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1
p. 1720-1735
DISCOURS Latin sur l'Amour de la Patrie. EXTRAIT.
Début :
CE Discours fut prononcé le 10 Février 1744, par R. P. Geoffroy, de la [...]
Mots clefs :
Orateur, Amour de la patrie, Citoyen, Hommes, Mérite, Nature, Héros, Éloge, Coeur, Membres
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texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Latin sur l'Amour de la Patrie. EXTRAIT.
DISCOURS Latin fur l'Amour de la
CE
Patrie.
EXTRAIT.
E Difcours fut prononcé le ro Février
1744 , par le R. P. Geoffroy , de la
Compagnie de Jefus , Profeffeur de Rhétorique
au Collège de LOUIS LE GRAND,
L'Orateur répondit parfaitement à l'idée
avantageufe qu'on s'étoit formée de fon mérite
& de fes talens , & parut digne , dès fon
entrée dans la carriere, de marcher àla fuire
de tant d'hommes célebres , qui ont rempli
avec gloire , prefque fans interruption , depuis
plus d'un fiècle , la place qu'il occupe
aujourd'hui. Son Difcours mérita les éloges
d'un Auditoire nombreux & choifi, & il n'a
point démenti à l'impreffion le brillant fuccès
qu'il a eu à la prononciation . Nous en
allons donner , autant qu'il eft poffible , une
analyſe exacte & un précis fidèle , fans prétendre
néanmoins en réunir toutes les beautés
il faudroit copier la Piéce même & la
mettre toute entiere fous les yeux du Lecteur;
AOUST. 1744. 172.1
teur ; c'eft un beau Tableau qu'il faut voir
dans fon jour ; quelques traits repréſentés fidélement
aux yeux du Lecteur éclairé , fuffiront
pour le mettre fur les voyes, & lui faire
juger par analogie , du mérite de tout l'Ouvrage.
ر د
Le Sujet eft vafte , mais intéreffant ,
puifqu'il n'y a point d'homme , qui n'ait des
devoirs à remplir à l'égard de la Patrie . L'E
xorde commence par une précaution' oratoire
, que l'Orateur a jugé néceffaite . » L'a-)
» mour de la Patrie , dit il , étant fi nature
» à tous les hommes , & particulierement
>> aux François , on s'étonnera peut- être de
» me voir traiter un Sujet , qui n'ayant nila
grace de la nouveauté, ni la furprife du Pa
» radoxe, n'offre rien, ce femble, qui doive
» intéreffer ou piquer l'Auditeur .... Il eſt
» vrai , M M. mais n'étant encore recom-
» mandable par aucun endroit auprès de
» vous , au défaut de tout autre mérite , j'ai
» crû que c'en feroit un pour moi, fi l'A-
» mour de la Patrie fignaloit les premiers
» efforts de mon Eloquence , & fr elle en
portoit , pour ainfi dire , l'empreinte &
» les couleurs . Si Eloquentia qualifcumque
» mea primos conatus apud vos per ipfa Patria
» veluti lineamenta effingerem.
Appellé , continue- t'il , dans ce Lycée ,
» pour y former, moins des Orateurs que
dea
A v » Ci
1722 MERCURE DE FRANCE.
» Citoyens, ai -je dû paroître Orateur à vos
» yeux,avant que d'y paroître Citoyen ? N'é-
» toit il pas jufte au contraire , &c. La jeune
Nobleffe élevée dans les Lettres & dans la
Vertu au Collège de Louis LE GRAND ,
n'eſt pas oubliée dans ce morceau .
Suit un Eloge du P. de la Sante , ancien
Maître & prédeceffeur immédiat de notre
Orateur dans l'épineux emploi de Profeffeur
de Rhétorique au Collège de LOUIS LE
GRAND. Cet Eloge eft ingénieux , & ne
fait pas moins d'honneur au Difciple reconnoiffant
, qu'au grand Maître , qui en eft
l'objet. Il mérite d'être lû.
L'Orateur paffe enſuite à ſa diviſion , &
fe propofe d'examiner 1 ° . ce que c'eft que
l'Amour de la Patrie , & combien il eſt digue
du Citoyen.
20. Ce qu'il exige du Citoyen , pour être
digne d'elle.
Il termine fon Exorde , en priant l'Auditeur
de pardonner au Citoyen tout ce qu'il
trouvera de défectueux dans l'Orateur. Orator
quidquid peccaverit condonate Civi.
La force impérieufe de l'Amour de la Patrie
, le courage invincible qu'il infpire ,
Pattrait enchanteur dont il captive & enchaîne
tous les coeurs , font les trois fubdivilions
, qui partagent & rempliffent la premiere
Partie.
» Les
AOUST . 1744.
1723
89
"
Les autres affections du coeur , dit l'O-
>>rateur , doivent bien fouvent leur origine
» à l'Education & au Préjugé , quelquefois
» à l'imagination , & prefque toujours à la
» Paffion ; elles ont leurs viciffitudes , leurs
« révolutions , leur décadence ..... L'Amour
de la Patrie ne connoît point ces
» variations bizarres ; il naît & meurt avec
» nous ... naſcitur nobifcum ... illo præeunte
»infantis cujufque apud fe nati animum tacitè
quodammodo ingreditur, Civemque defignans
» in homine vix delineato , primos fibi vendicat
» vagitus pueri , viri fingultus habitura veľ
" ultimos . Ardet ignis ifte finu nondum calente
»fervidus , vitalis anima praviofpiritu ventilatus
, infantia fafciolis impeditus non cap-
» tivus , immerſus umbris non oppreſſus , rora-
» tus lacrymis non extinctus , nec ceffat inter
» obferatos fenfuum meatus vi quâdam invictâ
obftrepere,donec per depaftos pueritia obicès
» ad rationis ufque facem eluctatus iter , eas ab
» illâ concipiat flammas , quæ fubindè ad imperii
totius fplendorem fulgeant.
"
""
Les Peuples , même les plus barbares &
les plus infenfibles à tout le refte , ne le
font point à l'Amour de la Patrie : » Scytham
fuccendit inter nives , Hircanum fovet
»inter nemora , Perfam & Indum Caucafea
interfaxafubigit, Thracem rapit ad arma,& c .
L'Orateur nous repréfente enfuite l'affec-
A vj
tion
$ 724 MERCURE DE FRANCE.
"
tion pour la Patrie, comme une Reine puif
fante, qui exerce un pouvoir abfolu für tous
les coeurs ; l'Univers eft fon Empire , tous
les Peuples fes Sujets , tous les Tréfors fes
revenus , tous les hommes fes Guerriers.
Voyez-les , dit-il , ces hommes magnani-
»mes , guidés par l'Amour de la Patrie ; ils
bravent les périls & les dangers.... Envain
« leurs Epoufes éplorées s'efforcent- elles de
les retenir ; envain leur offrent - elles les
tendres gages de leur amour ; la Patrie
» parle ; fourds à toute autre voix , à celle
» même de la tendreffe & de l'amour , ils
courent avec joye le précipiter au milieu.
» des hazards.
Vient enfuite le Caractére des differentes
Nations de l'Europe , des Anglois , des Allemands
, des Italiens , des Savoyards . Voici
ceux des Hollandois , des Eſpagnols & des .
François. « In Bataviâ , non aliter ac merca-
» tus quem exercet , intentus fænori , moras lu
»cro novit apponere ; haud tamen culpandus ,
»nifi , ut fit fæpè in mercatu , lateat infidiosa
nocte , luce ut quaftuosâ fulgeat .... In Hifpania
parturit graviter , eventum trulinat,
»&fortunam lentâ quâdamfeſtinatione concis
»liatam ad fe deducit , tunc magis ipfe timendus
cim timere magis ipfe videtur ....In Galliâ
aflu præceps , ingenitâ quâdam alacritate for-
20.1unam pracurrit , eventumque præoccupat ,.
2. bac
B
AOUST. 1744 172
hoc magis cavendus aliis , quod fibi minus
sipfi caveat.
33
La Haine d'Annibal , ce fier ennemi de
Rome , & le courage invincible du Peuple
Romain à défendre la Patrie après les fanglantes
Journées du Tefin , de Trebie & de
Cannes , offrent un beau champ à l'Orateur,
» Odium Romæ jurafti , Annibal ; aderit fua
fed nec omnis nec omni Sacramento fides
» Illam inter Ticini Undas fpectabis prop
» naufragantem , femianimem ad Trafimeni
»Lacus fpoliabis , urgebis ardentem ad Trebia
» Ripus , in agris Cannenfibus habebis propè
funeratam. Plura ne fperaveris
Te ad
» Capitoliumfiftet illa vel undique pervia ,vincet
vel indefenfa , vel attrita conteret ....
» Illa tibi opponet Cives , quos vel ipfo Larium
»fuorum intuitu & igne fuccenfa pairie fax
» ad redimendas clades fuas eo inflammabir
» aftu, qui te vel inter laureatos victoria
multiplicis aggeres clade non reparanda
» obruat , &c.
ל כ
La ruine de Sagonte mérite encore de
trouver place ici . » In Italiam properanti
» ( Annibali) occurrit Sagantus , Orl's quan-
» tula , fed quanta Civitas ! Cedit hac victori
Alpium ; arcem ingredere qua jam tus eft....
» Illam requiris in illa medias ? Rogum hunc
afpice congeftis ædibus ardentem , bic omnis
Saguntus eft.Gentem petis? hac vide hominum
»fimulacra
1726 MERCURE DE FRANCE.
39
»fimulacra fervente buſto pro mortis jure de-
»certantia ; in his ftat tota Gens . Opes repofcis
victori promiffas Militi ? Hunc cinerem oc-
»cupa , nifi hunc etiam defendant funere in
ipfo vivaces anima , & inter incendia pugnaces
umbra tueantur. Quaris hos ignes quis in-
»jecerit ? Civilis Amor .... odio tuo atrocior.
On voit par tous ces traits & par le ſtyle
qui y régne , que Pline & Seneque ne font
pas les Héros de notre Orateur .
Les Républiques Grecques & Romaine
offroient bien d'autres exemples fameux du
courage invincible, qu'infpire l'Amour de la
Patrie , mais l'Orateur , par une fage oeconomie
, n'a fait que les indiquer , & il termine
cette feconde fubdivifion par un parallele
fuivi de nos Héros François avec les Héros
Grecs & Romains. Les Caractéres de du
Guefclin , du Connétable de Montmorenci ,
du Duc de Guife , d'Alexandre, & de Henri
IV , font touchés avec une fineffe & une délicateffe
de Pinceau , peu communes . Voici
ceux de Charles XII , Roi de Suede & du
Czar Pierre le Grand , Ce morceau vientimmédiatement
après le parallele d'Alexandre
& de Henri IV. » Principem utrumque pari
» indole , exitu diffimili propè redivivum ætas
» etiam noftra fufpexit , Alexandrum in Carolo,
Succo Principe , fed fobrium, magis acrem,
» tam animoſum, æquè precipitem, Heroëmfortè
« nimis ,
AOUST. 1744. 1727
nimis , nec fatis Regem Henricum ( IV) in
» Petro , Mofcho Cafare , magis ferocem inge-
» nio , ac ftudio fubactum , humanum cultu ,
» exercitationepropè Gallum, Regem fortè ma-
»gis quam Heroëm , fed nec indigum Heroica
laudis , & laude Regiâ cumulatum : ambo
>
» bellis mutuis exercitati .... Carolus Germa-
» niam armis concufferat , Poloniam praliis
» occupaverat Mofcoviam labefactaverat
» victoriis , Orbem penè totum nominis fui ter-
» rore ità repleverat , ut praviafortitudinis fa-
» ma opera vix quidquam fortitudini relinque-
» ret. Mofchus vero Cafar victus fæpe , num-
» quam fractus , Imperio propè fuperftes Impe-
» rator , ita ftetit in adversâ forte , ut ab ipsâ
»fortunæ pertinacia conftantiam edoceretur que
» illam frangeret. Suecia Rex occidit eo demùm
faro quod Alexandri decebat amulum ....
»populisque nihil fui præter famamfactis pa-
» rem , nec minus famâ ipsâ defiderium reliquit,
» Heros major fi magis Civis. Regnavit Mof
» covia reparator eå dudum fortunâ quam
Henricus meruerat , imperia luftravit plurima
non fpectator otiofus ,fed operofus explorator ;
» Artes in eis varias didicit Tyro , tractavit
» Artifex , in Patriam afportavit redux , fua-
»fit Hortator , Magifter edocuit , illuftravit
"
Princeps , Imperator promovit , & inter illa-
» rum ftudia occumbens , Gentem reliquit inf
» tructam claffibus . ... Litteris perpolitam....
» imbutam
1728 MERCURE DE FRANCE
» imbutam Moribus .... virtutum fucco non-
» dum vegetam , fed jam earumfuffufam colorë
at nexu foederatam , maximus Princeps idem
w & Civis optimus .
L'Exemple d'Ovide , qui foupire avec tant
de grace & d'harmonie après fa Terre natale,
& celui d'Uliffe , qui cherche à travers mille
écueils fa Patrie fugitive , prouvent d'une
maniere fenfible & touchante l'attrait enchanteur
qu'a pour tout homme la Terre
qui l'a vu naître.
»
Echappé , dit le P. Geoffroy , aux fu-
" reurs & aux poifons de Circé , un heureux
» naufrage vous fait aborder , Uliffe ,à l'Iſle
» enchantée de Calypfo;là tout s'empreffe a
vous faire oublier vos malheurs . Le fommeil,
fi long- tems refufé à vos defirs , vient
affoupir fur un lit de fleurs vos fens épui-
"fés , & rendre à vos membres fatigués leur
premiere vigueur ....Tout s'offre à vos
» défirs, tout les prévient ; les ris & les jeux
»vous environnent de toutes parts & volti-
»gent fans ceffe autour de vous; des plaifirs de
» toute efpece, tels que l'imagination riante
» d'un Fenelon peut feule enfanter & décrire,
» s'offrent en foule. Pour comble de faveur,
» une Déeffe aimable vous offre l'immorta-
» lité . Joüiffez , trop heureux Uliffe , d'un
fort fi doux & fi flateur ; fixez votre féjour
dans cette Terre délicieufe ; oubliez la Mer
ל כ
30
» &
A O UST. 17.44 1729
»
'
& les écueils ; oubliez .... non , MM ;
» inſenſible à tout autre bonheur qu'à celui
" de revoir fa Patrie , l'immortalité ne le
» touche point.Ithaque eft toujours préfente
» à fon efprit; elle occupe toutes fes pensées;
elle emporte tous les défirs de fon coeur....
» mais qu'eft-ce que cette Ithaque , direz-
» vous ? Une Terre ingrate & deferte , une
" roche aride & ftérile. N'importe ; c'eft fa
» Patrie ; il aime mieux payer le tribut à la
» Nature fur ce rocher qui l'a vû naître
» que de vivre immortel , mais Etranger
» dans l'Ile fortunée de Calypfo ... Ulyffe ,
» dira - t'on, étoit Roi d'Ithaque ; l'éclat d'u-
>> ne Couronne peut éblouir ....
éblouir .... Voici ,
» continue l'Orateur , ce Sauvage nouvelle-
» ment arrivé des Forêts de l'Amérique.
» Dieux ! quelle figure ! Eft ce un hom-
» me ?... mais pourquoi cet air fombre &
» rêveur ? .... Eh quoi ! lui dit-on , l'allegreffe
de tant d'hommes qui vous envi-
» ronnent ; leurs défirs empreffés ; leurs ca-
» reffes ne peuvent- ils vous diftraire un moment?
Ne prendrez- vous aucune part à la
» joye publique , vous qui en faites la meilleure
partie ... Jettez au moins les yeux
« fur cette Ville fuperbe ; joiiffez du charmant
fpectacle qu'elle vous offre ; voyez
la majefté de fes Edifices , leur nombre ,
> leur grandeur , leur richeffe , leur magni-
» ficence ,
99
3
1730 MERCURE DE FRANCE.
» ficence , leur ftructure , leur fymmétrie ;
»voyez la multitude innombrable de fes ha-
» bitans , la largeur & la beauté de fes ruës ;
» voyez ces Places publiques , couronnées
» de Palais fomptueux ; voyez-y ces Monu-
"mens , chef-d'oeuvres de l'Art & du Goût;
» contemplez , & c ..... Que penfe- t'il de
» tout cela, M M ? Ces maffes énormés frap-
» pent à la vérité ſa vûë errante & étonnée ;
"il les regarde avec furprife ; l'éclat dont
elles brillent l'ébloüit , mais fon coeur les
» dédaigne. Quorfum verò ? Nemorofos Penates,
Lares erraticos , confcios natalium receffus
, & confignata infantia rudimentis antra
cogitat. Sed hæc vix humana ſunt , imờ
»ne humana quidem , fed in his Patria Tellus
» eft. Et que vix habitanda videntur homini ,
» Civem totum loca fibi vendicant.
Les devoirs que l'Amour de la Patrie exige
du Citoyen , ce qui fait la feconde Partie,
fe réduifent à deux. Faites pour elle tout ce
qu'elle mérite que vous faffiez. Ne faites pour
elle que ce qu'elle veut que vous faffiez . Ces
deux fubdivifions , toutes fimples qu'elles
font , fourniffent à l'Orateur l'occafion de
fe déveloper , en quelque forte , lui- même,
& de faire agir les refforts d'une Eloquence,
également ingénieuſe , délicate & enjoüée.
Il compare d'abord le Corps Politique .
avec le Corps Humain. » Les uns , dit-il
« font
AOUST. 1744. 1731
"
»font dans le Corps Politique ce qu'eſt la
» Tête dans le Corps Humain . Elevés aux
≫ premiers rangs , ils exercent un pouvoir
» abfolu fur les Membres qui leur font ſub-
» ordonnés ; fubordination précieuſe ! C'eſt
» à elle que font attachés le fort & la defti-
» née des Empires.....Vous l'avez éprou-
" vé , Rome , Ecole féconde de Vices & de
<< Vertus , en fait de Politique , comme en
» toute autre choſe. Tandis qu'une douce
» union a regné entre les Membres de votre
République , tranquille au- dedans , redou
» tée au déhors , vous avez été la Maîtreffe
» du Monde . L'harmonie a-t'elle été trou-
» blée ? La difcorde , l'ambition , la jaloufie,
» la fureur , ont- elles armé le Citoyen con-
» tre le Citoyen , & défuni les Membres de
» de vafte Corps ? quelles Scénes tragiques
» n'avez - vous pas données au Monde !
Quelles révolutions ! Quelle décadence
» n'avez-vous pas éprouvées ! ...Agité par
» le fouffle féditieux des factions oppofées,
quelles tempêtes n'a pas effuyé le Vaiffeau
» de la République ? A quels écueils n'eft- il
" pas venu fe brifer ? &c. France , tu n'as
» pas un fort pareil à craindre. Eo tenente
Sceptrum Rege, qui varia per obfequia diffufos
Regni ordines Imperio fuo ita colligit , ut te
»fatifecuram tui , alieni arbitram , Orbis par-
»tim amicus gratuletur , partim inimicus ti-
» meat,
و ر
و و
1732 MERCURE DE FRANCE.
و د
meat , Spectator omnis admiretur . Mais quel
lugubre Spectacle ne t'offriront point tes.
propres Faftes, Si ex hoc fublimiorefelicitatis
gradu oculos in eam atatem conjicias , quâ
tuis à te defcifcentibus,ruentibus in te exteris,
utrifque præda & ludibrium ità miferè jacebas
, ut tibi imperaret nemo , fervires omniwbus
, & ipfa Regnum tolleret Regnantum
» multitudo.
L'Orateur peint enfuite les qualités que
doit avoir un vrai Citoyen . Quem appellabo
Civem ? &c. A la tête de ceux qu'il juge dignes
de ce Titre flateur , on voit marcher
M. le Prince de Conty , Général de l'armée
d'Italie. » Civem appello Heroëm , qualem fran-
»genda expectant Alpium culmina , & percuſſa
»jam faxa refonant , quem , fi de ejus praftan-
» tiâ Proceres interrogaveris , dicant animo ut
genere Principem..... St fortitudinem à mi
»litibus repetas , votis efflagitent Ducem; quem
» deniqu : Aula , ut fuas delicias indicet, Civi
stas ut fuos amores exprimat , Caftra utfuam
fpem fignificent gratulatione divisâ , concor
di admiratione , CONTIUM nuncupabunt.
»
M. le Premier Préfident tient auffi un
rang diftingué parmi les vrais Citoyens.
Civem appello virum , qui in eo Senatu conftitutus
, cujus fplendor Gallia ipsâ longiùs
» diffunditur , ità in variis ejus dignitatum gra-
»dibus ftetit , ut primum autingeret excelfitate
» mentis,
A O UST. 1744. 1738
mentis , primum ità occupat , ut omnes labo-
→ rum univerfitate complectatur ; qui munus
» quàmſplendidum tam difficile tunc auſpica-
»tus cum gravia juberet gravior neceffitas , ità
2fe geffit Regi gratus ac Populo , ut alterius
»promoveret jura , alterius fuperaret vota
confuleret utriufque commodis , & amores colligeret
; dignus qui & ab Auguftiffimo Sena-
» tu ftudiorum fuorum interpres , unus præter
» morem electus, mitteretur in Regiam; & beni-
»gnè admitteretur ab eo Rege , qui optima mo-
» neri cùm velit , audire amat optimos .
Cet Eloge , où le coeur * ne parle pas
moins que l'efprit,fut extrêmement applau
di , & excita dans l'Auditoire un murmure
d'approbation , non moins flateur pour
l'illuftre Magiftrat , que pour l'Orateur.
Les Membres illuftres des trois Académies
de Paris font encore mis par le Pere
Geoffroy au nombre des Citoyens utiles .
L'Eloge de l'Académie Françoife eft fort
beau , & digne de cette brillante Societé
Littéraire.
L'Orateur termine cette feconde Partie
par une fuite de Caractéres d'hommes inutiles
à l'Etat , ou peu propres par leur ignorance
, leur peu de lumieres , leur molleffe ,
leur inconftance , leur incapacité de rendre
* M. le Premier Préfident honore l'Orateur de
fon eftime & de fon amitié.
fervice
1734 MERCURE DE FRANCE.
fervice à la Patrie.Cette feconde fubdivifion
n'eft pas la moins intéreflante. Nous en allons
citer quelques morceaux , par lefquels
nous finirons cet Extrait.
Voici ce qu'il dit d'une certaine efpece
d'hommes , qui n'eft malheureuſement que
trop commune aujourd'hui. On verra s'il
les peint d'après nature .... » Homuncio-
» nes polituli , quorum laus eft unica , ftertere
» molliter , blandiri ferociter , ineptire ſuaviter
, & cum pretio quodam vilefcere .
»fero pueri , citò fenes , numquam viri……….
Il peint ainfi ces hommes , » qui faginate
» molis intrà cancellos defidiosè revoluti , na-
» tura pinguis orbe fluenti ac nitido verfant
»fefe cum labore &fine opere , ficque in Patriå
» vrvunt , non ut ejus opes ftudio foecundo reno-
» vent veluti apes induftria , fed inertes fuci
Dvoraci otio abfumant.
"
Et ces Mifantropes , » qui fic apud fe vic-
» titant foli ac fegreges, ut nec aliis vivant nec
»fibi , in Patria Tellure hofpites , in propria
»familiâ exules , alieni apud fuos , apud fe
»ipfos peregrini , raro cum hominibus , vix
» unquam homines.
Nous ne fçavons fi le morceau fuivant
fera fort goûté par une certaine Secte de
Politiques. » Illos ejice Civilium rerum exploratores
faftiofos , qui tunc fibi maximè
m in gente fua fapiunt , cum fapit ipfis nihil
» quod
A O UST. 1744. 1735
»quod gentile fuerit , Philofophi nomine , maledici
officio , alieni ftudio , affectu propè hof-
» tes , Regionis omnis præter quam sua pracones
,fua & omnis imperiti aquè & ofores ,
» laudatores Reipublica , quoniam in Regno
» nati , futuri laudatores Regni , fi in Repu-
» blicâ editi.
Ces Peintures font ingénieufes & de bon
goût. C'est une juftice qu'on doit rendre
au P. Geoffroy ; fon Pinceau eft véridique ;
il caractériſe bien chaque chofe , & la peint
avec les couleurs qui lui font propres. Ses
Héros font tirés d'après nature , & tels que
l'Hiftoire nous les repréfente. Le brillant
du coloris ajoûte encore un nouvel éclat à
fes Portraits , en rehauffe la fineffe , & leur
communique un nouveau luftre ; on peut
dire auffi qu'il s'eft peint lui -même dans ce
Difcours , puifque tout y refpire le grand
Orateur & le bon Citoyen.
CE
Patrie.
EXTRAIT.
E Difcours fut prononcé le ro Février
1744 , par le R. P. Geoffroy , de la
Compagnie de Jefus , Profeffeur de Rhétorique
au Collège de LOUIS LE GRAND,
L'Orateur répondit parfaitement à l'idée
avantageufe qu'on s'étoit formée de fon mérite
& de fes talens , & parut digne , dès fon
entrée dans la carriere, de marcher àla fuire
de tant d'hommes célebres , qui ont rempli
avec gloire , prefque fans interruption , depuis
plus d'un fiècle , la place qu'il occupe
aujourd'hui. Son Difcours mérita les éloges
d'un Auditoire nombreux & choifi, & il n'a
point démenti à l'impreffion le brillant fuccès
qu'il a eu à la prononciation . Nous en
allons donner , autant qu'il eft poffible , une
analyſe exacte & un précis fidèle , fans prétendre
néanmoins en réunir toutes les beautés
il faudroit copier la Piéce même & la
mettre toute entiere fous les yeux du Lecteur;
AOUST. 1744. 172.1
teur ; c'eft un beau Tableau qu'il faut voir
dans fon jour ; quelques traits repréſentés fidélement
aux yeux du Lecteur éclairé , fuffiront
pour le mettre fur les voyes, & lui faire
juger par analogie , du mérite de tout l'Ouvrage.
ر د
Le Sujet eft vafte , mais intéreffant ,
puifqu'il n'y a point d'homme , qui n'ait des
devoirs à remplir à l'égard de la Patrie . L'E
xorde commence par une précaution' oratoire
, que l'Orateur a jugé néceffaite . » L'a-)
» mour de la Patrie , dit il , étant fi nature
» à tous les hommes , & particulierement
>> aux François , on s'étonnera peut- être de
» me voir traiter un Sujet , qui n'ayant nila
grace de la nouveauté, ni la furprife du Pa
» radoxe, n'offre rien, ce femble, qui doive
» intéreffer ou piquer l'Auditeur .... Il eſt
» vrai , M M. mais n'étant encore recom-
» mandable par aucun endroit auprès de
» vous , au défaut de tout autre mérite , j'ai
» crû que c'en feroit un pour moi, fi l'A-
» mour de la Patrie fignaloit les premiers
» efforts de mon Eloquence , & fr elle en
portoit , pour ainfi dire , l'empreinte &
» les couleurs . Si Eloquentia qualifcumque
» mea primos conatus apud vos per ipfa Patria
» veluti lineamenta effingerem.
Appellé , continue- t'il , dans ce Lycée ,
» pour y former, moins des Orateurs que
dea
A v » Ci
1722 MERCURE DE FRANCE.
» Citoyens, ai -je dû paroître Orateur à vos
» yeux,avant que d'y paroître Citoyen ? N'é-
» toit il pas jufte au contraire , &c. La jeune
Nobleffe élevée dans les Lettres & dans la
Vertu au Collège de Louis LE GRAND ,
n'eſt pas oubliée dans ce morceau .
Suit un Eloge du P. de la Sante , ancien
Maître & prédeceffeur immédiat de notre
Orateur dans l'épineux emploi de Profeffeur
de Rhétorique au Collège de LOUIS LE
GRAND. Cet Eloge eft ingénieux , & ne
fait pas moins d'honneur au Difciple reconnoiffant
, qu'au grand Maître , qui en eft
l'objet. Il mérite d'être lû.
L'Orateur paffe enſuite à ſa diviſion , &
fe propofe d'examiner 1 ° . ce que c'eft que
l'Amour de la Patrie , & combien il eſt digue
du Citoyen.
20. Ce qu'il exige du Citoyen , pour être
digne d'elle.
Il termine fon Exorde , en priant l'Auditeur
de pardonner au Citoyen tout ce qu'il
trouvera de défectueux dans l'Orateur. Orator
quidquid peccaverit condonate Civi.
La force impérieufe de l'Amour de la Patrie
, le courage invincible qu'il infpire ,
Pattrait enchanteur dont il captive & enchaîne
tous les coeurs , font les trois fubdivilions
, qui partagent & rempliffent la premiere
Partie.
» Les
AOUST . 1744.
1723
89
"
Les autres affections du coeur , dit l'O-
>>rateur , doivent bien fouvent leur origine
» à l'Education & au Préjugé , quelquefois
» à l'imagination , & prefque toujours à la
» Paffion ; elles ont leurs viciffitudes , leurs
« révolutions , leur décadence ..... L'Amour
de la Patrie ne connoît point ces
» variations bizarres ; il naît & meurt avec
» nous ... naſcitur nobifcum ... illo præeunte
»infantis cujufque apud fe nati animum tacitè
quodammodo ingreditur, Civemque defignans
» in homine vix delineato , primos fibi vendicat
» vagitus pueri , viri fingultus habitura veľ
" ultimos . Ardet ignis ifte finu nondum calente
»fervidus , vitalis anima praviofpiritu ventilatus
, infantia fafciolis impeditus non cap-
» tivus , immerſus umbris non oppreſſus , rora-
» tus lacrymis non extinctus , nec ceffat inter
» obferatos fenfuum meatus vi quâdam invictâ
obftrepere,donec per depaftos pueritia obicès
» ad rationis ufque facem eluctatus iter , eas ab
» illâ concipiat flammas , quæ fubindè ad imperii
totius fplendorem fulgeant.
"
""
Les Peuples , même les plus barbares &
les plus infenfibles à tout le refte , ne le
font point à l'Amour de la Patrie : » Scytham
fuccendit inter nives , Hircanum fovet
»inter nemora , Perfam & Indum Caucafea
interfaxafubigit, Thracem rapit ad arma,& c .
L'Orateur nous repréfente enfuite l'affec-
A vj
tion
$ 724 MERCURE DE FRANCE.
"
tion pour la Patrie, comme une Reine puif
fante, qui exerce un pouvoir abfolu für tous
les coeurs ; l'Univers eft fon Empire , tous
les Peuples fes Sujets , tous les Tréfors fes
revenus , tous les hommes fes Guerriers.
Voyez-les , dit-il , ces hommes magnani-
»mes , guidés par l'Amour de la Patrie ; ils
bravent les périls & les dangers.... Envain
« leurs Epoufes éplorées s'efforcent- elles de
les retenir ; envain leur offrent - elles les
tendres gages de leur amour ; la Patrie
» parle ; fourds à toute autre voix , à celle
» même de la tendreffe & de l'amour , ils
courent avec joye le précipiter au milieu.
» des hazards.
Vient enfuite le Caractére des differentes
Nations de l'Europe , des Anglois , des Allemands
, des Italiens , des Savoyards . Voici
ceux des Hollandois , des Eſpagnols & des .
François. « In Bataviâ , non aliter ac merca-
» tus quem exercet , intentus fænori , moras lu
»cro novit apponere ; haud tamen culpandus ,
»nifi , ut fit fæpè in mercatu , lateat infidiosa
nocte , luce ut quaftuosâ fulgeat .... In Hifpania
parturit graviter , eventum trulinat,
»&fortunam lentâ quâdamfeſtinatione concis
»liatam ad fe deducit , tunc magis ipfe timendus
cim timere magis ipfe videtur ....In Galliâ
aflu præceps , ingenitâ quâdam alacritate for-
20.1unam pracurrit , eventumque præoccupat ,.
2. bac
B
AOUST. 1744 172
hoc magis cavendus aliis , quod fibi minus
sipfi caveat.
33
La Haine d'Annibal , ce fier ennemi de
Rome , & le courage invincible du Peuple
Romain à défendre la Patrie après les fanglantes
Journées du Tefin , de Trebie & de
Cannes , offrent un beau champ à l'Orateur,
» Odium Romæ jurafti , Annibal ; aderit fua
fed nec omnis nec omni Sacramento fides
» Illam inter Ticini Undas fpectabis prop
» naufragantem , femianimem ad Trafimeni
»Lacus fpoliabis , urgebis ardentem ad Trebia
» Ripus , in agris Cannenfibus habebis propè
funeratam. Plura ne fperaveris
Te ad
» Capitoliumfiftet illa vel undique pervia ,vincet
vel indefenfa , vel attrita conteret ....
» Illa tibi opponet Cives , quos vel ipfo Larium
»fuorum intuitu & igne fuccenfa pairie fax
» ad redimendas clades fuas eo inflammabir
» aftu, qui te vel inter laureatos victoria
multiplicis aggeres clade non reparanda
» obruat , &c.
ל כ
La ruine de Sagonte mérite encore de
trouver place ici . » In Italiam properanti
» ( Annibali) occurrit Sagantus , Orl's quan-
» tula , fed quanta Civitas ! Cedit hac victori
Alpium ; arcem ingredere qua jam tus eft....
» Illam requiris in illa medias ? Rogum hunc
afpice congeftis ædibus ardentem , bic omnis
Saguntus eft.Gentem petis? hac vide hominum
»fimulacra
1726 MERCURE DE FRANCE.
39
»fimulacra fervente buſto pro mortis jure de-
»certantia ; in his ftat tota Gens . Opes repofcis
victori promiffas Militi ? Hunc cinerem oc-
»cupa , nifi hunc etiam defendant funere in
ipfo vivaces anima , & inter incendia pugnaces
umbra tueantur. Quaris hos ignes quis in-
»jecerit ? Civilis Amor .... odio tuo atrocior.
On voit par tous ces traits & par le ſtyle
qui y régne , que Pline & Seneque ne font
pas les Héros de notre Orateur .
Les Républiques Grecques & Romaine
offroient bien d'autres exemples fameux du
courage invincible, qu'infpire l'Amour de la
Patrie , mais l'Orateur , par une fage oeconomie
, n'a fait que les indiquer , & il termine
cette feconde fubdivifion par un parallele
fuivi de nos Héros François avec les Héros
Grecs & Romains. Les Caractéres de du
Guefclin , du Connétable de Montmorenci ,
du Duc de Guife , d'Alexandre, & de Henri
IV , font touchés avec une fineffe & une délicateffe
de Pinceau , peu communes . Voici
ceux de Charles XII , Roi de Suede & du
Czar Pierre le Grand , Ce morceau vientimmédiatement
après le parallele d'Alexandre
& de Henri IV. » Principem utrumque pari
» indole , exitu diffimili propè redivivum ætas
» etiam noftra fufpexit , Alexandrum in Carolo,
Succo Principe , fed fobrium, magis acrem,
» tam animoſum, æquè precipitem, Heroëmfortè
« nimis ,
AOUST. 1744. 1727
nimis , nec fatis Regem Henricum ( IV) in
» Petro , Mofcho Cafare , magis ferocem inge-
» nio , ac ftudio fubactum , humanum cultu ,
» exercitationepropè Gallum, Regem fortè ma-
»gis quam Heroëm , fed nec indigum Heroica
laudis , & laude Regiâ cumulatum : ambo
>
» bellis mutuis exercitati .... Carolus Germa-
» niam armis concufferat , Poloniam praliis
» occupaverat Mofcoviam labefactaverat
» victoriis , Orbem penè totum nominis fui ter-
» rore ità repleverat , ut praviafortitudinis fa-
» ma opera vix quidquam fortitudini relinque-
» ret. Mofchus vero Cafar victus fæpe , num-
» quam fractus , Imperio propè fuperftes Impe-
» rator , ita ftetit in adversâ forte , ut ab ipsâ
»fortunæ pertinacia conftantiam edoceretur que
» illam frangeret. Suecia Rex occidit eo demùm
faro quod Alexandri decebat amulum ....
»populisque nihil fui præter famamfactis pa-
» rem , nec minus famâ ipsâ defiderium reliquit,
» Heros major fi magis Civis. Regnavit Mof
» covia reparator eå dudum fortunâ quam
Henricus meruerat , imperia luftravit plurima
non fpectator otiofus ,fed operofus explorator ;
» Artes in eis varias didicit Tyro , tractavit
» Artifex , in Patriam afportavit redux , fua-
»fit Hortator , Magifter edocuit , illuftravit
"
Princeps , Imperator promovit , & inter illa-
» rum ftudia occumbens , Gentem reliquit inf
» tructam claffibus . ... Litteris perpolitam....
» imbutam
1728 MERCURE DE FRANCE
» imbutam Moribus .... virtutum fucco non-
» dum vegetam , fed jam earumfuffufam colorë
at nexu foederatam , maximus Princeps idem
w & Civis optimus .
L'Exemple d'Ovide , qui foupire avec tant
de grace & d'harmonie après fa Terre natale,
& celui d'Uliffe , qui cherche à travers mille
écueils fa Patrie fugitive , prouvent d'une
maniere fenfible & touchante l'attrait enchanteur
qu'a pour tout homme la Terre
qui l'a vu naître.
»
Echappé , dit le P. Geoffroy , aux fu-
" reurs & aux poifons de Circé , un heureux
» naufrage vous fait aborder , Uliffe ,à l'Iſle
» enchantée de Calypfo;là tout s'empreffe a
vous faire oublier vos malheurs . Le fommeil,
fi long- tems refufé à vos defirs , vient
affoupir fur un lit de fleurs vos fens épui-
"fés , & rendre à vos membres fatigués leur
premiere vigueur ....Tout s'offre à vos
» défirs, tout les prévient ; les ris & les jeux
»vous environnent de toutes parts & volti-
»gent fans ceffe autour de vous; des plaifirs de
» toute efpece, tels que l'imagination riante
» d'un Fenelon peut feule enfanter & décrire,
» s'offrent en foule. Pour comble de faveur,
» une Déeffe aimable vous offre l'immorta-
» lité . Joüiffez , trop heureux Uliffe , d'un
fort fi doux & fi flateur ; fixez votre féjour
dans cette Terre délicieufe ; oubliez la Mer
ל כ
30
» &
A O UST. 17.44 1729
»
'
& les écueils ; oubliez .... non , MM ;
» inſenſible à tout autre bonheur qu'à celui
" de revoir fa Patrie , l'immortalité ne le
» touche point.Ithaque eft toujours préfente
» à fon efprit; elle occupe toutes fes pensées;
elle emporte tous les défirs de fon coeur....
» mais qu'eft-ce que cette Ithaque , direz-
» vous ? Une Terre ingrate & deferte , une
" roche aride & ftérile. N'importe ; c'eft fa
» Patrie ; il aime mieux payer le tribut à la
» Nature fur ce rocher qui l'a vû naître
» que de vivre immortel , mais Etranger
» dans l'Ile fortunée de Calypfo ... Ulyffe ,
» dira - t'on, étoit Roi d'Ithaque ; l'éclat d'u-
>> ne Couronne peut éblouir ....
éblouir .... Voici ,
» continue l'Orateur , ce Sauvage nouvelle-
» ment arrivé des Forêts de l'Amérique.
» Dieux ! quelle figure ! Eft ce un hom-
» me ?... mais pourquoi cet air fombre &
» rêveur ? .... Eh quoi ! lui dit-on , l'allegreffe
de tant d'hommes qui vous envi-
» ronnent ; leurs défirs empreffés ; leurs ca-
» reffes ne peuvent- ils vous diftraire un moment?
Ne prendrez- vous aucune part à la
» joye publique , vous qui en faites la meilleure
partie ... Jettez au moins les yeux
« fur cette Ville fuperbe ; joiiffez du charmant
fpectacle qu'elle vous offre ; voyez
la majefté de fes Edifices , leur nombre ,
> leur grandeur , leur richeffe , leur magni-
» ficence ,
99
3
1730 MERCURE DE FRANCE.
» ficence , leur ftructure , leur fymmétrie ;
»voyez la multitude innombrable de fes ha-
» bitans , la largeur & la beauté de fes ruës ;
» voyez ces Places publiques , couronnées
» de Palais fomptueux ; voyez-y ces Monu-
"mens , chef-d'oeuvres de l'Art & du Goût;
» contemplez , & c ..... Que penfe- t'il de
» tout cela, M M ? Ces maffes énormés frap-
» pent à la vérité ſa vûë errante & étonnée ;
"il les regarde avec furprife ; l'éclat dont
elles brillent l'ébloüit , mais fon coeur les
» dédaigne. Quorfum verò ? Nemorofos Penates,
Lares erraticos , confcios natalium receffus
, & confignata infantia rudimentis antra
cogitat. Sed hæc vix humana ſunt , imờ
»ne humana quidem , fed in his Patria Tellus
» eft. Et que vix habitanda videntur homini ,
» Civem totum loca fibi vendicant.
Les devoirs que l'Amour de la Patrie exige
du Citoyen , ce qui fait la feconde Partie,
fe réduifent à deux. Faites pour elle tout ce
qu'elle mérite que vous faffiez. Ne faites pour
elle que ce qu'elle veut que vous faffiez . Ces
deux fubdivifions , toutes fimples qu'elles
font , fourniffent à l'Orateur l'occafion de
fe déveloper , en quelque forte , lui- même,
& de faire agir les refforts d'une Eloquence,
également ingénieuſe , délicate & enjoüée.
Il compare d'abord le Corps Politique .
avec le Corps Humain. » Les uns , dit-il
« font
AOUST. 1744. 1731
"
»font dans le Corps Politique ce qu'eſt la
» Tête dans le Corps Humain . Elevés aux
≫ premiers rangs , ils exercent un pouvoir
» abfolu fur les Membres qui leur font ſub-
» ordonnés ; fubordination précieuſe ! C'eſt
» à elle que font attachés le fort & la defti-
» née des Empires.....Vous l'avez éprou-
" vé , Rome , Ecole féconde de Vices & de
<< Vertus , en fait de Politique , comme en
» toute autre choſe. Tandis qu'une douce
» union a regné entre les Membres de votre
République , tranquille au- dedans , redou
» tée au déhors , vous avez été la Maîtreffe
» du Monde . L'harmonie a-t'elle été trou-
» blée ? La difcorde , l'ambition , la jaloufie,
» la fureur , ont- elles armé le Citoyen con-
» tre le Citoyen , & défuni les Membres de
» de vafte Corps ? quelles Scénes tragiques
» n'avez - vous pas données au Monde !
Quelles révolutions ! Quelle décadence
» n'avez-vous pas éprouvées ! ...Agité par
» le fouffle féditieux des factions oppofées,
quelles tempêtes n'a pas effuyé le Vaiffeau
» de la République ? A quels écueils n'eft- il
" pas venu fe brifer ? &c. France , tu n'as
» pas un fort pareil à craindre. Eo tenente
Sceptrum Rege, qui varia per obfequia diffufos
Regni ordines Imperio fuo ita colligit , ut te
»fatifecuram tui , alieni arbitram , Orbis par-
»tim amicus gratuletur , partim inimicus ti-
» meat,
و ر
و و
1732 MERCURE DE FRANCE.
و د
meat , Spectator omnis admiretur . Mais quel
lugubre Spectacle ne t'offriront point tes.
propres Faftes, Si ex hoc fublimiorefelicitatis
gradu oculos in eam atatem conjicias , quâ
tuis à te defcifcentibus,ruentibus in te exteris,
utrifque præda & ludibrium ità miferè jacebas
, ut tibi imperaret nemo , fervires omniwbus
, & ipfa Regnum tolleret Regnantum
» multitudo.
L'Orateur peint enfuite les qualités que
doit avoir un vrai Citoyen . Quem appellabo
Civem ? &c. A la tête de ceux qu'il juge dignes
de ce Titre flateur , on voit marcher
M. le Prince de Conty , Général de l'armée
d'Italie. » Civem appello Heroëm , qualem fran-
»genda expectant Alpium culmina , & percuſſa
»jam faxa refonant , quem , fi de ejus praftan-
» tiâ Proceres interrogaveris , dicant animo ut
genere Principem..... St fortitudinem à mi
»litibus repetas , votis efflagitent Ducem; quem
» deniqu : Aula , ut fuas delicias indicet, Civi
stas ut fuos amores exprimat , Caftra utfuam
fpem fignificent gratulatione divisâ , concor
di admiratione , CONTIUM nuncupabunt.
»
M. le Premier Préfident tient auffi un
rang diftingué parmi les vrais Citoyens.
Civem appello virum , qui in eo Senatu conftitutus
, cujus fplendor Gallia ipsâ longiùs
» diffunditur , ità in variis ejus dignitatum gra-
»dibus ftetit , ut primum autingeret excelfitate
» mentis,
A O UST. 1744. 1738
mentis , primum ità occupat , ut omnes labo-
→ rum univerfitate complectatur ; qui munus
» quàmſplendidum tam difficile tunc auſpica-
»tus cum gravia juberet gravior neceffitas , ità
2fe geffit Regi gratus ac Populo , ut alterius
»promoveret jura , alterius fuperaret vota
confuleret utriufque commodis , & amores colligeret
; dignus qui & ab Auguftiffimo Sena-
» tu ftudiorum fuorum interpres , unus præter
» morem electus, mitteretur in Regiam; & beni-
»gnè admitteretur ab eo Rege , qui optima mo-
» neri cùm velit , audire amat optimos .
Cet Eloge , où le coeur * ne parle pas
moins que l'efprit,fut extrêmement applau
di , & excita dans l'Auditoire un murmure
d'approbation , non moins flateur pour
l'illuftre Magiftrat , que pour l'Orateur.
