Oeuvre commentée (8)
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Détail
Liste
Résultats : 8 texte(s)
1
p. 134-135
« DICTIONNAIRE de Musique ; par J. J. Rousseau. A Paris, chez la veuve Duchesne, [...] »
Début :
DICTIONNAIRE de Musique ; par J. J. Rousseau. A Paris, chez la veuve Duchesne, [...]
Mots clefs :
J. J. Rousseau, Musique, Dictionnaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « DICTIONNAIRE de Musique ; par J. J. Rousseau. A Paris, chez la veuve Duchesne, [...] »
DICTIONNAIRE de Mufique ; par J. J.
Rouffeau. A Paris , chez la veuve Duchefne,
Libraire , rue Saint Jacques , au temple
du goût ; 1768 : avec approbation & privilége
du Roi ; in- 4°.
Le public jouit enfin d'un livre utile
& piquant , après lequel il afpire depuis
DECEMBRE 1767. 135
>
long- temps. Nous croyons qu'il eft inutile
de faire obferver combien un ouvrage fur
la mufique , compofé par M. Rouffeau
doit être recherché. Mais , ce qui en augmente
le mérite , ce font différens traits
de critique fine & ingénieufe , répandus
dans le corps du dictionnaire. Nous donnerons
de temps en temps , dans les Mercures
fuivans , quelques- uns de ces morceaux
; en attendant nous confeillons à
nos lecteurs de lire les articles acteur
duo , expreffion , goût , licence , opéra
orcheftre , plain- chant , récitatif, fi , fon
unité de mélodie , voix ; ils y trouveront
de quoi s'inftruire & s'égayer en même
temps.
Rouffeau. A Paris , chez la veuve Duchefne,
Libraire , rue Saint Jacques , au temple
du goût ; 1768 : avec approbation & privilége
du Roi ; in- 4°.
Le public jouit enfin d'un livre utile
& piquant , après lequel il afpire depuis
DECEMBRE 1767. 135
>
long- temps. Nous croyons qu'il eft inutile
de faire obferver combien un ouvrage fur
la mufique , compofé par M. Rouffeau
doit être recherché. Mais , ce qui en augmente
le mérite , ce font différens traits
de critique fine & ingénieufe , répandus
dans le corps du dictionnaire. Nous donnerons
de temps en temps , dans les Mercures
fuivans , quelques- uns de ces morceaux
; en attendant nous confeillons à
nos lecteurs de lire les articles acteur
duo , expreffion , goût , licence , opéra
orcheftre , plain- chant , récitatif, fi , fon
unité de mélodie , voix ; ils y trouveront
de quoi s'inftruire & s'égayer en même
temps.
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2
p. 179
« Six Sonates à violon seul avec la basse, dédiées à M. de Saint George ; par M. J. [...] »
Début :
Six Sonates à violon seul avec la basse, dédiées à M. de Saint George ; par M. J. [...]
Mots clefs :
Sonates, Musique, Ouvrage, Genre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Six Sonates à violon seul avec la basse, dédiées à M. de Saint George ; par M. J. [...] »
Six Sonates à violon feul avec la baffe ,
dédiées à M. de Saint George ; par M. J.
Avolio , oeuv. IV , prix 7 liv. 4 fols . Aux
adreffes ordinaires de Mufique. A Paris.
Cet ouvrage , gravé par Mde Deluffe
( rue du Four Saint - Honoré , aux bâtimens
neufs , nº 86 ) eft du nombre de
ceux qui fe diftinguent par les foins qu'elle
apporte ordinairement à ce qu'elle entreprend
en ce genre de gravure , tels que
font le Traité général des élémens du chant ,
par M. l'Abbé de la Caffaigne ; les Sonates
pour le clavecin , par M. Virbès , les plan
ches du Dictionnaire de Mufique , de M.
Rouffeau , & tant d'autres dont l'énumération
feroit ici fuperflue.
Quant au mérite principal de l'ouvrage
que nous annonçons ici , nous ne pouvons
porter aucun jugement , que le public
n'ait prononcé , nous préfumons cependant
qu'il ne peut que gagner à être connu
, vu qu'il eft d'un genre que les vrais
connoiffeurs ont toujours accueilli.
dédiées à M. de Saint George ; par M. J.
Avolio , oeuv. IV , prix 7 liv. 4 fols . Aux
adreffes ordinaires de Mufique. A Paris.
Cet ouvrage , gravé par Mde Deluffe
( rue du Four Saint - Honoré , aux bâtimens
neufs , nº 86 ) eft du nombre de
ceux qui fe diftinguent par les foins qu'elle
apporte ordinairement à ce qu'elle entreprend
en ce genre de gravure , tels que
font le Traité général des élémens du chant ,
par M. l'Abbé de la Caffaigne ; les Sonates
pour le clavecin , par M. Virbès , les plan
ches du Dictionnaire de Mufique , de M.
Rouffeau , & tant d'autres dont l'énumération
feroit ici fuperflue.
Quant au mérite principal de l'ouvrage
que nous annonçons ici , nous ne pouvons
porter aucun jugement , que le public
n'ait prononcé , nous préfumons cependant
qu'il ne peut que gagner à être connu
, vu qu'il eft d'un genre que les vrais
connoiffeurs ont toujours accueilli.
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3
p. 205-208
I.
Début :
Méthode de musique sur un nouveau plan, par M. Jacob, de l'académie royale de [...]
Mots clefs :
Auteur, Musique, Modes, Notes, Portée, Clef, Clefs, Article, Lignes, Mode
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : I.
I.
Méthode de mufique fur un nouveau plan ;
par M. Jacob , de l'académie royale de
Mufique ; le prix eft de 36 fols. A Paris
chez l'auteur rue des Moineaux-
Butte-Saint- Roch , chez un tapiffier ;
Madame la veuve Leclerc rue St Honoré
à Sainte Cécile ; la Chevardiere , rue
du Roule ; & aux adreffes ordinaires
de mufique..
L'USAGE de faire connoître fuccceffivement
toutes les clefs , n'ayant d'autre ré206
MERCURE DE FRANCE.
fultat
que de faire
rencontrer
chacune
des fept
notes
fur toutes
les lignes
&
tous les espaces
de la portée
; l'auteur
, en
partant
de ce résultat
, propofe
de folfier
par toutes
les notes
prifes
alternativement
pour
premiers
degrés
de l'un
& l'autre
mode
, fans
le fecours
d'aucune
clef.
L'ordre
entre
les notes
étant
connu
, &
les lignes
ou les efpaces
de la portée
fe
trouvant
toujours
à la même
diſtance
les
uns des autres
, il eſt viſible
que la nomination
des notes
eft très- indépendante
des
clefs
, puifqu'en
fuppofant
telle
notte
donnée
fur une
des lignes
ou fur
l'un
des efpaces
, toutes
les autres
nottes
font
connues
.
L'ufage que l'auteur fait des clefs eft
relatif au diapafon des voix , en forte
que chacun doit choifir la clef qui convient
au genre de fa voix ; car felon la
définition donnée par M. Rouffeau dans
fon- dictionnaire de mufique & rapportée
par l'auteur , la clef fe met au commencement
de la Portée pour déterminer le degré
d'élévation de cette Portée dans le clavier
général. L'auteur traite enfuite des tons ,
pour les différentes gammes pour les modes
majeurs & mineurs ; de la manierede
connoître le mode & le ton à l'infpec
FEVRIER . 1769. 207
tion de la clef & des premieres meſures
d'un chant. On verra avec plaifir l'origi
ne des diézes ou des bémols qui doivent
entrer dans certains modes , & celle de
ces modes mêmes.
Dans l'article IX , l'auteur traite des
mefures ; cet article eft fuivi d'une obfervation
fur la maniere de battre la mefure
, & fur l'ufage où eft le célèbre Tartini
de faire marquer les portions de
temps à fes élèves , d'où l'auteur tire une
méthode propre à donner la précifion de
la mefure à ceux qui en feront ufage en
obfervant ce qu'il prefcrit à cet égard &
c'eft ce qui fait la matiere de l'article X.
L'onzième roule fur la diftinction des
temps & des portions de temps en fort
& en foible. Enfin , dans le douzième
article , qui eft le dernier de l'ouvrage
l'auteur traite de la modulation , de fes
regles , de la relation des modes & de la
maniere dont ces modes font entrelacés
dans une pièce de mufique ; objets dont
la connoiffance , dit l'auteur , eſt trèsimportant
dans la mufique vocale
puifque c'eft par cette connoiffance que
le chanteur peut fe prévenir & , pour
ainfi dire , fe préparer à l'intonation des
diézes , bémols ou béquarres , que les
P
108 MERCURE DE FRANCE.
divers relatifs d'un mode donné doivent
amener néceffairement dans un chant.
Méthode de mufique fur un nouveau plan ;
par M. Jacob , de l'académie royale de
Mufique ; le prix eft de 36 fols. A Paris
chez l'auteur rue des Moineaux-
Butte-Saint- Roch , chez un tapiffier ;
Madame la veuve Leclerc rue St Honoré
à Sainte Cécile ; la Chevardiere , rue
du Roule ; & aux adreffes ordinaires
de mufique..
L'USAGE de faire connoître fuccceffivement
toutes les clefs , n'ayant d'autre ré206
MERCURE DE FRANCE.
fultat
que de faire
rencontrer
chacune
des fept
notes
fur toutes
les lignes
&
tous les espaces
de la portée
; l'auteur
, en
partant
de ce résultat
, propofe
de folfier
par toutes
les notes
prifes
alternativement
pour
premiers
degrés
de l'un
& l'autre
mode
, fans
le fecours
d'aucune
clef.
L'ordre
entre
les notes
étant
connu
, &
les lignes
ou les efpaces
de la portée
fe
trouvant
toujours
à la même
diſtance
les
uns des autres
, il eſt viſible
que la nomination
des notes
eft très- indépendante
des
clefs
, puifqu'en
fuppofant
telle
notte
donnée
fur une
des lignes
ou fur
l'un
des efpaces
, toutes
les autres
nottes
font
connues
.
L'ufage que l'auteur fait des clefs eft
relatif au diapafon des voix , en forte
que chacun doit choifir la clef qui convient
au genre de fa voix ; car felon la
définition donnée par M. Rouffeau dans
fon- dictionnaire de mufique & rapportée
par l'auteur , la clef fe met au commencement
de la Portée pour déterminer le degré
d'élévation de cette Portée dans le clavier
général. L'auteur traite enfuite des tons ,
pour les différentes gammes pour les modes
majeurs & mineurs ; de la manierede
connoître le mode & le ton à l'infpec
FEVRIER . 1769. 207
tion de la clef & des premieres meſures
d'un chant. On verra avec plaifir l'origi
ne des diézes ou des bémols qui doivent
entrer dans certains modes , & celle de
ces modes mêmes.
