Oeuvre commentée (19)
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Résultats : 19 texte(s)
1
p. 101
LETTRES DE DEUX AMANS, habitans d'une petite Ville aux pieds des Alpes, recueillies & publiées par J. J. Rousseau. Six volumes in-12 ; à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey. Le prix est de 15 liv.
Début :
Nous n'entrerons aujourd'hui dans aucun détail sur cet Ouvrage, dont nous [...]
Mots clefs :
Public, J. J. Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : LETTRES DE DEUX AMANS, habitans d'une petite Ville aux pieds des Alpes, recueillies & publiées par J. J. Rousseau. Six volumes in-12 ; à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey. Le prix est de 15 liv.
LETTRES DE DEUX AMANS , habitans
d'une petite Ville aux pieds des
Alpes , recueillies & publiées par J. J.
Rouffeau. Six volumes in-12 ; à Amfchez
Marc- Michel Rey. Le
terdam ,
prix
eft de 15 liv.
Nous n'entrerons aujourd'hui dans
aucun détail fur cet Ouvrage , dont nous
nous préparons à donner un long Extrait.
Nous dirons feulement, que les deux éditions
qui en ont été faites prèfque en
même temps , l'une à Paris & l'autre en
Hollande , ont à peine fuffi pour fatiffaire
l'empreffement du Public , qui le
lit avec autant de plaifir que d'avidité .
C'eft du moins là ce qui nous revient
de toutes parts ; & nous avons d'autant
moins de peine à le croire , que c'eft ce
que nous avons nous - mêmes éprouvé en
le lifant.
d'une petite Ville aux pieds des
Alpes , recueillies & publiées par J. J.
Rouffeau. Six volumes in-12 ; à Amfchez
Marc- Michel Rey. Le
terdam ,
prix
eft de 15 liv.
Nous n'entrerons aujourd'hui dans
aucun détail fur cet Ouvrage , dont nous
nous préparons à donner un long Extrait.
Nous dirons feulement, que les deux éditions
qui en ont été faites prèfque en
même temps , l'une à Paris & l'autre en
Hollande , ont à peine fuffi pour fatiffaire
l'empreffement du Public , qui le
lit avec autant de plaifir que d'avidité .
C'eft du moins là ce qui nous revient
de toutes parts ; & nous avons d'autant
moins de peine à le croire , que c'eft ce
que nous avons nous - mêmes éprouvé en
le lifant.
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Résumé : LETTRES DE DEUX AMANS, habitans d'une petite Ville aux pieds des Alpes, recueillies & publiées par J. J. Rousseau. Six volumes in-12 ; à Amsterdam, chez Marc-Michel Rey. Le prix est de 15 liv.
L'œuvre 'Lettres de deux amants, habitants d'une petite ville aux pieds des Alpes' a été publiée en six volumes par Marc-Michel Rey à Amsterdam. Elle a connu un grand succès, avec deux éditions simultanées à Paris et en Hollande, insuffisantes pour répondre à la demande. Le public lit l'ouvrage avec plaisir et avidité, confirmant ainsi son succès.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 102-103
PREFACE DE LA NOUVELLE HELOISE, ou Entretiens sur les Romans, entre l'Editeur & un homme de Lettres ; par J. J. ROUSSEAU, CItoyen de Genève. A Paris, chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût. Avec Approbation & Privilège du Roi. Le prix est de 24 sols.
Début :
Ce dialogue était d'abord destiné à servir de Préface aux Lettres de deux [...]
Mots clefs :
M. Rousseau, Roman, J. J. Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : PREFACE DE LA NOUVELLE HELOISE, ou Entretiens sur les Romans, entre l'Editeur & un homme de Lettres ; par J. J. ROUSSEAU, CItoyen de Genève. A Paris, chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût. Avec Approbation & Privilège du Roi. Le prix est de 24 sols.
PREFACE DE LA NOUVELLE HELOISE
, ou Entretiens fur les Romans,
entre l'Editeur & un homme de Lettres
par J. J. ROUSSEAU " Citoyen de
Genève. A Paris , chez Duchefne , Li
braire , rue S. Jacques , au Temple du
Goût. Avec Approbation & Privilége du
Roi. Le prix eft de 24 fols.
CEE dialogue étoit d'abord deſtiné à
fervir de Préface aux Lettres de deux
Amans , que nous venons d'annoncer ; -
mais fa forme & fa longueur n'ayant per
mis à M. Rouffeau , que de le mettre par
Extrait , à la tête du Recueil , il le donne
ici tout entier. On y trouve un jugement
très-rigoureux du Roman de la nouvelle
Héloïfe , que M. Rouffeau met dans la
bouche d'un des Interlocuteurs. Il eft vrai
qu'il juftifie enfuite lui- même prèfque tous
les points , fur lefquels tombe fa propre
critique. Nous n'en tirerons que ce qui;
peut donner une idée générale de l'Ouvrage,
en attendant une analyfe plus détaillée.
» Une jeune fille (Julie) offenfant la
» vertu qu'elle aime , & ramenée au deMAR
S. 1761 . 103
» voir par l'horreur d'un plus grand crime
; une amie (Claire) trop facile , pu-
> nie enfin par fon propre coeur , de l'ex-
» cès de fon indulgence ; un jeune hom-
» me , ( S. Preux , ) honnête & fenfible ,
» plein de foibleffe & de beaux difcours ;
» un vieux gentilhomme ( le Baron d'E-
» tange , ) entêté de fa nobleffe , facri-
» fiant tout à l'opinion ; un Anglois ( Milord
Edouard , ) généreux & brave , toujours
paffionné par fageffe , toujours rai-
» fonnant fans raifon ; un mari débonnai-
» re & hofpitalier ( M. Wolmar, ) empreffé
» d'établir dans fa maifon l'ancien amant
» de fa femme. » Voilà les principaux per-
» fonnages qui agiffent dans ce Roman .
, ou Entretiens fur les Romans,
entre l'Editeur & un homme de Lettres
par J. J. ROUSSEAU " Citoyen de
Genève. A Paris , chez Duchefne , Li
braire , rue S. Jacques , au Temple du
Goût. Avec Approbation & Privilége du
Roi. Le prix eft de 24 fols.
CEE dialogue étoit d'abord deſtiné à
fervir de Préface aux Lettres de deux
Amans , que nous venons d'annoncer ; -
mais fa forme & fa longueur n'ayant per
mis à M. Rouffeau , que de le mettre par
Extrait , à la tête du Recueil , il le donne
ici tout entier. On y trouve un jugement
très-rigoureux du Roman de la nouvelle
Héloïfe , que M. Rouffeau met dans la
bouche d'un des Interlocuteurs. Il eft vrai
qu'il juftifie enfuite lui- même prèfque tous
les points , fur lefquels tombe fa propre
critique. Nous n'en tirerons que ce qui;
peut donner une idée générale de l'Ouvrage,
en attendant une analyfe plus détaillée.
» Une jeune fille (Julie) offenfant la
» vertu qu'elle aime , & ramenée au deMAR
S. 1761 . 103
» voir par l'horreur d'un plus grand crime
; une amie (Claire) trop facile , pu-
> nie enfin par fon propre coeur , de l'ex-
» cès de fon indulgence ; un jeune hom-
» me , ( S. Preux , ) honnête & fenfible ,
» plein de foibleffe & de beaux difcours ;
» un vieux gentilhomme ( le Baron d'E-
» tange , ) entêté de fa nobleffe , facri-
» fiant tout à l'opinion ; un Anglois ( Milord
Edouard , ) généreux & brave , toujours
paffionné par fageffe , toujours rai-
» fonnant fans raifon ; un mari débonnai-
» re & hofpitalier ( M. Wolmar, ) empreffé
» d'établir dans fa maifon l'ancien amant
» de fa femme. » Voilà les principaux per-
» fonnages qui agiffent dans ce Roman .
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Résumé : PREFACE DE LA NOUVELLE HELOISE, ou Entretiens sur les Romans, entre l'Editeur & un homme de Lettres ; par J. J. ROUSSEAU, CItoyen de Genève. A Paris, chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût. Avec Approbation & Privilège du Roi. Le prix est de 24 sols.
La préface de 'La Nouvelle Héloïse' est un dialogue entre l'éditeur et Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève. Initialement destinée aux 'Lettres de deux Amants', elle a été publiée en entier en raison de sa forme et de sa longueur. Rousseau y inclut une critique rigoureuse du roman qu'il justifie par la suite. Le texte introduit les principaux personnages du roman : Julie, une jeune fille vertueuse ; Claire, son amie indulgente ; Saint-Preux, un jeune homme sensible et faible ; le Baron d'Étange, un vieux gentilhomme attaché à sa noblesse ; Milord Édouard, un Anglais généreux mais passionné sans raison ; et M. Wolmar, un mari bienveillant et hospitalier qui accepte l'ancien amant de sa femme. Ces personnages sont les acteurs principaux du roman.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 103-104
REPONSE de J. J. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, à un Anonyme.
Début :
J'AI reçu le 12 de ce mois, par la poste une Lettre anonyme sans date, timbrée de Lille [...]
Mots clefs :
Lettre, Larmes
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texteReconnaissance textuelle : REPONSE de J. J. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, à un Anonyme.
REPONSE de J. J. ROUSSEAU , Citoyen
de Genève , à un Anonyme.
J'ai reçu le 12 de ce mois , par la pofte ,une
Lettre anonyme fans date, timbrée de Lille
, & franche de port. Faute d'y pouvoir
répondre par une autre voye , je déclare
publiquement à l'Auteur de cette Lettre
que je l'ai lue & relue avec émotion , avec
attendriffement ; qu'elle m'infpire pour
lui la plus grande eftime , le plus grand dé-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fir de le connoître & de l'aimer ; qu'en me
parlant de fes larmes , il m'en a fait répandre
; qu'enfin ,jufqu'aux éloges outrés dont
il me comble ,tout me plaît dans cette Lettrę
, excepté la modefte raiſon qui le porte
à fe cacher.
A Montmorenci , le 15 Février 1761
de Genève , à un Anonyme.
J'ai reçu le 12 de ce mois , par la pofte ,une
Lettre anonyme fans date, timbrée de Lille
, & franche de port. Faute d'y pouvoir
répondre par une autre voye , je déclare
publiquement à l'Auteur de cette Lettre
que je l'ai lue & relue avec émotion , avec
attendriffement ; qu'elle m'infpire pour
lui la plus grande eftime , le plus grand dé-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fir de le connoître & de l'aimer ; qu'en me
parlant de fes larmes , il m'en a fait répandre
; qu'enfin ,jufqu'aux éloges outrés dont
il me comble ,tout me plaît dans cette Lettrę
, excepté la modefte raiſon qui le porte
à fe cacher.
A Montmorenci , le 15 Février 1761
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Résumé : REPONSE de J. J. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, à un Anonyme.
Le 12 février, Jean-Jacques Rousseau reçoit une lettre anonyme de Lille. Ému, il publie une réponse publique le 15 février 1761 à Montmorency. Il admire la lettre mais regrette l'anonymat de l'auteur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 66-83
JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.
Début :
Nous ne rendrons compte aujourd'hui que des trois premiers volumes de cet [...]
Mots clefs :
Honneur, J. J. Rousseau, Baron, Amant, Fille, Coeur, Homme, Amour, Mort, Roman, Mère, Famille, Sentiments, Délicatesse, Lettres, Amants
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texteReconnaissance textuelle : JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.
JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE;
LETTRES de deux Amans habitans d'une
petite ville au pied des Alpes , re
cueillies & publiées par J. J. Rovs.
SEAU. Amfterdam , chez Marc- Michel
Rey , 1761 , fix volumes in- 12 . Le
ptix eft de 15 liv. fans les Eftampes
qui fe vendent féparément 3 liv. chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple
du Goût.
N.ous ne rendrons compte aujourd'hui
que des trois premiers volumes de cet
ouvrage intéreffant par les fituations que
l'Auteur a fçu y ménager , & utile par les
traits de morale qu'il y répand à chaque
page. Nous avons fait connoître dans le
Mercure précédent , en annonçant la Pré
face , les principaux Perfonnages qui agiffent
dans ce Roman . Leurs différens ca-
* Admirablement déffinées par M. Gravelot
AVRIL. 1761. 67
ractéres fe peindront encore mieux dans
le récit de leurs avantures .
S. Preux , jeune Suiffe , âgé de vingt
ans , étoit entré chez le Baron d'Etange ,
père de Julie , fur l'invitation de la Baronne.
Il avoit cultivé quelques talens
agréables. La mere de Julie crut qu'ils ne
feroient pas inutiles dans un lieu dépourvu
de maîtres , à l'éducation d'une fille qu'elle
adoroit . Le Maître & l'Ecoliere s'aimérent
à la premiere vue , & fe cachérent
leur amour. S. Preux parla le premier, ou
plutôt il écrivit à Julie , que des fentimens
trop tendres l'obligeoient à fe féparer
d'elle . Le filence de Julie ne découragea
point fon amant ; il écrivit
une feconde lettre , & une troifiéme enfin
, qui fut fuivie d'une réponſe telle àpeu
près qu'il pouvoit le defirer d'une
amante vertueufe. Dès ce moment , leurs
coeurs s'ouvrirent l'un à l'autre ; Julie
avoua fa défaite , mais elle efpéra que
S. Preux n'auroit pas le coeur affez lâche
, pour abufer de fon égarement .
-
Cette jeune perfonne avoit une parene
de fon âge , appellée Claire , à qui elle
faifoit part de fes plus fecrettes penfées .
Elle étoit fa compagne & fon amie ; elle
fut bientôt la confidente de fes fentimens
Pour S. Preux. Ces fentimens parurent
68 MERCURE DE FRANCE
honnêtes jufqu'à l'avanture du bofquet .
On étoit à la campagne ; le foleil commençoit
à baiffer ; on fe gliffa dans un
bois ; Claire s'approche de S. Preux , &
d'un air plaifamment fuppliant , elle lui
demande un baifer . Toute aimable , toute
piquante qu'eft la jeune Claire , ce baifer
ne fait fur le coeur du jeune homme , aucune
forte d'impreffion . Mais quand il
s'approche de Julie , quand il fent fa
bouche pofée fur la fienne... Il faut lire ,
dans l'ouvrage même , avec quelle chaleur
M. Rouffeau nous peint ce fecond.
baifer , qu'il appelle le premier baifer de
l'amour.
Alors Julie s'apperçoit que la fuite eft
le feul reméde à un danger auffi preffant..
Elle écrit à S. Preux que le moment de
leur féparation eft arrivé ; & elle lui or
donne de partir pour le Valais , où il doit
faire un voyage. » Je fçais , lui dit- elle ,
» que vous avez peu de fortune , & que
» vous ne faites que la déranger ici , où
» vous ne refteriez pas fans moi ; je puis
donc fuppofer qu'une partie de votre
» bourſe eft dans la mienne ; je vous en-
» voye un léger à compte. Elle lui envoyoit
de l'argent que S. Preux ne voulut
point recevoir. Il crut fon honneur
outragé par ce don ; & remit l'argent au
AVRIL
69
1 . 1761 :
"
porteur de la lettre. » J'offenfe donc vo-
» tre honneur , lui dit Julie dans fa réponſe
, j'offenfe donc votre honneur ,
»pour lequel je donnerois mille vies ?
" J'offenfe ton honneur , ingrat, qui m'as
»vu prête à t'abandonner le mien. Ou
» eft- il donc , cet honneur que j'offenſe ?
» Dis - le- moi , coeur rampant , âme fans
» délicateffe . Ah ! que tu es méprifable , ſi
» tu n'as qu'un honneur que Julie ne
»connoifle pas ! Quoi , ceux qui veulent
" partager leur fort ,
n'oferoient partager
»leurs biens ; & celui qui fait profeffion
» d'être à moi , fe trouve outragé de mes
dons ! Et depuis quand eft- il vil de re-
» cevoir de ce qu'on aime ? Depuis quand
» ce que le coeur donne , déshonore- t - il
» le coeur qui l'accepte ? Mais on mépriſe
" un homme qui reçoit d'un autre ? On
» mépriſe celui dont les befoins paſſent
» la fortune ? Et qui le méprife? Des âmes
abjectes , qui mettent l'honneur dans la
" richeffe , & pefent les vertus au poids
» de l'or. Eft- ce dans ces baffes maximes,
qu'un homme de bien met fon hon-
" neur? Et le préjugé même de la Raifon
" n'eft-il pas en faveur du plus pauvre ?
» Sans doute , il eft des dons vils qu'un
» honnête homme ne peut accepter; mais
وو
apprenez qu'ils ne déshonorent pas
70 MERCURE DE FRANCE.
» moins la main qui les offre ; & qu'un
don honnête à faire , eſt toujours hon-
» nête à recevoir . Or fûrement mon coeur
» ne me reproche pas celui- ci ; il s'en
» glorifie. Je ne fache rien de plus mé-
» prifable , qu'un homme dont on achete
»le coeur & les foins , fi ce n'eft la fem-
» me qui les paye . Mais entre deux coeurs
» unis , la communauté des biens eft
» une juftice & un devoir ; & fi je me
» trouve encore en arrière de ce qui me
» refte de plus qu'à vous , j'accepte fans
25
fcrupule ce que je réferve , & je vous
» dois ce que je ne vous ai pas donné.
» Ah ! fi les dons de l'amour font à char-
» ge , quel coeur jamais peut être recon-
» noiffant ?
S. Preux reçoit les dons de Julie ; il
part fans la voir , comme elle l'avoit ordonné.
Pendant fon abfence il parcourt le
Valais, dont il fait une charmante defcription
. C'eft encore là une des beautés de
l'ouvrage , dont il n'eft pas poffible de
donner un extrait ; il faut lire tout le mor
ceau , & on le relit plus d'une fois avec
plaifir.
L'abſence de fon amant caufe à Julie
une langueur mortelle. Elle tombe dans
Jes accès d'une fiévre ardente qui augmen
te fans ceffe , & Claire eft obligée de rap
AVRIL 1761 . 75'
propeller
S. Preux , pour rendre la coufine à
la vie. De fon côté cet amant infortuné
faifoit retentir la forêt de Meillerie , de fes
gémiflemens. C'étoit parmi ces rochers
déferts , qu'il étoit allé pleurer l'abfence
forcée , où le contraignoit fa maîtreffe . Il
arrive , il voit Julie ; elle eft guérie ; & il
eft heureux. Mais , que de remords ſuivent
cette faute ! Julie eſpére en tirer un
moyen de la réparer . Elle forme le
jet de contraindre fon père à l'unir à S.
Preux. Elle connoît l'extrême délicateffe
du Baron , qui ne confentira jamais à donner
fa fille à un roturier ; & c'eft pour l'y
forcer , qu'elle s'expofe à une groffeffe qui
lui procurera au fon amant ou la mort.
Le premier fruit de leur amour devoit en
ferrer les noeuds ; Julie le demandoit au
Ciel , comme le gage de fon retour à la
vertu. Sitôt qu'elle auroit porté des marques
fenfibles de fon état , elle avoit réfolu
d'en faire , en préſence de toute fa famille
, une déclaration publique au Paf
teur du lieu mais une chûte fit difparoître
toutes ces espérances ; & Julie ne put
expier fa faute, même aux dépens de fa ré
putation . Le Baron d'Etange avoit promis
fa fille à un gentilhomme Mofcovite appellé
M. de Wolmar, ancien ami du Baron ,
& qu'une liaiſon de vingt ans lui rendoit
72 MERCURE DE FRANCE.
extrêmement cher. Il avoit déclaré fes vo
lontés à Julie , en lui ordonnant , d'un ton
qui ne fouffroit point de replique , de ſe
difpofer à recevoir fa main , à fon retour
de Ruffie.
C'eſt dans ces circonstances qu'arrivà
l'avanture de Saint Preux avec Milord
Edouard Bomfton , qui étoit alors dans
le Pays de Vaud. Il avoit contracté une
amitié étroite avec l'amant de Julie ; &
un foir qu'ils s'étoient enivrés l'un & l'autre
à boire du punch, il fit entendre à S.Preux,
que la vertu de Julie n'étoit pas à l'épreuve
de l'amour. Le jeune homme s'emporta
contre Edouard. Les propos devinrent
offenfans ; on fauta aux épées : mais l'Anglois
fe donna une entorfe qui le mit hors
d'état de combattre. L'affaire n'eût été
différée que jufqu'au rétabliſſement de Milord
, fi la prudence de Julie ne lui eût
fuggéré le moyen de la calmer entiérement.
Elle fçavoit qu'elle avoit été la première
caufe de cette querelle ; elle écrivit
à Edouard : » Puiſque vous m'outragez,
» il faut bien que j'aie avec vous des torts
» que j'ignore. Comment concevoir qu'un
» honnête homme voulût déshonorer fans
fujet une famille eſtimable ? Conten-
» tez donc votre vengeance , fi vous la
croyez légitime. Cette Lettre vous don
"
ne
AVRLI. 1761 . 73
33
"
23
ne un moyen facile de perdre une malheureuſe
fille , qui ne fe confolera ja-
» mais de vous avoir offenfé , & qui met
» à votre difcrétion l'honneur que vous
» voulez lui ôter. Oui , Milord , vos imputations
étoient juftes ; j'ai un amant
a aimé; il eft maître de mon coeur & de ma
perfonne ; la mort ſeule pourra brifer un
» noeud fi doux. Cet amant eft celui même
" que vous honoriez de votre amitié ; il
" en eft digne , puifqu'il vous aime & qu'il
eft vertueux. Cependant il va périr de
votre main. Je fçais qu'il faut du fang à
» P'honneur outragé ; je fçais que fa valeur
" même le perdra .... Jouiffez d'avance
» du plaifir que vous aurez de percer le
fein de votre ami ; mais fçâchez , homme
barbare , qu'au moins vous n'aurez
pas celui de jouir de mes larmes , & de
contempler mon déſeſpoir. Non , j'en
"jure par l'amour qui gémit au fond de
mon coeur ; je ne furvivrai pas d'un jour
à celui pour qui je refpire ; & vous aurez
la gloire de mettre au tombeau d'un feul
coup , deux amans infortunés qui n'eurent
point envers vous de tort volontaire
, & qui fe plaifoient à vous ho-
" norer.On dit que vous avez l'âme belle
» & le coeur fenfible ; puiffent ils , quand
je ne ferai plus , vous infpirer quel
33
33
I. Vol.
D
74 MERCURE
DE FRANCE .
" ques foins pour un père & une mère in-
» confolables , que la perte du feul enfant
qui leur refte , va livrer à d'éternelles
» douleurs.
"
Avant que d'envoyer, cette Lettre à
Edouard , Julie en avoit écrite.une à S.
Preux , pour le détourner de fe battre.
Tout ce qu'on peut dire de plus fort contre
le duel , eft employé inutilement . S.
Preux n'entreprend
point de réfuter les
raifons de fa maîtreffe , dont voici la fubftance
. Les plus vaillans hommes de l'antiquité
ne fongérent jamais à venger leurs
injures perfonnelles , par des combats finguliers.
Cefar n'envoya point un Cartel à
Caton , ni Pompée à Céfar ; & le plus
grand Capitaine de la Gréce ne fut point
déshonoré, pour s'être laiffé menacer du
bâton. Le véritable honneur ne dépend ni
des tems , ni des lieux , ni des préjugés ; il
a fa fource éternelle dans le coeur de
l'homme jufte. Si les plus vertueux de la
terre n'ont point connu le duel , il faut
qu'il ne foit pas une inftitution de l'honneur
. » Me direz - vous qu'un duel témoi
» gne qu'on a du coeur , & que cela fuff
» pour éffacer la honte ou le reproche da
» tous les autres vices ? je vous demande
» rai quel honneur peut dicter une pa
" reille décifion ? à ce compte , un fripon
AVRIL. 1761. 75.
» n'a qu'à fe battre pour ceffer d'être un
» fripon. Les difcours d'un menteur de-
» viennent des vérités , fr- tôt qu'ils font
»foutenus à la pointe de l'épée ; & fi
» l'on vous accufoit d'avoir tué un homme,
» vous en iriez tuer un fecond, pour prou-
" ver que cela n'eft pas vrai, Ainfi , ver-
➜tu , vice , honneur , infamie , vérité ,
» menfonge , tout peut tirer fon être de
l'événement d'un combat . Une falle
» d'arme eft le fiége de toute juftice. Il
» n'y a d'autre droit que la force , d'autre
» raifon que le meurtre. Toute la répara-
» tion due à ceux qu'on outrage , eft de
» les tuer , & toute offenfe eft également
» bien lavée dans lesfang de l'offenfeur
nou de l'offenfé. Dites , fi les loups fça-
" voient raifonner , auroient- ils d'autres.
>> maximes ?
Toutes ces raifons , & d'autres plus fortes
encore n'euffent fait aucun effet fur
l'efprit de S. Preux , fans : la lettre de
Julie à Milord Bomfton . Celui- ci fut frappé
de la démarche admirable de la fille
du Baron d'Etange . A peine fut- il en état
de fortir , qu'il fe fit conduire chez l'a
mant de Julie , & accompagner par trois
de ſes amis. Là , les genoux en terre , il
dit à S. Preux devant ces trois témoins :
» je viens , Monfieur , rétracter haute-
Dij
6 MERCURE DE FRANCE.
ment les difcours injurieux que l'ivreffe
m'a fait tenir en votre préfence. Leur
> injuſtice les rend plus offenfans pour
" moi que pour vous , & je m'en dois l'authentique
défaveu. Je me foumets à
toute la punition que vous voudrez
» m'impofer ; & je ne croirai mon honneur
retabli , que quand ma faute fera
réparée. A quelque prix que ce foit ,
» accordez-moi le pardon que je vous
demande. Se tournant en faite du côté
des fpectateurs : Meffieurs , leur dit- il ,
» de braves gens comme vous , fentent
» que celui qui répare ainfi ſes toris , n'en
fçait endurer de perfonne. Vous pou
vez publier ce que vous avez vũ. »
Tel fut l'effet que produifit la lettre de
Julie ; & dès ce moment Milord Edouard
jura à S. Preux une amitié éternelle &
inviolable. Il voulut d'abord lui en donner
une preuve , en propofant au Baron
d'Etange le mariage de fa fille avec S.
Breux. Cette propofition fut reçue avec
une hauteur qui dégénéra en offenſe ; &
le mécontentement du Baron retomba
fur fa ferme , qui avoit introduit le jeune
homme dans fa maiſon , & fur Julie qui
parut prendre trop d'intérêt à la défenfe.
Alors la féparation de Julie & de S. Preux
devins néceflaire ; il n'étoit plus poffible
AVRIL 1461 . 97
que les deux amans fe viffent dans la mai
fon du Baion. Edouard propofa à Julie
de partir pour l'Angleterre ; il lui offrit
une terre d'un revenu plus que fuffifant ,
pour y vivre avec S. Preux dans les liens
du mariage qu'il lui feroit , facile de contracter
dans un pays de liberté. Le refus
de Julie eft accompagné des plus nobles
fentimens de vertus. L'amour ne lui fait
point oublier ce qu'elle doit à fa famille ,
ce qu'elle doit à elle -même : elle eſpère
que le temps & des circonftances plus favorables
la réuniront à fon amant fans
fe déshonorer . S. Preux part pour la
France avec Milord Bompon . Cet Anglois
le met en état , par une penfion qu'il le
force d'accepter , de vivre à Paris d'une
manière diftinguée . Le féjour qu'il fait
dans cette Capitale , lui donne lieu d'en
examiner les moeurs & les ufages , les
fpectacles & les plaifirs. Ces différens
articles font la matière de plufieurs lettres,
dans lesquelles M. Rouffeau ne donne pas
une idée bien avantageufe de notre mus
fique , de notre opera , de nos comédies ,
des fociétés de Paris & des femmes . Il eft
vrai que le mal qu'il en dit , eft toujours
mêlé de quelque bien. » Paris eft l'aima
ble fource des lumiéres & de l'inftruc
tion ; & l'on eft d'abord enchanté du
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
fçavoir & de la raiſon qu'on trouve dans
» les entretiens , non feulement des Sca-
» vans & des Gens de Lettres , mais des
» hommes de tous les états , & même des
» femmes. Le ton de la converſation y
» eft coulant & naturel ; il n'eft ni pefant
ni frivole. Il eft fçavant fans pé-
» danterie , gai fans tumulte , poli fans
affectation , galant fans fadeur , badin'
»fans équivoques. Ce ne font ni des dif-
" fertations ni des épigrammes ; on y
» raiſonne fans argumenter ; on y plai-
»fante fans jeux de mots ; on y affocie
» avec art , l'efprit & la raiſon , les maxi-
» mes & les faillies ; la, fatyre aigue , l'a-
» droite flatterie & la morale auftère . On
y parle de tout , pour que chacun ait
» quelque chofe à dire ; on n'approfondic
» point les queſtions de peur d'ennuier,on
» les propofe comme en paffant ; on les
" traite avec rapidité ; la préciſion méne
» à l'élégance ; chacun dit fon avis , &
l'appuie en peu de mots ; nul n'attaque
» avec chaleur celui d'autrui ; nul ne dé-
» fend opiniatrément le fien ; on difcute ,
» pour s'éclairer ; on s'arrête avant la dif-
» pute , chacun s'inftruit ; chacun s'amu-
» fe ; tous s'en vont contens ; & le fage
» même peut rapporter de ces entretiens
" des fujets dignes d'être médités en fi .
» lence . »
n
">
AVRIL. 1761 . 79
S. Preux fait part à Julie de fes amufemens
à Paris. Il lui apprend qu'il a été
entraîné , fans le fçavoir , dans un lieu de
débauche ; & que dans l'ivreffe il s'eft
livré aux plaifirs que l'on goûte dans ces
fortes de maifons. Julie trouve moins de
tort dans cette faute , que de mérite à la
confeffer. Elle juge qu'un coeur auffi fincère
eft incapable d'une infidélité cachée .
Il y avoit peu de mois que S. Preux
avoit quitté la Suiffe , lorfque la parente
de Julie , la jeune Claire , époufa M.
d'Orbe. C'est un gentilhomme du pays
de Vaud , qui joue un rôle peu important
dans le roman ; auffi M. Rouffeau le fait il
mourir prèſque auffi ; tôt qu'il a rendu fon
époufe mere d'une fille . Il fe défait auffi
de la mere de Julie ; mais il veut qu'elle
foit inftruite auparavant des amours & de
la faute de l'amante de S. Preux , dont
elle furprend toutes les lettres ; la douleur
qu'elle en conçoit , jointe à une maladie
de langueur , qui la confumoit infenfiblement
la conduit enfin au tombeau.
Sur ces entrefaites , on reçoit une
lettre de M. de Wolmar , qui annonce fon
arrivée prochaine. Le Baron d'Etange
rappelle à Julie la parole qu'il á donnée
à fon ami , & lui ordonne de fe préparer
à recevoir fa main. Pour la premiere fois
>
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille reſpectueuſe oſa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette '
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre les menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fur
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole. Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe 2
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé ſeroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : >> je
» rends à Julie d'Etange , le droit de difAVRIL
1961, 84
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous fes revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle eſpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maiſon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante:
mais à condition qu'il ne lui parlera pas,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en failt ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
+
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut,
& malgré la réfiftance & les plaintes de
fet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir. Julie crus
n'avoir fait qu'un rêve , ce ne fut qu'après
fa guérison , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille refpectueufe ofa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien ; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille ; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette'
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre fes menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fut
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole . Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé feroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : » je
rends à Julie d'Etange , le droit de dif
AVRIL 161 184
3
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous les revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle efpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maifon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante;
mais à condition qu'il ne lui parlera pas ,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en faift ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut
& malgré la réfiftance & les plaintes the
çet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir . Julie crut
n'avoir fait qu'un rêve ce ne fut qu'après
fa guérifon , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue.
82 MERCURE DE FRANCE.
La fille du Baron d'Etange eſt enfirr
contrainte d'époufer M. de Wolmar. Plus
elle approchoit du moment fatal , moins
elle pouvoit déraciner de fon coeur fes
premieres affections. » Dans l'inftant même
, dit elle , où j'étois prête à jurer à
» un autre une éternelle fidélité , mon
» coeur juroit à mon amant un amour
» éternel. Je fus menée au Temple com-
» me une victime impure , qui fouille le
» facrifice où l'on va l'immoler . Arrivée
» à l'Eglife , je fentis en entrant, une forte
» d'émotion que je n'avois jamais éprou
» vée. Je ne fçais quelle terreur vint fai-
» fir mon âme dans ce lieu fimple & augufte.
Une frayeur foudaine me fit frif-
» fonner... Loin de me remettre , je fen-
» tis mon trouble augmenter durant la
» cérémonie ... Le jour fombre de l'édifi-
» ce , le profond filence des fpectateurs ,
» leur maintien modefte & recueilli , le
» cortège de tous mes parens , l'impofant
afpect de mon vénéré père , tout donnoit
à ce qui s'alloit paffer , un air de
» folemnité qui m'eût fait frémir à la
» feule idée d'un parjure . Je crus voir l'or-
» gane de la Providence , & entendre la
"
voix de Dieu dans le Miniftre pronon-
» çant gravement la fainte liturgie . La
» pureté , la dignité , la fainteté du maAVRIL
1761.
