris.
Quand le Román étoit Funiqué Livre des
habitans de la terre , il prêtoit des fictions
à Hefiode & à Homère , il étoit mythol .
Fiv
128 MERCURE
gique. S'il peignoit l'Amour , c'étoit un
Dieu. Quand la civilifation eut donné des
lifières au monde , & eut rapproché les fociétés
, le Roman ne rendit plus des oracles ,
un Prêtre ne l'infpira plus ; devenu domeſtique
, il peignit les moeurs nationales . Une
fois parvenu à ce période , il n'a pas pu s'en
éloigner ; fons cette forme , il s'eft promené
chez les Nations modernes. De la
Grèce il paffa à Rome , delà en Arabie ,
chez les Sarrafins , en Provence , en Italie ;
en Efpagne & en Iflande . Par- tout il fut fa
buleux, obfcur , comme l'hiftoire . Telle fut
fa marche dans le neuvième fiècle. Trois
fiècles auparavant , il avoit fleuri dans la
Bretagne jufques aux onzième & douzième
fiècles ; la France traduifit les Romans Brétons
; elle n'avoit point encore une langue, &
depuis le dixième juſqu'au douziènie fiècle ,
elle traduifit du Breton en Latin . Dans
les deux fiècles fuivans , alors les Romans
furent mêlés de Chevalerie & d'Hif
toire ; les Amadis remplirent la scène dans
les quatorzième , quinzième , feizième , &
jufques au dix- feptième fiècle.
Arrêtons- nous un moment au reproche
de frivolité dont ce genre eft entaché. Parmi
fes détracteurs , je trouve Angelo Apozio ,
qui les qualifie de Foli de Romanzi . Pétrarque
les nomme Infami e Stolidi Romanzi.
Doit on conclure que le genre eft mau.
vais ? Non ; mais que les Ouvrages de ce
temps étoient plus que médiocres. Si PétrarDE
FRANCE. 1.29
que avoit voulu juger les moeurs des Papes
& de la Cour d'Avignon , il auroit fenti que
les Romans devoient être corrompus comme
les moeurs. Plufieurs fiècles après , Philippe
de Mézières prémunit Charles VI contre
eux. Eft- il bien étonnant que fous le règne
d'Ifabeau de Bavière , les Romans fuffent
dangereux ? Les moeurs étoient affreufes , les
Romans étoient affreux comme elles. On ne
peut peindreque ce que l'on voit. On ne peut
parler que la langue du pays. Antoine Arlègre
fe plaint encore , dans fon Traité du
Mépris de la Cour , que les gens de Cour de
fon temps ne lifoient guères que des Romans
, ceux d'Amadis , de Philocope. Eh !
quel temps encore que ce feizième fiècle !
quelles femmes que la Comteffe d'Angoulême
, Catherine de Médicis , Marguerite de
Valois , & ces Dames & ces Courtifans dont
Brantôme a rempli les pages de fes Livres !
Quels étoient les fpectacles à la mode ? Des
farces de Pantalons , des Scènes de Capitans ,
des rodomontades Efpagnoles , des fupplices
en place publique , auxquels la Cour
affiftoit , des paffe- temps cruels , des fauts
périlleux , des Voltigeurs qui defcendoient
fur une corde des tours de Notre Dame ;
les Nemours , les Guife , qui defcendoient
au galop les efcaliers de la Sainte Chapelle ;
Tavannes & beaucoup d'autres , qui franchiffoient
d'un toit à l'autre la rue Saint-
Germain l'Auxerrois , & enfin les horreurs
des guerres civiles ; que pouvoient donc
F v
730 MERCURE
peindre les Romanciers ? Ce qu'ils voyoient.
Ils pouvoient répondre :
Ce font vos moeurs , eft- ce ma faute ?
Parmi les Apologiftes du Roman , je trou
ve ( fingularité affez remarquable ! ) un Évê
que & un Prêtre , l'Evêque d'Avranches ,
l'Abbé Lengler , & l'Auteur de Zélaskine
qui a plus de zèle que d'érudition ; mais fi
le nombre de fes defenfeurs eft fi borné , il
en eft dédommagé par les Romanciers , qui
forment une peuplade nombreufe. Je ferai
bientôt connoître les plus célèbres , & leurs
noms fuffiront pour juftifier ce genre.
