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1
p. 256
« Je pensois finir icy; mais, Madame, je serois fâché que [...] »
Début :
Je pensois finir icy; mais, Madame, je serois fâché que [...]
Mots clefs :
Duc de Roquelaure, Lettre, Monde
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texteReconnaissance textuelle : « Je pensois finir icy; mais, Madame, je serois fâché que [...] »
Je penſois finir icy ; mais,
Madame , je ſerois fâchéque vous appriffiez par d'autres que par moyde quelle manie-
GALANT. 189
re Mõſieur le Ducde Roque- laure a eſté reçeu à Bordeaux.
LeGouvernement deGuyen- ne qu'il a plû au Roy de luy confier, eſt unemarquedumé- rite extraordinaire qui luy a
fait obtenir cetteglorieuſe ré- compenſe de ſes ſervices ; &il
ya tant de choſes à dire de
luy , que comme j'auray occa- ſion de vous en parler plus d'une fois,je ne groſſiray point aujourd'huy ma Lettre de ce qui ne peut eſtre ignoré que parceuxquin'ont aucun com- merce dans le monde.
Madame , je ſerois fâchéque vous appriffiez par d'autres que par moyde quelle manie-
GALANT. 189
re Mõſieur le Ducde Roque- laure a eſté reçeu à Bordeaux.
LeGouvernement deGuyen- ne qu'il a plû au Roy de luy confier, eſt unemarquedumé- rite extraordinaire qui luy a
fait obtenir cetteglorieuſe ré- compenſe de ſes ſervices ; &il
ya tant de choſes à dire de
luy , que comme j'auray occa- ſion de vous en parler plus d'une fois,je ne groſſiray point aujourd'huy ma Lettre de ce qui ne peut eſtre ignoré que parceuxquin'ont aucun com- merce dans le monde.
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Résumé : « Je pensois finir icy; mais, Madame, je serois fâché que [...] »
Le Duc de Roque-Laure a été nommé gouverneur de Guyenne par le roi, en reconnaissance de ses services. L'auteur ne détaillera pas davantage cette information dans cette lettre, mais prévoit d'en parler plus en profondeur ultérieurement. Cette nomination est peu connue en dehors des cercles influents.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 229-237
ELEGIE.
Début :
Du grand monde & du bruit l'ame peu satisfaite, [...]
Mots clefs :
Monde, Désert, Amis, Science, Âme, Roi, Raison, Gloire
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texteReconnaissance textuelle : ELEGIE.
ELEGI Ε.
Vgrandmonde&dubruit l'ame
penSatisfaire,
Pourtrouverdurepos je cherche une re- traite ,
GALANT. 149 Etfortant dela Ville apres cent maux Soufferts,
Ie viens chercher du Bec les aimables
Deserts..
CeSéjour agréable encor qu'ilfoit champestre,
Ne fert que rarement à son illustre
Maistre,
Et l'obligeant Emire en tous lieux reveré
AmaBarque agitéeoffre un Portaſſuré.
Trompeuse ambition ! Grandeur imagi- naire!
Qu'en vous lebien est rare &le mal
ordinaire!
Queleplus inſenſible &le mieux pre- paré,
Boit chez vous de Poison dans un Vase doré !
Qu'unefoule importune auſeul gain at- tachée ,
Sous un fasteapparent tient de fraude cachée!
Que les fermes Amisfe trouvent peu Souvent !
Qu'on barit des projets sur un fable mouvant!
Gij
igo LE MERCVRE Etqu'heureux est celuy , dont l'adroite
Science
Sçaitjoindre leſecret avecladéfiance Apeu de vrais Amis qui ſçait se re- trancher ,
Qui garde bien te nombre &n'en va point chercher,
Et qui ſur l'apparence enfin iamais ne -fonde
La folle opinion de plaire àtout le monde!
Onferoit unprodige en vertus achevé.
Qu'onseroit vicieux, pour un goust dépravé,
L'onavencomparer l'honneur à l'arti fice,
Les liberalitezàl'infame avarice,
La douceur à l'aigreur , l'orgueil àla bonté,
Aux laſches actions la generosité,
Lemodeste à celuy, qui fait le necef
faire,
Et l'ame laplusfourbe, au cœur leplus:
fincere.
Cependantdumensonge, infamesArti- fans VnMonstre vous devore , &fait des Partisans,
GALANT. 15.4
k
Voit dans ſes interests ceux qu'il rend miserables ,
Etdesplus oppreſſez fait les plusfavo rables.
On vanteſa conduite , on vanteſon efprit,
On n'oſe contredire àtout ce qu'il écrit,
L'Amour ar tout des
efolavesde l'interest faitpar to
Et regnequelquefois dans les cœurs les
plusbraves.
Al'éclat de la gloire on prefere lebien,
Et pour en acquerir les Crimes nefont
rien.
Quels divers embarras ne m'a-t-on pointfait naiſtre !
Combien , où je commande ay-je ven plusd'unMaistre ?
D'un Roy victorieux la iuste autorités
Apeineapûfléchir un Suiet irrité;
Ceux que i'aimois le mieux , emportez par la brigue,
Ont- ils à ce Torrent opposé quelque Digue!
LaGloirequi m'afait un grand Corps
effembler .... Giij
152 LE MERCVRE Contre les Ennemis qui voudroient nous troubler,
Mapreste des Lauriers dans une vaste Plaine,
Etjevois dansla Ville une Palme incertaine.
Vn indigne Ennemy , qui fort de fon devoir,
Songeàme faire teste , &nesefait pas
voir,
Devient l'injuste Chefd'une infameCabale ,
Trouvedes Courtiſans ſans partirdeſa Salle ,
Etdansſes noirs deſſeins doit estre sa- tisfait D'avoir ofé combatre , encor qu'il soit
défait.
Ilme force àrougir lors que je le furmonte ,
Au plus fort de ma gloire il me couvre
dehonte,
Et donne par caprice en cette occafion,
Au Vainqueur & Vaincu mesme con- fusion.
Ab ! que de mon dépit la juste vian lence .D
GALAN T. 153 Maisle Roy nous l'ordonne,imposons- nousfilence ,
Mon cœur,ilfaut donner encesfacheux
momens,
Au plus grand des Mortels tous nos reffentimens.
Opaisible retraite ? aimable folitude ?
Qui des plus fortunez charmez l'in- quietude , :
M'arrachantauxplaiſirs que vouspou- vezdonner:
Ah! que j'ay de regret de vous aban- donner,
De preferer au mien l'avantage des
autres ,
Etnevoirde long-temps des lieux com- meles vostres! ..
Mais deux jours fans agir mefont à regretter,
4
Etce temps, àmon gré ,nese peut ra- chetera
Pourrons- nous bien changer dans ma plainte inutile,
L'innocence des Champs aux fracas de.
la Ville ?
De cent Beautez en vain on vante les
appas,
Gv
154 LE MERCVRE Moncœur nepeut aimer ce qu'il n'estin
me pas:
Commeil ne fut jamais capable de foi- bleffe ,
Un effort genereux rompt le trait qui le bleffe ,
Etpenchant vers la Gloire
plusqu'àiny.
n'estant
Ilpeuthairdemain, ce qu'il aime aujourd'huy ;
Mais pour vos beaux Deferts , iln'en
estpas demefme,
Pastre repos flateur donne un plaifir extrême
Sans Iris,fans mon Maistre, ô Sejour fortuné.
Vous auriez tout le cœurque je leur ay donné
Le quitte donc l'émail de vos vertes.
Prairies,
Et tout. ce qui flatoit mes douces ré
veries:
Allons tendre les bras à nos illustres
fers,
Allons-nous redonner au Grand Roy que je fers
GALANT Obſerverles proiets d'une fouleimportune,
Ettrouver des plaisirs dans ma noble infortune int Maisil faut bienpenser àce que nous ferons,
Regler nos sentimens par ce que nous Sçaurons , 5
Et fuivant les conseils que la raison
inspire,
Koir,écouterbeaucoup , agir&nevien dire
L
Vgrandmonde&dubruit l'ame
penSatisfaire,
Pourtrouverdurepos je cherche une re- traite ,
GALANT. 149 Etfortant dela Ville apres cent maux Soufferts,
Ie viens chercher du Bec les aimables
Deserts..
CeSéjour agréable encor qu'ilfoit champestre,
Ne fert que rarement à son illustre
Maistre,
Et l'obligeant Emire en tous lieux reveré
AmaBarque agitéeoffre un Portaſſuré.
Trompeuse ambition ! Grandeur imagi- naire!
Qu'en vous lebien est rare &le mal
ordinaire!
Queleplus inſenſible &le mieux pre- paré,
Boit chez vous de Poison dans un Vase doré !
Qu'unefoule importune auſeul gain at- tachée ,
Sous un fasteapparent tient de fraude cachée!
Que les fermes Amisfe trouvent peu Souvent !
Qu'on barit des projets sur un fable mouvant!
Gij
igo LE MERCVRE Etqu'heureux est celuy , dont l'adroite
Science
Sçaitjoindre leſecret avecladéfiance Apeu de vrais Amis qui ſçait se re- trancher ,
Qui garde bien te nombre &n'en va point chercher,
Et qui ſur l'apparence enfin iamais ne -fonde
La folle opinion de plaire àtout le monde!
Onferoit unprodige en vertus achevé.
Qu'onseroit vicieux, pour un goust dépravé,
L'onavencomparer l'honneur à l'arti fice,
Les liberalitezàl'infame avarice,
La douceur à l'aigreur , l'orgueil àla bonté,
Aux laſches actions la generosité,
Lemodeste à celuy, qui fait le necef
faire,
Et l'ame laplusfourbe, au cœur leplus:
fincere.
Cependantdumensonge, infamesArti- fans VnMonstre vous devore , &fait des Partisans,
GALANT. 15.4
k
Voit dans ſes interests ceux qu'il rend miserables ,
Etdesplus oppreſſez fait les plusfavo rables.
On vanteſa conduite , on vanteſon efprit,
On n'oſe contredire àtout ce qu'il écrit,
L'Amour ar tout des
efolavesde l'interest faitpar to
Et regnequelquefois dans les cœurs les
plusbraves.
Al'éclat de la gloire on prefere lebien,
Et pour en acquerir les Crimes nefont
rien.
Quels divers embarras ne m'a-t-on pointfait naiſtre !
Combien , où je commande ay-je ven plusd'unMaistre ?
D'un Roy victorieux la iuste autorités
Apeineapûfléchir un Suiet irrité;
Ceux que i'aimois le mieux , emportez par la brigue,
Ont- ils à ce Torrent opposé quelque Digue!
LaGloirequi m'afait un grand Corps
effembler .... Giij
152 LE MERCVRE Contre les Ennemis qui voudroient nous troubler,
Mapreste des Lauriers dans une vaste Plaine,
Etjevois dansla Ville une Palme incertaine.
Vn indigne Ennemy , qui fort de fon devoir,
Songeàme faire teste , &nesefait pas
voir,
Devient l'injuste Chefd'une infameCabale ,
Trouvedes Courtiſans ſans partirdeſa Salle ,
Etdansſes noirs deſſeins doit estre sa- tisfait D'avoir ofé combatre , encor qu'il soit
défait.
Ilme force àrougir lors que je le furmonte ,
Au plus fort de ma gloire il me couvre
dehonte,
Et donne par caprice en cette occafion,
Au Vainqueur & Vaincu mesme con- fusion.
Ab ! que de mon dépit la juste vian lence .D
GALAN T. 153 Maisle Roy nous l'ordonne,imposons- nousfilence ,
Mon cœur,ilfaut donner encesfacheux
momens,
Au plus grand des Mortels tous nos reffentimens.
Opaisible retraite ? aimable folitude ?
Qui des plus fortunez charmez l'in- quietude , :
M'arrachantauxplaiſirs que vouspou- vezdonner:
Ah! que j'ay de regret de vous aban- donner,
De preferer au mien l'avantage des
autres ,
Etnevoirde long-temps des lieux com- meles vostres! ..
Mais deux jours fans agir mefont à regretter,
4
Etce temps, àmon gré ,nese peut ra- chetera
Pourrons- nous bien changer dans ma plainte inutile,
L'innocence des Champs aux fracas de.
la Ville ?
De cent Beautez en vain on vante les
appas,
Gv
154 LE MERCVRE Moncœur nepeut aimer ce qu'il n'estin
me pas:
Commeil ne fut jamais capable de foi- bleffe ,
Un effort genereux rompt le trait qui le bleffe ,
Etpenchant vers la Gloire
plusqu'àiny.
n'estant
Ilpeuthairdemain, ce qu'il aime aujourd'huy ;
Mais pour vos beaux Deferts , iln'en
estpas demefme,
Pastre repos flateur donne un plaifir extrême
Sans Iris,fans mon Maistre, ô Sejour fortuné.
Vous auriez tout le cœurque je leur ay donné
Le quitte donc l'émail de vos vertes.
Prairies,
Et tout. ce qui flatoit mes douces ré
veries:
Allons tendre les bras à nos illustres
fers,
Allons-nous redonner au Grand Roy que je fers
GALANT Obſerverles proiets d'une fouleimportune,
Ettrouver des plaisirs dans ma noble infortune int Maisil faut bienpenser àce que nous ferons,
Regler nos sentimens par ce que nous Sçaurons , 5
Et fuivant les conseils que la raison
inspire,
Koir,écouterbeaucoup , agir&nevien dire
L
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Résumé : ELEGIE.
Le poème 'ELEGI Ε.' explore les réflexions d'un individu sur la vie à la cour et le désir de retraite. L'auteur aspire à un repos loin de la ville et de ses maux, mais reconnaît que même les lieux déserts ne conviennent pas toujours à son maître. Il critique l'ambition trompeuse et la grandeur imaginaire, soulignant que le bien est rare et le mal ordinaire dans ce contexte. L'auteur déplore la rareté des amis sincères et la fréquente présence de projets éphémères. Il admire celui qui sait allier la science et la défiance, et qui ne cherche pas à plaire à tout le monde. Le poème condamne les vices et les artifices, préférant l'honneur, la générosité et la sincérité. Il décrit également les intrigues et les manipulations à la cour, où les intérêts personnels dominent souvent. L'auteur exprime son regret de devoir abandonner une retraite paisible pour obéir aux ordres du roi, malgré son désir de rester dans un lieu tranquille. Il conclut en exprimant son intention de suivre les conseils de la raison et de rester prudent dans ses actions.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 47-103
En quoy consiste l'Air du Monde, & la veritable Politesse.
Début :
Cette Question n'est pas facile à résoudre, puis que [...]
Mots clefs :
Air, Politesse, Monde, Homme, Air du monde, Galanterie, Caractère, Cour, Naturel, Habits, Je ne sais quoi, Galant, Grand air, Esprit, Plaire, Éclat, Belle, Hommes, Rois, Alexandre le Grand, Majesté, Peuples, Courage, Naissance, Province, Doux, Corps, Art
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : En quoy consiste l'Air du Monde, & la veritable Politesse.
cEtte queftion n'est: pas
facile à résoudre, puisque
ceux-mesmes qui se font polis
Par l'étude & par la convention,
& qui ont patte toute leur
vie à la Cour, ne conviennent
pas presscisement en quoy consiste
l'air du monde, &. la véritable
politesse. Il en est comme
duje-ne-sçay quoy. On levoit,
on le remarque, & on ne peut
dire ce que c'est. Mais il y a
cerre diférence, que l'air du
monde se communique & se
peut imiter, & le je-ne-sçayquoy
est inimitable, & ne se
peut prendre. L'un ce l'autre
font singuliers, &; ne se rencontrent
pas en toutes fortes de sujets.
Toutes les Nations en jugent
diféremment sélon leur
gout&leur inclination. Cependant
chacune dans ses maniérés;
est touchée du je-ne-scay-auoy,
& se forme une idée d'honnesteté
& de galanterie, qu'elle
appelle air du monde & véritable
politesse. Il n'y a que du plus:
ou du moins,sélon le Climat
qu'elle habite, son humeur &
ses coûturnes, qui pour estre
grossieres à l'égard des autres,
nelesont pas chez elle. On est
poly jusque dans les Terres Australes,
si nous en croyons l'Histoire
admirable,pour ne pas dire
fabuleuse.
fabuleuse, qu'on a faite des Sevarambes;
ce qui fait voir que
rien n'est plus naturel à l'Homme.
Mais plus on a de commerce
dans la societécivile, & plus on
a cet air & cette politesse. D'où
vient qu'on dit, ilsçait vivre,ila
veIl le monde, pour dire, c'est un
habile Homme,un galant Homme.
Ainsi par tout cù il y a quelquepolice
ou quelque especede
Gouvernement,il ya de l'air du
monde & de la véritable politesse.
Où il ya des Roys & des
1 Souverains, on y trouve des
Courtisans & desMinistres, qui
ne manquent ny d'adresse ny de
galanterie. Maisje doute si dans
lesRépubliques, cet air& cette
politesse se rencontrent au mesme
degré,&siRome& Athènes
ont esté aussi polies & aussi galantes
fous les Consuls & les
Aréopages, que fous les Roys
& lesEmpereurs; fous Solom
& Brutus, que fous César &
Alexandre.
Les Grecs ontestéextrémement
polis. Cependant sinous
en croyons Mde Balzac,les Romains
les surpasserent en politesse,
&laisserentleur Atticisme
bien loin derriere leur Urbanité.
C'estainsi que parle cet Autheur;
& cette politesse passa
du Sénat aux Ordres inférieurs,
& mesme jusqu'au Peuple.
Mais pour ne point faire d'injustice
aux Grecs, il dit dans un
autre endroit, qu'ils furent plus
polis & plus adroits à la Course
litàla Lute; &les Romains plus
propres au Commandement, &
plus entendus dans la Guerre.
Le grand air a plus esté de leur
caractere, soit que l'on examine
leur esprit & leur personnes.
Comme ils estoient grands en
tout, leur civilité n'avoir pas
moins de grandeur que de politesse.
Toutes leurs actions
avoient de la majesté. Tous
leurs sentimens estoient nobles
& relevez. Ils estoient accoutumez
à la veuë des grandes
choses. Ce n'estoient que triomphes
dans Rome, que Peuples
soûmis, que Roys vaincus &
traînez en Esclaves. Tout cela
les rendoit fiers,mais d'une fierté
modeste & polie, qui faisoit voir
leur Íàgelfe aussi grande que leur
courage. Qui doute que nos
François avec cette politessequi
leurest si naturelle, ne sefassent
pas un caractere de grandeur &
d'élévation, fous un Roy si
grand, & qui fait de si grandes
choses; fous un Regne aussi flonflant,
de aussiglorieux que le
sien?
On confond mal-à-propos,
ceme semble, ce grand air avec
l'air de qualité. Il y a de grands
Seigneurs qui font bien les honneurs
de leur naissance & de
leur personne, & qui ne peuvent*
attraper cet air& cette politesse
dont nous parlons. On en juge
mal à la Ville & dans la Province,
mais à la Cour on en sçait
faire lediscernement,&l'on n'y
pourroit souffrir cette Comtesse,
qui dans un Bal,voyant
dancer sa Fille de méchante
grace, luy crioit sans cesse Prenez,
donc, ma Fille, cet air de
qualité. Cette 'aff.?él:ation est
ridicule. Il faut que cet air soit
tout dans la Personne, c'est à
dire qu'il soit naturel. Un Berger
bien fait, peut avoir ce grand
air, & un grand Prince l'aura
souvent fort bas & fort médiocre.
On sçait l'Histoire de Philopémen
sur ce sujet, & combien
son peu de mine luy attira
de mépris malgré ses belles qualitez;
& quelque foin qu'il prist,
auraportdePlutarque, d'estre
armé &monté à l'avantage.
Alexandre, pour qui j'ay presque
autant de passion que cette
Femme de la Comédie des Visionnaires;
cet Aléxandre,dis-je
tout grand qu'il estoit du costé
de sonespri,de son courage,&
de sa fortune, n'avoir point ce
grand air; & lors que je le regarde
aupres de César, il faut
quej'avoue que ce n'estoit qu'un
petit Cavalier.Je sçay que Quinte-
Curse dit, qu'on ne pouvoit
l'envisager sans respect & sans
crainte; mais ce n'cft pas là ce
quej'appelle le grand air. Cette
qualité,ou plutost ceje-ne-fçayquoy,
cause feulement de l'admiration
& de l'estime. Il n'a
rien de terrible, son éclat est
doux & moderé, & bien plus
propre à se faire aimer, qu'à se
faire craindre. Ce grand air qui
accompagne par tout la Personne
qui en est revestuë, paroist
avec plusd'éclat en de certaines
occasions, à la Guerre,
dans les Assemblées. C'est là
où il brille avec majesté. C'est là
qu'il est necessaire, & qu'il rehausse
avantageusement la personne
du Prince. Pour estre un
Homme du grand air, il faut
estre un grandHomme, un
grand Génie. Un petit Homme,
unEsprit doux, est incapablede
ce caractere. Quand je dis un
Esprit doux, j'entens un Autheur,
un Blondin de Ruelle.
Maisquand jedis un grand
Homme, je n'entens pas un
Capitan, un Matamore. Tous
les Héros ne sont pas de belle
taiIle.- Si cela estoit, les Allemans
remporteraient en cette
rencontre sur tous- les autres
Peuples. Le grand air est donc,
selon i-nov,,àl'égard du Corps,
une belle & juste disposition de
toutes ses parties, qui consiste
dans le port & le geste de la Personne
; & àl'égard de l'Esprit
c'est une maniere noble & relevée
de penser & de dire les choses,
qui paroist dans les sentimens
& dans le discours; & pour
ce qui est de la politesse qu'on
joint si à propos dans cette Question,
c'est i*adouciuemenc fcc la
perfection de tous les deux; je
veux dire d'un Corps & d'un
Esprit bien fait," car sans elle il
en résulte un éclat difficile à
suporter, & qui blesse la veuë.
On sçait combien font incom.
modes & fatigans ces Gens du
grand air qui n'ont point de poiiceile,
& qui cherchent plutost
à éblouir qu'à plaire.
Les Provinciaux font consister
ce grand air dans la pompe
& la n(h{fe des Habits, dans
la majesté & le grand tourdu
stile, &par là ils se rendent ridicules
dans leurs habilkmens &
dans leurs conversations. Il est
vray que l'art de se bien mettre
& de bien dire les choses, donne
& inspire ce grand air; mais
c'est ce grand air qui fait paroître
les Habits & les paroles. Il donne du relief aux plus petites
choses, &sans luy avec les
plus beaux Habits & les plus
grands mots, on fut une fort
petitefigure, ou tout au plus un
personnage outré & ridicule;
mais peu de Gens s'y connoisfent.
On se laisse ébloüir à l'éclat
& au brillant des objets;
sans en examiner la juste valeur
mais on juge encor plus mal de
la politesse car ce n'est plus pas non ce grand ajustement dans
la Personne, cette grande exa- ctitude dans le discours, qui en sont le veritable caractere. De làvient cette fausse délicatesse
de Province, qui pense si mal de
tout, qui setient toûjours sur ses
gardes, & qui croit qu'il n'y a de que dans,
la propreté des Habits, dans le
stile fleury
,
d'estre bien mis,&
de sçavoir bien dire, d'avoir toujours
le Peigne & la Tabatière
à lamain. Ilyadesnégligences
quisont extrêmement polies, &
on peut dire que le secret d'estre
negligé bien à propos, soit dans;
sa personne, foit dans ses paroles,
est laveritable politesse. Et en
:eff.:t) les Italiens appellent ces
negligences de grands artifices;
.nlais c'est à la Cour, & non pas
dans la Province,qu'il faut chercher
cesecret. S'il y a icy quelque
politesse, &quelque peu de
cet air du monde, c'est là qu'on
en a le veritable usage.
Ce qu'on nomme aujourd'huy
air du monde &politesse, s'appelloit
autrefois avoir bon air,
faire les choses du bel air. Mais
Monsieur de laRoch.'foueaut,
en donne une définition plus
étenduë. Il dit que c'est une symétrie
dont onnesçait point
les regles
; un raport
secret
des
traits ensemble, & des traits
avec les couleurs, & avec l'air
de la Personne, & ce raport bon
ou mauvais, est ce qui fait que
les Personnes plaisent ou déplaisent.
Mademeiselle de Scudery
dit que c'est un Esprit naturel
qui fait que l'on est habile &
agreable. Mais-n'estce pas tomber
dans une autre Question?
car qu'estce que cet Esprit naturel?
Est ce cette heureuse
naissànce dont on parle tant?
ce gaudeant benenati desAnciens
,
Est-ce estre né coëffé? Ce feroic
toutcela, si avec l'art de plaire,
on avoit celuy d'estre heureux.
Mais trop de Gens heureux déplaisent,&
trop de Gens plaisent
qui font miserables.Qu'on en
die ce qu'on voudra, ces choses
ne rendent pas plus heureux; au
contraire je tiens que plus on
estpoly Se qu'on a de cet air du
monde, plus la miserce est dure &
insuportable, ence qu'on pa-
Iroill: moins à plaindre. Quelques-
autres ont dit que c'estla
science de laconversation, & le
dondeplaire dans les Compagnies
; mais je dirois encor de
plaire en quelque lieu qu'on se
rencontre, car un Homme bien
fait doit plaire par tour, & les
grandesAssembléès & les occasions
d'y paroître, sont rares.
L'Autheur des Converations
quejeciteray souvent ( carjene
puis prendre un meilleur Guide
sur cette matiere;) cet illustre - Chevalier dit que le bon air est
une agreable expression de l'action,
qui consiste à bien dire&
à bien faire ce que l'on dit & ce
que l'on fait. Il dlflre de l'agrément.
Celuy-cy est plus flateur
& plus infirmant IL va droit au
coeur, mais par une route secrete.
Celuy-là est plus de montre,
il est plus concerté & plus
dans l'ordre Enfin l'un charme,
l'autre se fait aimer. Mais ne
feroit-ce point encor une certaine
douceur & facilité de
moeurs qui s'accommode à tout
sans esclavage? qui n'aprouve
rien sans choix, & qui ne defaprouve
rien par dégoût? Ne
seroit-ce point enfin une maniere
agreable de se communiquer,
qui se prend de ceux qui l'ont,
&quilapratiquent? Carcetair
& cette politesse sont moins
pour nous que pour les autres,
& l'on ne s'en mettroit guère -
en peine, s'il n'y avoir ny grand
monde,ny Gens polis. Mais
Monsieur de Balzac en donne
une définition trop belle pour
l'oublier icy. Il dit que c'est un
certain éclat, & une certaine
lumiere qu'une heureuse naissance
répand sur le vi(-Q,c des
Hommes, & qui corr ge les de-
'sauts de la Nature avec avantage.
Elle rend beaux les plus
*laidsj & si elle n'attire pas dans
tous le respect & la vénération,
elle-leuracquiert du moins la
bienveillance &l'estimede ceux ,qui les voyent. Ce caractere,
adjoûte-t-il, ne se peut cacher,
& il fait toujours reconroitre
ceux qui le portent, parce que
rien n'est capable de l'effacer ny
de l'obscurcir. Tel parut Enée
lors qu'il aborda Didon.
Enée estoit brillant d'une vive clarté,
D'un Dieu plus que d'un Homme il
Avoit la beauté.
Et cette Reyne voulant exprimer
sa bonne mine, dit à sa
Soeur.
O ma Soeur, cjuEnée a de charmes,
Lorsqu'ilparoist dessousles armes! - Pour moy, je le voy danssesyeux,
Si mafoy ne me trompe, il etfforty des
Dieux. -
Virgile parle encor de la forte
en faveur du beau Sexe,lors qu'il
fait lePortrait d'Iris fous la figure
de Beroé.
L'Epouse de Doricle est modeste &
charmante,
Mais remarquez, biensa beauté
Queses yeux qontbrillans!qui'lsont
-
depureté'
J~OMhaleine est douce, &sa voix
ra'lliJfanter
Etque lors 'luelle'march'eJ elle a de -
malefté!
Quand Didon entre dans le
Temple, le Poëte ne se contentepas
delacomparer à Diane,
il adjoûte qu'elle surpasse
toutes les Déesses.
Proyèz.-,Vous Didon qui s'avancé,
TelleDianeavecsesNymphes danèi,
Mais cette Reyne a bien plus de
beauteiL,
Elle efface enmarchattoutes lesDettes
Etlors que Vénus quitte-Enée.
a qui elle s'estoit apparue fous
uneautre figure, il dit que son
air & sa démarche luy firent
connoistre la Déesse.
Quoyqu'à lefuir Vénuss'empresse,
du marcherseulement il connut la
Déesse.
J'ay emprunté tous ces Portraits
de Virgile, parce qu'on
ne peut tirer que de bonnes Copies
d'un si excellent Original.
Il y a des Gens à qui cetair &
cette politesse font si naturels,
qu'ils semblentestre nez pour la
Cour & le grand monde. Ce
sontdeces belles Ames à qui la
Nature donne de beaux corps
& de nobles inclinations; & lors
que la fortune leur est favorable,
elles font capables de toutes
choies. Cela se remarque
chez de certains Peuples & dans
quelques unes de nos Provinces,
où le vulgaire mesme est naturellement
civil & poly. Les remîmes
font plus susceptibles de
cet air du monde que les Hommes.
Elles seconnoissent mieux
en politesse & en galanterie, elles
rafinent sur ce sujet, & elles
nous en fontleçon. La Nature
leur a donné cetavantage. Elles
s'attachent à plaire dés leur ensance
, comme à la feule chose
qui peut les rendre recommandables,
& leur donne quelque
mérite au dessus des Hommes.
Quoy qu'il en soit, on ne peut
estreny poly, ny galant,sansle
commerce des Femmes. On
peut estre juste, sage & docte
sans elles, avoir du courage, de
l'honneur & de la probité; mais
ce sont elles qui inspirentla dou-
.GCUr, la civilité, la complaisance,
la délicatesse, le bon goût,
& enfin tout ce qui peut faire
un honneste Homme. Et la raiion
de cela, c'est qu'on agit
plus rondement avec les Hommes.
On amoins d'égard les uns
pour les autres; mais cerespect
que la coûtume a introduit pour
le beau Sexe, fait qu'on observe
bien plus de formalitez avec les
Femmes. Les Hommessonttoûjours
rupres d'elles dans une certaine
bienséance, qui est le véri- tablecaracteredela politesse &
de la galanterie. Je çay bon gré
à M Costard,d'avoir fait une
Déesse de cette derniere. Puis
que les Femmes nous rendent
galands,necragnons pas de C'lcrisser
à cette Divinité pour
nous la rendre favorable. Le
culte n'en est pas dangereux,&
on peut la servir sans idolâtrie.
L'Amour que l'on appréhende
tant, en est plus éloigné qu'on
ne pense. Ce qui le trouve le
moins dans la galanterie, c'est
de l'amour, dit l'Autheur des
Refléxions.Maisàtouthazard
un peu d'amour est necessaire
pour faire un galant Homme,
& il n'y a personne qui ne le
veuille bienestreà ce prix.
Vousappellez, à tort le beau Sexe trompeur,
On neperd jamais rien pouraimer une
Belle;
Quellefoitrigoureuse, inconstante,
infidelle,
Consolez, vous de ce malheur,
Sivousavez,apprisa>la're,
Cen'estas unegrande affaire,
Quepour estre bienfait, il en consteson
'oe/l,r.
Ce que dans le monde on appelle
un honneste Homme, dit
Madame deVildieu, fait gloire
d'estre galant,&favorisé desDames.
Ellessçavent l'art de plaire
& de se faire aimer, mais elles
veulent qu'on plaise, & qu'on
se rende aimable.Tout le secret
est de bien chowr, & de
tomberen bonne main. Je plains
unjeune Homme qui s'attache
aupres d'une Femme sansesprit
&. sans mérite;il est toujours
mal recompensé de son temps &
de sa peine. Mais d'autre cofté"
les Femmesspirituelles & sçavantes
font rarement propres à
la belle galanterie. Leur cara-
<£terc est trop romanesque; ce
qui me fait croire que celles qui
n'ontqu'un esprit naturel avec
un grand usage du monde, &
quifont également éloignées de
la coqueterie& de l'air prétieux,
-
font plus capables de faire un
galant Homme.
Quoy que les belles Personnes
ayentplusdedisposition que les
autres pour l'air du monde &
la veritable politesse, il y en a
qui n'ont aucun air
,
& souvent
de médiocres Beautez ont en
cela degrands avantages. C'est
que l'esprity contribuë
,
& je
ne sçay quel agrément naturel
qui ne résulte pas de la beaute,
mais de la symetrie du corps,
& du tempérament de la personne.
J'lty connu une Femme
qui estoit en tout d'un mérite
fort mediocre; neantmoins par
habitude ou autrement, elle
avoit un certain air quila fit regarder
dans le monde, &insensiblement
elle s'acquit la réputation
d'estre une Femme bien
faire ; & tout cela consistoit à
placer ses bras, & a avancer sa
gorge d'une certaine maniere,
& à dire les choses d'un ton mignon
& radoucy. Elle sçavoit
cinq ou ux Complimens avec
autant de petites raisons, qu'-
elle appliquaitàtout, &: qu'elle
ne craignoit point d'uleràforce
de s'en servir. Ceux qui ne la
voyoient qu'en passant, en estoient
charmez
; mais ceux qui
la voyoient souvent, ne pouvoient
comprendre eu estoit le
- charme, car cet air du monde
n'est souvent qu'une certaine
routine où l'on ne trouve aucun
fond
fond d'esprit &. de mérite. Il y
a mesme tant de foiblesse & de
badinerie, que je nem'étonne
pas si les Gens bien sensez se
récrient si fortement là-dessus.
Une faussepolitesse & un air contraint
,
dégoûtent plus qu'un
air simple de des façons grofsiereres.
Icyon pardonne à la
Nature sans art, & là on ne
peut pardonne à l'art sans la
Nature,car il choque du moment
qu'il est visible. Cet air
affecté est le mesme que l'air
prétieux, dont il y a de si bonnes
Copies dans les Prétieuses
Ridicules,Se dans le Misantrope
de Moliere. Ce font des Marquis
dont tout le mérite est dans
leurs Perruques & dans leurs
Canons.
-
Ils sçavent le bel air
des choses, & comme Gens de
qualité ils sçaventtout sans avoir
rien appris, dit Mascarille.
Cette affectation gaste fort
les jeunes Gens qui sont peu
de temps à la Cour. Ils y prennent
de faux airs, & desfaçons
de parler par où on lesconnoist
toute leurvie. Il n'y arienqu'on
doive pluséviter que lesmots
nouveaux,&même quelques uns
quisont en usage, mais quiont
quelque choie de trop fltiolilier.
Cela sent l'Enseigne, & fait rf..
connoistre les Gens. Maisil yen
a qui croyent qu'on ne paroist
dans laconversation que par ce
moyen. Cobiencemot, à l'heure
qu'il est, a-t-il fait de bruit dans la
Province?ONkefouroit
tout, & on en revenoit toujours
à l'heure qu'il est. Il vint il y a
quelque temps en Normandie,
une Dame que son mérite &
toute sa vie qu'ellepasse à la
Cour,rendent fort recommandable.
Un jour on luy proposa
unePartie d'Hombre,& elle répondit
pour s'en défendre, qu'-
elle n'aimoit point ceJeu, parce
qu'elle estoit déjà trop colet
monté, voulant dire qu'elle estoit
trop vieille. Ce mot fut recueillysoigneusement
du petit
nombre choisy qui avoit l'honneur
de l'approcher ; & depuis
ce temps-là,onn'entendit plus
que Colet monté. On l'appliquoit
à tout sans raison, & sans
savoir ce qu'il vouloit dire.
Enfin lors qu'il vient quelque
grand Seigneur en Province.
c'est àqui prendra ses manières,
mais ceux qui ont du bon sens,
&, l'esprit solide, se prennent
garde de pareilles afectations,
& ne s'entestent pas d'un air
quiest dangereux pour les Provinciaux.
On peut estre un honnefte
Homme, un Homme bien
fait, sans estre un Homme de
Cour; & ce seroit grand pitié.
si tous les Provinciaux devenoient
Courtisans. Qu'ils lisent
l'H(Jnnejle Homme deFaret, ou
le Parfait Courtisan du Coulet
Castiliogue,pour y apprendre
à estre civils & honnestes, mais
non pas je-nescay -quelle maniere)
& quelle rauile galanterie
, qui n'est bonne qu'à les
rendre ridicules. Parce qu'on
leur a dit que les Gens de Cour
& du grand monde ne font point
façonniers, ils font libres & familiers
jusques à l'impertinence
& à la malhonnesteté. Leshonnettes
Gens du Siecle passé es,
toient esclaves de leurs cerémonies;
mais ceux d'aujourd'huy
le pourroient bien devenir, par
la familiarité de ceux qui les
imitent. La contrainte d'autrefois
estoit insuportable, mais on
commence à éprouver que la
liberté d'aprésent est bien incommode
; car pour deux ou
trois qui en usent bien, il s'en
trouve vingt qui en usent mal.
De plus, cette liberté que nous
chérissons toujours, n'est-elle
point captive lors que nous nous
soûmettons si volontiers au ca,
price de ces Esprits familiers,
J'appelle ainsi ces jeunes Etourdis,
qui prétextent leur emportement
d'une honnestefamiliarité.
N'en sommes-nous point
esclaves, lors que noussouffrons
avec tant de patience, qu'ils nous
déclarent leurs sentimens &
leurs inclinations; & ne vaudroit-
il pas mieux essuyer cinquante
Complimens de Nervese,
que l'Inpromptu de quelque
fou de Marquis? Mais revenons
de cette petite digression
qui n'estpeut-estre pas hors du
fujer.
Cet air du monde & cette politesse
change comme toutes les
autres choses. On l'étudie plusieurs
années, & on n'a pas le
temps d'en profiter. Les Polis
du Siècle passé fèroient grossiers
lx. à la vieille mode dans celuycy.
Chaque Regne, chaque
Cour, a son air, sa politesse, sa
galanterie. Les vieux Courtisans
ne sont pas moins distinguez
par leurs façons, que par leurs
habits;& les jeunes en changent
tous les jours. Combien demodes
nouvelles, de figures & de
postures dans le geste, dans les
habillemens, dans la démarche,
& dans toute la Personne de
ceux qui se piquent d'avoir ces
qualitez, & qui prennent de
grands airs, comme ils parlent!
Un galant Homme disoitunjour
surcesujet, queles Suivantesde
sa Femme prenoient tous les
ans ses vieilles grâces. Il appel- iioi-cainnrcrsagremensnouveaux
quichangent sans ce de à la
Cour, & qui font la plus grande
occupation des Cavaliers & des
Dames. Mais ce quiest admirable,
cet air est si délicat & si
subtil, qu'il se dissipe & se corrompt
dans la Province, pour
peu qu'on y séjourne. Bien plus,
il y en a qui le perdent en changeant
d'Habit. Il n'en est pas
tout-à-fait ainsi de la politesse.
Comme elle est plus fondée sur
les mcolirs, & qu'elle rende principalement
dans l'esprit, elle
demeure toujours en ceux qui
l'ont naturellelnent, ou qui en
ont fait une habitude. Ce n'est
pas qu'il n'y arrive du changefilent)
car enfin, les Peuples les
plus polis, deviennent dans la
fuite des temps, rudes & barbares.
Il s'en faut bien que les
Grecs d'aujourd'huy & les Italiens
ne possedentl'ancienne
politesse d'Athenes, & l'Urbanité
de Rome. Ainsi un vieux
Courtisan devroit se consoler de
n'estre pluspoly. La qualité de
galant Homme, dit le Maréchal
de Clérambaut, passe comme
une Fleur, ou comme un Songe.
On est quinze ou vingt ans à le
devenir, & tout d'un coup ce
galant Homme est le rebut& le
mépris de ceux-mesme qui l'admiroientauparavant.
Mais c'est
un des entestemens de la Cour
d'estre toujours galanc;Sec'en:
pourquoy l'on y veut paroistre.
toujours jeune.
Les Gens deCour conserventl'air
du monde jusqu'au Tombeau
, ou du moins l'esprit du
monde;car il ne leur en demeure
que l'inclination apres que
l'âge & les affaires les en ont
éloignez. Je connois une Marquise,
à qui une vieillesse de quatre-
vingts ans, & un long féjour
à la Campagne, n'ont pû
faire perdre la curiosité de la
Mode Se dés Nouvelles. Elle
s'habille encor comme uneFille
de quinze ans, & se fait lire la
Gazette regulierement toutes
les semaines. C'estun Original
dans sa Province, &on la regarde
comme un Trésor de la vieille
Cour. Cependant il faut avoüer
qu'on peut conserver l'air du
monde & la véritable politesse
malgré le cours des années, Se
le séjour de la Province, quand
ona uneheureusenaissance, l'es.
prit droit &. juste, qu'on a commencé
de jeune âge à paroistre
dans le monde, qu'on s'est formé
sur de bons modelles, &que
le bon sens & le jugement reglent
nôtre conduite. Lors qu'un
Homme& une Femme de Cour
font faits de la forte, c'est un
grand charme que leur personne
& leur conversation.C'est
là qu'on trouve cette justesse de
pensées & d'expressions, cette
noblessede sentimens, cette penétration
d'esprit, ce juste discernement
, ce tour fin & délicat,
cette maniere aisée de dire
les choses, cette plaisanterie
spirituelle, cette fine raillerie;
enfin dans toute la personne un
air, & un je-ne-sçay-quoy qui
ravit & qui gagne tous les coeurs..
Maisil faut pour cela que la Nature
forme un Homme avec
foin, & que les belles Lettres&
le grand monde lepolissent
; car
ce n'est pas allez de plaire lors
qu'on nous voir, il faut encor
quenouslaissions le desir de nous;
revoir, 6cle regret de ne nous
voir plus,&toutcela ne se peut
sans un grandfond d'esprit &
de mérite. Les vrais agrémens,
dit Mrle Chevalier de Meré, ne
viennent pas d'unesimple super.
ficie, ou d'une legere apparence.„
L'esprit sans-doute est ce qui
touche le plus, & quelque avantage
que l'on ait de la Nature,-
on n'a point cette liberté, ce
brillant & cet enjouëment qui
plaisent tant dans le grand mondé
; car estre libre & enjoué
sans esprit, c'est estre brutal &
ridicule. Si tant debelles Personnes
ne touchent point &
n'ont point d'air, c'estqu'elles
n'ont point d'esprit; mais ceux
qui en ont, ne manquent jamais
de plaire, quelques laids qu'ils
puissent estre. La Nature donne
de la beauté; l'esprit, de l'agrément.
C'est le premier mobile
de toutes choses, & le principal
ressort de toute la machine ; car
dans une Personne bien faite, ce
n'est ny la taille, ny l'éclat du
teint, ny le brillant des yeux
qui nous enchante; c'est l'esprit
qui le fèjrt de tout cela commeil
faut, & qui luy donne le prix qui
nous le fait estimer. Sans luy,
dit un ancien Poëte, les yeux
sont aveugles, les oreilles fourdes,
les bras paralytiques; mais
lors qu'un Homme a de l'esprit,
les moindres mouvemens de son
corps ont quelque vertu qui le
fait aimer, tout ce qu'il fait charnle)
il y a plaisir à le voir & à
l'entendre. Le Maréchal de
Clérambautest si persuadé que
l'air du monde ne dépend pas
tout-à-faitdes avanrages du
corps, qu'il assure qu'un Hommecontrefait
a souvent meilleure
grace, qu'un Homme fait à
peindre; &: il conclud que ce
n'est pas assez que ces beaux dehors
pour estre agréable, mais
que le plusimportant consiste à
donner l'ordre dans sa teste &
dans son coeur, & qu'on n'estjamais
un galant Homme sans avoir
un bon coeur, ou bien de
l'esprit.
II semble donc que ceux qui
en ont beaucoup, doivent avoir
cette politesse & cet air du monde
plutost que les autres. Je ne
dis pas les Sçavans, car l'air d'un
Docteur est bien diférent de
celuy d'un Homme de Cour,
mais je parleicy de ce qu'on appelle
bel esprit ; & en effet, ceux
qui en ont, font toûjours fort
sgreables
,
& les plus beaux
Hommes sont fades & dégoûtans
quand ils en manquent.
Neantmoinsl'esprit seul ne fait
pas cela, & il est aisé de le remarquer
en des Personnes qui en
ont peu, & qui ne laissent pas
d'avoir bon air, & d'estre fort
polis. Lesagrémens du visage
&dela taille, l'em portentsouvent
surl'esprit ; & comme on
en est prévenu,on ne donne qu'à
la superficie &àl'apparence; &
c'est ce que veut direMrle Duc
de la Rochefoucautque la bonne
grace estau corps, ce que le
bon sens est à l'esprit. Mais il
faut avoüer que si ces Gens-là
n'ont pas foncièrement de l'esprit,
ils ontje ne sçay quelle teinture
des belles Lettres, & un
grand usage du monde, en quoy
cosistent presque toutes ceschoses.
Mais de plus, il y a des Gens
qui n'ont de l'esprit& du mérite
que pour déplaire, car bien souvent
ce n'est pas la chose qui
déplaift, mais l'air dont on la
fait, & on est d'autant pluschagrinque
la chose est belle, &
qu'on la gaste en la faisant mal,
La trop grande confiance qu'oJi
aen son mérite, rabaisse les plus
nobles actions. Onestbien aise
de voir un Homme ou une Femme
qui charme
5
mais on est
choqué déslors qu'ils affectent
de nous plaire, & qu'ilsnousforcent
à les admirer. On pourroit
leur- demander avec Mr le
Chevalier deMeré, quel avantage
ilstirent d'avoir de l'esprit,
puis qu'ils ne s'en fervent pas
pour sefaire aimer ;carensin cet
air du monde & cette politesse
ne servent qu'à cela, & ce n'est
que pour cettefin qu'on les étudie,
& qu'ons'y rend habile.
Ce qui me fait parler de la sorte,,
c'est que cen'est pas assez d'avoir
de l'esprit,il faut estre:
encor extrêmement honneste
Homme, &: poursuivre toujours
l'idéeque cet illustre Chevalier
m'a fait concevoir. Quoy qu';.11'
sçache parfaitement toutes ces
choses, & que l'on y soit occupé
toute sa vie, on ne le doitjamais
faire remarquer ny dans son entretien
, ny dans ses manieres.
La politesseàl'égardde l'esprit,
consiste, dit l'Autheur des Refléxions
,
à penser des choses:
honncestes&delicates ;& il y a
une éloquence,ajoûte-t'il, dans
les yeux & dansl'air de la Personn
,qui ne persuade pas moins
que la parole. Les beaux Esprits.
y devroient estre de grands Maîtres,
neantmoinsils en connoisfent
peu l'usage.. Ces fortes de
choses font du grand Monde &
de la Ruelle, &non de l'Ecole
.&. du Cabinet. Qui peut avoir.
cette étenduë d'esprit qui dépaise
les Gens, &; qui leur découvre
en toutes rencontres ce qui
leur est necessaire de faire & de
dire?
Je le dis avec peine; maisil est
certain que la politessedu Cabinet
n'est point la veritable politeflfe
, & qu'on n'a pas l'air du.
monde pour avoir bien de l'esprit..
A la verité, les S çavans&
les beaux Eiprirs, ont en cela de
grands avantages, mais ils ne
suffisent pas seuls. Ces Gens-là
s'attachent trop aux sentimens.
&aux paroles, àpenser juste, à
bien raisonner, à bien écrire
& ilfaut aller aux moeurs, aux
gestes, aux manieres qui dépendent
de l'usage du monde, ôCqui
en font le caractere le plus
essentiel. Lors qu'on veut appliquer
dans le grand Monde ce
que l'on a écrit, il s'en faut bien
qu'on ne foit ce que l'on croyoit
tehsetruer.slJeesparle mesme des Auplus
polis & les plus
galans. Un bon Ecrivain peut
bien faire des Portraits au naturel
de cette politesse, & attraper
dans ses Livres cet sir du monde
dont nous parlons. Il peut me£
ma aller au delà par la force de*
son imagination,& par la beauté
de son génie; mais lors qu'il
veut mettre ces choses en prati- -
que, il demeure court, & ses
Copies valent bien mieux que
l'Original. Ces maniérés aisées
& naturelles, cette douceur &
cet agrément qui procèdent de
la bonte des mceLirs,& des traits
du visage, ne s'apprennent guère
parl'etude&par la méditation.
II faut que la Nature les donne,
ou du moins ilfaut un longtemps
pCooumréledsieancquérir, estre un bony
&. jouer son Rôle
devant des Connoineurs,& non
pas derriere laToille,où l'on n'a
que foy pour Maistre & pour
Spéctateur. Les beaux Esprits
ne font pas Gens à se donner
tant de peines &en effet,si vous
en ostez un petit nombre, qui
par leur naissance ou par leur
éducation ont joint l'ulàge du
monde aux belles Lettres, il ya
peud'Autheurs qui ayenteu,je
ne dis pas feulement dans leurs
personnes,mais encor dans leurs
écrits, le grand air & la veritable
politesse.Avant Mrd'Ursé, nous
n'avons aucun Autheur François
qui ait excelé en ce genre ; mais c'estoit un Homme qui estoit
aussipoly & aussi galant dans
sa personne, que dans sa divine
Astrée. Les Autheurs de Poléxandre,
de Cléopatre, de Clélie,
de Cyrus, & de tantdebeaux
Romans qui ont paru de
nos jours,nous en ont donné de
parfaits modelles
;
mais comme
leurs idées estoient un peu trop
relevées, & audessus de l'usage
ordinaire, ilsne firent pas d'aussi
bons Ecoliers,.qu'ils avaient.
donné de bonnes Leçons. On
blâma ceux qui s'y attacherent.
& les grands Lecteurs de Romans
furent traitez de Prétieuxridicules.
On vouloir un air &
des manières plusaccommodées
à la portée des Hommes, qui.
fissent voir les Gens comme ilsfont,
& non pas comme il seroit
à souhaiter qu'ils fussent ; ce qui
fit douter que ces Autheurs eussent
le vericable air du monde,
puis qu'ils donnoient des Copies
dont onn'avoit jamais vû d'Ori-,
ginaux. Voiture & Sarazin nous
ont confirmez dans cette opinion
,
& furent si bons Maistres
en cela, qu'on se trouve encor
fort bien de les imiter aujourd'huy.
Cependant ce Voiture,,
tout poly & tout galantqu'il
estoit, du consentementmefinede
son plus grand ennemy Mr
de Girac,pour ne rien dire de
Madame de Saintot, qui le promettait
à deux belles Dames
tout-a-la-fois ; ce Voiture,disje,
n'avoit pas bon air, & avoir
quelque chose de niais dans le visage,
comme il le dit luy-même.
Il est doncvray qu'il faut avoir
une forte d'esprit que les Livres
&les Sçavansne donnent guère,.
& qu'on ne peut apprendre dans
leCabinet.. Ilfautavoirlegoût
fin & délicat,, pour remarquer
les vrais& les fauxagrémens.-
Il y en a toujoursquelques-uns
qui fontàla mode, & dont le
monde est prévenu.Ilsdépendent
souvent du caprice de ceux
qui en jugent ;mais dans cette
bizarrerie il ya toujours une certaine
proportion à laquelle on
revient, parce que sans elle on
ne peut plairej & pour plaire &
pourestreagréable,il faut avoir
un esprit plus doux&plus pliable5.
ble, sij'oseme servir dece mot,
que n'ont les Aurheurs & les
beaux Esprits. Adjoûtez à cela
un abord galant, une conversation
brillante, une complaisance
agreable & un peu flateuse,
un procedé hardy &modesse
tout ensemble;ce qui est
rare dans un bel Esprit. Il peut
avoir la connoissnce de ces
choses
; mais un galantHomme
qui les possede, s'en fert tout autrement.
Un bel Esprit a trop
desuffisance, un galantHomme
a trop de vanité. Un galant
Homme cherche trop à plaire,
un bel Esprit croit qu'il plaist
toujours : l'un est incapable du
bon sens & de la raison, parc.
qu'il s'attache trop à ses maximes.
Il n'y a rien de plus ridicule
qu'un bel Esprit hors de ses Livres.
Il n'y a rien de plus décontenancé
qu'un galant Homme
hors de la Cour & du grand
Monde., quand il n'a pas beau,
coup d'esprit & d'habileté; car
alors il ne étonne de rien, il
s'accommode à tout, il profite
de tout, & il est par tout ce qu'-
estoit Alcibiade.Maissans nous
arrester à faire icy un plus long
dérail de leurs défauts, disons
pour leur fairejustice, qu'un bel
Esprit qui est galantHomme,est
un composé du Monde & des
belles Lettres, de l'Ecole&. du
Cercle, du Cabinet & de la
Ruelle, C'est la pensée de Mr
de Vaugelas, quand il a dit que
dans la Galanterie il y entre du
je-ne-sçay-quoy, de la bonne
grâce, de l'air de la Cour, de
l'esprit, du jugement, de la civilité,
del'honnesteté, del'enjouement,
Sele tout sans contrainte,
sans affectation & sans
défaut. Apres cela demeurons
d'accord qu'un bel Esprit qui a
cesqualitez,l'emporte facilemét
sur tous nos Blondins, du moins
il gagne la plus faine & la meilleure
partie du beau Sexe, s'il n'a.
pas la plus jeune & la plus belle;
mais enfin si on aime mieux un
bel Esprit, un galant Homme
plaist davantage. On se gaste
pour vouloir estre un peu de l'un
& de l'autre. On devroit se tenir
dans les bornes que la Nature&
le Génie nous prescrivent. Si un bel Esprit n'a point de disposition
pour le monde, qu'il demeure
dans son Cabinet, qu'il
voye peu de Personnes, que des
Scavans comme luy
,
& qu'il ne
se rende point ridicule avec ion
bel esprit. Mais d'ailleurs qu'un
galant Homme qui eil forme
pour le monde, ne s'érige point
en Autheur, &: qu'il n'envie jamais
à un bel Esprit la gloire
d'un Sonnetou d'une belle Let.
tre. Il n'y arien de plus ridicule
que cette manie. Je voudrois
mesmequ'il se passait d'en juger,
sans semeslerde vouloir mieux
faire, qu'ilrenchérift sur l'honnefteté
& surlacourtoisîe, par
Fagrément desa personne, & par iadélicateiTedesonesprit. C'cii
de la forte qu'un galant Homme
fera de tous les temps,& toujours
à la mode; qu'il plaira par
tout, & que tout le monde &
plaira avec Iuy.
Apres cela je puis conclure que
chacun en Ci maniéré peut avoir
J'air du monde & la veritable
politesse, & qu'iln'y a point aujourd'huy
de caractere qui n'en
foit capable. Il ne faut donc pas
s'étonnerfila France cit la plus
polie de toutes les Nations, & si
cet air du monde & cette politesse
se répandent jusques dansles
Provinces. Avant le Règne
de François I. on ne sçavoit ce
que c'estoit. Les Hommes estoient
fiers & courageux, mais
rudes & grossiers. Les Femmes
estoient sàjes & prudes, mais
farouches & severes.Sous Henry
II.& Henry III. on commença
à estre poly. Les Hommes devinrent
galans, & les Femmes
galantes. Depuis nous avons
veu des Prétieux & des Prétieuses.
Mais la politesse de l'ancicnne
Cour estoit trop contrainte
& trop affectée. Le corps
estoit à la gesne par les Habillemens
& par les grimaces, &
l'esprit par les complimens&les
conventions. Toutes les manieres
estoient étudiées, tous les
ajustemens estoient artificiels.
On n'agissoit que par ressorts,&
par machines ; mais à present on
est propre sans peine, & l'on est
negligé sans estre mal-propre.
On dit peu de choses, mais justes).
on est civil sans embarras
9
enfin on est plus François que
jamais on ait esté, sans pourtant
avoir aucun des défauts qu'on
reproche ànostreNation. Mais
dequoy n'est-on pas capable
quand on est Sujet de Loüis LE
GRAND? C'est à luy qu'on est:
redevable de toutes ces choses.
Ilpossele dans un parfait degré
la veritable politesse; & ce grand
air qui accompagne toutes ses
actions, êcqui releve si avantageusement
sa Personne au deffi1s,
de tous les Roys du monde,luy
donne à luy. seul cette grandeur
& cette majesté, que tous les
autres Princes n'emportent quede
l'éclat de leur Sceptre & de
leur Couronne.
DE LA FEVRERIE.
facile à résoudre, puisque
ceux-mesmes qui se font polis
Par l'étude & par la convention,
& qui ont patte toute leur
vie à la Cour, ne conviennent
pas presscisement en quoy consiste
l'air du monde, &. la véritable
politesse. Il en est comme
duje-ne-sçay quoy. On levoit,
on le remarque, & on ne peut
dire ce que c'est. Mais il y a
cerre diférence, que l'air du
monde se communique & se
peut imiter, & le je-ne-sçayquoy
est inimitable, & ne se
peut prendre. L'un ce l'autre
font singuliers, &; ne se rencontrent
pas en toutes fortes de sujets.
Toutes les Nations en jugent
diféremment sélon leur
gout&leur inclination. Cependant
chacune dans ses maniérés;
est touchée du je-ne-scay-auoy,
& se forme une idée d'honnesteté
& de galanterie, qu'elle
appelle air du monde & véritable
politesse. Il n'y a que du plus:
ou du moins,sélon le Climat
qu'elle habite, son humeur &
ses coûturnes, qui pour estre
grossieres à l'égard des autres,
nelesont pas chez elle. On est
poly jusque dans les Terres Australes,
si nous en croyons l'Histoire
admirable,pour ne pas dire
fabuleuse.
fabuleuse, qu'on a faite des Sevarambes;
ce qui fait voir que
rien n'est plus naturel à l'Homme.
Mais plus on a de commerce
dans la societécivile, & plus on
a cet air & cette politesse. D'où
vient qu'on dit, ilsçait vivre,ila
veIl le monde, pour dire, c'est un
habile Homme,un galant Homme.
Ainsi par tout cù il y a quelquepolice
ou quelque especede
Gouvernement,il ya de l'air du
monde & de la véritable politesse.
Où il ya des Roys & des
1 Souverains, on y trouve des
Courtisans & desMinistres, qui
ne manquent ny d'adresse ny de
galanterie. Maisje doute si dans
lesRépubliques, cet air& cette
politesse se rencontrent au mesme
degré,&siRome& Athènes
ont esté aussi polies & aussi galantes
fous les Consuls & les
Aréopages, que fous les Roys
& lesEmpereurs; fous Solom
& Brutus, que fous César &
Alexandre.
Les Grecs ontestéextrémement
polis. Cependant sinous
en croyons Mde Balzac,les Romains
les surpasserent en politesse,
&laisserentleur Atticisme
bien loin derriere leur Urbanité.
C'estainsi que parle cet Autheur;
& cette politesse passa
du Sénat aux Ordres inférieurs,
& mesme jusqu'au Peuple.
Mais pour ne point faire d'injustice
aux Grecs, il dit dans un
autre endroit, qu'ils furent plus
polis & plus adroits à la Course
litàla Lute; &les Romains plus
propres au Commandement, &
plus entendus dans la Guerre.
Le grand air a plus esté de leur
caractere, soit que l'on examine
leur esprit & leur personnes.
Comme ils estoient grands en
tout, leur civilité n'avoir pas
moins de grandeur que de politesse.
Toutes leurs actions
avoient de la majesté. Tous
leurs sentimens estoient nobles
& relevez. Ils estoient accoutumez
à la veuë des grandes
choses. Ce n'estoient que triomphes
dans Rome, que Peuples
soûmis, que Roys vaincus &
traînez en Esclaves. Tout cela
les rendoit fiers,mais d'une fierté
modeste & polie, qui faisoit voir
leur Íàgelfe aussi grande que leur
courage. Qui doute que nos
François avec cette politessequi
leurest si naturelle, ne sefassent
pas un caractere de grandeur &
d'élévation, fous un Roy si
grand, & qui fait de si grandes
choses; fous un Regne aussi flonflant,
de aussiglorieux que le
sien?
On confond mal-à-propos,
ceme semble, ce grand air avec
l'air de qualité. Il y a de grands
Seigneurs qui font bien les honneurs
de leur naissance & de
leur personne, & qui ne peuvent*
attraper cet air& cette politesse
dont nous parlons. On en juge
mal à la Ville & dans la Province,
mais à la Cour on en sçait
faire lediscernement,&l'on n'y
pourroit souffrir cette Comtesse,
qui dans un Bal,voyant
dancer sa Fille de méchante
grace, luy crioit sans cesse Prenez,
donc, ma Fille, cet air de
qualité. Cette 'aff.?él:ation est
ridicule. Il faut que cet air soit
tout dans la Personne, c'est à
dire qu'il soit naturel. Un Berger
bien fait, peut avoir ce grand
air, & un grand Prince l'aura
souvent fort bas & fort médiocre.
On sçait l'Histoire de Philopémen
sur ce sujet, & combien
son peu de mine luy attira
de mépris malgré ses belles qualitez;
& quelque foin qu'il prist,
auraportdePlutarque, d'estre
armé &monté à l'avantage.
Alexandre, pour qui j'ay presque
autant de passion que cette
Femme de la Comédie des Visionnaires;
cet Aléxandre,dis-je
tout grand qu'il estoit du costé
de sonespri,de son courage,&
de sa fortune, n'avoir point ce
grand air; & lors que je le regarde
aupres de César, il faut
quej'avoue que ce n'estoit qu'un
petit Cavalier.Je sçay que Quinte-
Curse dit, qu'on ne pouvoit
l'envisager sans respect & sans
crainte; mais ce n'cft pas là ce
quej'appelle le grand air. Cette
qualité,ou plutost ceje-ne-fçayquoy,
cause feulement de l'admiration
& de l'estime. Il n'a
rien de terrible, son éclat est
doux & moderé, & bien plus
propre à se faire aimer, qu'à se
faire craindre. Ce grand air qui
accompagne par tout la Personne
qui en est revestuë, paroist
avec plusd'éclat en de certaines
occasions, à la Guerre,
dans les Assemblées. C'est là
où il brille avec majesté. C'est là
qu'il est necessaire, & qu'il rehausse
avantageusement la personne
du Prince. Pour estre un
Homme du grand air, il faut
estre un grandHomme, un
grand Génie. Un petit Homme,
unEsprit doux, est incapablede
ce caractere. Quand je dis un
Esprit doux, j'entens un Autheur,
un Blondin de Ruelle.
Maisquand jedis un grand
Homme, je n'entens pas un
Capitan, un Matamore. Tous
les Héros ne sont pas de belle
taiIle.- Si cela estoit, les Allemans
remporteraient en cette
rencontre sur tous- les autres
Peuples. Le grand air est donc,
selon i-nov,,àl'égard du Corps,
une belle & juste disposition de
toutes ses parties, qui consiste
dans le port & le geste de la Personne
; & àl'égard de l'Esprit
c'est une maniere noble & relevée
de penser & de dire les choses,
qui paroist dans les sentimens
& dans le discours; & pour
ce qui est de la politesse qu'on
joint si à propos dans cette Question,
c'est i*adouciuemenc fcc la
perfection de tous les deux; je
veux dire d'un Corps & d'un
Esprit bien fait," car sans elle il
en résulte un éclat difficile à
suporter, & qui blesse la veuë.
On sçait combien font incom.
modes & fatigans ces Gens du
grand air qui n'ont point de poiiceile,
& qui cherchent plutost
à éblouir qu'à plaire.
Les Provinciaux font consister
ce grand air dans la pompe
& la n(h{fe des Habits, dans
la majesté & le grand tourdu
stile, &par là ils se rendent ridicules
dans leurs habilkmens &
dans leurs conversations. Il est
vray que l'art de se bien mettre
& de bien dire les choses, donne
& inspire ce grand air; mais
c'est ce grand air qui fait paroître
les Habits & les paroles. Il donne du relief aux plus petites
choses, &sans luy avec les
plus beaux Habits & les plus
grands mots, on fut une fort
petitefigure, ou tout au plus un
personnage outré & ridicule;
mais peu de Gens s'y connoisfent.
On se laisse ébloüir à l'éclat
& au brillant des objets;
sans en examiner la juste valeur
mais on juge encor plus mal de
la politesse car ce n'est plus pas non ce grand ajustement dans
la Personne, cette grande exa- ctitude dans le discours, qui en sont le veritable caractere. De làvient cette fausse délicatesse
de Province, qui pense si mal de
tout, qui setient toûjours sur ses
gardes, & qui croit qu'il n'y a de que dans,
la propreté des Habits, dans le
stile fleury
,
d'estre bien mis,&
de sçavoir bien dire, d'avoir toujours
le Peigne & la Tabatière
à lamain. Ilyadesnégligences
quisont extrêmement polies, &
on peut dire que le secret d'estre
negligé bien à propos, soit dans;
sa personne, foit dans ses paroles,
est laveritable politesse. Et en
:eff.:t) les Italiens appellent ces
negligences de grands artifices;
.nlais c'est à la Cour, & non pas
dans la Province,qu'il faut chercher
cesecret. S'il y a icy quelque
politesse, &quelque peu de
cet air du monde, c'est là qu'on
en a le veritable usage.
Ce qu'on nomme aujourd'huy
air du monde &politesse, s'appelloit
autrefois avoir bon air,
faire les choses du bel air. Mais
Monsieur de laRoch.'foueaut,
en donne une définition plus
étenduë. Il dit que c'est une symétrie
dont onnesçait point
les regles
; un raport
secret
des
traits ensemble, & des traits
avec les couleurs, & avec l'air
de la Personne, & ce raport bon
ou mauvais, est ce qui fait que
les Personnes plaisent ou déplaisent.
Mademeiselle de Scudery
dit que c'est un Esprit naturel
qui fait que l'on est habile &
agreable. Mais-n'estce pas tomber
dans une autre Question?
car qu'estce que cet Esprit naturel?
Est ce cette heureuse
naissànce dont on parle tant?
ce gaudeant benenati desAnciens
,
Est-ce estre né coëffé? Ce feroic
toutcela, si avec l'art de plaire,
on avoit celuy d'estre heureux.
Mais trop de Gens heureux déplaisent,&
trop de Gens plaisent
qui font miserables.Qu'on en
die ce qu'on voudra, ces choses
ne rendent pas plus heureux; au
contraire je tiens que plus on
estpoly Se qu'on a de cet air du
monde, plus la miserce est dure &
insuportable, ence qu'on pa-
Iroill: moins à plaindre. Quelques-
autres ont dit que c'estla
science de laconversation, & le
dondeplaire dans les Compagnies
; mais je dirois encor de
plaire en quelque lieu qu'on se
rencontre, car un Homme bien
fait doit plaire par tour, & les
grandesAssembléès & les occasions
d'y paroître, sont rares.
L'Autheur des Converations
quejeciteray souvent ( carjene
puis prendre un meilleur Guide
sur cette matiere;) cet illustre - Chevalier dit que le bon air est
une agreable expression de l'action,
qui consiste à bien dire&
à bien faire ce que l'on dit & ce
que l'on fait. Il dlflre de l'agrément.
Celuy-cy est plus flateur
& plus infirmant IL va droit au
coeur, mais par une route secrete.
Celuy-là est plus de montre,
il est plus concerté & plus
dans l'ordre Enfin l'un charme,
l'autre se fait aimer. Mais ne
feroit-ce point encor une certaine
douceur & facilité de
moeurs qui s'accommode à tout
sans esclavage? qui n'aprouve
rien sans choix, & qui ne defaprouve
rien par dégoût? Ne
seroit-ce point enfin une maniere
agreable de se communiquer,
qui se prend de ceux qui l'ont,
&quilapratiquent? Carcetair
& cette politesse sont moins
pour nous que pour les autres,
& l'on ne s'en mettroit guère -
en peine, s'il n'y avoir ny grand
monde,ny Gens polis. Mais
Monsieur de Balzac en donne
une définition trop belle pour
l'oublier icy. Il dit que c'est un
certain éclat, & une certaine
lumiere qu'une heureuse naissance
répand sur le vi(-Q,c des
Hommes, & qui corr ge les de-
'sauts de la Nature avec avantage.
Elle rend beaux les plus
*laidsj & si elle n'attire pas dans
tous le respect & la vénération,
elle-leuracquiert du moins la
bienveillance &l'estimede ceux ,qui les voyent. Ce caractere,
adjoûte-t-il, ne se peut cacher,
& il fait toujours reconroitre
ceux qui le portent, parce que
rien n'est capable de l'effacer ny
de l'obscurcir. Tel parut Enée
lors qu'il aborda Didon.
Enée estoit brillant d'une vive clarté,
D'un Dieu plus que d'un Homme il
Avoit la beauté.
Et cette Reyne voulant exprimer
sa bonne mine, dit à sa
Soeur.
O ma Soeur, cjuEnée a de charmes,
Lorsqu'ilparoist dessousles armes! - Pour moy, je le voy danssesyeux,
Si mafoy ne me trompe, il etfforty des
Dieux. -
Virgile parle encor de la forte
en faveur du beau Sexe,lors qu'il
fait lePortrait d'Iris fous la figure
de Beroé.
L'Epouse de Doricle est modeste &
charmante,
Mais remarquez, biensa beauté
Queses yeux qontbrillans!qui'lsont
-
depureté'
J~OMhaleine est douce, &sa voix
ra'lliJfanter
Etque lors 'luelle'march'eJ elle a de -
malefté!
Quand Didon entre dans le
Temple, le Poëte ne se contentepas
delacomparer à Diane,
il adjoûte qu'elle surpasse
toutes les Déesses.
Proyèz.-,Vous Didon qui s'avancé,
TelleDianeavecsesNymphes danèi,
Mais cette Reyne a bien plus de
beauteiL,
Elle efface enmarchattoutes lesDettes
Etlors que Vénus quitte-Enée.
a qui elle s'estoit apparue fous
uneautre figure, il dit que son
air & sa démarche luy firent
connoistre la Déesse.
Quoyqu'à lefuir Vénuss'empresse,
du marcherseulement il connut la
Déesse.
J'ay emprunté tous ces Portraits
de Virgile, parce qu'on
ne peut tirer que de bonnes Copies
d'un si excellent Original.
Il y a des Gens à qui cetair &
cette politesse font si naturels,
qu'ils semblentestre nez pour la
Cour & le grand monde. Ce
sontdeces belles Ames à qui la
Nature donne de beaux corps
& de nobles inclinations; & lors
que la fortune leur est favorable,
elles font capables de toutes
choies. Cela se remarque
chez de certains Peuples & dans
quelques unes de nos Provinces,
où le vulgaire mesme est naturellement
civil & poly. Les remîmes
font plus susceptibles de
cet air du monde que les Hommes.
Elles seconnoissent mieux
en politesse & en galanterie, elles
rafinent sur ce sujet, & elles
nous en fontleçon. La Nature
leur a donné cetavantage. Elles
s'attachent à plaire dés leur ensance
, comme à la feule chose
qui peut les rendre recommandables,
& leur donne quelque
mérite au dessus des Hommes.
Quoy qu'il en soit, on ne peut
estreny poly, ny galant,sansle
commerce des Femmes. On
peut estre juste, sage & docte
sans elles, avoir du courage, de
l'honneur & de la probité; mais
ce sont elles qui inspirentla dou-
.GCUr, la civilité, la complaisance,
la délicatesse, le bon goût,
& enfin tout ce qui peut faire
un honneste Homme. Et la raiion
de cela, c'est qu'on agit
plus rondement avec les Hommes.
On amoins d'égard les uns
pour les autres; mais cerespect
que la coûtume a introduit pour
le beau Sexe, fait qu'on observe
bien plus de formalitez avec les
Femmes. Les Hommessonttoûjours
rupres d'elles dans une certaine
bienséance, qui est le véri- tablecaracteredela politesse &
de la galanterie. Je çay bon gré
à M Costard,d'avoir fait une
Déesse de cette derniere. Puis
que les Femmes nous rendent
galands,necragnons pas de C'lcrisser
à cette Divinité pour
nous la rendre favorable. Le
culte n'en est pas dangereux,&
on peut la servir sans idolâtrie.
L'Amour que l'on appréhende
tant, en est plus éloigné qu'on
ne pense. Ce qui le trouve le
moins dans la galanterie, c'est
de l'amour, dit l'Autheur des
Refléxions.Maisàtouthazard
un peu d'amour est necessaire
pour faire un galant Homme,
& il n'y a personne qui ne le
veuille bienestreà ce prix.
Vousappellez, à tort le beau Sexe trompeur,
On neperd jamais rien pouraimer une
Belle;
Quellefoitrigoureuse, inconstante,
infidelle,
Consolez, vous de ce malheur,
Sivousavez,apprisa>la're,
Cen'estas unegrande affaire,
Quepour estre bienfait, il en consteson
'oe/l,r.
Ce que dans le monde on appelle
un honneste Homme, dit
Madame deVildieu, fait gloire
d'estre galant,&favorisé desDames.
Ellessçavent l'art de plaire
& de se faire aimer, mais elles
veulent qu'on plaise, & qu'on
se rende aimable.Tout le secret
est de bien chowr, & de
tomberen bonne main. Je plains
unjeune Homme qui s'attache
aupres d'une Femme sansesprit
&. sans mérite;il est toujours
mal recompensé de son temps &
de sa peine. Mais d'autre cofté"
les Femmesspirituelles & sçavantes
font rarement propres à
la belle galanterie. Leur cara-
<£terc est trop romanesque; ce
qui me fait croire que celles qui
n'ontqu'un esprit naturel avec
un grand usage du monde, &
quifont également éloignées de
la coqueterie& de l'air prétieux,
-
font plus capables de faire un
galant Homme.
Quoy que les belles Personnes
ayentplusdedisposition que les
autres pour l'air du monde &
la veritable politesse, il y en a
qui n'ont aucun air
,
& souvent
de médiocres Beautez ont en
cela degrands avantages. C'est
que l'esprity contribuë
,
& je
ne sçay quel agrément naturel
qui ne résulte pas de la beaute,
mais de la symetrie du corps,
& du tempérament de la personne.
J'lty connu une Femme
qui estoit en tout d'un mérite
fort mediocre; neantmoins par
habitude ou autrement, elle
avoit un certain air quila fit regarder
dans le monde, &insensiblement
elle s'acquit la réputation
d'estre une Femme bien
faire ; & tout cela consistoit à
placer ses bras, & a avancer sa
gorge d'une certaine maniere,
& à dire les choses d'un ton mignon
& radoucy. Elle sçavoit
cinq ou ux Complimens avec
autant de petites raisons, qu'-
elle appliquaitàtout, &: qu'elle
ne craignoit point d'uleràforce
de s'en servir. Ceux qui ne la
voyoient qu'en passant, en estoient
charmez
; mais ceux qui
la voyoient souvent, ne pouvoient
comprendre eu estoit le
- charme, car cet air du monde
n'est souvent qu'une certaine
routine où l'on ne trouve aucun
fond
fond d'esprit &. de mérite. Il y
a mesme tant de foiblesse & de
badinerie, que je nem'étonne
pas si les Gens bien sensez se
récrient si fortement là-dessus.
Une faussepolitesse & un air contraint
,
dégoûtent plus qu'un
air simple de des façons grofsiereres.
Icyon pardonne à la
Nature sans art, & là on ne
peut pardonne à l'art sans la
Nature,car il choque du moment
qu'il est visible. Cet air
affecté est le mesme que l'air
prétieux, dont il y a de si bonnes
Copies dans les Prétieuses
Ridicules,Se dans le Misantrope
de Moliere. Ce font des Marquis
dont tout le mérite est dans
leurs Perruques & dans leurs
Canons.
-
Ils sçavent le bel air
des choses, & comme Gens de
qualité ils sçaventtout sans avoir
rien appris, dit Mascarille.
Cette affectation gaste fort
les jeunes Gens qui sont peu
de temps à la Cour. Ils y prennent
de faux airs, & desfaçons
de parler par où on lesconnoist
toute leurvie. Il n'y arienqu'on
doive pluséviter que lesmots
nouveaux,&même quelques uns
quisont en usage, mais quiont
quelque choie de trop fltiolilier.
Cela sent l'Enseigne, & fait rf..
connoistre les Gens. Maisil yen
a qui croyent qu'on ne paroist
dans laconversation que par ce
moyen. Cobiencemot, à l'heure
qu'il est, a-t-il fait de bruit dans la
Province?ONkefouroit
tout, & on en revenoit toujours
à l'heure qu'il est. Il vint il y a
quelque temps en Normandie,
une Dame que son mérite &
toute sa vie qu'ellepasse à la
Cour,rendent fort recommandable.
Un jour on luy proposa
unePartie d'Hombre,& elle répondit
pour s'en défendre, qu'-
elle n'aimoit point ceJeu, parce
qu'elle estoit déjà trop colet
monté, voulant dire qu'elle estoit
trop vieille. Ce mot fut recueillysoigneusement
du petit
nombre choisy qui avoit l'honneur
de l'approcher ; & depuis
ce temps-là,onn'entendit plus
que Colet monté. On l'appliquoit
à tout sans raison, & sans
savoir ce qu'il vouloit dire.
Enfin lors qu'il vient quelque
grand Seigneur en Province.
c'est àqui prendra ses manières,
mais ceux qui ont du bon sens,
&, l'esprit solide, se prennent
garde de pareilles afectations,
& ne s'entestent pas d'un air
quiest dangereux pour les Provinciaux.
On peut estre un honnefte
Homme, un Homme bien
fait, sans estre un Homme de
Cour; & ce seroit grand pitié.
si tous les Provinciaux devenoient
Courtisans. Qu'ils lisent
l'H(Jnnejle Homme deFaret, ou
le Parfait Courtisan du Coulet
Castiliogue,pour y apprendre
à estre civils & honnestes, mais
non pas je-nescay -quelle maniere)
& quelle rauile galanterie
, qui n'est bonne qu'à les
rendre ridicules. Parce qu'on
leur a dit que les Gens de Cour
& du grand monde ne font point
façonniers, ils font libres & familiers
jusques à l'impertinence
& à la malhonnesteté. Leshonnettes
Gens du Siecle passé es,
toient esclaves de leurs cerémonies;
mais ceux d'aujourd'huy
le pourroient bien devenir, par
la familiarité de ceux qui les
imitent. La contrainte d'autrefois
estoit insuportable, mais on
commence à éprouver que la
liberté d'aprésent est bien incommode
; car pour deux ou
trois qui en usent bien, il s'en
trouve vingt qui en usent mal.
De plus, cette liberté que nous
chérissons toujours, n'est-elle
point captive lors que nous nous
soûmettons si volontiers au ca,
price de ces Esprits familiers,
J'appelle ainsi ces jeunes Etourdis,
qui prétextent leur emportement
d'une honnestefamiliarité.
N'en sommes-nous point
esclaves, lors que noussouffrons
avec tant de patience, qu'ils nous
déclarent leurs sentimens &
leurs inclinations; & ne vaudroit-
il pas mieux essuyer cinquante
Complimens de Nervese,
que l'Inpromptu de quelque
fou de Marquis? Mais revenons
de cette petite digression
qui n'estpeut-estre pas hors du
fujer.
Cet air du monde & cette politesse
change comme toutes les
autres choses. On l'étudie plusieurs
années, & on n'a pas le
temps d'en profiter. Les Polis
du Siècle passé fèroient grossiers
lx. à la vieille mode dans celuycy.
Chaque Regne, chaque
Cour, a son air, sa politesse, sa
galanterie. Les vieux Courtisans
ne sont pas moins distinguez
par leurs façons, que par leurs
habits;& les jeunes en changent
tous les jours. Combien demodes
nouvelles, de figures & de
postures dans le geste, dans les
habillemens, dans la démarche,
& dans toute la Personne de
ceux qui se piquent d'avoir ces
qualitez, & qui prennent de
grands airs, comme ils parlent!
Un galant Homme disoitunjour
surcesujet, queles Suivantesde
sa Femme prenoient tous les
ans ses vieilles grâces. Il appel- iioi-cainnrcrsagremensnouveaux
quichangent sans ce de à la
Cour, & qui font la plus grande
occupation des Cavaliers & des
Dames. Mais ce quiest admirable,
cet air est si délicat & si
subtil, qu'il se dissipe & se corrompt
dans la Province, pour
peu qu'on y séjourne. Bien plus,
il y en a qui le perdent en changeant
d'Habit. Il n'en est pas
tout-à-fait ainsi de la politesse.
Comme elle est plus fondée sur
les mcolirs, & qu'elle rende principalement
dans l'esprit, elle
demeure toujours en ceux qui
l'ont naturellelnent, ou qui en
ont fait une habitude. Ce n'est
pas qu'il n'y arrive du changefilent)
car enfin, les Peuples les
plus polis, deviennent dans la
fuite des temps, rudes & barbares.
Il s'en faut bien que les
Grecs d'aujourd'huy & les Italiens
ne possedentl'ancienne
politesse d'Athenes, & l'Urbanité
de Rome. Ainsi un vieux
Courtisan devroit se consoler de
n'estre pluspoly. La qualité de
galant Homme, dit le Maréchal
de Clérambaut, passe comme
une Fleur, ou comme un Songe.
On est quinze ou vingt ans à le
devenir, & tout d'un coup ce
galant Homme est le rebut& le
mépris de ceux-mesme qui l'admiroientauparavant.
Mais c'est
un des entestemens de la Cour
d'estre toujours galanc;Sec'en:
pourquoy l'on y veut paroistre.
toujours jeune.
Les Gens deCour conserventl'air
du monde jusqu'au Tombeau
, ou du moins l'esprit du
monde;car il ne leur en demeure
que l'inclination apres que
l'âge & les affaires les en ont
éloignez. Je connois une Marquise,
à qui une vieillesse de quatre-
vingts ans, & un long féjour
à la Campagne, n'ont pû
faire perdre la curiosité de la
Mode Se dés Nouvelles. Elle
s'habille encor comme uneFille
de quinze ans, & se fait lire la
Gazette regulierement toutes
les semaines. C'estun Original
dans sa Province, &on la regarde
comme un Trésor de la vieille
Cour. Cependant il faut avoüer
qu'on peut conserver l'air du
monde & la véritable politesse
malgré le cours des années, Se
le séjour de la Province, quand
ona uneheureusenaissance, l'es.
prit droit &. juste, qu'on a commencé
de jeune âge à paroistre
dans le monde, qu'on s'est formé
sur de bons modelles, &que
le bon sens & le jugement reglent
nôtre conduite. Lors qu'un
Homme& une Femme de Cour
font faits de la forte, c'est un
grand charme que leur personne
& leur conversation.C'est
là qu'on trouve cette justesse de
pensées & d'expressions, cette
noblessede sentimens, cette penétration
d'esprit, ce juste discernement
, ce tour fin & délicat,
cette maniere aisée de dire
les choses, cette plaisanterie
spirituelle, cette fine raillerie;
enfin dans toute la personne un
air, & un je-ne-sçay-quoy qui
ravit & qui gagne tous les coeurs..
Maisil faut pour cela que la Nature
forme un Homme avec
foin, & que les belles Lettres&
le grand monde lepolissent
; car
ce n'est pas allez de plaire lors
qu'on nous voir, il faut encor
quenouslaissions le desir de nous;
revoir, 6cle regret de ne nous
voir plus,&toutcela ne se peut
sans un grandfond d'esprit &
de mérite. Les vrais agrémens,
dit Mrle Chevalier de Meré, ne
viennent pas d'unesimple super.
ficie, ou d'une legere apparence.„
L'esprit sans-doute est ce qui
touche le plus, & quelque avantage
que l'on ait de la Nature,-
on n'a point cette liberté, ce
brillant & cet enjouëment qui
plaisent tant dans le grand mondé
; car estre libre & enjoué
sans esprit, c'est estre brutal &
ridicule. Si tant debelles Personnes
ne touchent point &
n'ont point d'air, c'estqu'elles
n'ont point d'esprit; mais ceux
qui en ont, ne manquent jamais
de plaire, quelques laids qu'ils
puissent estre. La Nature donne
de la beauté; l'esprit, de l'agrément.
C'est le premier mobile
de toutes choses, & le principal
ressort de toute la machine ; car
dans une Personne bien faite, ce
n'est ny la taille, ny l'éclat du
teint, ny le brillant des yeux
qui nous enchante; c'est l'esprit
qui le fèjrt de tout cela commeil
faut, & qui luy donne le prix qui
nous le fait estimer. Sans luy,
dit un ancien Poëte, les yeux
sont aveugles, les oreilles fourdes,
les bras paralytiques; mais
lors qu'un Homme a de l'esprit,
les moindres mouvemens de son
corps ont quelque vertu qui le
fait aimer, tout ce qu'il fait charnle)
il y a plaisir à le voir & à
l'entendre. Le Maréchal de
Clérambautest si persuadé que
l'air du monde ne dépend pas
tout-à-faitdes avanrages du
corps, qu'il assure qu'un Hommecontrefait
a souvent meilleure
grace, qu'un Homme fait à
peindre; &: il conclud que ce
n'est pas assez que ces beaux dehors
pour estre agréable, mais
que le plusimportant consiste à
donner l'ordre dans sa teste &
dans son coeur, & qu'on n'estjamais
un galant Homme sans avoir
un bon coeur, ou bien de
l'esprit.
II semble donc que ceux qui
en ont beaucoup, doivent avoir
cette politesse & cet air du monde
plutost que les autres. Je ne
dis pas les Sçavans, car l'air d'un
Docteur est bien diférent de
celuy d'un Homme de Cour,
mais je parleicy de ce qu'on appelle
bel esprit ; & en effet, ceux
qui en ont, font toûjours fort
sgreables
,
& les plus beaux
Hommes sont fades & dégoûtans
quand ils en manquent.
Neantmoinsl'esprit seul ne fait
pas cela, & il est aisé de le remarquer
en des Personnes qui en
ont peu, & qui ne laissent pas
d'avoir bon air, & d'estre fort
polis. Lesagrémens du visage
&dela taille, l'em portentsouvent
surl'esprit ; & comme on
en est prévenu,on ne donne qu'à
la superficie &àl'apparence; &
c'est ce que veut direMrle Duc
de la Rochefoucautque la bonne
grace estau corps, ce que le
bon sens est à l'esprit. Mais il
faut avoüer que si ces Gens-là
n'ont pas foncièrement de l'esprit,
ils ontje ne sçay quelle teinture
des belles Lettres, & un
grand usage du monde, en quoy
cosistent presque toutes ceschoses.
Mais de plus, il y a des Gens
qui n'ont de l'esprit& du mérite
que pour déplaire, car bien souvent
ce n'est pas la chose qui
déplaift, mais l'air dont on la
fait, & on est d'autant pluschagrinque
la chose est belle, &
qu'on la gaste en la faisant mal,
La trop grande confiance qu'oJi
aen son mérite, rabaisse les plus
nobles actions. Onestbien aise
de voir un Homme ou une Femme
qui charme
5
mais on est
choqué déslors qu'ils affectent
de nous plaire, & qu'ilsnousforcent
à les admirer. On pourroit
leur- demander avec Mr le
Chevalier deMeré, quel avantage
ilstirent d'avoir de l'esprit,
puis qu'ils ne s'en fervent pas
pour sefaire aimer ;carensin cet
air du monde & cette politesse
ne servent qu'à cela, & ce n'est
que pour cettefin qu'on les étudie,
& qu'ons'y rend habile.
Ce qui me fait parler de la sorte,,
c'est que cen'est pas assez d'avoir
de l'esprit,il faut estre:
encor extrêmement honneste
Homme, &: poursuivre toujours
l'idéeque cet illustre Chevalier
m'a fait concevoir. Quoy qu';.11'
sçache parfaitement toutes ces
choses, & que l'on y soit occupé
toute sa vie, on ne le doitjamais
faire remarquer ny dans son entretien
, ny dans ses manieres.
La politesseàl'égardde l'esprit,
consiste, dit l'Autheur des Refléxions
,
à penser des choses:
honncestes&delicates ;& il y a
une éloquence,ajoûte-t'il, dans
les yeux & dansl'air de la Personn
,qui ne persuade pas moins
que la parole. Les beaux Esprits.
y devroient estre de grands Maîtres,
neantmoinsils en connoisfent
peu l'usage.. Ces fortes de
choses font du grand Monde &
de la Ruelle, &non de l'Ecole
.&. du Cabinet. Qui peut avoir.
cette étenduë d'esprit qui dépaise
les Gens, &; qui leur découvre
en toutes rencontres ce qui
leur est necessaire de faire & de
dire?
Je le dis avec peine; maisil est
certain que la politessedu Cabinet
n'est point la veritable politeflfe
, & qu'on n'a pas l'air du.
monde pour avoir bien de l'esprit..
A la verité, les S çavans&
les beaux Eiprirs, ont en cela de
grands avantages, mais ils ne
suffisent pas seuls. Ces Gens-là
s'attachent trop aux sentimens.
&aux paroles, àpenser juste, à
bien raisonner, à bien écrire
& ilfaut aller aux moeurs, aux
gestes, aux manieres qui dépendent
de l'usage du monde, ôCqui
en font le caractere le plus
essentiel. Lors qu'on veut appliquer
dans le grand Monde ce
que l'on a écrit, il s'en faut bien
qu'on ne foit ce que l'on croyoit
tehsetruer.slJeesparle mesme des Auplus
polis & les plus
galans. Un bon Ecrivain peut
bien faire des Portraits au naturel
de cette politesse, & attraper
dans ses Livres cet sir du monde
dont nous parlons. Il peut me£
ma aller au delà par la force de*
son imagination,& par la beauté
de son génie; mais lors qu'il
veut mettre ces choses en prati- -
que, il demeure court, & ses
Copies valent bien mieux que
l'Original. Ces maniérés aisées
& naturelles, cette douceur &
cet agrément qui procèdent de
la bonte des mceLirs,& des traits
du visage, ne s'apprennent guère
parl'etude&par la méditation.
II faut que la Nature les donne,
ou du moins ilfaut un longtemps
pCooumréledsieancquérir, estre un bony
&. jouer son Rôle
devant des Connoineurs,& non
pas derriere laToille,où l'on n'a
que foy pour Maistre & pour
Spéctateur. Les beaux Esprits
ne font pas Gens à se donner
tant de peines &en effet,si vous
en ostez un petit nombre, qui
par leur naissance ou par leur
éducation ont joint l'ulàge du
monde aux belles Lettres, il ya
peud'Autheurs qui ayenteu,je
ne dis pas feulement dans leurs
personnes,mais encor dans leurs
écrits, le grand air & la veritable
politesse.Avant Mrd'Ursé, nous
n'avons aucun Autheur François
qui ait excelé en ce genre ; mais c'estoit un Homme qui estoit
aussipoly & aussi galant dans
sa personne, que dans sa divine
Astrée. Les Autheurs de Poléxandre,
de Cléopatre, de Clélie,
de Cyrus, & de tantdebeaux
Romans qui ont paru de
nos jours,nous en ont donné de
parfaits modelles
;
mais comme
leurs idées estoient un peu trop
relevées, & audessus de l'usage
ordinaire, ilsne firent pas d'aussi
bons Ecoliers,.qu'ils avaient.
donné de bonnes Leçons. On
blâma ceux qui s'y attacherent.
& les grands Lecteurs de Romans
furent traitez de Prétieuxridicules.
On vouloir un air &
des manières plusaccommodées
à la portée des Hommes, qui.
fissent voir les Gens comme ilsfont,
& non pas comme il seroit
à souhaiter qu'ils fussent ; ce qui
fit douter que ces Autheurs eussent
le vericable air du monde,
puis qu'ils donnoient des Copies
dont onn'avoit jamais vû d'Ori-,
ginaux. Voiture & Sarazin nous
ont confirmez dans cette opinion
,
& furent si bons Maistres
en cela, qu'on se trouve encor
fort bien de les imiter aujourd'huy.
Cependant ce Voiture,,
tout poly & tout galantqu'il
estoit, du consentementmefinede
son plus grand ennemy Mr
de Girac,pour ne rien dire de
Madame de Saintot, qui le promettait
à deux belles Dames
tout-a-la-fois ; ce Voiture,disje,
n'avoit pas bon air, & avoir
quelque chose de niais dans le visage,
comme il le dit luy-même.
Il est doncvray qu'il faut avoir
une forte d'esprit que les Livres
&les Sçavansne donnent guère,.
& qu'on ne peut apprendre dans
leCabinet.. Ilfautavoirlegoût
fin & délicat,, pour remarquer
les vrais& les fauxagrémens.-
Il y en a toujoursquelques-uns
qui fontàla mode, & dont le
monde est prévenu.Ilsdépendent
souvent du caprice de ceux
qui en jugent ;mais dans cette
bizarrerie il ya toujours une certaine
proportion à laquelle on
revient, parce que sans elle on
ne peut plairej & pour plaire &
pourestreagréable,il faut avoir
un esprit plus doux&plus pliable5.
ble, sij'oseme servir dece mot,
que n'ont les Aurheurs & les
beaux Esprits. Adjoûtez à cela
un abord galant, une conversation
brillante, une complaisance
agreable & un peu flateuse,
un procedé hardy &modesse
tout ensemble;ce qui est
rare dans un bel Esprit. Il peut
avoir la connoissnce de ces
choses
; mais un galantHomme
qui les possede, s'en fert tout autrement.
Un bel Esprit a trop
desuffisance, un galantHomme
a trop de vanité. Un galant
Homme cherche trop à plaire,
un bel Esprit croit qu'il plaist
toujours : l'un est incapable du
bon sens & de la raison, parc.
qu'il s'attache trop à ses maximes.
Il n'y a rien de plus ridicule
qu'un bel Esprit hors de ses Livres.
Il n'y a rien de plus décontenancé
qu'un galant Homme
hors de la Cour & du grand
Monde., quand il n'a pas beau,
coup d'esprit & d'habileté; car
alors il ne étonne de rien, il
s'accommode à tout, il profite
de tout, & il est par tout ce qu'-
estoit Alcibiade.Maissans nous
arrester à faire icy un plus long
dérail de leurs défauts, disons
pour leur fairejustice, qu'un bel
Esprit qui est galantHomme,est
un composé du Monde & des
belles Lettres, de l'Ecole&. du
Cercle, du Cabinet & de la
Ruelle, C'est la pensée de Mr
de Vaugelas, quand il a dit que
dans la Galanterie il y entre du
je-ne-sçay-quoy, de la bonne
grâce, de l'air de la Cour, de
l'esprit, du jugement, de la civilité,
del'honnesteté, del'enjouement,
Sele tout sans contrainte,
sans affectation & sans
défaut. Apres cela demeurons
d'accord qu'un bel Esprit qui a
cesqualitez,l'emporte facilemét
sur tous nos Blondins, du moins
il gagne la plus faine & la meilleure
partie du beau Sexe, s'il n'a.
pas la plus jeune & la plus belle;
mais enfin si on aime mieux un
bel Esprit, un galant Homme
plaist davantage. On se gaste
pour vouloir estre un peu de l'un
& de l'autre. On devroit se tenir
dans les bornes que la Nature&
le Génie nous prescrivent. Si un bel Esprit n'a point de disposition
pour le monde, qu'il demeure
dans son Cabinet, qu'il
voye peu de Personnes, que des
Scavans comme luy
,
& qu'il ne
se rende point ridicule avec ion
bel esprit. Mais d'ailleurs qu'un
galant Homme qui eil forme
pour le monde, ne s'érige point
en Autheur, &: qu'il n'envie jamais
à un bel Esprit la gloire
d'un Sonnetou d'une belle Let.
tre. Il n'y arien de plus ridicule
que cette manie. Je voudrois
mesmequ'il se passait d'en juger,
sans semeslerde vouloir mieux
faire, qu'ilrenchérift sur l'honnefteté
& surlacourtoisîe, par
Fagrément desa personne, & par iadélicateiTedesonesprit. C'cii
de la forte qu'un galant Homme
fera de tous les temps,& toujours
à la mode; qu'il plaira par
tout, & que tout le monde &
plaira avec Iuy.
Apres cela je puis conclure que
chacun en Ci maniéré peut avoir
J'air du monde & la veritable
politesse, & qu'iln'y a point aujourd'huy
de caractere qui n'en
foit capable. Il ne faut donc pas
s'étonnerfila France cit la plus
polie de toutes les Nations, & si
cet air du monde & cette politesse
se répandent jusques dansles
Provinces. Avant le Règne
de François I. on ne sçavoit ce
que c'estoit. Les Hommes estoient
fiers & courageux, mais
rudes & grossiers. Les Femmes
estoient sàjes & prudes, mais
farouches & severes.Sous Henry
II.& Henry III. on commença
à estre poly. Les Hommes devinrent
galans, & les Femmes
galantes. Depuis nous avons
veu des Prétieux & des Prétieuses.
Mais la politesse de l'ancicnne
Cour estoit trop contrainte
& trop affectée. Le corps
estoit à la gesne par les Habillemens
& par les grimaces, &
l'esprit par les complimens&les
conventions. Toutes les manieres
estoient étudiées, tous les
ajustemens estoient artificiels.
On n'agissoit que par ressorts,&
par machines ; mais à present on
est propre sans peine, & l'on est
negligé sans estre mal-propre.
On dit peu de choses, mais justes).
on est civil sans embarras
9
enfin on est plus François que
jamais on ait esté, sans pourtant
avoir aucun des défauts qu'on
reproche ànostreNation. Mais
dequoy n'est-on pas capable
quand on est Sujet de Loüis LE
GRAND? C'est à luy qu'on est:
redevable de toutes ces choses.
Ilpossele dans un parfait degré
la veritable politesse; & ce grand
air qui accompagne toutes ses
actions, êcqui releve si avantageusement
sa Personne au deffi1s,
de tous les Roys du monde,luy
donne à luy. seul cette grandeur
& cette majesté, que tous les
autres Princes n'emportent quede
l'éclat de leur Sceptre & de
leur Couronne.
DE LA FEVRERIE.
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4
p. 3-67
DU STILE EPISTOLAIRE.
Début :
L'Ecriture est l'image de la Parole, comme la Parole [...]
Mots clefs :
Lettres, Amour, Écrire, Lettres galantes, Galanterie, Dire, Passion, Genre, Manière, Auteurs, Épîtres, Style, Homme, Monde, Billets, Lettres d'amour, Écriture, Gens, Personnes, Compliment, Voiture, Anciens, Belles, Parole, Papier, Aimer, Civilité, Manière d'écrire, Conversations
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DU STILE EPISTOLAIRE.
DU STILE
EPISTOLAIRE. ⠀
L
' Ecriture eft l'image de la
Parole , comme la Parole
eft l'image de la Penſée . L'uſage
de la Parole eft divin , l'invention
de l'Ecriture merveilleuſe. Enfin
toutes les deux nous rendent do-
& es & raiſonnables. Rien n'eft
plus prompt que la Parole ; ce
n'eft qu'un fon que l'air forme
& diffipe en mefme temps . L'Ecriture
eft plus durable , elle fixe
ce Mercure , elle arrefte cette
Fléche, qui eftant décochée, ne
revient jamais. Elle donne du
A ij
7
Extraordinaire
corps à cette noble expreffion
de l'ame , & la rendant viſible à
nos yeux , pour me fervir des
termes d'un de nos Poëtes , elle
conferve plufieurs fiecles , ce qui
me fembloit mourir en naiffant.
Mais fi l'Ecriture perpétuë la
Parole, elle la fait encore entendre
à ceux qui font les plus éloignez,
& comme un Echo fidelle,
elle répete en mille lieux , & à
mille Gens , ce que l'on n'a dit
quelquefois qu'en fecret , & à
l'oreille. C'est ce qui la rend fi
neceffaire dans la vie , & particulierement
dans l'ufage du Stile
Epiftolaire ; car enfin l'Ecriture
qui a esté inventée pour conferver
les Sciences, & pour eternifer
les actions des Grands Hommes,
ne l'a pas moins efté pour fupléer
du Mercure Galant.
5.
à l'éloignement des lieux , & à
l'abſence des Perfonnes. On n'a
pas toûjours eu befoin de Contracts
& d'Hiftoires , pour infpirer
la vertu , & la bonne-foy.
Nos anciens Gaulois mefme ont
efté braves, vertueux, & fçavans,
fans le fecours de ce bel Art . La
Parole & la Memoire contenoient
toutes leurs fciences , &
toute leur étude ; mais dans le
commerce de la vie , où l'on ne
peut cftre toûjours enſemble,
y a.t. il rien de plus agreable, &
de plus utile, que de fe parler &
de s'entretenir par le moyen
d'une Lettre , comme fi l'on ef
toit dans un mefme lieu ? Bien
plus, fi nous en croyons l'amou
reuſe Portugaife , les Lettres
nous donnent une plus forte idée
A üj
Extraordinaire
de la Perfonne que nous aimons .
Il mefemble, dit - elle à fon Amant,
que je vous parle quandje vous écris,
&
que vous m'eftes un peu plus préfent.
Un Moderne a donc eu raifon
de nommer les Lettres les
Difcours des Abfens. L'Homme fe
répand & fe communique par
elles dans toutes les Parties du
Monde . Il fçait ce qui s'y paffe,
& il y agit mefme pendant qu'il
fe repofe ; un peu d'encre & de
papier , fait tous ces miracles.
Mais que j'ay de dépit contre
ceux , qui pour rendre ce com ..
mercé plus agreable , l'ont rendu
fi difficile, qu'au lieu d'un quartd'heure
qu'il falloit pour faire
fçavoir de fes nouvelles à quelqu'un
, il y faut employer quelquefois
unejournée entiere ! L'adu
Mercure Galant.
rangement
d'une douzaine
de
paroles emporte deux heures de
temps. C'eſt une affaire qu'une
Lettre , & tel qui gagneroit
fon
Procés , s'il prenoit la peine d'écrire
pour le folliciter
, aime
mieux le perdre comme le Mifantrope
de Moliere , que de
s'engager
dans un pareil embarras
.
On a prétendu mettre en Art
ce genre d'écrire , & quelquesuns
( comme de la Serre & fes
Imitateurs ) en ont voulu faire
leçon . Un Moderne mefme , parmy
tant de préceptes qu'il a
donnez pour l'éducation d'une
Perfonne de qualité, a traité de
la maniere d'écrire des Lettres ,
de leur diférence, & du ſtile qui
leur eft propre. Je veux croire
A iiij
8 Extraordinaire
qu'il a tres - bien réuffy en cela ;
mais n'y a-t- il point un peu d'affectation
baffe & inutile , de donner
pour regles, qu'aux Perſonnes
d'un rang au deffus de nous,
aufquelles on écrit, il faut fe fervir
de grand papier, que la feüille
foit double ,qu'on mette un feuillet
blanc, outre l'envelope pour
couvrir cette feuille , fi elle eft
écrite de tous coſtez , qu'il y ait
un grand efpace entre le Monfei
gneur & la premiere ligne , & cent
autres chofes de cette nature ?
Cela , dis-je , ne fent- il point la
bagatelle, & y a- t - il rien de plus
ridicule qu'un Homme qui fe
pique d'écrire , de plier , & de
cacheter des Lettres à la mode ,
comme parlent quelques Prétieux
? Ce font des minuties indi
du Mercure Galant.
9
gnes d'un honnefte Homme , &
d'un bel Efprit. Qui fçait faire
une belle Lettre , la fçait bien plier
fans qu'on luy en donne des préceptes
, & ces petites façons de
quelques Cavaliers & de quelques
Dames pour leurs Poulets,
font des galateries hors d'oeuvre,
& des marques de la petiteffe de
leur efprit,plutoft que de leur po
liteffe , & de leur honnefteté.
Leurs Lettres n'ont rien de galat,
fi vous en oftez le papier doré, la
foye, & la cire d'Espagne. Cet endroit
de la Civilité Françoiſe, me
fait fouvenir de cet autre des
Nouvelles nouvelles , où deux
prétédus beaux Efprits difputent
s'il faut mettre la datte d'une
Lettre au commencement , ou à
la fin. L'un répond, & peut-eftre
ΙΟ Extraordinaire
avec efprit, qu'aux Lettres d'af.
faires & de nouvelles , il faut
écrire la datte au haut , parce
qu'on eft bien - aiſe de fçavoir
d'abord le lieu & le temps qu'el
les font écrites ; mais que dans
les Lettres galantes & de complimens
, où ces chofes font de
nulle importance , il faut écrire
la datte tout au bas . Mais ils font
encore une autre Queſtion , fçavoir
, s'il faut écrire , de Madrid,
ou à Madrid ; & l'un d'eux la réfout
affez plaifamment , en difant
qu'il ne faut mettre ny à , ny de,
mais feulement Madrid ; & que
c'eft de la forte que le pratiquent
les Perfonnes de qualité.
Je fçay qu'il y a mille choſes
qu'il ne faut pas négliger dans
les Lettres, à l'égard du refpect,
du Mercure Galant . II
de l'honnefteté , & de la bien .
féance ; & c'est ce qu'on appelle
le decorum du Stile Epiftolaire,
qui en fait tantoft l'acceffoire,
& tantoft le principal. Toutes
ces formalitez font le principal
des Lettres de compliment, mais
elles ne font que l'acceffoire des
Lettres d'affaires, ou de galanterie.
Quand une Lettre inftru-
Ative, ou galante, eft bien écrite ,
on ne s'attache pas à examiner
s'il y a affez de Monfieur ou de
Madame , & fi le Serviteur treshumble
eft mis dans toutes les
formes ; mais dans une Lettre de
pure civilité , on doit obſerver
cela exactement . Ceux qui fçavent
vivre , & qui font dans le
commerce du grand monde, ne
manquent jamais à cela , me dira12
Extraordinaire
t - on , & ainfi il eft inutile de faire
ces fortes d'obfervations . Il eft
vray ;mais quandje voy que dans
les plus importantes négotiations
, un mot arrefte d'ordinaire
les meilleures teftes , & retarde
les dépefches les plus preffées,
quand je voy que l'Académie
Françoife fe trouve en peine
comment elle foufcrira au bas
d'une Lettre qu'elle veut écrire
à M' de Boifrobert , qu'elle ne
fçait fi elle doit mettre Vos tres
affclionnez Serviteurs, parce qu'
elle ne veut pas foufcrire vos tres
humbles Serviteurs , qu'enfin elle
cherche un tempérament , &
qu'elle foufcrit Vos tres paffionnez
Serviteurs , je croy que ces formalitez
font neceffaires , qu'on
peut entrer dans ces détails , &
81
du Mercure Galant.
13
s'en faire des regles judicieuſes &
certaines. Mais je ne puis approuver
qu'on aille prendre des
modelles de Lettres dans la Traduction
de Jofephe par M'd'Andilly
, car quel raport peut -il y
avoir entre un Gouverneur de
Province qui écrit à Lours LE
GRAND, & Zorobabel qui écrit
au Roy de Perfe ? Je ne m'étonne
donc pPfces Ecrivains
qui femblent eftre faits pour en
tretenir les Colporteurs, & pour
garnir les rebords du Pont. neuf,
n'ont pas réüffy dans les modelles
qu'ils nous ont donnez pour
bien écrire des Lettres. Leurs
Ouvrages font trop froids, ou de
pur caprice , & les Autheurs
n'eftoient pas prévenus des paffions
qu'il faut reffentir , pour
14
Extraordinaire
entrer dans le coeur de ceux qui
en font émûs. Perfonne ne fe
reconnoift dans leurs Lettres ,
parce que ce font des portraits
de fantaiſie , qui ne reſſemblent
pas . On n'a donc fait que fe di .
vertir des regles qu'ils nous ont
voulu preſcrire, & on a toûjours
crû qu'il eftoit impoffible de
fixer les Lettres dans un Royaume,
où l'on ne change pas moins
de mode pour écrire que pour
s'habiller.
La Nature nous eft icy plus
neceffaire que l'Art ; & l'Ecriture ,
qui eft le Miroir dans lequel elle
fe repréſente, ne rend jamais nos
Lettres meilleures , que
lors qu '
elles luy font plus femblables.
Comme rien n'eft plus naturel
à l'Homme que la parole , rien
du Mercure Galant.
IS
ne doit eftre plus naturel que fon
expreffion. L'Ecriture , comme
un Peintre fidelle, doit la repréfenter
à nos yeux de la mefme
maniere qu'elle frape nos oreilles
, & peindre dans une Lettre ,
ainfi que dans un Tableau , non
feulement nos paffions, mais encore
tous les mouvemens qui les
accompagnent. Jeſçay bien que
le Jugement venant au fecours
de l'Ecriture, retouche cette premiere
Ebauche , mais ce doit
eftre d'une maniere fi naturelle,
que l'Art n'y paroiffe aucunement
; car la beauté de cette
peinture confifte dans la naïveté.
Nos Lettres qui font des
Converfations par écrit, doivent
donc avoir une grande facilité,
pour atteindre à la perfection du
16 Extraordinaire
genre Epistolaire , & pour y
réüffir , les principales regies
qu'il faut obferver, font d'écrire
felon les temps , les lieux , & les
perfonnes. De l'obfervation de
ces trois circonstances dépend la
réüffite des belles Lettres, & des
Billets galants ; mais à dire vray,
tout le monde ne connoift pas
veritablement ce que c'est que
cet Art imaginaire , ny quelles
font les Lettres qui doivent eftre
dans les bornes du Stile Epiftolaire.
On les peut réduire toutes à
quatre fortes , les Lettres d'af
faires , les Lettres de compliment,
les Lettres de galanterie ,
les Lettres d'amour. Comme le
mot d'Epiſtre eft finonime à celuy
de Lettre, je ne m'arreſteray
du Mercure Galant. 17
point à expliquer cette petite
diférence. Je diray feulement
que le ftile de la Lettre doit eftre
fimple & coupé , & que le ftile
de l'Epiftre doit avoir plus d'ornement
& plus d'étendue , comme
on peut le remarquer chez
Fes Maiftres de l'Eloquence
Greque & Romaine .
Enfin
chacun fçait que le mot d'Epiftre
eft confacré dans la Langue Latine,
& qu'il n'eft en ufage parmy
nous , que dans les Vers, & àla
tefte des Livres qu'on dédie;
mais ce qui eft affez remarquable
, c'eft d'avoir donné le nom
de Lettres à cette maniere d'écrire
, ce nom comprenant toutes
les Sciences . On
peut neantmoins
le donner veritablement
à ces grandes & fçavantes Let-
Q.de Fuillet 1683.
B
18 Extraordinaire
tres de Balzac, de Coftar , & de
quelques autres celebres Autheurs
. Les Lettres d'affaires
font faciles , il ne faut qu'écrire
avec un peu de netteté , & -bien
prendre les moyens qui peuvent
faire obtenir ce qu'on demande.
Peu de ces Lettres voyent le jour,
& perfonne ne s'avife d'en faire
la Critique. Il n'en eft pas de
meline des Lettres de compli
ment . Comme elles font faites
pour fatisfaire à noftre vanité,
on les expoſe au grand jour , &
on les examine avec beaucoup
de rigueur. Il n'y en a prefque
point d'achevées , & l'on n'en
peut dire la raifon , fi ce n'eft que
de toutes les manieres d'écrire ,
le Panégyrique eft le plus difficile,
C'eft le dernier effort du
du Mercure Galant.
19
genre démonftratif. Ainfi il eſt
rare qu'une Lettre foit une veritable
Piece d'éloquence. De
plus , ces fortes de Lettres s'adreffent
toûjours à des Gens,
qui eftant prévenus de fortes
paffions , comme de la joye & de
la trifteffe , & qui ne manquant
pas de vanité & d'amour propre,
ne croyent jamais qu'on en dife
affez. Ceux- mefme qui n'y ont
point de part , en jugent felon
leur inclination , & ils trouvent
toûjours quelque chofe à redire,
parce que les louanges qu'on
donne aux autres , nous paroiffent
fades, par une fecrete envie
que le bien qu'on en dit nous
caufe. Mais au refte fi on eftoit
bien defabufé que les Lettres
ne font pas toujours des compli
Bij
20 Extraordinaire
mens & des civilitez par écrit,
qu'elles n'ont point de regles
précifes & certaines , peut- eſtre
n'en blâmeroit- on pas comme
l'on fait , de fort bonnes , & de
bien écrites. Si on eftoit encore
perfuadé que les Lettres font de
fidelles Interpretes de nos penfées
& de nos fentimens , que ce
1 font de veritables portraits de
nous.mefmes , où l'on remarque
jufques à nos actions & à nos manieres
, peut- eftre que les plus
négligées & les plus naturelles.
feroient les plus eſtimées . A la
yerité ces peintures , pour eſtre
quelquefois trop reffemblantes,
en font moins agreables, & c'eſt
pourquoy on s'étudie à ſe cacher
dans les Lettres de civilité, & de
compliment. Elles veulent du
du Mercure Galant. 21
fard ; & cette maniere réfervée
& refpectueuse dans laquelle
nous y paroiffons , réüffit bien
mieux qu'un air libre & enjoüé,
qui laiffe voir nos defauts, & qui
ne marque pas affez de foûmiffion
& de dépendance. Nous
voulons eftre veus du bon costé,
& on nous veut voir dans le ref
pect ; mais lors que l'on s'expofe
familierement , fans honte de
noftre part , & fans ceremonie
pour les autres, il eſt rare qu'on
nous aime , & qu'on nous approuve
, fur tout ceux qui ne
nous connoiffent pas , & qui ne
jugent des Gens que par de
beaux déhors. D'ailleurs comme
nos manieres ne plaiſent pas
tout le monde , il eft impoffible
que des Lettres qui en font plei
22
Extraordinaire
nes, ayent une approbation genérale.
Le Portrait plaiſt fouvent
encore moins que la Perfonne,
foit qu'il tienne à la fantaifie
du Peintre , ou à la fituation
dans laquelle on eftoit lors qu'on
s'eft fait peindre. Les Lettres
qu'on écrit quand on eft cha .
grin, font bien diférentes de celles
que l'on écrit dans la joye , &
dans ces heureufes difpofitions
où l'on fe trouve quelquefois ; &
ce font ces favorables momens
qui nous rendent aimables dans
tout ce que nous faifons . Il faudroit
donc n'écrire que lors
qu'on s'y est bien difpofe , car
toutes nos Epiftres chagrines ne
font pas fi agreables que celles
de Scarron. Mais enfin pour
réuffir dans les Lettres de civi-
"
du Mercure Galant.
23
lité , il faut avoir une grande
douceur d'efprit , des manieres
Alateuſes & infinuantes , un ftile
pur & élegant, du bon fens , &
de la jufteffe , car on a banny des
Complimens , le phébus & le
galimathias, qui en faifoient autrefois
toute la grace & toute la
beauté . Mais avant que de finir
cet Article , je croy qu'il eft à
propos de dire quelque chofe
du Compliment, qui fert de fond
& de fujet à ces fortes de Lettres.
Le Compliment , à le prendre
dans toute fon étenduë , eft un
genre de civilité , qui fubfifte
feul , fans le fecours de la Converfation
, des Harangues, & des
Lettres . Ainfi on dit , F'ay envoyé
faire un Compliment , on m'eft
24
Extraordinaire
venu faire un Compliment. Il entre
à la verité dans la Converſation ,
dans les Harangues , & dans les
Lettres , & il en conftitue l'effence
en quelque façon , mais il
en fort quelquefois, & lors qu'il
eft feul , il en difére effentiellement.
Il eft plus court , plus fimple,
plus jufte, & plus exact ; &
c'eſt de cette forte qu'il eft difficile
de le définir dans les termes
de la Rhétorique , parce qu'on
peut dire que les Anciens n'ont
fçeu ce que c'eftoit , au moins
de la maniere que nous le pratiquons
, & qu'ils ne nous en ont
point laiffé d'exemples . Tout
fentoit la Déclamation chez eux ,
& avoit le tour de l'Oraiſon , &
de la Harangue . Cependant je
dis que faire un Compliment à
quelqu'un,
du Mercure Galant.
25
que
paquelqu'un,
n'eft autre choſe
de luy marquer par de belles
roles , l'eftime & le refpect que
nous avons pour luy. Complimenter
quelqu'un , eft encore
s'humilier agreablement devant
luy. Enfin un Compliment eft
un Combat de civilitez réciproques
; ce qui a fait dire à M
Coftar
, que les Lettres eftoient
des Duels , où l'on fe bat fouvent
de raiſons , & où l'on employe
fes forces fans réſerve & fans retenuë
. Il eſt vray qu'il y en a
qui n'y gardent aucunes mefures ,
mais nos Complimens ne font .
ils pas des oppofitions , & des
contradictions perpétuelles ? On
y cherche à vaincre , mais le
Vaincu devient enfin le Victo .
rieux par fon opiniâtreté . Quelle
2. de Juillet 1683.
Queli
26 Extraordinaire
ridicule & bizare civilité , que
celle des Complimens ! Il entre
encore de la rufe & de l'artifice
dans cette forte de Combat , &
je ne m'étonne pas files Homes
fracs & finceres y font fi peu propres,
& regardent nos Compli
mens comme un ouvrage de la
Politique, comme un effet de la
corruption du Siecle, comme la
pefte de la Societé civile . Ils apellent
cela faire la Comédie, & difent
qu'on doit y ajoûter peu de
foy, parce que c'eſt une maxime
du Sage , qu'on n'eſt pas obligé
de garantir la verité des Compli
mens. Ainfi la meilleure maniere
de répondre aux louanges, c'eſt
de les contredire agreablement,
& de marquer de bonne grace
qu'on ne les croit pas , ou plutoft
du Mercure Galant.
27
toute la juſtice qu'on peut rendre
aux méchantes Lettres , & aux
fades Complimens , eft de ne les
pas lire, & de n'y pas répondre.
Les Lettres de galanterie font
difficiles.
Cependant c'eſt le
genre où l'on en trouve de plus
raifonnables. Un peu d'air & des
manieres du monde, une expreffion
aifée & agreable, je- ne -fçay
quelle délicateffe de penfer & de
dire les choſes, avec le fecret de
bien appliquer ce que l'on a de
lecture & d'étude , tout cela en
compofe le veritable caractere,
& en fait tout le prix & tout le
mérite. Cicéron eft le feul des
Anciens qui ait écrit des Lettres
galantes , en prenant icy le mot
de galanterie pour celuy de politeffe
&
d'urbanité , comme par-
C
ij
28 Extraordinaire
loient les Romains , c'est à dire,
du ftile qu'ils appelloient tocofum
&Facetum, Il eft certain auffi que
Voiture a la gloire d'avoir efté le
premier , & peut- eftre l'unique
entre les Autheurs modernes ,
qui ait excellé en ce genre de
Lettres. Mr Sorel dit mefme qu'il
en eſt l'Inventeur , & que nous
luy avons beaucoup d'obligation
de nous avoir garantis de l'importunité
des anciens Complimens
, dont les Lettres eftoient
pleines , & d'auoir introduit une
plus belle & facile méthode d'écrire.
M'de Girac, fon plus grand
Ennemy , demeure d'accord ,
qu'on ne peut rien penfer de plus
agreable que fes Lettres galantes,
qu'elles font remplies de fel
Attique , qu'elles ont toute la
du Mercure Galant. 294
douceur & l'élegance de Terence
, & l'enjoüement de Lucien
. Il faut donc avoir le génie
de Voiture , ou de Balzac , pour
bien faire des Lettres galantes.
Le remercîment d'un Fromage;
ou d'une Paire de Gans, leur en
fourniffoit une ample matiere,
& ç'a efté par là qu'ils ont acquis
une fi grande réputation.
Nous n'avons point de belles
Lettres d'amour, & mefme il s'en
trouve peu chez les Anciens . Ce
n'eft pas affez que de fçavoir bien
écrire , il faut aimer. Ceux qui
réüffiffent ne font pas Autheurs.
Les Autheurs qui aiment, cherchent
trop à plaire ; & comme
les Billets d'amour les plus né .
gligez font les meilleurs , ils croiroient
fe faire tort s'ils paroif.
C iij
30 Extraordinaire
foient de la forte. Chacun fait
encore miftere de fa tendreffe ,
& craint d'eftre veu dans cette
négligence amoureuſe . Mais ce
qui fait auffi noftre délicateffe
fur ce fujet , c'eſt que la paffion
des autres nous femble une ridicule
chimere . Il faut donc aimer.
C'eſt là tout le fecret pour bien
écrire d'amour , & pour en bien
juger.
Pourbien chanter d'amour, ilfaut
eftre amoureux.
Je croy
meſme que
l'Amour a
efté le premier
Inventeur
des
Lettres. Il eft Peintre , il eft
Graveur, il eft encore un fidelle
Courrier
qui porte aux Amans
des nouvelles de ce qu'ils aiment.
La grande affaire a toûjours
eſté
celle du coeur. L'amour qui d'adu
Mercure Galant.
31
bord unit les Hommes, ne leur
donna point de plus grands defirs
que ceux de le voir & de fe
communiquer, lors qu'ils eftoient
féparez par une cruelle abfence.
Leurs foûpirs portoient dans les
airs leurs impatiences amoureufes
; mais ces foûpirs eftoient
trop foibles , quelques violens
qu'ils fuffent , pour ſe pouvoir
rencontrer . Ils demeuroient toû
jours en chemin , ardens , mais
inutiles meffagers des coeurs,
Mille Chifres gravoient fur les
Arbres , & fur les matieres les
plus dures , leurs inquiétudes &
leurs peines ; mais les Zéphirs
qui les baifoient en paffant, n'en
pouvoient conferver l'image, ny
la faire voir aux Amans abfens.
Les Portraits qui confervent fi
C iiij
32
Extraordinaire
vivement l'idée de l'Objet aimé ,
ne pouvoient répondre à leurs
careffes paffionnées . Il fallut
donc d'autres Interpretes , d'au.
tres Simboles , d'autres Images
, pour le faire entendre , fe &
pour s'expliquer , dans une fi
fâcheufe abfence ; & on s'eſt
fervy des Lettres qui , apres les
yeux , ne laiffent rien à defirer à
l'efprit , puis qu'elles font les
plus exacts , & les plus fidelles
Secretaires de nos coeurs . En
effet, ne font-elles pas fufceptibles
de toutes les paffions ? Elles
font triftes , gayes , coleres, amou
reufes , & quelquefois remplies
de haine & de reffentiment , car
les paffions fe peignent fur le
papier comme fur le vifage . On
avoit befoin de l'expreffion de
du Mercure Galant.
33
ces mouvemens, pour bien juger
de nos Amis pendant l'abſence.
C'est à l'Ecriture qu'on en eft
redevable , mais fur tout à l'A- .
mour, qui l'a inventée , Littera
opus amoris.
La gloire de bien écrire des
Lettres d'amour , a donc efté
réſervée avec juſtice au galant
Ovide. Il fçavoit l'art d'aimer,
& le mettoit en pratique. Quoy
qu'il ait pris quelquefois des fu
jets feints pour exprimer cette
paffion , il a fouvent traité de ſes
amours fous des noms empruncar
enfin qu'auroit - il pû
dire de plus pour luy mefme ?
Peut- on rien voir de plus touchant
& de plus tendre que les
Epiftres d'Ariane à Théfée , de
Sapho à Phaon , & de Léandre
tez ;
34
Extraordinaire
à Héro ? Mais ce que j'y admire
fur tout , ce font certains traits
fins & délicats , où le coeur a
bien plus de part que l'efprit.
Au refte on ne doit pas eftre
furpris , fi les Epiftres d'Ovide
l'emportent fur toutes
les Lettres d'amour , qui nous
font restées de l'Antiquité , &
mefme fur les Billets les plus galans
& les plus tendres d'apré.
fent. Elles font en Vers , & l'a
mour est l'entretien des Mufes.
Il eſt plus vif & plus animé dans
la Poëfie , que dans fa propre
effence , dit Montagne . L'avantage
de bien écrire d'amour appartient
aux Poëtes , affure M
de Girac ; & le langage des Hommes
eft trop bas pour exprimer
une paffion fi noble. C'est peutdu
Mercure Galant.
35
eftre la raison pourquoy nos
vieux Courtisans faifoient pref
que toujours leur Déclaration
d'amour en Vers , ou plutoft la
faifoient faire aux meilleurs Poëtes
de leur temps , parce qu'ils
croyoient qu'il n'y avoit rien de
plus excellent que la Poëfie , pour
bien repréſenter cette paffion ,
& pour l'inspirer dans les ames.
Mais tout le monde ne peut
pas eftre Poëte, & il y a encore
une autre raifon , qui fait que
nous avons fi peu de belles Lettres
d'amour ; c'eft qu'elles ne
font pas faites pour eftre veuës.
Ce font des oeuvres de tenebres,
qui fe diffipent au grand jour ; &
ce qui me le fait croire, c'eſt que
dans tous les Romans , où l'amour
eſt peint fi au naturel , où
36
Extraordinaire
les paffions font fi vives & fi ardentes
, où les mouvemens font
fi tendres & fi touchans , où les
fentimens font fi fins & fi délicats
; dans ces Romans , dis je,
dont l'amour profane a dicté toutes
les paroles , on ne trouvera
pas à prendre depuis l'Aſtrée jufqu'à
la Princeffe de Cléves , de
Lettres excellentes, & qui foient
achevées en ce genre. C'eft là
où prefque tous les Autheurs de
ces Fables ingénieuſes ont échoué.
Toutes les intrigues en
font merveilleufes , toutes les
avantures furprenantes , toutes
les converfations admirables ,
mais toutes les Lettres en font
médiocres ; & la raiſon eft, que
ces fortes de Lettres ne font pas
originales . Ce font des fantaifies,
du Mercure Galant. 37
des idées , & des peintures , qui
n'ont aucune reffemblance . Ces
Autheurs n'ont écrit ny pour
Cyrus , ny pour Clélie, ny pour
eux , mais feulement pour le Public
, dont ils ont quelquefois
trop étudié le gouft & les manieres
. Mais outre cela , s'il eft
permis de raconter les conqueftes
& les victoires de l'Amour,
les combats & les foufrances des
Amans , la gloire du Vainqueur,
la honte & les foûpirs des Vaincus
, il est défendu de réveler les
fecrets & les miſteres de ce Dieu,
& c'est ce que renferment les
Billets doux & les Lettres d'amour.
Il est dangereux de les intercepter
, & de les communiquer
à qui que ce ſoit qu'aux Intéreflez,
qui en connoiffent l'im38
Extraordinaire
portance. Le don de penétrer &
de bien goufter ces Lettres , n'apartient
pas aux Efprits fiers &
fuperbes , mais aux Ames fimples ,
pures & finceres , à qui l'amour
communique toutes les delices.
Les grands Génies fe perdent
dans cet abîme . Les fiers , les infenfibles
, les inconftans , enfin
ceux qui raiſonnent de l'amour,
& qui préfument tant de leurs
forces , ne connoiffent rien en
toutes ces chofés .
On ne doit pas chercher un
grand ordre dans les Lettres d'amour
, fur tout lors qu'elles repréfentent
une paffion naiffante,
& qui n'ofe fe déclarer ; mais il
faut un peu plus d'exactitude
dans les Réponses qu'on y fait.
Une Perfonne qui a épanché ſon
du Mercure Galant.
39
coeur fur plufieurs articles, & qui
eft entrée dans le détail de ſa paffion
, veut qu'on n'oublie rien, &
qu'on réponde à tout. Elle ne
feroit pas contente de ce qu'on
luy diroit en gros de tendre &
de paffionné , & le moindre article
négligé , luy paroiftroit d'un
mépris, & d'une indiférence impardonnable.
Le premier qui
écrit, peut répandre fur le papier
toutes les penfées de fon coeur,
fans y garder aucun ordre, & s'abandonner
à tous fes mouvemens
; mais celuy qui répond ,
a toûjours plus de modération .
Il obferve l'autre , le fuit pas
pas, & ne s'emporte qu'aux endroits
, où il juge que la paffion
eft neceffaire , car enfin les af
faires du coeur ont leur ordre &
à
40
Extraordinaire
leur exactitude auffi- bien que les
autres. J'avoue que ces Lettres
ont moins de feu , moins de bril .
lant , & moins d'emportement
que les premieres ; mais pour
eftre plus moderées & plus tranquilles
, elles ne font pas moins
tendres & moins amoureuſes.
Si l'on confidere fur ce pied - là
les Réponses aux Lettres Portugaifes
, on ne les trouvera pas fi
froides & fi languiffantes que
quelques- uns ont dit. C'est un
Homme qui écrit , dont le cara-
&tere eft toûjours plus judicieux
que celuy d'une Femme. Il fe
juftifie, il raffure l'efprit inquiet
de fa Maîtreffe , il luy ofte fes
fcrupules , il la confole enfin , il
répond exactement à tout . Cela
demande plus d'ordre , que les
du Mercure Galant.
41
faillies volontaires de l'amour,
dont les Lettres Portugaiſes font
remplies . Si les Réponses font
plus raisonnables , elles font auffi
tendres & auffi touchantes que
les autres , defquelles pour ne
rien dire de pis , on peut affurer
qu'elles font des images de la
paffion la plus defordonnée qui
fut jamais. L'amour y eft auffi
naturellement écrit , qu'il eftoit
naturellement reffenty . C'eft
une violence & un déreglement
épouvantable . S'il ne faut que
bien des foibleffes pour prouver
la force d'une paffion , fans -doute
que la Dame Portugaife aime
bien mieux que le Cavalier François
, mais s'il faut de la raiſon ,
du jugement, & de la conduite,
pour rendre l'amour folide &
Q. deJuillet 1683.
D
42 Extraordinaire
durable , on avoüera que le Cavalier
aime encore mieux que la
Dame. Les Femmes fe flatent
qu'elles aiment mieux que nous,
parce que l'amour fait un plus
grand ravage dans leurs ames,
& qu'elles s'y abandonnent entierement
; mais elles ne doivent
pas tirer de vanité de leur foibleffe
. L'Amour eft chez elles
un Conquérant, qui ne trouvant
aucune réfiftance dans leurs
cours, paffe comme un torrent,
& n'a pas plutoſt aſſujetty leur
raiſon, qu'il abandonne la place.
Mais chez nous , c'eſt un Ufurpateur
fin & rufé , qui fe retranche
dans nos coeurs , & qui les
conferve avec le mefine foin qu'il
les a pris . Il s'accommode avec
noftre raiſon , & il aime mieux
du Mercure Galant.
43
regner plus feûrement & plus
longtemps avec elle , que de
commander feul , & craindre à
tous momens la revolte de fon
Ennemie . C'eſt donc le bon fens
abufé , & la raiſon féduite , qui
rendent l'amour conftant & in
vincible , & c'eft de cette forte
d'amour dont nous voyons le
portrait dans les Réponses aux
Lettres Portugaifes, & dans prefque
toutes celles qui ont le veritable
caractere de l'Homme.
Ovide ne brille jamais tant dans
les Epiftres de fes Héros , que
dans celles de fes Héroïnes. Il
obſerve dans les premieres plus
de fageffe , plus de retenue , &
bien moins d'emportement
. On
fe trompe donc de croire
que
Lettres amoureufes ne doivent
les
Dij
44
Extraordinaire
Ne pas eftre fi raisonnables .
feroit.ce point plutoft que les
Femmes fentant que nous avons
l'avantage fur elles pour les Lettres
, & que nous regagnons à
bien écrire , ce qu'elles nous of
tent à bien parler , ont introduir
cette maxime, qu'elles l'emportoient
fur nous pour les Lettres
d'amour , qui pour eſtre bien paf
fionnées , ne demandent pas, difent
elles , tant d'ordre , de liaifon,
& de fuite ? Cette erreur a
gagné la plupart des Efprits, qui
font valoir je - ne - fçay quels Billets
déreglez , où l'on voit bien
de la paffion , mais peu d'efprit
& de délicateſſe
, non pas que je
veüille avec Mi de Girac , que
pour réüffir dans les Lettres d'amour
, on ait tant d'efprit , &
du Mercure Galant,
45
qu'on ne puiffe fçavoir trop de
chofes. La paffion manque rarement
d'eftre éloquente , a dit
agreablement un de nos Autheurs
; & en matiere d'amour,
on n'a qu'à fuivre les mouvemens
de fon coeur. Le Bourgeois Gentilhomme
n'eftoit pas fi ridicule
qu'on croiroit bien , de ne vou
loir ny les feux , ny les traits du
Pédant Hortenfius, pour déclarer
fa paffion à fa Maîtreffe, mais
feulement luy écrire , Belle Marquife,
vos beauxyeux me font mourir
d'amour. C'en feroit fouvent affez ,
& plus que toute la fauffe galanterie
de tant de Gens du monde,
qui n'avancent guére leurs affaires
avec tous leurs Billets doux,
qui cherchent fineffe à tout , &
qui fe tuënt à écrire des Riens,
46
Extraordinaire
d'une maniere galante , & qui
foient tournez gentiment , comme
parle encore le Bourgeois Gentilhomme.
Ceux qui ont examiné de pres
les Lettres amoureufes de Voiture
, n'y trouvent point d'autre
defaut que le peu d'amour . Voiture
avoit de l'efprit , il eftoit
galant, il prenoit feu meſme aupres
des Belles ; mais il n'aimoit
guére, & fongeoit plutoft à dire
de jolies chofes , qu'à exprimer
fa paffion. Il eftoit de compléxion
amoureufe, dit M' Pelliffon
dans fa Vie , ou du moins feignoit
de l'eftre, car on l'accuſoit
de n'avoir jamais veritablement
aimé. Tout fon amour eftoit
dans fa tefte , & ne defcendoit
jamais dans fon coeur. Cet amour
du Mercure Galant. · 47
fpirituel & coquet eft encore la
caufe pourquoy fes Lettres font
fi peu touchantes , & prefque
toutes remplies de fauffes pointes,
qui marquent un efprit badin
qui ne fçait que plaifanter . Or il
eft certain qu'en amour la plaifanterie
n'eft pas moins ridicule,
qu'une trop grande fageffe. Les
Lettres amoureufes de Voiture
ne font
pas des Originaux que la
Jeuneffe doive copier , mais que
dis-je , copier? Toutes les Lettres.
d'amour doivent eftre originales.
Dans toutes les autres on peut
prendre de bons modelles ,
les imiter ; mais icy il faut que
le coeur parle fans Truchement.
Qui fe laiffe gagner par des paroles
empruntées , mérite bien
d'en eftre la Dupe. L'amour eft
&
48
Extraordinaire
affez éloquent , laiffez le faire ;
s'il eft réciproque, on fçaura vous
entendre, & vous répondre . Mais
c'eft affez parler des Lettres d'a
mour, tout le monde s'y croit le
plus grand Maiftre.
Je pourrois ajoûter icy les Lettres
de Politique ; mais outre
qu'elles font compriſes dans les
Lettres d'affaires, il en eft comme
de celles d'amour. Le Cabinet
& la Ruelle obfervent des
regles particulieres , qui ne font
connues que des Maiftres . Il n'y
a point d'autres préceptes à pra
tiquer, que ceux que l'Amour &
la Politique infpirent ; mais neanmoins
fi l'on veut des modelles
des Lettres d'affaires, on ne peut
en trouver de meilleures que celles
du Cardinal du Perron , & du
Cardinal
du Mercure Galant.
49
Cardinal d'Offat, puis qu'au fentiment
de M'de la Mote leVayer,
la Politique n'a rien de plus confiderable
que les Lettres de ce
dernier.
Voila à peu prés l'ordre qu'on
peut tenir dans les Lettres . Cependant
il faut avouer qu'elles ne
font plus aujourd'huy das les bor.
nes du StileEpiftolaire . Celles des
Sçavans , font des Differtations ,
& des Préfaces ; celles des Cavaliers
& des Dames , des Entretiens
divers , & des Converſations
galantes. Si un Ecclefiaftique
écrit à quelqu'un fur la naiffance
d'un Enfant , il luy fait un
Sermon fur la fécondité du Ma.
riage , & fur l'éducation de la
Jeuneffe. Si c'eſt un Cavalier qui
traite le mefme fujet , il fe divertit
Q.de Fuillet 1683.
E
So Extraordinaire
fur les Couches de Madame , il
complimente le petit Emmailloté
, & faifant l'Aftrologue avant
que de finir fa Lettre , il
allume déja les feux de joye de
fesVictoires, & compofe l'Epithalame
de fes Nôces. Neantmoins
on appelle tout cela de belles &
de grandes Lettres ; mais on de
vroit plus juſtement les appeller
de grands Difcours , & de petits
Livres , au bas deſquels , comme
dit M' de Girac , on a mis voftre
tres-humble & tres- obeiſſant Serviteur.
Il n'y a plus que les Procureurs
qui demeurent dans le veritable
caractere des Lettres . On
ne craint point d'accabler une
Perfonne par un gros Livre fous
le nom de Lettre ; & je me fouviens
toûjours de la Lettre de
du Mercure Galant.
SI
trente- fix pages que Balfac écrivit
à Coftar , & dont ce dernier
ſe tenoit fi honoré. C'eſt à qui
en fera de plus grandes , & qui
pour un mot d'avis , compoſera
un Avertiffement au Lecteur,
mais quand on envoye de ces
grandes Lettres à quelqu'un , on
peut luy dire ce que Coftar dit
à Voiture , peut - eſtre dans un
autre fens , Habes ponderofiffimam
Epiftolam ,, quanquam non maximi
ponderis. Mais ces Meffieurs veu
lent employer le papier & écrire,
donec charta defecerit. C'est ce qu'a
fait M' de la Motte le Vayer dans
1 fes Lettres , qui ne font que des
compilations de lieux communs,
S & qu'avec raifon il a nommées
petits Traitez en forme de Lettres
, écrites à diverfes Perfonnes
E ij
32 Extraordinaire
ftudieuſes. Cependant il prétend
à la qualité de Seneque François,
& il dit que perfonne n'avoit encore
tenté d'en donner à la France
, à l'imitation de ce Philofophe.
Il éleve extrémement les
Epiftres de Seneque , afin de
donner du luftre aux fiennes . II
a raifon ; car il eft certain que
toute l'Antiquité n'a rien de
comparable en ce genre , non pas
mefme les Epiftres de Cicéron ,
qui toutes élegantes , & toutes
arbaniques qu'elles font , n'ont
rien qui approche, non feulement
du brillant & du folide de celles
de Seneque , mais encore de jene-
fçay- quel air , qui touche , qui
plaift , & qui gagne le coeur &
l'efprit , dés la premiere lecture .
Mais enfin quoy que ces petits
du Mercure Galant.
53
Ouvrages qu'on appelle Lettres,
n'ayent que le nom de Lettres,
c'eſt une façon d'écrire tres - fpirituelle
, tres- agreable , & mefme
tres - utile , comme on le voit par
les Lettres de M' de la Motte le
Vayer , qui font pleines d'érudi
tion , d'une immenfe lecture , &
d'une folide doctrine . Il n'a tenu
qu'à la Fortune , dit M' Ogier,
que les Lettres fçavantes de Balzac,
n'ayet efté des Harangues &
des Difcours d'Etat . Si on en ofte
le Monfeigneur , & voftre tres-humble
Serviteur , elles feront tout ce
• qu'il nous plaira ; & il ajoûte
apres Quintilien , que le Stile
des Lettres qui traitent de Sciences
, va du pair avec celuy de
l'Oraifon . Je voudrois donc qu'on
donnaſt un nouveau nom à ce
E iij
34
Extraordinaire
genre d'écrire , puis que c'eft
une nouvelle choſe. Je voudrois
encore qu'on laiſſaſt aux
Lettres d'affaires & de refpect,
l'ancien Stile Epiſtolaire , & que
tout le refte des chofes qu'on
peut traiter avec fes Amis , ou
avec les Maîtreffes , portaft le
nom dont on feroit convenu .
En effet ne feroit- il pas à propos
qu'une Lettre qu'on écrit à un
Homme fur la mort de fa Femme
, ne fuft pas une Oraifon funebre
; celle de conjoüiffance ,
une Panilodie , celle de recommandation
, un Plaidoyé , & ainſi
des autres , que les diverfes conjonctures
nous obligent d'écrire.
Ce n'eft pas que ces Livres en
forme de Lettres , manquent d'agrément
& d'utilité , on les peut
du Mercure Galant.
55
3.
lire fans ennuy quand elles font
bien écrites , & mefme on y apprend
quelquefois plus de chofes
que dans les autres Ouvrages ,
qui tiennent de l'ordre Romanefque
, ou de l'Ecole ; mais on ne
doit trouver dans chaque chofe
que ce qu'elle doit contenir. On
cherche des Civilitez & des
Complimens dans les Lettres , &
non pas des Hiftoires , des Sermons
, ou des Harangues ; on a
raifon de dire qu'il faut du temps
pour faire une Lettre courte , &
fuccincte. Ce n'eft pas un paradoxe
, non plus que cette autre
maxime , qu'il eft plus aifé de
faire de longues Lettres , que de
courtes ; tout le monde n'a pas
cette brieveté d'Empereur dont
parle Tacite , & tous les demis
E iiij
36
Extraordinaire
beaux Efprits ne croyent jamais
en dire affez , quoy qu'ils en difent
toûjours trop .
Il feroit donc à propos qu'on
remift les chofes au premier état,
on trouveroit encore affez d'autres
fujets , pour faire ce qu'on
appelle de grandes Lettres , &
l'on auroit plus de plaifir à y travailler
fous un autre nom ; car ce
qui fait aimer cette façon d'écrire
, c'est que beaucoup de
Perfonnes qui ont extrémement
de l'efprit , le font paroiftre par là.
Tout le monde ne fe plaift pas à
faire des Livres , & il feroit fâcheux
à bien des Gens , d'étoufer
tant de belles penſées , & de
beaux fentimens , dont ils veulent
faire part à leurs Amis. Les
Femmes fpirituelles font intedu
Mercure Galant.
$7
reffées en ce que je dis , auffibien
que les Hommes galans .
Ces Hommes doctes du Cercle ,
& de la Rüelle , dont les opinions
valent mieux que toute la doctrine
de l'Univerfité , & dont un
jour d'entretien vaut dix ans d'école
; les Balzac , les Coftar, les
Voiture , fe font rendus inimortels
par leurs grandes Lettres , &
cette lecture a plus poly d'Efprits ,
& plus fait d'honneftes Gens , que
tous les autres Livres. En effet
il y a bien de la diférence entre
leur Stile , & le langage figuré
de la Poëfie , l'emphatique des
Romans , & le guindé des Orateurs
, fans parler de cet ar de
politeffe , & de galanterie , qu'on
ne trouve paschez les autres Autheurs.
Si nous en croyons CoЯar
$8
Extraordinaire
dans Epiftre de fes Entretiens
qu'il dédie à Conrard , l'invention
de ces fortes de Lettres luy
eft deuë , & à Voiture . Nous
nous avifames , dit- il , M' de Voiture
& moy de cette forte d'Entretiens
qui nous fembloit une image
affez naturelle de nos Converfations
ordinaires, & qui lioit une fi étroite
communication de pensées entre deux
abfens , que dans noftre éloignement,
nous ne trouvions guéres à dire
qu'une fimple & legere fatisfaction
de nos yeux , & de nos oreilles. Tout
ce qu'on peut ajoûter à cela , eſt
que ces fortes de Lettres font feu
lement l'image de la Converfation
de deux Sçavans ; car d'autres
Lettres auffi longues , feroient
de faides images de la Converfation
des Ignorans , & du
du Mercure Galant.
59
vulgaire , mais enfin je voudrois
que l'Académie euft efté le Parain
de ce que nous appellons de
grandes Lettres.
Difons maintenant quelque
chofe des Billets , qu'on peut
nommer les Baftards des Lettres
& des Epiftres,fi j'ofe parler ainfi.
Ce que j'appellois tantoft des
Lettres d'affaires , fe nomme
quelquefois des Billets . Les Amans
mefme s'en fervent , quand
ils expriment leur paffion en racourcy
. Ce genre d'écrire fuplée
à toutes les Lettres communes,
& ce qui eft commode c'eft
qu'on n'y obferve point les qualitez
. Les noms de Monfieur &
de Madame s'y trouvent peu , toû
jours en parenteſe , & jamais au
commencement. J'ay crû que
60 Extraordinaire
cette invention eftoit venuë de la
lecture des Romans , où l'on s'appelle
Tirfis & Silvandre , & où
il n'y a que les Roys , & les Reynes
, aufquels on donne la qualité
de Seigneurs , & de Dames ; mais
j'ay remarqué qu'autrefois dans
les Lettres les plus férieuſes , on
n'obfervoit pas ces délicateffes
de cerémonies , comme de mettre
toûjours à la tefte , Sire, écrivant
au Roy ; ou Monseigneur , écrivant
à quelque Prince, ou à quelque
Grand, & de laiffer un grand
eſpace entre le commencement
de la Lettre. Toutes les Epiftres
dédicatoires de nos anciens Autheurs
en font foy , & commencent
comme celles des Tragédies
de Garnier. Si nous , originaires
Sujets de Voftre Majesté, Sire , vous
du Mercure Galant. 61
devons naturellement nos Perfonnes,
&c. Voila comme ce Poëte écrit
à Henry III . & à M¹ de Rambouillet
, Quand la Nobleffe Françoife
embraffant la vertu comme vous
faites , Monfeigneur , &c. Cela
femble imiter le Stile Epiſtolaire
des Anciens , dont le cerémonial
eftoit à peu prés de cette forte ,
car j'appelle ainfi ces fcrupuleuſes
regles de civilité , que
quelques uns ont introduites
dans les Lettres. Quoy qu'il en
foit , on dit que Madame la Marquife
de Sablé a inventé cette
maniere d'écrire commode &
galante , qu'on nomme des Billets.
Nous luy fommes bien redeva
bles de nous avoir délivrez par
ce moyen de tant de civilitez fâcheufes
, & de complimens in
-
62 Extraordinaire
fuportables. Ce n'eft pas qu'il n'y
faille apporter quelque modification
, car on en abufe en beaucoup
de rencontres , & l'on rend
un peu trop commun , ce qui n'ef
toit employé autrefois que par les
Perfonnes de la premiere qualité,
envers leurs inférieurs , d'égal à
égal , & dans quelque affaire de
peu d'importance , ou dans une
occafion preffante. Enfin les Bil
lets doivent eftre fuccincts pour
l'ordinaire , & n'eftre pas fans
civilité. Seneque veut que ceux
que nous écrivons à nos Amis ,
foient courts. Quandje vous écris,
dit- il à Lucilius , il me semble que
je ne dois pas faire une Lettre , mais
un Billet , parce que je vous vois , je
vous entens , & je fuis avec vous.
En effet , les Billets n'ayant lieu
du Mercure Galant.
63
que lors qu'on n'eft pas éloigné
les uns des autres , ou lors qu'on
n'a pas le loifir d'écrire plus amplement
, il n'eft pas befoin d'un
grand nombre de paroles , il ne
faut écrire que ce qui eft abfolument
neceffaire , & remettre
le refte à la premiere occafion.
Il femble qu'avec la connoiffance
de toutes ces chofes , il ne
foit pas difficile de réüffir dans le
Stile Epiftolaire. Cependant je
ne craindray point de dire que
les plus habiles Hommes n'y rencontrent
pas toûjours le mieux,
& qu'une Lettre bien faite eft le
chefd'oeuvre d'un bel Efprit . Il
y a mefme des Gens qui en ont
infiniment , qui n'ont aucun talent
pour cela , & qui envient
avec M' Sarazin , la condition de
64
Extraordinaire
leurs Procureurs , qui commencent
toutes leurs Lettres par je
vous diray , & les finiffent par je
fuis. Je ne m'en étonne pas . Il
n'y a point de plaifir à fe com.
mettre , & c'eft ordinairement
par les Lettres qu'on juge de l'ef
prit d'un Homme . Če doit eftre
fon veritable portrait , & s'il a
du bon fens , ou s'il en manque,
il cft impoffible qu'on ne le voye
par là . On voit bien à ta Lettre ,
dit Théophile répondant à un
Fat , que tu n'es pas capable de
beaucoup de choses. Qui ne fait pas
bien écrire , ne fçait pas bien imaginer.
Ton entendement n'eft pas
plus agreable que ton file. Ceux
qui brillent dans la Converfation
, & dans les Ouvrages de
galanterie , ont quelquefois de
du Mercure Galant. 65
la peine à s'affujettir aux regles
aufteres d'une Lettre férieufe. Il
ya encore bien des Gens qui ne
fçauroient écrire que comme ils
parlent , & ce n'eft pas cela .
Rien n'impofe fur le papier , la
voix , le gefte , ne peuvent s'y
peindre avec le difcours , & ces
chofes bien fouvent en veulent
plus dire que ce qu'on écrit . Mais
comme on ne dit pas aux Gens
les chofes de la maniere qu'on les
écrit , on ne doit pas auffi leur
écrire de la maniere qu'on leur
parle , & comme dit M le Chevalier
de Meré , Il y a de cerm
taines Perfonnes quiparlent bien en
apparence , & qui ne parlent pas
bien en effet. Comme ilfaut duſoin,
& de l'application pour bien écrire
& de
tes Perfonnes ne veulent pas fe don-
Q.deJuillet 1683 .
E
66 Extraordinaire
ner tant depeines , & c'est pourquoy
elles font rarement de belles Lettres .
De plus , ajoûte´ce galant Homme
, ces beaux Efprits commencent
toûjours leurs Lettres trop finement,
ils ne fçauroient les foutenir. Cela
les ennuye , les laffe , & les dégoûte.
Cependant ilfaut toûjours rencherir
fur ce qu'on adit en commençant, &
lors qu'une Lettre eft longue , tant de
fubtilité devient laffante. Enfin il ne
faut ny outrer, nyforcer , ny tirer de
loin ce qu'on veut dire , cela réuſſit
toûjours mal.
La pratique de toutes ces regles
, peut rendre un Homme ha
bile en ce genre d'écrire , & rien
n'eſt plus capable de luy donner
de la réputation. Nous l'avons
veu dans quelques Autheurs modernes
, & ce que les Anciens
du Mercure Galant.
67
2
J
1
S
nous ont laiſſé du Stile Epifto .
laire , l'emporte pour l'agrément
& la délicateffe , fur tous les autres
Ecrits. Les Epiftres de Ci
céron , les Epiftres de Seneque,
& celles d'Ovide , font encore
les délices des Sçavans , pour ne
rien dire des Epiftres de S. Jérôme
, de S. Grégoire , de S. Ber
nard , & de plufieurs autres Peres
de l'Eglife , où l'on ne voit pas
moins d'efprit , & d'éloquence,
que de doctrine , & de pieté.
EPISTOLAIRE. ⠀
L
' Ecriture eft l'image de la
Parole , comme la Parole
eft l'image de la Penſée . L'uſage
de la Parole eft divin , l'invention
de l'Ecriture merveilleuſe. Enfin
toutes les deux nous rendent do-
& es & raiſonnables. Rien n'eft
plus prompt que la Parole ; ce
n'eft qu'un fon que l'air forme
& diffipe en mefme temps . L'Ecriture
eft plus durable , elle fixe
ce Mercure , elle arrefte cette
Fléche, qui eftant décochée, ne
revient jamais. Elle donne du
A ij
7
Extraordinaire
corps à cette noble expreffion
de l'ame , & la rendant viſible à
nos yeux , pour me fervir des
termes d'un de nos Poëtes , elle
conferve plufieurs fiecles , ce qui
me fembloit mourir en naiffant.
Mais fi l'Ecriture perpétuë la
Parole, elle la fait encore entendre
à ceux qui font les plus éloignez,
& comme un Echo fidelle,
elle répete en mille lieux , & à
mille Gens , ce que l'on n'a dit
quelquefois qu'en fecret , & à
l'oreille. C'est ce qui la rend fi
neceffaire dans la vie , & particulierement
dans l'ufage du Stile
Epiftolaire ; car enfin l'Ecriture
qui a esté inventée pour conferver
les Sciences, & pour eternifer
les actions des Grands Hommes,
ne l'a pas moins efté pour fupléer
du Mercure Galant.
5.
à l'éloignement des lieux , & à
l'abſence des Perfonnes. On n'a
pas toûjours eu befoin de Contracts
& d'Hiftoires , pour infpirer
la vertu , & la bonne-foy.
Nos anciens Gaulois mefme ont
efté braves, vertueux, & fçavans,
fans le fecours de ce bel Art . La
Parole & la Memoire contenoient
toutes leurs fciences , &
toute leur étude ; mais dans le
commerce de la vie , où l'on ne
peut cftre toûjours enſemble,
y a.t. il rien de plus agreable, &
de plus utile, que de fe parler &
de s'entretenir par le moyen
d'une Lettre , comme fi l'on ef
toit dans un mefme lieu ? Bien
plus, fi nous en croyons l'amou
reuſe Portugaife , les Lettres
nous donnent une plus forte idée
A üj
Extraordinaire
de la Perfonne que nous aimons .
Il mefemble, dit - elle à fon Amant,
que je vous parle quandje vous écris,
&
que vous m'eftes un peu plus préfent.
Un Moderne a donc eu raifon
de nommer les Lettres les
Difcours des Abfens. L'Homme fe
répand & fe communique par
elles dans toutes les Parties du
Monde . Il fçait ce qui s'y paffe,
& il y agit mefme pendant qu'il
fe repofe ; un peu d'encre & de
papier , fait tous ces miracles.
Mais que j'ay de dépit contre
ceux , qui pour rendre ce com ..
mercé plus agreable , l'ont rendu
fi difficile, qu'au lieu d'un quartd'heure
qu'il falloit pour faire
fçavoir de fes nouvelles à quelqu'un
, il y faut employer quelquefois
unejournée entiere ! L'adu
Mercure Galant.
rangement
d'une douzaine
de
paroles emporte deux heures de
temps. C'eſt une affaire qu'une
Lettre , & tel qui gagneroit
fon
Procés , s'il prenoit la peine d'écrire
pour le folliciter
, aime
mieux le perdre comme le Mifantrope
de Moliere , que de
s'engager
dans un pareil embarras
.
On a prétendu mettre en Art
ce genre d'écrire , & quelquesuns
( comme de la Serre & fes
Imitateurs ) en ont voulu faire
leçon . Un Moderne mefme , parmy
tant de préceptes qu'il a
donnez pour l'éducation d'une
Perfonne de qualité, a traité de
la maniere d'écrire des Lettres ,
de leur diférence, & du ſtile qui
leur eft propre. Je veux croire
A iiij
8 Extraordinaire
qu'il a tres - bien réuffy en cela ;
mais n'y a-t- il point un peu d'affectation
baffe & inutile , de donner
pour regles, qu'aux Perſonnes
d'un rang au deffus de nous,
aufquelles on écrit, il faut fe fervir
de grand papier, que la feüille
foit double ,qu'on mette un feuillet
blanc, outre l'envelope pour
couvrir cette feuille , fi elle eft
écrite de tous coſtez , qu'il y ait
un grand efpace entre le Monfei
gneur & la premiere ligne , & cent
autres chofes de cette nature ?
Cela , dis-je , ne fent- il point la
bagatelle, & y a- t - il rien de plus
ridicule qu'un Homme qui fe
pique d'écrire , de plier , & de
cacheter des Lettres à la mode ,
comme parlent quelques Prétieux
? Ce font des minuties indi
du Mercure Galant.
9
gnes d'un honnefte Homme , &
d'un bel Efprit. Qui fçait faire
une belle Lettre , la fçait bien plier
fans qu'on luy en donne des préceptes
, & ces petites façons de
quelques Cavaliers & de quelques
Dames pour leurs Poulets,
font des galateries hors d'oeuvre,
& des marques de la petiteffe de
leur efprit,plutoft que de leur po
liteffe , & de leur honnefteté.
Leurs Lettres n'ont rien de galat,
fi vous en oftez le papier doré, la
foye, & la cire d'Espagne. Cet endroit
de la Civilité Françoiſe, me
fait fouvenir de cet autre des
Nouvelles nouvelles , où deux
prétédus beaux Efprits difputent
s'il faut mettre la datte d'une
Lettre au commencement , ou à
la fin. L'un répond, & peut-eftre
ΙΟ Extraordinaire
avec efprit, qu'aux Lettres d'af.
faires & de nouvelles , il faut
écrire la datte au haut , parce
qu'on eft bien - aiſe de fçavoir
d'abord le lieu & le temps qu'el
les font écrites ; mais que dans
les Lettres galantes & de complimens
, où ces chofes font de
nulle importance , il faut écrire
la datte tout au bas . Mais ils font
encore une autre Queſtion , fçavoir
, s'il faut écrire , de Madrid,
ou à Madrid ; & l'un d'eux la réfout
affez plaifamment , en difant
qu'il ne faut mettre ny à , ny de,
mais feulement Madrid ; & que
c'eft de la forte que le pratiquent
les Perfonnes de qualité.
Je fçay qu'il y a mille choſes
qu'il ne faut pas négliger dans
les Lettres, à l'égard du refpect,
du Mercure Galant . II
de l'honnefteté , & de la bien .
féance ; & c'est ce qu'on appelle
le decorum du Stile Epiftolaire,
qui en fait tantoft l'acceffoire,
& tantoft le principal. Toutes
ces formalitez font le principal
des Lettres de compliment, mais
elles ne font que l'acceffoire des
Lettres d'affaires, ou de galanterie.
Quand une Lettre inftru-
Ative, ou galante, eft bien écrite ,
on ne s'attache pas à examiner
s'il y a affez de Monfieur ou de
Madame , & fi le Serviteur treshumble
eft mis dans toutes les
formes ; mais dans une Lettre de
pure civilité , on doit obſerver
cela exactement . Ceux qui fçavent
vivre , & qui font dans le
commerce du grand monde, ne
manquent jamais à cela , me dira12
Extraordinaire
t - on , & ainfi il eft inutile de faire
ces fortes d'obfervations . Il eft
vray ;mais quandje voy que dans
les plus importantes négotiations
, un mot arrefte d'ordinaire
les meilleures teftes , & retarde
les dépefches les plus preffées,
quand je voy que l'Académie
Françoife fe trouve en peine
comment elle foufcrira au bas
d'une Lettre qu'elle veut écrire
à M' de Boifrobert , qu'elle ne
fçait fi elle doit mettre Vos tres
affclionnez Serviteurs, parce qu'
elle ne veut pas foufcrire vos tres
humbles Serviteurs , qu'enfin elle
cherche un tempérament , &
qu'elle foufcrit Vos tres paffionnez
Serviteurs , je croy que ces formalitez
font neceffaires , qu'on
peut entrer dans ces détails , &
81
du Mercure Galant.
13
s'en faire des regles judicieuſes &
certaines. Mais je ne puis approuver
qu'on aille prendre des
modelles de Lettres dans la Traduction
de Jofephe par M'd'Andilly
, car quel raport peut -il y
avoir entre un Gouverneur de
Province qui écrit à Lours LE
GRAND, & Zorobabel qui écrit
au Roy de Perfe ? Je ne m'étonne
donc pPfces Ecrivains
qui femblent eftre faits pour en
tretenir les Colporteurs, & pour
garnir les rebords du Pont. neuf,
n'ont pas réüffy dans les modelles
qu'ils nous ont donnez pour
bien écrire des Lettres. Leurs
Ouvrages font trop froids, ou de
pur caprice , & les Autheurs
n'eftoient pas prévenus des paffions
qu'il faut reffentir , pour
14
Extraordinaire
entrer dans le coeur de ceux qui
en font émûs. Perfonne ne fe
reconnoift dans leurs Lettres ,
parce que ce font des portraits
de fantaiſie , qui ne reſſemblent
pas . On n'a donc fait que fe di .
vertir des regles qu'ils nous ont
voulu preſcrire, & on a toûjours
crû qu'il eftoit impoffible de
fixer les Lettres dans un Royaume,
où l'on ne change pas moins
de mode pour écrire que pour
s'habiller.
La Nature nous eft icy plus
neceffaire que l'Art ; & l'Ecriture ,
qui eft le Miroir dans lequel elle
fe repréſente, ne rend jamais nos
Lettres meilleures , que
lors qu '
elles luy font plus femblables.
Comme rien n'eft plus naturel
à l'Homme que la parole , rien
du Mercure Galant.
IS
ne doit eftre plus naturel que fon
expreffion. L'Ecriture , comme
un Peintre fidelle, doit la repréfenter
à nos yeux de la mefme
maniere qu'elle frape nos oreilles
, & peindre dans une Lettre ,
ainfi que dans un Tableau , non
feulement nos paffions, mais encore
tous les mouvemens qui les
accompagnent. Jeſçay bien que
le Jugement venant au fecours
de l'Ecriture, retouche cette premiere
Ebauche , mais ce doit
eftre d'une maniere fi naturelle,
que l'Art n'y paroiffe aucunement
; car la beauté de cette
peinture confifte dans la naïveté.
Nos Lettres qui font des
Converfations par écrit, doivent
donc avoir une grande facilité,
pour atteindre à la perfection du
16 Extraordinaire
genre Epistolaire , & pour y
réüffir , les principales regies
qu'il faut obferver, font d'écrire
felon les temps , les lieux , & les
perfonnes. De l'obfervation de
ces trois circonstances dépend la
réüffite des belles Lettres, & des
Billets galants ; mais à dire vray,
tout le monde ne connoift pas
veritablement ce que c'est que
cet Art imaginaire , ny quelles
font les Lettres qui doivent eftre
dans les bornes du Stile Epiftolaire.
On les peut réduire toutes à
quatre fortes , les Lettres d'af
faires , les Lettres de compliment,
les Lettres de galanterie ,
les Lettres d'amour. Comme le
mot d'Epiſtre eft finonime à celuy
de Lettre, je ne m'arreſteray
du Mercure Galant. 17
point à expliquer cette petite
diférence. Je diray feulement
que le ftile de la Lettre doit eftre
fimple & coupé , & que le ftile
de l'Epiftre doit avoir plus d'ornement
& plus d'étendue , comme
on peut le remarquer chez
Fes Maiftres de l'Eloquence
Greque & Romaine .
Enfin
chacun fçait que le mot d'Epiftre
eft confacré dans la Langue Latine,
& qu'il n'eft en ufage parmy
nous , que dans les Vers, & àla
tefte des Livres qu'on dédie;
mais ce qui eft affez remarquable
, c'eft d'avoir donné le nom
de Lettres à cette maniere d'écrire
, ce nom comprenant toutes
les Sciences . On
peut neantmoins
le donner veritablement
à ces grandes & fçavantes Let-
Q.de Fuillet 1683.
B
18 Extraordinaire
tres de Balzac, de Coftar , & de
quelques autres celebres Autheurs
. Les Lettres d'affaires
font faciles , il ne faut qu'écrire
avec un peu de netteté , & -bien
prendre les moyens qui peuvent
faire obtenir ce qu'on demande.
Peu de ces Lettres voyent le jour,
& perfonne ne s'avife d'en faire
la Critique. Il n'en eft pas de
meline des Lettres de compli
ment . Comme elles font faites
pour fatisfaire à noftre vanité,
on les expoſe au grand jour , &
on les examine avec beaucoup
de rigueur. Il n'y en a prefque
point d'achevées , & l'on n'en
peut dire la raifon , fi ce n'eft que
de toutes les manieres d'écrire ,
le Panégyrique eft le plus difficile,
C'eft le dernier effort du
du Mercure Galant.
19
genre démonftratif. Ainfi il eſt
rare qu'une Lettre foit une veritable
Piece d'éloquence. De
plus , ces fortes de Lettres s'adreffent
toûjours à des Gens,
qui eftant prévenus de fortes
paffions , comme de la joye & de
la trifteffe , & qui ne manquant
pas de vanité & d'amour propre,
ne croyent jamais qu'on en dife
affez. Ceux- mefme qui n'y ont
point de part , en jugent felon
leur inclination , & ils trouvent
toûjours quelque chofe à redire,
parce que les louanges qu'on
donne aux autres , nous paroiffent
fades, par une fecrete envie
que le bien qu'on en dit nous
caufe. Mais au refte fi on eftoit
bien defabufé que les Lettres
ne font pas toujours des compli
Bij
20 Extraordinaire
mens & des civilitez par écrit,
qu'elles n'ont point de regles
précifes & certaines , peut- eſtre
n'en blâmeroit- on pas comme
l'on fait , de fort bonnes , & de
bien écrites. Si on eftoit encore
perfuadé que les Lettres font de
fidelles Interpretes de nos penfées
& de nos fentimens , que ce
1 font de veritables portraits de
nous.mefmes , où l'on remarque
jufques à nos actions & à nos manieres
, peut- eftre que les plus
négligées & les plus naturelles.
feroient les plus eſtimées . A la
yerité ces peintures , pour eſtre
quelquefois trop reffemblantes,
en font moins agreables, & c'eſt
pourquoy on s'étudie à ſe cacher
dans les Lettres de civilité, & de
compliment. Elles veulent du
du Mercure Galant. 21
fard ; & cette maniere réfervée
& refpectueuse dans laquelle
nous y paroiffons , réüffit bien
mieux qu'un air libre & enjoüé,
qui laiffe voir nos defauts, & qui
ne marque pas affez de foûmiffion
& de dépendance. Nous
voulons eftre veus du bon costé,
& on nous veut voir dans le ref
pect ; mais lors que l'on s'expofe
familierement , fans honte de
noftre part , & fans ceremonie
pour les autres, il eſt rare qu'on
nous aime , & qu'on nous approuve
, fur tout ceux qui ne
nous connoiffent pas , & qui ne
jugent des Gens que par de
beaux déhors. D'ailleurs comme
nos manieres ne plaiſent pas
tout le monde , il eft impoffible
que des Lettres qui en font plei
22
Extraordinaire
nes, ayent une approbation genérale.
Le Portrait plaiſt fouvent
encore moins que la Perfonne,
foit qu'il tienne à la fantaifie
du Peintre , ou à la fituation
dans laquelle on eftoit lors qu'on
s'eft fait peindre. Les Lettres
qu'on écrit quand on eft cha .
grin, font bien diférentes de celles
que l'on écrit dans la joye , &
dans ces heureufes difpofitions
où l'on fe trouve quelquefois ; &
ce font ces favorables momens
qui nous rendent aimables dans
tout ce que nous faifons . Il faudroit
donc n'écrire que lors
qu'on s'y est bien difpofe , car
toutes nos Epiftres chagrines ne
font pas fi agreables que celles
de Scarron. Mais enfin pour
réuffir dans les Lettres de civi-
"
du Mercure Galant.
23
lité , il faut avoir une grande
douceur d'efprit , des manieres
Alateuſes & infinuantes , un ftile
pur & élegant, du bon fens , &
de la jufteffe , car on a banny des
Complimens , le phébus & le
galimathias, qui en faifoient autrefois
toute la grace & toute la
beauté . Mais avant que de finir
cet Article , je croy qu'il eft à
propos de dire quelque chofe
du Compliment, qui fert de fond
& de fujet à ces fortes de Lettres.
Le Compliment , à le prendre
dans toute fon étenduë , eft un
genre de civilité , qui fubfifte
feul , fans le fecours de la Converfation
, des Harangues, & des
Lettres . Ainfi on dit , F'ay envoyé
faire un Compliment , on m'eft
24
Extraordinaire
venu faire un Compliment. Il entre
à la verité dans la Converſation ,
dans les Harangues , & dans les
Lettres , & il en conftitue l'effence
en quelque façon , mais il
en fort quelquefois, & lors qu'il
eft feul , il en difére effentiellement.
Il eft plus court , plus fimple,
plus jufte, & plus exact ; &
c'eſt de cette forte qu'il eft difficile
de le définir dans les termes
de la Rhétorique , parce qu'on
peut dire que les Anciens n'ont
fçeu ce que c'eftoit , au moins
de la maniere que nous le pratiquons
, & qu'ils ne nous en ont
point laiffé d'exemples . Tout
fentoit la Déclamation chez eux ,
& avoit le tour de l'Oraiſon , &
de la Harangue . Cependant je
dis que faire un Compliment à
quelqu'un,
du Mercure Galant.
25
que
paquelqu'un,
n'eft autre choſe
de luy marquer par de belles
roles , l'eftime & le refpect que
nous avons pour luy. Complimenter
quelqu'un , eft encore
s'humilier agreablement devant
luy. Enfin un Compliment eft
un Combat de civilitez réciproques
; ce qui a fait dire à M
Coftar
, que les Lettres eftoient
des Duels , où l'on fe bat fouvent
de raiſons , & où l'on employe
fes forces fans réſerve & fans retenuë
. Il eſt vray qu'il y en a
qui n'y gardent aucunes mefures ,
mais nos Complimens ne font .
ils pas des oppofitions , & des
contradictions perpétuelles ? On
y cherche à vaincre , mais le
Vaincu devient enfin le Victo .
rieux par fon opiniâtreté . Quelle
2. de Juillet 1683.
Queli
26 Extraordinaire
ridicule & bizare civilité , que
celle des Complimens ! Il entre
encore de la rufe & de l'artifice
dans cette forte de Combat , &
je ne m'étonne pas files Homes
fracs & finceres y font fi peu propres,
& regardent nos Compli
mens comme un ouvrage de la
Politique, comme un effet de la
corruption du Siecle, comme la
pefte de la Societé civile . Ils apellent
cela faire la Comédie, & difent
qu'on doit y ajoûter peu de
foy, parce que c'eſt une maxime
du Sage , qu'on n'eſt pas obligé
de garantir la verité des Compli
mens. Ainfi la meilleure maniere
de répondre aux louanges, c'eſt
de les contredire agreablement,
& de marquer de bonne grace
qu'on ne les croit pas , ou plutoft
du Mercure Galant.
27
toute la juſtice qu'on peut rendre
aux méchantes Lettres , & aux
fades Complimens , eft de ne les
pas lire, & de n'y pas répondre.
Les Lettres de galanterie font
difficiles.
Cependant c'eſt le
genre où l'on en trouve de plus
raifonnables. Un peu d'air & des
manieres du monde, une expreffion
aifée & agreable, je- ne -fçay
quelle délicateffe de penfer & de
dire les choſes, avec le fecret de
bien appliquer ce que l'on a de
lecture & d'étude , tout cela en
compofe le veritable caractere,
& en fait tout le prix & tout le
mérite. Cicéron eft le feul des
Anciens qui ait écrit des Lettres
galantes , en prenant icy le mot
de galanterie pour celuy de politeffe
&
d'urbanité , comme par-
C
ij
28 Extraordinaire
loient les Romains , c'est à dire,
du ftile qu'ils appelloient tocofum
&Facetum, Il eft certain auffi que
Voiture a la gloire d'avoir efté le
premier , & peut- eftre l'unique
entre les Autheurs modernes ,
qui ait excellé en ce genre de
Lettres. Mr Sorel dit mefme qu'il
en eſt l'Inventeur , & que nous
luy avons beaucoup d'obligation
de nous avoir garantis de l'importunité
des anciens Complimens
, dont les Lettres eftoient
pleines , & d'auoir introduit une
plus belle & facile méthode d'écrire.
M'de Girac, fon plus grand
Ennemy , demeure d'accord ,
qu'on ne peut rien penfer de plus
agreable que fes Lettres galantes,
qu'elles font remplies de fel
Attique , qu'elles ont toute la
du Mercure Galant. 294
douceur & l'élegance de Terence
, & l'enjoüement de Lucien
. Il faut donc avoir le génie
de Voiture , ou de Balzac , pour
bien faire des Lettres galantes.
Le remercîment d'un Fromage;
ou d'une Paire de Gans, leur en
fourniffoit une ample matiere,
& ç'a efté par là qu'ils ont acquis
une fi grande réputation.
Nous n'avons point de belles
Lettres d'amour, & mefme il s'en
trouve peu chez les Anciens . Ce
n'eft pas affez que de fçavoir bien
écrire , il faut aimer. Ceux qui
réüffiffent ne font pas Autheurs.
Les Autheurs qui aiment, cherchent
trop à plaire ; & comme
les Billets d'amour les plus né .
gligez font les meilleurs , ils croiroient
fe faire tort s'ils paroif.
C iij
30 Extraordinaire
foient de la forte. Chacun fait
encore miftere de fa tendreffe ,
& craint d'eftre veu dans cette
négligence amoureuſe . Mais ce
qui fait auffi noftre délicateffe
fur ce fujet , c'eſt que la paffion
des autres nous femble une ridicule
chimere . Il faut donc aimer.
C'eſt là tout le fecret pour bien
écrire d'amour , & pour en bien
juger.
Pourbien chanter d'amour, ilfaut
eftre amoureux.
Je croy
meſme que
l'Amour a
efté le premier
Inventeur
des
Lettres. Il eft Peintre , il eft
Graveur, il eft encore un fidelle
Courrier
qui porte aux Amans
des nouvelles de ce qu'ils aiment.
La grande affaire a toûjours
eſté
celle du coeur. L'amour qui d'adu
Mercure Galant.
31
bord unit les Hommes, ne leur
donna point de plus grands defirs
que ceux de le voir & de fe
communiquer, lors qu'ils eftoient
féparez par une cruelle abfence.
Leurs foûpirs portoient dans les
airs leurs impatiences amoureufes
; mais ces foûpirs eftoient
trop foibles , quelques violens
qu'ils fuffent , pour ſe pouvoir
rencontrer . Ils demeuroient toû
jours en chemin , ardens , mais
inutiles meffagers des coeurs,
Mille Chifres gravoient fur les
Arbres , & fur les matieres les
plus dures , leurs inquiétudes &
leurs peines ; mais les Zéphirs
qui les baifoient en paffant, n'en
pouvoient conferver l'image, ny
la faire voir aux Amans abfens.
Les Portraits qui confervent fi
C iiij
32
Extraordinaire
vivement l'idée de l'Objet aimé ,
ne pouvoient répondre à leurs
careffes paffionnées . Il fallut
donc d'autres Interpretes , d'au.
tres Simboles , d'autres Images
, pour le faire entendre , fe &
pour s'expliquer , dans une fi
fâcheufe abfence ; & on s'eſt
fervy des Lettres qui , apres les
yeux , ne laiffent rien à defirer à
l'efprit , puis qu'elles font les
plus exacts , & les plus fidelles
Secretaires de nos coeurs . En
effet, ne font-elles pas fufceptibles
de toutes les paffions ? Elles
font triftes , gayes , coleres, amou
reufes , & quelquefois remplies
de haine & de reffentiment , car
les paffions fe peignent fur le
papier comme fur le vifage . On
avoit befoin de l'expreffion de
du Mercure Galant.
33
ces mouvemens, pour bien juger
de nos Amis pendant l'abſence.
C'est à l'Ecriture qu'on en eft
redevable , mais fur tout à l'A- .
mour, qui l'a inventée , Littera
opus amoris.
La gloire de bien écrire des
Lettres d'amour , a donc efté
réſervée avec juſtice au galant
Ovide. Il fçavoit l'art d'aimer,
& le mettoit en pratique. Quoy
qu'il ait pris quelquefois des fu
jets feints pour exprimer cette
paffion , il a fouvent traité de ſes
amours fous des noms empruncar
enfin qu'auroit - il pû
dire de plus pour luy mefme ?
Peut- on rien voir de plus touchant
& de plus tendre que les
Epiftres d'Ariane à Théfée , de
Sapho à Phaon , & de Léandre
tez ;
34
Extraordinaire
à Héro ? Mais ce que j'y admire
fur tout , ce font certains traits
fins & délicats , où le coeur a
bien plus de part que l'efprit.
Au refte on ne doit pas eftre
furpris , fi les Epiftres d'Ovide
l'emportent fur toutes
les Lettres d'amour , qui nous
font restées de l'Antiquité , &
mefme fur les Billets les plus galans
& les plus tendres d'apré.
fent. Elles font en Vers , & l'a
mour est l'entretien des Mufes.
Il eſt plus vif & plus animé dans
la Poëfie , que dans fa propre
effence , dit Montagne . L'avantage
de bien écrire d'amour appartient
aux Poëtes , affure M
de Girac ; & le langage des Hommes
eft trop bas pour exprimer
une paffion fi noble. C'est peutdu
Mercure Galant.
35
eftre la raison pourquoy nos
vieux Courtisans faifoient pref
que toujours leur Déclaration
d'amour en Vers , ou plutoft la
faifoient faire aux meilleurs Poëtes
de leur temps , parce qu'ils
croyoient qu'il n'y avoit rien de
plus excellent que la Poëfie , pour
bien repréſenter cette paffion ,
& pour l'inspirer dans les ames.
Mais tout le monde ne peut
pas eftre Poëte, & il y a encore
une autre raifon , qui fait que
nous avons fi peu de belles Lettres
d'amour ; c'eft qu'elles ne
font pas faites pour eftre veuës.
Ce font des oeuvres de tenebres,
qui fe diffipent au grand jour ; &
ce qui me le fait croire, c'eſt que
dans tous les Romans , où l'amour
eſt peint fi au naturel , où
36
Extraordinaire
les paffions font fi vives & fi ardentes
, où les mouvemens font
fi tendres & fi touchans , où les
fentimens font fi fins & fi délicats
; dans ces Romans , dis je,
dont l'amour profane a dicté toutes
les paroles , on ne trouvera
pas à prendre depuis l'Aſtrée jufqu'à
la Princeffe de Cléves , de
Lettres excellentes, & qui foient
achevées en ce genre. C'eft là
où prefque tous les Autheurs de
ces Fables ingénieuſes ont échoué.
Toutes les intrigues en
font merveilleufes , toutes les
avantures furprenantes , toutes
les converfations admirables ,
mais toutes les Lettres en font
médiocres ; & la raiſon eft, que
ces fortes de Lettres ne font pas
originales . Ce font des fantaifies,
du Mercure Galant. 37
des idées , & des peintures , qui
n'ont aucune reffemblance . Ces
Autheurs n'ont écrit ny pour
Cyrus , ny pour Clélie, ny pour
eux , mais feulement pour le Public
, dont ils ont quelquefois
trop étudié le gouft & les manieres
. Mais outre cela , s'il eft
permis de raconter les conqueftes
& les victoires de l'Amour,
les combats & les foufrances des
Amans , la gloire du Vainqueur,
la honte & les foûpirs des Vaincus
, il est défendu de réveler les
fecrets & les miſteres de ce Dieu,
& c'est ce que renferment les
Billets doux & les Lettres d'amour.
Il est dangereux de les intercepter
, & de les communiquer
à qui que ce ſoit qu'aux Intéreflez,
qui en connoiffent l'im38
Extraordinaire
portance. Le don de penétrer &
de bien goufter ces Lettres , n'apartient
pas aux Efprits fiers &
fuperbes , mais aux Ames fimples ,
pures & finceres , à qui l'amour
communique toutes les delices.
Les grands Génies fe perdent
dans cet abîme . Les fiers , les infenfibles
, les inconftans , enfin
ceux qui raiſonnent de l'amour,
& qui préfument tant de leurs
forces , ne connoiffent rien en
toutes ces chofés .
On ne doit pas chercher un
grand ordre dans les Lettres d'amour
, fur tout lors qu'elles repréfentent
une paffion naiffante,
& qui n'ofe fe déclarer ; mais il
faut un peu plus d'exactitude
dans les Réponses qu'on y fait.
Une Perfonne qui a épanché ſon
du Mercure Galant.
39
coeur fur plufieurs articles, & qui
eft entrée dans le détail de ſa paffion
, veut qu'on n'oublie rien, &
qu'on réponde à tout. Elle ne
feroit pas contente de ce qu'on
luy diroit en gros de tendre &
de paffionné , & le moindre article
négligé , luy paroiftroit d'un
mépris, & d'une indiférence impardonnable.
Le premier qui
écrit, peut répandre fur le papier
toutes les penfées de fon coeur,
fans y garder aucun ordre, & s'abandonner
à tous fes mouvemens
; mais celuy qui répond ,
a toûjours plus de modération .
Il obferve l'autre , le fuit pas
pas, & ne s'emporte qu'aux endroits
, où il juge que la paffion
eft neceffaire , car enfin les af
faires du coeur ont leur ordre &
à
40
Extraordinaire
leur exactitude auffi- bien que les
autres. J'avoue que ces Lettres
ont moins de feu , moins de bril .
lant , & moins d'emportement
que les premieres ; mais pour
eftre plus moderées & plus tranquilles
, elles ne font pas moins
tendres & moins amoureuſes.
Si l'on confidere fur ce pied - là
les Réponses aux Lettres Portugaifes
, on ne les trouvera pas fi
froides & fi languiffantes que
quelques- uns ont dit. C'est un
Homme qui écrit , dont le cara-
&tere eft toûjours plus judicieux
que celuy d'une Femme. Il fe
juftifie, il raffure l'efprit inquiet
de fa Maîtreffe , il luy ofte fes
fcrupules , il la confole enfin , il
répond exactement à tout . Cela
demande plus d'ordre , que les
du Mercure Galant.
41
faillies volontaires de l'amour,
dont les Lettres Portugaiſes font
remplies . Si les Réponses font
plus raisonnables , elles font auffi
tendres & auffi touchantes que
les autres , defquelles pour ne
rien dire de pis , on peut affurer
qu'elles font des images de la
paffion la plus defordonnée qui
fut jamais. L'amour y eft auffi
naturellement écrit , qu'il eftoit
naturellement reffenty . C'eft
une violence & un déreglement
épouvantable . S'il ne faut que
bien des foibleffes pour prouver
la force d'une paffion , fans -doute
que la Dame Portugaife aime
bien mieux que le Cavalier François
, mais s'il faut de la raiſon ,
du jugement, & de la conduite,
pour rendre l'amour folide &
Q. deJuillet 1683.
D
42 Extraordinaire
durable , on avoüera que le Cavalier
aime encore mieux que la
Dame. Les Femmes fe flatent
qu'elles aiment mieux que nous,
parce que l'amour fait un plus
grand ravage dans leurs ames,
& qu'elles s'y abandonnent entierement
; mais elles ne doivent
pas tirer de vanité de leur foibleffe
. L'Amour eft chez elles
un Conquérant, qui ne trouvant
aucune réfiftance dans leurs
cours, paffe comme un torrent,
& n'a pas plutoſt aſſujetty leur
raiſon, qu'il abandonne la place.
Mais chez nous , c'eſt un Ufurpateur
fin & rufé , qui fe retranche
dans nos coeurs , & qui les
conferve avec le mefine foin qu'il
les a pris . Il s'accommode avec
noftre raiſon , & il aime mieux
du Mercure Galant.
43
regner plus feûrement & plus
longtemps avec elle , que de
commander feul , & craindre à
tous momens la revolte de fon
Ennemie . C'eſt donc le bon fens
abufé , & la raiſon féduite , qui
rendent l'amour conftant & in
vincible , & c'eft de cette forte
d'amour dont nous voyons le
portrait dans les Réponses aux
Lettres Portugaifes, & dans prefque
toutes celles qui ont le veritable
caractere de l'Homme.
Ovide ne brille jamais tant dans
les Epiftres de fes Héros , que
dans celles de fes Héroïnes. Il
obſerve dans les premieres plus
de fageffe , plus de retenue , &
bien moins d'emportement
. On
fe trompe donc de croire
que
Lettres amoureufes ne doivent
les
Dij
44
Extraordinaire
Ne pas eftre fi raisonnables .
feroit.ce point plutoft que les
Femmes fentant que nous avons
l'avantage fur elles pour les Lettres
, & que nous regagnons à
bien écrire , ce qu'elles nous of
tent à bien parler , ont introduir
cette maxime, qu'elles l'emportoient
fur nous pour les Lettres
d'amour , qui pour eſtre bien paf
fionnées , ne demandent pas, difent
elles , tant d'ordre , de liaifon,
& de fuite ? Cette erreur a
gagné la plupart des Efprits, qui
font valoir je - ne - fçay quels Billets
déreglez , où l'on voit bien
de la paffion , mais peu d'efprit
& de délicateſſe
, non pas que je
veüille avec Mi de Girac , que
pour réüffir dans les Lettres d'amour
, on ait tant d'efprit , &
du Mercure Galant,
45
qu'on ne puiffe fçavoir trop de
chofes. La paffion manque rarement
d'eftre éloquente , a dit
agreablement un de nos Autheurs
; & en matiere d'amour,
on n'a qu'à fuivre les mouvemens
de fon coeur. Le Bourgeois Gentilhomme
n'eftoit pas fi ridicule
qu'on croiroit bien , de ne vou
loir ny les feux , ny les traits du
Pédant Hortenfius, pour déclarer
fa paffion à fa Maîtreffe, mais
feulement luy écrire , Belle Marquife,
vos beauxyeux me font mourir
d'amour. C'en feroit fouvent affez ,
& plus que toute la fauffe galanterie
de tant de Gens du monde,
qui n'avancent guére leurs affaires
avec tous leurs Billets doux,
qui cherchent fineffe à tout , &
qui fe tuënt à écrire des Riens,
46
Extraordinaire
d'une maniere galante , & qui
foient tournez gentiment , comme
parle encore le Bourgeois Gentilhomme.
Ceux qui ont examiné de pres
les Lettres amoureufes de Voiture
, n'y trouvent point d'autre
defaut que le peu d'amour . Voiture
avoit de l'efprit , il eftoit
galant, il prenoit feu meſme aupres
des Belles ; mais il n'aimoit
guére, & fongeoit plutoft à dire
de jolies chofes , qu'à exprimer
fa paffion. Il eftoit de compléxion
amoureufe, dit M' Pelliffon
dans fa Vie , ou du moins feignoit
de l'eftre, car on l'accuſoit
de n'avoir jamais veritablement
aimé. Tout fon amour eftoit
dans fa tefte , & ne defcendoit
jamais dans fon coeur. Cet amour
du Mercure Galant. · 47
fpirituel & coquet eft encore la
caufe pourquoy fes Lettres font
fi peu touchantes , & prefque
toutes remplies de fauffes pointes,
qui marquent un efprit badin
qui ne fçait que plaifanter . Or il
eft certain qu'en amour la plaifanterie
n'eft pas moins ridicule,
qu'une trop grande fageffe. Les
Lettres amoureufes de Voiture
ne font
pas des Originaux que la
Jeuneffe doive copier , mais que
dis-je , copier? Toutes les Lettres.
d'amour doivent eftre originales.
Dans toutes les autres on peut
prendre de bons modelles ,
les imiter ; mais icy il faut que
le coeur parle fans Truchement.
Qui fe laiffe gagner par des paroles
empruntées , mérite bien
d'en eftre la Dupe. L'amour eft
&
48
Extraordinaire
affez éloquent , laiffez le faire ;
s'il eft réciproque, on fçaura vous
entendre, & vous répondre . Mais
c'eft affez parler des Lettres d'a
mour, tout le monde s'y croit le
plus grand Maiftre.
Je pourrois ajoûter icy les Lettres
de Politique ; mais outre
qu'elles font compriſes dans les
Lettres d'affaires, il en eft comme
de celles d'amour. Le Cabinet
& la Ruelle obfervent des
regles particulieres , qui ne font
connues que des Maiftres . Il n'y
a point d'autres préceptes à pra
tiquer, que ceux que l'Amour &
la Politique infpirent ; mais neanmoins
fi l'on veut des modelles
des Lettres d'affaires, on ne peut
en trouver de meilleures que celles
du Cardinal du Perron , & du
Cardinal
du Mercure Galant.
49
Cardinal d'Offat, puis qu'au fentiment
de M'de la Mote leVayer,
la Politique n'a rien de plus confiderable
que les Lettres de ce
dernier.
Voila à peu prés l'ordre qu'on
peut tenir dans les Lettres . Cependant
il faut avouer qu'elles ne
font plus aujourd'huy das les bor.
nes du StileEpiftolaire . Celles des
Sçavans , font des Differtations ,
& des Préfaces ; celles des Cavaliers
& des Dames , des Entretiens
divers , & des Converſations
galantes. Si un Ecclefiaftique
écrit à quelqu'un fur la naiffance
d'un Enfant , il luy fait un
Sermon fur la fécondité du Ma.
riage , & fur l'éducation de la
Jeuneffe. Si c'eſt un Cavalier qui
traite le mefme fujet , il fe divertit
Q.de Fuillet 1683.
E
So Extraordinaire
fur les Couches de Madame , il
complimente le petit Emmailloté
, & faifant l'Aftrologue avant
que de finir fa Lettre , il
allume déja les feux de joye de
fesVictoires, & compofe l'Epithalame
de fes Nôces. Neantmoins
on appelle tout cela de belles &
de grandes Lettres ; mais on de
vroit plus juſtement les appeller
de grands Difcours , & de petits
Livres , au bas deſquels , comme
dit M' de Girac , on a mis voftre
tres-humble & tres- obeiſſant Serviteur.
Il n'y a plus que les Procureurs
qui demeurent dans le veritable
caractere des Lettres . On
ne craint point d'accabler une
Perfonne par un gros Livre fous
le nom de Lettre ; & je me fouviens
toûjours de la Lettre de
du Mercure Galant.
SI
trente- fix pages que Balfac écrivit
à Coftar , & dont ce dernier
ſe tenoit fi honoré. C'eſt à qui
en fera de plus grandes , & qui
pour un mot d'avis , compoſera
un Avertiffement au Lecteur,
mais quand on envoye de ces
grandes Lettres à quelqu'un , on
peut luy dire ce que Coftar dit
à Voiture , peut - eſtre dans un
autre fens , Habes ponderofiffimam
Epiftolam ,, quanquam non maximi
ponderis. Mais ces Meffieurs veu
lent employer le papier & écrire,
donec charta defecerit. C'est ce qu'a
fait M' de la Motte le Vayer dans
1 fes Lettres , qui ne font que des
compilations de lieux communs,
S & qu'avec raifon il a nommées
petits Traitez en forme de Lettres
, écrites à diverfes Perfonnes
E ij
32 Extraordinaire
ftudieuſes. Cependant il prétend
à la qualité de Seneque François,
& il dit que perfonne n'avoit encore
tenté d'en donner à la France
, à l'imitation de ce Philofophe.
Il éleve extrémement les
Epiftres de Seneque , afin de
donner du luftre aux fiennes . II
a raifon ; car il eft certain que
toute l'Antiquité n'a rien de
comparable en ce genre , non pas
mefme les Epiftres de Cicéron ,
qui toutes élegantes , & toutes
arbaniques qu'elles font , n'ont
rien qui approche, non feulement
du brillant & du folide de celles
de Seneque , mais encore de jene-
fçay- quel air , qui touche , qui
plaift , & qui gagne le coeur &
l'efprit , dés la premiere lecture .
Mais enfin quoy que ces petits
du Mercure Galant.
53
Ouvrages qu'on appelle Lettres,
n'ayent que le nom de Lettres,
c'eſt une façon d'écrire tres - fpirituelle
, tres- agreable , & mefme
tres - utile , comme on le voit par
les Lettres de M' de la Motte le
Vayer , qui font pleines d'érudi
tion , d'une immenfe lecture , &
d'une folide doctrine . Il n'a tenu
qu'à la Fortune , dit M' Ogier,
que les Lettres fçavantes de Balzac,
n'ayet efté des Harangues &
des Difcours d'Etat . Si on en ofte
le Monfeigneur , & voftre tres-humble
Serviteur , elles feront tout ce
• qu'il nous plaira ; & il ajoûte
apres Quintilien , que le Stile
des Lettres qui traitent de Sciences
, va du pair avec celuy de
l'Oraifon . Je voudrois donc qu'on
donnaſt un nouveau nom à ce
E iij
34
Extraordinaire
genre d'écrire , puis que c'eft
une nouvelle choſe. Je voudrois
encore qu'on laiſſaſt aux
Lettres d'affaires & de refpect,
l'ancien Stile Epiſtolaire , & que
tout le refte des chofes qu'on
peut traiter avec fes Amis , ou
avec les Maîtreffes , portaft le
nom dont on feroit convenu .
En effet ne feroit- il pas à propos
qu'une Lettre qu'on écrit à un
Homme fur la mort de fa Femme
, ne fuft pas une Oraifon funebre
; celle de conjoüiffance ,
une Panilodie , celle de recommandation
, un Plaidoyé , & ainſi
des autres , que les diverfes conjonctures
nous obligent d'écrire.
Ce n'eft pas que ces Livres en
forme de Lettres , manquent d'agrément
& d'utilité , on les peut
du Mercure Galant.
55
3.
lire fans ennuy quand elles font
bien écrites , & mefme on y apprend
quelquefois plus de chofes
que dans les autres Ouvrages ,
qui tiennent de l'ordre Romanefque
, ou de l'Ecole ; mais on ne
doit trouver dans chaque chofe
que ce qu'elle doit contenir. On
cherche des Civilitez & des
Complimens dans les Lettres , &
non pas des Hiftoires , des Sermons
, ou des Harangues ; on a
raifon de dire qu'il faut du temps
pour faire une Lettre courte , &
fuccincte. Ce n'eft pas un paradoxe
, non plus que cette autre
maxime , qu'il eft plus aifé de
faire de longues Lettres , que de
courtes ; tout le monde n'a pas
cette brieveté d'Empereur dont
parle Tacite , & tous les demis
E iiij
36
Extraordinaire
beaux Efprits ne croyent jamais
en dire affez , quoy qu'ils en difent
toûjours trop .
Il feroit donc à propos qu'on
remift les chofes au premier état,
on trouveroit encore affez d'autres
fujets , pour faire ce qu'on
appelle de grandes Lettres , &
l'on auroit plus de plaifir à y travailler
fous un autre nom ; car ce
qui fait aimer cette façon d'écrire
, c'est que beaucoup de
Perfonnes qui ont extrémement
de l'efprit , le font paroiftre par là.
Tout le monde ne fe plaift pas à
faire des Livres , & il feroit fâcheux
à bien des Gens , d'étoufer
tant de belles penſées , & de
beaux fentimens , dont ils veulent
faire part à leurs Amis. Les
Femmes fpirituelles font intedu
Mercure Galant.
