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p. 58-106
OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
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L'UN des plus sages Métaphysiciens : M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré [...]
Mots clefs :
Langue française, Langue, Mots, Idées, Oreille, Esprit, Syllabes, Caractère, Génie, Littérature, Nature, Ouvrage, Pensées, Progrès, Prononciation, Prosodie, Langage, Homme, Variété, Poésie, Racine, Boileau, Rousseau, Voltaire, Expressions, Inversion, Voyelle, Langue italienne, Corneille, Délicatesse, Justesse, Agrément, Noblesse, Langues modernes, Nations, Lettres, Vers, Grecs, Romains, Abbé Condillac
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texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
OBSERVATIONS
Sur la Langue Françoife.
L'un des plus fages
Métaphyficiens ;
M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré dans
fon Livre , de l'origine des connoiffances
humaines, que les progrès du génie étoient
en proportion avec ceux du langage. Il
a même avancé cette propofition :
39
» La Langue Françoife a été , pendant
longtemps , fi peu favorable aux progrès
de l'efprit , que fi l'on pouvoit le
» repréten er Corneille , fucceffivement ,
» dans les différens âges de la Monarchie ,
22
SEPTEMBRE. 1760. 59
on lui trouveroit moins de génie , à proportion
qu'on s'éloigneroit davantage
» de celui où il a vécu , & on arriveroit
» enfin à un Corneille , qui ne pourroit
» donner aucune preuve de talent.
Soutenu par l'autorité de ce célébre
Philofophe , j'ofe croire que la recherche
des chofes qui peuvent contribuer à la
perfection de notre Langue , n'eft pas une
puérile étude de mots ; & je trace ces
réflexions avec confiance..
Le langage fert à exprimer nos idées ,
àles fixer dans notre efprit , à les communiquer
; il eft plus parfait , à mesure qu'il
exprime un plus grand nombre d'idées ;
il faut encore qu'il les exprime d'une maniere
qui plaife à l'oreille & à l'efprit.
Clarté , jufteffe , abondance , font les
qualités éffentielles d'une Langue.
Harmonie , briéveté , force , vivacité ,
naïveté , nobleſſe , graces , délicateffe ,
font fes qualités acceſſoires.
Par les premieres , elle eft utile ; par
les fecondes , elle eft agréable. Mais cet
agrément même a fon utilité ; la vérité
toute nuë , n'auroit eu accès que dans
l'entendement , & n'eût trouvé que des
coeurs infenfibles : cette même vérité embellie
, plaît , intéreſſe , remuë , féduit ,
enchante , tranfporte. Elle doit aux or-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE :
nemens du langage , tous fes triomphes.
Comme je ne veux rien dire d'inutile ,
fi je puis , je ne m'étendrai pas fur ce qui
conftitue la clarté & la jufteffe. Ces deux
qualités font fi
particulièrement propres
à la Langue Françoife , & fi univerfellement
avonces , que les preuves feroient
fuperfues ; la Langue Françoife a été
adoptée , par toutes les Nations , pour le
commerce politique de PEurope : c'eft le
plus beau titre qu'une Langue puiffe avoir
à cet égard.
Quant à l'abondance ; quoiqu'elle en
ait beaucoup , on ne peut nier qu'elle ne
céde aux belles Langues anciennes , &
même à certaines Langues modernes en
quelques parties.
Toutes les Langues font incomplettes :
toutes ont beaucoup à acquérir ; peut- être
ne cefferont- elles jamais de s'enrichir . Je
veux croire que les êtres font tous nommés
; mais leurs modifications , leurs acceptions
réciproques , font fi variées & G
infinies , qu'à chaque inftant , on éprouve
que l'on manque d'expreffions pour rendre
ce que l'on fent très bien. J'en dis de
même de nos fenfations , & de nos idées :
fi les expreffions que cherche un homme
qui penfe , ne font pas toujours équivoques
, elles font fouvent indécifes & foiSEPTFMBRE.
1760. 6i
bles ; des penfées ne font qu'indiquées ;
elles ne produifent pas la lumiere que
l'Auteur en attendoit ; elles font , pour
ainfi dire , perdues : un autre écrivain fuccéde
, cherche à développer ces mêmes
penfées ; fouvent il n'a pas un meilleur
fuccès ; les livres fe multiplient fans fruit,
& fatiguent les Lecteurs par leur nombre
, fans que ces mêmes penfées par
viennent jamais à fe peindre avec la clarté
& la force qu'elles devroient avoir. C'eſt
peut- être à la difette du langage , que
nous devons cette énorme multiplicité
d'écrits fur les mêmes fujets : lorfqu'une
idée et une fois rendue dans toute fon
énergie , elle eft comme gravée d'un burin
inéffaçable & inimitable tout - à - la
fois ; elle ne pourroit que perdre à être
répétée : elle ne l'est donc plus .
Le moyen de nous enrichir , feroit de
faire un Dictionnaire relatif des expreffions
que poffèdent les autres Langues , &
qui nous manquent: nous y verrions , d'un
coup d'oeil , tous les mots que nous pourrions
faire ou adopter . Lorsque l'expreffion
nous manqueroit abfolument , il me
femble qu'il n'y auroit pas à balancer à
la tranfporter dans notre Langue , en lui
donnant une terminaiſon françoiſe. Les
mots latins y feroient plus propres que
62 MERCURE DE FRANCE.
les autres , par la connoiffance habituel
le que nous avons de cette Langue ; le
fens en feroit fixé tout de fuite , & pafferoit
bien vite des Savans aux ignorans.
La Langue Italienne, par fa grande analógie
avec la nôtre , pourroit nous fournir
auffi beaucoup de richeffes.
Mais lorsque nous aurions déjà une
racine des mots que nous voudrions
adopter , la chofe feroit encore plus aifée.
Par exemple , nous difons bon : pour
quoi n'ofons- nous dire abbonnis? J'en dis
de même d'habituer , habituant , accla
mation , acclamer , tumulte , tumultuer
fombre defombrer , fange defanger , alternative
, d'alterner , fragile de fragilifer
&c.
Les diminutifs & les augmentatifs Ita
liens empruntés d'eux avec goût & fobriété
, pourroient encore nous enrichir
beaucoup. Il a été un temps qu nos Poëtes
en faifoient grand ufage ; ils en abuférent.
Ces mots furent profcrits : il fau
droit fonger à réparer cette perte. Mais
je crois qu'il conviendroit de préférer la
terminaifon des mots poverino , amorino
à celle des pargoletto qui emporte dans
notre langue une idée acceffoire de baf
feffe & de mépris ; femmelette , maigreletfont
toujours pris en mauvaiſe part,
SEPTEMBRE. 1760 by
Pauverin , amorin ne paroiffent pas de
même incompatibles avec la nobleffe &
la grace ; & fi on employe cette terminaifon
, je ne doute pas que notre oreille
ne s'accoutumât aux diminutifs nobles ,
comme aux autres.
Il conviendroit encore de chercher ,
dans nos anciens Auteurs , les mots qui
fe font infenfiblement abolis ; on en
trouveroit beaucoup d'utiles & d'expreffifs
, qui fe font perdus , fans qu'on puiffe
dire pourquoi , & fimplement par défaut
d'ufage: Marot, Amyot , & furtout Mon
tagne en fourniroient un grand nombre.
Ce feroit rendre fervice à la Langue, que
de former un Dictionnaire de ceux qui
paroîtroient propres à être remis en ufage .
Les Dictionnaires que je propofe , s'ils
étoient bien faits , fe répandroient dans
le Public ; la curiofité les parcourroit d'abord
; chacun conferveroit le fouvenir
de quelques termes qui lui auroient plû ,
ou dont il auroit été fimplement frappé ;
on le hazarderoit dans la converſation ;
l'oreille s'y habitueroit par degrés ; leur
utilité fe feroit fentir , le befoin naîtroit,
on oferoit en faire ufage dans les livres ,
on les écriroit en italique , comme tant
d'autres que nous avons vû adopter ;
enfin , après plufieurs épreuves , ils par64
MERCURE DE FRANCE.
·
viendroient à fe naturalifer entierement,
Par ce moyen , le defir & le goûr d'enrichir
notre Langue, prendroit infenfiblement
faveur. Au lieu d'être effarouchés ,
comme nous le fommes ridiculement par
toute espéce d'innovation dans le langage ,
& de chérir notre difette , au point qu'il
femble que nous ayons fait vou de pauvreté
; nous ferions une étude des mots
nouveaux ; on les effayeroit , on les examineroit
avec complaifance ; tout homme
qui penfe ambitionneroit la gloire de
créer quelques termes heureux. Enfin
nous ferions dans l'éloquence & dans la
Poefie , ce que la Métaphyfique , la Médecine
& toutes les parties de la Phyfique,
font depuis longtemps avec fuccès . Eh !
pourquoi les Auteurs n'auroient- ils pas la
même liberté , la même autorité que nous
accordons aux gens du monde , aux femmes
mêmes , par qui la langue a été enrichie
d'une foule de mots nouveaux
paffés infenfiblement de la converfation ,
dans nos Romans & nos Comédies ? C'eft
à celui qui crée des idées , qu'il appartient
de créer des mots . Pourquoi nos Orateurs
& nos Poctes , eux à qui les priviléges
de leur art devroient donner plus fpécia
lement ce droit , rampent- ils fervilement
fous la tyrannie de l'ufage , tandis que
SEPTEMBRE. 1760. 65
la Philofophie s'en eft heureufement délivrée
qu'ils ofent franchir cette foible
barriere pour peu qu'ils le faffent avec
choix & avec goût , ils doivent être affurés
du fuccès .
J'avoue que chaque Langue a fon caractére
particulier , analogue aux idées
& aux habitudes dominantes de la Nation
qui la parle il ne faut pas le bleffer
fans néceffité. Mais ne fommes - nous
pas dans le cas de cette néceffité abfo-
Il eft certain que notre Langue n'a
pas acquis , à beaucoup près , toutes les
richeffes dont elle eft fufceptible ; il eft
certain qu'elle eft inférieure à quelques
égards à plufieurs Langues connues , dont
nous ne pouvons traduire toutes les
beautés pourquoi ne ferions - nous pas
ce qu'ont fait les Grecs & les Romains ,
& plufieurs Nations modernes , pour
rendre notre Langue auffi abondante
que la leur ?
Je ne diffimulerai pas que nous avons
plus d'obftacles à craindre'; plus fages &
plus heureux que nous , ces peuples n'ont
fongé , pendant longtemps , qu'à enrichir
leur Langue : ce n'est qu'après y être parvenus
, qu'ils fe font appliqués à l'épurer ,
& à fixer fon caractére ; malheureufement
nous nous fommes hâtés de perfec66
MERCURE DE FRANCE.
tionner la pureté & l'élégance de notre
langage : Malherbe , Boileau , Racine ,
font venus trop-tôt ; il nous falloit peutêtre
dix Ronfard avant eux : nous n'en
avons eu qu'un fes hardieffes ont péri
avec lui: Il nous en coûte pour reculer ,
pour reprendre , dans fes fondemens , un
édifice orné & agréable , auquel il manque
des parties néceflaires ; ofons fortir
du cercle étroit d'un goût timide ; peutêtre
l'incompatibilité des innovations ,
avec le caractére de notre Langue , n'eftelle
qu'apparente. Propofons- nous , pour
objet capital , de fentir fortement , & de
croire que tout ce qui eft bon à penfer ,
eft bon à dire. Les Anglois ont , comme
nous , d'excellens ouvrages en tout genre;
cependant , il s'en faut bien qu'ils regardent
leur Langue comme fixée ; tout ce
qui peut contribuer à l'enrichir, eft adopté
hardiment ; ayons plus de goût , & moins
de licence qu'eux : mais ne craignons pas
d'imiter leur liberté , en ce qu'elle a d'eſtimable
& d'utile..
Je paffe aux qualités qui rendent une
Langue agréable ; & je commence par
Pharmonie.
Elle confifte dans la douceur , l'éclat
& la variété des fons.
La Langue la plus douce & la plus
SEPTEMBRE. 1760. 67
fonore , feroit celle qui auroit toutes fesfyllabes
terminées par des voyelles . Les
fyllabes , accompagnées de confonnes ,
ont quelque chofe de moins éclatant , &
de plus dur à prononcer ; la Langue Italienne
n'emploie prèfque que des voyelles
fimples ; la Langue Angloife , au contraire
, a prèfque toutes les définances de
fes mots chargées d'une ou de deux confonnes.
Entre ces deux extrémités font
placés le Grec , le Latin & le François.
Mais la douceur & l'éclat ne font qu'un
foible avantage , en comparaifon de la
variété des fons ; je n'en veux pour preu--
ve que l'accord unanime des Savans , qui
donnent à la Langue Grecque la fupério
rité de l'harmonie fur toutes les autres ;
quoique cette Langue ait un très - grand
nombre de fyllabes , modifiées par des
confonnes , les voyelles ne forment que
cinq fons , qui , répétés fans ceffe , fatiquent
l'oreille : la Langue devient néceffairement
Monotone. J'ajoute que la Na
ture nous ayant donné la faculté d'articuler
un plus grand nombre de fons ,
c'eft méconnoître fes dons que de n'en pas
ufer. Je dirai encore que le langage étant
destiné à exprimer des idées fortes , comme
des idées douces ; des fons toujours
également doux , ne peuvent fuffire à
68 MERCURE DE FRANC
fon énergie : l'efprit fouhaite , en quelque
forte , d'être averti par l'oreille de
la Nature de l'idée qu'on lui pré fente ; c'el.
certainement une beauté de plus dans
une Langue , d'avoir des analogues à toutes
fortes d'idées . Le défaut de la Langue
Italienne ; à cet égard , frappe vivement,
furtout lorfque l'on commence à l'étudier :
les penfées fortes font à peir apperçues ,
fous les expreffions molles efférinées
qui les déguifent ; & lorfqu'on eft parve
venu à les faifir , leur impreffion en eft
toujours néceffairement affoiblic.
Peut être même cette qualité des fons ,
rudes ou doux , influe-t elle fecrettement
fur le génie même des Ecrivains ; peutêtre
en obfervant le caractére des Langues
, trouveroit- on que felon leurs divers
degrés de douceur ou de dureté , elles
ont produit plus ou moins d'idées douces,
riantes , fublimes ou auftéres .
La Langue Françoife , moins douce &
moins fonore que quelques autres , ne
le céde à aucune pour la variété des fons ;
peut être l'emporte t elle à cet égard fur
le Latin la quantité de fes confonnes effraye
d'abord les yeux , mais l'ufage les
adoucit en bien des cas , & même les
fait difparoître entierement dans la prononciation
, ainfi que dans ces terminai
SEPTEMBRE. 1760 .
65
fons efprits , dangers , bienfaits , flots ,
flambeaux , laurier , furieux . &c. Il en
eft de même dans les infinitifs des verbes
en er , & dans la terminaiſon de la plûpart
des tems des verbes , vous aimez , il
aimoit , tu aimerois , tu aimas , &c.
Or. voit par là de quelle prodigieufe
variété de voyelles fonores notre Langue
eft enri par l'oreille , quoique l'oeil
ne les'apperçut pas , & qu'elles lui paruf
fent étouffées par les confonnes .
- On nous reproche nos E muets. Je réponds
1 °. qu'ils ont un vrai fon , peu
éclatant à la vérité , mais très - doux . 2°.
Tous les fons qu'ils forment fe trouvent
dans la Langue Latine : quelle différence
, en effet , peut trouver l'oreille ,
entre ces terminaifons des deux Langues
? fimilis milice , lux luxe , coelum
l'homme , lex circonflexe , Spes épaiffe
pax fyntaxe , domus aumuffe , conftans
conftance , illud prélude , amabas baffe ,
amaverint labyrinthe , legerunt hontes
viderat Hypocrate , fcripferit hypocrite ,
clamant mante , dixerim rime , iftic caractariftique
, hac hypotéque , hac attaque ,
hoc équivoque , huc caduque , & c. 3 °. cesi
fyllabes muettes , dans nos bons Auteurs'
en vers & en profe , difparoiffent fouvent
par l'élifion. Cette élifion eft douce & fair
50 MERCURE DE FRANCE.
harmonie. 4°. Lorsque certe fyllabe muet
te fe trouve enfermée dans un mot , la
prononciation l'anéantit ; defir , commandement
,fe prononcent abfolument comme
fi on écrivoit dfir , commandment.
5 °. Il eft pourtant vrai que dans les vers ,
quoique cette fyllabe difparoiffe par la
rapidité de la prononciation , elle ne laiffe
pas d'être comptée : mais c'est ce qui
rend notre Poëfie plus douce que la Latine.
En effet, lorfque , dans un yers Latin
, les fyllabes terminées par des confonnes
, font trop multipliées , il devient
d'une dureté infupportable , & perd toute
fon harmonie , comme celui- ci :
Rex , lex , dux , fons , lux , mõns ;
Spes , dol , pax , petra , Chriftus . 6° . La
fyllabe féminine à la fin de nos vers eft
comme anéantie & n'eft pas comptée.
7°. Il ne tiendroit qu'à nous d'en faire
autant dans le cours du vers ; mais je
crois que nous avons mieux fait de conferver
le fon de la fyllabe muette : l'harmonie
eft moins fonore , mais plus douce.
8°. Dans la profe , une prononciation
forte & foutenue , fait difparoître entierement
les fyllabes muettes ; en forte
que l'oreille ne fent aucune différence
entre la terminaiſon des mots François ,
SEPTEMBRE. 1760. 70
•
cités plus haut , & celle des mots Latins
que j'ai mis en comparaison.
Je crois pouvoir conclure de ces obfervations
, que les E muets , tant reprochés
à notre Langue , font abfolument
infenfibles dans la profe , puifqu'ils font
parfaitement confonans avec les fyllabes
Latines , terminées par des confonnes ;
& que , fi la fyllabe qu'ils forment , eft
comptée dans les vers , elle ne fert qu'à
les rendre plus doux .
Tous les reproches qu'on nous fait à
, cet égard , ne font fondés que lorsque
nous employons plufieurs fyllabes féminines
de fuite ; ainfi que dans ce vers de
Racine.
de la Patrie , il foit , s'il veut , le père;
9
Ah !
que
Défaut
qu'il
eft
facile
d'éviter
&
qu'en
effet
on
trouvera
rarement
dans
nos
bons
Auteurs
.
Les fons varient encore dans leur durée
, & cette forte de variété eft une
nouvelle fource d'harmonie ; toutes les
Langues ont des fyllabes longues , bréves
& incertaines : le Latin a fa profodie
fixée , les Langues modernes n'en ont
point de pareilles ; mais leurs fyllabes
n'en ont pas moins une meſure certaine
& décidée , finon par des régles , du
1
72 MERCURE DE FRANCE
moins par l'ufage . Ceux qui ont ofé dire
que nos vers n'étoient compofés que de
fpondées , ont avancé une propofition ridiculement
fauffe. Notre Langue a des
fyllabes longues & bréves , parfaitement
décidées telles. Il eft vrai qu'elle a des
bréves plus ou moins bréves , & des longues
plus ou moins longues ; mais bien
loin que ce foit un défaut , elles ne fervent
qu'à varier l'harmonie.
Si nous avons les mêmes voyelles ,
tantôt longues , tantôt bréves , c'eſt une
chofe qui nous eft commune avec les
Latins. Pourquoi dans tabulata , le même
A eft-il , tour-à-tour , bref& long ? Pourquoi
la valeur de l'E varie-t- elle dans
Soceros & proceres ? Celle de l'I dans limina
? Celle de l'O dans erroris focus ?
Celle de l'U enfin dans humum & lucem?
Ces queſtions ne finiroient pas. La profodie
Latine eft donc très- fouvent arbitraire
comme la nôtre ; elle n'a pas de regles
qui ne fouffrent beaucoup d'exceptions
; elle ne prend pas toujours fa fource
dans des qualités inhérentes aux voyelles
, ni même dans la place qu'elles occupent.
Qui nous empêche donc de faire des
loix pareilles à celles des Larins ? nous
ne les avons pas faites ; mais la valeur
de
SEPTEMBRE . 1760. 73
de nos fyllabes n'en eft pas moins décidée.
Si quelqu'un pouvoit en douter , qu'il
éffaye , en déclamant , d'allonger les fyllabes
que l'ufage a fait bréves , & d'accourcir
les longues ; il fera frappé luimême
de la barbarie de ce jargon . J'ai
entendu un Acteur , fujet à ce défaut , il
étoit infupportable à toute oreille . J'ai
vu une jeune perfonne , jouer la comédie
fans maîtres & fans principes que fon
oreille : elle fcandoit naturellement tous
les vers avec affez de jufteffe ; il n'y a perfonne
qui , en l'écoutant , n'eût pû marquer
les bréves & les longues ; fa maniere,
quoiqu'éloignée de notre ufage de rendre
Ja prononciation foutenue & égale, avoit
je ne fçai quoi qui plaifoit : la Profodie
devenue plus fenfible , remplaçoit , en
quelque forte , le défaut de fentiment &
de nobleffe arbitraire , que nous avons
imaginé.
Nous avons donc une profodie trèsfixe
, très- décidée , quoique fans régles
convenues.
De cette profodie, fentie ou méconnue
par une oreille délicate ou groffiere, naît
I'harmonie de nos bons vers , & la dureté
ou le défagrément de ceux qui font mal
faits : il fuffit d'ouvrir Chapelain & Ra-
D
4 MER CURE DE FRANCE
cine , pour en trouver mille exemples
elle eft de même la fource du nombre
oratoire.
Nos vers , il eft vrai , ne varient point
par le nombre des fyllabes ; ils varient
feulement en longueur , par les différens
mélanges des longues & des brèves ,
quoiqu'à la vérité moins que les Latins.
Mais fi l'oreille n'avoit pas guidé leurs Auteurs;
deux vers de fuite , l'un compofé de
fpondées , l'autre de dactiles , auroient
déplûpar leur trop grande oppofition . Qui
pourroit reconnoître la même meſure dans
ces deux vers ?
Immortali funt naturâ prædita certe.
Quadrupedante putrem fonitu quatit ungula came
pum .
Nous avons une variété , que les Latins
n'avoient pas. Quelquefois je trouve dans
nos vers jufqu'à cinq fyllabes bréves da
fuite.
Des Guifes , cependant , le rapide bonheur.
Le dactyle & le fpondée, toujours pla
cés dans le même ordre à la fin des vers
Latins , leur donne une forte de monoto
nie qui n'eft pas dans les nôtres car il
faut remarquer que l'oreille fe fixe , & fe
repofe naturellement, fur la fin de chaque
SEPTEMBRE . 1760 71
ers , outre que le fens des mots y fixe
l'attention de l'efprit.
Notrevers Alexandrin me paroît répondre
au pentamétre des Latins ; je trouve
chacun de fes hémiftiches compofé de
deux pieds , & un demi- pied long ; mais
il a plus de variété , parce que fes deux
hémiſtiches employent les longues & les
bréves indifféremment , & furtout parce.
que le dernier n'eft point affujetti au da
tyle , placé régulièrement à la fin , ca
qui rend la cadence du pentamétre trop
monotone.
Notre grand vers réunit à choix tous
les pieds des différens vers Latins ; il a
donc une très- grande variété : ce que je
dis du grand vers peut s'appliquer à tous
les autres ; du choix & du mélange de
ces pieds , réfulte un harmonie trèsréelle...
Avons- nous bien fait de ne pas rendre
la profodie auffi fenfible dans la prononciation
que nous le pouvions ? C'est une
queſtion importante. La Langue eſt dans
notre maniere moins fonore , elle perd
une partie de l'harmonie brillante qu'elle
auroit pu avoir ; elle y gagne du côté de
la douceur ; elle affecte plus la raiſon &
le fentiment : les Italiens ont une profo
die plus marquée , leur déclamatio : fait
Dij
MERCURE DE FRANCE
par conféquent plus d'effet fur l'oreille
elle en fait moins fur l'efprit & fur le
coeur ; elle agit plus fur les organes , que
fur l'âme même : auffi la déclamation eft
peu de chofe chez eux , du moins quant
aux paffions ; ils ne déclament point la
tragédie ; leurs Comédiens ne fongent
guères à toucher , ils ne veulent que faire
rire : nous avons au contraire remué tou
tes les paffions ; l'âme feule eft le vrai
guide de notre déclamation . Je crois que
nous avons choifi le genre qui convient
à des êtres penfans & fentans : j'ajoute
que fi la prononciation Florentine parle .
plus à l'oreille qu'au coeur , celle des Romains
a plus de notre maniere , & elle
eft généralement préférée .
Après avoir défendu la profodie &
l'harmonie de notre Langue , contre des
reproches injuftes ; je conviendrai pourtant
qu'il feroit utile de fixer irrévocablement
notre profodie , par des regles
écrites ; ce feroit un fûr moyen de la
garantir de l'altération & de la corruption,
qu'elle pourroit éprouver infenfiblement
de la part des gens du grand Monde
, dont les caprices inconftans devienment
des loix , & affujettiffent enfin auffi
riaeuiement que tyranniquement les Sa →
yans même & les Gens de Lettres , feule
SEPTEMBRE. 1766.
vrais Juges en cette mariere. M. l'Abbé
d'Olivet a déjà tenté, avec fuccès , un effai
de profodie ; mais pour rendre cette autorité
plus grande & plus reconnuë , il
femble que l'Académie Françoiſe devroit
fe charger de cette entrepriſe.
J'ajouterai à ce que je viens de dire
fur notre Poëfie , que nous devrions tenter
de faire ufage des vers non rimés ,
l'exemple des Anglois & des Italiens .
Pourquoi fommes -nous les feuls qui négligions
de les employer ? Ils feroient
très -bien placés dans nos Piéces de Théâtre
, où il convient que la Pocfie ne foit
prèfque pas fentie . Milton a écrit fon
Poëme en vers non rimés. La monotonie
de nos vers feroit diminuée ; notre Langue
s'enrichiroit d'excellentes Poëfies ,
de la part de beaucoup de bons efprits
rebutés de ce genre d'écrire , par la
fervitude que la rime impofe ; nous
n'aurions plus tant de vers foibles , qui
font fi fouvent à la fuite des meilleurs
vers , ni ces rimes trop prévues & trop
répétées, dans les cas où un mor a peu de
confonans. Gracès ne va jamais fans traces
; defirs , plaifirs , charmes , allarmes
fe fuivent toujours. Ces défauts contribuent
plus que toute autre chofe à dégoûter
les gens fimplement fenfés, de tra-
D iij
8 MERCURE DE FRANCE.
vailler en vers , quelquefois même de les
lire. D'ailleurs chaque genre a fon prix ,
& peut trouver fa place , & nul n'eft à
dédaigner.
L'entrelaffement des rimes mafculines
& féminines , ne me paroît pas plus néceffaire
à conferver ; il conviendroit d'éffayer
ce nouveau genre : on auroit l'avantage
d'éviter le rempliffage de quatre
vers , qui gâtent tant de Poefies , & qui
rendent les changemens & les corrections
fi difficiles .
