Oeuvre commentée (4)
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p. 92-120
MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Début :
Ce Recueil de quelques Ouvrages de M. Dalembert contient nombre de morceaux [...]
Mots clefs :
Jean Le Rond d'Alembert, Traduction, Lettres, Homme, Caractère, Morceaux, Genève, Hommes, Langues, Spectacles, Théâtre, Gens de lettres, Vie, Génie, Sentiments, Philosophie, Traduire, Religion, Écrivains, Langue, Lois, Écrivain, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Manière, Poètes, Pères, Femmes, Éloges, Essai
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texteReconnaissance textuelle : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
MELANGES de Littérature , d'Hiftoire
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
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Résumé : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Le document présente une nouvelle édition des 'Mélanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie' de Diderot, incluant des œuvres telles que le discours préliminaire de l'Encyclopédie et des éloges académiques de figures comme Montesquieu et Dumarsais. Diderot aborde la liberté d'expression philosophique, suggérant de présenter les vérités générales sans offenser et de juger les écrits philosophiques comme s'ils étaient écrits par un auteur décédé. Les nouvelles contributions couvrent divers sujets, notamment les éloges académiques, la traduction, la philosophie et la critique musicale. Dalembert, dans ses réflexions, reconnaît les abus dans les éloges académiques mais en souligne les avantages pour l'instruction. Il critique les écrivains qui introduisent la satire personnelle dans les sociétés littéraires et valorise les traductions en prose. Le texte traite également des rôles du théâtre. D'Alembert défend la tragédie 'Mahomet' de Voltaire et critique le personnage de Philinte dans 'Le Misanthrope'. Il répond aux critiques de Rousseau sur les comédiens, affirmant que les auteurs de pièces méritent autant de respect que les acteurs. L'auteur examine la moralité des spectacles théâtraux, reconnaissant la nécessité de proscrire les spectacles nuisibles aux mœurs tout en discutant des bénéfices potentiels des tragédies et comédies. Concernant l'éducation des femmes, le texte critique les préjugés et l'oisiveté imposées aux femmes, plaidant pour une éducation égale pour les filles et les garçons. À Genève, D'Alembert discute de l'utilité d'un théâtre, estimant que les Genevois sont suffisamment évolués pour en bénéficier sans risque moral.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 73-102
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
Début :
Les réflexions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique, ou plutôt sur [...]
Mots clefs :
Musique, Récitatif, Chant, Jean Le Rond d'Alembert, Voix, Italiens, Opéra, Langue, Expression, Airs, Déclamation, Caractère, Goût, Musique italienne, Italien, Nature, Musiciens, Nombre, Art, Morceaux, Musicien, Harmonie, Discours, Genre, Tons, Nation, Paroles, Naturel, Intervalles, Pathétique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
Fermer
Résumé : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
M. Dalembert examine la liberté de la musique en comparant les styles italiens et français. Il considère que la musique italienne exprime mieux les émotions de l'âme, tandis que l'opéra français se distingue par sa variété et son agrément. Dalembert propose d'intégrer des éléments de la musique italienne pour enrichir l'opéra français. Il critique ceux qui confondent la simplicité de la musique française avec la froideur, affirmant que la nation française apprécie la beauté authentique. Dalembert analyse divers éléments de la musique française, tels que le récitatif, les airs chantants et les symphonies. Il note que le récitatif de Lully manque parfois de prosodie, attribuant cette faiblesse à l'incompétence du musicien plutôt qu'à un défaut intrinsèque. Il observe que les Italiens maîtrisent mieux les inflexions vocales, mais il croit que les compositeurs français peuvent s'améliorer. Pour ce faire, il suggère de supprimer les ornements excessifs du récitatif français afin de le rapprocher de la déclamation naturelle et d'adopter le 'récitatif obligé' italien. Le texte compare également les ariettes italiennes, souvent jugées ridicules, aux airs français. Bien que les Italiens excellent dans les airs légers, Dalembert estime que les Français peuvent également y parvenir. Il souligne la flexibilité et l'harmonie de la langue française, permettant diverses expressions musicales. Dalembert affirme que la perfection de la musique française sera atteinte avec l'émergence de plus de musiciens excellents. Il réfute l'idée que les fautes des musiciens français soient des défauts intrinsèques et critique l'exécution rapide de certains morceaux du 'Stabat Mater' de Pergolèse. Enfin, Dalembert explore la possibilité de transposer les beautés de la musique italienne à la langue française, notant que les beautés musicales sont universellement reconnues malgré les préjugés nationaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 101-121
SUITE DES MÉLANGES DE LITTÉRATURE. ESSAI sur les Elémens de Philosophie ou sur les principes des connoissances humaines.
Début :
Cet Essai dont on voit les germes dans l'article Elémens de l'Encyclopédie, est le [...]
Mots clefs :
Jean Le Rond d'Alembert, Philosophie, Éléments de philosophie, Morale, Lois, Nature, Physique, Objets, Principes, Observation, Objet, Vérités, Science, Ouvrages, Esprit, Idées, Géométrie, Anciens, Hommes, Étude
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DES MÉLANGES DE LITTÉRATURE. ESSAI sur les Elémens de Philosophie ou sur les principes des connoissances humaines.
SUITE DES MÉLANGES DE LITTÉRATURE.
ESSAIfur lesElémens de Philofophie oufur
les principes des connoiffances humaines.
CET Effai dorit on voit les germes dans
Τ
l'article Elémens de l'Encyclopédie , eft le
morceau le plus confidérable de la nou-.
velle Edition de ces Mélanges. L'impor
tance du føjet & la maniere noble , fage
& hardie dont il eft traité , méritent
qu'on s'y arrête ; le ton de Philofophie &
le caractere d'efprit de M. Dalembert ne
fe montrent dans aucun de fes ouvrages
plus fenfiblement que dans celui- ci
Cet Ecrivain célébre comme ncepat
une obfervation affez finguliere : il remar
que que depuis environ 300 ans la Nature
avoit deftiné le milieu de chaque fiécle à
être l'époque d'une révolution dans l'efprit
humain. La prife de Conftantinople dans
le milieu du quinziéme amena des Sçavans
diftingués en Italie , & y fit revivre les
Lettres. La réformation ranima l'émulation
& l'étude de toutes les Sciences vers
le milieu du feiziéme ; Defcartes donne
une nouvelle face à la Philofophie au mi-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
lieu du dix - feptiéme ; & pour peu que l'on
confidére avec des yeux attentifs le temps
où nous vivons , il eft aifé d'appercevoir
qu'il s'eft fait dans nos idées un changement
rapide & fenfible qui femble en
préparer un plus confidérable encore . Ces
révolutions de l'efprit humain , ces efpéces
de fecouffes qu'il reçoit de temps
en temps de la Nature , font pour un
Spectateur Philofophe un objet agréable
& furtout inftructif ; il feroit donc à fou
haiter, pour le progrès des Sciences , que
nous en euffions un tableau exact à chaque
époque le plan de l'Encyclopédie
a été formé dans cette vue ; mais il feroit
poffible de rendre ce grand ouvra
ge d'une utilité plus générale & plus ferr
fible , il feroit très-important de réunir
& de rapprocher les vérités effentielles
qu'il contient dans des élémens de Philofophie
qui ferviroient comme d'introduction
à l'Encyclopédie ; c'eft ce que
M. Dalembert femble promettre d'exé
cuter un jour dans un ouvrage dout
Peffai qu'il publie aujourd'hui n'eft , ditil
, qu'une espèce d'efquiffe ; mais c'eſt une
efquiffe de main de Maître, & dont le fuccès
doit encourager cet Écrivain célébre
à remplir ce plan dans toute fon étendue.
La Philofophie n'eft autre chofe que
AOUST. 1759 . 103
12
l'application de la raifon aux différens
objets fur lefquels elle peut s'exercer.
» Des élémens de Philofophie doivent
» donc contenir les principes fondamen-
» taux de toutes les connoiffances humai-
» nes ; or ces connoiffances font de trois
" efpéces ou de fait , ou de fentiment ,
» ou de difcuffion . Cette derniere espéce
» feule appartient uniquement & par
» tous fes côtés à la Philofophie , mais
» les deux autres s'en rapprochent par
» quelques unes des faces fous lefquelles
on peut les envifager. Il n'y a » a qu'un »
feul genre de connoiffance qui ne doive
point entrer dans des élémens de Philo
fophie ; ce font les vérités qui tiennent à
la révélation . La Philofophie les refpecte,
& ne peut fe permettre en matiere de
Religion que la difcuffion des motifs de
notre croyance.
Après avoir fixé les différens objets qui
appartiennent à des élémens de Philofophie
, M. Dalembert expofe les rapports:
que ces objets ont entr'eux & l'ordre
qu'il faudroit fuivre dans leurs diftributions.
Si les vérités préfentoient à notre
efprit une chaîne continue , il n'y auroit
point d'élémens à faire ; on remonteroit
fans peine d'une vérité à toutes les autres
; mais cette chaîne eft rompue en
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
mille endroits quelles font donc les vêrités,
qui doivent entrer dans des élémens?
» Il y en a de deux fortes, répond
M. Dalembert ; « celles qui forment la
ور
tête de chaque partie de la chaîne , &
» celles qui fe trouvent au point de réu-
» nion de plufieurs branches. » Les vérités
du premier genre font celles qui ne
dépendent d'aucune autre & qui n'ont de
preuves que dans elles - mêmes ; mais i
ne faut pas croire que M. Dalembert
veuille ici parler des axiomes qu'on fe
donne la peine d'expliquer fi gratuitement
dans la plupart des ouvrages élémentaires.
Ces axiomes ne préfentent que
des vérités ſtériles & frivoles , qui n'éclairent
point & égarent fouvent par les
fauffes applications qu'on en fait.Les vrais
principes d'où l'on doit partir dans chaque
fcience , doivent être des faics fimples
& reconnus , qui n'en fuppofent point
d'autres , & qui foient indépendans de
toute hypothèſe particulière , tels que les
proportions de l'étendue en Géométrie ,
l'impénétrabilité en Méchanique , &c.
M. Dalembert après avoir indiqué les
procédés qu'il falloit fuivre dans le choix ,
le développement & l'énonciation des
principes fondamentaux de chaque fcience
, fait lui-même l'application de fa
A O UST. 1759 . 105
méthode fur les différens objets qui doivent
former un corps complet de Philofophie
élémentaire .
La Logique eft l'inftrument général
de toutes les fciences ; elle eft donc la
premiere qu'on doive traiter dans les
élémens de Philofophie , & en former
comme le frontispice & l'entrée . Mais
la Logique ne confifte ni dans cet amas:
ridicule & fcolaftique de formules inintelligibles
, ni dans l'appareil géométri
que qu'ont affecté plufieurs Philofophes
modernes dans des ouvrages peu fufcep
tibles de démonftrations . Déterminer
avec foin le fens des termes , décompo
fer & fimplifier autant qu'on peut les
objets , fuivre leurs rapports , remonter
par degrés continus d'une vérité à une
autre , & obferver exactement leurs dépendances
mutuelles ; voilà à quoi ſe
réduit la Logique. » Pour comparer des
" objets éloignés , on fe fert de plufieurs
» objets intermédiaires : il en eſt de mê-
" me quand on veut comparer deux où
" plufieurs idées. L'art du raifonnement
» n'eft que le développement de ce principe
& des conféquences. qui en réful-
» tent. »
L'art de conjecturer eft une branche de
la Logique : c'est l'art de ſuppléer par des
E-v
106 MERCURE DE FRANCE.
à-peu- près à des déterminations rigoureu
fes , & de fubftituer les probabilités aux
preuves dans les cas où l'on ne peut atteindre
à une certitude entiere , ou du
moins s'affurer d'y être parvenu.
