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1
p. 1-70
ETAT Du Gouvernement, des Moeurs, de la Religion, & du Commerce du Royaume de Siam, dans les pays voisins, & plusieurs autres particularités.
Début :
TOUS les jours les Mandarins qui sont destinez pour rendre [...]
Mots clefs :
Roi de Siam, Royaume, Ambassadeur, Siamois, Argent, Commerce, Nation, Chine, Manière, Marchandises, Officiers, Femmes, Fille, Pays, Étrangers, Terre, Talpoins, Corps, Ville, Fruit, Mandarins, Palais, Éléphants, Pagodes, Ministres, Alexandre de Chaumont
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texteReconnaissance textuelle : ETAT Du Gouvernement, des Moeurs, de la Religion, & du Commerce du Royaume de Siam, dans les pays voisins, & plusieurs autres particularités.
ETAT
Du Gouvernement , des
Moeurs, de la Religion ,
& du Commerce du
Royaume de Siam, dans
les pays voisins , &plufieurs
autres particularités.
OUS les jours les
Mandarins qui font
deſtinez pour rendre
la juſtice s'aſſemblent
dans une falle où ils
donnent audiance , c'eſt comme
1a Cour du Palais à Paris ,& elle
2 RELATION
eſt dans le Palais du Roy , où
ceux qui ont quelque requête à
preſenter ſe tiennent à la porte
juſqu'à ce qu'on les appellé , &
quand on le fait ils entrent leur
requête à la main & la prefentent.
Les Etrangers qui intentent
procés au ſujet des marchandiſes,
la preſentent au Barcalon , c'eſt
le premier Miniſtre du Roy ,
qui juge toutes les affaires concernant
les Marchands & les
Etrangers ; en ſon abſence , c'eſt
ſon Lieutenant , & en l'absence
des deux , une maniere d'Eſche
wins. Il y a un Officier prépoſé
pour les tailles & tributs auquel
on s'adreſſe , & ainſi des autres
Officiers. Aprés que les affaires
font difcutées on les fait ſçavoir
aux Officiers du dedans du Palais
, qui en avertiſſent le Roy
eſtant lors ſur un Trône élevé
DU VOYAGE DE SIAM . 3
de trois braffes , tous les Mandarins
ſe proſternent la face contre
terre , & le Barcalon ou autres
des premiers Oyas , rapportent
au Roy les affaires & leurs jugemens
, il les confirme , ou il les
change ſuivant ſa volonté , c'eſt
à l'égard des principaux procés ,
& tres- ſouvent il ſe fait apporter
les procés au dedans du Palais
, & leur envoye ſon jugementpar
écrit.
Le Roy eſt tres- abſolu , on diroit
quaſi qu'il eſt le Dieu des
Siamois , ils n'ofent pas l'appeller
de ſon nom. Il châtie tres-feverement
le moindre crime ; car
ſes Sujets veulent eſtre gouvernez
la verge à la main , il ſeſert même
quelquefois des Soldats de ſa
garde pour punir les coupables
quand leur crime eſt extraordinaire
& fuffisamment prouvé.
Ceux qui font ordinairement ema
ij
4 RELATION
ployez ces fortes d'executions
font 150. Soldats ou environ qui
ont les bras peints depuis l'épaule
juſqu'au poignet ; les châtimens
ordinaires ſont des coups
de rottes , trente, quarante , cinquante
& plus , ſur les épaules des
criminels , felon la grandeur du
crime , aux autres il fait piquer
la tête avec un fer pointu : à l'égard
des complices d'un crime
digne de mort , aprés avoir fait
couper la tête au veritable criminel
, il la fait attacher au col
du complice , & on la laiſſe pourir
expoſée au Soleil fans couvrir
la tête pendant trois jours
&trois nuits , ce qui cauſe à celui
qui la porteune grande puantour,
Dans ce Royaume , la peine
du talion eſt fort en uſage , le
dernier des fupplices eſtoit , il n'y
a pas long-temps, de les condamDU
VOYAGE DE SIAM. یک
ner à la Riviere , qui eſt proprement
comme nos Forçats de Galere
, & encorepis ; mais maintenant
on les punit de mort. Le
Roy fait travailler plus qu'aucun
Roy de ſes predeceffeurs, en bâ
timens , à reparer les murs des
Villes , à édifier des Pagodes , à
embellir fon Palais , à bâtir des
Maiſons pour les Etrangers , & à
conſtruire des Navires à l'Euro .
peane , il eſt fort favorable aux
Etrangers , il en a beaucoup à
fon ſervice,& en prend quand il
en trouve .
Les Roys de Siam n'avoient'
pas accoûtumé de ſe faire voir
auſſi ſouvent que celui-cy. Ils
vivoient preſque ſeuls , celuy
d'apreſent vivoit comme les autres
: mais Monfieur de Berithe
Vicaire Apoftolique , s'eſtant ſer
vi d'un certain Brame , qui faifant
le plaiſant avoit beaucoup
1
a iij
6 RELATION
de liberté de parler à ce Monarque
, trouva le moyen de faire
connoître à ce Prince , la puif
fance & la maniere de gouverner
de nôtre grand Roy , & en même
temps les coûtumes de tous
les Roys d'Europe , de ſe faire
voir à leurs Sujets & aux Etrangers
; de maniere qu'ayant un
auffi grand ſens que je l'ay déja
remarqué , il jugea à propos de
voir Monfieur de Berithe , & enfuite
pluſieurs autres ; depuis ce
temps- là il s'eſt rendu affable &
acceſſible à tous les Etrangers.
On appelle ceux qui rendent la
justice ſuivant leurs differentes
fonctions , Oyas Obrat , Oyas
Momrat , Oyas Campheng, Oyas
Ricchou , Oyas Shaynan , Opran,
Oluan ; Oeun , Omun .