"
4
riage , fes chaftes & fublimes devoirs }
» tout cela me fit une telle inipreffion ,
que je crus fentir intérieurement une
révolution fubite. Une puiffance incon-
» nue fembla cortiger tout-à- coup le défordre
de mes affections , & les rétablie
» felon la loi du devoir & de la nature.
Ceft ainfi que M. Rouffeau prépare le
miracle qui s'opére au mariage . de Julie.
Quand le Pafteur me demanda , ajoutet-
elle , fi je promettois obéiffance & fidélité
parfaite à celui que j'acceptois pour
époux , ma bouche & mon coeur le promirent
; je le tiendrai jufqu'à la mort.
S. Preux ayant perda l'efpérance de
poffeder ce qu'il avoit de plus cher , a
befoin de toute fa lageffe & des confeils
d'Edouard pour ne pas attentet à fes
jours. C'est ici que commence cette grave
controverfe fur le Suicide , où l'on difcute
de part & d'autre , les raifons qu'on
peut avoir de fe donner la mort , & lés
motifs qui doivent nous en détourner.
» Tu t'ennuies de vivre , dit Milard à fon
ami ; & tu dis , la vie éft un mal : Toe
» ou tard tu feras confolé , & tu diras :
la vie eft un bien. Tu diras plus vrai ,
fans mieux raifonner ; car rien n'aura
changé que toi. Change donc dès au
» jour d'hui ; & puiſqué c'eft dans la niau-
"
Dv
84 MERCURE DE FRANCE.
"
» vaife difpofition de ton âme, qu'eft tout
» le mal , corrige tes affections déréglées
, & ne brule pas ta maifon , pour
» n'avoir pas la ppeeiinnee ddee llaa ranger.....
"
»
❞
Та
parles des devoirs du Magiftrat & du
» Père de famille ? & parce qu'ils ne te
» font pas impofés , tu te crois affranchi
de tout ; & la fociété à qui tu dois ta
» confervation , tes talens , tes lumières ;
la patrie à qui tu appartiens , les mal-
» heureux qui ont befoin de toi , ne leur
dois- tu rien ? O l'exact dénombrement
que tu fais ! Parmi les devoirs que tu
comptes, tu n'oublies que ceux de l'hom-
» me & du citoyen ... Socrate innocent ,
" par refpect pour les loix ne voulut pas
» fortir de prifon ; tu ne balances point à
» les violer injuſtement pour fortir de la
» vie; & tu demandes, quel mal fais- je ? .. Il
te fied bien d'ofer parler de mourir, tandis
que tu dois l'uſage de tá vie à tes femblables
! apprends qu'une mort , telle
» que tu la médites , eft honteufe & furtive.
C'est un vol fait au genre humain :
avant de le quitter , rends - lui ce qu'il a
>> fait pour toi.
Convaincu par les raifons du Milord ,
S. Preux prend la réfolution de vivre.
Mais cominent fupporter l'idee d'une féparation
éternelle 2 Edouard perfuade à
AVRIL. 1761
fon ami de quitter l'Europe , & de chercher
dans un autre hémisphère , la paix
dont il n'a pu jouir fur celui- ci . Il le fait
embarquer fur le navire de l'Amiral Anfon
,en qualité d'ingénieur ; & c'eft par cer
événement que M. Rouffeau termine le
troifiéme volume de cette hiftoire . Levoyage
de S. Preux autour du monde , fon retour
en Suiffe , la réception que lui fait M.
de Wolmar , la vie qu'il mène dans cette
maiſon , la mort de Julie , feront la matiére
des volumes fuivans , dont nous rendrons
compte dans le prochain Mercure
LETTRES de deux Amans habitans d'une
petite ville au pied des Alpes , re
cueillies & publiées par J. J. Rovs.
SEAU. Amfterdam , chez Marc- Michel
Rey , 1761 , fix volumes in- 12 . Le
ptix eft de 15 liv. fans les Eftampes
qui fe vendent féparément 3 liv. chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple
du Goût.
N.ous ne rendrons compte aujourd'hui
que des trois premiers volumes de cet
ouvrage intéreffant par les fituations que
l'Auteur a fçu y ménager , & utile par les
traits de morale qu'il y répand à chaque
page. Nous avons fait connoître dans le
Mercure précédent , en annonçant la Pré
face , les principaux Perfonnages qui agiffent
dans ce Roman . Leurs différens ca-
* Admirablement déffinées par M. Gravelot
AVRIL. 1761. 67
ractéres fe peindront encore mieux dans
le récit de leurs avantures .
S. Preux , jeune Suiffe , âgé de vingt
ans , étoit entré chez le Baron d'Etange ,
père de Julie , fur l'invitation de la Baronne.
Il avoit cultivé quelques talens
agréables. La mere de Julie crut qu'ils ne
feroient pas inutiles dans un lieu dépourvu
de maîtres , à l'éducation d'une fille qu'elle
adoroit . Le Maître & l'Ecoliere s'aimérent
à la premiere vue , & fe cachérent
leur amour. S. Preux parla le premier, ou
plutôt il écrivit à Julie , que des fentimens
trop tendres l'obligeoient à fe féparer
d'elle . Le filence de Julie ne découragea
point fon amant ; il écrivit
une feconde lettre , & une troifiéme enfin
, qui fut fuivie d'une réponſe telle àpeu
près qu'il pouvoit le defirer d'une
amante vertueufe. Dès ce moment , leurs
coeurs s'ouvrirent l'un à l'autre ; Julie
avoua fa défaite , mais elle efpéra que
S. Preux n'auroit pas le coeur affez lâche
, pour abufer de fon égarement .
-
Cette jeune perfonne avoit une parene
de fon âge , appellée Claire , à qui elle
faifoit part de fes plus fecrettes penfées .
Elle étoit fa compagne & fon amie ; elle
fut bientôt la confidente de fes fentimens
Pour S. Preux. Ces fentimens parurent
68 MERCURE DE FRANCE
honnêtes jufqu'à l'avanture du bofquet .
On étoit à la campagne ; le foleil commençoit
à baiffer ; on fe gliffa dans un
bois ; Claire s'approche de S. Preux , &
d'un air plaifamment fuppliant , elle lui
demande un baifer . Toute aimable , toute
piquante qu'eft la jeune Claire , ce baifer
ne fait fur le coeur du jeune homme , aucune
forte d'impreffion . Mais quand il
s'approche de Julie , quand il fent fa
bouche pofée fur la fienne... Il faut lire ,
dans l'ouvrage même , avec quelle chaleur
M. Rouffeau nous peint ce fecond.
baifer , qu'il appelle le premier baifer de
l'amour.
Alors Julie s'apperçoit que la fuite eft
le feul reméde à un danger auffi preffant..
Elle écrit à S. Preux que le moment de
leur féparation eft arrivé ; & elle lui or
donne de partir pour le Valais , où il doit
faire un voyage. » Je fçais , lui dit- elle ,
» que vous avez peu de fortune , & que
» vous ne faites que la déranger ici , où
» vous ne refteriez pas fans moi ; je puis
donc fuppofer qu'une partie de votre
» bourſe eft dans la mienne ; je vous en-
» voye un léger à compte. Elle lui envoyoit
de l'argent que S. Preux ne voulut
point recevoir. Il crut fon honneur
outragé par ce don ; & remit l'argent au
AVRIL
69
1 . 1761 :
"
porteur de la lettre. » J'offenfe donc vo-
» tre honneur , lui dit Julie dans fa réponſe
, j'offenfe donc votre honneur ,
»pour lequel je donnerois mille vies ?
" J'offenfe ton honneur , ingrat, qui m'as
»vu prête à t'abandonner le mien. Ou
» eft- il donc , cet honneur que j'offenſe ?
» Dis - le- moi , coeur rampant , âme fans
» délicateffe . Ah ! que tu es méprifable , ſi
» tu n'as qu'un honneur que Julie ne
»connoifle pas ! Quoi , ceux qui veulent
" partager leur fort ,
n'oferoient partager
»leurs biens ; & celui qui fait profeffion
» d'être à moi , fe trouve outragé de mes
dons ! Et depuis quand eft- il vil de re-
» cevoir de ce qu'on aime ? Depuis quand
» ce que le coeur donne , déshonore- t - il
» le coeur qui l'accepte ? Mais on mépriſe
" un homme qui reçoit d'un autre ? On
» mépriſe celui dont les befoins paſſent
» la fortune ? Et qui le méprife? Des âmes
abjectes , qui mettent l'honneur dans la
" richeffe , & pefent les vertus au poids
» de l'or. Eft- ce dans ces baffes maximes,
qu'un homme de bien met fon hon-
" neur? Et le préjugé même de la Raifon
" n'eft-il pas en faveur du plus pauvre ?
» Sans doute , il eft des dons vils qu'un
» honnête homme ne peut accepter; mais
وو
apprenez qu'ils ne déshonorent pas
70 MERCURE DE FRANCE.
» moins la main qui les offre ; & qu'un
don honnête à faire , eſt toujours hon-
» nête à recevoir . Or fûrement mon coeur
» ne me reproche pas celui- ci ; il s'en
» glorifie. Je ne fache rien de plus mé-
» prifable , qu'un homme dont on achete
»le coeur & les foins , fi ce n'eft la fem-
» me qui les paye . Mais entre deux coeurs
» unis , la communauté des biens eft
» une juftice & un devoir ; & fi je me
» trouve encore en arrière de ce qui me
» refte de plus qu'à vous , j'accepte fans
25
fcrupule ce que je réferve , & je vous
» dois ce que je ne vous ai pas donné.
» Ah ! fi les dons de l'amour font à char-
» ge , quel coeur jamais peut être recon-
» noiffant ?
S. Preux reçoit les dons de Julie ; il
part fans la voir , comme elle l'avoit ordonné.
Pendant fon abfence il parcourt le
Valais, dont il fait une charmante defcription
. C'eft encore là une des beautés de
l'ouvrage , dont il n'eft pas poffible de
donner un extrait ; il faut lire tout le mor
ceau , & on le relit plus d'une fois avec
plaifir.
L'abſence de fon amant caufe à Julie
une langueur mortelle. Elle tombe dans
Jes accès d'une fiévre ardente qui augmen
te fans ceffe , & Claire eft obligée de rap
AVRIL 1761 . 75'
propeller
S. Preux , pour rendre la coufine à
la vie. De fon côté cet amant infortuné
faifoit retentir la forêt de Meillerie , de fes
gémiflemens. C'étoit parmi ces rochers
déferts , qu'il étoit allé pleurer l'abfence
forcée , où le contraignoit fa maîtreffe . Il
arrive , il voit Julie ; elle eft guérie ; & il
eft heureux. Mais , que de remords ſuivent
cette faute ! Julie eſpére en tirer un
moyen de la réparer . Elle forme le
jet de contraindre fon père à l'unir à S.
Preux. Elle connoît l'extrême délicateffe
du Baron , qui ne confentira jamais à donner
fa fille à un roturier ; & c'eft pour l'y
forcer , qu'elle s'expofe à une groffeffe qui
lui procurera au fon amant ou la mort.
Le premier fruit de leur amour devoit en
ferrer les noeuds ; Julie le demandoit au
Ciel , comme le gage de fon retour à la
vertu. Sitôt qu'elle auroit porté des marques
fenfibles de fon état , elle avoit réfolu
d'en faire , en préſence de toute fa famille
, une déclaration publique au Paf
teur du lieu mais une chûte fit difparoître
toutes ces espérances ; & Julie ne put
expier fa faute, même aux dépens de fa ré
putation . Le Baron d'Etange avoit promis
fa fille à un gentilhomme Mofcovite appellé
M. de Wolmar, ancien ami du Baron ,
& qu'une liaiſon de vingt ans lui rendoit
72 MERCURE DE FRANCE.
extrêmement cher. Il avoit déclaré fes vo
lontés à Julie , en lui ordonnant , d'un ton
qui ne fouffroit point de replique , de ſe
difpofer à recevoir fa main , à fon retour
de Ruffie.
C'eſt dans ces circonstances qu'arrivà
l'avanture de Saint Preux avec Milord
Edouard Bomfton , qui étoit alors dans
le Pays de Vaud. Il avoit contracté une
amitié étroite avec l'amant de Julie ; &
un foir qu'ils s'étoient enivrés l'un & l'autre
à boire du punch, il fit entendre à S.Preux,
que la vertu de Julie n'étoit pas à l'épreuve
de l'amour. Le jeune homme s'emporta
contre Edouard. Les propos devinrent
offenfans ; on fauta aux épées : mais l'Anglois
fe donna une entorfe qui le mit hors
d'état de combattre. L'affaire n'eût été
différée que jufqu'au rétabliſſement de Milord
, fi la prudence de Julie ne lui eût
fuggéré le moyen de la calmer entiérement.
Elle fçavoit qu'elle avoit été la première
caufe de cette querelle ; elle écrivit
à Edouard : » Puiſque vous m'outragez,
» il faut bien que j'aie avec vous des torts
» que j'ignore. Comment concevoir qu'un
» honnête homme voulût déshonorer fans
fujet une famille eſtimable ? Conten-
» tez donc votre vengeance , fi vous la
croyez légitime. Cette Lettre vous don
"
ne
AVRLI. 1761 . 73
33
"
23
ne un moyen facile de perdre une malheureuſe
fille , qui ne fe confolera ja-
» mais de vous avoir offenfé , & qui met
» à votre difcrétion l'honneur que vous
» voulez lui ôter. Oui , Milord , vos imputations
étoient juftes ; j'ai un amant
a aimé; il eft maître de mon coeur & de ma
perfonne ; la mort ſeule pourra brifer un
» noeud fi doux. Cet amant eft celui même
" que vous honoriez de votre amitié ; il
" en eft digne , puifqu'il vous aime & qu'il
eft vertueux. Cependant il va périr de
votre main. Je fçais qu'il faut du fang à
» P'honneur outragé ; je fçais que fa valeur
" même le perdra .... Jouiffez d'avance
» du plaifir que vous aurez de percer le
fein de votre ami ; mais fçâchez , homme
barbare , qu'au moins vous n'aurez
pas celui de jouir de mes larmes , & de
contempler mon déſeſpoir. Non , j'en
"jure par l'amour qui gémit au fond de
mon coeur ; je ne furvivrai pas d'un jour
à celui pour qui je refpire ; & vous aurez
la gloire de mettre au tombeau d'un feul
coup , deux amans infortunés qui n'eurent
point envers vous de tort volontaire
, & qui fe plaifoient à vous ho-
" norer.On dit que vous avez l'âme belle
» & le coeur fenfible ; puiffent ils , quand
je ne ferai plus , vous infpirer quel
33
33
I. Vol.
D
74 MERCURE
DE FRANCE .
" ques foins pour un père & une mère in-
» confolables , que la perte du feul enfant
qui leur refte , va livrer à d'éternelles
» douleurs.
"
Avant que d'envoyer, cette Lettre à
Edouard , Julie en avoit écrite.une à S.
Preux , pour le détourner de fe battre.
Tout ce qu'on peut dire de plus fort contre
le duel , eft employé inutilement . S.
Preux n'entreprend
point de réfuter les
raifons de fa maîtreffe , dont voici la fubftance
. Les plus vaillans hommes de l'antiquité
ne fongérent jamais à venger leurs
injures perfonnelles , par des combats finguliers.
Cefar n'envoya point un Cartel à
Caton , ni Pompée à Céfar ; & le plus
grand Capitaine de la Gréce ne fut point
déshonoré, pour s'être laiffé menacer du
bâton. Le véritable honneur ne dépend ni
des tems , ni des lieux , ni des préjugés ; il
a fa fource éternelle dans le coeur de
l'homme jufte. Si les plus vertueux de la
terre n'ont point connu le duel , il faut
qu'il ne foit pas une inftitution de l'honneur
. » Me direz - vous qu'un duel témoi
» gne qu'on a du coeur , & que cela fuff
» pour éffacer la honte ou le reproche da
» tous les autres vices ? je vous demande
» rai quel honneur peut dicter une pa
" reille décifion ? à ce compte , un fripon
AVRIL. 1761. 75.
» n'a qu'à fe battre pour ceffer d'être un
» fripon. Les difcours d'un menteur de-
» viennent des vérités , fr- tôt qu'ils font
»foutenus à la pointe de l'épée ; & fi
» l'on vous accufoit d'avoir tué un homme,
» vous en iriez tuer un fecond, pour prou-
" ver que cela n'eft pas vrai, Ainfi , ver-
➜tu , vice , honneur , infamie , vérité ,
» menfonge , tout peut tirer fon être de
l'événement d'un combat . Une falle
» d'arme eft le fiége de toute juftice. Il
» n'y a d'autre droit que la force , d'autre
» raifon que le meurtre. Toute la répara-
» tion due à ceux qu'on outrage , eft de
» les tuer , & toute offenfe eft également
» bien lavée dans lesfang de l'offenfeur
nou de l'offenfé. Dites , fi les loups fça-
" voient raifonner , auroient- ils d'autres.
>> maximes ?
Toutes ces raifons , & d'autres plus fortes
encore n'euffent fait aucun effet fur
l'efprit de S. Preux , fans : la lettre de
Julie à Milord Bomfton . Celui- ci fut frappé
de la démarche admirable de la fille
du Baron d'Etange . A peine fut- il en état
de fortir , qu'il fe fit conduire chez l'a
mant de Julie , & accompagner par trois
de ſes amis. Là , les genoux en terre , il
dit à S. Preux devant ces trois témoins :
» je viens , Monfieur , rétracter haute-
Dij
6 MERCURE DE FRANCE.
ment les difcours injurieux que l'ivreffe
m'a fait tenir en votre préfence. Leur
> injuſtice les rend plus offenfans pour
" moi que pour vous , & je m'en dois l'authentique
défaveu. Je me foumets à
toute la punition que vous voudrez
» m'impofer ; & je ne croirai mon honneur
retabli , que quand ma faute fera
réparée. A quelque prix que ce foit ,
» accordez-moi le pardon que je vous
demande. Se tournant en faite du côté
des fpectateurs : Meffieurs , leur dit- il ,
» de braves gens comme vous , fentent
» que celui qui répare ainfi ſes toris , n'en
fçait endurer de perfonne. Vous pou
vez publier ce que vous avez vũ. »
Tel fut l'effet que produifit la lettre de
Julie ; & dès ce moment Milord Edouard
jura à S. Preux une amitié éternelle &
inviolable. Il voulut d'abord lui en donner
une preuve , en propofant au Baron
d'Etange le mariage de fa fille avec S.
Breux. Cette propofition fut reçue avec
une hauteur qui dégénéra en offenſe ; &
le mécontentement du Baron retomba
fur fa ferme , qui avoit introduit le jeune
homme dans fa maiſon , & fur Julie qui
parut prendre trop d'intérêt à la défenfe.
Alors la féparation de Julie & de S. Preux
devins néceflaire ; il n'étoit plus poffible
AVRIL 1461 . 97
que les deux amans fe viffent dans la mai
fon du Baion. Edouard propofa à Julie
de partir pour l'Angleterre ; il lui offrit
une terre d'un revenu plus que fuffifant ,
pour y vivre avec S. Preux dans les liens
du mariage qu'il lui feroit , facile de contracter
dans un pays de liberté. Le refus
de Julie eft accompagné des plus nobles
fentimens de vertus. L'amour ne lui fait
point oublier ce qu'elle doit à fa famille ,
ce qu'elle doit à elle -même : elle eſpère
que le temps & des circonftances plus favorables
la réuniront à fon amant fans
fe déshonorer . S. Preux part pour la
France avec Milord Bompon . Cet Anglois
le met en état , par une penfion qu'il le
force d'accepter , de vivre à Paris d'une
manière diftinguée . Le féjour qu'il fait
dans cette Capitale , lui donne lieu d'en
examiner les moeurs & les ufages , les
fpectacles & les plaifirs. Ces différens
articles font la matière de plufieurs lettres,
dans lesquelles M. Rouffeau ne donne pas
une idée bien avantageufe de notre mus
fique , de notre opera , de nos comédies ,
des fociétés de Paris & des femmes . Il eft
vrai que le mal qu'il en dit , eft toujours
mêlé de quelque bien. » Paris eft l'aima
ble fource des lumiéres & de l'inftruc
tion ; & l'on eft d'abord enchanté du
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
fçavoir & de la raiſon qu'on trouve dans
» les entretiens , non feulement des Sca-
» vans & des Gens de Lettres , mais des
» hommes de tous les états , & même des
» femmes. Le ton de la converſation y
» eft coulant & naturel ; il n'eft ni pefant
ni frivole. Il eft fçavant fans pé-
» danterie , gai fans tumulte , poli fans
affectation , galant fans fadeur , badin'
»fans équivoques. Ce ne font ni des dif-
" fertations ni des épigrammes ; on y
» raiſonne fans argumenter ; on y plai-
»fante fans jeux de mots ; on y affocie
» avec art , l'efprit & la raiſon , les maxi-
» mes & les faillies ; la, fatyre aigue , l'a-
» droite flatterie & la morale auftère . On
y parle de tout , pour que chacun ait
» quelque chofe à dire ; on n'approfondic
» point les queſtions de peur d'ennuier,on
» les propofe comme en paffant ; on les
" traite avec rapidité ; la préciſion méne
» à l'élégance ; chacun dit fon avis , &
l'appuie en peu de mots ; nul n'attaque
» avec chaleur celui d'autrui ; nul ne dé-
» fend opiniatrément le fien ; on difcute ,
» pour s'éclairer ; on s'arrête avant la dif-
» pute , chacun s'inftruit ; chacun s'amu-
» fe ; tous s'en vont contens ; & le fage
» même peut rapporter de ces entretiens
" des fujets dignes d'être médités en fi .
» lence . »
n
">
AVRIL. 1761 . 79
S. Preux fait part à Julie de fes amufemens
à Paris. Il lui apprend qu'il a été
entraîné , fans le fçavoir , dans un lieu de
débauche ; & que dans l'ivreffe il s'eft
livré aux plaifirs que l'on goûte dans ces
fortes de maifons. Julie trouve moins de
tort dans cette faute , que de mérite à la
confeffer. Elle juge qu'un coeur auffi fincère
eft incapable d'une infidélité cachée .
Il y avoit peu de mois que S. Preux
avoit quitté la Suiffe , lorfque la parente
de Julie , la jeune Claire , époufa M.
d'Orbe. C'est un gentilhomme du pays
de Vaud , qui joue un rôle peu important
dans le roman ; auffi M. Rouffeau le fait il
mourir prèſque auffi ; tôt qu'il a rendu fon
époufe mere d'une fille . Il fe défait auffi
de la mere de Julie ; mais il veut qu'elle
foit inftruite auparavant des amours & de
la faute de l'amante de S. Preux , dont
elle furprend toutes les lettres ; la douleur
qu'elle en conçoit , jointe à une maladie
de langueur , qui la confumoit infenfiblement
la conduit enfin au tombeau.
Sur ces entrefaites , on reçoit une
lettre de M. de Wolmar , qui annonce fon
arrivée prochaine. Le Baron d'Etange
rappelle à Julie la parole qu'il á donnée
à fon ami , & lui ordonne de fe préparer
à recevoir fa main. Pour la premiere fois
>
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille reſpectueuſe oſa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette '
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre les menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fur
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole. Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe 2
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé ſeroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : >> je
» rends à Julie d'Etange , le droit de difAVRIL
1961, 84
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous fes revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle eſpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maiſon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante:
mais à condition qu'il ne lui parlera pas,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en failt ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
+
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut,
& malgré la réfiftance & les plaintes de
fet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir. Julie crus
n'avoir fait qu'un rêve , ce ne fut qu'après
fa guérison , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille refpectueufe ofa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien ; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille ; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette'
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre fes menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fut
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole . Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé feroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : » je
rends à Julie d'Etange , le droit de dif
AVRIL 161 184
3
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous les revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle efpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maifon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante;
mais à condition qu'il ne lui parlera pas ,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en faift ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut
& malgré la réfiftance & les plaintes the
çet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir . Julie crut
n'avoir fait qu'un rêve ce ne fut qu'après
fa guérifon , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue.
82 MERCURE DE FRANCE.
La fille du Baron d'Etange eſt enfirr
contrainte d'époufer M. de Wolmar. Plus
elle approchoit du moment fatal , moins
elle pouvoit déraciner de fon coeur fes
premieres affections. » Dans l'inftant même
, dit elle , où j'étois prête à jurer à
» un autre une éternelle fidélité , mon
» coeur juroit à mon amant un amour
» éternel. Je fus menée au Temple com-
» me une victime impure , qui fouille le
» facrifice où l'on va l'immoler . Arrivée
» à l'Eglife , je fentis en entrant, une forte
» d'émotion que je n'avois jamais éprou
» vée. Je ne fçais quelle terreur vint fai-
» fir mon âme dans ce lieu fimple & augufte.
Une frayeur foudaine me fit frif-
» fonner... Loin de me remettre , je fen-
» tis mon trouble augmenter durant la
» cérémonie ... Le jour fombre de l'édifi-
» ce , le profond filence des fpectateurs ,
» leur maintien modefte & recueilli , le
» cortège de tous mes parens , l'impofant
afpect de mon vénéré père , tout donnoit
à ce qui s'alloit paffer , un air de
» folemnité qui m'eût fait frémir à la
» feule idée d'un parjure . Je crus voir l'or-
» gane de la Providence , & entendre la
"
voix de Dieu dans le Miniftre pronon-
» çant gravement la fainte liturgie . La
» pureté , la dignité , la fainteté du maAVRIL
1761.
"
4
riage , fes chaftes & fublimes devoirs }
» tout cela me fit une telle inipreffion ,
que je crus fentir intérieurement une
révolution fubite. Une puiffance incon-
» nue fembla cortiger tout-à- coup le défordre
de mes affections , & les rétablie
» felon la loi du devoir & de la nature.
Ceft ainfi que M. Rouffeau prépare le
miracle qui s'opére au mariage . de Julie.
Quand le Pafteur me demanda , ajoutet-
elle , fi je promettois obéiffance & fidélité
parfaite à celui que j'acceptois pour
époux , ma bouche & mon coeur le promirent
; je le tiendrai jufqu'à la mort.
S. Preux ayant perda l'efpérance de
poffeder ce qu'il avoit de plus cher , a
befoin de toute fa lageffe & des confeils
d'Edouard pour ne pas attentet à fes
jours. C'est ici que commence cette grave
controverfe fur le Suicide , où l'on difcute
de part & d'autre , les raifons qu'on
peut avoir de fe donner la mort , & lés
motifs qui doivent nous en détourner.
» Tu t'ennuies de vivre , dit Milard à fon
ami ; & tu dis , la vie éft un mal : Toe
» ou tard tu feras confolé , & tu diras :
la vie eft un bien. Tu diras plus vrai ,
fans mieux raifonner ; car rien n'aura
changé que toi. Change donc dès au
» jour d'hui ; & puiſqué c'eft dans la niau-
"
Dv
84 MERCURE DE FRANCE.
"
» vaife difpofition de ton âme, qu'eft tout
» le mal , corrige tes affections déréglées
, & ne brule pas ta maifon , pour
» n'avoir pas la ppeeiinnee ddee llaa ranger.....
"
»
❞
Та
parles des devoirs du Magiftrat & du
» Père de famille ? & parce qu'ils ne te
» font pas impofés , tu te crois affranchi
de tout ; & la fociété à qui tu dois ta
» confervation , tes talens , tes lumières ;
la patrie à qui tu appartiens , les mal-
» heureux qui ont befoin de toi , ne leur
dois- tu rien ? O l'exact dénombrement
que tu fais ! Parmi les devoirs que tu
comptes, tu n'oublies que ceux de l'hom-
» me & du citoyen ... Socrate innocent ,
" par refpect pour les loix ne voulut pas
» fortir de prifon ; tu ne balances point à
» les violer injuſtement pour fortir de la
» vie; & tu demandes, quel mal fais- je ? .. Il
te fied bien d'ofer parler de mourir, tandis
que tu dois l'uſage de tá vie à tes femblables
! apprends qu'une mort , telle
» que tu la médites , eft honteufe & furtive.
C'est un vol fait au genre humain :
avant de le quitter , rends - lui ce qu'il a
>> fait pour toi.
Convaincu par les raifons du Milord ,
S. Preux prend la réfolution de vivre.
Mais cominent fupporter l'idee d'une féparation
éternelle 2 Edouard perfuade à
AVRIL. 1761
fon ami de quitter l'Europe , & de chercher
dans un autre hémisphère , la paix
dont il n'a pu jouir fur celui- ci . Il le fait
embarquer fur le navire de l'Amiral Anfon
,en qualité d'ingénieur ; & c'eft par cer
événement que M. Rouffeau termine le
troifiéme volume de cette hiftoire . Levoyage
de S. Preux autour du monde , fon retour
en Suiffe , la réception que lui fait M.
de Wolmar , la vie qu'il mène dans cette
maiſon , la mort de Julie , feront la matiére
des volumes fuivans , dont nous rendrons
compte dans le prochain Mercure
Fermer
Résumé : JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.
'Julie ou la Nouvelle Héloïse' est un roman épistolaire de Jean-Jacques Rousseau publié en 1761, composé de six volumes. L'intrigue se concentre sur l'amour entre Saint-Preux, précepteur de Julie, fille de la baronne d'Étange, et Julie elle-même. Leur relation est marquée par des échanges épistolaires révélant leurs sentiments. Pour éviter la tentation, Julie envoie Saint-Preux en voyage. À son retour, elle est malade et tente de convaincre son père de leur union, mais une chute l'en empêche. Le baron avait déjà promis Julie à M. de Wolmar. Une dispute éclate entre Saint-Preux et Milord Édouard Bampton, ami de Saint-Preux, après que Bampton ait mis en doute la vertu de Julie. Julie écrit pour éviter un duel. Milord Bomston propose le mariage de Julie et Saint-Preux, mais le baron refuse. Julie refuse de partir avec Milord Édouard et Saint-Preux part pour Paris avec Milord Bomston. À Paris, Saint-Preux critique certaines mœurs tout en reconnaissant les qualités des conversations parisiennes. Claire, cousine de Julie, épouse M. d'Orbe et meurt après avoir donné naissance à une fille. La mère de Julie découvre ses amours et en meurt. Julie refuse d'épouser M. de Wolmar, mais Saint-Preux la libère de sa promesse, la laissant désemparée. Julie tombe gravement malade et Saint-Preux contracte la variole en l'embrassant. Julie épouse finalement M. de Wolmar, jurant un amour éternel à Saint-Preux. Lors du mariage, Julie montre une profonde révérence et un sens du devoir. Saint-Preux, désespéré, envisage le suicide mais est dissuadé par Milord et Édouard. Il décide de quitter l'Europe pour trouver la paix, aidé par Édouard. Le troisième volume se termine ainsi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.
5
p. 108-124
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOÏSE. SECOND EXTRAIT.
Début :
Nous avons vû S. Preux partir avec l'Amiral Anson. Son voyage dura quatre [...]
Mots clefs :
Homme, Coeur, Amour, Mort, Mari, Amant, Spectacle, Peuples, Bonheur, Absence, Peuples, Idées, Voyage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JULIE, OU LA NOUVELLE HELOÏSE. SECOND EXTRAIT.
JULIE , OU LA NOUVELLE HELOISE,
SECOND EXTRAIT.
N ous avons vû S. Preux partir avec
PAmiral Anfon. Son voyage dura quatre
ans , pendant lefquels il parcourut toutes
les Nations de la tèrre. On ne peut qu'applaudir
aux divers tableaux qu'il nous préfente
à fon retour , & aux peintures qu'il
nous retrace de ces différens Peuples.
AVRIL. 1761 109
و ر
"
J'ai vû dabord l'Amérique méridionale,
ce vafte continent, que le manque
» de fer a foumis aux Européens , & dont
» ils ont faitun defert pour s'en affurer
l'empire. J'ai vû les côtes du Bréfil , où
» Lisbonne & Londres puifent leurs tréfors
, & dont les Peuples miférables fou-
» lent aux pieds l'or & les diamans , fans
" ofer y porter la main.... J'ai vû fur les
» rives du Méxique & du Pérou , le même
fpectacle que dans le Bréfil ; j'en ai vû les
>> rares & infortunés habitans , triftes ref-
» tes de deux puiffans Peuples , accablés
» de fers , d'opprobres & de miſére , au
> milieu de leurs riches métaux , repro-
>> cher au Ciel en pleurant , les tréfors
» qu'il leur a prodigués ..... J'ai côtoyé
" prèfque toute la partie occidentale de
» l'Amérique , non fans être frappé d'ad-
» miration , en voyant quinze cens lieues
» de côtes ›
& la plus grande Mer du
» Monde , fous l'empire d'une feule Puif-
» fance , qui tient , pour ainfi dire , en fa
>> main , les clefs d'un hémisphère du
» globe.... J'ai vû la plus nombreuſe & la
>> plus illuftre Nation de l'Univers , fou-
» mife à une poignée de brigands ; j'ai
» vû de près ce Peuple célébre , & n'ai
plus été furpris de le trouver efclave.