M. Dalembert fait fuccéder la Métaphy
fique à la Logique , & cet ordre eft trés
naturel. « Nos idées font le principe de
» nos connoiffances , & ces idées ont
» elles- mêmes leur principe dans nos fen
» fations. La génération de nos idées ap
» partient à la Métaphyſique , c'eſt un de
fes objets principaux & peut-être de
» vroit- elle s'y borner. Prefque toutes les
33
autres queſtions qu'elle fe propofe font
» ou infolubles ou frivoles ; elles font l'a-
» liment des efprits téméraires ou des
" efprits faux. » M. Dalembert ne rétrécit
fa fphère de la Métaphyfique que pour
rendre fes recherches plus folides & plus
utiles. La cauſe productrice de nos idées ,
la maniere dont nous acquérons la notion
de l'exiſtence des objets extérieurs , l'exiftence
de Dieu , Fimmortalité & la fpiritualité
de l'ame , voilà des fujets bien di
gnes d'exercer & d'occuper entièrement
le Métaphyficien le plus profond & le
plus laborieux. M. Dalembert jette fur
ces grands objets des idées générales qui
n'ont befoin que d'être développées pour
former un corps de doctrine auffi complet
A O UST. 1759. 107
que l'obſcurité de la matiere peut le permettre.
L'exiſtence de l'Etre Suprême étant une
fois reconnue , nous conduit à chercher
le culte que nous devons lui rendre , mais
la nature de ce culte eft l'objet de la révélation.
Ce qui appartient effentiellement
à la raiſon , ce ſont les devoirs dont nous
fommes tenus envers nos femblables . La
connoiffance de ces devoirs eft ce qu'on
appelle Morale , & elle eft une fuite néceffaire
de l'établiffement des Sociétés. La
connoiffance de nos rapports avec les autres
homines & de nos befoins réciproques
nous conduit à celle de ce que nous
devons à la Société & de ce qu'elle nous
doit . « Il ſemble donc , dit M. Dalembert,
qu'on peut définir très- exactement l'in-
»jufte , ou ce qui revient au même , le
" mal moral : ce qui tend à nuire à la So-
» ciété en troublant le repos de fes Membres.
En effet le mal phyfique eft la fuite
» ordinaire du mal moral ; & comme
» nos fenfations fuffifent pour nous don→
» ner l'idée du mal phyfique , il eſt évi-
» dent que c'eft cette idée qui nous con-
» duit à celle du mal moral , quoique
» l'une & l'autre foient de nature diffe→
"rente. Que ceux qui nieront cette vérité,.
» fuppofent l'homme impaffible , & qu'ils:
E vj.
108 MERCURE DE FRANCE..
effayent de lui faire acquérir dans cette;
hypothèſe la notion de l'injufte.
99
M. Dalembert traite la morale avec plus
d'étendue qu'on ne lui en donne ordinairement
dans les élémens de Philofophie
, ou cette fcience la plus intéreffante
de toutes eft la plus négligée. Il la divife
en plufieurs branches , fuivant les différens
rapports fous lefquels on confidère
les hommes entr'eux. La connoiſſance de
ce que les hommes fe doivent comme
membres de la fociété générale forme la
premiere branche qu'il appelle Morale de
l'homme, Ces devoirs renferment les loix
générales & naturelles , & ces loix font:
de deux efpéces , écrites ou non écrites,
L'obfervation des loix naturelles écrites ,
et ce qu'on nomme probité ; la pratique
des loix naturelles non écrites eft ce qu'on
appelle vertu. Tout ce morceau eft plein
de force , de fineffe & de clarté : voici
une obfervation d'une vérité ſimple &
profonde. » Pourquoi les Légiflateurs femblent-
ils avoir remis à la volonté des
Peuples l'obfervation des loix non écrites
? Pourquoi n'eft - il point ďaction
» contre l'avarice , la dureté envers les
» malheureux, l'ingratitude & la perfidie ?
Celui qui laiffe périr de mifère un Citoyen
qu'il peut fecourir , n'eft-il- pas
و د
AOUST. 1759. 100
"
» à peu-près auffi coupable envers la So-
» ciété , que s'il faifoit périr ce malheu-
» reux par une mort lente ? Pourquoi
» donc les loix l'ont-elles épargné ? C'eſt
» que le bien de cet Avare étant fuppofé
acquis par des moyens que les loix ne
réprouvent pas , elles ne peuvent le lui
» arracher pour le donner à d'autres ; &
que fi la loi qui nous oblige de foula-
» ger nos ſemblables eſt une des premiè-
» res dans l'état de nature , elle eft fubor-
» donnée dans l'ordre de la fociété à la
» loi , qui veut que chacun jouiffe tranquillement
& en liberté de ce qu'il
poffede . »
»
Après la Morale de l'homme , vient la
Morale des Légiflateurs. Celle- ci a deux
branches ; ce que tout Gouvernement
doit à chacun de fes Membres, & ce que
chaque eſpèce de Gouvernement doit à
ceux qui lui font foumis. Le premier principe
de la morale des Légiflateurs eft ,
qu'il n'y a de bon Gouvernement que
celui dans lequel les Citoyens font également
protégés & également liés par les
loix. La Morale doit éclairer le Légiflateur
fur l'objet , l'établiffement & l'exécution,
des loix. M. Dalembert entre ici
dans plufieurs détails pleins d'humanité
& de raifon.. Il examine en particulier la
Fio MERCURE DE FRANCE .
trop fameufe queftion de la tolérance -fur пор
laquelle il donne des principes clairs &
modérés, également éloignés de la licence
& de la fuperftition .
Chaque Etat outre fes loix particuliè
res a auffi des loix a obferver par rapport
aux autres : c'est l'objet de la Morale
des Etats fur laquelle M. Dalembert ne
met qu'une page, & malheureufement pour
le genre humain , dit- il , elle eft encore plus
courte dans la pratique .
La Morale du Citoyen vient immédiatement
après celle des Etats: elle fe réduità
être fidèle obfervateur des loix civiles de
fa Patrie & à fe rendre le plus utile à fes
Concitoyens qu'il eft poffible.
M. Dalembert apprend à chaque Citoyen
jufqu'à quel point il eft comptable
à fa Patrie de fa vie , de fes talens & de
leur emploi il entre dans la difcuffion
du Suicide , qu'il regarde comme un crime
en Morale ainfi qu'en Religion : & fon
objet le ramène naturellement à cette an
cienne queftion que M. Rouffeau a rendue
fi célèbre : » Jufqu'à quel point un
Citoyen peut - il fe livrer à l'étude des
» Sciences & des Arts , & cette étude
» n'eft-elle pas plus nuifible qu'avanta
geufe aux Etats ? » M. Dalembert eſt
fort loin d'adopter les paradoxes exagérés
"
و ر
AOUST. 1759.
de M. Rouffeau , mais il ne pense pas non
plus que les Arts foient propres à rendré
les Sociétés plus fages & plus heureuſes. '
La Morale du Philofophe forme la der
nière branche de la Morale : elle n'a
pour objet que nous-mêmes & la manière
dont nous devons penfer pour nous ren
dre heureux indépendamment des autres ;
elle détermine jufqu'où il eft permis de
rechercher les honneurs & de fe livrer à
l'ambition. La raifon permet fans doute
d'être flatté des honneurs , mais fans les
exiger ni les attendre. » C'eft y mettre
» un trop grand prix , ajoute- t- il , que de
"les fuir avec empreffement , ou de les
" rechercher avec avidité : le même excès-
» de vanité produit ces deux effets con
» traires. » M. Dalembert entre ici dansquelques
détails fur les paffions , fur leur
objet , leurs peines & leurs plaifirs : fa
Philofophie n'eft pas toujours confolante,
mais elle est toujours ferme , droite &
humaine. Il termine fes Elémens de Morale
par un fouhait que lui infpire l'amour
du bien public , & dont il defireroit qu'un
Citoyen Philofophe jugeât l'exécution digne
de lui. Ce feroit celle d'un Catéchifme
de Morale à l'ufage & à la por-
» tée des enfans. Peut- être n'y auroit-it
"pas de moyen plus efficace de mult
"
112 MERCURE DE FRANCE.
23.
plier dans la fociété les hommes ver
» tueux on apprendroit de bonne heure
»à l'être par principes ; & l'on fçait quelle
» eft fur notre ame la force des vérités
qu'on y a gravées dès l'enfance . "
Dieu , l'Homme & la Nature , voilà
les trois grands objets de l'étude du Phi-
Lofophe après avoir marqué la route
qu'on doit fuivre dans l'étude des deux
premières; M. Dalembert va paffer au troifième
mais les bornes qui me font pref
crites & la nature des matières ne me permettent
pas de le fuivre dans les détails ;
je me contenterai d'indiquer l'ordre qu'il
a obfervé dans la diftribution des Sciences
, & de faifir les vues générales qu'il y
a répandues..
Il commence par la Grammaire , qu'il
préfente fous un point de vue philofophique
, le feul qui doive être confidéré
dans des élémens de Philofophie. 11 paffe
enfuite aux Mathématiques dont l'Algébre
eft la première branche. « L'Algébre eft
» une efpéce de langue qui a , comme les
» autres , fa Métaphyfique ; cette Métaphyfique
a précédé la formation de la
langue ; mais quoiqu'elle foit implicite
ment contenue dans les règles , elle
» n'y eft pas développée ; le vulgaire ne
"
AOUST. 1759. 113
jouit que du réfultat , l'homme éclairé
» voit le germe qui le produit.
Cette Métaphyfique fimple & lamíneuſe
qui a guidé les inventeurs , eft donc
la partie que le Philofophe doit s'attacher
à développer dans des élémens d'Algébre
: muni des premières notions de
PAlgébre , il s'en fervira pour paffer à la
Géométrie , qui eft la fcience des propriétés
de l'étendue en tant qu'on la confidère
comme fimplement étendue & figurée.
Les termes de point , de ligne & de furface
que le Géomètre employe ne font
que des abftractions dont il fe fert pour
Simplifier ſon objet : ainfi les vérités qui
en résultent font des vérités purement
hypotétiques , mais elles n'en font pas
moins utiles par l'application qu'on en
fait dans la pratique . M. Dalembert répond
aux détracteurs de la Géométrie &
prouve fans replique la certitude & l'uti
lité de cette ſcience. La méthode qu'il
exige dans les élémens de Géométrie doît
faire juger que de tels élémens ne font
pas l'ouvrage d'un Géomètre ordinaire ,
& les Defcartes , les Leibnitz , & les
Newton n'étoient pas trop bons pour
bien exécuter cette entreprife. M. Dalembert
termine cet article par examiner
une queftion fouvent difcutée & toujours
114 MERCURE DE FRANCE.
problématique. C'eft de fçavoir quel
genre d'efprit doit obtenir par fa fupéiorité
le premier rang dans l'eftime
» des hommes ; celui qui excelle dans les
» Lettres , ou celui qui fe diftingue au
» même degré dans les Sciences ? Cette
» queſtion eſt décidée tous les jours en
faveur des Lettres ( à la vérité fans intérêt
) par une foule d'Ecrivains fubal-
» ternes , incapables , je ne dis pas d'ap
" précier Corneille & de fire Newton ,
» mais de juger Campiſtron & d'entendre
» Euclide. Pour nous , plus timides ou
plus juftes , nous avouerons que la fupériorité
en ces deux genres nous pa
roit d'un mérite égal. Qui auroit à
» choifir d'être Newton ou Corneille fe
roit bien d'être embarraffé , ou ne me
riteroit pas d'avoir à choifir . » Les principes
de la Géométrie & ceux de PALgébre
renferment tout ce qui eft néceffaire
pour arriver à la Méchanique . Le
mouvement , fes propriétés générales ,
font le premier & le principal objet de
cette fcience ; mais dans le mouvement
on confidère en Méchanique non feulement
l'efpace parcouru , mais auffi le
temps employé à parcourir cet eſpace.
Le principe de l'équilibre , joint à ceux
de la force d'inertie & du mouvement
AQUST . 1759. Ir
compofé , fuffit pour donner la folution
de tous les problèmes de Méchanique ;
c'eft avoir réduit cette fcience , dit M.
Dalembert , au plus petit nombre de
principes poffibles que d'établir fur ces
trois points toutes les loix du mouve
ment des corps .
L'Aftronomie doit fuivre immédiatement
la Méchanique , comme étant de
toutes les parties de la Phyfique la plus
certaine. « Si quelque fcience , die M. Da-
» lembert , mérite à tous égards d'être
traitée felon la méthode des inventeurs
, ou du moins felon celle qu'ils
ont Fire , e'eft l'Aftronomie. Rien
un'eft peut-être plus fatisfaisant pour l'ef-
» prit humain que de voir par quelle
fuite d'obfervations , de recherches , de
combinaiſons & de calculs les hommes
» font parvenus à connoître le mouve‐
» ment de ce globe qu'ils habitent , &
» celui des autres corps de notre fyftême
» planitaire……… Le génie des Philoſophes,
» en cela peu différent de celui des autres
hommes , les porte à ne chercher
» d'abord ni uniformité ni loix dans les .
phénomênes qu'ils obfervent. Com-
» mencent-ils à y foupçonner quelque
» marche régulière ? ils imaginent auffi-
» tôt la plus parfaite & la plus fimple..