Comme autrefois les Roys ne
ſe faisoient point voir , les Miniftres
faifoient ce qu'ils vouloient,
DU VOYAGE DE SIAM. 7
mais le Roy d'apreſent qui a un
tres-grand jugement , & eſt un
grand Politique,veut ſçavoir tout;
il a attaché auprés de luy le Sei
gneur Conftans dont j'ay déja
parlé diverſes fois , il eſt Grec
de nation , d'une grande penetration
, & vivacité d'eſprit
&d'une prudence toute extraordinaire
, il peut & fait tout
fous l'autorité du Roy dans le
Royaume , mais ce Miniſtre n'a
jamais voulu accepter aucune des
premieres Charges que leRoyluy
a fait offrir pluſieurs fois. Le Barcalon
qui mourut ily a deux ans ,&
qui par le droit de ſa Charge
avoit le gouvernement de toutes
les affaires del'Etat , eſtoit homme
d'un tres-grand eſprit , qui
gouvernoit fort bien , & fe faifoit
fort aimer , celuy quiluy fucce
da eſtoit Malais de nation, qui eft
un pays voiſin de Siam , il ſe fera
iiij
8 RELATION
vit de Monfieur Baron , Anglois.
de nation , pour mettre mal Monſieur
Conftans dans l'eſprit du
Roy , & le luy rendre ſuſpect ,
mais le Roy reconnut ſa malice ,
il le fit battre juſqu'à le laiſſer
pour mort , & le dépoſſeda de ſa
Charge , celui qui l'occupe preſentement
vit dans une grande
intelligence avec Monfieur Conſtans
.
Comme par les loix introduites
par les Sacrificateurs des Idoles
qu'on nomme Talapoins , il
n'eſt pas permis de tuer , on condamnoit
autrefois les grands criminels
ou à la chaîne pour leur
vie , ou à les jetter dans quelques
deferts pout y mourir de faim ;
mais le Roy d'apreſent leur fait
maintenant trancher la teſte &
les livre aux Elephans .
Le Roy a des Eſpions pour
ſcavoir ſi on luy cache quelque
DU VOYAGE DE SIAM .
choſe d'importance , il fait châtier
tres - rigoureuſement ceux qui
abuſent de leur autorité . Chaque
Nation étrangere établie dans le
Royaume de Siam a ſes Officiers
particuliers , & le Roy prend de
toutes ces Nations- là des gens
qu'il fait Officiers generaux pour
tout ſon Royaume. Il y a dans
fon Etat beaucoup de Chinois ,
& il y avoit autrefois beaucoup
de Maures ; mais les années pafſées
il découvrit de ſi noires trahiſons
, des concuffions & des
tromperies ſi grandes dans ceux
de cette nation , qu'il en a obligé
un fort grand nombre à déferter
, & à s'en aller en d'autres.
Royaumes.
Le commerce des Marchands
Etrangers y eſtoit autrefois tresbon
, on y en trouvoit de toutes
parts ; mais depuis quelques années
,les diverſes revolutions qui
ΟΙ RELATION
font arrivées à la Chine , au Japon
& dans les Indes , ont empeſché
les Marchands Etrangers
de venir en ſi grand nombre.
On eſpere neanmoins, que puif
que tousces troubles font appaiſez
, le commerce recommencera
comme auparavant , & que le
Roy de Siam par le moyen de fon
Miniſtre envoyera fes Vaiſſeaux
pour aller prendre les Marchandi
ſes les plus precieuſes , & les
plus rares de tous les Royaumes
d'Orient,&remettra toutes chofes
en leur premier & fleuriſſant état.
Ils font la guerre d'une maniere
bien differente de celle de la plûpart
des autres nations , c'eſt à
dire à pouſſer leurs ennemis hors
de leurs places ſans pourtant
leur faire d'autre mal que de les
rendre eſclaves , & s'ils portent
des armes , c'eſt ce ſemble plûtôt
pour leur faire peur en les tirant
,
DU VOYAGE DE SIAM. II
contre terre , ou en l'air, que pour
les tuër , & s'ils le font c'eſt tout
au plus pour ſe deffendre dans la
neceſſité ; mais cette neceſſité
de tuër arrive rarement parce
que prefque tous leurs ennenemis
qui en uſent comme eux,ne
tendent qu'aux mêmes fins . Il ya
des Compagnies & des Regimens
qui ſe détachentde l'arméependát
la nuit,&vont enlever tous leshabitans
des Villages ennemis , &
font marcher hommes, femmes &
enfans que l'on fait eſclaves , &
le Roy leur donne des terres&
des bufles pour les labourer , &
quand le Roy en a beſoin il s'en
fert. Ces dernieres années , le
Roi a fait la guerre contre les
Cambogiens revoltez , aidez des
Chinois & Cochinchinois , où il
a fallu ſe battre tout de bon , & il
y a eu pluſieurs Soldats tuez de
part &d'autre ; il a eu pluſieurs
21 RELATION
Chefs d'Europeans qui les inſtrui
fent àcombattre en nôtre maniere .
Ils ont une continuelle guerre
contre ceux du Royaume de
Laos , qui eſt venuë , de ce qu'un
Maure tres-riche allant en ce
Royaume- là pour le compte du
Royde Siam,y reſta avec de grandes
ſommes , le Roy de Siam , le
demanda auRoy de Laos , mais
celui-cile luy refuſa, ce qui a obligé
le Roy de Siam de luydeclarer
la guerre.
Avant cette guerre ily avoit un
grand commerce entre leurs Etats,
& celuy de Siam en tiroit de
grands profits par l'extrême
quantité d'or , de muſc , de benjoüin
, de dents d'Elephant &
autres marchandiſes qui lui venoient
de Laos , en échange des
toiles & autres marchandiſes .
Le Roy de Siam a encore guerre
contre celui de Pegu ; il y a quanDU
VOYAGE DE SIAM . 13
tité d'Eſclaves de cette Nation .