Dans l'article IX , l'auteur traite des
mefures ; cet article eft fuivi d'une obfervation
fur la maniere de battre la mefure
, & fur l'ufage où eft le célèbre Tartini
de faire marquer les portions de
temps à fes élèves , d'où l'auteur tire une
méthode propre à donner la précifion de
la mefure à ceux qui en feront ufage en
obfervant ce qu'il prefcrit à cet égard &
c'eft ce qui fait la matiere de l'article X.
L'onzième roule fur la diftinction des
temps & des portions de temps en fort
& en foible. Enfin , dans le douzième
article , qui eft le dernier de l'ouvrage
l'auteur traite de la modulation , de fes
regles , de la relation des modes & de la
maniere dont ces modes font entrelacés
dans une pièce de mufique ; objets dont
la connoiffance , dit l'auteur , eſt trèsimportant
dans la mufique vocale
puifque c'eft par cette connoiffance que
le chanteur peut fe prévenir & , pour
ainfi dire , fe préparer à l'intonation des
diézes , bémols ou béquarres , que les
P
108 MERCURE DE FRANCE.
divers relatifs d'un mode donné doivent
amener néceffairement dans un chant.
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4
p. 195-198
IX. Nouvelle méthode pour désigner les accords.
Début :
Au commencement du dix-septiéme siécle les musiciens françois ne composoient [...]
Mots clefs :
Accords, Signes, Chiffres, Méthodes, Pièces, Jean-Philippe Rameau, Nombre, Accompagnement, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IX. Nouvelle méthode pour désigner les accords.
1 X.
Nouvelle méthode pour défigner les !
accords.
Au commencement du dix - feptiéme
hécle les muficiens françois ne compo
foient que dans les modes les plus fim
ples; ils traitoient de chromatiques & de
bizarres les rufiques dans les tos de diézes
& de bémols ; mais inftruits enfin &
animés par les Opéra & autres piéces de
Lambert & Lulli , ils commencerent
à faire des Cantates & des Sonates .
Alors le goût de la Mulique s'étendit
fenfiblement. Les amateurs de cet art ,
en France , parurent fe multiplier de plus
en plus , & après avoir reconnu que l'oc
tave muficale peut fe divifer en douze
femi - tons , fur chacun defquels on peut
établir un mode majeur & un mode mineur
, ce qui donne quatre modes
les plus habiles commencerent à établir
les régles , tant de la mélodie , que de
l'harmonie.
Nous devons à Maltot , Théorbifte de
l'Opéra , & à Campion fon fucceffeur ,
la faculté de connoître la marche ou progreffion
des fons & de leurs accords dans
les différentes octaves , & à l'illuftre Rameau
, la connoiffance de la baffe fonda-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
mentale & la théorie de l'harmonie pour
la fixation , le choix & l'extenfion des
accords ,
Mais l'habitude ancienne de défigner
chacun des différens accords parfaits ou
imparfaits , au nombre de plus de vingtcinq,
par
des chiffres arabes , comme fi
c'étoit une affaire de calcul , a laiffé fubfifter
dans l'enfeignement de la musique
françoife , des obfcurités & des difficultés,
qui ont infenfiblement découragé la plûpart
des amateurs , au point , qu'après
avoir fait quelques progrès , ils ont eftimé,
les uns plutôt , les autres plus tard
devoir renoncer à une étude auffi compliquée.
?
On voit à ce fujet dans la differtation
de l'illuftre Rameau , de l'année
1731 , fur les différentes méthodes d'accompagnement
, que ces chiffres font en
trop grand nombre ; qu'ils font pleins de
confufion , d'équivoques & de contradictions
, & que les différentes méthodes
d'accompagnement par ces chiffres ,
forment un labyrinthe d'autant plus impraticable
, qu'elles ne donnent pas de
moyens sûrs de connoître promptement ,
lę ton & fes acceffoires , dans le moment
précis où il change.
C'eft auffi ce qui a engagé les auteurs
SEPTEMBRE . 1769. 197
de l'Encyclopédie , à s'en expliquer de
même à l'article accord ; ils y ont même
ajouté , qu'il faudroit inventer & y fubftituer
de nouveaux fignes , pour la défignation
des différens accords.
Enfin , M. le Dran , après avoir eu fur
ce fujet divers entretiens avec feu M.
Rameau , a eu le bonheur de remplir le
projet des auteurs de l'encyclopédie , en
fubftituant au grand nombre & à la com
plication des fignes ufités felon les anciennes
méthodes, les trois fyllabes Do ,
Di , Ca , & les fept premieres lettres de
l'alphabeth , relatives aux fept degrés des
octaves musicales.
Les amateurs peuvent voir l'expofition
de cette méthode fi fimple dans l'édition
que l'auteur en a donnée , en 1764 , * der.
niere année de la vie de Rameau , qui
n'y avoit pas oppofé d'objection , fi ce
n'eft que cette nouveauté , fi elle étoit
conçue & adoptée rendroit inutiles
prefque tous les livres & recueils des
compofitions muficales chiffrées felon les
anciennes méthodes ; objection qui n'a
pas empêché M. le Dran de faire au pu
* On trouve des exemplaires de cet ouvrage
chez la Chevardiere , marchand de mufique , rue
du Roule. Prix 3 liv . 12 fols.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
blic le don d'une invention , qui naturellement
doit rendre la fcience & l'exé
cution de la mufique plus facile.
En conféquence M. le Dran a depuis
compofé plufieurs piéces muficales dans
les différens tons avec les fimples fignes
Do , Di , Ca , pour fervir d'exemples
dans l'accompagnement fur le clavecin
& fur les autres inftrumens , & même
dans le jeu des pièces , tant fur la guittare
, que fur le théorbe , dont l'exécution
jufqu'à préfent s'eft faite par tablature
en letites alphabétiques ou en chiffres
arabes,avec beaucoup d'obfcurité dans
les tons accidentels diézés ou bémolifés.
Ces deux méthodes , jointes à ces pièces ,
tant pour la guittare que pont lethéorbe,
donnent l'indication facile des différens
accords dans la pofition de la main fur
ces deux inftrumens par les feuls fignes
Do , Di , Ca , & les fept premieres letties
de l'alphabeth .
L'on voit fur le même fujet dans le
dictionnaire de mufique , donné au public
en 1768 , par M. Rouffeau , à l'article
du mot Accompagnement , ce qui
fuit.
>
» Les fignes dont on fe fert pour chif-
» frer les baffes , font en trop grand nombre
; il
93 fi y a peu d'accords fondamenSEPTEMBRE.
1769. 199
» taux ; pourquoi faut- il tant de chiffres
» pour les exprimer ? Ces mêmes fignes
» font équivoques , obfcurs , infuffifans .
30
Par exemple , ils ne déterminent pref-
" que jamais l'efpéce des intervalles
qu'ils expriment , ou qui pis eft , ils
» en indiquent d'une autre efpéce . On
» barre les uns pour marquer des diézes ;
» on en barre d'autres pour marquer des
bémols ; les intervalles majeurs & les
fuperflus , même les diminués s'expri-
» ment fouvent de la même maniere.
Quand les chiffres font doubles , ils
» font trop confus , quand ils font fim-
» ples , ils n'offrent prefque jamais , que
» l'idée d'un feul intervalle , de forte
qu'on en a toujours plufieurs à fous-
» entendre & à déterminer. »
Nouvelle méthode pour défigner les !
accords.
Au commencement du dix - feptiéme
hécle les muficiens françois ne compo
foient que dans les modes les plus fim
ples; ils traitoient de chromatiques & de
bizarres les rufiques dans les tos de diézes
& de bémols ; mais inftruits enfin &
animés par les Opéra & autres piéces de
Lambert & Lulli , ils commencerent
à faire des Cantates & des Sonates .
Alors le goût de la Mulique s'étendit
fenfiblement. Les amateurs de cet art ,
en France , parurent fe multiplier de plus
en plus , & après avoir reconnu que l'oc
tave muficale peut fe divifer en douze
femi - tons , fur chacun defquels on peut
établir un mode majeur & un mode mineur
, ce qui donne quatre modes
les plus habiles commencerent à établir
les régles , tant de la mélodie , que de
l'harmonie.
Nous devons à Maltot , Théorbifte de
l'Opéra , & à Campion fon fucceffeur ,
la faculté de connoître la marche ou progreffion
des fons & de leurs accords dans
les différentes octaves , & à l'illuftre Rameau
, la connoiffance de la baffe fonda-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
mentale & la théorie de l'harmonie pour
la fixation , le choix & l'extenfion des
accords ,
Mais l'habitude ancienne de défigner
chacun des différens accords parfaits ou
imparfaits , au nombre de plus de vingtcinq,
par
des chiffres arabes , comme fi
c'étoit une affaire de calcul , a laiffé fubfifter
dans l'enfeignement de la musique
françoife , des obfcurités & des difficultés,
qui ont infenfiblement découragé la plûpart
des amateurs , au point , qu'après
avoir fait quelques progrès , ils ont eftimé,
les uns plutôt , les autres plus tard
devoir renoncer à une étude auffi compliquée.
?
On voit à ce fujet dans la differtation
de l'illuftre Rameau , de l'année
1731 , fur les différentes méthodes d'accompagnement
, que ces chiffres font en
trop grand nombre ; qu'ils font pleins de
confufion , d'équivoques & de contradictions
, & que les différentes méthodes
d'accompagnement par ces chiffres ,
forment un labyrinthe d'autant plus impraticable
, qu'elles ne donnent pas de
moyens sûrs de connoître promptement ,
lę ton & fes acceffoires , dans le moment
précis où il change.
C'eft auffi ce qui a engagé les auteurs
SEPTEMBRE . 1769. 197
de l'Encyclopédie , à s'en expliquer de
même à l'article accord ; ils y ont même
ajouté , qu'il faudroit inventer & y fubftituer
de nouveaux fignes , pour la défignation
des différens accords.
Enfin , M. le Dran , après avoir eu fur
ce fujet divers entretiens avec feu M.
Rameau , a eu le bonheur de remplir le
projet des auteurs de l'encyclopédie , en
fubftituant au grand nombre & à la com
plication des fignes ufités felon les anciennes
méthodes, les trois fyllabes Do ,
Di , Ca , & les fept premieres lettres de
l'alphabeth , relatives aux fept degrés des
octaves musicales.
Les amateurs peuvent voir l'expofition
de cette méthode fi fimple dans l'édition
que l'auteur en a donnée , en 1764 , * der.
niere année de la vie de Rameau , qui
n'y avoit pas oppofé d'objection , fi ce
n'eft que cette nouveauté , fi elle étoit
conçue & adoptée rendroit inutiles
prefque tous les livres & recueils des
compofitions muficales chiffrées felon les
anciennes méthodes ; objection qui n'a
pas empêché M. le Dran de faire au pu
* On trouve des exemplaires de cet ouvrage
chez la Chevardiere , marchand de mufique , rue
du Roule. Prix 3 liv . 12 fols.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
blic le don d'une invention , qui naturellement
doit rendre la fcience & l'exé
cution de la mufique plus facile.