Les Membres illuftres des trois Académies
de Paris font encore mis par le Pere
Geoffroy au nombre des Citoyens utiles .
L'Eloge de l'Académie Françoife eft fort
beau , & digne de cette brillante Societé
Littéraire.
L'Orateur termine cette feconde Partie
par une fuite de Caractéres d'hommes inutiles
à l'Etat , ou peu propres par leur ignorance
, leur peu de lumieres , leur molleffe ,
leur inconftance , leur incapacité de rendre
* M. le Premier Préfident honore l'Orateur de
fon eftime & de fon amitié.
fervice
1734 MERCURE DE FRANCE.
fervice à la Patrie.Cette feconde fubdivifion
n'eft pas la moins intéreflante. Nous en allons
citer quelques morceaux , par lefquels
nous finirons cet Extrait.
Voici ce qu'il dit d'une certaine efpece
d'hommes , qui n'eft malheureuſement que
trop commune aujourd'hui. On verra s'il
les peint d'après nature .... » Homuncio-
» nes polituli , quorum laus eft unica , ftertere
» molliter , blandiri ferociter , ineptire ſuaviter
, & cum pretio quodam vilefcere .
»fero pueri , citò fenes , numquam viri……….
Il peint ainfi ces hommes , » qui faginate
» molis intrà cancellos defidiosè revoluti , na-
» tura pinguis orbe fluenti ac nitido verfant
»fefe cum labore &fine opere , ficque in Patriå
» vrvunt , non ut ejus opes ftudio foecundo reno-
» vent veluti apes induftria , fed inertes fuci
Dvoraci otio abfumant.
"
Et ces Mifantropes , » qui fic apud fe vic-
» titant foli ac fegreges, ut nec aliis vivant nec
»fibi , in Patria Tellure hofpites , in propria
»familiâ exules , alieni apud fuos , apud fe
»ipfos peregrini , raro cum hominibus , vix
» unquam homines.
Nous ne fçavons fi le morceau fuivant
fera fort goûté par une certaine Secte de
Politiques. » Illos ejice Civilium rerum exploratores
faftiofos , qui tunc fibi maximè
m in gente fua fapiunt , cum fapit ipfis nihil
» quod
A O UST. 1744. 1735
»quod gentile fuerit , Philofophi nomine , maledici
officio , alieni ftudio , affectu propè hof-
» tes , Regionis omnis præter quam sua pracones
,fua & omnis imperiti aquè & ofores ,
» laudatores Reipublica , quoniam in Regno
» nati , futuri laudatores Regni , fi in Repu-
» blicâ editi.
Ces Peintures font ingénieufes & de bon
goût. C'est une juftice qu'on doit rendre
au P. Geoffroy ; fon Pinceau eft véridique ;
il caractériſe bien chaque chofe , & la peint
avec les couleurs qui lui font propres. Ses
Héros font tirés d'après nature , & tels que
l'Hiftoire nous les repréfente. Le brillant
du coloris ajoûte encore un nouvel éclat à
fes Portraits , en rehauffe la fineffe , & leur
communique un nouveau luftre ; on peut
dire auffi qu'il s'eft peint lui -même dans ce
Difcours , puifque tout y refpire le grand
Orateur & le bon Citoyen.
Fermer
2
p. 77-124
Eloge de M. le Président de Montesquieu.
Début :
L'intérêt que les bons citoyens prennent à l'Encyclopédie, & le grand nombre de [...]
Mots clefs :
Montesquieu, Encyclopédie, Gloire, Moeurs, Ouvrage, Auteur, Esprit, Hommes, Académie, Parlement de Bordeaux, Académie française, Éloge, De l'esprit des lois, Lettres persanes, Amour, Nations, Malheur, Commerce, Intérêt, Honneur, Étude, Citoyen, Philosophie, Religion, Gouvernement, Roi, Sciences, Parlement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Eloge de M. le Président de Montesquieu.
Ous ne pouvons mieux ouvrir cet arpar
volume de l'Encyclopédie. Qui ſe diſtribue
depuis quelques jours chez Briaffon , David
l'aîné , le Breton , & Durand. Il doit être
d'autant plus intéreffant que M. de Voltaire
y a travaillé les mots , efprit , éloquence
, élégance. Qui pouvoit mieux en
parler ? Le morceau qui paroît à la tête du
même volume , acheve de le rendre précieux
. C'eſt l'éloge de M. de Montesquieu
par M. d'Alembert . On peut dire fans
fadeur que le Panégyrifte eft digne du
héros . Cet éloge nous a paru d'une fi grande
beauté , que nous croyons obliger le
Lecteur de l'inférer ici dans fon entier.
Quant à la note qui fe trouve à la page
huit , comme elle contient elle - feule une
excellente analyſe de l'Efprit des Loix ,
nous avons craint de prodiguer à la fois
tant de richeffes , & par une jufte économie,
nous l'avons réfervée pour en décorer
le premier Mercure de Décembre . Ceux
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
qui n'auront pas le Dictionnaire , feront
charmés de trouver cette piece complette
dans mon Journal , où ils pourront même
la lire plus commodément , puifqu'il eſt
portatif.
Eloge de M. le Préſident de Montefquien.
L'intérêt que les bons citoyens prennent
à l'Encyclopédie, & le grand nombre de
gens de Lettres qui lui confacrent leurs
travaux , femblent nous permettre de la
regarder comme un des monumens les
plus propres à être dépofitaires des fentimens
de la patrie , & des hommages
qu'elle doit aux hommes célebres qui l'ont
honorée . Perfuadés néanmoins que M.
de Montesquieu étoit en droit d'attendre
d'autres Panégyriftes que nous , & que la
douleur publique eût mérité des interpretes
plus éloquens , nous euflions renfermé
au- dedans de nous-mêmes nos juftes
regrets & notre refpect pour fa mémoire ;
mais l'aveu de ce que nous lui devons ,
nous eft trop précieux pour en laiffer le
foin à d'autres. Bienfaicteur de l'humanité
par fes écrits , il a daigné l'être auffi de
cet ouvrage , & notre reconnoiffance ne
veut que tracer quelques lignes au pied de
fa ftatue .
Charles de Secondat , Baron de la Brede
NOVEMBRE. 1755. 79
& de Montesquieu , ancien Préfident à
Mortier au Parlement de Bordeaux , de
l'Académie Françoife, de l'Académie royale
des Sciences & des Belles - Lettres de
Pruffe , & de la Société de Londres , naquit
au Château de la Brede , près de Bordeaux
, le 18 Janvier 1689 , d'une famille
noble de Guyenne. Son trifayeul , Jean de
Secondat , Maître d'Hôtel de Henri II ,
Roi de Navarre , & enfuite de Jeanne ,
fille de ce Roi , qui époufa Antoine de
Bourbon , acquit la terre de Montesquieu
d'une fomme de 10000 livres que cette
Princeffe lui donna par un acte authentique
, en récompenfe de fa probité & de
fes fervices. Henri III , Roi de Navarre ,
depuis Henri IV , Roi de France , érigea
en Baronie la terre de Montefquieu , en
faveur de Jacob de Secondat , fils de Jean ,
d'abord Gentilhomme ordinaire de la
Chambre de ce Prince , & enfuite Meftre
de camp du Régiment de Châtillon.
Jean Gafton de Secondat , fon fecond fils ,
ayant époufé la fille du Premier Préfident
du Parlement de Bordeaux , acquit dans
cette Compagnie une charge de Préfident
à Mortier. Il eut plufieurs enfans , dont
un entra dans le fervice , s'y diftingua ,
& le quitta de fort bonne heure. Ce fut
pere de Charles de Secondat , auteur Le
Div
So MERCURE DE FRANCE.
de l'Efprit des Loix . Ces détails paroîtront
peut- être déplacés à la tête de l'éloge
d'un philofophe dont le nom a fi peu
befoin d'ancêtres ; mais n'envions point
à leur mémoire l'éclat que ce nom répand
fur elle.
Les fuccès de l'enfance préfage quelquefois
fi trompeur , ne le furent point
dans Charles de Secondat : il annonça de
bonne heure ce qu'il devoit être ; & fon
pere donna tous fes foins à cultiver ce génie
naiffant , objet de fon efpérance &
de fa tendreſſe . Dès l'âge de vingt ans , le
jeune Montefquieu préparoit déja les matériaux
de l'Esprit des Loix , par un extrait
raifonné des immenfes volumes qui compofent
le corps du Droit civil ; ainfi autrefois
Newton avoit jetté dès fa premiere
jeuneffe les fondemens des ouvrages qui
l'ont rendu immortel . Cependant l'étude
de la Jurifprudence , quoique moins aride
pour M. de Montefquieu que pour la
plupart de ceux qui s'y livrent , parce qu'il
la cultivoit en philofophe , ne fuffifoit pas
à l'étendue & à l'activité de fon génie ; il
approfondiffoit dans le même temps des
matieres encore plus importantes & plus
délicates , & les difcutoit dans le filence
avec la fageffe , la décence , & l'équité
qu'il a depuis montrées dans fes ouvrages .
NOVEMBRE. 1755 . 81
Un oncle paternel , Préfident à Mortier
au Parlement de Bordeaux , Juge éclairé
& citoyen vertueux , l'oracle de fa compagnie
& de fa province , ayant perdu un
fils unique , & voulant conferver dans fon
Corps l'efprit d'élevation qu'il avoit tâché
d'y répandre , laiffa fes biens & fa charge
à M. de Montefquieu ; il étoit Confeiller
au Parlement de Bordeaux , depuis le 24
Février 1714 , & fut reçu Préſident à
Mortier le 13 Juillet 1716. Quelques années
après , en 1722 , pendant la minorité
du Roi , fa Compagnie le chargea de préfenter
des remontrances à l'occafion d'un
nouvel impôt. Placé entre le thrône & le
peuple , il remplit en fujet refpectueux &
en Magiftrat plein de courage , l'emploi fi
noble & fi peu envié , de faire parvenir
au Souverain le cri des malheureux ; & la
mifere publique repréfentée avec autant
d'habileté que de force , obtint la justice.
qu'elle demandoit . Ce fuccès , il eft vrai ,
par malheur l'Etat bien plus que pour
pour
lui , fut auffi paffager que s'il eût été injufte
; à peine la voix des peuples eût- elle
ceffé de le faire entendre , que l'impôt
fupprimé fut remplacé par un autre ; mais
le citoyen avoit fait fon devoir.
Il fut reçu le 3 Avril 1716 dans l'Académie
de Bordeaux , qui ne faifoit que de
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
naître . Le gout pour la Mufique & pour
les ouvrages de pur agrément , avoit d'abord
raflemblé les membres qui la for
moient. M. de Montefquieu crut avec raifon
que l'ardeur naiffante & les talens de
fes confieres pourroient s'exercer avec encore
plus d'avantage fur les objets de la
Phyfique. Il étoit perfuadé que la nature ,
digne d'être obfervée par -tout , trouvoit
aufli par tout des yeux dignes de la voir ;
qu'au contraire les ouvrages de goût ne
fouffrant point de médiocrité , & la Capitale
étant en ce genre le centre des lumieres
& des fecours , il étoit trop difficile de
rafferobler loin d'elle un affez grand nombre
d'écrivains diftingués ; il regardoit les
Sociétés de bel efprit , fi étrangement multipliées
dans nos provinces , comme une
efpece , ou plutôt comme une ombre de
luxe littéraire qui nuit à l'opulence réelle
fans même en offrir l'apparence . Heureufement
M. le Duc de la Force , par un prix
qu'il venoit de fonder à Bordeaux , avoit
fecondé des vues fi éclairées & fi juftes.
On jugea qu'une expérience bien faite
feront préférable à un difcours foible , ou
à un mauvais poëme ; & Bordeaux eut
une Académie des Sciences .
M. de Montefquieu nullement empreffé
de fe montrer au public , fembloit attenNOVEMBRE.
1755. 83
dre , felon l'expreffion d'un grand génie ,
un âge mur pour écrire ; ce ne fut qu'en
1721 , c'eft -à- dire âgé de trente - deux ans,
qu'il mit au jour les Lettres Perfannes. Le
Siamois des amufemens ferieux & comiques
pouvoit lui en avoir fourni l'idée ; mais
il furpaffa fon modele . La peinture des
moeurs orientales réelles ou fuppofées , de
l'orgueil & du flegme de l'amour aliatique
, n'eft que le moindre objet de ces
Lettres ; elle n'y fert , pour ainfi dire , que
de prétexte à une fatyre fine de nos moeurs,
& à des matieres importantes que l'Auteur
approfondit en paroiffant gliffer fur
elles. Dans cette efpèce de tableau mouvant
, Ufbek expofe fur-tout avec autant
de légereté que d'énergie ce qui a le plus
frappé parmi nous fes yeux pénétrans ;
notre habitude de traiter férieufement les
chofes les plus futiles , & de tourner les
plus importantes en plaifanterie ; nos converfations
fi bruyantes & fi frivoles ; notre
ennui dans le fein du plaifir même ;
nos préjugés & nos actions en contradiction
continuelle avec nos lumieres ; tant
d'amour pour la gloire joint à tant de
refpect pour l'idole de la faveur ; nos
Courtifans fi rampans & fi vains ; notre
politeffe extérieure & notre mépris réel
pour les étrangers , ou notre prédilection
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
affectée pour eux ; la bifarrerie de nos
gouts , qui n'a rien au- deffous d'elle que
l'empreffement de toute l'Europe à les
adopter ; notre dédain barbare pour deux
des plus refpectables occupations d'un citoyen
, le commerce & la magiftrature ;
nos difputes littéraires fi vives & fi inuti
les ; notre fureur d'écrire avant que de
penfer , & de juger avant que de connoître.
A cette peinture vive , mais fans
fiel , il oppofe dans l'apologue des Troglodites
, le tableau d'un peuple vertueux ,
devenu fage par le malheur , morceau
digne du Portique : ailleurs il montre la
philofophie long-tems étouffée , reparoiffant
tout-à- coup , regagnant par les progrès
le tems qu'elle a perdu , pénétrant
jufques chez les Ruffes à la voix d'un génie
qui l'appelle , tandis que chez d'autres
peuples de l'Europe , la fuperftition , femblable
à une atmoſphere épaiffe , empêche
la lumiere qui les environne de toutes
parts d'arriver jufqu'à eux. Enfin , par les
principes qu'il établit fur la nature des
gouvernemens anciens & modernes , il
préfente le germe de ces idées lumineufes
développées depuis par l'Auteur dans fon
grand ouvrage.
Ces différens fujets , privés aujourd'hui
des graces de la nouveauté qu'ils avoient
8
NOVEMBRE. 1755. 85
dans la naiffance des Lettres Perfannes , y
conferveront toujours le mérite du caractere
original qu'on a fçu leur donner ;
mérite d'autant plus réel , qu'il vient ici
du génie feul de l'écrivain , & non du
voile étranger dont il s'eft couvert ; car
Ufbek a pris durant fon féjour en France ,
non feulement une connoiffance fi parfaite
de nos moeurs , mais une fi forte teinture
de nos manieres mêmes , que fon
ftyle fait fouvent oublier fon pays . Ce
léger défaut de vraisemblance peut n'être
fans deffein & fans adreffe : en relevant
nos ridicules & nos vices , il a voulu
fans doute auffi rendre juftice à nos
avantages ; il a fenti toute la fadeur d'un
éloge direct & il s'en eft plus finement
acquitté , en prenant fi fouvent notre ton
pour médire plus agréablement de nous.
pas
Malgré le fuccès de cet ouvrage , M.
de Montefquieu ne s'en étoit point déclaré
ouvertement l'auteur. Peut - être
croyoit- il échapper plus aifément par ce
moyen à la fatyre littéraire , qui épargne
plus volontiers les écrits anonymes , parce
que c'est toujours la perfonne & non l'ouvrage
qui eft le but de fes traits ; peut- être
craignoit- il d'être attaqué fur le prétendu
contrafte des Lettres Perfannes avec l'auférité
de fa place ; efpece de reproche ,
86 MERCURE DE FRANCE.
difoit il , que les critiques ne manquent
jamais, parce qu'il ne demande aucun effort
d'efprit. Mais fon fecret étoit découvert ,
& déja le public le montroit à l'Académie
Françoife. L'événement fit voir combien
le filence de M. de Montefquieu avoit été
fage . Ufbek s'exprime quelquefois affez
librement , non fur le fonds du Chriftianiſme
, mais fur des matieres que trop de
perfonnes affectent de confondre avec le
Chriftianifme même , fur l'efprit de
perfécution
dont tant de Chrétiens ont été
animés ; fur les ufurpations temporelles
de la puiffance eccléfiaftique ; fur la multiplication
exceffive des monafteres , qui
enleve des fujets à l'Etat , fans donner à
Dieu des adorateurs ; fur quelques opinions
qu'on a vainement tenté d'ériger
en dogmes ; fur nos difputes de religion ,
toujours violentes , & fouvent funeftes.
S'il paroît toucher ailleurs à des questions
plus délicates , & qui intéreffent de plus
près la religion chrétienne , fes réflexions
appréciées avec juftice , font en effet trèsfavorables
à la révélation , puifqu'il fe
borne à montrer combien la raifon humaine
, abandonnée à elle-même , eft peu
éclairée fur ces objets. Enfin , parmi les
véritables lettres de M. de Montefquieu ,
l'Imprimeur étranger en avoit inféré quel
NOVEMBRE. 1755. 87
ques -unes d'une autre main , & il eût
fallu du moins , avant que de condamner
l'auteur , démêler ce qui lui appartenoit
en propre. Sans égard à ces confidérations
, d'un côté la haine fous le rom
de zéle , de l'autre le zéle fans difcernement
ou fans lumieres , fe fouleverent &
fe réunirent contre les Lettres Perfannes.
Des délateurs , efpece d'hommes dangereufe
& lâche , que même dans un gouvernement
fage on a quelquefois le malheur
d'écouter , allarmerent par un extrait
infidele la piété du miniftere. M. de Montefquieu
, par le confeil de fes amis , foutenu
de la voix publique , s'étant préſenté
pour la place de l'Académie Françoiſe vacante
par la mort de M. de Sacy , le Miniftre
écrivit à cette Compagnie qué S. M.
ne donneroit jamais fon agrément à l'auteur
des Lettres Perfannes ; qu'il n'avoit
point lu ce livre , mais que des perfonnes
en qui il avoit confiance , lui en avoient
fait connoître le poifon & le danger . M.
de Montefquieu fentit le coup qu'une pareille
accufation pouvoit porter à fa perfonne
, à la famille , à la tranquillité de
fa vie. Il n'attachoit pas affez de prix aux
honneurs littéraires , ni pour les rechercher
avec avidité , ni pour affecter de les
dédaigner quand ils fe préfentoient à lui ,
88 MERCURE DE FRANCE.
:
ni enfin pour en regarder la fimple privation
comme un malheur ; mais l'exclufion
perpétuelle , & fur - tout les motifs de
l'exclufion lui paroiffoient une injure. Il vit
le Miniftre , lui déclara que par des raifons
particulieres il n'avouoit point les
Lettres Perfannes , mais qu'il étoit encore
plus éloigné de defavouer un ouvrage
dont il croyoit n'avoir point à rougir , &
qu'il devoit être jugé d'après une lecture ,
& non fur une délation le Miniftre prit
enfin le parti par où il auroit dû commencer
; il lut le livre , aima l'Auteur , & apprit
à mieux placer fa confiance ; l'Académie
Françoife ne fut point privée d'un de
fes plus beaux ornemens , & la France eut
le bonheur de conferver un fujet que la fuperftition
ou la calomnie étoient prêtes à
lui faire perdre : car M. de Montefquieu
avoit déclaré au Gouvernement qu'après
l'efpece d'outrage qu'on alloit lui faire ,
il iroit chercher chez les étrangers qui lui
tendoient les bras , la fureté , le repos , &
peut-être les recompenfes qu'il auroit dû
efperer dans fon pays. La nation eût déploré
cette perte , & la honte en fut pourtant
retombée fur elle.
Feu M. le Maréchal d'Eftrées , alors Directeur
de l'Académie Françoife , fe conduifit
dans cette circonftance en courtiſan
NOVEMBRE . 1755 . 89
vertueux , & d'une ame vraiment élevée ;
il ne craignit ni d'abufer de fon crédit ni
de le compromettre ; il foutint fon ami &
juftifia Socrate. Ce trait de courage fi précieux
aux Lettres , fi digne d'avoir aujourd'hui
des imitateurs , & fi honorable à
la mémoire de M. le Maréchal d'Eftrées ,
n'auroit pas dû être oublié dans fon éloge.
M. de Montefquieu fut reçu le 24 Janvier
1728. Son difcours eft un des meilleurs
qu'on ait prononcés dans une pareille
occafion ; le mérite en eft d'autant
plus grand , que les Récipiendaires gênés
jufqu'alors par ces formules & ces éloges
d'ufage auxquels une efpece de prefcription
les affujettit , n'avoient encore ofé
franchir ce cercle pour traiter d'autres fujets
, ou n'avoient point penfé du moins à
les y renfermer ; dans cet état même de
contrainte il eut l'avantage de réuffir . Entre
plufieurs traits dont brille fon difcours ,
on reconnoîtroit l'écrivain qui penſe , au
feul portrait du Cardinal de Richelieu
qui apprit à la France le fecret de fes forces ,
& à l'Espagne celui de fa foibleffe , qui ôta
à l'Allemagne fes chaînes , & lui en donna
de nouvelles. Il faut admirer M. de Montefquieu
d'avoir fçu vaincre la difficulté
de fon fujet, & pardonner à ceux qui n'ont
pas eu le même fuccès .
›
90 MERCURE DE FRANCE.
Le nouvel Académicien étoit d'autant
plus digne de ce titre , qu'il avoit peu de
tems auparavant renoncé à tout autre travail
, pour fe livrer entierement à fon
génie & à fon goût . Quelque importante
que fût la place qu'il occupoit , avec quelques
lumieres & quelque intégrité qu'il
en eût rempli les devoirs , il fentoit qu'il
y avoit des objets plus dignes d'occuper
fes talens ; qu'un citoyen eft redevable à
fa nation & à l'humanité de tout le bien
qu'il peut leur faire ; & qu'il feroit plus
utile à l'une & à l'autre , en les éclairant
par fes écrits , qu'il ne pouvoit l'être en
difcutant quelques conteftations particulieres
dans l'obfcurité . Toutes ces réflexions
le déterminerent à vendre fa charge
; il ceffa d'être Magiftrat , & ne fut plus
qu'homme de Lettres .
Mais pour fe rendre utile par fes ouvra
ges aux différentes nations , il étoit néceffaire
qu'il les connût ; ce fut dans cette
vue qu'il entreprit de voyager. Son but
étoit d'examiner partout le phyfique & le
moral , d'étudier les loix & la conftitution
de chaque pays , de vifiter les fçavans , les
écrivains , les artiftes célebres , de chercher
fur- tout ces hommes rares & finguliers
dont le commerce fupplée quelquefois à
plufieurs années d'obfervations & de féNOVEMBRE.
1755. 91
jour. M. de Montefquieu eût pu dire comme
Démocrite. Je n'ai rien oublié pour
» m'inftruire ; j'ai quitté mon pays , & parcouru
l'univers pour mieux connoître
» la vérité : j'ai vu tous les perfonnages
» illuftres de mon tems ; mais il y eût
cette différence entre le Démocrite François
& celui d'Abdere , que le premier
voyageoit pour inftruire les hommes , &
le fecond pour s'en moquer,
Il alla d'abord à Vienne , où il vit fouvent
le célebre Prince Eugene ; ce Héros
fi funefte à la France ( à laquelle il auroit
pû être fi utile ) , après avoir balancé la
fortune de Louis XIV. & humilié la fierté
Ottomane , vivoit fans fafte durant la paix,
aimant & cultivant les Lettres dans une
Cour où elles font peu en honneur , &
donnant à ſes maîtres l'exemple de les protéger.
M. de Montefquieu crut entrevoir
dans fes difcours quelques reftes d'intérêt
pour fon ancienne patrie ; le Prince Eugene
en laiffoit voir furtout , autant que le
peut faire un ennemi , für les fuites funeftes
de cette divifion inteftine qui trouble
depuis fi longtems l'Eglife de France :
l'Homme d'Etat en prévoyoit la durée &
les effets , & les prédit au Philofophe.
M. de Montefquieu partit de Vienne
pour voir la Hongrie , contrée opulente &
92 MERCURE DE FRANCE.
fertile, habitée par une nation fiere & généreufe
, le fléau de fes Tyrans & l'appui de
fes Souverains. Comme peu de perfonnes
connoiffent bien ce pays , il a écrit avec
foin cette partie de fes voyages.
D'Allemagne , il paffa en Italie ; il vit à
Venife le fameux Law , à qui il ne reftoit
de fa grandeur paffée que des projets heureufement
deftinés à mourir dans fa tête ,
& un diamant qu'il engageoit pour jouer
aux jeux de hafard . Un jour la converfation
rouloit fur le fameux fyftème que Law
avoit inventé ; époque de tant de malheurs
& de fortunes , & furtout d'une dépravation
remarquable dans nos moeurs . Comme
le Parlement de Paris , dépofitaire immédiat
des Loix dans les tems de minorité ,
avoit fait éprouver au Miniftre Ecoffois
quelque réfiftance dans cette occafion
M. de Montefquieu lui demanda pourquoi
on n'avoit pas effayé de vaincre cette réfiftance
par un moyen prefque toujours infaillible
en Angleterre , par le grand mobile
des actions des hommes , en un mot
par l'argent : Ce ne font pas , répondit Law,
desgénies auffi ardens & auf dangereux que
mes compatriotes , mais ils font beaucoup plus
incorruptibles. Nous ajouterons fans aucun
préjugé de vanité nationale , qu'un Corps
libre pour quelques inftans , doit mieux
NOVEMBRE. 1755. 93
résister à la corruption que celui qui l'eft
toujours ; le premier , en vendant fa liberté,
la perd ; le fecond ne fait , pour ainfi
dire , que la prêter , & l'exerce même en
l'engageant ; ainfi les circonftances & la
nature du Gouvernement font les vices &
les vertus des Nations.
Un autre perfonnage non moins fameux
que M. de Montefquieu vit encore plus .
fouvent à Venife , fut le Comte de Bonneval
. Cet homme fi connu par fes aventures
, qui n'étoient pas encore à leur terme,
& flatté de converfer avec un juge digne
de l'entendre , lui faifoit avec plaifir le détail
fingulier de fa vie , le récit des actions.
militaires où il s'étoit trouvé , le portrait
des Généraux & des Miniftres qu'il avoit
connus . M. de Montefquieu fe rappelloit,
fouvent ces converfations & en racontoit
différens traits à fes amis.
Il alla de Venife à Rome : dans cette ancienne
Capitale du monde , qui l'eft encore
à certains égards , il s'appliqua furtour
à examiner ce qui la diftingue aujourd'hui
le plus , les ouvrages des Raphaëls ,
des Titiens , & des Michel- Anges : il n'avoit
point fait une étude particuliere des
beaux arts ; mais l'expreffion dont brillent
les chef-d'oeuvres en ce genre , faifit infailliblement
tout homme de génie . Accoutu94
MERCURE DE FRANCE.
mé à étudier la nature , il la reconnoît
quand elle eft imitée , comme un portrait
reffemblant frappe tous ceux à qui l'original
eft familier : malheur aux productions
de l'art dont toute la beauté n'eſt que
pour les Artiſtes.
Après avoir parcouru l'Italie , M. de
Montefquieu vint en Suiffe ; il examina
foigneufement les vaſtes pays arrofés par
le Rhin ; & il ne lui refta plus rien à voir
en Allemagne ; car Frédéric ne regnoit pas
encore. Il s'arrêta enfuite quelque tems
dans les Provinces-Unies , monument admirable
de ce que peut l'induftrie humaine
animée par l'amour de la liberté. Enfin il
fe rendit en Angleterre où il demeura deux
ans : digne de voir & d'entretenir les plus
grands hommes , il n'eut à regretter que
de n'avoir pas fait plutôt ce voyage : Locke
& Newton étoient morts. Mais il eut fouvent
l'honneur de faire fa cour à leur protectrice
, la célebre Reine d'Angleterre ,
qui cultivoit la Philofophie fur le thrône ,
& qui goûta , comme elle devoit , M. de
Montefquieu. Il ne fut pas moins accueilli
par la Nation , qui n'avoit pas befoin fur
cela de prendre le ton de fes maîtres . Il
forma à Londres des liaifons intimes avec
des hommes exercés à méditer , & à ſe préparer
aux grandes chofes par des études
NOVEMBRE. 1755. 95
profondes ; il s'inftruifit avec eux de la nature
du Gouvernement , & parvint à le
bien connoître. Nous parlons ici d'après
les témoignages publics que lui en ont rendu
les Anglois eux-mêmes , fi jaloux de
nos avantages , & fi peu difpofés à reconnoître
en nous aucune fupériorité.
Comme il n'avoit rien examiné ni avec
la prévention d'un enthouſiaſte , ni avec
l'austérité d'un Cynique , il n'avoit rapporté
de les voyages ni un dédain outrageant
pour les étrangers , ni un mépris
encore plus déplacé pour fon propre pays.
Il réfultoit de fes obfervations que l'Allemagne
étoit faite pour y voyager , l'Italie
pour y féjourner , l'Angleterre pour y penfer
, & la France pour y vivre.
De retour enfin dans fa Patrie , M de
Montefquieu fe retira pendant deux ans à
fa terre de la Brede : il y jouit en paix de
cette folitude que le fpectacle & le tumulte
du monde fert à rendre plus agréable ;
il vécut avec lui-même , après en être forti
fi long-tems ; & ce qui nous intéreſſe le
plus , il mit la derniere main à fon ouvrage
fur la caufe de la grandeur & de la déca
dence des Romains , qui parut en 1734.
Les Empires , ainfi que les hommes
doivent croître , dépérir & s'éteindre ; mais
cette révolution néceffaire a fouvent des
96 MERCURE DE FRANCE.
caufes cachées que la nuit des tems nous
dérobe , & que le myftere où leur petiteffe
apparente a même quelquefois voilées aux
yeux des contemporains ; rien ne reſſemble
plus fur ce point à l'Hiftoire moderne
que l'Hiftoire ancienne. Celle des Romains
mérite néanmoins à cet égard quelque exception
; elle préfente une politique raifonnée
, un fyftème fuivi d'aggrandiffement
, qui ne permet pas d'attribuer la
fortune de ce peuple à des refforts obfcurs
& fubalternes. Les caufes de la grandeur
Romaine fe trouvent donc dans l'Hiftoire ,
& c'eft au Philofophe à les y découvrir.
D'ailleurs il n'en eft pas des fyftêmes dans
cette étude comme dans celle de la Phyfique
; ceux-ci font prefque toujours précipités
, parce qu'une obfervation nouvelle
& imprévue peut les renverfer en un inftant
; au contraire , quand on recueille
avec foin les faits que nous tranfmet l'Hif
toire ancienne d'un pays , fi on ne raffemble
pas toujours tous les matériaux qu'on
peut défirer , on ne fçauroit du moins ef
pérer d'en avoir un jour davantage . L'étude
réfléchie de l'Hiftoire , étude fi importante
& fi difficile , confifte à combiner
de la maniere la plus parfaite , ces matériaux
défectueux : tel feroit le métire d'un
Architecte , qui , fur des ruines fçavantes ,
traceroit ,
NOVEMBRE. 1755 . 97
traceroit , de la maniere la plus vraiſemblable
, le plan d'un édifice antique , en
fuppléant , par le génie & par d'heureuſes
conjectures , à des reftes informes & tronqués.
C'eſt fous ce point de vue qu'il faut envifager
l'ouvrage de M. de Montefquieu :
il trouve les caufes de la grandeur des Romains
dans l'amour de la liberté , du travail
& de la patrie , qu'on leur infpiroit
dès l'enfance ; dans la févérité de la difcipline
militaire ; dans ces diffenfions intef
tines qui donnoient du reffort aux efprits ,
& qui ceffoient tout -à coup à la vue de
l'ennemi ; dans cette conftance après le
malheur qui ne défefpéroit jamais de la
république dans le principe où ils furent
toujours de ne faire jamais la paix qu'après
des victoires ; dans l'honneur du triomphe,
fujet d'émulation pour les Généraux ; dans
la protection qu'ils accordoient aux peuples
révoltés contre leurs Rois ; dans l'excellente
politique de laiffer aux vaincus leurs
Dieux & leurs coutumes ; dans celle de
n'avoir jamais deux puiffans ennemis fur
les bras , & de tout fouffrir de l'un juſqu'à
ce qu'ils euffent anéanti l'autre . Il trouve les
caufes de leur décadence dans l'agrandiffement
même de l'Etat , qui changea en
guerres civiles les tumultes populaires ;
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dans les guerres éloignées qui forçant les
citoyens à une trop longue abfence , leur
faifoient perdre infenfiblement l'efprit républicain
; dans le droit de Bourgeoifie
accordé à tant de Nations , & qui ne fit
plus du peuple Romain qu'une espece de
monftre à plufieurs têtes ; dans la corrup
tion introduite par le luxe de l'Afie ; dans
les profcriptions de Sylla qui avilirent l'efprit
de la Nation , & la préparerent à l'eſclavage
; dans la néceflité où les Romains
fe trouverent de fouffrir des maîtres , lorfque
leur liberté leur fut devenue à charge ;
dans l'obligation où ils furent de changer
de maximes , en changeant de gouvernement
; dans cette fuite de monftres qui
régnerent , prefque fans interruption , depuis
Tibere jufqu'à Nerva , & depuis Commode
jufqu'à Conftantin ; enfin , dans la
tranflation & le partage de l'Empire , qui
périt d'abord en Occident par la puiffance
des Barbares , & qui après avoir langui plufieurs
ficcles en Orient fous des Empereurs
imbéciles ou féroces , s'anéantit infenfiblement
comme ces fleuves qui difparoiffent
dans des fables.
Un affez petit volume a fuffi à M. de
Montefquieu pour développer un tableau
fi intérellant & fi vafte. Comme l'Auteur
ne s'appefantit point fur les détails , & ne
NOVEMBRE. 1755. 92
faifit que les branches fécondes de fon
ſujet , il a ſçu renfermer en très - peu d'efpace
un grand nombre d'objets diftinctement
apperçus & rapidement préfentés fans
fatigue pour le Lecteur ; en laiffant beaucoup
voir , il laifle encore plus à penſer ,
& il auroit pu intituler fon Livre , Hiftoire
Romaine à l'ufage des Hommes d'Etat & des
Philofophes.
Quelque réputation que M. de Montefquieu
fe fût acquife par ce dernier ouvrage
& par ceux qui l'avoient précédé , il
n'avoit fait que fe frayer le chemin à une
plus grande entreprife , à celle qui doit
immortalifer fon nom & le rendre refpectable
aux fiecles futurs. Il en avoit dès
longtems formé le deffein , il en médita
pendant vingt ans l'exécution ; ou , pour
parler plus exactement , toute fa vie en
avoit été la méditation continuelle . D'abord
il s'étoit fait en quelque façon étranger
dans fon propre pays , afin de le mieux
connoître ; il avoit enfuite parcouru toute
l'Europe , & profondément étudié les différens
peuples qui l'habitent . L'Ifle fameufe
qui fe glorifie tant de fes loix , &
qui en profite fi mal , avoit été pour lui
dans ce long voyage , ce que l'ifle de Crete
fut autrefois pour Lycurgue , une école
où il avoit fçu s'inftruire fans tout approu-
E ij
100
MERCURE DE
FRANCE.
ver ; enfin , il avoit , fi on peut parler ainfi ,
interrogé & jugé les nations & les hommes
célebres qui
n'exiftent plus aujour
d'hui que dans les annales du monde. Ce
fut ainfi qu'il s'éleva par dégrés au plus
beau titre qu'un fage puiffe mériter , celui
de Légiflateur des Nations .
S'il étoit animé par
l'importance de la
matiere , il étoit effrayé en même tems par
fon
étendue il
l'abandonna , & y revint
:
à plufieurs repriſes ; il fentit plus d'une fois,
comme il l'avoue lui- même , tomber les
mains
paternelles .
Encouragé enfin
amis , il ramaffa toutes fes forces , & donfes
par
na l'Esprit des Loix.
Dans cet important ouvrage , M. de
Montefquieu , fans
s'appefantir , à l'exemple
de ceux qui l'ont précédé , fur des difcuffions
métaphyfiques relatives à l'hom
me fuppofé dans un état
d'abſtraction ,
fans fe borner , comme d'autres , à confidérer
certains peuples dans quelques relations
ou
circonftances
particulieres , envifage
les habitans de l'univers dans l'état réel
où ils font , & dans tous les rapports qu'ils
peuvent avoir entr'eux. La plupart des
autres Ecrivains en ce genre font prefque
toujours ou de fimples Moraliftes , ou de
fimples
Jurifconfultes , ou même quelquefois
de fimples
Théologiens;pour lui, l'hom
NOVEMBRE. 1755 . ΙΟΥ
perme
de tous les Pays & de toutes les Nations,
il s'occupe moins de ce que le devoir exige
de nous , que des moyens par lefquels on
peut nous obliger de le remplir , de la
fection métaphyfique des loix , que de celle
dont la nature humaine les rend fufceptibles
, des loix qu'on a faites que de celles
qu'on a dû faire , des loix d'un peuple particulier
que de celles de tous les peuples,
Ainfi en fe comparant lui -mêine à ceux
qui ont couru avant lui cette grande &
noble carriere , il a pu dire comme le Correge
, quand il eut vu les ouvrages de fes
rivaux , & moi auffi je fuis Peintre.
Rempli & pénétré de fon objet , l'Auteur
de l'Efprit des Loix y embraſſe un fi
grand nombre de matieres , & les traite
avec tant de brieveté & de profondeur ,
qu'une lecture affidue & méditée peut feule
faire fentir le mérite ce livre . Elle fervira
fur- tout , nous ofons le dire , à faire difparoître
le prétendu défaut de méthode
dont quelques lecteurs ont accufé M. de
Montefquieu ; avantage qu'ils n'auroient
pas dû le taxer légerement d'avoir négligé
dans une matiere philofophique & dans
un ouvrage de vingt années . Il faut diftinguer
le défordre réel de celui qui n'eft
qu'apparent. Le défordre eft réel , quand
l'analogie & la fuite des idées n'eft point
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
obfervée ; quand les conclufions font érigées
en principes , ou les précedent ; quand
le lecteur , après des détours fans nombre ,
fe retrouve au point d'où il eft parti . Le
defordre n'eft qu'apparent , quand l'Auteur
mettant à leur véritable place les idées dont
il fait ufage , laiffe à fuppléer aux lecteurs
les idées intermédiaires : & c'eſt ainfi que
M. de Montefquieu a cru pouvoir & devoir
en ufer dans un livre deſtiné à des
hommes qui penfent , dont le génie doit
fuppléer à des omiffions volontaires & raifonnées
.
L'ordre qui fe fait appercevoir dans les
grandes parties de l'Efprit des Loix , ne
regne pas moins dans les détails : nous
croyons que plus on approfondira l'ouvrage
, plus on en fera convaincu . Fidele à
fes divifions générales , l'Auteur rapporte
à chacune les objets qui lui appartiennent
exclufivement ; & à l'égard de ceux qui
par différentes branches appartiennent à
plufieurs divifions à la fois , il a placé fous
chaque divifion la branche qui lui appartient
en propre ; par- là on apperçoit ailément
& fans confufion , l'influence que
les différentes parties du fujet ont les unes
fur les autres , comme dans un arbre qu
fyftême bien entendu des connoiffances
humaines , on peut voir le rapport mutuel
NOVEMBRE. 1755. 103
des Sciences & des Arts. Cette comparaifon
d'ailleurs eft d'autant plus jufte , qu'il
en eft du plan qu'on peut fe faire dans
l'examen philofophique des Loix , comme
de l'ordre qu'on peut obferver dans un
arbre Encyclopédique des Sciences : il y
reftera toujours de l'arbitraire ; & tout ce
qu'on peut exiger de l'Auteur , c'eſt qu'il
fuive fans détour & fans écart le fyfteme
qu'il s'eft une fois formé.
Nous dirons de l'obfcurité qu'on peut
fe permetrre dans un tel ouvrage , la même
chofe que du défaut d'ordre ; ce qui feroit
obfcur pour les lecteurs vulgaires , ne l'eft
pas pour ceux que l'Auteur a eu en vue.
D'ailleurs l'obfcurité volontaire n'en eft
point une M. de Montefquieu ayant à
préfenter quelquefois des vérités impor
tantes , dont l'énoncé abfolu & direct auroit
pu
bleffer fans fruit , a eu la prudence
louable de les envelopper , & par cet innocent
artifice , les a voilées à ceux à qui
elles feroient nuifibles , fans qu'elles fuffent
perdues pour les fages.
Parmi les ouvrages qui lui ont fourni
des fecours , & quelquefois des vues pour
le fien , on voit qu'il a furtout profité des
deux hiftoriens qui ont penfé le plus ,
Tacite & Plutarque ; mais quoiqu'un Philofophe
qui a fait ces deux lectures , foit
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
difpenfé de beaucoup d'autres , il n'avoit
pas cru devoir en ce genre rien négliger ni
dédaigner de ce qui pouvoit être utile à
fon objet . La lecture que fuppofe l'Espric
des Loix , eft immenſe ; & l'ufage raiſonné
que l'Auteur a fait de cette multitude pro
digieufe de matériaux , paroîtra encore
plus furprenant , quand on fçaura qu'il
étoit prefqu'entierement privé de la vue ,
& obligé d'avoir recours à des yeux étrangers.
Cette vafte lecture contribue nonfeulement
à l'utilité , mais à l'agrément de
l'ouvrage fans déroger à la majefté de fon
fujet. M. de Montefquieu fçait en tempérer
l'austérité , & procurer aux lecteurs
des momens de repos , foit par des faits
finguliers & peu connus , foit par des allufions
délicates , foit par ces coups de pinceau
énergiques & brillans , qui peignent
d'un feul trait les peuples & les hommes .
Enfin , car nous ne voulons pas jouer ici
le rôle des Commentateurs d'Homere , il
y a fans doute des fautes dans l'efprit des
Loix , comme il y en a dans tout ouvrage
de génie , dont l'Auteur a le premier ofé
fe frayer des routes nouvelles. M. de Montefquieu
a été parmi nous , pour l'étude
des loix , ce que Defcartes a été pour la
Philofophie ; il éclaire fouvent , & fe trompe
quelquefois , & en fe trompant même ,
NOVEMBRE. 1755. 105
il inftruit ceux qui fçavent lire. La pouvelle
édition qu'on prépare , montrera par
les additions & corrections qu'il y a faites,
que s'il eft tombé de tems en tems , il a
fçu le reconnoître & fe relever ; par- là , il
acquerra du moins le droit à un nouvel
examen , dans les endroits où il n'aura pas
été de l'avis de fes cenfeurs ; peut- être
même ce qu'il aura jugé le plus digne de
correction , leur a - t-il abfolument échappé
, tant l'envie de nuire eft ordinairement
aveugle.
Mais ce qui eft à la portée de tout le
monde dans l'Eſprit des Loix , ce qui doit
rendre l'Auteur cher à toutes les Nations ,
ce qui ferviroit même à couvrir des fautes
plus grandes que les fiennes , c'eft l'efprit
de citoyen qui l'a dicté. L'amour du bien
public , le defir de voir les hommes heureux
s'y montrent de toutes parts ; & n'eûtil
que ce mérite fi rare & fi précieux , il
feroit digne par cet endroit feul , d'être
la lecture des peuples & des Rois . Nous
voyons déja , par une heureuſe expérience,
que les fruits de cet ouvrage ne fe bornent
pas dans fes lecteurs à des fentimens ſtériles.
Quoique M. de Montefquieu ait peu
furvécu à la publication de l'Efprit des
Loix , il a eu la fatisfaction d'entrevoir
les effets qu'il commence à produire parmi
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
nous ; l'amour naturel des François pour
leur patrie , tourné vers fon véritable objet
; ce goût pour le Commerce , pour l'Agriculture
, & pour les Arts utiles , qui
fe répand infenfiblement dans notre Nation
; cette lumiere générale fur les principes
du gouvernement , qui rend les peuples
plus attachés à ce qu'ils doivent aimer .
Ceux qui ont fi indécemment attaqué cet
ouvrage , lui doivent peut-être plus qu'ils
ne s'imaginent l'ingratitude , au refte ,
eft le moindre reproche qu'on ait à leur
faire. Ce n'eft pas fans regret , & fans
honte pour notre fiecle , que nous allons
les dévoiler ; mais cette hiftoire importe
trop à la gloire de M. de Montefquieu , &
à l'avantage de la Philofophie , pour être
paffée fous filence. Puiffe l'opprobre qui
couvre enfin fes ennemis , leur devenir
falutaire !
A peine l'Efprit des Loix parut- il , qu'il
fut recherché avec empreffement , fur la
réputation de l'Auteur ; mais quoique
M. de Montesquieu eût écrit pour le bien
du peuple , il ne devoit pas avoir le peuple
pour juge ; la profondeur de l'objet
étoit une fuite de fon importance même.
Cependant les traits qui étoient répandus
dans l'ouvrage , & qui auroient été déplacés
s'ils n'étoient pas nés du fond du fuNOVEMBRE.