$7
reffées en ce que je dis , auffibien
que les Hommes galans .
Ces Hommes doctes du Cercle ,
& de la Rüelle , dont les opinions
valent mieux que toute la doctrine
de l'Univerfité , & dont un
jour d'entretien vaut dix ans d'école
; les Balzac , les Coftar, les
Voiture , fe font rendus inimortels
par leurs grandes Lettres , &
cette lecture a plus poly d'Efprits ,
& plus fait d'honneftes Gens , que
tous les autres Livres. En effet
il y a bien de la diférence entre
leur Stile , & le langage figuré
de la Poëfie , l'emphatique des
Romans , & le guindé des Orateurs
, fans parler de cet ar de
politeffe , & de galanterie , qu'on
ne trouve paschez les autres Autheurs.
Si nous en croyons CoЯar
$8
Extraordinaire
dans Epiftre de fes Entretiens
qu'il dédie à Conrard , l'invention
de ces fortes de Lettres luy
eft deuë , & à Voiture . Nous
nous avifames , dit- il , M' de Voiture
& moy de cette forte d'Entretiens
qui nous fembloit une image
affez naturelle de nos Converfations
ordinaires, & qui lioit une fi étroite
communication de pensées entre deux
abfens , que dans noftre éloignement,
nous ne trouvions guéres à dire
qu'une fimple & legere fatisfaction
de nos yeux , & de nos oreilles. Tout
ce qu'on peut ajoûter à cela , eſt
que ces fortes de Lettres font feu
lement l'image de la Converfation
de deux Sçavans ; car d'autres
Lettres auffi longues , feroient
de faides images de la Converfation
des Ignorans , & du
du Mercure Galant.
59
vulgaire , mais enfin je voudrois
que l'Académie euft efté le Parain
de ce que nous appellons de
grandes Lettres.
Difons maintenant quelque
chofe des Billets , qu'on peut
nommer les Baftards des Lettres
& des Epiftres,fi j'ofe parler ainfi.
Ce que j'appellois tantoft des
Lettres d'affaires , fe nomme
quelquefois des Billets . Les Amans
mefme s'en fervent , quand
ils expriment leur paffion en racourcy
. Ce genre d'écrire fuplée
à toutes les Lettres communes,
& ce qui eft commode c'eft
qu'on n'y obferve point les qualitez
. Les noms de Monfieur &
de Madame s'y trouvent peu , toû
jours en parenteſe , & jamais au
commencement. J'ay crû que
60 Extraordinaire
cette invention eftoit venuë de la
lecture des Romans , où l'on s'appelle
Tirfis & Silvandre , & où
il n'y a que les Roys , & les Reynes
, aufquels on donne la qualité
de Seigneurs , & de Dames ; mais
j'ay remarqué qu'autrefois dans
les Lettres les plus férieuſes , on
n'obfervoit pas ces délicateffes
de cerémonies , comme de mettre
toûjours à la tefte , Sire, écrivant
au Roy ; ou Monseigneur , écrivant
à quelque Prince, ou à quelque
Grand, & de laiffer un grand
eſpace entre le commencement
de la Lettre. Toutes les Epiftres
dédicatoires de nos anciens Autheurs
en font foy , & commencent
comme celles des Tragédies
de Garnier. Si nous , originaires
Sujets de Voftre Majesté, Sire , vous
du Mercure Galant. 61
devons naturellement nos Perfonnes,
&c. Voila comme ce Poëte écrit
à Henry III . & à M¹ de Rambouillet
, Quand la Nobleffe Françoife
embraffant la vertu comme vous
faites , Monfeigneur , &c. Cela
femble imiter le Stile Epiſtolaire
des Anciens , dont le cerémonial
eftoit à peu prés de cette forte ,
car j'appelle ainfi ces fcrupuleuſes
regles de civilité , que
quelques uns ont introduites
dans les Lettres. Quoy qu'il en
foit , on dit que Madame la Marquife
de Sablé a inventé cette
maniere d'écrire commode &
galante , qu'on nomme des Billets.
Nous luy fommes bien redeva
bles de nous avoir délivrez par
ce moyen de tant de civilitez fâcheufes
, & de complimens in
-
62 Extraordinaire
fuportables. Ce n'eft pas qu'il n'y
faille apporter quelque modification
, car on en abufe en beaucoup
de rencontres , & l'on rend
un peu trop commun , ce qui n'ef
toit employé autrefois que par les
Perfonnes de la premiere qualité,
envers leurs inférieurs , d'égal à
égal , & dans quelque affaire de
peu d'importance , ou dans une
occafion preffante. Enfin les Bil
lets doivent eftre fuccincts pour
l'ordinaire , & n'eftre pas fans
civilité. Seneque veut que ceux
que nous écrivons à nos Amis ,
foient courts. Quandje vous écris,
dit- il à Lucilius , il me semble que
je ne dois pas faire une Lettre , mais
un Billet , parce que je vous vois , je
vous entens , & je fuis avec vous.
En effet , les Billets n'ayant lieu
du Mercure Galant.
63
que lors qu'on n'eft pas éloigné
les uns des autres , ou lors qu'on
n'a pas le loifir d'écrire plus amplement
, il n'eft pas befoin d'un
grand nombre de paroles , il ne
faut écrire que ce qui eft abfolument
neceffaire , & remettre
le refte à la premiere occafion.
Il femble qu'avec la connoiffance
de toutes ces chofes , il ne
foit pas difficile de réüffir dans le
Stile Epiftolaire. Cependant je
ne craindray point de dire que
les plus habiles Hommes n'y rencontrent
pas toûjours le mieux,
& qu'une Lettre bien faite eft le
chefd'oeuvre d'un bel Efprit . Il
y a mefme des Gens qui en ont
infiniment , qui n'ont aucun talent
pour cela , & qui envient
avec M' Sarazin , la condition de
64
Extraordinaire
leurs Procureurs , qui commencent
toutes leurs Lettres par je
vous diray , & les finiffent par je
fuis. Je ne m'en étonne pas . Il
n'y a point de plaifir à fe com.
mettre , & c'eft ordinairement
par les Lettres qu'on juge de l'ef
prit d'un Homme . Če doit eftre
fon veritable portrait , & s'il a
du bon fens , ou s'il en manque,
il cft impoffible qu'on ne le voye
par là . On voit bien à ta Lettre ,
dit Théophile répondant à un
Fat , que tu n'es pas capable de
beaucoup de choses. Qui ne fait pas
bien écrire , ne fçait pas bien imaginer.
Ton entendement n'eft pas
plus agreable que ton file. Ceux
qui brillent dans la Converfation
, & dans les Ouvrages de
galanterie , ont quelquefois de
du Mercure Galant. 65
la peine à s'affujettir aux regles
aufteres d'une Lettre férieufe. Il
ya encore bien des Gens qui ne
fçauroient écrire que comme ils
parlent , & ce n'eft pas cela .
Rien n'impofe fur le papier , la
voix , le gefte , ne peuvent s'y
peindre avec le difcours , & ces
chofes bien fouvent en veulent
plus dire que ce qu'on écrit . Mais
comme on ne dit pas aux Gens
les chofes de la maniere qu'on les
écrit , on ne doit pas auffi leur
écrire de la maniere qu'on leur
parle , & comme dit M le Chevalier
de Meré , Il y a de cerm
taines Perfonnes quiparlent bien en
apparence , & qui ne parlent pas
bien en effet. Comme ilfaut duſoin,
& de l'application pour bien écrire
& de
tes Perfonnes ne veulent pas fe don-
Q.deJuillet 1683 .
E
66 Extraordinaire
ner tant depeines , & c'est pourquoy
elles font rarement de belles Lettres .
De plus , ajoûte´ce galant Homme
, ces beaux Efprits commencent
toûjours leurs Lettres trop finement,
ils ne fçauroient les foutenir. Cela
les ennuye , les laffe , & les dégoûte.
Cependant ilfaut toûjours rencherir
fur ce qu'on adit en commençant, &
lors qu'une Lettre eft longue , tant de
fubtilité devient laffante. Enfin il ne
faut ny outrer, nyforcer , ny tirer de
loin ce qu'on veut dire , cela réuſſit
toûjours mal.
La pratique de toutes ces regles
, peut rendre un Homme ha
bile en ce genre d'écrire , & rien
n'eſt plus capable de luy donner
de la réputation. Nous l'avons
veu dans quelques Autheurs modernes
, & ce que les Anciens
du Mercure Galant.
67
2
J
1
S
nous ont laiſſé du Stile Epifto .
laire , l'emporte pour l'agrément
& la délicateffe , fur tous les autres
Ecrits. Les Epiftres de Ci
céron , les Epiftres de Seneque,
& celles d'Ovide , font encore
les délices des Sçavans , pour ne
rien dire des Epiftres de S. Jérôme
, de S. Grégoire , de S. Ber
nard , & de plufieurs autres Peres
de l'Eglife , où l'on ne voit pas
moins d'efprit , & d'éloquence,
que de doctrine , & de pieté.
Fermer
Résumé : DU STILE EPISTOLAIRE.
Le texte explore l'art épistolaire, soulignant que l'écriture est l'image de la parole, elle-même reflet de la pensée. La parole est divine et rapide, tandis que l'écriture est durable et fixe les pensées, permettant ainsi de communiquer à distance et de conserver les connaissances et les actions des grands hommes. L'écriture épistolaire est particulièrement utile pour suppléer à l'absence et à l'éloignement des personnes. Les anciens Gaulois, par exemple, étaient braves et savants sans l'aide de l'écriture, mais dans le commerce de la vie, les lettres permettent de se parler et de s'entretenir comme si l'on était ensemble. Elles donnent une forte idée de la personne aimée, comme le dit une amoureuse portugaise, et sont nommées les 'discours des absents', permettant à l'homme de se répandre et de se communiquer dans le monde entier. Le texte critique ceux qui rendent l'écriture des lettres difficile et fastidieuse, préférant la simplicité et la naturalité. Il mentionne que l'art de l'écriture épistolaire a été formalisé par certains auteurs, mais que ces règles peuvent sembler affectées et inutiles. Les lettres doivent respecter le decorum, c'est-à-dire le respect, l'honnêteté et la bienséance, mais ces formalités varient selon le type de lettre (compliment, affaire, galanterie). Le texte distingue quatre types de lettres : les lettres d'affaires, les lettres de compliment, les lettres de galanterie et les lettres d'amour. Les lettres de compliment sont les plus difficiles à écrire, car elles doivent flatter la vanité des destinataires. Les lettres doivent être naturelles et refléter les pensées et les sentiments de l'auteur, même si elles sont souvent fardées pour plaire. Le texte aborde également les caractéristiques des lettres amoureuses et des réponses aux Lettres portugaises, soulignant que ces réponses ne sont pas froides ou languissantes, mais plutôt judicieuses et rassurantes. Il compare les expressions de l'amour entre hommes et femmes, notant que les femmes se laissent souvent submerger par la passion, tandis que les hommes intègrent la raison et la conduite pour rendre l'amour constant et durable. Les lettres d'amour sont rares et nécessitent de véritables sentiments amoureux. L'amour est présenté comme l'inventeur des lettres, permettant aux amants de communiquer à distance. Ces lettres doivent être tenues secrètes et sont mieux exprimées en poésie. Le texte discute des 'grandes Lettres' qui reflètent la conversation entre savants, et des 'Billets', qualifiés de 'bâtards des Lettres et des Épîtres', utilisés pour des communications brèves et informelles. Les billets sont pratiques car ils ne suivent pas les formalités des lettres traditionnelles. Ils sont attribués à Madame la Marquise de Sablé, qui a simplifié les lettres en supprimant les civilités excessives. Cependant, les billets doivent rester courtois et concis, adaptés aux situations urgentes ou aux communications entre proches. Le texte souligne la difficulté de bien écrire une lettre, considérant qu'elle est le chef-d'œuvre d'un bel esprit. Il mentionne que certains, malgré leur intelligence, manquent de talent épistolaire. Les lettres bien écrites révèlent l'esprit de leur auteur. Enfin, le texte insiste sur la nécessité de suivre des règles pour maîtriser l'art épistolaire, citant des auteurs anciens et modernes dont les épîtres sont des modèles de délicatesse et d'agrément.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 3-74
DE LA LECTURE.
Début :
La Lecture est le canal des Sciences. C'est par là qu'elles coulent, [...]
Mots clefs :
Livres, Galant, Lecture, Auteurs, Esprit, Vérité, Expérience, Affaires, Lecteurs, Sciences, Foi, Monde, Savants, Connaissances, Jeunesse, Études, Usage, Nature, Sentiments, Anciens, Poètes, Éloquence, Instruction, Philosophes, Commerce, Moeurs, Politique, Connaissance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE LA LECTURE.
DE
LA LECTURE
LS
A Lecture eft le canal des
Sciences. C'eft par là qu'elles
coulent , & qu'elles s'infi
nuent dans l'efprit des Hommes.
Elle donne les connoiffances acquifes
, & elle perfectionne les
habituelles. Sans la Lecture , le
meilleur fond d'efprit eft ftérile ,
& la plus forte contemplation
n'a que de la fechereffe. L'ame
reçoit par elle les connoiffances
qui luy font neceffaires ; & quoy
que l'inftruction & l'expérience
A ij
4
Extraordinaire
"
luy fournillent quelques lumieres
, elle en tire tous les jours de
grands avantages, outre qu'il luy
faut du temps pour profiter de
l'expérience , & qu'il eft peu
d'inftruction fans lecture . L'ame
y trouve en tout temps des lumieres
, à toute heure des exemples
, & par un feul coup d'oeil,
elle voit & elle fçait ce qu'elle
ne pourroit apprendre en pluhieurs
Siecles , car fouvent dans
la lecture, les yeux agiffent pour
les oreilles , & nous lifons bien
plus pour entendre , que pour
voir. Il n'y a que dans les Poëmes
& dans les Romans , où nos
yeux trouvent quelque fatisfation.
Par tout ailleurs , nous lifons
pour écouter. Les Orateurs
& les Philofophes , la Sainte Ecridu
Mercure Galant.
$
ture mefme, ne font lûs que pour
eftre entendus , & de là , foir
qu'on life , ou qu'on écoute , la
Science & la Foy nous font veritablement
communiquées par
loüye , Fides ex auditu. Enfin
nous concevons en vain de belles
penfées, nous avons inutilement
de beaux fentimens , il faut que
la lecture les appuye & les for ,
tifie; mais elle eft encore comme
une femence qui les fait naître,
& comme une habile Gouver
nantè qui nous regle , & qui nous
conduit dans la recherche des
Sciences . Les Livres nous font
comprendre dans un moment,
ce que la Nature a de plus fecret
& de plus curieux , ce que le
Ciel a de plus noble & de plus
grand , ce que la Terre a de plus,
A iij
Extraordinaire
beau & de plus rare . Par eux , les
Terres & les Mers nous font découvertes
. Ils nous enfeignent
la Religion, la Morale , & la Pofitique
, le Culte des Dieux , &
l'Art de gouverner les Hommes,
& de fe conduire foy - mefine ."
Rien n'eft plus agreable que
leur occupation ; car en un mor,
on trouve dans la Lecture un
Confeiller fidelle & definté.
reffé , un Medecin doux & charitable
.
Combien mérite de louanges
celuy qui par le moyen de l'Impreffion
nous a facilité cette le-
&are ! Ceft luy qui a donné veritablement
la vie aux produ-
&tions de l'Eſprit. L'Ecriture
leur avoit donné quelque corps
& quelque confiftance , mais c'é
du Mercure Galanı.
7
:(
roit un corps informe & groffier,
que l'Impreflion a poly & r . ndu
agreable aux yeux & à l'efprit
mefine, qui luy eft redevable en
quelque façon de nos Ecrits , car
fi l'Ecriture leur a donné la naif
fance , l'Impreffion les redreffe ,
les corrige , leur donne la perfe-
Яtion , & les met au jour. C'eft
donc une chofe fort utile & fort
agreable que la Lecture ; mais
elle ne doit pas cftre continuelle ,
fi l'on en veut recevoir quelque
utilité & quelque divertiffement,
Elle rebouche l'efprit, elle offuf
que l'imagination , & luy ofte
tour fon feu & toute fa vivacité .
Les Livres n'ennuyent pas, mais
ils étourdiffent & fatiguent bien
fouvet, & l'on en fait des indigeftions
auffi dangereuses à l'ame,
A i
8. Extraordinaire
que celle des Viandes eft nu fible.
au corps. Celle da Pain , qui eft
le foûtien de la vie , eft la plus à
craindre. Celle delilecture , qui
eft l'aliment de l'efprit , fe doit le
plus éviter. Tous les Hommes
ne font pas propres à devorer les
Livres comme le Prophete ; &
tous les Livres ne reffemblent
pas à celuy que l'Ange luy préfenta.
Ileft des Efprits caeochimes
commedes eftomachs, & il
eft des Livres comine le Fer, qui
ne fe digérent jamais. La nature
des alimens qu'on prend , cor
rompt fouvent la fanté , fi on ne
regle lufage des Viandes felon
les eftemachs . Il faut donc auffi
regler Pufige des Livres fuivant:
la force des Efprits , & prendre
garde à la lecture qu'on fait,
du Mercure Galant.
9
choifir bien les Livres , n'en prendre
trop , ny trop pcu . Eftre trop
longtemps fans lire , defleche &
amaigrit l'efprit ; lire trop fouvent,
l'accable & l'étouffe . Il fe
fit une trop grande replétion .
La mémoire , quoy qu'excellente,
& mefme divine en quelques-
uns, eft neantmoins limitée,
& ne peut agir que felon la bonté
des organes , ny fe remplir que
felon leur capacité . Lors qu'on
met dans un Vaiſſeau plus de liqueur
qu'il n'en peut contenir,
il faut qu'il créve , ou qu'elle fe
répande. Non feulement les organes
s'ufent & s'affoiblient ;
il fe fait encore une fi étrange
confufion dans la mémoire, par
la foule & par la diverfité des
images qui s'y rencontrent, qu'-
10 Extraordinaire
elle fe déregle , & mefme qu'elle
trouble le jugement. Je fçay bien
que nous avons une faculté, qui
eft comme un garde meuble , fi
j'ofe parler ainfi, qui place & qui
difpofe ces images , mais leur
trop grand nombre l'accable &
l'embaraffe . On me dira peuteftre,
qu'il importe peu de perdre
nos vieilles connoiffances , lors
que nous en acquérons de nouvelles
. Mais croit.on que ces
images fe faffent place ainfi dans
noftre mémoire ? Noftre ame
qui ne veut rien perdre , qui tâ
che de garder ce qu'elle a , &
d'acquérir toûjours quelque cho
fe , affoiblit extrémement nos
organes par ce moyen , & nous
peut caufer un déreglement d'ef
prit.. D'où vient qu'on voit tant
du Mercure Galant. IF
de Foux par la lecture , fi ce n'eft
la continuelle application & l'af
foibliffement des organes ? Mais
quand on les auroit de fer, & que
noftre cervelle feroit la mieux
timbrée du monde , on ne feroit
pas exempt de cette confufion
de mémoire qui embroüille les
plus beaux Efprits ; & il faudroit
toûjours avouer que nous per
dons plus de connoiffances que
nous n'en acquérons ; & en verité
nous ferions bien empefchez
dans le choix , des choſes que
nous avons oubliées , & de celles
que nous avons apprifes.
On peut affurer que les Livres
font tort aux Efprits naturels, &
à tous ceux en qui le bon fens
domine. Les Efprits vifs & brillans
d'imagination , achevent de
12 Extraordinaire
fe gafter par les Livres , parce
que le plus fouvent la folie eft le
fruit de leur lecture . Les Efprits -
folides & de jugement, s'altérent
& fe corrompent par les Livres.
La refléxion & la méditation eft
leur partage , & la feule Biblio .
teque qu'ils doivent confulter,
en toutes chofes , Ces Gens là
doivent tout fçavoir par recit
& par converfation , & étudier,
comme les anciens Drüides, qui ;
n'enfeignoient & n'apprenoient
les Sciences que de vive voix , par
tradition , & par mémoire. Si
faire des Livres eft une maladie,,
je crois que les lire eft une espece
de contagion , qui laiffe une
grande démangeaifon d'écrire,
ou du moins de racoter ce qu'on
a lú , & comme cette forte de
du Mercure Galant.
13
maladie eft de celles que Petrarque
nomme publiques & incu .
rables, il femble qu'il y ait quelque
infamie attachée à ce mal ,
& qu'on devroit féparer ou dif
tinguer les Autheurs & les Le-
&eurs , comme on faifoit autre .
fois les Ladres. Et en effet,
ajoûte Petrarque , un Homme
infecté de cette maladie, en infecte
beaucoup d'autres , & le
nombre des Malades croift de
plus en plus. Le Sage dit qu'il
n'y a jamais de fin pour les perpétuels
Ecrivains , & je penfe
qu'il n'y en a jamais pour les per-
Fétuels Lecteurs . Ce Sophifte
qui compofa fix mille Volumes ,
en avoit lû peut - cftre un plus
grand nombre.
Ceux qui ont plus de fens que
14
Extraordinaire
d'efprit, lifent peu, font délicats
en Livres , & ne les aiment guére;
mais ceux qui ont plus d'efprit
que de fens , lifent beaucoup,
font grands amateurs de Livres,
& s'accommodent de tout Ecrit,
foit bon ou mauvais , pourveu
qu'il en ait figure . Ces Gens - la
préferent les Livres aux Compa
gnies , & la Lecture à la Conver
fation. Vous leur entendez dire
fans ceffe, mes Livres fontbien plus
raisonnables. Il eft vray qu'il y a
des Livres bien raisonnables,
mais il y en a de bien impertinens
; & je ne fçay fi le nombre
des Sots & des Ignorans , n'eft
point auffi grand dans les Biblioteques
que dans les Affemblées
publiques , & dans la Societé civile,
ou l'on en voit fouvent deux
du Mercure Galant.
IS
enfemble , celuy qui parle , &
l'Autheur qu'il cite. Il eſt encore
vray qu'on gagne quelquefois
de quitter les Compagnies
pour s'entretenir avec les Livres,
mais enfin ce qui oblige à préferer
les bons Livres aux honneftes
Gens , & aux beaux Efprits mefme,
c'est que les Autheurs de ces
bons Livres , font la dans leurs
bons momens , & incapables de
changement , au lieu
que hors
leurs bons Livres , ils nous pa
roiftroient peut - eftre plus infuportables
que les autres Hommes.
Leurs Ouvrages ont fixé
leur belle humeur , leur agrément,
& leur complaifance ; ou
du moins, s'ils y paroiffent autre.
ment, & avec leurs foibleffes , ils
leur donnent du relief & de l'é.
16 Extraordinaire
clat. Leurs coleres, leurs haines ,
leurs amours, y font juftes & raifonnables.
Tout y plaiſt, mefme
jufqu'à leur fureur & à leur emportement.
Mais s'il y a des
Compagnies & des Converfations
dangereufes , il y a des Livres
& des Lectures fort préjudiciables
à la beauté de l'efprit,
& à la bonté des moeurs. Si les
grandes Biblioteques font des
Boutiques d'Aporicaires, comme
les appelloit un Roy d'Egypte,
il y a des Poifons auffi bien que)
des Romedes , & il cit facile de
s'y méprendre , & de faire d'étranges
qui pro quo . Lire de bons
Livres, & d'Autheurs d'un grand
fens, & d'une profonde doctrine;
cela donne de la force , de l'élevation
, & de la nobleſſe dans les
"
du Mercure Galant.
17
penfécs , dans les fentimens , &
dans les expreffions. On eft Philofophe
avec Socrate & Platon.
Mais lire des contes & des bagatelles
, cela infpire la badinerie,
la fadaife , & la turlupinade. On
voit bien dans l'entretien de ceux
qui lifent, quelles lectures ils font,
& par là , le caractere de leur ef
prit , car comme il y a des Gens
qui prennent plaifir à parler de
leur table , & de ce qu'ils mangent,
par où l'on reconnoift leur
gouft & leur délicateffe , il y en
a auffi qui parlent toujours de
certains Autheurs , & qui font
toûjours de certaines Hiftoires.
On remarque bientoft le génie
de ces Lecteurs , mais encore
comme on voit bien ceux qui
font délicatement , ou groffiére-
Q.d'Avril1684. B
18 Extraordinaire
ment nourris , on difcerne auffi
facilement ceux qui ont commerce
avec les bons ou les méchans
Autheurs. Cependant il
faut demeurer d'accord , que
comme il y a des chofes qui pour
eftre contraires à la fanté , ne
laiffent pás de nous eftre agreables
, & de nous flater le gouft,
de mefme il y a des Livres qui
font propres à réjouir & à diver.
tir l'efprit , qui le délaffent & le
recréent , femblables à la Salade,
qui nous réveille l'appétit .
Bien que la Lecture plaife &
foit utile en tout temps , il y a
neantmoins des faifons & des
conjonctures, où elle eft plus
profitable, & où elle donne plus
de plaifir. Dans la jeuneſſe , elle
bouche l'efprit , elle appéſantit
4
du Mercure Galant.
19
& altere le corps ; dans la vieilleffe
, elle laffe & fatigue. Dans
la jeuneffe , on lit fans choix &
fans jugement , dans la vicilleffe,
avec dégouft & avec chagrin,
Un Moderne appelle la Lecture,
une oifiveté laborieuſe , ce qui a
fait dire à un autre, que quelque
honnefte que foit le commerce
qu'on a avec les Livres, c'eſt déterrer
les Morts , & s'enterrer
avec eux, par une profonde mé
ditation ; que lire , c'eft travailler
aux Mines , & qu'on y court la
mefine fortune & les meſmes
accidens, puis qu'on en rapporte
toûjours un vifage pâle , & des
yeux enfoncez ; car pour dire
apres Cicéron , que les Livres
nous font paffer la vie innocem
ment & fans déplaiſirs, il faut en
Bij
20 Extraordinaire
fçavoir faire un bon uſage , au.
trement noftre lecture n'eft pas
fans peine & fans crime ; elle a
fes chagrins , fes veilles , & fes
i quiétudes , elle a auffi fes paſfions,
les déréglemens , & fes er.
reurs. Et puis enfin , fi par eux
on eft fçavant , qui acquiert la
Science , dit l'Eccléfiafte , acquiert
du travail & du tourment,
lors que cette Science eſt vaine ,
curieufe , & criminelle , car la
bonne Science apporte la paix &
le repos à l'efprit . Je veux que
cette occupation foit honnefte
& inftructive , & qu'elle nous
prépare mefme à l'action , elle
nous en détourne bien fouvent ,
& fi elle nous donne la fcience
& la fag ffe des Siecles paffez ,
elle ne nous rend pas toûjours
du Mercure Galant. 21
plus fages & plus fçavans . Il femble
encore que la Lecture ne foit
utile qu'à ceux qui n'ont pas le
loifir de s'étudier eux - mefmes;
car qui fe connoift & s'obſerve ,
n'a pas befoin d'autre modele
pour cftre prudent & fage dans
fa conduite, fi co n'eft que l'exemple
d'autruy nous touche
davantage . Mais y a- t- il rien qui
nous foit plus préfent & plus fenfible,
que ce que nous reffentons
en nous. mêmes ? Ce qui nous eft
arrivé, peut encore nous arriver.
Voyons donc ce que nous avons
fait , & difons le hardiment , il
vautmieux éftre obligé de noſtre
habileté à noftre efprit, qu'à nos
Livres. Tous ces grands Autheurs
qu'on ramene au College,
bien loin de nous inftruire dans
Extraordinaire
noftre jeuneffe , ne nous laiffent
ny amour ny eftime pour eux , &
il faut que l'âge & l'expérience
nous les faffent rapporter au Ca
binet , pour en profiter & pour
nous plaire . Ils nous laiffent
mefine peu de teinture de leur.
Langue, & ces Poëtes & ces
Orateurs , font les Tyrans de
noftre enfance , comme parle
M' Ogier, & nous font hair le
Grec & le Latin, avant que
nous le faire aimer,
de
Mais tous les Hommes ne font
pas comme les Tartares, qui femblent
avoir mangé , & s'eftre
nourris des Livres , c'eft à dire,
qu'ils font fçavans fans lecture , &
fans étude . Il faut des Livres
pour eftre fage , mais il en faut
beaucoup pour eftre fçavant.
du Mercure Galant,
Qu'on diftingue tant qu'on voudra
la Science en ſpéculative &
en pratique , l'une & l'autre a
befoin d'un grand nombre de
connoiffances , que l'expérience
& le naturel ne nous peuvent
donner. Si l'on eft jeune , peut- on
eftre docte fans Livres Et la
Philofophie du College peut- elle
faire un Sage & un Sçavant ? Je
ne dis pas un Docteur , car les
Enfans en fortent tout fourrez .
Mais peut- elle faire un habile
Homme à l'âge de quinze on
feize ans ? Mais dequoy peut- on
eftre capable dans la vieilleffe ?
Si la vie a efté partagée entre la
folitude & les affaires , le bon
fens naturel , & ce qu'on a veu,
ne fuffit pas pour eftre fage &
fçavant. Ce n'eft pas affez que
24 Extraordinaire
de belles reflexions & de fortes
méditations . Il manque des
exemples aux Solitaires, & mefme
l'art de penfer ; & l'Homme
public & politique, a befoin de
la théorie & de la fpéculation,
pour çavoir bien faire ce qu'il
fait heureufement & au hazard .
Mais outre cela , il manque à
tous les deux , mille chofes à fçavoir
pour leur falut & leur conduite,
qu'ils ne peuvent avoir en
eux-mefmes, & par les lumieres
naturelles. Tout ce qui regarde
les Sciences & les Arts , ne s'acquiert
point fans Livres. Du genie,
de l'invention , de l'induftrie,
tant qu'il vous plaira , de la communication
avec les Sçavans &
les Maiftres , il faut encor avoir
recours aux Livres , pour eftre
pleinement
51
du Mercure Galant.
25
pleinement inftruits des chofes.
Le Sage des Stoïciens fuffifoit
à foy - même; mais encore avoit - il
eu befoin de Livres , avant que
d'eftre en état de mépriſer tout
ce qui eftoit hors de luy ; & peut.
eftre fans eux, n'auroit- il pas fait
tant de bruit , & voila , dit- on , le
mal que font les Livres. Ils don
nent avec ce mépris de toutes
chofes , une fuffifance arrogante,
qui rend les faux Sages infolens
& ridicules. Mais files Livres
ont perdu quelques Pédans , qu'ils
ont fait Roys de la Férule , n'ontils
pas fait des Philofophes & de
veritables Sages , qu'ils ont élevez
fur le Trône , & entre les
mains defquels ils ont mis un
Sceptre d'or , pour l'ornement
& la protection des belles Let-
Q. d'Avril 1684.
C
26 Extraordinaire
tres, & pour le bien & la félicité
des Hommes ?
Par le moyen des Livres, toute
la fageffe des plus habiles devient
la noftre ; & files Sages n'ont pas
moins vefcu pour nous que pour
eux , c'eſt là que nous profitons
de leur vie , & fans la lecture,
tout ce qu'ils ont dit , & tout ce
qu'ils ont fait , feroit enfevely
dans leurs Tombeaux. Les Grecs
& les Romains ont fait de grandes
chofes, & nous ont donné de
grands exemples ; mais ils ont
perdu tout cela , & nous auffi , fi
nous ne l'apprenons dans les Livres
; & c'eſt par le
moyen de
l'Hiftoire , dont la connoiffance
nous eft fi neceffaire pour noftre
conduite , afin de regler les éve
nemens préfens fur les évenedu
Mercure Galant. 27
mens paffez . Ce qui arriva hyer,
peut eftre plus diférent de ce qui
eft arrivé aujourd'huy , que ce
qui s'eft paffé il y a mille ans ;
& alors l'expérience & la fageffe
ne fervent de rien . La relation
qui fe tire de là, eft toûjours imparfaite
& défectueuſe . Il faut
joindre la lecture à l'obſervation ,
pour en bien juger. Le Chancelier
Bacon dit qu'il arrive
tous les jours, par un caprice de
la Nature, que les Enfans reffemblent
à leurs Grands - Peres , &
meſme à leurs Biſayeuls , & n'ont
aucun trait de leurs Peres. De
mefme, continue.t - il , les affaires
par un caprice de la Fortune, auront
du raport avec ce qui fe fera
fait dans les Siecles les plus éloi
gnez , & n'en auront point du
Cij
28
Extraordinaire
tout avec ce qui vient d'eftre fait.
Il compare agreablement toutes
les connoiffances que la lecture
peut donner aux Tréfors publics,
à l'Epargne, & aux Finances d'un
grand Prince , & tout ce qu'un
bel Efprit peut produire de fon
propre fond , aux richeffes d'un
fimple Particulier. Il eſt aifé
d'en voir la diférence , & de conclure
, que l'expérience a beſoin
des Livres, pour rendre un Hom.
me veritablement fage & .prudent
; ce qui a fait dire qu'un
grand Politique , ou un grand
Miniftre fans étude & fans lecture
, eft un Empirique d'Etat,
qui tue plus de Malades qu'il
n'en guérit , parce qu'il fe conduit
par une fauffe pratique qui
n'a point d'exemples.
du Mercure Galant.
29
L'Hiftoire peut donc s'accommoder
avec les évenemens qui
nous arrivent, & nous eftre utile,
par raport à trois chofes , parce
que dans toutes les affaires il y a
ce qui les prépare , ce qui les dé
termine, & ce qui les fait réüffir.
Or l'Hiftoire , qui eft le récit
d'une chofe paffée , a ces trois
mefmes circonftances ; & il en
eft ce que Mademoiſelle deGour
nay a dit des Effais de Montaigne,
que c'eft le dernier bon Livre
qu'on doit prendre , comine
Je dernier qu'on doit quitter ; car
hormis les Fables & la Chronologie,
qu'il eft neceffaire de faire
aprendre aux Enfans, parce qu'ils
ont en cet âge. la plus de mé.
moire, & que cela leur donne le
gouft des Livres, je ne crois pas
C
30
Extraordinaire
qu'on leur doive abandonner
'Hiftoire
& la Politique
. Un
jeune Homme
doit aller par degrez
dans fa lecture ; car ce n'eft
pas affez d'avoir
le jugement
avancé , & l'intelligence
vigoureufe,
il faut un jugement
formé,
& une intelligence
confommée
.
On peut entendre
ces choſes.
dans la jeuneffe
, quand on a de
l'efprit, &une heureuſe
naiſſance
,
mais pour les bien digérer, & en
faire fon profit, on ne le peut que
dans un âge plus meûr, & apres
une longue expérience
. Les Livres
qui regardent
les moeurs , ne
fe doivent
lire que quand on eft
fage , comme
les autres ne fe
doivent
lire que lors qu'on eft.
jeune.
Comme il y a des Gens qui
du Mercure Galant.
font infuportables avec leur le-
&ture , & qui dans les affaires &
le commerce du monde ne font
pas fort habiles , on a douté fi
les Livres eftoient neceffaires
dans la Politique , & fi un grand
Lecteur pouvoit eftre un grand
Homme d'Etat . Il y a icy quel
que diférence à faire, & quelque
tempérament à garder. Traiter
les affaires fans Livres, c'eft ignorance.
Traiter les affaires par les
Livres , c'eft fimplicité. Ceux
qui n'ont que l'expérience , ſe
trompent groffiérement dans les
affaires , car pour juger fainement
des chofes, il les faut connoïftre
parfaitement , & cette
connoiffance ne peut venir de
l'expérience feule, qui n'eft qu'un
effet de l'occurrence des évene-
C iij
32
Extraordinaire
mens, parce qu'on ne fçait qu'apres
qu'ils font paffez , ſi l'on a
bien ou mal fait, de les laiffer paf
fer ainfi. De plus , il faudroit vivre
l'âge des Patriarches , pour
voir pendant fa vie plufieurs éve
nemens femblables . D'autre côté,
ceux qui n'ont que la lecture,
ne font pas moins fujets à faillir,
Ils reglent toutes chofes felon
leurs idées, & jugent plutoft par
mémoire que par jugement. Ils
s'amufent à compaffer les évenemens
paffez avec les préfens , &
font fi longtemps à en faire les
paralelles , que le mal arrive
avant que de le pouvoir empefcher
, & qu'il fe rend incurable
avant que d'y apporter le remede.
Les affaires, comme nous
avons dit, ont toûjours quelques
du Mercure Galant.
33
circonftances qui les diverfifient.
Si deux chofes qui arrivent en
mefme temps à une mefme perfonne,
font fi diffemblables , c'eft
bien pour qu'il y ait encore plus
de diférence entre le préfent &
le paffé. Ceux qui n'ont que la
lecture, n'ont point l'art de joindre
ces deux extrémitez , & de
comparer les affaires par où elles
fe reffemblent dans la théorie &
dans la pratique. Ils les voyent
venir de loin , & s'accoûtument
à cette veuë ; mais ils ne peuvent
s'en démêler, parce qu'ils n'ont
point d'expérience. Les autres
ne les apperçoivent point, qu'el
les ne les touchent , & s'épou
vantent à leur abord, parce qu'ils
n'ont ny lecture, ny étude. Mais
pour dignement fe débaraffer
34 Extraordinaire
des affaires , il faut remplir cet
entre- deux , & confondre ces
deux choſes. C'eſt le moyen de
faire un habile Homme , & un
grand Homme d'Etat.
Mais il faut eftre fçavant &
éclairé, pour bien juger des Livres,
& pour faire un bon ufage
des vieux & des nouveaux . Pour
peu qu'un Homme ait d'éloquence
& de teinture des belles
Lettres , il luy eft facile de faire
des Livres, & de remplir de gros
Volumes , de la maniere que l'on
compofe aujourd'huy. Ce n'eft
pas que nous foyons plus fçavans
que nos Peres , mais nousfommes
plus intelligens & plus intelligi
bles. Plus ils vouloient penétrer
le fond des Sciences , plus ils :
y rencontroient d'obſcurité ; &
du Mercure Galant.
35
ce qu'il y a de brillant & de lumi
neux dans leurs Ecrits, vient feulement
de la fuperficie. Ils ont
affecté mefine de paroiſtre tenébreux
, pour paroiſtre doctes ; ce
qui fait la rudeffe de leur langage
, & le galimathias de leur
ftile. Cependant nous leur fom.
mes redevables de nous avoir défriché,
& mâché les Sciences.
mais on nous doit pardonner, fi
nous n'allons pas plus avant que
leurs lumieres nous peuvent conduire
, par la briéveté de noftre
vie ; & l'on nous doit fçavoir
quelque gré , d'avoir plus d'ordre,
plus de difcernement , & plus
d'apropriation qu'eux , dans nos
Ouvrages , qui font des chofes
effentiellement neceffaires pour
plaire & pour inftruire, lefquelles
36
Extraordinaire
་
neantmoins ils ont négligées, par
ignorance , ou manque d'application.
Nous ne difons pas de
meilleures chofes , mais nous les
difons en meilleurs termes. Je
parle icy des Autheurs qui ont
écrit en noftre Langue . La facilité
& l'agrément de noſtre expreffion,
valent bien la fécondité
de leurs pointes , & l'artifice de
leurs figures . Ce qu'il y a de pré- a
tieux dans leurs Livres , font des
Diamans bruts, mal polis , & enchaffez
en cuivre tout le monde
n'en voit pas l'éclat , & n'en connoift
pas le prix , Il eſt vray qu'on
dit que les Ecrits d'apréſent font
comme les faux Diamans , qui
brillent davantage que les veritables
; mais on avoüera que cet
éclat , & l'art de les mettre en
du Mercure Galant.
37
ceuvre , vaut mieux que cette
fombre obfcurité , qui couvre
dans les vieux Livres les Pierreries
les plus rares, dont leur éloquence
eft parée. C'eſt une éloquence
ridée , qui à la verité a
des muſcles & des nerfs, mais qui
rebute les Lecteurs , & qui plaiſt
bien moins que la politeffe & la
pureté du ftile d'aujourd'huy.
Ces ridicules ornemens de la
vieille Rhétorique, & cette do-
Arine tenébreuſe, font-ils préferables
à un ordre & à un arrangement
naturel , qui débrouille
& qui difpofe les matieres les
plus confufes & les plus embaraffées
? A une diction fi claire
& fi intelligible , que les plus
groffiers par fon moyen penétrent
les choſes les plus fublimes
38
Extraordinaire
& les plus relevées ? Avoüons
donc que nos Autheurs modernes
l'emportent fur tous les anciens
qui ont écrit en hoftre
Langue , & bien loin de donner
le titre de Reyne à une vieille
Dame chargée de Médailles de
cuivre & de Chaînes de laton,
comme parle M' Paſcal, foúmettons
-la aux pieds de l'illuftre
Académie Françoiſe , qui doit
avec juſtice regner dans l'Empire
des belles Lettres.
Cependant comme la plûpart
des Livres nouveaux ne fortent
pas de cette Source d'éloquence
& de politeffe , on les lit feulement
pour dire qu'on les a lûs ;
car la lecture de ces fortes d'Ou.
vrages fait aujourd'huy une par.
tie de l'efprit de bien des Gens
du Mercure Galant.
39
devant lefquels on ne paroiftroit
que groffiérement fçavant, fi on
on ne citoit que les anciens Autheurs
, & fi on n'avoit pas
la
connoiffance de tous les petits
Livres de Vers & de Profe, que
les Cavaliers & les Dames portent
dans leurs poches , comme
une marque de politeffe & de
galanterie. On eft perfuadé que
i la lecture des Livres nouveaux
ne nous rend pas plus habiles ,
elle nous donne l'efprit du temps,
fans quoy nous ne fçaurions plai .
re, ny eftre à la mode. J'en connois
de fidélicats en cela , qu'ils
feroient fcrupule de citer le Plu
tarque d'Amiot , pour celuy de
l'Abbé Tallemant, & les Satires
de Regnier pour celles de Boileau.
C'eft pourquoy afin de
40
Extraordinaire
fçavoir les chofes anciennes
parmy
les nouvelles , on a traduit la
plupart des vieux Livres qui ont
quelque réputation . Mais enfin
foit qu'on life les vieux ou les
nouveaux Autheurs , ceux qui
écrivent doivent prendre garde
à l'uſage qu'ils font de leur le-
&ture ; car s'il faut avoir lû pour
bien écrire, il ne faut pas écrire
pour montrer qu'on a lû . C'eſt
neantmoins la folie de beaucoup
de Gens . Leurs Ouvrages ne
font que des Copies imparfaites
des Originaux qu'ils ont pillez,
Ils reffemblent à ceux qui s'enrichiffent
du bien d'autruy. Ils
fubfiftent de leur vivant, mais ils
ne laiffent à leurs Heritiers qu'-
une Succeffion qu'il faut rendre,
ou que l'on ne conferve qu'en fe
du Mercure Galant.
41
3
ruinant. Que demeureroit-il à
tant d'Autheurs, s'ils rendoient
aux Anciens ce qu'ils leur ont
pris ? Il ne leur refteroit qu'un
peu d'ordre & de mémoire ;
bien du papier blanc , & beau-
| coup de temps perdu. Tels font
ceux qui ne compofent que par
mémoire, & qui n'ont de l'invention
que pour arranger des lieux
communs , & les placer bien à
propos, Ils écrivent avec facilité
fur toutes fortes de fujets,
parce qu'ils ont une idée genérale
de toutes fortes de matieres,
& de pleins Magazins de paffa .
ges & de recherches . Si on leur
dit qu'ils ne font rien de nouveau
, & que leur abondance
vient de leur grande lecture , ils
répondent que ce font des no
Q.d Avril 1684- D
42
Extraordinaire
tious genérales & communes &
tous les beaux Efprits , & qu'ils
font honneur aux Autheurs qu'ils
alléguent. Cependant , je confeillerois
aux grands Lecteurs &
auxjeunes Gens, qui ne compo
fent encore que par imitation , &:
qui ont befoin de guide , de ne
fe flater point de cette penſée, &
d'éviter comme un écueil de pa
reilles compofitions , car c'eft le
vray moyen de ne faire jamais.
rien de foy-mefme , & de s'attirer
té mépris & indignation des .
Sçavans ; mais fur tout, ceux qui
écrivent , & ceux qui lifent, doi .
vent prendre garde d'avoir de
mauvais fentimens . On les prend
infenfiblement dans les méchans.
Livres , & on les communique
apres aux autres. L'Homme eft
du Mercure Galant.
43
naturellement idolâtre de les
opinions , & particulierement
dans fes Ecrits, qui les immorta.
lifent. Plus fes opinions font foi
bles , plus il s'éforce de les foû
tenir , & l'on diroit mefime que
fon opiniâtreté s'augmente , à
mefure qu'elles tombent en rui
ne ; & c'eft pourquoy il y a fi peu
d'Autheurs qui fe retractent.
Il y a des Gens qui lifent tou
tes fortes de Livres, & qui ne lifent
que pour lire , & pour dire
qu'ils ont lû , & ceux - là font auffi
habiles que s'ils n'avoient jamais
veu de Livres. Il y en a d'autres
qui à la verité lifent tout , fans
s'attacher à aucun Autheur particulier
, mais ils profitent de
tout, & font comme les Abeilles ,
qui compofent leur miel du fuck
Dij
44
Extraordinaire
de diverfes Fleurs. Ce font des
Efprits qui ne veulent point de
guide dans l'étude des belles
Lettres , & qui cherchent par
tout la fcience & la verité. Je
crois auffi qu'un Homme qui a
pris la voye de la Lecture pour
eftre fçavant (car on le peut eftre
par la méditation & par la refléxion
, mais qui eft une étude plus
feche & plus ennuyeufe; ) je croy,
dis-je, qu'un grand Lecteur doit
tout lire , pour eftre fatisfait ,
& pour eftre docte. Il ne doit
pas feulement éfleurer & parcourir
les Livres, il doit lire eny
tierement un Ouvrage & avec
application, & prefque toûjours
les Originaux, & dans leur propre
fource , afin d'en bien juger,
mais il doit encore lire tous les
du Mercure Galant.
45%
?
bons Livres du temps , s'il veut
eſtre un fouverain Arbitre en fait
de Littérature. Il y en a qui ne
s'attachent qu'à un certain nombre
de Livres choifis , qui font
toute leur étude & toute leur
application. Je ne blâme point
ceux qui ne lifent que les Livres
qu'ils entendent , parce qu'ils
n'ont pas affez d'intelligence &
de capacité pour lire des Autheurs
d'une plus grande force;
mais ceux qui pour faire parade
d'une fotte & ridicule fuffifance ,
lifent Platon & Ariftote , où ils
n'entendent rien , qui ne lifent
jamais que les grands Autheurs,
pour faire croire qu'ils ont un
grand commerce avec eux , &
pour montrer l'élevation de leur
génie , ceux- là, dis-je, méritent
bien d'eftre berpez des Sçavans
46
Extraordinaire
qu'ils fréquentent . Il faut avoueringénúment
noftre ignorance,
& ne citer pas fi hardiment des
Autheurs qu'on n'a veus qu'à la
marge d'un Livre , ou entendu
nommer qu'au Sermon . On ne
peut pas conoiftre à fons tous les
bons Autheurs , la vie de l'Homme
eſt trop courte , pour faire ;
habitude avec tous , c'eft bien
affez d'en connoiftre quelquesuns
de noſtre portée , & à noftre
ufage. Ce qui me fait fouvenir
de ce que répondit plaifammentun
Cavalier de mes Amis à quel
qu'un quiluy parloit de Scaliger;
qu'il ne le connoiffoit que de
veuë , pour l'avoir rencontré
quelque part , mais qu'il ne fçavoit
pas de quel Païs il eftoit.
Que dirons-nous encore de ceux
qui n'ont jamais veu ces grands
du Mercure Galant. 47
5
Autheurs , qu'en mafque , traveftis,
& déguiſez, & qui cependant
ne jurent que fur la verité
& la fidélité de leurs paroles? Il
les faut mettre au nombre de nos :
Dames Lectrices , qui citent Sear..
ron & Daffoucy, pour Ovide & Virgile . Il y a d'aul
Sçavans ,
qui par inclination ou par capri
ce , ne s'attachent qu'à de cera
tains Autheurs d'une doctrineextraordinaire
& chimérique, ce
quilés rend: fort finguliers & fort
attachez à leurs opinions. Il feroit
à fouhaiter pour le repos del'Eglife
, & de la focieté civile,
qu'ils n'euffent jamais lû que leur
Álmanach ; mais il eſt une amouraveugle
pour les Livres & pour
les Autheurs, auffi-bien que pour
les autres chofes , & cette folie
48 Extraordinaire
nous porte quelquefois juſqués à
choquer la bienséance & l'honnefteté.
Comme les productions
de l'efprit font plus nobles que
celles du corps, l'amour que chacun
a pour les Ecrits eft plus raifonnable
que celuy que nous
avons pour nos Enfans . Il eſt
auffi plus fort & plus folide , je
diray mefme qu'il eft plus tendre ;
car s'il eft rare que nos Enfans
nous reffemblent , nos Livres
nous reffemblent toûjours. Ce
font les vives images de noftre
efprit & de nous-mefmes. Il y a
deux amours pour les Livres, un
amour de Pere , & celuy- là, c'eft
l'amour des Autheurs pour leurs
Ouvrages. Il y a un amour d'A
mant, & c'eſt l'amour que nous
portons aux Ouvrages des au
fres .
du Mercure Galant.
49
tres. Tous deux font aveugles ,
& vont à l'excés . Ils font fujets
à faire bien de faux jugemens ;
& tous ceux qui fe font mêlez de
faire le difcernement des Livres,
foit anciens ou modernes , ont
toûjours manqué en cela , par
préoccupation & par enteftement.
Que de ridicules Biblioteques
dans le monde , par le
choix mefme de Gens fçavans !
Je pardonne ce fol amour de
Pere dans un Autheur ; mais je
ne puis pardonner à un Lecteur
cette amour bizarre , qui le rend
idolâtre de certains Livres indignes
de fon eftime , & qui luy
font perdre fa réputation , car
rien ne décrie plus un galant
Homme , que le mauvais gouſt
en toutes choſes . On feroit un
Q.d'Avril 1684. E
So
Extraordinaire
Roman de tous ces plaifans Le-
&eurs , & j'ay veu des Devots
contefter jufqu'à l'aigreur & à
l'emportement , pour la préference
de la Guide des Pecheurs ,
& de la Cour Sainte ; du Penfez- y
bien , & des Penfées Chreftien
nes ; de Philothée, & de l'Horreur
du Peché . Il n'y a fi petit
Docteur qui n'époufe un Pere
de l'Eglife , & qui ne fe faffe le
Palladin de fon éloquence & de
fa doctrine. Nous avons vû de.
puis quelques années un Prédicateur
fiamoureux de Tertulien ,
qu'il ne s'eft pas contenté de
prefcher par la bouche de ce
grand Homme , il l'a fait pref
cher par la fienne , & a intitulé
trois ou quatre gros Volumes de
Sermons, Tertulianus prædicans.
du Mercure Galant.
SA
Pour les Autheurs profanes,
S. Auguftin s'attendriffoit fur
l'Eneïde de Virgile ; & S. Jerôme
fut foüeté par les Anges , pour
avoir lû Cicéron avec trop d'attache.
Je ne parle point des Philofophes
& des Autheurs qui ont
fait Secte ; l'Ecole & le Païs
Latin, retentiffent encore tous les
jours du bruit qu'on fait pour
foutenir de fi vaines & de fi ridicules
affections. Mais on ne trouvera
jamais la verité tant qu'on´
s'amufera à contefter fur le mé.
rite de ceux qui l'ont cherchée.
Je ne dis rien non plus des fauffes
Clélies , des faux Cyrus , & des
fauffés Cléopatres ; car il y a des
Cavaliers & des Dames auffi
fous de ces Romans , que de Pédans
enteftez de Platon & d'AE
ij
52
Extraordinaire
riftote. J'ay un Amy fi prévenu
en faveur des Penfées de M' Pafcal,
qu'il a rompu vingt fois avec
moy, parce qu'il s'imaginoit que
je n'eftimois pas affez cet Au
theur. J'ay connu un illuſtre Prélat
, qui n'eftoit pas moins paf
fionné pour les Lettres Provin
ciales qu'on luy attribuë. Il les
avoit de trois ou quatre fortes,
pour la taille & pour l'impreffion ,
mais fur tout il les avoit en petit
dans un Sac de cuir mufqué trespropre
, qu'il portoit toujours
fur foy. Ce Prélat eſtoit neantmoins
du Party contraire , &
grand Amy des Jéfuites ; mais
tout cela n'avoit pú diminuer l'a
mour qu'il portoit à ces Lettres
agreables & fpirituelles .
Ccs belles Refléxions de M
du Mercure Galant.
53
le Duc de la Rochefoucaur,
n'ont - elles pas fait autant d'Idolâtres
qu'elles ont eu de Lecteurs
? Je connois encore des
Gens qui font fous de Montaigne,
de Charon , & de M ' de la
Hoguete ; mais ces trois Autheurs
fe reffemblent fi fort ,
qu'on ne peut en aimer l'un fans
aimer l'autre . Cet amour aveugle
pour quelques Livres , nous
en fait hair d'autres avec auffi
peu de raifon , & on feroit de
plaifans contes de ces fortes d'averfions
, mais on ne diroit rien.
que tout le monde ne fçache.
Enfin cette fympatie & cette
antipatie partagent tous les jours
les Lecteurs , & de la naiffent ces
agreables Difputes , & ces fçavantes
Differtations , qui font
E
iij
54
Extraordinaire
paroiftre les beaux Efprits, & ga
gner les Libraires . Il eft d'autres
Lecteurs qui ne s'attachent à
perfonne , & qui lifent tout fans
dégouft & fans paffion , pourveu
qu'il foit vray , ou qu'ils le
croyent tel , car autrement ils
feroient confcience de leur le-
&ture , & n'oferoient pas voir dans
l'Almanach quel temps il doit
faire, s'ils l'ont une fois reconnu
menteur.
La verité eft bien aimable , &
mérite bien qu'on la cherche par
tout où l'on peut la trouver;
mais il ne faut pas la chercher où
elle ne fut jamais , & où l'on fe
doit contenter de la vray -femblance
, qui pour n'eftre pas fi
forte, ne laiffe pas d'eftre fouvent
& plus utile , & plus agreable,
du Mercure Galant .
SS
S
Les fixions des Poëtes ne font
pas des menfonges criminels , &
on n'a point fait de Loix pour
les punir. Ce font des tromperies
innocentes & fpirituelles , qui
n'apportent aucun préjudice à
la focieté civile. Il y en a meſme
d'inftructives & de profitables
pour les bonnes moeurs. La vrayfemblance
eft quelquefois plus
propre à nous éloigner du vice ,
& à nous porter à la vertu ; &
dans les chofes indiférentes, elle
eſt préferable à une verité odieu.
fe , lors qu'elle ne choque ny
la
Foy hiftorique , ny la Créance
humaine. Ces Amateurs de la
verité , que je comparerois volontiers
à ceux qui cherchent la
Pierre Philofophale , devroient
s'attacher au fens, & non pas aux
E iiij
56
Extraordinaire
paroles , qui n'en font que l'é
corce. Lors que N. Seigneur
enfeignoit fes Difciples , il le faifoit
par des paraboles , qui êtoient
fouvent fauffes quant à la chofe,
mais fi veritables quant au fens,
qu'ils n'en pouvoient douter. Il
eftoit la verité meſme , mais il fe
fervoit de ces paraboles comme
d'un véhicule , pour faire entrer
fa doctrine dans leurs efprits , qui
auroit pû les ébloüir & les effrayer,
en fortant toute claire &
toute pure de cette fource de
-lumiere & de fainteté . Aucun de
fes Diſciples ne luy dit ; fi les
exemples que vous nous propofez
eftoient veritables , nous les
fuivrions ; mais les chofes que
vous nous contez eftant fauffes,
nous ne devons pas nous regler
du Mercure Galant.
57
là deffus . Au contraire , ils êtoient
charmez de fes recits , & cette
maniere de les enfeigner leur faifoit
comprendre , & les perfuadoit
des veritez les plus incroyables
, au lieu que lors qu'il leur
dit naïvement, & fans paraboles,
qui ne mangera pas ma chair, & qui
ne boira pas mon fang, n'aura point
la vie eternelle , ils fe récrient &
fe fcandalifent de cette verité.
Moïfe, dit Philon , a efté ennemy
des Fables, parce qu'il a toûjours
voulu marcher ſur les veftiges de
la verité. Cependant il eſt plein
de paraboles & d'allégories , &
il n'y en a pas moins dans l'Ancien
Teftament , que dans le
Nouveau . Ily a apparence mefme
que le Fils de Dieu ne s'eſt
fervy de cette maniere d'enſei
58
Extraordinaire
gner, que parce qu'elle estoit du
gouft & du génie des Juifs. D'où
vient donc cela ? ' C'eſt qu'il y a
cette diférence entre la Fable &
la Parabole , que celle- cy contient
la verité ſous la figure de la
vray -femblance , & celle . là fous
la figure du menfonge. La Fable
eft toûjours extraordinaire
&
merveilleufe ; la Parabole , toujours
fimple & naturelle, & voila
pourquoy Moïfe s'eft éloigné de
la Fable dans fes Ecrits ; mais au
refte il en eft comme de la Pein.
ture & de la Sculpture , que ce
Législateur défendit au Peuple
de Dieu. Ces ingénieufes fixions
ont eu leur utilité chez tous les
autres Peuples , & nous tirons.
encore tous les jours de grandes
inftructions
des Fables d'Efope
,
du Mercure Galant,
$9
dont l'Histoire eft fi oppoſée au
bon fens & à la raifon , mais dont
la morale eft fi jufte & fi raiſonnable.
Ce font des Beſtes qui
parlent, cela eft incroyable , mais
ce qu'elles difent eſt la verité
mefme . Lifons donc les Poëtes
en Poëtes , & les Hiftoriens en
Hiftoriens. Ce n'eſt pas dans les
chofes profanes que la verité eft
fi neceffaire pour noſtre inftruction
. C'eſt dans les choſes faintes,
encore y faut- il de la précaution
& du difcernement ; car la
Lettre tue , & la Bible renferme
des veritez plus capables de nous
fcandalifer, que de nous édifier.
Je parlerois icy de la lecture de
1'Ecriture Sainte , & des Saints
Peres, & du mauvais ufage qu'on.
en fait , car il ne faut pas croire
во Extraordinaire
qu'il n'y ait que les mauvais Livres
qui foient nuifibles. On
abufe des bons plus dangereufe
ment que des autres , & il faut
avoir de grandes lumieres pour
cette forte de lecture , mais ces
lumieres doivent eftre douces &
tempérées. Si les Livres profanes
fe lifent d'ordinaire aux Flambeaux
, ceux - cy fe doivent lire à
la Lampe , je veux dire dans le
Cabinet & dans la Solitude , avec
foûmiffion , avec fimplicité , avec
application, avec recueillement,
& non pas dans l'éclat & le bruit
du grand monde ; par curiofité ,
par fuffifance , par mépris , par
raillerie. Mais où vay- je m'embaraffer
? Je dois laiffer cette matiere
aux Maistres de la Vie fpirituelle,
& aux Peres de l'Egliſe,
du Mercure Galant. 61
5
qui nous ont appris eux- mefmes
comment nous les devons lire.
Il faut donc faire diftinction
des chofes qu'on lit, & de l'uſage
qu'on en peut faire . Si je lis une
Fable , je ne m'attache qu'au
fens , & j'en examine la verité,
par le raport que j'en fais à la
Philofophie, ou à la Theologie,
à la Nature, aux Moeurs, ou à la
Religion. Si c'eft quelque recit
plaifant, je m'endivertis, fans me
mettre en peine fi la choſe eft
fauffe, ou veritable , fielle eft de
l'invention de l'Autheur , ou s'il
n'en eft que l'Hiftorien ; parce
que cette circonstance ne fait
rien à mon divertiffement . Si
nos Ignorans veritables lifent les
Métamorphofes d'Ovide , ou les
Contes de Bocace , ils feront
62 Extraordinaire
une heure à dire , Cela eft faux,
Cela n'a jamais efté , Si cela eftoit
vray. Belle confidération! Comme
s'il leur importoit beaucoup,
qu'un tel ait fait telle chofe , que
Daphné ait efté changée en
Laurier, ou Aracné en Araignée .
Si on leur fait un Conte, en vain.
il eft ingénieux & plaifant ; ils ne
vous écouteront pas , fi vous ne
leur donnez Caution Bourgeoiſe,
de la verité du Fait pour l'HiL
toire. On peut y eftre fcrupuleux,
parce que la verité des éve.
nemens dépend des paroles de
l'Hiftorien ; mais il faut l'exami.
ner en honneſte Homme, & ne
pas démentir les Gens pour des
Vetilles & pour des bagatelles.
Il faut laiffer au Maréchal de
Baffompierre ces Remarques
du Mercure Galant.
63
Cavalieres fur Duplex , c'eft un
Sot, C'est un Ignorant, Il en a menty.
On foufre cela d'un Maréchal
de France , encore que dans l'Em .
pire des belles Lettres il n'y ait fi
petit Copifte, qui ne croye eftre
grand Seigneur . Je connois un
fort honnefte Homme , & bel
Efprit, qui a cette plaifante habitude
, de donner en lifant des
chiquenaudes à tout ce qui ne
luy plait pas. Si je lis quelque
Traité de Phyfique ou de Medecine,
& que j'y trouve une expérience
furprenante , ou une cure
merveilleufe , je confidere fi cela
peut faire naturellement , & s'il
eft ainfi , je donne ma créance à
ce Philofophe , & à ce Medecin ,
auffitoft qu'à un autre . Il eft encore
icy permis de douter, & de
64
Extraordinaire
•
dire , Cela feroit - il vray? parce
qu'il eft facile de fe laifler tromper
fur les fecrets de la Nature,
dont les nouveaux Philofophes
ont fait la découverte. Tout le
monde n'a pas la capacité d'en
bien juger , & il vaut mieux eftre
ignorant en Phyſique , que ridi.
culement fçavant . Enfin fi je lis
quelque Ouvrage de Theologie ,
ou de Pieté , c'eſt avec une foûmiffion
entiere de ma raiſon, facrifiant
à la Foy tous les doutes
que je pourrois avoir. Je croy
que la verité y eft , & ne m'amufe
pas à l'y chercher. Je m'en repofe
fur le foin & la fidelité de
ceux en qui Dieu a mis fon efprit
& fa doctrine .
Mais de tous ceux qui lifent
mal , les plus méchans ecteurs
du Mercure Galant.
65
font ceux qui font lire mal les
7. autres. J'entens parler des Pédans
, qui par ignorance , & manque
de difcernement, nous donnent
dans noftre jeuneffe une
méchante teinture des Livres .
Ils corrompent le fens , & défigurent
l'expreffion des meilleurs
Autheurs ; & à peine d'un fi
grand nombre qui font leur le.
cture continuelle de Cicéron &
de Virgile , s'en trouve- t - il un
3 feul qui les puiffent dignement
expliquer. Il faut pour cela une
netteté d'esprit dont ils ne font
pas capables , une imagination
noble & relevée , & une pro
fonde connoiffance de l'Antiquité.
Sices Autheurs pouvoient
foufrir quelque chofe en cette
vie , ce feroit de le voir déchirez
Q. d'Avril 1684.
F
66 Extraordinaire
par un fi grand nombre d'Igno
rans qui fe mêlent tous les jours
de les expliquer . En effet , les
Autheurs les plus polis nous paroiffent
barbares entre leurs
mains ; & jamais quelqu'un en
a- t-il fait fes delices pendant qu'il
a efté fous la difcipline de fon
Pėdant ? Au contraire , juſqu'à
ce qu'on foit hors de cet ignorant
efclavage , on préfereroitTabarin
à Térence , & Jean de Paris à
Cicéron. Ce n'eft point la jeuneffe
qui fait cela , c'eſt la mé .
chante inftruction qu'on nous.
donne.
Ce n'eft pas affez que la Le
cture nous rende fçavans & habiles
; il faut encore qu'elle nous
rende bien faits & polis , qu'elle
forme nos mours & noftre jugedu
Mercure Galant.
67
gement , qu'elle faffe noftre ef
prit, & donne à noftre naiſſance
S une élevation que la Fortune
nous avoit refuſée ; c'eſt à dire,
qu'elle fe falfe voir auffi - bien
dans nos fentimens que dans nos
paroles , & que nous devenions
par elle encore plus nobles que
fçavans,
Et quepar le travail d'une longue
lecture,
L'Art acheve les traits qu'ébauche
la Nature.
Que de Gens ont lû, qui ont
les fentimens auffi bas , & les manieres
auffi groffieres , que ceux
qui ne connoiffent pas les lettres
de l'Alphabet ! Que de Gens
ont lû, qui ne font pas plus vertueux
, & qui de toute leur le-
Eture n'en tirent pas la moindre
Fij
68 Extraordinaire
confolation dans leurs difgraces!
Cela s'appelle lire en Pédant, &
par une fotte curiofité d'apprendre.
Ils fe rempliffent du fatras
des Livres, incapables qu'ils font
de connoiftre ce qu'il y a de bon,
de le choiſir, & d'en profiter. Le
temps qu'ils employent à la leature
, eft un temps perdu , &
quelques -uns ont raiſon de s'en
confeffer.
Il y en a qui s'accufent de leur
lecture comme d'un grand peché
, & qui croyent que hormis
la Bible & la Legende , tous les
Livres font défendus . Leur conſcience
ſcrupuleuſe leur a renverfé
le ſens commun , en forte
qu'ils s'accufent du bien comme
du mal . Je connois des Devots,
qui fe font accuſez d'avoir lû les
du Mercure Galant.
69
$
Quatrains de Pibrac , & des Di.
recteurs qui ont défendu de lire
la Cour Sainte . Ce n'eſt
pastour .
jours ignorance & fimplicité , il
y a de la bizarrerie, de la paffion ,
& du faux zele. Mais ceux qui
par la corruption de leur nature,
fe fouillent, & fe gâtent à tout ce
qu'ils approchent, ne font- ils pas
indifcrets & teméraires, d'accufer
de leur defordre des Autheurs
innocens , & de les nommer en
confeffant leurs crimes ? Quoy,
un Autheur celebre par fon mérite
& par fa vertu , fera déclaré
infame, & chaffé de la focieté
civile, & meſme de l'Eglife, parce
qu'un Débauché abufera de ce
qu'il a écrit pour le divertiſſement
des honneftes Gens ? Et
s'il eft défendu de nommer les
70
Extraordinaire
Complices de nos crimes au Tribunal
de la Penitence, nous ferat
-il permis d'y eftre les Délateurs
de tant d'illuftres Ecrivains , qui
ne nous connoiffent pas ? Que
ces pernicieux Lecteurs s'accufent
fimplement dú mauvais
ufage qu'ils font des Livres , &
ne s'en prennent pas à leurs Autheurs.
Que ces faux Directeurs
ne confondent pas l'Innocent
avec le Coupable , & ne ſe vangent
pas , fous prétexte de l'intéreft
de l'Eglife , pour contenter
leur paffion & leur caprice . Ils
livrent au Bras féculier de la
Servante, comme parle l'Hiftorien
de Dom Quichote , les plus
celebres Autheurs . Quelle hote!
quelle infamie ! ou plutoft quel
Emportement quelle injuftice!
du Mercure Galant.
7ì
Le feu P. E. terminoit toutes
Tes Miffions par un ſemblable ſacrifice,
auquel il apportoit la paf
fion d'un Tyran , plutoft que le
zele d'un Apoftre. Là dans un
amas confus de Livres qu'il avoit
excroquez de fes Devots , on
voit Porta , Bellot , Agrippa, &
quelques Autheurs d'une réputation
un peu fcabreuſe ; mais
ce qui faifoit le plus grand nom
bre , on voit d'un autre cofté,
les Scudery , les Gomberville,
les Calprénede , les Moliere , &
les Corneilles mefme ; & ce que
Les plus éclairez ne pourroient
voir fans frémir , les Ecrits du
fameux Evefque du Bellay , n'étoient
pas reſpectez de ces flâmes
impures.
Je me fouviens toûjours du
72 Extraordinaire
pauvre Poléxandre, qu'une Da
me de cette Province conſerve
curieufement dans fon Cabinet,
depuis qu'elle le tira de cet indigne
Bacher , où une autre
Dame l'avoit lâchement aban.
donné . Il porte plufieurs marques
de cette infamie ; mais la
Dame l'en eftime davantage , &
elle dit merveille de fes proüeffes
en cette rencontre , & de la bonté
de fes Armes dorées , qui réſiſ.
térent aux flâmes , & qui aidérent
à l'en fauver. Elle entend
par
là une bonne Couverture de
Maroquin de Levant , dorée, &
ajuſtée, dont ce Livre eftoit re.
lié. Enfin elle raconte cette avanture
d'une maniere ſi naturelle &
fitouchante, que ce ne feroit pas
la moins belle partie de ce Roman,
du Mercure Galant.
73
man, fi on la vouloit ajoûter aux
infortunes du brave & genéreux
Poléxandre.
Je l'avoue ingénúment, quand
je confidere avec une férieuſe
refléxion le bien & le mal que
fait à la Jeuneffe la lecture des
Romans & des Poëtes, je n'oferois
ny en approuver, ny en con.
damner l'ufage , mais quand je
me fouviens que je les ay lús
dans mon enfance , & mefme
dans un âge plus avancé, fans la
moindre émotion, & queje leur
dois ce que j'ay d'éducation &
de teinture des belles Lettres ,
qu'ils m'ont ouvert la Porte des
Sciences , & donné le gouft des
Livres, je fuis forcé de dire qu'on
les peut lire fans danger du cofté
de l'ame, & avec utilité du cofté
Q.d'Avril 1684.
G
74
Extraordinaire'
de l'efprit , car enfin , je le répete
encore apres M' de Balzac, il doit
y avoir des Livres pour occuper,
& pour inftruire. Il doit y en
avoir pour délaffer & pour plaire ;
les uns font utiles , les autres
agreables ; & l'Homme a befoin
des uns & des autres. Si on veut
fuivre ce partage , & ne rien confondre,
on fera toujours un bon
ufage de la Lecture.
DE LA FEVRERIE .
LA LECTURE
LS
A Lecture eft le canal des
Sciences. C'eft par là qu'elles
coulent , & qu'elles s'infi
nuent dans l'efprit des Hommes.
Elle donne les connoiffances acquifes
, & elle perfectionne les
habituelles. Sans la Lecture , le
meilleur fond d'efprit eft ftérile ,
& la plus forte contemplation
n'a que de la fechereffe. L'ame
reçoit par elle les connoiffances
qui luy font neceffaires ; & quoy
que l'inftruction & l'expérience
A ij
4
Extraordinaire
"
luy fournillent quelques lumieres
, elle en tire tous les jours de
grands avantages, outre qu'il luy
faut du temps pour profiter de
l'expérience , & qu'il eft peu
d'inftruction fans lecture . L'ame
y trouve en tout temps des lumieres
, à toute heure des exemples
, & par un feul coup d'oeil,
elle voit & elle fçait ce qu'elle
ne pourroit apprendre en pluhieurs
Siecles , car fouvent dans
la lecture, les yeux agiffent pour
les oreilles , & nous lifons bien
plus pour entendre , que pour
voir. Il n'y a que dans les Poëmes
& dans les Romans , où nos
yeux trouvent quelque fatisfation.
Par tout ailleurs , nous lifons
pour écouter. Les Orateurs
& les Philofophes , la Sainte Ecridu
Mercure Galant.
$
ture mefme, ne font lûs que pour
eftre entendus , & de là , foir
qu'on life , ou qu'on écoute , la
Science & la Foy nous font veritablement
communiquées par
loüye , Fides ex auditu. Enfin
nous concevons en vain de belles
penfées, nous avons inutilement
de beaux fentimens , il faut que
la lecture les appuye & les for ,
tifie; mais elle eft encore comme
une femence qui les fait naître,
& comme une habile Gouver
nantè qui nous regle , & qui nous
conduit dans la recherche des
Sciences . Les Livres nous font
comprendre dans un moment,
ce que la Nature a de plus fecret
& de plus curieux , ce que le
Ciel a de plus noble & de plus
grand , ce que la Terre a de plus,
A iij
Extraordinaire
beau & de plus rare . Par eux , les
Terres & les Mers nous font découvertes
. Ils nous enfeignent
la Religion, la Morale , & la Pofitique
, le Culte des Dieux , &
l'Art de gouverner les Hommes,
& de fe conduire foy - mefine ."
Rien n'eft plus agreable que
leur occupation ; car en un mor,
on trouve dans la Lecture un
Confeiller fidelle & definté.
reffé , un Medecin doux & charitable
.
Combien mérite de louanges
celuy qui par le moyen de l'Impreffion
nous a facilité cette le-
&are ! Ceft luy qui a donné veritablement
la vie aux produ-
&tions de l'Eſprit. L'Ecriture
leur avoit donné quelque corps
& quelque confiftance , mais c'é
du Mercure Galanı.
7
:(
roit un corps informe & groffier,
que l'Impreflion a poly & r . ndu
agreable aux yeux & à l'efprit
mefine, qui luy eft redevable en
quelque façon de nos Ecrits , car
fi l'Ecriture leur a donné la naif
fance , l'Impreffion les redreffe ,
les corrige , leur donne la perfe-
Яtion , & les met au jour. C'eft
donc une chofe fort utile & fort
agreable que la Lecture ; mais
elle ne doit pas cftre continuelle ,
fi l'on en veut recevoir quelque
utilité & quelque divertiffement,
Elle rebouche l'efprit, elle offuf
que l'imagination , & luy ofte
tour fon feu & toute fa vivacité .
Les Livres n'ennuyent pas, mais
ils étourdiffent & fatiguent bien
fouvet, & l'on en fait des indigeftions
auffi dangereuses à l'ame,
A i
8. Extraordinaire
que celle des Viandes eft nu fible.
au corps. Celle da Pain , qui eft
le foûtien de la vie , eft la plus à
craindre. Celle delilecture , qui
eft l'aliment de l'efprit , fe doit le
plus éviter. Tous les Hommes
ne font pas propres à devorer les
Livres comme le Prophete ; &
tous les Livres ne reffemblent
pas à celuy que l'Ange luy préfenta.
Ileft des Efprits caeochimes
commedes eftomachs, & il
eft des Livres comine le Fer, qui
ne fe digérent jamais. La nature
des alimens qu'on prend , cor
rompt fouvent la fanté , fi on ne
regle lufage des Viandes felon
les eftemachs . Il faut donc auffi
regler Pufige des Livres fuivant:
la force des Efprits , & prendre
garde à la lecture qu'on fait,
du Mercure Galant.
9
choifir bien les Livres , n'en prendre
trop , ny trop pcu . Eftre trop
longtemps fans lire , defleche &
amaigrit l'efprit ; lire trop fouvent,
l'accable & l'étouffe . Il fe
fit une trop grande replétion .
La mémoire , quoy qu'excellente,
& mefme divine en quelques-
uns, eft neantmoins limitée,
& ne peut agir que felon la bonté
des organes , ny fe remplir que
felon leur capacité . Lors qu'on
met dans un Vaiſſeau plus de liqueur
qu'il n'en peut contenir,
il faut qu'il créve , ou qu'elle fe
répande. Non feulement les organes
s'ufent & s'affoiblient ;
il fe fait encore une fi étrange
confufion dans la mémoire, par
la foule & par la diverfité des
images qui s'y rencontrent, qu'-
10 Extraordinaire
elle fe déregle , & mefme qu'elle
trouble le jugement. Je fçay bien
que nous avons une faculté, qui
eft comme un garde meuble , fi
j'ofe parler ainfi, qui place & qui
difpofe ces images , mais leur
trop grand nombre l'accable &
l'embaraffe . On me dira peuteftre,
qu'il importe peu de perdre
nos vieilles connoiffances , lors
que nous en acquérons de nouvelles
. Mais croit.on que ces
images fe faffent place ainfi dans
noftre mémoire ? Noftre ame
qui ne veut rien perdre , qui tâ
che de garder ce qu'elle a , &
d'acquérir toûjours quelque cho
fe , affoiblit extrémement nos
organes par ce moyen , & nous
peut caufer un déreglement d'ef
prit.. D'où vient qu'on voit tant
du Mercure Galant. IF
de Foux par la lecture , fi ce n'eft
la continuelle application & l'af
foibliffement des organes ? Mais
quand on les auroit de fer, & que
noftre cervelle feroit la mieux
timbrée du monde , on ne feroit
pas exempt de cette confufion
de mémoire qui embroüille les
plus beaux Efprits ; & il faudroit
toûjours avouer que nous per
dons plus de connoiffances que
nous n'en acquérons ; & en verité
nous ferions bien empefchez
dans le choix , des choſes que
nous avons oubliées , & de celles
que nous avons apprifes.
On peut affurer que les Livres
font tort aux Efprits naturels, &
à tous ceux en qui le bon fens
domine. Les Efprits vifs & brillans
d'imagination , achevent de
12 Extraordinaire
fe gafter par les Livres , parce
que le plus fouvent la folie eft le
fruit de leur lecture . Les Efprits -
folides & de jugement, s'altérent
& fe corrompent par les Livres.
La refléxion & la méditation eft
leur partage , & la feule Biblio .
teque qu'ils doivent confulter,
en toutes chofes , Ces Gens là
doivent tout fçavoir par recit
& par converfation , & étudier,
comme les anciens Drüides, qui ;
n'enfeignoient & n'apprenoient
les Sciences que de vive voix , par
tradition , & par mémoire. Si
faire des Livres eft une maladie,,
je crois que les lire eft une espece
de contagion , qui laiffe une
grande démangeaifon d'écrire,
ou du moins de racoter ce qu'on
a lú , & comme cette forte de
du Mercure Galant.
13
maladie eft de celles que Petrarque
nomme publiques & incu .
rables, il femble qu'il y ait quelque
infamie attachée à ce mal ,
& qu'on devroit féparer ou dif
tinguer les Autheurs & les Le-
&eurs , comme on faifoit autre .
fois les Ladres. Et en effet,
ajoûte Petrarque , un Homme
infecté de cette maladie, en infecte
beaucoup d'autres , & le
nombre des Malades croift de
plus en plus. Le Sage dit qu'il
n'y a jamais de fin pour les perpétuels
Ecrivains , & je penfe
qu'il n'y en a jamais pour les per-
Fétuels Lecteurs . Ce Sophifte
qui compofa fix mille Volumes ,
en avoit lû peut - cftre un plus
grand nombre.
Ceux qui ont plus de fens que
14
Extraordinaire
d'efprit, lifent peu, font délicats
en Livres , & ne les aiment guére;
mais ceux qui ont plus d'efprit
que de fens , lifent beaucoup,
font grands amateurs de Livres,
& s'accommodent de tout Ecrit,
foit bon ou mauvais , pourveu
qu'il en ait figure . Ces Gens - la
préferent les Livres aux Compa
gnies , & la Lecture à la Conver
fation. Vous leur entendez dire
fans ceffe, mes Livres fontbien plus
raisonnables. Il eft vray qu'il y a
des Livres bien raisonnables,
mais il y en a de bien impertinens
; & je ne fçay fi le nombre
des Sots & des Ignorans , n'eft
point auffi grand dans les Biblioteques
que dans les Affemblées
publiques , & dans la Societé civile,
ou l'on en voit fouvent deux
du Mercure Galant.
IS
enfemble , celuy qui parle , &
l'Autheur qu'il cite. Il eſt encore
vray qu'on gagne quelquefois
de quitter les Compagnies
pour s'entretenir avec les Livres,
mais enfin ce qui oblige à préferer
les bons Livres aux honneftes
Gens , & aux beaux Efprits mefme,
c'est que les Autheurs de ces
bons Livres , font la dans leurs
bons momens , & incapables de
changement , au lieu
que hors
leurs bons Livres , ils nous pa
roiftroient peut - eftre plus infuportables
que les autres Hommes.
Leurs Ouvrages ont fixé
leur belle humeur , leur agrément,
& leur complaifance ; ou
du moins, s'ils y paroiffent autre.
ment, & avec leurs foibleffes , ils
leur donnent du relief & de l'é.
16 Extraordinaire
clat. Leurs coleres, leurs haines ,
leurs amours, y font juftes & raifonnables.
Tout y plaiſt, mefme
jufqu'à leur fureur & à leur emportement.
Mais s'il y a des
Compagnies & des Converfations
dangereufes , il y a des Livres
& des Lectures fort préjudiciables
à la beauté de l'efprit,
& à la bonté des moeurs. Si les
grandes Biblioteques font des
Boutiques d'Aporicaires, comme
les appelloit un Roy d'Egypte,
il y a des Poifons auffi bien que)
des Romedes , & il cit facile de
s'y méprendre , & de faire d'étranges
qui pro quo . Lire de bons
Livres, & d'Autheurs d'un grand
fens, & d'une profonde doctrine;
cela donne de la force , de l'élevation
, & de la nobleſſe dans les
"
du Mercure Galant.
17
penfécs , dans les fentimens , &
dans les expreffions. On eft Philofophe
avec Socrate & Platon.
Mais lire des contes & des bagatelles
, cela infpire la badinerie,
la fadaife , & la turlupinade. On
voit bien dans l'entretien de ceux
qui lifent, quelles lectures ils font,
& par là , le caractere de leur ef
prit , car comme il y a des Gens
qui prennent plaifir à parler de
leur table , & de ce qu'ils mangent,
par où l'on reconnoift leur
gouft & leur délicateffe , il y en
a auffi qui parlent toujours de
certains Autheurs , & qui font
toûjours de certaines Hiftoires.
On remarque bientoft le génie
de ces Lecteurs , mais encore
comme on voit bien ceux qui
font délicatement , ou groffiére-
Q.d'Avril1684. B
18 Extraordinaire
ment nourris , on difcerne auffi
facilement ceux qui ont commerce
avec les bons ou les méchans
Autheurs. Cependant il
faut demeurer d'accord , que
comme il y a des chofes qui pour
eftre contraires à la fanté , ne
laiffent pás de nous eftre agreables
, & de nous flater le gouft,
de mefme il y a des Livres qui
font propres à réjouir & à diver.
tir l'efprit , qui le délaffent & le
recréent , femblables à la Salade,
qui nous réveille l'appétit .
Bien que la Lecture plaife &
foit utile en tout temps , il y a
neantmoins des faifons & des
conjonctures, où elle eft plus
profitable, & où elle donne plus
de plaifir. Dans la jeuneſſe , elle
bouche l'efprit , elle appéſantit
4
du Mercure Galant.
19
& altere le corps ; dans la vieilleffe
, elle laffe & fatigue. Dans
la jeuneffe , on lit fans choix &
fans jugement , dans la vicilleffe,
avec dégouft & avec chagrin,
Un Moderne appelle la Lecture,
une oifiveté laborieuſe , ce qui a
fait dire à un autre, que quelque
honnefte que foit le commerce
qu'on a avec les Livres, c'eſt déterrer
les Morts , & s'enterrer
avec eux, par une profonde mé
ditation ; que lire , c'eft travailler
aux Mines , & qu'on y court la
mefine fortune & les meſmes
accidens, puis qu'on en rapporte
toûjours un vifage pâle , & des
yeux enfoncez ; car pour dire
apres Cicéron , que les Livres
nous font paffer la vie innocem
ment & fans déplaiſirs, il faut en
Bij
20 Extraordinaire
fçavoir faire un bon uſage , au.
trement noftre lecture n'eft pas
fans peine & fans crime ; elle a
fes chagrins , fes veilles , & fes
i quiétudes , elle a auffi fes paſfions,
les déréglemens , & fes er.
reurs. Et puis enfin , fi par eux
on eft fçavant , qui acquiert la
Science , dit l'Eccléfiafte , acquiert
du travail & du tourment,
lors que cette Science eſt vaine ,
curieufe , & criminelle , car la
bonne Science apporte la paix &
le repos à l'efprit . Je veux que
cette occupation foit honnefte
& inftructive , & qu'elle nous
prépare mefme à l'action , elle
nous en détourne bien fouvent ,
& fi elle nous donne la fcience
& la fag ffe des Siecles paffez ,
elle ne nous rend pas toûjours
du Mercure Galant. 21
plus fages & plus fçavans . Il femble
encore que la Lecture ne foit
utile qu'à ceux qui n'ont pas le
loifir de s'étudier eux - mefmes;
car qui fe connoift & s'obſerve ,
n'a pas befoin d'autre modele
pour cftre prudent & fage dans
fa conduite, fi co n'eft que l'exemple
d'autruy nous touche
davantage . Mais y a- t- il rien qui
nous foit plus préfent & plus fenfible,
que ce que nous reffentons
en nous. mêmes ? Ce qui nous eft
arrivé, peut encore nous arriver.
Voyons donc ce que nous avons
fait , & difons le hardiment , il
vautmieux éftre obligé de noſtre
habileté à noftre efprit, qu'à nos
Livres. Tous ces grands Autheurs
qu'on ramene au College,
bien loin de nous inftruire dans
Extraordinaire
noftre jeuneffe , ne nous laiffent
ny amour ny eftime pour eux , &
il faut que l'âge & l'expérience
nous les faffent rapporter au Ca
binet , pour en profiter & pour
nous plaire . Ils nous laiffent
mefine peu de teinture de leur.
Langue, & ces Poëtes & ces
Orateurs , font les Tyrans de
noftre enfance , comme parle
M' Ogier, & nous font hair le
Grec & le Latin, avant que
nous le faire aimer,
de
Mais tous les Hommes ne font
pas comme les Tartares, qui femblent
avoir mangé , & s'eftre
nourris des Livres , c'eft à dire,
qu'ils font fçavans fans lecture , &
fans étude . Il faut des Livres
pour eftre fage , mais il en faut
beaucoup pour eftre fçavant.
du Mercure Galant,
Qu'on diftingue tant qu'on voudra
la Science en ſpéculative &
en pratique , l'une & l'autre a
befoin d'un grand nombre de
connoiffances , que l'expérience
& le naturel ne nous peuvent
donner. Si l'on eft jeune , peut- on
eftre docte fans Livres Et la
Philofophie du College peut- elle
faire un Sage & un Sçavant ? Je
ne dis pas un Docteur , car les
Enfans en fortent tout fourrez .
Mais peut- elle faire un habile
Homme à l'âge de quinze on
feize ans ? Mais dequoy peut- on
eftre capable dans la vieilleffe ?
Si la vie a efté partagée entre la
folitude & les affaires , le bon
fens naturel , & ce qu'on a veu,
ne fuffit pas pour eftre fage &
fçavant. Ce n'eft pas affez que
24 Extraordinaire
de belles reflexions & de fortes
méditations . Il manque des
exemples aux Solitaires, & mefme
l'art de penfer ; & l'Homme
public & politique, a befoin de
la théorie & de la fpéculation,
pour çavoir bien faire ce qu'il
fait heureufement & au hazard .
Mais outre cela , il manque à
tous les deux , mille chofes à fçavoir
pour leur falut & leur conduite,
qu'ils ne peuvent avoir en
eux-mefmes, & par les lumieres
naturelles. Tout ce qui regarde
les Sciences & les Arts , ne s'acquiert
point fans Livres. Du genie,
de l'invention , de l'induftrie,
tant qu'il vous plaira , de la communication
avec les Sçavans &
les Maiftres , il faut encor avoir
recours aux Livres , pour eftre
pleinement
51
du Mercure Galant.
25
pleinement inftruits des chofes.
Le Sage des Stoïciens fuffifoit
à foy - même; mais encore avoit - il
eu befoin de Livres , avant que
d'eftre en état de mépriſer tout
ce qui eftoit hors de luy ; & peut.
eftre fans eux, n'auroit- il pas fait
tant de bruit , & voila , dit- on , le
mal que font les Livres. Ils don
nent avec ce mépris de toutes
chofes , une fuffifance arrogante,
qui rend les faux Sages infolens
& ridicules. Mais files Livres
ont perdu quelques Pédans , qu'ils
ont fait Roys de la Férule , n'ontils
pas fait des Philofophes & de
veritables Sages , qu'ils ont élevez
fur le Trône , & entre les
mains defquels ils ont mis un
Sceptre d'or , pour l'ornement
& la protection des belles Let-
Q. d'Avril 1684.
C
26 Extraordinaire
tres, & pour le bien & la félicité
des Hommes ?
Par le moyen des Livres, toute
la fageffe des plus habiles devient
la noftre ; & files Sages n'ont pas
moins vefcu pour nous que pour
eux , c'eſt là que nous profitons
de leur vie , & fans la lecture,
tout ce qu'ils ont dit , & tout ce
qu'ils ont fait , feroit enfevely
dans leurs Tombeaux. Les Grecs
& les Romains ont fait de grandes
chofes, & nous ont donné de
grands exemples ; mais ils ont
perdu tout cela , & nous auffi , fi
nous ne l'apprenons dans les Livres
; & c'eſt par le
moyen de
l'Hiftoire , dont la connoiffance
nous eft fi neceffaire pour noftre
conduite , afin de regler les éve
nemens préfens fur les évenedu
Mercure Galant. 27
mens paffez . Ce qui arriva hyer,
peut eftre plus diférent de ce qui
eft arrivé aujourd'huy , que ce
qui s'eft paffé il y a mille ans ;
& alors l'expérience & la fageffe
ne fervent de rien . La relation
qui fe tire de là, eft toûjours imparfaite
& défectueuſe . Il faut
joindre la lecture à l'obſervation ,
pour en bien juger. Le Chancelier
Bacon dit qu'il arrive
tous les jours, par un caprice de
la Nature, que les Enfans reffemblent
à leurs Grands - Peres , &
meſme à leurs Biſayeuls , & n'ont
aucun trait de leurs Peres. De
mefme, continue.t - il , les affaires
par un caprice de la Fortune, auront
du raport avec ce qui fe fera
fait dans les Siecles les plus éloi
gnez , & n'en auront point du
Cij
28
Extraordinaire
tout avec ce qui vient d'eftre fait.
Il compare agreablement toutes
les connoiffances que la lecture
peut donner aux Tréfors publics,
à l'Epargne, & aux Finances d'un
grand Prince , & tout ce qu'un
bel Efprit peut produire de fon
propre fond , aux richeffes d'un
fimple Particulier. Il eſt aifé
d'en voir la diférence , & de conclure
, que l'expérience a beſoin
des Livres, pour rendre un Hom.
me veritablement fage & .prudent
; ce qui a fait dire qu'un
grand Politique , ou un grand
Miniftre fans étude & fans lecture
, eft un Empirique d'Etat,
qui tue plus de Malades qu'il
n'en guérit , parce qu'il fe conduit
par une fauffe pratique qui
n'a point d'exemples.
du Mercure Galant.
29
L'Hiftoire peut donc s'accommoder
avec les évenemens qui
nous arrivent, & nous eftre utile,
par raport à trois chofes , parce
que dans toutes les affaires il y a
ce qui les prépare , ce qui les dé
termine, & ce qui les fait réüffir.
Or l'Hiftoire , qui eft le récit
d'une chofe paffée , a ces trois
mefmes circonftances ; & il en
eft ce que Mademoiſelle deGour
nay a dit des Effais de Montaigne,
que c'eft le dernier bon Livre
qu'on doit prendre , comine
Je dernier qu'on doit quitter ; car
hormis les Fables & la Chronologie,
qu'il eft neceffaire de faire
aprendre aux Enfans, parce qu'ils
ont en cet âge. la plus de mé.
moire, & que cela leur donne le
gouft des Livres, je ne crois pas
C
30
Extraordinaire
qu'on leur doive abandonner
'Hiftoire
& la Politique
. Un
jeune Homme
doit aller par degrez
dans fa lecture ; car ce n'eft
pas affez d'avoir
le jugement
avancé , & l'intelligence
vigoureufe,
il faut un jugement
formé,
& une intelligence
confommée
.
On peut entendre
ces choſes.
dans la jeuneffe
, quand on a de
l'efprit, &une heureuſe
naiſſance
,
mais pour les bien digérer, & en
faire fon profit, on ne le peut que
dans un âge plus meûr, & apres
une longue expérience
. Les Livres
qui regardent
les moeurs , ne
fe doivent
lire que quand on eft
fage , comme
les autres ne fe
doivent
lire que lors qu'on eft.
jeune.
Comme il y a des Gens qui
du Mercure Galant.
font infuportables avec leur le-
&ture , & qui dans les affaires &
le commerce du monde ne font
pas fort habiles , on a douté fi
les Livres eftoient neceffaires
dans la Politique , & fi un grand
Lecteur pouvoit eftre un grand
Homme d'Etat . Il y a icy quel
que diférence à faire, & quelque
tempérament à garder. Traiter
les affaires fans Livres, c'eft ignorance.
Traiter les affaires par les
Livres , c'eft fimplicité. Ceux
qui n'ont que l'expérience , ſe
trompent groffiérement dans les
affaires , car pour juger fainement
des chofes, il les faut connoïftre
parfaitement , & cette
connoiffance ne peut venir de
l'expérience feule, qui n'eft qu'un
effet de l'occurrence des évene-
C iij
32
Extraordinaire
mens, parce qu'on ne fçait qu'apres
qu'ils font paffez , ſi l'on a
bien ou mal fait, de les laiffer paf
fer ainfi. De plus , il faudroit vivre
l'âge des Patriarches , pour
voir pendant fa vie plufieurs éve
nemens femblables . D'autre côté,
ceux qui n'ont que la lecture,
ne font pas moins fujets à faillir,
Ils reglent toutes chofes felon
leurs idées, & jugent plutoft par
mémoire que par jugement. Ils
s'amufent à compaffer les évenemens
paffez avec les préfens , &
font fi longtemps à en faire les
paralelles , que le mal arrive
avant que de le pouvoir empefcher
, & qu'il fe rend incurable
avant que d'y apporter le remede.
Les affaires, comme nous
avons dit, ont toûjours quelques
du Mercure Galant.
33
circonftances qui les diverfifient.
Si deux chofes qui arrivent en
mefme temps à une mefme perfonne,
font fi diffemblables , c'eft
bien pour qu'il y ait encore plus
de diférence entre le préfent &
le paffé. Ceux qui n'ont que la
lecture, n'ont point l'art de joindre
ces deux extrémitez , & de
comparer les affaires par où elles
fe reffemblent dans la théorie &
dans la pratique. Ils les voyent
venir de loin , & s'accoûtument
à cette veuë ; mais ils ne peuvent
s'en démêler, parce qu'ils n'ont
point d'expérience. Les autres
ne les apperçoivent point, qu'el
les ne les touchent , & s'épou
vantent à leur abord, parce qu'ils
n'ont ny lecture, ny étude. Mais
pour dignement fe débaraffer
34 Extraordinaire
des affaires , il faut remplir cet
entre- deux , & confondre ces
deux choſes. C'eſt le moyen de
faire un habile Homme , & un
grand Homme d'Etat.
Mais il faut eftre fçavant &
éclairé, pour bien juger des Livres,
& pour faire un bon ufage
des vieux & des nouveaux . Pour
peu qu'un Homme ait d'éloquence
& de teinture des belles
Lettres , il luy eft facile de faire
des Livres, & de remplir de gros
Volumes , de la maniere que l'on
compofe aujourd'huy. Ce n'eft
pas que nous foyons plus fçavans
que nos Peres , mais nousfommes
plus intelligens & plus intelligi
bles. Plus ils vouloient penétrer
le fond des Sciences , plus ils :
y rencontroient d'obſcurité ; &
du Mercure Galant.
35
ce qu'il y a de brillant & de lumi
neux dans leurs Ecrits, vient feulement
de la fuperficie. Ils ont
affecté mefine de paroiſtre tenébreux
, pour paroiſtre doctes ; ce
qui fait la rudeffe de leur langage
, & le galimathias de leur
ftile. Cependant nous leur fom.
mes redevables de nous avoir défriché,
& mâché les Sciences.
mais on nous doit pardonner, fi
nous n'allons pas plus avant que
leurs lumieres nous peuvent conduire
, par la briéveté de noftre
vie ; & l'on nous doit fçavoir
quelque gré , d'avoir plus d'ordre,
plus de difcernement , & plus
d'apropriation qu'eux , dans nos
Ouvrages , qui font des chofes
effentiellement neceffaires pour
plaire & pour inftruire, lefquelles
36
Extraordinaire
་
neantmoins ils ont négligées, par
ignorance , ou manque d'application.
Nous ne difons pas de
meilleures chofes , mais nous les
difons en meilleurs termes. Je
parle icy des Autheurs qui ont
écrit en noftre Langue . La facilité
& l'agrément de noſtre expreffion,
valent bien la fécondité
de leurs pointes , & l'artifice de
leurs figures . Ce qu'il y a de pré- a
tieux dans leurs Livres , font des
Diamans bruts, mal polis , & enchaffez
en cuivre tout le monde
n'en voit pas l'éclat , & n'en connoift
pas le prix , Il eſt vray qu'on
dit que les Ecrits d'apréſent font
comme les faux Diamans , qui
brillent davantage que les veritables
; mais on avoüera que cet
éclat , & l'art de les mettre en
du Mercure Galant.
37
ceuvre , vaut mieux que cette
fombre obfcurité , qui couvre
dans les vieux Livres les Pierreries
les plus rares, dont leur éloquence
eft parée. C'eſt une éloquence
ridée , qui à la verité a
des muſcles & des nerfs, mais qui
rebute les Lecteurs , & qui plaiſt
bien moins que la politeffe & la
pureté du ftile d'aujourd'huy.
Ces ridicules ornemens de la
vieille Rhétorique, & cette do-
Arine tenébreuſe, font-ils préferables
à un ordre & à un arrangement
naturel , qui débrouille
& qui difpofe les matieres les
plus confufes & les plus embaraffées
? A une diction fi claire
& fi intelligible , que les plus
groffiers par fon moyen penétrent
les choſes les plus fublimes
38
Extraordinaire
& les plus relevées ? Avoüons
donc que nos Autheurs modernes
l'emportent fur tous les anciens
qui ont écrit en hoftre
Langue , & bien loin de donner
le titre de Reyne à une vieille
Dame chargée de Médailles de
cuivre & de Chaînes de laton,
comme parle M' Paſcal, foúmettons
-la aux pieds de l'illuftre
Académie Françoiſe , qui doit
avec juſtice regner dans l'Empire
des belles Lettres.
Cependant comme la plûpart
des Livres nouveaux ne fortent
pas de cette Source d'éloquence
& de politeffe , on les lit feulement
pour dire qu'on les a lûs ;
car la lecture de ces fortes d'Ou.
vrages fait aujourd'huy une par.
tie de l'efprit de bien des Gens
du Mercure Galant.
39
devant lefquels on ne paroiftroit
que groffiérement fçavant, fi on
on ne citoit que les anciens Autheurs
, & fi on n'avoit pas
la
connoiffance de tous les petits
Livres de Vers & de Profe, que
les Cavaliers & les Dames portent
dans leurs poches , comme
une marque de politeffe & de
galanterie. On eft perfuadé que
i la lecture des Livres nouveaux
ne nous rend pas plus habiles ,
elle nous donne l'efprit du temps,
fans quoy nous ne fçaurions plai .
re, ny eftre à la mode. J'en connois
de fidélicats en cela , qu'ils
feroient fcrupule de citer le Plu
tarque d'Amiot , pour celuy de
l'Abbé Tallemant, & les Satires
de Regnier pour celles de Boileau.
C'eft pourquoy afin de
40
Extraordinaire
fçavoir les chofes anciennes
parmy
les nouvelles , on a traduit la
plupart des vieux Livres qui ont
quelque réputation . Mais enfin
foit qu'on life les vieux ou les
nouveaux Autheurs , ceux qui
écrivent doivent prendre garde
à l'uſage qu'ils font de leur le-
&ture ; car s'il faut avoir lû pour
bien écrire, il ne faut pas écrire
pour montrer qu'on a lû . C'eſt
neantmoins la folie de beaucoup
de Gens . Leurs Ouvrages ne
font que des Copies imparfaites
des Originaux qu'ils ont pillez,
Ils reffemblent à ceux qui s'enrichiffent
du bien d'autruy. Ils
fubfiftent de leur vivant, mais ils
ne laiffent à leurs Heritiers qu'-
une Succeffion qu'il faut rendre,
ou que l'on ne conferve qu'en fe
du Mercure Galant.
41
3
ruinant. Que demeureroit-il à
tant d'Autheurs, s'ils rendoient
aux Anciens ce qu'ils leur ont
pris ? Il ne leur refteroit qu'un
peu d'ordre & de mémoire ;
bien du papier blanc , & beau-
| coup de temps perdu. Tels font
ceux qui ne compofent que par
mémoire, & qui n'ont de l'invention
que pour arranger des lieux
communs , & les placer bien à
propos, Ils écrivent avec facilité
fur toutes fortes de fujets,
parce qu'ils ont une idée genérale
de toutes fortes de matieres,
& de pleins Magazins de paffa .
ges & de recherches . Si on leur
dit qu'ils ne font rien de nouveau
, & que leur abondance
vient de leur grande lecture , ils
répondent que ce font des no
Q.d Avril 1684- D
42
Extraordinaire
tious genérales & communes &
tous les beaux Efprits , & qu'ils
font honneur aux Autheurs qu'ils
alléguent. Cependant , je confeillerois
aux grands Lecteurs &
auxjeunes Gens, qui ne compo
fent encore que par imitation , &:
qui ont befoin de guide , de ne
fe flater point de cette penſée, &
d'éviter comme un écueil de pa
reilles compofitions , car c'eft le
vray moyen de ne faire jamais.
rien de foy-mefme , & de s'attirer
té mépris & indignation des .
Sçavans ; mais fur tout, ceux qui
écrivent , & ceux qui lifent, doi .
vent prendre garde d'avoir de
mauvais fentimens . On les prend
infenfiblement dans les méchans.
Livres , & on les communique
apres aux autres. L'Homme eft
du Mercure Galant.
43
naturellement idolâtre de les
opinions , & particulierement
dans fes Ecrits, qui les immorta.
lifent. Plus fes opinions font foi
bles , plus il s'éforce de les foû
tenir , & l'on diroit mefime que
fon opiniâtreté s'augmente , à
mefure qu'elles tombent en rui
ne ; & c'eft pourquoy il y a fi peu
d'Autheurs qui fe retractent.
Il y a des Gens qui lifent tou
tes fortes de Livres, & qui ne lifent
que pour lire , & pour dire
qu'ils ont lû , & ceux - là font auffi
habiles que s'ils n'avoient jamais
veu de Livres. Il y en a d'autres
qui à la verité lifent tout , fans
s'attacher à aucun Autheur particulier
, mais ils profitent de
tout, & font comme les Abeilles ,
qui compofent leur miel du fuck
Dij
44
Extraordinaire
de diverfes Fleurs. Ce font des
Efprits qui ne veulent point de
guide dans l'étude des belles
Lettres , & qui cherchent par
tout la fcience & la verité. Je
crois auffi qu'un Homme qui a
pris la voye de la Lecture pour
eftre fçavant (car on le peut eftre
par la méditation & par la refléxion
, mais qui eft une étude plus
feche & plus ennuyeufe; ) je croy,
dis-je, qu'un grand Lecteur doit
tout lire , pour eftre fatisfait ,
& pour eftre docte. Il ne doit
pas feulement éfleurer & parcourir
les Livres, il doit lire eny
tierement un Ouvrage & avec
application, & prefque toûjours
les Originaux, & dans leur propre
fource , afin d'en bien juger,
mais il doit encore lire tous les
du Mercure Galant.
45%
?
bons Livres du temps , s'il veut
eſtre un fouverain Arbitre en fait
de Littérature. Il y en a qui ne
s'attachent qu'à un certain nombre
de Livres choifis , qui font
toute leur étude & toute leur
application. Je ne blâme point
ceux qui ne lifent que les Livres
qu'ils entendent , parce qu'ils
n'ont pas affez d'intelligence &
de capacité pour lire des Autheurs
d'une plus grande force;
mais ceux qui pour faire parade
d'une fotte & ridicule fuffifance ,
lifent Platon & Ariftote , où ils
n'entendent rien , qui ne lifent
jamais que les grands Autheurs,
pour faire croire qu'ils ont un
grand commerce avec eux , &
pour montrer l'élevation de leur
génie , ceux- là, dis-je, méritent
bien d'eftre berpez des Sçavans
46
Extraordinaire
qu'ils fréquentent . Il faut avoueringénúment
noftre ignorance,
& ne citer pas fi hardiment des
Autheurs qu'on n'a veus qu'à la
marge d'un Livre , ou entendu
nommer qu'au Sermon . On ne
peut pas conoiftre à fons tous les
bons Autheurs , la vie de l'Homme
eſt trop courte , pour faire ;
habitude avec tous , c'eft bien
affez d'en connoiftre quelquesuns
de noſtre portée , & à noftre
ufage. Ce qui me fait fouvenir
de ce que répondit plaifammentun
Cavalier de mes Amis à quel
qu'un quiluy parloit de Scaliger;
qu'il ne le connoiffoit que de
veuë , pour l'avoir rencontré
quelque part , mais qu'il ne fçavoit
pas de quel Païs il eftoit.
Que dirons-nous encore de ceux
qui n'ont jamais veu ces grands
du Mercure Galant. 47
5
Autheurs , qu'en mafque , traveftis,
& déguiſez, & qui cependant
ne jurent que fur la verité
& la fidélité de leurs paroles? Il
les faut mettre au nombre de nos :
Dames Lectrices , qui citent Sear..
ron & Daffoucy, pour Ovide & Virgile . Il y a d'aul
Sçavans ,
qui par inclination ou par capri
ce , ne s'attachent qu'à de cera
tains Autheurs d'une doctrineextraordinaire
& chimérique, ce
quilés rend: fort finguliers & fort
attachez à leurs opinions. Il feroit
à fouhaiter pour le repos del'Eglife
, & de la focieté civile,
qu'ils n'euffent jamais lû que leur
Álmanach ; mais il eſt une amouraveugle
pour les Livres & pour
les Autheurs, auffi-bien que pour
les autres chofes , & cette folie
48 Extraordinaire
nous porte quelquefois juſqués à
choquer la bienséance & l'honnefteté.
Comme les productions
de l'efprit font plus nobles que
celles du corps, l'amour que chacun
a pour les Ecrits eft plus raifonnable
que celuy que nous
avons pour nos Enfans . Il eſt
auffi plus fort & plus folide , je
diray mefme qu'il eft plus tendre ;
car s'il eft rare que nos Enfans
nous reffemblent , nos Livres
nous reffemblent toûjours. Ce
font les vives images de noftre
efprit & de nous-mefmes. Il y a
deux amours pour les Livres, un
amour de Pere , & celuy- là, c'eft
l'amour des Autheurs pour leurs
Ouvrages. Il y a un amour d'A
mant, & c'eſt l'amour que nous
portons aux Ouvrages des au
fres .
du Mercure Galant.
49
tres. Tous deux font aveugles ,
& vont à l'excés . Ils font fujets
à faire bien de faux jugemens ;
& tous ceux qui fe font mêlez de
faire le difcernement des Livres,
foit anciens ou modernes , ont
toûjours manqué en cela , par
préoccupation & par enteftement.
Que de ridicules Biblioteques
dans le monde , par le
choix mefme de Gens fçavans !
Je pardonne ce fol amour de
Pere dans un Autheur ; mais je
ne puis pardonner à un Lecteur
cette amour bizarre , qui le rend
idolâtre de certains Livres indignes
de fon eftime , & qui luy
font perdre fa réputation , car
rien ne décrie plus un galant
Homme , que le mauvais gouſt
en toutes choſes . On feroit un
Q.d'Avril 1684. E
So
Extraordinaire
Roman de tous ces plaifans Le-
&eurs , & j'ay veu des Devots
contefter jufqu'à l'aigreur & à
l'emportement , pour la préference
de la Guide des Pecheurs ,
& de la Cour Sainte ; du Penfez- y
bien , & des Penfées Chreftien
nes ; de Philothée, & de l'Horreur
du Peché . Il n'y a fi petit
Docteur qui n'époufe un Pere
de l'Eglife , & qui ne fe faffe le
Palladin de fon éloquence & de
fa doctrine. Nous avons vû de.
puis quelques années un Prédicateur
fiamoureux de Tertulien ,
qu'il ne s'eft pas contenté de
prefcher par la bouche de ce
grand Homme , il l'a fait pref
cher par la fienne , & a intitulé
trois ou quatre gros Volumes de
Sermons, Tertulianus prædicans.
du Mercure Galant.
SA
Pour les Autheurs profanes,
S. Auguftin s'attendriffoit fur
l'Eneïde de Virgile ; & S. Jerôme
fut foüeté par les Anges , pour
avoir lû Cicéron avec trop d'attache.
Je ne parle point des Philofophes
& des Autheurs qui ont
fait Secte ; l'Ecole & le Païs
Latin, retentiffent encore tous les
jours du bruit qu'on fait pour
foutenir de fi vaines & de fi ridicules
affections. Mais on ne trouvera
jamais la verité tant qu'on´
s'amufera à contefter fur le mé.
rite de ceux qui l'ont cherchée.
Je ne dis rien non plus des fauffes
Clélies , des faux Cyrus , & des
fauffés Cléopatres ; car il y a des
Cavaliers & des Dames auffi
fous de ces Romans , que de Pédans
enteftez de Platon & d'AE
ij
52
Extraordinaire
riftote. J'ay un Amy fi prévenu
en faveur des Penfées de M' Pafcal,
qu'il a rompu vingt fois avec
moy, parce qu'il s'imaginoit que
je n'eftimois pas affez cet Au
theur. J'ay connu un illuſtre Prélat
, qui n'eftoit pas moins paf
fionné pour les Lettres Provin
ciales qu'on luy attribuë. Il les
avoit de trois ou quatre fortes,
pour la taille & pour l'impreffion ,
mais fur tout il les avoit en petit
dans un Sac de cuir mufqué trespropre
, qu'il portoit toujours
fur foy. Ce Prélat eſtoit neantmoins
du Party contraire , &
grand Amy des Jéfuites ; mais
tout cela n'avoit pú diminuer l'a
mour qu'il portoit à ces Lettres
agreables & fpirituelles .
Ccs belles Refléxions de M
du Mercure Galant.
53
le Duc de la Rochefoucaur,
n'ont - elles pas fait autant d'Idolâtres
qu'elles ont eu de Lecteurs
? Je connois encore des
Gens qui font fous de Montaigne,
de Charon , & de M ' de la
Hoguete ; mais ces trois Autheurs
fe reffemblent fi fort ,
qu'on ne peut en aimer l'un fans
aimer l'autre . Cet amour aveugle
pour quelques Livres , nous
en fait hair d'autres avec auffi
peu de raifon , & on feroit de
plaifans contes de ces fortes d'averfions
, mais on ne diroit rien.
que tout le monde ne fçache.
Enfin cette fympatie & cette
antipatie partagent tous les jours
les Lecteurs , & de la naiffent ces
agreables Difputes , & ces fçavantes
Differtations , qui font
E
iij
54
Extraordinaire
paroiftre les beaux Efprits, & ga
gner les Libraires . Il eft d'autres
Lecteurs qui ne s'attachent à
perfonne , & qui lifent tout fans
dégouft & fans paffion , pourveu
qu'il foit vray , ou qu'ils le
croyent tel , car autrement ils
feroient confcience de leur le-
&ture , & n'oferoient pas voir dans
l'Almanach quel temps il doit
faire, s'ils l'ont une fois reconnu
menteur.
La verité eft bien aimable , &
mérite bien qu'on la cherche par
tout où l'on peut la trouver;
mais il ne faut pas la chercher où
elle ne fut jamais , & où l'on fe
doit contenter de la vray -femblance
, qui pour n'eftre pas fi
forte, ne laiffe pas d'eftre fouvent
& plus utile , & plus agreable,
du Mercure Galant .
SS
S
Les fixions des Poëtes ne font
pas des menfonges criminels , &
on n'a point fait de Loix pour
les punir. Ce font des tromperies
innocentes & fpirituelles , qui
n'apportent aucun préjudice à
la focieté civile. Il y en a meſme
d'inftructives & de profitables
pour les bonnes moeurs. La vrayfemblance
eft quelquefois plus
propre à nous éloigner du vice ,
& à nous porter à la vertu ; &
dans les chofes indiférentes, elle
eſt préferable à une verité odieu.
fe , lors qu'elle ne choque ny
la
Foy hiftorique , ny la Créance
humaine. Ces Amateurs de la
verité , que je comparerois volontiers
à ceux qui cherchent la
Pierre Philofophale , devroient
s'attacher au fens, & non pas aux
E iiij
56
Extraordinaire
paroles , qui n'en font que l'é
corce. Lors que N. Seigneur
enfeignoit fes Difciples , il le faifoit
par des paraboles , qui êtoient
fouvent fauffes quant à la chofe,
mais fi veritables quant au fens,
qu'ils n'en pouvoient douter. Il
eftoit la verité meſme , mais il fe
fervoit de ces paraboles comme
d'un véhicule , pour faire entrer
fa doctrine dans leurs efprits , qui
auroit pû les ébloüir & les effrayer,
en fortant toute claire &
toute pure de cette fource de
-lumiere & de fainteté . Aucun de
fes Diſciples ne luy dit ; fi les
exemples que vous nous propofez
eftoient veritables , nous les
fuivrions ; mais les chofes que
vous nous contez eftant fauffes,
nous ne devons pas nous regler
du Mercure Galant.
57
là deffus . Au contraire , ils êtoient
charmez de fes recits , & cette
maniere de les enfeigner leur faifoit
comprendre , & les perfuadoit
des veritez les plus incroyables
, au lieu que lors qu'il leur
dit naïvement, & fans paraboles,
qui ne mangera pas ma chair, & qui
ne boira pas mon fang, n'aura point
la vie eternelle , ils fe récrient &
fe fcandalifent de cette verité.
Moïfe, dit Philon , a efté ennemy
des Fables, parce qu'il a toûjours
voulu marcher ſur les veftiges de
la verité. Cependant il eſt plein
de paraboles & d'allégories , &
il n'y en a pas moins dans l'Ancien
Teftament , que dans le
Nouveau . Ily a apparence mefme
que le Fils de Dieu ne s'eſt
fervy de cette maniere d'enſei
58
Extraordinaire
gner, que parce qu'elle estoit du
gouft & du génie des Juifs. D'où
vient donc cela ? ' C'eſt qu'il y a
cette diférence entre la Fable &
la Parabole , que celle- cy contient
la verité ſous la figure de la
vray -femblance , & celle . là fous
la figure du menfonge. La Fable
eft toûjours extraordinaire
&
merveilleufe ; la Parabole , toujours
fimple & naturelle, & voila
pourquoy Moïfe s'eft éloigné de
la Fable dans fes Ecrits ; mais au
refte il en eft comme de la Pein.
ture & de la Sculpture , que ce
Législateur défendit au Peuple
de Dieu. Ces ingénieufes fixions
ont eu leur utilité chez tous les
autres Peuples , & nous tirons.
encore tous les jours de grandes
inftructions
des Fables d'Efope
,
du Mercure Galant,
$9
dont l'Histoire eft fi oppoſée au
bon fens & à la raifon , mais dont
la morale eft fi jufte & fi raiſonnable.
Ce font des Beſtes qui
parlent, cela eft incroyable , mais
ce qu'elles difent eſt la verité
mefme . Lifons donc les Poëtes
en Poëtes , & les Hiftoriens en
Hiftoriens. Ce n'eſt pas dans les
chofes profanes que la verité eft
fi neceffaire pour noſtre inftruction
. C'eſt dans les choſes faintes,
encore y faut- il de la précaution
& du difcernement ; car la
Lettre tue , & la Bible renferme
des veritez plus capables de nous
fcandalifer, que de nous édifier.
Je parlerois icy de la lecture de
1'Ecriture Sainte , & des Saints
Peres, & du mauvais ufage qu'on.
en fait , car il ne faut pas croire
во Extraordinaire
qu'il n'y ait que les mauvais Livres
qui foient nuifibles. On
abufe des bons plus dangereufe
ment que des autres , & il faut
avoir de grandes lumieres pour
cette forte de lecture , mais ces
lumieres doivent eftre douces &
tempérées. Si les Livres profanes
fe lifent d'ordinaire aux Flambeaux
, ceux - cy fe doivent lire à
la Lampe , je veux dire dans le
Cabinet & dans la Solitude , avec
foûmiffion , avec fimplicité , avec
application, avec recueillement,
& non pas dans l'éclat & le bruit
du grand monde ; par curiofité ,
par fuffifance , par mépris , par
raillerie. Mais où vay- je m'embaraffer
? Je dois laiffer cette matiere
aux Maistres de la Vie fpirituelle,
& aux Peres de l'Egliſe,
du Mercure Galant. 61
5
qui nous ont appris eux- mefmes
comment nous les devons lire.
Il faut donc faire diftinction
des chofes qu'on lit, & de l'uſage
qu'on en peut faire . Si je lis une
Fable , je ne m'attache qu'au
fens , & j'en examine la verité,
par le raport que j'en fais à la
Philofophie, ou à la Theologie,
à la Nature, aux Moeurs, ou à la
Religion. Si c'eft quelque recit
plaifant, je m'endivertis, fans me
mettre en peine fi la choſe eft
fauffe, ou veritable , fielle eft de
l'invention de l'Autheur , ou s'il
n'en eft que l'Hiftorien ; parce
que cette circonstance ne fait
rien à mon divertiffement . Si
nos Ignorans veritables lifent les
Métamorphofes d'Ovide , ou les
Contes de Bocace , ils feront
62 Extraordinaire
une heure à dire , Cela eft faux,
Cela n'a jamais efté , Si cela eftoit
vray. Belle confidération! Comme
s'il leur importoit beaucoup,
qu'un tel ait fait telle chofe , que
Daphné ait efté changée en
Laurier, ou Aracné en Araignée .
Si on leur fait un Conte, en vain.
il eft ingénieux & plaifant ; ils ne
vous écouteront pas , fi vous ne
leur donnez Caution Bourgeoiſe,
de la verité du Fait pour l'HiL
toire. On peut y eftre fcrupuleux,
parce que la verité des éve.
nemens dépend des paroles de
l'Hiftorien ; mais il faut l'exami.
ner en honneſte Homme, & ne
pas démentir les Gens pour des
Vetilles & pour des bagatelles.
Il faut laiffer au Maréchal de
Baffompierre ces Remarques
du Mercure Galant.
63
Cavalieres fur Duplex , c'eft un
Sot, C'est un Ignorant, Il en a menty.
On foufre cela d'un Maréchal
de France , encore que dans l'Em .
pire des belles Lettres il n'y ait fi
petit Copifte, qui ne croye eftre
grand Seigneur . Je connois un
fort honnefte Homme , & bel
Efprit, qui a cette plaifante habitude
, de donner en lifant des
chiquenaudes à tout ce qui ne
luy plait pas. Si je lis quelque
Traité de Phyfique ou de Medecine,
& que j'y trouve une expérience
furprenante , ou une cure
merveilleufe , je confidere fi cela
peut faire naturellement , & s'il
eft ainfi , je donne ma créance à
ce Philofophe , & à ce Medecin ,
auffitoft qu'à un autre . Il eft encore
icy permis de douter, & de
64
Extraordinaire
•
dire , Cela feroit - il vray? parce
qu'il eft facile de fe laifler tromper
fur les fecrets de la Nature,
dont les nouveaux Philofophes
ont fait la découverte. Tout le
monde n'a pas la capacité d'en
bien juger , & il vaut mieux eftre
ignorant en Phyſique , que ridi.
culement fçavant . Enfin fi je lis
quelque Ouvrage de Theologie ,
ou de Pieté , c'eſt avec une foûmiffion
entiere de ma raiſon, facrifiant
à la Foy tous les doutes
que je pourrois avoir. Je croy
que la verité y eft , & ne m'amufe
pas à l'y chercher. Je m'en repofe
fur le foin & la fidelité de
ceux en qui Dieu a mis fon efprit
& fa doctrine .
Mais de tous ceux qui lifent
mal , les plus méchans ecteurs
du Mercure Galant.
65
font ceux qui font lire mal les
7. autres. J'entens parler des Pédans
, qui par ignorance , & manque
de difcernement, nous donnent
dans noftre jeuneffe une
méchante teinture des Livres .
Ils corrompent le fens , & défigurent
l'expreffion des meilleurs
Autheurs ; & à peine d'un fi
grand nombre qui font leur le.
cture continuelle de Cicéron &
de Virgile , s'en trouve- t - il un
3 feul qui les puiffent dignement
expliquer. Il faut pour cela une
netteté d'esprit dont ils ne font
pas capables , une imagination
noble & relevée , & une pro
fonde connoiffance de l'Antiquité.
Sices Autheurs pouvoient
foufrir quelque chofe en cette
vie , ce feroit de le voir déchirez
Q. d'Avril 1684.
F
66 Extraordinaire
par un fi grand nombre d'Igno
rans qui fe mêlent tous les jours
de les expliquer . En effet , les
Autheurs les plus polis nous paroiffent
barbares entre leurs
mains ; & jamais quelqu'un en
a- t-il fait fes delices pendant qu'il
a efté fous la difcipline de fon
Pėdant ? Au contraire , juſqu'à
ce qu'on foit hors de cet ignorant
efclavage , on préfereroitTabarin
à Térence , & Jean de Paris à
Cicéron. Ce n'eft point la jeuneffe
qui fait cela , c'eſt la mé .
chante inftruction qu'on nous.
donne.
Ce n'eft pas affez que la Le
cture nous rende fçavans & habiles
; il faut encore qu'elle nous
rende bien faits & polis , qu'elle
forme nos mours & noftre jugedu
Mercure Galant.
67
gement , qu'elle faffe noftre ef
prit, & donne à noftre naiſſance
S une élevation que la Fortune
nous avoit refuſée ; c'eſt à dire,
qu'elle fe falfe voir auffi - bien
dans nos fentimens que dans nos
paroles , & que nous devenions
par elle encore plus nobles que
fçavans,
Et quepar le travail d'une longue
lecture,
L'Art acheve les traits qu'ébauche
la Nature.
Que de Gens ont lû, qui ont
les fentimens auffi bas , & les manieres
auffi groffieres , que ceux
qui ne connoiffent pas les lettres
de l'Alphabet ! Que de Gens
ont lû, qui ne font pas plus vertueux
, & qui de toute leur le-
Eture n'en tirent pas la moindre
Fij
68 Extraordinaire
confolation dans leurs difgraces!
Cela s'appelle lire en Pédant, &
par une fotte curiofité d'apprendre.
Ils fe rempliffent du fatras
des Livres, incapables qu'ils font
de connoiftre ce qu'il y a de bon,
de le choiſir, & d'en profiter. Le
temps qu'ils employent à la leature
, eft un temps perdu , &
quelques -uns ont raiſon de s'en
confeffer.
Il y en a qui s'accufent de leur
lecture comme d'un grand peché
, & qui croyent que hormis
la Bible & la Legende , tous les
Livres font défendus . Leur conſcience
ſcrupuleuſe leur a renverfé
le ſens commun , en forte
qu'ils s'accufent du bien comme
du mal . Je connois des Devots,
qui fe font accuſez d'avoir lû les
du Mercure Galant.
69
$
Quatrains de Pibrac , & des Di.
recteurs qui ont défendu de lire
la Cour Sainte . Ce n'eſt
pastour .
jours ignorance & fimplicité , il
y a de la bizarrerie, de la paffion ,
& du faux zele. Mais ceux qui
par la corruption de leur nature,
fe fouillent, & fe gâtent à tout ce
qu'ils approchent, ne font- ils pas
indifcrets & teméraires, d'accufer
de leur defordre des Autheurs
innocens , & de les nommer en
confeffant leurs crimes ? Quoy,
un Autheur celebre par fon mérite
& par fa vertu , fera déclaré
infame, & chaffé de la focieté
civile, & meſme de l'Eglife, parce
qu'un Débauché abufera de ce
qu'il a écrit pour le divertiſſement
des honneftes Gens ? Et
s'il eft défendu de nommer les
70
Extraordinaire
Complices de nos crimes au Tribunal
de la Penitence, nous ferat
-il permis d'y eftre les Délateurs
de tant d'illuftres Ecrivains , qui
ne nous connoiffent pas ? Que
ces pernicieux Lecteurs s'accufent
fimplement dú mauvais
ufage qu'ils font des Livres , &
ne s'en prennent pas à leurs Autheurs.
Que ces faux Directeurs
ne confondent pas l'Innocent
avec le Coupable , & ne ſe vangent
pas , fous prétexte de l'intéreft
de l'Eglife , pour contenter
leur paffion & leur caprice . Ils
livrent au Bras féculier de la
Servante, comme parle l'Hiftorien
de Dom Quichote , les plus
celebres Autheurs . Quelle hote!
quelle infamie ! ou plutoft quel
Emportement quelle injuftice!
du Mercure Galant.
7ì
Le feu P. E. terminoit toutes
Tes Miffions par un ſemblable ſacrifice,
auquel il apportoit la paf
fion d'un Tyran , plutoft que le
zele d'un Apoftre. Là dans un
amas confus de Livres qu'il avoit
excroquez de fes Devots , on
voit Porta , Bellot , Agrippa, &
quelques Autheurs d'une réputation
un peu fcabreuſe ; mais
ce qui faifoit le plus grand nom
bre , on voit d'un autre cofté,
les Scudery , les Gomberville,
les Calprénede , les Moliere , &
les Corneilles mefme ; & ce que
Les plus éclairez ne pourroient
voir fans frémir , les Ecrits du
fameux Evefque du Bellay , n'étoient
pas reſpectez de ces flâmes
impures.
Je me fouviens toûjours du
72 Extraordinaire
pauvre Poléxandre, qu'une Da
me de cette Province conſerve
curieufement dans fon Cabinet,
depuis qu'elle le tira de cet indigne
Bacher , où une autre
Dame l'avoit lâchement aban.
donné . Il porte plufieurs marques
de cette infamie ; mais la
Dame l'en eftime davantage , &
elle dit merveille de fes proüeffes
en cette rencontre , & de la bonté
de fes Armes dorées , qui réſiſ.
térent aux flâmes , & qui aidérent
à l'en fauver. Elle entend
par
là une bonne Couverture de
Maroquin de Levant , dorée, &
ajuſtée, dont ce Livre eftoit re.
lié. Enfin elle raconte cette avanture
d'une maniere ſi naturelle &
fitouchante, que ce ne feroit pas
la moins belle partie de ce Roman,
du Mercure Galant.
73
man, fi on la vouloit ajoûter aux
infortunes du brave & genéreux
Poléxandre.
Je l'avoue ingénúment, quand
je confidere avec une férieuſe
refléxion le bien & le mal que
fait à la Jeuneffe la lecture des
Romans & des Poëtes, je n'oferois
ny en approuver, ny en con.
damner l'ufage , mais quand je
me fouviens que je les ay lús
dans mon enfance , & mefme
dans un âge plus avancé, fans la
moindre émotion, & queje leur
dois ce que j'ay d'éducation &
de teinture des belles Lettres ,
qu'ils m'ont ouvert la Porte des
Sciences , & donné le gouft des
Livres, je fuis forcé de dire qu'on
les peut lire fans danger du cofté
de l'ame, & avec utilité du cofté
Q.d'Avril 1684.
G
74
Extraordinaire'
de l'efprit , car enfin , je le répete
encore apres M' de Balzac, il doit
y avoir des Livres pour occuper,
& pour inftruire. Il doit y en
avoir pour délaffer & pour plaire ;
les uns font utiles , les autres
agreables ; & l'Homme a befoin
des uns & des autres. Si on veut
fuivre ce partage , & ne rien confondre,
on fera toujours un bon
ufage de la Lecture.
DE LA FEVRERIE .
Fermer
6
p. 116-141
« Monsieur de Corneille ayant cessé de parler, Monsieur de Bergeret [...] »
Début :
Monsieur de Corneille ayant cessé de parler, Monsieur de Bergeret [...]
Mots clefs :
Académie française, Jean Racine, Jean-Louis Bergeret, Gloire, Roi, Parler, Corneille, Esprit, Discours, Vertus, Histoire, Rois, Protecteur, Nom, Paix, Ennemis, Lettres, Place, Royaume, Compagnie, Justice, Monde, Attention, Avantage, Public
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Monsieur de Corneille ayant cessé de parler, Monsieur de Bergeret [...] »
Monfieur de Corneille ayant
ceffé de parler , Monfieur de Bergeret
prit la parole , & fit un difcours
trés - éloquent. Il dit , qu'il
GALANT. 117
avoit déia éprouvé plus d'une fois ,
que dés qu'on vouloit penser avec
attention à l'Academie Françoife,
l'imagination fe trouvoit auffitoft
remplie & étonnée de tout ce qu'il
ya de plus beau dans l'Empire des
Lettres , qu'eft un Empire qui n'est
borné ny par les Montagnes , ny
pariles Mers , qui comprend toutes
les Nations & tous les Sicles ; dans
lequel les plus grands Princes ont
tenu à bonneurs d'avoir quelque
place , & où Meffieurs de l'Acade ·
mie Françoife ont l'avantage de
tenir le premier rang. Que s'il entreprenoit
de parler de toutes les
fortes de merites , qui font la gloire
de ceux qui la compofent , il fentoit
bien que l'habitude de parler en public
, & d'en avoir fait le Miniftere
plufieurs années , en parlant
pour le Roy dans un des Parlemens
defon Royaume, ne l'empefcheroit
118 MERCURE
pas de tomber dans le defordre.
Enfuite il loüa Monfieur de Cordemoy
dont il occupe la Place
for ce qu'il avoit joint toutes les
vertus Morales & Chrétiennes
aux plus riches talens de l'efprit,
fur les grandes lumiéres qu'il
avoit dans la Jurifprudence, dans
la Philofophie , & dans l'Hiftoire ,
& fur tout for une certaine prefence
d'efprit qui luy eftoir particuliére
, & qui le rendoit capable
de parler fans préparation ,
avec autant d'ordre & de ne teté
qu'on peut en avoir en écrivant
avec le plus de loiſir . Il n'oublia
les beaux & fçavans Traitez
de Phyfique qu'il à donnez au
Public; & en parlant de fa grande
Hiftoire de nos Roys qu'on acheve
d'imprimer, il ajoûta, Que fifa
trop promte mort avoit laiffé ce
dernier Ouvrage imparfait , quoy
qu'ily manquaft pour eftre entier ,
pas
GALANT. 119
ilne manqueroit rien à la réputa
tion de l'Autheur ; qu'on eftimeroit
toûjours ce qu'il a écrit , & qu'on regreteroit
toujours ce qu'il n'a pas eu le
temps d'écrire.Cet Eloge fut fuivy
de celuy de Monfieur le Cardinal
de Richelieu , inftituteur de l'Academie
Françoife . Il dit , Que
non feulement, il avoit fait les plus
grandes chofes pour la gloire de
lEtat , mais qu'il avoit fait les
plus grands Hommes pour celebrer
perpetuellement cette gloire ; que
tous les Academitiens luy apartenoient
par le Titre mefme de la
naiſſance de l'Academie, & qu'ils
étoient tous comme la Pofteritefçavante
& Spirituelle de ce grand
Miniftre ; Que l'illuftre Chancelier
qui luy avoit fuccedé dans la
protection de cette celebre Compagnie
, auroit toûjours part à la
mefme gloire; & que parmy toutes
"
110 MERCURE
les vertus qui l'avoient rendu digne
d'eftre Chefde la Justice , on releveroit
toûjours l'affection particulie
re qu'il avoit enë pour les Lettres,
& qui l'avoit obligé d'eftre fimple
Academicien long tems avant qu'il
devinft Protecteur de l'Academie ;
ce qui luy étoit d'autant plus glorieux
, que ces deux titres ne pou
voient plus estre reünis dans une
Perfonne privée , quelque éminente
qu'elle fuft en Dignité , le nom de
Protecteur del' Academie étant devenu
comme un titre Royal , par la
bonté que le Roy avoit euë de le
prendre , & de vouloir bien en faveur
des Lettres , que le Vainqueur
des Roys & l'Arbitre de l'Univers,
fuft auffi appellé le Protecteur de
l'Academie Françoife. Le reste de
fon Difcours roula fous les merveilleufes
qualitez de cet Augufte
Monarque. Il dit , Que tout ce
qu'il
GALANT. 121
cachoit
qu'il faifoit voir au monde n'eftoit
rien en comparaison de ce qu'il luy
; que tant de Victoire , de
Conqueftes , & d'Evenemens prodigieux
qui étonnoient toute la Terre,
n'avoient rien de comparable à
la fageffe incomprehenfible qui en
eftoit la caufe , & que lors qu'on
pouvoit voir quelque chofe des confeils
de cette Sageffe plus qu'humai
ne onfe trouvoit , pour ainsi dire,
dans une fi haute region d'esprit .
qu'on en perdoit la pensée , comme
quand on eft dans un air trop élevé ,
& troppur , on perd la refpiration.
Il ajoûta , Quefe tenant renfermé
dans les termes de l'admiration &
du filence , il ne cefferoit de fe taire
que pour nommer les Souveraines
Vertus qu'il admiroit ; une Prudence
qui penetroit tout , & qui étoit ellemefme
impenetrable ; une Justice
qui préferoit l'intereft du sujet à
Janvier 1685 .
A
F
122 MERCURE
celuy du Prince ; une Valeur qui prenoit
toutes les Villes qu'elle attaquoit
, comme un Torrent qui rompt
tous les obftacles qu'il rencontre ;
une Moderation qui avoit tant de
fois arrefté ce Torrent , &fufpendu
cet Orage ; une Bonté qui par l'entiere
abolition des Duels , prenoit
plus de foin de la vie des Sujets,
qu'ils n'en prenoient eux - mefmes ;
un Zele pour la Religion, qui faifoit
chaque jour de fi grands & de fi
heureux projets ; & que ce qui étoit
encore plus admirable dans toutes
ces Vertus fi differentes , c'eftoit de
les voir agir toutes ensemble , &
dans la Paix & dans la Guerre ,fansdifference
ny diftinction de temps.
Aprés une peinture fort vive des
grandes chofes que le Roy a faites
pendant la Paix , qui avoit
toûjours efté pour luy non feulement
agiffante , mais encore
GALANT. 123
victorieuſe , puis que par un
bonheur incomparable , elle n'avoit
pas arreſté fes Conqueftes ,
& que les trois plus importantes
Places du Royaume , & pour fa
gloire , & pour fa fûreté , Dunkerque
, Strasbourg , & Cazal
trois Villes qui font les Clefs de
trois Etats voifins , & dont la
Prife auroit fignalé trois Campagnes
, avoient efté conquifes
fans armes & fans Combats , il
dit, Qu'on avoit vû l'Europe entiere
conjurée contre la France , que
tout le Royaume avoit efté environné
d'Armées Ennemies & que
cependant il n'eftoit jamais arrivé
qu'un feul de tant de Genéraux
Etrangers euft pris feulement un
Quartier d'Hyver fur nos Frontie
res; Que tous ces Chefs Ennemis
Se promettoient d'entrer dans nos
Provinces en Vainqueurs & en Con-
,
F 2
124
MERCURE
quérans , mais qu'aucun d'eux ne
les avoit veües , que ceux qu'on y
avoit amenez Prifonniers ; que tous
les autres estoient demeure autour
du Royaume , comme s'ils l'avoient
gardé ,fans troubler la tranquilité
dont iljouiffoit , & que c'eftoit un
prodige inouy , que tant de Nations
jaloufes de la gloire du Roy , & qui
s'étoient affemblées pour le combatre
, n'eulent pû faire autre choſe
que de l'admirer
& d'entendre
d'affez loin le bruit terrible defes
Foudres , qui renverfoient les Murs
de quarante Villes en moins,
trente jours , & qui cependant par
une espece de miracle , n'avoient
point empefché que la voix des Loix
n'euft efté toujours entenduë ; toûjours
la Justice également gardée,
l'obeiffance rendue , la Difcipline
obfervée, le Commerce maintenu , les
Arts floriffans , les Lettres cultivées,
>
de
GALANT
. 125
le Mérite recompenfe , tous les Reglemens
de la Police generalement
executez ; & non feulement de la
Police Civile , qui par les heureux
changemens qu'elle avoit faits ,fembloit
nous avoir donné un autre Air
& une autre Ville ; mais encore de
la Police Militaire , qui avoit civilife
les Soldats,& leur avoit inspire
un amour de la gloire & de la difcipline
, quifaifoit que les Armées du
Roy étoient en mefme temps la plus
belle & la plus terrible chofe du
monde. Il finit en difant, Que c'étoit
une grande gloire pour un Prince
Conquerant, que l'onput dire de
Luy, qu'il avoit toûjours eu un efprit
de paix dans toutes les Guerres qu'il
avoit faites , depuis la premiere
Campagne jufqu'à la derniere , depuis
la Prife de Marfal jufqu'à
celle de Luxembourg ; Que cette
derniere & admirable Conquefte ,
F
3
126 MERCURE
qui en affurant toutes les autres, venoit
heureufement de finir la Guerreferoit
dire encor plus que jamais,
que le Roy étoit un Héros toûjours
Vainqueur & toûjours Pacifique ,puis
que non feulement il avoit pris cette
Place ,une des plusfortes du Monde,
&qu'il l'avoit prife malgré tous les
obftacles de la Nature , malgré tous
les efforts de l'Art , malgré toute la
refiftance des Ennemis ; mais ce qui
étoit encore plus, malgré luy - même:
Eftant certain qu'il ne l'avoit attaquée
qu'à regret , &aprés avoir
preßé long-temps fes Ennemis cent
fois vaincus , de vouloir accepter
Paix qu'il leur offroit , & de ne le
pas contraindre à fe fervir du Droit
des Armes ; de forte que par un évenement
tout fingulier , cettefameufe
Villeferoit toûjours pour la gloire du
Roy un Monument éternel , non feulement
de la plus grande valeur .
la
GALANT. 127
mais auffi de la plus grande modes
ration dont on euft jamais parlé.
Toute l'Affemblée fut tresfatisfaite
de ce Difcours,& Monfieurde
Bergeret eut tout lieu de
l'eftre des louanges qu'il reçûr.
Monfieur Racines , qui eftoit
alors Directeur de l'Académie ,
répondit à ces deux nouveaux
Académiciens au nom de la
Compagnie. Je tâcherois inutilement
de vous exprimer combien
cette Reponſe fut éloquente
, & avec combien de grace il
la prononça . Elle fut interrom
pue par des applaudiffemens fréquemment
reiterez ; & comme
il en employe une partie à élever
le mérite de Monfieur de Corneille
, il fut aiſé de connoiſtre
qu'on voyoit avec plaifir dans la
bouche d'un des plus grands
Maiftres du Theatre ; les louan-
F 4
128
MERCURE
ges de celuy qui a porté la Scene
Françoife au degré de perfection
où elle eft. Il dit d'abord , Que
l'Academie avoit regardé fa mort
comme un des plus rudes coups qui
La puft fraper ; Que quoy que depuis
un an une longue maladie l'euft
privée de fa présence , & qu'elle
euft perdu en quelque façon l'espérance
de le revoir iamais dans fes
Affemblées , toutefois il vivoit , &
que dans la Lifte où font les noms
de tous ceux qui la compofent , cette
Compagnie dont il eftoit le Doyen ,
avoit au moins la confolation de
voir immédiatement audeffous du
nom facré de fon augufte Protecteur,
le fameux nom de Corneille . Il fit
enfaite une peinture admirable
du defordre & de l'irrégularité
où fe trouvoit la Scene Françoife
, lors qu'il commença à travailler.
Nul gouft , nulle connoiffan
GALANT. 129
遂
ce des veritables beautez du Theatre.
Les Autheurs auffi ignorans que
les Spectateurs. La plupart des Sujets
extravagans & dénue de vraifemblance.
Point de Moeurs , point
de Caracteres. La Diction encore
plus vicieufe que l'Action , & dont
les Pointes , & de miferables jeux
de mots, faifoient le principal ornement
. En un mot, toutes les Regles de
l'Art , celles mefme de l'honnefteté
& de la bienséance , violées . Il pourfuivit
en difant , Que dans ce Cahos
du Poëme Dramatique parmy
nous , Monfieur de Corneille , aprés
avoir quelque temps cherche le bon
chemin , & lutte contre le mauvais
goût de fon Siecle , enfin infpiré d'un
Genie extraordinaire , & aidé de la
lecture des Anciens , avoit fait voir
fur la Scene la Raifon , mais la Raifon
accompagnée de toute la pompe,
de tous les ornemens dont nôtre !
F
130
MERCURE
gue eft capable , accorde heureuſement
le Vrai-femblable & le Merveilleux,
& laiffe bien loin derriere
Luy tout ce qu'il avoit de Rivaux,
dont la plupart defefperant de l'atteindre,&
n'ofant plus entreprendre
de luy difputer le Prix , s'eftoient
bornez à combatre la Voix publique
déclarée pour luy , & avoient eſſayé
en vain par leur difcours & par
Leurs frivoles critiques , de rabaiffer
un merite qu'ils ne pouvoient égaler.
Il paffa de là aux acclamations
qu'avoient excité à leur naiffance
le Cid , Horace , Cinna , Pompée ,
& les autres Chef- d'oeuvres qui
les avoient fuivis , & dit , Qu'on
ne trouvoit point de Poëte qui eust
poffedé à la fois tant d'excellantes
parties , l'Art , laforce , le lugement
, & l'Efprit. Il parla de la
furprenantes varieté qu'il avoit
mellée dans les Caracteres , en
<
GALANT.
131
forte, que tant de Roys, de Princes,
& de Heros qu'il avoit repréfentez,
étoient toujours tels qu'ils devoient
estre , toûjours uniformes en euxmémes
, & jamais ne fe reffemblant
les uns aux autres ; Qu'il y avoit
parmy tout cela une magnificence
d'expreffion proportionnée aux Maitres
du Monde qu'ilfaifoit fouvent
parler , capable neanmoins de s'abaiffer
quand il vouloit , & de defcendre
jufqu'aux plus fimples naïvete
du Comique , où il eftoit encore
inimitable; Qu'enfin ce qui luy
étoit fur tout particulier , c'étoit une
certaineforce, une certaine élevatio,
qui en furprenant & en élevant ,
rendoit jufqu'à fes defauts , fi on luy
en pouvoit reprocher quelques uns,
plus eftimables que les vertus des
autres. Il ajoûta , Qu'on pouvoit le
regarder comme un Homme veritablement
népour lagloire de fon Païs ,
·
F 6
132 MERCURE
,
efme
comparable , non pas à tout ce que
Fancienne Rome avoit eu d'excellens
Tragiques , puis qu'elle confeffoit
elle-mefme qu'en ce genre elle
n'avoit pas efté fort heureuſe , mais
aux Efchiles , aux Sophocles , aux
Euripides , dont la fameuse Athenes
ne s'honoroit pas moins que des
Themiftocles , des Pericles , & des
Alcibiades , qui vivoient en me
temps qu'eux. Il s'étendit fur la juftice
la Pofterité rend aux
que
habiles Ecrivains , en les égalant
à tout ce qu'il y a de plus confiderable
parmy les Hommes , &
faifant marcher de pair l'excellent
Poëte & le grand Capitaine ; &
dit là deffus , Que le mefme Siecie
qui fe glorifioit aujourd'huy d'avoir
produit Auguste, ne fe glorifioit
guere moins d'avoir produit Horace
& Virgile ; qu'ainfi lors
ages fuivans on parleroit avec éton
que
dans les
GALANT.
133
nement des Victoires prodigieufes ,
& de toutes les chofes qui rendront
nostre fiecle l'admiration de tous les
fiecles à venir , l'illuftre Corneille
tiendroit fa place parmis toutes ces
merveilles ; que la France fe fouviendroit
avec plaifir quefous le
Regne du plus grand de fes Roys ,
auroit fleury le plus celebre de fes
Poëtes , qu'on croiroit mefme ajoûter
quelque chofe à la gloire de noftre
Augufte Monarque , lors qu'on diroit
qu'il avoit eftimé, qu'il avoit honoré
de fes bien faits cet excellent Genie;
que même deux jours avant la mort,
& lors qu'il ne luy reftoit plus qu'un
rayon de connoiffance , il luy avoit
´encore envoyé des marques de fa liberalité
; & qu'enfin les dernieres
paroles de Corneille avoient efté
des remercimens pour Louis LE
GRANDAprés
l'avoir loué fur d'autre
134
MERCURE
qualitez particulieres , fur fa probité
, fur fa piété , & fur l'efprit
de douceur & de déference qu'il
apportoit à l'Academie , ne fe
préferant jamais à aucun de fes
Confreres , & ne tenant aucun
avantage des aplaudiffemens qu'il
recevoit dans le Public Monfieur
Racines adreffa la parole à Monfieur
de Bergeret , & dit , Que fi
l'Academie Françoife avoit perdu
en Monfieur Cordemoy , un Homme
qui aprés avoir donné au Barreau
une partie de fa vie , s'eftoit depuis
appliqué tout entier à l'étude de
nôtre ancienne Hiftoire , elle luy avoit
choisi pour Succeffeur un Homme,qui
après avoir eftélong - temps l'organe
d'un Parlement celebre , avoit effé
appellé à un des plus importans Emplois
de l'Etat , & qui avec une
connoiffance exacte , & de l'Hiftoire
& de tous les bons Livres, luy apporGALAN
T.
135
toit encore la connoiffance parfaite
de la merveilleufe Hiftoire de fon
Protecteur , qui étoit quelque chofe
de bien plus utile , & de bien plus
confiderable pour elle ; queperfonne
mieux que luy ne pouvoit parler de
tant de grands évenemens , dont
les motifs & les principaux refforts
avoient efté fi fouvent confiez à fa
fidelité & à fa fageffe , puis que
perfonne ne fçavoit mieux à fond
tout ce qui s'eftoit paßé de memorable
dans les Cours Etrangeres , les
Traitez, les Alliances , & toutes les
importantes Négotiations , qui fous
le Regne de Sa Majesté avoient
donne le branle à toute l'Europe ;
que cependant , s'il falloit dire la
verité , la voye de la négotiation
étoit bien courte fous un Prince qui
ayant toujours de fon cofté la Puiffance
& la Justice , n'avoit befoin
pour faire executerfes volontez, que
136 MERCURE
de les declarer ; Qu'autrefois la
France trop facile à fe laiffer fur
prendre par les artifices de fes Voifins
, paffoit pour eftre auffi infortunée
dans fes Accommodemens, qu'elle
étoit heureufe redoutable dans la
Guerre ; Quefur tout l'Espagne ,fon
orgueilleufe Ennemie , fe vantoit de
n'avoir jamais figné, mefme au plus
fort de nos profperitez , que des Trai
tezavantageux, & de regagnerfou
vent par un trait de plume , ce qu'elle
avoit perdu en plufieurs Campagne
; que cette adroite Politique
dont elle faifoit tant de vanité, luy
étoit prefentement inutile ; que toute
l'Europe avoit veu avec étonnement
, dés les premieres démarches
du Roy , cette fuperbe Nation contrainte
de venir jufque dans le Louvre
reconnoître publiquement fon
inferiorité , & nous abandonner de
puis par des Traitez folemnels , tant
GALANT . 137
l'emde
Places fi famenfes , tant de grandes
Provinces, celles mefme dont les
Roys empruntoient leurs plus glorieux
Titres ; que ce changement ne
s'étoit fait , ny par une longue fuite
de Négociations traînées , ny par la
dexterité de nos Ministres dans les
Pais Etrangers, puis qu'eux - mefmes
confeffoient que le Royfait tout, voit
tout dans les Cours où il les envoye,
& qu'ils n'ont tout au plus que
barras d'y faire entendre avec dignité
ce qu'il leur a dicté avec fageffe
. Il s'étendit encore quelque
temps fur les louanges de ce
grand Monarque, avec une force
d'expreffion tres - digne de fa matiere.
Il dit , Qu'ayant refolu dans
fon Cabinet,pour le bien de la Chré
tienté , qu'il n'y euft plus de guerre,
il avoit tracé fix lignes , & les avoit
envoyées à fon Ambassadeur à la
Haye , la veille qu'il devoit partir
138
MERCURE
pour se mettre à la teste d'une de
fes Armées ; que là- deffus tout s'étoit
agité , tout s'étoit remué , &
qu'enfin, fuivant ce qu'il avoit prévú,
fes Ennemis aprés bien des Conferences
, bien des Projets , bien des.
Plaintes inutiles , avoient efté contraints
d'accepter ces mefmes Conditions
qu'il leur avoit offertes, fans
avoir pu avec tous leurs efforts , s'écarter
d'un feul pas du cercle étroit
qu'il luy avoit plû de leur tracer.
Il s'adreffa alors à Meffieurs de
l'Academie , & ce qu'il leur dit fut
fi vif & fi bien peint , que j'affoiblirois
la beauté de cette fin d'un
Difcours fi éloquent , ſi j'en retranchois
une parole . Voicy les
termes qu'il y employa .
Quel avantage pour tous tant
que nous fommes, Meffieurs , qui cha
eun felon nos differens talens avons
entrepris de celebrer tant de granGALANT.
139
des chofes ! Vous n'aurez point pour
les mettre en jour , à difcuter avec
des fatigues incroyables une foule
d'intrigues , difficiles à developer.
Vous n'aurez pas mefme à fouiller
dans le Cabinet de fes Ennemis .
Leur mauvaife volonté , leur impuiffance
, leur douleur eft publique
à toute la Terre. Vous n'aurez point
à craindre enfin tous ces longs détails
de chicanes ennuyeuſes , qui
fechent l'efprit de l'Ecrivain , &
qui jettent tant de langueur dans
la plupart des Hiftoires modernes,
où le Lecteur qui cherchoit desfaits,
ne trouvant que de paroles , fent
mourir à chaque pas fon attention,
&perd de vue lefil des évenemens,
Dans l'Histoire du Roy, tout rit,tout
marche , tout eft en action. Il ne
faut que le fuivre fi l'on peut, & le
bien étudier luy feul. C'est un enchaînement
continuel de Faits mer-
3
140 MERCURË
veilleux que luy mefme commence,
que luy- mefme acheve , auffi clairs ,
auffi intelligibles quand ils font executez
, qu'impenetrables avant l'execution
. En un mot , lé miracle fut
de prés un autre miracle . L'attention
eft toûjours vive , l'admiration
toûjours tenduë , & l'on n'eft
pas moins frapé de la grandeur &
de la promptitude avec laquelle fe.
fait la Paix , que de la rapidité
avec laquelle fe font les Conquêtes .
Cette réponſe de Monfieur Racine
fut fuivie de tous les applau
diffemens qu'elle méritoit . Chacun
à l'envy s'empreffa a luy
marquer le plaifir que l'Affemblée
en avoit reçu , & on demeura
d'accord tout d'une voix , que
le Sort qui l'avoit fait Directeur,
n'avoit point efté aveugle dans
fon choix , & qu'on ne pouvoit
parler plus dignement au nom
GALANT.
141
de l'illuftre Compagnie , qui recevoit
dans fon Corps les deux
nouveaux Académiciens.
ceffé de parler , Monfieur de Bergeret
prit la parole , & fit un difcours
trés - éloquent. Il dit , qu'il
GALANT. 117
avoit déia éprouvé plus d'une fois ,
que dés qu'on vouloit penser avec
attention à l'Academie Françoife,
l'imagination fe trouvoit auffitoft
remplie & étonnée de tout ce qu'il
ya de plus beau dans l'Empire des
Lettres , qu'eft un Empire qui n'est
borné ny par les Montagnes , ny
pariles Mers , qui comprend toutes
les Nations & tous les Sicles ; dans
lequel les plus grands Princes ont
tenu à bonneurs d'avoir quelque
place , & où Meffieurs de l'Acade ·
mie Françoife ont l'avantage de
tenir le premier rang. Que s'il entreprenoit
de parler de toutes les
fortes de merites , qui font la gloire
de ceux qui la compofent , il fentoit
bien que l'habitude de parler en public
, & d'en avoir fait le Miniftere
plufieurs années , en parlant
pour le Roy dans un des Parlemens
defon Royaume, ne l'empefcheroit
118 MERCURE
pas de tomber dans le defordre.
Enfuite il loüa Monfieur de Cordemoy
dont il occupe la Place
for ce qu'il avoit joint toutes les
vertus Morales & Chrétiennes
aux plus riches talens de l'efprit,
fur les grandes lumiéres qu'il
avoit dans la Jurifprudence, dans
la Philofophie , & dans l'Hiftoire ,
& fur tout for une certaine prefence
d'efprit qui luy eftoir particuliére
, & qui le rendoit capable
de parler fans préparation ,
avec autant d'ordre & de ne teté
qu'on peut en avoir en écrivant
avec le plus de loiſir . Il n'oublia
les beaux & fçavans Traitez
de Phyfique qu'il à donnez au
Public; & en parlant de fa grande
Hiftoire de nos Roys qu'on acheve
d'imprimer, il ajoûta, Que fifa
trop promte mort avoit laiffé ce
dernier Ouvrage imparfait , quoy
qu'ily manquaft pour eftre entier ,
pas
GALANT. 119
ilne manqueroit rien à la réputa
tion de l'Autheur ; qu'on eftimeroit
toûjours ce qu'il a écrit , & qu'on regreteroit
toujours ce qu'il n'a pas eu le
temps d'écrire.Cet Eloge fut fuivy
de celuy de Monfieur le Cardinal
de Richelieu , inftituteur de l'Academie
Françoife . Il dit , Que
non feulement, il avoit fait les plus
grandes chofes pour la gloire de
lEtat , mais qu'il avoit fait les
plus grands Hommes pour celebrer
perpetuellement cette gloire ; que
tous les Academitiens luy apartenoient
par le Titre mefme de la
naiſſance de l'Academie, & qu'ils
étoient tous comme la Pofteritefçavante
& Spirituelle de ce grand
Miniftre ; Que l'illuftre Chancelier
qui luy avoit fuccedé dans la
protection de cette celebre Compagnie
, auroit toûjours part à la
mefme gloire; & que parmy toutes
"
110 MERCURE
les vertus qui l'avoient rendu digne
d'eftre Chefde la Justice , on releveroit
toûjours l'affection particulie
re qu'il avoit enë pour les Lettres,
& qui l'avoit obligé d'eftre fimple
Academicien long tems avant qu'il
devinft Protecteur de l'Academie ;
ce qui luy étoit d'autant plus glorieux
, que ces deux titres ne pou
voient plus estre reünis dans une
Perfonne privée , quelque éminente
qu'elle fuft en Dignité , le nom de
Protecteur del' Academie étant devenu
comme un titre Royal , par la
bonté que le Roy avoit euë de le
prendre , & de vouloir bien en faveur
des Lettres , que le Vainqueur
des Roys & l'Arbitre de l'Univers,
fuft auffi appellé le Protecteur de
l'Academie Françoife. Le reste de
fon Difcours roula fous les merveilleufes
qualitez de cet Augufte
Monarque. Il dit , Que tout ce
qu'il
GALANT. 121
cachoit
qu'il faifoit voir au monde n'eftoit
rien en comparaison de ce qu'il luy
; que tant de Victoire , de
Conqueftes , & d'Evenemens prodigieux
qui étonnoient toute la Terre,
n'avoient rien de comparable à
la fageffe incomprehenfible qui en
eftoit la caufe , & que lors qu'on
pouvoit voir quelque chofe des confeils
de cette Sageffe plus qu'humai
ne onfe trouvoit , pour ainsi dire,
dans une fi haute region d'esprit .
qu'on en perdoit la pensée , comme
quand on eft dans un air trop élevé ,
& troppur , on perd la refpiration.
Il ajoûta , Quefe tenant renfermé
dans les termes de l'admiration &
du filence , il ne cefferoit de fe taire
que pour nommer les Souveraines
Vertus qu'il admiroit ; une Prudence
qui penetroit tout , & qui étoit ellemefme
impenetrable ; une Justice
qui préferoit l'intereft du sujet à
Janvier 1685 .
A
F
122 MERCURE
celuy du Prince ; une Valeur qui prenoit
toutes les Villes qu'elle attaquoit
, comme un Torrent qui rompt
tous les obftacles qu'il rencontre ;
une Moderation qui avoit tant de
fois arrefté ce Torrent , &fufpendu
cet Orage ; une Bonté qui par l'entiere
abolition des Duels , prenoit
plus de foin de la vie des Sujets,
qu'ils n'en prenoient eux - mefmes ;
un Zele pour la Religion, qui faifoit
chaque jour de fi grands & de fi
heureux projets ; & que ce qui étoit
encore plus admirable dans toutes
ces Vertus fi differentes , c'eftoit de
les voir agir toutes ensemble , &
dans la Paix & dans la Guerre ,fansdifference
ny diftinction de temps.
Aprés une peinture fort vive des
grandes chofes que le Roy a faites
pendant la Paix , qui avoit
toûjours efté pour luy non feulement
agiffante , mais encore
GALANT. 123
victorieuſe , puis que par un
bonheur incomparable , elle n'avoit
pas arreſté fes Conqueftes ,
& que les trois plus importantes
Places du Royaume , & pour fa
gloire , & pour fa fûreté , Dunkerque
, Strasbourg , & Cazal
trois Villes qui font les Clefs de
trois Etats voifins , & dont la
Prife auroit fignalé trois Campagnes
, avoient efté conquifes
fans armes & fans Combats , il
dit, Qu'on avoit vû l'Europe entiere
conjurée contre la France , que
tout le Royaume avoit efté environné
d'Armées Ennemies & que
cependant il n'eftoit jamais arrivé
qu'un feul de tant de Genéraux
Etrangers euft pris feulement un
Quartier d'Hyver fur nos Frontie
res; Que tous ces Chefs Ennemis
Se promettoient d'entrer dans nos
Provinces en Vainqueurs & en Con-
,
F 2
124
MERCURE
quérans , mais qu'aucun d'eux ne
les avoit veües , que ceux qu'on y
avoit amenez Prifonniers ; que tous
les autres estoient demeure autour
du Royaume , comme s'ils l'avoient
gardé ,fans troubler la tranquilité
dont iljouiffoit , & que c'eftoit un
prodige inouy , que tant de Nations
jaloufes de la gloire du Roy , & qui
s'étoient affemblées pour le combatre
, n'eulent pû faire autre choſe
que de l'admirer
& d'entendre
d'affez loin le bruit terrible defes
Foudres , qui renverfoient les Murs
de quarante Villes en moins,
trente jours , & qui cependant par
une espece de miracle , n'avoient
point empefché que la voix des Loix
n'euft efté toujours entenduë ; toûjours
la Justice également gardée,
l'obeiffance rendue , la Difcipline
obfervée, le Commerce maintenu , les
Arts floriffans , les Lettres cultivées,
>
de
GALANT
. 125
le Mérite recompenfe , tous les Reglemens
de la Police generalement
executez ; & non feulement de la
Police Civile , qui par les heureux
changemens qu'elle avoit faits ,fembloit
nous avoir donné un autre Air
& une autre Ville ; mais encore de
la Police Militaire , qui avoit civilife
les Soldats,& leur avoit inspire
un amour de la gloire & de la difcipline
, quifaifoit que les Armées du
Roy étoient en mefme temps la plus
belle & la plus terrible chofe du
monde. Il finit en difant, Que c'étoit
une grande gloire pour un Prince
Conquerant, que l'onput dire de
Luy, qu'il avoit toûjours eu un efprit
de paix dans toutes les Guerres qu'il
avoit faites , depuis la premiere
Campagne jufqu'à la derniere , depuis
la Prife de Marfal jufqu'à
celle de Luxembourg ; Que cette
derniere & admirable Conquefte ,
F
3
126 MERCURE
qui en affurant toutes les autres, venoit
heureufement de finir la Guerreferoit
dire encor plus que jamais,
que le Roy étoit un Héros toûjours
Vainqueur & toûjours Pacifique ,puis
que non feulement il avoit pris cette
Place ,une des plusfortes du Monde,
&qu'il l'avoit prife malgré tous les
obftacles de la Nature , malgré tous
les efforts de l'Art , malgré toute la
refiftance des Ennemis ; mais ce qui
étoit encore plus, malgré luy - même:
Eftant certain qu'il ne l'avoit attaquée
qu'à regret , &aprés avoir
preßé long-temps fes Ennemis cent
fois vaincus , de vouloir accepter
Paix qu'il leur offroit , & de ne le
pas contraindre à fe fervir du Droit
des Armes ; de forte que par un évenement
tout fingulier , cettefameufe
Villeferoit toûjours pour la gloire du
Roy un Monument éternel , non feulement
de la plus grande valeur .
la
GALANT. 127
mais auffi de la plus grande modes
ration dont on euft jamais parlé.
Toute l'Affemblée fut tresfatisfaite
de ce Difcours,& Monfieurde
Bergeret eut tout lieu de
l'eftre des louanges qu'il reçûr.
Monfieur Racines , qui eftoit
alors Directeur de l'Académie ,
répondit à ces deux nouveaux
Académiciens au nom de la
Compagnie. Je tâcherois inutilement
de vous exprimer combien
cette Reponſe fut éloquente
, & avec combien de grace il
la prononça . Elle fut interrom
pue par des applaudiffemens fréquemment
reiterez ; & comme
il en employe une partie à élever
le mérite de Monfieur de Corneille
, il fut aiſé de connoiſtre
qu'on voyoit avec plaifir dans la
bouche d'un des plus grands
Maiftres du Theatre ; les louan-
F 4
128
MERCURE
ges de celuy qui a porté la Scene
Françoife au degré de perfection
où elle eft. Il dit d'abord , Que
l'Academie avoit regardé fa mort
comme un des plus rudes coups qui
La puft fraper ; Que quoy que depuis
un an une longue maladie l'euft
privée de fa présence , & qu'elle
euft perdu en quelque façon l'espérance
de le revoir iamais dans fes
Affemblées , toutefois il vivoit , &
que dans la Lifte où font les noms
de tous ceux qui la compofent , cette
Compagnie dont il eftoit le Doyen ,
avoit au moins la confolation de
voir immédiatement audeffous du
nom facré de fon augufte Protecteur,
le fameux nom de Corneille . Il fit
enfaite une peinture admirable
du defordre & de l'irrégularité
où fe trouvoit la Scene Françoife
, lors qu'il commença à travailler.
Nul gouft , nulle connoiffan
GALANT. 129
遂
ce des veritables beautez du Theatre.
Les Autheurs auffi ignorans que
les Spectateurs. La plupart des Sujets
extravagans & dénue de vraifemblance.
Point de Moeurs , point
de Caracteres. La Diction encore
plus vicieufe que l'Action , & dont
les Pointes , & de miferables jeux
de mots, faifoient le principal ornement
. En un mot, toutes les Regles de
l'Art , celles mefme de l'honnefteté
& de la bienséance , violées . Il pourfuivit
en difant , Que dans ce Cahos
du Poëme Dramatique parmy
nous , Monfieur de Corneille , aprés
avoir quelque temps cherche le bon
chemin , & lutte contre le mauvais
goût de fon Siecle , enfin infpiré d'un
Genie extraordinaire , & aidé de la
lecture des Anciens , avoit fait voir
fur la Scene la Raifon , mais la Raifon
accompagnée de toute la pompe,
de tous les ornemens dont nôtre !
F
130
MERCURE
gue eft capable , accorde heureuſement
le Vrai-femblable & le Merveilleux,
& laiffe bien loin derriere
Luy tout ce qu'il avoit de Rivaux,
dont la plupart defefperant de l'atteindre,&
n'ofant plus entreprendre
de luy difputer le Prix , s'eftoient
bornez à combatre la Voix publique
déclarée pour luy , & avoient eſſayé
en vain par leur difcours & par
Leurs frivoles critiques , de rabaiffer
un merite qu'ils ne pouvoient égaler.
Il paffa de là aux acclamations
qu'avoient excité à leur naiffance
le Cid , Horace , Cinna , Pompée ,
& les autres Chef- d'oeuvres qui
les avoient fuivis , & dit , Qu'on
ne trouvoit point de Poëte qui eust
poffedé à la fois tant d'excellantes
parties , l'Art , laforce , le lugement
, & l'Efprit. Il parla de la
furprenantes varieté qu'il avoit
mellée dans les Caracteres , en
<
GALANT.
131
forte, que tant de Roys, de Princes,
& de Heros qu'il avoit repréfentez,
étoient toujours tels qu'ils devoient
estre , toûjours uniformes en euxmémes
, & jamais ne fe reffemblant
les uns aux autres ; Qu'il y avoit
parmy tout cela une magnificence
d'expreffion proportionnée aux Maitres
du Monde qu'ilfaifoit fouvent
parler , capable neanmoins de s'abaiffer
quand il vouloit , & de defcendre
jufqu'aux plus fimples naïvete
du Comique , où il eftoit encore
inimitable; Qu'enfin ce qui luy
étoit fur tout particulier , c'étoit une
certaineforce, une certaine élevatio,
qui en furprenant & en élevant ,
rendoit jufqu'à fes defauts , fi on luy
en pouvoit reprocher quelques uns,
plus eftimables que les vertus des
autres. Il ajoûta , Qu'on pouvoit le
regarder comme un Homme veritablement
népour lagloire de fon Païs ,
·
F 6
132 MERCURE
,
efme
comparable , non pas à tout ce que
Fancienne Rome avoit eu d'excellens
Tragiques , puis qu'elle confeffoit
elle-mefme qu'en ce genre elle
n'avoit pas efté fort heureuſe , mais
aux Efchiles , aux Sophocles , aux
Euripides , dont la fameuse Athenes
ne s'honoroit pas moins que des
Themiftocles , des Pericles , & des
Alcibiades , qui vivoient en me
temps qu'eux. Il s'étendit fur la juftice
la Pofterité rend aux
que
habiles Ecrivains , en les égalant
à tout ce qu'il y a de plus confiderable
parmy les Hommes , &
faifant marcher de pair l'excellent
Poëte & le grand Capitaine ; &
dit là deffus , Que le mefme Siecie
qui fe glorifioit aujourd'huy d'avoir
produit Auguste, ne fe glorifioit
guere moins d'avoir produit Horace
& Virgile ; qu'ainfi lors
ages fuivans on parleroit avec éton
que
dans les
GALANT.
133
nement des Victoires prodigieufes ,
& de toutes les chofes qui rendront
nostre fiecle l'admiration de tous les
fiecles à venir , l'illuftre Corneille
tiendroit fa place parmis toutes ces
merveilles ; que la France fe fouviendroit
avec plaifir quefous le
Regne du plus grand de fes Roys ,
auroit fleury le plus celebre de fes
Poëtes , qu'on croiroit mefme ajoûter
quelque chofe à la gloire de noftre
Augufte Monarque , lors qu'on diroit
qu'il avoit eftimé, qu'il avoit honoré
de fes bien faits cet excellent Genie;
que même deux jours avant la mort,
& lors qu'il ne luy reftoit plus qu'un
rayon de connoiffance , il luy avoit
´encore envoyé des marques de fa liberalité
; & qu'enfin les dernieres
paroles de Corneille avoient efté
des remercimens pour Louis LE
GRANDAprés
l'avoir loué fur d'autre
134
MERCURE
qualitez particulieres , fur fa probité
, fur fa piété , & fur l'efprit
de douceur & de déference qu'il
apportoit à l'Academie , ne fe
préferant jamais à aucun de fes
Confreres , & ne tenant aucun
avantage des aplaudiffemens qu'il
recevoit dans le Public Monfieur
Racines adreffa la parole à Monfieur
de Bergeret , & dit , Que fi
l'Academie Françoife avoit perdu
en Monfieur Cordemoy , un Homme
qui aprés avoir donné au Barreau
une partie de fa vie , s'eftoit depuis
appliqué tout entier à l'étude de
nôtre ancienne Hiftoire , elle luy avoit
choisi pour Succeffeur un Homme,qui
après avoir eftélong - temps l'organe
d'un Parlement celebre , avoit effé
appellé à un des plus importans Emplois
de l'Etat , & qui avec une
connoiffance exacte , & de l'Hiftoire
& de tous les bons Livres, luy apporGALAN
T.
135
toit encore la connoiffance parfaite
de la merveilleufe Hiftoire de fon
Protecteur , qui étoit quelque chofe
de bien plus utile , & de bien plus
confiderable pour elle ; queperfonne
mieux que luy ne pouvoit parler de
tant de grands évenemens , dont
les motifs & les principaux refforts
avoient efté fi fouvent confiez à fa
fidelité & à fa fageffe , puis que
perfonne ne fçavoit mieux à fond
tout ce qui s'eftoit paßé de memorable
dans les Cours Etrangeres , les
Traitez, les Alliances , & toutes les
importantes Négotiations , qui fous
le Regne de Sa Majesté avoient
donne le branle à toute l'Europe ;
que cependant , s'il falloit dire la
verité , la voye de la négotiation
étoit bien courte fous un Prince qui
ayant toujours de fon cofté la Puiffance
& la Justice , n'avoit befoin
pour faire executerfes volontez, que
136 MERCURE
de les declarer ; Qu'autrefois la
France trop facile à fe laiffer fur
prendre par les artifices de fes Voifins
, paffoit pour eftre auffi infortunée
dans fes Accommodemens, qu'elle
étoit heureufe redoutable dans la
Guerre ; Quefur tout l'Espagne ,fon
orgueilleufe Ennemie , fe vantoit de
n'avoir jamais figné, mefme au plus
fort de nos profperitez , que des Trai
tezavantageux, & de regagnerfou
vent par un trait de plume , ce qu'elle
avoit perdu en plufieurs Campagne
; que cette adroite Politique
dont elle faifoit tant de vanité, luy
étoit prefentement inutile ; que toute
l'Europe avoit veu avec étonnement
, dés les premieres démarches
du Roy , cette fuperbe Nation contrainte
de venir jufque dans le Louvre
reconnoître publiquement fon
inferiorité , & nous abandonner de
puis par des Traitez folemnels , tant
GALANT . 137
l'emde
Places fi famenfes , tant de grandes
Provinces, celles mefme dont les
Roys empruntoient leurs plus glorieux
Titres ; que ce changement ne
s'étoit fait , ny par une longue fuite
de Négociations traînées , ny par la
dexterité de nos Ministres dans les
Pais Etrangers, puis qu'eux - mefmes
confeffoient que le Royfait tout, voit
tout dans les Cours où il les envoye,
& qu'ils n'ont tout au plus que
barras d'y faire entendre avec dignité
ce qu'il leur a dicté avec fageffe
. Il s'étendit encore quelque
temps fur les louanges de ce
grand Monarque, avec une force
d'expreffion tres - digne de fa matiere.
Il dit , Qu'ayant refolu dans
fon Cabinet,pour le bien de la Chré
tienté , qu'il n'y euft plus de guerre,
il avoit tracé fix lignes , & les avoit
envoyées à fon Ambassadeur à la
Haye , la veille qu'il devoit partir
138
MERCURE
pour se mettre à la teste d'une de
fes Armées ; que là- deffus tout s'étoit
agité , tout s'étoit remué , &
qu'enfin, fuivant ce qu'il avoit prévú,
fes Ennemis aprés bien des Conferences
, bien des Projets , bien des.
Plaintes inutiles , avoient efté contraints
d'accepter ces mefmes Conditions
qu'il leur avoit offertes, fans
avoir pu avec tous leurs efforts , s'écarter
d'un feul pas du cercle étroit
qu'il luy avoit plû de leur tracer.
Il s'adreffa alors à Meffieurs de
l'Academie , & ce qu'il leur dit fut
fi vif & fi bien peint , que j'affoiblirois
la beauté de cette fin d'un
Difcours fi éloquent , ſi j'en retranchois
une parole . Voicy les
termes qu'il y employa .
Quel avantage pour tous tant
que nous fommes, Meffieurs , qui cha
eun felon nos differens talens avons
entrepris de celebrer tant de granGALANT.
139
des chofes ! Vous n'aurez point pour
les mettre en jour , à difcuter avec
des fatigues incroyables une foule
d'intrigues , difficiles à developer.
Vous n'aurez pas mefme à fouiller
dans le Cabinet de fes Ennemis .
Leur mauvaife volonté , leur impuiffance
, leur douleur eft publique
à toute la Terre. Vous n'aurez point
à craindre enfin tous ces longs détails
de chicanes ennuyeuſes , qui
fechent l'efprit de l'Ecrivain , &
qui jettent tant de langueur dans
la plupart des Hiftoires modernes,
où le Lecteur qui cherchoit desfaits,
ne trouvant que de paroles , fent
mourir à chaque pas fon attention,
&perd de vue lefil des évenemens,
Dans l'Histoire du Roy, tout rit,tout
marche , tout eft en action. Il ne
faut que le fuivre fi l'on peut, & le
bien étudier luy feul. C'est un enchaînement
continuel de Faits mer-
3
140 MERCURË
veilleux que luy mefme commence,
que luy- mefme acheve , auffi clairs ,
auffi intelligibles quand ils font executez
, qu'impenetrables avant l'execution
. En un mot , lé miracle fut
de prés un autre miracle . L'attention
eft toûjours vive , l'admiration
toûjours tenduë , & l'on n'eft
pas moins frapé de la grandeur &
de la promptitude avec laquelle fe.
fait la Paix , que de la rapidité
avec laquelle fe font les Conquêtes .
Cette réponſe de Monfieur Racine
fut fuivie de tous les applau
diffemens qu'elle méritoit . Chacun
à l'envy s'empreffa a luy
marquer le plaifir que l'Affemblée
en avoit reçu , & on demeura
d'accord tout d'une voix , que
le Sort qui l'avoit fait Directeur,
n'avoit point efté aveugle dans
fon choix , & qu'on ne pouvoit
parler plus dignement au nom
GALANT.
141
de l'illuftre Compagnie , qui recevoit
dans fon Corps les deux
nouveaux Académiciens.
Fermer
Résumé : « Monsieur de Corneille ayant cessé de parler, Monsieur de Bergeret [...] »
Monsieur de Bergeret prononce un discours à l'Académie Française, soulignant la grandeur de cette institution qui attire les plus grands princes. Il rend hommage à Monsieur de Cordemoy, louant ses vertus morales et chrétiennes, ainsi que ses talents intellectuels. Cordemoy avait entrepris une grande histoire des rois de France, restée inachevée à cause de sa mort prématurée. Le discours est suivi d'un éloge du Cardinal de Richelieu, fondateur de l'Académie, célébré pour ses contributions à la gloire de l'État et son rôle de protecteur des lettres. Le roi est ensuite loué pour ses qualités exceptionnelles telles que la prudence, la justice, la valeur, la modération, la bonté et son zèle pour la religion. Ses actions pendant la paix et la guerre, notamment la conquête de places stratégiques sans combat et la gestion efficace du royaume malgré les menaces extérieures, illustrent ces vertus. Monsieur Racine, directeur de l'Académie, répond aux nouveaux académiciens en soulignant l'importance de Pierre Corneille pour le théâtre français. Racine décrit l'état chaotique du théâtre avant l'œuvre de Corneille, qui a introduit la raison et la vraisemblance sur scène, surpassant tous ses contemporains. Il compare Corneille aux grands tragiques de l'Antiquité et souligne son impact durable sur la littérature française. Le texte mentionne également la gloire de la France, qui se glorifie d'avoir produit des figures illustres comme Auguste, Horace et Virgile, et prédit que le siècle sera admiré pour ses victoires prodigieuses. Corneille est décrit comme une merveille parmi ces exploits. La France se souviendra avec plaisir que, sous le règne de Louis XIV, le plus célèbre de ses poètes a fleuri. Le roi a honoré Corneille de ses bienfaits, même deux jours avant sa mort, en lui envoyant des marques de libéralité. Les dernières paroles de Corneille ont été des remerciements à Louis XIV, qu'il a loué pour sa probité, sa piété et son esprit de douceur. Racine adresse ensuite la parole à Bergeret, soulignant que l'Académie française a perdu en Cordemoy un homme dédié à l'étude de l'histoire ancienne, mais a choisi un successeur compétent en Bergeret. Ce dernier, après avoir été l'organe d'un parlement célèbre et occupé un emploi important dans l'État, apporte à l'Académie une connaissance parfaite de l'histoire et des livres, ainsi que de l'histoire de son protecteur. Racine loue Bergeret pour sa connaissance des grands événements, des traités, des alliances et des négociations sous le règne de Sa Majesté. Racine mentionne également la supériorité de la France dans les négociations, contrastant avec les politiques passées où la France était souvent désavantagée. Il souligne que l'Espagne, autrefois orgueilleuse, a dû reconnaître publiquement son infériorité et abandonner des places et provinces importantes. Ce changement est attribué à la puissance et à la justice du roi, qui n'a besoin que de déclarer ses volontés pour les voir exécutées. Racine conclut en louant le roi pour sa résolution de mettre fin à la guerre et pour son habileté à tracer des lignes de paix que les ennemis ont dû accepter.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 145-171
Ce qu'ils ont fait & dit à Paris depuis le jour de leur Entrée jusques à celuy qu'ils ont eu Audience du Roy, où l'on voit ce qui s'est passé à Nostre-Dame le jour qu'ils y ont esté, & quantité d'autres choses curieuses. [titre d'après la table]
Début :
Comme les Ambassadeurs n'avoient pas encore eu Audience, ils [...]
Mots clefs :
Paris, France, Chine, Maladie du roi, Roi, Audience, Procession, Abbé de La Mothe, Office, Ambassadeurs, Entrer, Manger, Église, Parlement, Monde, Lettre, Femmes, Religion, Jardins, Père de La Chaise, Hôtel des ambassadeurs, Église de Notre-Dame de Paris
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Ce qu'ils ont fait & dit à Paris depuis le jour de leur Entrée jusques à celuy qu'ils ont eu Audience du Roy, où l'on voit ce qui s'est passé à Nostre-Dame le jour qu'ils y ont esté, & quantité d'autres choses curieuses. [titre d'après la table]
Comme les Ambaſsadeurs
n'avoient pas encore
eu Audience , ils crurent
ne devoir point pa
roiftre en public avant
que d'avoir falué Sa Majeſté
,& ainſi ils demanderent
qu'on ne laiſsaſt entrer
perſonne pour les
dvoir manger. L'ordre en
fut donné , & la connoif
fance qu'on en eur , empefcha
les curieux de fe
33 20 7653333330 27N 28
146 Voyage des Amb.
preſenter à la porte de
leur Hoſtel ; mais quoy
qu'ils euſſent reſolu de
n'en point fortir juſqu'au
jour de l'Audience , on jugea
neanmoins a propos
de leur faire voir la Proceffion
qu'on fait tous les
ans a Noftre-Dame le
jourde l'Aſsomption, parce
qu'elle édifie beaucoup
,& que ne ſe faiſant
qu'une fois l'année , ils
s'en retourneroient fans
la voir s'ils ne prenoient
pas cette occafion. On
de Siam. 147
laiſſa à M l'Abbé de la
Mothe , grand Archidiadf
cre , le ſoin de faire les
honneurs du Chapitre. Il
reſolut qu'avant que de
faire entrer les Ambaffa-
- deurs dans l'Eglife , ils
viendroient ſe repofer
| chez luy , & qu'ils y feroient
collation en atten-
0
ar
dant que l'Office fuſt preſt
■ à commencer . Il fit tout
1 preparer pour cela , mais
inutilement , car la foule
ſe trouva fi grande dans
Nij
148 Voyage des Amb.
le Cloiſtre , qu'il fut impoffible
d'approcher de
fon logis , de forte qu'il
falur aller droit à l'Eglife .
On les conduifit d'abord
devant le Grand Autel,
où voyant que M'l'Abbé
de la Mothe , & M² Stolf
s'agenouilloient , ils ſe mirent
auffi à genoux . On
monta enſuite au Jubé
que M'l'Abbé de la Mothe
avoit fait preparer
pour eux , & où l'on n'avoit
laiſſe entrer perfonne.
Ils confidererent toude
Siam. 149
tel'Eglife avec une applim
di
cation que je ne puis vous
repreſenter. Ils endemanderent
la hauteur , & la
largeur , & témoignerent
or
mefme qu'on leur feroit
-el
b
un fort grand plaifir fi on
leur en donnoit lePlan. La
ol
Muſique leur parut tres-
1 belle ,& ils firent par leur
11
b
10
r
Interprete pluſieurs quer
ſtions à M. l'Abbé de la
* Morhe , qui les éclaircit
de ce qu'ils fouhaitoient
12
UC
مح
fçavoir là- deſſus. Ils de-
Niij
150 Voyage des Amb.
manderent auſſi qu'on
leur expliquaſt quelques
Ceremonies , qui regardoient
l'Office , & l'on fatisfit
leur curiofité , auffibien
que celle qu'ils eurent
de vouloir apprendre
ce que c'eſt que l'Orgue
qu'ils écouterent avec
une grande attention,
& fur laquelle ils firent
des demandes pleines d'efprit.
Is firent mille remercimens
à M. l'Abbé de la
Mothe de la peine qu'il ſe
de Siam. ISE
1.
1-
Ia
1,
d
A
e
donnoit de leur expliquer
toutes ces chofes , & le
premier Ambaſſadeur luy
offrit du Betel , je vous
en ay déja parlé dans ma
Relation de Siam . Ils en
machent auſſi ſouvent ,
que prennent icy du Tabac
en poudre ceux qui
l'aiment davantage , &
qui ont toujours la Tabatiere
à la main . Le Be-
.tel fortifie l'estomach , ८
rend l'haleine plus douce.
L'Office eftant finy , on fir
Niiij
152 Voyage des Amb.
la Proceffion, ou fe trouvent
les Chanoines de fix
Chapitres de Paris , fans
compter ceux de Noftre-
Dame , avec le Parlement
&la Ville en Corps . Comme
cette Proceffion eft
fort celebre , & fort auguſte
, M' l'Archeveſque
de Paris y aſſiſte. Jamais
on n'a regardé plus attentivement
aucune Ceremonie
, que les Ambaſſadeurs
firent cette Proceffion
,&jamais on n'a fait
I
de Siam.
153
S
dequeſtions plus fpirituelles
que X celles qu'ils firent,
fur tout pour ſçavoir ce
e que fignifioit la difference
t
t
des habits des Prefidens
& des Confeillers , & de
ceux du Parlement & de
Meffieurs de Ville . Ils
n'en demeurerent pas là ;
car comme on leur parla
1. des differentes Chambres
e
2.
S
du Parlement , comme de
a. la grand Chambre , des
1. Enqueſtes , des Requeſtes,
it ainſi que de la Chambre
154- Voyagedes Amb.
des Comptes , & de la
Cour des Aydes , ils s'informerent
de la fonction
de tous ces Corps , ce
qui ne leur pût eſtre expliqué
qu'en peu de paroles
, à cauſe du peu de
temps que l'on avoit pour
cela ; M'le Doyen , &
pluſieurs Chanoines , les
vinrent falüer au Jubé, &
ils les receurent avec des
honneſtetez qu'il feroit
difficile d'exprimer . En
fortant ils ſe mirent à gede
Siam. 155
a
-
n
a.
汇
noux devant l'Autel de
la Vierge , & dirent qu'ils
avoient esté tellement édifiez
de ce qu'ils avoient
vû, &fur tout de l' air dont
M'l'Archevesque avoit
fait l'Office , que nonſeulement
ils estoient prefts de
demeurer pour l'entendre
encore, s'il vouloit recommencer,
maisque s'il officioit
quatre fois par jour , 5.
qu'ils puſſent y aßifter autant
de fois , ils le feroient
avec beaucoup de plaisir.
156 Voyage des Amb.
Ils s'en retournerent fi
fatisfaits , & fi remplis de
toutes les chofes qu'ils avoient
veuës , qu'ils employerent
quatre Secreraires
tout le foir , pour
écrire leurs remarques.
Je vous ay déja appris
que le ſecond Ambaffadeur
a eſté en Ambaffade
à la Chine de la part du
Roy de Siam. Comme
c'eft un homme de bon
efprit , fage& fort fincere
, on a voulu ſçavoir de
de Siam.
157
-
iluy la difference qu'il faifoit
de ces deux Erats . Il a
dit qu'il y avoit beaucoup
de monde en la Chine ; que
les bords des Rivieres y efsoient
beaucoup plus peuplez
que le reſte du Païs ,
5 que si la France estoit
à proportion außi peuplée
4 dans toutes ſes Campagnes
quelle l'estoit le long des
bords de la Loire qu'il avoit
vûs, il y avoit autant
de monde en France qu'en
S
1
la Chine , à proportion de
158 Voyage des Amb.
l'étendue de l'unes de l'autre
Etat ; que ſuivant même
ce qu'il venoit de dire ,
on devoit croire qu'ily en a
davantage en France; mais
que ce qui les égaloit , au
moins felon ce qu'il avoit
vû , estoit que la Chine luy
avoit paru peuplée , ainsi
que je viens de vous marquer,
quoy qu'il n'eust point
vû de Femmes , parce qu'-
elles ne s'y montrent point.
Il dit à l'égard de Paris ,
& de la Capitale de la
de Siam.
159
111
re
all
Chine , qu'il avoit vû autant
d'hommes à Pequin ,
qui est le nom de cette Cappiittaallee,,
que d'hommes es de
femmes ensemble à. Paris.
Il peut dire vray , mais il
peut auſſi ſe tromper,
1) n'ayant pas encore affez
vù Paris pour en juger.
Il en parle fur deux chofes
; fur ce qu'il a vû le
jour qu'il fit ſon Entrée ,
&ce qu'il vit dans Noſtre
me&aux environs le jour
nt
s
I de l'Afſomption . A l'égard
150 Voyage des Amb.
des Jardins , que ceux qui
ont fait imprimer des
Voyages de la Chine ,
vantent tant , il affcure
qu'ils font infiniment plus
beaux en France , comme
beaucoup d'autres chofes
. Il faut remarquer que
lors qu'il a parlé ainfi , il
n'avoit point eu Audience
, ny vù les Jardins
de Versailles & de Saint
Cloud;& que ce qu'il dit
à l'égarddu peuple de Paris
feulement , parce qu'il
de Siam. 161
ne l'a pas encore tout vù,
de eſt avantageux à la France
, puis que fa fincerité
ne
paroiffant par là ( au lieu
que d'autres flateroient
m
10
;
el
al
d
Pa
ceux du Pays où ils font )
fait connoiſtre qu'il dit
vray , lors qu'il nous donne
l'avantage fur d'autres
articles..
Quoy que lesAmbaffa
deurs euffent refolu de ne
manger en publicqu'aprés
avoir euAudienceduRoy,
ils ne laiſserentpas de voir
162 Voyage des Amb.
,
quelques Perſonnes diftinguées.
Ils font ſi reconnoifſans
que dés que
parmy beaucoup d'autres,
ils apercevoient quelqu'un
de ceux qui les avoient
reçeusſur leur rou
te avec plus d'affection
que
que d'autres, ils les demêloient
auſſi- toft , leur parloient
les premiers , &
leur faifoient cent careffes
. On ne peut exprimer
celles qu'ils firent à Madame
l'Intendante de
de Siam. 163
1
Je
U
a
UA
e
r
&
de
Breſt , lors qu'ils la virent
à Paris . Ils ne fe contentent
pas de trouver à leur
gouſt les Metsqu'on aprête
en France , ils veulent
ſçavoir de quoy ils font
compofez , & font aporter
devant eux tout ce
qui entre dans les Ragoufts
les plus délicats
non pour le defir d'avoir
de quoy manger délicatement,
mais pour ne s'em
pas retourner en leur Païs
fans y porter tout ce qui
O ij
164 Voyage des Amb.
regarde les Arts , & les
Coûtumes de France , &
afin de nerien oublier, ils
ont mefme greffé des Arbres
dans le Jardin de
l'Hoſtel des Ambaſſadeurs.
Ce qu'ils fouhairent
le plus d'emporter
d'icy , & qu'ils préferent
à ce qu'on leur pourroit
donner de plus précieux ,
& de plus riche , ce font
des Cartes du Royaume ,
des Plans des Places fortes
,&des Maiſons Royade
Siam. 165
les , des Tableaux ou des
3 Eſtampes , où le Roy
| foit à la teſte de ſes Armées,
d'autres qui leur redeprefentent
, les Armées
1. Navales de Sa Majefté,&
d'autres où ils puiſſent
et voir toutes fes Chaffes .Le
nt Pere de la Chaife , en leur
bit rendant une ſeconde vifite
à Paris , leur fit preſent
de liqueurs , & leur dit ,
2. Que le Roy avoit beaucoup
r. de joye , de ce qu'il entendoit
-2. dire tous les jours d'eux & a
166 Voyage des Amb.
de leur esprit. Lors qu'ils
eſtoient fur le point d'avoir
Audience , le Roy fut
attaqué d'une fiévre quarte,
& ce futalors qu'ils redoublerent
leurs inſtances
pour ne voir perfonne
; ils dirent Que voir du
monde d'eftoit se divertir,
qu'ils ne devoient prendre
aucun plaisir tant que la
Ma'adre du Roy dureroit .
S'ils en uſent de cette maniere
pour un Monarque
dont ils ne font pas nez
A
n
Dolinar Del F
de Siam.
167
Sujets , vous pouvezjuger
de ce qu'ils font pour leur
Souverain . Le profond
refpect qu'ils ont pour luy
leur en a fait rendre un
tres grand à la Lettre dont
il les avoit chargez , pour
l'apporter à Sa Majefté.
Elle estoit placée à l'Hô
tel des Ambaſſadeurs ,
dans le fond de la Ruelle
du Lit de Parade du premier
Ambaſſadeur , de la
maniere que vous la
yoyez dans la Planche
168 Voyage des Amb.
que je vous envoye , &
que j'ay fait deffiner exprés
fur le lieu. On l'avoit
enfermée dans trois
Boëtes . Celle de deffus étoit
de bois verny du Japon;
la feconde d'argent,
& la troifiéme d'or. La
Lettre qui estoit écrite
fur une Lame d'or roulée,
les Roys de Siam n'écrivant
jamais que fur l'or ,
eſtoit dans cette derniere .
Toutes cesBoëtes estoient
couvertes d'un Brocard
d'or
de Siam. 169
1
d'or , & fermées avec le
Sceau du premier Ambaffadeur
qui estoit en Cire
blanche. Les Ambaſſadeurs
mettoient tous les
jours des fleurs nouvelles
deffus ,& toutes les fois
qu'ils paffoient devant
cette Lettre , ils faifoient
de profondes inclinations .
Quoy qu'ils n'ayent point
icy de Talapoins , ils ne
laiſsent pas d'y faire des
exercices de leur Religion
. Ils se mettent à ge
0
P
170 Voyagedes Amb.
noux , élevent les mains
pluſieurs fois,& touchent
la terre de la teſte. Ils diſent
qu'on a rapporté
beaucoup de choſes de
leur Religion qui ne font
pas vrayes , qu'ils font
pluſieurs de Meditations
dont les principales font,
de faire reflexion fur ce
que le Mary doit à ſaFemme
, & la Femme à fon
Mary , le Pere à fon Fils ,
le Fils a fon Pere,& l'Amy
à fon Amy ,& que le plus
de Siam. 171
S
t
1
e
e
t
S
vertueux eft parmy eux
le plus ſaint.
n'avoient pas encore
eu Audience , ils crurent
ne devoir point pa
roiftre en public avant
que d'avoir falué Sa Majeſté
,& ainſi ils demanderent
qu'on ne laiſsaſt entrer
perſonne pour les
dvoir manger. L'ordre en
fut donné , & la connoif
fance qu'on en eur , empefcha
les curieux de fe
33 20 7653333330 27N 28
146 Voyage des Amb.
preſenter à la porte de
leur Hoſtel ; mais quoy
qu'ils euſſent reſolu de
n'en point fortir juſqu'au
jour de l'Audience , on jugea
neanmoins a propos
de leur faire voir la Proceffion
qu'on fait tous les
ans a Noftre-Dame le
jourde l'Aſsomption, parce
qu'elle édifie beaucoup
,& que ne ſe faiſant
qu'une fois l'année , ils
s'en retourneroient fans
la voir s'ils ne prenoient
pas cette occafion. On
de Siam. 147
laiſſa à M l'Abbé de la
Mothe , grand Archidiadf
cre , le ſoin de faire les
honneurs du Chapitre. Il
reſolut qu'avant que de
faire entrer les Ambaffa-
- deurs dans l'Eglife , ils
viendroient ſe repofer
| chez luy , & qu'ils y feroient
collation en atten-
0
ar
dant que l'Office fuſt preſt
■ à commencer . Il fit tout
1 preparer pour cela , mais
inutilement , car la foule
ſe trouva fi grande dans
Nij
148 Voyage des Amb.
le Cloiſtre , qu'il fut impoffible
d'approcher de
fon logis , de forte qu'il
falur aller droit à l'Eglife .
On les conduifit d'abord
devant le Grand Autel,
où voyant que M'l'Abbé
de la Mothe , & M² Stolf
s'agenouilloient , ils ſe mirent
auffi à genoux . On
monta enſuite au Jubé
que M'l'Abbé de la Mothe
avoit fait preparer
pour eux , & où l'on n'avoit
laiſſe entrer perfonne.