"
"
» Autant de fois conquis qu'attaqué , il
110 MERCURE DE FRANCE.
99
fut toujours en proie au premier vena,
& le fera jufqu'à la fin des fiécles. Je
» l'ai trouvé digne de fon fort , n'ayant
>> pas même le courage d'en gémir. Lettré
, lâche , hypocrite & charlatan , par
"
"
›
»
lant beaucoup fans rien dire; plein d'ef
» prit fans aucun génie ; abondant en fignes
, & ftérile en idées ; complimenteur
, adroit , fourbe & fripon ; qui met
tous les devoirs en étiquettes , toute
» la morale en fimagrées , & ne connoît
» d'autre humanité , que les falutations
& les révérences..... J'ai vu l'Europe
tramportée à l'extrémité de l'Afrique ,
par les foins de ce Peuple avare, patient
& laborieux , qui a vaincu par le tems
» & la conftance , des difficultés que l'hé
roïfme des autres Peuples n'a jamais
pû furmonter. J'ai vû ces vaftes & malheureufes
contrées , qui ne femblent
» deſtinées qu'à couvrir la tèrre de trou
peaux d'efclaves. A leur vil afpect , j'ai
» détourné les yeux de dêdain , d'horreur
» & de pitié, & voyant la quatrième par
tie de mes femblables , changée en bêtes
pour le fervice des autres , j'ai gémi
d'être homme.
C'eft ainfi qu'à fon retour , S. Preuse
rend compte à Madame d'Orbe des détails
de fon voyage. Pendant fan abſence, Ma
AVRIL. 1761 : T14
dame de Wolmar avoit ouvert fon coeur à
fon mari , & ne lui avoit rien caché de
fes amours . Cette marque d'une confiance
extrême , ne fit que lui rendre fon
épouſe plus chère ; & il n'en conçut que
plus d'eftime pour S. Preux. Il l'invite à
venir demeurer avec lui ; & dès ce moment
il lui jure une amitié inviolable.
Nous ne décrirons point ici , d'après M.
Rouffeau , tout ce qui fe paffe dans le
coeur de S. Preux & de Julie , lorfque
ces deux Amans fe trouvent enſemble
après une fi longue abfence. Ce font là)
de ces détails qu'il faut lire dans le Livre
même. Il faut y voir également la
réception que fait à S. Preux M. de Wol
mar, la vie que le premier méne dans cette
maifon , la manière dont il fe comporte
avec le mari , la femme, les enfans. M. de
Wolmar le laiffe feul durant huit jours,
avec Julie;& pendant fon abfence il écrit,
à Madame d'Orbe :»De vous dire que mes
jeunes gens font plus amoureux que ja◄
mais , ce n'eft pas fans doute une merveille
à vous apprendre. De vous affurer
au contraire qu'ils font parfaitement
guéris , vous fçavez ce que peuvent la
» Raifon , la Vertu ; ce n'eſt pas là non
» plus leur plus grand miracle ; mais que
299
ces deux oppofés foient vrais en même
112 MERCURE DE FRANCE.
35
» temps ; qu'ils brûlent plus ardemment
» que jamais l'un pour l'autre , & qu'il ne
régne plus entre eux qu'un honnête at-
» tachement ; qu'ils foient toujoursamans,
» & ne foient plus qu'amis , c'eft, je pen-
» fe , ce à quoi vous vous attendez moins ,
» ce que vous aurez plus de peine à comprendre
, & ce qui eft felon
pourtant
» l'exacte vérité. Telle eft l'énigme que
» forment les contradictions fréquentes
» que vous avez dû remarquer en eux ,
» foit dans leurs difcours , foit dans leurs
» lettres.... Quand je dis eux , c'eft fur-
» tout le jeune homme que j'entens . Car
» pour Julie , on n'en peut parler que
و د
par conjecture ; un voile de fageffe &
» d'honnêteté fait tant de replis autour
» de fon coeur , qu'il n'eft plus poffible à
» l'oeil humain d'y pénétrer ; pas même
» au fien propre .... Pour votre ami , je
» lui vois encore tous les fentimens qu'il
» eut dans fa premiere jeuneffe ; mais
je les vois fans avoir droit de m'en offenfer.
Ce n'eft pas de Julie de Wolmar
» qu'il eft amoureux ; c'eft de Julie d'E-
» tange ; il ne me hait point comme le
poffeffeur de la perfonne qu'il aime ,
» mais comme le raviffeur de celle qu'il
» a aimée. La femme d'un autre n'eft
point fa maîtreffe ; la mére de deux en
AVRIL. 1761. 117
"
fans n'eft point fon ancienne écolière.
» Il eft vrai qu'elle lui reffemble beau-
" coup , & qu'elle lui en rappelle fouvent
» le fouvenir ; il l'aima dans le temps paf-
"fé ; voilà le vrai mot de l'énigme ; ôtez-
» lui la mémoire , il n'aura plus d'amour...
» Le tems où le féparérent ces deux amans ,
» fut celui où leur paffion étoit au plus
» haut point de véhémence . Peut - être
» s'ils fuffent reftés plus longtems enfemble
, fe feroient- ils peu-à- peu refroidis;
» mais leur imagination vivement émue ,
» les a fans ceffe offerts l'un à l'autre ,
» tels qu'ils étoient à l'inftant de leur fé-
» paration. Le jeune homme ne voyant
point dans fa maîtreffe les changemens
» qu'y faifoit le progrès du temps , l'ai-
» moit telle qu'il l'avoit vue , &non pas
» telle qu'elle étoit . Pour le rendre heu-
» reux , il n'étoit pas queftion feulement
» de la lui donner , mais de la lui rendre
» au même âge , & dans les mêmes cir-
» conftances où elle s'étoit trouvée au
» temps de leurs premieres amours . La
"
moindre altération à tout cela , étoit
» autant d'ôté du bonheur qu'il s'étoit
promis . Elle eft devenue plus belle ;
» mais elle a changé ; ce qu'elle a gagné ,
tourne en ce fens à fon préjudice ; car
» c'eſt de l'ancienne & non pas d'une au
714 MERCURE DE FRANCE.
tre , qu'il eſt amoureux . Nous avons cité
ce grand morceau , parce qu'il nous a
paru contenir des idées très fubtiles, trèsneuves
, & en même temps très- vraies.
Nous ne rapportons rien de plufieurs lettres
très- longues fur la maniere de faire
valoir les biens de campagne , de gouverner
les domeftiques , fur la façon de traiter
les mendians & d'élever les enfans .
Ce font autant de Traités trop étendus
pour être cités en entier , & qu'on affoibliroit
en voulant les analyfer.
L'abfence de Wolmar penfa couter cher
à Julie. Sa maifon n'étoit pas éloignée du
lac,& Madame de Wolmar aimoit les promenades
fur l'eau . Elle y invita S. Preux,
& le vent pouffa le bateau vers les rochers
de Meillerie. C'étoit dans ce défert que
S. Preux étoit allé pleurer dix ans auparavant
, fes premieres peines caufées par
l'amour. C'est là qu'il avoit paffé des jours
fi triftes & fi délicieux , uniquement occupé
de la maîtreffe , dont il avoit été obligé
de fe féparer. Il avoit toujours defiré de
revoir cette retraite ; l'occafion de vifiter
ce lieu fi chéri , avec celle dont l'image
l'habitoit autrefois avec lui , fut le motif
de fa promenade . Il fe faifoit un plaifir de
montrer à Julie d'anciens monumens d'ume
paffion fi conftante & fi malheureuſe.
AVRIL. 1761 . If
"
Il n'eut pas de peine à l'y conduire . Il la
mena vers les rochers où fon chiffre étoit
gravé dans mille endroits ; en les voyant
il éprouva combien la préfence des objets
peut ranimer les fentimens violens dont on
fut agité.Ses diſcours fe reffentent de cette
véhémence : » & Julie , lui dit- il , voici les
lieux où foupira jadis pour toi , le plus
" fidéle amant du monde. Voici le féjour
» où ta chère image faifoit fon bonheur! ...
» fille conftamment aimée , ô toi , pour
qui j'étois né , faut-il me retrouver avec
" toi dans les mêmes lieux , & regretter le
»tems que j'y paffois à gémir de ton ab-
» fence ? » il alloit continuer ; mais Julie
lui prit la main , la ferta fans mot dire
& le regarda avec tendreffe, retenant avec
peine un foupir ; puis tout-à- coup détournant
la vue , & le tirant par le bras :
" allons-nous- en , mon ami , lui dit-elle ,
» d'une voix émue ; l'air de ce lieu n'eft
» pas bon pour moi. » Ils partirent en gémiffant
, mais fans fe parler ; & S. Preux
quitta ce trifte réduit , comme il auroit .
quitté Julie elle- même. Ils rentrérent dans
le bateau ; & là cet amant défefpéré rouloit
dans fon efprit des projets funeftes : fe
trouver auprès de Julie , la voir , la toucher
, lui parler , l'aimer , l'adorer , tout
cela lejettoit dans des accès de fureur &
TIG MERCURE DE FRANCE.
de rage, qui l'agitoient par degrés jufqu'au
défefpoir.Dans fon tranfport il fut violemment
tenté de la précipiter avec lui dans
les flots , & d'y finir dans fes bras fa vie &
fes tourmens. Cette horrible tentation devint
à la fin fi forte , qu'il fut obligé de
quitter brufquement la main de Julie ,
pour paffer à la pointe du bateau. Là fes
vives agitations commencérent à prendre
un autre cours ; un fentiment plus doux
s'infinua peu- à- peu dans fon âme ; il fe mit
à verfer des torrens de larmes , & l'attendriffement
furmonta le défeſpoir.
Le retour de M. de Wolmar rétablit
le calme dans le coeur des deux Amans.
Les foins domeftiques furent pour Julie
une diſtraction néceffaire ; & les converfations
entre M. de Wolmar , fa femme
& S. Preux fur des matieres de morale ,
éloignoient toutes les idées de l'amour.
Une de ces converfations roule fur l'éducation.
C'eft un Traité complet, où l'Auteur
expoſe fon fyftême fur un fujet auffi
important. Mais un point plus intéreffant
encore occupoit le coeur de Julie . Son
époux , qui ne négligeoit rien pour la
rendre la plus heureufe de toutes les femmes
, étoit la caufe d'un chagrin qui la
dévoroit . Cet homme fi fage , fi raifonnable
, fi loin de toute efpéce de vice , ne
AVRIL 1761 TI
croyoit rien de ce qui donne un prix aux
vertus ; & dans l'innocence d'une vie irréprochable
, il portoit au fond de fon
coeur l'affreufe paix des méchans. La réfléxion
qui naît de ce contrafte augmente
la douleur de Julie. Quel tourment pour
une tendre époufe , de vivre avec celui
qui partage fon exiſtence , & de ne pas
partager l'espoir qui la lui rend chère !
de fonger que le bonheur de celui qui
fait le fien , doit finir avec fa vie , & de
ne voir qu'un réprouvé , dans le pére de
fes enfans ! Un jour que l'entretien étoit
tombé fur des matiéres de religion
s'apperçut que Julie avoit difparu.
» De-
» vinez où elle eft , dit M. de Wolmar ?
» Sans doute , répondit S. Preux , elle eſt
» allée donner quelque ordre dans le
ménage. Non , reprit le mari , fuivez-
" moi , & vous verrez fi j'ai bien deviné.
On fe mit à marcher doucement ; on arriva
à la porte du cabinet de Madame de
Wolmar ; elle étoit fermée . On l'ouvrie
brufquement ; quel fpectacle ! on vit Julie
"
à
3 on
genoux , les mains jointes & toute en
larmes. Elle fe léve avec précipitation ,
s'éffuyant les yeux , fe cachant le vifage ,
& cherchant à s'échapper. Son mari ne
lui laiffa pas le temps de fuir. Il courut
à elle avec une efpéce de tranſport
,
18 MERCURE DE FRANCE.
» Chère époufe! lui dit-il en l'embraffant,
» l'ardeur même de tes voeux trahit ta
', caufe ; que leur manque
-t-il pour être
» éfficaces ? Va , s'ils étoient entendus
» ils feroient bientôt exaucés. Ils le feront
, lui dit-elle d'un ton ferme &
perfuadé . J'en ignore l'heure & l'occafion.
Puiffé-je l'acheter aux dépens de
» ma vie. Mon dernier jour feroit le mieux
> employé .
ود
Cette lettre très touchante eft fuivie de
plufieurs autres qui ne contiennent que
des détails domeftiques,jufqu'au départ de
S. Preux pour fuivre Milord Edouard en
Italie. Un rêve effrayant qu'il fait le premier
jour pendant la route , remplit fon
âme des idées les plus funeftes . Il croit voir
Julie au lit de la mort , le vifage couvert
d'un voile qu'il s'efforce en vain d'écarter.
Il s'éveille , fe rendort une feconde & une
troifiéme fois , & toujours ce fpectacle lugubre,
toujours ce même appareil de mort.
Sa frayeur eft fi forte , qu'il ne peut la
vaincré étant éveillé. Croyant avoir vu
Julie pour la derniére fois , il revient fur
fes pas , pour s'affurer qu'elle vit encore ;
il s'approche de la maifon de Madame de
Wolmar; il marche le long des murs du
jardin ; il l'entend parler avec Madame
Orbe ; il diftingue fa voix ; & il s'en reAVRIL.
1961: 113
tourne honteux de fon illufion . Il continue
fon voyage jufqu'à Rome avec Milord
Edouard qui avoit eu la complaifance de
fe prêter à fa foibleffe , pour diffiper le
frayeurs qui l'agitoient. Pendant fon abfence
, Julie propofe à Madame d'Orbe ,
qui avoit perdu fon mari , de fe remarier
avec S. Preux. Elle fait la même propofition
à ce dernier , qui lui répond : » ce
» n'eft pas affez que votre adorable coufine-
" foit aimée ; elle doit l'être comme vous.
>> Le fera- t- elle ? le peut- elle être , & dé-
" pend- il de moi de lui rendre fur ce point
» ce qui lui eft dû ? Ah ! fi vous vouliez
" m'unir avec elle , que ne me laiffiez - vous
» un coeur auquel elle infpirât des ſenti-
» mens nouveaux , dont il lui pût offrir
les prémices ! .... D'un ami tendre &
» reconnoiffant , elle auroit fait un mari
vulgaire ; gagneroit elle à cet échange ?
" Elle y perdroit doublement ; fon coeur
délicat & fenfible fentiroit trop cette
perte; & moi, comment fupporterois je
le fpectacle continuel d'une trifteffe dont
je ferois la caufe, & dont je ne pourrois
la guérir. Hélas ! j'en mourrois de dou-
» leur avant elle . Non , Julie , e ne ferai
point mon bonheur aux dépens du fien;
» je l'aime trop pour l'époufer . Mon bon-
2)
"
33
heur ! non ; ferois-je heureux , en ne la
A20 MERCURE DE FRANCE
"
» rendant pas heureufe ? L'un des deux
» peut-il fe faire un fort exclufif dans le
» ménage les biens , les maux n'y font-
" ils pas communs , malgré qu'on en ait ;
» & les chagrins qu'on fe donne l'un à l'au-
»tre , ne retombent - ils pas toujours fur
» celui qui les caufe? je ferois malheureux
» par les peines, fans être heureux par fes
>> bienfaits .
Tandis que Julie projettoit le mariage
de S. Preux & de Madame d'Orbe , M.
de Wolmar avoit d'autres vues fur ce jeune
homme. Son intention étoit de l'attirer
dans fa maiſon, de l'y fixer, & de lui confier
l'éducation de les enfans. Madame
d'Orbe devoit auffi y établir la demeure ;
& Milord Edouard avoit promis de venir
augmenter cette petite fociété ; mais la
mort de Julie , cette mort trop prévue
par le rêve de fon amant , vint déranger
tous ces projets . Dans une partie de
campagne, où Madame de Wolmar s'étoit
rendue avec toute fa famille , un de fes
enfans fit un faux pas, & tomba dans l'eau.
Julie qui l'apperçut , partit comme un
trait , & s'élança après lui . Elle fe débattit
en le ferrant entre fes bras. Il fallut du
tems pour les retirer. Le faififfement , la
chûte , l'état où elle étoit , tout concou
roit à faire craindre pour fa vie. Tous les
fecours
AVRIL. 1761. 121
fecours furent inutiles ; & le récit de fa
mort arrache des larmes. C'eft le fujet.
d'une lettre très - longue , mais très - touchante
que M. deWolmar écrit à S. Preux.
Julie laiffa en mourant une lettre pour ce
dernier , cette lettre n'étoit point cachetée
; elle avoit prié fon mari de la lire.
& de l'envoyer à S. Preux, s'il le jugeoit à
propos.En la rapportant ici , on verra dans .
quelle difpofition cette tendre Julie avoit
toujours été à l'égard de fon amant .
» Tout eft changé , lui dit elle : fouffions
>> ce changement fans murmure ; il vient
" d'une main plus fage que nous. Nous ne
fongions qu'à nous réunir ; cette réunion
" n'étoit pas bonne . C'eft un bienfait du
"Cielde l'avoir prévenue. Je me fuis long-
" tems fait illufion . Cette illufion me fut
» falutaire ; elle fe détruit au moment que
» je n'en ai plus befoin. Vous m'avez cru
"guérie, & j'ai cru l'être . Rendons grace
» à celui qui fit durer cette erreur autant
qu'il étoit utile'; qui fait fi me voyant fi
» près de l'abîme , la tête ne m'eût point
» tourné. Oui , j'eus beau vouloir étouf-
» fer le premier fentiment qui m'a fait
"
"
"3
vivre ; il s'eft concentrédans mon coeur ;
" il s'y réveille au moment qu'il n'eft plus
" à craindre il me foutient quand mes
" forces m'abandonnert ; il me ranime
II . Vol.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
"
quand je me meurs. Je fais cet aveu
» fans honte ; ce fentiment refté malgré
» moi fut involontaire ; il n'a rien coûté à
» mon innocence : tout ce qui dépend de
» ma volonté fut pour mon devoir ; fi le
» coeur qui n'en dépend ppaass,,ffuutt pour vous,
» ce fut mon tourment , & non pas mon
» crime. J'ai fait ce que j'ai dû faire ; la
» vertu me refte fans tache , & l'amour
» m'eſt reſté fans remords. J'ofe m'ho-
» norėt du paffé ; mais qui m'eût répondu
» de l'avenir ? Un jour de plus , peut-être ,
» & j'étois coupable ! ... Toutes les épreu-
» ves ont été faites ; mais elles pouvoient
» trop revenir.... Je pars au moment fa-
" vorable , contente de vous & de moi....
Après tant de facrifices , je compte pour
» peu celui qui me refte à faire. Ce n'eft
» que mourir une fois de plus .... Adieu ,
» adieu... Hélas ! j'achève de vivre comme
j'ai commencé ; j'en dis trop peut- être
» en cemoment où le coeur ne déguiſe plus
» rien . Eh pourquoi craindrois- je d'expri-
» primer tout ce que je fens? Ce n'eft plus
» moi qui te parle ; je fuis déjà dans les
» bras de la mort ; quand tu verras cette
» lettre , les vers rongeront le vifage de
» ton amante & fon coeur , où tu ne feras
plus. Mais mon âme exiſteroit- elle fans
» toi ? Sans toi quelle félicité goûterois - je?
>>
>>
8
39
AVRIL. 1761. 123
Non je ne te quitte pas ; je vais t'atten-
» dre. La vertu qui nous fépare fur la ter-
» re , nous unira dans le féjour éternel . Je
» meurs dans cette douce attente ; trop
» heureuſe d'acheter au prix de ma vie ,
» le droit de t'aimer toujours fans crime ,
» & de te le dire encore une fois !
Dans cette même lettre Julie parloit
encore à S.Preux de fon mariage avec Madame
d'Orbe. Celle- ci invite cet amant défolé
à venir prendre foin de l'éducation
des enfans de Madame de Wolmar ; c'eft
un devoir que leur mere lui a impoſé
avant que de mourir : mais à l'égard du
mariage propofé , voici ce que Madame
d'Orbe dit a S. Preux? » Je fuis ingénue &
franche ;je ne veux rien diffimuler. J'ai
eu de l'amour pour vous , je l'avoue :
peut-être en ai - je encore. Peut- être en
» aurai-je toujours ; je ne le fçais ni ne
veux le fçavoir ; mais voici ce que j'ai
» à vous dire : c'eft qu'un homme qui fut
» aimé de Julie , & qui pourroit fe réfou-
» dre à en aimer une autre , n'eſt à mes
yeux qu'un indigne & un lâche , que je
» tiendrois à déshonneur d'avoir pour
ami. Et quant à moi , je vous déclare
que tout homme , quel qu'il puiffe être,
qui déformais m'ofera parler d'amour
ne m'en reparlera de fa vie. C'est par
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
cette lettre que finit le Roman de M,
Rouffeau , qui joint l'utilité de la morale ,
à l'intérêt des fituations .
SECOND EXTRAIT.
N ous avons vû S. Preux partir avec
PAmiral Anfon. Son voyage dura quatre
ans , pendant lefquels il parcourut toutes
les Nations de la tèrre. On ne peut qu'applaudir
aux divers tableaux qu'il nous préfente
à fon retour , & aux peintures qu'il
nous retrace de ces différens Peuples.
AVRIL. 1761 109
و ر
"
J'ai vû dabord l'Amérique méridionale,
ce vafte continent, que le manque
» de fer a foumis aux Européens , & dont
» ils ont faitun defert pour s'en affurer
l'empire. J'ai vû les côtes du Bréfil , où
» Lisbonne & Londres puifent leurs tréfors
, & dont les Peuples miférables fou-
» lent aux pieds l'or & les diamans , fans
" ofer y porter la main.... J'ai vû fur les
» rives du Méxique & du Pérou , le même
fpectacle que dans le Bréfil ; j'en ai vû les
>> rares & infortunés habitans , triftes ref-
» tes de deux puiffans Peuples , accablés
» de fers , d'opprobres & de miſére , au
> milieu de leurs riches métaux , repro-
>> cher au Ciel en pleurant , les tréfors
» qu'il leur a prodigués ..... J'ai côtoyé
" prèfque toute la partie occidentale de
» l'Amérique , non fans être frappé d'ad-
» miration , en voyant quinze cens lieues
» de côtes ›
& la plus grande Mer du
» Monde , fous l'empire d'une feule Puif-
» fance , qui tient , pour ainfi dire , en fa
>> main , les clefs d'un hémisphère du
» globe.... J'ai vû la plus nombreuſe & la
>> plus illuftre Nation de l'Univers , fou-
» mife à une poignée de brigands ; j'ai
» vû de près ce Peuple célébre , & n'ai
plus été furpris de le trouver efclave.
"
"
» Autant de fois conquis qu'attaqué , il
110 MERCURE DE FRANCE.
99
fut toujours en proie au premier vena,
& le fera jufqu'à la fin des fiécles. Je
» l'ai trouvé digne de fon fort , n'ayant
>> pas même le courage d'en gémir. Lettré
, lâche , hypocrite & charlatan , par
"
"
›
»
lant beaucoup fans rien dire; plein d'ef
» prit fans aucun génie ; abondant en fignes
, & ftérile en idées ; complimenteur
, adroit , fourbe & fripon ; qui met
tous les devoirs en étiquettes , toute
» la morale en fimagrées , & ne connoît
» d'autre humanité , que les falutations
& les révérences..... J'ai vu l'Europe
tramportée à l'extrémité de l'Afrique ,
par les foins de ce Peuple avare, patient
& laborieux , qui a vaincu par le tems
» & la conftance , des difficultés que l'hé
roïfme des autres Peuples n'a jamais
pû furmonter. J'ai vû ces vaftes & malheureufes
contrées , qui ne femblent
» deſtinées qu'à couvrir la tèrre de trou
peaux d'efclaves. A leur vil afpect , j'ai
» détourné les yeux de dêdain , d'horreur
» & de pitié, & voyant la quatrième par
tie de mes femblables , changée en bêtes
pour le fervice des autres , j'ai gémi
d'être homme.
C'eft ainfi qu'à fon retour , S. Preuse
rend compte à Madame d'Orbe des détails
de fon voyage. Pendant fan abſence, Ma
AVRIL. 1761 : T14
dame de Wolmar avoit ouvert fon coeur à
fon mari , & ne lui avoit rien caché de
fes amours . Cette marque d'une confiance
extrême , ne fit que lui rendre fon
épouſe plus chère ; & il n'en conçut que
plus d'eftime pour S. Preux. Il l'invite à
venir demeurer avec lui ; & dès ce moment
il lui jure une amitié inviolable.
Nous ne décrirons point ici , d'après M.
Rouffeau , tout ce qui fe paffe dans le
coeur de S. Preux & de Julie , lorfque
ces deux Amans fe trouvent enſemble
après une fi longue abfence. Ce font là)
de ces détails qu'il faut lire dans le Livre
même. Il faut y voir également la
réception que fait à S. Preux M. de Wol
mar, la vie que le premier méne dans cette
maifon , la manière dont il fe comporte
avec le mari , la femme, les enfans. M. de
Wolmar le laiffe feul durant huit jours,
avec Julie;& pendant fon abfence il écrit,
à Madame d'Orbe :»De vous dire que mes
jeunes gens font plus amoureux que ja◄
mais , ce n'eft pas fans doute une merveille
à vous apprendre. De vous affurer
au contraire qu'ils font parfaitement
guéris , vous fçavez ce que peuvent la
» Raifon , la Vertu ; ce n'eſt pas là non
» plus leur plus grand miracle ; mais que
299
ces deux oppofés foient vrais en même
112 MERCURE DE FRANCE.
35
» temps ; qu'ils brûlent plus ardemment
» que jamais l'un pour l'autre , & qu'il ne
régne plus entre eux qu'un honnête at-
» tachement ; qu'ils foient toujoursamans,
» & ne foient plus qu'amis , c'eft, je pen-
» fe , ce à quoi vous vous attendez moins ,
» ce que vous aurez plus de peine à comprendre
, & ce qui eft felon
pourtant
» l'exacte vérité. Telle eft l'énigme que
» forment les contradictions fréquentes
» que vous avez dû remarquer en eux ,
» foit dans leurs difcours , foit dans leurs
» lettres.... Quand je dis eux , c'eft fur-
» tout le jeune homme que j'entens . Car
» pour Julie , on n'en peut parler que
و د
par conjecture ; un voile de fageffe &
» d'honnêteté fait tant de replis autour
» de fon coeur , qu'il n'eft plus poffible à
» l'oeil humain d'y pénétrer ; pas même
» au fien propre .... Pour votre ami , je
» lui vois encore tous les fentimens qu'il
» eut dans fa premiere jeuneffe ; mais
je les vois fans avoir droit de m'en offenfer.
Ce n'eft pas de Julie de Wolmar
» qu'il eft amoureux ; c'eft de Julie d'E-
» tange ; il ne me hait point comme le
poffeffeur de la perfonne qu'il aime ,
» mais comme le raviffeur de celle qu'il
» a aimée. La femme d'un autre n'eft
point fa maîtreffe ; la mére de deux en
AVRIL. 1761. 117
"
fans n'eft point fon ancienne écolière.
» Il eft vrai qu'elle lui reffemble beau-
" coup , & qu'elle lui en rappelle fouvent
» le fouvenir ; il l'aima dans le temps paf-
"fé ; voilà le vrai mot de l'énigme ; ôtez-
» lui la mémoire , il n'aura plus d'amour...
» Le tems où le féparérent ces deux amans ,
» fut celui où leur paffion étoit au plus
» haut point de véhémence . Peut - être
» s'ils fuffent reftés plus longtems enfemble
, fe feroient- ils peu-à- peu refroidis;
» mais leur imagination vivement émue ,
» les a fans ceffe offerts l'un à l'autre ,
» tels qu'ils étoient à l'inftant de leur fé-
» paration. Le jeune homme ne voyant
point dans fa maîtreffe les changemens
» qu'y faifoit le progrès du temps , l'ai-
» moit telle qu'il l'avoit vue , &non pas
» telle qu'elle étoit . Pour le rendre heu-
» reux , il n'étoit pas queftion feulement
» de la lui donner , mais de la lui rendre
» au même âge , & dans les mêmes cir-
» conftances où elle s'étoit trouvée au
» temps de leurs premieres amours . La
"
moindre altération à tout cela , étoit
» autant d'ôté du bonheur qu'il s'étoit
promis . Elle eft devenue plus belle ;
» mais elle a changé ; ce qu'elle a gagné ,
tourne en ce fens à fon préjudice ; car
» c'eſt de l'ancienne & non pas d'une au
714 MERCURE DE FRANCE.
tre , qu'il eſt amoureux . Nous avons cité
ce grand morceau , parce qu'il nous a
paru contenir des idées très fubtiles, trèsneuves
, & en même temps très- vraies.
Nous ne rapportons rien de plufieurs lettres
très- longues fur la maniere de faire
valoir les biens de campagne , de gouverner
les domeftiques , fur la façon de traiter
les mendians & d'élever les enfans .
Ce font autant de Traités trop étendus
pour être cités en entier , & qu'on affoibliroit
en voulant les analyfer.
L'abfence de Wolmar penfa couter cher
à Julie. Sa maifon n'étoit pas éloignée du
lac,& Madame de Wolmar aimoit les promenades
fur l'eau . Elle y invita S. Preux,
& le vent pouffa le bateau vers les rochers
de Meillerie. C'étoit dans ce défert que
S. Preux étoit allé pleurer dix ans auparavant
, fes premieres peines caufées par
l'amour. C'est là qu'il avoit paffé des jours
fi triftes & fi délicieux , uniquement occupé
de la maîtreffe , dont il avoit été obligé
de fe féparer. Il avoit toujours defiré de
revoir cette retraite ; l'occafion de vifiter
ce lieu fi chéri , avec celle dont l'image
l'habitoit autrefois avec lui , fut le motif
de fa promenade . Il fe faifoit un plaifir de
montrer à Julie d'anciens monumens d'ume
paffion fi conftante & fi malheureuſe.
AVRIL. 1761 . If
"
Il n'eut pas de peine à l'y conduire . Il la
mena vers les rochers où fon chiffre étoit
gravé dans mille endroits ; en les voyant
il éprouva combien la préfence des objets
peut ranimer les fentimens violens dont on
fut agité.Ses diſcours fe reffentent de cette
véhémence : » & Julie , lui dit- il , voici les
lieux où foupira jadis pour toi , le plus
" fidéle amant du monde. Voici le féjour
» où ta chère image faifoit fon bonheur! ...
» fille conftamment aimée , ô toi , pour
qui j'étois né , faut-il me retrouver avec
" toi dans les mêmes lieux , & regretter le
»tems que j'y paffois à gémir de ton ab-
» fence ? » il alloit continuer ; mais Julie
lui prit la main , la ferta fans mot dire
& le regarda avec tendreffe, retenant avec
peine un foupir ; puis tout-à- coup détournant
la vue , & le tirant par le bras :
" allons-nous- en , mon ami , lui dit-elle ,
» d'une voix émue ; l'air de ce lieu n'eft
» pas bon pour moi. » Ils partirent en gémiffant
, mais fans fe parler ; & S. Preux
quitta ce trifte réduit , comme il auroit .
quitté Julie elle- même. Ils rentrérent dans
le bateau ; & là cet amant défefpéré rouloit
dans fon efprit des projets funeftes : fe
trouver auprès de Julie , la voir , la toucher
, lui parler , l'aimer , l'adorer , tout
cela lejettoit dans des accès de fureur &
TIG MERCURE DE FRANCE.
de rage, qui l'agitoient par degrés jufqu'au
défefpoir.Dans fon tranfport il fut violemment
tenté de la précipiter avec lui dans
les flots , & d'y finir dans fes bras fa vie &
fes tourmens. Cette horrible tentation devint
à la fin fi forte , qu'il fut obligé de
quitter brufquement la main de Julie ,
pour paffer à la pointe du bateau. Là fes
vives agitations commencérent à prendre
un autre cours ; un fentiment plus doux
s'infinua peu- à- peu dans fon âme ; il fe mit
à verfer des torrens de larmes , & l'attendriffement
furmonta le défeſpoir.
Le retour de M. de Wolmar rétablit
le calme dans le coeur des deux Amans.
Les foins domeftiques furent pour Julie
une diſtraction néceffaire ; & les converfations
entre M. de Wolmar , fa femme
& S. Preux fur des matieres de morale ,
éloignoient toutes les idées de l'amour.
Une de ces converfations roule fur l'éducation.
C'eft un Traité complet, où l'Auteur
expoſe fon fyftême fur un fujet auffi
important. Mais un point plus intéreffant
encore occupoit le coeur de Julie . Son
époux , qui ne négligeoit rien pour la
rendre la plus heureufe de toutes les femmes
, étoit la caufe d'un chagrin qui la
dévoroit . Cet homme fi fage , fi raifonnable
, fi loin de toute efpéce de vice , ne
AVRIL 1761 TI
croyoit rien de ce qui donne un prix aux
vertus ; & dans l'innocence d'une vie irréprochable
, il portoit au fond de fon
coeur l'affreufe paix des méchans. La réfléxion
qui naît de ce contrafte augmente
la douleur de Julie. Quel tourment pour
une tendre époufe , de vivre avec celui
qui partage fon exiſtence , & de ne pas
partager l'espoir qui la lui rend chère !
de fonger que le bonheur de celui qui
fait le fien , doit finir avec fa vie , & de
ne voir qu'un réprouvé , dans le pére de
fes enfans ! Un jour que l'entretien étoit
tombé fur des matiéres de religion
s'apperçut que Julie avoit difparu.
» De-
» vinez où elle eft , dit M. de Wolmar ?
» Sans doute , répondit S. Preux , elle eſt
» allée donner quelque ordre dans le
ménage. Non , reprit le mari , fuivez-
" moi , & vous verrez fi j'ai bien deviné.