116 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
25
» Bientôt une obfervation plus fuivie les
détrompe , & fouvent même les ra
» mène précipitamment à leur premier
» avis. Enfin une étude longue , affidue ,
dégagée de préventions & de fyftême ,
» les remet dans les limités du vrai , &
-> leur apprend que pour l'ordinaire la lời
» des phénomènes n'eft ni affez peu com
pofée pour être apperçue tout d'un
» coup , ni auffi irrégulière qu'on pour
roit le penfer. » Voilà l'hiftoire de tou
tes les Hypothèses Aftronomiques.
L'Aftronomie phyfique eft une des
fciences qui font le plus d'honneur à la
Philofophie moderne : les ouvrages des
Anciens n'ont prefque été d'aucun fe
cours aux Phyficiens qui font venus de
puis. M. Dalembert refute ici d'une ma
nière très- folide les prétentions de ceux
qui trouvent tout dans les Anciens. « Ce
»que les Anciens ont imaginé fur le fy
» tême du monde , ou du moins ce qui
» nous refte là- deffus , eft fi vague & h
"
mal prouvé qu'on n'en fçauroit ther
>> aucune lumière réelle. Qu'importe à
» l'honneur de Copernic que quelques
"anciens Philofophes ayent cru le mo
» vement de la terre , fi les preuves qu'ils
»en donnoient n'ont pas été fuffifantes
AOUST. 1759. 117
pour empêcher le plus grand nombre
de croire le mouvement du Soleil ?
M.Dalembert analyſe enfuite le fyftême
des tourbillons, & celui de la gravitation,'
On imagine bien en faveur duquel il fe
détermine. L'accord qu'on remarque tous
les jours de plus en plus entre les phé
nomênes célestes & la théorie Newtonienne
ſemble avoir décidé tous les Philofophes
pour le Newtonianifme. M. Da
lembert entre enfuite dans le détail des
procédés qui peuvent perfectionner l'Aftronomie
& reculer fes limites , & il finit
cet article par une obfervation à la gloire
de notre Nation . « Qu'on examine avec
» attention ce qui a été fait depuis quel-
» ques années par les plus habiles Ma-
" thématiciens fur ie fyftême du monde ;
» on conviendra , ce me femble , que
» l'Aftronomie Phyfique eft encore au-
» jourd'hui plus redevable aux François
» qu'à aucune autre Nation. C'eſt dans
» les travaux qu'ils ont entrepris , dans
» les ouvrages qu'ils ont mis fous les yeux
» de l'Europe , que le fyftême Newtonien
» trouvera déſormais fes preuves les plus
» inconteftables & les plus profondes.
M. Dalembert paffe rapidement fur
POptique & l'Acoustique ; je remarquerai
feulement qu'en parlant de la théorie des
118 MERCURE DE FRANCE.
رد
fons , il faifit l'occafion de louer les dé-
Couvertes qu'a faites M. Rameau dans
cette partie , d'une manière qui honore
l'un & l'autre. » L'illuftre Artiſte dont il
s'agit a été pour nous le Defcartes de
» la Mufique. On ne peut fe flatter , ce
» me femble , de faire quelque progrès
» dans cette fcience , qu'en fuivant la
» méthode qu'il a tracée.
L'Hydroftatique & l'Hydraulique n'offrent
que des détails trop mathématiques
pour être fufceptibles d'extrait ; mais je
m'arrête encore un moment fur la Phyfique
générale qui termine les élémens de
Philofophie.
وي
و د
"
» L'étude de cette Science roule fur
» deux points qu'il ne faut pas con-
» fondre , l'obfervation & l'expérience.
» L'obfervation , moins recherchée &
» moins fubtile , fe borne aux faits qu'elle
a fous les yeux , à bien voir & à bien
» détailler les phénomênes de toute ef
pèce que la Nature nous préfente . L'expérience
cherche à pénétrer la Nature
plus profondément , à lui dérober ce
qu'elle cache , à créer en quelque mala
différente combinaiſon des
par
» corps , de nouveaux phénomênes pour
» les étudier : enfin elle ne fe reftreint
» pas à écouter la Nature , mais elle l'in-
» terroge & la preffe.
30
">
ور
"
ود
nière
AOUST. 1759. 119
119'
M. Dalembert trace une efquite abrégée
de l'hiftoire & des prog: ès de la Phy-,
fique : les Anciens felon lui , n'ont pas
autant négligé la Nature qu'on le croit
communément , & il apporte en preuve
les ouvrages d'Hypocrate , qui font les,
monumens les plus confidérables qui
nons restent de la Phyfique ancienne , &
dans lesquels on trouve un ſyſtème d'obfervations
& une fuite de faits bien fürs &
bien rapprochés ; cependant il paroît que
les Anciens ont plus cultivé l'obfervation
que l'expérience. Les plus fages d'entre
eux ont fait la table de qu'ils voyoient ,
l'ont bien faite & s'en font tenus là. C'eft
dans l'hiftoire des Animaux , d'Ariſtote ,
qu'il faut chercher le vrai goût de Phyfique
des Anciens , plutôt que dans fes autres
ouvrages où il est moins riche en faits
& plus abondant en paroles , plus raifonneur
& moins inftruit.
Les fiécles les plus ignorans ont eu
des génies fupérieurs qui ont cultivé l'étude
de la Nature & accéléré les progrès
de la Phyfique , tel étoit le Moine
Bacon , » qui fçut par la force de fon gé-
» nie s'élever au- deffus de fon fiécle & le
» laiffer bien loin derriere lui. Auffi fut-
» il perfécuté par fes Confreres & regar-
» dé par le Peuple comme un Magicien
120 MERCURE DE FRANCE.
"
» à- peu- près comme Gerbert l'avoit été
près de trois fiécles auparavant pour les
inventions méchaniques , avec cette
» différence que Gerbert devint Pape , &
" que Bacon refta Moine & malheureux.
Le Chancelier Bacon & Defcartes paroiffent
ici comme les Reftaurateurs de
la Phyfique expérimentale. M. Dalembert
qui connoit fi bien les obligations que
leur a la Philofophie , leur reproche auffi
d'avoir été plus Phyficiens de fpéculation
que de pratique. Le plaifir oifif de la méditation
& de la conjecture , entraîne les
grands génies , & ils laiffent le travail mé.
chanique à d'autres qui ne vont pas auffi
loin que leurs maîtres auroient été. Ainfi
les uns penfent ou rêvent , les autres
agiffent ou manoeuvrent & l'enfance des
fciences eft éternelle .
Après une courte hiftoire de la Phylque
expérimentale , M. Dalembert propofe
quelques réflexions fur la manière de
traiter cette fcience. Il demande la plus
grande attention à n'établir la théorie
que fur des faits inconteftables ; & à ne
pas trop foumettre les hypothèfes au calcul
, dont tant de Phyficiens ont abufé.
La Géométrie doit obéir à la Phyfique
quand elle fe réunit à elle , & tous les
jers de Phyfique ne font pas également
fufceptibles
AOUST. 1759. 121
fufceptibles de l'application de la Géométrie
. M. Dalembert recommande aux Phyficiens
de fe défier de cette fureur d'expliquer
tout , que Defcartes a introduite
dans la Phyfique , mais il n'a garde de
profcrire ni cet efprit de conjecture , qui
tout à la fois timide & éclairé conduit
quelquefois à des découvertes , ni cet efprit
d'analogie, dont la fage hardieffe peut
aller au- delà de ce que la Nature femble
vouloir montrer , & prévoit les faits
avant que de les avoir vûs. La fageffe &
la circonfpection doivent guider le Phyficien
dans la marche ; la patience & le
courage doivent d'un autre côté le foutenir
dans fon travail . Tel eft en raccourci
le plan que M. Dalembert propofe à exécuter
& que perfonne peut-être ne rempliroit
mieux que celui qui l'a conçu &
tracé : on trouvera dans tout cet Ouvrage
des vues faines & étendues ; un ton noble
& ferme , des principes fages , un fcepticiſme
modefte , un ftyle net , libre &
concis , tel qu'il convient furtout aux
matieres philofophiques ; enfin cet effai
porte le caractere que les efprits ſupérieurs
impriment à leurs ouvrages : il
laiſſe beaucoup à penſer.
Le refte des Mélanges auprochain Mercure,
ESSAIfur lesElémens de Philofophie oufur
les principes des connoiffances humaines.
CET Effai dorit on voit les germes dans
Τ
l'article Elémens de l'Encyclopédie , eft le
morceau le plus confidérable de la nou-.
velle Edition de ces Mélanges. L'impor
tance du føjet & la maniere noble , fage
& hardie dont il eft traité , méritent
qu'on s'y arrête ; le ton de Philofophie &
le caractere d'efprit de M. Dalembert ne
fe montrent dans aucun de fes ouvrages
plus fenfiblement que dans celui- ci
Cet Ecrivain célébre comme ncepat
une obfervation affez finguliere : il remar
que que depuis environ 300 ans la Nature
avoit deftiné le milieu de chaque fiécle à
être l'époque d'une révolution dans l'efprit
humain. La prife de Conftantinople dans
le milieu du quinziéme amena des Sçavans
diftingués en Italie , & y fit revivre les
Lettres. La réformation ranima l'émulation
& l'étude de toutes les Sciences vers
le milieu du feiziéme ; Defcartes donne
une nouvelle face à la Philofophie au mi-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
lieu du dix - feptiéme ; & pour peu que l'on
confidére avec des yeux attentifs le temps
où nous vivons , il eft aifé d'appercevoir
qu'il s'eft fait dans nos idées un changement
rapide & fenfible qui femble en
préparer un plus confidérable encore . Ces
révolutions de l'efprit humain , ces efpéces
de fecouffes qu'il reçoit de temps
en temps de la Nature , font pour un
Spectateur Philofophe un objet agréable
& furtout inftructif ; il feroit donc à fou
haiter, pour le progrès des Sciences , que
nous en euffions un tableau exact à chaque
époque le plan de l'Encyclopédie
a été formé dans cette vue ; mais il feroit
poffible de rendre ce grand ouvra
ge d'une utilité plus générale & plus ferr
fible , il feroit très-important de réunir
& de rapprocher les vérités effentielles
qu'il contient dans des élémens de Philofophie
qui ferviroient comme d'introduction
à l'Encyclopédie ; c'eft ce que
M. Dalembert femble promettre d'exé
cuter un jour dans un ouvrage dout
Peffai qu'il publie aujourd'hui n'eft , ditil
, qu'une espèce d'efquiffe ; mais c'eſt une
efquiffe de main de Maître, & dont le fuccès
doit encourager cet Écrivain célébre
à remplir ce plan dans toute fon étendue.
La Philofophie n'eft autre chofe que
AOUST. 1759 . 103
12
l'application de la raifon aux différens
objets fur lefquels elle peut s'exercer.
» Des élémens de Philofophie doivent
» donc contenir les principes fondamen-
» taux de toutes les connoiffances humai-
» nes ; or ces connoiffances font de trois
" efpéces ou de fait , ou de fentiment ,
» ou de difcuffion . Cette derniere espéce
» feule appartient uniquement & par
» tous fes côtés à la Philofophie , mais
» les deux autres s'en rapprochent par
» quelques unes des faces fous lefquelles
on peut les envifager. Il n'y a » a qu'un »
feul genre de connoiffance qui ne doive
point entrer dans des élémens de Philo
fophie ; ce font les vérités qui tiennent à
la révélation . La Philofophie les refpecte,
& ne peut fe permettre en matiere de
Religion que la difcuffion des motifs de
notre croyance.
Après avoir fixé les différens objets qui
appartiennent à des élémens de Philofophie
, M. Dalembert expofe les rapports:
que ces objets ont entr'eux & l'ordre
qu'il faudroit fuivre dans leurs diftributions.
Si les vérités préfentoient à notre
efprit une chaîne continue , il n'y auroit
point d'élémens à faire ; on remonteroit
fans peine d'une vérité à toutes les autres
; mais cette chaîne eft rompue en
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
mille endroits quelles font donc les vêrités,
qui doivent entrer dans des élémens?