Reprenons le dix-feptième fiècle. Tandis
que l'Hiftoire racontoit des combats ; le Ro
man décrivoit auffi des combats ; la Cour
avoit des Guerriers , on les retrouvoit dans
les Romans ; le régime féodal retenoit les
Châtelains dans de vieilles tourelles ; on s'y
raffembloit ; on y tenoit de longues affifes ,
les cheminées étoient larges , les falles vaftes
, les converfations longues : rels étoient
les Romans qui alloient , grâce à quelques
épiſodes , jufqu'au douzième Volume. Les
Voyageurs ayant donné du goût pour la lecrure
des voyages , les Romanciers n'offrirent
plus que des aventures Turques , Chinoiſes ,
Américaines. Ils confervoient le ton & le
coftume François , & mettoient , commne
naguères nos Comédiens , un chapeau fur la
tête de Méhémed , ou du Sophi . Les Romans
, comme tous les Arts , fubirent une
DE FRANCE. 131
grande révolution fous le règne de Louis
XIV. Scudéri & la Calprenède tiennent la
place la plus diftinguée. Boileau jeta du ri
dicule fur ces Écrivains ; mais le plan de
leurs Ouvrages annonce qu'ils avoient du
génie . Si leurs Héros étoient des géans , c'eft
que Louis XIV avoit imprimé un grand ca,
ractère à fon fiécle . Louis XIV , que Frédéric
a nommé le grand Magicien , n'aimoit que
ce qui portoit l'empreinte de la grandeur. .
Je ne pretends point étendre mon apo¬
logie jufqu'à la texture des anciens Romans;
mais je fais que leurs défauts venoient de
notre penchant à l'imitation, Nous avons
emprunté des Efpagnols les épiſodes , ces
dénouemens arrivés par des bagues , des
écharpes , des reffemblances , des fuppofitions
, des équivoques & des rencontres. Ces
mêmes défauts fe retrouvoient fur la Scène
Françoife. Les Italiens nous jettèrent dans la
métaphyfique d'ainour , dans les monologues
, dans les foupirs : delà tant de précieufes
, & ces dédaignenfes Princeffes qui fe
courrouçoient à la déclaration des Chevaliers.
On étoit ainfi dans le monde. Une fois
arrivé à Louis XIV , l'adulation bannit la
vraiſemblance. Les Héros Grecs & Romains
avoient les deux queues , l'écharpe & les
grands canons . Orondate & Palamède naiffoient
& mouroient à Verfailles , & fe promenoient
de Rambouillet à Marly. Cependant
, ce ridicule difparut fur la fin du règic
de Louis XIV. Les Romans moraux , polių
F vj
132 MERCURE
ques , hiftoriques & fatyriques , s'accrédi
tèrent. Là , on lifoit la carte géographique
de Buffi Rabutin , dans laquelle les myſtères
de la vieille Cour étoient dévoilés. Les Contes
de Perrault avoient des Lecteurs : Rabelais
fi vanté , n'en trouvoit plus depuis la publication
du Royaume de coquettere , defleurs ,
fleurettes & paffe temps.
>
1
C'eft en 1700 , que tous ces Romans de
mauvais goût , que tous ces Ouvrages nés
de l'occaſion ou de l'à propos , la Marmite
rétablie , le Rafibus des Capucins , les Jéfuites
mis fur l'échafaud, &c . &c . & c . furent
unanimement rejetés . Le Roman ne fut plus
qu'hiftorique ; les Mémoires , les Lettres
pullulèrent , les fatyres aufli. La liberté
alla comme les moeurs , jufqu'à l'indécence.
Le Régent fut infulté ; & , fous le
nom du Prince Aprius , on écrivoit fa Vie
privée. Il toléra un moment les farcafmes
contre les Moines & les Religieufes . Louis
XV mit des bornes à la licence. Le Roman
' n'ofa plus paroître avecfon ancien héroïfine ,
fes éperons & fa chevalerie ; il s'ajusta à
notre taille , & parut fous la courte forme
de Contes , de Nouvelles , de Lettres , d'Hiftoriettes.