Ils confidererent toude
Siam. 149
tel'Eglife avec une applim
di
cation que je ne puis vous
repreſenter. Ils endemanderent
la hauteur , & la
largeur , & témoignerent
or
mefme qu'on leur feroit
-el
b
un fort grand plaifir fi on
leur en donnoit lePlan. La
ol
Muſique leur parut tres-
1 belle ,& ils firent par leur
11
b
10
r
Interprete pluſieurs quer
ſtions à M. l'Abbé de la
* Morhe , qui les éclaircit
de ce qu'ils fouhaitoient
12
UC
مح
fçavoir là- deſſus. Ils de-
Niij
150 Voyage des Amb.
manderent auſſi qu'on
leur expliquaſt quelques
Ceremonies , qui regardoient
l'Office , & l'on fatisfit
leur curiofité , auffibien
que celle qu'ils eurent
de vouloir apprendre
ce que c'eſt que l'Orgue
qu'ils écouterent avec
une grande attention,
& fur laquelle ils firent
des demandes pleines d'efprit.
Is firent mille remercimens
à M. l'Abbé de la
Mothe de la peine qu'il ſe
de Siam. ISE
1.
1-
Ia
1,
d
A
e
donnoit de leur expliquer
toutes ces chofes , & le
premier Ambaſſadeur luy
offrit du Betel , je vous
en ay déja parlé dans ma
Relation de Siam . Ils en
machent auſſi ſouvent ,
que prennent icy du Tabac
en poudre ceux qui
l'aiment davantage , &
qui ont toujours la Tabatiere
à la main . Le Be-
.tel fortifie l'estomach , ८
rend l'haleine plus douce.
L'Office eftant finy , on fir
Niiij
152 Voyage des Amb.
la Proceffion, ou fe trouvent
les Chanoines de fix
Chapitres de Paris , fans
compter ceux de Noftre-
Dame , avec le Parlement
&la Ville en Corps . Comme
cette Proceffion eft
fort celebre , & fort auguſte
, M' l'Archeveſque
de Paris y aſſiſte. Jamais
on n'a regardé plus attentivement
aucune Ceremonie
, que les Ambaſſadeurs
firent cette Proceffion
,&jamais on n'a fait
I
de Siam.
153
S
dequeſtions plus fpirituelles
que X celles qu'ils firent,
fur tout pour ſçavoir ce
e que fignifioit la difference
t
t
des habits des Prefidens
& des Confeillers , & de
ceux du Parlement & de
Meffieurs de Ville . Ils
n'en demeurerent pas là ;
car comme on leur parla
1. des differentes Chambres
e
2.
S
du Parlement , comme de
a. la grand Chambre , des
1. Enqueſtes , des Requeſtes,
it ainſi que de la Chambre
154- Voyagedes Amb.
des Comptes , & de la
Cour des Aydes , ils s'informerent
de la fonction
de tous ces Corps , ce
qui ne leur pût eſtre expliqué
qu'en peu de paroles
, à cauſe du peu de
temps que l'on avoit pour
cela ; M'le Doyen , &
pluſieurs Chanoines , les
vinrent falüer au Jubé, &
ils les receurent avec des
honneſtetez qu'il feroit
difficile d'exprimer . En
fortant ils ſe mirent à gede
Siam. 155
a
-
n
a.
汇
noux devant l'Autel de
la Vierge , & dirent qu'ils
avoient esté tellement édifiez
de ce qu'ils avoient
vû, &fur tout de l' air dont
M'l'Archevesque avoit
fait l'Office , que nonſeulement
ils estoient prefts de
demeurer pour l'entendre
encore, s'il vouloit recommencer,
maisque s'il officioit
quatre fois par jour , 5.
qu'ils puſſent y aßifter autant
de fois , ils le feroient
avec beaucoup de plaisir.
156 Voyage des Amb.
Ils s'en retournerent fi
fatisfaits , & fi remplis de
toutes les chofes qu'ils avoient
veuës , qu'ils employerent
quatre Secreraires
tout le foir , pour
écrire leurs remarques.
Je vous ay déja appris
que le ſecond Ambaffadeur
a eſté en Ambaffade
à la Chine de la part du
Roy de Siam. Comme
c'eft un homme de bon
efprit , fage& fort fincere
, on a voulu ſçavoir de
de Siam.
157
-
iluy la difference qu'il faifoit
de ces deux Erats . Il a
dit qu'il y avoit beaucoup
de monde en la Chine ; que
les bords des Rivieres y efsoient
beaucoup plus peuplez
que le reſte du Païs ,
5 que si la France estoit
à proportion außi peuplée
4 dans toutes ſes Campagnes
quelle l'estoit le long des
bords de la Loire qu'il avoit
vûs, il y avoit autant
de monde en France qu'en
S
1
la Chine , à proportion de
158 Voyage des Amb.
l'étendue de l'unes de l'autre
Etat ; que ſuivant même
ce qu'il venoit de dire ,
on devoit croire qu'ily en a
davantage en France; mais
que ce qui les égaloit , au
moins felon ce qu'il avoit
vû , estoit que la Chine luy
avoit paru peuplée , ainsi
que je viens de vous marquer,
quoy qu'il n'eust point
vû de Femmes , parce qu'-
elles ne s'y montrent point.
Il dit à l'égard de Paris ,
& de la Capitale de la
de Siam.
159
111
re
all
Chine , qu'il avoit vû autant
d'hommes à Pequin ,
qui est le nom de cette Cappiittaallee,,
que d'hommes es de
femmes ensemble à. Paris.
Il peut dire vray , mais il
peut auſſi ſe tromper,
1) n'ayant pas encore affez
vù Paris pour en juger.
Il en parle fur deux chofes
; fur ce qu'il a vû le
jour qu'il fit ſon Entrée ,
&ce qu'il vit dans Noſtre
me&aux environs le jour
nt
s
I de l'Afſomption . A l'égard
150 Voyage des Amb.
des Jardins , que ceux qui
ont fait imprimer des
Voyages de la Chine ,
vantent tant , il affcure
qu'ils font infiniment plus
beaux en France , comme
beaucoup d'autres chofes
. Il faut remarquer que
lors qu'il a parlé ainfi , il
n'avoit point eu Audience
, ny vù les Jardins
de Versailles & de Saint
Cloud;& que ce qu'il dit
à l'égarddu peuple de Paris
feulement , parce qu'il
de Siam. 161
ne l'a pas encore tout vù,
de eſt avantageux à la France
, puis que fa fincerité
ne
paroiffant par là ( au lieu
que d'autres flateroient
m
10
;
el
al
d
Pa
ceux du Pays où ils font )
fait connoiſtre qu'il dit
vray , lors qu'il nous donne
l'avantage fur d'autres
articles..
Quoy que lesAmbaffa
deurs euffent refolu de ne
manger en publicqu'aprés
avoir euAudienceduRoy,
ils ne laiſserentpas de voir
162 Voyage des Amb.
,
quelques Perſonnes diftinguées.
Ils font ſi reconnoifſans
que dés que
parmy beaucoup d'autres,
ils apercevoient quelqu'un
de ceux qui les avoient
reçeusſur leur rou
te avec plus d'affection
que
que d'autres, ils les demêloient
auſſi- toft , leur parloient
les premiers , &
leur faifoient cent careffes
. On ne peut exprimer
celles qu'ils firent à Madame
l'Intendante de
de Siam. 163
1
Je
U
a
UA
e
r
&
de
Breſt , lors qu'ils la virent
à Paris . Ils ne fe contentent
pas de trouver à leur
gouſt les Metsqu'on aprête
en France , ils veulent
ſçavoir de quoy ils font
compofez , & font aporter
devant eux tout ce
qui entre dans les Ragoufts
les plus délicats
non pour le defir d'avoir
de quoy manger délicatement,
mais pour ne s'em
pas retourner en leur Païs
fans y porter tout ce qui
O ij
164 Voyage des Amb.
regarde les Arts , & les
Coûtumes de France , &
afin de nerien oublier, ils
ont mefme greffé des Arbres
dans le Jardin de
l'Hoſtel des Ambaſſadeurs.
Ce qu'ils fouhairent
le plus d'emporter
d'icy , & qu'ils préferent
à ce qu'on leur pourroit
donner de plus précieux ,
& de plus riche , ce font
des Cartes du Royaume ,
des Plans des Places fortes
,&des Maiſons Royade
Siam. 165
les , des Tableaux ou des
3 Eſtampes , où le Roy
| foit à la teſte de ſes Armées,
d'autres qui leur redeprefentent
, les Armées
1. Navales de Sa Majefté,&
d'autres où ils puiſſent
et voir toutes fes Chaffes .Le
nt Pere de la Chaife , en leur
bit rendant une ſeconde vifite
à Paris , leur fit preſent
de liqueurs , & leur dit ,
2. Que le Roy avoit beaucoup
r. de joye , de ce qu'il entendoit
-2. dire tous les jours d'eux & a
166 Voyage des Amb.
de leur esprit. Lors qu'ils
eſtoient fur le point d'avoir
Audience , le Roy fut
attaqué d'une fiévre quarte,
& ce futalors qu'ils redoublerent
leurs inſtances
pour ne voir perfonne
; ils dirent Que voir du
monde d'eftoit se divertir,
qu'ils ne devoient prendre
aucun plaisir tant que la
Ma'adre du Roy dureroit .
S'ils en uſent de cette maniere
pour un Monarque
dont ils ne font pas nez
A
n
Dolinar Del F
de Siam.
167
Sujets , vous pouvezjuger
de ce qu'ils font pour leur
Souverain . Le profond
refpect qu'ils ont pour luy
leur en a fait rendre un
tres grand à la Lettre dont
il les avoit chargez , pour
l'apporter à Sa Majefté.
Elle estoit placée à l'Hô
tel des Ambaſſadeurs ,
dans le fond de la Ruelle
du Lit de Parade du premier
Ambaſſadeur , de la
maniere que vous la
yoyez dans la Planche
168 Voyage des Amb.
que je vous envoye , &
que j'ay fait deffiner exprés
fur le lieu. On l'avoit
enfermée dans trois
Boëtes . Celle de deffus étoit
de bois verny du Japon;
la feconde d'argent,
& la troifiéme d'or. La
Lettre qui estoit écrite
fur une Lame d'or roulée,
les Roys de Siam n'écrivant
jamais que fur l'or ,
eſtoit dans cette derniere .
Toutes cesBoëtes estoient
couvertes d'un Brocard
d'or
de Siam. 169
1
d'or , & fermées avec le
Sceau du premier Ambaffadeur
qui estoit en Cire
blanche. Les Ambaſſadeurs
mettoient tous les
jours des fleurs nouvelles
deffus ,& toutes les fois
qu'ils paffoient devant
cette Lettre , ils faifoient
de profondes inclinations .
Quoy qu'ils n'ayent point
icy de Talapoins , ils ne
laiſsent pas d'y faire des
exercices de leur Religion
. Ils se mettent à ge
0
P
170 Voyagedes Amb.
noux , élevent les mains
pluſieurs fois,& touchent
la terre de la teſte. Ils diſent
qu'on a rapporté
beaucoup de choſes de
leur Religion qui ne font
pas vrayes , qu'ils font
pluſieurs de Meditations
dont les principales font,
de faire reflexion fur ce
que le Mary doit à ſaFemme
, & la Femme à fon
Mary , le Pere à fon Fils ,
le Fils a fon Pere,& l'Amy
à fon Amy ,& que le plus
de Siam. 171
S
t
1
e
e
t
S
vertueux eft parmy eux
le plus ſaint.
Fermer
Résumé : Ce qu'ils ont fait & dit à Paris depuis le jour de leur Entrée jusques à celuy qu'ils ont eu Audience du Roy, où l'on voit ce qui s'est passé à Nostre-Dame le jour qu'ils y ont esté, & quantité d'autres choses curieuses. [titre d'après la table]
Les ambassadeurs de Siam, en attente de leur audience avec le roi de France, décidèrent de ne pas apparaître en public avant cette rencontre et demandèrent que personne ne les voie manger. Ils furent invités à assister à la procession annuelle de l'Assomption à Notre-Dame, où ils furent accueillis par l'abbé de la Mothe. La foule les obligea à se rendre directement à l'église. À l'intérieur, ils montrèrent un grand intérêt pour l'architecture de l'église, posant des questions sur sa hauteur et sa largeur et exprimant le désir d'obtenir un plan. Ils furent également impressionnés par la musique et l'orgue, posant des questions détaillées à l'abbé de la Mothe. Après l'office, ils observèrent attentivement les différences dans les habits des dignitaires et reçurent plusieurs d'entre eux avec honneur. Les ambassadeurs étaient très reconnaissants et curieux, posant des questions sur divers aspects de la religion et des cérémonies. Ils offrirent du bétel à l'abbé de la Mothe, expliquant ses bienfaits. Après la procession, ils s'agenouillèrent devant l'autel de la Vierge, déclarant qu'ils auraient aimé assister à d'autres offices. Ils employèrent quatre secrétaires pour noter toutes leurs observations. Le second ambassadeur, ayant été en mission en Chine, compara les deux pays, notant que la France semblait aussi peuplée que la Chine, bien qu'il n'ait pas vu de femmes en Chine. Il trouva les jardins français plus beaux que ceux de la Chine. Les ambassadeurs rencontrèrent plusieurs personnes distinguées et leur firent des marques d'affection, malgré leur résolution de ne pas manger en public avant l'audience royale. Ils étaient également intéressés par la composition des mets français et voulurent tout apprendre sur les arts et coutumes de France. Ils plantèrent même des arbres dans le jardin de leur hôtel pour ne rien oublier. Lorsqu'ils furent sur le point d'avoir audience, le roi tomba malade, et ils redoublèrent leurs instances pour ne voir personne, montrant un profond respect pour leur souverain. La lettre qu'ils devaient remettre au roi de France était placée dans trois boîtes emboîtées, la dernière en or, et était écrite sur une lame d'or. Ils faisaient des inclinations profondes chaque fois qu'ils passaient devant cette lettre. Malgré l'absence de talapoins en France, ils pratiquaient leur religion en se mettant à genoux et en touchant le sol avec leur tête. Ils méditaient sur les devoirs familiaux et amicaux, considérant la vertu comme la sainteté suprême.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
8
s. p.
A MONSEIGNEUR / MONSEIGNEUR LE COMTE DE THOULOUSE, GRAND ADMIRAL D[E] FRANCE.
Début :
MONSEIGNEUR, Entre les merveilles que les Ambassadeurs de Siam ont [...]
Mots clefs :
Monseigneur, Comte de Toulouse, Sang, Monde, Admiration, Rang, Éclat
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A MONSEIGNEUR / MONSEIGNEUR LE COMTE DE THOULOUSE, GRAND ADMIRAL D[E] FRANCE.
A MONSEIGNEUR
MONSEIGNEUR
LE COMTE
DE
THOULOUSE ,
* GRAND ADMIRAL
M
DE FRANCE.
ONSEIGNEUR ,
Entre les merveilles que les Ambas-
Sadeurs de Siam ont vûës en France',
rien ne les a Surpris davantage que
a ij
EPITRE.
V. A. Apeine furent ils arrivez à
Clagny , où ils devoient loger pendant
leur séjour à Versailles , que leur cu
riofité les porta dans le fardin. Vous
vous y promeniez , MONSEIGNEUR ,
ils vous virent ,& demeurerent dans
une admiration qu'ilferoit difficile de
bien exprimer. Ils ne sçavoien: point
que vous fortiez da plus auguste ,
du plus beau Sang du monde ; mais
vous ne laiſſâtes pas d'imprimer dans
leurs coeurs la veneration qui luy eft
deuë. S'estant ensuite avancez vers
V. A. ils furent d'abord frapezde certains
traits vifs qui les charmerent.
Ils vous prirent presque pour un Dieu
&une crainte reſpectueuse les empescha
de vous aborder. Mais comme ils
curent lieu de mieux remarquer toute
voſtre Personne , parce qu'ils estoient
alors plus prés de V. A. vostre beauté
leur caufa une nouvelle ſurpriſe , dont
ils ne fortirent qu'après avoirſceuvô
EPITRE .
t
5
د
S
tre Naiſſance. Ils se Sceurent bon gré
d'avoir cru que vous ne pouviez estre
- forty que d'un Sang dont l'éclat a cau
s ſe de l'admiration à toute la terre ,&
demanderent qu'il leur fust permis d'avoir
l'honneur de vous faluër ; mais
leur furprise augmenta pour la troifié.
me fois , lors qu'avec un air de grandeur
qui brilloit parmy les traits d'une
vive jeunesse , & toute la beautéde
l'Amour, ils trouverent un esprit beauf
coup au deſſus de vos années , avec des
manieres toutes engageantes , quoy que
- foûtenues de cette noble fierté qui fied
- fi bien à tous ceux de vostre rang. Il
t
s
S
S
4
S
e
est impoſſible d'entrer affez dans les
- fentimens que V.A.leur inspira. Ils mirent
tous leurs yeux & toute leur atten
tion à vous confiderer , toutes les forces
de leur imagination à bien concevoir ce
é qu'ils voyoient,& tout leur eſprit àvous
admirer.Ainsi tout agiſſant eneux avec
- force,& en même temps, ils auroient es
t
t
EPITRE.
beaucoup de peine àdire eux-mêmes ce
qu'ils pensoient en ce moment , parce
qu'ils estoient trop remplis de tout ce
qu'ils trouvoient digned'admiration en
V.A.Vous n'avez qu'à croiſtre , MONSEIGNEUR
, & nous entendrons parler
de vous d'une maniere qui fera biendu
bruit dans le monde. Vous ne jetterez
pas seulement de l'effroy dans les coeurs
des Ennemis de Sa Majesté , les Belles
craindront , les Maris trembleront, &
les Armans auront grand peur. Combien
alors de jaloux au deſeſpoir ! mais vOUS
ne joüirez qu'imparfaitement du plai
fir de la victoire , estant certain que
quand mesme vous auriez tous les Rois
du monde pour Rivaux , il n'y en auroit
arcun qui ofaft vous l'avoüer. Afin que
vous fuffiez tout- à-fait heureux, il fe
roit à fouhaiter qu'ils se déclaraſſent ,
puis que vous auriez la ſenſiblefatisfaction
den triompher de toutes manie
res. Tout se trouve dans vostre Sang
EPITRE.
5
5
S
e
Lanaiſſance,la beauté,la valeur& l'efprit
,&pardeſſus toutes ces chofes , une
éducation digne de ce que vous estes
né , & de la Perſonne qui en prend
foin , met le comble à tout ce que la
Nature vous a liberalement donné..
Vous voyez dans ce mesme Sang tout
ce qu'ily a de plus grand au monde ;
Vous y remarquez le bon & le grand
goust,& le juste discernement pourtout
ce qui en demande , & tout cela joint à
une pieté d'autant plus veritable , que
l'Hypocrifie n'y ayant aucune part ,
n'a rien de l'austerité qui la rendroit
ridicule , & pen pratiquable à la Cour.
Vous voyez tout ce qu'un rang élevé
demande de magnificence , tout ceque
la generosité & la parfaite connoisfancede
toutes choses , exigent pour la
faire briller , tout l'esprit qu'il faut
avoir pourſoûtenir avec dignité l'éclat
d'un rang si baut &fi glorieux;& en
fin toutce qui fait l'accomplisſſement dus
elle
a iij
EPITRE..
vray merite. Tout ce que je vous dis ,
MONSEIGNEUR , vous doit faire affez
connoistre que je ne parle que d'une
partie du Sang qui vous aformé,puis
que l'autre n'est pas moins au deſſus
des loüanges,qu'elle est au deſſus de tous
les Souverains de la Terre. Jefçay que
je n'aurois pas à craindre de 'vous en
nuyer , ſi j'ofois me hazarder à vous en
entretenir , mais ce n'estpas icy le lien
d'entrer dans une matiere si vaste
Comme on ne la peut quitter quand
on en a une fois commencé l'ébauche ,
elle m'empefcheroit trop long-temps de
vous affeurer que je suis avec un tresprofond
respect
MONSEIGNEUR ,
De V. A.
Le tres-humble& tres-
> obeiffant Serviteur ..
DEVIZE
MONSEIGNEUR
LE COMTE
DE
THOULOUSE ,
* GRAND ADMIRAL
M
DE FRANCE.
ONSEIGNEUR ,
Entre les merveilles que les Ambas-
Sadeurs de Siam ont vûës en France',
rien ne les a Surpris davantage que
a ij
EPITRE.
V. A. Apeine furent ils arrivez à
Clagny , où ils devoient loger pendant
leur séjour à Versailles , que leur cu
riofité les porta dans le fardin. Vous
vous y promeniez , MONSEIGNEUR ,
ils vous virent ,& demeurerent dans
une admiration qu'ilferoit difficile de
bien exprimer. Ils ne sçavoien: point
que vous fortiez da plus auguste ,
du plus beau Sang du monde ; mais
vous ne laiſſâtes pas d'imprimer dans
leurs coeurs la veneration qui luy eft
deuë. S'estant ensuite avancez vers
V. A. ils furent d'abord frapezde certains
traits vifs qui les charmerent.
Ils vous prirent presque pour un Dieu
&une crainte reſpectueuse les empescha
de vous aborder. Mais comme ils
curent lieu de mieux remarquer toute
voſtre Personne , parce qu'ils estoient
alors plus prés de V. A. vostre beauté
leur caufa une nouvelle ſurpriſe , dont
ils ne fortirent qu'après avoirſceuvô
EPITRE .
t
5
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S
tre Naiſſance. Ils se Sceurent bon gré
d'avoir cru que vous ne pouviez estre
- forty que d'un Sang dont l'éclat a cau
s ſe de l'admiration à toute la terre ,&
demanderent qu'il leur fust permis d'avoir
l'honneur de vous faluër ; mais
leur furprise augmenta pour la troifié.
me fois , lors qu'avec un air de grandeur
qui brilloit parmy les traits d'une
vive jeunesse , & toute la beautéde
l'Amour, ils trouverent un esprit beauf
coup au deſſus de vos années , avec des
manieres toutes engageantes , quoy que
- foûtenues de cette noble fierté qui fied
- fi bien à tous ceux de vostre rang. Il
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s
S
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4
S
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est impoſſible d'entrer affez dans les
- fentimens que V.A.leur inspira. Ils mirent
tous leurs yeux & toute leur atten
tion à vous confiderer , toutes les forces
de leur imagination à bien concevoir ce
é qu'ils voyoient,& tout leur eſprit àvous
admirer.Ainsi tout agiſſant eneux avec
- force,& en même temps, ils auroient es
t
t
EPITRE.
beaucoup de peine àdire eux-mêmes ce
qu'ils pensoient en ce moment , parce
qu'ils estoient trop remplis de tout ce
qu'ils trouvoient digned'admiration en
V.A.Vous n'avez qu'à croiſtre , MONSEIGNEUR
, & nous entendrons parler
de vous d'une maniere qui fera biendu
bruit dans le monde. Vous ne jetterez
pas seulement de l'effroy dans les coeurs
des Ennemis de Sa Majesté , les Belles
craindront , les Maris trembleront, &
les Armans auront grand peur. Combien
alors de jaloux au deſeſpoir ! mais vOUS
ne joüirez qu'imparfaitement du plai
fir de la victoire , estant certain que
quand mesme vous auriez tous les Rois
du monde pour Rivaux , il n'y en auroit
arcun qui ofaft vous l'avoüer. Afin que
vous fuffiez tout- à-fait heureux, il fe
roit à fouhaiter qu'ils se déclaraſſent ,
puis que vous auriez la ſenſiblefatisfaction
den triompher de toutes manie
res. Tout se trouve dans vostre Sang
EPITRE.
5
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Lanaiſſance,la beauté,la valeur& l'efprit
,&pardeſſus toutes ces chofes , une
éducation digne de ce que vous estes
né , & de la Perſonne qui en prend
foin , met le comble à tout ce que la
Nature vous a liberalement donné..
Vous voyez dans ce mesme Sang tout
ce qu'ily a de plus grand au monde ;
Vous y remarquez le bon & le grand
goust,& le juste discernement pourtout
ce qui en demande , & tout cela joint à
une pieté d'autant plus veritable , que
l'Hypocrifie n'y ayant aucune part ,
n'a rien de l'austerité qui la rendroit
ridicule , & pen pratiquable à la Cour.
Vous voyez tout ce qu'un rang élevé
demande de magnificence , tout ceque
la generosité & la parfaite connoisfancede
toutes choses , exigent pour la
faire briller , tout l'esprit qu'il faut
avoir pourſoûtenir avec dignité l'éclat
d'un rang si baut &fi glorieux;& en
fin toutce qui fait l'accomplisſſement dus
elle
a iij
EPITRE..
vray merite. Tout ce que je vous dis ,
MONSEIGNEUR , vous doit faire affez
connoistre que je ne parle que d'une
partie du Sang qui vous aformé,puis
que l'autre n'est pas moins au deſſus
des loüanges,qu'elle est au deſſus de tous
les Souverains de la Terre. Jefçay que
je n'aurois pas à craindre de 'vous en
nuyer , ſi j'ofois me hazarder à vous en
entretenir , mais ce n'estpas icy le lien
d'entrer dans une matiere si vaste
Comme on ne la peut quitter quand
on en a une fois commencé l'ébauche ,
elle m'empefcheroit trop long-temps de
vous affeurer que je suis avec un tresprofond
respect
MONSEIGNEUR ,
De V. A.
Le tres-humble& tres-
> obeiffant Serviteur ..
DEVIZE
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Résumé : A MONSEIGNEUR / MONSEIGNEUR LE COMTE DE THOULOUSE, GRAND ADMIRAL D[E] FRANCE.
Le texte est une épître adressée à Monseigneur le Comte de Thoulouse, Grand Admiral de France. Lors de leur séjour à Clagny et à Versailles, les ambassadeurs de Siam sont profondément impressionnés par Monseigneur. Ils le voient se promener et sont frappés par sa majesté et sa beauté, le prenant presque pour un dieu. Les ambassadeurs admirent sa naissance illustre, sa beauté, son esprit et ses manières engageantes. Monseigneur est décrit comme ayant une éducation digne de son rang et de la personne qui en prend soin. Son sang est loué pour réunir la naissance, la beauté, la valeur, l'esprit et une piété véritable. Le texte souligne également sa magnificence, sa générosité et son discernement. L'auteur exprime son admiration pour Monseigneur et son sang, tout en reconnaissant que l'autre partie de son sang est également au-dessus des louanges et des souverains de la Terre. L'épître se conclut par une assurance de respect profond.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 297-308
Grand Escalier, [titre d'après la table]
Début :
Ils virent le mesme jour le grand Escalier de Versailles, [...]
Mots clefs :
Grand escalier, Marbre, Ornements, Degrés, Bronze, Escalier, Roi, Figures, Galeries, Monde, Paliers, Sculpture, Nations, Arcades, Pilastres, Charles Le Brun, Pierre Mignard
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Grand Escalier, [titre d'après la table]
Ils virent le meſme jour le
grand Eſcalier de Verſailles ,
qui fait tant de bruit dans le
monde, & qui peut eſtre comparé
au plus bel Apartement
qu'il y ait fur la terre , fi toutefois
il s'en peut trouver un
auſſi riche.Cet Eſcalier a onze
toiſes de long fur cinq de large
, dans lesquelles largeurs
font compris les degrez d'en
bas , & celles des rampes.
On entre par trois Arca
des de face , dans un Veſti
bule de 39 pieds de large, fur
r3 de profondeur,dont le bas
eſt à compartiment de mar
bre ,& la Voûte d'ornemens,
Aa
286 Suite du Voyage
&trophées en Bas- relief do
ré.
On monte par trois degrez
, & trois arcades opposées
ſur le premier palier , large
de 55. pieds , & fur la profondeur
large de 18. Il eſt revétu
tout autour , comme le
bas , de compartimens de
marbre . En face de ces trois
Arcades , il y a un Eſcalier à
pans , d'onze degrez de marbre.
Le palier de deſſus eft
d'onze degrez en quarré.
-Dans la face & l'épaiffeur
du mur , eſt une niche ſurbaiflée
, & dedans un Baffin
de Marbre , foutenu de DauF
$ des Amb. de Siam. 287
phins de bronze. Deux Tritons
qui ſont deffus , ſupportent
une double coquille de
marbre , ornée d'un maſque
jettant de l'eau dans un panier
remply de coquilles. Ce
panier forme une nape qui
tombe dans le Baffinde marbre
, & qui ſe decharge par
un autre maſque , & par les
deux Dauphins , le tout de
bronze.
20.
Les rampes font de ro. pieds
de large , & chacune de
degrez de marbre ; les appuis
de meſme matiere , ſuportez
de balustres de bronze cize
lez & dorez au feu. Les deux
Aaij
288 Suite du Voyage
paliers font auſſi à compartimens
de marbre , & de 10
pieds de large . On paffe dans
les Appartemens par quatre
portes , richement ornées de
Sculpture , qui ſont ſur chacun
de ces paliers .
De deſſus les meſmes pa
liers on a élevé un Ordre
2
de d'Architecture Jonique
colomnes & pilaftres de marbre,
dont les bazes & les chapiteaux
ſont de bronze doré
au feu. Je pourrois vous parler
icy de quantité d'ornemens
de pareille matiere, qui
accompagnent un Bufſte du
Roy , fait de marbre blanc ,
A
h
des Amb. de Siam. 289
: & de ceux qui font face à un
endroit fi enrichy.
Les quatre maſſifs à coſté
de quatre portes des Appartemens
, font remplis entre
les pilaftres de feintes Tapifferies
à fond d'or , pleines
d'ornemens & de Figures.
Dans les quatre milieux il y
a pluſieurs Tableaux qui repreſentent
toutes les Conqueſtes
du Roy. Dans les places
entre ces maffifs & celles
des milieux , on a feint deux
Galeries de chaque coſté , du
meſme Ordre Jonique , & fur
le meſme plan , des paliers
dans lesquels font reprefen
Aa iij
290
Suite du Voyage
tées des Perſonnes de pluſieurs
Nations , comme fi elles paffoient
dans ces Galeries. Il y
a encore des Galeries au deffus
de la premiere corniche ,
&deux autres dans la longueur
des faces , ſupportées
par des Termes .
De grands poupes de
Vaiſſeaux font aux angles , &
fur l'extremité ; elles portent
4. Trophée d'Armes ſemblables
à celles des quatre Parties
du Monde. Ces Poupes font
foûtenuës de conſoles en arcboutant
, fortifiées de cornes
d'abondance & de coquilles
de Bronze. Aux côtez font
des Amb. de Siam. 191
des Captifs de Sculpture , &
au deſſous des Victoires .
Le Plafond eſt orné de
bas- reliefs octogones remplis
de Figures qui conviennent
au ſujet. De grands Rideaux
dont des termes tiennent les
cordons , tombent le long
des Attiques. On a encore
trouvé place dans cet Eſca
lier pour toutes les Muſes
pour la Peinture & pour la
Sculpture , pour des Captifs ,
pour les quatre Parties du
Monde avec leurs attributs ,
pour toutes les actions du
Roy , pour la Poësie , pour
belles Porcelaines , dont il n'y
en a point du tout. On y voit
,
292
هک
Suite du Voyage
mée , & pour Mercure. Joř
gnez-y les ornemens necef
faires pour lier toutes ces choſes
avec leurs attributs , &
vous vous reprefenterez tout
ceque l'Art & la Nature peuvent
produire.
Celieu est embellyde cette
maniere pour repreſenter un
jour de Fête , où les Divinitez
du Parnaſſe ſont affemblées
pour recevoir le Roy à
fon retour de la Guerre. On
fuppoſe que tout a eſté peint
par des Genies qui paroiſſent
en l'air, ornant encore la voute
de feſtons , ainſi que tout
le reſte de ce ſuperbe lieu.
Sa
des Amb. de Siam.
293
Sa Majesté eſt placée dans le
milieu
د
, pour marquer que
c'eſt pour Elle que cette Fête
ſe fait. Toutes les Nations
qui paſſerent dans les Galeries
feintes habillées diverſement
& à la maniere de leur
Païs regardent toutes ces
merveilles felon leur caractere
, en allant voir le grand
Prince dont la reputation les
a charmées. Tout ce que je
viens de vous décrire eſt de
Monfieur leBrun , & l'Eſcalier
eft du deſſein de Mr Manſard.
Le ſurprenant amas de tant
de Marbres differens , de tant
de divers ornemens de Bron-
Bb
294 Suite du Voyage
parler
,
ze doré , de tant de Figures
peintes & d'ornemens de relief,
de tant de dorure & de
tant d'action diverſes repreſentées
par le Pinceau , furprit
tellement les Ambaſſadeurs
, que l'un d'eux dit
Qu'il valoitbeaucoup mieux se
taire que de parler , quand le
grand nombre des choses qu'on
avoit à dire empéchoit que l'on
ne pût exprimer tout ce qu'on
penſoit. Ils s'attacherent beaucoup
à regarder les Figures
des differentes Nations qui
ſont peintes dans cette Galerie.
grand Eſcalier de Verſailles ,
qui fait tant de bruit dans le
monde, & qui peut eſtre comparé
au plus bel Apartement
qu'il y ait fur la terre , fi toutefois
il s'en peut trouver un
auſſi riche.Cet Eſcalier a onze
toiſes de long fur cinq de large
, dans lesquelles largeurs
font compris les degrez d'en
bas , & celles des rampes.
On entre par trois Arca
des de face , dans un Veſti
bule de 39 pieds de large, fur
r3 de profondeur,dont le bas
eſt à compartiment de mar
bre ,& la Voûte d'ornemens,
Aa
286 Suite du Voyage
&trophées en Bas- relief do
ré.
On monte par trois degrez
, & trois arcades opposées
ſur le premier palier , large
de 55. pieds , & fur la profondeur
large de 18. Il eſt revétu
tout autour , comme le
bas , de compartimens de
marbre . En face de ces trois
Arcades , il y a un Eſcalier à
pans , d'onze degrez de marbre.
Le palier de deſſus eft
d'onze degrez en quarré.
-Dans la face & l'épaiffeur
du mur , eſt une niche ſurbaiflée
, & dedans un Baffin
de Marbre , foutenu de DauF
$ des Amb. de Siam. 287
phins de bronze. Deux Tritons
qui ſont deffus , ſupportent
une double coquille de
marbre , ornée d'un maſque
jettant de l'eau dans un panier
remply de coquilles. Ce
panier forme une nape qui
tombe dans le Baffinde marbre
, & qui ſe decharge par
un autre maſque , & par les
deux Dauphins , le tout de
bronze.
20.
Les rampes font de ro. pieds
de large , & chacune de
degrez de marbre ; les appuis
de meſme matiere , ſuportez
de balustres de bronze cize
lez & dorez au feu. Les deux
Aaij
288 Suite du Voyage
paliers font auſſi à compartimens
de marbre , & de 10
pieds de large . On paffe dans
les Appartemens par quatre
portes , richement ornées de
Sculpture , qui ſont ſur chacun
de ces paliers .
De deſſus les meſmes pa
liers on a élevé un Ordre
2
de d'Architecture Jonique
colomnes & pilaftres de marbre,
dont les bazes & les chapiteaux
ſont de bronze doré
au feu. Je pourrois vous parler
icy de quantité d'ornemens
de pareille matiere, qui
accompagnent un Bufſte du
Roy , fait de marbre blanc ,
A
h
des Amb. de Siam. 289
: & de ceux qui font face à un
endroit fi enrichy.
Les quatre maſſifs à coſté
de quatre portes des Appartemens
, font remplis entre
les pilaftres de feintes Tapifferies
à fond d'or , pleines
d'ornemens & de Figures.
Dans les quatre milieux il y
a pluſieurs Tableaux qui repreſentent
toutes les Conqueſtes
du Roy. Dans les places
entre ces maffifs & celles
des milieux , on a feint deux
Galeries de chaque coſté , du
meſme Ordre Jonique , & fur
le meſme plan , des paliers
dans lesquels font reprefen
Aa iij
290
Suite du Voyage
tées des Perſonnes de pluſieurs
Nations , comme fi elles paffoient
dans ces Galeries. Il y
a encore des Galeries au deffus
de la premiere corniche ,
&deux autres dans la longueur
des faces , ſupportées
par des Termes .
De grands poupes de
Vaiſſeaux font aux angles , &
fur l'extremité ; elles portent
4. Trophée d'Armes ſemblables
à celles des quatre Parties
du Monde. Ces Poupes font
foûtenuës de conſoles en arcboutant
, fortifiées de cornes
d'abondance & de coquilles
de Bronze. Aux côtez font
des Amb. de Siam. 191
des Captifs de Sculpture , &
au deſſous des Victoires .
Le Plafond eſt orné de
bas- reliefs octogones remplis
de Figures qui conviennent
au ſujet. De grands Rideaux
dont des termes tiennent les
cordons , tombent le long
des Attiques. On a encore
trouvé place dans cet Eſca
lier pour toutes les Muſes
pour la Peinture & pour la
Sculpture , pour des Captifs ,
pour les quatre Parties du
Monde avec leurs attributs ,
pour toutes les actions du
Roy , pour la Poësie , pour
belles Porcelaines , dont il n'y
en a point du tout. On y voit
,
292
هک
Suite du Voyage
mée , & pour Mercure. Joř
gnez-y les ornemens necef
faires pour lier toutes ces choſes
avec leurs attributs , &
vous vous reprefenterez tout
ceque l'Art & la Nature peuvent
produire.
Celieu est embellyde cette
maniere pour repreſenter un
jour de Fête , où les Divinitez
du Parnaſſe ſont affemblées
pour recevoir le Roy à
fon retour de la Guerre. On
fuppoſe que tout a eſté peint
par des Genies qui paroiſſent
en l'air, ornant encore la voute
de feſtons , ainſi que tout
le reſte de ce ſuperbe lieu.
Sa
des Amb. de Siam.
293
Sa Majesté eſt placée dans le
milieu
د
, pour marquer que
c'eſt pour Elle que cette Fête
ſe fait. Toutes les Nations
qui paſſerent dans les Galeries
feintes habillées diverſement
& à la maniere de leur
Païs regardent toutes ces
merveilles felon leur caractere
, en allant voir le grand
Prince dont la reputation les
a charmées. Tout ce que je
viens de vous décrire eſt de
Monfieur leBrun , & l'Eſcalier
eft du deſſein de Mr Manſard.
Le ſurprenant amas de tant
de Marbres differens , de tant
de divers ornemens de Bron-
Bb
294 Suite du Voyage
parler
,
ze doré , de tant de Figures
peintes & d'ornemens de relief,
de tant de dorure & de
tant d'action diverſes repreſentées
par le Pinceau , furprit
tellement les Ambaſſadeurs
, que l'un d'eux dit
Qu'il valoitbeaucoup mieux se
taire que de parler , quand le
grand nombre des choses qu'on
avoit à dire empéchoit que l'on
ne pût exprimer tout ce qu'on
penſoit. Ils s'attacherent beaucoup
à regarder les Figures
des differentes Nations qui
ſont peintes dans cette Galerie.
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Résumé : Grand Escalier, [titre d'après la table]
Le texte décrit l'Escalier de Versailles, célèbre pour sa richesse et sa grandeur. Cet escalier mesure onze toises de long et cinq de large, et est accessible par trois arcades menant à un vestibule orné de marbre et de bas-reliefs. Le premier palier, large de 55 pieds, est également revêtu de marbre et comporte trois arcades opposées. Un escalier à pans de onze degrés de marbre conduit à un second palier carré, orné d'une niche contenant un bassin de marbre soutenu par des dauphins et des tritons en bronze. Les rampes, larges de dix pieds, sont bordées de balustres en bronze doré. Les paliers et les portes sont richement décorés de sculptures et de tableaux représentant les conquêtes du roi. Des galeries feintes et des statues de diverses nations sont également présentes. Le plafond est orné de bas-reliefs et de figures, et des rideaux sont tenus par des termes. L'ensemble est conçu pour représenter un jour de fête où les divinités du Parnasse accueillent le roi de retour de la guerre. Les ambassadeurs de Siam, impressionnés par la profusion de marbres, de bronzes dorés, de figures peintes et de divers ornements, ont exprimé leur admiration et leur incapacité à décrire pleinement la splendeur de l'escalier.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 245-269
Lille. [titre d'après la table]
Début :
Ce même jour 3. de Novembre ils allerent coucher à [...]
Mots clefs :
Lille, Ville, Fort, Sébastien Le Prestre de Vauban, Roi, La Rablière, Place, Hôtel de la monnaie, Flandre, Citadelle, Ambassadeurs, Monde, Argent, Gendarmes, France, Temps, Dames, Moulin, Peuple, Chevaux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lille. [titre d'après la table]
Ce même jour 3. de Novembre
ils allerent coucher à
Lifle , qui eſt ſur la Riviere de
Deulle , dont l'eau remplit ſes
doubles foffez qu'on a diftinguez
de demy-lunes. La Ville
eft fort grande & a des Eglifes
magnifiques. Baudoüin V.
dit de Lifle , Comte de Flandre
y fonda la Collegiale de
S. Pierre . C'eſt la plus confiderable
. Lifle , Capitale de la
Flandre nommée Gallicane ,
fut entourée deMurailles par
le meſme Baudoüin V. en
1046. Philippes le Hardy y
établit une Chambre des
X iij
246 II P. du Voyage
Comtes en 1385. Le Roy la foûmit
en 1667. & comme elle eſt
reftée à la France par la Paix
d'Aix la Chapelle en 1668, Sa
Majesté y a fait élever une
forte Citadelle flanquée de
cinq grands BaſtionsRoyaux.
Apeine les Ambaſſadeurs furent-
ils fortis de Menin, qu'ils
commencerent à voir le Peuple
de Lifle qui rempliſſoit la
Campagne. A une lieuë de la
Place, ils trouverent un fort
grand nombre de Caroffes &
de Chevaux , tant de la Nobleſſe
de la Ville , que decelle
des environs .On avoitran
des Amb . de Siam. 247
gélaGendarmerie en bataille,
elle eſtoit fort leſte , & commandée
par Me Doleac qui
eſtoit à la teſte , & qui falia
les Ambaſſadeurs ainſi que
tous les Officiers ; chacun
d'eux avoit l'épée à la main.
Mde la Rabliere Comman--
dant , les reçût hors la Ville ,
&leur preſenta Mts du Magiftrat
qui leur témoignerent
la joye qu'ils avoient de les
recevoir ,& d'executer l'ordre
du Roy. Ces premiers
complimens eſtant finis , ils
entrerent dans la Ville , où la
foule du Peuple eſtoit fi gran-
X iiij
248 III. P. du Voyage
de , que les Ambaſſadeurs di
rent qu'ils croyoient eftre encore au
jour de leur Entrée à Paris. Aprés
avoir paſſé dans pluſieurs
grandes&belles ruës bordées
de Troupes , ils retrouverent
la Gendarmerie en bataille
dans la place. M² de la Rabliere
les alla voir peu de
temps aprés leur arrivée , &
leur demanda le Mot. Ils
ſçavoient que Me le Maref
chal de Humieres , Gouverneur
de Lifle , commandoit
les Armées du Roy , & eftoit
grand Maître de l'Artillerie ,
c'eſt pourquoy ils donnerent,
des Anb. de Siam. 249
quand le Soleil menace , le Tonnere
gronde. Il y eut beaucoup
de monde à les voir fouper ,
&fur tout quantité de Dames,
il s'en trouva un grand nombre
de fort belles. Le lendemain
M de la Rabliere donna
ordre qu'on amenaft des
Caroſſes à la porte du lieu où
ils eftoient logez , & les conduiſit
à la Citadelle. Ils y furent
receus au bruit du Canon
, comme ils l'avoient eſté
le jour precedent au bruit de
celuy de la Ville. L'Infanterie
eſtoit en bataille. Ils monterent
fur les Remparts , & en
250 III P duVoyage
firent le tour , avec M Morion
qui en eſt Lieutenant de
Roy , ainſi qu'avec le Major &
l'Ingenieur ,je dis l'Ingenieur,
parcequ'il y en a undans chaque
Place. On leur dit que
Mr de Vauban estoit Gouverneur
de cette Citadelle qu'il avoit
luy-mefme fait construire ,
que c'étoit le premier homme du
Monde pour les Fortifications ,
&que tout ce qu'il y avoit de
beaux Ouvrages en France de
cette nature , avoient étéfaits par
fesfoins. Ils allerent voir fon
Jardin qui eſt dans la meſme
Citadelle , & entrerent dans
des Amb. de Siam. 251
une Grotte où l'on fit moüiller
beaucoup de monde pour
les divertir. Ils virent auffi
P'Arcenal qui eſt dans le même
lieu ,& generalement tout
ce qu'ils jugerent digne de
leur curioſité , c'eſt à dire qu'ils
ne laiſſerent aucun endroit de
la Place ſans le viſiter. Le même
jour ils eurent le plaifir
d'une Chaſſe , dont ils avoient
eſté priez par Me de la Rabliere
; ils allerent juſques à la
porte de la Ville dans les Caroffes
qu'il leur avoit envoyez,
puis ils monterent à cheval.
Il y avoit auſſi quantité de
252 III. P. du Voyage
Dames à cheval fort parées
& veſtuës en Amazones , &
plus de vingt mille perfonnes.
Les chiens prirent beaucoup
de gibier , & comme la populace
en prit encore davantage
, on fut contraint de
faire ceffer la chaffe , & d'obliger
du moins autant qu'on
le pût , tout ce grand Peuple
à rentrer. M du Magiftrat
leur donnerent la Comedie
dans l'Hôtel de Ville , aprés
quoy ils pafferent dans une
grande Sale , où il y avoit un
fort beau Concert de voix , &
d'inſtrumens qui dura une
1
desAmb. de Siam. 253
heure & demie. Ils allerent
delà dans une autre Salle où
eſtoit ſervie une collation magnifique
de vingt couverts.
Les Dames ſe mirent à table,
& la beauté de Mlle de la
Rianderie , qui charma toute
l'Aflemblée , auroit eu tous
les applaudiſſemens, ſiſa douceur
n'euſt pas eu l'avantage
de les partager. L'Ambaffadeur
donna ce ſoir là pour
mot , Ie defendray mon Ouvrage
, voulant dire que M de
Vauban qui avoit fait la Citadelle
, la defendroit auffibien
que la Ville , ſi l'une &
254 III. P. du Voyage
l'autre eſtoit attaquée. L'af-
Auence du monde ſe trouva
ſi grande pour les voir fouper
, qu'il y avoit apparence
que la plus part des Dames ,
loin de pouvoir trouver place
, ne pourroient pas meſme
entrer. Cela fut cauſe que les
Ambaſſadeurs prierent qu'on
ne laiſſaſt entrer qu'elles , difant
que les hommes les pouvoient
voir dans les autres lieux
où ils alloient.
Le lendemain ils furen tconduits
dans l'Hôtel de la Monnoye
par Mr de la Rabliere.
Ils commencerent par la Fondes
Amb de Siam. 255
derie , où ils virent faire les
moûles & couler dedans l'Argent
fondu , d'où l'on tira en
leur prefence les lames pour
les Loüis d'Argent de 40 ſols,
qui furent portez au Moulin ,
où ils les virent allonger &
recuire ', & enſuite coûper les
flancs. Ils en coûperent euxmêmes
pluſieurs . De là ils allerent
dans l'ouvrerie , où
les Ouvriers Ajuſteurs limerent
ces flancs , & les rendirent
du juſte poids. Enſuite
on les mena dans le Blanchi
ment, où l'on fit rougir les
flancs puis on les mit
د
256 III. P. du Voyage
boüillir à la maniere ordinaire
pour leur rendre leur
couleur naturelle. Aprés cela
ils allerent voir la nouvelle
Machine qui met les Lettres
fur la tranche avec autant de
promptitude, que de facilité
& de propreté. Ils eurent le
plaifir d'en marquer eux -
mêmes pluſieurs, & fe rendirent
dans le Monnoyage, où
aprés qu'ils eurent veu monnoyer
pluſieurs Pieces
Maiſtre de la Monnoye remarqua
qu'ils avoient envie
de voir de plus prés comme
cela ſe faiſoit. Auſſi - tôt il
د
le
des Amb. de Siam. 257
pria le premier Ambaſſadeur
d'entrer dans la Foſſe à côté
du Monnoyeur , & de mettre
luy- même les Pieces fous
la preſſe. Il le fit , & re
garda avec plaifir ſon ouvrage
, voyant la Piece recevoir
ſon empreinte des deux côtez
en même temps . Il marqua
par un ſigne de tête qu'il
comprenoit bien la choſe.
On fit voir auſſi aux Ambaſſadeurs
comment on faifoit
les laveures, & de quelle
maniere on retrouvoit l'Argent
qu'ils avoient remarqué
eſtre dans les fables des moû
Y
A
258 111. P. du Voyage
les , & qu'ils avoient veu ſe
répandre quand on avoit
jetté la Fonte dans ces moûles.
Ils furent furpris d'apprendre
que cét Argent-là
qui eft imperceptible, ſe retrouvoit
par le moyen du vif
Argent , ou Mercure . On
voulut les conduire dans l'ef
ſayerie & dans la Chambre
de la Délivrance ; mais le
temps manquoit , & on avoit
encore beaucoup de choſes à
leur faire voir ailleurs . Се-
pendant on s'apperçût qu'on
ne les tiroit de tous ces Travaux
qu'avec peine , parce
des Amb . de Siam . 159
qu'ils ne pouvoient ſe laffer
d'admirer toutes ces diverſes
machines , principalement
celles du Moulin & du Monnoyage.
Ils manioient les
Coûpoirs & les Rouleaux,
ainſi que les autres uſtenciles,
&en admiroient l'invention.
Enfin ils firent beaucoup de
remerciemens au Maîtrede la
Monnoye , & luy dirent que
l'on ne pouvoit eſtre plus
content qu'ils eftoient , &
qu'ils auroient bien voulu
avoir plus de temps pour
viſiter plus exactement tous
leurs Travaux. Ils deman-
Y ij
60. III. P. du Voyage
derent, ſi l'on n'auroit pas plûtôt
fait de jetter nos Efpeces en
moûle , comme ils faisoient les
leurs , parce que cela faciliteroit
beaucoup le travailerépargneroit
bien du monde & de la dépense .
Le Maiſtre de la Monnoye
répondit , que la Monnoyejettée
en moûle n'est jamais fi belle
que la nôtre ; &qu'à l'égard dia
grand embarras &de la grande
on ſouhaitoit plutôt
l'augmenter que de la diminuër,
pouréviter les Faux- monnoyeurs
qui font fort embaraffez quand
ils font obligez d'avoir tant de
machines. Ils virent tout
dépense ,
des Amb. de Siam. 261
د
cela en moins d'une heure
& demie le tout ayant
eſté tenu tout preſt. En entrant
& en fortant de l'Hôtel
des Monnoyes , ils regarderent
avec furpriſe le grand
Bâtiment que Sa Majefté a
fait faire pour fabriquer la
Monnoye de Flandre. S'il
eût eſté achevé , leur étonnement
eût eſté plus grand , le
deſſein en eſtant tres - beau ;
mais il n'y en a que la moitie
de bâty.
Au fortir de la monnoye,
ils allerent à l'Hôpital Comteſſe
, où ils virent des Reli262
III. P. du Voyage
gieuſes ( toutes Filles de qualité
) qui ont ſoin des malades
& des Bleffez de la Garniſon.
Leur zele les édifia beaucoup,
& leur Eglife leur parut extrémement
belle. Elles leur
firent preſent de quelques
Bouquets de leurs ouvrages,
qu'ils trouverent trés - bien
travaillez , & dont ils les remercierent
avec toute l'honnefteté
poſſible.
M Doleac qui commandoit
la Gendarmerie leur envoya
dire qu'il la feroit monter à
cheval. Ils eurent du chagrin
d'eſtre obligez de fe conten
desAmb. de Siam. 263
ter de l'avoir veuë à leur arrivée
; mais le reſte de leur
aprés- dînée devoit eſtre employée
à voir la Place, les Arcenaux
& les Magaſins. Ils
avoient eſté ſurpris de la
beauté de cette Gendarmerie
auſſi nombreuſe que leſte.
Elle estoit composée des Gendarmes
Ecoffois, de ceux de Bourgogne
& de Flandre , des Gendarmes
Anglois , des Gendarmes
& Chevaux-Legers de la Reine,
des Gendarmes &Chevaux-
Legers de Monseigneur le Dauphin
, & des Gendarmes d'Anjou.
Les Ambaſſadeuts firent
264 III . P. du Voyage
ce jour-là le tour de la Place,
qu'ils trouverent d'une grande
beauté. Ils viſiterent auffi
les Arcenaux & les Magaſins,
& furent furpris de les voir
ſi propres & d'y trouver tout
en fi bon ordre. On leur dit
que c'eſtoit par les foins de Mr
du Mets , l'un des plus braves
Officiers que le Roy ait dansſes
Troupes , & qui entend parfaitement
l' Artillerie. Ils dirent
qu'ils en avoient oüy parler fi
avantageusement en tant d'endroits
, qu'ils auroient bien foubaité
de le voir. En rentrant
ils allerent aux Jeſuites , où
tous
des Amb. de Siam. 265
tous les Peres les receurent.
Aprés qu'ils eurent viſité une
partie de leur Maiſon , on
leur fit voir un moulin à eau
qui peut eſtre mis au nombre
des chofes les plus extraordinaires
, puiſque ſans que
perſonne agiffe, il entonne le
bled, meut & fait tout le refte
que nous voyons dans les
Moulins , lorſque les hommes
s'en meflent. Ils demanderent
le Plan de ce moulin , & on
les fatisfit là-deſſus , ils furent
enfuite conduits dans une
grande Sale , où ils trouverent
une magnifique Collation. Ils
Z
226 III. P. du Voyage
dirent à ces Peres , qu'il n'appartenoit
qu'à eux de ſe diftinguer
en tout , & qu'ils ne manqueroient
pas de rendre compte
au Roy de Siam du bon accueil
qu'ils avoient reçu de leur Compagnie
dans tous les endroits où
ils les avoient trouvez établis.
Ils donnerent ce ſoir là pour
mot , point d'amis , ny d'ennemis
que les fiens , & allerent
ſouper chez M de la Rabliere
, qui les avoit invités. Ce
Repas fut d'une tres--grande
magnificence , & accompagné
d'une Simphonie , compoſée
d'un fort grand nom
des Amb. de Siam. 267
bre d'Inſtrumens , on y but
les Santés de l'AlianceRoyale,
& l'on recommença pluſieurs
fois celle du Roy. Il y eût un
grandBal apres le ſoupé , où
Mlle Deſpiere ſe fit admirer.
On m'a aſſuré qu'elle eſt de la
force de tout ce qu'il y a de
perſonnes en France qui dancent
le mieux. Les Ambaſſa .
deurs ne s'en retournerent
qu'aprés minuit. Ce ne fut
pas fans avoir fait de grands
remerciemens à de la Rabliere,
non ſeulement du regale
qu'il leur venoit de donner ,
Zij
268 III. P. du Voyage
mais encore de fes manieres
honneſtes . Le maiſtre de la
Monnoye les vint ſaluër le lendemain.
Ils le reconurent auffitoft
, & le receurent d'une maniere
tres - obligeante. Ils dînerent
cejour-là de fort bonne
heure , & fortirent de la
Ville de la maniere qu'ils y
eſtoient entrés , ils parlerent
beaucoup de m' de la Rabliere
pendant le chemin , & dirent
qu'on pouvoit appeller Lille , la
Reyne de Flandre , comme Paris
la Reyne de France , & recommençant
continuellement à
parler des grandeurs du Roy,
des Amb. de Siam. 269
ils dirent que rien n'en approchoit
, & que ce qui en parois
foitsouffroit la veuë , mais non
pas l'expreffion.
ils allerent coucher à
Lifle , qui eſt ſur la Riviere de
Deulle , dont l'eau remplit ſes
doubles foffez qu'on a diftinguez
de demy-lunes. La Ville
eft fort grande & a des Eglifes
magnifiques. Baudoüin V.
dit de Lifle , Comte de Flandre
y fonda la Collegiale de
S. Pierre . C'eſt la plus confiderable
. Lifle , Capitale de la
Flandre nommée Gallicane ,
fut entourée deMurailles par
le meſme Baudoüin V. en
1046. Philippes le Hardy y
établit une Chambre des
X iij
246 II P. du Voyage
Comtes en 1385. Le Roy la foûmit
en 1667. & comme elle eſt
reftée à la France par la Paix
d'Aix la Chapelle en 1668, Sa
Majesté y a fait élever une
forte Citadelle flanquée de
cinq grands BaſtionsRoyaux.
Apeine les Ambaſſadeurs furent-
ils fortis de Menin, qu'ils
commencerent à voir le Peuple
de Lifle qui rempliſſoit la
Campagne. A une lieuë de la
Place, ils trouverent un fort
grand nombre de Caroffes &
de Chevaux , tant de la Nobleſſe
de la Ville , que decelle
des environs .On avoitran
des Amb . de Siam. 247
gélaGendarmerie en bataille,
elle eſtoit fort leſte , & commandée
par Me Doleac qui
eſtoit à la teſte , & qui falia
les Ambaſſadeurs ainſi que
tous les Officiers ; chacun
d'eux avoit l'épée à la main.
Mde la Rabliere Comman--
dant , les reçût hors la Ville ,
&leur preſenta Mts du Magiftrat
qui leur témoignerent
la joye qu'ils avoient de les
recevoir ,& d'executer l'ordre
du Roy. Ces premiers
complimens eſtant finis , ils
entrerent dans la Ville , où la
foule du Peuple eſtoit fi gran-
X iiij
248 III. P. du Voyage
de , que les Ambaſſadeurs di
rent qu'ils croyoient eftre encore au
jour de leur Entrée à Paris. Aprés
avoir paſſé dans pluſieurs
grandes&belles ruës bordées
de Troupes , ils retrouverent
la Gendarmerie en bataille
dans la place. M² de la Rabliere
les alla voir peu de
temps aprés leur arrivée , &
leur demanda le Mot. Ils
ſçavoient que Me le Maref
chal de Humieres , Gouverneur
de Lifle , commandoit
les Armées du Roy , & eftoit
grand Maître de l'Artillerie ,
c'eſt pourquoy ils donnerent,
des Anb. de Siam. 249
quand le Soleil menace , le Tonnere
gronde. Il y eut beaucoup
de monde à les voir fouper ,
&fur tout quantité de Dames,
il s'en trouva un grand nombre
de fort belles. Le lendemain
M de la Rabliere donna
ordre qu'on amenaft des
Caroſſes à la porte du lieu où
ils eftoient logez , & les conduiſit
à la Citadelle. Ils y furent
receus au bruit du Canon
, comme ils l'avoient eſté
le jour precedent au bruit de
celuy de la Ville. L'Infanterie
eſtoit en bataille. Ils monterent
fur les Remparts , & en
250 III P duVoyage
firent le tour , avec M Morion
qui en eſt Lieutenant de
Roy , ainſi qu'avec le Major &
l'Ingenieur ,je dis l'Ingenieur,
parcequ'il y en a undans chaque
Place. On leur dit que
Mr de Vauban estoit Gouverneur
de cette Citadelle qu'il avoit
luy-mefme fait construire ,
que c'étoit le premier homme du
Monde pour les Fortifications ,
&que tout ce qu'il y avoit de
beaux Ouvrages en France de
cette nature , avoient étéfaits par
fesfoins. Ils allerent voir fon
Jardin qui eſt dans la meſme
Citadelle , & entrerent dans
des Amb. de Siam. 251
une Grotte où l'on fit moüiller
beaucoup de monde pour
les divertir. Ils virent auffi
P'Arcenal qui eſt dans le même
lieu ,& generalement tout
ce qu'ils jugerent digne de
leur curioſité , c'eſt à dire qu'ils
ne laiſſerent aucun endroit de
la Place ſans le viſiter. Le même
jour ils eurent le plaifir
d'une Chaſſe , dont ils avoient
eſté priez par Me de la Rabliere
; ils allerent juſques à la
porte de la Ville dans les Caroffes
qu'il leur avoit envoyez,
puis ils monterent à cheval.
Il y avoit auſſi quantité de
252 III. P. du Voyage
Dames à cheval fort parées
& veſtuës en Amazones , &
plus de vingt mille perfonnes.
Les chiens prirent beaucoup
de gibier , & comme la populace
en prit encore davantage
, on fut contraint de
faire ceffer la chaffe , & d'obliger
du moins autant qu'on
le pût , tout ce grand Peuple
à rentrer. M du Magiftrat
leur donnerent la Comedie
dans l'Hôtel de Ville , aprés
quoy ils pafferent dans une
grande Sale , où il y avoit un
fort beau Concert de voix , &
d'inſtrumens qui dura une
1
desAmb. de Siam. 253
heure & demie. Ils allerent
delà dans une autre Salle où
eſtoit ſervie une collation magnifique
de vingt couverts.
Les Dames ſe mirent à table,
& la beauté de Mlle de la
Rianderie , qui charma toute
l'Aflemblée , auroit eu tous
les applaudiſſemens, ſiſa douceur
n'euſt pas eu l'avantage
de les partager. L'Ambaffadeur
donna ce ſoir là pour
mot , Ie defendray mon Ouvrage
, voulant dire que M de
Vauban qui avoit fait la Citadelle
, la defendroit auffibien
que la Ville , ſi l'une &
254 III. P. du Voyage
l'autre eſtoit attaquée. L'af-
Auence du monde ſe trouva
ſi grande pour les voir fouper
, qu'il y avoit apparence
que la plus part des Dames ,
loin de pouvoir trouver place
, ne pourroient pas meſme
entrer. Cela fut cauſe que les
Ambaſſadeurs prierent qu'on
ne laiſſaſt entrer qu'elles , difant
que les hommes les pouvoient
voir dans les autres lieux
où ils alloient.
Le lendemain ils furen tconduits
dans l'Hôtel de la Monnoye
par Mr de la Rabliere.
Ils commencerent par la Fondes
Amb de Siam. 255
derie , où ils virent faire les
moûles & couler dedans l'Argent
fondu , d'où l'on tira en
leur prefence les lames pour
les Loüis d'Argent de 40 ſols,
qui furent portez au Moulin ,
où ils les virent allonger &
recuire ', & enſuite coûper les
flancs. Ils en coûperent euxmêmes
pluſieurs . De là ils allerent
dans l'ouvrerie , où
les Ouvriers Ajuſteurs limerent
ces flancs , & les rendirent
du juſte poids. Enſuite
on les mena dans le Blanchi
ment, où l'on fit rougir les
flancs puis on les mit
د
256 III. P. du Voyage
boüillir à la maniere ordinaire
pour leur rendre leur
couleur naturelle. Aprés cela
ils allerent voir la nouvelle
Machine qui met les Lettres
fur la tranche avec autant de
promptitude, que de facilité
& de propreté. Ils eurent le
plaifir d'en marquer eux -
mêmes pluſieurs, & fe rendirent
dans le Monnoyage, où
aprés qu'ils eurent veu monnoyer
pluſieurs Pieces
Maiſtre de la Monnoye remarqua
qu'ils avoient envie
de voir de plus prés comme
cela ſe faiſoit. Auſſi - tôt il
د
le
des Amb. de Siam. 257
pria le premier Ambaſſadeur
d'entrer dans la Foſſe à côté
du Monnoyeur , & de mettre
luy- même les Pieces fous
la preſſe. Il le fit , & re
garda avec plaifir ſon ouvrage
, voyant la Piece recevoir
ſon empreinte des deux côtez
en même temps . Il marqua
par un ſigne de tête qu'il
comprenoit bien la choſe.
On fit voir auſſi aux Ambaſſadeurs
comment on faifoit
les laveures, & de quelle
maniere on retrouvoit l'Argent
qu'ils avoient remarqué
eſtre dans les fables des moû
Y
A
258 111. P. du Voyage
les , & qu'ils avoient veu ſe
répandre quand on avoit
jetté la Fonte dans ces moûles.
Ils furent furpris d'apprendre
que cét Argent-là
qui eft imperceptible, ſe retrouvoit
par le moyen du vif
Argent , ou Mercure . On
voulut les conduire dans l'ef
ſayerie & dans la Chambre
de la Délivrance ; mais le
temps manquoit , & on avoit
encore beaucoup de choſes à
leur faire voir ailleurs . Се-
pendant on s'apperçût qu'on
ne les tiroit de tous ces Travaux
qu'avec peine , parce
des Amb . de Siam . 159
qu'ils ne pouvoient ſe laffer
d'admirer toutes ces diverſes
machines , principalement
celles du Moulin & du Monnoyage.
Ils manioient les
Coûpoirs & les Rouleaux,
ainſi que les autres uſtenciles,
&en admiroient l'invention.
Enfin ils firent beaucoup de
remerciemens au Maîtrede la
Monnoye , & luy dirent que
l'on ne pouvoit eſtre plus
content qu'ils eftoient , &
qu'ils auroient bien voulu
avoir plus de temps pour
viſiter plus exactement tous
leurs Travaux. Ils deman-
Y ij
60. III. P. du Voyage
derent, ſi l'on n'auroit pas plûtôt
fait de jetter nos Efpeces en
moûle , comme ils faisoient les
leurs , parce que cela faciliteroit
beaucoup le travailerépargneroit
bien du monde & de la dépense .
Le Maiſtre de la Monnoye
répondit , que la Monnoyejettée
en moûle n'est jamais fi belle
que la nôtre ; &qu'à l'égard dia
grand embarras &de la grande
on ſouhaitoit plutôt
l'augmenter que de la diminuër,
pouréviter les Faux- monnoyeurs
qui font fort embaraffez quand
ils font obligez d'avoir tant de
machines. Ils virent tout
dépense ,
des Amb. de Siam. 261
د
cela en moins d'une heure
& demie le tout ayant
eſté tenu tout preſt. En entrant
& en fortant de l'Hôtel
des Monnoyes , ils regarderent
avec furpriſe le grand
Bâtiment que Sa Majefté a
fait faire pour fabriquer la
Monnoye de Flandre. S'il
eût eſté achevé , leur étonnement
eût eſté plus grand , le
deſſein en eſtant tres - beau ;
mais il n'y en a que la moitie
de bâty.
Au fortir de la monnoye,
ils allerent à l'Hôpital Comteſſe
, où ils virent des Reli262
III. P. du Voyage
gieuſes ( toutes Filles de qualité
) qui ont ſoin des malades
& des Bleffez de la Garniſon.
Leur zele les édifia beaucoup,
& leur Eglife leur parut extrémement
belle. Elles leur
firent preſent de quelques
Bouquets de leurs ouvrages,
qu'ils trouverent trés - bien
travaillez , & dont ils les remercierent
avec toute l'honnefteté
poſſible.
M Doleac qui commandoit
la Gendarmerie leur envoya
dire qu'il la feroit monter à
cheval. Ils eurent du chagrin
d'eſtre obligez de fe conten
desAmb. de Siam. 263
ter de l'avoir veuë à leur arrivée
; mais le reſte de leur
aprés- dînée devoit eſtre employée
à voir la Place, les Arcenaux
& les Magaſins. Ils
avoient eſté ſurpris de la
beauté de cette Gendarmerie
auſſi nombreuſe que leſte.
Elle estoit composée des Gendarmes
Ecoffois, de ceux de Bourgogne
& de Flandre , des Gendarmes
Anglois , des Gendarmes
& Chevaux-Legers de la Reine,
des Gendarmes &Chevaux-
Legers de Monseigneur le Dauphin
, & des Gendarmes d'Anjou.
Les Ambaſſadeuts firent
264 III . P. du Voyage
ce jour-là le tour de la Place,
qu'ils trouverent d'une grande
beauté. Ils viſiterent auffi
les Arcenaux & les Magaſins,
& furent furpris de les voir
ſi propres & d'y trouver tout
en fi bon ordre. On leur dit
que c'eſtoit par les foins de Mr
du Mets , l'un des plus braves
Officiers que le Roy ait dansſes
Troupes , & qui entend parfaitement
l' Artillerie. Ils dirent
qu'ils en avoient oüy parler fi
avantageusement en tant d'endroits
, qu'ils auroient bien foubaité
de le voir. En rentrant
ils allerent aux Jeſuites , où
tous
des Amb. de Siam. 265
tous les Peres les receurent.
Aprés qu'ils eurent viſité une
partie de leur Maiſon , on
leur fit voir un moulin à eau
qui peut eſtre mis au nombre
des chofes les plus extraordinaires
, puiſque ſans que
perſonne agiffe, il entonne le
bled, meut & fait tout le refte
que nous voyons dans les
Moulins , lorſque les hommes
s'en meflent. Ils demanderent
le Plan de ce moulin , & on
les fatisfit là-deſſus , ils furent
enfuite conduits dans une
grande Sale , où ils trouverent
une magnifique Collation. Ils
Z
226 III. P. du Voyage
dirent à ces Peres , qu'il n'appartenoit
qu'à eux de ſe diftinguer
en tout , & qu'ils ne manqueroient
pas de rendre compte
au Roy de Siam du bon accueil
qu'ils avoient reçu de leur Compagnie
dans tous les endroits où
ils les avoient trouvez établis.
Ils donnerent ce ſoir là pour
mot , point d'amis , ny d'ennemis
que les fiens , & allerent
ſouper chez M de la Rabliere
, qui les avoit invités. Ce
Repas fut d'une tres--grande
magnificence , & accompagné
d'une Simphonie , compoſée
d'un fort grand nom
des Amb. de Siam. 267
bre d'Inſtrumens , on y but
les Santés de l'AlianceRoyale,
& l'on recommença pluſieurs
fois celle du Roy. Il y eût un
grandBal apres le ſoupé , où
Mlle Deſpiere ſe fit admirer.
On m'a aſſuré qu'elle eſt de la
force de tout ce qu'il y a de
perſonnes en France qui dancent
le mieux. Les Ambaſſa .
deurs ne s'en retournerent
qu'aprés minuit. Ce ne fut
pas fans avoir fait de grands
remerciemens à de la Rabliere,
non ſeulement du regale
qu'il leur venoit de donner ,
Zij
268 III. P. du Voyage
mais encore de fes manieres
honneſtes . Le maiſtre de la
Monnoye les vint ſaluër le lendemain.
Ils le reconurent auffitoft
, & le receurent d'une maniere
tres - obligeante. Ils dînerent
cejour-là de fort bonne
heure , & fortirent de la
Ville de la maniere qu'ils y
eſtoient entrés , ils parlerent
beaucoup de m' de la Rabliere
pendant le chemin , & dirent
qu'on pouvoit appeller Lille , la
Reyne de Flandre , comme Paris
la Reyne de France , & recommençant
continuellement à
parler des grandeurs du Roy,
des Amb. de Siam. 269
ils dirent que rien n'en approchoit
, & que ce qui en parois
foitsouffroit la veuë , mais non
pas l'expreffion.
Fermer
Résumé : Lille. [titre d'après la table]
Le 3 novembre, les ambassadeurs séjournèrent à Lille, une ville située sur la rivière Deûle, célèbre pour ses eaux remplissant ses doubles fossés en forme de demi-lunes. Lille est une grande ville avec des églises magnifiques. Baudouin V de Lille, Comte de Flandre, y fonda la collégiale de Saint-Pierre. Lille, capitale de la Flandre gallicane, fut entourée de murailles par Baudouin V en 1046. Philippe le Hardy y établit une Chambre des Comtes en 1385. Le roi la soumit en 1667 et, selon la Paix d'Aix-la-Chapelle en 1668, elle resta à la France. Sa Majesté y fit construire une citadelle flanquée de cinq grands bastions royaux. À leur arrivée, les ambassadeurs furent accueillis par une foule nombreuse et une gendarmerie commandée par M. Doleac. M. de la Rablière, commandant, les reçut et leur présenta les membres du magistrat. Ils entrèrent ensuite dans la ville, où la foule était si dense qu'ils crurent revivre leur entrée à Paris. Après avoir traversé plusieurs rues bordées de troupes, ils retrouvèrent la gendarmerie en bataille sur la place. Le lendemain, M. de la Rablière les conduisit à la citadelle, où ils furent reçus au bruit du canon. Ils visitèrent les remparts avec M. Morion, lieutenant du roi, et l'ingénieur. On leur expliqua que M. de Vauban était le gouverneur de cette citadelle, qu'il avait lui-même construite, et qu'il était réputé pour ses fortifications. Ils visitèrent également le jardin, une grotte, et l'arsenal. Dans l'après-midi, ils participèrent à une chasse et assistèrent à une comédie suivie d'un concert et d'une collation magnifique à l'hôtel de ville. Les ambassadeurs furent ensuite conduits à l'hôtel de la Monnoye, où ils virent la fabrication des monnaies, de la fonte des moules à la mise en circulation des pièces. Ils admirèrent les machines et les processus de fabrication. Ils exprimèrent leur admiration et leur souhait de voir plus de détails, mais le temps manquait. Ils visitèrent également l'hôpital Comtesse, où des religieuses soignaient les malades et les blessés. Elles leur offrirent des bouquets de leurs ouvrages. M. Doleac leur envoya un message pour leur montrer la gendarmerie, mais ils durent décliner en raison de leur emploi du temps chargé. Les ambassadeurs firent le tour de la place, visitèrent les arsenaux et les magasins, et furent impressionnés par leur organisation. Ils se rendirent ensuite chez les Jésuites, où ils virent un moulin à eau remarquable. Ils furent invités à une collation et exprimèrent leur gratitude pour l'accueil reçu. Le soir, ils souperèrent chez M. de la Rablière, où un grand bal fut organisé. Ils ne quittèrent la ville que le lendemain, après avoir dîné de bonne heure, en parlant des grandeurs du roi et des beautés de Lille.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 189-214
Tout ce qui s'est passé au Seminaire des Missions Etrangeres, le jour que les Ambassadeurs y ont esté regalez, avec les cinq Harangues qui leur ont esté faites dans ce Seminaire. [titre d'après la table]
Début :
Les Ambassadeurs ayant témoigné plusieurs fois à Mr l'Abbé [...]
Mots clefs :
Séminaire des Missions étrangères, Ambassadeurs, Harangues, Séminaire, Roi de Siam, Admirer, Vrai dieu, Compliments, Joie, Personnes, Monde, Langue, Artus de Lionne, Abbé, Compliment, Hébreu, Hommes, Maison, Devoir, Mérite
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Tout ce qui s'est passé au Seminaire des Missions Etrangeres, le jour que les Ambassadeurs y ont esté regalez, avec les cinq Harangues qui leur ont esté faites dans ce Seminaire. [titre d'après la table]
Les Ambaſſadeurs ayant
témoigné pluſieurs fois à M
l'Abbé de Lionne , & à r
de Brifacier, Superieur du Seminaire
des miſſions Eftrangeres
, le deſir qu'ils avoient
depuis longtemps de leur
rendre viſite dans leur mаі
fon, en fixerent enfin le jour
190 IV. P. du Voyage
au 10. Decembre . Comme le
premier Ambaſſadeur eſtoit
allé ce jour là ſeul avec M
Torf à Versailles , pour conferer
avec Mle Marquis de
Seignelay, on alla fur les trois
heures aprés midy, propoſer
aux deux autres de venir voir
la Maiſon des Incurables. Ils
répondirent ſans hefiter qu'ils
ne vouloient point ſe partager ce
jour-là , qu'ils ne fortiroient que
pour aller au Seminaire, o que
s'ils avoient ſuivy leur inclination
, ils ſe ſeroient acquittez
beaucoup pluſtoſt de ce devoir .
Si-tôt qu'on apprit qu'ils ardes
Amb . de Siam. 191
rivoient , on alla les recevoir
à la defcente de leur Carroffes
, & on les conduiſit dans
un lieu où M l'Abbé de
Choiſi leur preſenta du Thé
dans les petits Vaſes d'or &
d'argent , que M Conſtance
luy a donnez à Siam , & fit
brûler du bois d'Aquila qui
parfuma l'air enun moment.
Il eſtoit fix heures lorſque le
Premier Ambaſſadeur revint
de Verſailles ; il les trouva
en converſation avec M'PEvêque
Duc de Laon , qu'ils
avoient veu à la Fére où , ce
Prelat estoit allé exprés pour
192 IV.P.du Voyage
les ſaluer au retour de leur
Voyage deFlandre.M leMarquis
de Coeuvres ſon Frere,
qu'ils ſçavoient eſtre le beaufrere
deM l'Abbé deLionne,
eſtoit auſſi avec eux, ainſi que
-M¹ d'Aligre, Ms lesAbbez le
Pelletier & de Neſmond , les
Peres Couplet & Spinola Jefuîtes
, &quelques autres perſonnes
de merite que l'on
avoit eu ſoin d'inviter.
La converſation ayant eſté
interrompuë, il ſe fit d'abord
un peu de filence , & M² de
Brifacier accompagné des
Eccleſiaſtiques de fa maiſon,
prit
des Amb. de Siam. 193
prit cet intervalle pour faire
un compliment fort court ,
qui prepara l'eſprit des Ambaſſadeurs
à en entendre quatre
autres en diverſesLangues.
Voicy les termes de ce com
pliment.
MESSEIGNEVRS,
Vn meriteauſſi univerſel & auſſi
univerſellement reconnu que levôtre,
devroit estre publié en toutes for
tes de Langues , & nous souhaiterions
pouvoir aſſembler icy les differentes
Nations de l'Europe ,pour honorer
par leur bouche vôtre Grand
Roy dans vos Excellences , de mème
que ce puiſſant Prince a honoré
R
194 IV. P. duVoyage
à Siampar la deputation des divers
Peuples de l'Orient nôtre Incompaparable
Monarque dans la personne
defon Ambassadeur extraordinaire.
Mais fansformerde vains deſirs &
Sans rien emprunter des Royaumes
étrangers , fouffrez, Meffeigneurs ,
que plusieurs Prestres de cette Maifon
, qui vous vont complimenter
aprés moy ,se partagent entre eux
pour lover en plus d'une maniere
les talents& la conduiteque tout le
monde admire en vous , &qu'ils employent
ce que l'Hebreu a desçavant,
ce que leGrec a de poly , ce que le Latin
a de grave , & ce que le Siamois
doit avoir d'agréable à vôtre égard,
pour rendre Séparement & diverſement
à vos Eminentes qualitezles
profonds refpects qui leur font dûs ,
pour repondre à l'honneur de vôdes
Amb. de Siam. 195
tre visite , & aux marques de vos
bontez par les témoignages finceres
d'une estime & d'une reconnoiſſance
éternelle.
Ils furent enſuite compli
mentez en Hebreu au nom
des Penſionnaires du Seminaire
, & à la fin de chaque
compliment , on liſoit la traduction
Siamoiſe qui en a
voit eſté faite , partie par le
ſieur Antoine Pinto , Acolyte
du Seminaire de Siam , & partie
par le ſieur Gervaiſe , l'un
des Ecclefiaftiques François ,
que feu Me l'Eveſque d'Heliopolis
avoit menez avec luy
Rij
196 IV. P. du Voyage
dans fon dernier voyage aux
Indes. Voicy la traduction
de ce compliment Hebreu
en nôtre Langue.
MESSEIGNEVRS ,
Cette maison reçoit aujourd'huy un
honneur qu'elle n'eût jamais ofé efperer.
Elle est établie pour envoyer
des hommes Apostoliques dans les
Royaumes les plus éloignez, & c'est
ce qu'elle a toûjours fait depuis fon
établiſſement. Mais qu'elle dût recevoirjamais
trois Illuftres Ambaffadeurs
venus des extremitez de la
terre , c'est ce qu'elle apeine à croire ,
quand même elle le voit. Dans l'excez
delajoye qui la transporte , elle.
ne peut , Meſſeigneurs , que vous
des Amb. de Siam. 197
:
conjurer d'être tres-perfuadez de ſa
reconnoiſſance respectueuse , & de
Pardeur continuelle qu'elle a à prier
Le Dieu du Ciel & de la Terre , qu'il
ajoûte aux biens dont il a déja comblé
vos Excellences la parfaite connoiſſance
de celuy qui les leur afaits .
L'Hebreu fut ſuivy du
Grec , & on leur fit ce troifiéme
compliment au nom de
ceux qu'on éleve dans cette
Maiſon pour les Miſſions étrangeres
. Voicy comme il a
eſté rendu en nôtre Langue,
MESSEIGNEURS,
Entre toutes les Perſonnes qui de-
Riij
198 IV. P. du Voyage
meurent dans cetteMaison que vous
avezbien voulu honorer aujourd'hui
devotre prefence, nous croyons que
nul n'a reſſenti plus de joye quenous
qui y sommes pour nous rendre dignes
depoffer dans votre Païs,quand
nos Supericurs voudrontbien nous y
envoyer. Ce qui nousy porte , c'est le
defir de procurer au Royaume de
Siam qui a toutes les autres richeßes,
daseule qui luy manque , &fans laquelle
toutes les autres luy seroient
inutiles , c'est la connoiffance & l'aour
du vray Dieu, Createur du Ciel
& de la Terre ; & rien ne pourroit
nous donner plus de joye & d'efpevance
de réüſſir dans ce deffein que
toutes ces excellentes qualitez que
la France admire en vos perſonnes.
Cette douceur & cette affabilité que
Vous aveztémoignée envers tout le
des Amb. de Siam. 199
monde, ne nous laiſſe pas lieu de douter
que les Peuples de Siam ne reçoi
ventfavorablement ceux qui confacreront
leur vie & leurs travaux
pour leur porter les lumieres de l'Evangile
de I. C. & cette merveilleuſe
penetration d'esprit que vous
avez faitparoître en toutes fortes de
rencontres nous fait concevoir la facilité
, avec laquelle ces mêmes Peuplesse
laiſſeront perfuader des veritez
que nous deprons leur enfeigner.
Votre équité , vôtre modération
, vôtreſageſſe , &toutes vos autres
vertus jointes à celles- cy , nous
rempliſſent de veneration pour vos
Excellentces , aussi bien que de joye
en nous mêmes ; & nous portent
avec encore plus d'ardeur à demander
inceffamment au vray Dieu tout
puiſſant,&infinimentbon, de vous
>
Rimj
200 IV P. du Voyage
conferver toûjoursdans uneparfaite
Santé, de vous accorder un heureux
retour dans votre Patrie ,& la joye
de retrouver'le Roy de Siam comblé
d'un nouvel excés de gloire. Mais
fur tout, nous ne ceſſerons jamais de
demander à ce Dieu éternel , & qui
diſpoſe des coeurs des hommes comme
il luy plaiſt , qu'il vousfaffe la grace
dele connoître&de l'aimer ,&d'étre
éternellement comblez de joye
avec luy.
Aprés cela , ils furent com
plimentez en Latin au nom
des Eccleſiaſtiques du Seminaire
qui doivent partir avant
les Ambaſſadeurs. Comme la
Langue Latine eſt entenduë
preſque de tout le monde,j'ay
des Amb. de Siam. 201
crû devoir mettre ce compli
compil
ment tel qu'il a eſté pronon
cé.
Viex hâcdomoquam nuncveftrâ
preſentiâfummoperè illuf
tratis, Viri Excellentiffimi, Siamum
vobiscum profecturi sunt , eandemquè
Claffem , vel fortè etiam eandemNavim
confcenfuri, precipuam
fibi hodiè , tùm erga Excellentias
veftras Reverentiam , tum pre cateris
latitiam exhibendam effe ar
bitrantur. Habent etenim in hodierno
, quo nos afficitis , honore , velut
pignus quoddam future veftra in
ipsos benignitatis : dulciffima converfationis
in via : fortiffime tuitionis
in Patria : ubique benevolentia
fingularis. Latantur autem
202 IV. P. du Voyage
maximè , cum mente pertractant,
jam-jamquepreripiunt, quam egregia,
quàm grandia de vobis vel invitis
, in Regno Siamensi poterunt
nuntiare ; palàm nempè faciendo
meritis extollendo laudibus quicquid
alioquin veftra modeftia reticuiffet
: fummam , quam apud nos
oftendiftis , ingenj magnitudinem,
-aquabilitatem animi, in tuendo Siamenfi
nomine dignitatem : ut fuiftis
in tractandis negotijs folertes ,
in extricandis difficultatibus dexteri,
in folvendis quæftionibus prudentes,
in reſponſis mille, velferid,
vel jocosè dandis , prout res poftulabat,
femperparatiffimi : ut noftis
denique vivere cum Optimatibus
comitèr , cum Plebeijs humaniter,
cum Regijs Ministris ſapienter, cum
Principibus dignè & magnifice, &
desAmb. de Siam. 203
(quod omnium fummum eft | LVDOVICI
MAGNI laudem &gratiam
demereri . Ita ut duobus tantum
Gens Siamensis & Gallica jam
inter se diſtare videantur , Patriâ
fcilicet &Religione ; quarum altera,
perfædus initum inter potentiffimos
Reges, deinceps communis erit,
altera verò ( faxit Deus Optimus
Maximus ) prorsus una.
M l'Abbé de Lionne finit
en Siamois, au nom des Ouvriers
Apoftoliques qui travaillent
à Siam , & dans les
Royaumes voiſins . Voicy ce
qu'il dit en certe Langue.
Vſqu'icy, MESSEIGNEVRS,
j'ay vû avec une extrême joie,
204 IV. P. du Voyage
L'empressement extraordinaire que
toute la France a fait paroître à vous
témoigner l'estime,le refpest l'admiration
qu'elle a pour le très-Puif-
Sant Roy, votre Maître, &pour vous
en particulier , qui foûtenez icy fi
excellemment faDignité. Voicy l'unique
occasion où j'aye pû mêler ma
voix aux applaudſſemens publics,&
vous marquer quelque chose de mes
Sentimensfur cesujet. l'ofe dire qu'ils
Surpaffint ceux de tout le reſte des
hommes; &pour en convenir, vous
n'avez qu'à faire reflexion aux vaifons
fingulieres & personnelles que
j'ay de parler ainsi. Les autres connoiſſent
à la verité le Roy de Siam ,
Sur ce que la Renommée a publiéde
fes grandes qualitez ; mais quoiqu'-
elle ait dit du rang éminent qu'il
tient entre tous les Princes de l'o-
4
desAmb. de Siam. 205
1
ment ,
vient , de la richeſſe de ſes tresors .
de la penetration étonnante deſon efprit,
de la ſageſſe de ſon Gouvernede
l'application infatigable
qu'ildonne aux affaires de son Etat,
deson difcernement &de son amour
pour le veritable merite , de cette
merveilleuse ardeur qu'il a de tout
connoître & de tout sçavoir, de cette
affabilité qui , sans rien diminuer
de sa grandeur , luy apprend à se
proportionner à toutle monde, &qui
attire chez lay ce prodigieux nom.
bre d'Etrangers ; & ce qui nous touche
de plus prés , de cette bontépar
ticuliere qu'il a pour les Ministres
du Vray Dieu ; tout cela, dis-je, quelque
grand qu'il soit , n'est- il pas
encore au deſſous de ce que découvrent
dansſa perſonne Royale, tous ceux qui
ont le bonheur de l'approcher , & ce
206 IV. P. du Voyage
que j'y ay découvert tant de fois
moy- même ? Il en est ainsi à proporsion
des jugemens avantageux que
l'on a portez icy de vos Excellences.
On a admiré , par exemple , & l'on
n'oubliera jamais la juſteſſe&lasubtilité
de vos reponses ; cependant on
na souvent connu que la moindre
partie de leur beautè , elles en perdoient
beaucoup dans le paſſage d'une
langue à l'autre , & moy-méme
j'avois une espece d'indignation de
me voir dans l'impoſſibilité de leur
donner tout leur agrément & toute
Leur force. On a admiré ce fond de
politeſſe , qui vous rend capables
d'entrer (i aiſement dans les manieres
particulieres de chaque Nation,
quelques differentes que toutes les
Nations foient entre elles. On a admiré
cette prodigieuse égalité d'ame
• des Amb de Siam. 207
& cette Paix qui ne se trouble jamais
de rien ; on a admiré enfin cent
autres qualitez excellentes qui éclatent
tous les jours dans vos perſonnes
; cependant ceux qui en ont
esté touchez, ne vous ont vû que
comme en paſſant; qu'auroit- ce esté,
s'ils avoient eu le moyen de vous
confiderer plus à loiſir&deplus près ?
Les ordres du tres-Grand Roy de
Siam m'ont procure cét avantage ,
lorſqu'il a joint à tous les témoignages
de bonté qu'il m'avoit déja donnez
, celuy de ſouhaiter que je vous
accompagnaſſe en France . Vous y avez
ajouſté mille marques touchanres
de vôtre amitié , & la Nature
Seule qui inſpire à tous les hommes
la reconnoiſſance , suffiroit pour me
donner les fentimens les plus reſpectueux
pour votre Grand Prince,les
208 IV . P.du Voyage
plus tendres pour vos personnes , &
les plus Zelez pour votre Nation :
mais Dieu , dont la Providence conduit
tout avec une fageffe & une
bonte admirable, a pris foin luy-meme
de fortifier infiniment ces fentimens
dans mon coeur , en me confirmant
dans le defſſein de paſſer ma
vie avec vous, &de la consacrer à
vôtre ſervice, pour tâcher de contri
buer à vôtre bonheur eternel.
La lecture de tous ces
Complimens eftant finie , te
premier Ambaſſadeur dit ,
qu'ils estoient trés - obligez au
Seminaire des honneſtetez qu'il
leurfaifoit ; qu'ils luy donnoient
avec plaifir par leur viſite une
nouvelle marque de leur eftimes
des Amb. de Siam. 209
que le Roy leur Maistre , leur
avoit ordonné de prendre confiance
en ceux qui gouvernoient
cette Maison ; qu'ils rendroient
un compte exact à Sa Majesté,
des ſervices importans qu'ils recevoient
d'eux tous les jours depuis
leur arrivée à Paris ; qu'ils
n'avoient eſté en aucun lieuplus
volontiers que chez eux ; &que
s'ilspouvoient quelque jour dans
Ieur Pays donner à leurs Miffionnaires
des témoignages effectifs
de leur affection & de leur
reconnoiffance, ils le feroient avec
la plus grande joye du monde.
Apeine eut-il ceffé de par-
S
210 IV. P. du Voyage
/
ler, qu'on vint avertir que la
Table eſtoit ſervie . C'eſtoit
uneTable ovale à vingt couverts,
placez dans un Refectoire
qui estoit fort éclairé
de bougies. Le Repas fut un
Ambigu , où il y eut , pour
marque de distinction
double Service devant les
,
un
Ambaſſadeurs , & où l'abondance,
la delicateffe &la propreté
parurent également par
tout. La dépenſe en fut faite
par une Perſonne de pieté,
qui ayant appris l'honneur
que les Ambaſſadeurs vouloient
faire au Seminaire de
des Amb. de Siam . 211
le vifiter , & l'embarras où ſe
trouvoit le Superieur fur la
maniere de les recevoir ( parcequ'il
ne croyoit pas que
ſelon leurs idées il convinſt à
l'humilité de ſa profeffion,
ny à la pauvreté de ſa Maifon
, de faire un Repas qui
répondiſt à la grandeur de
leur caractere , & au merite
de leurs perſonnes ) le pri
de ne ſe mettre en peine de
rien , & fe chargea genereufement
de pourvoir à tout.
Chaque Ambaſſadeur & chaque
Mandarin avoit derriere
luy un Homme appliqué u-
Sij
212 IV. P. du Voyage
niquement à le ſervir , & on
donna de ſi bons ordres pour
tout le reſte, que tout ſe paffa
fans confufion & fans bruit.
Ainſi la tranquilité qui regna
toûjours , fit affez voir qu'on
eſtoit dans une Communauté
reglée. M¹ deBrifacier qui
n'ignoroit pas combien les
Ambaſſadeurs font choquez
des dépenses que font des
Preftres , jugea qu'il eſtoit à
propos de leur declarer de
bonne foy la chofe comme
elle eſtoit , & de leur dire,
pour les prévenir, en les conduiſant
au Refectoire,que s'ils
des Amb. de Siam. 213
trouvoient dans la Collation
qu'on leur alloit faire , quelque
forte de magnificence , ils n'en
devoient pas estre ſcandalisez
comme d'un excezcondamnable
dans une Maison Eccleſiaſtique,
mais qu ils devoient pluſtoſt l'agréer
comme un effet loüable du
Zele d'une Perſonne dont il n'avoit
pas crû devoir borner la generofité
dans une occafion, où il
ne penſoit pas qu'on pûst trop
faire pour eux. Pendant que
les Maiſtres estoient àTable,
on en ſervit une autre à fix
couverts , dans un lieu tout
proche , pour les Interpretes
274 IV. P. du Voyage
& les Secretaires . Les Gens
mangerent enfuite , & avant
dix heures les Ambaſſadeurs
ſe retirerent dans leur Hoſtel
avec de grandes marques de
fatisfaction .
témoigné pluſieurs fois à M
l'Abbé de Lionne , & à r
de Brifacier, Superieur du Seminaire
des miſſions Eftrangeres
, le deſir qu'ils avoient
depuis longtemps de leur
rendre viſite dans leur mаі
fon, en fixerent enfin le jour
190 IV. P. du Voyage
au 10. Decembre . Comme le
premier Ambaſſadeur eſtoit
allé ce jour là ſeul avec M
Torf à Versailles , pour conferer
avec Mle Marquis de
Seignelay, on alla fur les trois
heures aprés midy, propoſer
aux deux autres de venir voir
la Maiſon des Incurables. Ils
répondirent ſans hefiter qu'ils
ne vouloient point ſe partager ce
jour-là , qu'ils ne fortiroient que
pour aller au Seminaire, o que
s'ils avoient ſuivy leur inclination
, ils ſe ſeroient acquittez
beaucoup pluſtoſt de ce devoir .
Si-tôt qu'on apprit qu'ils ardes
Amb . de Siam. 191
rivoient , on alla les recevoir
à la defcente de leur Carroffes
, & on les conduiſit dans
un lieu où M l'Abbé de
Choiſi leur preſenta du Thé
dans les petits Vaſes d'or &
d'argent , que M Conſtance
luy a donnez à Siam , & fit
brûler du bois d'Aquila qui
parfuma l'air enun moment.
Il eſtoit fix heures lorſque le
Premier Ambaſſadeur revint
de Verſailles ; il les trouva
en converſation avec M'PEvêque
Duc de Laon , qu'ils
avoient veu à la Fére où , ce
Prelat estoit allé exprés pour
192 IV.P.du Voyage
les ſaluer au retour de leur
Voyage deFlandre.M leMarquis
de Coeuvres ſon Frere,
qu'ils ſçavoient eſtre le beaufrere
deM l'Abbé deLionne,
eſtoit auſſi avec eux, ainſi que
-M¹ d'Aligre, Ms lesAbbez le
Pelletier & de Neſmond , les
Peres Couplet & Spinola Jefuîtes
, &quelques autres perſonnes
de merite que l'on
avoit eu ſoin d'inviter.
La converſation ayant eſté
interrompuë, il ſe fit d'abord
un peu de filence , & M² de
Brifacier accompagné des
Eccleſiaſtiques de fa maiſon,
prit
des Amb. de Siam. 193
prit cet intervalle pour faire
un compliment fort court ,
qui prepara l'eſprit des Ambaſſadeurs
à en entendre quatre
autres en diverſesLangues.
Voicy les termes de ce com
pliment.
MESSEIGNEVRS,
Vn meriteauſſi univerſel & auſſi
univerſellement reconnu que levôtre,
devroit estre publié en toutes for
tes de Langues , & nous souhaiterions
pouvoir aſſembler icy les differentes
Nations de l'Europe ,pour honorer
par leur bouche vôtre Grand
Roy dans vos Excellences , de mème
que ce puiſſant Prince a honoré
R
194 IV. P. duVoyage
à Siampar la deputation des divers
Peuples de l'Orient nôtre Incompaparable
Monarque dans la personne
defon Ambassadeur extraordinaire.
Mais fansformerde vains deſirs &
Sans rien emprunter des Royaumes
étrangers , fouffrez, Meffeigneurs ,
que plusieurs Prestres de cette Maifon
, qui vous vont complimenter
aprés moy ,se partagent entre eux
pour lover en plus d'une maniere
les talents& la conduiteque tout le
monde admire en vous , &qu'ils employent
ce que l'Hebreu a desçavant,
ce que leGrec a de poly , ce que le Latin
a de grave , & ce que le Siamois
doit avoir d'agréable à vôtre égard,
pour rendre Séparement & diverſement
à vos Eminentes qualitezles
profonds refpects qui leur font dûs ,
pour repondre à l'honneur de vôdes
Amb. de Siam. 195
tre visite , & aux marques de vos
bontez par les témoignages finceres
d'une estime & d'une reconnoiſſance
éternelle.
Ils furent enſuite compli
mentez en Hebreu au nom
des Penſionnaires du Seminaire
, & à la fin de chaque
compliment , on liſoit la traduction
Siamoiſe qui en a
voit eſté faite , partie par le
ſieur Antoine Pinto , Acolyte
du Seminaire de Siam , & partie
par le ſieur Gervaiſe , l'un
des Ecclefiaftiques François ,
que feu Me l'Eveſque d'Heliopolis
avoit menez avec luy
Rij
196 IV. P. du Voyage
dans fon dernier voyage aux
Indes. Voicy la traduction
de ce compliment Hebreu
en nôtre Langue.
MESSEIGNEVRS ,
Cette maison reçoit aujourd'huy un
honneur qu'elle n'eût jamais ofé efperer.
Elle est établie pour envoyer
des hommes Apostoliques dans les
Royaumes les plus éloignez, & c'est
ce qu'elle a toûjours fait depuis fon
établiſſement. Mais qu'elle dût recevoirjamais
trois Illuftres Ambaffadeurs
venus des extremitez de la
terre , c'est ce qu'elle apeine à croire ,
quand même elle le voit. Dans l'excez
delajoye qui la transporte , elle.
ne peut , Meſſeigneurs , que vous
des Amb. de Siam. 197
:
conjurer d'être tres-perfuadez de ſa
reconnoiſſance respectueuse , & de
Pardeur continuelle qu'elle a à prier
Le Dieu du Ciel & de la Terre , qu'il
ajoûte aux biens dont il a déja comblé
vos Excellences la parfaite connoiſſance
de celuy qui les leur afaits .
L'Hebreu fut ſuivy du
Grec , & on leur fit ce troifiéme
compliment au nom de
ceux qu'on éleve dans cette
Maiſon pour les Miſſions étrangeres
. Voicy comme il a
eſté rendu en nôtre Langue,
MESSEIGNEURS,
Entre toutes les Perſonnes qui de-
Riij
198 IV. P. du Voyage
meurent dans cetteMaison que vous
avezbien voulu honorer aujourd'hui
devotre prefence, nous croyons que
nul n'a reſſenti plus de joye quenous
qui y sommes pour nous rendre dignes
depoffer dans votre Païs,quand
nos Supericurs voudrontbien nous y
envoyer. Ce qui nousy porte , c'est le
defir de procurer au Royaume de
Siam qui a toutes les autres richeßes,
daseule qui luy manque , &fans laquelle
toutes les autres luy seroient
inutiles , c'est la connoiffance & l'aour
du vray Dieu, Createur du Ciel
& de la Terre ; & rien ne pourroit
nous donner plus de joye & d'efpevance
de réüſſir dans ce deffein que
toutes ces excellentes qualitez que
la France admire en vos perſonnes.
Cette douceur & cette affabilité que
Vous aveztémoignée envers tout le
des Amb. de Siam. 199
monde, ne nous laiſſe pas lieu de douter
que les Peuples de Siam ne reçoi
ventfavorablement ceux qui confacreront
leur vie & leurs travaux
pour leur porter les lumieres de l'Evangile
de I. C. & cette merveilleuſe
penetration d'esprit que vous
avez faitparoître en toutes fortes de
rencontres nous fait concevoir la facilité
, avec laquelle ces mêmes Peuplesse
laiſſeront perfuader des veritez
que nous deprons leur enfeigner.
Votre équité , vôtre modération
, vôtreſageſſe , &toutes vos autres
vertus jointes à celles- cy , nous
rempliſſent de veneration pour vos
Excellentces , aussi bien que de joye
en nous mêmes ; & nous portent
avec encore plus d'ardeur à demander
inceffamment au vray Dieu tout
puiſſant,&infinimentbon, de vous
>
Rimj
200 IV P. du Voyage
conferver toûjoursdans uneparfaite
Santé, de vous accorder un heureux
retour dans votre Patrie ,& la joye
de retrouver'le Roy de Siam comblé
d'un nouvel excés de gloire. Mais
fur tout, nous ne ceſſerons jamais de
demander à ce Dieu éternel , & qui
diſpoſe des coeurs des hommes comme
il luy plaiſt , qu'il vousfaffe la grace
dele connoître&de l'aimer ,&d'étre
éternellement comblez de joye
avec luy.
Aprés cela , ils furent com
plimentez en Latin au nom
des Eccleſiaſtiques du Seminaire
qui doivent partir avant
les Ambaſſadeurs. Comme la
Langue Latine eſt entenduë
preſque de tout le monde,j'ay
des Amb. de Siam. 201
crû devoir mettre ce compli
compil
ment tel qu'il a eſté pronon
cé.
Viex hâcdomoquam nuncveftrâ
preſentiâfummoperè illuf
tratis, Viri Excellentiffimi, Siamum
vobiscum profecturi sunt , eandemquè
Claffem , vel fortè etiam eandemNavim
confcenfuri, precipuam
fibi hodiè , tùm erga Excellentias
veftras Reverentiam , tum pre cateris
latitiam exhibendam effe ar
bitrantur. Habent etenim in hodierno
, quo nos afficitis , honore , velut
pignus quoddam future veftra in
ipsos benignitatis : dulciffima converfationis
in via : fortiffime tuitionis
in Patria : ubique benevolentia
fingularis. Latantur autem
202 IV. P. du Voyage
maximè , cum mente pertractant,
jam-jamquepreripiunt, quam egregia,
quàm grandia de vobis vel invitis
, in Regno Siamensi poterunt
nuntiare ; palàm nempè faciendo
meritis extollendo laudibus quicquid
alioquin veftra modeftia reticuiffet
: fummam , quam apud nos
oftendiftis , ingenj magnitudinem,
-aquabilitatem animi, in tuendo Siamenfi
nomine dignitatem : ut fuiftis
in tractandis negotijs folertes ,
in extricandis difficultatibus dexteri,
in folvendis quæftionibus prudentes,
in reſponſis mille, velferid,
vel jocosè dandis , prout res poftulabat,
femperparatiffimi : ut noftis
denique vivere cum Optimatibus
comitèr , cum Plebeijs humaniter,
cum Regijs Ministris ſapienter, cum
Principibus dignè & magnifice, &
desAmb. de Siam. 203
(quod omnium fummum eft | LVDOVICI
MAGNI laudem &gratiam
demereri . Ita ut duobus tantum
Gens Siamensis & Gallica jam
inter se diſtare videantur , Patriâ
fcilicet &Religione ; quarum altera,
perfædus initum inter potentiffimos
Reges, deinceps communis erit,
altera verò ( faxit Deus Optimus
Maximus ) prorsus una.
M l'Abbé de Lionne finit
en Siamois, au nom des Ouvriers
Apoftoliques qui travaillent
à Siam , & dans les
Royaumes voiſins . Voicy ce
qu'il dit en certe Langue.
Vſqu'icy, MESSEIGNEVRS,
j'ay vû avec une extrême joie,
204 IV. P. du Voyage
L'empressement extraordinaire que
toute la France a fait paroître à vous
témoigner l'estime,le refpest l'admiration
qu'elle a pour le très-Puif-
Sant Roy, votre Maître, &pour vous
en particulier , qui foûtenez icy fi
excellemment faDignité. Voicy l'unique
occasion où j'aye pû mêler ma
voix aux applaudſſemens publics,&
vous marquer quelque chose de mes
Sentimensfur cesujet. l'ofe dire qu'ils
Surpaffint ceux de tout le reſte des
hommes; &pour en convenir, vous
n'avez qu'à faire reflexion aux vaifons
fingulieres & personnelles que
j'ay de parler ainsi. Les autres connoiſſent
à la verité le Roy de Siam ,
Sur ce que la Renommée a publiéde
fes grandes qualitez ; mais quoiqu'-
elle ait dit du rang éminent qu'il
tient entre tous les Princes de l'o-
4
desAmb. de Siam. 205
1
ment ,
vient , de la richeſſe de ſes tresors .
de la penetration étonnante deſon efprit,
de la ſageſſe de ſon Gouvernede
l'application infatigable
qu'ildonne aux affaires de son Etat,
deson difcernement &de son amour
pour le veritable merite , de cette
merveilleuse ardeur qu'il a de tout
connoître & de tout sçavoir, de cette
affabilité qui , sans rien diminuer
de sa grandeur , luy apprend à se
proportionner à toutle monde, &qui
attire chez lay ce prodigieux nom.
bre d'Etrangers ; & ce qui nous touche
de plus prés , de cette bontépar
ticuliere qu'il a pour les Ministres
du Vray Dieu ; tout cela, dis-je, quelque
grand qu'il soit , n'est- il pas
encore au deſſous de ce que découvrent
dansſa perſonne Royale, tous ceux qui
ont le bonheur de l'approcher , & ce
206 IV. P. du Voyage
que j'y ay découvert tant de fois
moy- même ? Il en est ainsi à proporsion
des jugemens avantageux que
l'on a portez icy de vos Excellences.
On a admiré , par exemple , & l'on
n'oubliera jamais la juſteſſe&lasubtilité
de vos reponses ; cependant on
na souvent connu que la moindre
partie de leur beautè , elles en perdoient
beaucoup dans le paſſage d'une
langue à l'autre , & moy-méme
j'avois une espece d'indignation de
me voir dans l'impoſſibilité de leur
donner tout leur agrément & toute
Leur force. On a admiré ce fond de
politeſſe , qui vous rend capables
d'entrer (i aiſement dans les manieres
particulieres de chaque Nation,
quelques differentes que toutes les
Nations foient entre elles. On a admiré
cette prodigieuse égalité d'ame
• des Amb de Siam. 207
& cette Paix qui ne se trouble jamais
de rien ; on a admiré enfin cent
autres qualitez excellentes qui éclatent
tous les jours dans vos perſonnes
; cependant ceux qui en ont
esté touchez, ne vous ont vû que
comme en paſſant; qu'auroit- ce esté,
s'ils avoient eu le moyen de vous
confiderer plus à loiſir&deplus près ?
Les ordres du tres-Grand Roy de
Siam m'ont procure cét avantage ,
lorſqu'il a joint à tous les témoignages
de bonté qu'il m'avoit déja donnez
, celuy de ſouhaiter que je vous
accompagnaſſe en France . Vous y avez
ajouſté mille marques touchanres
de vôtre amitié , & la Nature
Seule qui inſpire à tous les hommes
la reconnoiſſance , suffiroit pour me
donner les fentimens les plus reſpectueux
pour votre Grand Prince,les
208 IV . P.du Voyage
plus tendres pour vos personnes , &
les plus Zelez pour votre Nation :
mais Dieu , dont la Providence conduit
tout avec une fageffe & une
bonte admirable, a pris foin luy-meme
de fortifier infiniment ces fentimens
dans mon coeur , en me confirmant
dans le defſſein de paſſer ma
vie avec vous, &de la consacrer à
vôtre ſervice, pour tâcher de contri
buer à vôtre bonheur eternel.
La lecture de tous ces
Complimens eftant finie , te
premier Ambaſſadeur dit ,
qu'ils estoient trés - obligez au
Seminaire des honneſtetez qu'il
leurfaifoit ; qu'ils luy donnoient
avec plaifir par leur viſite une
nouvelle marque de leur eftimes
des Amb. de Siam. 209
que le Roy leur Maistre , leur
avoit ordonné de prendre confiance
en ceux qui gouvernoient
cette Maison ; qu'ils rendroient
un compte exact à Sa Majesté,
des ſervices importans qu'ils recevoient
d'eux tous les jours depuis
leur arrivée à Paris ; qu'ils
n'avoient eſté en aucun lieuplus
volontiers que chez eux ; &que
s'ilspouvoient quelque jour dans
Ieur Pays donner à leurs Miffionnaires
des témoignages effectifs
de leur affection & de leur
reconnoiffance, ils le feroient avec
la plus grande joye du monde.
Apeine eut-il ceffé de par-
S
210 IV. P. du Voyage
/
ler, qu'on vint avertir que la
Table eſtoit ſervie . C'eſtoit
uneTable ovale à vingt couverts,
placez dans un Refectoire
qui estoit fort éclairé
de bougies. Le Repas fut un
Ambigu , où il y eut , pour
marque de distinction
double Service devant les
,
un
Ambaſſadeurs , & où l'abondance,
la delicateffe &la propreté
parurent également par
tout. La dépenſe en fut faite
par une Perſonne de pieté,
qui ayant appris l'honneur
que les Ambaſſadeurs vouloient
faire au Seminaire de
des Amb. de Siam . 211
le vifiter , & l'embarras où ſe
trouvoit le Superieur fur la
maniere de les recevoir ( parcequ'il
ne croyoit pas que
ſelon leurs idées il convinſt à
l'humilité de ſa profeffion,
ny à la pauvreté de ſa Maifon
, de faire un Repas qui
répondiſt à la grandeur de
leur caractere , & au merite
de leurs perſonnes ) le pri
de ne ſe mettre en peine de
rien , & fe chargea genereufement
de pourvoir à tout.
Chaque Ambaſſadeur & chaque
Mandarin avoit derriere
luy un Homme appliqué u-
Sij
212 IV. P. du Voyage
niquement à le ſervir , & on
donna de ſi bons ordres pour
tout le reſte, que tout ſe paffa
fans confufion & fans bruit.
Ainſi la tranquilité qui regna
toûjours , fit affez voir qu'on
eſtoit dans une Communauté
reglée. M¹ deBrifacier qui
n'ignoroit pas combien les
Ambaſſadeurs font choquez
des dépenses que font des
Preftres , jugea qu'il eſtoit à
propos de leur declarer de
bonne foy la chofe comme
elle eſtoit , & de leur dire,
pour les prévenir, en les conduiſant
au Refectoire,que s'ils
des Amb. de Siam. 213
trouvoient dans la Collation
qu'on leur alloit faire , quelque
forte de magnificence , ils n'en
devoient pas estre ſcandalisez
comme d'un excezcondamnable
dans une Maison Eccleſiaſtique,
mais qu ils devoient pluſtoſt l'agréer
comme un effet loüable du
Zele d'une Perſonne dont il n'avoit
pas crû devoir borner la generofité
dans une occafion, où il
ne penſoit pas qu'on pûst trop
faire pour eux. Pendant que
les Maiſtres estoient àTable,
on en ſervit une autre à fix
couverts , dans un lieu tout
proche , pour les Interpretes
274 IV. P. du Voyage
& les Secretaires . Les Gens
mangerent enfuite , & avant
dix heures les Ambaſſadeurs
ſe retirerent dans leur Hoſtel
avec de grandes marques de
fatisfaction .
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Résumé : Tout ce qui s'est passé au Seminaire des Missions Etrangeres, le jour que les Ambassadeurs y ont esté regalez, avec les cinq Harangues qui leur ont esté faites dans ce Seminaire. [titre d'après la table]
Le 10 décembre, les ambassadeurs de Siam visitèrent le Séminaire des Missions Étrangères. Initialement, ils souhaitaient rencontrer l'abbé de Lionne et M. de Brifacier, mais ces derniers étaient occupés à Versailles. À leur retour, les ambassadeurs furent accueillis par l'abbé de Choisi, qui leur offrit du thé et brûla du bois d'Aquila pour parfumer l'air. Ils rencontrèrent également plusieurs personnalités, dont le duc de Laon et le marquis de Coeuvres. M. de Brifacier, accompagné d'ecclésiastiques, prononça un compliment préparatoire, suivi de compliments en hébreu, grec, latin et siamois. Chaque compliment soulignait l'honneur de recevoir les ambassadeurs et exprimait des vœux de santé et de succès pour leur mission. Le compliment en latin fut prononcé en entier, tandis que les autres furent traduits en siamois par Antoine Pinto et Gervaise. L'abbé de Lionne conclut en siamois, exprimant la joie de la France et son admiration pour le roi de Siam et les ambassadeurs. Il souligna les qualités exceptionnelles des ambassadeurs et leur capacité à représenter dignement leur roi. Les ambassadeurs exprimèrent leur gratitude pour l'accueil et les honneurs reçus, promettant de rendre compte au roi de Siam des services rendus par le Séminaire. Lors du repas, les missionnaires témoignèrent de leur affection et de leur reconnaissance. La table, ovale et pouvant accueillir vingt convives, était placée dans un réfectoire bien éclairé. Le repas, qualifié d'ambigu, se distinguait par un double service pour les ambassadeurs et se caractérisait par son abondance, sa délicatesse et sa propreté. La dépense fut prise en charge par une personne pieuse, qui avait appris la visite des ambassadeurs et l'embarras du supérieur du séminaire concernant la manière de les recevoir. Chaque ambassadeur et mandarin avait un serviteur dédié, et tout se déroula sans confusion ni bruit, démontrant l'ordre de la communauté. Monsieur de Brifacier expliqua aux ambassadeurs que la magnificence du repas était due à la générosité d'une personne et non à un excès condamnable. Pendant que les maîtres étaient à table, un autre repas fut servi aux interprètes et secrétaires. Les ambassadeurs se retirèrent satisfaits avant dix heures.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 1-10
Prelude. [titre d'après la table]
Début :
Toutes les choses qui éclatent aujourd'hui le plus dans le [...]
Mots clefs :
Roi, Siamois, Religion, Monde, Progrès, Siam, Ambassadeurs, Ecclésiastique, Convertir
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texteReconnaissance textuelle : Prelude. [titre d'après la table]
T1OUTES les choses
quiéclatentaujourd'huy..
leAplu.s-dans- e monde, & qui ne feront
pasmoinsl'étonnement des
Siecles àvenir,qu'elles font
~'admiration de celuy-cy -,
onteu un commenceme
& un progrés, avant q d'ateindre à un certain~po
de perfection
,
auquel
n'est presque plus possil
derienajoûter, quoy qu'
travaille toûjours à en ~che
cherles moyens. Le mode
de ces grands Vaisseaux
~qu
on voitvoguer sur les Me
fut pris d'abord de deux
; cloüez ensemble, & c'est
qui a servy de commenc
ment auxFlotes quiseroie
aujourd'huy capables
tmroanndseptoorutetrdcaenqsuuecnonatiuet
eluy-cy, supposé qu'on le
oulustaller habiter LaPeinure
a commencé par les conours
qu'on prenoit de l'omre
que formoit la figure d'uf
personne sur la terre,ou
ontre une muraille Les Sçaans
ont appris à connoistre
~es lettres de l'Alphabeth,
vant que de penetrer la
rofondeur des Sciences,
: les plus grands Pecheurs,
: ceux mesme qui n'ont
pnnu le vrayDieu que long-
~emps aprés qu'ils sont venus
,1 monde, l'ont preschéaux
dolâtres, & leur ont fait
part des lumieres de la Foy.
Quand on a portéceslumieres
chez les Nations qui n'cstoient
point éclairées, ~on
y a fait d'abord si peu ~do
progrés, qu'il sembloit quo
l'ardeur des plus zclcz ~pou
le salut de ces Peuples, de
voit demeurer infructueux
Cependant le temps qui M
mene tout, pourveu ~qu'on
ait la constance de ne Il
point relâcher, a fait ~con
vertir des Villes & des Pra
vinces entieres. C'est, Ma
dame, ce qui nous doit fai
re esperer des fruits beau
~pup plus considerables, des
randes choses que le Roy a
~ites,& qu'il execute encore
~pus les jours, afin que les
~rogrés de la Mission de
~lams'augmententOn ne
~oit plus que Temples élevez
la gloire duvrayDieu,dans
: Pays, où l'Idolâtrie re-
~noit seule avant quelesMisonnaires
y eussent esté re-
~eus ; & ce qui marque le
~ien que le Roy fait à la Region
Chrestienne,en soûte-
~ant cette Mission,c'est que
~e puissantEstat setrouvant
~emplyde peuples d'un tresgrand
nombre de Nations
differentes
,
la Religion y
fait tous les jours d'autant
plus de fruit, que
ceux qui seconvertissent
annoncent eusuite l'Evangile
dans les lieux de ~leu
naissance. Les Siamois ~me
mes qui embrassent la Religion
Catholique, font ~do
grands progrés sur ceux ~de 1leur Nation, & l'Ecclesiastique
de Siam dont je vous a
déja parlé plusieurs fois,& su
tout lors qu'ilsoûtint ei
Sorbonne, estant
demeur
à Paris dans le Seminai
re des Missionsétrangeres,
a instruit à la Foy Catholique
deux Siamois, qui avoient
esté amenez en France
par les Mandarins qui y
vinrent en l'an 1685 &: huit
lutres que les Ambassadeurs
qui viennent de s'en rerourner
, y ont laissez pour se
~perfectionner dans les Arts,
que le Roy de Siam a luge
qui luy pourroient estre les
plusutiles. Le mesme Ecclesiastique
a encoreinstruit
an Siamois qui apprend la
conduite des EauxàVersail-
~cs, & îls ont tous receu le
Baptesme. Il y a sujet de croire
qu'ayant esté convertis par
unEcclesiastique de leur Nation,
lors qu'ils seront retournez
en leur Pays,ils y répandrontles
lumieres qu'ils ont
receuës, à l'imitation deceluy
dont ils les tiennent. Ce
qu'il y a de remarquable, ôc;
qui doit faire esperer beaucoup
pour l'avancement de
laReligion chrestienne,c'est
que les Ambassadeurs de
Siam
, avant que de quiter;
la France,ont permis aux
Siamois qu'ils yontlaissez,de
fc faire baptiser
, en casqu'ils
1
s'y sentissent portez. Il ne
faut point de raisonnement
pour faire connoistre que la
consideration qu'ils ont pour
le Roy, les a obligez à leur
donner ce contentement.
Ainsî j'ay eu raison de vous
dire que la Religion devra
beaucoup à ce Prince, & de
croire que puis qu'il s'attache
à tout cequi la peut augmen
ter dans toutes les parties
du monde, ces heureuxcommencemens
ne peuvent avoir
que de grandes suites,
& seront semblables à ce que
je vousaymarquéquiavoit Je VOl1~ ay nlarque qtll aVOlt
receu de si grands accroissemens.
Onpourroit mesme
se promettre davantage, &
en moins de temps puisqu'on
n'a point encore veude
lenteur en aucune chose que
le Roy ait entreprise, & que
recoudre,exécuter & reüssir,
sont presque la mesme chose
encegran,d /Monarque.
quiéclatentaujourd'huy..
leAplu.s-dans- e monde, & qui ne feront
pasmoinsl'étonnement des
Siecles àvenir,qu'elles font
~'admiration de celuy-cy -,
onteu un commenceme
& un progrés, avant q d'ateindre à un certain~po
de perfection
,
auquel
n'est presque plus possil
derienajoûter, quoy qu'
travaille toûjours à en ~che
cherles moyens. Le mode
de ces grands Vaisseaux
~qu
on voitvoguer sur les Me
fut pris d'abord de deux
; cloüez ensemble, & c'est
qui a servy de commenc
ment auxFlotes quiseroie
aujourd'huy capables
tmroanndseptoorutetrdcaenqsuuecnonatiuet
eluy-cy, supposé qu'on le
oulustaller habiter LaPeinure
a commencé par les conours
qu'on prenoit de l'omre
que formoit la figure d'uf
personne sur la terre,ou
ontre une muraille Les Sçaans
ont appris à connoistre
~es lettres de l'Alphabeth,
vant que de penetrer la
rofondeur des Sciences,
: les plus grands Pecheurs,
: ceux mesme qui n'ont
pnnu le vrayDieu que long-
~emps aprés qu'ils sont venus
,1 monde, l'ont preschéaux
dolâtres, & leur ont fait
part des lumieres de la Foy.
Quand on a portéceslumieres
chez les Nations qui n'cstoient
point éclairées, ~on
y a fait d'abord si peu ~do
progrés, qu'il sembloit quo
l'ardeur des plus zclcz ~pou
le salut de ces Peuples, de
voit demeurer infructueux
Cependant le temps qui M
mene tout, pourveu ~qu'on
ait la constance de ne Il
point relâcher, a fait ~con
vertir des Villes & des Pra
vinces entieres. C'est, Ma
dame, ce qui nous doit fai
re esperer des fruits beau
~pup plus considerables, des
randes choses que le Roy a
~ites,& qu'il execute encore
~pus les jours, afin que les
~rogrés de la Mission de
~lams'augmententOn ne
~oit plus que Temples élevez
la gloire duvrayDieu,dans
: Pays, où l'Idolâtrie re-
~noit seule avant quelesMisonnaires
y eussent esté re-
~eus ; & ce qui marque le
~ien que le Roy fait à la Region
Chrestienne,en soûte-
~ant cette Mission,c'est que
~e puissantEstat setrouvant
~emplyde peuples d'un tresgrand
nombre de Nations
differentes
,
la Religion y
fait tous les jours d'autant
plus de fruit, que
ceux qui seconvertissent
annoncent eusuite l'Evangile
dans les lieux de ~leu
naissance. Les Siamois ~me
mes qui embrassent la Religion
Catholique, font ~do
grands progrés sur ceux ~de 1leur Nation, & l'Ecclesiastique
de Siam dont je vous a
déja parlé plusieurs fois,& su
tout lors qu'ilsoûtint ei
Sorbonne, estant
demeur
à Paris dans le Seminai
re des Missionsétrangeres,
a instruit à la Foy Catholique
deux Siamois, qui avoient
esté amenez en France
par les Mandarins qui y
vinrent en l'an 1685 &: huit
lutres que les Ambassadeurs
qui viennent de s'en rerourner
, y ont laissez pour se
~perfectionner dans les Arts,
que le Roy de Siam a luge
qui luy pourroient estre les
plusutiles. Le mesme Ecclesiastique
a encoreinstruit
an Siamois qui apprend la
conduite des EauxàVersail-
~cs, & îls ont tous receu le
Baptesme. Il y a sujet de croire
qu'ayant esté convertis par
unEcclesiastique de leur Nation,
lors qu'ils seront retournez
en leur Pays,ils y répandrontles
lumieres qu'ils ont
receuës, à l'imitation deceluy
dont ils les tiennent. Ce
qu'il y a de remarquable, ôc;
qui doit faire esperer beaucoup
pour l'avancement de
laReligion chrestienne,c'est
que les Ambassadeurs de
Siam
, avant que de quiter;
la France,ont permis aux
Siamois qu'ils yontlaissez,de
fc faire baptiser
, en casqu'ils
1
s'y sentissent portez. Il ne
faut point de raisonnement
pour faire connoistre que la
consideration qu'ils ont pour
le Roy, les a obligez à leur
donner ce contentement.
Ainsî j'ay eu raison de vous
dire que la Religion devra
beaucoup à ce Prince, & de
croire que puis qu'il s'attache
à tout cequi la peut augmen
ter dans toutes les parties
du monde, ces heureuxcommencemens
ne peuvent avoir
que de grandes suites,
& seront semblables à ce que
je vousaymarquéquiavoit Je VOl1~ ay nlarque qtll aVOlt
receu de si grands accroissemens.
Onpourroit mesme
se promettre davantage, &
en moins de temps puisqu'on
n'a point encore veude
lenteur en aucune chose que
le Roy ait entreprise, & que
recoudre,exécuter & reüssir,
sont presque la mesme chose
encegran,d /Monarque.
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Résumé : Prelude. [titre d'après la table]
Le texte décrit l'évolution progressive de diverses réalisations humaines, telles que la construction de vaisseaux, la peinture et la diffusion de la foi chrétienne. Chaque domaine a commencé modestement et a progressé vers la perfection. Par exemple, les premiers vaisseaux étaient simples mais ont évolué pour devenir des flottes capables de naviguer sur de longues distances. La peinture a débuté par des contours simples avant de se développer en œuvres plus complexes. De même, la propagation de la foi chrétienne a commencé par des efforts modestes, mais a finalement converti des villes et des provinces entières. Le texte met en avant les efforts du roi pour soutenir la mission chrétienne, notamment en soutenant les missionnaires dans diverses régions. Les résultats sont visibles avec la construction de temples dédiés au vrai Dieu dans des pays autrefois idolâtres. Les Siamois montrent des progrès significatifs dans leur adoption de la religion catholique. Un ecclésiastique siamois, basé à Paris, a instruit plusieurs Siamois dans la foi catholique, et ces convertis sont susceptibles de répandre leur nouvelle foi à leur retour en Siam. Les ambassadeurs siamois ont également permis aux Siamois restés en France de se faire baptiser, démontrant ainsi leur respect pour le roi de France. Le texte conclut en soulignant que les initiatives du roi pour promouvoir la religion chrétienne sont prometteuses et devraient continuer à porter des fruits.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 270-303
Tout ce qui s'est passé à l'Academie Françoise le jour de Saint Loüis. [titre d'après la table]
Début :
Le 25. du mois passé, l'Academie Françoise solemnisa à son [...]
Mots clefs :
Académie française, Place, Messe, Cardinal Richelieu, Assemblée, Duc de Saint-Aignan, François-Timoléon de Choisy, Saint Louis, Prix d'éloquence et de poésie, Fontenelle, Discours, M. Perrault, Louis le Grand, Gloire, France, Esprit, Hommes, Monde, Paix, Piété, Secrétaire, Louanges, Compagnie, Honneur, Héros, Zèle, Maison, Europe, Lettres, Vertus, Admirable, Éloquence, Roi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Tout ce qui s'est passé à l'Academie Françoise le jour de Saint Loüis. [titre d'après la table]
Le 25. du mois passé, l'Academie Françoisesolemnisa
à son ordinaire la Feste de S.
Loüis Roy de France, dans la
Chapelle du Louvre. Mr l'Abbé de la Vau
,
l'un desquarante Academiciens, celebra
la Messe, pendant laquelle il
y eut une excellente Musique. Elle estoit dela composition de MrOudot qui fit
paroistre son habileté ce jourlà plus que jamais. Ensuite
Mr l'Abbé Courcier, Theolop-al de l'Eol
i
f
e
de Paris? prononça le Panegyriqne de S.
Loüis avec un succés qui
*
luy attira beaucoup de loüanges. Il remplit tout ce qu'on
pouvoit attendre d'un homme veritablement éloquent,
& lesrapports qu'il trouva des
achons de ce S. Roy à celles
deLOUIS LE GRAND,furent traitez avec tant d'esprit
& tant de delicatesse, qu'il n'y
eut personne qui n'en fust
charmé.L'Assemblée estoit
nombreuse mais en mesme
temps de gens choisis. Elle
ne le fut pas moins l'apresdinée dans la Seance publique
que tinrent Mrs de l'Académie, pour recevoir Mrl'Abbé deChoisy en la place de
Mr le Duc de Saint Aignan.
Vous connoissez son mérite,
& la Relation que je vous ay
envoyée de l'Ambassade de
MrleChevalier de Chaumont à Siam, vous a
fait voir,
combien Sa Majesté l'avoir
jugé propre aux négociations
qu'on avoit a y
traiter. Il
commença son remerciment
endisant
? que si les loix de
l'Academie le pouvoientper-
mettre, il garderoit le silence,
& ne songeroit qu'à se taire
jusqu'à ce que M" de l'Académie luy eussentappris à
bien parler. Il s'étendit enfuite sur les louanges de cette
sçavante Compagnie
,
dans
laquelle les premiers hommes de
l'Estatsedépoüillentde tout le
faste de la grandeur>(;) ne cherchent de distinction que par la
sublimité du genie é par la
profonde capacité, & dit agréablement, qu'il croyoit'- déja
sentir en luy l'esprit de l'Academie quil'élevoit au dessus de luy-mesme
,
& dont il
reconnnoissoit avoir besoin
pour reparer la perte de l'illustre Duc qu'elle regretoit.
Il prit de là occasion d'en
faire un portraitavantageux,
mais fort ressemblant,& après
avoir dit, que c~Af de
l'Academie
a marquer par des
traits immortels la gloire de ce
vrandHomme, dont la memoire
vivroit à jamais dans leurs Ouvrages
-'
puisque tout ce qui part
de leurs mains se sent du genie
sublime de leur Fondateur; il
ajouta quesil'on a
dit autrefois
que comme Cesar par ses Conquestes avoit augmentél'Empire
.le Rome
>
Ciceron par son e/o-~
quence avoitétendul'esprit des
Romains
5
on pouvoit dire que
le CardinaldeRichelieu seul,
avoit fait en France ce que Cesar £7- Ciceron anvoientfait à
Rome, & que si par les ressorts
d'unepolitiqueadmirable il avoit
reculé
nos Frontieres) il nous avoitélevé, poly
,
& si cela se
pouvoit dire, agrandy l'esprit
par l'établissement de l'Acade.
mie. Il poursuivit l'Eloge de
ce fameux Cardinal, parla de
la perte de M( le Chancelier
Seguier,qui fut après luy le
Protecteur del'Academie ,&
exagera ensuite la gloire dont
elle s'estoit Veuë comblée,
lors que le plus grand des
Rois, daignantagréerlemesme titre, avoit bien voulu
luy faire l'honneur de la recevoir dans son Palais, & de
l'égaler aux premieres Compagnies de son Royaume.
Par là, Messieurs
,
continuat-il, car je ne dois retrancher aucun des termes dont il
se servit en parlant de ce
grand Prince. ) Parlàdans
lesSieclesfuturs, vos noms devenus immortels marcheront à
lasuitedu sien
,
& vous pouue,-,
NOUS répondre avous-mesmes de
l'immortalité que vous sçavez
donnerauxautres. Vous lasçavez donner seurement
,
&vous
ladonnerezà LOUIS.Ilsefait
entre ce Prince & vous un
commerce de gloire, & si
sa protection vous fait tant
d'honneur
,
vous pouve% vous
flater de nestrepas inutiles afk
gloire. Oüy, Messieurs, ce prince
si necessaire à tous; à ses Sujets
qu'il a
rendus lesPeuples les plus
redoutables du monde, & qu'il
va achever de rendre plus
heureux
;
à ses Alliez à qui il
accorde par toutmeprotection si
puisante; àses Ennemis mesmes
dontilfaitle bonheurmalgréeux
enlesforçant à
demeureren paix,
ce Prince, qui à l'exemple de
Dieu dontilestl'image vivante
semblen'avoir besoinque de luymesme, il abesoindevouspour
sa gleire
,
&son nom, toutgrand
quil est
,
auroitpeine à passer
tout entierà la derniere posterite
sans vos Ouvrages. Vous y
travaillez, Messieurs. Déja plus
d'une fois vous l'ave^ montré
auxyeux des hommes également
granddans la Paix & dans la
Guerre. Mais qu'est-ce que la
valeur des plus grands Héros,
comparée à la pieté des verita
bles Chretiens? Il regne ce Roy
glorieux, & toujours attentifà
la reçonnoissance qu'il doit à
celuy dont iltient tout
>
ilsonge
continuellement à faireregner
dansson cœur &danssonRoyaume
,
ce Dieu qui depuis tant d'années répandsursapersonne une
si longue suite de prosperite
N'a-t-ilpasfait taire ces malheureux, qui malgré les lumieres
naturelles de l'ame, affectent
une impietéàlaquelle ilsnesçauroient parvenir? N'a-t-il pas
reprimé cette fureur de blasphême
assèz audacieusepouraller attaquerDieujusque dansson Tros-
m f Ilfaitplus; il s'embrase du
zele de la Maison de Dieu
,
il
n'épargne nysoins ny despense
four augmenter le Royaume du
Seigneur. Son zele traverse les
Mers, (jj* va chercher aux ex-
,tremitez de la Terre
,
desPeuples
ensevelis dans les tenebres de l'Idolatrie. Les premieres diffculte.-<
ne le rebutentpoint; ilsuit avec
constance un dessein
que le Ciel
luy a
inspiré
,
& si nos vœux
font exaucez
,
bien-tostfousses
auspices la foy du njray Dieu
fera triomphante dans les Royaumes de 1'0r1ent. Que diray-je
encore ? Ce Heros Chrestien at-
taque ouvertement ce Party
formidable de l'Heresie
,
qui
avoit fait trembler les Roisses
Predecesseurs.Ilacheve enmoins
d'uneannée, ce
quil/s n>a~
voient osé entreprendre depuis
prés de deux ~fc/,~rle Monstre infernal reduit aux abois
>
rentrepourjamais dans l'abisme,
d'où la malice des Novateurs,
&les mœurs corrompuës de nos
Ayeux l'avoient fait sortir.
Heureuse France,tu neverras plus tes Enfans déchirertes
entrailles.Une mesme Religion
leurfera prendre les mesmes in
teredts j&cejl à Louis -;
Grand que tu es redevable d'un
sigrand bien. Parlonsplusjuste,
c'est à Dieu,& le mesme Djetl
pour asseurernostrebonheur,vient
de nous conserver
ce Prince, &
de le rendre auxprieres ardente s
de toute l'Europe; car, Messieurs,lesfrancois ne font pas
les seuls qui s'interessent à
une
santési précieuse, &si quelques
Princes,jaloux de la gloire du
Roy
,
ont témoigné par de vains
projets de Ligues vouloirprofiter
de l'estatou ils le croyoient
,
leurs
Sujets mesmes
>
& tous les Peuples de l'Europe faisoient des
vœuxsecrets pour
luy
cachant
bien Men
saseulePersonne reside la tranquillitéuniverselleMais ou m'emporte mon
zele?
Apeine placé parmy vous,j'entreprens ce qui feroit trembler les
plus grands Orateurs,& sans
consulter mes forces,j'ose parler
d'un Roy dont il n'estpermis de
parler qu'à ceux3 qui comme
vous, Messieurs, le peuvent
faire d'une manieredigne de luy.
Aprés quelque temps laiïle
aux applaudissemens qui furent donnez à
ce Discours,
Mr deBergeret ,Secretaire du
Cabinet, & premier Commis
deMrdeCroissy,Ministre tk,
Secretaire d'Estat,pritlaparole pour y
répondre, & dit
à M l'Abbé de Choisy
,,
que
l'Academie ne luy pouvoit
donner
une marque plus honorable de l'estime qu'elle
faisoit de luy, qu'en le recevant en la place de Mrle Duc
pe S. Aignan. Dansle Portrait
qu'il fit de ce Duc, il fit voir,
Qu'ilaimoit les belles Lettres de
la mesme passion dont il aimoit
la gloire, & qu'ilavoit pris
tous les soinsnecessaires pour
avoir ce
qu'elles ont de plus utile
&deplusagreable. Il dit qu'il
çflyit bienéloigne de la vaine
erreur de ceux qui s'imaginent
que tout le meriteconsiste dans le
bazard d'estrené d'une ancienne
Maison, & qu'il ne regardoit
l'avantage d'avoirtantd'illustres
Ayeux, que comme une obligation indispensable J,'augmenter
l'éclat de leur nom par un merite
personnel; quese voyantattaché
au service d'un Prince,dont les
vertus beroiques donneront plus
d'employ auxLettres, que n'ont
fait tous les Heros de l'Antiquité,il en avoit pris encore plus
d'affection pourelles
;
qu'il s'estoit acquis une maniere de parler
&d'écrire noble,facile, élegante,
&qu'il avoit fait voir à la
France cette Urbanité Romaine,
qui estoit le caractere des Scipions &des plus illustres Romains. Jepasse beaucoup d'autres louanges qui furent écoutéesavec plaisir
,
& qu'il finit
en disant
>
Quesi M. le Duc de
S.Aignan estoit le Protecteur
d'une celebre Academiepar un
titre particulier
,
on pouvoir
dire encore qu'il l'estoit generalement de tous les
gens de
Lettres par une generosité qui
n'exceptoitpersonne; que lemerite, quelque étranger qu'ilfust,
Çy* de quelque part ~;//7~
Yiir„efloiiseur de trouveren luy
de l'appuy & de la protection;
qu'il recevoit avec des témoin
gnages d'affection tous ceux qui
avoient quelque talent
,
& qu'il
ne leurfaisoitsentirsourang èi;
sa dignité
,
que par les bons offices qu'ilseplaisoità leurrendre
Il parla ensuite de sa mort
chrestienne
,
&, de la confolation qu'il avoit euëen mou- lrant de laïsser après luy un
Fils illustre
,
qui s'estoit toujours dql-ingué' avec honneur &
sans affectation, dans lequel
onavoit toûjours veu decourageavecbeaucoupbeaucoup dedou-
crur, une admirable pureté de
mœurs, une parfaite uniformité
de conduite, de la penetration.
de l'application,de la ruigilancr.)
un cœur confiant pour la vérité
pour la justice, em sur tout
une solide pieté, qui le fait Agir
en secret & aux yeux de Dieu
seul,
comme s'il estoit veu de
tous les hommes. Il ajoûta, que
tantde vertus quiavoientmérité que dans un âge si peu avan~
cé, il eustestéfait Chef du Conseil d s
Finances, jufiifioient
chaque jour un si bon choix,(gjr
fdifoicn^ voir que le Royjufie
dijbenfateurde ses grâces "t'VO::
le don suprême de discernerles
esprits. Aprés cela Mr de Bergeret adressa de nouveau la
paroleàMrl'AbbédeChoi-
\yy&: luy dit, quequelque talent qu'il eust pour l'Eloquence
.J la nouvelle nouvelle obligationqu'il avoit o
bligationqu-'il
a-voit
de consacrerses veilles à lagloire de Louis le Grand, luy seroit
sentir de plus en plus combien il
est difficile de parler dignement
d'unPrince dont la vie est une
suite continuelle de prodiges. Les
Poëtes, poursuivit-il ,se plaignent den'avoir point d'expressionsassez fortes pourrepresenter
lemerveilleuxde sesexploits;
les Historiens au contraire de n'en
avoir point d'assi'{ simples, pour
empescher que tant de merveilles
ne passent pour autant defictions.
Quel art, quelle application,
quelle conduite ne faudra- t-il
point pour conserver la vraysemblance avec la grandeur des
choses qu.i! a
faites?Je
ne parle
point decette valeur étonnante,
qui a
pris comme en courant les
plusfortesVilles du monde, &
devant qui lesArmées les plus
nombreuses ont toujours fuy de
peur de * combattre. Je
ne pense
maintenant qu'à cette glorieuse
paix dont nous joueons., & qui
a tfl; faite dans un temps où l'on
ne voyoit de toutes parts que des
puissancesirritées de nos Viéloires, que des Estats ennemis declarez denosinterests, que des
Princesjaloux de nos avantages,
tous avec des pretentions différentes e- incompatibles. Comment donc parut tout d'un coup
cette Paix si heureuse ? C'est un
miracle de la sagesse de Louis le*
Grand
,
que la Politique neffau..
roit comprendre; & comme luy
seul a
pu la donner à toute 1"Euyope.) luy seul aussi peut la IUJl
conserver.Combien d*a£lion3de
pénétration, de prévoyance pour
faire que tant d'Etats libres, dm
dont les interestssontsi contraires,
demeurent dans les termes
qu'il leur a
prescrits? Il faut
voirégalement
ce qui •riefl plus
&ce quin'est pas encore, comme ce qui est. Il faut avoir un
genied'une force&d'une étenduë extraordinaire
,
que nulle affaire ne change, que nul objet
ne trompe, que nulle difficulté
n'arreste; telenfinqu'estle genie
de Louis le Grand
,
qui est répandu dans toutes les parties de
l'Estat, (fy qui n'yest pointrenfermé,agissant au dehors comme
au dedans avec une forceincon-
cevable. Il est jusque dans les
extrémitez du monde, où l'on a
-veit tant desaintesMissionssoutenues par les secours continuels
de sa puissance & de sa piété.
Il estsurlesFrontières duRoyalime
,
qu'il faitfortifier d'une maniere qui déconcerte ~(7 defj<:entous nos Ennemis. Il efi surles
Ports, ou il fait construire ces
Vaisseaux prodigieuxj qui portent par tout le monde la gloire
du nom François. Il est dans les
calemies de Guerre ~ù de Marine ,où la noble éducation jointe
à la Noblesse du sang,forme des
esprits & des courages également
capables du commandement v
de l'exécution dans les plus grandes entreprises Il est enfin par
tout, quifait que tout est reglé
cemme il doit l'estre.Les Garfiijbns toujours entretenues, les
Magasinstoujours pleins, les
Arsenaux toujours garnis
,
les
Troupes toujoursen baleine, v
aprésles travaux de laGuerre,
maintenant occupées à des Ouvragesmagnifiques, qui font les
fruits de la Paix.C'estainsi
que ce Grand Princeagissanten
mesmetempsde toutes parts,v
faisant des choses qui inspirent
continuellement de la terreur à
Jes Ennemis, de l'amour à Jes
Sujets de l'admiration à tout
le monde
,
il peut malgréleshaines
,
les jalousies, vles défiances, conserver la Paix qu'il a
faite3farce qu'il n'ya pointd'Etat
qui ne voye combien il seroit
dangereux de la vouloir rompre.
Quelques Princes de l'Empire
sembloient en avoir la prnsele)
& commencent à former des
Ligues nouvelles, mais le Roy
toujours également juste vsage,
ne voulant ny surprendre ny
estre surpris
:>
fit dire à l'Empereurj que si dans deux mois du
jourdesa Déclaration il ne rece-
voit de luy des asseurances poJiiives de l'observation de la Treve
,
il prendrait les mesuresqu'il
jugeroit necessaires pour le
bien
deson Efidt. Ses Troupes en même temps volentsur les Frontieres de l'Ailsnugne> (fff l'Empereur luy donne toutes les asseurancesqu'il pourvoit souhaiter.
Ainsil'Europe luy doit une seconde fois le repos & la tranquillité dont elle joüit.D'autre
part l'Espagneavoit fait une
mjujiice à nos
Marchands, (!Ï
les contraignoit de payer une taxeviolente
,
fous pretexte qu
'ils
negocioient dans les Indes contre
les Ordonnances. Le Roy3pour
arrester tout à coup ces commencemens de division
,
a
jugé à propos d'envoyer devant Cadix une
Flote capabledeconquérirtoutes
les Indes. dujfi-tost l'EJpdgne
alarmée, a
proYllÍs de rendre ce
qu'elle avoit pris e~ le Roy qui
s'en est contenté, a paru encore
plusgrand parsa moderationque
parsapuissance; car il est vray
que rienn'est si admirable sur la
Terre, que d'y voir un Prince,
qui pourvant tout ce
qu'il veuty
ne
veüille rien qui ne
soitjuste.
Maisc'est le caractere de Louis
le Grand. C'estlefond de cette
Ame heroiqne
>
où toutes les vertus font pures,sinceres
,
solides,
veritables, cm7ent toutesensemlie3 par une admirable union,
qu'il est non seulement le plus
grand de tous les Rois
,
mais encore
le plusparfait de tous les
Hommes.
Cette réponse fut interrompuëbeaucoup de fois par
des applaudissemens qui firent connoistre combien 1*ACsemblée estoit satisfaite de
l'Eloquence de MrdeBergeret. Il parut par là tres-digne
d'estre à la teile d'une si celebreCompagnie; & tout le
monde convint qu'il ne pouvoit mieux remplir la place
qu'iloccupoit. Mrl'Abbé de
Choisy a
fait connoistre par
un fort bel Ouvrage qu'il a
donné au Public depuissa reception,avec combien de justice il remplit la place qu'on
luy afait ocuper. Cet Ouvrage
est laViede Salomon. Il y
aquelquetemps qu'il fitaussiimprimer celle de David avec une
Paraphrase desPseaumes.Jene
vous dis rien de la beautéde
f- ses Livres. Vous pouvez juger
de quoy il est capable par ce
que vous venez de liredeson
Remerciment à PAcadeniieJ
Ces deuxDiscours ayantesté
prononcez ,
on distribua les
Prix d'Eloquence & dePoësie
& l'on declara que le premieravoir esté remporté par
Mrde Fontenelle,& le second
par Mademoiselle des Houlieres, Fille de l'illustre Ma..
dame desHoulieres,dontvous
avez veu tant de beauxOuvrages. Mrl'Abbé de la 'V'aU1
Secretaire de la Compagnie
en l'absence de Mr l'Abbé
Regnier des Marais, Secretaire perpetuel, leut ces deux
Pieces, dont l'uneestoit sur la
Patience, & l'autre sur l'Eduation de la jeune Noblesse
dans les Compagnies des Genilshommes
3
& dans la Maison de S. Cir, &toutes deux
furent écoutées avec l'artenion qu'elles meritoient. Je
vous en diray davantage une
autre fois. A cette lecture
ucceda celle d'un Discours
qu'avoit apporté M Hebert, le
l'Academie de Soissons,
pour sansfaire * 1à l'obligation
où sont ceux de cette Compagnie
,
suivant les Lettres
Patentes de leur établiffci-nelit,
d'enenvoyeruntous lesans,
en Prose ou en Vers,lejour de
S. Loüis
)
à l'Academie Françoise.On
y remarqua de grandes beautez
,
& M. Hébert
eut place parmy les Académiciens. Le sujet de ce Discours estoit, Que les Peuples
sont toujours heureux,lors qu'ils
sont gouvernez par un Prince,
qui a
dela pieté. Aprés cela,
on leut un Madrigal, à la
gloire de Mademoiselle des
Houliers,sur ce qu'elleavoit
remporté le Prix.M.leClerc
leut aussi quelqnes Ouvrages
dePoësie sur divers fujets>&j
la Scance finit par une
Lettré
en Vers de M. Perrault i,dans
laquelle le Siecle remercioit
le Roy de l'avantage qu'illuy
faisoit remportersur les autres Siec
à son ordinaire la Feste de S.
Loüis Roy de France, dans la
Chapelle du Louvre. Mr l'Abbé de la Vau
,
l'un desquarante Academiciens, celebra
la Messe, pendant laquelle il
y eut une excellente Musique. Elle estoit dela composition de MrOudot qui fit
paroistre son habileté ce jourlà plus que jamais. Ensuite
Mr l'Abbé Courcier, Theolop-al de l'Eol
i
f
e
de Paris? prononça le Panegyriqne de S.
Loüis avec un succés qui
*
luy attira beaucoup de loüanges. Il remplit tout ce qu'on
pouvoit attendre d'un homme veritablement éloquent,
& lesrapports qu'il trouva des
achons de ce S. Roy à celles
deLOUIS LE GRAND,furent traitez avec tant d'esprit
& tant de delicatesse, qu'il n'y
eut personne qui n'en fust
charmé.L'Assemblée estoit
nombreuse mais en mesme
temps de gens choisis. Elle
ne le fut pas moins l'apresdinée dans la Seance publique
que tinrent Mrs de l'Académie, pour recevoir Mrl'Abbé deChoisy en la place de
Mr le Duc de Saint Aignan.
Vous connoissez son mérite,
& la Relation que je vous ay
envoyée de l'Ambassade de
MrleChevalier de Chaumont à Siam, vous a
fait voir,
combien Sa Majesté l'avoir
jugé propre aux négociations
qu'on avoit a y
traiter. Il
commença son remerciment
endisant
? que si les loix de
l'Academie le pouvoientper-
mettre, il garderoit le silence,
& ne songeroit qu'à se taire
jusqu'à ce que M" de l'Académie luy eussentappris à
bien parler. Il s'étendit enfuite sur les louanges de cette
sçavante Compagnie
,
dans
laquelle les premiers hommes de
l'Estatsedépoüillentde tout le
faste de la grandeur>(;) ne cherchent de distinction que par la
sublimité du genie é par la
profonde capacité, & dit agréablement, qu'il croyoit'- déja
sentir en luy l'esprit de l'Academie quil'élevoit au dessus de luy-mesme
,
& dont il
reconnnoissoit avoir besoin
pour reparer la perte de l'illustre Duc qu'elle regretoit.
Il prit de là occasion d'en
faire un portraitavantageux,
mais fort ressemblant,& après
avoir dit, que c~Af de
l'Academie
a marquer par des
traits immortels la gloire de ce
vrandHomme, dont la memoire
vivroit à jamais dans leurs Ouvrages
-'
puisque tout ce qui part
de leurs mains se sent du genie
sublime de leur Fondateur; il
ajouta quesil'on a
dit autrefois
que comme Cesar par ses Conquestes avoit augmentél'Empire
.le Rome
>
Ciceron par son e/o-~
quence avoitétendul'esprit des
Romains
5
on pouvoit dire que
le CardinaldeRichelieu seul,
avoit fait en France ce que Cesar £7- Ciceron anvoientfait à
Rome, & que si par les ressorts
d'unepolitiqueadmirable il avoit
reculé
nos Frontieres) il nous avoitélevé, poly
,
& si cela se
pouvoit dire, agrandy l'esprit
par l'établissement de l'Acade.
mie. Il poursuivit l'Eloge de
ce fameux Cardinal, parla de
la perte de M( le Chancelier
Seguier,qui fut après luy le
Protecteur del'Academie ,&
exagera ensuite la gloire dont
elle s'estoit Veuë comblée,
lors que le plus grand des
Rois, daignantagréerlemesme titre, avoit bien voulu
luy faire l'honneur de la recevoir dans son Palais, & de
l'égaler aux premieres Compagnies de son Royaume.
Par là, Messieurs
,
continuat-il, car je ne dois retrancher aucun des termes dont il
se servit en parlant de ce
grand Prince. ) Parlàdans
lesSieclesfuturs, vos noms devenus immortels marcheront à
lasuitedu sien
,
& vous pouue,-,
NOUS répondre avous-mesmes de
l'immortalité que vous sçavez
donnerauxautres. Vous lasçavez donner seurement
,
&vous
ladonnerezà LOUIS.Ilsefait
entre ce Prince & vous un
commerce de gloire, & si
sa protection vous fait tant
d'honneur
,
vous pouve% vous
flater de nestrepas inutiles afk
gloire. Oüy, Messieurs, ce prince
si necessaire à tous; à ses Sujets
qu'il a
rendus lesPeuples les plus
redoutables du monde, & qu'il
va achever de rendre plus
heureux
;
à ses Alliez à qui il
accorde par toutmeprotection si
puisante; àses Ennemis mesmes
dontilfaitle bonheurmalgréeux
enlesforçant à
demeureren paix,
ce Prince, qui à l'exemple de
Dieu dontilestl'image vivante
semblen'avoir besoinque de luymesme, il abesoindevouspour
sa gleire
,
&son nom, toutgrand
quil est
,
auroitpeine à passer
tout entierà la derniere posterite
sans vos Ouvrages. Vous y
travaillez, Messieurs. Déja plus
d'une fois vous l'ave^ montré
auxyeux des hommes également
granddans la Paix & dans la
Guerre. Mais qu'est-ce que la
valeur des plus grands Héros,
comparée à la pieté des verita
bles Chretiens? Il regne ce Roy
glorieux, & toujours attentifà
la reçonnoissance qu'il doit à
celuy dont iltient tout
>
ilsonge
continuellement à faireregner
dansson cœur &danssonRoyaume
,
ce Dieu qui depuis tant d'années répandsursapersonne une
si longue suite de prosperite
N'a-t-ilpasfait taire ces malheureux, qui malgré les lumieres
naturelles de l'ame, affectent
une impietéàlaquelle ilsnesçauroient parvenir? N'a-t-il pas
reprimé cette fureur de blasphême
assèz audacieusepouraller attaquerDieujusque dansson Tros-
m f Ilfaitplus; il s'embrase du
zele de la Maison de Dieu
,
il
n'épargne nysoins ny despense
four augmenter le Royaume du
Seigneur. Son zele traverse les
Mers, (jj* va chercher aux ex-
,tremitez de la Terre
,
desPeuples
ensevelis dans les tenebres de l'Idolatrie. Les premieres diffculte.-<
ne le rebutentpoint; ilsuit avec
constance un dessein
que le Ciel
luy a
inspiré
,
& si nos vœux
font exaucez
,
bien-tostfousses
auspices la foy du njray Dieu
fera triomphante dans les Royaumes de 1'0r1ent. Que diray-je
encore ? Ce Heros Chrestien at-
taque ouvertement ce Party
formidable de l'Heresie
,
qui
avoit fait trembler les Roisses
Predecesseurs.Ilacheve enmoins
d'uneannée, ce
quil/s n>a~
voient osé entreprendre depuis
prés de deux ~fc/,~rle Monstre infernal reduit aux abois
>
rentrepourjamais dans l'abisme,
d'où la malice des Novateurs,
&les mœurs corrompuës de nos
Ayeux l'avoient fait sortir.
Heureuse France,tu neverras plus tes Enfans déchirertes
entrailles.Une mesme Religion
leurfera prendre les mesmes in
teredts j&cejl à Louis -;
Grand que tu es redevable d'un
sigrand bien. Parlonsplusjuste,
c'est à Dieu,& le mesme Djetl
pour asseurernostrebonheur,vient
de nous conserver
ce Prince, &
de le rendre auxprieres ardente s
de toute l'Europe; car, Messieurs,lesfrancois ne font pas
les seuls qui s'interessent à
une
santési précieuse, &si quelques
Princes,jaloux de la gloire du
Roy
,
ont témoigné par de vains
projets de Ligues vouloirprofiter
de l'estatou ils le croyoient
,
leurs
Sujets mesmes
>
& tous les Peuples de l'Europe faisoient des
vœuxsecrets pour
luy
cachant
bien Men
saseulePersonne reside la tranquillitéuniverselleMais ou m'emporte mon
zele?
Apeine placé parmy vous,j'entreprens ce qui feroit trembler les
plus grands Orateurs,& sans
consulter mes forces,j'ose parler
d'un Roy dont il n'estpermis de
parler qu'à ceux3 qui comme
vous, Messieurs, le peuvent
faire d'une manieredigne de luy.
Aprés quelque temps laiïle
aux applaudissemens qui furent donnez à
ce Discours,
Mr deBergeret ,Secretaire du
Cabinet, & premier Commis
deMrdeCroissy,Ministre tk,
Secretaire d'Estat,pritlaparole pour y
répondre, & dit
à M l'Abbé de Choisy
,,
que
l'Academie ne luy pouvoit
donner
une marque plus honorable de l'estime qu'elle
faisoit de luy, qu'en le recevant en la place de Mrle Duc
pe S. Aignan. Dansle Portrait
qu'il fit de ce Duc, il fit voir,
Qu'ilaimoit les belles Lettres de
la mesme passion dont il aimoit
la gloire, & qu'ilavoit pris
tous les soinsnecessaires pour
avoir ce
qu'elles ont de plus utile
&deplusagreable. Il dit qu'il
çflyit bienéloigne de la vaine
erreur de ceux qui s'imaginent
que tout le meriteconsiste dans le
bazard d'estrené d'une ancienne
Maison, & qu'il ne regardoit
l'avantage d'avoirtantd'illustres
Ayeux, que comme une obligation indispensable J,'augmenter
l'éclat de leur nom par un merite
personnel; quese voyantattaché
au service d'un Prince,dont les
vertus beroiques donneront plus
d'employ auxLettres, que n'ont
fait tous les Heros de l'Antiquité,il en avoit pris encore plus
d'affection pourelles
;
qu'il s'estoit acquis une maniere de parler
&d'écrire noble,facile, élegante,
&qu'il avoit fait voir à la
France cette Urbanité Romaine,
qui estoit le caractere des Scipions &des plus illustres Romains. Jepasse beaucoup d'autres louanges qui furent écoutéesavec plaisir
,
& qu'il finit
en disant
>
Quesi M. le Duc de
S.Aignan estoit le Protecteur
d'une celebre Academiepar un
titre particulier
,
on pouvoir
dire encore qu'il l'estoit generalement de tous les
gens de
Lettres par une generosité qui
n'exceptoitpersonne; que lemerite, quelque étranger qu'ilfust,
Çy* de quelque part ~;//7~
Yiir„efloiiseur de trouveren luy
de l'appuy & de la protection;
qu'il recevoit avec des témoin
gnages d'affection tous ceux qui
avoient quelque talent
,
& qu'il
ne leurfaisoitsentirsourang èi;
sa dignité
,
que par les bons offices qu'ilseplaisoità leurrendre
Il parla ensuite de sa mort
chrestienne
,
&, de la confolation qu'il avoit euëen mou- lrant de laïsser après luy un
Fils illustre
,
qui s'estoit toujours dql-ingué' avec honneur &
sans affectation, dans lequel
onavoit toûjours veu decourageavecbeaucoupbeaucoup dedou-
crur, une admirable pureté de
mœurs, une parfaite uniformité
de conduite, de la penetration.
de l'application,de la ruigilancr.)
un cœur confiant pour la vérité
pour la justice, em sur tout
une solide pieté, qui le fait Agir
en secret & aux yeux de Dieu
seul,
comme s'il estoit veu de
tous les hommes. Il ajoûta, que
tantde vertus quiavoientmérité que dans un âge si peu avan~
cé, il eustestéfait Chef du Conseil d s
Finances, jufiifioient
chaque jour un si bon choix,(gjr
fdifoicn^ voir que le Royjufie
dijbenfateurde ses grâces "t'VO::
le don suprême de discernerles
esprits. Aprés cela Mr de Bergeret adressa de nouveau la
paroleàMrl'AbbédeChoi-
\yy&: luy dit, quequelque talent qu'il eust pour l'Eloquence
.J la nouvelle nouvelle obligationqu'il avoit o
bligationqu-'il
a-voit
de consacrerses veilles à lagloire de Louis le Grand, luy seroit
sentir de plus en plus combien il
est difficile de parler dignement
d'unPrince dont la vie est une
suite continuelle de prodiges. Les
Poëtes, poursuivit-il ,se plaignent den'avoir point d'expressionsassez fortes pourrepresenter
lemerveilleuxde sesexploits;
les Historiens au contraire de n'en
avoir point d'assi'{ simples, pour
empescher que tant de merveilles
ne passent pour autant defictions.
Quel art, quelle application,
quelle conduite ne faudra- t-il
point pour conserver la vraysemblance avec la grandeur des
choses qu.i! a
faites?Je
ne parle
point decette valeur étonnante,
qui a
pris comme en courant les
plusfortesVilles du monde, &
devant qui lesArmées les plus
nombreuses ont toujours fuy de
peur de * combattre. Je
ne pense
maintenant qu'à cette glorieuse
paix dont nous joueons., & qui
a tfl; faite dans un temps où l'on
ne voyoit de toutes parts que des
puissancesirritées de nos Viéloires, que des Estats ennemis declarez denosinterests, que des
Princesjaloux de nos avantages,
tous avec des pretentions différentes e- incompatibles. Comment donc parut tout d'un coup
cette Paix si heureuse ? C'est un
miracle de la sagesse de Louis le*
Grand
,
que la Politique neffau..
roit comprendre; & comme luy
seul a
pu la donner à toute 1"Euyope.) luy seul aussi peut la IUJl
conserver.Combien d*a£lion3de
pénétration, de prévoyance pour
faire que tant d'Etats libres, dm
dont les interestssontsi contraires,
demeurent dans les termes
qu'il leur a
prescrits? Il faut
voirégalement
ce qui •riefl plus
&ce quin'est pas encore, comme ce qui est. Il faut avoir un
genied'une force&d'une étenduë extraordinaire
,
que nulle affaire ne change, que nul objet
ne trompe, que nulle difficulté
n'arreste; telenfinqu'estle genie
de Louis le Grand
,
qui est répandu dans toutes les parties de
l'Estat, (fy qui n'yest pointrenfermé,agissant au dehors comme
au dedans avec une forceincon-
cevable. Il est jusque dans les
extrémitez du monde, où l'on a
-veit tant desaintesMissionssoutenues par les secours continuels
de sa puissance & de sa piété.
Il estsurlesFrontières duRoyalime
,
qu'il faitfortifier d'une maniere qui déconcerte ~(7 defj<:entous nos Ennemis. Il efi surles
Ports, ou il fait construire ces
Vaisseaux prodigieuxj qui portent par tout le monde la gloire
du nom François. Il est dans les
calemies de Guerre ~ù de Marine ,où la noble éducation jointe
à la Noblesse du sang,forme des
esprits & des courages également
capables du commandement v
de l'exécution dans les plus grandes entreprises Il est enfin par
tout, quifait que tout est reglé
cemme il doit l'estre.Les Garfiijbns toujours entretenues, les
Magasinstoujours pleins, les
Arsenaux toujours garnis
,
les
Troupes toujoursen baleine, v
aprésles travaux de laGuerre,
maintenant occupées à des Ouvragesmagnifiques, qui font les
fruits de la Paix.C'estainsi
que ce Grand Princeagissanten
mesmetempsde toutes parts,v
faisant des choses qui inspirent
continuellement de la terreur à
Jes Ennemis, de l'amour à Jes
Sujets de l'admiration à tout
le monde
,
il peut malgréleshaines
,
les jalousies, vles défiances, conserver la Paix qu'il a
faite3farce qu'il n'ya pointd'Etat
qui ne voye combien il seroit
dangereux de la vouloir rompre.
Quelques Princes de l'Empire
sembloient en avoir la prnsele)
& commencent à former des
Ligues nouvelles, mais le Roy
toujours également juste vsage,
ne voulant ny surprendre ny
estre surpris
:>
fit dire à l'Empereurj que si dans deux mois du
jourdesa Déclaration il ne rece-
voit de luy des asseurances poJiiives de l'observation de la Treve
,
il prendrait les mesuresqu'il
jugeroit necessaires pour le
bien
deson Efidt. Ses Troupes en même temps volentsur les Frontieres de l'Ailsnugne> (fff l'Empereur luy donne toutes les asseurancesqu'il pourvoit souhaiter.
Ainsil'Europe luy doit une seconde fois le repos & la tranquillité dont elle joüit.D'autre
part l'Espagneavoit fait une
mjujiice à nos
Marchands, (!Ï
les contraignoit de payer une taxeviolente
,
fous pretexte qu
'ils
negocioient dans les Indes contre
les Ordonnances. Le Roy3pour
arrester tout à coup ces commencemens de division
,
a
jugé à propos d'envoyer devant Cadix une
Flote capabledeconquérirtoutes
les Indes. dujfi-tost l'EJpdgne
alarmée, a
proYllÍs de rendre ce
qu'elle avoit pris e~ le Roy qui
s'en est contenté, a paru encore
plusgrand parsa moderationque
parsapuissance; car il est vray
que rienn'est si admirable sur la
Terre, que d'y voir un Prince,
qui pourvant tout ce
qu'il veuty
ne
veüille rien qui ne
soitjuste.
Maisc'est le caractere de Louis
le Grand. C'estlefond de cette
Ame heroiqne
>
où toutes les vertus font pures,sinceres
,
solides,
veritables, cm7ent toutesensemlie3 par une admirable union,
qu'il est non seulement le plus
grand de tous les Rois
,
mais encore
le plusparfait de tous les
Hommes.
Cette réponse fut interrompuëbeaucoup de fois par
des applaudissemens qui firent connoistre combien 1*ACsemblée estoit satisfaite de
l'Eloquence de MrdeBergeret. Il parut par là tres-digne
d'estre à la teile d'une si celebreCompagnie; & tout le
monde convint qu'il ne pouvoit mieux remplir la place
qu'iloccupoit. Mrl'Abbé de
Choisy a
fait connoistre par
un fort bel Ouvrage qu'il a
donné au Public depuissa reception,avec combien de justice il remplit la place qu'on
luy afait ocuper. Cet Ouvrage
est laViede Salomon. Il y
aquelquetemps qu'il fitaussiimprimer celle de David avec une
Paraphrase desPseaumes.Jene
vous dis rien de la beautéde
f- ses Livres. Vous pouvez juger
de quoy il est capable par ce
que vous venez de liredeson
Remerciment à PAcadeniieJ
Ces deuxDiscours ayantesté
prononcez ,
on distribua les
Prix d'Eloquence & dePoësie
& l'on declara que le premieravoir esté remporté par
Mrde Fontenelle,& le second
par Mademoiselle des Houlieres, Fille de l'illustre Ma..
dame desHoulieres,dontvous
avez veu tant de beauxOuvrages. Mrl'Abbé de la 'V'aU1
Secretaire de la Compagnie
en l'absence de Mr l'Abbé
Regnier des Marais, Secretaire perpetuel, leut ces deux
Pieces, dont l'uneestoit sur la
Patience, & l'autre sur l'Eduation de la jeune Noblesse
dans les Compagnies des Genilshommes
3
& dans la Maison de S. Cir, &toutes deux
furent écoutées avec l'artenion qu'elles meritoient. Je
vous en diray davantage une
autre fois. A cette lecture
ucceda celle d'un Discours
qu'avoit apporté M Hebert, le
l'Academie de Soissons,
pour sansfaire * 1à l'obligation
où sont ceux de cette Compagnie
,
suivant les Lettres
Patentes de leur établiffci-nelit,
d'enenvoyeruntous lesans,
en Prose ou en Vers,lejour de
S. Loüis
)
à l'Academie Françoise.On
y remarqua de grandes beautez
,
& M. Hébert
eut place parmy les Académiciens. Le sujet de ce Discours estoit, Que les Peuples
sont toujours heureux,lors qu'ils
sont gouvernez par un Prince,
qui a
dela pieté. Aprés cela,
on leut un Madrigal, à la
gloire de Mademoiselle des
Houliers,sur ce qu'elleavoit
remporté le Prix.M.leClerc
leut aussi quelqnes Ouvrages
dePoësie sur divers fujets>&j
la Scance finit par une
Lettré
en Vers de M. Perrault i,dans
laquelle le Siecle remercioit
le Roy de l'avantage qu'illuy
faisoit remportersur les autres Siec
Fermer
Résumé : Tout ce qui s'est passé à l'Academie Françoise le jour de Saint Loüis. [titre d'après la table]
Le 25 du mois précédent, l'Académie Française a célébré la fête de Saint Louis au Louvre. La cérémonie a commencé par une messe dirigée par l'abbé de la Vau, accompagnée de musique composée par Mr Oudot. L'abbé Courcier a prononcé un panégyrique de Louis XIV, comparant ses actions à celles de Louis le Grand. L'après-midi, l'abbé de Choisy a remplacé le duc de Saint Aignan et a exprimé son humilité et sa gratitude envers l'Académie. Il a souligné son rôle dans les négociations à Siam et a rendu hommage au duc de Saint Aignan et au cardinal de Richelieu. Dans son discours, l'abbé de Choisy a loué le roi Louis XIV, comparant sa protection à celle de César et Cicéron pour Rome. Il a insisté sur la nécessité d'un roi pour l'Académie afin de perpétuer sa gloire et a souligné la piété du roi, son zèle pour la foi chrétienne et ses efforts pour étendre la religion chrétienne. Le discours a également mentionné la lutte contre l'hérésie et la corruption morale. Le texte célèbre la figure de Louis XIV et la paix qu'il a établie en Europe, libérant la France du 'Monstre infernal' grâce à la religion et à la protection divine. Le roi est présenté comme un bienfait pour la nation et l'Europe entière, qui prie pour sa santé. Monsieur de Bergeret, secrétaire du cabinet, a souligné l'honneur fait à l'abbé de Choisy et les vertus du fils du duc de Saint-Aignan. Il a également évoqué les exploits militaires et diplomatiques du roi, notamment la paix établie malgré les tensions européennes. Le texte met en avant les qualités exceptionnelles de Louis XIV, surnommé Louis le Grand, et son habileté à maintenir la paix et la stabilité en Europe. Sa puissance et sa piété soutiennent des missions saintes aux confins du monde. Les troupes françaises, bien entretenues et disciplinées, contribuent à la grandeur du royaume. Louis XIV conserve la paix grâce à sa justice et sa sagesse, dissuadant toute tentative de rupture. La séance s'est conclue par des lectures et des remerciements au roi pour les avantages accordés à l'Académie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 28-124
DE L'ART DE NAVIGER.
Début :
Il n'y a jamais eu tant de Vaisseaux en Europe que / Entre les Arts qui sont estimez les plus necessaires [...]
Mots clefs :
Navigation, Naviguer, Aimant, Boussole, Fer, Pierre, Traité, Vaisseaux, Année, Mer, Usage, Aiguille, Monde, Art, Manière, Vertus, Nord, Pôle, Ouvrage, Cause, Expérience, Vaisseau, Secours, Pilotes, Nature, Jésuite, Secret, Découverte, Cartes, Curieux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE L'ART DE NAVIGER.
Il n'y a jamais eu tant de
Vaisseaux en Europe que
l'année derniere
,
& si l'on
en peut juger par l'apparence,
il y en aura encore plus l'Esté
prochain. Cela m'engage à
vous faire part d'un Ouvrage
fortcurieux
,
dans lequel il
efl: traité detout ce qui regarde
la Navigation.C'est
une matiere d'une fort grande
étenduë, &qui doit faire
pdluaisir non feulement à ceux
mestier, mais mesme aux
indifferens, puis qu'il est fort
agreable de sçavoir unpeu
>dc tout , pour en pouvoir
parler dans le monde quand
l'occasion s'en offre.
DE L'ART DE NJVIGEK ENtre les Arts qui font
estimez les plus necessaires
aux hommes , celuy de
la Navigation a esté un des
premiers & des principaux.
L'obligation qu'il y avoit de
traverser les Rivieres, de pasfer
dans les Isles, & en d'autres
lieux, tant pour le Commerce
que pour la communication
des Habitans,les a
portez à inventer des machines
flotantes & capables de
les soûtenir sur les eaux, pour
les transporterd'un bord à
l'autre, avec ce qu'ils vouloient
y conduire , & cela se
faisoit alors sans aucun Pilote.
De là font venus les
Rats-d'eaux
,
les Bacs
J
les
Pontons, les Canots, les
Gondoles, les Balons, les
Nacelles, & une infinité
d'autres Barques
,
aurquelles
on a donné divers noms selon
l'usage & les Regions où elles
ont elle inventées, & ces
Vaisseaux pour la pluspart
estoient ordinairement faits
tout d'une Iiiece, comme de
troncs d'arbres creu sez
)
d'écorces
& de roleaux
, y en
avanr d'une grosseur & d'une
grandeur suffisante pourcela.
D'autresestoient faits de
joncs pliez & joints ensemble
; quelques-uns de bois
de sciage? & de planches
chevillées, & d'autres de
cuir cousu & end urcy. Il y
en avoit qui estant faciles à
plier, le pouvoient aifémenc
transporter d'un lieu à l'autre,
ou que l'on pouvoit porter
en leur efiarJ comme encore
aujourd'huy les Canots dans
les Indes, & les Balons dans
le Royaume de Siam, ou les
Gondoles à Venise, & les
Pontons ailleurs.
Comme l'usage de tous ces
Vaisseaux n'estoit d'ordinaire
que pour le courant des Rivieres
, ou pour leur trajet,
on n'avoit besoin pour les
conduire que de perches, de
rames, de cordages, de moulinets
3 ou de voiles; on y
employoit les uns& les autres
en ces premiers temps,
& l'on voit encore dans les
Pa ïs qu'on découvre de nouveau,
que leurs Habitans en
usent presque tous de la mes-
: me maniere. Ilyaaussi des lieux vers
le Nort , comme dans la
Norvegue & dans la Groelande
, où les Vaisseaux à
cause des glaces sont si portatifs
, qu'on les faitglisser
sur les neges pour les tranf-
: porter de Rmere à autre,
sans aucun débris,& vers la
Mer Glaciale; les Pyrates y
) ont des Vaisseaux de cuir si
bien fermez, qu'ils n'ont pas
de peine à les faire entrer
l profondement dans Teauj &L
pendant la nuit ils se glissent
sous les grands Vaisseaux)
les percent au fond de cale,
&.les font submerger
, pour
y exercer enfuire leur brigandage.
Voilà pour ce qui regarde
la construction la
matiere îz l'usage des premicrs
Vaisseaux.
On tient generalement que
les Egyptiens ont esté les
premiers qui ayent inventé
l'usage de ces petitsVaisseaux,
par la necessité qu'ils avoient :
des'en servir en certaine faûson
de l'année à cause des
inondations ordinaires que
[ le Nil fait tous les ans dans
leur Païs,ensorte que tou- tes les terresen sont couver- tes; ce qui oblige les Habirr
tans à y faire des Tranchées.
~&: des Fossez pour faciliter
lIes écoulemens de l'eau
, »5C
à se retirer avec leurs Familles
& leurs Troupeaux sur les
» éminences de leurs Terres;
) car ce Fleuve ne croist qu'à
une certaine mesure de hauteur.
Les Venitiens outre leurs,
Gondoles,se servent encore
) aujourd'huy de cette force de
[ petitsVaisseaux
)
qu'ils appellent
Fisoleroe,ils font ex- ;
tremement legers
,
& vont
aussiviste que le vent; c'est
pour la chasse de certains oiseaux
qu'ils appellent Fisoolæ,
& qui se fait sur l'eau avec
assez de divertisement. Outre
ce nom qu'ils donnent à leurs
Vaisseaux
)
ils les appellent
Fusoleroe à cause de leur vi--
tesse, ou parce qu'ils ressemblcnt
à des fuseaux, estant
ronds & pointus par les deux
bouts ; ou comme les Balons
de Siam, cymbala,longs &
ronds.
Les Syriens&lesAffricains
savoient emprunté l'usage de
olleurs Vaisseaux des Egyptiens.
Toutefois pour l'art de navviger
comme il estoit rude
5&& grossier en ce temps-là,
chaque Nation y ajoûta du
sien selon l'occasion
, & suivant
que leur propre ex perience
leur en donnoit lieu;
mais ce n'estoit pas encore our faire des voyages de
olong cours, ny pour sexposer
aux vents, & aux tempestes.
Ils ne faisoient que
costoyer les rivages, sans
entrer en pleine Mer, &
ixherchoient seulement leur
seureté en navigeant.
Il y a diversité d'opinions
entre les Auteurs àl'égard de
ceux qui ont esté les premiers
Inventeurs de la lonHruétion
des grands Vaisseaux, & des
instrumens qui fervent à la
Navigation. Quelques-uns
tiennent qu'A tlas inventa les
Navires & l'art de navi ger;
& d autres disent que ce furent
les Tyriens.
Ensuite les Copeens, habitans
de la Boeotie prés du
Fleuve Caphise, trouverent : l'usage des Rames & des Avi--:
rons. Dedale inventa le Mast ; «j
â.X. les Antennes, Icare, son
Fils, les Voiles. Les Tyrrremiens
forgerent les Ancres;
Mnacharsis fit les Harpons,
& Pericles les Crocs & les Agrafes
, pour servir dans les
combats demer. Les Platéens
J:onlpaiIcrent les premiers la uste largeur des Vaisseaux;
car auparavant ils estoient
oous bien plus longs que lar-
D'res) & toutefois capables de
recevoir beaucoup de personnes&
de bagage, selon la
ongueur des arbres, des ro- caux, ou des écorces dont
2ls estoient conitruits.
Quant à la difference des
Vaisseaux,& à leurs équipages
3
on donne à Tiphis
l'honneur d'avoir inventé
l'art & les regles de bien naviger
, & de conduire les
gouvernail comme un bon
Pilote. Minos composales
premier l'ArméeNavale.Eole
enseigna aux Nautonniers lai)
maniere de gouverner les
Voiles. Enfin on ajoûta tantii de découvertes à la Navigation
,
qu'elle commença àe
devenir plus parfaite, & alors
le desir de connoistre les>3
Regions &les Peuples, pOftaÕJ
ceux qui en avoient déja quelque
experience,àpasser en des
Païsun peu plus éloignez,&
à y transporter des vivres &
d'autres choses necessaires,
puur établir une espece de
commerce.
Entre ces Vaisseaux qui
commençoient déja à pouvoir
souffrir la Mer
3
les Galeres
semblerent d'un ufaec
aasfsletzzccoommmmooddeeppoouurrlleeuurrlele--
gereté & pour leur virefe;
Diodore dit que Sesostris Roy
d'Egypte
, & Successeur de
Moeris
, a esté le premier de
tous qui se soit servyde Galere
?
& qu'ayant dompté les
Habitans d'autour de la Mer
Rouge, il tâcha de conduire
un Canal navigable depuis le
Nil jusqu'à cette Mer.
Thucydide rapporte que
Damased'Erictée inventa
la premiere Galere à deux
bancs, & Aminocle de Corint
he,celle qui estoit à trois.
Aristote aécrit que les Carthaginois
formerent celle qui
en avoit quatre. Nesictonde
Salamine en fitune de cinq;
& selon le témoignage de
Polybej, lesRomains furent
les premiers qui firent construire
une Armée navale de
cette sorte deVaisseaux,dans
l'appareil de guerre contre
les Carthaginois. Xenagoras
de Syracuse inventa des
Galeres à six bancs. Mnefigethon
en composa juiqu'l
dix; Alexandre le Grand,
jusqu'à douze. Ptolemeus Soter
en fit faire une jusqu'à
quinze, Ainsi le progréss'en
augmentoit detempsen
temps, & selonles expcriences
& la force des Vaisseaux
? qui devoient tenir la mer ,
& y resister
,
& alors les rames
estoient autant en usage
que les voiles.
Mais quand le bruit se fut
répandu par toute la Grece,
que Jason commandé par le
Pvoy Pelias devoit entreprendre
un grand voyage par -
mer, pour aller en laColchideàla
conqueste de la Toison
d'or, toute la Fleur de la
jeunesse de Grece voulut avoir
part à cette fameuse navigation
dont tout le monde parloir.
C'est ainsi qu'en usent
les Volontaires dans les grandes
Expéditions. Le nombre
en fut de cinquante-quatre?
des plus braves & des plus
considerables de laGrece.
A ce sujet on construisit
une Galere à trente ttaçcs de
chaque costé,ce qui n'avoit
:, point encore esté fait jusques
alors. Ce fut Argus Fils d'Arestor,
qui en fut l'Architecte
,
&qui luy donna de son
nom celuy d'Argo
,
& ceux
qui le monterent furent delà
appeliezArgonautes, si l'on
encroitApollonius le Rhodien.
ToutefoisDiodore dit
que ce Vaisseau futainsi
nommé à cause de sa legereté;
& Ciceton assure que
cetre Galere portoit ce nom
à cause de celuy des Grecs,
qui s'appelloient alors Argi,
ve5,du nom de la Ville d'Argos
dont ils estoientoriginaires.
Typhis,commePilote
pour son experience, prit la
conduire de ce Vaisseau?qui
a esté si renommé dans la
Grece,& qui pourainsi dire
a merité d'estre transporté
dans le Ciel, pour y faire unes,
constellation entre les autres
Astres.
Moreri dans son Diéèion-I
naire historique, marque que
cette Navigation se fit en
l'année 2792. de la Creation
du monde, s'il y a quelque
ombre de verité en cette histoire
si fabuleuse. Tout le
mistere de cette Conqueste
rin'ciloit que le secret & la
b découverte de la Pierre Philosophale,
que les Anciens
couvroient des voiles decette
IFabïe.
Mais quel que éclat que cet-
,ne Navigation au eu, & quoy
pqu'on l'éleve au dessus de
toutes les autres entreprises
maritimes,elle n'est presque
nrien à l'égard de ces grandes
Navigations qui se sont faites
bdepuis dans toutes les mers
asses plus vastes
,
& jusquss aux
Regions les plus reculées, &
dont la découverte n'a pû
fc faire sans le secours de
l'Aimant & l'usage de lal
Boussole.
Les bancs des Galeress'aug-
-
menterent encore de nombre
,
puis que Ptolomeus Phi-
- ladelphus en fit faire une de
quarante, & Ptoloméus Phi- -
lopator; surnommé Triphon, (J
uneautre desoixante.
Mais de quelle quantité de 3
Vaisseaux
? & de quelle grandeur
Xerxes, Roy des perses,
<; necouvrit-ilpasl'Hellespont
avec son Aimée navale? Le
nombre en estoit du moins
de
bde mille. Quelle hauteur,
quelle force & quelle profondeur
n'avoient pas les Navires,
dont il fit faire un pont ilié de chaifnes pour joindre
l'Asie à l'Europe. Toutefois
avec ce grand appareil de
guerre sur mer) il fut vaincu
par Themistocle prés de Salanine
,
&: contraint de se sauver
avec une petiteBarque.
Aprés tout, l'on remarque
ussu'en ces temps-l à les Pilotes
¡;tn'dvoient point d'autres guiotes
que leurexperience, la
lécouverte des Isles & des
Terres qu'ils avoient euxmêmesveuës,
des Golphcs-oùi
ils étoieut arrivez, des banc
&des écueils qu'ils avoient
€vitez,desRéd uits &desSinus
qu'ils connoissoient, & l'ot<
fervation des Estoiles qui leult
servoient à se conduire; U
quand ils avoient perdu leutfj
tramontane,ils couroient riQ
que de faire naufrage. -Ju-nques
alors les Cartes marines
& les Mappemondes n'e-a
stoient point en usage; aussi
leurs Navigations n'estoient
elles pas fort grandes, & les]
naufrages pouvoient estre aie
sez frequens
Y
puis qu'il
alloit assurer sur la force de
ses bras, sur l'industrie des
Nautonniers, sur la conduite
les voiles & des rames, pour
se tirer des écueils, des bancs
de sable, & des détroits perilleux
quand on y tomboit.
Aussi remarque-t-on que
la pluspart faisoient ferrer
leurs Vaisseaux sur le devant
& fous la carene, pour les rendre
plus solides contre les vagues,
& pour en empescher
le débris contre les rochers
sachez.
On donnoit aussi ancienment
des noms specieux aux
Vaisseaux les plus considerables,
commeon le voit au * combat navaldécric par Virgile
dans le cinquième livre
de son Eneide, où il nomme
trois Vaisseaux, la Balene, le
Centaure, & la Chimere. Et
aujourd huy encore à Venise
n'ya-t-il pas le Bucentaure,
qui est un Vaisseau de solem-
- nité & d'apparat, d'une pro--
digieufe grandeur, qui se démonte,
& qu'on remet enn
efur quand le Doge fait la
ceremonie d'aller e pouser la
Mer. De mesme dans les Arméesnavales
il y a des VaiC-l;
séaux qu'on nomme le Grand
„
Amiral, le Vice -
Amiral, la
) Capitane, &c.
Les Anciens en avoienten-
) core de differente nature, les
uns decharge,& les autres de
3 guerre. Les premiers estoient
) ordinairement plats, & fervoient
au passage des gens
de guerre, du bagage, des
rl harnois & des chevaux. Ce
fut Hippius de Tyr qui les
inventa, & on lesappelloit
Hippagines
, non pas de son
nom, mais dumotGrec de
3 cheval. Les autres qui servoient
dans les combats d.,
mer, estoient gros & ronds)
munis de becs de fer & poin- !
tus> pour percer de roideur :
ceux des Ennemis à force de : bras, & par la violence des ;
rames, & les couler à fond.
Aussi estoient-ils appellez;
rostratæ na-La Navires à bec.
De là cft venu chez les Romains,
que le Senat estoit
apellé l\Eflra, & que pro rostris
dicere,veut dire haranguerdevant
leSena,parce que quand
Romains avoient pris des
Vaisseauxà bec sur les Ennemis
dans quelque combat
on leur coupoit ce bec., &..
~oon l'attachoit le long du
éIBarreau où se faisoient les
harangues, & où fevuidoient
}llcs causes; de mesme que l'on
fc attache aux voûtes des Temples
les Drapeaux & les Eten- bdardsqu'on prend sur les
3 Ennemis.
Ces mesmes Vaisseaux de
guerreavoientaussi des Tourelles
sur la poupe, d'où la
Milice combattoit à coups
) de dards & de Bêcbes) &
jettoit des feux & d'autres
machines de guerre dans les
Vaisseaux des ennemis,comme
du le mesme Virgile dans
la peinture qu'il fait du combat
naval de l'Empereur Auguste
contre Antoine &
Cleopatre.
1 Ces Vaisseaux avoient encore
les Pàvoijddes3 qui cG
toient des ceintures de boucliers
rangezsur le bord
>
avec lesquels la Milice se
mettoit à couvert contre les
traits des ennemis ; & l'usage
s'en garde encore maintenant
dans les grands Vaisseaux de
guerre, maisplûtost par parade
qu'autrement. Ce font
de grandes ceintures d'étose
ordinairement d'écarlate, tausquelles
on donne le nom.
de Pavesades, par le changement
de quelques Lettres.
Il faut maintenant parler
de l'usage de la Boussole
,
qui
estla conduite la plus reguliete
dont les Pilotes se fervent
avec le secours de la
Carte ou Mappemonde,pour
faire de grands voyages par
mer,& ellen'a estéd écouverte
que depuis trois ou quatre
cens ans,par le moyen de l'Aiman,
il estfacile de croire,
comme j'ay dit,que l'on ne se
conduisoit furmpr auparavant
quepar sa propre experience,
par les vents,& par les Af-
!
tres : ce qui se remarque dans
toute la Navigation des Anciens.
Mais il semble que la Divine
Providence avoit renfermé
tout le secret de la Boussole
dans le seul Aiman ; car
en effet sans le secours de :
cette Pierre, l'usage n'en au-«
roit pasesté connu. LaBoussole
que les Latins appellent:
ACHS Magnetica navicularia, Aiguilleaimantée, ou Pixis
nautica,àcausedesa boëte)
est un infiniment fort necessaire
àla navigation. Cest;
une découverte des derniers
ficcles. dont les Anciens
n'ont point eu l'urage. Il est
vray que les vertus & les facultez
de l'Aiman leur ont
esté connuës, en ce qu'il attire
à soy le fer; mais ils n'ont
pas sceu que ce mesme fer
touché de l'Aiman eustune
propriété pour se tourner vers leNord& le Midy; & c'est
là cette noble connoissance,,
qui a servy à découvrir les.
nouveaux Mondes, les Isles
inconnues
?
les Nations les
plus éloignées, & pour ainsi
dire, à enrichir l'Europe par
le commerce& par les frequentes
navigations qui se
font faires,& se font encore:
en toutes Izs parties diu
monde.
Quoy que les Anciensscessent
les vertus de l'Aiman,
&: qu'ils enayentécrit,
comme AnHore, Platon,
Pline,&plusieursautresdont
nous parleronsa on ne voit
rien dans leurs écrits de la
Boussole, & le temps que l'on
commença à se servir dans
l'Europe de l' Aimanaulieu
de Boussole
,
est environ dés
l'an 1260. que Paul Venitien,
ayant fait un voyage dans la
Chine, en apporta le secret.
Les Chinois s'en servoient
de cette maniere. Ils suspendoient
un morceau de la
pierre d'Aman sur un morceau
de Liege, & le laissoient
flotter sur l'eau dans un Basfin
ou un Cuveau, & ce
Liege avec l'Aiman nemanquoit
pas de tourner du
costé du Nort. C'estoit-là
leurBoussolequileurfaisoit
connoistre l'Etoile polaire,
&; la maniere de con duire
leurs Vaisseaux sur la Mer,
ce qui a duré chez eux jufques
au milieu du ficcle precedent.
Ce mesme usage de cette
forte de Boussole a duré aussi
en Europe un assez longtemps,
jusqu'à ce qu'un certain
Flavius Melphitanus,
trouva le secret de la Boussole
, & par cet instrument
il donna moyen aux Espagnols
de naviger au nouveau
Monde,&d'y découvrir
la Castille d'or, & d'autres
parties de l'Amérique,
comme la Riviere de Platoe
& de Parana; c'est ce que
rapporte Petrus Cic'{tt , en
son traité de la Marine. Collenutius
dans son Histoire de
Naples en fait aussi mention;
•ôcjonjitisappelle la Boussole,
la regle des Nautonniers ou
de la Marine.
Mais d'autres attribuent
cette découverte à un certain
Jean Gira, natif du Bourg
d'Amalphi dans la Campanie
au territoire de Rome,
environ l'an 1300. Cela a du
rapport avec ce qu'enécrit
Collenutius. Toutefois il se
peut faire que ce Gira ne
trouva feulement que le
secret de faire la Boussole ;
c'est a dire de faire la Boëtte
êc de suspendre les aiguilles
aimantées sur un pivot, pour
leur donner le mouvement
qu'elles ont. Mais on demande
si le Lys qui se
met en toutes les Boussoles
pour marquer le Pole ou le
Nort , en conduisant l'aiguille
sur ce Lys qui est la
marque du Midy, n'est pas
un indice, que lesFrançois
ont trouvé le secret de mettre
les Boussoles dans leur
perfection
, car toutes les
Boussoles font marquées de
cette fleur Royale, & mesme
en quelque Païs que cesoit
que l'on en fasse
, pourune
instruction generale on y
ajoute ce Lys.
Aussi est-cedepuis ce tempslà,
que l'Art de naviger a
acquis de la perfection,& est
ca si grande estime cheztoutes
les Nations, qu'on a tâché
dans Les deux derniers
Siecles à le porter à son plus
haut point de perfection &
qu'enfin fous le Regne de
Louis LE GRAND
, on Jo
proposé des recompenses
considerables pour ceux qui
y feroient quelques nouvelles
découvertes.
Eneffet, Comme le commerce
unit les Nations les
plus éloignées, & n'enfait
presque pour ainsidire qu'un
seul peuple, qu'il porte les
richesses dans les lieux les
plus infertiles qu'il y répand
l'abondance & qu'il fait
voir les Indes Orientales &
Occidentales, la Chine & le
Perou dans l'Europe, ne doiton
pas dire que la Boussole,
qui fait tant de merveilles,4 trll un ouvrage & un miracle
de l'Art,publique c'est sur
elle que l'onasseure sa vie,
ses biens & sa fortune, & que
l'on va sur toute forte de
Mers par son secours, aussi
aisement & avec autant de
seureté que sur rcrrc)& qu'enfin
l'onattire les peuples les
plus Barbares, & les moins
civilisez à des connoissances
qu'ilsn'auroient jamais euës,
& à des alliances qui ne se
(
seroient jamais faites,témoins
les Ambassadeurs d'Ardra
dans la Guinée, ceux de
Moscovie, d'Alger, de Maroc
de Fez, & de nouveau ceux
de Siam,& d'autres?
Comme l'aiguille aimantée
est la principale partie
& la plus noble de la
Boussole, on doit avoir un
grand foin de la mettre dans
sa perfection
, & dans une
liberté qui la laisse bien agir.
L'aiguille ayant esté frottée
de l'A iman) acquiert les
mesmes proprietcz que cette
pierre renferme en soy, & les
conferve des Siecles entiers.
La Boëte ou elle doit estre
enfermée,est ordinairement
de bois, ronde ou quarrée;
il n'importe, mais sur tout il
faut se donner de garde de ;
n'y mettre aucun clou de fer,
puis qu'il feroit une attraction
de l'aiguille. La grandeur
de la Boëte fera de cinq
ou six pouces de diamettre.
On plantera au milieu un pi-
-
vot à angles droits fait de
cuivre,c'est la matiere la plus
propre, décrivant avec le
Compas un Cercle Concentrique
en la mesme Boëte.
Ceux de Marseille ont acquis
a réputation d'y travailler
excellemment.
Au retour des grandsvoyages
, on doit laisser les Boussoles
en leur état & dans leur
situation naturelle; elles ne :
se gastent pas pour estre dans
le repos. Quelques-uns atta--
chent la roteavec l'aiguilles
pour luy donner plus de fermeté
; celle d'un Cadran solaire
est tropvive pour unn
Vaisseau qui est toujours
dans l'agitation,&on auroit
peine à s'y regler. Pour lasJ
figure de l'aiguille aimantée
cela dépend des habiles Ar..]
tisans, & qui en connoissentir
les défauts & la perfection.
On a remarqué du moin
vingt declinaisons de l'Ai
man ou de la Boussole, c'est
¥
a quoy les habiles Pilotes
prennent ordinairement gar- de,pour se regler sur leurs
Cartes &asseurer leur Navigation
; les. sçavans Auteurs
enseignent à les corriger.
Toutes les Nations del'Europe
se font accord ées à diviser
l'horison en trente-deux
Rumbs
,
qui font autant de
routes différentes
, que le
Vaisseau doit suivre par le
moyen de la Boussole, estant
pouffé du vent. Chaque
Rumb ou route est éloignée
l'une de l'autre de onze degrez
& un quart; & quoy
que cette division puisse s'e
tendre jusqu'à trois cens soi
xante degrez
,
la premiere est
l'ordinaire de tous les Pilotes
& sur laquelleils sereglent
& leurs Cartes font marquées
de ces trente-deux Rumbs:
qui font les vents, & ces
vents font les routes qui regardent
les parties du mon.
de. Je laisse aux Curieux à
visiter les Cartes,& à enapprendre
les noms qui y font
marquez, & principalement
sur la Boussole.
L'aiguille de la BoUssole.
ayant acquis la mesme vertu
de
de l'Aiman qui l'a touchée,
laconserve dans cette admirable
& surprenante proprieté
,
qu'elle tourne naturelle.
ment un de les bouts au Nort
& l'autre auSud, qui luy est
opposé; & le Lys qui en: en
la Rose legarde toujours le
Nort ; ainsi en suivant les lu
gnes qui font marquées en la
Boussole seulement avec
l'oeil, on peut connoistre
en touttempsl'end roit de
l'horison
,
les quatre Vents
principaux, & pareillement
tous les autres.
L'avantage que son tire
de la Boussole., qui rend la
conduite du Vaisseau tresaisée
, est qu'elle represente
toutes les routes dans la mesme
disposition qu'elles font
en effet
) & l'experience &la
pratique en font connoiftrc
lavérité.