En conféquence M. le Dran a depuis
compofé plufieurs piéces muficales dans
les différens tons avec les fimples fignes
Do , Di , Ca , pour fervir d'exemples
dans l'accompagnement fur le clavecin
& fur les autres inftrumens , & même
dans le jeu des pièces , tant fur la guittare
, que fur le théorbe , dont l'exécution
jufqu'à préfent s'eft faite par tablature
en letites alphabétiques ou en chiffres
arabes,avec beaucoup d'obfcurité dans
les tons accidentels diézés ou bémolifés.
Ces deux méthodes , jointes à ces pièces ,
tant pour la guittare que pont lethéorbe,
donnent l'indication facile des différens
accords dans la pofition de la main fur
ces deux inftrumens par les feuls fignes
Do , Di , Ca , & les fept premieres letties
de l'alphabeth .
L'on voit fur le même fujet dans le
dictionnaire de mufique , donné au public
en 1768 , par M. Rouffeau , à l'article
du mot Accompagnement , ce qui
fuit.
>
» Les fignes dont on fe fert pour chif-
» frer les baffes , font en trop grand nombre
; il
93 fi y a peu d'accords fondamenSEPTEMBRE.
1769. 199
» taux ; pourquoi faut- il tant de chiffres
» pour les exprimer ? Ces mêmes fignes
» font équivoques , obfcurs , infuffifans .
30
Par exemple , ils ne déterminent pref-
" que jamais l'efpéce des intervalles
qu'ils expriment , ou qui pis eft , ils
» en indiquent d'une autre efpéce . On
» barre les uns pour marquer des diézes ;
» on en barre d'autres pour marquer des
bémols ; les intervalles majeurs & les
fuperflus , même les diminués s'expri-
» ment fouvent de la même maniere.
Quand les chiffres font doubles , ils
» font trop confus , quand ils font fim-
» ples , ils n'offrent prefque jamais , que
» l'idée d'un feul intervalle , de forte
qu'on en a toujours plufieurs à fous-
» entendre & à déterminer. »
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5
p. 133-159
Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
Début :
OBSERVATIONS sur un ouvrage nouveau, intitulé, Traité du Melo-Drame [...]
Mots clefs :
Musique, Mélodrame, Nature, Auteur, Idées, Goût, Ouvrage, Plaisir, Esprit, Temps, Chant, Mélodie, Formes, Imagination, Théâtre, Période, Sensations, Homme, Moyens, Idée, Charme, Drame, Réflexions, Français, Public, Principe, Concert, Beaux-arts, Jean-Jacques Rousseau, Musique italienne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
* OBSERVATIONSfur un ouvrage nouveau,
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
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Résumé : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
Le texte est une critique du 'Traité du Mélo-Drame' publié à Paris en 1771, qui traite de la rivalité nationale dans les arts et la musique. L'auteur souligne la nécessité pour la France de s'inspirer des autres nations pour améliorer ses arts, bien que la France ait peu contribué à l'invention de la musique. Il affirme que la France peut épurer et perfectionner la musique grâce à son goût raffiné. Le traité compare favorablement les compositeurs français aux maîtres italiens et propose des modèles pour la musique dramatique. L'évolution de la musique en France est marquée par l'influence italienne et les controverses subséquentes. Des figures comme Rousseau et d'Alembert ont critiqué ou proposé des améliorations pour la musique française. Une discordance existe entre les compositeurs français, influencés par les Italiens, et les poètes lyriques, attachés aux anciennes formes. Le texte explore la relation entre la musique et la poésie, critiquant ceux qui attribuent leur dégoût de l'opéra aux poèmes modernes. Il souligne l'importance de la structure périodique dans la musique, comparable à la période oratoire. L'expression musicale doit être agréable et en accord avec les paroles, structurée selon des formes musicales inspirées de Métastase. L'auteur critique le dictionnaire de musique de M. Roufleau et d'autres œuvres musicales, notant des erreurs communes sur l'unité de la mélodie. Il dénonce la subordination de la poésie à la musique dans les opéras, produisant des spectacles médiocres malgré quelques moments de ravissement. Le texte distingue la musique de concert de la musique de théâtre. Pour la première, il préconise de suivre les principes de compositeurs comme l'Abbé Arnaud et Rousseau, en privilégiant de beaux motifs et des structures musicales cohérentes. Pour la seconde, il insiste sur l'expression précise des paroles et des émotions, adaptant la musique pour renforcer l'impact scénique. L'auteur rejette l'idée que l'imitation soit l'objectif principal des arts, affirmant que les sensations artistiques doivent être naturelles et harmonieuses. Les arts imitent la nature et les passions, offrant un plaisir à la fois immédiat et relationnel. La poésie et la musique tirent leurs lois de leur essence propre et ajoutent un plaisir réfléchi à la sensation immédiate. Les arts ont intégré des principes comme la variété, l'intérêt, la surprise et l'imagination pour engager davantage l'entendement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 7-28
DE J. J. ROUSSEAU.
Début :
Ce seroit une chose également curieuse & intéressante, de suivre, dans tout le [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Homme, Perfectibilité, Hommes, Discours, Lettres, Musique, Société, Paradoxe, Nature, Auteur, Livre, Droit, Vérité, Esprit, Idées, Force, Philosophie, Éloquence, Écrivain, Raison, Chaleur, Émile, Imagination, Sentiment
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texteReconnaissance textuelle : DE J. J. ROUSSEAU.
DE J. J. ROUSSEAU.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
Fermer
7
p. 56-69
Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL, insérée dans le Mercure du 5 Septembre.
Début :
Je ne sais pas si Mallebranche a mis la dispute au nombre des moyens qui servent à la recherche de [...]
Mots clefs :
Musique, Jean-François Marmontel, Repos, Opéras, Arts, Christoph Willibald Gluck, Paroles, Niccolò Piccinni, Phrase, Écrit, Public, Question, Phrases, Italie, Juger, Critique, Compositeurs, Sensibles, Pathétique, Heureux, Note, Italiens, Esprit polémique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL, insérée dans le Mercure du 5 Septembre.
Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL ,
inférée dans le Mercure du 5 Septembre..
JEE ne fais pas fi Mallebranche a mis la difpute au
nombre des moyens qui fervent à la recherche de
la vérité ; mais ſi c'eſt un chemin pour y arriver , je
crains bien que ce ne foit pas le plus court.
Le public aime les difputes , & il aime à les blâmer.
C'eft que la plupart des hommes s'en amufent
par malignité , & qu'en les blâmant ils fe donnent
un air de raiſon & de modération qui ne coûte
rien.
Il eft difficile fans doute que des difcuffions fuivies
fur des objets de raifonnement ou de goût , ne fervent
à éclaircir quelques points de la queftion qu'on
traite ; mais il y a un terme où il faut s'arrêter. Un
moyen für de fatiguer le public fans l'éclairer , c'eſt
de prolonger ces difcuffions.
DE FRANCE.
57
Il en eft des hommes qui difputent comme des
voyageurs celui qui a pris une fauffe route ,
chaque pas qu'il fait , s'écarte davantage du ter
me où il veut aller.
:
On commence par diſcuter la queſtion ; on finit
par ne plus difcuter que fes opinions & fes phrafes.
C'eft ce qui m'arriveroit fi je voulois répondre à
tous les points de la Lettre de M. Marmontel. Je
n'y aurois même point répondu , fi je n'avois eu que
mes opinions & mon goût à défendre. Mais on me
fait des reproches que je dois repouffer , parce que
ee feroit les autorifer que de garder le filence .
J'aime la mufique. Je fuis , puifqu'on le veut ,
enthoufiafte des Opéras de M. Gluck ; je le regarde
comme le créateur du véritable fyftême de musique
dramatique ; je lui dois les plus grands plaifirs & les
plus douces émotions que j'aye éprouvés au Théâtre
; je ne crois pas que l'amour fincère des arts
puiffe aller fans un vif fentiment d'affection & de
reconnoiffance pour ceux qui enrichiffent & perfectionnent
ces arts ; j'ai vu M. Gluck attaqué fans modération
& fans juftice , dans un moment où , même
avec moins de génie & de célébrité , il ne méritoit
que d'être encouragé & applaudi ; j'ai pris la
plume pour le défendre. Il n'en avoit pas befoin ; le
public le vengeoit mieux que mes éloges ne pouvoient
le faire ; mais je fatisfaifois un fentiment qui
m'étoit doux & qui me paroiffoit un devoir.
Depuis long-temps M. Gluck jouifloit en paix de
fes triomphes conftans & multipliés , lorfque M.
Marmontel , en rendant compte d'une brochure fur
la mufique , a jugé à- propos de renouveller une
attaque un peu gratuite contre le mérite de ce Compofiteur.
Pour prouver que M. Gluck n'avoit pas
une grande réputation en Italie , il a cité une Lettre
du P. Martini , qui cependant louoit beaucoup M.
"
Cv
MERCURE
Gluck , quoiqu'avec des reftrictions. J'ai cru devoir
citer une Lettre plus ancienne , dans laquelle le Pèrė
Martini louoit d'une manière encore plus forte &
plus abfolue M. Gluck , en lui accordant le mérite
d'avoir réuni tout ce que la mufique Italienne a de
plus beau , avec ce que la mufique Françoiſe & Alle
mande a de meilleur , ce qu'il n'a jamais dit & ne
peut jamais dire d'aucun Compofiteur Italien.
Ce n'étoit-là qu'une queftion de fait. J'ai tâché de
la relever un peu par quelques obfervations générales
fur la mufique , propres à faire naître , je ne dis
des idées nouvelles , mais du moins des réflexions
intéreffantes fur l'art. C'eft, à ce qu'il me femble , le
feul moyende rendre les difputes Littéraires plus utiles
& plus piquantes.
pas
Je ne me fuis pas permis dans ma réponſe un
feul mot qui , directement ni indirectement, puiffe défobliger
M. Marmontel . Il n'a pas cru me devoir
les mêmes ménagemens. Il s'eft un peu moqué de
quelques-unes de mes phrafes. Je n'en fuis point
bleffè fi j'ai eu tort , c'eft fort bien fait ; fi j'ai eu
raiſon , je n'en aurai pas moins raiſon.
En citant l'Effai de M. le Prince Belofelski , j'ai
parlé de fon ouvrage avec eftime , & de fa perfonne
avec les plus grands égards. J'ai obfervé feulement
qu'il employoit trop fouvent des expreffions vagues
& générales , des figures & des comparaifons
empruntées des autres arts , peu propres à donner
des idées préciſes fur les Artiftes & fur les productions
qu'il vouloit caractériſer ; j'ai cru l'obſervation
d'autant plus utile , que cet abus d'expreffions
figurées on abftraites eft devenu familier à des beauxefprits
, qui fachant arranger des phrafes & ne fachaut
pas l'alphabet des Arts , fe croyent faits pour
juger de tout , parce qu'il leur plaît de parler de tour,
& écrivent fur ces Arts , qu'ils n'ont pas étudiés ,
avec un ton de confiance qu'il ne faudroit pas preaDE
FRANCE.
