Oeuvre commentée (1)
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1
p. 121-129
LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
Début :
Je choisis, Monsieur, la voie du Journal le plus répandu pour consacrer la reconnoissance [...]
Mots clefs :
Dieu, Âme, Théâtre, Sentiment, Lecture, Amour, Drames, Yeux, Homme, Voltaire
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
LETTRE à M. D'ARNAUD , Confeiller
d'Ambaffade de la Cour de Saxe , &c .
JRE choifis , Monfieur , la voie du Journal
le plus répandu pour confacrer la reconnoiffance
que je vous dois par rapport
à tous les plaifirs que me fait goûter la
lecture de vos excellens ouvrages , & en
même temps pour vouscommuniquer quelques
réflexions dont vous tirerez le parti
que vous jugerez à propos. Ce que j'aime
dans vos écrits , c'eft que l'auteur fait s'y
cacher , & qu'on y voit éclater par- tout
l'homme , & l'homme le plus fenfible. Ce
font des effufions de l'âme la plus éloquente.
Je ne connois que M. Rouffeau ,
de Genève , & vous , qui ayez le talent
d'émouvoir à ce point , & d'exciter cet
attendriffement délicieux qui tourne toujours
au profit de l'humanité. Malheur au
bel efprit qui ne cherche qu'à fe faire admirer
comme des bateleurs à la foire qui
veulent nous attacher par des tours de
force ; la curiofité eft bientôt fatisfaite ;
les defirs du fentiment font inépuifables ,
& cette riche mine fe renouvelle fans
ceffe fous vos mains. Votre tragédie de
F
112 MERCURE
DE FRANCE
.
Comminge
, car c'en eit une des plus belles
que nous ayons depuis celles de M. de
Voltaire , avoit mis en quelque forte le
fceau à votre réputation
littéraire. On ne
pouvoit imaginer
qu'il fût guères poffible
d'aller plus loin dans la route toute neuve que vous avez ouverte au dramatique
, on
croyoit même que vous aviez parcouru
la
carrière du fombre dans toute ſon étendue.
Vous venez de nous prouver qu'il eſt toujours
de nouveaux
moyens de plaire pour
a
le génie , & que l'art à des reffources
infinies
, & qui ne font point apperçues
de
l'efprit.
Votre Euphémie eft peut - être encore
Au-deffus de Comminge pour les développemens
, les caractères & le pathétique,
Rien de plus mâle & de plus propre au
fujet que la verfification
. Rien de plus
brûlant de la flamme des paffions , que
le rôle d'Euphémie
; on a le coeur déchiré
avec cette malheureufe
victime abandon-
-née aux combats de l'amour & de la religion
mais que l'âme eft délicieufement
affectée par le perfonnage
de Mélanie !
Que cette Mélanie eft touchante ! qu'on
aime fa vertu ! qu'elle fait adorer l'Auteur
de notre exiftence ! que fa piété eft douce , attendriffante
, onctueufe ! Ces vers resteront
gravésdans tous les coeurs , acte 1 , ſc. 2 , p. 8.
:
JUIN 1768. 123
Dans mon premier foupir j'exhalai la tendreffe ;
D'un fentiment fi cher je nourriffois l'ivreffe :
Tout ce qui m'entouroit intéroiffoit mon coeur
M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur;
Je touchois à cet âge où l'âme inquiétée
S'étonne des tranſports dont elle eſt agitée :
L'amour déterminoit fon afcendant fur moi ;
Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent ; je voï
Mes deux foeeurs que devoit flatter l'erreur du
monde ,
Dans les fombres ennuis . dans la douleur pro
fonde ,
L'une pleurant fans ceffe un époux adoré ,
Aux premiers jours d'hymen dans les bras expiré ;
L'autre , prête à mourir , amante infortunée
Par un vil féducteur trahie , abandonnée ;
Mon père , auprès de nous ramené par la paix ,
Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets ;
Son ami malheureux , & que les fers attendent.
Mes regards confternés fur l'univers s'étendent ;
Je contemple ces grands , les maîtres des humains ;
Je les vois affiégés de femblables chagrins ;
Je vois le trône même environné d'alarmes ,
Et le bandeau des Rois tout trempé de leurs larmes,
Cette image auroit dû vaincre & détruire en moi
Le tendre fentiment qui m'impoſoit la loi .