C'eil: une chose merveilleuse,&
qui donne un grand
avantage à la Navigation;
que par la conduite de la
Boussole,le Pilote peut tel.
lement gouverner ion Vaisseau,
dans les plus épaisses
tenebres de la nuit qu'il n'a
besoin ny des Astres ny de
;
lumière,& mesme il le gouverne
aussi-bien estant dans
le fond decale, ques'ilestoit
sur la poupe ou sur le tillac.
Il ne leur importe de voir la
Mer, ou de ne la pas voir,
non plus que le Ciel, ny aucune
Estoile remarquable
qui puisse luy designer quelque
Region ou Cap.
Les habiles Pilotes portent
quelquefois plus d'une Bousfoie,
ou une pierre d'A iman
dans leurs voyages de long
cours, à cause des accidens
qui sont à craindre, & c'est
une précaution qu'il est bon
d'avoir. Ce n'est pas que l'aiguille
d'un Cadran ne pust
servir deBoussolleencasdecas denetr.
1 ", 1 cessitépourvûqu'on la mette
sur du liege flotant, sur de
l'eau dans un grand vase
, car
elle marquera toujours le
Nort, ou l'Estoile polaire.
C'est comme les Anciçns en
usoient.
Si l'Aiman ou l'aiguille
aimantée de la Boussole n'avoit
point de declinaison,
l'art de la Navigation Seroit
entierement allure en son
principe;& le Vaisseau suivant
si ligne marquée par le
ent ou le Rumb< ne s'écarteroit
jamais de sa route, ce
pgui ne se peur faire sans dé*-
sliner.
Enfin,comme jel'ay déjai
Hit,ilya un grand nombre
He declinaisons que les Carycs
enseignent, & les Auteurs
qui les marquent dans
eurs traitez, font à consulter.
Comme l'aiguille de la
Boussoleales mesmes vertus
yc proprietez que l' A iman , est à propos de parler de
cette Pierre, pour faire l'uion
de l'une avec l'autre.
PlusieursAuteursontécrie
de la nature & des vertus de
l'Aiman à l'égard du fer qu'il
attire,&en sontun prodige
denature. S. Augustin mesme
en saCité deDieu,Isidore,
Platon & Theophraste en
disent des merveilles, & pour
la découverte, Nicander
&'. Pline aprés luy rapportent
qu'il fut trouvépar ha"
zard de cette maniere.
Un Pasteur l10mnlé¡rAa.,
snety menant paistre son ,troupeau sur le montIda en
Phrygie,s'apperceut que M
fer de sa houlette & lescloud
de ses souliers le tenoient ans
resté. Il en fut surpris, & en
avertit ses Compagnons qui
meurent la curiosité de tirer
p quelquesunes deces Pierres
bdulieuoù elles estoient, &
bd'en faire l'experience, ce
quiayant réussi, ils nommeirent
l'Aiman Magnes, du
nom decePasteur,&ce nom
ulluy est demeuré depuis en
Latin. La chose se divulgua,
&&C cette vertu cachée & secrete
fut ainsidécouverte.
D'autres donnent le nom de Magnesà l' Aimant de
Celuy de Magnesie, Ville de
^Macédoine) tirantversle lac
*Boebti$3 où il se trouve sur le ;
mont appellé Capo virilichi
de Natolie; d'autres le nomment
encore Heraclion
,
du J
nom de la Ville d'Heraclée *t
parce qu'on y en trouve aux
environs;ou du nom d'Hercule,
i cau se de sa foreeattra--
ctive envers le fer.
Sotachus faitcinq especes
d'Aiman
>
& les divise de
cetre forte
,
le premier qui.
vient d'Ethiopie
)
le second,
qui se trouve en Phrygie ou àCapo-Virilichi,le troisiéme
prés d'Echium,Ville de Boeotie,
le quatriéme en Alexan-
,j
drie de Troade, & le cinquiéme
à Capo de S. Georgio
>W*7guiefeo> à une lieuë & den
mie de Prague. Il y en a de
maslme & de femelle, dont les
vertus font différentes. On
en voit de diverse couleur;
mais le bleu est le plus
excel lent & le plus precieux
b de tous. Il s'en trouve de
) cette especeen une Contrée
) sablonneuse appellée Zimiris.
Le blanc n'a pas tant de force,
) & les Italiens l'appellentCalamita
bianca. Ce n'est pas
) qu'il n'yen ait en Allemagne
) d'excellent; mais le meilleur
est celuy quiattirele fer d'une
costé, & lerepousse de l'autre.
Ainsi dans l'Aiman la partie
Boreale qui attire le fer, doit
regarder la Boreale,de mesme
que l'australe qui lerepousse,
doit regarder l'australe.
L'Aiman que l'on nomme
Theamedes,&que les Allemans
appellent Ein Bleser, n'est pas
uneespece difference;car tout
Aiman qui attire le fer, &
montre les plages du monde
par une de ses parties, le
repousse de la partie opposée.
On voit ainsi dans l'Aiman.
que les parties opposées font:
Il des effetsdifferens.
C'est une erreur que les
Vaisseauxqui ont des cloux de fer,demeurentattachez à.
u une Montagneversle Nort,
«» s'ils en approchent de trop- prés, à cause de rAitnan
qui s'y trouve, & qu'ils ont
peine à s'en tirer; mais c'est
une merveille qu'un fer libre
& plus leger qu'une pierre
> d'Aiman, y courtnaturellement,
&tache de s'y joindre,
& si le fer est attaché & plus
pesant que la pierre, l'Aiman,
, court au fer & s'y joint.
Il faut pour la conservation
de l'Aiman qu'il soit enfermé
dans la limaille de fer
..J
où
il conferve ses forces, les
augmente,& en fait sa nourriture
; de plus il communique
sa vertu au fer, comme
on le remarque aux anneaux
d'une chaisne, dont l'un attire
l'autre, parce que la
vertu de l'Aiman [rani pire,
& passe au travers de chaque
anneau jusqu'au bout de la
chaisne&dansl'estenduë ou
cercle de son activité. Dans
cette attraction il est necessaire
que l'Aiman soit plus
pesant que le fer
, autrement
,'lPAiman iroit au fer ; mais
quoy qu'il en soit, c'est toûjoursl'Aiman
qui attire selon
le sentiment de tous ceux qui en ont écrit.
Ce qui est encore de plus
merveilleux, l'Aimanne laissse
pas d'attirer le fer au travers
du bois,de la pierre &
du verre mesme
,
& ces corps
ne mettent point d'obstacle
sa vertuattractrice. Cette
vertu naturelle ressemble à
La lumiere
,
qui passe au travers
des corps diaphanes &
ransparens
, ou au son qui
raverse les corps les plus solides,
& vient fraper lesorei
les; maisc'est une chose a
sez étonnante que l'Aima
ayant tant de simpathie ave
le fer, se fortifiant dans
limaille, & y acquerant me
me de nouvelles forces,
n'agit pas également en tou
tes ses parties, que d'un cost
il l'attire
,
& de l'autre il
repousse. D'où luy vient ce
amour & cette aversion
un mesmetemps? Ce son
des merveilles qui doiven
estre admirées des hommes
& qui ne sçauroient estr
connuës.
L'onpourroit douter sil'Aiman
souhaite s'unir au fer,
ou lefer à l'Aiman pour se
revestir de ses vertus, combine
font, attirer un autre fer,
:Jx, montrer les plages du
)rmonde, & cette propriété
est sans doute la plus Dclle,
a plus curieuse & la plus
dmirable , puis que par le
)lnoyen d'une aiguille aimansèée
,enfermée dans une Boufole
,
l'on trouve le pole, l'on
onnoiftle point arctique&
antarctique, l'on parcourt
joutes les Mers aussi-bien la uit que le jour, & l'on peuc
adresserdes routes sans erreur
à toutes les parties du
monde, & mesme jusqu'aux
Antipodes.
Voicy uneexpérience aC
fez aisée pour connoistre
dans une pierre d'Aiman le
point boreal, & le poin
austral. Il faut la mettre dan
une écuelle de bois sur une
eau reposée dans un bassîn
Cette écuelle tournera assc,,:
long-temps sur l'eau, jusqu'
ce que le point boreal d
la pierre ait trouvé le pol.
boreal
,
& alors elle s'y an
restera, & cela donnera lier
de distinguer dans l'Aiman
v !!a partie boreale & l'australe.
[ La mesme experience se peut
encore faire avec un filet;
) car si vous suspendez une
pierre d'Aiman, elletournera
long-temps jusqu'à ce qu'elle aittrouvé son pole. Ilenest de mesme de l'aiguilleaimantéeenfermée
dans sa Boussole&posée (u-r
son pivot;elle ne se reposera
pas qu'elle n'ait trouvé son
ÎNortj&enle montrant elle
amontre toutesles autres parties
du monde dans le mesme
temps. Elle a la mesme aé\ivite
que l'Aiman, & la garde
pendant tout un siecle sans
en este dépoüillée, à moins;
de quelque accident, comme;
du feu.
!
Il y a encore un moyen de
découvrir le point concentrique
de l'Aiman. Il faut
mettre un fer surun ais bien
poly,& luy presenter la pierre
d'Aiman.Alors on y verra
le point d'attraction & d'activité
; d'abord le fer tremblera
& suivra l'Aiman pour
s'y attacher. C'est une mer-j
veille que l'esprit de l'Aiman.
s'épanche sur le fer fl-J
1
tost qu'il enest coucher dans
son irradiation il se forme
un cetc le où s'étend sa vertu
inspirée.
Theoprafte Paracelse écrit
que les forces de 1" Aiman
peuvent Cllre augmentées à
l'infiny ,jusqu'à arracher un
cloud attaché dans une mu,,
raille, ce qu'il a mesme ex*
perimenté.
Claudien qui a écrit du
temps de l'Empereur Theodose
en l'année427. a fait
une admirable descriprion
de la pierre d'Aiman & de
ses vertus en une de ses Elj-.
L
grammes. Il la represents
sous la figure de la Déesse
Venus,&le fer fous celle du
Dieu Mars, & nous donne
une merveilleuse peinture de
leur simpathie & de leur amour.
Aussi n'y a m1 rien de
plus éclatant en la nature,
& qui paroisse plus aux yeux
que cetteviveimpression qui
feO'ne entre cette pierre& le
fer. On se sert de cet exemple
pour montrer qu'il peut
y avoir d'autres fimpathies
en la Nature, sinon auni
fortes, du moins approchantes
,
telle que la poudre
de simpathie par le vitriol
Romain avec le fang
d'une playe.
* On tient qu'AlbertleGrand,
qui a traité de l'Aimanjavoit
aussi la connoissance de la.
Boussole. C'est la pensée de
Cardan au 7.liv. de la Subtilité,
où il parle amplement
des vertus & des propriétés
de l'Ainlan., de sa découverte,
de ses effets & de ses
especes.
Jean-Baptisse Porta, Napolitain
, a fait un traité particulier
des merveilles de cette
Pierre. Zuingerus en parle
beaucoup en son Theatre de
la Vie humaine; maisjamais
personne n'en a pû découvrir
la cause, &Dieu a voulu
que ce secret demeurait
caché dans la nature.
Ansclme Boëce de Bort,
en son histoire des Pierres
Precieuses, qu'il dédia àl'Empereur
Rodolphe II. dont il
estoit Medecin, & qu'il mit
en lumiere l'an
1 514. comme ;
aussîdans les Commentaites <
qu'il a faits sur la Pratique
dorée de Jean Stocher, im--
primez a Leyde l'an 1634,
parle àfond de l'Aiman^ôc>:
le préfere mesme à toutes les
Pierres les plus precieuses
pour ses vertus & ses proprie.
tez. Il dit que les unes ne
font que pour la couleur, le
brillant&labeauté, & pour
[
plaire
-
aux yeux, & l'autre
pour ravir l'esprit.
Mais à propos de la Bouf-
[ole, il y a encore une autre
L
merveille, que plusieurs Pi-
[ lotes ont ebservée dans leurs
[ Navigations. C'est que quand
[ le Vaisseauapasséau delà de
[ la Ligne meridionale,la Boussole
se sent affoiblir, & panche
ducollédu Pole Antarctique,
comme s'il y
avoit une autre montagne
d'Aiman dans l'extremité de
l'Amerique versle Pole Austral,
qui l'attiraft, cette quatrième
partie du Monde n'estant
pas encore entièrement : découverte.Quelques-uns;
mesme tiennent qu'il y en
peut avoir une, par les declinaifons
qu'ils remarquent en laBoussoleau delà de laLigne;
mais cette Boussole re- - prend toutes ses forces su tost
que le Vaisseau retourne au
dessous de la Ligne? en tirant
un peu vers le Nort:& par là
on
on presumeque cette aiguille
aimantée regarde plûtost les
IPoles que les plages du mon-
3 de. Ceux qui ont navigé le
iplus prés vers l' Amérique, se
sont apperceusque leurBous.
sole declinoit de quelques
bdegrez contre l'Occident, & ils ont remarquécela sur leur
Mappemonde par les hauteurs
du Pole Austral.
.: Comme le rond de la terre
est divisé dans saSphere
en360. degrez, & la Carte
bdes Pilotes en 32. Vents,qui
sont autant de plages;il leur
3eft facile de voir combien ils
sécartent de leur route ,6c
de la reprend re par le secours
de leur Boussole,ensupputant
les degrez. Cette aiguille:
(ertaufS de guide sur laterre;
4
ayant un Cadran solaire, on
y remarque le Nort, en la
faisant tourner sur la pointe:
du Midy, qui est la Fleur de :
Lys:&enconnoissant le Nort,
on connoist les autres parties,,
leMidy,l'Orient & l'Occi--
dent. On peutmesme par
son secours traverser les plus
vastes landes & les plus gran- -
des forests, l'aiguille mar--
quant toûjours le Pole Arctique.
LaBaussole sert aussi à
l'Ichnographie,quiest tracer
& décrirelafigure d'une
Ville, le plan d'un Chasteau,
ou d'une terre, ou d'unautre
lieu par ses éminencces,& par
les reduirs,en se servant de
;
pals ou de pieux pour marquer
lesd istances.
L'on a inventé encore
beaucoup d'autres secretscurieux
par l'usage de la Boussole,
& divers Jeux d'esprit
qui surprennent ceux qui
n'en sçavent pas le Cecree, &
qui se persuadent qu'il y a
de la magie ou de l'enchan..
tement. Boëtius en rapporte
de fort subtils en son histoire
des Pierreries,au chapitrede
l'Aiman.
Il nous reste à voir quelques
Navigations des plus
celebres qui se font faites depuisladécouverte
de cette
Boussole. Celle de Chriftophle
Colomb, natif de Gennés,
ne se fit que plus de cent
quatrevingt ans après ; il
découvrit la quatrième partie
du monde, qui est l'Amerique,
& ce fut l'an 1492.
pette partie futainsi nommée
&Arrimons Vespatius de
j Florence, qui y fit voile en-
1fuite
,
& l'an IJI?/.Ferdinand
ni Magellan trouva ledétroit
: qui porte son naIn, Magella-
„ nique, & fit le circuit du
1 monde. Mais aujourd'huy la
1 Navigation est élevée à un
1 point où elle n'avait point
| encore monré, &la France a | sesTyphis& ses Argonautes,
; qui n'apprehendent point les
écueils, les bancs, & les au-
<
tres perils de la Mer. Le nombre
s'en augmente tous les
l
jours, leur experience les rend
t maistres dés leurs premiers
voyages. De plusonnepeut
donner assez de loüanges, aux
habiles Cosmographes &
aux illustresMathématiciens,
dont les Ouvrages
célébrés onc beaucoup
servy à la Navigation; les
Arias que l'on a faits en
Hollande, pour la defeription
des Mers
1
des Régions
&des Terres, fonr encore
d.un grand secours aux habiles
Pilotes.
J'ajoute icy pour la curiosité
de ceux qui voudront
s'instruire de tout ce qu'on
peut connoistre sur la Navigation,
& sur toutes les parr
ties qui la regardent,un Catalogue
des Auteurs les plus
fameux qui ont écrit de cette
Pierre Nonius, célébré
Mathématicien Portugais, en
l'année 1330. fit un Livre de
la Navigation, divisé en deux
parcies, où il traite des Cartes
marines, & des instrumens
qui fervent pour trouver
l'élévation du Pole: il y
explique lanaturedes Lignes
Loxodromiques
,
quels font
les instrumens les plus propres
pour faire une heureuse
navigation, &lesReglesque
l'on doit suivre pour le mesmeeffet.
De plus) il donne
folurionauxquestionsqu'Alphonse
Sofa luy propose sur
ses doutes qui regardent les
vents & le lever du Soleil. Il
faut dela pénétration pour
un si sçavant Auteur, dont
les queitions font curieuses.
Pierre Medina, Espagnol
) mit au jour en l'année 1561.
un traite en sa langue, divile
en huit livres; où il expose
les principes de la Sphere,
& sur tout ceux qui regardent
la Navigation. il
parle de la Mer, des courans,
des-bancs de fable les plus
fameux
,
des presages de ta
tempeste, desvents & de
leur
- cours, de la hauteur
des Etoiles
,
de l'élévation
du Pole) de la declinaison
du Soleil, & de celles de la
Boussole ; de la Lune & de
ses effets à l'égard du flux'J
des connoissances parfaites
duCalcndtier, & d'autres qui
regardent la Marine. Cet
Ouvrage a semblé assez curieux
pour avoir esté traduit
en François par Nicolas Nicolas
du Dauphiné, Geographe
du Roy. On la imprimé
à Lyon.
Jacques Severrius, donnas
au Public en l'année ijp8,
un Livre intituléde ,-
Orbes
catoptrico, où l' Auteur ex-- ''-' plique plusieurs choses qui
regardent la parfaire Navi.,;
gation, & les regles que
l'on y doit suivre.
Jean Garcia
,
surnommé
Ferdinand, mit en lumiere
en l'année1598. un Traité
fort curieux pour les Pilotes;
& pour la conduite desVaisfcaux
; où sont expliquées:
diveifes matieres, comme Jar;
declinaison du Soleil; lan
maniere de prendre les latiuudes
par la hauteur de TEooile
polaire; & ce qui efi:
sle plus curieux, c'est la defrriprion
presque entiere des
oftes de France, d'Erpagne,
& de Flandre) & de leurs
)Oorrs.
André Garcia Cespedes,
~Eûatif d'Espagne, produisiten
s'année 1606. en sa Langue
, un Livre qui porte pourtitre
ï%epimento de Navigacion
)
diinse
en deux Parties. Il yenseigne
les princi pes de la
~phere
, .&. ajoûteles Tables
sftes declinaisons du Soleil ,&
sa maniere de trouver la hauteur
du Pole par l'Etoile po
laire De plus, il apprend lo
pratiques del'Astrolabe
, cz l'Arbateste, & de plusieur
autres instrumens necessaire
à la Sphere & à la Marine. 7
fait une entiere descriptio
de la Boussole., & de la ma
niere de s'en servir
,
& s'é~
tend sur plusieurs autres pal:J
ticularicez qui la regarden
Il traite de l'Hydrogaphie:
& des secrets pour la prati
quer ; & instruit à faire des
Ccarthes. eCe Lrivcreesht féort.ro
Simon Stevin Mathemai
xien du Prince d'Orange.
n l'année 1608. fit paroistre
Mémoires,divisez en six
livres.Il y traite de la Navigation
& detout ce qui la
regarde
, & de la Geographie,
sur tout il parle de la Navigation
Loxodromique&
lirculaire ; il y enseigne l'ugage
de l'Aiman &de la Boutole)
& de ses declinaisons,
vvec les pratiques ex. connoissances
duflux & reflux.
Guillaume Gilbert, Melecinde
Londres, en l'année
cvéïo. mit au jour un traité de
Aiman,où selon les principesdelaPhysique
,
il pari]
de lanature& de ses effets;
.& des moyens de s'en servin
Cet Ouvrage est Latin & son
curieux. C'est un des premiers
qui ait traité à fond de certl':
pierre.
VillebrordusSnellius en l'ann
née 1-62.0. fitparoistre son
Livre,intitulé Typhis Batavus
il donne une parfaiteconnoissance
des Lignes Loxodromiques,
& en explique h;
nature avec beaucoup de fo-i
lidité ; il y ajoute la methodo
de les réduire en tables; c'cor
jusqu'à presentceluy qui en
A parlé le plusà fond
Le cours de Conimbre parut
en i~.H y est traitede la
mature des vertus & des pro-
~prietez de l'Aiman, & de la
cBouflolc.
Nicolas Cabéc, Jesuite,mit
rmu jour en l'année1619. sa
Philosophie Magnétique,où
selon les principes de la Phisiique,
la nature,&les vertus
bde l'Aiman font expliquées,
àôc les secrets de la Boussole.
Adrianus Metius , donna n l'année1631. un traité du
premier Mobile, divisé en
xinq Livres, oùilenseigne
la Methode de naviger pan
le Globe, & pour l'usage des
Pilotes il y donne une Tables
des Lignes Loxodromiques,
qui est d'une grande érudition
&: utilité. C'est la pre-:
miere qui ait paru.
Jean Tassin, Geographe dun
Roy, en l'année 1633. donna,
au Public des Cartes desa;
costes de la Mer Mediterranée
& de l'Oceane, ce qui
est d'une merveilleuse commodité
pour laNavigation.
Georges Fournier) Jesuite,c:
en l'année1640. fitparoistre
son Hydrographie en François
,
où il traite de l'Art )de naviger ) & de quelques
particularitez qui regardenr
la Marine.
Barthelemy Morisot > en
[ l'année 1643. fit imprimer à
1 Dijon son Livre intitulé Orbis
maritimus. On y voit tout
ce qui Yeft passé de plus
:>
considerable sur laMer,tant
0 en Navigation
,
qu'en Combats
; & tout y est traité
b d'une manière historique. Cet
) Ouvrage est fort agreable & fort utile.
Jean Grandamy, Jesuite,
mit en lumiere en l'année
1646. un traite tres-curieux y
où il fait voir par une nouvelle
demonstration l'immobilitédela
terre par le moyen
de l'Aiman. Il détruit par là
toutes les opinions de ceux
qui onttenu le contraire, &
enseigne une methode d'avoir
la Ligne du Midy Magnétique
sans aucune décli-
Basson. Ses experiences font
admirables, & ses demonstrations
claires.
Nicolas Zuchi
,
de Parme,
Jesuite, publia en l'année
1649. un traité de l'Aiman,
quiestaussi fort curieux. Il
) en explique tous les effets,
) & les fonde sur des rairons,
& en produit des experiences,
sans approfondir la cause primitive
, ne s'attachant qua la finale.
Nous avons aussi un excellent
Traité de l'Aiman du
sçavant Kirker Jesuite,&Bibliothecaire
du Vatican. Cet
) Ouvrage est remplyd'experiences
tirées de cette Pierre,
&enrichi de figures; mais il
s'attache plutôt! aux prati-
) ques, qu'à donner l'explication
de sa nature. Ce fut en
1 l'année1654. qu'il parut.
Bernard Varenius nous
donna en 1660. sa Geographie
Universelle
,
où il traite
de la Navigation assez amplement,
& donne l'explicatior
des Lignes Loxodromiques.
Jean Riccioli,de Ferrare,
Jesuite, en l'année 1661. fil
voir le jour à sa Geographie:
où il ajoûte un traité de la
Navigation. Cet Ouvrage est
divisé en neuf Livres ; il y
joint les Tables Loxodromiques,
explique clairement la
Navigation circulaire, enseigne
la plus grande partie de
Problêmes nautiques, & donne
la maniere de faire des
Cartes hydrographiques.
La mesmeannée il parut
un Cours Mathématique de
Gaspar Schotus, Jesuite,où
il traite de l'art de naviger &
del'Hydrographie assez clairement
, mais avec peu de
démonstrations.
Mr Denis,Prestre,Hydro.
graphe & Professeur Royal
à Dieppe, en l'année 1666.
commença à donner au Public
ses Ouvrages par un trairé
de l'Aiguille aimantée ou
de laBoussole. Il enseigne les
moyens de trouver diverses
declinaisons del'Aimantée:
des Tables des amplitudes ortives.-? >.
Le mesme Mr Denis
xt
en l'année t6,6S. fit imprimer
une façon nouvelle deo
naviger par nombres, c'est à
dire, par Sinus, qui peut feulement
servir dans les Navirgations
de briefcours, & nonn
pas dans les longues.
En la mesme année Vin--l
cent Leontaut mit au jour un
traité de l'Aiman, dans le
quel il fait voir les directions
de la Boussole d'une maniere
nouvelle & solide. Cet Ou-u
ouvrage est d'un grand secours
pour la Navigation circulaire
'1{. Loxodromique.
.,
Le mesme M' Denis, en
année1669. donna au Puolic
un traitéintitulé, Dis
cours de la déclinaison du Soleil.
111 sert dans la Navigation à
observer la latitude en dioversesmanieres.
Le mesme Auteur en l'ananée1673.
mit au jour un autre ivre qui porte pour titre,
L'art de navigerensa plus haute
erfection
,
où il enseigne à
prouver facilement les laIluudes.
Claude - François Milleme
Dechales, Jesuite
> en l'année
1677. fit imprimer fonrii
Livre intitulé, tArt,rie nanji^v
ger, démontré parprincipes,&
confirmé par plusieurs observations
tirées de l'experience. Ce#3
Ouvrage est des plus solides
& est divisé en sept Livres,
avec quantitéde figures pour
l'intelligence, & des Table
fort amples. Il y traitede
grandeurs des Navires,avec
plusieurs circonstances de 1^1
Navigation sur les Rivières
& sur les Canaux; amplemen
de la Boussole & de sa constructionne
instruction;de la Sphere&dela
maniere d'observer la hauteur
tics Astres, des Lignes Loxo-
Hromiques, des Cartes hydrographiques,
des Latitudes
&C des Longitudes,enfindu
flus & du reflus de la Mer.
Maisoutretous ces Auteurs
jjque nous venons de citet,il y
ena encore d'autres qui ont
traitédela Navigation, sçavoir
Pierre AppianRodericus
Zamoranus , André Gaspar
Cespedius,DuRégime de la
'\Mfavigatïon-fèartholomoettsCrefr>:
entius> de Mauttcd Mediterrar,
nca-yAurufilnCoefareus; RoberItts
Dudlé, de arcanis maris
Jacques Colomb,d,ans; lo,
Flambeau de laNavigation
le Livre intitulé la Colomne
flamboyante; Pierre Herigon
en son Cours de Machematique;
Jean Janson, dans [OCI
Intioduction au Monde ma
ritime le P. Mersenne. Minime,
danssonIstiodromie:
LazarusBaytiusdere navali
J'ay leu en manufèrit L\
Phare de laMer, du Sr Bre
byon,Avocat à Dieppe, qui
mourut lors qu'on en impri
moitla premierefeüille.Ce
•Omvifieestoit divisé en si;:FI
ILivres.,& devoit avoir trente
ilfix gcran3de0s figures; le Sieur Bilaine en dévoit faire l'impression.
Il y est traitéàfond
de la Sphere, & de tout ce qui regarde une parfaite Navigation.
Il y a esperance que
aTes Héritiers le feront mettre
en lumiere dans quelque
Dzemps.11 avoit sesattestions
Ibde Mrs les Mathématiciens
ibde Paris.
Toutes les recherches que
vous venez delire sur l'Art
)hle la Navigation, ont este
faires par M Rouic,>deRouer.«i.
dont je vous ay déja envoyé
plusieurs Ouvrages quevous
avezestimez. Onest toujours
obligé a ceux qui par de femblables
foins facilitent au Public
ces fortes de connoiflances,
& qui luy épargnent les
longues lectures qu'il feroit
besoin de faire, pour s'infiruireun
peuàfond sur les
matieres de cette nature.
Vaisseaux en Europe que
l'année derniere
,
& si l'on
en peut juger par l'apparence,
il y en aura encore plus l'Esté
prochain. Cela m'engage à
vous faire part d'un Ouvrage
fortcurieux
,
dans lequel il
efl: traité detout ce qui regarde
la Navigation.C'est
une matiere d'une fort grande
étenduë, &qui doit faire
pdluaisir non feulement à ceux
mestier, mais mesme aux
indifferens, puis qu'il est fort
agreable de sçavoir unpeu
>dc tout , pour en pouvoir
parler dans le monde quand
l'occasion s'en offre.
DE L'ART DE NJVIGEK ENtre les Arts qui font
estimez les plus necessaires
aux hommes , celuy de
la Navigation a esté un des
premiers & des principaux.
L'obligation qu'il y avoit de
traverser les Rivieres, de pasfer
dans les Isles, & en d'autres
lieux, tant pour le Commerce
que pour la communication
des Habitans,les a
portez à inventer des machines
flotantes & capables de
les soûtenir sur les eaux, pour
les transporterd'un bord à
l'autre, avec ce qu'ils vouloient
y conduire , & cela se
faisoit alors sans aucun Pilote.
De là font venus les
Rats-d'eaux
,
les Bacs
J
les
Pontons, les Canots, les
Gondoles, les Balons, les
Nacelles, & une infinité
d'autres Barques
,
aurquelles
on a donné divers noms selon
l'usage & les Regions où elles
ont elle inventées, & ces
Vaisseaux pour la pluspart
estoient ordinairement faits
tout d'une Iiiece, comme de
troncs d'arbres creu sez
)
d'écorces
& de roleaux
, y en
avanr d'une grosseur & d'une
grandeur suffisante pourcela.
D'autresestoient faits de
joncs pliez & joints ensemble
; quelques-uns de bois
de sciage? & de planches
chevillées, & d'autres de
cuir cousu & end urcy. Il y
en avoit qui estant faciles à
plier, le pouvoient aifémenc
transporter d'un lieu à l'autre,
ou que l'on pouvoit porter
en leur efiarJ comme encore
aujourd'huy les Canots dans
les Indes, & les Balons dans
le Royaume de Siam, ou les
Gondoles à Venise, & les
Pontons ailleurs.
Comme l'usage de tous ces
Vaisseaux n'estoit d'ordinaire
que pour le courant des Rivieres
, ou pour leur trajet,
on n'avoit besoin pour les
conduire que de perches, de
rames, de cordages, de moulinets
3 ou de voiles; on y
employoit les uns& les autres
en ces premiers temps,
& l'on voit encore dans les
Pa ïs qu'on découvre de nouveau,
que leurs Habitans en
usent presque tous de la mes-
: me maniere. Ilyaaussi des lieux vers
le Nort , comme dans la
Norvegue & dans la Groelande
, où les Vaisseaux à
cause des glaces sont si portatifs
, qu'on les faitglisser
sur les neges pour les tranf-
: porter de Rmere à autre,
sans aucun débris,& vers la
Mer Glaciale; les Pyrates y
) ont des Vaisseaux de cuir si
bien fermez, qu'ils n'ont pas
de peine à les faire entrer
l profondement dans Teauj &L
pendant la nuit ils se glissent
sous les grands Vaisseaux)
les percent au fond de cale,
&.les font submerger
, pour
y exercer enfuire leur brigandage.
Voilà pour ce qui regarde
la construction la
matiere îz l'usage des premicrs
Vaisseaux.
On tient generalement que
les Egyptiens ont esté les
premiers qui ayent inventé
l'usage de ces petitsVaisseaux,
par la necessité qu'ils avoient :
des'en servir en certaine faûson
de l'année à cause des
inondations ordinaires que
[ le Nil fait tous les ans dans
leur Païs,ensorte que tou- tes les terresen sont couver- tes; ce qui oblige les Habirr
tans à y faire des Tranchées.
~&: des Fossez pour faciliter
lIes écoulemens de l'eau
, »5C
à se retirer avec leurs Familles
& leurs Troupeaux sur les
» éminences de leurs Terres;
) car ce Fleuve ne croist qu'à
une certaine mesure de hauteur.
Les Venitiens outre leurs,
Gondoles,se servent encore
) aujourd'huy de cette force de
[ petitsVaisseaux
)
qu'ils appellent
Fisoleroe,ils font ex- ;
tremement legers
,
& vont
aussiviste que le vent; c'est
pour la chasse de certains oiseaux
qu'ils appellent Fisoolæ,
& qui se fait sur l'eau avec
assez de divertisement. Outre
ce nom qu'ils donnent à leurs
Vaisseaux
)
ils les appellent
Fusoleroe à cause de leur vi--
tesse, ou parce qu'ils ressemblcnt
à des fuseaux, estant
ronds & pointus par les deux
bouts ; ou comme les Balons
de Siam, cymbala,longs &
ronds.
Les Syriens&lesAffricains
savoient emprunté l'usage de
olleurs Vaisseaux des Egyptiens.
Toutefois pour l'art de navviger
comme il estoit rude
5&& grossier en ce temps-là,
chaque Nation y ajoûta du
sien selon l'occasion
, & suivant
que leur propre ex perience
leur en donnoit lieu;
mais ce n'estoit pas encore our faire des voyages de
olong cours, ny pour sexposer
aux vents, & aux tempestes.
Ils ne faisoient que
costoyer les rivages, sans
entrer en pleine Mer, &
ixherchoient seulement leur
seureté en navigeant.
Il y a diversité d'opinions
entre les Auteurs àl'égard de
ceux qui ont esté les premiers
Inventeurs de la lonHruétion
des grands Vaisseaux, & des
instrumens qui fervent à la
Navigation. Quelques-uns
tiennent qu'A tlas inventa les
Navires & l'art de navi ger;
& d autres disent que ce furent
les Tyriens.
Ensuite les Copeens, habitans
de la Boeotie prés du
Fleuve Caphise, trouverent : l'usage des Rames & des Avi--:
rons. Dedale inventa le Mast ; «j
â.X. les Antennes, Icare, son
Fils, les Voiles. Les Tyrrremiens
forgerent les Ancres;
Mnacharsis fit les Harpons,
& Pericles les Crocs & les Agrafes
, pour servir dans les
combats demer. Les Platéens
J:onlpaiIcrent les premiers la uste largeur des Vaisseaux;
car auparavant ils estoient
oous bien plus longs que lar-
D'res) & toutefois capables de
recevoir beaucoup de personnes&
de bagage, selon la
ongueur des arbres, des ro- caux, ou des écorces dont
2ls estoient conitruits.
Quant à la difference des
Vaisseaux,& à leurs équipages
3
on donne à Tiphis
l'honneur d'avoir inventé
l'art & les regles de bien naviger
, & de conduire les
gouvernail comme un bon
Pilote. Minos composales
premier l'ArméeNavale.Eole
enseigna aux Nautonniers lai)
maniere de gouverner les
Voiles. Enfin on ajoûta tantii de découvertes à la Navigation
,
qu'elle commença àe
devenir plus parfaite, & alors
le desir de connoistre les>3
Regions &les Peuples, pOftaÕJ
ceux qui en avoient déja quelque
experience,àpasser en des
Païsun peu plus éloignez,&
à y transporter des vivres &
d'autres choses necessaires,
puur établir une espece de
commerce.
Entre ces Vaisseaux qui
commençoient déja à pouvoir
souffrir la Mer
3
les Galeres
semblerent d'un ufaec
aasfsletzzccoommmmooddeeppoouurrlleeuurrlele--
gereté & pour leur virefe;
Diodore dit que Sesostris Roy
d'Egypte
, & Successeur de
Moeris
, a esté le premier de
tous qui se soit servyde Galere
?
& qu'ayant dompté les
Habitans d'autour de la Mer
Rouge, il tâcha de conduire
un Canal navigable depuis le
Nil jusqu'à cette Mer.
Thucydide rapporte que
Damased'Erictée inventa
la premiere Galere à deux
bancs, & Aminocle de Corint
he,celle qui estoit à trois.
Aristote aécrit que les Carthaginois
formerent celle qui
en avoit quatre. Nesictonde
Salamine en fitune de cinq;
& selon le témoignage de
Polybej, lesRomains furent
les premiers qui firent construire
une Armée navale de
cette sorte deVaisseaux,dans
l'appareil de guerre contre
les Carthaginois. Xenagoras
de Syracuse inventa des
Galeres à six bancs. Mnefigethon
en composa juiqu'l
dix; Alexandre le Grand,
jusqu'à douze. Ptolemeus Soter
en fit faire une jusqu'à
quinze, Ainsi le progréss'en
augmentoit detempsen
temps, & selonles expcriences
& la force des Vaisseaux
? qui devoient tenir la mer ,
& y resister
,
& alors les rames
estoient autant en usage
que les voiles.
Mais quand le bruit se fut
répandu par toute la Grece,
que Jason commandé par le
Pvoy Pelias devoit entreprendre
un grand voyage par -
mer, pour aller en laColchideàla
conqueste de la Toison
d'or, toute la Fleur de la
jeunesse de Grece voulut avoir
part à cette fameuse navigation
dont tout le monde parloir.
C'est ainsi qu'en usent
les Volontaires dans les grandes
Expéditions. Le nombre
en fut de cinquante-quatre?
des plus braves & des plus
considerables de laGrece.
A ce sujet on construisit
une Galere à trente ttaçcs de
chaque costé,ce qui n'avoit
:, point encore esté fait jusques
alors. Ce fut Argus Fils d'Arestor,
qui en fut l'Architecte
,
&qui luy donna de son
nom celuy d'Argo
,
& ceux
qui le monterent furent delà
appeliezArgonautes, si l'on
encroitApollonius le Rhodien.
ToutefoisDiodore dit
que ce Vaisseau futainsi
nommé à cause de sa legereté;
& Ciceton assure que
cetre Galere portoit ce nom
à cause de celuy des Grecs,
qui s'appelloient alors Argi,
ve5,du nom de la Ville d'Argos
dont ils estoientoriginaires.
Typhis,commePilote
pour son experience, prit la
conduire de ce Vaisseau?qui
a esté si renommé dans la
Grece,& qui pourainsi dire
a merité d'estre transporté
dans le Ciel, pour y faire unes,
constellation entre les autres
Astres.
Moreri dans son Diéèion-I
naire historique, marque que
cette Navigation se fit en
l'année 2792. de la Creation
du monde, s'il y a quelque
ombre de verité en cette histoire
si fabuleuse. Tout le
mistere de cette Conqueste
rin'ciloit que le secret & la
b découverte de la Pierre Philosophale,
que les Anciens
couvroient des voiles decette
IFabïe.
Mais quel que éclat que cet-
,ne Navigation au eu, & quoy
pqu'on l'éleve au dessus de
toutes les autres entreprises
maritimes,elle n'est presque
nrien à l'égard de ces grandes
Navigations qui se sont faites
bdepuis dans toutes les mers
asses plus vastes
,
& jusquss aux
Regions les plus reculées, &
dont la découverte n'a pû
fc faire sans le secours de
l'Aimant & l'usage de lal
Boussole.
Les bancs des Galeress'aug-
-
menterent encore de nombre
,
puis que Ptolomeus Phi-
- ladelphus en fit faire une de
quarante, & Ptoloméus Phi- -
lopator; surnommé Triphon, (J
uneautre desoixante.
Mais de quelle quantité de 3
Vaisseaux
? & de quelle grandeur
Xerxes, Roy des perses,
<; necouvrit-ilpasl'Hellespont
avec son Aimée navale? Le
nombre en estoit du moins
de
bde mille. Quelle hauteur,
quelle force & quelle profondeur
n'avoient pas les Navires,
dont il fit faire un pont ilié de chaifnes pour joindre
l'Asie à l'Europe. Toutefois
avec ce grand appareil de
guerre sur mer) il fut vaincu
par Themistocle prés de Salanine
,
&: contraint de se sauver
avec une petiteBarque.
Aprés tout, l'on remarque
ussu'en ces temps-l à les Pilotes
¡;tn'dvoient point d'autres guiotes
que leurexperience, la
lécouverte des Isles & des
Terres qu'ils avoient euxmêmesveuës,
des Golphcs-oùi
ils étoieut arrivez, des banc
&des écueils qu'ils avoient
€vitez,desRéd uits &desSinus
qu'ils connoissoient, & l'ot<
fervation des Estoiles qui leult
servoient à se conduire; U
quand ils avoient perdu leutfj
tramontane,ils couroient riQ
que de faire naufrage. -Ju-nques
alors les Cartes marines
& les Mappemondes n'e-a
stoient point en usage; aussi
leurs Navigations n'estoient
elles pas fort grandes, & les]
naufrages pouvoient estre aie
sez frequens
Y
puis qu'il
alloit assurer sur la force de
ses bras, sur l'industrie des
Nautonniers, sur la conduite
les voiles & des rames, pour
se tirer des écueils, des bancs
de sable, & des détroits perilleux
quand on y tomboit.
Aussi remarque-t-on que
la pluspart faisoient ferrer
leurs Vaisseaux sur le devant
& fous la carene, pour les rendre
plus solides contre les vagues,
& pour en empescher
le débris contre les rochers
sachez.
On donnoit aussi ancienment
des noms specieux aux
Vaisseaux les plus considerables,
commeon le voit au * combat navaldécric par Virgile
dans le cinquième livre
de son Eneide, où il nomme
trois Vaisseaux, la Balene, le
Centaure, & la Chimere. Et
aujourd huy encore à Venise
n'ya-t-il pas le Bucentaure,
qui est un Vaisseau de solem-
- nité & d'apparat, d'une pro--
digieufe grandeur, qui se démonte,
& qu'on remet enn
efur quand le Doge fait la
ceremonie d'aller e pouser la
Mer. De mesme dans les Arméesnavales
il y a des VaiC-l;
séaux qu'on nomme le Grand
„
Amiral, le Vice -
Amiral, la
) Capitane, &c.
Les Anciens en avoienten-
) core de differente nature, les
uns decharge,& les autres de
3 guerre. Les premiers estoient
) ordinairement plats, & fervoient
au passage des gens
de guerre, du bagage, des
rl harnois & des chevaux. Ce
fut Hippius de Tyr qui les
inventa, & on lesappelloit
Hippagines
, non pas de son
nom, mais dumotGrec de
3 cheval. Les autres qui servoient
dans les combats d.,
mer, estoient gros & ronds)
munis de becs de fer & poin- !
tus> pour percer de roideur :
ceux des Ennemis à force de : bras, & par la violence des ;
rames, & les couler à fond.
Aussi estoient-ils appellez;
rostratæ na-La Navires à bec.
De là cft venu chez les Romains,
que le Senat estoit
apellé l\Eflra, & que pro rostris
dicere,veut dire haranguerdevant
leSena,parce que quand
Romains avoient pris des
Vaisseauxà bec sur les Ennemis
dans quelque combat
on leur coupoit ce bec., &..
~oon l'attachoit le long du
éIBarreau où se faisoient les
harangues, & où fevuidoient
}llcs causes; de mesme que l'on
fc attache aux voûtes des Temples
les Drapeaux & les Eten- bdardsqu'on prend sur les
3 Ennemis.
Ces mesmes Vaisseaux de
guerreavoientaussi des Tourelles
sur la poupe, d'où la
Milice combattoit à coups
) de dards & de Bêcbes) &
jettoit des feux & d'autres
machines de guerre dans les
Vaisseaux des ennemis,comme
du le mesme Virgile dans
la peinture qu'il fait du combat
naval de l'Empereur Auguste
contre Antoine &
Cleopatre.
1 Ces Vaisseaux avoient encore
les Pàvoijddes3 qui cG
toient des ceintures de boucliers
rangezsur le bord
>
avec lesquels la Milice se
mettoit à couvert contre les
traits des ennemis ; & l'usage
s'en garde encore maintenant
dans les grands Vaisseaux de
guerre, maisplûtost par parade
qu'autrement. Ce font
de grandes ceintures d'étose
ordinairement d'écarlate, tausquelles
on donne le nom.
de Pavesades, par le changement
de quelques Lettres.
Il faut maintenant parler
de l'usage de la Boussole
,
qui
estla conduite la plus reguliete
dont les Pilotes se fervent
avec le secours de la
Carte ou Mappemonde,pour
faire de grands voyages par
mer,& ellen'a estéd écouverte
que depuis trois ou quatre
cens ans,par le moyen de l'Aiman,
il estfacile de croire,
comme j'ay dit,que l'on ne se
conduisoit furmpr auparavant
quepar sa propre experience,
par les vents,& par les Af-
!
tres : ce qui se remarque dans
toute la Navigation des Anciens.
Mais il semble que la Divine
Providence avoit renfermé
tout le secret de la Boussole
dans le seul Aiman ; car
en effet sans le secours de :
cette Pierre, l'usage n'en au-«
roit pasesté connu. LaBoussole
que les Latins appellent:
ACHS Magnetica navicularia, Aiguilleaimantée, ou Pixis
nautica,àcausedesa boëte)
est un infiniment fort necessaire
àla navigation. Cest;
une découverte des derniers
ficcles. dont les Anciens
n'ont point eu l'urage. Il est
vray que les vertus & les facultez
de l'Aiman leur ont
esté connuës, en ce qu'il attire
à soy le fer; mais ils n'ont
pas sceu que ce mesme fer
touché de l'Aiman eustune
propriété pour se tourner vers leNord& le Midy; & c'est
là cette noble connoissance,,
qui a servy à découvrir les.
nouveaux Mondes, les Isles
inconnues
?
les Nations les
plus éloignées, & pour ainsi
dire, à enrichir l'Europe par
le commerce& par les frequentes
navigations qui se
font faires,& se font encore:
en toutes Izs parties diu
monde.
Quoy que les Anciensscessent
les vertus de l'Aiman,
&: qu'ils enayentécrit,
comme AnHore, Platon,
Pline,&plusieursautresdont
nous parleronsa on ne voit
rien dans leurs écrits de la
Boussole, & le temps que l'on
commença à se servir dans
l'Europe de l' Aimanaulieu
de Boussole
,
est environ dés
l'an 1260. que Paul Venitien,
ayant fait un voyage dans la
Chine, en apporta le secret.
Les Chinois s'en servoient
de cette maniere. Ils suspendoient
un morceau de la
pierre d'Aman sur un morceau
de Liege, & le laissoient
flotter sur l'eau dans un Basfin
ou un Cuveau, & ce
Liege avec l'Aiman nemanquoit
pas de tourner du
costé du Nort. C'estoit-là
leurBoussolequileurfaisoit
connoistre l'Etoile polaire,
&; la maniere de con duire
leurs Vaisseaux sur la Mer,
ce qui a duré chez eux jufques
au milieu du ficcle precedent.
Ce mesme usage de cette
forte de Boussole a duré aussi
en Europe un assez longtemps,
jusqu'à ce qu'un certain
Flavius Melphitanus,
trouva le secret de la Boussole
, & par cet instrument
il donna moyen aux Espagnols
de naviger au nouveau
Monde,&d'y découvrir
la Castille d'or, & d'autres
parties de l'Amérique,
comme la Riviere de Platoe
& de Parana; c'est ce que
rapporte Petrus Cic'{tt , en
son traité de la Marine. Collenutius
dans son Histoire de
Naples en fait aussi mention;
•ôcjonjitisappelle la Boussole,
la regle des Nautonniers ou
de la Marine.
Mais d'autres attribuent
cette découverte à un certain
Jean Gira, natif du Bourg
d'Amalphi dans la Campanie
au territoire de Rome,
environ l'an 1300. Cela a du
rapport avec ce qu'enécrit
Collenutius. Toutefois il se
peut faire que ce Gira ne
trouva feulement que le
secret de faire la Boussole ;
c'est a dire de faire la Boëtte
êc de suspendre les aiguilles
aimantées sur un pivot, pour
leur donner le mouvement
qu'elles ont. Mais on demande
si le Lys qui se
met en toutes les Boussoles
pour marquer le Pole ou le
Nort , en conduisant l'aiguille
sur ce Lys qui est la
marque du Midy, n'est pas
un indice, que lesFrançois
ont trouvé le secret de mettre
les Boussoles dans leur
perfection
, car toutes les
Boussoles font marquées de
cette fleur Royale, & mesme
en quelque Païs que cesoit
que l'on en fasse
, pourune
instruction generale on y
ajoute ce Lys.
Aussi est-cedepuis ce tempslà,
que l'Art de naviger a
acquis de la perfection,& est
ca si grande estime cheztoutes
les Nations, qu'on a tâché
dans Les deux derniers
Siecles à le porter à son plus
haut point de perfection &
qu'enfin fous le Regne de
Louis LE GRAND
, on Jo
proposé des recompenses
considerables pour ceux qui
y feroient quelques nouvelles
découvertes.
Eneffet, Comme le commerce
unit les Nations les
plus éloignées, & n'enfait
presque pour ainsidire qu'un
seul peuple, qu'il porte les
richesses dans les lieux les
plus infertiles qu'il y répand
l'abondance & qu'il fait
voir les Indes Orientales &
Occidentales, la Chine & le
Perou dans l'Europe, ne doiton
pas dire que la Boussole,
qui fait tant de merveilles,4 trll un ouvrage & un miracle
de l'Art,publique c'est sur
elle que l'onasseure sa vie,
ses biens & sa fortune, & que
l'on va sur toute forte de
Mers par son secours, aussi
aisement & avec autant de
seureté que sur rcrrc)& qu'enfin
l'onattire les peuples les
plus Barbares, & les moins
civilisez à des connoissances
qu'ilsn'auroient jamais euës,
& à des alliances qui ne se
(
seroient jamais faites,témoins
les Ambassadeurs d'Ardra
dans la Guinée, ceux de
Moscovie, d'Alger, de Maroc
de Fez, & de nouveau ceux
de Siam,& d'autres?
Comme l'aiguille aimantée
est la principale partie
& la plus noble de la
Boussole, on doit avoir un
grand foin de la mettre dans
sa perfection
, & dans une
liberté qui la laisse bien agir.
L'aiguille ayant esté frottée
de l'A iman) acquiert les
mesmes proprietcz que cette
pierre renferme en soy, & les
conferve des Siecles entiers.
La Boëte ou elle doit estre
enfermée,est ordinairement
de bois, ronde ou quarrée;
il n'importe, mais sur tout il
faut se donner de garde de ;
n'y mettre aucun clou de fer,
puis qu'il feroit une attraction
de l'aiguille. La grandeur
de la Boëte fera de cinq
ou six pouces de diamettre.
On plantera au milieu un pi-
-
vot à angles droits fait de
cuivre,c'est la matiere la plus
propre, décrivant avec le
Compas un Cercle Concentrique
en la mesme Boëte.
Ceux de Marseille ont acquis
a réputation d'y travailler
excellemment.
Au retour des grandsvoyages
, on doit laisser les Boussoles
en leur état & dans leur
situation naturelle; elles ne :
se gastent pas pour estre dans
le repos. Quelques-uns atta--
chent la roteavec l'aiguilles
pour luy donner plus de fermeté
; celle d'un Cadran solaire
est tropvive pour unn
Vaisseau qui est toujours
dans l'agitation,&on auroit
peine à s'y regler. Pour lasJ
figure de l'aiguille aimantée
cela dépend des habiles Ar..]
tisans, & qui en connoissentir
les défauts & la perfection.
On a remarqué du moin
vingt declinaisons de l'Ai
man ou de la Boussole, c'est
¥
a quoy les habiles Pilotes
prennent ordinairement gar- de,pour se regler sur leurs
Cartes &asseurer leur Navigation
; les. sçavans Auteurs
enseignent à les corriger.
Toutes les Nations del'Europe
se font accord ées à diviser
l'horison en trente-deux
Rumbs
,
qui font autant de
routes différentes
, que le
Vaisseau doit suivre par le
moyen de la Boussole, estant
pouffé du vent. Chaque
Rumb ou route est éloignée
l'une de l'autre de onze degrez
& un quart; & quoy
que cette division puisse s'e
tendre jusqu'à trois cens soi
xante degrez
,
la premiere est
l'ordinaire de tous les Pilotes
& sur laquelleils sereglent
& leurs Cartes font marquées
de ces trente-deux Rumbs:
qui font les vents, & ces
vents font les routes qui regardent
les parties du mon.
de. Je laisse aux Curieux à
visiter les Cartes,& à enapprendre
les noms qui y font
marquez, & principalement
sur la Boussole.
L'aiguille de la BoUssole.
ayant acquis la mesme vertu
de
de l'Aiman qui l'a touchée,
laconserve dans cette admirable
& surprenante proprieté
,
qu'elle tourne naturelle.
ment un de les bouts au Nort
& l'autre auSud, qui luy est
opposé; & le Lys qui en: en
la Rose legarde toujours le
Nort ; ainsi en suivant les lu
gnes qui font marquées en la
Boussole seulement avec
l'oeil, on peut connoistre
en touttempsl'end roit de
l'horison
,
les quatre Vents
principaux, & pareillement
tous les autres.
L'avantage que son tire
de la Boussole., qui rend la
conduite du Vaisseau tresaisée
, est qu'elle represente
toutes les routes dans la mesme
disposition qu'elles font
en effet
) & l'experience &la
pratique en font connoiftrc
lavérité.
C'eil: une chose merveilleuse,&
qui donne un grand
avantage à la Navigation;
que par la conduite de la
Boussole,le Pilote peut tel.
lement gouverner ion Vaisseau,
dans les plus épaisses
tenebres de la nuit qu'il n'a
besoin ny des Astres ny de
;
lumière,& mesme il le gouverne
aussi-bien estant dans
le fond decale, ques'ilestoit
sur la poupe ou sur le tillac.
Il ne leur importe de voir la
Mer, ou de ne la pas voir,
non plus que le Ciel, ny aucune
Estoile remarquable
qui puisse luy designer quelque
Region ou Cap.
Les habiles Pilotes portent
quelquefois plus d'une Bousfoie,
ou une pierre d'A iman
dans leurs voyages de long
cours, à cause des accidens
qui sont à craindre, & c'est
une précaution qu'il est bon
d'avoir. Ce n'est pas que l'aiguille
d'un Cadran ne pust
servir deBoussolleencasdecas denetr.
1 ", 1 cessitépourvûqu'on la mette
sur du liege flotant, sur de
l'eau dans un grand vase
, car
elle marquera toujours le
Nort, ou l'Estoile polaire.
C'est comme les Anciçns en
usoient.
Si l'Aiman ou l'aiguille
aimantée de la Boussole n'avoit
point de declinaison,
l'art de la Navigation Seroit
entierement allure en son
principe;& le Vaisseau suivant
si ligne marquée par le
ent ou le Rumb< ne s'écarteroit
jamais de sa route, ce
pgui ne se peur faire sans dé*-
sliner.
Enfin,comme jel'ay déjai
Hit,ilya un grand nombre
He declinaisons que les Carycs
enseignent, & les Auteurs
qui les marquent dans
eurs traitez, font à consulter.
Comme l'aiguille de la
Boussoleales mesmes vertus
yc proprietez que l' A iman , est à propos de parler de
cette Pierre, pour faire l'uion
de l'une avec l'autre.
PlusieursAuteursontécrie
de la nature & des vertus de
l'Aiman à l'égard du fer qu'il
attire,&en sontun prodige
denature. S. Augustin mesme
en saCité deDieu,Isidore,
Platon & Theophraste en
disent des merveilles, & pour
la découverte, Nicander
&'. Pline aprés luy rapportent
qu'il fut trouvépar ha"
zard de cette maniere.
Un Pasteur l10mnlé¡rAa.,
snety menant paistre son ,troupeau sur le montIda en
Phrygie,s'apperceut que M
fer de sa houlette & lescloud
de ses souliers le tenoient ans
resté. Il en fut surpris, & en
avertit ses Compagnons qui
meurent la curiosité de tirer
p quelquesunes deces Pierres
bdulieuoù elles estoient, &
bd'en faire l'experience, ce
quiayant réussi, ils nommeirent
l'Aiman Magnes, du
nom decePasteur,&ce nom
ulluy est demeuré depuis en
Latin. La chose se divulgua,
&&C cette vertu cachée & secrete
fut ainsidécouverte.
D'autres donnent le nom de Magnesà l' Aimant de
Celuy de Magnesie, Ville de
^Macédoine) tirantversle lac
*Boebti$3 où il se trouve sur le ;
mont appellé Capo virilichi
de Natolie; d'autres le nomment
encore Heraclion
,
du J
nom de la Ville d'Heraclée *t
parce qu'on y en trouve aux
environs;ou du nom d'Hercule,
i cau se de sa foreeattra--
ctive envers le fer.
Sotachus faitcinq especes
d'Aiman
>
& les divise de
cetre forte
,
le premier qui.
vient d'Ethiopie
)
le second,
qui se trouve en Phrygie ou àCapo-Virilichi,le troisiéme
prés d'Echium,Ville de Boeotie,
le quatriéme en Alexan-
,j
drie de Troade, & le cinquiéme
à Capo de S. Georgio
>W*7guiefeo> à une lieuë & den
mie de Prague. Il y en a de
maslme & de femelle, dont les
vertus font différentes. On
en voit de diverse couleur;
mais le bleu est le plus
excel lent & le plus precieux
b de tous. Il s'en trouve de
) cette especeen une Contrée
) sablonneuse appellée Zimiris.
Le blanc n'a pas tant de force,
) & les Italiens l'appellentCalamita
bianca. Ce n'est pas
) qu'il n'yen ait en Allemagne
) d'excellent; mais le meilleur
est celuy quiattirele fer d'une
costé, & lerepousse de l'autre.
Ainsi dans l'Aiman la partie
Boreale qui attire le fer, doit
regarder la Boreale,de mesme
que l'australe qui lerepousse,
doit regarder l'australe.
L'Aiman que l'on nomme
Theamedes,&que les Allemans
appellent Ein Bleser, n'est pas
uneespece difference;car tout
Aiman qui attire le fer, &
montre les plages du monde
par une de ses parties, le
repousse de la partie opposée.
On voit ainsi dans l'Aiman.
que les parties opposées font:
Il des effetsdifferens.
C'est une erreur que les
Vaisseauxqui ont des cloux de fer,demeurentattachez à.
u une Montagneversle Nort,
«» s'ils en approchent de trop- prés, à cause de rAitnan
qui s'y trouve, & qu'ils ont
peine à s'en tirer; mais c'est
une merveille qu'un fer libre
& plus leger qu'une pierre
> d'Aiman, y courtnaturellement,
&tache de s'y joindre,
& si le fer est attaché & plus
pesant que la pierre, l'Aiman,
, court au fer & s'y joint.
Il faut pour la conservation
de l'Aiman qu'il soit enfermé
dans la limaille de fer
..J
où
il conferve ses forces, les
augmente,& en fait sa nourriture
; de plus il communique
sa vertu au fer, comme
on le remarque aux anneaux
d'une chaisne, dont l'un attire
l'autre, parce que la
vertu de l'Aiman [rani pire,
& passe au travers de chaque
anneau jusqu'au bout de la
chaisne&dansl'estenduë ou
cercle de son activité. Dans
cette attraction il est necessaire
que l'Aiman soit plus
pesant que le fer
, autrement
,'lPAiman iroit au fer ; mais
quoy qu'il en soit, c'est toûjoursl'Aiman
qui attire selon
le sentiment de tous ceux qui en ont écrit.
Ce qui est encore de plus
merveilleux, l'Aimanne laissse
pas d'attirer le fer au travers
du bois,de la pierre &
du verre mesme
,
& ces corps
ne mettent point d'obstacle
sa vertuattractrice. Cette
vertu naturelle ressemble à
La lumiere
,
qui passe au travers
des corps diaphanes &
ransparens
, ou au son qui
raverse les corps les plus solides,
& vient fraper lesorei
les; maisc'est une chose a
sez étonnante que l'Aima
ayant tant de simpathie ave
le fer, se fortifiant dans
limaille, & y acquerant me
me de nouvelles forces,
n'agit pas également en tou
tes ses parties, que d'un cost
il l'attire
,
& de l'autre il
repousse. D'où luy vient ce
amour & cette aversion
un mesmetemps? Ce son
des merveilles qui doiven
estre admirées des hommes
& qui ne sçauroient estr
connuës.
L'onpourroit douter sil'Aiman
souhaite s'unir au fer,
ou lefer à l'Aiman pour se
revestir de ses vertus, combine
font, attirer un autre fer,
:Jx, montrer les plages du
)rmonde, & cette propriété
est sans doute la plus Dclle,
a plus curieuse & la plus
dmirable , puis que par le
)lnoyen d'une aiguille aimansèée
,enfermée dans une Boufole
,
l'on trouve le pole, l'on
onnoiftle point arctique&
antarctique, l'on parcourt
joutes les Mers aussi-bien la uit que le jour, & l'on peuc
adresserdes routes sans erreur
à toutes les parties du
monde, & mesme jusqu'aux
Antipodes.
Voicy uneexpérience aC
fez aisée pour connoistre
dans une pierre d'Aiman le
point boreal, & le poin
austral. Il faut la mettre dan
une écuelle de bois sur une
eau reposée dans un bassîn
Cette écuelle tournera assc,,:
long-temps sur l'eau, jusqu'
ce que le point boreal d
la pierre ait trouvé le pol.
boreal
,
& alors elle s'y an
restera, & cela donnera lier
de distinguer dans l'Aiman
v !!a partie boreale & l'australe.
[ La mesme experience se peut
encore faire avec un filet;
) car si vous suspendez une
pierre d'Aiman, elletournera
long-temps jusqu'à ce qu'elle aittrouvé son pole. Ilenest de mesme de l'aiguilleaimantéeenfermée
dans sa Boussole&posée (u-r
son pivot;elle ne se reposera
pas qu'elle n'ait trouvé son
ÎNortj&enle montrant elle
amontre toutesles autres parties
du monde dans le mesme
temps. Elle a la mesme aé\ivite
que l'Aiman, & la garde
pendant tout un siecle sans
en este dépoüillée, à moins;
de quelque accident, comme;
du feu.
!
Il y a encore un moyen de
découvrir le point concentrique
de l'Aiman. Il faut
mettre un fer surun ais bien
poly,& luy presenter la pierre
d'Aiman.Alors on y verra
le point d'attraction & d'activité
; d'abord le fer tremblera
& suivra l'Aiman pour
s'y attacher. C'est une mer-j
veille que l'esprit de l'Aiman.
s'épanche sur le fer fl-J
1
tost qu'il enest coucher dans
son irradiation il se forme
un cetc le où s'étend sa vertu
inspirée.
Theoprafte Paracelse écrit
que les forces de 1" Aiman
peuvent Cllre augmentées à
l'infiny ,jusqu'à arracher un
cloud attaché dans une mu,,
raille, ce qu'il a mesme ex*
perimenté.
Claudien qui a écrit du
temps de l'Empereur Theodose
en l'année427. a fait
une admirable descriprion
de la pierre d'Aiman & de
ses vertus en une de ses Elj-.
L
grammes. Il la represents
sous la figure de la Déesse
Venus,&le fer fous celle du
Dieu Mars, & nous donne
une merveilleuse peinture de
leur simpathie & de leur amour.
Aussi n'y a m1 rien de
plus éclatant en la nature,
& qui paroisse plus aux yeux
que cetteviveimpression qui
feO'ne entre cette pierre& le
fer. On se sert de cet exemple
pour montrer qu'il peut
y avoir d'autres fimpathies
en la Nature, sinon auni
fortes, du moins approchantes
,
telle que la poudre
de simpathie par le vitriol
Romain avec le fang
d'une playe.
* On tient qu'AlbertleGrand,
qui a traité de l'Aimanjavoit
aussi la connoissance de la.
Boussole. C'est la pensée de
Cardan au 7.liv. de la Subtilité,
où il parle amplement
des vertus & des propriétés
de l'Ainlan., de sa découverte,
de ses effets & de ses
especes.
Jean-Baptisse Porta, Napolitain
, a fait un traité particulier
des merveilles de cette
Pierre. Zuingerus en parle
beaucoup en son Theatre de
la Vie humaine; maisjamais
personne n'en a pû découvrir
la cause, &Dieu a voulu
que ce secret demeurait
caché dans la nature.
Ansclme Boëce de Bort,
en son histoire des Pierres
Precieuses, qu'il dédia àl'Empereur
Rodolphe II. dont il
estoit Medecin, & qu'il mit
en lumiere l'an
1 514. comme ;
aussîdans les Commentaites <
qu'il a faits sur la Pratique
dorée de Jean Stocher, im--
primez a Leyde l'an 1634,
parle àfond de l'Aiman^ôc>:
le préfere mesme à toutes les
Pierres les plus precieuses
pour ses vertus & ses proprie.
tez. Il dit que les unes ne
font que pour la couleur, le
brillant&labeauté, & pour
[
plaire
-
aux yeux, & l'autre
pour ravir l'esprit.
Mais à propos de la Bouf-
[ole, il y a encore une autre
L
merveille, que plusieurs Pi-
[ lotes ont ebservée dans leurs
[ Navigations. C'est que quand
[ le Vaisseauapasséau delà de
[ la Ligne meridionale,la Boussole
se sent affoiblir, & panche
ducollédu Pole Antarctique,
comme s'il y
avoit une autre montagne
d'Aiman dans l'extremité de
l'Amerique versle Pole Austral,
qui l'attiraft, cette quatrième
partie du Monde n'estant
pas encore entièrement : découverte.Quelques-uns;
mesme tiennent qu'il y en
peut avoir une, par les declinaifons
qu'ils remarquent en laBoussoleau delà de laLigne;
mais cette Boussole re- - prend toutes ses forces su tost
que le Vaisseau retourne au
dessous de la Ligne? en tirant
un peu vers le Nort:& par là
on
on presumeque cette aiguille
aimantée regarde plûtost les
IPoles que les plages du mon-
3 de. Ceux qui ont navigé le
iplus prés vers l' Amérique, se
sont apperceusque leurBous.
sole declinoit de quelques
bdegrez contre l'Occident, & ils ont remarquécela sur leur
Mappemonde par les hauteurs
du Pole Austral.
.: Comme le rond de la terre
est divisé dans saSphere
en360. degrez, & la Carte
bdes Pilotes en 32. Vents,qui
sont autant de plages;il leur
3eft facile de voir combien ils
sécartent de leur route ,6c
de la reprend re par le secours
de leur Boussole,ensupputant
les degrez. Cette aiguille:
(ertaufS de guide sur laterre;
4
ayant un Cadran solaire, on
y remarque le Nort, en la
faisant tourner sur la pointe:
du Midy, qui est la Fleur de :
Lys:&enconnoissant le Nort,
on connoist les autres parties,,
leMidy,l'Orient & l'Occi--
dent. On peutmesme par
son secours traverser les plus
vastes landes & les plus gran- -
des forests, l'aiguille mar--
quant toûjours le Pole Arctique.
LaBaussole sert aussi à
l'Ichnographie,quiest tracer
& décrirelafigure d'une
Ville, le plan d'un Chasteau,
ou d'une terre, ou d'unautre
lieu par ses éminencces,& par
les reduirs,en se servant de
;
pals ou de pieux pour marquer
lesd istances.
L'on a inventé encore
beaucoup d'autres secretscurieux
par l'usage de la Boussole,
& divers Jeux d'esprit
qui surprennent ceux qui
n'en sçavent pas le Cecree, &
qui se persuadent qu'il y a
de la magie ou de l'enchan..
tement. Boëtius en rapporte
de fort subtils en son histoire
des Pierreries,au chapitrede
l'Aiman.
Il nous reste à voir quelques
Navigations des plus
celebres qui se font faites depuisladécouverte
de cette
Boussole. Celle de Chriftophle
Colomb, natif de Gennés,
ne se fit que plus de cent
quatrevingt ans après ; il
découvrit la quatrième partie
du monde, qui est l'Amerique,
& ce fut l'an 1492.
pette partie futainsi nommée
&Arrimons Vespatius de
j Florence, qui y fit voile en-
1fuite
,
& l'an IJI?/.Ferdinand
ni Magellan trouva ledétroit
: qui porte son naIn, Magella-
„ nique, & fit le circuit du
1 monde. Mais aujourd'huy la
1 Navigation est élevée à un
1 point où elle n'avait point
| encore monré, &la France a | sesTyphis& ses Argonautes,
; qui n'apprehendent point les
écueils, les bancs, & les au-
<
tres perils de la Mer. Le nombre
s'en augmente tous les
l
jours, leur experience les rend
t maistres dés leurs premiers
voyages. De plusonnepeut
donner assez de loüanges, aux
habiles Cosmographes &
aux illustresMathématiciens,
dont les Ouvrages
célébrés onc beaucoup
servy à la Navigation; les
Arias que l'on a faits en
Hollande, pour la defeription
des Mers
1
des Régions
&des Terres, fonr encore
d.un grand secours aux habiles
Pilotes.
J'ajoute icy pour la curiosité
de ceux qui voudront
s'instruire de tout ce qu'on
peut connoistre sur la Navigation,
& sur toutes les parr
ties qui la regardent,un Catalogue
des Auteurs les plus
fameux qui ont écrit de cette
Pierre Nonius, célébré
Mathématicien Portugais, en
l'année 1330. fit un Livre de
la Navigation, divisé en deux
parcies, où il traite des Cartes
marines, & des instrumens
qui fervent pour trouver
l'élévation du Pole: il y
explique lanaturedes Lignes
Loxodromiques
,
quels font
les instrumens les plus propres
pour faire une heureuse
navigation, &lesReglesque
l'on doit suivre pour le mesmeeffet.
De plus) il donne
folurionauxquestionsqu'Alphonse
Sofa luy propose sur
ses doutes qui regardent les
vents & le lever du Soleil. Il
faut dela pénétration pour
un si sçavant Auteur, dont
les queitions font curieuses.
Pierre Medina, Espagnol
) mit au jour en l'année 1561.
un traite en sa langue, divile
en huit livres; où il expose
les principes de la Sphere,
& sur tout ceux qui regardent
la Navigation. il
parle de la Mer, des courans,
des-bancs de fable les plus
fameux
,
des presages de ta
tempeste, desvents & de
leur
- cours, de la hauteur
des Etoiles
,
de l'élévation
du Pole) de la declinaison
du Soleil, & de celles de la
Boussole ; de la Lune & de
ses effets à l'égard du flux'J
des connoissances parfaites
duCalcndtier, & d'autres qui
regardent la Marine. Cet
Ouvrage a semblé assez curieux
pour avoir esté traduit
en François par Nicolas Nicolas
du Dauphiné, Geographe
du Roy. On la imprimé
à Lyon.
Jacques Severrius, donnas
au Public en l'année ijp8,
un Livre intituléde ,-
Orbes
catoptrico, où l' Auteur ex-- ''-' plique plusieurs choses qui
regardent la parfaire Navi.,;
gation, & les regles que
l'on y doit suivre.
Jean Garcia
,
surnommé
Ferdinand, mit en lumiere
en l'année1598. un Traité
fort curieux pour les Pilotes;
& pour la conduite desVaisfcaux
; où sont expliquées:
diveifes matieres, comme Jar;
declinaison du Soleil; lan
maniere de prendre les latiuudes
par la hauteur de TEooile
polaire; & ce qui efi:
sle plus curieux, c'est la defrriprion
presque entiere des
oftes de France, d'Erpagne,
& de Flandre) & de leurs
)Oorrs.
André Garcia Cespedes,
~Eûatif d'Espagne, produisiten
s'année 1606. en sa Langue
, un Livre qui porte pourtitre
ï%epimento de Navigacion
)
diinse
en deux Parties. Il yenseigne
les princi pes de la
~phere
, .&. ajoûteles Tables
sftes declinaisons du Soleil ,&
sa maniere de trouver la hauteur
du Pole par l'Etoile po
laire De plus, il apprend lo
pratiques del'Astrolabe
, cz l'Arbateste, & de plusieur
autres instrumens necessaire
à la Sphere & à la Marine. 7
fait une entiere descriptio
de la Boussole., & de la ma
niere de s'en servir
,
& s'é~
tend sur plusieurs autres pal:J
ticularicez qui la regarden
Il traite de l'Hydrogaphie:
& des secrets pour la prati
quer ; & instruit à faire des
Ccarthes. eCe Lrivcreesht féort.ro
Simon Stevin Mathemai
xien du Prince d'Orange.
n l'année 1608. fit paroistre
Mémoires,divisez en six
livres.Il y traite de la Navigation
& detout ce qui la
regarde
, & de la Geographie,
sur tout il parle de la Navigation
Loxodromique&
lirculaire ; il y enseigne l'ugage
de l'Aiman &de la Boutole)
& de ses declinaisons,
vvec les pratiques ex. connoissances
duflux & reflux.
Guillaume Gilbert, Melecinde
Londres, en l'année
cvéïo. mit au jour un traité de
Aiman,où selon les principesdelaPhysique
,
il pari]
de lanature& de ses effets;
.& des moyens de s'en servin
Cet Ouvrage est Latin & son
curieux. C'est un des premiers
qui ait traité à fond de certl':
pierre.
VillebrordusSnellius en l'ann
née 1-62.0. fitparoistre son
Livre,intitulé Typhis Batavus
il donne une parfaiteconnoissance
des Lignes Loxodromiques,
& en explique h;
nature avec beaucoup de fo-i
lidité ; il y ajoute la methodo
de les réduire en tables; c'cor
jusqu'à presentceluy qui en
A parlé le plusà fond
Le cours de Conimbre parut
en i~.H y est traitede la
mature des vertus & des pro-
~prietez de l'Aiman, & de la
cBouflolc.
Nicolas Cabéc, Jesuite,mit
rmu jour en l'année1619. sa
Philosophie Magnétique,où
selon les principes de la Phisiique,
la nature,&les vertus
bde l'Aiman font expliquées,
àôc les secrets de la Boussole.
Adrianus Metius , donna n l'année1631. un traité du
premier Mobile, divisé en
xinq Livres, oùilenseigne
la Methode de naviger pan
le Globe, & pour l'usage des
Pilotes il y donne une Tables
des Lignes Loxodromiques,
qui est d'une grande érudition
&: utilité. C'est la pre-:
miere qui ait paru.
Jean Tassin, Geographe dun
Roy, en l'année 1633. donna,
au Public des Cartes desa;
costes de la Mer Mediterranée
& de l'Oceane, ce qui
est d'une merveilleuse commodité
pour laNavigation.
Georges Fournier) Jesuite,c:
en l'année1640. fitparoistre
son Hydrographie en François
,
où il traite de l'Art )de naviger ) & de quelques
particularitez qui regardenr
la Marine.
Barthelemy Morisot > en
[ l'année 1643. fit imprimer à
1 Dijon son Livre intitulé Orbis
maritimus. On y voit tout
ce qui Yeft passé de plus
:>
considerable sur laMer,tant
0 en Navigation
,
qu'en Combats
; & tout y est traité
b d'une manière historique. Cet
) Ouvrage est fort agreable & fort utile.
Jean Grandamy, Jesuite,
mit en lumiere en l'année
1646. un traite tres-curieux y
où il fait voir par une nouvelle
demonstration l'immobilitédela
terre par le moyen
de l'Aiman. Il détruit par là
toutes les opinions de ceux
qui onttenu le contraire, &
enseigne une methode d'avoir
la Ligne du Midy Magnétique
sans aucune décli-
Basson. Ses experiences font
admirables, & ses demonstrations
claires.
Nicolas Zuchi
,
de Parme,
Jesuite, publia en l'année
1649. un traité de l'Aiman,
quiestaussi fort curieux. Il
) en explique tous les effets,
) & les fonde sur des rairons,
& en produit des experiences,
sans approfondir la cause primitive
, ne s'attachant qua la finale.
Nous avons aussi un excellent
Traité de l'Aiman du
sçavant Kirker Jesuite,&Bibliothecaire
du Vatican. Cet
) Ouvrage est remplyd'experiences
tirées de cette Pierre,
&enrichi de figures; mais il
s'attache plutôt! aux prati-
) ques, qu'à donner l'explication
de sa nature. Ce fut en
1 l'année1654. qu'il parut.
Bernard Varenius nous
donna en 1660. sa Geographie
Universelle
,
où il traite
de la Navigation assez amplement,
& donne l'explicatior
des Lignes Loxodromiques.
Jean Riccioli,de Ferrare,
Jesuite, en l'année 1661. fil
voir le jour à sa Geographie:
où il ajoûte un traité de la
Navigation. Cet Ouvrage est
divisé en neuf Livres ; il y
joint les Tables Loxodromiques,
explique clairement la
Navigation circulaire, enseigne
la plus grande partie de
Problêmes nautiques, & donne
la maniere de faire des
Cartes hydrographiques.
La mesmeannée il parut
un Cours Mathématique de
Gaspar Schotus, Jesuite,où
il traite de l'art de naviger &
del'Hydrographie assez clairement
, mais avec peu de
démonstrations.
Mr Denis,Prestre,Hydro.
graphe & Professeur Royal
à Dieppe, en l'année 1666.
commença à donner au Public
ses Ouvrages par un trairé
de l'Aiguille aimantée ou
de laBoussole. Il enseigne les
moyens de trouver diverses
declinaisons del'Aimantée:
des Tables des amplitudes ortives.-? >.
Le mesme Mr Denis
xt
en l'année t6,6S. fit imprimer
une façon nouvelle deo
naviger par nombres, c'est à
dire, par Sinus, qui peut feulement
servir dans les Navirgations
de briefcours, & nonn
pas dans les longues.
En la mesme année Vin--l
cent Leontaut mit au jour un
traité de l'Aiman, dans le
quel il fait voir les directions
de la Boussole d'une maniere
nouvelle & solide. Cet Ou-u
ouvrage est d'un grand secours
pour la Navigation circulaire
'1{. Loxodromique.
.,
Le mesme M' Denis, en
année1669. donna au Puolic
un traitéintitulé, Dis
cours de la déclinaison du Soleil.
111 sert dans la Navigation à
observer la latitude en dioversesmanieres.
Le mesme Auteur en l'ananée1673.
mit au jour un autre ivre qui porte pour titre,
L'art de navigerensa plus haute
erfection
,
où il enseigne à
prouver facilement les laIluudes.
Claude - François Milleme
Dechales, Jesuite
> en l'année
1677. fit imprimer fonrii
Livre intitulé, tArt,rie nanji^v
ger, démontré parprincipes,&
confirmé par plusieurs observations
tirées de l'experience. Ce#3
Ouvrage est des plus solides
& est divisé en sept Livres,
avec quantitéde figures pour
l'intelligence, & des Table
fort amples. Il y traitede
grandeurs des Navires,avec
plusieurs circonstances de 1^1
Navigation sur les Rivières
& sur les Canaux; amplemen
de la Boussole & de sa constructionne
instruction;de la Sphere&dela
maniere d'observer la hauteur
tics Astres, des Lignes Loxo-
Hromiques, des Cartes hydrographiques,
des Latitudes
&C des Longitudes,enfindu
flus & du reflus de la Mer.
Maisoutretous ces Auteurs
jjque nous venons de citet,il y
ena encore d'autres qui ont
traitédela Navigation, sçavoir
Pierre AppianRodericus
Zamoranus , André Gaspar
Cespedius,DuRégime de la
'\Mfavigatïon-fèartholomoettsCrefr>:
entius> de Mauttcd Mediterrar,
nca-yAurufilnCoefareus; RoberItts
Dudlé, de arcanis maris
Jacques Colomb,d,ans; lo,
Flambeau de laNavigation
le Livre intitulé la Colomne
flamboyante; Pierre Herigon
en son Cours de Machematique;
Jean Janson, dans [OCI
Intioduction au Monde ma
ritime le P. Mersenne. Minime,
danssonIstiodromie:
LazarusBaytiusdere navali
J'ay leu en manufèrit L\
Phare de laMer, du Sr Bre
byon,Avocat à Dieppe, qui
mourut lors qu'on en impri
moitla premierefeüille.Ce
•Omvifieestoit divisé en si;:FI
ILivres.,& devoit avoir trente
ilfix gcran3de0s figures; le Sieur Bilaine en dévoit faire l'impression.
Il y est traitéàfond
de la Sphere, & de tout ce qui regarde une parfaite Navigation.
Il y a esperance que
aTes Héritiers le feront mettre
en lumiere dans quelque
Dzemps.11 avoit sesattestions
Ibde Mrs les Mathématiciens
ibde Paris.
Toutes les recherches que
vous venez delire sur l'Art
)hle la Navigation, ont este
faires par M Rouic,>deRouer.«i.
dont je vous ay déja envoyé
plusieurs Ouvrages quevous
avezestimez. Onest toujours
obligé a ceux qui par de femblables
foins facilitent au Public
ces fortes de connoiflances,
& qui luy épargnent les
longues lectures qu'il feroit
besoin de faire, pour s'infiruireun
peuàfond sur les
matieres de cette nature.
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Résumé : DE L'ART DE NAVIGER.
Le texte aborde l'évolution de la navigation en Europe et l'importance croissante des vaisseaux. L'année précédente a vu un nombre record de vaisseaux, avec une augmentation prévue pour l'été suivant. La navigation est cruciale pour traverser rivières et îles, utilisant divers types d'embarcations comme des radeaux, des bacs et des gondoles, fabriqués à partir de matériaux naturels. Les Égyptiens sont souvent crédités de l'invention de ces petits vaisseaux, adaptés par les Vénitiens, Syriens et Africains. Le texte mentionne plusieurs inventions liées à la navigation, telles que les rames, les mâts, les voiles, les ancres et les gouvernails, attribuées à différents peuples et individus. Tiphys est crédité des règles de navigation et de l'utilisation du gouvernail, tandis que Minos forma la première armée navale. Les galères, rapides et maniables, furent utilisées par divers peuples, notamment les Égyptiens et les Romains. L'expédition des Argonautes, dirigée par Jason, est évoquée pour sa quête de la Toison d'Or. Les grandes flottes de Ptolémée et de Xerxès sont également mentionnées. Les pilotes anciens se fiaient à leur expérience et aux étoiles pour naviguer. Le texte compare ces navigations à celles plus récentes, facilitées par l'aimant et la boussole. Les vaisseaux anciens incluent ceux décrits par Virgile et des navires spécifiques comme le Bucentaure à Venise. Les vaisseaux de guerre possédaient des becs de fer et des tourelles pour lancer des projectiles. La boussole, introduite en Europe vers 1260, a révolutionné la navigation en permettant de découvrir de nouveaux mondes et d'enrichir l'Europe par le commerce. Les Chinois utilisaient déjà une forme primitive de boussole. Les améliorations apportées par Flavius Melphitanus et Jean Gira ont permis des explorations majeures, comme celles des Espagnols en Amérique. L'aiguille aimantée, ou aiman, est essentielle pour la navigation car elle permet de déterminer le nord et l'étoile polaire. Les cartographes enseignent diverses déclinaisons de l'aiguille. L'aimant, découvert par un pasteur nommé Magnès, attire le fer et repousse d'un côté. Les propriétés de l'aimant sont décrites par plusieurs auteurs anciens comme Saint Augustin et Pline. La boussole, utilisant une aiguille aimantée, aide à orienter les navires et à corriger leur route. Des expériences montrent que l'aimant tourne pour indiquer le nord. La boussole s'affaiblit au-delà de l'équateur, suggérant une autre montagne magnétique en Amérique du Sud.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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15
p. 66-76
LETTRE DE MADAME de Saliez, à Mrs l'Academie des Ricovrati de Padouë.
Début :
Je croy vous avoir mandé que l'Academie des Ricovrati / Messieurs, Les Lettres Patentes que vous avez fait expedier en ma [...]
Mots clefs :
Académie des Ricovrati de Padoue, Monde, Langue, Sexe, Écrits, Dames, Académie française, Siècle, Académie royale d'Arles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE DE MADAME de Saliez, à Mrs l'Academie des Ricovrati de Padouë.
Jecroy vous avoir mandé-
-;
que l'Academie des Ricovrati
de Padoüe
,
ayant donné des
Lettres d'association à beaucou p
de Dames d'un fore
grand merite, ceux qui composent cet illustre Corps, en
avoient aussi envoyé à Madame de Saliez,Viguiere
d'Albi. Il y a
long-temps
que ses Ouvrages vous l'ont
fait connoistre. La réponse
qu'elle a
faite à cette gavante Compagnie) est tres-digned'elle, & ellevous doit plaire
d'autant plus, qu'outre qu'elle y
soûtient noblement
les avantages de son Sexe,
elle a
trouvé moyen d'y
meslerl'éloge denostre Auguste Monarque. En voicyles termes.
LETTRE -1
DE MADAM,E3
de Saliez, à Mrs de PAca*- -i
demie des Ricovrati de al
Padouë. M
ESSIEVRS,
Les Lettres Patentes quenjour in
ave;~ fait expr
dier en. ma fà- ave% -3 fait expedier en. ma fiieveur.,,pour medonnerune place ~;
dans voflre celelre Academie"
«_
!
efiant en Langue Italienne, il U
semble que les très-humbles r.t- -y
merciemens que je vous jaisr
devraientejlre auJji en Italien
>
mais outre que Jenen connais
pas aetez toutes les delicateffis
y
CJT1 qu'il efl indiffèrent en quelle
Langue l'on parle a des personnes qui les pojJedcllttOUks.) quel
moyen, quand on a
le bonheur
d'êtreSujette de LOVIS LE
GRANDt de preferer un
Autre Langage à celuy qui régne dans ses Etats> C4 duquel
ilJefertpour nous donner desi
juste-s & de si douces Loixî
Tandis que toutes les Nations
du monde qui aimentses vertus,
ofi qui craignent sa ptfijjknce
>
apprennent à parler comme nous,
<
je ne puis m'attacher qu'à une'
Langue qui va devenir universelle
p
& que nojlresçavants
AcademieFrançoift a
mise en
un si haut point de perfection>
quelle eflplussevere
,
plusmoaejie
,
*
presque aussiferrée &
aujft fécondé que la Latine.
f*avouéyMoeurs, quemts
Ecrits ne peuvent pas vous prouruer cette vérité.Née dans la
Province, & n'ayant pointejlé
à Paris corriger les défauts de
mon Langage, comme Yonalloit
autrefoisL) corriger <->àAt-henes ceux
de la LangueAsiatique> je rit
q
puis ecrireavec la mesme jufa
l
teJJè que Mesdames de Scudery
,
)
des Houlieres, Dacier) &
i
de Ville-Dieu9qui font si diJ
» gnes du rang que vous leur ave^
donnéparmy vous. La hauteur
de leur e/prit a
eslé fecondéc
d'une jïtuation heureuse
au milieu de n?aris> & animée par la
'Ueué. er par lufage du grand
& du beau monde. taujfi ces
'Dames font-dles devenues un
des miracles de ce
SiecleJ& leurs
Ecrits étonneront bien plus la
pofleritéyque ceux des Femmes
dessieclespa/fez
ne nous étonnent.Je
croy quïlm'eji permis
de vous dire
,
^Hcffieurs
>
afin
que vous ne vous repentIez pas
de l'honneur
que vous m'ave%
faity que bien que mes écrits
joient infiniment au dejjous des
leursy ils ont fouveHt d'heureux
succés. Von y voit la nature
toutepure>&ce caraflere aisé ne
déplaift point. Enfin puis que
mes Ouvrages mont attirévofirf
estime,personnen'efl plus en
droit de les condamner. Vous tenez dans le monde la place de
ces fameux Grecs qui décidoient
du merite des Auteurs, aujJibien que de celuy des Heros.
Fous les furpajfie^mesme pas
une
Une droiture de cœur qui vous
fait rendrejuflice à mon Sexe,
en me recevant dans vojlre illttstre Academie
3
& naffefiant
point une diftinElion que le Ciel
e la Nature nont jamais ett
dejjein de mettre entre les hommcs & nous. Leur jalousie la
fitnaijlre> nostre modeflie l'a
souffertey & sans que nous
ayons troublé le monde par nos
plaintes, les hommes commencent
àse repentir de leur usurpation
3 & lever empire tirannique va
tomber de luy-mesme. Déjàl*Academie Royale d'Arles afuinjy
njoftre exemple à noflre érard,
Cm- de nos meilleurs Scrivainé
ont traité à fond de l'égalité
des Sexes
,
qui ne si contesse
plus en France depuis que
nojlre jufle Monarqueeflirne c5r
récompense le mente de l'un &
de l'attire Sexe. NtoublicZ pas
MejJieurs, cette marque deÇon
équité dans les Eloges que vous
luy 7 donnez. J JeT Jçay que cet
auguste fujct remplit jouvent
'Vos gavantes veilles. Quelle
occupation -" pourrie^-vous ,trouver plus digne de vous; & quels
Homeres peut trouver ce
JÈJeros
plus dignes de luy? Mais quelques idées que la Renommée vous
donne de fis vertus> vous rien
comprendrez jamais quunepartie; le bonheur de lesconnoiflre
toutes en reservé à [es heureux
Sujetssurlesquels il regne par
amourplusœbfolument que tous
les autres Rois ne regnentsur les
leurs par la terreur & par la
crainte. Il gouverne avec tant
t
de douceur un Peuple naturelle
t ment fournis a ses Monarques,
>
& dont il fait les delices
y
que
j
chacun sacrifieroit avec plaifr
\pour luyses biens £7*sa vie. Il
h
Aime ses Sujets autant qu'il en
est aimé7 & cejl sans doute en
à
cela que confîfle la plus veritable st) la plus feure félicité da
Rois. Vous voyez, Messieurss
que je confirme mon caraéhrc
doux eJimple, en ne vous parlant que de la honte de [on toeur. Je laisse au flde sublime à le representer telqu'il cft à la resse
de Jes yérméesiportant la frayeur
che% ses EnnemÚ. Cependant»
MessieursJ toute la France vous
eftobligée del'ïnterst que mous
prenez. à sa gloire) C' cette raison nesspasmoins puyfante que
la f!lrace que vous mame%faite>
pour mengagera ejlre pour m'engagerA, toute ma eprc toute ma
'Vie, Moeurs
>
voflre»&c
A Albi lezs. Sept. 1689
-;
que l'Academie des Ricovrati
de Padoüe
,
ayant donné des
Lettres d'association à beaucou p
de Dames d'un fore
grand merite, ceux qui composent cet illustre Corps, en
avoient aussi envoyé à Madame de Saliez,Viguiere
d'Albi. Il y a
long-temps
que ses Ouvrages vous l'ont
fait connoistre. La réponse
qu'elle a
faite à cette gavante Compagnie) est tres-digned'elle, & ellevous doit plaire
d'autant plus, qu'outre qu'elle y
soûtient noblement
les avantages de son Sexe,
elle a
trouvé moyen d'y
meslerl'éloge denostre Auguste Monarque. En voicyles termes.
LETTRE -1
DE MADAM,E3
de Saliez, à Mrs de PAca*- -i
demie des Ricovrati de al
Padouë. M
ESSIEVRS,
Les Lettres Patentes quenjour in
ave;~ fait expr
dier en. ma fà- ave% -3 fait expedier en. ma fiieveur.,,pour medonnerune place ~;
dans voflre celelre Academie"
«_
!
efiant en Langue Italienne, il U
semble que les très-humbles r.t- -y
merciemens que je vous jaisr
devraientejlre auJji en Italien
>
mais outre que Jenen connais
pas aetez toutes les delicateffis
y
CJT1 qu'il efl indiffèrent en quelle
Langue l'on parle a des personnes qui les pojJedcllttOUks.) quel
moyen, quand on a
le bonheur
d'êtreSujette de LOVIS LE
GRANDt de preferer un
Autre Langage à celuy qui régne dans ses Etats> C4 duquel
ilJefertpour nous donner desi
juste-s & de si douces Loixî
Tandis que toutes les Nations
du monde qui aimentses vertus,
ofi qui craignent sa ptfijjknce
>
apprennent à parler comme nous,
<
je ne puis m'attacher qu'à une'
Langue qui va devenir universelle
p
& que nojlresçavants
AcademieFrançoift a
mise en
un si haut point de perfection>
quelle eflplussevere
,
plusmoaejie
,
*
presque aussiferrée &
aujft fécondé que la Latine.
f*avouéyMoeurs, quemts
Ecrits ne peuvent pas vous prouruer cette vérité.Née dans la
Province, & n'ayant pointejlé
à Paris corriger les défauts de
mon Langage, comme Yonalloit
autrefoisL) corriger <->àAt-henes ceux
de la LangueAsiatique> je rit
q
puis ecrireavec la mesme jufa
l
teJJè que Mesdames de Scudery
,
)
des Houlieres, Dacier) &
i
de Ville-Dieu9qui font si diJ
» gnes du rang que vous leur ave^
donnéparmy vous. La hauteur
de leur e/prit a
eslé fecondéc
d'une jïtuation heureuse
au milieu de n?aris> & animée par la
'Ueué. er par lufage du grand
& du beau monde. taujfi ces
'Dames font-dles devenues un
des miracles de ce
SiecleJ& leurs
Ecrits étonneront bien plus la
pofleritéyque ceux des Femmes
dessieclespa/fez
ne nous étonnent.Je
croy quïlm'eji permis
de vous dire
,
^Hcffieurs
>
afin
que vous ne vous repentIez pas
de l'honneur
que vous m'ave%
faity que bien que mes écrits
joient infiniment au dejjous des
leursy ils ont fouveHt d'heureux
succés. Von y voit la nature
toutepure>&ce caraflere aisé ne
déplaift point. Enfin puis que
mes Ouvrages mont attirévofirf
estime,personnen'efl plus en
droit de les condamner. Vous tenez dans le monde la place de
ces fameux Grecs qui décidoient
du merite des Auteurs, aujJibien que de celuy des Heros.
Fous les furpajfie^mesme pas
une
Une droiture de cœur qui vous
fait rendrejuflice à mon Sexe,
en me recevant dans vojlre illttstre Academie
3
& naffefiant
point une diftinElion que le Ciel
e la Nature nont jamais ett
dejjein de mettre entre les hommcs & nous. Leur jalousie la
fitnaijlre> nostre modeflie l'a
souffertey & sans que nous
ayons troublé le monde par nos
plaintes, les hommes commencent
àse repentir de leur usurpation
3 & lever empire tirannique va
tomber de luy-mesme. Déjàl*Academie Royale d'Arles afuinjy
njoftre exemple à noflre érard,
Cm- de nos meilleurs Scrivainé
ont traité à fond de l'égalité
des Sexes
,
qui ne si contesse
plus en France depuis que
nojlre jufle Monarqueeflirne c5r
récompense le mente de l'un &
de l'attire Sexe. NtoublicZ pas
MejJieurs, cette marque deÇon
équité dans les Eloges que vous
luy 7 donnez. J JeT Jçay que cet
auguste fujct remplit jouvent
'Vos gavantes veilles. Quelle
occupation -" pourrie^-vous ,trouver plus digne de vous; & quels
Homeres peut trouver ce
JÈJeros
plus dignes de luy? Mais quelques idées que la Renommée vous
donne de fis vertus> vous rien
comprendrez jamais quunepartie; le bonheur de lesconnoiflre
toutes en reservé à [es heureux
Sujetssurlesquels il regne par
amourplusœbfolument que tous
les autres Rois ne regnentsur les
leurs par la terreur & par la
crainte. Il gouverne avec tant
t
de douceur un Peuple naturelle
t ment fournis a ses Monarques,
>
& dont il fait les delices
y
que
j
chacun sacrifieroit avec plaifr
\pour luyses biens £7*sa vie. Il
h
Aime ses Sujets autant qu'il en
est aimé7 & cejl sans doute en
à
cela que confîfle la plus veritable st) la plus feure félicité da
Rois. Vous voyez, Messieurss
que je confirme mon caraéhrc
doux eJimple, en ne vous parlant que de la honte de [on toeur. Je laisse au flde sublime à le representer telqu'il cft à la resse
de Jes yérméesiportant la frayeur
che% ses EnnemÚ. Cependant»
MessieursJ toute la France vous
eftobligée del'ïnterst que mous
prenez. à sa gloire) C' cette raison nesspasmoins puyfante que
la f!lrace que vous mame%faite>
pour mengagera ejlre pour m'engagerA, toute ma eprc toute ma
'Vie, Moeurs
>
voflre»&c
A Albi lezs. Sept. 1689
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Résumé : LETTRE DE MADAME de Saliez, à Mrs l'Academie des Ricovrati de Padouë.
L'Académie des Ricovrati de Padoue a adressé des lettres d'association à Madame de Saliez, vicomtesse d'Albi, en reconnaissance de ses œuvres. Madame de Saliez a répondu à cette distinction en mettant en avant les mérites de son sexe et en louant Louis le Grand. Elle exprime sa gratitude en français, langue qu'elle préfère en tant que sujette du roi de France et qu'elle considère comme universelle grâce à l'Académie française. Elle cite également des femmes écrivaines françaises telles que Madame de Scudéry et Madame Dacier, dont les œuvres sont dignes d'admiration. Madame de Saliez affirme que ses propres écrits, bien que modestes, ont été bien accueillis et qu'elle mérite sa place au sein de l'Académie des Ricovrati. Elle souligne la droiture de cœur de l'Académie, qui reconnaît les mérites des femmes sans discrimination. Elle conclut en louant les vertus du roi Louis XIV, dont la justice et la douceur sont exemplaires, et en exprimant sa gratitude pour l'honneur qui lui a été fait.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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16
p. 298-303
Sur la retraite de Mr de
Début :
Heureux qui se trouvant trop foible & trop tenté [...]
Mots clefs :
Monde, Heureux, Plaisir, Biens, Sage, Retraite
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Sur la retraite de Mr de
Sur la retraite de Mrde
Heureux qui se trouvant
trop foible & trop tenté
Du monde, enfin se déba- rasse ;
Heureux qui plein de cha-
Pourservir
Pour servir ssoonnprochain y
conferve sa place
Differens dans leur i veuë égaux
en piècej L'un cfpere tout de la grace,
L'autre apréhende tout de
sa fragilité.
Ce monde que Dieu mémo
cxclud de son partage,
N'est pas le monde qu'il a fait;
C'estiocemqurenl'heoimnmiepimpiiftc
ajoute à cet ouvrage, Qui fait que son auteur le
condamne&le haitj
Observez feulement le peu
qu'il vous ordonne,
Et sanscesse lebénissant,
Usez de son présent, mais
tel qu'il vous le donne
à
'r
Etvousn'aurez plus rien qui
ne soit innocent.
Croistu que le plaisir qu'en
toute la nature
Le premier Estre a répandu,
Soit un piege qu'il a tendu
Poursurprendre sacréature,
Nonnon, tous ces biens
que tu vois,
Te viennent d'une main &
: trop bonne &trop sage,
Et s'il en est quelqu'undont
les divines Loix
Ne te permettent pas l'u.
sage ;
Examine le bien, ce plaisir
prétendu,
Dontl'appa, tâche à te seduire,
Et tu verras ingrat qu'il ne
t'est deffendu,
Que parce qu'il te pourroit
nuire.
Sans les Loix & l'heureux
secours
Quelles te fournissentsans
cette ;
Comment avec tant de foiblesse
Pourrois-tu conserver &tes
biens & tes jours, :
Exposé chaque instant à mille
& mille injures;
Rien ne rassureroit ton coeur
1 - épouvanté,
Et ces justes decrets contre
qui tu murmures
Font taplus grande seuteté?
Voudrois tu que la Providence
Eut reglé l'Univers au gré
de tessouhaits,
Et qu'en le comblant de
bienfaits,
Dieu t'eut encor soustrait à
à sonobéissance?
Quelle étrange societé
Pormeroient entre nous l'crregr&
I'Injuitlcc.,
Si l'homme indépendant
n'avoit que soncaprice,
Pour conduire savolonté
Heureux qui se trouvant
trop foible & trop tenté
Du monde, enfin se déba- rasse ;
Heureux qui plein de cha-
Pourservir
Pour servir ssoonnprochain y
conferve sa place
Differens dans leur i veuë égaux
en piècej L'un cfpere tout de la grace,
L'autre apréhende tout de
sa fragilité.
Ce monde que Dieu mémo
cxclud de son partage,
N'est pas le monde qu'il a fait;
C'estiocemqurenl'heoimnmiepimpiiftc
ajoute à cet ouvrage, Qui fait que son auteur le
condamne&le haitj
Observez feulement le peu
qu'il vous ordonne,
Et sanscesse lebénissant,
Usez de son présent, mais
tel qu'il vous le donne
à
'r
Etvousn'aurez plus rien qui
ne soit innocent.
Croistu que le plaisir qu'en
toute la nature
Le premier Estre a répandu,
Soit un piege qu'il a tendu
Poursurprendre sacréature,
Nonnon, tous ces biens
que tu vois,
Te viennent d'une main &
: trop bonne &trop sage,
Et s'il en est quelqu'undont
les divines Loix
Ne te permettent pas l'u.
sage ;
Examine le bien, ce plaisir
prétendu,
Dontl'appa, tâche à te seduire,
Et tu verras ingrat qu'il ne
t'est deffendu,
Que parce qu'il te pourroit
nuire.
Sans les Loix & l'heureux
secours
Quelles te fournissentsans
cette ;
Comment avec tant de foiblesse
Pourrois-tu conserver &tes
biens & tes jours, :
Exposé chaque instant à mille
& mille injures;
Rien ne rassureroit ton coeur
1 - épouvanté,
Et ces justes decrets contre
qui tu murmures
Font taplus grande seuteté?
Voudrois tu que la Providence
Eut reglé l'Univers au gré
de tessouhaits,
Et qu'en le comblant de
bienfaits,
Dieu t'eut encor soustrait à
à sonobéissance?
Quelle étrange societé
Pormeroient entre nous l'crregr&
I'Injuitlcc.,
Si l'homme indépendant
n'avoit que soncaprice,
Pour conduire savolonté
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Résumé : Sur la retraite de Mr de
Le poème traite de la retraite spirituelle et de la sagesse de se détacher des tentations du monde. Il loue ceux qui, se sentant faibles et tentés, choisissent de se libérer du monde pour servir leur prochain. Le texte distingue deux types de personnes : ceux qui se confient entièrement à la grâce divine et ceux qui craignent leur propre fragilité. Le monde, modifié par les actions humaines, est exclu du partage de Dieu. Le poète conseille de suivre les ordres divins et d'utiliser les présents de Dieu de manière innocente. Les plaisirs de la nature ne sont pas des pièges, mais des dons d'une main bonne et sage. Certains plaisirs sont interdits pour éviter de nuire. Le texte souligne l'importance des lois divines pour protéger les biens et la vie des hommes, constamment exposés à des dangers. Les décrets divins apportent sécurité et certitude. Le poème conclut en rejetant l'idée d'une indépendance humaine basée sur le caprice, soulignant que l'homme doit obéir à la Providence divine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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17
p. 30-54
Livre nouveau.
Début :
On vient de me mettre entre les mains un Manuscrit [...]
Mots clefs :
Cercle, Soleil, Monde, Milieu, Terre, Copernic, Zodiaque, Méridien, Longitude, Mer, Règles, Degré
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Livre nouveau.
oNvient de me mettre
entre les mains un Manuscrit
tout neuf, dont j'espere
vous donner un Extrait
quand je l'auray parcouru
à loisir. Comme
il y a dans ce Livre quelque
chose de très interessant
pour la navigation,
j'ay eu impatience de
l'annoncer. Quoyque ce qt-le.ce soit unfujçtfèi-ieux Ôc
Important, on n'a pas
laissé d'y meller du badi-
;
nage pour le rendre plus
à la portéede tour le monde.
Voicy par exemple le
titre:
- Le Chemin des gens d'esprit,
Dialogueenjoué & sèrieux
entre Mr Du petit C- Mr
Augrand J'Vol. in li.
Contenant plusieurs Historiettes
,
& autres petites
pieces curieuses ; une Reformation
des Systesmes
du Monde des Anciens &
des Modernes; & un
Moyen pour trouver les
Longirndes
, avec autant
de preçision qu'ontrouve
lesLatitudes.
ParR. MAUNY.
En attendant (monvous
en donne un ample Ex*,
traie, en voicy uneidée
qui m'aestecommuniquée
par un des amis de l'Aurteur
: car il est juste de
vous donner, autant qu'-
on pourra, des nouveautez
avantmesme qu'elles
paroissent, pour vous dédommager
de l'ancienneté
de quelques morceaux
qu'on donnefinr.
plement, parce qu'ils font
bons., ou parce que n'eflant
pas imprimez, ils
- peuvent estre nouveaux,
pour beaucoup de persons.
nes.. 1,
Letitre deceLivreconvient
à la maniere dont les
sujets y sont traitez: on y
commence d'abord par les
fujcrs. les plus petits, qui
conduisent insensiblement
aux plus grands,&c c'est la
route que suivent ordinairement
les gensd'esprit.
Le commencement est
un badinage qui conduit
insensiblement, par le recit
de plusieurs historiettes,.
à la morale la plus serieuse.
Il donne ensuite un petit
Systeme du Monde, figuré,
qui donne occasîon
de détruire les opinions de
Pcolemée
,
de Copernic,
de Tichobrahé & de Def.
carres, sur la sicuarion &
sur les mouvements du Soleil
& de la Terre, & particulièrement
celle de Copernic
qu'il combaten dif-
Ferens endroits par des raisons
tres fimples & tres na. turelles.Voicyl'opinion
du nouvel. Auteur, & dans
ses propres termes.
;
Je suppose quelaTerre
est directement dans le
ce milieu du Monde,com- *
me l'ont suppose Prole-
,
mée&Tichobrahémais
qu'au lieu d'y être immo-$c
bile, elle s'y meut sur son
Axe; que cet Axe ou plu- «
stoit la Ligne que l'on a*
imaginée palier d'u npolecc.
à l'autre )efl: inclinée vers
le Septentrion, ainsi que«
le marquent les Globes
cc ordinaires;que la Terre«
tourne dessus du mefLnecc
costéque tourne le Soleil«
dans sonCiel,qu'elle ne»
fait son tour qu'en un an,
»& quele Soleil n'a qu'un
»mouvement qu'ilfait aur
»,rour,de „ son Ciel en k? heuresou un jour nacu-
'Ife!.,
Voicyce qu'il dit enfuile
pour faire connoistre
quecesmouvementsde la
Terre & du Soleil peuvent
assez bien se rapporter
pour operer l'accroisseiiient&
la diminution des
jours& des nuits avec le
changement desSaisons,
Pour le bien comprendreimaginez-
vous que
nous
nous fommesaun.Juin"
qui est Je pluslong Jourcc
de l'année: que ce jourlà
la partie de la surface
de la Terre que nous ha- cc
bitons, est leplus prés
du Cercle ou tourne le-e"
Soleilqu'elle puisse en Cf
approcher; quele Cer- Ce
cle où tourne Je Soleil
Cafixe)& noncetAstre;
que la partie de lafurface
de la Terre -que nous"
habitons, s'esloigne ducc
Cercle où tourne le So-f* leiljusqu'au22.Decem cc'
brequi est leplus court
,, jour de Iannee, & que
,, depuis le 22. Décembre
jusqu'au 11. Juin de 1an-
„ née suivante,cette mes-
„ me partie de la surface
/, de la Terre, s'approche
,, du Cercle ou tourne le Soleil. Il me semble que
;y
cela est aisé à concevoir,
5) en supposant que la Ter-
,, re fait son tour en un an
,,,de la manière que je vous l'ayexpliqué,& que c'est ce mouvement de laTer-
,, re qui fait les Equinoxes
) & les Solstices
,
& non
,),
le Soleil, qui ne n-ionte,
'& ne baisse pas plus dans (jC
un tempsque dansun au- €c
cre~&: qui ne tourne point
en biaifanc comme une"
éTcharpee,rmraies bi,en«la" Monopinion à cet égard
est fondée sur une"
experienceque vous pouyez
faire facilement. Pre-,,,r
nez un cercle de dernli-ce
muid, divisez-"
tre parties égales avec"
un compas ; marquez yee
Içs points de .diviGon'c
dans le milieudela lar- cc
geur en dedans;atta-f<
»
chez-le sur une tabie ou
,, sur une planche avec une
5> pointe que vous ferez ,,,,passer dans un de ces pints de division
, ,, en observantquececercle
„n'incline d'aucun costé;
c'està-dire
,
qui1 soit fr
droit, que le point d'en-
;) haut soit à plomb sur ce-
J" luy d'enbas; faites deux
,, petites mortoises surla
table ou la planche dont
,, le milieu foit vis-à-vis la
testede sa pointe, & qui
33
soientesloignees decette
JJ pointe chacune de trois
poucesafin qu'il yaitun'"
espace de six bons pou-,,'"
ces entre ces deux mor
toises
,
dans lesquelles
vous serezentrer un peu
à force deux petites re- cc,
gles assez hautes pour(C
deborder d'un pouce au'*
dessusdu cercle; cela
vous donnera.lafacilitétÇ
de les cloüer aux bouts
d'une petite barre -quite
aura aussi six bons pouces
de longueur
, que
vousattacherezen cra.cc
vers sur lehaut duCer-"
clevis-à-vis du point
"que vous y aurez mar-
,>
qué.Lorsqueces regles,
aurontesté affermies de
"cette maniere,vous marquerez
dans le milieu de
"leur hauteur:"& de leur
,)
largeur, le point central
>}
du Cercle:ce pointcentral.
ellant marque, vous
"prendrez avec un com-
"pas environ la troisiéme
partie du demi diametre
iyde ce Cercle que vous
"marquerez sur l'une dei,
Regles au dessus du point
central, & sur l'autre au
"deiT?us de ce mesme
point central;aprés quoy
vous percerez les deux CCt
Regles avec une fort petite
vrille, à l'endroit où
vous aurez faitces deux"
marques,afin qu'en par.
fant dans les deux trollS,cc
un morceau de fil dtar.(C
chal bien droit, il se trou-"
ve en ligne diagonale.
Prenez ensuiteune boule
dont le diamerren'exce- <c
de pas l'espace qu'il y aura
entre les deux Regles;
percez la de part en part,
ensorte que l'épaisseur se cl
trouveégale tour à l'en- el
"tour du trou; placez î&
"entrevos deux Regles otb
vous la ferez tenir par lé
3> moy en de vostre broche
de fil d'arc hal
,
de laquelyy
le vous courberez un peei
9)
le bout qui fera en haut,
yyâSn de l'empescher de
"glisseren bas. Cette boule
estant ainsi place'e;»
„ vous marquerez quatre
points dessus
,
dire6leiment
vis-à-vis des quatre
"que vous aurezmarquez
3y(ur leCercle. Vous su p*. "parerez que ce Cercle
JJ
sera celuy où tournera le
Soleil, & que cette bou- 1r- leseralaTerre; que le'&.
point d'enhaut &, celuy <f
,. d'en bas,marquez sur la
boule, seront les points Ct:
des deux Solstices, & quec<
ceux des deux costez fe-((
ront les deux pointsdes"
Equinoxesvous suppo- c.,
ferez aussi que le Soleil<c
fait letour de sonCercle
en 24.heures, ou un jour"
naturel, & que laTerre"
ne fait le sien qu'en une cc
année.Celasuppose,vous"
verrez qu'en faisanttour-c,"
ner la boulctot,,sioursdu,",e
mesme costé, les points
desSolstices s'éloigne-
,, ront pendant six mois du
Cercle oùtourne leSoleil,
& s'en raprocheront
3,
pendant six autres mois,
',,& quelespointsdesEqui-
"noxes passeront tous les
fîxjjiois d'un costé de ce cercle àJautre.
Decette experience artificielle,
on passe à une
nouvelle définition duflus
& reflus de la Mer, qui est
aussi tres sensible
,
& enfiiitc
au moyen de pouvoir
trouver les Longitudes
dans tous les points dit
Monde, avec autant de
précisionqu'on trouve les
Latitudes. L'Autheur dit
en un endroit:
-- Je crois que la Terre
se meut de la maniere«
dont je l'ay expliqué; que
te Soleilpasse vis-àvis les"-
douze Signes du Zodiaque
en 24.. heures ou un «
jour naturel; que la par.,
tie du premier Meridien
quiest dans la Zone Tor- «
ride, paÍfe vis- à -vis de «
ces douze Signes dans le.ùcours
d'une année; que*
,)C0111111e dans toutes les
»obfervarions astronomi-
» ques que l'on a faitesjus-
« qu'à present, l'onatous-
"jours supposé que le Globe
de la Terre estoit im-
«mobile ou qu'il se mou-
»voit autrement qu'il Ce,
MCIIT, c'est ce qui doit
t) avoir empesché que l'on.
n'é1ie encore pû sçavoir
« le véritable & le plus seur
Mmoyen de trouver les
» Longitudes dans tous les
points du Monde;& que.
«
si l'on fixoit un point dans
le Zodiaquevis-a vis duquel
lepremier Meri- «
diense trouveroitJepre-cc
mier jour de l an, ou un «
autre jour remarquable,«
on connoiftroit dans quel«
point il seroit tous les au-«
tres jours del'année, & «
par le mesme moyen )es«
Longitudes dans tous les
pointsdu Monde,avec «
plusde précision que l'on
n'aencorefait,parceque
pour connoistre précise
ment en quel lieu on feroit,
on n'auroit qu'à observer
vis- à -vis de quel"
point du Zodiaque on se
"trouveroit ,&compter
ensuitecombien il y au-
« roit de degrez. depuis ce
point duZodiaque juf-
""qu'à celuy vis-à-vis du-
-»
quel lepremier Meridien
devroit se trouver.
1.
Il ditdans un autre endroit:
» Vous comprenez bien
« qu'il seraaussi facile de
«trouver le Degré du pre-
"mier Meridien,qu'il a
» esté facilejusqu'à prefenc
» de trouver le Degré du
» Soleil, ea supposant qu'il
avoit un cours annuel, «
& que j'attribuë à la par-«
tie du premier Meridien«
qui est entre les Cercles
(C des Tropiques, ce quecc
Ptolemée&Tichobrahé «
ont attribué au Soleil. «
Dans un autre,en parlant
de l'observation qu'on
dcvroit faire pourconnoistre
dans quel Degré de
tel Signe se trouveroit le
premier Meridien un certain
jour de l'année,il dit:
Mais en disantun cer- «
tain jour de l'année
,
je"
ne dis pas qu'on ne de- «
') vroit faire cette observa-
3)
tion qu'un seul jour; je
„ veux dire qu'a prés l'avoir
5, faire pendantunan,&
marqué chaque jour vis-
„ à-vis de quel Degré de
„ tel Signe lé trouveroit le
„ premier Meridien
, on
choisiroit un jour remarj9
quabledans l'année,d'où
„ l'on comenceroità com- „pterle „ Degré du premier Meridien; & j'ajouste
„ que pourque cette observation
fust juste
,
il fau-
„ droit la faire de dessus
,, la pointe occidentale de
Tille
i-sie.où,l'on fait passer“
le premier Meridien. (C
Ces endroits, ainsi que,
tous lesautres.sont entremeslenzM
de contradiét.ions.
Ci derépliqués qui y donnent
encore plus de forcer
mais cependant l'Autheur
finit en disant qu'il n'a
point allez de sagacitény
de présomption pour croire
pouvoir donner au public
un ouvrage parfait, ôc
que s'ille publie , c'est
particulièrement dans le
dessein que si lesSçavants
trouvent sonopinion sur le"
mouvement du Soleil, ôC
sur celuy de la Terre, digne
de leur atrention ,ils
travailleront aux moyens
de la rendre utileà la marine.
entre les mains un Manuscrit
tout neuf, dont j'espere
vous donner un Extrait
quand je l'auray parcouru
à loisir. Comme
il y a dans ce Livre quelque
chose de très interessant
pour la navigation,
j'ay eu impatience de
l'annoncer. Quoyque ce qt-le.ce soit unfujçtfèi-ieux Ôc
Important, on n'a pas
laissé d'y meller du badi-
;
nage pour le rendre plus
à la portéede tour le monde.
Voicy par exemple le
titre:
- Le Chemin des gens d'esprit,
Dialogueenjoué & sèrieux
entre Mr Du petit C- Mr
Augrand J'Vol. in li.
Contenant plusieurs Historiettes
,
& autres petites
pieces curieuses ; une Reformation
des Systesmes
du Monde des Anciens &
des Modernes; & un
Moyen pour trouver les
Longirndes
, avec autant
de preçision qu'ontrouve
lesLatitudes.
ParR. MAUNY.
En attendant (monvous
en donne un ample Ex*,
traie, en voicy uneidée
qui m'aestecommuniquée
par un des amis de l'Aurteur
: car il est juste de
vous donner, autant qu'-
on pourra, des nouveautez
avantmesme qu'elles
paroissent, pour vous dédommager
de l'ancienneté
de quelques morceaux
qu'on donnefinr.
plement, parce qu'ils font
bons., ou parce que n'eflant
pas imprimez, ils
- peuvent estre nouveaux,
pour beaucoup de persons.
nes.. 1,
Letitre deceLivreconvient
à la maniere dont les
sujets y sont traitez: on y
commence d'abord par les
fujcrs. les plus petits, qui
conduisent insensiblement
aux plus grands,&c c'est la
route que suivent ordinairement
les gensd'esprit.
Le commencement est
un badinage qui conduit
insensiblement, par le recit
de plusieurs historiettes,.
à la morale la plus serieuse.
Il donne ensuite un petit
Systeme du Monde, figuré,
qui donne occasîon
de détruire les opinions de
Pcolemée
,
de Copernic,
de Tichobrahé & de Def.
carres, sur la sicuarion &
sur les mouvements du Soleil
& de la Terre, & particulièrement
celle de Copernic
qu'il combaten dif-
Ferens endroits par des raisons
tres fimples & tres na. turelles.Voicyl'opinion
du nouvel. Auteur, & dans
ses propres termes.
;
Je suppose quelaTerre
est directement dans le
ce milieu du Monde,com- *
me l'ont suppose Prole-
,
mée&Tichobrahémais
qu'au lieu d'y être immo-$c
bile, elle s'y meut sur son
Axe; que cet Axe ou plu- «
stoit la Ligne que l'on a*
imaginée palier d'u npolecc.
à l'autre )efl: inclinée vers
le Septentrion, ainsi que«
le marquent les Globes
cc ordinaires;que la Terre«
tourne dessus du mefLnecc
costéque tourne le Soleil«
dans sonCiel,qu'elle ne»
fait son tour qu'en un an,
»& quele Soleil n'a qu'un
»mouvement qu'ilfait aur
»,rour,de „ son Ciel en k? heuresou un jour nacu-
'Ife!.,
Voicyce qu'il dit enfuile
pour faire connoistre
quecesmouvementsde la
Terre & du Soleil peuvent
assez bien se rapporter
pour operer l'accroisseiiient&
la diminution des
jours& des nuits avec le
changement desSaisons,
Pour le bien comprendreimaginez-
vous que
nous
nous fommesaun.Juin"
qui est Je pluslong Jourcc
de l'année: que ce jourlà
la partie de la surface
de la Terre que nous ha- cc
bitons, est leplus prés
du Cercle ou tourne le-e"
Soleilqu'elle puisse en Cf
approcher; quele Cer- Ce
cle où tourne Je Soleil
Cafixe)& noncetAstre;
que la partie de lafurface
de la Terre -que nous"
habitons, s'esloigne ducc
Cercle où tourne le So-f* leiljusqu'au22.Decem cc'
brequi est leplus court
,, jour de Iannee, & que
,, depuis le 22. Décembre
jusqu'au 11. Juin de 1an-
„ née suivante,cette mes-
„ me partie de la surface
/, de la Terre, s'approche
,, du Cercle ou tourne le Soleil. Il me semble que
;y
cela est aisé à concevoir,
5) en supposant que la Ter-
,, re fait son tour en un an
,,,de la manière que je vous l'ayexpliqué,& que c'est ce mouvement de laTer-
,, re qui fait les Equinoxes
) & les Solstices
,
& non
,),
le Soleil, qui ne n-ionte,
'& ne baisse pas plus dans (jC
un tempsque dansun au- €c
cre~&: qui ne tourne point
en biaifanc comme une"
éTcharpee,rmraies bi,en«la" Monopinion à cet égard
est fondée sur une"
experienceque vous pouyez
faire facilement. Pre-,,,r
nez un cercle de dernli-ce
muid, divisez-"
tre parties égales avec"
un compas ; marquez yee
Içs points de .diviGon'c
dans le milieudela lar- cc
geur en dedans;atta-f<
»
chez-le sur une tabie ou
,, sur une planche avec une
5> pointe que vous ferez ,,,,passer dans un de ces pints de division
, ,, en observantquececercle
„n'incline d'aucun costé;
c'està-dire
,
qui1 soit fr
droit, que le point d'en-
;) haut soit à plomb sur ce-
J" luy d'enbas; faites deux
,, petites mortoises surla
table ou la planche dont
,, le milieu foit vis-à-vis la
testede sa pointe, & qui
33
soientesloignees decette
JJ pointe chacune de trois
poucesafin qu'il yaitun'"
espace de six bons pou-,,'"
ces entre ces deux mor
toises
,
dans lesquelles
vous serezentrer un peu
à force deux petites re- cc,
gles assez hautes pour(C
deborder d'un pouce au'*
dessusdu cercle; cela
vous donnera.lafacilitétÇ
de les cloüer aux bouts
d'une petite barre -quite
aura aussi six bons pouces
de longueur
, que
vousattacherezen cra.cc
vers sur lehaut duCer-"
clevis-à-vis du point
"que vous y aurez mar-
,>
qué.Lorsqueces regles,
aurontesté affermies de
"cette maniere,vous marquerez
dans le milieu de
"leur hauteur:"& de leur
,)
largeur, le point central
>}
du Cercle:ce pointcentral.
ellant marque, vous
"prendrez avec un com-
"pas environ la troisiéme
partie du demi diametre
iyde ce Cercle que vous
"marquerez sur l'une dei,
Regles au dessus du point
central, & sur l'autre au
"deiT?us de ce mesme
point central;aprés quoy
vous percerez les deux CCt
Regles avec une fort petite
vrille, à l'endroit où
vous aurez faitces deux"
marques,afin qu'en par.
fant dans les deux trollS,cc
un morceau de fil dtar.(C
chal bien droit, il se trou-"
ve en ligne diagonale.
Prenez ensuiteune boule
dont le diamerren'exce- <c
de pas l'espace qu'il y aura
entre les deux Regles;
percez la de part en part,
ensorte que l'épaisseur se cl
trouveégale tour à l'en- el
"tour du trou; placez î&
"entrevos deux Regles otb
vous la ferez tenir par lé
3> moy en de vostre broche
de fil d'arc hal
,
de laquelyy
le vous courberez un peei
9)
le bout qui fera en haut,
yyâSn de l'empescher de
"glisseren bas. Cette boule
estant ainsi place'e;»
„ vous marquerez quatre
points dessus
,
dire6leiment
vis-à-vis des quatre
"que vous aurezmarquez
3y(ur leCercle. Vous su p*. "parerez que ce Cercle
JJ
sera celuy où tournera le
Soleil, & que cette bou- 1r- leseralaTerre; que le'&.
point d'enhaut &, celuy <f
,. d'en bas,marquez sur la
boule, seront les points Ct:
des deux Solstices, & quec<
ceux des deux costez fe-((
ront les deux pointsdes"
Equinoxesvous suppo- c.,
ferez aussi que le Soleil<c
fait letour de sonCercle
en 24.heures, ou un jour"
naturel, & que laTerre"
ne fait le sien qu'en une cc
année.Celasuppose,vous"
verrez qu'en faisanttour-c,"
ner la boulctot,,sioursdu,",e
mesme costé, les points
desSolstices s'éloigne-
,, ront pendant six mois du
Cercle oùtourne leSoleil,
& s'en raprocheront
3,
pendant six autres mois,
',,& quelespointsdesEqui-
"noxes passeront tous les
fîxjjiois d'un costé de ce cercle àJautre.
Decette experience artificielle,
on passe à une
nouvelle définition duflus
& reflus de la Mer, qui est
aussi tres sensible
,
& enfiiitc
au moyen de pouvoir
trouver les Longitudes
dans tous les points dit
Monde, avec autant de
précisionqu'on trouve les
Latitudes. L'Autheur dit
en un endroit:
-- Je crois que la Terre
se meut de la maniere«
dont je l'ay expliqué; que
te Soleilpasse vis-àvis les"-
douze Signes du Zodiaque
en 24.. heures ou un «
jour naturel; que la par.,
tie du premier Meridien
quiest dans la Zone Tor- «
ride, paÍfe vis- à -vis de «
ces douze Signes dans le.ùcours
d'une année; que*
,)C0111111e dans toutes les
»obfervarions astronomi-
» ques que l'on a faitesjus-
« qu'à present, l'onatous-
"jours supposé que le Globe
de la Terre estoit im-
«mobile ou qu'il se mou-
»voit autrement qu'il Ce,
MCIIT, c'est ce qui doit
t) avoir empesché que l'on.
n'é1ie encore pû sçavoir
« le véritable & le plus seur
Mmoyen de trouver les
» Longitudes dans tous les
points du Monde;& que.
«
si l'on fixoit un point dans
le Zodiaquevis-a vis duquel
lepremier Meri- «
diense trouveroitJepre-cc
mier jour de l an, ou un «
autre jour remarquable,«
on connoiftroit dans quel«
point il seroit tous les au-«
tres jours del'année, & «
par le mesme moyen )es«
Longitudes dans tous les
pointsdu Monde,avec «
plusde précision que l'on
n'aencorefait,parceque
pour connoistre précise
ment en quel lieu on feroit,
on n'auroit qu'à observer
vis- à -vis de quel"
point du Zodiaque on se
"trouveroit ,&compter
ensuitecombien il y au-
« roit de degrez. depuis ce
point duZodiaque juf-
""qu'à celuy vis-à-vis du-
-»
quel lepremier Meridien
devroit se trouver.
1.
Il ditdans un autre endroit:
» Vous comprenez bien
« qu'il seraaussi facile de
«trouver le Degré du pre-
"mier Meridien,qu'il a
» esté facilejusqu'à prefenc
» de trouver le Degré du
» Soleil, ea supposant qu'il
avoit un cours annuel, «
& que j'attribuë à la par-«
tie du premier Meridien«
qui est entre les Cercles
(C des Tropiques, ce quecc
Ptolemée&Tichobrahé «
ont attribué au Soleil. «
Dans un autre,en parlant
de l'observation qu'on
dcvroit faire pourconnoistre
dans quel Degré de
tel Signe se trouveroit le
premier Meridien un certain
jour de l'année,il dit:
Mais en disantun cer- «
tain jour de l'année
,
je"
ne dis pas qu'on ne de- «
') vroit faire cette observa-
3)
tion qu'un seul jour; je
„ veux dire qu'a prés l'avoir
5, faire pendantunan,&
marqué chaque jour vis-
„ à-vis de quel Degré de
„ tel Signe lé trouveroit le
„ premier Meridien
, on
choisiroit un jour remarj9
quabledans l'année,d'où
„ l'on comenceroità com- „pterle „ Degré du premier Meridien; & j'ajouste
„ que pourque cette observation
fust juste
,
il fau-
„ droit la faire de dessus
,, la pointe occidentale de
Tille
i-sie.où,l'on fait passer“
le premier Meridien. (C
Ces endroits, ainsi que,
tous lesautres.sont entremeslenzM
de contradiét.ions.
Ci derépliqués qui y donnent
encore plus de forcer
mais cependant l'Autheur
finit en disant qu'il n'a
point allez de sagacitény
de présomption pour croire
pouvoir donner au public
un ouvrage parfait, ôc
que s'ille publie , c'est
particulièrement dans le
dessein que si lesSçavants
trouvent sonopinion sur le"
mouvement du Soleil, ôC
sur celuy de la Terre, digne
de leur atrention ,ils
travailleront aux moyens
de la rendre utileà la marine.
Fermer
Résumé : Livre nouveau.
Le manuscrit 'Le Chemin des gens d'esprit' est un dialogue entre Monsieur Du Petit C- et Monsieur Augrand. Il contient des historiettes, des pièces curieuses, une réforme des systèmes du monde anciens et modernes, et une méthode pour déterminer les longitudes avec la même précision que les latitudes. L'auteur, R. Mauny, propose une nouvelle théorie sur les mouvements de la Terre et du Soleil. Selon cette théorie, la Terre est au centre de l'univers et tourne sur son axe incliné, effectuant une rotation annuelle. Cette théorie explique les variations des jours et des nuits ainsi que les saisons. L'auteur utilise une expérience avec un cercle et une boule représentant respectivement le Soleil et la Terre pour illustrer sa théorie. Il suggère également une nouvelle méthode pour observer les longitudes en fixant un point dans le Zodiaque. Le manuscrit inclut des contradictions et des erreurs, mais l'auteur espère que les savants pourront améliorer et utiliser ses idées pour la navigation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
18
p. 253-264
L'HORLOGE DE SABLE, figure du Monde. Poëme.
Début :
Assemblage confus d'une arene mobile, [...]
Mots clefs :
Sable, Monde, Image, Horloge, Grains, Temps
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'HORLOGE DE SABLE, figure du Monde. Poëme.
L'HORLOGE DE SABLE
figure du Monde.
Poëme
Asfemblage confus d'une arene mobile,
Que l'art fçut enfermer
dans cevafe fragile ,
Image de mavie , horloge
dont le cours
Regle tous mes devoirs en
mefurant mes jours ;
Puifqu'à te celebrer ma
Mufe eft deſtinée ,
Fais couler pour mes vers
une heure fortunée ;
Février 1712.
Y
3
254 MERCURE
Et vous pour qui le monde.
a de fi douxappas ,
Qui mefme haïffez ceux
qui ne l'aiment pas ;
Mortels, venez icy , je veux
dans cet Ouvrage,
Du monde , tel qu'il eſt ,
vous tracer une image.
Qu'eft le monde en effet ?
c'eft un verre qui luit ,
Qu'unfoufle peut détruire,
& qu'unfouflea produit.
Que renferme le monde a
une vaine pouffiere
Que remue à fon gré le
poids de la matiere, ⠀
Qui tourne , va , revient ,
GALANT. 255
plus vifte que les flots ,
Et par fon mouvement ne
tend qu'à fon repos.
Que font tous les mortels?
autant de grains de fable ™
Qu'anime cependant une
ame raifonnable:
Mais qui du fable feul oc-
*** cupez ardemment
Font leur unique employ
defon accroiffement.
Onl'échange , on le vend,
on l'achete, on l'amaffe ,
Et monceaux fur monceaux l'avarice l'entaffe.
Lemarchand qui ne craint
nyles vents ny les eaux
•
Y ij
#56 MERCURE
Confiant fa fortune à de
frefles vaiffeaux ,
Court aux extremitez de la
plaine liquide.
Vendre un fable brillant
pourunfable folide.
L'Artifan que le fort ou
l'orgueil deshumains
Oblige à fe nourrir du travail de fes mains ,
Ne fait pendant le cours
d'une vie inutile
Que polir , que finir une
arene mobile.
Lefage examinant la nature des corps ,
Leurs caufes , leurs effets ,
GALANT. 257
leurs mutuels rapports ,
Cherchant un vuide en eux
qu'il peut voir en
luy mefme,
Croit embraffer le vray ,
dans une erreur qu'il
aime.
Il ne s'apperçoit pas, feduit
par fon orgueil ,
Qu'en voulant l'éviter , il
tombe dans l'écueil ,
Et quefon efprit faux remplyde vains phantofmes
N'amaffe qu'un trefor de
pouffiere & d'atomes ;
Etvous esclaves , efclavesnez devos propres
Y iij
258 MERCURE
fouhaits ,
Vous, Grands, qui baſtiſſez
de fuperbes palais ,
Que vous fert d'élever un
chafteau periffable
Plus haut que vos voisins.
C'eft mettre un peu
de fable
Qui devenant un jour la
victime des ans
Marquera par fa chute un
efpacede temps.
Quefaites-vous enfin vous,
maiftres de la terre ;
Vous portez en tous lieux
les fureurs de la guerre ,
Vous inondez nos champs
GALANT 259
de bataillons épars ,
Vous livrez des affauts ,
vous forcez des remparts.
D'un trop foible voifin
vous pillez la frontiere ,
Pour luy ravir un peu de
fable &depouffiere
Qui gliffant de vos mains
avec rapidité
Feradu moins connoiftre
la poſterité
Avides de fçavoir vos fuccez, vostraverſes ,
Du temps qui fuit toujours
les époques diverſes.
Mais rangeons - nous aux
« loix del'exacte raiſon,
* MERCURE
Et tafchons d'illuftrer noftre comparaifon.
Ce fable à chaque inſtant
prendde nouvelles
places ,
Et le monde en un jour
change de mille faces.
Ces grains font agitez de
mouvements divers ,
Telsfont auffi les corps de
ce vafte Univers.
Sans liaiſon entr'eux , non
plus que cette arene
Chacun fuit au hazard le
penchant qui l'entraifne ,
Et ce qui d'un peu d'air
dansce vafe eft l'effet ,
GALANT. 261
Levent de la fortune en ce
monde le fait.
Les uns font élevez fur les
débris des autres ,
Lesbiens de nos voisins fe
groffiffent des noſtres.
Dans la foule obfcurcis , les
Princes détronez ,
Contraints à refpecter des
fujets couronnez ,
Sont de triftes jouets du
fort toujours volage.
De fes renversemens noftre
Horloge eft l'image.
On la tourne , & bientoft
le fable fe confond..
Le plus bas monte en haut
262 MERCURE
le plus haut coule au fond ,
Et comme on voit ces grains
agitez dans leur verre
Peu libre dans l'enclos du vafé
qui les ferre ,
Vers leur centre communfaire
un commun effort ,
Et par la voye eftroite atteindre l'autre bord ,
Telle on voit des humains la
cohorte mortelle o
Dans le partage obſcur de la
nuit éternelle
Defes jours malheureux éteindre le flambeau ,
Se pouffer , s'enfoncer dans
l'horreur du tombeau
Nous y voyons tomber , d'unet
chute commune,
Le pauvre & ſon eſpoir , le
riche & fa fortune
GALANT. 261
Les jeunes , les vieillards , les
fujets & les Rois ,
Faits du mefme limon , fubir
les mefmes loix.
que dis - je , ce fablea fur
nous l'avantage ;
Mais
J
Au globe , dont il fort , il retrouve un paffage ,
Et lorfque nous quittons la lumiere du jour ,
Nous la quittons , helas ! fans
eſpoir de retour.
Aprés tant de leçons que fournit noftreHorloge ,
Luy peut- on juftement refufer
un éloge.
A toute la nature elle donne
des loix.
Pourveu qu'il ait des yeux , le
fourd entend ſa voix.
Au Prince , au Magiftrat , à
464 MERCURE
l'Orateur , au Sage ,
fans parler , entendre fon langage ;
Ellefait ,
:
En fufpend les Arrefts , les difcours , les travaux ; {
Annonce à l'Artifan l'heure de
fon repos.
Enfin reglant du temps la durée & l'efpace ,
Elle nous dit qu'il fuit , & qu'
£ avec luy tout paffe ,
Et moyqui tient toujours fur
luy les yeux ouverts ,
Je vois qu'il faut finir mon élo.
ge & ces vers.
figure du Monde.
Poëme
Asfemblage confus d'une arene mobile,
Que l'art fçut enfermer
dans cevafe fragile ,
Image de mavie , horloge
dont le cours
Regle tous mes devoirs en
mefurant mes jours ;
Puifqu'à te celebrer ma
Mufe eft deſtinée ,
Fais couler pour mes vers
une heure fortunée ;
Février 1712.
Y
3
254 MERCURE
Et vous pour qui le monde.
a de fi douxappas ,
Qui mefme haïffez ceux
qui ne l'aiment pas ;
Mortels, venez icy , je veux
dans cet Ouvrage,
Du monde , tel qu'il eſt ,
vous tracer une image.
Qu'eft le monde en effet ?
c'eft un verre qui luit ,
Qu'unfoufle peut détruire,
& qu'unfouflea produit.
Que renferme le monde a
une vaine pouffiere
Que remue à fon gré le
poids de la matiere, ⠀
Qui tourne , va , revient ,
GALANT. 255
plus vifte que les flots ,
Et par fon mouvement ne
tend qu'à fon repos.
Que font tous les mortels?
autant de grains de fable ™
Qu'anime cependant une
ame raifonnable:
Mais qui du fable feul oc-
*** cupez ardemment
Font leur unique employ
defon accroiffement.
Onl'échange , on le vend,
on l'achete, on l'amaffe ,
Et monceaux fur monceaux l'avarice l'entaffe.
Lemarchand qui ne craint
nyles vents ny les eaux
•
Y ij
#56 MERCURE
Confiant fa fortune à de
frefles vaiffeaux ,
Court aux extremitez de la
plaine liquide.
Vendre un fable brillant
pourunfable folide.
L'Artifan que le fort ou
l'orgueil deshumains
Oblige à fe nourrir du travail de fes mains ,
Ne fait pendant le cours
d'une vie inutile
Que polir , que finir une
arene mobile.
Lefage examinant la nature des corps ,
Leurs caufes , leurs effets ,
GALANT. 257
leurs mutuels rapports ,
Cherchant un vuide en eux
qu'il peut voir en
luy mefme,
Croit embraffer le vray ,
dans une erreur qu'il
aime.
Il ne s'apperçoit pas, feduit
par fon orgueil ,
Qu'en voulant l'éviter , il
tombe dans l'écueil ,
Et quefon efprit faux remplyde vains phantofmes
N'amaffe qu'un trefor de
pouffiere & d'atomes ;
Etvous esclaves , efclavesnez devos propres
Y iij
258 MERCURE
fouhaits ,
Vous, Grands, qui baſtiſſez
de fuperbes palais ,
Que vous fert d'élever un
chafteau periffable
Plus haut que vos voisins.
C'eft mettre un peu
de fable
Qui devenant un jour la
victime des ans
Marquera par fa chute un
efpacede temps.
Quefaites-vous enfin vous,
maiftres de la terre ;
Vous portez en tous lieux
les fureurs de la guerre ,
Vous inondez nos champs
GALANT 259
de bataillons épars ,
Vous livrez des affauts ,
vous forcez des remparts.
D'un trop foible voifin
vous pillez la frontiere ,
Pour luy ravir un peu de
fable &depouffiere
Qui gliffant de vos mains
avec rapidité
Feradu moins connoiftre
la poſterité
Avides de fçavoir vos fuccez, vostraverſes ,
Du temps qui fuit toujours
les époques diverſes.
Mais rangeons - nous aux
« loix del'exacte raiſon,
* MERCURE
Et tafchons d'illuftrer noftre comparaifon.
Ce fable à chaque inſtant
prendde nouvelles
places ,
Et le monde en un jour
change de mille faces.
Ces grains font agitez de
mouvements divers ,
Telsfont auffi les corps de
ce vafte Univers.
Sans liaiſon entr'eux , non
plus que cette arene
Chacun fuit au hazard le
penchant qui l'entraifne ,
Et ce qui d'un peu d'air
dansce vafe eft l'effet ,
GALANT. 261
Levent de la fortune en ce
monde le fait.
Les uns font élevez fur les
débris des autres ,
Lesbiens de nos voisins fe
groffiffent des noſtres.
Dans la foule obfcurcis , les
Princes détronez ,
Contraints à refpecter des
fujets couronnez ,
Sont de triftes jouets du
fort toujours volage.
De fes renversemens noftre
Horloge eft l'image.
On la tourne , & bientoft
le fable fe confond..
Le plus bas monte en haut
262 MERCURE
le plus haut coule au fond ,
Et comme on voit ces grains
agitez dans leur verre
Peu libre dans l'enclos du vafé
qui les ferre ,
Vers leur centre communfaire
un commun effort ,
Et par la voye eftroite atteindre l'autre bord ,
Telle on voit des humains la
cohorte mortelle o
Dans le partage obſcur de la
nuit éternelle
Defes jours malheureux éteindre le flambeau ,
Se pouffer , s'enfoncer dans
l'horreur du tombeau
Nous y voyons tomber , d'unet
chute commune,
Le pauvre & ſon eſpoir , le
riche & fa fortune
GALANT. 261
Les jeunes , les vieillards , les
fujets & les Rois ,
Faits du mefme limon , fubir
les mefmes loix.
que dis - je , ce fablea fur
nous l'avantage ;
Mais
J
Au globe , dont il fort , il retrouve un paffage ,
Et lorfque nous quittons la lumiere du jour ,
Nous la quittons , helas ! fans
eſpoir de retour.
Aprés tant de leçons que fournit noftreHorloge ,
Luy peut- on juftement refufer
un éloge.
A toute la nature elle donne
des loix.
Pourveu qu'il ait des yeux , le
fourd entend ſa voix.
Au Prince , au Magiftrat , à
464 MERCURE
l'Orateur , au Sage ,
fans parler , entendre fon langage ;
Ellefait ,
:
En fufpend les Arrefts , les difcours , les travaux ; {
Annonce à l'Artifan l'heure de
fon repos.
Enfin reglant du temps la durée & l'efpace ,
Elle nous dit qu'il fuit , & qu'
£ avec luy tout paffe ,
Et moyqui tient toujours fur
luy les yeux ouverts ,
Je vois qu'il faut finir mon élo.
ge & ces vers.
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Résumé : L'HORLOGE DE SABLE, figure du Monde. Poëme.
Le poème 'L'HORLOGE DE SABLE' utilise la métaphore de l'horloge de sable pour représenter le monde et la vie humaine. L'auteur décrit le monde comme un assemblage confus et mobile, comparable à une horloge fragile qui régule les devoirs et les jours. Le poème invite à célébrer la muse pour inspirer les vers et à tracer une image du monde tel qu'il est. Le monde est comparé à un verre fragile, renfermant une vaine poussière mue par le poids de la matière. Les mortels sont décrits comme des grains de sable animés par une âme raisonnable, mais occupés uniquement par l'accroissement de leur fortune. Le texte critique l'avarice et la quête de richesse, illustrant comment les marchands et les artisans sont soumis à des travaux inutiles pour polir des grains de sable. Les savants, aveuglés par leur orgueil, cherchent en vain à comprendre la nature des corps et tombent dans l'erreur. Les grands et les esclaves de leurs propres désirs bâtissent des palais éphémères. Les maîtres de la terre sèment la guerre et la destruction pour accumuler du sable et de la poussière. Le poème souligne l'instabilité du monde, où les grains de sable changent constamment de place, symbolisant les mouvements divers des corps dans l'univers. Les princes détrônés et les sujets couronnés sont des jouets du sort. L'horloge de sable illustre les renversements constants, où le plus bas monte en haut et le plus haut coule au fond. Tous les humains, qu'ils soient pauvres ou riches, jeunes ou vieux, sont soumis aux mêmes lois et finissent par tomber dans l'horreur du tombeau. Le sable, après avoir quitté la lumière du jour, ne revient jamais. L'horloge de sable donne des lois à toute la nature et rappelle que le temps fuit, emportant tout avec lui. L'auteur conclut en reconnaissant la nécessité de finir son élégie et ses vers.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
19
p. 145-206
PARAPHRASE ou Explication du Tableau de la Vie humaine de Cebés Tébain de Grece disciple de Socrate, & Philosophe moral. Où l'on a suivi le sens de l'Autheur le plus exactement qu'il a esté possible, sans s'éloigner de l'esprit general de tous les peuples.
Début :
Cebés nous represente d'abord la vie humaine sous la [...]
Mots clefs :
Paraphrase, Cébès, Tableau de la vie humaine, Philosophes, Hommes, Vertus, Maux, Sciences, Chemin, Femmes, Monde, Savoir, Génie, Fortune, Courtisanes, Vices, Malheur, Moeurs et coutumes, Félicité, Leçons, Santé, Esprit, Conception, Volonté
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PARAPHRASE ou Explication du Tableau de la Vie humaine de Cebés Tébain de Grece disciple de Socrate, & Philosophe moral. Où l'on a suivi le sens de l'Autheur le plus exactement qu'il a esté possible, sans s'éloigner de l'esprit general de tous les peuples.
PARAPHRASE
on Explication du Tableau
de la Vie humaine de Cebés
Tébain de Grece , difciple
de Socrate ,
moral.
Philofophe
Où l'on a fuivi lefens de l'Autheur le plus exactement
qu'il a efté poffible , fans
s'éloigner de l'efprit general
de tous les peuples.
CEbés nous reprefente
d'abord la vie humainefous
la figure d'un grand parc
qui renferme plufieurs reduits , avec des perfonnes
1712. Octobre. N
146 MERCURE
de toutes efpeces , tant à
l'entrée qu'au dedans de
chacun. Mais avant que de
propofer fon embléme , de
l'intelligence duquel il prétend que dépend noftre
bonheur ou noftre malheur ;il prend foin de nous
avertir , que noftre ignorance eft une espece de
Sphinx à noftre égard , par
la connoiffance obfcure &
ambiguë qu'elle nous propoſe du bien & du mal, ou
de ce qui peut eftre regardé comme de foy - mefme
indifferent. Car cette con-
GALANT. 147
noiffance devient pour
nous une énigme , laquelle
faute de pouvoir eftre penetrée, nous rend malheureux le reste de nos jours.
Au lieu que fi nous nous
appliquons à en découvrir
le fecret , nous pouvons efperer une vie exempte de
tous maux & veritable
ment heureuſe.
Noftre Philofophe nous
fait voir enſuite une grande multitude d'hommes &
de femmes à la porte de de
parc , qui fe preſentent
pour y entrer , & qui nous
Nij
148 MERCURE
marquent les enfans avant
qu'ils fortent du ventre de
leur mere pour venir au
monde. Au milieu de cet- :
te multitude on voit le Genie ou l'Intelligence , à qui
l'Autheur de la nature a
commis ( felon Cebés ) le
foin de noftre naiſſance ,
fous la figure d'un fagevieillard , qui enfeigne aux
uns & aux autres la maniere dont ils doivent fe
comporter lorfqu'ils feront
entrez dans la vie , & le
chemin qu'ils doivent teir pour y eftre heureux,
3
GALANT. 149
Mais à peine ces nouveaux
nez ont-ils paffé la porte
du parc , qu'ils oublient en
peu de temps les bonnes
leçons qu'ils ont receuës de
leur Genie ; car la convoitife qu'ils rencontrent
l'entrée de ce lieu , dont
elle eft comme la Reine , &
où elle préfide comme
dans fon throfne , les feduit bien - toft en leur faifant avaler dans une coupe qu'elle leur prefente ,
l'erreur & Pignorance. Les
nouveaux nez munis de ces
deux paffeports , s'avancent
N iij
150 MERCURE
**
dans le parc comme des
hommes enchantez les uns
plus les autres moins , à
proportion qu'ils en ont
beu. Mais ils ne vont pas
fort loin , que voicy une
troupe de femmes agreables de toutes fortes de figures qui les environnent ,
& les embraffent avec empreffement ; & ce font les
opinions , les defirs , & les
delices , par lesquelles ils
fe laiffent tous entraifner.
Les unes les emmennent
dans le chemin de la felicité , les autres dans celuy
GALANT. II
du malheur & de la perdition après les avoir feduites. Car les unes & les autres leur promettent à la
verité une vie heureuſe &
tranquille ; mais parce qu'
ils ont avalé le poiſon de
l'ignorance & de l'erreur ,
ceux qui ont efté feduits
paffent leur vie à errer ça
& là comme des perfonnes yvres , fans pouvoir jamais trouver le chemin qui
devroit les conduire au vrai
bonheur.
Cebés nous fait voir enfuite au milieu du Parcune
N iiij
152 MERCURE
eſpece de Divinité ſous la
figure d'une femme , que
l'aveuglement des hommes
a dépeinte fans yeux , &
comme fourde , & mefme
capricieuſe , parce qu'elle
enrichit les uns des biens
de ce monde , & qu'elle
ofte aux autres ceux mefme qu'elle leur avoit donnez & cela felon fa volonté, & fuivant des decrets
impenetrables. Ils l'ont
nommée la Fortune , & ont
figuré l'inconftance de fes
faveurs par une boule fur
laquelle ils la font mar-
GALANT. 153
cher à caufe des difgraces
qu'éprouvent tous les jours
ceux qui mettent leur efperance dans les biens de la
vie. Il nous reprefente donc
cette fortune comme environnée d'une grande multitude de ces hommes enyvrez du poiſon de la convoitife, qu'il nomme les ambitieux. Tous luy preſentent leurs requeſtes , mais
elle écoute les uns & rejette les autres , ce qui rend
leurs vifages tous differens ;
les uns paroiffants tres -joyeux , & les autres fort
154 MERCURE
triftes . Les premiers ſont
ceux dont les demandes
ont efté receuës favorablement , & ceux-cy la nomment bonne fortune. Les
derniers au contraire levent leurs mains vers elle
tout éplorez , parce qu'elle leur a mefme ofté ce
qu'elle leur avoit autrefois
accordé , pour le donner à
d'autres , & à caufe de cela
ils l'appellent mauvaiſe fortune. Ornoftre Philoſophe
nous fait remarquer que
ces biens qui attriſtent fi
fort les uns & réjoüiſſent
1
GALANT. ISS
4
tant les autres , font les richeffes , les honneurs , la
qualité , les defcendants ,
les commandements , les
Couronnes , & generalement tous les biens temporels ou du corps , qu'il
prétend n'eftre pas de veritables biens ; parce qu'ils
ne nous rendent en rien
plus parfaits , comme il effaye de le démontrer fur
la fin de fon emblême.
༣.
De là il nous conduit à
un premier reduit , & nous
fait voir plufieurs femmes
à la porte , parées comme
156 MERCURE,
des courtisannes , l'une fe
nomme l'intemperance ,
l'autre la luxure , une autre
l'avarice , une autre l'ambition , &c. Elles font toutes
là comme en ſentinelle ,
pour remarquer ceux à qui
la Fortune a efté favorable ,
& qu'elle a enrichis de fes
dons. Dès qu'elles en apperçoivent quelqu'un , elles
courent à luy , elles le careffent & l'embraffent , &
font tant par leurs flatteries , qu'elles l'engagent à
entrer dans leur azile, en lui
promettant une vie tran-
GALANT. 157
quille , exempte de tout ennuy , & remplie de delices.
Ceux qui font affez inconfiderez pour fe laiffer aller
No
aux promeffes de ces Sirenes , gouftent à la verité
les plaifirs de la vie pendant
un temps , ou du moins
croyent les goufter ; mais
quand par la fuite du temps
ils réfléchiffent ferieufe-'
ment fur cette maniere de
vivre , ils s'apperçoivent
qu'ils ont efté feduits ; que
ce qu'ils ont creu de folides plaiſirs , n'en avoient
tout au plus que l'apparen-
158 MERCURE
ce ; & qu'en un mot ils en
font la dupe , par la honte
qu'ils leur ont attirée , & les
malheurs où ils les ont précipitez. Car aprés avoir
confommé avec ces Courtiſannes tous les biens qu'ils
avoient receuës de la Fortune , ils fe trouvent malheureuſement reduits à devenir leurs efclaves , & à
commettre toutes les baf
feffes, & tous les crimes auf
quels ces cruelles maiftreffes les engagent. Ainfi ils
deviennent des affronteurs,
des facrileges, des parjures,
GALANT. 159
des traiftres , des larrons
& tout ce qu'on peut imaginer de plus mauvais,
A
#
>
Enfin cette vie mifera
ble n'a qu'un temps , mefme fouvent fort court
après lequel ( dit Cébés ) la
vengeance du Ciel éclate
fur eux ; alors il les livre à
la punition , que ce Philofophe nous reprefente fous
la figure d'une femme couverte de haillons , & fort
défigurée , tenant un foüet
en la main. Elle paroift
dans ce premier reduit à la
porte d'une efpece de ca-
>
160 MERCURE
chot , ou lieu ténebreux ,
dont l'afpect fait horreur ,
ayant pour compagnes la,
trifteffe , & l'angoiffe. I '
nous dépeint la premiere
la tefte panchée jufques fur
fes genoux , & la derniere
s'arrachant les cheveux.
Elle a encore pour, voiſins
les pleurs & le defefpoir
qui font des perfonnages
difformes , extenuez , tous
nuds , & horribles à voir.
C'eft entre les mains de
ces derniers qu'ils font li
vrez en dernier reffort ,
après avoir effuyé toute la
fureur
GALANT. 161
fureur des premieres . Alors
ils fe voyent accablez de
tourments & de maux , &
reduits à paffer le refte de
leurs jours dans ce cachot
affreux de la maniere la
plus miferable ; c'eſt pour
cela qu'il nomme cette pri
fon le fejour du malheur
Dans ce funefte eftat no
ftre Philofophe ne leur laiffe qu'une feule reſſource
fçavoir qu'enfin le Ciel ait
pitié d'eux , & leur envoye
le repentir pour les retirer
du gouffre de malheur où
ils fontplongez. Or le preOctobre. 1712. O
162 MERCURE
mier effet que cet heureux
repentir produit en eux , eft
de chaffer ces mauvaiſes
préventions dont ils s'eftoient laiffez préoccuper
dans leur jeuneffe , & de
leur fuggerer de plus juftes
opinions , & des defirs plus
raifonnables. Alors ils fe
trouvent avoir de l'eftime
& de l'inclination pour les
ſciences ; heureux s'ils font
affez aviſez pour choiſir la
veritable , je veux dire celle
qui enfeigne aux hommes
à regler leurs mœurs , &
qu'on appelle pour cette
GALANT. 163
raifon la Morale ! car cette
morale les purifie infailliblement de toutes leurs ha
bitudes vicieuſes , & les met
en eftat de paffer le reſte
de leur vie dans le repos &
dans la felicité , à l'abry de
tous leurs maux paffez.
Mais s'ils font au contraire affez imprudens pour
fe laiffer efbloüir par l'éclat
de la vaine ſcience , & de
la fauffe reputation , noſtre
Philofophe nous fait voir
un fecond reduit , à l'entrée.
duquel paroift une femme
fort parée , & tres- enga
O ij
164 MERCURE
geante, que les petits efprits
& le commun des hommes
nomment la ſcience , quoyque ce ne foit que la vaine
fcience. Car la plupart de
ceux qui dès l'entrée de la
vie ont fuivi la bonne route , ou ceux que le repentir
a retirez de la maifon du
malheur , defirant s'occuper le refte de leur vie aux
ſciences , donnent ordinai.
rement dans cette fauffe
ſcience. Auffi cet afile eftil rempli de Poëtes , d'Orateurs , de Dialecticiens ,
de Muficiens , d'Arithme
GALANT. 165
ticiens,de Géometres, d'Af
trologues, d'Epicuriens , de
Peripateticiens , de Critiques , & de quantité de
gens de cette nature , par-.
mi lefquels on voit encore
de ces Courtifannes du premier reduit , comme l'incontinence , l'intemperance , & leurs autres compagnes. Car ces fortes de
Sçavants en font auffi fouvént les esclaves , quoyque
plus rarement, parce qu'ils
ont plus de foin de s'occuper que les autres . Les préventions ou fauffes opi-
166 MERCURE
nions s'y meſlent auſſi , à
caufe dupoifon que la convoitife leur a fait avaler en
entrant dans la vie , qui les
empefche de connoiſtre
leur ignorance, pour ne pas
dire leur erreur. Et il n'y a
point pour eux , ſelon noftre Philofophe , d'autre
moyen de s'arracher des
pieges de ces mauvaiſes
amies , que de renoncer
pour jamais à la vaine ſcience ; car avec fon feul fe-.
cours ils ne doivent pas efperer de s'affranchir jamais
de leur joug , ny d'éviter les
GALANT. 167
malheurs de la vie.
Mais s'ils font affez heureux de rentrer dans le chemin de la verité , elle leur
fera ( dit - il ) goufter d'un
breuvage qui les purgera de
tous leurs vices , & de toutes leurs erreurs , & qui enfin les mettra dans un eſtat
de fecurité. C'eftpour cela
que noftre Philofophe nous
fait enviſager dans fon tableau un troifiéme reduit
plus élevé que les précedents , mais defert , & habité d'un tres-petit nombre
d'hommes ; la porte en eft
168 MERCURE
*
eftroite , & le chemin pour
y arriver fort ferré , & peu
frequenté ; il paroiſt de
plus difficile & efcarpé.
C'eft le chemin de la veritable ſcience , duquel l'af
pect a quelque chofe de
rude & d'effrayant. Il nous
reprefente à l'entrée de ce
lieu deux femmes d'une
fantéparfaite, pleines d'embonpoint & de vigueur
affifes fur une roche élevée ,
& escarpée de tous coſtez ,
qui tendent la main aux
paffants d'un air affable , &
avec un viſage plein de ſerenité :
f
GALANT. 169
renité ; l'une d'elle fe nomme la conftance , & l'autre
la continence. Ce font deux
fœurs toutes aimables , qui
invitent les paſſants à s'approcher d'elles , à s'armer
de courage , & à ne ſe laiffer
pas vaincre par une laſche
timidité , leur promettant
de les faire entrer dans un
chemin de delices , aprés
qu'ils auront furmonté
quelques legeres difficultez , qui feront bien toft
diffipées . Et pour leur en
faciliter le moyen , elles
veulent bien defcendre
Octobre.
1712. Р
170 MERCURE
quelques marches de ce
précipice où elles font , afin
de leur donner la main , &
de les attirer au deffus.
Là elles les font reſpirer
en leur donnant pour compagnes la force & l'efperance , & leur promettant
de les faire bien- toft arri-:
ver à la veritable ſcience.
Et pour les encourager davantage , elles leur font enviſager combien le chemin
en eft agréable , aisé , &
exempt de tous dangers.
Ce chemin conduit à un
quatriéme & dernier re-
GALANT. 171
*
duit renfermé dans le précedent; c'eft un fejour char-
'mantfemblable à une grande prairie , & fort éclairée
des rayons du Soleil ; on le
nomme le fejour des hom
mes heureux , parce que
toutes les vertus y habitent ,
& que c'est la demeure de
la felicité. Il paroiſt à l'entrée une Dame fort gra
cieuſe avec un viſage égal ,
& dans un âge peu avancé;
fon habit eft fimple &fans
ornemens eftrangers ; elle
eft affife fur une pierre ferme & d'une large affiette ;
Pij
172 MERCURE
c'efl la veritableſcience qui
eft accompagnée de ces
deux filles , dont une s'ap-:
pelle la verité , & l'autre la
perfuafion. Son fiege tefmoigne affez qu'il eft feur
de le fier à elle , & que fes
biens font conftants. Mais
qui font ces biens ( dit Cebés ) ce font la confiance ,
la privation d'ennuis , la
conviction que rien ne peut
deformais leur nuire. Or
cette honnefte mere eft à
l'entrée de cet afile pour
guerir les hoftes qui luy arrivent , enleur faifant pren-
GALANT. 173
-dreune potion cordiale qui
les purifie de toutes les imperfections qu'ils avoient
contractées en paſſant par
les premiers reduits , telles
que l'ignorance , l'erreur ,
la prévention , l'arrogance,
l'incontinence , la colere ,
l'avarice , & les autres vices : après quoy elle les
fait entrer dans le fejour
des vertus.
Or noftre Philofophe
nous reprefente ces vertus
fous la forme de Damesfages & belles , fans aucun
fard ny ajuftemens , en un
P iij
174 MERCURE
motfort differentes des premieres ; on les nomme la
pieté , la juftice , l'integrité , la temperance , la modeftie , la liberalité , la clemence , &c. Après donc
que les vertus ont admis
ces nouveaux hoftes dans
leur focieté , elles n'en demeurent pas là ; mais Cebés nous fait enviſager une
eſpece de donjon en forme
de citadelle au milieu de
ce dernier reduit , & fur
l'endroit le plus eflevé ; c'eſt
le palais de la felicité , la
mere de toutes les vertus ;
GALANT. 175
c'eft dans ce fejour heureux qu'elles les introduifent pour les prefenter à
leur mere. Au refte il dépeint cette mere comme
une Reine affife fur un
throfne à l'entrée de fon
palais , qui eftant parfaitement belle , & dans un âge
de confiſtance , eſt ornée
d'une manière honnefte ;
& fans fafte , ayant la tefte
ceinte d'une couronne de
fleurs , avecun air plein de
majefté. Cette Dame &
fes filles les vertus couronnent ceux qui s'élevent juf
P
iiij
176 MERCURE
ques à elles , comme des
Héros qui ont remporté de
grandes victoires fur diffe .
rens monftres qui leur faifoient la guerre ; & elles
leur adjouftent de nouvelles forces pour domptér
des ennemis , qui auparavant les reduifoient en fervitude , & les dévoroient
aprés leur avoir fait fouffrir
plufieurs divers tourments.
Ces monftres font l'ignorance & l'erreur , la douleur , & la trifteffe , l'avarice , l'intemperance , & en
general tous les vices. Ce
GALANT. 177
font là les ennemis aufquels
ils commandent dorefnavant; bien loin de leur obeir
&de leur eftre foumis comme autrefois. Mais ce n'eft
pas tout cette couronne
que nos Héros ont receuë ,
outre la force qu'elle leur
donne , les rend encore
bienheureux, & les affran
chit de tous les maux de la
vie , en leur apprenant à ne
plus mettre leur felicité
dans les biens paffagers ,
mais uniquement dans la
poffeffion de la vertu , &
dans la joye de la bonne
confcience.
178 MERCURE
Apres que ces hommes
vertueux ont efté ainfi couronnez , Cebés les fait revenir accompagnez de toutes les vertus dans les lieux
par où ils ont paffé autrefois. Là ces fages guides
leur font voir tous ceux qui
menent une vie miſerable,
errants çà là , tousjours
prefts à faire nauffrage , &
tousjours esclaves de leurs
ennemis , les uns de l'incontinence , d'autres de la
fuperbe , les autres de l'avarice , ou du defir de la
vaine gloire , d'autres enfin
GALANT. 179
"
par d'autres vices fans
pouvoir jamais d'eux- meſmes s'affranchir de leur fervitude , ny parvenir au ſejour des vertus , & au palais de la felicité.. La caufe de ce malheur , ( dit noſtre Philofophe ) vient de
ce qu'ils ont oublié le chemin que leur Génie tuter
laire leur avoit enfeigné, &
les préceptes qu'il leur avoit
donnez avant qu'ils entraf
fent dans le monde. C'eſt
alors que ces nouveaux éleves prennent une veritable connoiffance du bien
180 MERCURE
& du mal ; au lieu de l'ignorance & de l'erreur où
ils avoient vefcu pendant
leur aveuglement , qui leur
faifoit eftimer un bien ce
qui veritablement eftoit un
mal , & prendre pour un
mal ce qui eftoit un bien ,
& les engageoit par là dans
une vie déreglée & perverfe , & cette connoiffance
regle leurs mœurs , & les
fait profiter des folies des
autres. Aprés quoy , dit
Cebés , ils peuvent aller
fans crainte où ils veulent ,
parce qu'ils font par tout
GALANT. 181
,
à l'abri de leurs ennemis ,
& qu'en quelque lieu qu'ils
aillent ils font affeurez d'y
vivre dans la droiture de
cœur & dans l'amour de
la vertu , exempts de tout
peril & de toutes fortes de
maux. De plus chacun fe
fait un plaifir, de les recevoir, comme un malade en
reffent lorfque fon medecin
le vient voir. Outre qu'ils
n'ont plus à craindre ces
beftes fauvages qui leur faifoient auparavantuneguerre fi cruelle ; puifque ny
la douleur , ny les chagrins,
182 MERCURE
ny l'incontinence , ny l'avarice, ny la pauvreté n'ont
plus aucun pouvoir fur leur
efprit pour luy faire perdre
l'amour de la verité.
Cebés nous fait remarquer enfuite une autre ef
pece d'hommes qui defcendent auffi de l'afile des vertus fans aucunes couronnes , mais au contraire avec
des vifages de defefperez ,
des cheveux arrachez , &
quifont enchaifnez par des
femmes. Ce font ou ceux
qui eftant arrivez à la veritable ſcience , en ont efté
GALANT. 18 ;
mal receus , comme en eftant indignes ; ou ceux qui
ont manqué de courage
lorfqu'ils ontvoulu s'eflever
fur la roche , où la conf
tance les invitoit de monter , & qui ayant lafché le
pied honteufement , demeurent vagabonds , fans
fçavoir où ils doivent aller.
Les uns & les autres de-.
viennent la proye des chagrins , des angoiffes , dul
deſeſpoir, de la honte & de
l'ignorance ; & pour furcroift de malheur ils retournent au parc de la lu-
184 MERCURE
xure & de l'intemperance ,
oùces infenfez maudiffent
le refte de leurs jours la
veritable ſcience , & les ve
ritables fçavants, regardant
ces derniers comme des
malheureux, qui ne fçavent
pas goufter les plaifirs , &
joüir de la vie comme eux ,
bien loin de fentir euxmefmes l'eftat déplorable
où ils fe font plongez, Car
la brutalité dont ils font
aveuglez , fait qu'ils mettent leur fouverain bien
dans la gourmandiſe , dans
le luxe & dans l'incontiEnfin nence.
GALANT. 185
Enfin noftre Philofophe
entre dans un plus grand
détail fur ce qu'il prétend
que le Génie de chaque
homme luy infinuë avant
fa naiffance. Premieremenp
il leur donne avis ( dit-il
de s'armer de courage , &
de conftance, comme ayant
plufieurs combats à fouftenir dans le monde lorfqu'ils
y
feront entrez : feconde-l
ment il les exhorte à né
point mettre leur efperance dans les biens temporels & paffagers , que la
fortune donne & ofte à fon
Octobre. 1712,
C
i
186 MERCURE
gré , & parconfequent de
ne s'abandonner point à la
joye , quand elle nous les
envoye , ou à la trifteffe
quand elle les retire , parce
qu'elle en ufe comme d'un
bien qui eft à elle , & non
pasà nous. C'eſt pourquoy
il nous avertit de ne reffembler pas ces mauvais Banquiers qui ayant receu.
Fargent d'autruy , le regardent comme leur appartenant, & en ont la meſme
joye que s'il eftoid à eux en
propre , & qui quand on
le repete s'en trouvent auſſi
GALANT. 187
offenfez, & en conçoivent
autant de chagrin que fi
on le leur raviffoit mais
de recevoir au contraire
avec reconnoiffance les
biens temporels qu'il luy
plaiſt de nous départir , &
de nous en fervir pour ar
river en hafte à la fource
feconde & certaine de tous
les biens, qui eft la veritable
fcience , c'est-à - dire , la
fcience qui peut nous rendre heureux. Ainfi nous
devons ( dit il ) éviter d'abord foigneusement les
courtiſannes done on apar-
-
Q ij
188 MERCURE
lé , fçavoir l'intemperance,
la luxure , & les autres vi-
& prendre garde de ces
nous laiffer enchanter de
leurs attraits. ។
A l'égard de la vaine
ſcience nous pouvons luy
donner , felon luy , quelques années de notre vie ,
& prendre quelques -unes
de fes leçons pour nous aider à paffer outre , car nous
devons nous hafter d'arriver à la veritable ſcience ,
& à la pratique des vertus
le pluftoft que nous pourrons , & regarder tout le
GALANT. 189
temps que nous employons
à autre chofe , comme autant de rabbatu fur la durée de noftre felicité.
Tous les emblefmes eftant finis , Cebés examine
quelles font les leçons qu'-
on peut tirer de la vaine
fcience, & conclud que ce
font les Lettres & les autres
difciplines , que Platon dit
eftre le frein des fougues
de la jeuneffe. Il prétend
au refte que ces leçons ne
font point abfolument neceffaires pour acquerir la
morale , & qu'on doit les
190 MERCURE
regarderſeulement comme
des moyens pour y arriver
plus communément, mais
qui ne nousfervent de rien
pour augmenteren nous la
vertu: &la raiſon qu'il en ap
porte, c'eſt qu'on peut eftre
vertueux fans elles , comme
l'experience journaliere le
confi me. On ne doit pas
cependant, felon luy,les re
garder commeinutiles . Car
(dit il ) quoy qu'on puiſſe
abſolument entendre une
langue estrangere avec le
fecours feul d'un Interpre
te , on ne laiſſe pas de trou-
GALANT. 191
ver quelque foulagement
& quelque ſatisfaction lors
qu'on peut encore y joindre fa propre connoiffan
ce. Il en eft de mefme de
la vaine fcience qu'on ne
doit regarder que comme
un fecours pour arriver plus
aisément à la veritable.
De là noſtre Philoſophe
tire cette fafcheufe confequence contre les faux fçavants , qui prétendent s'attribuer quelque préference
fur les autres hommes , fçavoir qu'ils n'ont là aucun avantage pour devenir
par
192 MERCURE
plus parfaits qu'eux ; puifqu'il eft conftant qu'ils ne
jugent pas plus fainement
du bien & du mal que le
refte des hommes , & qu'ils
font fujets aux meſmes vices; car qui empefche ( ditil ) d'eftre lettré , de poffe
der toutes les fciences vaines , & d'eftre cependant
toujours un yvrogne , un
intemperant , un avaricieux , un calomniateur, un
traiftre , & en un mot un
infensé, puifque ces fortes
de fciences ne s'occupent
point à la connoiffance des
vertus ,
GALANT. 193
7
vertus & des vices La cau
fe de ce malheur , dit noftre Philofophe , vient de
ce que ces fortes de fça
vants ont la vanité de croi
re fçavoir ce qu'effectivement ils ignorent : c'eft ce
qui les rend indociles &
pareffeux à fe faire inftruire de la veritable ſcience,
D'un autre cofté ils font
fujets comme le reſte des
hommes à fe laiffer emporter par leurs fauffes préventions qui les rendent
opiniaftres & intraitables.
De forte qu'ils ne ſçauOctobre 1712.
R
194 MERCURE
roient fe flatter d'avoir aucun avantage ſur eux ,
moins que le Ciel ne leur
à
envoye quelque rayon de
lumiere qui leur faffe connoiftre la vanité de leur
fcience , & les porte à rechercher la verité.
Enfin Cebés prouve la
propofition qu'il a avancée au commencement de
fon difcours , fçavoir que
les dons de lafortune, com+
me la vie , la fanté , les richeffes , la nobleſſe , les
honneurs , les victoires , &
les autres biens temporels
GALANT. 195
ne font pas de veritables
biens ; ny par confequent
les maux qui leur font oppofez, commeles maladies,
la mort mefme , &c. ne
font pas deveritables maux;
maisil prétend aucontraire
que toutes ces chofes d'elles-mefmesfont indifferentes pour noftre perfection.
La vie , dit - il , eft un bien
à celuy qui vit bien , & c'eſt
fans doute unmal à l'égard
de celuy qui fe comporte
mal, par les maux aufquels
elle l'expofe toft ou tard.
D'un autre cofté la vie eft
R ij
196 MERCURE
commune aux meſchants
comme aux bons , aux malheureux commeà ceux qui
font heureux , d'où il conclud que la vie en elle meſme eft une chofe indifferente. De mefme que de
couper un bras à un hom-
-me qui fe porte bien , eft
pour luy un mal ; & c'eſt
rau contraire un bien à celuy
qui a la gangrenne , d'où il
fuit que l'amputation d'un
bras eft une chofe qui n'eft
abfolument parlant , ou en
foy, nybonne n'y mauvaiſe.
Il rafonne de melme des
GALANT. 197
richeffes , de la fanté, & des
autres biens du corps : car
ilferoit, dit il , tres- louvent
à defirer pour celuy qui a
fait un mauvais coup , qu'il
euft efté malade pendant le
temps qu'il l'a fait ; c'eft
pourquoy la fanté eft en
ce cas un vray mal pour
luy , quoyque ce foit d'ailleurs un bien pour les honneftes gens. A l'égard des
richeffes on voit fouvent.
que ceux qui les poffedent
ne font pas les plus heureux ny les plus honneftes.
gens ; d'où il faut conclure
Riij.
198 MERCURE
&
qu'elles ne fervent de rien
pour noftre felicité
qu'ainfi par elles mefmes
elles ne font pas un bien
pluftoft qu'un mal , puifqu'il feroit à fouhaitter pour
ceux qui n'en fçavent pas
ufer , qu'ils en fuffent privez à caufe des miferes qu'-
elles leur attirent.
Noftre Philofophe conclud en difant qu'on peut
appeller les biens temporels, des biens pourceux qui
fçavent s'en bien fervir , &
des maux à l'égard de ceux
qui en font un mauvais ufa-
GALANT. 199
ge , & finit en remarquant
que ce qui nous trouble &
nous agite en cette vie c'eft
le faux jugement que nous
portons fur les biens & fur
les maux temporels , fur lequelfauxjugement nous reglons enfuite toute la conduite de noftre vie pour le
bien ou pour le mal; & cela
parce que nous ne travaillons pas affez à connoiſtre
l'un & l'aure.
On connoift affez au
refte par cet exposé que les
mefmes inclinations & les
mefmes vices qui dominent
R iiij
200 MERCURE
aujourd'huy , regnoient dès
ces premiers temps , & que
la Providence a toujours eu
foin de faire naiftre des
hommes , qui au milieu de
la corruption de leur fiecle
rendiſſent teſmoignage à
la vertu & aux veritez morales , afin qu'elles n'en
fuffent pas entierement étouffées , & afin que les
hommes dépravez n'euffent pas à fe plaindre d'avoir manqué d'inftructions,
& mefme d'exemples pour
les mettre en pratique , &
d'avertiffements pour con-
GALANT. 201
noiftre les fuites fafcheufes
des paffions & des vices ,
& pour en concevoir de
l'horreur. Mais ce que nous
devions , ce mefemble , admirer icy le plus , ce font
ces repentirs & ces rayons
de lumiere que Cebés reconnoift eftre envoyez du
Ciel pour retirer les hommes de l'esclavage de leurs
paffions , & les faire rentrer dans le fein des vertus. Certes fila chofe eftoit
telle dans ces temps du pai
ganisme , plus de trois cens
ans avant la venue du Mef-
202 MERCURE
fie , comme il femble qu'on
n'en puiffe douter , par le
recit de cet autheur , je ne
crois pas qu'on puiſſe douter auffi que le Ciel n'exerçaft fes mifericordes fur
ces peuples corrompus , de
mefme que fur le peuple
Juif: car effectivement que
peut il y avoir qu'une lumiere divine qui faffe connoiftre à l'efprit de l'homme la vanité des voluptez ,
& qui luy faffe diftinguer
la vaine ſcience de la veri
table , & les vicès des vertus ? L
GALANT. 203
A l'égard du Génie que
Cebés a creu préfider à noftre conception , & nous
inftruire dès le ventre de
noftre mere de nos devoirs
pour la vie à laquelle nous
fommes deftinez , on ne
fçauroit , ce me femble ,
penfer que ce foit autre
que la lumiere de la
raifon où l'ame raiſonnable que Dieu met dans le
corps dés qu'elle peut y
exercer fes fonctions , la
quelle lumiere feroit fuffifante pour nous faire éviter
tous les écueils des paffions
chofe
204 MERCURE
& des vices , fans les fauffes
préventions aufquelles nous
nous abandonnons pendant la jeuneffe , au lieu de
confulter la lumiere de noftre raison. Quand à la fortune qui, felon luy , difpenfe les biens temporels & les
maux à fon gré , on voit
affez qu'on ne peut entendre par là , que la Provi
dence qui a créé toutes chofes , à qui par confequent
toutes chofes appartiennent en propre , & qui ef
tant la maiftrelle du fort
des hommes , en peut difC
GALANT. 203
poſer felon fa volonté. De
plus lorsqu'il nous dit que
la douleur , les chagrins , la
pauvreté , &c. n'ont plus
d'empire fur l'homme devenu vertueux , il nous fait
connoiftre combien eftoit
grande la fecurité , la confiance , la conſtance , & là
tranquillité de l'efprit de
l'honnefte homme , & que
les hommes vertueux de ce
temps là participoient dès
ce monde aux recompenfes des veritablesChrêtiens,
parce qu'ils pratiquoientles
-mefmes bonnes œuvres.
206 MERCURE
Car quoyqu'ils ne conneuffent pas Dieu auffi clairement , & qu'ils ne le creuffent peut-eftre pas auffi prefent à toutes leurs démarches que nous , ils ne laiffoient pas d'envisager la
vertucomme la loy de l'Autheur de la nature , gravée
dans le cœur des hommes,
& d'eftre perfuadez que
ceux- là offenfoient Dieu
qui trahiſſoient la vertu
ainfi ils pratiquoient la ver.
tu dans la veuë de plaire à
Dieu , d'où naiflóit dès ce
monde la joye & la ferenité de leur conſcience.
on Explication du Tableau
de la Vie humaine de Cebés
Tébain de Grece , difciple
de Socrate ,
moral.
Philofophe
Où l'on a fuivi lefens de l'Autheur le plus exactement
qu'il a efté poffible , fans
s'éloigner de l'efprit general
de tous les peuples.
CEbés nous reprefente
d'abord la vie humainefous
la figure d'un grand parc
qui renferme plufieurs reduits , avec des perfonnes
1712. Octobre. N
146 MERCURE
de toutes efpeces , tant à
l'entrée qu'au dedans de
chacun. Mais avant que de
propofer fon embléme , de
l'intelligence duquel il prétend que dépend noftre
bonheur ou noftre malheur ;il prend foin de nous
avertir , que noftre ignorance eft une espece de
Sphinx à noftre égard , par
la connoiffance obfcure &
ambiguë qu'elle nous propoſe du bien & du mal, ou
de ce qui peut eftre regardé comme de foy - mefme
indifferent. Car cette con-
GALANT. 147
noiffance devient pour
nous une énigme , laquelle
faute de pouvoir eftre penetrée, nous rend malheureux le reste de nos jours.
Au lieu que fi nous nous
appliquons à en découvrir
le fecret , nous pouvons efperer une vie exempte de
tous maux & veritable
ment heureuſe.
Noftre Philofophe nous
fait voir enſuite une grande multitude d'hommes &
de femmes à la porte de de
parc , qui fe preſentent
pour y entrer , & qui nous
Nij
148 MERCURE
marquent les enfans avant
qu'ils fortent du ventre de
leur mere pour venir au
monde. Au milieu de cet- :
te multitude on voit le Genie ou l'Intelligence , à qui
l'Autheur de la nature a
commis ( felon Cebés ) le
foin de noftre naiſſance ,
fous la figure d'un fagevieillard , qui enfeigne aux
uns & aux autres la maniere dont ils doivent fe
comporter lorfqu'ils feront
entrez dans la vie , & le
chemin qu'ils doivent teir pour y eftre heureux,
3
GALANT. 149
Mais à peine ces nouveaux
nez ont-ils paffé la porte
du parc , qu'ils oublient en
peu de temps les bonnes
leçons qu'ils ont receuës de
leur Genie ; car la convoitife qu'ils rencontrent
l'entrée de ce lieu , dont
elle eft comme la Reine , &
où elle préfide comme
dans fon throfne , les feduit bien - toft en leur faifant avaler dans une coupe qu'elle leur prefente ,
l'erreur & Pignorance. Les
nouveaux nez munis de ces
deux paffeports , s'avancent
N iij
150 MERCURE
**
dans le parc comme des
hommes enchantez les uns
plus les autres moins , à
proportion qu'ils en ont
beu. Mais ils ne vont pas
fort loin , que voicy une
troupe de femmes agreables de toutes fortes de figures qui les environnent ,
& les embraffent avec empreffement ; & ce font les
opinions , les defirs , & les
delices , par lesquelles ils
fe laiffent tous entraifner.
Les unes les emmennent
dans le chemin de la felicité , les autres dans celuy
GALANT. II
du malheur & de la perdition après les avoir feduites. Car les unes & les autres leur promettent à la
verité une vie heureuſe &
tranquille ; mais parce qu'
ils ont avalé le poiſon de
l'ignorance & de l'erreur ,
ceux qui ont efté feduits
paffent leur vie à errer ça
& là comme des perfonnes yvres , fans pouvoir jamais trouver le chemin qui
devroit les conduire au vrai
bonheur.
Cebés nous fait voir enfuite au milieu du Parcune
N iiij
152 MERCURE
eſpece de Divinité ſous la
figure d'une femme , que
l'aveuglement des hommes
a dépeinte fans yeux , &
comme fourde , & mefme
capricieuſe , parce qu'elle
enrichit les uns des biens
de ce monde , & qu'elle
ofte aux autres ceux mefme qu'elle leur avoit donnez & cela felon fa volonté, & fuivant des decrets
impenetrables. Ils l'ont
nommée la Fortune , & ont
figuré l'inconftance de fes
faveurs par une boule fur
laquelle ils la font mar-
GALANT. 153
cher à caufe des difgraces
qu'éprouvent tous les jours
ceux qui mettent leur efperance dans les biens de la
vie. Il nous reprefente donc
cette fortune comme environnée d'une grande multitude de ces hommes enyvrez du poiſon de la convoitife, qu'il nomme les ambitieux. Tous luy preſentent leurs requeſtes , mais
elle écoute les uns & rejette les autres , ce qui rend
leurs vifages tous differens ;
les uns paroiffants tres -joyeux , & les autres fort
154 MERCURE
triftes . Les premiers ſont
ceux dont les demandes
ont efté receuës favorablement , & ceux-cy la nomment bonne fortune. Les
derniers au contraire levent leurs mains vers elle
tout éplorez , parce qu'elle leur a mefme ofté ce
qu'elle leur avoit autrefois
accordé , pour le donner à
d'autres , & à caufe de cela
ils l'appellent mauvaiſe fortune. Ornoftre Philoſophe
nous fait remarquer que
ces biens qui attriſtent fi
fort les uns & réjoüiſſent
1
GALANT. ISS
4
tant les autres , font les richeffes , les honneurs , la
qualité , les defcendants ,
les commandements , les
Couronnes , & generalement tous les biens temporels ou du corps , qu'il
prétend n'eftre pas de veritables biens ; parce qu'ils
ne nous rendent en rien
plus parfaits , comme il effaye de le démontrer fur
la fin de fon emblême.
༣.
De là il nous conduit à
un premier reduit , & nous
fait voir plufieurs femmes
à la porte , parées comme
156 MERCURE,
des courtisannes , l'une fe
nomme l'intemperance ,
l'autre la luxure , une autre
l'avarice , une autre l'ambition , &c. Elles font toutes
là comme en ſentinelle ,
pour remarquer ceux à qui
la Fortune a efté favorable ,
& qu'elle a enrichis de fes
dons. Dès qu'elles en apperçoivent quelqu'un , elles
courent à luy , elles le careffent & l'embraffent , &
font tant par leurs flatteries , qu'elles l'engagent à
entrer dans leur azile, en lui
promettant une vie tran-
GALANT. 157
quille , exempte de tout ennuy , & remplie de delices.
Ceux qui font affez inconfiderez pour fe laiffer aller
No
aux promeffes de ces Sirenes , gouftent à la verité
les plaifirs de la vie pendant
un temps , ou du moins
croyent les goufter ; mais
quand par la fuite du temps
ils réfléchiffent ferieufe-'
ment fur cette maniere de
vivre , ils s'apperçoivent
qu'ils ont efté feduits ; que
ce qu'ils ont creu de folides plaiſirs , n'en avoient
tout au plus que l'apparen-
158 MERCURE
ce ; & qu'en un mot ils en
font la dupe , par la honte
qu'ils leur ont attirée , & les
malheurs où ils les ont précipitez. Car aprés avoir
confommé avec ces Courtiſannes tous les biens qu'ils
avoient receuës de la Fortune , ils fe trouvent malheureuſement reduits à devenir leurs efclaves , & à
commettre toutes les baf
feffes, & tous les crimes auf
quels ces cruelles maiftreffes les engagent. Ainfi ils
deviennent des affronteurs,
des facrileges, des parjures,
GALANT. 159
des traiftres , des larrons
& tout ce qu'on peut imaginer de plus mauvais,
A
#
>
Enfin cette vie mifera
ble n'a qu'un temps , mefme fouvent fort court
après lequel ( dit Cébés ) la
vengeance du Ciel éclate
fur eux ; alors il les livre à
la punition , que ce Philofophe nous reprefente fous
la figure d'une femme couverte de haillons , & fort
défigurée , tenant un foüet
en la main. Elle paroift
dans ce premier reduit à la
porte d'une efpece de ca-
>
160 MERCURE
chot , ou lieu ténebreux ,
dont l'afpect fait horreur ,
ayant pour compagnes la,
trifteffe , & l'angoiffe. I '
nous dépeint la premiere
la tefte panchée jufques fur
fes genoux , & la derniere
s'arrachant les cheveux.
Elle a encore pour, voiſins
les pleurs & le defefpoir
qui font des perfonnages
difformes , extenuez , tous
nuds , & horribles à voir.
C'eft entre les mains de
ces derniers qu'ils font li
vrez en dernier reffort ,
après avoir effuyé toute la
fureur
GALANT. 161
fureur des premieres . Alors
ils fe voyent accablez de
tourments & de maux , &
reduits à paffer le refte de
leurs jours dans ce cachot
affreux de la maniere la
plus miferable ; c'eſt pour
cela qu'il nomme cette pri
fon le fejour du malheur
Dans ce funefte eftat no
ftre Philofophe ne leur laiffe qu'une feule reſſource
fçavoir qu'enfin le Ciel ait
pitié d'eux , & leur envoye
le repentir pour les retirer
du gouffre de malheur où
ils fontplongez. Or le preOctobre. 1712. O
162 MERCURE
mier effet que cet heureux
repentir produit en eux , eft
de chaffer ces mauvaiſes
préventions dont ils s'eftoient laiffez préoccuper
dans leur jeuneffe , & de
leur fuggerer de plus juftes
opinions , & des defirs plus
raifonnables. Alors ils fe
trouvent avoir de l'eftime
& de l'inclination pour les
ſciences ; heureux s'ils font
affez aviſez pour choiſir la
veritable , je veux dire celle
qui enfeigne aux hommes
à regler leurs mœurs , &
qu'on appelle pour cette
GALANT. 163
raifon la Morale ! car cette
morale les purifie infailliblement de toutes leurs ha
bitudes vicieuſes , & les met
en eftat de paffer le reſte
de leur vie dans le repos &
dans la felicité , à l'abry de
tous leurs maux paffez.
Mais s'ils font au contraire affez imprudens pour
fe laiffer efbloüir par l'éclat
de la vaine ſcience , & de
la fauffe reputation , noſtre
Philofophe nous fait voir
un fecond reduit , à l'entrée.
duquel paroift une femme
fort parée , & tres- enga
O ij
164 MERCURE
geante, que les petits efprits
& le commun des hommes
nomment la ſcience , quoyque ce ne foit que la vaine
fcience. Car la plupart de
ceux qui dès l'entrée de la
vie ont fuivi la bonne route , ou ceux que le repentir
a retirez de la maifon du
malheur , defirant s'occuper le refte de leur vie aux
ſciences , donnent ordinai.
rement dans cette fauffe
ſcience. Auffi cet afile eftil rempli de Poëtes , d'Orateurs , de Dialecticiens ,
de Muficiens , d'Arithme
GALANT. 165
ticiens,de Géometres, d'Af
trologues, d'Epicuriens , de
Peripateticiens , de Critiques , & de quantité de
gens de cette nature , par-.
mi lefquels on voit encore
de ces Courtifannes du premier reduit , comme l'incontinence , l'intemperance , & leurs autres compagnes. Car ces fortes de
Sçavants en font auffi fouvént les esclaves , quoyque
plus rarement, parce qu'ils
ont plus de foin de s'occuper que les autres . Les préventions ou fauffes opi-
166 MERCURE
nions s'y meſlent auſſi , à
caufe dupoifon que la convoitife leur a fait avaler en
entrant dans la vie , qui les
empefche de connoiſtre
leur ignorance, pour ne pas
dire leur erreur. Et il n'y a
point pour eux , ſelon noftre Philofophe , d'autre
moyen de s'arracher des
pieges de ces mauvaiſes
amies , que de renoncer
pour jamais à la vaine ſcience ; car avec fon feul fe-.
cours ils ne doivent pas efperer de s'affranchir jamais
de leur joug , ny d'éviter les
GALANT. 167
malheurs de la vie.
Mais s'ils font affez heureux de rentrer dans le chemin de la verité , elle leur
fera ( dit - il ) goufter d'un
breuvage qui les purgera de
tous leurs vices , & de toutes leurs erreurs , & qui enfin les mettra dans un eſtat
de fecurité. C'eftpour cela
que noftre Philofophe nous
fait enviſager dans fon tableau un troifiéme reduit
plus élevé que les précedents , mais defert , & habité d'un tres-petit nombre
d'hommes ; la porte en eft
168 MERCURE
*
eftroite , & le chemin pour
y arriver fort ferré , & peu
frequenté ; il paroiſt de
plus difficile & efcarpé.
C'eft le chemin de la veritable ſcience , duquel l'af
pect a quelque chofe de
rude & d'effrayant. Il nous
reprefente à l'entrée de ce
lieu deux femmes d'une
fantéparfaite, pleines d'embonpoint & de vigueur
affifes fur une roche élevée ,
& escarpée de tous coſtez ,
qui tendent la main aux
paffants d'un air affable , &
avec un viſage plein de ſerenité :
f
GALANT. 169
renité ; l'une d'elle fe nomme la conftance , & l'autre
la continence. Ce font deux
fœurs toutes aimables , qui
invitent les paſſants à s'approcher d'elles , à s'armer
de courage , & à ne ſe laiffer
pas vaincre par une laſche
timidité , leur promettant
de les faire entrer dans un
chemin de delices , aprés
qu'ils auront furmonté
quelques legeres difficultez , qui feront bien toft
diffipées . Et pour leur en
faciliter le moyen , elles
veulent bien defcendre
Octobre.
1712. Р
170 MERCURE
quelques marches de ce
précipice où elles font , afin
de leur donner la main , &
de les attirer au deffus.
Là elles les font reſpirer
en leur donnant pour compagnes la force & l'efperance , & leur promettant
de les faire bien- toft arri-:
ver à la veritable ſcience.
Et pour les encourager davantage , elles leur font enviſager combien le chemin
en eft agréable , aisé , &
exempt de tous dangers.
Ce chemin conduit à un
quatriéme & dernier re-
GALANT. 171
*
duit renfermé dans le précedent; c'eft un fejour char-
'mantfemblable à une grande prairie , & fort éclairée
des rayons du Soleil ; on le
nomme le fejour des hom
mes heureux , parce que
toutes les vertus y habitent ,
& que c'est la demeure de
la felicité. Il paroiſt à l'entrée une Dame fort gra
cieuſe avec un viſage égal ,
& dans un âge peu avancé;
fon habit eft fimple &fans
ornemens eftrangers ; elle
eft affife fur une pierre ferme & d'une large affiette ;
Pij
172 MERCURE
c'efl la veritableſcience qui
eft accompagnée de ces
deux filles , dont une s'ap-:
pelle la verité , & l'autre la
perfuafion. Son fiege tefmoigne affez qu'il eft feur
de le fier à elle , & que fes
biens font conftants. Mais
qui font ces biens ( dit Cebés ) ce font la confiance ,
la privation d'ennuis , la
conviction que rien ne peut
deformais leur nuire. Or
cette honnefte mere eft à
l'entrée de cet afile pour
guerir les hoftes qui luy arrivent , enleur faifant pren-
GALANT. 173
-dreune potion cordiale qui
les purifie de toutes les imperfections qu'ils avoient
contractées en paſſant par
les premiers reduits , telles
que l'ignorance , l'erreur ,
la prévention , l'arrogance,
l'incontinence , la colere ,
l'avarice , & les autres vices : après quoy elle les
fait entrer dans le fejour
des vertus.
Or noftre Philofophe
nous reprefente ces vertus
fous la forme de Damesfages & belles , fans aucun
fard ny ajuftemens , en un
P iij
174 MERCURE
motfort differentes des premieres ; on les nomme la
pieté , la juftice , l'integrité , la temperance , la modeftie , la liberalité , la clemence , &c. Après donc
que les vertus ont admis
ces nouveaux hoftes dans
leur focieté , elles n'en demeurent pas là ; mais Cebés nous fait enviſager une
eſpece de donjon en forme
de citadelle au milieu de
ce dernier reduit , & fur
l'endroit le plus eflevé ; c'eſt
le palais de la felicité , la
mere de toutes les vertus ;
GALANT. 175
c'eft dans ce fejour heureux qu'elles les introduifent pour les prefenter à
leur mere. Au refte il dépeint cette mere comme
une Reine affife fur un
throfne à l'entrée de fon
palais , qui eftant parfaitement belle , & dans un âge
de confiſtance , eſt ornée
d'une manière honnefte ;
& fans fafte , ayant la tefte
ceinte d'une couronne de
fleurs , avecun air plein de
majefté. Cette Dame &
fes filles les vertus couronnent ceux qui s'élevent juf
P
iiij
176 MERCURE
ques à elles , comme des
Héros qui ont remporté de
grandes victoires fur diffe .
rens monftres qui leur faifoient la guerre ; & elles
leur adjouftent de nouvelles forces pour domptér
des ennemis , qui auparavant les reduifoient en fervitude , & les dévoroient
aprés leur avoir fait fouffrir
plufieurs divers tourments.
Ces monftres font l'ignorance & l'erreur , la douleur , & la trifteffe , l'avarice , l'intemperance , & en
general tous les vices. Ce
GALANT. 177
font là les ennemis aufquels
ils commandent dorefnavant; bien loin de leur obeir
&de leur eftre foumis comme autrefois. Mais ce n'eft
pas tout cette couronne
que nos Héros ont receuë ,
outre la force qu'elle leur
donne , les rend encore
bienheureux, & les affran
chit de tous les maux de la
vie , en leur apprenant à ne
plus mettre leur felicité
dans les biens paffagers ,
mais uniquement dans la
poffeffion de la vertu , &
dans la joye de la bonne
confcience.
