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p. 169-174
LETTRE à M. D., un des Directeurs de l'Opéra de Paris. A Vienne en Autriche, le Ir Août 1772.
Début :
L'estime qui vous est due, Monsieur, & pour vos talens, certainement très-distingués, & pour [...]
Mots clefs :
Opéra, Christoph Willibald Gluck, Genre, Langue, Homme, Ouvrage, Talents, Iphigénie, Action, Italiens, Opéra de Paris
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. D., un des Directeurs de l'Opéra de Paris. A Vienne en Autriche, le Ir Août 1772.
LETTRE à M. D. , un des Directeurs
de l'Opéra de Paris.
A Vienne en Autriche , le 1 ' Août 1772.
L'eftime qui vous eft due , Monfieur , & pour
vos talens , certainement très - diftingués , & pour
l'honnêteté de votre caractère, qui n'eft particu
lièrement connue , m'a déterminé à me charger
de vous écrire , pour vous faire part que le fa
meux M. Glouch , fi connu dans toute 1 Europe
a fait un opéra français qu'il defireront qui fût
donné fur le théâtre de Paris . Ce grand homme ,
après avoir fait plus de quarante opéras italiens
qui ont eu le plus grand fuccès fur tous les théâtres
où cette langue eft admife , s'eft convaincu par
une lecture réfléchie des anciens & des modernes
& par de profondes méditations fur fon art , que
les Italiens s'étoient écartés da la véritable route
dans leurs compofitions théâtrales ; que le genre
français étoit le véritable genre dramatique mufical
; que s'il n'étoit pas parvenu jusqu'ici à fa perfection
, c'étoit moins aux talens des muficiens
Français vraiment eftimabiesqu'il falloit s'en pren
dre, qu'aux auteurs des poëmes , qui , ne connoiffant
point la portée de l'art mufical , avoient , dans
leurs compofitions , préféré l'efprit au fentiment ,
la galanterie aux paffions , & la douceur & le
coloris de la verfification au pathétique de
ftyle & de fituation . D'après ces réflexions
ayant communiqué fes idées à un homme de
beaucoup d'efprit , de talent & de goût , il en a
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE
obtenu deux poëmes italiens qu'il a mis en mufique.
Il a fait exécuter lui- même ces deux opéras
fur les théâtres de Parme , Milan , Naples , & c.
Ils y ont cu un fuccès incroyable , & ont produit
en Italie une révolution dans le genre. L'hiver
dernier, la ville de Boulogne, en l'abſence de
M. Glouch , a fait représenter un de ces opé: as.
Son fuccès , dans cette ville , a attiré plus de vingt
mille étrangers empreffés à en voir les repréfentations
; & ,de compte fait , Boulogne a gagné , par
ce spectacle , au delà de quatre-vingt mille ducats
, environ 90c000 livres de France. De retour
içi, M. Glouch , éclairé par ſa propre expérience , a
cru s'appercevoir que la langue italienne , plus
propie , par la repétition fréquente des voyelles , à
le prêter à ce que les Italiens appellent des paflages
, n'avoit pas la clarté & l'énergie de la langue
françoife ; que l'avantage que nous venors d'accorder
à la première étoit même deſtructif du véiable
genre dramatique mufical , dans lequel
tout pallage étoit difparate ou du moins affoibliffoit
l'expreffion . D'après ces obfervations , M.
Glouch s'eft indigné contre les affertions hardies,
de ceux de nos écrivains fameux qui ont ofé calonnier
la langue françaife , en foutenant qu'elle
n'étoit pas fufceptible de fe prêter à la grande
compofition musicale. Perfonne , fur cette matiè
re, ne peut être juge plus compétent que M.
Glouch : il possède parfaitement les deux langues,
& , quoiqu'il parle la françaiſe avec difficulté , il
la fait à fond ; il en a fait une étude particulière ;
il en connoît enfin toutes les fineffes , & fur tour,
Ja profodie , dont il est très -fcrupuleur obfervateur.
Depuis long- tems il a cflayé les talens fur
les deux langues dans différens genres , & a obtema
des luccès dans une cour où elles font égale,
OCTOBRE. 1772 .. 171
·
poument
familières , quoique la françaiſe y foit pré-.
férée pour l'ufage ; dans une cour d'autant plus
en état de juger des talens de ce genre , que les
oreilles & le goût y lont continuellement exercés.