» Il y en a de deux fortes, répond
M. Dalembert ; « celles qui forment la
ور
tête de chaque partie de la chaîne , &
» celles qui fe trouvent au point de réu-
» nion de plufieurs branches. » Les vérités
du premier genre font celles qui ne
dépendent d'aucune autre & qui n'ont de
preuves que dans elles - mêmes ; mais i
ne faut pas croire que M. Dalembert
veuille ici parler des axiomes qu'on fe
donne la peine d'expliquer fi gratuitement
dans la plupart des ouvrages élémentaires.
Ces axiomes ne préfentent que
des vérités ſtériles & frivoles , qui n'éclairent
point & égarent fouvent par les
fauffes applications qu'on en fait.Les vrais
principes d'où l'on doit partir dans chaque
fcience , doivent être des faics fimples
& reconnus , qui n'en fuppofent point
d'autres , & qui foient indépendans de
toute hypothèſe particulière , tels que les
proportions de l'étendue en Géométrie ,
l'impénétrabilité en Méchanique , &c.
M. Dalembert après avoir indiqué les
procédés qu'il falloit fuivre dans le choix ,
le développement & l'énonciation des
principes fondamentaux de chaque fcience
, fait lui-même l'application de fa
A O UST. 1759 . 105
méthode fur les différens objets qui doivent
former un corps complet de Philofophie
élémentaire .
La Logique eft l'inftrument général
de toutes les fciences ; elle eft donc la
premiere qu'on doive traiter dans les
élémens de Philofophie , & en former
comme le frontispice & l'entrée . Mais
la Logique ne confifte ni dans cet amas:
ridicule & fcolaftique de formules inintelligibles
, ni dans l'appareil géométri
que qu'ont affecté plufieurs Philofophes
modernes dans des ouvrages peu fufcep
tibles de démonftrations . Déterminer
avec foin le fens des termes , décompo
fer & fimplifier autant qu'on peut les
objets , fuivre leurs rapports , remonter
par degrés continus d'une vérité à une
autre , & obferver exactement leurs dépendances
mutuelles ; voilà à quoi ſe
réduit la Logique. » Pour comparer des
" objets éloignés , on fe fert de plufieurs
» objets intermédiaires : il en eſt de mê-
" me quand on veut comparer deux où
" plufieurs idées. L'art du raifonnement
» n'eft que le développement de ce principe
& des conféquences. qui en réful-
» tent. »
L'art de conjecturer eft une branche de
la Logique : c'est l'art de ſuppléer par des
E-v
106 MERCURE DE FRANCE.
à-peu- près à des déterminations rigoureu
fes , & de fubftituer les probabilités aux
preuves dans les cas où l'on ne peut atteindre
à une certitude entiere , ou du
moins s'affurer d'y être parvenu.
M. Dalembert fait fuccéder la Métaphy
fique à la Logique , & cet ordre eft trés
naturel. « Nos idées font le principe de
» nos connoiffances , & ces idées ont
» elles- mêmes leur principe dans nos fen
» fations. La génération de nos idées ap
» partient à la Métaphyſique , c'eſt un de
fes objets principaux & peut-être de
» vroit- elle s'y borner. Prefque toutes les
33
autres queſtions qu'elle fe propofe font
» ou infolubles ou frivoles ; elles font l'a-
» liment des efprits téméraires ou des
" efprits faux. » M. Dalembert ne rétrécit
fa fphère de la Métaphyfique que pour
rendre fes recherches plus folides & plus
utiles. La cauſe productrice de nos idées ,
la maniere dont nous acquérons la notion
de l'exiſtence des objets extérieurs , l'exiftence
de Dieu , Fimmortalité & la fpiritualité
de l'ame , voilà des fujets bien di
gnes d'exercer & d'occuper entièrement
le Métaphyficien le plus profond & le
plus laborieux. M. Dalembert jette fur
ces grands objets des idées générales qui
n'ont befoin que d'être développées pour
former un corps de doctrine auffi complet
A O UST. 1759. 107
que l'obſcurité de la matiere peut le permettre.
L'exiſtence de l'Etre Suprême étant une
fois reconnue , nous conduit à chercher
le culte que nous devons lui rendre , mais
la nature de ce culte eft l'objet de la révélation.
Ce qui appartient effentiellement
à la raiſon , ce ſont les devoirs dont nous
fommes tenus envers nos femblables . La
connoiffance de ces devoirs eft ce qu'on
appelle Morale , & elle eft une fuite néceffaire
de l'établiffement des Sociétés. La
connoiffance de nos rapports avec les autres
homines & de nos befoins réciproques
nous conduit à celle de ce que nous
devons à la Société & de ce qu'elle nous
doit . « Il ſemble donc , dit M. Dalembert,
qu'on peut définir très- exactement l'in-
»jufte , ou ce qui revient au même , le
" mal moral : ce qui tend à nuire à la So-
» ciété en troublant le repos de fes Membres.
En effet le mal phyfique eft la fuite
» ordinaire du mal moral ; & comme
» nos fenfations fuffifent pour nous don→
» ner l'idée du mal phyfique , il eſt évi-
» dent que c'eft cette idée qui nous con-
» duit à celle du mal moral , quoique
» l'une & l'autre foient de nature diffe→
"rente. Que ceux qui nieront cette vérité,.
» fuppofent l'homme impaffible , & qu'ils:
E vj.
108 MERCURE DE FRANCE..
effayent de lui faire acquérir dans cette;
hypothèſe la notion de l'injufte.
99
M. Dalembert traite la morale avec plus
d'étendue qu'on ne lui en donne ordinairement
dans les élémens de Philofophie
, ou cette fcience la plus intéreffante
de toutes eft la plus négligée. Il la divife
en plufieurs branches , fuivant les différens
rapports fous lefquels on confidère
les hommes entr'eux. La connoiſſance de
ce que les hommes fe doivent comme
membres de la fociété générale forme la
premiere branche qu'il appelle Morale de
l'homme, Ces devoirs renferment les loix
générales & naturelles , & ces loix font:
de deux efpéces , écrites ou non écrites,
L'obfervation des loix naturelles écrites ,
et ce qu'on nomme probité ; la pratique
des loix naturelles non écrites eft ce qu'on
appelle vertu. Tout ce morceau eft plein
de force , de fineffe & de clarté : voici
une obfervation d'une vérité ſimple &
profonde. » Pourquoi les Légiflateurs femblent-
ils avoir remis à la volonté des
Peuples l'obfervation des loix non écrites
? Pourquoi n'eft - il point ďaction
» contre l'avarice , la dureté envers les
» malheureux, l'ingratitude & la perfidie ?
Celui qui laiffe périr de mifère un Citoyen
qu'il peut fecourir , n'eft-il- pas
و د
AOUST. 1759. 100
"
» à peu-près auffi coupable envers la So-
» ciété , que s'il faifoit périr ce malheu-
» reux par une mort lente ? Pourquoi
» donc les loix l'ont-elles épargné ? C'eſt
» que le bien de cet Avare étant fuppofé
acquis par des moyens que les loix ne
réprouvent pas , elles ne peuvent le lui
» arracher pour le donner à d'autres ; &
que fi la loi qui nous oblige de foula-
» ger nos ſemblables eſt une des premiè-
» res dans l'état de nature , elle eft fubor-
» donnée dans l'ordre de la fociété à la
» loi , qui veut que chacun jouiffe tranquillement
& en liberté de ce qu'il
poffede . »
»
Après la Morale de l'homme , vient la
Morale des Légiflateurs. Celle- ci a deux
branches ; ce que tout Gouvernement
doit à chacun de fes Membres, & ce que
chaque eſpèce de Gouvernement doit à
ceux qui lui font foumis. Le premier principe
de la morale des Légiflateurs eft ,
qu'il n'y a de bon Gouvernement que
celui dans lequel les Citoyens font également
protégés & également liés par les
loix. La Morale doit éclairer le Légiflateur
fur l'objet , l'établiffement & l'exécution,
des loix. M. Dalembert entre ici
dans plufieurs détails pleins d'humanité
& de raifon.. Il examine en particulier la
Fio MERCURE DE FRANCE .
trop fameufe queftion de la tolérance -fur пор
laquelle il donne des principes clairs &
modérés, également éloignés de la licence
& de la fuperftition .
Chaque Etat outre fes loix particuliè
res a auffi des loix a obferver par rapport
aux autres : c'est l'objet de la Morale
des Etats fur laquelle M. Dalembert ne
met qu'une page, & malheureufement pour
le genre humain , dit- il , elle eft encore plus
courte dans la pratique .
La Morale du Citoyen vient immédiatement
après celle des Etats: elle fe réduità
être fidèle obfervateur des loix civiles de
fa Patrie & à fe rendre le plus utile à fes
Concitoyens qu'il eft poffible.
M. Dalembert apprend à chaque Citoyen
jufqu'à quel point il eft comptable
à fa Patrie de fa vie , de fes talens & de
leur emploi il entre dans la difcuffion
du Suicide , qu'il regarde comme un crime
en Morale ainfi qu'en Religion : & fon
objet le ramène naturellement à cette an
cienne queftion que M. Rouffeau a rendue
fi célèbre : » Jufqu'à quel point un
Citoyen peut - il fe livrer à l'étude des
» Sciences & des Arts , & cette étude
» n'eft-elle pas plus nuifible qu'avanta
geufe aux Etats ? » M. Dalembert eſt
fort loin d'adopter les paradoxes exagérés
"
و ر
AOUST. 1759.
de M. Rouffeau , mais il ne pense pas non
plus que les Arts foient propres à rendré
les Sociétés plus fages & plus heureuſes. '
La Morale du Philofophe forme la der
nière branche de la Morale : elle n'a
pour objet que nous-mêmes & la manière
dont nous devons penfer pour nous ren
dre heureux indépendamment des autres ;
elle détermine jufqu'où il eft permis de
rechercher les honneurs & de fe livrer à
l'ambition. La raifon permet fans doute
d'être flatté des honneurs , mais fans les
exiger ni les attendre. » C'eft y mettre
» un trop grand prix , ajoute- t- il , que de
"les fuir avec empreffement , ou de les
" rechercher avec avidité : le même excès-
» de vanité produit ces deux effets con
» traires. » M. Dalembert entre ici dansquelques
détails fur les paffions , fur leur
objet , leurs peines & leurs plaifirs : fa
Philofophie n'eft pas toujours confolante,
mais elle est toujours ferme , droite &
humaine. Il termine fes Elémens de Morale
par un fouhait que lui infpire l'amour
du bien public , & dont il defireroit qu'un
Citoyen Philofophe jugeât l'exécution digne
de lui. Ce feroit celle d'un Catéchifme
de Morale à l'ufage & à la por-
» tée des enfans. Peut- être n'y auroit-it
"pas de moyen plus efficace de mult
"
112 MERCURE DE FRANCE.
23.
plier dans la fociété les hommes ver
» tueux on apprendroit de bonne heure
»à l'être par principes ; & l'on fçait quelle
» eft fur notre ame la force des vérités
qu'on y a gravées dès l'enfance . "
Dieu , l'Homme & la Nature , voilà
les trois grands objets de l'étude du Phi-
Lofophe après avoir marqué la route
qu'on doit fuivre dans l'étude des deux
premières; M. Dalembert va paffer au troifième
mais les bornes qui me font pref
crites & la nature des matières ne me permettent
pas de le fuivre dans les détails ;
je me contenterai d'indiquer l'ordre qu'il
a obfervé dans la diftribution des Sciences
, & de faifir les vues générales qu'il y
a répandues..
Il commence par la Grammaire , qu'il
préfente fous un point de vue philofophique
, le feul qui doive être confidéré
dans des élémens de Philofophie. 11 paffe
enfuite aux Mathématiques dont l'Algébre
eft la première branche. « L'Algébre eft
» une efpéce de langue qui a , comme les
» autres , fa Métaphyfique ; cette Métaphyfique
a précédé la formation de la
langue ; mais quoiqu'elle foit implicite
ment contenue dans les règles , elle
» n'y eft pas développée ; le vulgaire ne
"
AOUST. 1759. 113
jouit que du réfultat , l'homme éclairé
» voit le germe qui le produit.