178 MERCURE
Apres que ces hommes
vertueux ont efté ainfi couronnez , Cebés les fait revenir accompagnez de toutes les vertus dans les lieux
par où ils ont paffé autrefois. Là ces fages guides
leur font voir tous ceux qui
menent une vie miſerable,
errants çà là , tousjours
prefts à faire nauffrage , &
tousjours esclaves de leurs
ennemis , les uns de l'incontinence , d'autres de la
fuperbe , les autres de l'avarice , ou du defir de la
vaine gloire , d'autres enfin
GALANT. 179
"
par d'autres vices fans
pouvoir jamais d'eux- meſmes s'affranchir de leur fervitude , ny parvenir au ſejour des vertus , & au palais de la felicité.. La caufe de ce malheur , ( dit noſtre Philofophe ) vient de
ce qu'ils ont oublié le chemin que leur Génie tuter
laire leur avoit enfeigné, &
les préceptes qu'il leur avoit
donnez avant qu'ils entraf
fent dans le monde. C'eſt
alors que ces nouveaux éleves prennent une veritable connoiffance du bien
180 MERCURE
& du mal ; au lieu de l'ignorance & de l'erreur où
ils avoient vefcu pendant
leur aveuglement , qui leur
faifoit eftimer un bien ce
qui veritablement eftoit un
mal , & prendre pour un
mal ce qui eftoit un bien ,
& les engageoit par là dans
une vie déreglée & perverfe , & cette connoiffance
regle leurs mœurs , & les
fait profiter des folies des
autres. Aprés quoy , dit
Cebés , ils peuvent aller
fans crainte où ils veulent ,
parce qu'ils font par tout
GALANT. 181
,
à l'abri de leurs ennemis ,
& qu'en quelque lieu qu'ils
aillent ils font affeurez d'y
vivre dans la droiture de
cœur & dans l'amour de
la vertu , exempts de tout
peril & de toutes fortes de
maux. De plus chacun fe
fait un plaifir, de les recevoir, comme un malade en
reffent lorfque fon medecin
le vient voir. Outre qu'ils
n'ont plus à craindre ces
beftes fauvages qui leur faifoient auparavantuneguerre fi cruelle ; puifque ny
la douleur , ny les chagrins,
182 MERCURE
ny l'incontinence , ny l'avarice, ny la pauvreté n'ont
plus aucun pouvoir fur leur
efprit pour luy faire perdre
l'amour de la verité.
Cebés nous fait remarquer enfuite une autre ef
pece d'hommes qui defcendent auffi de l'afile des vertus fans aucunes couronnes , mais au contraire avec
des vifages de defefperez ,
des cheveux arrachez , &
quifont enchaifnez par des
femmes. Ce font ou ceux
qui eftant arrivez à la veritable ſcience , en ont efté
GALANT. 18 ;
mal receus , comme en eftant indignes ; ou ceux qui
ont manqué de courage
lorfqu'ils ontvoulu s'eflever
fur la roche , où la conf
tance les invitoit de monter , & qui ayant lafché le
pied honteufement , demeurent vagabonds , fans
fçavoir où ils doivent aller.
Les uns & les autres de-.
viennent la proye des chagrins , des angoiffes , dul
deſeſpoir, de la honte & de
l'ignorance ; & pour furcroift de malheur ils retournent au parc de la lu-
184 MERCURE
xure & de l'intemperance ,
oùces infenfez maudiffent
le refte de leurs jours la
veritable ſcience , & les ve
ritables fçavants, regardant
ces derniers comme des
malheureux, qui ne fçavent
pas goufter les plaifirs , &
joüir de la vie comme eux ,
bien loin de fentir euxmefmes l'eftat déplorable
où ils fe font plongez, Car
la brutalité dont ils font
aveuglez , fait qu'ils mettent leur fouverain bien
dans la gourmandiſe , dans
le luxe & dans l'incontiEnfin nence.
GALANT. 185
Enfin noftre Philofophe
entre dans un plus grand
détail fur ce qu'il prétend
que le Génie de chaque
homme luy infinuë avant
fa naiffance. Premieremenp
il leur donne avis ( dit-il
de s'armer de courage , &
de conftance, comme ayant
plufieurs combats à fouftenir dans le monde lorfqu'ils
y
feront entrez : feconde-l
ment il les exhorte à né
point mettre leur efperance dans les biens temporels & paffagers , que la
fortune donne & ofte à fon
Octobre. 1712,
C
i
186 MERCURE
gré , & parconfequent de
ne s'abandonner point à la
joye , quand elle nous les
envoye , ou à la trifteffe
quand elle les retire , parce
qu'elle en ufe comme d'un
bien qui eft à elle , & non
pasà nous. C'eſt pourquoy
il nous avertit de ne reffembler pas ces mauvais Banquiers qui ayant receu.
Fargent d'autruy , le regardent comme leur appartenant, & en ont la meſme
joye que s'il eftoid à eux en
propre , & qui quand on
le repete s'en trouvent auſſi
GALANT. 187
offenfez, & en conçoivent
autant de chagrin que fi
on le leur raviffoit mais
de recevoir au contraire
avec reconnoiffance les
biens temporels qu'il luy
plaiſt de nous départir , &
de nous en fervir pour ar
river en hafte à la fource
feconde & certaine de tous
les biens, qui eft la veritable
fcience , c'est-à - dire , la
fcience qui peut nous rendre heureux. Ainfi nous
devons ( dit il ) éviter d'abord foigneusement les
courtiſannes done on apar-
-
Q ij
188 MERCURE
lé , fçavoir l'intemperance,
la luxure , & les autres vi-
& prendre garde de ces
nous laiffer enchanter de
leurs attraits. ។
A l'égard de la vaine
ſcience nous pouvons luy
donner , felon luy , quelques années de notre vie ,
& prendre quelques -unes
de fes leçons pour nous aider à paffer outre , car nous
devons nous hafter d'arriver à la veritable ſcience ,
& à la pratique des vertus
le pluftoft que nous pourrons , & regarder tout le
GALANT. 189
temps que nous employons
à autre chofe , comme autant de rabbatu fur la durée de noftre felicité.
Tous les emblefmes eftant finis , Cebés examine
quelles font les leçons qu'-
on peut tirer de la vaine
fcience, & conclud que ce
font les Lettres & les autres
difciplines , que Platon dit
eftre le frein des fougues
de la jeuneffe. Il prétend
au refte que ces leçons ne
font point abfolument neceffaires pour acquerir la
morale , & qu'on doit les
190 MERCURE
regarderſeulement comme
des moyens pour y arriver
plus communément, mais
qui ne nousfervent de rien
pour augmenteren nous la
vertu: &la raiſon qu'il en ap
porte, c'eſt qu'on peut eftre
vertueux fans elles , comme
l'experience journaliere le
confi me. On ne doit pas
cependant, felon luy,les re
garder commeinutiles . Car
(dit il ) quoy qu'on puiſſe
abſolument entendre une
langue estrangere avec le
fecours feul d'un Interpre
te , on ne laiſſe pas de trou-
GALANT. 191
ver quelque foulagement
& quelque ſatisfaction lors
qu'on peut encore y joindre fa propre connoiffan
ce. Il en eft de mefme de
la vaine fcience qu'on ne
doit regarder que comme
un fecours pour arriver plus
aisément à la veritable.
De là noſtre Philoſophe
tire cette fafcheufe confequence contre les faux fçavants , qui prétendent s'attribuer quelque préference
fur les autres hommes , fçavoir qu'ils n'ont là aucun avantage pour devenir
par
192 MERCURE
plus parfaits qu'eux ; puifqu'il eft conftant qu'ils ne
jugent pas plus fainement
du bien & du mal que le
refte des hommes , & qu'ils
font fujets aux meſmes vices; car qui empefche ( ditil ) d'eftre lettré , de poffe
der toutes les fciences vaines , & d'eftre cependant
toujours un yvrogne , un
intemperant , un avaricieux , un calomniateur, un
traiftre , & en un mot un
infensé, puifque ces fortes
de fciences ne s'occupent
point à la connoiffance des
vertus ,
GALANT. 193
7
vertus & des vices La cau
fe de ce malheur , dit noftre Philofophe , vient de
ce que ces fortes de fça
vants ont la vanité de croi
re fçavoir ce qu'effectivement ils ignorent : c'eft ce
qui les rend indociles &
pareffeux à fe faire inftruire de la veritable ſcience,
D'un autre cofté ils font
fujets comme le reſte des
hommes à fe laiffer emporter par leurs fauffes préventions qui les rendent
opiniaftres & intraitables.
De forte qu'ils ne ſçauOctobre 1712.
R
194 MERCURE
roient fe flatter d'avoir aucun avantage ſur eux ,
moins que le Ciel ne leur
à
envoye quelque rayon de
lumiere qui leur faffe connoiftre la vanité de leur
fcience , & les porte à rechercher la verité.
Enfin Cebés prouve la
propofition qu'il a avancée au commencement de
fon difcours , fçavoir que
les dons de lafortune, com+
me la vie , la fanté , les richeffes , la nobleſſe , les
honneurs , les victoires , &
les autres biens temporels
GALANT. 195
ne font pas de veritables
biens ; ny par confequent
les maux qui leur font oppofez, commeles maladies,
la mort mefme , &c. ne
font pas deveritables maux;
maisil prétend aucontraire
que toutes ces chofes d'elles-mefmesfont indifferentes pour noftre perfection.
La vie , dit - il , eft un bien
à celuy qui vit bien , & c'eſt
fans doute unmal à l'égard
de celuy qui fe comporte
mal, par les maux aufquels
elle l'expofe toft ou tard.
D'un autre cofté la vie eft
R ij
196 MERCURE
commune aux meſchants
comme aux bons , aux malheureux commeà ceux qui
font heureux , d'où il conclud que la vie en elle meſme eft une chofe indifferente. De mefme que de
couper un bras à un hom-
-me qui fe porte bien , eft
pour luy un mal ; & c'eſt
rau contraire un bien à celuy
qui a la gangrenne , d'où il
fuit que l'amputation d'un
bras eft une chofe qui n'eft
abfolument parlant , ou en
foy, nybonne n'y mauvaiſe.
Il rafonne de melme des
GALANT. 197
richeffes , de la fanté, & des
autres biens du corps : car
ilferoit, dit il , tres- louvent
à defirer pour celuy qui a
fait un mauvais coup , qu'il
euft efté malade pendant le
temps qu'il l'a fait ; c'eft
pourquoy la fanté eft en
ce cas un vray mal pour
luy , quoyque ce foit d'ailleurs un bien pour les honneftes gens. A l'égard des
richeffes on voit fouvent.
que ceux qui les poffedent
ne font pas les plus heureux ny les plus honneftes.
gens ; d'où il faut conclure
Riij.
198 MERCURE
&
qu'elles ne fervent de rien
pour noftre felicité
qu'ainfi par elles mefmes
elles ne font pas un bien
pluftoft qu'un mal , puifqu'il feroit à fouhaitter pour
ceux qui n'en fçavent pas
ufer , qu'ils en fuffent privez à caufe des miferes qu'-
elles leur attirent.
Noftre Philofophe conclud en difant qu'on peut
appeller les biens temporels, des biens pourceux qui
fçavent s'en bien fervir , &
des maux à l'égard de ceux
qui en font un mauvais ufa-
GALANT. 199
ge , & finit en remarquant
que ce qui nous trouble &
nous agite en cette vie c'eft
le faux jugement que nous
portons fur les biens & fur
les maux temporels , fur lequelfauxjugement nous reglons enfuite toute la conduite de noftre vie pour le
bien ou pour le mal; & cela
parce que nous ne travaillons pas affez à connoiſtre
l'un & l'aure.
On connoift affez au
refte par cet exposé que les
mefmes inclinations & les
mefmes vices qui dominent
R iiij
200 MERCURE
aujourd'huy , regnoient dès
ces premiers temps , & que
la Providence a toujours eu
foin de faire naiftre des
hommes , qui au milieu de
la corruption de leur fiecle
rendiſſent teſmoignage à
la vertu & aux veritez morales , afin qu'elles n'en
fuffent pas entierement étouffées , & afin que les
hommes dépravez n'euffent pas à fe plaindre d'avoir manqué d'inftructions,
& mefme d'exemples pour
les mettre en pratique , &
d'avertiffements pour con-
GALANT. 201
noiftre les fuites fafcheufes
des paffions & des vices ,
& pour en concevoir de
l'horreur. Mais ce que nous
devions , ce mefemble , admirer icy le plus , ce font
ces repentirs & ces rayons
de lumiere que Cebés reconnoift eftre envoyez du
Ciel pour retirer les hommes de l'esclavage de leurs
paffions , & les faire rentrer dans le fein des vertus. Certes fila chofe eftoit
telle dans ces temps du pai
ganisme , plus de trois cens
ans avant la venue du Mef-
202 MERCURE
fie , comme il femble qu'on
n'en puiffe douter , par le
recit de cet autheur , je ne
crois pas qu'on puiſſe douter auffi que le Ciel n'exerçaft fes mifericordes fur
ces peuples corrompus , de
mefme que fur le peuple
Juif: car effectivement que
peut il y avoir qu'une lumiere divine qui faffe connoiftre à l'efprit de l'homme la vanité des voluptez ,
& qui luy faffe diftinguer
la vaine ſcience de la veri
table , & les vicès des vertus ? L
GALANT. 203
A l'égard du Génie que
Cebés a creu préfider à noftre conception , & nous
inftruire dès le ventre de
noftre mere de nos devoirs
pour la vie à laquelle nous
fommes deftinez , on ne
fçauroit , ce me femble ,
penfer que ce foit autre
que la lumiere de la
raifon où l'ame raiſonnable que Dieu met dans le
corps dés qu'elle peut y
exercer fes fonctions , la
quelle lumiere feroit fuffifante pour nous faire éviter
tous les écueils des paffions
chofe
204 MERCURE
& des vices , fans les fauffes
préventions aufquelles nous
nous abandonnons pendant la jeuneffe , au lieu de
confulter la lumiere de noftre raison. Quand à la fortune qui, felon luy , difpenfe les biens temporels & les
maux à fon gré , on voit
affez qu'on ne peut entendre par là , que la Provi
dence qui a créé toutes chofes , à qui par confequent
toutes chofes appartiennent en propre , & qui ef
tant la maiftrelle du fort
des hommes , en peut difC
GALANT. 203
poſer felon fa volonté. De
plus lorsqu'il nous dit que
la douleur , les chagrins , la
pauvreté , &c. n'ont plus
d'empire fur l'homme devenu vertueux , il nous fait
connoiftre combien eftoit
grande la fecurité , la confiance , la conſtance , & là
tranquillité de l'efprit de
l'honnefte homme , & que
les hommes vertueux de ce
temps là participoient dès
ce monde aux recompenfes des veritablesChrêtiens,
parce qu'ils pratiquoientles
-mefmes bonnes œuvres.
206 MERCURE
Car quoyqu'ils ne conneuffent pas Dieu auffi clairement , & qu'ils ne le creuffent peut-eftre pas auffi prefent à toutes leurs démarches que nous , ils ne laiffoient pas d'envisager la
vertucomme la loy de l'Autheur de la nature , gravée
dans le cœur des hommes,
& d'eftre perfuadez que
ceux- là offenfoient Dieu
qui trahiſſoient la vertu
ainfi ils pratiquoient la ver.
tu dans la veuë de plaire à
Dieu , d'où naiflóit dès ce
monde la joye & la ferenité de leur conſcience.
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Résumé : PARAPHRASE ou Explication du Tableau de la Vie humaine de Cebés Tébain de Grece disciple de Socrate, & Philosophe moral. Où l'on a suivi le sens de l'Autheur le plus exactement qu'il a esté possible, sans s'éloigner de l'esprit general de tous les peuples.
Le texte présente une allégorie philosophique de la vie humaine, comparée à un grand parc avec divers réduits symbolisant les étapes et expériences de la vie. Cebés, disciple de Socrate, utilise cette métaphore pour illustrer les défis et les choix que les individus doivent affronter. Au début de la vie, les individus sont guidés par une intelligence qui leur enseigne comment être heureux, mais ils oublient rapidement ces leçons à cause de la convoitise et de l'ignorance, personnifiées par une reine séductrice. Dans ce parc, la Fortune, une divinité aveugle et capricieuse, distribue des biens temporels. Les ambitieux la supplient, mais elle favorise certains et rejette d'autres, créant ainsi des joies et des tristesses. Ces biens temporels ne sont pas considérés comme de vrais biens, car ils ne rendent pas les hommes plus parfaits. Le parc comporte plusieurs réduits. Le premier est gardé par des femmes représentant des vices comme l'intempérance et l'avarice, qui séduisent ceux que la Fortune a favorisés. Ces individus goûtent des plaisirs éphémères avant de tomber dans le malheur et la misère. Leur seule ressource est le repentir, qui les conduit vers des opinions plus justes et un intérêt pour les sciences, notamment la morale. Un second réduit est habité par ceux qui se laissent séduire par la fausse science, représentée par des poètes, orateurs, et autres savants. Ces individus sont souvent esclaves de leurs vices et de leurs erreurs. Un troisième réduit, plus élevé et difficile d'accès, mène à la véritable science. À son entrée, deux femmes, la Constance et la Continence, aident les passants à surmonter les difficultés. Ce chemin conduit à un quatrième réduit, le séjour des hommes heureux, où habitent toutes les vertus et la véritable science, accompagnée de la Vérité et de la Persuasion. Le texte décrit également une allégorie où les âmes, appelées 'Cébés', traversent divers états pour atteindre la vertu et la félicité. À l'entrée de ce chemin, une 'honnête mère' purifie les âmes des imperfections comme l'ignorance, l'erreur, et l'arrogance, les préparant ainsi à entrer dans le séjour des vertus. Ces vertus sont représentées par des dames sages et belles, telles que la piété, la justice, l'intégrité, et la tempérance. Après avoir été admises dans cette société, les âmes sont conduites vers un donjon en forme de citadelle, le palais de la félicité, où règne une Reine assise sur un trône. Cette Reine et ses filles, les vertus, couronnent les âmes vertueuses, leur donnant force et bonheur, et les libérant des maux de la vie. Ces âmes, désormais héroïques, dominent les monstres symbolisant les vices et vivent dans la droiture et l'amour de la vertu. Le texte distingue également ceux qui, ayant atteint la véritable science, sont mal reçus ou manquent de courage, devenant ainsi des esclaves des chagrins et des vices. Ces derniers maudissent la véritable science et les savants, préférant les plaisirs matériels. Le philosophe Cebés enseigne que les biens temporels, comme la vie, la santé, et les richesses, ne sont ni véritables biens ni véritables maux en eux-mêmes. Ils dépendent de l'usage que l'on en fait. Il exhorte à ne pas se réjouir ou se lamenter excessivement face à ces biens, mais à les utiliser pour atteindre la véritable science et la vertu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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20
p. 124-125
IMPROMPTU.
Début :
De toutes les beautez qu'amour tient sous sa loy, [...]
Mots clefs :
Impromptu, Amour, Seconde, Plaire, Monde
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IMPROMPTU.
IMPROMPTU.
Par M. de S * If If.
DE toutes les b ast'ez,
an amour tient (oia
saley, ---
En if-.:' uie _1t..:JIe à toy?
Veut-etre: mats du moins
jecroy
Qj*en ce qui m'afiaté tu
rias point deseconde;
C'est' que tu plats à tout
le monde,
Et que tun'asjamaisvouluplaire
qu'àmoy.
Par M. de S * If If.
DE toutes les b ast'ez,
an amour tient (oia
saley, ---
En if-.:' uie _1t..:JIe à toy?
Veut-etre: mats du moins
jecroy
Qj*en ce qui m'afiaté tu
rias point deseconde;
C'est' que tu plats à tout
le monde,
Et que tun'asjamaisvouluplaire
qu'àmoy.
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21
p. 3-79
AVANTURE nouvelle.
Début :
Un jeune Comte, d'une des meilleures Maisons du Royaume, [...]
Mots clefs :
Comte, Marquise , Conseiller, Amant, Coeur, Mari, Passion, Amour, Reproches, Monde, Liberté, Parti, Italien, Maîtresse, Caractère, Charmes, Mérite, Prétexte, Heureux, Colère, Jeu, Espérer, Nouvelles, Lettre, Campagne, Faveur, Commerce, Fidélité, Femmes, Raison
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texteReconnaissance textuelle : AVANTURE nouvelle.
AVANTUR
nouvelle.
U
LYON
N jeune Comte ,
d'une des meilleures
Maifons
du Royaume , s'étant
nouvellement établi das
Avril 1714. A ij
4 MERCURE
un quartier où le jeu &
la galanterie regnoient
également , fut obligé
d'y prendre parti comme
les autres ; & parce
que fon coeur avoit des
engagemens ailleurs , il
fe declara pour le jeu ,
comme pour fa paffion
dominante mais le peu
d'empreffement qu'il y
avoit , faifoit affez voir
qu'il fe contraignoit , &
l'on jugea que c'étoir un
homme qui ne s'attaGALANT
.
S
choit à rien , & qui dans
la neceffité de choiſir
avoit encore mieux aimé
cet amuſement, que
de dire à quelque belle
ce qu'il ne fentoit pas .
Un jour une troupe de
jeunes Dames qui ne
joüoient point , l'entreprit
fur fon humeur indifferente.
Il s'en défendit
le mieux qu'il put ,
alleguant fon peu de
merite , & le peu d'ef
perance qu'il auroit d'ê-
A iij
6 MERCURE
tre heureux en amour :
mais on lui dit que
quand il fe connoîtroit
affez mal pour avoir une
fi méchante opinion de
lui - même , cette raiſon
feroit foible contre la
vûë d'une belle perfonne
; & là - deffus on le
menaça des charmes d'u
ne jeune Marquife , qui
demeuroit dans le voifinage
, & qu'on attendoit.
Il ne manqua pas de leur
repartir qu'elles-mêmes
GALANT.
7.
ne fe connoiffoient point
affez , & que s'il pouvoit
échaper au peril où il
fe trouvoit alors , il ne
devoit plus rien craindre
pour fon coeur . Pour
réponse à fa galanterie ,
elles lui montrerent la
Dame dont il étoit queftion
, qui entroit dans
ce moment . Nous parlions
de vous , Madame ,
lui dirent - elles en l'appercevant
. Voici un indifferent
que nous vous
A iiij
8 MERCURE
donnons à convertir :
Vous y êtes engagée
d'honneur ; car il femble
yous défier auffi - bien
que nous. La Dame &
le jeune Comte ſe reconnurent
, pour s'être
vûs quelquefois à la campagne
chez une de leurs
amies . Elle étoit fort convaincuë
qu'il ne meritoit
rien moins que le
reproche qu'on luy faifoit
, & il n'étoit que
trop ſenſible à ſon gré :
GALANT. 9
mais elle avoit les raifons
pour feindre de croire
ce qu'on lui difoit.
C'étoit une occafion de
commerce avec un homme
, fur lequel depuis
long - temps elle avoit
fait des deffeins qu'elle
n'avoit pû executer . Elle
lui trouvoit de l'efprit
& de l'enjouement , &
elle avoit hazardé des
complaisāces pour beaucoup
de gens qui afſurément
ne le valoient
to MERCURE
pas : mais fon plus grand
merite étoit l'opinion
qu'elle avoit qu'il fût aimé
d'une jeune Demoifelle
qu'elle haïffoit , &
dont elle vouloit fe vanger.
Elle prit donc fans
balancer le parti qu'on
lui offroit ; & aprés lui
avoit dit qu'il faloit qu'-
on ne le crût pas bien
endurci , puis qu'on s'adreffoit
à elle pour le
toucher , elle entreprit
de faire un infidele , fous
GALANT . 11
pretexte de convertir un
indifferent. Le Comte
aimoit paffionsément la
Demoiſelle dont on le
croyoit aimé, & il tenoit
à elle par des
engagemens
fi puiffans
, qu'il
ne craignoit
pas que rien
l'en pût détacher
. Sur
tout il fe croyoit
fort en
fûreté contre les charmes
de la Marquife. Il
la connoiffoit pour une
de ces coquettes de profeffion
qui veulent , à
12 MERCURE
quelque prix que ce ſoit ,
engager tout le monde ,
& qui ne trouvent rien
de plus honteux que de
manquer une conquête .
Il fçavoit encore quedepuis
peu elle avoit un
amant , dont la nouveauté
faifoit le plus grand
merite , & pour qui elle
avoit rompu avec un
autre qu'elle aimoit depuis
long - temps , & à
qui elle avoit des obligations
effentielles . Ces
と
GALANT .
13
connoiffances lui fmbloient
un remede affuré
contre les tentations
les plus preffantes. La
Dame l'avoit affez veu
pour connoître quel étoit
fon éloignement
pour des femmes
de fon
caractere
: mais cela ne
fit que flater fa vanité.
Elle trouva plus de gloire
à triompher
d'un
coeur qui devoit être fi
bien défendu. Elle lui
fit d'abord
des reproches
14 MERCURE
de ne l'eftre pas venu
voir depuis qu'il étoit
dans le quartier , & l'engagea
à reparer fa faute
dés le lendemain . Il
alla chez elle , & s'y fit
introduire par un Confeiller
de fes amis , avec
qui il logcoit , & qui
avoit des liaiſons étroites
avec le mari de la
Marquife, Les honneftetez
qu'elle lui fit l'obligerent
enfuite d'y aller
plufieurs fois fans inGALANT.
15
troducteur ; & à chaque
yifite la Dame mit en
ufage tout ce qu'elle
crut de plus propre à .
l'engager. Elle trouva
d'abord toute la refiftance
qu'elle avoit attendue.
Ses foins , loin .
de faire effet , ne lui attirerent
pas feulement
une parole qui tendît à
une declaration : mais
elle ne defefpera point
pour cela du pouvoir de
fes charmes ; ils l'avoient
16 MERCURE
fervie trop fidelement en
d'autres occafions
, pour
ne lui donner pas lieu
de fe flater d'un pareil
fuccés en celle - ci ; elle
crut mefme remarquer
bientôt qu'elle ne s'étoit
pas trompée. Les vifites
du Comte furent
plus frequentes : elle lui
trouvoit un enjouëment
que l'on n'a point quand
on n'a aucun deffein de
plaire.Mille railleries divertissantes
qu'il faifoit
fur
+
GALANT . 17
für fon nouvel amant ;
le chagrin qu'il témoignoit
quand il ne pouvoit
eftre feul avec elle ;
Fattention qu'il preftoit.
aux moindres chofes
qu'il luy voyoit faire :
tout cela lui parut d'un
augure merveilleux , &
il eft certain que fi elle
n'avoit pas encore le
coeur de ce pretendu indifferent
, elle occupoit.
du moins fon efprit . Ih
alloit plus rarement chez
Avril 1714. B :
18 MERCURE
la Demoiſelle qu'il aimoit
, & quand il étoit
avec elle, il n'avoit point
d'autre foin , que de faire
tomber le difcours fur
la Marquife . Il aimoit
mieux railler d'elle que
de n'en rien dire . Enfin
foit qu'il fût feul , ou
en compagnie , fon idée
ne l'abandonnoit jamais
. Quel dommage ,
difoit - il quelquefois
que le Ciel ait répandu
tant de graces dans une
,
GALANT . 19
coquette ? Faut - il que la
voyant fi aimable , on
ait tant de raiſon de ne
point l'aimer ? Il ne pouvoit
lui pardonner tous
fes charmes ; & plus il
lui en trouvoit , plus il
croyoit la haïr. Il s'oublia
même un foir jufques
à lui reprocher fa
conduite , mais avec une
aigreur qu'elle n'auroit,
pas ofé efperer fitoft. A
quoy bon , lui dit- il ,
Madame , toutes ces oil-
Bij
20 MERCURE
lades & ces manieres étu
diées que chacun regarde
, & dont tant de gens
fe donnent le droit de
parler Ces foins de
chercher à plaire à tout
le monde , ne font pardonnables
qu'à celles à
qui ils tiennent lieu de
beauté . Croyez - moy ,
Madame , quittez des
affectations qui font indignes
de vous. C'étoit
où on l'attendoit . La
Dame étoit trop habile
GALANT. 2ม1
pour ne diftinguer past
les confeils de l'amitié
des reproches de la jaloufie
. Elle lui en marqua
de la reconnoiſſance
, & tâcha enfuite de
lui perfuader que ce qui
paroiffoit coquetterie ,
n'étoit en elle que la
crainte
d'un veritable
attachement ; que du
naturel dont elle fe connoiffoit
, elle ne pourroit
être heureufe dans.
un engagement , parce
22 MERCURE
qu'elle ne ſe verroit jamais
aimée , ni avec la
même fincerité , ni avec
la même delicateſſe dont
elle fouhaiteroit de l'être
, & dont elle fçavoit
bien qu'elle aimeroit .
Enfin elle lui fit an faux
portrait de fon coeur , qui
fut pour lui un veritable
poifon. Il ne pouvoit
croire tout à fait qu'elle
fût fincere : mais il ne
pouvoit s'empefcher de
le fouhaiter. Il cherGALANT.
23
choit des
apparences
ce qu'elle
lui difoit , &
il lui rappelloit
mille actions
qu'il lui avoit vû
faire , afin qu'elle les juſtifiât
; & en effet , fe fervant
du pouvoir qu'elle
commençoit à prendre
fur lui , elle y donna
des couleurs qui diffiperent
une partie de fes
foupçons mais qui
pourtant n'auroient pas
trompé un homme qui
cuft moins fouhaité de
24 MERCURE
l'eftre. Cependant, ajouta-
t- elle d'un air enjoüé ,
je ne veux pas tout à fait
difconvenir d'un défaut
qui peut me donner lieu
de vous avoir quelque
obligation . Vous fçavez
ce que j'ai entrepris pour
vous corriger de celui
qu'on vous reprochoit .
Le peu de fuccés que j'ai
eu ne vous diſpenſe pas
de reconnoître mes bonnes
intentions , & vous
me devez les mefmes
foins.
GALANT. 25
foins . Voyons fi vous ne
ferez pas plus heureux à
fixer une inconftante ,
que je l'ay été à toucher
un infenfible. Cette propofition
, quoique faite
en riant , le fit rentrer en
lui - mefme , & alarma
d'abord fa fidelité . Il vit
qu'elle n'avoit peut - eftre
que trop reüffi dans
fon entrepriſe , & il reconnut
le danger où il
étoit : mais fon penchant
commençant à lui ren-
Avril 1714.
C
26 MERCURE
dre ces reflexions facheuſes
, il tâcha bientôt
à s'en délivrer . Il
penfa avec plaifir que fa
crainte étoit indigne de
lui , & de la perfonne
qu'il aimoit depuis fi
long- temps . Sa delicateffe
alla meſme juſqu'à
fe la reprocher
comme
une infidelité
; & aprés
s'eftre dit à foy- meſme
,
que c'étoit déja eſtre inconftant
que de craindre
de changer , il embraſſa
GALANT . 27
avec joye le parti qu'on
lui offroit . Ce fut un
commerce fort agreable
de part & d'autre. Le
pretexte qu'ils prenoient
rendant leur empreffement
un jeu , ils goutoient
des plaifirs qui
n'étoient troublez d'aucuns
fcrupules. L'Italien
, qu'ils fçavoient tous
deux , étoit l'interprete :
de leurs tendres fentimens.
Ils ne fe voyoient
jamais qu'ils n'euffent à
Cij
28 MERCURE
fe donner un billet en
cette langue ; car pour
plus grande feureté, ils
étoient convenus qu'ils
ne s'enverroient jamais
leurs lettres . Sur - tout
elle lui avoit défendu dé
parler de leur commerce
au Confeiller avec qui
il logcoit , parce qu'il
étoit beaucoup plus des
amis de fon mari que des
fiens , & qu'autrefois ,
fur de moindres apparences,
il lui avoit donné
GALANT . 29
des foupçons d'elle fort
defavantageux . Elle lui
marqua même des heures
où il pouvoit le moins
craindre de les rencontrer
chez elle l'un ou
l'autre , & ils convinrent
de certains fignes d'intelligence
pour les temps
qu'ilsyferoient. Cemyf
tere étoit un nouveau
charme pour le jeune
Comte. La Marquife
prit enfuite des manieres
fiéloignées d'une co-
C
iij
30 MERCURE
quette , qu'elle acheva
bientoft
de le perdre
.
Jufques là elle avoit eu
un de ces caracteres enjoüez
, qui reviennent
quafi à tout le monde ,
mais qui deſeſperent un
amant ; & elle le quitta
pour en prendre un tout
oppofé , fans le lui faire
valoir comme un facri.
fice . Elle écarta fon nouvel
amant , qui étoit un
Cavalier fort bien fait .
Enfin loin d'aimer l'éGALANT.
31
clat , toute fon application
étoit d'empêcher
qu'on ne s'apperçût de
l'attachement que le
Comte avoit pour elle :
mais malgré tous fes
foins, il tomba unjour de
ſes poches une lettre que
fon mari ramaffa fans
qu'elle y prît garde . 11
n'en connut point le caractere
, & n'en entendit
pas le langage : mais ne
doutant pas que ce ne
fût de l'Italien , il courut
Ciiij
32 MERCURE
chez le Conſeiller , qu'il
fçavoit bien n'être pas
chez lui , feignant de lui
vouloir
communiquer
quelque affaire . C'étoit
afin d'avoir occafion de
parler au Comte , qu'il
ne foupçonnoit point
d'être l'auteur de la lettre
, parce qu'elle étoit
d'une autre main. Pour
prévenir les malheurs
qui arrivent quelquefois
des lettres perduës , le
Comte faifoit écrire touGALANT
. 33
tes celles qu'il donnoit à
la Marquise par une perfonne
dont le caractere
étoit inconnu . Il lui avoit
porté le jour precedent
le billet Italien
dont il s'agiffoit. Il étoit
écrit fur ce qu'elle avoit
engagé le Confeiller à
lui donner
à fouper ce
même jour- là ; & parce
qu'elle avoit fçû qu'il
devoit aller avec fon mari
à deux lieuës de Paris
l'apréfdînée , & qu'ils
34 MERCURE
n'en reviendroient que
fort tard , elle étoit convenue
avec ſon amant
qu'elle fe rendroit chez
lui avant leur retour. La
lettre du Comte étoit
pour l'en faire fouvenir ,
& comme un avantgoût
de la fatisfaction qu'ils
promettoient cette fe
foirée. Le mari n'ayant
point trouvé le Confeiller
, demanda le Comte .
Dés qu'il le vit , il tira
de fa poche d'un air emGALANT
.
35
preffé quantité de papiers
, & le pria de les
lui remettre quand il
féroit revenu. Parmi ces
papiers étoit celui qui
lui donnoit tant d'agitation
. En voici un , lui
dit- il en feignant de s'être
mépris , qui n'en eſt
pas. Je ne fçai ce que
c'eft , voyez fi vous l'entendrez
mieux que moy :
& l'ayant ouvert , il en
lut lui - mefme les premie-i
res lignes , de peur que
36 MERCURE
le Comte
jettant les
yeux fur la fuite , ne connût
la part que la Marquife
y pouvoit avoir ,
& que la crainte de lui
apprendre de fâcheufes
nouvelles , ne l'obligeât
à lui déguifer la verité.
Le Comte fut fort furpris
quand il reconnut
fa lettre. Untrouble foudain
s'empara de fon efprit
, & il eut befoin que
le mari fût occupé de fa
lecture , pour lui donner
(
GALANT. 37
le temps de fe remettre .
Aprés en avoir entendu
le commencement : Voila
, dit - il , contrefaifant
¡ l'étonné , ce que je chersche
depuis long - temps .
C'est le rôle d'une fille
qui ne fçait que l'Italien ,
- & qui parle à ſon amant
qui ne l'entend pas . Vous
a
aurez veu cela dans une
Comedie Françoiſe qui
a paru cet hyver. Mille
gens me l'ont demandé ,
& il faut que vous me
38.
MERCURE
faffiez le plaifir de me
le laiffer. J'y confens , lui
répondit le mari , pourveu
que vous le rendiez
à ma femme , car je croy
qu'il eft à elle. Quand le
jeune Comte crut avoir
porté affez loin la crédulité
du mari , il n'y
eut pas un mot dans ce
prétendu rôle Italien ,
dont il ne lui voulût faire
entendre l'explication
: mais le mari ayant
ce qu'il fouhaitoit , béGALANT.
39
nit le Ciel en lui - mefme
de s'être trompé fi
heureuſement , & s'en
alla où l'appelloient fes
affaires . Auffitôt qu'il
e fut forti , le Comte courut
à l'Eglife , où il étoit
fûr de trouver la Dame ,
qu'il avertit par un bilelet
, qu'il lui donna ſecretement
, de ce qui ve-
-noit de fe paffer , & de
1
l'artifice dont il s'étoit
fervi pour retirer fa let
tre. Elle ne fut pas fitôt
40 MERCURE
rentrée chez elle , qu'elle
.mit tous les domeſtiques
à la quête du papier , &
fon mari étant de retour,
elle lui demanda . Il lui
avoüa qu'il l'avoit trouvé
, & que le Comte en
ayant beſoin , il lui avoit
laiffé entre les mains .
Me voyez- vous des curiofitez
femblables pour
les lettres que vous recevez
, lui répondit- elle
d'un ton qui faifoit paroître
un peu de colere ?
Si
GALANT 41
Si c'étoit un billet tendre
, fi c'étoit un rendezvous
que l'on me donnât
, feroit - il , agréable.
que vous nous vinffiez
troubler ? Son mari lui
dic en l'embraffant , qu'il
fçavoit fort bien ce que
c'étoit ; & pour l'empêcher
de croire qu'il l'eût
foupçonnée , il l'affura
qu'il avoit cru ce papier
à lui lors qu'il l'avoit ramaffe.
La Dame ne borna
pas fon reffentiment
Avril 1714. D
42 MERCURE
à une raillerie de cette
nature . Elle fe rendit
chez le Comte de meilleure
heure qu'elle n'auroit
fait . La commodité
d'un jardin dans cette
maiſon étoit un
pretexte
pour y aller avant le
temps du foupé. La jaloufie
dans un mari eft
un défaut fi blâmable ,
quand elle n'eft pas bien
fondée , qu'elle fe fit un
devoir de juftifier ce que
le fien lui en avoit fait
J
GALANT. 43
paroître. Tout favorifoit
un fi beau deffein ;
toutes fortes de témoins
étoient éloignez , & le
Comte & la Marquiſe
pouvoient le parler en
liberté. Ce n'étoit plus
par des lettres & par des
fignes qu'ils exprimoient
leur tendreffe . Loin d'avoir
recours à une langue
étrangere , à peine
trouvoient - ils qu'ils
fçuffent affez bien le
François pour fe dire
Dij
44 MERCURE
tout ce qu'ils fentoient ;
& la défiance du mari
leur rendant tout légitime
, la Dame eut des
complaifances pour le
jeune Comte , qu'il n'auroit
pas ofé efperer. Le
mari & le Confeiller étant
arrivez fort tard ,
leur firent de grandes excufes
de les avoir fait fi
long - temps attendre.
On n'eut pas de peine à
les recevoir
, parce que
jamais on ne
s'étoit
4.
GALANT . 45
moins impatienté . Pendant
le foupé leurs yeux
firent leur devoir admirablement
; & la contrainte
où ils fe trouvoient
par la préſence
de deux témoins incommodes
, prêtoit à leurs
regards une éloquence
qui les confoloit de ne
pouvoir s'expliquer avec
plus de liberté. Le mari :
gea
ayant quelque chofe à
dire au Comte
, l'engaà
venir faire avec lui
46 MERCURE
un tour de jardin . Le
Comte en marqua par
un coup d'oeil fon déplaifir
à la Dame , & la.
Dame lui fit connoître
par un autre figne combien
l'entretien du Confeiller
alloit la faire fouffrir.
On fe fepara . Jamais
le Comte n'avoit
trouvé de fi doux momens
que ceux qu'il paffa
dans fon tête - à - tête
avec la Marquife . Il la
quitta fatisfait au derGALANT
. 47
nier point :mais dés qu'il
fut ſeul , il ne put s'abandonner
à lui mefme
fans reffentir les plus
cruelles agitations. Que
n'eut- il point à fe dire
fur l'état où il furprenoit
fon coeur ! Il n'en étoit
pas à connoître que fon
trop de confiance lui avoit
fait faire plus de
chemin qu'il ne lui étoit
permis : mais il s'étoit
imaginé jufques là qu'-
un amuſement avec une
48 MERCURE
coquete ne pouvoit bleffer
en rien la fidelité qu'il
devoit à fa maîtreffe
. Il
s'étoit toujours repofé
fur ce qu'une femme qui
ne pourroit lui donner
qu'un coeur partagé , ne
feroit jamais capable
d'inſpirer au fien un vrai
amour ; & alors il commença
à voir que ce qu'il
avoit traité d'amufement
, étoit devenu une
paffion dont il n'étoit
plus le maitre. Aprés ce
qui
GALANT 49
qui s'étoit paffé avec la
Marquife
, il fe fût flaté
inutilement de l'efperance
de n'en être point
aimé uniquement , & de
bonne foy: Peut - être
même que des doutes
là - deffus auroient été
d'un foible fecours . Il
fongeoit fans ceffe à tout
ce qu'il lupavoit trouvé
de paffion , à cet air vif
& touchant qu'elle don-*
noit à toutes les actions ;
& 'ces réflexions enfin
Avril 1714.
*
E
fo MERCURE
jointes au peu de fuccés
qu'il avoit eu dans l'attachement
qu'il avoit
pris pour la premiere
maîtreffe , mirent fa raifon
dans le parti de fon
coeur, & diffiperent tous
fes remords. Ainfi il s'abandonna
fans fcrupule
à ſon penchant , & ne
fongea plus qu'à fe ménager
mille nouvelles
douceurs avec la Marquife
; mais la jalouſic
les vinte troubler lors
GALANT. S1
qu'il s'y étoit le moins
attendu. Un jour il la
furprit feule avec l'amant
qu'il croyoit qu'el
le cût banni ; & le Cavalier
ne l'eut pas fitôt
quittée , qu'il lui en fic
des reproches , comme
d'un outrage qui ne pouvoit
être pardonné . Vous
n'avez pû long - temps
vous démentir , lui ditil
, Madame. Lorfque
vous m'avez crû affez
engagé , vous avez cellé
E ij
52 MERCURE
de vous faire violence .
J'avoue que j'applaudif
fois à ma paſſion , d'avoir
pû changer vôtre
naturel ; mais des femmes
comme
vous ne
changent jamais. J'avois
tort d'efperer un miracle
en ma faveur . Il la pria
enfuite de ne ſe plus contraindre
pour lui , & l'aſfura
qu'il la laifferoit en
liberté de recevoir toutes
les vifites qu'il lui
plairoit . La Dame fe
GALANT.
$3
connoiffoit trop bien en
dépit , pour rien apprehender
de celui - là . Elle
en tira de nouvelles affurances
de fon pouvoir
fur le jeune Comte ; &
affectant une colere qu'-
elle n'avoit pas , elle lui
fic comprendre qu'elle
ne daignoit pas ſe juſtifier
, quoy qu'elle eût de
bonnes raifons , qu'elle
lui cachoit pour le punir.
Elle lui fit même
promettre plus pofitive-
E iij
$4 MERCURE
ment qc'il n'avoit fait ,
de ne plus revenir chez
elle. Ce fut là où il put
s'appercevoir combien il
étoit peu maître de ſa
paffion . Dans un moment
il fe trouva le feul
criminel ; & plus affligé
de l'avoir irritée par les
reproches , que de la trahifon
qu'il penfoit lui
eftre faite , il fe jetta à
fes genoux , trop heureux
de pouvoir efperer
le pardon , qu'il croyoit
GALANT .
$$
auparavant qu'on lui devoit
demander
. Par quelles
foumiffions ne tâcha
t- il point de le meriter !
Bien loin de lui remetles
tre devant les yeux
marques de paffion qu'il
avoit reçues d'elle , &
qui fembloient lui donner
le droit de ſe plaindre
, il paroiffoit les avoir
oubliées , ou s'il s'en
refſouvenoit , ce n'étoit
que pour le trouver cent
fois plus coupable . Il
E mij
56 MERCURE
n'alleguoit que l'excés
de fon amour qui le faifoit
ceder à la jalousie ,
& quien de pareilles occafions
ne s'explique jamais
mieux que par la
colere. Quand elle crut
avoir pouffé fon triomphe
affez loin , elle lui
jetta un regard plein de
douceur , qui en un moment
rendit à fon ame
toute fa tranquilité . C'eft
affez me contraindre ,
lui dit- elle ; auffi bien ma
•
"
GALANT. SZ
joye & mon amour commencent
à me trahir.
Non , mon cher Comte
, ne craignez point
que je me plaigne de vôtre
colere. Je me plaindrois
bien plutôt fi vous
n'en aviez point eu . Vos
reproches il est vrai ,
>
bleffent ma fidelité : mais
je leur pardonne ce qu'ils
ont d'injurieux , en faveur
de ce qu'ils ont de
paffionné. Ces affurances
de vôtre tendreffe m'é58
MERCURE
toient fi cheres , qu'elles
ont arrefté jufqu'ici l'im
patience que j'avois de
me juftifier. Là - deffus
elle lui fit connoître
combien ſes ſoupçons étoient
indignes d'elle &
de lui ; que n'ayant point
défendu au Cavalier de
venir chez elle , elle n'avoit
pu refufer de le voir;
qu'un tel refus auroit été
une faveur pour lui ; que.
s'il le
fouhaitoit pourtant
, elle lui défendroit
V
GALANT. 59
fa maiſon pour jamais :
mais qu'il confiderât
combien il feroit peu
agreable pour elle , qu'-
un homme de cette forte
s'allât vanter dans le
monde qu'elle cuft rompu
avec lui , & laiſsât
croire qu'il y euft des
gens à qui il donnoit de
l'ombrage. L'amoureux
Comte étoit fi touché
des marques de tendreſſe
qu'on venoit de lui donner
, qu'il ſe feroit vo60
MERCURE
>
lontiers payé d'une plus
méchante raiſon . Il eut
honte de fes foupçons ,
& la pria lui- meſine de
ne point changer de conduite
. Il paffa ainfi quelques
jours à recevoir fans
ceffe de nouvelles affurances
qu'il étoit aimé ,
& il merita dans peu
qu'on lui accordât une
entrevue fecrete la nuit .
Le mari étoit à la campagne
pour quelque
temps ; & la Marquife ,
*
1
GALANT. 61
maîtreffe alors d'ellemeſme
, ne voulut pas
perdre une occafion fi
favorable de voir fon a
mant avec liberté . Le
jour que le Comte étoit
attendu chez elle fur les
neuf heures du foir , le
Confeiller foupant avec
lui , ( ce qu'il faifoit fort
fouvent ) voulut le mener
à une affemblée de
femmes du voisinage ,
qu'on regaloit d'un concert
de voix & d'inftru62
MERCURE
mens. Le Comte s'en
excufa , & ayant laiffé
fortir le Confeiller , qui
le preffa inutilement de
venir jouir de ce regal ,
il fe rendit chez la Dame
, qui les reçut avec
beaucoup de marques
d'amour
. Aprés quatre
heures d'une converfation
trés-tendre , il falut
fe féparer. Le Comte cut
fait à peine dix pas dans
la ruë , qu'il ſe vit ſuivi
d'un homme qui avoit le
GALANT. 63
vifage envelopé d'un
manteau . Il marcha toujours
; & s'il le regarda
comme un efpion , il eut
du moins le plaifir de
remarquer
qu'il étoit
trop grand pour être le
mari de la Marquife . En
rentrant chez lui , il trouva
encore le pretendu
cfpion , qu'il reconnut
enfin pour le Confeiller.
Les refus du jeune Comte
touchant le concert
de voix , lui avoit fait
64 MERCURE
croire qu'il avoit un rendez-
vous. Il le foupçonnoit
déja d'aimer la Marquife
, & fur ce foupçon
il etoit venu l'attendre à
quelques pas de fa porte
, & l'avoit vû fe couler
chez elle. Il y avoit
frapé auffitôt , & la fui-:
vante lui étoit venu dire
de la part de fa maîtreffe,
qu'un grand mal de tête
l'obligeoit à fe coucher ,
& qu'il lui étoit impoffible
de le recevoir. Par
cette
GALANT. 65
cette réponſe il avoit
compris tout le myftere.
Il fuivit le Comte dans
fa chambre , & lui ayam
declaré ce qu'il avoit fait
depuis qu'ils s'étoient
quittez : Vous avez pris ,
lui dit - il , de l'engagement
pour la Marquife ;
il faut qu'en fincere ami
je vous la faffe connoître.
J'ai commencé à l'aimer
avant que vous yinfficz
loger avec moy , &
quand elle a fçû nôtre
Avril 1714.
F
66 MERCURE
liaifon , elle m'a fait promettre
par tant de fermens
, que je vous ferois
un fecret de cet amour ,
que je n'ai ofé vous en
parler . Vous fçavez , me
difoit - elle , qu'il aime
une perfonne qui me hait
mortellement . Il ne manquera
jamais de lui apprendre
combien mon
coeur eft foible pour
vous. La diſcretion qu'-
on doit à un ami ne tient
guere contre la joye que
GALANT. 67
l'on a quand on croit
pouvoir divertir une
maîtreffe. La perfide
vouloit même que je lui
fuffe obligé de ce qu'elle
conſentoit à recevoir
vos vifites. Elle me recommandoit
fans ceffe
de n'aller jamais la voir
avec vous ; & quand
vous arriviez , elle affectoit
un air chagrin dont
je me plaignois quelquefois
à elle , & qu'apparemment
elle vous laif,
F ij
68 MERCURE
foit expliquer favorablement
pour vous . Mille
fignes & mille geſtes ,
qu'elle faifoit dans ces
temps - là , nous étoient
t
fans doute communs . Je
rappelle préfentement
une infinité de chofes
que je croyois alors indifferentes
, & je ne doute
point qu'elle ne fe foit
fait un merite auprés de
vous , de la partie qu'elle
fit il y a quelque temps
de fouper ici . Cependant
GALANT . 69
quand elle vous vit engagé
dans le jardin avec
fon mari , quels tendres
reproches ne me fit- elle
point d'être revenu ' fi
tard de la campagne , &
de l'avoir laiffée filongtemps
avec un homme
qu'elle n'aimoit pas !
Hier même encore qu'-
elle me préparoit avec
vous une trahiſon ſi noire
elle eut le front de
vous faire porteur d'une
lettre , par laquelle elle
70 MERCURE
me donnoit un rendezvous
pour ce matin ,
vous difant que c'étoit
un papier que fon mari
l'avoit chargée en partant
de me remettre. Le
Comte étoit fi troublé
de tout ce que le Confeiller
lui difoit , qu'il
n'eut pas la force de l'interrompre.
Dés qu'il fut
remis , il lui apprit comme
fon amour au commencement
n'étoit qu'
un jeu , & comme dés
GALANT. 71
S
lors la Marquife lui avoit
fait les mêmes loix
de difcretion qu'à lui.
Ils firent enfuite d'autres
éclairciffemens , qui
découvrirent au Comte
qu'il ne devoit qu'à la
coquetterie de la Dame
ce qu'il croyoit devoir à
fa paffion ; car c'étoit le
Confeiller qui avoit exigé
d'elle qu'elle ne vît
plus tant de monde , &
fur- tout qu'elle éloignât
fon troifiéme amant ; &
72 MERCURE
ils trouverent que quand
elle l'eut rappellé , elle
avoit allegué le même
pretexte
au Confeiller
qu'au Comte , pour continuer
de le voir. Il n'y
a gueres
d'amour
à l'épreuve
d'une telle perfidie
; auffi ne fe piquerent-
ils pas de conftance
pour une femme qui la
méritoit fi peu . Le Comte
honteux de la trahifon
qui'l avoit faite à fa premiere
maitreſſe , refolut
de
GALANT .
73
de n'avoir plus d'affiduitez
que pour elle feule ,
& le Confeiller fut bientôt
determiné fur les mefures
qu'il avoit à prendre
mais quelque promeffe
qu'ils fe fillent l'un
à l'autre de ne plus voir
la Marquife , ils ne purent
fe refufer le foulagement
de lui faire des reproches.
Dés qu'il leur
parut qu'ils la trouveroient
levée , ils fe tendirent
chez elle . Le
Avril
1714.
G
74 MERCURE
Comte lui dit d'abord ,
que le Confeiller étant
fon ami , l'avoit voulu
faire profiter du rendezvous
qu'elle lui avoit
donné , & qu'ainſi elle
ne devoit pas s'étonner
s'ils venoient enſemble .
Le Conſeiller prit aufſi.
tôt la parole , & n'oublia
rien de tout ce qu'il
crut capable de faire
honte à la Dame , & de
le vanger de fon infidelité.
Il lui remit devant
M
GALANT . 75
les yeux l'ardeur fincere
avec laquelle il l'avoit
aimée , les marques de
paffion qu'il avoit reçûës
d'elle , & les fermens
: qu'elle lui avoit tant de
I fois reiterez de n'aimer
jamais que lui . Elle l'écouta
fans l'interrompre
; & ayant pris fon
parti pendant qu'il parloit
: Il eft vrai , lui ré-
#pondit - elle d'un air
moins embaraffé que jamais
, je vous avois pro-
Gij
76 MERCURE
mis de n'aimer que vous :
mais vous avez attiré
Monfieur le Comte dans
ce quartier , vous l'avez
amené chez moy , & il
eft venu à m'aimer .D'ailleurs
, de quoy pouvezvous
vous plaindre ?
Tout ce qui a dépendu
de moy pour vous rendre
heureux , je l'ai fait.
Vous fçavez vous - même
quelles précautions
j'ai prifes pour vous cacher
l'un à l'autre vôtre
GALANT . 77
paffion . Si vous l'aviez
fçûë , vôtre amitié vous
auroit coûté des violences
ou des remords , que
ma bonté & ma prudence
vous ont épargnez .
N'eft- il pas vrai qu'avant
cette nuit , que vous aviez
épić Monfieur le
Comte , vous étiez tous
deux les amans du monde
les plus contens ? Suisje
coupable de vôtre indifcrétion
Pourquoy me
venir chercher le foir ?
Giij
78 MERCURE
Ne vous avois - je pas averti
par une lettre que
je donnai à Monfieur le
Comte , de ne venir que
ce matin ? Tout cela fut
dit d'une maniere fi lipeu
déconcerbre
, &
fi
tée
, que
ce
trait
leur
fit
connoître la Dame encore
mieux qu'ils n'avoient
fait . Ils admirerent
un caractere fi particulier
, & laifferent à
qui le voulut la liberté
d'en être la dupe . La
"
GALANT. 79
Marquife fe confola de
leur perte , en faiſant
croire au troifieme amant
nouvellement rappellé
, qu'elle les avoit
bannis pour lui ; & comme
elle ne pouvoit vivre
fans intrigue , elle en fit
· bientôt une nouvelle .
nouvelle.
U
LYON
N jeune Comte ,
d'une des meilleures
Maifons
du Royaume , s'étant
nouvellement établi das
Avril 1714. A ij
4 MERCURE
un quartier où le jeu &
la galanterie regnoient
également , fut obligé
d'y prendre parti comme
les autres ; & parce
que fon coeur avoit des
engagemens ailleurs , il
fe declara pour le jeu ,
comme pour fa paffion
dominante mais le peu
d'empreffement qu'il y
avoit , faifoit affez voir
qu'il fe contraignoit , &
l'on jugea que c'étoir un
homme qui ne s'attaGALANT
.
S
choit à rien , & qui dans
la neceffité de choiſir
avoit encore mieux aimé
cet amuſement, que
de dire à quelque belle
ce qu'il ne fentoit pas .
Un jour une troupe de
jeunes Dames qui ne
joüoient point , l'entreprit
fur fon humeur indifferente.
Il s'en défendit
le mieux qu'il put ,
alleguant fon peu de
merite , & le peu d'ef
perance qu'il auroit d'ê-
A iij
6 MERCURE
tre heureux en amour :
mais on lui dit que
quand il fe connoîtroit
affez mal pour avoir une
fi méchante opinion de
lui - même , cette raiſon
feroit foible contre la
vûë d'une belle perfonne
; & là - deffus on le
menaça des charmes d'u
ne jeune Marquife , qui
demeuroit dans le voifinage
, & qu'on attendoit.
Il ne manqua pas de leur
repartir qu'elles-mêmes
GALANT.
7.
ne fe connoiffoient point
affez , & que s'il pouvoit
échaper au peril où il
fe trouvoit alors , il ne
devoit plus rien craindre
pour fon coeur . Pour
réponse à fa galanterie ,
elles lui montrerent la
Dame dont il étoit queftion
, qui entroit dans
ce moment . Nous parlions
de vous , Madame ,
lui dirent - elles en l'appercevant
. Voici un indifferent
que nous vous
A iiij
8 MERCURE
donnons à convertir :
Vous y êtes engagée
d'honneur ; car il femble
yous défier auffi - bien
que nous. La Dame &
le jeune Comte ſe reconnurent
, pour s'être
vûs quelquefois à la campagne
chez une de leurs
amies . Elle étoit fort convaincuë
qu'il ne meritoit
rien moins que le
reproche qu'on luy faifoit
, & il n'étoit que
trop ſenſible à ſon gré :
GALANT. 9
mais elle avoit les raifons
pour feindre de croire
ce qu'on lui difoit.
C'étoit une occafion de
commerce avec un homme
, fur lequel depuis
long - temps elle avoit
fait des deffeins qu'elle
n'avoit pû executer . Elle
lui trouvoit de l'efprit
& de l'enjouement , &
elle avoit hazardé des
complaisāces pour beaucoup
de gens qui afſurément
ne le valoient
to MERCURE
pas : mais fon plus grand
merite étoit l'opinion
qu'elle avoit qu'il fût aimé
d'une jeune Demoifelle
qu'elle haïffoit , &
dont elle vouloit fe vanger.
Elle prit donc fans
balancer le parti qu'on
lui offroit ; & aprés lui
avoit dit qu'il faloit qu'-
on ne le crût pas bien
endurci , puis qu'on s'adreffoit
à elle pour le
toucher , elle entreprit
de faire un infidele , fous
GALANT . 11
pretexte de convertir un
indifferent. Le Comte
aimoit paffionsément la
Demoiſelle dont on le
croyoit aimé, & il tenoit
à elle par des
engagemens
fi puiffans
, qu'il
ne craignoit
pas que rien
l'en pût détacher
. Sur
tout il fe croyoit
fort en
fûreté contre les charmes
de la Marquife. Il
la connoiffoit pour une
de ces coquettes de profeffion
qui veulent , à
12 MERCURE
quelque prix que ce ſoit ,
engager tout le monde ,
& qui ne trouvent rien
de plus honteux que de
manquer une conquête .
Il fçavoit encore quedepuis
peu elle avoit un
amant , dont la nouveauté
faifoit le plus grand
merite , & pour qui elle
avoit rompu avec un
autre qu'elle aimoit depuis
long - temps , & à
qui elle avoit des obligations
effentielles . Ces
と
GALANT .
13
connoiffances lui fmbloient
un remede affuré
contre les tentations
les plus preffantes. La
Dame l'avoit affez veu
pour connoître quel étoit
fon éloignement
pour des femmes
de fon
caractere
: mais cela ne
fit que flater fa vanité.
Elle trouva plus de gloire
à triompher
d'un
coeur qui devoit être fi
bien défendu. Elle lui
fit d'abord
des reproches
14 MERCURE
de ne l'eftre pas venu
voir depuis qu'il étoit
dans le quartier , & l'engagea
à reparer fa faute
dés le lendemain . Il
alla chez elle , & s'y fit
introduire par un Confeiller
de fes amis , avec
qui il logcoit , & qui
avoit des liaiſons étroites
avec le mari de la
Marquife, Les honneftetez
qu'elle lui fit l'obligerent
enfuite d'y aller
plufieurs fois fans inGALANT.
15
troducteur ; & à chaque
yifite la Dame mit en
ufage tout ce qu'elle
crut de plus propre à .
l'engager. Elle trouva
d'abord toute la refiftance
qu'elle avoit attendue.
Ses foins , loin .
de faire effet , ne lui attirerent
pas feulement
une parole qui tendît à
une declaration : mais
elle ne defefpera point
pour cela du pouvoir de
fes charmes ; ils l'avoient
16 MERCURE
fervie trop fidelement en
d'autres occafions
, pour
ne lui donner pas lieu
de fe flater d'un pareil
fuccés en celle - ci ; elle
crut mefme remarquer
bientôt qu'elle ne s'étoit
pas trompée. Les vifites
du Comte furent
plus frequentes : elle lui
trouvoit un enjouëment
que l'on n'a point quand
on n'a aucun deffein de
plaire.Mille railleries divertissantes
qu'il faifoit
fur
+
GALANT . 17
für fon nouvel amant ;
le chagrin qu'il témoignoit
quand il ne pouvoit
eftre feul avec elle ;
Fattention qu'il preftoit.
aux moindres chofes
qu'il luy voyoit faire :
tout cela lui parut d'un
augure merveilleux , &
il eft certain que fi elle
n'avoit pas encore le
coeur de ce pretendu indifferent
, elle occupoit.
du moins fon efprit . Ih
alloit plus rarement chez
Avril 1714. B :
18 MERCURE
la Demoiſelle qu'il aimoit
, & quand il étoit
avec elle, il n'avoit point
d'autre foin , que de faire
tomber le difcours fur
la Marquife . Il aimoit
mieux railler d'elle que
de n'en rien dire . Enfin
foit qu'il fût feul , ou
en compagnie , fon idée
ne l'abandonnoit jamais
. Quel dommage ,
difoit - il quelquefois
que le Ciel ait répandu
tant de graces dans une
,
GALANT . 19
coquette ? Faut - il que la
voyant fi aimable , on
ait tant de raiſon de ne
point l'aimer ? Il ne pouvoit
lui pardonner tous
fes charmes ; & plus il
lui en trouvoit , plus il
croyoit la haïr. Il s'oublia
même un foir jufques
à lui reprocher fa
conduite , mais avec une
aigreur qu'elle n'auroit,
pas ofé efperer fitoft. A
quoy bon , lui dit- il ,
Madame , toutes ces oil-
Bij
20 MERCURE
lades & ces manieres étu
diées que chacun regarde
, & dont tant de gens
fe donnent le droit de
parler Ces foins de
chercher à plaire à tout
le monde , ne font pardonnables
qu'à celles à
qui ils tiennent lieu de
beauté . Croyez - moy ,
Madame , quittez des
affectations qui font indignes
de vous. C'étoit
où on l'attendoit . La
Dame étoit trop habile
GALANT. 2ม1
pour ne diftinguer past
les confeils de l'amitié
des reproches de la jaloufie
. Elle lui en marqua
de la reconnoiſſance
, & tâcha enfuite de
lui perfuader que ce qui
paroiffoit coquetterie ,
n'étoit en elle que la
crainte
d'un veritable
attachement ; que du
naturel dont elle fe connoiffoit
, elle ne pourroit
être heureufe dans.
un engagement , parce
22 MERCURE
qu'elle ne ſe verroit jamais
aimée , ni avec la
même fincerité , ni avec
la même delicateſſe dont
elle fouhaiteroit de l'être
, & dont elle fçavoit
bien qu'elle aimeroit .
Enfin elle lui fit an faux
portrait de fon coeur , qui
fut pour lui un veritable
poifon. Il ne pouvoit
croire tout à fait qu'elle
fût fincere : mais il ne
pouvoit s'empefcher de
le fouhaiter. Il cherGALANT.
23
choit des
apparences
ce qu'elle
lui difoit , &
il lui rappelloit
mille actions
qu'il lui avoit vû
faire , afin qu'elle les juſtifiât
; & en effet , fe fervant
du pouvoir qu'elle
commençoit à prendre
fur lui , elle y donna
des couleurs qui diffiperent
une partie de fes
foupçons mais qui
pourtant n'auroient pas
trompé un homme qui
cuft moins fouhaité de
24 MERCURE
l'eftre. Cependant, ajouta-
t- elle d'un air enjoüé ,
je ne veux pas tout à fait
difconvenir d'un défaut
qui peut me donner lieu
de vous avoir quelque
obligation . Vous fçavez
ce que j'ai entrepris pour
vous corriger de celui
qu'on vous reprochoit .
Le peu de fuccés que j'ai
eu ne vous diſpenſe pas
de reconnoître mes bonnes
intentions , & vous
me devez les mefmes
foins.
GALANT. 25
foins . Voyons fi vous ne
ferez pas plus heureux à
fixer une inconftante ,
que je l'ay été à toucher
un infenfible. Cette propofition
, quoique faite
en riant , le fit rentrer en
lui - mefme , & alarma
d'abord fa fidelité . Il vit
qu'elle n'avoit peut - eftre
que trop reüffi dans
fon entrepriſe , & il reconnut
le danger où il
étoit : mais fon penchant
commençant à lui ren-
Avril 1714.
C
26 MERCURE
dre ces reflexions facheuſes
, il tâcha bientôt
à s'en délivrer . Il
penfa avec plaifir que fa
crainte étoit indigne de
lui , & de la perfonne
qu'il aimoit depuis fi
long- temps . Sa delicateffe
alla meſme juſqu'à
fe la reprocher
comme
une infidelité
; & aprés
s'eftre dit à foy- meſme
,
que c'étoit déja eſtre inconftant
que de craindre
de changer , il embraſſa
GALANT . 27
avec joye le parti qu'on
lui offroit . Ce fut un
commerce fort agreable
de part & d'autre. Le
pretexte qu'ils prenoient
rendant leur empreffement
un jeu , ils goutoient
des plaifirs qui
n'étoient troublez d'aucuns
fcrupules. L'Italien
, qu'ils fçavoient tous
deux , étoit l'interprete :
de leurs tendres fentimens.
Ils ne fe voyoient
jamais qu'ils n'euffent à
Cij
28 MERCURE
fe donner un billet en
cette langue ; car pour
plus grande feureté, ils
étoient convenus qu'ils
ne s'enverroient jamais
leurs lettres . Sur - tout
elle lui avoit défendu dé
parler de leur commerce
au Confeiller avec qui
il logcoit , parce qu'il
étoit beaucoup plus des
amis de fon mari que des
fiens , & qu'autrefois ,
fur de moindres apparences,
il lui avoit donné
GALANT . 29
des foupçons d'elle fort
defavantageux . Elle lui
marqua même des heures
où il pouvoit le moins
craindre de les rencontrer
chez elle l'un ou
l'autre , & ils convinrent
de certains fignes d'intelligence
pour les temps
qu'ilsyferoient. Cemyf
tere étoit un nouveau
charme pour le jeune
Comte. La Marquife
prit enfuite des manieres
fiéloignées d'une co-
C
iij
30 MERCURE
quette , qu'elle acheva
bientoft
de le perdre
.
Jufques là elle avoit eu
un de ces caracteres enjoüez
, qui reviennent
quafi à tout le monde ,
mais qui deſeſperent un
amant ; & elle le quitta
pour en prendre un tout
oppofé , fans le lui faire
valoir comme un facri.
fice . Elle écarta fon nouvel
amant , qui étoit un
Cavalier fort bien fait .
Enfin loin d'aimer l'éGALANT.
31
clat , toute fon application
étoit d'empêcher
qu'on ne s'apperçût de
l'attachement que le
Comte avoit pour elle :
mais malgré tous fes
foins, il tomba unjour de
ſes poches une lettre que
fon mari ramaffa fans
qu'elle y prît garde . 11
n'en connut point le caractere
, & n'en entendit
pas le langage : mais ne
doutant pas que ce ne
fût de l'Italien , il courut
Ciiij
32 MERCURE
chez le Conſeiller , qu'il
fçavoit bien n'être pas
chez lui , feignant de lui
vouloir
communiquer
quelque affaire . C'étoit
afin d'avoir occafion de
parler au Comte , qu'il
ne foupçonnoit point
d'être l'auteur de la lettre
, parce qu'elle étoit
d'une autre main. Pour
prévenir les malheurs
qui arrivent quelquefois
des lettres perduës , le
Comte faifoit écrire touGALANT
. 33
tes celles qu'il donnoit à
la Marquise par une perfonne
dont le caractere
étoit inconnu . Il lui avoit
porté le jour precedent
le billet Italien
dont il s'agiffoit. Il étoit
écrit fur ce qu'elle avoit
engagé le Confeiller à
lui donner
à fouper ce
même jour- là ; & parce
qu'elle avoit fçû qu'il
devoit aller avec fon mari
à deux lieuës de Paris
l'apréfdînée , & qu'ils
34 MERCURE
n'en reviendroient que
fort tard , elle étoit convenue
avec ſon amant
qu'elle fe rendroit chez
lui avant leur retour. La
lettre du Comte étoit
pour l'en faire fouvenir ,
& comme un avantgoût
de la fatisfaction qu'ils
promettoient cette fe
foirée. Le mari n'ayant
point trouvé le Confeiller
, demanda le Comte .
Dés qu'il le vit , il tira
de fa poche d'un air emGALANT
.
35
preffé quantité de papiers
, & le pria de les
lui remettre quand il
féroit revenu. Parmi ces
papiers étoit celui qui
lui donnoit tant d'agitation
. En voici un , lui
dit- il en feignant de s'être
mépris , qui n'en eſt
pas. Je ne fçai ce que
c'eft , voyez fi vous l'entendrez
mieux que moy :
& l'ayant ouvert , il en
lut lui - mefme les premie-i
res lignes , de peur que
36 MERCURE
le Comte
jettant les
yeux fur la fuite , ne connût
la part que la Marquife
y pouvoit avoir ,
& que la crainte de lui
apprendre de fâcheufes
nouvelles , ne l'obligeât
à lui déguifer la verité.
Le Comte fut fort furpris
quand il reconnut
fa lettre. Untrouble foudain
s'empara de fon efprit
, & il eut befoin que
le mari fût occupé de fa
lecture , pour lui donner
(
GALANT. 37
le temps de fe remettre .
Aprés en avoir entendu
le commencement : Voila
, dit - il , contrefaifant
¡ l'étonné , ce que je chersche
depuis long - temps .
C'est le rôle d'une fille
qui ne fçait que l'Italien ,
- & qui parle à ſon amant
qui ne l'entend pas . Vous
a
aurez veu cela dans une
Comedie Françoiſe qui
a paru cet hyver. Mille
gens me l'ont demandé ,
& il faut que vous me
38.
MERCURE
faffiez le plaifir de me
le laiffer. J'y confens , lui
répondit le mari , pourveu
que vous le rendiez
à ma femme , car je croy
qu'il eft à elle. Quand le
jeune Comte crut avoir
porté affez loin la crédulité
du mari , il n'y
eut pas un mot dans ce
prétendu rôle Italien ,
dont il ne lui voulût faire
entendre l'explication
: mais le mari ayant
ce qu'il fouhaitoit , béGALANT.
39
nit le Ciel en lui - mefme
de s'être trompé fi
heureuſement , & s'en
alla où l'appelloient fes
affaires . Auffitôt qu'il
e fut forti , le Comte courut
à l'Eglife , où il étoit
fûr de trouver la Dame ,
qu'il avertit par un bilelet
, qu'il lui donna ſecretement
, de ce qui ve-
-noit de fe paffer , & de
1
l'artifice dont il s'étoit
fervi pour retirer fa let
tre. Elle ne fut pas fitôt
40 MERCURE
rentrée chez elle , qu'elle
.mit tous les domeſtiques
à la quête du papier , &
fon mari étant de retour,
elle lui demanda . Il lui
avoüa qu'il l'avoit trouvé
, & que le Comte en
ayant beſoin , il lui avoit
laiffé entre les mains .
Me voyez- vous des curiofitez
femblables pour
les lettres que vous recevez
, lui répondit- elle
d'un ton qui faifoit paroître
un peu de colere ?
Si
GALANT 41
Si c'étoit un billet tendre
, fi c'étoit un rendezvous
que l'on me donnât
, feroit - il , agréable.
que vous nous vinffiez
troubler ? Son mari lui
dic en l'embraffant , qu'il
fçavoit fort bien ce que
c'étoit ; & pour l'empêcher
de croire qu'il l'eût
foupçonnée , il l'affura
qu'il avoit cru ce papier
à lui lors qu'il l'avoit ramaffe.
La Dame ne borna
pas fon reffentiment
Avril 1714. D
42 MERCURE
à une raillerie de cette
nature . Elle fe rendit
chez le Comte de meilleure
heure qu'elle n'auroit
fait . La commodité
d'un jardin dans cette
maiſon étoit un
pretexte
pour y aller avant le
temps du foupé. La jaloufie
dans un mari eft
un défaut fi blâmable ,
quand elle n'eft pas bien
fondée , qu'elle fe fit un
devoir de juftifier ce que
le fien lui en avoit fait
J
GALANT. 43
paroître. Tout favorifoit
un fi beau deffein ;
toutes fortes de témoins
étoient éloignez , & le
Comte & la Marquiſe
pouvoient le parler en
liberté. Ce n'étoit plus
par des lettres & par des
fignes qu'ils exprimoient
leur tendreffe . Loin d'avoir
recours à une langue
étrangere , à peine
trouvoient - ils qu'ils
fçuffent affez bien le
François pour fe dire
Dij
44 MERCURE
tout ce qu'ils fentoient ;
& la défiance du mari
leur rendant tout légitime
, la Dame eut des
complaifances pour le
jeune Comte , qu'il n'auroit
pas ofé efperer. Le
mari & le Confeiller étant
arrivez fort tard ,
leur firent de grandes excufes
de les avoir fait fi
long - temps attendre.
On n'eut pas de peine à
les recevoir
, parce que
jamais on ne
s'étoit
4.
GALANT . 45
moins impatienté . Pendant
le foupé leurs yeux
firent leur devoir admirablement
; & la contrainte
où ils fe trouvoient
par la préſence
de deux témoins incommodes
, prêtoit à leurs
regards une éloquence
qui les confoloit de ne
pouvoir s'expliquer avec
plus de liberté. Le mari :
gea
ayant quelque chofe à
dire au Comte
, l'engaà
venir faire avec lui
46 MERCURE
un tour de jardin . Le
Comte en marqua par
un coup d'oeil fon déplaifir
à la Dame , & la.
Dame lui fit connoître
par un autre figne combien
l'entretien du Confeiller
alloit la faire fouffrir.
On fe fepara . Jamais
le Comte n'avoit
trouvé de fi doux momens
que ceux qu'il paffa
dans fon tête - à - tête
avec la Marquife . Il la
quitta fatisfait au derGALANT
. 47
nier point :mais dés qu'il
fut ſeul , il ne put s'abandonner
à lui mefme
fans reffentir les plus
cruelles agitations. Que
n'eut- il point à fe dire
fur l'état où il furprenoit
fon coeur ! Il n'en étoit
pas à connoître que fon
trop de confiance lui avoit
fait faire plus de
chemin qu'il ne lui étoit
permis : mais il s'étoit
imaginé jufques là qu'-
un amuſement avec une
48 MERCURE
coquete ne pouvoit bleffer
en rien la fidelité qu'il
devoit à fa maîtreffe
. Il
s'étoit toujours repofé
fur ce qu'une femme qui
ne pourroit lui donner
qu'un coeur partagé , ne
feroit jamais capable
d'inſpirer au fien un vrai
amour ; & alors il commença
à voir que ce qu'il
avoit traité d'amufement
, étoit devenu une
paffion dont il n'étoit
plus le maitre. Aprés ce
qui
GALANT 49
qui s'étoit paffé avec la
Marquife
, il fe fût flaté
inutilement de l'efperance
de n'en être point
aimé uniquement , & de
bonne foy: Peut - être
même que des doutes
là - deffus auroient été
d'un foible fecours . Il
fongeoit fans ceffe à tout
ce qu'il lupavoit trouvé
de paffion , à cet air vif
& touchant qu'elle don-*
noit à toutes les actions ;
& 'ces réflexions enfin
Avril 1714.
*
E
fo MERCURE
jointes au peu de fuccés
qu'il avoit eu dans l'attachement
qu'il avoit
pris pour la premiere
maîtreffe , mirent fa raifon
dans le parti de fon
coeur, & diffiperent tous
fes remords. Ainfi il s'abandonna
fans fcrupule
à ſon penchant , & ne
fongea plus qu'à fe ménager
mille nouvelles
douceurs avec la Marquife
; mais la jalouſic
les vinte troubler lors
GALANT. S1
qu'il s'y étoit le moins
attendu. Un jour il la
furprit feule avec l'amant
qu'il croyoit qu'el
le cût banni ; & le Cavalier
ne l'eut pas fitôt
quittée , qu'il lui en fic
des reproches , comme
d'un outrage qui ne pouvoit
être pardonné . Vous
n'avez pû long - temps
vous démentir , lui ditil
, Madame. Lorfque
vous m'avez crû affez
engagé , vous avez cellé
E ij
52 MERCURE
de vous faire violence .
J'avoue que j'applaudif
fois à ma paſſion , d'avoir
pû changer vôtre
naturel ; mais des femmes
comme
vous ne
changent jamais. J'avois
tort d'efperer un miracle
en ma faveur . Il la pria
enfuite de ne ſe plus contraindre
pour lui , & l'aſfura
qu'il la laifferoit en
liberté de recevoir toutes
les vifites qu'il lui
plairoit . La Dame fe
GALANT.
$3
connoiffoit trop bien en
dépit , pour rien apprehender
de celui - là . Elle
en tira de nouvelles affurances
de fon pouvoir
fur le jeune Comte ; &
affectant une colere qu'-
elle n'avoit pas , elle lui
fic comprendre qu'elle
ne daignoit pas ſe juſtifier
, quoy qu'elle eût de
bonnes raifons , qu'elle
lui cachoit pour le punir.
Elle lui fit même
promettre plus pofitive-
E iij
$4 MERCURE
ment qc'il n'avoit fait ,
de ne plus revenir chez
elle. Ce fut là où il put
s'appercevoir combien il
étoit peu maître de ſa
paffion . Dans un moment
il fe trouva le feul
criminel ; & plus affligé
de l'avoir irritée par les
reproches , que de la trahifon
qu'il penfoit lui
eftre faite , il fe jetta à
fes genoux , trop heureux
de pouvoir efperer
le pardon , qu'il croyoit
GALANT .
$$
auparavant qu'on lui devoit
demander
. Par quelles
foumiffions ne tâcha
t- il point de le meriter !
Bien loin de lui remetles
tre devant les yeux
marques de paffion qu'il
avoit reçues d'elle , &
qui fembloient lui donner
le droit de ſe plaindre
, il paroiffoit les avoir
oubliées , ou s'il s'en
refſouvenoit , ce n'étoit
que pour le trouver cent
fois plus coupable . Il
E mij
56 MERCURE
n'alleguoit que l'excés
de fon amour qui le faifoit
ceder à la jalousie ,
& quien de pareilles occafions
ne s'explique jamais
mieux que par la
colere. Quand elle crut
avoir pouffé fon triomphe
affez loin , elle lui
jetta un regard plein de
douceur , qui en un moment
rendit à fon ame
toute fa tranquilité . C'eft
affez me contraindre ,
lui dit- elle ; auffi bien ma
•
"
GALANT. SZ
joye & mon amour commencent
à me trahir.
Non , mon cher Comte
, ne craignez point
que je me plaigne de vôtre
colere. Je me plaindrois
bien plutôt fi vous
n'en aviez point eu . Vos
reproches il est vrai ,
>
bleffent ma fidelité : mais
je leur pardonne ce qu'ils
ont d'injurieux , en faveur
de ce qu'ils ont de
paffionné. Ces affurances
de vôtre tendreffe m'é58
MERCURE
toient fi cheres , qu'elles
ont arrefté jufqu'ici l'im
patience que j'avois de
me juftifier. Là - deffus
elle lui fit connoître
combien ſes ſoupçons étoient
indignes d'elle &
de lui ; que n'ayant point
défendu au Cavalier de
venir chez elle , elle n'avoit
pu refufer de le voir;
qu'un tel refus auroit été
une faveur pour lui ; que.
s'il le
fouhaitoit pourtant
, elle lui défendroit
V
GALANT. 59
fa maiſon pour jamais :
mais qu'il confiderât
combien il feroit peu
agreable pour elle , qu'-
un homme de cette forte
s'allât vanter dans le
monde qu'elle cuft rompu
avec lui , & laiſsât
croire qu'il y euft des
gens à qui il donnoit de
l'ombrage. L'amoureux
Comte étoit fi touché
des marques de tendreſſe
qu'on venoit de lui donner
, qu'il ſe feroit vo60
MERCURE
>
lontiers payé d'une plus
méchante raiſon . Il eut
honte de fes foupçons ,
& la pria lui- meſine de
ne point changer de conduite
. Il paffa ainfi quelques
jours à recevoir fans
ceffe de nouvelles affurances
qu'il étoit aimé ,
& il merita dans peu
qu'on lui accordât une
entrevue fecrete la nuit .
Le mari étoit à la campagne
pour quelque
temps ; & la Marquife ,
*
1
GALANT. 61
maîtreffe alors d'ellemeſme
, ne voulut pas
perdre une occafion fi
favorable de voir fon a
mant avec liberté . Le
jour que le Comte étoit
attendu chez elle fur les
neuf heures du foir , le
Confeiller foupant avec
lui , ( ce qu'il faifoit fort
fouvent ) voulut le mener
à une affemblée de
femmes du voisinage ,
qu'on regaloit d'un concert
de voix & d'inftru62
MERCURE
mens. Le Comte s'en
excufa , & ayant laiffé
fortir le Confeiller , qui
le preffa inutilement de
venir jouir de ce regal ,
il fe rendit chez la Dame
, qui les reçut avec
beaucoup de marques
d'amour
. Aprés quatre
heures d'une converfation
trés-tendre , il falut
fe féparer. Le Comte cut
fait à peine dix pas dans
la ruë , qu'il ſe vit ſuivi
d'un homme qui avoit le
GALANT. 63
vifage envelopé d'un
manteau . Il marcha toujours
; & s'il le regarda
comme un efpion , il eut
du moins le plaifir de
remarquer
qu'il étoit
trop grand pour être le
mari de la Marquife . En
rentrant chez lui , il trouva
encore le pretendu
cfpion , qu'il reconnut
enfin pour le Confeiller.
Les refus du jeune Comte
touchant le concert
de voix , lui avoit fait
64 MERCURE
croire qu'il avoit un rendez-
vous. Il le foupçonnoit
déja d'aimer la Marquife
, & fur ce foupçon
il etoit venu l'attendre à
quelques pas de fa porte
, & l'avoit vû fe couler
chez elle. Il y avoit
frapé auffitôt , & la fui-:
vante lui étoit venu dire
de la part de fa maîtreffe,
qu'un grand mal de tête
l'obligeoit à fe coucher ,
& qu'il lui étoit impoffible
de le recevoir. Par
cette
GALANT. 65
cette réponſe il avoit
compris tout le myftere.
Il fuivit le Comte dans
fa chambre , & lui ayam
declaré ce qu'il avoit fait
depuis qu'ils s'étoient
quittez : Vous avez pris ,
lui dit - il , de l'engagement
pour la Marquife ;
il faut qu'en fincere ami
je vous la faffe connoître.
J'ai commencé à l'aimer
avant que vous yinfficz
loger avec moy , &
quand elle a fçû nôtre
Avril 1714.
F
66 MERCURE
liaifon , elle m'a fait promettre
par tant de fermens
, que je vous ferois
un fecret de cet amour ,
que je n'ai ofé vous en
parler . Vous fçavez , me
difoit - elle , qu'il aime
une perfonne qui me hait
mortellement . Il ne manquera
jamais de lui apprendre
combien mon
coeur eft foible pour
vous. La diſcretion qu'-
on doit à un ami ne tient
guere contre la joye que
GALANT. 67
l'on a quand on croit
pouvoir divertir une
maîtreffe. La perfide
vouloit même que je lui
fuffe obligé de ce qu'elle
conſentoit à recevoir
vos vifites. Elle me recommandoit
fans ceffe
de n'aller jamais la voir
avec vous ; & quand
vous arriviez , elle affectoit
un air chagrin dont
je me plaignois quelquefois
à elle , & qu'apparemment
elle vous laif,
F ij
68 MERCURE
foit expliquer favorablement
pour vous . Mille
fignes & mille geſtes ,
qu'elle faifoit dans ces
temps - là , nous étoient
t
fans doute communs . Je
rappelle préfentement
une infinité de chofes
que je croyois alors indifferentes
, & je ne doute
point qu'elle ne fe foit
fait un merite auprés de
vous , de la partie qu'elle
fit il y a quelque temps
de fouper ici . Cependant
GALANT . 69
quand elle vous vit engagé
dans le jardin avec
fon mari , quels tendres
reproches ne me fit- elle
point d'être revenu ' fi
tard de la campagne , &
de l'avoir laiffée filongtemps
avec un homme
qu'elle n'aimoit pas !
Hier même encore qu'-
elle me préparoit avec
vous une trahiſon ſi noire
elle eut le front de
vous faire porteur d'une
lettre , par laquelle elle
70 MERCURE
me donnoit un rendezvous
pour ce matin ,
vous difant que c'étoit
un papier que fon mari
l'avoit chargée en partant
de me remettre. Le
Comte étoit fi troublé
de tout ce que le Confeiller
lui difoit , qu'il
n'eut pas la force de l'interrompre.
Dés qu'il fut
remis , il lui apprit comme
fon amour au commencement
n'étoit qu'
un jeu , & comme dés
GALANT. 71
S
lors la Marquife lui avoit
fait les mêmes loix
de difcretion qu'à lui.
Ils firent enfuite d'autres
éclairciffemens , qui
découvrirent au Comte
qu'il ne devoit qu'à la
coquetterie de la Dame
ce qu'il croyoit devoir à
fa paffion ; car c'étoit le
Confeiller qui avoit exigé
d'elle qu'elle ne vît
plus tant de monde , &
fur- tout qu'elle éloignât
fon troifiéme amant ; &
72 MERCURE
ils trouverent que quand
elle l'eut rappellé , elle
avoit allegué le même
pretexte
au Confeiller
qu'au Comte , pour continuer
de le voir. Il n'y
a gueres
d'amour
à l'épreuve
d'une telle perfidie
; auffi ne fe piquerent-
ils pas de conftance
pour une femme qui la
méritoit fi peu . Le Comte
honteux de la trahifon
qui'l avoit faite à fa premiere
maitreſſe , refolut
de
GALANT .
73
de n'avoir plus d'affiduitez
que pour elle feule ,
& le Confeiller fut bientôt
determiné fur les mefures
qu'il avoit à prendre
mais quelque promeffe
qu'ils fe fillent l'un
à l'autre de ne plus voir
la Marquife , ils ne purent
fe refufer le foulagement
de lui faire des reproches.
Dés qu'il leur
parut qu'ils la trouveroient
levée , ils fe tendirent
chez elle . Le
Avril
1714.
G
74 MERCURE
Comte lui dit d'abord ,
que le Confeiller étant
fon ami , l'avoit voulu
faire profiter du rendezvous
qu'elle lui avoit
donné , & qu'ainſi elle
ne devoit pas s'étonner
s'ils venoient enſemble .
Le Conſeiller prit aufſi.
tôt la parole , & n'oublia
rien de tout ce qu'il
crut capable de faire
honte à la Dame , & de
le vanger de fon infidelité.
Il lui remit devant
M
GALANT . 75
les yeux l'ardeur fincere
avec laquelle il l'avoit
aimée , les marques de
paffion qu'il avoit reçûës
d'elle , & les fermens
: qu'elle lui avoit tant de
I fois reiterez de n'aimer
jamais que lui . Elle l'écouta
fans l'interrompre
; & ayant pris fon
parti pendant qu'il parloit
: Il eft vrai , lui ré-
#pondit - elle d'un air
moins embaraffé que jamais
, je vous avois pro-
Gij
76 MERCURE
mis de n'aimer que vous :
mais vous avez attiré
Monfieur le Comte dans
ce quartier , vous l'avez
amené chez moy , & il
eft venu à m'aimer .D'ailleurs
, de quoy pouvezvous
vous plaindre ?
Tout ce qui a dépendu
de moy pour vous rendre
heureux , je l'ai fait.
Vous fçavez vous - même
quelles précautions
j'ai prifes pour vous cacher
l'un à l'autre vôtre
GALANT . 77
paffion . Si vous l'aviez
fçûë , vôtre amitié vous
auroit coûté des violences
ou des remords , que
ma bonté & ma prudence
vous ont épargnez .
N'eft- il pas vrai qu'avant
cette nuit , que vous aviez
épić Monfieur le
Comte , vous étiez tous
deux les amans du monde
les plus contens ? Suisje
coupable de vôtre indifcrétion
Pourquoy me
venir chercher le foir ?
Giij
78 MERCURE
Ne vous avois - je pas averti
par une lettre que
je donnai à Monfieur le
Comte , de ne venir que
ce matin ? Tout cela fut
dit d'une maniere fi lipeu
déconcerbre
, &
fi
tée
, que
ce
trait
leur
fit
connoître la Dame encore
mieux qu'ils n'avoient
fait . Ils admirerent
un caractere fi particulier
, & laifferent à
qui le voulut la liberté
d'en être la dupe . La
"
GALANT. 79
Marquife fe confola de
leur perte , en faiſant
croire au troifieme amant
nouvellement rappellé
, qu'elle les avoit
bannis pour lui ; & comme
elle ne pouvoit vivre
fans intrigue , elle en fit
· bientôt une nouvelle .
Fermer
Résumé : AVANTURE nouvelle.
En avril 1714, un jeune comte, issu d'une famille prestigieuse du Royaume, s'installe dans un quartier de Lyon où le jeu et la galanterie dominent. Bien qu'il préfère le jeu, il n'y joue pas avec passion. Un groupe de jeunes dames tente de l'intéresser à l'amour, mais il se défend en invoquant son manque de mérite et d'espoir en amour. Elles lui parlent alors d'une jeune marquise voisine qu'elles attendent. Un jour, les jeunes dames montrent au comte la marquise en question, qui entre dans la pièce. Le comte et la marquise se reconnaissent, ayant déjà été présentés à la campagne chez une amie commune. La marquise, convaincue que le comte ne mérite pas les reproches qu'on lui fait, décide de profiter de cette occasion pour engager une relation avec lui. Elle voit en lui un homme d'esprit et d'enjouement, et elle est motivée par le désir de se venger d'une jeune demoiselle qu'elle hait et dont elle croit que le comte est amoureux. Le comte, quant à lui, est passionnément amoureux de cette demoiselle et ne craint pas de se laisser séduire par la marquise, qu'il connaît pour une coquette professionnelle. Cependant, la marquise, flattée par le défi, entreprend de le séduire. Elle l'invite chez elle et utilise divers stratagèmes pour le charmer. Le comte, malgré ses résistances initiales, finit par se laisser séduire par les attentions de la marquise. La marquise utilise des billets en italien pour communiquer avec le comte, évitant ainsi les soupçons. Elle prend des précautions pour éviter que leur relation ne soit découverte, notamment en fixant des heures où ils peuvent se voir sans risque. Le comte, de son côté, fait écrire ses lettres par une personne dont l'écriture est inconnue pour éviter les malentendus. Un jour, le mari de la marquise trouve une lettre italienne dans les poches de sa femme. Ne comprenant pas l'italien, il la montre au comte, feignant de ne pas savoir de quoi il s'agit. Le comte, pris de court, doit improviser une explication. La lettre est en réalité un message du comte à la marquise, lui rappelant un rendez-vous qu'ils doivent avoir. Le mari, sans se douter de la vérité, remet la lettre au comte, qui doit alors trouver une manière de se sortir de cette situation délicate. Le mari, un conseiller, découvre la liaison en suivant le comte jusqu'à la maison de la marquise. Il confronte le comte et révèle qu'il aime également la marquise depuis longtemps. Le comte est troublé mais apprend que la marquise avait imposé la discrétion à tous deux. Ils décident de clarifier leurs sentiments et leurs actions passées. La marquise avait été contrainte par le conseiller de se séparer de son troisième amant, mais elle avait continué à le voir en utilisant le même prétexte auprès du conseiller et du comte. Lorsque le comte et le conseiller découvrirent cette perfidie, ils décidèrent de ne plus avoir confiance en elle. Le comte, honteux de sa trahison envers sa première maîtresse, résolut de n'avoir plus d'attache que pour elle. Le conseiller prit également des mesures, mais malgré leurs promesses de ne plus voir la marquise, ils ne purent s'empêcher de lui faire des reproches.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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22
p. 12-128
HISTOIRE nouvelle.
Début :
La peste qui exerce souvent de furieux ravages dans les [...]
Mots clefs :
Amour, Monde, Veuve, Coeur, Dames, Dame, Cavalier, Chambre, Mort, Gentilhomme, Charmes, Affaires, Esprit, Comte, Rome, Pologne, Femmes, Roi, Ambassadeur, Tendresse, Hymen, Valet de chambre, Paris, Comte, Cavalier français, Aventures, Connaissances, Duc, Fête, Veuve, Yeux, Beauté, Maison, Récit, Amis, Compagnie, Voyage, Mariage, Province, Étrangers, Peste, Curiosité, Honneur, Bosquet, Hommes, Varsovie
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE nouvelle.
HISTOIRE
nouvelle .
LA peſte qui exerce
ſouvent de furieux ravages
dans lesPaïsduNord,
avoit déja détruit prés
d'un tiers de la belle Ville
de Varſovie , ceux de ſes
habitans qui avoient
quelque azile dans les
campagnes , l'abandonnoient
tous les jours ;
pluſieurs alloient à cent
GALANT. 13
lieuës&plus loin encore,
chercher à ſe preſerver
des perils de la conta
gion , lorſque la Palatine
de ... arriva à Dantzic
avec pluſieurs Dames de
confideration qui n'avoient
pas voulu quitter
Varſovie ſans elle.
Le Marquis de Canop
qui eſt un des plus dignes
& des plus honneftes
homes qu'on puiſſe voir,
& qui jouoit un tresgrand
rôle en Pologne ,
14 MERCURE
eſtoit alors à Dantzic ,
où il receut la Palatine
avec tous les honneurs &
toutes les feftes qu'on
puiſſe faire àune des plus
charmantes & des plus
grandes Princeſſes du
monde.drov mes
Des intereſts d'amour,
autant que la crainte de
la maladie , avoient dé
terminé pluſieurs Sei
gneurs Polonois à ſuivre
la Palatine & les Dames
qui l'accompagnoient :
GALANT.
ces Illuſtres captifs qui
n'avoient point abandon-
-néle Char de leur Maitreffe
pendant leur route ,
regarderent leur retraite
à Dantzic , comme l'azile
dumõde le plus favorable
à leurs foupirs. Mais parmi
tant de jeunes beautez
qui briguoient peuteſtre
encore plus d'hommages
qu'elles n'en recevoient
, rien n'eftoit plus
admirable , que le droit ,
qu'uneDame autant ref-
وت
16 MERCURE
pectable par la majeſté
de ſes traits , que par le
nombre de ſes années ,
ſembloit avoir ſur les
cooeurs de tous ceux qui
l'approchoient.
Il n'eſt pas eſtonnant
qu'à un certain âge , on
plaiſe à quelqu'un , mais
quelque beau retour
qu'on puiſſe avoir , il eſt
rare que dans un âge
avancé, on plaiſe à tout
le monde.
La Dame dont je parle,
&
GALANT. 17
&qui avoit cet avantage,
ſe nommoit alors Madame
Belzeſca , elle avoit
eü déja trois maris , &
au moins mille Amants,
elle s'eſtoit tousjours conduite
avec tant de difcretion
& d'innocence , que
les plus hardis & les plus
emportés de ſes adorateurs
n'avoient jamais ofé
donner la moindre atteinte
à ſa réputation : enfin à
quinze ans elle avoit ſou
ſe faire reſpecter comme
May1714. B
18 MERCURE
à ſoixante , & à foixante
paffées ſe faire aimer &
fervir comme à quinze.
Une femme de fa Province,
de fon âge , & qui
depuis fon premier mariage
l'a ſervie juſqu'à
préſent , m'a conté dix
fois fon hiſtoire , comme
je vais la raconter.
Voicy à peu prés ce
que jay retenu de fes
avantures.
Madame Belzeſca eft
originaire d'un Villagede
:
GALANT 12
!
Tourainne , fon Pere qui
eſtoit frere du Lieutenant
Generald'une des premieres
Villes de cette Province
, y poffedoit des biens
affez confiderables . Elle
reſta ſeule de 9. enfants
qu'eut ſa Mere , qui ne
l'aima jamais. Satendreſſe
pour un fils qu'elle avoit,
lorſqu'elle vint au monde;
en fit à ſon égard une
maraſtre ſi cruelle , que
l'oin d'accorder la moindre
indulgence aux ſentih
Bij
20 MERCURE
>
ments de la nature , quelques
efforts que fit fon
mary pour la rendre plus
humaine , elle ne voulut
jamais confentir à la voir.
Cette averſion s'eſtoit
fortifiée dans ſon coeur
ſur la prédiction d'un Berger
qui luy dit un jour ,
deſeſperé des mauvais
traittements dont elle
l'accabloit , qu'elle portoit
en fon fein un enfant
qui le vangeroitdesmaux
qu'elle luy faifoit. Cette
GALANT. 21
malheureuſe Prophetie
s'imprima ſi avant dans
ſon ame , que l'exceffive
haine qu'elle conceut
pour le fruit de cette couche
, fut l'unique cauſe
de la maladie dont elle
mourut. L'enfant qui en
vint , fut nommé Georgette
Pelagie le ſecond
jour de ſa naiſſance , &le
troifiéme emmenée dans
le fond d'un Village , où
la fecrette pieté de fon
Pere , &la charité de ſa
22. MERCURE
tendre nourrice l'elevérent
juſqu'à la mort de fa
mere , qui , eutà peine les
yeux fermés, qu'on ramena
ſa fille dans les lieux
où elle avoit receu le jour.
Pelagie avoit alors prés
de douze ans , &déja elle
eſtoit l'objet de la tendrefſe
de tous les habitans ,
&de tous les voiſins du
Hameau dont les foins
avoient contribué à la
mettre à couvert des rigueurs
d'une mere inhu
4
GALANT. 23
|
€
maine. Ses charmes naiffans,
avec mille graces naturelles
, ſa taille & fes
traits qui commençoient
à ſe former , promettoient
tant de merveilles aux
yeux de ceux qui la vor
yoient, que tous les lieux
d'alentour s'entretenoient
déja du bruit de ſa beauté.
Un eſprit tranquille ,
un temperament toûjours
égal , une grande attention
ſur ſes diſcours , &&&
une douceur parfaite
1
24 MERCURE
avoient preſque réparé
en elle le déffaut de l'éducation
, lorſque ſon Pere
réſolut de la conduire à
Tours.Quoyque l'air d'une
Ville de Province , &
celuy de la campagne ſe
reffemblent affés , elle ne
laiſſa pas de trouver là
d'honneſtes gens qui regarderent
les ſoins de l'inſtruire
comme les plus
raiſonnables foins du
monde. Mais il eſtoit
temps que le Dieu qui
fait
GALANT. 25
fait aimer commençaſt a
ſe meſler de ſes affaires ,
& que fon jeune coeur
apprit à ſe ſauver des pieges
& des perils de l'amour.
La tendreſſe que
ſes charmes inſpiroient
échauffoit tous les coeurs,
à meſure que l'art poliffoit
ſon eſprit , & fon
eſprit regloit ſes ſentimens
à meſure que la
flatterie eſſayoit de corrompre
ſes moeurs. Mais
c'eſt en vain que nous
May 1714.
,
C
26 MERCURE
prétendons nous arranger
fur les deſſeins de noſtre
vie , toutes nos précautions
ſont inutiles contre
les arreſts du deſtin .
Le Ciel refervoit de
trop beaux jours à l'heureuſe
Pelagie ſous les
loix de l'amour , pour
lui faire apprehender davantage
les écuëils de fon
empire. Cependant ce fut
une des plus amoureuſes
& des plus funeftes avantures
du monde qui déGALANT.
27
termina ſon coeur à la
tendreſſe.
Un jour ſe promenant
avec une de ſes amies ſur le
bord de la Loire , au pied
de la celebre Abbaye de
Marmoutier,elle apperceut
au milieu de l'eau un petit
batteaudécouvert , dans lequel
étoient deux femmes ,
un Abbé ,& le marinier qui
les conduiſoità Tours : mais
ſoit que ce bateau ne valuſt
rien ou que quelque malheureuſe
pierre en euſt écarté
les planches , en un moment
tout ce miferable é-
Cij
28. MERCURE
quipage fut enseveli ſous
les eaux. De l'autre coſté
de la riviere deux cavaliers
bien montez ſe jetterent à
l'inſtant à la nage pour ſecourir
ces infortunez ; mais
leur diligence ne leur ſervit
au peril de leur vie , qu'au
falut d'une de ces deux femmes
, que le moins troublé
de ces cavaliers avoit heureuſement
attrapée par les
cheveux , & qu'il conduifit
aux pieds de la tendre Pelagie
, qui fut fi effrayée de
cet affreux ſpectacle , qu'elle
eutpreſque autant beſoin
GALANT. 29
!
de ſecours , que celle qui
venoit d'eſtre ſauvée de cet
évident naufrage , où l'autre
femme & l'Abbé s'eftoient
desja noyez .
:
Le cavalier qui avoit eſté
le moins utile au falut de la
perſonne que ſon ami venoit
d'arracher des bras
de la mort , eſtoir cependant
l'amant aimé de la Dame
délivrée ; mais ſon amour
, fon trouble & fon
deſeſpoir avoient telle.
ment boulversé ſon imagination
, que bien loin de ſe
courir les autres , il ne s'en
C iij
30 MERCURE
fallut preſque rien qu'il ne
perift luy meſme: enfin fon
cheval impetueux le remit
malgré luy au bord d'où il
s'eſtoit précipité ; auffi- toft
il courut à toute bride, iltraverſa
la ville , & pafla les
ponts pour ſe rendre fur le
rivage , où ſa maiſtreſſe recevoit
toute forte de nouveaux
foulagements de Pelagie
, de ſa compagne , &
de ſon ami.
L'intrepidité du liberateur,
ſa prudence , ſes ſoins
& fa bonne mine pafferent
fur le champ pour des mer
GALANT. 31
veilles aux yeux de Pelagie,
De l'admiration d'une certaine
eſpece , il n'y a ordinairement
, ſans qu'on s'en
apperçoive , qu'un pas à
faire à l'amour , & l'amour
nous mene ſi loin naturellement
qu'il arrache bientoſt
tous les conſentements
de noſtre volonté. En vain
l'on ſe flatte d'avoir le tems
de reflechir , en vain l'on
veut eſſayer de ſoumettre
le coeur à la raiſon , l'eſprit
dans ces occafions eft tousjours
ſeduit par le coeur , on
regarde d'abord l'objet avec
C iiij
32 MERCURE
complaiſance.les préjugez
viennent auſſi toſt nous é
tourdir , & nous n'eſperons
ſouvent nous mieux deffendre
, que lorſque noſtre inclination
nous determine à
luytout ceder.
La tendre Pelagie eſtonnée
de ce qu'elle vient de
voir , n'ouvre ſes yeux embaraffés
, que pour jetter
des regards languiſſans
vers la petite maiſon , où
quelques Payſans aidés de
nos deux Cavaliers emportent
la Dame qui vient d'eftre
delivrée de la fureur
GALANT. 33
des flots. Elle n'enviſage
plus l'horreur du peril
qu'elle lui a vû courir ,
comme un ſpectacle ſi digne
de compaſſion , peu
s'en faut meſme qu'elle
n'envie ſon infortune.
Quoique ſes inquietudes
épouvantent ſon coeur , fes
intereſts ſe multiplient , à
meſure que cette troupe
s'éloigne d'elle . Elle croit
desja avoir démeflé que
ſon Cavalier ne ſoupire
point pour la Dame , ni la
Dame pour lui ; neanmoins
ſon eſprit s'en fait
34 MERCURE
une Rivale , elle aprehende
qu'un ſi grand ſervice
n'ait quelqu'autre motif
que la pure generofité , ou
pluſtoſt elle tremble qu'un
amour extreſme ne ſoit la
récompenſe d'un fi grand
ſervice. Cependant elle retourne
à la Ville , elle ſe
met au lit , où elle ſe tour.
mente , s'examine & s'afflige
, à force de raiſonner
fur certe avanture , dont
chacun parle à ſa mode
elle la raconte auffi tous
و
ceux qui veulent l'entendre
, mais elle s'embaraſſe
GALANT.
35
,
د tellement dans ſon récit
qu'il n'y a que l'indulgence
qu'on a pour ſon innocence
& ſa jeuneſſe , qui déguiſe
les circonſtances
qu'elle veut qu'on ignore.
Le Chevalier de Verſan
de ſon coſté ( C'eſt le
nom du Cavalier en qui
elle s'intereſſe , ) le Chevalier
de Verſan dis-je ,
n'eſt pas plus tranquille. La
belle Pelagie eſt tousjours
preſente à ſes yeux , enchanté
de ſes attraits , il va,
court , & revient , par tout
ſa bouche ne s'ouvre , que
36 MERCURE
,
,
pour vanter les appas de
Pelagie. Le bruit que cet
Amant impetueux fait de
fon amour frappe auflitoſt
ſes oreilles , elle s'applaudit
de ſa conqueſte
elle reçoit ſes viſites , écoute
ſes ſoupirs , répond à ſes
propoſitions , enfin elle
conſent , avec ſon Pere ,
que le flambeau de l'hymen
éclaire le triomphe de
fon Amant. Cette nouvelle
allarme , & deſeſpere
en vain tous ſes Rivaux. Il
eſt heureux déja. La fortune
elle-mefme pour le com
bler de graces vient atta
cher de nouveaux préſens
aux faveurs de l'amour. La
mort de ſon frere le fait
heritier de vingt mille livres
de rente. Le Chevalier
devient Marquis : nouvel
& précieux ornement
aux douceurs d'un tendre
mariage. Mais tout s'uſe
dans la vie , l'homme ſe
demaſque , la tendreſſe reciproque
s'épuiſe imper
ceptiblement , on languit ,
on ſe quitte , peut - eſtre
meſme on ſe hait , heureux
encore ſi l'on ne fouf
38 MERCURE
fre pas infiniment des caprices
de la déſunion Mais
Prices d la mort & l'amour ſe rangent
du parti de Madame
la Marquiſe de ... que ,
pour raiſon difcrette , je
nommerai Pelagie , juſqu'à
ce qu'elle foit Madame
Belzeſca.
Ainfi l'heureuſe Pelagie
aprés avoir goufté pendant
cinq ans toutes les douceurs
de l'hymen , ne ceſſe d'aimer
fon mary ( inconſtant
huit jours avant elle )
que fix ſemaines avant ſa
mort.
GALANT. 39
Un fils unique , ſeul &
cher gage de leur union ,la
rend àvingt ansheritiere &
dépofitaire des biensdu défunt.
Elle arrange exacte
ment toutes ſes affaires, elle
abandonne tranquillement
la province , & fe rend à
Paris avec fon fils .
De quel pays , Madame ,
luy dit- on,dés qu'on la voit,
nous apportez-vous tant de
beauté? dans quelle obſcure
contrée avez - vous eu le
courage d'enſevelir ju qu'a
preſent tant de charmes ?
que vous eſtes injuſte d'a
40 MERCURE
voir ſi long - temps honoré
de voſtre preſence des lieux
preſque inconnus , vous qui
eſtes encore trop belle pour
Paris . Cependant c'eſt le
ſeul endroit du monde qui
puiſſe prétendre à la gloire
de vous regarder comme la
Reine de ſes citoyennes.
Les ſpectacles , les aſſemblées,
les promenades , tout
retentit enfin des merveillesdela
belle veuve.
Le Roy Caſimir eſtoit
alors en France , pluſieurs
grands ſeigneurs avoient
ſuivi ce Prince juſqu'à la
porte
GALANT. 41
porte de ſa retraite.
Il n'y avoit point d'eſtranger
à Paris qui ne fuſt curieux
d'apprendre noſtre
langue qui commençoit à
ſe répandre dans toutes les
cours de l'Europe , & il n'y
enavoit aucun qui ne ſceuſt
parfaitement que la connoiſſance
& le commerce
des Dames font l'art, le merite
, & le profit de cette
eftude.
Un charmant voiſinage
eſt ſouvent le premier prétexte
des liaiſons que l'on
forme.
May 1714. D
MERCURE
Pelagie avoit ſa maiſon
dans le fauxbourg S. Germain
: ce quartier eſt l'azile
le plus ordinaire de tous les
eſtrangers , que leurs affaires
ou leur curioſité attirent
à Paris .
,
La Veuve dont il eſt
queſtion eſtoit fi belle
que ſa Maiſon eſtoit tous
les jours remplie des plus
honneſtes gens de la Ville ,
& environnée de ceux qui
n'avoient chez elle ni
,
droit , ni prétexte de viſite.
Enfin on croyoit en la
voyant , que , Maiſtreſſe
GALANT. 43
!
abſoluë des mouvements
de ſon ame , elle regnoit
ſouverainement ſur l'amour
comme l'amour
qu'elle donnoit regnoit fur
tous les coeurs ; mais on ſe
trompoit , & peut- eſtre ſe
trompoit- elle elle - meſme.
Pelagie eſtoit une trop
belle conqueſte , pour n'eftre
pas bien toſt encore la
victime de l'amour.
La magnificence du plus
grand Roy du monde raviſſoit
alors les yeux des
mortels , par l'éclat & la
pompe des ſpectacles &
Dij
44 MERCURE
,
des feftes , dont rien n'avoit
jamais égalé la richefſe
& la majefté ; l'on accouroit
de toutes parts ,
pour eſtre témoins de l'excellence
de ſes plaifirs , &
chaque jour ſes peuples
eſtoient obligez d'admirer
dans le délafſſement de ſes
travaux , les merveilles de
fa grandeur.
Le dernier jour enfin
des trois deſtinés pour cette
fuperbe feſte de Verfailles,
dont la poſterité parlera
comme d'une feſte inimitable
, ce jour où l'Amour
GALANT. 45
vuida tant de fois fon Carquois
, ce jour où l'Amour
ſe plut à joüer tant de
tours malins à mille beautés
que la fplendeur de ce
Spectacle avoit attiré dans
ces lieux , fut enfin le jour
qui avança le dénoüement
du fecond du ſecond hymen de Pelagie.
Un des ſeigneurs que le
Roy Caſimir avoit amenéz
avec luy , avoit malheureuſement
veu cette belle veuve
, un mois avant de ſedéterminer
à imiter le zele &
la pieté de ſon maiſtre , elle
46 MERCURE
avoit paru à ſes yeux ornée
de tant d'agrements , ou
plutoſt ſi parfaite , que la
veuë de ſes charmes luy fit
d'abord faire le voeu de n'en
plusfaire que pour elle; mais
c'eſt un conte de prétendre
qu'il ſuffiſe d'aimer pour ef
tre aimé ; rien n'eſt plus
faux que cette maxime , &
je ſouſtiens qu'on eſt ſouvent
traité fort mal en amour
, à moins qu'une heureuſe
influence n'eſtabliſſe
des diſpoſitions reciproques.
C'eſt en vain que l'amouGALANT.
47
reux Polonois brufle pour
Pelagie , ſon eſtoille n'eft
point dans ſes interefts , elle
regarde cette flame auffi
indifféremment , qu'un feu
que d'autres auroient allumé
, & quoy qu'elle voye
tous les jours ce nouvel
eſclave l'étourdir du récit
de ſa tendreſſe , ſon coeur
ſe fait ſi peu d'honneur de
cette conquefte , qu'il femble
qu'elle ignore qu'il y
ait des Polonois au monde
.
Mais l'eſprit de l'homme
prend quelquefois des ſen48
MERCURE
timents ſi audacieux quand
il aime , que la violence
de ſa paſſion & le defefpoir
de n'eſtre point écouté
, le portent ſouvent juſqu'à
l'inſolence. D'autresfois
nos titres& noſtre rang
nous aveuglent , & nous
nous perfuadons qu'on eſt
obligé de faire , du moins
en faveur de noſtre nom
ce que nous ne meritons
,
pas qu'on faſſe pour l'amour
de nous.
Le Polonois jure , tempeſte
, & s'impatiente contre
les rigueurs de ſa Maîtreffe,
GALANT .
49
treſſe , à qui ce procedé
paroiſt ſi nouveau , qu'elle
le fait tranquillement remercier
de ſes viſites . La
rage auffi toſt s'empare de
ſon coeur , il n'eſt point de
réſolution violente qui ne
lui paroiſſe légitime , l'inſenſible
Pelagie eft injufte
de n'eſtre pas tendre pour
lui , ſa dureté la rend indigne
de ſon amour , mais
fon amour irrité doit au
moins la punir de ſa rigueur
, & quoy qu'il en
couſte à l'honneur , l'éxécution
des plus criminels
May 1714. E
10 MERCURE
projets n'est qu'une bagatelle
, lorſqu'il s'agit de ſe
vanger d'une ingratte qui
ne peut nous aimer.
Ce malheureux Amant
ſcut que ſon inhumaine
devoit se trouver à la feſte
de Verſailles, avec une Dame
de ſes amies , & un de
ſes Rivaux , dont le mérite
luy avoit d'abord fait apprehender
la concurrence ,
mais qu'il croyoit trop foible
alors pour pouvoir déconcerter
ſes deſſeins . Il
prit ainſi ſes meſures avec
des gens que ſes promeſſes
GALANT.
SI
&ſes préſents engagérent
dans ſes intereſts , & il ré.
ſolut , aſſeuré de leur courage
& de leur prudence ,
d'enlever Pelagie , pendant
que le déſordre & la confuſionde
la find'une ſi grande
feſte , lui en fourniroient
encore les moyens..
Le Carroffe & les relais
qui devoient ſervir à cet
enlevement , eſtoient déja
ſi bien diſpoſés , qu'il ne
manquoit plus que le moment
heureux de s'empa
rer de l'objet de toute cette
entrepriſe ; lorſque Pelagie
1
E ij
52
MERCURE
laſſe & accablée du ſommeilque
lui avoient dérobé
ces brillantes nuits , entra ,
avec ſon amie , dans un
fombre boſquet , où la fraîcheur
& le hazard avoient
inſenſiblement conduit ſes
pasi elle y furà peine aſſiſe,
qu'elle s'y endormit
Laiffons la pour un inftant,
dans le fein du repos
dont on va bien toſt l'arracher.
- L'occaſion est trop belle
pour n'en pas profiter ; mais
le Polonois a beſoin de tout
fon monde , pour en fortir
GALANT.
53
a ſon honneur , & il commence
à trouver tant de
difficultez , à exécuter un ſi
grand deſſein dans le Palais
d'un ſi grand Roy , qu'il
s'imagine , aveuglé de ſon
déſeſpoir & de ſon amour ,
qu'il n'y a qu'une diligence
infinie , qui puiffe réparer
le déffaut de ſes précautions.
Il court pour raffem
bler ſes confidents ; mais la
vûë de ſon Rival qui ſe préſente
à ſes yeux , fait à l'inſtant
avorter tous ſes pro
jets. Où courez- vous, Monſieur
, luy dit- il , que vous
E iij
54 MERCURE
,
importe , répond l'autre ?
rendez graces , répond le
Cavalier François au refpect
que je dois aux lieux
cù nous ſommes fans
cette conſidération je
vous aurois déja puni , &
de voſtre audace , & de
l'inſolence de vos deſſeins.
Il te fied bien de m'inſulter
icy luy dit le Polonois ; je
te le pardonne : mais ſuy
moy ? & je ne tarderay pas
à t'apprendre à me reſpecter
moi- meſme , autant que
les lieux dont tu parles . Je
conſens , luy répondit le
4
GALANT .
SS
François , à te ſuivre où tu
voudras ; mais j'ay mainte
nant quelques affaires qui
font encore plus preſſées
que les tiennes: tu peux cependant
diſpoſer du rendez
vous , où je ne le feray pas
long-temps attendre.
Le bruit de ces deux
hommes éveille pluſieurs
perſonnes qui dormoient
ſur le gazon ; on s'aſſemble
autour d'eux , ils ſe taiſent
&enfin ils ſe ſéparent,
Ainfi le Polonois ſe retire
avec ſa courte honte ,
pendant que le François
E iii
56 MERCURE
cherche de tous cotez , les
Dames qu'il a perduës :
mais cette querelle s'eſtoit
paſſée ſi prés d'elles , que le
mouvement qu'elle cauſa ,
les reveilla , comme ceux
qui en avoient entendu la
fin ; elles fortirent de leur
boſquet qu'elles trouverent
desja environné de
gens qui compoſoient &
débitoient à leur mode les
circonstances decette avanture
, ſur l'idée que pouvoit
leur en avoir donné le peu
de mots qu'ils venoient
d'entendre , lorſqu'enfin il
GALANT.
$7
les retrouva. Je prie les
Lecteurs de me diſpenſer
de le nommer , ſon nom ,
ſes armes & ſes enfans ſont
encore ſi connus en France,
que , quoy que je n'aye que
ſon éloge à faire , je ne ſçay
pas ſi les fiens approuveroient
qu'on le nommaſt.
Deux heures avant que
le Cavalier François rencontrât
le Polonois , Mon.
fieur le Duc de ... avoit
heureuſement trouvé une
lettre à fos pieds : le hazard
pluſtoſt que la curiofité
la luy avoit fait ramaf
58 MERCURE
fer , un moment avant qu'il
s'apperceut des foins extreſmes
que prenoient trois
hommes pour la chercher :
la curioſité luy fit alors un
motifd'intereſt de cet effet
du hazard ; il s'éloigna des
gens dont il avoit remarqué
l'inquiétude , il ſe tira de la
foule , & dans un lieu plus
fombre & plus écarté , il
lut enfin cette lettre , qui
eſtoit , autant que je peux
m'en ſouvenir , conceuë ,
à peu prés , en ces termes.
Quelquesjustes mesures que
nous ayons priſes , quoy que mon
GALANT. رو
Carroffe & vos Cavaliers ne
foient qu'àcent pas d'icy , il n'y
aura pas d'apparence de réuffir
fi vous attendez que le retour
du jour nous ofte les moyens de
profiter du défordre de la nuit :
quelque claire que ſoit celle-cy ,
elle n'a qu'une lumiére empruntée
dont le ſoleil que j'apprenhende
plus que la mort
bien toſt diſſipper la clarté; ainfi
hatez vous de meſuivre , &ne
me perdez pas de veuë : je vais
déſoler Pelagie par ma préfen--
ce: dés qu'elle me verra , je ne
doutepas qu'elle ne cherche à me
fuir; mais je m'y prendray de
, va
60 MERCURE
façon ,que tous les pas qu'ells
fera , la conduiront dans nostre
embuscade.
La lecture de ce billet
eſtonna fort Mr le Duc ...
quiheureuſement connoiffoit
aſſez la belle veuve pour
s'intereffer parfaitement
dans tout ce qui la regardoit
; d'ailleurs le cavalier
françois qui eſtoit l'amant
declaré de la Dame , eſtoit
ſon amy particulier : ainſi il
priatout ce qu'il putraſſembler
de gens de ſa connoifſance
de l'aider à chercher
Pelagie avant qu'elle peuſt
GALANT. 61
eftre expoſée à courir les
moindres riſques d'une pareille
avanture. Il n'y avoit
pas de tempsà perdre , auſſi
n'en perd - il pas ; il fut par
tout où il creut la pouvoir
trouver , enfin aprés bien
des pas inutiles , il rencontra
ſon ami , qui ne venoit
de quitter ces deux Dames
que pour aller leur chercher
quelques rafraichif
ſements . Il est bien maintenant
queſtion de rafraif
chiſſements pour vos Dames
, luy dit le Duc , en luy
donnant la lettre qu'il ve
62 MERCURE
noit de lire , tenez , liſez, &
dites - moy ſi vous connoifſez
cette écriture , & à quoy
l'on peut à preſent vous eftre
utile. Monfieur le Duc ,
reprit le cavalier,je connois
le caractere du Comte Piof
Ki, c'eſt aſſeurement luy qui
aécrit ce billet ; mais il n'eſt
pas encore maiſtre de Pelagie
, que j'ay laiſſée avec
Madame Dormont à vingt
pas d'icy , entre les mains
d'un officier du Roy, qui eſt
mon amy , & qui , à leur
confideration , autant qu'à
la mienne , les a obligeamGALANT
. 63
ment placées dans un endroit
où elles ſont fort à leur
aife ; ainſi je ne crains rien
de ce coſté- là ; mais je voudrois
bien voir le Comte , &
l'équipage qu'il deſtine à
cet enlevement. Ne faites
point de folie icy , mon
amy , luy dit le Duc , aſſeurez
- vous ſeulement de quelques
perſonnes de voſtre
connoiſſance ſur qui vous
puiffiez compter : je vous
offre ces Meſſieurs que vous
voyez avec moy , raſſem.
blez- les autour de vos Dames
, & mettez - les ſage
64 MERCURE
ment à couvert des inſultes
de cet extravagant : fi je
n'avois pas quelques affaires
confiderables ailleurs ,
je ne vous quitterois que
certain du fuccez de vos
précautions.
Vi
LeDuc ſe retira alors vers
un boſquet où d'autres intereſts
l'appelloient,& laifſa
ainſi le cavalier françois
avec ſes amis ,à qui il montra
l'endroit où il avoit remis
ſa maiſtreſſe entre les
mains de l'officier qui s'eftoit
chargé du ſoin de la
placer commodément ; cependant
GALANT. 65
pendant il fut de ſon coſté
à la découverte de ſon ri.
val , qu'aprés bien des détours
, il rencontra enfin à
quatre pas du boſquet dont
jay parlé , &dont il ſe ſepara
comme je l'ay dit . Neanmoins
quelque ſatisfaction
qu'il ſentit du plaifir de retrouver
ſes Dames , il leur
demanda , aprés leur avoir
conté l'hiſtoire de ce qu'il
venoit de luy arriver , par
quel haſard elles ſe trouvoient
ſi loin du lieu où il
les avoit laiſſées. Apeine ,
luy dit Pelagie , nous vous
May 1714. F
66 MERCURE
avons perdu de veuë , que le
Comte Pioski eſt venu s'affeoir
à coſté de moy , aux
dépens d'un jeune homme
timide , que ſon air brufque
& fon étalage magnifique
ont engagé à luy ceder
la place qu'il occupoit.
Ses diſcours m'ont d'abord
fi cruellement ennuyée,que
mortellement fatiguée de
les entendre ,j'ay priéMadame
de me donner le bras,
pour m'aider à me tirer des
mains de cet imprudent ; le
monde , la foulle , & les
détours m'ont derobé la
GALANT. 67
connoiſſance des pas & des
efforts que fans doute il a
faits pour nous ſuivre , &
accablée de ſommeil &
d'ennuy, je me ſuis heureuſement
ſauvée dans ce bofquet
, ſans m'aviſer ſeulement
de fonger qu'il euſt
pû nous y voir entrer ; mais
quelque peril que j'aye couru
, je ſuis bien aiſe que fon
inſolence n'ait pas plus éclaté
contre vous , que fes
deſſeins contre moy , & je
vous demande en grace de
prévenir ſagement , & par
les voyesde ladouceur,tou-
tes les ſuites facheuſes que
ſon deſeſpoir & voſtre demeſlé
pourroient avoir. Il
n'y a plus maintenant rien
à craindre , il fait grand
jour , le chemin de Verſailles
à Paris eſt plein de monde
, & vous avez icy un
grand nombre de vos amis ,
ainſi nous pouvons retourner
à la ville fans danger.
Le cavalier promit à la
belle Pelagie de luy tenir
tout ce qu'elle voulut exiger
de ſes promeſſes , & fes
conditions acceptées , illamena
juſqu'à fon carroffe,
GALANT
69
où il prit ſa place , pendant
que quatre de ſes amis ſe
diſpoſerent à le ſuivre dans
le leur.
1
Il n'eut pas plutoſt remis
les Dames chez elles , &
quitté ſes amis , qu'en entrant
chez luy , un gentila
homme luy fie preſent du
billet que voicy.
Les plus heureux Amants
ceſſeroient de l'estre autant qu'ils
ſe l'imaginent , s'ils ne rencon
troient jamais d'obstacle à leur
bonheur je m'intereſſe affez au
voſtre , pour vousyfaire trouver
des difficultez qui ne vous
70
MERCURE
establiront une felicitéparfaite,
qu'aux prix de tout lefangde
Pioski. Le Gentilhomme que
je vous envoye vous expliquera
le reſte de mes intentions.
naypas
Affoyez-vous donc, Monſieur
, luy dit froidement le
cavalier françois ,& prenez
la peine de m'apprendre les
intentions de Monfieur le
Comte Pioski . Je n'ay
beſoin de ſiege , Monfieur ,
luy répondit ſur le meſme
ton , le gentilhomme Polonois
, & je n'ay que deux
mots à vous dire. Vous eſtes
l'heureux rival de Monfieur
GALANT.
le Comte qui n'eſt pas encore
accouſtumé à de telles
préferences , il eſt ſi jaloux
qu'il veut vous tuer , & que
je le veux auſſi , il vous attend
maintenant derriere
l'Obſervatoire ; ainſi prenez
, s'il vous plaiſt , un ſecond
comme moy , qui ait
aſſez de vigueur pour m'amuſer
, pendant que vous
aurez l'honneur de vous és
ggoorrggeerreennſſeemmbbllee.
Je ne ſçay ſi le françois ſe
ſouvint, ou ne ſe ſouvint pas
alors de tout ce qu'il avoit
promis à ſa maiſtreſſe , mais
72 MERCURE
voicy à bon compte lecas
qu'il en fit.
Il appella ſon valet de
chambre , qui estoit un
grand garçon de bonne vo
lonté , il luy demanda s'il
vouloit eſtre de la partie ,
ce qu'il accepta en riant,
Aufſi - toft il dit au gentilhomme,
Monfieur leComte
eſt genereux , vous eſtes
brave, voicy voſtre homme,
& je ſuis le ſien Mais Monfieur
eft- il noble , reprit le
gentilhomme. Le valet de
chambre , Eſpagnol de nation,
piqué de cette demande
GALANT .
73
de, luy répondit fierement
ſur le champ , & en ſon langage
, avec une ſaillie romaneſque
, Quienes tu hombre
? voto a San Juan. Viejo
Chriftiano estoy , hombre blanco
,y noble como el Rey Ce que
ſon maiſtre naiſtre expliqua au Polonois
en ces termes . Il
vous demande qui vous eftes
vous mesme , & il vous
jure qu'il eſt vieux Chreftien
,homme blanc , & noble
comme le Roy. Soit ,
reprit le gentilhomme,marchons.
Ces trois braves furent
ainſi grand train au
May 1714. G
74 MERCURE
rendez vous , où ils trouverent
le Comte qui commençoit
à s'ennuyer. Aprés
le falut accouſtumé , ils mirent
tous quatre l'épée àla
main. Pioski fit en vain des
merveilles , il avoit desja
perdu beaucoup de fang ,
lang,
lorſqu'heureuſement ſon épée
ſe caſſa; le gentilhomme
fut le plus maltraité,l'Ef
pagnol ſe battit comme un
lion ,& le combat finit.
Cependant le Comte
Pioski, qui , à ces violences
prés , eftoit entout un
homme fort raiſonnable ,
GALANT. 75
eut tant de regret des extravagances
que cette derniere
paffion venoit de luy
faire faire , que la pieté étouffant
dans ſon coeur tous
les interêts du monde , il
fut s'enfermer pour le reſte
de ſa vie dans la retraitte
la plus fameuſe qui ſoit en
France , & la plus connuë
par l'auſterité de ſes maximes.
Le Cavalier françois
foupira encore quelques
temps , & enfin il devint
l'heureux & digne Epoux
d'une des plus charmantes
femmes du monde.
Gij
76 MERCURE
4
Les mariages font une fi
grande époque dans les
hiſtoires , que c'eſt ordinairement
l'endroit par où
tous les Romans finiſſent ;
mais il n'en eſt pas de meſme
icy , & il ſemble juftement
qu'ils ne ſervent à
Madame Belzeſca que de
degrés à la fortune , où ſon
bonheur & ſes vertus l'ont
amenée . Tout ce qui luy
arrive dans un engagement
qui établit communément
, ou qui doit du
moins establir pour les autres
femmes , une ſigrande
GALANT. 77
tranquilité , qu'on diroit
que l'hymen n'eſt propre ,
qu'à faire oublier juſqu'à
leur nom , eſt au contraire
pour celle cy , la baze de
ſes avantures. L'eſtalage de
ſes charmes , & le bruit de
ſabeauté ne ſont point enſevelis
dans les embraffemens
d'un eſpoux : heureuſe
maiſtreſſe d'un mary
tendre & complaiſant , &
moins eſpouſe qu'amante
infiniment aimée , comme
ſi tous les incidens du monde
ne ſe raſſembloient que
pour contribuer à luy faire
Gij
78 MERCURE
des jours heureux , innocement
& naturellement
attachée à ſes devoirs , l'amour
enchainé , à ſa fuite
ne prend pour ferrer tous
les noeuds qui l'uniſſent à
ſon eſpoux , que les formes
les plus aimables , & les
douceurs du mariage ne ſe
maſquent point pour elle
ſous les traits d'un mary.
Enfin elle joüit pendant
neuf ou dix ans , au milieu
du monde , & de ſes adorateurs
, du repos le plus
doux que l'amour ait jamais
accordé aux plus heureux
GALAN 79
Amants ; mais la mort jalouſe
de ſa fecilité luy ra
vit impitoyablement le plus
cher objet de ſa tendreſſe:
que de cris ! que de ge.
miſſements ! que de larmes
! cependant tant de
mains ſe préſentent pour
efluyer ſes pleurs , que , le
temps ,la raiſon , & la néceſſité,
aprés avoir multiplié
ſes reflexions
nent enfin au ſecours de ſa
,
viendouleur
; mais il ne luy reſte
d'un eſpoux fi regretté ,
qu'une aimable fille , que la
mort la menace encore de
(
G iiij
80 MERCURE
luy ravir , ſur le tombeaude
fon pere. Que de nouvel.
les allarmes ! que de mortelles
frayeurs ? elle tombe
dans un eſtat de langueur
qui fait preſque deſeſperer
de ſa vie. Il n'eſt point de
ſaints qu'on n'invoque ,
point de voeux qu'on ne faf
ſe, elle en fait elle-meſme
pour fon enfant , & promet
enfin de porter un tableau
magnifique à Noftre-
Dame de Lorette ſi ſa
fille en réchappe. A l'inftant,
ſoit qu'un ſuccés favo
rable recompenfat ſon zele
GALANT. 81
&fa piete , ou qu'il fur
temps que les remedes operaſſent
à la fin plus effica
cement qu'ils n'avoient fait
encore , ſa maladie diminua
preſque à veuë d'oeil ,
en tros jours l'enfant fut
hors de danger , & au bout
de neufentierement guery.
Elle reſtaencore , en attendant
le retour du printemps
, prés de fix mois à
Paris , pendant lesquels elle
s'arrangea pour l'execution
de ſon voeu. Ce temps expiré
, accompagnée de ſon
fils & de ſa fille , d'une Da82
1 MERCURE
me de ſes amis , de deux
femmes de chambre , de
deux Cavaliers , & de quatre
valets , elle prit la route de
Lyon , d'où aprés avoir
paffé Grenoble , le mont
du l'An, Briançon , le mont
Geneve & Suze , elle ſe rendit
à Turin , où elle ſéjourna
trois ſemaines avec ſa
compagnie qui ſe déffit
comme elle de tout ſon équipage,
dans cette Ville,
pour s'embarquer ſur le Po.
Elle vit en paſſant les Villes
de Cazal du Montferrat
,
d'Alexandrie , le Texin qui
GALANT. 83
1
,
paſſe à Pavie , Plaiſance ,
+ Cremone , Ferrare , & enfin
elle entra de nuit à Venife
avec la marée. Elle
deſcendit à une Auberge
moitié Allemande , &moitié
Françoiſe , & dont
l'enſeigne d'un coſté , ſur
le grand Canal , reprefente
les armes de France , &
de l'autre , fur la Place de
ES. Marc , les armes de l'Empire.
Elle reçut le lende
main à ſa toilette , comme
cela ſe pratique ordinairement
à Veniſe , avec tous
les Estrangers confidera
,
S
१
84 MERCURE
,
bles , des compliments en
proſe & en vers imprimez
à ſa loüange , fon amie
& les Cavaliers de ſa compagnie
en eurent auſſi leur
part. Ces galanteries couftent
communément , & au
moins quelques Ducats à
ceux à qui on les fait. Le
ſecond jour elle fut avec
tout fon monde ſaluer Mr
l'Ambaſſadeur qui fut
d'autant plus charmé du
plaifir de voir une ſi aimable
femme , que , quoy que
Venife ſoit une Ville , où
lesbeautez ne ſont pas car
,
GALANT. 85
Π
S
res , il n'y en avoit pas encore
vû une , faite comme
- celle dont il recevoit la viſite.
La bonne chere , les,
Spectacles , les promena-
✓ des ſur la mer& ſur la coſte,
avec le Jeu, furent les plaifirs
dont il la regala , pen-
↓ dant les quinzejours qu'elle
y reſta. Il luy fitvoir dans ſa
Gondole , la pompeuſeCeremonie
du Bucentaure qui
ſe celebre tous les ans dans
cette Ville le jour de l'Afcenfion
, avec toute la magnificence
imaginable.
Je nedoute pas que bien
3
86 MERCURE
des gens neſcachent à peu
prés ce que c'eſt que cette
feſte; mais j'auray occafion
dans une autre hiſtoire d'en
faire une deſcription meſlée
de circonstances ſi agreables
que la varieté des évenemensque
je raconteray,
pourra intereſſer mes lecteurs
au recit d'une ceremonie
dont il ignore peuteſtre
les détails.
Enfin noſtre belle veuve
prit congé de Mr l'Ambaffadeur
, & le lendemain elle
s'embarqua ſur un petit baſtiment
, qui en trois jours
GALANT. 87
لا
}}
la rendit à Lorette , où elle
accomplit avec beaucoup
de zele & de religion , le
voeu qu'elle avoit fait à Pa-
1ris. Après avoir pieuſement
fatisfait à ce devoir indifpenſable
, dégouſtée des perils
, & ennuyée des fatigues
de la mer , elle refolut
de traverſer toute l'Italie
par terre , avant de retourner
en France .
!
Il n'y avoit pas fi loin de
Lorette à Rome pour n'y
pas faire untour,& je croy
a que pour tous les voyageurs,
cinquante lieuës plus ou
88 MERCURE
moins , ne ſont qu'une bagatelle
, lorſqu'il s'agit de
voir cette capitale du mõde.
- Il faiſoit alors ſi chaud ,
qu'il eſtoit fort difficile de
faire beaucoup de chemin
par jour ; mais lorſqu'on eſt
en bonne compagnie , &
de belle humeur , rien n'ennuye
moins que les ſéjours
charmants qu'ontrouve en
Italie.
Je ne prétens pas en faire
icy un brillant tableau,pour
enchanter mes lecteurs de
la beauté de ce climat ; tant
de voyageurs en ont parlé ;
Miffon
GALANT. 89
1
Miſſon l'a ſi bien épluché,
&cette terre eſt ſi fertile
en avantures , que les hiftoires
galantes que j'en raconteray
dorenavant ſuffiront
pour inſtruire d'une
maniere peut- eftre plus agreable
que celle dont ſe
ſont ſervis les écrivains qui
en ont fait d'amples relations
, ceux qui ſe conten
teront du Mercure pour
connoiſtre aſſez particuliement
les moeurs & le plan
de ce pays . Ainſi je renonceray
pour aujourd'huy au
détail des lieux que noftre
May 1714.
H
90 MERCURE
belle veuve vit , avant d'entrer
à Rome , parce que non
ſeulement il ne luy arriva
rien fur cette route qui puifſe
rendre intereſſants les cir
conſtances de ce voyage ,
mais encore parce que je ne
veux pas faire le geographe
malà propos . Le Capitole ,
le Vatican , le Chaſteau S.
Ange , le Colizée , la Place
dEſpagne, la Place Navonne
, l'Eglife S. Pierre , le
Pantheon , les Vignes , &
enfin tous les monuments
des Anciens , & les magnifiques
ouvrages des Moder
GALANT. 91
nes,dont cette ville eſt enrichie,
n'étalérent à ſes yeux
que ce que les voyageurs
lesplus indifferents peuvent
avoirveu comme elle ; mais
lorſque jetraitteray, comme
je l'ay dit,des incidens amufants
& raifonnables que
j'ay , pour y promener mes
lecteurs , j'eſpere que leur
curioſité ſatisfaite alors , les
dédommagera fuffifamment
de la remiſe & des
frais de leur voyage...
La conduite que tint à
Rome cette charmante veuve
, fut tres eſloignée de cel- :
Hij
92 MERCURE
le que nos Dames françoi
ſes y tiennent , lorſqu'avec
des graces moindres que les
fiennes , elles ſe promettent
d'y faire valoir juſqu'à leur
plus indifferent coup d'oeil.
Celle cy parcourut les Egliſes
,les Palais , les Places
& les Vignes en femme qui
ne veut plus d'avantures ;
mais elle comptoit fans for
hoſte, & l'amourn'avoit pas
figné le traité de l'arrangement
qu'elle s'eſtoit fait.
Ungentilhomme Italien
dela ſuite de l'Ambaſſadeur
de l'Empereur , qui avoir
GALANT. 93
veu par hafard une fois à la
Vigne Farneze , le viſage
admirable de noftre belle
veuve , fur ſi ſurpris de l'é
elat de tant de charmes ,
qu'il reſtacomme immobi
le , uniquement occupé dư
foin de la regarder. Elle
s'apperceut auffi- toft de fon
eſtonnement ; mais dans
Finſtant ſon voile qu'elle
laiſſa tomber, luy déroba la
veuë de cet objet de fon admiration.
L'Italien , loin de
fe rebuter de cet inconvenient
, réſolut de l'exami
ner juſqu'à ce qu'il ſceuſt ſa
94 MERCURE
ruë , fa demeure , ſon pays ,
fes deſſeins , & fon nom.
Dés qu'il ſe fut ſuffiſamment
inſtruit de tout ce
qu'il voulut apprendre ;
aprés avoir paffé& repaffé
cent fois devant ſa maiſon ,
ſans qu'on payaſt ſes ſoins
de la moindre courtoiſie,&
pleinement convaincu qu'il
n'y avoit auprés de cette
belle veuve , nulle bonne
fortune à eſperer pour luy ,
il conclut qu'il pouvoit regaler
Monfieur l'Ambaſſadeur
du merite de ſa découverte.
A
GALANT.951
En effet un jour que l'Ambaſſadeur
de Pologne difnoit
chez ſon maiſtre , voyant
vers la fin du repas,que
la compagnie entroit en
belle humeur , & que la
- converſation rouloit de
bonne grace ſur le chapitre
- des femmes ; Meſſieurs , dit-
- il , quelques ſentimens
qu'elles vous ayent fait
prendre pour elles , je ſuis
ſeur , que ſans vous embar-
-raſſer de vouloir connoiſtre
leurs coeurs plutoſt que
leurs perſonnes,vous renonceriez
à toutes les précau
96 MERCURE
tions du monde , ſi vous
aviez vû , une ſeule fois ,
une Dame que je n'ay vûë
qu'un inſtant. Je me promenois
, ily a quinze jours
àla Vigne Farneze , elle s'y
promenoit auſſi ; mais je
vous avoue que je fus ſaiſi
d'étonnement,en la voyant,
& que je luy trouvay cant
de charmes , un ſi grand
air ,& un ſi beau viſage
que je jurerois volontiers ,
quoy que cette Ville fourmille
en beautés , qu'il n'y
a rienà Rome qui ſoit beau
comme elle. Ces Miniſtres
1
Eſtrangers
GALANT. 97
5
Eſtrangers s'échaufférent
ſur le recit du Gentilhomme
Italien , celuy de Pologne
ſur tout , ſentitun mou.
vement de curioſité fi
prompt , qu'il luy demanda
d'un air empreſſé , s'il n'a
voit pas eſté tenté de ſur
vre une ſibelle femme ,&
s'il ne sçavoit pas où elle
demeuroit. Ouy, Monfieur,
luy répondit- il , je ſçay ſon
nom , ſa demeure & les
motifs de ſon voyage à
Rome, mais je n'en ſuis
pas plus avancé pour cela ,
&je croy au contraire que
May 1714.
I
98 MERCURE
mes empreſſements l'ont
tellement inquiétée, qu'elle
ne paroiſt plus aux Eglifes ,
ny aux promenades , de
puis qu'elle s'eſt apperçuë
du ſoin que je prenois d'éxaminer
ſes démarches .
Voila une fiere beauté , dit
l'Ambafladeur de l'Empereur
, & addreſſant la parole
en riant à celuy de Pologne
, Monfieur , continuast-
il , n'ayons pas le démentide
cette découverte ,
& connoiffons à quelque
prix que ce ſoit , cette belle THEQUE DEL
BIBLI
< YON
EVILL
1893*
J'y confens reTHEQUE
DA
5,
20
LY
GALANTE
18
E
VILL
prit l'autre , férieuſent
& je ſuis fort trompé fi
dans peu de jours , je ne
vous en dis des nouvelles.
Ils auroient volontiers
bû desja à la ſanté de l'inconnue
, ſi , une Eminence
qu'on venoit d'annoncer ,
ne les avoit pas arrachez de
la table , où le vin & l'amour
commençoient
à les 0
mettre en train de dire de
de
belles choses .
e Le Gentilhomme qui
ue avoit ſi à propos mis la belle
Veuve ſur le tapis , fut au
devant du Cardinal , que
I ij
100 MERCURE
fon Maiſtre fut recevoir
juſqu'au pprreemmiieerr degré de
fon Eſcalier , & en meſme
tems il reconduifit l'Ambas
ſadeur de Pologne juſqu'à
fon Carrofle. Ce Miniſtrele
questionnaſi bien , chemin
faiſant , qu'il retourna chez
luy , parfaitement inftruit
de tout ce qu'il vouloit ſcavor.
Des qu'il fut à fon
Appartement , il appella un
Valet de chambre , à qui il
avoit ſouvent fait de pareilles
confidences & aprés
luy avoir avoüé qu'il eſtoit
desja , fur un ſimple recit ,
GALANT. 101
1
:
1
éperduëment amoureux
d'un objet qu'il n'avoit jamais
vû , il luy demanda
s'il croyoit pouvoir l'aider
de ſes conſeils de fon zele
& de ſa difcretion , dans
Tembarras où il ſe trouvoit.
Je feray , luy dit le Valet
de chambre tout ce
qu'il vous plaira ; mma.is puifque
vous me permettez de
vous donner des confeils ,
je vous avoüeray franche-
FL
د
ment , que je pennſiee que
le
portrait que vous me faites,
de la conduitte ſage & retirée
que tient la perſonne
Inj 1
102 MERCURE
dont vous me parlez , eft
fouvent le voile dont Te
fervent les plus grandes
avanturieres , pour attrapper
de meilleures dupes. Ta
pénétration eſt inutile icy ,
luy répondit l'Ambaffadeur
: tu ſçais desja ſon nom
& ſa maiſon , informe toy
ſeulement fi ce qu'on m'en
adit eft véritable ; nous
verrons aprés cela le parti
que nous aurons à prendre .
Le Confident ſe met en
campagne , il louë une
chambre dans le voiſinage
de la belle Veuveil fait
>
GALANT. 103
1
1
0
e
it
connoiſſance avec un de ſes
domeſtiques , qui le met
en liaiſon avec la femme
de chambre de la Dame
qu'il veut connoiſtre : enfin
il la voit , & il apprend
qu'elle va tous les jours à
la meſſe , entre ſept & huit
heures du matin , à l'Eglife
de ſainte Cecile. Il avertit
auffi toſt ſon Maiſtre de
tout ce qui ſe paſſe ; ce Miniſtre
ne manque point de
ſe rendre ſans ſuite à cette
Eglife , & de ſe placer auprés
de cette beauté qui n'a
garde de ſe meffier à pareil
I iiij
104 MERCURE
le heure , ni de fes char
mes , ni des ſoins , ni de la
dévotion du perſonnage
quiles adore. לכ
Cependant l'allarme fonne
,& le Valet de chambre
apprend avec bien de la
douleur , que la Damedont
ſon Maiſtre eſt épris , commence
à s'ennuyer à Rome,
&qu'enfin incertaine ſi elle
retournera en France par
Genes,où ſi elle repaſſerales
Alpes, elle veutabſolument
eſtre hors de l'Italie , avant
le retour de la mauvaiſe
faifon. A l'inſtant l'AmbafGALANT.
1ος
t
!
es
16
10
le
f
1
Tadeur informé , & defefperé
de cette nouvelles ſe
détermine à luy eſcrire en
tremblant , la lettre que
voicy.
N'eſtes vous venue àRome,
Madame , que pour y violer
le droit des gens ; fi les franchiſes
les Privileges des
Ambaffadeurs font icy de vostre
Domaine , pourquoy vous dé-
Domaine
goustez - vous du plaisir d'en
joüir plus long-temps ? Fapprends
que vous avez réfolu de
partir dans buit jours. Ab! fi
rienne peut rompre ou differer
ce funeste voyage, rende-z moy
106 MERCURE
donc ma liberté que vos yeux
m'ont ravie , & au milieu de
la Capitale du monde. Ne me
laiſſez pas , en me fuyant,la
malheureuſe victime de l'amour
que vous m'avez donné. Permettez
moy bien pluſtoſt de vous
offrir en ces lieux tout ce qui
dépend de moy , & en reeevant
ma premiere visite , recevez en
mesme temps , si vous avez
quclques sentiments d'humanité,
la fortune , le coeur , & la
main de
BELZESKI.
Le Valet de Chambre
fut chargé du ſoin de luy
rendre cette lettre à elle
meſme au nom de ſon Maître
, d'examiner tous les
mouvemens de fon viſage ,
&de lui demander un mot
de réponſe.
La Dame fut aſſez
émeuë à la vûë de ce billet ,
cependant elle ſe remit aifément
de ce petit embarras
, & aprés avoir regardé
d'un air qui n'avoit rien
de déſobligeant , le porteur
de la lettre , qu'elle
avoit vûë vingt fois ſans reflexion
, elle luy dit , ce
108 MERCURE
?
tour eſt ſans doute de voſtre
façon Monfieur mais
Monfieur l'Ambaſſadeur
qui vous envoye , ne vous
en ſera guere plus obligé,
quoyque vous ne l'ayez pas
mal ſervi. Attendez icy un
moment, je vais paſſer dans
mon Cabinet , & vous en
voyer la réponſe que vous
me demandez pour luy :
Auſſi-toſt elle le quitta pour
aller efcrire ces mors. S
Fe ne sçay dequoy je ſuis
coupable à vos yeux, Monfieur,
mais je sçay bien que je ne re
ponds que par bienfeance à l'hon-
>
BAGALAN 109
0
neur que vous me faites ,
aux avantages que vous me proposez
: & je prévoy que la
viſite que vous me rendrez , si
vous voulez , vous fera auffi
peu utile qu'à moy , puisque
rien ne peut changer la réfolution
que j'ay priſe de repaffer
inceſſamment en France.
Le Polonnois éperduëment
amoureux ( car il y
avoit de la fatalité pour elle,
à eſtre aimée des gens de ce
pays ) le Polonnois , dis- je ,
donna à tous les termes de
ce billet , qu'il expliqua en
ſa faveur, un tourde confo110
MERCURE
lation que la Dame n'avoit
peut- eſtre pas eu l'intention
d'y mettre; d'ailleurs il eſtoit
parfaitementbien fait , tres
grand ſeigneur , fort riche ,
&magnifique entout. Les
hommes ſe connoiſſent , il
n'y a pas tantde mal à cela.
Celui- cy ſçavoit aſſez ſe
rendrejustice , mais heureuſement
il ne s'en faifoit pas
trop à croire , quoy qu'il
ſentit tous ſes avantages.....
Vers les * vingt& une ou
vingt- deux heures , il ſe ren-
**C'eſt en eſté à peu prés vers les fix heures
du ſoir,ſelon noftre façon de compter.
GALANT. III
コ
el
dit au logis de la belle veuve
, qu'il trouva dans undeshabillé
charmant & modeſte
, mille fois plusaimable
qu'elle ne luy avoit jamais
paru .
Que vous eſtes , Madame ,
luy dit- il , transporté du
plafir de la voir , au deſſus
des hommages que je vous
rends ; mais en verité je vais
eſtre le plus malheureux des
hommes , fi vous ne vous
rendez pas vous meſme aux
offres que je vous fais Nous
nenous connonfons n'y l'un
ny l'autre , Monfieur , luy
70%
112 MERCURE
11
répondit - elle , & vous me
propoſez d'abord des chofes
dont nous ne pourrions
peut eſtre que nous repentir
tousdeux, mais entrons , s'il
vousplaît,dansun plus grád
détail,& commençons par
examiner , i la majeſté de
voſtre caractere s'accorde
bien avec les ſaillies de cette
paffion ; d'ailleurs n'eſt il
pas ordinaire , & vrayſemblable
qu'un feu ſi prompt
às'allumer, n'en eſt que plus
prompt à s'éteindre. Enfin
ſupposé que je voulutſe encorem'engager
ſous les loix
de :
GALANT. 113
1
1
del'hymen, ſur quel fondement,
àmoins queje nem'a.
veuglaſſe de l'eſpoir de vos
promeſſes, pourrois- je compter
que vous me tiendrez
dans un certain tems ce que
vous me propoſez aujourd'huy
. Ah ! Madame , reprit
ilavecchaleur, donnez
aujourd huy voſtre confentement
à mon amour , &
demain je vous donne la
main. Par quelles loix voulez
vous authoriſer des maximes
de connoiſſance &
d'habitude , ſur des ſujers où
le coeur doit décider tout
114 MERCURE
,
ſeul ; n'y a t'il point dans le
monde des mouvements de
ſympathie pour vous , comme
pour nous , & quelle
bonne raiſon peut vous dif
penſerde faire pour nous
enun jour,la moitié du chemin
que vos charmes nous
font faire en un inſtant. Je
ſuis perfuadé que vous avez
trop d'eſprit, pour regarder
mal à propos ces chimeriques
précautions , comme
des principes de vertu , &
vous eſtes trop belle pour
douter un moment de la
conſtante ardeur des feux
GALANT 115
mt
&
רש
la
גנ
que vous allumez. Cependant
ſi vos ſcrupules s'effrayent
de la vivacité de ma
propoſition,je vous demande
du moins quinze jours
de grace , avant de vous
prier de vous déterminer en
ma faveur ; & j'eſpere ( fi
vos yeux n'ont point de peine
à s'accouſtumer à me
voir pendant le temps que
j'exige de voſtre complaiſance
) que les ſentiments
de voſtre coeur ne tarderont
pas à répondre aux tendres
& fidelles intentions du
mien. Ne me preſſez pas da
Kij
116 MERCURE
vantage à preſent , Monfieur
, luy dit elle,& laiſſez
à mes reflexions la liberté
d'examiner les circonſtancesde
voſtre propofition.
Cette réponſe finit une
conteftation qui alloit inſenſiblement
devenir tres.
intereſſante pour l'un &
pour l'autre.
Monfieur l'Ambaſſadeur
ſe leva , & prit congé de la
belle veuve aprés avoir receu
d'elle la permiffion de
retourner la voir , lorſqu'il
le jugeroit à propos.
Ce miniſtre rentra chez
GALANT 117
-
luy , ravi d'avoir mis ſes affaires
en ſibon train , & le
lendemain au matin il écrivit
ce billet à cette Dame ,
dont il avoit abſolument refolu
la conqueſte.
Le temps que je vous ay don-
- né depuis hier , Madame , ne
fuffit-il pas pour vous tirer de
toutes vos incertitudes , s'il ne
ſuffit pas , je vais estre auffi indulgent
que vous estes aimable,
je veux bien pour vous efpargner
la peine de m'eſcrire vos
Sentiments , vous accorder, jufqu'à
ce soir , que j'iray appren
dre de vostre propre bouche , le
1
118 MERCURE
réſultat de vos reflexions.
Elles eſtoient desja faites
ces réflexions favorables à
T'heureux Polonois , & pendant
toute la nuit, cette belleveuve
n'avoit pû ſe refufer
la fatisfaction de convenir
en elle-meſme , qu'elle
meritoit bien le rang d'Ambaſſadrice.
Aufſfi luy fut-il
encore offert le meſme jour
avec des tranſports fi touchants&
fi vifs,qu'enfin elle
ne fit qu'une foible deffenſe
, avant de conſentir à la
propoſition de Mr l'Ambaffadeur.
En un mot toutes
GALANT. 119
!
les conventions faites & accordées
, entre elle & fon
amant,ſon voyage de France
fut rompu , & fon mariage
conclu , & celebré ſecretement
enquinze jours.
Legrandtheatredu monde
va maintenant eſtre le
champ où va paroiſtre dans
toute fon eſtenduë , l'excellence
du merite & du bon
efprit deMadame Belzeſca.
Elle reste encore preſque
inconnuë juſqu'à la declararion
de ſon hymen , qui
n'eſt pas plutoſt rendu public
, qu'elle ſe montre auſſi
120 MERCURE
4
éclairée dans les delicates
affaires de fon mary , que
fielle avoit toute la vie
eſte Ambaſſadrice,лэ тод
Les Miniſtres Eſtrangers,
les Prélats , les Eminences
tout rend hommage à fes
lumiéres. De concert aveo
fon Epoux , ſa pénerrap
tion abbrege , addoucit &
leve toutes les difficultez
de ſa commiffion : enfin
elle l'aide à ſortir de Rome
(ſous le bon plaifir de fon
Maſtre ) fatisfait & glorieux
du ſuccés de fonAm
baffade.altera teemal
هللا
GALANT. 121
Elle fut obligée pour le
bien de ſes affaires de repaſſer
en France avec ſon
mary : elle n'y ſéjourna que
trois ou quatre mois , de là
elle alla à Amſterdam , &
à la Haye , où elle s'embarqua
pour ſe rendre à Dant-
ZIK d'où elle fut à Varſovie
où elle jouit pendant
vingt-cinq ans , avec tous
les agréments imaginables,
de lagrande fortune , & de
la tendreſſe de ſon Epoux ,
qui fut enfin malheureufement
bleſſe à la Chaffe
d'un coup dont il mourut
May 1714.
L
127
MERCURE 122
quatreJours
Tavoir
apres la
Э
receu d'une façon toute
extraordinaire .
Rien n'eſt plus noble &
plus magnifique , que la
220
20
manière dont les Grands
Seigneurs vont à la Chaſſe
en Pologne. Ils menent ordinairement
avec eux , un
fi grand nombre deDomeftiques
, de Chevaux , & de
Chiens, que leur Equipage
reſſemble pluſtoſt à un gros
détachement de troupes reglées
, qu'à une compagnie
de gens aſſemblez , pour le
plaisir de faire la guerre à
GALANT. 123
+
20
وا
LEKCI }
des animaux. Cette précaution
me paroilt fort
raisonnable , & je trouve
qu'ils font parfaitement
bien de proportionner le
nombredes combatrants au
3
21091
nombre & à la fureur des
monſtres qu'ils attaquent.
Un jour enfin, Monfieur
Belzeſki , dans une de fes
redoutables Chaffes, fe laifſa
emporter par ſon cheval ,
à la pourſuite d'un des plus
fiers Sangliers qu'on cuſt
encore vû dans la Foreſt où
il chaſſoit alors. Le cheval
anime paſſa ſur le corps de
124 MERCURE
261
ce terrible animal , & s'abbatit
en meſme temps , à
quatre pas de luy. Monfieur
Belzeſki ſe dégagea, auflitoſt
adroitement des efriers
, avant que le Monf
tre l'attaquaft ; mais ils eftoient
trop prés l'un de Laura
tre & le Sanglier desia
bleffé trop furieux , pour ne
pas ſe meſurer
44
encore con-b
tre l'ennemi qui l'attendoit :
ainſi plein de rage , il voulut
ſe llaanncceerr fur luy , mais
dans le moment ſon ennemi
intrepide & prudent lui
abbattit la teſte d'un coup
GALANT.
1:5
ſi juſte , & fi vigoureux, que
fon fabre paffa entre le col
& le tronc de an
11
avec tant de viteſſe , que le
mouvement Violent avec
lequel il retira fon bras
entraîna fon 21911
corps , de ma
niere qu'un des pieds luy
manquant , il tomba à la
renverſe ; mais fi malheu
reuſement, qu'il alla ſe fen.
dre la tefte fur une pierfe
qui ſe trouva derriere luy.
Dans ce fatal inſtanttous
les autres Chaſſeurs arrivérent
, & emporterent en
pleurant , le Corps de leur
THAJAD
126 MERCURE
infortune maiſtre , qui vécu
encore quatre jours
qu'il employa à donner à
Madame Belzeſca les dernieres
& les plus fortes
preuves de ſon amour , if
la fiitt ſon heritiere univerſelle
, & enfin il mourut
adoré de ſa femme , & infiniment
regretté de tout
le monde.
il
Il y a plus de fix ans que
Madame Belzeſca pleure
ſa perte , malgré tous les
foins que les plus grands
Seigneurs , les Princes , &
mefme les Roys , ont pris
GALANT. 127
pour la conſoler. Enfin elle
eft depuis long-temps l'amie
inſéparable de Mada
infeparable
me la Palatine de ... elle a
maintenant foixante ans
paflez , & je puis affeurer
qu'elle est encore plus aimée
; & plus reſpectée ,
qu'elle ne le fut peut eftre
jamais , dans le plus grand
efclat de fa jeuneffe. On
parle meſme de la remarier
aun homme d'une fi grande
distinction
, que , ce
bruit , quelque fuite qu'il
ait eft toutccee qu'on en peut
dire de plus avantageux ,
Lin
128 MERCURE
pour faire un parfait éloge
de ſon mérite , & de fes
vertusaises
nouvelle .
LA peſte qui exerce
ſouvent de furieux ravages
dans lesPaïsduNord,
avoit déja détruit prés
d'un tiers de la belle Ville
de Varſovie , ceux de ſes
habitans qui avoient
quelque azile dans les
campagnes , l'abandonnoient
tous les jours ;
pluſieurs alloient à cent
GALANT. 13
lieuës&plus loin encore,
chercher à ſe preſerver
des perils de la conta
gion , lorſque la Palatine
de ... arriva à Dantzic
avec pluſieurs Dames de
confideration qui n'avoient
pas voulu quitter
Varſovie ſans elle.
Le Marquis de Canop
qui eſt un des plus dignes
& des plus honneftes
homes qu'on puiſſe voir,
& qui jouoit un tresgrand
rôle en Pologne ,
14 MERCURE
eſtoit alors à Dantzic ,
où il receut la Palatine
avec tous les honneurs &
toutes les feftes qu'on
puiſſe faire àune des plus
charmantes & des plus
grandes Princeſſes du
monde.drov mes
Des intereſts d'amour,
autant que la crainte de
la maladie , avoient dé
terminé pluſieurs Sei
gneurs Polonois à ſuivre
la Palatine & les Dames
qui l'accompagnoient :
GALANT.
ces Illuſtres captifs qui
n'avoient point abandon-
-néle Char de leur Maitreffe
pendant leur route ,
regarderent leur retraite
à Dantzic , comme l'azile
dumõde le plus favorable
à leurs foupirs. Mais parmi
tant de jeunes beautez
qui briguoient peuteſtre
encore plus d'hommages
qu'elles n'en recevoient
, rien n'eftoit plus
admirable , que le droit ,
qu'uneDame autant ref-
وت
16 MERCURE
pectable par la majeſté
de ſes traits , que par le
nombre de ſes années ,
ſembloit avoir ſur les
cooeurs de tous ceux qui
l'approchoient.
Il n'eſt pas eſtonnant
qu'à un certain âge , on
plaiſe à quelqu'un , mais
quelque beau retour
qu'on puiſſe avoir , il eſt
rare que dans un âge
avancé, on plaiſe à tout
le monde.
La Dame dont je parle,
&
GALANT. 17
&qui avoit cet avantage,
ſe nommoit alors Madame
Belzeſca , elle avoit
eü déja trois maris , &
au moins mille Amants,
elle s'eſtoit tousjours conduite
avec tant de difcretion
& d'innocence , que
les plus hardis & les plus
emportés de ſes adorateurs
n'avoient jamais ofé
donner la moindre atteinte
à ſa réputation : enfin à
quinze ans elle avoit ſou
ſe faire reſpecter comme
May1714. B
18 MERCURE
à ſoixante , & à foixante
paffées ſe faire aimer &
fervir comme à quinze.
Une femme de fa Province,
de fon âge , & qui
depuis fon premier mariage
l'a ſervie juſqu'à
préſent , m'a conté dix
fois fon hiſtoire , comme
je vais la raconter.
Voicy à peu prés ce
que jay retenu de fes
avantures.
Madame Belzeſca eft
originaire d'un Villagede
:
GALANT 12
!
Tourainne , fon Pere qui
eſtoit frere du Lieutenant
Generald'une des premieres
Villes de cette Province
, y poffedoit des biens
affez confiderables . Elle
reſta ſeule de 9. enfants
qu'eut ſa Mere , qui ne
l'aima jamais. Satendreſſe
pour un fils qu'elle avoit,
lorſqu'elle vint au monde;
en fit à ſon égard une
maraſtre ſi cruelle , que
l'oin d'accorder la moindre
indulgence aux ſentih
Bij
20 MERCURE
>
ments de la nature , quelques
efforts que fit fon
mary pour la rendre plus
humaine , elle ne voulut
jamais confentir à la voir.
Cette averſion s'eſtoit
fortifiée dans ſon coeur
ſur la prédiction d'un Berger
qui luy dit un jour ,
deſeſperé des mauvais
traittements dont elle
l'accabloit , qu'elle portoit
en fon fein un enfant
qui le vangeroitdesmaux
qu'elle luy faifoit. Cette
GALANT. 21
malheureuſe Prophetie
s'imprima ſi avant dans
ſon ame , que l'exceffive
haine qu'elle conceut
pour le fruit de cette couche
, fut l'unique cauſe
de la maladie dont elle
mourut. L'enfant qui en
vint , fut nommé Georgette
Pelagie le ſecond
jour de ſa naiſſance , &le
troifiéme emmenée dans
le fond d'un Village , où
la fecrette pieté de fon
Pere , &la charité de ſa
22. MERCURE
tendre nourrice l'elevérent
juſqu'à la mort de fa
mere , qui , eutà peine les
yeux fermés, qu'on ramena
ſa fille dans les lieux
où elle avoit receu le jour.
Pelagie avoit alors prés
de douze ans , &déja elle
eſtoit l'objet de la tendrefſe
de tous les habitans ,
&de tous les voiſins du
Hameau dont les foins
avoient contribué à la
mettre à couvert des rigueurs
d'une mere inhu
4
GALANT. 23
|
€
maine. Ses charmes naiffans,
avec mille graces naturelles
, ſa taille & fes
traits qui commençoient
à ſe former , promettoient
tant de merveilles aux
yeux de ceux qui la vor
yoient, que tous les lieux
d'alentour s'entretenoient
déja du bruit de ſa beauté.
Un eſprit tranquille ,
un temperament toûjours
égal , une grande attention
ſur ſes diſcours , &&&
une douceur parfaite
1
24 MERCURE
avoient preſque réparé
en elle le déffaut de l'éducation
, lorſque ſon Pere
réſolut de la conduire à
Tours.Quoyque l'air d'une
Ville de Province , &
celuy de la campagne ſe
reffemblent affés , elle ne
laiſſa pas de trouver là
d'honneſtes gens qui regarderent
les ſoins de l'inſtruire
comme les plus
raiſonnables foins du
monde. Mais il eſtoit
temps que le Dieu qui
fait
GALANT. 25
fait aimer commençaſt a
ſe meſler de ſes affaires ,
& que fon jeune coeur
apprit à ſe ſauver des pieges
& des perils de l'amour.
La tendreſſe que
ſes charmes inſpiroient
échauffoit tous les coeurs,
à meſure que l'art poliffoit
ſon eſprit , & fon
eſprit regloit ſes ſentimens
à meſure que la
flatterie eſſayoit de corrompre
ſes moeurs. Mais
c'eſt en vain que nous
May 1714.
,
C
26 MERCURE
prétendons nous arranger
fur les deſſeins de noſtre
vie , toutes nos précautions
ſont inutiles contre
les arreſts du deſtin .
Le Ciel refervoit de
trop beaux jours à l'heureuſe
Pelagie ſous les
loix de l'amour , pour
lui faire apprehender davantage
les écuëils de fon
empire. Cependant ce fut
une des plus amoureuſes
& des plus funeftes avantures
du monde qui déGALANT.
27
termina ſon coeur à la
tendreſſe.
Un jour ſe promenant
avec une de ſes amies ſur le
bord de la Loire , au pied
de la celebre Abbaye de
Marmoutier,elle apperceut
au milieu de l'eau un petit
batteaudécouvert , dans lequel
étoient deux femmes ,
un Abbé ,& le marinier qui
les conduiſoità Tours : mais
ſoit que ce bateau ne valuſt
rien ou que quelque malheureuſe
pierre en euſt écarté
les planches , en un moment
tout ce miferable é-
Cij
28. MERCURE
quipage fut enseveli ſous
les eaux. De l'autre coſté
de la riviere deux cavaliers
bien montez ſe jetterent à
l'inſtant à la nage pour ſecourir
ces infortunez ; mais
leur diligence ne leur ſervit
au peril de leur vie , qu'au
falut d'une de ces deux femmes
, que le moins troublé
de ces cavaliers avoit heureuſement
attrapée par les
cheveux , & qu'il conduifit
aux pieds de la tendre Pelagie
, qui fut fi effrayée de
cet affreux ſpectacle , qu'elle
eutpreſque autant beſoin
GALANT. 29
!
de ſecours , que celle qui
venoit d'eſtre ſauvée de cet
évident naufrage , où l'autre
femme & l'Abbé s'eftoient
desja noyez .
:
Le cavalier qui avoit eſté
le moins utile au falut de la
perſonne que ſon ami venoit
d'arracher des bras
de la mort , eſtoir cependant
l'amant aimé de la Dame
délivrée ; mais ſon amour
, fon trouble & fon
deſeſpoir avoient telle.
ment boulversé ſon imagination
, que bien loin de ſe
courir les autres , il ne s'en
C iij
30 MERCURE
fallut preſque rien qu'il ne
perift luy meſme: enfin fon
cheval impetueux le remit
malgré luy au bord d'où il
s'eſtoit précipité ; auffi- toft
il courut à toute bride, iltraverſa
la ville , & pafla les
ponts pour ſe rendre fur le
rivage , où ſa maiſtreſſe recevoit
toute forte de nouveaux
foulagements de Pelagie
, de ſa compagne , &
de ſon ami.
L'intrepidité du liberateur,
ſa prudence , ſes ſoins
& fa bonne mine pafferent
fur le champ pour des mer
GALANT. 31
veilles aux yeux de Pelagie,
De l'admiration d'une certaine
eſpece , il n'y a ordinairement
, ſans qu'on s'en
apperçoive , qu'un pas à
faire à l'amour , & l'amour
nous mene ſi loin naturellement
qu'il arrache bientoſt
tous les conſentements
de noſtre volonté. En vain
l'on ſe flatte d'avoir le tems
de reflechir , en vain l'on
veut eſſayer de ſoumettre
le coeur à la raiſon , l'eſprit
dans ces occafions eft tousjours
ſeduit par le coeur , on
regarde d'abord l'objet avec
C iiij
32 MERCURE
complaiſance.les préjugez
viennent auſſi toſt nous é
tourdir , & nous n'eſperons
ſouvent nous mieux deffendre
, que lorſque noſtre inclination
nous determine à
luytout ceder.
La tendre Pelagie eſtonnée
de ce qu'elle vient de
voir , n'ouvre ſes yeux embaraffés
, que pour jetter
des regards languiſſans
vers la petite maiſon , où
quelques Payſans aidés de
nos deux Cavaliers emportent
la Dame qui vient d'eftre
delivrée de la fureur
GALANT. 33
des flots. Elle n'enviſage
plus l'horreur du peril
qu'elle lui a vû courir ,
comme un ſpectacle ſi digne
de compaſſion , peu
s'en faut meſme qu'elle
n'envie ſon infortune.
Quoique ſes inquietudes
épouvantent ſon coeur , fes
intereſts ſe multiplient , à
meſure que cette troupe
s'éloigne d'elle . Elle croit
desja avoir démeflé que
ſon Cavalier ne ſoupire
point pour la Dame , ni la
Dame pour lui ; neanmoins
ſon eſprit s'en fait
34 MERCURE
une Rivale , elle aprehende
qu'un ſi grand ſervice
n'ait quelqu'autre motif
que la pure generofité , ou
pluſtoſt elle tremble qu'un
amour extreſme ne ſoit la
récompenſe d'un fi grand
ſervice. Cependant elle retourne
à la Ville , elle ſe
met au lit , où elle ſe tour.
mente , s'examine & s'afflige
, à force de raiſonner
fur certe avanture , dont
chacun parle à ſa mode
elle la raconte auffi tous
و
ceux qui veulent l'entendre
, mais elle s'embaraſſe
GALANT.
35
,
د tellement dans ſon récit
qu'il n'y a que l'indulgence
qu'on a pour ſon innocence
& ſa jeuneſſe , qui déguiſe
les circonſtances
qu'elle veut qu'on ignore.
Le Chevalier de Verſan
de ſon coſté ( C'eſt le
nom du Cavalier en qui
elle s'intereſſe , ) le Chevalier
de Verſan dis-je ,
n'eſt pas plus tranquille. La
belle Pelagie eſt tousjours
preſente à ſes yeux , enchanté
de ſes attraits , il va,
court , & revient , par tout
ſa bouche ne s'ouvre , que
36 MERCURE
,
,
pour vanter les appas de
Pelagie. Le bruit que cet
Amant impetueux fait de
fon amour frappe auflitoſt
ſes oreilles , elle s'applaudit
de ſa conqueſte
elle reçoit ſes viſites , écoute
ſes ſoupirs , répond à ſes
propoſitions , enfin elle
conſent , avec ſon Pere ,
que le flambeau de l'hymen
éclaire le triomphe de
fon Amant. Cette nouvelle
allarme , & deſeſpere
en vain tous ſes Rivaux. Il
eſt heureux déja. La fortune
elle-mefme pour le com
bler de graces vient atta
cher de nouveaux préſens
aux faveurs de l'amour. La
mort de ſon frere le fait
heritier de vingt mille livres
de rente. Le Chevalier
devient Marquis : nouvel
& précieux ornement
aux douceurs d'un tendre
mariage. Mais tout s'uſe
dans la vie , l'homme ſe
demaſque , la tendreſſe reciproque
s'épuiſe imper
ceptiblement , on languit ,
on ſe quitte , peut - eſtre
meſme on ſe hait , heureux
encore ſi l'on ne fouf
38 MERCURE
fre pas infiniment des caprices
de la déſunion Mais
Prices d la mort & l'amour ſe rangent
du parti de Madame
la Marquiſe de ... que ,
pour raiſon difcrette , je
nommerai Pelagie , juſqu'à
ce qu'elle foit Madame
Belzeſca.
Ainfi l'heureuſe Pelagie
aprés avoir goufté pendant
cinq ans toutes les douceurs
de l'hymen , ne ceſſe d'aimer
fon mary ( inconſtant
huit jours avant elle )
que fix ſemaines avant ſa
mort.
GALANT. 39
Un fils unique , ſeul &
cher gage de leur union ,la
rend àvingt ansheritiere &
dépofitaire des biensdu défunt.
Elle arrange exacte
ment toutes ſes affaires, elle
abandonne tranquillement
la province , & fe rend à
Paris avec fon fils .
De quel pays , Madame ,
luy dit- on,dés qu'on la voit,
nous apportez-vous tant de
beauté? dans quelle obſcure
contrée avez - vous eu le
courage d'enſevelir ju qu'a
preſent tant de charmes ?
que vous eſtes injuſte d'a
40 MERCURE
voir ſi long - temps honoré
de voſtre preſence des lieux
preſque inconnus , vous qui
eſtes encore trop belle pour
Paris . Cependant c'eſt le
ſeul endroit du monde qui
puiſſe prétendre à la gloire
de vous regarder comme la
Reine de ſes citoyennes.
Les ſpectacles , les aſſemblées,
les promenades , tout
retentit enfin des merveillesdela
belle veuve.
Le Roy Caſimir eſtoit
alors en France , pluſieurs
grands ſeigneurs avoient
ſuivi ce Prince juſqu'à la
porte
GALANT. 41
porte de ſa retraite.
Il n'y avoit point d'eſtranger
à Paris qui ne fuſt curieux
d'apprendre noſtre
langue qui commençoit à
ſe répandre dans toutes les
cours de l'Europe , & il n'y
enavoit aucun qui ne ſceuſt
parfaitement que la connoiſſance
& le commerce
des Dames font l'art, le merite
, & le profit de cette
eftude.
Un charmant voiſinage
eſt ſouvent le premier prétexte
des liaiſons que l'on
forme.
May 1714. D
MERCURE
Pelagie avoit ſa maiſon
dans le fauxbourg S. Germain
: ce quartier eſt l'azile
le plus ordinaire de tous les
eſtrangers , que leurs affaires
ou leur curioſité attirent
à Paris .
,
La Veuve dont il eſt
queſtion eſtoit fi belle
que ſa Maiſon eſtoit tous
les jours remplie des plus
honneſtes gens de la Ville ,
& environnée de ceux qui
n'avoient chez elle ni
,
droit , ni prétexte de viſite.
Enfin on croyoit en la
voyant , que , Maiſtreſſe
GALANT. 43
!
abſoluë des mouvements
de ſon ame , elle regnoit
ſouverainement ſur l'amour
comme l'amour
qu'elle donnoit regnoit fur
tous les coeurs ; mais on ſe
trompoit , & peut- eſtre ſe
trompoit- elle elle - meſme.
Pelagie eſtoit une trop
belle conqueſte , pour n'eftre
pas bien toſt encore la
victime de l'amour.
La magnificence du plus
grand Roy du monde raviſſoit
alors les yeux des
mortels , par l'éclat & la
pompe des ſpectacles &
Dij
44 MERCURE
,
des feftes , dont rien n'avoit
jamais égalé la richefſe
& la majefté ; l'on accouroit
de toutes parts ,
pour eſtre témoins de l'excellence
de ſes plaifirs , &
chaque jour ſes peuples
eſtoient obligez d'admirer
dans le délafſſement de ſes
travaux , les merveilles de
fa grandeur.
Le dernier jour enfin
des trois deſtinés pour cette
fuperbe feſte de Verfailles,
dont la poſterité parlera
comme d'une feſte inimitable
, ce jour où l'Amour
GALANT. 45
vuida tant de fois fon Carquois
, ce jour où l'Amour
ſe plut à joüer tant de
tours malins à mille beautés
que la fplendeur de ce
Spectacle avoit attiré dans
ces lieux , fut enfin le jour
qui avança le dénoüement
du fecond du ſecond hymen de Pelagie.
Un des ſeigneurs que le
Roy Caſimir avoit amenéz
avec luy , avoit malheureuſement
veu cette belle veuve
, un mois avant de ſedéterminer
à imiter le zele &
la pieté de ſon maiſtre , elle
46 MERCURE
avoit paru à ſes yeux ornée
de tant d'agrements , ou
plutoſt ſi parfaite , que la
veuë de ſes charmes luy fit
d'abord faire le voeu de n'en
plusfaire que pour elle; mais
c'eſt un conte de prétendre
qu'il ſuffiſe d'aimer pour ef
tre aimé ; rien n'eſt plus
faux que cette maxime , &
je ſouſtiens qu'on eſt ſouvent
traité fort mal en amour
, à moins qu'une heureuſe
influence n'eſtabliſſe
des diſpoſitions reciproques.
C'eſt en vain que l'amouGALANT.
47
reux Polonois brufle pour
Pelagie , ſon eſtoille n'eft
point dans ſes interefts , elle
regarde cette flame auffi
indifféremment , qu'un feu
que d'autres auroient allumé
, & quoy qu'elle voye
tous les jours ce nouvel
eſclave l'étourdir du récit
de ſa tendreſſe , ſon coeur
ſe fait ſi peu d'honneur de
cette conquefte , qu'il femble
qu'elle ignore qu'il y
ait des Polonois au monde
.
Mais l'eſprit de l'homme
prend quelquefois des ſen48
MERCURE
timents ſi audacieux quand
il aime , que la violence
de ſa paſſion & le defefpoir
de n'eſtre point écouté
, le portent ſouvent juſqu'à
l'inſolence. D'autresfois
nos titres& noſtre rang
nous aveuglent , & nous
nous perfuadons qu'on eſt
obligé de faire , du moins
en faveur de noſtre nom
ce que nous ne meritons
,
pas qu'on faſſe pour l'amour
de nous.
Le Polonois jure , tempeſte
, & s'impatiente contre
les rigueurs de ſa Maîtreffe,
GALANT .
49
treſſe , à qui ce procedé
paroiſt ſi nouveau , qu'elle
le fait tranquillement remercier
de ſes viſites . La
rage auffi toſt s'empare de
ſon coeur , il n'eſt point de
réſolution violente qui ne
lui paroiſſe légitime , l'inſenſible
Pelagie eft injufte
de n'eſtre pas tendre pour
lui , ſa dureté la rend indigne
de ſon amour , mais
fon amour irrité doit au
moins la punir de ſa rigueur
, & quoy qu'il en
couſte à l'honneur , l'éxécution
des plus criminels
May 1714. E
10 MERCURE
projets n'est qu'une bagatelle
, lorſqu'il s'agit de ſe
vanger d'une ingratte qui
ne peut nous aimer.
Ce malheureux Amant
ſcut que ſon inhumaine
devoit se trouver à la feſte
de Verſailles, avec une Dame
de ſes amies , & un de
ſes Rivaux , dont le mérite
luy avoit d'abord fait apprehender
la concurrence ,
mais qu'il croyoit trop foible
alors pour pouvoir déconcerter
ſes deſſeins . Il
prit ainſi ſes meſures avec
des gens que ſes promeſſes
GALANT.
SI
&ſes préſents engagérent
dans ſes intereſts , & il ré.
ſolut , aſſeuré de leur courage
& de leur prudence ,
d'enlever Pelagie , pendant
que le déſordre & la confuſionde
la find'une ſi grande
feſte , lui en fourniroient
encore les moyens..
Le Carroffe & les relais
qui devoient ſervir à cet
enlevement , eſtoient déja
ſi bien diſpoſés , qu'il ne
manquoit plus que le moment
heureux de s'empa
rer de l'objet de toute cette
entrepriſe ; lorſque Pelagie
1
E ij
52
MERCURE
laſſe & accablée du ſommeilque
lui avoient dérobé
ces brillantes nuits , entra ,
avec ſon amie , dans un
fombre boſquet , où la fraîcheur
& le hazard avoient
inſenſiblement conduit ſes
pasi elle y furà peine aſſiſe,
qu'elle s'y endormit
Laiffons la pour un inftant,
dans le fein du repos
dont on va bien toſt l'arracher.
- L'occaſion est trop belle
pour n'en pas profiter ; mais
le Polonois a beſoin de tout
fon monde , pour en fortir
GALANT.
53
a ſon honneur , & il commence
à trouver tant de
difficultez , à exécuter un ſi
grand deſſein dans le Palais
d'un ſi grand Roy , qu'il
s'imagine , aveuglé de ſon
déſeſpoir & de ſon amour ,
qu'il n'y a qu'une diligence
infinie , qui puiffe réparer
le déffaut de ſes précautions.
Il court pour raffem
bler ſes confidents ; mais la
vûë de ſon Rival qui ſe préſente
à ſes yeux , fait à l'inſtant
avorter tous ſes pro
jets. Où courez- vous, Monſieur
, luy dit- il , que vous
E iij
54 MERCURE
,
importe , répond l'autre ?
rendez graces , répond le
Cavalier François au refpect
que je dois aux lieux
cù nous ſommes fans
cette conſidération je
vous aurois déja puni , &
de voſtre audace , & de
l'inſolence de vos deſſeins.
Il te fied bien de m'inſulter
icy luy dit le Polonois ; je
te le pardonne : mais ſuy
moy ? & je ne tarderay pas
à t'apprendre à me reſpecter
moi- meſme , autant que
les lieux dont tu parles . Je
conſens , luy répondit le
4
GALANT .
SS
François , à te ſuivre où tu
voudras ; mais j'ay mainte
nant quelques affaires qui
font encore plus preſſées
que les tiennes: tu peux cependant
diſpoſer du rendez
vous , où je ne le feray pas
long-temps attendre.
Le bruit de ces deux
hommes éveille pluſieurs
perſonnes qui dormoient
ſur le gazon ; on s'aſſemble
autour d'eux , ils ſe taiſent
&enfin ils ſe ſéparent,
Ainfi le Polonois ſe retire
avec ſa courte honte ,
pendant que le François
E iii
56 MERCURE
cherche de tous cotez , les
Dames qu'il a perduës :
mais cette querelle s'eſtoit
paſſée ſi prés d'elles , que le
mouvement qu'elle cauſa ,
les reveilla , comme ceux
qui en avoient entendu la
fin ; elles fortirent de leur
boſquet qu'elles trouverent
desja environné de
gens qui compoſoient &
débitoient à leur mode les
circonstances decette avanture
, ſur l'idée que pouvoit
leur en avoir donné le peu
de mots qu'ils venoient
d'entendre , lorſqu'enfin il
GALANT.
$7
les retrouva. Je prie les
Lecteurs de me diſpenſer
de le nommer , ſon nom ,
ſes armes & ſes enfans ſont
encore ſi connus en France,
que , quoy que je n'aye que
ſon éloge à faire , je ne ſçay
pas ſi les fiens approuveroient
qu'on le nommaſt.
Deux heures avant que
le Cavalier François rencontrât
le Polonois , Mon.
fieur le Duc de ... avoit
heureuſement trouvé une
lettre à fos pieds : le hazard
pluſtoſt que la curiofité
la luy avoit fait ramaf
58 MERCURE
fer , un moment avant qu'il
s'apperceut des foins extreſmes
que prenoient trois
hommes pour la chercher :
la curioſité luy fit alors un
motifd'intereſt de cet effet
du hazard ; il s'éloigna des
gens dont il avoit remarqué
l'inquiétude , il ſe tira de la
foule , & dans un lieu plus
fombre & plus écarté , il
lut enfin cette lettre , qui
eſtoit , autant que je peux
m'en ſouvenir , conceuë ,
à peu prés , en ces termes.
Quelquesjustes mesures que
nous ayons priſes , quoy que mon
GALANT. رو
Carroffe & vos Cavaliers ne
foient qu'àcent pas d'icy , il n'y
aura pas d'apparence de réuffir
fi vous attendez que le retour
du jour nous ofte les moyens de
profiter du défordre de la nuit :
quelque claire que ſoit celle-cy ,
elle n'a qu'une lumiére empruntée
dont le ſoleil que j'apprenhende
plus que la mort
bien toſt diſſipper la clarté; ainfi
hatez vous de meſuivre , &ne
me perdez pas de veuë : je vais
déſoler Pelagie par ma préfen--
ce: dés qu'elle me verra , je ne
doutepas qu'elle ne cherche à me
fuir; mais je m'y prendray de
, va
60 MERCURE
façon ,que tous les pas qu'ells
fera , la conduiront dans nostre
embuscade.
La lecture de ce billet
eſtonna fort Mr le Duc ...
quiheureuſement connoiffoit
aſſez la belle veuve pour
s'intereffer parfaitement
dans tout ce qui la regardoit
; d'ailleurs le cavalier
françois qui eſtoit l'amant
declaré de la Dame , eſtoit
ſon amy particulier : ainſi il
priatout ce qu'il putraſſembler
de gens de ſa connoifſance
de l'aider à chercher
Pelagie avant qu'elle peuſt
GALANT. 61
eftre expoſée à courir les
moindres riſques d'une pareille
avanture. Il n'y avoit
pas de tempsà perdre , auſſi
n'en perd - il pas ; il fut par
tout où il creut la pouvoir
trouver , enfin aprés bien
des pas inutiles , il rencontra
ſon ami , qui ne venoit
de quitter ces deux Dames
que pour aller leur chercher
quelques rafraichif
ſements . Il est bien maintenant
queſtion de rafraif
chiſſements pour vos Dames
, luy dit le Duc , en luy
donnant la lettre qu'il ve
62 MERCURE
noit de lire , tenez , liſez, &
dites - moy ſi vous connoifſez
cette écriture , & à quoy
l'on peut à preſent vous eftre
utile. Monfieur le Duc ,
reprit le cavalier,je connois
le caractere du Comte Piof
Ki, c'eſt aſſeurement luy qui
aécrit ce billet ; mais il n'eſt
pas encore maiſtre de Pelagie
, que j'ay laiſſée avec
Madame Dormont à vingt
pas d'icy , entre les mains
d'un officier du Roy, qui eſt
mon amy , & qui , à leur
confideration , autant qu'à
la mienne , les a obligeamGALANT
. 63
ment placées dans un endroit
où elles ſont fort à leur
aife ; ainſi je ne crains rien
de ce coſté- là ; mais je voudrois
bien voir le Comte , &
l'équipage qu'il deſtine à
cet enlevement. Ne faites
point de folie icy , mon
amy , luy dit le Duc , aſſeurez
- vous ſeulement de quelques
perſonnes de voſtre
connoiſſance ſur qui vous
puiffiez compter : je vous
offre ces Meſſieurs que vous
voyez avec moy , raſſem.
blez- les autour de vos Dames
, & mettez - les ſage
64 MERCURE
ment à couvert des inſultes
de cet extravagant : fi je
n'avois pas quelques affaires
confiderables ailleurs ,
je ne vous quitterois que
certain du fuccez de vos
précautions.
Vi
LeDuc ſe retira alors vers
un boſquet où d'autres intereſts
l'appelloient,& laifſa
ainſi le cavalier françois
avec ſes amis ,à qui il montra
l'endroit où il avoit remis
ſa maiſtreſſe entre les
mains de l'officier qui s'eftoit
chargé du ſoin de la
placer commodément ; cependant
GALANT. 65
pendant il fut de ſon coſté
à la découverte de ſon ri.
val , qu'aprés bien des détours
, il rencontra enfin à
quatre pas du boſquet dont
jay parlé , &dont il ſe ſepara
comme je l'ay dit . Neanmoins
quelque ſatisfaction
qu'il ſentit du plaifir de retrouver
ſes Dames , il leur
demanda , aprés leur avoir
conté l'hiſtoire de ce qu'il
venoit de luy arriver , par
quel haſard elles ſe trouvoient
ſi loin du lieu où il
les avoit laiſſées. Apeine ,
luy dit Pelagie , nous vous
May 1714. F
66 MERCURE
avons perdu de veuë , que le
Comte Pioski eſt venu s'affeoir
à coſté de moy , aux
dépens d'un jeune homme
timide , que ſon air brufque
& fon étalage magnifique
ont engagé à luy ceder
la place qu'il occupoit.
Ses diſcours m'ont d'abord
fi cruellement ennuyée,que
mortellement fatiguée de
les entendre ,j'ay priéMadame
de me donner le bras,
pour m'aider à me tirer des
mains de cet imprudent ; le
monde , la foulle , & les
détours m'ont derobé la
GALANT. 67
connoiſſance des pas & des
efforts que fans doute il a
faits pour nous ſuivre , &
accablée de ſommeil &
d'ennuy, je me ſuis heureuſement
ſauvée dans ce bofquet
, ſans m'aviſer ſeulement
de fonger qu'il euſt
pû nous y voir entrer ; mais
quelque peril que j'aye couru
, je ſuis bien aiſe que fon
inſolence n'ait pas plus éclaté
contre vous , que fes
deſſeins contre moy , & je
vous demande en grace de
prévenir ſagement , & par
les voyesde ladouceur,tou-
tes les ſuites facheuſes que
ſon deſeſpoir & voſtre demeſlé
pourroient avoir. Il
n'y a plus maintenant rien
à craindre , il fait grand
jour , le chemin de Verſailles
à Paris eſt plein de monde
, & vous avez icy un
grand nombre de vos amis ,
ainſi nous pouvons retourner
à la ville fans danger.
Le cavalier promit à la
belle Pelagie de luy tenir
tout ce qu'elle voulut exiger
de ſes promeſſes , & fes
conditions acceptées , illamena
juſqu'à fon carroffe,
GALANT
69
où il prit ſa place , pendant
que quatre de ſes amis ſe
diſpoſerent à le ſuivre dans
le leur.
1
Il n'eut pas plutoſt remis
les Dames chez elles , &
quitté ſes amis , qu'en entrant
chez luy , un gentila
homme luy fie preſent du
billet que voicy.
Les plus heureux Amants
ceſſeroient de l'estre autant qu'ils
ſe l'imaginent , s'ils ne rencon
troient jamais d'obstacle à leur
bonheur je m'intereſſe affez au
voſtre , pour vousyfaire trouver
des difficultez qui ne vous
70
MERCURE
establiront une felicitéparfaite,
qu'aux prix de tout lefangde
Pioski. Le Gentilhomme que
je vous envoye vous expliquera
le reſte de mes intentions.
naypas
Affoyez-vous donc, Monſieur
, luy dit froidement le
cavalier françois ,& prenez
la peine de m'apprendre les
intentions de Monfieur le
Comte Pioski . Je n'ay
beſoin de ſiege , Monfieur ,
luy répondit ſur le meſme
ton , le gentilhomme Polonois
, & je n'ay que deux
mots à vous dire. Vous eſtes
l'heureux rival de Monfieur
GALANT.
le Comte qui n'eſt pas encore
accouſtumé à de telles
préferences , il eſt ſi jaloux
qu'il veut vous tuer , & que
je le veux auſſi , il vous attend
maintenant derriere
l'Obſervatoire ; ainſi prenez
, s'il vous plaiſt , un ſecond
comme moy , qui ait
aſſez de vigueur pour m'amuſer
, pendant que vous
aurez l'honneur de vous és
ggoorrggeerreennſſeemmbbllee.
Je ne ſçay ſi le françois ſe
ſouvint, ou ne ſe ſouvint pas
alors de tout ce qu'il avoit
promis à ſa maiſtreſſe , mais
72 MERCURE
voicy à bon compte lecas
qu'il en fit.
Il appella ſon valet de
chambre , qui estoit un
grand garçon de bonne vo
lonté , il luy demanda s'il
vouloit eſtre de la partie ,
ce qu'il accepta en riant,
Aufſi - toft il dit au gentilhomme,
Monfieur leComte
eſt genereux , vous eſtes
brave, voicy voſtre homme,
& je ſuis le ſien Mais Monfieur
eft- il noble , reprit le
gentilhomme. Le valet de
chambre , Eſpagnol de nation,
piqué de cette demande
GALANT .
73
de, luy répondit fierement
ſur le champ , & en ſon langage
, avec une ſaillie romaneſque
, Quienes tu hombre
? voto a San Juan. Viejo
Chriftiano estoy , hombre blanco
,y noble como el Rey Ce que
ſon maiſtre naiſtre expliqua au Polonois
en ces termes . Il
vous demande qui vous eftes
vous mesme , & il vous
jure qu'il eſt vieux Chreftien
,homme blanc , & noble
comme le Roy. Soit ,
reprit le gentilhomme,marchons.
Ces trois braves furent
ainſi grand train au
May 1714. G
74 MERCURE
rendez vous , où ils trouverent
le Comte qui commençoit
à s'ennuyer. Aprés
le falut accouſtumé , ils mirent
tous quatre l'épée àla
main. Pioski fit en vain des
merveilles , il avoit desja
perdu beaucoup de fang ,
lang,
lorſqu'heureuſement ſon épée
ſe caſſa; le gentilhomme
fut le plus maltraité,l'Ef
pagnol ſe battit comme un
lion ,& le combat finit.
Cependant le Comte
Pioski, qui , à ces violences
prés , eftoit entout un
homme fort raiſonnable ,
GALANT. 75
eut tant de regret des extravagances
que cette derniere
paffion venoit de luy
faire faire , que la pieté étouffant
dans ſon coeur tous
les interêts du monde , il
fut s'enfermer pour le reſte
de ſa vie dans la retraitte
la plus fameuſe qui ſoit en
France , & la plus connuë
par l'auſterité de ſes maximes.
Le Cavalier françois
foupira encore quelques
temps , & enfin il devint
l'heureux & digne Epoux
d'une des plus charmantes
femmes du monde.
Gij
76 MERCURE
4
Les mariages font une fi
grande époque dans les
hiſtoires , que c'eſt ordinairement
l'endroit par où
tous les Romans finiſſent ;
mais il n'en eſt pas de meſme
icy , & il ſemble juftement
qu'ils ne ſervent à
Madame Belzeſca que de
degrés à la fortune , où ſon
bonheur & ſes vertus l'ont
amenée . Tout ce qui luy
arrive dans un engagement
qui établit communément
, ou qui doit du
moins establir pour les autres
femmes , une ſigrande
GALANT. 77
tranquilité , qu'on diroit
que l'hymen n'eſt propre ,
qu'à faire oublier juſqu'à
leur nom , eſt au contraire
pour celle cy , la baze de
ſes avantures. L'eſtalage de
ſes charmes , & le bruit de
ſabeauté ne ſont point enſevelis
dans les embraffemens
d'un eſpoux : heureuſe
maiſtreſſe d'un mary
tendre & complaiſant , &
moins eſpouſe qu'amante
infiniment aimée , comme
ſi tous les incidens du monde
ne ſe raſſembloient que
pour contribuer à luy faire
Gij
78 MERCURE
des jours heureux , innocement
& naturellement
attachée à ſes devoirs , l'amour
enchainé , à ſa fuite
ne prend pour ferrer tous
les noeuds qui l'uniſſent à
ſon eſpoux , que les formes
les plus aimables , & les
douceurs du mariage ne ſe
maſquent point pour elle
ſous les traits d'un mary.