Il y a pluſieurs Nations Etrangeres
dans ſon Royaume , les
Maures y estoient , comme j'ay
dit , en tres-grand nombre , mais
maintenant il y en a pluſieurs qui
font refugiez dans le Royaume
de Colconde, ils eſtoient au ſervice
du Roy , & ils luy ont emporté
plus de vingt mille catis , chaque
catis vallant cinquante écus , le
Roy de Siam écrivit au Roy de
Colconde de luy rendre ces perſonnes
ou de les obliger à luy
payer cette ſomme , mais le Roy
de Colconden'en voulutrien faire
, ny même écouter les Ambafſadeurs
qu'il luy envoya ; ce quia
fait que le Roy de Siam luy a
declaré la guerre & luy a pris
dans le tems que j'étois à Siam ,
un Navire dont la charge valloit
plus de centmille écus . Il y a fix
Fregates commandées par des
14
RELATION
François & des Anglois qui
croiſent ſur ſes côtes .
Depuis quelque temps l'Empereur
de la Chine a donné liberté
à tous les Etrangers de venir
negocier en ſon Royaume ;
cette liberté n'eſt donnée que
pour cinq ans , mais on efpere
qu'elle durera , puiſque c'eſt un
grand avatage pour ſon Royaume .
Ce Prince a grand nombre de
Malais dans ſon Royaume , ils
font Mahometans , & bons Soldats
, mais il y a quelque difference
de leur Religion à celle
des Maures. Les Pegovans font
dans ſon Etat preſque en auſſi
grande quantité queles Siamois
originaires du pays .
Les Laos y font en tres-grande
quantité , principalement vers
le Nort.
Il y a dans cet Etat huit ou neuf
familles de Portugais veritables ,
DU VOYAGE DE SIAM.
mais de ceux que l'on nomme
Meſties , plus de mille , c'eſt à dire
de ceux qui naiſſent d'un Portugais
& d'une Siamoiſe .
Les Hollandois n'y ont qu'une
facturie.
Les Anglois de même.
Les François de même.
Les Cochinchinois ſont environ
cent familles , la plupart
Chreftiens.
Parmy les Tonquinois ily en a
ſeptou huit familles Chrétiennes .
Les Malais y font en afſez grand
nombre,qui font la plupart eſclaves,&
qui par conſequent ne font
pointde corps .
Les Macaſſars & pluſieurs des
peuples de l'Iſle de Java y font
établis, de meſme que les Maures:
ſous le nom de ces derniers ſont
compris en ce pays- là, les Turcs,
les Perfans les Mogols les
Colcondois & ceux de Bengala .
, د
16 RELATION
Les Armeniens font un corps
à part , ils font quinze ou ſeize
familles toutes Chrétiennes , Catholiques
, la plupart ſont Cavaliers
de la garde du Roy.
A l'égard des moeurs des Siamois
ils font d'une grande docilité
qui procede plûtoſt de leur
naturel amoureux du repos que
de toute autre cauſe , c'eſt pourquoi
les Talapoins qui fontprofeffion
de cette apparente vertu ,
defendentpour cela de tuër toutes
fortes d'animaux ; cependant lorfque
tout autre qu'eux tuë des
poules & des canards , ils en mangentla
chair ſans s'informer qui
les a tués , ou pourquoi on les a
tués , & ainſi des autres animaux .
Les Siamois font ordinairement
chaſtes , ils n'ont qu'une femme ,
mais les riches comme les Mandarins
ont des Concubines , qui
demeurent enfermées toute leur
vie
DU VOYAGE DE SIAM. 17
vie. Le peuple eſt aſſez fidele &
ne volle point ; mais il n'en eft
pas de même de quelques-uns des
Mandarins , les Malais qui font
en tres-grand nombre dans ce
Royaume- là font tres- méchants
&grands voleurs .
Dans ce grand Royaume il y
a beaucoup de Pegovans qui
ont eſté pris en guerre , ils font
plus remuants que les Siamois
& font d'ordinaire plus vigoureux
, il y a parmy les femmes du
libertinage , leur converſation eft
perilleuſe.
Les Laos peuplent la quatriéme
partie du Royaume de Siam",
comme ils font à demy Chinois ,
ils tiennent de leur humeur , de
leur adreſſe& de l'inclination a
voller par fineſſe; leurs femmes
font blanches & belles , tres - familieres
& par confequent dangereuſes.
Dans le Royaume de
b
18 RELATION
Laos , un homme qui rencontre
une femme pour la falüer avec
la civilité accoûtumée , la baife
publiquement ; & s'il ne le faiſoit
pas il l'offenferoit .
Les Siamois tant Officiers que
Mandarins ſont ordinairement
riches , parce qu'ils ne dépenfent
preſque rien , le Roy leur
donnant des valets pour les fervir
, ces valets font obligez de ſe
nourir à leurs dépens, eſtant com--
me efclaves,ils font en obligation
de les ſervir pour rien pendant:
la moitié de l'année : & comme
cesMeſſieurs-làen ontbeaucoup,
ils ſe ſervent d'une partie pendant
que l'autre ſe repoſe ; mais
ceux qui ne les ſervent point:
leur payent une fomme tous les
ans , leurs vivres font à bon marché
, car ce n'eſt que duris , du
poiffon , & tres -peu de viande, &
tout cela eft en abondance dans
DU VOYAGE DE SIAM . 19
leur pays ; leurs vêtemens leur
fervent long- temps , ce ne font
que des pieces d'étoffes toutes
entieres qui ne s'uſent pas fi faci
lement que nos habits &ne coutent
que tres-peu : la plupart des
Siamois font Maſſons ou Charpentiers
, & il y en a de tres habiles,
imitant parfaitement bien les
beaux ouvrages de l'Europe en
Sculpture& en dorure. Pour ce
qui eſt de la peinture ils ne ſçavent
point s'en ſervir , il y a des
ouvrages en Sculpture dans leurs
Pagodes , & dans leurs Mauſolées
fort polis & tres-beaux.