Mais en vain ma raifon oppofoit fon murmure
A ce befoin d'aimer , le cri de la nature :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Mon coeur me trahiſſoit ; je ne combattis plus ;
Je cédai ; je fixai mes voeux irréfolus .
Il falloit que l'amour remplît toute mon âme ,
Et je choisis un Dieu pour l'objet de ma flâme.
Dès ce moment le monde à mes yeux fe perdit
Comme une ombre qui paſſe & qui s'anéantit ;
Je rejettai bientôt les trompeufes promefles ;
Malgré l'efpoir flatteur du rang & des richeffes ,
Malgré tous mes parens , je courus aux autels
M'enchaîner : Dieu reçut mes fermens folemnels ;
J'ai trouvé tout en lui ; pour lui feul je reſpire ,`
Ma four , à mes tranfports Dieu feul pouvoit
fuffire ;
Maître des fentimens , il les fatisfait tous ;
Je n'eus point d'autre amant , je n'ai point d'autre
époux .
Ma flamme tous les jours & s'épure & s'augmente
;
Cette céleste ardeur , du fort indépendante ,
Ne craint pas le deftin de ces engagemens
Que détruit le caprice , ou la mort , ou le temps.
Non , je ne brûle point pour un amant vulgaire
Qui change , qui périt , ou qui ceffe de plaire :
Je brûle pour un Dieu ; mon efprit immortel
S'embrâfera des feux d'un amour éternel. • •
En grand maître de l'art vous vous êtes
plus appuyé fur ce rôle que fur celui de
Cécile, qui forme un contraite extrêmement
JUIN 1768 . 125
heureux. Je ne pense pas qu'aucun théâtre
ancien ou moderne ait des fcènes comparables
à celles de la Comteffe avec Mélanie
& avec fa fille , d'Euphémie avec Théotime
au fecond & troifième acte. Ces
vers font de toute beauté , & d'une force
inexprimable. Acte 3 , 1 , 3 , p . 84.
Enfin Dieu me punit 3
Je tombe fous fon bras ; c'eft ici qu'il m'appelle ;
C'est ici qu'il détruit ma fubftance mörtelle ,
Qu'il a marqué le terme à mes égaremens ,
Que vont rouler pour moi des fiècles de tourmens
L'éternité ... terrible à mes regards offerte ;
Ici j'attends la mort . . . & ma tombe eſt ouverte.
Théotime veut la relever elle le repouse avec
indignation.
Homme trop criminel , va , fuis loin de ces lieux ;
Et puiffe mon trépas te diffiller les yeux !
N'as-tu point dans cette âme , à mon repos fatale ,
Entendu retentir la pierre fépulchrale ?
Nas-tu point vu ce Dieu la brifer fous mes pas ?
Lui- même eft accouru m'arracher de tes bras ;
Dans ce tombeau , lui -même il m'a précipitée ;
Aux pieds de la justice il m'a déja citée ;
I t'y traîne avec moi ; ne crois pas échapper
A fon glaive... Il menace , il s'apprête à frapper ;
Son flambeau te pourſuit à travers ces ténèbres ;
` Lis ton arrêt écrit fur ces marbres funèbres ...
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
La foudre approche , éclate ... elle fond fur nous
deux ;
L'enfer s'ouvre. ... Sainval , quels fantômes ô
hideux !
Des fpectres agités errent dans ces lieux fombres ;
Sous le même linceul je vois un peuple d'ombres ,
Tous les morts , réunis dans ces murs plein d'effroi ,
Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi.
Ils m'entraînent ! .. Je vais auprès de vous m'étendre
,
A vos triftes débris mêler ma froide cendre ;
Par vos accens plaintifs ceffez de m'accufer.
La colère du Ciel ne fauroit s'appaifer !
O maître des humains , qu'ont laffé mes offenſes ,
Sur moi feule répands la coupe des vengeances !