1755. 107
jet , perfuaderent à trop de perfonnes qu'il
étoit écrit pour elles : on cherchoit un
Livre agréable , & on ne trouvoit qu'un
Livre utile , dont on ne pouvoit d'ailleurs
fans quelque attention faifir l'enſemble &
les détails. On traita légerement l'Esprit
des Loix ; le titre même fut un fujet de
plaifanterie enfin l'un des plus beaux
monumens littéraires qui foient fortis de
notre Nation, fut regardé d'abord par elle
avec affez d'indifférence. Il fallut que les
véritables juges euffent eu le tems de lire :
bientôt ils ramenerent la multitude toujours
prompte à changer d'avis ; la partie
du Public qui enfeigne , dicta à la partie
qui écoute ce qu'elle devoit penfer & dire ;
& le fuffrage des hommes éclairés , joint
aux échos qui le répéterent , ne forma plus
qu'une voix dans toute l'Europe.
Ce fut alors que les ennemis publics &
fecrets des Lettres & de la Philofophie ( car
elles en ont de ces deux efpeces ) réunirent
leurs traits contre l'ouvrage. De-là cette
foule de brochures qui lui furent lancées
de toutes parts , & que nous ne tirerons
pas de l'oubli où elles font déja plongées.
Sisleurs auteurs n'avoient pas pris de bonnes
mefures pour être inconnus à la poftérité
, elle croiroit que l'Efprit des Loix a
été écrit au milieu d'un peuple de barbares.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
M. de Montefquieu méprifa fans peine
les Critiques ténébreufes de ces auteurs
fans talent , qui foit par une jaloufie qu'ils
n'ont pas droit d'avoir , foit pour fatisfaire
la malignité du Public qui aime la fatyre
& la méprife , outragent ce qu'ils ne peuvent
atteindre ; & plus odieux par le mal
qu'ils veulent faire , que
redoutables par
celui qu'ils font , ne réuffiffent pas même
dans un genre d'écrire que fa facilité &
fon objet rendent également vil. Il mettoit
les ouvrages de cette efpece fur la
même ligne que ces Nouvelles hebdomadaires
de l'Europe , dont les éloges font
fans autorité & les traits fans effet , que
des Lecteurs oififs parcourent fans y ajouter
foi , & dans lefquelles les Souverains.
font infultés fans le fçavoir , ou fans daigner
fe venger. IIll nnee ffuutt pas auffi indifférent
fur les principes d'irréligion qu'on
l'accufa d'avoir femé dans l'Eſprit des Loix .
En méprifant de pareils reproches , il auroit
cru les mériter , & l'importance de
l'objet lui ferma les yeux fur la valeur de
fes adverfaires. Ces hommes également
dépourvus de zele & également empreffés
d'en faire paroître , également effrayés de
la lumiere que les Lettres répandent , non
au préjudice de la Religion , mais à leur
défavantage , avoient pris différentes forNOVEMBRE.
1755. 109
mes pour lui porter atteinte. Les uns , par
unftratagême auffi puérile que pufillanime,
s'étoient écrit à eux- mêmes ; les autres ,
après l'avoir déchiré fous le mafque de
P'Anonyme , s'étoient enfuite déchirés entr'eux
à fon occafion . M. de Montesquieu,
quoique jaloux de les confondre , ne jugea
pas à propos de perdre un tems précieux à
les combattre les uns après les autres : il fe
contenta de faire un exemple fut celui qui
s'étoit le plus fignalé par fes excès.
par
C'étoit l'auteur d'une feuille anonyme
& périodique , qui croit avoir fuccédé à
Pafcal , parce qu'il a fuccédé à fes opinions;
panégyrifte d'ouvrages que perfonne ne
lit , & apologiſte de miracles que l'autorité
féculiere a fait ceffer dès qu'elle l'a
voulu ; qui appelle impiété & fcandale le
peu
d'intérêt que les gens de Lettres prennent
à fes querelles , & s'eft aliéné ,
une adreffe digne de lui , la partie de la
Nation qu'il avoit le plus d'intérêt de ménager.
Les coups de ce redoutable athlete
furent dignes des vues qui l'infpirerent ; il
accufa M. de Montefquieu & de Spinoffme
& de Déifine ( deux imputations incompatibles
) ; d'avoir fuivi le ſyſtème de
Pope ( dont il n'y avoit pas un mot dans
l'ouvrage ) ; d'avoir cité Plutarque qui n'eft
pas un Auteur Chrétiens de n'avoir point
110 MERCURE DE FRANCE.
parlé du péché originel & de la Grace , Il
prétendit enfin que l'Efprit des Loix étoit
une production de la Conftitution Unigenitus;
idée qu'on nous foupçonnera peut-être
de prêter par dérifion au critique. Ceux
qui ont connu M. de Montefquieu , l'ouvrage
de Clément XI & le fien , peuvent
juger par cette accufation de toutes les
autres.
Le malheur de cet écrivain dut bien le
décourager : il vouloit perdre un fage par
l'endroit le plus fenfible à tout citoyen , il
ne fit que lui procurer une nouvelle gloire
comme homme de Lettres ; la Défense de
l'Esprit des Loix parut. Cet ouvrage , par
la modération , la vérité , la fineffe de
plaifanterie qui y regnent , doit être regardé
comme un modele en ce genre. M.
de Montefquieu , chargé par fon adverfaire
d'imputations atroces , pouvoit le
rendrejodieux fans peine ; il fit mieux , il
le rendit ridicule . S'il faut tenir compte à
l'agreffeur d'un bien qu'il a fait fans le
vouloir , nous lui devons une éternelle
reconnoiffance de nous avoir procuré ce
chef-d'oeuvre : Mais ce qui ajoute encore
au mérite de ce morceau précieux , c'eſt
que l'auteur s'y eft peint lui- même fans y
penfer ; ceux qui l'ont connu , croyent
Î'entendre , & la poſtérité s'affurera , en
NOVEMBRE. 1755 111
lifant fa Défenfe , que fa converfation n'étoit
pas inférieure à fes écrits ; éloge que
bien peu de grands hommes ont mérité.
Une autre circonftance lui affure pleinement
l'avantage dans cette difpute : le
critique qui , pour preuve de fon attachement
à la religion , en déchire les Miniftres
, accufoit hautement le Clergé de
France , & fur-tout la Faculté de Théolo
gie , d'indifférence pour la caufe de Dieu ,
en ce qu'ils ne profcrivoient pas authentiquement
un fi pernicieux ouvrage . La Faculté
étoit en droit de méprifer le repro
che d'un écrivain fans aveu ; mais il s'agif
foit de la religion ; une délicateffe louable
lui a fait prendre le parti d'examiner l'Ef
prit des Loix. Quoiqu'elle s'en occupe depuis
plufieurs années , elle n'a rien prononcé
jufqu'ici ; & fût- il échappé à M. de
Montefquieu quelques inadvertences lé--
geres , prefque inevitables dans une carriere
fi vafte , l'attention longue & fcrupuleufe
qu'elles auroient demandée de la
part du Corps le plus éclairé de l'Eglife ,
prouveroit au moins combien elles feroient
excufables. Mais ce Corps , plein de prudence
, ne précipitera rien dans une fi
importante matiere : il connoit les bornes
de la raifon & de la foi ; il fçait que l'ouvrage
d'un homme de lettres ne doit point
112 MERCURE DE FRANCE.
être examiné comme celui d'un Théologien
que les mauvaifes conféquences
auxquelles une propofition peut donner
lieu par des interprétations odieufes , ne
rendent point blamable la propofition en
elle -même ; que d'ailleurs nous vivons
dans un fiécle malheureux , où les intérêts
de la religion ont befoin d'être ménagés ,
& qu'on peut lui nuire auprès des fimples,
en répandant mal - à - propos fur des genies
du premier ordre le foupçon d'incrédulité;
qu'enfin , malgré cette accufation injuſte ,
M. de Montefquien fut toujours eſtimé ,
recherché & accueilli par tout ce que l'Eglife
a de plus refpectable & de plus grand ;
eût-il confervé auprès des gens de bien la
confidération dont il jouiffoit , s'ils l'euffent
regardé comme un écrivain dangéreux
?
Pendant que des infectes le tourmentoient
dans fon propre pays , l'Angleterre
élevoit un monument à fa gloire. En 1752 ,
M. Daffier , célebre par les médailles qu'il
a frappées à l'honneur de plufieurs hommes
illuftres , vint de Londres à Paris pour
frapper la fienne. M. de la Tour , cet attifte
fi fupérieur par fon talent , & fi eftimable
par fon defintéreffement & l'élévation
de fon ame , avoit ardemment defiré
de donner un nouveau luftre à fon pinNOVEMBRE.
1755. 113
ceau , en tranfmettant à la poftérité le
portrait de l'auteur de l'Efprit des Loix ;
il ne vouloit que la fatisfaction de le peindre
, & il méritoit , comme Apelle , que
cet honneur lui fût réfervé ; mais M. de
Montefquieu , d'autant plus avare du tems
de M. de la Tour que celui - ci en étoit plus
prodigue , fe refufa conftamment & poliment
à fes preffantes follicitations. M. Daf
fier effuya d'abord des difficultés femblables
: Croyez-vous , dit-il enfin à M. de
Montefquieu , » qu'il n'y ait pas autant
d'orgueil à refufer ma propofition qu'à
» l'accepter » ? Defarmé par cette plaifanterie
, il laiffa faire à M. Daflier tout ce
qu'il voulut.
»
L'auteur de l'Esprit des Loix jouiffoit
enfin paisiblement de fa gloire , lorfqu'il
tomba malade au commencement de Février.
Sa fanté , naturellement délicate ,
commençoit à s'altérer depuis long- tems
par l'effet lent & prefque infaillible des
études profondes , par les chagrins qu'on
avoit cherché à lui fufciter fur fon ouvra- ge ; enfin
par le genre
de vie qu'on
le forçoit
de mener
à Paris
, & qu'il
fentoit
lui
être
funefte
. Mais
l'empreffement
avec
le-`
quel
on recherchoit
fa focieté
, étoit
trop
vif pour
n'être
pas
quelquefois
indifcret
on vouloit
, fans
s'en
appercevoir
, jouir
114 MERCURE DE FRANCE.
de lui aux dépens de lui -même. A peine la
nouvelle du danger où il étoit fe fût- elle
répandue , qu'elle devint l'objet des converfations
& de l'inquiétude publique ; fa
maifon ne défempliffoit point de perfonnes
de tout rang qui venoient s'informer
de fon état , les unes par un intérêt véritable
, les autres pour s'en donner l'apparence
, ou pour fuivre la foule. Sa Majefté ,
pénétrée de la ppeerrttee qquuee fon royaume alloit
faire , en demanda plufieurs fois des
nouvelles ; témoignage de bonté & de juftice
qui n'honore pas moins le Monarque
que le fujet. La fin de M. de Montefquieu
ne fut point indigne de fa vie. Accablé de
douleurs cruelles , éloigné d'une famille
à qui il étoit cher , & qui n'a pas eu la
confolation de lui fermer les yeux , entouré
de quelque amis & d'un plus grand
nombre de fpectateurs , il conferva jufqu'au
dernier moment la paix & l'égalité
de fon ame. Enfin , après avoir fatisfait
avec décence à tous fes devoirs , plein de
confiance en l'Etre éternel auquel il alloit.
fe rejoindre , il mourut avec la tranquillité
d'un homme de bien , qui n'avoit jamais
confacré fes talens qu'à l'avantage.
de la vertu & de l'humanité. La France &
l'Europe le perdirent le 10 Février 1755 ,
à l'âge de foixante- fix ans révolus.
NOVEMBRE 1755. 115
Toutes les nouvelles publiques ont annoncé
cet événement comme une calamité.
On pourroit appliquer à M. de Montefquieu
ce qui a été dit autrefois d'un
illuftre Romain ; que perfonne en apprenant
fa mort n'en témoigna de joie , que
perfonne même ne l'oublia dès qu'il ne fut
plus. Les étrangers s'emprefferent de faire
éclater leurs regrets ; & Milord Chefterfield
, qu'il fuffit de nommer , fit imprimer
dans un des papiers publics de Londres
un article à fon honneur , article digne
de l'un & de l'autre ; c'eft le portrait
d'Anaxagore tracé par Périclès . L'Académie
royale des Sciences & des Belles -Lettres
de Pruffe , quoiqu'on n'y foit point
dans l'ufage de prononcer l'éloge des affociés
étrangers , a cru devoir lui faire cet
honneur , qu'elle n'a fait encore qu'à l'illuftre
Jean Bernouilli ; M. de Maupertuis,
tout malade qu'il étoit , a rendu lui-même
à fon ami ce dernier devoir , & n'a voulu
fe repofer fur perfonne d'un foin fi cher &
fi trifte. A tant de fuffrages éclatans en faveur
de M. de Montefquieu , nous croyons
pouvoir joindre fans indifcrétion les éloges
que lui a donné , en préfence de l'un
de nous , le Monarque même auquel cette.
Académie célebre doit fon luftre , Prince
fait pour fentir les pertes de la Philofa116
MERCURE DE FRANCE.
phie , & pour l'en confoler.
Le 17 Février , l'Académie Françoiſe
lui fit , felon l'ufage , un fervice folemnel
, auquel , malgré la rigueur de la faifon
, prefque tous les gens de Lettres de
ce Corps , qui n'étoient point abfens de
Paris , fe firent un devoir d'affifter. On
auroit dû dans cette trifte cérémonie placer
l'Esprit des Loix fur fon cercueil , comme
on expofa autrefois vis - à-vis le cercueil
de Raphaël fon dernier tableau de la
Transfiguration . Cet appareil fimple &
touchant eût été une belle oraifon funébre.
Jufqu'ici nous n'avons confidéré M. de
Montefquieu que comme écrivain & philofophe
; ce feroit lui dérober la moitié
de fa gloire que de paffer fous filence fes
agrémens & fes qualités perfonnelles.
Il étoit dans le commerce d'une douceur
& d'une gaieté toujours égale . Sa
converfation étoit légere , agréable , &
instructive par le grand nombre d'hommes
& de peuples qu'il avoit connus. Elle étoit
coupée comme fon ftyle , pleine de fel &
de faillies , fans amertunie & fans fatyre
; perfonne ne racontoit plus vivement ,
plus promptement , avec plus de grace &
moins d'apprêt. Il fçavoit que la fin d'une
hiftoire plaifante en eft toujours le but ;-
NOVEMBRE. 1755. 117
il fe hâtoit donc d'y arriver , & produifoit
l'effet fans l'avoir promis.
Ses fréquentes diftractions ne le rendoient
que plus aimable ; il en fortoit
toujours par quelque trait inattendu qui
réveilloit la converfation languiffante ;
d'ailleurs elles n'étoient jamais , ni jouées,
ni choquantes , ni importunes : le feu de
fon efprit , le grand nombre d'idées dont
il étoit plein , les faifoient naître , mais il
n'y tomboit jamais au milieu d'un entretien
intéreffant ou férieux ; le defir de
plaire à ceux avec qui il fe trouvoit , le
rendoit alors à eux fans affectation & fans
effort.
Les agrémens de fon commerce tenoient
non feulement à fon caractere & à
fon efprit , mais à l'efpece de régime qu'il
obfervoit dans l'étude. Quoique capable
d'une méditation profonde & long- tems
foutenue , il n'épuifoit jamais fes forces , il
quitroit toujours le travail avant que d'en
reffentir la moindre impreffion de fatigue.
Il étoit fenfible à la gloire , mais il ne
vouloit y parvenir qu'en la méritant ; jamais
il n'a cherché à augmenter la fienne
par ces manoeuvres fourdes , par ces voyes
obfcures & honteufes, qui deshonorent la
perfonne fans ajouter au nom de l'auteur .
Digne de toutes les diftinctions & de
IIS MERCURE DE FRANCE.
toutes les récompenfes , il ne demandoit
rien , & ne s'étonnoit point d'être oublié ;
mais il a ofé , même dans des circonftances
délicates, protéger à la Cour des hommes
de Lettres perfécutés , célebres &
malheureux , & leur a obtenu des graces.
Quoiqu'il vecût avec les grands , foit
par néceffité , foit par convenance , foit
par gout , leur fociété n'étoit pas néceffaire
à fon bonheur. Il fuyoit dès qu'il le
pouvoit à fa terre ; il y retrouvoit avec
joie fa philofophie , fes livres & le repos.
Entouré de gens de la campagne dans fes
heures de loifir , après avoir étudié l'homme
dans le commerce du monde & dans
l'hiftoire des nations , il l'étudioit encore
dans ces ames fimples que la nature feule
a inftruites , & il y trouvoit à apprendre ;
il converfoit gayement avec eux ; il leur
cherchoit de l'efprit comme Socrate ; il
paroiffoit fe plaire autant dans leur entretien
que dans les fociétés les plus brillantes
, furtout quand il terminoit leurs différends
, & foulageoit leurs peines par fes
bienfaits.
Rien n'honore plus fa mémoire que
l'économie avec laquelle il vivoit , &
qu'on a ofé trouver exceffive dans un
monde avare & faftueux , peu fait pour
en pénétrer les motifs , & encore moins
NOVEMBRE. 1755. 119
pour les fentir. Bienfaifant , & par conféqnent
jufte, M. de Montesquieu ne vouloit
rien prendre fur fa famille , ni des
fecours qu'il donnoit aux malheureux ,
ni des dépenfes confidérables auxquels fes
longs voyages , la foibleffe de fa vue &
l'impreffion de fes ouvrages l'avoient
obligé . Il a tranfmis à fes enfans , fans
diminution ni augmentation , l'héritage
qu'il avoit reçu de fes peres ; il n'y a rien
ajouté que la gloire de fon nom & l'exemple
de fa vie.
Il avoit époufé en 1715 Demoifelle
Jeanne de Lartigue, fille de Pierre de Lartigue
, Lieutenant Colonel au Régiment
de Maulévrier ; il en a eu deux filles &
un fils , qui par fon caractere , fes moeurs
& fes ouvrages s'eft montré digne d'un
tel pere.
Ĉeux qui aiment la vérité & la patrie,
ne feront pas fâchés de trouver ici quelques
unes de fes maximes : il penfoit ,
Que chaque portion de l'Etat doit être
également foumife aux loix , mais que
les privileges de chaque portion de l'Etat
doivent être respectés , lorfque leurs effets
n'ont rien de contraire au droit naturel
, qui oblige tous les citoyens à concourir
également au bien public ; que la
poffellion ancienne étoit en ce genre le
120 MERCURE DE FRANCE.
premier des titres & le plus inviolable des
droits , qu'il étoit toujours injufte & quel
quefois dangereux de vouloir ébranler ;
Que les Magiftrats , dans quelque circonftance
& pour quelque grand intérêt
de corps que ce puiffe être , ne doivent
jamais être que Magiftrats , fans parti &
fans paffion , comme les Loix , qui abſolvent
& puniffent fans aimer ni hair.
Il difoit enfin à l'occafion des difputes
eccléfiaftiques qui ont tant occupé les Empereurs
& les Chrétiens Grecs , que les
querelles théologiques, lorfqu'elles ceffent
d'être renfermées dans les écoles , deshonorent
infailliblement une nation aux
yeux des autres en effet , le mépris même
des fages pour ces querelles ne la juftifie
pas , parce que les fages faifant partout
le moins de bruit & le plus petit
nombre , ce n'est jamais fur eux qu'une
nation eft jugée .
L'importance des ouvrages dont nous
avons eu à parler dans cet éloge , nous
en a fait paffer fous filence de moins confidérables
, qui fervoient à l'auteur comme
de délaffement , & qui auroient fuffi
l'éloge d'un autre ; le plus remarquable
eft le Temple de Gnide , qui fuivit d'affez
près les Lettres Perfannes. M. de Montefquieu
, après avoir été dans celle- ci Hopour
race ,
NOVEMBRE . 1755. 121
race , Théophrafte & Lucien , fut Ovide
& Anacréon dans ce nouvel effai : ce n'eſt
plus l'amour defpotique de l'Orient qu'il
fe propofe de peindre , c'eft la délicateffe
& la naïveté de l'amour paftoral , tel qu'il
eſt dans une ame neuve, que le commerce
des hommes n'a point encore corrompue.
L'Auteur craignant peut - être qu'un tableau
fi étrangerà nos moeurs ne parût
trop languiffant & trop uniforme , a cherché
à l'animer par les peintures les plus
riantes ; il tranfporte le lecteur dans des
lieux enchantés , dont à la vérité le fpectacle
intéreffe peu l'amant heureux , mais
dont la defcription flatte encore l'imagination
quand les defirs font fatisfaits . Emporté
par fon fujet , il a répandu dans ſa
profe ce ftyle animé , figuré & poétique ,
dont le roman de Thélemaque a fourni
parmi nous le premier modele. Nous ignorons
pourquoi quelques cenfeurs du temple
de Gnide ont dit à cette occaſion , qu'il
auroit eu befoin d'être en vers. Le ſtyle
poétique , fi on entend , comme on le
doit , par ce mot , un ftyle plein de chaleur
& d'images , n'a pas befoin , pour être
agréable , de la marche uniforme & cadencée
de la verfification ; mais fi on ne
fait confifter ce ftyle que dans une diction
chargée d'épithetes oifives , dans les pein
F
122 MERCURE DE FRANCE.
tures froides & triviales des aîles & du
carquois de l'amour , & de femblables
objets , la verfication n'ajoutera prefqu'aucun
mérite à ces ornemens ufés ; on
y cherchera toujours en vain l'ame & la
vie. Quoiqu'il en foit , le Temple de Gnide
étant une espece de poëme en profe
c'est à nos écrivains les plus célebres en ce
genre à fixer le rang qu'il doit occuper :
il merite de pareils juges ; nous croyons
du moins que les peintures de cet ouvrage
foutiendroient avec fuccès une des
principales épreuves des defcriptions poétiques
, celle de les repréfenter fur la toile.
Mais ce qu'on doit fur- tout remarquer
dans le Temple de Gnide , c'eft qu'Anacréon
même y est toujours obfervateur &
philofophe. Dans le quatrieme chant , il
paroît décrire les moeurs des Sibarites , &
on s'apperçoit aifément que ces moeurs
font les nôtres. La préface porte fur - tout
l'empreinte de l'auteur des Lettres Perfannes.
En préfentant le Temple de Gnide
comme la traduction d'un manufcrit grec ,
plaifanterie défigurée depuis par tant de
mauvais copiſtes , il en prend occafion de
peindre d'un trait de plume l'ineptie des
critiques & le pédantifme des traducteurs,
& finit par ces paroles dignes d'être rapportées
» Si les gens graves defiroient
NOVEMBRE. 1755. 123
33
de moi quelque ouvrage moins frivole ,
je fuis en état de les fatisfaire : il y a
» trente ans que je travaille à un livre de
» douze pages , qui doit contenir tout ce
que nous fçavons fur la Métaphyfique ,
» la Politique & la Morale , & tout ce
que de très grands auteurs ont oublié
» dans les volumes qu'ils ont publiés fur
» ces matieres » .
Nous regardons comme une des plus
honorables récompenfes de notre travail
l'intérêt particulier que M. de Monteſquieu
prenoit à ce dictionnaire , dont toutes
les reffources ont été jufqu'à préfent
dans le courage & l'émulation de fes auteurs
. Tous les gens de Lettres , felon lui,
devoient s'empreffer de concourir à l'exécution
de cette entrepriſe utile ; il en a
donné l'exemple avec M. de Voltaire , &
plufieurs autres écrivains célebres. Peutêtre
les traverfes que cet ouvrage a ef
fuyées , & qui lui rappelloient les fiennes
propres , l'intéreffoient-elles en notre faveur,
Peut-être étoit- il fenfible , fans s'en
appercevoir , à la juftice que nous avions
ofé lui rendre dans le premier volume de
l'Encyclopédie , lorfque perfonne n'ofoit
encore élever fa voix pour le défendre.
Il nous deftinoit un article fur le Goût, qui
a été trouvé imparfait dans fes papiers ;
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
nous le donnerons en cet état au public ,
& nous le traiterons avec le même refpect
que l'antiquité témoigna autrefois pour
les dernieres paroles de Séneque . La mort
l'a empêché d'étendre plus loin fes bienfaits
à notre égard ; & en joignant nos
propres regrets à ceux de l'Europe entiere ,
nous pourrions écrire fur fon tombeau :
Finis vita cjus nobis luctuofus , Patriæ
triftis , extraneis etiam ignotifque non fine
curâ fuit.
Tacit. in Agricol. c. 43 .
volume de l'Encyclopédie. Qui ſe diſtribue
depuis quelques jours chez Briaffon , David
l'aîné , le Breton , & Durand. Il doit être
d'autant plus intéreffant que M. de Voltaire
y a travaillé les mots , efprit , éloquence
, élégance. Qui pouvoit mieux en
parler ? Le morceau qui paroît à la tête du
même volume , acheve de le rendre précieux
. C'eſt l'éloge de M. de Montesquieu
par M. d'Alembert . On peut dire fans
fadeur que le Panégyrifte eft digne du
héros . Cet éloge nous a paru d'une fi grande
beauté , que nous croyons obliger le
Lecteur de l'inférer ici dans fon entier.
Quant à la note qui fe trouve à la page
huit , comme elle contient elle - feule une
excellente analyſe de l'Efprit des Loix ,
nous avons craint de prodiguer à la fois
tant de richeffes , & par une jufte économie,
nous l'avons réfervée pour en décorer
le premier Mercure de Décembre . Ceux
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
qui n'auront pas le Dictionnaire , feront
charmés de trouver cette piece complette
dans mon Journal , où ils pourront même
la lire plus commodément , puifqu'il eſt
portatif.
Eloge de M. le Préſident de Montefquien.
L'intérêt que les bons citoyens prennent
à l'Encyclopédie, & le grand nombre de
gens de Lettres qui lui confacrent leurs
travaux , femblent nous permettre de la
regarder comme un des monumens les
plus propres à être dépofitaires des fentimens
de la patrie , & des hommages
qu'elle doit aux hommes célebres qui l'ont
honorée . Perfuadés néanmoins que M.
de Montesquieu étoit en droit d'attendre
d'autres Panégyriftes que nous , & que la
douleur publique eût mérité des interpretes
plus éloquens , nous euflions renfermé
au- dedans de nous-mêmes nos juftes
regrets & notre refpect pour fa mémoire ;
mais l'aveu de ce que nous lui devons ,
nous eft trop précieux pour en laiffer le
foin à d'autres. Bienfaicteur de l'humanité
par fes écrits , il a daigné l'être auffi de
cet ouvrage , & notre reconnoiffance ne
veut que tracer quelques lignes au pied de
fa ftatue .
Charles de Secondat , Baron de la Brede
NOVEMBRE. 1755. 79
& de Montesquieu , ancien Préfident à
Mortier au Parlement de Bordeaux , de
l'Académie Françoife, de l'Académie royale
des Sciences & des Belles - Lettres de
Pruffe , & de la Société de Londres , naquit
au Château de la Brede , près de Bordeaux
, le 18 Janvier 1689 , d'une famille
noble de Guyenne. Son trifayeul , Jean de
Secondat , Maître d'Hôtel de Henri II ,
Roi de Navarre , & enfuite de Jeanne ,
fille de ce Roi , qui époufa Antoine de
Bourbon , acquit la terre de Montesquieu
d'une fomme de 10000 livres que cette
Princeffe lui donna par un acte authentique
, en récompenfe de fa probité & de
fes fervices. Henri III , Roi de Navarre ,
depuis Henri IV , Roi de France , érigea
en Baronie la terre de Montefquieu , en
faveur de Jacob de Secondat , fils de Jean ,
d'abord Gentilhomme ordinaire de la
Chambre de ce Prince , & enfuite Meftre
de camp du Régiment de Châtillon.
Jean Gafton de Secondat , fon fecond fils ,
ayant époufé la fille du Premier Préfident
du Parlement de Bordeaux , acquit dans
cette Compagnie une charge de Préfident
à Mortier. Il eut plufieurs enfans , dont
un entra dans le fervice , s'y diftingua ,
& le quitta de fort bonne heure. Ce fut
pere de Charles de Secondat , auteur Le
Div
So MERCURE DE FRANCE.
de l'Efprit des Loix . Ces détails paroîtront
peut- être déplacés à la tête de l'éloge
d'un philofophe dont le nom a fi peu
befoin d'ancêtres ; mais n'envions point
à leur mémoire l'éclat que ce nom répand
fur elle.
Les fuccès de l'enfance préfage quelquefois
fi trompeur , ne le furent point
dans Charles de Secondat : il annonça de
bonne heure ce qu'il devoit être ; & fon
pere donna tous fes foins à cultiver ce génie
naiffant , objet de fon efpérance &
de fa tendreſſe . Dès l'âge de vingt ans , le
jeune Montefquieu préparoit déja les matériaux
de l'Esprit des Loix , par un extrait
raifonné des immenfes volumes qui compofent
le corps du Droit civil ; ainfi autrefois
Newton avoit jetté dès fa premiere
jeuneffe les fondemens des ouvrages qui
l'ont rendu immortel . Cependant l'étude
de la Jurifprudence , quoique moins aride
pour M. de Montefquieu que pour la
plupart de ceux qui s'y livrent , parce qu'il
la cultivoit en philofophe , ne fuffifoit pas
à l'étendue & à l'activité de fon génie ; il
approfondiffoit dans le même temps des
matieres encore plus importantes & plus
délicates , & les difcutoit dans le filence
avec la fageffe , la décence , & l'équité
qu'il a depuis montrées dans fes ouvrages .
NOVEMBRE. 1755 . 81
Un oncle paternel , Préfident à Mortier
au Parlement de Bordeaux , Juge éclairé
& citoyen vertueux , l'oracle de fa compagnie
& de fa province , ayant perdu un
fils unique , & voulant conferver dans fon
Corps l'efprit d'élevation qu'il avoit tâché
d'y répandre , laiffa fes biens & fa charge
à M. de Montefquieu ; il étoit Confeiller
au Parlement de Bordeaux , depuis le 24
Février 1714 , & fut reçu Préſident à
Mortier le 13 Juillet 1716. Quelques années
après , en 1722 , pendant la minorité
du Roi , fa Compagnie le chargea de préfenter
des remontrances à l'occafion d'un
nouvel impôt. Placé entre le thrône & le
peuple , il remplit en fujet refpectueux &
en Magiftrat plein de courage , l'emploi fi
noble & fi peu envié , de faire parvenir
au Souverain le cri des malheureux ; & la
mifere publique repréfentée avec autant
d'habileté que de force , obtint la justice.
qu'elle demandoit . Ce fuccès , il eft vrai ,
par malheur l'Etat bien plus que pour
pour
lui , fut auffi paffager que s'il eût été injufte
; à peine la voix des peuples eût- elle
ceffé de le faire entendre , que l'impôt
fupprimé fut remplacé par un autre ; mais
le citoyen avoit fait fon devoir.
Il fut reçu le 3 Avril 1716 dans l'Académie
de Bordeaux , qui ne faifoit que de
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
naître . Le gout pour la Mufique & pour
les ouvrages de pur agrément , avoit d'abord
raflemblé les membres qui la for
moient. M. de Montefquieu crut avec raifon
que l'ardeur naiffante & les talens de
fes confieres pourroient s'exercer avec encore
plus d'avantage fur les objets de la
Phyfique. Il étoit perfuadé que la nature ,
digne d'être obfervée par -tout , trouvoit
aufli par tout des yeux dignes de la voir ;
qu'au contraire les ouvrages de goût ne
fouffrant point de médiocrité , & la Capitale
étant en ce genre le centre des lumieres
& des fecours , il étoit trop difficile de
rafferobler loin d'elle un affez grand nombre
d'écrivains diftingués ; il regardoit les
Sociétés de bel efprit , fi étrangement multipliées
dans nos provinces , comme une
efpece , ou plutôt comme une ombre de
luxe littéraire qui nuit à l'opulence réelle
fans même en offrir l'apparence . Heureufement
M. le Duc de la Force , par un prix
qu'il venoit de fonder à Bordeaux , avoit
fecondé des vues fi éclairées & fi juftes.
On jugea qu'une expérience bien faite
feront préférable à un difcours foible , ou
à un mauvais poëme ; & Bordeaux eut
une Académie des Sciences .
M. de Montefquieu nullement empreffé
de fe montrer au public , fembloit attenNOVEMBRE.
1755. 83
dre , felon l'expreffion d'un grand génie ,
un âge mur pour écrire ; ce ne fut qu'en
1721 , c'eft -à- dire âgé de trente - deux ans,
qu'il mit au jour les Lettres Perfannes. Le
Siamois des amufemens ferieux & comiques
pouvoit lui en avoir fourni l'idée ; mais
il furpaffa fon modele . La peinture des
moeurs orientales réelles ou fuppofées , de
l'orgueil & du flegme de l'amour aliatique
, n'eft que le moindre objet de ces
Lettres ; elle n'y fert , pour ainfi dire , que
de prétexte à une fatyre fine de nos moeurs,
& à des matieres importantes que l'Auteur
approfondit en paroiffant gliffer fur
elles. Dans cette efpèce de tableau mouvant
, Ufbek expofe fur-tout avec autant
de légereté que d'énergie ce qui a le plus
frappé parmi nous fes yeux pénétrans ;
notre habitude de traiter férieufement les
chofes les plus futiles , & de tourner les
plus importantes en plaifanterie ; nos converfations
fi bruyantes & fi frivoles ; notre
ennui dans le fein du plaifir même ;
nos préjugés & nos actions en contradiction
continuelle avec nos lumieres ; tant
d'amour pour la gloire joint à tant de
refpect pour l'idole de la faveur ; nos
Courtifans fi rampans & fi vains ; notre
politeffe extérieure & notre mépris réel
pour les étrangers , ou notre prédilection
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
affectée pour eux ; la bifarrerie de nos
gouts , qui n'a rien au- deffous d'elle que
l'empreffement de toute l'Europe à les
adopter ; notre dédain barbare pour deux
des plus refpectables occupations d'un citoyen
, le commerce & la magiftrature ;
nos difputes littéraires fi vives & fi inuti
les ; notre fureur d'écrire avant que de
penfer , & de juger avant que de connoître.
A cette peinture vive , mais fans
fiel , il oppofe dans l'apologue des Troglodites
, le tableau d'un peuple vertueux ,
devenu fage par le malheur , morceau
digne du Portique : ailleurs il montre la
philofophie long-tems étouffée , reparoiffant
tout-à- coup , regagnant par les progrès
le tems qu'elle a perdu , pénétrant
jufques chez les Ruffes à la voix d'un génie
qui l'appelle , tandis que chez d'autres
peuples de l'Europe , la fuperftition , femblable
à une atmoſphere épaiffe , empêche
la lumiere qui les environne de toutes
parts d'arriver jufqu'à eux. Enfin , par les
principes qu'il établit fur la nature des
gouvernemens anciens & modernes , il
préfente le germe de ces idées lumineufes
développées depuis par l'Auteur dans fon
grand ouvrage.
Ces différens fujets , privés aujourd'hui
des graces de la nouveauté qu'ils avoient
8
NOVEMBRE. 1755. 85
dans la naiffance des Lettres Perfannes , y
conferveront toujours le mérite du caractere
original qu'on a fçu leur donner ;
mérite d'autant plus réel , qu'il vient ici
du génie feul de l'écrivain , & non du
voile étranger dont il s'eft couvert ; car
Ufbek a pris durant fon féjour en France ,
non feulement une connoiffance fi parfaite
de nos moeurs , mais une fi forte teinture
de nos manieres mêmes , que fon
ftyle fait fouvent oublier fon pays . Ce
léger défaut de vraisemblance peut n'être
fans deffein & fans adreffe : en relevant
nos ridicules & nos vices , il a voulu
fans doute auffi rendre juftice à nos
avantages ; il a fenti toute la fadeur d'un
éloge direct & il s'en eft plus finement
acquitté , en prenant fi fouvent notre ton
pour médire plus agréablement de nous.
pas
Malgré le fuccès de cet ouvrage , M.
de Montefquieu ne s'en étoit point déclaré
ouvertement l'auteur. Peut - être
croyoit- il échapper plus aifément par ce
moyen à la fatyre littéraire , qui épargne
plus volontiers les écrits anonymes , parce
que c'est toujours la perfonne & non l'ouvrage
qui eft le but de fes traits ; peut- être
craignoit- il d'être attaqué fur le prétendu
contrafte des Lettres Perfannes avec l'auférité
de fa place ; efpece de reproche ,
86 MERCURE DE FRANCE.
difoit il , que les critiques ne manquent
jamais, parce qu'il ne demande aucun effort
d'efprit. Mais fon fecret étoit découvert ,
& déja le public le montroit à l'Académie
Françoife. L'événement fit voir combien
le filence de M. de Montefquieu avoit été
fage . Ufbek s'exprime quelquefois affez
librement , non fur le fonds du Chriftianiſme
, mais fur des matieres que trop de
perfonnes affectent de confondre avec le
Chriftianifme même , fur l'efprit de
perfécution
dont tant de Chrétiens ont été
animés ; fur les ufurpations temporelles
de la puiffance eccléfiaftique ; fur la multiplication
exceffive des monafteres , qui
enleve des fujets à l'Etat , fans donner à
Dieu des adorateurs ; fur quelques opinions
qu'on a vainement tenté d'ériger
en dogmes ; fur nos difputes de religion ,
toujours violentes , & fouvent funeftes.
S'il paroît toucher ailleurs à des questions
plus délicates , & qui intéreffent de plus
près la religion chrétienne , fes réflexions
appréciées avec juftice , font en effet trèsfavorables
à la révélation , puifqu'il fe
borne à montrer combien la raifon humaine
, abandonnée à elle-même , eft peu
éclairée fur ces objets. Enfin , parmi les
véritables lettres de M. de Montefquieu ,
l'Imprimeur étranger en avoit inféré quel
NOVEMBRE. 1755. 87
ques -unes d'une autre main , & il eût
fallu du moins , avant que de condamner
l'auteur , démêler ce qui lui appartenoit
en propre. Sans égard à ces confidérations
, d'un côté la haine fous le rom
de zéle , de l'autre le zéle fans difcernement
ou fans lumieres , fe fouleverent &
fe réunirent contre les Lettres Perfannes.
Des délateurs , efpece d'hommes dangereufe
& lâche , que même dans un gouvernement
fage on a quelquefois le malheur
d'écouter , allarmerent par un extrait
infidele la piété du miniftere. M. de Montefquieu
, par le confeil de fes amis , foutenu
de la voix publique , s'étant préſenté
pour la place de l'Académie Françoiſe vacante
par la mort de M. de Sacy , le Miniftre
écrivit à cette Compagnie qué S. M.
ne donneroit jamais fon agrément à l'auteur
des Lettres Perfannes ; qu'il n'avoit
point lu ce livre , mais que des perfonnes
en qui il avoit confiance , lui en avoient
fait connoître le poifon & le danger . M.
de Montefquieu fentit le coup qu'une pareille
accufation pouvoit porter à fa perfonne
, à la famille , à la tranquillité de
fa vie. Il n'attachoit pas affez de prix aux
honneurs littéraires , ni pour les rechercher
avec avidité , ni pour affecter de les
dédaigner quand ils fe préfentoient à lui ,
88 MERCURE DE FRANCE.
:
ni enfin pour en regarder la fimple privation
comme un malheur ; mais l'exclufion
perpétuelle , & fur - tout les motifs de
l'exclufion lui paroiffoient une injure. Il vit
le Miniftre , lui déclara que par des raifons
particulieres il n'avouoit point les
Lettres Perfannes , mais qu'il étoit encore
plus éloigné de defavouer un ouvrage
dont il croyoit n'avoir point à rougir , &
qu'il devoit être jugé d'après une lecture ,
& non fur une délation le Miniftre prit
enfin le parti par où il auroit dû commencer
; il lut le livre , aima l'Auteur , & apprit
à mieux placer fa confiance ; l'Académie
Françoife ne fut point privée d'un de
fes plus beaux ornemens , & la France eut
le bonheur de conferver un fujet que la fuperftition
ou la calomnie étoient prêtes à
lui faire perdre : car M. de Montefquieu
avoit déclaré au Gouvernement qu'après
l'efpece d'outrage qu'on alloit lui faire ,
il iroit chercher chez les étrangers qui lui
tendoient les bras , la fureté , le repos , &
peut-être les recompenfes qu'il auroit dû
efperer dans fon pays. La nation eût déploré
cette perte , & la honte en fut pourtant
retombée fur elle.
Feu M. le Maréchal d'Eftrées , alors Directeur
de l'Académie Françoife , fe conduifit
dans cette circonftance en courtiſan
NOVEMBRE . 1755 . 89
vertueux , & d'une ame vraiment élevée ;
il ne craignit ni d'abufer de fon crédit ni
de le compromettre ; il foutint fon ami &
juftifia Socrate. Ce trait de courage fi précieux
aux Lettres , fi digne d'avoir aujourd'hui
des imitateurs , & fi honorable à
la mémoire de M. le Maréchal d'Eftrées ,
n'auroit pas dû être oublié dans fon éloge.
M. de Montefquieu fut reçu le 24 Janvier
1728. Son difcours eft un des meilleurs
qu'on ait prononcés dans une pareille
occafion ; le mérite en eft d'autant
plus grand , que les Récipiendaires gênés
jufqu'alors par ces formules & ces éloges
d'ufage auxquels une efpece de prefcription
les affujettit , n'avoient encore ofé
franchir ce cercle pour traiter d'autres fujets
, ou n'avoient point penfé du moins à
les y renfermer ; dans cet état même de
contrainte il eut l'avantage de réuffir . Entre
plufieurs traits dont brille fon difcours ,
on reconnoîtroit l'écrivain qui penſe , au
feul portrait du Cardinal de Richelieu
qui apprit à la France le fecret de fes forces ,
& à l'Espagne celui de fa foibleffe , qui ôta
à l'Allemagne fes chaînes , & lui en donna
de nouvelles. Il faut admirer M. de Montefquieu
d'avoir fçu vaincre la difficulté
de fon fujet, & pardonner à ceux qui n'ont
pas eu le même fuccès .
›
90 MERCURE DE FRANCE.
Le nouvel Académicien étoit d'autant
plus digne de ce titre , qu'il avoit peu de
tems auparavant renoncé à tout autre travail
, pour fe livrer entierement à fon
génie & à fon goût . Quelque importante
que fût la place qu'il occupoit , avec quelques
lumieres & quelque intégrité qu'il
en eût rempli les devoirs , il fentoit qu'il
y avoit des objets plus dignes d'occuper
fes talens ; qu'un citoyen eft redevable à
fa nation & à l'humanité de tout le bien
qu'il peut leur faire ; & qu'il feroit plus
utile à l'une & à l'autre , en les éclairant
par fes écrits , qu'il ne pouvoit l'être en
difcutant quelques conteftations particulieres
dans l'obfcurité . Toutes ces réflexions
le déterminerent à vendre fa charge
; il ceffa d'être Magiftrat , & ne fut plus
qu'homme de Lettres .
Mais pour fe rendre utile par fes ouvra
ges aux différentes nations , il étoit néceffaire
qu'il les connût ; ce fut dans cette
vue qu'il entreprit de voyager. Son but
étoit d'examiner partout le phyfique & le
moral , d'étudier les loix & la conftitution
de chaque pays , de vifiter les fçavans , les
écrivains , les artiftes célebres , de chercher
fur- tout ces hommes rares & finguliers
dont le commerce fupplée quelquefois à
plufieurs années d'obfervations & de féNOVEMBRE.
1755. 91
jour. M. de Montefquieu eût pu dire comme
Démocrite. Je n'ai rien oublié pour
» m'inftruire ; j'ai quitté mon pays , & parcouru
l'univers pour mieux connoître
» la vérité : j'ai vu tous les perfonnages
» illuftres de mon tems ; mais il y eût
cette différence entre le Démocrite François
& celui d'Abdere , que le premier
voyageoit pour inftruire les hommes , &
le fecond pour s'en moquer,
Il alla d'abord à Vienne , où il vit fouvent
le célebre Prince Eugene ; ce Héros
fi funefte à la France ( à laquelle il auroit
pû être fi utile ) , après avoir balancé la
fortune de Louis XIV. & humilié la fierté
Ottomane , vivoit fans fafte durant la paix,
aimant & cultivant les Lettres dans une
Cour où elles font peu en honneur , &
donnant à ſes maîtres l'exemple de les protéger.
M. de Montefquieu crut entrevoir
dans fes difcours quelques reftes d'intérêt
pour fon ancienne patrie ; le Prince Eugene
en laiffoit voir furtout , autant que le
peut faire un ennemi , für les fuites funeftes
de cette divifion inteftine qui trouble
depuis fi longtems l'Eglife de France :
l'Homme d'Etat en prévoyoit la durée &
les effets , & les prédit au Philofophe.
M. de Montefquieu partit de Vienne
pour voir la Hongrie , contrée opulente &
92 MERCURE DE FRANCE.
fertile, habitée par une nation fiere & généreufe
, le fléau de fes Tyrans & l'appui de
fes Souverains. Comme peu de perfonnes
connoiffent bien ce pays , il a écrit avec
foin cette partie de fes voyages.
D'Allemagne , il paffa en Italie ; il vit à
Venife le fameux Law , à qui il ne reftoit
de fa grandeur paffée que des projets heureufement
deftinés à mourir dans fa tête ,
& un diamant qu'il engageoit pour jouer
aux jeux de hafard . Un jour la converfation
rouloit fur le fameux fyftème que Law
avoit inventé ; époque de tant de malheurs
& de fortunes , & furtout d'une dépravation
remarquable dans nos moeurs . Comme
le Parlement de Paris , dépofitaire immédiat
des Loix dans les tems de minorité ,
avoit fait éprouver au Miniftre Ecoffois
quelque réfiftance dans cette occafion
M. de Montefquieu lui demanda pourquoi
on n'avoit pas effayé de vaincre cette réfiftance
par un moyen prefque toujours infaillible
en Angleterre , par le grand mobile
des actions des hommes , en un mot
par l'argent : Ce ne font pas , répondit Law,
desgénies auffi ardens & auf dangereux que
mes compatriotes , mais ils font beaucoup plus
incorruptibles. Nous ajouterons fans aucun
préjugé de vanité nationale , qu'un Corps
libre pour quelques inftans , doit mieux
NOVEMBRE. 1755. 93
résister à la corruption que celui qui l'eft
toujours ; le premier , en vendant fa liberté,
la perd ; le fecond ne fait , pour ainfi
dire , que la prêter , & l'exerce même en
l'engageant ; ainfi les circonftances & la
nature du Gouvernement font les vices &
les vertus des Nations.