La briéveté fert à rendre la Langue
plus préciſe , plus vive , plus énergique :
elle dépend des mots & des tours de
phraſes ; la Langue Françoiſe a en général
fes mots plus courts que la Latine &
l'Italienne ; fes fyllabes muettes n'étant
pas fenfibles
, y contribuent encore :
préfence eft plus court que prafentia ; il
en eft de même de foupire , fufpirat , legere
,
&c. On peut obferver encore
que nous avons prèfque toujours une fyllabe
de moins dans les yerbes cantare ,
chanter , adorare , adorer . Cet avantage
du François , eft encore plus fenfible à l'égard
de l'Italien : io amava ,j'aimois , io
fio amato , j'ai aimé , ioaurei amato, j'aurois
aimé.
lire ,
A l'égard des tours , nous avons prof
SEPTEMBRE . 1760.
ر و ن
trit les périodes de Balfac , nous avons
coupé nos phrafes , nous nous fommes
contenté de lier les idées , en fupprimant
les liaifons artificielles & traînantes des
expreffions ; par ce moyen , nous fommest
parvenus à nous paffer des tours rapides
des autres Langues : cependant , fi nous
pouvions en acquérir quelques - uns , ce
feroit une richelle dé plus.
се
Mais ce qui me paroît défigurer la
Langue , & furtout la Pocfie Françoife ,
c'eft la répétition inutile & vicieufe des
articles . Pourquoi n'ofons - nous dire vertu,
fcience , grandeur , France , homme , femme?
Toutes les autres Langues s'expriment
ainsi , du moins dans les vers ; on
peut hardiment fupprimer l'Article du
Nominatif , prèfque toujours celui de
P'Accufatif ; ceux du Datif & du Génitif
fubfifteroient. Mais ce feroit toujours autant
de fyllabes fuperflues , qui reviennent
fans ceffe , fans ajouter rien au fens
ni à la clarté , dont les répétitions feroient
retranchées. Il feroit utile de
pouvoir faire le même retranchement
dans les pronoms perfonnels , toutes les
fois que le temps & la perfonne peuvent
fe deviner par la prononciation du verbe
; ils fe devineroient prèfque toujours ,
fi nous prononcions notre Langue comme
Div
80 MERCURE DE FRANCE
elle eft écrite ; mais notre prononciation
actuelle eft fi affoiblie , les confonnes qui
terminent les verbes fi peu fenties , fi
peu diftinctes , que cette fuppreffion des
pronoms perfonnels peut être regardée
comme impoffible. On pourroit donc fe
borner au retranchement des Articles le ,
la, les , des . Ils rendroient notreLangue propre
au ftyle lapidaire, qualité qui fans cela
lui manquera toujours.Je fuis intimement
convaincu , que fi l'on faifoit une férieufe
attention ,fur l'inutilité abfoluë de ces fyllabes
vicieuſes , un dégoût juſte & invin
cible s'éléveroit contr'elles , & les profcriroit
fans retour . Peut- être ne fera- t-il
pas inutile , de donner ici un exemple du
changement avantageux , & du caractère
énergique, que cette fuppreffion des Arti
cles pourroit nous procurer. Le voici :
» Gloire , qui vient de conquêtes , ne
fauroit avoir approbation du Sage ; vertu
»doit être fondement de toute gloire.
»Homme fe dégrade lui-même en penfant
"autrement ; voix univerfelle doit s'élever
»contre tout ufurpateur; peut- être, à force
»decouvrir de honte ces ennemis du
genre
"humain , parviendra- t- on un jour à tour-
»ner les efprits des Rois , vers une gloire
"plus digne de ce nom : que Philofophie
»parle , que cri public fe joigne à elle
SEPTEMBRE . 1760. 81
que tous écrivains ne déshonorent plus
>>leurs talens , en célébrant exploits barbares
; tôt ou tard frénéfie d'ambition s'é-
»teindra du moins par honte , fi ce n'eft
»par remords. Rois & Princes font raffafiés
de refpects , richeffes , grandeurs ;
"Admiration eft le feul bien qui leur refte
»à défirer : qu'on ne la leur laiffe efpérer
"qu'unie avec amour : Il faudra bien qu'ils
»fe foumettent à opinion publique , feule
chofe , fur laquelle autorité fuprême ne
"peut rien.
Je fens combien ce foible morceau eft
peu propre à féduire en faveur de mon
fentiment ; il peut fervir du moins à prouver
que l'idée que je propoſe , eſt praticable
; & que cette maniere d'écrire ,
traitée plus heureufement , donneroit à
la Langue , une énergie qu'elle n'a pas .
Toutes nos idées , toutes nos paffions ,
ne font pas douces & foibles ; nous en
avons de fortes & de vives. Le langage
a donc befoin de force & de vivacité ,
pour les exprimer .Ces qualités dépendent
encore des termes & des tours : j'ai fait
voir plus haut , comment nous pourrions
nous enrichir des termes qui nous manquent.
Les tours confiftent dans l'arrangement
des mots ; nous n'avons qu'un
feul arrangement ; c'eft celui de la clarté ,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
:
de la juſteſſe & de la raiſon ; les paffions
changent cet ordre pour fe peindre plus
vivement , elles employent les inverſions ;
la langue Latine , par fa propre nature ,
les admet & les varie à l'infini ; les langues
modernes , faute de terminaifons
différentes pour le cas des noms , & embarraffées
dans les verbes , par les auxiliaires
, font plus bornées dans leurs inverfions.
Cependant la Langue Italienne en a
infiniment plus que la Françoife , fans
qu'elle ait trouvé , dans fon caractére ,
beaucoup plus de facilité à les employer.
Il a fallu , pour cela , qu'elle altérât fouvent
la clarté du fens , mais les Lecteurs
fe font accoutumés à le deviner ; elle en
a peu dans fa profe ; elle les a multipliées
dans fes vers on ne fauroit trop marquer
de différences, entre la profe & la poëfie ;
celle- ci ne fauroit être trop figurée , trop
animée. L'inverfion eft la fource où elle
doit puifer particuliérement fon caractére
fpécifiques, les beautés éffentielles ; quelle
âme pourroit être infenfible à ces belles
inverfions ?
Illi robur , & æs triplex
Circà pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus.
SEPTEMBRE. 1760. 83
Nec quidquam fibi prodeft
Aerias tentaffe domos , animoque rotundum
Percurrifle polum , morituro.
Que l'on déplace les mots primus &
morituro, la penfée perd auffitôt prèfque
toute fa force. Tel eft l'empire de l'oreille
& de nos organes matériels , fur l'efprit
même.
Cependant la Poëfie Françoife n'admet
guères plus d'inverfions, que la profe élevée
, de toutes les Langues modernes , qui
n'avoient pourtant pas moins d'obftacles
à vaincre , la nôtre eft la plus pauvre à
cet égard ; nous fentons nos befoins .
mais notre timidité eft la plus forte.
N'effayerons- nous point de la vaincre ?
L'inverfion excite l'attention , & la fixe
où elle doit être fixée. Dans une phrafet
traînante où tout eft , dit- on , dans l'ordre
naturel , l'attention eft errante , incertaine,&
ne fçait où fe repofer ; il convient
qu'elle foit dirigée , fur les parties
principales du difcours : l'inverfion feule
peut produire cet effet. Les Latins en ont
fouvent abufé , furtout dans la Pocfie
quelquefois même dans la profe : fouvent
on a peine à les entendre ; nous ne craindrons
pas ce défaut la nature de notre
Langue s'oppofe à tout excès en ce genre..
Divi
84 MERCURE DE FRANCE.
Il me femble que nous devrions fon
ger à introduire dans la Langue , le plus
d'inverfions qu'il fe pourroit , lorsqu'elles
feroient placées de maniere à ne point
produire d'ambiguité : c'eft la feule régle
que l'on peut fixer à cet égard ; je me
contenterai de donner quelques exem
ples.
Toutes les fois que le régime du verbe
n'eft pas un accufatif,l'inverfion peut avoir
lieu.Nous difons très-bien :à luifeul s'adref
fent tous mes voeux ; de lui dépend ma
fortune.
Lorfque le régime du verbe eft précédé
d'une prépofition , fur , devant ,
après , fous , à côté , par , pour , &c.
l'inverfion ne peut point non plus produire
d'équivoque : fur cette vafte plaine ,
s'élève un Temple . Sous fon Empire , les
Peuplesfont heureux.
Il y a auffi bien des cas , où l'inverfion
peut avoir lieu , quoique le verbe régiffe
l'accufatif ; par exemple , toutes les fois
que le nominatif du verbe eft un pronom
perfonnel , je , tu , il , parce que ces mots
font éffentiellement nominatifs ; il en eft
de même de qui. Rien ne nous empêche
de dire , avec le Taſſe :
s ;
Je chante les combats , & ce Héros vainqueur,
SEPTEMBRE. 1760 : 851
Qui , le tombeau facré délivra du Sauveur.
Les fucs amers , il boit avidement déçù ;
la vie il a reçu.
Et de la propre erreur ,
Ainfi , on peut bien dire : mille entreprifes
heureuſes tu conçus & exécutas , il
conçur & exécuta.
Lorfque le verbe exprime un fentiment
, & que le régime eft une chofe
inanimée , il ne peut point non plus y
avoir d'équivoque ; ainfi , ces deux vers ,
malgré les inverfions qu'ils contiennent ,
font très clairs.
Plein de ces fentimens , toute gloire mortelle
Ce Héros dédaignoit en fon ardeur fidelle .
Lorfque l'accufatif & le nominatif différent
en nombre , il ne peut point reſter
d'ambiguité ; mes feux , mes fentimens a
emporté dans fa tombe mon premier époux.
Souvent la force du fens fuffit feule
pour lever toute équivoque.
Et par art , Antioche ; & par force Nicée ,
Les fuperbes Chrétiens avoient déjà domptées;
Là , tu le fais , ô Mufe , accourent les Mortels ,
Où prodigue le plus des douceurs enchantées ,
Le féduifant Parnaſſe.
Ces vers , avec bonté , daigne ici recevoir..
86 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le verbe eft neutre , le nominatif
peut très- bien être placé après lui :
cependant brûle & fe confume la malheu
reufe Didon.
Ne pourroit- on pas quelquefois éloigner
le verbe de fon auxiliaire ? Si féparée
je n'avois été d'un époux tendre.
L'adverbe peut auffi n'être pas toujours
uni au verbe : conftamment lafortu
ne lefeconda.
Je trouve encore des cas où le ſubſtantif
& l'adjectif pourroient être ſépa
rés. Pourquoi n'ofons- nous dire >
Quel terrible & funefte , il affronta danger ?
Combien de glorieux il entreprit travaux !
Le fens eft pourtant clair & fans ambi
guité. J'en dis autant de ces vers.
Aux travaux de ſon ſexe , aux fuſeaux , à l'aiguille
Abbaifler ne daigna fes généreufes mains.
Donnera l'Univers , donnera le Ciel même,
A notre fier courage un fecours tout- puiffant.
Tombeau foit cette terre à tous les ennemis.
Le meilleur moyen pour accoutumer
notre Langue aux inverſions, & pour plier
fon génie à cette efpéce de nouveauté ,
ce feroit de travailler à traduire le plus.
fidellement qu'il feroit poffible , des ou
SEPTEMBRE. 1760. 87
vrages de Poëfie Latine , Italienne , Angloife
; le Lecteur fentant le prix des inverfions
heureufes , que le Traducteur
auroit confervées , lui fçauroit gré de les
avoir fait paffer dans notre idiôme , de
jeunes Poëtes avides de fe diftinguer, pourroient
enfuite s'exercer dans ce nouveau
genre : le caractére de notre Langue cefferoit
peut- être enfin de fe renfermer dans
les limites étroites , ou il a été botné jufqu'ici.
Mais il feroit à fouhaiter que l'on
n'employât les nouvelles inverfions qu'avec
choix.Il eft certain que la Langue Latine
les a trop multipliées ; fouvent elles ne
produifent qu'une beauté matérielle ,dont
notre Langue peut très - bien ſe paſſer ;
fouvent la phrafe auroit gagné à être
coupée ; l'habitude méchanique d'arranger
des mots , a entraîné les Latins , &
leur a fait noyer un petit fens dans beaucoup
de paroles artiftement fymétrilées ;
il en peut réfulter quelque agrément pour
l'oreille , fans que l'efprit en foit plus fatisfait
quelquefois elles ne font que
l'embaraffer , & que retarder & brouiller
lęs idées ; on peut fuppléer très heureufement
un grand nombre d'inverfions de
ceite espéce , en coupant les phraſes ; la
clarté , la jufteffe , la force même y gagnent
fûrement. Cet avantage eft fans
88 MERCURE DE FRANCE:
doute préférable à celui de contraſter des
mots , d'où il ne réfulte qu'une illufion
paffagére , que la réflexion diffipe bientôt.
Occupé de la combinaifon pénible
des termes , un Auteur néglige infenfiblement
les idées & les chofes, Si tant
d'ouvrages , qui plaifent en Latin, perdent
fi fouvent leur mérite à être traduits en
François , gardons - nous d'en rejetter la
faute fur notre idiôme ; admirons bien
plutôt la noble & heureufe fimplicité, qui
forme fon caractére , & félicitons - nous
de trouver en elle un creufet affuré , pour
diftinguer l'or pur d'un alliage faux &
frivole . Dégagée du foin de rechercher
des ornemens fuperflus , & privée de
l'efpoir de faire illufion par leur fecours ,
la Langue Françoife ne s'occupe que du
fond des chofes , elle fimplifie , elle épure
, elle preffe les penfées & les fentimens
; elle a l'avantage unique de parler
à l'efprit plus directement qu'aucune
autre .
Cependant , à la fuite d'un nombre
choifi d'inverfions qu'elle pourroit acquérir
, il feroit encore à défirer , comme je
l'ai dit plus haut , qu'elle empruntât de
quelques Auteurs Latins certains tours
vifs & précis, compofés de conftructions
hardies , fouvent même, fans conftruction
SEPTEMBRE. 1760 8
apparente , dont elle tireroit des nouveaux
degrés de vivacité & d'énergie . La
Bruyere , S. Evremont , la Fontaine ,
peuvent fournir des idées de ce ftyle :
une Langue , pour atteindre à la perfection,
doit embraffer tous les genres . Combien
de nuances de ftyle depuis l'élégance
nombreuſe de Ciceron , jufqu'à la nerveuſe
concifion de Tacite & de Sallufte , depuis
Virgile jufqu'à Juvenal & Perfe !
Je fais que la maniere différente de
ees grands hommes , tenoit à leur génie
particulier ; mais ces génies doivent renaître
dans chaque Siécle & dans chaque
Nation lettrée. C'est à ceux qui ſe ſentes
portés par la Nature à quelqu'un de
ces deux genres , à choisir les modéles
qui leur font propres , & à franchir , courageufement
, le joug impofant du ton
dominant de leur fiécle : nous avons affez
de talens , qui pourroient ſe faire un caractére
original ; il ne leur manque que
d'ofer, & de brifer les entraves de l'imitation.
Par là nous verrions , peut- être , renaître
cette précieufe naïveté , cette fimplicité
finguliere de nos premiers Auteurs ;
notre Langue acquerroit une force qu'elle
a enviée inutilement jufqu'ici à la
Langue Angloife.
Malherbe, Racine , Boileau , Rouſſeau,
90 MERCURE DE FRANCE.
ont rendu de grands fervices à leur Langue
; ils ont perfectionné fon élégance ,
fon exactitude , fa pureté , fa nobleffe ,
fa délicateffe , fes graces ; en forte qu'à
tous ces égards , elle ne céde à aucune
autre Langue : peut être ont- ils nui à des
progrès plus utiles , qquu''eellllee auroit pû
faire du côté de la hardieffe , de la vivacité
, de l'énergie , de l'abondance ; je
le répéte encore , ils font venus trop tôt.
Dès Malherbe , on s'eft écrié que cet
Auteur avoit fixé le caractére de la Langue
la Nation fortoit à peine de la barbarie
; dès le premier pas , elle crut
avoir, atteint la perfection. Malherbe
avoit l'âme grande & élevée; il ne lui a
manqué qu'une Langue plus avancée ,
pour déployer fon génie..
:
Racine , admirable par l'analyfe délicate
du coeur humain , par les charmes
délicieux de fon ftyle , par la conduite.
& l'intérêt de fes Piéces , Racine a créé
un genre , dans lequel il ne fera furpaffe
par perfonne. Mais il faut avouer que
chez lui l'élégance continue , a fouvent
étouffé la force.
Boileau étoit affurément un très - bel
efprit ; il avoit éffentiellement le coeur
froid, & l'âme peu élevée ; il fent peu,
il peint agréablement ; plus Verfificateur
SEPTEMBRE . 1760. 91
il
que Poëte , fes vers font rarement produits
la chaleur du fentiment , ou
par
-par la force des idées . Ils font faits , pour
ainfi dire , au compas , on devine les
mots qu'il a trouvés , qu'il a cherchés :
leur arrangement méchanique eft fon
principal mérite . Soutenu par Horace ,
s'eft élevé au- deffus de lui - même dans
fon Art poëtique : il y a pourtant de trèsbelles
chofes dans le Lutrin ; on trouve
dans fes Satyres , beaucoup de traits d'efprit
, agréablement tournés , mais fans
chaleur & fans élévation . Un Poëte fatyrique
pour exceller doit - être doué de cettehumeur
Angloife , pour laquelle nous n'avons
pas même de terme ; & il n'y en a
point , dans Boileau. La Bruyere , fimple
Profateur , l'avoit reçu de la Nature , fon
ouvrage en eft profondément empreint,
Rouffeau , quoiqu'avec beaucoup plus.
de chaleur que Boileau , & avec un ef
prit plus nourri par la Philofophie , manque
encore de véritable énergie ; ingénieux
, pur , correct , élégant , fes penfées
font juftes , folides , grandes , liées ,
ornées agréablement mais fon efpritn'a
pas une certaine profondeur ; & c'eft
chez lui , furtout que j'obferve un grand
nombre d'idées foiblement rendues. L'ex-
´preſſign lui a manqué : j'entens cette ex92
MERCURE DE FRANCE
preffion vigoureufe , ce coup de pincea
du grand- Maître la crainte d'offenfer
l'oreille , l'a trop fouvent arrêté. H n'a
employé qu'un très- petit nombre de ter
mes , dans fes ouvrages de grande Poëfie.
Une idée neuve , exprimée avec des
mots rebattus, ne fçauroit paroître neuve:
l'efprit eft la dupe des oreilles toute
penſée hardie doit être revêtuë d'expreffions
qui le foient. Les plus zélés admirateurs
de ce Poëte , font forcés de con
venir que
fon génie n'a rien d'original.
Ce que je viens de dire de ces grands
hommes , fouffrira fans doute beaucoup
de contradictions ; on fe porte prèfque
toujours à admirer fans réferve , ce qui
eft vraiment admirable à certains égards.
Cependant , je crois n'avoir arraché , de
leurs couronnes , aucun des lauriers qui
leur font légitimement acquis. Je voudrois
feulement qu'on pût fe perfuader
que , pour avoir excellé dans quelques
parties , ils n'ont pas également excellé
dans les autres ; qu'ils n'ont pû ouvrir
toutes les routes à la fois , & qu'il faut
bien fe garder de les préfenter comme
des modéles univerfels.
Créons des termes & des tours forts &
énergiques , nos penfées le deviendront,
Nous avons affez de jolis mots , & par
SEPTEMBRE . 1760. ༡༣
conféquent de jolies idées , & de jolies
âmes. Mais eft-ce tout ? Après un fiécle de
grâces & d'élégance , travaillons à nous
former des âmes hardies & robuftes.
Corneille , Boffuet , la Bruyere , Moncefquieu
, Voltaire & j'ajoute Rouffeau de
Genève,font lesEcrivains que nous devons
choifir pour modéles en ce genre : les penfées
que ces hommes célébres ont réuffi à
bien rendre,font gravées dans tous les ef
prits.Envain des Ecrivains médiocres travaillent
alles retourner; ils nous les offrent
affoiblies ; l'efprit ne les retrouve qu'avec
dégoût. Ce qui eft dit 8 : penfé avec un
certain degré de force , néantit à jamais
toutes les copies froides & imparfaites ;
toute penfée grande & fortement exprimée,
eft immortelle ; l'efprit peut amufer
l'efprit , l'âme feule a droit d'ébranler
l'âme : j'entens par âme, ce caractére fier,
indépendant , original & fublime , cette
chaleur intime & féconde , ce feu , pour
ainfi dire , électrique , qui étincelle rapidement
, qui éclaté , pénétre & communique
de même. Le fentiment coule avec
abondance de cette fource enflammée ; il
fe répand fur les ouvrages de pur agrément
, comme fur ceux de la perfuafion
la plus profonde ; il vivifie les genres
même qui en font le moins fufceptibles .
94 MERCURE DE FRANCE:
Point de génie fans fentiment : Sapho
eft la tendre amante de Phaon ; Montef
quieu & Newton, font les amans fublimes
de l'humanité & de la vérité.
Je crois que c'est grand dommage que
Montagne n'ait pas écrit à Paris ; cette
Ville donne le ton ; elle l'eût reçu de lui
& l'eût rendu au refte de la France : mais
Montagne étoit gafcon , il écrivoit dans
fon pays , il étoit énergique & hardi ; on
admira ces qualités , & on s'en tint là.
Le bel efprit , ce fléau du génie , dominoit
dans la Capitale ; il empêcha les
progrès de ce style expreffif , qui auroit
enrichi la Langue ; cependant Montagne
plaît à tous ceux qui le lifent. On le cite
avec complaifance , & perfonne n'ofe entreprendre
de le traduire en François
pur & élégant. On refteroit au - deffous de
lui , on feroit ridicule. Pourquoi s'efton
amufé fi longtemps à contrefaire le
ftyle de Marot , qui n'avoit en partage
qu'une naïveté agréable ? Le premier modéle
étoit bien plus digne d'être fuivi.
Mais , dira t-on , Montagne faifoit des
barbarifmes . Ah ! nous n'avons que trop
d'Auteurs purs & châtiés , c'eft- à - dire ,
faibles & froids. Il nous faut peut - être
de hardis faifeurs de barbarifines , fans
quoi notre Langue eft expofée à languir ,
SEPTEMBRE . 1760. 21
Tous les fauffes graces d'une élégance pué
rile & de cette délicateffe exceffive à laquelle
on a voulu borner fon caractére :
qualité qui , renfermée dans fes bornes
eft admirable en certains genres , mais
qui devient un vice dans beaucoup d'autres.
Nous n'ofons nommer plufieurs animaux
utiles. Nous craignons de peindre
avec trop de vérité , la mort , la pefte ,
la corruption , le vice. Livrés à un art
recherché , nous dédaignons la fimple
Nature ; il faut que nos Bergers foient
couverts de fleurs ; les arts utiles font
avilis à nos yeux délicats.
Chaque mot a fa place dans un certain
ftyle , il n'en fçauroit fortir ; tout écrit
élevé eft prèfque toujours bourfouflé &
vuide de chofes ; il faut fe faire entendre ,
par des périphrafes qui affoibliffent ; on
ne peut appeller prèfque aucune chofe
par fon nom dans le ftyle noble.
Nous fommes , par cette même délicareffe
, très- bornés dans le choix des images.
Combien en eft- il que nous admirons
dans Virgile, & dans Homere, & que notre
Langue ne peut admettre ? Le fentiment ,
dans nos ouvrages , eft toujours enflé
guindé , réfroidi, par un acceffoire de nobleffe
. Le naturel , le fimple , le vrai ,
66 MERCURE DE FRANCE:
nous paroît ignoble. La plupart des beau
tés naïves des tragiques Grecs , font perdues
pour nous .
t
Je trouve les fources de cette fauffe
'délicateffe , dans les idées relatives de
grandeur & de baffeffe qu'infpire la M
narchie ; dans le luxe , l'oifiveté , la fo
ciété trop affiduë ; & furtout , dans la fo
ciété des femmes.
La diftinction des rangs , l'orgueil &
la vanité qu'ils font naître , rejettent néceffairement
un mépris injufte fur lés
états inférieurs . Le luxe amoureux de
'Arts agréables , avilit par comparaifon
les Arts néceffaires . L'Oifiveté fille de la
Richeffe dédaigne les travaux utiles. La
Société, en rapprochant ces différens états,
infpire un refpect , une dépendance , une
fauffe honte , vis- à-vis de ceux qui font
plus élevés : ainfi tout prend une tendance
générale d'admiration & d'imitation ,
vers les premiers rangs , vers leurs moeurs,
leurs ufages , leurs ridicules même & leurs
vices : tout concourt à l'aviliffement des
autres , de leur utilité même , de leurs
travaux & de leurs vertus .
Enfin , la fociété habituelle des femmes
achéve de nous féparer de la noble & fimple
nature : élevées prèfqne toutes dans la
frivolité,dans l'art unique de plaire , elles
nous
SEPTEMBRE . 1760 . 97
nous y ramenent par le foible qu'elles
nous infpirent : jufte punition de l'éducation
à laquelle nous les avons condamnées
; elles nous donnent leurs propres défauts
, qu'elles doivent à notre tyrannie ;
nous fommes forcés de nous plier à leur
goût étroit & exclufif , à leurs paffions ,
qui veulent toujours être remuées en bien
ou en mal , à leur amour- propre , qui les
dégoûte de tout ce qui ne les flatte pas ,
de tout ce qui n'eft pas dirigé à leur amufement
; elles donnent le ton ; elles jugent
; elles prononcent d'après leurs idées
petites , foibles & fans principes : la Nature
eft méconnue , le génie fe glace , fe
rétrécit , & quitte les grands objets .
Chaque génération de ces idoles de
paffage , a fon bon ton dominant ; tout
ouvrage qui n'en porte pas l'empreinte ,
n'eft ni lû , ni vendu , ni prôné : tout Auteur
veut l'être que faire donc : Suivre
le torrent , ne rien produire d'élévé ni de
fort , oublier la poftérité , & fe borner à
la gloire honteufe d'avoir perfectionné la
corruption de fon fiécle. Ainfi , l'esprit
rampe fucceffivement dans un cercle rapide
de modes inconféquentes , outrées
& méprifables.
Le tourbillon des femmes renferme
une multitade d'hommes , plus femmes
E
98 MERCURE DE FRANCE
qu'elles , avec qui elles veulent bien par
tager leurs droits . Ces efclaves brillants
deviennent , en concurrence avec elles ,
tyrams , protecteurs & corrupteurs des
talens tels font les Juges qui affignent
les rangs dans les Lettres : l'homme de
fens , l'homme folidement inftruit fe tait ,
ou ne parle qu'à l'écart ; il n'a point de
paffions , de vices , de rang ni de place ,
c'eſt un être iſolé , & qui d'ailleurs , devient
tous les jours plus rare : il n'eft
point à la mode , parce que le bon fens ,
le mérite , l'honnêteté , la vertu n'eft
point de mode ; la folie , les vices , les
ridicules, triomphent impunément & lans
obftacles.