Quel pathétique ! quelle terreur admirable
, & dans le goût de cette terreur
employée fi bien par les Grecs ! On voit
bien , Monfieur , que vous êtes rempli de
la lecture des anciens. Jouiffez de votre
triomphe ; ce n'eft pas une foible gloire
que d'ofer , après M. de Voltaire , manier
le tragique & d'y réuffir . D'ailleurs , ce
qui mettra le comble à vos fuccès , c'eſt
que vous êtes l'inventeur d'un genre , &
qu'il étoit difficile de nous donner du
nouveau. Depuis un nombre d'années je
vois paffer fous mes yeux & fe faire oublier
JUIN 168. 127
fucceffivement une infinité de drames qui
tous fe reffemblent. Que la collection de
nos théâtres feroit bornée pour quiconque
ne voudroit placer dans fon cabinet que
les pièces qui attacheront les regards de
la postérité !
l'on
Je vous ai donné , Monfieur , les éloges
que je vous crois dus. Préfentement j'ima
gine avoir le droit de vous faire quelques
reproches qui , felon moi , ne font pas
moins fondés que les louanges que
vous accorde avec tant de plaifir ; je prendrai
donc la liberté de me plaindre , & à
vous-même en mon nom & en celui de
tout le public , de ce que vous ne faites
point paroître de pièces au théâtre françois ,
qui eft le théâtre de la nation. On vous
dit une âme très- fenfible & n'afpirant
qu'à la belle gloire ; & qu'y a- t- il de plus
flatteur que d'expofer dans tout fon jout
des talens qui peuvent être utiles au bien
de l'humanité ? Un fentiment d'honneur ,
de vertu , de piété , de clémence , frappe
beaucoup plus au théâtre qu'à la lecture.
Et qui pofféde plus que vous l'heureux
talent de remuer les âmes , de les attendrir
, de les déchirer , de faire couler nos
larmes ? Quelle peut donc être la raifon
de cette obftination à ne pas vous montrer
fur notre fcène , tandis que tous les voeux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
du public éclairé vous y rappellent ? Je
voudrois avoir le pouvoir de vous faire
interdire l'impreffion des drames , & de
vous ordonner abſolument , de les confacrer
à la repréſentation . Vous êtes comptable
, j'oſe le dire , à vos concitoyens de
ce talent fi rare d'être éloquent en vers ,
& de prêter de la force & des charmes à
la morale. C'eft ce qui affure l'immortalité
aux pièces de M. de Voltaire. Qui
peut donc vous empêcher d'entrer dans
une carrière qui s'ouvre fi aifément pour
vous ? Les cabales , les brigues. Le génie ,
ne doit pas craindre d'obftacles ; un homme
tel que vous n'a qu'à fe préfenter. Je fuppofe
que vous ne vous relâcherez pas de
vos efforts , & que vous ne dormirez point
fur le champ de bataille , Allons , Monfieur
, rendez -vous , & que nous ayons ,
l'hiver prochain au théâtre , une tragédie
de vous ; fans cela , je me reprocherai
éternellement le plaifir que je me promets
à la lecture de vos nouveaux drames . Pourquoi
, lorfqu'on a fix pieds de haut , ne
vouloir fe montrer que fous taille ordinaire
? Encore un coup , c'eft fur la fcène
françoife que votre génie pourra fe déployer
dans toute fa force ; & , en bon
citoyen , vous devez rechercher ce qui
flatte davantage le goût de votre nation ,
JUIN 1768. 129
& ce qui peut contribuer autant à fes moeurs
& à fes vertus , qu'à fes amuſemens honnêtes.
J'attends avec impatience la fuite de
vos charmantes anecdotes morales , je les
regarde comme le code même du fentiment.
Fanni , Lucie , Clari , Julie Nanci
Batilde font , dans leurs genres , autant de
petits drames complets qui produiſent
leur effet.
Je fuis , Monfieur , &c.
L. B. DE C. L.
و
Nous donnerons inceffamment les extraits
que nous avons annoncés de la qua
trième édition de Comminge , ainfi que du
nouveau drame d'Euphémie , dont le fuccès
eft confirmé. L'abondance des matièresne
nous a pas permis de parler encore de
ces deux intérellans ouvrages .
d'Ambaffade de la Cour de Saxe , &c .
JRE choifis , Monfieur , la voie du Journal
le plus répandu pour confacrer la reconnoiffance
que je vous dois par rapport
à tous les plaifirs que me fait goûter la
lecture de vos excellens ouvrages , & en
même temps pour vouscommuniquer quelques
réflexions dont vous tirerez le parti
que vous jugerez à propos. Ce que j'aime
dans vos écrits , c'eft que l'auteur fait s'y
cacher , & qu'on y voit éclater par- tout
l'homme , & l'homme le plus fenfible. Ce
font des effufions de l'âme la plus éloquente.