Cette Métaphyfique fimple & lamíneuſe
qui a guidé les inventeurs , eft donc
la partie que le Philofophe doit s'attacher
à développer dans des élémens d'Algébre
: muni des premières notions de
PAlgébre , il s'en fervira pour paffer à la
Géométrie , qui eft la fcience des propriétés
de l'étendue en tant qu'on la confidère
comme fimplement étendue & figurée.
Les termes de point , de ligne & de furface
que le Géomètre employe ne font
que des abftractions dont il fe fert pour
Simplifier ſon objet : ainfi les vérités qui
en résultent font des vérités purement
hypotétiques , mais elles n'en font pas
moins utiles par l'application qu'on en
fait dans la pratique . M. Dalembert répond
aux détracteurs de la Géométrie &
prouve fans replique la certitude & l'uti
lité de cette ſcience. La méthode qu'il
exige dans les élémens de Géométrie doît
faire juger que de tels élémens ne font
pas l'ouvrage d'un Géomètre ordinaire ,
& les Defcartes , les Leibnitz , & les
Newton n'étoient pas trop bons pour
bien exécuter cette entreprife. M. Dalembert
termine cet article par examiner
une queftion fouvent difcutée & toujours
114 MERCURE DE FRANCE.
problématique. C'eft de fçavoir quel
genre d'efprit doit obtenir par fa fupéiorité
le premier rang dans l'eftime
» des hommes ; celui qui excelle dans les
» Lettres , ou celui qui fe diftingue au
» même degré dans les Sciences ? Cette
» queſtion eſt décidée tous les jours en
faveur des Lettres ( à la vérité fans intérêt
) par une foule d'Ecrivains fubal-
» ternes , incapables , je ne dis pas d'ap
" précier Corneille & de fire Newton ,
» mais de juger Campiſtron & d'entendre
» Euclide. Pour nous , plus timides ou
plus juftes , nous avouerons que la fupériorité
en ces deux genres nous pa
roit d'un mérite égal. Qui auroit à
» choifir d'être Newton ou Corneille fe
roit bien d'être embarraffé , ou ne me
riteroit pas d'avoir à choifir . » Les principes
de la Géométrie & ceux de PALgébre
renferment tout ce qui eft néceffaire
pour arriver à la Méchanique . Le
mouvement , fes propriétés générales ,
font le premier & le principal objet de
cette fcience ; mais dans le mouvement
on confidère en Méchanique non feulement
l'efpace parcouru , mais auffi le
temps employé à parcourir cet eſpace.
Le principe de l'équilibre , joint à ceux
de la force d'inertie & du mouvement
AQUST . 1759. Ir
compofé , fuffit pour donner la folution
de tous les problèmes de Méchanique ;
c'eft avoir réduit cette fcience , dit M.
Dalembert , au plus petit nombre de
principes poffibles que d'établir fur ces
trois points toutes les loix du mouve
ment des corps .
L'Aftronomie doit fuivre immédiatement
la Méchanique , comme étant de
toutes les parties de la Phyfique la plus
certaine. « Si quelque fcience , die M. Da-
» lembert , mérite à tous égards d'être
traitée felon la méthode des inventeurs
, ou du moins felon celle qu'ils
ont Fire , e'eft l'Aftronomie. Rien
un'eft peut-être plus fatisfaisant pour l'ef-
» prit humain que de voir par quelle
fuite d'obfervations , de recherches , de
combinaiſons & de calculs les hommes
» font parvenus à connoître le mouve‐
» ment de ce globe qu'ils habitent , &
» celui des autres corps de notre fyftême
» planitaire……… Le génie des Philoſophes,
» en cela peu différent de celui des autres
hommes , les porte à ne chercher
» d'abord ni uniformité ni loix dans les .
phénomênes qu'ils obfervent. Com-
» mencent-ils à y foupçonner quelque
» marche régulière ? ils imaginent auffi-
» tôt la plus parfaite & la plus fimple..
116 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
25
» Bientôt une obfervation plus fuivie les
détrompe , & fouvent même les ra
» mène précipitamment à leur premier
» avis. Enfin une étude longue , affidue ,
dégagée de préventions & de fyftême ,
» les remet dans les limités du vrai , &
-> leur apprend que pour l'ordinaire la lời
» des phénomènes n'eft ni affez peu com
pofée pour être apperçue tout d'un
» coup , ni auffi irrégulière qu'on pour
roit le penfer. » Voilà l'hiftoire de tou
tes les Hypothèses Aftronomiques.
L'Aftronomie phyfique eft une des
fciences qui font le plus d'honneur à la
Philofophie moderne : les ouvrages des
Anciens n'ont prefque été d'aucun fe
cours aux Phyficiens qui font venus de
puis. M. Dalembert refute ici d'une ma
nière très- folide les prétentions de ceux
qui trouvent tout dans les Anciens. « Ce
»que les Anciens ont imaginé fur le fy
» tême du monde , ou du moins ce qui
» nous refte là- deffus , eft fi vague & h
"
mal prouvé qu'on n'en fçauroit ther
>> aucune lumière réelle. Qu'importe à
» l'honneur de Copernic que quelques
"anciens Philofophes ayent cru le mo
» vement de la terre , fi les preuves qu'ils
»en donnoient n'ont pas été fuffifantes
AOUST. 1759. 117
pour empêcher le plus grand nombre
de croire le mouvement du Soleil ?
M.Dalembert analyſe enfuite le fyftême
des tourbillons, & celui de la gravitation,'
On imagine bien en faveur duquel il fe
détermine. L'accord qu'on remarque tous
les jours de plus en plus entre les phé
nomênes célestes & la théorie Newtonienne
ſemble avoir décidé tous les Philofophes
pour le Newtonianifme. M. Da
lembert entre enfuite dans le détail des
procédés qui peuvent perfectionner l'Aftronomie
& reculer fes limites , & il finit
cet article par une obfervation à la gloire
de notre Nation . « Qu'on examine avec
» attention ce qui a été fait depuis quel-
» ques années par les plus habiles Ma-
" thématiciens fur ie fyftême du monde ;
» on conviendra , ce me femble , que
» l'Aftronomie Phyfique eft encore au-
» jourd'hui plus redevable aux François
» qu'à aucune autre Nation. C'eſt dans
» les travaux qu'ils ont entrepris , dans
» les ouvrages qu'ils ont mis fous les yeux
» de l'Europe , que le fyftême Newtonien
» trouvera déſormais fes preuves les plus
» inconteftables & les plus profondes.
M. Dalembert paffe rapidement fur
POptique & l'Acoustique ; je remarquerai
feulement qu'en parlant de la théorie des
118 MERCURE DE FRANCE.
رد
fons , il faifit l'occafion de louer les dé-
Couvertes qu'a faites M. Rameau dans
cette partie , d'une manière qui honore
l'un & l'autre. » L'illuftre Artiſte dont il
s'agit a été pour nous le Defcartes de
» la Mufique. On ne peut fe flatter , ce
» me femble , de faire quelque progrès
» dans cette fcience , qu'en fuivant la
» méthode qu'il a tracée.
L'Hydroftatique & l'Hydraulique n'offrent
que des détails trop mathématiques
pour être fufceptibles d'extrait ; mais je
m'arrête encore un moment fur la Phyfique
générale qui termine les élémens de
Philofophie.
وي
و د
"
» L'étude de cette Science roule fur
» deux points qu'il ne faut pas con-
» fondre , l'obfervation & l'expérience.
» L'obfervation , moins recherchée &
» moins fubtile , fe borne aux faits qu'elle
a fous les yeux , à bien voir & à bien
» détailler les phénomênes de toute ef
pèce que la Nature nous préfente . L'expérience
cherche à pénétrer la Nature
plus profondément , à lui dérober ce
qu'elle cache , à créer en quelque mala
différente combinaiſon des
par
» corps , de nouveaux phénomênes pour
» les étudier : enfin elle ne fe reftreint
» pas à écouter la Nature , mais elle l'in-
» terroge & la preffe.
30
">
ور
"
ود
nière
AOUST. 1759. 119
119'
M. Dalembert trace une efquite abrégée
de l'hiftoire & des prog: ès de la Phy-,
fique : les Anciens felon lui , n'ont pas
autant négligé la Nature qu'on le croit
communément , & il apporte en preuve
les ouvrages d'Hypocrate , qui font les,
monumens les plus confidérables qui
nons restent de la Phyfique ancienne , &
dans lesquels on trouve un ſyſtème d'obfervations
& une fuite de faits bien fürs &
bien rapprochés ; cependant il paroît que
les Anciens ont plus cultivé l'obfervation
que l'expérience. Les plus fages d'entre
eux ont fait la table de qu'ils voyoient ,
l'ont bien faite & s'en font tenus là. C'eft
dans l'hiftoire des Animaux , d'Ariſtote ,
qu'il faut chercher le vrai goût de Phyfique
des Anciens , plutôt que dans fes autres
ouvrages où il est moins riche en faits
& plus abondant en paroles , plus raifonneur
& moins inftruit.
Les fiécles les plus ignorans ont eu
des génies fupérieurs qui ont cultivé l'étude
de la Nature & accéléré les progrès
de la Phyfique , tel étoit le Moine
Bacon , » qui fçut par la force de fon gé-
» nie s'élever au- deffus de fon fiécle & le
» laiffer bien loin derriere lui. Auffi fut-
» il perfécuté par fes Confreres & regar-
» dé par le Peuple comme un Magicien
120 MERCURE DE FRANCE.
"
» à- peu- près comme Gerbert l'avoit été
près de trois fiécles auparavant pour les
inventions méchaniques , avec cette
» différence que Gerbert devint Pape , &
" que Bacon refta Moine & malheureux.
Le Chancelier Bacon & Defcartes paroiffent
ici comme les Reftaurateurs de
la Phyfique expérimentale. M. Dalembert
qui connoit fi bien les obligations que
leur a la Philofophie , leur reproche auffi
d'avoir été plus Phyficiens de fpéculation
que de pratique. Le plaifir oifif de la méditation
& de la conjecture , entraîne les
grands génies , & ils laiffent le travail mé.
chanique à d'autres qui ne vont pas auffi
loin que leurs maîtres auroient été. Ainfi
les uns penfent ou rêvent , les autres
agiffent ou manoeuvrent & l'enfance des
fciences eft éternelle .
Après une courte hiftoire de la Phylque
expérimentale , M. Dalembert propofe
quelques réflexions fur la manière de
traiter cette fcience. Il demande la plus
grande attention à n'établir la théorie
que fur des faits inconteftables ; & à ne
pas trop foumettre les hypothèfes au calcul
, dont tant de Phyficiens ont abufé.
La Géométrie doit obéir à la Phyfique
quand elle fe réunit à elle , & tous les
jers de Phyfique ne font pas également
fufceptibles
AOUST. 1759. 121
fufceptibles de l'application de la Géométrie
. M. Dalembert recommande aux Phyficiens
de fe défier de cette fureur d'expliquer
tout , que Defcartes a introduite
dans la Phyfique , mais il n'a garde de
profcrire ni cet efprit de conjecture , qui
tout à la fois timide & éclairé conduit
quelquefois à des découvertes , ni cet efprit
d'analogie, dont la fage hardieffe peut
aller au- delà de ce que la Nature femble
vouloir montrer , & prévoit les faits
avant que de les avoir vûs. La fageffe &
la circonfpection doivent guider le Phyficien
dans la marche ; la patience & le
courage doivent d'un autre côté le foutenir
dans fon travail . Tel eft en raccourci
le plan que M. Dalembert propofe à exécuter
& que perfonne peut-être ne rempliroit
mieux que celui qui l'a conçu &
tracé : on trouvera dans tout cet Ouvrage
des vues faines & étendues ; un ton noble
& ferme , des principes fages , un fcepticiſme
modefte , un ftyle net , libre &
concis , tel qu'il convient furtout aux
matieres philofophiques ; enfin cet effai
porte le caractere que les efprits ſupérieurs
impriment à leurs ouvrages : il
laiſſe beaucoup à penſer.
Le refte des Mélanges auprochain Mercure,
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Résumé : SUITE DES MÉLANGES DE LITTÉRATURE. ESSAI sur les Elémens de Philosophie ou sur les principes des connoissances humaines.