Enfin elle joüit pendant
neuf ou dix ans , au milieu
du monde , & de ſes adorateurs
, du repos le plus
doux que l'amour ait jamais
accordé aux plus heureux
GALAN 79
Amants ; mais la mort jalouſe
de ſa fecilité luy ra
vit impitoyablement le plus
cher objet de ſa tendreſſe:
que de cris ! que de ge.
miſſements ! que de larmes
! cependant tant de
mains ſe préſentent pour
efluyer ſes pleurs , que , le
temps ,la raiſon , & la néceſſité,
aprés avoir multiplié
ſes reflexions
nent enfin au ſecours de ſa
,
viendouleur
; mais il ne luy reſte
d'un eſpoux fi regretté ,
qu'une aimable fille , que la
mort la menace encore de
(
G iiij
80 MERCURE
luy ravir , ſur le tombeaude
fon pere. Que de nouvel.
les allarmes ! que de mortelles
frayeurs ? elle tombe
dans un eſtat de langueur
qui fait preſque deſeſperer
de ſa vie. Il n'eſt point de
ſaints qu'on n'invoque ,
point de voeux qu'on ne faf
ſe, elle en fait elle-meſme
pour fon enfant , & promet
enfin de porter un tableau
magnifique à Noftre-
Dame de Lorette ſi ſa
fille en réchappe. A l'inftant,
ſoit qu'un ſuccés favo
rable recompenfat ſon zele
GALANT. 81
&fa piete , ou qu'il fur
temps que les remedes operaſſent
à la fin plus effica
cement qu'ils n'avoient fait
encore , ſa maladie diminua
preſque à veuë d'oeil ,
en tros jours l'enfant fut
hors de danger , & au bout
de neufentierement guery.
Elle reſtaencore , en attendant
le retour du printemps
, prés de fix mois à
Paris , pendant lesquels elle
s'arrangea pour l'execution
de ſon voeu. Ce temps expiré
, accompagnée de ſon
fils & de ſa fille , d'une Da82
1 MERCURE
me de ſes amis , de deux
femmes de chambre , de
deux Cavaliers , & de quatre
valets , elle prit la route de
Lyon , d'où aprés avoir
paffé Grenoble , le mont
du l'An, Briançon , le mont
Geneve & Suze , elle ſe rendit
à Turin , où elle ſéjourna
trois ſemaines avec ſa
compagnie qui ſe déffit
comme elle de tout ſon équipage,
dans cette Ville,
pour s'embarquer ſur le Po.
Elle vit en paſſant les Villes
de Cazal du Montferrat
,
d'Alexandrie , le Texin qui
GALANT. 83
1
,
paſſe à Pavie , Plaiſance ,
+ Cremone , Ferrare , & enfin
elle entra de nuit à Venife
avec la marée. Elle
deſcendit à une Auberge
moitié Allemande , &moitié
Françoiſe , & dont
l'enſeigne d'un coſté , ſur
le grand Canal , reprefente
les armes de France , &
de l'autre , fur la Place de
ES. Marc , les armes de l'Empire.
Elle reçut le lende
main à ſa toilette , comme
cela ſe pratique ordinairement
à Veniſe , avec tous
les Estrangers confidera
,
S
१
84 MERCURE
,
bles , des compliments en
proſe & en vers imprimez
à ſa loüange , fon amie
& les Cavaliers de ſa compagnie
en eurent auſſi leur
part. Ces galanteries couftent
communément , & au
moins quelques Ducats à
ceux à qui on les fait. Le
ſecond jour elle fut avec
tout fon monde ſaluer Mr
l'Ambaſſadeur qui fut
d'autant plus charmé du
plaifir de voir une ſi aimable
femme , que , quoy que
Venife ſoit une Ville , où
lesbeautez ne ſont pas car
,
GALANT. 85
Π
S
res , il n'y en avoit pas encore
vû une , faite comme
- celle dont il recevoit la viſite.
La bonne chere , les,
Spectacles , les promena-
✓ des ſur la mer& ſur la coſte,
avec le Jeu, furent les plaifirs
dont il la regala , pen-
↓ dant les quinzejours qu'elle
y reſta. Il luy fitvoir dans ſa
Gondole , la pompeuſeCeremonie
du Bucentaure qui
ſe celebre tous les ans dans
cette Ville le jour de l'Afcenfion
, avec toute la magnificence
imaginable.
Je nedoute pas que bien
3
86 MERCURE
des gens neſcachent à peu
prés ce que c'eſt que cette
feſte; mais j'auray occafion
dans une autre hiſtoire d'en
faire une deſcription meſlée
de circonstances ſi agreables
que la varieté des évenemensque
je raconteray,
pourra intereſſer mes lecteurs
au recit d'une ceremonie
dont il ignore peuteſtre
les détails.
Enfin noſtre belle veuve
prit congé de Mr l'Ambaffadeur
, & le lendemain elle
s'embarqua ſur un petit baſtiment
, qui en trois jours
GALANT. 87
لا
}}
la rendit à Lorette , où elle
accomplit avec beaucoup
de zele & de religion , le
voeu qu'elle avoit fait à Pa-
1ris. Après avoir pieuſement
fatisfait à ce devoir indifpenſable
, dégouſtée des perils
, & ennuyée des fatigues
de la mer , elle refolut
de traverſer toute l'Italie
par terre , avant de retourner
en France .
!
Il n'y avoit pas fi loin de
Lorette à Rome pour n'y
pas faire untour,& je croy
a que pour tous les voyageurs,
cinquante lieuës plus ou
88 MERCURE
moins , ne ſont qu'une bagatelle
, lorſqu'il s'agit de
voir cette capitale du mõde.
- Il faiſoit alors ſi chaud ,
qu'il eſtoit fort difficile de
faire beaucoup de chemin
par jour ; mais lorſqu'on eſt
en bonne compagnie , &
de belle humeur , rien n'ennuye
moins que les ſéjours
charmants qu'ontrouve en
Italie.
Je ne prétens pas en faire
icy un brillant tableau,pour
enchanter mes lecteurs de
la beauté de ce climat ; tant
de voyageurs en ont parlé ;
Miffon
GALANT. 89
1
Miſſon l'a ſi bien épluché,
&cette terre eſt ſi fertile
en avantures , que les hiftoires
galantes que j'en raconteray
dorenavant ſuffiront
pour inſtruire d'une
maniere peut- eftre plus agreable
que celle dont ſe
ſont ſervis les écrivains qui
en ont fait d'amples relations
, ceux qui ſe conten
teront du Mercure pour
connoiſtre aſſez particuliement
les moeurs & le plan
de ce pays . Ainſi je renonceray
pour aujourd'huy au
détail des lieux que noftre
May 1714.
H
90 MERCURE
belle veuve vit , avant d'entrer
à Rome , parce que non
ſeulement il ne luy arriva
rien fur cette route qui puifſe
rendre intereſſants les cir
conſtances de ce voyage ,
mais encore parce que je ne
veux pas faire le geographe
malà propos . Le Capitole ,
le Vatican , le Chaſteau S.
Ange , le Colizée , la Place
dEſpagne, la Place Navonne
, l'Eglife S. Pierre , le
Pantheon , les Vignes , &
enfin tous les monuments
des Anciens , & les magnifiques
ouvrages des Moder
GALANT. 91
nes,dont cette ville eſt enrichie,
n'étalérent à ſes yeux
que ce que les voyageurs
lesplus indifferents peuvent
avoirveu comme elle ; mais
lorſque jetraitteray, comme
je l'ay dit,des incidens amufants
& raifonnables que
j'ay , pour y promener mes
lecteurs , j'eſpere que leur
curioſité ſatisfaite alors , les
dédommagera fuffifamment
de la remiſe & des
frais de leur voyage...
La conduite que tint à
Rome cette charmante veuve
, fut tres eſloignée de cel- :
Hij
92 MERCURE
le que nos Dames françoi
ſes y tiennent , lorſqu'avec
des graces moindres que les
fiennes , elles ſe promettent
d'y faire valoir juſqu'à leur
plus indifferent coup d'oeil.
Celle cy parcourut les Egliſes
,les Palais , les Places
& les Vignes en femme qui
ne veut plus d'avantures ;
mais elle comptoit fans for
hoſte, & l'amourn'avoit pas
figné le traité de l'arrangement
qu'elle s'eſtoit fait.
Ungentilhomme Italien
dela ſuite de l'Ambaſſadeur
de l'Empereur , qui avoir
GALANT. 93
veu par hafard une fois à la
Vigne Farneze , le viſage
admirable de noftre belle
veuve , fur ſi ſurpris de l'é
elat de tant de charmes ,
qu'il reſtacomme immobi
le , uniquement occupé dư
foin de la regarder. Elle
s'apperceut auffi- toft de fon
eſtonnement ; mais dans
Finſtant ſon voile qu'elle
laiſſa tomber, luy déroba la
veuë de cet objet de fon admiration.
L'Italien , loin de
fe rebuter de cet inconvenient
, réſolut de l'exami
ner juſqu'à ce qu'il ſceuſt ſa
94 MERCURE
ruë , fa demeure , ſon pays ,
fes deſſeins , & fon nom.
Dés qu'il ſe fut ſuffiſamment
inſtruit de tout ce
qu'il voulut apprendre ;
aprés avoir paffé& repaffé
cent fois devant ſa maiſon ,
ſans qu'on payaſt ſes ſoins
de la moindre courtoiſie,&
pleinement convaincu qu'il
n'y avoit auprés de cette
belle veuve , nulle bonne
fortune à eſperer pour luy ,
il conclut qu'il pouvoit regaler
Monfieur l'Ambaſſadeur
du merite de ſa découverte.
A
GALANT.951
En effet un jour que l'Ambaſſadeur
de Pologne difnoit
chez ſon maiſtre , voyant
vers la fin du repas,que
la compagnie entroit en
belle humeur , & que la
- converſation rouloit de
bonne grace ſur le chapitre
- des femmes ; Meſſieurs , dit-
- il , quelques ſentimens
qu'elles vous ayent fait
prendre pour elles , je ſuis
ſeur , que ſans vous embar-
-raſſer de vouloir connoiſtre
leurs coeurs plutoſt que
leurs perſonnes,vous renonceriez
à toutes les précau
96 MERCURE
tions du monde , ſi vous
aviez vû , une ſeule fois ,
une Dame que je n'ay vûë
qu'un inſtant. Je me promenois
, ily a quinze jours
àla Vigne Farneze , elle s'y
promenoit auſſi ; mais je
vous avoue que je fus ſaiſi
d'étonnement,en la voyant,
& que je luy trouvay cant
de charmes , un ſi grand
air ,& un ſi beau viſage
que je jurerois volontiers ,
quoy que cette Ville fourmille
en beautés , qu'il n'y
a rienà Rome qui ſoit beau
comme elle. Ces Miniſtres
1
Eſtrangers
GALANT. 97
5
Eſtrangers s'échaufférent
ſur le recit du Gentilhomme
Italien , celuy de Pologne
ſur tout , ſentitun mou.
vement de curioſité fi
prompt , qu'il luy demanda
d'un air empreſſé , s'il n'a
voit pas eſté tenté de ſur
vre une ſibelle femme ,&
s'il ne sçavoit pas où elle
demeuroit. Ouy, Monfieur,
luy répondit- il , je ſçay ſon
nom , ſa demeure & les
motifs de ſon voyage à
Rome, mais je n'en ſuis
pas plus avancé pour cela ,
&je croy au contraire que
May 1714.
I
98 MERCURE
mes empreſſements l'ont
tellement inquiétée, qu'elle
ne paroiſt plus aux Eglifes ,
ny aux promenades , de
puis qu'elle s'eſt apperçuë
du ſoin que je prenois d'éxaminer
ſes démarches .
Voila une fiere beauté , dit
l'Ambafladeur de l'Empereur
, & addreſſant la parole
en riant à celuy de Pologne
, Monfieur , continuast-
il , n'ayons pas le démentide
cette découverte ,
& connoiffons à quelque
prix que ce ſoit , cette belle THEQUE DEL
BIBLI
< YON
EVILL
1893*
J'y confens reTHEQUE
DA
5,
20
LY
GALANTE
18
E
VILL
prit l'autre , férieuſent
& je ſuis fort trompé fi
dans peu de jours , je ne
vous en dis des nouvelles.
Ils auroient volontiers
bû desja à la ſanté de l'inconnue
, ſi , une Eminence
qu'on venoit d'annoncer ,
ne les avoit pas arrachez de
la table , où le vin & l'amour
commençoient
à les 0
mettre en train de dire de
de
belles choses .
e Le Gentilhomme qui
ue avoit ſi à propos mis la belle
Veuve ſur le tapis , fut au
devant du Cardinal , que
I ij
100 MERCURE
fon Maiſtre fut recevoir
juſqu'au pprreemmiieerr degré de
fon Eſcalier , & en meſme
tems il reconduifit l'Ambas
ſadeur de Pologne juſqu'à
fon Carrofle. Ce Miniſtrele
questionnaſi bien , chemin
faiſant , qu'il retourna chez
luy , parfaitement inftruit
de tout ce qu'il vouloit ſcavor.
Des qu'il fut à fon
Appartement , il appella un
Valet de chambre , à qui il
avoit ſouvent fait de pareilles
confidences & aprés
luy avoir avoüé qu'il eſtoit
desja , fur un ſimple recit ,
GALANT. 101
1
:
1
éperduëment amoureux
d'un objet qu'il n'avoit jamais
vû , il luy demanda
s'il croyoit pouvoir l'aider
de ſes conſeils de fon zele
& de ſa difcretion , dans
Tembarras où il ſe trouvoit.
Je feray , luy dit le Valet
de chambre tout ce
qu'il vous plaira ; mma.is puifque
vous me permettez de
vous donner des confeils ,
je vous avoüeray franche-
FL
د
ment , que je pennſiee que
le
portrait que vous me faites,
de la conduitte ſage & retirée
que tient la perſonne
Inj 1
102 MERCURE
dont vous me parlez , eft
fouvent le voile dont Te
fervent les plus grandes
avanturieres , pour attrapper
de meilleures dupes. Ta
pénétration eſt inutile icy ,
luy répondit l'Ambaffadeur
: tu ſçais desja ſon nom
& ſa maiſon , informe toy
ſeulement fi ce qu'on m'en
adit eft véritable ; nous
verrons aprés cela le parti
que nous aurons à prendre .
Le Confident ſe met en
campagne , il louë une
chambre dans le voiſinage
de la belle Veuveil fait
>
GALANT. 103
1
1
0
e
it
connoiſſance avec un de ſes
domeſtiques , qui le met
en liaiſon avec la femme
de chambre de la Dame
qu'il veut connoiſtre : enfin
il la voit , & il apprend
qu'elle va tous les jours à
la meſſe , entre ſept & huit
heures du matin , à l'Eglife
de ſainte Cecile. Il avertit
auffi toſt ſon Maiſtre de
tout ce qui ſe paſſe ; ce Miniſtre
ne manque point de
ſe rendre ſans ſuite à cette
Eglife , & de ſe placer auprés
de cette beauté qui n'a
garde de ſe meffier à pareil
I iiij
104 MERCURE
le heure , ni de fes char
mes , ni des ſoins , ni de la
dévotion du perſonnage
quiles adore. לכ
Cependant l'allarme fonne
,& le Valet de chambre
apprend avec bien de la
douleur , que la Damedont
ſon Maiſtre eſt épris , commence
à s'ennuyer à Rome,
&qu'enfin incertaine ſi elle
retournera en France par
Genes,où ſi elle repaſſerales
Alpes, elle veutabſolument
eſtre hors de l'Italie , avant
le retour de la mauvaiſe
faifon. A l'inſtant l'AmbafGALANT.
1ος
t
!
es
16
10
le
f
1
Tadeur informé , & defefperé
de cette nouvelles ſe
détermine à luy eſcrire en
tremblant , la lettre que
voicy.
N'eſtes vous venue àRome,
Madame , que pour y violer
le droit des gens ; fi les franchiſes
les Privileges des
Ambaffadeurs font icy de vostre
Domaine , pourquoy vous dé-
Domaine
goustez - vous du plaisir d'en
joüir plus long-temps ? Fapprends
que vous avez réfolu de
partir dans buit jours. Ab! fi
rienne peut rompre ou differer
ce funeste voyage, rende-z moy
106 MERCURE
donc ma liberté que vos yeux
m'ont ravie , & au milieu de
la Capitale du monde. Ne me
laiſſez pas , en me fuyant,la
malheureuſe victime de l'amour
que vous m'avez donné. Permettez
moy bien pluſtoſt de vous
offrir en ces lieux tout ce qui
dépend de moy , & en reeevant
ma premiere visite , recevez en
mesme temps , si vous avez
quclques sentiments d'humanité,
la fortune , le coeur , & la
main de
BELZESKI.
Le Valet de Chambre
fut chargé du ſoin de luy
rendre cette lettre à elle
meſme au nom de ſon Maître
, d'examiner tous les
mouvemens de fon viſage ,
&de lui demander un mot
de réponſe.
La Dame fut aſſez
émeuë à la vûë de ce billet ,
cependant elle ſe remit aifément
de ce petit embarras
, & aprés avoir regardé
d'un air qui n'avoit rien
de déſobligeant , le porteur
de la lettre , qu'elle
avoit vûë vingt fois ſans reflexion
, elle luy dit , ce
108 MERCURE
?
tour eſt ſans doute de voſtre
façon Monfieur mais
Monfieur l'Ambaſſadeur
qui vous envoye , ne vous
en ſera guere plus obligé,
quoyque vous ne l'ayez pas
mal ſervi. Attendez icy un
moment, je vais paſſer dans
mon Cabinet , & vous en
voyer la réponſe que vous
me demandez pour luy :
Auſſi-toſt elle le quitta pour
aller efcrire ces mors. S
Fe ne sçay dequoy je ſuis
coupable à vos yeux, Monfieur,
mais je sçay bien que je ne re
ponds que par bienfeance à l'hon-
>
BAGALAN 109
0
neur que vous me faites ,
aux avantages que vous me proposez
: & je prévoy que la
viſite que vous me rendrez , si
vous voulez , vous fera auffi
peu utile qu'à moy , puisque
rien ne peut changer la réfolution
que j'ay priſe de repaffer
inceſſamment en France.
Le Polonnois éperduëment
amoureux ( car il y
avoit de la fatalité pour elle,
à eſtre aimée des gens de ce
pays ) le Polonnois , dis- je ,
donna à tous les termes de
ce billet , qu'il expliqua en
ſa faveur, un tourde confo110
MERCURE
lation que la Dame n'avoit
peut- eſtre pas eu l'intention
d'y mettre; d'ailleurs il eſtoit
parfaitementbien fait , tres
grand ſeigneur , fort riche ,
&magnifique entout. Les
hommes ſe connoiſſent , il
n'y a pas tantde mal à cela.
Celui- cy ſçavoit aſſez ſe
rendrejustice , mais heureuſement
il ne s'en faifoit pas
trop à croire , quoy qu'il
ſentit tous ſes avantages.....
Vers les * vingt& une ou
vingt- deux heures , il ſe ren-
**C'eſt en eſté à peu prés vers les fix heures
du ſoir,ſelon noftre façon de compter.
GALANT. III
コ
el
dit au logis de la belle veuve
, qu'il trouva dans undeshabillé
charmant & modeſte
, mille fois plusaimable
qu'elle ne luy avoit jamais
paru .
Que vous eſtes , Madame ,
luy dit- il , transporté du
plafir de la voir , au deſſus
des hommages que je vous
rends ; mais en verité je vais
eſtre le plus malheureux des
hommes , fi vous ne vous
rendez pas vous meſme aux
offres que je vous fais Nous
nenous connonfons n'y l'un
ny l'autre , Monfieur , luy
70%
112 MERCURE
11
répondit - elle , & vous me
propoſez d'abord des chofes
dont nous ne pourrions
peut eſtre que nous repentir
tousdeux, mais entrons , s'il
vousplaît,dansun plus grád
détail,& commençons par
examiner , i la majeſté de
voſtre caractere s'accorde
bien avec les ſaillies de cette
paffion ; d'ailleurs n'eſt il
pas ordinaire , & vrayſemblable
qu'un feu ſi prompt
às'allumer, n'en eſt que plus
prompt à s'éteindre. Enfin
ſupposé que je voulutſe encorem'engager
ſous les loix
de :
GALANT. 113
1
1
del'hymen, ſur quel fondement,
àmoins queje nem'a.
veuglaſſe de l'eſpoir de vos
promeſſes, pourrois- je compter
que vous me tiendrez
dans un certain tems ce que
vous me propoſez aujourd'huy
. Ah ! Madame , reprit
ilavecchaleur, donnez
aujourd huy voſtre confentement
à mon amour , &
demain je vous donne la
main. Par quelles loix voulez
vous authoriſer des maximes
de connoiſſance &
d'habitude , ſur des ſujers où
le coeur doit décider tout
114 MERCURE
,
ſeul ; n'y a t'il point dans le
monde des mouvements de
ſympathie pour vous , comme
pour nous , & quelle
bonne raiſon peut vous dif
penſerde faire pour nous
enun jour,la moitié du chemin
que vos charmes nous
font faire en un inſtant. Je
ſuis perfuadé que vous avez
trop d'eſprit, pour regarder
mal à propos ces chimeriques
précautions , comme
des principes de vertu , &
vous eſtes trop belle pour
douter un moment de la
conſtante ardeur des feux
GALANT 115
mt
&
רש
la
גנ
que vous allumez. Cependant
ſi vos ſcrupules s'effrayent
de la vivacité de ma
propoſition,je vous demande
du moins quinze jours
de grace , avant de vous
prier de vous déterminer en
ma faveur ; & j'eſpere ( fi
vos yeux n'ont point de peine
à s'accouſtumer à me
voir pendant le temps que
j'exige de voſtre complaiſance
) que les ſentiments
de voſtre coeur ne tarderont
pas à répondre aux tendres
& fidelles intentions du
mien. Ne me preſſez pas da
Kij
116 MERCURE
vantage à preſent , Monfieur
, luy dit elle,& laiſſez
à mes reflexions la liberté
d'examiner les circonſtancesde
voſtre propofition.
Cette réponſe finit une
conteftation qui alloit inſenſiblement
devenir tres.
intereſſante pour l'un &
pour l'autre.
Monfieur l'Ambaſſadeur
ſe leva , & prit congé de la
belle veuve aprés avoir receu
d'elle la permiffion de
retourner la voir , lorſqu'il
le jugeroit à propos.
Ce miniſtre rentra chez
GALANT 117
-
luy , ravi d'avoir mis ſes affaires
en ſibon train , & le
lendemain au matin il écrivit
ce billet à cette Dame ,
dont il avoit abſolument refolu
la conqueſte.
Le temps que je vous ay don-
- né depuis hier , Madame , ne
fuffit-il pas pour vous tirer de
toutes vos incertitudes , s'il ne
ſuffit pas , je vais estre auffi indulgent
que vous estes aimable,
je veux bien pour vous efpargner
la peine de m'eſcrire vos
Sentiments , vous accorder, jufqu'à
ce soir , que j'iray appren
dre de vostre propre bouche , le
1
118 MERCURE
réſultat de vos reflexions.
Elles eſtoient desja faites
ces réflexions favorables à
T'heureux Polonois , & pendant
toute la nuit, cette belleveuve
n'avoit pû ſe refufer
la fatisfaction de convenir
en elle-meſme , qu'elle
meritoit bien le rang d'Ambaſſadrice.
Aufſfi luy fut-il
encore offert le meſme jour
avec des tranſports fi touchants&
fi vifs,qu'enfin elle
ne fit qu'une foible deffenſe
, avant de conſentir à la
propoſition de Mr l'Ambaffadeur.
En un mot toutes
GALANT. 119
!
les conventions faites & accordées
, entre elle & fon
amant,ſon voyage de France
fut rompu , & fon mariage
conclu , & celebré ſecretement
enquinze jours.
Legrandtheatredu monde
va maintenant eſtre le
champ où va paroiſtre dans
toute fon eſtenduë , l'excellence
du merite & du bon
efprit deMadame Belzeſca.
Elle reste encore preſque
inconnuë juſqu'à la declararion
de ſon hymen , qui
n'eſt pas plutoſt rendu public
, qu'elle ſe montre auſſi
120 MERCURE
4
éclairée dans les delicates
affaires de fon mary , que
fielle avoit toute la vie
eſte Ambaſſadrice,лэ тод
Les Miniſtres Eſtrangers,
les Prélats , les Eminences
tout rend hommage à fes
lumiéres. De concert aveo
fon Epoux , ſa pénerrap
tion abbrege , addoucit &
leve toutes les difficultez
de ſa commiffion : enfin
elle l'aide à ſortir de Rome
(ſous le bon plaifir de fon
Maſtre ) fatisfait & glorieux
du ſuccés de fonAm
baffade.altera teemal
هللا
GALANT. 121
Elle fut obligée pour le
bien de ſes affaires de repaſſer
en France avec ſon
mary : elle n'y ſéjourna que
trois ou quatre mois , de là
elle alla à Amſterdam , &
à la Haye , où elle s'embarqua
pour ſe rendre à Dant-
ZIK d'où elle fut à Varſovie
où elle jouit pendant
vingt-cinq ans , avec tous
les agréments imaginables,
de lagrande fortune , & de
la tendreſſe de ſon Epoux ,
qui fut enfin malheureufement
bleſſe à la Chaffe
d'un coup dont il mourut
May 1714.
L
127
MERCURE 122
quatreJours
Tavoir
apres la
Э
receu d'une façon toute
extraordinaire .
Rien n'eſt plus noble &
plus magnifique , que la
220
20
manière dont les Grands
Seigneurs vont à la Chaſſe
en Pologne. Ils menent ordinairement
avec eux , un
fi grand nombre deDomeftiques
, de Chevaux , & de
Chiens, que leur Equipage
reſſemble pluſtoſt à un gros
détachement de troupes reglées
, qu'à une compagnie
de gens aſſemblez , pour le
plaisir de faire la guerre à
GALANT. 123
+
20
وا
LEKCI }
des animaux. Cette précaution
me paroilt fort
raisonnable , & je trouve
qu'ils font parfaitement
bien de proportionner le
nombredes combatrants au
3
21091
nombre & à la fureur des
monſtres qu'ils attaquent.
Un jour enfin, Monfieur
Belzeſki , dans une de fes
redoutables Chaffes, fe laifſa
emporter par ſon cheval ,
à la pourſuite d'un des plus
fiers Sangliers qu'on cuſt
encore vû dans la Foreſt où
il chaſſoit alors. Le cheval
anime paſſa ſur le corps de
124 MERCURE
261
ce terrible animal , & s'abbatit
en meſme temps , à
quatre pas de luy. Monfieur
Belzeſki ſe dégagea, auflitoſt
adroitement des efriers
, avant que le Monf
tre l'attaquaft ; mais ils eftoient
trop prés l'un de Laura
tre & le Sanglier desia
bleffé trop furieux , pour ne
pas ſe meſurer
44
encore con-b
tre l'ennemi qui l'attendoit :
ainſi plein de rage , il voulut
ſe llaanncceerr fur luy , mais
dans le moment ſon ennemi
intrepide & prudent lui
abbattit la teſte d'un coup
GALANT.
1:5
ſi juſte , & fi vigoureux, que
fon fabre paffa entre le col
& le tronc de an
11
avec tant de viteſſe , que le
mouvement Violent avec
lequel il retira fon bras
entraîna fon 21911
corps , de ma
niere qu'un des pieds luy
manquant , il tomba à la
renverſe ; mais fi malheu
reuſement, qu'il alla ſe fen.
dre la tefte fur une pierfe
qui ſe trouva derriere luy.
Dans ce fatal inſtanttous
les autres Chaſſeurs arrivérent
, & emporterent en
pleurant , le Corps de leur
THAJAD
126 MERCURE
infortune maiſtre , qui vécu
encore quatre jours
qu'il employa à donner à
Madame Belzeſca les dernieres
& les plus fortes
preuves de ſon amour , if
la fiitt ſon heritiere univerſelle
, & enfin il mourut
adoré de ſa femme , & infiniment
regretté de tout
le monde.
il
Il y a plus de fix ans que
Madame Belzeſca pleure
ſa perte , malgré tous les
foins que les plus grands
Seigneurs , les Princes , &
mefme les Roys , ont pris
GALANT. 127
pour la conſoler. Enfin elle
eft depuis long-temps l'amie
inſéparable de Mada
infeparable
me la Palatine de ... elle a
maintenant foixante ans
paflez , & je puis affeurer
qu'elle est encore plus aimée
; & plus reſpectée ,
qu'elle ne le fut peut eftre
jamais , dans le plus grand
efclat de fa jeuneffe. On
parle meſme de la remarier
aun homme d'une fi grande
distinction
, que , ce
bruit , quelque fuite qu'il
ait eft toutccee qu'on en peut
dire de plus avantageux ,
Lin
128 MERCURE
pour faire un parfait éloge
de ſon mérite , & de fes
vertusaises
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Résumé : HISTOIRE nouvelle.
La peste à Varsovie pousse de nombreux habitants, dont la Palatine et Madame Belzesca, à se réfugier à Dantzic. Madame Belzesca, de son vrai nom Georgette Pelagie, originaire de Touraine, est célèbre pour sa beauté et ses aventures amoureuses. Elle épouse un cavalier après qu'il l'a sauvée lors d'un naufrage, mais leur mariage se détériore avec le temps. Devenue veuve, Pelagie s'installe à Paris avec son fils et attire de nombreux admirateurs. En 1714, un seigneur polonais tente de l'enlever, mais un cavalier français découvre le complot et la protège. Le texte raconte plusieurs épisodes. Dans le premier, Pelagie est protégée par un cavalier français contre le comte Pioski. Après diverses péripéties, elle est ramenée en sécurité à Paris. Le comte défie le cavalier en duel et est vaincu. Le cavalier finit par épouser une autre femme charmante. Un autre récit suit Madame Belzesca, dont les mariages marquent des étapes vers sa fortune et son bonheur. Après la mort de son mari, elle prie pour sa fille malade et voyage à travers l'Italie. À Rome, une belle veuve évite les aventures amoureuses et insiste sur une relation amicale. Madame Belzesca converse avec un ambassadeur polonais qui souhaite l'épouser promptement. Elle accepte après un délai de réflexion et ils se marient secrètement. Madame Belzesca aide son mari dans ses affaires diplomatiques. En 1714, Monsieur Belzeski meurt après une attaque de sanglier et la nomme son héritière universelle. Madame Belzesca pleure sa perte pendant plus de six ans et devient l'amie inséparable de Madame la Palatine. À soixante ans, elle reste respectée et aimée, et on envisage de la remarier. Le texte mentionne également la grandeur des chasses en Pologne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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23
p. 182-196
LETTRE De condoleance à une Dame de consideration, sur la mort de son Pere.
Début :
MADAME, C'est un ancien usage de consoler les vivans de la perte [...]
Mots clefs :
Mort, Condoléances, Monde, Amis, Bûcher, Corps, Asie Mineure, Pompe funèbre, Funérailles, Grecs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE De condoleance à une Dame de consideration, sur la mort de son Pere.
LETTRE !y
De condoleance à une Dame de
consideration sur la mort de
sonPere. MADAME,I
i*
C'est un ancienusage de
consoler les vivans dela perte
des morts. Je pense que ceft1
fort bien fait, parce qu'il me
semble qu'il n'y a
prcfquc'
rien à dire contre une mode'
reçuê depuis tant d'années:
Ainsi je veux,s'il vous plaist,,
croire pour un instant cettej
regleétablie pour vous &
pourmoy , comme pour le
reste des mortels. Cela estant,
permettez - moy ,
Madame , de vous témoigner la douleur
1 que je ressens de la perte que
vous venez de faire. Ce ne
font point dans un pareil mal-
- heur des idées de consolation
que je veux vous inspirer
, vos
douleurs sont trop raisonnat"
bles,vostreaffliction n'estque
[ trop juste, & je ne vousoffre
icy que des larmes à mêler
avec les vostres ; mais après
avoir suffisamment satisfait à
ces pitoyables devoirs de la
nature, l'esprit doit effacer
nos ennuis, la raison qui a
justifié nos pleurs doit rétablir
nostre tranquillité
,
le temps
doit refermer nos playes, &
la Religion nous armer d'une
pieuse indifférence contre
tousles accidens du monde.
Cependant souffrez que je
vous avoüe
, que je ne comprend
pas bien encore, en vertu
dequoy, tous les hommes
cherchent réciproquement à
se consoler du moindre de
leursmaux.
On félicite un pere sur la
naissance de son enfant, &
-'
l'on
l'on s'affige avec le fils de la
mort de son pere;à quoy bon
cescomplimens ,& ces condoleances,
sur un mouvement
continuel, & dont les rcvolutions
inévitablesn'ont rien
dont on doive ny se réjouir,
ny s'allarmer.
Voila le seul point où le
sort de tous les humains se
trouve égal; néanmoins on a
la manie de faire de super bes
Festes, parce que Pierre vient
au monde, & de tristes & lugubres
Mausolées, parce qu'il
en fort.
J'approuverois ce faste &
ces pleurs, si l'on n'avoit pas
tous les jours le même étalage
à faire, & les mêmes larmes à répandre.I Strabon dit (ho! Madame,
Strabonesticy d'un merveil-1
leux secours
, pour m'aider à
vousconsoler) oüy;) Srrabon
dit, que dans une certaine
région de l'Asie mineure, on
faisoitdemagnifiques funérailles
aux morts. Si tost que
l'ame d'un grand Seigneur
avoit pris congé de son individu
,
les amis, les parens,
les femmes & les esclaves duj
deffunts'assembloient autour
i
du corps quon avoit foin de
placer aumilieu d'un bûcher
fupcrbe
, avec mille Inscriptions
à la loüange du Trépassé
On dressoit autour du Bucher
de grandes tables couvertes
de viandes exquises, &
de vins excellens ; il n'estoit
question au milieu de ces festins,
que d'emblêmes,d'oraisons
funebres, & de panégyriques
pour honorer les
:
obfcques de ce cadavre: on
mangeoit, on buvoit à bon
compte, &l'on s'enyvroiten
attendant l'instant fatal où
chacun devoit donner la plus
grande & la dernière preuve
de l'amour qu'il avoir pour le
deffunt, ensuite on allumoit
i le bucher de toutes parts, & 1
les conviez chargez deleurs
plus précieuxbijoux se hâtoient
de se précipiter dans
les flâmes, pour mêler à l'envi
leurs cendres avec celles du
mort. La même ceremonie
se pratiquoit aussi en Perse &
en Egypte
,
mais avec moins
de rigueur.
Voila, Madame, ce qu'on
appelle des gensbien tendres,
& c'est presqueainsiqu'il faut
pleurer, ou ne point pleurer
du tout; mais avant de finir
l'article de mes condoleances,
permettez-moy de vous conter
encore une Histoire. Les
Histoiresont la vertu d'attirer
nostre attention, d'assoupir
nos inquiétudes, & d'enchanter
quelquefois nostredouleur.
Ainsi j'espere que vous
trouverez celle-cy assez rare
&a ssez consolante, pour vous
persuader que les plus courtes
larmes sont les meilleu-
Il.CS. , {:,' Il y a encore aujourd'huy
uneContrée dans la Grece
où le mort a toûjours tort.
Dés que la Parque a tranché
le fil des jours d'un mortel
,
on cxpofe (on corps au milieu
d'une certaine Place, où s'assemblent
ses voisins, ses parens,
ses amis, sa femme & ses
enfans. C'est sa chere moitié
qui ordinairement mène le
deüil ; elle s'approche de son,
pauvre mary qu'elle regarde
tranquillement d'un oeil de
pitié, & elle luy tient en peu,
de mots, le discours que voicy.
Pourquoy
,mon cher Ó.
poux êtesvous mort? vous
estiez bien pressé ? ne vous aimois-
je P» tendrement ? ne
vous ay-
je pas toujours esté
fidelle? allez vous estes un ingrat
qui avez voulu m'abandonner.
Suivez-donc vostre
malheureux destin ? je ne m'en
metplus en peine. Cette Harangue
finie
,
elle passe son
chemin, & se retire chez elle.
Ses enfansaussitost prennent
sa place autour de leur pere,
& luy font leurs petites remontrances
en ces termes.
Eh pourquoy , mon cher Papa
,vous estes-vous laissé moutir?
vous estiez riche, maman
vousaimoitbien, nous avions
tous de la tendresse & de la
soûmission pour vous,tout le
monde vous consideroit, il
netenoit enfin qu'à vous d'être
heureux; cependant vous
avez voulu nous quitter, vous
n'avez pas eu honte de mourir
, & de nous dépoüiller,
cruellement de toute l'esperance
que nous avions en '¡
vous;tout ce qui nous reste à
vous dire, c'est que nous n'oublirons
jamais un si vilain
cour: néanmoins quelque
part que vous alliez , nous
souhaitons encore que le
Ciel vous donne ailleurs un
destin plusheureuux, Alors les
voisins
a
voisins, les amis, & les parens
du mort commencent à
l'accabl. r dereproches& d'injures.
Qu'aviez vous à rir mou-
,
luy disent les uns? que
vous manquoit
-
il, reprennent
les autres?adore de vôtre
femme, aimé de vos ensans,
&chéri de tout le monde
, vous avez eu le courage
de nous quitter avec la dernière
rigueur!quelleinhumanité
! quelle injustice?ou plutost
quelle haine pour nous,
disent-ils à ce pauvre corps.
Allons, mettons parpitié une
obole dans sa bouche
,
fermons
son cercüell., couvrons
sa tombe depain ,de viandes
&devin,s'ilafaim ilmangera,
s'ilasoifil boira ,plaçons
le auprésde ses ayeux, fermonsensuite
son, sepulchre,
&?allons;nousiréjoiïiravéclat
femme&sesenfansdelasot-
'r d t y
.,,-
tise du mort. * 1- ?<: Ainsi comme vous.
Madame, chaque pays,chaqueguisemaisditesmoy
je vous prie; laquelle de ces
deux Histoires vous plaist
davantage?Sont-ce ceux
qui vont [ç bculensur unuj
cadavre,ouceuxqui vont
enyvrer sur le tombeau d'un
répassé ? Pour moy , quoy- iel'un&l'autreexcèsme pa-
>iflic tldicûlc^'-'jttiens
rt pour les derniers ,& je
is sûr qu'il n'y a point
h~MHii~ai(bt~~b!c quine
»iEdten}toft^vfs:~ v
Je conclus âohe: que la.
auteur est la plusinutile reslurce
du monde,contre des
iaui^ufé|uèBidkl,ric'Jpcflcrcedier,
& je soûciensqu'un
onesprit n'ajamaisbesoinde
onsolationparcequ'il ne doit
maistrouver dequoiss'afliger
cvôtre,Madame,est des meilleurs
que je connoisse
,
c'est
pourquoy je ne croi pasavoir
sur cette matiere d'autre concseil
àyvous d.onner queceluy- IoP.ropidrnce
-.-agir la Providence,
Nous ne vivronsqu'autant
quilluyflaim.
Des biens comme desmaux qu'el-
,: le nous offrira,_x-r. u
Tâchons de profisesavecindiffe-
De condoleance à une Dame de
consideration sur la mort de
sonPere. MADAME,I
i*
C'est un ancienusage de
consoler les vivans dela perte
des morts. Je pense que ceft1
fort bien fait, parce qu'il me
semble qu'il n'y a
prcfquc'
rien à dire contre une mode'
reçuê depuis tant d'années:
Ainsi je veux,s'il vous plaist,,
croire pour un instant cettej
regleétablie pour vous &
pourmoy , comme pour le
reste des mortels. Cela estant,
permettez - moy ,
Madame , de vous témoigner la douleur
1 que je ressens de la perte que
vous venez de faire. Ce ne
font point dans un pareil mal-
- heur des idées de consolation
que je veux vous inspirer
, vos
douleurs sont trop raisonnat"
bles,vostreaffliction n'estque
[ trop juste, & je ne vousoffre
icy que des larmes à mêler
avec les vostres ; mais après
avoir suffisamment satisfait à
ces pitoyables devoirs de la
nature, l'esprit doit effacer
nos ennuis, la raison qui a
justifié nos pleurs doit rétablir
nostre tranquillité
,
le temps
doit refermer nos playes, &
la Religion nous armer d'une
pieuse indifférence contre
tousles accidens du monde.
Cependant souffrez que je
vous avoüe
, que je ne comprend
pas bien encore, en vertu
dequoy, tous les hommes
cherchent réciproquement à
se consoler du moindre de
leursmaux.
On félicite un pere sur la
naissance de son enfant, &
-'
l'on
l'on s'affige avec le fils de la
mort de son pere;à quoy bon
cescomplimens ,& ces condoleances,
sur un mouvement
continuel, & dont les rcvolutions
inévitablesn'ont rien
dont on doive ny se réjouir,
ny s'allarmer.
Voila le seul point où le
sort de tous les humains se
trouve égal; néanmoins on a
la manie de faire de super bes
Festes, parce que Pierre vient
au monde, & de tristes & lugubres
Mausolées, parce qu'il
en fort.
J'approuverois ce faste &
ces pleurs, si l'on n'avoit pas
tous les jours le même étalage
à faire, & les mêmes larmes à répandre.I Strabon dit (ho! Madame,
Strabonesticy d'un merveil-1
leux secours
, pour m'aider à
vousconsoler) oüy;) Srrabon
dit, que dans une certaine
région de l'Asie mineure, on
faisoitdemagnifiques funérailles
aux morts. Si tost que
l'ame d'un grand Seigneur
avoit pris congé de son individu
,
les amis, les parens,
les femmes & les esclaves duj
deffunts'assembloient autour
i
du corps quon avoit foin de
placer aumilieu d'un bûcher
fupcrbe
, avec mille Inscriptions
à la loüange du Trépassé
On dressoit autour du Bucher
de grandes tables couvertes
de viandes exquises, &
de vins excellens ; il n'estoit
question au milieu de ces festins,
que d'emblêmes,d'oraisons
funebres, & de panégyriques
pour honorer les
:
obfcques de ce cadavre: on
mangeoit, on buvoit à bon
compte, &l'on s'enyvroiten
attendant l'instant fatal où
chacun devoit donner la plus
grande & la dernière preuve
de l'amour qu'il avoir pour le
deffunt, ensuite on allumoit
i le bucher de toutes parts, & 1
les conviez chargez deleurs
plus précieuxbijoux se hâtoient
de se précipiter dans
les flâmes, pour mêler à l'envi
leurs cendres avec celles du
mort. La même ceremonie
se pratiquoit aussi en Perse &
en Egypte
,
mais avec moins
de rigueur.
Voila, Madame, ce qu'on
appelle des gensbien tendres,
& c'est presqueainsiqu'il faut
pleurer, ou ne point pleurer
du tout; mais avant de finir
l'article de mes condoleances,
permettez-moy de vous conter
encore une Histoire. Les
Histoiresont la vertu d'attirer
nostre attention, d'assoupir
nos inquiétudes, & d'enchanter
quelquefois nostredouleur.
Ainsi j'espere que vous
trouverez celle-cy assez rare
&a ssez consolante, pour vous
persuader que les plus courtes
larmes sont les meilleu-
Il.CS. , {:,' Il y a encore aujourd'huy
uneContrée dans la Grece
où le mort a toûjours tort.
Dés que la Parque a tranché
le fil des jours d'un mortel
,
on cxpofe (on corps au milieu
d'une certaine Place, où s'assemblent
ses voisins, ses parens,
ses amis, sa femme & ses
enfans. C'est sa chere moitié
qui ordinairement mène le
deüil ; elle s'approche de son,
pauvre mary qu'elle regarde
tranquillement d'un oeil de
pitié, & elle luy tient en peu,
de mots, le discours que voicy.
Pourquoy
,mon cher Ó.
poux êtesvous mort? vous
estiez bien pressé ? ne vous aimois-
je P» tendrement ? ne
vous ay-
je pas toujours esté
fidelle? allez vous estes un ingrat
qui avez voulu m'abandonner.
Suivez-donc vostre
malheureux destin ? je ne m'en
metplus en peine. Cette Harangue
finie
,
elle passe son
chemin, & se retire chez elle.
Ses enfansaussitost prennent
sa place autour de leur pere,
& luy font leurs petites remontrances
en ces termes.
Eh pourquoy , mon cher Papa
,vous estes-vous laissé moutir?
vous estiez riche, maman
vousaimoitbien, nous avions
tous de la tendresse & de la
soûmission pour vous,tout le
monde vous consideroit, il
netenoit enfin qu'à vous d'être
heureux; cependant vous
avez voulu nous quitter, vous
n'avez pas eu honte de mourir
, & de nous dépoüiller,
cruellement de toute l'esperance
que nous avions en '¡
vous;tout ce qui nous reste à
vous dire, c'est que nous n'oublirons
jamais un si vilain
cour: néanmoins quelque
part que vous alliez , nous
souhaitons encore que le
Ciel vous donne ailleurs un
destin plusheureuux, Alors les
voisins
a
voisins, les amis, & les parens
du mort commencent à
l'accabl. r dereproches& d'injures.
Qu'aviez vous à rir mou-
,
luy disent les uns? que
vous manquoit
-
il, reprennent
les autres?adore de vôtre
femme, aimé de vos ensans,
&chéri de tout le monde
, vous avez eu le courage
de nous quitter avec la dernière
rigueur!quelleinhumanité
! quelle injustice?ou plutost
quelle haine pour nous,
disent-ils à ce pauvre corps.
Allons, mettons parpitié une
obole dans sa bouche
,
fermons
son cercüell., couvrons
sa tombe depain ,de viandes
&devin,s'ilafaim ilmangera,
s'ilasoifil boira ,plaçons
le auprésde ses ayeux, fermonsensuite
son, sepulchre,
&?allons;nousiréjoiïiravéclat
femme&sesenfansdelasot-
'r d t y
.,,-
tise du mort. * 1- ?<: Ainsi comme vous.
Madame, chaque pays,chaqueguisemaisditesmoy
je vous prie; laquelle de ces
deux Histoires vous plaist
davantage?Sont-ce ceux
qui vont [ç bculensur unuj
cadavre,ouceuxqui vont
enyvrer sur le tombeau d'un
répassé ? Pour moy , quoy- iel'un&l'autreexcèsme pa-
>iflic tldicûlc^'-'jttiens
rt pour les derniers ,& je
is sûr qu'il n'y a point
h~MHii~ai(bt~~b!c quine
»iEdten}toft^vfs:~ v
Je conclus âohe: que la.
auteur est la plusinutile reslurce
du monde,contre des
iaui^ufé|uèBidkl,ric'Jpcflcrcedier,
& je soûciensqu'un
onesprit n'ajamaisbesoinde
onsolationparcequ'il ne doit
maistrouver dequoiss'afliger
cvôtre,Madame,est des meilleurs
que je connoisse
,
c'est
pourquoy je ne croi pasavoir
sur cette matiere d'autre concseil
àyvous d.onner queceluy- IoP.ropidrnce
-.-agir la Providence,
Nous ne vivronsqu'autant
quilluyflaim.
Des biens comme desmaux qu'el-
,: le nous offrira,_x-r. u
Tâchons de profisesavecindiffe-
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Résumé : LETTRE De condoleance à une Dame de consideration, sur la mort de son Pere.
La lettre exprime des condoléances à une dame ayant perdu son père. L'auteur reconnaît la douleur légitime de la dame et offre ses larmes en partage. Il souligne que, bien que les douleurs soient justifiées, la raison et le temps doivent permettre de retrouver la tranquillité. Il questionne la coutume des félicitations et des condoléances, notant que les événements de la vie, comme la naissance et la mort, sont inévitables et ne devraient ni réjouir ni alarmer excessivement. L'auteur mentionne des pratiques funéraires extravagantes dans certaines régions, comme en Asie mineure, en Perse et en Égypte, où des festins et des sacrifices étaient organisés lors des funérailles. Il raconte également une histoire grecque où les proches reprochent au défunt de les avoir abandonnés, illustrant ainsi une vision où le mort est toujours blâmé. L'auteur espère que cette histoire distraira et consolera la dame, soulignant que les larmes les plus courtes sont souvent les meilleures. Il critique les pratiques excessives liées à la mort, comme manger et boire sur un cadavre ou s'enivrer sur la tombe d'un défunt, les jugeant inutiles et indignes. Il conseille à la dame de se fier à la Providence, car la vie dépend de sa volonté. Il recommande de profiter des biens et des maux que la Providence offre, en agissant avec indifférence et en acceptant ce qui advient.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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24
p. 171-177
Paralelle de M. Devizé & de M. de la Bruyere. / Critique d'un distique de Centeüil à l'occasion du Portrait du Roy gravé par de Lincks d'après le sieur de la Haye. [titre d'après la table]
Début :
Je suis fort redevable à M. D. L. S. des Lettres pleines [...]
Mots clefs :
Mercure galant, Donneau de Visé, De la Bruyère, Manière, Auteur, Monde, Portrait du roi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Paralelle de M. Devizé & de M. de la Bruyere. / Critique d'un distique de Centeüil à l'occasion du Portrait du Roy gravé par de Lincks d'après le sieur de la Haye. [titre d'après la table]
Je ſuis fort redevable à M.
D. L. s. des Lettres pleines
d'érudition , &des bons conſeils
qu'il m'envoye , ſi j'avois
l'honneur de le connoiſtre ,
je le remercierois particulierement
de l'obligation que le
Publicluy peut avoir s'il me
tient parole. La maniere dont
ildeffend la memoire de feu
Pij
172 MERCURE
M. Devizé contre le fiel de
M. de la Bruyere , elt pleine
d'équité , de gout & d'eſprit .
Onpeut mettre , dit il , au nombre
des gasconades , c'est-à-dire
des hyperboles outrées ce queM.
de la Bruyere dit du Mercure
Galant ,qu'il étoit immediatement
au-dessous du Rien , la
pensée n'est pas juste & elle doit
estre mise au nombre de celles
qui font marquées à ce coin par
leP. Bouhours dans ſa maniere
de bien penfer. Au fonds cela est
faux : ontrouvoit dans leMercure
de M. Devizé de jolis
morceaux , on y apprennoit les
GALANT. 173
و
familles , ceux qui venoient au
monde &ceux qui enſortoient,
les pieces qui couroient dans le
monde galant , ce quise paßoit
dans la Republique des Lettres
l'histoire du fiecle courant.
Compte- t- on cela pour rien ?
on vit dans le monde il est bon
de sçavoir ce qui s'y paffe ; cela
vaut mieux que de rétablir une
lacune d'un Auteur Grec , ou
un paffage corrompu.
M. Devizé écrivoit poliment
es agreablement ,ſonſtile
estoit chaftié & correcte , on le
liſoit avec plaisir. M. de la
Bruyere écrivoit durement ,fon
Piij
174 MERCURE
Aile estoit negligé ; & on fent
en lifantſes ouvrages que l'Auteur
estoit chagrin &atrabilaire,
& toûjours en colere contre le
genre humain :ſon ſtile eſtpoëtique
, & montéſurdes échaſſes =
il tient bien plus de Juvenal que
d'Horace:je ne parle point du
fonds des choses ; maisſeulement
de la maniere dont il metſespenfées
en oeuvres.
M. D. L. s . qui continuë
ces remarques avecbeaucoup
de diſcernement & d'érudition
, en fait dans ſa Lettre
une autre que je renvoye à
l'Académie des Medailles &
GALANT 175
&aux Sçavants qui s'y connoiffent.
Je vis , dit- il , ces
jours paffez ,le Portrait du
Roy gravé par Lincks d'aprés
le freur de la Haye ,& dans
l'enfoncement une Montagne
fur laquelle estoit un Chasteau
tout en feu au bas de l'Eftampe
ce Discours Latin du fameux
Santeüil.
Vicit inacceffis conſiſas rupibus
f arces
Miraris ! per Rhenum hic fibi .
fecit iter.
Santolinus Victorinus.
Pourquoy s'étonner que Loüis
Prenne une Place inacceffible ,
....
Piiij
176 MERCURE
Son bras n'est- il pas invincible ,
Et leRein n'a-t-ilpas fait un
paffage aux Lis.
Je doutay , ajoûte-t-il , que
vincere arcem , eut esté employé
ſouventdans le temps d'Auguste
pour dire prendre une Ville ;
mais je ſoutins que confifas
estoit un barbariſme : le Poëte
aura crû que de conſido , confidi
, venoit conſiſum; mais
c'est confeffum. Je ſuis trop
du ſentiment de l'Auteur de
la remarque , pour prendre
le parti de Santeüil contre
luy. Si quelqu'un juge à propos
de le faire , je rendray ,
८
GALANT. 177
fi cela luy fait plaiſir , fa ré
ponſe publique.
D. L. s. des Lettres pleines
d'érudition , &des bons conſeils
qu'il m'envoye , ſi j'avois
l'honneur de le connoiſtre ,
je le remercierois particulierement
de l'obligation que le
Publicluy peut avoir s'il me
tient parole. La maniere dont
ildeffend la memoire de feu
Pij
172 MERCURE
M. Devizé contre le fiel de
M. de la Bruyere , elt pleine
d'équité , de gout & d'eſprit .
Onpeut mettre , dit il , au nombre
des gasconades , c'est-à-dire
des hyperboles outrées ce queM.
de la Bruyere dit du Mercure
Galant ,qu'il étoit immediatement
au-dessous du Rien , la
pensée n'est pas juste & elle doit
estre mise au nombre de celles
qui font marquées à ce coin par
leP. Bouhours dans ſa maniere
de bien penfer. Au fonds cela est
faux : ontrouvoit dans leMercure
de M. Devizé de jolis
morceaux , on y apprennoit les
GALANT. 173
و
familles , ceux qui venoient au
monde &ceux qui enſortoient,
les pieces qui couroient dans le
monde galant , ce quise paßoit
dans la Republique des Lettres
l'histoire du fiecle courant.
Compte- t- on cela pour rien ?
on vit dans le monde il est bon
de sçavoir ce qui s'y paffe ; cela
vaut mieux que de rétablir une
lacune d'un Auteur Grec , ou
un paffage corrompu.
M. Devizé écrivoit poliment
es agreablement ,ſonſtile
estoit chaftié & correcte , on le
liſoit avec plaisir. M. de la
Bruyere écrivoit durement ,fon
Piij
174 MERCURE
Aile estoit negligé ; & on fent
en lifantſes ouvrages que l'Auteur
estoit chagrin &atrabilaire,
& toûjours en colere contre le
genre humain :ſon ſtile eſtpoëtique
, & montéſurdes échaſſes =
il tient bien plus de Juvenal que
d'Horace:je ne parle point du
fonds des choses ; maisſeulement
de la maniere dont il metſespenfées
en oeuvres.
M. D. L. s . qui continuë
ces remarques avecbeaucoup
de diſcernement & d'érudition
, en fait dans ſa Lettre
une autre que je renvoye à
l'Académie des Medailles &
GALANT 175
&aux Sçavants qui s'y connoiffent.
Je vis , dit- il , ces
jours paffez ,le Portrait du
Roy gravé par Lincks d'aprés
le freur de la Haye ,& dans
l'enfoncement une Montagne
fur laquelle estoit un Chasteau
tout en feu au bas de l'Eftampe
ce Discours Latin du fameux
Santeüil.
Vicit inacceffis conſiſas rupibus
f arces
Miraris ! per Rhenum hic fibi .
fecit iter.
Santolinus Victorinus.
Pourquoy s'étonner que Loüis
Prenne une Place inacceffible ,
....
Piiij
176 MERCURE
Son bras n'est- il pas invincible ,
Et leRein n'a-t-ilpas fait un
paffage aux Lis.
Je doutay , ajoûte-t-il , que
vincere arcem , eut esté employé
ſouventdans le temps d'Auguste
pour dire prendre une Ville ;
mais je ſoutins que confifas
estoit un barbariſme : le Poëte
aura crû que de conſido , confidi
, venoit conſiſum; mais
c'est confeffum. Je ſuis trop
du ſentiment de l'Auteur de
la remarque , pour prendre
le parti de Santeüil contre
luy. Si quelqu'un juge à propos
de le faire , je rendray ,
८
GALANT. 177
fi cela luy fait plaiſir , fa ré
ponſe publique.
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Résumé : Paralelle de M. Devizé & de M. de la Bruyere. / Critique d'un distique de Centeüil à l'occasion du Portrait du Roy gravé par de Lincks d'après le sieur de la Haye. [titre d'après la table]
L'auteur exprime sa reconnaissance à M. D. L. s. pour ses lettres savantes et ses conseils. Il loue M. Devizé pour avoir défendu la mémoire de feu Pij contre les critiques de M. de La Bruyère concernant le *Mercure Galant*. M. Devizé reproche à La Bruyère une hyperbole excessive et valorise le contenu du *Mercure*, riche en informations sur les familles, les événements mondains et les nouvelles littéraires, essentiels pour comprendre la société de l'époque. En revanche, il décrit le style de La Bruyère comme rude et négligé, comparable à celui de Juvenal plutôt qu'à Horace. M. D. L. s. aborde également une gravure du portrait du roi Louis accompagnée d'un discours latin de Santolinus, discutant de l'usage approprié des termes latins, soutenant l'observateur qui critique le barbarisme dans le poème.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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25
p. 222-274
HISTOIRE ALLEGORIQUE.
Début :
Fenaket, fils de Timur Melie, Citoyen de Chamakée, Capitale de [...]
Mots clefs :
Yeux, Esclaves, Compagnes, Monde, Bateau, Femmes, Fortune, Ami, Mort, Parents, Vie, Étrangers, Jardin, Ingrats, Doute, Hommes, Amour, Hymen, Dessein, Cabinet, Ennemis, Réflexions, Beauté, Maison, Aventure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE ALLEGORIQUE.
HISTOIRE ALLEGORIQUE.
Fenaket , fils de TimurMelic
, Citoyen de Chamakée ,
Capitale de la Province de
Chirvan enPerſe,ayantatteint
l'âgede vingt ans ,réſolut d'a
bandonner ſa Patrie à l'inſçû
de ſes parents ,&de voyager
dans tous les Royaumes de
l'Orient.
Dans ce deſſein,dont l'execution
ne luy parut pas diffi
cile ,il jetta les yeux fur le jeuGALANT.
223
1
ne Hulacou , Perſan comme
luy, ami& voiſin de ſa famille,
& le choiſir pour le compagnon
de fa fortune. Hulacou,
luy dit-il un jour , que faiſons
nous icy, à quoy employons
nous les plus belles années de
noſtre vie; l'établiſſement que
nos parents nous deſtinent
quelque tranquille qu'il puiffe
eſtre , fuffit il pour contenter
noſtre ambition. Le monde
que nous ne connoillons pas ,
&que nous devons connoître,
n'a t'il rien de meilleur à nous
offrir qu'une vic obfcure &
inutile. Secoüons , mon cher
Tij
224 MERCURE
Hulacou , un joug qui nous
importune , prenons de l'or
& de l'argent dans nos maifons
, & rendons nous enfin
autant que nous le pourrons
les maiſtres de noſtre ſort. Le
Grand Cha , feul Royo des
Rois , Poffefleur du Throſne
&de la Couronne , a maintenant
une armée ſemblable à
une Mer agitée. Allons luy offrirnos
ſervices & nous diſtinguer
par des actions de courage
à ſes yeux qui donnent la
lumiere au monde. Je confens
debon coeur à ce que vous me
propofez, mon cher Fenaket,
A
GALANT. 1225
tuy dit Hulacou , mais quelles
meſuresprendrons nous, pour
nous derober à nos parents ;
je me chargede ce foin, reprit
Fenaket , & pourvû que demain
aprés la derniere Priere,
vous vous trouviez au bord
del'eau , cachéderriere les ruines
de ce Tombeau dont la
riviere lave le pied , je m'y
rendray avec deux chevaux fi
-legers à la courſe , que nous
ferons en lieude fureté, avant
qu'on nous croye fortis de la
Province de Chirvan. Ils fe
promirent alors de ſe trouver
le lendemain au rendez-vous ,
226 MERCURE
ce qu'ils executerent comme
ils l'avoient concerté la veille.
Dés qu'ils furent à cheval ,
quelle route tiendrons- nous ,
dit Hulacou , aucune , réponditFenaket
, laufons nous feulement
guider par la fortune,
&repolons nous au premier
Caravenſaraï, où nos chevaux
s'arreſterons . Ils marcherent
toute la nuit , & le lendemain
au lever du Soleil ils décou
vrirent une maiſon environ
née de quelques arbres au miheu
d'une plaine ; ils refolurent
auffi- toſt d'aller s'y rafraîchir ;
mais dés qu'ils furent plus prés
GALANT. 227
de cette maiſon , ils reconnurent
qu'elle eſtoit entourée de
tous les coſtez d'un foffé plein
d'eau, profond , & que fes
bords eſcarpez ſembloient
rendre inacceffible. Nos
Voyageurs étonnez de cette
difficulté, firent le tour du
follé pour eſſayer de trouver
un gué , mais leur peine fur
inutile, & ils ne virent qu'un
petitbateau couvert d'étoffes
de foye d'or & d'argent , attaché
à un arbre , qui eftoic fur
l'autre bord.
Je vais courir tous les rifques
de cette avanture, ditFe*
28 MERCURE
naket , & je veux arriver à
quelque prix que ce foit jufqu'au
bateau que je détacheray
&que je vous ameneray
enfuite mon cher Hulacou.
Gardez mon cheval , je vais
me deshabiller & me jetter à
la nâge dans ce foſſe. Hulacou
fit ce qu'il pût pour le détourner
d'un deſſein ſi temeraire
; mais voyant que fes remontrances
ne ſervoient de
rien , il prit la bride de ſon cheval
& luy abandonna l'honneur
de cette entrepriſe. Fenaket
à la nâge arrive à l'autre
bord, détache le bateau , &
1
GALANTC. 229
vient rejoindre ſon amy. Ils
s'embarquent,Hulacou prend
les chevaux par les renes , &
Fenaker & fon amy paſſent
dans l'Ifle. Ils y curent à peine
fait deux cent pas à pied, qu'ils
ſe virent auprés d'une fontaine
de marbre , ſituée au milieu
de quatre cabinets dont l'are
&la nature faisoient un ſeur
aſyle contre les ardeurs du Soleil.
Ils ſe baiſſoient déja pour
boire àlongs traits de l'cau de
cette fontaine qui leur parut
merveilleuſe , lorſqu'ils entendirent
une femmequi , élevant
le ton de ſa voix , dit à uneau
230 MERCURE
tre, en foupirant.
J'aimerois mieux boire de l'eau
De cette Source empoisonnée
Et me creufer icy moy même mon
tombeau ,
Que confentir jamais à ce triſte
Hymenée.
Quelque foifqui nous preffe
dit alors Fenaket ,à ſon amy,
attendons , mon cher Hulacou
,qu'unecau moins dangereuſe
en modere l'ardeur
L'avis nous eſt venu fort à
propos , allons en remercier
noſtre bienfaictrice. A quoy
voulez -- Vous vous expofer
encore , luy dit Hulacou ,
GALANT. 238
1
cette maiſon n'eſt pas un Caravanfaraï
, vous ſçavez que
c'eſt un crime irremiſſible en
ce Pays cy que de parler à
des femmes , & le moindredes
malheurs qui puiſſe nous arri
ver,ſi nous ſommes affez temeraires
pour nous découvrir ,
eſt de paffer pour des voleurs.
Amy , reprit Fenaket,jecomprends
aisément tout ce que
vous pouvez me dire là deſſus ,
mais l'hofpitalité eſt de toute
les Nations ; & loin de me
diſpoſer à fuir de ces lieux ,
commevous me le confeillez ,
jepenſe que nous y pouvons
232 MERCURE
être utiles à cette femme infortunée
qui gemit & s'effraye
ainſi que nous venons de l'entendre
, de l'hymen cruel auquel
on la deſtine. Appro
chons du Cabinet où elle eft
&offrons luy tous les ſecours
qui dépendront de nous. On
acquiert un droit ſur les gens
lorſqu'on n'a que de bons offices
à leur offrir. Il n'attendit
pas la réponſe d'Hulacou
pour ſe preſenter à la porte du
Cabinet qu'il pouſſa fi brufquement,
que cesdeux femmes
épouvantées de la vûë de deux
hommes, dans un lieu où elles
n'en
1
GALANT. 233
n'en avoient jamais vûs d'autre
que celuy qui les tenoit enfermées
dans ce defert , firent
un grand cri. Dequoy vous
effrayez vous,leur dit Fenaketa
je n'aurois jamais ofé troubler
voſtre entretien , file diſcours
que je viens d'entendre ne
m'avoit pas appris que vous
gemiſſez dans cette folitude ,
&ce n'eſt point à ma temerité ;
mais peur- eftre au bonheur
que nous avons cû mont
camarade & moy ,
égarer dans cette campagne ,
que vous devez l'offre que je
vous fais de tous les ſecours
May 1715 .
,
de nous
V
236 MERCURE
quenous pourrons vous donner.
Temoraires , leur ditda
plus âgéede cesdeux femmes,
qui n'avoit pas vingt ans, fuïez
de cet épouventable lieu , ſçachez
nous gré de l'inquiétude
quevousnous caufez pour vos
jours,&n'attendez pas qu'une
main barbare vienne confondre
dans votre fang , & dans
le nôtre , l'imprudence de l'of
fre quevous nous faites. Nous
ne ſommes point en étatd'accepter
de fi inutiles fecours,&
leTyran quinous enchaîneeft
aufli redoutable luy ſeul qu'e
une Armée en bataille. Il va
GALANT 237
venir , il vient,& s'il vous voir,
vous êtes à jamais perdus.
Vous nous faites , reprirent
les deux amis àchacune de ſfes
femmes , dont la beautéqui les
ébloüiffoit,les rendoit infenfiblement
eſclaves de leurs
charmes , une peinture terrių
ble de la prefence d'un homapretence
me. La frayeur qui ſaiſit vos
fens groffit à vos yeux l'image
d'un peril chimerique ; mais
l'éclat de vostraits fait en nous
un effet contraire ,& nous
| donne au-delà de nos fenti
niens , tout le courage que la
peur vous ête. Jeunes Etran
S
Vij
236 MERCURE
gers, leur dit de l'air le plus
touchantdu monde, celle qui
n'avoir pas encore parléy me
vous facrifiez pas envain pour
deux infortunées que le fort a
condamnées à des maux éternels.
Quand vous immoleriez
à nôtre vengeance le Tyran
qui nous perfecute ,nous n'en
ferions peut être encore que
plus miferables ,& vingtfemmes
impiroyables qui font
dans ce Palais , plus defefperées
des foins qu'il nous a renqui
nous are
dus , que de ſa perte , nous au
roient mis en pieces & vous
aufli , avant que nous puffions
JGADANO. 28
fonger ànous fauver. C'en eft
fait , je l'apperçois , & vous de
voyez vous même , avec ces
furies qu'il traîne àſa ſuite.En
effet elle eût à peineachevé ces
derniers mots , qu'il parut à la
tête de cetteTroupe ennemic.
Que vois -je ,dit- il , d'un ton
formidable , écumant de colere
, deux traîtres avec mes
deux infideles favorites ! qu'ils
meurent? allez Miniſtres de ma
vengeance , c'eſt à vous que
j'ordonne de leur arracher lo
coeur. A ces mots l'air retentit
de cris , mais ces deux geno
reux Etrangers qui voyent leur
238. MERCURE
mort certaine , & celle des
deux belles Eſclaves qui leur
ont ravila liberté , s'ils attendent
cette foule d'ennemis ,
vont au- devant des coups
qui les menacent. Ils attaquent
en furieux le Tyran qui veut
les immoler à fon courroux
, ils le joignent au milieudeces
femmes cruelles qui
s'oppoſent à leur paffage , ils
le frappent ,& accablez par le
nombre ,& couverts de bleffures
, ils tombent avec luy.
Al'instant celle deces femmes
qui paroift commander ce bataillon
d'Eumenides , fufpend
GALANT. 239
par ſes ordres abtolus la fu
reur de ſes compagnes , elle fe
jerte aux pieds du Tyran qu'
elle voit preſt deperdre lejour,
&luy dit en gemiffint , ouvrez
du moins encore une fois les
yeux,Seigneur ,voyez vos en
nemis noyez dans leur fang,&
regardez les ſous le fer dont
mamain eſt armée, expirerſous
le poids de ma vengeance. Ne
rougis tu pas , luy dit-il , ingrate
, de ta lenteur , frappe ,
frappe ,& hâte- toy de m'im
moler ces deux funeftes victi
mes : qu'on m'amene mes
deux infideles,&que leur ame
140 MERCURE
i
defcende aux Enfers avec l
mienne. Cependant elle jette
les yeux fur ces malheureux
étrangers dont la jeuneſſe &
labeauté l'ébloüffent juſques
dans les bras de la mort. Dans
fon coeur en un moment la
pitié fuccede à la fureur , &
l'amour à la pitié. Qu'allons
nous faire , dit-elle auffi-toſt à
ſes compagnes , en ſe levant ,
qu'allonsnous faire mes cheres
amies. Le barbare que nous
voulons vanger , eft-il digne
du ſacrifice qu'il exige de nous?
c'eſt luy bien plûtonque nous
devons punir des maux qu'il
hous
GALANT. 24 P
S
nous a faits , & de la rigueur
de noſtre esclavage. Sauvons
ces deux jeunes hommes s'il en
eſt tems encore , & affuronsnous
de leur reconnoiffance ,
par les foins que nous prend
drons de leurs vies. Elle eût à
peine achevé ces mots que tou
te l'aſſemblée applaudit à ce
conſeil par un grand cri de
joye. Le Tiran qui l'entendit ,
fit de vains efforts pour s'en
vanger ; mais ſon ame qu'il
rendit en vomiſſant mille imprécations
,mit à l'inſtant fest
ennemis à couvert de fon reffentiment
.
May 1715. X
S
442 MERCURE
Zuraca (c'eſt le nomdecette
genereuſe femme) envoya aufgenere
fitoft chercher tous les remedes
qu'elle crût les plus promts
pour rendre lavie à ces deux
étrangers ; en même temps
elle ordonna à fix de ſes compagnes
de prendre & d'enfermer
dans un lieu für les deux
belles eſclaves qui avoient été
furpriſes avec eux.
Le ſecours arrivé , elle pric
ſoin de leurs playes , arreſta
leur fang,&les guerit en trois
jours ( La longueur du temps que
l'Autheur de cette Histoire prend
pour lagueriſon de leurs bleffures
GALANT 243
qui estoient presque toutes mortelles
, prouve bien qu'il nn''aapas
affecté de conter des merveilles
fabuleuſes. ) Ce terme expiré,
Zuraca leur propofa des amu
ſemens, des plaiſirs & même
des hymens, dans ce magnifi
que Palais dont elle estoit devenuë
laDame,par leurvaleur,
par la mort du Tyran , & par
la foumiffion de fes compa
gnes. Mais cettepropoſition,
dont vray ſemblablement un
is grand nombre de Lecteurs fe
roit ſon profit , ne fut point
du tour de leur goût , ils capi
tulerent , ils donnerent des ef
1
e
C
Xij
4. MERCURE
perances frivoles , ils s'affligerent
, ils chercherent la folitude,
ils demandérent du tems
& enfin leurs armes , & kur
ash1
Dreſtoit d'une extrême
importance pour eux de ne
pas declarer le ſecret de leurs
coeurs, auffi de nom de leurs
Maiſtreſſes , qu'ils ignoroient
encore,n'échappa- til jamais
de leurs bouches. Cependant
ils n'en penſoient pas moins ,
&l'excés de leur amour &de
leur inquietudepreſentoitfans
ceſſe àHour idée les charmes
qu'ils adoroient , perfecutez,
GALANT. 245
S
morts, ou mourants pour eux.
Ils avoient demeflé dans l'uni
que entretien qu'ils avoient eû
avec ces divins objets de leur
tendreſſe qu'ils commençoient
à s'attendrir eux - mêmes , un
moment avant ce fatal & ori
ginal combat , dont le ſuccés
n'avoit qu'imparfaitement répondu
à la violence de leur
amour. Enfin las de ſe voir le
joüet des chimeriques prétentions
de leur liberatrice , ils
voulurent s'en expliquer nettement
avec elle. Ils la virent
un beau jour deſcendre dans
un vallon fuperbe, & dont
X iij
146 MERCURE
1
voicy la deſcription , autand
qu'il peut m'en ſouvenirzezag
De l'édifice qui estoit à
l'Occident fur le ſommetd'un
Côteau magnifique , on tra
verſoit un jardin où la nature
feule avoit aſſemblé tous les
chefs- d'oeuvres de l'art ; de ce
jardin on arrivoit ſur une pee
louze dont la pente étoitdou
co,& dont les bords étoient.
revêtus avec ſymmetrie , d'un
nombre infini d'orangers , de
myrtes ,°renadiers d'une
beauté admirable;de cettepe-
Jouzojon defcendoit infenfiblement
dans ce vallon dont
GALANT. 247
a
}
le Nord & le Midy eſtoient
parez des plus brillantes colli
nes du monde , & d'où l'on
decouvroitàl'Orientune plai
ne à pestede veuë ,coupée par
mille canaux , & embellie de
tout ce que la terre peut produire
de plus utile & de plus
agreable. Les eaux du fofle
dont cette Ifle eſtoit environnée
, couloient lentement à
travers cetteplaine. Les échos,
les Oyſeaux , les Zephirs, tout
enunmot y faiſoit merveille.
Ce fut enfin comme je
vous difois fort bien tontoà
l'heure ,dans cemême vallon
Xiiij
248 MERCURE
que Fenaket &fon amy atteignirent
fous une grande allée
dePalmiers ,latendre&défodée
Zuracabaron 2000
Pour quel mortel heureux
belle Zuraca , luy dit l'aimable
Fenaker , coulent les precienfes
larmes queje vous voy
repandre ? pour des ingrats ,
lâche , luy répondit- elle , d'un
ton plein de colere&d'amour,
pour des ingrats qui ne doivent
qu'aux foibles mouvements
d'une prompte tendreffe , &
qu'à mes foins indifcrets , &
mal recompenfez , le jour qui
les éclaire. Montrez-nous diviGALANC.
249
7
neZuraca,roprit Hulacou les
perfides qui vous outragent ,
rendez-nous nos armes &
vous nous verrez à l'inſtant
armez pour vous vanger. Ce
feroitdonc contre mon pro-
-pre ſein , barbares , que vous
vles employtiez cesarmes cruelles,&
non contre mes ennemis
, à moins que vous de
vouluffiez vous-mêmes , vous
adacifiernaema vengeance ;
mais j'ay dans mes mains de
cheres victimes dont la tête
merépondra de voſtre ingrajtitude
; & jiimmolenay mà
ma fureur les ingrats qui me
250 MERCURE
mépriſent & les malheureu
fes quim'offenſent.Je ſçay que
leur cooeur n'a point de partà
voſtre crime , mais leurs char
mes funeſtes les rendentà mes
yeux mille fois plus coupables
encore que vous ne me
parutes aimables. Qui vous
inſpire , cruelle , luy dit Fenaker,
cesmouvements jaloux &
qui rendez vous reſponſable
de l'injustice dont vous nous
accuſez ? Vous -même , repritelle
, d'un air encore plus
animé,&les Eſclaves avec qui
l'on vousa furpris : tout confirme
mes foupçons , &je ſens
GALANT as
juſqu'au fond de mon caur ,
voſtre froideur pour moy , &
voftre ardeur pour elles.Dé
trompez vous , belle Zuraca ,
luy dit Fenaket. Expliquez
vous plus clairement,&dines
nous enfin lequel de nous deux
vous honorez plus particulierement
devos bontez ? je ne
vous excepte, répondit-elle ,
ny l'un ny l'autre , des deſleins
que j'ay formez fur vous.
Vouseſtes tous deux dans mes
fers ,& fi vous ne ſubiſfez le
jougde mon amour , craignez
dumoins celuy de ma haine ?
Il vous fied bien encore da
252 MERCURE
me propofer des conditions,la
liberté du choix feroit la ſeule
que vous pourriez m'offror , fi
j'étois voſtre Eſclave & de
-quel droit les hommes preten
dent- ils avoir autant de Mai
treffes qu'il leur plaît en prendre
, pendant qu'ils nous font
impericuſement languir dans
l'oiſiveté affreuſe où nous re
duit leur inconſtance ? Abulla,
le lâche Abulla qui vientd'expirer
fous vos coups , a vecu
trois ans avec moy ſous les loix
d'un faint&legitime hymen :
pendant ces trois années la
fortune l'a comblé des biens
GALANT
2
1
a
immenfes dont la mort me
send la maîtreffe; mais àquel
ufagegrandDieu les a t-il ema
ployez , dés qu'il a commencé
àvouloir en joüir à fa honte
& à lamienne. Il a remplirfat
matlon de toutes les Eſclaves
que vous y avez veuës, il les a
toures aimées &cenfin il m'a
traité commearettespil alloit
même époufer , le barbare
dontla memoire me fera éter
nellement odicuſe z ces deux
rivales infortunées qui font
maintenant en ma puiſſance ,
lorſque le Ciel m'a vangé par
vosi mains alde l'excés des
254 MERCURE
affronts qu'il m'a faits. Co
féjour délicieux eft le chef
d'oeuvre de ſa volupté , & ce
n'étoit que pour faire perir les
malheureuſes qui déteſtoient
fon amour , qu'il avoit creufé
cette fource empoisonnée
oùvous vous eſtes arreftez en
eritrant on ces lieux. Je leveux
punir deformais même aprés
fon trepas , des outrages que
j'en ay reçû pendant la vie ;&
ufurper les mêmes droits que
luy,poup autorifer damême li
cence. Faites vos reflexions fur
ceque vous venez d'entendre.
Je vous donne le reſte de ce
GALANT. 25
jour pour vous déterminer ,
mais ce terme expiré ſi je no
reçois de vous tous les tributs
qu'exige mon reſſentiment ,
craignez de recevoir demoy
le preſent le plus funeſte que
puiſſe faire à des ingrats unc
femme en courroux.
Cette belle & autentique
declaration faite , l'obligeante
Zuraca les ſalua d'un air de
Souveraine ,& les laiſſa dédaigneuſement
fur le tendre gazon
où ils l'avoient trouvée.
Que la fortune ſerit cruellement
denos projets , amy ,
dit Hulacou à Fenaket , nous
256 MERCURE
fottons de nôtre patrie pour
aller nous attacher au ſervice
du plus grand Roy du monde,
notre imagination couron
déja nos têtes de l'efpoir de
nos lauriers ,& nous formons
à peine le deſſein d'entrer dans
la carriere de la gloire , que
nous nous trouvons les victi
mes de l'amour , & un mo
ment aprés en avoir ſenti les
premieres atteintes , une bonne
action nous precipite dans
un abîme de honte dont nous
ne pouvons nous arracher
qu'aux dépens de notre vie.
D'où viennent amy , reprit Fenaket,
GALANT. 257
د
naket , ces lâches reflexions ?
laiſſons , te dis-je , à la fortune
le ſoin de nôtre fort , rendons
luy ce qu'elle nous prête , &
donnons luy tout ce qu'elle
exige de nous. M'en dût- il
couter mille feintes indignes,je
ne ſortiray de cette Iſle qu'avec
les deux belles Eſclaves qui s'y
font , par hazard , les premieres
offertes à nôtre vûë. Je promettray
tout àZuraca , jeluy
tiendray même parole pour la
mieux tromper ; je ſeduiray ſes
vigilantes Compagnes , j'en.
dormiray ſes eſpions , & je
mettray enfin en liberté l'ob-
May 1715.
Y
1
258 MERCURE
de
jet de ton amour& la beauté
que j'adore. Imite ſeulement
mon exemple , & je te réponds
duſuccésdenos affaires . Cette
converſation , où il fur dit de
part & d'autre une infinité
choſes qui ne font pas
venues à ma connoiffance ,
les conduifit infenfiblement ,
juſqu'aux environs du bateau
qui leur avoit fervià ſe jetter
imprudement dans l'fle , dorit
malheureuſement l'emportée
Zuraca nes'étoit pas fouvenuë,
je ne doute pas que,fi elley eûtfongé,
ellene l'eût brulé, commeCa-
Lypso bruta les Vaisseaux de
GALANT 259
e
Telemaque. Mais c'eſt dans les
affaires les plus importantes &
les plus preſſées,qu'on manque
ſouvent le plus deprecaution.
En effet ils découvrirent du
rivage, unnuage de pouffiere,
àtravers lequel , à mesure que
ceux qui le cauſoient, s'approchoient
d'eux , ils reconnurent
deux de leurs amis , que leur
zele ( allarmez de leur fuite )
avoit porté à les chercher ,
pendant que leurs parents prenoient
le même ſoin d'un
autre côté. Ils détachent
auſſitoſt le bateau , ils s'y embarquent
, & arrivent à l'autre
YYijid
1260 MUERCURE
bord en même temps qu'eux.
Ils s'ombraffent , ils s'affeyent
fur l'herbe à l'ombre des ſaules
qui bordoient ce rivagel ,
&ſe content reciproquement
leurs inquietudes & leursavantures.
Eh bien , ne perdons
pasde temps ,mes chers amis ,
leurdirentlesnouveaux venus,
entrons dans l'Ifle , puiſque
vous nous en preſſez avectant
d'inſtance , & que vous nous
aſſeurez qu'elle n'eft gardée
que par des femmes , dont on
peut facilement ſe rendre les
maîtres , partageons nos ar.
mes , & allons avec confiance
GALANT. 261
E
1
S
1
es
nous emparer de la richefſſe
&des beautez de ce merveilleux
ſéjour. Ils ſe jettent à
l'envi dans le bateau,& paffent
sen un inſtant de l'autre coſté,
ils s'enfoncent dans l'iffe par
la même chemin qu'avoient
tenu Fenaket & Hulacou ,
lorſqu'ilsy estoient entrez fix
jours auparavant. L'appareil
d'un bûcher tout dreſſe , eft
le premier objet qui s'offre à
leurs yeux , ils en approchent
avec frayeur , &y trouvent le
corps du malheureux Aballa
4
deſtiné à eſtre devoré par les
flames,au même endroit, où il
262 MERCURE
avoir perdu la vie. Zulfalis
& Salem ( c'est ainfi que fe
nommoient ces obligeans
amis ) reconnoiffent dans les
traits d'Abulla que la mort
n'avoit pas encore effacez
des traits qui ne leur estoient
pas inconnus. Voilà , fans
doute , dit Zulfalis , aprés
quelques moments de triſtes
reflexions , ce même Abulla
qui époufama fooeur ily a plufieurs
années , dans la Capitale
decet Empire , & de qui nous
n'avons receu aucunes nouvelles
depuis fon mariage. Sa
Veuve veut apparemment luy
GALANT 265 .
rendre icy avec quelque cercmonie,
les derniers honneurs.
Tous ces preparatifs font
tropornez pourpouvoir reſter
long- temps dans cette état ,
fans qu'on vienne y mettre
Cachez-vous dans cebof
quet voiſin , dit Hulacou ,
Zuraca va fans doute arriver
bientoſt icy , & vous verrez
aifement ſans eſtre veus , fi
vous reconnoîtrez vôtre ſæoeur.
Nous allons cependant faire
quelques tours dans les allées
de ce jardinà la veuë des fenê
tres de fonPalais. Noftre pro.
264 MERCURE
fence batera ton retour icy
& nous l'attirerons juſques
ſous vos yeux. En effet Zuras
cane les cût pas plutoſtapperçûs
, qu'elle deſcendit dans
le jardin ſuivie de toures fes
compagnes , dont elle ſe dé
tacha pour apprendre d'eux
leur derniere reſolution. colle
QueleCiel conſerve à ja
mais voſtre beauté éclatante
divine Zuraca , luy dirent-ilst
enſemble , que vos jours foient .
innombrables , & que rien ne
trouble deſormais la felicité
dont vous meritez de joüirle
relle de voſtre vic : vous voyez17
CALANT. 265
al
S
àvos pieds vos eſclaves que
l'amour ſeul ſoumet à voſtre
empire : noſtre deſtin eſt en
vos mains & nulle autre que
vous ne peut nous rendreheureux.
Aimables étrangers ,
leur dit-elle , fi voſtre bonheur
dépend de moy , vous
allez bientôt n'avoir plus de
reproches à faire à la fortune ,
&le ſeul amour arbitre de nos
intereſts va bientôt vuider nos
demêlez. Allons cependant
rendre au lâche Abulla , des
honneurs qu'il ne merite pas ,
&& ne vous inquierez plus de
May 1715. Z
266 MERCURE
1
En ſe diſant ainſimille choſes
tendres , ils s'approcherent
du bûcher que toutes les habitantes
de l'Ile environnoient
déja , lorſqu'ils y arriverent
; elles avoient chacune
*un flambeau allumé à la main,
Zuraca en prie un auffi , &
aprés avoir fait trois tours
avec fes compagnes autour
•du bûcher , en chantant des
hymnes établies par l'uſage , à
la loüange , & pour le repos
des morts , elle y mit le feu ,
elle y jetta enfuite fon flambeau
coutes les autres en fi-
د
rreenntt autant.Unmomentaprés
CALANT. 267
لا
e
0
ل
quatrebelles filles apporterent
un grand vafe plein d'eau , où
elles ſe laverent les mains.
Cette ablution finie , elles fortirent
toutes du jardin , à l'exception
deZuraca qui eût apparemment
alors des affaires
de grande importance à communiquer
à ſes nouveaux
Amants ; mais elle n'avoit pas
fait encore vingt pas avec eux ,
que Zulfalis & Salem parurent
à ſes yeux . Où font , luy dit
Zulfalis , le poignard à la main ,
avec des geftes furieux & concertez
avec ſon amy , où ſont
les meurtriers d'Abulla ? C'eſt
Zij
268 MERCURE
toy , femme perfide , qui as
trempé tes mains dans le ſang
de ton Epoux. Reconnois enfin
dans ton propre frere , le
vangeur de ton mary. Arrêtez
Zulfalis , luy dit Salem, qui
avoit déja découvert mille graces
dans tout ce qu'il avoit vû
faire à Zuraca & qui trouvoit
par un caprice nouveau , des
principes d'amour ,dans l'embarras
extrême où la jettoit
cette avanture. Arrêtez , &
loinde former d'horribles projets
de vengeance , comme
vous faites ,rendez plûtôt grace
à la fortune du preſent qu'-
GALANT 269
1
elle nous fair. Elle vous rend
une foeur qui vous eft chere ,
malgré vos emportemens , &
nous rend deux amis que nous
croyions perdus. Zulfalis feignit
encore pendant quelques
moments d'être inſenſible à
cette remontrance ; mais les
careffes de ſes amis , la crainte ,
la tendreffe&les larmes de ſa
foeur étoufferent dans ſes em
braffemens , juſqu'aux moindres
apparences de fon reffentiment.
Ils allerent s'affeoir
dans un cabinet de verdure
qui n'eſtoit pas loin du lieu où
cette entrevenë s'étoit faite,
Zij
270 MERCURE
Chacun yconta fon hiſtoire ,
deffendit & ſes interers au
gré de ſes defirs : enfin aprés
bien des conteſtations , voici
les articles de leur ajustement.
1. Zuraca rendra les deux
belles Eſclaves qu'elle tient en
fermées depuis le jour de la
mort de fon mary.
1132. Elles ſeront en
qui il appartiendra.
4100
propre à
3. Elle Zuraca époufera Sa
lem , parce qu'il veut bien l'é
poufer.
4. Zulfalis choiſira celles de
toutes les belles filles ou fem
mes qui font dans cetre MaiGALANT
271
1
fon , pour l'hymen , ou autrement.
2
s. Les contractants n'abandonneront
pas le ſéjour deli.
cieux où ils font , & où ils ſe
trouvent fort à leur aiſe , à
moins que l'autorité du Prince
, ou quelque grand malheur
ne les en chaſſe .
a
Enfin les articles de ces engagemens
ne ſubſiſteront qu'-
autant qu'il plaira auſdits contractans
de les faire fubfitter.
Les deux belles Eſclaves furent
auffitôt remiſes dans les
mains de leurs Amants , & à
P'inſtant l'acte fut écrit & fi-
1
(
Zimj
272 MERCURE
gné par les parties. Les quatre
Heros decette hiſtoirey ajoûterent
cependant les articles
ſuivants.
1. Nousſuppoſons entre nous
quatre
La bonne intelligence&lafincerite:
Nous les établiſſons àperpetuité,
Et jurons de n'en rien rabattre.
2. Si le cas écheoit qu'entre
L'une change d'amant l'autre
de maîtreffe ,
Pourvû que ce ne foit qu'un ef
Say de tendreffe
Pour rendre nos plasfirs plus pin
7
GALANT. 273
SS
tsu guants plus doux,
Nouspaffons cet article&nous
3. Nous banniſſons la jalousie
Comme une paffion defous.
Que des triſtes rivaux & des
fades époux,
Cette extravagante manie
Poffede les cerveaux jaloux.
4. Quelque nouvelle ardeur
qui nous tente ou nous brûle,
Satisfaiſons tous nos defirs
Et ne nous donnonspas le travers
ridicule
De nous effrayer d'un fcrupule
Qui pourroit troubler nos plaifirs.
274 MERCURE
Ces conventions faites , ils
ſe rendirent au Palais , où elles
furent executées dans la forme
qu'on vient de lire. Les incredules
ne trouveront ſans doute
nulle apparence de raiſon ny
de ſtabilitédans des conditions
fi bizarres ; elle ſubſiſtent cependant
encore aujourd'huy,
même avec éclat , dans une
des plus belles Provinces du
Royaume dont je parle...
Fenaket , fils de TimurMelic
, Citoyen de Chamakée ,
Capitale de la Province de
Chirvan enPerſe,ayantatteint
l'âgede vingt ans ,réſolut d'a
bandonner ſa Patrie à l'inſçû
de ſes parents ,&de voyager
dans tous les Royaumes de
l'Orient.
Dans ce deſſein,dont l'execution
ne luy parut pas diffi
cile ,il jetta les yeux fur le jeuGALANT.
223
1
ne Hulacou , Perſan comme
luy, ami& voiſin de ſa famille,
& le choiſir pour le compagnon
de fa fortune. Hulacou,
luy dit-il un jour , que faiſons
nous icy, à quoy employons
nous les plus belles années de
noſtre vie; l'établiſſement que
nos parents nous deſtinent
quelque tranquille qu'il puiffe
eſtre , fuffit il pour contenter
noſtre ambition. Le monde
que nous ne connoillons pas ,
&que nous devons connoître,
n'a t'il rien de meilleur à nous
offrir qu'une vic obfcure &
inutile. Secoüons , mon cher
Tij
224 MERCURE
Hulacou , un joug qui nous
importune , prenons de l'or
& de l'argent dans nos maifons
, & rendons nous enfin
autant que nous le pourrons
les maiſtres de noſtre ſort. Le
Grand Cha , feul Royo des
Rois , Poffefleur du Throſne
&de la Couronne , a maintenant
une armée ſemblable à
une Mer agitée. Allons luy offrirnos
ſervices & nous diſtinguer
par des actions de courage
à ſes yeux qui donnent la
lumiere au monde. Je confens
debon coeur à ce que vous me
propofez, mon cher Fenaket,
A
GALANT. 1225
tuy dit Hulacou , mais quelles
meſuresprendrons nous, pour
nous derober à nos parents ;
je me chargede ce foin, reprit
Fenaket , & pourvû que demain
aprés la derniere Priere,
vous vous trouviez au bord
del'eau , cachéderriere les ruines
de ce Tombeau dont la
riviere lave le pied , je m'y
rendray avec deux chevaux fi
-legers à la courſe , que nous
ferons en lieude fureté, avant
qu'on nous croye fortis de la
Province de Chirvan. Ils fe
promirent alors de ſe trouver
le lendemain au rendez-vous ,
226 MERCURE
ce qu'ils executerent comme
ils l'avoient concerté la veille.
Dés qu'ils furent à cheval ,
quelle route tiendrons- nous ,
dit Hulacou , aucune , réponditFenaket
, laufons nous feulement
guider par la fortune,
&repolons nous au premier
Caravenſaraï, où nos chevaux
s'arreſterons . Ils marcherent
toute la nuit , & le lendemain
au lever du Soleil ils décou
vrirent une maiſon environ
née de quelques arbres au miheu
d'une plaine ; ils refolurent
auffi- toſt d'aller s'y rafraîchir ;
mais dés qu'ils furent plus prés
GALANT. 227
de cette maiſon , ils reconnurent
qu'elle eſtoit entourée de
tous les coſtez d'un foffé plein
d'eau, profond , & que fes
bords eſcarpez ſembloient
rendre inacceffible. Nos
Voyageurs étonnez de cette
difficulté, firent le tour du
follé pour eſſayer de trouver
un gué , mais leur peine fur
inutile, & ils ne virent qu'un
petitbateau couvert d'étoffes
de foye d'or & d'argent , attaché
à un arbre , qui eftoic fur
l'autre bord.
Je vais courir tous les rifques
de cette avanture, ditFe*
28 MERCURE
naket , & je veux arriver à
quelque prix que ce foit jufqu'au
bateau que je détacheray
&que je vous ameneray
enfuite mon cher Hulacou.
Gardez mon cheval , je vais
me deshabiller & me jetter à
la nâge dans ce foſſe. Hulacou
fit ce qu'il pût pour le détourner
d'un deſſein ſi temeraire
; mais voyant que fes remontrances
ne ſervoient de
rien , il prit la bride de ſon cheval
& luy abandonna l'honneur
de cette entrepriſe. Fenaket
à la nâge arrive à l'autre
bord, détache le bateau , &
1
GALANTC. 229
vient rejoindre ſon amy. Ils
s'embarquent,Hulacou prend
les chevaux par les renes , &
Fenaker & fon amy paſſent
dans l'Ifle. Ils y curent à peine
fait deux cent pas à pied, qu'ils
ſe virent auprés d'une fontaine
de marbre , ſituée au milieu
de quatre cabinets dont l'are
&la nature faisoient un ſeur
aſyle contre les ardeurs du Soleil.
Ils ſe baiſſoient déja pour
boire àlongs traits de l'cau de
cette fontaine qui leur parut
merveilleuſe , lorſqu'ils entendirent
une femmequi , élevant
le ton de ſa voix , dit à uneau
230 MERCURE
tre, en foupirant.
J'aimerois mieux boire de l'eau
De cette Source empoisonnée
Et me creufer icy moy même mon
tombeau ,
Que confentir jamais à ce triſte
Hymenée.
Quelque foifqui nous preffe
dit alors Fenaket ,à ſon amy,
attendons , mon cher Hulacou
,qu'unecau moins dangereuſe
en modere l'ardeur
L'avis nous eſt venu fort à
propos , allons en remercier
noſtre bienfaictrice. A quoy
voulez -- Vous vous expofer
encore , luy dit Hulacou ,
GALANT. 238
1
cette maiſon n'eſt pas un Caravanfaraï
, vous ſçavez que
c'eſt un crime irremiſſible en
ce Pays cy que de parler à
des femmes , & le moindredes
malheurs qui puiſſe nous arri
ver,ſi nous ſommes affez temeraires
pour nous découvrir ,
eſt de paffer pour des voleurs.
Amy , reprit Fenaket,jecomprends
aisément tout ce que
vous pouvez me dire là deſſus ,
mais l'hofpitalité eſt de toute
les Nations ; & loin de me
diſpoſer à fuir de ces lieux ,
commevous me le confeillez ,
jepenſe que nous y pouvons
232 MERCURE
être utiles à cette femme infortunée
qui gemit & s'effraye
ainſi que nous venons de l'entendre
, de l'hymen cruel auquel
on la deſtine. Appro
chons du Cabinet où elle eft
&offrons luy tous les ſecours
qui dépendront de nous. On
acquiert un droit ſur les gens
lorſqu'on n'a que de bons offices
à leur offrir. Il n'attendit
pas la réponſe d'Hulacou
pour ſe preſenter à la porte du
Cabinet qu'il pouſſa fi brufquement,
que cesdeux femmes
épouvantées de la vûë de deux
hommes, dans un lieu où elles
n'en
1
GALANT. 233
n'en avoient jamais vûs d'autre
que celuy qui les tenoit enfermées
dans ce defert , firent
un grand cri. Dequoy vous
effrayez vous,leur dit Fenaketa
je n'aurois jamais ofé troubler
voſtre entretien , file diſcours
que je viens d'entendre ne
m'avoit pas appris que vous
gemiſſez dans cette folitude ,
&ce n'eſt point à ma temerité ;
mais peur- eftre au bonheur
que nous avons cû mont
camarade & moy ,
égarer dans cette campagne ,
que vous devez l'offre que je
vous fais de tous les ſecours
May 1715 .
,
de nous
V
236 MERCURE
quenous pourrons vous donner.
Temoraires , leur ditda
plus âgéede cesdeux femmes,
qui n'avoit pas vingt ans, fuïez
de cet épouventable lieu , ſçachez
nous gré de l'inquiétude
quevousnous caufez pour vos
jours,&n'attendez pas qu'une
main barbare vienne confondre
dans votre fang , & dans
le nôtre , l'imprudence de l'of
fre quevous nous faites. Nous
ne ſommes point en étatd'accepter
de fi inutiles fecours,&
leTyran quinous enchaîneeft
aufli redoutable luy ſeul qu'e
une Armée en bataille. Il va
GALANT 237
venir , il vient,& s'il vous voir,
vous êtes à jamais perdus.
Vous nous faites , reprirent
les deux amis àchacune de ſfes
femmes , dont la beautéqui les
ébloüiffoit,les rendoit infenfiblement
eſclaves de leurs
charmes , une peinture terrių
ble de la prefence d'un homapretence
me. La frayeur qui ſaiſit vos
fens groffit à vos yeux l'image
d'un peril chimerique ; mais
l'éclat de vostraits fait en nous
un effet contraire ,& nous
| donne au-delà de nos fenti
niens , tout le courage que la
peur vous ête. Jeunes Etran
S
Vij
236 MERCURE
gers, leur dit de l'air le plus
touchantdu monde, celle qui
n'avoir pas encore parléy me
vous facrifiez pas envain pour
deux infortunées que le fort a
condamnées à des maux éternels.
Quand vous immoleriez
à nôtre vengeance le Tyran
qui nous perfecute ,nous n'en
ferions peut être encore que
plus miferables ,& vingtfemmes
impiroyables qui font
dans ce Palais , plus defefperées
des foins qu'il nous a renqui
nous are
dus , que de ſa perte , nous au
roient mis en pieces & vous
aufli , avant que nous puffions
JGADANO. 28
fonger ànous fauver. C'en eft
fait , je l'apperçois , & vous de
voyez vous même , avec ces
furies qu'il traîne àſa ſuite.En
effet elle eût à peineachevé ces
derniers mots , qu'il parut à la
tête de cetteTroupe ennemic.
Que vois -je ,dit- il , d'un ton
formidable , écumant de colere
, deux traîtres avec mes
deux infideles favorites ! qu'ils
meurent? allez Miniſtres de ma
vengeance , c'eſt à vous que
j'ordonne de leur arracher lo
coeur. A ces mots l'air retentit
de cris , mais ces deux geno
reux Etrangers qui voyent leur
238. MERCURE
mort certaine , & celle des
deux belles Eſclaves qui leur
ont ravila liberté , s'ils attendent
cette foule d'ennemis ,
vont au- devant des coups
qui les menacent. Ils attaquent
en furieux le Tyran qui veut
les immoler à fon courroux
, ils le joignent au milieudeces
femmes cruelles qui
s'oppoſent à leur paffage , ils
le frappent ,& accablez par le
nombre ,& couverts de bleffures
, ils tombent avec luy.
Al'instant celle deces femmes
qui paroift commander ce bataillon
d'Eumenides , fufpend
GALANT. 239
par ſes ordres abtolus la fu
reur de ſes compagnes , elle fe
jerte aux pieds du Tyran qu'
elle voit preſt deperdre lejour,
&luy dit en gemiffint , ouvrez
du moins encore une fois les
yeux,Seigneur ,voyez vos en
nemis noyez dans leur fang,&
regardez les ſous le fer dont
mamain eſt armée, expirerſous
le poids de ma vengeance. Ne
rougis tu pas , luy dit-il , ingrate
, de ta lenteur , frappe ,
frappe ,& hâte- toy de m'im
moler ces deux funeftes victi
mes : qu'on m'amene mes
deux infideles,&que leur ame
140 MERCURE
i
defcende aux Enfers avec l
mienne. Cependant elle jette
les yeux fur ces malheureux
étrangers dont la jeuneſſe &
labeauté l'ébloüffent juſques
dans les bras de la mort. Dans
fon coeur en un moment la
pitié fuccede à la fureur , &
l'amour à la pitié. Qu'allons
nous faire , dit-elle auffi-toſt à
ſes compagnes , en ſe levant ,
qu'allonsnous faire mes cheres
amies. Le barbare que nous
voulons vanger , eft-il digne
du ſacrifice qu'il exige de nous?
c'eſt luy bien plûtonque nous
devons punir des maux qu'il
hous
GALANT. 24 P
S
nous a faits , & de la rigueur
de noſtre esclavage. Sauvons
ces deux jeunes hommes s'il en
eſt tems encore , & affuronsnous
de leur reconnoiffance ,
par les foins que nous prend
drons de leurs vies. Elle eût à
peine achevé ces mots que tou
te l'aſſemblée applaudit à ce
conſeil par un grand cri de
joye. Le Tiran qui l'entendit ,
fit de vains efforts pour s'en
vanger ; mais ſon ame qu'il
rendit en vomiſſant mille imprécations
,mit à l'inſtant fest
ennemis à couvert de fon reffentiment
.
May 1715. X
S
442 MERCURE
Zuraca (c'eſt le nomdecette
genereuſe femme) envoya aufgenere
fitoft chercher tous les remedes
qu'elle crût les plus promts
pour rendre lavie à ces deux
étrangers ; en même temps
elle ordonna à fix de ſes compagnes
de prendre & d'enfermer
dans un lieu für les deux
belles eſclaves qui avoient été
furpriſes avec eux.
Le ſecours arrivé , elle pric
ſoin de leurs playes , arreſta
leur fang,&les guerit en trois
jours ( La longueur du temps que
l'Autheur de cette Histoire prend
pour lagueriſon de leurs bleffures
GALANT 243
qui estoient presque toutes mortelles
, prouve bien qu'il nn''aapas
affecté de conter des merveilles
fabuleuſes. ) Ce terme expiré,
Zuraca leur propofa des amu
ſemens, des plaiſirs & même
des hymens, dans ce magnifi
que Palais dont elle estoit devenuë
laDame,par leurvaleur,
par la mort du Tyran , & par
la foumiffion de fes compa
gnes. Mais cettepropoſition,
dont vray ſemblablement un
is grand nombre de Lecteurs fe
roit ſon profit , ne fut point
du tour de leur goût , ils capi
tulerent , ils donnerent des ef
1
e
C
Xij
4. MERCURE
perances frivoles , ils s'affligerent
, ils chercherent la folitude,
ils demandérent du tems
& enfin leurs armes , & kur
ash1
Dreſtoit d'une extrême
importance pour eux de ne
pas declarer le ſecret de leurs
coeurs, auffi de nom de leurs
Maiſtreſſes , qu'ils ignoroient
encore,n'échappa- til jamais
de leurs bouches. Cependant
ils n'en penſoient pas moins ,
&l'excés de leur amour &de
leur inquietudepreſentoitfans
ceſſe àHour idée les charmes
qu'ils adoroient , perfecutez,
GALANT. 245
S
morts, ou mourants pour eux.
Ils avoient demeflé dans l'uni
que entretien qu'ils avoient eû
avec ces divins objets de leur
tendreſſe qu'ils commençoient
à s'attendrir eux - mêmes , un
moment avant ce fatal & ori
ginal combat , dont le ſuccés
n'avoit qu'imparfaitement répondu
à la violence de leur
amour. Enfin las de ſe voir le
joüet des chimeriques prétentions
de leur liberatrice , ils
voulurent s'en expliquer nettement
avec elle. Ils la virent
un beau jour deſcendre dans
un vallon fuperbe, & dont
X iij
146 MERCURE
1
voicy la deſcription , autand
qu'il peut m'en ſouvenirzezag
De l'édifice qui estoit à
l'Occident fur le ſommetd'un
Côteau magnifique , on tra
verſoit un jardin où la nature
feule avoit aſſemblé tous les
chefs- d'oeuvres de l'art ; de ce
jardin on arrivoit ſur une pee
louze dont la pente étoitdou
co,& dont les bords étoient.
revêtus avec ſymmetrie , d'un
nombre infini d'orangers , de
myrtes ,°renadiers d'une
beauté admirable;de cettepe-
Jouzojon defcendoit infenfiblement
dans ce vallon dont
GALANT. 247
a
}
le Nord & le Midy eſtoient
parez des plus brillantes colli
nes du monde , & d'où l'on
decouvroitàl'Orientune plai
ne à pestede veuë ,coupée par
mille canaux , & embellie de
tout ce que la terre peut produire
de plus utile & de plus
agreable. Les eaux du fofle
dont cette Ifle eſtoit environnée
, couloient lentement à
travers cetteplaine. Les échos,
les Oyſeaux , les Zephirs, tout
enunmot y faiſoit merveille.
Ce fut enfin comme je
vous difois fort bien tontoà
l'heure ,dans cemême vallon
Xiiij
248 MERCURE
que Fenaket &fon amy atteignirent
fous une grande allée
dePalmiers ,latendre&défodée
Zuracabaron 2000
Pour quel mortel heureux
belle Zuraca , luy dit l'aimable
Fenaker , coulent les precienfes
larmes queje vous voy
repandre ? pour des ingrats ,
lâche , luy répondit- elle , d'un
ton plein de colere&d'amour,
pour des ingrats qui ne doivent
qu'aux foibles mouvements
d'une prompte tendreffe , &
qu'à mes foins indifcrets , &
mal recompenfez , le jour qui
les éclaire. Montrez-nous diviGALANC.
249
7
neZuraca,roprit Hulacou les
perfides qui vous outragent ,
rendez-nous nos armes &
vous nous verrez à l'inſtant
armez pour vous vanger. Ce
feroitdonc contre mon pro-
-pre ſein , barbares , que vous
vles employtiez cesarmes cruelles,&
non contre mes ennemis
, à moins que vous de
vouluffiez vous-mêmes , vous
adacifiernaema vengeance ;
mais j'ay dans mes mains de
cheres victimes dont la tête
merépondra de voſtre ingrajtitude
; & jiimmolenay mà
ma fureur les ingrats qui me
250 MERCURE
mépriſent & les malheureu
fes quim'offenſent.Je ſçay que
leur cooeur n'a point de partà
voſtre crime , mais leurs char
mes funeſtes les rendentà mes
yeux mille fois plus coupables
encore que vous ne me
parutes aimables. Qui vous
inſpire , cruelle , luy dit Fenaker,
cesmouvements jaloux &
qui rendez vous reſponſable
de l'injustice dont vous nous
accuſez ? Vous -même , repritelle
, d'un air encore plus
animé,&les Eſclaves avec qui
l'on vousa furpris : tout confirme
mes foupçons , &je ſens
GALANT as
juſqu'au fond de mon caur ,
voſtre froideur pour moy , &
voftre ardeur pour elles.Dé
trompez vous , belle Zuraca ,
luy dit Fenaket. Expliquez
vous plus clairement,&dines
nous enfin lequel de nous deux
vous honorez plus particulierement
devos bontez ? je ne
vous excepte, répondit-elle ,
ny l'un ny l'autre , des deſleins
que j'ay formez fur vous.
Vouseſtes tous deux dans mes
fers ,& fi vous ne ſubiſfez le
jougde mon amour , craignez
dumoins celuy de ma haine ?
Il vous fied bien encore da
252 MERCURE
me propofer des conditions,la
liberté du choix feroit la ſeule
que vous pourriez m'offror , fi
j'étois voſtre Eſclave & de
-quel droit les hommes preten
dent- ils avoir autant de Mai
treffes qu'il leur plaît en prendre
, pendant qu'ils nous font
impericuſement languir dans
l'oiſiveté affreuſe où nous re
duit leur inconſtance ? Abulla,
le lâche Abulla qui vientd'expirer
fous vos coups , a vecu
trois ans avec moy ſous les loix
d'un faint&legitime hymen :
pendant ces trois années la
fortune l'a comblé des biens
GALANT
2
1
a
immenfes dont la mort me
send la maîtreffe; mais àquel
ufagegrandDieu les a t-il ema
ployez , dés qu'il a commencé
àvouloir en joüir à fa honte
& à lamienne. Il a remplirfat
matlon de toutes les Eſclaves
que vous y avez veuës, il les a
toures aimées &cenfin il m'a
traité commearettespil alloit
même époufer , le barbare
dontla memoire me fera éter
nellement odicuſe z ces deux
rivales infortunées qui font
maintenant en ma puiſſance ,
lorſque le Ciel m'a vangé par
vosi mains alde l'excés des
254 MERCURE
affronts qu'il m'a faits. Co
féjour délicieux eft le chef
d'oeuvre de ſa volupté , & ce
n'étoit que pour faire perir les
malheureuſes qui déteſtoient
fon amour , qu'il avoit creufé
cette fource empoisonnée
oùvous vous eſtes arreftez en
eritrant on ces lieux. Je leveux
punir deformais même aprés
fon trepas , des outrages que
j'en ay reçû pendant la vie ;&
ufurper les mêmes droits que
luy,poup autorifer damême li
cence. Faites vos reflexions fur
ceque vous venez d'entendre.
Je vous donne le reſte de ce
GALANT. 25
jour pour vous déterminer ,
mais ce terme expiré ſi je no
reçois de vous tous les tributs
qu'exige mon reſſentiment ,
craignez de recevoir demoy
le preſent le plus funeſte que
puiſſe faire à des ingrats unc
femme en courroux.
Cette belle & autentique
declaration faite , l'obligeante
Zuraca les ſalua d'un air de
Souveraine ,& les laiſſa dédaigneuſement
fur le tendre gazon
où ils l'avoient trouvée.
Que la fortune ſerit cruellement
denos projets , amy ,
dit Hulacou à Fenaket , nous
256 MERCURE
fottons de nôtre patrie pour
aller nous attacher au ſervice
du plus grand Roy du monde,
notre imagination couron
déja nos têtes de l'efpoir de
nos lauriers ,& nous formons
à peine le deſſein d'entrer dans
la carriere de la gloire , que
nous nous trouvons les victi
mes de l'amour , & un mo
ment aprés en avoir ſenti les
premieres atteintes , une bonne
action nous precipite dans
un abîme de honte dont nous
ne pouvons nous arracher
qu'aux dépens de notre vie.
D'où viennent amy , reprit Fenaket,
GALANT. 257
د
naket , ces lâches reflexions ?
laiſſons , te dis-je , à la fortune
le ſoin de nôtre fort , rendons
luy ce qu'elle nous prête , &
donnons luy tout ce qu'elle
exige de nous. M'en dût- il
couter mille feintes indignes,je
ne ſortiray de cette Iſle qu'avec
les deux belles Eſclaves qui s'y
font , par hazard , les premieres
offertes à nôtre vûë. Je promettray
tout àZuraca , jeluy
tiendray même parole pour la
mieux tromper ; je ſeduiray ſes
vigilantes Compagnes , j'en.
dormiray ſes eſpions , & je
mettray enfin en liberté l'ob-
May 1715.
Y
1
258 MERCURE
de
jet de ton amour& la beauté
que j'adore. Imite ſeulement
mon exemple , & je te réponds
duſuccésdenos affaires . Cette
converſation , où il fur dit de
part & d'autre une infinité
choſes qui ne font pas
venues à ma connoiffance ,
les conduifit infenfiblement ,
juſqu'aux environs du bateau
qui leur avoit fervià ſe jetter
imprudement dans l'fle , dorit
malheureuſement l'emportée
Zuraca nes'étoit pas fouvenuë,
je ne doute pas que,fi elley eûtfongé,
ellene l'eût brulé, commeCa-
Lypso bruta les Vaisseaux de
GALANT 259
e
Telemaque. Mais c'eſt dans les
affaires les plus importantes &
les plus preſſées,qu'on manque
ſouvent le plus deprecaution.
En effet ils découvrirent du
rivage, unnuage de pouffiere,
àtravers lequel , à mesure que
ceux qui le cauſoient, s'approchoient
d'eux , ils reconnurent
deux de leurs amis , que leur
zele ( allarmez de leur fuite )
avoit porté à les chercher ,
pendant que leurs parents prenoient
le même ſoin d'un
autre côté. Ils détachent
auſſitoſt le bateau , ils s'y embarquent
, & arrivent à l'autre
YYijid
1260 MUERCURE
bord en même temps qu'eux.
Ils s'ombraffent , ils s'affeyent
fur l'herbe à l'ombre des ſaules
qui bordoient ce rivagel ,
&ſe content reciproquement
leurs inquietudes & leursavantures.
Eh bien , ne perdons
pasde temps ,mes chers amis ,
leurdirentlesnouveaux venus,
entrons dans l'Ifle , puiſque
vous nous en preſſez avectant
d'inſtance , & que vous nous
aſſeurez qu'elle n'eft gardée
que par des femmes , dont on
peut facilement ſe rendre les
maîtres , partageons nos ar.
mes , & allons avec confiance
GALANT. 261
E
1
S
1
es
nous emparer de la richefſſe
&des beautez de ce merveilleux
ſéjour. Ils ſe jettent à
l'envi dans le bateau,& paffent
sen un inſtant de l'autre coſté,
ils s'enfoncent dans l'iffe par
la même chemin qu'avoient
tenu Fenaket & Hulacou ,
lorſqu'ilsy estoient entrez fix
jours auparavant. L'appareil
d'un bûcher tout dreſſe , eft
le premier objet qui s'offre à
leurs yeux , ils en approchent
avec frayeur , &y trouvent le
corps du malheureux Aballa
4
deſtiné à eſtre devoré par les
flames,au même endroit, où il
262 MERCURE
avoir perdu la vie. Zulfalis
& Salem ( c'est ainfi que fe
nommoient ces obligeans
amis ) reconnoiffent dans les
traits d'Abulla que la mort
n'avoit pas encore effacez
des traits qui ne leur estoient
pas inconnus. Voilà , fans
doute , dit Zulfalis , aprés
quelques moments de triſtes
reflexions , ce même Abulla
qui époufama fooeur ily a plufieurs
années , dans la Capitale
decet Empire , & de qui nous
n'avons receu aucunes nouvelles
depuis fon mariage. Sa
Veuve veut apparemment luy
GALANT 265 .
rendre icy avec quelque cercmonie,
les derniers honneurs.
Tous ces preparatifs font
tropornez pourpouvoir reſter
long- temps dans cette état ,
fans qu'on vienne y mettre
Cachez-vous dans cebof
quet voiſin , dit Hulacou ,
Zuraca va fans doute arriver
bientoſt icy , & vous verrez
aifement ſans eſtre veus , fi
vous reconnoîtrez vôtre ſæoeur.
Nous allons cependant faire
quelques tours dans les allées
de ce jardinà la veuë des fenê
tres de fonPalais. Noftre pro.
264 MERCURE
fence batera ton retour icy
& nous l'attirerons juſques
ſous vos yeux. En effet Zuras
cane les cût pas plutoſtapperçûs
, qu'elle deſcendit dans
le jardin ſuivie de toures fes
compagnes , dont elle ſe dé
tacha pour apprendre d'eux
leur derniere reſolution. colle
QueleCiel conſerve à ja
mais voſtre beauté éclatante
divine Zuraca , luy dirent-ilst
enſemble , que vos jours foient .
innombrables , & que rien ne
trouble deſormais la felicité
dont vous meritez de joüirle
relle de voſtre vic : vous voyez17
CALANT. 265
al
S
àvos pieds vos eſclaves que
l'amour ſeul ſoumet à voſtre
empire : noſtre deſtin eſt en
vos mains & nulle autre que
vous ne peut nous rendreheureux.
Aimables étrangers ,
leur dit-elle , fi voſtre bonheur
dépend de moy , vous
allez bientôt n'avoir plus de
reproches à faire à la fortune ,
&le ſeul amour arbitre de nos
intereſts va bientôt vuider nos
demêlez. Allons cependant
rendre au lâche Abulla , des
honneurs qu'il ne merite pas ,
&& ne vous inquierez plus de
May 1715. Z
266 MERCURE
1
En ſe diſant ainſimille choſes
tendres , ils s'approcherent
du bûcher que toutes les habitantes
de l'Ile environnoient
déja , lorſqu'ils y arriverent
; elles avoient chacune
*un flambeau allumé à la main,
Zuraca en prie un auffi , &
aprés avoir fait trois tours
avec fes compagnes autour
•du bûcher , en chantant des
hymnes établies par l'uſage , à
la loüange , & pour le repos
des morts , elle y mit le feu ,
elle y jetta enfuite fon flambeau
coutes les autres en fi-
د
rreenntt autant.Unmomentaprés
CALANT. 267
لا
e
0
ل
quatrebelles filles apporterent
un grand vafe plein d'eau , où
elles ſe laverent les mains.
Cette ablution finie , elles fortirent
toutes du jardin , à l'exception
deZuraca qui eût apparemment
alors des affaires
de grande importance à communiquer
à ſes nouveaux
Amants ; mais elle n'avoit pas
fait encore vingt pas avec eux ,
que Zulfalis & Salem parurent
à ſes yeux . Où font , luy dit
Zulfalis , le poignard à la main ,
avec des geftes furieux & concertez
avec ſon amy , où ſont
les meurtriers d'Abulla ? C'eſt
Zij
268 MERCURE
toy , femme perfide , qui as
trempé tes mains dans le ſang
de ton Epoux. Reconnois enfin
dans ton propre frere , le
vangeur de ton mary. Arrêtez
Zulfalis , luy dit Salem, qui
avoit déja découvert mille graces
dans tout ce qu'il avoit vû
faire à Zuraca & qui trouvoit
par un caprice nouveau , des
principes d'amour ,dans l'embarras
extrême où la jettoit
cette avanture. Arrêtez , &
loinde former d'horribles projets
de vengeance , comme
vous faites ,rendez plûtôt grace
à la fortune du preſent qu'-
GALANT 269
1
elle nous fair. Elle vous rend
une foeur qui vous eft chere ,
malgré vos emportemens , &
nous rend deux amis que nous
croyions perdus. Zulfalis feignit
encore pendant quelques
moments d'être inſenſible à
cette remontrance ; mais les
careffes de ſes amis , la crainte ,
la tendreffe&les larmes de ſa
foeur étoufferent dans ſes em
braffemens , juſqu'aux moindres
apparences de fon reffentiment.
Ils allerent s'affeoir
dans un cabinet de verdure
qui n'eſtoit pas loin du lieu où
cette entrevenë s'étoit faite,
Zij
270 MERCURE
Chacun yconta fon hiſtoire ,
deffendit & ſes interers au
gré de ſes defirs : enfin aprés
bien des conteſtations , voici
les articles de leur ajustement.
1. Zuraca rendra les deux
belles Eſclaves qu'elle tient en
fermées depuis le jour de la
mort de fon mary.
1132. Elles ſeront en
qui il appartiendra.
4100
propre à
3. Elle Zuraca époufera Sa
lem , parce qu'il veut bien l'é
poufer.
4. Zulfalis choiſira celles de
toutes les belles filles ou fem
mes qui font dans cetre MaiGALANT
271
1
fon , pour l'hymen , ou autrement.
2
s. Les contractants n'abandonneront
pas le ſéjour deli.
cieux où ils font , & où ils ſe
trouvent fort à leur aiſe , à
moins que l'autorité du Prince
, ou quelque grand malheur
ne les en chaſſe .
a
Enfin les articles de ces engagemens
ne ſubſiſteront qu'-
autant qu'il plaira auſdits contractans
de les faire fubfitter.
Les deux belles Eſclaves furent
auffitôt remiſes dans les
mains de leurs Amants , & à
P'inſtant l'acte fut écrit & fi-
1
(
Zimj
272 MERCURE
gné par les parties. Les quatre
Heros decette hiſtoirey ajoûterent
cependant les articles
ſuivants.
1. Nousſuppoſons entre nous
quatre
La bonne intelligence&lafincerite:
Nous les établiſſons àperpetuité,
Et jurons de n'en rien rabattre.
2. Si le cas écheoit qu'entre
L'une change d'amant l'autre
de maîtreffe ,
Pourvû que ce ne foit qu'un ef
Say de tendreffe
Pour rendre nos plasfirs plus pin
7
GALANT. 273
SS
tsu guants plus doux,
Nouspaffons cet article&nous
3. Nous banniſſons la jalousie
Comme une paffion defous.
Que des triſtes rivaux & des
fades époux,
Cette extravagante manie
Poffede les cerveaux jaloux.
4. Quelque nouvelle ardeur
qui nous tente ou nous brûle,
Satisfaiſons tous nos defirs
Et ne nous donnonspas le travers
ridicule
De nous effrayer d'un fcrupule
Qui pourroit troubler nos plaifirs.
274 MERCURE
Ces conventions faites , ils
ſe rendirent au Palais , où elles
furent executées dans la forme
qu'on vient de lire. Les incredules
ne trouveront ſans doute
nulle apparence de raiſon ny
de ſtabilitédans des conditions
fi bizarres ; elle ſubſiſtent cependant
encore aujourd'huy,
même avec éclat , dans une
des plus belles Provinces du
Royaume dont je parle...
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26
p. 106-141
Raisonnement merveilleux de l'Auteur, suivi d'une Histoire originale. [titre d'après la table]
Début :
Allons, Madame, encouragez moy à ne pas vous ennuyer. Jusqu'à [...]
Mots clefs :
Monde, Porte, Jour, Mari, Maison, Chambre, Confidence, Plaisirs, Hommes, Femme, Honneur, Fortune, Olympe , Temps, Heureux, Coeur, Amour, Dame, Amants, Yeux
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texteReconnaissance textuelle : Raisonnement merveilleux de l'Auteur, suivi d'une Histoire originale. [titre d'après la table]
Allons , Madame , encouragez
moy à ne pas vous ennuyer.
Juſqu'à preſent cela no
va pas mal , & il y a apparence
, ſi la matiere continue à
s'embellir d'elle même , que .
nous arriverons à bon port à
la fin du Livre.Jugez fi je m'y
prends comme il faut , & files
efforts que je vais faire pour
GALANT. 107
m'en tirer à mon honneur , ne
font pas fuffifants pour vous
amufer. Je vous ai promis des
hiſtoriettes. Il faut vous tenir
parole. J'ay heureuſement la
tête rempliedes circonstances
de celles que je vous deſtine.
Saufcependant à moy , à ne
pas dévisager les Maſques de
l'un&l'autre ſexe àqui mon indifcretion
pourroit porter des
atteintes affez delicates . Ainfi
pour ne pas compromettre les
gens dont ils'agit , ne trouvez
pas mauvais que je me charge
tout feul du poids de leurs
avantures . Je vous avouë , Ma108
MERCURE
dame,queje n'aurois pas la for
ce de vous refuſer toute la
confidence des affaires que
vous allez lire , ſi j'avois l'hon
neur devous connoître plus
particulierement ;mais du ſexe
charmantdont vous êtes , outre
qu'on babille volontiers ,
on ſeplaît encore ſi ſouvent à
fairedes tracaſſeries au tiers &
au quart , que je croi que le
plus fûr,eſt de ne vous dire,que
cequ'onveut bien que tout le
monde ſcache. Or eft-il que
je ne crains pas la cenſure ,
d'ailleurs je ſuis fait pour elle ,
&on ne verra jamais Mercure
GALANT 109
tant queje le ferai , s'allarmer
de tous les diſcours qu'on peut
tenir de luy: par confequent ,
lifez.
J'avois il ya quelque temps
uneMaiſon ſuperbe à la Ville,
&deux Palais au moins à la
Campagne:la magnificence de
ma table ,& l'excés de mes ri .
cheffes m'avoient acquisune fi
grande foule d'amis , & mis en
fi bonneodeur chezlesDames,
que je paflois pour un vray
modele de generoſité , dedelicateffe
& de galanteric. La
nature de ſon côté avoit été
àmon égard auſſi prodigue
110 MERCURE
les
que la fortune. Jugez ,fi avec
ces avantages,& mon inclination
qui m'a toûjours porté
aux plaiſirs , tous les coeurs ne
s'ouvroient pas àmonpaſſage.
Voilà l'état où étoient mes af
faires lorſque m'arriverent
avantures que je vais vous conter
, elles ne font pas moins
bonnes aujourd'huy , mais
mon temperament a malheureuſement
reçu de l'habitude
demes plaiſirs des leçons de
moderation dont j'enrage.
Dans cet heureux train de
viedontje viens de vous faire
une peinture affez legere , je
GALANT. I
tombaypar hazard aprés bien
des caſcades , entre les mains
d'uneDame qui entretenoit le
plus galammant , &le plus
adroitement du monde , neuf
Amants à la fois , il faut tout
vous dire , j'avois en même
temps neufMaîtreſſes ; mais il
y avoit cette difference entre
nousdeux,que leplus ſouvent,
quoi qu'elles me coutâſſent
bien cher , elles étoient fans
confequence pour moy , au
licu que les neufAmans de la
Dame dont je vous parler, tiroient
chaquejour affez regulicrement
à conſequencepour
112 MERCURE
elle. Lorſque je me mis ſur les
rangs ,j'aurois parić toute ma
fortune que cette obligeante
perſonne m'adoroit , une
delicateſſe infinie & un art ad.
mirable aſſaiſonnoient à mer
veille toutes les careſſes que je
recevois d'elle. Aufli genereuſe
que moy , mon coeur
étoitàſon compre, le ſeul bien
qui flattoit ſapaſſion. Enfin ſes
airs ſimples , tendres & ingenus
m'enyvrerent de l'eſpoir
d'un bonheur fi doux , & faifirent
à un tel point ma credulité
, que je me determinay à
lui facrifier toutes ſes rivales.
Ccs
GALANT.113
Ces ruptures auſquelles elles ne
s'attendoient ni les unes ni les
autres , furent ſuivies de tant
d'éclat & de bruſqueries reciproques
, qu'elles firent pendantun
temps affez confiderable
la raillerie de tout le monde.
Jerenvoïai àla belleAminte
toutes les Lettres qu'elle m'avoit
écrites,&je lui redemandai
les miennes , Climene me jetta
mon portrait au né , la fiere
Olympe m'arracha les cheveux
, & me donna quelques
fouflets, ainſidu reſte. Debarraflé
enfin heureuſement des
mains de toutes ſes aimables
Juin 1715 . K
114 MERCURE
perſonnes, jecourus chez mon
incomparable & nouvelle
Maîtreffe , je luy fis voir àl'inftant
fur mon viſage & dans
mes yeux , où ma paſſion étaloittous
les tranſports de l'a
mour dont je brulois pour elle,
les veſtiges fanglants de mon
triomphe. Tant de ſacrifices ,
&une victoire fi complete arracherent
de ſon coeur l'aveu
le plus tendre qu'une Amante
éperduë puiſſe jamais faire au
plus heureux Amant du monde
, & de ſes beaux yeux des
larmes , dont je penſai expiferde
joye..
GALANC. 115
Jeme trouvay fileger aprés
tous les beaux exploits que je
viens de vous dire , que je luy
jurai mille fois , & avec fincerité
de n'aimer deformais plus
qu'elle. Elle me crût , & me
proteſta avec ferment den'aimer
de ſa vie que moy. Huit
jours ſe pafferent ainſi dans la
meilleure intelligencedumonde
; mais monbonheur ne devoit
pas être éternel comme je
m'en étois flatté : en voici la
preuve.
Un jour eſtant entré dans ſa
chambre vers les dix heures du
matin , par l'entremiſe d'une
Kij
116 MERCURE
A
de ſes femmes je m'approchay
de ſon lit , je m'aſſis dans un
fauteüil à coſté d'elle , & je
repris à mon ordinaire le langage
de nos amours , qu'elle
écoutoit affectueuſement ,
comme les plus belles choſes
du monde , lorſque nous entendîmes
frapper en maiſtre , à
la porte de la chambre où nous
eſtions. Ah ! mon Dieu,Monficur
, me dit elle , c'eſt mon
mary , il ſe doute de noſtre intrigue
, ou pluſtoſt il n'en doute
plus: je ſuis perduë
cachez-vous , ſauvez-vous? où
voulez vous Madame, luydis
GALANT. 317
je auffi effrayé qu'elle , que je
me cache , & par où puis-je
me fauver. Hé ! Monfieur,fautez
par la feneftre. ( Il eſt bon
de vous dire que cette feneftre
par où elleme propoſoit de
faire le faut, eftoit à plus de
vingt pieds de hauteur fur un
Jardin où elle me prioit de me
précipiter , & que d'ailleurs je
ne ſçay point fauter. ) Cependant
le vacarme continuoit à
la porte,& le prétendu mary
que je ne connoiffois que mediocrement
, faisoit un bruit
épouventable. Enfin ma chere
Maiſtreſſe ne pouvant plus
:
118 MERCURE
deffous,
tenir contre ces brutales inftances
, me dit , cachez vous
du moins , Monfieur, fous
le lit , ou bien entre les matelats.
Eh ! Madame , luy repondis
je,il n'y a pas de fûretépour
moy àme fourrer ny
nidans le lit.Eh!du moins, mettez
vous , reprit - elle impatiemment
, dans le grand tiroir de
cette commode, où vous pourrez
entrer , quoy qu'affez mał
àvoſtre aiſe : dans un beſoin
extrême , comme celuy-cy ,
Monfieur , ne faut- il pas faire
de neceffité vertu ? je fus allez
fot pour m'emprifonner avec
GALANT. 119
า
des peines ehragées dans ce
maudit tiroir , où elle m'enfermaà
double tour ,&dont elle
tira , & cacha ſoigneuſement
la clef.
Aprés s'eſtre ainſi précautionnée
contre les recherches
jalouſes de ce curieux impitoyable,
qui de fon côtéjuroit
à la porte comme un Païen ,
elle alla enfin d'un air tout
endormi , & en ſefrottant les
yeux , la lui ouvrir. En verité ,
Monfieur , lui dit- elle , vous
venez de me reveiller en furfaut
d'une étrange façon. J'étois
aumilieu du plus agreable
120 MERCURE
rêve que j'aye fait de ma vie ,
lorſque j'ai entendu le bruit
que vous venez de faire.Vraiement
, Madame , lui dit il ,
vous êtes une fort jolie femme
, vous prétendez donc
m'en faire accroire comme
Daphnis , Oronte , Licydas
Erafte & Damon. Je ne vous
parle pas de vôtre grand Laquais
que vous leur preferez
comme à moi , c'eſt un coquin
que je ferai roüer de coups de
bâton ; mais Plutus & Mercure
que depuis quelques jours
vous honorez de vôtre tendreſſe
avec tant d'éclat , ne me
marcheront
:
GALANT. 121
marcheront pas fur le ventre
impunement. L'un d'eux eſt
ici , & malheur à qui me tom
bera ſous la main. Je vous
trouve bien hardi , lui dit elle,
de venir m'inſulter avec tant
d'audace dans ma maiſon.
Taiſez vous , perfide , repritil
,& n'eſperez pas que je vous
pardonne vos infidelitez que
vous ne m'ayez rendu au
moins les vingt mille écus que
vous m'avez couté. Je ne ſerai
pas voſtre dupe , comme
les fots que vous tenez dans
vos filets , & je vous perfecuteray
, juſqu'à ce que la reſti-
Juin 1715 . L
122 MERCURE
tution que vous me devez ,
m'ait mis à but avec vous.
Vous êtes un infolent , lui répondit-
elle , un lâche , & le
plus méchant & le plus ſcele
rat de tous les hommes ; en
même tems elle gemit , pleura
, s'évanoüit , & jen'enten.
dis plus rien , parce que je m'é
vanouis auſſi.
Environ deux heures aprés
mon évanoüiffement ma
charmante Maiſtreſſe ouvrit
le tiroir où je m'étois imprudemment
laiſſé empriſonner.
Et me trouvant preſque ſans
poux ,& fans chaleur , elle s'i-
1
GALANT. 123
magina que je n'avois rien entendu
de la converſation precedente
,& s'empreſſa à me
faire revenir. J'ouvris enfin les
yeux , & je lui dis avec une
langueur extrême , qui partoit
plûtôt de l'accident qui venoit
de m'arriver , que de l'amour
quime reſtoit pour elle , que
je me mourrois , & que je la
priois d'envoïer chercher mon
carroſſe qui m'attendoit àcent
pas de famaifon , pour me remener
chez moi , ce qu'elle
cûtde la peine à m'accorder;
cependant elle me dit en m'embraflant
tendrement , qu'il fal
Lij
124 MERCURE
loit queje me fuſſeévanoüi en
entrant dans la commode, tant
elle m'en avoit retiré froid &
ſaiſi , elle ajoûta que ſon mary
l'avoit le plus mal à propos
du monde entretenu de tout
Jedétail aſſommant d'un procés
qui estoit de grande im
portance pour eux , mais qu'-
elle ſe trouvoit encore bien
heureuſe de ce qu'il l'avoit enfin
laiſſée fitoft enrepos ,& elle
me predit que mon accident
n'auroit point de ſuites fâcheuſes.
En effet , en ſortant de ſa
maiſon,je me trouvay ſi bien
remis de lalethargic où m'avoit
GALANT. 125
jetté le tiroir ,que je me fismener
fur le champ chez le curieux
dont le vacarme venoit
dem'empriſonner. Je me fouvins
, chemin faiſant , de l'obligeante
propofition que
mon incomparable Amante
m'avoit faite de me jetter par
la feneftre , au hazard de me
briſer les os , & j'arrivai chez
lui , aprés avoir fait voeu de ne
plusretourner chez elle.cel n
Nos premieres civilitez furent
courtes ; mais la confidence
ſe mêlant de noſtre conver
fation,il ſe radoucit àmon
égard ; &je l'amenay au point
Liij
426 MERCURE
deluy faire entendre avec de
grands éclats de rise , toutcee
qui venoitdem'arriver. Ecoutez
, me dit-il à fon tour, la
fin del'entretien que je viens
d'avoir avec cette prodigicuſe
femme, maisil eſtà propos de
vous dire auparavant quel
qu'une des raiſons qui ont
donné lieu à ce quevous venez
d'entendreav Sup xu ษ หา ได้
no Il n'eſt pas neceffaire que
je vous étale icy les charmes
de ſa perſonne , ni ceux de
fon eſprit , vous en connoiffez
los graces & le pouvoir aufli
bienquemoy;mais il eſtbon A
A
GALANT 127
quevous ſçachiez qu'il y a fix
mois que je vis bien avec olles
que pondants ces fix mois ,
mon amour a tous les jours
pris de nouvelles forces , &
qu'il ya enfin fix mois que je
m'apperçois qu'elle metrom
pe tous lesjours. Pouvez-vous
aprés meetavbu renoncer à
aimer une femme fi aimable.
Tous ceux que vous
entendu nommer fontilen
mavez
effot , depuis & avant moy ,
fes amants commemoy. Elle
ſçait enun mot fi bien mena
ger ſes heures & fes rendezvous
,quecen'eſtprefque que
Lij
128 MERCURE
par conjecture qu'on leméfie
d'elle. Je n'aurois pas même
acquisla grande connoiffance
quej'ay de ſes allures ,fi une
femmede ſa confidence& de
ſes plaiſirs , n'avoit pas mal.
heureuſement pour elle , pris,
àcequ'elle m'a dit, de l'amour
pourmoy. Voilà,Monfieur,
comme j'ay cû ſon ſecret ,&
c'eſt par ſon canal que j'ay
fçû aujourd'huy que vous étiez
chez elle ; & qui plus eft , que
vous yétiez parfaitement biena
Jay répondu affez indifferam.
ment à cet avis ,mais un mds
ment aprés l'avoir receu , j'ay
GALANT 425
-
monté en carrofle , & je ſuis
venu troubler , je ne ſçai oncore
,fi jedois dire, à propos
ounon, les plaiſirs qu'on vous
deſtinoit. Je me dedis de
bon coeur,luy dis -je , de tout
le mal que jevous enayvoulu ;
mais degrace ,achevez laſuité
decetteconverſationquemon
évanoüſſement m'a dérobée.
Je me fuis mis , reprit il , pen
dant que la belle pleuroit à
chaudes larmes , à faire une
exacte viſite dans ſon apparte
ment ; je vous ay chorché
derriere lesrideaux, fous letie,
dans fon cabinet ,& par tous
430 MERCURE
fans rien trouver , bien affcuré
cependant que vous n'étice
pas loin , & ne comprenant
pasoùvous pouviez eftre.J'ay
paffé dansune autre Chambre
où elle m'a ſuivi ,& oùellem'a
fait les plus touchants & les
plus tendres reproches du
monde. J'allois enfin me jetter
à ſes pieds , & lay demander
mille pardons des injures que
je luy avois dites , &de l'indi
gnité de mes ſoupçons , lors
que la preſenec de ſon mary
qui nous a parfaitementdeconcerté
tous deux , a rompu
noſtre entretien ; elle avoit le
GALANT. 131
viſage baigné de pleurs,j'avois
les yeux moillez , & nous
eſtions tellement embarraſſez
de noftre contenance , dont
la vûë d'un époux importun
augmentoit infiniment le dé.
fordre , que je pris le parti de
les laiffer enſemble s'éclaircir
des cauſesde noſtre embarras.
Elle a de l'eſprit , il n'eſt pas
délicat,& c'eſt à quelques intri
gues comme les noftres , qu'ils
doivent l'éclat de leur maiſon.
Jugez ſi la paix a eſté bien- tôc
faite entr'eux , ou pour mieux
dire , foyez ſeur qu'ils n'ont
paseſtéun moment broüillez
pour fi peu de chofe.
132 MERCURE
Je vous avoue pour moy
que rien ne me tient plus au
cooeur à ſon égard, que l'hor
rible dépenſe qu'elle m'a fait
faire ; tous les hommes ont
leur foible. Je ne me repens
jamais de la perte de ce que
je n'ai pas lieu de regret
ter ; mais dans cette occa
ſion je ſuis trop la dupe de
mes ſoins & de mon argent ,
pour n'en pas regretter la perte.
Ma foy , luy dis- je , ilme
paroît que tout ce que vous
pourriez faire pour le rattra
-per, feroit affez inutile , au
reſte prenez là-deſſus le parti
qu'il vous plaira , pour moy je
GALAND. 133
1
m'entiens où j'en ſuis avec ellc
, & je vous jure que de ce
pas , je vais chercher fortune
ailleurs plongén ala
21 Nous nous quittâmes fort
contents l'un de l'autre , & je
fus fur lechamp chez tout ce
que je pus trouver de mes amis
pour leur conter mon avanture
de la Commode , ſans leur
nommercependant la perſonnequi
m'avoit ſi bien accommodé.
Je me ſouvins dans la chaleur
des mouvements que je
me donnai pour regaler le
monde de ce trait admirable ,
# 34 MERCURE
quedes neufperſonnes quej'a
vois l'honneur d'aimer , avant
lagloricuſe preference que j'avois
donnée à ma derniere
Maîtreſſe, la jeune Lifetre étoit
celle qui me feroit le meilleur
accücil. Jemerendis chez elle
en fortantde la Comedie , j'en
fus reçû avec mille marques
d'une veritable tendreſſe , elle
me jura qu'elle avoit vû ma
defertion avec une douleur
mortelle , &qu'elle avoir enfin
une joye inexprimable de me
revoir. Plus ſenſible mille fois
que jene peut vous ledire à ſes
diſcours flatteurs , je me racGALANT.
د و
commodarſi bien avec elle,que
les circonstances de nôtre
broüilleric ajoûterent un ragoût
infini à nôtre raccommo.
dement. J'y retournai le len
demain , le jour ſuivant , & le
troifiéme jour encore ; mais
par malheur elle avoit un mari
jaloux dans les formes. Il ne
ſe plût point à me voir fi fouvent
dans ſa maiſon , il pria fa
chere moitié de m'écarter ſans
bruit , & luy fit entendre que
fifa priere n'avoit pas licu , il
prendroitdesmeſures qui mettroient
à ſa mode , fon honneur
en repos. La belle comp-
:
136 MERCURE
ta ces petites menaces pour
rien , & ne m'en fir pas ſeulement
la moindre confidence.
Cette referve penſa lay couter
bien cher ; mais en verité
il n'y a rien dont une femme
d'eſprit ne vienne parfaitementàbout.
Un certain jour dont j'ai
oublié la date , il y avoit environ
une heure que nous étions
enſemble , lorſqu'une fille de
Chambre vint nous avertir
que Monfieur alloit nous furprendre.
Suivez moi un peu de
loin me dit à l'inſtant ſon
épouſe , juſqu'à la porte de
mon
GALANT. 137
mon appartement & ne vous
mettez en peine de rien. Elle
prit auffitoft deux flambeaux
qui estoient ſur la cheminée
elle courut ſur l'eſcalier où elle
rencontra fon mary , à qui
elle dit d'un air effrayé ! ah
Monfieur , montez avec moy
là haut ,je viens de voir tour à
l'heure un grand Irlandois qui
ma demandé l'aumoſne d'unc
maniere qui m'épouvante encore
, je meurs de peur que ce
ne ſoit un voleur , & qu'il ne
foit caché dans la maiſon . Son
mary la ſuivit & monta avec
ellechercher le pretenduvo-
Juin 1715. M
# 38 MERCURE
leur , pendant que fa fille de
chambre me mit à la porte de
la rue , où je fus fort aiſe de
me voir arrivé à bon port.
Je ne me plais pas dans les
allarmes , j'aime les plaifirs
tranquilles ,&le tumulte des
paffions qui fait le bonheur
des autres eſt juſtement ce qui
m'en dégoute. Ainſi j'aban..
donnay encore unefoisLifetre,
& je retournay enfin à cette
redoutable Olympe qui m'as
voit fi maltraité le jour de
noſtre rupture. Elle eſtoir ſa
maiſtreffe , celle de fon mari ,
& fut encore la mienne , con
GALANT 139
tre mon intention. Voici de
quellemaniere je rentray dans
fes fers,not ມາ ໑໗ o 1 S
Y
Luy faiſant un jour une 11
fimple viſite de civilité , elle
mit la converſation ſur le cha
pitre de nos amours ,& aprés
avoir paffé en revenue les qualitez&
les noms de ceux & cel
les que nous avions aimé de
part& d'autre , elle me dit :
Ecoutezmoy,mon cher,nous
ne ferons jamais heureux en
amour tant que nous ferons
auffi inconftans que nous l'a
vons eſté; faiſons une fin, vous
aimez dans un fens , voſtre li
Mij
140 MERCURE
berté , tous les hommes l'aiment
comme vous ; mais libertin
pour hbertin , vous
eſtes celui de tous les hommes
que j'aime le mieux. Regardez
moy , & avoücz ( tous les
traits de vos Mantreffes comparez
aux miens ) que , Co
quette pour Coquette , je ſuis
de toutes les femmes, celle que
vous devez le mieux aimer.
supJe vous jure , Madame ,
que je ne pus pas m'empêcher
d'en convenir,&que la bonne
foi d'Olympe fit un effet fi
puiffant fur moi , que je l'aime
à la rage. Voila où nous en
GALANT 041
fommes. Si de recit ne vous a
pas ennuyé , j'en fuis bienaiſe.
moy à ne pas vous ennuyer.
Juſqu'à preſent cela no
va pas mal , & il y a apparence
, ſi la matiere continue à
s'embellir d'elle même , que .
nous arriverons à bon port à
la fin du Livre.Jugez fi je m'y
prends comme il faut , & files
efforts que je vais faire pour
GALANT. 107
m'en tirer à mon honneur , ne
font pas fuffifants pour vous
amufer. Je vous ai promis des
hiſtoriettes. Il faut vous tenir
parole. J'ay heureuſement la
tête rempliedes circonstances
de celles que je vous deſtine.
Saufcependant à moy , à ne
pas dévisager les Maſques de
l'un&l'autre ſexe àqui mon indifcretion
pourroit porter des
atteintes affez delicates . Ainfi
pour ne pas compromettre les
gens dont ils'agit , ne trouvez
pas mauvais que je me charge
tout feul du poids de leurs
avantures . Je vous avouë , Ma108
MERCURE
dame,queje n'aurois pas la for
ce de vous refuſer toute la
confidence des affaires que
vous allez lire , ſi j'avois l'hon
neur devous connoître plus
particulierement ;mais du ſexe
charmantdont vous êtes , outre
qu'on babille volontiers ,
on ſeplaît encore ſi ſouvent à
fairedes tracaſſeries au tiers &
au quart , que je croi que le
plus fûr,eſt de ne vous dire,que
cequ'onveut bien que tout le
monde ſcache. Or eft-il que
je ne crains pas la cenſure ,
d'ailleurs je ſuis fait pour elle ,
&on ne verra jamais Mercure
GALANT 109
tant queje le ferai , s'allarmer
de tous les diſcours qu'on peut
tenir de luy: par confequent ,
lifez.
J'avois il ya quelque temps
uneMaiſon ſuperbe à la Ville,
&deux Palais au moins à la
Campagne:la magnificence de
ma table ,& l'excés de mes ri .
cheffes m'avoient acquisune fi
grande foule d'amis , & mis en
fi bonneodeur chezlesDames,
que je paflois pour un vray
modele de generoſité , dedelicateffe
& de galanteric. La
nature de ſon côté avoit été
àmon égard auſſi prodigue
110 MERCURE
les
que la fortune. Jugez ,fi avec
ces avantages,& mon inclination
qui m'a toûjours porté
aux plaiſirs , tous les coeurs ne
s'ouvroient pas àmonpaſſage.
Voilà l'état où étoient mes af
faires lorſque m'arriverent
avantures que je vais vous conter
, elles ne font pas moins
bonnes aujourd'huy , mais
mon temperament a malheureuſement
reçu de l'habitude
demes plaiſirs des leçons de
moderation dont j'enrage.
Dans cet heureux train de
viedontje viens de vous faire
une peinture affez legere , je
GALANT. I
tombaypar hazard aprés bien
des caſcades , entre les mains
d'uneDame qui entretenoit le
plus galammant , &le plus
adroitement du monde , neuf
Amants à la fois , il faut tout
vous dire , j'avois en même
temps neufMaîtreſſes ; mais il
y avoit cette difference entre
nousdeux,que leplus ſouvent,
quoi qu'elles me coutâſſent
bien cher , elles étoient fans
confequence pour moy , au
licu que les neufAmans de la
Dame dont je vous parler, tiroient
chaquejour affez regulicrement
à conſequencepour
112 MERCURE
elle. Lorſque je me mis ſur les
rangs ,j'aurois parić toute ma
fortune que cette obligeante
perſonne m'adoroit , une
delicateſſe infinie & un art ad.
mirable aſſaiſonnoient à mer
veille toutes les careſſes que je
recevois d'elle. Aufli genereuſe
que moy , mon coeur
étoitàſon compre, le ſeul bien
qui flattoit ſapaſſion. Enfin ſes
airs ſimples , tendres & ingenus
m'enyvrerent de l'eſpoir
d'un bonheur fi doux , & faifirent
à un tel point ma credulité
, que je me determinay à
lui facrifier toutes ſes rivales.
Ccs
GALANT.113
Ces ruptures auſquelles elles ne
s'attendoient ni les unes ni les
autres , furent ſuivies de tant
d'éclat & de bruſqueries reciproques
, qu'elles firent pendantun
temps affez confiderable
la raillerie de tout le monde.
Jerenvoïai àla belleAminte
toutes les Lettres qu'elle m'avoit
écrites,&je lui redemandai
les miennes , Climene me jetta
mon portrait au né , la fiere
Olympe m'arracha les cheveux
, & me donna quelques
fouflets, ainſidu reſte. Debarraflé
enfin heureuſement des
mains de toutes ſes aimables
Juin 1715 . K
114 MERCURE
perſonnes, jecourus chez mon
incomparable & nouvelle
Maîtreffe , je luy fis voir àl'inftant
fur mon viſage & dans
mes yeux , où ma paſſion étaloittous
les tranſports de l'a
mour dont je brulois pour elle,
les veſtiges fanglants de mon
triomphe. Tant de ſacrifices ,
&une victoire fi complete arracherent
de ſon coeur l'aveu
le plus tendre qu'une Amante
éperduë puiſſe jamais faire au
plus heureux Amant du monde
, & de ſes beaux yeux des
larmes , dont je penſai expiferde
joye..
GALANC. 115
Jeme trouvay fileger aprés
tous les beaux exploits que je
viens de vous dire , que je luy
jurai mille fois , & avec fincerité
de n'aimer deformais plus
qu'elle. Elle me crût , & me
proteſta avec ferment den'aimer
de ſa vie que moy. Huit
jours ſe pafferent ainſi dans la
meilleure intelligencedumonde
; mais monbonheur ne devoit
pas être éternel comme je
m'en étois flatté : en voici la
preuve.
Un jour eſtant entré dans ſa
chambre vers les dix heures du
matin , par l'entremiſe d'une
Kij
116 MERCURE
A
de ſes femmes je m'approchay
de ſon lit , je m'aſſis dans un
fauteüil à coſté d'elle , & je
repris à mon ordinaire le langage
de nos amours , qu'elle
écoutoit affectueuſement ,
comme les plus belles choſes
du monde , lorſque nous entendîmes
frapper en maiſtre , à
la porte de la chambre où nous
eſtions. Ah ! mon Dieu,Monficur
, me dit elle , c'eſt mon
mary , il ſe doute de noſtre intrigue
, ou pluſtoſt il n'en doute
plus: je ſuis perduë
cachez-vous , ſauvez-vous? où
voulez vous Madame, luydis
GALANT. 317
je auffi effrayé qu'elle , que je
me cache , & par où puis-je
me fauver. Hé ! Monfieur,fautez
par la feneftre. ( Il eſt bon
de vous dire que cette feneftre
par où elleme propoſoit de
faire le faut, eftoit à plus de
vingt pieds de hauteur fur un
Jardin où elle me prioit de me
précipiter , & que d'ailleurs je
ne ſçay point fauter. ) Cependant
le vacarme continuoit à
la porte,& le prétendu mary
que je ne connoiffois que mediocrement
, faisoit un bruit
épouventable. Enfin ma chere
Maiſtreſſe ne pouvant plus
:
118 MERCURE
deffous,
tenir contre ces brutales inftances
, me dit , cachez vous
du moins , Monfieur, fous
le lit , ou bien entre les matelats.
Eh ! Madame , luy repondis
je,il n'y a pas de fûretépour
moy àme fourrer ny
nidans le lit.Eh!du moins, mettez
vous , reprit - elle impatiemment
, dans le grand tiroir de
cette commode, où vous pourrez
entrer , quoy qu'affez mał
àvoſtre aiſe : dans un beſoin
extrême , comme celuy-cy ,
Monfieur , ne faut- il pas faire
de neceffité vertu ? je fus allez
fot pour m'emprifonner avec
GALANT. 119
า
des peines ehragées dans ce
maudit tiroir , où elle m'enfermaà
double tour ,&dont elle
tira , & cacha ſoigneuſement
la clef.
Aprés s'eſtre ainſi précautionnée
contre les recherches
jalouſes de ce curieux impitoyable,
qui de fon côtéjuroit
à la porte comme un Païen ,
elle alla enfin d'un air tout
endormi , & en ſefrottant les
yeux , la lui ouvrir. En verité ,
Monfieur , lui dit- elle , vous
venez de me reveiller en furfaut
d'une étrange façon. J'étois
aumilieu du plus agreable
120 MERCURE
rêve que j'aye fait de ma vie ,
lorſque j'ai entendu le bruit
que vous venez de faire.Vraiement
, Madame , lui dit il ,
vous êtes une fort jolie femme
, vous prétendez donc
m'en faire accroire comme
Daphnis , Oronte , Licydas
Erafte & Damon. Je ne vous
parle pas de vôtre grand Laquais
que vous leur preferez
comme à moi , c'eſt un coquin
que je ferai roüer de coups de
bâton ; mais Plutus & Mercure
que depuis quelques jours
vous honorez de vôtre tendreſſe
avec tant d'éclat , ne me
marcheront
:
GALANT. 121
marcheront pas fur le ventre
impunement. L'un d'eux eſt
ici , & malheur à qui me tom
bera ſous la main. Je vous
trouve bien hardi , lui dit elle,
de venir m'inſulter avec tant
d'audace dans ma maiſon.
Taiſez vous , perfide , repritil
,& n'eſperez pas que je vous
pardonne vos infidelitez que
vous ne m'ayez rendu au
moins les vingt mille écus que
vous m'avez couté. Je ne ſerai
pas voſtre dupe , comme
les fots que vous tenez dans
vos filets , & je vous perfecuteray
, juſqu'à ce que la reſti-
Juin 1715 . L
122 MERCURE
tution que vous me devez ,
m'ait mis à but avec vous.
Vous êtes un infolent , lui répondit-
elle , un lâche , & le
plus méchant & le plus ſcele
rat de tous les hommes ; en
même tems elle gemit , pleura
, s'évanoüit , & jen'enten.
dis plus rien , parce que je m'é
vanouis auſſi.
Environ deux heures aprés
mon évanoüiffement ma
charmante Maiſtreſſe ouvrit
le tiroir où je m'étois imprudemment
laiſſé empriſonner.
Et me trouvant preſque ſans
poux ,& fans chaleur , elle s'i-
1
GALANT. 123
magina que je n'avois rien entendu
de la converſation precedente
,& s'empreſſa à me
faire revenir. J'ouvris enfin les
yeux , & je lui dis avec une
langueur extrême , qui partoit
plûtôt de l'accident qui venoit
de m'arriver , que de l'amour
quime reſtoit pour elle , que
je me mourrois , & que je la
priois d'envoïer chercher mon
carroſſe qui m'attendoit àcent
pas de famaifon , pour me remener
chez moi , ce qu'elle
cûtde la peine à m'accorder;
cependant elle me dit en m'embraflant
tendrement , qu'il fal
Lij
124 MERCURE
loit queje me fuſſeévanoüi en
entrant dans la commode, tant
elle m'en avoit retiré froid &
ſaiſi , elle ajoûta que ſon mary
l'avoit le plus mal à propos
du monde entretenu de tout
Jedétail aſſommant d'un procés
qui estoit de grande im
portance pour eux , mais qu'-
elle ſe trouvoit encore bien
heureuſe de ce qu'il l'avoit enfin
laiſſée fitoft enrepos ,& elle
me predit que mon accident
n'auroit point de ſuites fâcheuſes.
En effet , en ſortant de ſa
maiſon,je me trouvay ſi bien
remis de lalethargic où m'avoit
GALANT. 125
jetté le tiroir ,que je me fismener
fur le champ chez le curieux
dont le vacarme venoit
dem'empriſonner. Je me fouvins
, chemin faiſant , de l'obligeante
propofition que
mon incomparable Amante
m'avoit faite de me jetter par
la feneftre , au hazard de me
briſer les os , & j'arrivai chez
lui , aprés avoir fait voeu de ne
plusretourner chez elle.cel n
Nos premieres civilitez furent
courtes ; mais la confidence
ſe mêlant de noſtre conver
fation,il ſe radoucit àmon
égard ; &je l'amenay au point
Liij
426 MERCURE
deluy faire entendre avec de
grands éclats de rise , toutcee
qui venoitdem'arriver. Ecoutez
, me dit-il à fon tour, la
fin del'entretien que je viens
d'avoir avec cette prodigicuſe
femme, maisil eſtà propos de
vous dire auparavant quel
qu'une des raiſons qui ont
donné lieu à ce quevous venez
d'entendreav Sup xu ษ หา ได้
no Il n'eſt pas neceffaire que
je vous étale icy les charmes
de ſa perſonne , ni ceux de
fon eſprit , vous en connoiffez
los graces & le pouvoir aufli
bienquemoy;mais il eſtbon A
A
GALANT 127
quevous ſçachiez qu'il y a fix
mois que je vis bien avec olles
que pondants ces fix mois ,
mon amour a tous les jours
pris de nouvelles forces , &
qu'il ya enfin fix mois que je
m'apperçois qu'elle metrom
pe tous lesjours. Pouvez-vous
aprés meetavbu renoncer à
aimer une femme fi aimable.
Tous ceux que vous
entendu nommer fontilen
mavez
effot , depuis & avant moy ,
fes amants commemoy. Elle
ſçait enun mot fi bien mena
ger ſes heures & fes rendezvous
,quecen'eſtprefque que
Lij
128 MERCURE
par conjecture qu'on leméfie
d'elle. Je n'aurois pas même
acquisla grande connoiffance
quej'ay de ſes allures ,fi une
femmede ſa confidence& de
ſes plaiſirs , n'avoit pas mal.
heureuſement pour elle , pris,
àcequ'elle m'a dit, de l'amour
pourmoy. Voilà,Monfieur,
comme j'ay cû ſon ſecret ,&
c'eſt par ſon canal que j'ay
fçû aujourd'huy que vous étiez
chez elle ; & qui plus eft , que
vous yétiez parfaitement biena
Jay répondu affez indifferam.
ment à cet avis ,mais un mds
ment aprés l'avoir receu , j'ay
GALANT 425
-
monté en carrofle , & je ſuis
venu troubler , je ne ſçai oncore
,fi jedois dire, à propos
ounon, les plaiſirs qu'on vous
deſtinoit. Je me dedis de
bon coeur,luy dis -je , de tout
le mal que jevous enayvoulu ;
mais degrace ,achevez laſuité
decetteconverſationquemon
évanoüſſement m'a dérobée.
Je me fuis mis , reprit il , pen
dant que la belle pleuroit à
chaudes larmes , à faire une
exacte viſite dans ſon apparte
ment ; je vous ay chorché
derriere lesrideaux, fous letie,
dans fon cabinet ,& par tous
430 MERCURE
fans rien trouver , bien affcuré
cependant que vous n'étice
pas loin , & ne comprenant
pasoùvous pouviez eftre.J'ay
paffé dansune autre Chambre
où elle m'a ſuivi ,& oùellem'a
fait les plus touchants & les
plus tendres reproches du
monde. J'allois enfin me jetter
à ſes pieds , & lay demander
mille pardons des injures que
je luy avois dites , &de l'indi
gnité de mes ſoupçons , lors
que la preſenec de ſon mary
qui nous a parfaitementdeconcerté
tous deux , a rompu
noſtre entretien ; elle avoit le
GALANT. 131
viſage baigné de pleurs,j'avois
les yeux moillez , & nous
eſtions tellement embarraſſez
de noftre contenance , dont
la vûë d'un époux importun
augmentoit infiniment le dé.
fordre , que je pris le parti de
les laiffer enſemble s'éclaircir
des cauſesde noſtre embarras.
Elle a de l'eſprit , il n'eſt pas
délicat,& c'eſt à quelques intri
gues comme les noftres , qu'ils
doivent l'éclat de leur maiſon.
Jugez ſi la paix a eſté bien- tôc
faite entr'eux , ou pour mieux
dire , foyez ſeur qu'ils n'ont
paseſtéun moment broüillez
pour fi peu de chofe.
132 MERCURE
Je vous avoue pour moy
que rien ne me tient plus au
cooeur à ſon égard, que l'hor
rible dépenſe qu'elle m'a fait
faire ; tous les hommes ont
leur foible. Je ne me repens
jamais de la perte de ce que
je n'ai pas lieu de regret
ter ; mais dans cette occa
ſion je ſuis trop la dupe de
mes ſoins & de mon argent ,
pour n'en pas regretter la perte.
Ma foy , luy dis- je , ilme
paroît que tout ce que vous
pourriez faire pour le rattra
-per, feroit affez inutile , au
reſte prenez là-deſſus le parti
qu'il vous plaira , pour moy je
GALAND. 133
1
m'entiens où j'en ſuis avec ellc
, & je vous jure que de ce
pas , je vais chercher fortune
ailleurs plongén ala
21 Nous nous quittâmes fort
contents l'un de l'autre , & je
fus fur lechamp chez tout ce
que je pus trouver de mes amis
pour leur conter mon avanture
de la Commode , ſans leur
nommercependant la perſonnequi
m'avoit ſi bien accommodé.
Je me ſouvins dans la chaleur
des mouvements que je
me donnai pour regaler le
monde de ce trait admirable ,
# 34 MERCURE
quedes neufperſonnes quej'a
vois l'honneur d'aimer , avant
lagloricuſe preference que j'avois
donnée à ma derniere
Maîtreſſe, la jeune Lifetre étoit
celle qui me feroit le meilleur
accücil. Jemerendis chez elle
en fortantde la Comedie , j'en
fus reçû avec mille marques
d'une veritable tendreſſe , elle
me jura qu'elle avoit vû ma
defertion avec une douleur
mortelle , &qu'elle avoir enfin
une joye inexprimable de me
revoir. Plus ſenſible mille fois
que jene peut vous ledire à ſes
diſcours flatteurs , je me racGALANT.
د و
commodarſi bien avec elle,que
les circonstances de nôtre
broüilleric ajoûterent un ragoût
infini à nôtre raccommo.
dement. J'y retournai le len
demain , le jour ſuivant , & le
troifiéme jour encore ; mais
par malheur elle avoit un mari
jaloux dans les formes. Il ne
ſe plût point à me voir fi fouvent
dans ſa maiſon , il pria fa
chere moitié de m'écarter ſans
bruit , & luy fit entendre que
fifa priere n'avoit pas licu , il
prendroitdesmeſures qui mettroient
à ſa mode , fon honneur
en repos. La belle comp-
:
136 MERCURE
ta ces petites menaces pour
rien , & ne m'en fir pas ſeulement
la moindre confidence.
Cette referve penſa lay couter
bien cher ; mais en verité
il n'y a rien dont une femme
d'eſprit ne vienne parfaitementàbout.
Un certain jour dont j'ai
oublié la date , il y avoit environ
une heure que nous étions
enſemble , lorſqu'une fille de
Chambre vint nous avertir
que Monfieur alloit nous furprendre.
Suivez moi un peu de
loin me dit à l'inſtant ſon
épouſe , juſqu'à la porte de
mon
GALANT. 137
mon appartement & ne vous
mettez en peine de rien. Elle
prit auffitoft deux flambeaux
qui estoient ſur la cheminée
elle courut ſur l'eſcalier où elle
rencontra fon mary , à qui
elle dit d'un air effrayé ! ah
Monfieur , montez avec moy
là haut ,je viens de voir tour à
l'heure un grand Irlandois qui
ma demandé l'aumoſne d'unc
maniere qui m'épouvante encore
, je meurs de peur que ce
ne ſoit un voleur , & qu'il ne
foit caché dans la maiſon . Son
mary la ſuivit & monta avec
ellechercher le pretenduvo-
Juin 1715. M
# 38 MERCURE
leur , pendant que fa fille de
chambre me mit à la porte de
la rue , où je fus fort aiſe de
me voir arrivé à bon port.
Je ne me plais pas dans les
allarmes , j'aime les plaifirs
tranquilles ,&le tumulte des
paffions qui fait le bonheur
des autres eſt juſtement ce qui
m'en dégoute. Ainſi j'aban..
donnay encore unefoisLifetre,
& je retournay enfin à cette
redoutable Olympe qui m'as
voit fi maltraité le jour de
noſtre rupture. Elle eſtoir ſa
maiſtreffe , celle de fon mari ,
& fut encore la mienne , con
GALANT 139
tre mon intention. Voici de
quellemaniere je rentray dans
fes fers,not ມາ ໑໗ o 1 S
Y
Luy faiſant un jour une 11
fimple viſite de civilité , elle
mit la converſation ſur le cha
pitre de nos amours ,& aprés
avoir paffé en revenue les qualitez&
les noms de ceux & cel
les que nous avions aimé de
part& d'autre , elle me dit :
Ecoutezmoy,mon cher,nous
ne ferons jamais heureux en
amour tant que nous ferons
auffi inconftans que nous l'a
vons eſté; faiſons une fin, vous
aimez dans un fens , voſtre li
Mij
140 MERCURE
berté , tous les hommes l'aiment
comme vous ; mais libertin
pour hbertin , vous
eſtes celui de tous les hommes
que j'aime le mieux. Regardez
moy , & avoücz ( tous les
traits de vos Mantreffes comparez
aux miens ) que , Co
quette pour Coquette , je ſuis
de toutes les femmes, celle que
vous devez le mieux aimer.
supJe vous jure , Madame ,
que je ne pus pas m'empêcher
d'en convenir,&que la bonne
foi d'Olympe fit un effet fi
puiffant fur moi , que je l'aime
à la rage. Voila où nous en
GALANT 041
fommes. Si de recit ne vous a
pas ennuyé , j'en fuis bienaiſe.
Fermer
27
p. 133-136
CHANSON.
Début :
Ma Chanson, si je ne me trompe, n'ira pas mal icy, / A la plus delicate Yvresse [...]
Mots clefs :
Amis, Dieux, Vin, Monde
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON.
Ma Chanſon , ſi je ne me
trompe , n'ira pas mal icy ,
daignez en efſayer.
4
134 MERCURE
CHANSON ..
Alaplus delicate Yureſſe
Livrons nos coeursdans cefeſtin ,
Meflons aux jeux de la tendreſſe
LesChanfons, les ris & le vin .
Les Dieux en bûvant à la ronde
Ne pensent point au genre humain
,
Oublions comme eux tout le monde,
Et nargue des coups du deſtin.
!
Des charmes dont brille la
terre
Cette Table est un racourcy ,
GALANT. 135
Esprit, beauté, bon vin , grand
chere,
Belle humeur , toutse trouve icy.
Laiffons les Dieux boire à la
ronde ,
Amis n'enſoyons point jaloux.
Nous pouvons comme eux dans
ce monde,
Goûter les plaiſirs les plus doux.
Que chacun boive à ce qu'il
aime,
Et qu'ily boive tendrement.
De cette voluptéfuprême
Rappellons cent fois le moment.
C'est ainsi quesefait la ronde
Au celefte banquet desDieux :
136 MERCURE
Imitons les Maistres du monde ...
Amis pouvons nous faire mieux.
:
Atafantébelle Silvie,
Ace qui te touche le coear;
Que mon ameferoit ravie,
Sic'étoit mafincere ardeur.
Les Dieux en būvant àla ronde,
N'auroient pas un plus grand
bonheur;
Je croirois eftre Roy du monde ,
Si je devenois ton vainqueur.
trompe , n'ira pas mal icy ,
daignez en efſayer.
4
134 MERCURE
CHANSON ..
Alaplus delicate Yureſſe
Livrons nos coeursdans cefeſtin ,
Meflons aux jeux de la tendreſſe
LesChanfons, les ris & le vin .
Les Dieux en bûvant à la ronde
Ne pensent point au genre humain
,
Oublions comme eux tout le monde,
Et nargue des coups du deſtin.
!
Des charmes dont brille la
terre
Cette Table est un racourcy ,
GALANT. 135
Esprit, beauté, bon vin , grand
chere,
Belle humeur , toutse trouve icy.
Laiffons les Dieux boire à la
ronde ,
Amis n'enſoyons point jaloux.
Nous pouvons comme eux dans
ce monde,
Goûter les plaiſirs les plus doux.
Que chacun boive à ce qu'il
aime,
Et qu'ily boive tendrement.
De cette voluptéfuprême
Rappellons cent fois le moment.
C'est ainsi quesefait la ronde
Au celefte banquet desDieux :
136 MERCURE
Imitons les Maistres du monde ...
Amis pouvons nous faire mieux.
:
Atafantébelle Silvie,
Ace qui te touche le coear;
Que mon ameferoit ravie,
Sic'étoit mafincere ardeur.
Les Dieux en būvant àla ronde,
N'auroient pas un plus grand
bonheur;
Je croirois eftre Roy du monde ,
Si je devenois ton vainqueur.
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28
p. 5-8
Suite ingénieuse de son Prélude. [titre d'après la table]
Début :
J suis sûr à present, que tous les Auteur qui sont entre [...]
Mots clefs :
Mercure, Insectes, Monde, Lecteur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite ingénieuse de son Prélude. [titre d'après la table]
Je ſuis fûr à preſent , que
tous lesAuteurs qui font entre
mes mains , & qui tremblent
de peur, que je ne livre au bras
feculier,les admirables producsions
de leurs eſprits , vont
4
Aiij
6 MERCURE
écrire des quatre parties du
Monde , des lettres de recommandation
pour moy, aux divinitezdont
je reverelapuidan.
ce , afin de m'engager à revoquer
leredoutable Arreſt , que
je viens de prononcer contre
leurs ouvrages : Sinon je n'épargne
perſonne .... que de
familles deſolées ! que de mortels
affligez , de voir ainſi miferablement
périr leurs enfans
dans les flâmes ce monceau
de victimes ne fatisfera pas ma
vengeance , je feray ſubir le
même ſort à tous ceux que
leur triſte deſtinée expofera
GALANT
deformais àmonreſſentiment.
Le monde , à vray dire , ſera
purgéd'ungrandnombred'infectes
; mais c'est toujoursune
perte dans la nature , & il eſt
établi de tout temps que ces
infectes de l'eſprit , foient aux
yeux d'ungrandnombre d'humains
, la pâture de leur ignorance.
Sera en un mot , qui le
voudra,en ma place , le miferable
Mercure de toutes ces
productions .... cependant
il me prend de temps entemps
des retours de tendreſſe , vers
mes chers & bien aimez Lecteurs
, mes projets à chaque
Aiiij
8 MERCURE
inſtant ſe templiffent d'ineertitude
,& tous mes deſſeins ſe
détruiſent les uns par les autres
.... mais , quoy
*Me verra-t on toûjours aller
revenir encor ...
:
De lafille d'Helene àla veuve
d'Hector?
Non c'est trop balancer ...nquer
dis-je ? .. mais pourtant ...
Ah!fi vous voulez vos Etren-
Cher Lecteur donnez moy les
miennes.
tous lesAuteurs qui font entre
mes mains , & qui tremblent
de peur, que je ne livre au bras
feculier,les admirables producsions
de leurs eſprits , vont
4
Aiij
6 MERCURE
écrire des quatre parties du
Monde , des lettres de recommandation
pour moy, aux divinitezdont
je reverelapuidan.
ce , afin de m'engager à revoquer
leredoutable Arreſt , que
je viens de prononcer contre
leurs ouvrages : Sinon je n'épargne
perſonne .... que de
familles deſolées ! que de mortels
affligez , de voir ainſi miferablement
périr leurs enfans
dans les flâmes ce monceau
de victimes ne fatisfera pas ma
vengeance , je feray ſubir le
même ſort à tous ceux que
leur triſte deſtinée expofera
GALANT
deformais àmonreſſentiment.
Le monde , à vray dire , ſera
purgéd'ungrandnombred'infectes
; mais c'est toujoursune
perte dans la nature , & il eſt
établi de tout temps que ces
infectes de l'eſprit , foient aux
yeux d'ungrandnombre d'humains
, la pâture de leur ignorance.
Sera en un mot , qui le
voudra,en ma place , le miferable
Mercure de toutes ces
productions .... cependant
il me prend de temps entemps
des retours de tendreſſe , vers
mes chers & bien aimez Lecteurs
, mes projets à chaque
Aiiij
8 MERCURE
inſtant ſe templiffent d'ineertitude
,& tous mes deſſeins ſe
détruiſent les uns par les autres
.... mais , quoy
*Me verra-t on toûjours aller
revenir encor ...
:
De lafille d'Helene àla veuve
d'Hector?
Non c'est trop balancer ...nquer
dis-je ? .. mais pourtant ...
Ah!fi vous voulez vos Etren-
Cher Lecteur donnez moy les
miennes.
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29
p. 100-113
CHAPITRE V. Suite du Chapitre precedent, & de quantité d'autres belles choses que fit & dit Mehemet, jusqu'au jour qu'il sortit de Marseille.
Début :
Si tout ce qu'il y a d'écrivains négligents, semez comme [...]
Mots clefs :
Mehmet Riza Beg, Monde, Maître, Marseille, Empereur d'Orient, Roi de France
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHAPITRE V. Suite du Chapitre precedent, & de quantité d'autres belles choses que fit & dit Mehemet, jusqu'au jour qu'il sortit de Marseille.
CHAPITRE V.
t
Suite du Chapitre precedent ,
de quantité d'autres belles cho-
1. fes que fit & dit Mibemet,
jusqu'au jour qu'il fortit de
Marseille.
-30
जी
Si tout ce qu'il y a d'écrivains
négligents , ſemez.comme
vermine dans tous les Etats
du monde , imitoient mon
exactitude à conter juſqu'aux
moindres circonstances des
évenemens que j'expoſe aux
yeux du Public , l'excés du tra
GALANT. 101
vail les dégoûteroit , & nous
affranchiroit bien-toſt de l'en
nuy que nous cauſe leurs miferables
écrits. Pour moy qui
ne veux rien laiffer à defirer
au Lecteur,jeiluy apprends que
Mehemet de retour à la Ville,
aprés avoir coupé les jambes
du belier , & tué lon cochon ,
alla chez Midame l'Intendante
, où il trouvaluurn grand
nombre de belles Dames af
ſemblées,quiil ſedéchauſſa en
leur prefence,& fe careffa avec
ſes mains les doigts &la plante
des pieds . Ce tableau n'eſt pas
beau; mais ce n'eſt pas ma
Getableau
Iiij
102 MERCURE
faute,il eft indiſpentablement
attaché à la verité de cette
Hiſtoire. En même temps il
leur fit comprendre par grimace
& par Interprete , qu'il
venoit de faire les deux plus
beaux coups du monde. Alors
pour celebrer avec plus d'honneur
cette double victoire ,
Madame l'Intendante l'invita
àdiner le lendemain chez elle;
il topa à la propoſition , &
fut fe coucher en attendant.
Je ne ſçaymaintenantcommentme
tirer du mauvais pas
où je ſuis,j'ay bien peur que
le piedne me gliffe ;& tout ce
GALANT. 103
que je peux vous dire de plus
vray, c'eſt que c'eſt icy un des
chefs d'oeuvre de mon recit ...
deux mots néanmoins fuffiront
peutd'affaire
.
eſtre , pour me tirer
Pendant que Mehemet faifoit
ſa viſite , l'obligeant Padery
introduiſoit dans la
chambre de Son Excellence ,
la Payſane dont nous avons
parlé tantoſt , où il l'entretint
à ſon dam , juſqu'au retour
de fon Maiſtre. Vers les
quatre ou cinq heures du matin
, le Coq chanta , Mehemer
s'éveilla , & la belle s'en alla
I iiij
104 MERCURE
attendre le jour chez fon con
ducteur. Enfin aprés bien des
vetilles qui n'ont nul rapport
aux faits importants de cette
Hiſtoire , midy fonna. Alors
l'Ambaffadeur fit une douzaine
de nouvelles incartades
avant de ſe rendre à la maiſon
de Madame Arnou , que ſes
marmitons Muſulmans avoient
dés le matin eſté mettre
en defordre , pour préparer le
feftin de leur Maiſtre , qui ne
voulut jamais fouffrir,ni avant,
ni aprés , que les Chreſtiens
touch fient à ſes viandes.
Ala fin tous les convives fe
GALANT. 103
i
!
mirent à table ; Mehemet fut
ſeplanter commeun finge, au
milieu d'un Theatre qu'on
avoit dreffé dans l'endroit de
la falle où il convenoit qu'il
fut. Alors M. Arnou luy fit
le Salamalek , en luy portant
la ſanté du Roy , qu'il refuſa
longtemps de boire , diſant
pour ſes raiſons que c'eſtoir
à luy M. Arnou à boire le
premier à la fanté du Sophi
fon Maiſtre , qu'il ne pou
voit pas donner une moindre
marque de refſpect au plus
grand Seigneur du monde , &
qu'aprés qu'il luy auroitrendu
:
106 MERCURE
cethommage, il verroit cequ'il
auroit àfaire àl'égard du Roy
de France , qui n'entroit pas à
fon gré en comparaiſon , avec
le plus puffant Empereur de
l'Orient. La diſpute s'échauffa
fur ce point , &de telle façon,
que peu s'en fallut que tout le
feſtin ne fut troublé , que les
tables ne fuſſent culbutées , &
qu'enfin il ne s'en retournât
ſans boite. Ce qui ſeroit arrivé
fans miracle , fiun perſonnage
bien avifé , n'avoit criéà pleine
voix , Meſſeigneurs , Meffieurs.
Mesdames , pour rétablir icy
le calme &l'union qui doivent
GALANT. 107
estreparmy nous , &pour empêcher
que du reſte de ce jour, la
difcorde aux crins heriffeznetrouble
la tranquillité de cettefeste,
j'opine qu'il convientàla Majesté
des deux Empereurs qui donnent
lieu à cette altercation que
Monfieur Mehemet Riza Beg,
Monsieur Arnou boivent chacun
en même temps à lafanté des
Rois deurs Maistres.
Auffitoftdit, auſſi coſt fait,
les deux coupes furent remplies
de part & d'autre , l'une
de vin,& l'autre de forbet pour
le Mahometan. Hs bûrene
cofia chacun leur portion
108 MERCURE
Alors l'aſſemblée ſe mit à cries
vivent , vivent les deux Empereurs
, les boëtes à tirer , les
violons , tambours , fifres , &
haut bois à joüer, les tables à
ſe couvrir , & les convivés à
manger...
On m'a affûré maintes fois
que Mehemet, en mangeant
fon pileau , avoit dit dans le
repas quantité de belles chofes;
en voicyuneentreautres, c'eſt
une douceur dont il regala
MadameArnou. Vous estes, luy
dit il , Noble comme un Palmier,
vermeille comme une cerise, et
belle comme la Lune , &ficher
CALANT. 109
rie du S. Prophète , que ſi vow's
vouliez emb affer l'Alcoran , il
vous aimerott aprés vostre mort ,
plus que la mieux aimée de toutes
fes femmes ,& vous feriez enfemble
les bonneurs &les delices
defon Paradis.
La Dame le remercia fort
poliment de la magnificence
-dedecompliment,&la feſte ſe
paſſa en paix & en lieffe. Le
four on fit un grand lanſquenet
avec pluſieurs repriſes
d'hombre , où l'Ambaſſadeur
auroit cûle loiſir de s'ennuyer
longtemps f, i Madame Arnou
& quelques Dames n'a
110 MERCURE
voient pas cû l'honnêteté de
quitter le jeu pour aller s'en.
nuyer avecluy. Cefut encette
occaſion qu'il dit par reconnoiffance
à Madame Arnou
qu'elle étoit uneDame pleine
de merite & d'eſprit , qu'elle
ſçavoit fort bien vivre ,& qu'il
rendroit un bon témoignage
d'elle à la Cour & aux Minif
tres.
Cette converſation& tous
les plaiſirs de cette journée
finis , il retourna à ſa maiſon
avec fon cortege ordinaire
& le même ſoir il effuya une
furicuſe aubade de MademoiGALANT
هللا
felle Catin , qui avoit appris
avec douleur l'avanture de la
Payſane , & qui la luy avoit
reprochée avectant d'aigreur
qu'il ciût ne pouvoit mieux
faire , pour la ranger à fon
devoir , que luy caffer fur le
viſage ,un platde fayence qui
ſe trouva ſous ſa main. Cette
querelle n'eût pas de ſuite ,une
petite generofité &quelques
careffes réparérent tout ce
déſordre.
Le lendemain M. de S.
Olon , dont il avoit cent fois
mis la patience à bout , fut
luyfignifier qu'il falloit partir
112 MERCURE
de Martealle , & s'acheminer
pour la Capitale de ceRoyaume,
il luy remontra que la rigueur
de la ſaiſon , la fonte
des neiges , & le débordement
des rivieres , leur pourroient
ôter les moyens de fortir de
la Provence , s'il attendoit que
cesCinconveniens empêchaf
fent la fuite de ſon voyage ;
mais Mehemet ſe trouvoit
bien à Marseille ,& la crainte
d'entortir auſſi toſt queM. de
S. Olon' le prétendoit , le mit .
dans une ſigrande colere, qu'il
jura de tout tuër , ſi on ne le
laffoit en scpos. Onil'appaila
pourtant
GALANT
pourtant encore
& on fit fi
bien à force de bellesraiſons ,
que le vingt-deux Decembre
1714 on le ravit aux inconſolableshabitans
deMarſeille.
t
Suite du Chapitre precedent ,
de quantité d'autres belles cho-
1. fes que fit & dit Mibemet,
jusqu'au jour qu'il fortit de
Marseille.
-30
जी
Si tout ce qu'il y a d'écrivains
négligents , ſemez.comme
vermine dans tous les Etats
du monde , imitoient mon
exactitude à conter juſqu'aux
moindres circonstances des
évenemens que j'expoſe aux
yeux du Public , l'excés du tra
GALANT. 101
vail les dégoûteroit , & nous
affranchiroit bien-toſt de l'en
nuy que nous cauſe leurs miferables
écrits. Pour moy qui
ne veux rien laiffer à defirer
au Lecteur,jeiluy apprends que
Mehemet de retour à la Ville,
aprés avoir coupé les jambes
du belier , & tué lon cochon ,
alla chez Midame l'Intendante
, où il trouvaluurn grand
nombre de belles Dames af
ſemblées,quiil ſedéchauſſa en
leur prefence,& fe careffa avec
ſes mains les doigts &la plante
des pieds . Ce tableau n'eſt pas
beau; mais ce n'eſt pas ma
Getableau
Iiij
102 MERCURE
faute,il eft indiſpentablement
attaché à la verité de cette
Hiſtoire. En même temps il
leur fit comprendre par grimace
& par Interprete , qu'il
venoit de faire les deux plus
beaux coups du monde. Alors
pour celebrer avec plus d'honneur
cette double victoire ,
Madame l'Intendante l'invita
àdiner le lendemain chez elle;
il topa à la propoſition , &
fut fe coucher en attendant.
Je ne ſçaymaintenantcommentme
tirer du mauvais pas
où je ſuis,j'ay bien peur que
le piedne me gliffe ;& tout ce
GALANT. 103
que je peux vous dire de plus
vray, c'eſt que c'eſt icy un des
chefs d'oeuvre de mon recit ...
deux mots néanmoins fuffiront
peutd'affaire
.
eſtre , pour me tirer
Pendant que Mehemet faifoit
ſa viſite , l'obligeant Padery
introduiſoit dans la
chambre de Son Excellence ,
la Payſane dont nous avons
parlé tantoſt , où il l'entretint
à ſon dam , juſqu'au retour
de fon Maiſtre. Vers les
quatre ou cinq heures du matin
, le Coq chanta , Mehemer
s'éveilla , & la belle s'en alla
I iiij
104 MERCURE
attendre le jour chez fon con
ducteur. Enfin aprés bien des
vetilles qui n'ont nul rapport
aux faits importants de cette
Hiſtoire , midy fonna. Alors
l'Ambaffadeur fit une douzaine
de nouvelles incartades
avant de ſe rendre à la maiſon
de Madame Arnou , que ſes
marmitons Muſulmans avoient
dés le matin eſté mettre
en defordre , pour préparer le
feftin de leur Maiſtre , qui ne
voulut jamais fouffrir,ni avant,
ni aprés , que les Chreſtiens
touch fient à ſes viandes.
Ala fin tous les convives fe
GALANT. 103
i
!
mirent à table ; Mehemet fut
ſeplanter commeun finge, au
milieu d'un Theatre qu'on
avoit dreffé dans l'endroit de
la falle où il convenoit qu'il
fut. Alors M. Arnou luy fit
le Salamalek , en luy portant
la ſanté du Roy , qu'il refuſa
longtemps de boire , diſant
pour ſes raiſons que c'eſtoir
à luy M. Arnou à boire le
premier à la fanté du Sophi
fon Maiſtre , qu'il ne pou
voit pas donner une moindre
marque de refſpect au plus
grand Seigneur du monde , &
qu'aprés qu'il luy auroitrendu
:
106 MERCURE
cethommage, il verroit cequ'il
auroit àfaire àl'égard du Roy
de France , qui n'entroit pas à
fon gré en comparaiſon , avec
le plus puffant Empereur de
l'Orient. La diſpute s'échauffa
fur ce point , &de telle façon,
que peu s'en fallut que tout le
feſtin ne fut troublé , que les
tables ne fuſſent culbutées , &
qu'enfin il ne s'en retournât
ſans boite. Ce qui ſeroit arrivé
fans miracle , fiun perſonnage
bien avifé , n'avoit criéà pleine
voix , Meſſeigneurs , Meffieurs.
Mesdames , pour rétablir icy
le calme &l'union qui doivent
GALANT. 107
estreparmy nous , &pour empêcher
que du reſte de ce jour, la
difcorde aux crins heriffeznetrouble
la tranquillité de cettefeste,
j'opine qu'il convientàla Majesté
des deux Empereurs qui donnent
lieu à cette altercation que
Monfieur Mehemet Riza Beg,
Monsieur Arnou boivent chacun
en même temps à lafanté des
Rois deurs Maistres.
Auffitoftdit, auſſi coſt fait,
les deux coupes furent remplies
de part & d'autre , l'une
de vin,& l'autre de forbet pour
le Mahometan. Hs bûrene
cofia chacun leur portion
108 MERCURE
Alors l'aſſemblée ſe mit à cries
vivent , vivent les deux Empereurs
, les boëtes à tirer , les
violons , tambours , fifres , &
haut bois à joüer, les tables à
ſe couvrir , & les convivés à
manger...
On m'a affûré maintes fois
que Mehemet, en mangeant
fon pileau , avoit dit dans le
repas quantité de belles chofes;
en voicyuneentreautres, c'eſt
une douceur dont il regala
MadameArnou. Vous estes, luy
dit il , Noble comme un Palmier,
vermeille comme une cerise, et
belle comme la Lune , &ficher
CALANT. 109
rie du S. Prophète , que ſi vow's
vouliez emb affer l'Alcoran , il
vous aimerott aprés vostre mort ,
plus que la mieux aimée de toutes
fes femmes ,& vous feriez enfemble
les bonneurs &les delices
defon Paradis.
La Dame le remercia fort
poliment de la magnificence
-dedecompliment,&la feſte ſe
paſſa en paix & en lieffe. Le
four on fit un grand lanſquenet
avec pluſieurs repriſes
d'hombre , où l'Ambaſſadeur
auroit cûle loiſir de s'ennuyer
longtemps f, i Madame Arnou
& quelques Dames n'a
110 MERCURE
voient pas cû l'honnêteté de
quitter le jeu pour aller s'en.
nuyer avecluy. Cefut encette
occaſion qu'il dit par reconnoiffance
à Madame Arnou
qu'elle étoit uneDame pleine
de merite & d'eſprit , qu'elle
ſçavoit fort bien vivre ,& qu'il
rendroit un bon témoignage
d'elle à la Cour & aux Minif
tres.
Cette converſation& tous
les plaiſirs de cette journée
finis , il retourna à ſa maiſon
avec fon cortege ordinaire
& le même ſoir il effuya une
furicuſe aubade de MademoiGALANT
هللا
felle Catin , qui avoit appris
avec douleur l'avanture de la
Payſane , & qui la luy avoit
reprochée avectant d'aigreur
qu'il ciût ne pouvoit mieux
faire , pour la ranger à fon
devoir , que luy caffer fur le
viſage ,un platde fayence qui
ſe trouva ſous ſa main. Cette
querelle n'eût pas de ſuite ,une
petite generofité &quelques
careffes réparérent tout ce
déſordre.
Le lendemain M. de S.
Olon , dont il avoit cent fois
mis la patience à bout , fut
luyfignifier qu'il falloit partir
112 MERCURE
de Martealle , & s'acheminer
pour la Capitale de ceRoyaume,
il luy remontra que la rigueur
de la ſaiſon , la fonte
des neiges , & le débordement
des rivieres , leur pourroient
ôter les moyens de fortir de
la Provence , s'il attendoit que
cesCinconveniens empêchaf
fent la fuite de ſon voyage ;
mais Mehemet ſe trouvoit
bien à Marseille ,& la crainte
d'entortir auſſi toſt queM. de
S. Olon' le prétendoit , le mit .
dans une ſigrande colere, qu'il
jura de tout tuër , ſi on ne le
laffoit en scpos. Onil'appaila
pourtant
GALANT
pourtant encore
& on fit fi
bien à force de bellesraiſons ,
que le vingt-deux Decembre
1714 on le ravit aux inconſolableshabitans
deMarſeille.
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30
p. 68-74
SUITE DES CARACTERES de M. de Marivaux.
Début :
Nous parlions l'autre jour de l'amour propre de l'Auteur excellent ou supérieur ; [...]
Mots clefs :
Madame, Auteur, Amour propre, Esprit, Monde, Homme supérieur, Ouvrages, Vanité, Estimer, Grands médiocres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DES CARACTERES de M. de Marivaux.
SUITE DES CARACTERES
de M. de Marivaux .
N
Ous parlions l'autre jour de l'amour
propre de l'Auteur excellent ou fupérieur
; & je vous dis là deffus , Madame ,
que cet Auteur fçavoit fes avantages :
Qu'il fe difoit , je connois ma fupériorité ;
cela eft doux , mais , il me revient encore
un plaifir bien flateur à prendre ; c'eft de
voir les autres , la connoître avec moi.
Ces autres , Madame , ce font des hommes
orgueilleux , comme lui ; qui compofent
ou qui ne compofent pas . Mais en un
mot , qui ont de l'efprit , qui font marqués
dans le monde , comme gens qui en ont
beaucoup , qui s'en croyent encore davantage
, parce qu'ils fuppofent que le Public
jaloux,loue modiquement , & que quand
il va pour nous jufqu'à l'eftime
c'eft figne qu'il devroit aller plus loin :
Gens enfin qui font fentinelle , fur tout à
ce qui paroît de beau , qui vont & viennent
pour en arrêter les impreffions , dans la
crainte que ce beau ne leur nuife , & qu'en
penfant indirectement à eux , on ne préfumât
pas qu'ils pûffent en faire ou dire
autant & même plus.
>
>
Voilà , Madame , quels font ceux de qui
DE JUIN. 69
l'Auteur fupérieur veut un hommage .
Cet hommage ; je vous ai dit ce que c'étoit
: Ce n'eft le plus fouvent qu'un gefte
un mot ; c'eft le filence mefme de certaine
espéce.
>
Il faut eftre bien fin, pour expliquer de pareils
fignes que la jaloufie de ceux meſmes à
qui ils échappent , rend obfcurs : Ce font
comme des Enigmes , dont l'homme fupépérieur
a le talent de trouver le Mot; mais ,
il fe garde bien de laiffer apperçevoir qu'il
l'a trouvé .
Non pas , qu'il paroiffe indifférent aux
louanges formelles qu'on veut bien lui donner
; l'air d'indifférence feroit trop groffier ,
& qui veut trop prouver , ne prouve rien.
Ce n'eft pas là le party qu'il prend ; cela
ne feroit digne que d'un mal- droit qui
ne fçauroit pas qu'il eft des occafions , où
pour faire mystére de toute fa vanité , il
faut en montrer un peu ; parce qu'il ne leroit
pas naturel de n'en point avoir alors ,
& de ne pas reffembler à tous les autres
hommes & c .
,
Bien loin donc d'eftre indifférent aux éloges
, illes reçoit d'un air ingénu , par lequel
il femble dire : Tenés , Meffieurs , je
n'y entends point de fineffe ; franchement
vôtre approbation me ffate ; j'ai du plaiſir
à vous voir eftimer ce que j'ai fait ; vous
récompenfés mon travail,
Et voilà , Madame , ce qui s'appelle agir
70 LE
MERCURE
en habile homme : Voulés- vous fçavoir ce
qui arrive de cela .
Il a forcé les autres à l'admirer ; ils
ont rougi de fe trouver inférieurs . Imaginez
- vous une jolie femme qui n'a pû
s'empêcher de convenir avec elle - même
, que fes appas le cédent à ceux de
fa Compagne . Quelle mortification ?
Eh bien , nos gens ont fenti un chagrin
de la même nature ! Mais , de la façon
dont s'y prend l'homme fupérieur , ils fe
trouvent foulagez .
Ils ont comprendre qu'il n'a pas apperçu
l'excez humiliant de leur admiration
; c'eft autant de diminué fur la honte
de l'avoir fenti Ils n'en ont û de témoins
qu'eux- mêmes ; ce témoin là n'eſt
point incorruptible , on peut fe fauver
avec lui ; à la fin , il fe trouvera qu'il
s'eft trompé.