On fe mit à marcher doucement ; on arriva
à la porte du cabinet de Madame de
Wolmar ; elle étoit fermée . On l'ouvrie
brufquement ; quel fpectacle ! on vit Julie
"
à
3 on
genoux , les mains jointes & toute en
larmes. Elle fe léve avec précipitation ,
s'éffuyant les yeux , fe cachant le vifage ,
& cherchant à s'échapper. Son mari ne
lui laiffa pas le temps de fuir. Il courut
à elle avec une efpéce de tranſport
,
18 MERCURE DE FRANCE.
» Chère époufe! lui dit-il en l'embraffant,
» l'ardeur même de tes voeux trahit ta
', caufe ; que leur manque
-t-il pour être
» éfficaces ? Va , s'ils étoient entendus
» ils feroient bientôt exaucés. Ils le feront
, lui dit-elle d'un ton ferme &
perfuadé . J'en ignore l'heure & l'occafion.
Puiffé-je l'acheter aux dépens de
» ma vie. Mon dernier jour feroit le mieux
> employé .
ود
Cette lettre très touchante eft fuivie de
plufieurs autres qui ne contiennent que
des détails domeftiques,jufqu'au départ de
S. Preux pour fuivre Milord Edouard en
Italie. Un rêve effrayant qu'il fait le premier
jour pendant la route , remplit fon
âme des idées les plus funeftes . Il croit voir
Julie au lit de la mort , le vifage couvert
d'un voile qu'il s'efforce en vain d'écarter.
Il s'éveille , fe rendort une feconde & une
troifiéme fois , & toujours ce fpectacle lugubre,
toujours ce même appareil de mort.
Sa frayeur eft fi forte , qu'il ne peut la
vaincré étant éveillé. Croyant avoir vu
Julie pour la derniére fois , il revient fur
fes pas , pour s'affurer qu'elle vit encore ;
il s'approche de la maifon de Madame de
Wolmar; il marche le long des murs du
jardin ; il l'entend parler avec Madame
Orbe ; il diftingue fa voix ; & il s'en reAVRIL.
1961: 113
tourne honteux de fon illufion . Il continue
fon voyage jufqu'à Rome avec Milord
Edouard qui avoit eu la complaifance de
fe prêter à fa foibleffe , pour diffiper le
frayeurs qui l'agitoient. Pendant fon abfence
, Julie propofe à Madame d'Orbe ,
qui avoit perdu fon mari , de fe remarier
avec S. Preux. Elle fait la même propofition
à ce dernier , qui lui répond : » ce
» n'eft pas affez que votre adorable coufine-
" foit aimée ; elle doit l'être comme vous.
>> Le fera- t- elle ? le peut- elle être , & dé-
" pend- il de moi de lui rendre fur ce point
» ce qui lui eft dû ? Ah ! fi vous vouliez
" m'unir avec elle , que ne me laiffiez - vous
» un coeur auquel elle infpirât des ſenti-
» mens nouveaux , dont il lui pût offrir
les prémices ! .... D'un ami tendre &
» reconnoiffant , elle auroit fait un mari
vulgaire ; gagneroit elle à cet échange ?
" Elle y perdroit doublement ; fon coeur
délicat & fenfible fentiroit trop cette
perte; & moi, comment fupporterois je
le fpectacle continuel d'une trifteffe dont
je ferois la caufe, & dont je ne pourrois
la guérir. Hélas ! j'en mourrois de dou-
» leur avant elle . Non , Julie , e ne ferai
point mon bonheur aux dépens du fien;
» je l'aime trop pour l'époufer . Mon bon-
2)
"
33
heur ! non ; ferois-je heureux , en ne la
A20 MERCURE DE FRANCE
"
» rendant pas heureufe ? L'un des deux
» peut-il fe faire un fort exclufif dans le
» ménage les biens , les maux n'y font-
" ils pas communs , malgré qu'on en ait ;
» & les chagrins qu'on fe donne l'un à l'au-
»tre , ne retombent - ils pas toujours fur
» celui qui les caufe? je ferois malheureux
» par les peines, fans être heureux par fes
>> bienfaits .
Tandis que Julie projettoit le mariage
de S. Preux & de Madame d'Orbe , M.
de Wolmar avoit d'autres vues fur ce jeune
homme. Son intention étoit de l'attirer
dans fa maiſon, de l'y fixer, & de lui confier
l'éducation de les enfans. Madame
d'Orbe devoit auffi y établir la demeure ;
& Milord Edouard avoit promis de venir
augmenter cette petite fociété ; mais la
mort de Julie , cette mort trop prévue
par le rêve de fon amant , vint déranger
tous ces projets . Dans une partie de
campagne, où Madame de Wolmar s'étoit
rendue avec toute fa famille , un de fes
enfans fit un faux pas, & tomba dans l'eau.
Julie qui l'apperçut , partit comme un
trait , & s'élança après lui . Elle fe débattit
en le ferrant entre fes bras. Il fallut du
tems pour les retirer. Le faififfement , la
chûte , l'état où elle étoit , tout concou
roit à faire craindre pour fa vie. Tous les
fecours
AVRIL. 1761. 121
fecours furent inutiles ; & le récit de fa
mort arrache des larmes. C'eft le fujet.
d'une lettre très - longue , mais très - touchante
que M. deWolmar écrit à S. Preux.
Julie laiffa en mourant une lettre pour ce
dernier , cette lettre n'étoit point cachetée
; elle avoit prié fon mari de la lire.
& de l'envoyer à S. Preux, s'il le jugeoit à
propos.En la rapportant ici , on verra dans .
quelle difpofition cette tendre Julie avoit
toujours été à l'égard de fon amant .
» Tout eft changé , lui dit elle : fouffions
>> ce changement fans murmure ; il vient
" d'une main plus fage que nous. Nous ne
fongions qu'à nous réunir ; cette réunion
" n'étoit pas bonne . C'eft un bienfait du
"Cielde l'avoir prévenue. Je me fuis long-
" tems fait illufion . Cette illufion me fut
» falutaire ; elle fe détruit au moment que
» je n'en ai plus befoin. Vous m'avez cru
"guérie, & j'ai cru l'être . Rendons grace
» à celui qui fit durer cette erreur autant
qu'il étoit utile'; qui fait fi me voyant fi
» près de l'abîme , la tête ne m'eût point
» tourné. Oui , j'eus beau vouloir étouf-
» fer le premier fentiment qui m'a fait
"
"
"3
vivre ; il s'eft concentrédans mon coeur ;
" il s'y réveille au moment qu'il n'eft plus
" à craindre il me foutient quand mes
" forces m'abandonnert ; il me ranime
II . Vol.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
"
quand je me meurs. Je fais cet aveu
» fans honte ; ce fentiment refté malgré
» moi fut involontaire ; il n'a rien coûté à
» mon innocence : tout ce qui dépend de
» ma volonté fut pour mon devoir ; fi le
» coeur qui n'en dépend ppaass,,ffuutt pour vous,
» ce fut mon tourment , & non pas mon
» crime. J'ai fait ce que j'ai dû faire ; la
» vertu me refte fans tache , & l'amour
» m'eſt reſté fans remords. J'ofe m'ho-
» norėt du paffé ; mais qui m'eût répondu
» de l'avenir ? Un jour de plus , peut-être ,
» & j'étois coupable ! ... Toutes les épreu-
» ves ont été faites ; mais elles pouvoient
» trop revenir.... Je pars au moment fa-
" vorable , contente de vous & de moi....
Après tant de facrifices , je compte pour
» peu celui qui me refte à faire. Ce n'eft
» que mourir une fois de plus .... Adieu ,
» adieu... Hélas ! j'achève de vivre comme
j'ai commencé ; j'en dis trop peut- être
» en cemoment où le coeur ne déguiſe plus
» rien . Eh pourquoi craindrois- je d'expri-
» primer tout ce que je fens? Ce n'eft plus
» moi qui te parle ; je fuis déjà dans les
» bras de la mort ; quand tu verras cette
» lettre , les vers rongeront le vifage de
» ton amante & fon coeur , où tu ne feras
plus. Mais mon âme exiſteroit- elle fans
» toi ? Sans toi quelle félicité goûterois - je?
>>
>>
8
39
AVRIL. 1761. 123
Non je ne te quitte pas ; je vais t'atten-
» dre. La vertu qui nous fépare fur la ter-
» re , nous unira dans le féjour éternel . Je
» meurs dans cette douce attente ; trop
» heureuſe d'acheter au prix de ma vie ,
» le droit de t'aimer toujours fans crime ,
» & de te le dire encore une fois !
Dans cette même lettre Julie parloit
encore à S.Preux de fon mariage avec Madame
d'Orbe. Celle- ci invite cet amant défolé
à venir prendre foin de l'éducation
des enfans de Madame de Wolmar ; c'eft
un devoir que leur mere lui a impoſé
avant que de mourir : mais à l'égard du
mariage propofé , voici ce que Madame
d'Orbe dit a S. Preux? » Je fuis ingénue &
franche ;je ne veux rien diffimuler. J'ai
eu de l'amour pour vous , je l'avoue :
peut-être en ai - je encore. Peut- être en
» aurai-je toujours ; je ne le fçais ni ne
veux le fçavoir ; mais voici ce que j'ai
» à vous dire : c'eft qu'un homme qui fut
» aimé de Julie , & qui pourroit fe réfou-
» dre à en aimer une autre , n'eſt à mes
yeux qu'un indigne & un lâche , que je
» tiendrois à déshonneur d'avoir pour
ami. Et quant à moi , je vous déclare
que tout homme , quel qu'il puiffe être,
qui déformais m'ofera parler d'amour
ne m'en reparlera de fa vie. C'est par
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
cette lettre que finit le Roman de M,
Rouffeau , qui joint l'utilité de la morale ,
à l'intérêt des fituations .
Fermer
6
p. 124-125
LETTRE, à l'Auteur du MERCURE. A Paris, ce 14 Mai 1761.
Début :
On a imprimé depuis peu, Monsieur, une Comédie intitulée Osaureus, qu'on dit [...]
Mots clefs :
Ouvrage allemand, M. Rousseau, Auteur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE, à l'Auteur du MERCURE. A Paris, ce 14 Mai 1761.
LETTRE , à l'Auteur du MERC U R E.
O
A Paris , ce 14 Mai 1761 .
Na imprimé depuis peu , Monfieur ,
une Comédie intitulée Ofaureus , qu'on dit
traduite de M. Rabener. Cette Comédie
eft une partie des Lettres de Julie ou de la
nouvelle Heloife mife en action . Ainfi en
la donnant pour la traduction d'un Quvra
ge Allemand , on accufe M. Rouffeau d'un
plagiat honteux. Je peux vous attefter que
JUIN. 1761
la prétendueComédie Allemande n'a jamais
exifté; & que l'Auteur de la Piéce Francoife
en eft convenu, & a dit pour excuſe, qué
c'étoit une plaifanterie. Cette plaifanterie,
d'un goût très-fingulier , eft une véritable
calomnie , qu'il eft important de détruire.
On a tâché d'arrêter le débit d'Ofaureus s
& il faut convenir que l'Auteur lui-même
a paru s'y prêter de bonne foi ; mais conme
il y avoit déjà desExemplaires diftribués
dans le Public , la réparation ne peut être
complette qu'en la rendant publique, dans
un Ouvrage auffi accrédité que le Mercure
de France .
J'ai l'honneur d'être &c.
O
A Paris , ce 14 Mai 1761 .
Na imprimé depuis peu , Monfieur ,
une Comédie intitulée Ofaureus , qu'on dit
traduite de M. Rabener. Cette Comédie
eft une partie des Lettres de Julie ou de la
nouvelle Heloife mife en action . Ainfi en
la donnant pour la traduction d'un Quvra
ge Allemand , on accufe M. Rouffeau d'un
plagiat honteux. Je peux vous attefter que
JUIN. 1761
la prétendueComédie Allemande n'a jamais
exifté; & que l'Auteur de la Piéce Francoife
en eft convenu, & a dit pour excuſe, qué
c'étoit une plaifanterie. Cette plaifanterie,
d'un goût très-fingulier , eft une véritable
calomnie , qu'il eft important de détruire.
On a tâché d'arrêter le débit d'Ofaureus s
& il faut convenir que l'Auteur lui-même
a paru s'y prêter de bonne foi ; mais conme
il y avoit déjà desExemplaires diftribués
dans le Public , la réparation ne peut être
complette qu'en la rendant publique, dans
un Ouvrage auffi accrédité que le Mercure
de France .
J'ai l'honneur d'être &c.
Fermer
Résumé : LETTRE, à l'Auteur du MERCURE. A Paris, ce 14 Mai 1761.
Le 14 mai 1761, une lettre informe le rédacteur du Mercure de France de la publication d'une comédie intitulée 'Osaureus', présentée comme une traduction de l'œuvre de M. Rabener. En réalité, cette comédie est une adaptation des 'Lettres de Julie ou de la nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau. L'auteur de la pièce a avoué que la prétendue comédie allemande n'existe pas, justifiant cela par une plaisanterie. Cette plaisanterie est considérée comme une calomnie. Des actions ont été entreprises pour stopper la diffusion de 'Osaureus', et l'auteur a collaboré à cet effort. Cependant, certains exemplaires ayant déjà été distribués, il est essentiel de publier une rectification dans le Mercure de France pour rétablir la vérité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
7
p. 69-82
LETTRE à M. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, par un Bourgeois d'Estavaïé, Ville du Pays de Vaud en Suisse.
Début :
MONSIEUR, Vous êtes trop bon Citoyen pour ne pas recevoir [...]
Mots clefs :
Genève, Pays de Vaud, Suisse, Liberté, Conquête, Bourgeois, Province, Cantons, Fribourg, Suisses, M. Rousseau, Jules César, Helvétie, Citoyen, Berne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, par un Bourgeois d'Estavaïé, Ville du Pays de Vaud en Suisse.
LETTRE à M. ROUSSEAU , Citoyen
de Genève , par un Bourgeois d'Eftavaïe
, Ville du Pays de Vaud en Suiffe.
MONSIEU ONSIEUR ,
Vous êtes trop bon Citoyen pour ne
pas recevoir favorablement la Lettre que
j'ai l'honneur de vous adreffer : elle eſt
d'un Bourgeois d'Eftavaïé , Ville du Pays
de Vaud , affiffe fur la Rive Orientale du
Lac de Neufchatel, dans le canton de Fribourg.
Le hazard m'a fait ouvrir chez un ami
le premier volume de votre nouvelle Héloife
, dont la lecture n'eft pas de mon
état. A l'ouverture de ce Volume je fuis
tombé fur une apoftille capable de faire
de la peine à tous les Bourgeois du Pays
de Vaud elle eft au bas de la page 360 ,
& la voci.
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait par-
» tie de la Suiffe : c'eft une conquête des
76 MERCURE DE FRANCE.
» Bernois , & fes Habitans ne font ni Ci-
» toyens , ni libres , mais fujets .
"
»
Je dois maintenir , autant qu'il eft en
moi , l'honneur & les prérogatives de
mon Pays : le Pays de Vaud n'a jamais
» fait partie de la Suiffe » ! Seroit - ce de
l'ancienne Suiffe, de l'Helvétie ? Céfar n'eſt
point de cet avis : ce Conquérant nous
apprend dans fes Commentaires , que » la
» derniere Ville des Allobroges , & la
plus prochaine des bornes de l'Helvé–
» tie , c'étoit Genêye ; que le Pont de cet-
» te Ville portoit par une de fes extrémi-
» tés fur l'Helvétie . ( a ) Or la partie de
l'Helvétie , qui avoifinoit Genève, & qui
s'étendoit jufqu'au Pont de cette Ville ,
c'eft la Province , qui depuis le huitiéme
fiécle fe nomme le Pays de Vaud. Il eſt
donc évident par ce premier trait des
Commentaires, que le Pays de Vaud a fait
partie de l'Helvétie , ou de l'ancienne
Suiffe dans le temps de la conquête des
Gaules.
De plus , l'Helvétie étoit partagée en
quatre Pays ou cantons dans ces mêmes
( a ) Extremum Oppidum Allobrogum eft, proximumque
Helvetiorum finibus Geneva : ex eo
Oppido Pons ad Helvetios pertinet. Cefar , Comin .
Lib 1.chap 5.
SEPTEMBRÉ. 1761 . 71
temps : (b ) deux des quatre occupoient
la Province , qu'on a appellée depuis le
Pays de Vaud. Avenche , Capitale du principal
canton , & même de la Nation
Helvétique au rapport de Tacite : ( c ) la
Ville d'Orbe ( d ) Capitale du canton de
fon nom font celle- ci au centre , l'autre
au Nord de cette Province.
Tous les critiques font d'accord au fujet
d'Avenche : les Inferiptions , les Médailles
, & les autres monumens que l'on
trouve encore fréquemment dans cette
Ville , & dans fes environs ; Tacite , qui
nous apprend , que l'Armée de Vitellius ,
après avoir faccagé ( e ) le Pays Helvétique
, marcha droit à cette Ville , Capitale
du Pays ; fon Siége Epifcopal établi dès
les premiers fiécles de l'Eglife , transferé
à Laufanne au commencement du feptićme
fiécle par Saint Maire , Auteur de la
Chronique de fon nom ; (f) les fignatures
de fes Evêques aux Conciles Nationaux
du premier Royaume de Bourgogne, leurs
Droits Seigneuriaux fur cette Ville , tout
( b ) Omnis civitas Helvetia in quatuor Pagos
divifa eft Caf. Comm . lib . 1. cap. 10. ( c ) Aventi
cum gentis caput Tacit. lib. 1. n°. 68 ( d ) Pagus
Urbigenus ou Verbigenus . Caf. ) ( e Tacit. ibid.
(f)Marius Aventicenfis : Il a figné au fecond
Concile de Châlon en Bourgogne Marius Epifcopus
Ecclefiæ Aventicæ.
72 MERCURE DE FRANCE.
a perpétué la mémoire de la fituation ď
venche & de fon canton. Cette Ville n'eſt
point la dernière du Pays de Vaud vers le
Nord : la Ville de Morat & plufieurs autres
lieux reculent encore plus loin les
bornes Septentrionales de cette Province.
( g )
Lecanton d'Orbe étoit également dans
le Pays de Vaud. ( h ) Je fçais que M. de
(g ) Wattev . hift . de la Confédération Helvétique
, Tom . 1. liv . 2. pag . 65 .
( h ) Le canton appellé Pagus Urbigenus ou
Verbigenus ne peut convenir qu'aux environs de
la rivière & de la Ville d'Orbe : ce mot latinifé de
Céfar, eft un compofé de deux mots Celtiques. *
Gen ou Gent fignifioit habitation dans cette langue
, comine Mag , qui fert de terminaifon à tant
de Villes, paroît fignifier un grand lieu , une Ville :
Ourb ou Querb paroît un nom de lieu ou
de rivière : Il n'y a dans toute la Suiffe aucun lieu ,
ni aucune rivière , qui approche de ce nom , que
la rivière & la Ville d'Orbe . Cette Ville étoit encore
confidérable fous la deuxième race des Rois
de France ; puifque Charlemagne y avoit un Château
de Plaifance ** On fçait d'ailleurs , que les
noms des principales rivières n'ont changé que par
la terminaifon latine.
Quant au mot Gen , plufieurs endroits de la
Celtique & du voifinage portent cette fyllabe, furtout
ceux qui font fitués fur des eaux , comme
* L'Abbé Lebeuf , Hift. du Dioc. de Paris , au mot
Gentilli.
** Delices de la Suiffe, Wattevil. ibid.
Bochat
SEPTEMBRE . 1761 . ཧརྟ
Bochat a transporté le canton appellé Urbigenus
Pagus, dans l'Argeu , ou l' Argou .
contrée arrolée par la rivière d'Aare :
mais la critique ne commet aucune injuftice
contre le Pays de Vaud ; à ce canton
elle fubftitue le canton nomnić Pagus Antuaticus
, qui occupoit faivant lui tout le
territoire depuis l'ancienne Abbaye d'Agaune
, ou de Saint Maurice fur les confins
du Vallais , jufqu'au pont de Genève
en tournant par Laufanne , & les rives
Juranes du Lac Léman . Quoiqu'il en foit
Genève , Geneva , Orléans , Genabum , tous les
Nogens , Gène , Genua dans la Gaule Citérieure
ou Cifalpine &c. Ce mot étoit probablement adoptif
dans la langue Celtique Les mots grecs
γένος & γίνομαι pouvoient y avoir donné lieu depuis
la defcente des Phocéens Céfar nous dit ,
qu'après la déroute des Helvétiens au paffage de
la Sône on trouva dans leur Camp le dénombrement
de leur Arnée en Lettres grecques :
Ces caractères étoient en ufage dans toutes les
Gaules .
*
Je me rappelle à ce propos que les étymologies
de Genève , refurées par M. Spon, Hiftoriographe
de cette Ville , font en effet toutes ridicules . Geneve
parcit venir le deux noms Celtiques Gen &
Eve on Ive , ou Abe comme dans les Villes citées
plus haut ce qui les a fouvent fait confondre dans
les fiécles du moyen âge : Ces dernières fyllabes
* Tabule Litteris Græcis confe& æ.
D
74
MERCURE DE FRANCE.
"
des fçavantes recherches de M. Bochat ;
( i ) Il fuffit à mon objet que cet habile
en différentes dialectes Celtiques paroiffent fignifier
de l'eau les mots grecs ev , mouiller ,
ag de l'eau en approchent beaucoup * : Dans
lequel cas le mot Genève fignifieroit en Celtique
habitation fur l'eau, comme Urbigenum, habitation
fur l'Orbe : Ivoire , Ivodorum , Eviam , Eviomagus
fur le Lac de Genève , & Iverdun , Ebrodunum ,
Ivonans , Ivonenfis Vicus fur le Lac de Neufchatet
, & ailleurs Lodève , Luteva fur la Lergues
& c. auroient la même fignification modifiée différemment.
Quant au Pays d'Argeu , ainfi nommé , parce
qu'il eft traversé par la rivière d'Aare jufqu'au
Rhin , c'eft un nom Germanique , bien poftérieur
au temps de Céfar. Cette contrée renferme une
partie des cantons d'Avenche , de Zurich ** des
Rauraciens , des Nantuates voifins des Alpes & du
Rhin : Auffi l'Argeu eft-il de trois Diocèfes , de
celui d'Avenche , transferé à Laufanne , de celui
d'Augft , Capitale des Rauraciens , *** transféré à
Bafle , de celui de Vindiſch , **** transféré à Conftance
: On fçait que les Diocèles ont confervé les
anciennes divifions des Pays : mais après avoir
trouvé la place de trois ou quatre peuples dans
l'Argeu , comment y placer le Pays Urbigenus Pa
gus ? L'Argeu n'eft pas affez confidérable. L'Antuaticus
feroit mieux rapporté aux cantons de Zug
***** Switz & environs .
( i ) Mémoire crit tique fur la Suiffe , Tom . I.
* Le mot Celtique Adour , qui s'eft confervé dans le
bas Breton , fignifie auffi de l'eau.
***
Pagus Tigurinus. Cef.
Augufta Rauracorum .
**** Vindoniffa on Vindiciæ Helvetim.
***** Tugium.
SEPTEMBRE. 1761 . 75
critique ait reconnu dans le pays de Vaud
deux cantons des quatre mentionnés par
Jules -Céfar : C'en eft affez pour conclure
que cette Province a toujours été une des
grandes parties de l'Helvétie.
Enfin pour comble d'évidence , César
nous apprend que les limites des Helvé
tiens fembloient avoir été tracées par la
nature même ( k ) : le Rhin les féparoit
» des Germains , le Mont Jura des Séqua-
» niens , le Lac de Genève & le Rhône de
la Province Romaine » : Si le Pays de
Vaud eft renfermé dans cette enceinte ;
il eft hors de doute , qu'il a fait partie de
l'ancien Pays des Suiffes : Or il n'eft rien
de plus évident : le Pays de Vaud eft borné
au couchant par le Mont-Jura , qui le
fépare des Séquaniens , ( 4 ) au midi par le
Lac Léman & le Rhône , qui le féparent
des anciens Véragres , Séduniens , & Allobroges
appellés notre Province par Céfar
,(m ) au Nord par le Pays d'Argeu , qui
( k Undique loci natura Helvetii continentur :
unâ ex parte flumine Rhono latiffimo atque altif
-fimo , qui agrum Helvetium à Germanis dividit :
alterâ ex parte monte jurâ altiffimo , qui eft inter
Sequanos & Helvetios : tertiâ lacu Lemano &
flumine Rhodano , qui Provinciam noftram ab
Helvetiis dividit Caf. comm . lib. 1. cap . 2.
(1 ) La Franche Comté .
(m ) Le haut & le bas Valais , la Savoye,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
conduit les rivières du Pays de Vaud dans
le Rhin , enfin au Levant par les Alpes :
L'infpection de la Carte rend la chofe
palpable.
"
Que fignifie donc cette propofition ?
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait partie
de la Suiffe » : Quel fens peut - on lui
donner ? Si on entend par la Suiffe l'ancienne
Helvétie , elle eft évidemment
fauffe.
La propofition ne gagne rien , s'il eft
queftion de la Suiffe moderne : depuis le
premier cri de la liberté à la fin de 1315 ,
le Corps Helvétique n'a pris fa confiftance
actuelle , que dans l'efpace de deux cent
vingt ans Fribourg & Soleure ne fe font
cantonnés qu'en 1481 , Bafle & Schaffhouſe
en 1501 , Appenfel en 15 13 , enfin
le Pays de Vaud s'eft réunis aux cantons
de Berne , & de Fribourg en 1535 ,
& 36 , c'eft-à-dire , 3 ; ans après l'union
de Bafle & de Schaffhoufe au Corps Helvérique
, & 23 ans après celle d'Appen
fel. Parce que Fribourg & Soleure n'ont
fait corps avec les autres cantons que cent
foixante fix ans après la première Confédération
Helvétique , Bafle , Schaffhouſe &
Appentel prefque deux cent ans après cette
même époque ; dira- t - on , que ces cantons
n'ont jamais fait partie de la Suiffe
SEPTEMBRE. 1761. 77
:
moderne ? Parce que la Guienne , la Normandie
, & d'autres Provinces ont été
long - temps poffédées par les Rois d'Angleterre
dira-t - on , que ces Provinces
n'ont jamais fait partie du Royaume de
France ? De quel il regarderiez -vous de
emblables raifonnemens Il y a deux cent
quarante huit ans , qu'Appenfel fait partie
de la Suiffe moderne : il y en a deux
cent vingt -cinq , que le Pays de Vaud en
fait une bien plus grande partie : c'eſt une
différence de 23 ans : mais dans l'efpace
de plufieurs fiécles , & lorfqu'une Républi
que s'établit , cet intervalle ne doit faire
aucune fenfation . En bonne Phyfique , les
grands corps ne fçauroient prendre toutleurs
affiétes : Concluons donc ,
Monfieur , que le Pays de Vaud a toujours
fait partie de la Suiffe . Cette propofition
eft l'antipode de la vôtre : Auffi faut-il
avouer que l'Apoftille pafferoit pour romanefque
, fi elle étoit dans le texte , &
fi l'intérêt du Roman l'éxigeoit .
à coup
Mais , dira t- on , les Sénats Souverains
de Berne & de Fribourg font tirés des
Bourgeois de ces deux Capitales , & non
pas du Pays de Vaud : donc le Pays de
Vaud n'a jamais fait partie de la Suiffe .
Si cette conféquence eft bonne ; j'ai droit
de tirer celle- ci : Donc tout ce qui n'eft
D iij
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe. Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'est - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté . Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets : ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoſtille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est- àdire
, fans doute , les Bernois ſe ſont emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) " Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale ,
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n` Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneu
ries : celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel,
1
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoifie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eſt - à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
>
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi.
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'eſt-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes .
Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eft
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft -à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignifi
cation en Suiffe & ailleurs : Les conquêtes
des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761. 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables (o ). Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrionale
de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent .
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift . de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
So MERCURE DE FRANCE .
ci nommoient leurs Magiftrats àla pluralité
des fuffrages , comme cela fe pratique
encore ; leurs affaires à décider ne fortoient
point du Pays ; les plus importantes
fe difcutoient , fe terminoient à l'affemblée
générale de la Province, qui pour
le reffort du Duc de Savoye ,, fe tenoit à
Moudon ( p ) , Ville au centre du Pays de
Vaud ; point de troupes étrangères à leur
folde ; leurs propres armes étoient leur
défenfe ; point de Gouverneurs impérieux
& tyranniques ; leur coûtume étoit leur
Loi fondamentale ; que manquoit- il à leur
liberté Ils en jouiffoient avant que leur
voifins & leurs frères opprimés euffent fecoué
le joug. A cette heureufe fituation
joignez le penchant , qui porte naturellement
à aimer fon Souverain : c'en eft affez
pour réfifter à de nouvelles entrepriſes .
Mais le Zuinglianiſme , qui s'établiſfoit
partout à l'abri des Etendarts Bernois
, & au bruit du canon , achevoit d'aliéner
les efprits ; & liberté pour liberté ,
ils aimoient mieux conferver leur Religion.
De -là vient que les Fribourgeois attachés
au Chriftianifme , tel qu'on l'avoit
toujours profeffé , n'éprouvérent pas la
(p ) Ruchat , hift. de la Réform.
SEPTEMBRE . 1761. 81
même réſiſtance dans la partie du Pays de
Vaud , qui eft de leur canton : fans coup
férir, ils s'accrurent des Comtés de Gruieres
& de Romont , des Seigneuries d'Eſtavaïé
, de Bulle , de Rue , de Vaulru, de
Chatel Saint Denis &c . La voie de négociation
fit tous les frais de la conquête de
ces derniers .
L'Apoftille décide , que les Habitans
» du Pays de Vaud ne font pas Citoyens.
Ils ne font pas , il eft vrai , Bourgeois de
Berne & de Fribourg ; mais réciproquement
les Bourgeois de ces deux Villes
n'ont pas le droit de Bourgeoisie dans le
Pays de Vaud : Un membre même des Sénats
Souverains de Berne & de Fribourg
quelque qualifié qu'il foit , eft fujet à la liberté
des fuffrages de ceux du Pays de
Vaud , dont il recherche la Combourgeoi
fie.
"
?
Enfin les Habitans du Pays de Vaud
» ne font pas libres , mais fujets. » Ils
font fujets , & ils s'en félicitent : donc ils
ne font pas libres. L'induction paroît toutà-
fait fingulière. Ne trouveriez - vous la li
berté que dans l'Anarchie ? Les Suiffes
même l'abjuteroient à cette condition :
j'oſe me perfuader , que vous l'abjureriez
vous -même comme une fource de licences.
En effet l'amour filial, le dévoûment ,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
le refpect , dont vous donnez des marques
au Sénat Souverain de Genève dans un de
vos écrits , vous annoncent comme un des
meilleurs Sujets de cette République .
Mais pourquoi mettez - vous en oppofition
la liberté & la fujettion ? C'est un
paradoxe qu'un Bourgeois d'Eftavaïé ne
fçauroit demêler ; fa Philofophie ne va
pas jufques - là.
Je m'en tiens à foutenir avec évidence
'de caufe , qu'en Suiffe , comme à Genève ,
tous les individus font fujets ; que les deux
cent, qui compofent le Confeil Souverain
d'un grand canton , poffédent en corps
la
Souveraineté ; que les Bourgeois du Pays
de Vaud font dans leur Pays, comme tous
les autres Sujets des treize cantons ; qu'ils
ont la même liberté ; que la fageffe , qui
régle la liberté, réfide , il eft vrai , principalement
dans le Sénat : mais que le Pays
de Vaud eft un des bras les plus puiffans
de la Suiffe pour la foutenir , pour la dé
fendre , & pour la venger.
J'ai l'honneur d'être &c .
A. J. G. Bourgeois d'ESTAVAIE
de Genève , par un Bourgeois d'Eftavaïe
, Ville du Pays de Vaud en Suiffe.
MONSIEU ONSIEUR ,
Vous êtes trop bon Citoyen pour ne
pas recevoir favorablement la Lettre que
j'ai l'honneur de vous adreffer : elle eſt
d'un Bourgeois d'Eftavaïé , Ville du Pays
de Vaud , affiffe fur la Rive Orientale du
Lac de Neufchatel, dans le canton de Fribourg.
Le hazard m'a fait ouvrir chez un ami
le premier volume de votre nouvelle Héloife
, dont la lecture n'eft pas de mon
état. A l'ouverture de ce Volume je fuis
tombé fur une apoftille capable de faire
de la peine à tous les Bourgeois du Pays
de Vaud elle eft au bas de la page 360 ,
& la voci.
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait par-
» tie de la Suiffe : c'eft une conquête des
76 MERCURE DE FRANCE.
» Bernois , & fes Habitans ne font ni Ci-
» toyens , ni libres , mais fujets .