Depuis ces oblervations, M. Glouch defiroit
voir appuyer fon opinion en faveur de la langue
françaite fur la démonftration que produit l'expérience
; lorfque le hafard a fait tomber entre
fes mains la tragédie opéra d'Iphigénie en
Aulide. Il a cru trouver , dans cet ouvrage , cè
qu'il cherchoit. L'auteur , ou , pour parler plus
exactement , le rédacteur de ce poëne me paroît
avoir ſuivi Racine avec la plus fcrupuleufe attention.
C'eſt fon Iphigénie même mile en opéra.
Pour parvenir à ce point , il a fallu qu'on abrégeât
l'expofition , & qu'on fit difparoître l'Epifode
d'Eriphile . On a introduit Calcas au premier
acte , à la place du confident Arcas ; par ce moyen
l'expofition s'eft trouvée en action : le fujet a été
fimplifié , & l'action , plus refferrée , a marché plus
rapidement au but . L'intérêt n'a point été altéré
par ces changemens ; il m'a paru même auffi entier
que dans la tragédie de Racine. Par le retranchement
de l'Epiſode d'Eriphile , le dénoûment
de la pièce de ce grand homme n'ayant pu
fervir pour l'opéra dont il s'agit , il y a été fuppléé
par un dénoûment en action , qui doit faire
un très bon effet , & dont l'idée a été fournie à
l'auteur , tant par les tragiques Grecs que par Ra
cine lui-même , dans la préface de fon Iphigénie.
Tout l'ouvrage a été divifé en trois actes , divifion
qui me paroît la plus favorable au genre qu
exige une grande rapidité d'action . On a tir
fans efforts du fujet , & l'on a amené naturelle
ment dans chaque acte un divertiflement brillant
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
hé au fujer de manière , qu'il en fait partie , en
augmente l'action ou la complette . On a eu grand
foin de mettre en oppofition les fituations & les
caractères , ce qui produit une variété piquante &
néceffaire pour tenir le fpectateur attentif, & pour
l'intérefler pendant tout le tems de la repréfentation
. On a trouvé moyen , fans avoir recours aux
machines , & fans exiger des dépenſes confidéra.
bles , de préfenter aux yeux un fpectacle noble
& magnifique . Je ne crois pas qu'on ait jamais
mis au théâtre un opéra nouveau qui demande
moins de frais , & qui cependant foit plus pompeux.
L'auteur de ce poë ue , dont la repréſentation
entière ne doit durer au plus que deux heures
& demie , y compris les divertiffemens , s'eft
fait un devoir de fe fervir des penſées & même
des vers de Racine , lorfque le genre , quoique
différent, l'a pu permettre . Ces vers ont été enchaflés
avec aflez d'art , pour qu'on ne puiffe pas
appercevoir trop de difparité dans la totalité du
ftyle de l'ouvrage. Le fujet de l'Iphigénie en Auli,
de m'a paru d'autant mieux choifi , que l'auteur ,
en fuivant Racine , autant qu'il a été poffible , s'eſt
affuré de l'effet de fon ouvrage, & que, par la certitude
du fuccès , il eft amplement dédommagé de ce
qu'il peut perdre du côté de l'amour- propre.
Le nom feul de M. Glouch me difpenferoit ,
Monfieur , de vous parler de la mufique de cet
opéra , fi le plaifir qu'elle m'a fait à plufieurs répetitions
, me permettoit de garder le filence. Il
m'a paru que ce grand homme avoit épuilé toutes
les reflources de l'art dans cette compofition ,
Un chant fimple, naturel , toujours guidé par l'expreffion
la plus vraie , la plus fenfiblespar la mélodie
la plus flatteufe ; une variété inépuisable dans
les fujets & dans les tours ; les plus grands effets
OCTOBRE. 1772. 173
de l'harmonie employés également dans le terri
ble , le pathétique & le gracieux ; un récitatif ra
pide , mais noble & expreffif du gen e ; enfin des
morceaux de notre récitatif françois de la plus
parfaite déclamation ; des airs danfans de la plus
grande variété,d'un genre neuf & de la plus agréable
fraîcheur ; des choeurs , des duo , des trio, des
quatuor également expreffifs , touchans & déclamés
; la profodie de la langue fcrupuleuſement
obfervée , tout , dans cette compofition , m'a paru
dans notre genre; rien ne m'y a femblé étranger
aux oreilles françaifes ; mais c'eft l'ouvrage du talent
: par.1tout M. Glouch eft poëte & muficien ,
par -tout on y reconnoît l'homme de génie & en
mème tems l'home de goût: rien n'y cft foible, ni
négligé.