La mode est toute- puiffante en France ,
mais toute mode finit ; & la derniere jette
, néceffairement , un ridicule fur celle
qui l'a précédée : Les Héros & les Héroïe
nes du jour , dépouillés enfin de ce qui
féduit ou qui impofe , finiffent par devenir
des Marquis de Mafcarille , & des
Fées gothiques ; les Livres de mode les
plus admirés , font relégués parmi les
vieux portraits.
Cependant , l'ambition des hommes
de Lettres eft d'être auffi les hommes
du jour. Ils y parviennent par la baffeffe
& les lâchetés ferviles , qu'ils prodiguent
SEPTEMBRE . 1780: 59
dans leurs ouvrages. Voyez dans leurs
écrits , & furtout fur la fçéne , de quelles
couleurs brillantes ils peignent l'homme
à la mode , combien l'homme vertueux
eft obfcurci , abaiffé , facrifié ; s'ils
attaquent le vice & la folie , c'eft avec
des armes fi polies , des traits fi adoucis ,
qu'ils femblent plutôt flatter que combattre
quel bien ne feroit pas au contraire
une fatyre vigoureufe ? Elle éclaire-
Toit les foibles & la multitude : mais on
craint de paffer pour dur , de n'être plus
admis dans le monde , on trahit la Nation
, la vertu , fon propre honneur .
C'eſt aux gens à talens à fentir leur
fupériorité , & la haute dignité de leur
miniftére eux feuls peuvent oppofer une
barriére folide au torrent du faux goût &
des moeurs vicieuſes ; c'eft à eux de fubftituer
aux puérilités des jargons de mode ,
l'abondance & l'énergie qui conviennent
à la Langue d'un Peuple illuftre fa
par
puiffance & par fes lumieres : qu'ils faffent
paffer dans le langage les richeffes
du génie , & les graces folides de la vertu
; ils les communiqueront
juſqu'à nos
ames , leurs écrits feront immortels , &
la Nation s'élevera.
Il me refle à réfoudre une objection
importante , qui fe préfente naturelle-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ment : & nous nous déterminions à enrichir
notre Langue d'une foule de mots
nouveaux , à multiplier les inverfions , à
retrancher les articles , les ouvrages que
nous admirons le plus deviendroient gothiques
; Racine vieilliroit , nous le regarderions
du même il dont nous voyons
aujourd'hui Rotrou en voulant acquérir
des richeffes incertaines , nous perdrions
fûrement celles que nous pollédons , tout
l'édifice de notre Littérature feroit renverfé.
Je réponds 1. Que fi par ces change
mens , il arrivoit qu'une multitude d'ou
vrages médiocres & foibles , fût plongée
dans l'oubli , cette partie ne feroit pas à
regretter.
2°. Je foutiens que les ouvrages vraiment
bons fubfifteroient toujours : nous
en avons la preuve dans l'état préfent
de notre Littérature : Corneille quoique
vieilli , refte en poffeffion de notre
Théâtre. Montagne eft toujours lû . Les
bons écrits fubfifteroient même tout feuls
au milieu du naufrage des autres , ce qui
feroit un très- grand avantage.
3. Si les perfonnes qui compofent le
cercle frivole du monde , perdoient une
partie du goût vif qu'elles ont pour ces
ouvrages , le mal ne feroit pas grand ,
SEPTEMBRE. 1760. ΙΟΥ
il n'en réfulteroit aucun inconvénient réel
pour les Lettres.
4. Les Philofophes , les vrais Littérateurs
, les bons efprits ne cefferoient jamais
de lire , de méditer ces excellens
écrits , de foutenir leur réputation & de
les choifir pour modéles ; ainfi le progrès
des Lettres n'en feroit pas moins affuré ,
ce qui eft le feul point capital.
5 °.Que le plaifir qu'on auroit à les lire,
fût plus ou moins diminué , ce ne feroit
tout au plus que la perte de quelques fen,
fations agréables , qui feroient fûrement
remplacées par d'autres ; leurs penfées ,
leurs vues , leur ordonnance ne fçauroient
périr , & c'est tout ce qu'il feroient utile
de confer er.
6°. Si des penfées que l'on croyoit for
tes , ceffoient de paroître telles , ce ne
feroit que par comparaifon avec d'autres
vraiment fortes que nous aurions acquifes ;
nous n'aurions perdu qu'une erreur , nous
aurions gagné une vérité : fi des chofes
qui nous fembloient exprimées avec grâ
ce , paroiToient perdre cet agrément ,
ce ne feroit qu'un preftige dont nous aurions
reconnu l'illufion ; ce qui paroît
beau , ne peut être éffacé que par des
beautés plus réelles .
7°. Notre bonne Littérature n'a duré
E iij
to2 MERCURE DE FRANCE
encore qu'un fiécle : nous n'avons qu'un
petit nombre d'ouvrages de génie : notre
Monarchie, & par conféquent, notre Langue
, dans la conftitution actuelle des
chofes , doivent durer vraisemblablement
un très - grand nombre de fiécles ; feroit - il
raifonnable de les facrifier tous à la confidération
d'un feul , & d'immoler d'avance
les efforts multipliés que doit faire
notre poftérité , aux petits progrès que
nous avons faits dans un fi court eſpace
de temps ? Nous fommes encore au berceau
, nous ne faifons que de naître ;
voudrions-nous borner l'âge viril , qui
doit nous fuivre , à nos foibles facultés ,
qui font à peine dévéloppées ?
Si l'on objecte encore que les Arts font
bornés ; que , dans les Nations Lettrées ,
ils n'ont eu qu'un beau fiécle ; que nous
avons eu le nôtre , & que par conféquent ,
ces progrès , dont on nous flatte , ne peuvent
avoir lieu que dans le carrière des
Sciences , & non dans celle des Arts &
des Lettres.
Je dirai , qu'il eft peut-être téméraire
de juger des progrès, dont l'efprit humain
eft fufceptible , d'après des expériences
imparfaites ; & qu'il feroit néceffaire dé
les avoir bien plus multipliées , pour por
ter un jugement certain fur un objet fi
SEPTEMBRE. 1760. 103
vafte & fi compliqué . On a cru longtemps
que les Grecs & les Latins avoient
tout perfectionné, tout épuifé ; cependant
on fe trompoit les Auteurs modernes
ont du moins ajouté des dévéloppements
fout nouveaux , aux germes précieux que
nous avoient laiffés les Anciens : les grands
Orateurs & les grands Poëtes François ,
ont dû fe faire un caractére original ,
malgré les talens & les fuccès de ceux
qui ont écrit dans les beaux jours d'Athénes
& de Rome.
Si plufieurs peuples n'ont eu qu'un
beau fiécle , ce n'eft pas qu'ils euffent atteint
les limites des Arts ; tout ce qui
s'est fait depuis eux , prouve invinciblement
la fauffeté de cette prétention ;
dira- t- on que c'est la perfection où les
Romains avoient porté les ouvrages de
théâtre , qui les a forcés à dégénérer en
cette partie Le génie des Grecs & des
Romains , a baiffé tout à la fois , & dans
les genres qu'ils avoient traités avec le
plus de fuccès , & dans ceux où ils n'en
avoient eu que de médiocres : c'est donc
à des caufes étrangères , & tout - à - fair
différentes , qu'il faut attribuer leur décadence.
Il feroit fuperflu de les recher
cher ici.
Les Anciens ont trouvé les vrais prin
E iv
104 MERCUREDE FRANCE.
cipes , ils ont créé les genres ; c'est une
gloire unique qu'on ne peut leur conteſter
; mais ils n'ont fait qu'effleurer la
connoiffance de l'homme & de la nature ;
il nous refte à l'approfondir. L'invention
de l'Imprimerie a changé la face du
monde fçavant . Toutes les nations réunies
par elle , ne forment plus qu'un feul
empire des Lettres . L'émulation n'eft plus
de citoyen à citoyen ; elle eft de peuple
à peuple les diverfités des moeurs forment
autant de manieres différentes de
voir , de penfer & de fentir , & leurs
communications préfentent encore autant
de modifications nouvelles . Telle eft
la vafte carrière qui s'offre à nous les
Anciens avoient les talens d'un homme
four modéles ; nous avons ceux du genre
humain : que ne doit - on pas attendre de
cette émanation de lumiére rapide , immenfe
, immortelle ? De cette émulation
univerfelle & active , dont les rayons infinis
fe coupent , fe croifent & s'étendent
en tout fens Les ? obfervations de la Nature
, auxquelles notre fiécle s'eft livré ,
fuffiroient feules , pour fournir un fonds
intariflable de nouvelles richeffes à l'éloquence
& à la Poëfie ; ajoutons à tous ces
avantages , que nous n'avons plus d'obftacles
étrangers , ni d'irruptions de bar
bares à redouter.
SEPTEMBRE . 1760. 105.
Si de ces confidérations , je defcends à
l'examen particulier des progrès de notre
Nation , je trouve qu'elle a anályfé le
coeur humain avec une très - grande fupériorité
; mais , qu'il s'en faut bien qu'elle
ait atteint le même degré , dans les def
criptions de la Nature en général ; occiipée
des détails de nos curs paffagéres
& mobiles , cette partie eft reftée abfolument
neuve ; les idées fimples , primordiales
, & communes à tous les hommes ,
ont été négligées . C'eft pourtant dans ce
genre feul ,
feul , que l'on peut faire des oavrages
vraiment durables. Bien loin que
nous ayons tenté de peindre les effets infinis
de la Nature , avons nous feulement
une defcription du printems . faite
avec génie L'Angleterre , l'Allemagne
même , nous ouvrent la route , & nous
ne fongeons point à les fuivre ; cependant
Ce nouveau genre auroit de plus l'avantage
de développer le talent dans toutes
les Provinces de la France , & de le retifer
de l'imitation fervile de l'efprit de
mode de la Capitale , qui la rabaiffe &
lui ôte les moyens de fe diftinguer . Combien
comptons -nous de Poemes épiques ,
d'Epitres & d'Odes dignes d'être admirées
heureuse néceffité , où nous nous
trouvons ! Pour nous faire un caradire
-
Ex
JOG MERCURE DE FRANCE .
origin , il ne faut que revenir à la Na→
ture ; c'eft principalement dans cette carriére
, que nous fentirons la difette de
notre langage , & la néceffité de l'enrichir.
La Langue eft l'inftrument du génie ,
laiffons - lui la liberté de la perfectionner ;
nous en fecueillerons bientôt les fruits .
Sur la Langue Françoife.
L'un des plus fages
Métaphyficiens ;
M. l'ABBÉ DE CONDILLAC, a démontré dans
fon Livre , de l'origine des connoiffances
humaines, que les progrès du génie étoient
en proportion avec ceux du langage. Il
a même avancé cette propofition :
39
» La Langue Françoife a été , pendant
longtemps , fi peu favorable aux progrès
de l'efprit , que fi l'on pouvoit le
» repréten er Corneille , fucceffivement ,
» dans les différens âges de la Monarchie ,
22
SEPTEMBRE. 1760. 59
on lui trouveroit moins de génie , à proportion
qu'on s'éloigneroit davantage
» de celui où il a vécu , & on arriveroit
» enfin à un Corneille , qui ne pourroit
» donner aucune preuve de talent.
Soutenu par l'autorité de ce célébre
Philofophe , j'ofe croire que la recherche
des chofes qui peuvent contribuer à la
perfection de notre Langue , n'eft pas une
puérile étude de mots ; & je trace ces
réflexions avec confiance..
Le langage fert à exprimer nos idées ,
àles fixer dans notre efprit , à les communiquer
; il eft plus parfait , à mesure qu'il
exprime un plus grand nombre d'idées ;
il faut encore qu'il les exprime d'une maniere
qui plaife à l'oreille & à l'efprit.
Clarté , jufteffe , abondance , font les
qualités éffentielles d'une Langue.
Harmonie , briéveté , force , vivacité ,
naïveté , nobleſſe , graces , délicateffe ,
font fes qualités acceſſoires.
Par les premieres , elle eft utile ; par
les fecondes , elle eft agréable. Mais cet
agrément même a fon utilité ; la vérité
toute nuë , n'auroit eu accès que dans
l'entendement , & n'eût trouvé que des
coeurs infenfibles : cette même vérité embellie
, plaît , intéreſſe , remuë , féduit ,
enchante , tranfporte. Elle doit aux or-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE :
nemens du langage , tous fes triomphes.
Comme je ne veux rien dire d'inutile ,
fi je puis , je ne m'étendrai pas fur ce qui
conftitue la clarté & la jufteffe. Ces deux
qualités font fi
particulièrement propres
à la Langue Françoife , & fi univerfellement
avonces , que les preuves feroient
fuperfues ; la Langue Françoife a été
adoptée , par toutes les Nations , pour le
commerce politique de PEurope : c'eft le
plus beau titre qu'une Langue puiffe avoir
à cet égard.
Quant à l'abondance ; quoiqu'elle en
ait beaucoup , on ne peut nier qu'elle ne
céde aux belles Langues anciennes , &
même à certaines Langues modernes en
quelques parties.
Toutes les Langues font incomplettes :
toutes ont beaucoup à acquérir ; peut- être
ne cefferont- elles jamais de s'enrichir . Je
veux croire que les êtres font tous nommés
; mais leurs modifications , leurs acceptions
réciproques , font fi variées & G
infinies , qu'à chaque inftant , on éprouve
que l'on manque d'expreffions pour rendre
ce que l'on fent très bien. J'en dis de
même de nos fenfations , & de nos idées :
fi les expreffions que cherche un homme
qui penfe , ne font pas toujours équivoques
, elles font fouvent indécifes & foiSEPTFMBRE.
1760. 6i
bles ; des penfées ne font qu'indiquées ;
elles ne produifent pas la lumiere que
l'Auteur en attendoit ; elles font , pour
ainfi dire , perdues : un autre écrivain fuccéde
, cherche à développer ces mêmes
penfées ; fouvent il n'a pas un meilleur
fuccès ; les livres fe multiplient fans fruit,
& fatiguent les Lecteurs par leur nombre
, fans que ces mêmes penfées par
viennent jamais à fe peindre avec la clarté
& la force qu'elles devroient avoir. C'eſt
peut- être à la difette du langage , que
nous devons cette énorme multiplicité
d'écrits fur les mêmes fujets : lorfqu'une
idée et une fois rendue dans toute fon
énergie , elle eft comme gravée d'un burin
inéffaçable & inimitable tout - à - la
fois ; elle ne pourroit que perdre à être
répétée : elle ne l'est donc plus .
Le moyen de nous enrichir , feroit de
faire un Dictionnaire relatif des expreffions
que poffèdent les autres Langues , &
qui nous manquent: nous y verrions , d'un
coup d'oeil , tous les mots que nous pourrions
faire ou adopter . Lorsque l'expreffion
nous manqueroit abfolument , il me
femble qu'il n'y auroit pas à balancer à
la tranfporter dans notre Langue , en lui
donnant une terminaiſon françoiſe. Les
mots latins y feroient plus propres que
62 MERCURE DE FRANCE.
les autres , par la connoiffance habituel
le que nous avons de cette Langue ; le
fens en feroit fixé tout de fuite , & pafferoit
bien vite des Savans aux ignorans.
La Langue Italienne, par fa grande analógie
avec la nôtre , pourroit nous fournir
auffi beaucoup de richeffes.
Mais lorsque nous aurions déjà une
racine des mots que nous voudrions
adopter , la chofe feroit encore plus aifée.
Par exemple , nous difons bon : pour
quoi n'ofons- nous dire abbonnis? J'en dis
de même d'habituer , habituant , accla
mation , acclamer , tumulte , tumultuer
fombre defombrer , fange defanger , alternative
, d'alterner , fragile de fragilifer
&c.
Les diminutifs & les augmentatifs Ita
liens empruntés d'eux avec goût & fobriété
, pourroient encore nous enrichir
beaucoup. Il a été un temps qu nos Poëtes
en faifoient grand ufage ; ils en abuférent.
Ces mots furent profcrits : il fau
droit fonger à réparer cette perte. Mais
je crois qu'il conviendroit de préférer la
terminaifon des mots poverino , amorino
à celle des pargoletto qui emporte dans
notre langue une idée acceffoire de baf
feffe & de mépris ; femmelette , maigreletfont
toujours pris en mauvaiſe part,
SEPTEMBRE. 1760 by
Pauverin , amorin ne paroiffent pas de
même incompatibles avec la nobleffe &
la grace ; & fi on employe cette terminaifon
, je ne doute pas que notre oreille
ne s'accoutumât aux diminutifs nobles ,
comme aux autres.
Il conviendroit encore de chercher ,
dans nos anciens Auteurs , les mots qui
fe font infenfiblement abolis ; on en
trouveroit beaucoup d'utiles & d'expreffifs
, qui fe font perdus , fans qu'on puiffe
dire pourquoi , & fimplement par défaut
d'ufage: Marot, Amyot , & furtout Mon
tagne en fourniroient un grand nombre.
Ce feroit rendre fervice à la Langue, que
de former un Dictionnaire de ceux qui
paroîtroient propres à être remis en ufage .
Les Dictionnaires que je propofe , s'ils
étoient bien faits , fe répandroient dans
le Public ; la curiofité les parcourroit d'abord
; chacun conferveroit le fouvenir
de quelques termes qui lui auroient plû ,
ou dont il auroit été fimplement frappé ;
on le hazarderoit dans la converſation ;
l'oreille s'y habitueroit par degrés ; leur
utilité fe feroit fentir , le befoin naîtroit,
on oferoit en faire ufage dans les livres ,
on les écriroit en italique , comme tant
d'autres que nous avons vû adopter ;
enfin , après plufieurs épreuves , ils par64
MERCURE DE FRANCE.
·
viendroient à fe naturalifer entierement,
Par ce moyen , le defir & le goûr d'enrichir
notre Langue, prendroit infenfiblement
faveur. Au lieu d'être effarouchés ,
comme nous le fommes ridiculement par
toute espéce d'innovation dans le langage ,
& de chérir notre difette , au point qu'il
femble que nous ayons fait vou de pauvreté
; nous ferions une étude des mots
nouveaux ; on les effayeroit , on les examineroit
avec complaifance ; tout homme
qui penfe ambitionneroit la gloire de
créer quelques termes heureux. Enfin
nous ferions dans l'éloquence & dans la
Poefie , ce que la Métaphyfique , la Médecine
& toutes les parties de la Phyfique,
font depuis longtemps avec fuccès . Eh !
pourquoi les Auteurs n'auroient- ils pas la
même liberté , la même autorité que nous
accordons aux gens du monde , aux femmes
mêmes , par qui la langue a été enrichie
d'une foule de mots nouveaux
paffés infenfiblement de la converfation ,
dans nos Romans & nos Comédies ? C'eft
à celui qui crée des idées , qu'il appartient
de créer des mots . Pourquoi nos Orateurs
& nos Poctes , eux à qui les priviléges
de leur art devroient donner plus fpécia
lement ce droit , rampent- ils fervilement
fous la tyrannie de l'ufage , tandis que
SEPTEMBRE. 1760. 65
la Philofophie s'en eft heureufement délivrée
qu'ils ofent franchir cette foible
barriere pour peu qu'ils le faffent avec
choix & avec goût , ils doivent être affurés
du fuccès .
J'avoue que chaque Langue a fon caractére
particulier , analogue aux idées
& aux habitudes dominantes de la Nation
qui la parle il ne faut pas le bleffer
fans néceffité. Mais ne fommes - nous
pas dans le cas de cette néceffité abfo-
Il eft certain que notre Langue n'a
pas acquis , à beaucoup près , toutes les
richeffes dont elle eft fufceptible ; il eft
certain qu'elle eft inférieure à quelques
égards à plufieurs Langues connues , dont
nous ne pouvons traduire toutes les
beautés pourquoi ne ferions - nous pas
ce qu'ont fait les Grecs & les Romains ,
& plufieurs Nations modernes , pour
rendre notre Langue auffi abondante
que la leur ?
Je ne diffimulerai pas que nous avons
plus d'obftacles à craindre'; plus fages &
plus heureux que nous , ces peuples n'ont
fongé , pendant longtemps , qu'à enrichir
leur Langue : ce n'est qu'après y être parvenus
, qu'ils fe font appliqués à l'épurer ,
& à fixer fon caractére ; malheureufement
nous nous fommes hâtés de perfec66
MERCURE DE FRANCE.
tionner la pureté & l'élégance de notre
langage : Malherbe , Boileau , Racine ,
font venus trop-tôt ; il nous falloit peutêtre
dix Ronfard avant eux : nous n'en
avons eu qu'un fes hardieffes ont péri
avec lui: Il nous en coûte pour reculer ,
pour reprendre , dans fes fondemens , un
édifice orné & agréable , auquel il manque
des parties néceflaires ; ofons fortir
du cercle étroit d'un goût timide ; peutêtre
l'incompatibilité des innovations ,
avec le caractére de notre Langue , n'eftelle
qu'apparente. Propofons- nous , pour
objet capital , de fentir fortement , & de
croire que tout ce qui eft bon à penfer ,
eft bon à dire. Les Anglois ont , comme
nous , d'excellens ouvrages en tout genre;
cependant , il s'en faut bien qu'ils regardent
leur Langue comme fixée ; tout ce
qui peut contribuer à l'enrichir, eft adopté
hardiment ; ayons plus de goût , & moins
de licence qu'eux : mais ne craignons pas
d'imiter leur liberté , en ce qu'elle a d'eſtimable
& d'utile..
Je paffe aux qualités qui rendent une
Langue agréable ; & je commence par
Pharmonie.
Elle confifte dans la douceur , l'éclat
& la variété des fons.
La Langue la plus douce & la plus
SEPTEMBRE. 1760. 67
fonore , feroit celle qui auroit toutes fesfyllabes
terminées par des voyelles . Les
fyllabes , accompagnées de confonnes ,
ont quelque chofe de moins éclatant , &
de plus dur à prononcer ; la Langue Italienne
n'emploie prèfque que des voyelles
fimples ; la Langue Angloife , au contraire
, a prèfque toutes les définances de
fes mots chargées d'une ou de deux confonnes.
Entre ces deux extrémités font
placés le Grec , le Latin & le François.
Mais la douceur & l'éclat ne font qu'un
foible avantage , en comparaifon de la
variété des fons ; je n'en veux pour preu--
ve que l'accord unanime des Savans , qui
donnent à la Langue Grecque la fupério
rité de l'harmonie fur toutes les autres ;
quoique cette Langue ait un très - grand
nombre de fyllabes , modifiées par des
confonnes , les voyelles ne forment que
cinq fons , qui , répétés fans ceffe , fatiquent
l'oreille : la Langue devient néceffairement
Monotone. J'ajoute que la Na
ture nous ayant donné la faculté d'articuler
un plus grand nombre de fons ,
c'eft méconnoître fes dons que de n'en pas
ufer. Je dirai encore que le langage étant
destiné à exprimer des idées fortes , comme
des idées douces ; des fons toujours
également doux , ne peuvent fuffire à
68 MERCURE DE FRANC
fon énergie : l'efprit fouhaite , en quelque
forte , d'être averti par l'oreille de
la Nature de l'idée qu'on lui pré fente ; c'el.
certainement une beauté de plus dans
une Langue , d'avoir des analogues à toutes
fortes d'idées . Le défaut de la Langue
Italienne ; à cet égard , frappe vivement,
furtout lorfque l'on commence à l'étudier :
les penfées fortes font à peir apperçues ,
fous les expreffions molles efférinées
qui les déguifent ; & lorfqu'on eft parve
venu à les faifir , leur impreffion en eft
toujours néceffairement affoiblic.
Peut être même cette qualité des fons ,
rudes ou doux , influe-t elle fecrettement
fur le génie même des Ecrivains ; peutêtre
en obfervant le caractére des Langues
, trouveroit- on que felon leurs divers
degrés de douceur ou de dureté , elles
ont produit plus ou moins d'idées douces,
riantes , fublimes ou auftéres .
La Langue Françoife , moins douce &
moins fonore que quelques autres , ne
le céde à aucune pour la variété des fons ;
peut être l'emporte t elle à cet égard fur
le Latin la quantité de fes confonnes effraye
d'abord les yeux , mais l'ufage les
adoucit en bien des cas , & même les
fait difparoître entierement dans la prononciation
, ainfi que dans ces terminai
SEPTEMBRE. 1760 .
65
fons efprits , dangers , bienfaits , flots ,
flambeaux , laurier , furieux . &c. Il en
eft de même dans les infinitifs des verbes
en er , & dans la terminaiſon de la plûpart
des tems des verbes , vous aimez , il
aimoit , tu aimerois , tu aimas , &c.
Or. voit par là de quelle prodigieufe
variété de voyelles fonores notre Langue
eft enri par l'oreille , quoique l'oeil
ne les'apperçut pas , & qu'elles lui paruf
fent étouffées par les confonnes .
- On nous reproche nos E muets. Je réponds
1 °. qu'ils ont un vrai fon , peu
éclatant à la vérité , mais très - doux . 2°.
Tous les fons qu'ils forment fe trouvent
dans la Langue Latine : quelle différence
, en effet , peut trouver l'oreille ,
entre ces terminaifons des deux Langues
? fimilis milice , lux luxe , coelum
l'homme , lex circonflexe , Spes épaiffe
pax fyntaxe , domus aumuffe , conftans
conftance , illud prélude , amabas baffe ,
amaverint labyrinthe , legerunt hontes
viderat Hypocrate , fcripferit hypocrite ,
clamant mante , dixerim rime , iftic caractariftique
, hac hypotéque , hac attaque ,
hoc équivoque , huc caduque , & c. 3 °. cesi
fyllabes muettes , dans nos bons Auteurs'
en vers & en profe , difparoiffent fouvent
par l'élifion. Cette élifion eft douce & fair
50 MERCURE DE FRANCE.
harmonie. 4°. Lorsque certe fyllabe muet
te fe trouve enfermée dans un mot , la
prononciation l'anéantit ; defir , commandement
,fe prononcent abfolument comme
fi on écrivoit dfir , commandment.
5 °. Il eft pourtant vrai que dans les vers ,
quoique cette fyllabe difparoiffe par la
rapidité de la prononciation , elle ne laiffe
pas d'être comptée : mais c'est ce qui
rend notre Poëfie plus douce que la Latine.
En effet, lorfque , dans un yers Latin
, les fyllabes terminées par des confonnes
, font trop multipliées , il devient
d'une dureté infupportable , & perd toute
fon harmonie , comme celui- ci :
Rex , lex , dux , fons , lux , mõns ;
Spes , dol , pax , petra , Chriftus . 6° . La
fyllabe féminine à la fin de nos vers eft
comme anéantie & n'eft pas comptée.