Un autre perfonnage non moins fameux
que M. de Montefquieu vit encore plus .
fouvent à Venife , fut le Comte de Bonneval
. Cet homme fi connu par fes aventures
, qui n'étoient pas encore à leur terme,
& flatté de converfer avec un juge digne
de l'entendre , lui faifoit avec plaifir le détail
fingulier de fa vie , le récit des actions.
militaires où il s'étoit trouvé , le portrait
des Généraux & des Miniftres qu'il avoit
connus . M. de Montefquieu fe rappelloit,
fouvent ces converfations & en racontoit
différens traits à fes amis.
Il alla de Venife à Rome : dans cette ancienne
Capitale du monde , qui l'eft encore
à certains égards , il s'appliqua furtour
à examiner ce qui la diftingue aujourd'hui
le plus , les ouvrages des Raphaëls ,
des Titiens , & des Michel- Anges : il n'avoit
point fait une étude particuliere des
beaux arts ; mais l'expreffion dont brillent
les chef-d'oeuvres en ce genre , faifit infailliblement
tout homme de génie . Accoutu94
MERCURE DE FRANCE.
mé à étudier la nature , il la reconnoît
quand elle eft imitée , comme un portrait
reffemblant frappe tous ceux à qui l'original
eft familier : malheur aux productions
de l'art dont toute la beauté n'eſt que
pour les Artiſtes.
Après avoir parcouru l'Italie , M. de
Montefquieu vint en Suiffe ; il examina
foigneufement les vaſtes pays arrofés par
le Rhin ; & il ne lui refta plus rien à voir
en Allemagne ; car Frédéric ne regnoit pas
encore. Il s'arrêta enfuite quelque tems
dans les Provinces-Unies , monument admirable
de ce que peut l'induftrie humaine
animée par l'amour de la liberté. Enfin il
fe rendit en Angleterre où il demeura deux
ans : digne de voir & d'entretenir les plus
grands hommes , il n'eut à regretter que
de n'avoir pas fait plutôt ce voyage : Locke
& Newton étoient morts. Mais il eut fouvent
l'honneur de faire fa cour à leur protectrice
, la célebre Reine d'Angleterre ,
qui cultivoit la Philofophie fur le thrône ,
& qui goûta , comme elle devoit , M. de
Montefquieu. Il ne fut pas moins accueilli
par la Nation , qui n'avoit pas befoin fur
cela de prendre le ton de fes maîtres . Il
forma à Londres des liaifons intimes avec
des hommes exercés à méditer , & à ſe préparer
aux grandes chofes par des études
NOVEMBRE. 1755. 95
profondes ; il s'inftruifit avec eux de la nature
du Gouvernement , & parvint à le
bien connoître. Nous parlons ici d'après
les témoignages publics que lui en ont rendu
les Anglois eux-mêmes , fi jaloux de
nos avantages , & fi peu difpofés à reconnoître
en nous aucune fupériorité.
Comme il n'avoit rien examiné ni avec
la prévention d'un enthouſiaſte , ni avec
l'austérité d'un Cynique , il n'avoit rapporté
de les voyages ni un dédain outrageant
pour les étrangers , ni un mépris
encore plus déplacé pour fon propre pays.
Il réfultoit de fes obfervations que l'Allemagne
étoit faite pour y voyager , l'Italie
pour y féjourner , l'Angleterre pour y penfer
, & la France pour y vivre.
De retour enfin dans fa Patrie , M de
Montefquieu fe retira pendant deux ans à
fa terre de la Brede : il y jouit en paix de
cette folitude que le fpectacle & le tumulte
du monde fert à rendre plus agréable ;
il vécut avec lui-même , après en être forti
fi long-tems ; & ce qui nous intéreſſe le
plus , il mit la derniere main à fon ouvrage
fur la caufe de la grandeur & de la déca
dence des Romains , qui parut en 1734.
Les Empires , ainfi que les hommes
doivent croître , dépérir & s'éteindre ; mais
cette révolution néceffaire a fouvent des
96 MERCURE DE FRANCE.
caufes cachées que la nuit des tems nous
dérobe , & que le myftere où leur petiteffe
apparente a même quelquefois voilées aux
yeux des contemporains ; rien ne reſſemble
plus fur ce point à l'Hiftoire moderne
que l'Hiftoire ancienne. Celle des Romains
mérite néanmoins à cet égard quelque exception
; elle préfente une politique raifonnée
, un fyftème fuivi d'aggrandiffement
, qui ne permet pas d'attribuer la
fortune de ce peuple à des refforts obfcurs
& fubalternes. Les caufes de la grandeur
Romaine fe trouvent donc dans l'Hiftoire ,
& c'eft au Philofophe à les y découvrir.
D'ailleurs il n'en eft pas des fyftêmes dans
cette étude comme dans celle de la Phyfique
; ceux-ci font prefque toujours précipités
, parce qu'une obfervation nouvelle
& imprévue peut les renverfer en un inftant
; au contraire , quand on recueille
avec foin les faits que nous tranfmet l'Hif
toire ancienne d'un pays , fi on ne raffemble
pas toujours tous les matériaux qu'on
peut défirer , on ne fçauroit du moins ef
pérer d'en avoir un jour davantage . L'étude
réfléchie de l'Hiftoire , étude fi importante
& fi difficile , confifte à combiner
de la maniere la plus parfaite , ces matériaux
défectueux : tel feroit le métire d'un
Architecte , qui , fur des ruines fçavantes ,
traceroit ,
NOVEMBRE. 1755 . 97
traceroit , de la maniere la plus vraiſemblable
, le plan d'un édifice antique , en
fuppléant , par le génie & par d'heureuſes
conjectures , à des reftes informes & tronqués.
C'eſt fous ce point de vue qu'il faut envifager
l'ouvrage de M. de Montefquieu :
il trouve les caufes de la grandeur des Romains
dans l'amour de la liberté , du travail
& de la patrie , qu'on leur infpiroit
dès l'enfance ; dans la févérité de la difcipline
militaire ; dans ces diffenfions intef
tines qui donnoient du reffort aux efprits ,
& qui ceffoient tout -à coup à la vue de
l'ennemi ; dans cette conftance après le
malheur qui ne défefpéroit jamais de la
république dans le principe où ils furent
toujours de ne faire jamais la paix qu'après
des victoires ; dans l'honneur du triomphe,
fujet d'émulation pour les Généraux ; dans
la protection qu'ils accordoient aux peuples
révoltés contre leurs Rois ; dans l'excellente
politique de laiffer aux vaincus leurs
Dieux & leurs coutumes ; dans celle de
n'avoir jamais deux puiffans ennemis fur
les bras , & de tout fouffrir de l'un juſqu'à
ce qu'ils euffent anéanti l'autre . Il trouve les
caufes de leur décadence dans l'agrandiffement
même de l'Etat , qui changea en
guerres civiles les tumultes populaires ;
E
98 MERCURE DE FRANCE.
dans les guerres éloignées qui forçant les
citoyens à une trop longue abfence , leur
faifoient perdre infenfiblement l'efprit républicain
; dans le droit de Bourgeoifie
accordé à tant de Nations , & qui ne fit
plus du peuple Romain qu'une espece de
monftre à plufieurs têtes ; dans la corrup
tion introduite par le luxe de l'Afie ; dans
les profcriptions de Sylla qui avilirent l'efprit
de la Nation , & la préparerent à l'eſclavage
; dans la néceflité où les Romains
fe trouverent de fouffrir des maîtres , lorfque
leur liberté leur fut devenue à charge ;
dans l'obligation où ils furent de changer
de maximes , en changeant de gouvernement
; dans cette fuite de monftres qui
régnerent , prefque fans interruption , depuis
Tibere jufqu'à Nerva , & depuis Commode
jufqu'à Conftantin ; enfin , dans la
tranflation & le partage de l'Empire , qui
périt d'abord en Occident par la puiffance
des Barbares , & qui après avoir langui plufieurs
ficcles en Orient fous des Empereurs
imbéciles ou féroces , s'anéantit infenfiblement
comme ces fleuves qui difparoiffent
dans des fables.
Un affez petit volume a fuffi à M. de
Montefquieu pour développer un tableau
fi intérellant & fi vafte. Comme l'Auteur
ne s'appefantit point fur les détails , & ne
NOVEMBRE. 1755. 92
faifit que les branches fécondes de fon
ſujet , il a ſçu renfermer en très - peu d'efpace
un grand nombre d'objets diftinctement
apperçus & rapidement préfentés fans
fatigue pour le Lecteur ; en laiffant beaucoup
voir , il laifle encore plus à penſer ,
& il auroit pu intituler fon Livre , Hiftoire
Romaine à l'ufage des Hommes d'Etat & des
Philofophes.
Quelque réputation que M. de Montefquieu
fe fût acquife par ce dernier ouvrage
& par ceux qui l'avoient précédé , il
n'avoit fait que fe frayer le chemin à une
plus grande entreprife , à celle qui doit
immortalifer fon nom & le rendre refpectable
aux fiecles futurs. Il en avoit dès
longtems formé le deffein , il en médita
pendant vingt ans l'exécution ; ou , pour
parler plus exactement , toute fa vie en
avoit été la méditation continuelle . D'abord
il s'étoit fait en quelque façon étranger
dans fon propre pays , afin de le mieux
connoître ; il avoit enfuite parcouru toute
l'Europe , & profondément étudié les différens
peuples qui l'habitent . L'Ifle fameufe
qui fe glorifie tant de fes loix , &
qui en profite fi mal , avoit été pour lui
dans ce long voyage , ce que l'ifle de Crete
fut autrefois pour Lycurgue , une école
où il avoit fçu s'inftruire fans tout approu-
E ij
100
MERCURE DE
FRANCE.
ver ; enfin , il avoit , fi on peut parler ainfi ,
interrogé & jugé les nations & les hommes
célebres qui
n'exiftent plus aujour
d'hui que dans les annales du monde. Ce
fut ainfi qu'il s'éleva par dégrés au plus
beau titre qu'un fage puiffe mériter , celui
de Légiflateur des Nations .
S'il étoit animé par
l'importance de la
matiere , il étoit effrayé en même tems par
fon
étendue il
l'abandonna , & y revint
:
à plufieurs repriſes ; il fentit plus d'une fois,
comme il l'avoue lui- même , tomber les
mains
paternelles .
Encouragé enfin
amis , il ramaffa toutes fes forces , & donfes
par
na l'Esprit des Loix.
Dans cet important ouvrage , M. de
Montefquieu , fans
s'appefantir , à l'exemple
de ceux qui l'ont précédé , fur des difcuffions
métaphyfiques relatives à l'hom
me fuppofé dans un état
d'abſtraction ,
fans fe borner , comme d'autres , à confidérer
certains peuples dans quelques relations
ou
circonftances
particulieres , envifage
les habitans de l'univers dans l'état réel
où ils font , & dans tous les rapports qu'ils
peuvent avoir entr'eux. La plupart des
autres Ecrivains en ce genre font prefque
toujours ou de fimples Moraliftes , ou de
fimples
Jurifconfultes , ou même quelquefois
de fimples
Théologiens;pour lui, l'hom
NOVEMBRE. 1755 . ΙΟΥ
perme
de tous les Pays & de toutes les Nations,
il s'occupe moins de ce que le devoir exige
de nous , que des moyens par lefquels on
peut nous obliger de le remplir , de la
fection métaphyfique des loix , que de celle
dont la nature humaine les rend fufceptibles
, des loix qu'on a faites que de celles
qu'on a dû faire , des loix d'un peuple particulier
que de celles de tous les peuples,
Ainfi en fe comparant lui -mêine à ceux
qui ont couru avant lui cette grande &
noble carriere , il a pu dire comme le Correge
, quand il eut vu les ouvrages de fes
rivaux , & moi auffi je fuis Peintre.
Rempli & pénétré de fon objet , l'Auteur
de l'Efprit des Loix y embraſſe un fi
grand nombre de matieres , & les traite
avec tant de brieveté & de profondeur ,
qu'une lecture affidue & méditée peut feule
faire fentir le mérite ce livre . Elle fervira
fur- tout , nous ofons le dire , à faire difparoître
le prétendu défaut de méthode
dont quelques lecteurs ont accufé M. de
Montefquieu ; avantage qu'ils n'auroient
pas dû le taxer légerement d'avoir négligé
dans une matiere philofophique & dans
un ouvrage de vingt années . Il faut diftinguer
le défordre réel de celui qui n'eft
qu'apparent. Le défordre eft réel , quand
l'analogie & la fuite des idées n'eft point
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
obfervée ; quand les conclufions font érigées
en principes , ou les précedent ; quand
le lecteur , après des détours fans nombre ,
fe retrouve au point d'où il eft parti . Le
defordre n'eft qu'apparent , quand l'Auteur
mettant à leur véritable place les idées dont
il fait ufage , laiffe à fuppléer aux lecteurs
les idées intermédiaires : & c'eſt ainfi que
M. de Montefquieu a cru pouvoir & devoir
en ufer dans un livre deſtiné à des
hommes qui penfent , dont le génie doit
fuppléer à des omiffions volontaires & raifonnées
.
L'ordre qui fe fait appercevoir dans les
grandes parties de l'Efprit des Loix , ne
regne pas moins dans les détails : nous
croyons que plus on approfondira l'ouvrage
, plus on en fera convaincu . Fidele à
fes divifions générales , l'Auteur rapporte
à chacune les objets qui lui appartiennent
exclufivement ; & à l'égard de ceux qui
par différentes branches appartiennent à
plufieurs divifions à la fois , il a placé fous
chaque divifion la branche qui lui appartient
en propre ; par- là on apperçoit ailément
& fans confufion , l'influence que
les différentes parties du fujet ont les unes
fur les autres , comme dans un arbre qu
fyftême bien entendu des connoiffances
humaines , on peut voir le rapport mutuel
NOVEMBRE. 1755. 103
des Sciences & des Arts. Cette comparaifon
d'ailleurs eft d'autant plus jufte , qu'il
en eft du plan qu'on peut fe faire dans
l'examen philofophique des Loix , comme
de l'ordre qu'on peut obferver dans un
arbre Encyclopédique des Sciences : il y
reftera toujours de l'arbitraire ; & tout ce
qu'on peut exiger de l'Auteur , c'eſt qu'il
fuive fans détour & fans écart le fyfteme
qu'il s'eft une fois formé.
Nous dirons de l'obfcurité qu'on peut
fe permetrre dans un tel ouvrage , la même
chofe que du défaut d'ordre ; ce qui feroit
obfcur pour les lecteurs vulgaires , ne l'eft
pas pour ceux que l'Auteur a eu en vue.
D'ailleurs l'obfcurité volontaire n'en eft
point une M. de Montefquieu ayant à
préfenter quelquefois des vérités impor
tantes , dont l'énoncé abfolu & direct auroit
pu
bleffer fans fruit , a eu la prudence
louable de les envelopper , & par cet innocent
artifice , les a voilées à ceux à qui
elles feroient nuifibles , fans qu'elles fuffent
perdues pour les fages.
Parmi les ouvrages qui lui ont fourni
des fecours , & quelquefois des vues pour
le fien , on voit qu'il a furtout profité des
deux hiftoriens qui ont penfé le plus ,
Tacite & Plutarque ; mais quoiqu'un Philofophe
qui a fait ces deux lectures , foit
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
difpenfé de beaucoup d'autres , il n'avoit
pas cru devoir en ce genre rien négliger ni
dédaigner de ce qui pouvoit être utile à
fon objet . La lecture que fuppofe l'Espric
des Loix , eft immenſe ; & l'ufage raiſonné
que l'Auteur a fait de cette multitude pro
digieufe de matériaux , paroîtra encore
plus furprenant , quand on fçaura qu'il
étoit prefqu'entierement privé de la vue ,
& obligé d'avoir recours à des yeux étrangers.
Cette vafte lecture contribue nonfeulement
à l'utilité , mais à l'agrément de
l'ouvrage fans déroger à la majefté de fon
fujet. M. de Montefquieu fçait en tempérer
l'austérité , & procurer aux lecteurs
des momens de repos , foit par des faits
finguliers & peu connus , foit par des allufions
délicates , foit par ces coups de pinceau
énergiques & brillans , qui peignent
d'un feul trait les peuples & les hommes .
Enfin , car nous ne voulons pas jouer ici
le rôle des Commentateurs d'Homere , il
y a fans doute des fautes dans l'efprit des
Loix , comme il y en a dans tout ouvrage
de génie , dont l'Auteur a le premier ofé
fe frayer des routes nouvelles. M. de Montefquieu
a été parmi nous , pour l'étude
des loix , ce que Defcartes a été pour la
Philofophie ; il éclaire fouvent , & fe trompe
quelquefois , & en fe trompant même ,
NOVEMBRE. 1755. 105
il inftruit ceux qui fçavent lire. La pouvelle
édition qu'on prépare , montrera par
les additions & corrections qu'il y a faites,
que s'il eft tombé de tems en tems , il a
fçu le reconnoître & fe relever ; par- là , il
acquerra du moins le droit à un nouvel
examen , dans les endroits où il n'aura pas
été de l'avis de fes cenfeurs ; peut- être
même ce qu'il aura jugé le plus digne de
correction , leur a - t-il abfolument échappé
, tant l'envie de nuire eft ordinairement
aveugle.
Mais ce qui eft à la portée de tout le
monde dans l'Eſprit des Loix , ce qui doit
rendre l'Auteur cher à toutes les Nations ,
ce qui ferviroit même à couvrir des fautes
plus grandes que les fiennes , c'eft l'efprit
de citoyen qui l'a dicté. L'amour du bien
public , le defir de voir les hommes heureux
s'y montrent de toutes parts ; & n'eûtil
que ce mérite fi rare & fi précieux , il
feroit digne par cet endroit feul , d'être
la lecture des peuples & des Rois . Nous
voyons déja , par une heureuſe expérience,
que les fruits de cet ouvrage ne fe bornent
pas dans fes lecteurs à des fentimens ſtériles.
Quoique M. de Montefquieu ait peu
furvécu à la publication de l'Efprit des
Loix , il a eu la fatisfaction d'entrevoir
les effets qu'il commence à produire parmi
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
nous ; l'amour naturel des François pour
leur patrie , tourné vers fon véritable objet
; ce goût pour le Commerce , pour l'Agriculture
, & pour les Arts utiles , qui
fe répand infenfiblement dans notre Nation
; cette lumiere générale fur les principes
du gouvernement , qui rend les peuples
plus attachés à ce qu'ils doivent aimer .
Ceux qui ont fi indécemment attaqué cet
ouvrage , lui doivent peut-être plus qu'ils
ne s'imaginent l'ingratitude , au refte ,
eft le moindre reproche qu'on ait à leur
faire. Ce n'eft pas fans regret , & fans
honte pour notre fiecle , que nous allons
les dévoiler ; mais cette hiftoire importe
trop à la gloire de M. de Montefquieu , &
à l'avantage de la Philofophie , pour être
paffée fous filence. Puiffe l'opprobre qui
couvre enfin fes ennemis , leur devenir
falutaire !
A peine l'Efprit des Loix parut- il , qu'il
fut recherché avec empreffement , fur la
réputation de l'Auteur ; mais quoique
M. de Montesquieu eût écrit pour le bien
du peuple , il ne devoit pas avoir le peuple
pour juge ; la profondeur de l'objet
étoit une fuite de fon importance même.
Cependant les traits qui étoient répandus
dans l'ouvrage , & qui auroient été déplacés
s'ils n'étoient pas nés du fond du fuNOVEMBRE.
1755. 107
jet , perfuaderent à trop de perfonnes qu'il
étoit écrit pour elles : on cherchoit un
Livre agréable , & on ne trouvoit qu'un
Livre utile , dont on ne pouvoit d'ailleurs
fans quelque attention faifir l'enſemble &
les détails. On traita légerement l'Esprit
des Loix ; le titre même fut un fujet de
plaifanterie enfin l'un des plus beaux
monumens littéraires qui foient fortis de
notre Nation, fut regardé d'abord par elle
avec affez d'indifférence. Il fallut que les
véritables juges euffent eu le tems de lire :
bientôt ils ramenerent la multitude toujours
prompte à changer d'avis ; la partie
du Public qui enfeigne , dicta à la partie
qui écoute ce qu'elle devoit penfer & dire ;
& le fuffrage des hommes éclairés , joint
aux échos qui le répéterent , ne forma plus
qu'une voix dans toute l'Europe.
Ce fut alors que les ennemis publics &
fecrets des Lettres & de la Philofophie ( car
elles en ont de ces deux efpeces ) réunirent
leurs traits contre l'ouvrage. De-là cette
foule de brochures qui lui furent lancées
de toutes parts , & que nous ne tirerons
pas de l'oubli où elles font déja plongées.
Sisleurs auteurs n'avoient pas pris de bonnes
mefures pour être inconnus à la poftérité
, elle croiroit que l'Efprit des Loix a
été écrit au milieu d'un peuple de barbares.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
M. de Montefquieu méprifa fans peine
les Critiques ténébreufes de ces auteurs
fans talent , qui foit par une jaloufie qu'ils
n'ont pas droit d'avoir , foit pour fatisfaire
la malignité du Public qui aime la fatyre
& la méprife , outragent ce qu'ils ne peuvent
atteindre ; & plus odieux par le mal
qu'ils veulent faire , que
redoutables par
celui qu'ils font , ne réuffiffent pas même
dans un genre d'écrire que fa facilité &
fon objet rendent également vil. Il mettoit
les ouvrages de cette efpece fur la
même ligne que ces Nouvelles hebdomadaires
de l'Europe , dont les éloges font
fans autorité & les traits fans effet , que
des Lecteurs oififs parcourent fans y ajouter
foi , & dans lefquelles les Souverains.
font infultés fans le fçavoir , ou fans daigner
fe venger. IIll nnee ffuutt pas auffi indifférent
fur les principes d'irréligion qu'on
l'accufa d'avoir femé dans l'Eſprit des Loix .
En méprifant de pareils reproches , il auroit
cru les mériter , & l'importance de
l'objet lui ferma les yeux fur la valeur de
fes adverfaires. Ces hommes également
dépourvus de zele & également empreffés
d'en faire paroître , également effrayés de
la lumiere que les Lettres répandent , non
au préjudice de la Religion , mais à leur
défavantage , avoient pris différentes forNOVEMBRE.
1755. 109
mes pour lui porter atteinte. Les uns , par
unftratagême auffi puérile que pufillanime,
s'étoient écrit à eux- mêmes ; les autres ,
après l'avoir déchiré fous le mafque de
P'Anonyme , s'étoient enfuite déchirés entr'eux
à fon occafion . M. de Montesquieu,
quoique jaloux de les confondre , ne jugea
pas à propos de perdre un tems précieux à
les combattre les uns après les autres : il fe
contenta de faire un exemple fut celui qui
s'étoit le plus fignalé par fes excès.
par
C'étoit l'auteur d'une feuille anonyme
& périodique , qui croit avoir fuccédé à
Pafcal , parce qu'il a fuccédé à fes opinions;
panégyrifte d'ouvrages que perfonne ne
lit , & apologiſte de miracles que l'autorité
féculiere a fait ceffer dès qu'elle l'a
voulu ; qui appelle impiété & fcandale le
peu
d'intérêt que les gens de Lettres prennent
à fes querelles , & s'eft aliéné ,
une adreffe digne de lui , la partie de la
Nation qu'il avoit le plus d'intérêt de ménager.
Les coups de ce redoutable athlete
furent dignes des vues qui l'infpirerent ; il
accufa M. de Montefquieu & de Spinoffme
& de Déifine ( deux imputations incompatibles
) ; d'avoir fuivi le ſyſtème de
Pope ( dont il n'y avoit pas un mot dans
l'ouvrage ) ; d'avoir cité Plutarque qui n'eft
pas un Auteur Chrétiens de n'avoir point
110 MERCURE DE FRANCE.
parlé du péché originel & de la Grace , Il
prétendit enfin que l'Efprit des Loix étoit
une production de la Conftitution Unigenitus;
idée qu'on nous foupçonnera peut-être
de prêter par dérifion au critique. Ceux
qui ont connu M. de Montefquieu , l'ouvrage
de Clément XI & le fien , peuvent
juger par cette accufation de toutes les
autres.
Le malheur de cet écrivain dut bien le
décourager : il vouloit perdre un fage par
l'endroit le plus fenfible à tout citoyen , il
ne fit que lui procurer une nouvelle gloire
comme homme de Lettres ; la Défense de
l'Esprit des Loix parut. Cet ouvrage , par
la modération , la vérité , la fineffe de
plaifanterie qui y regnent , doit être regardé
comme un modele en ce genre. M.
de Montefquieu , chargé par fon adverfaire
d'imputations atroces , pouvoit le
rendrejodieux fans peine ; il fit mieux , il
le rendit ridicule . S'il faut tenir compte à
l'agreffeur d'un bien qu'il a fait fans le
vouloir , nous lui devons une éternelle
reconnoiffance de nous avoir procuré ce
chef-d'oeuvre : Mais ce qui ajoute encore
au mérite de ce morceau précieux , c'eſt
que l'auteur s'y eft peint lui- même fans y
penfer ; ceux qui l'ont connu , croyent
Î'entendre , & la poſtérité s'affurera , en
NOVEMBRE. 1755 111
lifant fa Défenfe , que fa converfation n'étoit
pas inférieure à fes écrits ; éloge que
bien peu de grands hommes ont mérité.
Une autre circonftance lui affure pleinement
l'avantage dans cette difpute : le
critique qui , pour preuve de fon attachement
à la religion , en déchire les Miniftres
, accufoit hautement le Clergé de
France , & fur-tout la Faculté de Théolo
gie , d'indifférence pour la caufe de Dieu ,
en ce qu'ils ne profcrivoient pas authentiquement
un fi pernicieux ouvrage . La Faculté
étoit en droit de méprifer le repro
che d'un écrivain fans aveu ; mais il s'agif
foit de la religion ; une délicateffe louable
lui a fait prendre le parti d'examiner l'Ef
prit des Loix. Quoiqu'elle s'en occupe depuis
plufieurs années , elle n'a rien prononcé
jufqu'ici ; & fût- il échappé à M. de
Montefquieu quelques inadvertences lé--
geres , prefque inevitables dans une carriere
fi vafte , l'attention longue & fcrupuleufe
qu'elles auroient demandée de la
part du Corps le plus éclairé de l'Eglife ,
prouveroit au moins combien elles feroient
excufables. Mais ce Corps , plein de prudence
, ne précipitera rien dans une fi
importante matiere : il connoit les bornes
de la raifon & de la foi ; il fçait que l'ouvrage
d'un homme de lettres ne doit point
112 MERCURE DE FRANCE.
être examiné comme celui d'un Théologien
que les mauvaifes conféquences
auxquelles une propofition peut donner
lieu par des interprétations odieufes , ne
rendent point blamable la propofition en
elle -même ; que d'ailleurs nous vivons
dans un fiécle malheureux , où les intérêts
de la religion ont befoin d'être ménagés ,
& qu'on peut lui nuire auprès des fimples,
en répandant mal - à - propos fur des genies
du premier ordre le foupçon d'incrédulité;
qu'enfin , malgré cette accufation injuſte ,
M. de Montefquien fut toujours eſtimé ,
recherché & accueilli par tout ce que l'Eglife
a de plus refpectable & de plus grand ;
eût-il confervé auprès des gens de bien la
confidération dont il jouiffoit , s'ils l'euffent
regardé comme un écrivain dangéreux
?
Pendant que des infectes le tourmentoient
dans fon propre pays , l'Angleterre
élevoit un monument à fa gloire. En 1752 ,
M. Daffier , célebre par les médailles qu'il
a frappées à l'honneur de plufieurs hommes
illuftres , vint de Londres à Paris pour
frapper la fienne. M. de la Tour , cet attifte
fi fupérieur par fon talent , & fi eftimable
par fon defintéreffement & l'élévation
de fon ame , avoit ardemment defiré
de donner un nouveau luftre à fon pinNOVEMBRE.
1755. 113
ceau , en tranfmettant à la poftérité le
portrait de l'auteur de l'Efprit des Loix ;
il ne vouloit que la fatisfaction de le peindre
, & il méritoit , comme Apelle , que
cet honneur lui fût réfervé ; mais M. de
Montefquieu , d'autant plus avare du tems
de M. de la Tour que celui - ci en étoit plus
prodigue , fe refufa conftamment & poliment
à fes preffantes follicitations. M. Daf
fier effuya d'abord des difficultés femblables
: Croyez-vous , dit-il enfin à M. de
Montefquieu , » qu'il n'y ait pas autant
d'orgueil à refufer ma propofition qu'à
» l'accepter » ? Defarmé par cette plaifanterie
, il laiffa faire à M. Daflier tout ce
qu'il voulut.
»
L'auteur de l'Esprit des Loix jouiffoit
enfin paisiblement de fa gloire , lorfqu'il
tomba malade au commencement de Février.
Sa fanté , naturellement délicate ,
commençoit à s'altérer depuis long- tems
par l'effet lent & prefque infaillible des
études profondes , par les chagrins qu'on
avoit cherché à lui fufciter fur fon ouvra- ge ; enfin
par le genre
de vie qu'on
le forçoit
de mener
à Paris
, & qu'il
fentoit
lui
être
funefte
. Mais
l'empreffement
avec
le-`
quel
on recherchoit
fa focieté
, étoit
trop
vif pour
n'être
pas
quelquefois
indifcret
on vouloit
, fans
s'en
appercevoir
, jouir
114 MERCURE DE FRANCE.
de lui aux dépens de lui -même. A peine la
nouvelle du danger où il étoit fe fût- elle
répandue , qu'elle devint l'objet des converfations
& de l'inquiétude publique ; fa
maifon ne défempliffoit point de perfonnes
de tout rang qui venoient s'informer
de fon état , les unes par un intérêt véritable
, les autres pour s'en donner l'apparence
, ou pour fuivre la foule. Sa Majefté ,
pénétrée de la ppeerrttee qquuee fon royaume alloit
faire , en demanda plufieurs fois des
nouvelles ; témoignage de bonté & de juftice
qui n'honore pas moins le Monarque
que le fujet. La fin de M. de Montefquieu
ne fut point indigne de fa vie. Accablé de
douleurs cruelles , éloigné d'une famille
à qui il étoit cher , & qui n'a pas eu la
confolation de lui fermer les yeux , entouré
de quelque amis & d'un plus grand
nombre de fpectateurs , il conferva jufqu'au
dernier moment la paix & l'égalité
de fon ame. Enfin , après avoir fatisfait
avec décence à tous fes devoirs , plein de
confiance en l'Etre éternel auquel il alloit.
fe rejoindre , il mourut avec la tranquillité
d'un homme de bien , qui n'avoit jamais
confacré fes talens qu'à l'avantage.
de la vertu & de l'humanité. La France &
l'Europe le perdirent le 10 Février 1755 ,
à l'âge de foixante- fix ans révolus.
NOVEMBRE 1755. 115
Toutes les nouvelles publiques ont annoncé
cet événement comme une calamité.
On pourroit appliquer à M. de Montefquieu
ce qui a été dit autrefois d'un
illuftre Romain ; que perfonne en apprenant
fa mort n'en témoigna de joie , que
perfonne même ne l'oublia dès qu'il ne fut
plus. Les étrangers s'emprefferent de faire
éclater leurs regrets ; & Milord Chefterfield
, qu'il fuffit de nommer , fit imprimer
dans un des papiers publics de Londres
un article à fon honneur , article digne
de l'un & de l'autre ; c'eft le portrait
d'Anaxagore tracé par Périclès . L'Académie
royale des Sciences & des Belles -Lettres
de Pruffe , quoiqu'on n'y foit point
dans l'ufage de prononcer l'éloge des affociés
étrangers , a cru devoir lui faire cet
honneur , qu'elle n'a fait encore qu'à l'illuftre
Jean Bernouilli ; M. de Maupertuis,
tout malade qu'il étoit , a rendu lui-même
à fon ami ce dernier devoir , & n'a voulu
fe repofer fur perfonne d'un foin fi cher &
fi trifte. A tant de fuffrages éclatans en faveur
de M. de Montefquieu , nous croyons
pouvoir joindre fans indifcrétion les éloges
que lui a donné , en préfence de l'un
de nous , le Monarque même auquel cette.
Académie célebre doit fon luftre , Prince
fait pour fentir les pertes de la Philofa116
MERCURE DE FRANCE.
phie , & pour l'en confoler.
Le 17 Février , l'Académie Françoiſe
lui fit , felon l'ufage , un fervice folemnel
, auquel , malgré la rigueur de la faifon
, prefque tous les gens de Lettres de
ce Corps , qui n'étoient point abfens de
Paris , fe firent un devoir d'affifter. On
auroit dû dans cette trifte cérémonie placer
l'Esprit des Loix fur fon cercueil , comme
on expofa autrefois vis - à-vis le cercueil
de Raphaël fon dernier tableau de la
Transfiguration . Cet appareil fimple &
touchant eût été une belle oraifon funébre.
Jufqu'ici nous n'avons confidéré M. de
Montefquieu que comme écrivain & philofophe
; ce feroit lui dérober la moitié
de fa gloire que de paffer fous filence fes
agrémens & fes qualités perfonnelles.
Il étoit dans le commerce d'une douceur
& d'une gaieté toujours égale . Sa
converfation étoit légere , agréable , &
instructive par le grand nombre d'hommes
& de peuples qu'il avoit connus. Elle étoit
coupée comme fon ftyle , pleine de fel &
de faillies , fans amertunie & fans fatyre
; perfonne ne racontoit plus vivement ,
plus promptement , avec plus de grace &
moins d'apprêt. Il fçavoit que la fin d'une
hiftoire plaifante en eft toujours le but ;-
NOVEMBRE. 1755. 117
il fe hâtoit donc d'y arriver , & produifoit
l'effet fans l'avoir promis.
Ses fréquentes diftractions ne le rendoient
que plus aimable ; il en fortoit
toujours par quelque trait inattendu qui
réveilloit la converfation languiffante ;
d'ailleurs elles n'étoient jamais , ni jouées,
ni choquantes , ni importunes : le feu de
fon efprit , le grand nombre d'idées dont
il étoit plein , les faifoient naître , mais il
n'y tomboit jamais au milieu d'un entretien
intéreffant ou férieux ; le defir de
plaire à ceux avec qui il fe trouvoit , le
rendoit alors à eux fans affectation & fans
effort.
Les agrémens de fon commerce tenoient
non feulement à fon caractere & à
fon efprit , mais à l'efpece de régime qu'il
obfervoit dans l'étude. Quoique capable
d'une méditation profonde & long- tems
foutenue , il n'épuifoit jamais fes forces , il
quitroit toujours le travail avant que d'en
reffentir la moindre impreffion de fatigue.
Il étoit fenfible à la gloire , mais il ne
vouloit y parvenir qu'en la méritant ; jamais
il n'a cherché à augmenter la fienne
par ces manoeuvres fourdes , par ces voyes
obfcures & honteufes, qui deshonorent la
perfonne fans ajouter au nom de l'auteur .
Digne de toutes les diftinctions & de
IIS MERCURE DE FRANCE.
toutes les récompenfes , il ne demandoit
rien , & ne s'étonnoit point d'être oublié ;
mais il a ofé , même dans des circonftances
délicates, protéger à la Cour des hommes
de Lettres perfécutés , célebres &
malheureux , & leur a obtenu des graces.
Quoiqu'il vecût avec les grands , foit
par néceffité , foit par convenance , foit
par gout , leur fociété n'étoit pas néceffaire
à fon bonheur. Il fuyoit dès qu'il le
pouvoit à fa terre ; il y retrouvoit avec
joie fa philofophie , fes livres & le repos.
Entouré de gens de la campagne dans fes
heures de loifir , après avoir étudié l'homme
dans le commerce du monde & dans
l'hiftoire des nations , il l'étudioit encore
dans ces ames fimples que la nature feule
a inftruites , & il y trouvoit à apprendre ;
il converfoit gayement avec eux ; il leur
cherchoit de l'efprit comme Socrate ; il
paroiffoit fe plaire autant dans leur entretien
que dans les fociétés les plus brillantes
, furtout quand il terminoit leurs différends
, & foulageoit leurs peines par fes
bienfaits.
Rien n'honore plus fa mémoire que
l'économie avec laquelle il vivoit , &
qu'on a ofé trouver exceffive dans un
monde avare & faftueux , peu fait pour
en pénétrer les motifs , & encore moins
NOVEMBRE. 1755. 119
pour les fentir. Bienfaifant , & par conféqnent
jufte, M. de Montesquieu ne vouloit
rien prendre fur fa famille , ni des
fecours qu'il donnoit aux malheureux ,
ni des dépenfes confidérables auxquels fes
longs voyages , la foibleffe de fa vue &
l'impreffion de fes ouvrages l'avoient
obligé . Il a tranfmis à fes enfans , fans
diminution ni augmentation , l'héritage
qu'il avoit reçu de fes peres ; il n'y a rien
ajouté que la gloire de fon nom & l'exemple
de fa vie.
Il avoit époufé en 1715 Demoifelle
Jeanne de Lartigue, fille de Pierre de Lartigue
, Lieutenant Colonel au Régiment
de Maulévrier ; il en a eu deux filles &
un fils , qui par fon caractere , fes moeurs
& fes ouvrages s'eft montré digne d'un
tel pere.
Ĉeux qui aiment la vérité & la patrie,
ne feront pas fâchés de trouver ici quelques
unes de fes maximes : il penfoit ,
Que chaque portion de l'Etat doit être
également foumife aux loix , mais que
les privileges de chaque portion de l'Etat
doivent être respectés , lorfque leurs effets
n'ont rien de contraire au droit naturel
, qui oblige tous les citoyens à concourir
également au bien public ; que la
poffellion ancienne étoit en ce genre le
120 MERCURE DE FRANCE.
premier des titres & le plus inviolable des
droits , qu'il étoit toujours injufte & quel
quefois dangereux de vouloir ébranler ;
Que les Magiftrats , dans quelque circonftance
& pour quelque grand intérêt
de corps que ce puiffe être , ne doivent
jamais être que Magiftrats , fans parti &
fans paffion , comme les Loix , qui abſolvent
& puniffent fans aimer ni hair.
Il difoit enfin à l'occafion des difputes
eccléfiaftiques qui ont tant occupé les Empereurs
& les Chrétiens Grecs , que les
querelles théologiques, lorfqu'elles ceffent
d'être renfermées dans les écoles , deshonorent
infailliblement une nation aux
yeux des autres en effet , le mépris même
des fages pour ces querelles ne la juftifie
pas , parce que les fages faifant partout
le moins de bruit & le plus petit
nombre , ce n'est jamais fur eux qu'une
nation eft jugée .
L'importance des ouvrages dont nous
avons eu à parler dans cet éloge , nous
en a fait paffer fous filence de moins confidérables
, qui fervoient à l'auteur comme
de délaffement , & qui auroient fuffi
l'éloge d'un autre ; le plus remarquable
eft le Temple de Gnide , qui fuivit d'affez
près les Lettres Perfannes. M. de Montefquieu
, après avoir été dans celle- ci Hopour
race ,
NOVEMBRE . 1755. 121
race , Théophrafte & Lucien , fut Ovide
& Anacréon dans ce nouvel effai : ce n'eſt
plus l'amour defpotique de l'Orient qu'il
fe propofe de peindre , c'eft la délicateffe
& la naïveté de l'amour paftoral , tel qu'il
eſt dans une ame neuve, que le commerce
des hommes n'a point encore corrompue.
L'Auteur craignant peut - être qu'un tableau
fi étrangerà nos moeurs ne parût
trop languiffant & trop uniforme , a cherché
à l'animer par les peintures les plus
riantes ; il tranfporte le lecteur dans des
lieux enchantés , dont à la vérité le fpectacle
intéreffe peu l'amant heureux , mais
dont la defcription flatte encore l'imagination
quand les defirs font fatisfaits . Emporté
par fon fujet , il a répandu dans ſa
profe ce ftyle animé , figuré & poétique ,
dont le roman de Thélemaque a fourni
parmi nous le premier modele. Nous ignorons
pourquoi quelques cenfeurs du temple
de Gnide ont dit à cette occaſion , qu'il
auroit eu befoin d'être en vers. Le ſtyle
poétique , fi on entend , comme on le
doit , par ce mot , un ftyle plein de chaleur
& d'images , n'a pas befoin , pour être
agréable , de la marche uniforme & cadencée
de la verfification ; mais fi on ne
fait confifter ce ftyle que dans une diction
chargée d'épithetes oifives , dans les pein
F
122 MERCURE DE FRANCE.
tures froides & triviales des aîles & du
carquois de l'amour , & de femblables
objets , la verfication n'ajoutera prefqu'aucun
mérite à ces ornemens ufés ; on
y cherchera toujours en vain l'ame & la
vie. Quoiqu'il en foit , le Temple de Gnide
étant une espece de poëme en profe
c'est à nos écrivains les plus célebres en ce
genre à fixer le rang qu'il doit occuper :
il merite de pareils juges ; nous croyons
du moins que les peintures de cet ouvrage
foutiendroient avec fuccès une des
principales épreuves des defcriptions poétiques
, celle de les repréfenter fur la toile.
Mais ce qu'on doit fur- tout remarquer
dans le Temple de Gnide , c'eft qu'Anacréon
même y est toujours obfervateur &
philofophe. Dans le quatrieme chant , il
paroît décrire les moeurs des Sibarites , &
on s'apperçoit aifément que ces moeurs
font les nôtres. La préface porte fur - tout
l'empreinte de l'auteur des Lettres Perfannes.
En préfentant le Temple de Gnide
comme la traduction d'un manufcrit grec ,
plaifanterie défigurée depuis par tant de
mauvais copiſtes , il en prend occafion de
peindre d'un trait de plume l'ineptie des
critiques & le pédantifme des traducteurs,
& finit par ces paroles dignes d'être rapportées
» Si les gens graves defiroient
NOVEMBRE. 1755. 123
33
de moi quelque ouvrage moins frivole ,
je fuis en état de les fatisfaire : il y a
» trente ans que je travaille à un livre de
» douze pages , qui doit contenir tout ce
que nous fçavons fur la Métaphyfique ,
» la Politique & la Morale , & tout ce
que de très grands auteurs ont oublié
» dans les volumes qu'ils ont publiés fur
» ces matieres » .
Nous regardons comme une des plus
honorables récompenfes de notre travail
l'intérêt particulier que M. de Monteſquieu
prenoit à ce dictionnaire , dont toutes
les reffources ont été jufqu'à préfent
dans le courage & l'émulation de fes auteurs
. Tous les gens de Lettres , felon lui,
devoient s'empreffer de concourir à l'exécution
de cette entrepriſe utile ; il en a
donné l'exemple avec M. de Voltaire , &
plufieurs autres écrivains célebres. Peutêtre
les traverfes que cet ouvrage a ef
fuyées , & qui lui rappelloient les fiennes
propres , l'intéreffoient-elles en notre faveur,
Peut-être étoit- il fenfible , fans s'en
appercevoir , à la juftice que nous avions
ofé lui rendre dans le premier volume de
l'Encyclopédie , lorfque perfonne n'ofoit
encore élever fa voix pour le défendre.
Il nous deftinoit un article fur le Goût, qui
a été trouvé imparfait dans fes papiers ;
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
nous le donnerons en cet état au public ,
& nous le traiterons avec le même refpect
que l'antiquité témoigna autrefois pour
les dernieres paroles de Séneque . La mort
l'a empêché d'étendre plus loin fes bienfaits
à notre égard ; & en joignant nos
propres regrets à ceux de l'Europe entiere ,
nous pourrions écrire fur fon tombeau :
Finis vita cjus nobis luctuofus , Patriæ
triftis , extraneis etiam ignotifque non fine
curâ fuit.
Tacit. in Agricol. c. 43 .
Fermer
Résumé : Eloge de M. le Président de Montesquieu.
