Oeuvre commentée (17)
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Détail
Liste
Résultats : 17 texte(s)
1
p. 71-77
LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
Début :
Je viens, Monsieur, de lire le Discours de M. JEAN-JACQUES ROUSSEAU de [...]
Mots clefs :
Rousseau, Société, Inégalité, Idées, Dieu, Discours, Hommes, Homme
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
LETTRE
Au fujet du Difcours de M. J. J.
ROUSSEAU de Genève , fur l'origine
& les fondemens de l'inégalité parmi les
Hommes.
E viens , Monfieur , de lire le Difcours
JEde M. JEAN - JACQUES ROUSSEAU de
Genève , fur l'origine & les fondemens de
l'inégalité parmi les hommes . J'ai admiré le
coloris de cet étrange tableau ; mais je n'ai
pu en admirer de même le deffein & la
repréſentation . Je fais grand cas du mérite
& des talens de M. ROUSSEAU , & je félicite
Genève qui eft auffi ma patrie, de le compter
parmi les hommes célebres aufquels elle a
donné le jour : mais je regrette qu'il ait
adopté des idées qui me paroiffent fi oppofées
au vrai , & fi peu propres à faire des
heureux .
On écrira fans doute beaucoup contre
ce nouveau Difcours , comme on a beaucoup
écrit contre celui qui a remporté le
72 MERCURE DE FRANCE.
Prix de l'Académie de Dijon : & parce
qu'on a beaucoup écrit & qu'on écrira
beaucoup encore contre M. ROUSSEAU , on
lui rendra plus cher un paradoxe qu'il n'a
que trop careffé . Pour moi , qui n'ai nulle
envie de faire un livre contre M. Rous-
SEAU , & qui fuis très- convaincu que la
difpute eft de tous les moyens celui qui
peut le moins fur ce génie hardi & indépendant
, je me borne à lui propofer d'approfondir
un raifonnement tout fimple , &
qui me femble renfermer ce qu'il y a de
plus effentiel dans la queftion.
Voici ce raifonnement.
Tout ce qui réfulte immédiatement des
facultés de l'homme ne doit- il pas être dit
réfulter de fa nature ? Or , je crois que l'on
démontre fort bien que l'état de fociété réfulte
immédiatement des facultés de l'homme
je n'en veux point alléguer d'autres
preuves à notre fçavant, Auteur que fes
propres idées fur l'établiffement des fociétés
; idées ingénieufes & qu'il a fi élégamment
exprimées dans la feconde partie de
fon Difcours. Si donc l'état de fociété découle
des facultés de l'homme , il eft naturel
à l'homme. Il feroit donc auffi déraifonnable
de fe plaindre de ce que ces facultés
en fe développant ont donné naiſſance
à cet état , qu'il le feroit de fe plaindre de
OCTOBRE . 1755 . 73
ce que Dieu a donné à l'homme de telles
facultés.
L'homme eft tel que l'exigeoit la place
qu'il devoit occuper dans l'Univers . Il у
falloit apparemment des hommes qui bâtiffent
des villes , comme il y falloit des
caftors qui conftruififfent des cabannes. -
Cette perfectibilité dans laquelle M. Rous-
SEAU fait conſiſter le caractere qui diftingue
éternellement l'homme de la brute, devoit
du propre aveu de l'Auteur , conduire
l'homme au point où nous le voyons aujourd'hui.
Vouloir que cela ne fut point ,
ce feroit vouloir que l'homme ne fut point
homme. L'aigle qui fe perd dans la nue ,
rampera- t-il dans la pouffiere comme le
ferpent ?
L'HommeSauvage de M. ROUSSEAU , cet
homme qu'il chérit avec tant de complaifance
, n'eft point du tout l'homme que DIEU a
voulu faire mais DIEU a fait des Orangoutangs
& des finges qui ne font pas hommes.
:
Quand donc M. ROUSSEAU déclame
avec tant de véhémence & d'obftination
contre l'état de fociété , il s'éleve fans y
penfer contre la vOLONTÉ de CELUI qui a
fait l'homme , & qui a ordonné cet étar.
Les faits font- ils autre chofe que l'expreffion
de cette VOLONTÉ ADORABLE ?
Lorfqu'avec le pinceau d'un LE BRUN ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur trace à nos yeux
l'effroyable peinture
des maux que l'Etat civil a enfantés ,
il oublie que la planette où l'on voit ces
chofes , fait partie d'un Tout immenſe qué
nous ne connoiffons point ; mais que nous
fçavons être l'ouvrage d'une SAGESSE
PARFAITE.
Aini , reconçons pour toujours à la chimérique
entrepriſe de prouver que l'homme
feroit mieux s'il étoit autrement : l'abeille
qui conftruit des cellules fi régulieres
voudra-t-elle juger de la façade du
Louvre ? Au nom du Bon- fens & de la
Raifon , prenons l'homme tel qu'il eft ,
avec toutes fes dépendances : laiffons aller
le monde comme il va ; & foyons fûrs qu'il
va auffi bien qu'il pouvoit aller.
S'il s'agiffoit de juftifier la PROVIDENCE
aux yeux des hommes , Leibnits & Pope
l'ont fait ; & les ouvrages immortels de
ces génies fublimes font des monumens
élevés à la gloire de la Raifon. Le Difcours
de M. ROUSSEAU eft un monument
élevé à l'efprit , mais à l'efprit chagrin &
mécontent de lui- même & des autres .
Lorfque notre Philofophe voudra confacrer
fes lumieres & fes talens à nous découvrir
les origines des chofes , à nous
montrer les développemens plus ou moins
lents des biens & des maux ; en un mot
OCTOBRE. 1755. 75
à fuivre l'humanité dans la courbe tortueufe
qu'elle décrit ; les tentatives de ce
génie original & fécond , pourront nous
valoir des connoiffances précieufes fur ces
fujets intéreffans. Nous nous emprefferons
alors à recueillir ces connoiffances , & à
offrir à l'Auteur le tribut de reconnoiffance
& d'éloges qu'elles lui auront mérité ,
& qui n'aura pas été , je m'affure , la
principale fin de fes recherches .
Il y a lieu , Monfieur , de s'étonner , &
je m'en étonnerois davantage , fi j'avois
moins été appellé à réfléchir fur les fources
de la diverfité des opinions des hommes
; il y a , dis- je , lieu de s'étonner qu'un
écrivain qui a fi bien connu les avantages
d'un bon gouvernement , & qui les a fi
bien peints dans fa belle dédicace à notre
République , où il a cru voir tous ces
avantages réunis , les ait fi- tôt & fi parfaitement
perdus de vûe dans fon Difcours.
On fait des efforts inutiles pour fe perfuader
qu'un écrivain qui feroit , fans doute,
fâché que l'on ne le crut pas judicieux
préférât férieufement d'aller paffer fa vie
dans les bois , fi fa fanté le lui permettoit ,
à vivre au milieu de concitoyens chéris &
dignes de l'être. Eut-on jamais préfumé
qu'un écrivain qui penfe avanceroit dans
un fiécle tel que le nôtre cet étrange para-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
doxe qui tenferme feul une fi grande foule
d'incontéquences , pour ne rien dire de
plus fou ? Si la nature reus a destinés à être
fainis , jaje presque affurer que l'état de
reqion est un état contre nature , త que
l'hom qui medite if an animal dépravé.
22 .
Janué en
commençant cette
Icture ; non deffein n'eft point de prouver
à Monfieur ROUSSEAU par des argumens
, qu'allez d'autres feront fans moi ,
& qu'il feroit peur être mieux que l'on ne
fit point , la fupériorité de l'état du Citoyen
fur l'état de l'homme fauvage ; qui eût
jamais imaginé que cela feroit mis en
queftion ! mon but eft uniquement d'ef-
Layer de faire fentir à notre Auteur combien
fes plaintes continuelles font fuper-
Alues & déplacées : & combien il eſt évident
que la focieté entroit dans la deftination
de notre être.
J'ai parlé à M. ROUSSEAU avec toute la
franchife que la relation de compatriote
authorife. J'ai une fi grande idée des qualités
de fon coeur , que je n'ai pas fongé
un inftant qu'il put ne pas prendre en bonne
part ces réflexions . L'amour feul de la
vérité me les a dictées . Si pourtant en les
faifant , il m'étoit échappé quelque chofe
qui pût déplaire à M. ROUSSEAU , je le
OCTOBRE. 1755 . 77
prie de me le pardonner , & d'être perfuadé
de la pureté de mes intentions .
Je ne dis plus qu'un mot ; c'eft fur la
pitié , cette vertu fi célébrée par notre Auteur
, & qui fut felon lui , le plus bel appade
l'homme dans l'enfance du monde.
Je prie M. ROUSSEAU de vouloir bien
réfléchir fur les queftions fuivantes .
nage
Un homme , ou tout autre être fenfible ,
qui n'auroit jamais connu la douleur ,
auroit il de la pitié , & feroit- il ému à la
vue d'un enfant qu'on égorgeroit ?
Pourquoi la populace , à qui M. Rous-
SEAU accorde une fi grande dofe de pitié ,
fe repaît-elle avec tant d'avidité du fpectacle
d'un malheureux expirant fur la roue ?
ha-
L'affection que les femelles des animaux
témoignent pour leurs petits , a -t- elle ces
petits pour objet , ou la mere ? Si par
fard c'étoit celle - ci , le bien être des petits
n'en auroit été que mieux affuré.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PHILOPOLIS , Citoyen de Genève.
A Genève , le 25 Août 1755 .
Au fujet du Difcours de M. J. J.
ROUSSEAU de Genève , fur l'origine
& les fondemens de l'inégalité parmi les
Hommes.
E viens , Monfieur , de lire le Difcours
JEde M. JEAN - JACQUES ROUSSEAU de
Genève , fur l'origine & les fondemens de
l'inégalité parmi les hommes . J'ai admiré le
coloris de cet étrange tableau ; mais je n'ai
pu en admirer de même le deffein & la
repréſentation . Je fais grand cas du mérite
& des talens de M. ROUSSEAU , & je félicite
Genève qui eft auffi ma patrie, de le compter
parmi les hommes célebres aufquels elle a
donné le jour : mais je regrette qu'il ait
adopté des idées qui me paroiffent fi oppofées
au vrai , & fi peu propres à faire des
heureux .
On écrira fans doute beaucoup contre
ce nouveau Difcours , comme on a beaucoup
écrit contre celui qui a remporté le
72 MERCURE DE FRANCE.
Prix de l'Académie de Dijon : & parce
qu'on a beaucoup écrit & qu'on écrira
beaucoup encore contre M. ROUSSEAU , on
lui rendra plus cher un paradoxe qu'il n'a
que trop careffé . Pour moi , qui n'ai nulle
envie de faire un livre contre M. Rous-
SEAU , & qui fuis très- convaincu que la
difpute eft de tous les moyens celui qui
peut le moins fur ce génie hardi & indépendant
, je me borne à lui propofer d'approfondir
un raifonnement tout fimple , &
qui me femble renfermer ce qu'il y a de
plus effentiel dans la queftion.
Voici ce raifonnement.
Tout ce qui réfulte immédiatement des
facultés de l'homme ne doit- il pas être dit
réfulter de fa nature ? Or , je crois que l'on
démontre fort bien que l'état de fociété réfulte
immédiatement des facultés de l'homme
je n'en veux point alléguer d'autres
preuves à notre fçavant, Auteur que fes
propres idées fur l'établiffement des fociétés
; idées ingénieufes & qu'il a fi élégamment
exprimées dans la feconde partie de
fon Difcours. Si donc l'état de fociété découle
des facultés de l'homme , il eft naturel
à l'homme. Il feroit donc auffi déraifonnable
de fe plaindre de ce que ces facultés
en fe développant ont donné naiſſance
à cet état , qu'il le feroit de fe plaindre de
OCTOBRE . 1755 . 73
ce que Dieu a donné à l'homme de telles
facultés.
L'homme eft tel que l'exigeoit la place
qu'il devoit occuper dans l'Univers . Il у
falloit apparemment des hommes qui bâtiffent
des villes , comme il y falloit des
caftors qui conftruififfent des cabannes. -
Cette perfectibilité dans laquelle M. Rous-
SEAU fait conſiſter le caractere qui diftingue
éternellement l'homme de la brute, devoit
du propre aveu de l'Auteur , conduire
l'homme au point où nous le voyons aujourd'hui.
Vouloir que cela ne fut point ,
ce feroit vouloir que l'homme ne fut point
homme. L'aigle qui fe perd dans la nue ,
rampera- t-il dans la pouffiere comme le
ferpent ?
L'HommeSauvage de M. ROUSSEAU , cet
homme qu'il chérit avec tant de complaifance
, n'eft point du tout l'homme que DIEU a
voulu faire mais DIEU a fait des Orangoutangs
& des finges qui ne font pas hommes.
:
Quand donc M. ROUSSEAU déclame
avec tant de véhémence & d'obftination
contre l'état de fociété , il s'éleve fans y
penfer contre la vOLONTÉ de CELUI qui a
fait l'homme , & qui a ordonné cet étar.
Les faits font- ils autre chofe que l'expreffion
de cette VOLONTÉ ADORABLE ?
Lorfqu'avec le pinceau d'un LE BRUN ,
D
74
MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur trace à nos yeux
l'effroyable peinture
des maux que l'Etat civil a enfantés ,
il oublie que la planette où l'on voit ces
chofes , fait partie d'un Tout immenſe qué
nous ne connoiffons point ; mais que nous
fçavons être l'ouvrage d'une SAGESSE
PARFAITE.
Aini , reconçons pour toujours à la chimérique
entrepriſe de prouver que l'homme
feroit mieux s'il étoit autrement : l'abeille
qui conftruit des cellules fi régulieres
voudra-t-elle juger de la façade du
Louvre ? Au nom du Bon- fens & de la
Raifon , prenons l'homme tel qu'il eft ,
avec toutes fes dépendances : laiffons aller
le monde comme il va ; & foyons fûrs qu'il
va auffi bien qu'il pouvoit aller.
S'il s'agiffoit de juftifier la PROVIDENCE
aux yeux des hommes , Leibnits & Pope
l'ont fait ; & les ouvrages immortels de
ces génies fublimes font des monumens
élevés à la gloire de la Raifon. Le Difcours
de M. ROUSSEAU eft un monument
élevé à l'efprit , mais à l'efprit chagrin &
mécontent de lui- même & des autres .
Lorfque notre Philofophe voudra confacrer
fes lumieres & fes talens à nous découvrir
les origines des chofes , à nous
montrer les développemens plus ou moins
lents des biens & des maux ; en un mot
OCTOBRE. 1755. 75
à fuivre l'humanité dans la courbe tortueufe
qu'elle décrit ; les tentatives de ce
génie original & fécond , pourront nous
valoir des connoiffances précieufes fur ces
fujets intéreffans. Nous nous emprefferons
alors à recueillir ces connoiffances , & à
offrir à l'Auteur le tribut de reconnoiffance
& d'éloges qu'elles lui auront mérité ,
& qui n'aura pas été , je m'affure , la
principale fin de fes recherches .
Il y a lieu , Monfieur , de s'étonner , &
je m'en étonnerois davantage , fi j'avois
moins été appellé à réfléchir fur les fources
de la diverfité des opinions des hommes
; il y a , dis- je , lieu de s'étonner qu'un
écrivain qui a fi bien connu les avantages
d'un bon gouvernement , & qui les a fi
bien peints dans fa belle dédicace à notre
République , où il a cru voir tous ces
avantages réunis , les ait fi- tôt & fi parfaitement
perdus de vûe dans fon Difcours.
On fait des efforts inutiles pour fe perfuader
qu'un écrivain qui feroit , fans doute,
fâché que l'on ne le crut pas judicieux
préférât férieufement d'aller paffer fa vie
dans les bois , fi fa fanté le lui permettoit ,
à vivre au milieu de concitoyens chéris &
dignes de l'être. Eut-on jamais préfumé
qu'un écrivain qui penfe avanceroit dans
un fiécle tel que le nôtre cet étrange para-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
doxe qui tenferme feul une fi grande foule
d'incontéquences , pour ne rien dire de
plus fou ? Si la nature reus a destinés à être
fainis , jaje presque affurer que l'état de
reqion est un état contre nature , త que
l'hom qui medite if an animal dépravé.
22 .
Janué en
commençant cette
Icture ; non deffein n'eft point de prouver
à Monfieur ROUSSEAU par des argumens
, qu'allez d'autres feront fans moi ,
& qu'il feroit peur être mieux que l'on ne
fit point , la fupériorité de l'état du Citoyen
fur l'état de l'homme fauvage ; qui eût
jamais imaginé que cela feroit mis en
queftion ! mon but eft uniquement d'ef-
Layer de faire fentir à notre Auteur combien
fes plaintes continuelles font fuper-
Alues & déplacées : & combien il eſt évident
que la focieté entroit dans la deftination
de notre être.
J'ai parlé à M. ROUSSEAU avec toute la
franchife que la relation de compatriote
authorife. J'ai une fi grande idée des qualités
de fon coeur , que je n'ai pas fongé
un inftant qu'il put ne pas prendre en bonne
part ces réflexions . L'amour feul de la
vérité me les a dictées . Si pourtant en les
faifant , il m'étoit échappé quelque chofe
qui pût déplaire à M. ROUSSEAU , je le
OCTOBRE. 1755 . 77
prie de me le pardonner , & d'être perfuadé
de la pureté de mes intentions .
Je ne dis plus qu'un mot ; c'eft fur la
pitié , cette vertu fi célébrée par notre Auteur
, & qui fut felon lui , le plus bel appade
l'homme dans l'enfance du monde.
Je prie M. ROUSSEAU de vouloir bien
réfléchir fur les queftions fuivantes .
nage
Un homme , ou tout autre être fenfible ,
qui n'auroit jamais connu la douleur ,
auroit il de la pitié , & feroit- il ému à la
vue d'un enfant qu'on égorgeroit ?
Pourquoi la populace , à qui M. Rous-
SEAU accorde une fi grande dofe de pitié ,
fe repaît-elle avec tant d'avidité du fpectacle
d'un malheureux expirant fur la roue ?
ha-
L'affection que les femelles des animaux
témoignent pour leurs petits , a -t- elle ces
petits pour objet , ou la mere ? Si par
fard c'étoit celle - ci , le bien être des petits
n'en auroit été que mieux affuré.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PHILOPOLIS , Citoyen de Genève.
A Genève , le 25 Août 1755 .
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Résumé : LETTRE Au sujet du Discours de M. J. J. ROUSSEAU de Genève, sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les Hommes.
Dans une lettre signée Philopolis, citoyen de Genève, publiée dans le Mercure de France en octobre 1755, l'auteur critique le 'Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes' de Jean-Jacques Rousseau. Philopolis admire le style de Rousseau mais rejette ses idées, les jugeant contraires à la vérité et nuisibles au bonheur. Il prédit que le discours suscitera des controverses. Selon Philopolis, la société, née des facultés humaines, est naturelle et critiquer la société revient à critiquer la volonté divine. Rousseau idéalise un 'homme sauvage' que Philopolis considère comme inexistant. Il prône l'acceptation de l'homme tel qu'il est et reconnaît la sagesse divine dans l'ordre du monde. Philopolis compare les critiques de Rousseau à une entreprise chimérique et cite les œuvres de Leibniz et Pope pour justifier la providence. Il s'étonne des contradictions entre les idées de Rousseau sur le gouvernement et celles de son discours, doutant que Rousseau préfère réellement une vie solitaire aux avantages de la société. La lettre pose également des questions sur la pitié, une vertu célébrée par Rousseau, et se termine par des formules de politesse, datées du 25 août 1755.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 119-124
« DISCOURS sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-Jacques [...] »
Début :
DISCOURS sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-Jacques [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Inégalité, République de Genève, Hommes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « DISCOURS sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-Jacques [...] »
DISCOURS fur l'origine & les fondemens
110 MERCURE DE FRANCE.
de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-
Jacques Rouffeau de Genève. Non in depravatis
, fed in his quæ benè fecundùm naturam
fe habere , confiderandum eft quid fit
naturale. Ariftot. Polit Lib. 2. A Amfterdam
, chez Marie - Michel Rey , & ſe trouve
à Paris , chez Piffot , quay de Conty.
Cet ouvrage eft auffi bien imprimé qu'il
eft bien écrit. Il eft dédié à la République
de Genève. L'Epître que l'Auteur lui adreffe
, nous a paru de la plus grande beauté.
Après avoir loué la conftitution & la fageffe
du gouvernement de cette République
, il palle à l'éloge de fon pere , & le
peint avec des traits qui font trop remarquables
& trop dignes d'eftime pour ne pas
les citer ici . Je ne me rappelle point , dit
l'auteur , fans la plus douce émotion , la
mémoire du vertueux citoyen de qui j'ai
reçu le jour , & qui fouvent entretint mon
enfance du refpect qui vous étoit dû. Je le
vois encore vivant du travail de fes mains ,
& nourriffant fon ame des vérités les plus
fublimes. Je vois Tacite , Plutarque &
Grotius mêlés devant lui avec les inftrumens
de fon métier : je vois à fes côtés un
fils chéri , recevant avec trop peu de fruitles
tendres inftructions du meilleur des
peres..... Tels font , magnifiques & trèshonorés
Seigneurs , les Citoyens & mêine
les
OCTOBRE . 1755. 121
les fimples habitans nés dans l'Etat que
vous gouvernez . Tels font ces hommes
inftruits & fenfés , dont , fous le nom
d'ouvriers & de peuple , on a chez les autres
Nations des idées fi baffes & fi fauffes.
Mon pere , je l'avoue avec joie , n'étoit
point diftingué parmi fes concitoyens ; il
n'étoit que ce qu'ils font tous , & tel qu'il
étoit , il n'y a point de pays où fa fociété
n'eût été recherchée , cultivée , & même
avec fruit par les plus honnêtes gens.
La peinture qu'il fait enfuite des femmes
de Genève n'eſt pas moins intéreЛlante.
Quelle touche ! quel coloris ! c'est l'Eve
de Milton dans l'état de pure innocence.
Pourrois -je oublier , s'écrie-t- il affectueufement
, cette précieufe moitié de la République
qui fait le bonheur de l'autre , &
dont la douceur & la fageffe y maintiennent
les bonnes moeurs ! Aimables & vertueufes
citoyennes , le fort de votre fexe
fera toujours de gouverner le nôtre ! Heureux
, quand votre chafte pouvoir exercé
feulement dans l'union conjugale , ne
fe fait fentir que pour la gloire de l'état &
le bonheur public ! C'eft ainfi que les femmes
commandoient à Sparte , & c'eft ainfi
que vous méritez de commander à Genève .
Quel homme barbare pouroit réfifter à la
voix de l'honneur & de la raifon dans la
F
122 MERCURE DE FRANCE.
bouché d'une tendre époufe , & qui ne
mépriferoit un vain luxe , en voyant votre
fimple & modefte parure qui , par l'éclat
qu'elle tient de vous , femble être la plus
favorable à la beauté ? c'eſt donc à vous de
maintenir toujours , par votre aimable &
innocent empire , & par votre efprit infinuant
l'amour des loix dans l'état , & la
concorde parmi les citoyens ; de réunir par
d'heureux mariages les familles divifées ;
& fur-tout de corriger par la perfuafive
douceur de vos leçons & par les graces modeftes
de votre entretien , les travers que
nos jeunes gens vont prendre en d'autres
pays , d'où , au lieu de tant de chofes utiles
dont ils pourroient profiter , ils ne rapportent
avec un ton puérile , & des airs
ridicules pris parmi des femmes perdues ,
que l'admiration de je ne fçai quelles prétendues
grandeurs , frivoles dédommagemens
de la fervitude qui ne vaudront jamais
l'augufte liberté. Soyez donc toujours
ce que vous êtes, les chaftes gardiennes des
moeurs & les doux liens de la paix , & conti
nuez de faire valoir en toute occafion les
droits du coeur & de la nature au profit du
devoir & de la vertu .
Qu'une jeuneffe diffolue , ajoute-t- il ,
aille chercher ailleurs des plaifirs faciles &
de longs repentirs. Que les prétendus gens
OCTOBRE. 1755. 123
de goût admirent en d'autres lieux la grandeur
des palais , la beauté des équipages ,
les fuperbes ameublemens , la pompe des
fpectacles , & tous les rafinemens de la
moleffe & du luxe. A Genève on ne trouvera
que des hommes , mais pourtant un
tel fpectacle a bien fon prix , & ceux qui
le rechercheront , vaudront bien les admirateurs
du reſte.
Les bornes que nous nous prefcrivons ,
& les différentes matieres dont nous fommes
preffés , ne nous permettent pas de
nous étendre fur la préface & fur le difcours
qu'a fait naître la queſtion propofée
par l'Académie de Dijon . Quelle est l'origine
de l'inégalité parmi les hommes , &fi
elle eft autorisée par la loi naturelle? M.Rouffeau
a faifi le côté paradoxal . Il eût été à
défirer qu'il eût préféré le fens contraire ,
& qu'il eût employé , pour prouver les
avantages de l'état de Société , cette éloquence
mâle & perfuafive , cette chaleur
de ftyle , & cette force de logique dont il
s'eft fervi pour en montrer les défauts ou
les abus. Un de fes compatriotes ( a ) a
tâché de le combattre. Son zele eft d'autant
plus louable , qu'il eft accompagné de
lumieres & de politeffe. Mais quelque foit
le mérite de ce défenfeur , il a befoin d'être
(a)Dans la lettre qui commence cette partie
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
fecondé contre un adverfaire fi fort. Pour
fortifier le bon parti , nous allons joindre
ici une lettre que M. de Voltaire a écrite à
M. Rouſſeau fur ce fujet , & qui eſt datée
du 30 Août 1755. Son badinage eft fouvent
plus philofophique & fait plus d'effet
que le ton férieux des autres .
110 MERCURE DE FRANCE.
de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-
Jacques Rouffeau de Genève. Non in depravatis
, fed in his quæ benè fecundùm naturam
fe habere , confiderandum eft quid fit
naturale. Ariftot. Polit Lib. 2. A Amfterdam
, chez Marie - Michel Rey , & ſe trouve
à Paris , chez Piffot , quay de Conty.
Cet ouvrage eft auffi bien imprimé qu'il
eft bien écrit. Il eft dédié à la République
de Genève. L'Epître que l'Auteur lui adreffe
, nous a paru de la plus grande beauté.