7°. Il ne tiendroit qu'à nous d'en faire
autant dans le cours du vers ; mais je
crois que nous avons mieux fait de conferver
le fon de la fyllabe muette : l'harmonie
eft moins fonore , mais plus douce.
8°. Dans la profe , une prononciation
forte & foutenue , fait difparoître entierement
les fyllabes muettes ; en forte
que l'oreille ne fent aucune différence
entre la terminaiſon des mots François ,
SEPTEMBRE. 1760. 70
•
cités plus haut , & celle des mots Latins
que j'ai mis en comparaison.
Je crois pouvoir conclure de ces obfervations
, que les E muets , tant reprochés
à notre Langue , font abfolument
infenfibles dans la profe , puifqu'ils font
parfaitement confonans avec les fyllabes
Latines , terminées par des confonnes ;
& que , fi la fyllabe qu'ils forment , eft
comptée dans les vers , elle ne fert qu'à
les rendre plus doux .
Tous les reproches qu'on nous fait à
, cet égard , ne font fondés que lorsque
nous employons plufieurs fyllabes féminines
de fuite ; ainfi que dans ce vers de
Racine.
de la Patrie , il foit , s'il veut , le père;
9
Ah !
que
Défaut
qu'il
eft
facile
d'éviter
&
qu'en
effet
on
trouvera
rarement
dans
nos
bons
Auteurs
.
Les fons varient encore dans leur durée
, & cette forte de variété eft une
nouvelle fource d'harmonie ; toutes les
Langues ont des fyllabes longues , bréves
& incertaines : le Latin a fa profodie
fixée , les Langues modernes n'en ont
point de pareilles ; mais leurs fyllabes
n'en ont pas moins une meſure certaine
& décidée , finon par des régles , du
1
72 MERCURE DE FRANCE
moins par l'ufage . Ceux qui ont ofé dire
que nos vers n'étoient compofés que de
fpondées , ont avancé une propofition ridiculement
fauffe. Notre Langue a des
fyllabes longues & bréves , parfaitement
décidées telles. Il eft vrai qu'elle a des
bréves plus ou moins bréves , & des longues
plus ou moins longues ; mais bien
loin que ce foit un défaut , elles ne fervent
qu'à varier l'harmonie.
Si nous avons les mêmes voyelles ,
tantôt longues , tantôt bréves , c'eſt une
chofe qui nous eft commune avec les
Latins. Pourquoi dans tabulata , le même
A eft-il , tour-à-tour , bref& long ? Pourquoi
la valeur de l'E varie-t- elle dans
Soceros & proceres ? Celle de l'I dans limina
? Celle de l'O dans erroris focus ?
Celle de l'U enfin dans humum & lucem?
Ces queſtions ne finiroient pas. La profodie
Latine eft donc très- fouvent arbitraire
comme la nôtre ; elle n'a pas de regles
qui ne fouffrent beaucoup d'exceptions
; elle ne prend pas toujours fa fource
dans des qualités inhérentes aux voyelles
, ni même dans la place qu'elles occupent.
Qui nous empêche donc de faire des
loix pareilles à celles des Larins ? nous
ne les avons pas faites ; mais la valeur
de
SEPTEMBRE . 1760. 73
de nos fyllabes n'en eft pas moins décidée.
Si quelqu'un pouvoit en douter , qu'il
éffaye , en déclamant , d'allonger les fyllabes
que l'ufage a fait bréves , & d'accourcir
les longues ; il fera frappé luimême
de la barbarie de ce jargon . J'ai
entendu un Acteur , fujet à ce défaut , il
étoit infupportable à toute oreille . J'ai
vu une jeune perfonne , jouer la comédie
fans maîtres & fans principes que fon
oreille : elle fcandoit naturellement tous
les vers avec affez de jufteffe ; il n'y a perfonne
qui , en l'écoutant , n'eût pû marquer
les bréves & les longues ; fa maniere,
quoiqu'éloignée de notre ufage de rendre
Ja prononciation foutenue & égale, avoit
je ne fçai quoi qui plaifoit : la Profodie
devenue plus fenfible , remplaçoit , en
quelque forte , le défaut de fentiment &
de nobleffe arbitraire , que nous avons
imaginé.
Nous avons donc une profodie trèsfixe
, très- décidée , quoique fans régles
convenues.
De cette profodie, fentie ou méconnue
par une oreille délicate ou groffiere, naît
I'harmonie de nos bons vers , & la dureté
ou le défagrément de ceux qui font mal
faits : il fuffit d'ouvrir Chapelain & Ra-
D
4 MER CURE DE FRANCE
cine , pour en trouver mille exemples
elle eft de même la fource du nombre
oratoire.
Nos vers , il eft vrai , ne varient point
par le nombre des fyllabes ; ils varient
feulement en longueur , par les différens
mélanges des longues & des brèves ,
quoiqu'à la vérité moins que les Latins.
Mais fi l'oreille n'avoit pas guidé leurs Auteurs;
deux vers de fuite , l'un compofé de
fpondées , l'autre de dactiles , auroient
déplûpar leur trop grande oppofition . Qui
pourroit reconnoître la même meſure dans
ces deux vers ?
Immortali funt naturâ prædita certe.
Quadrupedante putrem fonitu quatit ungula came
pum .
Nous avons une variété , que les Latins
n'avoient pas. Quelquefois je trouve dans
nos vers jufqu'à cinq fyllabes bréves da
fuite.
Des Guifes , cependant , le rapide bonheur.
Le dactyle & le fpondée, toujours pla
cés dans le même ordre à la fin des vers
Latins , leur donne une forte de monoto
nie qui n'eft pas dans les nôtres car il
faut remarquer que l'oreille fe fixe , & fe
repofe naturellement, fur la fin de chaque
SEPTEMBRE . 1760 71
ers , outre que le fens des mots y fixe
l'attention de l'efprit.
Notrevers Alexandrin me paroît répondre
au pentamétre des Latins ; je trouve
chacun de fes hémiftiches compofé de
deux pieds , & un demi- pied long ; mais
il a plus de variété , parce que fes deux
hémiſtiches employent les longues & les
bréves indifféremment , & furtout parce.
que le dernier n'eft point affujetti au da
tyle , placé régulièrement à la fin , ca
qui rend la cadence du pentamétre trop
monotone.
Notre grand vers réunit à choix tous
les pieds des différens vers Latins ; il a
donc une très- grande variété : ce que je
dis du grand vers peut s'appliquer à tous
les autres ; du choix & du mélange de
ces pieds , réfulte un harmonie trèsréelle...
Avons- nous bien fait de ne pas rendre
la profodie auffi fenfible dans la prononciation
que nous le pouvions ? C'est une
queſtion importante. La Langue eſt dans
notre maniere moins fonore , elle perd
une partie de l'harmonie brillante qu'elle
auroit pu avoir ; elle y gagne du côté de
la douceur ; elle affecte plus la raiſon &
le fentiment : les Italiens ont une profo
die plus marquée , leur déclamatio : fait
Dij
MERCURE DE FRANCE
par conféquent plus d'effet fur l'oreille
elle en fait moins fur l'efprit & fur le
coeur ; elle agit plus fur les organes , que
fur l'âme même : auffi la déclamation eft
peu de chofe chez eux , du moins quant
aux paffions ; ils ne déclament point la
tragédie ; leurs Comédiens ne fongent
guères à toucher , ils ne veulent que faire
rire : nous avons au contraire remué tou
tes les paffions ; l'âme feule eft le vrai
guide de notre déclamation . Je crois que
nous avons choifi le genre qui convient
à des êtres penfans & fentans : j'ajoute
que fi la prononciation Florentine parle .
plus à l'oreille qu'au coeur , celle des Romains
a plus de notre maniere , & elle
eft généralement préférée .
Après avoir défendu la profodie &
l'harmonie de notre Langue , contre des
reproches injuftes ; je conviendrai pourtant
qu'il feroit utile de fixer irrévocablement
notre profodie , par des regles
écrites ; ce feroit un fûr moyen de la
garantir de l'altération & de la corruption,
qu'elle pourroit éprouver infenfiblement
de la part des gens du grand Monde
, dont les caprices inconftans devienment
des loix , & affujettiffent enfin auffi
riaeuiement que tyranniquement les Sa →
yans même & les Gens de Lettres , feule
SEPTEMBRE. 1766.
vrais Juges en cette mariere. M. l'Abbé
d'Olivet a déjà tenté, avec fuccès , un effai
de profodie ; mais pour rendre cette autorité
plus grande & plus reconnuë , il
femble que l'Académie Françoiſe devroit
fe charger de cette entrepriſe.
J'ajouterai à ce que je viens de dire
fur notre Poëfie , que nous devrions tenter
de faire ufage des vers non rimés ,
l'exemple des Anglois & des Italiens .
Pourquoi fommes -nous les feuls qui négligions
de les employer ? Ils feroient
très -bien placés dans nos Piéces de Théâtre
, où il convient que la Pocfie ne foit
prèfque pas fentie . Milton a écrit fon
Poëme en vers non rimés. La monotonie
de nos vers feroit diminuée ; notre Langue
s'enrichiroit d'excellentes Poëfies ,
de la part de beaucoup de bons efprits
rebutés de ce genre d'écrire , par la
fervitude que la rime impofe ; nous
n'aurions plus tant de vers foibles , qui
font fi fouvent à la fuite des meilleurs
vers , ni ces rimes trop prévues & trop
répétées, dans les cas où un mor a peu de
confonans. Gracès ne va jamais fans traces
; defirs , plaifirs , charmes , allarmes
fe fuivent toujours. Ces défauts contribuent
plus que toute autre chofe à dégoûter
les gens fimplement fenfés, de tra-
D iij
8 MERCURE DE FRANCE.
vailler en vers , quelquefois même de les
lire. D'ailleurs chaque genre a fon prix ,
& peut trouver fa place , & nul n'eft à
dédaigner.
L'entrelaffement des rimes mafculines
& féminines , ne me paroît pas plus néceffaire
à conferver ; il conviendroit d'éffayer
ce nouveau genre : on auroit l'avantage
d'éviter le rempliffage de quatre
vers , qui gâtent tant de Poefies , & qui
rendent les changemens & les corrections
fi difficiles .
La briéveté fert à rendre la Langue
plus préciſe , plus vive , plus énergique :
elle dépend des mots & des tours de
phraſes ; la Langue Françoiſe a en général
fes mots plus courts que la Latine &
l'Italienne ; fes fyllabes muettes n'étant
pas fenfibles
, y contribuent encore :
préfence eft plus court que prafentia ; il
en eft de même de foupire , fufpirat , legere
,
&c. On peut obferver encore
que nous avons prèfque toujours une fyllabe
de moins dans les yerbes cantare ,
chanter , adorare , adorer . Cet avantage
du François , eft encore plus fenfible à l'égard
de l'Italien : io amava ,j'aimois , io
fio amato , j'ai aimé , ioaurei amato, j'aurois
aimé.
lire ,
A l'égard des tours , nous avons prof
SEPTEMBRE . 1760.
ر و ن
trit les périodes de Balfac , nous avons
coupé nos phrafes , nous nous fommes
contenté de lier les idées , en fupprimant
les liaifons artificielles & traînantes des
expreffions ; par ce moyen , nous fommest
parvenus à nous paffer des tours rapides
des autres Langues : cependant , fi nous
pouvions en acquérir quelques - uns , ce
feroit une richelle dé plus.
се
Mais ce qui me paroît défigurer la
Langue , & furtout la Pocfie Françoife ,
c'eft la répétition inutile & vicieufe des
articles . Pourquoi n'ofons - nous dire vertu,
fcience , grandeur , France , homme , femme?
Toutes les autres Langues s'expriment
ainsi , du moins dans les vers ; on
peut hardiment fupprimer l'Article du
Nominatif , prèfque toujours celui de
P'Accufatif ; ceux du Datif & du Génitif
fubfifteroient. Mais ce feroit toujours autant
de fyllabes fuperflues , qui reviennent
fans ceffe , fans ajouter rien au fens
ni à la clarté , dont les répétitions feroient
retranchées. Il feroit utile de
pouvoir faire le même retranchement
dans les pronoms perfonnels , toutes les
fois que le temps & la perfonne peuvent
fe deviner par la prononciation du verbe
; ils fe devineroient prèfque toujours ,
fi nous prononcions notre Langue comme
Div
80 MERCURE DE FRANCE
elle eft écrite ; mais notre prononciation
actuelle eft fi affoiblie , les confonnes qui
terminent les verbes fi peu fenties , fi
peu diftinctes , que cette fuppreffion des
pronoms perfonnels peut être regardée
comme impoffible. On pourroit donc fe
borner au retranchement des Articles le ,
la, les , des . Ils rendroient notreLangue propre
au ftyle lapidaire, qualité qui fans cela
lui manquera toujours.Je fuis intimement
convaincu , que fi l'on faifoit une férieufe
attention ,fur l'inutilité abfoluë de ces fyllabes
vicieuſes , un dégoût juſte & invin
cible s'éléveroit contr'elles , & les profcriroit
fans retour . Peut- être ne fera- t-il
pas inutile , de donner ici un exemple du
changement avantageux , & du caractère
énergique, que cette fuppreffion des Arti
cles pourroit nous procurer. Le voici :
» Gloire , qui vient de conquêtes , ne
fauroit avoir approbation du Sage ; vertu
»doit être fondement de toute gloire.
»Homme fe dégrade lui-même en penfant
"autrement ; voix univerfelle doit s'élever
»contre tout ufurpateur; peut- être, à force
»decouvrir de honte ces ennemis du
genre
"humain , parviendra- t- on un jour à tour-
»ner les efprits des Rois , vers une gloire
"plus digne de ce nom : que Philofophie
»parle , que cri public fe joigne à elle
SEPTEMBRE . 1760. 81
que tous écrivains ne déshonorent plus
>>leurs talens , en célébrant exploits barbares
; tôt ou tard frénéfie d'ambition s'é-
»teindra du moins par honte , fi ce n'eft
»par remords. Rois & Princes font raffafiés
de refpects , richeffes , grandeurs ;
"Admiration eft le feul bien qui leur refte
»à défirer : qu'on ne la leur laiffe efpérer
"qu'unie avec amour : Il faudra bien qu'ils
»fe foumettent à opinion publique , feule
chofe , fur laquelle autorité fuprême ne
"peut rien.
Je fens combien ce foible morceau eft
peu propre à féduire en faveur de mon
fentiment ; il peut fervir du moins à prouver
que l'idée que je propoſe , eſt praticable
; & que cette maniere d'écrire ,
traitée plus heureufement , donneroit à
la Langue , une énergie qu'elle n'a pas .
Toutes nos idées , toutes nos paffions ,
ne font pas douces & foibles ; nous en
avons de fortes & de vives. Le langage
a donc befoin de force & de vivacité ,
pour les exprimer .Ces qualités dépendent
encore des termes & des tours : j'ai fait
voir plus haut , comment nous pourrions
nous enrichir des termes qui nous manquent.
Les tours confiftent dans l'arrangement
des mots ; nous n'avons qu'un
feul arrangement ; c'eft celui de la clarté ,
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
:
de la juſteſſe & de la raiſon ; les paffions
changent cet ordre pour fe peindre plus
vivement , elles employent les inverſions ;
la langue Latine , par fa propre nature ,
les admet & les varie à l'infini ; les langues
modernes , faute de terminaifons
différentes pour le cas des noms , & embarraffées
dans les verbes , par les auxiliaires
, font plus bornées dans leurs inverfions.
Cependant la Langue Italienne en a
infiniment plus que la Françoife , fans
qu'elle ait trouvé , dans fon caractére ,
beaucoup plus de facilité à les employer.
Il a fallu , pour cela , qu'elle altérât fouvent
la clarté du fens , mais les Lecteurs
fe font accoutumés à le deviner ; elle en
a peu dans fa profe ; elle les a multipliées
dans fes vers on ne fauroit trop marquer
de différences, entre la profe & la poëfie ;
celle- ci ne fauroit être trop figurée , trop
animée. L'inverfion eft la fource où elle
doit puifer particuliérement fon caractére
fpécifiques, les beautés éffentielles ; quelle
âme pourroit être infenfible à ces belles
inverfions ?
Illi robur , & æs triplex
Circà pectus erat , qui fragilem truci
Commifit pelago ratem
Primus.
SEPTEMBRE. 1760. 83
Nec quidquam fibi prodeft
Aerias tentaffe domos , animoque rotundum
Percurrifle polum , morituro.
Que l'on déplace les mots primus &
morituro, la penfée perd auffitôt prèfque
toute fa force. Tel eft l'empire de l'oreille
& de nos organes matériels , fur l'efprit
même.
Cependant la Poëfie Françoife n'admet
guères plus d'inverfions, que la profe élevée
, de toutes les Langues modernes , qui
n'avoient pourtant pas moins d'obftacles
à vaincre , la nôtre eft la plus pauvre à
cet égard ; nous fentons nos befoins .
mais notre timidité eft la plus forte.
N'effayerons- nous point de la vaincre ?
L'inverfion excite l'attention , & la fixe
où elle doit être fixée. Dans une phrafet
traînante où tout eft , dit- on , dans l'ordre
naturel , l'attention eft errante , incertaine,&
ne fçait où fe repofer ; il convient
qu'elle foit dirigée , fur les parties
principales du difcours : l'inverfion feule
peut produire cet effet. Les Latins en ont
fouvent abufé , furtout dans la Pocfie
quelquefois même dans la profe : fouvent
on a peine à les entendre ; nous ne craindrons
pas ce défaut la nature de notre
Langue s'oppofe à tout excès en ce genre..
Divi
84 MERCURE DE FRANCE.
Il me femble que nous devrions fon
ger à introduire dans la Langue , le plus
d'inverfions qu'il fe pourroit , lorsqu'elles
feroient placées de maniere à ne point
produire d'ambiguité : c'eft la feule régle
que l'on peut fixer à cet égard ; je me
contenterai de donner quelques exem
ples.
Toutes les fois que le régime du verbe
n'eft pas un accufatif,l'inverfion peut avoir
lieu.Nous difons très-bien :à luifeul s'adref
fent tous mes voeux ; de lui dépend ma
fortune.
Lorfque le régime du verbe eft précédé
d'une prépofition , fur , devant ,
après , fous , à côté , par , pour , &c.
l'inverfion ne peut point non plus produire
d'équivoque : fur cette vafte plaine ,
s'élève un Temple . Sous fon Empire , les
Peuplesfont heureux.
Il y a auffi bien des cas , où l'inverfion
peut avoir lieu , quoique le verbe régiffe
l'accufatif ; par exemple , toutes les fois
que le nominatif du verbe eft un pronom
perfonnel , je , tu , il , parce que ces mots
font éffentiellement nominatifs ; il en eft
de même de qui. Rien ne nous empêche
de dire , avec le Taſſe :
s ;
Je chante les combats , & ce Héros vainqueur,
SEPTEMBRE. 1760 : 851
Qui , le tombeau facré délivra du Sauveur.
Les fucs amers , il boit avidement déçù ;
la vie il a reçu.
Et de la propre erreur ,
Ainfi , on peut bien dire : mille entreprifes
heureuſes tu conçus & exécutas , il
conçur & exécuta.
Lorfque le verbe exprime un fentiment
, & que le régime eft une chofe
inanimée , il ne peut point non plus y
avoir d'équivoque ; ainfi , ces deux vers ,
malgré les inverfions qu'ils contiennent ,
font très clairs.
Plein de ces fentimens , toute gloire mortelle
Ce Héros dédaignoit en fon ardeur fidelle .
Lorfque l'accufatif & le nominatif différent
en nombre , il ne peut point reſter
d'ambiguité ; mes feux , mes fentimens a
emporté dans fa tombe mon premier époux.
Souvent la force du fens fuffit feule
pour lever toute équivoque.
Et par art , Antioche ; & par force Nicée ,
Les fuperbes Chrétiens avoient déjà domptées;
Là , tu le fais , ô Mufe , accourent les Mortels ,
Où prodigue le plus des douceurs enchantées ,
Le féduifant Parnaſſe.
Ces vers , avec bonté , daigne ici recevoir..
86 MERCURE DE FRANCE.
Lorfque le verbe eft neutre , le nominatif
peut très- bien être placé après lui :
cependant brûle & fe confume la malheu
reufe Didon.
Ne pourroit- on pas quelquefois éloigner
le verbe de fon auxiliaire ? Si féparée
je n'avois été d'un époux tendre.
L'adverbe peut auffi n'être pas toujours
uni au verbe : conftamment lafortu
ne lefeconda.
Je trouve encore des cas où le ſubſtantif
& l'adjectif pourroient être ſépa
rés. Pourquoi n'ofons- nous dire >
Quel terrible & funefte , il affronta danger ?
Combien de glorieux il entreprit travaux !
Le fens eft pourtant clair & fans ambi
guité. J'en dis autant de ces vers.
Aux travaux de ſon ſexe , aux fuſeaux , à l'aiguille
Abbaifler ne daigna fes généreufes mains.
Donnera l'Univers , donnera le Ciel même,
A notre fier courage un fecours tout- puiffant.
Tombeau foit cette terre à tous les ennemis.
Le meilleur moyen pour accoutumer
notre Langue aux inverſions, & pour plier
fon génie à cette efpéce de nouveauté ,
ce feroit de travailler à traduire le plus.
fidellement qu'il feroit poffible , des ou
SEPTEMBRE. 1760. 87
vrages de Poëfie Latine , Italienne , Angloife
; le Lecteur fentant le prix des inverfions
heureufes , que le Traducteur
auroit confervées , lui fçauroit gré de les
avoir fait paffer dans notre idiôme , de
jeunes Poëtes avides de fe diftinguer, pourroient
enfuite s'exercer dans ce nouveau
genre : le caractére de notre Langue cefferoit
peut- être enfin de fe renfermer dans
les limites étroites , ou il a été botné jufqu'ici.
Mais il feroit à fouhaiter que l'on
n'employât les nouvelles inverfions qu'avec
choix.Il eft certain que la Langue Latine
les a trop multipliées ; fouvent elles ne
produifent qu'une beauté matérielle ,dont
notre Langue peut très - bien ſe paſſer ;
fouvent la phrafe auroit gagné à être
coupée ; l'habitude méchanique d'arranger
des mots , a entraîné les Latins , &
leur a fait noyer un petit fens dans beaucoup
de paroles artiftement fymétrilées ;
il en peut réfulter quelque agrément pour
l'oreille , fans que l'efprit en foit plus fatisfait
quelquefois elles ne font que
l'embaraffer , & que retarder & brouiller
lęs idées ; on peut fuppléer très heureufement
un grand nombre d'inverfions de
ceite espéce , en coupant les phraſes ; la
clarté , la jufteffe , la force même y gagnent
fûrement. Cet avantage eft fans
88 MERCURE DE FRANCE:
doute préférable à celui de contraſter des
mots , d'où il ne réfulte qu'une illufion
paffagére , que la réflexion diffipe bientôt.
Occupé de la combinaifon pénible
des termes , un Auteur néglige infenfiblement
les idées & les chofes, Si tant
d'ouvrages , qui plaifent en Latin, perdent
fi fouvent leur mérite à être traduits en
François , gardons - nous d'en rejetter la
faute fur notre idiôme ; admirons bien
plutôt la noble & heureufe fimplicité, qui
forme fon caractére , & félicitons - nous
de trouver en elle un creufet affuré , pour
diftinguer l'or pur d'un alliage faux &
frivole . Dégagée du foin de rechercher
des ornemens fuperflus , & privée de
l'efpoir de faire illufion par leur fecours ,
la Langue Françoife ne s'occupe que du
fond des chofes , elle fimplifie , elle épure
, elle preffe les penfées & les fentimens
; elle a l'avantage unique de parler
à l'efprit plus directement qu'aucune
autre .
Cependant , à la fuite d'un nombre
choifi d'inverfions qu'elle pourroit acquérir
, il feroit encore à défirer , comme je
l'ai dit plus haut , qu'elle empruntât de
quelques Auteurs Latins certains tours
vifs & précis, compofés de conftructions
hardies , fouvent même, fans conftruction
SEPTEMBRE. 1760 8
apparente , dont elle tireroit des nouveaux
degrés de vivacité & d'énergie . La
Bruyere , S. Evremont , la Fontaine ,
peuvent fournir des idées de ce ftyle :
une Langue , pour atteindre à la perfection,
doit embraffer tous les genres . Combien
de nuances de ftyle depuis l'élégance
nombreuſe de Ciceron , jufqu'à la nerveuſe
concifion de Tacite & de Sallufte , depuis
Virgile jufqu'à Juvenal & Perfe !
Je fais que la maniere différente de
ees grands hommes , tenoit à leur génie
particulier ; mais ces génies doivent renaître
dans chaque Siécle & dans chaque
Nation lettrée. C'est à ceux qui ſe ſentes
portés par la Nature à quelqu'un de
ces deux genres , à choisir les modéles
qui leur font propres , & à franchir , courageufement
, le joug impofant du ton
dominant de leur fiécle : nous avons affez
de talens , qui pourroient ſe faire un caractére
original ; il ne leur manque que
d'ofer, & de brifer les entraves de l'imitation.
Par là nous verrions , peut- être , renaître
cette précieufe naïveté , cette fimplicité
finguliere de nos premiers Auteurs ;
notre Langue acquerroit une force qu'elle
a enviée inutilement jufqu'ici à la
Langue Angloife.
Malherbe, Racine , Boileau , Rouſſeau,
90 MERCURE DE FRANCE.
ont rendu de grands fervices à leur Langue
; ils ont perfectionné fon élégance ,
fon exactitude , fa pureté , fa nobleffe ,
fa délicateffe , fes graces ; en forte qu'à
tous ces égards , elle ne céde à aucune
autre Langue : peut être ont- ils nui à des
progrès plus utiles , qquu''eellllee auroit pû
faire du côté de la hardieffe , de la vivacité
, de l'énergie , de l'abondance ; je
le répéte encore , ils font venus trop tôt.
Dès Malherbe , on s'eft écrié que cet
Auteur avoit fixé le caractére de la Langue
la Nation fortoit à peine de la barbarie
; dès le premier pas , elle crut
avoir, atteint la perfection. Malherbe
avoit l'âme grande & élevée; il ne lui a
manqué qu'une Langue plus avancée ,
pour déployer fon génie..
:
Racine , admirable par l'analyfe délicate
du coeur humain , par les charmes
délicieux de fon ftyle , par la conduite.
& l'intérêt de fes Piéces , Racine a créé
un genre , dans lequel il ne fera furpaffe
par perfonne. Mais il faut avouer que
chez lui l'élégance continue , a fouvent
étouffé la force.