L'essai 'Élémens de Philosophie' de D'Alembert est une œuvre majeure des 'Mélanges de Littérature'. Il explore les principes des connaissances humaines, classés en trois types : de fait, de sentiment et de discussion, cette dernière étant spécifique à la philosophie. D'Alembert identifie des révolutions intellectuelles tous les 300 ans, illustrées par des événements comme la prise de Constantinople, la Réforme et les contributions de Descartes. L'ouvrage commence par la logique, définie comme l'art de déterminer le sens des termes et leurs rapports. Il aborde ensuite la métaphysique et la morale, subdivisée en morale de l'homme et morale des législateurs. D'Alembert discute de la moralité, de l'éducation et des sciences, soulignant la responsabilité des citoyens envers leur patrie. Il traite de l'éducation scientifique, débutant par la grammaire et les mathématiques, notamment l'algèbre et la géométrie, qu'il défend contre ses détracteurs. L'astronomie est présentée comme la science la plus certaine en physique, liée à la mécanique. D'Alembert valorise les progrès modernes en astronomie physique et préfère le système de la gravitation de Newton. Il reconnaît les contributions des Anciens mais note que les avancées significatives en physique proviennent des générations ultérieures. Le texte examine les contributions de Roger Bacon et René Descartes à la physique expérimentale, tout en critiquant leur penchant pour la spéculation théorique. D'Alembert propose une méthode pour la physique expérimentale basée sur des faits incontestables et la modération dans l'usage des hypothèses mathématiques. Il insiste sur l'importance de la géométrie au service de la physique et met en garde contre l'excès d'hypothèses. Il valorise l'esprit de conjecture et d'analogie, tout en prônant la sagesse, la circonspection, la patience et le courage dans la recherche scientifique. Le style de l'ouvrage est décrit comme noble, ferme, concis et adapté aux matières philosophiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 128-140
SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
Début :
Je terminerai l'analyse de ces Mêlanges par le précis de deux Morceaux qui [...]
Mots clefs :
Goût, Jean Le Rond d'Alembert, Esprit philosophique, Philosophie, Principes, Temps, Beautés, Sens, Religion, Philosophes, Analyse, Objets, Objet, Nuire , Impiété
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texteReconnaissance textuelle : SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
SUITE des Mélanges de Littérature ,
d'Hiftoire & de Philofophie , par
M. Dalembert &c.
J
E terminerai l'analyfe de ces Mélanges
par le précis de deux Morceaux qui
n'avoient point encore été imprimés &
qui ne font pas la partie la moins intéreffante
de ce recueil. Le premier nous
offre des Réfléxions fur l'ufage & fur
l'abus de la Philofophie dans les matières
de goût. Il y a peu d'objets en Littéra
ture qui méritent mieux d'être traités
par un habile homme ; mais on ſent en
même temps combien cette difcuffion eft
délicate. Il n'eft pas aifé de prefcrire des
régles au goût & des bornes à l'efprit
philofophique ; beaucoup de petits Critiques
qui manquent de goût comme de
Philofophie , ne ceffent de répéter que
SEPTEMBRE. 1759. Ize
Pefprit philofophique a perdu la Littérature
; d'autres prétendent foumettre
les chofes même de fentiment à une analyfe
rigoureufe : les uns voudroient réduire
le goût à un inftinct aveugle , &
éterniferoient par - là l'enfance de la raifon
; les autres réfroidiroient l'imagina--
tion & donneroient des entraves au génie
: ces deux extrémités font également
vicieuſes & nuifibles au progrès des Arts.
Il est donc important de fixer la nature
du goût , les lumières qu'il peut tirer de
l'efprit philofophique , & la ligne que
doit féparer l'un de l'autre. Le goût n'eft
point arbitraire , c'eft une vérité inconteftable
; mais eft- il bien décidé que tou
tes les beautés dont les ouvrages de l'Art
font fufceptibles ne foient pas de fon
reffort, comme le prétend M. Dalembert
Il eft des beautés frappantes & fublimes ,
qui faififfent également tous les efprits ,
& dont par conféquent tous les hommes:
font juges ; ce genre de beautés , felon
M. D. n'ont point le goût pour arbitre
mais il en eft qni ne touchent que les ames
fenfibles ,& ce font celles- là qu'il regarde
proprement comme l'objet du goût : ainfi
il définit le goût le talent dé démêler danss
Les ouvrages de l'Art ce qui doit plaire aus130
MERCURE DE FRANCE
1
ames fenfibles & ce qui doit les bleffer,
Peut-être qu'on pourroit confidérer le
goût fous un point de vue plus étendu ,
plus général ; que les beautés fimples ,
fublimes , univerfelles , font auffi bien du
reffort du goût que les beautés plus déficates
; & que le talent de démêler celles-
ci n'eft qu'un goût plus fin , plus exercé.
Quoiqu'il en foit , dans les difcuffions
métaphyfiques , il n'eft question que de
fixer avec précifion les idées qu'on attache
aux mots dont le fens n'eft pas encore
bien déterminé la définition de
M. Dalembert préfente une idée nette &
précife de ce qu'il entend par goût ; l'acception
plus étendue qu'on pourroit donner
à ce terme ne changeroit rien aux réfultats
de fes principes.
Le goût eft fondé fur des principes , il
n'y a donc point d'ouvrages de l'Art dont
on ne puiffe juger en y appliquant ces
principes. La fource de nos fentimens eft
uniquement en nous ; c'eft donc en por
tant une vue attentive au dedans de
nous-mêmes que nous découvrirons des
régles générales & invariables de goût ,
qui feront comme la pierre de touche à
L'épreuve de laquelle toutes les produc
ions du talent pourront être foumifes
La recherche & l'analyfe de ces régles
SEPTEMBRE. 1759. r31
19
font l'objet de l'efprit philofophique ,
mais cette difcuffion doit avoir un ter
me. Il ne faut pas efpérer de pouvoir
remonter aux premiers principes. Vou
loir trouver la caufe métaphyfique de nos
plaifirs feroit un projet auffi chimérique
que d'entreprendre d'expliquer l'action des
objets fur nos fens. Les principes de goût
peuvent donc fe réduire à un petit nom--
bre d'obfervations inconteftables fur no
tre manière de fentir. C'eft jufques- là que
le Philofophe remonte , mais c'est là qu'il
s'arrête , & d'où , par une pente naturel
le , il defcend enfuite aux conféquences .
La jufteffe d'efprit ne fuffit pas , il
faut encore une ame fenfible & délicate ,
» & de plus , dit M. Dalembert , ne
» manquer d'aucun des fens qui compo-
» fent le goût. Dans un Ouvrage de Poc
» fie , par exemple , on doit parler tan
" tôt à l'imagination , tantôt au fenti
» ment , tantôt à la raifon , mais tou
» jours à l'organe ; les vers font une efpéce
de chant , fur lequel l'oreille eft
» fi inéxorable , que la raiſon même eſt
» quelquefois contrainte de lui faire de
légers facrifices. Ainfi un Philofophe
» dénué d'organe , eût-il d'ailleurs tous
» le refte , fera un mauvais Juge en ma
tière de Poëfie.
23
F vj
1152 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas encore affez.d'avoir tous
les fens qui compofen: le goût , il faut
que ces fens ayent été exercés fur les
objets qui appartiennent au goût. Mal
lebranche ne fentoit point les charmes
de la Poefie , quoiqu'il eût les principales
qualités du Poete , l'imagination , le
fentiment & l'harmonie .
M. Dalembert examine enfuite quelles
font les caufes du faux jugement qu'on
porte fur les chofes de goût & il recherche
les moyens de les éviter. Il entre fur
cet objet dans une Métaphyfique trèsdéliée
qu'il n'eft pas aifé de développer
dans un Extrait. Il vange enfuite l'efprit
philofophique des reproches que la fottife
ou l'envie ont coutume de lui faire , &
il avoue que c'eft faire autant d'injure
aux Belles Lettres qu'à la Philofophie ,
de croire qu'elles puiffent fe nuire ou`
s'exclure réciproquement. » Et comment
» le véritable efprit philofophique ſeroitnil
oppofé au bon goût ? Il en eft au
» contraire le plus ferme appui , puifque
» cet efprit confifte à remonter en toat
» aux vrais principes , à reconnoître que
claque Art a fa nature propre , chaque
» ftuation de l'ame fon caractère, chaque
chofe fon coloris ; en un mot à ne
point confondre les limites de chaque
39
→
SEPTEMBRE . 1759.
genre : abufer de l'efprit philofophique
, c'est en manquer.
Je finirai l'analyfe de ce Morceau par
une réfléxion qui le termine & qui mérite
bien d'être recueillie . « Ceux qui poſſé-
» dent & qui connoiffent le moins l'efprit
philofophique en font parmi nous
» les plus ardens détracteurs , comme la
Poefie eft décriée par ceux qui n'ont
» pû y réuffir , les hautes fciences par
» ceux qui en ignorent les premiers prin-
» cipes , & notre fiècle par les Ecrivains
» qui lui font le moins d'honneur.
33
Le Morceau dont il me reſte à rendre
compte eſt intitulé : De l'abus de la Critique
en matière de Religion. Le but que
fe propofe M. Dalembert dans cet Ouvrage
, aufſi intéreſſant par fon objet que
par les circonstances dans lesquelles il
paroît , » eft de vanger les Philofophes
des reproches d'impiété dont on les
"
charge fouvent mal- à-propos , en leur
» attribuant des fentimens qu'ils n'ont
» pas , en donnant à leurs paroles des
» interprétations forcées , en tirant de
leurs principes des conféquences odieu-
» fes & fauffes qu'ils défavouent , en voulant
enfin faire paffer pour criminelles
ou pour dangereufes des opinions que
134 MERCURE DE FRANCE
le Chriftianifine n'a jamais défendu de
» foutenir .
Ce deffein eft digne d'un Philofophe
qui refpecte les vérités du Chriftianif
me , & qui fçait que la vraie Philofophie
& la vraie religion doivent toujours
marcher de front & fe prêter une force
& une lumière mutuelle. Vouloir les oppofer
l'une à l'autre , c'eft nuire à toutes
les deux. Ne nous brouillons point avec les
Philofophes , difoit un Théologien paifble
, modéré & très-religieux. M. Da
lembert ne peut fe diffimuler les progrès
de l'impiété & les attentats des Incrédules
contre la plus fainte des Religions.
» Le defir de n'avoir plus de frein
» dans les paffions , la vanité de ne pas
penfer comme la multitude , ont fait
plutôt encore que l'illufion des fophif-
» mes , un grand nombre d'Incrédules ,
qui felon l'expreffion de Montagne ,
» tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent,
On ne peut trop louer le zèle de ceux
qui s'empreffent de vanger la Religion
contre les efforts de l'impiété , mais on
ne peut en même temps s'élever avec trop
de chaleur contre ce zèle prétendu qui
fert de mafque à l'ignorance , à l'orgueil ,
à l'efprit de parti , à des paflions plus
"
"
و د
SEPTEMBRE. 1759 F35
odieufes encore , & dont les méchans &
les fanatiques fe fervent pour allarmer
la piété & détruire la Philofophie.
Rien n'a été plus commun dans tous
les
temps que l'accufation d'irréligion intentée
contre les Sages par ceux qui ne
le font pas. M. Dalembert après avoir
rappellé l'hiftoire de Socrate , d'Anaxagore
, d'Ariftote , paffe à des faits plus
récens. Le Pere Hardouin , moins célèbre
encore par la profondeur de fon
érudition que par l'extravagance de fes
opinions , à fait un ouvrage exprès, pour
mettre fans pudeur & fans remords au
nombre des Athées des Auteurs très-religieux
dont plufieurs avoient folidement
prouvé l'existence de Dieu dans leurs
écrits. Sa folie , dit M. de Voltaire , ôta
à fa calomnie toute fon atrocité ; mais
ceux qui renouvellent cette calomnie dans
notre fiécle , ne font pas toujours recon
nus pour fous , & font fouvent trèsdangereux.