Après avoir loué la conftitution & la fageffe
du gouvernement de cette République
, il palle à l'éloge de fon pere , & le
peint avec des traits qui font trop remarquables
& trop dignes d'eftime pour ne pas
les citer ici . Je ne me rappelle point , dit
l'auteur , fans la plus douce émotion , la
mémoire du vertueux citoyen de qui j'ai
reçu le jour , & qui fouvent entretint mon
enfance du refpect qui vous étoit dû. Je le
vois encore vivant du travail de fes mains ,
& nourriffant fon ame des vérités les plus
fublimes. Je vois Tacite , Plutarque &
Grotius mêlés devant lui avec les inftrumens
de fon métier : je vois à fes côtés un
fils chéri , recevant avec trop peu de fruitles
tendres inftructions du meilleur des
peres..... Tels font , magnifiques & trèshonorés
Seigneurs , les Citoyens & mêine
les
OCTOBRE . 1755. 121
les fimples habitans nés dans l'Etat que
vous gouvernez . Tels font ces hommes
inftruits & fenfés , dont , fous le nom
d'ouvriers & de peuple , on a chez les autres
Nations des idées fi baffes & fi fauffes.
Mon pere , je l'avoue avec joie , n'étoit
point diftingué parmi fes concitoyens ; il
n'étoit que ce qu'ils font tous , & tel qu'il
étoit , il n'y a point de pays où fa fociété
n'eût été recherchée , cultivée , & même
avec fruit par les plus honnêtes gens.
La peinture qu'il fait enfuite des femmes
de Genève n'eſt pas moins intéreЛlante.
Quelle touche ! quel coloris ! c'est l'Eve
de Milton dans l'état de pure innocence.
Pourrois -je oublier , s'écrie-t- il affectueufement
, cette précieufe moitié de la République
qui fait le bonheur de l'autre , &
dont la douceur & la fageffe y maintiennent
les bonnes moeurs ! Aimables & vertueufes
citoyennes , le fort de votre fexe
fera toujours de gouverner le nôtre ! Heureux
, quand votre chafte pouvoir exercé
feulement dans l'union conjugale , ne
fe fait fentir que pour la gloire de l'état &
le bonheur public ! C'eft ainfi que les femmes
commandoient à Sparte , & c'eft ainfi
que vous méritez de commander à Genève .
Quel homme barbare pouroit réfifter à la
voix de l'honneur & de la raifon dans la
F
122 MERCURE DE FRANCE.
bouché d'une tendre époufe , & qui ne
mépriferoit un vain luxe , en voyant votre
fimple & modefte parure qui , par l'éclat
qu'elle tient de vous , femble être la plus
favorable à la beauté ? c'eſt donc à vous de
maintenir toujours , par votre aimable &
innocent empire , & par votre efprit infinuant
l'amour des loix dans l'état , & la
concorde parmi les citoyens ; de réunir par
d'heureux mariages les familles divifées ;
& fur-tout de corriger par la perfuafive
douceur de vos leçons & par les graces modeftes
de votre entretien , les travers que
nos jeunes gens vont prendre en d'autres
pays , d'où , au lieu de tant de chofes utiles
dont ils pourroient profiter , ils ne rapportent
avec un ton puérile , & des airs
ridicules pris parmi des femmes perdues ,
que l'admiration de je ne fçai quelles prétendues
grandeurs , frivoles dédommagemens
de la fervitude qui ne vaudront jamais
l'augufte liberté. Soyez donc toujours
ce que vous êtes, les chaftes gardiennes des
moeurs & les doux liens de la paix , & conti
nuez de faire valoir en toute occafion les
droits du coeur & de la nature au profit du
devoir & de la vertu .
Qu'une jeuneffe diffolue , ajoute-t- il ,
aille chercher ailleurs des plaifirs faciles &
de longs repentirs. Que les prétendus gens
OCTOBRE. 1755. 123
de goût admirent en d'autres lieux la grandeur
des palais , la beauté des équipages ,
les fuperbes ameublemens , la pompe des
fpectacles , & tous les rafinemens de la
moleffe & du luxe. A Genève on ne trouvera
que des hommes , mais pourtant un
tel fpectacle a bien fon prix , & ceux qui
le rechercheront , vaudront bien les admirateurs
du reſte.
Les bornes que nous nous prefcrivons ,
& les différentes matieres dont nous fommes
preffés , ne nous permettent pas de
nous étendre fur la préface & fur le difcours
qu'a fait naître la queſtion propofée
par l'Académie de Dijon . Quelle est l'origine
de l'inégalité parmi les hommes , &fi
elle eft autorisée par la loi naturelle? M.Rouffeau
a faifi le côté paradoxal . Il eût été à
défirer qu'il eût préféré le fens contraire ,
& qu'il eût employé , pour prouver les
avantages de l'état de Société , cette éloquence
mâle & perfuafive , cette chaleur
de ftyle , & cette force de logique dont il
s'eft fervi pour en montrer les défauts ou
les abus. Un de fes compatriotes ( a ) a
tâché de le combattre. Son zele eft d'autant
plus louable , qu'il eft accompagné de
lumieres & de politeffe. Mais quelque foit
le mérite de ce défenfeur , il a befoin d'être
(a)Dans la lettre qui commence cette partie
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
fecondé contre un adverfaire fi fort. Pour
fortifier le bon parti , nous allons joindre
ici une lettre que M. de Voltaire a écrite à
M. Rouſſeau fur ce fujet , & qui eſt datée
du 30 Août 1755. Son badinage eft fouvent
plus philofophique & fait plus d'effet
que le ton férieux des autres .
Fermer
Résumé : « DISCOURS sur l'origine & les fondemens de l'inégalité parmi les hommes, par Jean-Jacques [...] »
Le texte présente le 'Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes' de Jean-Jacques Rousseau, publié à Amsterdam et disponible à Paris. Cet ouvrage est bien imprimé et rédigé. Rousseau le dédie à la République de Genève, qu'il admire pour sa constitution et sa sagesse. Dans sa dédicace, il honore son père, qu'il considère comme un modèle de vertu et d'éducation. Il exalte également les femmes de Genève, les comparant à Ève dans son état d'innocence, et les félicite pour leur rôle dans la préservation des bonnes mœurs et de la concorde. Rousseau critique les jeunes gens genevois qui adoptent des comportements frivoles lors de leurs voyages à l'étranger, préférant les valeurs simples et authentiques de Genève. Le texte aborde une question posée par l'Académie de Dijon concernant l'origine de l'inégalité parmi les hommes et si elle est autorisée par la loi naturelle. Rousseau choisit d'explorer le côté paradoxal de cette question. Un compatriote de Rousseau tente de le contredire, mais son argumentation nécessite un soutien supplémentaire. Pour enrichir le débat, une lettre de Voltaire à Rousseau est incluse, remarquée pour son badinage philosophique et son efficacité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 124-130
Lettre de M. de Voltaire à M. Rousseau.
Début :
J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain : je vous [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Rousseau, Hommes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre de M. de Voltaire à M. Rousseau.
Lettre de M. de Voltaire à M. Rouffeau.
J'ai reçu , Monfieur , votre nouveau
livre contre le genre humain : je vous
remercie . Vous plairez aux hommes à qui
vous dites leurs vérités , & vous ne les corrigerez
pas . Vous peignez avec des couleurs
bien vraies les horreurs de la fociété
humaine , dont l'ignorance & la foibleffe
fe promettent tant de douceurs. On n'a
jamais employé tant d'efprit à nous rendre
bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage , cependant
comme il y a foixante ans que j'en
ai perdu l'habitude , je fens malheureuſement
qu'il m'eft impoffible de la reprendre,
& je laiffe cefte allure naturelle à ceux
qui en font plus dignes que vous & moi.
Je ne peux non plus m'embarquer pour .
aller trouver les fauvages du Canada , premierement
, parce que les maladies aufquelles
je fuis condamné , me rendent un
OCTOBRE . 1755. 125
médecin d'Europe néceffaire. Secondément
, parce que les exemples de nos nations
ont rendu les fauvages prefque auffi
méchans que nous. Je me borne à être un
fauvage paisible dans la folitude que j'ai
choifie auprès de votre patrie , où vous
devriez être.
J'avoue que les Belles - Lettres & les
Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent de fa
vie un tiffu de malheurs ; ceux de Galilée
le firent gémir dans les prifons à 70 ans ,
pour avoir connu le mouvement de la
terre ; & ce qu'il y a de plus honteux , c'eft
qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de J ..... Si j'ofois
me compter parmi ceux dont les travaux
n'ont eu que la perfécution pour récompenſe
, je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre ,du jour
que je donnai la Tragédie d'Edipe , une
bibliothèque de calomnies ridicules contre
moi : un Prêtre ex-Jéfuite que j'avois fauvé
du dernier fupplice , me payant par des
libelles diffamatoires , du fervice que je
lui avois rendu ; un homme plus coupable
- encore , faifant imprimer mon propre ou-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
vrage du fiecle de Louis XIV. avec des
notes où la plus craffe ignorance débite
les impoſtures les plus effrontées ; un autre
qui vend à un Libraire une prétendue
Hiftoire univerfelle fous mon nom , & le
Libraire affez avide & affez fot , pour imprimer
ce tiffu informe de bévûes , de fauffes
dates , de faits & de noms eftropiés ,
& enfin des hommes affez lâches & affez
méchans pour m'imputer cette raplodie .
Je vous ferois voir la fociété infectée de
ce nouveau genre d'hommes inconnus à
toute l'antiquité , qui ne pouvant embraffer
une profeffion honnête , foit de laquais ,
foit de manoeuvre , & fçachant malheureufement
écrire , fe font des courtiers de la
littérature , volent des manufcrits , les défigurent
& les vendent.
Je pourrois me plaindre qu'une plaifanterie
faite il y a plus de trente ans fur le
même fujet , que Chapelain eut la bêtife
de traiter férieufement , court aujoud'hui le
monde par l'infidélité de l'infame avarice
de ces malheureux qui l'ont défigurée avec
autant de fottife que de malice , & qui au.
bout de trente ans vendent partout cet ouvrage
, lequel certainement n'eft plus le
mien , & qui eft devenu le leur, J'ajouterois
qu'en dernier lieu , on a ofé feuilleter
dans les archives les plus refpectables ,
OCTOBRE. 1755. 1.27
& y voler une partie des mémoires que j'y
avois mis en dépôt , lorsque j'étois Hiftoriographe
de France , & qu'on a vendu à
un Libraire de Paris le fruit de mes travaux.
Je vous peindrois l'ingratitude ,
l'impoſture & la rapine , me pourſuivant
jufqu'aux pieds des Alpes , & jufqu'au
bord de mon tombeau.
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la réputation
, ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui de tous les tems ont
inondé la terre. Avouez que ni Cicéron ,
ni Lucrece , ni Virgile , ni Horace , ne furent
les Auteurs des profcriptions de Marius
, de Silla , de ce débauché d'Antoine ,
de cet imbécile Lépide , de ce tyran
fans courage Octave , furnommé fi lâchement
Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
Tragédie du Cid ne caufa pas les guerres
de la fronde. Les grands crimes n'ont été
commis que par de célebres ignorans . Ce
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eft l'infatiable
cupidité , & l'indomptable orgueil des
hommes , depuis Thamas Kouli-Kan , qui
ne fçavoit pas lire , jufqu'à un Commis
de la Douane qui ne fçait que chiffrer.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Les Lettres nourriffent l'ame , la rectifient ,
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille qui
s'emportoit contre la gloire , & le P.Mallebranche
dont l'imagination brillante écrivoit
contre l'imagination.
M. Chappuis m'apprend que votre fanté
eft bien mauvaife ; il faudroit venir la
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de mes vaches &
brouter des herbes.
Je fuis très -philofophiquement , & c.
LES OEUVRES de M. Coffin ancien Recteur
de l'Univerfité , & Principal du College
de Dormans - Beauvais , 2. vol. A
Paris , chez Defaint & Saillant , rue faint
Jean de Beauvais , & Thomas Hériffant ,
rue faint Jacques , 1755 .
Un homme zélé pour la gloire des Lettres
, & pour la mémoire de M. Coffin ,
vient de faire préfent au public de ce Recueil
, à la tête duquel il a mis l'éloge
hiftorique de l'Auteur par M. Langlet
Avocat au Parlement. Ce Recueil fait connoître
M. Coffin comme Auteur. On y
voit fes talens oratoires & poétiques ; l'éloge
hiftorique acheve , pour ainfi dire ,
cet homme illuftre , en préfentant le RecOCTOBRE.
1755 129
teur & le Principal . Cet éloge en mérite
lui-même de très- grands par l'élégance &
la vérité qui le caractérisent. Ce n'eft pas
un vain panégyrique appuyé fur des mots
vagues qui vont à tout, & qui ne prouvent
rien. C'eſt une louange propre fondée fur
des faits qui la conftatent. Voilà la meilleure
façon de louer , & peut être la ſeule
convenable. A l'égard du Recueil, nous en
rendrons compte inceffamment , il eft trop
précieux à la littérature pour n'être qu'annoncé.
CHYMIE MEDICINALE , contenant
la maniere de préparer les remedes
les plus ufités , & la méthode de les employer
pour la guérifon des maladies , z
vol . in- 12 . nouvelle édition * ; par M. Malouin
, Médecin ordinaire de Sa Majesté
la Reine , ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , de
l'Académie royale des Sciences , de la Societé
royale de Londres , Cenfeur royal
des livres , & nous ofons ajouter grand
guériffeur de profeffion , qui , felon nous ,
n'eft pas la moins recommandable de fes
* Nous l'avons annoncée d'avance dans le Mercure
d'Avril 1755 , pag. 99. Ceux de Septembre &
Octobre 1750 , ont fait mention de la premiere
édition, pag . 135 , & pag. 129.
F v
128 MERCURE DE FRANCE.
Les Lettres nourriffent l'ame , la rectifient ,
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille qui
s'emportoit contre la gloire , & le P.Mallebranche
dont l'imagination brillante écrivoit
contre l'imagination.
M. Chappuis m'apprend que votre fanté
eft bien mauvaife ; il faudroit venir la
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de mes vaches &
brouter des herbes.
Je fuis très-philofophiquement , &c.
LES OEUVRES de M. Coffin ancien Recteur
de l'Univerfité , & Principal du College
de Dormans - Beauvais , 2. vol . A
Paris , chez Defaint & Saillant , rue faint
Jean de Beauvais , & Thomas Hériffant ,
rue faint Jacques , 1755 .
Un homme zélé pour la gloire des Lettres
, & pour la mémoire de M. Coffin ,
vient de faire préfent au public de ce Recueil
, à la tête duquel il a mis l'éloge
hiftorique de l'Auteur par M. Langlet
Avocat au Parlement. Ce Recueil fait connoître
M. Coffin comme Auteur. On y
voit fes talens oratoires & poétiques ; l'éloge
hiftorique acheve , pour ainfi dire ,
cet homme illuftre , en préfentant le RecOCTOBRE.
1755 129
teur & le Principal . Cet éloge en mérite
lui-même de très- grands par l'élégance &
la vérité qui le caractérisent. Ce n'eft pas
un vain panégyrique appuyé fur des mots
vagues qui vont à tout, & qui ne prouvent
rien. C'est une louange propre fondée fur
des faits qui la conftatent. Voilà la meilleure
façon de louer , & peut être la ſeule
convenable. A l'égard du Recueil, nous en
rendrons compte inceffamment , il eft trop
précieux à la littérature pour n'être qu'annoncé.
CHYMIE MEDICINALE , contenant
la maniere de préparer les remedes
les plus ufités , & la méthode de les employer
pour la guérifon des maladies , 2
vol. in- 12 . nouvelle édition * ; par M. Malouin
, Médecin ordinaire de Sa Majesté
la Reine , ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , de
l'Académie royale des Sciences , de la Societé
royale de Londres , Cenfeur royal
des livres , & nous ofons ajouter grand
guériffeur de profeffion , qui , felon nous ,
n'eft pas la moins recommandable de fes
* Nous l'avons annoncée d'avance dans le Mercure
d'Avril 1755 , pag. 99. Ceux de Septembre &
Octobre 1750 , ont fait mention de la premiere
édition, pag. 135 , & pag. 129.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
qualités. Nous le fçavons par notre propre:
expérience , & nous avons pour garand
la Cour ainfi que la Ville.
Ce livre utile fe vend chez d'Houry pe
re , rue de la Vieille Bouclerie. Il eft de :
pure pratique , & fait pour être confulté
de tout le monde . Il eft approuvé de la
Faculté & de l'Académie . Nous en parlerons
inceffamment plus au long , & avee
tout l'éloge que l'ouvrage & l'auteur méritent.
Nous nous contenterons de dire aujourd'hui
qu'aucun Médecin n'eft plus pénétré
de la vérité de fon art , ne l'a plus
approfondi , & ne l'exerce avec plus de
fageffe & de fuccès que M. Malouin. II
compte les fiens par les guérifons qu'il
opere , plus encore que par le nombre des
malades qu'il voit , & ce font là les vrais
fuccès.
J'ai reçu , Monfieur , votre nouveau
livre contre le genre humain : je vous
remercie . Vous plairez aux hommes à qui
vous dites leurs vérités , & vous ne les corrigerez
pas . Vous peignez avec des couleurs
bien vraies les horreurs de la fociété
humaine , dont l'ignorance & la foibleffe
fe promettent tant de douceurs. On n'a
jamais employé tant d'efprit à nous rendre
bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage , cependant
comme il y a foixante ans que j'en
ai perdu l'habitude , je fens malheureuſement
qu'il m'eft impoffible de la reprendre,
& je laiffe cefte allure naturelle à ceux
qui en font plus dignes que vous & moi.
Je ne peux non plus m'embarquer pour .
aller trouver les fauvages du Canada , premierement
, parce que les maladies aufquelles
je fuis condamné , me rendent un
OCTOBRE . 1755. 125
médecin d'Europe néceffaire. Secondément
, parce que les exemples de nos nations
ont rendu les fauvages prefque auffi
méchans que nous. Je me borne à être un
fauvage paisible dans la folitude que j'ai
choifie auprès de votre patrie , où vous
devriez être.
J'avoue que les Belles - Lettres & les
Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent de fa
vie un tiffu de malheurs ; ceux de Galilée
le firent gémir dans les prifons à 70 ans ,
pour avoir connu le mouvement de la
terre ; & ce qu'il y a de plus honteux , c'eft
qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de J ..... Si j'ofois
me compter parmi ceux dont les travaux
n'ont eu que la perfécution pour récompenſe
, je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre ,du jour
que je donnai la Tragédie d'Edipe , une
bibliothèque de calomnies ridicules contre
moi : un Prêtre ex-Jéfuite que j'avois fauvé
du dernier fupplice , me payant par des
libelles diffamatoires , du fervice que je
lui avois rendu ; un homme plus coupable
- encore , faifant imprimer mon propre ou-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
vrage du fiecle de Louis XIV. avec des
notes où la plus craffe ignorance débite
les impoſtures les plus effrontées ; un autre
qui vend à un Libraire une prétendue
Hiftoire univerfelle fous mon nom , & le
Libraire affez avide & affez fot , pour imprimer
ce tiffu informe de bévûes , de fauffes
dates , de faits & de noms eftropiés ,
& enfin des hommes affez lâches & affez
méchans pour m'imputer cette raplodie .
Je vous ferois voir la fociété infectée de
ce nouveau genre d'hommes inconnus à
toute l'antiquité , qui ne pouvant embraffer
une profeffion honnête , foit de laquais ,
foit de manoeuvre , & fçachant malheureufement
écrire , fe font des courtiers de la
littérature , volent des manufcrits , les défigurent
& les vendent.
Je pourrois me plaindre qu'une plaifanterie
faite il y a plus de trente ans fur le
même fujet , que Chapelain eut la bêtife
de traiter férieufement , court aujoud'hui le
monde par l'infidélité de l'infame avarice
de ces malheureux qui l'ont défigurée avec
autant de fottife que de malice , & qui au.
bout de trente ans vendent partout cet ouvrage
, lequel certainement n'eft plus le
mien , & qui eft devenu le leur, J'ajouterois
qu'en dernier lieu , on a ofé feuilleter
dans les archives les plus refpectables ,
OCTOBRE. 1755. 1.27
& y voler une partie des mémoires que j'y
avois mis en dépôt , lorsque j'étois Hiftoriographe
de France , & qu'on a vendu à
un Libraire de Paris le fruit de mes travaux.
Je vous peindrois l'ingratitude ,
l'impoſture & la rapine , me pourſuivant
jufqu'aux pieds des Alpes , & jufqu'au
bord de mon tombeau.
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la réputation
, ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui de tous les tems ont
inondé la terre. Avouez que ni Cicéron ,
ni Lucrece , ni Virgile , ni Horace , ne furent
les Auteurs des profcriptions de Marius
, de Silla , de ce débauché d'Antoine ,
de cet imbécile Lépide , de ce tyran
fans courage Octave , furnommé fi lâchement
Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
Tragédie du Cid ne caufa pas les guerres
de la fronde. Les grands crimes n'ont été
commis que par de célebres ignorans . Ce
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eft l'infatiable
cupidité , & l'indomptable orgueil des
hommes , depuis Thamas Kouli-Kan , qui
ne fçavoit pas lire , jufqu'à un Commis
de la Douane qui ne fçait que chiffrer.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Les Lettres nourriffent l'ame , la rectifient ,
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille qui
s'emportoit contre la gloire , & le P.Mallebranche
dont l'imagination brillante écrivoit
contre l'imagination.
M. Chappuis m'apprend que votre fanté
eft bien mauvaife ; il faudroit venir la
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de mes vaches &
brouter des herbes.
Je fuis très -philofophiquement , & c.
LES OEUVRES de M. Coffin ancien Recteur
de l'Univerfité , & Principal du College
de Dormans - Beauvais , 2. vol. A
Paris , chez Defaint & Saillant , rue faint
Jean de Beauvais , & Thomas Hériffant ,
rue faint Jacques , 1755 .
Un homme zélé pour la gloire des Lettres
, & pour la mémoire de M. Coffin ,
vient de faire préfent au public de ce Recueil
, à la tête duquel il a mis l'éloge
hiftorique de l'Auteur par M. Langlet
Avocat au Parlement. Ce Recueil fait connoître
M. Coffin comme Auteur. On y
voit fes talens oratoires & poétiques ; l'éloge
hiftorique acheve , pour ainfi dire ,
cet homme illuftre , en préfentant le RecOCTOBRE.
1755 129
teur & le Principal . Cet éloge en mérite
lui-même de très- grands par l'élégance &
la vérité qui le caractérisent. Ce n'eft pas
un vain panégyrique appuyé fur des mots
vagues qui vont à tout, & qui ne prouvent
rien. C'eſt une louange propre fondée fur
des faits qui la conftatent. Voilà la meilleure
façon de louer , & peut être la ſeule
convenable. A l'égard du Recueil, nous en
rendrons compte inceffamment , il eft trop
précieux à la littérature pour n'être qu'annoncé.
CHYMIE MEDICINALE , contenant
la maniere de préparer les remedes
les plus ufités , & la méthode de les employer
pour la guérifon des maladies , z
vol . in- 12 . nouvelle édition * ; par M. Malouin
, Médecin ordinaire de Sa Majesté
la Reine , ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , de
l'Académie royale des Sciences , de la Societé
royale de Londres , Cenfeur royal
des livres , & nous ofons ajouter grand
guériffeur de profeffion , qui , felon nous ,
n'eft pas la moins recommandable de fes
* Nous l'avons annoncée d'avance dans le Mercure
d'Avril 1755 , pag. 99. Ceux de Septembre &
Octobre 1750 , ont fait mention de la premiere
édition, pag . 135 , & pag. 129.
F v
128 MERCURE DE FRANCE.
Les Lettres nourriffent l'ame , la rectifient ,
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille qui
s'emportoit contre la gloire , & le P.Mallebranche
dont l'imagination brillante écrivoit
contre l'imagination.
M. Chappuis m'apprend que votre fanté
eft bien mauvaife ; il faudroit venir la
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de mes vaches &
brouter des herbes.
Je fuis très-philofophiquement , &c.
LES OEUVRES de M. Coffin ancien Recteur
de l'Univerfité , & Principal du College
de Dormans - Beauvais , 2. vol . A
Paris , chez Defaint & Saillant , rue faint
Jean de Beauvais , & Thomas Hériffant ,
rue faint Jacques , 1755 .
Un homme zélé pour la gloire des Lettres
, & pour la mémoire de M. Coffin ,
vient de faire préfent au public de ce Recueil
, à la tête duquel il a mis l'éloge
hiftorique de l'Auteur par M. Langlet
Avocat au Parlement. Ce Recueil fait connoître
M. Coffin comme Auteur. On y
voit fes talens oratoires & poétiques ; l'éloge
hiftorique acheve , pour ainfi dire ,
cet homme illuftre , en préfentant le RecOCTOBRE.
1755 129
teur & le Principal . Cet éloge en mérite
lui-même de très- grands par l'élégance &
la vérité qui le caractérisent. Ce n'eft pas
un vain panégyrique appuyé fur des mots
vagues qui vont à tout, & qui ne prouvent
rien. C'est une louange propre fondée fur
des faits qui la conftatent. Voilà la meilleure
façon de louer , & peut être la ſeule
convenable. A l'égard du Recueil, nous en
rendrons compte inceffamment , il eft trop
précieux à la littérature pour n'être qu'annoncé.
CHYMIE MEDICINALE , contenant
la maniere de préparer les remedes
les plus ufités , & la méthode de les employer
pour la guérifon des maladies , 2
vol. in- 12 . nouvelle édition * ; par M. Malouin
, Médecin ordinaire de Sa Majesté
la Reine , ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , de
l'Académie royale des Sciences , de la Societé
royale de Londres , Cenfeur royal
des livres , & nous ofons ajouter grand
guériffeur de profeffion , qui , felon nous ,
n'eft pas la moins recommandable de fes
* Nous l'avons annoncée d'avance dans le Mercure
d'Avril 1755 , pag. 99. Ceux de Septembre &
Octobre 1750 , ont fait mention de la premiere
édition, pag. 135 , & pag. 129.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
qualités. Nous le fçavons par notre propre:
expérience , & nous avons pour garand
la Cour ainfi que la Ville.
Ce livre utile fe vend chez d'Houry pe
re , rue de la Vieille Bouclerie. Il eft de :
pure pratique , & fait pour être confulté
de tout le monde . Il eft approuvé de la
Faculté & de l'Académie . Nous en parlerons
inceffamment plus au long , & avee
tout l'éloge que l'ouvrage & l'auteur méritent.
Nous nous contenterons de dire aujourd'hui
qu'aucun Médecin n'eft plus pénétré
de la vérité de fon art , ne l'a plus
approfondi , & ne l'exerce avec plus de
fageffe & de fuccès que M. Malouin. II
compte les fiens par les guérifons qu'il
opere , plus encore que par le nombre des
malades qu'il voit , & ce font là les vrais
fuccès.
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Résumé : Lettre de M. de Voltaire à M. Rousseau.