Boileau étoit affurément un très - bel
efprit ; il avoit éffentiellement le coeur
froid, & l'âme peu élevée ; il fent peu,
il peint agréablement ; plus Verfificateur
SEPTEMBRE . 1760. 91
il
que Poëte , fes vers font rarement produits
la chaleur du fentiment , ou
par
-par la force des idées . Ils font faits , pour
ainfi dire , au compas , on devine les
mots qu'il a trouvés , qu'il a cherchés :
leur arrangement méchanique eft fon
principal mérite . Soutenu par Horace ,
s'eft élevé au- deffus de lui - même dans
fon Art poëtique : il y a pourtant de trèsbelles
chofes dans le Lutrin ; on trouve
dans fes Satyres , beaucoup de traits d'efprit
, agréablement tournés , mais fans
chaleur & fans élévation . Un Poëte fatyrique
pour exceller doit - être doué de cettehumeur
Angloife , pour laquelle nous n'avons
pas même de terme ; & il n'y en a
point , dans Boileau. La Bruyere , fimple
Profateur , l'avoit reçu de la Nature , fon
ouvrage en eft profondément empreint,
Rouffeau , quoiqu'avec beaucoup plus.
de chaleur que Boileau , & avec un ef
prit plus nourri par la Philofophie , manque
encore de véritable énergie ; ingénieux
, pur , correct , élégant , fes penfées
font juftes , folides , grandes , liées ,
ornées agréablement mais fon efpritn'a
pas une certaine profondeur ; & c'eft
chez lui , furtout que j'obferve un grand
nombre d'idées foiblement rendues. L'ex-
´preſſign lui a manqué : j'entens cette ex92
MERCURE DE FRANCE
preffion vigoureufe , ce coup de pincea
du grand- Maître la crainte d'offenfer
l'oreille , l'a trop fouvent arrêté. H n'a
employé qu'un très- petit nombre de ter
mes , dans fes ouvrages de grande Poëfie.
Une idée neuve , exprimée avec des
mots rebattus, ne fçauroit paroître neuve:
l'efprit eft la dupe des oreilles toute
penſée hardie doit être revêtuë d'expreffions
qui le foient. Les plus zélés admirateurs
de ce Poëte , font forcés de con
venir que
fon génie n'a rien d'original.
Ce que je viens de dire de ces grands
hommes , fouffrira fans doute beaucoup
de contradictions ; on fe porte prèfque
toujours à admirer fans réferve , ce qui
eft vraiment admirable à certains égards.
Cependant , je crois n'avoir arraché , de
leurs couronnes , aucun des lauriers qui
leur font légitimement acquis. Je voudrois
feulement qu'on pût fe perfuader
que , pour avoir excellé dans quelques
parties , ils n'ont pas également excellé
dans les autres ; qu'ils n'ont pû ouvrir
toutes les routes à la fois , & qu'il faut
bien fe garder de les préfenter comme
des modéles univerfels.
Créons des termes & des tours forts &
énergiques , nos penfées le deviendront,
Nous avons affez de jolis mots , & par
SEPTEMBRE . 1760. ༡༣
conféquent de jolies idées , & de jolies
âmes. Mais eft-ce tout ? Après un fiécle de
grâces & d'élégance , travaillons à nous
former des âmes hardies & robuftes.
Corneille , Boffuet , la Bruyere , Moncefquieu
, Voltaire & j'ajoute Rouffeau de
Genève,font lesEcrivains que nous devons
choifir pour modéles en ce genre : les penfées
que ces hommes célébres ont réuffi à
bien rendre,font gravées dans tous les ef
prits.Envain des Ecrivains médiocres travaillent
alles retourner; ils nous les offrent
affoiblies ; l'efprit ne les retrouve qu'avec
dégoût. Ce qui eft dit 8 : penfé avec un
certain degré de force , néantit à jamais
toutes les copies froides & imparfaites ;
toute penfée grande & fortement exprimée,
eft immortelle ; l'efprit peut amufer
l'efprit , l'âme feule a droit d'ébranler
l'âme : j'entens par âme, ce caractére fier,
indépendant , original & fublime , cette
chaleur intime & féconde , ce feu , pour
ainfi dire , électrique , qui étincelle rapidement
, qui éclaté , pénétre & communique
de même. Le fentiment coule avec
abondance de cette fource enflammée ; il
fe répand fur les ouvrages de pur agrément
, comme fur ceux de la perfuafion
la plus profonde ; il vivifie les genres
même qui en font le moins fufceptibles .
94 MERCURE DE FRANCE:
Point de génie fans fentiment : Sapho
eft la tendre amante de Phaon ; Montef
quieu & Newton, font les amans fublimes
de l'humanité & de la vérité.
Je crois que c'est grand dommage que
Montagne n'ait pas écrit à Paris ; cette
Ville donne le ton ; elle l'eût reçu de lui
& l'eût rendu au refte de la France : mais
Montagne étoit gafcon , il écrivoit dans
fon pays , il étoit énergique & hardi ; on
admira ces qualités , & on s'en tint là.
Le bel efprit , ce fléau du génie , dominoit
dans la Capitale ; il empêcha les
progrès de ce style expreffif , qui auroit
enrichi la Langue ; cependant Montagne
plaît à tous ceux qui le lifent. On le cite
avec complaifance , & perfonne n'ofe entreprendre
de le traduire en François
pur & élégant. On refteroit au - deffous de
lui , on feroit ridicule. Pourquoi s'efton
amufé fi longtemps à contrefaire le
ftyle de Marot , qui n'avoit en partage
qu'une naïveté agréable ? Le premier modéle
étoit bien plus digne d'être fuivi.
Mais , dira t-on , Montagne faifoit des
barbarifmes . Ah ! nous n'avons que trop
d'Auteurs purs & châtiés , c'eft- à - dire ,
faibles & froids. Il nous faut peut - être
de hardis faifeurs de barbarifines , fans
quoi notre Langue eft expofée à languir ,
SEPTEMBRE . 1760. 21
Tous les fauffes graces d'une élégance pué
rile & de cette délicateffe exceffive à laquelle
on a voulu borner fon caractére :
qualité qui , renfermée dans fes bornes
eft admirable en certains genres , mais
qui devient un vice dans beaucoup d'autres.
Nous n'ofons nommer plufieurs animaux
utiles. Nous craignons de peindre
avec trop de vérité , la mort , la pefte ,
la corruption , le vice. Livrés à un art
recherché , nous dédaignons la fimple
Nature ; il faut que nos Bergers foient
couverts de fleurs ; les arts utiles font
avilis à nos yeux délicats.
Chaque mot a fa place dans un certain
ftyle , il n'en fçauroit fortir ; tout écrit
élevé eft prèfque toujours bourfouflé &
vuide de chofes ; il faut fe faire entendre ,
par des périphrafes qui affoibliffent ; on
ne peut appeller prèfque aucune chofe
par fon nom dans le ftyle noble.
Nous fommes , par cette même délicareffe
, très- bornés dans le choix des images.
Combien en eft- il que nous admirons
dans Virgile, & dans Homere, & que notre
Langue ne peut admettre ? Le fentiment ,
dans nos ouvrages , eft toujours enflé
guindé , réfroidi, par un acceffoire de nobleffe
. Le naturel , le fimple , le vrai ,
66 MERCURE DE FRANCE:
nous paroît ignoble. La plupart des beau
tés naïves des tragiques Grecs , font perdues
pour nous .
t
Je trouve les fources de cette fauffe
'délicateffe , dans les idées relatives de
grandeur & de baffeffe qu'infpire la M
narchie ; dans le luxe , l'oifiveté , la fo
ciété trop affiduë ; & furtout , dans la fo
ciété des femmes.
La diftinction des rangs , l'orgueil &
la vanité qu'ils font naître , rejettent néceffairement
un mépris injufte fur lés
états inférieurs . Le luxe amoureux de
'Arts agréables , avilit par comparaifon
les Arts néceffaires . L'Oifiveté fille de la
Richeffe dédaigne les travaux utiles. La
Société, en rapprochant ces différens états,
infpire un refpect , une dépendance , une
fauffe honte , vis- à-vis de ceux qui font
plus élevés : ainfi tout prend une tendance
générale d'admiration & d'imitation ,
vers les premiers rangs , vers leurs moeurs,
leurs ufages , leurs ridicules même & leurs
vices : tout concourt à l'aviliffement des
autres , de leur utilité même , de leurs
travaux & de leurs vertus .
Enfin , la fociété habituelle des femmes
achéve de nous féparer de la noble & fimple
nature : élevées prèfqne toutes dans la
frivolité,dans l'art unique de plaire , elles
nous
SEPTEMBRE . 1760 . 97
nous y ramenent par le foible qu'elles
nous infpirent : jufte punition de l'éducation
à laquelle nous les avons condamnées
; elles nous donnent leurs propres défauts
, qu'elles doivent à notre tyrannie ;
nous fommes forcés de nous plier à leur
goût étroit & exclufif , à leurs paffions ,
qui veulent toujours être remuées en bien
ou en mal , à leur amour- propre , qui les
dégoûte de tout ce qui ne les flatte pas ,
de tout ce qui n'eft pas dirigé à leur amufement
; elles donnent le ton ; elles jugent
; elles prononcent d'après leurs idées
petites , foibles & fans principes : la Nature
eft méconnue , le génie fe glace , fe
rétrécit , & quitte les grands objets .
Chaque génération de ces idoles de
paffage , a fon bon ton dominant ; tout
ouvrage qui n'en porte pas l'empreinte ,
n'eft ni lû , ni vendu , ni prôné : tout Auteur
veut l'être que faire donc : Suivre
le torrent , ne rien produire d'élévé ni de
fort , oublier la poftérité , & fe borner à
la gloire honteufe d'avoir perfectionné la
corruption de fon fiécle. Ainfi , l'esprit
rampe fucceffivement dans un cercle rapide
de modes inconféquentes , outrées
& méprifables.
Le tourbillon des femmes renferme
une multitade d'hommes , plus femmes
E
98 MERCURE DE FRANCE
qu'elles , avec qui elles veulent bien par
tager leurs droits . Ces efclaves brillants
deviennent , en concurrence avec elles ,
tyrams , protecteurs & corrupteurs des
talens tels font les Juges qui affignent
les rangs dans les Lettres : l'homme de
fens , l'homme folidement inftruit fe tait ,
ou ne parle qu'à l'écart ; il n'a point de
paffions , de vices , de rang ni de place ,
c'eſt un être iſolé , & qui d'ailleurs , devient
tous les jours plus rare : il n'eft
point à la mode , parce que le bon fens ,
le mérite , l'honnêteté , la vertu n'eft
point de mode ; la folie , les vices , les
ridicules, triomphent impunément & lans
obftacles.
La mode est toute- puiffante en France ,
mais toute mode finit ; & la derniere jette
, néceffairement , un ridicule fur celle
qui l'a précédée : Les Héros & les Héroïe
nes du jour , dépouillés enfin de ce qui
féduit ou qui impofe , finiffent par devenir
des Marquis de Mafcarille , & des
Fées gothiques ; les Livres de mode les
plus admirés , font relégués parmi les
vieux portraits.
Cependant , l'ambition des hommes
de Lettres eft d'être auffi les hommes
du jour. Ils y parviennent par la baffeffe
& les lâchetés ferviles , qu'ils prodiguent
SEPTEMBRE . 1780: 59
dans leurs ouvrages. Voyez dans leurs
écrits , & furtout fur la fçéne , de quelles
couleurs brillantes ils peignent l'homme
à la mode , combien l'homme vertueux
eft obfcurci , abaiffé , facrifié ; s'ils
attaquent le vice & la folie , c'eft avec
des armes fi polies , des traits fi adoucis ,
qu'ils femblent plutôt flatter que combattre
quel bien ne feroit pas au contraire
une fatyre vigoureufe ? Elle éclaire-
Toit les foibles & la multitude : mais on
craint de paffer pour dur , de n'être plus
admis dans le monde , on trahit la Nation
, la vertu , fon propre honneur .
C'eſt aux gens à talens à fentir leur
fupériorité , & la haute dignité de leur
miniftére eux feuls peuvent oppofer une
barriére folide au torrent du faux goût &
des moeurs vicieuſes ; c'eft à eux de fubftituer
aux puérilités des jargons de mode ,
l'abondance & l'énergie qui conviennent
à la Langue d'un Peuple illuftre fa
par
puiffance & par fes lumieres : qu'ils faffent
paffer dans le langage les richeffes
du génie , & les graces folides de la vertu
; ils les communiqueront
juſqu'à nos
ames , leurs écrits feront immortels , &
la Nation s'élevera.
Il me refle à réfoudre une objection
importante , qui fe préfente naturelle-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ment : & nous nous déterminions à enrichir
notre Langue d'une foule de mots
nouveaux , à multiplier les inverfions , à
retrancher les articles , les ouvrages que
nous admirons le plus deviendroient gothiques
; Racine vieilliroit , nous le regarderions
du même il dont nous voyons
aujourd'hui Rotrou en voulant acquérir
des richeffes incertaines , nous perdrions
fûrement celles que nous pollédons , tout
l'édifice de notre Littérature feroit renverfé.
Je réponds 1. Que fi par ces change
mens , il arrivoit qu'une multitude d'ou
vrages médiocres & foibles , fût plongée
dans l'oubli , cette partie ne feroit pas à
regretter.
2°. Je foutiens que les ouvrages vraiment
bons fubfifteroient toujours : nous
en avons la preuve dans l'état préfent
de notre Littérature : Corneille quoique
vieilli , refte en poffeffion de notre
Théâtre. Montagne eft toujours lû . Les
bons écrits fubfifteroient même tout feuls
au milieu du naufrage des autres , ce qui
feroit un très- grand avantage.
3. Si les perfonnes qui compofent le
cercle frivole du monde , perdoient une
partie du goût vif qu'elles ont pour ces
ouvrages , le mal ne feroit pas grand ,
SEPTEMBRE. 1760. ΙΟΥ
il n'en réfulteroit aucun inconvénient réel
pour les Lettres.
4. Les Philofophes , les vrais Littérateurs
, les bons efprits ne cefferoient jamais
de lire , de méditer ces excellens
écrits , de foutenir leur réputation & de
les choifir pour modéles ; ainfi le progrès
des Lettres n'en feroit pas moins affuré ,
ce qui eft le feul point capital.
5 °.Que le plaifir qu'on auroit à les lire,
fût plus ou moins diminué , ce ne feroit
tout au plus que la perte de quelques fen,
fations agréables , qui feroient fûrement
remplacées par d'autres ; leurs penfées ,
leurs vues , leur ordonnance ne fçauroient
périr , & c'est tout ce qu'il feroient utile
de confer er.
6°. Si des penfées que l'on croyoit for
tes , ceffoient de paroître telles , ce ne
feroit que par comparaifon avec d'autres
vraiment fortes que nous aurions acquifes ;
nous n'aurions perdu qu'une erreur , nous
aurions gagné une vérité : fi des chofes
qui nous fembloient exprimées avec grâ
ce , paroiToient perdre cet agrément ,
ce ne feroit qu'un preftige dont nous aurions
reconnu l'illufion ; ce qui paroît
beau , ne peut être éffacé que par des
beautés plus réelles .
7°. Notre bonne Littérature n'a duré
E iij
to2 MERCURE DE FRANCE
encore qu'un fiécle : nous n'avons qu'un
petit nombre d'ouvrages de génie : notre
Monarchie, & par conféquent, notre Langue
, dans la conftitution actuelle des
chofes , doivent durer vraisemblablement
un très - grand nombre de fiécles ; feroit - il
raifonnable de les facrifier tous à la confidération
d'un feul , & d'immoler d'avance
les efforts multipliés que doit faire
notre poftérité , aux petits progrès que
nous avons faits dans un fi court eſpace
de temps ? Nous fommes encore au berceau
, nous ne faifons que de naître ;
voudrions-nous borner l'âge viril , qui
doit nous fuivre , à nos foibles facultés ,
qui font à peine dévéloppées ?
Si l'on objecte encore que les Arts font
bornés ; que , dans les Nations Lettrées ,
ils n'ont eu qu'un beau fiécle ; que nous
avons eu le nôtre , & que par conféquent ,
ces progrès , dont on nous flatte , ne peuvent
avoir lieu que dans le carrière des
Sciences , & non dans celle des Arts &
des Lettres.
Je dirai , qu'il eft peut-être téméraire
de juger des progrès, dont l'efprit humain
eft fufceptible , d'après des expériences
imparfaites ; & qu'il feroit néceffaire dé
les avoir bien plus multipliées , pour por
ter un jugement certain fur un objet fi
SEPTEMBRE. 1760. 103
vafte & fi compliqué . On a cru longtemps
que les Grecs & les Latins avoient
tout perfectionné, tout épuifé ; cependant
on fe trompoit les Auteurs modernes
ont du moins ajouté des dévéloppements
fout nouveaux , aux germes précieux que
nous avoient laiffés les Anciens : les grands
Orateurs & les grands Poëtes François ,
ont dû fe faire un caractére original ,
malgré les talens & les fuccès de ceux
qui ont écrit dans les beaux jours d'Athénes
& de Rome.
Si plufieurs peuples n'ont eu qu'un
beau fiécle , ce n'eft pas qu'ils euffent atteint
les limites des Arts ; tout ce qui
s'est fait depuis eux , prouve invinciblement
la fauffeté de cette prétention ;
dira- t- on que c'est la perfection où les
Romains avoient porté les ouvrages de
théâtre , qui les a forcés à dégénérer en
cette partie Le génie des Grecs & des
Romains , a baiffé tout à la fois , & dans
les genres qu'ils avoient traités avec le
plus de fuccès , & dans ceux où ils n'en
avoient eu que de médiocres : c'est donc
à des caufes étrangères , & tout - à - fair
différentes , qu'il faut attribuer leur décadence.
Il feroit fuperflu de les recher
cher ici.
Les Anciens ont trouvé les vrais prin
E iv
104 MERCUREDE FRANCE.
cipes , ils ont créé les genres ; c'est une
gloire unique qu'on ne peut leur conteſter
; mais ils n'ont fait qu'effleurer la
connoiffance de l'homme & de la nature ;
il nous refte à l'approfondir. L'invention
de l'Imprimerie a changé la face du
monde fçavant . Toutes les nations réunies
par elle , ne forment plus qu'un feul
empire des Lettres . L'émulation n'eft plus
de citoyen à citoyen ; elle eft de peuple
à peuple les diverfités des moeurs forment
autant de manieres différentes de
voir , de penfer & de fentir , & leurs
communications préfentent encore autant
de modifications nouvelles . Telle eft
la vafte carrière qui s'offre à nous les
Anciens avoient les talens d'un homme
four modéles ; nous avons ceux du genre
humain : que ne doit - on pas attendre de
cette émanation de lumiére rapide , immenfe
, immortelle ? De cette émulation
univerfelle & active , dont les rayons infinis
fe coupent , fe croifent & s'étendent
en tout fens Les ? obfervations de la Nature
, auxquelles notre fiécle s'eft livré ,
fuffiroient feules , pour fournir un fonds
intariflable de nouvelles richeffes à l'éloquence
& à la Poëfie ; ajoutons à tous ces
avantages , que nous n'avons plus d'obftacles
étrangers , ni d'irruptions de bar
bares à redouter.
SEPTEMBRE . 1760. 105.
Si de ces confidérations , je defcends à
l'examen particulier des progrès de notre
Nation , je trouve qu'elle a anályfé le
coeur humain avec une très - grande fupériorité
; mais , qu'il s'en faut bien qu'elle
ait atteint le même degré , dans les def
criptions de la Nature en général ; occiipée
des détails de nos curs paffagéres
& mobiles , cette partie eft reftée abfolument
neuve ; les idées fimples , primordiales
, & communes à tous les hommes ,
ont été négligées . C'eft pourtant dans ce
genre feul ,
feul , que l'on peut faire des oavrages
vraiment durables. Bien loin que
nous ayons tenté de peindre les effets infinis
de la Nature , avons nous feulement
une defcription du printems . faite
avec génie L'Angleterre , l'Allemagne
même , nous ouvrent la route , & nous
ne fongeons point à les fuivre ; cependant
Ce nouveau genre auroit de plus l'avantage
de développer le talent dans toutes
les Provinces de la France , & de le retifer
de l'imitation fervile de l'efprit de
mode de la Capitale , qui la rabaiffe &
lui ôte les moyens de fe diftinguer . Combien
comptons -nous de Poemes épiques ,
d'Epitres & d'Odes dignes d'être admirées
heureuse néceffité , où nous nous
trouvons ! Pour nous faire un caradire
-
Ex
JOG MERCURE DE FRANCE .
origin , il ne faut que revenir à la Na→
ture ; c'eft principalement dans cette carriére
, que nous fentirons la difette de
notre langage , & la néceffité de l'enrichir.
La Langue eft l'inftrument du génie ,
laiffons - lui la liberté de la perfectionner ;
nous en fecueillerons bientôt les fruits .
Fermer
Résumé : OBSERVATIONS Sur la Langue Françoise.
Le texte traite de l'importance et de l'évolution de la langue française, mettant en avant ses qualités telles que la clarté, la justesse et l'abondance. Cependant, il reconnaît que le français est moins riche en vocabulaire comparé à certaines langues anciennes et modernes. Pour pallier cette lacune, l'auteur propose de créer un dictionnaire des expressions manquantes en empruntant des mots au latin, à l'italien, et en réintroduisant des termes anciens et des diminutifs italiens. Il critique l'attitude conservatrice envers les innovations linguistiques et prône une plus grande liberté dans la création de nouveaux mots. Le texte aborde également les caractéristiques phonétiques et prosodiques du français, défendant les 'E' muets pour leur rôle dans l'harmonie des vers. Il compare les vers français aux vers latins, soulignant une plus grande variété et douceur dans les premiers. Pour améliorer la poésie française, l'auteur suggère de fixer la prosodie par des règles écrites et d'explorer l'usage des vers non rimés. En matière de prose, le texte recommande l'utilisation de phrases courtes pour améliorer la clarté et suggère d'emprunter des tours vifs et précis à des auteurs latins. Il critique la langue contemporaine pour son raffinement excessif et son éloignement de la simplicité, influencés par la monarchie et le luxe. La tyrannie des modes littéraires et sociales en France est également dénoncée, car elle impose un goût étroit et favorise les œuvres flatteuses plutôt que celles de véritable qualité. L'auteur met en garde contre l'admiration excessive des grands écrivains et souligne que les talents supérieurs doivent résister au mauvais goût pour enrichir la langue. Il affirme que les œuvres médiocres seront oubliées, tandis que les grandes œuvres subsisteront. Le texte appelle à un retour à la nature pour enrichir la langue et le génie français, notant que la France a négligé la description de la nature, un domaine où l'Angleterre et l'Allemagne excellent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 171-191
LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
Début :
J'ai lu, Monsieur, dans le second Mercure d'Octobre, que M. Glouck, célèbre par les Opéras [...]
Mots clefs :
Langue, Musique, Son, Chant, Longues, Brèves, Syllabes, Caractère, Français, Jean-Jacques Rousseau, Genre, Ouvrages, Prosodie, Auteur, Goût, Sens, Christoph Willibald Gluck, Paroles, Opinion, Moderne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
LETTRE de M. de Chabanon , fur les
propriétés musicales de la langue françoife.
J'AI la , ' AI lu , Monfieur , dans le fecond Mercure
d'Octobre , que M. Glouck , célèbre par les Opéras
italiens qu'il a mis en mufique , vient de jeter
un coup- d'oeil d'adoption fur notre langue , &
d'exercer fon talent fur un poëme françois.
L'entreprise de M. Glouck a cela de remarqua
ble , qu'elle contredit les termes les plus forts de
l'affertion portée par M. Roufleau ( 1 ) . L'artiſte
étranger vient , après l'auteur d'Ernelinde , de
lever l'interdit jeté fur notre langue ; mais ce
n'eft point affez qu'il la croie digne de favorifer
fon art , il lui accorde cet avantage de préférence
à toutes les autres langues. Cette opinion faite
pour étonner , fur- tout de la part d'un étranger
que le préjugé national n'aveugle point , m'a fait
naître l'idée de difcuter les raifons qui peuvent
la juftifier , & celles qu'on a fait valoir en faveur
de l'opinion contraire. Avant d'entrer dans cette
difcuffion , permettez - moi quelques réflexions
générales.
On a dit que tous les hommes font mécontens
de leur fort ; tous les peuples le font de leur langue
: nous autres peuples modernes , nous envions
( 1 ) Je prédis que le genre tragique ne fera pas
même tenté. Lettre fur la Mufique,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
celle des Romains , les Romains envioient celle
des Grecs. Tout le monde fe plaint de fon partage.
J'ai entendu fouvent affirmer la prééminence
d'une langue fur une autre; mais de telles décifions
, qui ne font au fonds que des jugemens de
fociété , en ont toute la légèreté . Elles portent
communément fur des aperçus plus que fur un
examen approfondi , & fur des apparences plus
que fur des preuves raifonnées J'aimerais qu'on
jugeât des langues comme des hommes , par les
oeuvres . Si la langue la plus riche en beaux ouvrages
de toute eſpèce n'eft pas la plus belle , je
ne fais pas du moins ce qu'elle peut envier à celle
qu'on lui préfère. Mais fi l'on fuit la règle de dé
cifion que je propofe , la langue de Virgile paroî
tra-t-elle inférieure à celle d'Homère , d'Héfiode ,
de Théocrite que le poëte latin a imitée ? Qu'on
étende fi l'on veut ce parallèle à Cicéron & Dé,
mofthène , à Sallufte & Thucidide , & c . la balance
pourra flotter dans un état d'égalité ; mais quel
contrepoids donner à Tacite ?
Je voudrois que ceux qui jugent d'une langue
fur fon matériel , en fixaflent , d'après leurs obfer
vations , le caractère eflentiel ; car enfin fi ce caractère
exifte , donné par le technique de la langue
, inhérant à elle par fa nature , il eſt évident
que chaque écrivain doit s'y conformer & le fuivre.
On blâmeroit , je penfe , un écrivain qui ,
avec une langue faite pour être concile , s'effor
ceroit d'être abondant. Ce feroit s'enfler comme
la grenouille dans une peau trop étroite , & qui
ne pourroit obéir.
Mais quelle eft la langue dont on fixera le
caractère & les propriétés , tellement qu'on ne
JANVIE R. 1773. 173
puifle y trouver des propriétés toutes contraires
& un caractère tout différent ? Cicéron eft
abondant , Tacite eft concis . Qui des deux a le
mieux connu le caractère de fa langue ? Tous
deux , avec un fuccès égal , lui ont prêté le caractère
de leur génie.
Que dire de notre idiome françois ? Fait pour
être obfcur par l'embarras & l'équivoque de fes
pronoms relatifs , il s'eft renda recommandable
par fon extrême clarté. C'eft un avantage que
perfonne ne lui contefte ; il eft l'idiome des philofophes
, & par conféquent celui de la raifon.
Comment expliquer cette contradiction du vice
radical de la langue avec le mérite principal qu'elle
s'eft acquis ? C'est que tout l'effort des écrivains
s'eft porté vers le côté foible de cette langue ; de
fon vice originel , ils ont tiré un de fes moyens
de perfection. La langue eft ce que les écrivains
la font.