C'étoit le Journal de nos petits
boudoirs , de nos petits foupers , de nos petites
maifons , l'Opéra & le Fauxbourg Saint-
Germain. Delà , les Égaremens de l'efprit ,
les Confeffions , le Spectateur & le charmant
Recueil des Contes Moraux. Je ne parle
point de la Nouvelle Héloïfe , qui ne caracDE
FRANCE. 733
térife point nos moeurs , & qui eft un Ouvrage
à part. Les Anglois enfin ont donné
un nouveau caractère au Roman. Les Traductions
du Docteur Swift , de Friedling &
de Richardfon , ont amené une révolution.
A mefure qu'on a eu de bons Livres dans
d'autres genres , le Roman a eu moins de
célébrité. Il n'eft plus à craindre que la preffe
foit déformais uniquement occupee à les
réimprimer , comme elle l'étoit dans le dixfeptième
fiècle. Pierre Camus , Évêque du
Bellay , affligé de l'empreffement qu'on avoit
pour cette lecture , voulut purifier le genre ,
en publiant des Romans dévots ; mais le
genre l'entraîna quelquefois , & il peignit
ce qu'affurément il ne s'étoit point propofé
de peindre. Dans le même temps , Olivier ,
Évêque d'Angers , prétendoit prouver que
les femmes étoient la caufe de tous les
maux.
Il ne me refte, plus qu'à nommer les Romanciers
les plus célèbres , leur nom peut
fervir d'apologie au genre. Depuis le feizième
fiècle , je trouve Mendozza , Ambaffadeur
au Concile de Trente , Machiavel , Sannazar
, Scaliger , Picolomini , Guichardin ,
Pallavicini , Firenzuola , le Cavalier Marin ,
Thomas Morus. Parmi nos modernes , Balzac,
Voiture, Charpentier, Bourfault , Gombaud ,
Gomberville , de Larrey , le Miniftre Claude,
l'Abbé d'Aubignac , Reguard , Hamilton ,
l'Abbé de Saint Réal , Saint Hyacinthe , le
Sage, du Verdier , La Fontaine , Galland , de
134 MERCURE
Ramfay , Fénelon , l'Abbé Nadal , l'Abbé
Terraffon , l'Abbé Pernetti , l'Abbé Prévôr ,
l'Abbé Desfontaines , le Comte de Caylus ,
Voltaire, Marivaux , Duclos , Montefquieu ,
le Marquis d'Argens , Crebillon le fils ,
Dorar, Mme de Graffigny , Moncrif, le Père
Daniel , J. J. Rouffeau , M. Marmontel ,
M. d'Arnaud , M. le Comte de Treffan , M.
le Chevalier de Boufflers , M. le Chevalier
d'Arcq , M. Imbert , l'Abbé de Voifenon ,
Mme de Genlis ; tous ces Écrivains célèbres
dans plus d'un genre , prouvent affez que le
Roman eft une des branches de la Littérature
digne d'être confervée dans le jardin des
Mufes. Je n'invoquerai point , à l'appui de
ce que j'avance , ni Fauchet ni Ducange , il
fuffit d'être né fenfible , & de lire nos meil
leurs Romans.
On peut leur faire un reproche plus
fondé, c'eft d'altérer quelquefois l'hiſtoire &
les moeurs , & de défigurer des époques nationales.
A cela je réponds : malheur à qui
lir aujourd'hui l'hiftoire dans les Romans !
Mais ce reproche va difparoître. Les Auteurs
de la Bibliothèque des Romans s'ap
pliquent effentiellement à épurer le genre, à
rectifier les erreurs , à embellir les fictions.
Ils refferrent un plan trop vaſte , ils fimpli
fient une action compliquée , & réduifent
plufieurs volumes ennuyeux à quarante pages
intéreffantes. L'érudition préfide à leurs ju
gemens , & fur tout à la concordance des
Hiftoriens. Il eft pen de Volumes qui re
DE FRANCE. 337
foient précédés d'une differtation lumineuse.
Nous nous difpenferons de citer des volumes
anciens , nous renvoyons nos Lecteurs au
fecond Volume d'Octobre dernier ; ils verront
avec quelle fagacité les Auteurs favent
porter fur l'hiftoire le flambeau de la critique.