59
•
dre en écrivant fur ce qu'on fait le mieux. M. le
Prince Belofelski n'avoit pas beſoin de cette petite
reffource de l'ignorance capable pour écrire d'une
manière intéreffante fur la mufique , qu'il avoit étu
diée dans la patrie de la mufique.
En rapportant pour exemples quelques phraſes de
fon Effai , j'en ai tranfcrit les paroles avec la plus
grande fidélité , fans en tirer aucune induction , fans
y voir autre chofe que ce qui y eft ; M. Marmon
tel m'accufe cependant d'avoir mutilé cet effai
mais il ne cite & ne peut citer aucune de ces phraſes
mutilées.
J'ai trouvé peu jufte ce qu'a dit M. le Prince Belo
felski, que Vinciifut créateur comme Corneille ; l'Auteu ?
ajoute , il eft vrai , que le Muficien fit le premier
bon Opéra - Comique , comme le Poëte compofa la
première bonne Tragédie , & que tous deux ont à
peu près la même élévation dans les idées tragiques ,
la même chaleur & la même rapidité dans le ftyle.
Mais fi j'avois rapporté ces raifons , j'aurois été obli
gé d'ajouter que jamais Corneille n'a été regardé
comme créateur de la Comédie ; que le Menteur
n'eft point une création , mais un Comédie imitée
de l'Efpagnol ; qu'on peut avoir de l'élévation dans
tes idées , & de la rapidité dans le ftyle , fans avoit
rien créé , &c. Je n'ai pas infifté là-deffas , parce
que je ne voulois pas faire la critique de l'Efai. Et
aujourd'hui qu'on m'oppofe ces phrafes , ne pourroisje
pas prier ceux qui les citent de me dire en quoi
confiftent l'élévation des idées & la rapidité du ſtyle
dans les Ariettes de Vinci ? Tous ces motss--là fent
bien aifés à écrire & à lire , & tout le monde croit
les entendre ; mais il feroit peut- être bien embarralfant
d'en faire une application claire à un air de
Artaxerce ou de la Didon.
Encore une fois , quand on parle d'un art , on
ne fe fait bien entendre qu'en parlant la langue de
Cvj
60 MERCURE
cet art ; les comparaiſons & les métaphores ne font
faites que pour rendre les idées plus fenfibles & plus
frappantes ; mais elles doivent venir à l'appui du terme
propre , & non pas en tenir lieu .
C'eſt par le même principe que j'avois penfé que
ce n'étoit pas s'exprimer avec affez de précifion , que
d'appeler Pergolèle le plus éloquent des Compofiteurs.
Je trouve le premier couplet du Stabat fublime &
pathétique ; mais , avois-je ajouté, lepathétique n'eft
pas de l'éloquence , & il n'y a rien de fi rare que de
l'éloquence en Mufique.
M. M. m'objecte que le premier couplet du Stabat
n'eft pas le feul qui foit fublime & pathétique ;
ce que je n'ai pas envie de contefter . Il ajoute, oùfera
donc l'éloquence , fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Ne peut-on pas répondre , dans Démosthène qui
n'eft point pathétique, dans Boffuet qui ne l'eft guère,
dans plufieurs autres Ecrivains qui ne fongent pas à
l'être ? D'un autre côté les cris de Philoctete dans fa
caverne , ne font-ils pas pathétiques fans être éloquents
; le mot naïf d'un enfant affligé , le difcours
incohérent d'un maniaque peuvent toucher jufqu'aux
larmes , & ne font point de l'éloquence. Mais enfin
fi , comme le fait entendre M. Marmontel , pathétique
& éloquent font fynonymes , pourquoi n'avoir
pas dit que Pergolèle étoit le plus pathétique
des Compofiteurs ? Čela auroit été auffi élégant, & entendu
de tout le monde.
Je n'ai pas cru, comme M. le P. B.que M. Picinni fut
admirable fur-tout à exprimer le fens des paroles. M.
Marmontel dit que ,jufqu'à préfent, toute l'Europe a été
de cefentiment , & ajoute, pour me rendre bien ridicule
, queje veux faire voir que toute l'Europe n'y
entend rien. Je pourrois demander où & quandtoute
l'Europe a dit cela. En attendant qu'on produife au
public ce Certificat de toute l'Europe , je dois juftifier
la critique que j'ai faite de trois morceaux de
DE FRANCE. Gr
2
Roland, où j'ai prétendu que le fens de la mufique
étoit peu d'accord avec celui des paroles. C'eſt le feul
point de toute cette difcuffion qui me tienne au coeur
& le feul qui m'ait déterminé à répondre , parce que
je ne veux pas être foupçonné d'avoir attaqué légè
rement un Compofiteur auffi célèbre que M. Piccini,
dont j'admire & j'aime les beaux ouvrages auffi
fincèrement qu'aucun de fes plus zélés Prôneurs ,
quoique ce ne foit pas au même degré.
J'ai dit que M. Piccini , ainfi que les plus grands
Maîtres d'Italie , facrifioit quelquefois le fens & la
ponctuation de la phrafe verbale à la fymétrie &
aux développemens de la phrafe muſicale . J'en ai
cité pour exemple l'air , je la verrai , & j'ai dit que
dans ce vers , ponctué ainfi par le Poëte :
Efclave , heureux de fervir tant d'appas.
Le Muficien avoit ponctué ainfi :
Efclave heureux; de fervir tant d'appas.
se qui ne fait plus aucun fens.
M. Marmontel me répond que je me trompe ;
que le Compofiteur n'a point détaché ces mots, de fervir
tant d'appas ; qu'il a écrit, heureux de fervirtant
d'appas, defuite &fans aucun repos.
Comme je n'avois cité que de fouvenir , j'ai
craint, en lifant un affertion fi pofitive , que ma mémoire
ou mon oreille ne m'euffent trompé. Je me
fais procuré la partition , & j'y ai trouvé écrit ce
que j'avois entendu chanter. Efclave heureux eft
répété trois fois dans l'air. Dans ces trois endroits
efclave eft toujours lié avec heureux par des doubles
croches ; heureux tombe fur une noire qui forme le
premier temps de la meſure , & donne avec la baſſe
une cadence parfaite ; ce qui conftitue un repos trèsfenfible
: defer vir tant d'appas eft donc détaché ,
& n'eft pas écrit de fuite.
62 MERCURE
Ceci n'eft point une affaire de goût ou de fèntiment
; c'eft une queſtion de fait : il fuffit de favoir
ce qu'on entend par repos dans une phraſe muſicale.
C'eft ce que je vais tâcher d'expliquer clairement en
reprenant la feconde critique que j'avois faite de l'ai
d'Angélique ,
j'ai dit
Oui, je le dois ; je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne
Oui , je dois me garantir.
que le fecond vers eft terminé par un repos
final , qui le fépare du vers fuivant , auquel il devroit
être lié.
La réponse eft facile , dit M. M. Il n'y a point de
repos final apres le fecond vers ; & M. Piccini , qui
fait ce que c'est qu'un repos final en muſique , aſſure
qu'il n'y en a point.
Voila une affertion bien nette & une autorité bien
impofante. Qui croiroit cependant que je n'ai avancé
qu'une vérité fimple & claire pour quiconque enend
feulement les termes de l'art ? Je vais les expli
quer le plus fuccinctement qu'il me fera potfible.
Le difcours muſical fe divife comme le difcours
oratoire, en phrafes & en portions de phrafes plus ou
moins étendues,& féparées par des repos plus ou moins
fenfibles , plus ou moins abfolus ; ces repos font
indiqués par la nature, la valeur & la place de la note
où ils tombent. Ainfi lorfqu'une phrafe de chant fe
termine à la note principale du mode de l'air ; que
cette note eft fur le terns fort de la meſure ; que la
baffe , procédant par la dominante à la tonique , s'arrête
fur la confonnance duton , c'est ce que les compofiteurs
appellent cadence parfaite , & c'est ce qui
-conftitue un repos final. Tous ces caractères fe trouvent
incontestablement réunis dans le paffage dont
il eft queftion. L'air eft en fi bémol ; à ces mots , du
doux penchant qui nous entraine , le chant donne fors
DE FRANCE 63
entraîne , trois noires, dont la première eft le la , note
fenfible , faifant partie de la feptième de dominante ,
& les deux autres font le fi bémol , note du ton. La
baffle frappe la même note au tems fort de la meſure ,
& tous les inftrumens donnent l'accord parfait. Enfin,
en furérogation de preuve , la phrafe eft terminée
par un filence de la moitié de la meſure , qui la ſépare
d'une manière plus marquée de la phrafe fuivante.
Je demande pardon au Lecteur d'entrer dans ces
détails ſcolaſtiques , & je le prie de ne pas croire que
je veuille me donner un air de connoiffeur ou de fa
vant ; je ne fuis qu'un écolier très-peu avancé; mes
connoiffances fe bornent à avoir lu les ouvrages des
Maîtres , avec affez d'application pour entendre les
élémens de la Science. Comme j'avois à défendre ma
critique contre une affertion tranchante & pofitive de
M. Marmontel , appuyée du témoignage de M.
Piccini , je n'avois à oppofer à de fi grandes autorités
que des raifons & des noms célèbres. Auffi ce que
je viens de dire n'eft point ma doctrine; c'eſt la doctrine
fimple, & fidélement exposée de tous les Auteurs
qui ont écrit fur la compofition, de Rameau, de J. J.
Rouffeau , du P. Martini même & de plufieurs autres ,
dont je ne rapporte pas les paroles , pour ne pas furcharger
cet écrit de citations , inutiles pour les hommes
inftruits , plus inutiles encore pour ceux qui ne
Je font pas. J'ai confulté quatre Compofiteurs fur le
même objet , tous ont paru étonnés qu'on pût élever
une pareille queftion ; tous m'ont offert de figner leur
avis : il réſulte de ces témoignages accumulés & uni-
* Voy.les différens ouvrages de Rameau , & particulièrement
fon Code de Mafique , Ch. X. Rouffeau , Dictionn. de
Muf. art. Cadence & Phrafe. M. Bemetz Rieder , Traité
de Mufique Théori -pratique , p. 243. M. Mercadier de Belefta
, nouveau fyfteme de Mufique Théorique &pratique , p.
190. D. Eximeno , Regole della Mafica. P. Martini, Sag
giofondamentale pratico di contrapunto , parte prima , &c.