On a accufé Defcartes d'être un Athée
pour avoir dit : Donnez- moi de la matiè
re & du mouvement , & je ferai un monde
, comme fi cette penſée grande &
profonde ne fuppofoit pas la néceffité
d'un être intelligent pour donner l'exi
tence & le mouvement à la matière. On
136 MERCURE DE FRANCE
*
accufé le Newtoniafme de favorifer l'Athéifme
, quoiqu'il n'y ait aucune Philofophie
plus favorable à la croyance d'un
Dieu. La lifte des Philofophes fauffement
accufés d'irréligion eft très-nombreuſe :
jamais les prétextes n'ont manqué au fanatifme
pour fonder cette odieufe impu
tation ; mais en s'élevant contre l'impie
té , du moins ne faudroit- il pas fe méprendre
fur le genre d'impiété qu'on at
taque. On m'accufe de Matérialiſme , difoit
un Pirronien , c'eft à-peu-près comme
ft on accufoit un Conftitutionnaire de Janfenifme.
N'a-t-on pas vu M. de Montequieu
accufé dans le même libelle d'être
Déifte & Spinofiste ?
"
»
»Le nom de Matérialiſme , dit M. Da
lembert , eft devenu de nos jours une
efpéce de cri de guerre : c'eſt là quali-
»fication générale qu'on applique fans
» difcernement à toutes les efpéces d'In-
» crédules , ou même à ceux qu'on veut
» faire paffer pour tels. Dans toutes les
Religions & dans tous les temps le fa-
» natiſme ne s'eft piqué ni d'équité ni de
jufteffe . Il a donné à ceux qu'il vouloit
perdre , non pas les noms qu'ils méri
toient , mais ceux qui pouvoient leur
nuire le plus. Ainfi dans les premiers
fiécles , les Payens donnoient à tous
"
»
SEPTEMBRE. 1759. 137
les Chrétiens le nom de Juifs , parce
qu'il s'agiffoit moins d'avoir raiſon que
» de rendre les Chrétiens odieux.
»
M. Dalembert après avoir rapporté
plufieurs exemples d'imputations ridicules
dont la calomnie fous le nom de zéle a
chargé plufieurs Philofophes , recherche
pourquoi des défenfeurs de la Religion
la plus douce & la plus modefte ont eu
fi fouvent recours aux injures . Ils deshonorent
par- là la caufe qu'ils veulent défendre
, & ne font qu'aigrir & par conféquent
éloigner les efprits que la modération
auroit pu ramener. » Mais l'excès
» en toutes chofes eft l'élément de l'hom-
» me, fa nature eft de fe paffionner fur
tous les objets dont il s'occupe ; la mo-
» dération eft pour lui un état forcé , ce
» n'est jamais que par contrainte ou par
» réfléxion qu'il s'y foumet ; & quand
» le refpect qui est dû à la cauſe qu'il dé-
» fend , peut fervir de prétexte à fon
» animofité , il s'y abandonne fans retenue
& fans remords. Le faux zéle auroit-
il oublié que l'Evangile a deux pré-
" ceptes également indifpenfables , l'a-
" mour de Dieu & celui du prochain ? &
» croit- il mieux pratiquer le premier en
violant le fecond.
Si les accufations téméraires peuvent
18 MERCURE DE FRANCE.
nuire à la Religion, c'eft furtout lorfqu'elles
tombent fur des hommes fupérieurs
dont le nom feul peut donner du poids
aux opinions qu'on leur fuppofe.Qu'a- t - on
gagné à accufer avec tant d'acharnement
Filluftre Auteur de l'Esprit des Loix d'avoir
voulu donner atteinte aux principes
du Chriftianifme ? Les Incrédules fe font
glorifiés du chef qu'on leur donnoit fi
gratuitement , & fon nom leur a donné
plus de confiance que tous leurs fophifmes.
L'autorité eft le grand argument de
la multitude ; & l'incrédulité , difoit un
homme d'efprit , eft une espéce de foi pour
la plupart des impies.
M. Dalembert trace enfuite d'après
l'Hiftoire Eccléfiaftique un tableau court
& frappant des maux que le fanatisme a
produits chez nos ancêtres ; & il fait voir
par ce détail auffi effrayant qu'utile, com、
bien le gouvernement a intérêt de défendre
& d'appuyer les Gens de Lettres.
C'eft à eux que les Souverains doivent aujourd'hui
l'affermiffement de leur puiffance
, & la deftruction d'une foule d'opinions
abfurdes , nuifibles au repos & au
bonheur de leurs Etats.
Je finis cette analyſe par un trait bien
remarquable : » Il n'y a , ce me femble,
qu'un moyen d'affoiblir l'empire de
SEPTEMBRE . 1759 139
1
12
19
29
» l'Inquifition dans les contrées malheu
» reufes où elle domine encore , c'est d'y
» favorifer autant qu'il eft poffible , l'étude
des fciences exactes . Souverains
qui gouvernez ces Peuples , & qui vou→
lez leur faire fecouer le joug de la fuperftition
& de l'ignorance , faites naî
tre des Mathématiciens parmi eux ;
cette femence produira des Philofophes
avec le temps , & prefque fans
qu'on s'en apperçoive . L'orthodoxie la
plus délicate n'a rien à démêler avec
» la géométrie. Ceux qui croyoient avoir
n intérêt de tenir les efprits dans les té-
» nébres , fuffent-ils affez prévoyans pour
preffentir la fuite des progrès de cette
» fcience , manqueroient de prétextes
" pour l'empêcher de fe répandre. Bientôt
l'étude de la Géométrie conduira comme
d'elle - même à celle de la faine Phyfique
, & celle- ci à la vraie Philofophie
, qui par la lumière qu'elle répan-
" dra , fera bientôt plus puiffante que
» tous les efforts de la fuperftition ; car
» ces efforts quelque grands qu'ils foient ,
» deviennent inutiles dès qu'une fois la
Nation eft éclairée.
On trouve dans les deux Morceaux
dont je viens de rendre compte cette hardieffe
de pinceau , ce ton d'humanité &
140 MERCURE DE FRANCE
de Philofophie qui caractérisent les ou
vrages de M. Dalembert. On remarque
même dans le dernier un degré de force
& de chaleur qui peut être produit pa
l'importance & l'intérêt de la matière.
M. Dalembert y marche d'un pas ferme
entre deux fentiers très - gliffans , & fon
courage mérite la reconnoifance & les
éloges de ceux qui aiment fincérement le
véritable Chriftianiſme & la bonne Philofophie.
d'Hiftoire & de Philofophie , par
M. Dalembert &c.
J
E terminerai l'analyfe de ces Mélanges
par le précis de deux Morceaux qui
n'avoient point encore été imprimés &
qui ne font pas la partie la moins intéreffante
de ce recueil. Le premier nous
offre des Réfléxions fur l'ufage & fur
l'abus de la Philofophie dans les matières
de goût. Il y a peu d'objets en Littéra
ture qui méritent mieux d'être traités
par un habile homme ; mais on ſent en
même temps combien cette difcuffion eft
délicate. Il n'eft pas aifé de prefcrire des
régles au goût & des bornes à l'efprit
philofophique ; beaucoup de petits Critiques
qui manquent de goût comme de
Philofophie , ne ceffent de répéter que
SEPTEMBRE. 1759. Ize
Pefprit philofophique a perdu la Littérature
; d'autres prétendent foumettre
les chofes même de fentiment à une analyfe
rigoureufe : les uns voudroient réduire
le goût à un inftinct aveugle , &
éterniferoient par - là l'enfance de la raifon
; les autres réfroidiroient l'imagina--
tion & donneroient des entraves au génie
: ces deux extrémités font également
vicieuſes & nuifibles au progrès des Arts.
Il est donc important de fixer la nature
du goût , les lumières qu'il peut tirer de
l'efprit philofophique , & la ligne que
doit féparer l'un de l'autre. Le goût n'eft
point arbitraire , c'eft une vérité inconteftable
; mais eft- il bien décidé que tou
tes les beautés dont les ouvrages de l'Art
font fufceptibles ne foient pas de fon
reffort, comme le prétend M. Dalembert
Il eft des beautés frappantes & fublimes ,
qui faififfent également tous les efprits ,
& dont par conféquent tous les hommes:
font juges ; ce genre de beautés , felon
M. D. n'ont point le goût pour arbitre
mais il en eft qni ne touchent que les ames
fenfibles ,& ce font celles- là qu'il regarde
proprement comme l'objet du goût : ainfi
il définit le goût le talent dé démêler danss
Les ouvrages de l'Art ce qui doit plaire aus130
MERCURE DE FRANCE
1
ames fenfibles & ce qui doit les bleffer,
Peut-être qu'on pourroit confidérer le
goût fous un point de vue plus étendu ,
plus général ; que les beautés fimples ,
fublimes , univerfelles , font auffi bien du
reffort du goût que les beautés plus déficates
; & que le talent de démêler celles-
ci n'eft qu'un goût plus fin , plus exercé.
Quoiqu'il en foit , dans les difcuffions
métaphyfiques , il n'eft question que de
fixer avec précifion les idées qu'on attache
aux mots dont le fens n'eft pas encore
bien déterminé la définition de
M. Dalembert préfente une idée nette &
précife de ce qu'il entend par goût ; l'acception
plus étendue qu'on pourroit donner
à ce terme ne changeroit rien aux réfultats
de fes principes.
Le goût eft fondé fur des principes , il
n'y a donc point d'ouvrages de l'Art dont
on ne puiffe juger en y appliquant ces
principes. La fource de nos fentimens eft
uniquement en nous ; c'eft donc en por
tant une vue attentive au dedans de
nous-mêmes que nous découvrirons des
régles générales & invariables de goût ,
qui feront comme la pierre de touche à
L'épreuve de laquelle toutes les produc
ions du talent pourront être foumifes
La recherche & l'analyfe de ces régles
SEPTEMBRE. 1759. r31
19
font l'objet de l'efprit philofophique ,
mais cette difcuffion doit avoir un ter
me. Il ne faut pas efpérer de pouvoir
remonter aux premiers principes. Vou
loir trouver la caufe métaphyfique de nos
plaifirs feroit un projet auffi chimérique
que d'entreprendre d'expliquer l'action des
objets fur nos fens. Les principes de goût
peuvent donc fe réduire à un petit nom--
bre d'obfervations inconteftables fur no
tre manière de fentir. C'eft jufques- là que
le Philofophe remonte , mais c'est là qu'il
s'arrête , & d'où , par une pente naturel
le , il defcend enfuite aux conféquences .
La jufteffe d'efprit ne fuffit pas , il
faut encore une ame fenfible & délicate ,
» & de plus , dit M. Dalembert , ne
» manquer d'aucun des fens qui compo-
» fent le goût. Dans un Ouvrage de Poc
» fie , par exemple , on doit parler tan
" tôt à l'imagination , tantôt au fenti
» ment , tantôt à la raifon , mais tou
» jours à l'organe ; les vers font une efpéce
de chant , fur lequel l'oreille eft
» fi inéxorable , que la raiſon même eſt
» quelquefois contrainte de lui faire de
légers facrifices. Ainfi un Philofophe
» dénué d'organe , eût-il d'ailleurs tous
» le refte , fera un mauvais Juge en ma
tière de Poëfie.
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F vj
1152 MERCURE DE FRANCE.
Ce n'eft pas encore affez.d'avoir tous
les fens qui compofen: le goût , il faut
que ces fens ayent été exercés fur les
objets qui appartiennent au goût. Mal
lebranche ne fentoit point les charmes
de la Poefie , quoiqu'il eût les principales
qualités du Poete , l'imagination , le
fentiment & l'harmonie .
M. Dalembert examine enfuite quelles
font les caufes du faux jugement qu'on
porte fur les chofes de goût & il recherche
les moyens de les éviter. Il entre fur
cet objet dans une Métaphyfique trèsdéliée
qu'il n'eft pas aifé de développer
dans un Extrait. Il vange enfuite l'efprit
philofophique des reproches que la fottife
ou l'envie ont coutume de lui faire , &
il avoue que c'eft faire autant d'injure
aux Belles Lettres qu'à la Philofophie ,
de croire qu'elles puiffent fe nuire ou`
s'exclure réciproquement. » Et comment
» le véritable efprit philofophique ſeroitnil
oppofé au bon goût ? Il en eft au
» contraire le plus ferme appui , puifque
» cet efprit confifte à remonter en toat
» aux vrais principes , à reconnoître que
claque Art a fa nature propre , chaque
» ftuation de l'ame fon caractère, chaque
chofe fon coloris ; en un mot à ne
point confondre les limites de chaque
39
→
SEPTEMBRE . 1759.
genre : abufer de l'efprit philofophique
, c'est en manquer.