Ils en font auſſi de tres -beaux
avec de la chaux , qu'ils détrempent
dans de l'eau qu'ils tirent de
l'écorce d'un arbre qu'on trouve
dans les Forefts , quilarend ſi forte,
qu'elle dure des cent& deux
cens ans , quoi qu'ils foient expoſés
aux injures du temps ..
bij
20 RELATION
1
i
1.
i
Leur Religion n'eſt à parler proprement
qu'un grand ramas
d'Hiſtoires fabuleuſes , qui ne
tend qu'à faire rendre des hommages
& deshonneurs auxTalapoins,
qui ne recommandent tant:
aucune vertu que celle de leur
faire l'aumône , ils ont des loix
qu'ils obfervent exactement au
moins dans l'exterieur ; leur fin
dans toutes leurs bonnes oeuvres
eſt l'eſperance d'une heureuſe
tranfmigration aprés leur mort ,
dans le corps d'un homme riche ,..
d'un Roy , d'un grand Seigneur
ou d'un animal docile , comme
font les Vaches & les Moutons :
car ces peuples-là croyent la Metempſicoſe
; ils eſtiment pour cette
raiſonbeaucoup ces animaux ,
&n'ofent, comme je l'ai déja dit,
en tuër aucun , craignant de donner
la mort à leur Pere ou à leur
Mere , ou à quelqu'un de leurs
DU VOYAGE DE SIAM . 2
parens . Ils croyent un enfer où les
énormes pechez ſont ſeverement .
punis , ſeulement pour quelque
temps , ainſi qu'un Paradis , dans
lequel les vertus fublimes ſont
recompenſées dans le Ciel , où aprés
eſtre devenus des Anges
pour quelque temps , ils retournent
dans quelque corps d'hom--
me ou d'animal .
L'occupation des Talapoins .
eſt de lire , dormir, manger, chan--
ter , & demander l'aumône ; de
cette forte , ils vont tous les matins
ſe preſenter devant la porte
ou balon des perſonnes qu'ils connoiffent
,&ſe tiennent-là unmométavecunegrande
modeſtie ſans
rien dire, tenant leur évantail , de
maniere qu'il leur couvre la moitié
du viſage , s'ils voyent qu'on ſe
diſpoſe àleur donner quelque choſe
, ils attendent juſqu'à ce qu'ils
l'ayent receuë ; ils mangent de
biij
22 RELATION
د
3
tout ce qu'on leur donne même
des poulles & autres viandes
mais ils ne boiventjamais de vin ,
au moins en prefence des gens du
monde; ils ne font point d'office
ny de prieres à aucune Divinité.
Les Siamois croyent qu'il y a eu
trois grands Talapoins , qui par
leurs merites tres-fublimes acquis
dans pluſieurs milliers de tranſmigrations
ſont devenus des Dieux ,
&aprés avoir eſté faits Dieux ,
ils ont encore acquis de ſi grands
merites qu'ils ont eſté tous aneantis
, ce qui eſt le terme du plus .
grand merite & la plus grande recompenſe
qu'on puiffe acquerir ,
pour n'eſtre plus fatigué en changeant
ſi ſouventde corps dans un
autre; le dernier de ces trois Ta--
lapoins eſt le plus grand Dieu appellé
Nacodon , parce qu'il a eſté
dans cinq mille corps , dans l'une
de ces tranfmigrations , de Talapoin
il devint vache , fon frere le
DU VOYAGE DE SIAM .
23
voulut tuër pluſieurs fois ; mais il
faudroit un gros livre pour décrire
les grands miracles qu'ils difent
que la nature& non pasDieu,
fit pour le proteger : enfin ce frere
fut precipité en Enfer pour ſes
grands pechez , où Nacodon le
fit crucifier ; c'eſt pour cette raifon
qu'ils ont en horreur l'Image
de Jeſus-Chriſt crucifié , diſant
que nous adorons l'Image de ce
frere de leur grand Dieu , qui
avoit eſté crucifié pour ſes crimes ..
CeNacodon eſtant doncaneanti,
il ne leur reſte plus de Dieu à
preſent , ſaloy ſubſiſte pourtant ;
mais ſeulement parmi les Talapoins
qui diſent qu'aprés quelques
fiecles il y aura un Ange qui
viendra ſe faire Talapoin ,& enfuite
Dieu Souverain , qui par ſes
grands merites pourra être anean
ti : voilà le fondement de leur
creance ; car il ne faut pas s'imaginer
qu'ils adorent les Idoles
24 RELATION
"
1
qui font dans leurs Pagodes comme
des Divinitez , mais ils leur
rendent ſeulement des honneurs'
comme à des hommes d'un grand
merite , dont l'ame eſt à preſent
en quelque Roy , vache ou Talapoin
: voilà en quoi conſiſte leur
Religion , qui à proprement parler
ne reconnoît aucun Dieu , &
qui n'attribuë toute la recompenſede
la vertu qu'à la vertumême ,
qui a par elle le pouvoir de rendre
heureux celuy dont elle fair
paſſer l'ame dans le corps de quelque
puiſſant & riche Seigneur
ou dans celuy de quelque vache ,
levice ,diſent-ils, porte avec ſoy
ſon châtiment , en faiſant paffer
l'ame dans le corps de quelque
méchant homme , de quelque
Pourceau , de quelque Corbeau ,
Tigre ou autre animal. Ils admetrent
des Anges , qu'ils croyent
eſtre les ames des juſtes & des
bons
2
L
L
DUVOYAGE DE SIAM. 25
bons Talapoins; pour ce qui eſt des
Demons , ils eſtiment qu'ils font
les ames des méchans .