Je ne connois que M. Rouffeau ,
de Genève , & vous , qui ayez le talent
d'émouvoir à ce point , & d'exciter cet
attendriffement délicieux qui tourne toujours
au profit de l'humanité. Malheur au
bel efprit qui ne cherche qu'à fe faire admirer
comme des bateleurs à la foire qui
veulent nous attacher par des tours de
force ; la curiofité eft bientôt fatisfaite ;
les defirs du fentiment font inépuifables ,
& cette riche mine fe renouvelle fans
ceffe fous vos mains. Votre tragédie de
F
112 MERCURE
DE FRANCE
.
Comminge
, car c'en eit une des plus belles
que nous ayons depuis celles de M. de
Voltaire , avoit mis en quelque forte le
fceau à votre réputation
littéraire. On ne
pouvoit imaginer
qu'il fût guères poffible
d'aller plus loin dans la route toute neuve que vous avez ouverte au dramatique
, on
croyoit même que vous aviez parcouru
la
carrière du fombre dans toute ſon étendue.
Vous venez de nous prouver qu'il eſt toujours
de nouveaux
moyens de plaire pour
a
le génie , & que l'art à des reffources
infinies
, & qui ne font point apperçues
de
l'efprit.
Votre Euphémie eft peut - être encore
Au-deffus de Comminge pour les développemens
, les caractères & le pathétique,
Rien de plus mâle & de plus propre au
fujet que la verfification
. Rien de plus
brûlant de la flamme des paffions , que
le rôle d'Euphémie
; on a le coeur déchiré
avec cette malheureufe
victime abandon-
-née aux combats de l'amour & de la religion
mais que l'âme eft délicieufement
affectée par le perfonnage
de Mélanie !
Que cette Mélanie eft touchante ! qu'on
aime fa vertu ! qu'elle fait adorer l'Auteur
de notre exiftence ! que fa piété eft douce , attendriffante
, onctueufe ! Ces vers resteront
gravésdans tous les coeurs , acte 1 , ſc. 2 , p. 8.
:
JUIN 1768. 123
Dans mon premier foupir j'exhalai la tendreffe ;
D'un fentiment fi cher je nourriffois l'ivreffe :
Tout ce qui m'entouroit intéroiffoit mon coeur
M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur;
Je touchois à cet âge où l'âme inquiétée
S'étonne des tranſports dont elle eſt agitée :
L'amour déterminoit fon afcendant fur moi ;
Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent ; je voï
Mes deux foeeurs que devoit flatter l'erreur du
monde ,
Dans les fombres ennuis . dans la douleur pro
fonde ,
L'une pleurant fans ceffe un époux adoré ,
Aux premiers jours d'hymen dans les bras expiré ;
L'autre , prête à mourir , amante infortunée
Par un vil féducteur trahie , abandonnée ;
Mon père , auprès de nous ramené par la paix ,
Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets ;
Son ami malheureux , & que les fers attendent.
Mes regards confternés fur l'univers s'étendent ;
Je contemple ces grands , les maîtres des humains ;
Je les vois affiégés de femblables chagrins ;
Je vois le trône même environné d'alarmes ,
Et le bandeau des Rois tout trempé de leurs larmes,
Cette image auroit dû vaincre & détruire en moi
Le tendre fentiment qui m'impoſoit la loi .
Mais en vain ma raifon oppofoit fon murmure
A ce befoin d'aimer , le cri de la nature :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Mon coeur me trahiſſoit ; je ne combattis plus ;
Je cédai ; je fixai mes voeux irréfolus .
Il falloit que l'amour remplît toute mon âme ,
Et je choisis un Dieu pour l'objet de ma flâme.
Dès ce moment le monde à mes yeux fe perdit
Comme une ombre qui paſſe & qui s'anéantit ;
Je rejettai bientôt les trompeufes promefles ;
Malgré l'efpoir flatteur du rang & des richeffes ,
Malgré tous mes parens , je courus aux autels
M'enchaîner : Dieu reçut mes fermens folemnels ;
J'ai trouvé tout en lui ; pour lui feul je reſpire ,`
Ma four , à mes tranfports Dieu feul pouvoit
fuffire ;
Maître des fentimens , il les fatisfait tous ;
Je n'eus point d'autre amant , je n'ai point d'autre
époux .