64
MERCURE
formes, que le vers, du douxpenchant qui m'entraîne,
eft évidemment terminé par un repos final , & tellement
final que l'air pourroit fe terminer par la même
phrafe de chant. L'oreille fuffit pour en juger; mais on
peut difputer fur le fentiment de l'oreille , & il eſt
difficile de difputer fur des principes clairs , -établis
& reçus par tous les Maîtres de l'Art .
On demandera à préfent comment il peut fe faire
qu'un auffi grand Maître que M. Piccini contefte ces
mêmes principes. Je n'ai rien à répondre , finon que
la queftion ne lui aura pas été préſentée telle que je
l'avois expofée, ou qu'il n'attache pas aux mêmes mots
les mêmes idées qu'y attachent les compofiteurs françois
; mais s'il prenoit la peine de lire ce que je viens
d'écrire , je fuis perfuadé qu'il ne figneroit pas le contraire
, à moins qu'il n'eût fur cette partie de la
compofition une théorie nouvelle , qu'on devroit alors
l'inviter à publier.
Il reste une troiſième critique à juftifier , c'eſt celle
du monologue de Roland. J'ai écrit que le muficien
avoit peint le calme de la nuit & la férénité de l'efpérance.
M. M. m'apprend que le muſicien n'a pas
voulu peindre le calme de la nuit , mais le calme de
l'efpérance. J'en demande pardon à M. Piccini ; c'eſt
M. de la Harpe qui m'a induit en erreur ; ce font
fes propres paroles quej'ai tranfcrites. ( Voy. le Journ.
de Littérature du 5 Février ) ; & je les ai citées avec
confiance , le croyant dans le fecret du compofiteur.
C'eſt à lui de défendre fa phraſe ; comme on ne peut
pas douter qu'il n'ait eu bonne intention , je fuis perfuadé
qu'on ne le chicanera pas trop durement fur
ce petit incident.
Pour moi je crois , comme M. de la Harpe , que
le muficien a peint la nuit , & qu'il eût mieux valu
peindre le foleil ; & en me rappelant les quatres premiers
vers du monologue qui en expriment clairement
l'intention :
DE FRANCE.
65
Ah ! J'attendrai toujours ! la nuit eft loin encore !
Quoi , le foleil veut- il luire toujours !
Jaloux de mon bonheur , il prolonge fon cours
Pour retarder la beauté que j'adore.
Je ne trouve pas plus dans ces vers le calme de
l'efpérance , que le calme de la nuit ; je perfifte à y
voir l'impatience d'un amant pour qui les heures coulent
bien lentement ; & quand je pense que cet amant
eft le paladin Roland , qui voudroit éteindre les feux
du foleil pour avancer le moment d'un rendez -vous ,
&qui tombe enfuite dans un accès de phrénéfie quand
il fevoit trahi , je crois qu'on peut l'appeler un amant
forcené. Voilà mon fentiment & mes raifons , je les
livre aujugement qu'on en voudra porter ; c'eft s'arrê
tér trop long-temps fur une difcuffion fi frivole.
Ici je ne puis m'empêcher de faire une réflexion
fur la redoutable influence de l'efprit polémique.
J'ai fait fur deux phraſes de mufique deux obfervations
critiques , qui me paroiffent auffi fenfibles à
l'oreille qu'évidentes pour l'efprit : M. Marmontel
les trouve évidemment fauffes . Il m'oppofe l'autorité
d'un grand Maître , celle de M. Piccini ; je lui cite
les autorités réunies des plus grands Maîtres qui
ayent écrit fur la compofition , & celles de tous les
Muficiens que je connois. Il faut qu'il y ait de part
ou d'autre quelque illufion bien étrange. C'eſt aux
Lecteurs à en juger .
Je ne rappellerai plus que quelques-unes des animadverfions
de M. M. fur ma lettre. J'avois dit que
les Italiens , tout fenfibles qu'ils font à la Mufique ,
étoient à jamais raffafiés du plus bel Opéra ,
après un petit nombre de repréfentations , & ne
defiroient plus de le revoir für le même Théâtre.
C'eſt un fait ; j'en ai donné cette raiſon , puiſée dans
les principes communs de tous les arts . Ce qui n'eft
deftiné qu'à flatter les fens , & à faire fur l'âme des
impreffions vagues & fuperficielles , ne peut plaire
66 MERCURE
long-temps , ne fe foutient que par la variété , &
ne laiffe après foi aucun defir de le revoir . Cette
raifon peut être triviale , mais elle eft claire , &
facile à appliquer aux Opéras Italiens . M. Marmontel
la trouve mauvaiſe : à la bonne - heure . Celles qu'il
donne de ce phénomène font - elles plus fatisfaifantes?
M. M. croit qu'il entre beaucoup de politique
dans l'inconftance des Italiens en fait de Mufique ,
& dans le dégoût qui leur prend du plus bel Opéra
Jorfqu'ils l'ont entendu cinq à fix fois ; & cette poli
tique eft d'encourager les grands Compofiteurs qui
naiffent en foule en Italie. Il y a long- temps qu'on
vante la politique Italienne ; on ne favoit peut- être
pas qu'elle allât jufques-là .
M. M. dit enfuite que pour des oreilles fenfibles ,
eft un attrait puiffant qu'une Mufique toujours nouvelle
fur des paroles anciennes . J'ai peine à croire
que ces oreilles fenfibles trouvaffent un attrait bien
puiffant à entendre une Mufique nouvelle fur les
anciennes paroles du Stabat
M. Marmontel ajoute qu'il faut pour des oreilles
délicates , que la Mufique ait une analogie parfaite
avec la voix qui l'exécute ; & comme fur les Théâtres
d'Italie on change fans ceffe de voix , on aime
à changer de Mufique. Tout cela me paroît prouver
invinciblement ce que j'ai voulu dire , que les Italiens
ne cherchent guères dans la Mufique que le
plaifir de l'oreille..
M. Marmontel dit encore que fi notre goût en
mulique fe perfectionne , nous voudrons avoir tous
les ans des Opéras nouveaux comme de nouvelles étoffes .
Voilà l'effet de la mufique réduit clairement à depures
fenfations ; je n'aurois jamais imaginé que le fuccès
des ouvrages de génie ne fût qu'une affaire de mode
& que le plus touchant & le plus aimable de tous les
arts pût être comparé à l'induftrie de nos fabricans.
M. M. réfume enfin de ces différentes confidéra
DE FRANCE. 67
tions , que c'eft par l'abondance des belles chofes que
les Italiens fe dégoûtent des belles chofes , & que c'eft
par indigence que nous ne nous laffons pas d'applau--
dir ce que nous trouvons beau.
Il réfulte de cette théorie , que l'innombrable multitude
de fonnets dont l'Italie abonde , doit dégoûter
des fonnets de Pétrarque les oreilles délicates des
Italiens ; & que dans le tems où l'Italie avoit plus de
grands peintres qu'elle n'a aujourd'hui de grands
muficiens , les tableaux nouveaux devroient leur faire
oublier ceux de Michel- Ange & de Raphaël.
On fait tous les ans à Paris plus de tragédies
que les Comédiens n'en peuvent ou n'en veulent
jouer ; mais quoique nous aimions la nouveauté autant
qu'aucun peuple du monde , j'efpère que notre
goût en poéfie ne fe perfectionnera jamais au point
de préférer ce qui eft nouveau à ce qui eft beau
jufqu'à oublier les tragédies de Racine & de Voltaire
, & à ne vouloir plus voir au théâtre François
que ces tragédies modernes , fi fort vantées par leurs
auteurs & applaudies par leurs amis.
M. M. compare les fuccès des Opéras de M. Gluck ,
à ceux qu'avoient nos anciens Opéras quand nous ne
connoifions que notre mufique; il ne fait pas attention
que ceux qui applaudiffent aujourd'hui Iphigénie &
Orphée, ont entendu Ernelinde, Céphale, Roland, &
nos meilleurs Opéras Comiques, qui tous, ſelon lui, ſont
purement de la musique Italienne adaptée à des paro-
Les françoifes.
M. M. répond qu'on a été obligé cet Eté de retirer
Iphigénie , & qu'Orphée a été réduit à des recettes
de 4 & de soo liv. ; cela pourroit arriver à des Opéras
joués en étépour la centième ou la cent- cinquantième
fois. Cependant Iphigénie & Orphée foutiennent
encore l'Opéra , & jamais il n'y a eu une recette
de 400 liv., ni même de 700 liv. Je fuis étonné
que M. M. fe permette de pareils moyens de critique.
68 MERCURE
Je ne fuis pas moins étonné qu'il perſiſte à vouloir
que chacunfe nomme en difputant fur les arts. Il voudroit
favoir fi je n'ai , comme lui , que de l'instinct ,
ou fi je fais accompagner une baffe , afin de juger
quel eft le degré d'autorité que je mérite.
Eh ! qu'importe le nom de celui qui ne demande
point qu'on l'en croie en rien fur fa parole, qui ne dogmatife
point,qui motive fes opinions & difcute des faits?
Quoi! le public aura befoin de ſavoir ſi je fuis favant
ou ignorant pour juger fi j'ai tort ou raiſon ? Et mes
Lecteurs ayant néceffairement des opinions trèsdiverfes
fur mon favoir faire , chacun d'eux aura
donc néceffairement , fur le fond de la queftion , une
opinion différente de celle de tous les autres ! Voilà
un moyen tout nouveau d'éclaircir les difputes.
Si j'avois la puérile vanité, ou, fi l'on veut, l'humilité
de mettre mon nom à quelques pages écrites à la hâte
fur une querelle paffagère de Mufique , M. M. pourroit
favoir que ce n'eft pas feulement dans les Concerts
de Paris que j'ai entendu de la Mufique Italienne
, comme il le dit ; mais que j'ai vu exécuter
de beaux Opéras de Sacchini , de Bach , &c . par de
très-habiles virtuofes, fur le théâtre d'une des grandes
capitales de l'Europe ; il fauroit que je n'ai jamais
été , comme il le fait entendre , enthoufiafte de Rameau
& de Mondonville ; il pourroit même fe fouvenir
qu'en difputant quelquefois avec lui fur la
Mufique Italienne & la Mufique Françoife , ce
n'étoit pas moi qui défendois les opéras de Rameau
& de Mondenville. Mais le Public n'en feroit pas
plus à portée de nous juger, & j'aurois le défavantage
de n'oppofer qu'un nom obfcur au nom juftement
célèbre de M. Marmontel ; ce feroit combattre avec
des armes trop inégales.
Dans la littérature comme au barreau , il me
femble que fi les Juges ne connoiffoient point le
nom des plaideurs , les procès n'en feroient pas plus
DE FRANCE. 69
mal jugés. C'est ce que je me propofe d'examiner
dans une autre occafion. En attendant, je prendrai la
liberté de dire à M. M. comme Nicomède ,
Seigneur , fi j'ai raifon , qu'importe qui je fois ?
inférée dans le Mercure du 5 Septembre..