"
»
Je dois maintenir , autant qu'il eft en
moi , l'honneur & les prérogatives de
mon Pays : le Pays de Vaud n'a jamais
» fait partie de la Suiffe » ! Seroit - ce de
l'ancienne Suiffe, de l'Helvétie ? Céfar n'eſt
point de cet avis : ce Conquérant nous
apprend dans fes Commentaires , que » la
» derniere Ville des Allobroges , & la
plus prochaine des bornes de l'Helvé–
» tie , c'étoit Genêye ; que le Pont de cet-
» te Ville portoit par une de fes extrémi-
» tés fur l'Helvétie . ( a ) Or la partie de
l'Helvétie , qui avoifinoit Genève, & qui
s'étendoit jufqu'au Pont de cette Ville ,
c'eft la Province , qui depuis le huitiéme
fiécle fe nomme le Pays de Vaud. Il eſt
donc évident par ce premier trait des
Commentaires, que le Pays de Vaud a fait
partie de l'Helvétie , ou de l'ancienne
Suiffe dans le temps de la conquête des
Gaules.
De plus , l'Helvétie étoit partagée en
quatre Pays ou cantons dans ces mêmes
( a ) Extremum Oppidum Allobrogum eft, proximumque
Helvetiorum finibus Geneva : ex eo
Oppido Pons ad Helvetios pertinet. Cefar , Comin .
Lib 1.chap 5.
SEPTEMBRÉ. 1761 . 71
temps : (b ) deux des quatre occupoient
la Province , qu'on a appellée depuis le
Pays de Vaud. Avenche , Capitale du principal
canton , & même de la Nation
Helvétique au rapport de Tacite : ( c ) la
Ville d'Orbe ( d ) Capitale du canton de
fon nom font celle- ci au centre , l'autre
au Nord de cette Province.
Tous les critiques font d'accord au fujet
d'Avenche : les Inferiptions , les Médailles
, & les autres monumens que l'on
trouve encore fréquemment dans cette
Ville , & dans fes environs ; Tacite , qui
nous apprend , que l'Armée de Vitellius ,
après avoir faccagé ( e ) le Pays Helvétique
, marcha droit à cette Ville , Capitale
du Pays ; fon Siége Epifcopal établi dès
les premiers fiécles de l'Eglife , transferé
à Laufanne au commencement du feptićme
fiécle par Saint Maire , Auteur de la
Chronique de fon nom ; (f) les fignatures
de fes Evêques aux Conciles Nationaux
du premier Royaume de Bourgogne, leurs
Droits Seigneuriaux fur cette Ville , tout
( b ) Omnis civitas Helvetia in quatuor Pagos
divifa eft Caf. Comm . lib . 1. cap. 10. ( c ) Aventi
cum gentis caput Tacit. lib. 1. n°. 68 ( d ) Pagus
Urbigenus ou Verbigenus . Caf. ) ( e Tacit. ibid.
(f)Marius Aventicenfis : Il a figné au fecond
Concile de Châlon en Bourgogne Marius Epifcopus
Ecclefiæ Aventicæ.
72 MERCURE DE FRANCE.
a perpétué la mémoire de la fituation ď
venche & de fon canton. Cette Ville n'eſt
point la dernière du Pays de Vaud vers le
Nord : la Ville de Morat & plufieurs autres
lieux reculent encore plus loin les
bornes Septentrionales de cette Province.
( g )
Lecanton d'Orbe étoit également dans
le Pays de Vaud. ( h ) Je fçais que M. de
(g ) Wattev . hift . de la Confédération Helvétique
, Tom . 1. liv . 2. pag . 65 .
( h ) Le canton appellé Pagus Urbigenus ou
Verbigenus ne peut convenir qu'aux environs de
la rivière & de la Ville d'Orbe : ce mot latinifé de
Céfar, eft un compofé de deux mots Celtiques. *
Gen ou Gent fignifioit habitation dans cette langue
, comine Mag , qui fert de terminaifon à tant
de Villes, paroît fignifier un grand lieu , une Ville :
Ourb ou Querb paroît un nom de lieu ou
de rivière : Il n'y a dans toute la Suiffe aucun lieu ,
ni aucune rivière , qui approche de ce nom , que
la rivière & la Ville d'Orbe . Cette Ville étoit encore
confidérable fous la deuxième race des Rois
de France ; puifque Charlemagne y avoit un Château
de Plaifance ** On fçait d'ailleurs , que les
noms des principales rivières n'ont changé que par
la terminaifon latine.
Quant au mot Gen , plufieurs endroits de la
Celtique & du voifinage portent cette fyllabe, furtout
ceux qui font fitués fur des eaux , comme
* L'Abbé Lebeuf , Hift. du Dioc. de Paris , au mot
Gentilli.
** Delices de la Suiffe, Wattevil. ibid.
Bochat
SEPTEMBRE . 1761 . ཧརྟ
Bochat a transporté le canton appellé Urbigenus
Pagus, dans l'Argeu , ou l' Argou .
contrée arrolée par la rivière d'Aare :
mais la critique ne commet aucune injuftice
contre le Pays de Vaud ; à ce canton
elle fubftitue le canton nomnić Pagus Antuaticus
, qui occupoit faivant lui tout le
territoire depuis l'ancienne Abbaye d'Agaune
, ou de Saint Maurice fur les confins
du Vallais , jufqu'au pont de Genève
en tournant par Laufanne , & les rives
Juranes du Lac Léman . Quoiqu'il en foit
Genève , Geneva , Orléans , Genabum , tous les
Nogens , Gène , Genua dans la Gaule Citérieure
ou Cifalpine &c. Ce mot étoit probablement adoptif
dans la langue Celtique Les mots grecs
γένος & γίνομαι pouvoient y avoir donné lieu depuis
la defcente des Phocéens Céfar nous dit ,
qu'après la déroute des Helvétiens au paffage de
la Sône on trouva dans leur Camp le dénombrement
de leur Arnée en Lettres grecques :
Ces caractères étoient en ufage dans toutes les
Gaules .
*
Je me rappelle à ce propos que les étymologies
de Genève , refurées par M. Spon, Hiftoriographe
de cette Ville , font en effet toutes ridicules . Geneve
parcit venir le deux noms Celtiques Gen &
Eve on Ive , ou Abe comme dans les Villes citées
plus haut ce qui les a fouvent fait confondre dans
les fiécles du moyen âge : Ces dernières fyllabes
* Tabule Litteris Græcis confe& æ.
D
74
MERCURE DE FRANCE.
"
des fçavantes recherches de M. Bochat ;
( i ) Il fuffit à mon objet que cet habile
en différentes dialectes Celtiques paroiffent fignifier
de l'eau les mots grecs ev , mouiller ,
ag de l'eau en approchent beaucoup * : Dans
lequel cas le mot Genève fignifieroit en Celtique
habitation fur l'eau, comme Urbigenum, habitation
fur l'Orbe : Ivoire , Ivodorum , Eviam , Eviomagus
fur le Lac de Genève , & Iverdun , Ebrodunum ,
Ivonans , Ivonenfis Vicus fur le Lac de Neufchatet
, & ailleurs Lodève , Luteva fur la Lergues
& c. auroient la même fignification modifiée différemment.
Quant au Pays d'Argeu , ainfi nommé , parce
qu'il eft traversé par la rivière d'Aare jufqu'au
Rhin , c'eft un nom Germanique , bien poftérieur
au temps de Céfar. Cette contrée renferme une
partie des cantons d'Avenche , de Zurich ** des
Rauraciens , des Nantuates voifins des Alpes & du
Rhin : Auffi l'Argeu eft-il de trois Diocèfes , de
celui d'Avenche , transferé à Laufanne , de celui
d'Augft , Capitale des Rauraciens , *** transféré à
Bafle , de celui de Vindiſch , **** transféré à Conftance
: On fçait que les Diocèles ont confervé les
anciennes divifions des Pays : mais après avoir
trouvé la place de trois ou quatre peuples dans
l'Argeu , comment y placer le Pays Urbigenus Pa
gus ? L'Argeu n'eft pas affez confidérable. L'Antuaticus
feroit mieux rapporté aux cantons de Zug
***** Switz & environs .
( i ) Mémoire crit tique fur la Suiffe , Tom . I.
* Le mot Celtique Adour , qui s'eft confervé dans le
bas Breton , fignifie auffi de l'eau.
***
Pagus Tigurinus. Cef.
Augufta Rauracorum .
**** Vindoniffa on Vindiciæ Helvetim.
***** Tugium.
SEPTEMBRE. 1761 . 75
critique ait reconnu dans le pays de Vaud
deux cantons des quatre mentionnés par
Jules -Céfar : C'en eft affez pour conclure
que cette Province a toujours été une des
grandes parties de l'Helvétie.
Enfin pour comble d'évidence , César
nous apprend que les limites des Helvé
tiens fembloient avoir été tracées par la
nature même ( k ) : le Rhin les féparoit
» des Germains , le Mont Jura des Séqua-
» niens , le Lac de Genève & le Rhône de
la Province Romaine » : Si le Pays de
Vaud eft renfermé dans cette enceinte ;
il eft hors de doute , qu'il a fait partie de
l'ancien Pays des Suiffes : Or il n'eft rien
de plus évident : le Pays de Vaud eft borné
au couchant par le Mont-Jura , qui le
fépare des Séquaniens , ( 4 ) au midi par le
Lac Léman & le Rhône , qui le féparent
des anciens Véragres , Séduniens , & Allobroges
appellés notre Province par Céfar
,(m ) au Nord par le Pays d'Argeu , qui
( k Undique loci natura Helvetii continentur :
unâ ex parte flumine Rhono latiffimo atque altif
-fimo , qui agrum Helvetium à Germanis dividit :
alterâ ex parte monte jurâ altiffimo , qui eft inter
Sequanos & Helvetios : tertiâ lacu Lemano &
flumine Rhodano , qui Provinciam noftram ab
Helvetiis dividit Caf. comm . lib. 1. cap . 2.
(1 ) La Franche Comté .
(m ) Le haut & le bas Valais , la Savoye,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
conduit les rivières du Pays de Vaud dans
le Rhin , enfin au Levant par les Alpes :
L'infpection de la Carte rend la chofe
palpable.
"
Que fignifie donc cette propofition ?
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait partie
de la Suiffe » : Quel fens peut - on lui
donner ? Si on entend par la Suiffe l'ancienne
Helvétie , elle eft évidemment
fauffe.
La propofition ne gagne rien , s'il eft
queftion de la Suiffe moderne : depuis le
premier cri de la liberté à la fin de 1315 ,
le Corps Helvétique n'a pris fa confiftance
actuelle , que dans l'efpace de deux cent
vingt ans Fribourg & Soleure ne fe font
cantonnés qu'en 1481 , Bafle & Schaffhouſe
en 1501 , Appenfel en 15 13 , enfin
le Pays de Vaud s'eft réunis aux cantons
de Berne , & de Fribourg en 1535 ,
& 36 , c'eft-à-dire , 3 ; ans après l'union
de Bafle & de Schaffhoufe au Corps Helvérique
, & 23 ans après celle d'Appen
fel. Parce que Fribourg & Soleure n'ont
fait corps avec les autres cantons que cent
foixante fix ans après la première Confédération
Helvétique , Bafle , Schaffhouſe &
Appentel prefque deux cent ans après cette
même époque ; dira- t - on , que ces cantons
n'ont jamais fait partie de la Suiffe
SEPTEMBRE. 1761. 77
:
moderne ? Parce que la Guienne , la Normandie
, & d'autres Provinces ont été
long - temps poffédées par les Rois d'Angleterre
dira-t - on , que ces Provinces
n'ont jamais fait partie du Royaume de
France ? De quel il regarderiez -vous de
emblables raifonnemens Il y a deux cent
quarante huit ans , qu'Appenfel fait partie
de la Suiffe moderne : il y en a deux
cent vingt -cinq , que le Pays de Vaud en
fait une bien plus grande partie : c'eſt une
différence de 23 ans : mais dans l'efpace
de plufieurs fiécles , & lorfqu'une Républi
que s'établit , cet intervalle ne doit faire
aucune fenfation . En bonne Phyfique , les
grands corps ne fçauroient prendre toutleurs
affiétes : Concluons donc ,
Monfieur , que le Pays de Vaud a toujours
fait partie de la Suiffe . Cette propofition
eft l'antipode de la vôtre : Auffi faut-il
avouer que l'Apoftille pafferoit pour romanefque
, fi elle étoit dans le texte , &
fi l'intérêt du Roman l'éxigeoit .
à coup
Mais , dira t- on , les Sénats Souverains
de Berne & de Fribourg font tirés des
Bourgeois de ces deux Capitales , & non
pas du Pays de Vaud : donc le Pays de
Vaud n'a jamais fait partie de la Suiffe .
Si cette conféquence eft bonne ; j'ai droit
de tirer celle- ci : Donc tout ce qui n'eft
D iij
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe. Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'est - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté . Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets : ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoſtille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est- àdire
, fans doute , les Bernois ſe ſont emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) " Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale ,
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n` Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneu
ries : celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel,
1
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoifie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eſt - à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
>
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi.
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'eſt-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes .
Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eft
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft -à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignifi
cation en Suiffe & ailleurs : Les conquêtes
des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761. 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables (o ). Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrionale
de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent .
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift . de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
So MERCURE DE FRANCE .
ci nommoient leurs Magiftrats àla pluralité
des fuffrages , comme cela fe pratique
encore ; leurs affaires à décider ne fortoient
point du Pays ; les plus importantes
fe difcutoient , fe terminoient à l'affemblée
générale de la Province, qui pour
le reffort du Duc de Savoye ,, fe tenoit à
Moudon ( p ) , Ville au centre du Pays de
Vaud ; point de troupes étrangères à leur
folde ; leurs propres armes étoient leur
défenfe ; point de Gouverneurs impérieux
& tyranniques ; leur coûtume étoit leur
Loi fondamentale ; que manquoit- il à leur
liberté Ils en jouiffoient avant que leur
voifins & leurs frères opprimés euffent fecoué
le joug. A cette heureufe fituation
joignez le penchant , qui porte naturellement
à aimer fon Souverain : c'en eft affez
pour réfifter à de nouvelles entrepriſes .
Mais le Zuinglianiſme , qui s'établiſfoit
partout à l'abri des Etendarts Bernois
, & au bruit du canon , achevoit d'aliéner
les efprits ; & liberté pour liberté ,
ils aimoient mieux conferver leur Religion.
De -là vient que les Fribourgeois attachés
au Chriftianifme , tel qu'on l'avoit
toujours profeffé , n'éprouvérent pas la
(p ) Ruchat , hift. de la Réform.
SEPTEMBRE . 1761. 81
même réſiſtance dans la partie du Pays de
Vaud , qui eft de leur canton : fans coup
férir, ils s'accrurent des Comtés de Gruieres
& de Romont , des Seigneuries d'Eſtavaïé
, de Bulle , de Rue , de Vaulru, de
Chatel Saint Denis &c . La voie de négociation
fit tous les frais de la conquête de
ces derniers .
L'Apoftille décide , que les Habitans
» du Pays de Vaud ne font pas Citoyens.
Ils ne font pas , il eft vrai , Bourgeois de
Berne & de Fribourg ; mais réciproquement
les Bourgeois de ces deux Villes
n'ont pas le droit de Bourgeoisie dans le
Pays de Vaud : Un membre même des Sénats
Souverains de Berne & de Fribourg
quelque qualifié qu'il foit , eft fujet à la liberté
des fuffrages de ceux du Pays de
Vaud , dont il recherche la Combourgeoi
fie.
"
?
Enfin les Habitans du Pays de Vaud
» ne font pas libres , mais fujets. » Ils
font fujets , & ils s'en félicitent : donc ils
ne font pas libres. L'induction paroît toutà-
fait fingulière. Ne trouveriez - vous la li
berté que dans l'Anarchie ? Les Suiffes
même l'abjuteroient à cette condition :
j'oſe me perfuader , que vous l'abjureriez
vous -même comme une fource de licences.
En effet l'amour filial, le dévoûment ,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
le refpect , dont vous donnez des marques
au Sénat Souverain de Genève dans un de
vos écrits , vous annoncent comme un des
meilleurs Sujets de cette République .
Mais pourquoi mettez - vous en oppofition
la liberté & la fujettion ? C'est un
paradoxe qu'un Bourgeois d'Eftavaïé ne
fçauroit demêler ; fa Philofophie ne va
pas jufques - là.
Je m'en tiens à foutenir avec évidence
'de caufe , qu'en Suiffe , comme à Genève ,
tous les individus font fujets ; que les deux
cent, qui compofent le Confeil Souverain
d'un grand canton , poffédent en corps
la
Souveraineté ; que les Bourgeois du Pays
de Vaud font dans leur Pays, comme tous
les autres Sujets des treize cantons ; qu'ils
ont la même liberté ; que la fageffe , qui
régle la liberté, réfide , il eft vrai , principalement
dans le Sénat : mais que le Pays
de Vaud eft un des bras les plus puiffans
de la Suiffe pour la foutenir , pour la dé
fendre , & pour la venger.
J'ai l'honneur d'être &c .
A. J. G. Bourgeois d'ESTAVAIE
Fermer
8
p. 56-63
LETTRE à Madame la Marquise de P***
Début :
Un homme qui a beaucoup de justesse & de solidité dans l'esprit me disoit [...]
Mots clefs :
Épouse, Âme, Indifférence, Douleur, Hommes, Passions, Sensibilité, Homme, Yeux, Devoirs, Mort, Larme, Lettre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à Madame la Marquise de P***
LETTRE à Madame la Marquife
de P ***
UN
N homme qui a beaucoup de jufteffe
& de folidité. dans l'efprit me difoit
, il y a quelque tems , en parlant
de la nouvelle Héloïfe , que l'Auteur
donnoit à Wolmar un fang froid qui
AVRIL. 1762. 57
tenoit beaucoup de l'indifférence & de
l'infenfibilité, en lui faifant écrire toutes
les circonftances de la mort defon époufe,
dans ces inftans où l'ame d'un homme
fenfible perd l'activité qui lui eft naturelle
par la douleur profonde dont elle
eft accablée : & que celui qui vient de
perdre une femme aimable & vertueufe
ne doit point être en état de tracer fur
le papier tout ce qui s'eft paffé autour
de lui. Dans ces funeftes momens le
trouble & l'agitation doivent lui en dérober
une partie . Les idées qui fe préfentent
en foule à fon efprit fe fuccédent
avec trop de rapidité & même
avec trop de confufion pour qu'il puiffe
remarquer les actions de chacun ,
entendre leurs difcours & les rappor
ter enfuite avec cette tranquillité qui
felon quelques- uns , caractérife l'indifférence.
Quoique je n'aye pas l'honneur de
connoître l'Auteur de la nouvelle Héloïfe
, les ouvrages qui fortent des mains
de ce grand Philofophe me font fi précieux
, & en même tems fi familiers, que
je tâchai de faire voir que la conduite
de Wolmar n'étoit point incompatible
avec la fenfibilité la plus vive , & cue
fa Lettre bien loin d'être un témoignage
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
de fon indifférence , étoit au contraire
une preuve certaine de la tendreffe
qu'il avoit pour fon épouſe. C'eſt à vous,
Madame , que je foumets les raiſon-.
nemens que j'employai pour réfoudre
cette efpèce de problême. Vous aimez
ainfi que moi les productions du Philofophe
de Genêve ; vous me faurez gré
d'avoir pris hautement fon parti.
>
Les hommes font auffi différens les
uns des autres par la trempe de leur
caractère , qu'ils le font par les traits de
leurvifage. L'éducation différente qu'ils
reçoivent ; leurs converfations , leurs lectures
font autant de caufes qui , à la
vérité , agiffent infenfiblement mais
qui avec le tems produifent des effets
différens. Quoique les mêmes paffions
faffent agir tous les hommes , elles fe
modifient de mille façons différentes ;
chez l'un elles font vives & impétueufes
, c'eft un torrent qui renverfe & entraîne
avec lui tout ce qui s'oppose à
fon paffage ; chez un autre elles font
douces & tranquilles . Le fond du tableau
est toujours le même , mais chaque
Peintre ayant fa manière qui lui
eft propre & qui n'eft celle d'aucun autre
, les fujets y font exprimés différem .
ment , & forment une fuite de tableaux
variés
AVRIL. 1762. 59
>
Ily a des hommes qu'une fenfibilité
immodérée rend fi foibles, qu'ils ne font
plus capables de rien ; c'eft un mari
qui abandonne aux foins de quelques
domeftiques affidés une époufe qu'il
aime tend ement , & dont la mort prochaine
lui eft annoncée par les Médecins
qui défefpérent de fa guérifon. Ce
mari , dis-je , l'abandonne pour fair dans
un appartement reculé. La il attend le
moment fatal où il apprendra la perte
de fon époufe. Cette nouvelle porte à
fon ame le coup le plus terrible ; mais
bien loin de fortir de fa folitude il
s'y renferme plus étroitement ; il ne
court point fe repaître ; pour une derniere
fois , la vue de cet objet qui faifoit
auparavant fes délices. Il est trop
foible pour lui rendre les derniers devoirs
, fon ame ne pourroit foutenir
ain fpectacle auffi affligeant. On ôte de
devant fes yeux tout ce qui pourroit
lui rappeller l'idée de celle qu'il aimoit ;
fon portrait ne paroît plus , fon nom
même n'est jamais prononcé ; il femble
qu'il foit déjà effacé du fouvenir des
hommes. A ces traits l'on reconnoît
fans doute l'accablement & la douleur.
Mais Wolmar dont le caractère étoit
différent de celui que je viens de mettre
'C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
il
fous vos yeux , fit tout le contraire par
le même motif. Les derniers momens
de la vie de fon époufe lui parurent
trop chers & trop précieux pour qu'il
l'abandonnât à des foins étrangers ;
voulut recueillir fes dernieres paroles ,
entendre fes derniers adieux , recevoir
fes derniers regards. Il prit fur lui le
trifte foin de lui rendre les devoirs fur
nébres ; il ne fe fépare d'elle que lorsqu'il
ne lui eft plus poffible de la voir.. S'il
eût vêcu dans l'Egypte , il l'auroit em-
'baumée pour la conferver précieuſement
dans fa maifon ; mais il a fon
portrait , il femble, qu'il l'anime par fes
regards ; il les a continuellement attachés
fur cette toile ; il lui adreffe les
mêmes paroles qu'il eût adreffées à fon
époufe. Mais fon ame eft oppreffée par
le poids de fa douleur , c'eft un fardeau
qu'il ne lui eft plus poffible de porter,
il le dépofe dans le fein d'un ami yertueux
; il lui fait part des difcours de
fon époufe mourante , de fon courage &
de fa fermeté aux approches de ce dernier
moment ,de fes dernieres volontés ; cette
lettre qu'il arrofe de fes larmes, & qu'il
interrompt de tems en tems pour refpirer,
le flatte en rappellant àfon imagination
celle qu'il aimoit ; il croit la voir , l'entendre
, s'entretenir avec elle. Tout ce qui
AVRIL 1762 . 61
l'approchoit lui devient encore plus pré
cieux. Bien loin de vouloir l'oublier , il
cherche les moiens de ne l'oublier jamais;
il en parle à tous ceux qui l'ont connue &
c'eft lui plaire , que de lui en parler. Les
caractères de la douleur & de la fenfibilité
furent -ils jamais plus énergiques ?
Peut- on les méconnoître & les confondre
avec ceux de l'indifférence ? Les
mêmes paffions peuvent donc produire
des effets contraires' felon les différens
caractères des perfonnes qu'elles font
agir. Je fçais cependant qu'il eft des actions
qui paroiffent fi éloignées de leur
principes, qu'on feroit tenté de les attri
buer a un principe totalement oppofé.
Mais l'expérience nous apprend à ne pas
juger fur les fimples apparences qui fouvent
font fauffes & trompeufes . Qui ne
croiroit que ces Peuples fauvages qui
font mourir les vieillards & les infirmes
avant de partir pour leurs chaffes , qui
ne croiroit , dis- je , qu'ils agiffent par
un principe d'inhumanité & de barbarie ?
Cependant en obfervant les chofes de
plus près, on voit avec furpriſe que cette
horrible cruauté n'a pour principe que
la commifération & la pitié. Ils ne terminent
les jours de ces malheureux que
pour les fouftraire à une mort lente &
62 MERCURE DE FRANCE.
cruelle , ou à la voracité des bêtes féroces.
Mais pour qu'il ne nous refte plus
aucun doute fur les effets différens que
les mêmes paffions produifent quelquefois
, confidérons deux meres également
attachées à leurs enfans. L'une plus occupée
du bonheur futur de fon fils que
de fon bonheur préfent , eft infenfible
aux chagrins paffagers, attachés à la gêne,
au travail & à la correction ; elle s'ar
me d'une févérité falutaire pour plier
fon ame à toutes les vertus , qu'elle lui
veut infpirer. Sa tendreffe ne lui ferme
point les yeux fur fes défauts ; elle ne
fait que la rendre plus attentive à le
corriger. Elle voit fans émotion couler
les larmes de fon fils dès qu'il s'agit de
fon inftruction. Perfuadée que l'ame
cette noble partie de nous-mêmes , éxige
des foins plus particuliers que le corps ,
elle n'oublie rien de tout ce qui peu
contribuer à la former. C'eft ou tendent
fon affiduité , fes foins , fes leçons . L'autre
au contraire, idolâtre du corps de fes
enfans, ne réfléchit point fur la néceffité
où elle eft de former leur ame ; elle s'imagine
fauffement que les devoirs d'une
mere ne confiftent qu'à veiller attentivement
à leur bien -être actuel ; ou felle
AVRIL. 1762. 63
connoît fes obligations , elle n'a pas la
force de les remplir. Pour leur épargner
les peines les plus légères , elle leur accorde
une liberté pleine & entiere à un
âge où ils ne peuvent en faire qu'un
ufage pernicieux ; elle ne veut pas que
leur efprit foit éxercé ; elle craint que
le travail en le fatiguant , ne foit funefte
à leur fanté . En un mot fa tendrefle
en fait des monftres ignorans & infociables.
,
Si les mêmes paffions produifent des
effets contraires , comme ces exemples
ne nous permettent plus d'en douter
il eft injufte d'accufer le fage Wolmar
d'infenfibilité & de le regarder comme
un homme dont l'ame tranquille ne pouvoit
être affectée par les plus fâcheux
événemens.
J'ai l'honneur d'être , &c.
J.C. D.
de P ***
UN
N homme qui a beaucoup de jufteffe
& de folidité. dans l'efprit me difoit
, il y a quelque tems , en parlant
de la nouvelle Héloïfe , que l'Auteur
donnoit à Wolmar un fang froid qui
AVRIL. 1762. 57
tenoit beaucoup de l'indifférence & de
l'infenfibilité, en lui faifant écrire toutes
les circonftances de la mort defon époufe,
dans ces inftans où l'ame d'un homme
fenfible perd l'activité qui lui eft naturelle
par la douleur profonde dont elle
eft accablée : & que celui qui vient de
perdre une femme aimable & vertueufe
ne doit point être en état de tracer fur
le papier tout ce qui s'eft paffé autour
de lui. Dans ces funeftes momens le
trouble & l'agitation doivent lui en dérober
une partie . Les idées qui fe préfentent
en foule à fon efprit fe fuccédent
avec trop de rapidité & même
avec trop de confufion pour qu'il puiffe
remarquer les actions de chacun ,
entendre leurs difcours & les rappor
ter enfuite avec cette tranquillité qui
felon quelques- uns , caractérife l'indifférence.
Quoique je n'aye pas l'honneur de
connoître l'Auteur de la nouvelle Héloïfe
, les ouvrages qui fortent des mains
de ce grand Philofophe me font fi précieux
, & en même tems fi familiers, que
je tâchai de faire voir que la conduite
de Wolmar n'étoit point incompatible
avec la fenfibilité la plus vive , & cue
fa Lettre bien loin d'être un témoignage
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
de fon indifférence , étoit au contraire
une preuve certaine de la tendreffe
qu'il avoit pour fon épouſe. C'eſt à vous,
Madame , que je foumets les raiſon-.
nemens que j'employai pour réfoudre
cette efpèce de problême. Vous aimez
ainfi que moi les productions du Philofophe
de Genêve ; vous me faurez gré
d'avoir pris hautement fon parti.
>
Les hommes font auffi différens les
uns des autres par la trempe de leur
caractère , qu'ils le font par les traits de
leurvifage. L'éducation différente qu'ils
reçoivent ; leurs converfations , leurs lectures
font autant de caufes qui , à la
vérité , agiffent infenfiblement mais
qui avec le tems produifent des effets
différens. Quoique les mêmes paffions
faffent agir tous les hommes , elles fe
modifient de mille façons différentes ;
chez l'un elles font vives & impétueufes
, c'eft un torrent qui renverfe & entraîne
avec lui tout ce qui s'oppose à
fon paffage ; chez un autre elles font
douces & tranquilles . Le fond du tableau
est toujours le même , mais chaque
Peintre ayant fa manière qui lui
eft propre & qui n'eft celle d'aucun autre
, les fujets y font exprimés différem .
ment , & forment une fuite de tableaux
variés
AVRIL. 1762. 59
>
Ily a des hommes qu'une fenfibilité
immodérée rend fi foibles, qu'ils ne font
plus capables de rien ; c'eft un mari
qui abandonne aux foins de quelques
domeftiques affidés une époufe qu'il
aime tend ement , & dont la mort prochaine
lui eft annoncée par les Médecins
qui défefpérent de fa guérifon. Ce
mari , dis-je , l'abandonne pour fair dans
un appartement reculé. La il attend le
moment fatal où il apprendra la perte
de fon époufe. Cette nouvelle porte à
fon ame le coup le plus terrible ; mais
bien loin de fortir de fa folitude il
s'y renferme plus étroitement ; il ne
court point fe repaître ; pour une derniere
fois , la vue de cet objet qui faifoit
auparavant fes délices. Il est trop
foible pour lui rendre les derniers devoirs
, fon ame ne pourroit foutenir
ain fpectacle auffi affligeant. On ôte de
devant fes yeux tout ce qui pourroit
lui rappeller l'idée de celle qu'il aimoit ;
fon portrait ne paroît plus , fon nom
même n'est jamais prononcé ; il femble
qu'il foit déjà effacé du fouvenir des
hommes. A ces traits l'on reconnoît
fans doute l'accablement & la douleur.
Mais Wolmar dont le caractère étoit
différent de celui que je viens de mettre
'C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
il
fous vos yeux , fit tout le contraire par
le même motif. Les derniers momens
de la vie de fon époufe lui parurent
trop chers & trop précieux pour qu'il
l'abandonnât à des foins étrangers ;
voulut recueillir fes dernieres paroles ,
entendre fes derniers adieux , recevoir
fes derniers regards. Il prit fur lui le
trifte foin de lui rendre les devoirs fur
nébres ; il ne fe fépare d'elle que lorsqu'il
ne lui eft plus poffible de la voir.. S'il
eût vêcu dans l'Egypte , il l'auroit em-
'baumée pour la conferver précieuſement
dans fa maifon ; mais il a fon
portrait , il femble, qu'il l'anime par fes
regards ; il les a continuellement attachés
fur cette toile ; il lui adreffe les
mêmes paroles qu'il eût adreffées à fon
époufe. Mais fon ame eft oppreffée par
le poids de fa douleur , c'eft un fardeau
qu'il ne lui eft plus poffible de porter,
il le dépofe dans le fein d'un ami yertueux
; il lui fait part des difcours de
fon époufe mourante , de fon courage &
de fa fermeté aux approches de ce dernier
moment ,de fes dernieres volontés ; cette
lettre qu'il arrofe de fes larmes, & qu'il
interrompt de tems en tems pour refpirer,
le flatte en rappellant àfon imagination
celle qu'il aimoit ; il croit la voir , l'entendre
, s'entretenir avec elle. Tout ce qui
AVRIL 1762 . 61
l'approchoit lui devient encore plus pré
cieux. Bien loin de vouloir l'oublier , il
cherche les moiens de ne l'oublier jamais;
il en parle à tous ceux qui l'ont connue &
c'eft lui plaire , que de lui en parler. Les
caractères de la douleur & de la fenfibilité
furent -ils jamais plus énergiques ?
Peut- on les méconnoître & les confondre
avec ceux de l'indifférence ? Les
mêmes paffions peuvent donc produire
des effets contraires' felon les différens
caractères des perfonnes qu'elles font
agir. Je fçais cependant qu'il eft des actions
qui paroiffent fi éloignées de leur
principes, qu'on feroit tenté de les attri
buer a un principe totalement oppofé.
Mais l'expérience nous apprend à ne pas
juger fur les fimples apparences qui fouvent
font fauffes & trompeufes . Qui ne
croiroit que ces Peuples fauvages qui
font mourir les vieillards & les infirmes
avant de partir pour leurs chaffes , qui
ne croiroit , dis- je , qu'ils agiffent par
un principe d'inhumanité & de barbarie ?
Cependant en obfervant les chofes de
plus près, on voit avec furpriſe que cette
horrible cruauté n'a pour principe que
la commifération & la pitié. Ils ne terminent
les jours de ces malheureux que
pour les fouftraire à une mort lente &
62 MERCURE DE FRANCE.
cruelle , ou à la voracité des bêtes féroces.