Ce n'est pas d'aujourdhui que la nôtre eft en
butte à des contradictions , à des foupçons défavorables
. Le fage Patru craignit autre fois qu'elle ne
pût pas fe prêter aux graces naïves du genre de la
fable . Il confioit fes doutes & fes craintes à la Fontaine
qui , en écrivant , le guérit bientôt des uns
& des autres. Ce même Patru , toujours timide &
défiant , alléguoit des doutes femblables à Boileau
, occupé du genre didactique. Boileau lui répondit
, en faisant l'art poëtique. L'auteur de la
Henriade a détruit un préjugé plus fort & plus gé
néral , un préjugé qui déclaroit notre langue &
notre goût anti - épiques . Le fuccès de deux poëmes
géorgiques vient encore d'accroître le domaine
de notre poëfie , en lui appropriant un genre
dont on ne la croyoit pas fufceptible . Ainfi cha-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
que effort d'un écrivain habile immole , pour ainfi
dire , à la langue un préjugé qui lui étoit contraire
; & cette langue , telle qu'un fleuve qui
s'éloigne de fa fource , étend par degrés fa furface .
Entre elle & le chant moderne , il fubfifte encore
une foible digue ; ce dernier obftacle fera bientôt
furmonté.
Sur les propriétés muſicales de la langue françoife
, il le préfente trois opinions qui partagent
entre elles le Public.
1º . Notre langue eft muficale ; mais Lulli a créé
la feule mufique dont elle foit fufceptible .
2º. Cette langue fe prête aux tournures du
chant moderne ; mais ces tournures ne fiéroient
pas à la dignité de l'opéra .
3º. Aucune bonne mufique ne peut nous convenir
, & nous lommes condannés à ne jamais
chanter.
Quand nous aurons difcuté ces trois opinions ,
il ne nous reftera plus qu'à propofer la nôtre qui
fervira de réponſe à celle de M. Glouck.
Je ne fais , Monfieur , fi l'on doit craindre d'avancer
que Lulli n'a point créé le genre de mufique
dont il paffe pour être l'inventeur : il ne fit
que l'apporter d'Italie, où ce genre étoit pour lors
en ufage. Ceux que cette propofition pourroit
étonner n'ont qu'à fe rappeler la mufique de Corelli
; le ftyle françois de cet auteur nous apprend
ce que fut autrefois la mufique italienne : pour
devenir françoile , il lui a fuffi de vieillir , parce
que les Italiens avoient changé leur idiome mufical
lorfque nous Y tenions encore.
Qu'importe , après tout , que cette mufique
foit adoptée ou créée parmi nous ? Eft ce la feule
qui nous convienne ? voilà le point à réfoudre.
JANVIER. 1773. 175
Le Public lui-même fournit la folution. Il faut
bien que la mufique de Lulli ait perdu de fes charmes
, puifqu'on en laiffe fubfifter fi peu de chofe,
lorfqu'on remet au théâtre les ouvrages de Qui
naut. Etrange alternative dans la deftinée de ces
deux auteurs ! autrefois on fupportoit Quinaut
en faveur de fon muficien , du moins on le croyoit
ainfi . Aujourd'hui ce font les ouvrages de Quinaut
qui , s'échappant des ténèbres , emportent
avec eux quelques fragmens de l'ancienne mufique
, fans eux deſtinée à périr. *
Je fais que les partifans du goût antique crient
à la dépravation ; mais outre qu'ils ont à récla
mer contre l'Europe entière , qu'il me foit permis
de leur obferver que la dépravation du goût peut
bien faire fubfifter des monftres à côté des chefd'oeuvres
, mais non pas faire rejeter ceux - ci .
Que le théâtre françois épreuve toutes les révolutions
poffibles , les ouvrages de nos grands
maîtres s'y maintiendront toujours avec fupériorité.
Si l'on paroît leur préférer un moment
des ouvrages moins bons , mais qui préfentent
l'attrait de la nouveauté , c'eft en quelque forte.
par un goût libertin , qu'on défapprouve même
alors qu'on le fatisfait ; & le Public , à cet égard ,
* Ce que l'on conferve principalement des ouvrages
de Lulli , c'eſt le récitatif des ſcènes ; mais
le récitatif n'eft point de la mufique proprement
dite. Au refte , nous convenons avec plaifir qu'on
trouve dans Lulli des morceaux de muſique d'une
fimplicité intéreſſante , tels que le commencement
du prologue d'Amadis. Nous ne croyons pas faire
tort à cet artiſte en le comparant à Corelli.
•
· Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fe conduit comme ces maris infidèles , par occafion,
à des femmes aimables & vertueufes ; au fond
de leur coeur ils diftinguent à merveille de l'objet
de leur caprice , l'objet d'un goût plus vrai & plus
durable . Concluons que fi les ouvrages de Lalli
perdent à vieillir , il faut bien s'en prendre à euxmêmes
.
Paflons à la feconde opinion , à celle qui ne
veut pas qu'on applaudifle à l'opéra ce qu'on applaudit
à là comédie italienne .
Il peut fembler étonnant , Monfieur , que pour
la mufique on établifle entre deux quartiers de
Paris , la différence qu'on établiroit à peine entre
deux climats oppofés..... Mais j'oubliois qu'il
eft queftion de fpectacles différens , & que c'elt
de la dignité de l'opéra qu'il s'agit. Prenons garde
qu'une idée de noblefle mal entendue ne nous
égare ; ne traitons pas l'opéra comme ces enfans
de bonne maifon dont on fait des ignorans & des
fots , en leur exagérant les prérogatives de leur
rang.
Je prie feulement qu'on veuille bien répondre
aux queftions fuivantes .
La fituation d'un fils vertueux désherité , chaſſé
de la maifon paternelle , & prêt à reparoître aux
yeux de fon père , eft- elle noble ? Les vers mis dans
la bouche de Sylvain manquent- ils de noblefle ?
Je puis braver les coups du fort ,
Mais non pas les regards d'un père.
Pour un fils fenfible & rebelle ,
Un père est un Dieu menaçant.
JANVIER. 1773. 177
Ces vers mefiéroient- ils à la dignité d'un héros ,
& peut- on y joindre une mufique plus noble , plus
vraie , plus pathétique que celle de M. Grettri ?
J'obferve une petite fingularité , Monfieur ; on
relègue la mufique moderne dans le genre familier
, & même bas ; mais l'opéra comique , népour
ce genre , & qui l'a confervé fi long- tems , n'a
commencé d'en fortir , que depuis qu'il s'eft approprié
la mufique moderne . Loin qu'elle répugne
au caractère de noblefle , elle le communique à
ce qui l'approche. Quel indice plus fûr de fes reffources
, & même de les befoins ?
Il nous refte à difcuter une troisième opinion.
Celle - ci eft la plus redoutable ; non que je la croie
la plus vraie , mais le mérite & la célébrité de
fon auteur lui prêtent une force prefque égale
à celle de la vérité . Si notre langue le relève des
coups d'un tel adverfaire , fi l'opinion de M. Rouf
feau défendue avec fon éloquence , n'a pas pris
force de loi , fon fort eft de ne s'accréditer jamais.
Il eft inutile d'avertir qu'en attaquant quelques
propofitions de M. Roufleau , je prétends ne m'écarter
en rien du refpect que je dois à fon mérite.
Si j'avois l'honneur de le connoître , je lui communiquerois
cet écrit avant de le publier , & je le
ferois juge dans la propre caufe.
* Notre langue , dit M. Roufleau , compelée
» de fons mixtes & de fyllabes muettes , fourdes
» ou nazales , ayant peu de voyelles fonores , &
* M. Roufleau.
* Lettre fur la mufique.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
» beaucoup de confones & d'articulations , eft
tout-à -fait contraire à la mufique. >>
Je voudrois caufer avec M. Rouſſeau pour favoir
aujufte ce qu'il entend par des fons mixtes ;
je n'ai pas une idée aflez pofitive du fens de ces
mots pour y répondre. Notre langue fans doute a
beaucoup de fyllabes muettes . Elles contribuent
à répandre de la grace & de la variété dans notre
prononciation ; je leur crois même un rapport
aflez exact avec certaines parties du chant , c'eſt
ce que je m'efforcerai de prouver un peu plus loin.
Ici je me contente d'obferver que M. Roufleau ,
qui trouve la langue italienne fi douce , parce
qu'elle élide à tout moment une voyelle contre une
autre , devroit trouver la nôtre plus douce encore
, parce qu'il s'y fait continuellement une forte
d'élifion plus agréable & plus naturelle , entre une
fyllabe muette & une voyelle fonore . Réduifons
ceci en exemple , & citons celui que M. Rouleau
nous fournit.
Teneri sdegni , è placide è tranquille
Repulfe , è cari vezzi , è liete paci.
Si vous prononcez toutes ces voyelles fans les
élider , vous marchez d'hiatus en hiatus , & rendez
la prononciation cahoteufe . Elidez - vous ?
vous tronquez , vous défigurez les mots en leur
ótant une des fyllabes qui les compofent ; &
d'ailleurs vous fatiguez l'oreille par le retour continuel
des définences en E.
1
Oppofons à ceci une élifion de fyllabe muette.
Oui ,je viens dans fon temple adorer l'Eternel.
Les mots temple & adorer confervent leur proJANVIE
R. 1773. 179
nonciation entière & correcte ; & la muette , par
une élifion douce , va fe perdre mollement , & fe
confondre avec la voyelle , qui la fuit.
«M. Roufleau prétend enfuite que le défaut
d'éclat dans les voyelles oblige à en donner aux
» notes , & que la langue fourde rend la mufique
>> criarde . >>
Il me femble que la conféquence devoit être
toute autre.
Le défaut d'éclat dans les voyelles , avertit de
n'en pas mettre dans les fons de la mufique. C'eſt
ainfi que M. Rouffeau lui - même , dans d'autres
endroits de fa lettre , conclut du caractère d'une
langue au caractère de mufique qui lui eft propre.
<< La marche de notre muſique doit être lente &
ennuyeufe. Pour peu qu'on voulûr en précipiter
le mouvement , la vîtefle reflembleroit à
» celle d'un corps dur & anguleux qui roule fur
» le pavé. »
39
23
Je cherche dans notre langue les raisons qui
néceffitent notre mufique à être lente . Je trouve
que cette langue eft furabondante en fyllabes brèves.
Comment une pronenciation légère & préci
pitée produit- elle néceflairement un chant tardif
& parelleux ? Eft - ce toujours à contrario qu'il
faut conclure de la langue à la mufique ? Mais
pourquoi le fert-on pour nous feuls de ces conféquences
inverſes ?
2
« Je fuppofe , pourſuit M. Roufleau , que le
» même langue eût une mauvaiſe profodie , peu
» marquée , fans exactitude , fans précifion ; que
les longues & les brèves n'euffent pas entre elles
en durée & en nombre des rapports fimples &
»propres à rendre le rhythme agréable , exact &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
و د
22
ככ
régulier , qu'elle eût des longues plus ou moins
longues , des brèves plus ou moins brèves , des
fyllabes ni brèves ni longues , & c.»
M. Roufleau, dans ce paffage, ne fait que mettre
en fuppofition tout ce qu'il reproche effecti
vement à la langue françoife. Ce qui pourra vous
étonner, c'eft que les moyens d'accufation font
fairs pour devenir des moyens de défenſe . S'il
falloit attribuer à notre langue la prééminence
fur toutes les autres en mufique , il ne s'agiroit
peut - être pour cela que de répéter à fon avantage
ce que fon adverfaire a dit contre elle . Mais nous
n'en fommes pas là ; n'anticipons point fur l'ordre
des raifonnemens .
כ כ
«Notre profodie , dit - on , n'eft point marquée
: -Cependant il eft impoffible d'altérer
la valeur d'une fyllabe fans que l'oreille en foit
bleflée.
"Notre profodie , dit on encore ,
eft mauvaife.--
Cependant des vers de Racine , deM deVolraire
, de Quinaut bien prononcés , il réfulte pour
l'oreille un plaifir que M. Rouleau a fûrement
fenti auffi vivement que perfonne.
Mais , ajoute - t- on encore , nous avons des longues
plus ou moins longues , des breves plus ou
moins breves , des fyllabes ni breves ni longues.
Denis d'Halycarnafle * , Monfieur , en a dit autant
du grec . Si ces mots indiquent un vice radical
, un vice antilyrique de la langue , que deviennent
les éloges prodigués par M. Roufleau à
la langue grecque , qu'il trouve fi muſicale & fi
harmonieufe ? D'ailleurs , la mufique elle- même
a les longues plus ou moins longues , les breves
* De Synth.
2
T
JANVIER . 1773. 181
plus ou moins breves , la ronde , la blanche , la
noire , la croche , & c. Comment un rapport fi
marqué entre la langue & la mufique les rendroit
il incompatibles ?
Paflons à une nouvelle accufation . Nous gardons
dans nos conſtructions un ordre didactique
; M. Rouleau prétend que la phraſe muſi
cale le développe d'une manière plus agréable
»& plus intéreflante , quand le fens du difcouts ,
long tems fufpendu , fe réíoud fur le verbe avec
la cadence , que lorsqu'il le développe à mefu-
» re. Cette objection me fournira plus d'une réponſe.
ל כ
1º. J'ai beau y réfléchir , je ne puis fentir le
mérite musical de l'inverfion , & l'analogie du
verbe à la fin avec la cadence.
2º. Je croirois volontiers que dans les paroles
faites pour être chantées , loin qu'on doive fulpendre
le fens du difcours , on ne peut trop
l'expliquer , afin d'épargner à l'efprit de là réflexion
& du travail .
tôt
3. Le verbe rejeté à la fin ne tient pas le fens
de la phrafe plus fufpendu que fi c'étoit le fubftantif
qui la terminât.
Mifero Pargoletto
Il tuo deftin non ſai.
Quand on mettroit le verbe avant le ſubſtantif ,
Ye fens du difcours n'en feroit pas plutôt expliqué.
4°. Il me semble que M. Metaſtaſe , dont les
paroles ont fourni de fi beaux airs , fait un ulage
très-modéré de l'inverfion , que les tours de
phrafe font aflez femblables aux nôtres.
182 MERCURE DE FRANCE.
5º . Enfin files longues périodes où le ſens eft
fufpendu, conviennent particulièrement à la mufique
, nos vers de huit fyllabes font fufceptibles
de ces périodes ; & , dans les ouvrages de M Gref
fet , on en trouveroit de vingt , ving - cinq vers.
Notre langue , même à cet égard , n'eft donc pas
antilyrique.
Ne vous femble- t-il pas , Monfieur , qu'on s'en
prend trop à la langue des défauts qu'on trouve
à la mufique ? M, Glouck commet lui même cette
injuftice : il attribue à la fréquence des voyelles ,
la fréquence des roulades qu'il blâme dans le
chant italien : Mais il n'y a point de néceffité de
rouler fur des voyelles , & la langue eft innocente
de ce tort qu'on lui impute. Si le chant italien
dégénère en roulades , c'eft parce que les compofiteurs
défèrent au goût des exécutans jaloux de
faire briller leur habileté , c'eft encore parce que
les fpectateurs en Italie fe font accoutumés à regarder
le fpectacle comme une espèce de concert
dont ils n'écoutent que des parties . Dès lors ils
fentent moins à quel point les roulades font déplacées
dans un air tragique ; dès lors , on fair
chanter longuement un acteur , fans s'inquiéter
de ce que devient à côté de lui fon interlocuteur,
qui , tant que l'air dure , n'eft qu'un ſpectateur
de plus dans la falle ; dès lors on prolonge les
ritournelles , on multiplie les da capo fans égard
pour l'action , ni pour le jeu de l'acteur , ni pour
fon maintien. Tous ces vices de l'opéra italien
ne feroient pas fupportés en France. Notre goût
délicat & févère mefure les parties à l'enfemble ,
affervit la mufique à l'action théâtrale . C'eſt ce
qui me fait penfer que nous devons porter le
fpectacle de l'opéra plus loin qu'il n'a été chez
les Etrangers , c'eft peut - être auffi ce qui a fait
JANVIER . 1773. 183
naître à M. Glouck le defir de nous confacrer les
talens .
Mais notre langue ſe prête - t - elle à un genre de
mufique qui puifle plaite aux Etrangers & à nousmêmes
? Cette queſtion me fait rentrer dans mon
fujet , & me conduit à propoler mon opinion.
Je crois , Monfieur , la mufique plus indépendante
des langues qu'on ne l'imagine . Je la confidère
comme une langue elle- même , à part de
toutes les autres , langue univerfelle , invariable
pour le fonds , & à laquelle les idiomes n'apportent
que de légères différences , fi toutefois ils y
en apportent quelqu'une.
Comme cette opinion doit étonner , je n'omettrai
rien de ce qui peut la juſtifier .
La langue la plus profodiée , la plus accentuée
ne fournit dans la prononciation que peu d'intervalles
commenfurables ; tous ceux de la mufique
le font & le doivent être , tous les tons font al
fervis aux loix de l'harmonie & de la mélodie :
comment fait on dépendre ce qui chante toujours
de ce qui ne chante jamais ?
Appliquons à la langue grecque le principe
qu'on voudroit nous faire adopter ; nous verrons
ce qu'il produira.
Prefque tous les mots grecs portent un accent
aigu , grave ou circonflexe , c'eſt à - dire , fuivant
la définition que Denis d'Halicarnaffe nous a
tranfmile , que fur chaque mot la voix hauſloit
ou baifloit d'une quinte , ou bien parcouroit l'intervalle
entier renfermé dans les deux accens oppolés.
Penfez vous que les muficiens fuffent alfervis
à cette loi des accens ? Eh ! dans ce cas
quelle eût été leur mélodie ? il auroit donc fallu
qu'elle procédât néceflairement par une fuite de
184 MERCURE DE FRANCE.
quintes hautes & balles répétées à chaque mot !
Cette idée eft deftructive de toute mélodie.
Si le chant eft aßervi aux inflexions de la pa.
role , on ne peut être un grand muticien qu'on
ne foit préalablement un grand déclamateur . Penfez-
vous que cela puifle fe foutenir ?
M. Rouleau , dans les airs charmans du Devin
de village , a - t-il cherché à fe rapprocher de la
déclamation ? prononcez ces vers ,
Si des galans de la ville , &c.
& chantez les enfuite , vous faurez à . quoi vous
en tenir.
Si la mufique de chaque peuple eft une dépendance
naturelle , une conféquence néceffaire de
la langue qu'il parle , pourquoi la mufique change-
telle , quand la langue fubfifte la même ? Les
Italiens ont chanté d'un ftyle françois ; & nous ,
qui parlons la langue de Quinaut , nous fommes
loin de celle de Lulli.
Je crois le commencement du Stabat un des
plus beaux morceaux de mufique qui puifle exif-,
ter. En eft- on redevable aux accens de la langue ?
En eft - il une dans le monde entier dont les inflexions
fe rapportent aux intonations du Stabat
?
J'ai recueilli plufieurs chanfons des Sauvages
du Canada. Leur mélodie eft la même que la nôtre:
dira ton que leur langue eft auſſi la même ?
Eh ! qui ne voit , Monfieur , que la mufique
comme je l'ai dit , eft une langue à part de toutes
les autres chaque peuple pour s'entendre s'eft
fait un langage conventionel , dont la formation
eft l'effet du halard ; car il n'y a point de raiſon
JANVIER. 1773. 185
>
pour que le pain s'appelle plutôt pain qu'artos
comme il s'appelle en grec. Les formes principales
de la mufique au contraire , ne naiflent ni
du hafard ni de la convention ; ' elles dérivent des
loix de la nature , c'est - à - dire , de notre organifation
; ce qui les rend néceffaires , invariables ,
univerfelles. Le rapport que les fons musicalement
combinés ont avec nos fens , eft un mystère
qui fe dérobe aux yeux de la raiſon . Perfonne
ne peut expliquer pourquoi tel enchaînement de
fons produit un chant mélodieux pourquoi
du rhythme exprimé par ce chant , il réfulte un
mouvement qui néceffite notre corps à le fuivre:
on ne rend point raifon de ces effets ; mais dans
tout pays , dans tout climat , tout homme bien
organifé les reflent. Le payſan le plus groffier , le
plus brut , a le fentiment du chant & de la me
fure les enfans l'apportent en naiflant . Eh ! ne
les voyez-vous pas dès le maillot s'agiter aux
chants d'une nourrice , oublier à la voix leur impatience
& leurs douleurs , changer les larmes
qu'ils verfoient en un fourire de joie ? La langue
n'existe pas pour eux encore ; ils entendent déjà
celle de la mufique , ils y font fenfibles , ils enont
une notion infufe : fi l'on pouvoit croire aux
idées innées , c'eft en faveur de la mufique qu'il
faudroit y croire .
La mufique eft indépendante des langues , puifqu'elle
exifte fans elles . Je ne.conçois pas , je l'avouerai
, la différence eflentielle qu'on voudroit
établir entre le chant vocal & l'inftrumental.
Quoi ! celui - ci émaneroit des feules loix de l'harmonie
& de la mélodie , & l'autre dépendant des
inflexions de la parole , en feroit une imitation ?
Il feroit un enfant de la langue c'eſt créer deux
arts au lieu d'un .
186 MERCURE DE FRANCE.
La preuve que le chant ne tire pas fon charme
& fa puiflance de fon rapport avec la langue ,
c'eft qu'on peut ignorer la langue d'un pays , & en
aimer la mufique . L'Armenien , cité par M. Rouffeau
dans fa lettre , n'entendoit point l'italien ;
il fut entendre & goûter les airs italiens qu'on lui
chanta .
Ne cherchons pas des différences où il n'y en
a point. Le chant vocal ne différe de l'inftrumental
qu'autant qu'un inftrument différe d'un autre.
La mufique eft la déefle aux mille voix ; chaque
inftrument lui en prête une. Entre tous ces orga
nes par lefquels elle s'exprime , la voix humaine.
moins étendue , moins hardie , plus contrainte
que les inftrumens , fimplifie ce qu'ils exécutent.
La voix donne le texte pur , les inftrumens l'ornent
& l'embelliflent en fe jouant autour du fujet.
Le chant repréfente le nu ; l'inftrumental qui s'y
joint & l'accompagne, imite ces draperies dont les
contours ondoyans parent le nu fans en déguiſer
les formes.
•
Mais , dira-t on , d'où vient la différence du
chant italien au chant françois même moderne
fielle ne réfulte pas du caractère des deux langues
? Mais d'où vient la différence du chant
italien moderne à l'ancien , fi le caractère de la
mufique eft déterminé par celui de la langue ?
-
Entre deux violons , tels que Tartini & Ferrari ,
par exemple, il exifte plus de différence pour les
inflexions , le ftyle , la façon de faire chanter ,
qu'il n'y en a entre le chant italien & le chant
françois moderne . Il n'eft donc pas néceffaire de
chercher dans la langue les raifons d'une différente
expreffion muficale ; & la mufique fufceptible
d'être rendue un peu diverſement , n'en eft pas
JANVIE R. 1773. 187
moins
pour
cela une langue univerfelle comme
l'art de la peinture n'en eft pas moins un , quoique
chaque peintre ait fa manière.
Je vais plus loin. Certains acteurs de la comédie
italienne ont , depuis quelques années , italianife
leur chant d'une manière très- fenfible pour
les oreilles exercées ; ou le Public ne s'eft point
apperçu de l'innovation , ou , s'il l'a fentie , il y
applaudit ; l'un & l'autre revient au même , &
prouve que l'expreffion du chant italien appartient
plus à la mufique qu'aux paroles qu'on y
joint.
Au moment où j'écrivois ceci , Monfieur , le
hafard m'a fait entendre un air de M. Grettri exé
cuté par un Italien qui met dans fon chant l'expreffion
la plus vive & la plus forte . Il n'en a rien
adouci pour exécuter l'air françois , & jamais cet
air n'a produit un effet plus grand. L'auteur , qui
étoit préfent , fut enchanté de cette exécution ;
les auditeurs l'étoient tous , je l'étois plus qu'eux ;
car il fe joignoit à mon plaifir , celui de voir réduire
en démonftration ce que je foupçonnois depuis
fi long- tems.
Avec du goût , de l'intelligence , & ( ce qui
n'eft pas moins néceffaire ) avec de la bonne foi
on pourroit faire diverfes expériences qui confir
meroient ce que je viens d'avancer.
Qu'on prenne les airs de nos opéras - comiques
vraiment beaux , qu'on y joigne avec art des paroles
italiennes , & vice verfâ , qu'on traduife ha--
bilement en françois de très - beaux airs italiens ;
que les uns & les autres foient exécutés dans le
vrai fens de la mufique , je parie pour le fuccès de
l'une & de l'autre traduction . Un beau chant eft
un effet commerçable par toute la terre ; c'eſt un
188
MERCURE
DE FRANCE
.
diamant qui conferve fon prix , & que chacun accommode
à la parure.
Dans l'alliance de la mufique & des paroles ,
Monfieur , la mufique joue le rôle de ces favoris
que tout le monde traite de fujets , mais qui en
fecret gouvernent leur maître. C'est par une fuite
de cet allerviflement de la langue , que dans un
air on répéte fi fouvent les mêmes paroles. Je fais
que la raison réclame contre cet ufage qu'elle
nomme abus , mais la mufique le juftifie . Comme
il eft de l'effence de fes procédés de revenir fur les
mêmes phrafes de chant , de les faire entendre
plufieurs fois dans le même mode , & dans des
modes différens , les mêmes paroles fe trouvent
naturellement ramenées par le même chant ; &
l'oreille , une fois féduite par le charme des fons ,
rend moins fcrupuleux fur les privilèges de la
langue & fur ceux de la raifon .
Il est un point cependant où la langue gêne la
mufique , fi elle ne l'aflervit pas , c'eft l'obfervation
des breves & des longues : donnons à cet atticle
l'étendue dont il eft fufceptible.
,
Le précepte de la quantité en mufique femble à
la première infpection , d'une néceffité abfolue
puifqu'il porte fur la néceffité même de le faire
entendre ; en altérant la valeur des fyllabes on
court rifque de n'être pas entendu . Obſervez ce
pendant , Monfieur , combien ce précepte , ti rigoureux
dans la théorie , prête & obéit dans la
pratique. On en pourroit dire , comme de la vraifemblance
au théâtre , que c'eft le fecret des
maîtres de favoir jufqu'à quel point on peut y
déroger.
Faut- il vous citer des exemples de bonne mufique
infidèle à la profodie ? J'en trouverai dans
toutes les langues.
JANVIER. 1773 . 189
Le premier couplet du Stabat fait les mots laerymofa
, dolorofa de quatre fyllabes égales entre
elles. Le fecond couplet eft fcandé ainfi
Cüjus ănīmăm gēnten .