Dans une lettre adressée à M. Rouffeau, Voltaire exprime sa gratitude pour son ouvrage critique sur la société humaine tout en émettant des réserves sur la capacité des observations de Rouffeau à réformer les hommes. Voltaire souligne qu'il est impossible de revenir à un état primitif ou de s'exiler en raison de sa santé et de la corruption locale. Il évoque les persécutions subies par les intellectuels, citant Galilée et les ennemis du Tasse, ainsi que les difficultés rencontrées par les contributeurs de l'Encyclopédie, accusés de déisme et d'athéisme. Voltaire partage également ses propres expériences de calomnies et de plagiat, soulignant l'ingratitude et la malhonnêteté dans le milieu littéraire. Malgré ces épreuves, il affirme que les lettres et les sciences apportent plus de bien que de mal, contrairement aux crimes commis par des ignorants. Il souhaite un prompt rétablissement à Rouffeau et recommande les œuvres de M. Coffin, ancien recteur de l'Université. Le texte présente deux ouvrages. Le premier est un recueil des œuvres de M. Coffin, ancien recteur de l'Université et principal du Collège de Dormans-Beauvais, accompagné d'un éloge historique par M. Langlet, avocat au Parlement. Le second ouvrage est 'Chymie Médicale' de M. Malouin, médecin de la Reine et ancien professeur de pharmacie à la Faculté de Médecine de Paris. Ce livre, approuvé par la Faculté et l'Académie, détaille la préparation et l'emploi des remèdes les plus utilisés pour soigner les maladies. M. Malouin est loué pour sa maîtrise et ses succès dans l'art médical.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 56-63
COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
Début :
Nous insérons une seconde fois la lettre de M. de Voltaire à M. Rousseau de Genève : / J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain : je vous [...]
Mots clefs :
Société, Hommes, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Ignorance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
Nous inferons une feconde fois la lettre de
M. de Voltaire à M. Rouſſeau de Genève :
trois raifons nous y déterminent . 1º . Pour la
donner plus correcte. 2 ° . Pourl'accompagner
de notes , où l'on trouvera les corrections &·
les additions qui ont été faites à cette même
lettre , telle qu'elle paroît imprimée à la fuite
de l'Orphelin . On fera par là plus à portés
de comparer les deux leçons , & de juger
quelle eft la meilleure . 3. Nous la redonnons
pour la commodité du Lecteur , qui pourra
la parcourir fans changer de volume , avant
que de lire la réponse de M. Rouſſeau , que
nous allons y joindre , afin de ne rien laiſſer à
défirer fur ce sujet à la curiofité du public .
COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire
à M. Rouffeau , de Genève , datée du
30 Août , 1755.
J'Ai :
'Ai
reçu , Monfieur
, votre
nouveau
livre
contre
le genre
humain
: je vous
en remercie
. Vous
plairez
aux hommes
à
qui vous
dites
leurs
vérités
, & vous
ne
NOVEMBRE. 1755. 57
les corrigerez pas. Vous peignez avec des
couleurs bien vraies les horreurs de la
fociété humaine , dont l'ignorance & la
foibleffe fe promettent tant de douceurs ,
On n'a jamais employé tant d'efprit à vou→
loir nous rendre bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage ; cependant
comme il y a plus de foixante ans
que j'en ai perdu l'habitude , je fens malheureufement
qu'il m'eft impoffible de la
reprendre , & je laiffe cette allure naturelle
à ceux qui en font plus dignes que vous
& moi. Je ne peux non plus m'embarquer
pour aller trouver les fauvages du
Canada , premierement , parce que les maladies
aufquelles je fuis condamné , me rendent
un médecin ( a ) d'Europe néceffaire ;
Secondement , parce que la guerre eft portée
dans ce païs - là ; & que les exemples
de nos nations ont rendu ces fauvages
prefque auffi méchans que nous . Je me
borne à être un fauvage paifible dans la
folitude que j'ai choifie auprès de votre
patrie , où vous devriez être ( b ).
•
(4) Il y a dans la copie imprimée chez Lam
bert ; me rétiennent auprès du plus grand Medecin
de l'Europe , & que je ne trouverois pas Les
mêmes fecours chez les Miflouris.
(b ) Qu yous êtes tant défiré.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
J'avoue avec vous que les Belles- Lettres
& les Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent
de fa vie un tiffu de malheurs. Ceux de
Galilée le firent gémir dans les priſons à
70 ans , pour avoir connu le mouvement
de la terre ; & ce qu'il y a de plus honteux
, c'eft qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
: Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de Janféniſtes .
Si j'ofois me compter parmi ceux dont les
travaux n'ont eu que la perfécution pour
récompenfe , je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre , du
jour que je donnai la Tragédie d'Edipe ,
une bibliothéque de calomnies ridicules
imprimées contre moi ( c ) , un Prêtre ex-
(r) Un homme , qui m'avoit des obligations
affez connues , me payant de mon fervice par
vingt libelles ; un autre beaucoup plus coupable
encore , faifant imprimer mon propre ouvrage du
fiecle de Louis XIV. avec des notes dans lefquelles
l'ignorance la plus craffe vomit les plus infâmes
impoftures : un autre qui vend à un Libraire
quelques chapitres d'une prétendue hiſtoire univerfelle
fous mon nom , le Libraire affez avide
pour imprimer ce tiffu informe de bévues , de
fauffes dates , de faits & de noms eftropiés ; & enfin
des hommes affez injuftes pour m'imputer la
publication de cette raplodie.
NOVEMBRE. 1755 . 19
Jéfuite que j'avois fauvé du dernier fupplice
, me payant par des libelles diffamatoires
, du fervice que je lui avois rendu ;
un homme plus coupable encore , faifant
imprimer mon propre ouvrage du fiecle
de Louis XIV. avec des notes où la plus
craffe ignorance débite les impoftures les
plus effrontées , un autre qui vend à un
Libraire une prétendue hiftoire univerfelle
fous mon nom , & le Libraire affez
avide & affez fot pour imprimer ce tiffa
informe de bévues , de fauffes dattes , de
faits & de noms eftropiés ; & enfin des
hommes affez lâches & affez méchans pour
m'imputer certe rapfodie ; je vous ferois
voir la fociété infectée de ce nouveau genre
d'hommes inconnus à toute l'antiquité,
qui ne pouvant embraffer une profeffion
honnête , foit de laquais , foit de manoeuvre
, & fçachant malheureufement lire &
écrire , fe font courtiers de littérature , volent
des manufcrits , les défigurent & les
vendent.
(d ) Je pourrois me plaindre qu'une
plaifanterie faite il y a près de trente ans
(d) Je pourrois me plaindre que des fragmens
d'une plaifanterie faite il y a près de trente ans
fur le même fojet , que Chapelain eut la bêtife de
traiter férieufement , courent aujourd'hui le monde
par l'infidélité & l'ayarice de ces malheureux ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
ans fur le même fujet , que Chapelain eut
la bêtife de traiter férieufement , court
aujourd'hui le monde par l'infidélité &
l'avarice de ces malheureux qui l'ont défigurée
avec autant de fottife que
de mafice
, & qui , au bout de trente ans , vendent
partout cet ouvrage , lequel , certainement
, n'eft plus le mien , & qui eft
devenu le leur. J'ajouterois qu'en dernier
lieu , on a ofé fouiller dans les archives
les plus refpectables , & y voler une partie
des mémoires que j'y avois mis en dépôt
, lorsque j'étois hiftoriographe de France
, & qu'on a vendu à un Libraire de Paris
le fruit de mes travaux. Je vous peindrois
l'ingratitude , l'impofture & la rapine
me pourſuivant jufqu'aux pieds des Alpes
, & jufqu'au bord de mon tombeau (e) .
qui ont mêlé leurs groffieretés à ce badinage ,
qui en ont rempli les vuides avec autant de fottife
que de malice , & qui enfin au bout de trente ans,
vendent partout en manufcrit ce qui n'appartient
qu'à eux , & qui n'eft digne que d'eux. J'ajouterai
qu'en dernier lieu on a volé une partie des maté
riaux que j'avois raffemblés dans les archives publiques
, pour fervir à l'hiftoire de la guerre de
1741. lorfque j'étois hiftoriographe de France ;
qu'on a vendu à un Libraire ce fruit de mon travail
; qu'on fe faifit à l'envi de mon bien , comme
j'étois déja mort , & qu'on le dénature pour le
mettre à l'encan .
(e) Mais que concluerai-je de toutes ces tribuNOVEMBRE.
1755. 61
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la
reputation , ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui , de tout tems , ont
inondé la terre .
Avouez que ni Cicéron , ni Lucrece ,
ni Virgile , ni Horace , ne furent les Aulations
? Que je ne dois pas me plaindre. Que
Pope , Deſcartes , Bayle , le Camoëns , & cent
autres ont effuié les mêmes injuftices , & de plus
grandes ; que cette deftinée eft celle de prefque
Tous ceux que l'amour des lettres a trop féduits .'
Avouez , en effet , que ce font là de ces petits
malheurs particuliers , dont à peine la fociété s'apperçoit.
Qu'importe au genre humain que quelques
frelons pillent le miel de quelques abeilles . Les
gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites
querelles : le refte du monde les ignore , ou en rit.
De toutes les amertumes répandues fur la vie humaine
, ce font là les moins funeftes. Les épines .
attachées à la littérature & à un peu de réputation ,
ne font que des fleurs en comparaifon des autres
maux , qui de tout tems ont inondé la terre.
Avouez que ni Cicéron , ni Varron , ni Lucrece ,
ni Virgile, ni Horace , n'eurent la moindre part
aux profcriptions. Marius étoit un ignorant , le
barbare Sylla , le crapuleux Antoine , l'imbécile
Lépide , lífoient peu Platon & Sophocle ; & pour
ce tyran fans courage , Octave Cépias , furnommé
fi lâchement Augufte , il ne fut un déteftable
affaffin , que dans le tems où il fut privé de la fociété
des gens de lettres . Avouez que Pétrarque
& Bocace ne firent pas naître les troubles d'Italie.
Avouez que le badinage de Marot , &c.
62 MERCURE DE FRANCE.
teurs des profcriptions de Silla , de ce débauché
d'Antoine , de cet imbécile Lépide
, de ce tyran fans courage , Octave
Cépias furnommé fi lâchement Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
tragédie du Cid ne caufa pas lesguerres
de la fronde . Les grands crimes n'ont été
commis que par de célébres ignorans. Cel
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eſt l'infatiable
cupidité de l'indomptable orgueil des hom
mes , depuis Thamas - Koulikan qui ne
fçavoit pas lire , jufqu'à un commis de la
Douanne , qui ne fçait que chiffrer. Les
Lettres nourriffent l'ame , la rectifient
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille , qui
s'emporte contre la gloire , & comme le
P. Mallebranche dont l'imagination brillante
écrivoit.contre l'imagination (ƒ).
M. Chappuis m'apprend que votre fan-
"
(f) Si quelqu'un doit fe plaindre des lettres
c'eft moi , puifque dans tous les tems & dans tous
les lieux ; elles ont fervi à me perfécuter. Mais il
faut les aimer malgré l'abus qu'on en fait , comme
il faut aimer la fociété , dont tant d'hommes
méchans corrompent les douceurs ; comme il
faut aimer fa patrie , quelques injuſtices qu'on
y effuye.
NOVEMBRE . 1755. 63
ré eft bien mauvaife ; il faudroit la venir
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de nos vaches &
brouter nos herbes.
Je fuis très- philofophiquement , & avec
la plus tendre eftime. &c.
M. de Voltaire à M. Rouſſeau de Genève :
trois raifons nous y déterminent . 1º . Pour la
donner plus correcte. 2 ° . Pourl'accompagner
de notes , où l'on trouvera les corrections &·
les additions qui ont été faites à cette même
lettre , telle qu'elle paroît imprimée à la fuite
de l'Orphelin . On fera par là plus à portés
de comparer les deux leçons , & de juger
quelle eft la meilleure . 3. Nous la redonnons
pour la commodité du Lecteur , qui pourra
la parcourir fans changer de volume , avant
que de lire la réponse de M. Rouſſeau , que
nous allons y joindre , afin de ne rien laiſſer à
défirer fur ce sujet à la curiofité du public .
COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire
à M. Rouffeau , de Genève , datée du
30 Août , 1755.
J'Ai :
'Ai
reçu , Monfieur
, votre
nouveau
livre
contre
le genre
humain
: je vous
en remercie
. Vous
plairez
aux hommes
à
qui vous
dites
leurs
vérités
, & vous
ne
NOVEMBRE. 1755. 57
les corrigerez pas. Vous peignez avec des
couleurs bien vraies les horreurs de la
fociété humaine , dont l'ignorance & la
foibleffe fe promettent tant de douceurs ,
On n'a jamais employé tant d'efprit à vou→
loir nous rendre bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage ; cependant
comme il y a plus de foixante ans
que j'en ai perdu l'habitude , je fens malheureufement
qu'il m'eft impoffible de la
reprendre , & je laiffe cette allure naturelle
à ceux qui en font plus dignes que vous
& moi. Je ne peux non plus m'embarquer
pour aller trouver les fauvages du
Canada , premierement , parce que les maladies
aufquelles je fuis condamné , me rendent
un médecin ( a ) d'Europe néceffaire ;
Secondement , parce que la guerre eft portée
dans ce païs - là ; & que les exemples
de nos nations ont rendu ces fauvages
prefque auffi méchans que nous . Je me
borne à être un fauvage paifible dans la
folitude que j'ai choifie auprès de votre
patrie , où vous devriez être ( b ).
•
(4) Il y a dans la copie imprimée chez Lam
bert ; me rétiennent auprès du plus grand Medecin
de l'Europe , & que je ne trouverois pas Les
mêmes fecours chez les Miflouris.
(b ) Qu yous êtes tant défiré.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
J'avoue avec vous que les Belles- Lettres
& les Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent
de fa vie un tiffu de malheurs. Ceux de
Galilée le firent gémir dans les priſons à
70 ans , pour avoir connu le mouvement
de la terre ; & ce qu'il y a de plus honteux
, c'eft qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
: Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de Janféniſtes .
Si j'ofois me compter parmi ceux dont les
travaux n'ont eu que la perfécution pour
récompenfe , je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre , du
jour que je donnai la Tragédie d'Edipe ,
une bibliothéque de calomnies ridicules
imprimées contre moi ( c ) , un Prêtre ex-
(r) Un homme , qui m'avoit des obligations
affez connues , me payant de mon fervice par
vingt libelles ; un autre beaucoup plus coupable
encore , faifant imprimer mon propre ouvrage du
fiecle de Louis XIV. avec des notes dans lefquelles
l'ignorance la plus craffe vomit les plus infâmes
impoftures : un autre qui vend à un Libraire
quelques chapitres d'une prétendue hiſtoire univerfelle
fous mon nom , le Libraire affez avide
pour imprimer ce tiffu informe de bévues , de
fauffes dates , de faits & de noms eftropiés ; & enfin
des hommes affez injuftes pour m'imputer la
publication de cette raplodie.
NOVEMBRE. 1755 . 19
Jéfuite que j'avois fauvé du dernier fupplice
, me payant par des libelles diffamatoires
, du fervice que je lui avois rendu ;
un homme plus coupable encore , faifant
imprimer mon propre ouvrage du fiecle
de Louis XIV. avec des notes où la plus
craffe ignorance débite les impoftures les
plus effrontées , un autre qui vend à un
Libraire une prétendue hiftoire univerfelle
fous mon nom , & le Libraire affez
avide & affez fot pour imprimer ce tiffa
informe de bévues , de fauffes dattes , de
faits & de noms eftropiés ; & enfin des
hommes affez lâches & affez méchans pour
m'imputer certe rapfodie ; je vous ferois
voir la fociété infectée de ce nouveau genre
d'hommes inconnus à toute l'antiquité,
qui ne pouvant embraffer une profeffion
honnête , foit de laquais , foit de manoeuvre
, & fçachant malheureufement lire &
écrire , fe font courtiers de littérature , volent
des manufcrits , les défigurent & les
vendent.
(d ) Je pourrois me plaindre qu'une
plaifanterie faite il y a près de trente ans
(d) Je pourrois me plaindre que des fragmens
d'une plaifanterie faite il y a près de trente ans
fur le même fojet , que Chapelain eut la bêtife de
traiter férieufement , courent aujourd'hui le monde
par l'infidélité & l'ayarice de ces malheureux ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
ans fur le même fujet , que Chapelain eut
la bêtife de traiter férieufement , court
aujourd'hui le monde par l'infidélité &
l'avarice de ces malheureux qui l'ont défigurée
avec autant de fottife que
de mafice
, & qui , au bout de trente ans , vendent
partout cet ouvrage , lequel , certainement
, n'eft plus le mien , & qui eft
devenu le leur. J'ajouterois qu'en dernier
lieu , on a ofé fouiller dans les archives
les plus refpectables , & y voler une partie
des mémoires que j'y avois mis en dépôt
, lorsque j'étois hiftoriographe de France
, & qu'on a vendu à un Libraire de Paris
le fruit de mes travaux. Je vous peindrois
l'ingratitude , l'impofture & la rapine
me pourſuivant jufqu'aux pieds des Alpes
, & jufqu'au bord de mon tombeau (e) .
qui ont mêlé leurs groffieretés à ce badinage ,
qui en ont rempli les vuides avec autant de fottife
que de malice , & qui enfin au bout de trente ans,
vendent partout en manufcrit ce qui n'appartient
qu'à eux , & qui n'eft digne que d'eux. J'ajouterai
qu'en dernier lieu on a volé une partie des maté
riaux que j'avois raffemblés dans les archives publiques
, pour fervir à l'hiftoire de la guerre de
1741. lorfque j'étois hiftoriographe de France ;
qu'on a vendu à un Libraire ce fruit de mon travail
; qu'on fe faifit à l'envi de mon bien , comme
j'étois déja mort , & qu'on le dénature pour le
mettre à l'encan .
(e) Mais que concluerai-je de toutes ces tribuNOVEMBRE.
1755. 61
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la
reputation , ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui , de tout tems , ont
inondé la terre .
Avouez que ni Cicéron , ni Lucrece ,
ni Virgile , ni Horace , ne furent les Aulations
? Que je ne dois pas me plaindre. Que
Pope , Deſcartes , Bayle , le Camoëns , & cent
autres ont effuié les mêmes injuftices , & de plus
grandes ; que cette deftinée eft celle de prefque
Tous ceux que l'amour des lettres a trop féduits .'
Avouez , en effet , que ce font là de ces petits
malheurs particuliers , dont à peine la fociété s'apperçoit.
Qu'importe au genre humain que quelques
frelons pillent le miel de quelques abeilles . Les
gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites
querelles : le refte du monde les ignore , ou en rit.
De toutes les amertumes répandues fur la vie humaine
, ce font là les moins funeftes. Les épines .
attachées à la littérature & à un peu de réputation ,
ne font que des fleurs en comparaifon des autres
maux , qui de tout tems ont inondé la terre.
Avouez que ni Cicéron , ni Varron , ni Lucrece ,
ni Virgile, ni Horace , n'eurent la moindre part
aux profcriptions. Marius étoit un ignorant , le
barbare Sylla , le crapuleux Antoine , l'imbécile
Lépide , lífoient peu Platon & Sophocle ; & pour
ce tyran fans courage , Octave Cépias , furnommé
fi lâchement Augufte , il ne fut un déteftable
affaffin , que dans le tems où il fut privé de la fociété
des gens de lettres . Avouez que Pétrarque
& Bocace ne firent pas naître les troubles d'Italie.
Avouez que le badinage de Marot , &c.
62 MERCURE DE FRANCE.
teurs des profcriptions de Silla , de ce débauché
d'Antoine , de cet imbécile Lépide
, de ce tyran fans courage , Octave
Cépias furnommé fi lâchement Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
tragédie du Cid ne caufa pas lesguerres
de la fronde . Les grands crimes n'ont été
commis que par de célébres ignorans. Cel
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eſt l'infatiable
cupidité de l'indomptable orgueil des hom
mes , depuis Thamas - Koulikan qui ne
fçavoit pas lire , jufqu'à un commis de la
Douanne , qui ne fçait que chiffrer. Les
Lettres nourriffent l'ame , la rectifient
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille , qui
s'emporte contre la gloire , & comme le
P. Mallebranche dont l'imagination brillante
écrivoit.contre l'imagination (ƒ).
M. Chappuis m'apprend que votre fan-
"
(f) Si quelqu'un doit fe plaindre des lettres
c'eft moi , puifque dans tous les tems & dans tous
les lieux ; elles ont fervi à me perfécuter. Mais il
faut les aimer malgré l'abus qu'on en fait , comme
il faut aimer la fociété , dont tant d'hommes
méchans corrompent les douceurs ; comme il
faut aimer fa patrie , quelques injuſtices qu'on
y effuye.
NOVEMBRE . 1755. 63
ré eft bien mauvaife ; il faudroit la venir
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de nos vaches &
brouter nos herbes.
Je fuis très- philofophiquement , & avec
la plus tendre eftime. &c.
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Résumé : COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
Dans une lettre datée du 30 août 1755, Voltaire adresse des remerciements à Jean-Jacques Rousseau pour son ouvrage critique de la société humaine, reconnaissant la véracité des horreurs décrites. Voltaire explique son incapacité à adopter un mode de vie plus naturel ou à s'exiler au Canada en raison de sa santé et des conflits actuels. Il évoque les persécutions subies par les intellectuels, citant Galilée et les encyclopédistes comme exemples. Voltaire dénonce les calomnies et les attaques dont il a été victime, notamment des publications frauduleuses et des diffamations. Il critique également les 'courtiers de littérature' qui volent et déforment les manuscrits pour les vendre. Voltaire relate les difficultés liées au vol et à la vente illégale de ses travaux, y compris des matériaux pour l'histoire de la guerre de 1741. Il exprime son désarroi face à ces injustices mais reconnaît que des écrivains célèbres comme Cicéron, Virgile et Descartes ont également subi des persécutions similaires. Il souligne que les maux liés à la littérature sont mineurs comparés aux souffrances humaines générales. Le texte mentionne que les grands crimes et troubles historiques ont été causés par des ignorants et non par des hommes de lettres. Voltaire voit les lettres comme une source de consolation et de gloire, malgré les abus qu'elles peuvent subir. Il conclut en exprimant son amour pour les lettres, la société et sa patrie, malgré les injustices subies.
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5
p. 39-42
Lettre à l'Auteur du Mercure. / Lettre à M. J. J. Rousseau de Genève.
Début :
MONSIEUR, je voudrois faire parvenir la lettre que vous trouverez dans / Monsieur, votre réponse à M. de Voltaire vous procure cette lettre : Vous serez [...]
Mots clefs :
Lettre, Esprit, Voltaire, Vérité, Homme, Poète
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texteReconnaissance textuelle : Lettre à l'Auteur du Mercure. / Lettre à M. J. J. Rousseau de Genève.
Lettre à l'Auteur du Mercure.
MONSIEUR , je voudrois faire parvenir
la lettre que vous trouverez dans
celle - ci à M. Rouffeau de Genève . Comme
j'ignore fon adreffe , je vous prie de la
joindre au Mercure.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Lettre à M. J. J. Rouffeau de Genève .
Monfieur , votre réponſe à M. de Voltaire
vous procure cette lettre : Vous ferez
étonné d'y voir un inconnu vous parler
avec autant de franchiſe ; mais comme je
m'adreffe à un ami de la vérité , je ne
crains point de la lui montrer toute nue.
Vous remarquez dans une de vos notes
que vous avez appris à ne point juger de
l'homme par les écrits , c'eſt à votre exem
ple que j'agis ; & pour fçavoir fi l'efprit
philofophique qui éclate dans vos ouvrages
regnoit dans votre ame , j'ai examiné
les motifs qui vous ont fait écrire. Eftce
pour rendre les hommes meilleurs? Vous
convenez vous-même , avec M. deVoltaire,
que la réforme eft impoffible. Eft- ce pour
les rendre plus heureux que vous leur étalez
un nouveau tableau de leur mifere ?
40 MERCURE DE FRANCE.
d'autant plus mortifiant qu'il eft peint par
main de maître ? Je n'apperçois dans votre
démarche que des motifs tout Contraires
. Puifque la fociété ne peut changer de
face , les arts lui font néceffaires , & l'inégalité
des conditions inévitable. Pourquoi
donc en troubler l'ordre , en portant
dans fes membres le découragement &
l'efprit d'indépendance ? Puifque l'homme.
ne peut revenir à fa condition primitive
( felon vous , plus heureuſe ) , pourquoi
augmenter le nombre de ſes maux connus
par ceux qu'il ignoroit ? Vous avez donc
rendu les hommes moins heureux fans les
rendre meilleurs.
Un homme tel que vous , quand il écrit
pour les autres , ne doit le faire que pour
amufer , ou pour inftruire. Ainfi, fi au lieu
d'avoir perdu votre tems à faire deux difcours
( qui vous font des admirateurs fans
vous faire des partifans ) , vous euffiez fait
un Opéra , comme le devin du Village
il vous auroit une feconde fois gagné les
coeurs de tous ceux qui l'auroient connu . Si
vous aviez voulu employer plus utilement
votre éloquence , & vos recherches , vous
auriez encouragé les arts , au lieu de les
détruire.
Vous dites , Monfieur , dans votre lettre
à M. de Voltaire , que les lettres vous
JANVIER. 1756.
font gouter les douceurs de l'amitié , vous
apprennent à jouir de la vie , à mépriſer
la mort , en un mot , quelles font le bonheur
; & cependant vous voudriez qu'elles
ne fuffent cultivées que par de grands génies
& de vrais fçavans , vous bornez trop
le nombre des heureux , Monfieur. Quoi !
vous voulez priver les autres d'un avantage
dont vous jouiffez , & qui peut être.
commun ! cela eft injufte. Je conviendrai
bien avec vous qu'un particulier à qui la
nature a refufé des talens , qu'un homme
inutile à fa patrie ne doit point fe produire
au grand jour , mais je ne l'empêcherois
pas de travailler pour lui & fur lui .
Le vrai Philofophe même fe contente de
cet exercice : dédaignant une vaine réputation
, il s'occupe feulement à régler fon.
coeur & fon efprit , pour bien vivre avec
lui-même & avec fes (emblables.
Les confolations que vous donnez à l'illuftre
M. de Voltaire , font mieux connoître
votre coeur que vos difcours. Ce grand
Poëte , depuis fon aurore jufqu'à fon dédin
, a trouvé fans ceffe des Zoïles attachés
à noircir fa réputation . Ce n'eft pas
le feul trait qui le rend femblable à Homere
; mais en admirant dans fa nouvelle
Tragédie le rôle d'Idamé , les gens délicats
y remarquent auffi quelque négli
42 MERCURE DE FRANCE.
gence dans la poéfie & le langage , reproche
nouveau que M. de Voltaite , jufqu'à
ce jour , n'a point mérité.