Vous favez , Monfieur , que je ne fuis point
enthouſiaſte , & que dans les querelles qui fe font
élevées fur la préférence des genres de musique ,
j'ai gardé une neutralité abfolue : je me flatte donc
que vous ne vous préviendrez pas contre l'éloge
que je vous fais ici de la mufique de l'opéra d'Iphigénie.
Je fuis convaincu que vous ferez empretlé
à y applaudir ; je fais que perfonne ne defire
plus que vous les progrès de votre art ; vous y
avez déjà beaucoup contribué par vos productions
& les applaudiflemens que je vous ai vu
donner à ceux qui s'y diftinguoient. Vous verrez
donc avec plaifir , & comme homme de talent , &
comme bon citoyen , qu'un étranger auffi fameux
que M. Glouch , s'occupe à travailler fur notre langue
& la venge, aux yeux , de toute l'Europe des
imputations calomnieufes de nos propres auteurs.
· M. Glouch defire favoir fi la direction de l'Aca .
démie de Mufique auroit allez de confiance dans
-Hijj
174 MERCURE DE FRANCE.
les talens pour ſe déterminer à donner fon opéra.
Il eft prét a faire le voyage de France ; mais il veut
préalablement être afluré , & que fon opéra fera
repréfenté, & dans quel tems à peu près il pourra
l'être. Si vous n'aviez rien de fixé pour l'hiver , le
carême ou la rentrée après Pâques , je crois que
vous ne pourriez mieux faire que de lui affigner
une de ces époques . M. Glouch eſt demandé avec
beaucoup dempreffement à Naples pour le mois
de Mai prochain ; il n'a voulu prendre, de ce côté,
aucun engagement , & il eft déterminé à faire le
facrifice des avantages qu'on lui propofe , s'il peut
être alluré que fon opéra fera agréé par votre Académie
, à laquelle je vous prie de communiquer
cette lettre , & de me faire paffer fa détermination
qui fixera celle de M. Glouch . Je ferois bien flatté
de partager avec vous , Monfieur , l'avantage de
faire connoître à notre nation tour ce qu'elle peut
promettre en faveur de fa langue , embellie paz
l'art que vous profeflez. C'eft dans ces fentimens
que je fuis , avec la plus véritable eftime ,
fe
MONSIEUR ,
Votre très - humble & trèsobéiflant
ferviteur.
PS. Si la direction n'avoit pas affez de confiance
dans le jugement que j'ai porté des paroles de cet
opéra , je vous le ferois paffer par la première occafion
.
,
J'oubliois de vous dire , Monfieur , que M.
Glouch , naturellement très défutéreflé , n'exige
point , pourfon ouvrage , au delà de ce que la direction
a fixé pour les auteurs des opéra nouveaux.
de l'Opéra de Paris.
A Vienne en Autriche , le 1 ' Août 1772.
L'eftime qui vous eft due , Monfieur , & pour
vos talens , certainement très - diftingués , & pour
l'honnêteté de votre caractère, qui n'eft particu
lièrement connue , m'a déterminé à me charger
de vous écrire , pour vous faire part que le fa
meux M. Glouch , fi connu dans toute 1 Europe
a fait un opéra français qu'il defireront qui fût
donné fur le théâtre de Paris . Ce grand homme ,
après avoir fait plus de quarante opéras italiens
qui ont eu le plus grand fuccès fur tous les théâtres
où cette langue eft admife , s'eft convaincu par
une lecture réfléchie des anciens & des modernes
& par de profondes méditations fur fon art , que
les Italiens s'étoient écartés da la véritable route
dans leurs compofitions théâtrales ; que le genre
français étoit le véritable genre dramatique mufical
; que s'il n'étoit pas parvenu jusqu'ici à fa perfection
, c'étoit moins aux talens des muficiens
Français vraiment eftimabiesqu'il falloit s'en pren
dre, qu'aux auteurs des poëmes , qui , ne connoiffant
point la portée de l'art mufical , avoient , dans
leurs compofitions , préféré l'efprit au fentiment ,
la galanterie aux paffions , & la douceur & le
coloris de la verfification au pathétique de
ftyle & de fituation . D'après ces réflexions
ayant communiqué fes idées à un homme de
beaucoup d'efprit , de talent & de goût , il en a
II. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE
obtenu deux poëmes italiens qu'il a mis en mufique.
Il a fait exécuter lui- même ces deux opéras
fur les théâtres de Parme , Milan , Naples , & c.