Les Talapoins font tres-refpe-
Etés de tout le peuple , & même
du Roy, ils ne ſe profternent point
lorſqu'ils luy parlent comme le
font les plusgrands du Royaume ,
& le Roy & les grands Seigneurs
les ſaluënt les premiers ; lorſque
ces Talapoins remercient quelqu'un,
ils mettentla main proche
leur front , mais pour ce qui eſt du
petit peuple, ils ne le ſalüent point ;
leurs vêtemens ſont ſemblables à
ceux des Siamois ,àla referve que
la toile eſt jaune , ils font nuds
jambes & nuds pieds fans chapeau
, ils portent ſur leur tête un
évantail fait d'une fcüille de palme
fort grande pour ſe garantir
du Soleil , qui eſt fort brûlant ;
ils ne font qu'un veritable repas
par jour, à ſçavoir le matin , & ils
G
26 RELATION
ne mangent le ſoir que quelques
bananes ou quelques figues ou
d'autres fruits ; ils peuvent quitter
quand ils veulent l'habit de
Talapoin pour ſe marier , n'ayant
aucun engagement que celuy de
porter l'habit jaune , & quand ils
le quittentils deviennent libres ;
cela fait qu'ils font en ſi grand
nombre qu'ils font preſque le tiers
du Royaume de Siam . Ce qu'ils
chantent dans les Pagodes font
quelques Hiſtoires fabuleuſes.,
entremêlées de quelques Sentences;
celles qu'ils chantent pendant
les funerailles des Morts font ,
nous devons tous mourir , nous
ſommes tous mortels ; on brûle les
corps morts au ſon des muſettes
& autres Inſtrumens , on dépenſe
beaucoup à ces funerailles , &
aprés qu'on a brûlé les corps de
ceux qui font morts , l'on met
leurs cendres ſous de grandes piramides
toutes dorées , élevées à
DU VOYAGE DE SIAM. 27
l'entour de leur Pagodes. Les
Talapoins pratiquent une eſpece
de Confeſſion ; car les Novices
vont au Soleil levantſe proſterner
ou s'affeoir fur leurs talons & marmottent
quelques paroles , aprés
quoy le vieux Talapoin leve la
main à côté deſa joie & lui donne
une forte de benediction , aprés
laquelle le Novice ſe retire.
Quand ils prêchent, ils exhortent
de donner l'aumône au Talapoin ,
& ſe creyent fort ſçavants , lorfqu'ils
citent quelques paſſages
de leurs Livres anciens en Langue
Baly , qui eft comme le Latin
chez nous; cette Langue eſt tresbelle
& emphatique , elle a ſes
conjuguaiſons comme la Latine.
Lorſqueles Siamois veulent ſe
marier , les parens de l'homme
vont premierement ſonder la volontéde
ceux de la fille, & quand
ils ont fait leur accord entr'eux
cij
28 RELATION
les parens du garçon vont preſenter
ſept boſſettes ou boiſtes de
betel & d'arest à ceux de la fille ,
& quoy qu'ils les acceptent &
qu'on les regarde déja comme
mariez le mariage ſe peut rompre
, & on ne peut encore асси-
fer devant le Juge , ny les uns ny
les autres , s'ils le ſeparent aprés
cette ceremonie .
Quelques jours aprés les parens
de l'homme le vont preſenter , &
il offre luy-même plus de boſſettes
qu'auparavant ; l'ordinaire eft
qu'il y en ait dix ou quatorze ,
& lors celuy qui ſe marie demeure
dans la maiſon de ſon beaupere,
ſans pourtant qu'il y ait conſommation
, & ce n'eſt que pour
voir la fille & pour s'accoûtumer
peu à peu à vivre avec elle durant
un ou deux mois ; aprés cela
tous les parens s'aſſemblent
avec les plus anciens de la caſte
ou nation ; ils mettent dans une
DU VOYAGE DE SIAM. 2.9
bourſe, l'un un anneau & l'autre
des bracelets , l'autre de l'argent ,
il y en a d'autres qui mettentdes
pieces d'étoffes au milieu de la table
: enſuite le plus ancien prend
une bougie allumée & la paffe
ſept fois au tour de ces prefens,
pendant que toute l'aſſemblée
crie en ſouhaitant aux Epoux un
heureux mariage , une parfaite
ſanté &une longue vie , ils mangent
& boivent enfuite , & voilà
le mariage achevé. Pour le dot
c'eſt comme en France , finon
que les parens du garçon portent
ſon argent aux parens de la fille ,
mais tout cela revient à un ; car
le dot de la fille eſt auſſi mis à
part , & tout eſt donné aux nouveaux
mariez pour le faire valoir.
Si le mary repudie ſa femme ſans
forme de Juſtice , it perd l'argent
qu'onluy a donné, s'illarepudie
par Sentence de Juge , qui
č iij
30
RELATION
ne la refuſe jamais, les parensde
la fille luy rendent ſon bien ; s'il
y a des enfans , ſi c'eſt un garçon
ou une fille , le garçon fuit la mere
, & la fille le pere , s'il y a deux
garçons & deux filles , un garçon
&une fille vont avec le pere, &
un garçon & une fille vont avec
lamere.
,
Al'égarddes monnoyes ilsn'en
ontpoint d'or , la plus groſſe d'argent
s'appelle tical , & vaut environ
quarante ſols , la ſeconde
mayon qui péſe la quatriéme partie
d'un tical , & vaux dix fols
la troiſieme eſt un foüen , qui
vaut cinq ſols , la quatriéme eſt
un fontpaye qui vaut deux fols
&demy, enfin les plus baſſes monnoyes
font les coris qui font des
coquillages que les Hollandois
leur portent des Maldives , ouυ
qui leur viennent des Malais &
des Cochinchinois ou d'autres
DU VOYAGE DE SIAM. 31
côtez , donthuit cens valent un
fouën qui eſt cinq fols .
le
Al'égard des Places fortes dur
Royaume , il ya Bancoc qui eft
environ dix lieuës dans la Riviere
de Siam , où il y a deux Forterefſes
, comme j'ay déja dit. Il y a la
Ville Capitale nommée Juthia ,
autrement nommée Siam , qu'on
fortifie de nouveau par une enceinte
de murailles de bricque ;
Corfuma frontiere contre
Royaume de Camboye eſt peu
forte; Tanaferin à l'oppoſite de la
côte de Malabar eft peu fortifiée .