D'ailleurs , cet homme fupérieur auroit
pû furprendre leur fécret ; il l'ignore ,
il ne leur a pas fait tout le mal qu'il pouvoit
leur faire ; ils l'en haïffent moins ,
ils le fupportent ; volontiers même lui veulent-
ils du bien ; parce que l'ignorance
où il eft de ce qu'il vaut , les mer plus
à leur aife en le loüant , & rend la loüange
fans conféquence , & de pair à pair :
Voici un homme , difent-ils , qui n'abufera
point de l'eftime que nous lui montrerons
; il l'a fimplement efpérée , &
DE JUIN. 71
cela nous fait honneur : Car , efpérer un
bien , c'eft l'eftimer foi - même : En n'en
regardant pas l'acquifition comme infaillible
, c'eft nous dire , je fouhaite de l'obtenir
; jugez fi je le mérite. Nous voici
donc juges & difpenfateurs de ce bien
qu'il attend ; c'eft jouer un rolle avantageux
, & plus noble que le fien même.
Aprés ces courtes réfléxions , qui dans
l'efprit de nos admirateurs , s'arrangent
en un inftant , & non par, reprifes comme
ici ; Le croiriez - vous , Madame , Madame , l'affront
s'oublie , leur dépit paffe , l'art de l'Auteur
a mis , pour ainfi dire , un appareil
à tout ; il fort juftifié , parce qu'il a fçû
raccommoder les autres avec eux - mêmes,
en amuſant leur vanité par de petits profits
, qui lui font regarder fon defavanta
ge paffé , comme une fauffe allarme .
Que conclure de la confiance de nos
Dupes , qui croient s'eftre effarouchés malà
propos ?
Que l'homme vraiment fupérieur , eſt
celui qui fçait plier les autres à lui ſouffrir
, à lui pardonner fa fupériorité : Tout
homme fupérieur qui révolte les autres ,
n'eft pas fi fupérieur que l'on penfe ; je
dis , quand même on lui paffe en fécret
qu'il l'eft : Illui manque au moins de voir
qu'il intereffe la malice des autres à lui
refufer nettement , pour le punir , ce qu'il
veut emporter à force ouverte , & ce qu'il
72
LE MERCURE
qu'il pourroit obtenir fans bruit.
Car , quoique l'Auteur dont je vous
ai parlé , Madame , ait fait penfer aux
autres qu'ils traitent avec lui de pair
à pair ; cependant , le dépit de fe fentir
inférieurs les petites illufions dont ils
ont eu befoin pour perdre ce fentiment d'infériorité
, tant de mouvemens enfin , ont
laiffé chez eux des traces de ce fentiment-
même ; & l'Auteur revient fi fouvent
à la charge , les réveille fi fouvent,
ces traces , qu'elles fe fortifient au point
que petit à petit les illufions n'ont plus
de prife .
Voilà ce qui arrive en faveur de l'homme
fupérieur , quand il fçait fe ménager.
Ses Ouvrages peuvent impunément
mortifier l'orgueil des autres , pourvû
que par fa conduite perfonnelle , il repare
l'effet de fes Ouvrages : Il les gâte en
les appuyant de fa voix , qu'il fe réjoüiffe
de ce que les autres les trouvent bons ;
il doit alors des démonftrations de joye à
ceux qui l'environnent , & qu'il irriteroit ,
s'il ne paroiffoit touché de leur approbation
II lesa bleflé par l'excés de fes talens,
qu'il les guériffe , en ne s'en prévalant
que de leur aveu ; ce fera tenir
d'eux fes plaifirs. Par là , il calmera leur
orgueil par cet orgueil même : Ils ont
efté fachés de le fentir au deffus d'eux ,
ile
DE JUIN. · 73
ils feront Autez de penfer qu'il ne fe croit
loüable que fur leur parole ; il gouver
nera leur amour propre , tandis qu'ils s'i
magineront qu'ils gouvernent le fien.
·
Difons encore un mot de l'Auteur dont
j'ai d'abord peint l'amour propre : Si par
hazard , il fe trouve dans le monde avec
de Grands Médiocres , & qu'on vienne
à parler d'Ouvrages , quel parti croyezvous
que lui fera prendre fa vanité ?
De mettre les fiens fur le tapis ? Non
Madame , mais bien ceux des Grandsmédiocres.
Dans le monde , on eft fort perfuadé
que ces Meffieurs ont de l'efprit ; mais,
comme cet efprit eft entre deux fers , ni
excellent, ni médiocre ; la réputation qu'il
leur produit , eft comme indécife ; on ne
fçait pas bien à quel dégré d'eftime il
faut les honorer : Parler d'eux alors ,
leur donner occafion de briller , c'eft donner
fujet aux autres de les eftimer plus
hardiment , de fe déterminer du moins
fur leur compre ,, le plus favorablement
qui fera poffible ; c'eft leur procurer une
bonne fortune de paffage .
Vous me demanderez pourquoi leur
prêter ce fecours , & fe taire fur fon chapitre
?
Tout doucement , Mada te , car voici
un des plus fins & des plus fuperbes procédés
de l'amour propre dans nôtre Au
Juin 1718 ,
G
74
LE MERCURE
teur ; voyons ce qu'il penfe.
Il s'agit d'Ouvrages : Si je parle des
miens , mes inférieurs parleront des leurs ;
on me loüera , on les louera de même ,
& me voilà compromis ; car , ils feront
comparaifon avec moi . Non , non , faifons
garder le refpect qui m'eft dû : Je fuis defhonoré
fi l'on me loüe , & l'éloge ici le
plus digne de moi , c'eft de n'en point recevoir.
Qu'ils brillent au contraire , ces inférieurs
, & qu'ils brillent par moi- même
, le Géant a bonne grace à louer la
force des hommes ; c'eft montrer à l'oeil
fa grandeur & leur petiteffe . A leur égard ,
ils ne remarqueront pas l'affront que leur
fait mon fuffrage : La remarque eft au
deffus d'eux .
Voilà , Madame , ce que fignifie le
fecours dont vous vous étonniés , & que
nôtre Auteur prête aux Grands- Médiocres .
Une autrefois , Madame , nous verrons
le refte : Je vous parlerai des Mediocres ,
enfuite des Traducteurs , ou des amateurs
des Anciens : Vous verrez les combats
qu'ils ont livrez aux Modernes & leurs
malheurs : Préparés- vous , en attendant
à les regarder comme une Famille ruinée ,
où tout le monde jufqu'aux domestiques
fe plaint de la partie adverfe , & des indifférens
même au Procés.
de M. de Marivaux .
N
Ous parlions l'autre jour de l'amour
propre de l'Auteur excellent ou fupérieur
; & je vous dis là deffus , Madame ,
que cet Auteur fçavoit fes avantages :
Qu'il fe difoit , je connois ma fupériorité ;
cela eft doux , mais , il me revient encore
un plaifir bien flateur à prendre ; c'eft de
voir les autres , la connoître avec moi.
Ces autres , Madame , ce font des hommes
orgueilleux , comme lui ; qui compofent
ou qui ne compofent pas . Mais en un
mot , qui ont de l'efprit , qui font marqués
dans le monde , comme gens qui en ont
beaucoup , qui s'en croyent encore davantage
, parce qu'ils fuppofent que le Public
jaloux,loue modiquement , & que quand
il va pour nous jufqu'à l'eftime
c'eft figne qu'il devroit aller plus loin :
Gens enfin qui font fentinelle , fur tout à
ce qui paroît de beau , qui vont & viennent
pour en arrêter les impreffions , dans la
crainte que ce beau ne leur nuife , & qu'en
penfant indirectement à eux , on ne préfumât
pas qu'ils pûffent en faire ou dire
autant & même plus.
>
>
Voilà , Madame , quels font ceux de qui
DE JUIN. 69
l'Auteur fupérieur veut un hommage .
Cet hommage ; je vous ai dit ce que c'étoit
: Ce n'eft le plus fouvent qu'un gefte
un mot ; c'eft le filence mefme de certaine
espéce.
>
Il faut eftre bien fin, pour expliquer de pareils
fignes que la jaloufie de ceux meſmes à
qui ils échappent , rend obfcurs : Ce font
comme des Enigmes , dont l'homme fupépérieur
a le talent de trouver le Mot; mais ,
il fe garde bien de laiffer apperçevoir qu'il
l'a trouvé .
Non pas , qu'il paroiffe indifférent aux
louanges formelles qu'on veut bien lui donner
; l'air d'indifférence feroit trop groffier ,
& qui veut trop prouver , ne prouve rien.
Ce n'eft pas là le party qu'il prend ; cela
ne feroit digne que d'un mal- droit qui
ne fçauroit pas qu'il eft des occafions , où
pour faire mystére de toute fa vanité , il
faut en montrer un peu ; parce qu'il ne leroit
pas naturel de n'en point avoir alors ,
& de ne pas reffembler à tous les autres
hommes & c .
,
Bien loin donc d'eftre indifférent aux éloges
, illes reçoit d'un air ingénu , par lequel
il femble dire : Tenés , Meffieurs , je
n'y entends point de fineffe ; franchement
vôtre approbation me ffate ; j'ai du plaiſir
à vous voir eftimer ce que j'ai fait ; vous
récompenfés mon travail,
Et voilà , Madame , ce qui s'appelle agir
70 LE
MERCURE
en habile homme : Voulés- vous fçavoir ce
qui arrive de cela .
Il a forcé les autres à l'admirer ; ils
ont rougi de fe trouver inférieurs . Imaginez
- vous une jolie femme qui n'a pû
s'empêcher de convenir avec elle - même
, que fes appas le cédent à ceux de
fa Compagne . Quelle mortification ?
Eh bien , nos gens ont fenti un chagrin
de la même nature ! Mais , de la façon
dont s'y prend l'homme fupérieur , ils fe
trouvent foulagez .
Ils ont comprendre qu'il n'a pas apperçu
l'excez humiliant de leur admiration
; c'eft autant de diminué fur la honte
de l'avoir fenti Ils n'en ont û de témoins
qu'eux- mêmes ; ce témoin là n'eſt
point incorruptible , on peut fe fauver
avec lui ; à la fin , il fe trouvera qu'il
s'eft trompé.
D'ailleurs , cet homme fupérieur auroit
pû furprendre leur fécret ; il l'ignore ,
il ne leur a pas fait tout le mal qu'il pouvoit
leur faire ; ils l'en haïffent moins ,
ils le fupportent ; volontiers même lui veulent-
ils du bien ; parce que l'ignorance
où il eft de ce qu'il vaut , les mer plus
à leur aife en le loüant , & rend la loüange
fans conféquence , & de pair à pair :
Voici un homme , difent-ils , qui n'abufera
point de l'eftime que nous lui montrerons
; il l'a fimplement efpérée , &
DE JUIN. 71
cela nous fait honneur : Car , efpérer un
bien , c'eft l'eftimer foi - même : En n'en
regardant pas l'acquifition comme infaillible
, c'eft nous dire , je fouhaite de l'obtenir
; jugez fi je le mérite. Nous voici
donc juges & difpenfateurs de ce bien
qu'il attend ; c'eft jouer un rolle avantageux
, & plus noble que le fien même.
Aprés ces courtes réfléxions , qui dans
l'efprit de nos admirateurs , s'arrangent
en un inftant , & non par, reprifes comme
ici ; Le croiriez - vous , Madame , Madame , l'affront
s'oublie , leur dépit paffe , l'art de l'Auteur
a mis , pour ainfi dire , un appareil
à tout ; il fort juftifié , parce qu'il a fçû
raccommoder les autres avec eux - mêmes,
en amuſant leur vanité par de petits profits
, qui lui font regarder fon defavanta
ge paffé , comme une fauffe allarme .
Que conclure de la confiance de nos
Dupes , qui croient s'eftre effarouchés malà
propos ?
Que l'homme vraiment fupérieur , eſt
celui qui fçait plier les autres à lui ſouffrir
, à lui pardonner fa fupériorité : Tout
homme fupérieur qui révolte les autres ,
n'eft pas fi fupérieur que l'on penfe ; je
dis , quand même on lui paffe en fécret
qu'il l'eft : Illui manque au moins de voir
qu'il intereffe la malice des autres à lui
refufer nettement , pour le punir , ce qu'il
veut emporter à force ouverte , & ce qu'il
72
LE MERCURE
qu'il pourroit obtenir fans bruit.
Car , quoique l'Auteur dont je vous
ai parlé , Madame , ait fait penfer aux
autres qu'ils traitent avec lui de pair
à pair ; cependant , le dépit de fe fentir
inférieurs les petites illufions dont ils
ont eu befoin pour perdre ce fentiment d'infériorité
, tant de mouvemens enfin , ont
laiffé chez eux des traces de ce fentiment-
même ; & l'Auteur revient fi fouvent
à la charge , les réveille fi fouvent,
ces traces , qu'elles fe fortifient au point
que petit à petit les illufions n'ont plus
de prife .
Voilà ce qui arrive en faveur de l'homme
fupérieur , quand il fçait fe ménager.
Ses Ouvrages peuvent impunément
mortifier l'orgueil des autres , pourvû
que par fa conduite perfonnelle , il repare
l'effet de fes Ouvrages : Il les gâte en
les appuyant de fa voix , qu'il fe réjoüiffe
de ce que les autres les trouvent bons ;
il doit alors des démonftrations de joye à
ceux qui l'environnent , & qu'il irriteroit ,
s'il ne paroiffoit touché de leur approbation
II lesa bleflé par l'excés de fes talens,
qu'il les guériffe , en ne s'en prévalant
que de leur aveu ; ce fera tenir
d'eux fes plaifirs. Par là , il calmera leur
orgueil par cet orgueil même : Ils ont
efté fachés de le fentir au deffus d'eux ,
ile
DE JUIN. · 73
ils feront Autez de penfer qu'il ne fe croit
loüable que fur leur parole ; il gouver
nera leur amour propre , tandis qu'ils s'i
magineront qu'ils gouvernent le fien.
·
Difons encore un mot de l'Auteur dont
j'ai d'abord peint l'amour propre : Si par
hazard , il fe trouve dans le monde avec
de Grands Médiocres , & qu'on vienne
à parler d'Ouvrages , quel parti croyezvous
que lui fera prendre fa vanité ?
De mettre les fiens fur le tapis ? Non
Madame , mais bien ceux des Grandsmédiocres.
Dans le monde , on eft fort perfuadé
que ces Meffieurs ont de l'efprit ; mais,
comme cet efprit eft entre deux fers , ni
excellent, ni médiocre ; la réputation qu'il
leur produit , eft comme indécife ; on ne
fçait pas bien à quel dégré d'eftime il
faut les honorer : Parler d'eux alors ,
leur donner occafion de briller , c'eft donner
fujet aux autres de les eftimer plus
hardiment , de fe déterminer du moins
fur leur compre ,, le plus favorablement
qui fera poffible ; c'eft leur procurer une
bonne fortune de paffage .
Vous me demanderez pourquoi leur
prêter ce fecours , & fe taire fur fon chapitre
?
Tout doucement , Mada te , car voici
un des plus fins & des plus fuperbes procédés
de l'amour propre dans nôtre Au
Juin 1718 ,
G
74
LE MERCURE
teur ; voyons ce qu'il penfe.
Il s'agit d'Ouvrages : Si je parle des
miens , mes inférieurs parleront des leurs ;
on me loüera , on les louera de même ,
& me voilà compromis ; car , ils feront
comparaifon avec moi . Non , non , faifons
garder le refpect qui m'eft dû : Je fuis defhonoré
fi l'on me loüe , & l'éloge ici le
plus digne de moi , c'eft de n'en point recevoir.
Qu'ils brillent au contraire , ces inférieurs
, & qu'ils brillent par moi- même
, le Géant a bonne grace à louer la
force des hommes ; c'eft montrer à l'oeil
fa grandeur & leur petiteffe . A leur égard ,
ils ne remarqueront pas l'affront que leur
fait mon fuffrage : La remarque eft au
deffus d'eux .
Voilà , Madame , ce que fignifie le
fecours dont vous vous étonniés , & que
nôtre Auteur prête aux Grands- Médiocres .
Une autrefois , Madame , nous verrons
le refte : Je vous parlerai des Mediocres ,
enfuite des Traducteurs , ou des amateurs
des Anciens : Vous verrez les combats
qu'ils ont livrez aux Modernes & leurs
malheurs : Préparés- vous , en attendant
à les regarder comme une Famille ruinée ,
où tout le monde jufqu'aux domestiques
fe plaint de la partie adverfe , & des indifférens
même au Procés.
Fermer
31
p. 88-98
RÉFLÉXIONS sur la bizarerie de differens usages qui ont paru et qui paroissent encore dans le monde. Par M. CAPERON, ancien Doyen de S. Maxent.
Début :
Personne ne peut douter que le guide naturel que Dieu [...]
Mots clefs :
Usages, Monde, Bizarrerie, Satisfaction des sens, Satisfaction des inclinations, Vue, Cheveux, Barbe, Ouïe, Odorat
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉFLÉXIONS sur la bizarerie de differens usages qui ont paru et qui paroissent encore dans le monde. Par M. CAPERON, ancien Doyen de S. Maxent.
REFLEXIÓNS sur la bizarerie de dif
ferens usages qui ont paru et qui paroissent encore dans le monde. Par M. CAPPERON , ancien Doyen de S. Maxent..
P
Ersonne ne peut douter que le guide naturel que Dieu a donné à l'hom
me, ne soit sa raison ; il ne devroit donc
rien entreprendre , qu'après avoir réflé
chi sérieusement sur tous les rapports de
perfection qui peuvent se trouver , soir
dans les choses qu'il recherche , soit dans.
les actions qu'il veut faire , afin de ne se
déterminer , qu'à ce qu'il jugeroit alors
être le plus convenable , le plus conforme à l'ordre , à la droite raison et au bon
sens
JANVIER. 1732. 89
sens. Sans doute , s'il agissoit toujours de
la softe , tout ce qu'il feroit seroit parfaitement raisonnable , et il ne s'y trouveveroit jamais n'y bizarrerie , ni extravagance.
Mais il s'en faut beaucoup que la plus
grande partie des hommes en agissent ain
si ; la nature corrompuë donnant trop de
pouvoir à leurs passions, l'attrait trop vic
lent de ces passions fait plus d'impression
sur leur esprit que la pure raison et la penre à suivre plutôt l'impulsion des unes, que:
la lumiere de l'autre , étant plus grande
ils s'y abandonnent volontiers ; ce qui fait
qu'ils donnent aveuglement dans une infinité de bizareries et d'excès, dontils n'ap--
perçoivent pas alors le ridicule.
Cependant comme toutes les personnes sensées doivent se faire une gloire:
d'être raisonnable; puisque c'est leur plus
glorieux privilege ; j'espere que je ferai
plaisir à tous ceux qui sont de cet heureux
caractere , si je leur mets devant les yeux
diverses bizaréries, qui ont paru et qui pa
roissent tous les jours dans quantité d'u--
sages qui s'introduisent dans le monde
afin que le caprice de ceux qui les ont:
précédez , les frappant davantage , ils :
puissent donner moins dansd'autres usa
ges , qui ne vaudroient pas mieux.
8
E v IN
90 MERCURE DE FRANCE
·
Il est donc à propos de sçavoir que généralement tous les usages tirent leur origine de deux principes , du désir de satisfaire les sens , ou du désir de satisfaire .
les autres inclinations dont les hommes
sont capables ; ainsi je parlerai dabord
de la bizarerie des usages qui ont rapport -
aux sens , ct je ferai ensuite la même chose à l'égard des usages qui viennent du
désir de satisfaire les autres inclinations ,
naturelles.
Pour commencer par le sens de la vûe ,
je trouve peu de choses à remarquer sur ,
la bizarcrie qui a pû s'introduire dans l'u
sage de ce sens je n'en vois qu'une seule .
qui me paroît des plus singulieres ; sçavoir , celle qui s'est établie en Espagne et
en Portugal , où loin de ne se servir de
lunettes que pour aider aux besoins de la
vue; les personnes qui ont voulu se rendre respectables , cr se donner un air de
gravité , ont affecié de ne paroître dans.
les occasions de cérémonie , qu'avec des.
lunettes sur le n: z; et cela non seulementles personnes âgées , mais même les jeunes et ce qui est de plus surprenant ,
jusqu'aux jeunes Dames.
Čet usage bizare parut sur tout fort
extraordinaire aux Religieuses Ursulines
de Rouen, qui passerent à la Louisiane
il
JANVIER 1732. 91 .
ily a quatre ans , sçavoir en 1727. C'est
une de ces Dames qui le dit dans sa se--
conde Lettre, imprimée à Rouen , l'année
suivante , chez Antoine lePrevôt. Après,
avoir rapporté , comme elles aborderent
àl'Ifle de Madere, qui appartient aux Portugais , qu'elles relâcherent à la rade de la
Ville de FUNCHAL, qui est la principale de
P'Isle ; elle ajoute , que quantité de personnes de la Ville les étant venu voir
elles furent extrêmement surprises
quand parmi les Religieux qui vinrent
les saluer , elles apperçurent qu'il y en
avoit plusieurs , lesquels pour le faire
avec plus de gravité , avoient de grandes
Lunettes , à la mode de Portugal ; elles en:
remarquerent même un assez jeune , lequel voulant lire , fut obligé de les ôter
de dessus son nez. C'est à l'occasion de
cet usage bizare , introduit par les Espa--
gnols , qu'un Poëte a dit :
Mais le bonair chez cette Nation ,
Pour les Sçavans , c'est de porter Lunettes ;;
Couvrir ses yeux de deux glaces bien nettes ,
Leur est motif de vénération.
Mais si ce qui facilite le sens de la vue
a produit peu de bizareries , il n'y a rien
en revanche qu'on n'ait imaginé pour
Favj satis
2 MERCURE DE FRANCE
satisfaire ce sens ; car que de bizareries
differentes n'a-t- on pas vû se succeder
dans les vêtemens , dans les ameublemens
et dans une infinité d'autres choses ?
comme je ne finirois pas , si je voulois
entrer dans ce détail , je me fixerai ici
à quelque chose qui regarde l'homme de
plus pès ; en m'attachant principalement à quelques usages qui se sont for
mez dans differens temps , pour donner
à sa tête un prétendu caractere de beauté ; parce que c'est la partie principale
de son corps , par laquelle il veut plaire
le plus à la vue : Totus homo in vultu est.
Commençons par les Cheveux ; que de
figures bizares ne leur- a- t-on pas donné ?
Dans le grand nombre que je pourrois
citer , je ne parlerai que d'une seule , quifit grand bruit à la fin du x1 siecle , et
au commencement du XII. Les hommes
se mirent alors dans l'usage , de porter
de long cheveux, ce qu'ils ne faisoient pas
auparavant.Cet usage parut d'autant plus :
bizare pour des chrétiens , que Saint Paul
même avoit dit , que la nature enseignoit,
qu'il ne convenoit pas à l'homme d'avoir
les cheveux longs : Ipsa natura docet , (a) :
dit cet Apôtre ; et qu'il ne peut les por--
ter ainsi qu'à sa honte et à sa confusion .
(a) Ep. I. ad Corinh.cap. 11.
Igno
JANVIER 1732. 93
Ignominia est illi , que cela ne convenoit
qu'à la femme : Gloria est illi.
Cet usage parut donc alors si opposé à
la droite raison , que les Evêques s'éleverent avec force contre cette nouveauté..
Ils crurent ne pas trop faire , que d'employer les plus grandes censures de l'Egli
sepour la réprimer.. Un Concile tenu à
Rouen , sous l'Archevêque Guillaume I.
l'an 1096. ( a ) ordonna en conséquence ,
que ceux qui porteroient de longs che
veux , seroient exclus de l'Eglise pendant
leur vie , et qu'on ne prieroit pas Dieu
pour eux après leur mort: En 1104. Serfon , Evêque de Sécz , prêchant à Carentan , devant le Roy d'Angleterre Henry I:
et toute sa Cour , parla avec tant de véhemence contre cet usage , que le Roy et
ses Courtisans se firent tous couper les
cheveux au même instant.
Il arriva à peu près la même chose à
Amiens. L'Evêque Godefroi qui étoit
contemporain , animé du même zéle ,
voyant que plusieurs assistoient à la Messe
de Noël , à laquelle il officioit , portant:
encore les cheveux longs ; i les refusa
tous à l'offrande ; ce qui leur fit une telle
( a ) Histoire des Archevêques de Rouen , par le
P. Pommeraye , Benedictin. Eloge de Guillaume I.
chap. 8. page 295..
impres
94 MERCURE DE FRANCE
Y
impression , que pour y être admis¸ ils sex
les couperent sur le champ avec leurs
couteaux. On peut raisonnablement présumer que les Evêques de ce temps- là au
roient sans doute fait beaucoup plus de
bruit , s'ils avoient vu les hommes faire
couper les longs cheveux des femmes pour
en orner leurs têtes ; peut-être se seroientils autorisez du Concile de Gangre , tenu
en 324. qui deffend aux femmes de se
couper les cheveux. On peut douter au
reste si leur zéle auroit été selon la
science.
Des cheveux , passons à la barbe , au
sujet de laquelle nous ne trouverons pas
moins de bizarerie ; l'usage ancien a été
de la porter longue : Tel fut , par exemple , l'Empereur Othon ( a ) qui le premier établit l'usage en Allemagne de
porter de longues barbes ; il se faisoit tant
d'honneur de celle qu'il portoit , que son
plus gros serment étoit du jurer par sa
barbe , ce qui introiduisit l'usage de ce
serment dans toute l'Allemagne.
En France , du temps de François I. les
longues barbes étoient fort en usage , et
les Ecclesiastiques en étoient les plus curieux ; ce qui donna lieu à ce Prince, qui
(a ) Paul Hacheb. Eclairciss. sur ce qui s'est
passé en Allemagne...
VOU
JANVIER.. 1732 955
vouloit tirer de l'argent du Clergé, d'obtenir du Pape un Bref , qui ordonnoit
à tous les Ecclesiastiques de se faire razer
la barbe, s'ils n'aimoient mieux se dispenser de cette Loy , en donnant certaine -
somme , qu'ils payerent volontiers ; plus .
disposez à ouvrir leur bourse , qu'à perdre leur barbe ( a ). Cela contribua , sans .
doute , à faire diminuer l'usage des longues barbes , et à les rendre méprisables ;
puisqu'on obligea dans la suite ceux qui i
vouloient entrer dans les premieres Magistratures à se la faire razer. On voit
en effet , que François Olivier ne put en- trer au Parlement comme Maître des
Requêtes, en 1536. qu'à la charge de faire
couper sa longue barbe ( b ) . Plusieurs
Magistrats subalternes ne laisserent pas..
de la conserver ; le dernier qui l'a portée
dans cetteVille, à été M.Richard Mithon,,
Baillif et Juge criminel du Comté d'Eu ,
qui vivoit au commencement du dernier
siécle ; érant mort vers l'an 1626. Plusieurs Ecclesiastiques l'ont conservée jusqu'à la minorité de Louis XIV. quelquesuns même ont été plus loin.
L'estime qu'on a faite de la barbé en cer
( a ) Theod. Zuing. Theatr. vit& humane. Lib. 3.›.
(b) Oeuvres milées de l'Abbé de S.Réal. Diss...
4. de l'usage de l'hist.. taine ,
MERCURE DE FRANCE
tains temps du Paganisme , a encore donné lieu à un autre usage assez singulier
qui consistoit à croire , que c'étoit un présent digne de la Divinité que de lui offrir
ce qu'on en coupoit la premiere fois. Les
Grecs et les Romains consacroient ces
prémices de la barbe , ou à des Fleuves
ou aux Tombeaux de leurs amis, ou enfin
àApollon( ) , Er chez lesChrétiens mêmes,
il a été un temps, où c'étoit l'usage, que la.
premiere fois qu'on coupoit la barbe aux
Ecclesiastiques on la benissoit, et on consacroit à Dieu ce qu'on en avoit coupé ( b ).
En passant de la barbe et des cheveux au
teint du visage , je trouve que pour le
rendre plus agréable , il a eu aussi ses bizareries. Car n'en étoit- ce pas une chez
les Romains , que de s'estimer d'autant
plus beaux, qu'ils avoient le teint du visage plus bazané ? jusqucs-là que pour le
rendre tel , ils s'exposoient aux rayons du
Soleil. C'étoit le conseil qu'Ovide donnoit aux jeunes gens de son temps , pour
se rendre plus agréables aux Dames.
Munditia placeant; fulcentur Corpora campo. ( c )
Etoit ce autrefois une bizarerie à nos
(a )Vigenere , Tab.. de Philost. Tab. d'Anti-
·loq. pag. 341.
( b ) Dict. de Furet. verbo barbe.
c) De Arte Aman……
Dames
JANVIER. 1732. 57
Dames , de n'oser faire un pas sans avoir
un masque sur le visage pour conserver la
fraîcheur de leur teint ? où en est- ce une
aujourd'hui , de n'en plus porter du tout'
C'est une bizarerie ridicule aux femmes
des Sauvages , de prétendre orner leur visage en y attachant des figures d'arbres
ou d'animaux , comme Papillons , &c.
Sans doute qu'elle est beaucoup moindre
chez nous , lorsqu'on n'y attache que des
figures de mouches.
4
Après le sens de la vuë, parlons de ce
lui de l'oüie ; quoique ce soit celui qui aic
le moins fourni d'usages bizares , il ne
laisse pourtant pas d'en avoir eu de temps
en temps quelques uns : Car combien le
son de certains Instrumens , certains
Concerts , certains Vaudevilles , ont ils
été en vogue , recherchez et chantez de
tout le monde , pour lesquels on n'a eu
ensuite que du mépris , et qui le méritoient en effet ! Je pourrois en rapporter
plusieurs ; mais comme il y auroit plus à
badiner là-dessus , qu'à parler sérieusement , je me contente de dire , que ce
sens a quelquefois ses bizareries, par rapport à certains Hommes. J'ay connu unc
personne , qui ne trouvoit rien de plus
agréable que le son lugubre des Cloches
el que celui qui se fait entendre dans les
D
Villes
93 MERCURE DE FRANCE
A
Villes le jour des Morts ; et qui , pour en
gouter micux le plaisir , se retiroit alors
seul, dans un lieu écarté.
Si le sens de l'oüie me donne moins
d'usages bizares , ceux qui suivent , m'en
fourniront de reste ;car combien l'odorat
n'en-a- t-il pas produit ? Quels empressemens n'a-t- on pas eu dans certains temps
pour gouter l'agréable odeur des parfums?
On en a mis sur les habits,sur les gants, sur
lės perruques. On faisoit des Pommes d'yvoire creusées , et percées de petits trous ,
qu'on mettoit aux Roseaux des Indes ,
qu'on portoit pour servir de contenance..
Onremplissoit ces Pommes de telle odeur
qu'on vouloit et toutes ces odeurs qui alors
ne nuisoient à rien , parce que c'étoit la
mode, ontdepuis causé des maux de tête et
des vapeurs: Ensuite est venu l'usage de
l'Eau de la Reine d'Hongrie, lequel devint:
sicommun, qu'il n'y avoit presque personne qui n'eut son Flacon , et qui ne le portât continuellement au nez; mais l'usage.
bizare qui l'a emporté par dessus tous les
autres et qui paroît plus constant, est sans doute celui du Tabac..
Le reste pour un autre Mercure
ferens usages qui ont paru et qui paroissent encore dans le monde. Par M. CAPPERON , ancien Doyen de S. Maxent..
P
Ersonne ne peut douter que le guide naturel que Dieu a donné à l'hom
me, ne soit sa raison ; il ne devroit donc
rien entreprendre , qu'après avoir réflé
chi sérieusement sur tous les rapports de
perfection qui peuvent se trouver , soir
dans les choses qu'il recherche , soit dans.
les actions qu'il veut faire , afin de ne se
déterminer , qu'à ce qu'il jugeroit alors
être le plus convenable , le plus conforme à l'ordre , à la droite raison et au bon
sens
JANVIER. 1732. 89
sens. Sans doute , s'il agissoit toujours de
la softe , tout ce qu'il feroit seroit parfaitement raisonnable , et il ne s'y trouveveroit jamais n'y bizarrerie , ni extravagance.
Mais il s'en faut beaucoup que la plus
grande partie des hommes en agissent ain
si ; la nature corrompuë donnant trop de
pouvoir à leurs passions, l'attrait trop vic
lent de ces passions fait plus d'impression
sur leur esprit que la pure raison et la penre à suivre plutôt l'impulsion des unes, que:
la lumiere de l'autre , étant plus grande
ils s'y abandonnent volontiers ; ce qui fait
qu'ils donnent aveuglement dans une infinité de bizareries et d'excès, dontils n'ap--
perçoivent pas alors le ridicule.
Cependant comme toutes les personnes sensées doivent se faire une gloire:
d'être raisonnable; puisque c'est leur plus
glorieux privilege ; j'espere que je ferai
plaisir à tous ceux qui sont de cet heureux
caractere , si je leur mets devant les yeux
diverses bizaréries, qui ont paru et qui pa
roissent tous les jours dans quantité d'u--
sages qui s'introduisent dans le monde
afin que le caprice de ceux qui les ont:
précédez , les frappant davantage , ils :
puissent donner moins dansd'autres usa
ges , qui ne vaudroient pas mieux.
8
E v IN
90 MERCURE DE FRANCE
·
Il est donc à propos de sçavoir que généralement tous les usages tirent leur origine de deux principes , du désir de satisfaire les sens , ou du désir de satisfaire .
les autres inclinations dont les hommes
sont capables ; ainsi je parlerai dabord
de la bizarerie des usages qui ont rapport -
aux sens , ct je ferai ensuite la même chose à l'égard des usages qui viennent du
désir de satisfaire les autres inclinations ,
naturelles.
Pour commencer par le sens de la vûe ,
je trouve peu de choses à remarquer sur ,
la bizarcrie qui a pû s'introduire dans l'u
sage de ce sens je n'en vois qu'une seule .
qui me paroît des plus singulieres ; sçavoir , celle qui s'est établie en Espagne et
en Portugal , où loin de ne se servir de
lunettes que pour aider aux besoins de la
vue; les personnes qui ont voulu se rendre respectables , cr se donner un air de
gravité , ont affecié de ne paroître dans.
les occasions de cérémonie , qu'avec des.
lunettes sur le n: z; et cela non seulementles personnes âgées , mais même les jeunes et ce qui est de plus surprenant ,
jusqu'aux jeunes Dames.
Čet usage bizare parut sur tout fort
extraordinaire aux Religieuses Ursulines
de Rouen, qui passerent à la Louisiane
il
JANVIER 1732. 91 .
ily a quatre ans , sçavoir en 1727. C'est
une de ces Dames qui le dit dans sa se--
conde Lettre, imprimée à Rouen , l'année
suivante , chez Antoine lePrevôt. Après,
avoir rapporté , comme elles aborderent
àl'Ifle de Madere, qui appartient aux Portugais , qu'elles relâcherent à la rade de la
Ville de FUNCHAL, qui est la principale de
P'Isle ; elle ajoute , que quantité de personnes de la Ville les étant venu voir
elles furent extrêmement surprises
quand parmi les Religieux qui vinrent
les saluer , elles apperçurent qu'il y en
avoit plusieurs , lesquels pour le faire
avec plus de gravité , avoient de grandes
Lunettes , à la mode de Portugal ; elles en:
remarquerent même un assez jeune , lequel voulant lire , fut obligé de les ôter
de dessus son nez. C'est à l'occasion de
cet usage bizare , introduit par les Espa--
gnols , qu'un Poëte a dit :
Mais le bonair chez cette Nation ,
Pour les Sçavans , c'est de porter Lunettes ;;
Couvrir ses yeux de deux glaces bien nettes ,
Leur est motif de vénération.
Mais si ce qui facilite le sens de la vue
a produit peu de bizareries , il n'y a rien
en revanche qu'on n'ait imaginé pour
Favj satis
2 MERCURE DE FRANCE
satisfaire ce sens ; car que de bizareries
differentes n'a-t- on pas vû se succeder
dans les vêtemens , dans les ameublemens
et dans une infinité d'autres choses ?
comme je ne finirois pas , si je voulois
entrer dans ce détail , je me fixerai ici
à quelque chose qui regarde l'homme de
plus pès ; en m'attachant principalement à quelques usages qui se sont for
mez dans differens temps , pour donner
à sa tête un prétendu caractere de beauté ; parce que c'est la partie principale
de son corps , par laquelle il veut plaire
le plus à la vue : Totus homo in vultu est.
Commençons par les Cheveux ; que de
figures bizares ne leur- a- t-on pas donné ?
Dans le grand nombre que je pourrois
citer , je ne parlerai que d'une seule , quifit grand bruit à la fin du x1 siecle , et
au commencement du XII. Les hommes
se mirent alors dans l'usage , de porter
de long cheveux, ce qu'ils ne faisoient pas
auparavant.Cet usage parut d'autant plus :
bizare pour des chrétiens , que Saint Paul
même avoit dit , que la nature enseignoit,
qu'il ne convenoit pas à l'homme d'avoir
les cheveux longs : Ipsa natura docet , (a) :
dit cet Apôtre ; et qu'il ne peut les por--
ter ainsi qu'à sa honte et à sa confusion .
(a) Ep. I. ad Corinh.cap. 11.
Igno
JANVIER 1732. 93
Ignominia est illi , que cela ne convenoit
qu'à la femme : Gloria est illi.
Cet usage parut donc alors si opposé à
la droite raison , que les Evêques s'éleverent avec force contre cette nouveauté..
Ils crurent ne pas trop faire , que d'employer les plus grandes censures de l'Egli
sepour la réprimer.. Un Concile tenu à
Rouen , sous l'Archevêque Guillaume I.
l'an 1096. ( a ) ordonna en conséquence ,
que ceux qui porteroient de longs che
veux , seroient exclus de l'Eglise pendant
leur vie , et qu'on ne prieroit pas Dieu
pour eux après leur mort: En 1104. Serfon , Evêque de Sécz , prêchant à Carentan , devant le Roy d'Angleterre Henry I:
et toute sa Cour , parla avec tant de véhemence contre cet usage , que le Roy et
ses Courtisans se firent tous couper les
cheveux au même instant.
Il arriva à peu près la même chose à
Amiens. L'Evêque Godefroi qui étoit
contemporain , animé du même zéle ,
voyant que plusieurs assistoient à la Messe
de Noël , à laquelle il officioit , portant:
encore les cheveux longs ; i les refusa
tous à l'offrande ; ce qui leur fit une telle
( a ) Histoire des Archevêques de Rouen , par le
P. Pommeraye , Benedictin. Eloge de Guillaume I.
chap. 8. page 295..
impres
94 MERCURE DE FRANCE
Y
impression , que pour y être admis¸ ils sex
les couperent sur le champ avec leurs
couteaux. On peut raisonnablement présumer que les Evêques de ce temps- là au
roient sans doute fait beaucoup plus de
bruit , s'ils avoient vu les hommes faire
couper les longs cheveux des femmes pour
en orner leurs têtes ; peut-être se seroientils autorisez du Concile de Gangre , tenu
en 324. qui deffend aux femmes de se
couper les cheveux. On peut douter au
reste si leur zéle auroit été selon la
science.
Des cheveux , passons à la barbe , au
sujet de laquelle nous ne trouverons pas
moins de bizarerie ; l'usage ancien a été
de la porter longue : Tel fut , par exemple , l'Empereur Othon ( a ) qui le premier établit l'usage en Allemagne de
porter de longues barbes ; il se faisoit tant
d'honneur de celle qu'il portoit , que son
plus gros serment étoit du jurer par sa
barbe , ce qui introiduisit l'usage de ce
serment dans toute l'Allemagne.
En France , du temps de François I. les
longues barbes étoient fort en usage , et
les Ecclesiastiques en étoient les plus curieux ; ce qui donna lieu à ce Prince, qui
(a ) Paul Hacheb. Eclairciss. sur ce qui s'est
passé en Allemagne...
VOU
JANVIER.. 1732 955
vouloit tirer de l'argent du Clergé, d'obtenir du Pape un Bref , qui ordonnoit
à tous les Ecclesiastiques de se faire razer
la barbe, s'ils n'aimoient mieux se dispenser de cette Loy , en donnant certaine -
somme , qu'ils payerent volontiers ; plus .
disposez à ouvrir leur bourse , qu'à perdre leur barbe ( a ). Cela contribua , sans .
doute , à faire diminuer l'usage des longues barbes , et à les rendre méprisables ;
puisqu'on obligea dans la suite ceux qui i
vouloient entrer dans les premieres Magistratures à se la faire razer. On voit
en effet , que François Olivier ne put en- trer au Parlement comme Maître des
Requêtes, en 1536. qu'à la charge de faire
couper sa longue barbe ( b ) . Plusieurs
Magistrats subalternes ne laisserent pas..
de la conserver ; le dernier qui l'a portée
dans cetteVille, à été M.Richard Mithon,,
Baillif et Juge criminel du Comté d'Eu ,
qui vivoit au commencement du dernier
siécle ; érant mort vers l'an 1626. Plusieurs Ecclesiastiques l'ont conservée jusqu'à la minorité de Louis XIV. quelquesuns même ont été plus loin.
L'estime qu'on a faite de la barbé en cer
( a ) Theod. Zuing. Theatr. vit& humane. Lib. 3.›.
(b) Oeuvres milées de l'Abbé de S.Réal. Diss...
4. de l'usage de l'hist.. taine ,
MERCURE DE FRANCE
tains temps du Paganisme , a encore donné lieu à un autre usage assez singulier
qui consistoit à croire , que c'étoit un présent digne de la Divinité que de lui offrir
ce qu'on en coupoit la premiere fois. Les
Grecs et les Romains consacroient ces
prémices de la barbe , ou à des Fleuves
ou aux Tombeaux de leurs amis, ou enfin
àApollon( ) , Er chez lesChrétiens mêmes,
il a été un temps, où c'étoit l'usage, que la.
premiere fois qu'on coupoit la barbe aux
Ecclesiastiques on la benissoit, et on consacroit à Dieu ce qu'on en avoit coupé ( b ).
En passant de la barbe et des cheveux au
teint du visage , je trouve que pour le
rendre plus agréable , il a eu aussi ses bizareries. Car n'en étoit- ce pas une chez
les Romains , que de s'estimer d'autant
plus beaux, qu'ils avoient le teint du visage plus bazané ? jusqucs-là que pour le
rendre tel , ils s'exposoient aux rayons du
Soleil. C'étoit le conseil qu'Ovide donnoit aux jeunes gens de son temps , pour
se rendre plus agréables aux Dames.
Munditia placeant; fulcentur Corpora campo. ( c )
Etoit ce autrefois une bizarerie à nos
(a )Vigenere , Tab.. de Philost. Tab. d'Anti-
·loq. pag. 341.
( b ) Dict. de Furet. verbo barbe.
c) De Arte Aman……
Dames
JANVIER. 1732. 57
Dames , de n'oser faire un pas sans avoir
un masque sur le visage pour conserver la
fraîcheur de leur teint ? où en est- ce une
aujourd'hui , de n'en plus porter du tout'
C'est une bizarerie ridicule aux femmes
des Sauvages , de prétendre orner leur visage en y attachant des figures d'arbres
ou d'animaux , comme Papillons , &c.
Sans doute qu'elle est beaucoup moindre
chez nous , lorsqu'on n'y attache que des
figures de mouches.
4
Après le sens de la vuë, parlons de ce
lui de l'oüie ; quoique ce soit celui qui aic
le moins fourni d'usages bizares , il ne
laisse pourtant pas d'en avoir eu de temps
en temps quelques uns : Car combien le
son de certains Instrumens , certains
Concerts , certains Vaudevilles , ont ils
été en vogue , recherchez et chantez de
tout le monde , pour lesquels on n'a eu
ensuite que du mépris , et qui le méritoient en effet ! Je pourrois en rapporter
plusieurs ; mais comme il y auroit plus à
badiner là-dessus , qu'à parler sérieusement , je me contente de dire , que ce
sens a quelquefois ses bizareries, par rapport à certains Hommes. J'ay connu unc
personne , qui ne trouvoit rien de plus
agréable que le son lugubre des Cloches
el que celui qui se fait entendre dans les
D
Villes
93 MERCURE DE FRANCE
A
Villes le jour des Morts ; et qui , pour en
gouter micux le plaisir , se retiroit alors
seul, dans un lieu écarté.
Si le sens de l'oüie me donne moins
d'usages bizares , ceux qui suivent , m'en
fourniront de reste ;car combien l'odorat
n'en-a- t-il pas produit ? Quels empressemens n'a-t- on pas eu dans certains temps
pour gouter l'agréable odeur des parfums?
On en a mis sur les habits,sur les gants, sur
lės perruques. On faisoit des Pommes d'yvoire creusées , et percées de petits trous ,
qu'on mettoit aux Roseaux des Indes ,
qu'on portoit pour servir de contenance..
Onremplissoit ces Pommes de telle odeur
qu'on vouloit et toutes ces odeurs qui alors
ne nuisoient à rien , parce que c'étoit la
mode, ontdepuis causé des maux de tête et
des vapeurs: Ensuite est venu l'usage de
l'Eau de la Reine d'Hongrie, lequel devint:
sicommun, qu'il n'y avoit presque personne qui n'eut son Flacon , et qui ne le portât continuellement au nez; mais l'usage.
bizare qui l'a emporté par dessus tous les
autres et qui paroît plus constant, est sans doute celui du Tabac..
Le reste pour un autre Mercure
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Résumé : RÉFLÉXIONS sur la bizarerie de differens usages qui ont paru et qui paroissent encore dans le monde. Par M. CAPERON, ancien Doyen de S. Maxent.
Le texte 'REFLEXIÓNS sur la bizarerie de différents usages' de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, publié en janvier 1732, examine les usages étranges observés dans le monde. L'auteur affirme que la raison, accordée par Dieu, devrait diriger les actions humaines. Cependant, les passions corrompent souvent cette raison, entraînant des comportements extravagants et ridicules. Capperon explique que ces usages bizarres naissent du désir de satisfaire les sens ou d'autres inclinations naturelles. Il commence par analyser les usages liés au sens de la vue, mentionnant une pratique en Espagne et au Portugal où les lunettes sont portées pour paraître graves, même par les jeunes. Cette coutume a surpris des religieuses ursulines de Rouen lors de leur passage en Louisiane en 1727. Le texte aborde ensuite les bizarreries liées aux cheveux et à la barbe. À la fin du XIe siècle et au début du XIIe siècle, les hommes portaient les cheveux longs, malgré les critiques de Saint Paul et des évêques. En France, sous François Ier, les barbes longues étaient courantes, mais des mesures furent prises pour les rendre méprisables. Capperon discute également des pratiques liées au teint du visage, comme les Romains s'exposant au soleil pour bronzer, ou les femmes portant des masques pour conserver la fraîcheur de leur peau. Il mentionne aussi les usages bizarres liés au sens de l'ouïe, comme l'appréciation du son des cloches, et ceux liés à l'odorat, comme l'usage des parfums et du tabac. Le texte se conclut par une réflexion sur les diverses bizarreries observées dans les usages humains, soulignant l'importance de la raison pour éviter ces excès.
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32
p. 1088-1092
LA FUITE DU MONDE. ODE.
Début :
Brillante Cour, funeste azile, [...]
Mots clefs :
Cour, Monde, Bergers, Riches, Lois
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texteReconnaissance textuelle : LA FUITE DU MONDE. ODE.
LA FUITE DU MONDE,
ODE.
Brillante Cour , funeste azile ,
Noir séjour de la trahison
Quand on a pris de ton poison ,
Peut-on être jamais tranquille !
Palais aussi beaux que les Cieux ,
Superbes Parcs , Bains merveilleux ,
Bois enchantez , riantes Plaines ,
Que mon cœur dans ce doux instant
Dégouté des grandeurs mondaines ,
Sent de plaisir en vous quittant !
M
Dans ces esperances trompeuses ,
Jouet d'une fatale erreur
L'homme remplit toûjours son cœur
De mille chimeres flateuses ,
1. Vol.
Mais
JUIN. 1732 1089
Mais bien-tôt trompé dans ses vœux
Il n'en est que plus malheureux ;
Tout lui présente de faux charmes ;
Ces biens dont l'éclat l'éblouit ,
Le comblent d'ennuis et d'allarmes ,
Dès le moment qu'il en joüit.
Cependant rempli de l'image ,
D'un bonheur qu'il ne trouve pas
Il vole d'Etats en Etats ,
Pourfinir son triste esclavage.
Mais ne goûtant nulles douceurs ,
Dans la gloire , dans les honneurs ,
Dans la pompe , dans la molesse
Enfin des faux biens dégoûté ,
Il voit que la seule sagesse ,
Procure la felicité.
Mes recherches étoient donc vaines .
Charmant repos , aimable paix ,
Puisqu'on ne vous trouve jamais ,
Dans les prosperitez mondaines.
Hélas ! je vous connois trop tard ,
Lieux pleins d'artifice et de fard ,
Lieux qu'un trouble éternel agite.
Mes vœux sont pourtant exaucez Mais I. Vol.
Togo MERCURE DE FRANCE
Mais faut-il que je ne vous quitte ,
Que quand mes beaux jours sont passezLa Cour a mille précipices ;
Que de pieges y sont tendus !
Les vices ysont des vertus •
Et les vertus y sont des vices ;
L'injustice l'ambition ,
L'orgueil et l'adulation ,
Y font éclatter leur puissancePendant que réduite aux abois,
Pour éviter leur violence ,
La vertu s'enfuit dans les bois.
老
Pour la suivre , sortons du monde ,
Où nous nous sommes égarez ;
Dans des lieux charmans retirez ,.,
Jouissons -d'une paix profonde.
Obiens qui nous fûtes`sï doux ,
Vous n'avez plus d'attraits pour nous ,~
N'attaqués plus notre foiblesse : -
Sages Maîtres de nos desirs,
Ce sera la seule sagesse ,
Qui reglera tous nos plaisirs.
Heureux , qui loin du bruit des Villes
Méprise les honneurs mondains !
I. Vol Exempt
JUIN. 1732. 10g1
Exempt d'ennuis et de chagrins ,
Il n'a plus que des jours tranquilles ,
Le sommeil , qui cherchant les Bois ,
Fuit les Palais brillans des Rois ,
N'abandonne jamais sa Hute ,
Aux tristes caprices du sort ,
Il ne seroit jamais en butte ,
Et sans crainte il attend la mort.
En vain les vents et les orages ,
Unis pour le combler de maux ,
Sur ses Moissons , sur ses Troupeaux,
Exercent mille affreux ravages.
Ainsi qu'un Rocher sourcilleux ,
Au milieu des flots écumeux ,
Subsiste et demeure immobile ,
Ainsi pressé de tous côtez,
Cet homme est d'un esprit tranquile,
Dans ces dures calamitez.
-Les Riches dans leur opulence ,
Jouissent- ils d'un sort si doux
Ils n'ont qu'ennuis et que dégoûts ,
Même au milieu de l'abondance ;
-En vain à la suite des Rois ,
Ils vont aux habitans des Bois, r
Livrer une cruelle gueire;
1. Vol.
Lo
1092 MERCURE DE FRANCE
*Le souci , ce tyran affreux ,
Plus prompt même que le Tonnerre ,
Monte en croupe et court avec eux.
Que dis-je sur le Trône même ;
Peut-on se flatter d'être heureux ?
Est-on au comble de ses vœux ,
Pour être assis au rang suprême ?
En vain les plus superbes Rois ,
Au Monde entier donnent des Loix ,,
Ils sont soumis aux Loix des Parques
Leurs biens sont des biens passagers >
Et la mort brävant les Monarques ,
Les confond avec les Bergers.
ODE.
Brillante Cour , funeste azile ,
Noir séjour de la trahison
Quand on a pris de ton poison ,
Peut-on être jamais tranquille !
Palais aussi beaux que les Cieux ,
Superbes Parcs , Bains merveilleux ,
Bois enchantez , riantes Plaines ,
Que mon cœur dans ce doux instant
Dégouté des grandeurs mondaines ,
Sent de plaisir en vous quittant !
M
Dans ces esperances trompeuses ,
Jouet d'une fatale erreur
L'homme remplit toûjours son cœur
De mille chimeres flateuses ,
1. Vol.
Mais
JUIN. 1732 1089
Mais bien-tôt trompé dans ses vœux
Il n'en est que plus malheureux ;
Tout lui présente de faux charmes ;
Ces biens dont l'éclat l'éblouit ,
Le comblent d'ennuis et d'allarmes ,
Dès le moment qu'il en joüit.
Cependant rempli de l'image ,
D'un bonheur qu'il ne trouve pas
Il vole d'Etats en Etats ,
Pourfinir son triste esclavage.
Mais ne goûtant nulles douceurs ,
Dans la gloire , dans les honneurs ,
Dans la pompe , dans la molesse
Enfin des faux biens dégoûté ,
Il voit que la seule sagesse ,
Procure la felicité.
Mes recherches étoient donc vaines .
Charmant repos , aimable paix ,
Puisqu'on ne vous trouve jamais ,
Dans les prosperitez mondaines.
Hélas ! je vous connois trop tard ,
Lieux pleins d'artifice et de fard ,
Lieux qu'un trouble éternel agite.
Mes vœux sont pourtant exaucez Mais I. Vol.
Togo MERCURE DE FRANCE
Mais faut-il que je ne vous quitte ,
Que quand mes beaux jours sont passezLa Cour a mille précipices ;
Que de pieges y sont tendus !
Les vices ysont des vertus •
Et les vertus y sont des vices ;
L'injustice l'ambition ,
L'orgueil et l'adulation ,
Y font éclatter leur puissancePendant que réduite aux abois,
Pour éviter leur violence ,
La vertu s'enfuit dans les bois.
老
Pour la suivre , sortons du monde ,
Où nous nous sommes égarez ;
Dans des lieux charmans retirez ,.,
Jouissons -d'une paix profonde.
Obiens qui nous fûtes`sï doux ,
Vous n'avez plus d'attraits pour nous ,~
N'attaqués plus notre foiblesse : -
Sages Maîtres de nos desirs,
Ce sera la seule sagesse ,
Qui reglera tous nos plaisirs.
Heureux , qui loin du bruit des Villes
Méprise les honneurs mondains !
I. Vol Exempt
JUIN. 1732. 10g1
Exempt d'ennuis et de chagrins ,
Il n'a plus que des jours tranquilles ,
Le sommeil , qui cherchant les Bois ,
Fuit les Palais brillans des Rois ,
N'abandonne jamais sa Hute ,
Aux tristes caprices du sort ,
Il ne seroit jamais en butte ,
Et sans crainte il attend la mort.
En vain les vents et les orages ,
Unis pour le combler de maux ,
Sur ses Moissons , sur ses Troupeaux,
Exercent mille affreux ravages.
Ainsi qu'un Rocher sourcilleux ,
Au milieu des flots écumeux ,
Subsiste et demeure immobile ,
Ainsi pressé de tous côtez,
Cet homme est d'un esprit tranquile,
Dans ces dures calamitez.
-Les Riches dans leur opulence ,
Jouissent- ils d'un sort si doux
Ils n'ont qu'ennuis et que dégoûts ,
Même au milieu de l'abondance ;
-En vain à la suite des Rois ,
Ils vont aux habitans des Bois, r
Livrer une cruelle gueire;
1. Vol.
Lo
1092 MERCURE DE FRANCE
*Le souci , ce tyran affreux ,
Plus prompt même que le Tonnerre ,
Monte en croupe et court avec eux.
Que dis-je sur le Trône même ;
Peut-on se flatter d'être heureux ?
Est-on au comble de ses vœux ,
Pour être assis au rang suprême ?
En vain les plus superbes Rois ,
Au Monde entier donnent des Loix ,,
Ils sont soumis aux Loix des Parques
Leurs biens sont des biens passagers >
Et la mort brävant les Monarques ,
Les confond avec les Bergers.
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Résumé : LA FUITE DU MONDE. ODE.
Le texte 'La fuite du monde, Ode' exprime un profond mépris pour les grandeurs mondaines et les artifices de la cour, décrite comme un lieu de trahison et de poison. Les plaisirs y sont éphémères et trompeurs, et les biens matériels et les honneurs apportent plus d'ennuis que de bonheur. L'auteur souligne que l'homme, trompé dans ses vœux, cherche vainement le bonheur à travers les États et les richesses, mais finit par comprendre que la véritable sagesse réside dans la simplicité et la paix. Il regrette de ne pas avoir découvert cette sagesse plus tôt, soulignant les dangers et les pièges de la cour, où les vertus sont perverties. Il aspire à une vie retirée, loin du bruit des villes et des honneurs mondains, pour jouir d'une paix profonde et d'un esprit tranquille. Même face aux calamités, cet homme reste serein, contrairement aux riches tourmentés par le souci et les ennuis. Le texte conclut en soulignant que les rois, malgré leur pouvoir, sont soumis aux lois des Parques et que la mort égalise tous les hommes.
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33
p. 559-563
Extrait de la Comedie des Etrennes ou la Bagatelle, représentée le 19. Janvier sur le Théatre Italien.
Début :
Après l'annonce que nous avons déja faite de cette ingénieuse Piece, il [...]
Mots clefs :
Étrennes, Bagatelle, Théâtre, Monde, Cour, Dame, Colifichet
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texteReconnaissance textuelle : Extrait de la Comedie des Etrennes ou la Bagatelle, représentée le 19. Janvier sur le Théatre Italien.
EXTRAIT de la Comedie des Etrennes
ou la Bagatelle , représentée le 19.
Janvier sur le Théatre Italien.
A
Près l'annonce que nous avons déja
faite de cette ingénieuse Piece , il
reste pour remplir nos engagemens , à
en donner une idée au Lecteur . C'est
Janus , Dieu des Etrennes , qui fait l'exposition
; il parle ainsi à la Déesse de la
Bagatelle.
G iiij Voicy
560 MERCURE DE FRANCE
Voicy le nouvel an , brillante Bagatelle ;
Dans ce Palais je viens vous installer ,
Qu'aujourd'hui notre Fête ici se renouvelle ;
Aux regards curieux , hâtez - vous d'étaler ,
Les chefs- d'oeuvres nouveaux qu'a produits l'industrie.
Dans ces lieux où vos mains vous dressent tant
d'Autels ,
Recevez les tributs qu'imposent aux Mortels ,
Le Caprice , l'Orgueil , la Mode et la Folie ;
Vendez cher vos faveurs dans ces jours solemnels
;
Il vous sont consacrez par le Dieu des Etrennes ;
Profitez avec moi des sottises humaines .
La Raison crie en vain contre de tels abus ;
Elle ne peut abolir ces Tributs ,
Ni des Humains séduits nous enlever l'hom
mage ,
Quand nous avons pour nous leurs Maîtres ab→
solus ,
La Vanité , l'Amour , l'Interêt et l'Usage.
Janus , après avoir parlé de tout ce
qui se pratique à la Ville le jour des
Etrennes , dit un mot de ce qui se passe
à la Cour à pareil jour, et s'exptime ainsi :
C'est peu qu'un tel délire ait pour nous des appas;
Je me propose encor un plaisir plus sensible ;
C'est d'aller à la Cour , Théatre du fracas ,
Pour
MARS.
560 1733.
Pour y jouir du Spectacle visible ,
De voir des Concurrens précipiter leurs pas ,
Pour s'embrasser tout haut et s'étouffer tout bas.
Cette premiere Scene , qui sert à l'exposition
du sujet , est suivie d'une autre
qui promet beaucoup plus de plaisir et
qui tient ce qu'elle promet ; il suffit
pour en persuader le Lecteur , de dire
que la Dile Sylvia y joue un Rôle de
Chevalier Colifichet , cy devant Abbé
Bagatelle. Voici quelques tirades qu'elle
débite avec cette grace qu'elle met à
tout ce qui sort de sa bouche. Elle parled'un
Ouvrage en cinq volumes ; voici
le titre du premier : Traité des Riens , avec
une Dissertation sur la Babiole , dédiez aux
Dames , par M. l'Abbé Bagatelle , premier
volume. Elle poursuit ainsi en parlant
du Rien :
De tout ce qui se fait , c'est la source féconde ;
Tout consiste en des Riens ; heureux qui les
saisit ;
Ils décident de tout , ils sont l'ame du monde ;
C'est un rien qui nous place , un rien qui nou
détruit ;
Un Amant pour un Rien révolte une Maî
tresse ,
Et par un Rien un autre la séduit ,
G v U
562 MERCURE
DE FRANCE
Un Rien fait tomber une Piece ;
Un' Rien fait qu'elle réussit.
Voici le titre du second volume : l'A:
B. C. du grand Monde , ou l'Art de soutenir
la conversation à peu de frais. Le Chevalier
Colifichet dit à la Bagatelle.
Un bon jour , dit de bonne grace ,
Deux ou trois complimens polis ,
Qu'on se renvoye et qu'on ressasse ,
Avec un air de tête et des gestes choisis.
Un jargon décoré de phrases joliettes ,
Et de vingt termes favoris ,
Qu'on accompagne d'un soûris ;
Sçavoir des intrigues secrettes ,
Et de la Ville et de la Cour ;
Posseder l'Histoire du jour ;
En poche avoir toujours brevets et chanson
nettes ,
Et repetter aux Dames tour - à-tour ,
Mille tendres sornettes
Que l'on a soin d'orner de mots à double sens ;
Parler éloquemment cornettes ,
Et prononcer sur des rubans ;
De tout ce qui paroît juger sans connoissance ;
Hors de propos prodiguer son encens ,
Et placer bien sa médisance;
Voilà
MARS. 1733.
563
Voilà des Aimables du temps ,
Ce qui fait le mérite et toute la science.
Nous passcrions les bornes d'un Extrait
si nous citions tous les jolis traits dont
cette Piece est semée , nous finissons par
quatre Vers que tout le monde a retenus
par coeurs ils portent leur titre avec
eux et s'adressent à un grand partisan
de l'Opera
.
Au Théatre chantant ,
Avis très-important ,
Veux -tu fixer la Fortune qui flotte ,
Et te voir de nouveau couru !
Fais au plutôt redanser la Vertu ;
Et remeis l'Amour en culotte.
Personne n'ignore que ces vers regardent
les Dlles Sallé et le Maure.
Cette Piece , dont la premiere Edition
a été enlevée dans peu , paroît imprimée
pour la seconde fois chez Prault , Quay
de Gêvres , avec des prédictions nouvelles
sur quelques Ouvrages qui ont parû
depuis peu.
ou la Bagatelle , représentée le 19.
Janvier sur le Théatre Italien.
A
Près l'annonce que nous avons déja
faite de cette ingénieuse Piece , il
reste pour remplir nos engagemens , à
en donner une idée au Lecteur . C'est
Janus , Dieu des Etrennes , qui fait l'exposition
; il parle ainsi à la Déesse de la
Bagatelle.
G iiij Voicy
560 MERCURE DE FRANCE
Voicy le nouvel an , brillante Bagatelle ;
Dans ce Palais je viens vous installer ,
Qu'aujourd'hui notre Fête ici se renouvelle ;
Aux regards curieux , hâtez - vous d'étaler ,
Les chefs- d'oeuvres nouveaux qu'a produits l'industrie.
Dans ces lieux où vos mains vous dressent tant
d'Autels ,
Recevez les tributs qu'imposent aux Mortels ,
Le Caprice , l'Orgueil , la Mode et la Folie ;
Vendez cher vos faveurs dans ces jours solemnels
;
Il vous sont consacrez par le Dieu des Etrennes ;
Profitez avec moi des sottises humaines .
La Raison crie en vain contre de tels abus ;
Elle ne peut abolir ces Tributs ,
Ni des Humains séduits nous enlever l'hom
mage ,
Quand nous avons pour nous leurs Maîtres ab→
solus ,
La Vanité , l'Amour , l'Interêt et l'Usage.
Janus , après avoir parlé de tout ce
qui se pratique à la Ville le jour des
Etrennes , dit un mot de ce qui se passe
à la Cour à pareil jour, et s'exptime ainsi :
C'est peu qu'un tel délire ait pour nous des appas;
Je me propose encor un plaisir plus sensible ;
C'est d'aller à la Cour , Théatre du fracas ,
Pour
MARS.
560 1733.
Pour y jouir du Spectacle visible ,
De voir des Concurrens précipiter leurs pas ,
Pour s'embrasser tout haut et s'étouffer tout bas.
Cette premiere Scene , qui sert à l'exposition
du sujet , est suivie d'une autre
qui promet beaucoup plus de plaisir et
qui tient ce qu'elle promet ; il suffit
pour en persuader le Lecteur , de dire
que la Dile Sylvia y joue un Rôle de
Chevalier Colifichet , cy devant Abbé
Bagatelle. Voici quelques tirades qu'elle
débite avec cette grace qu'elle met à
tout ce qui sort de sa bouche. Elle parled'un
Ouvrage en cinq volumes ; voici
le titre du premier : Traité des Riens , avec
une Dissertation sur la Babiole , dédiez aux
Dames , par M. l'Abbé Bagatelle , premier
volume. Elle poursuit ainsi en parlant
du Rien :
De tout ce qui se fait , c'est la source féconde ;
Tout consiste en des Riens ; heureux qui les
saisit ;
Ils décident de tout , ils sont l'ame du monde ;
C'est un rien qui nous place , un rien qui nou
détruit ;
Un Amant pour un Rien révolte une Maî
tresse ,
Et par un Rien un autre la séduit ,
G v U
562 MERCURE
DE FRANCE
Un Rien fait tomber une Piece ;
Un' Rien fait qu'elle réussit.
Voici le titre du second volume : l'A:
B. C. du grand Monde , ou l'Art de soutenir
la conversation à peu de frais. Le Chevalier
Colifichet dit à la Bagatelle.
Un bon jour , dit de bonne grace ,
Deux ou trois complimens polis ,
Qu'on se renvoye et qu'on ressasse ,
Avec un air de tête et des gestes choisis.
Un jargon décoré de phrases joliettes ,
Et de vingt termes favoris ,
Qu'on accompagne d'un soûris ;
Sçavoir des intrigues secrettes ,
Et de la Ville et de la Cour ;
Posseder l'Histoire du jour ;
En poche avoir toujours brevets et chanson
nettes ,
Et repetter aux Dames tour - à-tour ,
Mille tendres sornettes
Que l'on a soin d'orner de mots à double sens ;
Parler éloquemment cornettes ,
Et prononcer sur des rubans ;
De tout ce qui paroît juger sans connoissance ;
Hors de propos prodiguer son encens ,
Et placer bien sa médisance;
Voilà
MARS. 1733.
563
Voilà des Aimables du temps ,
Ce qui fait le mérite et toute la science.
Nous passcrions les bornes d'un Extrait
si nous citions tous les jolis traits dont
cette Piece est semée , nous finissons par
quatre Vers que tout le monde a retenus
par coeurs ils portent leur titre avec
eux et s'adressent à un grand partisan
de l'Opera
.
Au Théatre chantant ,
Avis très-important ,
Veux -tu fixer la Fortune qui flotte ,
Et te voir de nouveau couru !
Fais au plutôt redanser la Vertu ;
Et remeis l'Amour en culotte.
Personne n'ignore que ces vers regardent
les Dlles Sallé et le Maure.
Cette Piece , dont la premiere Edition
a été enlevée dans peu , paroît imprimée
pour la seconde fois chez Prault , Quay
de Gêvres , avec des prédictions nouvelles
sur quelques Ouvrages qui ont parû
depuis peu.
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Résumé : Extrait de la Comedie des Etrennes ou la Bagatelle, représentée le 19. Janvier sur le Théatre Italien.
Le texte présente un extrait de la comédie 'La Comédie des Étrennes ou la Bagatelle', représentée le 19 janvier au Théâtre Italien. Janus, le Dieu des Étrennes, s'adresse à la Déesse de la Bagatelle pour annoncer l'arrivée du nouvel an et l'exposition des nouveaux chefs-d'œuvre produits par l'industrie. Il encourage la Déesse à recevoir les tributs imposés par le Caprice, l'Orgueil, la Mode et la Folie, soulignant que la Raison est impuissante contre ces abus. Janus mentionne également les pratiques à la Cour le jour des Étrennes, où les gens se précipitent pour s'embrasser et s'étouffer. La pièce se poursuit avec une scène où Sylvia joue le rôle de Chevalier Colifichet, anciennement Abbé Bagatelle. Elle parle d'un ouvrage en cinq volumes. Le premier volume s'intitule 'Traité des Riens, avec une Dissertation sur la Babiole' et est dédié aux Dames. Sylvia explique que les riens sont la source de tout et décident de nombreuses situations. Le second volume, 'L'A.B.C. du grand Monde', traite de l'art de soutenir la conversation à peu de frais, en utilisant des compliments, des phrases jolies et des gestes choisis. Le texte se termine par des vers adressés à un partisan de l'Opéra, l'encourageant à remettre la Vertu et l'Amour en honneur. La pièce, dont la première édition a été rapidement épuisée, est réimprimée chez Prault avec des prédictions sur des ouvrages récents.
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34
p. 1079-1089
REFLEXIONS.
Début :
Les Grands ne réfléchiront-ils jamais sérieusement sur eux-mêmes ? Ils ont [...]
Mots clefs :
Conversation, Esprit, Hommes, Faute, Monde, Valet, Homme du monde, Punir, Crainte, Grands
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS.
REFLEXIONS.
L'érieusement sur eux - mêmes ? Ils ont
beau s'étourdir par la
sensualité et par
la délicatesse poussée à l'excès , courir de
plaisirs en plaisirs , donner tout ce qu'ils
ont
d'attention aux voluptez des sens ,
s'ébloüir à la vûë de la pompe qui les
environne et de l'éclat de leur fortune ,
ne faire aucun compte ni des fatigues
ni du sang des autres hommes , n'être
point compatissans
à leurs souffrances ,
les faire servir à leurs fins et les sacri
fier à leurs interêts , comme s'ils étoient
des Etres d'une espece differente et toute
inferieure et nez pour s'user à leur service
; les laisser accablez de besoins , pendant
qu'ils s'accablent eux - mêmes de suerflus
; une voix secrette se fait entenre
chez eux et malgré eux , et les avertit
sans cesse qu'ils sont fort éloignez de
l'état où ils devroient être.
Es Grands ne réfléchiront -ils jamais
Le
mauvais.exemple enseigne le mal
à ceux qui l'ignorent , et le persuade à
ceux qui en ont naturellement horreur ;
I. Vol.
ensorte
1080 MERCURE DE FRANCE
ensorte qu'on a souvent honte d'être in
nocent parmi les coupables .
Les exemples des Princes sont comme
des Edits qui se publient sans Hérauts ,
et ausquels on obéït sans attendre des
Commissaires , ni des Lettres Patentes.
L'inclination a souvent peu de
·
part aux
choses
qu'on fait par crainte
, par res- pect humain
, ou seulement
parce qu'on les voit faire.
Les mesures que prennent les usurpa
teurs , pour assurer leurs possessions à.
leurs descendans , ne prévalent pas d'ordinaire
à l'exemple qu'ils ont donné.
Le mauvais exemple excite plus à faire
le mal , que le bon à faire le bien , parce
qu'il a notre inclination naturelle de son
côté.
Il faut tout voir , car plus les yeux ont
vu , plus la raison est en état de voir
elle- même.
Les exemples du temps passé nous
touchent
incomparablement plus que
ceux de notre siecle. On s'accoûtume
1. Vol. insenJUIN.
1733. 1033
insensiblement à tout ce qu'on voit , et
selon le Cardinal de Retz , on peut raisonnablement
douter que le Consulat du
Cheval de Caligula , nous eût si extraordinairement
surpris , si cet évenement
s'étoit passé de nos jours.
L'experience , mais l'experience exacte
et bien faite , est toujours l'écueil des
vieux préjugez.
Bien que la punition ne semble marcher
qu'à pas lents , on voit rarement
qu'elle manque de tomber sur les coupables
, quoiqu'ils paroissent aller plus .
vîte qu'elle.
Rarò antecedentem scele stum
Deseruit pede poena claudo .
Il faut punir le méchant , de crainte
d'en être puni.
Il est dangereux de pardonner certains
crimes ; la justice est interessée à ce qu'on
punisse exemplairement , pour faire respecter
le Souverain dans ceux dont il se
sert pour gouverner ses Peuples.
C'est nuire aux bons , que de pardonner
aux méchans. Bonis nocet quisquis
pepercerit malis.
I. Vol. Dans
1082 MERCURE DE FRANCE
Dans les châtimens dont on punit les
méchants , on a moins dessein de les faire
périr et d'augmenter leurs souffrances ,
que de retenir les esprits pervers par
la
crainte du supplice. Supplicium de iis sumendum
non tam ut ipsi pereant , quàm
ut alios pereundo deterreant. Seneque .
Pour punir les hommes , Dieu n'a souvent
besoin que de leurs propres passions.
On doit presque également punir un
General victorieux , qui ne profite pas
de sa victoire , et un General négligent
qui se laisse surprendre.
On ne devient pas tout d'un coup très
criminel , mais défiez- vous de la plus
petite faute , car elle peut être le premier
degré pour vous conduire aux plus
grands desordres . Nemo repente fuit turpissimus.
Une faute en attire souvent plusieurs ,
et la distance qui est entre la vertu et
le vice , n'est quelquefois que le chemin
peu de jours . de
Q
On doit plaindre par pitié et blâmer
par raison , ceux qui sont malheureux
1
par leur faute.
JUIN. 1733. 1083
On n'est pas sot pour faire une sottise,
puisque le sage même est sujet à faire des
fautes ; mais c'est être sot que de ne pas
sçavoir cacher ses sottises et de vouloir
les excuser.
Il est d'un plus grand homme de sçavoir
avoüer sa faute , que de sçavoir ne
la pas faire.
Il n'y a rien qui fasse agir plus efficacement
les honnêtes gens qui ont fait
quelques fautes, que le desir ardent qu'ils
ont de les réparer et de les faire oublier
par de bons procedez.
La source la plus ordinaire du manquement
des hommes , est qu'ils s'effrayent
trop du présent et qu'ils ne s'effrayent
pas assez de l'avenir.
C'est un rare talent que celui d'éviter
jusqu'aux plus petites fautes . Je ne sçai
si celui d'avouer ingénument celles que
l'on fait , est en certain cas de beaucoup
inferieur.
Le colpé presenti invalidano le scuse
passate. Per una volta si puo esser
cativo e mantenersi l'opinione di buono :
1, Vol.
la
1084 MERCURE DE FRANCE
la replicatione deglatti vitiosi facredere
che nascono dalla mala natura degli ho...
mini , è non dalle necessita delle occa
sione.
Il divider da un huomo la dominatione
, è cosa molto più spaventevole , che
la separatione dell'anima dal corpo.
Levare il Regno , è lasciar vivo il Re
è una crudela pieta.
Un Pirate disoit à Alexandre , parce
que je ravage la Mer avec une Barque on
m'appelle voleur ; et parce que vous le
faites avec une grandé Flotte on vous
appelle Roy.
:
Les hommes veulent être esclaves quelque
part , et puiser là de quoi dominer
ailleurs en effet , ils rampent et sentent
durement le poids de ceux qui peuvent
servir à leur élévation , mais ils le rendent
bien à leurs inférieurs. On se forme
ainsi à l'hypocrisie et à l'inhumanité , et
on passe sa vie à souffrir et à faire souffrir.
Il mestiere di comandare è cosi piace
vole , è gustoso , che non mi stanche-
I.Vol. rei
JUIN. 1733. 1085
rei mai di farmi obedire , disoit un Italien.
Il est très-naturel à ceux qui ont dans
l'esprit quelque impression dominante ,
d'y faire venir toutes leurs autres pen
sées.
Ce qui plaît au Prince tient lieu de
loy, parce que par la Loy Royale qui
l'a établi , le peuple a transferé et mis en
sa personne toute l'autorité , la volonté
et le pouvoir qu'il avoit.
On n'est pas digne de commander , si
on n'est meilleur que ceux à qui on commande.
Il arrive rarement de conserver son au
torité et son crédit autant que sa vie.
Le valet scelerat est quelquefois un
mauvais indice contre le Maître .
Aucune servitude n'est plus honteuse
que d'être valet d'un valet ; c'est cependant
le sort de la plupart des Grands , રે
qui il arrive de se laisser gouverner par
quelques Domestiques.
1. Vol. Le
1086 MERCURE DE FRANCE
Le changement de nos affections vient
souvent de celui de notre tempéramment
, dont il entre toujours quelque
chose dans les desseins les plus concertez.
,
On ne doit pas croire qu'une chose
est à soi , quand elle peut changer de
maître , dit Publius Syrus , Nil proprium
cas quod mutarier potest.
C'est particulierement l'instabilité qui
produit l'ingratitude , parce que l'avidité
qu'on a pour les biens qu'on ne possede
pas , fait compter pour rien ceux qu'on
possede.
Parmi la plûpart des hommes , le goût
'des meilleures choses change ayant qu'el
les ayent changé.
Il est aussi ordinaire à l'homme de
s'affliger du mal , que de se lasser du
bien .
La Coûtume est la maîtresse des Usages
, c'est elle qui fait qu'ils choquent ,
ou qu'ils ne choquent point.
Toutes les choses du monde , sans en
I. Vol. exJUI
N.
1087 •
1733 .
excepter aucunes , sont sujettes à diverses
révolutions qui les rendent fort estimées
en un tems , puis méprisées et ridicules
en l'autre , font monter aujourd'hui
ce qui doit tomber demain , et tourner
ainsi perpétuellement cette grande rouë
des siècles , qui fait paroître , mourir et
renaître chacun à son tour sur le Théatre
du monde. Les Sciences , les Empires
les Opinions , le Monde même n'est pas.
exempt de cette vicissitude.
Usque adeò in rebus solidi nihil esse videtur
!
Ordinairement la confiance fournit
plus à la conversation que l'esprit.
L'entretien sert de nourriture à l'ame,
rend le coeur content , réveille les esprits
, endort les peines , applanit les
chemins et les accourcit , et par une excellence
encore plus particuliere , met
poz ainsi dire , à cheval ceux qui sont à
pied.
Dans la conversation on ne doit point
tant affecter de bien dire et de bien pencomme
de faire bien dire , et bien
ser ,
penser
aux
autres
; car
nous
sommes
tou-
I. Vol, jours
1088 MERCURE DE FRANCE
jours très- agréables à ceux à qui nous
donnons occasion de l'être.
Un esprit médiocre qui parle juste et à
propos , plait davantage dans la conversation,
qu'un esprit sublime qui ne cherche
qu'à briller , et qui dit des choses.
extraordinaires , et seulement propres à
te faire admirer.
Il est bien difficile d'être toujours
agréable dans l'entretien sans être un
peu bouffon : et il est encore plus difficile
de soutenir ce dernier caractere sans
être souvent plat. C'est l'Etude qui augmente
les talens de la nature , mais c'est
la conversation qui les met en oeuvre.
La conversation est le grand Livre du
Monde , qui apprend l'usage des autres
Livres sans elle la Science est sauvage
et sans agrément.
L'usage de l'esprit de l'homme se fait
particulierement sentir dans la conversation
, parce qu'il s'y trouve obligé de
répondre juste et de parler juste. Dans le
Cabinet , l'esprit raisonne sans contrainte
, comme il veut , et sur ce qu'il veut ;
il ne trouve personne qui lui contredise :
I. Vol.
dans
JUIN. 1733. 1089:
dans la conversation , il doit être prêt à
raisonner sur tout , et à soutenir ses rai
sonnemens contre tous .
Ordinairement dans la conversation
les uns sont fort di straits , et les autres
ont une attention si importune , qu'au
moindre mot qui échappe , ils le releyent
, badinant autour , y trouvent un
mistere que les autres n'y voyent pas , et
y cherchent de la finesse et de la subti
lité , seulement pour avoir occasion de
placer la leur.
L'érieusement sur eux - mêmes ? Ils ont
beau s'étourdir par la
sensualité et par
la délicatesse poussée à l'excès , courir de
plaisirs en plaisirs , donner tout ce qu'ils
ont
d'attention aux voluptez des sens ,
s'ébloüir à la vûë de la pompe qui les
environne et de l'éclat de leur fortune ,
ne faire aucun compte ni des fatigues
ni du sang des autres hommes , n'être
point compatissans
à leurs souffrances ,
les faire servir à leurs fins et les sacri
fier à leurs interêts , comme s'ils étoient
des Etres d'une espece differente et toute
inferieure et nez pour s'user à leur service
; les laisser accablez de besoins , pendant
qu'ils s'accablent eux - mêmes de suerflus
; une voix secrette se fait entenre
chez eux et malgré eux , et les avertit
sans cesse qu'ils sont fort éloignez de
l'état où ils devroient être.
Es Grands ne réfléchiront -ils jamais
Le
mauvais.exemple enseigne le mal
à ceux qui l'ignorent , et le persuade à
ceux qui en ont naturellement horreur ;
I. Vol.
ensorte
1080 MERCURE DE FRANCE
ensorte qu'on a souvent honte d'être in
nocent parmi les coupables .
Les exemples des Princes sont comme
des Edits qui se publient sans Hérauts ,
et ausquels on obéït sans attendre des
Commissaires , ni des Lettres Patentes.
L'inclination a souvent peu de
·
part aux
choses
qu'on fait par crainte
, par res- pect humain
, ou seulement
parce qu'on les voit faire.
Les mesures que prennent les usurpa
teurs , pour assurer leurs possessions à.
leurs descendans , ne prévalent pas d'ordinaire
à l'exemple qu'ils ont donné.
Le mauvais exemple excite plus à faire
le mal , que le bon à faire le bien , parce
qu'il a notre inclination naturelle de son
côté.
Il faut tout voir , car plus les yeux ont
vu , plus la raison est en état de voir
elle- même.
Les exemples du temps passé nous
touchent
incomparablement plus que
ceux de notre siecle. On s'accoûtume
1. Vol. insenJUIN.
1733. 1033
insensiblement à tout ce qu'on voit , et
selon le Cardinal de Retz , on peut raisonnablement
douter que le Consulat du
Cheval de Caligula , nous eût si extraordinairement
surpris , si cet évenement
s'étoit passé de nos jours.
L'experience , mais l'experience exacte
et bien faite , est toujours l'écueil des
vieux préjugez.
Bien que la punition ne semble marcher
qu'à pas lents , on voit rarement
qu'elle manque de tomber sur les coupables
, quoiqu'ils paroissent aller plus .
vîte qu'elle.
Rarò antecedentem scele stum
Deseruit pede poena claudo .
Il faut punir le méchant , de crainte
d'en être puni.
Il est dangereux de pardonner certains
crimes ; la justice est interessée à ce qu'on
punisse exemplairement , pour faire respecter
le Souverain dans ceux dont il se
sert pour gouverner ses Peuples.
C'est nuire aux bons , que de pardonner
aux méchans. Bonis nocet quisquis
pepercerit malis.
I. Vol. Dans
1082 MERCURE DE FRANCE
Dans les châtimens dont on punit les
méchants , on a moins dessein de les faire
périr et d'augmenter leurs souffrances ,
que de retenir les esprits pervers par
la
crainte du supplice. Supplicium de iis sumendum
non tam ut ipsi pereant , quàm
ut alios pereundo deterreant. Seneque .
Pour punir les hommes , Dieu n'a souvent
besoin que de leurs propres passions.
On doit presque également punir un
General victorieux , qui ne profite pas
de sa victoire , et un General négligent
qui se laisse surprendre.
On ne devient pas tout d'un coup très
criminel , mais défiez- vous de la plus
petite faute , car elle peut être le premier
degré pour vous conduire aux plus
grands desordres . Nemo repente fuit turpissimus.
Une faute en attire souvent plusieurs ,
et la distance qui est entre la vertu et
le vice , n'est quelquefois que le chemin
peu de jours . de
Q
On doit plaindre par pitié et blâmer
par raison , ceux qui sont malheureux
1
par leur faute.
JUIN. 1733. 1083
On n'est pas sot pour faire une sottise,
puisque le sage même est sujet à faire des
fautes ; mais c'est être sot que de ne pas
sçavoir cacher ses sottises et de vouloir
les excuser.
Il est d'un plus grand homme de sçavoir
avoüer sa faute , que de sçavoir ne
la pas faire.
Il n'y a rien qui fasse agir plus efficacement
les honnêtes gens qui ont fait
quelques fautes, que le desir ardent qu'ils
ont de les réparer et de les faire oublier
par de bons procedez.
La source la plus ordinaire du manquement
des hommes , est qu'ils s'effrayent
trop du présent et qu'ils ne s'effrayent
pas assez de l'avenir.
C'est un rare talent que celui d'éviter
jusqu'aux plus petites fautes . Je ne sçai
si celui d'avouer ingénument celles que
l'on fait , est en certain cas de beaucoup
inferieur.
Le colpé presenti invalidano le scuse
passate. Per una volta si puo esser
cativo e mantenersi l'opinione di buono :
1, Vol.
la
1084 MERCURE DE FRANCE
la replicatione deglatti vitiosi facredere
che nascono dalla mala natura degli ho...
mini , è non dalle necessita delle occa
sione.
Il divider da un huomo la dominatione
, è cosa molto più spaventevole , che
la separatione dell'anima dal corpo.
Levare il Regno , è lasciar vivo il Re
è una crudela pieta.
Un Pirate disoit à Alexandre , parce
que je ravage la Mer avec une Barque on
m'appelle voleur ; et parce que vous le
faites avec une grandé Flotte on vous
appelle Roy.
:
Les hommes veulent être esclaves quelque
part , et puiser là de quoi dominer
ailleurs en effet , ils rampent et sentent
durement le poids de ceux qui peuvent
servir à leur élévation , mais ils le rendent
bien à leurs inférieurs. On se forme
ainsi à l'hypocrisie et à l'inhumanité , et
on passe sa vie à souffrir et à faire souffrir.
Il mestiere di comandare è cosi piace
vole , è gustoso , che non mi stanche-
I.Vol. rei
JUIN. 1733. 1085
rei mai di farmi obedire , disoit un Italien.
Il est très-naturel à ceux qui ont dans
l'esprit quelque impression dominante ,
d'y faire venir toutes leurs autres pen
sées.
Ce qui plaît au Prince tient lieu de
loy, parce que par la Loy Royale qui
l'a établi , le peuple a transferé et mis en
sa personne toute l'autorité , la volonté
et le pouvoir qu'il avoit.
On n'est pas digne de commander , si
on n'est meilleur que ceux à qui on commande.
Il arrive rarement de conserver son au
torité et son crédit autant que sa vie.
Le valet scelerat est quelquefois un
mauvais indice contre le Maître .
Aucune servitude n'est plus honteuse
que d'être valet d'un valet ; c'est cependant
le sort de la plupart des Grands , રે
qui il arrive de se laisser gouverner par
quelques Domestiques.
1. Vol. Le
1086 MERCURE DE FRANCE
Le changement de nos affections vient
souvent de celui de notre tempéramment
, dont il entre toujours quelque
chose dans les desseins les plus concertez.
,
On ne doit pas croire qu'une chose
est à soi , quand elle peut changer de
maître , dit Publius Syrus , Nil proprium
cas quod mutarier potest.
C'est particulierement l'instabilité qui
produit l'ingratitude , parce que l'avidité
qu'on a pour les biens qu'on ne possede
pas , fait compter pour rien ceux qu'on
possede.
Parmi la plûpart des hommes , le goût
'des meilleures choses change ayant qu'el
les ayent changé.
Il est aussi ordinaire à l'homme de
s'affliger du mal , que de se lasser du
bien .
La Coûtume est la maîtresse des Usages
, c'est elle qui fait qu'ils choquent ,
ou qu'ils ne choquent point.
Toutes les choses du monde , sans en
I. Vol. exJUI
N.
1087 •
1733 .
excepter aucunes , sont sujettes à diverses
révolutions qui les rendent fort estimées
en un tems , puis méprisées et ridicules
en l'autre , font monter aujourd'hui
ce qui doit tomber demain , et tourner
ainsi perpétuellement cette grande rouë
des siècles , qui fait paroître , mourir et
renaître chacun à son tour sur le Théatre
du monde. Les Sciences , les Empires
les Opinions , le Monde même n'est pas.
exempt de cette vicissitude.
Usque adeò in rebus solidi nihil esse videtur
!
Ordinairement la confiance fournit
plus à la conversation que l'esprit.
L'entretien sert de nourriture à l'ame,
rend le coeur content , réveille les esprits
, endort les peines , applanit les
chemins et les accourcit , et par une excellence
encore plus particuliere , met
poz ainsi dire , à cheval ceux qui sont à
pied.
Dans la conversation on ne doit point
tant affecter de bien dire et de bien pencomme
de faire bien dire , et bien
ser ,
penser
aux
autres
; car
nous
sommes
tou-
I. Vol, jours
1088 MERCURE DE FRANCE
jours très- agréables à ceux à qui nous
donnons occasion de l'être.
Un esprit médiocre qui parle juste et à
propos , plait davantage dans la conversation,
qu'un esprit sublime qui ne cherche
qu'à briller , et qui dit des choses.
extraordinaires , et seulement propres à
te faire admirer.
Il est bien difficile d'être toujours
agréable dans l'entretien sans être un
peu bouffon : et il est encore plus difficile
de soutenir ce dernier caractere sans
être souvent plat. C'est l'Etude qui augmente
les talens de la nature , mais c'est
la conversation qui les met en oeuvre.
La conversation est le grand Livre du
Monde , qui apprend l'usage des autres
Livres sans elle la Science est sauvage
et sans agrément.
L'usage de l'esprit de l'homme se fait
particulierement sentir dans la conversation
, parce qu'il s'y trouve obligé de
répondre juste et de parler juste. Dans le
Cabinet , l'esprit raisonne sans contrainte
, comme il veut , et sur ce qu'il veut ;
il ne trouve personne qui lui contredise :
I. Vol.
dans
JUIN. 1733. 1089:
dans la conversation , il doit être prêt à
raisonner sur tout , et à soutenir ses rai
sonnemens contre tous .
Ordinairement dans la conversation
les uns sont fort di straits , et les autres
ont une attention si importune , qu'au
moindre mot qui échappe , ils le releyent
, badinant autour , y trouvent un
mistere que les autres n'y voyent pas , et
y cherchent de la finesse et de la subti
lité , seulement pour avoir occasion de
placer la leur.
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Résumé : REFLEXIONS.
Le texte examine la moralité et les comportements humains, particulièrement chez les personnes de pouvoir. Il note que les individus, même distraits, ressentent un malaise face à leur écart par rapport à l'idéal moral. Les dirigeants influencent souvent par la peur et le respect plutôt que par une inclination naturelle. Le mauvais exemple a plus d'impact négatif que le bon exemple positif, et les expériences passées influencent davantage que les contemporaines. La punition des méchants est nécessaire pour dissuader les autres et protéger les bons. Le texte met en garde contre les petites fautes, qui peuvent mener à des désordres plus graves, et insiste sur l'importance de reconnaître et réparer ses erreurs. Il critique également l'hypocrisie et l'inhumanité des hommes, qui cherchent à dominer et à exploiter les autres. Le pouvoir du prince est légitimé par la loi royale, et sa capacité à commander repose sur sa supériorité morale. La stabilité du pouvoir est rare, et les serviteurs peuvent influencer négativement leurs maîtres. Les affections humaines changent avec le tempérament, menant souvent à l'ingratitude. Les goûts des hommes évoluent rapidement, et ils se lassent facilement des biens qu'ils possèdent. La coutume régit les usages et les perceptions sociales. Toutes les choses, y compris les sciences, les empires et les opinions, sont soumises à des révolutions et des changements cycliques. La conversation est essentielle pour nourrir l'âme, apaiser les peines et rendre les chemins plus faciles. Elle permet de mettre en pratique les talents naturels et acquis. Un esprit médiocre mais pertinent est souvent plus apprécié qu'un esprit brillant mais égocentrique. La conversation exige de répondre et de penser juste, contrairement à la réflexion solitaire. Elle oblige l'esprit à être prêt à raisonner sur divers sujets et à soutenir ses arguments. Certains interlocuteurs peuvent être trop critiques ou attentifs, cherchant des significations cachées dans chaque mot.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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35
p. 1822-1831
Imitation de J. C[.] traduite, &c. [titre d'après la table]
Début :
IMITATION DE JESUS-CHRIST, traduite et revûe par M. L. Dufresnoy D. de S. [...]
Mots clefs :
Monde, Anciennes éditions, Imitations ordinaires, Titre, Consolation, Jésus-Christ, Original, Chapitre, Richesses, Caractère, Temps passé
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Imitation de J. C[.] traduite, &c. [titre d'après la table]
IMITATION DE JESUS - CHRIST , traduite
et revûe par M. L. Dufresnoy D. de S.
sur l'ancien Original François , d'où l'on
a tiré un Chapitre qui manque dans les
autres Editions , in 12. A Anvers , et se
vend , à Paris , chez Michel- Etienne David,
Quay des Augustins , à la Providenee,
et chez Antoine- Claude Briasson , ruë
S. Facques , à la Science.
Cette Edition qui est belle et bien faite
seroit très- capable de renouveller la celebre
dispute qu'il y eut vers le milieu dư
XVII . siecle , sur l'Auteur de l'Imitation de
J.C.Ilest surprenant que tous ceux qui ont
pris parti pour le celebre Gerson , n'ayent
pas
A O UST. 1732. 1823
pas connu l'Original François de cet Ouvrage
, qui auroit été d'un grand secours
pour appuyer leur sentiment. On trouve
dans ces antiques Editions un air original
, qui ne sent point la contrainte
et la gêne d'un Traducteur . Ce qui peut
faire croire que l'on n'aura pas pensé à
ce Livre au temps de cette dispute , est
le changement de titre et le renversement
des Livres. Le Titre general de ces anciennes
Editions est conçû en ces termes :
Le Livre intitulé Internelle consolation ,
nouvellement corrigée : Consolationes tua latificaverunt
animam meam.
L'ordre des Livres n'est pas le mêine
dans ces anciennes Editions et dans les
Editions ordinaires de l'Imitation de J.C.
Ce qui fait le premier Livre dans nos
Editions , fait le troisiéme dans ces anciennes.
Sous ce Titre : cy commence la
tierce partie de l'interiore et parfaite Imitation
de Notre Seigneur Jesus - Christ ; Qui
-sequitur me non ambulat in tenebris.
Le second Livre des l'Imitations ordinaires
fait le premier dans ces anciennes
Editions , et porte pour titre : cy commence
le Livre intitulé , Internelle consolation
, lequel est moult utile pour la
consolation de toute humaine Creature : et
premierement parle de l'interiore conversation,
1824 MERCURE DE FRANCE
doit
tion , c'est à - dire , comment la personne
selon l'ame. Regnum Dei intra vos est, dicin
Dominus.
Le troisiéme Livre de nos Imitations
ordinaires , fait le second dans ces anciennes
Editions , sous ce titre : Cy com- <
mence le Traité de l'interiore collocution do
Notre Sauveur Jesus - Christ à l'Ame_dévote
, et est la seconde Partie de ce présent
Livre : Audiam quid loquetur in me Dominus
Deus.
Enfin le quatriéme Livre conserve dans
toutes les Editions , le même rang , et
a pour titre dans les anciennes Editions :
Cy commence la quarte Partie du présent
Livre , qui est de ensuivir Jesu- Christ et
contemner le Monde ; et traite principalement
du Sacrement de l'Autel.
Voila , sans doute , ce qui a fait qu'on
n'a point pensé à comparer ce Livre avec
nos Imitations ordinaires ; mais il est toujours
temps de le faire.
En revoyant cet Ouvrage sur les Textes
François que l'on croit Originaux ,
on a eu soin dans cette nouvelle Edition
de rétablir l'ordre observé dans les Imitations
ordinaires et de faire un juste
parallele, des unes et des autres , afin de
ne rien omettre.
Mais pour faire mieux connoître le
caractere
A O UST. 1733. 1815
caractere de cette Edition , on rapportera
ce que le nouveau Traducteur dit
dans sa Préface . » Je dirai donc ( ce sont
» ses paroles ) ce que j'ai examiné par
» moi-même. Le hazard m'a fait rencon-
>> trer quatre Editions Françoises de cet ex-
» cellent Ouvrage , imprimées toutes en
» caractere Gothique , sous le titre de l'In-
» ternelle consolation , c'est - à -dire , de la
»Consolation interieure . Toutes ces Edi-
» tions ont été faites à Paris , l'une en 1531.
» la seconde en 1554. la troisième et la
» quatrième sans date , mais beaucoup
plus anciennes. Il ne paroît ni par le
» Titre ni par aucune autre marque , que-
» ce soit une Traduction ; circonstance
» neanmoins que nos Ancêtres étoient
fort jaloux de faire connoître , quand
>> effectivement ils avoient traduit un Ouvrage.
Celui cy même a l'air Original
» dans ces anciennes Editions ; et tout
» ce qui , dans les Imitations ordinaires ,
» est restraint aux Religieux , se trouve
>> dans ces Editions appliqué aux Chrétiens
en general. C'est peut- être ce qui
pourroit faire penser que le celebreGER-
>> SON auroit d'abord fait ce Livre en
» François , et que depuis il aura été tra-
» duit en Latin par THOMAS A Kempis ,
» mais avec quelques changemens , sur
» tout
1726 MERCURE DE FRANCE
" tout aux endroits où il fait des appli
» cations particulieres aux Religieux , où
>>
aux personnes vivant en Communauté .
» C'est de ces anciennes Editions que nous
» avons tiré le Chapitre XXVI. du pre-
" mier Livre qui manque dans les Imi-
» tations ordinainès de l'Imitation de Je
sus- Christ ; elles nous ont même servi
» à déterminer le sens du Latin , quand
» il nous a parû y avoir quelque ambiguité.
La seule Edition de 1554. con-
» tenoit le 4. Livre qui manque dans les
trois autres .
Comme ce XXVI . Chapitre est impor
tant et ne se trouve en aucune Edition
Latine , on l'inserera ici en son ancien
langage , et on en trouvera la Traduction
dans la nouvelle Edition dont il est
ici question .
Contre la vanité du Monde ,ChapitreXXVI.
>> Certainement griefve et trop péril
» leuse est la conversation de ce Monde's
» car en délices est périe chasteté , humilité
» en richesses , pitié en - Marchandises ,
» verité en trop parler , charité en ce
» maling siecle . Et comme il est diffi-
» cile que ung arbre planté auprès d'un
" chemin commun , puisse garder son
" fruit jusques à ce que il soit meur;
ainsi
A O UST. 1733. 1827
ainsi est- il difficile que ung homme qui
» converse selon la vie du Monde , puis-
» se en soi garder parfaite netteté et justice
, c'est à sçavoir qu'il n'offense Dicu
» en plusieurs manieres. O comme sont
» aveuglez ceux qui quierent et demandent
la gloire et loüenge du Monde !
» Quelle chose est la joye et liesse du
» Monde , fors mauvaistié et mauvaise
» vie non punie et non corrigée ! C'est
» à sçavoir vacquer à luxure et yvto-
כ
ور
que
gnise , à gourmandise et à toutes va-
>> nitez mondaines , et de toutes ces cho-
» ses ne souffrir point de repréhension ,
» ne de punition ou correction en ce
Monde ; car les mauvais vivans en leurs.
délices , cuident être assurez quand ils
» ne sont point corrigez ou reprins pour
»leurs iniquitez ; et ne considerent pas
» qu'il n'est rien plus malheureux en ce
monde la félicité des pécheurs ,
» par laquelle ils tumbent en maladie
incurable , et leur maulvaise volunté
» est confermée en mal. Car si tu quiers
» et desire prelation , et proposes en ton
>> cueur vivre et converser justement et
» sainctement ; je loüe et approuve le bon
» propos; mas j'en trouve peu de tel effect,
» c'est-à - dire qu'il en est bien peu qui
yayent ainsi justement et sainctement
>>
» vescu
1828 MERCURE DE FRANCE
39
» vescu . C'est sauvaige chose de hault de-
» gré et petit cueur ; c'est-à - dire , d'une
» personne qui est en grand état en sainc-
» te Eglise , et son cueur n'est pas eslevé
» en hault à Notre Seigneur , ne aux cho-
>> ses divines. C'est sauvaige chose d'avoir
le premier siege et la vie derniere , c'est
à - dire plus basses que les autres. Grande
infélicité est instabilité de cueur. Les
» Prélats sont dignes de tant de morts
» comme ils baillent de maulvais exem-
» ples à leurs povres Subjets , et ceulx
» qui leurs sont commis. Si tu demandes
» et veulx acquerir sagesse mondaine , à
» grand péril tu t'abandonnes ; car la sa
» gesse du monde est terrienne , brutale ,
diabolique , ennemie du saulvement ,
» meurtriere de vie et mere de cupidité.
" Et si d'aventure tu desires et veulx avoir
>> les pompes et orgueils du siecle , et ay-
» mes les délices de la chair , advise - toy
» et considere bien comment toutes ces
» choses sont vaines et de peu de profit ,
» et que toutes ces vanitez sont comme
un songe. Que a profité à tous ceulx
» qui aymoient ce monde leur orgueil et
>> ventance et confiance de richesses ? tou-
» tes ces choses sont passées comme une
umbre , et comme une nef qui passe
par une eau courant et flotant , de la-
»
» quelle
# A O UST. 1733. 1829
ܬܵܐ
quelle nef on ne peut tantût montrer
» le signe du chemin par où elle est pas-
" sée. Certainement ils sont consommez
et faillis en leur mauvaistié ; et la plus
» grant pertie d'eulx ont délaissé le sentier
et enseignement de vérité . Où sont
maintenant les Princes et grands Sei-
» gneurs qui ont été au temps passé , qui
avoient grande domination et Seigneurie
sur la Terre , qui ont assemblez
» grans trésors d'or et d'argent , qui ont
» construit et édifié Citez , Villes et Chas-
» teaulx , qui par force d'armes ont comn
battu , vaincu et surmonté Roys et
» Royaulmes ? Où sont les sages et grans.
» Clercs du temps passé , qui ont mesuré
net descript le Monde ? Où est le bel
Absalon ? Où est Sanson le fort ? Où
est Alexandre le Vaillant ? Où sont les
» puissans Empereurs ? Où sont les nobles
Roys et Princes ? Que leur a profité
» leur sagesse et litterature mondaine?
Que leur a profité leur beauté ,
» leur force , leur proesse , leur vail-
» lance , leur puissance , la noblesse de
» leur lignage , leur grant Train , leurs
»grans Etats , et la superfluité de toutes
» les déceptives richesses ? Où sont les vo-
» luptez et plaisances charnelles et délec-
❤tations de leurs concupissences ? Où
לכ
≫ song
1830 MERCURE DE FRANCE
» sont les esbatemens , passe temps et plai-
>> sirs qu'ils ont prins en ce monde ? Où
» est leur arrogance et oultrecuidance? Où
» est la vaine gloire et vanité dont ils ont
» été pleins Hélas ! tout est failli et passé,
» adnichilé et esvanouy , on n'en peut
» plus rien trouver , ne les Reliques d'i-
» ceuls parmi les autres congnoistre ou
» discerner ; pour ce que leurs
corps sont
en terre pourris et des vers devorez , et
» leurs ames reçoivent la joye ou la poine
qu'elles ont desservy. Laissons donc-
» ques les plaisirs exteriores et mondains ;
» et suivons les interiores et qui sont
» de l'esperit ; en nous convertissant et
» retournant à Dieu de tout notre cueur ;
» et en faisant la volunté d'icelui . Auquel
» seul Roy immortel, invisible, seul Dieu,
» soit toute gloire , tout honneur et ac-
» tion de graces ; qui seul est commen-
" cement , moyen et fin de notre inter-
» nelle consolation . Amen .
Il est étonnant que le Traducteur Latin
aitomis tout te Chapite , qui renferme
des maximes si sages et si Chrétiennes
et qui peuvent ramener l'ame à de
vrais sentimens d'humilité. Ainsi avec
tous ces avantages , cette Version doit
passer pour la plus complette que nous
ayons cue jusqu'ici , et on ne doit pas
s'étonner
•
AOUST. 1733. 1831
s'étonner si on la recherche , comme l'on
fait depuis qu'on en a connu le mérite .
et revûe par M. L. Dufresnoy D. de S.
sur l'ancien Original François , d'où l'on
a tiré un Chapitre qui manque dans les
autres Editions , in 12. A Anvers , et se
vend , à Paris , chez Michel- Etienne David,
Quay des Augustins , à la Providenee,
et chez Antoine- Claude Briasson , ruë
S. Facques , à la Science.
Cette Edition qui est belle et bien faite
seroit très- capable de renouveller la celebre
dispute qu'il y eut vers le milieu dư
XVII . siecle , sur l'Auteur de l'Imitation de
J.C.Ilest surprenant que tous ceux qui ont
pris parti pour le celebre Gerson , n'ayent
pas
A O UST. 1732. 1823
pas connu l'Original François de cet Ouvrage
, qui auroit été d'un grand secours
pour appuyer leur sentiment. On trouve
dans ces antiques Editions un air original
, qui ne sent point la contrainte
et la gêne d'un Traducteur . Ce qui peut
faire croire que l'on n'aura pas pensé à
ce Livre au temps de cette dispute , est
le changement de titre et le renversement
des Livres. Le Titre general de ces anciennes
Editions est conçû en ces termes :
Le Livre intitulé Internelle consolation ,
nouvellement corrigée : Consolationes tua latificaverunt
animam meam.
L'ordre des Livres n'est pas le mêine
dans ces anciennes Editions et dans les
Editions ordinaires de l'Imitation de J.C.
Ce qui fait le premier Livre dans nos
Editions , fait le troisiéme dans ces anciennes.
Sous ce Titre : cy commence la
tierce partie de l'interiore et parfaite Imitation
de Notre Seigneur Jesus - Christ ; Qui
-sequitur me non ambulat in tenebris.
Le second Livre des l'Imitations ordinaires
fait le premier dans ces anciennes
Editions , et porte pour titre : cy commence
le Livre intitulé , Internelle consolation
, lequel est moult utile pour la
consolation de toute humaine Creature : et
premierement parle de l'interiore conversation,
1824 MERCURE DE FRANCE
doit
tion , c'est à - dire , comment la personne
selon l'ame. Regnum Dei intra vos est, dicin
Dominus.
Le troisiéme Livre de nos Imitations
ordinaires , fait le second dans ces anciennes
Editions , sous ce titre : Cy com- <
mence le Traité de l'interiore collocution do
Notre Sauveur Jesus - Christ à l'Ame_dévote
, et est la seconde Partie de ce présent
Livre : Audiam quid loquetur in me Dominus
Deus.
Enfin le quatriéme Livre conserve dans
toutes les Editions , le même rang , et
a pour titre dans les anciennes Editions :
Cy commence la quarte Partie du présent
Livre , qui est de ensuivir Jesu- Christ et
contemner le Monde ; et traite principalement
du Sacrement de l'Autel.
Voila , sans doute , ce qui a fait qu'on
n'a point pensé à comparer ce Livre avec
nos Imitations ordinaires ; mais il est toujours
temps de le faire.
En revoyant cet Ouvrage sur les Textes
François que l'on croit Originaux ,
on a eu soin dans cette nouvelle Edition
de rétablir l'ordre observé dans les Imitations
ordinaires et de faire un juste
parallele, des unes et des autres , afin de
ne rien omettre.
Mais pour faire mieux connoître le
caractere
A O UST. 1733. 1815
caractere de cette Edition , on rapportera
ce que le nouveau Traducteur dit
dans sa Préface . » Je dirai donc ( ce sont
» ses paroles ) ce que j'ai examiné par
» moi-même. Le hazard m'a fait rencon-
>> trer quatre Editions Françoises de cet ex-
» cellent Ouvrage , imprimées toutes en
» caractere Gothique , sous le titre de l'In-
» ternelle consolation , c'est - à -dire , de la
»Consolation interieure . Toutes ces Edi-
» tions ont été faites à Paris , l'une en 1531.
» la seconde en 1554. la troisième et la
» quatrième sans date , mais beaucoup
plus anciennes. Il ne paroît ni par le
» Titre ni par aucune autre marque , que-
» ce soit une Traduction ; circonstance
» neanmoins que nos Ancêtres étoient
fort jaloux de faire connoître , quand
>> effectivement ils avoient traduit un Ouvrage.
Celui cy même a l'air Original
» dans ces anciennes Editions ; et tout
» ce qui , dans les Imitations ordinaires ,
» est restraint aux Religieux , se trouve
>> dans ces Editions appliqué aux Chrétiens
en general. C'est peut- être ce qui
pourroit faire penser que le celebreGER-
>> SON auroit d'abord fait ce Livre en
» François , et que depuis il aura été tra-
» duit en Latin par THOMAS A Kempis ,
» mais avec quelques changemens , sur
» tout
1726 MERCURE DE FRANCE
" tout aux endroits où il fait des appli
» cations particulieres aux Religieux , où
>>
aux personnes vivant en Communauté .
» C'est de ces anciennes Editions que nous
» avons tiré le Chapitre XXVI. du pre-
" mier Livre qui manque dans les Imi-
» tations ordinainès de l'Imitation de Je
sus- Christ ; elles nous ont même servi
» à déterminer le sens du Latin , quand
» il nous a parû y avoir quelque ambiguité.
La seule Edition de 1554. con-
» tenoit le 4. Livre qui manque dans les
trois autres .
Comme ce XXVI . Chapitre est impor
tant et ne se trouve en aucune Edition
Latine , on l'inserera ici en son ancien
langage , et on en trouvera la Traduction
dans la nouvelle Edition dont il est
ici question .
Contre la vanité du Monde ,ChapitreXXVI.
>> Certainement griefve et trop péril
» leuse est la conversation de ce Monde's
» car en délices est périe chasteté , humilité
» en richesses , pitié en - Marchandises ,
» verité en trop parler , charité en ce
» maling siecle . Et comme il est diffi-
» cile que ung arbre planté auprès d'un
" chemin commun , puisse garder son
" fruit jusques à ce que il soit meur;
ainsi
A O UST. 1733. 1827
ainsi est- il difficile que ung homme qui
» converse selon la vie du Monde , puis-
» se en soi garder parfaite netteté et justice
, c'est à sçavoir qu'il n'offense Dicu
» en plusieurs manieres. O comme sont
» aveuglez ceux qui quierent et demandent
la gloire et loüenge du Monde !
» Quelle chose est la joye et liesse du
» Monde , fors mauvaistié et mauvaise
» vie non punie et non corrigée ! C'est
» à sçavoir vacquer à luxure et yvto-
כ
ور
que
gnise , à gourmandise et à toutes va-
>> nitez mondaines , et de toutes ces cho-
» ses ne souffrir point de repréhension ,
» ne de punition ou correction en ce
Monde ; car les mauvais vivans en leurs.
délices , cuident être assurez quand ils
» ne sont point corrigez ou reprins pour
»leurs iniquitez ; et ne considerent pas
» qu'il n'est rien plus malheureux en ce
monde la félicité des pécheurs ,
» par laquelle ils tumbent en maladie
incurable , et leur maulvaise volunté
» est confermée en mal. Car si tu quiers
» et desire prelation , et proposes en ton
>> cueur vivre et converser justement et
» sainctement ; je loüe et approuve le bon
» propos; mas j'en trouve peu de tel effect,
» c'est-à - dire qu'il en est bien peu qui
yayent ainsi justement et sainctement
>>
» vescu
1828 MERCURE DE FRANCE
39
» vescu . C'est sauvaige chose de hault de-
» gré et petit cueur ; c'est-à - dire , d'une
» personne qui est en grand état en sainc-
» te Eglise , et son cueur n'est pas eslevé
» en hault à Notre Seigneur , ne aux cho-
>> ses divines. C'est sauvaige chose d'avoir
le premier siege et la vie derniere , c'est
à - dire plus basses que les autres. Grande
infélicité est instabilité de cueur. Les
» Prélats sont dignes de tant de morts
» comme ils baillent de maulvais exem-
» ples à leurs povres Subjets , et ceulx
» qui leurs sont commis. Si tu demandes
» et veulx acquerir sagesse mondaine , à
» grand péril tu t'abandonnes ; car la sa
» gesse du monde est terrienne , brutale ,
diabolique , ennemie du saulvement ,
» meurtriere de vie et mere de cupidité.
" Et si d'aventure tu desires et veulx avoir
>> les pompes et orgueils du siecle , et ay-
» mes les délices de la chair , advise - toy
» et considere bien comment toutes ces
» choses sont vaines et de peu de profit ,
» et que toutes ces vanitez sont comme
un songe. Que a profité à tous ceulx
» qui aymoient ce monde leur orgueil et
>> ventance et confiance de richesses ? tou-
» tes ces choses sont passées comme une
umbre , et comme une nef qui passe
par une eau courant et flotant , de la-
»
» quelle
# A O UST. 1733. 1829
ܬܵܐ
quelle nef on ne peut tantût montrer
» le signe du chemin par où elle est pas-
" sée. Certainement ils sont consommez
et faillis en leur mauvaistié ; et la plus
» grant pertie d'eulx ont délaissé le sentier
et enseignement de vérité . Où sont
maintenant les Princes et grands Sei-
» gneurs qui ont été au temps passé , qui
avoient grande domination et Seigneurie
sur la Terre , qui ont assemblez
» grans trésors d'or et d'argent , qui ont
» construit et édifié Citez , Villes et Chas-
» teaulx , qui par force d'armes ont comn
battu , vaincu et surmonté Roys et
» Royaulmes ? Où sont les sages et grans.
» Clercs du temps passé , qui ont mesuré
net descript le Monde ? Où est le bel
Absalon ? Où est Sanson le fort ? Où
est Alexandre le Vaillant ? Où sont les
» puissans Empereurs ? Où sont les nobles
Roys et Princes ? Que leur a profité
» leur sagesse et litterature mondaine?
Que leur a profité leur beauté ,
» leur force , leur proesse , leur vail-
» lance , leur puissance , la noblesse de
» leur lignage , leur grant Train , leurs
»grans Etats , et la superfluité de toutes
» les déceptives richesses ? Où sont les vo-
» luptez et plaisances charnelles et délec-
❤tations de leurs concupissences ? Où
לכ
≫ song
1830 MERCURE DE FRANCE
» sont les esbatemens , passe temps et plai-
>> sirs qu'ils ont prins en ce monde ? Où
» est leur arrogance et oultrecuidance? Où
» est la vaine gloire et vanité dont ils ont
» été pleins Hélas ! tout est failli et passé,
» adnichilé et esvanouy , on n'en peut
» plus rien trouver , ne les Reliques d'i-
» ceuls parmi les autres congnoistre ou
» discerner ; pour ce que leurs
corps sont
en terre pourris et des vers devorez , et
» leurs ames reçoivent la joye ou la poine
qu'elles ont desservy. Laissons donc-
» ques les plaisirs exteriores et mondains ;
» et suivons les interiores et qui sont
» de l'esperit ; en nous convertissant et
» retournant à Dieu de tout notre cueur ;
» et en faisant la volunté d'icelui . Auquel
» seul Roy immortel, invisible, seul Dieu,
» soit toute gloire , tout honneur et ac-
» tion de graces ; qui seul est commen-
" cement , moyen et fin de notre inter-
» nelle consolation . Amen .
Il est étonnant que le Traducteur Latin
aitomis tout te Chapite , qui renferme
des maximes si sages et si Chrétiennes
et qui peuvent ramener l'ame à de
vrais sentimens d'humilité. Ainsi avec
tous ces avantages , cette Version doit
passer pour la plus complette que nous
ayons cue jusqu'ici , et on ne doit pas
s'étonner
•
AOUST. 1733. 1831
s'étonner si on la recherche , comme l'on
fait depuis qu'on en a connu le mérite .
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Résumé : Imitation de J. C[.] traduite, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente une édition de l''Imitation de Jésus-Christ' traduite et révisée par M. L. Dufresnoy. Cette édition, publiée à Anvers et vendue à Paris, se distingue par son ancien original français, qui inclut un chapitre absent dans d'autres éditions. Elle pourrait raviver la dispute du XVIIe siècle concernant l'auteur de l'œuvre, notamment Jean Gerson. Les anciennes éditions françaises, imprimées en caractères gothiques et titrées 'Livre intitulé Internelle consolation', présentent un ordre des livres différent des éditions ordinaires. Le premier livre des éditions modernes correspond au troisième dans les anciennes, et ainsi de suite. Cette édition rétablit l'ordre des livres et offre un parallèle avec les éditions ordinaires. Le traducteur a découvert plusieurs éditions françaises anciennes, toutes sans indication de traduction, ce qui suggère qu'elles pourraient être des originaux. Un chapitre important, le XXVI du premier livre, manquant dans les éditions latines, est inclus dans cette édition. Ce chapitre traite de la vanité du monde et de la nécessité de suivre les valeurs chrétiennes. L'édition est considérée comme la plus complète disponible.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
36
p. 1990-2002
REFLEXIONS.
Début :
Les hommes ne sçavent ni donner ni perdre à propos. [...]
Mots clefs :
Hommes, Mal, Mérite, Beauté, Politesse, Bienfaits, Esprit, Homme, Femmes, Justice, Grandeur, Paraître, Vertu, Réflexions, Défauts, Monde
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS.
REFLEXIONS.
Lperdre à
propos .
Es hommes ne sçavent ni donner ni
Pecuniam in loco negligere , maximum interdum
lucrum est. Terence . Adelph.
L'esprit de l'homme se connoît à ses
paroles et sa naissance ou son éducation
à ses actions.
C'est le destin de l'homme de ne jamais
SEPTEMBRE . 1733. 1991
mais connoîce Son vrai bien , et de chercher
courant à être plus mal , pour vou
mieux.
Il est plus aisé d'abuser les hommes
par une narration où il entre du merveilleux
, que de les instruire par un
récit simple et naïf.
Nous sommes presque tous de telle
condition , que nous sommes fâchez d'être
ce que nous sommes.
On ne doit jamais parler de soi ni en
bien , parce qu'on ne nous croit point ,
ni en mal , parce qu'on en croit plus
qu'on n'en dit.
Les hommes prétendent que les femmes
leur sont fort inferieures en mérite , cependant
ils ne veulent leur passer aucun
défaut , et ils éclatent en mauvaise
humeur quand elles en remarquent quelqu'un
marqué en eux . Ils devroient opter
, s'appliquer à avoir moins de défauts
qu'elles , ou avoir moins de sévérité pour
les leurs.
Un homme toujours satisfait de luimême
, l'est peu souvent des autres ; rarement
on l'est de lui.
On
1992 MERCURE DE FRANCE
On trouve bien des hommes qui s'avoient
avares , vindicatifs , yvrognes ,
orgueilleux , poltrons même ; mais l'en
vie et l'ingratitude sont des passions si
lâches et si odieuses, que jamais personne
n'en demeura d'accord. Il n'y a point
de vertus compatibles avec les vices , et
point de crimes ausquels elles ne puissent
conduire.
La plupart des hommes ont bien plus
d'affectation et d'adresse pour excuser
leurs fautes , que d'attention pour n'en
point commettre.
Quand on paroît aimable aux yeux
des hommes , on paroît à leur esprit
tout ce qu'on veut .
Il n'est pas plus dangereux de faire du
mal à la plupart des hommes , que de
leur faire trop de bien .
Les hommes ont plus d'interêt à cor
riger les défauts de l'esprit , que ceux du
corps ; ils agissent cependant comme s'ile
étoi.nt persuadez du contraire.
Les hommes ont une application continuelle
à cacher et à déguiser leurs vices
СБ
SEPTEMBRE. 1733. 1993
et leurs défauts ; ils auroient peut- être
moins de peine à s'en corriger.
La vertu est souvent voilée par la modestie
, et le vice par l'hypocrisie ; ainsi
il est bien difficile de pouvoir penetrer
l'interieur des hommes.
Il est aussi avantageux aux hommes
de publier les bienfaits qu'ils reçoivent,
u'il leur est desavantageux de se plaindre
de leurs disgraces.
qu'il
Les hommes sont aveugles dans leurs
desirs , leurs pensées sont trompeuses ,
leurs discours et leurs esperances folles ,
et leurs apétits dereglez. Omnes decipimur
specie recti , dit Horace . Car à plusieurs
une blessure a procuré la santé ,
et l'on s'est trouvé quelquefois au comble
de la gloire , quand on ne devoit attendre
que l'infamie ou la mort.
Les hommes ne sont pas obligez d'être
bien faits , d'êtres riches ; ils sont obligez
d'avoir de la probité et de l'honneur,
Les hommes trouvent presque toujours
la peine , quand ils la fuyent avec
trop d'empressement.
Etre
1994 MERCURE DE FRANCE
Etre utile au Public , est un call tere
brillant ; ne nuire à personne , est un
état de vertu obscur , mais for rava Il
faudroit que les hommes avant que d'êtres
utiles au Public , cessassent de nuire
à qui que ce soit.
On doit plaindre presque également
un homme riche qui n'a qu'une bonne table
, et un pauvre qui n'a que de l'apétit.
C'est une grande foiblesse à un Prince
de n'oser refuser justement ce qu'on ose
bien lui demander sans avoir égard à
la justice.
Les Grands , pour l'ordinaire , se contentent
de sentir qu'on leur est agréàble
, sans approfondir si on mérite de
l'être. Leur plus importante occupation
cependant devroit être de connoître les
hommes , puisqu'ils veulent passer pour
les images de la divinité ; mais ils craignent
en cela de se détromper , de peur
de trouver souvent leurs Favoris indignes
de leurs bontez , et les autres hommes
qu'ils ne regardent pas , dignes de
plus de distinction .
Les Souverains se picquent d'ordinaire
de
SEPTEMBRE. 1733. 1995
7
de constance ; ils condamneroient plutôt
leurs propres Enfans que de blâmer
un Sujet choisi de leur main . Ils ne crais
tant de paroître malheureux
dat leur famille
Pears
jugemens.
, que mal- habiles dans
Ifatti de Principi , hanno ogn'altra facsia
che la vera.
Il est bien rare que les Grands n'abusent
pas de leur grandeur.
Il y a cette difference entre le Peuple
et les Grands ; que celui - là perd fa- .
cilement le souvenir des bienfaits et des
injures , au lieu que celui- cy oublie facilement
les plaisirs reçûs , et se souvient
toujours des injures.
Plusieurs méprisent la grandeur , afin
de s'élever dans leur imagination audessus
des Grands et de se bâtir ainsi une
grandeur imaginaire. De même qu'en
méprisant les richesses, c'est souvent pour
se faire un petit trésor de vanité , qui
tienne lieu de ce qu'on n'a pas.
Les Princes doivent être extrémement
attentifs à moderer tellement , même
leurs
1996 MERCURE DE FRANCE
à
leurs vertus , que l'une ne nuise pas
l'autre par son excès . Prendre garde sur
tout que leur justice et leur bonté ne
s'entre- détruise ; car à vouloir êne trop
juste , on devient odieux ; à vouloir être
trop bon , on devient méprisable.
L'estime des Grands est quelquefois
facile à acquerir , mais elle est toujours
difficile à conserver.
Selon le sentiment d'Epicure , il doit
être plus agréable de donner que de recevoir.
L'ingratitude même ne doit pas nous
empêcher de faire du bien , car il vaut
encore mieux que les bienfaits se perdent
dans les mains des ingrats , que
dans les nôtres.
Rien ne s'achette plus cherement que
ce qu'on achette par les prieres.
L'avidité de recevoir un nouveau bien--
fait , fait oublier celui qu'on a déja reçû .
Cupiditas accipiendorum oblivionem facit
acceptorum. Seneq .
Nous traçons sur la poussiere les bienfaits
SEPTEMBRE . 1733. 1997
faits que nous recevons , et nous gravons
sur le marbre le mal qu'on nous
fait , dit un Ancien.
Un bienfait desaprouvé n'est gra
ce que pour un seul , et c'est une injure
pour plusieurs.
Le bienfait n'est tel que par le bon
usage qu'en fait celui qui le reçoit .
De toutes les choses du monde , celle
qui vieillit le plus aisément et le plu
tôt , c'est le bienfair.
- Plusieurs sçavent perdre leurs biens ;
mais peu les sçavent donner .
Faire du bien aux méchants
souvent faire du mal aux bons.
c'est
Presque toujours lorsque les bienfaits
vont trop loin , la haine prend la place
de la reconnoissance.
Il y a des plaisirs dont on se paye par
ses mains ; celui d'en faire aux autres
est de cette nature.
I Beneficii ordinariamente si vedono
E contra
1998 MERCURE DE FRANCE
sontra cambiati , con ingratitudine infinita ;
più per l'impertinenza che il Benef
usa nell'esigere la gratitudine del of
altrui , che per la discortesia di d
il beneficio.
Gli Beneficii si ricevano sempre volentieri
, ma non sempre volentieri si vede il
Benefattore.
Nous sommes toujours extrémement
agréables à ceux à qui nous donnons
occasion de l'être.
Une femme ne trouve rien de si diffi
cile à faire que de s'accoûtumer à n'être
plus belle , quand elle l'a été pare
faitement,
Il n'y a pas de femme , si laide soitelle
, qui ne se trouve quelque trait de
beauté.
Sibi quaque videtur amanda,
Pessima sit , nulli non sua forma placet.
Ovid. de Art. Am. L. 23
La beauté dans le Sexe expose à tant
de périls , qu'il est bien difficile qu'on
ne succombe pas à quelques- uns .
Les
SEPTEMBRE. 1733. 1999
gou-
Les femmes ont souvent raison de vouloir
, à quelque prix que ce soit , paroître
belies, puisque c'est tout ce que les hommes
leur ont laissé ; car , point de
vernement pour elles , point d'autorité
absoluë , point de conduite d'ames , point
de pouvoir dans l'Eglise , point de possession
de Charges , point d'entrée dans
le Secret des affaires d'Etat.Il semble même
qu'on leur veuille ôter jusqu'à l'esprit
, en traitant de précieuses celles qui
en font paroître. Laissons -leur donc la
beauté , et quand elles n'en ont point ,
laissons - leur du moins le plaisir de croire
qu'elles en ont.
La laideur fait quelquefois présumer la
vertu où elle n'est pas ; et la beauté a
cela de funeste , qu'on croit les belles
personnes capables de toutes les foiblesses
qu'elles causent .
La beauté sans la grace, est un apas sans
hameçon.
En désirant trop ardemment de plaire,
on ne se rend pas plus aimable.
La réputation qui vient de la beauté
est quelque chose de si délicat parmi les
E ij
Fem-
885481
2000 MERCURE DE FRANCE
Femmes, qu'encore qu'elles ayent la plus
grande indifférence du monde pour quel
qu'un , jamais pourtant cette indirerence
n'ira jusqu'à vouloir que ce quelqu'un
porte ailleurs ses hommages et ses soupirs.
Tant de fierté qu'on voudra , une
belle personne regarde toujours la fuite
d'un amant sans mérite si on veut , et
qu'elle n'estime pas , comme autant de
diminué sur son empire.
Il
y
des beautez si engageantes , que
si on ne fuit , sans hésiter, on ne fuit pas
loin. On ne peut aller tout au plus que
de la longueur de ses chaînes.
Le véritable Efprit de Politesse consiste
dans une certaine attention à faire ensorte
que par nos paroles et par nos manieres
, les autres soient contens de nous
et d'eux -mêmes.
L'incivilité n'est pas un vice de l'ame ;
elle est l'effet de plusieurs vices ; de la
sotte vanité , de l'ignorance de ses devoirs
, de la paresse , de la stupidité , de
la distraction , du mépris des autres de
la jalousie , & c.
Rien n'est plus contraire à la véritable
poSEPTEMDA
E. *733• 2001
politesse et à la bienséance , que
de l'observer
avec trop d'affectation ; c'est s'incommoder
, c'est s'embarrasser , pour incommoder
, pour embarrasser les autres.
Il eft presqu'autant contre la bienséance
de se cachet en faisant le bien , que de
chercher à se faire voir en faisant le mal.
Tel croit mériter le nom de Poli , qui
ne mérite que celui de Dameret ou de
Pindariseur. La vraie Politesse est souvent
confondue avec des qualitez qui
méritent plus de blâme que de loüange.
On doit obeir sans cesse à la Loy des
usages et des bienséances ; il n'y a que
les Loix de la necessité qui nous dispensent
de toutes les autres.
On voit beaucoup de gens qui sçavent
comme on vit , mais fort peu qui sçachent
vivre ; c'est qu'on est trop curieux
de sçavoir ce que le monde fait , et qu'on
ne l'est pas assez de ce qu'il devroit
Faire.
La Politesse ne donne pas le mérite ,
mais elle le rend agréable , sans elle ildevient
presque insupportable , car il est
farauche et sans agrément. E iij
2002 MERCURE DE FRANCE
"
On perd presque tout le mérite du
bien,si on le fait sans Politesse ; unc mauvaise
maniere gâte tout , elle, défigure
même la justice et la raison .
Le chef- d'oeuvre de la Politesse est de
n'insulter jamais à ceux qui en manquent,
et de se contenter de les instruire par
l'exemple , sans rien faire davantage .
Lperdre à
propos .
Es hommes ne sçavent ni donner ni
Pecuniam in loco negligere , maximum interdum
lucrum est. Terence . Adelph.
L'esprit de l'homme se connoît à ses
paroles et sa naissance ou son éducation
à ses actions.
C'est le destin de l'homme de ne jamais
SEPTEMBRE . 1733. 1991
mais connoîce Son vrai bien , et de chercher
courant à être plus mal , pour vou
mieux.
Il est plus aisé d'abuser les hommes
par une narration où il entre du merveilleux
, que de les instruire par un
récit simple et naïf.
Nous sommes presque tous de telle
condition , que nous sommes fâchez d'être
ce que nous sommes.
On ne doit jamais parler de soi ni en
bien , parce qu'on ne nous croit point ,
ni en mal , parce qu'on en croit plus
qu'on n'en dit.
Les hommes prétendent que les femmes
leur sont fort inferieures en mérite , cependant
ils ne veulent leur passer aucun
défaut , et ils éclatent en mauvaise
humeur quand elles en remarquent quelqu'un
marqué en eux . Ils devroient opter
, s'appliquer à avoir moins de défauts
qu'elles , ou avoir moins de sévérité pour
les leurs.
Un homme toujours satisfait de luimême
, l'est peu souvent des autres ; rarement
on l'est de lui.
On
1992 MERCURE DE FRANCE
On trouve bien des hommes qui s'avoient
avares , vindicatifs , yvrognes ,
orgueilleux , poltrons même ; mais l'en
vie et l'ingratitude sont des passions si
lâches et si odieuses, que jamais personne
n'en demeura d'accord. Il n'y a point
de vertus compatibles avec les vices , et
point de crimes ausquels elles ne puissent
conduire.
La plupart des hommes ont bien plus
d'affectation et d'adresse pour excuser
leurs fautes , que d'attention pour n'en
point commettre.
Quand on paroît aimable aux yeux
des hommes , on paroît à leur esprit
tout ce qu'on veut .
Il n'est pas plus dangereux de faire du
mal à la plupart des hommes , que de
leur faire trop de bien .
Les hommes ont plus d'interêt à cor
riger les défauts de l'esprit , que ceux du
corps ; ils agissent cependant comme s'ile
étoi.nt persuadez du contraire.
Les hommes ont une application continuelle
à cacher et à déguiser leurs vices
СБ
SEPTEMBRE. 1733. 1993
et leurs défauts ; ils auroient peut- être
moins de peine à s'en corriger.
La vertu est souvent voilée par la modestie
, et le vice par l'hypocrisie ; ainsi
il est bien difficile de pouvoir penetrer
l'interieur des hommes.
Il est aussi avantageux aux hommes
de publier les bienfaits qu'ils reçoivent,
u'il leur est desavantageux de se plaindre
de leurs disgraces.
qu'il
Les hommes sont aveugles dans leurs
desirs , leurs pensées sont trompeuses ,
leurs discours et leurs esperances folles ,
et leurs apétits dereglez. Omnes decipimur
specie recti , dit Horace . Car à plusieurs
une blessure a procuré la santé ,
et l'on s'est trouvé quelquefois au comble
de la gloire , quand on ne devoit attendre
que l'infamie ou la mort.
Les hommes ne sont pas obligez d'être
bien faits , d'êtres riches ; ils sont obligez
d'avoir de la probité et de l'honneur,
Les hommes trouvent presque toujours
la peine , quand ils la fuyent avec
trop d'empressement.
Etre
1994 MERCURE DE FRANCE
Etre utile au Public , est un call tere
brillant ; ne nuire à personne , est un
état de vertu obscur , mais for rava Il
faudroit que les hommes avant que d'êtres
utiles au Public , cessassent de nuire
à qui que ce soit.
On doit plaindre presque également
un homme riche qui n'a qu'une bonne table
, et un pauvre qui n'a que de l'apétit.
C'est une grande foiblesse à un Prince
de n'oser refuser justement ce qu'on ose
bien lui demander sans avoir égard à
la justice.
Les Grands , pour l'ordinaire , se contentent
de sentir qu'on leur est agréàble
, sans approfondir si on mérite de
l'être. Leur plus importante occupation
cependant devroit être de connoître les
hommes , puisqu'ils veulent passer pour
les images de la divinité ; mais ils craignent
en cela de se détromper , de peur
de trouver souvent leurs Favoris indignes
de leurs bontez , et les autres hommes
qu'ils ne regardent pas , dignes de
plus de distinction .
Les Souverains se picquent d'ordinaire
de
SEPTEMBRE. 1733. 1995
7
de constance ; ils condamneroient plutôt
leurs propres Enfans que de blâmer
un Sujet choisi de leur main . Ils ne crais
tant de paroître malheureux
dat leur famille
Pears
jugemens.
, que mal- habiles dans
Ifatti de Principi , hanno ogn'altra facsia
che la vera.
Il est bien rare que les Grands n'abusent
pas de leur grandeur.
Il y a cette difference entre le Peuple
et les Grands ; que celui - là perd fa- .
cilement le souvenir des bienfaits et des
injures , au lieu que celui- cy oublie facilement
les plaisirs reçûs , et se souvient
toujours des injures.
Plusieurs méprisent la grandeur , afin
de s'élever dans leur imagination audessus
des Grands et de se bâtir ainsi une
grandeur imaginaire. De même qu'en
méprisant les richesses, c'est souvent pour
se faire un petit trésor de vanité , qui
tienne lieu de ce qu'on n'a pas.
Les Princes doivent être extrémement
attentifs à moderer tellement , même
leurs
1996 MERCURE DE FRANCE
à
leurs vertus , que l'une ne nuise pas
l'autre par son excès . Prendre garde sur
tout que leur justice et leur bonté ne
s'entre- détruise ; car à vouloir êne trop
juste , on devient odieux ; à vouloir être
trop bon , on devient méprisable.
L'estime des Grands est quelquefois
facile à acquerir , mais elle est toujours
difficile à conserver.
Selon le sentiment d'Epicure , il doit
être plus agréable de donner que de recevoir.
L'ingratitude même ne doit pas nous
empêcher de faire du bien , car il vaut
encore mieux que les bienfaits se perdent
dans les mains des ingrats , que
dans les nôtres.
Rien ne s'achette plus cherement que
ce qu'on achette par les prieres.
L'avidité de recevoir un nouveau bien--
fait , fait oublier celui qu'on a déja reçû .
Cupiditas accipiendorum oblivionem facit
acceptorum. Seneq .
Nous traçons sur la poussiere les bienfaits
SEPTEMBRE . 1733. 1997
faits que nous recevons , et nous gravons
sur le marbre le mal qu'on nous
fait , dit un Ancien.
Un bienfait desaprouvé n'est gra
ce que pour un seul , et c'est une injure
pour plusieurs.
Le bienfait n'est tel que par le bon
usage qu'en fait celui qui le reçoit .
De toutes les choses du monde , celle
qui vieillit le plus aisément et le plu
tôt , c'est le bienfair.
- Plusieurs sçavent perdre leurs biens ;
mais peu les sçavent donner .
Faire du bien aux méchants
souvent faire du mal aux bons.
c'est
Presque toujours lorsque les bienfaits
vont trop loin , la haine prend la place
de la reconnoissance.
Il y a des plaisirs dont on se paye par
ses mains ; celui d'en faire aux autres
est de cette nature.
I Beneficii ordinariamente si vedono
E contra
1998 MERCURE DE FRANCE
sontra cambiati , con ingratitudine infinita ;
più per l'impertinenza che il Benef
usa nell'esigere la gratitudine del of
altrui , che per la discortesia di d
il beneficio.
Gli Beneficii si ricevano sempre volentieri
, ma non sempre volentieri si vede il
Benefattore.
Nous sommes toujours extrémement
agréables à ceux à qui nous donnons
occasion de l'être.
Une femme ne trouve rien de si diffi
cile à faire que de s'accoûtumer à n'être
plus belle , quand elle l'a été pare
faitement,
Il n'y a pas de femme , si laide soitelle
, qui ne se trouve quelque trait de
beauté.
Sibi quaque videtur amanda,
Pessima sit , nulli non sua forma placet.
Ovid. de Art. Am. L. 23
La beauté dans le Sexe expose à tant
de périls , qu'il est bien difficile qu'on
ne succombe pas à quelques- uns .
Les
SEPTEMBRE. 1733. 1999
gou-
Les femmes ont souvent raison de vouloir
, à quelque prix que ce soit , paroître
belies, puisque c'est tout ce que les hommes
leur ont laissé ; car , point de
vernement pour elles , point d'autorité
absoluë , point de conduite d'ames , point
de pouvoir dans l'Eglise , point de possession
de Charges , point d'entrée dans
le Secret des affaires d'Etat.Il semble même
qu'on leur veuille ôter jusqu'à l'esprit
, en traitant de précieuses celles qui
en font paroître. Laissons -leur donc la
beauté , et quand elles n'en ont point ,
laissons - leur du moins le plaisir de croire
qu'elles en ont.
La laideur fait quelquefois présumer la
vertu où elle n'est pas ; et la beauté a
cela de funeste , qu'on croit les belles
personnes capables de toutes les foiblesses
qu'elles causent .
La beauté sans la grace, est un apas sans
hameçon.
En désirant trop ardemment de plaire,
on ne se rend pas plus aimable.
La réputation qui vient de la beauté
est quelque chose de si délicat parmi les
E ij
Fem-
885481
2000 MERCURE DE FRANCE
Femmes, qu'encore qu'elles ayent la plus
grande indifférence du monde pour quel
qu'un , jamais pourtant cette indirerence
n'ira jusqu'à vouloir que ce quelqu'un
porte ailleurs ses hommages et ses soupirs.
Tant de fierté qu'on voudra , une
belle personne regarde toujours la fuite
d'un amant sans mérite si on veut , et
qu'elle n'estime pas , comme autant de
diminué sur son empire.
Il
y
des beautez si engageantes , que
si on ne fuit , sans hésiter, on ne fuit pas
loin. On ne peut aller tout au plus que
de la longueur de ses chaînes.
Le véritable Efprit de Politesse consiste
dans une certaine attention à faire ensorte
que par nos paroles et par nos manieres
, les autres soient contens de nous
et d'eux -mêmes.
L'incivilité n'est pas un vice de l'ame ;
elle est l'effet de plusieurs vices ; de la
sotte vanité , de l'ignorance de ses devoirs
, de la paresse , de la stupidité , de
la distraction , du mépris des autres de
la jalousie , & c.
Rien n'est plus contraire à la véritable
poSEPTEMDA
E. *733• 2001
politesse et à la bienséance , que
de l'observer
avec trop d'affectation ; c'est s'incommoder
, c'est s'embarrasser , pour incommoder
, pour embarrasser les autres.
Il eft presqu'autant contre la bienséance
de se cachet en faisant le bien , que de
chercher à se faire voir en faisant le mal.
Tel croit mériter le nom de Poli , qui
ne mérite que celui de Dameret ou de
Pindariseur. La vraie Politesse est souvent
confondue avec des qualitez qui
méritent plus de blâme que de loüange.
On doit obeir sans cesse à la Loy des
usages et des bienséances ; il n'y a que
les Loix de la necessité qui nous dispensent
de toutes les autres.
On voit beaucoup de gens qui sçavent
comme on vit , mais fort peu qui sçachent
vivre ; c'est qu'on est trop curieux
de sçavoir ce que le monde fait , et qu'on
ne l'est pas assez de ce qu'il devroit
Faire.
La Politesse ne donne pas le mérite ,
mais elle le rend agréable , sans elle ildevient
presque insupportable , car il est
farauche et sans agrément. E iij
2002 MERCURE DE FRANCE
"
On perd presque tout le mérite du
bien,si on le fait sans Politesse ; unc mauvaise
maniere gâte tout , elle, défigure
même la justice et la raison .
Le chef- d'oeuvre de la Politesse est de
n'insulter jamais à ceux qui en manquent,
et de se contenter de les instruire par
l'exemple , sans rien faire davantage .
Fermer
Résumé : REFLEXIONS.
Le texte examine divers aspects de la nature humaine et des comportements sociaux. Les hommes ont tendance à rechercher ce qui les rend malheureux et à éviter de reconnaître leurs véritables besoins. Les récits merveilleux trompent plus facilement que les récits simples. La plupart des gens sont insatisfaits de leur condition et évitent de discuter de leurs défauts ou qualités. Les hommes critiquent les femmes tout en étant intolérants à leurs propres défauts. L'hypocrisie et la modestie masquent souvent respectivement le vice et la vertu, rendant difficile la compréhension des individus. Les hommes préfèrent cacher leurs défauts plutôt que de les corriger. Le texte critique les erreurs de jugement des désirs humains et souligne la nécessité de la probité et de l'honneur. Les souverains sont reprochés pour leur manque de discernement et leur abus de pouvoir. Les princes doivent équilibrer leurs vertus pour éviter de devenir odieux ou méprisables. L'ingratitude ne doit pas dissuader les bienfaits, souvent oubliés rapidement. Le texte aborde également les bienfaits et la politesse. Les bienfaits sont vite oubliés, tandis que les méfaits sont mieux mémorisés. Un bienfait non apprécié peut être perçu comme une injure. Les bienfaits doivent être donnés à bon escient et peuvent se déprécier. Offrir des bienfaits aux méchants peut nuire aux bons, et une reconnaissance excessive peut se transformer en haine. Le plaisir de faire du bien est unique, mais les bénéfices sont souvent mal reçus en raison de l'impatience du bénéficiaire ou de l'indiscrétion du bienfaiteur. La beauté chez les femmes est également discutée, soulignant les dangers et les attentes associées. Les femmes cherchent à paraître belles en raison des limitations sociales. La beauté sans grâce est comparée à un appât sans hameçon, et la réputation liée à la beauté est délicate. Enfin, la politesse est définie comme une attention à rendre les autres contents d'eux-mêmes et de nous. L'incivilité résulte de divers vices, et observer la politesse avec affectation est contraire à la bienséance. La politesse rend le mérite agréable et insupportable sans elle. Elle ne doit pas être utilisée pour insulter ceux qui en manquent, mais pour les instruire par l'exemple.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
37
p. 2206-2211
Panégirique de S. Loüis, &c. [titre d'après la table]
Début :
PANEGYRIQUE de S. Loüis, prononcé à l'Académie Françoise le 25 Aoust 1733. [...]
Mots clefs :
Saint Louis, Monde, Religion, Rois, Discours, Paroles, Éloge, Héros, Académie française
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Panégirique de S. Loüis, &c. [titre d'après la table]
PANEGYRIQUE de S. Loüis , prononcé
à l'Académie Françoise le 25 Aoust 1733.
par le R. P. Tournemine , de la Compagnie
de Jesus , brochure in 4. de 20
pag. A Paris , de l'Imprimerie de J. B.
Coignard.
Ce Discours, dont la lecture ne peut
que confirmer l'applaudissement general
avec lequel il a été écouté , a pour texte
ces
OCTOBRE. 1733. 2207
7
ces grandes paroles de S. Paul , dans son
Epître aux Galates , ch. 6. Mihi autem
absitgloriari nisi in Cruce Domini nostri
Fesu Christi , per quem mihi mundus crucifixus
est , et ego mundo . Paroles qui n'ont
peut être jamais été plus heureusement
appliquées que
dans le sujet auguste dont
il s'agit icy , dans un éloge de S. Louis
que les plus grandes prosperitez n'ont pú
corrompre , que l'adversité la plus accablante
n'a pû abbatre. Deux traits dontle
Panégiriste forme le caractere de notre
saint Roy , et qui le distinguent des autres
Saints , dont notre Religion a consacré
la mémoire. Par une sagesse divinement
éclairée S. Loüis a rebuté le monde
flateur , et s'est élevé au dessus des Héros
mondains. Par une fermeté héroïque
ce S. Monarque surmontant les rebuts
mystérieux de Dieu , qui n'étoient que
des épreuves ,a été trouvé digne de Dieu .
Heureux , lorsque le Monde le croyoit le
plus malheureux. Deux Propositions qui
enferment la division et toute l'oeconomie
d'unDiscours, dont lebut principal est
de montrer combien le Christianisme est
propre à former des Héros , et quelle est
la supériorité des Héros qu'il forme.L'Illustre
Orateur a inséré dans son Exorde
san Eloge de l'Académie Françoise , qui
mé.
2208 MERCURE DE FRANCE
mérite d'être lû, le sujet le fournit, et rien
n'est plus délicatement touché . 63
La premiere Partie offre d'abord une
peinture aussi vrayc que vive, du Monde
prophane , de ce monde que l'Evangile
ordonne de fuir , de haïr¸ au moins s'il
ne nous est pas libre de le fuït , aversion
et violence qui coutent cher , principalement
aux Grands de la Terre .C'est
cependant ce Monde que le S. Roi a vaincu
en tant de manieres . Le détail de ces
Victoires fait la matiere de cette Partie
du Discours , où l'on voit par tout que
le plus Saint de nos Rois , a été le meilleur
de nos Rois ; ainsi s'exprime l'Orateur
Chrétien .
Il n'auroit pas été le meilleur de nos
Rois , continue til , s'il n'avoit pas cultivé
l'esprit de ses peuples pour former
leur coeur ; s'il n'avoit adouci par les
sciences la barbarie des François belliqueux
et ignorans ; fiers même de leur
ignorance. Il se plaisoit , sçavant lui - même,
à rassembler dans son Palais S. Thomas
d'Aquin , S. Bonaventure , Sorbon
Colonne , Vincent de Beauvais , Pierre
de Fontaines , la lumiere de leur siécle ,
les Oracles de la Religion ,de la Jurisprudence
et de l'Erudition ; il leur. donnoit
le dessein des Ouvrages dont ils ont enrichi
1
OCTOBRE. 1733 . 2209
chi le Public . Sa liberalité soutenoit l'entrepЯse,
son goût la conduisoit. Le Grand
Cardinal de Richelieu n'a exécuté que
ce que S. Louis avoit commencé. On
voyoit dans les Assemblées où il se délassoit
des fatigues du Gouvernement, ce
qu'on voit dans les vôtres, Messieurs , les
grands Génies , et les grands Seigneurs ,
le Roy de Navarre , le Comte de Bretagne
, le Sire de Joinville , cet Historien
inimitable ; aussi naturel , plus sincere
que César , deux Cardinaux confidens
du Prince , et chargez par lui des plus
importantes négociations , dont l'un fût
élevé sur le S. Siége , mêlez sans distinction
avec les autres Sçavans , reconnoître
que la naissance et le rang doivent un
légitime hommage à la supériorité de l'esprit.
Roy véritablement tres chrétien ;
S..Louis , dans les soins qu'il prit pour
faire fleurir les Sciences , avoit en vûë le
bien de l'Etat , la gloire de la Nation
et plus encore la défense de la Religion .
Dans la seconde Partie , le`Saint Roy
est representé d'autant plus éprouvé par
une longue suite de tribulations , qu'il
étoit agréable à Dieu , suivant cet Óracle
de l'Ecriture , quia acceptus eras Deo ,
necesse fuit ut tentatio probaret te. Tob . 12.
L'Affliction des Justes étant nécessaire
E pour
2280 MERCURE DE FRANCE
pour leur interêt , pour l'inrerêt de Dieu .
Les plus beaux traits de l'Histoire de
S. Louis , appliquez à ces grandes maximes
, fournissent une Carriere dans la
quelle la Religion triomphe toujours
une Eloquence chrétienne et pathétique
Y brille par tout. On en jugera par le
traits suivans , nos bornes ne nous per
mettant pas de nous étendre davantage.
›
Le Ciel et le Nil viennent au secours
des Sarrazins vaincus ; la terre et l'air infectez
font périr l'Armée victorieuse , et
livrent sans combat le Saint Roy , languissant
à la barbarie des vaincus ... Ne
lui échapera- t- il point au moins quelques
plaintes ? Non sa douleur sera
muette , son amour pour Dieu sera maître
de sa bouche comme de son coeur :
Vous seul , dit- il , vous seul, mon Dieu ,
méritez d'être aimé , lorsque vous traitez si
rigoureusement ceux qui vous aiment... Il
fût dans les prisons de Memphis aussi
Roy que dans son Palais , plus conquerant
qu'à la tête de son Armée : Sapientia
descendit cum illo in foveam , et in
vinculis non dereliquit eum , donec afferret
illi Sceptrum regni .
Et de quelle multitude de benedictions
Dieu n'a- t-il pas continué de recompenser
la fidelité de S.Louis ? Quelle longue
suite
OCTOBRE. 1733. 221F
suite de Rois le reconnoissent pour Peret
Sa postérité regne dans les deux Mondes.
France , rendez graces à la patience de
S. Louis ; vous lui devez , Charles le Sage
, les miraculeuses victoires de Charles
VII . Louis , le Pere du Peuple , François
I. restaurateur des Sciences , la clémence
d'Henri le Grand , Louis le Juste,
* dompteur de l'Hérésie. Vous lui devez ,
LOUIS LE GRAND , qui a réuni toutès
leurs vertus avec la patience héroïque ·
de S. Louis , vous lui devez le Regne de
S. Lours qui se renouvelle.
Il faudroit tout copier ; plutôt qu'extraire
, si on vouloit ne rien omettre dans
un Discours si rempli de beautez et de
grandes véritez. Disons en finissant, que
l'Auteur du Panégyrique , dont nous rendons
compte , a solidement démontré
dans un Ouvrage , digne de passer à la
Postérité , ce qu'un * Historien n'a , pour
ainsi dire, fait qu'ébaucher ,lorsqu'en parlant
de notre S. Roy , il a fait son Eloge
dans ce peu de paroles : Il a été tres grand
Roy , mais en Saint ; il a été tres--grand
Saint , mais en Roy.
à l'Académie Françoise le 25 Aoust 1733.
par le R. P. Tournemine , de la Compagnie
de Jesus , brochure in 4. de 20
pag. A Paris , de l'Imprimerie de J. B.
Coignard.
Ce Discours, dont la lecture ne peut
que confirmer l'applaudissement general
avec lequel il a été écouté , a pour texte
ces
OCTOBRE. 1733. 2207
7
ces grandes paroles de S. Paul , dans son
Epître aux Galates , ch. 6. Mihi autem
absitgloriari nisi in Cruce Domini nostri
Fesu Christi , per quem mihi mundus crucifixus
est , et ego mundo . Paroles qui n'ont
peut être jamais été plus heureusement
appliquées que
dans le sujet auguste dont
il s'agit icy , dans un éloge de S. Louis
que les plus grandes prosperitez n'ont pú
corrompre , que l'adversité la plus accablante
n'a pû abbatre. Deux traits dontle
Panégiriste forme le caractere de notre
saint Roy , et qui le distinguent des autres
Saints , dont notre Religion a consacré
la mémoire. Par une sagesse divinement
éclairée S. Loüis a rebuté le monde
flateur , et s'est élevé au dessus des Héros
mondains. Par une fermeté héroïque
ce S. Monarque surmontant les rebuts
mystérieux de Dieu , qui n'étoient que
des épreuves ,a été trouvé digne de Dieu .
Heureux , lorsque le Monde le croyoit le
plus malheureux. Deux Propositions qui
enferment la division et toute l'oeconomie
d'unDiscours, dont lebut principal est
de montrer combien le Christianisme est
propre à former des Héros , et quelle est
la supériorité des Héros qu'il forme.L'Illustre
Orateur a inséré dans son Exorde
san Eloge de l'Académie Françoise , qui
mé.
2208 MERCURE DE FRANCE
mérite d'être lû, le sujet le fournit, et rien
n'est plus délicatement touché . 63
La premiere Partie offre d'abord une
peinture aussi vrayc que vive, du Monde
prophane , de ce monde que l'Evangile
ordonne de fuir , de haïr¸ au moins s'il
ne nous est pas libre de le fuït , aversion
et violence qui coutent cher , principalement
aux Grands de la Terre .C'est
cependant ce Monde que le S. Roi a vaincu
en tant de manieres . Le détail de ces
Victoires fait la matiere de cette Partie
du Discours , où l'on voit par tout que
le plus Saint de nos Rois , a été le meilleur
de nos Rois ; ainsi s'exprime l'Orateur
Chrétien .
Il n'auroit pas été le meilleur de nos
Rois , continue til , s'il n'avoit pas cultivé
l'esprit de ses peuples pour former
leur coeur ; s'il n'avoit adouci par les
sciences la barbarie des François belliqueux
et ignorans ; fiers même de leur
ignorance. Il se plaisoit , sçavant lui - même,
à rassembler dans son Palais S. Thomas
d'Aquin , S. Bonaventure , Sorbon
Colonne , Vincent de Beauvais , Pierre
de Fontaines , la lumiere de leur siécle ,
les Oracles de la Religion ,de la Jurisprudence
et de l'Erudition ; il leur. donnoit
le dessein des Ouvrages dont ils ont enrichi
1
OCTOBRE. 1733 . 2209
chi le Public . Sa liberalité soutenoit l'entrepЯse,
son goût la conduisoit. Le Grand
Cardinal de Richelieu n'a exécuté que
ce que S. Louis avoit commencé. On
voyoit dans les Assemblées où il se délassoit
des fatigues du Gouvernement, ce
qu'on voit dans les vôtres, Messieurs , les
grands Génies , et les grands Seigneurs ,
le Roy de Navarre , le Comte de Bretagne
, le Sire de Joinville , cet Historien
inimitable ; aussi naturel , plus sincere
que César , deux Cardinaux confidens
du Prince , et chargez par lui des plus
importantes négociations , dont l'un fût
élevé sur le S. Siége , mêlez sans distinction
avec les autres Sçavans , reconnoître
que la naissance et le rang doivent un
légitime hommage à la supériorité de l'esprit.
Roy véritablement tres chrétien ;
S..Louis , dans les soins qu'il prit pour
faire fleurir les Sciences , avoit en vûë le
bien de l'Etat , la gloire de la Nation
et plus encore la défense de la Religion .
Dans la seconde Partie , le`Saint Roy
est representé d'autant plus éprouvé par
une longue suite de tribulations , qu'il
étoit agréable à Dieu , suivant cet Óracle
de l'Ecriture , quia acceptus eras Deo ,
necesse fuit ut tentatio probaret te. Tob . 12.
L'Affliction des Justes étant nécessaire
E pour
2280 MERCURE DE FRANCE
pour leur interêt , pour l'inrerêt de Dieu .
Les plus beaux traits de l'Histoire de
S. Louis , appliquez à ces grandes maximes
, fournissent une Carriere dans la
quelle la Religion triomphe toujours
une Eloquence chrétienne et pathétique
Y brille par tout. On en jugera par le
traits suivans , nos bornes ne nous per
mettant pas de nous étendre davantage.
›
Le Ciel et le Nil viennent au secours
des Sarrazins vaincus ; la terre et l'air infectez
font périr l'Armée victorieuse , et
livrent sans combat le Saint Roy , languissant
à la barbarie des vaincus ... Ne
lui échapera- t- il point au moins quelques
plaintes ? Non sa douleur sera
muette , son amour pour Dieu sera maître
de sa bouche comme de son coeur :
Vous seul , dit- il , vous seul, mon Dieu ,
méritez d'être aimé , lorsque vous traitez si
rigoureusement ceux qui vous aiment... Il
fût dans les prisons de Memphis aussi
Roy que dans son Palais , plus conquerant
qu'à la tête de son Armée : Sapientia
descendit cum illo in foveam , et in
vinculis non dereliquit eum , donec afferret
illi Sceptrum regni .
Et de quelle multitude de benedictions
Dieu n'a- t-il pas continué de recompenser
la fidelité de S.Louis ? Quelle longue
suite
OCTOBRE. 1733. 221F
suite de Rois le reconnoissent pour Peret
Sa postérité regne dans les deux Mondes.
France , rendez graces à la patience de
S. Louis ; vous lui devez , Charles le Sage
, les miraculeuses victoires de Charles
VII . Louis , le Pere du Peuple , François
I. restaurateur des Sciences , la clémence
d'Henri le Grand , Louis le Juste,
* dompteur de l'Hérésie. Vous lui devez ,
LOUIS LE GRAND , qui a réuni toutès
leurs vertus avec la patience héroïque ·
de S. Louis , vous lui devez le Regne de
S. Lours qui se renouvelle.
Il faudroit tout copier ; plutôt qu'extraire
, si on vouloit ne rien omettre dans
un Discours si rempli de beautez et de
grandes véritez. Disons en finissant, que
l'Auteur du Panégyrique , dont nous rendons
compte , a solidement démontré
dans un Ouvrage , digne de passer à la
Postérité , ce qu'un * Historien n'a , pour
ainsi dire, fait qu'ébaucher ,lorsqu'en parlant
de notre S. Roy , il a fait son Eloge
dans ce peu de paroles : Il a été tres grand
Roy , mais en Saint ; il a été tres--grand
Saint , mais en Roy.
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Résumé : Panégirique de S. Loüis, &c. [titre d'après la table]
Le 25 août 1733, le Père Tournemine a prononcé un panégyrique de Saint Louis à l'Académie Française, s'inspirant des paroles de Saint Paul dans l'Épître aux Galates. Ce discours met en avant Saint Louis comme un roi dont les prospérités n'ont pas corrompu et les adversités n'ont pas abattu. Deux traits distinctifs de Saint Louis sont soulignés : sa sagesse divine et sa fermeté héroïque face aux épreuves. Le panégyrique est structuré en deux parties. La première partie décrit le monde profane que Saint Louis a su vaincre, le présentant comme le meilleur des rois en raison de son soutien aux sciences et à l'éducation. Saint Louis est loué pour avoir rassemblé des érudits et des savants dans son palais, favorisant ainsi le développement intellectuel et spirituel de son peuple. La seconde partie relate les tribulations de Saint Louis, soulignant que ses épreuves étaient nécessaires pour son intérêt et celui de Dieu. Le discours se termine par une série de bénédictions et de reconnaissances de la postérité de Saint Louis, soulignant son héritage durable et son influence sur les rois suivants.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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38
p. 2435-2438
Systême tiré de l'Ecriture Sainte sur la durée du Monde &c. [titre d'après la table]
Début :
SYSTEME tiré de l'Ecriture Sainte, sur la Durée du Monde, depuis le premier [...]
Mots clefs :
Semaines, Années, Monde, Avènement de Jésus-Christ, Repos, Durée, Fin du monde
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texteReconnaissance textuelle : Systême tiré de l'Ecriture Sainte sur la durée du Monde &c. [titre d'après la table]
SYSTEME tiré dell'Ecriture Sainte
sur la Durée du Monde , depuis le preşiler
Avénement de J. C. -jusqu'à là fin
Brj dés
2436 MERCURE DE FRANCE
des siècles. A Paris chez Huart , rue
S. Jacques in 12. 1733 .
Le dessein de l'Auteur est de nous
apprendre combien d'années le Monde
doit encore durer d'ici au Jugement
dernier. Avant que d'entrer en matiere
il examine une difficulté qu'il prévoit
que le titre de son Livre pourra faire
naître dans l'esprit des Lecteurs. Comment
entreprendre de fixer le nombre des années
de la Durée du Monde , après que J. C.
a prononcé que personne , si ce n'est le Pere
Céleste , ne sçait ni le jour ni l'heure de son
dernier Avénement ? Il fait voir que cette
parole exclut seulement une connoissance
absolument certaine du dernier jour ,
et qu'elle n'ôte à personne la liberté des
conjectures , fondées sur le Texte Sacré ;
et il prouve par l'exemple de plusieurs
Peres , qu'il a toujours été permis dans
l'Eglise d'user de cette liberté.
Il propose ensuite son Systême qui
'donne au Monde 2401. ans de durée
depuis le premier Avénement de J. C.
jusqu'au second. Voici comme il raisonne
pour appuyer cette conjecture. » La
» fin du Monde est le commencement
>> du grand repos dans lequel Dieu doït
>> entrer et faire entrer ses Elûs par le
ia second Avénement de J. C. et ce repos
NOVEMBRE. 1733 2437
celui
que
que
le pre-
» pos , aussi bien
» mier Avénement
a procuré aux ames
» fidelles dans la Loy de grace , étoit
» figuré par les différents Sabbats , ou
» repos des Juifs. Or ces repos , dont
» l'observance
étoit plus rigoureusement
» commandée
aux Juifs , terminoient
» pour la plupart le nombre septénai-
» re , soit de jours , soit de semaines ,
>> soit de mois , soit d'années , soit de » semaines d'années . Il faut donc
que
ce nombre mystérieux
de sept se retrouve
dans la chose figurée , comme
dans la figure ; c'est -à- dire , que le repos
et du premier et du second Avéhement
de J. C. vienne à la suite d'une
révolution
d'années , formé par le nombre
septénaire , depuis une certaine époque
et cette révolution
doit être égale
pour le , premier et pour le second Avés
nement. L'Auteur
prend pour premiere
époque le Déluge , ou plutôt la seconde
année après le Déluge , et comptant
delà jusqu'à la 37. année de J. C. inclusivement
, cet espace lui donne selón
le calcul de quelques Chronologistes
,
2401 ans, qui fone 343 semaines d'années.
Il réduit ces 343 semaines en d'au»
tres semaines , dont chacune est de sepa
semaines d'années. Sept semaines d'années.
2438 MERCURE DE FRANCE
nées font 49. ans. Ainsi une Semaine
composée de sept de ces semaines , fera
343. ans. Il fait ensuite sept semaines
de 343. ans chacune , ce qui lui donne
2401. ans. De toutes ces suppositions il
conclut qu'à compter depuis la 37. an
née de J. C. exclusivement jusqu'au
grand et éternel repos , qui doit commencer
à son second Avenement
doit y avoir 2401. ans. A ce compte,
la fin du Monde n'arrivera que d'ici à
700. ans .
sur la Durée du Monde , depuis le preşiler
Avénement de J. C. -jusqu'à là fin
Brj dés
2436 MERCURE DE FRANCE
des siècles. A Paris chez Huart , rue
S. Jacques in 12. 1733 .
Le dessein de l'Auteur est de nous
apprendre combien d'années le Monde
doit encore durer d'ici au Jugement
dernier. Avant que d'entrer en matiere
il examine une difficulté qu'il prévoit
que le titre de son Livre pourra faire
naître dans l'esprit des Lecteurs. Comment
entreprendre de fixer le nombre des années
de la Durée du Monde , après que J. C.
a prononcé que personne , si ce n'est le Pere
Céleste , ne sçait ni le jour ni l'heure de son
dernier Avénement ? Il fait voir que cette
parole exclut seulement une connoissance
absolument certaine du dernier jour ,
et qu'elle n'ôte à personne la liberté des
conjectures , fondées sur le Texte Sacré ;
et il prouve par l'exemple de plusieurs
Peres , qu'il a toujours été permis dans
l'Eglise d'user de cette liberté.
Il propose ensuite son Systême qui
'donne au Monde 2401. ans de durée
depuis le premier Avénement de J. C.
jusqu'au second. Voici comme il raisonne
pour appuyer cette conjecture. » La
» fin du Monde est le commencement
>> du grand repos dans lequel Dieu doït
>> entrer et faire entrer ses Elûs par le
ia second Avénement de J. C. et ce repos
NOVEMBRE. 1733 2437
celui
que
que
le pre-
» pos , aussi bien
» mier Avénement
a procuré aux ames
» fidelles dans la Loy de grace , étoit
» figuré par les différents Sabbats , ou
» repos des Juifs. Or ces repos , dont
» l'observance
étoit plus rigoureusement
» commandée
aux Juifs , terminoient
» pour la plupart le nombre septénai-
» re , soit de jours , soit de semaines ,
>> soit de mois , soit d'années , soit de » semaines d'années . Il faut donc
que
ce nombre mystérieux
de sept se retrouve
dans la chose figurée , comme
dans la figure ; c'est -à- dire , que le repos
et du premier et du second Avéhement
de J. C. vienne à la suite d'une
révolution
d'années , formé par le nombre
septénaire , depuis une certaine époque
et cette révolution
doit être égale
pour le , premier et pour le second Avés
nement. L'Auteur
prend pour premiere
époque le Déluge , ou plutôt la seconde
année après le Déluge , et comptant
delà jusqu'à la 37. année de J. C. inclusivement
, cet espace lui donne selón
le calcul de quelques Chronologistes
,
2401 ans, qui fone 343 semaines d'années.
Il réduit ces 343 semaines en d'au»
tres semaines , dont chacune est de sepa
semaines d'années. Sept semaines d'années.
2438 MERCURE DE FRANCE
nées font 49. ans. Ainsi une Semaine
composée de sept de ces semaines , fera
343. ans. Il fait ensuite sept semaines
de 343. ans chacune , ce qui lui donne
2401. ans. De toutes ces suppositions il
conclut qu'à compter depuis la 37. an
née de J. C. exclusivement jusqu'au
grand et éternel repos , qui doit commencer
à son second Avenement
doit y avoir 2401. ans. A ce compte,
la fin du Monde n'arrivera que d'ici à
700. ans .
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Résumé : Systême tiré de l'Ecriture Sainte sur la durée du Monde &c. [titre d'après la table]
Le texte décrit l'ouvrage 'SYSTEME tiré dell'Ecriture Sainte' publié en 1733 à Paris. L'auteur y développe sa théorie sur la durée du monde depuis la première venue du Christ jusqu'à la fin des siècles. Il aborde la difficulté posée par la parole de Jésus-Christ, qui affirme que seul le Père connaît le jour et l'heure du Jugement dernier. L'auteur soutient que cette parole n'exclut pas les conjectures basées sur les textes sacrés, citant des exemples de Pères de l'Église ayant utilisé cette liberté. L'auteur propose que le monde doit durer 2401 ans depuis la première venue du Christ jusqu'à la seconde. Il associe cette durée à la fin du monde et au commencement du grand repos divin et des élus, symbolisé par les sabbats juifs. Ces sabbats, souvent terminés après des périodes de sept jours, semaines, mois ou années, suggèrent une révolution septénaire. L'auteur choisit comme point de départ la seconde année après le Déluge et compte jusqu'à la 37ème année du Christ, totalisant 2401 ans selon certains chronologistes. Il divise ces années en semaines d'années et conclut que la fin du monde surviendra dans environ 700 ans.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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39
p. 2759-2776
LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
Début :
Il est tres-vrai, comme vous le dites, MADAME, qu'un véritable Ami est [...]
Mots clefs :
Amour, Amitié, Amants, Sentiments, Coeur, Charmes, Beauté, Mérite, Esprit, Honneur, Qualités, Personnes, Monde, Vertu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
LETTRE de M. de Ponsan , Trésorier
de France , à Toulouse , à Madame
* * * sur l' Amitié préférable à l'Amours
Inë dans l'Académie des Jeux Floraux.
I'
L est tres - vrai , comme vous le dites ,
MADAME , qu'un véritable Ami est
d'une grande ressource pour soulager nos
peines et nos maux , c'est le trésor le plus
précieux et le plus rare , sur tout pour les
personnes de votre Sexe ; celles qui ont
assez de mérite pour dédaigner l'amour.
craignent , avec raison , en se livrant à
l'amitié , les jugemens du public , ce Tribunal
redoutable , qui ne voit rien qu'il
ne croye être de sa compétence , et qui
décide de tout sans examen ; la plupart
II. Vol. A iiij
des
2760 MERCURE DE FRANCE
gens sont toujours disposez à former des
soupçons injurieux , sur les sentimens
qu'on a pour les Dames ; j'ai éprouvé
cette injustice ; peu s'en est fallu qu'elle
ne m'ait été funeste auprès de vous ; tout
le monde en ces occasions , fait le tort à
l'amitié de la prendre pour l'amour ;
les Dames favorisent une erreur qui les
flatte du côté de leurs charmes et de leur
beauté,pourroient - elles éviter cet Ecueil?
Une vanité mal entendue les engage à
sapplaudir , de grossir le nombre des vils
Esclaves de l'Amour , aux dépens des illustres
sujets de l'Amitié ; plusieurs qui
ne peuvent avoir que des Amans, se font
honneur de confondre avec elles ces
personnes distinguées , qui ont sçu s'attacher
un ami fidele ; une infinité d'Experiences
n'ont pû les convaincre que l'amour
qu'elles inspirent ne suppose en
elles aucun mérite , et ne peut pas même
leur répondre qu'elles ayent de la beauté;
les vûës de leurs Adorateurs , et les motifs
qui les animent , devroient faire regarder
leurs empressemens avec mépris ,
et rendre l'amitié plus chere et plus respectable
; ses plaisirs sont purs , tranquiles
et innocens ; elle n'en goute ni n'en
recherche jamais d'autres ; la générosité
en est la source féconde ; Venus a les
11. Vol. GraDECEMBRE.
1733. 2761
Graces pour compagnes , et l'Amitié les
vertus ; mais ce qui marque bien la supériorité
de celle- cy , et qui fait le plus
éclater son triomphe , c'est que l'Amour
emprunte quelquefois son langage et se
cache sous ses dehors ; il a recours à ce
tour rafiné quand il a épuisé toutes ses
ruses et toutes ses supercheries. Ce déguisement
est l'hipocrisie de l'amour , il
aime mieux alors se trahir lui- même plutôt
que d'échoüer ; ' sa défiance décéle sa
foiblesse et sa honte ; il en fait par là un
aveu forcé N'est - ce pas un hommage
qu'il rend à l'Amitié ? Rappellez - vous ,
Madame , la belle ( 1 ) Sentence de M.de
la Rochefoucaut , que vous avez si souvent
admirée ; vous remarquerez , avec
plaisir , que ce qu'il dit du vice et de la
vertu , convient parfaitement à mon sujet
; cette conformité est aussi honteuse
pour l'amour , qu'elle est glorieuse pour
l'amitié ; elle justifie d'une maniere victorieuse
l'équité de mes invectives et de
mes éloges.
Pour s'assurer d'un accueil favorable
auprès des personnes les plus vertueuses
, l'Amitié n'a qu'à se présenter ; ce
qu'elle a de plus à craindre , c'est d'être
(1) L'Hypocrisie est un hommage que le vice:
rend à la vertu,
II.Vol. A v prise
2762 MERCURE DE FRANCE
prise pour l'Amour, et de devenir la victime
de cette erreur ; cette seule méprise
lui attire toutes les brusqueries qu'el
le essuye ; glorieuses humiliations ! Il lui
suffit d'étre reconnuë, et que tous les honneurs
soient pour elle. Tâchez , Madame,
de la distinguer à des traits certains , pour
vous épargner le chagrin où vous seriez
de lui avoir fait quelque affront; vous remarquerez
dans ses heureux favoris un
merveilleux assemblage des principales
qualitez du coeur et de l'esprit. Un Poëte
distingué a dit hardiment qu'un sot
ne sçauroit être un honnête homme ;
qualité inséparable d'un bon Ami .
Les liaisons d'une tendre amitié sont
entretenues par un commerce doux et
tranquille ; ses attentions , ses bons offices.
s'étendent aux choses importantes et sériuses
, sans oublier ni négliger les bagatelles
, ni les absences , ni les changemens
de fortune ne diminuent en rien
son ardeur ; les pertes de la beauté et de
la jeunesse serrent ses noeuds ; les vrais
amis soulagent leur douleur à la vûë
de ces infortunes per les occasions qu'elles
leur fournissent de signaler leur affection
, et de faire éclater leur tendresse.
Bien opposé à cet aimable caractère , le
temeraire Amour est toujours orageux
H.Vd. C'est
DECEMBRE. 1733. 2763
c'est le Dieu des Catastrophes , son origine
est des plus honteuses ; il doit sa
naissance à l'amour propre , source féconde
de la corruption du coeur , et des
travers de l'esprit ; digne fils d'un tel
Pere , il ne dégenere. pas ; il est aussi pervers
que son principe ; la fourberie , la
supercherie , et l'imposture sont les ressorts
cachez de toutes ses entreprises; tous
ses projets sont des crimes ; l'amitié illustre
et immortalise ses sujets , l'amour
déshonore et dégrade ses Esclaves , il est
P'ennemi irréconciliable de la bonne foy ;
leurs démêlez violens et journaliers les
ont forcez de jurer entre eux un divorce
éternel ; l'amour pur est une chimere ,
' où s'il en fut jamais , ce Phénix n'a pû
jouir du privilege de sa cendre ; on l'a
comparé justement à l'apparition des Esprits
dont tout le monde parle , quoique
personne n'en ait vu ; l'amour enfin est
le partage de la jeunesse , c'est la passion
favorite de cet âge , qui s'est arrogé
le droit d'être relevé de ses fautes, et qui
a la hardiesse de qualifier du nom d'amusemens
excusables , ses attentats les
plus criminels ; peu de gens , sans rien
cacher , ni déguiser , seroient en état ,
après leur jeunesse , de fournir une Enquête
honorable de vie et moeurs. Jose
11. Vol
A vi le
2764 MERCURE DE FRANCE
le dire , après vous , Madame , combien
d'hommes , si tous les mysteres d'iniquité
étoient expo ez au grand jour , seroient
obligez d'implorer lá clemence du
Prince pour ne pas subir la tigurur des
Loix ! Et n'oubliez pas , en faveur de votre
sexe , le sens general du nom d'homme
; la multitude des coupables leur
procure l'impunité , plusieurs abusant de
ce privilege honteux , perpétuent leur
minorité , et se rendent par là d'autant
plus criminels qu'il ne leur reste plus ni
frivoles prétextes , ni indignes excuses ;
je ne dois pas craindre de faire tort à l'amour
en le chargeant de tous les crimes
de la jeunesse , il en est presque toujours
l'auteur ou le complice..
?
La divine Amitié , ce présent du ciel ,
est de tous les âges , et de tous les Etats ;
elle en fit la gloire de tout temps ; ses far
yeurs inépuisables ne sont jamais accompagnées
de dégoûts ;, avec elle on n'a pas
à craindre de parvenir à la derniere ; les
présentes en annoncent toujours de nouvelles
, dont elles sont les infaillibles ga
rans, rien n'est capable d'en fixer le nom
bre, ni d'en borner le cours ; les vrais amis
trouvent à tous momens de nouveaux
charmes dans leur douce société ; mille
sujets interressans soutiennent et animent
II. Vola
leurs
DECEMBRE. 1733. 2765
leurs entretiens ; la délicieuse confiance
fournit toujours sans s'épuiser ; cette ressource
est plus sûre et plus grande que
celle de l'esprit. En tout genre ce qui
mérite le mépris est plus commun que ce
qui est digne d'estime ; ce caractere , matque
infaillible de leur véritable valeur
manque bien moins aux Amis qu'aux
Amans ; rien n'est plus ordinaire que l'amour
, même violent ; rien ne l'est moins
que l'amitié , même médiocre ; on peut
dire à l'honneur de celle cy qu'elle est
tout au moins aussi rare que la vertu ; ce
n'est pas- là le seul rapport qui la rend digne
de cette glorieuse comparaison.
·
Tout retentit des Eloges magnifiques
qu'on donne de toutes parts à l'Amitié ;
permettez- moy , de grace , Madame , de
les appeller des Eloges funébres , puisque
peu s'en faut qu'on ne parle d'une chose
qui n'existe plus ; on ne sçauroit , il
est vrai , faire un plus juste et plus noble
usage de la loüange ; mais l'amour propre,
qui trouve par tout des droits à exercer ,
ne s'oublie pas dans cette occasion ; le Panégiriste
, en publiant des sentimens d'estime
et de vénération pour elle , pense
souvent à s'illustrer lui - même ; on croit
se rendre recommandable par le cas
qu'on fait de cette vertu ; stériles éloges !
II. Vol. puis
2766 MERCURE DE FRANCE
puisqu'on ne voit que tres- peu de gens
qui connoissent les devoirs de l'amitié, et
bien moins qui les observent !
3
Tout le monde se glorifie de posseder
les qualitez propres à former un bon
ami , si nous en croyons les hommes sur
leur parole , il ne manque à chacun
d'eux , pour devenir des modeles de l'amitié
la plus parfaite , que de trouver
quelqu'un qui veuille les seconder dans
leurs prétendues dispositions ; ils souffrent
de ne pouvoir pas mettre en oeuvre
leurs sentimiens ; ceux dont le coeur est le
moins compatissant et le plus dur, livrez
à l'idolatrie la plus honteuse , qui est celle
de soi- même , dont l'interêt et l'amour
propre dirigent toutes les démarches 3
sont ordinairement ceux mêmes qui forment
sur cette matiere les regrets les plus
fréquens ; ils ont même le front de se
déchaîner contre les ingrats que leur
aveuglement est étrange ! où sont les
malheureux que leurs bons offices ont
prévenus et soulagez ? Sur qui se sont
répandus leurs bienfaits ? Qu'ils attendent
du moins , pour être en droit de
déclamer contre l'ingratitude et la dureté
, qu'il y ait quelqu'un dans l'Univers
qui puisse être ingrat à leur égard et qui
ait éprouvé leur sensibilité.
11. Vol
Ов
DECEMBRE. 1733. 2767
On trouve des gens qui voudroient
faire entendre que ce qui les arrête , et les
empêche de suivre leur panchant , c'est
la craipte d'être trompez , ou le danger
de faire des avances , auxquelles on ne
réponde pas ; ne soyons pas les dupes de
ces réfléxions trop prévoyantes ; quand
on est si prudent et si circonspect sur
cette matiere à s'assurer des premiers pas,
on n'est guere disposé à fiire les seconds ;
qui ne sçait point être généreux , ne sera
jamais reconnoissant; ces vertus adorables.
marchent toujours ensemble ; c'est les
détruire que de les séparer.
Vous me fournissez Madame , la
preuve de cette verité ; toutes les qualitez
d'une solide Amie se trouvent
réunies en vous ; à peine en eû je fair
l'heureuse découverte que ce merveil
leux assemblage me remplit d'admiration
, et détourna mes yeux de ce qui
attire d'abord sur vous ceux de tout le
monde , il me parut que ce seroit avilir
votre beauté d'en fire usage pour inspirer
des passions ; c'étoit une chose trop
aisée lui faire honneur , je voyois
pour
en vous avec complaisance tout ce qui
pouvoit servir de lustre à l'amitié , et lui
faire remporter sur l'amour la victoire la
plus éclatante ce ne fut pas sans des
II. Vol
efforts.
2768 MERCURE DE FRANCE
efforts puissants et redoublez que je
m'obstinai à approfondir ces idées ; les
réfléxions que je fis là- dessus furent le
plus sublime effort de ma Philosophie ;
sans leur secours j'aurois éprouvé le sort
commun , et vous m'auriez infailliblement
vû langur , comme mille autres, au
nombre de vos Amans , si vous ne m'aviez
paru mériter quelque chose de mieux
que de l'amour ; dès que je connus votre
coeur et toutes les qualitez qui le rendent
propre à faire gouter les douceurs et les
charmes de l'amitié , j'aurois rougi du
seul projet d'en faire un autre usage ; je
me suis mille fois glorifié de mon choix,
je lui do's l'heureuse préférence dont
vous m'avez honoré , et je vois bien que
c'étoit par là seulement que je pouvois
en obtenir de vous.
Mes soins assidus firent prendre le
change à vos Amans ; ils m'ont honoré
de leur jalousie , les plus clair- voyans, reconnoissant
la méprise , crurent être en
droit de faire peu de cas de mes sentimens
et de m'en faire un crime ; ils ignoroient
qu'on pouvoit vous rendre un
hommage plus digne de vous que les
leurs ; je ne me suis point allarmé , et ne
leur ai cédé en rien ; l'attachement que
j'avois pour vous étoit en état de soute-
II. Vol. Dis
DECEMBRE. 1733. 2769
nir toute comparaison ; mon amitié a
souvent fait rougir leur amour ; le vain
titre d'Amans dont ils faisoient tant de
gloire ,, a perdu tout son éclat à l'aspect
d'un véritable
ami ; ce parallele
en a détruit
tout le faux brillant.
Le succès n'ayant pas répondu à leur
attente , ils ont malicieusement affecté
de me traiter en Rival ; leur feinte jalousie
a tenté de vous faire entrer en défiance
sur mes sentimens. Ils ont essayé d'allarmer
votre délicatesse sur les jugemens
du public. C'est sur les choses qui
peuvent avoir quelque rapport à la galanterie
, que la licence des soupçons et
des propos est la plus effrénée ; le mensonge
et la médisance , la calomnie et l'imposture
s'exercent à l'envi sur cette matiere
, c'est là leur sujet favori ; ce champ
est le plus vaste qu'elles ayent pour triom
pher de l'innocence , parce qu'il est souvant
difficile de se justifier avec évidence
; les indices équivoques , les soupçons
injustes tiennent lieu de preuves completes
; le petit nombre de ceux qui tâ,
chent de sauver les apparences , tire peu
de fruit de leur contrainte, on aime mieux
tout croire étourdiment que de souffrir
que quelqu'un jouisse du fruit de ses
attentions.
II. Vol. Mal
2770 MERCURE DE FRANCE
Malgré cette funeste disposition , le
public , chez qui l'avis le plus favorable
n'a jimais prévalu , a été forcé , après
avoir quelque temps varié dans ses ju
gemens , de rendre témoignage à la vérité
; il s'est fait la violence de déclarer
que l'amitié seule formoit les noeuds qui
nous unfssoient ; cette décision fur pour
moi une victoire éclatante ; rarement on
en obtient de pareille devant un Juge
qui met ordinairement les apparences et
les préventions à la place des lumieres.
Vos Amans déconcertez se sont répandus
en murmures , ils ont donné à votre
coeur des qualifications injurieuses ; ils
l'ont traité d'insensible et de dur ; pour
ménager leur orgueil ils ont voulu vous
faire un crime du peu de cas que vous
ávez fait de leur amour ; injuste accusation
! Ils n'ont jamais été fondez à vous
reprocher votre prétendue insensibilité ,
vous vous êtes à cet égard pleinement
justifiée en faisant voir que vous réserviez
vos sentimens pour un plus digne
et plus noble usage que celui qu'ils leur
destinoient ; mal à propos ils ont appellé
dureté ce qui étoit en vous l'effet de la
glorieuse préférence que vous avez toujours
donnée à l'amitié Pour mériter et
pour obtenir toutes ses faveurs , vous lui
II. Vol. avez
DECEMBR E. 1733. 2771
avez offert les prémices de votre coeur ;
pour vous conserver digne d'elle , vous
n'avez jamais voulu la compromettre
avec l'amour ; vous avez la gloire , Madame
, d'avoir commencé par où bien
d'autres personnes de votre sexe ne peu
vent pas même finir ; leurs charmes et
avec eux leurs Amans les abandonnentils!
elles ne peuvent abandonner l'amour :
les dégoûts qu'elles ont alors à essuyer
les informent fréquemment que le temps
de plaire est passé ; s'il leur restoit quelque
mérite après avoir perdu leur beau.
elles pourroient se dédommager de
leurs pertes par le secours de l'amitié ; elles
n'auroient rien à regreter, si du débris de
leurs adorateurs elles avoient pû se ménager
un bon et fidele Arai , leur bonheur
seroit grand de connoître le prix
d'un échange si avantageux.
Ce parti ne sera jamais celui du grand
nombre ; les éclats souvent scandaleux ,
sont les dénouemens ordinaires des.commerces
galans : par le funeste panchant
des choses d'ic bas , tout tend à la corruption
, bien- plutôt qu'à la perfection ;
On voit souvent que l'amitié dégénére en
amour , mais il est bien rare que l'amour
ait la gloire de se convertir en amitié ;
cette route détournée et peu frayée a ton-
II. Vol.
jours
2772 MERCURE DE FRANCE
jours supposé d'excellentes qualitez dans
les personnes qui l'ont suivie avec succès;
revenus de la passion qui les aveugloit ,
les Amans conservent difficilement l'estime
mutuelle , sans laquelle l'amitié ne
sçauroit subsister; ceux qui ont cet avantage
ont sans doute un mérite éminent ;
on peut dire d'eux qu'ils étoient faits
pour l'amitié , quoiqu'ils ayent commencé
par l'amour ; ils méritent qu'on les
excuse d'avoir marché quelque temps
dans un sentier dont le terme a été aussi
heureux ; on doit croire , en leur faveur
qu'il y a eu de la surprise ; l'amour qui
ne connoît pas de meilleur titre que Pu
surpation pour étendre son empire , n'a
pas manqué de s'approprier des sujets de
Pamitié , qui s'étoient égarez , et a sçû
même quelquefois abuser de leur erreur ;
il n'a jamais été délicat sur les moyens de
parvenir à ses fins ; mais dès que ces
Amans privilégiez ont reconnu la méprise
, ils sont rentrez dans leur chemin ;
l'amitié leur a offert une retraite honorable
, elle a été pour eux un port tranquille
et assuré où ils ont goûté mille
délices et prévenu ou réparé de dangereux
naufrages.
Etes vous satisfaite , Madame ? trou
vez - vous que j'aye assez dégradé l'amour
II. Vol. et
DECEMBRE . 1733. 2773
pas
et exalté l'amitié ? Convenez que je n'ai
été inutilement à votre école ; si j'ai
quelques idées saines sur cette matiere
c'est à vous à qui je les dois , vos judisieuses
et profondes reflexions m'ont soutenu
dans mes sentimens ; vous m'avez
appris par vos discours la Theorie de la
Philosophie , et j'en ai appris la pratique
par les efforts que j'ai faits pour me borner
en vous voyant à la simple admiration
on est doublement Philosophe
quand on le devient auprès de vous ; vos
yeux sont de pressantes objections contre
les principes d'une science , qui fait consister
sa plus grande gloire à gourmander
les passions ; votre présence donne beau
coup d'éclat au mépris qu'on a pour l'amour
; vous sçavez qu'il a été mille fois
le funeste écueil des Philosophes les plus
aguerris , et que leur confiance n'a guere
été impunément temeraire ; mais , j'ose
le dire , je suis assuré de vous faire par là
ma cour; les charmes de vos discours ont
vaincu ceux de votre personne ; toutes
ces difficultez ont cedé à la solidité de
yos raisonnemens ; votre éloquence a
triomphe de votre beauté , nouveau genre
de victoire et le seul auquel vous êtes
sensible ! N'esperez pas que cet exemple
soit suivi ; vous êtes la premiere , et vous
11. Vol. screz
2774 MERCURE DE FRANCE
serez peut- être la derniere de votre sexe ,
qui , comblée des libéralitez de la nature,
emploira toute la finesse et la force d'un
génie heureux à faire comprendre aux
hommes que la beauté ne merite pas
leurs hommages ; ceux qui s'obstinent ,
malgré vous , à la regarder avec trop
d'admiration , vous paroissent manquer
de jugement, il a fallu pour mériter votre
estime , prendre la seule route que vous
offriez ; j'ai fuï ce que vous de extiez ,
j'ai haï l'amour , parce que vous haissiez
les Amans ; le souverain mépris que
vous marquez pour eux , m'a rendu ce
titre odieux ; mais vous m'avez appris
que je devois faire par raison , ce que je
ne faisois que pour me conformer à vos
idées .
Pardonnez , Madame , la liberté que je
me donne de parler de vos charmes , ils
font trop d'honneur à vos sentimens pour
pouvoir s'en dispenser ; vous devez même
me passer une espece de galanterie ,
qui se borne à peindre les obstacles que
j'ai eu à surmonter , pour me conserver
à vos yeux , digne de quelque preference
; vous m'avez permis de me parer du
glorieux titre de votre conquête , mais je
n'ai obtenu cette faveur qu'au nom de
l'amitié que vous sçavez être de tous les
11. Vol.
temps,
DECEM DAD. * 755° 4775
temps , au rang des vertus. Ceux qui
ont interessé l'amour auprès de vous se
sont bien- tôt apperçus du peu de crédit
qu'il avoit sur votre esprit; vous ne leur
avez pas laissé ignorer qu'étant compris
dans la liste des passions , vous n'hésitiez
pas de le mettre au rang des vices.
Je m'apperçois un peu tard,Madame
que je vais vous engager à une lecture
bien longue ; mais n'oubliez pas mon
excuse ; souvenez - vous que vous m'avez
demandé un volume , plaignez- vous si
vous voulez d'être trop obéïe ; pour moi
je ferai toujours gloire de me conformer
à vos volontez ; il m'importe d'ailleurs
que vous ne soyez pas obligée , pour vous
amuser plus long temps , de lire ma Lettre
plus d'une fois , comme vous m'en
aviez menacé , vous pourrez du moins
tirer un avantage de son excessive longueur,
elle vous servira à vous vanger de
Pennui que vous causent vos voisins ; il
ne faut pour cela que les obliger de la
lire.
इ VICT S
Sans doute , Madame , qu'à l'avenir
vous serez plus réservée à me demander
de longues Lettres vous voyez qu'il ne
faut pas se jouer à moy , je suis determi
né à executer aveuglément tout ce que
vous souhaiterez à mes périls et fortu-
11. Vol. ne
2776 MERCURE DE FRANCE
ne ; je n'ignore pas qu'en vous écrivant
aussi longuement je sacrifie les interêts
de mon esprit à ceux de mon coeur ; faites
moi la grace de croire que ce sacrifice
ne me coûte pas bien cher ; je me sens
disposé à vous en faire de beaucoup plus
considérables ; soyez persuadée que je
Vous aurai une obligation infinie toutes
les fois que vous voudrez bien me fournir
les occasions de vous donner de nouvelles
preuves du respectueux et sincere
attachement avec lequel j'ai l'honneur
d'être , &c.
de France , à Toulouse , à Madame
* * * sur l' Amitié préférable à l'Amours
Inë dans l'Académie des Jeux Floraux.
I'
L est tres - vrai , comme vous le dites ,
MADAME , qu'un véritable Ami est
d'une grande ressource pour soulager nos
peines et nos maux , c'est le trésor le plus
précieux et le plus rare , sur tout pour les
personnes de votre Sexe ; celles qui ont
assez de mérite pour dédaigner l'amour.
craignent , avec raison , en se livrant à
l'amitié , les jugemens du public , ce Tribunal
redoutable , qui ne voit rien qu'il
ne croye être de sa compétence , et qui
décide de tout sans examen ; la plupart
II. Vol. A iiij
des
2760 MERCURE DE FRANCE
gens sont toujours disposez à former des
soupçons injurieux , sur les sentimens
qu'on a pour les Dames ; j'ai éprouvé
cette injustice ; peu s'en est fallu qu'elle
ne m'ait été funeste auprès de vous ; tout
le monde en ces occasions , fait le tort à
l'amitié de la prendre pour l'amour ;
les Dames favorisent une erreur qui les
flatte du côté de leurs charmes et de leur
beauté,pourroient - elles éviter cet Ecueil?
Une vanité mal entendue les engage à
sapplaudir , de grossir le nombre des vils
Esclaves de l'Amour , aux dépens des illustres
sujets de l'Amitié ; plusieurs qui
ne peuvent avoir que des Amans, se font
honneur de confondre avec elles ces
personnes distinguées , qui ont sçu s'attacher
un ami fidele ; une infinité d'Experiences
n'ont pû les convaincre que l'amour
qu'elles inspirent ne suppose en
elles aucun mérite , et ne peut pas même
leur répondre qu'elles ayent de la beauté;
les vûës de leurs Adorateurs , et les motifs
qui les animent , devroient faire regarder
leurs empressemens avec mépris ,
et rendre l'amitié plus chere et plus respectable
; ses plaisirs sont purs , tranquiles
et innocens ; elle n'en goute ni n'en
recherche jamais d'autres ; la générosité
en est la source féconde ; Venus a les
11. Vol. GraDECEMBRE.
1733. 2761
Graces pour compagnes , et l'Amitié les
vertus ; mais ce qui marque bien la supériorité
de celle- cy , et qui fait le plus
éclater son triomphe , c'est que l'Amour
emprunte quelquefois son langage et se
cache sous ses dehors ; il a recours à ce
tour rafiné quand il a épuisé toutes ses
ruses et toutes ses supercheries. Ce déguisement
est l'hipocrisie de l'amour , il
aime mieux alors se trahir lui- même plutôt
que d'échoüer ; ' sa défiance décéle sa
foiblesse et sa honte ; il en fait par là un
aveu forcé N'est - ce pas un hommage
qu'il rend à l'Amitié ? Rappellez - vous ,
Madame , la belle ( 1 ) Sentence de M.de
la Rochefoucaut , que vous avez si souvent
admirée ; vous remarquerez , avec
plaisir , que ce qu'il dit du vice et de la
vertu , convient parfaitement à mon sujet
; cette conformité est aussi honteuse
pour l'amour , qu'elle est glorieuse pour
l'amitié ; elle justifie d'une maniere victorieuse
l'équité de mes invectives et de
mes éloges.