JEE ne fais pas fi Mallebranche a mis la difpute au
nombre des moyens qui fervent à la recherche de
la vérité ; mais ſi c'eſt un chemin pour y arriver , je
crains bien que ce ne foit pas le plus court.
Le public aime les difputes , & il aime à les blâmer.
C'eft que la plupart des hommes s'en amufent
par malignité , & qu'en les blâmant ils fe donnent
un air de raiſon & de modération qui ne coûte
rien.
Il eft difficile fans doute que des difcuffions fuivies
fur des objets de raifonnement ou de goût , ne fervent
à éclaircir quelques points de la queftion qu'on
traite ; mais il y a un terme où il faut s'arrêter. Un
moyen für de fatiguer le public fans l'éclairer , c'eſt
de prolonger ces difcuffions.
DE FRANCE.
57
Il en eft des hommes qui difputent comme des
voyageurs celui qui a pris une fauffe route ,
chaque pas qu'il fait , s'écarte davantage du ter
me où il veut aller.
:
On commence par diſcuter la queſtion ; on finit
par ne plus difcuter que fes opinions & fes phrafes.
C'eft ce qui m'arriveroit fi je voulois répondre à
tous les points de la Lettre de M. Marmontel. Je
n'y aurois même point répondu , fi je n'avois eu que
mes opinions & mon goût à défendre. Mais on me
fait des reproches que je dois repouffer , parce que
ee feroit les autorifer que de garder le filence .
J'aime la mufique. Je fuis , puifqu'on le veut ,
enthoufiafte des Opéras de M. Gluck ; je le regarde
comme le créateur du véritable fyftême de musique
dramatique ; je lui dois les plus grands plaifirs & les
plus douces émotions que j'aye éprouvés au Théâtre
; je ne crois pas que l'amour fincère des arts
puiffe aller fans un vif fentiment d'affection & de
reconnoiffance pour ceux qui enrichiffent & perfectionnent
ces arts ; j'ai vu M. Gluck attaqué fans modération
& fans juftice , dans un moment où , même
avec moins de génie & de célébrité , il ne méritoit
que d'être encouragé & applaudi ; j'ai pris la
plume pour le défendre. Il n'en avoit pas befoin ; le
public le vengeoit mieux que mes éloges ne pouvoient
le faire ; mais je fatisfaifois un fentiment qui
m'étoit doux & qui me paroiffoit un devoir.
Depuis long-temps M. Gluck jouifloit en paix de
fes triomphes conftans & multipliés , lorfque M.
Marmontel , en rendant compte d'une brochure fur
la mufique , a jugé à- propos de renouveller une
attaque un peu gratuite contre le mérite de ce Compofiteur.
Pour prouver que M. Gluck n'avoit pas
une grande réputation en Italie , il a cité une Lettre
du P. Martini , qui cependant louoit beaucoup M.
"
Cv
MERCURE
Gluck , quoiqu'avec des reftrictions. J'ai cru devoir
citer une Lettre plus ancienne , dans laquelle le Pèrė
Martini louoit d'une manière encore plus forte &
plus abfolue M. Gluck , en lui accordant le mérite
d'avoir réuni tout ce que la mufique Italienne a de
plus beau , avec ce que la mufique Françoiſe & Alle
mande a de meilleur , ce qu'il n'a jamais dit & ne
peut jamais dire d'aucun Compofiteur Italien.
Ce n'étoit-là qu'une queftion de fait. J'ai tâché de
la relever un peu par quelques obfervations générales
fur la mufique , propres à faire naître , je ne dis
des idées nouvelles , mais du moins des réflexions
intéreffantes fur l'art. C'eft, à ce qu'il me femble , le
feul moyende rendre les difputes Littéraires plus utiles
& plus piquantes.
pas
Je ne me fuis pas permis dans ma réponſe un
feul mot qui , directement ni indirectement, puiffe défobliger
M. Marmontel . Il n'a pas cru me devoir
les mêmes ménagemens. Il s'eft un peu moqué de
quelques-unes de mes phrafes. Je n'en fuis point
bleffè fi j'ai eu tort , c'eft fort bien fait ; fi j'ai eu
raiſon , je n'en aurai pas moins raiſon.
En citant l'Effai de M. le Prince Belofelski , j'ai
parlé de fon ouvrage avec eftime , & de fa perfonne
avec les plus grands égards. J'ai obfervé feulement
qu'il employoit trop fouvent des expreffions vagues
& générales , des figures & des comparaifons
empruntées des autres arts , peu propres à donner
des idées préciſes fur les Artiftes & fur les productions
qu'il vouloit caractériſer ; j'ai cru l'obſervation
d'autant plus utile , que cet abus d'expreffions
figurées on abftraites eft devenu familier à des beauxefprits
, qui fachant arranger des phrafes & ne fachaut
pas l'alphabet des Arts , fe croyent faits pour
juger de tout , parce qu'il leur plaît de parler de tour,
& écrivent fur ces Arts , qu'ils n'ont pas étudiés ,
avec un ton de confiance qu'il ne faudroit pas preaDE
FRANCE.
59
•
dre en écrivant fur ce qu'on fait le mieux. M. le
Prince Belofelski n'avoit pas beſoin de cette petite
reffource de l'ignorance capable pour écrire d'une
manière intéreffante fur la mufique , qu'il avoit étu
diée dans la patrie de la mufique.
En rapportant pour exemples quelques phraſes de
fon Effai , j'en ai tranfcrit les paroles avec la plus
grande fidélité , fans en tirer aucune induction , fans
y voir autre chofe que ce qui y eft ; M. Marmon
tel m'accufe cependant d'avoir mutilé cet effai
mais il ne cite & ne peut citer aucune de ces phraſes
mutilées.
J'ai trouvé peu jufte ce qu'a dit M. le Prince Belo
felski, que Vinciifut créateur comme Corneille ; l'Auteu ?
ajoute , il eft vrai , que le Muficien fit le premier
bon Opéra - Comique , comme le Poëte compofa la
première bonne Tragédie , & que tous deux ont à
peu près la même élévation dans les idées tragiques ,
la même chaleur & la même rapidité dans le ftyle.
Mais fi j'avois rapporté ces raifons , j'aurois été obli
gé d'ajouter que jamais Corneille n'a été regardé
comme créateur de la Comédie ; que le Menteur
n'eft point une création , mais un Comédie imitée
de l'Efpagnol ; qu'on peut avoir de l'élévation dans
tes idées , & de la rapidité dans le ftyle , fans avoit
rien créé , &c. Je n'ai pas infifté là-deffas , parce
que je ne voulois pas faire la critique de l'Efai. Et
aujourd'hui qu'on m'oppofe ces phrafes , ne pourroisje
pas prier ceux qui les citent de me dire en quoi
confiftent l'élévation des idées & la rapidité du ſtyle
dans les Ariettes de Vinci ? Tous ces motss--là fent
bien aifés à écrire & à lire , & tout le monde croit
les entendre ; mais il feroit peut- être bien embarralfant
d'en faire une application claire à un air de
Artaxerce ou de la Didon.
Encore une fois , quand on parle d'un art , on
ne fe fait bien entendre qu'en parlant la langue de
Cvj
60 MERCURE
cet art ; les comparaiſons & les métaphores ne font
faites que pour rendre les idées plus fenfibles & plus
frappantes ; mais elles doivent venir à l'appui du terme
propre , & non pas en tenir lieu .
C'eſt par le même principe que j'avois penfé que
ce n'étoit pas s'exprimer avec affez de précifion , que
d'appeler Pergolèle le plus éloquent des Compofiteurs.
Je trouve le premier couplet du Stabat fublime &
pathétique ; mais , avois-je ajouté, lepathétique n'eft
pas de l'éloquence , & il n'y a rien de fi rare que de
l'éloquence en Mufique.
M. M. m'objecte que le premier couplet du Stabat
n'eft pas le feul qui foit fublime & pathétique ;
ce que je n'ai pas envie de contefter . Il ajoute, oùfera
donc l'éloquence , fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Ne peut-on pas répondre , dans Démosthène qui
n'eft point pathétique, dans Boffuet qui ne l'eft guère,
dans plufieurs autres Ecrivains qui ne fongent pas à
l'être ? D'un autre côté les cris de Philoctete dans fa
caverne , ne font-ils pas pathétiques fans être éloquents
; le mot naïf d'un enfant affligé , le difcours
incohérent d'un maniaque peuvent toucher jufqu'aux
larmes , & ne font point de l'éloquence. Mais enfin
fi , comme le fait entendre M. Marmontel , pathétique
& éloquent font fynonymes , pourquoi n'avoir
pas dit que Pergolèle étoit le plus pathétique
des Compofiteurs ? Čela auroit été auffi élégant, & entendu
de tout le monde.
Je n'ai pas cru, comme M. le P. B.que M. Picinni fut
admirable fur-tout à exprimer le fens des paroles. M.
Marmontel dit que ,jufqu'à préfent, toute l'Europe a été
de cefentiment , & ajoute, pour me rendre bien ridicule
, queje veux faire voir que toute l'Europe n'y
entend rien. Je pourrois demander où & quandtoute
l'Europe a dit cela. En attendant qu'on produife au
public ce Certificat de toute l'Europe , je dois juftifier
la critique que j'ai faite de trois morceaux de
DE FRANCE. Gr
2
Roland, où j'ai prétendu que le fens de la mufique
étoit peu d'accord avec celui des paroles. C'eſt le feul
point de toute cette difcuffion qui me tienne au coeur
& le feul qui m'ait déterminé à répondre , parce que
je ne veux pas être foupçonné d'avoir attaqué légè
rement un Compofiteur auffi célèbre que M. Piccini,
dont j'admire & j'aime les beaux ouvrages auffi
fincèrement qu'aucun de fes plus zélés Prôneurs ,
quoique ce ne foit pas au même degré.
J'ai dit que M. Piccini , ainfi que les plus grands
Maîtres d'Italie , facrifioit quelquefois le fens & la
ponctuation de la phrafe verbale à la fymétrie &
aux développemens de la phrafe muſicale . J'en ai
cité pour exemple l'air , je la verrai , & j'ai dit que
dans ce vers , ponctué ainfi par le Poëte :
Efclave , heureux de fervir tant d'appas.
Le Muficien avoit ponctué ainfi :
Efclave heureux; de fervir tant d'appas.
se qui ne fait plus aucun fens.
M. Marmontel me répond que je me trompe ;
que le Compofiteur n'a point détaché ces mots, de fervir
tant d'appas ; qu'il a écrit, heureux de fervirtant
d'appas, defuite &fans aucun repos.
Comme je n'avois cité que de fouvenir , j'ai
craint, en lifant un affertion fi pofitive , que ma mémoire
ou mon oreille ne m'euffent trompé. Je me
fais procuré la partition , & j'y ai trouvé écrit ce
que j'avois entendu chanter. Efclave heureux eft
répété trois fois dans l'air. Dans ces trois endroits
efclave eft toujours lié avec heureux par des doubles
croches ; heureux tombe fur une noire qui forme le
premier temps de la meſure , & donne avec la baſſe
une cadence parfaite ; ce qui conftitue un repos trèsfenfible
: defer vir tant d'appas eft donc détaché ,
& n'eft pas écrit de fuite.