On eftimcra & on plaindra l'infortunée
Marie Stuart. On trouvera encore dans le volume
de Novembre , des differtations inftructives
fur le château de Marcouflis , &
fur Bayard. On doit fe fouvenir des menus
devis du château de Plaffac. Ce n'eft point - là
le Roman , c'eft l'Hiftoire. Nous n'en citerons
pas davantage. Nous invitons nos Lecteurs
à fe procurer cette Collection , pour
le complément de laquelle on trouve des
facilités plus qu'encourageantes.
depuis le premier Juillet 1775. A Paris ,
au Bureau , rue Neuve Sainte- Catherine.
CET Ouvrage fe foutient depuis fept
années avec un fuccès décidé. Nous ne
diffimulons point qu'il doit la réputation
DE FRANCE. 117
aitant à fon genre qu'au travail des Coopé
rateurs. Les Romans ne furent- ils pas tou
jours recherchés ? Ces enfans chéris de
l'imagination , feront dans tous les temps
une branche importante de l'arbre Litetaire.
Dans l'enfance du monde , ils amuserent
les premiers humains ; dans la déca ·
dence des Arts , on les a vus échapper à l
dégradation commune . Pourquoi celà ? C'eft
qu'ils ont toujours parlé à tous les hom
més un langage qu'ils pouvoient entendre.
Ils eurent encore dans chaque âge le mérite
d'être mieux écrits que toutes les autres productions
Littéraires. Ils fuivoient de près la
Poélie , & cueilloient des fleurs dans les
mêmes corbeilles . Jamais contraint , le Romancier
a pu s'affervir , quand il l'a voulu ,
sux règles de l'Épopée ; il a pu imiter le vol
brillant , fublime & vagabond de l'Ariofte.
Tous les tons lui font permis , toutes les
couleurs lui appartiennent. Il peut faire vesfer
des pleurs , produire le rire malin de la
faryre, toucher , égayer , & raiſonner. Il ofe
dire quelquefois ce que l'Hiftorien timide
trembloit de révéler. C'eft quelquefois Marforio
devant la ftatue de Pafquin , ou , fi l'on
veut , Arlequin , qui , à l'aide d'une tranf
pofition de nom & de fcène , voit tout , a
tout appris , chemin faifant , de Berganie à
Paris.
Quand le Román étoit Funiqué Livre des
habitans de la terre , il prêtoit des fictions
à Hefiode & à Homère , il étoit mythol .
Fiv
128 MERCURE
gique. S'il peignoit l'Amour , c'étoit un
Dieu. Quand la civilifation eut donné des
lifières au monde , & eut rapproché les fociétés
, le Roman ne rendit plus des oracles ,
un Prêtre ne l'infpira plus ; devenu domeſtique
, il peignit les moeurs nationales . Une
fois parvenu à ce période , il n'a pas pu s'en
éloigner ; fons cette forme , il s'eft promené
chez les Nations modernes. De la
Grèce il paffa à Rome , delà en Arabie ,
chez les Sarrafins , en Provence , en Italie ;
en Efpagne & en Iflande . Par- tout il fut fa
buleux, obfcur , comme l'hiftoire . Telle fut
fa marche dans le neuvième fiècle. Trois
fiècles auparavant , il avoit fleuri dans la
Bretagne jufques aux onzième & douzième
fiècles ; la France traduifit les Romans Brétons
; elle n'avoit point encore une langue, &
depuis le dixième juſqu'au douziènie fiècle ,
elle traduifit du Breton en Latin . Dans
les deux fiècles fuivans , alors les Romans
furent mêlés de Chevalerie & d'Hif
toire ; les Amadis remplirent la scène dans
les quatorzième , quinzième , feizième , &
jufques au dix- feptième fiècle.
Arrêtons- nous un moment au reproche
de frivolité dont ce genre eft entaché. Parmi
fes détracteurs , je trouve Angelo Apozio ,
qui les qualifie de Foli de Romanzi . Pétrarque
les nomme Infami e Stolidi Romanzi.