Le texte présente un volume de l'Encyclopédie, dans lequel Voltaire a travaillé sur les articles concernant les mots 'esprit', 'éloquence' et 'élégance'. Ce volume inclut également un éloge de Montesquieu écrit par d'Alembert, jugé d'une grande beauté. Une note analysant 'L'Esprit des Lois' est réservée pour le premier Mercure de décembre. Montesquieu, bienfaiteur de l'humanité par ses écrits, a contribué à cet ouvrage, motivant ainsi la reconnaissance des auteurs. Charles de Secondat, Baron de la Brede et de Montesquieu, naquit au Château de la Brede près de Bordeaux le 18 janvier 1689. Sa famille, noble de Guyenne, acquit la terre de Montesquieu grâce à des services rendus à la couronne. Dès son jeune âge, Montesquieu montra des aptitudes remarquables, cultivées par son père. Il préparait déjà les matériaux de 'L'Esprit des Lois' à vingt ans. En parallèle de ses études juridiques, il approfondissait des matières philosophiques. En 1716, il devint Président à Mortier au Parlement de Bordeaux et se distingua par ses remontrances courageuses contre un nouvel impôt. Il fut également membre de l'Académie de Bordeaux et contribua à la création de l'Académie des Sciences. En 1721, il publia les 'Lettres persanes', un ouvrage satirique des mœurs françaises sous le prétexte de la peinture des mœurs orientales. Malgré le succès de cet ouvrage, Montesquieu resta discret sur son authorship pour éviter les critiques littéraires. Les 'Lettres persanes' furent attaquées pour leurs réflexions sur des sujets religieux et ecclésiastiques, provoquant des réactions hostiles. Montesquieu fut accusé et réhabilité concernant ses 'Lettres persanes'. Il rencontra le ministre, déclarant qu'il n'avouait pas les 'Lettres persanes' mais ne les désavouait pas non plus, et demanda que l'ouvrage soit jugé sur sa lecture plutôt que sur des délations. Le ministre lut le livre, apprécia l'auteur et permit à Montesquieu d'être reçu à l'Académie française. Le maréchal d'Estrées soutint Montesquieu avec courage et intégrité. Montesquieu fut reçu à l'Académie le 24 janvier 1728 avec un discours remarquable, où il évita les formules conventionnelles pour traiter de sujets plus larges. Il entreprit des voyages pour étudier les lois et constitutions de divers pays, rencontrer des savants et des artistes célèbres. Ses voyages l'amenèrent en Autriche, en Hongrie, en Italie, en Suisse, aux Provinces-Unies et en Angleterre. De retour en France, Montesquieu se retira à la Brede pour achever son ouvrage sur 'La grandeur et la décadence des Romains', publié en 1734. Il analysa les causes de la grandeur et de la décadence de Rome, mettant en avant des facteurs comme l'amour de la liberté, la discipline militaire et la politique d'expansion. Le texte loue ensuite l'œuvre de Montesquieu, notamment 'L'Esprit des Lois', qui offre une analyse approfondie et vaste de la politique et des lois. Montesquieu a préparé cet ouvrage pendant vingt ans, étudiant divers peuples et lois à travers l'Europe. 'L'Esprit des Lois' est présenté comme un livre destiné aux hommes d'État et aux philosophes, embrassant un grand nombre de matières avec brièveté et profondeur. Le texte défend la structure et la clarté de l'ouvrage, affirmant que l'apparente absence de méthode est en réalité une invitation à la réflexion. Il souligne également l'importance des sources utilisées par Montesquieu, notamment Tacite et Plutarque, et la manière dont il a su rendre l'ouvrage à la fois utile et agréable. Enfin, le texte mentionne les critiques et les attaques subies par 'L'Esprit des Lois' lors de sa publication, mais note que l'œuvre a finalement été reconnue pour sa valeur et son impact sur la pensée politique et philosophique. Montesquieu est accusé d'irréligion et de semer des principes d'irréligion dans son œuvre. Il est comparé à des auteurs de nouvelles hebdomadaires sans autorité ni effet. Ses adversaires, dépourvus de zèle mais cherchant à en montrer, ont utilisé diverses stratégies pour le discréditer. Montesquieu décide de répondre à l'un de ses critiques les plus virulents, auteur d'une feuille anonyme périodique, en le rendant ridicule plutôt que furieux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 72-80
CHANSON EN DIALOGUE.
Début :
AH voici bian d'une autre affaire. [...]
Mots clefs :
Roi, Âme, Citoyen, Paysan, Roi de Pologne, Citoyen de Genève
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texteReconnaissance textuelle : CHANSON EN DIALOGUE.
CHANSON EN
DIALOGUE.
A
Le Paysan.
H voici bian d'une autre affaire .
Et j'allons voir un biau fracas ;
Il n'eft , ma foi , rien für la terre
A comparer à STANISLAS ;
Aufli l'on s'écrie ,
D'une ame ravie ,
Dès qu'on en parle , ou qu'on le voit
C'eſt un grand Roi , c'eſt un bon Roi !
Le
Citoyen .
Eft-il un feul trait dans l'Hiftoire
Semblable à cet événement !
Un Roi confacre la mémoire
D'un autre Roi de fon vivant :
Dans fa capitale ,
Lui-même il l'inſtale ,
Sur l'airain il grave la foi ,
Qu'on doit au Roi , qu'on doit au Roi.
Le
Paysan.
Palfangué , le joli vacarme !
Quand monté fur un biau cheval ,
En habit d'or le zéro d'arme
Entonnera le chant Royal !
Déja
JANVIER . 1756. 73
Déja l'on s'écrie ,
D'une ame ravie ,
Vive le Roi , vive le Roi ,
Vive le Roi , vive le Roi !
Le Citoyen.
On bat aux champs , le Roi s'avance :
La joie eft peinte fur fon front ;
Tout s'embellit par la préfence ,
Et tout retentit de fon nom ;
La France attendrie ,
L'Europe ravie ,
Le monde entier dit comme moi :
C'eſt un grand Roi , c'eſt un bon Roi.
Le Paysan.
J'aimons d'entendre la fanfare
De la trompette & du tambour ,
Moufquets , canons , qual tintamare !
Allons , crions à notre tour ,
D'une ame ravie ,
D'une ame attendrie ,
Vive le Roi , vive le Roi !
"
Oh le grand Roi ! oh le bon Roi !
Le Citoyen.
Au nom de l'heureuſe Auftrafie ,
Nos Magiftrats vont dignement
Faire au pere de la Patrie
Un folemnel remerciment
II.Vol. D
74
MERCURE DE FRANCE.
D'une ame ravie ,
Comme eux l'on s'écrie ,
Qu'il eft doux de fuivre la loi
De ce grand Roi , de ce bon Roi !
Le Paysan.
Par refpect tous nos gens de guerre
Baiffont devant lui leurs drapiaux ,
Et nous , ne fçachant comment faire ,
Je jettons en l'air nos chapiaux ;
D'une ame ravie ,
D'une ame attendrie ,
Tout chacun crie ainfi
que
Vive le Roi , vive le Roi !
moi ;
Le Citoyen.
(1) De notre docte Académie ,
Je vois l'un & l'autre Orateur ,
Avec une grace infinie ,
Plaire à l'efprit , parler au coeur ,
Auffi l'on s'écrie
D'une ame ravie ,
( 1 ) M. le Comte de Breffey , Meftre de Camp de
Cavalerie , ancien Capitaine des Gardes du Corps,
Directeur actuel de la Société Royale de Nanci ,
harangua le Roi au nom de la Compagnie.
M. le Comte de Treffan , Lieutenant Général
des Armées du Roi , prononça le Diſcours relatif
à la folemnité de la Dédicace . Ce Diſcours eft im
primé dans le Mercure précédent .
JANVIER. 1756. 75
Tous enſemble , & tous d'une voix,
Ainfi l'on doit parler aux Rois !
Le Paysan.
Que notre Gendre a bonne mine ,
Sur fon pié d'étal tout mâbré :
Du haut de fa gloire il domine
Où fon biau pere eſt adoré ;
Auffi l'on s'écrie
D'une ame ravie ,
En bon Lorrains , en vieux Gaulois ,'
Vivent nos Rois , vivent nos Loir !
Le Citoyen.
Quelle touchante fymphonie !
J'entens les vieillards , les enfans ,
Joindre leurs voeux à l'harmonie
Des plus beaux fons , des plus doux chants ;
Leur ame ravie ,
Leur ame attendrie
Chante les plus chéris des Rois ,
Tous d'une voix , tous d'une voix.
Le Payfan.
L'allégreffe feroit parfaite ,
Si les deux Rois étion préfan ,
Ne pouvant être de la fête ,
LOUIS envoy fon Régiman ;
Auffi l'on s'écrie ,
D'une ame ravie ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Tout comme aux champs de Fontenoi ,
Vive le Roi , vive le Roi !
Le Citoyen.
Pour faire aimer dans tous les âges ,
Le doux empire des Titus ,
En bronze on grave leurs images ,
Leurs noms , leurs bienfaits , leurs vertus ;
C'eft fur ce modèle ,
Qu'aujourd'hui le zèle
Grave les traits de notre Roi ,
De ce grand Roi , de ce bon Roi.
Le Paysan.
Sur un biau tiatre en dorures ,
J'ons vu des Dames , des Monfieux ;
Qui danfiont comme des peintures ,
Qui difcouriont , on ne peut mieux ;
D'une ame ravie ,
D'une ame attendrie ,
Tretous difiont de notre Roi ,
C'est un grand Roi , c'eſt un bon Roi ,
Le Citoyen.
Il retrace le caractere
De tous nos Princes bienfaifans ;
La Patrie en lui trouve un pere ,
Tous les fujets font fes enfans :
Auffi l'on s'écrie ,
D'une ame attendrie ,
JANVIER. 1756. 77
Qu'un peuple est heureux fous la loi
D'un fi bon Roi , d'un fi bon Roi !
Le Paysan.
Morgué , c'eft un grand politique ,
Je fons heureux , il eſt content :
Pour cela voici fa rubrique ,
Il a nos coeurs , j'ons fon argent ;
Auffi chacun crie ,
D'une ame ravie ,
Que béni foit notre bon Roi !
C'eft un vrai Roi , c'eſt ´un vrai Roi
Le Citoyen.
(1 )Faut-il parler , faut-il écrire
Faut-il converfer finement .?
Tout ce qui vient de lui refpire
L'efprit , le gout , le fentiment ;
Auffi Pon s'écrie ,
D'un ame ravie ,
Qu'il penfe en fage , & parle en Roi !
L'habile Roi , l'aimable Roi !
Le Paysan.
J'avons compté ( chofe incroyable )
( z ) J'avons compté cent bâtimens ,
(1) Voyez la voix libre du Citoyen , le Difcours
d'un anonyme à la Société Royale de Nancy , la Réfutation
du Citoyen de Genève , c.
(2) Il y a ici une erreur de calcul dans le comp.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Très-vaftes , d'un gout admirable ,
Finis & payés dans trois ans ;
Auffi l'on s'écrie ,
Eft- ce par magie ,
Que l'on voit tout ce que l'on voit ?
Le riche Roi , qu'un ſage Roi !
Le Citoyen.
1
(1 ) C'est lui , qui de ces édifices ,
Fit les defleins , traça les plans ;
Ce n'est que d'après les efquiffes ,
Qu'on vit éclorre les talens :
Auffi l'on s'écrie ,
Quoi ! juſqu'au génie ,
Jufqu'aux Arts il donne la loi ?
C'eft plus qu'un Roi , c'est plus qu'un Roi.
Le Payfan.
Jarni , l'on dit qu'il eft Chimiste ,
( 2 ) Tout ce qu'il fait eft furprenant ,
te du Payfan , car on ne compte que quatre-vinge
dix-neuf Edifices nouvellement conftruits par le
Roi , même en y comprenant les deux nouvelles
Portes de la Ville , les deux Arcs de triomphe &
les Bâtimens pour loger tous les Officiers de la
Garniſon.
(1 ) C'eft le Roi de Pologne qui conçut l'idée
& donna de fa main l'Efquiffe du Kiofque & du
Treffle de Luneville , du Château & du Sallon de
Chanteux , du Pavillon Royal & du Pont de Commercy.
(2) Voyez le Rocher organique & hydrauliJANVIER.
1756. 79
Qu'avec l'Artifte il eft Artiste ,
Qu'il boute à quia le Sçavant ;
Auffi fans envie ,
Chacun d'eux s'écrie ,
Certe , il en fçait plus long que moi !
En tout , ma foi , c'eſt un grand Roi !
Le Citoyen.
Mais quel éclat ! mille fufées
Changent la nuit en un beau jour !
En foleils , en pluie , en trophées ,
Des feux renaiffent tour à tour ;
Auffi l'on s'écrie ,
D'une ame ravie ,
Tout brille au gré de notre Roi ,
De ce grand Roi , de ce bon Roi!
Le
Paysan.
Pargoy , j'ons fait bonne jornée ,
Sans travailler , j'ons de l'argent ;
Ils le jetiont à la poignée ;
J'ons attrapé dix écus blan ,
Çà , chantons victoire ,
Voici de quoi boire :
Buvons à la fanté du Roi ,
De ce grand Roi , de ce bon Roi.
que de Luneville , le Bateau de nouvelle conftruction
, qui par le moyen du feu remonte les Rivieres
, les diverfes machines pour varier la chute des
eaux & faciliter l'élévation des poids.
Div
To
MERCURE DE FRANCE
Le
Citoyen.
Que l'arbitre des deſtinées ,
Veille fur fes précieux jours !
Et qu'aux dépens de nos années ,
Il en prolonge l'heureux cours !
D'une ame ravie ,
Que long- tems on crie ,
Dans la Lorraine & le Barrois ,
Vivent nos Rois , vivent nos Rois !
Le Paysan.
Vive la France & la Lorraine !
Vive LOUIS plus de cent ans !
Vive la chere & digne Reyne !
Ses enfans & petits enfans !
Le
Citoyen.
D'une ame attendrie , "
Le Paysan.
D'une ame ravie ,
Le
Citoyen.
Chantons ,
Le Paysan.
Crions ,
Les deux
enfemble.
Tous à la fois ,
Vivent nos Rois , vivent nos Rois ↓
DIALOGUE.
A
Le Paysan.
H voici bian d'une autre affaire .
Et j'allons voir un biau fracas ;
Il n'eft , ma foi , rien für la terre
A comparer à STANISLAS ;
Aufli l'on s'écrie ,
D'une ame ravie ,
Dès qu'on en parle , ou qu'on le voit
C'eſt un grand Roi , c'eſt un bon Roi !
Le
Citoyen .
Eft-il un feul trait dans l'Hiftoire
Semblable à cet événement !
Un Roi confacre la mémoire
D'un autre Roi de fon vivant :
Dans fa capitale ,
Lui-même il l'inſtale ,
Sur l'airain il grave la foi ,
Qu'on doit au Roi , qu'on doit au Roi.
Le
Paysan.
Palfangué , le joli vacarme !
Quand monté fur un biau cheval ,
En habit d'or le zéro d'arme
Entonnera le chant Royal !
Déja
JANVIER . 1756. 73
Déja l'on s'écrie ,
D'une ame ravie ,
Vive le Roi , vive le Roi ,
Vive le Roi , vive le Roi !
Le Citoyen.
On bat aux champs , le Roi s'avance :
La joie eft peinte fur fon front ;
Tout s'embellit par la préfence ,
Et tout retentit de fon nom ;
La France attendrie ,
L'Europe ravie ,
Le monde entier dit comme moi :
C'eſt un grand Roi , c'eſt un bon Roi.
Le Paysan.
J'aimons d'entendre la fanfare
De la trompette & du tambour ,
Moufquets , canons , qual tintamare !
Allons , crions à notre tour ,
D'une ame ravie ,
D'une ame attendrie ,
Vive le Roi , vive le Roi !
"
Oh le grand Roi ! oh le bon Roi !
Le Citoyen.
Au nom de l'heureuſe Auftrafie ,
Nos Magiftrats vont dignement
Faire au pere de la Patrie
Un folemnel remerciment
II.Vol. D
74
MERCURE DE FRANCE.
D'une ame ravie ,
Comme eux l'on s'écrie ,
Qu'il eft doux de fuivre la loi
De ce grand Roi , de ce bon Roi !
Le Paysan.
Par refpect tous nos gens de guerre
Baiffont devant lui leurs drapiaux ,
Et nous , ne fçachant comment faire ,
Je jettons en l'air nos chapiaux ;
D'une ame ravie ,
D'une ame attendrie ,
Tout chacun crie ainfi
que
Vive le Roi , vive le Roi !
moi ;
Le Citoyen.
(1) De notre docte Académie ,
Je vois l'un & l'autre Orateur ,
Avec une grace infinie ,
Plaire à l'efprit , parler au coeur ,
Auffi l'on s'écrie
D'une ame ravie ,
( 1 ) M. le Comte de Breffey , Meftre de Camp de
Cavalerie , ancien Capitaine des Gardes du Corps,
Directeur actuel de la Société Royale de Nanci ,
harangua le Roi au nom de la Compagnie.
M. le Comte de Treffan , Lieutenant Général
des Armées du Roi , prononça le Diſcours relatif
à la folemnité de la Dédicace . Ce Diſcours eft im
primé dans le Mercure précédent .
JANVIER. 1756. 75
Tous enſemble , & tous d'une voix,
Ainfi l'on doit parler aux Rois !
Le Paysan.
Que notre Gendre a bonne mine ,
Sur fon pié d'étal tout mâbré :
Du haut de fa gloire il domine
Où fon biau pere eſt adoré ;
Auffi l'on s'écrie
D'une ame ravie ,
En bon Lorrains , en vieux Gaulois ,'
Vivent nos Rois , vivent nos Loir !
Le Citoyen.
Quelle touchante fymphonie !
J'entens les vieillards , les enfans ,
Joindre leurs voeux à l'harmonie
Des plus beaux fons , des plus doux chants ;
Leur ame ravie ,
Leur ame attendrie
Chante les plus chéris des Rois ,
Tous d'une voix , tous d'une voix.
Le Payfan.
L'allégreffe feroit parfaite ,
Si les deux Rois étion préfan ,
Ne pouvant être de la fête ,
LOUIS envoy fon Régiman ;
Auffi l'on s'écrie ,
D'une ame ravie ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Tout comme aux champs de Fontenoi ,
Vive le Roi , vive le Roi !
Le Citoyen.
Pour faire aimer dans tous les âges ,
Le doux empire des Titus ,
En bronze on grave leurs images ,
Leurs noms , leurs bienfaits , leurs vertus ;
C'eft fur ce modèle ,
Qu'aujourd'hui le zèle
Grave les traits de notre Roi ,
De ce grand Roi , de ce bon Roi.
Le Paysan.
Sur un biau tiatre en dorures ,
J'ons vu des Dames , des Monfieux ;
Qui danfiont comme des peintures ,
Qui difcouriont , on ne peut mieux ;
D'une ame ravie ,
D'une ame attendrie ,
Tretous difiont de notre Roi ,
C'est un grand Roi , c'eſt un bon Roi ,
Le Citoyen.
Il retrace le caractere
De tous nos Princes bienfaifans ;
La Patrie en lui trouve un pere ,
Tous les fujets font fes enfans :
Auffi l'on s'écrie ,
D'une ame attendrie ,
JANVIER. 1756. 77
Qu'un peuple est heureux fous la loi
D'un fi bon Roi , d'un fi bon Roi !
Le Paysan.
Morgué , c'eft un grand politique ,
Je fons heureux , il eſt content :
Pour cela voici fa rubrique ,
Il a nos coeurs , j'ons fon argent ;
Auffi chacun crie ,
D'une ame ravie ,
Que béni foit notre bon Roi !
C'eft un vrai Roi , c'eſt ´un vrai Roi
Le Citoyen.
(1 )Faut-il parler , faut-il écrire
Faut-il converfer finement .?
Tout ce qui vient de lui refpire
L'efprit , le gout , le fentiment ;
Auffi Pon s'écrie ,
D'un ame ravie ,
Qu'il penfe en fage , & parle en Roi !
L'habile Roi , l'aimable Roi !
Le Paysan.
J'avons compté ( chofe incroyable )
( z ) J'avons compté cent bâtimens ,
(1) Voyez la voix libre du Citoyen , le Difcours
d'un anonyme à la Société Royale de Nancy , la Réfutation
du Citoyen de Genève , c.
(2) Il y a ici une erreur de calcul dans le comp.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Très-vaftes , d'un gout admirable ,
Finis & payés dans trois ans ;
Auffi l'on s'écrie ,
Eft- ce par magie ,
Que l'on voit tout ce que l'on voit ?
Le riche Roi , qu'un ſage Roi !
Le Citoyen.
1
(1 ) C'est lui , qui de ces édifices ,
Fit les defleins , traça les plans ;
Ce n'est que d'après les efquiffes ,
Qu'on vit éclorre les talens :
Auffi l'on s'écrie ,
Quoi ! juſqu'au génie ,
Jufqu'aux Arts il donne la loi ?
C'eft plus qu'un Roi , c'est plus qu'un Roi.
Le Payfan.
Jarni , l'on dit qu'il eft Chimiste ,
( 2 ) Tout ce qu'il fait eft furprenant ,
te du Payfan , car on ne compte que quatre-vinge
dix-neuf Edifices nouvellement conftruits par le
Roi , même en y comprenant les deux nouvelles
Portes de la Ville , les deux Arcs de triomphe &
les Bâtimens pour loger tous les Officiers de la
Garniſon.
(1 ) C'eft le Roi de Pologne qui conçut l'idée
& donna de fa main l'Efquiffe du Kiofque & du
Treffle de Luneville , du Château & du Sallon de
Chanteux , du Pavillon Royal & du Pont de Commercy.
(2) Voyez le Rocher organique & hydrauliJANVIER.
1756. 79
Qu'avec l'Artifte il eft Artiste ,
Qu'il boute à quia le Sçavant ;
Auffi fans envie ,
Chacun d'eux s'écrie ,
Certe , il en fçait plus long que moi !
En tout , ma foi , c'eſt un grand Roi !
Le Citoyen.
Mais quel éclat ! mille fufées
Changent la nuit en un beau jour !
En foleils , en pluie , en trophées ,
Des feux renaiffent tour à tour ;
Auffi l'on s'écrie ,
D'une ame ravie ,
Tout brille au gré de notre Roi ,
De ce grand Roi , de ce bon Roi!
Le
Paysan.
Pargoy , j'ons fait bonne jornée ,
Sans travailler , j'ons de l'argent ;
Ils le jetiont à la poignée ;
J'ons attrapé dix écus blan ,
Çà , chantons victoire ,
Voici de quoi boire :
Buvons à la fanté du Roi ,
De ce grand Roi , de ce bon Roi.
que de Luneville , le Bateau de nouvelle conftruction
, qui par le moyen du feu remonte les Rivieres
, les diverfes machines pour varier la chute des
eaux & faciliter l'élévation des poids.
Div
To
MERCURE DE FRANCE
Le
Citoyen.
Que l'arbitre des deſtinées ,
Veille fur fes précieux jours !
Et qu'aux dépens de nos années ,
Il en prolonge l'heureux cours !
D'une ame ravie ,
Que long- tems on crie ,
Dans la Lorraine & le Barrois ,
Vivent nos Rois , vivent nos Rois !
Le Paysan.
Vive la France & la Lorraine !
Vive LOUIS plus de cent ans !
Vive la chere & digne Reyne !
Ses enfans & petits enfans !
Le
Citoyen.
D'une ame attendrie , "
Le Paysan.
D'une ame ravie ,
Le
Citoyen.
Chantons ,
Le Paysan.
Crions ,
Les deux
enfemble.
Tous à la fois ,
Vivent nos Rois , vivent nos Rois ↓
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Résumé : CHANSON EN DIALOGUE.
La chanson dialoguée célèbre les mérites de Stanislas Leszczyński, roi de Pologne et duc de Lorraine, ainsi que ceux de Louis XV. Les personnages expriment une grande admiration et dévotion envers le roi, le qualifiant de 'grand Roi' et 'bon Roi'. Ils soulignent sa grandeur et ses qualités exceptionnelles. Divers événements et célébrations en l'honneur du roi sont mentionnés, tels que des défilés, des discours officiels et des manifestations de joie publique. Un événement marquant est la consécration de la mémoire du roi de son vivant, avec des inscriptions sur des monuments en bronze. La population, incluant les militaires et les civils, manifeste sa loyauté et son enthousiasme en lançant leurs chapeaux en l'air et en acclamant le roi avec des cris de joie. Des orateurs comme le Comte de Breffey et le Comte de Treffan prononcent des discours soulignant les vertus et les bienfaits du roi pour la patrie. Le roi est loué pour ses réalisations concrètes, telles que la construction de bâtiments magnifiques et l'encouragement des arts et des sciences. Le texte mentionne également des innovations techniques comme le bateau à vapeur et diverses machines hydrauliques. Les personnages expriment leur joie et leur gratitude pour les festivités et les largesses royales, souhaitant longue vie au roi et à ses descendants.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 69-82
LETTRE à M. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, par un Bourgeois d'Estavaïé, Ville du Pays de Vaud en Suisse.
Début :
MONSIEUR, Vous êtes trop bon Citoyen pour ne pas recevoir [...]
Mots clefs :
Genève, Pays de Vaud, Suisse, Liberté, Conquête, Bourgeois, Province, Cantons, Fribourg, Suisses, M. Rousseau, Jules César, Helvétie, Citoyen, Berne
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, par un Bourgeois d'Estavaïé, Ville du Pays de Vaud en Suisse.
LETTRE à M. ROUSSEAU , Citoyen
de Genève , par un Bourgeois d'Eftavaïe
, Ville du Pays de Vaud en Suiffe.
MONSIEU ONSIEUR ,
Vous êtes trop bon Citoyen pour ne
pas recevoir favorablement la Lettre que
j'ai l'honneur de vous adreffer : elle eſt
d'un Bourgeois d'Eftavaïé , Ville du Pays
de Vaud , affiffe fur la Rive Orientale du
Lac de Neufchatel, dans le canton de Fribourg.
Le hazard m'a fait ouvrir chez un ami
le premier volume de votre nouvelle Héloife
, dont la lecture n'eft pas de mon
état. A l'ouverture de ce Volume je fuis
tombé fur une apoftille capable de faire
de la peine à tous les Bourgeois du Pays
de Vaud elle eft au bas de la page 360 ,
& la voci.
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait par-
» tie de la Suiffe : c'eft une conquête des
76 MERCURE DE FRANCE.
» Bernois , & fes Habitans ne font ni Ci-
» toyens , ni libres , mais fujets .
"
»
Je dois maintenir , autant qu'il eft en
moi , l'honneur & les prérogatives de
mon Pays : le Pays de Vaud n'a jamais
» fait partie de la Suiffe » ! Seroit - ce de
l'ancienne Suiffe, de l'Helvétie ? Céfar n'eſt
point de cet avis : ce Conquérant nous
apprend dans fes Commentaires , que » la
» derniere Ville des Allobroges , & la
plus prochaine des bornes de l'Helvé–
» tie , c'étoit Genêye ; que le Pont de cet-
» te Ville portoit par une de fes extrémi-
» tés fur l'Helvétie . ( a ) Or la partie de
l'Helvétie , qui avoifinoit Genève, & qui
s'étendoit jufqu'au Pont de cette Ville ,
c'eft la Province , qui depuis le huitiéme
fiécle fe nomme le Pays de Vaud. Il eſt
donc évident par ce premier trait des
Commentaires, que le Pays de Vaud a fait
partie de l'Helvétie , ou de l'ancienne
Suiffe dans le temps de la conquête des
Gaules.
De plus , l'Helvétie étoit partagée en
quatre Pays ou cantons dans ces mêmes
( a ) Extremum Oppidum Allobrogum eft, proximumque
Helvetiorum finibus Geneva : ex eo
Oppido Pons ad Helvetios pertinet. Cefar , Comin .
Lib 1.chap 5.
SEPTEMBRÉ. 1761 . 71
temps : (b ) deux des quatre occupoient
la Province , qu'on a appellée depuis le
Pays de Vaud. Avenche , Capitale du principal
canton , & même de la Nation
Helvétique au rapport de Tacite : ( c ) la
Ville d'Orbe ( d ) Capitale du canton de
fon nom font celle- ci au centre , l'autre
au Nord de cette Province.
Tous les critiques font d'accord au fujet
d'Avenche : les Inferiptions , les Médailles
, & les autres monumens que l'on
trouve encore fréquemment dans cette
Ville , & dans fes environs ; Tacite , qui
nous apprend , que l'Armée de Vitellius ,
après avoir faccagé ( e ) le Pays Helvétique
, marcha droit à cette Ville , Capitale
du Pays ; fon Siége Epifcopal établi dès
les premiers fiécles de l'Eglife , transferé
à Laufanne au commencement du feptićme
fiécle par Saint Maire , Auteur de la
Chronique de fon nom ; (f) les fignatures
de fes Evêques aux Conciles Nationaux
du premier Royaume de Bourgogne, leurs
Droits Seigneuriaux fur cette Ville , tout
( b ) Omnis civitas Helvetia in quatuor Pagos
divifa eft Caf. Comm . lib . 1. cap. 10. ( c ) Aventi
cum gentis caput Tacit. lib. 1. n°. 68 ( d ) Pagus
Urbigenus ou Verbigenus . Caf. ) ( e Tacit. ibid.
(f)Marius Aventicenfis : Il a figné au fecond
Concile de Châlon en Bourgogne Marius Epifcopus
Ecclefiæ Aventicæ.
72 MERCURE DE FRANCE.
a perpétué la mémoire de la fituation ď
venche & de fon canton. Cette Ville n'eſt
point la dernière du Pays de Vaud vers le
Nord : la Ville de Morat & plufieurs autres
lieux reculent encore plus loin les
bornes Septentrionales de cette Province.
( g )
Lecanton d'Orbe étoit également dans
le Pays de Vaud. ( h ) Je fçais que M. de
(g ) Wattev . hift . de la Confédération Helvétique
, Tom . 1. liv . 2. pag . 65 .
( h ) Le canton appellé Pagus Urbigenus ou
Verbigenus ne peut convenir qu'aux environs de
la rivière & de la Ville d'Orbe : ce mot latinifé de
Céfar, eft un compofé de deux mots Celtiques. *
Gen ou Gent fignifioit habitation dans cette langue
, comine Mag , qui fert de terminaifon à tant
de Villes, paroît fignifier un grand lieu , une Ville :
Ourb ou Querb paroît un nom de lieu ou
de rivière : Il n'y a dans toute la Suiffe aucun lieu ,
ni aucune rivière , qui approche de ce nom , que
la rivière & la Ville d'Orbe . Cette Ville étoit encore
confidérable fous la deuxième race des Rois
de France ; puifque Charlemagne y avoit un Château
de Plaifance ** On fçait d'ailleurs , que les
noms des principales rivières n'ont changé que par
la terminaifon latine.
Quant au mot Gen , plufieurs endroits de la
Celtique & du voifinage portent cette fyllabe, furtout
ceux qui font fitués fur des eaux , comme
* L'Abbé Lebeuf , Hift. du Dioc. de Paris , au mot
Gentilli.
** Delices de la Suiffe, Wattevil. ibid.
Bochat
SEPTEMBRE . 1761 . ཧརྟ
Bochat a transporté le canton appellé Urbigenus
Pagus, dans l'Argeu , ou l' Argou .
contrée arrolée par la rivière d'Aare :
mais la critique ne commet aucune injuftice
contre le Pays de Vaud ; à ce canton
elle fubftitue le canton nomnić Pagus Antuaticus
, qui occupoit faivant lui tout le
territoire depuis l'ancienne Abbaye d'Agaune
, ou de Saint Maurice fur les confins
du Vallais , jufqu'au pont de Genève
en tournant par Laufanne , & les rives
Juranes du Lac Léman . Quoiqu'il en foit
Genève , Geneva , Orléans , Genabum , tous les
Nogens , Gène , Genua dans la Gaule Citérieure
ou Cifalpine &c. Ce mot étoit probablement adoptif
dans la langue Celtique Les mots grecs
γένος & γίνομαι pouvoient y avoir donné lieu depuis
la defcente des Phocéens Céfar nous dit ,
qu'après la déroute des Helvétiens au paffage de
la Sône on trouva dans leur Camp le dénombrement
de leur Arnée en Lettres grecques :
Ces caractères étoient en ufage dans toutes les
Gaules .
*
Je me rappelle à ce propos que les étymologies
de Genève , refurées par M. Spon, Hiftoriographe
de cette Ville , font en effet toutes ridicules . Geneve
parcit venir le deux noms Celtiques Gen &
Eve on Ive , ou Abe comme dans les Villes citées
plus haut ce qui les a fouvent fait confondre dans
les fiécles du moyen âge : Ces dernières fyllabes
* Tabule Litteris Græcis confe& æ.
D
74
MERCURE DE FRANCE.
"
des fçavantes recherches de M. Bochat ;
( i ) Il fuffit à mon objet que cet habile
en différentes dialectes Celtiques paroiffent fignifier
de l'eau les mots grecs ev , mouiller ,
ag de l'eau en approchent beaucoup * : Dans
lequel cas le mot Genève fignifieroit en Celtique
habitation fur l'eau, comme Urbigenum, habitation
fur l'Orbe : Ivoire , Ivodorum , Eviam , Eviomagus
fur le Lac de Genève , & Iverdun , Ebrodunum ,
Ivonans , Ivonenfis Vicus fur le Lac de Neufchatet
, & ailleurs Lodève , Luteva fur la Lergues
& c. auroient la même fignification modifiée différemment.
Quant au Pays d'Argeu , ainfi nommé , parce
qu'il eft traversé par la rivière d'Aare jufqu'au
Rhin , c'eft un nom Germanique , bien poftérieur
au temps de Céfar. Cette contrée renferme une
partie des cantons d'Avenche , de Zurich ** des
Rauraciens , des Nantuates voifins des Alpes & du
Rhin : Auffi l'Argeu eft-il de trois Diocèfes , de
celui d'Avenche , transferé à Laufanne , de celui
d'Augft , Capitale des Rauraciens , *** transféré à
Bafle , de celui de Vindiſch , **** transféré à Conftance
: On fçait que les Diocèles ont confervé les
anciennes divifions des Pays : mais après avoir
trouvé la place de trois ou quatre peuples dans
l'Argeu , comment y placer le Pays Urbigenus Pa
gus ? L'Argeu n'eft pas affez confidérable. L'Antuaticus
feroit mieux rapporté aux cantons de Zug
***** Switz & environs .
( i ) Mémoire crit tique fur la Suiffe , Tom . I.
* Le mot Celtique Adour , qui s'eft confervé dans le
bas Breton , fignifie auffi de l'eau.
***
Pagus Tigurinus. Cef.
Augufta Rauracorum .
**** Vindoniffa on Vindiciæ Helvetim.
***** Tugium.
SEPTEMBRE. 1761 . 75
critique ait reconnu dans le pays de Vaud
deux cantons des quatre mentionnés par
Jules -Céfar : C'en eft affez pour conclure
que cette Province a toujours été une des
grandes parties de l'Helvétie.
Enfin pour comble d'évidence , César
nous apprend que les limites des Helvé
tiens fembloient avoir été tracées par la
nature même ( k ) : le Rhin les féparoit
» des Germains , le Mont Jura des Séqua-
» niens , le Lac de Genève & le Rhône de
la Province Romaine » : Si le Pays de
Vaud eft renfermé dans cette enceinte ;
il eft hors de doute , qu'il a fait partie de
l'ancien Pays des Suiffes : Or il n'eft rien
de plus évident : le Pays de Vaud eft borné
au couchant par le Mont-Jura , qui le
fépare des Séquaniens , ( 4 ) au midi par le
Lac Léman & le Rhône , qui le féparent
des anciens Véragres , Séduniens , & Allobroges
appellés notre Province par Céfar
,(m ) au Nord par le Pays d'Argeu , qui
( k Undique loci natura Helvetii continentur :
unâ ex parte flumine Rhono latiffimo atque altif
-fimo , qui agrum Helvetium à Germanis dividit :
alterâ ex parte monte jurâ altiffimo , qui eft inter
Sequanos & Helvetios : tertiâ lacu Lemano &
flumine Rhodano , qui Provinciam noftram ab
Helvetiis dividit Caf. comm . lib. 1. cap . 2.
(1 ) La Franche Comté .
(m ) Le haut & le bas Valais , la Savoye,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
conduit les rivières du Pays de Vaud dans
le Rhin , enfin au Levant par les Alpes :
L'infpection de la Carte rend la chofe
palpable.
"
Que fignifie donc cette propofition ?
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait partie
de la Suiffe » : Quel fens peut - on lui
donner ? Si on entend par la Suiffe l'ancienne
Helvétie , elle eft évidemment
fauffe.
La propofition ne gagne rien , s'il eft
queftion de la Suiffe moderne : depuis le
premier cri de la liberté à la fin de 1315 ,
le Corps Helvétique n'a pris fa confiftance
actuelle , que dans l'efpace de deux cent
vingt ans Fribourg & Soleure ne fe font
cantonnés qu'en 1481 , Bafle & Schaffhouſe
en 1501 , Appenfel en 15 13 , enfin
le Pays de Vaud s'eft réunis aux cantons
de Berne , & de Fribourg en 1535 ,
& 36 , c'eft-à-dire , 3 ; ans après l'union
de Bafle & de Schaffhoufe au Corps Helvérique
, & 23 ans après celle d'Appen
fel. Parce que Fribourg & Soleure n'ont
fait corps avec les autres cantons que cent
foixante fix ans après la première Confédération
Helvétique , Bafle , Schaffhouſe &
Appentel prefque deux cent ans après cette
même époque ; dira- t - on , que ces cantons
n'ont jamais fait partie de la Suiffe
SEPTEMBRE. 1761. 77
:
moderne ? Parce que la Guienne , la Normandie
, & d'autres Provinces ont été
long - temps poffédées par les Rois d'Angleterre
dira-t - on , que ces Provinces
n'ont jamais fait partie du Royaume de
France ? De quel il regarderiez -vous de
emblables raifonnemens Il y a deux cent
quarante huit ans , qu'Appenfel fait partie
de la Suiffe moderne : il y en a deux
cent vingt -cinq , que le Pays de Vaud en
fait une bien plus grande partie : c'eſt une
différence de 23 ans : mais dans l'efpace
de plufieurs fiécles , & lorfqu'une Républi
que s'établit , cet intervalle ne doit faire
aucune fenfation . En bonne Phyfique , les
grands corps ne fçauroient prendre toutleurs
affiétes : Concluons donc ,
Monfieur , que le Pays de Vaud a toujours
fait partie de la Suiffe . Cette propofition
eft l'antipode de la vôtre : Auffi faut-il
avouer que l'Apoftille pafferoit pour romanefque
, fi elle étoit dans le texte , &
fi l'intérêt du Roman l'éxigeoit .
à coup
Mais , dira t- on , les Sénats Souverains
de Berne & de Fribourg font tirés des
Bourgeois de ces deux Capitales , & non
pas du Pays de Vaud : donc le Pays de
Vaud n'a jamais fait partie de la Suiffe .
Si cette conféquence eft bonne ; j'ai droit
de tirer celle- ci : Donc tout ce qui n'eft
D iij
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe. Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'est - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté . Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets : ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoſtille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est- àdire
, fans doute , les Bernois ſe ſont emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) " Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale ,
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n` Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneu
ries : celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel,
1
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoifie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eſt - à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
>
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi.
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'eſt-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes .
Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eft
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft -à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignifi
cation en Suiffe & ailleurs : Les conquêtes
des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761. 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables (o ). Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrionale
de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent .
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift . de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
So MERCURE DE FRANCE .
ci nommoient leurs Magiftrats àla pluralité
des fuffrages , comme cela fe pratique
encore ; leurs affaires à décider ne fortoient
point du Pays ; les plus importantes
fe difcutoient , fe terminoient à l'affemblée
générale de la Province, qui pour
le reffort du Duc de Savoye ,, fe tenoit à
Moudon ( p ) , Ville au centre du Pays de
Vaud ; point de troupes étrangères à leur
folde ; leurs propres armes étoient leur
défenfe ; point de Gouverneurs impérieux
& tyranniques ; leur coûtume étoit leur
Loi fondamentale ; que manquoit- il à leur
liberté Ils en jouiffoient avant que leur
voifins & leurs frères opprimés euffent fecoué
le joug. A cette heureufe fituation
joignez le penchant , qui porte naturellement
à aimer fon Souverain : c'en eft affez
pour réfifter à de nouvelles entrepriſes .
Mais le Zuinglianiſme , qui s'établiſfoit
partout à l'abri des Etendarts Bernois
, & au bruit du canon , achevoit d'aliéner
les efprits ; & liberté pour liberté ,
ils aimoient mieux conferver leur Religion.
De -là vient que les Fribourgeois attachés
au Chriftianifme , tel qu'on l'avoit
toujours profeffé , n'éprouvérent pas la
(p ) Ruchat , hift. de la Réform.
SEPTEMBRE . 1761. 81
même réſiſtance dans la partie du Pays de
Vaud , qui eft de leur canton : fans coup
férir, ils s'accrurent des Comtés de Gruieres
& de Romont , des Seigneuries d'Eſtavaïé
, de Bulle , de Rue , de Vaulru, de
Chatel Saint Denis &c . La voie de négociation
fit tous les frais de la conquête de
ces derniers .
L'Apoftille décide , que les Habitans
» du Pays de Vaud ne font pas Citoyens.
Ils ne font pas , il eft vrai , Bourgeois de
Berne & de Fribourg ; mais réciproquement
les Bourgeois de ces deux Villes
n'ont pas le droit de Bourgeoisie dans le
Pays de Vaud : Un membre même des Sénats
Souverains de Berne & de Fribourg
quelque qualifié qu'il foit , eft fujet à la liberté
des fuffrages de ceux du Pays de
Vaud , dont il recherche la Combourgeoi
fie.
"
?
Enfin les Habitans du Pays de Vaud
» ne font pas libres , mais fujets. » Ils
font fujets , & ils s'en félicitent : donc ils
ne font pas libres. L'induction paroît toutà-
fait fingulière. Ne trouveriez - vous la li
berté que dans l'Anarchie ? Les Suiffes
même l'abjuteroient à cette condition :
j'oſe me perfuader , que vous l'abjureriez
vous -même comme une fource de licences.
En effet l'amour filial, le dévoûment ,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
le refpect , dont vous donnez des marques
au Sénat Souverain de Genève dans un de
vos écrits , vous annoncent comme un des
meilleurs Sujets de cette République .
Mais pourquoi mettez - vous en oppofition
la liberté & la fujettion ? C'est un
paradoxe qu'un Bourgeois d'Eftavaïé ne
fçauroit demêler ; fa Philofophie ne va
pas jufques - là.
Je m'en tiens à foutenir avec évidence
'de caufe , qu'en Suiffe , comme à Genève ,
tous les individus font fujets ; que les deux
cent, qui compofent le Confeil Souverain
d'un grand canton , poffédent en corps
la
Souveraineté ; que les Bourgeois du Pays
de Vaud font dans leur Pays, comme tous
les autres Sujets des treize cantons ; qu'ils
ont la même liberté ; que la fageffe , qui
régle la liberté, réfide , il eft vrai , principalement
dans le Sénat : mais que le Pays
de Vaud eft un des bras les plus puiffans
de la Suiffe pour la foutenir , pour la dé
fendre , & pour la venger.
J'ai l'honneur d'être &c .
A. J. G. Bourgeois d'ESTAVAIE
de Genève , par un Bourgeois d'Eftavaïe
, Ville du Pays de Vaud en Suiffe.
MONSIEU ONSIEUR ,
Vous êtes trop bon Citoyen pour ne
pas recevoir favorablement la Lettre que
j'ai l'honneur de vous adreffer : elle eſt
d'un Bourgeois d'Eftavaïé , Ville du Pays
de Vaud , affiffe fur la Rive Orientale du
Lac de Neufchatel, dans le canton de Fribourg.
Le hazard m'a fait ouvrir chez un ami
le premier volume de votre nouvelle Héloife
, dont la lecture n'eft pas de mon
état. A l'ouverture de ce Volume je fuis
tombé fur une apoftille capable de faire
de la peine à tous les Bourgeois du Pays
de Vaud elle eft au bas de la page 360 ,
& la voci.
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait par-
» tie de la Suiffe : c'eft une conquête des
76 MERCURE DE FRANCE.
» Bernois , & fes Habitans ne font ni Ci-
» toyens , ni libres , mais fujets .
"
»
Je dois maintenir , autant qu'il eft en
moi , l'honneur & les prérogatives de
mon Pays : le Pays de Vaud n'a jamais
» fait partie de la Suiffe » ! Seroit - ce de
l'ancienne Suiffe, de l'Helvétie ? Céfar n'eſt
point de cet avis : ce Conquérant nous
apprend dans fes Commentaires , que » la
» derniere Ville des Allobroges , & la
plus prochaine des bornes de l'Helvé–
» tie , c'étoit Genêye ; que le Pont de cet-
» te Ville portoit par une de fes extrémi-
» tés fur l'Helvétie . ( a ) Or la partie de
l'Helvétie , qui avoifinoit Genève, & qui
s'étendoit jufqu'au Pont de cette Ville ,
c'eft la Province , qui depuis le huitiéme
fiécle fe nomme le Pays de Vaud. Il eſt
donc évident par ce premier trait des
Commentaires, que le Pays de Vaud a fait
partie de l'Helvétie , ou de l'ancienne
Suiffe dans le temps de la conquête des
Gaules.
De plus , l'Helvétie étoit partagée en
quatre Pays ou cantons dans ces mêmes
( a ) Extremum Oppidum Allobrogum eft, proximumque
Helvetiorum finibus Geneva : ex eo
Oppido Pons ad Helvetios pertinet. Cefar , Comin .
Lib 1.chap 5.
SEPTEMBRÉ. 1761 . 71
temps : (b ) deux des quatre occupoient
la Province , qu'on a appellée depuis le
Pays de Vaud. Avenche , Capitale du principal
canton , & même de la Nation
Helvétique au rapport de Tacite : ( c ) la
Ville d'Orbe ( d ) Capitale du canton de
fon nom font celle- ci au centre , l'autre
au Nord de cette Province.