62 MERCURE
Ceci n'eft point une affaire de goût ou de fèntiment
; c'eft une queſtion de fait : il fuffit de favoir
ce qu'on entend par repos dans une phraſe muſicale.
C'eft ce que je vais tâcher d'expliquer clairement en
reprenant la feconde critique que j'avois faite de l'ai
d'Angélique ,
j'ai dit
Oui, je le dois ; je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne
Oui , je dois me garantir.
que le fecond vers eft terminé par un repos
final , qui le fépare du vers fuivant , auquel il devroit
être lié.
La réponse eft facile , dit M. M. Il n'y a point de
repos final apres le fecond vers ; & M. Piccini , qui
fait ce que c'est qu'un repos final en muſique , aſſure
qu'il n'y en a point.
Voila une affertion bien nette & une autorité bien
impofante. Qui croiroit cependant que je n'ai avancé
qu'une vérité fimple & claire pour quiconque enend
feulement les termes de l'art ? Je vais les expli
quer le plus fuccinctement qu'il me fera potfible.
Le difcours muſical fe divife comme le difcours
oratoire, en phrafes & en portions de phrafes plus ou
moins étendues,& féparées par des repos plus ou moins
fenfibles , plus ou moins abfolus ; ces repos font
indiqués par la nature, la valeur & la place de la note
où ils tombent. Ainfi lorfqu'une phrafe de chant fe
termine à la note principale du mode de l'air ; que
cette note eft fur le terns fort de la meſure ; que la
baffe , procédant par la dominante à la tonique , s'arrête
fur la confonnance duton , c'est ce que les compofiteurs
appellent cadence parfaite , & c'est ce qui
-conftitue un repos final. Tous ces caractères fe trouvent
incontestablement réunis dans le paffage dont
il eft queftion. L'air eft en fi bémol ; à ces mots , du
doux penchant qui nous entraine , le chant donne fors
DE FRANCE 63
entraîne , trois noires, dont la première eft le la , note
fenfible , faifant partie de la feptième de dominante ,
& les deux autres font le fi bémol , note du ton. La
baffle frappe la même note au tems fort de la meſure ,
& tous les inftrumens donnent l'accord parfait. Enfin,
en furérogation de preuve , la phrafe eft terminée
par un filence de la moitié de la meſure , qui la ſépare
d'une manière plus marquée de la phrafe fuivante.
Je demande pardon au Lecteur d'entrer dans ces
détails ſcolaſtiques , & je le prie de ne pas croire que
je veuille me donner un air de connoiffeur ou de fa
vant ; je ne fuis qu'un écolier très-peu avancé; mes
connoiffances fe bornent à avoir lu les ouvrages des
Maîtres , avec affez d'application pour entendre les
élémens de la Science. Comme j'avois à défendre ma
critique contre une affertion tranchante & pofitive de
M. Marmontel , appuyée du témoignage de M.
Piccini , je n'avois à oppofer à de fi grandes autorités
que des raifons & des noms célèbres. Auffi ce que
je viens de dire n'eft point ma doctrine; c'eſt la doctrine
fimple, & fidélement exposée de tous les Auteurs
qui ont écrit fur la compofition, de Rameau, de J. J.
Rouffeau , du P. Martini même & de plufieurs autres ,
dont je ne rapporte pas les paroles , pour ne pas furcharger
cet écrit de citations , inutiles pour les hommes
inftruits , plus inutiles encore pour ceux qui ne
Je font pas. J'ai confulté quatre Compofiteurs fur le
même objet , tous ont paru étonnés qu'on pût élever
une pareille queftion ; tous m'ont offert de figner leur
avis : il réſulte de ces témoignages accumulés & uni-
* Voy.les différens ouvrages de Rameau , & particulièrement
fon Code de Mafique , Ch. X. Rouffeau , Dictionn. de
Muf. art. Cadence & Phrafe. M. Bemetz Rieder , Traité
de Mufique Théori -pratique , p. 243. M. Mercadier de Belefta
, nouveau fyfteme de Mufique Théorique &pratique , p.
190. D. Eximeno , Regole della Mafica. P. Martini, Sag
giofondamentale pratico di contrapunto , parte prima , &c.
64
MERCURE
formes, que le vers, du douxpenchant qui m'entraîne,
eft évidemment terminé par un repos final , & tellement
final que l'air pourroit fe terminer par la même
phrafe de chant. L'oreille fuffit pour en juger; mais on
peut difputer fur le fentiment de l'oreille , & il eſt
difficile de difputer fur des principes clairs , -établis
& reçus par tous les Maîtres de l'Art .
On demandera à préfent comment il peut fe faire
qu'un auffi grand Maître que M. Piccini contefte ces
mêmes principes. Je n'ai rien à répondre , finon que
la queftion ne lui aura pas été préſentée telle que je
l'avois expofée, ou qu'il n'attache pas aux mêmes mots
les mêmes idées qu'y attachent les compofiteurs françois
; mais s'il prenoit la peine de lire ce que je viens
d'écrire , je fuis perfuadé qu'il ne figneroit pas le contraire
, à moins qu'il n'eût fur cette partie de la
compofition une théorie nouvelle , qu'on devroit alors
l'inviter à publier.
Il reste une troiſième critique à juftifier , c'eſt celle
du monologue de Roland. J'ai écrit que le muficien
avoit peint le calme de la nuit & la férénité de l'efpérance.
M. M. m'apprend que le muſicien n'a pas
voulu peindre le calme de la nuit , mais le calme de
l'efpérance. J'en demande pardon à M. Piccini ; c'eſt
M. de la Harpe qui m'a induit en erreur ; ce font
fes propres paroles quej'ai tranfcrites. ( Voy. le Journ.
de Littérature du 5 Février ) ; & je les ai citées avec
confiance , le croyant dans le fecret du compofiteur.
C'eſt à lui de défendre fa phraſe ; comme on ne peut
pas douter qu'il n'ait eu bonne intention , je fuis perfuadé
qu'on ne le chicanera pas trop durement fur
ce petit incident.
Pour moi je crois , comme M. de la Harpe , que
le muficien a peint la nuit , & qu'il eût mieux valu
peindre le foleil ; & en me rappelant les quatres premiers
vers du monologue qui en expriment clairement
l'intention :
DE FRANCE.
65
Ah ! J'attendrai toujours ! la nuit eft loin encore !
Quoi , le foleil veut- il luire toujours !
Jaloux de mon bonheur , il prolonge fon cours
Pour retarder la beauté que j'adore.
Je ne trouve pas plus dans ces vers le calme de
l'efpérance , que le calme de la nuit ; je perfifte à y
voir l'impatience d'un amant pour qui les heures coulent
bien lentement ; & quand je pense que cet amant
eft le paladin Roland , qui voudroit éteindre les feux
du foleil pour avancer le moment d'un rendez -vous ,
&qui tombe enfuite dans un accès de phrénéfie quand
il fevoit trahi , je crois qu'on peut l'appeler un amant
forcené. Voilà mon fentiment & mes raifons , je les
livre aujugement qu'on en voudra porter ; c'eft s'arrê
tér trop long-temps fur une difcuffion fi frivole.
Ici je ne puis m'empêcher de faire une réflexion
fur la redoutable influence de l'efprit polémique.
J'ai fait fur deux phraſes de mufique deux obfervations
critiques , qui me paroiffent auffi fenfibles à
l'oreille qu'évidentes pour l'efprit : M. Marmontel
les trouve évidemment fauffes . Il m'oppofe l'autorité
d'un grand Maître , celle de M. Piccini ; je lui cite
les autorités réunies des plus grands Maîtres qui
ayent écrit fur la compofition , & celles de tous les
Muficiens que je connois. Il faut qu'il y ait de part
ou d'autre quelque illufion bien étrange. C'eſt aux
Lecteurs à en juger .
Je ne rappellerai plus que quelques-unes des animadverfions
de M. M. fur ma lettre. J'avois dit que
les Italiens , tout fenfibles qu'ils font à la Mufique ,
étoient à jamais raffafiés du plus bel Opéra ,
après un petit nombre de repréfentations , & ne
defiroient plus de le revoir für le même Théâtre.
C'eſt un fait ; j'en ai donné cette raiſon , puiſée dans
les principes communs de tous les arts . Ce qui n'eft
deftiné qu'à flatter les fens , & à faire fur l'âme des
impreffions vagues & fuperficielles , ne peut plaire
66 MERCURE
long-temps , ne fe foutient que par la variété , &
ne laiffe après foi aucun defir de le revoir . Cette
raifon peut être triviale , mais elle eft claire , &
facile à appliquer aux Opéras Italiens . M. Marmontel
la trouve mauvaiſe : à la bonne - heure . Celles qu'il
donne de ce phénomène font - elles plus fatisfaifantes?
M. M. croit qu'il entre beaucoup de politique
dans l'inconftance des Italiens en fait de Mufique ,
& dans le dégoût qui leur prend du plus bel Opéra
Jorfqu'ils l'ont entendu cinq à fix fois ; & cette poli
tique eft d'encourager les grands Compofiteurs qui
naiffent en foule en Italie. Il y a long- temps qu'on
vante la politique Italienne ; on ne favoit peut- être
pas qu'elle allât jufques-là .
M. M. dit enfuite que pour des oreilles fenfibles ,
eft un attrait puiffant qu'une Mufique toujours nouvelle
fur des paroles anciennes . J'ai peine à croire
que ces oreilles fenfibles trouvaffent un attrait bien
puiffant à entendre une Mufique nouvelle fur les
anciennes paroles du Stabat
M. Marmontel ajoute qu'il faut pour des oreilles
délicates , que la Mufique ait une analogie parfaite
avec la voix qui l'exécute ; & comme fur les Théâtres
d'Italie on change fans ceffe de voix , on aime
à changer de Mufique. Tout cela me paroît prouver
invinciblement ce que j'ai voulu dire , que les Italiens
ne cherchent guères dans la Mufique que le
plaifir de l'oreille..
M. Marmontel dit encore que fi notre goût en
mulique fe perfectionne , nous voudrons avoir tous
les ans des Opéras nouveaux comme de nouvelles étoffes .
Voilà l'effet de la mufique réduit clairement à depures
fenfations ; je n'aurois jamais imaginé que le fuccès
des ouvrages de génie ne fût qu'une affaire de mode
& que le plus touchant & le plus aimable de tous les
arts pût être comparé à l'induftrie de nos fabricans.
M. M. réfume enfin de ces différentes confidéra
DE FRANCE. 67
tions , que c'eft par l'abondance des belles chofes que
les Italiens fe dégoûtent des belles chofes , & que c'eft
par indigence que nous ne nous laffons pas d'applau--
dir ce que nous trouvons beau.