Dans le premier air de la Serva padrona , vous
trouverez ces mers fcandés fyllabiquement ,
fon tre cofe , quoique tre foit fenfiblement bref
dans la prononciation . ( Je cite au hafard & fans
recherches ; j'indique plus que je ne cite , de peur
d'allonger trop cet écrit . )
Le Devin de village eft plein de fautes contre
la profodie. Je choifis cet ouvrage de préférence ,
parce que fon auteur eft celui qu'on peut le moins
foupçonner de pécher par ignorance . Il faut bien
que M. Rouffeau , zélateur ardent du privilège
des langues , ait fenti que la mufique a auffi fes
privilèges , & que ceux- ci peuvent quelque fois
être préférés , puifqu'il manque à la quantité
d'une langue qu'il parle & qu'il écrit fi bien .
De tout ceci , que peut- on réfumer ? Que l'obfervation
de la quantité eft , pour la mufique ,
une entrave , dont elle cherche à s'affranchir le
plus qu'elle peut. Mais cette entrave ne feroit
rien s'il exiftoit une langue dont la profodie vágue
, indéterminée , flexible & changeante , fe
prêtât aux befoins de l'Artifte qui compofe. Les
mots de cette langue n'auroient point de valeur
fixe & réelle. Ses longues feroient plus ou moins
longues , fes breves plus ou moins breves , beaucoup
de fes fyllabes ne feroient ni breves ni longues
; elles reflembleroient aux fyllabes ut , re ,
mi,fa ,fol , la ,fi , ut , que les Muficiens Italiens ,
François , Allemands , prononcent longues ou
breves , felon que la mélodie l'exige. i
190 MERCURE DE FRANCE.
t
Avez - vous remarqué , Monfieur, qu'en traçant
tous les caractères d'une profodie vraiment defirable
pour la mufique , je n'ai fait que répéter
mot pour mot ce que M. Rouleau a dit de notre
profodie ; Mais je crains bien que M. Rouſſeau
( qui , en parlant ainfi , croyoit nous ôter des
avantages ) ne nous en ait fuppolés que nous
n'avons pas . Je l'ai déjà dit , je ne puis reconnoître
que notre profodie foit indéterminée , puilqu'il
eft vrai qu'on ne fauroit altérer la valeur
de nos fyllabes , fans que l'oreille s'en offenſe.
Auffi ne penfé - je pas comme M. Glouck , que
notre langue eft plus muficale que toutes les autres
, mais feulement qu'elle peut , auffi - bien
qu'une autre , s'adapter à de bonne mufique .
S'il falloit lui affigner quelques propriétés particulières
, convenables à l'art du chant , je pourrois
les trouver dans les qualités mêmes qu'on
lui a reprochées comme contraires à la mufique.
Ses définences muettes , par exemple , ont un rap
port direct avec les fons perdus que la mufique
emploie , & fur lefquels la voix s'atténuant ,
s'exhale enfin comme une vapeur.
L'ordre grammatical de nos conftructions favorife
encore la mufique en ce qu'il favorife la
clarté du difcours. Plus le fens de la phraſe eft
prompt à s'expliquer , plus l'efprit faifit facilement
le rapport du chant aux paroles.
Telles font , Monfieur , les obfervations que je
voulois vous communiquer. Puifle cet écrit , s'il
doit être contredit , n'attirer du moins à fon auteur
que des critiques qui l'éclairent fans l'affliger
! Il feroit trifte que , fur les matières les
moins importantes , on ne pût haſarder fon avis
fans compromettrefon.repos.
JANVIER. 1773. 191
L'hiver dernier on me fit , avec autant d'humeur
que d'injuftice , le reproche de m'être élevé
en détracteur contre Rameau : je fais cette occafion
de répondre à ce reproche , en renouvelant
ma profeffion de foi fur ce grand artiſte. Je le
confidère comme un des hommes les plus étonnans
qui aient jamais paru ; & nul peut - être
dans
quelque
art que ce foit , n'a mieux
mérité
le titre d homme de génie . Loin qu'en
défapprou
vant quelques
parties de fes ouvrages , j'aie démenti
ce que j'avois
imprimé
dans fon éloge , je
n'ai hafardé fur lui aucune
cenfure
qui ne foit
contenue
implicitement
dans cet éloge même.
Le refpect que mérite un grand homme , doit ,
tant qu'il vit , fermer la bouche à la critique fur
les
imperfections
de fon talent ; mais une cenfure
honnête , lorfque
l'auteur ne peut plus s'en
offenfer, honore fa mémoire
plus qu'elle ne l'outrage
, parce
qu'elle met le fceau de la vérité aux
éloges
qu'on lui a juftement
prodigués.
J'ai l'honneur d'être , & c.
propriétés musicales de la langue françoife.
J'AI la , ' AI lu , Monfieur , dans le fecond Mercure
d'Octobre , que M. Glouck , célèbre par les Opéras
italiens qu'il a mis en mufique , vient de jeter
un coup- d'oeil d'adoption fur notre langue , &
d'exercer fon talent fur un poëme françois.
L'entreprise de M. Glouck a cela de remarqua
ble , qu'elle contredit les termes les plus forts de
l'affertion portée par M. Roufleau ( 1 ) . L'artiſte
étranger vient , après l'auteur d'Ernelinde , de
lever l'interdit jeté fur notre langue ; mais ce
n'eft point affez qu'il la croie digne de favorifer
fon art , il lui accorde cet avantage de préférence
à toutes les autres langues. Cette opinion faite
pour étonner , fur- tout de la part d'un étranger
que le préjugé national n'aveugle point , m'a fait
naître l'idée de difcuter les raifons qui peuvent
la juftifier , & celles qu'on a fait valoir en faveur
de l'opinion contraire. Avant d'entrer dans cette
difcuffion , permettez - moi quelques réflexions
générales.
On a dit que tous les hommes font mécontens
de leur fort ; tous les peuples le font de leur langue
: nous autres peuples modernes , nous envions
( 1 ) Je prédis que le genre tragique ne fera pas
même tenté. Lettre fur la Mufique,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
celle des Romains , les Romains envioient celle
des Grecs. Tout le monde fe plaint de fon partage.
J'ai entendu fouvent affirmer la prééminence
d'une langue fur une autre; mais de telles décifions
, qui ne font au fonds que des jugemens de
fociété , en ont toute la légèreté . Elles portent
communément fur des aperçus plus que fur un
examen approfondi , & fur des apparences plus
que fur des preuves raifonnées J'aimerais qu'on
jugeât des langues comme des hommes , par les
oeuvres . Si la langue la plus riche en beaux ouvrages
de toute eſpèce n'eft pas la plus belle , je
ne fais pas du moins ce qu'elle peut envier à celle
qu'on lui préfère. Mais fi l'on fuit la règle de dé
cifion que je propofe , la langue de Virgile paroî
tra-t-elle inférieure à celle d'Homère , d'Héfiode ,
de Théocrite que le poëte latin a imitée ? Qu'on
étende fi l'on veut ce parallèle à Cicéron & Dé,
mofthène , à Sallufte & Thucidide , & c . la balance
pourra flotter dans un état d'égalité ; mais quel
contrepoids donner à Tacite ?
Je voudrois que ceux qui jugent d'une langue
fur fon matériel , en fixaflent , d'après leurs obfer
vations , le caractère eflentiel ; car enfin fi ce caractère
exifte , donné par le technique de la langue
, inhérant à elle par fa nature , il eſt évident
que chaque écrivain doit s'y conformer & le fuivre.
On blâmeroit , je penfe , un écrivain qui ,
avec une langue faite pour être concile , s'effor
ceroit d'être abondant. Ce feroit s'enfler comme
la grenouille dans une peau trop étroite , & qui
ne pourroit obéir.
Mais quelle eft la langue dont on fixera le
caractère & les propriétés , tellement qu'on ne
JANVIE R. 1773. 173
puifle y trouver des propriétés toutes contraires
& un caractère tout différent ? Cicéron eft
abondant , Tacite eft concis . Qui des deux a le
mieux connu le caractère de fa langue ? Tous
deux , avec un fuccès égal , lui ont prêté le caractère
de leur génie.
Que dire de notre idiome françois ? Fait pour
être obfcur par l'embarras & l'équivoque de fes
pronoms relatifs , il s'eft renda recommandable
par fon extrême clarté. C'eft un avantage que
perfonne ne lui contefte ; il eft l'idiome des philofophes
, & par conféquent celui de la raifon.
Comment expliquer cette contradiction du vice
radical de la langue avec le mérite principal qu'elle
s'eft acquis ? C'est que tout l'effort des écrivains
s'eft porté vers le côté foible de cette langue ; de
fon vice originel , ils ont tiré un de fes moyens
de perfection. La langue eft ce que les écrivains
la font.
Ce n'est pas d'aujourdhui que la nôtre eft en
butte à des contradictions , à des foupçons défavorables
. Le fage Patru craignit autre fois qu'elle ne
pût pas fe prêter aux graces naïves du genre de la
fable . Il confioit fes doutes & fes craintes à la Fontaine
qui , en écrivant , le guérit bientôt des uns
& des autres. Ce même Patru , toujours timide &
défiant , alléguoit des doutes femblables à Boileau
, occupé du genre didactique. Boileau lui répondit
, en faisant l'art poëtique. L'auteur de la
Henriade a détruit un préjugé plus fort & plus gé
néral , un préjugé qui déclaroit notre langue &
notre goût anti - épiques . Le fuccès de deux poëmes
géorgiques vient encore d'accroître le domaine
de notre poëfie , en lui appropriant un genre
dont on ne la croyoit pas fufceptible . Ainfi cha-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
que effort d'un écrivain habile immole , pour ainfi
dire , à la langue un préjugé qui lui étoit contraire
; & cette langue , telle qu'un fleuve qui
s'éloigne de fa fource , étend par degrés fa furface .
Entre elle & le chant moderne , il fubfifte encore
une foible digue ; ce dernier obftacle fera bientôt
furmonté.
Sur les propriétés muſicales de la langue françoife
, il le préfente trois opinions qui partagent
entre elles le Public.
1º . Notre langue eft muficale ; mais Lulli a créé
la feule mufique dont elle foit fufceptible .
2º. Cette langue fe prête aux tournures du
chant moderne ; mais ces tournures ne fiéroient
pas à la dignité de l'opéra .
3º. Aucune bonne mufique ne peut nous convenir
, & nous lommes condannés à ne jamais
chanter.
Quand nous aurons difcuté ces trois opinions ,
il ne nous reftera plus qu'à propofer la nôtre qui
fervira de réponſe à celle de M. Glouck.
Je ne fais , Monfieur , fi l'on doit craindre d'avancer
que Lulli n'a point créé le genre de mufique
dont il paffe pour être l'inventeur : il ne fit
que l'apporter d'Italie, où ce genre étoit pour lors
en ufage. Ceux que cette propofition pourroit
étonner n'ont qu'à fe rappeler la mufique de Corelli
; le ftyle françois de cet auteur nous apprend
ce que fut autrefois la mufique italienne : pour
devenir françoile , il lui a fuffi de vieillir , parce
que les Italiens avoient changé leur idiome mufical
lorfque nous Y tenions encore.
Qu'importe , après tout , que cette mufique
foit adoptée ou créée parmi nous ? Eft ce la feule
qui nous convienne ? voilà le point à réfoudre.
JANVIER. 1773. 175
Le Public lui-même fournit la folution. Il faut
bien que la mufique de Lulli ait perdu de fes charmes
, puifqu'on en laiffe fubfifter fi peu de chofe,
lorfqu'on remet au théâtre les ouvrages de Qui
naut. Etrange alternative dans la deftinée de ces
deux auteurs ! autrefois on fupportoit Quinaut
en faveur de fon muficien , du moins on le croyoit
ainfi . Aujourd'hui ce font les ouvrages de Quinaut
qui , s'échappant des ténèbres , emportent
avec eux quelques fragmens de l'ancienne mufique
, fans eux deſtinée à périr. *
Je fais que les partifans du goût antique crient
à la dépravation ; mais outre qu'ils ont à récla
mer contre l'Europe entière , qu'il me foit permis
de leur obferver que la dépravation du goût peut
bien faire fubfifter des monftres à côté des chefd'oeuvres
, mais non pas faire rejeter ceux - ci .
Que le théâtre françois épreuve toutes les révolutions
poffibles , les ouvrages de nos grands
maîtres s'y maintiendront toujours avec fupériorité.
Si l'on paroît leur préférer un moment
des ouvrages moins bons , mais qui préfentent
l'attrait de la nouveauté , c'eft en quelque forte.
par un goût libertin , qu'on défapprouve même
alors qu'on le fatisfait ; & le Public , à cet égard ,
* Ce que l'on conferve principalement des ouvrages
de Lulli , c'eſt le récitatif des ſcènes ; mais
le récitatif n'eft point de la mufique proprement
dite. Au refte , nous convenons avec plaifir qu'on
trouve dans Lulli des morceaux de muſique d'une
fimplicité intéreſſante , tels que le commencement
du prologue d'Amadis. Nous ne croyons pas faire
tort à cet artiſte en le comparant à Corelli.
•
· Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fe conduit comme ces maris infidèles , par occafion,
à des femmes aimables & vertueufes ; au fond
de leur coeur ils diftinguent à merveille de l'objet
de leur caprice , l'objet d'un goût plus vrai & plus
durable . Concluons que fi les ouvrages de Lalli
perdent à vieillir , il faut bien s'en prendre à euxmêmes
.
Paflons à la feconde opinion , à celle qui ne
veut pas qu'on applaudifle à l'opéra ce qu'on applaudit
à là comédie italienne .
Il peut fembler étonnant , Monfieur , que pour
la mufique on établifle entre deux quartiers de
Paris , la différence qu'on établiroit à peine entre
deux climats oppofés..... Mais j'oubliois qu'il
eft queftion de fpectacles différens , & que c'elt
de la dignité de l'opéra qu'il s'agit. Prenons garde
qu'une idée de noblefle mal entendue ne nous
égare ; ne traitons pas l'opéra comme ces enfans
de bonne maifon dont on fait des ignorans & des
fots , en leur exagérant les prérogatives de leur
rang.
Je prie feulement qu'on veuille bien répondre
aux queftions fuivantes .
La fituation d'un fils vertueux désherité , chaſſé
de la maifon paternelle , & prêt à reparoître aux
yeux de fon père , eft- elle noble ? Les vers mis dans
la bouche de Sylvain manquent- ils de noblefle ?
Je puis braver les coups du fort ,
Mais non pas les regards d'un père.
Pour un fils fenfible & rebelle ,
Un père est un Dieu menaçant.
JANVIER. 1773. 177
Ces vers mefiéroient- ils à la dignité d'un héros ,
& peut- on y joindre une mufique plus noble , plus
vraie , plus pathétique que celle de M. Grettri ?
J'obferve une petite fingularité , Monfieur ; on
relègue la mufique moderne dans le genre familier
, & même bas ; mais l'opéra comique , népour
ce genre , & qui l'a confervé fi long- tems , n'a
commencé d'en fortir , que depuis qu'il s'eft approprié
la mufique moderne . Loin qu'elle répugne
au caractère de noblefle , elle le communique à
ce qui l'approche. Quel indice plus fûr de fes reffources
, & même de les befoins ?
Il nous refte à difcuter une troisième opinion.
Celle - ci eft la plus redoutable ; non que je la croie
la plus vraie , mais le mérite & la célébrité de
fon auteur lui prêtent une force prefque égale
à celle de la vérité . Si notre langue le relève des
coups d'un tel adverfaire , fi l'opinion de M. Rouf
feau défendue avec fon éloquence , n'a pas pris
force de loi , fon fort eft de ne s'accréditer jamais.
Il eft inutile d'avertir qu'en attaquant quelques
propofitions de M. Roufleau , je prétends ne m'écarter
en rien du refpect que je dois à fon mérite.
Si j'avois l'honneur de le connoître , je lui communiquerois
cet écrit avant de le publier , & je le
ferois juge dans la propre caufe.
* Notre langue , dit M. Roufleau , compelée
» de fons mixtes & de fyllabes muettes , fourdes
» ou nazales , ayant peu de voyelles fonores , &
* M. Roufleau.
* Lettre fur la mufique.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
» beaucoup de confones & d'articulations , eft
tout-à -fait contraire à la mufique. >>
Je voudrois caufer avec M. Rouſſeau pour favoir
aujufte ce qu'il entend par des fons mixtes ;
je n'ai pas une idée aflez pofitive du fens de ces
mots pour y répondre. Notre langue fans doute a
beaucoup de fyllabes muettes . Elles contribuent
à répandre de la grace & de la variété dans notre
prononciation ; je leur crois même un rapport
aflez exact avec certaines parties du chant , c'eſt
ce que je m'efforcerai de prouver un peu plus loin.
Ici je me contente d'obferver que M. Roufleau ,
qui trouve la langue italienne fi douce , parce
qu'elle élide à tout moment une voyelle contre une
autre , devroit trouver la nôtre plus douce encore
, parce qu'il s'y fait continuellement une forte
d'élifion plus agréable & plus naturelle , entre une
fyllabe muette & une voyelle fonore . Réduifons
ceci en exemple , & citons celui que M. Rouleau
nous fournit.
Teneri sdegni , è placide è tranquille
Repulfe , è cari vezzi , è liete paci.
Si vous prononcez toutes ces voyelles fans les
élider , vous marchez d'hiatus en hiatus , & rendez
la prononciation cahoteufe . Elidez - vous ?
vous tronquez , vous défigurez les mots en leur
ótant une des fyllabes qui les compofent ; &
d'ailleurs vous fatiguez l'oreille par le retour continuel
des définences en E.
1
Oppofons à ceci une élifion de fyllabe muette.
Oui ,je viens dans fon temple adorer l'Eternel.
Les mots temple & adorer confervent leur proJANVIE
R. 1773. 179
nonciation entière & correcte ; & la muette , par
une élifion douce , va fe perdre mollement , & fe
confondre avec la voyelle , qui la fuit.
«M. Roufleau prétend enfuite que le défaut
d'éclat dans les voyelles oblige à en donner aux
» notes , & que la langue fourde rend la mufique
>> criarde . >>
Il me femble que la conféquence devoit être
toute autre.
Le défaut d'éclat dans les voyelles , avertit de
n'en pas mettre dans les fons de la mufique. C'eſt
ainfi que M. Rouffeau lui - même , dans d'autres
endroits de fa lettre , conclut du caractère d'une
langue au caractère de mufique qui lui eft propre.
<< La marche de notre muſique doit être lente &
ennuyeufe. Pour peu qu'on voulûr en précipiter
le mouvement , la vîtefle reflembleroit à
» celle d'un corps dur & anguleux qui roule fur
» le pavé. »
39
23
Je cherche dans notre langue les raisons qui
néceffitent notre mufique à être lente . Je trouve
que cette langue eft furabondante en fyllabes brèves.
Comment une pronenciation légère & préci
pitée produit- elle néceflairement un chant tardif
& parelleux ? Eft - ce toujours à contrario qu'il
faut conclure de la langue à la mufique ? Mais
pourquoi le fert-on pour nous feuls de ces conféquences
inverſes ?
2
« Je fuppofe , pourſuit M. Roufleau , que le
» même langue eût une mauvaiſe profodie , peu
» marquée , fans exactitude , fans précifion ; que
les longues & les brèves n'euffent pas entre elles
en durée & en nombre des rapports fimples &
»propres à rendre le rhythme agréable , exact &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
و د
22
ככ
régulier , qu'elle eût des longues plus ou moins
longues , des brèves plus ou moins brèves , des
fyllabes ni brèves ni longues , & c.»
M. Roufleau, dans ce paffage, ne fait que mettre
en fuppofition tout ce qu'il reproche effecti
vement à la langue françoife. Ce qui pourra vous
étonner, c'eft que les moyens d'accufation font
fairs pour devenir des moyens de défenſe . S'il
falloit attribuer à notre langue la prééminence
fur toutes les autres en mufique , il ne s'agiroit
peut - être pour cela que de répéter à fon avantage
ce que fon adverfaire a dit contre elle . Mais nous
n'en fommes pas là ; n'anticipons point fur l'ordre
des raifonnemens .
כ כ
«Notre profodie , dit - on , n'eft point marquée
: -Cependant il eft impoffible d'altérer
la valeur d'une fyllabe fans que l'oreille en foit
bleflée.
"Notre profodie , dit on encore ,
eft mauvaife.--
Cependant des vers de Racine , deM deVolraire
, de Quinaut bien prononcés , il réfulte pour
l'oreille un plaifir que M. Rouleau a fûrement
fenti auffi vivement que perfonne.
Mais , ajoute - t- on encore , nous avons des longues
plus ou moins longues , des breves plus ou
moins breves , des fyllabes ni breves ni longues.
Denis d'Halycarnafle * , Monfieur , en a dit autant
du grec . Si ces mots indiquent un vice radical
, un vice antilyrique de la langue , que deviennent
les éloges prodigués par M. Roufleau à
la langue grecque , qu'il trouve fi muſicale & fi
harmonieufe ? D'ailleurs , la mufique elle- même
a les longues plus ou moins longues , les breves
* De Synth.
2
T
JANVIER . 1773. 181
plus ou moins breves , la ronde , la blanche , la
noire , la croche , & c. Comment un rapport fi
marqué entre la langue & la mufique les rendroit
il incompatibles ?
Paflons à une nouvelle accufation . Nous gardons
dans nos conſtructions un ordre didactique
; M. Rouleau prétend que la phraſe muſi
cale le développe d'une manière plus agréable
»& plus intéreflante , quand le fens du difcouts ,
long tems fufpendu , fe réíoud fur le verbe avec
la cadence , que lorsqu'il le développe à mefu-
» re. Cette objection me fournira plus d'une réponſe.
ל כ
1º. J'ai beau y réfléchir , je ne puis fentir le
mérite musical de l'inverfion , & l'analogie du
verbe à la fin avec la cadence.
2º. Je croirois volontiers que dans les paroles
faites pour être chantées , loin qu'on doive fulpendre
le fens du difcours , on ne peut trop
l'expliquer , afin d'épargner à l'efprit de là réflexion
& du travail .
tôt
3. Le verbe rejeté à la fin ne tient pas le fens
de la phrafe plus fufpendu que fi c'étoit le fubftantif
qui la terminât.
Mifero Pargoletto
Il tuo deftin non ſai.
Quand on mettroit le verbe avant le ſubſtantif ,
Ye fens du difcours n'en feroit pas plutôt expliqué.
4°. Il me semble que M. Metaſtaſe , dont les
paroles ont fourni de fi beaux airs , fait un ulage
très-modéré de l'inverfion , que les tours de
phrafe font aflez femblables aux nôtres.
182 MERCURE DE FRANCE.
5º . Enfin files longues périodes où le ſens eft
fufpendu, conviennent particulièrement à la mufique
, nos vers de huit fyllabes font fufceptibles
de ces périodes ; & , dans les ouvrages de M Gref
fet , on en trouveroit de vingt , ving - cinq vers.
Notre langue , même à cet égard , n'eft donc pas
antilyrique.
Ne vous femble- t-il pas , Monfieur , qu'on s'en
prend trop à la langue des défauts qu'on trouve
à la mufique ? M, Glouck commet lui même cette
injuftice : il attribue à la fréquence des voyelles ,
la fréquence des roulades qu'il blâme dans le
chant italien : Mais il n'y a point de néceffité de
rouler fur des voyelles , & la langue eft innocente
de ce tort qu'on lui impute. Si le chant italien
dégénère en roulades , c'eft parce que les compofiteurs
défèrent au goût des exécutans jaloux de
faire briller leur habileté , c'eft encore parce que
les fpectateurs en Italie fe font accoutumés à regarder
le fpectacle comme une espèce de concert
dont ils n'écoutent que des parties . Dès lors ils
fentent moins à quel point les roulades font déplacées
dans un air tragique ; dès lors , on fair
chanter longuement un acteur , fans s'inquiéter
de ce que devient à côté de lui fon interlocuteur,
qui , tant que l'air dure , n'eft qu'un ſpectateur
de plus dans la falle ; dès lors on prolonge les
ritournelles , on multiplie les da capo fans égard
pour l'action , ni pour le jeu de l'acteur , ni pour
fon maintien. Tous ces vices de l'opéra italien
ne feroient pas fupportés en France. Notre goût
délicat & févère mefure les parties à l'enfemble ,
affervit la mufique à l'action théâtrale . C'eſt ce
qui me fait penfer que nous devons porter le
fpectacle de l'opéra plus loin qu'il n'a été chez
les Etrangers , c'eft peut - être auffi ce qui a fait
JANVIER . 1773. 183
naître à M. Glouck le defir de nous confacrer les
talens .
Mais notre langue ſe prête - t - elle à un genre de
mufique qui puifle plaite aux Etrangers & à nousmêmes
? Cette queſtion me fait rentrer dans mon
fujet , & me conduit à propoler mon opinion.
Je crois , Monfieur , la mufique plus indépendante
des langues qu'on ne l'imagine . Je la confidère
comme une langue elle- même , à part de
toutes les autres , langue univerfelle , invariable
pour le fonds , & à laquelle les idiomes n'apportent
que de légères différences , fi toutefois ils y
en apportent quelqu'une.
Comme cette opinion doit étonner , je n'omettrai
rien de ce qui peut la juſtifier .
La langue la plus profodiée , la plus accentuée
ne fournit dans la prononciation que peu d'intervalles
commenfurables ; tous ceux de la mufique
le font & le doivent être , tous les tons font al
fervis aux loix de l'harmonie & de la mélodie :
comment fait on dépendre ce qui chante toujours
de ce qui ne chante jamais ?
Appliquons à la langue grecque le principe
qu'on voudroit nous faire adopter ; nous verrons
ce qu'il produira.
Prefque tous les mots grecs portent un accent
aigu , grave ou circonflexe , c'eſt à - dire , fuivant
la définition que Denis d'Halicarnaffe nous a
tranfmile , que fur chaque mot la voix hauſloit
ou baifloit d'une quinte , ou bien parcouroit l'intervalle
entier renfermé dans les deux accens oppolés.
Penfez vous que les muficiens fuffent alfervis
à cette loi des accens ? Eh ! dans ce cas
quelle eût été leur mélodie ? il auroit donc fallu
qu'elle procédât néceflairement par une fuite de
184 MERCURE DE FRANCE.
quintes hautes & balles répétées à chaque mot !
Cette idée eft deftructive de toute mélodie.
Si le chant eft aßervi aux inflexions de la pa.
role , on ne peut être un grand muticien qu'on
ne foit préalablement un grand déclamateur . Penfez-
vous que cela puifle fe foutenir ?
M. Rouleau , dans les airs charmans du Devin
de village , a - t-il cherché à fe rapprocher de la
déclamation ? prononcez ces vers ,
Si des galans de la ville , &c.
& chantez les enfuite , vous faurez à . quoi vous
en tenir.
Si la mufique de chaque peuple eft une dépendance
naturelle , une conféquence néceffaire de
la langue qu'il parle , pourquoi la mufique change-
telle , quand la langue fubfifte la même ? Les
Italiens ont chanté d'un ftyle françois ; & nous ,
qui parlons la langue de Quinaut , nous fommes
loin de celle de Lulli.