Doit on conclure que le genre eft mau.
vais ? Non ; mais que les Ouvrages de ce
temps étoient plus que médiocres. Si PétrarDE
FRANCE. 1.29
que avoit voulu juger les moeurs des Papes
& de la Cour d'Avignon , il auroit fenti que
les Romans devoient être corrompus comme
les moeurs. Plufieurs fiècles après , Philippe
de Mézières prémunit Charles VI contre
eux. Eft- il bien étonnant que fous le règne
d'Ifabeau de Bavière , les Romans fuffent
dangereux ? Les moeurs étoient affreufes , les
Romans étoient affreux comme elles. On ne
peut peindreque ce que l'on voit. On ne peut
parler que la langue du pays. Antoine Arlègre
fe plaint encore , dans fon Traité du
Mépris de la Cour , que les gens de Cour de
fon temps ne lifoient guères que des Romans
, ceux d'Amadis , de Philocope. Eh !
quel temps encore que ce feizième fiècle !
quelles femmes que la Comteffe d'Angoulême
, Catherine de Médicis , Marguerite de
Valois , & ces Dames & ces Courtifans dont
Brantôme a rempli les pages de fes Livres !
Quels étoient les fpectacles à la mode ? Des
farces de Pantalons , des Scènes de Capitans ,
des rodomontades Efpagnoles , des fupplices
en place publique , auxquels la Cour
affiftoit , des paffe- temps cruels , des fauts
périlleux , des Voltigeurs qui defcendoient
fur une corde des tours de Notre Dame ;
les Nemours , les Guife , qui defcendoient
au galop les efcaliers de la Sainte Chapelle ;
Tavannes & beaucoup d'autres , qui franchiffoient
d'un toit à l'autre la rue Saint-
Germain l'Auxerrois , & enfin les horreurs
des guerres civiles ; que pouvoient donc
F v
730 MERCURE
peindre les Romanciers ? Ce qu'ils voyoient.
Ils pouvoient répondre :
Ce font vos moeurs , eft- ce ma faute ?
Parmi les Apologiftes du Roman , je trou
ve ( fingularité affez remarquable ! ) un Évê
que & un Prêtre , l'Evêque d'Avranches ,
l'Abbé Lengler , & l'Auteur de Zélaskine
qui a plus de zèle que d'érudition ; mais fi
le nombre de fes defenfeurs eft fi borné , il
en eft dédommagé par les Romanciers , qui
forment une peuplade nombreufe. Je ferai
bientôt connoître les plus célèbres , & leurs
noms fuffiront pour juftifier ce genre.
Reprenons le dix-feptième fiècle. Tandis
que l'Hiftoire racontoit des combats ; le Ro
man décrivoit auffi des combats ; la Cour
avoit des Guerriers , on les retrouvoit dans
les Romans ; le régime féodal retenoit les
Châtelains dans de vieilles tourelles ; on s'y
raffembloit ; on y tenoit de longues affifes ,
les cheminées étoient larges , les falles vaftes
, les converfations longues : rels étoient
les Romans qui alloient , grâce à quelques
épiſodes , jufqu'au douzième Volume. Les
Voyageurs ayant donné du goût pour la lecrure
des voyages , les Romanciers n'offrirent
plus que des aventures Turques , Chinoiſes ,
Américaines. Ils confervoient le ton & le
coftume François , & mettoient , commne
naguères nos Comédiens , un chapeau fur la
tête de Méhémed , ou du Sophi . Les Romans
, comme tous les Arts , fubirent une
DE FRANCE. 131
grande révolution fous le règne de Louis
XIV. Scudéri & la Calprenède tiennent la
place la plus diftinguée. Boileau jeta du ri
dicule fur ces Écrivains ; mais le plan de
leurs Ouvrages annonce qu'ils avoient du
génie . Si leurs Héros étoient des géans , c'eft
que Louis XIV avoit imprimé un grand ca,
ractère à fon fiécle . Louis XIV , que Frédéric
a nommé le grand Magicien , n'aimoit que
ce qui portoit l'empreinte de la grandeur. .
Je ne pretends point étendre mon apo¬
logie jufqu'à la texture des anciens Romans;
mais je fais que leurs défauts venoient de
notre penchant à l'imitation, Nous avons
emprunté des Efpagnols les épiſodes , ces
dénouemens arrivés par des bagues , des
écharpes , des reffemblances , des fuppofitions
, des équivoques & des rencontres. Ces
mêmes défauts fe retrouvoient fur la Scène
Françoife. Les Italiens nous jettèrent dans la
métaphyfique d'ainour , dans les monologues
, dans les foupirs : delà tant de précieufes
, & ces dédaignenfes Princeffes qui fe
courrouçoient à la déclaration des Chevaliers.