Merequi n'eſt pas fortifiée, mais
ſe pouroit fortifier , & on y pouroit
faire un bon Port. Porcelut
frontiere de Laos eſt auſſi peu
fortifiée . Chenat n'a que le nom
de Ville , & il reſte quelque apparence
de barrieres , qui autrefois
faifoient fon mur. Louvo où
le Roy demeure neuf mois de
c iiij
32 RELATION
l'année , pour prendre le plaiſir
de la chaſſe del'Elephant & du
Tygre , étoit autrefois un aſſem-
Blage de Pagodes entouré de
terraffes , mais à preſent le Roy
l'arendu incomparablement plus
beau par les Edifices qu'il y fait
faire , & quant au Palais qu'il ya
it l'a extrêmement embelli par les
caux qu'il y fait venir des Montagnes.
Patang eſt un Port des plus
beaux du côté des Malais , où
l'on peut faire grand commerce.
LeRoy de Siam a refuſé aux Compagnies
Angloiſes & Hollandoiſes
de s'y établir : l'on y pourroit
faire un grand établiſſement qui
feroit plus avantageux que Siam
àcausede la ſituation du lieu ; les
Chinois y vont& pluſieurs autres
Nations , on peut s'y fortifier aifément
fur le bord de la Riviere .
CettePlace appartient àune Rey
DU VOYAGE DE SIAM. 33
nequi eſt tributaire du Roy de
Siam , qui à parler proprement en
eſt quaſi le maître .
Quant à leurs Soldats ce n'étoit
point lacoûtume de les payer;
le Roy d'apreſent ayant ouy dire
que les Roys d'Europe payoient
leurs troupes , voulut faire la ſupputationà
combien monteroit la
paye d'un foüen par jour , qui eſt
cinq fols ; mais les Controlleurs
luy firent voir qu'il falloit des
ſommes immenfes , à cauſe de la
multitude de ſes Soldats , de forte
qu'il changea cette paye en ris
qu'il leur fait diſtribuer , du depuis
, il y en a ſuffisamment pour
Ieurs nourritures, &cela lesrend
tres- contens ; car autrefois il falloit
que chaque Soldat ſe fournit
de ris , & qu'il le portât avec ſes
armes, ce qui leur peſoitbeaucoup .
A l'égard de leurs Bâteaux &
Vaiſſeaux , leurs Balons d'Etat ou
34
RELATION
Bâteaux que nous appellons font
les plus beauxdu monde; ils font
d'un ſeul arbre , &d'une longueur
prodigieuſe , il y ena qui tiennent
cinquante juſqu'à cent & cent
quatre-vingt rameurs ; les deux
pointes font tres- relevées , & celuy
qui les gouverne donnant du
pied ſur lapoupefait branler tout
le Balon , & l'on diroit que c'eſt
un Cheval qui ſaute,touty eft doré
avec des Sculptures tres- belles
, & au milieu il y a un Siege
fait en forme de Trône en piramide
, d'une Sculpture tres- belle
& toute dorée , & il y en a de
plus de cent ornemens differents,
mais tous bien dorez &tres-beaux.
Autrefois ils n'avoient que des
Navires faits comme ceux de la
Chine , qu'on nomme Somme ; il
y ena encore pour aller auJapon,
à la Chine , à Tonquin ; mais le
Roy a fait faire pluſieurs Vaif-
1
DU VOYAGE DE SIAM. 35
feaux à l'Europeenne , & en a
acheté des Anglois quelques-uns,
tous agréés & appareillés . Il y a
environ cinquante Galeres pour
garder la Riviere & la côte ; ſes
Galeres ne font pas comme ceux
de France , il n'y a qu'un homme
àchâque Rame , & font environ
quarante ou cinquante au plus fur
chacune ; les Rameurs fervent de
Soldats , le Royne ſe ſert que des
Mores , des Chinois&des Malabars
pour naviger , & s'il y met
quelque Siamois pour Matelots,
cen'eſt qu'en petit nombre,& afin
qu'ils apprennent la navigation.
LesCommandants de ſes Navires
font Anglois ou François , parce
que les autres Nations font tresméchants
navigateurs .
Il envoye tous les ans cinq ou
fix de ces Vaiſſeaux appellez
Sommes à la Chine , dont il y en
a de mille juſqu'à quinze cens
36 RELATION
Tonneaux chargés de quelques
draps , corail , de diverſes marchandiſes
de la côte de Coromandel
& de Suratte , du ſalpêtre , de
l'étain &de l'argent; il en tire des
ſoyes cruës , des étoffes de ſoye ,
des ſatin's de Thé , dumufc , de la
rubarbe , des poureelines , des
ouvrages vernis , du bois de la
Chine , de l'or , & des rubis . Ils
ſe ſervent de pluſieurs racines
pour la Medecine , entr'autres de
la couproſe , ce qui leur apporte
de grands profits .
Le Roy envoye au Japon deux
ou trois Sommes , mais plus petites
que les autres , chargées des
mêmes marchandises , & il n'eſt
pas neceſſaire d'y envoyer de
l'argent ; les marchandiſes que
L'ony porte ſont des moindres ,
&au meilleur marché , les cuirs
de toutes fortes d'animaux y font
bons , & c'eſt la meilleure marDU
VOYAGE DE SIAM. 37
chandiſe que l'on y peut porter ;
on en tire de l'or , de l'argent en
barre , du cuivre rouge , toutes
fortes d'ouvrages d'Orphevrerie ,
des paravants , des Cabinets vernis
,des porcelines , du Thé &
autres choſes ; il en envoye quelquefois
un , deux & trois au
Tonquin de deux à trois cent tonneaux
au plus , avec des draps ,
de corail , de l'Etain , de l'Ivoire ,
du poivre , du ſalpêtre , du bois
de ſapin, & quelques autres marchandiſes
des Indes & de l'argent
au moins le tiers du capital,
on en tire du muſc , des étoffes
de ſoye , de la ſoye crüe , & jaune,
des Camelots , de pluſieurs fortes
de ſatins , du velours , toutes fortes
de bois vernis , des porcelines
propres pour les Indes , & de l'ar
-en barre , à Macao , le Roy envoye
un Navire au plus chargé
de pareilles Marchandiſes qu'à la
38
RELATION
•
Chine. On y peut encore envoyer
quelque mercerie , des dentelles
d'or , d'argent & de foye & des
armes , on en tire des mêmes
marchandiſes que de la Chine ,
mais pas à ſi bon compte.