Ils y ont cu un fuccès incroyable , & ont produit
en Italie une révolution dans le genre. L'hiver
dernier, la ville de Boulogne, en l'abſence de
M. Glouch , a fait représenter un de ces opé: as.
Son fuccès , dans cette ville , a attiré plus de vingt
mille étrangers empreffés à en voir les repréfentations
; & ,de compte fait , Boulogne a gagné , par
ce spectacle , au delà de quatre-vingt mille ducats
, environ 90c000 livres de France. De retour
içi, M. Glouch , éclairé par ſa propre expérience , a
cru s'appercevoir que la langue italienne , plus
propie , par la repétition fréquente des voyelles , à
le prêter à ce que les Italiens appellent des paflages
, n'avoit pas la clarté & l'énergie de la langue
françoife ; que l'avantage que nous venors d'accorder
à la première étoit même deſtructif du véiable
genre dramatique mufical , dans lequel
tout pallage étoit difparate ou du moins affoibliffoit
l'expreffion . D'après ces obfervations , M.
Glouch s'eft indigné contre les affertions hardies,
de ceux de nos écrivains fameux qui ont ofé calonnier
la langue françaife , en foutenant qu'elle
n'étoit pas fufceptible de fe prêter à la grande
compofition musicale. Perfonne , fur cette matiè
re, ne peut être juge plus compétent que M.
Glouch : il possède parfaitement les deux langues,
& , quoiqu'il parle la françaiſe avec difficulté , il
la fait à fond ; il en a fait une étude particulière ;
il en connoît enfin toutes les fineffes , & fur tour,
Ja profodie , dont il est très -fcrupuleur obfervateur.
Depuis long- tems il a cflayé les talens fur
les deux langues dans différens genres , & a obtema
des luccès dans une cour où elles font égale,
OCTOBRE. 1772 .. 171
·
poument
familières , quoique la françaiſe y foit pré-.
férée pour l'ufage ; dans une cour d'autant plus
en état de juger des talens de ce genre , que les
oreilles & le goût y lont continuellement exercés.
Depuis ces oblervations, M. Glouch defiroit
voir appuyer fon opinion en faveur de la langue
françaite fur la démonftration que produit l'expérience
; lorfque le hafard a fait tomber entre
fes mains la tragédie opéra d'Iphigénie en
Aulide. Il a cru trouver , dans cet ouvrage , cè
qu'il cherchoit. L'auteur , ou , pour parler plus
exactement , le rédacteur de ce poëne me paroît
avoir ſuivi Racine avec la plus fcrupuleufe attention.
C'eſt fon Iphigénie même mile en opéra.
Pour parvenir à ce point , il a fallu qu'on abrégeât
l'expofition , & qu'on fit difparoître l'Epifode
d'Eriphile . On a introduit Calcas au premier
acte , à la place du confident Arcas ; par ce moyen
l'expofition s'eft trouvée en action : le fujet a été
fimplifié , & l'action , plus refferrée , a marché plus
rapidement au but . L'intérêt n'a point été altéré
par ces changemens ; il m'a paru même auffi entier
que dans la tragédie de Racine. Par le retranchement
de l'Epiſode d'Eriphile , le dénoûment
de la pièce de ce grand homme n'ayant pu
fervir pour l'opéra dont il s'agit , il y a été fuppléé
par un dénoûment en action , qui doit faire
un très bon effet , & dont l'idée a été fournie à
l'auteur , tant par les tragiques Grecs que par Ra
cine lui-même , dans la préface de fon Iphigénie.
Tout l'ouvrage a été divifé en trois actes , divifion
qui me paroît la plus favorable au genre qu
exige une grande rapidité d'action . On a tir
fans efforts du fujet , & l'on a amené naturelle
ment dans chaque acte un divertiflement brillant
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
hé au fujer de manière , qu'il en fait partie , en
augmente l'action ou la complette . On a eu grand
foin de mettre en oppofition les fituations & les
caractères , ce qui produit une variété piquante &
néceffaire pour tenir le fpectateur attentif, & pour
l'intérefler pendant tout le tems de la repréfentation
. On a trouvé moyen , fans avoir recours aux
machines , & fans exiger des dépenſes confidéra.
bles , de préfenter aux yeux un fpectacle noble
& magnifique . Je ne crois pas qu'on ait jamais
mis au théâtre un opéra nouveau qui demande
moins de frais , & qui cependant foit plus pompeux.
L'auteur de ce poë ue , dont la repréſentation
entière ne doit durer au plus que deux heures
& demie , y compris les divertiffemens , s'eft
fait un devoir de fe fervir des penſées & même
des vers de Racine , lorfque le genre , quoique
différent, l'a pu permettre . Ces vers ont été enchaflés
avec aflez d'art , pour qu'on ne puiffe pas
appercevoir trop de difparité dans la totalité du
ftyle de l'ouvrage. Le fujet de l'Iphigénie en Auli,
de m'a paru d'autant mieux choifi , que l'auteur ,
en fuivant Racine , autant qu'il a été poffible , s'eſt
affuré de l'effet de fon ouvrage, & que, par la certitude
du fuccès , il eft amplement dédommagé de ce
qu'il peut perdre du côté de l'amour- propre.