Mais pour qu'il ne nous refte plus
aucun doute fur les effets différens que
les mêmes paffions produifent quelquefois
, confidérons deux meres également
attachées à leurs enfans. L'une plus occupée
du bonheur futur de fon fils que
de fon bonheur préfent , eft infenfible
aux chagrins paffagers, attachés à la gêne,
au travail & à la correction ; elle s'ar
me d'une févérité falutaire pour plier
fon ame à toutes les vertus , qu'elle lui
veut infpirer. Sa tendreffe ne lui ferme
point les yeux fur fes défauts ; elle ne
fait que la rendre plus attentive à le
corriger. Elle voit fans émotion couler
les larmes de fon fils dès qu'il s'agit de
fon inftruction. Perfuadée que l'ame
cette noble partie de nous-mêmes , éxige
des foins plus particuliers que le corps ,
elle n'oublie rien de tout ce qui peu
contribuer à la former. C'eft ou tendent
fon affiduité , fes foins , fes leçons . L'autre
au contraire, idolâtre du corps de fes
enfans, ne réfléchit point fur la néceffité
où elle eft de former leur ame ; elle s'imagine
fauffement que les devoirs d'une
mere ne confiftent qu'à veiller attentivement
à leur bien -être actuel ; ou felle
AVRIL. 1762. 63
connoît fes obligations , elle n'a pas la
force de les remplir. Pour leur épargner
les peines les plus légères , elle leur accorde
une liberté pleine & entiere à un
âge où ils ne peuvent en faire qu'un
ufage pernicieux ; elle ne veut pas que
leur efprit foit éxercé ; elle craint que
le travail en le fatiguant , ne foit funefte
à leur fanté . En un mot fa tendrefle
en fait des monftres ignorans & infociables.
,
Si les mêmes paffions produifent des
effets contraires , comme ces exemples
ne nous permettent plus d'en douter
il eft injufte d'accufer le fage Wolmar
d'infenfibilité & de le regarder comme
un homme dont l'ame tranquille ne pouvoit
être affectée par les plus fâcheux
événemens.
J'ai l'honneur d'être , &c.
J.C. D.
Fermer
9
p. 99
« LA PÉTRISSÉE, ou Voyage de Sire Pierre en Dunois, badinage en vers. [...] »
Début :
LA PÉTRISSÉE, ou Voyage de Sire Pierre en Dunois, badinage en vers. [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LA PÉTRISSÉE, ou Voyage de Sire Pierre en Dunois, badinage en vers. [...] »
LA PÉTRISSÉE , ou Voyage de Sire
Pierre en Dunois , badinage en vers ,
où se trouve entr'autres la conclufion
de Julie ou de la Nouvelle Héloïfe .
Liberiusfi
Dixero quid , fi fortè jocofius ; hoc mihijuris
Cum venia dabis . Horat.
in- 12 . La Haye , 1763 ; & fe trouve à
Paris chez plufieurs Libraires. Nous nous
propofons de rendre inceffamment compte
de cet Ouvrage , que l'on attribue
à un jeune Militaire , dont la bravoure
& les talens aimables font également
connus.
Pierre en Dunois , badinage en vers ,
où se trouve entr'autres la conclufion
de Julie ou de la Nouvelle Héloïfe .
Liberiusfi
Dixero quid , fi fortè jocofius ; hoc mihijuris
Cum venia dabis . Horat.
in- 12 . La Haye , 1763 ; & fe trouve à
Paris chez plufieurs Libraires. Nous nous
propofons de rendre inceffamment compte
de cet Ouvrage , que l'on attribue
à un jeune Militaire , dont la bravoure
& les talens aimables font également
connus.
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10
p. 60-68
LETTRES D'UN JEUNE HOMME. O sentiment, sentiment ! douce vie de l'âme ! ROUSSEAU de Genève.
Début :
QU'UN Agréable ou qu'une Elégante se moquent du ton & de la morale [...]
Mots clefs :
Jeune homme, Ami, Amitié, Coeur, Hommes, Amour, Bonheur, Vertu, Sentiment, Lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRES D'UN JEUNE HOMME. O sentiment, sentiment ! douce vie de l'âme ! ROUSSEAU de Genève.
LETTRES
D'UN JEUNE HOMME.
O ſentiment , ſentiment ! douce vie de l'âme !
ROUSSEAU de Genève.
QU'UN Agréable ou qu'une Elégante
ſe moquent du ton & de la morale
de ces lettres , je n'en ſerai pas ſurpris ;
j'oſerai même en augurerfavorablement.
Ames honnêtes & fenfibles ! permettez-
moi de vous les offrir ; vos fuffrages
font les ſeuls qui puiſſent me
flatter.
J
LETTRE PREMIÈRE.
E vous écris ,, mon Ami , du plus
agréable endroit de la Terre ; tout ici
refpire la paix , & promet le bonheur.
Vous y fentez partout la main du maître
; fon heureux génie anime & remplit
ces beaux lieux . L'ordre & la bonne
intelligence qui regnent dans ſa maifon
, le goût , l'aimable ſimplicité qui
la décorent , la douce liberté dont on
FEVRIER. 1764. 6
y jouit , tout annonce un être reſpecté
chéri & digne de l'être.
,
Je découvre de ma fenêtre un point
de vue dont le contraſte eſt gracieux
& frappant. D'un côté toutes les
richeffes du printemps ; des fleurs , des
prés, des ruiſeaux,de grands arbres fruitiers
tout couverts de ces beaux bouquets
de neige qui répandent l'éclat le
plus vif,& le plus doux parfum.De l'autre ,
une campagne agreſte , ſauvage , de
vieux arbres chenus & dépouillés ;
des torrents plus pittoreſques, plus impoſans
que vos caſcades ; une nature
aride & déferte ; mais dont vous connoiſſez
le prix , Voyez , ami , contraſter
avec tous ces objets nos jeunes
villageoiſes , auſſi belles qu'ingé
nues. Cet aſpect a quelque choſe d'enchanté.
Il ne manque ici que vous ,
mon bon ami.
Mais tandis que je m'amuſe à te
peindre ce payſage , ton âme eſt en
proie à la douleur. Tu pleures une foeur
charmante . Le ſouvenir de Folni attendrit
& déchire ton coeur. Aimable
Folni ! ... Cette ſanté ſi belle , fi brillante
, cet enjoûment , cette douceur...
Jeuneſſe, eſprit , grâces, vertus, la mort
atout dévoré ! Mais non , ami , ta foeur
62 MERCURE DE FRANCE.
éxiſte encore. Cette âme fimple & pure
n'eſt point anéantie . Elle repoſe au fein
de l'être des êtres . Belle âme , vois couler
nos pleurs ! Je crois te voir ſenfible
à nos regrets. Nos coeurs ſe réuniront
au tient , nous partagerons ton
bonheur.
O , mon Ami ! ne fermez pas votre
âme à la confolation. Que je mépriſe
ces hommes aveugles & durs qui voudroient
que la mort détruisît tout notre
être ! Ainfi donc , les vertus les plus
aimables & les plus fublimes ſeroient
fans récompenfe , & l'eſprit ſeroit confondu
avec la matière ! Malheureux fyf
tême , que le coeur & la raiſon défavouent
: l'impatience & l'immenfité de
nos defirs te trahiront toujours.
T
Ecrivez - moi , mon cher ami. Nos
lettres feront triftes ; mais cette triſteſſe
aura plus d'attraits pour moi , que toutes
les fauſſes joies d'un monde auſſi frivole
que diſſipé.
LETTRE II.
Vouspenſez ſurl'amitié comme faiſoit
Madame de Guion ſur l'amour de Dieu .
Vous ſcavez qu'elle imaginoit une
FEVRIER. 1764. 63
charité bien défintéreſſée , & qui dans.
ſon ſyſtême devoit anéantir l'amour de
nous-mêmes . Elle trouvoit cette idée
admirable . Elle avoit du moins , d'après
fon Directeur , adopté fortement cette
opinion ; elle la défendoit avec, chaleur.
Ce n'étoit qu'une rêverie ; & je vais
vous convaincre , mon bon ami , que
vous rêvez auſſi quelquefois. Paſſezmoi
ce propos , vous m'avez donné
de l'humeur.
Nous n'aimons que nous dans les
perfonnes qui nous font les plus cheres ;
ce font vos termes. tout se rapporte à
notre bien- être. Mais , mon ami , croyezvous
que l'on aime moins Dieu , parce
que l'on y trouve de l'attrait ? L'amour
de la vertu , cet amour fi pur
n'eſt pas lui-même éxemt d'intérêt dans
un certain ſens : mais , croyez -moi ,
il eſt beau , il eſt grand de s'aimer foimême
dans l'ordre. Le rare mérite de
ta foeur nous attiroit , il eſt vrai. Nous
en étoit-elle moins chère ?
Ah ! que je hais ces affligeans ſyſtêmes
qui ne ſemblent imaginés que
pour inſulter à l'humanité, pour avilir
&décourager notre âme. Vous qui
regardez l'intérêt comme le ſeul principe
de nos actions , froids & triftes
64 MERCURE DE FRANCE.
(
raiſonneurs , la divine image de l'honnête
& du beau n'a-t- elle jamais échauffé
vos coeurs ? N'avez - vous jamais ſacrifié
à la vertu ? Quelle est donc cette
malheureuſe & funeſte Philofophie, qui
ne croit pas aux fublimes éfforts, à l'intrépide
fermeté du Sage , ou qui ne ceffe de
la calomnier ?
Une choſe que vous n'hésiterez pas
à croire , mon ami , quoiqu'elle ait l'air
d'un paradoxe, c'eſt que les gens médiocres
ne font pas faits pour la ſolide
amitié. Le commerce des hommes fimples
eſt aſſez für ; mais ne sont- ils pas
fufceptibles de prévention ? S'ils favent
aimer , font- ils capables de cette amitié
fublime , de cet enthouſiaſme qui diftinguent
les ames ſupérieures ? Non ,
ils n'ont jamais fenti ce génie du coeur ,
ce feu du ſentiment qui pénétre l'âme ,
& qui l'éclaire. Ils peuvent être ſincères
&bons ; mais jamais leur froide amitié
ne fera rien de grand.
Cependant je préférerai toujours les
bonnes gens à ceux dont les démonftrations
vous poursuivent ſans ceſſe.
Ton ami , tu n'en ſçaurois douter
adore la fincérité. Quelle âme ſtupide
& lâche peut renoncer à cette vertu ,
qui nous rapproche de la divinité ? Mais
,
FEVRIER . 174 . 65
je dédaigne cette polliteſſe artificieuſe ,
qui met les manières à la place des
ſentimens , qui ne rougit pas de prendre
l'air & le ton de la bienveillance ,
qui tue en carefſſant , ou du moins qui
voile fon indifférence & ſa froideur des
attraits de la franchiſe & de l'amitié.
Mon coeur ſe révolte dès qu'il ne trouve
plus la candeur. Je dois ton eſtime à
cette qualité ; c'eſt elle qui m'attache
à toi. Mon ami , notre amitié durera
toujours.
LETTRE ΙΙΙ.
1
JEE ſuis encore ému de ce que l'on
me fit voir hier. Mon ami c'eſt un
Sage , c'eſt un Dieu qui habite ce ſéjour
ignoré !
د
Le jour commençoit à tomber : il
me prit en particulier , & me dit ;
vous êtes digne de m'accompagner ;
venez voir un ſpectacle attendriflant....
Mais que tout ceci demeure entre vous
& moi.
Je le fuis à l'extrémité du hameau ;
nous entrons dans une chaumière.......
Ciel ! Quels objets ! Une vielle femme
étendue ſur un grabat ; auprès d'elle
66 MERCURE DE FRANCE .
une jeune perſonne dont la douceur &
la beauté brilloient ſous le plus groffier
vêtement. Elle prodiguoit ſes ſoins àla
malade. Mon Enfant, lui dit mon digne
Ami , voilà donc votre mère ? Hélas
oui , Monfieur ! Depuis huit jours elle
n'a pu fortir du lit; je ne puis la quitter ;
&nous allons manquerde pain.....
O piété ! ô vertu ! diſois-je intérieurement
, voilà donc votre aſyle ! Mais , reprit
M. d'Aubigné , pourquoi manquer
de confiance , mon cher Enfant ? Que
ne veniez-vous me confier vos douleurs ?
Je ſçais combien vous êtes bon , Monfieur
; mais j'ai craint ...... Ah ! ne
craignez plus : les indigens honnêtes
font toujours accueillis chez moi; ils y
font reſpectés , ma Fille. Tenez ,& fouvenez-
vous queje ne vous abandonnerai
jamais.
La jeune perſonne ſanglottoit ; elle
baiſoit les mains de ſon bienfaiteur ,
qui lui dit en ſe retirant : ayez ſoin de
votre mère , ſoyez toujours vertueuſe ,
&comptez fur moi. Ce que je fais pour
vous , ce que je ferai par la ſuite eſt fort
fimple. Pourquoi s'étonner d'une bonne
action ? C'eſt la dureté des hommes qui
doit ſeule nous étonner.
C'eſt ainſi qu'il ſe fait adorer. Les
JANVIER. 1764. 67
travaux ruſtiques , animés par ſes regards
, ramènent par-tout l'abondance;
l'affreuſe pauvreté diſparoît devant lui ;
d'heureux mariages réuniſſent les familles;
lejeune berger peut ſuivre le penchantde
fon coeur , & remplir à la fois
les voeux de l'amour & de la fociété :
tout offre l'image du bonheur; la joie
naît du ſein du travail. Le tableau de ces
hommes ſains &robuſtes , de ces femmes
diligentes & fidèles , tous occupés
de laſubſiſtance commune , ne reſpire
que les plaiſirs ſimples & naturels , les
ſeuls vrais plaiſirs. De-là ces fêtes , ces
jeux innocens , où préſide cette allégreſſe
naïve , inféparable de la paix du coeur ,
&de la ſanté.
Telle étoit la vie des Patriarches , de
ces hommes heureux & fimples. Je ne
parcours point , ſans la plus douce émotion
, cette Hiſtoire des premiers temps.
Jacob & Rachel , l'heureux Booz, la
douce & fage Ruth ne vous charmentils
pas , mon Ami ? L'aimable Folni ,
portant du vin à ſa cuisinière , me rappelle
Rebecca . Je crois voir cette belle
vierge abreuvant les troupeaux du bon
Eliezer.
Mais je ne vous ai rien dit de Madame
d'Aubigné. Elle eſt digne de celui dont
68 MERCURE DE FRANCE.
1
elle porte le nom. Tendre épouſe , bonne
mère , maîtreffe compatiſſante , amie
ſenſible & généreuſe ; jeune encore &
charmante , elle fait le bonheur de tout
ce qui l'environne. Simple dans ſa parure
, fon plus cher ornement eſt ſa famille.
Ses enfans font tous d'une figure
aimable , & je n'en connois pas de mieux
élevés. Mon Ami , vous connoîtrez bientôt
cette maiſon : on vous y defire déja.
Lafuite au Mercure prochain .
D'UN JEUNE HOMME.
O ſentiment , ſentiment ! douce vie de l'âme !
ROUSSEAU de Genève.
QU'UN Agréable ou qu'une Elégante
ſe moquent du ton & de la morale
de ces lettres , je n'en ſerai pas ſurpris ;
j'oſerai même en augurerfavorablement.
Ames honnêtes & fenfibles ! permettez-
moi de vous les offrir ; vos fuffrages
font les ſeuls qui puiſſent me
flatter.
J
LETTRE PREMIÈRE.
E vous écris ,, mon Ami , du plus
agréable endroit de la Terre ; tout ici
refpire la paix , & promet le bonheur.
Vous y fentez partout la main du maître
; fon heureux génie anime & remplit
ces beaux lieux . L'ordre & la bonne
intelligence qui regnent dans ſa maifon
, le goût , l'aimable ſimplicité qui
la décorent , la douce liberté dont on
FEVRIER. 1764. 6
y jouit , tout annonce un être reſpecté
chéri & digne de l'être.
,
Je découvre de ma fenêtre un point
de vue dont le contraſte eſt gracieux
& frappant. D'un côté toutes les
richeffes du printemps ; des fleurs , des
prés, des ruiſeaux,de grands arbres fruitiers
tout couverts de ces beaux bouquets
de neige qui répandent l'éclat le
plus vif,& le plus doux parfum.De l'autre ,
une campagne agreſte , ſauvage , de
vieux arbres chenus & dépouillés ;
des torrents plus pittoreſques, plus impoſans
que vos caſcades ; une nature
aride & déferte ; mais dont vous connoiſſez
le prix , Voyez , ami , contraſter
avec tous ces objets nos jeunes
villageoiſes , auſſi belles qu'ingé
nues. Cet aſpect a quelque choſe d'enchanté.
Il ne manque ici que vous ,
mon bon ami.
Mais tandis que je m'amuſe à te
peindre ce payſage , ton âme eſt en
proie à la douleur. Tu pleures une foeur
charmante . Le ſouvenir de Folni attendrit
& déchire ton coeur. Aimable
Folni ! ... Cette ſanté ſi belle , fi brillante
, cet enjoûment , cette douceur...
Jeuneſſe, eſprit , grâces, vertus, la mort
atout dévoré ! Mais non , ami , ta foeur
62 MERCURE DE FRANCE.
éxiſte encore. Cette âme fimple & pure
n'eſt point anéantie . Elle repoſe au fein
de l'être des êtres . Belle âme , vois couler
nos pleurs ! Je crois te voir ſenfible
à nos regrets. Nos coeurs ſe réuniront
au tient , nous partagerons ton
bonheur.
O , mon Ami ! ne fermez pas votre
âme à la confolation. Que je mépriſe
ces hommes aveugles & durs qui voudroient
que la mort détruisît tout notre
être ! Ainfi donc , les vertus les plus
aimables & les plus fublimes ſeroient
fans récompenfe , & l'eſprit ſeroit confondu
avec la matière ! Malheureux fyf
tême , que le coeur & la raiſon défavouent
: l'impatience & l'immenfité de
nos defirs te trahiront toujours.
T
Ecrivez - moi , mon cher ami. Nos
lettres feront triftes ; mais cette triſteſſe
aura plus d'attraits pour moi , que toutes
les fauſſes joies d'un monde auſſi frivole
que diſſipé.
LETTRE II.
Vouspenſez ſurl'amitié comme faiſoit
Madame de Guion ſur l'amour de Dieu .
Vous ſcavez qu'elle imaginoit une
FEVRIER. 1764. 63
charité bien défintéreſſée , & qui dans.
ſon ſyſtême devoit anéantir l'amour de
nous-mêmes . Elle trouvoit cette idée
admirable . Elle avoit du moins , d'après
fon Directeur , adopté fortement cette
opinion ; elle la défendoit avec, chaleur.
Ce n'étoit qu'une rêverie ; & je vais
vous convaincre , mon bon ami , que
vous rêvez auſſi quelquefois. Paſſezmoi
ce propos , vous m'avez donné
de l'humeur.
Nous n'aimons que nous dans les
perfonnes qui nous font les plus cheres ;
ce font vos termes. tout se rapporte à
notre bien- être. Mais , mon ami , croyezvous
que l'on aime moins Dieu , parce
que l'on y trouve de l'attrait ? L'amour
de la vertu , cet amour fi pur
n'eſt pas lui-même éxemt d'intérêt dans
un certain ſens : mais , croyez -moi ,
il eſt beau , il eſt grand de s'aimer foimême
dans l'ordre. Le rare mérite de
ta foeur nous attiroit , il eſt vrai. Nous
en étoit-elle moins chère ?
Ah ! que je hais ces affligeans ſyſtêmes
qui ne ſemblent imaginés que
pour inſulter à l'humanité, pour avilir
&décourager notre âme. Vous qui
regardez l'intérêt comme le ſeul principe
de nos actions , froids & triftes
64 MERCURE DE FRANCE.
(
raiſonneurs , la divine image de l'honnête
& du beau n'a-t- elle jamais échauffé
vos coeurs ? N'avez - vous jamais ſacrifié
à la vertu ? Quelle est donc cette
malheureuſe & funeſte Philofophie, qui
ne croit pas aux fublimes éfforts, à l'intrépide
fermeté du Sage , ou qui ne ceffe de
la calomnier ?
Une choſe que vous n'hésiterez pas
à croire , mon ami , quoiqu'elle ait l'air
d'un paradoxe, c'eſt que les gens médiocres
ne font pas faits pour la ſolide
amitié. Le commerce des hommes fimples
eſt aſſez für ; mais ne sont- ils pas
fufceptibles de prévention ? S'ils favent
aimer , font- ils capables de cette amitié
fublime , de cet enthouſiaſme qui diftinguent
les ames ſupérieures ? Non ,
ils n'ont jamais fenti ce génie du coeur ,
ce feu du ſentiment qui pénétre l'âme ,
& qui l'éclaire. Ils peuvent être ſincères
&bons ; mais jamais leur froide amitié
ne fera rien de grand.
Cependant je préférerai toujours les
bonnes gens à ceux dont les démonftrations
vous poursuivent ſans ceſſe.
Ton ami , tu n'en ſçaurois douter
adore la fincérité. Quelle âme ſtupide
& lâche peut renoncer à cette vertu ,
qui nous rapproche de la divinité ? Mais
,
FEVRIER . 174 . 65
je dédaigne cette polliteſſe artificieuſe ,
qui met les manières à la place des
ſentimens , qui ne rougit pas de prendre
l'air & le ton de la bienveillance ,
qui tue en carefſſant , ou du moins qui
voile fon indifférence & ſa froideur des
attraits de la franchiſe & de l'amitié.
Mon coeur ſe révolte dès qu'il ne trouve
plus la candeur. Je dois ton eſtime à
cette qualité ; c'eſt elle qui m'attache
à toi. Mon ami , notre amitié durera
toujours.
LETTRE ΙΙΙ.
1
JEE ſuis encore ému de ce que l'on
me fit voir hier. Mon ami c'eſt un
Sage , c'eſt un Dieu qui habite ce ſéjour
ignoré !
د
Le jour commençoit à tomber : il
me prit en particulier , & me dit ;
vous êtes digne de m'accompagner ;
venez voir un ſpectacle attendriflant....
Mais que tout ceci demeure entre vous
& moi.
Je le fuis à l'extrémité du hameau ;
nous entrons dans une chaumière.......
Ciel ! Quels objets ! Une vielle femme
étendue ſur un grabat ; auprès d'elle
66 MERCURE DE FRANCE .
une jeune perſonne dont la douceur &
la beauté brilloient ſous le plus groffier
vêtement. Elle prodiguoit ſes ſoins àla
malade. Mon Enfant, lui dit mon digne
Ami , voilà donc votre mère ? Hélas
oui , Monfieur ! Depuis huit jours elle
n'a pu fortir du lit; je ne puis la quitter ;
&nous allons manquerde pain.....
O piété ! ô vertu ! diſois-je intérieurement
, voilà donc votre aſyle ! Mais , reprit
M. d'Aubigné , pourquoi manquer
de confiance , mon cher Enfant ? Que
ne veniez-vous me confier vos douleurs ?
Je ſçais combien vous êtes bon , Monfieur
; mais j'ai craint ...... Ah ! ne
craignez plus : les indigens honnêtes
font toujours accueillis chez moi; ils y
font reſpectés , ma Fille. Tenez ,& fouvenez-
vous queje ne vous abandonnerai
jamais.
La jeune perſonne ſanglottoit ; elle
baiſoit les mains de ſon bienfaiteur ,
qui lui dit en ſe retirant : ayez ſoin de
votre mère , ſoyez toujours vertueuſe ,
&comptez fur moi. Ce que je fais pour
vous , ce que je ferai par la ſuite eſt fort
fimple. Pourquoi s'étonner d'une bonne
action ? C'eſt la dureté des hommes qui
doit ſeule nous étonner.
C'eſt ainſi qu'il ſe fait adorer. Les
JANVIER. 1764. 67
travaux ruſtiques , animés par ſes regards
, ramènent par-tout l'abondance;
l'affreuſe pauvreté diſparoît devant lui ;
d'heureux mariages réuniſſent les familles;
lejeune berger peut ſuivre le penchantde
fon coeur , & remplir à la fois
les voeux de l'amour & de la fociété :
tout offre l'image du bonheur; la joie
naît du ſein du travail. Le tableau de ces
hommes ſains &robuſtes , de ces femmes
diligentes & fidèles , tous occupés
de laſubſiſtance commune , ne reſpire
que les plaiſirs ſimples & naturels , les
ſeuls vrais plaiſirs. De-là ces fêtes , ces
jeux innocens , où préſide cette allégreſſe
naïve , inféparable de la paix du coeur ,
&de la ſanté.
Telle étoit la vie des Patriarches , de
ces hommes heureux & fimples. Je ne
parcours point , ſans la plus douce émotion
, cette Hiſtoire des premiers temps.
Jacob & Rachel , l'heureux Booz, la
douce & fage Ruth ne vous charmentils
pas , mon Ami ? L'aimable Folni ,
portant du vin à ſa cuisinière , me rappelle
Rebecca . Je crois voir cette belle
vierge abreuvant les troupeaux du bon
Eliezer.
Mais je ne vous ai rien dit de Madame
d'Aubigné. Elle eſt digne de celui dont
68 MERCURE DE FRANCE.
1
elle porte le nom. Tendre épouſe , bonne
mère , maîtreffe compatiſſante , amie
ſenſible & généreuſe ; jeune encore &
charmante , elle fait le bonheur de tout
ce qui l'environne. Simple dans ſa parure
, fon plus cher ornement eſt ſa famille.
Ses enfans font tous d'une figure
aimable , & je n'en connois pas de mieux
élevés. Mon Ami , vous connoîtrez bientôt
cette maiſon : on vous y defire déja.
Lafuite au Mercure prochain .
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11
p. 152-153
« LETTRES d'un jeune homme, avec cette Epigraphe : O sentiment, sentiment [...] »
Début :
LETTRES d'un jeune homme, avec cette Epigraphe : O sentiment, sentiment [...]
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texteReconnaissance textuelle : « LETTRES d'un jeune homme, avec cette Epigraphe : O sentiment, sentiment [...] »
LETTRES d'un jeune homme , avec
cette Epigraphe : O sentiment , fentiment
, douce vie de l'âme ! Rousseau de
Genève. A la Haye , 1765. Brochure
in-12. de 120 pages.
Laplupartde ces Lettres avoient paru
fucceffivement dans quelques volumes
du Mercure , & nous avons cru voir
que le Public les liſoit avec plaifir.
L'Auteur a penſé qu'il convenoit de
les réunir en un corps d'Ouvrage , &
d'en former une Brochure qui ne peut
SEPTEMBRE. 1764. 153
manquer d'être bien accueillie. On y
trouve de ce ſentiment qui ne nuit point
à l'eſprit , & que les gens de goût lui
préférent.
cette Epigraphe : O sentiment , fentiment
, douce vie de l'âme ! Rousseau de
Genève. A la Haye , 1765. Brochure
in-12. de 120 pages.
Laplupartde ces Lettres avoient paru
fucceffivement dans quelques volumes
du Mercure , & nous avons cru voir
que le Public les liſoit avec plaifir.
L'Auteur a penſé qu'il convenoit de
les réunir en un corps d'Ouvrage , &
d'en former une Brochure qui ne peut
SEPTEMBRE. 1764. 153
manquer d'être bien accueillie. On y
trouve de ce ſentiment qui ne nuit point
à l'eſprit , & que les gens de goût lui
préférent.
Fermer
12
p. 140
« HENRIETTE de Volmar, ou la mère jalouse de la fille, histoire véritable, pour [...] »
Début :
HENRIETTE de Volmar, ou la mère jalouse de la fille, histoire véritable, pour [...]
Mots clefs :
Henriette de Wolmar, Mère, Héloïse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « HENRIETTE de Volmar, ou la mère jalouse de la fille, histoire véritable, pour [...] »
HENRIETTE de Volmar , ou la mère
jalouſede ſa fille , hiſtoire véritable , pour
ſervir de ſuite à la nouvelle Héloïse , par
J. J. R. A Genève , & ſe trouve à Paris ,
chez Delalain , Libraire , rue Saint-Jacques
; & Valade , Libraire , rue de la Parcheminerie
; 1768 : in- 12 .
On juge bien que cette ſuite prétendue
de la célebre Héloïse de M. Rouffeau ,
eſt infiniment au-deſſous du premier roman
, & qu'Henriette de Volmar , est bien
inférieure à ſa mère en beauté & en
mérite.
jalouſede ſa fille , hiſtoire véritable , pour
ſervir de ſuite à la nouvelle Héloïse , par
J. J. R. A Genève , & ſe trouve à Paris ,
chez Delalain , Libraire , rue Saint-Jacques
; & Valade , Libraire , rue de la Parcheminerie
; 1768 : in- 12 .
On juge bien que cette ſuite prétendue
de la célebre Héloïse de M. Rouffeau ,
eſt infiniment au-deſſous du premier roman
, & qu'Henriette de Volmar , est bien
inférieure à ſa mère en beauté & en
mérite.
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13
p. 177-182
PROJET MORAL.
Début :
C'est sans doute aux préceptes de la morale que les hommes doivent leur sagesse [...]
Mots clefs :
Morale, Préceptes, Inscriptions, Hommes, Jean-Jacques Rousseau, Yeux, Vertu, Leçons, Maximes, Citoyen
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PROJET MORAL.
PROJET MORAL.
C'EST fans doute aux préceptes de la
morale que les hommes doivent leur fageffe
& leur bonheur. Cependant la plû.
part d'entr'eux n'eſt pas à portée de profiter
des excellentes leçons qu'ont données
en ce genre divers auteurs célèbres. Peu
d'hommes parmi le peuple lifent ,&dans
ce petit nombre très peu font capables
d'extraire ces maximes précieuſes , de les
ſéparer des acceſſoires dont elles font fouvent
enveloppées. Il feroit donc bien intéreſſant
de les mettre ſous leurs yeux
iſolées , afin qu'elles pufſſent faire fur
leurs eſprits de ces impreſſions profondes
ſeules capables de produire de grands effets.
Il en naîtroit certainement des avantages
pour la ſociété.
Un moyen , je crois , aſſez ſimple d'y
parvenir , feroit d'en orner nos édifices &
nos places publiques . Ces infcriptions
gravées en lettres d'or ſur le marbre noir
relevées de quelques ornemens analogues
deviendroient un objet , non ſeulement
de la plus grande utilité , mais même
d'agrément.
Hv
178MERCURE DE FRANCE.
Soit que les villes vouluſſent ou non
contribuer à cette dépenſe ;je ſouhaitérois
qu'il fût permis à tout citoyen de
faire dreffer à ſes frais une ou pluſieurs.
de ces inſcriptions ſous l'agrément du
corps municipal qui décideroit du mérite
de la maxime , de la place qu'elle doit
occuper , & de la forme décente , quoique
frample , qu'il conviendroitde donner
à ce monument public. Ne feroit - il pas
juſte que le citoyen pour laiſſer à la poftérité
la mémoire & l'exemple de fa bien.
faiſance , eût auſſi la liberté d'y faire
graver au bas en uncartouche ſéparé fon
nom & celui de l'année où il auroit éré
érigé ; il n'est pas besoin de faire fentir
P'utilité de ces fortes d'inſcriptions. Un
grand poëte a dit bien ſagement que les
leçons qu'on expoſoit à nos yeux étoient
bien plus efficaces que celles qu'on faifoit
entendre à nos oreilles. Ainſi donc ces
maximes offertes à nos regards auroient
peut- être plus de force( fur-tout for l'efprit
du Peuple ) que lorſqu'on nous les:
préſente dans de longs diſcours dont la
mémoire ne peut ſe charger. D'ailleurs
Tun n'empêcheroit pas les fruitsde l'autre,
86, contribueroit même à en augmenter
les effets..
AVRIL. 1770. 179
Pour appuyer ce que j'avance par des
faits , j'en vais citer un qui m'a été rapporté
par un homme digne de foi.
Dans une petite ville de France , un
homme riche , mais accablé d'un fatal
ennui de vivre, alloit terminer lui-même
ſes malheureux jours , lorſque paffant
dans la place publique les yeux égarés ſe
fixerent par hafard vers une maiſon fur
laquelle étoit une inſcription latine dont
voici le ſens. O toi pour qui la vie est un
fardeau! cherche àfaire du bien , la verte
Sçaura te la faire aimer.
Il s'arrête un moment & fonge qu'il y
a dans ſon voiſinage un menuifier honnête
homme &pauvre , reſté venf depuis
peu avec nombre d'enfans.
J'étois bien fou , dit-il , de livrer
ainſi ma ſucceſſion à des héritiers avides
qui auroient ri de ma fottife ;j'en veux
faire un plus digne emploi . Il retourne
auſſi tôt fur ſes pas , envoye chercher le
menuifier & lui dit.
Je ſuis touché de votre état , voici une
fommede mille écus que je deſtineà vous
acheter du bois & des outils pour vous
mettre en état de travailler & d'élever
votre famille. Je me charge , juſqu'à ce
que vous ſoyez plusàvotre aiſe , defen
Hivj
180 MERCURE DE FRANCE .
tretien de vos enfans & veux placer votre
fille aînée qui me ſemble promettre. Je
vais la mettre en couvent , lui faire donner
toute l'éducation poſſible & je me
propoſe de la doter enfuite convenablement.
Je ferai du bien aux autres à leur
tour s'ils le méritent. Cette jeune perſonne
étoit comme un beau diamant brut qui
n'attend que la main du lapidaire pour
paroître dans tout ſon éclar. Elle avoit
reçu de la nature les plus heureuſes difpoſitions&
les vit bientôt ſe développer
par l'éducation. Enfin elle devint une fille
charmante & mérita d'épouſer quatre ans
après ſon bienfaiteur qui vécut long-tems
& fut toujours heureux.
Quelles leçons fublimes renfermoient
ces troisbelles ſentences gravéesen lettres
d'or au temple de Delphes !