Je finis en revenant à mes premieres
réflexions. Croyez- vous , Monfieur , avoirrendu
un grand fervice à l'humanité , en
l'éclairant fur des malheurs inévitables ,
en lui faifant fentir le défagrément de fa
condition ? Ne fçauriez- vous pas mauvais
gré à quelqu'un qui vous annonceroit un
péril , en vous ôtant les moyens de l'éviter.
Ainfi , Monfieur , laiffez aller le mon
de comme il va : il n'arrivera jamais que
ce qui eft contenu dans l'etat des chofes .
J'efpere que vous me pardonnerez ces
réflexions en faveur de leur vérité ; c'eft
une bien petite revanche que je prends au
nom de l'humanité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Bordeaux , ce i5 Novembre 1755-
MONSIEUR , je voudrois faire parvenir
la lettre que vous trouverez dans
celle - ci à M. Rouffeau de Genève . Comme
j'ignore fon adreffe , je vous prie de la
joindre au Mercure.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Lettre à M. J. J. Rouffeau de Genève .
Monfieur , votre réponſe à M. de Voltaire
vous procure cette lettre : Vous ferez
étonné d'y voir un inconnu vous parler
avec autant de franchiſe ; mais comme je
m'adreffe à un ami de la vérité , je ne
crains point de la lui montrer toute nue.
Vous remarquez dans une de vos notes
que vous avez appris à ne point juger de
l'homme par les écrits , c'eſt à votre exem
ple que j'agis ; & pour fçavoir fi l'efprit
philofophique qui éclate dans vos ouvrages
regnoit dans votre ame , j'ai examiné
les motifs qui vous ont fait écrire. Eftce
pour rendre les hommes meilleurs? Vous
convenez vous-même , avec M. deVoltaire,
que la réforme eft impoffible. Eft- ce pour
les rendre plus heureux que vous leur étalez
un nouveau tableau de leur mifere ?
40 MERCURE DE FRANCE.
d'autant plus mortifiant qu'il eft peint par
main de maître ? Je n'apperçois dans votre
démarche que des motifs tout Contraires
. Puifque la fociété ne peut changer de
face , les arts lui font néceffaires , & l'inégalité
des conditions inévitable. Pourquoi
donc en troubler l'ordre , en portant
dans fes membres le découragement &
l'efprit d'indépendance ? Puifque l'homme.
ne peut revenir à fa condition primitive
( felon vous , plus heureuſe ) , pourquoi
augmenter le nombre de ſes maux connus
par ceux qu'il ignoroit ? Vous avez donc
rendu les hommes moins heureux fans les
rendre meilleurs.
Un homme tel que vous , quand il écrit
pour les autres , ne doit le faire que pour
amufer , ou pour inftruire. Ainfi, fi au lieu
d'avoir perdu votre tems à faire deux difcours
( qui vous font des admirateurs fans
vous faire des partifans ) , vous euffiez fait
un Opéra , comme le devin du Village
il vous auroit une feconde fois gagné les
coeurs de tous ceux qui l'auroient connu . Si
vous aviez voulu employer plus utilement
votre éloquence , & vos recherches , vous
auriez encouragé les arts , au lieu de les
détruire.
Vous dites , Monfieur , dans votre lettre
à M. de Voltaire , que les lettres vous
JANVIER. 1756.
font gouter les douceurs de l'amitié , vous
apprennent à jouir de la vie , à mépriſer
la mort , en un mot , quelles font le bonheur
; & cependant vous voudriez qu'elles
ne fuffent cultivées que par de grands génies
& de vrais fçavans , vous bornez trop
le nombre des heureux , Monfieur. Quoi !
vous voulez priver les autres d'un avantage
dont vous jouiffez , & qui peut être.
commun ! cela eft injufte. Je conviendrai
bien avec vous qu'un particulier à qui la
nature a refufé des talens , qu'un homme
inutile à fa patrie ne doit point fe produire
au grand jour , mais je ne l'empêcherois
pas de travailler pour lui & fur lui .
Le vrai Philofophe même fe contente de
cet exercice : dédaignant une vaine réputation
, il s'occupe feulement à régler fon.
coeur & fon efprit , pour bien vivre avec
lui-même & avec fes (emblables.
Les confolations que vous donnez à l'illuftre
M. de Voltaire , font mieux connoître
votre coeur que vos difcours. Ce grand
Poëte , depuis fon aurore jufqu'à fon dédin
, a trouvé fans ceffe des Zoïles attachés
à noircir fa réputation . Ce n'eft pas
le feul trait qui le rend femblable à Homere
; mais en admirant dans fa nouvelle
Tragédie le rôle d'Idamé , les gens délicats
y remarquent auffi quelque négli
42 MERCURE DE FRANCE.
gence dans la poéfie & le langage , reproche
nouveau que M. de Voltaite , jufqu'à
ce jour , n'a point mérité.
Je finis en revenant à mes premieres
réflexions. Croyez- vous , Monfieur , avoirrendu
un grand fervice à l'humanité , en
l'éclairant fur des malheurs inévitables ,
en lui faifant fentir le défagrément de fa
condition ? Ne fçauriez- vous pas mauvais
gré à quelqu'un qui vous annonceroit un
péril , en vous ôtant les moyens de l'éviter.
Ainfi , Monfieur , laiffez aller le mon
de comme il va : il n'arrivera jamais que
ce qui eft contenu dans l'etat des chofes .
J'efpere que vous me pardonnerez ces
réflexions en faveur de leur vérité ; c'eft
une bien petite revanche que je prends au
nom de l'humanité.
J'ai l'honneur d'être , &c.
A Bordeaux , ce i5 Novembre 1755-
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Résumé : Lettre à l'Auteur du Mercure. / Lettre à M. J. J. Rousseau de Genève.
L'auteur d'une lettre demande à l'éditeur du Mercure de France de transmettre un message à M. Rouffeau de Genève, dont l'adresse est inconnue. Il exprime son étonnement face à la franchise de Rouffeau et examine les motivations derrière ses écrits, se demandant s'ils visent à rendre les hommes meilleurs ou plus heureux. L'auteur critique Rouffeau pour avoir décrit la misère humaine sans proposer de solutions, ce qui, selon lui, décourage et perturbe l'ordre social. Il suggère que Rouffeau aurait mieux fait d'utiliser son talent pour amuser ou instruire, par exemple en écrivant un opéra plutôt que des discours philosophiques. La lettre aborde également la question de l'accès aux lettres et aux arts, critiquant Rouffeau pour vouloir restreindre cet accès aux seuls grands génies. L'auteur conclut en affirmant que Rouffeau n'a pas rendu service à l'humanité en soulignant ses malheurs inévitables, comparant cela à annoncer un péril sans moyen de l'éviter. Il espère que Rouffeau pardonnera ces réflexions au nom de la vérité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 42-45
AVIS A un Anonyme, par J. J. Rousseau
Début :
J'ai reçu le 26 de ce mois une lettre anonyme datée du 28 Octobre dernier, qui, [...]
Mots clefs :
Écrit, Genève, Citoyens de Genève, Citoyen de Genève, Discours sur l'inégalité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS A un Anonyme, par J. J. Rousseau
AVIS
A un Anonyme , par J. J. Rouffean
J'ai reçu le 26 de ce mois une lettre anonyme
datée du 28 Octobre dernier , qui ,
JANVIER. 1756. 43
mal adreffée , après avoir été à Genève ,
m'eft revenue à Paris , franche de port. A
cette lettre étoit joint un écrit pour ma
défenfe que je ne puis donner au Mercure
comme l'Auteur le défire , par des raifons
qu'il doit fentir , s'il a réellement pour moi
Feftime qu'il m'y témoigne. Il peut donc
le faire retirer de mes mains au moyen
d'un billet de la même écriture , fans quoi
fa piece reftera fupprimée.
L'Auteur ne devoit pas croire fi facilement
, que celui qu'il refute , fût citoyen
de Genève , quoiqu'il fe donne pour tel ;
car il eſt aiſé de dater de ce pays-là : mais
tel fe vante d'en être qui dit le contraire
fans y penfer. Je n'ai ni la vanité ni la confolation
de croire que tous mes concitoyens
penfent comme moi ; mais je connois la
candeur de leurs procédés ; fi quelqu'un
d'eux m'attaque , ce fera hautement & fans
fe cacher ; ils m'eftimeront affez en me
combattant ou du moins s'eftimeront affez
eux-mêmes pour me rendre la franchiſe
dont j'ufe envers tout le monde . D'ailleurs
, eux pour qui cet ouvrage eſt écrit ,
eux à qui il eft dédié , eux qui l'ont honoré
de leur approbation ne me demanderont
point à quoi il eft utile : il ne m'objecteront
point , avec beaucoup d'autres ,
que quand tout cela feroit vrai , je n'au-
1
I
H
44
MERCURE DE FRANCE.
rois pas dû le dire , comme fi le bonheur
de la fociété n'étoit fondé que fur les erreurs
des hommes . Ils y verront , j'oſe le
croire , de fortes raifons d'aimer leur Gouvernement
, des moyens de le conſerver ,
& s'ils y trouvent les maximes qui conviennent
au bon & vertueux citoyen , ils
ne mépriferont point un écrit qui refpire
partout l'humanité , la liberté , l'amour
de la patrie , & l'obéiffance aux loix .
Quant aux habitans des autres pays , s'ils
ne trouvent dans cet ouvrage rien d'utile
ni d'amufant , il feroit mieux , ce me fem .
ble , de leur demander pourquoi ils le lifent
que de leur expliquer pourquoi il eft
écrit. Qu'un bel efprit de Bordeaux m'exhorte
gravement à laiffer les difcuffions.
politiques pour faire des Opéra , attendu
que lui , bel efprit , s'amufe beaucoup plus
a la repréfentation du Devin de village
qu'à la lecture du Difcours fur l'inégalité ,
il a raiſon fans doute , s'il eft vrai qu'en
écrivant aux Citoyens de Genève je fois
obligé d'amufer les Bourgeois de Bordeaux.
Quoiqu'il en foit , en témoignant ma
reconnoiffance à mon défenfeur , je le prie
de laiffer le champ libre à mes Adverfaires
, & j'ai bien du regret moi - même au
tems que perdois autrefois à leur répondre.
Quand la recherche de la verité dégénere
JANVIER. 1756. 45
en difputes & querelles perfonnelles , elle
ne tarde pas à prendre les armes du menfonge
; craignons de l'avilir ainfi . De quelque
prix que foit la fcience , la paix de
l'ame vaut encore mieux . Je ne veux point
d'autre défenſe pour mes écrits que la raifon
& la vérité , ni pour ma perfonne que
ma conduite & mes moeurs : fi ces appuis
me manquent , rien ne me foutiendra ; s'ils
me foutiennent , qu'ai-je à craindre ?
A Paris , le 29 Novembre 1755 .
A un Anonyme , par J. J. Rouffean
J'ai reçu le 26 de ce mois une lettre anonyme
datée du 28 Octobre dernier , qui ,
JANVIER. 1756. 43
mal adreffée , après avoir été à Genève ,
m'eft revenue à Paris , franche de port. A
cette lettre étoit joint un écrit pour ma
défenfe que je ne puis donner au Mercure
comme l'Auteur le défire , par des raifons
qu'il doit fentir , s'il a réellement pour moi
Feftime qu'il m'y témoigne. Il peut donc
le faire retirer de mes mains au moyen
d'un billet de la même écriture , fans quoi
fa piece reftera fupprimée.
L'Auteur ne devoit pas croire fi facilement
, que celui qu'il refute , fût citoyen
de Genève , quoiqu'il fe donne pour tel ;
car il eſt aiſé de dater de ce pays-là : mais
tel fe vante d'en être qui dit le contraire
fans y penfer. Je n'ai ni la vanité ni la confolation
de croire que tous mes concitoyens
penfent comme moi ; mais je connois la
candeur de leurs procédés ; fi quelqu'un
d'eux m'attaque , ce fera hautement & fans
fe cacher ; ils m'eftimeront affez en me
combattant ou du moins s'eftimeront affez
eux-mêmes pour me rendre la franchiſe
dont j'ufe envers tout le monde . D'ailleurs
, eux pour qui cet ouvrage eſt écrit ,
eux à qui il eft dédié , eux qui l'ont honoré
de leur approbation ne me demanderont
point à quoi il eft utile : il ne m'objecteront
point , avec beaucoup d'autres ,
que quand tout cela feroit vrai , je n'au-
1
I
H
44
MERCURE DE FRANCE.
rois pas dû le dire , comme fi le bonheur
de la fociété n'étoit fondé que fur les erreurs
des hommes . Ils y verront , j'oſe le
croire , de fortes raifons d'aimer leur Gouvernement
, des moyens de le conſerver ,
& s'ils y trouvent les maximes qui conviennent
au bon & vertueux citoyen , ils
ne mépriferont point un écrit qui refpire
partout l'humanité , la liberté , l'amour
de la patrie , & l'obéiffance aux loix .
Quant aux habitans des autres pays , s'ils
ne trouvent dans cet ouvrage rien d'utile
ni d'amufant , il feroit mieux , ce me fem .
ble , de leur demander pourquoi ils le lifent
que de leur expliquer pourquoi il eft
écrit. Qu'un bel efprit de Bordeaux m'exhorte
gravement à laiffer les difcuffions.
politiques pour faire des Opéra , attendu
que lui , bel efprit , s'amufe beaucoup plus
a la repréfentation du Devin de village
qu'à la lecture du Difcours fur l'inégalité ,
il a raiſon fans doute , s'il eft vrai qu'en
écrivant aux Citoyens de Genève je fois
obligé d'amufer les Bourgeois de Bordeaux.
Quoiqu'il en foit , en témoignant ma
reconnoiffance à mon défenfeur , je le prie
de laiffer le champ libre à mes Adverfaires
, & j'ai bien du regret moi - même au
tems que perdois autrefois à leur répondre.
Quand la recherche de la verité dégénere
JANVIER. 1756. 45
en difputes & querelles perfonnelles , elle
ne tarde pas à prendre les armes du menfonge
; craignons de l'avilir ainfi . De quelque
prix que foit la fcience , la paix de
l'ame vaut encore mieux . Je ne veux point
d'autre défenſe pour mes écrits que la raifon
& la vérité , ni pour ma perfonne que
ma conduite & mes moeurs : fi ces appuis
me manquent , rien ne me foutiendra ; s'ils
me foutiennent , qu'ai-je à craindre ?
A Paris , le 29 Novembre 1755 .
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Résumé : AVIS A un Anonyme, par J. J. Rousseau
En janvier 1756, J. J. Rouffean publie un avis dans le Mercure de France concernant une lettre anonyme reçue le 28 octobre 1755. Cette lettre contenait un écrit de défense que Rouffean ne peut publier. L'auteur de la lettre peut récupérer son écrit en envoyant un billet de la même écriture. Rouffean exprime des doutes sur la nationalité genevoise de son détracteur, affirmant que ses concitoyens l'attaqueraient ouvertement. Il précise que son ouvrage est destiné aux Genevois, qui l'ont approuvé et y trouvent des raisons d'aimer leur gouvernement. Pour les habitants d'autres pays, il suggère de se questionner sur l'utilité de l'ouvrage plutôt que de le critiquer. Un critique de Bordeaux est mentionné, proposant à Rouffean d'écrire des opéras au lieu de discours politiques. Rouffean exprime sa gratitude à son défenseur mais préfère laisser ses adversaires s'exprimer librement. Il conclut en affirmant que sa défense repose sur la raison et la vérité, ainsi que sur sa conduite et ses mœurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 64
« Je remercie très-humblement M. de Boissy, de la bonté qu'il a eue de me communiquer [...] »
Début :
Je remercie très-humblement M. de Boissy, de la bonté qu'il a eue de me communiquer [...]
Mots clefs :
Public, Livre, Morale
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Je remercie très-humblement M. de Boissy, de la bonté qu'il a eue de me communiquer [...] »
Je remercie très humblement M. de
Boiffy , de la bonté qu'il a eue de me communiquer
cette piéce. Elle me paroît agréa
blement écrite , affaifonnée de cette ironie
fine & plaifante , qu'on appelle , je
crois , de la politeffe , & je ne m'y trouve
nullement offenfé. Non feulement je confens
à fa publication , mais je défire même
qu'elle foit imprimée dans l'état où
elle eft , pour l'inftruction du Public & la
mienne. Si la morale de l'Auteur paroît
plus faine que fa logique , & fes avis meilleurs
que fes raifonnemens , ne feroit - ce
point que les défauts de ma perfonne ſe
voient bien mieux que les erreurs de mon
livre ? Au refte , toutes les horribles chofes
qu'il y trouve , lui montrent plus que
jamais , qu'il ne devroit pas perdre fon
tems à le lire.
ROUSSEAU,
A Paris , le 24 Janvier 1756.
Boiffy , de la bonté qu'il a eue de me communiquer
cette piéce. Elle me paroît agréa
blement écrite , affaifonnée de cette ironie
fine & plaifante , qu'on appelle , je
crois , de la politeffe , & je ne m'y trouve
nullement offenfé. Non feulement je confens
à fa publication , mais je défire même
qu'elle foit imprimée dans l'état où
elle eft , pour l'inftruction du Public & la
mienne. Si la morale de l'Auteur paroît
plus faine que fa logique , & fes avis meilleurs
que fes raifonnemens , ne feroit - ce
point que les défauts de ma perfonne ſe
voient bien mieux que les erreurs de mon
livre ? Au refte , toutes les horribles chofes
qu'il y trouve , lui montrent plus que
jamais , qu'il ne devroit pas perdre fon
tems à le lire.
ROUSSEAU,
A Paris , le 24 Janvier 1756.
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Résumé : « Je remercie très-humblement M. de Boissy, de la bonté qu'il a eue de me communiquer [...] »
Jean-Jacques Rousseau remercie M. de Boiffy pour une pièce littéraire partagée. Il admire son ironie subtile et accepte sa publication pour l'instruction publique. Rousseau trouve la morale de l'auteur plus saine que sa logique et compare les défauts personnels aux erreurs littéraires. Il conclut que M. de Boiffy ne devrait pas perdre son temps à lire cette pièce.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 30-35
VERS A M. le Baron de ***, Brigadier des Armées du Roi, premier Lieutenant Colonel du Régiment Royal ***, Chevalier des Ordres du Roi de ** ; par M. de Bastide.
Début :
Il est temps que je me rapproche [...]
Mots clefs :
Plaisirs, Esprit, Ville, Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : VERS A M. le Baron de ***, Brigadier des Armées du Roi, premier Lieutenant Colonel du Régiment Royal ***, Chevalier des Ordres du Roi de ** ; par M. de Bastide.
VERS
A M. le Baron de *** , Brigadier des Armées
du Roi , premier Lieutenant Colonel
du Régiment Royal *** , Chevalier des
Ordres du Roi de ** ; par M. de Baftide.
IL eft temps que je me rapproche
Du Philofophe & du Guerrier
Qui couronné de myrthe & de laurier ,
Penfe avec goût , vit fans reproche
Ennemi de la vanité
Dont tout feigneur eft entêté ,
Dans fon château dont il eft idolâtre ;
Plein de nobleffe & plein de probité ,
Prêt à boire , prêt à combattre ,
Prêt à raifonner fçavamment ,
Ayant tous les efprits , aimant tous les mérites ,
N'ayant qu'un défaut feulement ,
Celui d'abréger fes viſites ,
Et de digérer rarement .
Depuis un mois , la pluie impitoyable
M'enchaîne à mon trifte foyer :
Mais duflai-je enfin me noyer ,
Vous me verrez , Baron aimable
Braver pour vous les élemens.
J'arriverai fait comme un diable ;
AVRIL. 1756. 31
> Car les frimats & la pluie & les vents
Déchaînés dans notre hémiſphere ,
Nous réduifent , depuis longtemps ,
A chercher des moyens de plaire
Etrangers aux ajuftemens :
Mais aux yeux de l'homme qui penfe
La parure n'eft pas beauté.
J'irai donc avec Paffurance
D'être reçu mieux qu'un fat apprêté , `
Certain que vous ferez flatté
De ce mépris pour l'élégance ,
"
Et que vous jugerez par mon habit crotté ,
De mes regrets pendant un mois d'abſence .
Je ne puis vous revoir trop tôt ;
L'humeur me gagne , & j'en fçais bien la cauſe :
Une affreuse métamorphofe
Me rend chagrin & prefque fot ,
Depuis que loin de la barriere
Du monde aimable & des efprits choiſis ,
Je paffe dans une chaumiere
Des jours filés par les ennuis..
Plaifirs charmans que je regrette ,
Plaiſirs de la fociété ,
Plaifirs de l'art & de la nouveauté ,
Plaifirs d'une union fecrete
Plaifirs de l'infidélité
>
Plaifirs d'une flamme indifcrete ,
Pourquoi par un fonge emporté ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Me fuis-je mis dans la néceffité ,
De regretter votre douceur parfaite !
Pourquoi me fuis - je tranſplanté
Du fein de la félicité .
Dans le néant de la retraite !
Un faux goût de tranquillité ,
Un vain eſpoir de liberté ,
Un peu d'inconftance , peut-être ,
Ont féduit mon efprit trop aifément tenté.
J'ai cru trouver la volupté
Dans une demeure champêtre
Et dans le féjour ſi vanté
De l'innocence & de la vérité.
Vains défirs , fatales chimeres !
On ne reconnoît plus les champs.
On ne voit plus de bergers innocens ,
Il n'eft plus d'aimables bergeres.
Le vice & la férocité
Ont chaffé les graces légeres :
L'amour & la fimplicité
Sont devenus des vertus étrangeres
Parmi ce peuple autrefois refpecté ,
Dont les moeurs , les chanfons & la délicateffe
Etoient des leçons de tendreffe
Et des leçons d'humanité.
Si des champs je paffe ( 1 ) à la ville ,
J'y revois l'affligeant tableau
(1 ) L'Auteur parle d'unepetite Ville du voi
nage.
AVRIL. 1756. 33
Qu'a peint le févere Rouſſeau
Dans le début de fon livre inutile .
Nul plaifir , nulle aménité ,
Nul fentiment , nulle fociété.
A la ville comme au village ,
On ne voit plus cette aimable union ,
Ce doux rapport d'eſprit & d'inclination ,
Cette fincérité de coeur & de langage
Que l'on vit , fans exception ,
Dans les hommes du premier âge.
Mais taifons -nous : il faut être prudent
Et réſiſter à la critique ,
Lorsqu'on prévoit & que l'on fent
Que l'on feroit trop véridique.
L'homme trop vrai devient méchant.
Hélas ! quelle fut ma folie ,
Quel fut l'excès de mon égarement !
Mon fort étoit digne d'envie .
L'efprit , le fentiment ,
Les arts & Penjouement
Répandoient fur ma vie
Les tréfors de l'amufement ,
De la raifon & du génie.
Par Cidalife & par Leſbie ,
Séduit & partagé ,
Je me rendois chez Emilie ,
J'y trouvois un jeu moins chargé ,
Plus d'efprit & plus de faillie.
I
BY
34 MERCURE DE FRANCE.
Par elle mon coeur éclairé ,
Goûtoit dans une douce chaîne ,
Ce bonheur que l'amour ramene
Et que l'efprit a préparé.
Tous les arts & toutes les belles
- M'imprimoient des plaifirs nouveaux ;
N'épuifant rien , recherchant à propos ,
Paffant ſouvent des bagatelles
Aux productions immortelles ,
Et des bons livres , aux bons mots ,
Recueillant toutes les nouvelles ,
Parcourant toutes les ruelles ;
Allant partout , excepté chez les fots.
C'eft ainfi que de la journée ,
Coupant le fil par la légéreté ,
Je voyois s'écouler l'année ,
Comme une belle nuit d'été .
Hélas ! que de ma deftinée
Les Dieux ont bien changé le cours !
Mon ame aux ennuis enchaînée ,
Eft triftement abandonnée
Par les plaifirs & les amours.
Je ne vois plus Cidalife & Lefbie ,
Je n'entends plus Clairon ni Dumefni ,
Je ne vois plus Puvigné ni Lani ,
Je ne foupe plus chez Silvie ,
Entre Jéliote & . Gauffin.
La guittarre , le clavecin ,
Les fons brillans de l'Italie ,
AVRIL 1756. 31
Les beaux vers , les fruits du génie ,
Tous les biens ont pour moi pris fin .
Vous , près de qui je les retrouve
Dans le plaifir de me les rappeller ,
Yous ,qui les connoiffez , qui fçavez en parler ,
Vous enfin , près de qui j'éprouve
Combien l'efprit peut confoler ,
Jugez , fi de votre préfence ,
Je puis me priver aisément ,
Et combien pendant votre abfence ,
J'ai du voir croître mon tourment .
A M. le Baron de *** , Brigadier des Armées
du Roi , premier Lieutenant Colonel
du Régiment Royal *** , Chevalier des
Ordres du Roi de ** ; par M. de Baftide.
IL eft temps que je me rapproche
Du Philofophe & du Guerrier
Qui couronné de myrthe & de laurier ,
Penfe avec goût , vit fans reproche
Ennemi de la vanité
Dont tout feigneur eft entêté ,
Dans fon château dont il eft idolâtre ;
Plein de nobleffe & plein de probité ,
Prêt à boire , prêt à combattre ,
Prêt à raifonner fçavamment ,
Ayant tous les efprits , aimant tous les mérites ,
N'ayant qu'un défaut feulement ,
Celui d'abréger fes viſites ,
Et de digérer rarement .
Depuis un mois , la pluie impitoyable
M'enchaîne à mon trifte foyer :
Mais duflai-je enfin me noyer ,
Vous me verrez , Baron aimable
Braver pour vous les élemens.
J'arriverai fait comme un diable ;
AVRIL. 1756. 31
> Car les frimats & la pluie & les vents
Déchaînés dans notre hémiſphere ,
Nous réduifent , depuis longtemps ,
A chercher des moyens de plaire
Etrangers aux ajuftemens :
Mais aux yeux de l'homme qui penfe
La parure n'eft pas beauté.
J'irai donc avec Paffurance
D'être reçu mieux qu'un fat apprêté , `
Certain que vous ferez flatté
De ce mépris pour l'élégance ,
"
Et que vous jugerez par mon habit crotté ,
De mes regrets pendant un mois d'abſence .
Je ne puis vous revoir trop tôt ;
L'humeur me gagne , & j'en fçais bien la cauſe :
Une affreuse métamorphofe
Me rend chagrin & prefque fot ,
Depuis que loin de la barriere
Du monde aimable & des efprits choiſis ,
Je paffe dans une chaumiere
Des jours filés par les ennuis..
Plaifirs charmans que je regrette ,
Plaiſirs de la fociété ,
Plaifirs de l'art & de la nouveauté ,
Plaifirs d'une union fecrete
Plaifirs de l'infidélité
>
Plaifirs d'une flamme indifcrete ,
Pourquoi par un fonge emporté ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Me fuis-je mis dans la néceffité ,
De regretter votre douceur parfaite !