Tous les critiques font d'accord au fujet
d'Avenche : les Inferiptions , les Médailles
, & les autres monumens que l'on
trouve encore fréquemment dans cette
Ville , & dans fes environs ; Tacite , qui
nous apprend , que l'Armée de Vitellius ,
après avoir faccagé ( e ) le Pays Helvétique
, marcha droit à cette Ville , Capitale
du Pays ; fon Siége Epifcopal établi dès
les premiers fiécles de l'Eglife , transferé
à Laufanne au commencement du feptićme
fiécle par Saint Maire , Auteur de la
Chronique de fon nom ; (f) les fignatures
de fes Evêques aux Conciles Nationaux
du premier Royaume de Bourgogne, leurs
Droits Seigneuriaux fur cette Ville , tout
( b ) Omnis civitas Helvetia in quatuor Pagos
divifa eft Caf. Comm . lib . 1. cap. 10. ( c ) Aventi
cum gentis caput Tacit. lib. 1. n°. 68 ( d ) Pagus
Urbigenus ou Verbigenus . Caf. ) ( e Tacit. ibid.
(f)Marius Aventicenfis : Il a figné au fecond
Concile de Châlon en Bourgogne Marius Epifcopus
Ecclefiæ Aventicæ.
72 MERCURE DE FRANCE.
a perpétué la mémoire de la fituation ď
venche & de fon canton. Cette Ville n'eſt
point la dernière du Pays de Vaud vers le
Nord : la Ville de Morat & plufieurs autres
lieux reculent encore plus loin les
bornes Septentrionales de cette Province.
( g )
Lecanton d'Orbe étoit également dans
le Pays de Vaud. ( h ) Je fçais que M. de
(g ) Wattev . hift . de la Confédération Helvétique
, Tom . 1. liv . 2. pag . 65 .
( h ) Le canton appellé Pagus Urbigenus ou
Verbigenus ne peut convenir qu'aux environs de
la rivière & de la Ville d'Orbe : ce mot latinifé de
Céfar, eft un compofé de deux mots Celtiques. *
Gen ou Gent fignifioit habitation dans cette langue
, comine Mag , qui fert de terminaifon à tant
de Villes, paroît fignifier un grand lieu , une Ville :
Ourb ou Querb paroît un nom de lieu ou
de rivière : Il n'y a dans toute la Suiffe aucun lieu ,
ni aucune rivière , qui approche de ce nom , que
la rivière & la Ville d'Orbe . Cette Ville étoit encore
confidérable fous la deuxième race des Rois
de France ; puifque Charlemagne y avoit un Château
de Plaifance ** On fçait d'ailleurs , que les
noms des principales rivières n'ont changé que par
la terminaifon latine.
Quant au mot Gen , plufieurs endroits de la
Celtique & du voifinage portent cette fyllabe, furtout
ceux qui font fitués fur des eaux , comme
* L'Abbé Lebeuf , Hift. du Dioc. de Paris , au mot
Gentilli.
** Delices de la Suiffe, Wattevil. ibid.
Bochat
SEPTEMBRE . 1761 . ཧརྟ
Bochat a transporté le canton appellé Urbigenus
Pagus, dans l'Argeu , ou l' Argou .
contrée arrolée par la rivière d'Aare :
mais la critique ne commet aucune injuftice
contre le Pays de Vaud ; à ce canton
elle fubftitue le canton nomnić Pagus Antuaticus
, qui occupoit faivant lui tout le
territoire depuis l'ancienne Abbaye d'Agaune
, ou de Saint Maurice fur les confins
du Vallais , jufqu'au pont de Genève
en tournant par Laufanne , & les rives
Juranes du Lac Léman . Quoiqu'il en foit
Genève , Geneva , Orléans , Genabum , tous les
Nogens , Gène , Genua dans la Gaule Citérieure
ou Cifalpine &c. Ce mot étoit probablement adoptif
dans la langue Celtique Les mots grecs
γένος & γίνομαι pouvoient y avoir donné lieu depuis
la defcente des Phocéens Céfar nous dit ,
qu'après la déroute des Helvétiens au paffage de
la Sône on trouva dans leur Camp le dénombrement
de leur Arnée en Lettres grecques :
Ces caractères étoient en ufage dans toutes les
Gaules .
*
Je me rappelle à ce propos que les étymologies
de Genève , refurées par M. Spon, Hiftoriographe
de cette Ville , font en effet toutes ridicules . Geneve
parcit venir le deux noms Celtiques Gen &
Eve on Ive , ou Abe comme dans les Villes citées
plus haut ce qui les a fouvent fait confondre dans
les fiécles du moyen âge : Ces dernières fyllabes
* Tabule Litteris Græcis confe& æ.
D
74
MERCURE DE FRANCE.
"
des fçavantes recherches de M. Bochat ;
( i ) Il fuffit à mon objet que cet habile
en différentes dialectes Celtiques paroiffent fignifier
de l'eau les mots grecs ev , mouiller ,
ag de l'eau en approchent beaucoup * : Dans
lequel cas le mot Genève fignifieroit en Celtique
habitation fur l'eau, comme Urbigenum, habitation
fur l'Orbe : Ivoire , Ivodorum , Eviam , Eviomagus
fur le Lac de Genève , & Iverdun , Ebrodunum ,
Ivonans , Ivonenfis Vicus fur le Lac de Neufchatet
, & ailleurs Lodève , Luteva fur la Lergues
& c. auroient la même fignification modifiée différemment.
Quant au Pays d'Argeu , ainfi nommé , parce
qu'il eft traversé par la rivière d'Aare jufqu'au
Rhin , c'eft un nom Germanique , bien poftérieur
au temps de Céfar. Cette contrée renferme une
partie des cantons d'Avenche , de Zurich ** des
Rauraciens , des Nantuates voifins des Alpes & du
Rhin : Auffi l'Argeu eft-il de trois Diocèfes , de
celui d'Avenche , transferé à Laufanne , de celui
d'Augft , Capitale des Rauraciens , *** transféré à
Bafle , de celui de Vindiſch , **** transféré à Conftance
: On fçait que les Diocèles ont confervé les
anciennes divifions des Pays : mais après avoir
trouvé la place de trois ou quatre peuples dans
l'Argeu , comment y placer le Pays Urbigenus Pa
gus ? L'Argeu n'eft pas affez confidérable. L'Antuaticus
feroit mieux rapporté aux cantons de Zug
***** Switz & environs .
( i ) Mémoire crit tique fur la Suiffe , Tom . I.
* Le mot Celtique Adour , qui s'eft confervé dans le
bas Breton , fignifie auffi de l'eau.
***
Pagus Tigurinus. Cef.
Augufta Rauracorum .
**** Vindoniffa on Vindiciæ Helvetim.
***** Tugium.
SEPTEMBRE. 1761 . 75
critique ait reconnu dans le pays de Vaud
deux cantons des quatre mentionnés par
Jules -Céfar : C'en eft affez pour conclure
que cette Province a toujours été une des
grandes parties de l'Helvétie.
Enfin pour comble d'évidence , César
nous apprend que les limites des Helvé
tiens fembloient avoir été tracées par la
nature même ( k ) : le Rhin les féparoit
» des Germains , le Mont Jura des Séqua-
» niens , le Lac de Genève & le Rhône de
la Province Romaine » : Si le Pays de
Vaud eft renfermé dans cette enceinte ;
il eft hors de doute , qu'il a fait partie de
l'ancien Pays des Suiffes : Or il n'eft rien
de plus évident : le Pays de Vaud eft borné
au couchant par le Mont-Jura , qui le
fépare des Séquaniens , ( 4 ) au midi par le
Lac Léman & le Rhône , qui le féparent
des anciens Véragres , Séduniens , & Allobroges
appellés notre Province par Céfar
,(m ) au Nord par le Pays d'Argeu , qui
( k Undique loci natura Helvetii continentur :
unâ ex parte flumine Rhono latiffimo atque altif
-fimo , qui agrum Helvetium à Germanis dividit :
alterâ ex parte monte jurâ altiffimo , qui eft inter
Sequanos & Helvetios : tertiâ lacu Lemano &
flumine Rhodano , qui Provinciam noftram ab
Helvetiis dividit Caf. comm . lib. 1. cap . 2.
(1 ) La Franche Comté .
(m ) Le haut & le bas Valais , la Savoye,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
conduit les rivières du Pays de Vaud dans
le Rhin , enfin au Levant par les Alpes :
L'infpection de la Carte rend la chofe
palpable.
"
Que fignifie donc cette propofition ?
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait partie
de la Suiffe » : Quel fens peut - on lui
donner ? Si on entend par la Suiffe l'ancienne
Helvétie , elle eft évidemment
fauffe.
La propofition ne gagne rien , s'il eft
queftion de la Suiffe moderne : depuis le
premier cri de la liberté à la fin de 1315 ,
le Corps Helvétique n'a pris fa confiftance
actuelle , que dans l'efpace de deux cent
vingt ans Fribourg & Soleure ne fe font
cantonnés qu'en 1481 , Bafle & Schaffhouſe
en 1501 , Appenfel en 15 13 , enfin
le Pays de Vaud s'eft réunis aux cantons
de Berne , & de Fribourg en 1535 ,
& 36 , c'eft-à-dire , 3 ; ans après l'union
de Bafle & de Schaffhoufe au Corps Helvérique
, & 23 ans après celle d'Appen
fel. Parce que Fribourg & Soleure n'ont
fait corps avec les autres cantons que cent
foixante fix ans après la première Confédération
Helvétique , Bafle , Schaffhouſe &
Appentel prefque deux cent ans après cette
même époque ; dira- t - on , que ces cantons
n'ont jamais fait partie de la Suiffe
SEPTEMBRE. 1761. 77
:
moderne ? Parce que la Guienne , la Normandie
, & d'autres Provinces ont été
long - temps poffédées par les Rois d'Angleterre
dira-t - on , que ces Provinces
n'ont jamais fait partie du Royaume de
France ? De quel il regarderiez -vous de
emblables raifonnemens Il y a deux cent
quarante huit ans , qu'Appenfel fait partie
de la Suiffe moderne : il y en a deux
cent vingt -cinq , que le Pays de Vaud en
fait une bien plus grande partie : c'eſt une
différence de 23 ans : mais dans l'efpace
de plufieurs fiécles , & lorfqu'une Républi
que s'établit , cet intervalle ne doit faire
aucune fenfation . En bonne Phyfique , les
grands corps ne fçauroient prendre toutleurs
affiétes : Concluons donc ,
Monfieur , que le Pays de Vaud a toujours
fait partie de la Suiffe . Cette propofition
eft l'antipode de la vôtre : Auffi faut-il
avouer que l'Apoftille pafferoit pour romanefque
, fi elle étoit dans le texte , &
fi l'intérêt du Roman l'éxigeoit .
à coup
Mais , dira t- on , les Sénats Souverains
de Berne & de Fribourg font tirés des
Bourgeois de ces deux Capitales , & non
pas du Pays de Vaud : donc le Pays de
Vaud n'a jamais fait partie de la Suiffe .
Si cette conféquence eft bonne ; j'ai droit
de tirer celle- ci : Donc tout ce qui n'eft
D iij
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe. Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'est - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté . Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets : ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoſtille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est- àdire
, fans doute , les Bernois ſe ſont emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) " Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale ,
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n` Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneu
ries : celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel,
1
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoifie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eſt - à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
>
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi.
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'eſt-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes .
Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eft
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft -à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignifi
cation en Suiffe & ailleurs : Les conquêtes
des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761. 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables (o ). Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrionale
de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent .
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift . de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
So MERCURE DE FRANCE .
ci nommoient leurs Magiftrats àla pluralité
des fuffrages , comme cela fe pratique
encore ; leurs affaires à décider ne fortoient
point du Pays ; les plus importantes
fe difcutoient , fe terminoient à l'affemblée
générale de la Province, qui pour
le reffort du Duc de Savoye ,, fe tenoit à
Moudon ( p ) , Ville au centre du Pays de
Vaud ; point de troupes étrangères à leur
folde ; leurs propres armes étoient leur
défenfe ; point de Gouverneurs impérieux
& tyranniques ; leur coûtume étoit leur
Loi fondamentale ; que manquoit- il à leur
liberté Ils en jouiffoient avant que leur
voifins & leurs frères opprimés euffent fecoué
le joug. A cette heureufe fituation
joignez le penchant , qui porte naturellement
à aimer fon Souverain : c'en eft affez
pour réfifter à de nouvelles entrepriſes .
Mais le Zuinglianiſme , qui s'établiſfoit
partout à l'abri des Etendarts Bernois
, & au bruit du canon , achevoit d'aliéner
les efprits ; & liberté pour liberté ,
ils aimoient mieux conferver leur Religion.
De -là vient que les Fribourgeois attachés
au Chriftianifme , tel qu'on l'avoit
toujours profeffé , n'éprouvérent pas la
(p ) Ruchat , hift. de la Réform.
SEPTEMBRE . 1761. 81
même réſiſtance dans la partie du Pays de
Vaud , qui eft de leur canton : fans coup
férir, ils s'accrurent des Comtés de Gruieres
& de Romont , des Seigneuries d'Eſtavaïé
, de Bulle , de Rue , de Vaulru, de
Chatel Saint Denis &c . La voie de négociation
fit tous les frais de la conquête de
ces derniers .
L'Apoftille décide , que les Habitans
» du Pays de Vaud ne font pas Citoyens.
Ils ne font pas , il eft vrai , Bourgeois de
Berne & de Fribourg ; mais réciproquement
les Bourgeois de ces deux Villes
n'ont pas le droit de Bourgeoisie dans le
Pays de Vaud : Un membre même des Sénats
Souverains de Berne & de Fribourg
quelque qualifié qu'il foit , eft fujet à la liberté
des fuffrages de ceux du Pays de
Vaud , dont il recherche la Combourgeoi
fie.
"
?
Enfin les Habitans du Pays de Vaud
» ne font pas libres , mais fujets. » Ils
font fujets , & ils s'en félicitent : donc ils
ne font pas libres. L'induction paroît toutà-
fait fingulière. Ne trouveriez - vous la li
berté que dans l'Anarchie ? Les Suiffes
même l'abjuteroient à cette condition :
j'oſe me perfuader , que vous l'abjureriez
vous -même comme une fource de licences.
En effet l'amour filial, le dévoûment ,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
le refpect , dont vous donnez des marques
au Sénat Souverain de Genève dans un de
vos écrits , vous annoncent comme un des
meilleurs Sujets de cette République .
Mais pourquoi mettez - vous en oppofition
la liberté & la fujettion ? C'est un
paradoxe qu'un Bourgeois d'Eftavaïé ne
fçauroit demêler ; fa Philofophie ne va
pas jufques - là.
Je m'en tiens à foutenir avec évidence
'de caufe , qu'en Suiffe , comme à Genève ,
tous les individus font fujets ; que les deux
cent, qui compofent le Confeil Souverain
d'un grand canton , poffédent en corps
la
Souveraineté ; que les Bourgeois du Pays
de Vaud font dans leur Pays, comme tous
les autres Sujets des treize cantons ; qu'ils
ont la même liberté ; que la fageffe , qui
régle la liberté, réfide , il eft vrai , principalement
dans le Sénat : mais que le Pays
de Vaud eft un des bras les plus puiffans
de la Suiffe pour la foutenir , pour la dé
fendre , & pour la venger.
J'ai l'honneur d'être &c .
A. J. G. Bourgeois d'ESTAVAIE
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Résumé : LETTRE à M. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, par un Bourgeois d'Estavaïé, Ville du Pays de Vaud en Suisse.
Un bourgeois d'Estavayer, dans le Pays de Vaud, conteste une affirmation de 'La Nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau selon laquelle le Pays de Vaud n'a jamais fait partie de la Suisse et que ses habitants sont sujets des Bernois. L'auteur de la lettre soutient que le Pays de Vaud appartenait à l'ancienne Helvétie, citant César qui mentionne que Genève était proche des bornes de l'Helvétie. Il souligne que l'Helvétie était divisée en quatre cantons, dont deux occupaient la région du Pays de Vaud, avec Avenche et Orbe comme capitales. Des preuves archéologiques et des témoignages historiques, comme ceux de Tacite et de Marius d'Avenche, corroborent cette appartenance. Le texte explore les étymologies celtiques et germaniques des noms de lieux et les divisions administratives historiques de la région. Il critique l'idée que le Pays de Vaud n'a jamais fait partie de la Suisse moderne, affirmant que les dates de rattachement des cantons ne doivent pas être considérées isolément. Le Pays de Vaud a été conquis par les Bernois en 1535, privant ses habitants de droits comme celui de bourgeoisie. Avant cette conquête, le Pays de Vaud jouissait d'une grande liberté sous la souveraineté du Duc de Savoie, de l'Évêque de Lausanne et d'autres maisons nobles. Le texte discute également des conquêtes suisses et de l'influence du zuinglianisme, qui a poussé les habitants à préférer conserver leur religion plutôt que leur ancienne liberté. Il explore la notion de liberté et de sujétion dans le Pays de Vaud et en Suisse, soulignant que les habitants du Pays de Vaud se perçoivent comme sujets mais bénéficient des mêmes libertés que les autres sujets des treize cantons et participent activement à la défense de la Suisse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 80-109
ESSAI historique sur ABRAHAM DUQUESNE, Lieutenant Général des Armées Navales de France. Non ille pro patriâ timidus perire. Horat.
Début :
DE tous les Etats qui concourent à la gloire de la patrie, il n'en est point [...]
Mots clefs :
Profession des armes, Noblesse, Oisiveté, Vrai noble, Citoyen, Siècle de Louis XIV, Académie de Marseille, Héros, Courage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ESSAI historique sur ABRAHAM DUQUESNE, Lieutenant Général des Armées Navales de France. Non ille pro patriâ timidus perire. Horat.
ESSAI hiftorique fur ABRAHAM
DUQUESNE Lieutenant Général
des Armées Navales de France. ( a )
Non ille pro patriâ timidus perire.
Horat.
D
E tous les Etats qui concourent à
la gloire de la patrie , il n'en eft point
de plus utile ni de plus honorable que
la profeffion des armes. De tout temps
elle fut fpécialement dévolue à notre
Nobleffe , deſtinée par état à fervir fon
( a ) Ce Sujet a été proposé par l'Académié
de Marſeille pour la diſtribution des Prix du 25
Août 1762 .
* V. p . 2 32. & 2 33. de ce ſecond volume .
7 81
JANVIER. 1763.
Roi. Ce n'est qu'en prodiguant fon fang
qu'elle reléve fa fplendeur & s'immortalife
dans les faſtes de la postérité : elle
fe flétrit au contraire dans une honteuſe
oifiveté. Qui peut compter fans interruption
une longue fuite d'ayeux qui
ont facrifié leurs vies pour le falut de la
Patrie , fe glorifiera-t-il de fa nobleffe ,
s'il ne marche fur leurs traces dans la
carriere de l'honneur ? Qu'eft - ce en effet
qu'un grand nom fans vertus ? Un héros ,
le premier de fa race , fera toujours préféré
au Noble faftueux , qui ne fonde
fon illuftration que furfes titres. La naiffance
eft un effet du hafard ; mais la
vertu , jointe à la valeur , diftingue &
caractériſe le vrai Noble , le Citoyen &
tout bon François.
Volez, s'écrioit l'illuftre Vendôme à
fes ,foldats , volez où l'honneur vous
appelle ; fongez que vous êtes François
! ....
(b) Duquesne , nom à jamais immortel
! Duquefne , l'un des plus grands
hommes de fon fiécle , fe dévoua au
fervice de mer dès fa plus tendre jeuneffe .
(b) Abraham Duquesne nâquit en Normandie
l'an 1610 , d'une famille noble & habituée de
puis longtemps dans cette Province.
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
Son pere (c) Abraham Duquesne , blanchit
fous les armes , connut fes talens
& les perfectionna. Ce fut fous cet
illuftre père que notre jeune héros fit fes
premieres campagnes. Ils contribuerent
T'un & l'autre par l'éclat de leurs exploits
à la gloire du fiécle de Louis XIV.
C'eſt être vraiment grand que de travailler
à la grandeur des autres ; c'eſt le
comble de l'héroïfme que de concourir à
la gloire de fon Prince & à celle de l'Etat.
(d) Sanctuaire des Mufes & des Sciences
, dépofitaire des merveilles de mon
héros , je devrois fans doute dans un
humble filence vous entendre ici , Meſfieurs
, prodiguer les juftes louanges qui
font dues à ce grand homme. C'eft dans
(c ) Abraham Duquesne , père de notre Héros ,
mâquit au Bourg de Blangi dans le Comté d'Eu ,
de parens pauvres & Calviniftes . 'S'étant retiré de
bonne heure à Dieppe , il y apprit la Carte marine
, fe mit fur les vaiffeaux , & fe rendit capable
d'être Pilote. Après avoir exercé quelque temps
cette profeffion , il paffa en Suéde , obtint une
place de Pilote dans les vaiffeaux de la Reine
Chriftine ; fut choifi enfuite par cette Princeffe
pour conduire quelques vaiffeaux en France , &
s'étant diftingué dans cette occafion , il fut fait
Capitaine de vaiffeau dans l'Armée Navale de
France.
(d) L'Auteur s'adreffe ici à l'Académie de Marfeille.
JANVIER. 1763. 83
vos ports qu'il préféra de fixer fon féjour
: c'est là qu'il employa ces jours fi
précieux de la jeuneffe à acquérir la
fcience qui fait les grands hommes. On
le voyoit toujours affidu aux écoles de
la marine , toujours attentif aux exercices
& à la manoeuvre des Matelots ;
toujours avide de s'inftruire , entrer dans
les moindres détails . Il favoit qu'on ne
doit rien ignorer dans l'état qu'on embraffe
; bien différent de cette jeuneffe
éfféminée qui néglige l'étude , & lui
préfére fans honte l'cifiveté des Cours ,
où la Nobleffe fe dégrade , où le coeur
s'amollit , où les moeurs enfin fe corrom-
-pent par l'air contagieux que fouvent
on y refpire.
Si je ne puis , à l'exemple de Duquefne
, prodiguer mon fang pour le falut
de l'Etat ; qu'il me foit du moins permis
, comme Citoyen , d'élever ma foible
voix pour immortalifer un de fes
illuftres défenfeurs. N'y auroit- il pas une
forte d'ingratitude , fi animé par l'organe
refpectable d'une des plus célébres
Académies du Royaume , on ne
confacroit pas à la gloire de ce Hiros
une partie de fes veilles , pour ajouter
de nouveaux lauriers à ceux dont il a
été couronné tant de fois ? Je connois
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
mon infuffifance , MM. mais j'ofe me
flatter que vous applaudirez à mon zéle.
On ne peut fe rappeller l'horrible attentat
qui plaça Louis le Jufte fur le Trône
dans un âge encore tendre. La mort
précipitée d'un Prince , l'amour de fes
Sujets & la terreur de fes Ennemis ,
laiffa l'Etat en proye au Démon de la
difcorde. Habile à profiter d'une minorité
qui devoit être longue , ce Monf
tre , le plus cruel ennemi du genre
humain , alluma le flambeau de la
guerre ; la Religion en fut le prétexte
Ipécieux , l'ambition des Grands la fe-
.conda , & l'Etat en fut la victime. Des
Puiffances voifines & formidables fembloient
mettre le comble aux malheurs
de la France menacée de toutes parts.
Richelieu ( e ) paroît : le Génie fans vigueur
& prèfque engourdi fe réveille
a fa voix ; les Arts renaiffent , la Marine
fe rétablit , & le Commerce , ce
canal précieux qui porte la circulation
& la vie dans tous les membres de l'Etat,
( e ) En 1627 le Cardinal de Richelieu fit fupprimer
la Charge d'Amiral dont étoit revêtu le
Duc de Montmorenci , & celle de Connétable vacante
par la mort de Lefdiguieres . Il fe fit créer
Chef & Surintendant Général de la Navigation
& du Commerce.
JANVIER. 1763. . 85
ranime ce corps fans chaleur & prèſque
anéanti .
Richelieu , Politique fublime , renouvelle
l'alliance avec les Hollandois
porte les premiers coups à la Maiſon
d'Autriche , ce Coloffe éffrayant , qui
faifoit trembler l'Europe ; prépare la
deftruction des Huguenots en France
& médite la prife de la Rochelle , boulevard
formidable qui fervoit d'afyle à
l'héréfie & de retraite aux Rebelles .
,
Déja la Flotte Angloife s'avance vers
l'ifle de Rhé , à la follicitation des
Rochelois & du Duc de Rohan leur
· Chef.
Quel délire n'excite pas le fanatiſme !
Le Citoyen s'arme contre le Citoyen ;
Les Grands , qui par leur naiffance &
leur rang doivent être les défenfeurs de
l'Etat , s'en déclarent les plus cruels ennemis.
Le voile facré de la Religion
couvre leur ambition démesurée : tout
leur paroît permis , dès que tout leur
paroît poffible.
Abraham Duquesne , Calviniste , demande
à ne point fervir dans l'Armée
Royale : il l'obtient ; mais fon zèle pour
la Patrie l'engage à folliciter un autre
emploi. Il fait que la différence des
fentimens ne préfcrit point contre la
86 MERCURE DE FRANCE.
fidélité qu'il a jurée à fon Roi & à l'Etat.
Ses devoirs gravés dans fon coeur
font puifés dans ces principes inébranlables
de la Religion naturelle , fondement
de toutes les autres Religions.
L'amour des François pour leur Prince
ne fut jamais pour eux une loi tyrannique:
c'eft un penchant naturel , auquel
ils fe livrent d'autant plus volontiers ,
qu'ils y attachent leur bonheur & leur
gloire.
Généreux Marfeillois ! braves François
la fidélité à votre Roi eft votre
premiere vertu. Vos premiers fentimens
font les premieres chaînes qui vous attachent
inviolablement à votre Prince :
vos premiers voeux , vos premiers defirs
furent toujours de vous facrifier mille
fois pour fon falut & pour celui de la
Patrie .
Notre brave Guerrier fe tranſporte
d'un autre côté avec fon Efcadre. Son
fils âgé de 17 ans , commandoit un vaiffeau
fous fes ordres . Sa valeur annonça
dès-lors fa future grandeur , & la
force de fon génie lui tint lieu de plus
d'expérience ; mais le Ciel dont les décrets
fon impénétrables , le priva bientôt
de ce généreux père : pris par les
Efpagnols a fon retour de Suéde , il
JANVIER. 1763 . 87
reçut
le coup
de la mort
dans
un combat
inégal
. (f)
Quel coup de foudre pour un fils
également doué d'une belle âme & d'un
coeur excellent !
Brave Duquesne : ah ! fi la Parque
cruelle a tranché le fil d'une vie fi belle
& fi glorieufe , vous revivez de nouveau
par la gloire & les exploits de ce jeune
guerrier.
(g) La furpriſe de Tréves par les Epagnols
& l'enlévement de l'Electeur
(f) Le vieux Duquesne mourut à Dunkerque
l'an 1635 , dans les fentimens de la Religion
Prétendue Réformée.
(g ) Quoique jufques- là il n'y eût point eu de
rupture ouverte entre la France & l'Espagne ,
parce que , foit en Italie , foit en Allemagne ,
les Eſpagnols ne fervoient que comme auxiliaires
, en vertu des Traités. d'alliance entre les
deux Branches de la Maiſon d'Autriche ; la prifon
de l'Electeur produifit cependant la guèrre.
qui dura depuis 1635 jufqu'à la paix des Pyrénées
& le mariage de Louis XIV. Le Cardinal
Infant , Gouverneur des Pays- Bas , ayant refufé
à ce Monarque la liberté de l'Electeur , força le
Roi à lui déclarer la guerre & à interdire tout
Commerce entre les deux Nations.
En 1637 on attaqua l'Ile de Sainte Marguerite
& de les Forts , qui furent rendus au Comte
d'Harcourt 43 jours après fa defcente dans Lifle.
Les Espagnols perdirent 1 500 hommes ; & le
jeune Duquesne fe trouva à cette attaque.
N
88 MERCURE DE FRANCE.
firent voler Duquefne aux ifles de Sainte-
Marguerite. Il en forme l'attaque. La
réfiftance opiniâtre des Affiégés ne le
rebute point ; plus elle eft vive , plus fon
activité redouble. Les difficultés femblent
ne ſe préſenter que pour ajouter
à l'éclat de fon triomphe ; & les Efpagnols
ne fe multiplient que pour aug
menter le nombre des victimes qu'il
facrifie aux mânes de fonère.
Mais ce n'eft encore ici qu'un foible
crayon de ce qu'ils avoient à craindre
de fon habileté & de fon courage. On le
voit bientôt près du Môle de Gattary (h),
attaquer une Flotte de dix-huit vaiffeaux.
Dix-fept font pris , & le dix-huitiéme
mis hors de combat.
Intrépide , il ne connoît aucun danger.
Son courage le porte à Saint-Ogue ( i ) ;
il attaque les vaiffeaux qui font dans le
port ; & ce fut dans la chaleur du combat,
que bleffé d'un coup de moufquet ,
il fit à la Patrie la premiere offrande de
ce fang précieux qu'il prodigua fi géné-
( h ) En 1638, Duquefne contribua beaucoup à
la défaite des Efpagnols devant Gattary en Bilcaye.
( i ) En 1639 , il fut bleffé dans le Port de
& Ogue.
IAN VIER. 1763.
89
reuſement dans la fuite à Tarragone (k) ,
à Barcelone ( 1) , à la prife de Perpignan
(m) , & au Cap de Gattes .
Le fang ne s'épuife jamais , fi l'on en
croit les Héros , & le courage femble
fuppléer aux forces de la nature. Plus le
fang coule , plus il devient pur ; & fi la
guèrre eft le fléau de l'humanité , elle
eft aux yeux du Héros l'école de la
valeur & le creufet de la nobleffe.
Funeſte préjugé qui ne s'accordera
jamais avec les maximes du vrai Philofophe
, qui ne regarde la guèrre que
(k ) En 1641 , la Motte- Houdancourt , Commandant
en Catalogne , après avoir pris la Ville
& le Château de Conftantin & quelques autres
Places , vint mettre le fiége devant Tarragonne.
L'Armée Espagnolle qui y étoit enfermée fouffroit
beaucoup de la difette. On fit des efforts
incroyables pour la ravitailler , ce qui donna
lieu à un combat où le Général François défit
un grand nombre d'ennemis . L'Archevêque de
Bordeaux qui bloquoit Tarragonne par mer , attaqua
41 Galéres Eſpagnolles & en prit 12. Ce
fut dans cette action que Duquesne fut encore
dangereufement bleſſé .
•
( i ) En 1642 , il reçut de nouvelles bleſſures devant
Barcelone dans le temps de la priſe de
Perpignan qui fe rendit au Roi après trois mois
de fiége.
( m ) En 1643 , il répandit fon fang à la Bataille
qui le donna au Cap de Gattes.
90 MERCURE DE FRANCE .
comme le fléau du genre humain
comme un gouffre affreux , où tant de
Héros font enfévelis , tant d'hommes
facrifiés ; moins fouvent au bien de l'Etat
qu'aux capricés des Puiffances & à
l'imprudence des Généraux !
Je vous en attefte , ombres chères à
la patrie Intrépide Bayard ! Brave
Turenne ! Vaillant Duguai-Trouin ! Illuftre
Barwik ! vous qui n'allâtes moif
fonner tant de lauriers chez les ennemis
, que pour rapporter à vos concitoyens
le précieux rameau de la Paix .
(n) Richelieu meurt , & fa mort fut
pour les Espagnols l'événement le plus
heureux ils crurent le génie de la
France abattu & enfeveli avec ce grand
homme mais quelle furprife ! Louis le
Grand monte fur le Trône , & le génie
du gouvernement s'affied à côté du
Monarque. Nouvel Augufte ; fon fiécle
fut celui des Sciences & des beaux Arts :
il produifit ces grands hommes
ces
hommes immortels , dont les noms célébres
pafferont d'âge en âge , & feront
( n .) Les Espagnols furent battus prèfque partout
cette année. Le Maréchal de la Motte en
Catalogne conferva toujours fur eux la fupériorité
, & fit échouer toutes leurs entrepriſes.
JANVIER. 1763. 91
l'admiration de la postérité la plus reculée
.
(o) Duquefne part pour la Suéde ; fon
nom y eft connu ; fa réputation le précéde.
Les exploits fameux & les fervices
fignalés de fon illuftre père étoient profondément
gravés , ( non für des monumens
que le temps peut détruire , ou que
fouvent la flatterie éléve moins au mérite
qu'à l'orgueil des mortels & au faſte
de la décoration ; ) mais dans les coeurs
des Suédois , monumens plus fincères
& plus folides. Le Peuple , dont le fuffrage
n'eft point équivoque , accourt en
foule , fait éclater fa joie ; joie toujours
pure & véritable , lorfqu'elle a pour objet
le mérite d'un grand homme.
Bien différent de ces Guerriers qui
paffent dans le fein des plaifirs , &
dans les douceurs d'un indigne repos
(o ) En 1644 , Duquefne alla fervir en Suéde. Il
fut fait d'abord Major-Général de l'Armée Navale
, enfuite Vice- Amiral . C'est en cette qualité
qu'il fervoit le jour de la fameufe bataille où les
Danois furent entierement défaits. Il aborda lui
deuxième leur Vaiffeau Amiral appelé la Pctience.
Le Général Danois fut tué. Le Roi de
Dannemarck eût été fait prifonnier , fi ce Prince
bleffé à l'oeil d'un éclat de bois près d'un canon
qu'il pointoit , n'eût été obligé de fortir de
ee Vaiffeau la veille de l'action.
92 MERCURE DE FRANCE.
à
le loifir que leur laiffe la Patrie ; ce
fut pour l'employer utilement que vous
paffâtes au fervice de la Suéde , invincible
Duquesne ! Qui connut jamais
mieux que vous le prix du temps ? Qui
jamais mieux que vous , fçut le mettre
profit ? Ce temps finéceffaire peut-être
à votre repos , en même -temps fi utile
& fi glorieux à la Patrie , vous le deftinez
à fecourir les Suédois nos fidéles
Alliés , & à les garantir de l'injufte
ufurpation des Danois. Les titres éclatans
qui font l'appanage du vrai mérite
, qui jamais ne furent fufpects ,
lorfqu'ils font donnés par une Nation
étrangère , vous font juftement prodigués.
Nommé Vice Amiral , vous fervîtes
en cette qualité à la fameufe journée
où les Danois furent défaits.
Déja les deux Flottes font en préfence
mille bouches d'airain vomiffent
la foudre & la mort. Un jour artificiel
inventé par la fureur des hommes,
femble cacher aux combattans ce jour
doux & bienfaifant qui éclaire la nature.
Les vaiffeaux s'élancent contre les vaiffeaux.
Mille débris éclatans obfcurciffent
l'air , & font dans le même inf
tant engloutis dans les eaux. De tristes
lambeaux de malheureux couvrent la
JANVIER. 1763. 93
Turface des mers. Le défordre fe met
dans l'Armée Danoife . La confufion des
Matelots , le cris des Officiers , le découragement
des foldats , tour lui annonce
une prompte défaite.
D'un autre côté , le bon ordre fe
maintient dans l'Armée Suédoife. La
bonne contenance des Officiers éxcite
la confiance du Matelot , occupé à la
manoeuvre. Duquefne fe fignale on
croiroit à le voir que la victoire eft à fes
ordres. Au-deffus de toute crainte , il
fend les flots ; & fe faifant jour à travers
la flotte ennemie , il aborde lui
deuxième le vaiffeau Amiral. Il s'élance
au milieu du fang & du carnage . Le
choc eft furieux ; mais rien ne réfifte à
l'ardeur de fon courage. Son bras invincible
porte par-tout la mort. Le Général
Danois tombe fous fes coups : il
fe rend maître du vaiffeau. Le vaincu
implore la clémence du vainqueur , &
le Roi lui-même eût fubi le même fort ,
fi un événement inopiné n'eût ravi à
Duquefne cette illuftre conquête.
(p ) La Suéde étonnée retentiffoit des
(p) En 1647 il fut rappellé en France & commanda
cette année & la fuivante une des Eſcadres
qui furent envoyées à l'expédition de Naples. Le
Roi d'Espagne battu de tous côtés , voyoit avec
94 MERCURE DE FRANCE.
louanges de mon Héros , lorfqu'il fut
rappellé en France. La voix de fa Patrie
fe fait entendre il ne délibére
>
chagrin le Rouffillon & la Catalogne entre les
mains des François. Naples révoltée contre lui ,
venoit de fe donner au Duc de Guife . Celui- ci ,
qui ne paffa que pour un Avanturier audacieux ,
parce qu'il ne réuffit pas , avoit eu du moins la
gloire d'aborder feul dans une barque au milieu
de la Flotte Efpagnole , & de défendre Naples
fans autre fecours que fon courage.
La Sicile depuis le temps des Tyrans de Syracufe
, a toujours été fubjuguée par des Etrangers;
affervie fucceffivement aux Romains , aux Vandales
, aux Arabes , aux Normans , fous le val
felage des Papes , aux François , aux Allemands ,
aux Efpagnols : haïllant prèfque toujours fes
maîtres , le révoltant contre eux , fans faire de
véritables efforts dignes de la liberté , & éxcitant
continuellement des féditions pour changer de
chaînes .
En 1674 , les Magiftrats de Meffine venoient
d'allumer une guèrre civile contre leurs Gouverneurs
& d'appeller la France à leur fecours. Une
Flotte Efpagnole bloquoit leur port ; ils étoient
réduits aux extrémités de la famine..
En 1675 , le Chevalier de Valbelle vint d'abord
avec quelques Frégates à travers la Flotte
Efpagnole. Il porta à Meffine des vivres , des årmes
& des foldats. Ayant enfuite tenté d'y conduire
un nouveau fecours , les Galéres Eſpagnoles
& quelques Vaiffeaux Hollandois entreprirent
de lui difputer l'entrée du canal. Il y eut un combat
; le paffage fut forcé , & le convoj arriva heureufement,
JANVIER. 1763 .
point ; il s'arrache à la gloire & aux
applaudiffemens pour voler à ſon ſecours.
Il eft auffi -tôt chargé du commandement
de l'Efcadre deſtinée a l'expédition
de Naples. Puiffe tout François
, à l'exemple de ce grand homme
facrifier les intérêts les plus chers à l'amour
de fon devoir !
où
La France déchirée par les guerres
civiles fous les Régnes des Valois ,
Régne malheureux , où l'ambition des
Grands & la fureur des Hérétiques la
mirent à deux doigts de fa perte ,
l'enthouſiaſme aveugle du fanatiſme
infpiroit les plus éxécrables maximes.
La France , dis- je , dans ces temps de
troubles & d'horreurs , n'avoit pu entretenir
fa Marine ; fon rétabliffement
étoit dû à la fage prévoyance de Richelieu
.
Mazarin dont les vues furent moins
étendues , la négligea. Il étoit réſervé
au généreux Duquesne de la réparer
par fon défintéreſſement.
Vrai citoyen , il penfe que fon patrimoine
eft celui de l'Etat. Général vertueux
, la gloire de le fervir eft l'unique
récompenfe qu'il ambitionne. Il arme à
fes frais plufieurs vaiffeaux. Il vole au
fecours de l'Armée Royale , qui tenoit
96 MERCURE DE FRANCE.
bloquée la ville de Bourdeaux . Il eft
rencontré par une Efcadre,Angloife. On
veut lui faire baiffer pavillon : c'est ici
que l'orgueil peut être une vertu dans
les Héros. Son courage dicte fon refus.
Le combat s'engage, & il y eft dangereufement
bleffé. Il fe retire glorieufement ,
quoiqu'avec des forces inégales. Obligé
de s'arrêter à Breft pour faire radouber
fes vaiffeaux , il revole à Bourdeaux
fans attendre l'entière guérifon de fes
bleffures . La Flotte Efpagnole arrive
en même temps que lui dans la rivière :
elle s'oppose à fon paffage. La barrière
eft forcée : il entre en préfence des Efpagnols
, & fa belle manoeuvre oblige la
ville de fe rendre.
Anne d'Autriche , Régente du Royaume
, qui n'ignoroit pas que ces fuccès
n'étoient dûs qu'à la valeur & à la générofité
de Duquesne , crut qu'il étoit
de fa gloire de le récompenfer : elle lui
donna le château & l'ifle d'Indred , qui
étoient du Domaine de Sa Majeſté.
Ce n'eft que par les bienfaits qu'on
réuffit à s'attacher les hommes. Le feul
efpoir d'une récompenfe glorieufe peut
produire des Héros. La fage politique
d'un Etat eft de favoir les multiplier par
un appas fi juſte & fi raiſonnable.
Deux
JANVIER . 1763 . 97
- Deux Provinces envahies par les François
font trembler le Roi Catholique
pour le refte de fes Etats. Naples révoltée
contre fon Souverain ; les Siciliens ,
peuple inconftant , venoient de fe donner
au Duc de Guife , dernier Prince
de cette branche d'une Maifon fi féconde
en hommes illuftres , mais dangereux
.
(9 ) Le Roi d'Espagne eft contraint
par la révolte de Meffine d'implorer le
( q ) En 1676 , l'Efpagne appella les Hollandois
pour défendre la Sicile. Rhuiter fut chargé
de cette expédition. Les François qui réunis aux
Anglois , n'avoient pu battre les flottes de la
Hollande , l'emporterent feuls fur les Hollandois
& les Elpagnols . Le Duc de Vivonne obligé
de refter dans Meffine , pour contenir le Peuple
déja mécontent de les défenfeurs , laiffa donner
cette bataille par Duquesne , Lieutenant- Général
des Armées Navales ; homme auffi fingulier que
Rhuiter, parvenu comme lui au commandement
par fon mérite .
Rhuiter dont la mémoire eft encore dans la
plus grande vénération en Hollande , avoit commencé
par être Valet & Mouffe de Vaiſſeau ; il
n'en fur que plus refpectable. Le Confeil d'Elpagne
lui donna le Titre & les Patentes de Duc ,
dignité frivole pour un Républicain. Ces Patentes
n'arriverent qu'après la mort . Les enfans de
Rhuiter refuferent ce Titre fi brigué dans nos
Monarchies , mais qui n'eſt pas préférable au nom
de bon Citoyen ..
I. Vol. E
98 MERCURE
DE FRANCE .
fecours des Hollandois fes anciens ennemis.
Rhuiter , le fameux Rhuiter , un
des plus grands hommes de fon fiécle
à la tête d'une Efcadre de vingt-trois
vaiffeaux , joint l'Efcadre Efpagnole ,
compofée de vingt.
C'est contre ces forces formidables
que Duquesne devenu Lieutenant Général
des Armés Navales, va combattre.
C'est ici que l'éloge de mon Héros
va devenir plus intéreffant ; c'eft ici
que l'étendue de fon génie , fon activité
, fa valeur vont paroître dans tout
leur jour ; c'eft contre Rhuiter enfin
contre le Capitaine de fon fiécle qui jouiffoit
de la plus haute réputation , que l'Europe
étonnée admire fa fupériorité .
Toulon le voit partir à la tête de 20
vaiffeaux, efcortant un grand convoi de
munitions pour Meffine. Un pareil
nombre de vaiffeaux s'offre à fa rencontre
à la vue de Stromboli ; c'eft
Rhuiter qui les commande. Duquesne
attaque , Rhuiter plie. Preuilli , qui
commande l'avant- garde , charge celle
des Hollandois , la met en défordre , &
Duquefne fait entrer fon convoi dans
Meffine .
Les Flottes combinées d'Efpagne &
de Hollande font voile vers Agofta
JANVIER . 1763 . 99
dans l'efpérance qu'il s'y feroit quelques
mouvemens en leur faveur. L'Efcadre
Françoife fort du Port de Meffine pour les
combattre. Duquefne découvre les ennemis
à travers le Golfe de Catane. Les
Efpagnols & les Hollandois viennent à
lui avec l'avantage du vent ; avantage
qui décide prèfque toujours des combats
de Mer. Rhuiter fond fur la Flotte Françoife
; il eft repouffé avec perte & attaqué
lui-même. C'est là que nos deux
Généraux mettent en ufage tout ce que
la valeur & la prudence , tout ce que
la fupériorité du génie & la préfence
d'efprit peuvent fuggérer aux grands
Hommes. On les voit attentifs à profiter
de leurs avantages , ou à réparer
leurs pertes , donner des ordres à propos
& avec intelligence, fe porter aux endroits
où leur préfence eft néceſſaire :
nul danger ne les étonne : Ruither &
Duquefne fe multiplient ; on les voit
fur tous les vaiffeaux diriger la manouvre
, animer les foldats par leur exemple ,
voler au fecours des foibles & encourager
les forts. Les Galères d'Efpagne
dégagent quatre de leurs vaiffeaux qui
étoient fur le point d'être pris. Rhuiter
dans la chaleur de l'action , reçoit le
coup de la mort ; il tombe ; & LOUIS
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
LE GRA ND en eft affligé. En vain des
Courtisans lui difent qu'il eft défait d'un
Ennemi redoutable : rien , dit - il , ne
peut empêcher d'être fenfible à la mort
d'un grand Homme.
Je dois ajouter à la gloire de mon
Héros le témoignage authentique que
lui rendit Rhuiter dans les différentes
actions qu'il eut à foutenir contre les
François il difoit franchement qu'il
ne craignoit que Duquefne. Les grands
Hommes fe rendent juftice : la jaloufie ,
vice des âmes baffes , ne peut offufquer
leur raifon , ni corrompre leur coeur.
Durquefne toujours infatiguable, pourfuit
les deux Flottes , les attaque pour
la troifiéme fois , & aucun vaiffeau ne
ne lui eût échappé , fi les ombres de
la nuit & le Port de Syracufe ne les
euffent mis à couvert.
LOUIS ( r) donne la paix à l'Europe;
(* ) Le Roi d'Angleterre ayant commencé la
guerre pour l'intérêt de la France , étoit fur le
point de fe liguer avec le Prince d'Orange qui
venoit d'époufer fa niéce . Louis XIV. donna la
paix à l'Europe . Les Ennemis licentierent leurs
troupes extraordinaires ; il garda les fiennes ,
fis en quelque forte de la paix un temps de conquêtes.