Ma flamme tous les jours & s'épure & s'augmente
;
Cette céleste ardeur , du fort indépendante ,
Ne craint pas le deftin de ces engagemens
Que détruit le caprice , ou la mort , ou le temps.
Non , je ne brûle point pour un amant vulgaire
Qui change , qui périt , ou qui ceffe de plaire :
Je brûle pour un Dieu ; mon efprit immortel
S'embrâfera des feux d'un amour éternel. • •
En grand maître de l'art vous vous êtes
plus appuyé fur ce rôle que fur celui de
Cécile, qui forme un contraite extrêmement
JUIN 1768 . 125
heureux. Je ne pense pas qu'aucun théâtre
ancien ou moderne ait des fcènes comparables
à celles de la Comteffe avec Mélanie
& avec fa fille , d'Euphémie avec Théotime
au fecond & troifième acte. Ces
vers font de toute beauté , & d'une force
inexprimable. Acte 3 , 1 , 3 , p . 84.
Enfin Dieu me punit 3
Je tombe fous fon bras ; c'eft ici qu'il m'appelle ;
C'est ici qu'il détruit ma fubftance mörtelle ,
Qu'il a marqué le terme à mes égaremens ,
Que vont rouler pour moi des fiècles de tourmens
L'éternité ... terrible à mes regards offerte ;
Ici j'attends la mort . . . & ma tombe eſt ouverte.
Théotime veut la relever elle le repouse avec
indignation.
Homme trop criminel , va , fuis loin de ces lieux ;
Et puiffe mon trépas te diffiller les yeux !
N'as-tu point dans cette âme , à mon repos fatale ,
Entendu retentir la pierre fépulchrale ?
Nas-tu point vu ce Dieu la brifer fous mes pas ?
Lui- même eft accouru m'arracher de tes bras ;
Dans ce tombeau , lui -même il m'a précipitée ;
Aux pieds de la justice il m'a déja citée ;
I t'y traîne avec moi ; ne crois pas échapper
A fon glaive... Il menace , il s'apprête à frapper ;
Son flambeau te pourſuit à travers ces ténèbres ;
` Lis ton arrêt écrit fur ces marbres funèbres ...
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
La foudre approche , éclate ... elle fond fur nous
deux ;
L'enfer s'ouvre. ... Sainval , quels fantômes ô
hideux !
Des fpectres agités errent dans ces lieux fombres ;
Sous le même linceul je vois un peuple d'ombres ,
Tous les morts , réunis dans ces murs plein d'effroi ,
Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi.
Ils m'entraînent ! .. Je vais auprès de vous m'étendre
,
A vos triftes débris mêler ma froide cendre ;
Par vos accens plaintifs ceffez de m'accufer.
La colère du Ciel ne fauroit s'appaifer !
O maître des humains , qu'ont laffé mes offenſes ,
Sur moi feule répands la coupe des vengeances !
Quel pathétique ! quelle terreur admirable
, & dans le goût de cette terreur
employée fi bien par les Grecs ! On voit
bien , Monfieur , que vous êtes rempli de
la lecture des anciens. Jouiffez de votre
triomphe ; ce n'eft pas une foible gloire
que d'ofer , après M. de Voltaire , manier
le tragique & d'y réuffir . D'ailleurs , ce
qui mettra le comble à vos fuccès , c'eſt
que vous êtes l'inventeur d'un genre , &
qu'il étoit difficile de nous donner du
nouveau. Depuis un nombre d'années je
vois paffer fous mes yeux & fe faire oublier
JUIN 168. 127
fucceffivement une infinité de drames qui
tous fe reffemblent. Que la collection de
nos théâtres feroit bornée pour quiconque
ne voudroit placer dans fon cabinet que
les pièces qui attacheront les regards de
la postérité !
l'on
Je vous ai donné , Monfieur , les éloges
que je vous crois dus. Préfentement j'ima
gine avoir le droit de vous faire quelques
reproches qui , felon moi , ne font pas
moins fondés que les louanges que
vous accorde avec tant de plaifir ; je prendrai
donc la liberté de me plaindre , & à
vous-même en mon nom & en celui de
tout le public , de ce que vous ne faites
point paroître de pièces au théâtre françois ,
qui eft le théâtre de la nation. On vous
dit une âme très- fenfible & n'afpirant
qu'à la belle gloire ; & qu'y a- t- il de plus
flatteur que d'expofer dans tout fon jout
des talens qui peuvent être utiles au bien
de l'humanité ? Un fentiment d'honneur ,
de vertu , de piété , de clémence , frappe
beaucoup plus au théâtre qu'à la lecture.