Pourquoi me fuis - je tranſplanté
Du fein de la félicité .
Dans le néant de la retraite !
Un faux goût de tranquillité ,
Un vain eſpoir de liberté ,
Un peu d'inconftance , peut-être ,
Ont féduit mon efprit trop aifément tenté.
J'ai cru trouver la volupté
Dans une demeure champêtre
Et dans le féjour ſi vanté
De l'innocence & de la vérité.
Vains défirs , fatales chimeres !
On ne reconnoît plus les champs.
On ne voit plus de bergers innocens ,
Il n'eft plus d'aimables bergeres.
Le vice & la férocité
Ont chaffé les graces légeres :
L'amour & la fimplicité
Sont devenus des vertus étrangeres
Parmi ce peuple autrefois refpecté ,
Dont les moeurs , les chanfons & la délicateffe
Etoient des leçons de tendreffe
Et des leçons d'humanité.
Si des champs je paffe ( 1 ) à la ville ,
J'y revois l'affligeant tableau
(1 ) L'Auteur parle d'unepetite Ville du voi
nage.
AVRIL. 1756. 33
Qu'a peint le févere Rouſſeau
Dans le début de fon livre inutile .
Nul plaifir , nulle aménité ,
Nul fentiment , nulle fociété.
A la ville comme au village ,
On ne voit plus cette aimable union ,
Ce doux rapport d'eſprit & d'inclination ,
Cette fincérité de coeur & de langage
Que l'on vit , fans exception ,
Dans les hommes du premier âge.
Mais taifons -nous : il faut être prudent
Et réſiſter à la critique ,
Lorsqu'on prévoit & que l'on fent
Que l'on feroit trop véridique.
L'homme trop vrai devient méchant.
Hélas ! quelle fut ma folie ,
Quel fut l'excès de mon égarement !
Mon fort étoit digne d'envie .
L'efprit , le fentiment ,
Les arts & Penjouement
Répandoient fur ma vie
Les tréfors de l'amufement ,
De la raifon & du génie.
Par Cidalife & par Leſbie ,
Séduit & partagé ,
Je me rendois chez Emilie ,
J'y trouvois un jeu moins chargé ,
Plus d'efprit & plus de faillie.
I
BY
34 MERCURE DE FRANCE.
Par elle mon coeur éclairé ,
Goûtoit dans une douce chaîne ,
Ce bonheur que l'amour ramene
Et que l'efprit a préparé.
Tous les arts & toutes les belles
- M'imprimoient des plaifirs nouveaux ;
N'épuifant rien , recherchant à propos ,
Paffant ſouvent des bagatelles
Aux productions immortelles ,
Et des bons livres , aux bons mots ,
Recueillant toutes les nouvelles ,
Parcourant toutes les ruelles ;
Allant partout , excepté chez les fots.
C'eft ainfi que de la journée ,
Coupant le fil par la légéreté ,
Je voyois s'écouler l'année ,
Comme une belle nuit d'été .
Hélas ! que de ma deftinée
Les Dieux ont bien changé le cours !
Mon ame aux ennuis enchaînée ,
Eft triftement abandonnée
Par les plaifirs & les amours.
Je ne vois plus Cidalife & Lefbie ,
Je n'entends plus Clairon ni Dumefni ,
Je ne vois plus Puvigné ni Lani ,
Je ne foupe plus chez Silvie ,
Entre Jéliote & . Gauffin.
La guittarre , le clavecin ,
Les fons brillans de l'Italie ,
AVRIL 1756. 31
Les beaux vers , les fruits du génie ,
Tous les biens ont pour moi pris fin .
Vous , près de qui je les retrouve
Dans le plaifir de me les rappeller ,
Yous ,qui les connoiffez , qui fçavez en parler ,
Vous enfin , près de qui j'éprouve
Combien l'efprit peut confoler ,
Jugez , fi de votre préfence ,
Je puis me priver aisément ,
Et combien pendant votre abfence ,
J'ai du voir croître mon tourment .
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Résumé : VERS A M. le Baron de ***, Brigadier des Armées du Roi, premier Lieutenant Colonel du Régiment Royal ***, Chevalier des Ordres du Roi de ** ; par M. de Bastide.
L'auteur adresse une lettre au Baron de ***, brigadier des armées du roi et premier lieutenant colonel du Régiment Royal ***. Il exprime son admiration pour le baron, le qualifiant de philosophe et de guerrier, noble et probe, capable de boire, combattre et raisonner savamment. L'auteur regrette de ne pouvoir lui rendre visite plus tôt en raison de la pluie qui l'a confiné chez lui. Il se plaint de l'ennui et de la métamorphose qui l'ont rendu chagrin et presque sot, éloigné de la société mondaine et des esprits choisis. Il évoque les plaisirs de la société, de l'art et de la nouveauté, ainsi que ceux d'une union secrète et d'une flamme indiscrète, qu'il regrette amèrement. L'auteur critique la corruption des mœurs tant à la campagne qu'à la ville, où il ne trouve plus l'aimable union et la sincérité des hommes du premier âge. Il se remémore les plaisirs passés en compagnie de personnes comme Cidalise, Lesbie, Émilie, et d'autres, où l'esprit, le sentiment, les arts et l'enjouement régnaient. Il conclut en exprimant son tourment durant l'absence du baron et son désir de retrouver les plaisirs partagés avec lui.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 120
« LETTRE d'un homme de Province à M. Rousseau, Citoyen de Geneve, au sujet [...] »
Début :
LETTRE d'un homme de Province à M. Rousseau, Citoyen de Geneve, au sujet [...]
Mots clefs :
Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : « LETTRE d'un homme de Province à M. Rousseau, Citoyen de Geneve, au sujet [...] »
LETTRE d'un homme de Province à
M. Rouffeau, Citoyen de Geneve , au fujet
de la feptieme lettre du feptieme Tome de
l'année littéraire , 1755 ; fe vend à Paris ,
chez Laurent Prault , au coin de la rue Gîtle-
coeur , à la fource des Sciences , 1756.
M. Rouffeau, Citoyen de Geneve , au fujet
de la feptieme lettre du feptieme Tome de
l'année littéraire , 1755 ; fe vend à Paris ,
chez Laurent Prault , au coin de la rue Gîtle-
coeur , à la fource des Sciences , 1756.
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10
p. 144-149
« LE DROIT NATUREL, Civil, Politique & Public, réduit à un seul principe, par [...] »
Début :
LE DROIT NATUREL, Civil, Politique & Public, réduit à un seul principe, par [...]
Mots clefs :
Droit naturel, Nature, Sauvage, Droit civil, Droit politique, Homme sauvage, Homme civil, Claude Yvon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE DROIT NATUREL, Civil, Politique & Public, réduit à un seul principe, par [...] »
LE DROIT NATUREL , Civil , Politique
& Public , réduit à un feul principe , par
M. l'Abbé Yvon , en 12 volumes....Incedo
per ignes fuppofitos cineri dolofo . A la
Haye , chez la veuve d'Adrien Moetjens.
1756 .
Cet Ouvrage , dont la Préface vient
d'être imprimée , & qu'on doit délivrer par
foufcription , fera divifé en quatre parties ,
qui contiendront chacune plufieurs volu
mes. La premiere aura pour titre les Principes
de Droit Naturel ; la feconde , l'homme
dans l'état de nature ; la troisieme ,
l'homme dans la fociété civile ; la quarrie
me
A O UST. 1756. 145
me , les Nations confidérées en elles -mêmes
& dans les rapports qu'elles ont les
unes avec les autres . Cette divifion promet
un Ouvrage auffi profond qu'utile. Le nom
de l'Auteur & fa Préface donnent tout lieu
de préfumer, que l'exécution répondra parfaitement
à l'annonce. Pour donner un
précis des trois premieres parties , & faire
connoître en même tems le ftyle & le
ton de la Préface , nous allons en extraire
quelques pages , qui développent prefque
le plan de ce Traité.
Dans la premiere Partie , dit l'Auteur ,
j'ai pofé les fondemens du Droit de nature
, afin que dans les fuivantes je n'aye
plus qu'à m'abandonner au cours paifible
des conféquences qui en coulent naturellement.
Je m'y fuis attaché fur tout à développer
dans toute leur étendue les diverfes
branches de la Loi naturelle, qui doit avoir
une fi grande influence furtout le refte de
l'Ouvrage. Dans la deuxieme , j'ai confidéré
l'homme dans l'état de nature avec
tous les droits & toutes les prérogatives
qui accompagnent cet état ; & comme
mon intention eft de tirer de cet état primitif
des inductions qui s'étendent aux
fociétés civiles , envifagées dans les rapports
qu'elles ont les unes avec les autres
je n'ai pas cru devoir leur propofer pour
G
...
146 MERCURE DE FRANCE.
modele de conduite l'homme tel que nous
le peint M. Rouffeau dans cet état , c'est-àdire
, fauvage , borné à des fonctions animales
, né avec une imagination qui ne lui
peint rien , avec un coeur qui ne lui demande
rien , avec un efprit qui ne ſçait
pas s'étonner des plus grandes merveilles .
Comme cet homme eft moins homme que
bête il ne peut être affujetti à aucune loi qui
foit
propre
à un être
moral
, c'eſt
- àdire
, intelligent
& libre
; il ne fçauroit
être
vertueux
ni vicieux
. J'ai
traité
des
droits
refpectifs
que
nous
avons
les uns
avec
les autres
, de l'origine
des
Domaides
droits & des obligations qui en
réfultent , des différentes manieres de s'engager
les uns envers les autres , & de faire
ceffer les obligations contractées. Comme
la focieté paternelle ou domeftique
tient à l'état de nature , qu'elle eft antérieure
aux fociétés civiles , dont elle dépend
à certains égards lorfqu'elle eft une
fois reçue dans leur fein , j'en ai parlé dans
cette feconde Partie .
La troifieme Partie devroit naturellement
s'ouvrir par le fpectacle de l'homme
placé dans l'état civil ; mais avant que
d'en venir là , je prends l'homme fortant
des mains de la nature ; je le fuis à travers
tous les changemens que la fucceffion
A O UST. 1756. 147
des tems & des chofes a dû produire dans
fa conftitution originelle ; je démêle ce
qu'il tient de fon propre fonds d'avec ce
que les circonstances & fes progrès ont
ajouté ou changé à fon état primitif ; enfin
je marque dans le progrès des chofes le
moment où le droit fuccédant à la violence
, la nature fut foumiſe à la loi.
Lorfque je fuis parvenu à placer l'hom
me dans l'état civil , je mefure l'intervalle
immenfe qui le fépare de l'homme fauvage
, & balance les avantages des deux états.
On imagine bien que je ne fuis pas affez
mifantrope pour donner la préférence à
l'homme fauvage fur l'homme civil . Si le
calme des paffions & l'ignorance du vice
empêchent le premier de faire mal , le foible
développement de fes lumieres ne lui
permet pas de faire tout le bien qu'il
pourroit , fi fa raifon étoit plus perfectionnée
. Si le fecond a plus de vices , il a auffi
plus de vertus , & cela feul fuffit pour décider
la queftion , quand d'ailleurs il feroit
prouvé qu'il y a moins de vertus que
de vices parmi les hommes civilifés ....
La raison du fauvage étant enveloppée
dans un fombre nuage , & fes facultés fpirituelles
dans une espece d'engourdiffement
, il eſt comme s'il n'exiftoit point.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
L'animal feul exifte chez lui , & l'homme
eft encore à naître , &c..
Forcés de nous arrêter par les limites
que nous nous fommes impofées , nous
paffons à cet endroit de la Préface , où
l'Auteur a mis , pour ainfi dire , tout le
germe de fon traité , & nous nous y renfermons.
Dans tout Ouvrage bien fait ,
on trouve , dit-il , une idée dominante
qui fe développe , s'étend , ſe ramifie , en
fe nourriffant de toutes les autres qui s'en
rapprochent comme d'elles- mêmes. Voici
celle qui eft comme la baſe de tout mon
Ouvrage , & à laquelle fe rapporte néceffairement
tout ce que j'y dis. » La Nature
» nous fait une loi de nous porter aux ac-
» tions qui tendent à notre perfection & à
» celle de notre état , & par la raiſon des
» contraires , de nous abftenir de toutes
» celles qui ne peuvent nous détériorer ,
»ainfi que tous les objets qui ont des rap-
" ports immédiats avec nous ces actions
» doivent être déterminées par les mêmes
» raifons finales , que le font nos actions
» naturelles , parce que ce font les feules
qui contribuent à notre perfection & à
» notre bonheur. » Ce principe général du
Droit de la Nature eft fi fécond , qu'il n'y
a rien dans toute l'étendue de ce Droit ,
ور
"
ود
A O UST. 1756. 149
qui ne s'en déduife par un enchaînement
de conféquences néceffaires.
On annonce dans le Projet de Soufcrip .
tion , qu'on ne négligera rien pour donnet
une Edition extrêmement correcte & digne
de l'importance des matieres qu'on
préfente au Public . Les Soufcripteurs paye
ront 21 florins de Hollande en quatre
payemens, chacun de S5 florins , 5 f. ou un
ducat , dont le premier ſe fera en ſouſcrivant
, le fecond , en recevant les tomes
1 & 2 , le troifieme , en recevant les tomes
3 & 4 , le quatrieme , en recevant
les tomes 5 , 6 , 7 & 8 : les tomes 9 ,
10 , 11 & 12 feront donnés gratis . Le
prix fera arbitraire pour ceux qui n'auront
pas foufcrit. La Soufcription fera ouverte
jufqu'au premier Janvier 1757. On imprimera
à la tête le nom des Soufcripteurs.
Les tomes 1 & 2 fe délivreront le premier
Avril 1757 ; les tomes 3 & 4 le premier
Juillet , les tomes 5 , 6, 7 & 8S le premier
Janvier 1758 ; les tomes 9 , 10 , II &
12 le premier Juillet 1758. On foufcrira à
Paris , chez le Breton , David , Durand ,
Briaffon & Lambert .
& Public , réduit à un feul principe , par
M. l'Abbé Yvon , en 12 volumes....Incedo
per ignes fuppofitos cineri dolofo . A la
Haye , chez la veuve d'Adrien Moetjens.
1756 .
Cet Ouvrage , dont la Préface vient
d'être imprimée , & qu'on doit délivrer par
foufcription , fera divifé en quatre parties ,
qui contiendront chacune plufieurs volu
mes. La premiere aura pour titre les Principes
de Droit Naturel ; la feconde , l'homme
dans l'état de nature ; la troisieme ,
l'homme dans la fociété civile ; la quarrie
me
A O UST. 1756. 145
me , les Nations confidérées en elles -mêmes
& dans les rapports qu'elles ont les
unes avec les autres . Cette divifion promet
un Ouvrage auffi profond qu'utile. Le nom
de l'Auteur & fa Préface donnent tout lieu
de préfumer, que l'exécution répondra parfaitement
à l'annonce. Pour donner un
précis des trois premieres parties , & faire
connoître en même tems le ftyle & le
ton de la Préface , nous allons en extraire
quelques pages , qui développent prefque
le plan de ce Traité.
Dans la premiere Partie , dit l'Auteur ,
j'ai pofé les fondemens du Droit de nature
, afin que dans les fuivantes je n'aye
plus qu'à m'abandonner au cours paifible
des conféquences qui en coulent naturellement.
Je m'y fuis attaché fur tout à développer
dans toute leur étendue les diverfes
branches de la Loi naturelle, qui doit avoir
une fi grande influence furtout le refte de
l'Ouvrage. Dans la deuxieme , j'ai confidéré
l'homme dans l'état de nature avec
tous les droits & toutes les prérogatives
qui accompagnent cet état ; & comme
mon intention eft de tirer de cet état primitif
des inductions qui s'étendent aux
fociétés civiles , envifagées dans les rapports
qu'elles ont les unes avec les autres
je n'ai pas cru devoir leur propofer pour
G
...
146 MERCURE DE FRANCE.
modele de conduite l'homme tel que nous
le peint M. Rouffeau dans cet état , c'est-àdire
, fauvage , borné à des fonctions animales
, né avec une imagination qui ne lui
peint rien , avec un coeur qui ne lui demande
rien , avec un efprit qui ne ſçait
pas s'étonner des plus grandes merveilles .
Comme cet homme eft moins homme que
bête il ne peut être affujetti à aucune loi qui
foit
propre
à un être
moral
, c'eſt
- àdire
, intelligent
& libre
; il ne fçauroit
être
vertueux
ni vicieux
. J'ai
traité
des
droits
refpectifs
que
nous
avons
les uns
avec
les autres
, de l'origine
des
Domaides
droits & des obligations qui en
réfultent , des différentes manieres de s'engager
les uns envers les autres , & de faire
ceffer les obligations contractées. Comme
la focieté paternelle ou domeftique
tient à l'état de nature , qu'elle eft antérieure
aux fociétés civiles , dont elle dépend
à certains égards lorfqu'elle eft une
fois reçue dans leur fein , j'en ai parlé dans
cette feconde Partie .
La troifieme Partie devroit naturellement
s'ouvrir par le fpectacle de l'homme
placé dans l'état civil ; mais avant que
d'en venir là , je prends l'homme fortant
des mains de la nature ; je le fuis à travers
tous les changemens que la fucceffion
A O UST. 1756. 147
des tems & des chofes a dû produire dans
fa conftitution originelle ; je démêle ce
qu'il tient de fon propre fonds d'avec ce
que les circonstances & fes progrès ont
ajouté ou changé à fon état primitif ; enfin
je marque dans le progrès des chofes le
moment où le droit fuccédant à la violence
, la nature fut foumiſe à la loi.
Lorfque je fuis parvenu à placer l'hom
me dans l'état civil , je mefure l'intervalle
immenfe qui le fépare de l'homme fauvage
, & balance les avantages des deux états.
On imagine bien que je ne fuis pas affez
mifantrope pour donner la préférence à
l'homme fauvage fur l'homme civil . Si le
calme des paffions & l'ignorance du vice
empêchent le premier de faire mal , le foible
développement de fes lumieres ne lui
permet pas de faire tout le bien qu'il
pourroit , fi fa raifon étoit plus perfectionnée
. Si le fecond a plus de vices , il a auffi
plus de vertus , & cela feul fuffit pour décider
la queftion , quand d'ailleurs il feroit
prouvé qu'il y a moins de vertus que
de vices parmi les hommes civilifés ....
La raison du fauvage étant enveloppée
dans un fombre nuage , & fes facultés fpirituelles
dans une espece d'engourdiffement
, il eſt comme s'il n'exiftoit point.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
L'animal feul exifte chez lui , & l'homme
eft encore à naître , &c..
Forcés de nous arrêter par les limites
que nous nous fommes impofées , nous
paffons à cet endroit de la Préface , où
l'Auteur a mis , pour ainfi dire , tout le
germe de fon traité , & nous nous y renfermons.
Dans tout Ouvrage bien fait ,
on trouve , dit-il , une idée dominante
qui fe développe , s'étend , ſe ramifie , en
fe nourriffant de toutes les autres qui s'en
rapprochent comme d'elles- mêmes. Voici
celle qui eft comme la baſe de tout mon
Ouvrage , & à laquelle fe rapporte néceffairement
tout ce que j'y dis. » La Nature
» nous fait une loi de nous porter aux ac-
» tions qui tendent à notre perfection & à
» celle de notre état , & par la raiſon des
» contraires , de nous abftenir de toutes
» celles qui ne peuvent nous détériorer ,
»ainfi que tous les objets qui ont des rap-
" ports immédiats avec nous ces actions
» doivent être déterminées par les mêmes
» raifons finales , que le font nos actions
» naturelles , parce que ce font les feules
qui contribuent à notre perfection & à
» notre bonheur. » Ce principe général du
Droit de la Nature eft fi fécond , qu'il n'y
a rien dans toute l'étendue de ce Droit ,
ور
"
ود
A O UST. 1756. 149
qui ne s'en déduife par un enchaînement
de conféquences néceffaires.
On annonce dans le Projet de Soufcrip .
tion , qu'on ne négligera rien pour donnet
une Edition extrêmement correcte & digne
de l'importance des matieres qu'on
préfente au Public . Les Soufcripteurs paye
ront 21 florins de Hollande en quatre
payemens, chacun de S5 florins , 5 f. ou un
ducat , dont le premier ſe fera en ſouſcrivant
, le fecond , en recevant les tomes
1 & 2 , le troifieme , en recevant les tomes
3 & 4 , le quatrieme , en recevant
les tomes 5 , 6 , 7 & 8 : les tomes 9 ,
10 , 11 & 12 feront donnés gratis . Le
prix fera arbitraire pour ceux qui n'auront
pas foufcrit. La Soufcription fera ouverte
jufqu'au premier Janvier 1757. On imprimera
à la tête le nom des Soufcripteurs.
Les tomes 1 & 2 fe délivreront le premier
Avril 1757 ; les tomes 3 & 4 le premier
Juillet , les tomes 5 , 6, 7 & 8S le premier
Janvier 1758 ; les tomes 9 , 10 , II &
12 le premier Juillet 1758. On foufcrira à
Paris , chez le Breton , David , Durand ,
Briaffon & Lambert .
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Résumé : « LE DROIT NATUREL, Civil, Politique & Public, réduit à un seul principe, par [...] »
Le texte présente l'ouvrage 'Le Droit Naturel, Civil, Politique & Public' de l'Abbé Yvon, publié en 1756 à La Haye. Cet ouvrage est structuré en quatre parties : les principes du droit naturel, l'homme dans l'état de nature, l'homme dans la société civile, et les nations dans leurs rapports mutuels. L'auteur y développe les fondements du droit naturel, les droits de l'homme en état de nature, et les transformations de l'homme jusqu'à son état civil. Il compare les états sauvage et civil, concluant que l'homme civilisé, malgré ses défauts, possède plus de vertus. Le principe central de l'œuvre est que la nature incite à agir pour la perfection et le bonheur, et à éviter ce qui nuit. L'édition est décrite comme extrêmement correcte et digne des matières traitées. L'ouvrage est destiné au public et les souscripteurs doivent payer 21 florins de Hollande en quatre versements : 5,5 florins ou un ducat chacun. Les paiements sont échelonnés selon la réception des tomes. Les tomes 1 et 2 seront livrés le 1er avril 1757, les tomes 3 et 4 le 1er juillet 1757, les tomes 5, 6, 7 et 8 le 1er janvier 1758, et les tomes 9, 10, 11 et 12 le 1er juillet 1758. Les souscriptions sont ouvertes jusqu'au 1er janvier 1757 et peuvent être effectuées à Paris chez plusieurs libraires mentionnés. Les noms des souscripteurs seront imprimés en tête de l'œuvre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 126-130
« DISCOURS sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, pour servir de réponse [...] »
Début :
DISCOURS sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, pour servir de réponse [...]
Mots clefs :
M. Rousseau, Société, Hommes, Inégalité, Homme, Mal
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « DISCOURS sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, pour servir de réponse [...] »
DISCOURS fur l'origine de l'inégalité
parmi les hommes , pour fervir de réponfe
au Difcours que M. Rouffeau , Citoyen de
Geneve , a publié fur le même fujer ; par
M. Jean de Caftillon , Profeſſeur en Philofophie
& Mathématique à Utrecht , &
Membre des Académies royales de Londres
, Berlin & Gottingue , &c. imprimé
à Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple du
Goût. Prix 3 liv. 12 fols , broché .
Il nous a paru que la raifon & la fageffe
fe faifoient fentir dans ce Livre eſtimable.
Les hommes y font examinés dans
leur origine , & portés immédiatement
après les premiers momens de leur enfance
dans la fphere des vices & des vertus ,
c'eft- à - dire fur le théâtre naturel de leurs
actions. Le mal & le bien qu'ils font &
qu'ils peuvent faire , y eſt pefé par la main
équitable de la philofophie , & la conclufion
eft qu'ils méritent plus d'eftime que
de mépris . Le fyftême de l'Auteur eft que
de tout temps l'homme fut , & annonça ce
qu'il devoit être. Il agit , penſa , diſtingua
& inventa. Selon lui , les premiers
DECEMBRE. 1756. 127
Arts touchent aux premiers hommes. Les
premiers befoins firent naître les premieres
idées. Ce raifonnement eſt tout fimple ; en
l'étendant , en paffant de l'examen du
principe à l'examen de l'effet , on voit éclorre
la fociété mais cette fociété formée at'elle
été un bien en elle -même pour les
hommes fi enclins à abufer du bien & du
mieux ? Oui , fans doute : le mal qu'elle a
fait naître ne doit être reproché qu'à
l'homme lui -même ; c'eft lui qui a corrompu
par fes inclinations vicieufes la
fource des avantages qu'elle renfermoit
dans fon fein : mais cet abus du bien &
du mieux n'a détruit que des parties d'un
tout inestimable & inépuifable. Celles que
la nature , la raiſon & la juſtice ont fauvées
du naufrage , fe perfectionnent tous les
jours, & fe feront fentir à jamais. « Où ſont,
» dit-il , ces Brigans qui infeftoient toute
» la terre , & qui exerçoient le courage
» des Hercules & des Théfés ? Où font
» ces Pyrates ( 1 ) qui rendoient la mer plus
dangereufe par leurs armes qu'elle ne
par fes tempêtes Les malheureux
qui éprouvent la fureur des vents & des
" ondes , trouvent des mains fecourables
"fur ces bords , où ils ne rencontroient
» que des mains avides de rapine & de
(1) Ils revivent encore de nos jours , dira M. R.