Pour s'assurer d'un accueil favorable
auprès des personnes les plus vertueuses
, l'Amitié n'a qu'à se présenter ; ce
qu'elle a de plus à craindre , c'est d'être
(1) L'Hypocrisie est un hommage que le vice:
rend à la vertu,
II.Vol. A v prise
2762 MERCURE DE FRANCE
prise pour l'Amour, et de devenir la victime
de cette erreur ; cette seule méprise
lui attire toutes les brusqueries qu'el
le essuye ; glorieuses humiliations ! Il lui
suffit d'étre reconnuë, et que tous les honneurs
soient pour elle. Tâchez , Madame,
de la distinguer à des traits certains , pour
vous épargner le chagrin où vous seriez
de lui avoir fait quelque affront; vous remarquerez
dans ses heureux favoris un
merveilleux assemblage des principales
qualitez du coeur et de l'esprit. Un Poëte
distingué a dit hardiment qu'un sot
ne sçauroit être un honnête homme ;
qualité inséparable d'un bon Ami .
Les liaisons d'une tendre amitié sont
entretenues par un commerce doux et
tranquille ; ses attentions , ses bons offices.
s'étendent aux choses importantes et sériuses
, sans oublier ni négliger les bagatelles
, ni les absences , ni les changemens
de fortune ne diminuent en rien
son ardeur ; les pertes de la beauté et de
la jeunesse serrent ses noeuds ; les vrais
amis soulagent leur douleur à la vûë
de ces infortunes per les occasions qu'elles
leur fournissent de signaler leur affection
, et de faire éclater leur tendresse.
Bien opposé à cet aimable caractère , le
temeraire Amour est toujours orageux
H.Vd. C'est
DECEMBRE. 1733. 2763
c'est le Dieu des Catastrophes , son origine
est des plus honteuses ; il doit sa
naissance à l'amour propre , source féconde
de la corruption du coeur , et des
travers de l'esprit ; digne fils d'un tel
Pere , il ne dégenere. pas ; il est aussi pervers
que son principe ; la fourberie , la
supercherie , et l'imposture sont les ressorts
cachez de toutes ses entreprises; tous
ses projets sont des crimes ; l'amitié illustre
et immortalise ses sujets , l'amour
déshonore et dégrade ses Esclaves , il est
P'ennemi irréconciliable de la bonne foy ;
leurs démêlez violens et journaliers les
ont forcez de jurer entre eux un divorce
éternel ; l'amour pur est une chimere ,
' où s'il en fut jamais , ce Phénix n'a pû
jouir du privilege de sa cendre ; on l'a
comparé justement à l'apparition des Esprits
dont tout le monde parle , quoique
personne n'en ait vu ; l'amour enfin est
le partage de la jeunesse , c'est la passion
favorite de cet âge , qui s'est arrogé
le droit d'être relevé de ses fautes, et qui
a la hardiesse de qualifier du nom d'amusemens
excusables , ses attentats les
plus criminels ; peu de gens , sans rien
cacher , ni déguiser , seroient en état ,
après leur jeunesse , de fournir une Enquête
honorable de vie et moeurs. Jose
11. Vol
A vi le
2764 MERCURE DE FRANCE
le dire , après vous , Madame , combien
d'hommes , si tous les mysteres d'iniquité
étoient expo ez au grand jour , seroient
obligez d'implorer lá clemence du
Prince pour ne pas subir la tigurur des
Loix ! Et n'oubliez pas , en faveur de votre
sexe , le sens general du nom d'homme
; la multitude des coupables leur
procure l'impunité , plusieurs abusant de
ce privilege honteux , perpétuent leur
minorité , et se rendent par là d'autant
plus criminels qu'il ne leur reste plus ni
frivoles prétextes , ni indignes excuses ;
je ne dois pas craindre de faire tort à l'amour
en le chargeant de tous les crimes
de la jeunesse , il en est presque toujours
l'auteur ou le complice..
?
La divine Amitié , ce présent du ciel ,
est de tous les âges , et de tous les Etats ;
elle en fit la gloire de tout temps ; ses far
yeurs inépuisables ne sont jamais accompagnées
de dégoûts ;, avec elle on n'a pas
à craindre de parvenir à la derniere ; les
présentes en annoncent toujours de nouvelles
, dont elles sont les infaillibles ga
rans, rien n'est capable d'en fixer le nom
bre, ni d'en borner le cours ; les vrais amis
trouvent à tous momens de nouveaux
charmes dans leur douce société ; mille
sujets interressans soutiennent et animent
II. Vola
leurs
DECEMBRE. 1733. 2765
leurs entretiens ; la délicieuse confiance
fournit toujours sans s'épuiser ; cette ressource
est plus sûre et plus grande que
celle de l'esprit. En tout genre ce qui
mérite le mépris est plus commun que ce
qui est digne d'estime ; ce caractere , matque
infaillible de leur véritable valeur
manque bien moins aux Amis qu'aux
Amans ; rien n'est plus ordinaire que l'amour
, même violent ; rien ne l'est moins
que l'amitié , même médiocre ; on peut
dire à l'honneur de celle cy qu'elle est
tout au moins aussi rare que la vertu ; ce
n'est pas- là le seul rapport qui la rend digne
de cette glorieuse comparaison.
·
Tout retentit des Eloges magnifiques
qu'on donne de toutes parts à l'Amitié ;
permettez- moy , de grace , Madame , de
les appeller des Eloges funébres , puisque
peu s'en faut qu'on ne parle d'une chose
qui n'existe plus ; on ne sçauroit , il
est vrai , faire un plus juste et plus noble
usage de la loüange ; mais l'amour propre,
qui trouve par tout des droits à exercer ,
ne s'oublie pas dans cette occasion ; le Panégiriste
, en publiant des sentimens d'estime
et de vénération pour elle , pense
souvent à s'illustrer lui - même ; on croit
se rendre recommandable par le cas
qu'on fait de cette vertu ; stériles éloges !
II. Vol. puis
2766 MERCURE DE FRANCE
puisqu'on ne voit que tres- peu de gens
qui connoissent les devoirs de l'amitié, et
bien moins qui les observent !
3
Tout le monde se glorifie de posseder
les qualitez propres à former un bon
ami , si nous en croyons les hommes sur
leur parole , il ne manque à chacun
d'eux , pour devenir des modeles de l'amitié
la plus parfaite , que de trouver
quelqu'un qui veuille les seconder dans
leurs prétendues dispositions ; ils souffrent
de ne pouvoir pas mettre en oeuvre
leurs sentimiens ; ceux dont le coeur est le
moins compatissant et le plus dur, livrez
à l'idolatrie la plus honteuse , qui est celle
de soi- même , dont l'interêt et l'amour
propre dirigent toutes les démarches 3
sont ordinairement ceux mêmes qui forment
sur cette matiere les regrets les plus
fréquens ; ils ont même le front de se
déchaîner contre les ingrats que leur
aveuglement est étrange ! où sont les
malheureux que leurs bons offices ont
prévenus et soulagez ? Sur qui se sont
répandus leurs bienfaits ? Qu'ils attendent
du moins , pour être en droit de
déclamer contre l'ingratitude et la dureté
, qu'il y ait quelqu'un dans l'Univers
qui puisse être ingrat à leur égard et qui
ait éprouvé leur sensibilité.
11. Vol
Ов
DECEMBRE. 1733. 2767
On trouve des gens qui voudroient
faire entendre que ce qui les arrête , et les
empêche de suivre leur panchant , c'est
la craipte d'être trompez , ou le danger
de faire des avances , auxquelles on ne
réponde pas ; ne soyons pas les dupes de
ces réfléxions trop prévoyantes ; quand
on est si prudent et si circonspect sur
cette matiere à s'assurer des premiers pas,
on n'est guere disposé à fiire les seconds ;
qui ne sçait point être généreux , ne sera
jamais reconnoissant; ces vertus adorables.
marchent toujours ensemble ; c'est les
détruire que de les séparer.
Vous me fournissez Madame , la
preuve de cette verité ; toutes les qualitez
d'une solide Amie se trouvent
réunies en vous ; à peine en eû je fair
l'heureuse découverte que ce merveil
leux assemblage me remplit d'admiration
, et détourna mes yeux de ce qui
attire d'abord sur vous ceux de tout le
monde , il me parut que ce seroit avilir
votre beauté d'en fire usage pour inspirer
des passions ; c'étoit une chose trop
aisée lui faire honneur , je voyois
pour
en vous avec complaisance tout ce qui
pouvoit servir de lustre à l'amitié , et lui
faire remporter sur l'amour la victoire la
plus éclatante ce ne fut pas sans des
II. Vol
efforts.
2768 MERCURE DE FRANCE
efforts puissants et redoublez que je
m'obstinai à approfondir ces idées ; les
réfléxions que je fis là- dessus furent le
plus sublime effort de ma Philosophie ;
sans leur secours j'aurois éprouvé le sort
commun , et vous m'auriez infailliblement
vû langur , comme mille autres, au
nombre de vos Amans , si vous ne m'aviez
paru mériter quelque chose de mieux
que de l'amour ; dès que je connus votre
coeur et toutes les qualitez qui le rendent
propre à faire gouter les douceurs et les
charmes de l'amitié , j'aurois rougi du
seul projet d'en faire un autre usage ; je
me suis mille fois glorifié de mon choix,
je lui do's l'heureuse préférence dont
vous m'avez honoré , et je vois bien que
c'étoit par là seulement que je pouvois
en obtenir de vous.
Mes soins assidus firent prendre le
change à vos Amans ; ils m'ont honoré
de leur jalousie , les plus clair- voyans, reconnoissant
la méprise , crurent être en
droit de faire peu de cas de mes sentimens
et de m'en faire un crime ; ils ignoroient
qu'on pouvoit vous rendre un
hommage plus digne de vous que les
leurs ; je ne me suis point allarmé , et ne
leur ai cédé en rien ; l'attachement que
j'avois pour vous étoit en état de soute-
II. Vol. Dis
DECEMBRE. 1733. 2769
nir toute comparaison ; mon amitié a
souvent fait rougir leur amour ; le vain
titre d'Amans dont ils faisoient tant de
gloire ,, a perdu tout son éclat à l'aspect
d'un véritable
ami ; ce parallele
en a détruit
tout le faux brillant.
Le succès n'ayant pas répondu à leur
attente , ils ont malicieusement affecté
de me traiter en Rival ; leur feinte jalousie
a tenté de vous faire entrer en défiance
sur mes sentimens. Ils ont essayé d'allarmer
votre délicatesse sur les jugemens
du public. C'est sur les choses qui
peuvent avoir quelque rapport à la galanterie
, que la licence des soupçons et
des propos est la plus effrénée ; le mensonge
et la médisance , la calomnie et l'imposture
s'exercent à l'envi sur cette matiere
, c'est là leur sujet favori ; ce champ
est le plus vaste qu'elles ayent pour triom
pher de l'innocence , parce qu'il est souvant
difficile de se justifier avec évidence
; les indices équivoques , les soupçons
injustes tiennent lieu de preuves completes
; le petit nombre de ceux qui tâ,
chent de sauver les apparences , tire peu
de fruit de leur contrainte, on aime mieux
tout croire étourdiment que de souffrir
que quelqu'un jouisse du fruit de ses
attentions.
II. Vol. Mal
2770 MERCURE DE FRANCE
Malgré cette funeste disposition , le
public , chez qui l'avis le plus favorable
n'a jimais prévalu , a été forcé , après
avoir quelque temps varié dans ses ju
gemens , de rendre témoignage à la vérité
; il s'est fait la violence de déclarer
que l'amitié seule formoit les noeuds qui
nous unfssoient ; cette décision fur pour
moi une victoire éclatante ; rarement on
en obtient de pareille devant un Juge
qui met ordinairement les apparences et
les préventions à la place des lumieres.
Vos Amans déconcertez se sont répandus
en murmures , ils ont donné à votre
coeur des qualifications injurieuses ; ils
l'ont traité d'insensible et de dur ; pour
ménager leur orgueil ils ont voulu vous
faire un crime du peu de cas que vous
ávez fait de leur amour ; injuste accusation
! Ils n'ont jamais été fondez à vous
reprocher votre prétendue insensibilité ,
vous vous êtes à cet égard pleinement
justifiée en faisant voir que vous réserviez
vos sentimens pour un plus digne
et plus noble usage que celui qu'ils leur
destinoient ; mal à propos ils ont appellé
dureté ce qui étoit en vous l'effet de la
glorieuse préférence que vous avez toujours
donnée à l'amitié Pour mériter et
pour obtenir toutes ses faveurs , vous lui
II. Vol. avez
DECEMBR E. 1733. 2771
avez offert les prémices de votre coeur ;
pour vous conserver digne d'elle , vous
n'avez jamais voulu la compromettre
avec l'amour ; vous avez la gloire , Madame
, d'avoir commencé par où bien
d'autres personnes de votre sexe ne peu
vent pas même finir ; leurs charmes et
avec eux leurs Amans les abandonnentils!
elles ne peuvent abandonner l'amour :
les dégoûts qu'elles ont alors à essuyer
les informent fréquemment que le temps
de plaire est passé ; s'il leur restoit quelque
mérite après avoir perdu leur beau.
elles pourroient se dédommager de
leurs pertes par le secours de l'amitié ; elles
n'auroient rien à regreter, si du débris de
leurs adorateurs elles avoient pû se ménager
un bon et fidele Arai , leur bonheur
seroit grand de connoître le prix
d'un échange si avantageux.
Ce parti ne sera jamais celui du grand
nombre ; les éclats souvent scandaleux ,
sont les dénouemens ordinaires des.commerces
galans : par le funeste panchant
des choses d'ic bas , tout tend à la corruption
, bien- plutôt qu'à la perfection ;
On voit souvent que l'amitié dégénére en
amour , mais il est bien rare que l'amour
ait la gloire de se convertir en amitié ;
cette route détournée et peu frayée a ton-
II. Vol.
jours
2772 MERCURE DE FRANCE
jours supposé d'excellentes qualitez dans
les personnes qui l'ont suivie avec succès;
revenus de la passion qui les aveugloit ,
les Amans conservent difficilement l'estime
mutuelle , sans laquelle l'amitié ne
sçauroit subsister; ceux qui ont cet avantage
ont sans doute un mérite éminent ;
on peut dire d'eux qu'ils étoient faits
pour l'amitié , quoiqu'ils ayent commencé
par l'amour ; ils méritent qu'on les
excuse d'avoir marché quelque temps
dans un sentier dont le terme a été aussi
heureux ; on doit croire , en leur faveur
qu'il y a eu de la surprise ; l'amour qui
ne connoît pas de meilleur titre que Pu
surpation pour étendre son empire , n'a
pas manqué de s'approprier des sujets de
Pamitié , qui s'étoient égarez , et a sçû
même quelquefois abuser de leur erreur ;
il n'a jamais été délicat sur les moyens de
parvenir à ses fins ; mais dès que ces
Amans privilégiez ont reconnu la méprise
, ils sont rentrez dans leur chemin ;
l'amitié leur a offert une retraite honorable
, elle a été pour eux un port tranquille
et assuré où ils ont goûté mille
délices et prévenu ou réparé de dangereux
naufrages.
Etes vous satisfaite , Madame ? trou
vez - vous que j'aye assez dégradé l'amour
II. Vol. et
DECEMBRE . 1733. 2773
pas
et exalté l'amitié ? Convenez que je n'ai
été inutilement à votre école ; si j'ai
quelques idées saines sur cette matiere
c'est à vous à qui je les dois , vos judisieuses
et profondes reflexions m'ont soutenu
dans mes sentimens ; vous m'avez
appris par vos discours la Theorie de la
Philosophie , et j'en ai appris la pratique
par les efforts que j'ai faits pour me borner
en vous voyant à la simple admiration
on est doublement Philosophe
quand on le devient auprès de vous ; vos
yeux sont de pressantes objections contre
les principes d'une science , qui fait consister
sa plus grande gloire à gourmander
les passions ; votre présence donne beau
coup d'éclat au mépris qu'on a pour l'amour
; vous sçavez qu'il a été mille fois
le funeste écueil des Philosophes les plus
aguerris , et que leur confiance n'a guere
été impunément temeraire ; mais , j'ose
le dire , je suis assuré de vous faire par là
ma cour; les charmes de vos discours ont
vaincu ceux de votre personne ; toutes
ces difficultez ont cedé à la solidité de
yos raisonnemens ; votre éloquence a
triomphe de votre beauté , nouveau genre
de victoire et le seul auquel vous êtes
sensible ! N'esperez pas que cet exemple
soit suivi ; vous êtes la premiere , et vous
11. Vol. screz
2774 MERCURE DE FRANCE
serez peut- être la derniere de votre sexe ,
qui , comblée des libéralitez de la nature,
emploira toute la finesse et la force d'un
génie heureux à faire comprendre aux
hommes que la beauté ne merite pas
leurs hommages ; ceux qui s'obstinent ,
malgré vous , à la regarder avec trop
d'admiration , vous paroissent manquer
de jugement, il a fallu pour mériter votre
estime , prendre la seule route que vous
offriez ; j'ai fuï ce que vous de extiez ,
j'ai haï l'amour , parce que vous haissiez
les Amans ; le souverain mépris que
vous marquez pour eux , m'a rendu ce
titre odieux ; mais vous m'avez appris
que je devois faire par raison , ce que je
ne faisois que pour me conformer à vos
idées .
Pardonnez , Madame , la liberté que je
me donne de parler de vos charmes , ils
font trop d'honneur à vos sentimens pour
pouvoir s'en dispenser ; vous devez même
me passer une espece de galanterie ,
qui se borne à peindre les obstacles que
j'ai eu à surmonter , pour me conserver
à vos yeux , digne de quelque preference
; vous m'avez permis de me parer du
glorieux titre de votre conquête , mais je
n'ai obtenu cette faveur qu'au nom de
l'amitié que vous sçavez être de tous les
11. Vol.
temps,
DECEM DAD. * 755° 4775
temps , au rang des vertus. Ceux qui
ont interessé l'amour auprès de vous se
sont bien- tôt apperçus du peu de crédit
qu'il avoit sur votre esprit; vous ne leur
avez pas laissé ignorer qu'étant compris
dans la liste des passions , vous n'hésitiez
pas de le mettre au rang des vices.
Je m'apperçois un peu tard,Madame
que je vais vous engager à une lecture
bien longue ; mais n'oubliez pas mon
excuse ; souvenez - vous que vous m'avez
demandé un volume , plaignez- vous si
vous voulez d'être trop obéïe ; pour moi
je ferai toujours gloire de me conformer
à vos volontez ; il m'importe d'ailleurs
que vous ne soyez pas obligée , pour vous
amuser plus long temps , de lire ma Lettre
plus d'une fois , comme vous m'en
aviez menacé , vous pourrez du moins
tirer un avantage de son excessive longueur,
elle vous servira à vous vanger de
Pennui que vous causent vos voisins ; il
ne faut pour cela que les obliger de la
lire.
इ VICT S
Sans doute , Madame , qu'à l'avenir
vous serez plus réservée à me demander
de longues Lettres vous voyez qu'il ne
faut pas se jouer à moy , je suis determi
né à executer aveuglément tout ce que
vous souhaiterez à mes périls et fortu-
11. Vol. ne
2776 MERCURE DE FRANCE
ne ; je n'ignore pas qu'en vous écrivant
aussi longuement je sacrifie les interêts
de mon esprit à ceux de mon coeur ; faites
moi la grace de croire que ce sacrifice
ne me coûte pas bien cher ; je me sens
disposé à vous en faire de beaucoup plus
considérables ; soyez persuadée que je
Vous aurai une obligation infinie toutes
les fois que vous voudrez bien me fournir
les occasions de vous donner de nouvelles
preuves du respectueux et sincere
attachement avec lequel j'ai l'honneur
d'être , &c.
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Résumé : LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
La lettre de M. de Ponsan, Trésorier de France à Toulouse, adressée à une dame, met en avant la supériorité de l'amitié sur l'amour. L'auteur souligne que l'amitié est une ressource précieuse, particulièrement pour les femmes méritantes qui craignent les jugements publics. Il observe que l'amour et l'amitié sont souvent confondus, ce qui peut nuire à l'amitié. L'amour est motivé par la vanité et la beauté, tandis que l'amitié repose sur la générosité et les vertus. L'auteur note que l'amour peut emprunter le langage de l'amitié par hypocrisie. Il insiste sur la pureté et la tranquillité des plaisirs de l'amitié, contrastant avec les tumultes de l'amour. L'amitié persiste à travers les épreuves et les changements de fortune, renforçant les liens entre les amis. En revanche, l'amour est décrit comme orageux et corrupteur, né de l'amour-propre et source de crimes. L'auteur admire les qualités de la dame, qui incarnent une amitié solide et véritable, et se félicite de son choix de préférer l'amitié à l'amour. Il mentionne également les jaloux qui ont tenté de semer la défiance, mais son amitié est restée inébranlable. La lettre, publiée dans le Mercure de France en décembre 1733, exalte l'amitié comme seule capable de former des liens authentiques. L'auteur relate comment le public, après des jugements variés, a finalement reconnu la supériorité de l'amitié. Elle décrit les réactions de ses anciens amants, qui l'ont accusée d'insensibilité et de dureté, mais se justifie en expliquant qu'elle réservait ses sentiments pour un usage plus noble. L'auteur souligne que l'amitié est souvent compromise par l'amour, mais que l'inverse est rare. Elle loue les personnes capables de transformer leur amour en amitié, les qualifiant de méritantes. Elle exprime sa gratitude envers une dame dont les réflexions philosophiques l'ont influencée. Elle admire cette dame pour son intelligence et sa beauté, mais surtout pour son mépris de l'amour et son attachement à l'amitié. L'auteur conclut en affirmant son dévouement et son respect pour cette dame, prêt à sacrifier ses intérêts pour lui prouver son attachement sincère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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40
p. 2808-2816
REFLEXIONS.
Début :
Selon ce proverbe plein de sens ; Non e degne di esser obedito, chi non ha [...]
Mots clefs :
Colère, Amis, Avarice, Réflexions, Amour, Juge, Monde
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS.
REFLEXIONS.
Elon ce proverbe plein de sens ; Non
e degne di esser obedito , chi non ha ·
modo di esser amato.
II. Vol. Gli
DECEMBRE. 1733. 2809
Gli amici falsi sono come l'ombra dell
borivolo , che se il tempo è soreno apparisce
, s'è nebulose s'asconde.
Dans quelque liaison qu'on soit avec
son ami , et quelque épreuve qu'on en
ait faite , il est toujours d'un homme
sage de se réserver un secret pour soimême.
Ama ut oditurus , odi ut amaturus ....
En amitié on ne commence guere sans
y penser , mais en amour on commence
toujours sans refléxion. Aussi tous les
commencemens de l'amour sont semblables
, mais les suites sont differentes.
Les retours de l'amitié sont difficiles ;
ceux de l'amour sont fort aisez .
Quand nos amis nous ont trompés , on
ne doit avoir que de l'indifference pour
eux ; mais on doit toujours de la sensibilité
à leurs malheurs.
Quand on sçait se faire des amis par
ses bienfaits plutôt que par son mérite ,
on est bien digne d'en avoir , mais on
n'en a pas pour cela.
Un bon coeur approuve autant la ma-
11. Vol. Cv xime
2810 MERCURE DE FRANCE
xime de ne haïr que comme pouvant
aimer un jour , qu'il déteste celle de
n'aimer que comme si un jour on devoit
haïr.
Amigo de todos y ninguno , tode es uno.
De amigo reconciliado , guarte del come
del Diablo.
Quien de todos es amigo , o es muy pobre,
• muy rico.
Il vaut mieux être juge entre ses ennemis
qu'entre ses amis , parce qu'étant
juge entre ses ennemis. , on est assuré
au moins de se faire un ami ; mais étant
juge entre ses amis , on est assuré de se
faire un ennemi et quelquefois plusieurs.
L'avarice est un mal si incurable , qu'il
semble que le temps et la mort même
ne peuvent rien sur sa tyrannie.
La prodigalité est un grand vice à la
verité , mais qui ne fait du mal qu'à
soi même et dont les autres se trouvent
bien. L'avarice est odieuse à tout le monde
, elle nuit à soi et aux autres . Nullum
etiam vitium tetrius avaritia , dit Ciceron,
I I. Vol.
pròligus
DECEMBRE. 1733. 2817
prodigus avaro esse melior videtur , quia
ipso multis , illiberalis nemini prodest , immo
nec sibi quidam utilis avaritia .
La prodigalité peut se guérir , mais
l'avarice est une maladie désesperée qui
croît avec l'âge.
Chaque passion a ses plaisirs , et quoi
qu'on regarde la vie d'un avaricieux comme
la plus miserable du monde, jusqueslà
qu'on croit que le plus grand mal qui
puisse lui arriver , c'est qu'il vive longtemps
; cependant le plaisir qu'il a de
posseder son argent , de le voir , de le
compter , d'y songer , lui tient lieu des
plus grandes joyes , et il n'y en a point
dans le monde auxquelles il fut si sensible.
L'Avare croit qu'il n'aura jamais assez
de biens ; son avidité pour ceux qu'il
n'a pas , lui ôte le moyen de jouir de
ceux qui sont en sa possession , et on
peut dire que les richesses le possedent
et qu'il ne les possede pas.
Un Avare ne fait du bien à personne ,
pas même à soy ; et il n'use pas plus
de ce qu'il a , comme de ce qu'il n'a pas.
Tam deest avaro quod habet , quam quod
non habet . Horat .
II. Vol
V ] L
2812 MERCURE DE FRANCE
L'avarice loüable est celle du temps ,
qu'on ne sçauroit trop ménager.
On est toujours très- étroitement attaché
à ce qu'on craint de perdre , et
à ce que les autres nous envient , en sorte
qu'on peut assurer qu'un Avare cesseroit
de l'être , s'il pouvoit se persuader
que personne ne lui envie ses richesses
et qu'il les possedera toujours ; l'inquiétude
nourrit l'amour qu'on a pour elles.
Non luget quisquis laudari , Gallia quarit ;
Ille dolet verè , qui sine teste dolet . Mart.
Les pleurs d'un heritier sont des ris
cachez sous un masque . Heredis fletus sub
persona risus est. Publ. Syrus.
Les disgraces et les infortunes nous
surprendroient moins si nous faisions reflexion
sur la condition de notre nature
et sur les miseres qui en sont inséparables.
On ne doit pas plus se desesperer dans
l'adversité , que se confier trop dans la
prosperité.
Quelque inégalité qui paroisse dans La
distribution des adversitez , Socrate as-
II. Vol. sure
DECEMBRE. 1733 2813
sure que si chacun apportoit toutes ses
peines pour être mises avec celles des
autres , et ensuite partagées entre tous
les hommes en parties égales , chacun
reprendroit bien vîte les siennes , sans
vouloir les partager.
Dans toutes les disgraces qui peuvent
arriver pendant la vie , le comble de
l'infortune c'est d'avoir été heureux . In
omni adversitate fortuna in felicissimum
genus est infortunii , fuisse foelicem. Boece ,
1. 2. de Consolat.
Les grandes afflictions sont muettes ,
et les petites parlent . Cura leves loquuntur
, ingentes stupent. Senec .
Le souvenir des plaisirs passez est d'un
foible secours aux afflictions présentes.
Toute affliction est supportable quand
on a du pain ; mais sans pain tout est
affliction.
Nous devons voir nos amis dans la
prosperité , lorsqu'ils nous en prient ;
mais quand la fortune leur est contraire
et qu'ils sont dans l'adversité , il faut
y courir sans attendre qu'on soit appellé.
II. Vol.
c'est
2814 MERCURE DE FRANCE
C'est l'ordinaire à ceux qui profitent
à la mort de quelqu'un de paroître toujours
les plus affligez. Nulli jactantius
mærent , quam qui maxime lætantur.
Il y a des douleurs que l'on sent davantage
quelque temps après qu'on a
commencé de les sentir , que lorsqu'on
les sent pour la premiere fois.
Nous avons beau nous piquer d'avoir
le coeur bon pour nos amis , nous ne
sentons leurs malheurs que legerement ,
du moins nous ne les sentons pas longtemps
; car presque toutes les douleurs
de compassion sont des douleurs passageres,
dont la moindre distraction soulage.
Il est mal- aisé que celui qui a le feu
en sa maison , porte de l'eau pour éteindre
l'embrasement de son voisin .
La colere est de toutes les passions la
plus dangereuse ; elle ne produit que de
méchants effets , et marque la foiblesse
de celui qu'elle possede ; car il se laisse
aller au torrent qui l'entraîne , sans voir
le précipice et sans consulrer sa raison
qui pourroit l'en détourner et l'en rendre
maître .
11. Vol. La
DECEMBRE. 1733. 2815
La raison ne veut pas toujours qu'on
trouve juste ce qui est veritablement
justę; mais la colere veut qu'on trouve
juste tout ce qu'elle estime juste.
Sono poco da temersi , coloro aquali la lingua
serve per ispada : la colera che isfoga
per la bocca , non isfoga par le mani.
Les invectives et les menaces sont presque
, toujours l'effet et la marque d'une
colere impuissante , qui d'ordinaire ne
diminuent pas la bonne opinion qu'on
a de ceux qu'on attaque.
Non teme il colerico , perche rimira l'oggetto
inquanto lo puo offendere ; non , -inquanto
puo essèr egli offeso.
ރ
La colere la plus aigre et la plus dange
reuse est celle qui sort d'un sujet dont
la vie est molle et effeminée , car les plus
foibles sont les plus susceptibles mouvemens
de cette passion. On le voit assez
dans les ignorans , les malades , les vieil
lards , les femmes et les enfans.
La colere fait toujours trouver nos
raisons meilleures qu'elles ne sont.
II. Vol.
On
2816 MERCURE DE FRANCE
On est presque toujours obligé de continuer
de sang froid , ce qu'on a commencé
en colere .
Elon ce proverbe plein de sens ; Non
e degne di esser obedito , chi non ha ·
modo di esser amato.
II. Vol. Gli
DECEMBRE. 1733. 2809
Gli amici falsi sono come l'ombra dell
borivolo , che se il tempo è soreno apparisce
, s'è nebulose s'asconde.
Dans quelque liaison qu'on soit avec
son ami , et quelque épreuve qu'on en
ait faite , il est toujours d'un homme
sage de se réserver un secret pour soimême.
Ama ut oditurus , odi ut amaturus ....
En amitié on ne commence guere sans
y penser , mais en amour on commence
toujours sans refléxion. Aussi tous les
commencemens de l'amour sont semblables
, mais les suites sont differentes.
Les retours de l'amitié sont difficiles ;
ceux de l'amour sont fort aisez .
Quand nos amis nous ont trompés , on
ne doit avoir que de l'indifference pour
eux ; mais on doit toujours de la sensibilité
à leurs malheurs.
Quand on sçait se faire des amis par
ses bienfaits plutôt que par son mérite ,
on est bien digne d'en avoir , mais on
n'en a pas pour cela.
Un bon coeur approuve autant la ma-
11. Vol. Cv xime
2810 MERCURE DE FRANCE
xime de ne haïr que comme pouvant
aimer un jour , qu'il déteste celle de
n'aimer que comme si un jour on devoit
haïr.
Amigo de todos y ninguno , tode es uno.
De amigo reconciliado , guarte del come
del Diablo.
Quien de todos es amigo , o es muy pobre,
• muy rico.
Il vaut mieux être juge entre ses ennemis
qu'entre ses amis , parce qu'étant
juge entre ses ennemis. , on est assuré
au moins de se faire un ami ; mais étant
juge entre ses amis , on est assuré de se
faire un ennemi et quelquefois plusieurs.
L'avarice est un mal si incurable , qu'il
semble que le temps et la mort même
ne peuvent rien sur sa tyrannie.
La prodigalité est un grand vice à la
verité , mais qui ne fait du mal qu'à
soi même et dont les autres se trouvent
bien. L'avarice est odieuse à tout le monde
, elle nuit à soi et aux autres . Nullum
etiam vitium tetrius avaritia , dit Ciceron,
I I. Vol.
pròligus
DECEMBRE. 1733. 2817
prodigus avaro esse melior videtur , quia
ipso multis , illiberalis nemini prodest , immo
nec sibi quidam utilis avaritia .
La prodigalité peut se guérir , mais
l'avarice est une maladie désesperée qui
croît avec l'âge.
Chaque passion a ses plaisirs , et quoi
qu'on regarde la vie d'un avaricieux comme
la plus miserable du monde, jusqueslà
qu'on croit que le plus grand mal qui
puisse lui arriver , c'est qu'il vive longtemps
; cependant le plaisir qu'il a de
posseder son argent , de le voir , de le
compter , d'y songer , lui tient lieu des
plus grandes joyes , et il n'y en a point
dans le monde auxquelles il fut si sensible.
L'Avare croit qu'il n'aura jamais assez
de biens ; son avidité pour ceux qu'il
n'a pas , lui ôte le moyen de jouir de
ceux qui sont en sa possession , et on
peut dire que les richesses le possedent
et qu'il ne les possede pas.
Un Avare ne fait du bien à personne ,
pas même à soy ; et il n'use pas plus
de ce qu'il a , comme de ce qu'il n'a pas.
Tam deest avaro quod habet , quam quod
non habet . Horat .
II. Vol
V ] L
2812 MERCURE DE FRANCE
L'avarice loüable est celle du temps ,
qu'on ne sçauroit trop ménager.
On est toujours très- étroitement attaché
à ce qu'on craint de perdre , et
à ce que les autres nous envient , en sorte
qu'on peut assurer qu'un Avare cesseroit
de l'être , s'il pouvoit se persuader
que personne ne lui envie ses richesses
et qu'il les possedera toujours ; l'inquiétude
nourrit l'amour qu'on a pour elles.
Non luget quisquis laudari , Gallia quarit ;
Ille dolet verè , qui sine teste dolet . Mart.
Les pleurs d'un heritier sont des ris
cachez sous un masque . Heredis fletus sub
persona risus est. Publ. Syrus.
Les disgraces et les infortunes nous
surprendroient moins si nous faisions reflexion
sur la condition de notre nature
et sur les miseres qui en sont inséparables.
On ne doit pas plus se desesperer dans
l'adversité , que se confier trop dans la
prosperité.
Quelque inégalité qui paroisse dans La
distribution des adversitez , Socrate as-
II. Vol. sure
DECEMBRE. 1733 2813
sure que si chacun apportoit toutes ses
peines pour être mises avec celles des
autres , et ensuite partagées entre tous
les hommes en parties égales , chacun
reprendroit bien vîte les siennes , sans
vouloir les partager.
Dans toutes les disgraces qui peuvent
arriver pendant la vie , le comble de
l'infortune c'est d'avoir été heureux . In
omni adversitate fortuna in felicissimum
genus est infortunii , fuisse foelicem. Boece ,
1. 2. de Consolat.
Les grandes afflictions sont muettes ,
et les petites parlent . Cura leves loquuntur
, ingentes stupent. Senec .
Le souvenir des plaisirs passez est d'un
foible secours aux afflictions présentes.
Toute affliction est supportable quand
on a du pain ; mais sans pain tout est
affliction.
Nous devons voir nos amis dans la
prosperité , lorsqu'ils nous en prient ;
mais quand la fortune leur est contraire
et qu'ils sont dans l'adversité , il faut
y courir sans attendre qu'on soit appellé.
II. Vol.
c'est
2814 MERCURE DE FRANCE
C'est l'ordinaire à ceux qui profitent
à la mort de quelqu'un de paroître toujours
les plus affligez. Nulli jactantius
mærent , quam qui maxime lætantur.
Il y a des douleurs que l'on sent davantage
quelque temps après qu'on a
commencé de les sentir , que lorsqu'on
les sent pour la premiere fois.
Nous avons beau nous piquer d'avoir
le coeur bon pour nos amis , nous ne
sentons leurs malheurs que legerement ,
du moins nous ne les sentons pas longtemps
; car presque toutes les douleurs
de compassion sont des douleurs passageres,
dont la moindre distraction soulage.
Il est mal- aisé que celui qui a le feu
en sa maison , porte de l'eau pour éteindre
l'embrasement de son voisin .
La colere est de toutes les passions la
plus dangereuse ; elle ne produit que de
méchants effets , et marque la foiblesse
de celui qu'elle possede ; car il se laisse
aller au torrent qui l'entraîne , sans voir
le précipice et sans consulrer sa raison
qui pourroit l'en détourner et l'en rendre
maître .
11. Vol. La
DECEMBRE. 1733. 2815
La raison ne veut pas toujours qu'on
trouve juste ce qui est veritablement
justę; mais la colere veut qu'on trouve
juste tout ce qu'elle estime juste.
Sono poco da temersi , coloro aquali la lingua
serve per ispada : la colera che isfoga
per la bocca , non isfoga par le mani.
Les invectives et les menaces sont presque
, toujours l'effet et la marque d'une
colere impuissante , qui d'ordinaire ne
diminuent pas la bonne opinion qu'on
a de ceux qu'on attaque.
Non teme il colerico , perche rimira l'oggetto
inquanto lo puo offendere ; non , -inquanto
puo essèr egli offeso.
ރ
La colere la plus aigre et la plus dange
reuse est celle qui sort d'un sujet dont
la vie est molle et effeminée , car les plus
foibles sont les plus susceptibles mouvemens
de cette passion. On le voit assez
dans les ignorans , les malades , les vieil
lards , les femmes et les enfans.
La colere fait toujours trouver nos
raisons meilleures qu'elles ne sont.
II. Vol.
On
2816 MERCURE DE FRANCE
On est presque toujours obligé de continuer
de sang froid , ce qu'on a commencé
en colere .
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Résumé : REFLEXIONS.
Le texte examine divers aspects des relations humaines et des émotions. Il met en garde contre les faux amis, qualifiés d'ombres fugaces, et recommande de conserver certains secrets même entre amis. En matière d'amour, les débuts sont souvent impulsifs, mais les retours sont plus faciles qu'en amitié. Il est conseillé de rester insensible aux amis trompeurs tout en restant compatissant face à leurs malheurs. Le texte critique ceux qui se lient par intérêt plutôt que par mérite et dénonce l'avarice comme un mal incurable nuisant à soi-même et aux autres. L'avare est décrit comme incapable de jouir de ses richesses, toujours anxieux de les perdre. Le texte aborde également la gestion des émotions face aux malheurs et aux prospérités, soulignant l'importance de ne pas désespérer ni se confier excessivement. Les grandes afflictions restent silencieuses, contrairement aux petites. La compassion est souvent passagère, tandis que la colère, marquée par l'irrationnel, est dangereuse. Elle altère le jugement et pousse à des actions regrettables. Les personnes exprimant leur colère verbalement sont moins dangereuses que celles agissant physiquement. Les invectives et menaces révèlent une colère impuissante. Les individus les plus susceptibles à la colère sont les ignorants, les malades, les vieillards, les femmes et les enfants. La colère déforme la perception de ses propres raisons, les rendant injustement justifiées.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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41
p. 254-269
REFLEXIONS de M. Simonnet Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733. Quel est l'état le plus propre à acquerir la Sagesse, de la Richesse ou de la Pauvreté.
Début :
Il est une vraye et une fausse Sagesse, et les hommes sont si aveugles ou si [...]
Mots clefs :
Sagesse, Richesses, Pauvreté, Passions, Riches, Vertu, Hommes, Vérité, Monde, Préjugés
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS de M. Simonnet Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733. Quel est l'état le plus propre à acquerir la Sagesse, de la Richesse ou de la Pauvreté.
REFLEXIONS de M. Simonnet
Prieur d'Heurgeville , sur la Question
proposée dans le Mercure d'Août 1733 .
Quel est l'état le plus propre à acquerir la
Sagesse , de la Richesse ou de la Pauvreté.
I
و
L est une vraye et une fausse Sagesse ,
et les hommes sont si aveugles ou si
pervers , qu'il est très - rare qu'ils ne recherchent
et n'estiment plutôt ce vain
fantôme de Sagesse que la Sagesse
même , qu'ils traitent de foiblesse et de
simplicité ; tant le déreglement du coeur
a répandu de profondes ténébres dans
l'esprit. Ce seroit donc " bâtir en l'air et
établir des principes sans fondement, que
de vouloir assigner l'état le plus favora
ble à la Sagesse , sans avoir auparavant
défini ce que l'on entend ordinairement,
et ce que l'on doit entendre par ce terme
si commun , mais dont on a des idées și
peu justes et si confuses.
En quoi le monde fait-il consister la
Sagesse ? Dans un extérieur de probité
que le coeur dément ; dans l'art de dissimuler
ses sentimens ; à parler d'une
façon et penser d'une autre ; à donner à
la fausseté, des couleurs de la verité; et à
couvrir
FEVRIER. 1734. 255
couvrir celle - ci des apparences odieuses
du mensonge ; à faire jouer mille ressorts
et mille machines pour venir à ses fins ;
et à engager les hommes droits dans les
piéges qu'on leur tend : c'est ce qu'on
nomme fine politique , Sagesse consommée.
Paroître avec un visage riant et un
visage ouvert , lorsque l'on est rongé intérieurement
d'envie , de jalousie , d'animosité
faire obligeamment mille offres
de services à ceux même que l'on verroit
avec joye perir et abîmer, parce que l'interêt
et l'ambition le demandent; sçavoir
prendre des souterrains qui cachent le
crime et l'injustice , pour se pousser et
faire son chemin à quelque prix que ce
soit ; se deffendre des vices grossiers ,
énormes et infamans , sans se mettre en
peine de toutes les horreurs qui se cachent
sous le voile des ténébres et du silence
; c'est ce qui s'appelle être Sage :
en un mot, certe Sagesse du monde n'est
que le déguisement des passions criminelles
dont on est l'esclave ; au lieu que
la vraie Sagesse en est la victoire et le
triomphe, ou du moins elle apprend à les
regler , à les moderer , à les maîtriser.
Il y en a qui mettent la Sagesse dans
une humeur sombre, mélancolique , austere
; dans un air triste et morne ; dans
C vj
une
256 MERCURE DE FRANCE
une certaine pesanteur ennuyeuse et à
charge à tout le monde ; mais ils se
trompent: la vraye sagesse n'a rien de farouche
ni de rebutant , c'est une vertu
de societé qui lie les hommes par la bonté
, la douceur , l'amitié sincere , qui les
instruit et les corrige , sans les choquer
ni les aigrir , elle s'insinue dans les coeurs
par des charmes dont ils ne peuvent se
deffendre. Quoiqu'elle soit ennemie du
déguisement et de la duplicité , elle
sçait dissimuler à propos, et semble ne pas
appereevoit ce qu'elle ne peut rectifier.
Elle fait valoir agréablement les interêts
de la justice et de la verité , et elle a le
secret de les rendre aimables ; si elle est
obligée de combattre vigoureusement
ou de souffrir pour les deffendre , elle le
fait avec joye , sans fiel , sans animosité.
Sa constance la soutient dans tous les
maux et dans les disgraces : quoiqu'elle
n'y soit pas insensible , elle aime mieux en
étre la victime que de les susciter, quand
elle le pourroit , à ceux qui se déclarent
ses ennemis .
Les Stoïciens se sont rendus ridicules,
par l'idée extravagante qu'ils donnoient
de leur Sage. A les entendre il étoit aussi
insensible qu'un rocher contte lequel
viennent se briser les flots de la Mer. Les
inforFEVRIER
. 1734. 257
infortunes , les pertes , les afflictions les
plus accablantes ne lui causoient pas la
moindre émotion. Il étoit à l'épreuve des
douleurs les plus cuisantes , des playes les
plus profondes , des plus terribles coups,
dont un homme puisse être frappé . Il n'y
avoit ni peines ni tourmens si affreux qui
pussent troubler la severité de son ame,
et l'empêcher d'être heureux. Voilà à
quelle outrance le feu de l'imagination
a porté des hommes , d'ailleurs éclairez
, qui faisoient l'admiration de leur
tems , et qui s'appliquoient uniquement
à la recherche de la Sagesse ; telle étoit
l'idée fausse et chimerique qu'ils en
avoient conçue , et qu'ils vouloient en faire
concevoir aux autres . Il falloit qu'ils connussent
bien peu l'Homme naturellement
si sensible et si délicat , pour le croire
capable d'une telle insensibilité , d'une
telle dureté , qui seroit contre sa nature
et qui dégenereroit en vice. Ils ne sçavoient
gueres ce que c'étoit que la vertu
pour en forger une de cette trempe. La
vertu ne consiste pas à être insensible
mais à vaincre la sensibilité par une fermeté
et une constance inébranlable qui
tienne inviolablement attaché au devoir.
C'est ainsi que de tout tems chacun
s'est figuré une Sagesse à son gré , et selon
258 MERCURE DE FRANCE;
,
lon son caprice; on est tombé tantôt dans
un excès, tantôt dans un autre . On a consulté
ses vûës , ses desseins , ses intérêts
pour paroître Sage sans l'être effectivement
, les passions se sont travesties et
ont voulu se montrer sous l'habillement
de la Sagesse ; mais si elles ont trompé
quelque tems les yeux des hommes peu
éclairez , on les a enfin reconnues pour
ce qu'elles étoient , et elles ont été honteu
sement dépouillées de ce vain ornement
dont elles avoient eu l'audace de se parer.
La parole du sage : rien de trop , est
peut-être la notion la plus juste , la plus
précise , la plus exacte que l'on puisse
donner de la vraie Sagesse. La difficulté
est de trouver et de garder ce juste milieu
en quoi elle consiste. Le sentier est extrémement
étroit et glissant ; il n'est pas
aisé de l'appercevoir , et il est presque
impossible de n'y pas broncher : delà
vient qu'il y a si peu de personnes qui
y entrent et qui s'y soutiennent. Les uns
sont trop promps , trop vifs , trop ardens ;
les autres trop flegmatiques , trop indolens
: vous en verrez qui affectent un
sérieux et une gravité qui glace : its
veulent paroître Sages et ce sont de vrais
Pedants; d'autres, pour éviter ce travers,
sont sottement folâtres et badins sans
>
rien
FEVRIER. 1734. 259
›
rien rabattre de la bonne opinion qu'ils
ont d'eux - mêmes ; beaucoup ont des manieres
trop libres et peu décentes , d'autres
sont trop resserrez , trop pointilleux .
Franchement à regarder les hommes tels
qu'ils sont , il n'y en a point dont on
puisse prononcer absolument qu'ils sont
Sages. Ils ont tous leurs défauts
et la
vraye Sagesse n'en souffre point , parce
que les défauts sont autant de dérangemens
de la raison , d'accès de folie , moins
durables , à la verité , et moins sensibles
mais aussi réels qu'une folie déclarée et
perseverante. La parfaite Sagesse est plutôt
dans le Ciel que sur la terre ; notre
partage est d'y tendre et d'en approcher
autant que la foiblesse humaine le permet
, en réprimant et retranchant lesdéfauts
que nous remarquons en nous : ( et
heureux qui les connoît ! c'est un commencement
de Sagesse , ) mais il ne faut
pas être assez vain pour s'imaginer jamais
de l'avoir acquise dans toute sa perfection.
·
Cette sublime vertu consiste donc dans
une certaine force , une certaine vigueur,
qui tient l'ame comme sur un point fixe
dans un exact équilibre entre l'excès.de
joye et de tristesse , de fermeté et de sensibilité,
d'amour et d'indifférence, de lentear
260 MERCURE DE FRANCE
>
teur et de vivacité , de bravoure et de
retenuë , de crainte et d'intrépidité ; qui
la rend maîtresse de tous ses mouvemens ,
qu'elle regle et qu'elle modere selon les
loix d'une raison éclairée qui la met audessus
de toute révolte des sens , de tout
déreglement des passions qu'elle gouverne
et qu'elle réduit avec un empire absolu.
Telle est la vraye Sagesse , qui convient
à l'homme,à laquelle il peut et doit
aspirer , mais dont, foible comme il est ,
il s'écartera toujours de quelque degré
à proportion de sa foiblesse ; s'il ne lus
est pas donné de parvenir au comble de
la perfection , où réside la Sagesse dans
son plein , il n'est pas moins obligé de
travailler à en approcher et à mesure qu'il
fera du progrès , on pourra dire qu'il
augmente en Sagesse .
у
Or en ce sens y a- t- il un état plus
propre que l'autre à l'acquerir ? la fausse
Sagesse est fort asservie à la situation des
personnes, et dépendante des circonstances
, des erreurs , des passions qui la favorisent
et qui la soutiennent. Il n'en est
pas ainsi de la vraie Sagesse ; elle est libre
et indépendante ; comme une puissante
Reine elle domine souverainement sur
tous les Etats , sur toutes les conditions;
Elle brille dans la prosperité , elle triomphe
FEVRIER 1734. 261
phe dans l'adversité les Richesses ne
peuvent la corrompre ; les miseres de la
Pauvreté ne peuvent l'avilir ; Elle habite
noblement dans la chaumière et s'assie
modestement sur le trône ; son éclat et
sa force se font sentir sous de vils haillons
, comme sous la pourpre
des Rois.
Elle appelle , elle invite tous les peuples ,
toutes les nations , tous les hommes jeunes
et vieux , grands et petits , riches et
pauvres ; mais qu'il y en a peu qui l'écoutent
! presque tous aiment mieux se laisser
entraîner par la passion , que conduire
par la Sagesse. C'est une lumiere bienfaisante
et universelle qui luit dans les ténébres
, mais les ténébres ne la com
prennent pas ; l'erreur , les préjugez ,
les passions dominantes du coeur humain
forment dans l'ame des nuages épais qui
empêchent ordinairement ses rayons d'y
pénétrer. Ainsi, quoique la Sagesse d'ellemême
soit indépendante , et que par sa
force elle puisse absolument surmonter
tous les obstacles et triompher de tous ses
ennemis ; il faut cependant avouer que
comme elle n'agit point avec violence ,
les oppositions qu'elle rencontre dans
certains états l'en éloignent ; il est
vrai que celui là est plus propre à l'acquerir
où elle trouve moins de résistance
et
262 MERCURE DE FRANCE
et où elle s'insinue avec plus de facilité.
Il s'agit donc ici d'exantiner lequel des
deux Etats de Richesse ou de Pauvreté
présente à la Sagesse plus ou moins de
difficultés et d'obstacles à surmonter: Ces
obstacles se réduisent , comme je l'ai déja
insinué, aux erreurs, aux préjugez , aux
passions .
Il est constant que dans l'état de Pauvreté
les erreurs et les préjugez sont en
plus petit nombre et moins difficiles à
vaincre. La verité s'y fait jour beaucoup
plus aisément chez les grands et les riches
dont elle ne peut presque aborder. Une
troupe de flatteurs les assiegent : on a
interêt de les menager ; on n'ose choquer
leurs préjugez et leur parler avec franchise
dans la crainte de s'attirer quelque
facheuse affaire . Si on leur annonce la verité
, ce n'est qu'avec des ménagemens
et des adoucissemens qui l'énervent et la
défigurent : rarement ils la reconnoissent
sous les déguisemens dont on la couvre
et encore plus rarement ils se l'appliquent.
Un homme qui se mêle d'instruire
ou de reprendre, quelque précaution qu'il
prenne pour le faire honnêtement , devient
importun et passe pour incivil
chez les personnes d'un certain rang : on
craint de le voir et il est trop heureux si
on
FEVRIER. 1734 263
on ne le chasse pas honteusement , si
même on ne lance pas contre lui quelques
traits d'indignation et de vengeance .
Les Petits et les pauvres sont plus dociles
et moins délicats , on en approche sans
peine ; on leur fait voir la verité dans
tout son jour ; on ne craint point de les
fatiguer de remontrances ; si quelquefois
ils ne les reçoivent pas bien , on en est
quitte pour avoir perdu sa peine ; du
moins ils ne sont pas redoutables. On
voit par expérience qu'ils ne tiennent pas
beaucoup aux erreurs et aux préjugez ,
quand on veut se donner le soin de les
instruire. D'ailleurs ils en ont moins que
les riches les faux principes du monde
ne leur ont pas si fort gâté l'esprit et cor.
rompu le jugement .
:
Il y a parmi les personnes du commun
plus de droiture , de simplicité , de candeur
; excellentes dispositions pour donner
entrée à la Sagesse . Ils n'ont pas de
si grands interêts qui les dominent et qui
les aveuglent ; ils ne sont pas étourdis
par tout ce tumulte , ces intrigues , ces
grands mouvemens qui agitent les riches
et qui étouffent la voix de la Sagesse . Les
passions les plus vives, les plus flatteuses,
ou les plus turbulentes qui dévorent
coux-ci , et qui ferment toutes les ave-
: nues
264 MERCURE DE FRANCE
و
nuës à la Sagesse , sont bien amorties
dans la Pauvreté , parce qu'elles n'y trouvent
presque point d'amorce . Ces dangereuses
maîtresses du coeur humain ne
font que languis dans un état où elles
manquent d'aliment , où rien ne les favorise
, où tout semble conjuré pour
leur perte. L'amour propre , ce tyran des
grandes fortunes est presque anéanti
dans les humiliations de la Pauvreté ;
l'ambition toujours inquiéte inquiéte et jamais
contente, n'y voit point de jour à se produire
et demeure sans action , sans mouvement
, dans une espece de l'éthargie,
l'attachement aux Richesses qui suit la
possession , cette honteuse ct insatiable
avarice n'a gueres lieu où elle ne sent rien
qui l'attire et qui puisse la contenter.
S'il y a quelques exemples du contraire,
ce sont des prodiges qui ne tirent pas
conséquence. Pour peu qu'on connoisse
de Pauvre , on le voit plus satisfait dans
les bornes étroites de sa condition , et
moins avide des biens périssables , que la
plupart des riches du siécle ; la volupté ,
des délices qui corrompent le coeur , qui
empoisonnent l'ame , et qui étouffent la
Sagesse , ces funestes syrenes qui attirent,
qui chatment, qui enchantent, pour donner
la mort , trouvent peu d'ouverture
dans
FEVRIER 1734. 265
dans un état dont la peine et le travail
sont inséparables , où l'on gagne difficilement
son pain à la sueur de son front,
où le corps est masté par de rudes et de
continuelles fatigues , où l'on ne voit aucune
des douceurs et des commoditez
qui engendrent et qui fomentent la mollesse.
La vie dure et laborieuse n'est pas
compatible avec les délicatesses de la sensualité
, dont les Richesses et l'abondance
sont le pernicieux aliment. Le Pauvre est
donc plus libre , plus dégagé , moins
esclave des passions.
Il faut avouer que ces veritez sont désolantes
pour les Riches , qui n'ont pas
perdu tout sentiment d'honneur et de
probité, et qui conservent encore du gout
pour la vertu. Tel est le danger de leur
état , qu'à moins qu'ils ne soient continuellement
en garde , et qu'ils n'ayent
le courage de rompre toutes ces barrieres,
de dissiper tous ces nuages , d'écarter
tous ces obstacles , la vraie Sagesse ne
peut avoir accès auprès d'eux . Rien n'est
plus propre à rabattre la présomption
trop ordinaire aux personnes distinguées
dans le monde par les faveurs de la fortune
, et à leur faire sentir combien est
injuste le mépris qu'ils font de la Pauvreté
, qui , à ne consulter même que les
lumieres
266 MERCURE DE FRANCE
lumieres naturelles , est préferable à l'affluence
des richesses , parce qu'elle est
plus favorable à la sagesse et à la vertu .
Les hommes les plus éclairez du Paganisme
, ces anciens Philosophes si cebres
dans l'Antiquité , s'accordent en
ce point avec les Chrétiens. Ils regardent
la pauvreté jointe à la frugalité et
à la vie dure , qui en sont les suites naturelles
, comme l'Ecole de la vertu . Au
contraire tout le soin , l'attirail , les agitations
qui accompagnent les richesses ,
leur paroissent un veritable esclavage, qui
entraîne celui de toutes les passions qu'elles
font naître et qu'elles nourrissent . Lycurgue
, ce fameux Législateur de Sparte ,
netrouva pas de moïen plus sûr et plus
puissant pour former les Laccdémoniensà
la sagesse et à la vertu , que de leur deffendre
l'usage de l'or et de l'argent.Jamais les
anciens Romains ne parurent si sages et si:
vertueux que lorsqu'ils témoignerent un
souverain mépris pour les richesses , et.
dès que l'abondance et le luxe s'y furent
introduits , ils tomberent dans les folies,
er les extravagances des passions les plus
effienées. Socrate , déclaré par l'Oracle ,,
l'homme le plus sage de la Grece , n'étoit
que le fils d'un simple Artisan , et
quoique l'éclat de son mérite eût pû le
mettre
FEVRIER 1734. 267
mettre au large et lui procurer les graces
de la fortune , il méprisa constammant
les richesses , et témoigna en toute
Occasion l'estime qu'il faisoit de la Pauvreté.
A la vûë de tout ce que la pompe
et le luxe pouvoient étaler de plus brillant
, il se félicitoit lui- même de pouvoir
s'en passer ; que de choses , disoit- il,
dont je n'ai pas besoin .
Que les Riches ne fassent donc point
si fort les hommes importans ; qu'ils ne
se flattent point tant des avantages d'une
florissante prosperité ; qu'ils ne regar
dent pas d'un air si méprisant ; qu'ils
ne traitent pas avec tant de hauteur et
de dureté le Pauvre qui les fait vivre de
son travail , de son industrie et qui les
aide de ses services , plus necessaires.
que ceux qu'ils peuvent eux mêmes lui
rendre . En vain possederoient- ils tous les
trésors du monde , sans le Laboureur ,
le Vigneron , le Jardinier qui cultivens
la terre ; avec tout leur or et leur
argent
ils n'auroient pas de quoi fournir aux
besoins les plus pressants de la vie ; sans
P'Artisan qui travaille utilement pour
cux , sans les Serviteurs qui sont à leurs .
gages ; malgré l'abondance de leurs richesses
, ils manqueroient d'habits pour
se couvrir , et seroient privez de toutes
les
268 MERCURE DE FRANCE
1
les commoditez et les délices qu'ils recherchent
avec tant d'empressement.
Quoique les Riches disent et pensent ,
ils ne peuvent se passer du Pauvre , et
le Pauvre pourroit absolument se passer
d'eux. Accoutumé à se contenter de peu
et à vivre frugalement du travail de ses
mais , il subsisteroit sans l'usage de l'or
et de l'argent ; il tireroit toujours de la
fécondité de la terre , les vrayes richesses
qu'elle renferme dans son sein et qu'elle
reproduit chaque année ; il vivroit tranquille,
sans les injustes vexations des Riches
qui s'engraissent de sa substance
qui lui ravissent trop souvent , par fraude
ou à force ouverte , le juste fruit de
ses travaux et le modique heritage de
ses peres . La sagesse et la vertu , quand
il a le bonheur de les posseder , sont les
seuls biens solides qu'on ne peut lui ôter;
ils lui appartiennent préferablement au
Riche,qui s'en rend indigne par le choix
qu'il fait des biens périssables ; les heureuses
dispositions qu'il y apporte par
son état même le dédommagent bien de
ce qui lui manque du côté de la fortune.
Nonobstant les préjugez contraires, on
ne peut disconvenir que naturellement
la prosperité n'aveugle et l'adversité ne
donne d'excellentes leçons de sagesse . Il
est
FEVRIER 1734. 269
est donc prouvé que la Richesse qui est
un état de prosperité , est moins propre
à l'acquerir que la Pauvreté , dont l'Adversité
est la fidelle Compagne .
La suite pour le Mercure prochain.
Prieur d'Heurgeville , sur la Question
proposée dans le Mercure d'Août 1733 .
Quel est l'état le plus propre à acquerir la
Sagesse , de la Richesse ou de la Pauvreté.
I
و
L est une vraye et une fausse Sagesse ,
et les hommes sont si aveugles ou si
pervers , qu'il est très - rare qu'ils ne recherchent
et n'estiment plutôt ce vain
fantôme de Sagesse que la Sagesse
même , qu'ils traitent de foiblesse et de
simplicité ; tant le déreglement du coeur
a répandu de profondes ténébres dans
l'esprit. Ce seroit donc " bâtir en l'air et
établir des principes sans fondement, que
de vouloir assigner l'état le plus favora
ble à la Sagesse , sans avoir auparavant
défini ce que l'on entend ordinairement,
et ce que l'on doit entendre par ce terme
si commun , mais dont on a des idées și
peu justes et si confuses.
En quoi le monde fait-il consister la
Sagesse ? Dans un extérieur de probité
que le coeur dément ; dans l'art de dissimuler
ses sentimens ; à parler d'une
façon et penser d'une autre ; à donner à
la fausseté, des couleurs de la verité; et à
couvrir
FEVRIER. 1734. 255
couvrir celle - ci des apparences odieuses
du mensonge ; à faire jouer mille ressorts
et mille machines pour venir à ses fins ;
et à engager les hommes droits dans les
piéges qu'on leur tend : c'est ce qu'on
nomme fine politique , Sagesse consommée.
Paroître avec un visage riant et un
visage ouvert , lorsque l'on est rongé intérieurement
d'envie , de jalousie , d'animosité
faire obligeamment mille offres
de services à ceux même que l'on verroit
avec joye perir et abîmer, parce que l'interêt
et l'ambition le demandent; sçavoir
prendre des souterrains qui cachent le
crime et l'injustice , pour se pousser et
faire son chemin à quelque prix que ce
soit ; se deffendre des vices grossiers ,
énormes et infamans , sans se mettre en
peine de toutes les horreurs qui se cachent
sous le voile des ténébres et du silence
; c'est ce qui s'appelle être Sage :
en un mot, certe Sagesse du monde n'est
que le déguisement des passions criminelles
dont on est l'esclave ; au lieu que
la vraie Sagesse en est la victoire et le
triomphe, ou du moins elle apprend à les
regler , à les moderer , à les maîtriser.
Il y en a qui mettent la Sagesse dans
une humeur sombre, mélancolique , austere
; dans un air triste et morne ; dans
C vj
une
256 MERCURE DE FRANCE
une certaine pesanteur ennuyeuse et à
charge à tout le monde ; mais ils se
trompent: la vraye sagesse n'a rien de farouche
ni de rebutant , c'est une vertu
de societé qui lie les hommes par la bonté
, la douceur , l'amitié sincere , qui les
instruit et les corrige , sans les choquer
ni les aigrir , elle s'insinue dans les coeurs
par des charmes dont ils ne peuvent se
deffendre. Quoiqu'elle soit ennemie du
déguisement et de la duplicité , elle
sçait dissimuler à propos, et semble ne pas
appereevoit ce qu'elle ne peut rectifier.
Elle fait valoir agréablement les interêts
de la justice et de la verité , et elle a le
secret de les rendre aimables ; si elle est
obligée de combattre vigoureusement
ou de souffrir pour les deffendre , elle le
fait avec joye , sans fiel , sans animosité.
Sa constance la soutient dans tous les
maux et dans les disgraces : quoiqu'elle
n'y soit pas insensible , elle aime mieux en
étre la victime que de les susciter, quand
elle le pourroit , à ceux qui se déclarent
ses ennemis .
Les Stoïciens se sont rendus ridicules,
par l'idée extravagante qu'ils donnoient
de leur Sage. A les entendre il étoit aussi
insensible qu'un rocher contte lequel
viennent se briser les flots de la Mer. Les
inforFEVRIER
. 1734. 257
infortunes , les pertes , les afflictions les
plus accablantes ne lui causoient pas la
moindre émotion. Il étoit à l'épreuve des
douleurs les plus cuisantes , des playes les
plus profondes , des plus terribles coups,
dont un homme puisse être frappé . Il n'y
avoit ni peines ni tourmens si affreux qui
pussent troubler la severité de son ame,
et l'empêcher d'être heureux. Voilà à
quelle outrance le feu de l'imagination
a porté des hommes , d'ailleurs éclairez
, qui faisoient l'admiration de leur
tems , et qui s'appliquoient uniquement
à la recherche de la Sagesse ; telle étoit
l'idée fausse et chimerique qu'ils en
avoient conçue , et qu'ils vouloient en faire
concevoir aux autres . Il falloit qu'ils connussent
bien peu l'Homme naturellement
si sensible et si délicat , pour le croire
capable d'une telle insensibilité , d'une
telle dureté , qui seroit contre sa nature
et qui dégenereroit en vice. Ils ne sçavoient
gueres ce que c'étoit que la vertu
pour en forger une de cette trempe. La
vertu ne consiste pas à être insensible
mais à vaincre la sensibilité par une fermeté
et une constance inébranlable qui
tienne inviolablement attaché au devoir.
C'est ainsi que de tout tems chacun
s'est figuré une Sagesse à son gré , et selon
258 MERCURE DE FRANCE;
,
lon son caprice; on est tombé tantôt dans
un excès, tantôt dans un autre . On a consulté
ses vûës , ses desseins , ses intérêts
pour paroître Sage sans l'être effectivement
, les passions se sont travesties et
ont voulu se montrer sous l'habillement
de la Sagesse ; mais si elles ont trompé
quelque tems les yeux des hommes peu
éclairez , on les a enfin reconnues pour
ce qu'elles étoient , et elles ont été honteu
sement dépouillées de ce vain ornement
dont elles avoient eu l'audace de se parer.
La parole du sage : rien de trop , est
peut-être la notion la plus juste , la plus
précise , la plus exacte que l'on puisse
donner de la vraie Sagesse. La difficulté
est de trouver et de garder ce juste milieu
en quoi elle consiste. Le sentier est extrémement
étroit et glissant ; il n'est pas
aisé de l'appercevoir , et il est presque
impossible de n'y pas broncher : delà
vient qu'il y a si peu de personnes qui
y entrent et qui s'y soutiennent. Les uns
sont trop promps , trop vifs , trop ardens ;
les autres trop flegmatiques , trop indolens
: vous en verrez qui affectent un
sérieux et une gravité qui glace : its
veulent paroître Sages et ce sont de vrais
Pedants; d'autres, pour éviter ce travers,
sont sottement folâtres et badins sans
>
rien
FEVRIER. 1734. 259
›
rien rabattre de la bonne opinion qu'ils
ont d'eux - mêmes ; beaucoup ont des manieres
trop libres et peu décentes , d'autres
sont trop resserrez , trop pointilleux .
Franchement à regarder les hommes tels
qu'ils sont , il n'y en a point dont on
puisse prononcer absolument qu'ils sont
Sages. Ils ont tous leurs défauts
et la
vraye Sagesse n'en souffre point , parce
que les défauts sont autant de dérangemens
de la raison , d'accès de folie , moins
durables , à la verité , et moins sensibles
mais aussi réels qu'une folie déclarée et
perseverante. La parfaite Sagesse est plutôt
dans le Ciel que sur la terre ; notre
partage est d'y tendre et d'en approcher
autant que la foiblesse humaine le permet
, en réprimant et retranchant lesdéfauts
que nous remarquons en nous : ( et
heureux qui les connoît ! c'est un commencement
de Sagesse , ) mais il ne faut
pas être assez vain pour s'imaginer jamais
de l'avoir acquise dans toute sa perfection.
·
Cette sublime vertu consiste donc dans
une certaine force , une certaine vigueur,
qui tient l'ame comme sur un point fixe
dans un exact équilibre entre l'excès.de
joye et de tristesse , de fermeté et de sensibilité,
d'amour et d'indifférence, de lentear
260 MERCURE DE FRANCE
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teur et de vivacité , de bravoure et de
retenuë , de crainte et d'intrépidité ; qui
la rend maîtresse de tous ses mouvemens ,
qu'elle regle et qu'elle modere selon les
loix d'une raison éclairée qui la met audessus
de toute révolte des sens , de tout
déreglement des passions qu'elle gouverne
et qu'elle réduit avec un empire absolu.
Telle est la vraye Sagesse , qui convient
à l'homme,à laquelle il peut et doit
aspirer , mais dont, foible comme il est ,
il s'écartera toujours de quelque degré
à proportion de sa foiblesse ; s'il ne lus
est pas donné de parvenir au comble de
la perfection , où réside la Sagesse dans
son plein , il n'est pas moins obligé de
travailler à en approcher et à mesure qu'il
fera du progrès , on pourra dire qu'il
augmente en Sagesse .
у
Or en ce sens y a- t- il un état plus
propre que l'autre à l'acquerir ? la fausse
Sagesse est fort asservie à la situation des
personnes, et dépendante des circonstances
, des erreurs , des passions qui la favorisent
et qui la soutiennent. Il n'en est
pas ainsi de la vraie Sagesse ; elle est libre
et indépendante ; comme une puissante
Reine elle domine souverainement sur
tous les Etats , sur toutes les conditions;
Elle brille dans la prosperité , elle triomphe
FEVRIER 1734. 261
phe dans l'adversité les Richesses ne
peuvent la corrompre ; les miseres de la
Pauvreté ne peuvent l'avilir ; Elle habite
noblement dans la chaumière et s'assie
modestement sur le trône ; son éclat et
sa force se font sentir sous de vils haillons
, comme sous la pourpre
des Rois.
Elle appelle , elle invite tous les peuples ,
toutes les nations , tous les hommes jeunes
et vieux , grands et petits , riches et
pauvres ; mais qu'il y en a peu qui l'écoutent
! presque tous aiment mieux se laisser
entraîner par la passion , que conduire
par la Sagesse. C'est une lumiere bienfaisante
et universelle qui luit dans les ténébres
, mais les ténébres ne la com
prennent pas ; l'erreur , les préjugez ,
les passions dominantes du coeur humain
forment dans l'ame des nuages épais qui
empêchent ordinairement ses rayons d'y
pénétrer. Ainsi, quoique la Sagesse d'ellemême
soit indépendante , et que par sa
force elle puisse absolument surmonter
tous les obstacles et triompher de tous ses
ennemis ; il faut cependant avouer que
comme elle n'agit point avec violence ,
les oppositions qu'elle rencontre dans
certains états l'en éloignent ; il est
vrai que celui là est plus propre à l'acquerir
où elle trouve moins de résistance
et
262 MERCURE DE FRANCE
et où elle s'insinue avec plus de facilité.
Il s'agit donc ici d'exantiner lequel des
deux Etats de Richesse ou de Pauvreté
présente à la Sagesse plus ou moins de
difficultés et d'obstacles à surmonter: Ces
obstacles se réduisent , comme je l'ai déja
insinué, aux erreurs, aux préjugez , aux
passions .
Il est constant que dans l'état de Pauvreté
les erreurs et les préjugez sont en
plus petit nombre et moins difficiles à
vaincre. La verité s'y fait jour beaucoup
plus aisément chez les grands et les riches
dont elle ne peut presque aborder. Une
troupe de flatteurs les assiegent : on a
interêt de les menager ; on n'ose choquer
leurs préjugez et leur parler avec franchise
dans la crainte de s'attirer quelque
facheuse affaire . Si on leur annonce la verité
, ce n'est qu'avec des ménagemens
et des adoucissemens qui l'énervent et la
défigurent : rarement ils la reconnoissent
sous les déguisemens dont on la couvre
et encore plus rarement ils se l'appliquent.
Un homme qui se mêle d'instruire
ou de reprendre, quelque précaution qu'il
prenne pour le faire honnêtement , devient
importun et passe pour incivil
chez les personnes d'un certain rang : on
craint de le voir et il est trop heureux si
on
FEVRIER. 1734 263
on ne le chasse pas honteusement , si
même on ne lance pas contre lui quelques
traits d'indignation et de vengeance .
Les Petits et les pauvres sont plus dociles
et moins délicats , on en approche sans
peine ; on leur fait voir la verité dans
tout son jour ; on ne craint point de les
fatiguer de remontrances ; si quelquefois
ils ne les reçoivent pas bien , on en est
quitte pour avoir perdu sa peine ; du
moins ils ne sont pas redoutables. On
voit par expérience qu'ils ne tiennent pas
beaucoup aux erreurs et aux préjugez ,
quand on veut se donner le soin de les
instruire. D'ailleurs ils en ont moins que
les riches les faux principes du monde
ne leur ont pas si fort gâté l'esprit et cor.
rompu le jugement .
:
Il y a parmi les personnes du commun
plus de droiture , de simplicité , de candeur
; excellentes dispositions pour donner
entrée à la Sagesse . Ils n'ont pas de
si grands interêts qui les dominent et qui
les aveuglent ; ils ne sont pas étourdis
par tout ce tumulte , ces intrigues , ces
grands mouvemens qui agitent les riches
et qui étouffent la voix de la Sagesse . Les
passions les plus vives, les plus flatteuses,
ou les plus turbulentes qui dévorent
coux-ci , et qui ferment toutes les ave-
: nues
264 MERCURE DE FRANCE
و
nuës à la Sagesse , sont bien amorties
dans la Pauvreté , parce qu'elles n'y trouvent
presque point d'amorce . Ces dangereuses
maîtresses du coeur humain ne
font que languis dans un état où elles
manquent d'aliment , où rien ne les favorise
, où tout semble conjuré pour
leur perte. L'amour propre , ce tyran des
grandes fortunes est presque anéanti
dans les humiliations de la Pauvreté ;
l'ambition toujours inquiéte inquiéte et jamais
contente, n'y voit point de jour à se produire
et demeure sans action , sans mouvement
, dans une espece de l'éthargie,
l'attachement aux Richesses qui suit la
possession , cette honteuse ct insatiable
avarice n'a gueres lieu où elle ne sent rien
qui l'attire et qui puisse la contenter.
S'il y a quelques exemples du contraire,
ce sont des prodiges qui ne tirent pas
conséquence. Pour peu qu'on connoisse
de Pauvre , on le voit plus satisfait dans
les bornes étroites de sa condition , et
moins avide des biens périssables , que la
plupart des riches du siécle ; la volupté ,
des délices qui corrompent le coeur , qui
empoisonnent l'ame , et qui étouffent la
Sagesse , ces funestes syrenes qui attirent,
qui chatment, qui enchantent, pour donner
la mort , trouvent peu d'ouverture
dans
FEVRIER 1734. 265
dans un état dont la peine et le travail
sont inséparables , où l'on gagne difficilement
son pain à la sueur de son front,
où le corps est masté par de rudes et de
continuelles fatigues , où l'on ne voit aucune
des douceurs et des commoditez
qui engendrent et qui fomentent la mollesse.
La vie dure et laborieuse n'est pas
compatible avec les délicatesses de la sensualité
, dont les Richesses et l'abondance
sont le pernicieux aliment. Le Pauvre est
donc plus libre , plus dégagé , moins
esclave des passions.
Il faut avouer que ces veritez sont désolantes
pour les Riches , qui n'ont pas
perdu tout sentiment d'honneur et de
probité, et qui conservent encore du gout
pour la vertu. Tel est le danger de leur
état , qu'à moins qu'ils ne soient continuellement
en garde , et qu'ils n'ayent
le courage de rompre toutes ces barrieres,
de dissiper tous ces nuages , d'écarter
tous ces obstacles , la vraie Sagesse ne
peut avoir accès auprès d'eux . Rien n'est
plus propre à rabattre la présomption
trop ordinaire aux personnes distinguées
dans le monde par les faveurs de la fortune
, et à leur faire sentir combien est
injuste le mépris qu'ils font de la Pauvreté
, qui , à ne consulter même que les
lumieres
266 MERCURE DE FRANCE
lumieres naturelles , est préferable à l'affluence
des richesses , parce qu'elle est
plus favorable à la sagesse et à la vertu .
Les hommes les plus éclairez du Paganisme
, ces anciens Philosophes si cebres
dans l'Antiquité , s'accordent en
ce point avec les Chrétiens. Ils regardent
la pauvreté jointe à la frugalité et
à la vie dure , qui en sont les suites naturelles
, comme l'Ecole de la vertu . Au
contraire tout le soin , l'attirail , les agitations
qui accompagnent les richesses ,
leur paroissent un veritable esclavage, qui
entraîne celui de toutes les passions qu'elles
font naître et qu'elles nourrissent . Lycurgue
, ce fameux Législateur de Sparte ,
netrouva pas de moïen plus sûr et plus
puissant pour former les Laccdémoniensà
la sagesse et à la vertu , que de leur deffendre
l'usage de l'or et de l'argent.Jamais les
anciens Romains ne parurent si sages et si:
vertueux que lorsqu'ils témoignerent un
souverain mépris pour les richesses , et.
dès que l'abondance et le luxe s'y furent
introduits , ils tomberent dans les folies,
er les extravagances des passions les plus
effienées. Socrate , déclaré par l'Oracle ,,
l'homme le plus sage de la Grece , n'étoit
que le fils d'un simple Artisan , et
quoique l'éclat de son mérite eût pû le
mettre
FEVRIER 1734. 267
mettre au large et lui procurer les graces
de la fortune , il méprisa constammant
les richesses , et témoigna en toute
Occasion l'estime qu'il faisoit de la Pauvreté.
A la vûë de tout ce que la pompe
et le luxe pouvoient étaler de plus brillant
, il se félicitoit lui- même de pouvoir
s'en passer ; que de choses , disoit- il,
dont je n'ai pas besoin .
Que les Riches ne fassent donc point
si fort les hommes importans ; qu'ils ne
se flattent point tant des avantages d'une
florissante prosperité ; qu'ils ne regar
dent pas d'un air si méprisant ; qu'ils
ne traitent pas avec tant de hauteur et
de dureté le Pauvre qui les fait vivre de
son travail , de son industrie et qui les
aide de ses services , plus necessaires.
que ceux qu'ils peuvent eux mêmes lui
rendre . En vain possederoient- ils tous les
trésors du monde , sans le Laboureur ,
le Vigneron , le Jardinier qui cultivens
la terre ; avec tout leur or et leur
argent
ils n'auroient pas de quoi fournir aux
besoins les plus pressants de la vie ; sans
P'Artisan qui travaille utilement pour
cux , sans les Serviteurs qui sont à leurs .
gages ; malgré l'abondance de leurs richesses
, ils manqueroient d'habits pour
se couvrir , et seroient privez de toutes
les
268 MERCURE DE FRANCE
1
les commoditez et les délices qu'ils recherchent
avec tant d'empressement.
Quoique les Riches disent et pensent ,
ils ne peuvent se passer du Pauvre , et
le Pauvre pourroit absolument se passer
d'eux. Accoutumé à se contenter de peu
et à vivre frugalement du travail de ses
mais , il subsisteroit sans l'usage de l'or
et de l'argent ; il tireroit toujours de la
fécondité de la terre , les vrayes richesses
qu'elle renferme dans son sein et qu'elle
reproduit chaque année ; il vivroit tranquille,
sans les injustes vexations des Riches
qui s'engraissent de sa substance
qui lui ravissent trop souvent , par fraude
ou à force ouverte , le juste fruit de
ses travaux et le modique heritage de
ses peres . La sagesse et la vertu , quand
il a le bonheur de les posseder , sont les
seuls biens solides qu'on ne peut lui ôter;
ils lui appartiennent préferablement au
Riche,qui s'en rend indigne par le choix
qu'il fait des biens périssables ; les heureuses
dispositions qu'il y apporte par
son état même le dédommagent bien de
ce qui lui manque du côté de la fortune.
Nonobstant les préjugez contraires, on
ne peut disconvenir que naturellement
la prosperité n'aveugle et l'adversité ne
donne d'excellentes leçons de sagesse . Il
est
FEVRIER 1734. 269
est donc prouvé que la Richesse qui est
un état de prosperité , est moins propre
à l'acquerir que la Pauvreté , dont l'Adversité
est la fidelle Compagne .
La suite pour le Mercure prochain.
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Résumé : REFLEXIONS de M. Simonnet Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733. Quel est l'état le plus propre à acquerir la Sagesse, de la Richesse ou de la Pauvreté.
Le texte 'Réflexions de M. Simonnet, Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733' distingue la vraie sagesse de la fausse sagesse. La fausse sagesse est vue comme un masque des passions criminelles, marquée par la dissimulation et la manipulation. La vraie sagesse, en revanche, est une vertu sociale qui unit les hommes par la bonté, la douceur et l'amitié sincère. Elle sait également dissimuler à bon escient et rendre la justice et la vérité aimables. Le texte critique les Stoïciens pour leur vision extrême de la sagesse, qui prône une insensibilité totale aux malheurs. Il affirme que la véritable vertu consiste à dominer la sensibilité par une fermeté et une constance inébranlable. La sagesse est définie par la modération et l'équilibre entre les extrêmes, incarnée par la parole du sage : 'rien de trop'. La sagesse est indépendante des circonstances et peut être acquise dans tous les états, qu'il s'agisse de richesse ou de pauvreté. Cependant, la pauvreté présente moins d'obstacles à la sagesse, car elle est moins soumise aux erreurs, aux préjugés et aux passions. Les pauvres sont plus dociles et moins délicats, ce qui facilite l'accès à la vérité et à la sagesse. Les riches, en revanche, sont souvent entourés de flatteurs et craignent de choquer les préjugés, rendant l'accès à la vérité plus difficile. Le texte explore également la relation entre la richesse et la pauvreté, soulignant que l'avarice est omniprésente et difficile à satisfaire. Les pauvres, malgré leur condition modeste, sont souvent plus satisfaits et moins avides des biens matériels que les riches. La vie dure et laborieuse des pauvres les rend moins esclaves des passions et des délices qui corrompent l'âme. Les riches, en revanche, doivent constamment se garder des tentations pour accéder à la sagesse. La pauvreté, associée à la frugalité et à une vie dure, est présentée comme une école de vertu. Les philosophes anciens et les chrétiens s'accordent sur ce point. Lycurgue, par exemple, interdit l'usage de l'or et de l'argent à Sparte pour former les citoyens à la sagesse. Les Romains furent sages et vertueux tant qu'ils méprisèrent les richesses. Socrate, malgré son mérite, méprisa toujours les richesses et estima la pauvreté. Le texte invite les riches à ne pas se considérer comme supérieurs et à reconnaître leur dépendance envers les pauvres, sans qui ils ne pourraient subsister. Les pauvres, accoutumés à se contenter de peu, pourraient se passer des riches, contrairement à ces derniers. La sagesse et la vertu sont les seuls biens solides que les riches ne peuvent ôter aux pauvres. Enfin, le texte conclut que la prospérité aveugle tandis que l'adversité enseigne la sagesse, prouvant que la pauvreté est plus propice à l'acquisition de la sagesse que la richesse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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42
p. 342-346
SUITE de la Lettre sur le Systême du Bureau Typographique, et sur l'Education des Enfans, inserée dans le Mercure du mois de Janvier.
Début :
MONSIEUR, C'est une chose assez digne de remarque que [...]
Mots clefs :
Enfants, Gens, Monde, Éducation, Gouverneur, Gouverneurs, Raison, Maîtres, Études, Usage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre sur le Systême du Bureau Typographique, et sur l'Education des Enfans, inserée dans le Mercure du mois de Janvier.
SUITE de la Lettre sur le Systême du
Bureau Typographique , et sur l'Education
des Enfans , inserée dans le Mercure
du mois de Janvier.
MONSIE ONSIEUR
C'est une chose assez digne de remarque que
dans un siecle et dans un Pays qui sont devenus
par succession , le centre et le temps des Sciences
er
FEVRIER. 1734. 343
,
et des Arts , toutes les fois qu'il s'agit de discuter
quelques points et de l'examiner sérieusement
, il faille commencer par se récrier sur les
maux que causent les préjugez et la force tirannique
de l'habitude. Si vous demandez â la plupart
des peres et des meres les mieux intentionnez
pour l'éducation de leurs enfans , par quelle
raison ils les laissent si long - temps dans leur bas
âge entre les mains des femmes et des Maîtres du
commun et pourquoi après avoir négligé leurs
premieres études , ils croyent devoir rechercher
ensuite avec le dernier empressement, et même à
grands frais , sous le titre de Gouverneurs , les
plus habiles gens , pour qu'ils donnent à ces mêmes
enfans ce que l'on appelle l'usage du Monde
, et le goût des bonnes choses, ils ne vous diront
pas d'abor que ce soit par oeconomie et
peut- être ensuite par vanité , mais qu'ils suivent
en cela ce qui s'est pratiqué et ce que tout le
monde a coûtume de faire . Voila donc en ceci ,
comme en tout le reste , une mode , un usage , un
préjugé. Si j'entreprends de les combattre, je leur
trouverai peut-être encore de plus zelez Partisans
dans ces mêmes hommes justement employez
à reparer , quoique souvent sans fruit,
les défauts de la premiere éducation. Mais je
prie les uns et les autres de jetter les yeux sur la
maniere dont s'y prennent ceux qui cultivent les
Plantes et qui dressent avec succès les animaux . La
comparaison n'a rien que de très - juste et de trèsmaturel
. Je prétends qu'ils nous indiquent en
quelque façon la méthode qu'il faudroit suivre
pour les Enfans . Cette méthode est connue de
tout le monde ; je n'ai garde de l'exposer inutilement
ici. Tout ce que j'en conclus , c'est que si
pour bien dresser des Chevaux , élever des Singes,
Gij des
244 MERCURE DE FRANCE
des Perroquets , &c. il faut étudier leur tempé
rament et leurs dispositions , à plus forte raison
le faut-il des inclinations des enfans pour leur
former le goût , s'assurer de leur volonté , et les
mener , pour ainsi-dire , avec des lisieres invisibles
et toujours agréables à la pratique constante
de leurs petits devoirs . Or il est évident
que dans
l'un ni dans l'autre cas cette sorte de talent n'est
pas celle des Maîtres vulgaires et des ignorans,
D'où vient, demanderois - je, encore la distinc-'
tion qui s'est établie entre ce qui s'appelle un
Précepteur et un Gouverneur ? Est - ce que leurs
qualitez et leurs fonctions ont quelque chose
d'incompatible ou de peu convenable ? Lequel
possede ou doit posseder exclusivement les parties
nécessaires à leur entreprise ? L'un ou l'autre
cesseroit - il d'être estimable , s'il avoit tout à la
fois ce que l'on croit ne pouvoir communément
trouver que dans l'un des deux séparement ? mais
dans le fond qu'est- ce que l'un sans l'autre ?
qu'esperera - t'on raisonnablement d'un simple
Gouverneur qui ne sera pas un bon Précepteur ,
ou de celui- ci , s'il n'a pas le caractere essentiel
de celui- la ? Ne seroit - il temps de donner un bon
Gouverneur à un Enfant , que lorsqu'il est prêt
à entrer dans le monde , ou à voyager , & c.comme
si tout ce qu'on lui a appris auparavant ne
devoit être alors d'aucun usage, ou si ce que l'on
va lui faire voir n'avoit eu besoin d'aucune préparation
! enfin l'un des deux doit - il jouir d'une
moindre autorité que l'autre sur son Eleve , er
les effets en doivent - ils être differents ?
Trois sortes de gens paroissent dans le Monde
avec l'un ou l'autre de ces caracteres . Les premiers
sont ou des Ecclesiastiques ou des gens
de College , ou des Latinistes du dehors , ausquels
FEVRIER. 1734 345
quels on confie la culture élementaire , ou même
tout le cours des études ordinaires . Les autres
sont des hommes de Lettre , ou même des Militaires
, qui à titre de Gouverneurs , se chargent
uniquement de la conduite des Enfans et de la
formation de leurs sentimens et de leurs manieres.
D'autres destinez seulement à les suivre et
devenus gens de confiance par leurs longs services
et leur sagesse , ne laissent pas de se rendre
utiles au point de remplir passablement la Charge
de ces seconds .
Mais pourquoi ces differences , encore un coup?
et qu'y a - t'il dans ces seconds et derniers , qui
ne suppose en tout ou en partie , la necessité des
qualitez recommandables des premiers ? On sçait
qu'il ne faut gueres plus compter sur la raison
des jeunes gens que sur celle des Enfans , soit
pour leurs démarches , soit pour leurs jugemens,
s'ils n'ont été ou s'ils ne sont actuellement guidez
par d'excellens Maîtres , qui ayent trouvé
l'art de leur rendre la science et la sagesse également
aimable et familiere . Cela signifie - t'il qu'il
est inutile d'employer dès le commencement des
hommes tels qu'on le vient de dire , ou qu'il
vaut mieux ne les leur donner qu'à 14. ou 15.
ans, et lorsqu'il n'est, pour ainsi dire , plus temps
Si cette conséquence est fausse , d'où vient
donc le peu d'estime que l'on accorde aux Précepteurs
en general , et la préference dont on
honore les autres comme s'ils étoient d'une espece
opposée ? Ne sent- on pas plutôt de quelle
ytilité seroit celui qui réuniroit en lui ces deux
personnages si mal à propos distinguez , et combien
il est difficile ou mêine dangereux de s'accommoder
de l'un sans l'autre ? Je laisse à décider
lequel seroit le plus aisé de trouver dans une
Giij pro346
MERCURE DE FRANCE
proportion réciproque ou l'excellent Precepteur
ou le bon Gouverneur , ou lequel des deux est
de plus grande importance dans le plan d'une
belle éducation. Je crois que cette question mérite
d'être examinée à fond , 1º . pour les jeunes
gens qui ont tout à la fois des Gouverneurs et
des Precepteurs. 2 ° . pour les Seigneurs et peres
et meres en general , qui ne donnent des Gouverneurs
à leurs Enfans qu'à la fin de leurs études
3 °. Pour les Bourgeois qui font quelquefois
voyager leurs Enfans dans les Pays Etrangers.
Jay l'honneur d'être , &c .
Bureau Typographique , et sur l'Education
des Enfans , inserée dans le Mercure
du mois de Janvier.
MONSIE ONSIEUR
C'est une chose assez digne de remarque que
dans un siecle et dans un Pays qui sont devenus
par succession , le centre et le temps des Sciences
er
FEVRIER. 1734. 343
,
et des Arts , toutes les fois qu'il s'agit de discuter
quelques points et de l'examiner sérieusement
, il faille commencer par se récrier sur les
maux que causent les préjugez et la force tirannique
de l'habitude. Si vous demandez â la plupart
des peres et des meres les mieux intentionnez
pour l'éducation de leurs enfans , par quelle
raison ils les laissent si long - temps dans leur bas
âge entre les mains des femmes et des Maîtres du
commun et pourquoi après avoir négligé leurs
premieres études , ils croyent devoir rechercher
ensuite avec le dernier empressement, et même à
grands frais , sous le titre de Gouverneurs , les
plus habiles gens , pour qu'ils donnent à ces mêmes
enfans ce que l'on appelle l'usage du Monde
, et le goût des bonnes choses, ils ne vous diront
pas d'abor que ce soit par oeconomie et
peut- être ensuite par vanité , mais qu'ils suivent
en cela ce qui s'est pratiqué et ce que tout le
monde a coûtume de faire . Voila donc en ceci ,
comme en tout le reste , une mode , un usage , un
préjugé. Si j'entreprends de les combattre, je leur
trouverai peut-être encore de plus zelez Partisans
dans ces mêmes hommes justement employez
à reparer , quoique souvent sans fruit,
les défauts de la premiere éducation. Mais je
prie les uns et les autres de jetter les yeux sur la
maniere dont s'y prennent ceux qui cultivent les
Plantes et qui dressent avec succès les animaux . La
comparaison n'a rien que de très - juste et de trèsmaturel
. Je prétends qu'ils nous indiquent en
quelque façon la méthode qu'il faudroit suivre
pour les Enfans . Cette méthode est connue de
tout le monde ; je n'ai garde de l'exposer inutilement
ici. Tout ce que j'en conclus , c'est que si
pour bien dresser des Chevaux , élever des Singes,
Gij des
244 MERCURE DE FRANCE
des Perroquets , &c. il faut étudier leur tempé
rament et leurs dispositions , à plus forte raison
le faut-il des inclinations des enfans pour leur
former le goût , s'assurer de leur volonté , et les
mener , pour ainsi-dire , avec des lisieres invisibles
et toujours agréables à la pratique constante
de leurs petits devoirs . Or il est évident
que dans
l'un ni dans l'autre cas cette sorte de talent n'est
pas celle des Maîtres vulgaires et des ignorans,
D'où vient, demanderois - je, encore la distinc-'
tion qui s'est établie entre ce qui s'appelle un
Précepteur et un Gouverneur ? Est - ce que leurs
qualitez et leurs fonctions ont quelque chose
d'incompatible ou de peu convenable ? Lequel
possede ou doit posseder exclusivement les parties
nécessaires à leur entreprise ? L'un ou l'autre
cesseroit - il d'être estimable , s'il avoit tout à la
fois ce que l'on croit ne pouvoir communément
trouver que dans l'un des deux séparement ? mais
dans le fond qu'est- ce que l'un sans l'autre ?
qu'esperera - t'on raisonnablement d'un simple
Gouverneur qui ne sera pas un bon Précepteur ,
ou de celui- ci , s'il n'a pas le caractere essentiel
de celui- la ? Ne seroit - il temps de donner un bon
Gouverneur à un Enfant , que lorsqu'il est prêt
à entrer dans le monde , ou à voyager , & c.comme
si tout ce qu'on lui a appris auparavant ne
devoit être alors d'aucun usage, ou si ce que l'on
va lui faire voir n'avoit eu besoin d'aucune préparation
! enfin l'un des deux doit - il jouir d'une
moindre autorité que l'autre sur son Eleve , er
les effets en doivent - ils être differents ?
Trois sortes de gens paroissent dans le Monde
avec l'un ou l'autre de ces caracteres . Les premiers
sont ou des Ecclesiastiques ou des gens
de College , ou des Latinistes du dehors , ausquels
FEVRIER. 1734 345
quels on confie la culture élementaire , ou même
tout le cours des études ordinaires . Les autres
sont des hommes de Lettre , ou même des Militaires
, qui à titre de Gouverneurs , se chargent
uniquement de la conduite des Enfans et de la
formation de leurs sentimens et de leurs manieres.
D'autres destinez seulement à les suivre et
devenus gens de confiance par leurs longs services
et leur sagesse , ne laissent pas de se rendre
utiles au point de remplir passablement la Charge
de ces seconds .
Mais pourquoi ces differences , encore un coup?
et qu'y a - t'il dans ces seconds et derniers , qui
ne suppose en tout ou en partie , la necessité des
qualitez recommandables des premiers ? On sçait
qu'il ne faut gueres plus compter sur la raison
des jeunes gens que sur celle des Enfans , soit
pour leurs démarches , soit pour leurs jugemens,
s'ils n'ont été ou s'ils ne sont actuellement guidez
par d'excellens Maîtres , qui ayent trouvé
l'art de leur rendre la science et la sagesse également
aimable et familiere . Cela signifie - t'il qu'il
est inutile d'employer dès le commencement des
hommes tels qu'on le vient de dire , ou qu'il
vaut mieux ne les leur donner qu'à 14. ou 15.
ans, et lorsqu'il n'est, pour ainsi dire , plus temps
Si cette conséquence est fausse , d'où vient
donc le peu d'estime que l'on accorde aux Précepteurs
en general , et la préference dont on
honore les autres comme s'ils étoient d'une espece
opposée ? Ne sent- on pas plutôt de quelle
ytilité seroit celui qui réuniroit en lui ces deux
personnages si mal à propos distinguez , et combien
il est difficile ou mêine dangereux de s'accommoder
de l'un sans l'autre ? Je laisse à décider
lequel seroit le plus aisé de trouver dans une
Giij pro346
MERCURE DE FRANCE
proportion réciproque ou l'excellent Precepteur
ou le bon Gouverneur , ou lequel des deux est
de plus grande importance dans le plan d'une
belle éducation. Je crois que cette question mérite
d'être examinée à fond , 1º . pour les jeunes
gens qui ont tout à la fois des Gouverneurs et
des Precepteurs. 2 ° . pour les Seigneurs et peres
et meres en general , qui ne donnent des Gouverneurs
à leurs Enfans qu'à la fin de leurs études
3 °. Pour les Bourgeois qui font quelquefois
voyager leurs Enfans dans les Pays Etrangers.
Jay l'honneur d'être , &c .
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Résumé : SUITE de la Lettre sur le Systême du Bureau Typographique, et sur l'Education des Enfans, inserée dans le Mercure du mois de Janvier.
L'auteur d'une lettre critique les pratiques éducatives de son époque, notant que malgré les progrès scientifiques et artistiques, les méthodes éducatives restent influencées par les habitudes et les préjugés. Il observe que les parents confient leurs jeunes enfants à des femmes et des maîtres ordinaires, puis cherchent des gouverneurs qualifiés pour leur apprendre les manières du monde. L'auteur compare l'éducation des enfants à l'élevage des animaux et à la culture des plantes, soulignant l'importance de comprendre les inclinations et les dispositions des enfants pour adapter leur éducation. Il remet en question la distinction entre précepteurs et gouverneurs, affirmant que les qualités nécessaires à l'éducation des enfants devraient être réunies dans une seule personne. Le texte mentionne trois types de personnes impliquées dans l'éducation : les ecclésiastiques ou latinistes pour les études élémentaires, les hommes de lettres ou militaires comme gouverneurs, et les serviteurs de confiance. L'auteur se demande pourquoi ces rôles sont séparés et suggère que les qualités des précepteurs et des gouverneurs devraient être combinées pour une éducation plus efficace. Il conclut en soulignant l'importance de cette question pour les jeunes ayant à la fois des gouverneurs et des précepteurs, pour les parents qui engagent des gouverneurs tardivement, et pour les bourgeois envoyant leurs enfants voyager à l'étranger.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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43
p. 431-447
SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
Début :
Quoy ! dira-t-on, un état de Pauvreté où l'on voit tant de grossiereté, [...]
Mots clefs :
Pauvreté, Riche, Sagesse, Éducation, Monde, Riches, Passions, Esprit, Coeur, Hommes, Vie, Homme, Sage, Parents, Grands
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
SUITE des Réfléxions de M. Simonnet
sur la Question proposée dans le Mercure
d'Août.
! dira- t- on , un état de Pauvreté
où l'on voit tant de grossiereté
, de rusticité , qui n'a que des оссира-
tions basses et terrestres sans presque
aucun des secours qui forment l'esprit et
cultivent les moeurs , cet état sera plus
propre
à la Sagesse que celui des Riches ,
où l'on trouve les avantages de la politesse
de la vie aisée et sur tout de l'Edu-
QUoy
!dira-t- on
cat on ?
Qu'on allegue tout ce qu'on voudra ;
l'expérience plus sûre et plus incontestable
que tous les raisonnemens, décide en
faveur du Pauvre : elle le montre presque
toujours plus moderé dans ses désirs,
plus reglé dans ses moeurs et moins escla
ve des passions ; par conséquent plus
Sage , ou du moins plus propre à le devenir
, que le Riche.
La politesse dont se flattent les personnes
du Monde , le dégagement des
Occupations viles et mécaniques , le train
d'une vie douce et commode , ne sont
pas d'un grand secours pour l'acquisition
de
432 MERCURE DE FRANCE
de la Sagesse. Peut - être trouvera t on
qu'ils y sont plus nuisibles , que profitables.
Il n'est pas facile de se persuader
que cet extérieur si mondain , souvent si
effeminé, qui fait le bel air et la politesse
du siécle ; que ce qu'on appelle vie aisée ,
c'est-à- dire vie molle et inutile , vie de
bonne chere , de jeu , de plaisirs , de divertissemens
, ou vie uniquement occu
pée d'intrigues , de projets ambitieux
de vûës d'interêt ; que tout cela soit plus
propre à devenir Sage qu'une vie simple
, innocente , rustique , laborieuse
dont les occupatious , toutes basses et
terrestres qu'elles paroissent , n'ont rien
que de loüable rien qui dissipe trop
l'esprit et le coeur , rien qui favorise les
déreglemens , rien qui ne mortifie les
inclinations vicieuses:
3
Les anciens Patriarches , ces hommes
choisis , ces favoris de Dieu , ces parfaits
modeles de Sagesse , s'il y en cut
jamais sur la Terre , n'avoient ni nos manieres
de politesse , ni tant de commoditez
s'ils paroissoient dans le Monde
avec leur extérieur simple , et leur vie
dure , nous ne manquerions pas de les
prendre pour
des gens grossiers , impolis
, peu propres à la societé et au commerce
du beau Monde; en un mot, pour
de
MARS 1734.
433
de bons Villageois . A les voir eux et leurs
Enfans ,de l'un et de l'autre sexe, occupez
à conduire eux -mêmes leurs Troupeaux ;
à chercher des eaux et des pâturages en
différents cantons avec des peines infinies ,
sans posseder en propre un pouce de
terre ; obligez de parcourir diverses Provinces
, de s'exposer à mille dangers
d'errer dans des Pays deserts et inconnus,
où ils se trouvoient quelquefois contraints
par la famine de se retirer ; à les
voir avec un pareil train et dans un tel
équipage, qui s'imagineroit que ce fussent
les plus Sages de tous les Hommes ? Ils
l'étoient cependant , et ils ne se démentirent
jamais ; au lieu que Salomon avec
toute la pompe et la magnificence du
plus puissant et du plus riche des Rois ,
avec tous les avantages d'une vie à laquelle
rien ne manquoit , n'eut pas la
force de se soutenir , et tomba du plus
haut dégré de Sagesse dans les plus
honteux excès ? tant il est vrai que la
vie dure et laborieuse du Pauvre est plus
propre à la Sagesse , que la vie du Kiche
avec tous ses aises et toutes ses commoditez
.
On dira peut-être que les Patriarches
n'étoient pas Pauvres Ils n'avoient cependant
ni fonds ni demeure assurée ; ils
:
B se
1
434 MERCURE DE FRANCE
se trouvoient souvent réduits à des états
fort tristes. Avec tout ce qu'ils pouvoient
avoir , ils essuyoient les plus facheux
inconveniens de la Pauvreté, et la
protection du Tout- puissant étoit leur
unique ressource . Si les Riches de nos
jours menoient communément une vie
aussi innocente et aussi penible , on ne
diroit pas que leur état fut peu propre à
acquerir la Sagesse : mais quelle énorme
différence entre leur maniere de vivre
et celle de ces Saints Personnages !
Au reste, il ne s'agit pas ici de l'extrême
indigence dont un ingenieux Auteur'a
dit qu'elle est la mere des crimes , et qu'elle
ne donne jamais que de mauvais conseils ;
mais d'une honnête Pauvreté qui excite
l'industrie et oblige au travail , où l'ơn
ne manque pas absolument de tout ;
mais où l'on n'a pas tout ce qu'il faut
pour vivre sans se donner de la peine et
du mouvement. Dans une Pauvreté excessive
on n'a guere vû de Sages de
quelque réputation , qu'un Diogene
admiré par un Alexandre , ( si cependant
il doit passer pour tel ) mais l'un et l'autre
étoient des hommes si singuliers en
différents genres , qu'ils ne peuvent
preuve , ni servis d'exemple.
faire
preuve ,
Il ne faut pas non plus confondre la
PauMARS
1734 435
,
Pauvreté dont nous parlons , avec la médiocrité
, où l'on a dequoi vivre commodément
, en se renfermant dans les
bornes de son état , sans aspirer à rien de
plus. Telle est la situation de quelques
Personnes qui avec un bien modique ,
filent tranquillement leurs jours dans une
molle oisiveté , et perdent agréablement
dans les jeux et les délices , un tems
précieux qu'ils devroient mettre à profit.
Un état où l'on n'a rien qui réveille
, qui anime , qui exerce l'esprit
et qui mette en oeuvre les heureux talens
qu'on a reçûs de la nature ; cet état engendre
naturellement la nonchalance et
la paresse , auxquelles le penchant ordinaire
entraîne ; et l'on sent assez combien
un tel Etat est peu propre à la Sagesse.
Rien au contraire ne lui est plus favorable
que la Pauvreté qui met l'homme
dans l'heureuse necessité d'agir , de s'occuper
utilement , de mettre en exercice
toutes ses forces , et de tirer de son fond
´tout ce qu'il peut produire de meilleur.
- 迪
et
En effet d'où amenoit - t'on ces grands
hommes ces illustres Romains qui
gouvernerent avec tant de Sagesse ,
qui deffendirent également par leur prudence
et par leur courage la République
dans les tems les plus difficiles et les plus
Bij
ora436
MERCURE DE FRANCE
و
orageux ? ce n'étoit ni de la sombre retraite
d'une pitoyable mendicité , ni du
somptueux éclat de l'abondance et du
luxe , ni du sein de la molesse et d'une
oisive mediocrité ; on venoit prendre ces
fameux Dictateurs à la charuë d'autres
fois on les trouvoit la Bêche à la main ,
exposez aux ardeurs du Soleil et aux injures
des Saisons , cultivant un petit bien
qui faisoit toute leur fortune: et ces hommes
rompus au travail , endurcis à toutes
les fatigues d'une vie champêtre , accoutumez
à la temperance et à la sobrieté,
sans passions , sans vices , alloient prendre
d'une main robuste et vigoureuse le
gouvernail de l'Etat , et le conduisoient
par leur profonde Sagesse à un Port assuré.
On ne s'arrêtoit pas à ces manieres
si polies , à cette vie douce et commode
qu'on préconise de nos jours. On cherchoit
le Sage où il se trouve ; dans une
vie Pauvre et laborieuse. Que les tems et
les moeurs sont changez le fond des
choses est toujours le même , et il n'en
est pas moins vrai qu'autrefois que les
avantages qu'on suppose dans les Riches,
nuisent plus à la Sagesse, qu'ils ne lui sont
utilės.
Mais ,dira - t- on, qui peut mieux y con
tribuer que l'Education ? Les Riches
n'ont
MARS 1734.
437
n'ont - ils pas ce privilége sur les Pauvres
? On leur choisit les plus excellens
Maîtres , on ne les quitte point de vûë ,
on les dresse avec beaucoup de soins et
de dépenses à tous les exercices convenables
; on porte l'attention jusqu'aux
premiers momens de leur naissance pour
en écarter tous les présages funestes , ou
les accidens facheux; on regarde avec une
attention scrupuleuse au lait qu'ils succent
, aux nourritures qu'ils prennent ,
à l'air qu'ils respirent : que ne fait t -on
pas pour les disposer de bonne heure à
soutenir honorablement les illustres Emplois
, les Dignitez éminentes ausquels ils
sont destinez ?
Voilà assurément de grandes précau-,
tions : mais enfin à quoi aboutissent elles ?
Les Riches , les Puissans du siècle avec
tout ce bel appareil d'Education , sont- ils
plus moderez , plus pieux , plus modestes,
plus exacts à leurs devoirs , plus équita-
Bles , plus humains , plus judicieux ; en
un mot , plus sages pour l'ordinaire, que
le reste des hommes ? Il ne s'en voit point
de si vains , de si fiers , de si emportez ,
de si vindicatifs , de si injustes, de si peu
maîtres d'eux- mêmes , de si
à la Religion , de si
gations de leur état ,
peu attachez
peu fideles
aux obliet
par conséquent
Bij
de
438 MERCURE DE FRANCE
de si éloignez de la Sagesse . A quoi sert
donc toute l'Education qu'on leur donne?
Il faut malgré tant de soins que l'on
prend , qu'ils soient bien mal cultivez
ou que l'arbre soit bien sauvage pour
produire de si mauvais fruits. L'un et
l'autre n'arrive que trop souvent .
,
Beaucoup de Riches sortent d'une Race
infectée , pleine de concussions et de rapines
, corrompue par les funestes impressions
du vice , qui se perpetue de génerations
en génerations. Ils tiennent
tantôt des inclinations d'une mere voluptueuse
, sensuelle , intempérante , qui ne
respire que luxe et que vanité ; tantôt du
mauvais coeur d'un pere injuste , avare ,
ambitieux , perfide , inhumain ; quelquefois
ils tirent de tous les deux une mauvaise
seve qui se trouve ensuite animée
de la parole et de l'exemple : on se donnera
des peines infinies pour exterminer
› le naturel ; il revient presque toujours ;
malgré les instructions , les remontrances
, les efforts même d'une juste severité
c'est un grand hazard s'il ne prend le
dessus , et s'il ne secoue le joug de toute
autorité qui le gêne.
;
D'un autre côté l'Education des Riches
est- elle si excellente qu'on se l'imagine ?
Plusieurs sont idolatres de leurs Enfans
св
MARS 1734:
439
et les perdent à force de les flatter. On
commence par leur souffrir tout ; on se
fait un jeu , un plaisir, un divertissement
de leurs passions naissantes , et on ne
prend pas garde que si l'on n'a soin de les
réprimer de bonne heure , on le tentera
inutilement, ou que l'on ne les domptera
qu'avec des peines extrêmes , quand une
fois elles se seront fortifiées avec l'âge,
Bien loin d'étouffer les passions dès leur
naissance , quoi de plus commun parmi
les Riches que de les faire naître et de les
amorcer à peine les premieres lueurs
d'une foible raison commencent à paroître
dans les Enfans , qu'on prend à tâche
de leur inspirer la vanité , l'amour propre
, la mollesse , l'attachement aux plaisirs,
qui les seduit avant même qu'ils ayent -
assez de jugement pour en connoître le
danger. On ne fait que leur souffler le
venin des fausses et dangereuses maximes
du monde , qui deviennent pour eux des
principes sur lesquels roulera toute la
conduite de leur vie. On ne manque pas
de leur apprendre toutes les loix les plus
bizarres d'une certaine bienséance ; on
leur fait étudier les modes ridicules et les
usages du monde. L'imagination, l'esprit,
le coeur de ces tendres Enfans sont obsedez
par le vain éclat des honneurs , du
B iiij
faste,
440 MERCURE DE FRANCE .
faste , et de la pompe du siècle : pendant
ce tems là rien ne les rapelle à la raison,
au sentiment , à la regle , à l'esprit de
Religion . Ainsi se passe l'Enfance de la
plupart des Riches. N'est- ce pas là un
grand acheminement pour la Sagesse ?
Les Pauvres dans leur simplicité ont
communément l'avantage de naître de
parens moins vicieux , qui leur inspirent.
l'horreur de bien des déreglemens , dont
le beau monde ne se fait pas tant de scrupule
. On les laisse dans l'innocence de
feur âge , sans les corrompre par les funestes
attraits du vice. On les éleve mieux
parce qu'on les ménage moins , et qu'on
ne les flatte pas tant. Ils commencent
dès -lors à sentir que l'homme est né pour
la peine et le travail , comme l'oiseau
pour voler ; ils ne regardent toutes les
grandeurs du Monde qu'en éloignements
et avec indifférence ; la droite raison se
forme , la Religion entre et s'établit plus
aisément dans ces petits coeurs où les
impressions étrangeres et les passions dangereuses
n'ont point fait tant de ravages ,
et moins ils sont élevez pour le Monde ,
plus ils ont de disposition à la Sagesse .
Les Riches ne se chargent pas beaucoup
, ni longtems de l'Education de
leurs Enfans , ils s'en rapportent à des
DoMARS
1734.
447
>
Domestiques, le plus souvent déréglez ;
ils la confient à des Gouverneurs des
Maîtres et des Précepteurs : mais la diffi-.
culté est d'en trouver de bons . Rien de
plus commun que les personnes qui se
mêlent d'élever la jeunesse , et rien de
plus rare que ceux qui ont toutes les
qualitcz requises pour un emploi si important.
Il faut du sçavoir , avec beaucoup
de probité ; de la prudence , du
désinteressement. On en trouve ass zqui
ont de la science : ils sont habiles Grammairiens
, grands Poëtes , fameux Orateurs
, versez dans toutes les subtilitez
de la Dialectique et de la plus fine Métaphysique,
ils connoissent parfaitement
toutes les expériences et pénetrent les
secrets de la nature . Ils sçavent l'Histoire ,
la Géographie , le Blason , quelquefois la
Géometrie et les Mathématiques : c'est
ce qui les fait briller , ce qui ébloüit
et ce qui leur procure la confiance des
Grands et des Riches : cependant ce
n'est là que la moindre qualité , et avec
tous ces beaux talens ils peuvent être de
très-mauvais Maîtres.
S'ils manquent de probité , comment
s'acquiteront- ils de la principale partie
de l'éducation , qui consiste à inspirer à
leurs disciples. l'horreur du vice et l'a
B. v mour
442 MERCURE DE FRANCE
mour de la vertu ? Pourvû que ces jeunes
Eleves se forment aux études , qu'ils apprennent
à bégayer un peu de Latin et de
Grec , à tourner des Vers , à construire
des Periodes et des Figures , à former des
Syllogismes , à disputer , à se tirer tant
bien que mal d'un raisonnement captieux;
le Maître les laissera tranquillement suivre
les funestes penchans de leur coeur
se plonger quelquefois dans les plus affreux
déreglemens , et Dieu veuille qu'il
n'en soit pas lui même ou le complice ,
où l'Auteur ?
,
2
S'il est en défaut du côté de la prudence
: avec tout le Grec et le Latin dont
il sera hérissé avec son enthousiasme
Poëtique , ou le pompeux étalage de son
Eloquence , avec les rafinemens de sa
Dialectique , il ne sera peut- être qu'un .
étourdi , un emporté, un esprit bourru
un homme sans raison , qui grondera à
tort et à travers , qui outragera mal- àpropos
ses disciples , et les accablera sans
discrétion de mauvais traitemens , plus
capable de les décourager et de les déde
l'étude et de la vertu que de
gouter
les y porters ou par un autre caprice
laura pour eux une douceur meurtriere ,
et sous prétexte de les ménager , il les
perdra par de lâches complaisances.
و
Un
MARS 1734. 443
Un Maître interessé qui n'a en vuë
qu'un gain sordide , ne sera guere capable
d'inspirer des sentimens d'honneur
et l'amour du devoir à ses disciples . Une
ame mercenaire n'entre point dans ces
dispositions , et n'a pas même la pensée
d'y faire entrer ses Eleves. Un homme
qui ne cherche qu'à faire fortune auprès
des Riches , comme il y en a beaucoup
, les flattera et les entretiendra
dans les inclinations vicieuses , pour se
ménager leurs faveurs . Il craindroit de
les irriter , s'il étoit plus ferme . On en
trouve peu qui agissent avec des vuës
aussi pures que le fameux Arsene , Précepteur
d'Arcadius , et qui aiment .
mieux , comme lui , s'exposer à perdre
leur Place et leurs espérances , que de
mollir dans les occasions , où la rigueur
est nécessaire .
Qu'il est rare dans le monde que les
Parens fassent un aussi heureux choix
en fait de Précepteur , que celui du Grand
Théodose ! qu'ils confient leurs Enfans à
un homme tel qu'Arsene ! qu'ils leur ordonnent
la même déférence , le même respect
pour leur Maître ! et qu'ils entrent
dans les sentimens de ce Religieux Empereur
, qui répetoit souvent , que les
Princes sesEnfans seroient veritablement di-
B-vj gness
444 MERCURE DE FRANCE
gnes de l'Empire, s'ils sçavoient joindre la¸
piété avecla science !
La plupart des Parens riches , ou ne se
donnent pas la peine de chercher de
bons Maîtres , ou n'ont pas le bonheur
de les trouver , et prennent pour tels
ceux qui brillent par de grands talens
pour les sciences , quoique tout le reste
leur manque ; ou enfin les Parens n'ont
pas eux- mêmes le goût de la bonne éducation
; ils se plaisent à étouffer les semences
de vertu que les Maîtres ont jettées
dans l'ame des Enfans , et à leur inspirer
la fureur des Jeux , des Bals , des Spectacles
, et de tout ce qui gâte l'esprit et corrompt
le coeur.
A quoi se réduit donc la belle éducation
dont les Riches se vantent? A parler
passablement quelques langues mortes , à
prendre quelque légere teinture de Philosophie
, de Jurisprudence ; à sçavoir
Danser , Escrimer , Monter à Cheval ;
mais dequoi sert tout cela pour acquerir
la sagesse ? Cela tout seul, n'est bon qu'à
rendre vain , présomptueux , entêté d'un
faux mérite , à donner du ressort aux passions
et à les rendre plus fougueuses ; ce
sont des armes entre les mains d'un furieux.
Du côté des moeurs et de la Religion,
les Pauvres ont tout l'avantage , on
les
MARS. 1734 445
les y forme presque toujours avec plus de
soin que les Riches ; c'est le principal et
l'essentiel de leur éducation qui n'est pas
si sujette à être corrompue et infectée par
le mauvais levain des plaisirs sensuels .
Quand on supposeroit même que les
Riches ont la plus parfaite éducation , elle
se perd bien- tôt dans l'air contagieux du
monde. Ils se regardent sous la discipline
des Maîtres, comme dans un triste esclavage
, et au sortir des études ils ne
font usage d'une trop grande liberté
qu'on leur laisse , ou qu'ils prennent de
vive force , que pout se dédommager en
quelque sorte de la contrainte et de la
gêne où ils ont vécu . Bien - tôt ils se donnent
carriere , et trouvant tout favorable
aux penchans de leur coeur, ils se livrent,
comme le jeune Augustin , à un affreux
libertinage. Le pas est glissant , on tombe
aisément dans le précipice ; mais il est
difficile de s'en retirer. Il fallut un miracle
pour convertir Augustin.
Voilà donc l'Education des Riches , le
plus souvent tres mauvaise dès l'Enfance,
confiée ensuite à des mains ou peu capables
, ou infidelles , qui n'en cultivent
que la moindre partie, et enfin gâtée dans.
ce qu'elle pourroit avoir de bon , par la.
Saute des Parens, et par le pernicieux usa--
gc
447 MERCURE DE FRANCE
ge du monde. Qu'attendre d'une pareille
éducation ? et quel fond y faire pour l'acquisition
de la sagesse ?
Je ne dis pas qu'il n'y ait eu dans tous
les siécles , et qu'il n'y ait encore des sages
parmi les Grands et les Riches ; nous
en avons d'illustres exemples devant les
yeux.
J'ai avancé que la Sagesse est de tous les
Etats , de toutes les conditions ; mais je
prétends que les Richesses d'elles - mêmes
ne fournissent pas plus de moyens pour
Pacquerir , qué la pauvreté , et qu'elles y
sont plutôt un grand obstacle , soit pour
l'avidité insatiable avec laquelle on les recherche
, et le trop grand attachement ,
qui en est presque inséparable ; soit par la
vie molle et sensuelle qu'elles fomentent ;
soit par la facilité qu'elles donnent à assouvir
les passions. C'est une vraie gloire
de les posséder sans attache , de se deffendre
de leurs séductions , et de conserver
dans une riche abondance toute la modération
de la sagesse ; mais cette gloire
n'est pas commune , parce qu'il est beaucoup
plus difficile d'y atteindre , que d'ê
tre sage dans les bornes étroites d'une
honnête pauvreté.Il est si vrai que ce dernier
état est plus propre à la sagesse ; que
le riche lui - même ne peut être sage ,
qu'au
MARS. 1734.
447
qu'autant qu'il est pauvre dans le coeur ;
c'est-à dire , qu'il approche des dispositions
du Pauvre et de son indifférence à
l'égard des biens périssables.
sur la Question proposée dans le Mercure
d'Août.
! dira- t- on , un état de Pauvreté
où l'on voit tant de grossiereté
, de rusticité , qui n'a que des оссира-
tions basses et terrestres sans presque
aucun des secours qui forment l'esprit et
cultivent les moeurs , cet état sera plus
propre
à la Sagesse que celui des Riches ,
où l'on trouve les avantages de la politesse
de la vie aisée et sur tout de l'Edu-
QUoy
!dira-t- on
cat on ?
Qu'on allegue tout ce qu'on voudra ;
l'expérience plus sûre et plus incontestable
que tous les raisonnemens, décide en
faveur du Pauvre : elle le montre presque
toujours plus moderé dans ses désirs,
plus reglé dans ses moeurs et moins escla
ve des passions ; par conséquent plus
Sage , ou du moins plus propre à le devenir
, que le Riche.
La politesse dont se flattent les personnes
du Monde , le dégagement des
Occupations viles et mécaniques , le train
d'une vie douce et commode , ne sont
pas d'un grand secours pour l'acquisition
de
432 MERCURE DE FRANCE
de la Sagesse. Peut - être trouvera t on
qu'ils y sont plus nuisibles , que profitables.
Il n'est pas facile de se persuader
que cet extérieur si mondain , souvent si
effeminé, qui fait le bel air et la politesse
du siécle ; que ce qu'on appelle vie aisée ,
c'est-à- dire vie molle et inutile , vie de
bonne chere , de jeu , de plaisirs , de divertissemens
, ou vie uniquement occu
pée d'intrigues , de projets ambitieux
de vûës d'interêt ; que tout cela soit plus
propre à devenir Sage qu'une vie simple
, innocente , rustique , laborieuse
dont les occupatious , toutes basses et
terrestres qu'elles paroissent , n'ont rien
que de loüable rien qui dissipe trop
l'esprit et le coeur , rien qui favorise les
déreglemens , rien qui ne mortifie les
inclinations vicieuses:
3
Les anciens Patriarches , ces hommes
choisis , ces favoris de Dieu , ces parfaits
modeles de Sagesse , s'il y en cut
jamais sur la Terre , n'avoient ni nos manieres
de politesse , ni tant de commoditez
s'ils paroissoient dans le Monde
avec leur extérieur simple , et leur vie
dure , nous ne manquerions pas de les
prendre pour
des gens grossiers , impolis
, peu propres à la societé et au commerce
du beau Monde; en un mot, pour
de
MARS 1734.
433
de bons Villageois . A les voir eux et leurs
Enfans ,de l'un et de l'autre sexe, occupez
à conduire eux -mêmes leurs Troupeaux ;
à chercher des eaux et des pâturages en
différents cantons avec des peines infinies ,
sans posseder en propre un pouce de
terre ; obligez de parcourir diverses Provinces
, de s'exposer à mille dangers
d'errer dans des Pays deserts et inconnus,
où ils se trouvoient quelquefois contraints
par la famine de se retirer ; à les
voir avec un pareil train et dans un tel
équipage, qui s'imagineroit que ce fussent
les plus Sages de tous les Hommes ? Ils
l'étoient cependant , et ils ne se démentirent
jamais ; au lieu que Salomon avec
toute la pompe et la magnificence du
plus puissant et du plus riche des Rois ,
avec tous les avantages d'une vie à laquelle
rien ne manquoit , n'eut pas la
force de se soutenir , et tomba du plus
haut dégré de Sagesse dans les plus
honteux excès ? tant il est vrai que la
vie dure et laborieuse du Pauvre est plus
propre à la Sagesse , que la vie du Kiche
avec tous ses aises et toutes ses commoditez
.
On dira peut-être que les Patriarches
n'étoient pas Pauvres Ils n'avoient cependant
ni fonds ni demeure assurée ; ils
:
B se
1
434 MERCURE DE FRANCE
se trouvoient souvent réduits à des états
fort tristes. Avec tout ce qu'ils pouvoient
avoir , ils essuyoient les plus facheux
inconveniens de la Pauvreté, et la
protection du Tout- puissant étoit leur
unique ressource . Si les Riches de nos
jours menoient communément une vie
aussi innocente et aussi penible , on ne
diroit pas que leur état fut peu propre à
acquerir la Sagesse : mais quelle énorme
différence entre leur maniere de vivre
et celle de ces Saints Personnages !
Au reste, il ne s'agit pas ici de l'extrême
indigence dont un ingenieux Auteur'a
dit qu'elle est la mere des crimes , et qu'elle
ne donne jamais que de mauvais conseils ;
mais d'une honnête Pauvreté qui excite
l'industrie et oblige au travail , où l'ơn
ne manque pas absolument de tout ;
mais où l'on n'a pas tout ce qu'il faut
pour vivre sans se donner de la peine et
du mouvement. Dans une Pauvreté excessive
on n'a guere vû de Sages de
quelque réputation , qu'un Diogene
admiré par un Alexandre , ( si cependant
il doit passer pour tel ) mais l'un et l'autre
étoient des hommes si singuliers en
différents genres , qu'ils ne peuvent
preuve , ni servis d'exemple.
faire
preuve ,
Il ne faut pas non plus confondre la
PauMARS
1734 435
,
Pauvreté dont nous parlons , avec la médiocrité
, où l'on a dequoi vivre commodément
, en se renfermant dans les
bornes de son état , sans aspirer à rien de
plus. Telle est la situation de quelques
Personnes qui avec un bien modique ,
filent tranquillement leurs jours dans une
molle oisiveté , et perdent agréablement
dans les jeux et les délices , un tems
précieux qu'ils devroient mettre à profit.
Un état où l'on n'a rien qui réveille
, qui anime , qui exerce l'esprit
et qui mette en oeuvre les heureux talens
qu'on a reçûs de la nature ; cet état engendre
naturellement la nonchalance et
la paresse , auxquelles le penchant ordinaire
entraîne ; et l'on sent assez combien
un tel Etat est peu propre à la Sagesse.
Rien au contraire ne lui est plus favorable
que la Pauvreté qui met l'homme
dans l'heureuse necessité d'agir , de s'occuper
utilement , de mettre en exercice
toutes ses forces , et de tirer de son fond
´tout ce qu'il peut produire de meilleur.
- 迪
et
En effet d'où amenoit - t'on ces grands
hommes ces illustres Romains qui
gouvernerent avec tant de Sagesse ,
qui deffendirent également par leur prudence
et par leur courage la République
dans les tems les plus difficiles et les plus
Bij
ora436
MERCURE DE FRANCE
و
orageux ? ce n'étoit ni de la sombre retraite
d'une pitoyable mendicité , ni du
somptueux éclat de l'abondance et du
luxe , ni du sein de la molesse et d'une
oisive mediocrité ; on venoit prendre ces
fameux Dictateurs à la charuë d'autres
fois on les trouvoit la Bêche à la main ,
exposez aux ardeurs du Soleil et aux injures
des Saisons , cultivant un petit bien
qui faisoit toute leur fortune: et ces hommes
rompus au travail , endurcis à toutes
les fatigues d'une vie champêtre , accoutumez
à la temperance et à la sobrieté,
sans passions , sans vices , alloient prendre
d'une main robuste et vigoureuse le
gouvernail de l'Etat , et le conduisoient
par leur profonde Sagesse à un Port assuré.
On ne s'arrêtoit pas à ces manieres
si polies , à cette vie douce et commode
qu'on préconise de nos jours. On cherchoit
le Sage où il se trouve ; dans une
vie Pauvre et laborieuse. Que les tems et
les moeurs sont changez le fond des
choses est toujours le même , et il n'en
est pas moins vrai qu'autrefois que les
avantages qu'on suppose dans les Riches,
nuisent plus à la Sagesse, qu'ils ne lui sont
utilės.
Mais ,dira - t- on, qui peut mieux y con
tribuer que l'Education ? Les Riches
n'ont
MARS 1734.
437
n'ont - ils pas ce privilége sur les Pauvres
? On leur choisit les plus excellens
Maîtres , on ne les quitte point de vûë ,
on les dresse avec beaucoup de soins et
de dépenses à tous les exercices convenables
; on porte l'attention jusqu'aux
premiers momens de leur naissance pour
en écarter tous les présages funestes , ou
les accidens facheux; on regarde avec une
attention scrupuleuse au lait qu'ils succent
, aux nourritures qu'ils prennent ,
à l'air qu'ils respirent : que ne fait t -on
pas pour les disposer de bonne heure à
soutenir honorablement les illustres Emplois
, les Dignitez éminentes ausquels ils
sont destinez ?
Voilà assurément de grandes précau-,
tions : mais enfin à quoi aboutissent elles ?
Les Riches , les Puissans du siècle avec
tout ce bel appareil d'Education , sont- ils
plus moderez , plus pieux , plus modestes,
plus exacts à leurs devoirs , plus équita-
Bles , plus humains , plus judicieux ; en
un mot , plus sages pour l'ordinaire, que
le reste des hommes ? Il ne s'en voit point
de si vains , de si fiers , de si emportez ,
de si vindicatifs , de si injustes, de si peu
maîtres d'eux- mêmes , de si
à la Religion , de si
gations de leur état ,
peu attachez
peu fideles
aux obliet
par conséquent
Bij
de
438 MERCURE DE FRANCE
de si éloignez de la Sagesse . A quoi sert
donc toute l'Education qu'on leur donne?
Il faut malgré tant de soins que l'on
prend , qu'ils soient bien mal cultivez
ou que l'arbre soit bien sauvage pour
produire de si mauvais fruits. L'un et
l'autre n'arrive que trop souvent .
,
Beaucoup de Riches sortent d'une Race
infectée , pleine de concussions et de rapines
, corrompue par les funestes impressions
du vice , qui se perpetue de génerations
en génerations. Ils tiennent
tantôt des inclinations d'une mere voluptueuse
, sensuelle , intempérante , qui ne
respire que luxe et que vanité ; tantôt du
mauvais coeur d'un pere injuste , avare ,
ambitieux , perfide , inhumain ; quelquefois
ils tirent de tous les deux une mauvaise
seve qui se trouve ensuite animée
de la parole et de l'exemple : on se donnera
des peines infinies pour exterminer
› le naturel ; il revient presque toujours ;
malgré les instructions , les remontrances
, les efforts même d'une juste severité
c'est un grand hazard s'il ne prend le
dessus , et s'il ne secoue le joug de toute
autorité qui le gêne.
;
D'un autre côté l'Education des Riches
est- elle si excellente qu'on se l'imagine ?
Plusieurs sont idolatres de leurs Enfans
св
MARS 1734:
439
et les perdent à force de les flatter. On
commence par leur souffrir tout ; on se
fait un jeu , un plaisir, un divertissement
de leurs passions naissantes , et on ne
prend pas garde que si l'on n'a soin de les
réprimer de bonne heure , on le tentera
inutilement, ou que l'on ne les domptera
qu'avec des peines extrêmes , quand une
fois elles se seront fortifiées avec l'âge,
Bien loin d'étouffer les passions dès leur
naissance , quoi de plus commun parmi
les Riches que de les faire naître et de les
amorcer à peine les premieres lueurs
d'une foible raison commencent à paroître
dans les Enfans , qu'on prend à tâche
de leur inspirer la vanité , l'amour propre
, la mollesse , l'attachement aux plaisirs,
qui les seduit avant même qu'ils ayent -
assez de jugement pour en connoître le
danger. On ne fait que leur souffler le
venin des fausses et dangereuses maximes
du monde , qui deviennent pour eux des
principes sur lesquels roulera toute la
conduite de leur vie. On ne manque pas
de leur apprendre toutes les loix les plus
bizarres d'une certaine bienséance ; on
leur fait étudier les modes ridicules et les
usages du monde. L'imagination, l'esprit,
le coeur de ces tendres Enfans sont obsedez
par le vain éclat des honneurs , du
B iiij
faste,
440 MERCURE DE FRANCE .
faste , et de la pompe du siècle : pendant
ce tems là rien ne les rapelle à la raison,
au sentiment , à la regle , à l'esprit de
Religion . Ainsi se passe l'Enfance de la
plupart des Riches. N'est- ce pas là un
grand acheminement pour la Sagesse ?
Les Pauvres dans leur simplicité ont
communément l'avantage de naître de
parens moins vicieux , qui leur inspirent.
l'horreur de bien des déreglemens , dont
le beau monde ne se fait pas tant de scrupule
. On les laisse dans l'innocence de
feur âge , sans les corrompre par les funestes
attraits du vice. On les éleve mieux
parce qu'on les ménage moins , et qu'on
ne les flatte pas tant. Ils commencent
dès -lors à sentir que l'homme est né pour
la peine et le travail , comme l'oiseau
pour voler ; ils ne regardent toutes les
grandeurs du Monde qu'en éloignements
et avec indifférence ; la droite raison se
forme , la Religion entre et s'établit plus
aisément dans ces petits coeurs où les
impressions étrangeres et les passions dangereuses
n'ont point fait tant de ravages ,
et moins ils sont élevez pour le Monde ,
plus ils ont de disposition à la Sagesse .
Les Riches ne se chargent pas beaucoup
, ni longtems de l'Education de
leurs Enfans , ils s'en rapportent à des
DoMARS
1734.
447
>
Domestiques, le plus souvent déréglez ;
ils la confient à des Gouverneurs des
Maîtres et des Précepteurs : mais la diffi-.
culté est d'en trouver de bons . Rien de
plus commun que les personnes qui se
mêlent d'élever la jeunesse , et rien de
plus rare que ceux qui ont toutes les
qualitcz requises pour un emploi si important.
Il faut du sçavoir , avec beaucoup
de probité ; de la prudence , du
désinteressement. On en trouve ass zqui
ont de la science : ils sont habiles Grammairiens
, grands Poëtes , fameux Orateurs
, versez dans toutes les subtilitez
de la Dialectique et de la plus fine Métaphysique,
ils connoissent parfaitement
toutes les expériences et pénetrent les
secrets de la nature . Ils sçavent l'Histoire ,
la Géographie , le Blason , quelquefois la
Géometrie et les Mathématiques : c'est
ce qui les fait briller , ce qui ébloüit
et ce qui leur procure la confiance des
Grands et des Riches : cependant ce
n'est là que la moindre qualité , et avec
tous ces beaux talens ils peuvent être de
très-mauvais Maîtres.
S'ils manquent de probité , comment
s'acquiteront- ils de la principale partie
de l'éducation , qui consiste à inspirer à
leurs disciples. l'horreur du vice et l'a
B. v mour
442 MERCURE DE FRANCE
mour de la vertu ? Pourvû que ces jeunes
Eleves se forment aux études , qu'ils apprennent
à bégayer un peu de Latin et de
Grec , à tourner des Vers , à construire
des Periodes et des Figures , à former des
Syllogismes , à disputer , à se tirer tant
bien que mal d'un raisonnement captieux;
le Maître les laissera tranquillement suivre
les funestes penchans de leur coeur
se plonger quelquefois dans les plus affreux
déreglemens , et Dieu veuille qu'il
n'en soit pas lui même ou le complice ,
où l'Auteur ?
,
2
S'il est en défaut du côté de la prudence
: avec tout le Grec et le Latin dont
il sera hérissé avec son enthousiasme
Poëtique , ou le pompeux étalage de son
Eloquence , avec les rafinemens de sa
Dialectique , il ne sera peut- être qu'un .
étourdi , un emporté, un esprit bourru
un homme sans raison , qui grondera à
tort et à travers , qui outragera mal- àpropos
ses disciples , et les accablera sans
discrétion de mauvais traitemens , plus
capable de les décourager et de les déde
l'étude et de la vertu que de
gouter
les y porters ou par un autre caprice
laura pour eux une douceur meurtriere ,
et sous prétexte de les ménager , il les
perdra par de lâches complaisances.
و
Un
MARS 1734. 443
Un Maître interessé qui n'a en vuë
qu'un gain sordide , ne sera guere capable
d'inspirer des sentimens d'honneur
et l'amour du devoir à ses disciples . Une
ame mercenaire n'entre point dans ces
dispositions , et n'a pas même la pensée
d'y faire entrer ses Eleves. Un homme
qui ne cherche qu'à faire fortune auprès
des Riches , comme il y en a beaucoup
, les flattera et les entretiendra
dans les inclinations vicieuses , pour se
ménager leurs faveurs . Il craindroit de
les irriter , s'il étoit plus ferme . On en
trouve peu qui agissent avec des vuës
aussi pures que le fameux Arsene , Précepteur
d'Arcadius , et qui aiment .
mieux , comme lui , s'exposer à perdre
leur Place et leurs espérances , que de
mollir dans les occasions , où la rigueur
est nécessaire .
Qu'il est rare dans le monde que les
Parens fassent un aussi heureux choix
en fait de Précepteur , que celui du Grand
Théodose ! qu'ils confient leurs Enfans à
un homme tel qu'Arsene ! qu'ils leur ordonnent
la même déférence , le même respect
pour leur Maître ! et qu'ils entrent
dans les sentimens de ce Religieux Empereur
, qui répetoit souvent , que les
Princes sesEnfans seroient veritablement di-
B-vj gness
444 MERCURE DE FRANCE
gnes de l'Empire, s'ils sçavoient joindre la¸
piété avecla science !
La plupart des Parens riches , ou ne se
donnent pas la peine de chercher de
bons Maîtres , ou n'ont pas le bonheur
de les trouver , et prennent pour tels
ceux qui brillent par de grands talens
pour les sciences , quoique tout le reste
leur manque ; ou enfin les Parens n'ont
pas eux- mêmes le goût de la bonne éducation
; ils se plaisent à étouffer les semences
de vertu que les Maîtres ont jettées
dans l'ame des Enfans , et à leur inspirer
la fureur des Jeux , des Bals , des Spectacles
, et de tout ce qui gâte l'esprit et corrompt
le coeur.
A quoi se réduit donc la belle éducation
dont les Riches se vantent? A parler
passablement quelques langues mortes , à
prendre quelque légere teinture de Philosophie
, de Jurisprudence ; à sçavoir
Danser , Escrimer , Monter à Cheval ;
mais dequoi sert tout cela pour acquerir
la sagesse ? Cela tout seul, n'est bon qu'à
rendre vain , présomptueux , entêté d'un
faux mérite , à donner du ressort aux passions
et à les rendre plus fougueuses ; ce
sont des armes entre les mains d'un furieux.
Du côté des moeurs et de la Religion,
les Pauvres ont tout l'avantage , on
les
MARS. 1734 445
les y forme presque toujours avec plus de
soin que les Riches ; c'est le principal et
l'essentiel de leur éducation qui n'est pas
si sujette à être corrompue et infectée par
le mauvais levain des plaisirs sensuels .
Quand on supposeroit même que les
Riches ont la plus parfaite éducation , elle
se perd bien- tôt dans l'air contagieux du
monde. Ils se regardent sous la discipline
des Maîtres, comme dans un triste esclavage
, et au sortir des études ils ne
font usage d'une trop grande liberté
qu'on leur laisse , ou qu'ils prennent de
vive force , que pout se dédommager en
quelque sorte de la contrainte et de la
gêne où ils ont vécu . Bien - tôt ils se donnent
carriere , et trouvant tout favorable
aux penchans de leur coeur, ils se livrent,
comme le jeune Augustin , à un affreux
libertinage. Le pas est glissant , on tombe
aisément dans le précipice ; mais il est
difficile de s'en retirer. Il fallut un miracle
pour convertir Augustin.
Voilà donc l'Education des Riches , le
plus souvent tres mauvaise dès l'Enfance,
confiée ensuite à des mains ou peu capables
, ou infidelles , qui n'en cultivent
que la moindre partie, et enfin gâtée dans.
ce qu'elle pourroit avoir de bon , par la.
Saute des Parens, et par le pernicieux usa--
gc
447 MERCURE DE FRANCE
ge du monde. Qu'attendre d'une pareille
éducation ? et quel fond y faire pour l'acquisition
de la sagesse ?
Je ne dis pas qu'il n'y ait eu dans tous
les siécles , et qu'il n'y ait encore des sages
parmi les Grands et les Riches ; nous
en avons d'illustres exemples devant les
yeux.
J'ai avancé que la Sagesse est de tous les
Etats , de toutes les conditions ; mais je
prétends que les Richesses d'elles - mêmes
ne fournissent pas plus de moyens pour
Pacquerir , qué la pauvreté , et qu'elles y
sont plutôt un grand obstacle , soit pour
l'avidité insatiable avec laquelle on les recherche
, et le trop grand attachement ,
qui en est presque inséparable ; soit par la
vie molle et sensuelle qu'elles fomentent ;
soit par la facilité qu'elles donnent à assouvir
les passions. C'est une vraie gloire
de les posséder sans attache , de se deffendre
de leurs séductions , et de conserver
dans une riche abondance toute la modération
de la sagesse ; mais cette gloire
n'est pas commune , parce qu'il est beaucoup
plus difficile d'y atteindre , que d'ê
tre sage dans les bornes étroites d'une
honnête pauvreté.Il est si vrai que ce dernier
état est plus propre à la sagesse ; que
le riche lui - même ne peut être sage ,
qu'au
MARS. 1734.
447
qu'autant qu'il est pauvre dans le coeur ;
c'est-à dire , qu'il approche des dispositions
du Pauvre et de son indifférence à
l'égard des biens périssables.
Fermer
Résumé : SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
Le texte 'Suite des Réflexions de M. Simonnet' examine la question de savoir si la pauvreté ou la richesse favorise davantage la sagesse. L'auteur affirme que la pauvreté, malgré ses inconvénients, est plus propice à la sagesse. Les pauvres, modérés dans leurs désirs et mieux régulés dans leurs mœurs, sont moins esclaves des passions et donc plus sages que les riches. La politesse et les avantages de la vie aisée des riches sont jugés nuisibles pour l'acquisition de la sagesse. L'auteur compare les anciens Patriarches, modèles de sagesse, à Salomon, qui, malgré sa richesse et sa puissance, tomba dans des excès honteux. Les Patriarches, souvent réduits à des états tristes, trouvaient leur sagesse dans une vie dure et laborieuse. L'auteur distingue la pauvreté honnête, qui incite à l'industrie et au travail, de l'extrême indigence ou de la médiocrité qui engendre la nonchalance et la paresse. Le texte mentionne que les grands hommes de Rome, tels que les dictateurs, provenaient souvent de milieux pauvres et laborieux, ce qui les préparait à gouverner avec sagesse. L'éducation des riches est souvent corrompue par des influences vicieuses et des passions dangereuses. Les pauvres, élevés dans la simplicité et l'innocence, ont plus de dispositions à la sagesse. L'auteur déplore la difficulté de trouver des éducateurs compétents et probes pour les enfants riches. Les précepteurs doivent posséder des talents académiques, de la probité et de la prudence pour inspirer la vertu. Un précepteur défaillant peut laisser ses élèves suivre leurs penchants vicieux ou les décourager par des traitements injustes ou des complaisances excessives. Les parents riches ne cherchent pas toujours de bons précepteurs ou n'ont pas le goût de la bonne éducation, préférant étouffer les semences de vertu et encourager des activités frivoles. L'éducation des riches se réduit souvent à l'apprentissage de langues mortes, de philosophie, de jurisprudence, et de compétences sociales, mais cela ne conduit pas à la sagesse. Les pauvres reçoivent une éducation plus morale et moins corrompue. Le texte conclut que les richesses peuvent être un obstacle à l'acquisition de la sagesse en raison de l'avidité, de la vie sensuelle et de la facilité à assouvir les passions. La véritable sagesse réside dans la modération et l'indifférence aux biens matériels.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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45
p. 1936-1948
LA SUPERIORITÉ des Dames sur les Hommes. Extrait d'un Discours de M. La Coste, le Cadet.
Début :
Si les Hommes paroissent quelquefois injustes dans leurs décisions, c'est, surtout, [...]
Mots clefs :
Dames, Hommes, Esprit, Homme, Sexe, Femme, Femmes, Nature, Raison, Supériorité, Monde, Tous les jours, Éducation, Art, Conversation, Défendre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA SUPERIORITÉ des Dames sur les Hommes. Extrait d'un Discours de M. La Coste, le Cadet.
LA SUPERIORITE' des Dames fur
les Hommes. Extrait d'un Difcours de
M. La Cofte , le Cadet.
Hommes paroiffent quelquefois
Sinjuftes dans leurs décifions , c'eft , furtout
, à l'égard des Dames. La Nature ayant
donné aux premiers un corps plus robufte ,
ils ont crû que la raifon du plus fort étoit
la meilleure : convaincus de la Superiorité
d'un Sexe qu'ils eftimoiert hier , qu'ils mépriſent
aujourd'hui , & qu'ils adorent tous
les jours , ils ont voulu , pour autorifer
leurs caprices , obtenir de la force , ce que
le mérite leur refufoit. Fiers du Defpotifme
qu'ils ont ufurpé , ils s'imaginent que les
Dames doivent foufcrire à des Loix , où jamais
elles n'ont eu de
•
part.
,
Quoique le préjugé & la mode me foyent
favorables , la vérité m'excite à prendre la
défenſe d'un Sexe , qui fe feroit déja juſtifié
, fi nous n'avions eû foin d'écarter de fon
éducation l'Art d'écrire. Il falloit en venir
là. En effet , il auroit bien - tôt recouvré la
place qui lui avoit été marquée par la Sageffe
, mais dont nous l'avons chaffé , fi on
lui avoit enfeigné l'Art de fe défendre
com-
1
SEPTEMBRE . 1744 . 1937
comme on nous a inftruit dans la maniere
de l'attaquer.
Nous ne pouvons afpirer à la Superiorité
fur les Dames , que par l'Efprit & par le
Coeur. La force eft étrangere au mérite ,
parce qu'elle ne dépend pas de nous . D'ailleurs
, la Beauté étant le partage des Dames ,
& l'écueil où vient échouer tous les jours
l'orgueil de l'Homme , nous n'avons jufqu'ici
aucun reproche à leur faire. Au contraire
, fi moins robuftes que nous , elles ont
pris un afcendant fur notre fexe , cela caracteriſe
allés notre foibleffe .
Je vais donc tâcher d'établir que les Da
mes ont beaucoup plus d'Efprit , & les fentimens
plus nobles que les Hommes. Ces
deux Propofitions feront l'economie de ce
Difcours. Je ne me fervirai que du Raiſonnement
, laiffant la pitié à l'écart ; le coupable
l'employe comme le jufte , & ce feroit
deshonorer l'innocent que de le juftifier
par des moyens qui lui feroient communs
avec le criminel . D'ailleurs , l'Homme eſt
trop endurci fur ce point , pour ſe laiffer
fléchir ; heureux fi la Raifon peut encore ſe
faire entendre , & fi on ne l'étouffe pas ,
avant qu'elle prenne la parole !
- PREMIERE PARTIE.
Une Perfonne qui a l'imagination vive ,
A v les
1938 MERCURE DE FRANCE.
les penfées fines , les expreffions naturelles ,
polies & délicates , peut paffer pour avoir
de l'Efprit. La Science , l'Erudition , la Litterature
s'acquierent avec le tems . Il ne faut
pas beaucoup de génie , pour être Jurifconfulte
, encore moins , pour fçavoir l'Hiſtoire
, & peut- être point du tout , pour devenir
grand Géométre . L'Etude eft la Mere
des Connoiffances. On pourroit même penfer
de quelques Sçavans, ce que difoit Scarron
des Sots , qu'ils mourront fans rendre
l'efprit .
Qu'est- ce qu'Efprit ? Raiſon aſſaiſonnée.
Efprit fans fel eft fade nourriture ;
Sel fans Raifon eft folide pâture ;
De tous les deux fe forme Eſprit parfait ,
De l'un fans l'autre un Monftre contrefait.
Or , 1. il n'eft pas douteux que les Dames
n'ayent beaucoup plus de fel & de prudence
que les Hommes. Ayant les fibres plus
déliées , elles doivent avoir les faillies plus
agréables que nous . Auffi voit- on tous les
jours que les Hommes ne fçavent ce qu'on
appelle bien vivre , que lorfque les Dames
s'en font mêlées. Le Monde eft une Ecole
où l'on apprend à faire ufage de ce que l'on
a vû dans les Livres ; cependant , fans les
Dames,où en feroient la plupart de nos Sçavans
,
SEPTEMBRE. 1744. 1939
" vans , renfermés dans leur mifantropie
n'ayant pour régle que leurs caprices ? On
les verroit comme les anciens Humains
Errants au gré de la Nature ,
Avec les Ours difputer la pâture .
Leur génie qui , felon S. Evremond , eſt
ennuyeux & péfant , connoîtroit-il ce que
c'eft que l'Amitié , la Douceur , la Politeffe ?
L'Homme , né pour la Société , l'éviteroit
comme fa perte , fi fes bizarreries n'étoient
temperées par les manieres gracieufes d'un
objet qu'il croit inférieur à lui . 11 ne frequenteroit
point fes pareils , ou bien - tôt le
flambeau de la Difcorde romproit une union ,
qui ne peut être bien cimentée que par le
Commerce des Dames..
A peine un jeune Homme a-t'il du monde
, qu'il s'imagine s'acquerir l'eftime du
Public , en déchirant un Sexe qui l'a formé.
D'autres accufent les Dames d'être comme
imbecilles , parce qu'elles ne font ni impies
, ni dépourvûës de fens commun ; ces
traits partent des prétendus efprits forts.
Les Dames , accoûtumées à parler d'un air
poli , ingénieufes à relever leurs penfées par
des expreffions vives , s'abftiennent avec
foin de ces termes équivoques , de ces paroles
groffieres , dont fe fervent nos jeunes
Libertins. La modeftie des Dames , loin de
A vj
les
1940 MERCURE DE FRANCE.
les juftifier , paroît un crime. Elles font açcufées
de n'avoir point d'efprit par ceux ,
qui n'en ayant pas
affés pour
voir qu'ils en
manquent , ne font pas Juges compétens en
pareille matiere.
Si l'Esprit doit briller quelque part , c'eſt
fans doute dans la converfation . Les entretiens
familiers , quoiqu'ils ne doivent pas
occuper toute notre vie , fervent beaucoup
à maintenir la Société. En effet , la converfation
, comme le remarque Balzac , a du
rapport au Gouvernement Populaire ; chacun
y a droit de fuffrages ; tous y jouiffent
de la liberté. On peut dire avec S. Evremont
, que fi l'Etude augmente les talens de
la Nature , c'eſt la converfation qui les met
en oeuvre & qui les perfectionne.
Combien d'avantages les Dames n'ontelles
pas fur nous dans ce lien de la Société ?
Avec quelle énergie leurs Efprits fe communiquent-
ils leurs penfées ? Avec quelles graces
leurs coeurs expriment- ils leurs mouvemens
? Les Doctes n'avancent rien qui ne
foit étudié ; les Ignorans difent tout au hazard
; l'Efprit & la Nature parlent avec les
Dames .
C'eſt peu d'être agréable & charmant dans un Livre;
Il faut fçavoir encor & converfer & vivre.
Auffi , pour fuivre le Précepte de Boileau,
Legifte ,
SEPTEMBRE. 1744. 1941
Legifte , Cadet , Moufquetaire , Robin , tout
vient à l'Ecole des Dames. Ciceron avouë
que , quoiqu'il eût étudié l'Eloquence fous
Molon , la Poëfie fous Archias , la Jurifprudence
fous Scævola , que quoiqu'il eut
eû pour Maîtres de Philofophie Phédre ,
Philon & Diodore le Stoicien , il eft en partie
redevable de fon fuccès dans l'Art oratoire
au Commerce qu'il a eû avec la Mere
de Gracchus , la fille de Caïus , l'Epoufe de
Craffus , & les deux Licinies.
N'est- ce pas manquer de prudence , que
de faire profeffion de ne point eftimer les
Dames , quand on fent qu'on peut les aimer?
Auffi arrive-t'il fouvent qu'on eft puni de
fon imprudence. Les Dames font ignorantes
pour la plûpart ; je l'avouë ; mais , injuftes
que nous fommes , n'avons- nous pas
eû foin d'éloigner de leur éducation les
Maîtres , qui auroient pû leur donner les
lumieres que nous avons acquifes ? Nous
avons borné leur Science à être belles ; l'Etude
nous les rendroit infupportables .
>
Il s'eft cependant trouvé des Dames , qui
ont percé l'obscurité des ténébres dont
nous avions eû foin de les envelopper.
Quelle Erudition dans une Chriftine ! Quelle
délicateffe dans les Poëfies d'une Deshoulieres
& d'une Villedieu ! Quelle legereté dans
la plume d'une la Suze , d'une Scudery !
1
20%
1942 MERCURE DE FRANCE.
2º. Une des preuves les plus convaincantes
de l'Eſprit des Dames ,
c'est que dépourvûës
de la force & de la Science , avec
ces Braffelets , ces Coëffures , ces Coliers ,
ces foibles armes que nous méprifons , elles
enchaînent les plus redoutables Guerriers ,
ces Hommes dont le bras étoit invaincu
& dont le coeur eut été invincible , s'il n'y
eut point eû de femmes. Le Philofophe s'at
tendrit ; la Raifon s'égare , elle autorife fouvent
une Paffion qu'elle condamnoit , avant
que de la connoître .
Si nous aimons les Femmes avec leurs dé
fauts , fi la Coquetterie même n'eſt pas un
antitode fouverain contre nos foibleffes
ou il y a dans le Sexe quelque chofe de fupérieur
, qui nous attire , ou les plus honteufes
Paffions nous dominent . De quelque
côté que l'Homme fe tourne , il trouvera
dans ce Dilemme une preuve de fon infériorité.
D'ailleurs , il eft sûr que les Dames ont
naturellement plus de retenuë que les Hommes
; fi donc nous rampons devant celles
qui ont perdu ce caractere pour mener une
vie licentieufe , à plus forte raiſon devonsnous
fléchir le genou devant celles , qui joignent
aux dons de la Nature une Vertu à
toute épreuve. Le contraire , dit- on , arrive
jourSEPTEMBRE.
1744. 1943
journellement ; je l'avoue , & c'eft en cela
que nous faifons paroître moins d'Efprit &
de Raifon que le beau Sexe . Les Hommes
préférent les Concubines à des femmes reſpectables
; les Dames préférent les Hommes
vertueux aux débauchés , quelle difference
de goût !
Une troifiéme preuve de l'Efprit des Dames
, c'eft que , plus foibles que nous , elles
viennent plûtôt à bout de leurs entrepriſes.
Sçais- tu bien ce que peut une femme en fureur è
S'écrie l'expérience avec Corneille ; auffi
lorfque la Confidente de Medée lui dit :
Votre Pays vous hait ; votre Epoux eft fans foi
Dans ce revers fatal que vous refte- t'il ?
Medée répond :
Moi.
Quel reffort , quelle adreffe dans une
Femme qui aime !
Thefée eut été immolé aux Manes d'Andragée,
fans le fecours d'Ariane , & s'il fortit
du Labyrinthe , c'eft que cette Princeſſe
lui confeilla d'attacher un fil dès l'entrée ,
qui le conduifit dans tous les détours & le
reconduifit ,
Un
1944 MERCURE DE FRANCE .
Un jeune Homme , magnifique au dehors,
petit en lui-même , extravagant par tout ,
refufera dans fes fottes décifions la Superiorité
aux Dames pour l'Efprit , mais s'il eft
encore capable de refléxions , il embraffera
le fentiment contraire ; ce n'eft pas à dire
qu'il n'en eft point qui n'en foient dépourvues
, mais en général les Dames ont plus
de faillies , & en même-tems plus de retenuë
, plus de prudence que les Hommes.
Parce que dans une Ville il fe trouvera peutêtre
vingt Femmes , qui n'auront jamais
penfé délicatement , il ne faut pas que l'affront
rejailliffe fur tout le Sexe.
SECONDE PARTIE.
Doit- on refufer le Courage aux Dames ?
Non fans doute. Sémiramis ajoûta aux Conquêtes
de Ninus la Lybie , la Perfe , l'Egypte
; elle recula les Frontieres de fon Empire
jufqu'à l'Inde. Babylone lui dût fes Jardins
admirables & en quelque façon fufpendus ,
la triple enceinte de fes Murs , ces fameufes
Tours , qui l'emportoient fur celle de Ninive
, & les so Portes d'Airain maffif. La fier-
50
témodefte de Syfigambis rendit refpectueux
le redoutable vainqueur de Darius. Avec
quel courage Polixéne brava- t'elle la fureur
du
SEPTEMBRE. 1744. 1945
du fils d'Achille , qui l'immola aux Mânes
de fon Pere ! L'intrépide Judith , en abattant
la tête coupable d'Holopherne , délivra
Béthulie , que le Général Affyrien , envoyé
par Nabuchodonofor , tenoit affiégée . Le
corps enfanglanté de Lucrece chaffa les Tarquins
de Rome , & cette Dame violée , en
fe donnant la mort , affranchit fa Patrie de
l'esclavage où l'avoient tenu ſept Rois confécutifs
. Coriolan , ayant battu plufieurs fois
les Romains , alloit réduire leur Capitale
en cendres , fi fa Mere n'eût parlé. Elle
adoucit l'humeur de fon fils ; le vainqueur
admire fon courage ; Rome eft délivrée , &
les Volfques fe retirent. Paroiffez Illuftre
Matrone , qui dans une pareille conjoncture,
fauvâtes votre Patrie, en parlant en Mere
courroucée à votre fils rebelle . Dans peu
fe feroit emparé de Babylone , fi Balthazar
eût hérité de la grandeur d'Ame de Nitocris
?
il
J'avoue que les Dames n'étant pas dans
l'ufage d'aller à la guerre , leurs exploits
font plus rares , mais fi les Hommes font
chargés du foin de défendre les Etats , ce
font eux qui les ont troublés. L'ambition
de vaincre fes pareils , eft le partage des Héros.
Les femmes s'attachent à donner de l'éducation
à leurs enfans , à entretenir la paix
dans
1946 MERCURE DE FRANCE.
dans leur famille , voilà où fe borne leur
ambition. Le tumulte des affaires , l'horreur
que les armes entraînent après elles , ne troublent
point leur vie paifible, mais auffi lorfqu'elles
font forcées à fe défendre , quelle
intrépidité ! Sans aller chercher dans l'Hiftoire
ces Illuftres Héroïnes , qui de leurs
cheveux firent des cordes pour les Machines
de guerre , confultons l'expérience . Repréfentons-
nous ces Meres furieufes , arrachant
leurs filles tremblantes des mains effrenées
d'un Soldat qui s'eft emparé d'une
Ville , & c.
La véritable grandeur d'Ame confifte à
vaincre fes Paflions , à triompher du vice ,
à remplir les devoirs de l'Amitié , à pratiquer
les Vertus Morales ; on accorde auffi
aux Dames , avec l'Eglife , la Dévotion .
Rien n'eft d'ailleurs plus héroïque que la
fidélité dont fe pique une Dame de 15 à
20 ans , envers un Mari plus que fexagenaire.
La choſe arrive cependant tous les jours.
L'intérêt eft ordinairement l'origine & la
baze de la fidélité dans les Hommes. Maffiniffa
, vaincu par les charmes de l'Epouſe
de Syphax , auroit peut-être toujours aimé
Sophoniſbe , fi l'intérêt n'eût agi fur lui .
Allié des Romains , il leur immola le foir
de fes nôces cette Princeffe Africaine.
Les
SEPTEMBRE. 1744. 1947
Les femmes ont naturellement le coeur
plus tendre que nous. Nul objet férieux ne
les attache , auffi rempliffent- elles , mieux que
les hommes , les devoirs de l'Amitié . Ce
fuperbe Monument , qu'érigea Artemife en
l'honneur de fon cher Maufole , ne fubfifte
plus , quoiqu'il fût une des fept Merveilles
du Monde , mais la tendreffe de cette Reine
de Carie a bravé les injures du tems , & nous
a mieux fait connoître le Roi , fon Epoux
que l'Eloquence d'Ifocrate & de Théopompe.
Toutes les Dames font bien aifes de plaire,
mais c'eſt un effet de l'amour propre, auquel
les hommes font moins fujets , parce
qu'ils ont plus d'occupations.
On n'a peut-être jamais vû de femme qui
fe foit glorifiée du titre d'Athée ou de Déifte
, tandis qu'on voit de jeunes Gens , encore
couverts de la pouffiere des Bancs , qui
donnent dans ces abominables Principes.
་
Les Dames ont ordinairement plus de
foin de l'honneur de leurs Maris , que les
Hommes n'en ont de celui de leurs Epouſes.
Elles s'efforcent de fe cacher à elles- mêmes
leurs défauts , qu'elles dérobent aux yeux
du Public. Un Jaloux inftruit tout le monde
de fes foupçons mal fondés ; il s'expofe
par- là à la rifée publique; fa femme , dit- on,
en eft la caufe ; fuppofons un inftant qu'elle
1948 MERCURE DE FRANCE.
sûr ,
le fût coquette ; l'Homme , à coup
manque plus fouvent à fes engagemens que
la Femme , Quelle Loi lui accorde ce Privilége
?
Enfin il s'écoula fept cent ans , fans qu'au
cune Femme de l'Ile de Chio eût donné le
moindre foupçon fur fa vertu . Les Matrônes
Grecques poufferent fi loin la fageffe & la
chafteté , que Pétrone , n'en trouvant aucune
à qui il pût reprocher quelque incontinence
, fut forcé d'inventer l'Hiftoire de
la Matrône d'Ephéfe . Je ferois infini , fi
j'entreprenois de rapporter ici tout ce qui
peut entrer dans la défenſe des Dames , que
je crois , en général , fupérieures aux Hommes.
A Dijon le 6 Juin 1744.
les Hommes. Extrait d'un Difcours de
M. La Cofte , le Cadet.
Hommes paroiffent quelquefois
Sinjuftes dans leurs décifions , c'eft , furtout
, à l'égard des Dames. La Nature ayant
donné aux premiers un corps plus robufte ,
ils ont crû que la raifon du plus fort étoit
la meilleure : convaincus de la Superiorité
d'un Sexe qu'ils eftimoiert hier , qu'ils mépriſent
aujourd'hui , & qu'ils adorent tous
les jours , ils ont voulu , pour autorifer
leurs caprices , obtenir de la force , ce que
le mérite leur refufoit. Fiers du Defpotifme
qu'ils ont ufurpé , ils s'imaginent que les
Dames doivent foufcrire à des Loix , où jamais
elles n'ont eu de
•
part.
,
Quoique le préjugé & la mode me foyent
favorables , la vérité m'excite à prendre la
défenſe d'un Sexe , qui fe feroit déja juſtifié
, fi nous n'avions eû foin d'écarter de fon
éducation l'Art d'écrire. Il falloit en venir
là. En effet , il auroit bien - tôt recouvré la
place qui lui avoit été marquée par la Sageffe
, mais dont nous l'avons chaffé , fi on
lui avoit enfeigné l'Art de fe défendre
com-
1
SEPTEMBRE . 1744 . 1937
comme on nous a inftruit dans la maniere
de l'attaquer.
Nous ne pouvons afpirer à la Superiorité
fur les Dames , que par l'Efprit & par le
Coeur. La force eft étrangere au mérite ,
parce qu'elle ne dépend pas de nous . D'ailleurs
, la Beauté étant le partage des Dames ,
& l'écueil où vient échouer tous les jours
l'orgueil de l'Homme , nous n'avons jufqu'ici
aucun reproche à leur faire. Au contraire
, fi moins robuftes que nous , elles ont
pris un afcendant fur notre fexe , cela caracteriſe
allés notre foibleffe .
Je vais donc tâcher d'établir que les Da
mes ont beaucoup plus d'Efprit , & les fentimens
plus nobles que les Hommes. Ces
deux Propofitions feront l'economie de ce
Difcours. Je ne me fervirai que du Raiſonnement
, laiffant la pitié à l'écart ; le coupable
l'employe comme le jufte , & ce feroit
deshonorer l'innocent que de le juftifier
par des moyens qui lui feroient communs
avec le criminel . D'ailleurs , l'Homme eſt
trop endurci fur ce point , pour ſe laiffer
fléchir ; heureux fi la Raifon peut encore ſe
faire entendre , & fi on ne l'étouffe pas ,
avant qu'elle prenne la parole !
- PREMIERE PARTIE.
Une Perfonne qui a l'imagination vive ,
A v les
1938 MERCURE DE FRANCE.
les penfées fines , les expreffions naturelles ,
polies & délicates , peut paffer pour avoir
de l'Efprit. La Science , l'Erudition , la Litterature
s'acquierent avec le tems . Il ne faut
pas beaucoup de génie , pour être Jurifconfulte
, encore moins , pour fçavoir l'Hiſtoire
, & peut- être point du tout , pour devenir
grand Géométre . L'Etude eft la Mere
des Connoiffances. On pourroit même penfer
de quelques Sçavans, ce que difoit Scarron
des Sots , qu'ils mourront fans rendre
l'efprit .
Qu'est- ce qu'Efprit ? Raiſon aſſaiſonnée.
Efprit fans fel eft fade nourriture ;
Sel fans Raifon eft folide pâture ;
De tous les deux fe forme Eſprit parfait ,
De l'un fans l'autre un Monftre contrefait.
Or , 1. il n'eft pas douteux que les Dames
n'ayent beaucoup plus de fel & de prudence
que les Hommes. Ayant les fibres plus
déliées , elles doivent avoir les faillies plus
agréables que nous . Auffi voit- on tous les
jours que les Hommes ne fçavent ce qu'on
appelle bien vivre , que lorfque les Dames
s'en font mêlées. Le Monde eft une Ecole
où l'on apprend à faire ufage de ce que l'on
a vû dans les Livres ; cependant , fans les
Dames,où en feroient la plupart de nos Sçavans
,
SEPTEMBRE. 1744. 1939
" vans , renfermés dans leur mifantropie
n'ayant pour régle que leurs caprices ? On
les verroit comme les anciens Humains
Errants au gré de la Nature ,
Avec les Ours difputer la pâture .
Leur génie qui , felon S. Evremond , eſt
ennuyeux & péfant , connoîtroit-il ce que
c'eft que l'Amitié , la Douceur , la Politeffe ?
L'Homme , né pour la Société , l'éviteroit
comme fa perte , fi fes bizarreries n'étoient
temperées par les manieres gracieufes d'un
objet qu'il croit inférieur à lui . 11 ne frequenteroit
point fes pareils , ou bien - tôt le
flambeau de la Difcorde romproit une union ,
qui ne peut être bien cimentée que par le
Commerce des Dames..
A peine un jeune Homme a-t'il du monde
, qu'il s'imagine s'acquerir l'eftime du
Public , en déchirant un Sexe qui l'a formé.
D'autres accufent les Dames d'être comme
imbecilles , parce qu'elles ne font ni impies
, ni dépourvûës de fens commun ; ces
traits partent des prétendus efprits forts.
Les Dames , accoûtumées à parler d'un air
poli , ingénieufes à relever leurs penfées par
des expreffions vives , s'abftiennent avec
foin de ces termes équivoques , de ces paroles
groffieres , dont fe fervent nos jeunes
Libertins. La modeftie des Dames , loin de
A vj
les
1940 MERCURE DE FRANCE.
les juftifier , paroît un crime. Elles font açcufées
de n'avoir point d'efprit par ceux ,
qui n'en ayant pas
affés pour
voir qu'ils en
manquent , ne font pas Juges compétens en
pareille matiere.
Si l'Esprit doit briller quelque part , c'eſt
fans doute dans la converfation . Les entretiens
familiers , quoiqu'ils ne doivent pas
occuper toute notre vie , fervent beaucoup
à maintenir la Société. En effet , la converfation
, comme le remarque Balzac , a du
rapport au Gouvernement Populaire ; chacun
y a droit de fuffrages ; tous y jouiffent
de la liberté. On peut dire avec S. Evremont
, que fi l'Etude augmente les talens de
la Nature , c'eſt la converfation qui les met
en oeuvre & qui les perfectionne.
Combien d'avantages les Dames n'ontelles
pas fur nous dans ce lien de la Société ?
Avec quelle énergie leurs Efprits fe communiquent-
ils leurs penfées ? Avec quelles graces
leurs coeurs expriment- ils leurs mouvemens
? Les Doctes n'avancent rien qui ne
foit étudié ; les Ignorans difent tout au hazard
; l'Efprit & la Nature parlent avec les
Dames .
C'eſt peu d'être agréable & charmant dans un Livre;
Il faut fçavoir encor & converfer & vivre.
Auffi , pour fuivre le Précepte de Boileau,
Legifte ,
SEPTEMBRE. 1744. 1941
Legifte , Cadet , Moufquetaire , Robin , tout
vient à l'Ecole des Dames. Ciceron avouë
que , quoiqu'il eût étudié l'Eloquence fous
Molon , la Poëfie fous Archias , la Jurifprudence
fous Scævola , que quoiqu'il eut
eû pour Maîtres de Philofophie Phédre ,
Philon & Diodore le Stoicien , il eft en partie
redevable de fon fuccès dans l'Art oratoire
au Commerce qu'il a eû avec la Mere
de Gracchus , la fille de Caïus , l'Epoufe de
Craffus , & les deux Licinies.
N'est- ce pas manquer de prudence , que
de faire profeffion de ne point eftimer les
Dames , quand on fent qu'on peut les aimer?
Auffi arrive-t'il fouvent qu'on eft puni de
fon imprudence. Les Dames font ignorantes
pour la plûpart ; je l'avouë ; mais , injuftes
que nous fommes , n'avons- nous pas
eû foin d'éloigner de leur éducation les
Maîtres , qui auroient pû leur donner les
lumieres que nous avons acquifes ? Nous
avons borné leur Science à être belles ; l'Etude
nous les rendroit infupportables .
>
Il s'eft cependant trouvé des Dames , qui
ont percé l'obscurité des ténébres dont
nous avions eû foin de les envelopper.
Quelle Erudition dans une Chriftine ! Quelle
délicateffe dans les Poëfies d'une Deshoulieres
& d'une Villedieu ! Quelle legereté dans
la plume d'une la Suze , d'une Scudery !
1
20%
1942 MERCURE DE FRANCE.
2º. Une des preuves les plus convaincantes
de l'Eſprit des Dames ,
c'est que dépourvûës
de la force & de la Science , avec
ces Braffelets , ces Coëffures , ces Coliers ,
ces foibles armes que nous méprifons , elles
enchaînent les plus redoutables Guerriers ,
ces Hommes dont le bras étoit invaincu
& dont le coeur eut été invincible , s'il n'y
eut point eû de femmes. Le Philofophe s'at
tendrit ; la Raifon s'égare , elle autorife fouvent
une Paffion qu'elle condamnoit , avant
que de la connoître .
Si nous aimons les Femmes avec leurs dé
fauts , fi la Coquetterie même n'eſt pas un
antitode fouverain contre nos foibleffes
ou il y a dans le Sexe quelque chofe de fupérieur
, qui nous attire , ou les plus honteufes
Paffions nous dominent . De quelque
côté que l'Homme fe tourne , il trouvera
dans ce Dilemme une preuve de fon infériorité.
D'ailleurs , il eft sûr que les Dames ont
naturellement plus de retenuë que les Hommes
; fi donc nous rampons devant celles
qui ont perdu ce caractere pour mener une
vie licentieufe , à plus forte raiſon devonsnous
fléchir le genou devant celles , qui joignent
aux dons de la Nature une Vertu à
toute épreuve. Le contraire , dit- on , arrive
jourSEPTEMBRE.
1744. 1943
journellement ; je l'avoue , & c'eft en cela
que nous faifons paroître moins d'Efprit &
de Raifon que le beau Sexe . Les Hommes
préférent les Concubines à des femmes reſpectables
; les Dames préférent les Hommes
vertueux aux débauchés , quelle difference
de goût !
Une troifiéme preuve de l'Efprit des Dames
, c'eft que , plus foibles que nous , elles
viennent plûtôt à bout de leurs entrepriſes.
Sçais- tu bien ce que peut une femme en fureur è
S'écrie l'expérience avec Corneille ; auffi
lorfque la Confidente de Medée lui dit :
Votre Pays vous hait ; votre Epoux eft fans foi
Dans ce revers fatal que vous refte- t'il ?
Medée répond :
Moi.
Quel reffort , quelle adreffe dans une
Femme qui aime !
Thefée eut été immolé aux Manes d'Andragée,
fans le fecours d'Ariane , & s'il fortit
du Labyrinthe , c'eft que cette Princeſſe
lui confeilla d'attacher un fil dès l'entrée ,
qui le conduifit dans tous les détours & le
reconduifit ,
Un
1944 MERCURE DE FRANCE .
Un jeune Homme , magnifique au dehors,
petit en lui-même , extravagant par tout ,
refufera dans fes fottes décifions la Superiorité
aux Dames pour l'Efprit , mais s'il eft
encore capable de refléxions , il embraffera
le fentiment contraire ; ce n'eft pas à dire
qu'il n'en eft point qui n'en foient dépourvues
, mais en général les Dames ont plus
de faillies , & en même-tems plus de retenuë
, plus de prudence que les Hommes.
Parce que dans une Ville il fe trouvera peutêtre
vingt Femmes , qui n'auront jamais
penfé délicatement , il ne faut pas que l'affront
rejailliffe fur tout le Sexe.
SECONDE PARTIE.
Doit- on refufer le Courage aux Dames ?
Non fans doute. Sémiramis ajoûta aux Conquêtes
de Ninus la Lybie , la Perfe , l'Egypte
; elle recula les Frontieres de fon Empire
jufqu'à l'Inde. Babylone lui dût fes Jardins
admirables & en quelque façon fufpendus ,
la triple enceinte de fes Murs , ces fameufes
Tours , qui l'emportoient fur celle de Ninive
, & les so Portes d'Airain maffif. La fier-
50
témodefte de Syfigambis rendit refpectueux
le redoutable vainqueur de Darius. Avec
quel courage Polixéne brava- t'elle la fureur
du
SEPTEMBRE. 1744. 1945
du fils d'Achille , qui l'immola aux Mânes
de fon Pere ! L'intrépide Judith , en abattant
la tête coupable d'Holopherne , délivra
Béthulie , que le Général Affyrien , envoyé
par Nabuchodonofor , tenoit affiégée . Le
corps enfanglanté de Lucrece chaffa les Tarquins
de Rome , & cette Dame violée , en
fe donnant la mort , affranchit fa Patrie de
l'esclavage où l'avoient tenu ſept Rois confécutifs
. Coriolan , ayant battu plufieurs fois
les Romains , alloit réduire leur Capitale
en cendres , fi fa Mere n'eût parlé. Elle
adoucit l'humeur de fon fils ; le vainqueur
admire fon courage ; Rome eft délivrée , &
les Volfques fe retirent. Paroiffez Illuftre
Matrone , qui dans une pareille conjoncture,
fauvâtes votre Patrie, en parlant en Mere
courroucée à votre fils rebelle . Dans peu
fe feroit emparé de Babylone , fi Balthazar
eût hérité de la grandeur d'Ame de Nitocris
?
il
J'avoue que les Dames n'étant pas dans
l'ufage d'aller à la guerre , leurs exploits
font plus rares , mais fi les Hommes font
chargés du foin de défendre les Etats , ce
font eux qui les ont troublés. L'ambition
de vaincre fes pareils , eft le partage des Héros.
Les femmes s'attachent à donner de l'éducation
à leurs enfans , à entretenir la paix
dans
1946 MERCURE DE FRANCE.
dans leur famille , voilà où fe borne leur
ambition. Le tumulte des affaires , l'horreur
que les armes entraînent après elles , ne troublent
point leur vie paifible, mais auffi lorfqu'elles
font forcées à fe défendre , quelle
intrépidité ! Sans aller chercher dans l'Hiftoire
ces Illuftres Héroïnes , qui de leurs
cheveux firent des cordes pour les Machines
de guerre , confultons l'expérience . Repréfentons-
nous ces Meres furieufes , arrachant
leurs filles tremblantes des mains effrenées
d'un Soldat qui s'eft emparé d'une
Ville , & c.
La véritable grandeur d'Ame confifte à
vaincre fes Paflions , à triompher du vice ,
à remplir les devoirs de l'Amitié , à pratiquer
les Vertus Morales ; on accorde auffi
aux Dames , avec l'Eglife , la Dévotion .
Rien n'eft d'ailleurs plus héroïque que la
fidélité dont fe pique une Dame de 15 à
20 ans , envers un Mari plus que fexagenaire.
La choſe arrive cependant tous les jours.
L'intérêt eft ordinairement l'origine & la
baze de la fidélité dans les Hommes. Maffiniffa
, vaincu par les charmes de l'Epouſe
de Syphax , auroit peut-être toujours aimé
Sophoniſbe , fi l'intérêt n'eût agi fur lui .
Allié des Romains , il leur immola le foir
de fes nôces cette Princeffe Africaine.
Les
SEPTEMBRE. 1744. 1947
Les femmes ont naturellement le coeur
plus tendre que nous. Nul objet férieux ne
les attache , auffi rempliffent- elles , mieux que
les hommes , les devoirs de l'Amitié . Ce
fuperbe Monument , qu'érigea Artemife en
l'honneur de fon cher Maufole , ne fubfifte
plus , quoiqu'il fût une des fept Merveilles
du Monde , mais la tendreffe de cette Reine
de Carie a bravé les injures du tems , & nous
a mieux fait connoître le Roi , fon Epoux
que l'Eloquence d'Ifocrate & de Théopompe.
Toutes les Dames font bien aifes de plaire,
mais c'eſt un effet de l'amour propre, auquel
les hommes font moins fujets , parce
qu'ils ont plus d'occupations.
On n'a peut-être jamais vû de femme qui
fe foit glorifiée du titre d'Athée ou de Déifte
, tandis qu'on voit de jeunes Gens , encore
couverts de la pouffiere des Bancs , qui
donnent dans ces abominables Principes.
་
Les Dames ont ordinairement plus de
foin de l'honneur de leurs Maris , que les
Hommes n'en ont de celui de leurs Epouſes.
Elles s'efforcent de fe cacher à elles- mêmes
leurs défauts , qu'elles dérobent aux yeux
du Public. Un Jaloux inftruit tout le monde
de fes foupçons mal fondés ; il s'expofe
par- là à la rifée publique; fa femme , dit- on,
en eft la caufe ; fuppofons un inftant qu'elle
1948 MERCURE DE FRANCE.
sûr ,
le fût coquette ; l'Homme , à coup
manque plus fouvent à fes engagemens que
la Femme , Quelle Loi lui accorde ce Privilége
?
Enfin il s'écoula fept cent ans , fans qu'au
cune Femme de l'Ile de Chio eût donné le
moindre foupçon fur fa vertu . Les Matrônes
Grecques poufferent fi loin la fageffe & la
chafteté , que Pétrone , n'en trouvant aucune
à qui il pût reprocher quelque incontinence
, fut forcé d'inventer l'Hiftoire de
la Matrône d'Ephéfe . Je ferois infini , fi
j'entreprenois de rapporter ici tout ce qui
peut entrer dans la défenſe des Dames , que
je crois , en général , fupérieures aux Hommes.
A Dijon le 6 Juin 1744.
Fermer
46
p. 2-41
AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Début :
L'Ouvrage périodique auquel vous avez dessein de travailler, Monsieur, peut [...]
Mots clefs :
Philosophie, Histoire, Comédie, Tragédie, Poésie, Littérature, Anecdotes littéraires, Langues, Style, Journaliste, Pièces, Public, Goût, Ouvrages, Auteurs, Français, Art, Monde, Hommes, Lettres, Esprit, Théâtre, Roi, Pièce, Auteur, Journal, Livres, Gens, Sujet, Molière, Mérite, Jean Racine, Ouvrage, Pays, Beau, Pierre Corneille, Lecteurs, Europe, Nation, Idées
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
AVIS à un Journaliste , 10 Mai 1737.
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
Fermer
Résumé : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Dans une lettre datée du 10 mai 1737, l'auteur donne des conseils à un journaliste pour la création d'un journal périodique. Il insiste sur l'impartialité et la diversité des genres littéraires à inclure, tels que les mathématiques, la poésie, les pièces de théâtre et les œuvres poétiques. Pour les articles philosophiques, il suggère de résumer les opinions et les vérités historiques, en illustrant les évolutions des idées à travers les contributions de philosophes et scientifiques comme Épicure, Newton, Aristote et Galilée. En histoire, il recommande de traiter les sujets avec soin, en évitant les critiques excessives, et met en avant l'importance de l'histoire récente, marquée par des événements comme la prise de Constantinople et la découverte de l'Amérique. L'auteur exprime également son désir de rédiger l'histoire du siècle de Louis XIV. Concernant les œuvres théâtrales, il préconise une critique équilibrée, reconnaissant la valeur des œuvres modernes tout en respectant les classiques. Il critique ceux qui refusent de reconnaître la valeur des œuvres contemporaines et souligne l'importance de l'intérêt et de la moralité dans les pièces de théâtre. Pour la tragédie, il reconnaît la difficulté et la supériorité de cet art, mentionnant des auteurs comme Corneille et Racine. Il encourage à comparer les œuvres françaises avec celles des pays étrangers pour enrichir la critique. Le texte met également en lumière la littérature théâtrale française, en particulier les comédies et tragédies. L'auteur admire les œuvres modernes comme 'Le Préjugé à la mode' et 'Le Glorieux', tout en reconnaissant la valeur des pièces de Molière. Il valorise la diversité des œuvres littéraires et encourage à apprécier les livres pour leur capacité à divertir et à enrichir l'esprit. Il insiste sur l'importance de comparer les idées des auteurs pour encourager l'innovation et l'émulation. L'auteur critique l'ignorance générale concernant l'histoire mondiale et encourage la maîtrise de plusieurs langues pour accéder à des œuvres non traduites. Il prône un style journalistique digne et élégant, comparable à celui de Cicéron, Malebranche et Locke, et met en garde contre les abus linguistiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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47
p. 98-116
Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Début :
DISCOURS, qui a remporté le prix à l'Académie de Dijon, en l'année 1750, [...]
Mots clefs :
Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Jean-Jacques Rousseau, Sciences, Moeurs, Vertu, Hommes, Philosophes, Luxe, Arts, Mains, Vertus, Nature, Culture, Beau, Monde, Avantages, Morceau, Vices, Esprits, Art, Âge, Peuples, Progrès, Patrie, Socrate
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
DISCOURS , qui a remporté le prix à
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
Fermer
Résumé : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Le discours 'Sur les sciences et les arts' de 1750, écrit par un citoyen de Genève, se divise en deux parties : la première s'appuie sur des faits pour démontrer la proposition de l'auteur, tandis que la seconde repose sur le raisonnement. L'auteur commence par vanter les mérites des sciences, puis décrit l'état de barbarie en Europe avant leur rétablissement. Il conclut que les sciences rendent les hommes plus sociables mais sans véritable vertu. Il observe que les mœurs contemporaines ont perdu en droiture et en candeur, bien qu'elles aient gagné en douceur et en agrément. Les mœurs actuelles sont marquées par une uniformité trompeuse et une contrainte perpétuelle, engendrant des vices tels que la défiance et la trahison. L'auteur illustre ses propos avec des exemples de peuples anciens et modernes dont la vertu a décliné avec le progrès des sciences et des arts. Il critique ces derniers pour leur rôle dans la corruption de la vertu et le détournement des sociétés de leurs valeurs fondamentales. En France, les savants sont souvent raillés et méprisés. Il déplore la transformation de Rome, autrefois modèle de vertu, en une ville corrompue par les arts et les luxes. Il appelle à revenir à des valeurs plus simples et vertueuses. Le texte dénonce les philosophes modernes qui sapent les fondements de la foi et de la vertu au nom de la raison. Il critique l'éducation moderne qui orne l'esprit mais corrompt le jugement, en enseignant des langues étrangères et des arts inutiles plutôt que les devoirs civiques et moraux. Les académies sont également critiquées pour leur multiplication excessive. L'auteur regrette la perte de simplicité des premiers temps et souhaite que les générations futures soient délivrées des 'lumières' et des arts modernes, préférant l'ignorance et l'innocence. Il valorise la vertu et la philosophie simple, accessible à tous par l'introspection et l'écoute de la conscience.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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48
p. 25-64
DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Début :
On est désabusé depuis long-tems de la chimére de l'âge d'or : par tout la [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Arts, Esprit, Lettres, Moeurs, Vertus, Vertu, Gloire, Homme, Lois, Monde, Idées, Nature, Terre, Passions, Philosophes, État, Philosophie, Connaissances, Vie, Ignorance, Vérité, Peuples, Peuple, Histoire, Bonheur, Citoyens, Corruption, Biens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
DISCOURS
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
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Résumé : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Le discours sur les avantages des Sciences et des Arts, prononcé à l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Lyon en 1751, examine l'évolution des sociétés humaines. Initialement, la barbarie a poussé les hommes à se regrouper et à établir des lois. Les premiers dirigeants étaient soit des bienfaiteurs, soit des tyrans, et la superstition ainsi que le despotisme ont engendré de nouveaux malheurs. La Grèce antique se distingue par son esprit et ses contributions culturelles. Les philosophes grecs ont formé les mœurs et donné des lois, utilisant les arts et les sciences pour améliorer la société. Sparte, connue pour ses soldats vertueux, avait des lois dures et des mœurs féroces qui ont conduit à sa décadence. Athènes, malgré ses corruptions, a été un berceau d'arts et de talents. Le texte aborde la décadence des institutions et des mœurs dans les cités antiques, soulignant que la prospérité a corrompu ces sociétés. Les sciences et les arts ont enrichi l'humanité en transmettant des connaissances et des œuvres philosophiques. La critique selon laquelle les sciences et les arts corrompent les mœurs est contestée. La France est présentée comme un modèle de richesse, de puissance militaire et de savoir, avec des transformations positives des mœurs grâce à l'éducation. Le luxe est vu comme résultant des richesses plutôt que des sciences et des arts. La politesse, introduite par les lettres, est considérée comme un précieux présent, exprimant une âme douce et bienfaisante. La curiosité humaine, faculté divine, a conduit à des avancées majeures comme l'agriculture et les technologies. Elle est essentielle pour découvrir la vérité et améliorer la condition humaine. Le discours valorise les sciences et les arts, critiquant ceux qui prétendent tout savoir. Il affirme que les sciences naissent du loisir mais combattent l'oisiveté, développant le raisonnement et élevant moralement. Les arts sont essentiels à la perfection des mœurs, permettant de se libérer des passions et de promouvoir une vie vertueuse et heureuse. Ils introduisent les plaisirs de l'âme, dignes de l'homme, et promouvoient l'amour de la vérité et des vertus. Différents arts, comme la sculpture, la peinture, la musique et la poésie, exaltent la tendresse, consolent les regrets, immortalisent les vertus et servent de sources d'émulation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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49
p. 107-109
« L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es, & des spheres, suivant les differens [...] »
Début :
L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es, & des spheres, suivant les differens [...]
Mots clefs :
Globes célestes, Description, Livre, Sphères, Usage, Monde, Univers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es, & des spheres, suivant les differens [...] »
L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es,
& des spheres, suivant les differens
systêmes du monde, précedé d'un
Traité de Cosmographie, ou est expliqué
avec ordre tout ce qu'il y a de plus curieux
dans la description de l'univers, suivant
les Mémoires & les observations des plus
habiles Astronomes & Géographes, ac-
compagné des figures nécessaires, dédié
au Roi. Sixiéme édition, revûe & corri-
gée par M. Bion, Ingénieur du Roi pour
les instrumens de Mathématiques. Sur le
Quai de l'Horloge du Palais, où l'on
trouve des sphéres & des globes de tou-
tes façons. A Paris, chez Jacques Guerin
& Nyon, fils, 1751.
Cet ouvrage, dont l'usage est devenu
avec raison si génétal, & qui passe pour
le meilleur de ce genre, est distribué en
trois Livres. On explique dans le premier,
tout ce qui appartient aux corps célestes,
leur nombre, leur disposition, leur figu-
re, leut mouvement, leur distance de la
terre, leur grosseur, & généralement tou-
tes leurs propriétés, suivant les diffe-
rens systêmes. Celui de Copernic est plus
EvI
Dustnes vd
108 MERCURE DE FRANCE.
développé, comme le plus généralement
reçu. Le premier Livre est terminé pa l'ex-
plication des principaux phenomènes de la
Nature, comme le flux & reflux de la mer,
les metéores, &c. & quelques autres ques-
tions qui sortent un peu du sujet.
Le second Livre contient tout ce qui
peut appartenir à la description de la ter-
re & de l'eau, par rapport à la Géogra-
phie. On y trouve de plus plusieurs me-
thodes curieuses, pour parvenit à la con-
noissance des longitudes des Villes, & à
scavoir mesurer la circonference de la ter-
re. Ce Livre finit par une description his-
torique, courte, & pourtant suffisante
des Etats un peu considérables qui parta-
gent l'univers.
On trouve dans le troisiéme & dernier
Livre, la maniere de tracer les fuseaux
pour la construction, des globes célestes &
terrestres, & les Cartes de Géographie
générales & particulieres. On y rapporte
plus de cent usages differens, les plus
beaux & les plus utiles qni puissents ap-
pliquer aux spheres & aux globes célestes
& terrestres, &c.
M. Bion, le fils, qui donne l'édition
que nous annonçons, a suivi exactement
la cinquieme qui avoit été publiée par
l'Auteur; il a eu seulement l'attention de
zed by Goc
109
JANVIER. 1752.
téformer ce qui regarde le Baromêtre &
le Thermomêtre, qui ont été portés de-
puis quelque tems à un grand degré de
perfection; & de faire à la description
géographique & historique des quatre
parties du monde, les changemens que
les tems, l'ambition & les évenemens Y
ont fait.
& des spheres, suivant les differens
systêmes du monde, précedé d'un
Traité de Cosmographie, ou est expliqué
avec ordre tout ce qu'il y a de plus curieux
dans la description de l'univers, suivant
les Mémoires & les observations des plus
habiles Astronomes & Géographes, ac-
compagné des figures nécessaires, dédié
au Roi. Sixiéme édition, revûe & corri-
gée par M. Bion, Ingénieur du Roi pour
les instrumens de Mathématiques. Sur le
Quai de l'Horloge du Palais, où l'on
trouve des sphéres & des globes de tou-
tes façons. A Paris, chez Jacques Guerin
& Nyon, fils, 1751.
Cet ouvrage, dont l'usage est devenu
avec raison si génétal, & qui passe pour
le meilleur de ce genre, est distribué en
trois Livres. On explique dans le premier,
tout ce qui appartient aux corps célestes,
leur nombre, leur disposition, leur figu-
re, leut mouvement, leur distance de la
terre, leur grosseur, & généralement tou-
tes leurs propriétés, suivant les diffe-
rens systêmes. Celui de Copernic est plus
EvI
Dustnes vd
108 MERCURE DE FRANCE.
développé, comme le plus généralement
reçu. Le premier Livre est terminé pa l'ex-
plication des principaux phenomènes de la
Nature, comme le flux & reflux de la mer,
les metéores, &c. & quelques autres ques-
tions qui sortent un peu du sujet.
Le second Livre contient tout ce qui
peut appartenir à la description de la ter-
re & de l'eau, par rapport à la Géogra-
phie. On y trouve de plus plusieurs me-
thodes curieuses, pour parvenit à la con-
noissance des longitudes des Villes, & à
scavoir mesurer la circonference de la ter-
re. Ce Livre finit par une description his-
torique, courte, & pourtant suffisante
des Etats un peu considérables qui parta-
gent l'univers.
On trouve dans le troisiéme & dernier
Livre, la maniere de tracer les fuseaux
pour la construction, des globes célestes &
terrestres, & les Cartes de Géographie
générales & particulieres. On y rapporte
plus de cent usages differens, les plus
beaux & les plus utiles qni puissents ap-
pliquer aux spheres & aux globes célestes
& terrestres, &c.
M. Bion, le fils, qui donne l'édition
que nous annonçons, a suivi exactement
la cinquieme qui avoit été publiée par
l'Auteur; il a eu seulement l'attention de
zed by Goc
109
JANVIER. 1752.
téformer ce qui regarde le Baromêtre &
le Thermomêtre, qui ont été portés de-
puis quelque tems à un grand degré de
perfection; & de faire à la description
géographique & historique des quatre
parties du monde, les changemens que
les tems, l'ambition & les évenemens Y
ont fait.
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50
p. 86-87
Sur la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne. 13 Septembre 1751.
Début :
O Nuit, qui des jours les plus beaux [...]
Mots clefs :
Naissance du duc de Bourgogne, Monde, Dieux, Auguste enfant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Sur la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne. 13 Septembre 1751.
Sur la naissance de Monseigneur le
Duc de Bourgogne.
13 Septembre 1751.
O Nuit, qui des jours les plus beaux
Deviendra la source féconde,
Et qui déssechant nos pavots,
Viens de troubler notre repos
Pour assurer celui du monde
Quel sommeil tranquille & profond
Vaut l'insomnie universe le
Que le bruit heureux du canon,
Que d'une naissance si belle
A causé par tout la nouvelle?
Auguste Enfant, amour de l'Univers.
Sur les biens que tu fais éclore
Lorsque tous les yeux sont ouverts,
Les tiens seuls sont fermés encore;
Sourd à nos vœnx tu les remplis,
Dieux! que ta foiblesse est puissante!
Tu fais déja l'apui des Lys,
Tu naîs à peine, & leur éclat s'augmente.
Au gré du monde satisfait
Commence une illustre cartiere,
JANVIER.
1752.
Si ta naissance est un bienfait
Que sera donc ta vie entiere:
ENVOY
A Madame la Duchesse de Tallard.
Ovous que la vertu comme le rang appelle
A veiller sur le sang des Rois,
Digne de leur auguste choix,
Cultivez cette fleur nouvelle;
D'un tel honneur qui ne seroit jaloux!
Ces demi Dieux sur qui notre bonheur se fonde,
Nés pour donner des loix au monde,
Semblent en recevoir de vous.
M. Lemiere.
Duc de Bourgogne.
13 Septembre 1751.
O Nuit, qui des jours les plus beaux
Deviendra la source féconde,
Et qui déssechant nos pavots,
Viens de troubler notre repos
Pour assurer celui du monde
Quel sommeil tranquille & profond
Vaut l'insomnie universe le
Que le bruit heureux du canon,
Que d'une naissance si belle
A causé par tout la nouvelle?
Auguste Enfant, amour de l'Univers.
Sur les biens que tu fais éclore
Lorsque tous les yeux sont ouverts,
Les tiens seuls sont fermés encore;
Sourd à nos vœnx tu les remplis,
Dieux! que ta foiblesse est puissante!
Tu fais déja l'apui des Lys,
Tu naîs à peine, & leur éclat s'augmente.
Au gré du monde satisfait
Commence une illustre cartiere,
JANVIER.
1752.
Si ta naissance est un bienfait
Que sera donc ta vie entiere:
ENVOY
A Madame la Duchesse de Tallard.
Ovous que la vertu comme le rang appelle
A veiller sur le sang des Rois,
Digne de leur auguste choix,
Cultivez cette fleur nouvelle;
D'un tel honneur qui ne seroit jaloux!
Ces demi Dieux sur qui notre bonheur se fonde,
Nés pour donner des loix au monde,
Semblent en recevoir de vous.
M. Lemiere.
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