Je finirai l'analyfe de ce Morceau par
une réfléxion qui le termine & qui mérite
bien d'être recueillie . « Ceux qui poſſé-
» dent & qui connoiffent le moins l'efprit
philofophique en font parmi nous
» les plus ardens détracteurs , comme la
Poefie eft décriée par ceux qui n'ont
» pû y réuffir , les hautes fciences par
» ceux qui en ignorent les premiers prin-
» cipes , & notre fiècle par les Ecrivains
» qui lui font le moins d'honneur.
33
Le Morceau dont il me reſte à rendre
compte eſt intitulé : De l'abus de la Critique
en matière de Religion. Le but que
fe propofe M. Dalembert dans cet Ouvrage
, aufſi intéreſſant par fon objet que
par les circonstances dans lesquelles il
paroît , » eft de vanger les Philofophes
des reproches d'impiété dont on les
"
charge fouvent mal- à-propos , en leur
» attribuant des fentimens qu'ils n'ont
» pas , en donnant à leurs paroles des
» interprétations forcées , en tirant de
leurs principes des conféquences odieu-
» fes & fauffes qu'ils défavouent , en voulant
enfin faire paffer pour criminelles
ou pour dangereufes des opinions que
134 MERCURE DE FRANCE
le Chriftianifine n'a jamais défendu de
» foutenir .
Ce deffein eft digne d'un Philofophe
qui refpecte les vérités du Chriftianif
me , & qui fçait que la vraie Philofophie
& la vraie religion doivent toujours
marcher de front & fe prêter une force
& une lumière mutuelle. Vouloir les oppofer
l'une à l'autre , c'eft nuire à toutes
les deux. Ne nous brouillons point avec les
Philofophes , difoit un Théologien paifble
, modéré & très-religieux. M. Da
lembert ne peut fe diffimuler les progrès
de l'impiété & les attentats des Incrédules
contre la plus fainte des Religions.
» Le defir de n'avoir plus de frein
» dans les paffions , la vanité de ne pas
penfer comme la multitude , ont fait
plutôt encore que l'illufion des fophif-
» mes , un grand nombre d'Incrédules ,
qui felon l'expreffion de Montagne ,
» tâchent d'être pires qu'ils ne peuvent,
On ne peut trop louer le zèle de ceux
qui s'empreffent de vanger la Religion
contre les efforts de l'impiété , mais on
ne peut en même temps s'élever avec trop
de chaleur contre ce zèle prétendu qui
fert de mafque à l'ignorance , à l'orgueil ,
à l'efprit de parti , à des paflions plus
"
"
و د
SEPTEMBRE. 1759 F35
odieufes encore , & dont les méchans &
les fanatiques fe fervent pour allarmer
la piété & détruire la Philofophie.
Rien n'a été plus commun dans tous
les
temps que l'accufation d'irréligion intentée
contre les Sages par ceux qui ne
le font pas. M. Dalembert après avoir
rappellé l'hiftoire de Socrate , d'Anaxagore
, d'Ariftote , paffe à des faits plus
récens. Le Pere Hardouin , moins célèbre
encore par la profondeur de fon
érudition que par l'extravagance de fes
opinions , à fait un ouvrage exprès, pour
mettre fans pudeur & fans remords au
nombre des Athées des Auteurs très-religieux
dont plufieurs avoient folidement
prouvé l'existence de Dieu dans leurs
écrits. Sa folie , dit M. de Voltaire , ôta
à fa calomnie toute fon atrocité ; mais
ceux qui renouvellent cette calomnie dans
notre fiécle , ne font pas toujours recon
nus pour fous , & font fouvent trèsdangereux.
On a accufé Defcartes d'être un Athée
pour avoir dit : Donnez- moi de la matiè
re & du mouvement , & je ferai un monde
, comme fi cette penſée grande &
profonde ne fuppofoit pas la néceffité
d'un être intelligent pour donner l'exi
tence & le mouvement à la matière. On
136 MERCURE DE FRANCE
*
accufé le Newtoniafme de favorifer l'Athéifme
, quoiqu'il n'y ait aucune Philofophie
plus favorable à la croyance d'un
Dieu. La lifte des Philofophes fauffement
accufés d'irréligion eft très-nombreuſe :
jamais les prétextes n'ont manqué au fanatifme
pour fonder cette odieufe impu
tation ; mais en s'élevant contre l'impie
té , du moins ne faudroit- il pas fe méprendre
fur le genre d'impiété qu'on at
taque. On m'accufe de Matérialiſme , difoit
un Pirronien , c'eft à-peu-près comme
ft on accufoit un Conftitutionnaire de Janfenifme.
N'a-t-on pas vu M. de Montequieu
accufé dans le même libelle d'être
Déifte & Spinofiste ?
"
»
»Le nom de Matérialiſme , dit M. Da
lembert , eft devenu de nos jours une
efpéce de cri de guerre : c'eſt là quali-
»fication générale qu'on applique fans
» difcernement à toutes les efpéces d'In-
» crédules , ou même à ceux qu'on veut
» faire paffer pour tels. Dans toutes les
Religions & dans tous les temps le fa-
» natiſme ne s'eft piqué ni d'équité ni de
jufteffe . Il a donné à ceux qu'il vouloit
perdre , non pas les noms qu'ils méri
toient , mais ceux qui pouvoient leur
nuire le plus. Ainfi dans les premiers
fiécles , les Payens donnoient à tous
"
»
SEPTEMBRE. 1759. 137
les Chrétiens le nom de Juifs , parce
qu'il s'agiffoit moins d'avoir raiſon que
» de rendre les Chrétiens odieux.
»
M. Dalembert après avoir rapporté
plufieurs exemples d'imputations ridicules
dont la calomnie fous le nom de zéle a
chargé plufieurs Philofophes , recherche
pourquoi des défenfeurs de la Religion
la plus douce & la plus modefte ont eu
fi fouvent recours aux injures . Ils deshonorent
par- là la caufe qu'ils veulent défendre
, & ne font qu'aigrir & par conféquent
éloigner les efprits que la modération
auroit pu ramener. » Mais l'excès
» en toutes chofes eft l'élément de l'hom-
» me, fa nature eft de fe paffionner fur
tous les objets dont il s'occupe ; la mo-
» dération eft pour lui un état forcé , ce
» n'est jamais que par contrainte ou par
» réfléxion qu'il s'y foumet ; & quand
» le refpect qui est dû à la cauſe qu'il dé-
» fend , peut fervir de prétexte à fon
» animofité , il s'y abandonne fans retenue
& fans remords. Le faux zéle auroit-
il oublié que l'Evangile a deux pré-
" ceptes également indifpenfables , l'a-
" mour de Dieu & celui du prochain ? &
» croit- il mieux pratiquer le premier en
violant le fecond.
Si les accufations téméraires peuvent
18 MERCURE DE FRANCE.
nuire à la Religion, c'eft furtout lorfqu'elles
tombent fur des hommes fupérieurs
dont le nom feul peut donner du poids
aux opinions qu'on leur fuppofe.Qu'a- t - on
gagné à accufer avec tant d'acharnement
Filluftre Auteur de l'Esprit des Loix d'avoir
voulu donner atteinte aux principes
du Chriftianifme ? Les Incrédules fe font
glorifiés du chef qu'on leur donnoit fi
gratuitement , & fon nom leur a donné
plus de confiance que tous leurs fophifmes.
L'autorité eft le grand argument de
la multitude ; & l'incrédulité , difoit un
homme d'efprit , eft une espéce de foi pour
la plupart des impies.
M. Dalembert trace enfuite d'après
l'Hiftoire Eccléfiaftique un tableau court
& frappant des maux que le fanatisme a
produits chez nos ancêtres ; & il fait voir
par ce détail auffi effrayant qu'utile, com、
bien le gouvernement a intérêt de défendre
& d'appuyer les Gens de Lettres.
C'eft à eux que les Souverains doivent aujourd'hui
l'affermiffement de leur puiffance
, & la deftruction d'une foule d'opinions
abfurdes , nuifibles au repos & au
bonheur de leurs Etats.
Je finis cette analyſe par un trait bien
remarquable : » Il n'y a , ce me femble,
qu'un moyen d'affoiblir l'empire de
SEPTEMBRE . 1759 139
1
12
19
29
» l'Inquifition dans les contrées malheu
» reufes où elle domine encore , c'est d'y
» favorifer autant qu'il eft poffible , l'étude
des fciences exactes . Souverains
qui gouvernez ces Peuples , & qui vou→
lez leur faire fecouer le joug de la fuperftition
& de l'ignorance , faites naî
tre des Mathématiciens parmi eux ;
cette femence produira des Philofophes
avec le temps , & prefque fans
qu'on s'en apperçoive . L'orthodoxie la
plus délicate n'a rien à démêler avec
» la géométrie. Ceux qui croyoient avoir
n intérêt de tenir les efprits dans les té-
» nébres , fuffent-ils affez prévoyans pour
preffentir la fuite des progrès de cette
» fcience , manqueroient de prétextes
" pour l'empêcher de fe répandre. Bientôt
l'étude de la Géométrie conduira comme
d'elle - même à celle de la faine Phyfique
, & celle- ci à la vraie Philofophie
, qui par la lumière qu'elle répan-
" dra , fera bientôt plus puiffante que
» tous les efforts de la fuperftition ; car
» ces efforts quelque grands qu'ils foient ,
» deviennent inutiles dès qu'une fois la
Nation eft éclairée.
On trouve dans les deux Morceaux
dont je viens de rendre compte cette hardieffe
de pinceau , ce ton d'humanité &
140 MERCURE DE FRANCE
de Philofophie qui caractérisent les ou
vrages de M. Dalembert. On remarque
même dans le dernier un degré de force
& de chaleur qui peut être produit pa
l'importance & l'intérêt de la matière.
M. Dalembert y marche d'un pas ferme
entre deux fentiers très - gliffans , & fon
courage mérite la reconnoifance & les
éloges de ceux qui aiment fincérement le
véritable Chriftianiſme & la bonne Philofophie.
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Résumé : SUITE des Mêlanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie, par M. Dalembert &c.
Le texte examine deux ouvrages de D'Alembert et Diderot. D'Alembert, dans ses 'Mélanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie', aborde l'usage et l'abus de la philosophie dans les matières de goût. Il souligne la difficulté de prescrire des règles au goût et de définir les limites de l'esprit philosophique. D'Alembert critique les extrêmes : ceux qui pensent que l'esprit philosophique a ruiné la littérature et ceux qui veulent soumettre les sentiments à une analyse rigoureuse. Il définit le goût comme le talent de distinguer ce qui plaît aux âmes sensibles, tout en reconnaissant certaines beautés universelles. Pour juger des œuvres d'art, il faut une juste intelligence, une âme sensible et des sens exercés. D'Alembert examine les causes des faux jugements en matière de goût et défend l'esprit philosophique, affirmant qu'il soutient les belles-lettres en respectant les limites de chaque art. Diderot, dans 'De l'abus de la Critique en matière de Religion', défend les philosophes contre les accusations d'impiété. Il montre comment les idées des philosophes sont mal interprétées ou déformées, soulignant que leurs détracteurs connaissent souvent mal la philosophie et la poésie. Diderot critique les accusations d'athéisme portées contre des penseurs comme Socrate, Anaxagore, Aristote, Descartes et Newton, motivées par l'ignorance, l'orgueil et les passions partisanes. Il met en garde contre l'usage abusif du terme 'matérialisme' pour discréditer les incrédules et rappelle que l'excès de zèle religieux peut nuire à la cause qu'il prétend défendre. Le texte discute également des dangers des accusations infondées contre des figures éminentes comme Montesquieu, auteur de 'L'Esprit des Lois'. Ces accusations ont renforcé les incrédules et leur ont donné une crédibilité injustifiée. Il souligne l'importance de protéger les gens de lettres, qui contribuent à renforcer le pouvoir des souverains et à détruire les opinions nuisibles. D'Alembert est mentionné pour son tableau des méfaits du fanatisme dans l'histoire ecclésiastique, démontrant l'intérêt du gouvernement à soutenir les lettrés. Le texte se conclut par une réflexion sur la manière de combattre l'Inquisition en promouvant l'étude des sciences exactes, notamment la géométrie, qui mène à la philosophie et à l'éclairage des esprits. Le style de D'Alembert est loué pour sa hardiesse, son humanité et sa philosophie.
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