Et qui pofféde plus que vous l'heureux
talent de remuer les âmes , de les attendrir
, de les déchirer , de faire couler nos
larmes ? Quelle peut donc être la raifon
de cette obftination à ne pas vous montrer
fur notre fcène , tandis que tous les voeux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
du public éclairé vous y rappellent ? Je
voudrois avoir le pouvoir de vous faire
interdire l'impreffion des drames , & de
vous ordonner abſolument , de les confacrer
à la repréſentation . Vous êtes comptable
, j'oſe le dire , à vos concitoyens de
ce talent fi rare d'être éloquent en vers ,
& de prêter de la force & des charmes à
la morale. C'eft ce qui affure l'immortalité
aux pièces de M. de Voltaire. Qui
peut donc vous empêcher d'entrer dans
une carrière qui s'ouvre fi aifément pour
vous ? Les cabales , les brigues. Le génie ,
ne doit pas craindre d'obftacles ; un homme
tel que vous n'a qu'à fe préfenter. Je fuppofe
que vous ne vous relâcherez pas de
vos efforts , & que vous ne dormirez point
fur le champ de bataille , Allons , Monfieur
, rendez -vous , & que nous ayons ,
l'hiver prochain au théâtre , une tragédie
de vous ; fans cela , je me reprocherai
éternellement le plaifir que je me promets
à la lecture de vos nouveaux drames . Pourquoi
, lorfqu'on a fix pieds de haut , ne
vouloir fe montrer que fous taille ordinaire
? Encore un coup , c'eft fur la fcène
françoife que votre génie pourra fe déployer
dans toute fa force ; & , en bon
citoyen , vous devez rechercher ce qui
flatte davantage le goût de votre nation ,
JUIN 1768. 129
& ce qui peut contribuer autant à fes moeurs
& à fes vertus , qu'à fes amuſemens honnêtes.
J'attends avec impatience la fuite de
vos charmantes anecdotes morales , je les
regarde comme le code même du fentiment.
Fanni , Lucie , Clari , Julie Nanci
Batilde font , dans leurs genres , autant de
petits drames complets qui produiſent
leur effet.
Je fuis , Monfieur , &c.
L. B. DE C. L.
و
Nous donnerons inceffamment les extraits
que nous avons annoncés de la qua
trième édition de Comminge , ainfi que du
nouveau drame d'Euphémie , dont le fuccès
eft confirmé. L'abondance des matièresne
nous a pas permis de parler encore de
ces deux intérellans ouvrages .
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Résumé : LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
Dans une lettre à M. d'Arnaud, l'auteur exprime sa reconnaissance pour les émotions suscitées par ses œuvres, comparant son talent à celui de Jean-Jacques Rousseau. La tragédie 'Comminge' est acclamée comme l'une des plus remarquables depuis celles de Voltaire, inaugurant une nouvelle approche dans le drame. L'œuvre 'Euphémie' est également louée pour ses intrigues, ses personnages et son pathos. Le rôle d'Euphémie est décrit comme déchirant, tandis que celui de Mélanie est qualifié de touchant et vertueux. L'auteur cite des vers de l'acte 1, scène 2, pour illustrer la profondeur des émotions et la piété du personnage de Mélanie. L'auteur, probablement un dramaturge contemporain de Voltaire, admire la maîtrise de l'art dramatique de M. d'Arnaud, soulignant sa capacité à tirer inspiration des anciens. Cependant, il regrette que M. d'Arnaud ne présente pas ses œuvres sur la scène française, malgré ses talents évidents pour émouvoir et instruire le public. Il encourage le dramaturge à surmonter les obstacles tels que les cabales et les intrigues, et à se produire sur la scène nationale pour le bien de la société. La lettre se conclut par une attente impatiente des futures œuvres de M. d'Arnaud, notamment des anecdotes morales comparées à un code de sentiments.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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