و ر
» l'eft "
"
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
» carnage. On parcourt tout le globe plus
fûrement qu'autrefois une Province. Les
» meres juſtement glorieufes de leur fé-
» condité , ne craignent plus que les ordres
» d'un époux dénaturé , les privent de leur
»fruit. Au lieu d'enfans expofés aux bêtes
féroces , & de vieillards livrés à leur
» mifere & à leur caducité , on voit par-
» tout des azyles où l'enfance abandonnée
» & la vieilleſſe indigente trouvent des
»peres tendres & éclairés , & des fils
riches & bienfaifans ; des maiſons to
jours prêtes à recevoir les Citoyens languiffans
, pour les rendre à la patrie
» fains & robuftes. Aux marais & aux
glaçons ont fuccédé des Villes magnifi
" ques & peuplées. L'abondance a pris la
place de la ftérilité , qui régnoit fur pref
» que toute la terre. Les hommes menent
» une vie douce & heureufe par les foins
» d'un petit nombre de conducteurs. Il ne
» s'éleve plus de Tyrans dans les Républi
"ques. On ne voit plus fur le trône les
» Nérons & les Caligulas , & bientôt
» l'homme & la fociété feront ce qu'ils
ور
ور
ور
20
و د
ود
peuvent & ce qu'ils doivent être . La
» bonne foi réglera le commerce : l'utilité
» publique dirigera les Arts & les Sciences :
» le Guerrier préférera le falut de fa patrie
» à fa gloire : le Magiftrat , la République
0
C
E
DECEMBRE . 1756 . 129
"
»
"3
"
"
» à fes intérêts ; le peuple , l'utilité com-
» mune à fes avantages . Je vois le mérite
feul faire & maintenir la Nobleffe . Qui-
» conque dégénere , déroge , & ne déroge
» que parce qu'il dégénere. La grandeur
» la plus élevée , la fcience la plus fubli-
» me , les talens les plus rares , eftiment la
» vertu même en guenille , parce que tous
» font vertueux , & ils le font parce qu'ils
refpectent tous la Religion , non pas
» ce fantôme pointilleux qui s'allarme pour
» un Dogme de pure fpéculation , qui per-
» fécute pour un mot mal interprété , mais
» cette fille des Cieux , qui ne refpire que
» le bonheur des hommes & l'avantage
de la fociété , & qui ne reconnoît pour
» fes Miniftres que ceux qui éclairent les
» hommes par leur doctrine , qui les corrigent
par leur exemple , qui mettent
» leur honneur dans la vertu , leur richeffe
dans la modération , leur ambition dans
l'humilité , & c. Nous rendriens un
compte plus exact de cet Ouvrage , fans les
limites étroites où nous fommes obligés
de nous renfermer. Peut -être y trouverat'on
les hommes vus avec autant d'indulgence
, & traités avec autant de faveur
qu'ils ont paru jugés avec févérité dans
celui de M. Rouffeau . Quoi qu'il en foit ,
nous nous bornons à dire que tout le Livre
33
و و
"
ود ע
F'v
130 MERCURE DE FRANCE .
APA
de M. Caftillon porte fur ce « que l'homme
fans fociété eft un être de raifon , qu'on
» peut examiner uniquement pour découvrir
ce que l'homme fe doit à lui -même ;
qu'un de fes premiers devoirs eft de fon-
» der la fociété ; qu'elle exige l'inégalité
» de Souverain & de fujets , de grands &
» de petits diftingués par l'autorité &
ور
"
ود
par la puiffance
; qu'elle
admet
l'inégalité » de nobles
& d'ignobles
; qu'elle
donne » néceſſairement
naiſſance
à l'inégalité
de » riches
& de pauvres
; que le mérite
doit » régler le choix des perfonnes
qu'on
éleve » à la puiffance
, qu'on diftingue
par la
و د
33
»
Nobleffe , qu'on affocie au Gouverne-
» ment ; que toutes ces inégalités autorifées
par le droit naturel , fans qu'il y en
ait une feule autorifée par le feul droit
pofitif, font juftes en elles-mêmes & injuftes
dans leur abus ; que le genre hu-
» main eft auffi heureux que le permet fon
» état préfent , quoique fon bonheur puiffe
» croître à l'infini. »
parmi les hommes , pour fervir de réponfe
au Difcours que M. Rouffeau , Citoyen de
Geneve , a publié fur le même fujer ; par
M. Jean de Caftillon , Profeſſeur en Philofophie
& Mathématique à Utrecht , &
Membre des Académies royales de Londres
, Berlin & Gottingue , &c. imprimé
à Amfterdam , & fe trouve à Paris , chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple du
Goût. Prix 3 liv. 12 fols , broché .
Il nous a paru que la raifon & la fageffe
fe faifoient fentir dans ce Livre eſtimable.
Les hommes y font examinés dans
leur origine , & portés immédiatement
après les premiers momens de leur enfance
dans la fphere des vices & des vertus ,
c'eft- à - dire fur le théâtre naturel de leurs
actions. Le mal & le bien qu'ils font &
qu'ils peuvent faire , y eſt pefé par la main
équitable de la philofophie , & la conclufion
eft qu'ils méritent plus d'eftime que
de mépris . Le fyftême de l'Auteur eft que
de tout temps l'homme fut , & annonça ce
qu'il devoit être. Il agit , penſa , diſtingua
& inventa. Selon lui , les premiers
DECEMBRE. 1756. 127
Arts touchent aux premiers hommes. Les
premiers befoins firent naître les premieres
idées. Ce raifonnement eſt tout fimple ; en
l'étendant , en paffant de l'examen du
principe à l'examen de l'effet , on voit éclorre
la fociété mais cette fociété formée at'elle
été un bien en elle -même pour les
hommes fi enclins à abufer du bien & du
mieux ? Oui , fans doute : le mal qu'elle a
fait naître ne doit être reproché qu'à
l'homme lui -même ; c'eft lui qui a corrompu
par fes inclinations vicieufes la
fource des avantages qu'elle renfermoit
dans fon fein : mais cet abus du bien &
du mieux n'a détruit que des parties d'un
tout inestimable & inépuifable. Celles que
la nature , la raiſon & la juſtice ont fauvées
du naufrage , fe perfectionnent tous les
jours, & fe feront fentir à jamais. « Où ſont,
» dit-il , ces Brigans qui infeftoient toute
» la terre , & qui exerçoient le courage
» des Hercules & des Théfés ? Où font
» ces Pyrates ( 1 ) qui rendoient la mer plus
dangereufe par leurs armes qu'elle ne
par fes tempêtes Les malheureux
qui éprouvent la fureur des vents & des
" ondes , trouvent des mains fecourables
"fur ces bords , où ils ne rencontroient
» que des mains avides de rapine & de
(1) Ils revivent encore de nos jours , dira M. R.
و ر
» l'eft "
"
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
و د
ود
» carnage. On parcourt tout le globe plus
fûrement qu'autrefois une Province. Les
» meres juſtement glorieufes de leur fé-
» condité , ne craignent plus que les ordres
» d'un époux dénaturé , les privent de leur
»fruit. Au lieu d'enfans expofés aux bêtes
féroces , & de vieillards livrés à leur
» mifere & à leur caducité , on voit par-
» tout des azyles où l'enfance abandonnée
» & la vieilleſſe indigente trouvent des
»peres tendres & éclairés , & des fils
riches & bienfaifans ; des maiſons to
jours prêtes à recevoir les Citoyens languiffans
, pour les rendre à la patrie
» fains & robuftes. Aux marais & aux
glaçons ont fuccédé des Villes magnifi
" ques & peuplées. L'abondance a pris la
place de la ftérilité , qui régnoit fur pref
» que toute la terre. Les hommes menent
» une vie douce & heureufe par les foins
» d'un petit nombre de conducteurs. Il ne
» s'éleve plus de Tyrans dans les Républi
"ques. On ne voit plus fur le trône les
» Nérons & les Caligulas , & bientôt
» l'homme & la fociété feront ce qu'ils
ور
ور
ور
20
و د
ود
peuvent & ce qu'ils doivent être . La
» bonne foi réglera le commerce : l'utilité
» publique dirigera les Arts & les Sciences :
» le Guerrier préférera le falut de fa patrie
» à fa gloire : le Magiftrat , la République
0
C
E
DECEMBRE . 1756 . 129
"
»
"3
"
"
» à fes intérêts ; le peuple , l'utilité com-
» mune à fes avantages . Je vois le mérite
feul faire & maintenir la Nobleffe . Qui-
» conque dégénere , déroge , & ne déroge
» que parce qu'il dégénere. La grandeur
» la plus élevée , la fcience la plus fubli-
» me , les talens les plus rares , eftiment la
» vertu même en guenille , parce que tous
» font vertueux , & ils le font parce qu'ils
refpectent tous la Religion , non pas
» ce fantôme pointilleux qui s'allarme pour
» un Dogme de pure fpéculation , qui per-
» fécute pour un mot mal interprété , mais
» cette fille des Cieux , qui ne refpire que
» le bonheur des hommes & l'avantage
de la fociété , & qui ne reconnoît pour
» fes Miniftres que ceux qui éclairent les
» hommes par leur doctrine , qui les corrigent
par leur exemple , qui mettent
» leur honneur dans la vertu , leur richeffe
dans la modération , leur ambition dans
l'humilité , & c. Nous rendriens un
compte plus exact de cet Ouvrage , fans les
limites étroites où nous fommes obligés
de nous renfermer. Peut -être y trouverat'on
les hommes vus avec autant d'indulgence
, & traités avec autant de faveur
qu'ils ont paru jugés avec févérité dans
celui de M. Rouffeau . Quoi qu'il en foit ,
nous nous bornons à dire que tout le Livre
33
و و
"
ود ע
F'v
130 MERCURE DE FRANCE .
APA
de M. Caftillon porte fur ce « que l'homme
fans fociété eft un être de raifon , qu'on
» peut examiner uniquement pour découvrir
ce que l'homme fe doit à lui -même ;
qu'un de fes premiers devoirs eft de fon-
» der la fociété ; qu'elle exige l'inégalité
» de Souverain & de fujets , de grands &
» de petits diftingués par l'autorité &
ور
"
ود
par la puiffance
; qu'elle
admet
l'inégalité » de nobles
& d'ignobles
; qu'elle
donne » néceſſairement
naiſſance
à l'inégalité
de » riches
& de pauvres
; que le mérite
doit » régler le choix des perfonnes
qu'on
éleve » à la puiffance
, qu'on diftingue
par la
و د
33
»
Nobleffe , qu'on affocie au Gouverne-
» ment ; que toutes ces inégalités autorifées
par le droit naturel , fans qu'il y en
ait une feule autorifée par le feul droit
pofitif, font juftes en elles-mêmes & injuftes
dans leur abus ; que le genre hu-
» main eft auffi heureux que le permet fon
» état préfent , quoique fon bonheur puiffe
» croître à l'infini. »
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Résumé : « DISCOURS sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, pour servir de réponse [...] »
Jean de Castillon critique le 'Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes' de Jean-Jacques Rousseau tout en approuvant sa vision de la nature humaine. Selon Castillon, les hommes méritent estime plutôt que mépris. Il valide l'idée que l'homme a toujours agi, pensé et inventé, ce qui a conduit à la formation de la société. Cependant, il critique l'abus des bienfaits sociaux, qui ont corrompu les avantages initiaux. Castillon reconnaît les progrès apportés par la société, tels que la sécurité, la protection des faibles et l'abondance. Il espère que la vertu, la bonne foi et l'utilité publique guideront les actions humaines et que la noblesse sera basée sur le mérite. Il conclut que Rousseau montre que l'homme, sans société, est un être de raison et que la société nécessite des inégalités justes, bien que celles-ci puissent être abusées. Le texte aborde également les concepts de justice et de bonheur humain, affirmant que certaines actions sont justes en elles-mêmes mais injustes lorsqu'elles sont abusives. Il note que le bonheur humain peut augmenter indéfiniment selon son état présent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 15-21
LETTRE de Mlle *** à Madame... sur l'ÉMILE de M. ROUSSEAU. 1762.
Début :
VOUS me demandez, Madame, quels sont mes amusemens à la campagne ? [...]
Mots clefs :
Amusements, Campagne, Jeu, Lecture, Misanthropie, Vérité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de Mlle *** à Madame... sur l'ÉMILE de M. ROUSSEAU. 1762.
LETTRE de Mlle *** à Madame...
fur l'ÉMILE de M. ROUSSEAU ..
VOUS
17628
me demandez ,, Madame
quels font mes amuſemens à la campagne
? vous pouvez vous les imaginer
fans peine , la promenade , la chaffe , la
pêche , le jeu , la table , & puis le jeu
encore , car cet éternel jeu ne finit jamais
; un peu de lecture , quelques réflexions
bonnes bonnes ou mauvaiſes ;
voilà ce qui nous occupe , non pas
fans regretter Paris : car j'aime le Spec--
tacle , il n'y en a point ici : je chéris
la liberté , on en connoît ici que le
nom : on vous l'ôte a force de fe van--
ter qu'on vous la donne. Je conviens .
qu'on a partout des devoirs de fociété
à obferver , mais ils font plus gênans
à la campagne . Si le coeur étoit.
de la partie ; fi le dévoir devenoit un
16 MERCURE DE FRANCE.
goût , il feroit plus facile à remplir.
Mais on fe voit de trop près pour ne
fe point connoître ; & il eft difficile
de s'aimer , quand on fe connoît fi
bien. Pour me fauver de la néceffité de
jouer , je fuppofe quelquefois que j'ai
des brochures à lire qu'il me faut renvoyer
à Paris , & je dis fouvent la
vérité. Je n'ai eu que quatre jours le
livre d'Emile , & vous m'avouerez que
ce n'eft pas affez .Jel'ai cependant lû tout
entier, excepté une bonne partie de la pro
feffion de foi duVicaireSavoyard.M.Rouf
feau écrit trop bien , pour qu'on puiffe
fe refufer à l'envie & au plaifir de le
lire. J'ai reconnu dans fon Emile , l'aureur
de la nouvelle Heloïfe ; mais je
ne reconnois plus l'Auteur des difcours
contre les Sciences , & fur l'égalité des
conditions , ni même de la lettre contre
les Spectacles. On pardonnoit à M.
Rouffeau , un peu de mifantropie en
faveur de la pureté de fa morale . Il
nous difoit quelquefois des vérités un
peu trop dures ; mais il les difoit avec
l'énergie qu'elles infpirent. Si la vérité
ne plaît pas toujours , elle a du moins
le droit de convaincre. M. Rouffeau
ſe plaint de nos moeurs , il a raiſon . Je
crains bien que leur maligne influence
MARS. 1763. 17
n'ait aniolli les fiennes. Ce Philofophe
févère a déridé fon front. Dans fon
Emile il difcute des matières qui ne
me paroiffent guères propre à l'éducation
d'un jeune homme . Et je crois
qu'en pareil cas les leçons intéreffent
plus le maître que l'écolier. Peut- être ,
Madame , allez -vous me taxer d'ingratitude
envers M. Rouffeau ; vous me
repréſenterez que je lui dois avec mon
fexe beaucoup de reconnoiffance , de
tout le bien qu'il en dit , de ce qu'il
daigne même en parler , foit en bien
foit en mal. Mais je ne crois pas qu'il
fe faffe pour cela beaucoup de violence.
Il aime trop les femmes pour n'y pas
penfer , & pour n'en pas parler plus
qu'il ne voudroit. On m'avoit déja
prévenue qu'il nous exaltoit beaucoup
dans fon dernier ouvrage : je n'en
puis difconvenir. Mais nous ne devons
pas , ce me femble , en tirer beaucoup
de vanité. Il a eu foin d'effacer par le
trait le plus humiliant , tout le plaifir
que cela pouvoit nous faire. Il veut
qu'une femme foit femme , & rien de
plus. Si la comparaiſon eft permiſe
Joferai représenter à M. Rouſſeau ,
qu'un homme élevé comme tout homme
l'eft felon ſon état , eft bien plus
18 MERCURE DE FRANCE.
au- deffus de fon Etre , qu'un femme.
Cependant fouvent vous le voyez qui
non content de l'éducations qu'on lui
donne , veut franchir les bornes qu'elle
lui prefcrit. Son genie tranſcendant veut
être créateur. Il ajoute aux Arts & aux
Sciences , qu'il pofféde , & veut en
produire de nouvelles . S'il s'abîme dans
dans la fpéculation , il veut lire jufques
dans l'avenir ; il interroge les aftres ,
il mefure leur étendue , leur distance ,
il prédit les révolutions qui doivent
leur arriver ; il fait plus , il veut comprendre
celui qui les a créés. Tandis
qu'il n'eft point de limites pour fon
efprit curieux , qu'il veut pénétrer ce
qui eft impénétrable , & percer le voile
que la Providence a mis fur fes décrets ;
enfin tandis qu'il s'éleve juſqu'à la Divinité
même , il ne fera pas permis à
une femme de s'élever feulement jufqu'à
l'homme , en defirant la moindre partie
de l'éducation qu'on lui donne !
Seroit- ce en l'imitant qu'on fe rendroit
indigne de lui ? je conviens qu'il faut
que chacun refte dans fa fphère ; mais
celle d'une femme eft bien étroite , &
il eft naturel de chercher à fortir de
fa prifon. Je conviens qu'il y a des devoirs
d'état à remplir ; que ceux d'une
MARS. 1763. 19
femme font éffentiels , & qu'elle doit les
préférer à toute autre occupation. Mais
enfin toutes les femmes n'ont pas
dirai-je,le bonheur ? ..le mot feroit peutêtre
hazardé : toutes les femmes , dis -je ,
Ine font pas mères; ainfi elles ne peuvent
pas toutes être entourées de hardes d'En--
fans. Que celles qui n'ont pas ce glorieux
avantage, ayent la liberté du moins
d'être entourées de brochures ; il leur ref
tera encore affez de temps pour cultiver
leurs charmes , & pour plaire même
à M. Rouleau. Mais me dira-t- il ,
elles
auront le titre de bel-efprit , & toutefille
bel- efprit , reflera fille , tant qu'ily aura
des hommes fenfes fur la terre ? Heureufement
, qu'ils ne le font pas tous , &
les Demoiſelles beaux-efprits, ne trou--
veront que trop à qui s'allier . Mais fi
elles ne trouvoient pas. ( Le Ciel nous.
offre quelquefois des Phénomènes , la
terre pourroit en offrir à fan tour , ) fi
les hommes alloient devenir raiſonna--
bles ? Eh bien , elles auroient toujours
le tire de bel efprit , & à peu de frais ,
s'il faut feulement pour l'acquérir être
entourées de brochures . Si elles font for
cées de garder le célibat : cet état peut
avoir fes douceurs ; & quoiqu'en dife
M. Diderot , dans fon Père de Famille,,
1
20 MERCURE DE FRANCE.
il ne prépare pas toujours des regrets. La
liberté qu'il laiffe , peut dédommager du
ridicule attaché au bel - efprit . Mais M.
Rouſſeau me paroît trop généreux , de
rejetter ce ridicule fur nous feules : nous
fommes trop juftes pour le recevoir
entierement ; & nous nous contentons
d'en accepter au plus la moité : car
fi l'on compte au Parnaffe neuf Mufes
pour un Apollon , à peine peut-on compter
ici-bas , une mufe pour un bien plus
grand nombre d'Apollons ; & malgré
leur rareté , M. Rouffeau femble douter
encore de leur propre éxiſtence !
Je lui pardonne de nous avoir menacées
de ne point trouver d'époux ce font
de ces malheurs qu'on peut fupporter;
d'ailleurs , l'effet ne fuit pas toujours la
menace. Je lui pardonne auffi de nous
accufer de n'avoir point de génie ; nous
nous contentons de l'efprit , puifqu'il
veut bien nous le laiffer. Mais je ne
lui pardonne point d'ofer affurer , que
toute femme qui écrit a quelqu'un
qui lui conduit la main. Il ne nous
laiffe pas même la gloire de faire du
mauvais. Je ne fçai ; mais il me femble
qu'un Auteur eft trop amoureux de
fes ouvrages , pour les donner ainfi gra
tuitement. Il auroit pourtant dû nom-
?
MARS. 1763. 21
mer les plumes élégantes qui ont bien
voulu facrifier leur gloire à celles des
Sévignés , des la Suze , & des autres
Dames illuftres du dernier fiécle.
A l'égard des modernes qui ont quelque
réputation , M. Rouffeau auroit
pû les prier de fe laiffer enfermer ſeulement
vingt-quatre heures , avec de l'encre
& du papier , & par ce qu'elles auroient
produit , il auroit jugé de leurs
talens. Vous me direz , fans doute ,
Madame , qu'on peur douter de bien
des chofes , lorfqu'on doute de la révélation
: mais tout ce que M. Rouſſeau
dira contre notre Religion , ne lui portera
aucune atteinte. Qu'il prenne le
ton férieux , où le ton ironique , fes
raiſonnemens ne pourront l'ébranler ;
la Religion fe foutient d'elle-même , &
trouve un défenfeur dans chaque confcience
. Mais nous, qui ofera nous défendre
, quand M. Rouffeau nous attaque ?
Il faut donc fe taire , car je n'ai déjà
peut- être que trop parlé. Permettez -moi
feulement, de vous affurer de la vive
fincérité des fentimens avec lesquels
J'ai l'honneur d'être , & c.
fur l'ÉMILE de M. ROUSSEAU ..
VOUS
17628
me demandez ,, Madame
quels font mes amuſemens à la campagne
? vous pouvez vous les imaginer
fans peine , la promenade , la chaffe , la
pêche , le jeu , la table , & puis le jeu
encore , car cet éternel jeu ne finit jamais
; un peu de lecture , quelques réflexions
bonnes bonnes ou mauvaiſes ;
voilà ce qui nous occupe , non pas
fans regretter Paris : car j'aime le Spec--
tacle , il n'y en a point ici : je chéris
la liberté , on en connoît ici que le
nom : on vous l'ôte a force de fe van--
ter qu'on vous la donne. Je conviens .
qu'on a partout des devoirs de fociété
à obferver , mais ils font plus gênans
à la campagne . Si le coeur étoit.
de la partie ; fi le dévoir devenoit un
16 MERCURE DE FRANCE.
goût , il feroit plus facile à remplir.
Mais on fe voit de trop près pour ne
fe point connoître ; & il eft difficile
de s'aimer , quand on fe connoît fi
bien. Pour me fauver de la néceffité de
jouer , je fuppofe quelquefois que j'ai
des brochures à lire qu'il me faut renvoyer
à Paris , & je dis fouvent la
vérité. Je n'ai eu que quatre jours le
livre d'Emile , & vous m'avouerez que
ce n'eft pas affez .Jel'ai cependant lû tout
entier, excepté une bonne partie de la pro
feffion de foi duVicaireSavoyard.M.Rouf
feau écrit trop bien , pour qu'on puiffe
fe refufer à l'envie & au plaifir de le
lire. J'ai reconnu dans fon Emile , l'aureur
de la nouvelle Heloïfe ; mais je
ne reconnois plus l'Auteur des difcours
contre les Sciences , & fur l'égalité des
conditions , ni même de la lettre contre
les Spectacles. On pardonnoit à M.
Rouffeau , un peu de mifantropie en
faveur de la pureté de fa morale . Il
nous difoit quelquefois des vérités un
peu trop dures ; mais il les difoit avec
l'énergie qu'elles infpirent. Si la vérité
ne plaît pas toujours , elle a du moins
le droit de convaincre. M. Rouffeau
ſe plaint de nos moeurs , il a raiſon . Je
crains bien que leur maligne influence
MARS. 1763. 17
n'ait aniolli les fiennes. Ce Philofophe
févère a déridé fon front. Dans fon
Emile il difcute des matières qui ne
me paroiffent guères propre à l'éducation
d'un jeune homme . Et je crois
qu'en pareil cas les leçons intéreffent
plus le maître que l'écolier. Peut- être ,
Madame , allez -vous me taxer d'ingratitude
envers M. Rouffeau ; vous me
repréſenterez que je lui dois avec mon
fexe beaucoup de reconnoiffance , de
tout le bien qu'il en dit , de ce qu'il
daigne même en parler , foit en bien
foit en mal. Mais je ne crois pas qu'il
fe faffe pour cela beaucoup de violence.
Il aime trop les femmes pour n'y pas
penfer , & pour n'en pas parler plus
qu'il ne voudroit. On m'avoit déja
prévenue qu'il nous exaltoit beaucoup
dans fon dernier ouvrage : je n'en
puis difconvenir. Mais nous ne devons
pas , ce me femble , en tirer beaucoup
de vanité. Il a eu foin d'effacer par le
trait le plus humiliant , tout le plaifir
que cela pouvoit nous faire. Il veut
qu'une femme foit femme , & rien de
plus. Si la comparaiſon eft permiſe
Joferai représenter à M. Rouſſeau ,
qu'un homme élevé comme tout homme
l'eft felon ſon état , eft bien plus
18 MERCURE DE FRANCE.
au- deffus de fon Etre , qu'un femme.
Cependant fouvent vous le voyez qui
non content de l'éducations qu'on lui
donne , veut franchir les bornes qu'elle
lui prefcrit. Son genie tranſcendant veut
être créateur. Il ajoute aux Arts & aux
Sciences , qu'il pofféde , & veut en
produire de nouvelles . S'il s'abîme dans
dans la fpéculation , il veut lire jufques
dans l'avenir ; il interroge les aftres ,
il mefure leur étendue , leur distance ,
il prédit les révolutions qui doivent
leur arriver ; il fait plus , il veut comprendre
celui qui les a créés. Tandis
qu'il n'eft point de limites pour fon
efprit curieux , qu'il veut pénétrer ce
qui eft impénétrable , & percer le voile
que la Providence a mis fur fes décrets ;
enfin tandis qu'il s'éleve juſqu'à la Divinité
même , il ne fera pas permis à
une femme de s'élever feulement jufqu'à
l'homme , en defirant la moindre partie
de l'éducation qu'on lui donne !
Seroit- ce en l'imitant qu'on fe rendroit
indigne de lui ? je conviens qu'il faut
que chacun refte dans fa fphère ; mais
celle d'une femme eft bien étroite , &
il eft naturel de chercher à fortir de
fa prifon. Je conviens qu'il y a des devoirs
d'état à remplir ; que ceux d'une
MARS. 1763. 19
femme font éffentiels , & qu'elle doit les
préférer à toute autre occupation. Mais
enfin toutes les femmes n'ont pas
dirai-je,le bonheur ? ..le mot feroit peutêtre
hazardé : toutes les femmes , dis -je ,
Ine font pas mères; ainfi elles ne peuvent
pas toutes être entourées de hardes d'En--
fans. Que celles qui n'ont pas ce glorieux
avantage, ayent la liberté du moins
d'être entourées de brochures ; il leur ref
tera encore affez de temps pour cultiver
leurs charmes , & pour plaire même
à M. Rouleau. Mais me dira-t- il ,
elles
auront le titre de bel-efprit , & toutefille
bel- efprit , reflera fille , tant qu'ily aura
des hommes fenfes fur la terre ? Heureufement
, qu'ils ne le font pas tous , &
les Demoiſelles beaux-efprits, ne trou--
veront que trop à qui s'allier . Mais fi
elles ne trouvoient pas. ( Le Ciel nous.
offre quelquefois des Phénomènes , la
terre pourroit en offrir à fan tour , ) fi
les hommes alloient devenir raiſonna--
bles ? Eh bien , elles auroient toujours
le tire de bel efprit , & à peu de frais ,
s'il faut feulement pour l'acquérir être
entourées de brochures . Si elles font for
cées de garder le célibat : cet état peut
avoir fes douceurs ; & quoiqu'en dife
M. Diderot , dans fon Père de Famille,,
1
20 MERCURE DE FRANCE.
il ne prépare pas toujours des regrets. La
liberté qu'il laiffe , peut dédommager du
ridicule attaché au bel - efprit . Mais M.