A Labs le commerce ſe fait par
terre ou par la Riviere , ayant des
bâteaux plats , on y envoye des
draps & des toiles de Surate , &
de la côte , & on en tire des rubis
, du muſc , de la gomme ,
des dents d'Elephans, du Canfre ,
des cornes de Rinocerot , des
peaux de Buffes & d'Elans , à
tres-bon marché , & il y a grand
profit à ce commerce que l'on
fait ſans riſque.
ACamboye on envoye des petites
barques avec quelques draps,
des toiles de Surate & de la côte,
des uſtenciles de cuiſine qui viennent
de la Chine , on en tire des
dents d'Elephans , du benjoüin ,
DU VOYAGE DE SIAM. 39
trois fortes de gomes gutte , des
peaux de Buffes , & d'Elans , des
nids d'oiſeaux pour la Chine dont
je parleray bien- toft & des nerfs
de Cerfs .
On envoye auſſi à la Cochinchine
, mais rarement : car de peuple
n'eſt pas bien traitable , parce
qu'ils font la plupart de méchante
foy , ce qui empéche le commerce
, on y porte de l'argent
du Japon où l'on profite confiderablement
, du laurier rouge ,
de la cire jaune, duris , du plomb,
du ſalpêtre , quelques draps rouges&
noirs , quelques toiles blanches
, de la terre rouge , du vermillon
& vif argent.
On en tire de la ſoye cruë , du
fucre candy , & de la cafſonnade
, peu de poivre , des nids
d'oiſeaux qui ſont faits comme
ceux des Irondelles qu'on trouve
fur des Rochers au bord de
J
40 RELATION
la mer , ils font de tres-bon commerce
pour la Chine & pour pluſieurs
autres endroits ; car aprés
avoir bien lavé ces nids & les
avoir bien feichés ils deviennent
durs comme de la corne , & on
les met dans des boüillons ; ils
font admirables pour les maladies
de langueur &pour les maux d'eftomach
, j'en ay apporté quelques-
uns en France , du bois d'aigle
&de Calamba , du cuivre &
autres marchandises qu'on y apporte
du Japon , de l'or de plufieurs
touches , & du bois de fapan.
Lorſqu'on ne trouve pas de
Navire à Fret , on en envoye un
à Surate , chargé avec du cuivre ,
de l'étain , du ſalpêtre , de l'alun ,
des dents d'Elephants , du bois
de ſapan , &pluſieurs autres marchandiſes
qui viennent des autres
parts des Indes , on en tire des
toiles
DU VOYAGE DE- SIAM. 41
& autres marchandifes d'Europe,
quand il n'en vient point à Siam .
On envoye à la côte de Coromandel
, Malabar , & Bengala
&de Tanaferin , des Elephans
de l'étein , du ſalpêtre , du, cuivre
du plomb , & l'on en tire des toiles
de toutes fortes ,
,
On envoye à Borneo rarement ;
c'eſt une Iſle qui eſt proche de
celle de Java , d'où l'on tire du
poivre . du ſangde Dragon , camphre
blanc , cire jaune ,bois d'aigle
, du bray , de l'or , des perles,
&desdiamans les plus beaux du
monde ; on y envoye des marchandiſes
de Surate , c'eſt à dire
des toiles , quelques pieces de
drap rouge & vert , & de l'argent
d'Eſpagne..
Le Prince qui poffede cette Ifle
ne fouffre qu'avec peine le commerce
, & il craint toûjours d'êtte
ſurpris ; il ne veut pas permetd
42
RELATION
tre à aucune Nation Europeenne
de s'établir chez luy. Il y a cu
des François qui y ont commercé
, il ſe fie plus à eux qu'à aucune
autre Nation .
On envoye encore à Timor
Ifle proche des Molucques , d'où
l'on tire de la cire jaune & blanche
, de l'or de trois touches , des
eſclaves, du gamouty noir , dont
on ſe ſett pour faire des cordages
, & on y envoye des toiles de
Surate , du plomb, des dents d'Elephans,
de la poudre, de l'eau-devie
, quelques armes , peu de drap
rouge & noir , & de l'argent. Le
peuple y eſt paiſible , & negocie
fort bien . Il y a grand nombre
de Portugais.
Al'égard des Marchandiſes du
crû de Siam , il n'y a que de l'étain
, du plomb , du bois de fapan,
de l'Ivoire , des cuirs d'Elans.
& d'Elephans ; il y aura quantité
1
1
!
DU VOYAGE DE SIAM. 43
de poivre en peu de temps , c'eſt
à dire l'année prochaine ,de larrek
, du fer en petits morceaux ,
du ris en quantité , mais l'on y
trouve des marchandises de tous
les lieux ſpecifiés ci-deſfus , & à
affez bon compte. On y apporte
quelques draps & ferges d'Angleterre,
peu de corail &d'ambre,
des toiles de la côte de Coromandel
& de Surate , de l'argent en
piaſtre que l'on trocque ; mais
comme je l'ai dit maintenant ,
que la plupart des Marchands ont
quitté depuis que le Roi a voulu
faire le commerce , les Etrangers
n'y apportent que tres-peu de
choſes ,que les Navires qui ont
accoûtumé d'yvenir n'y font pas
venus l'année derniere , &on n'y
trouve rien , & fi peu qu'il y en
a , il eſt entre les mains du Roi ,
& ſes Miniſtres les vendent au
prix qu'ils veulent.
dij
44
RELATION
Le Roïaume de Siam a prés de
trois cens lieuës de long , fans y
comprendre les Roïaumes tributaires
, à ſçavoir Camboges ,
Gelior , Patavi , Queda , &c . du
Septentrion au Midi , il eſt plus
étroit de l'Orient à l'Occident. Il
eſt borné du côté du Septentrion
par le Roïaume de Pegu & parla
Mer du Gange du côté du Couchant,
du Midi par le petit détroit
de Maláca , qui fut enlevé au Roi
de Siam par les Portugais ils l'ont
poſſedé plus de foixante ans . Les
Hollandois le leur ont pris , &
le poffedent encore ; du côté
d'Orient , il eſt borné par la Mer
& par les Montagnes qui le ſeparent
de. Camboges & de Laos ..