Le nom feul de M. Glouch me difpenferoit ,
Monfieur , de vous parler de la mufique de cet
opéra , fi le plaifir qu'elle m'a fait à plufieurs répetitions
, me permettoit de garder le filence. Il
m'a paru que ce grand homme avoit épuilé toutes
les reflources de l'art dans cette compofition ,
Un chant fimple, naturel , toujours guidé par l'expreffion
la plus vraie , la plus fenfiblespar la mélodie
la plus flatteufe ; une variété inépuisable dans
les fujets & dans les tours ; les plus grands effets
OCTOBRE. 1772. 173
de l'harmonie employés également dans le terri
ble , le pathétique & le gracieux ; un récitatif ra
pide , mais noble & expreffif du gen e ; enfin des
morceaux de notre récitatif françois de la plus
parfaite déclamation ; des airs danfans de la plus
grande variété,d'un genre neuf & de la plus agréable
fraîcheur ; des choeurs , des duo , des trio, des
quatuor également expreffifs , touchans & déclamés
; la profodie de la langue fcrupuleuſement
obfervée , tout , dans cette compofition , m'a paru
dans notre genre; rien ne m'y a femblé étranger
aux oreilles françaifes ; mais c'eft l'ouvrage du talent
: par.1tout M. Glouch eft poëte & muficien ,
par -tout on y reconnoît l'homme de génie & en
mème tems l'home de goût: rien n'y cft foible, ni
négligé.
Vous favez , Monfieur , que je ne fuis point
enthouſiaſte , & que dans les querelles qui fe font
élevées fur la préférence des genres de musique ,
j'ai gardé une neutralité abfolue : je me flatte donc
que vous ne vous préviendrez pas contre l'éloge
que je vous fais ici de la mufique de l'opéra d'Iphigénie.
Je fuis convaincu que vous ferez empretlé
à y applaudir ; je fais que perfonne ne defire
plus que vous les progrès de votre art ; vous y
avez déjà beaucoup contribué par vos productions
& les applaudiflemens que je vous ai vu
donner à ceux qui s'y diftinguoient. Vous verrez
donc avec plaifir , & comme homme de talent , &
comme bon citoyen , qu'un étranger auffi fameux
que M. Glouch , s'occupe à travailler fur notre langue
& la venge, aux yeux , de toute l'Europe des
imputations calomnieufes de nos propres auteurs.
· M. Glouch defire favoir fi la direction de l'Aca .
démie de Mufique auroit allez de confiance dans
-Hijj
174 MERCURE DE FRANCE.
les talens pour ſe déterminer à donner fon opéra.
Il eft prét a faire le voyage de France ; mais il veut
préalablement être afluré , & que fon opéra fera
repréfenté, & dans quel tems à peu près il pourra
l'être. Si vous n'aviez rien de fixé pour l'hiver , le
carême ou la rentrée après Pâques , je crois que
vous ne pourriez mieux faire que de lui affigner
une de ces époques . M. Glouch eſt demandé avec
beaucoup dempreffement à Naples pour le mois
de Mai prochain ; il n'a voulu prendre, de ce côté,
aucun engagement , & il eft déterminé à faire le
facrifice des avantages qu'on lui propofe , s'il peut
être alluré que fon opéra fera agréé par votre Académie
, à laquelle je vous prie de communiquer
cette lettre , & de me faire paffer fa détermination
qui fixera celle de M. Glouch . Je ferois bien flatté
de partager avec vous , Monfieur , l'avantage de
faire connoître à notre nation tour ce qu'elle peut
promettre en faveur de fa langue , embellie paz
l'art que vous profeflez. C'eft dans ces fentimens
que je fuis , avec la plus véritable eftime ,
fe
MONSIEUR ,
Votre très - humble & trèsobéiflant
ferviteur.
PS. Si la direction n'avoit pas affez de confiance
dans le jugement que j'ai porté des paroles de cet
opéra , je vous le ferois paffer par la première occafion
.
,
J'oubliois de vous dire , Monfieur , que M.
Glouch , naturellement très défutéreflé , n'exige
point , pourfon ouvrage , au delà de ce que la direction
a fixé pour les auteurs des opéra nouveaux.
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