Rouſſeau me paroît trop généreux , de
rejetter ce ridicule fur nous feules : nous
fommes trop juftes pour le recevoir
entierement ; & nous nous contentons
d'en accepter au plus la moité : car
fi l'on compte au Parnaffe neuf Mufes
pour un Apollon , à peine peut-on compter
ici-bas , une mufe pour un bien plus
grand nombre d'Apollons ; & malgré
leur rareté , M. Rouffeau femble douter
encore de leur propre éxiſtence !
Je lui pardonne de nous avoir menacées
de ne point trouver d'époux ce font
de ces malheurs qu'on peut fupporter;
d'ailleurs , l'effet ne fuit pas toujours la
menace. Je lui pardonne auffi de nous
accufer de n'avoir point de génie ; nous
nous contentons de l'efprit , puifqu'il
veut bien nous le laiffer. Mais je ne
lui pardonne point d'ofer affurer , que
toute femme qui écrit a quelqu'un
qui lui conduit la main. Il ne nous
laiffe pas même la gloire de faire du
mauvais. Je ne fçai ; mais il me femble
qu'un Auteur eft trop amoureux de
fes ouvrages , pour les donner ainfi gra
tuitement. Il auroit pourtant dû nom-
?
MARS. 1763. 21
mer les plumes élégantes qui ont bien
voulu facrifier leur gloire à celles des
Sévignés , des la Suze , & des autres
Dames illuftres du dernier fiécle.
A l'égard des modernes qui ont quelque
réputation , M. Rouffeau auroit
pû les prier de fe laiffer enfermer ſeulement
vingt-quatre heures , avec de l'encre
& du papier , & par ce qu'elles auroient
produit , il auroit jugé de leurs
talens. Vous me direz , fans doute ,
Madame , qu'on peur douter de bien
des chofes , lorfqu'on doute de la révélation
: mais tout ce que M. Rouſſeau
dira contre notre Religion , ne lui portera
aucune atteinte. Qu'il prenne le
ton férieux , où le ton ironique , fes
raiſonnemens ne pourront l'ébranler ;
la Religion fe foutient d'elle-même , &
trouve un défenfeur dans chaque confcience
. Mais nous, qui ofera nous défendre
, quand M. Rouffeau nous attaque ?
Il faut donc fe taire , car je n'ai déjà
peut- être que trop parlé. Permettez -moi
feulement, de vous affurer de la vive
fincérité des fentimens avec lesquels
J'ai l'honneur d'être , & c.
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Résumé : LETTRE de Mlle *** à Madame... sur l'ÉMILE de M. ROUSSEAU. 1762.
Dans sa lettre à Madame, Mlle *** relate ses activités et réflexions durant son séjour à la campagne, où elle apprécie la liberté et le spectacle offert par la nature, malgré certaines contraintes sociales dues à la proximité des relations. Elle commente le livre 'Émile' de Jean-Jacques Rousseau, admirant son style tout en critiquant certaines divergences avec ses autres œuvres, notamment sur les sciences et l'égalité des conditions. Elle reproche à Rousseau d'avoir adouci ses positions morales et d'aborder des sujets inappropriés pour l'éducation d'un jeune homme. L'auteure critique également la vision de Rousseau sur le rôle des femmes, qu'il limite à leur condition féminine. Elle plaide pour plus de liberté pour les femmes, surtout celles qui ne sont pas mères, et défend leur droit à l'éducation et à la liberté, même au prix de certains ridicules sociaux. La lettre, datée de mars 1763, répond aux critiques de Rousseau sur les femmes écrivains. L'auteur rejette l'idée que les femmes soient ridicules et affirme leur existence et leur esprit. Elle pardonne à Rousseau ses menaces et accusations mais refuse l'affirmation selon laquelle toute femme écrivaine serait guidée par un homme. Elle suggère que Rousseau aurait dû reconnaître les talents des femmes illustres du passé et proposer un test aux modernes pour évaluer leurs compétences littéraires. L'auteur exprime enfin sa confiance inébranlable en la religion et conclut en affirmant sa sincérité et son respect.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 67-69
LETTRE de l'homme civil à l'homme sauvage, avec cette Epigraphe : Eloquio victi, re vincimus ipsa. Antiluc. brochure in-12 ; Amsterdam 1763.
Début :
Nous n'avons fait qu'annoncer cette Lettre. Elle mérite que nous y revenions [...]
Mots clefs :
Lettres, Homme sauvage, Homme civil, M. Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de l'homme civil à l'homme sauvage, avec cette Epigraphe : Eloquio victi, re vincimus ipsa. Antiluc. brochure in-12 ; Amsterdam 1763.
LETTRE de l'homme civil à l'homme
Sauvage , avec cette Epigraphe :
Eloquio victi , re vincimus ipfa. Anitiluc.
brochure in- 12 ; Amfterdam
1763.
Nous n'avon Qus n'avons fait qu'a nnoncer cette
68 MERCURE DE FRANCE.
Lettre . Elle mérite que nous y reve
nions pour en recommander la lecture
qui nous a paru très- intéreffante. C'eſt
une réponse aux derniers écrits de M.
Rouffeau de Geneve . " Après avoir
» plaint fincérement vos difgraces , dit
» l'Auteur ( M. Marin ) j'ai été touché
» des reproches que vous faites aux
» Magiftrats de Geneve , à l'Archevê-
» que & au Parlement de Paris , & j'ai
» cru devoir juftifier leur conduite à
» votre égard. Voilà en peu de mots
tout le fujet de cette Lettre , dans laquelle
l'Auteur , fans jamais s'écarter
des bornes de la modération & de la
politeffe , rappellé les diverfes circonf
tances de la vie de M. Rouffeau jette
un coup d'oeil rapide fur la plupart de
fes écrits , & reféve dans les unes &
dans les autres beaucoup de fingularités
& de contradictions. On fent bien que
fa Lettre à M. l'Archevêque eft ce qui
occupe principalement M. Marin ; if y
a dans cette partie de fa brochure , un
morceau touchant & pathétique qu'on
ne peut lire fans attendriffement. L'Auteur
y repréfente un habitant de la
campagne dans le fein d'une famille
pauvre , & environné de tout ce qui
peut rendre fa fituation malheureufe .
JANVIER. 1764. 69
L'efpérance d'une vie plus heureufe
après la mort , adoucit les peines dont
il feroit comme accablé dans celle - ci.
C'eft lui ôter cette efpérance, que de détruire
fa religion ; & n'eft-ce pas ce
qu'opére l'écrit de M. Rouffeau , fi juftement
condamné par le Mandement
de M. l'Archevêque ? C'est toujours
avec les armes du fentiment que M.
Marin combat fon adverfaire ; & avec
de pareilles armes , on eft prèfque toujours
victorieux. Nous nous rappellons
d'avoir rendu compte autrefois , d'une
Lettre du même Auteur , qui prouvoit
déja fon extrême fenfibilité pour
les malheureux ; ce qui ne détruit ni
n'affoiblit cette jufteffe d'efprit dont tous
fes écrits portent l'empreinte.
Sauvage , avec cette Epigraphe :
Eloquio victi , re vincimus ipfa. Anitiluc.
brochure in- 12 ; Amfterdam
1763.
Nous n'avon Qus n'avons fait qu'a nnoncer cette
68 MERCURE DE FRANCE.
Lettre . Elle mérite que nous y reve
nions pour en recommander la lecture
qui nous a paru très- intéreffante. C'eſt
une réponse aux derniers écrits de M.
Rouffeau de Geneve . " Après avoir
» plaint fincérement vos difgraces , dit
» l'Auteur ( M. Marin ) j'ai été touché
» des reproches que vous faites aux
» Magiftrats de Geneve , à l'Archevê-
» que & au Parlement de Paris , & j'ai
» cru devoir juftifier leur conduite à
» votre égard. Voilà en peu de mots
tout le fujet de cette Lettre , dans laquelle
l'Auteur , fans jamais s'écarter
des bornes de la modération & de la
politeffe , rappellé les diverfes circonf
tances de la vie de M. Rouffeau jette
un coup d'oeil rapide fur la plupart de
fes écrits , & reféve dans les unes &
dans les autres beaucoup de fingularités
& de contradictions. On fent bien que
fa Lettre à M. l'Archevêque eft ce qui
occupe principalement M. Marin ; if y
a dans cette partie de fa brochure , un
morceau touchant & pathétique qu'on
ne peut lire fans attendriffement. L'Auteur
y repréfente un habitant de la
campagne dans le fein d'une famille
pauvre , & environné de tout ce qui
peut rendre fa fituation malheureufe .
JANVIER. 1764. 69
L'efpérance d'une vie plus heureufe
après la mort , adoucit les peines dont
il feroit comme accablé dans celle - ci.
C'eft lui ôter cette efpérance, que de détruire
fa religion ; & n'eft-ce pas ce
qu'opére l'écrit de M. Rouffeau , fi juftement
condamné par le Mandement
de M. l'Archevêque ? C'est toujours
avec les armes du fentiment que M.
Marin combat fon adverfaire ; & avec
de pareilles armes , on eft prèfque toujours
victorieux. Nous nous rappellons
d'avoir rendu compte autrefois , d'une
Lettre du même Auteur , qui prouvoit
déja fon extrême fenfibilité pour
les malheureux ; ce qui ne détruit ni
n'affoiblit cette jufteffe d'efprit dont tous
fes écrits portent l'empreinte.
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Résumé : LETTRE de l'homme civil à l'homme sauvage, avec cette Epigraphe : Eloquio victi, re vincimus ipsa. Antiluc. brochure in-12 ; Amsterdam 1763.
La 'Lettre de l'homme civil à l'homme sauvage' est une réponse à Jean-Jacques Rousseau, publiée en 1763 à Amsterdam par M. Marin. L'auteur exprime sa sympathie pour les difficultés de Rousseau tout en défendant les magistrats de Genève, l'archevêque et le Parlement de Paris contre ses critiques. La lettre explore divers aspects de la vie et des écrits de Rousseau, mettant en lumière plusieurs singularités et contradictions. Une section importante est consacrée à la 'Lettre à M. l'Archevêque', où Marin décrit un paysan malheureux trouvant du réconfort dans l'espoir d'une vie meilleure après la mort. Marin critique Rousseau pour son écrit qu'il juge destructeur de cet espoir religieux. Il utilise des arguments sentimentaux pour réfuter les idées de Rousseau, démontrant ainsi sa sensibilité envers les malheureux sans compromettre sa rigueur intellectuelle.
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14
p. 39-44
A M. DE LA PLACE, en lui envoyant une lettre de feu M. RAMEAU.
Début :
MONSIEUR, DEPUIS que le célébre M. Rameau mon compatriote a [...]
Mots clefs :
Musique, Auteur, Gloire, Lyrique, Académie de Dijon, Sciences, M. Rousseau, Patrie, Ouvrage, Homme
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texteReconnaissance textuelle : A M. DE LA PLACE, en lui envoyant une lettre de feu M. RAMEAU.
A M. DE LA PLACE , en lui envoyant
une lettre de feu M. RAMEAU.
ONSIEUR ,
DEPUIS que le célébre M. Rameau mon
compatriote a tracé les principes d'un art
dont il eſt comme le créateur , & mis en
pratique ces mêmes règles , en enrichiffant
notre lyrique des chefs-d'oeuvres qui feront
à jamais la gloire & les délices de
la nation ; on a porté la mufique françoiſe
à un fi haut degré de perfection
que de tous les paradoxes du fameux M.
Rouffeau , le plus fingulier fans doute eft
l'ouvrage où il foutient que notre langue
n'eft pas lyrique & que nous n'avons
aucune mufique.
Ce fyftême étagé par la force de l'éloquence
, & orné de toutes les grâces du
ftyle , a fait tant de bruit & a été fi mal
réfuté , que l'Auteur a peut-être fini par
foutenir férieufement ce qu'il n'avoit apparemment
enfanté que comme un jeu d'efprit.
On eft d'autant plus porté à le croire ,
dans ce même temps & de la même que
40 MERCURE
DE
FRANCE
.
plume dont il avoit tâché de détruire
l'existence de cette mufique , on a vu
éclore le Devin du Village , ouvrage charmant
qui prouve d'une part que notre langue
eft très-lyrique , & d'une autre , que
nous avons une mufique qui nous eſt particulière
& propre , & qui eft dans le genre
excellent.
C'est peut-être d'après cet événement
que le fameux M. Rouffeau a pris du goût
pour les paradoxes ; la fortune qu'avoit
fait fon premier badinage , l'aura fans
doute engagé à foutenir dans la fuite , que
les arts & les fciences ont été nuifibles aux
maurs. Hafarderois- je beaucoup en avançant
, que ce n'eft encore que par un jeu
d'efprit qu'il a foutenu cette opinion , &
feulement parce qu'il avoit plû à notre
Académie de Dijon de la mettre en queftion
, & d'en faire un problême ? Auffi la
fcience dans nos Auteurs , l'étendue de
leurs talens , & la pureté de leurs moeurs ,
détruifent mieux ce nouveau fyftême que
toutes les longues & ennuyeufes differtations
qui ont paru fur ce fujet. C'eſt de
ce difcours couronné que je vois découler
les autres ouvrages de J. J. fur l'inégalité
des conditions , fur l'éducation , le
contrat focial , &c. Mais quelque fingu .
lières que foient les opinions répandues
OCTOBRE 1765 : 41
dans ces ouvrages , ils n'en font pas moins
refpectables par l'humanité qu'ils refpirent,
& ce feu dévorant de l'amour pour fes
femblables , qui doit l'emporter fur toutes
les autres vertus .
Si d'autres motifs ont éloigné M.
Rouffeau du chemin de la vérité, je reconnois
à ce trait l'humaine foibleffe : les génies
les plus fublimes ne peuvent entièrement
dépouiller le viel homme ; on fe
croiroit humilié de retourner fur fes pas
& on continue à fuivre des routes égarées
pour n'avoir pas à rougir de s'être écarté
du droit chemin : quand on à une fois
endoffé le manteau philofophique , on le
préfére à tout , & Diogène dans fon tonneau
ne fe donneroit pas pour Alexandre.
Mais quittons cet homme refpectable à
tant d'égards, pour revenir au célèbre Artifte-
Auteur , qui me procure l'avantage
de vous écrire.
J'ai vu dans vos Journaux avec la plus
grande fatisfaction , que notre nation commence
à imiter les Anglois dans les hom
mages que ce peuple éclairé rend aux Savans
& aux Artiſtes .
L'ancienne apothéofe des Héros ferviroit
à former des demi -Dieux en fourniffant
des exemples d'héroïfme au deffus
42 MERCURE DE FRANCE.
de l'humanité. Les honneurs rendus au
grand Newton , ont peut être mérité aux
glois , la palme philofophique ; les monumens
élevés en l'honneur de feu M. de
Crébillon, notre compatriote , ont peut-être
donné naiffance à la belle production du
Siége de Calais , fi utile à fon Auteur , &
propre à encourager fi les nouvelles tentatives.
La funébre faite
pompe
M. Rapour
meau le 16 Décembre
1764 , fait encore
plus d'honneur
au goût de la nation qu'à
celui qui en étoit l'objet ; & la préfence
de notre augufte Gouverneur
qui y affiftoit
enperfonne , élève le fucceffeur
du GRAND
CONDÉ même au deffus du Prince fi cela
eft poffible. La patrie de M. Rameau auroit
dû fuivre cet exemple , & lui confacrer un
maufolée qui auroit appris aux fiècles à
venir que ce génie étoit forti de fon fein ,
après avoir déja enfanté les Boffuet , les
La Monnoie , l'Auteur de Rhadamiſte , ce ·
lui de Guftave , & c. & c. & c. & c. & c.
comme elle pourra fe glorifier un jour .
d'avoir élevé dans fon fein le Pline moderne
qui rendra fa patrie & même fon fiècle
illuftre. « O Patrie ! prends part à la
gloire de tes enfans ; encourage & pro-
» tége les fciences , les arts & les talens
fi tu veux que ton nom foit célébre à
و و
OCTOBRE 1765. 43
99
jamais. Souviens -toi que cinq villes fe
» font vivement difputé la gloire d'avoir
» donné le jour à Homère , & épargne- toi
» la honte de voir des temples élevés &
» des autels dreffés à l'Appollon François,
» fans en avoir un feul dans ton en-
>> ceinte "".
Comme on doit être curieux de toutes
les productions d'un génie tel que feu
M. Rameau , je vois avec plaifir que votre
Journal raffemble des pièces fugitives ,
qui fans votre utile collection ne verroient
peut- être jamais le jour. Je fuis l'exemple
de M. Mongeot, en vous adreffant une lettre
de M. Rameau. Il feroit trop long de donner
l'hiſtoire de la difpute qui étoit entré
M. Rameau & moi au fujet des effets de la
Mufique des anciens , & fur fon ouvrage
intitulé l'origine des fciences . Le goût de
la littérature ancienne , n'eſt pas le
dominant ; d'ailleurs les occupations de
mon état & le refpect que j'ai pour le Public
, ne me permettent pas de vous envoyer
une differtation informe qui a occafionné
les deux lettres que M. Rameau
m'a écrites fur cette matière. Celle
dont je vous envoie copie eft d'autant
plus intéreffante qu'elle rend raiſon du
fyftême mufical de cet homme fameux :
c'en eft pour ainfi dire la clef.
44 MERCURE DE FRANCE.
Quelques correfpondances agréables
que j'ai eues , me mettroient à même
de vous fournir des anecdotes femblables ,
fi je ne craignois de vous importuner.
J'attends à ce fujet votre réponſe , &
fuis , & c .
A Dijon, le 31 Août 1765.
BEGUILLET , Avocat au Parlement ,
premier Notaire de la Province de Bourgogne
, place Saint Etienne , à Dijon.
une lettre de feu M. RAMEAU.
ONSIEUR ,
DEPUIS que le célébre M. Rameau mon
compatriote a tracé les principes d'un art
dont il eſt comme le créateur , & mis en
pratique ces mêmes règles , en enrichiffant
notre lyrique des chefs-d'oeuvres qui feront
à jamais la gloire & les délices de
la nation ; on a porté la mufique françoiſe
à un fi haut degré de perfection
que de tous les paradoxes du fameux M.
Rouffeau , le plus fingulier fans doute eft
l'ouvrage où il foutient que notre langue
n'eft pas lyrique & que nous n'avons
aucune mufique.
Ce fyftême étagé par la force de l'éloquence
, & orné de toutes les grâces du
ftyle , a fait tant de bruit & a été fi mal
réfuté , que l'Auteur a peut-être fini par
foutenir férieufement ce qu'il n'avoit apparemment
enfanté que comme un jeu d'efprit.
On eft d'autant plus porté à le croire ,
dans ce même temps & de la même que
40 MERCURE
DE
FRANCE
.
plume dont il avoit tâché de détruire
l'existence de cette mufique , on a vu
éclore le Devin du Village , ouvrage charmant
qui prouve d'une part que notre langue
eft très-lyrique , & d'une autre , que
nous avons une mufique qui nous eſt particulière
& propre , & qui eft dans le genre
excellent.
C'est peut-être d'après cet événement
que le fameux M. Rouffeau a pris du goût
pour les paradoxes ; la fortune qu'avoit
fait fon premier badinage , l'aura fans
doute engagé à foutenir dans la fuite , que
les arts & les fciences ont été nuifibles aux
maurs. Hafarderois- je beaucoup en avançant
, que ce n'eft encore que par un jeu
d'efprit qu'il a foutenu cette opinion , &
feulement parce qu'il avoit plû à notre
Académie de Dijon de la mettre en queftion
, & d'en faire un problême ? Auffi la
fcience dans nos Auteurs , l'étendue de
leurs talens , & la pureté de leurs moeurs ,
détruifent mieux ce nouveau fyftême que
toutes les longues & ennuyeufes differtations
qui ont paru fur ce fujet. C'eſt de
ce difcours couronné que je vois découler
les autres ouvrages de J. J. fur l'inégalité
des conditions , fur l'éducation , le
contrat focial , &c. Mais quelque fingu .
lières que foient les opinions répandues
OCTOBRE 1765 : 41
dans ces ouvrages , ils n'en font pas moins
refpectables par l'humanité qu'ils refpirent,
& ce feu dévorant de l'amour pour fes
femblables , qui doit l'emporter fur toutes
les autres vertus .
Si d'autres motifs ont éloigné M.
Rouffeau du chemin de la vérité, je reconnois
à ce trait l'humaine foibleffe : les génies
les plus fublimes ne peuvent entièrement
dépouiller le viel homme ; on fe
croiroit humilié de retourner fur fes pas
& on continue à fuivre des routes égarées
pour n'avoir pas à rougir de s'être écarté
du droit chemin : quand on à une fois
endoffé le manteau philofophique , on le
préfére à tout , & Diogène dans fon tonneau
ne fe donneroit pas pour Alexandre.
Mais quittons cet homme refpectable à
tant d'égards, pour revenir au célèbre Artifte-
Auteur , qui me procure l'avantage
de vous écrire.
J'ai vu dans vos Journaux avec la plus
grande fatisfaction , que notre nation commence
à imiter les Anglois dans les hom
mages que ce peuple éclairé rend aux Savans
& aux Artiſtes .
L'ancienne apothéofe des Héros ferviroit
à former des demi -Dieux en fourniffant
des exemples d'héroïfme au deffus
42 MERCURE DE FRANCE.
de l'humanité. Les honneurs rendus au
grand Newton , ont peut être mérité aux
glois , la palme philofophique ; les monumens
élevés en l'honneur de feu M. de
Crébillon, notre compatriote , ont peut-être
donné naiffance à la belle production du
Siége de Calais , fi utile à fon Auteur , &
propre à encourager fi les nouvelles tentatives.
La funébre faite
pompe
M. Rapour
meau le 16 Décembre
1764 , fait encore
plus d'honneur
au goût de la nation qu'à
celui qui en étoit l'objet ; & la préfence
de notre augufte Gouverneur
qui y affiftoit
enperfonne , élève le fucceffeur
du GRAND
CONDÉ même au deffus du Prince fi cela
eft poffible. La patrie de M. Rameau auroit
dû fuivre cet exemple , & lui confacrer un
maufolée qui auroit appris aux fiècles à
venir que ce génie étoit forti de fon fein ,
après avoir déja enfanté les Boffuet , les
La Monnoie , l'Auteur de Rhadamiſte , ce ·
lui de Guftave , & c. & c. & c. & c. & c.
comme elle pourra fe glorifier un jour .
d'avoir élevé dans fon fein le Pline moderne
qui rendra fa patrie & même fon fiècle
illuftre. « O Patrie ! prends part à la
gloire de tes enfans ; encourage & pro-
» tége les fciences , les arts & les talens
fi tu veux que ton nom foit célébre à
و و
OCTOBRE 1765. 43
99
jamais. Souviens -toi que cinq villes fe
» font vivement difputé la gloire d'avoir
» donné le jour à Homère , & épargne- toi
» la honte de voir des temples élevés &
» des autels dreffés à l'Appollon François,
» fans en avoir un feul dans ton en-
>> ceinte "".
Comme on doit être curieux de toutes
les productions d'un génie tel que feu
M. Rameau , je vois avec plaifir que votre
Journal raffemble des pièces fugitives ,
qui fans votre utile collection ne verroient
peut- être jamais le jour. Je fuis l'exemple
de M. Mongeot, en vous adreffant une lettre
de M. Rameau. Il feroit trop long de donner
l'hiſtoire de la difpute qui étoit entré
M. Rameau & moi au fujet des effets de la
Mufique des anciens , & fur fon ouvrage
intitulé l'origine des fciences . Le goût de
la littérature ancienne , n'eſt pas le
dominant ; d'ailleurs les occupations de
mon état & le refpect que j'ai pour le Public
, ne me permettent pas de vous envoyer
une differtation informe qui a occafionné
les deux lettres que M. Rameau
m'a écrites fur cette matière. Celle
dont je vous envoie copie eft d'autant
plus intéreffante qu'elle rend raiſon du
fyftême mufical de cet homme fameux :
c'en eft pour ainfi dire la clef.
44 MERCURE DE FRANCE.
Quelques correfpondances agréables
que j'ai eues , me mettroient à même
de vous fournir des anecdotes femblables ,
fi je ne craignois de vous importuner.
J'attends à ce fujet votre réponſe , &
fuis , & c .
A Dijon, le 31 Août 1765.
BEGUILLET , Avocat au Parlement ,
premier Notaire de la Province de Bourgogne
, place Saint Etienne , à Dijon.
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Résumé : A M. DE LA PLACE, en lui envoyant une lettre de feu M. RAMEAU.
La lettre, datée du 31 août 1765, est adressée à M. de La Place par un avocat nommé Beguillet. Elle aborde principalement la musique française et la réputation de Jean-Jacques Rousseau. Beguillet conteste les affirmations de Rousseau selon lesquelles la langue française ne serait pas lyrique et que la France manquerait de musique. Il cite la pièce 'Le Devin du Village' de Rousseau comme contre-exemple. Beguillet suggère que Rousseau pourrait avoir adopté ses propres paradoxes après leur succès initial. La lettre reconnaît également les contributions de Rousseau sur l'inégalité des conditions, l'éducation et le contrat social, tout en soulignant son humanité et son amour pour ses semblables. L'auteur exprime sa satisfaction de voir la France honorer les savants et les artistes, tels que Newton, Crébillon et Rameau. Il regrette que la patrie de Rameau n'ait pas érigé de mausolée en son honneur et encourage la promotion des sciences, des arts et des talents. Beguillet partage également une lettre de Rameau sur les effets de la musique des anciens et son système musical. Il mentionne avoir reçu des correspondances agréables mais craint d'importuner le destinataire. Il attend une réponse concernant ce sujet et se présente comme avocat au Parlement et premier notaire de la province de Bourgogne, résidant place Saint-Étienne à Dijon.
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15
p. 131-133
La fausseté de l'état sauvage des anciens hommes, livre italien, [titre d'après la table]
Début :
LA FALSITA DELLO STATO FERINO DEGLI ANTICHI UOMINI DIMOSTRATA COLLA [...]
Mots clefs :
Giambattista Vico, Jean-Jacques Rousseau, Hommes, Sauvage, Manière, Ecriture Sainte
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texteReconnaissance textuelle : La fausseté de l'état sauvage des anciens hommes, livre italien, [titre d'après la table]
LA FALSITA DELLO STATO FERINO
DEGLI ANTICHT UOMINI DIMOSTRATA
COLLA SACRA SCRIT-
1
TURA , &c. La faufferé de l'etar fauvage
des anciens hommes , démontrée
par l'écriture fainte : ouvrage qui peut
fervir d'appendix au livre des principes
du droit de la nature & des gens , de Finetti.
Venife , in-4° . 44 pag. , 1768 .