Depuis Charlemagne on n'avoit vu aucun
Prince agir ainfi en' Maître , en Juge des Souve-
#ains , & conquérir des Pays par des Arrêts. La
&
"
JANVIER. 1763 . ΙΟΥ
il en préfcrit lui - même les conditions
en Vainqueur. Pour affurer le repos de
fes Peuples , & contenir fes Ennemis
dans le refpe &t & la crainte , ce Monarque
porte fa Marine au- delà des efpérances
de la France , & de l'Europe
étonnée . Soixante mille matelots font à
fa folde ; & des Loix auffi fages que
févères préfcrivent à ces hommes groffiers
les régles de leurs devoirs . Des
fommes immenfes font employées à
conftruire le Port de Toulon fur la
Méditérannée , celui de Breft , de Dunkerque
, du Havre - de - Grace & de Rochefort
fur l'Océan . L'école de la Marine
eft inftituée dans ces différens
Ports. Une foule de jeune nobleſſe vient
s'inftruire auprès des grands Hommes
que le mérite a défignés pour maîtres.
( s ) Le Roi avoit plus de cent vaifpuiffance
formidable de ce Monarque qui s'étendoit
ainfi de tous côtés , & acquéroit pendant la
paix plus que fes prédéceffeurs n'avoient acquis
par la guerre , réveilla les allarmes de l'Europe.
L'Empire , la Hollande , la Suéde même , firent
un traité d'affociation . Les Anglois menacerent.
Les Eſpagnols voulurent la guèrre . Le Prince d'Orange
remua tout pour l'allumer ; mais aucune
de ces Puiſſances n'ofa porter les premiers coups.
(s) En 1681 Duquefne attaqua les Tripolitains ,
& les obligea à conclure une paix très- glorieufe
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
>
feaux de ligne ; ils ne reftoient pas oififs
dans fes Ports. Ses Efcadres fous le
commandement de Duquefne nettoyoient
les Mers infectées par les Corfaires
d'Alger & de Tripoli. Notre Hé
ros à la tête de fix vaiffeaux va jufques
dans le Port de Chio attaquer les Tripolitains
; & le Capitan Bacha ne peut
avec quarante Galéres les mettre à l'abri
des foudres du Général François . Ces
Africains fe foumettent & n'obtiennent
la paix qu'à la prière & par l'entremife
du Grand- Seigneur.
( t ) LOUIS veut fe venger d'Alger.
>
pour la France. Ils rendirent un Vaiffeau François
qu'ils avoient pris , tout le canon , les armes
tout l'équipage , & un très-grand nombre de
Chrétiens qu'ils avoient fait esclaves.
(t ) En 1683 Louis XIV. fe vengea d'Alger
avec le fecours d'un art nouveau , dont la découverte
fut due à cette attention qu'il avoit d'exciter
tous les génies de fon fiécle. Cer art funeſte ,
mais furprenant , eft celui des galiotes a bombes ,
avec lesquelles on peut réduire des villes mariti
mes en cendres. Bernard Renaud , plus connu
fous le nom du Petit Renaud , fut l'auteur de
cette invention . Ce jeune homme , fans avoir jamais
fervi fur les vaiffeaux , étoit cependant par
fon génie un excellent Marin . Colbert , qui déterroit
le mérite dans l'obfcurité , l'avoit fouvent
appellé au Confeil de marine , même en préfence
du Roi. C'étoit par les foins & fur les lu
JANVIER. 1763. 103
Duquesne attaque ces Corfaries , brûle
leurs vaiffeaux , confume une partie de
la Ville par le moyen d'une forte d'artillerie
jufqu'alors inconnue & qui par
la fuite fera un des plus terribles fléaux
de l'humanité. Ce Monarque généreux
dont la grande âme fçavoit toujours
mettre des bornes à ſa vengeance , avoit
mieres de Renaud que l'on fuivoit depuis peu une
méthode plus réguliére & plus facile pour la conftruction
des vailleaux . Il ofa propofer dans le
Confeil de bombarder Alger avec une Flotte. On
n'avoit pas d'idées que des mortiers à bombes
puffent n'être pas polés fur un terrein folide. La
propofition révolta Il éffuya les contradictions &
les railleries que tout inventeur doit attendre ;
mais fa fermeté & cette éloquence qu'ont d'ordinaire
les hommes frappés de leurs inventions
déterminérent le Roi à permettre l'élai de cette
nouveauté . Renaud fit conftruire cinq vaiffeaux
plus petits que les vaiffeaux ordinaires mais plus
forts de bois , fans ponts , avec un faux tillac à
fonds de cale , fur lequel on maçonna des creux ,
où l'on mit les mortiers. Il partit avec cet équipage
fous les ordres de Duquefne , qui étoit chargé
de l'entrepriſe. Ce Général & les Algériens
furent étonnés de l'effet des bombes . Outre deux
vaiffeaux de ces Corfaires qu'il brula , le feu des
bombes confuma une partie de la ville : mais cet
art porté bientôt chez les autres Nations , ne fervit
qu'à multiplier les calamités humaines . La Marine
ainfi perfectionnée en peu d'années , étoir
le fruit des foins du grand Colbert.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
épargné les Algériens. Ces Corfaires infolens
s'en prévalurent & le contraignirent
de les punir de nouveau. Il fit
bombarder leur Ville pour la feconde
fois l'année fuivante. Le dommage fut
très- confidérable dans cette Capitale.
Les Vaiffeaux & les Galéres furent pris,
brûlés ou coulés à fond ; un grand
nombre de maifons renverfées , des
magafins ruinés. La néeeffité leur fir
demander la paix. LOUIS la leur accorda.
On éxigea pour préliminaires de
rendre fans rançon plus de fix cens Chrétiens
efclaves , & de payer une fomme
d'argent , punition dure & fenfible
pour des Corfaires ! Tunis & Tripoli
firent à leur exemple les mêmes foumiffions
.
(u) Gênes avoit vendu des munitions
( u ) En 1684 , la République de Gênes ayant
refufé de ſe ſoumettre aux ordres de Louis XIV ,
& comptant trop fur le fecours de l'Eſpagne , ſe
vit fur le point d'être détruite de fond en comble
par l'effet des bombes. Elle fut forcée de céder.
Le Roi exigea que le Doge & quatre principaux
Sénateurs vinffent implorer fa clémence
dans fon Palais de Verſailles ; & de peur que
les Génois n'éludaffent la fatisfaction
dérobaffent quelque chofe à fa gloire , il voulut
que le Doge qui viendroit lui demander pardon,
& ne
JANVIER. 1763 . 105
+
de guèrre aux Algériens . Elle conftruifoit
quatre Galéres pour l'Espagne .
Le Monarque François lui défend par
fon Envoyé de les lancer à l'eau , &
la menace d'un châtiment prompt
& rigoureux fi elle refufe de fe foumettre
à fes volontés. Les Génois irrités
de cette entréprife fur leur liberté ,
n'y eurent aucun égard. Duquesne fort
de Toulon à la tête de 14 Vaiffeaux ,
20 Galéres , 10 Galiotes a bombes &
plufieurs Frégates. Il fe préfente devant
Gênes . Les 10 Galiotes y jettent
quatorze mille bombes & réduifent en
cendres une partie de fes Palais. Quatre
mille foldats débarquent , & portent le
fer & le feu dans les fauxbourgs. Le
Génois effrayé craint la ruine totale de
fes Etats. Ces fiers Républicains humiliés
par des progrès fi rapides , députent
fût continué dans fa Principauté , malgré la loi
perpétuelle de Gênes , qui ôte cette dignité à tout
Doge abfent un moment de la Ville . Le Doge
arriva a Verſailles le 22 de Février 1685 , demanda
pardon au Roi . Cegrand Prince , qui dans
toutes les actions de fa viejoignoit la politeffe à la
dignité , traita de Doge & les Senateurs avecautant
de bonté que de fafte. Ses Miniftres leur firent fentir
plus de fierté. Aufli le Doge difoit : Je Roi ôte à
nos coeurs la liberté , mais les Miniftres nous la
rrendent.
Ew
106 MERCURE DE FRANCE.
le Doge avec quatre Sénateurs , pour
aller demander pardon au Roi . Ils fe
rendent à Verfailles. Le Monarque , qui
favoit que la véritable grandeur confifte
particuliérement à oublier les injures ,
paroît fatisfait , les reçoit avec bonté ,
& les traite avec magnificence.
L'hiftoire des temps femble terminer
à ce dernier trait les glorieux exploits de
mon héros. Je finirai fon éloge par l'apologie
de fon coeur , auffi recommandable
par fon défintéreffement
noble & fublime par fes vertus .
> que
J'en appelle au témoignage de l'Afie ,
de l'Afrique & de l'Europe . Quelle foule
de témoins de fa valeur & de fon âme
bienfaifante ! Des Chrétiens arrachés à
l'esclavage viennent dans les tranſports
de la joie la plus pure , pénétrés des fentimens
de la plus vive reconnoiffance
baifer ces mains généreufes qui ont brifé
leurs fers.
O Duquefne ! à quels fentimens délicieux
ton âme ne fe livroit- elle pas ,
en voyant couler ces larmes précieufes
que la grandeur de cette action , que
l'héroïsme de la vertu , que l'amour de
l'humanité & l'admiration font répandre
! Qu'il eft glorieux pour toi de régner
ainfi fur les coeurs & de te les
JANVIER. 1763. 107
attacher par les bienfaits ! On t'offre
des rançons ; ton âme généreufe en
eft offenfée . Toute la récompenfe que
ton grand coeur ambitionne eft le feul
plaifir du bienfait .
(x) Duquefne arrive à la Cour. Son
nom vole de bouche en bouche . Il
perce la foule des Courtifans , il pénétre
jufqu'au Roi . Il lit dans fes yeux
pleins de majefté qu'il a gagné l'eftime
de fon Maître ; & c'eft la feule récompenfe
à laquelle il afpire : mais
LOUIS dont la grande âme ne laiffa
jamais le mérite & les fervices fans récompenfe
, lui donna & à fa poftérité
, comme un monument éternel de fa
bienveillance , la terre Dubouchet qu'il
érigea en Marquifat.
Duquefne en ceffant de combattre ,
n'en fert pas moins la Patrie . Dans une
retraite honorable , il forme des voeux
(x) Le Roi qui honoroit Duquesne d'une eftime
particuliere pour fon mérite , ne pouvant à cauſe
de la religion qu'il profelloit , le récompenfer
avec tout l'éclat qu'il auroit fouhaité , n'a pas
laiffé de lui donner & à fa poftérité une marque
de fa bienveillance , en lui faifant don de la Tèrre
Du bouchet , qui eft une des plus belles du Royaume
, fituée auprès d'Etampes. Il l'érigea en Marquifat
, lui ôta fon premier nom , & lui donna
celui de Duquefae.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
pour fon Prince , & pour l'Etat. Adoré
de fa Famille , il inftruit fes enfans &
leur apprend à marcher fur fes traces.
Témoin de leur valeur & de l'éclat de
leurs exploits , il fe voit convaincu que
fon fang illuftre ne pouvoit dégénérer.
Quels motifs de confolation pour ce
refpectable Guerrier dans un âge où
les infirmités fe multiplient , où la fenfibilité
augmente , où les organes d'un
corps épuifé s'affaiffent & fe détruifent.
Il attend la mort avec affurance ; il envifage
avec fermeté le terme de fa carrière.
(y ) Duquesne meurt enfin ; il meurt
( yCe grand homme qui étoit né Calvinifte ,
mourut dans la même créance , à Paris , le 2 Février
1688 , après avoir vêcu 78 ans avec une
vigueur & une fanté extraordinaire . Son coeur
fut porté dans le Temple de la Ville d'Aubonne ,
dans le canton de Berne en Suiffe , où fon fils aîné
Henri Duquesne , Baron du lieu , lui fit placer
une épitaphe. Il avoit époufé Gabrielle de Bernière
, dont il a laiffé quatre fils.
Henri , l'aîné de fes enfans , formé aux armes
dès fa plus tendre jeuneffe , s'y est toujours diftingué.
Conftamment attaché à la Religion Proteftante
, il fe retira dans une Tèrre qu'il avoit
acquife en Suiffe , avec la permiffion du Roi. Il
mourut à Genève le 11 Novembre 1722 , âgé de
près de 71 ans , eftimé , aimé & regretté de tous
ceux qui le connoilloient.
JANVIER. 1763 . rog
•
en héros il emporte dans le tombeau
les pleurs de fa famille , les juftes regrets
de la France , & l'eftime de l'Europe
entiere .
DAGUES DE CLAIRFONTAINE.
Le fecond, Abraham , Capitaine de Vaiffeau ,
fe fignala auffi en plufieurs occafions importantes
. En 1683 , il prit & emmena à Toulon le
Prince de Montefarchio , Général de l'Armée Efpagnole
, & en 1684 dans la defcente de Gênes ,
il foutint le bataillon qu'il y commandoit avec
beaucoup de valeur.
Le troifiéme , Ifaac , & le quatrième , Jacob ,
furent des Officiers très recommandables par
leur mérite & leur courage.
Duquesne avoit auffi plufieurs frères , qui font
tous morts dans le Service. L'un d'eux , Capitaine
de Vaiffeau , fut tué d'un coup de canon. Il
laiffa un fils , Duquefne Monier , qui après s'être
Egnalé en diverses occafions , & avoir eu un bras
emporté , fut fait Chef d'Eſcadre en 1705.
DUQUESNE Lieutenant Général
des Armées Navales de France. ( a )
Non ille pro patriâ timidus perire.
Horat.
D
E tous les Etats qui concourent à
la gloire de la patrie , il n'en eft point
de plus utile ni de plus honorable que
la profeffion des armes. De tout temps
elle fut fpécialement dévolue à notre
Nobleffe , deſtinée par état à fervir fon
( a ) Ce Sujet a été proposé par l'Académié
de Marſeille pour la diſtribution des Prix du 25
Août 1762 .
* V. p . 2 32. & 2 33. de ce ſecond volume .
7 81
JANVIER. 1763.
Roi. Ce n'est qu'en prodiguant fon fang
qu'elle reléve fa fplendeur & s'immortalife
dans les faſtes de la postérité : elle
fe flétrit au contraire dans une honteuſe
oifiveté. Qui peut compter fans interruption
une longue fuite d'ayeux qui
ont facrifié leurs vies pour le falut de la
Patrie , fe glorifiera-t-il de fa nobleffe ,
s'il ne marche fur leurs traces dans la
carriere de l'honneur ? Qu'eft - ce en effet
qu'un grand nom fans vertus ? Un héros ,
le premier de fa race , fera toujours préféré
au Noble faftueux , qui ne fonde
fon illuftration que furfes titres. La naiffance
eft un effet du hafard ; mais la
vertu , jointe à la valeur , diftingue &
caractériſe le vrai Noble , le Citoyen &
tout bon François.
Volez, s'écrioit l'illuftre Vendôme à
fes ,foldats , volez où l'honneur vous
appelle ; fongez que vous êtes François
! ....
(b) Duquesne , nom à jamais immortel
! Duquefne , l'un des plus grands
hommes de fon fiécle , fe dévoua au
fervice de mer dès fa plus tendre jeuneffe .
(b) Abraham Duquesne nâquit en Normandie
l'an 1610 , d'une famille noble & habituée de
puis longtemps dans cette Province.
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
Son pere (c) Abraham Duquesne , blanchit
fous les armes , connut fes talens
& les perfectionna. Ce fut fous cet
illuftre père que notre jeune héros fit fes
premieres campagnes. Ils contribuerent
T'un & l'autre par l'éclat de leurs exploits
à la gloire du fiécle de Louis XIV.
C'eſt être vraiment grand que de travailler
à la grandeur des autres ; c'eſt le
comble de l'héroïfme que de concourir à
la gloire de fon Prince & à celle de l'Etat.
(d) Sanctuaire des Mufes & des Sciences
, dépofitaire des merveilles de mon
héros , je devrois fans doute dans un
humble filence vous entendre ici , Meſfieurs
, prodiguer les juftes louanges qui
font dues à ce grand homme. C'eft dans
(c ) Abraham Duquesne , père de notre Héros ,
mâquit au Bourg de Blangi dans le Comté d'Eu ,
de parens pauvres & Calviniftes . 'S'étant retiré de
bonne heure à Dieppe , il y apprit la Carte marine
, fe mit fur les vaiffeaux , & fe rendit capable
d'être Pilote. Après avoir exercé quelque temps
cette profeffion , il paffa en Suéde , obtint une
place de Pilote dans les vaiffeaux de la Reine
Chriftine ; fut choifi enfuite par cette Princeffe
pour conduire quelques vaiffeaux en France , &
s'étant diftingué dans cette occafion , il fut fait
Capitaine de vaiffeau dans l'Armée Navale de
France.
(d) L'Auteur s'adreffe ici à l'Académie de Marfeille.
JANVIER. 1763. 83
vos ports qu'il préféra de fixer fon féjour
: c'est là qu'il employa ces jours fi
précieux de la jeuneffe à acquérir la
fcience qui fait les grands hommes. On
le voyoit toujours affidu aux écoles de
la marine , toujours attentif aux exercices
& à la manoeuvre des Matelots ;
toujours avide de s'inftruire , entrer dans
les moindres détails . Il favoit qu'on ne
doit rien ignorer dans l'état qu'on embraffe
; bien différent de cette jeuneffe
éfféminée qui néglige l'étude , & lui
préfére fans honte l'cifiveté des Cours ,
où la Nobleffe fe dégrade , où le coeur
s'amollit , où les moeurs enfin fe corrom-
-pent par l'air contagieux que fouvent
on y refpire.
Si je ne puis , à l'exemple de Duquefne
, prodiguer mon fang pour le falut
de l'Etat ; qu'il me foit du moins permis
, comme Citoyen , d'élever ma foible
voix pour immortalifer un de fes
illuftres défenfeurs. N'y auroit- il pas une
forte d'ingratitude , fi animé par l'organe
refpectable d'une des plus célébres
Académies du Royaume , on ne
confacroit pas à la gloire de ce Hiros
une partie de fes veilles , pour ajouter
de nouveaux lauriers à ceux dont il a
été couronné tant de fois ? Je connois
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
mon infuffifance , MM. mais j'ofe me
flatter que vous applaudirez à mon zéle.
On ne peut fe rappeller l'horrible attentat
qui plaça Louis le Jufte fur le Trône
dans un âge encore tendre. La mort
précipitée d'un Prince , l'amour de fes
Sujets & la terreur de fes Ennemis ,
laiffa l'Etat en proye au Démon de la
difcorde. Habile à profiter d'une minorité
qui devoit être longue , ce Monf
tre , le plus cruel ennemi du genre
humain , alluma le flambeau de la
guerre ; la Religion en fut le prétexte
Ipécieux , l'ambition des Grands la fe-
.conda , & l'Etat en fut la victime. Des
Puiffances voifines & formidables fembloient
mettre le comble aux malheurs
de la France menacée de toutes parts.
Richelieu ( e ) paroît : le Génie fans vigueur
& prèfque engourdi fe réveille
a fa voix ; les Arts renaiffent , la Marine
fe rétablit , & le Commerce , ce
canal précieux qui porte la circulation
& la vie dans tous les membres de l'Etat,
( e ) En 1627 le Cardinal de Richelieu fit fupprimer
la Charge d'Amiral dont étoit revêtu le
Duc de Montmorenci , & celle de Connétable vacante
par la mort de Lefdiguieres . Il fe fit créer
Chef & Surintendant Général de la Navigation
& du Commerce.
JANVIER. 1763. . 85
ranime ce corps fans chaleur & prèſque
anéanti .
Richelieu , Politique fublime , renouvelle
l'alliance avec les Hollandois
porte les premiers coups à la Maiſon
d'Autriche , ce Coloffe éffrayant , qui
faifoit trembler l'Europe ; prépare la
deftruction des Huguenots en France
& médite la prife de la Rochelle , boulevard
formidable qui fervoit d'afyle à
l'héréfie & de retraite aux Rebelles .
,
Déja la Flotte Angloife s'avance vers
l'ifle de Rhé , à la follicitation des
Rochelois & du Duc de Rohan leur
· Chef.
Quel délire n'excite pas le fanatiſme !
Le Citoyen s'arme contre le Citoyen ;
Les Grands , qui par leur naiffance &
leur rang doivent être les défenfeurs de
l'Etat , s'en déclarent les plus cruels ennemis.
Le voile facré de la Religion
couvre leur ambition démesurée : tout
leur paroît permis , dès que tout leur
paroît poffible.
Abraham Duquesne , Calviniste , demande
à ne point fervir dans l'Armée
Royale : il l'obtient ; mais fon zèle pour
la Patrie l'engage à folliciter un autre
emploi. Il fait que la différence des
fentimens ne préfcrit point contre la
86 MERCURE DE FRANCE.
fidélité qu'il a jurée à fon Roi & à l'Etat.
Ses devoirs gravés dans fon coeur
font puifés dans ces principes inébranlables
de la Religion naturelle , fondement
de toutes les autres Religions.
L'amour des François pour leur Prince
ne fut jamais pour eux une loi tyrannique:
c'eft un penchant naturel , auquel
ils fe livrent d'autant plus volontiers ,
qu'ils y attachent leur bonheur & leur
gloire.
Généreux Marfeillois ! braves François
la fidélité à votre Roi eft votre
premiere vertu. Vos premiers fentimens
font les premieres chaînes qui vous attachent
inviolablement à votre Prince :
vos premiers voeux , vos premiers defirs
furent toujours de vous facrifier mille
fois pour fon falut & pour celui de la
Patrie .
Notre brave Guerrier fe tranſporte
d'un autre côté avec fon Efcadre. Son
fils âgé de 17 ans , commandoit un vaiffeau
fous fes ordres . Sa valeur annonça
dès-lors fa future grandeur , & la
force de fon génie lui tint lieu de plus
d'expérience ; mais le Ciel dont les décrets
fon impénétrables , le priva bientôt
de ce généreux père : pris par les
Efpagnols a fon retour de Suéde , il
JANVIER. 1763 . 87
reçut
le coup
de la mort
dans
un combat
inégal
. (f)
Quel coup de foudre pour un fils
également doué d'une belle âme & d'un
coeur excellent !
Brave Duquesne : ah ! fi la Parque
cruelle a tranché le fil d'une vie fi belle
& fi glorieufe , vous revivez de nouveau
par la gloire & les exploits de ce jeune
guerrier.
(g) La furpriſe de Tréves par les Epagnols
& l'enlévement de l'Electeur
(f) Le vieux Duquesne mourut à Dunkerque
l'an 1635 , dans les fentimens de la Religion
Prétendue Réformée.
(g ) Quoique jufques- là il n'y eût point eu de
rupture ouverte entre la France & l'Espagne ,
parce que , foit en Italie , foit en Allemagne ,
les Eſpagnols ne fervoient que comme auxiliaires
, en vertu des Traités. d'alliance entre les
deux Branches de la Maiſon d'Autriche ; la prifon
de l'Electeur produifit cependant la guèrre.
qui dura depuis 1635 jufqu'à la paix des Pyrénées
& le mariage de Louis XIV. Le Cardinal
Infant , Gouverneur des Pays- Bas , ayant refufé
à ce Monarque la liberté de l'Electeur , força le
Roi à lui déclarer la guerre & à interdire tout
Commerce entre les deux Nations.
En 1637 on attaqua l'Ile de Sainte Marguerite
& de les Forts , qui furent rendus au Comte
d'Harcourt 43 jours après fa defcente dans Lifle.
Les Espagnols perdirent 1 500 hommes ; & le
jeune Duquesne fe trouva à cette attaque.
N
88 MERCURE DE FRANCE.
firent voler Duquefne aux ifles de Sainte-
Marguerite. Il en forme l'attaque. La
réfiftance opiniâtre des Affiégés ne le
rebute point ; plus elle eft vive , plus fon
activité redouble. Les difficultés femblent
ne ſe préſenter que pour ajouter
à l'éclat de fon triomphe ; & les Efpagnols
ne fe multiplient que pour aug
menter le nombre des victimes qu'il
facrifie aux mânes de fonère.
Mais ce n'eft encore ici qu'un foible
crayon de ce qu'ils avoient à craindre
de fon habileté & de fon courage. On le
voit bientôt près du Môle de Gattary (h),
attaquer une Flotte de dix-huit vaiffeaux.
Dix-fept font pris , & le dix-huitiéme
mis hors de combat.
Intrépide , il ne connoît aucun danger.
Son courage le porte à Saint-Ogue ( i ) ;
il attaque les vaiffeaux qui font dans le
port ; & ce fut dans la chaleur du combat,
que bleffé d'un coup de moufquet ,
il fit à la Patrie la premiere offrande de
ce fang précieux qu'il prodigua fi géné-
( h ) En 1638, Duquefne contribua beaucoup à
la défaite des Efpagnols devant Gattary en Bilcaye.
( i ) En 1639 , il fut bleffé dans le Port de
& Ogue.
IAN VIER. 1763.
89
reuſement dans la fuite à Tarragone (k) ,
à Barcelone ( 1) , à la prife de Perpignan
(m) , & au Cap de Gattes .
Le fang ne s'épuife jamais , fi l'on en
croit les Héros , & le courage femble
fuppléer aux forces de la nature. Plus le
fang coule , plus il devient pur ; & fi la
guèrre eft le fléau de l'humanité , elle
eft aux yeux du Héros l'école de la
valeur & le creufet de la nobleffe.
Funeſte préjugé qui ne s'accordera
jamais avec les maximes du vrai Philofophe
, qui ne regarde la guèrre que
(k ) En 1641 , la Motte- Houdancourt , Commandant
en Catalogne , après avoir pris la Ville
& le Château de Conftantin & quelques autres
Places , vint mettre le fiége devant Tarragonne.
L'Armée Espagnolle qui y étoit enfermée fouffroit
beaucoup de la difette. On fit des efforts
incroyables pour la ravitailler , ce qui donna
lieu à un combat où le Général François défit
un grand nombre d'ennemis . L'Archevêque de
Bordeaux qui bloquoit Tarragonne par mer , attaqua
41 Galéres Eſpagnolles & en prit 12. Ce
fut dans cette action que Duquesne fut encore
dangereufement bleſſé .
•
( i ) En 1642 , il reçut de nouvelles bleſſures devant
Barcelone dans le temps de la priſe de
Perpignan qui fe rendit au Roi après trois mois
de fiége.
( m ) En 1643 , il répandit fon fang à la Bataille
qui le donna au Cap de Gattes.
90 MERCURE DE FRANCE .
comme le fléau du genre humain
comme un gouffre affreux , où tant de
Héros font enfévelis , tant d'hommes
facrifiés ; moins fouvent au bien de l'Etat
qu'aux capricés des Puiffances & à
l'imprudence des Généraux !
Je vous en attefte , ombres chères à
la patrie Intrépide Bayard ! Brave
Turenne ! Vaillant Duguai-Trouin ! Illuftre
Barwik ! vous qui n'allâtes moif
fonner tant de lauriers chez les ennemis
, que pour rapporter à vos concitoyens
le précieux rameau de la Paix .
(n) Richelieu meurt , & fa mort fut
pour les Espagnols l'événement le plus
heureux ils crurent le génie de la
France abattu & enfeveli avec ce grand
homme mais quelle furprife ! Louis le
Grand monte fur le Trône , & le génie
du gouvernement s'affied à côté du
Monarque. Nouvel Augufte ; fon fiécle
fut celui des Sciences & des beaux Arts :
il produifit ces grands hommes
ces
hommes immortels , dont les noms célébres
pafferont d'âge en âge , & feront
( n .) Les Espagnols furent battus prèfque partout
cette année. Le Maréchal de la Motte en
Catalogne conferva toujours fur eux la fupériorité
, & fit échouer toutes leurs entrepriſes.
JANVIER. 1763. 91
l'admiration de la postérité la plus reculée
.
(o) Duquefne part pour la Suéde ; fon
nom y eft connu ; fa réputation le précéde.
Les exploits fameux & les fervices
fignalés de fon illuftre père étoient profondément
gravés , ( non für des monumens
que le temps peut détruire , ou que
fouvent la flatterie éléve moins au mérite
qu'à l'orgueil des mortels & au faſte
de la décoration ; ) mais dans les coeurs
des Suédois , monumens plus fincères
& plus folides. Le Peuple , dont le fuffrage
n'eft point équivoque , accourt en
foule , fait éclater fa joie ; joie toujours
pure & véritable , lorfqu'elle a pour objet
le mérite d'un grand homme.
Bien différent de ces Guerriers qui
paffent dans le fein des plaifirs , &
dans les douceurs d'un indigne repos
(o ) En 1644 , Duquefne alla fervir en Suéde. Il
fut fait d'abord Major-Général de l'Armée Navale
, enfuite Vice- Amiral . C'est en cette qualité
qu'il fervoit le jour de la fameufe bataille où les
Danois furent entierement défaits. Il aborda lui
deuxième leur Vaiffeau Amiral appelé la Pctience.
Le Général Danois fut tué. Le Roi de
Dannemarck eût été fait prifonnier , fi ce Prince
bleffé à l'oeil d'un éclat de bois près d'un canon
qu'il pointoit , n'eût été obligé de fortir de
ee Vaiffeau la veille de l'action.
92 MERCURE DE FRANCE.
à
le loifir que leur laiffe la Patrie ; ce
fut pour l'employer utilement que vous
paffâtes au fervice de la Suéde , invincible
Duquesne ! Qui connut jamais
mieux que vous le prix du temps ? Qui
jamais mieux que vous , fçut le mettre
profit ? Ce temps finéceffaire peut-être
à votre repos , en même -temps fi utile
& fi glorieux à la Patrie , vous le deftinez
à fecourir les Suédois nos fidéles
Alliés , & à les garantir de l'injufte
ufurpation des Danois. Les titres éclatans
qui font l'appanage du vrai mérite
, qui jamais ne furent fufpects ,
lorfqu'ils font donnés par une Nation
étrangère , vous font juftement prodigués.
Nommé Vice Amiral , vous fervîtes
en cette qualité à la fameufe journée
où les Danois furent défaits.
Déja les deux Flottes font en préfence
mille bouches d'airain vomiffent
la foudre & la mort. Un jour artificiel
inventé par la fureur des hommes,
femble cacher aux combattans ce jour
doux & bienfaifant qui éclaire la nature.
Les vaiffeaux s'élancent contre les vaiffeaux.
Mille débris éclatans obfcurciffent
l'air , & font dans le même inf
tant engloutis dans les eaux. De tristes
lambeaux de malheureux couvrent la
JANVIER. 1763. 93
Turface des mers. Le défordre fe met
dans l'Armée Danoife . La confufion des
Matelots , le cris des Officiers , le découragement
des foldats , tour lui annonce
une prompte défaite.
D'un autre côté , le bon ordre fe
maintient dans l'Armée Suédoife. La
bonne contenance des Officiers éxcite
la confiance du Matelot , occupé à la
manoeuvre. Duquefne fe fignale on
croiroit à le voir que la victoire eft à fes
ordres. Au-deffus de toute crainte , il
fend les flots ; & fe faifant jour à travers
la flotte ennemie , il aborde lui
deuxième le vaiffeau Amiral. Il s'élance
au milieu du fang & du carnage . Le
choc eft furieux ; mais rien ne réfifte à
l'ardeur de fon courage. Son bras invincible
porte par-tout la mort. Le Général
Danois tombe fous fes coups : il
fe rend maître du vaiffeau. Le vaincu
implore la clémence du vainqueur , &
le Roi lui-même eût fubi le même fort ,
fi un événement inopiné n'eût ravi à
Duquefne cette illuftre conquête.
(p ) La Suéde étonnée retentiffoit des
(p) En 1647 il fut rappellé en France & commanda
cette année & la fuivante une des Eſcadres
qui furent envoyées à l'expédition de Naples. Le
Roi d'Espagne battu de tous côtés , voyoit avec
94 MERCURE DE FRANCE.
louanges de mon Héros , lorfqu'il fut
rappellé en France. La voix de fa Patrie
fe fait entendre il ne délibére
>
chagrin le Rouffillon & la Catalogne entre les
mains des François. Naples révoltée contre lui ,
venoit de fe donner au Duc de Guife . Celui- ci ,
qui ne paffa que pour un Avanturier audacieux ,
parce qu'il ne réuffit pas , avoit eu du moins la
gloire d'aborder feul dans une barque au milieu
de la Flotte Efpagnole , & de défendre Naples
fans autre fecours que fon courage.
La Sicile depuis le temps des Tyrans de Syracufe
, a toujours été fubjuguée par des Etrangers;
affervie fucceffivement aux Romains , aux Vandales
, aux Arabes , aux Normans , fous le val
felage des Papes , aux François , aux Allemands ,
aux Efpagnols : haïllant prèfque toujours fes
maîtres , le révoltant contre eux , fans faire de
véritables efforts dignes de la liberté , & éxcitant
continuellement des féditions pour changer de
chaînes .
En 1674 , les Magiftrats de Meffine venoient
d'allumer une guèrre civile contre leurs Gouverneurs
& d'appeller la France à leur fecours. Une
Flotte Efpagnole bloquoit leur port ; ils étoient
réduits aux extrémités de la famine..
En 1675 , le Chevalier de Valbelle vint d'abord
avec quelques Frégates à travers la Flotte
Efpagnole. Il porta à Meffine des vivres , des årmes
& des foldats. Ayant enfuite tenté d'y conduire
un nouveau fecours , les Galéres Eſpagnoles
& quelques Vaiffeaux Hollandois entreprirent
de lui difputer l'entrée du canal. Il y eut un combat
; le paffage fut forcé , & le convoj arriva heureufement,
JANVIER. 1763 .
point ; il s'arrache à la gloire & aux
applaudiffemens pour voler à ſon ſecours.
Il eft auffi -tôt chargé du commandement
de l'Efcadre deſtinée a l'expédition
de Naples. Puiffe tout François
, à l'exemple de ce grand homme
facrifier les intérêts les plus chers à l'amour
de fon devoir !
où
La France déchirée par les guerres
civiles fous les Régnes des Valois ,
Régne malheureux , où l'ambition des
Grands & la fureur des Hérétiques la
mirent à deux doigts de fa perte ,
l'enthouſiaſme aveugle du fanatiſme
infpiroit les plus éxécrables maximes.
La France , dis- je , dans ces temps de
troubles & d'horreurs , n'avoit pu entretenir
fa Marine ; fon rétabliffement
étoit dû à la fage prévoyance de Richelieu
.
Mazarin dont les vues furent moins
étendues , la négligea. Il étoit réſervé
au généreux Duquesne de la réparer
par fon défintéreſſement.
Vrai citoyen , il penfe que fon patrimoine
eft celui de l'Etat. Général vertueux
, la gloire de le fervir eft l'unique
récompenfe qu'il ambitionne. Il arme à
fes frais plufieurs vaiffeaux. Il vole au
fecours de l'Armée Royale , qui tenoit
96 MERCURE DE FRANCE.
bloquée la ville de Bourdeaux . Il eft
rencontré par une Efcadre,Angloife. On
veut lui faire baiffer pavillon : c'est ici
que l'orgueil peut être une vertu dans
les Héros. Son courage dicte fon refus.
Le combat s'engage, & il y eft dangereufement
bleffé. Il fe retire glorieufement ,
quoiqu'avec des forces inégales. Obligé
de s'arrêter à Breft pour faire radouber
fes vaiffeaux , il revole à Bourdeaux
fans attendre l'entière guérifon de fes
bleffures . La Flotte Efpagnole arrive
en même temps que lui dans la rivière :
elle s'oppose à fon paffage. La barrière
eft forcée : il entre en préfence des Efpagnols
, & fa belle manoeuvre oblige la
ville de fe rendre.
Anne d'Autriche , Régente du Royaume
, qui n'ignoroit pas que ces fuccès
n'étoient dûs qu'à la valeur & à la générofité
de Duquesne , crut qu'il étoit
de fa gloire de le récompenfer : elle lui
donna le château & l'ifle d'Indred , qui
étoient du Domaine de Sa Majeſté.
Ce n'eft que par les bienfaits qu'on
réuffit à s'attacher les hommes. Le feul
efpoir d'une récompenfe glorieufe peut
produire des Héros. La fage politique
d'un Etat eft de favoir les multiplier par
un appas fi juſte & fi raiſonnable.
Deux
JANVIER . 1763 . 97
- Deux Provinces envahies par les François
font trembler le Roi Catholique
pour le refte de fes Etats. Naples révoltée
contre fon Souverain ; les Siciliens ,
peuple inconftant , venoient de fe donner
au Duc de Guife , dernier Prince
de cette branche d'une Maifon fi féconde
en hommes illuftres , mais dangereux
.
(9 ) Le Roi d'Espagne eft contraint
par la révolte de Meffine d'implorer le
( q ) En 1676 , l'Efpagne appella les Hollandois
pour défendre la Sicile. Rhuiter fut chargé
de cette expédition. Les François qui réunis aux
Anglois , n'avoient pu battre les flottes de la
Hollande , l'emporterent feuls fur les Hollandois
& les Elpagnols . Le Duc de Vivonne obligé
de refter dans Meffine , pour contenir le Peuple
déja mécontent de les défenfeurs , laiffa donner
cette bataille par Duquesne , Lieutenant- Général
des Armées Navales ; homme auffi fingulier que
Rhuiter, parvenu comme lui au commandement
par fon mérite .
Rhuiter dont la mémoire eft encore dans la
plus grande vénération en Hollande , avoit commencé
par être Valet & Mouffe de Vaiſſeau ; il
n'en fur que plus refpectable. Le Confeil d'Elpagne
lui donna le Titre & les Patentes de Duc ,
dignité frivole pour un Républicain. Ces Patentes
n'arriverent qu'après la mort . Les enfans de
Rhuiter refuferent ce Titre fi brigué dans nos
Monarchies , mais qui n'eſt pas préférable au nom
de bon Citoyen ..
I. Vol. E
98 MERCURE
DE FRANCE .
fecours des Hollandois fes anciens ennemis.
Rhuiter , le fameux Rhuiter , un
des plus grands hommes de fon fiécle
à la tête d'une Efcadre de vingt-trois
vaiffeaux , joint l'Efcadre Efpagnole ,
compofée de vingt.
C'est contre ces forces formidables
que Duquesne devenu Lieutenant Général
des Armés Navales, va combattre.
C'est ici que l'éloge de mon Héros
va devenir plus intéreffant ; c'eft ici
que l'étendue de fon génie , fon activité
, fa valeur vont paroître dans tout
leur jour ; c'eft contre Rhuiter enfin
contre le Capitaine de fon fiécle qui jouiffoit
de la plus haute réputation , que l'Europe
étonnée admire fa fupériorité .
Toulon le voit partir à la tête de 20
vaiffeaux, efcortant un grand convoi de
munitions pour Meffine. Un pareil
nombre de vaiffeaux s'offre à fa rencontre
à la vue de Stromboli ; c'eft
Rhuiter qui les commande. Duquesne
attaque , Rhuiter plie. Preuilli , qui
commande l'avant- garde , charge celle
des Hollandois , la met en défordre , &
Duquefne fait entrer fon convoi dans
Meffine .
Les Flottes combinées d'Efpagne &
de Hollande font voile vers Agofta
JANVIER . 1763 . 99
dans l'efpérance qu'il s'y feroit quelques
mouvemens en leur faveur. L'Efcadre
Françoife fort du Port de Meffine pour les
combattre. Duquefne découvre les ennemis
à travers le Golfe de Catane. Les
Efpagnols & les Hollandois viennent à
lui avec l'avantage du vent ; avantage
qui décide prèfque toujours des combats
de Mer. Rhuiter fond fur la Flotte Françoife
; il eft repouffé avec perte & attaqué
lui-même. C'est là que nos deux
Généraux mettent en ufage tout ce que
la valeur & la prudence , tout ce que
la fupériorité du génie & la préfence
d'efprit peuvent fuggérer aux grands
Hommes. On les voit attentifs à profiter
de leurs avantages , ou à réparer
leurs pertes , donner des ordres à propos
& avec intelligence, fe porter aux endroits
où leur préfence eft néceſſaire :
nul danger ne les étonne : Ruither &
Duquefne fe multiplient ; on les voit
fur tous les vaiffeaux diriger la manouvre
, animer les foldats par leur exemple ,
voler au fecours des foibles & encourager
les forts. Les Galères d'Efpagne
dégagent quatre de leurs vaiffeaux qui
étoient fur le point d'être pris. Rhuiter
dans la chaleur de l'action , reçoit le
coup de la mort ; il tombe ; & LOUIS
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
LE GRA ND en eft affligé. En vain des
Courtisans lui difent qu'il eft défait d'un
Ennemi redoutable : rien , dit - il , ne
peut empêcher d'être fenfible à la mort
d'un grand Homme.
Je dois ajouter à la gloire de mon
Héros le témoignage authentique que
lui rendit Rhuiter dans les différentes
actions qu'il eut à foutenir contre les
François il difoit franchement qu'il
ne craignoit que Duquefne. Les grands
Hommes fe rendent juftice : la jaloufie ,
vice des âmes baffes , ne peut offufquer
leur raifon , ni corrompre leur coeur.
Durquefne toujours infatiguable, pourfuit
les deux Flottes , les attaque pour
la troifiéme fois , & aucun vaiffeau ne
ne lui eût échappé , fi les ombres de
la nuit & le Port de Syracufe ne les
euffent mis à couvert.
LOUIS ( r) donne la paix à l'Europe;
(* ) Le Roi d'Angleterre ayant commencé la
guerre pour l'intérêt de la France , étoit fur le
point de fe liguer avec le Prince d'Orange qui
venoit d'époufer fa niéce . Louis XIV. donna la
paix à l'Europe . Les Ennemis licentierent leurs
troupes extraordinaires ; il garda les fiennes ,
fis en quelque forte de la paix un temps de conquêtes.
Depuis Charlemagne on n'avoit vu aucun
Prince agir ainfi en' Maître , en Juge des Souve-
#ains , & conquérir des Pays par des Arrêts. La
&
"
JANVIER. 1763 . ΙΟΥ
il en préfcrit lui - même les conditions
en Vainqueur. Pour affurer le repos de
fes Peuples , & contenir fes Ennemis
dans le refpe &t & la crainte , ce Monarque
porte fa Marine au- delà des efpérances
de la France , & de l'Europe
étonnée . Soixante mille matelots font à
fa folde ; & des Loix auffi fages que
févères préfcrivent à ces hommes groffiers
les régles de leurs devoirs . Des
fommes immenfes font employées à
conftruire le Port de Toulon fur la
Méditérannée , celui de Breft , de Dunkerque
, du Havre - de - Grace & de Rochefort
fur l'Océan . L'école de la Marine
eft inftituée dans ces différens
Ports. Une foule de jeune nobleſſe vient
s'inftruire auprès des grands Hommes
que le mérite a défignés pour maîtres.
( s ) Le Roi avoit plus de cent vaifpuiffance
formidable de ce Monarque qui s'étendoit
ainfi de tous côtés , & acquéroit pendant la
paix plus que fes prédéceffeurs n'avoient acquis
par la guerre , réveilla les allarmes de l'Europe.
L'Empire , la Hollande , la Suéde même , firent
un traité d'affociation . Les Anglois menacerent.
Les Eſpagnols voulurent la guèrre . Le Prince d'Orange
remua tout pour l'allumer ; mais aucune
de ces Puiſſances n'ofa porter les premiers coups.
(s) En 1681 Duquefne attaqua les Tripolitains ,
& les obligea à conclure une paix très- glorieufe
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
>
feaux de ligne ; ils ne reftoient pas oififs
dans fes Ports. Ses Efcadres fous le
commandement de Duquefne nettoyoient
les Mers infectées par les Corfaires
d'Alger & de Tripoli. Notre Hé
ros à la tête de fix vaiffeaux va jufques
dans le Port de Chio attaquer les Tripolitains
; & le Capitan Bacha ne peut
avec quarante Galéres les mettre à l'abri
des foudres du Général François . Ces
Africains fe foumettent & n'obtiennent
la paix qu'à la prière & par l'entremife
du Grand- Seigneur.
( t ) LOUIS veut fe venger d'Alger.
>
pour la France. Ils rendirent un Vaiffeau François
qu'ils avoient pris , tout le canon , les armes
tout l'équipage , & un très-grand nombre de
Chrétiens qu'ils avoient fait esclaves.