On étoit ainfi dans le monde. Une fois
arrivé à Louis XIV , l'adulation bannit la
vraiſemblance. Les Héros Grecs & Romains
avoient les deux queues , l'écharpe & les
grands canons . Orondate & Palamède naiffoient
& mouroient à Verfailles , & fe promenoient
de Rambouillet à Marly. Cependant
, ce ridicule difparut fur la fin du règic
de Louis XIV. Les Romans moraux , polių
F vj
132 MERCURE
ques , hiftoriques & fatyriques , s'accrédi
tèrent. Là , on lifoit la carte géographique
de Buffi Rabutin , dans laquelle les myſtères
de la vieille Cour étoient dévoilés. Les Contes
de Perrault avoient des Lecteurs : Rabelais
fi vanté , n'en trouvoit plus depuis la publication
du Royaume de coquettere , defleurs ,
fleurettes & paffe temps.
>
1
C'eft en 1700 , que tous ces Romans de
mauvais goût , que tous ces Ouvrages nés
de l'occaſion ou de l'à propos , la Marmite
rétablie , le Rafibus des Capucins , les Jéfuites
mis fur l'échafaud, &c . &c . & c . furent
unanimement rejetés . Le Roman ne fut plus
qu'hiftorique ; les Mémoires , les Lettres
pullulèrent , les fatyres aufli. La liberté
alla comme les moeurs , jufqu'à l'indécence.
Le Régent fut infulté ; & , fous le
nom du Prince Aprius , on écrivoit fa Vie
privée. Il toléra un moment les farcafmes
contre les Moines & les Religieufes . Louis
XV mit des bornes à la licence. Le Roman
' n'ofa plus paroître avecfon ancien héroïfine ,
fes éperons & fa chevalerie ; il s'ajusta à
notre taille , & parut fous la courte forme
de Contes , de Nouvelles , de Lettres , d'Hiftoriettes.
C'étoit le Journal de nos petits
boudoirs , de nos petits foupers , de nos petites
maifons , l'Opéra & le Fauxbourg Saint-
Germain. Delà , les Égaremens de l'efprit ,
les Confeffions , le Spectateur & le charmant
Recueil des Contes Moraux. Je ne parle
point de la Nouvelle Héloïfe , qui ne caracDE
FRANCE. 733
térife point nos moeurs , & qui eft un Ouvrage
à part. Les Anglois enfin ont donné
un nouveau caractère au Roman. Les Traductions
du Docteur Swift , de Friedling &
de Richardfon , ont amené une révolution.
A mefure qu'on a eu de bons Livres dans
d'autres genres , le Roman a eu moins de
célébrité. Il n'eft plus à craindre que la preffe
foit déformais uniquement occupee à les
réimprimer , comme elle l'étoit dans le dixfeptième
fiècle. Pierre Camus , Évêque du
Bellay , affligé de l'empreffement qu'on avoit
pour cette lecture , voulut purifier le genre ,
en publiant des Romans dévots ; mais le
genre l'entraîna quelquefois , & il peignit
ce qu'affurément il ne s'étoit point propofé
de peindre. Dans le même temps , Olivier ,
Évêque d'Angers , prétendoit prouver que
les femmes étoient la caufe de tous les
maux.