Connois toi toi même. Ne defire rien de
trop. Evite les procès & les dettes.
Les amis de Socrate s'étonnoientde ce
qu'il ne cherchoit point à ſe venger d'une
infulte que lui avoit faite un jeune étourdi.
Eh quoi ! mes amis , leur dit ce ſage ?
ſi un cheval vous avoit donné un coup de
pied , l'appeleriez - vous devant le Juge
pourentirerraiſon ?Quoi de plus capable
d'inſpirer de l'amour &du reſpect pour
: AVRIL. 1770. 181
la religion que ce paſſage de M. J. J.
Rouffeau.
De combien de douceurs n'eſt pas privé
celui à qui la religion manque ! Quel
ſentiment peut le conſoler dans ſes peines
! quel ſpectateur anime les bonnes
actions qu'il fait en ſecret ! quelle voix
peut parler au fond de ſon ame ! quel prix
peut-il attendre de ſa vertu ! Comment
doit- il enviſager la mort ? la félicité eſt
la fortune du ſage , & il n'y en a point
fans vertu. J. J. Rouffeau , NouvelleHéloïfe.
Quel homme , dit le philoſophe Saadi
, ofera s'oppoſer au bonheur des hommes
; quand tous les êtres font utiles l'unà
l'autre , quel homme ofera reſter inutile
à ſa patrie & au monde !
O arbitres des hommes ! craignez les
plaintes des malheureux ; elles parcourent
la terre , elles traverſent les mers ,
elles pénetrent les cieux , elles changent
la face des empires ; il ne faut qu'un foupir
de l'innocent opprimé pour remuer le
monde?
Porte tes yeux autour de toi , vois ces
campagnes fertiles , ces cieux&ces mers ;
qu'est- ce que le monde ? l'ouvrage d'un
Dieu bon. Quel hommage exige de toi fa
182 MERCURE DE FRANCE .
bonté ? ton plaitir& une action degrace.
Quel devoir t'impoſe ſabonté ? le plaifir
des autres . Jouis , voilà la ſageſſe , fais
jouir , voilà la vertu : Saadi.
Est- il une morale plus vraie , plus douce
, plus confolante ? Voici un effai que
j'ai haſardé , du choix qu'on pourroit
fairedes diverſes maximes & des traits de
vertu &de grandeur d'ame , &c . pour en
compofer ces inſcriptions publiques ,
dont tout bon citoyen verroit , j'efpere ,
l'exécution avec joie.
G****de Rouen.
C'EST fans doute aux préceptes de la
morale que les hommes doivent leur fageffe
& leur bonheur. Cependant la plû.
part d'entr'eux n'eſt pas à portée de profiter
des excellentes leçons qu'ont données
en ce genre divers auteurs célèbres. Peu
d'hommes parmi le peuple lifent ,&dans
ce petit nombre très peu font capables
d'extraire ces maximes précieuſes , de les
ſéparer des acceſſoires dont elles font fouvent
enveloppées. Il feroit donc bien intéreſſant
de les mettre ſous leurs yeux
iſolées , afin qu'elles pufſſent faire fur
leurs eſprits de ces impreſſions profondes
ſeules capables de produire de grands effets.
Il en naîtroit certainement des avantages
pour la ſociété.
Un moyen , je crois , aſſez ſimple d'y
parvenir , feroit d'en orner nos édifices &
nos places publiques . Ces infcriptions
gravées en lettres d'or ſur le marbre noir
relevées de quelques ornemens analogues
deviendroient un objet , non ſeulement
de la plus grande utilité , mais même
d'agrément.
Hv
178MERCURE DE FRANCE.
Soit que les villes vouluſſent ou non
contribuer à cette dépenſe ;je ſouhaitérois
qu'il fût permis à tout citoyen de
faire dreffer à ſes frais une ou pluſieurs.
de ces inſcriptions ſous l'agrément du
corps municipal qui décideroit du mérite
de la maxime , de la place qu'elle doit
occuper , & de la forme décente , quoique
frample , qu'il conviendroitde donner
à ce monument public. Ne feroit - il pas
juſte que le citoyen pour laiſſer à la poftérité
la mémoire & l'exemple de fa bien.
faiſance , eût auſſi la liberté d'y faire
graver au bas en uncartouche ſéparé fon
nom & celui de l'année où il auroit éré
érigé ; il n'est pas besoin de faire fentir
P'utilité de ces fortes d'inſcriptions. Un
grand poëte a dit bien ſagement que les
leçons qu'on expoſoit à nos yeux étoient
bien plus efficaces que celles qu'on faifoit
entendre à nos oreilles. Ainſi donc ces
maximes offertes à nos regards auroient
peut- être plus de force( fur-tout for l'efprit
du Peuple ) que lorſqu'on nous les:
préſente dans de longs diſcours dont la
mémoire ne peut ſe charger. D'ailleurs
Tun n'empêcheroit pas les fruitsde l'autre,
86, contribueroit même à en augmenter
les effets..
AVRIL. 1770. 179
Pour appuyer ce que j'avance par des
faits , j'en vais citer un qui m'a été rapporté
par un homme digne de foi.
Dans une petite ville de France , un
homme riche , mais accablé d'un fatal
ennui de vivre, alloit terminer lui-même
ſes malheureux jours , lorſque paffant
dans la place publique les yeux égarés ſe
fixerent par hafard vers une maiſon fur
laquelle étoit une inſcription latine dont
voici le ſens. O toi pour qui la vie est un
fardeau! cherche àfaire du bien , la verte
Sçaura te la faire aimer.
Il s'arrête un moment & fonge qu'il y
a dans ſon voiſinage un menuifier honnête
homme &pauvre , reſté venf depuis
peu avec nombre d'enfans.
J'étois bien fou , dit-il , de livrer
ainſi ma ſucceſſion à des héritiers avides
qui auroient ri de ma fottife ;j'en veux
faire un plus digne emploi . Il retourne
auſſi tôt fur ſes pas , envoye chercher le
menuifier & lui dit.
Je ſuis touché de votre état , voici une
fommede mille écus que je deſtineà vous
acheter du bois & des outils pour vous
mettre en état de travailler & d'élever
votre famille. Je me charge , juſqu'à ce
que vous ſoyez plusàvotre aiſe , defen
Hivj
180 MERCURE DE FRANCE .
tretien de vos enfans & veux placer votre
fille aînée qui me ſemble promettre. Je
vais la mettre en couvent , lui faire donner
toute l'éducation poſſible & je me
propoſe de la doter enfuite convenablement.
Je ferai du bien aux autres à leur
tour s'ils le méritent. Cette jeune perſonne
étoit comme un beau diamant brut qui
n'attend que la main du lapidaire pour
paroître dans tout ſon éclar. Elle avoit
reçu de la nature les plus heureuſes difpoſitions&
les vit bientôt ſe développer
par l'éducation. Enfin elle devint une fille
charmante & mérita d'épouſer quatre ans
après ſon bienfaiteur qui vécut long-tems
& fut toujours heureux.
Quelles leçons fublimes renfermoient
ces troisbelles ſentences gravéesen lettres
d'or au temple de Delphes !
Connois toi toi même. Ne defire rien de
trop. Evite les procès & les dettes.
Les amis de Socrate s'étonnoientde ce
qu'il ne cherchoit point à ſe venger d'une
infulte que lui avoit faite un jeune étourdi.
Eh quoi ! mes amis , leur dit ce ſage ?
ſi un cheval vous avoit donné un coup de
pied , l'appeleriez - vous devant le Juge
pourentirerraiſon ?Quoi de plus capable
d'inſpirer de l'amour &du reſpect pour
: AVRIL. 1770. 181
la religion que ce paſſage de M. J. J.
Rouffeau.
De combien de douceurs n'eſt pas privé
celui à qui la religion manque ! Quel
ſentiment peut le conſoler dans ſes peines
! quel ſpectateur anime les bonnes
actions qu'il fait en ſecret ! quelle voix
peut parler au fond de ſon ame ! quel prix
peut-il attendre de ſa vertu ! Comment
doit- il enviſager la mort ? la félicité eſt
la fortune du ſage , & il n'y en a point
fans vertu. J. J. Rouffeau , NouvelleHéloïfe.
Quel homme , dit le philoſophe Saadi
, ofera s'oppoſer au bonheur des hommes
; quand tous les êtres font utiles l'unà
l'autre , quel homme ofera reſter inutile
à ſa patrie & au monde !
O arbitres des hommes ! craignez les
plaintes des malheureux ; elles parcourent
la terre , elles traverſent les mers ,
elles pénetrent les cieux , elles changent
la face des empires ; il ne faut qu'un foupir
de l'innocent opprimé pour remuer le
monde?
Porte tes yeux autour de toi , vois ces
campagnes fertiles , ces cieux&ces mers ;
qu'est- ce que le monde ? l'ouvrage d'un
Dieu bon. Quel hommage exige de toi fa
182 MERCURE DE FRANCE .
bonté ? ton plaitir& une action degrace.
Quel devoir t'impoſe ſabonté ? le plaifir
des autres . Jouis , voilà la ſageſſe , fais
jouir , voilà la vertu : Saadi.
Est- il une morale plus vraie , plus douce
, plus confolante ? Voici un effai que
j'ai haſardé , du choix qu'on pourroit
fairedes diverſes maximes & des traits de
vertu &de grandeur d'ame , &c . pour en
compofer ces inſcriptions publiques ,
dont tout bon citoyen verroit , j'efpere ,
l'exécution avec joie.
G****de Rouen.
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Résumé : PROJET MORAL.
Le texte présente un projet moral visant à promouvoir les préceptes éthiques pour améliorer la société. L'auteur constate que peu de personnes comprennent et appliquent les leçons morales des auteurs célèbres. Pour remédier à cette situation, il suggère d'afficher ces maximes sur les édifices et les places publiques, gravées en lettres d'or sur du marbre noir, afin qu'elles soient visibles et mémorables. Les citoyens pourraient financer et ériger ces inscriptions avec l'accord du corps municipal, ajoutant leur nom et l'année d'érection. Un exemple concret illustre l'impact de ces inscriptions : une maxime a empêché un homme de se suicider et l'a incité à aider un menuisier pauvre, transformant ainsi la vie de ce dernier et de sa famille. Le texte mentionne des sentences célèbres, comme celles du temple de Delphes et des philosophes, pour démontrer la puissance des leçons morales. Il souligne l'importance de la vertu et de la bienveillance envers autrui, citant Jean-Jacques Rousseau et le philosophe Saadi. L'auteur réfléchit sur la vertu et la moralité, citant Saadi avec la phrase 'fais jouir, voilà la vertu'. Il se demande s'il existe une morale plus authentique et plus douce. Il a rédigé un essai sur le choix des maximes et des traits de vertu et de grandeur d'âme pour composer des inscriptions publiques. L'objectif est que chaque bon citoyen voie l'exécution de ces inscriptions avec joie. Le texte est signé 'G****de Rouen'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 5-9
ÉPITRE A LA PARESSE.
Début :
O de mon coeur souveraine maîtresse, [...]
Mots clefs :
Amour, Coeur, Plaisirs, Aimable, Bienveillance, Doux, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE A LA PARESSE.
ÉPITRE A LA PARESSE.
0DE MON COEUR ſouveraine maîtreſſe,
A qui je dois mes plus heureux loiſirs ,
Inſpire-moi , chere &douce Pareſſe !
Je veux chanter ta gloire & mes plaiſirs.
Non , tu n'es point cette lourde Déefle
Qui de Mondor engourdit tous les ſens ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Et qui l'endort au ſein de la molleſſe .
Le Dieu du Pinde , aimable enchantereffe ,
Autour de toi raſſemble ſes enfans ;
Tous les beaux- arts t'environnent ſans ceſſe.
Pour mieux charmer tes fortunés momens ,
Le tendre amour lui- même te carrefle ;
Il vient ſourire à tes jeux innocens ,
Et te remplir d'une tranquille ivreſſe.
Mais loin detoi les tranſports furieux
Dontcet enfantagite & trouble l'ame.
Plus pur , plus doux & plus délicieux ,
Le ſentimentte penetre& t'enflame
Pour toi l'Amour n'eſt point un ſéducteur ;
Tel qu'aux beaux jours de Saturne & de Rhée ,
Il eſt ſans fard , il parle avec candeur :
De ſes attraits la ſageſſe parée
Charme les yeux & s'emparedu coeur.
C'eſt bien en vain que l'Amant de Julie ,
Toujours en proie à la mélancolie ,
Eft confumé d'une fougueule ardeur ;
Ah ! je le plains autant que je l'admire.
Que ſert, hélas ! ce ſublime délire ?
C'eſt moins l'amour qu'une aveugle fureur,
Dontje frémis plus qu'elle ne m'attire.
J'aime bien mieux Philémon & Baucis ,
Tous les Bergers du naïf la Fontaine ,
EtdeGefner les Eglés , les Tyrcis ,
Que les accès d'un ſombre énergumene ,
AVRIL . 1746. 7
Quim'inſpirant une ſecrette horreur ,
S'il m'attendrit , plus ſouvent me fait peur *.
Jeveuxbrûler d'une ardeur plus durable ,
Je veux choisir un guide plus aimable.
Suivons Eglé ; ſå modefte douceur
Me fait chérir fa timide innocence.
Ah! j'ai trouvé le repos de mon coeur !
Oui ,je le ſens s'ouvrir ſans violence ,
Nonàl'amour , mais à la bienveillance ,
Etréunir, par un accord heureux ,
Les ſentimens , les plaiſirs vertueux .
Omon Egié! le temps inexorable
Auroit en vain terni tous vos attraits ,
Devos vertus l'empreinte ineffaçable
Me charmeroit encore dans vos traits.
C'estmon amie & non pas ma maîtreile ,
Qui de mes chants ſera le digne objet.
La belle Hélene arma toute laGrece ;
Deguerre , hélas ! ce fut un beau ſujet.
Guidepar toi , Parefle pacifique ,
*ADieu ne plaiſe que j'oſe attaquerM. Roufſeau .
Je reſpecte ſes vertus , ſa vieilleſſe & fon génie . J'ai
d'ailleurs éprouvé ſa bienveillance. Je crois être de ſon
avisen blåmant l'amour violent , & la Nouvelle-Héloïſe
en eſt, ce me ſemble , la cenſure encore plus que
l'apologie. M. Roufſeau nous avertit lui-même de
préférer , pour le mariage , une phyſionomie qui
inſpire la bienveillance & non l'amour.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Je ne veux plus adorer la beauté ,
Ni me livrer à fon charme magique ;
De tout excès je ſuis épouvanté
L'ardent amour eſt ſans doute énergique :
Mais confumé par ſon feu dévorant ,
Il brille , il meurt & s'éteint promptement.
D'un tel effort l'ame toute épuiſée ,
Pientôt le ferme aux plus doux ſentimens,
Etjouit moins , plus elle eſt embratée ;
Tous ſes plaiſirs ne ſont que des tourmens.
Les vrais liens d'une ſage tendreſſe ,
L'aimable eſſor de la délicatelle ,
Valentbien mieux que les emportemens
Er les fureurs d'uneimportune ivrefle.
Demon repos plus épris chaque jour ,
Je n'irai point , fur les pas du vulgaire,
Proſtituer mon encens à la Cour.
Pourquoi courir après une chimere ?
L'ambition nuit autant que l'amour.
Vivant de peu , content du néceſſaire
Le ſuperflu me coûte peu de ſoins.
C'eſt lui , lui ſeul qui fait notre miſere ;
Un parelleux a fort peu de beſoins .
Quelques amis d'humeur toujours égale ,
D'un bon eſprit & fans prétentions ;
De ſimples mets , une table frugale ,
Vin naturel , point d'indigeſtions ;
Modeſte habit , propreté ſans parure ,
AVRIL. 1776. 9
Toilette courte , une douce gaieté ,
Point de procès , une fortune ſure ,
Quoique petite , & toujours la ſanté ;
Sommeil facile , exempt d'inquiétude ,
Réveil paiſible , un peu de mouvement;
Modérément ſe livrer à l'étude ,
Faire du bien ſans trop d'empreſſement ;
Garder en tout un prudent équilibre ;
Autantqu'on peut vivre tranquille & libre ;
Jamais de maître, & conferver pourtant
Pour mes amis un eſprit complaiſant :
Voilà le plande mon heureuſe vie ,
Le réſultat de ma philoſophie.
Sur mes défauts vous me grondez ſouvent ;
Vous me trouvez fingulier , indolent :
Mais convenez , Eglé , que ma parefle
Preſque en tout point reſſemble à la ſageſſe .
0DE MON COEUR ſouveraine maîtreſſe,
A qui je dois mes plus heureux loiſirs ,
Inſpire-moi , chere &douce Pareſſe !
Je veux chanter ta gloire & mes plaiſirs.
Non , tu n'es point cette lourde Déefle
Qui de Mondor engourdit tous les ſens ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Et qui l'endort au ſein de la molleſſe .
Le Dieu du Pinde , aimable enchantereffe ,
Autour de toi raſſemble ſes enfans ;
Tous les beaux- arts t'environnent ſans ceſſe.
Pour mieux charmer tes fortunés momens ,
Le tendre amour lui- même te carrefle ;
Il vient ſourire à tes jeux innocens ,
Et te remplir d'une tranquille ivreſſe.
Mais loin detoi les tranſports furieux
Dontcet enfantagite & trouble l'ame.
Plus pur , plus doux & plus délicieux ,
Le ſentimentte penetre& t'enflame
Pour toi l'Amour n'eſt point un ſéducteur ;
Tel qu'aux beaux jours de Saturne & de Rhée ,
Il eſt ſans fard , il parle avec candeur :
De ſes attraits la ſageſſe parée
Charme les yeux & s'emparedu coeur.
C'eſt bien en vain que l'Amant de Julie ,
Toujours en proie à la mélancolie ,
Eft confumé d'une fougueule ardeur ;
Ah ! je le plains autant que je l'admire.
Que ſert, hélas ! ce ſublime délire ?
C'eſt moins l'amour qu'une aveugle fureur,
Dontje frémis plus qu'elle ne m'attire.
J'aime bien mieux Philémon & Baucis ,
Tous les Bergers du naïf la Fontaine ,
EtdeGefner les Eglés , les Tyrcis ,
Que les accès d'un ſombre énergumene ,
AVRIL . 1746. 7
Quim'inſpirant une ſecrette horreur ,
S'il m'attendrit , plus ſouvent me fait peur *.
Jeveuxbrûler d'une ardeur plus durable ,
Je veux choisir un guide plus aimable.
Suivons Eglé ; ſå modefte douceur
Me fait chérir fa timide innocence.
Ah! j'ai trouvé le repos de mon coeur !
Oui ,je le ſens s'ouvrir ſans violence ,
Nonàl'amour , mais à la bienveillance ,
Etréunir, par un accord heureux ,
Les ſentimens , les plaiſirs vertueux .
Omon Egié! le temps inexorable
Auroit en vain terni tous vos attraits ,
Devos vertus l'empreinte ineffaçable
Me charmeroit encore dans vos traits.
C'estmon amie & non pas ma maîtreile ,
Qui de mes chants ſera le digne objet.
La belle Hélene arma toute laGrece ;
Deguerre , hélas ! ce fut un beau ſujet.
Guidepar toi , Parefle pacifique ,
*ADieu ne plaiſe que j'oſe attaquerM. Roufſeau .
Je reſpecte ſes vertus , ſa vieilleſſe & fon génie . J'ai
d'ailleurs éprouvé ſa bienveillance. Je crois être de ſon
avisen blåmant l'amour violent , & la Nouvelle-Héloïſe
en eſt, ce me ſemble , la cenſure encore plus que
l'apologie. M. Roufſeau nous avertit lui-même de
préférer , pour le mariage , une phyſionomie qui
inſpire la bienveillance & non l'amour.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Je ne veux plus adorer la beauté ,
Ni me livrer à fon charme magique ;
De tout excès je ſuis épouvanté
L'ardent amour eſt ſans doute énergique :
Mais confumé par ſon feu dévorant ,
Il brille , il meurt & s'éteint promptement.
D'un tel effort l'ame toute épuiſée ,
Pientôt le ferme aux plus doux ſentimens,
Etjouit moins , plus elle eſt embratée ;
Tous ſes plaiſirs ne ſont que des tourmens.
Les vrais liens d'une ſage tendreſſe ,
L'aimable eſſor de la délicatelle ,
Valentbien mieux que les emportemens
Er les fureurs d'uneimportune ivrefle.
Demon repos plus épris chaque jour ,
Je n'irai point , fur les pas du vulgaire,
Proſtituer mon encens à la Cour.
Pourquoi courir après une chimere ?
L'ambition nuit autant que l'amour.
Vivant de peu , content du néceſſaire
Le ſuperflu me coûte peu de ſoins.
C'eſt lui , lui ſeul qui fait notre miſere ;
Un parelleux a fort peu de beſoins .
Quelques amis d'humeur toujours égale ,
D'un bon eſprit & fans prétentions ;
De ſimples mets , une table frugale ,
Vin naturel , point d'indigeſtions ;
Modeſte habit , propreté ſans parure ,
AVRIL. 1776. 9
Toilette courte , une douce gaieté ,
Point de procès , une fortune ſure ,
Quoique petite , & toujours la ſanté ;
Sommeil facile , exempt d'inquiétude ,
Réveil paiſible , un peu de mouvement;
Modérément ſe livrer à l'étude ,
Faire du bien ſans trop d'empreſſement ;
Garder en tout un prudent équilibre ;
Autantqu'on peut vivre tranquille & libre ;
Jamais de maître, & conferver pourtant
Pour mes amis un eſprit complaiſant :
Voilà le plande mon heureuſe vie ,
Le réſultat de ma philoſophie.
Sur mes défauts vous me grondez ſouvent ;
Vous me trouvez fingulier , indolent :
Mais convenez , Eglé , que ma parefle
Preſque en tout point reſſemble à la ſageſſe .
Fermer
15
p. 134-139
Observations sur un ouvrage intitulé le Systême de la Nature, [titre d'après la table]
Début :
Observations sur un Ouvrage intitulé : Le Systême de la Nature, divisées en 2 [...]
Mots clefs :
Nature, Humain, Hommes, Dieu, Auteur, Système, Genre, Vertu, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire
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texteReconnaissance textuelle : Observations sur un ouvrage intitulé le Systême de la Nature, [titre d'après la table]
Obfervationsfur un Ouvrage intitulé : Le
Systéme de la Nature , diviſées en 2
parties ; par M. de B.... A Paris,
OCTOBRE. 1776 . 139
chez Debure père , Lib. quai des Auguftins
.
:
Notre fiécle doit rougir plus qu'aucun
autre d'avoir enfanté un ſyſtème qui
dégrade la raiſon & l'eſprit humain.
L'athéïſme paroiſſoit ne devoir être que
le fruit de la ſtupidité & de l'ignorance ;
& cependant , qui l'auroit cru ! cette erreur
ſemble devenir l'opinion favorite
de certains hommes , à qui on ne peut
refuſer des lumières & du talent ; on ne
vit jamais un ſyſtême également abſurde
& impie , défendu avec plus d'obſtination
& d'enthouſiaſme. Spinofa & ſes Prédécefleurs
étoient lus de peu de gens , &
n'étoient entendus de perſonne. Les Modernes
, par un preſtige de ſtyle & par
une phyſique ſuperficielle & curieuſe
ont tâché d'inſinuer le venin dans les
eſprits foibles & les demi- Savans , dont
le nombre augmente malheureuſement
tous les jours. Du fond de leur corrupzion
s'élève une vapeur noire & maligne
qui , en les aveuglant ſur tous les témoignages
que l'Étre- Suprême a donnés de
ſa préſence & de ſa majesté , leur cache.
en même temps les maux effrayans qu'ils
préparent au genre humain, en répan
136 MERCURE DE FRANCE.
dant dans le public leurs déteſtables principes
. Quand même ces principes ſeroient
auſſi vrais qu'ils font faux & abfurdes ,
ils devroient les enfevelir dans un éternel
oubli , s'ils ſe piquoient de vertu &
de probité. Mais quand on a le malheur
d'être aveuglé , on ne connoît point les
fuites malheureuſes des ténèbres. En effet
il ſuffit de n'être pas tout-à fait frappé
d'aveuglement pour avouer avec l'Auteur
de laſage critique du ſyſtême de la nature,
que l'homme a beſoin d'un Maître qui
le faffe matcher d'un pas fûr dans le
chemin de la vertu , & que nulle ſociété
ne peut ſubſiſter avec cette liberté ſans
bornes qu'on oſe réclamer. L'intérêt pera
fonnel , le choc des paffions & la diverſité
des opinions , ajoute l'Auteur des
obſervations folides & intéreſſantes , font
une ſource intariſſable de guerres & de
difcordes , qui , ſi elles n'entraînoient
pas la ruine entière du genre humain ,
feroient au moins de la ſociété un vaſte
théâtre , où les mortels , ſemblables à des
lions féroces , feroient occupés ſans ceffe
à s'entre-déchirer & à ſe détruire. Il faut
donc à la malignité de la nature humaine
un frein capable d'en prévenir les fuites ;
& quel frein plus propre à en impofer
OCTOBRE. 1776. 137
aux hommes que celui d'une divinité
toujours préſente par tout, quoiqu'inviſible
, qui pourſuit les coupables juſques
dans la nuitdu tombeau , & qui les immole
pour jamais à ſa juſtice ? A quoi
ſert de multiplier des ſophifmes pour
ôter aux hommes la plus grande confolation
qu'ils peuvent deſirer au milieu
des maux intéparables de la vie ? Les
terreurs de l'avenir , que l'on prétend
diffiper , ne balancent pas ce déſeſpoir &
ce néant que tout le monde abhorre.
C'eſt envain qu'on fait l'éloge de la morale.
La règle des moeurs n'eſt point ime
muable ſi Dieu n'existe pas, « C'eſt lui ,
>>dit ſi bien l'éloquent Rouſſeau , qui
>donne un but à la justice , une baſe à
» la vertu , un prix à cette courte vie
» employée à lui plaire. C'eſt lui qui
> ne ceſſe de crier aux coupables que
» leurs crimes ſecrets ont été vus , & qui
>> fait dire au juſte oublié , tes vertus ont
>> un témoin ; c'eſt lui , c'eſt ſa ſubſtance
>> inaltérable qui eſt le vrai modèle des
> perfections dont nous portons une
» image en nous-mêmes. Nos paffions
>> ont beau la défigurer : tous ſes traits
>> liés à l'eſſence infinie , ſe repréſentent
>> toujours à la raiſon , & lui fervent à
138 MERCURE DE FRANCE.
>> rétablir ce que l'imposture & l'erreur
>> en ont altéré ». Voilà comme la ſaine
philofophie nous parle de lÊtre Suprême.
Son existence étant antérieure à la
révélation , l'Auteur a cru qu'il falloit
préférer les preuves indépendantes de
cette révélation , afin que ceux qui ont
le malheur de ne pas croire à la Religion
révélée , ne puiffent pas éluder la force
des argumens philoſophiques. Les Ecri
vains ſacrés ne nous aſſurent- ils pas euxmêmes
, qu'indépendamment de l'autorité
de la Religion , tous ceux qui nient
l'existence de la divinité ſont inexcufables
, puiſque Dieu s'eſt manifeſté aux
hommes par les merveilles de la nature ,
puiſque les cieux annoncent la gloire de
Dieu& publient hautement fa puiſſance?
« Je ne fais , dit M. de Voltaire , s'il y a
>> une preuve métaphysique plus frap-
>> pante & qui parle plus fortement à
>> l'homme que cet ordre admirable qui
> règne dans le monde , & fi jamais il y
a eu un plus bel argument que ce ver-
>>fet : Cæli enarrant gloriam Dei. Les
>> Phyſiciens ſont devenus les Hérauts
>> de la Providence ; un Cathéchiſte annonce
Dieu à des enfans , & un New
>> ton le démontre aux Sages2.
L'Auteur des obſervations également
folides & lumineuſes , ne ſe borne pas
à diſſiper tous les nuages que le fophifte
moderne a cherché à accumuler , pour
obfcurcir la vérité la plus confolante &
la plus utile au genre humain; mais il
prouve auſſi d'une manière claire & perſuafive
la ſpiritualité de l'ame & les conſéquences
qui en dérivent.
Systéme de la Nature , diviſées en 2
parties ; par M. de B.... A Paris,
OCTOBRE. 1776 . 139
chez Debure père , Lib. quai des Auguftins
.
:
Notre fiécle doit rougir plus qu'aucun
autre d'avoir enfanté un ſyſtème qui
dégrade la raiſon & l'eſprit humain.
L'athéïſme paroiſſoit ne devoir être que
le fruit de la ſtupidité & de l'ignorance ;
& cependant , qui l'auroit cru ! cette erreur
ſemble devenir l'opinion favorite
de certains hommes , à qui on ne peut
refuſer des lumières & du talent ; on ne
vit jamais un ſyſtême également abſurde
& impie , défendu avec plus d'obſtination
& d'enthouſiaſme. Spinofa & ſes Prédécefleurs
étoient lus de peu de gens , &
n'étoient entendus de perſonne. Les Modernes
, par un preſtige de ſtyle & par
une phyſique ſuperficielle & curieuſe
ont tâché d'inſinuer le venin dans les
eſprits foibles & les demi- Savans , dont
le nombre augmente malheureuſement
tous les jours. Du fond de leur corrupzion
s'élève une vapeur noire & maligne
qui , en les aveuglant ſur tous les témoignages
que l'Étre- Suprême a donnés de
ſa préſence & de ſa majesté , leur cache.
en même temps les maux effrayans qu'ils
préparent au genre humain, en répan
136 MERCURE DE FRANCE.
dant dans le public leurs déteſtables principes
. Quand même ces principes ſeroient
auſſi vrais qu'ils font faux & abfurdes ,
ils devroient les enfevelir dans un éternel
oubli , s'ils ſe piquoient de vertu &
de probité. Mais quand on a le malheur
d'être aveuglé , on ne connoît point les
fuites malheureuſes des ténèbres. En effet
il ſuffit de n'être pas tout-à fait frappé
d'aveuglement pour avouer avec l'Auteur
de laſage critique du ſyſtême de la nature,
que l'homme a beſoin d'un Maître qui
le faffe matcher d'un pas fûr dans le
chemin de la vertu , & que nulle ſociété
ne peut ſubſiſter avec cette liberté ſans
bornes qu'on oſe réclamer. L'intérêt pera
fonnel , le choc des paffions & la diverſité
des opinions , ajoute l'Auteur des
obſervations folides & intéreſſantes , font
une ſource intariſſable de guerres & de
difcordes , qui , ſi elles n'entraînoient
pas la ruine entière du genre humain ,
feroient au moins de la ſociété un vaſte
théâtre , où les mortels , ſemblables à des
lions féroces , feroient occupés ſans ceffe
à s'entre-déchirer & à ſe détruire. Il faut
donc à la malignité de la nature humaine
un frein capable d'en prévenir les fuites ;
& quel frein plus propre à en impofer
OCTOBRE. 1776. 137
aux hommes que celui d'une divinité
toujours préſente par tout, quoiqu'inviſible
, qui pourſuit les coupables juſques
dans la nuitdu tombeau , & qui les immole
pour jamais à ſa juſtice ? A quoi
ſert de multiplier des ſophifmes pour
ôter aux hommes la plus grande confolation
qu'ils peuvent deſirer au milieu
des maux intéparables de la vie ? Les
terreurs de l'avenir , que l'on prétend
diffiper , ne balancent pas ce déſeſpoir &
ce néant que tout le monde abhorre.
C'eſt envain qu'on fait l'éloge de la morale.
La règle des moeurs n'eſt point ime
muable ſi Dieu n'existe pas, « C'eſt lui ,
>>dit ſi bien l'éloquent Rouſſeau , qui
>donne un but à la justice , une baſe à
» la vertu , un prix à cette courte vie
» employée à lui plaire. C'eſt lui qui
> ne ceſſe de crier aux coupables que
» leurs crimes ſecrets ont été vus , & qui
>> fait dire au juſte oublié , tes vertus ont
>> un témoin ; c'eſt lui , c'eſt ſa ſubſtance
>> inaltérable qui eſt le vrai modèle des
> perfections dont nous portons une
» image en nous-mêmes. Nos paffions
>> ont beau la défigurer : tous ſes traits
>> liés à l'eſſence infinie , ſe repréſentent
>> toujours à la raiſon , & lui fervent à
138 MERCURE DE FRANCE.
>> rétablir ce que l'imposture & l'erreur
>> en ont altéré ». Voilà comme la ſaine
philofophie nous parle de lÊtre Suprême.
Son existence étant antérieure à la
révélation , l'Auteur a cru qu'il falloit
préférer les preuves indépendantes de
cette révélation , afin que ceux qui ont
le malheur de ne pas croire à la Religion
révélée , ne puiffent pas éluder la force
des argumens philoſophiques. Les Ecri
vains ſacrés ne nous aſſurent- ils pas euxmêmes
, qu'indépendamment de l'autorité
de la Religion , tous ceux qui nient
l'existence de la divinité ſont inexcufables
, puiſque Dieu s'eſt manifeſté aux
hommes par les merveilles de la nature ,
puiſque les cieux annoncent la gloire de
Dieu& publient hautement fa puiſſance?