Il réfulte de cette théorie , que l'innombrable multitude
de fonnets dont l'Italie abonde , doit dégoûter
des fonnets de Pétrarque les oreilles délicates des
Italiens ; & que dans le tems où l'Italie avoit plus de
grands peintres qu'elle n'a aujourd'hui de grands
muficiens , les tableaux nouveaux devroient leur faire
oublier ceux de Michel- Ange & de Raphaël.
On fait tous les ans à Paris plus de tragédies
que les Comédiens n'en peuvent ou n'en veulent
jouer ; mais quoique nous aimions la nouveauté autant
qu'aucun peuple du monde , j'efpère que notre
goût en poéfie ne fe perfectionnera jamais au point
de préférer ce qui eft nouveau à ce qui eft beau
jufqu'à oublier les tragédies de Racine & de Voltaire
, & à ne vouloir plus voir au théâtre François
que ces tragédies modernes , fi fort vantées par leurs
auteurs & applaudies par leurs amis.
M. M. compare les fuccès des Opéras de M. Gluck ,
à ceux qu'avoient nos anciens Opéras quand nous ne
connoifions que notre mufique; il ne fait pas attention
que ceux qui applaudiffent aujourd'hui Iphigénie &
Orphée, ont entendu Ernelinde, Céphale, Roland, &
nos meilleurs Opéras Comiques, qui tous, ſelon lui, ſont
purement de la musique Italienne adaptée à des paro-
Les françoifes.
M. M. répond qu'on a été obligé cet Eté de retirer
Iphigénie , & qu'Orphée a été réduit à des recettes
de 4 & de soo liv. ; cela pourroit arriver à des Opéras
joués en étépour la centième ou la cent- cinquantième
fois. Cependant Iphigénie & Orphée foutiennent
encore l'Opéra , & jamais il n'y a eu une recette
de 400 liv., ni même de 700 liv. Je fuis étonné
que M. M. fe permette de pareils moyens de critique.
68 MERCURE
Je ne fuis pas moins étonné qu'il perſiſte à vouloir
que chacunfe nomme en difputant fur les arts. Il voudroit
favoir fi je n'ai , comme lui , que de l'instinct ,
ou fi je fais accompagner une baffe , afin de juger
quel eft le degré d'autorité que je mérite.
Eh ! qu'importe le nom de celui qui ne demande
point qu'on l'en croie en rien fur fa parole, qui ne dogmatife
point,qui motive fes opinions & difcute des faits?
Quoi! le public aura befoin de ſavoir ſi je fuis favant
ou ignorant pour juger fi j'ai tort ou raiſon ? Et mes
Lecteurs ayant néceffairement des opinions trèsdiverfes
fur mon favoir faire , chacun d'eux aura
donc néceffairement , fur le fond de la queftion , une
opinion différente de celle de tous les autres ! Voilà
un moyen tout nouveau d'éclaircir les difputes.
Si j'avois la puérile vanité, ou, fi l'on veut, l'humilité
de mettre mon nom à quelques pages écrites à la hâte
fur une querelle paffagère de Mufique , M. M. pourroit
favoir que ce n'eft pas feulement dans les Concerts
de Paris que j'ai entendu de la Mufique Italienne
, comme il le dit ; mais que j'ai vu exécuter
de beaux Opéras de Sacchini , de Bach , &c . par de
très-habiles virtuofes, fur le théâtre d'une des grandes
capitales de l'Europe ; il fauroit que je n'ai jamais
été , comme il le fait entendre , enthoufiafte de Rameau
& de Mondonville ; il pourroit même fe fouvenir
qu'en difputant quelquefois avec lui fur la
Mufique Italienne & la Mufique Françoife , ce
n'étoit pas moi qui défendois les opéras de Rameau
& de Mondenville. Mais le Public n'en feroit pas
plus à portée de nous juger, & j'aurois le défavantage
de n'oppofer qu'un nom obfcur au nom juftement
célèbre de M. Marmontel ; ce feroit combattre avec
des armes trop inégales.
Dans la littérature comme au barreau , il me
femble que fi les Juges ne connoiffoient point le
nom des plaideurs , les procès n'en feroient pas plus
DE FRANCE. 69
mal jugés. C'est ce que je me propofe d'examiner
dans une autre occafion. En attendant, je prendrai la
liberté de dire à M. M. comme Nicomède ,
Seigneur , fi j'ai raifon , qu'importe qui je fois ?
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8
p. 308-309
AVIS concernant un Recueil de Musique de Chambre, composée par J. J. ROUSSEAU.
Début :
Toutes les productions du célèbre Rousseau, publiées pendant sa vie, ont toujours été reçues [...]
Mots clefs :
Recueil, Musique de chambre, Public, Jean-Jacques Rousseau, Thérèse Levasseur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS concernant un Recueil de Musique de Chambre, composée par J. J. ROUSSEAU.
AVIS concernant un Recueil de Mufique de
Chambre , compofée par J. J. Rousseau.
TOUTES OUTES les productions du célèbre Rouffeau ,
publiées pendant fa vie , ont toujours été reçues
avec une forte d'enthouſiaſme ; celles qu'on annonce
aujourd'hui , obtiendront fans doute un accueil en
core favorable. On a vu dans le Devin du Village.
& dans le Dictionnaire de Mufique , à quel degré
cet homme extraordinaid : " effédoit la pratique &
la théorie du plus raviffant des beaux Arts. Il eſt à
préfumer qu'on retrouvera la même fource de plaifirs
dans les nouvelles productions muficales que fa
Veuve vient offrir au public.
ce
On aime à fe repréfenter l'éloquent & profond
Auteur du Contrat-Social , modulant fur un clavier
des airs champêtres , des vaudevilles & des romances.
Mais on s'étonne de voir ce véhément Écrivain ,
génie libre & ficr , accoutumé à méditer fur les intérêts
des Souverains & des peuples , & né , ce ſemble,
pour leur faire adorer la juftice , oubliant tout-à-coup
fa deftinée gloricufe , pour embraffer la profeffion
des mercenaires , & devenir un fimple Copiſte de
mufique Celui qui confacra- des hymnes à la vertu ,
qui fut réveiller en nous l'inftinct fublime de la
liberté , qui fait encore retentir la voix de la nature
dans le coeur des mères , n'a- t- il donc pu fub
fifter du produit de fes chef- d'oeuvres ? La langue
françoife , entre fes mains , n'eft-elle pas
inftrument auffi mélodieux que celle du Taffe , auffi
riche que
celle de Pope , auffi expreffive que celle des
Orateurs de Rome & d'Athènes ? L'homme enfin qui
devoit tenir un des premiers rangs parmi fes fem--
blables , à qui , tôt ou tard , on élevera des monudevenue
un
DE FRANCE. 309
(
mens publics , étoit-il doncfait pour vivre & mourir
au fein de l'indigence ? Eft-ce là le fort d'un bienfaiteur
de l'humanité ? Profcrit par fes concitoyens ,
fugitif au milieu des Alpes , toléré chez une Nation
hoſpitalière , mais obligé d'impoſer à fon génie
un filence abfolu , il ne laiffe pour héritage à fa
refpectable . veuve , que des Mémoires dont elle ne
peut tirer aucun parti , parce que des convenances
fociales en arrêtent la publicité. L'unique resource
de Madame Rouleau confifte en un Recueil de petits
airs , compofés par l'Auteur d'Emile & d'Héloïfe ;
elle offre ce Recueil au public , moyennant une
foufcription d'un louis.
Ceux qui voudront foufcrire , pourront s'adreffer ,
avant la fin du mois de Décembre , à Paris , chez
Marchand , rue de Grenelle- Saint-Honoré ; à Marfeille
, chez la Porte , Libraire ; à Lyon , chez
Gaftard , Place de la Comédie ; à Bordeaux , chez
les frères Labottière , Marchands Libraires .
Chambre , compofée par J. J. Rousseau.
TOUTES OUTES les productions du célèbre Rouffeau ,
publiées pendant fa vie , ont toujours été reçues
avec une forte d'enthouſiaſme ; celles qu'on annonce
aujourd'hui , obtiendront fans doute un accueil en
core favorable. On a vu dans le Devin du Village.
& dans le Dictionnaire de Mufique , à quel degré
cet homme extraordinaid : " effédoit la pratique &
la théorie du plus raviffant des beaux Arts. Il eſt à
préfumer qu'on retrouvera la même fource de plaifirs
dans les nouvelles productions muficales que fa
Veuve vient offrir au public.
ce
On aime à fe repréfenter l'éloquent & profond
Auteur du Contrat-Social , modulant fur un clavier
des airs champêtres , des vaudevilles & des romances.
Mais on s'étonne de voir ce véhément Écrivain ,
génie libre & ficr , accoutumé à méditer fur les intérêts
des Souverains & des peuples , & né , ce ſemble,
pour leur faire adorer la juftice , oubliant tout-à-coup
fa deftinée gloricufe , pour embraffer la profeffion
des mercenaires , & devenir un fimple Copiſte de
mufique Celui qui confacra- des hymnes à la vertu ,
qui fut réveiller en nous l'inftinct fublime de la
liberté , qui fait encore retentir la voix de la nature
dans le coeur des mères , n'a- t- il donc pu fub
fifter du produit de fes chef- d'oeuvres ? La langue
françoife , entre fes mains , n'eft-elle pas
inftrument auffi mélodieux que celle du Taffe , auffi
riche que
celle de Pope , auffi expreffive que celle des
Orateurs de Rome & d'Athènes ? L'homme enfin qui
devoit tenir un des premiers rangs parmi fes fem--
blables , à qui , tôt ou tard , on élevera des monudevenue
un
DE FRANCE. 309
(
mens publics , étoit-il doncfait pour vivre & mourir
au fein de l'indigence ? Eft-ce là le fort d'un bienfaiteur
de l'humanité ? Profcrit par fes concitoyens ,
fugitif au milieu des Alpes , toléré chez une Nation
hoſpitalière , mais obligé d'impoſer à fon génie
un filence abfolu , il ne laiffe pour héritage à fa
refpectable . veuve , que des Mémoires dont elle ne
peut tirer aucun parti , parce que des convenances
fociales en arrêtent la publicité. L'unique resource
de Madame Rouleau confifte en un Recueil de petits
airs , compofés par l'Auteur d'Emile & d'Héloïfe ;
elle offre ce Recueil au public , moyennant une
foufcription d'un louis.
Ceux qui voudront foufcrire , pourront s'adreffer ,
avant la fin du mois de Décembre , à Paris , chez
Marchand , rue de Grenelle- Saint-Honoré ; à Marfeille
, chez la Porte , Libraire ; à Lyon , chez
Gaftard , Place de la Comédie ; à Bordeaux , chez
les frères Labottière , Marchands Libraires .
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