Je crois le commencement du Stabat un des
plus beaux morceaux de mufique qui puifle exif-,
ter. En eft- on redevable aux accens de la langue ?
En eft - il une dans le monde entier dont les inflexions
fe rapportent aux intonations du Stabat
?
J'ai recueilli plufieurs chanfons des Sauvages
du Canada. Leur mélodie eft la même que la nôtre:
dira ton que leur langue eft auſſi la même ?
Eh ! qui ne voit , Monfieur , que la mufique
comme je l'ai dit , eft une langue à part de toutes
les autres chaque peuple pour s'entendre s'eft
fait un langage conventionel , dont la formation
eft l'effet du halard ; car il n'y a point de raiſon
JANVIER. 1773. 185
>
pour que le pain s'appelle plutôt pain qu'artos
comme il s'appelle en grec. Les formes principales
de la mufique au contraire , ne naiflent ni
du hafard ni de la convention ; ' elles dérivent des
loix de la nature , c'est - à - dire , de notre organifation
; ce qui les rend néceffaires , invariables ,
univerfelles. Le rapport que les fons musicalement
combinés ont avec nos fens , eft un mystère
qui fe dérobe aux yeux de la raiſon . Perfonne
ne peut expliquer pourquoi tel enchaînement de
fons produit un chant mélodieux pourquoi
du rhythme exprimé par ce chant , il réfulte un
mouvement qui néceffite notre corps à le fuivre:
on ne rend point raifon de ces effets ; mais dans
tout pays , dans tout climat , tout homme bien
organifé les reflent. Le payſan le plus groffier , le
plus brut , a le fentiment du chant & de la me
fure les enfans l'apportent en naiflant . Eh ! ne
les voyez-vous pas dès le maillot s'agiter aux
chants d'une nourrice , oublier à la voix leur impatience
& leurs douleurs , changer les larmes
qu'ils verfoient en un fourire de joie ? La langue
n'existe pas pour eux encore ; ils entendent déjà
celle de la mufique , ils y font fenfibles , ils enont
une notion infufe : fi l'on pouvoit croire aux
idées innées , c'eft en faveur de la mufique qu'il
faudroit y croire .
La mufique eft indépendante des langues , puifqu'elle
exifte fans elles . Je ne.conçois pas , je l'avouerai
, la différence eflentielle qu'on voudroit
établir entre le chant vocal & l'inftrumental.
Quoi ! celui - ci émaneroit des feules loix de l'harmonie
& de la mélodie , & l'autre dépendant des
inflexions de la parole , en feroit une imitation ?
Il feroit un enfant de la langue c'eſt créer deux
arts au lieu d'un .
186 MERCURE DE FRANCE.
La preuve que le chant ne tire pas fon charme
& fa puiflance de fon rapport avec la langue ,
c'eft qu'on peut ignorer la langue d'un pays , & en
aimer la mufique . L'Armenien , cité par M. Rouffeau
dans fa lettre , n'entendoit point l'italien ;
il fut entendre & goûter les airs italiens qu'on lui
chanta .
Ne cherchons pas des différences où il n'y en
a point. Le chant vocal ne différe de l'inftrumental
qu'autant qu'un inftrument différe d'un autre.
La mufique eft la déefle aux mille voix ; chaque
inftrument lui en prête une. Entre tous ces orga
nes par lefquels elle s'exprime , la voix humaine.
moins étendue , moins hardie , plus contrainte
que les inftrumens , fimplifie ce qu'ils exécutent.
La voix donne le texte pur , les inftrumens l'ornent
& l'embelliflent en fe jouant autour du fujet.
Le chant repréfente le nu ; l'inftrumental qui s'y
joint & l'accompagne, imite ces draperies dont les
contours ondoyans parent le nu fans en déguiſer
les formes.
•
Mais , dira-t on , d'où vient la différence du
chant italien au chant françois même moderne
fielle ne réfulte pas du caractère des deux langues
? Mais d'où vient la différence du chant
italien moderne à l'ancien , fi le caractère de la
mufique eft déterminé par celui de la langue ?
-
Entre deux violons , tels que Tartini & Ferrari ,
par exemple, il exifte plus de différence pour les
inflexions , le ftyle , la façon de faire chanter ,
qu'il n'y en a entre le chant italien & le chant
françois moderne . Il n'eft donc pas néceffaire de
chercher dans la langue les raifons d'une différente
expreffion muficale ; & la mufique fufceptible
d'être rendue un peu diverſement , n'en eft pas
JANVIE R. 1773. 187
moins
pour
cela une langue univerfelle comme
l'art de la peinture n'en eft pas moins un , quoique
chaque peintre ait fa manière.
Je vais plus loin. Certains acteurs de la comédie
italienne ont , depuis quelques années , italianife
leur chant d'une manière très- fenfible pour
les oreilles exercées ; ou le Public ne s'eft point
apperçu de l'innovation , ou , s'il l'a fentie , il y
applaudit ; l'un & l'autre revient au même , &
prouve que l'expreffion du chant italien appartient
plus à la mufique qu'aux paroles qu'on y
joint.
Au moment où j'écrivois ceci , Monfieur , le
hafard m'a fait entendre un air de M. Grettri exé
cuté par un Italien qui met dans fon chant l'expreffion
la plus vive & la plus forte . Il n'en a rien
adouci pour exécuter l'air françois , & jamais cet
air n'a produit un effet plus grand. L'auteur , qui
étoit préfent , fut enchanté de cette exécution ;
les auditeurs l'étoient tous , je l'étois plus qu'eux ;
car il fe joignoit à mon plaifir , celui de voir réduire
en démonftration ce que je foupçonnois depuis
fi long- tems.
Avec du goût , de l'intelligence , & ( ce qui
n'eft pas moins néceffaire ) avec de la bonne foi
on pourroit faire diverfes expériences qui confir
meroient ce que je viens d'avancer.
Qu'on prenne les airs de nos opéras - comiques
vraiment beaux , qu'on y joigne avec art des paroles
italiennes , & vice verfâ , qu'on traduife ha--
bilement en françois de très - beaux airs italiens ;
que les uns & les autres foient exécutés dans le
vrai fens de la mufique , je parie pour le fuccès de
l'une & de l'autre traduction . Un beau chant eft
un effet commerçable par toute la terre ; c'eſt un
188
MERCURE
DE FRANCE
.
diamant qui conferve fon prix , & que chacun accommode
à la parure.
Dans l'alliance de la mufique & des paroles ,
Monfieur , la mufique joue le rôle de ces favoris
que tout le monde traite de fujets , mais qui en
fecret gouvernent leur maître. C'est par une fuite
de cet allerviflement de la langue , que dans un
air on répéte fi fouvent les mêmes paroles. Je fais
que la raison réclame contre cet ufage qu'elle
nomme abus , mais la mufique le juftifie . Comme
il eft de l'effence de fes procédés de revenir fur les
mêmes phrafes de chant , de les faire entendre
plufieurs fois dans le même mode , & dans des
modes différens , les mêmes paroles fe trouvent
naturellement ramenées par le même chant ; &
l'oreille , une fois féduite par le charme des fons ,
rend moins fcrupuleux fur les privilèges de la
langue & fur ceux de la raifon .
Il est un point cependant où la langue gêne la
mufique , fi elle ne l'aflervit pas , c'eft l'obfervation
des breves & des longues : donnons à cet atticle
l'étendue dont il eft fufceptible.
,
Le précepte de la quantité en mufique femble à
la première infpection , d'une néceffité abfolue
puifqu'il porte fur la néceffité même de le faire
entendre ; en altérant la valeur des fyllabes on
court rifque de n'être pas entendu . Obſervez ce
pendant , Monfieur , combien ce précepte , ti rigoureux
dans la théorie , prête & obéit dans la
pratique. On en pourroit dire , comme de la vraifemblance
au théâtre , que c'eft le fecret des
maîtres de favoir jufqu'à quel point on peut y
déroger.
Faut- il vous citer des exemples de bonne mufique
infidèle à la profodie ? J'en trouverai dans
toutes les langues.
JANVIER. 1773 . 189
Le premier couplet du Stabat fait les mots laerymofa
, dolorofa de quatre fyllabes égales entre
elles. Le fecond couplet eft fcandé ainfi
Cüjus ănīmăm gēnten .
Dans le premier air de la Serva padrona , vous
trouverez ces mers fcandés fyllabiquement ,
fon tre cofe , quoique tre foit fenfiblement bref
dans la prononciation . ( Je cite au hafard & fans
recherches ; j'indique plus que je ne cite , de peur
d'allonger trop cet écrit . )
Le Devin de village eft plein de fautes contre
la profodie. Je choifis cet ouvrage de préférence ,
parce que fon auteur eft celui qu'on peut le moins
foupçonner de pécher par ignorance . Il faut bien
que M. Rouffeau , zélateur ardent du privilège
des langues , ait fenti que la mufique a auffi fes
privilèges , & que ceux- ci peuvent quelque fois
être préférés , puifqu'il manque à la quantité
d'une langue qu'il parle & qu'il écrit fi bien .
De tout ceci , que peut- on réfumer ? Que l'obfervation
de la quantité eft , pour la mufique ,
une entrave , dont elle cherche à s'affranchir le
plus qu'elle peut. Mais cette entrave ne feroit
rien s'il exiftoit une langue dont la profodie vágue
, indéterminée , flexible & changeante , fe
prêtât aux befoins de l'Artifte qui compofe. Les
mots de cette langue n'auroient point de valeur
fixe & réelle. Ses longues feroient plus ou moins
longues , fes breves plus ou moins breves , beaucoup
de fes fyllabes ne feroient ni breves ni longues
; elles reflembleroient aux fyllabes ut , re ,
mi,fa ,fol , la ,fi , ut , que les Muficiens Italiens ,
François , Allemands , prononcent longues ou
breves , felon que la mélodie l'exige. i
190 MERCURE DE FRANCE.
t
Avez - vous remarqué , Monfieur, qu'en traçant
tous les caractères d'une profodie vraiment defirable
pour la mufique , je n'ai fait que répéter
mot pour mot ce que M. Rouleau a dit de notre
profodie ; Mais je crains bien que M. Rouſſeau
( qui , en parlant ainfi , croyoit nous ôter des
avantages ) ne nous en ait fuppolés que nous
n'avons pas . Je l'ai déjà dit , je ne puis reconnoître
que notre profodie foit indéterminée , puilqu'il
eft vrai qu'on ne fauroit altérer la valeur
de nos fyllabes , fans que l'oreille s'en offenſe.
Auffi ne penfé - je pas comme M. Glouck , que
notre langue eft plus muficale que toutes les autres
, mais feulement qu'elle peut , auffi - bien
qu'une autre , s'adapter à de bonne mufique .
S'il falloit lui affigner quelques propriétés particulières
, convenables à l'art du chant , je pourrois
les trouver dans les qualités mêmes qu'on
lui a reprochées comme contraires à la mufique.
Ses définences muettes , par exemple , ont un rap
port direct avec les fons perdus que la mufique
emploie , & fur lefquels la voix s'atténuant ,
s'exhale enfin comme une vapeur.
L'ordre grammatical de nos conftructions favorife
encore la mufique en ce qu'il favorife la
clarté du difcours. Plus le fens de la phraſe eft
prompt à s'expliquer , plus l'efprit faifit facilement
le rapport du chant aux paroles.
Telles font , Monfieur , les obfervations que je
voulois vous communiquer. Puifle cet écrit , s'il
doit être contredit , n'attirer du moins à fon auteur
que des critiques qui l'éclairent fans l'affliger
! Il feroit trifte que , fur les matières les
moins importantes , on ne pût haſarder fon avis
fans compromettrefon.repos.
JANVIER. 1773. 191
L'hiver dernier on me fit , avec autant d'humeur
que d'injuftice , le reproche de m'être élevé
en détracteur contre Rameau : je fais cette occafion
de répondre à ce reproche , en renouvelant
ma profeffion de foi fur ce grand artiſte. Je le
confidère comme un des hommes les plus étonnans
qui aient jamais paru ; & nul peut - être
dans
quelque
art que ce foit , n'a mieux
mérité
le titre d homme de génie . Loin qu'en
défapprou
vant quelques
parties de fes ouvrages , j'aie démenti
ce que j'avois
imprimé
dans fon éloge , je
n'ai hafardé fur lui aucune
cenfure
qui ne foit
contenue
implicitement
dans cet éloge même.
Le refpect que mérite un grand homme , doit ,
tant qu'il vit , fermer la bouche à la critique fur
les
imperfections
de fon talent ; mais une cenfure
honnête , lorfque
l'auteur ne peut plus s'en
offenfer, honore fa mémoire
plus qu'elle ne l'outrage
, parce
qu'elle met le fceau de la vérité aux
éloges
qu'on lui a juftement
prodigués.
J'ai l'honneur d'être , & c.
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Résumé : LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
La lettre de M. de Chabanon examine les propriétés musicales de la langue française en réponse aux doutes de Jean-Baptiste Rousseau sur son adaptabilité à l'opéra. Chabanon souligne la préférence de Christoph Willibald Gluck pour la langue française et critique les jugements superficiels sur la supériorité des langues. Il compare les langues anciennes comme le latin et le grec et note les contradictions de la langue française, telle que son obscurité due aux pronoms relatifs et sa clarté philosophique. Il cite des écrivains comme La Fontaine, Boileau et Voltaire. Le texte explore trois opinions sur les propriétés musicales de la langue française : son adaptation à la musique de Lully, son inadaptation à l'opéra, et l'impossibilité de créer une bonne musique en français. Il discute de l'évolution de la musique française et italienne au XVIIIe siècle, soulignant l'influence de Corelli sur Lully et la préférence actuelle pour les œuvres de Quinault. Chabanon critique les partisans du goût antique et compare le public à des maris infidèles. Chabanon distingue la musique de l'opéra de celle de la comédie italienne et conteste l'opinion de Jean-Jacques Rousseau sur l'inadaptabilité de la langue française à la musique. Il explore les caractéristiques de la langue française, comme l'élision des syllabes muettes et la prosodie, et critique ceux qui attribuent les défauts de la musique aux caractéristiques linguistiques. Il soutient que la musique est une langue universelle, indépendante des langues parlées, illustrant cela par des exemples de chants universels. L'auteur affirme que la musique peut être appréciée indépendamment de la compréhension de la langue et compare la voix humaine aux instruments. Il soutient que les différences entre le chant italien et français proviennent des styles musicaux plutôt que des langues elles-mêmes. Il mentionne des exemples d'acteurs italiens modifiant leur chant sans que le public s'en rende compte, illustrant ainsi que l'expression musicale dépend davantage de la musique que des paroles. Pour démontrer l'universalité de la beauté musicale, l'auteur propose des expériences et conclut que la musique domine dans l'alliance avec les paroles, justifiant parfois la répétition des paroles pour des raisons musicales. Il reconnaît que la langue peut contraindre la musique, notamment en matière de prosodie, mais que les maîtres savent naviguer ces contraintes. Des exemples de musique infidèle à la prosodie, incluant des œuvres de Rousseau et de Grétry, sont cités. Le texte discute des privilèges de la musique et des langues, soulignant que la musique cherche à se libérer des contraintes linguistiques.
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3
p. 159-163
Dialogues sur la musique, [titre d'après la table]
Début :
Dialogues sur la Musique, par Mademoiselle de Villers, adressés à son amie, [...]
Mots clefs :
Musique, Voix, Langue, Goût, Temps, Maîtres, Prosodie
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texteReconnaissance textuelle : Dialogues sur la musique, [titre d'après la table]
la muſique , & inventèrent les arriettes
&le récitatif. Peu de temps après ces
contemporains de Lulli , les Scarlatti
Porpora , Vinci , enrichirent l'orchestre
d'images brillantes , mais toujours analogues
au ſujet , & fubordonnées aux paroles
quel'Acteur chantoit. Après cesgrands
Maîtres, vinrent Sarri , Leo, Haffe, trois
grands Compoſiteurs qui ſuivirent exactement
la déclamation chantante & la
proſodie de la langue Italienne. Vivaldi ,
fameux violon , qui parut en Lombardie,
forma une Chanteuſe, nommée la Fauftina
, à qui il fit exécuter avec la voix
tout ce qu'un violon , une fûte , un hautbois
pouvoient exécuter de ſon temps.
Le Public força , pour ainſi dire , tous
les Chanteurs à fuivre cette route. C'eſt
l'époque de la décadence de la muſique
en Italie. Depuis l'extinction de la famille
des Médicis , iln'y a plus aucun théâ
tre foutenu dans la patrie de la muſique.
L'Entrepreneur d'un opéra paſſager' eſt
dès-lors obligé de ſacrifier au goût dominant
; il fupprime les choeurs & les
objets de dépenſe , & les Compofiteurs
abandonnent l'expreffion pour faire bril.
ler leur orchestre . C'eſt la conduite qu'ont
tenue Jacomelli , Latilla , Gallupi, Perez
JANVIER. 1775. 161
&d'autres; cette dépravation du goût a été
portée ſi loin, que les opéra des Pergoleze,
un des hommes qui a eu le plus de talent,
n'eurent aucun ſuccès à Rome& à Naples .
En France, Rameau, célèbre Compofiteur,
a brillé dans les airs de danſe & dans les
choeurs , mais le goût qu'il a eu pour
T'harmonie lui a trop fait négliger la mélodie:
fon chant eſt preſque toujours dur
& déſagréable. Le plus grand défaut des
Compoſiteurs François , eſt d'avoir méconnu
la profodie de notre langue. M.
Rouſſeau lui-même, écrivain ſi ſupérieur,
a négligé abfolument la proſodie dans ſon
Devin de Village , quoiqu'il ait fait les
paroles & la muſique. Il n'y a aucun de
ſes airs qui n'en préſente des exemples
choquans ; c'eſt qu'il n'a connu la muſique
en fralie que dans ces derniers temps
où l'on n'obſervoir plus la proſodie de la
langue Italienne. Nous ajouterons à cette
occafion qu'il eſt bien étonnant que M.
Gretry, quoique étranger , & ayant été
élevé en Italie , ait mis en muſique depuis
le peu d'années qu'il eſt en France ,
douze poëmes lyriques, & que dans aucun
il n'y ait pas une feule faute deprofo.
die contre la langue qu'il a ſu accentuer
& articuler mieux qu'aucun naturel Fran162
MERCURE DE FRANCE.
çois , indépendamment de l'exprefion
toujours vraie& toujours piquante , qu'il
donne aux paffions & aux ſentimens don E
il eſt l'interprête le plus fidèle . :
Mile. Villers inſiſte ſur une École de
muſique , dans laquelle d'habiles maîtres
apprendroient l'art du chant. Il s'agic
d'abord de bien diftinguer le caractère
des voix : il n'y en a que de quatre eſpèces.
Tous les hommes en général n'ont que
des voix de baffe & de taille ; la haute
contre&le deſſus ſont toujours l'appanage
des femmes & des caftrats: ces quatre
voix forment l'harmonie complette. Si la
baſſe donne le ton , la taille eſt à la tierce ,
la haute-contre à la quinte & le deſſus à
l'octave. Les voix qu'on appelle hautecontre
chez les hommes , ſont ordinairement
des voix forcées , qui n'ont rien de
naturel , & qui rendent des fons inégaux ,
& criards , toutes les fois qu'elles paffent
an-deſſus de leurs tons naturels. Le
maître ne doit faire chanter un tel élève ,
que dans le ton qui lui eſt propre ; il évitera
de le faire crier , ſous prétexte d'augmenter
le volume de ſa voix ; il ne lui
laiſſera pas même donner toute ſa voix ,
juſqu'à qu'il foit bien sûr de ſon intona-
⚫tion.
JANVIER. 1775. 163
Mile. Villers fait dans un ſecond dialogue
, d'excellentes obſervations ſur le
travail du Poëte lyrique , & fur celui du
Muficien. Ce dernier doit s'attacher à
augmenter de beaucoup par le chant&
par l'orcheſtre l'expreſſion du ſentiment ,
ou de l'image que préſentent les vers . Il
doit par conféquent examiner d'abord ce
qu'ils expriment; quelle paſſion ils veu
lent peindre ; y adapter le genre de mue
ſique le plus propre à l'exprimer , en fai
fir l'enſemble , & unir tout le morceau
en un ſeul motif : car il n'eſt rien de ſi
abſurde que d'entendre dans un même
air , des meſures &des mouvemens différens
. Le Muſicien tombe dans un défaut
inſupportable , lorſqu'il emploie les
mots en détail , & non pas la choſe : mais
c'eſt dans ces dialogues même que nous
invitons les maîtres & les amateurs , de
puiſer les vrais principes du goût , & de
la compoſition de la bonne muſique.
&le récitatif. Peu de temps après ces
contemporains de Lulli , les Scarlatti
Porpora , Vinci , enrichirent l'orchestre
d'images brillantes , mais toujours analogues
au ſujet , & fubordonnées aux paroles
quel'Acteur chantoit. Après cesgrands
Maîtres, vinrent Sarri , Leo, Haffe, trois
grands Compoſiteurs qui ſuivirent exactement
la déclamation chantante & la
proſodie de la langue Italienne. Vivaldi ,
fameux violon , qui parut en Lombardie,
forma une Chanteuſe, nommée la Fauftina
, à qui il fit exécuter avec la voix
tout ce qu'un violon , une fûte , un hautbois
pouvoient exécuter de ſon temps.
Le Public força , pour ainſi dire , tous
les Chanteurs à fuivre cette route. C'eſt
l'époque de la décadence de la muſique
en Italie. Depuis l'extinction de la famille
des Médicis , iln'y a plus aucun théâ
tre foutenu dans la patrie de la muſique.
L'Entrepreneur d'un opéra paſſager' eſt
dès-lors obligé de ſacrifier au goût dominant
; il fupprime les choeurs & les
objets de dépenſe , & les Compofiteurs
abandonnent l'expreffion pour faire bril.
ler leur orchestre . C'eſt la conduite qu'ont
tenue Jacomelli , Latilla , Gallupi, Perez
JANVIER. 1775. 161
&d'autres; cette dépravation du goût a été
portée ſi loin, que les opéra des Pergoleze,
un des hommes qui a eu le plus de talent,
n'eurent aucun ſuccès à Rome& à Naples .
En France, Rameau, célèbre Compofiteur,
a brillé dans les airs de danſe & dans les
choeurs , mais le goût qu'il a eu pour
T'harmonie lui a trop fait négliger la mélodie:
fon chant eſt preſque toujours dur
& déſagréable. Le plus grand défaut des
Compoſiteurs François , eſt d'avoir méconnu
la profodie de notre langue. M.
Rouſſeau lui-même, écrivain ſi ſupérieur,
a négligé abfolument la proſodie dans ſon
Devin de Village , quoiqu'il ait fait les
paroles & la muſique. Il n'y a aucun de
ſes airs qui n'en préſente des exemples
choquans ; c'eſt qu'il n'a connu la muſique
en fralie que dans ces derniers temps
où l'on n'obſervoir plus la proſodie de la
langue Italienne. Nous ajouterons à cette
occafion qu'il eſt bien étonnant que M.
Gretry, quoique étranger , & ayant été
élevé en Italie , ait mis en muſique depuis
le peu d'années qu'il eſt en France ,
douze poëmes lyriques, & que dans aucun
il n'y ait pas une feule faute deprofo.
die contre la langue qu'il a ſu accentuer
& articuler mieux qu'aucun naturel Fran162
MERCURE DE FRANCE.
çois , indépendamment de l'exprefion
toujours vraie& toujours piquante , qu'il
donne aux paffions & aux ſentimens don E
il eſt l'interprête le plus fidèle . :
Mile. Villers inſiſte ſur une École de
muſique , dans laquelle d'habiles maîtres
apprendroient l'art du chant. Il s'agic
d'abord de bien diftinguer le caractère
des voix : il n'y en a que de quatre eſpèces.
Tous les hommes en général n'ont que
des voix de baffe & de taille ; la haute
contre&le deſſus ſont toujours l'appanage
des femmes & des caftrats: ces quatre
voix forment l'harmonie complette. Si la
baſſe donne le ton , la taille eſt à la tierce ,
la haute-contre à la quinte & le deſſus à
l'octave. Les voix qu'on appelle hautecontre
chez les hommes , ſont ordinairement
des voix forcées , qui n'ont rien de
naturel , & qui rendent des fons inégaux ,
& criards , toutes les fois qu'elles paffent
an-deſſus de leurs tons naturels. Le
maître ne doit faire chanter un tel élève ,
que dans le ton qui lui eſt propre ; il évitera
de le faire crier , ſous prétexte d'augmenter
le volume de ſa voix ; il ne lui
laiſſera pas même donner toute ſa voix ,
juſqu'à qu'il foit bien sûr de ſon intona-
⚫tion.
JANVIER. 1775. 163
Mile. Villers fait dans un ſecond dialogue
, d'excellentes obſervations ſur le
travail du Poëte lyrique , & fur celui du
Muficien. Ce dernier doit s'attacher à
augmenter de beaucoup par le chant&
par l'orcheſtre l'expreſſion du ſentiment ,
ou de l'image que préſentent les vers . Il
doit par conféquent examiner d'abord ce
qu'ils expriment; quelle paſſion ils veu
lent peindre ; y adapter le genre de mue
ſique le plus propre à l'exprimer , en fai
fir l'enſemble , & unir tout le morceau
en un ſeul motif : car il n'eſt rien de ſi
abſurde que d'entendre dans un même
air , des meſures &des mouvemens différens
. Le Muſicien tombe dans un défaut
inſupportable , lorſqu'il emploie les
mots en détail , & non pas la choſe : mais
c'eſt dans ces dialogues même que nous
invitons les maîtres & les amateurs , de
puiſer les vrais principes du goût , & de
la compoſition de la bonne muſique.
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Résumé : Dialogues sur la musique, [titre d'après la table]
Au XVIIIe siècle, la musique évolua de manière significative en Italie et en France. En Italie, après les contributions de compositeurs tels que Lully, Scarlatti, Porpora et Vinci, qui enrichirent l'orchestre tout en restant fidèles aux paroles, la musique entra dans une phase de déclin. Vivaldi, par exemple, introduisit des techniques vocales innovantes, mais cette innovation conduisit à une simplification des œuvres, marquée par la suppression des chœurs et des éléments coûteux. En France, Rameau se distingua par ses airs de danse et ses chœurs, mais il négligea l'aspect mélodique. Rousseau, malgré son talent, omit la prosodie dans son œuvre 'Le Devin du Village'. Gretry, bien qu'étranger, respecta la prosodie française dans ses compositions. Mile. Villers proposa la création d'une école de musique pour enseigner correctement le chant, en distinguant les différentes voix et en évitant de forcer les élèves. Elle insista également sur l'importance pour les musiciens de bien comprendre les textes qu'ils mettaient en musique afin d'exprimer correctement les sentiments et les images présentés par les vers.
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