« Je ne fais , dit M. de Voltaire , s'il y a
>> une preuve métaphysique plus frap-
>> pante & qui parle plus fortement à
>> l'homme que cet ordre admirable qui
> règne dans le monde , & fi jamais il y
a eu un plus bel argument que ce ver-
>>fet : Cæli enarrant gloriam Dei. Les
>> Phyſiciens ſont devenus les Hérauts
>> de la Providence ; un Cathéchiſte annonce
Dieu à des enfans , & un New
>> ton le démontre aux Sages2.
L'Auteur des obſervations également
folides & lumineuſes , ne ſe borne pas
à diſſiper tous les nuages que le fophifte
moderne a cherché à accumuler , pour
obfcurcir la vérité la plus confolante &
la plus utile au genre humain; mais il
prouve auſſi d'une manière claire & perſuafive
la ſpiritualité de l'ame & les conſéquences
qui en dérivent.
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16
p. 102-109
Essai sur le Bonheur, [titre d'après la table]
Début :
Essai sur le Bonheur, où l'on recherche si l'on peut aspirer à un vrai bonheur [...]
Mots clefs :
Bonheur, Plaisirs, Vertu, Auteur, Essai, Source, Vrai, Matière, Sentiment, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Essai sur le Bonheur, [titre d'après la table]
Effai fur le Bonheur , où l'on recherche
fi l'on peut afpirer à un vrai bonheur
fur la terre , jufqu'à quel point il
dépend de nous , & quel eft le chemin
qui y conduit ; par M. l'Abbé de
Gourcy , Vicaire - Général de Bordeaux
, de la Société Royale des.
Sciences & Belles- Lettres de Nancy.
AVienne ; & fe trouve à Paris , chez
Mérigot le jeune , Libraire , Quai
des Auguftins , au coin de la rue
Pavée.
"
On a eu beau traiter dans les différens
fècles ce fujet intéreffant , la matière
n'a été encore épuifée , parce que
pas
la diverfité des paffions qui agitent les
hommes , & cette variété d'opinions
qu'ils ont adoptées à cet égard , n'ont pu
que les éloigner du but , & les ont
empêché d'indiquer la vraie fource de
cet unique bien , dont nous defirons
néceffairement la poffeffion , même au
milieu de nos égaremens . Varron avoit
DÉCEMBRE . 1777. 103
remarqué dans fon Livre de la Philofophie
, qu'il pouvoit y avoir deux cens
quatre - vingt - huit fentimens différens
fur ce qui regarde l'effence du Bonheur .
Et l'on doit avouer que plufieurs des
anciens Philofophes ont mêlé beaucoup
d'erreurs & de bizarreries à un petit
nombre de vérités qu'ils ont défigurées.
Epictete eft celui qui s'eft approché le
plus du but , & qui , avec les feules
lumières du paganifme , a le mieux
traité cette matière . Son Ouvrage , qui
renferme la morale la plus épurée ,
mérite nos éloges.
L'Auteur de l'Effai , avoue que cette
multitude de traités fur le Bonheur ,
qu'il s'eft fait un devoir de parcourir , ne
lui a été d'aucune utilité. Il en excepte
feulement , les penfées de M. Fontenelle
fur le Bonheur, Ouvrage plein de fineffe
& d'agrément ; la théorie des fentimens
agréables de M. Pouilly , où la matière
eft beaucoup plus approfondie ; & ^
l'effai fur la philofophie morale , par M.
de Maupertuis , qui a calculé tous les
momens & tous les degrés du Bonheur ,
avec la précifion rigoureufe & la féchereffe
des Géomètres. Ces trois Ouvrages ,
& ceux de l'Auteur d'Emile
$
ont
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
1
fourni à l'Auteur de l'Effai , des traits
ingénieux , & des réflexions, folides .
Toutes les citations font faites avec un
goût exquis , & tiennent lieu d'ornemens
à ce nouveau traité du Bonheur :
c'eft de la Religion Chrétienne que
l'Auteur emprunte fes principaux argumens
, & il puife fa morale dans cette
Religion , qui eft , pour tous les âges
comme pour tous les états , lafource la plus
pure & la plus abondante du Bonheur.
I fourient que la vertu commence icibas
la félicité de l'homme , & qu'elle
feule pent lui mériter , après cette vie
le fouverain bien. En effet , tout ce qui
ne fert pas à purifier fon coeur, ne peut
produire que de faux biens qui le laiffent
vide , ou que des maux réels qui le rem
pliffent d'inquiétude. Auffi l'Auteur
prouve avec éloquence , qu'une confcience
pure eft la fource unique des
vrais plaifirs. Quant aux plaifirs des fens
& des paffions , cet ingénieux Ecrivain
foutient avec fondement , qu'ils s'émouffent
par l'habitude , fatiguent par leur
continuité , épuifent par leur vivacité ;
ils n'ont , dit- il , que la durée d'un.
» inftant , & traînent fouvent après eux
» la douleur , la honte & les remords
1
DÉCEMBRE. 1777 .
105
و د
33
و د
qui n'expirent qu'avec la vie . Les
plaifirs de l'efprit ne peuvent être
goûtés que d'un petit nombre d'hom-
» mes : ce n'eft donc point là le chemin
» du Bonheur que la nature nous a tracé.
» Pris immodérément , ils ruinent la
fanté , & ne peuvent cependant être
continués fans elle .
39
"
» Il n'en eft pas ainfi des plaifirs
» de l'ame , de ces plaifirs dont la fource
» eft dans la bienfaifance , dans l'amitié ,
» dans la vertu. De cette fource inalté
ود
rable , il ne peut couler fur la terre
» que des biens & des joies pures .
» Jamais ces vrais plaifirs ne fallent ,
» ne raffafient , n'énervent & ne cor-
» rompent. Ils ont toujours le charme
» de la nouveauté ; plus on les goûte
»
plus on veut les goûter. Ils ne peuvent
» être négligés que par ceux à qui
' ils font inconnus , par ces ames de
boue , condamnées à ramper triste-
» ment parmi un tas de mortels frivoles
»
& infenfés , corrompus & corrupteurs.
Ils font indépendans de la vigueur du
corps , de la fagacité de l'efprit , des
faveurs & des caprices de la fortune :
ils élèvent l'ame , ils la fortifient
ils en rempliffent toute la capacité.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Jamais de retours fâcheux à effuyer :
» perfonne ne s'eft encore repenti de
» les avoit goûtés. Jamais d'indifcrétion
» à redouter la modeftie feule eft
ود
و د
"
intéreffée à les couvrir de fon voile ;
» & s'ils femblent peut-être plus vifs
» & plus purs , lorfqu'ils demeurent
» concentrés dans le coeur qui les goûte ,
» dans le fein de l'amitié qui les partage,
le grand jour y ajoute l'éclat de la
» gloire , & le concert enchanteur de
» l'acclamation publique . Dépofés dans
» le fond de la confcience , un fentiment
délicieux les reproduit & les
perpétue jufqu'au dernier foupir. Chaque
jour les ames vertueufes & bien-
» faifantes font à portée de les renouveller
, puifqu'une ame vertueufe
& bienfaifante peut tous les jours
» fuivre le penchant divin qui la preffe ;
» & que ni l'importance du fervice , ni
l'éclat de l'action n'eft néceffaire ici ,
ni pour le mérite , ni pour la volupté:
» qui en eft le falaire. Il n'eft aucun jour
» où un Particulier foit réduit à dire
» comme cet Empereur adoré , mes amis,
»j'ai perdu lajournée.
33
»
"
"
罱» Il n'eft point , dit M. Rouffeau , de
» route plus fûre , pour aller au Bonheur,
DÉCEM BR E. 1777. 107
>
que celle de la vertu. Si on y parvient
» il eft plus pur , plus folide & plus doux
» par elle fi on le manque , elle feule
» peut en dédommager.
On peut
:
•
» enchérir fans aller au- delà du vrai.
» Ce n'eft pas affez de dire qu'il n'eſt
» pas de route plus fûre pour le Bonheur,
elle eft la feule toute autre route
» nous égare : tous les pas qu'on y fait
» font , pour ainsi dire , autant d'efpaces
» qu'on met entre lui & le vrai Bonheur,
» Le même Ecrivain s'explique , ou fe
» réforme ailleurs. La félicité eft la
» fortune du fage , & il n'y en a point
fans vertu . Les plus vicieux même
font forcés de rendre hommage à la
» vertu , en lui enviant ce fentiment
profond de paix & de contentement
qu'elle conferve dans toutes les fitua-
» tions poffibles.
"
» Charme inconcevable de la beauté
» qui ne périt point ! s'écrie encore
» l'illuftre Génevois dans fon ftyle brû-
» lant & fublime , ce ne font point les
» vicieux au faîte des honneurs , dans,
le fein des plaifirs , qui font envie ;
" ce font les vertueux infortunés ; &
» l'on fent au fond de fon coeur la féli-
» cité réelle , que couvroient leurs maux
"
•
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
1
» apparens. Ce fentiment eft commun à
tous les hommes ; & fouvent même
» en dépit d'eux , le divin modèle que
chacun de nous porte avec lui , nous
» enchante malgré que nous en ayons.
» Sitôt que la paflion nous permet de
le voir , nous lui voulons reffembler ;
» & fi le plus méchant des hommes
» pouvoit être un autre que lui- même ,
» il voudroit être un homme de bien ».
Si l'on doit avouer que rien n'égale
ici -bas la paix & le contentement , qui
font inféparables de la vertu , il n'en eft
pas moins certain que cette félicité ne
peut être que commencée & paffagère ,
& que l'Auteur de notre Etre s'eft
réfervé à lui - même de faire la récompenfe
parfaite & éternelle du plus excellent
de fes Ouvrages mortels ; c'eft dans
l'autre vie qu'eft réfervée la poffeffion
du fouverain bien , ou du bonheur complet.
Un Poëte Philofophe a reconnu
cette vérité .
"
Je ne me vante point d'avoir en cet aſyle ,
د .
Rencontré le parfait bonheur ;
» Il n'eft point retiré dans le fond d'un bocage 3 ,
Il eft,encor moins, chez les Rois ;
DÉCEMBRE . 1777. 109
» Il n'eft pas même chez le Sage ;
De cette courte vie il n'eft point le partage ;
∞ Il y faut renoncer : mais on peut quelquefois
» Embraſſer au moins fon image ».
fi l'on peut afpirer à un vrai bonheur
fur la terre , jufqu'à quel point il
dépend de nous , & quel eft le chemin
qui y conduit ; par M. l'Abbé de
Gourcy , Vicaire - Général de Bordeaux
, de la Société Royale des.
Sciences & Belles- Lettres de Nancy.
AVienne ; & fe trouve à Paris , chez
Mérigot le jeune , Libraire , Quai
des Auguftins , au coin de la rue
Pavée.
"
On a eu beau traiter dans les différens
fècles ce fujet intéreffant , la matière
n'a été encore épuifée , parce que
pas
la diverfité des paffions qui agitent les
hommes , & cette variété d'opinions
qu'ils ont adoptées à cet égard , n'ont pu
que les éloigner du but , & les ont
empêché d'indiquer la vraie fource de
cet unique bien , dont nous defirons
néceffairement la poffeffion , même au
milieu de nos égaremens . Varron avoit
DÉCEMBRE . 1777. 103
remarqué dans fon Livre de la Philofophie
, qu'il pouvoit y avoir deux cens
quatre - vingt - huit fentimens différens
fur ce qui regarde l'effence du Bonheur .
Et l'on doit avouer que plufieurs des
anciens Philofophes ont mêlé beaucoup
d'erreurs & de bizarreries à un petit
nombre de vérités qu'ils ont défigurées.
Epictete eft celui qui s'eft approché le
plus du but , & qui , avec les feules
lumières du paganifme , a le mieux
traité cette matière . Son Ouvrage , qui
renferme la morale la plus épurée ,
mérite nos éloges.
L'Auteur de l'Effai , avoue que cette
multitude de traités fur le Bonheur ,
qu'il s'eft fait un devoir de parcourir , ne
lui a été d'aucune utilité. Il en excepte
feulement , les penfées de M. Fontenelle
fur le Bonheur, Ouvrage plein de fineffe
& d'agrément ; la théorie des fentimens
agréables de M. Pouilly , où la matière
eft beaucoup plus approfondie ; & ^
l'effai fur la philofophie morale , par M.
de Maupertuis , qui a calculé tous les
momens & tous les degrés du Bonheur ,
avec la précifion rigoureufe & la féchereffe
des Géomètres. Ces trois Ouvrages ,
& ceux de l'Auteur d'Emile
$
ont
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
1
fourni à l'Auteur de l'Effai , des traits
ingénieux , & des réflexions, folides .
Toutes les citations font faites avec un
goût exquis , & tiennent lieu d'ornemens
à ce nouveau traité du Bonheur :
c'eft de la Religion Chrétienne que
l'Auteur emprunte fes principaux argumens
, & il puife fa morale dans cette
Religion , qui eft , pour tous les âges
comme pour tous les états , lafource la plus
pure & la plus abondante du Bonheur.
I fourient que la vertu commence icibas
la félicité de l'homme , & qu'elle
feule pent lui mériter , après cette vie
le fouverain bien. En effet , tout ce qui
ne fert pas à purifier fon coeur, ne peut
produire que de faux biens qui le laiffent
vide , ou que des maux réels qui le rem
pliffent d'inquiétude. Auffi l'Auteur
prouve avec éloquence , qu'une confcience
pure eft la fource unique des
vrais plaifirs. Quant aux plaifirs des fens
& des paffions , cet ingénieux Ecrivain
foutient avec fondement , qu'ils s'émouffent
par l'habitude , fatiguent par leur
continuité , épuifent par leur vivacité ;
ils n'ont , dit- il , que la durée d'un.
» inftant , & traînent fouvent après eux
» la douleur , la honte & les remords
1
DÉCEMBRE. 1777 .
105
و د
33
و د
qui n'expirent qu'avec la vie . Les
plaifirs de l'efprit ne peuvent être
goûtés que d'un petit nombre d'hom-
» mes : ce n'eft donc point là le chemin
» du Bonheur que la nature nous a tracé.
» Pris immodérément , ils ruinent la
fanté , & ne peuvent cependant être
continués fans elle .
39
"
» Il n'en eft pas ainfi des plaifirs
» de l'ame , de ces plaifirs dont la fource
» eft dans la bienfaifance , dans l'amitié ,
» dans la vertu. De cette fource inalté
ود
rable , il ne peut couler fur la terre
» que des biens & des joies pures .
» Jamais ces vrais plaifirs ne fallent ,
» ne raffafient , n'énervent & ne cor-
» rompent. Ils ont toujours le charme
» de la nouveauté ; plus on les goûte
»
plus on veut les goûter. Ils ne peuvent
» être négligés que par ceux à qui
' ils font inconnus , par ces ames de
boue , condamnées à ramper triste-
» ment parmi un tas de mortels frivoles
»
& infenfés , corrompus & corrupteurs.
Ils font indépendans de la vigueur du
corps , de la fagacité de l'efprit , des
faveurs & des caprices de la fortune :
ils élèvent l'ame , ils la fortifient
ils en rempliffent toute la capacité.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Jamais de retours fâcheux à effuyer :
» perfonne ne s'eft encore repenti de
» les avoit goûtés. Jamais d'indifcrétion
» à redouter la modeftie feule eft
ود
و د
"
intéreffée à les couvrir de fon voile ;
» & s'ils femblent peut-être plus vifs
» & plus purs , lorfqu'ils demeurent
» concentrés dans le coeur qui les goûte ,
» dans le fein de l'amitié qui les partage,
le grand jour y ajoute l'éclat de la
» gloire , & le concert enchanteur de
» l'acclamation publique . Dépofés dans
» le fond de la confcience , un fentiment
délicieux les reproduit & les
perpétue jufqu'au dernier foupir. Chaque
jour les ames vertueufes & bien-
» faifantes font à portée de les renouveller
, puifqu'une ame vertueufe
& bienfaifante peut tous les jours
» fuivre le penchant divin qui la preffe ;
» & que ni l'importance du fervice , ni
l'éclat de l'action n'eft néceffaire ici ,
ni pour le mérite , ni pour la volupté:
» qui en eft le falaire. Il n'eft aucun jour
» où un Particulier foit réduit à dire
» comme cet Empereur adoré , mes amis,
»j'ai perdu lajournée.
33
»
"
"
罱» Il n'eft point , dit M. Rouffeau , de
» route plus fûre , pour aller au Bonheur,
DÉCEM BR E. 1777. 107
>
que celle de la vertu. Si on y parvient
» il eft plus pur , plus folide & plus doux
» par elle fi on le manque , elle feule
» peut en dédommager.
On peut
:
•
» enchérir fans aller au- delà du vrai.
» Ce n'eft pas affez de dire qu'il n'eſt
» pas de route plus fûre pour le Bonheur,
elle eft la feule toute autre route
» nous égare : tous les pas qu'on y fait
» font , pour ainsi dire , autant d'efpaces
» qu'on met entre lui & le vrai Bonheur,
» Le même Ecrivain s'explique , ou fe
» réforme ailleurs. La félicité eft la
» fortune du fage , & il n'y en a point
fans vertu . Les plus vicieux même
font forcés de rendre hommage à la
» vertu , en lui enviant ce fentiment
profond de paix & de contentement
qu'elle conferve dans toutes les fitua-
» tions poffibles.
"
» Charme inconcevable de la beauté
» qui ne périt point ! s'écrie encore
» l'illuftre Génevois dans fon ftyle brû-
» lant & fublime , ce ne font point les
» vicieux au faîte des honneurs , dans,
le fein des plaifirs , qui font envie ;
" ce font les vertueux infortunés ; &
» l'on fent au fond de fon coeur la féli-
» cité réelle , que couvroient leurs maux
"
•
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
1
» apparens. Ce fentiment eft commun à
tous les hommes ; & fouvent même
» en dépit d'eux , le divin modèle que
chacun de nous porte avec lui , nous
» enchante malgré que nous en ayons.
» Sitôt que la paflion nous permet de
le voir , nous lui voulons reffembler ;
» & fi le plus méchant des hommes
» pouvoit être un autre que lui- même ,
» il voudroit être un homme de bien ».
Si l'on doit avouer que rien n'égale
ici -bas la paix & le contentement , qui
font inféparables de la vertu , il n'en eft
pas moins certain que cette félicité ne
peut être que commencée & paffagère ,
& que l'Auteur de notre Etre s'eft
réfervé à lui - même de faire la récompenfe
parfaite & éternelle du plus excellent
de fes Ouvrages mortels ; c'eft dans
l'autre vie qu'eft réfervée la poffeffion
du fouverain bien , ou du bonheur complet.
Un Poëte Philofophe a reconnu
cette vérité .
"
Je ne me vante point d'avoir en cet aſyle ,
د .
Rencontré le parfait bonheur ;
» Il n'eft point retiré dans le fond d'un bocage 3 ,
Il eft,encor moins, chez les Rois ;
DÉCEMBRE . 1777. 109
» Il n'eft pas même chez le Sage ;
De cette courte vie il n'eft point le partage ;
∞ Il y faut renoncer : mais on peut quelquefois
» Embraſſer au moins fon image ».
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17
p. 7-28
DE J. J. ROUSSEAU.
Début :
Ce seroit une chose également curieuse & intéressante, de suivre, dans tout le [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Homme, Perfectibilité, Hommes, Discours, Lettres, Musique, Société, Paradoxe, Nature, Auteur, Livre, Droit, Vérité, Esprit, Idées, Force, Philosophie, Éloquence, Écrivain, Raison, Chaleur, Émile, Imagination, Sentiment
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texteReconnaissance textuelle : DE J. J. ROUSSEAU.
DE J. J. ROUSSEAU.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
Fermer
18
p. 161-163
Le Nouvel Abailard, [titre d'après la table]
Début :
Le Nouvel Abailard, ou Lettres de deux Amans qui ne se sont jamais vus ; quatre [...]
Mots clefs :
Abélard, Héloïse, Mot, Latin, Roman, Éloquence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Le Nouvel Abailard, [titre d'après la table]
Le Nouvel Abailard , ou Lettres de deux
Amans qui ne fe font jamais vus ; quatre
volumes in- 12 , à Neufchâtel , & fe trouve
à Paris , chez la veuve Duchefne , rue
Saint -Jacques.
L'idée première de ce Roman , eft lẹ
projet d'infpiter une inclination réciproque
à deux jeunes gens deftinés l'un pour l'au
tre dès l'enfance par leurs parens , qui ne
leur permettent point de fe voir , mais qui
les engagent à s'écrire avec liberté , & excitent
en eux , par degrés , l'intérêt le plus vif,
jufqu'au moment qu'ils ont marqué pour
leur union . Cette idée , bien exécutée.
pourroit être piquante ; mais il ne paroît
pas que l'Auteur en ait fu faire un Ouvrage.
Sa morale eft fort bonne , fes intentions
font très - louables ; mais il a le défaut
de croire que tout ce qu'il a vu , tout ce
qu'il a penfé , tout ce qu'il a appris , mérite
162 MERCURE
que
d'être imprimé , & il faut du choix & de
la réflexion pour faire un Livre. Le fien eft
un amas indigefte d'hiftoires amoureuſes
& morales , dont le fond eft auffi commun
que les détails font négligés ; de contes
bleus qui n'ont point de fin , & dont il
feroit difficile de deviner le fens ; de differtations
métaphyfiques & phyfiques qui
n'apprennent rien. C'eft ainfi l'on parvient
fans peine à faire quatre gros volumes
qui coûtent d'autant plus à lire , qu'ils ont
coûté moins à faire . L'Auteur ne devroit-il
pas fe défier un peu de cette difpofition à
imprimer tout ce qui lui vient à la tête ?
Suffit- il d'annoncer à toutes les pages le
defir de réformer les moeurs ? Ne faudroitil
pas que la leçon fût un peu moins longue
& plus intéreffante ? Eft -ce affez de parler
au Public du ton dont lui parloit Rouffeau
de Genève? Ne faudroit- il pas fe rapprocher
un peu plus de l'éloquence de la nouvelle
Héloïfe , lorfqu'on fait le nouvel Abailard ?
Ce qu'on vient de dire , doit faire fentir
qu'il feroit impoffible de donner un extrait
quelconque de ce Roman. Il eft compofé de
parties détachées , auxquelles il paroît que
l'Auteur a voulu trouver un cadre quel qu'il ·
fût. Tout ce qu'on peut dire , c'eft que la correfpondance
de fes deux Amans eft quelquefois
d'un genre fort extraordinaire . Par
exemple , voici un échantillon de la qua
DE FRANCE. 163
trième lettre du nouvel Abailard . Il parle
de fes études à une jeune Demoiſelle qu'il
fait devoir être un jour fa femme : il veut
lui prouver l'utilité de la langue Latine ,
qu'apparemment elle n'avoit pas envie de
contefter ; & voici comme il s'y prend .
;
Le mot préférer eft très-commun , & vous
» en favez la fignification , mais feulement
» par routine ; car il vous feroit impoffible,
» à moins que vous ne fachiez le Latin , de
» m'expliquer pourquoi il a la fignification
» dont vous avez le fentiment intérieur
» mais avec la compofition de la langue La-
» tine , on voit tout d'un coup la compofi
» tion du mot , &c. ». Là-deffus , il s'étend
fur la prépofition pre & fur le mot ferre ,
&c. Premièrement une Héloïfe qui ne
vouloit point apprendre le Latin , n'avoit
nul befoin de cette explication . Enſuite c'eſt
s'y prendre mal pour prouver l'utilité du
Latin. Du moment où l'on fait le fens du
mot François , préférer, iln'eft point du tout
néceffaire de favoir fon étymologie latine.
Amans qui ne fe font jamais vus ; quatre
volumes in- 12 , à Neufchâtel , & fe trouve
à Paris , chez la veuve Duchefne , rue
Saint -Jacques.
L'idée première de ce Roman , eft lẹ
projet d'infpiter une inclination réciproque
à deux jeunes gens deftinés l'un pour l'au
tre dès l'enfance par leurs parens , qui ne
leur permettent point de fe voir , mais qui
les engagent à s'écrire avec liberté , & excitent
en eux , par degrés , l'intérêt le plus vif,
jufqu'au moment qu'ils ont marqué pour
leur union . Cette idée , bien exécutée.
pourroit être piquante ; mais il ne paroît
pas que l'Auteur en ait fu faire un Ouvrage.
Sa morale eft fort bonne , fes intentions
font très - louables ; mais il a le défaut
de croire que tout ce qu'il a vu , tout ce
qu'il a penfé , tout ce qu'il a appris , mérite
162 MERCURE
que
d'être imprimé , & il faut du choix & de
la réflexion pour faire un Livre. Le fien eft
un amas indigefte d'hiftoires amoureuſes
& morales , dont le fond eft auffi commun
que les détails font négligés ; de contes
bleus qui n'ont point de fin , & dont il
feroit difficile de deviner le fens ; de differtations
métaphyfiques & phyfiques qui
n'apprennent rien. C'eft ainfi l'on parvient
fans peine à faire quatre gros volumes
qui coûtent d'autant plus à lire , qu'ils ont
coûté moins à faire . L'Auteur ne devroit-il
pas fe défier un peu de cette difpofition à
imprimer tout ce qui lui vient à la tête ?
Suffit- il d'annoncer à toutes les pages le
defir de réformer les moeurs ? Ne faudroitil
pas que la leçon fût un peu moins longue
& plus intéreffante ? Eft -ce affez de parler
au Public du ton dont lui parloit Rouffeau
de Genève? Ne faudroit- il pas fe rapprocher
un peu plus de l'éloquence de la nouvelle
Héloïfe , lorfqu'on fait le nouvel Abailard ?
Ce qu'on vient de dire , doit faire fentir
qu'il feroit impoffible de donner un extrait
quelconque de ce Roman. Il eft compofé de
parties détachées , auxquelles il paroît que
l'Auteur a voulu trouver un cadre quel qu'il ·
fût. Tout ce qu'on peut dire , c'eft que la correfpondance
de fes deux Amans eft quelquefois
d'un genre fort extraordinaire . Par
exemple , voici un échantillon de la qua
DE FRANCE. 163
trième lettre du nouvel Abailard . Il parle
de fes études à une jeune Demoiſelle qu'il
fait devoir être un jour fa femme : il veut
lui prouver l'utilité de la langue Latine ,
qu'apparemment elle n'avoit pas envie de
contefter ; & voici comme il s'y prend .
;
Le mot préférer eft très-commun , & vous
» en favez la fignification , mais feulement
» par routine ; car il vous feroit impoffible,
» à moins que vous ne fachiez le Latin , de
» m'expliquer pourquoi il a la fignification
» dont vous avez le fentiment intérieur
» mais avec la compofition de la langue La-
» tine , on voit tout d'un coup la compofi
» tion du mot , &c. ». Là-deffus , il s'étend
fur la prépofition pre & fur le mot ferre ,
&c. Premièrement une Héloïfe qui ne
vouloit point apprendre le Latin , n'avoit
nul befoin de cette explication . Enſuite c'eſt
s'y prendre mal pour prouver l'utilité du
Latin. Du moment où l'on fait le fens du
mot François , préférer, iln'eft point du tout
néceffaire de favoir fon étymologie latine.
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19
p. 308-309
AVIS concernant un Recueil de Musique de Chambre, composée par J. J. ROUSSEAU.
Début :
Toutes les productions du célèbre Rousseau, publiées pendant sa vie, ont toujours été reçues [...]
Mots clefs :
Recueil, Musique de chambre, Public, Jean-Jacques Rousseau, Thérèse Levasseur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS concernant un Recueil de Musique de Chambre, composée par J. J. ROUSSEAU.
AVIS concernant un Recueil de Mufique de
Chambre , compofée par J. J. Rousseau.
TOUTES OUTES les productions du célèbre Rouffeau ,
publiées pendant fa vie , ont toujours été reçues
avec une forte d'enthouſiaſme ; celles qu'on annonce
aujourd'hui , obtiendront fans doute un accueil en
core favorable. On a vu dans le Devin du Village.
& dans le Dictionnaire de Mufique , à quel degré
cet homme extraordinaid : " effédoit la pratique &
la théorie du plus raviffant des beaux Arts. Il eſt à
préfumer qu'on retrouvera la même fource de plaifirs
dans les nouvelles productions muficales que fa
Veuve vient offrir au public.
ce
On aime à fe repréfenter l'éloquent & profond
Auteur du Contrat-Social , modulant fur un clavier
des airs champêtres , des vaudevilles & des romances.
Mais on s'étonne de voir ce véhément Écrivain ,
génie libre & ficr , accoutumé à méditer fur les intérêts
des Souverains & des peuples , & né , ce ſemble,
pour leur faire adorer la juftice , oubliant tout-à-coup
fa deftinée gloricufe , pour embraffer la profeffion
des mercenaires , & devenir un fimple Copiſte de
mufique Celui qui confacra- des hymnes à la vertu ,
qui fut réveiller en nous l'inftinct fublime de la
liberté , qui fait encore retentir la voix de la nature
dans le coeur des mères , n'a- t- il donc pu fub
fifter du produit de fes chef- d'oeuvres ? La langue
françoife , entre fes mains , n'eft-elle pas
inftrument auffi mélodieux que celle du Taffe , auffi
riche que
celle de Pope , auffi expreffive que celle des
Orateurs de Rome & d'Athènes ? L'homme enfin qui
devoit tenir un des premiers rangs parmi fes fem--
blables , à qui , tôt ou tard , on élevera des monudevenue
un
DE FRANCE. 309
(
mens publics , étoit-il doncfait pour vivre & mourir
au fein de l'indigence ? Eft-ce là le fort d'un bienfaiteur
de l'humanité ? Profcrit par fes concitoyens ,
fugitif au milieu des Alpes , toléré chez une Nation
hoſpitalière , mais obligé d'impoſer à fon génie
un filence abfolu , il ne laiffe pour héritage à fa
refpectable . veuve , que des Mémoires dont elle ne
peut tirer aucun parti , parce que des convenances
fociales en arrêtent la publicité. L'unique resource
de Madame Rouleau confifte en un Recueil de petits
airs , compofés par l'Auteur d'Emile & d'Héloïfe ;
elle offre ce Recueil au public , moyennant une
foufcription d'un louis.
Ceux qui voudront foufcrire , pourront s'adreffer ,
avant la fin du mois de Décembre , à Paris , chez
Marchand , rue de Grenelle- Saint-Honoré ; à Marfeille
, chez la Porte , Libraire ; à Lyon , chez
Gaftard , Place de la Comédie ; à Bordeaux , chez
les frères Labottière , Marchands Libraires .
Chambre , compofée par J. J. Rousseau.
TOUTES OUTES les productions du célèbre Rouffeau ,
publiées pendant fa vie , ont toujours été reçues
avec une forte d'enthouſiaſme ; celles qu'on annonce
aujourd'hui , obtiendront fans doute un accueil en
core favorable. On a vu dans le Devin du Village.
& dans le Dictionnaire de Mufique , à quel degré
cet homme extraordinaid : " effédoit la pratique &
la théorie du plus raviffant des beaux Arts. Il eſt à
préfumer qu'on retrouvera la même fource de plaifirs
dans les nouvelles productions muficales que fa
Veuve vient offrir au public.
ce
On aime à fe repréfenter l'éloquent & profond
Auteur du Contrat-Social , modulant fur un clavier
des airs champêtres , des vaudevilles & des romances.
Mais on s'étonne de voir ce véhément Écrivain ,
génie libre & ficr , accoutumé à méditer fur les intérêts
des Souverains & des peuples , & né , ce ſemble,
pour leur faire adorer la juftice , oubliant tout-à-coup
fa deftinée gloricufe , pour embraffer la profeffion
des mercenaires , & devenir un fimple Copiſte de
mufique Celui qui confacra- des hymnes à la vertu ,
qui fut réveiller en nous l'inftinct fublime de la
liberté , qui fait encore retentir la voix de la nature
dans le coeur des mères , n'a- t- il donc pu fub
fifter du produit de fes chef- d'oeuvres ? La langue
françoife , entre fes mains , n'eft-elle pas
inftrument auffi mélodieux que celle du Taffe , auffi
riche que
celle de Pope , auffi expreffive que celle des
Orateurs de Rome & d'Athènes ? L'homme enfin qui
devoit tenir un des premiers rangs parmi fes fem--
blables , à qui , tôt ou tard , on élevera des monudevenue
un
DE FRANCE. 309
(
mens publics , étoit-il doncfait pour vivre & mourir
au fein de l'indigence ? Eft-ce là le fort d'un bienfaiteur
de l'humanité ? Profcrit par fes concitoyens ,
fugitif au milieu des Alpes , toléré chez une Nation
hoſpitalière , mais obligé d'impoſer à fon génie
un filence abfolu , il ne laiffe pour héritage à fa
refpectable . veuve , que des Mémoires dont elle ne
peut tirer aucun parti , parce que des convenances
fociales en arrêtent la publicité. L'unique resource
de Madame Rouleau confifte en un Recueil de petits
airs , compofés par l'Auteur d'Emile & d'Héloïfe ;
elle offre ce Recueil au public , moyennant une
foufcription d'un louis.
Ceux qui voudront foufcrire , pourront s'adreffer ,
avant la fin du mois de Décembre , à Paris , chez
Marchand , rue de Grenelle- Saint-Honoré ; à Marfeille
, chez la Porte , Libraire ; à Lyon , chez
Gaftard , Place de la Comédie ; à Bordeaux , chez
les frères Labottière , Marchands Libraires .
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