Il ne me refte, plus qu'à nommer les Romanciers
les plus célèbres , leur nom peut
fervir d'apologie au genre. Depuis le feizième
fiècle , je trouve Mendozza , Ambaffadeur
au Concile de Trente , Machiavel , Sannazar
, Scaliger , Picolomini , Guichardin ,
Pallavicini , Firenzuola , le Cavalier Marin ,
Thomas Morus. Parmi nos modernes , Balzac,
Voiture, Charpentier, Bourfault , Gombaud ,
Gomberville , de Larrey , le Miniftre Claude,
l'Abbé d'Aubignac , Reguard , Hamilton ,
l'Abbé de Saint Réal , Saint Hyacinthe , le
Sage, du Verdier , La Fontaine , Galland , de
134 MERCURE
Ramfay , Fénelon , l'Abbé Nadal , l'Abbé
Terraffon , l'Abbé Pernetti , l'Abbé Prévôr ,
l'Abbé Desfontaines , le Comte de Caylus ,
Voltaire, Marivaux , Duclos , Montefquieu ,
le Marquis d'Argens , Crebillon le fils ,
Dorar, Mme de Graffigny , Moncrif, le Père
Daniel , J. J. Rouffeau , M. Marmontel ,
M. d'Arnaud , M. le Comte de Treffan , M.
le Chevalier de Boufflers , M. le Chevalier
d'Arcq , M. Imbert , l'Abbé de Voifenon ,
Mme de Genlis ; tous ces Écrivains célèbres
dans plus d'un genre , prouvent affez que le
Roman eft une des branches de la Littérature
digne d'être confervée dans le jardin des
Mufes. Je n'invoquerai point , à l'appui de
ce que j'avance , ni Fauchet ni Ducange , il
fuffit d'être né fenfible , & de lire nos meil
leurs Romans.
On peut leur faire un reproche plus
fondé, c'eft d'altérer quelquefois l'hiſtoire &
les moeurs , & de défigurer des époques nationales.
A cela je réponds : malheur à qui
lir aujourd'hui l'hiftoire dans les Romans !
Mais ce reproche va difparoître. Les Auteurs
de la Bibliothèque des Romans s'ap
pliquent effentiellement à épurer le genre, à
rectifier les erreurs , à embellir les fictions.
Ils refferrent un plan trop vaſte , ils fimpli
fient une action compliquée , & réduifent
plufieurs volumes ennuyeux à quarante pages
intéreffantes. L'érudition préfide à leurs ju
gemens , & fur tout à la concordance des
Hiftoriens. Il eft pen de Volumes qui re
DE FRANCE. 337
foient précédés d'une differtation lumineuse.
Nous nous difpenferons de citer des volumes
anciens , nous renvoyons nos Lecteurs au
fecond Volume d'Octobre dernier ; ils verront
avec quelle fagacité les Auteurs favent
porter fur l'hiftoire le flambeau de la critique.
On eftimcra & on plaindra l'infortunée
Marie Stuart. On trouvera encore dans le volume
de Novembre , des differtations inftructives
fur le château de Marcouflis , &
fur Bayard. On doit fe fouvenir des menus
devis du château de Plaffac. Ce n'eft point - là
le Roman , c'eft l'Hiftoire. Nous n'en citerons
pas davantage. Nous invitons nos Lecteurs
à fe procurer cette Collection , pour
le complément de laquelle on trouve des
facilités plus qu'encourageantes.
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Résumé : Bibliothèque Universelle des Romans, [titre d'après la table]
La 'Bibliothèque Universelle des Romans' est publiée à Paris depuis le 1er juillet 1775 et connaît un grand succès depuis sept ans. Les romans, qualifiés d''enfants chéris de l'imagination', constituent une branche importante de la littérature, ayant évolué depuis l'Antiquité avec des auteurs comme Hésiode et Homère. Ils ont été critiqués pour leur frivolité mais aussi défendus pour leur capacité à refléter les réalités sociales et politiques de chaque époque. Au XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, les romans reflétaient les valeurs de la cour et les aventures exotiques. Des auteurs comme Madeleine de Scudéry et Gilles de La Calprenède se distinguèrent, bien que critiqués par Nicolas Boileau. Les héros de ces œuvres étaient souvent surdimensionnés, et les intrigues complexes empruntaient des éléments espagnols et italiens. À la fin du règne de Louis XIV, les romans moraux, politiques, historiques et satiriques gagnèrent en popularité. En 1700, les romans de mauvais goût furent rejetés, et le genre évolua vers des formes plus courtes comme les contes et les nouvelles. Des traductions d'auteurs anglais comme Jonathan Swift et Samuel Richardson introduisirent de nouvelles tendances. Des écrivains comme Pierre Camus tentèrent de purifier le genre avec des romans dévots, sans succès total. Parmi les romanciers célèbres mentionnés figurent Antonio de Mendoza, Nicolas Machiavel, Jean-Louis Guez de Balzac, Jean de La Fontaine, Voltaire, Marivaux, Montesquieu, Rousseau, et Madame de Genlis. Le texte met en avant une collection de volumes historiques, notamment ceux des mois d'octobre et novembre, soulignant la rigueur critique des auteurs et l'authenticité historique des contenus. L'auteur encourage les lecteurs à se procurer cette collection.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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