C'eft Jean- Baptiſte Vico qui , le premier
, a imaginé que les premiers hommes
avoient vécu long-tems dans un état
brat & groffier qui ne les diftinguoit en
aucune maniere des bêtes. M. Rouſſeau,
dans fon difcours fur l'origine & les fondemens
de l'inégalité parmi les hommes,
voulut prouver que c'étoit l'état naturel
de l'homme ; plufieurs écrivains , en France
& en Italie , fe font élevés contre cette
opinion , ce qui n'a pas empêché qu'elle
n'ait été adoptée par quelques perfonnes
en Italie , on compte , parmi les dernieres
, M. Emmanuel Duni , à préfent profeffeur
au collège de la Sapience à Rome;
il a foutenu le fyftême de Vico comme
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
certain , indubitable , & au - deſſus de toutes
les objections. Un anonyme s'eft propofé
de combattre ce fyftême dans une
differtation , que des raifons particulieres
l'ont empêché de faire imprimer ; il s'eft
borné à publier la brochure que nous annonçons
& qui peut marcher à la fuitedu
livre de principiis juris naturæ & gensium
, dans lequel l'Auteur a répondu
d'une maniere très - longue & très- diffuſe
à Vico. On ne trouve dans cet appendix
qu'un fommaire des propofitions de Vico
, oppofées à l'écriture fainte. Il foutenoit
, par exemple , que les hommes s'étoient
difperfés fur la terre un an après le
déluge ; que la confufion de Babel avoit
caufé la diverfité des langues chez les
peuples de l'Orient , mais que dans le
refte du monde cette diverfité avoit eu
une autre caufe. Il prétend que la religion
fur oubliée , & que ce ne fut que deux,
fiécles après que la terreur pannique
qu'infpiroient le bruit & les effets du tonerre,
en firent naître une nouvelle ; il
attribue la croyance univerfelle de l'immortalité
de l'ame à l'ufage d'enterrer les
morts ; la puanteur qui s'en exhaloit donna
feule lieu à cet ufage , &c. L'Auteur ne
fait que rappeller les propofitions de Vico
, auxquelles il en joint de contraiOCTOB
R E. 1768. 133
res , qu'il ne fait qu'extraire de la bible,
fe contentant de préfenter celles - ci
fans réflexions ; cette maniere de répondre
eft bien fimple , bien facile , mais
elle ne fatisfera pas fans doute les partifans
de cette opinion ; elle eſt fi abfurde,
qu'il étoit inutile de la combattre ; mais
puifqu'on l'entreprenoit il falloit le faire
autrement.
DEGLI ANTICHT UOMINI DIMOSTRATA
COLLA SACRA SCRIT-
1
TURA , &c. La faufferé de l'etar fauvage
des anciens hommes , démontrée
par l'écriture fainte : ouvrage qui peut
fervir d'appendix au livre des principes
du droit de la nature & des gens , de Finetti.
Venife , in-4° . 44 pag. , 1768 .
C'eft Jean- Baptiſte Vico qui , le premier
, a imaginé que les premiers hommes
avoient vécu long-tems dans un état
brat & groffier qui ne les diftinguoit en
aucune maniere des bêtes. M. Rouſſeau,
dans fon difcours fur l'origine & les fondemens
de l'inégalité parmi les hommes,
voulut prouver que c'étoit l'état naturel
de l'homme ; plufieurs écrivains , en France
& en Italie , fe font élevés contre cette
opinion , ce qui n'a pas empêché qu'elle
n'ait été adoptée par quelques perfonnes
en Italie , on compte , parmi les dernieres
, M. Emmanuel Duni , à préfent profeffeur
au collège de la Sapience à Rome;
il a foutenu le fyftême de Vico comme
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
certain , indubitable , & au - deſſus de toutes
les objections. Un anonyme s'eft propofé
de combattre ce fyftême dans une
differtation , que des raifons particulieres
l'ont empêché de faire imprimer ; il s'eft
borné à publier la brochure que nous annonçons
& qui peut marcher à la fuitedu
livre de principiis juris naturæ & gensium
, dans lequel l'Auteur a répondu
d'une maniere très - longue & très- diffuſe
à Vico. On ne trouve dans cet appendix
qu'un fommaire des propofitions de Vico
, oppofées à l'écriture fainte. Il foutenoit
, par exemple , que les hommes s'étoient
difperfés fur la terre un an après le
déluge ; que la confufion de Babel avoit
caufé la diverfité des langues chez les
peuples de l'Orient , mais que dans le
refte du monde cette diverfité avoit eu
une autre caufe. Il prétend que la religion
fur oubliée , & que ce ne fut que deux,
fiécles après que la terreur pannique
qu'infpiroient le bruit & les effets du tonerre,
en firent naître une nouvelle ; il
attribue la croyance univerfelle de l'immortalité
de l'ame à l'ufage d'enterrer les
morts ; la puanteur qui s'en exhaloit donna
feule lieu à cet ufage , &c. L'Auteur ne
fait que rappeller les propofitions de Vico
, auxquelles il en joint de contraiOCTOB
R E. 1768. 133
res , qu'il ne fait qu'extraire de la bible,
fe contentant de préfenter celles - ci
fans réflexions ; cette maniere de répondre
eft bien fimple , bien facile , mais
elle ne fatisfera pas fans doute les partifans
de cette opinion ; elle eſt fi abfurde,
qu'il étoit inutile de la combattre ; mais
puifqu'on l'entreprenoit il falloit le faire
autrement.
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Résumé : La fausseté de l'état sauvage des anciens hommes, livre italien, [titre d'après la table]
En 1768, à Venise, est publié 'La falsità dello stato ferino degli antichi uomini dimostrata colla sacra scrittura'. Cet ouvrage conteste l'idée, avancée par Jean-Baptiste Vico et soutenue par Jean-Jacques Rousseau, selon laquelle les premiers hommes vivaient dans un état sauvage et brutal. Malgré les critiques de plusieurs écrivains français et italiens, cette théorie a gagné en popularité, notamment grâce à Emmanuel Duni, professeur au Collège de la Sapienza à Rome. Un auteur anonyme a tenté de réfuter cette théorie dans une dissertation non publiée, se contentant de publier une brochure en appendice au livre 'Principiis juris naturæ & gentium' de Finetti. Cette brochure résume les thèses de Vico, telles que la dispersion des hommes après le déluge, la diversité des langues issue de la confusion de Babel, et la réapparition de la religion due à la peur du tonnerre. L'auteur oppose ces propositions à des extraits bibliques sans ajouter de commentaires personnels. Cependant, cette méthode est jugée insuffisante pour convaincre les partisans de Vico.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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16
p. 101-108
Essai synthétique sur la formation des Langues, [titre d'après la table]
Début :
Essai synthétique sur la formation des langues. vol. in 8o. Prix, 5 liv. relié. A [...]
Mots clefs :
Langage, Auteur, Langues, Hommes, Question, Origine, Formation, Expérience, Sons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Essai synthétique sur la formation des Langues, [titre d'après la table]
Effaifynthétique fur laformation des langues.
vol. in 8°. Prix , 5 liv . relié. A
Paris , chez Ruault , libraire , rue de
la Harpe.
La queftion de l'origine & de la formation
des Langues peut être envifagée
fous deux afpects ; ou comme une queftion
de fait , ou comme une queftion purement
hypothétique . L'origine des langues
, quant à la queftion de fait , ne
peut , nous dit l'auteur , avoir aucune difficulté.
Perfonne n'ignore qu'elle fe trouve
irrévocablement décidée par l'autorité
des livres de Moïfe. L'homme y eft par
раг
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
tout repréfenté comme ufant de la parole
ainsi que d'un bien qu'il a reçu avec
la vie. Plufieurs autres réflexions de l'auteur
tendent également à nous donner la
folution de la question de l'origine des
langues , fi on ne vouloit la confidérer
que comme une queſtion de fait. Mais
elle peut être auffi envifagée , ainfi qu'il
vient d'être obfervé , fous un point de
vue purement hypothétique . Car en admetant
que, dans le fait & dans fon principe
, le langage humain n'ait point été
inventé par les hommes , on fera toujours
en droit de demander fi , dans toute
hypothèfe , il eft impoffible qu'il le foit
par eux. L'auteur croit donc pouvoir examiner:
Si des hommes , par des moyens
purement naturels , fe formeroient une
langue , & quelle route pourroit les
>> conduire. »
وو
Y
La manière de réfoudre incontestablement
ce difficile problême , ce feroit de
prendre la voie de l'expérience , en mettant
un certain nombre d'hommes dans
telle pofition , que , s'ils ne parvenoient
point à fe former une langue , ce fût une
preuve que cette opération eft entièrement
au- deffus de nos facultés . Cette expérience
n'a jamais été faite ; elle ne le
JUI N. 1774. 103
fera peut-être jamais . L'auteur fe contente
donc d'indiquer comment elle devroit
sêtre dirigée , & de montrer les résultats
qu'on pourroit raisonnablement en attendre.
Ce tour donné à la queſtion paroît favorable
en ce qu'il prête moins aux écarts
de l'imagination , & qu'il met à portée
de réduire la difficulté aux moindres ter-
-mes , par la liberté qu'il procure de prendre
tous les avantages qu'on peut croire
-néceffaires au fuccès de la tentative . En
effet , comme en phyſique une expérience
ne réuffit que par le concours de toutes
les circonstances qui la favorifent , il faudroit
de même être affuré d'avoir parfaitement
bien conduit l'expérience propofée
, avant de conclure qu'il eft impoiiible
en foi , que des hommes inventent
d'eux - mêmes une langue.
L'auteur réunit donc les circonftances qu'il
juge les plus avantageufes . Il fuit , relativement
au langage, l'établiffement d'une
-colonie formée & dirigée fur une fiction,
où il fe donne la plus grande liberté , fans
cependant fortir de la vraisemblance , &
fans rien demander qu'on ne pût abfolument
exécuter. I tâche d'expliquer les
développemens du langage d'une telle co-
Jonie , en le conduifant des plus foibles
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
élémens , jufqu'au point où il pourroit approcher
de nos langues connues & cultivées.
Il voit que ce langage admettroit
d'abord les tons expreffifs des paffions qui
fe peindroient par des cris , des accens ,
&c. intelligibles à tout être fenfible : c'eft
ce premier langage qu'il nomme pathéti■
que.
L'homme n'ayant pas toujous des fentimens
ou paffionnés ou violens à exprimer
, & fe trouvant fans ceffe dans la néceffité
de faire comprendre l'impreffion
modérée que font fur lui les objets extérieurs
, défigne cette forte d'impreffion par
le gefte, l'action , le mouvement du corps ,
par différentes poftures & attitudes : de la
naît un fecond langage que l'auteur appelle
mimique.
La mobilité des organes de la voix &
de la parole qui porte l'homme à proférer
des fons lors même qu'il ne les entend
pas ; l'ufage continuel du fens de l'ouie ;
le goût de l'imitation qu'on eft forcé d'ad
mettre au nombre des facultés naturelles
de l'homme , ne peuvent manquer de lui
faire contracter l'habitude d'imiter, par les
fons de la voix , les différens bruits qui
l'intéreffent dans la Nature , & de peindre
un grand nombre d'objets , auffi bien que
JUI N. 1774. 105
les affections qu'ilsproduifent furfon ame,
par le genre de fon qui lui eft propre. Telles
font les fources d'un troisième langage
que l'auteur nomme imitatif,
1
L'extenfion dont le langage imitatif eft
fufceptible par voie d'approximation , de
fimilitude , d'affinité , &c. produit encore
une forte de langage que l'auteur défigne
par le nom d'analogique ; parce que
ce langage n'eft véritablement qu'une dérivation
du langage imitatif.
Jufques- là le fens de l'ouie a fuffi pour
guider les hommes dans la formation du
langage par fons ; & il eft conftant qu'avec
l'amélioration qu'auroit pu recevoit
fucceffivement le langage mimique, des
Sauvages auroient , en fait de langage , àpeu
près tout ce qui feroit néceffaire à
leurs befoins. Parvenu à ce point , l'édifice
des langues ne peut plus s'élever
qu'au moyen de la réflexion . Mais fi l'on
a droit d'en fuppofer capables les hommes
qu'on a en vue , il viendra infailli
blement un temps où , revenant fur leurs
pas ,
ils pourront
étudier la marche
qu'ils
auront fuivie , obferver
un fait palpable
dans leur propre langage , & voir que
les fons de la voix peuvent
être employés
pour exprimer
les idées ; dès- lors la dé
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
couverte des langues eft faite. Auffi tôt
naît un cinquième langage que l'auteur a
nommé conventionnel, qui feul conftitue
proprement une longue , & peut fuppléer
avantageulement à tous les autres langages
qui l'ont précédé. Il ne les abforbe cependant
que peu- à- peu ; parceque les développemens
s'en font infenfiblement , &
ne peuvent être que l'ouvrage du temps.
L'hiftoire de l'origine & des progrès du
langage couventionnel étant évidemment
la partie la plus intéreffante de la queſtion
que l'auteur s'eft propofé de difcuter , it
s'eft attaché à la traiter avec plus d'érendue
, en fuppofant feulement dans le peuple
de fon hypothèfe , les facultés les
plus ordinaires , & en ne les affujeriffant
qu'à une marche d'idées qui paroît néceffaire
à tous les êtres doués de raifon.
L'ouvrage eft terminé par des réponſes
de l'auteur aux difficultés qui , fuivanc
M. Rouffeau de Genève dans fon difcours
où il examine les fondemens de l'inégali
té parmi les hommes , empêchent qu'on
puiffe jamais éclaircir la queftion de
l'origine & de la formation des langues .
Plufieurs notes utiles accompagnent le
texte de l'ouvrage. Une de ces notes eft ,
à caufe de fon étendue , rejetée à la fin
JUI N. 1774. 107
du volume . L'auteur y fait un examen
critique & raiſonné de la première partie
de la grammaire générale de M. Beauzée .
On remarque dans toutes ces difcuffions
un efprit d'obfervation & de logique , &
une fagacité peu commune. Si l'examen
de la queftion de l'origine & de la formation
des langues paroît d'abord à quelques
lecteurs un peu chimérique , ces mêmes
lecteurs feront obligés de convenir , après
avoir lu l'ouvrage , que les réflexions de
l'auteur peuvent répandre un nouveau jour
fur la métaphyfique des langues , réfoudre
plufieurs doutes relatifs au langage le
plus propre à la mufique & éclairer les
inftituteurs fur les meilleurs procédés pour
apprendre à leurs élèves les premiers rudimens
du langage.
L'auteur , dans une de fes notes , propofe
une nouvelle méthode de lecture pour
les enfans . Nous ne doutons point, d'après
fes réflexions , que cette méthode ne foit
préférable à celle adoptée par le commun
des inftituteurs.On ne peut donc qu'exhorrer
l'auteur à faire imprimer la pratique
de cette méthode. Il la réduira , com
me il eft convenable , à un petit livret
qui aura deux parties . Dans l'une il donnera
de courtes inftructions pour les maî
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
tres ; dans l'autre , outre les tables élémentaires
pour le latin & le françois , on
trouvera des modèles de lecture adaptés à
ces mêmes tables .
vol. in 8°. Prix , 5 liv . relié. A
Paris , chez Ruault , libraire , rue de
la Harpe.
La queftion de l'origine & de la formation
des Langues peut être envifagée
fous deux afpects ; ou comme une queftion
de fait , ou comme une queftion purement
hypothétique . L'origine des langues
, quant à la queftion de fait , ne
peut , nous dit l'auteur , avoir aucune difficulté.
Perfonne n'ignore qu'elle fe trouve
irrévocablement décidée par l'autorité
des livres de Moïfe. L'homme y eft par
раг
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
tout repréfenté comme ufant de la parole
ainsi que d'un bien qu'il a reçu avec
la vie. Plufieurs autres réflexions de l'auteur
tendent également à nous donner la
folution de la question de l'origine des
langues , fi on ne vouloit la confidérer
que comme une queſtion de fait. Mais
elle peut être auffi envifagée , ainfi qu'il
vient d'être obfervé , fous un point de
vue purement hypothétique . Car en admetant
que, dans le fait & dans fon principe
, le langage humain n'ait point été
inventé par les hommes , on fera toujours
en droit de demander fi , dans toute
hypothèfe , il eft impoffible qu'il le foit
par eux. L'auteur croit donc pouvoir examiner:
Si des hommes , par des moyens
purement naturels , fe formeroient une
langue , & quelle route pourroit les
>> conduire. »
وو
Y
La manière de réfoudre incontestablement
ce difficile problême , ce feroit de
prendre la voie de l'expérience , en mettant
un certain nombre d'hommes dans
telle pofition , que , s'ils ne parvenoient
point à fe former une langue , ce fût une
preuve que cette opération eft entièrement
au- deffus de nos facultés . Cette expérience
n'a jamais été faite ; elle ne le
JUI N. 1774. 103
fera peut-être jamais . L'auteur fe contente
donc d'indiquer comment elle devroit
sêtre dirigée , & de montrer les résultats
qu'on pourroit raisonnablement en attendre.
Ce tour donné à la queſtion paroît favorable
en ce qu'il prête moins aux écarts
de l'imagination , & qu'il met à portée
de réduire la difficulté aux moindres ter-
-mes , par la liberté qu'il procure de prendre
tous les avantages qu'on peut croire
-néceffaires au fuccès de la tentative . En
effet , comme en phyſique une expérience
ne réuffit que par le concours de toutes
les circonstances qui la favorifent , il faudroit
de même être affuré d'avoir parfaitement
bien conduit l'expérience propofée
, avant de conclure qu'il eft impoiiible
en foi , que des hommes inventent
d'eux - mêmes une langue.
L'auteur réunit donc les circonftances qu'il
juge les plus avantageufes . Il fuit , relativement
au langage, l'établiffement d'une
-colonie formée & dirigée fur une fiction,
où il fe donne la plus grande liberté , fans
cependant fortir de la vraisemblance , &
fans rien demander qu'on ne pût abfolument
exécuter. I tâche d'expliquer les
développemens du langage d'une telle co-
Jonie , en le conduifant des plus foibles
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
élémens , jufqu'au point où il pourroit approcher
de nos langues connues & cultivées.
Il voit que ce langage admettroit
d'abord les tons expreffifs des paffions qui
fe peindroient par des cris , des accens ,
&c. intelligibles à tout être fenfible : c'eft
ce premier langage qu'il nomme pathéti■
que.
L'homme n'ayant pas toujous des fentimens
ou paffionnés ou violens à exprimer
, & fe trouvant fans ceffe dans la néceffité
de faire comprendre l'impreffion
modérée que font fur lui les objets extérieurs
, défigne cette forte d'impreffion par
le gefte, l'action , le mouvement du corps ,
par différentes poftures & attitudes : de la
naît un fecond langage que l'auteur appelle
mimique.
La mobilité des organes de la voix &
de la parole qui porte l'homme à proférer
des fons lors même qu'il ne les entend
pas ; l'ufage continuel du fens de l'ouie ;
le goût de l'imitation qu'on eft forcé d'ad
mettre au nombre des facultés naturelles
de l'homme , ne peuvent manquer de lui
faire contracter l'habitude d'imiter, par les
fons de la voix , les différens bruits qui
l'intéreffent dans la Nature , & de peindre
un grand nombre d'objets , auffi bien que
JUI N. 1774. 105
les affections qu'ilsproduifent furfon ame,
par le genre de fon qui lui eft propre. Telles
font les fources d'un troisième langage
que l'auteur nomme imitatif,
1
L'extenfion dont le langage imitatif eft
fufceptible par voie d'approximation , de
fimilitude , d'affinité , &c. produit encore
une forte de langage que l'auteur défigne
par le nom d'analogique ; parce que
ce langage n'eft véritablement qu'une dérivation
du langage imitatif.
Jufques- là le fens de l'ouie a fuffi pour
guider les hommes dans la formation du
langage par fons ; & il eft conftant qu'avec
l'amélioration qu'auroit pu recevoit
fucceffivement le langage mimique, des
Sauvages auroient , en fait de langage , àpeu
près tout ce qui feroit néceffaire à
leurs befoins. Parvenu à ce point , l'édifice
des langues ne peut plus s'élever
qu'au moyen de la réflexion . Mais fi l'on
a droit d'en fuppofer capables les hommes
qu'on a en vue , il viendra infailli
blement un temps où , revenant fur leurs
pas ,
ils pourront
étudier la marche
qu'ils
auront fuivie , obferver
un fait palpable
dans leur propre langage , & voir que
les fons de la voix peuvent
être employés
pour exprimer
les idées ; dès- lors la dé
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
couverte des langues eft faite. Auffi tôt
naît un cinquième langage que l'auteur a
nommé conventionnel, qui feul conftitue
proprement une longue , & peut fuppléer
avantageulement à tous les autres langages
qui l'ont précédé. Il ne les abforbe cependant
que peu- à- peu ; parceque les développemens
s'en font infenfiblement , &
ne peuvent être que l'ouvrage du temps.
L'hiftoire de l'origine & des progrès du
langage couventionnel étant évidemment
la partie la plus intéreffante de la queſtion
que l'auteur s'eft propofé de difcuter , it
s'eft attaché à la traiter avec plus d'érendue
, en fuppofant feulement dans le peuple
de fon hypothèfe , les facultés les
plus ordinaires , & en ne les affujeriffant
qu'à une marche d'idées qui paroît néceffaire
à tous les êtres doués de raifon.
L'ouvrage eft terminé par des réponſes
de l'auteur aux difficultés qui , fuivanc
M. Rouffeau de Genève dans fon difcours
où il examine les fondemens de l'inégali
té parmi les hommes , empêchent qu'on
puiffe jamais éclaircir la queftion de
l'origine & de la formation des langues .
Plufieurs notes utiles accompagnent le
texte de l'ouvrage. Une de ces notes eft ,
à caufe de fon étendue , rejetée à la fin
JUI N. 1774. 107
du volume . L'auteur y fait un examen
critique & raiſonné de la première partie
de la grammaire générale de M. Beauzée .
On remarque dans toutes ces difcuffions
un efprit d'obfervation & de logique , &
une fagacité peu commune. Si l'examen
de la queftion de l'origine & de la formation
des langues paroît d'abord à quelques
lecteurs un peu chimérique , ces mêmes
lecteurs feront obligés de convenir , après
avoir lu l'ouvrage , que les réflexions de
l'auteur peuvent répandre un nouveau jour
fur la métaphyfique des langues , réfoudre
plufieurs doutes relatifs au langage le
plus propre à la mufique & éclairer les
inftituteurs fur les meilleurs procédés pour
apprendre à leurs élèves les premiers rudimens
du langage.
L'auteur , dans une de fes notes , propofe
une nouvelle méthode de lecture pour
les enfans . Nous ne doutons point, d'après
fes réflexions , que cette méthode ne foit
préférable à celle adoptée par le commun
des inftituteurs.On ne peut donc qu'exhorrer
l'auteur à faire imprimer la pratique
de cette méthode. Il la réduira , com
me il eft convenable , à un petit livret
qui aura deux parties . Dans l'une il donnera
de courtes inftructions pour les maî
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
tres ; dans l'autre , outre les tables élémentaires
pour le latin & le françois , on
trouvera des modèles de lecture adaptés à
ces mêmes tables .
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Résumé : Essai synthétique sur la formation des Langues, [titre d'après la table]
Le texte examine l'origine et la formation des langues sous deux perspectives : factuelle et hypothétique. Selon l'auteur, les livres de Moïse suggèrent que l'homme a reçu la parole dès sa création. Il envisage également l'hypothèse que les hommes pourraient développer une langue par des moyens naturels, proposant une expérience pour observer cette capacité. L'auteur décrit plusieurs étapes dans l'évolution du langage : le langage pathétique, qui exprime les passions par des cris ; le langage mimique, utilisant gestes et mouvements ; le langage imitatif, imitant les sons naturels ; et le langage analogique, basé sur des similitudes. Progressivement, le langage conventionnel, permettant d'exprimer des idées de manière réfléchie, supplante ces autres formes de langage. L'ouvrage se concentre principalement sur l'origine et les progrès du langage conventionnel, jugé le plus intéressant. L'auteur répond aux objections de Jean-Jacques Rousseau concernant l'inégalité parmi les hommes. Le texte inclut des notes critiques et des réflexions sur la métaphysique des langues, le langage musical, et des méthodes pédagogiques pour enseigner le langage. Une nouvelle méthode de lecture pour les enfants est également proposée, destinée à être publiée dans un livret en deux parties.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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17
p. 7-28
DE J. J. ROUSSEAU.
Début :
Ce seroit une chose également curieuse & intéressante, de suivre, dans tout le [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Homme, Perfectibilité, Hommes, Discours, Lettres, Musique, Société, Paradoxe, Nature, Auteur, Livre, Droit, Vérité, Esprit, Idées, Force, Philosophie, Éloquence, Écrivain, Raison, Chaleur, Émile, Imagination, Sentiment
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE J. J. ROUSSEAU.
DE J. J. ROUSSEAU.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
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Résumé : DE J. J. ROUSSEAU.
Le texte examine l'influence du caractère de Jean-Jacques Rousseau sur ses œuvres, en particulier sa misanthropie et sa sensibilité imaginative. Rousseau avait une préférence pour l'analyse des personnages exceptionnels afin de comprendre l'humanité et évitait les éloges excessifs. Il a commencé à écrire tardivement, accumulant ainsi de nombreuses idées et sentiments. Son premier ouvrage, le 'Discours sur les sciences et les arts', bien que bien écrit, est critiqué pour son sophisme et sa vision partielle des arts et des sciences. Ce discours a suscité des controverses et lui a valu une notoriété grâce à son style provocateur. Le 'Discours sur l'inégalité' de Rousseau affirme que l'homme a corrompu la nature en développant ses facultés, une vision critiquée pour son manque de rigueur. Rousseau, marqué par une jeunesse difficile, cultivait une misanthropie croissante et une animosité envers les lettrés. Ses idées sur la propriété et la société sont également critiquées, bien que ses écrits montrent une grande force d'idées et de style. Il a également contribué à la musique avec des œuvres comme 'Le Devin du village' et a participé à la 'querelle des Bouffons' avec sa 'Lettre sur la musique française'. En littérature, Rousseau est connu pour 'La Nouvelle Héloïse' et 'Émile'. Ce dernier est loué pour son éloquence et sa philosophie éducative, mais a causé des problèmes avec les autorités religieuses. Condamné par la République de Genève pour ses œuvres jugées dangereuses, Rousseau a renoncé à ses droits de bourgeois et de citoyen. Il a publié les 'Lettres de la Montagne', intensifiant les troubles à Genève. 'Du contrat social' est souvent considéré comme son œuvre majeure, appréciée pour sa profondeur et sa force intellectuelle. Rousseau est reconnu pour son style passionné et énergique, influencé par Sénèque et Montaigne. Ses écrits suscitent des opinions diverses et il est comparé à Voltaire, bien qu'il soit recommandé de les considérer séparément. Dans ses 'Confessions', Rousseau se montre critique envers lui-même et d'autres personnes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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