(t ) En 1683 Louis XIV. fe vengea d'Alger
avec le fecours d'un art nouveau , dont la découverte
fut due à cette attention qu'il avoit d'exciter
tous les génies de fon fiécle. Cer art funeſte ,
mais furprenant , eft celui des galiotes a bombes ,
avec lesquelles on peut réduire des villes mariti
mes en cendres. Bernard Renaud , plus connu
fous le nom du Petit Renaud , fut l'auteur de
cette invention . Ce jeune homme , fans avoir jamais
fervi fur les vaiffeaux , étoit cependant par
fon génie un excellent Marin . Colbert , qui déterroit
le mérite dans l'obfcurité , l'avoit fouvent
appellé au Confeil de marine , même en préfence
du Roi. C'étoit par les foins & fur les lu
JANVIER. 1763. 103
Duquesne attaque ces Corfaries , brûle
leurs vaiffeaux , confume une partie de
la Ville par le moyen d'une forte d'artillerie
jufqu'alors inconnue & qui par
la fuite fera un des plus terribles fléaux
de l'humanité. Ce Monarque généreux
dont la grande âme fçavoit toujours
mettre des bornes à ſa vengeance , avoit
mieres de Renaud que l'on fuivoit depuis peu une
méthode plus réguliére & plus facile pour la conftruction
des vailleaux . Il ofa propofer dans le
Confeil de bombarder Alger avec une Flotte. On
n'avoit pas d'idées que des mortiers à bombes
puffent n'être pas polés fur un terrein folide. La
propofition révolta Il éffuya les contradictions &
les railleries que tout inventeur doit attendre ;
mais fa fermeté & cette éloquence qu'ont d'ordinaire
les hommes frappés de leurs inventions
déterminérent le Roi à permettre l'élai de cette
nouveauté . Renaud fit conftruire cinq vaiffeaux
plus petits que les vaiffeaux ordinaires mais plus
forts de bois , fans ponts , avec un faux tillac à
fonds de cale , fur lequel on maçonna des creux ,
où l'on mit les mortiers. Il partit avec cet équipage
fous les ordres de Duquefne , qui étoit chargé
de l'entrepriſe. Ce Général & les Algériens
furent étonnés de l'effet des bombes . Outre deux
vaiffeaux de ces Corfaires qu'il brula , le feu des
bombes confuma une partie de la ville : mais cet
art porté bientôt chez les autres Nations , ne fervit
qu'à multiplier les calamités humaines . La Marine
ainfi perfectionnée en peu d'années , étoir
le fruit des foins du grand Colbert.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
épargné les Algériens. Ces Corfaires infolens
s'en prévalurent & le contraignirent
de les punir de nouveau. Il fit
bombarder leur Ville pour la feconde
fois l'année fuivante. Le dommage fut
très- confidérable dans cette Capitale.
Les Vaiffeaux & les Galéres furent pris,
brûlés ou coulés à fond ; un grand
nombre de maifons renverfées , des
magafins ruinés. La néeeffité leur fir
demander la paix. LOUIS la leur accorda.
On éxigea pour préliminaires de
rendre fans rançon plus de fix cens Chrétiens
efclaves , & de payer une fomme
d'argent , punition dure & fenfible
pour des Corfaires ! Tunis & Tripoli
firent à leur exemple les mêmes foumiffions
.
(u) Gênes avoit vendu des munitions
( u ) En 1684 , la République de Gênes ayant
refufé de ſe ſoumettre aux ordres de Louis XIV ,
& comptant trop fur le fecours de l'Eſpagne , ſe
vit fur le point d'être détruite de fond en comble
par l'effet des bombes. Elle fut forcée de céder.
Le Roi exigea que le Doge & quatre principaux
Sénateurs vinffent implorer fa clémence
dans fon Palais de Verſailles ; & de peur que
les Génois n'éludaffent la fatisfaction
dérobaffent quelque chofe à fa gloire , il voulut
que le Doge qui viendroit lui demander pardon,
& ne
JANVIER. 1763 . 105
+
de guèrre aux Algériens . Elle conftruifoit
quatre Galéres pour l'Espagne .
Le Monarque François lui défend par
fon Envoyé de les lancer à l'eau , &
la menace d'un châtiment prompt
& rigoureux fi elle refufe de fe foumettre
à fes volontés. Les Génois irrités
de cette entréprife fur leur liberté ,
n'y eurent aucun égard. Duquesne fort
de Toulon à la tête de 14 Vaiffeaux ,
20 Galéres , 10 Galiotes a bombes &
plufieurs Frégates. Il fe préfente devant
Gênes . Les 10 Galiotes y jettent
quatorze mille bombes & réduifent en
cendres une partie de fes Palais. Quatre
mille foldats débarquent , & portent le
fer & le feu dans les fauxbourgs. Le
Génois effrayé craint la ruine totale de
fes Etats. Ces fiers Républicains humiliés
par des progrès fi rapides , députent
fût continué dans fa Principauté , malgré la loi
perpétuelle de Gênes , qui ôte cette dignité à tout
Doge abfent un moment de la Ville . Le Doge
arriva a Verſailles le 22 de Février 1685 , demanda
pardon au Roi . Cegrand Prince , qui dans
toutes les actions de fa viejoignoit la politeffe à la
dignité , traita de Doge & les Senateurs avecautant
de bonté que de fafte. Ses Miniftres leur firent fentir
plus de fierté. Aufli le Doge difoit : Je Roi ôte à
nos coeurs la liberté , mais les Miniftres nous la
rrendent.
Ew
106 MERCURE DE FRANCE.
le Doge avec quatre Sénateurs , pour
aller demander pardon au Roi . Ils fe
rendent à Verfailles. Le Monarque , qui
favoit que la véritable grandeur confifte
particuliérement à oublier les injures ,
paroît fatisfait , les reçoit avec bonté ,
& les traite avec magnificence.
L'hiftoire des temps femble terminer
à ce dernier trait les glorieux exploits de
mon héros. Je finirai fon éloge par l'apologie
de fon coeur , auffi recommandable
par fon défintéreffement
noble & fublime par fes vertus .
> que
J'en appelle au témoignage de l'Afie ,
de l'Afrique & de l'Europe . Quelle foule
de témoins de fa valeur & de fon âme
bienfaifante ! Des Chrétiens arrachés à
l'esclavage viennent dans les tranſports
de la joie la plus pure , pénétrés des fentimens
de la plus vive reconnoiffance
baifer ces mains généreufes qui ont brifé
leurs fers.
O Duquefne ! à quels fentimens délicieux
ton âme ne fe livroit- elle pas ,
en voyant couler ces larmes précieufes
que la grandeur de cette action , que
l'héroïsme de la vertu , que l'amour de
l'humanité & l'admiration font répandre
! Qu'il eft glorieux pour toi de régner
ainfi fur les coeurs & de te les
JANVIER. 1763. 107
attacher par les bienfaits ! On t'offre
des rançons ; ton âme généreufe en
eft offenfée . Toute la récompenfe que
ton grand coeur ambitionne eft le feul
plaifir du bienfait .
(x) Duquefne arrive à la Cour. Son
nom vole de bouche en bouche . Il
perce la foule des Courtifans , il pénétre
jufqu'au Roi . Il lit dans fes yeux
pleins de majefté qu'il a gagné l'eftime
de fon Maître ; & c'eft la feule récompenfe
à laquelle il afpire : mais
LOUIS dont la grande âme ne laiffa
jamais le mérite & les fervices fans récompenfe
, lui donna & à fa poftérité
, comme un monument éternel de fa
bienveillance , la terre Dubouchet qu'il
érigea en Marquifat.
Duquefne en ceffant de combattre ,
n'en fert pas moins la Patrie . Dans une
retraite honorable , il forme des voeux
(x) Le Roi qui honoroit Duquesne d'une eftime
particuliere pour fon mérite , ne pouvant à cauſe
de la religion qu'il profelloit , le récompenfer
avec tout l'éclat qu'il auroit fouhaité , n'a pas
laiffé de lui donner & à fa poftérité une marque
de fa bienveillance , en lui faifant don de la Tèrre
Du bouchet , qui eft une des plus belles du Royaume
, fituée auprès d'Etampes. Il l'érigea en Marquifat
, lui ôta fon premier nom , & lui donna
celui de Duquefae.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
pour fon Prince , & pour l'Etat. Adoré
de fa Famille , il inftruit fes enfans &
leur apprend à marcher fur fes traces.
Témoin de leur valeur & de l'éclat de
leurs exploits , il fe voit convaincu que
fon fang illuftre ne pouvoit dégénérer.
Quels motifs de confolation pour ce
refpectable Guerrier dans un âge où
les infirmités fe multiplient , où la fenfibilité
augmente , où les organes d'un
corps épuifé s'affaiffent & fe détruifent.
Il attend la mort avec affurance ; il envifage
avec fermeté le terme de fa carrière.
(y ) Duquesne meurt enfin ; il meurt
( yCe grand homme qui étoit né Calvinifte ,
mourut dans la même créance , à Paris , le 2 Février
1688 , après avoir vêcu 78 ans avec une
vigueur & une fanté extraordinaire . Son coeur
fut porté dans le Temple de la Ville d'Aubonne ,
dans le canton de Berne en Suiffe , où fon fils aîné
Henri Duquesne , Baron du lieu , lui fit placer
une épitaphe. Il avoit époufé Gabrielle de Bernière
, dont il a laiffé quatre fils.
Henri , l'aîné de fes enfans , formé aux armes
dès fa plus tendre jeuneffe , s'y est toujours diftingué.
Conftamment attaché à la Religion Proteftante
, il fe retira dans une Tèrre qu'il avoit
acquife en Suiffe , avec la permiffion du Roi. Il
mourut à Genève le 11 Novembre 1722 , âgé de
près de 71 ans , eftimé , aimé & regretté de tous
ceux qui le connoilloient.
JANVIER. 1763 . rog
•
en héros il emporte dans le tombeau
les pleurs de fa famille , les juftes regrets
de la France , & l'eftime de l'Europe
entiere .
DAGUES DE CLAIRFONTAINE.
Le fecond, Abraham , Capitaine de Vaiffeau ,
fe fignala auffi en plufieurs occafions importantes
. En 1683 , il prit & emmena à Toulon le
Prince de Montefarchio , Général de l'Armée Efpagnole
, & en 1684 dans la defcente de Gênes ,
il foutint le bataillon qu'il y commandoit avec
beaucoup de valeur.
Le troifiéme , Ifaac , & le quatrième , Jacob ,
furent des Officiers très recommandables par
leur mérite & leur courage.
Duquesne avoit auffi plufieurs frères , qui font
tous morts dans le Service. L'un d'eux , Capitaine
de Vaiffeau , fut tué d'un coup de canon. Il
laiffa un fils , Duquefne Monier , qui après s'être
Egnalé en diverses occafions , & avoir eu un bras
emporté , fut fait Chef d'Eſcadre en 1705.
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Résumé : ESSAI historique sur ABRAHAM DUQUESNE, Lieutenant Général des Armées Navales de France. Non ille pro patriâ timidus perire. Horat.
Abraham Duquesne, lieutenant général des armées navales de France, incarne l'importance de la profession des armes pour la gloire de la patrie. Né en Normandie en 1610 dans une famille noble, il suivit les traces de son père, également nommé Abraham Duquesne, pilote et capitaine de vaisseau. Duquesne se distingua rapidement par son zèle et sa dévotion pour la marine, acquérant des compétences qui le marquèrent. Au cours de sa carrière, Duquesne participa à de nombreuses campagnes maritimes, notamment pendant la guerre contre l'Espagne. Il joua un rôle crucial dans plusieurs batailles, comme l'attaque des îles de Sainte-Marguerite, la défaite des Espagnols devant Gattary, et les combats à Tarragone, Barcelone, et Perpignan. Son courage et son habileté furent reconnus à travers divers exploits, où il fut souvent blessé mais continua toujours à se battre pour la patrie. En 1644, Duquesne servit en Suède et fut nommé Vice-Amiral, participant à une bataille où les Danois furent vaincus. Il aborda le vaisseau amiral danois et tua le général ennemi. En 1647, il fut rappelé en France et commanda des escadres lors de l'expédition de Naples. En 1674, les magistrats de Messine appelèrent la France à leur secours, bloqués par une flotte espagnole. Duquesne força le passage et livra des vivres et des armes à Messine. En 1676, il combattit et vainquit les flottes combinées de l'Espagne et des Pays-Bas commandées par l'amiral Rhuiter. Duquesne força le passage de Messine et remporta plusieurs victoires navales. Louis XIV, impressionné par ses succès, renforça la marine française, construisant des ports et instituant des écoles de marine. Duquesne fut récompensé pour ses services, recevant le château et l'île d'Indret. En 1681, il attaqua les Tripolitains et les força à conclure une paix glorieuse. Il nettoya également les mers des corsaires d'Alger et de Tripoli, libérant des esclaves chrétiens. En 1683, Louis XIV se venger des Algériens en utilisant des galiotes à bombes, une invention de Bernard Renaud. Cette attaque détruisit une partie de la ville d'Alger et força les Algériens à demander la paix, libérant des esclaves et payant une somme d'argent. Tunis et Tripoli suivirent cet exemple. En 1684, la République de Gênes, ayant refusé de se soumettre à Louis XIV, fut bombardée et contrainte de céder. Le Doge et quatre Sénateurs se rendirent à Versailles pour implorer la clémence du roi. Duquesne reçut des honneurs pour ses services, notamment la terre de Du Bouchet érigée en marquisat. Il mourut à Paris le 2 février 1688, à l'âge de 78 ans. Ses fils, notamment Henri, se distinguèrent également dans le service militaire et diplomatique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 11-12
VERS sur la mort de M. PESSELIER.
Début :
IL n'est donc plus ! La mort au midi de [...]
Mots clefs :
Mort, Pouvoir destructeur, Talents, Candeur, Pleurs, Cendres, Mœurs , Citoyen, Homme illustre, Homme de bien
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texteReconnaissance textuelle : VERS sur la mort de M. PESSELIER.
VERS furla mort de M. PESSELIER.
It n'eſt donc L plus ! La mort au midi de
Vient d'exercer ſur lui ſon pouvoir deſtructeur !
Il n'eſt plus ce Mortel aimable autant que ſage ,
Qui ſçavoit réunir par un rare affemblage ,
Les talens de l'eſprit aux qualités du coeur !
O vous amis nobles & tendres ,
Vous qui connoiffiez ſa candeur ,
Arroſez de vos pleurs les reſpectables cendres :
H m'eſt doux de vous voir partager ma douleur.
Dites en gémiſſant : >> il eut une âme pure.
>> Il n'abuſa point des faveurs
Dont l'avoit comblé la Nature.
>> Ainſi qu'en ſes écrits il fut ſimple en fes moeurs ;
>> Et chez lui le génie éclaira la droiture.
>>Ami zélé , bon Citoyen ,
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
>> Homme illustre.... Il fut plus. Il fut homme
>> de bien.
Par M. LEONARD,âgé de 19 ans.
It n'eſt donc L plus ! La mort au midi de
Vient d'exercer ſur lui ſon pouvoir deſtructeur !
Il n'eſt plus ce Mortel aimable autant que ſage ,
Qui ſçavoit réunir par un rare affemblage ,
Les talens de l'eſprit aux qualités du coeur !
O vous amis nobles & tendres ,
Vous qui connoiffiez ſa candeur ,
Arroſez de vos pleurs les reſpectables cendres :
H m'eſt doux de vous voir partager ma douleur.
Dites en gémiſſant : >> il eut une âme pure.
>> Il n'abuſa point des faveurs
Dont l'avoit comblé la Nature.
>> Ainſi qu'en ſes écrits il fut ſimple en fes moeurs ;
>> Et chez lui le génie éclaira la droiture.
>>Ami zélé , bon Citoyen ,
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
>> Homme illustre.... Il fut plus. Il fut homme
>> de bien.
Par M. LEONARD,âgé de 19 ans.
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Résumé : VERS sur la mort de M. PESSELIER.
Le poème de M. Léonard, âgé de 19 ans, rend hommage à M. Pesselier, récemment décédé. Il loue sa sagesse, ses talents intellectuels et ses qualités morales. Le défunt est décrit comme pur, honnête, simple et droit, dévoué en tant qu'ami et citoyen. Le texte exprime la tristesse de sa perte et souligne sa bonté et son illustre caractère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 26-29
LETTRE de feu M. de R.... à M. le C. D....
Début :
QUAND le sort capricieux [...]
Mots clefs :
Patrie, Inconstance, Tendresse, Société, Bienséance, Citoyen
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de feu M. de R.... à M. le C. D....
LETTRE de feu M. de R.... à M. le
C. D....
QUAND le fort capricieux
Signalant fon inconftance ,
De l'état le plus heureux
M'eut réduit dans l'indigence ,
J'affectai l'indifférence
Et la ftoïque fierté
D'un grand coeur , d'un homme fage
Qui voit d'un même viſage
Les biens & l'adverfité.
Mais dépouillons l'artifice
En fecret défefpéré ,
Au fond du coeur déchiré ,
Je gémiffois du caprice
De l'aveugle Déité.
Ton amitié , tá tendreffe ,
Cette conftante bonté
Qui dans mes maux intéreſſe
Rappella ma fermeté.
J'eus honte de ma foibleffe."
Quoi dis- je , l'éclat pompeur ,
Quoi , le bien que je regrette
Vaut-il l'amitié parfaite
D'un ami fi généreux !
Oui , mon cher D ....vous m'avez
OCTOBRE. 1763. 27
confolé ; vous m'avez dédommagé de
tout ; mais qui peut me confoler de
vous avoir perdu ? c'eſt un malheur
qui ne fouffre aucun foulagement. Je ne
crois pas avoir vécu un feul moment
depuis que je vous ai quitté . Pour comble
de malheur je fuis enfermé dans
un trifte Château. Eh , quelle fociété ,
grand Dieu !
Entre deux vieilles furannées ,
Dont les Parques ont par oubli
Laiffé prolonger les années ,
Dans la triſteſſe enſeveli ,
Je confume mes deſtinées.
Sentez-vous bien toute l'horreur de
ma fituation ? Je ne vois plus .... & je
vous ai perdu ; il faudroit du moins quelque
diffipation pour m'arracher aux
idées cruelles qui me fuivent partout ;
mais le devoir & cette maudite bienféance
me retiennent dans le lieu du
monde le plus affreux. Je ne vois que
des rides , des lunettes & le Breviaire
de mon Curé , vieillard aſthmatique &
qui a encore des reftes de grivois. Je
ne fçaurois vous peindre affez vivement
nos après foupers , & le lieu où ils fe
paffent : c'eft une grande falle que l'on
affure être une preuve de nobleffe . On
-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
s'y voit à la lueur d'une lampe qui ne
laiffe difcerner que confufément la Nativité
du Sauveur & le Jugement de Paris,
Piéces de Tapifferie que l'on a affociées .
La bifarrerie de cet affemblage me fait
toujours rire ; & ce rire regardé comme
une marque de mépris , fait vomir mille
injures à mes deux vieilles . J'y réponds
avec humilité & compte m'endormir à
la faveur des ténébres ; mais les queftions
importunes & la récapitulation
de mes fautes inceffamment objectée
me réveillent & m'aigriffent fi fort, que
nous ne nous féparons jamais qu'avec
l'envie de ne nous plus revoir . Voilà
le pays & les gens avec qui j'habite.
On m'affure cependant que je ne dois
point fortir d'ici ni quitter ma famille,
Les noms de patrie & de parenté font
des phantômes qu'on adore ; mais convenez
qu'il y a bien de la folie dans ce
préjugé.
I h quoi , fi j'ai reçu le jour
Aux bords glacés de la Scythie ,
Dois-je dans cet affreux féjour
Paffer tout le temps de ma vie ?
Faudra-t-il malgré la furie
Des Aquilons & des hyvers
Préférer ma trifte patrie
OCTOBRE . 1763 . 29
Aux plus beaux lieux de l'Univers ?
Laiffons cette illuftre manie
Aux grands coeurs de l'Antiquité.´
Encore en a- t - elle vanté
Qui ne l'avoient guère ſuivie ;
Car enfin ce fage héros ,
Que fans ceffe le bon Homère
Nous fait voir à travers les flots
Cherchant fon Ifle folitaire ,
Ne fut jamais ainfi prefféj
De revoir cette Ifle fi chère.
Près de Calipfo , de Circé ,
N'oublia- til pas fa chimère ?
Le nom facré , le beau lien
De Patrie & de Citoyen ,
Alors ne le touchoit plus guère.
Malgré cet amour fi vanté ,
Malgré l'ardeur vive & conftante
Qui lui ren doit toujours fon Ithaque préſente j
Il eut pourtant l'habileté
Après que le Troyen fut foumis à la Gréce ,
De paffer dans les bras de mainte Déité
Les derniers ans de la jeuneffe.
Enfin quand les charmes flétris
Lui ravirent l'espoir de plaire ,
Il retourna dans fon pays.
Qu'auroit-il eu de mieux à faire ?
C. D....
QUAND le fort capricieux
Signalant fon inconftance ,
De l'état le plus heureux
M'eut réduit dans l'indigence ,
J'affectai l'indifférence
Et la ftoïque fierté
D'un grand coeur , d'un homme fage
Qui voit d'un même viſage
Les biens & l'adverfité.
Mais dépouillons l'artifice
En fecret défefpéré ,
Au fond du coeur déchiré ,
Je gémiffois du caprice
De l'aveugle Déité.
Ton amitié , tá tendreffe ,
Cette conftante bonté
Qui dans mes maux intéreſſe
Rappella ma fermeté.
J'eus honte de ma foibleffe."
Quoi dis- je , l'éclat pompeur ,
Quoi , le bien que je regrette
Vaut-il l'amitié parfaite
D'un ami fi généreux !
Oui , mon cher D ....vous m'avez
OCTOBRE. 1763. 27
confolé ; vous m'avez dédommagé de
tout ; mais qui peut me confoler de
vous avoir perdu ? c'eſt un malheur
qui ne fouffre aucun foulagement. Je ne
crois pas avoir vécu un feul moment
depuis que je vous ai quitté . Pour comble
de malheur je fuis enfermé dans
un trifte Château. Eh , quelle fociété ,
grand Dieu !
Entre deux vieilles furannées ,
Dont les Parques ont par oubli
Laiffé prolonger les années ,
Dans la triſteſſe enſeveli ,
Je confume mes deſtinées.
Sentez-vous bien toute l'horreur de
ma fituation ? Je ne vois plus .... & je
vous ai perdu ; il faudroit du moins quelque
diffipation pour m'arracher aux
idées cruelles qui me fuivent partout ;
mais le devoir & cette maudite bienféance
me retiennent dans le lieu du
monde le plus affreux. Je ne vois que
des rides , des lunettes & le Breviaire
de mon Curé , vieillard aſthmatique &
qui a encore des reftes de grivois. Je
ne fçaurois vous peindre affez vivement
nos après foupers , & le lieu où ils fe
paffent : c'eft une grande falle que l'on
affure être une preuve de nobleffe . On
-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
s'y voit à la lueur d'une lampe qui ne
laiffe difcerner que confufément la Nativité
du Sauveur & le Jugement de Paris,
Piéces de Tapifferie que l'on a affociées .
La bifarrerie de cet affemblage me fait
toujours rire ; & ce rire regardé comme
une marque de mépris , fait vomir mille
injures à mes deux vieilles . J'y réponds
avec humilité & compte m'endormir à
la faveur des ténébres ; mais les queftions
importunes & la récapitulation
de mes fautes inceffamment objectée
me réveillent & m'aigriffent fi fort, que
nous ne nous féparons jamais qu'avec
l'envie de ne nous plus revoir . Voilà
le pays & les gens avec qui j'habite.
On m'affure cependant que je ne dois
point fortir d'ici ni quitter ma famille,
Les noms de patrie & de parenté font
des phantômes qu'on adore ; mais convenez
qu'il y a bien de la folie dans ce
préjugé.
I h quoi , fi j'ai reçu le jour
Aux bords glacés de la Scythie ,
Dois-je dans cet affreux féjour
Paffer tout le temps de ma vie ?
Faudra-t-il malgré la furie
Des Aquilons & des hyvers
Préférer ma trifte patrie
OCTOBRE . 1763 . 29
Aux plus beaux lieux de l'Univers ?
Laiffons cette illuftre manie
Aux grands coeurs de l'Antiquité.´
Encore en a- t - elle vanté
Qui ne l'avoient guère ſuivie ;
Car enfin ce fage héros ,
Que fans ceffe le bon Homère
Nous fait voir à travers les flots
Cherchant fon Ifle folitaire ,
Ne fut jamais ainfi prefféj
De revoir cette Ifle fi chère.
Près de Calipfo , de Circé ,
N'oublia- til pas fa chimère ?
Le nom facré , le beau lien
De Patrie & de Citoyen ,
Alors ne le touchoit plus guère.
Malgré cet amour fi vanté ,
Malgré l'ardeur vive & conftante
Qui lui ren doit toujours fon Ithaque préſente j
Il eut pourtant l'habileté
Après que le Troyen fut foumis à la Gréce ,
De paffer dans les bras de mainte Déité
Les derniers ans de la jeuneffe.
Enfin quand les charmes flétris
Lui ravirent l'espoir de plaire ,
Il retourna dans fon pays.
Qu'auroit-il eu de mieux à faire ?
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8
p. 44-46
ODE à M. THOMAS sur l'Eloge de SULLY.
Début :
QU'ENTENDS-JE ? quels nouveaux accens [...]
Mots clefs :
Éloge, Tonnerre, Citoyen, Furie, Peuple, Image, Génie, Vérité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE à M. THOMAS sur l'Eloge de SULLY.
ODE à M. THOMAS fur l'Eloge de
SULLY.
QU'ENTENDS - JE ? quels nouveaux accens
Sortent du ſéjour du tonnèrre ?
Qu'annoncent ces ſons éloquens ?
Est- ce un Dieu qui parle à la Terre ?
Est-ce Démosthène en courroux
Qui rend l'eſpoir à ſa patrie ,
Ou qui d'un Citoyen jaloux
Confond l'implacable furie ?
Oui , c'eſt un de ſes fiers rivaux ,
Mais dont la carrière eſt plus belle.
Comme un Dieu du ſein des Tombeaux
Je vois la Vertu qu'il rappelle.
A les accens harmonieux
NOVEMBRE. 1763. 45
Elle fort du ſéjour funébre ;
C'eſt elle qu'il offre à vos yeux ,
François , c'eſt Sulli qu'il célébre.
Venez à ſes traits immortels
De Sulli contempler l'image.
Sans doute il eût eu des autels ,
Si vous en éleviez au Sage ;
Mais tel eſt l'affreux préjugé ;
Le Peuple honore davantage
Un Héros mort dans le carnage ,
Qu'un Sage qui l'a protégé.
O ! prix des versus de Bellonne,
Vous germez parmi les cyprès ,
Et le Héros qui vous moiſſonne ,
Gémit ſouvent de ſes ſuccès.
Malgré ſes talens pour la Guerre,
Sulli fut plus grand dans la Paix ,
Et ſon bras fi craint ſur la Tèrre
La gouverna par ſes bienfaits.
Toi , dont le pinceau frappe & touche ;
Toi qui de Sulli peins les moeurs ;
Ton éloge eſt dans tous les coeurs ;
Mais le ſien eſt mieux dans ta bouche.
O vous ! à ce cher ſouvenir ,
Vous , qu'implore en vain la mifère ,
Si Sulli n'eſt plus notre Père ,
Apprenez à le devenir,
46 MERCURE DE FRANCE.
Quel art ſuprême & quel délire
Enfantent tes divins tranſports ;
Ton âme m'échauffe & m'inſpire ,
Mon coeur s'excite à tes accords.
Là , tu peins la ligue fumante
Des feux qu'elle avoit allumés.
Là , je vois Henri qui préſente
Aux Guiſes des bras déſarmés.
Que ne puis-je d'un vol rapide
Suivre cet Alcide nouveau ,
Et ranimer à ton flambeau
L'éclat qui me ſervit de guide!
Tel Prométhée audacieux
Pour rendre immortel ſon ouvrage ,
Du feu réſervé pour les Dieux
Defira le coupable uſage.
Ainſi mon génie emporté
Bravant le fort qu'il ſe prépare ,
Croit avec les aîles d'Icare
Pouvoir planer à ton côté.
Image du Dieu qui t'inſpire ,
Sans blâmer ma témérité ,
Pardonne à ce que j'ai pû dire
Én faveur de la Vérité.
SULLY.
QU'ENTENDS - JE ? quels nouveaux accens
Sortent du ſéjour du tonnèrre ?
Qu'annoncent ces ſons éloquens ?
Est- ce un Dieu qui parle à la Terre ?
Est-ce Démosthène en courroux
Qui rend l'eſpoir à ſa patrie ,
Ou qui d'un Citoyen jaloux
Confond l'implacable furie ?
Oui , c'eſt un de ſes fiers rivaux ,
Mais dont la carrière eſt plus belle.
Comme un Dieu du ſein des Tombeaux
Je vois la Vertu qu'il rappelle.
A les accens harmonieux
NOVEMBRE. 1763. 45
Elle fort du ſéjour funébre ;
C'eſt elle qu'il offre à vos yeux ,
François , c'eſt Sulli qu'il célébre.
Venez à ſes traits immortels
De Sulli contempler l'image.
Sans doute il eût eu des autels ,
Si vous en éleviez au Sage ;
Mais tel eſt l'affreux préjugé ;
Le Peuple honore davantage
Un Héros mort dans le carnage ,
Qu'un Sage qui l'a protégé.
O ! prix des versus de Bellonne,
Vous germez parmi les cyprès ,
Et le Héros qui vous moiſſonne ,
Gémit ſouvent de ſes ſuccès.
Malgré ſes talens pour la Guerre,
Sulli fut plus grand dans la Paix ,
Et ſon bras fi craint ſur la Tèrre
La gouverna par ſes bienfaits.
Toi , dont le pinceau frappe & touche ;
Toi qui de Sulli peins les moeurs ;
Ton éloge eſt dans tous les coeurs ;
Mais le ſien eſt mieux dans ta bouche.
O vous ! à ce cher ſouvenir ,
Vous , qu'implore en vain la mifère ,
Si Sulli n'eſt plus notre Père ,
Apprenez à le devenir,
46 MERCURE DE FRANCE.
Quel art ſuprême & quel délire
Enfantent tes divins tranſports ;
Ton âme m'échauffe & m'inſpire ,
Mon coeur s'excite à tes accords.
Là , tu peins la ligue fumante
Des feux qu'elle avoit allumés.
Là , je vois Henri qui préſente
Aux Guiſes des bras déſarmés.
Que ne puis-je d'un vol rapide
Suivre cet Alcide nouveau ,
Et ranimer à ton flambeau
L'éclat qui me ſervit de guide!
Tel Prométhée audacieux
Pour rendre immortel ſon ouvrage ,
Du feu réſervé pour les Dieux
Defira le coupable uſage.
Ainſi mon génie emporté
Bravant le fort qu'il ſe prépare ,
Croit avec les aîles d'Icare
Pouvoir planer à ton côté.
Image du Dieu qui t'inſpire ,
Sans blâmer ma témérité ,
Pardonne à ce que j'ai pû dire
Én faveur de la Vérité.
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9
p. 177-182
PROJET MORAL.
Début :
C'est sans doute aux préceptes de la morale que les hommes doivent leur sagesse [...]
Mots clefs :
Morale, Préceptes, Inscriptions, Hommes, Jean-Jacques Rousseau, Yeux, Vertu, Leçons, Maximes, Citoyen
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texteReconnaissance textuelle : PROJET MORAL.
PROJET MORAL.
C'EST fans doute aux préceptes de la
morale que les hommes doivent leur fageffe
& leur bonheur. Cependant la plû.
part d'entr'eux n'eſt pas à portée de profiter
des excellentes leçons qu'ont données
en ce genre divers auteurs célèbres. Peu
d'hommes parmi le peuple lifent ,&dans
ce petit nombre très peu font capables
d'extraire ces maximes précieuſes , de les
ſéparer des acceſſoires dont elles font fouvent
enveloppées. Il feroit donc bien intéreſſant
de les mettre ſous leurs yeux
iſolées , afin qu'elles pufſſent faire fur
leurs eſprits de ces impreſſions profondes
ſeules capables de produire de grands effets.
Il en naîtroit certainement des avantages
pour la ſociété.
Un moyen , je crois , aſſez ſimple d'y
parvenir , feroit d'en orner nos édifices &
nos places publiques . Ces infcriptions
gravées en lettres d'or ſur le marbre noir
relevées de quelques ornemens analogues
deviendroient un objet , non ſeulement
de la plus grande utilité , mais même
d'agrément.
Hv
178MERCURE DE FRANCE.
Soit que les villes vouluſſent ou non
contribuer à cette dépenſe ;je ſouhaitérois
qu'il fût permis à tout citoyen de
faire dreffer à ſes frais une ou pluſieurs.
de ces inſcriptions ſous l'agrément du
corps municipal qui décideroit du mérite
de la maxime , de la place qu'elle doit
occuper , & de la forme décente , quoique
frample , qu'il conviendroitde donner
à ce monument public. Ne feroit - il pas
juſte que le citoyen pour laiſſer à la poftérité
la mémoire & l'exemple de fa bien.
faiſance , eût auſſi la liberté d'y faire
graver au bas en uncartouche ſéparé fon
nom & celui de l'année où il auroit éré
érigé ; il n'est pas besoin de faire fentir
P'utilité de ces fortes d'inſcriptions. Un
grand poëte a dit bien ſagement que les
leçons qu'on expoſoit à nos yeux étoient
bien plus efficaces que celles qu'on faifoit
entendre à nos oreilles. Ainſi donc ces
maximes offertes à nos regards auroient
peut- être plus de force( fur-tout for l'efprit
du Peuple ) que lorſqu'on nous les:
préſente dans de longs diſcours dont la
mémoire ne peut ſe charger. D'ailleurs
Tun n'empêcheroit pas les fruitsde l'autre,
86, contribueroit même à en augmenter
les effets..
AVRIL. 1770. 179
Pour appuyer ce que j'avance par des
faits , j'en vais citer un qui m'a été rapporté
par un homme digne de foi.
Dans une petite ville de France , un
homme riche , mais accablé d'un fatal
ennui de vivre, alloit terminer lui-même
ſes malheureux jours , lorſque paffant
dans la place publique les yeux égarés ſe
fixerent par hafard vers une maiſon fur
laquelle étoit une inſcription latine dont
voici le ſens. O toi pour qui la vie est un
fardeau! cherche àfaire du bien , la verte
Sçaura te la faire aimer.
Il s'arrête un moment & fonge qu'il y
a dans ſon voiſinage un menuifier honnête
homme &pauvre , reſté venf depuis
peu avec nombre d'enfans.
J'étois bien fou , dit-il , de livrer
ainſi ma ſucceſſion à des héritiers avides
qui auroient ri de ma fottife ;j'en veux
faire un plus digne emploi . Il retourne
auſſi tôt fur ſes pas , envoye chercher le
menuifier & lui dit.
Je ſuis touché de votre état , voici une
fommede mille écus que je deſtineà vous
acheter du bois & des outils pour vous
mettre en état de travailler & d'élever
votre famille. Je me charge , juſqu'à ce
que vous ſoyez plusàvotre aiſe , defen
Hivj
180 MERCURE DE FRANCE .
tretien de vos enfans & veux placer votre
fille aînée qui me ſemble promettre. Je
vais la mettre en couvent , lui faire donner
toute l'éducation poſſible & je me
propoſe de la doter enfuite convenablement.
Je ferai du bien aux autres à leur
tour s'ils le méritent. Cette jeune perſonne
étoit comme un beau diamant brut qui
n'attend que la main du lapidaire pour
paroître dans tout ſon éclar. Elle avoit
reçu de la nature les plus heureuſes difpoſitions&
les vit bientôt ſe développer
par l'éducation. Enfin elle devint une fille
charmante & mérita d'épouſer quatre ans
après ſon bienfaiteur qui vécut long-tems
& fut toujours heureux.
Quelles leçons fublimes renfermoient
ces troisbelles ſentences gravéesen lettres
d'or au temple de Delphes !
Connois toi toi même. Ne defire rien de
trop. Evite les procès & les dettes.
Les amis de Socrate s'étonnoientde ce
qu'il ne cherchoit point à ſe venger d'une
infulte que lui avoit faite un jeune étourdi.
Eh quoi ! mes amis , leur dit ce ſage ?
ſi un cheval vous avoit donné un coup de
pied , l'appeleriez - vous devant le Juge
pourentirerraiſon ?Quoi de plus capable
d'inſpirer de l'amour &du reſpect pour
: AVRIL. 1770. 181
la religion que ce paſſage de M. J. J.
Rouffeau.
De combien de douceurs n'eſt pas privé
celui à qui la religion manque ! Quel
ſentiment peut le conſoler dans ſes peines
! quel ſpectateur anime les bonnes
actions qu'il fait en ſecret ! quelle voix
peut parler au fond de ſon ame ! quel prix
peut-il attendre de ſa vertu ! Comment
doit- il enviſager la mort ? la félicité eſt
la fortune du ſage , & il n'y en a point
fans vertu. J. J. Rouffeau , NouvelleHéloïfe.
Quel homme , dit le philoſophe Saadi
, ofera s'oppoſer au bonheur des hommes
; quand tous les êtres font utiles l'unà
l'autre , quel homme ofera reſter inutile
à ſa patrie & au monde !
O arbitres des hommes ! craignez les
plaintes des malheureux ; elles parcourent
la terre , elles traverſent les mers ,
elles pénetrent les cieux , elles changent
la face des empires ; il ne faut qu'un foupir
de l'innocent opprimé pour remuer le
monde?
Porte tes yeux autour de toi , vois ces
campagnes fertiles , ces cieux&ces mers ;
qu'est- ce que le monde ? l'ouvrage d'un
Dieu bon. Quel hommage exige de toi fa
182 MERCURE DE FRANCE .
bonté ? ton plaitir& une action degrace.
Quel devoir t'impoſe ſabonté ? le plaifir
des autres . Jouis , voilà la ſageſſe , fais
jouir , voilà la vertu : Saadi.
Est- il une morale plus vraie , plus douce
, plus confolante ? Voici un effai que
j'ai haſardé , du choix qu'on pourroit
fairedes diverſes maximes & des traits de
vertu &de grandeur d'ame , &c . pour en
compofer ces inſcriptions publiques ,
dont tout bon citoyen verroit , j'efpere ,
l'exécution avec joie.
G****de Rouen.
C'EST fans doute aux préceptes de la
morale que les hommes doivent leur fageffe
& leur bonheur. Cependant la plû.
part d'entr'eux n'eſt pas à portée de profiter
des excellentes leçons qu'ont données
en ce genre divers auteurs célèbres. Peu
d'hommes parmi le peuple lifent ,&dans
ce petit nombre très peu font capables
d'extraire ces maximes précieuſes , de les
ſéparer des acceſſoires dont elles font fouvent
enveloppées. Il feroit donc bien intéreſſant
de les mettre ſous leurs yeux
iſolées , afin qu'elles pufſſent faire fur
leurs eſprits de ces impreſſions profondes
ſeules capables de produire de grands effets.
Il en naîtroit certainement des avantages
pour la ſociété.
Un moyen , je crois , aſſez ſimple d'y
parvenir , feroit d'en orner nos édifices &
nos places publiques . Ces infcriptions
gravées en lettres d'or ſur le marbre noir
relevées de quelques ornemens analogues
deviendroient un objet , non ſeulement
de la plus grande utilité , mais même
d'agrément.
Hv
178MERCURE DE FRANCE.
Soit que les villes vouluſſent ou non
contribuer à cette dépenſe ;je ſouhaitérois
qu'il fût permis à tout citoyen de
faire dreffer à ſes frais une ou pluſieurs.
de ces inſcriptions ſous l'agrément du
corps municipal qui décideroit du mérite
de la maxime , de la place qu'elle doit
occuper , & de la forme décente , quoique
frample , qu'il conviendroitde donner
à ce monument public. Ne feroit - il pas
juſte que le citoyen pour laiſſer à la poftérité
la mémoire & l'exemple de fa bien.
faiſance , eût auſſi la liberté d'y faire
graver au bas en uncartouche ſéparé fon
nom & celui de l'année où il auroit éré
érigé ; il n'est pas besoin de faire fentir
P'utilité de ces fortes d'inſcriptions. Un
grand poëte a dit bien ſagement que les
leçons qu'on expoſoit à nos yeux étoient
bien plus efficaces que celles qu'on faifoit
entendre à nos oreilles. Ainſi donc ces
maximes offertes à nos regards auroient
peut- être plus de force( fur-tout for l'efprit
du Peuple ) que lorſqu'on nous les:
préſente dans de longs diſcours dont la
mémoire ne peut ſe charger. D'ailleurs
Tun n'empêcheroit pas les fruitsde l'autre,
86, contribueroit même à en augmenter
les effets..
AVRIL. 1770. 179
Pour appuyer ce que j'avance par des
faits , j'en vais citer un qui m'a été rapporté
par un homme digne de foi.
Dans une petite ville de France , un
homme riche , mais accablé d'un fatal
ennui de vivre, alloit terminer lui-même
ſes malheureux jours , lorſque paffant
dans la place publique les yeux égarés ſe
fixerent par hafard vers une maiſon fur
laquelle étoit une inſcription latine dont
voici le ſens. O toi pour qui la vie est un
fardeau! cherche àfaire du bien , la verte
Sçaura te la faire aimer.
Il s'arrête un moment & fonge qu'il y
a dans ſon voiſinage un menuifier honnête
homme &pauvre , reſté venf depuis
peu avec nombre d'enfans.
J'étois bien fou , dit-il , de livrer
ainſi ma ſucceſſion à des héritiers avides
qui auroient ri de ma fottife ;j'en veux
faire un plus digne emploi . Il retourne
auſſi tôt fur ſes pas , envoye chercher le
menuifier & lui dit.
Je ſuis touché de votre état , voici une
fommede mille écus que je deſtineà vous
acheter du bois & des outils pour vous
mettre en état de travailler & d'élever
votre famille. Je me charge , juſqu'à ce
que vous ſoyez plusàvotre aiſe , defen
Hivj
180 MERCURE DE FRANCE .
tretien de vos enfans & veux placer votre
fille aînée qui me ſemble promettre. Je
vais la mettre en couvent , lui faire donner
toute l'éducation poſſible & je me
propoſe de la doter enfuite convenablement.
Je ferai du bien aux autres à leur
tour s'ils le méritent. Cette jeune perſonne
étoit comme un beau diamant brut qui
n'attend que la main du lapidaire pour
paroître dans tout ſon éclar. Elle avoit
reçu de la nature les plus heureuſes difpoſitions&
les vit bientôt ſe développer
par l'éducation. Enfin elle devint une fille
charmante & mérita d'épouſer quatre ans
après ſon bienfaiteur qui vécut long-tems
& fut toujours heureux.
Quelles leçons fublimes renfermoient
ces troisbelles ſentences gravéesen lettres
d'or au temple de Delphes !
Connois toi toi même. Ne defire rien de
trop. Evite les procès & les dettes.
Les amis de Socrate s'étonnoientde ce
qu'il ne cherchoit point à ſe venger d'une
infulte que lui avoit faite un jeune étourdi.
Eh quoi ! mes amis , leur dit ce ſage ?
ſi un cheval vous avoit donné un coup de
pied , l'appeleriez - vous devant le Juge
pourentirerraiſon ?Quoi de plus capable
d'inſpirer de l'amour &du reſpect pour
: AVRIL. 1770. 181
la religion que ce paſſage de M. J. J.
Rouffeau.
De combien de douceurs n'eſt pas privé
celui à qui la religion manque ! Quel
ſentiment peut le conſoler dans ſes peines
! quel ſpectateur anime les bonnes
actions qu'il fait en ſecret ! quelle voix
peut parler au fond de ſon ame ! quel prix
peut-il attendre de ſa vertu ! Comment
doit- il enviſager la mort ? la félicité eſt
la fortune du ſage , & il n'y en a point
fans vertu. J. J. Rouffeau , NouvelleHéloïfe.
Quel homme , dit le philoſophe Saadi
, ofera s'oppoſer au bonheur des hommes
; quand tous les êtres font utiles l'unà
l'autre , quel homme ofera reſter inutile
à ſa patrie & au monde !
O arbitres des hommes ! craignez les
plaintes des malheureux ; elles parcourent
la terre , elles traverſent les mers ,
elles pénetrent les cieux , elles changent
la face des empires ; il ne faut qu'un foupir
de l'innocent opprimé pour remuer le
monde?
Porte tes yeux autour de toi , vois ces
campagnes fertiles , ces cieux&ces mers ;
qu'est- ce que le monde ? l'ouvrage d'un
Dieu bon. Quel hommage exige de toi fa
182 MERCURE DE FRANCE .
bonté ? ton plaitir& une action degrace.
Quel devoir t'impoſe ſabonté ? le plaifir
des autres . Jouis , voilà la ſageſſe , fais
jouir , voilà la vertu : Saadi.
Est- il une morale plus vraie , plus douce
, plus confolante ? Voici un effai que
j'ai haſardé , du choix qu'on pourroit
fairedes diverſes maximes & des traits de
vertu &de grandeur d'ame , &c . pour en
compofer ces inſcriptions publiques ,
dont tout bon citoyen verroit , j'efpere ,
l'exécution avec joie.
G****de Rouen.
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Résumé : PROJET MORAL.
Le texte présente un projet moral visant à promouvoir les préceptes éthiques pour améliorer la société. L'auteur constate que peu de personnes comprennent et appliquent les leçons morales des auteurs célèbres. Pour remédier à cette situation, il suggère d'afficher ces maximes sur les édifices et les places publiques, gravées en lettres d'or sur du marbre noir, afin qu'elles soient visibles et mémorables. Les citoyens pourraient financer et ériger ces inscriptions avec l'accord du corps municipal, ajoutant leur nom et l'année d'érection. Un exemple concret illustre l'impact de ces inscriptions : une maxime a empêché un homme de se suicider et l'a incité à aider un menuisier pauvre, transformant ainsi la vie de ce dernier et de sa famille. Le texte mentionne des sentences célèbres, comme celles du temple de Delphes et des philosophes, pour démontrer la puissance des leçons morales. Il souligne l'importance de la vertu et de la bienveillance envers autrui, citant Jean-Jacques Rousseau et le philosophe Saadi. L'auteur réfléchit sur la vertu et la moralité, citant Saadi avec la phrase 'fais jouir, voilà la vertu'. Il se demande s'il existe une morale plus authentique et plus douce. Il a rédigé un essai sur le choix des maximes et des traits de vertu et de grandeur d'âme pour composer des inscriptions publiques. L'objectif est que chaque bon citoyen voie l'exécution de ces inscriptions avec joie. Le texte est signé 'G****de Rouen'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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