La fituation de ce Roïaume eſt
avantageuſe à cauſe de la grande
étenduë de ſes côtes , ſe trouvant
comme entre deux Mers qui
lui ouvrent le paſſage à tant de.
DU VOYAGE DE SIAM. 45
vaſtes Regions , ſes côtes ont
cinq cens lieuës de tour ; on y
aborde de toutes parts , du Japon
, de la Chine , des Iſles Philippines
, du Tonquin , de la Cochinchine
, de Siampa , de Camboge
, des Ifles de Java , de Sumatra
, de Colconde , de Bengala
, de toute la côte de Coromandel
, de Perſe , de Surate , de Lameque,
de l'Arabie ,& d'Europe
c'eſtpourquoi l'on y peut faire un
grand commerce , ſuppoſé que le
Roi permette à tous les MarchandsEtrangers
d'y revenir comme
ils le faifoient autrefois .
Le Roïaume ſe diviſe en onze
Provinces , ſçavoir celle de Siam ,
de Mitavin , de Tanaferin , de
Jonſalam, de Reda, de Pra, d'Ior,
de Paam, de Parana , de Ligor ,
de Siama . Ces Provinces - là
avoient autrefois la qualité de
Roïaume ; mais elles ſont aujour
46 RELATION
d'hui ſous ladomination du Roide
Siam qui leur donne des Gouverneurs
. Il y en a telles qui peuvent
retenir le nomde Principauté;mais
les Gouverneurs dépendent du
Roy& lui payent tribut. Siam eft
la principale Province de ce
Royaume , la Ville Capitale eſt ſituée
à quatorze degrez & demy
de latitude du Nort , fur le bord
d'une tres-grande & belle riviere ,
& les Vaiſſeaux tous chargés la
paſſent juſqu'aux portes de la Ville,
qui eſt éloignée de la Mer de
plus de quarante lieuës , & s'étend
àplus de deux cens lieuës dans le
pays , & parce moyen elle conduit
dans une partie des Provinces,
dontj'ai parlé ci- deſſus.Cette
Riviere eſt fort poiſſonneuſe &
fes rivages font affez bien peuplez
, quoiqu'ils demeurentinondésune
partie de l'année. Le terroir
y eſt paſſablement fertile 3
DU VOYAGE DE SIAM . 47
mais tres-mal cultivé , l'inondation
provient des grandes pluyes
qu'il y tombe durant trois ou quatre
mois de l'année ; ce qui fait
beaucoup croître leur ris ; en forte
que plus l'inondation dure ,
plus les recoltes du ris ſont en
abondance , & loin des'en plaindre
ils ne craignent que la trop
grande ſeichereſſe. Il y a beaucoup
de terre en friche ,& faute
d'habitans elles ont eſté dépeu--
plées par les guerres precedentes,
& comme ils font ennemis du
travail , ils n'aiment à faire que
les choſes aiſées. Ces plaines abandonnées
& ces épaiſſes Fo--
rets qu'on voit ſur les Montagnes
ſervent de retraite aux Elephans,
aux Tygres , aux Boeufs & Vaches
ſauvages , aux Cerfs , aux Biches,
Rinoceros & autres animaux
que l'ony trouve en quantité.
Al'égard des plantes & des
د
48 RELATION
fruits , il y en a pluſieurs dans le
païs ; mais qui ne font pas rares.
& qui ne ſe peuvent porter que,
difficilement en France , à cauſe
de lalongueur de la navigation .
Il n'y a point d'oiſeaux particuliers
qui ne foient en France , à
la referve d'un oiſeau fait comme
un merle ,qui contrefa it l'homme
à l'égard du rire , du chanter &
du fiffler , les fruits les plus eſtimés
y font les durions ;ils ont
une odeur tres- forte qui n'agrée
pas à pluſieurs, mais à l'égard du
goût il eſt tres- excellent. Ce fruit
eſt tres chaud & tres -dangereux
pour lafanté , quand on en mange
beaucoup; il ya un gros noyau,
à l'entour duquel eſt une eſpece
de creme renfermée dans une écorce
environnée de pluſieurs piquants
, & qui eft faite en pointe
de diamant ; mon goût n'a ja
mais pu s'y accommoder. La mangue
:
DU VOYAGE DE SIAM . 49
gue en ce pays-là eſt en prodigieuſe
quantité , & c'eſt le meil
leur fruit des Indes , d'un goût
exquis , n'incommodant aucunement,
àmoins que d'en manger en
trop grande quantité , alors elle
pouroit bien cauſer la fiévre ; elle
a la figure d'une amande , mais
auffi groſſe qu'une poire de Mef
fire-Jean; ſa peau eſt aſſés mince
& a la chair jaune ; le mangoûstan
eſt un fruit reſſemblant à
une noix verte , qui a dedans un
fruit blanc d'un goût aigret &
agreable , & qui approche fort
deceluide la pêche &de la prune,
il est tres- froid & reſtraintif.
LeJacques eſtun gros fruit qui
eſt bon , mais tres- chaud & indigefte
, & cauſe le flus de ventre
quand on en mange avec excés .
La nana eft preſque comme le
durion , c'eſt à dire à l'égard de
la peau ; il a au bout une courone
50
RELATION
ne de feüilles comme celle de
l'artichaud ; la chair en eſt tresbonne
& a le goût de la pêche
& de l'abricot tout enſemble ; il
eft tres-chaud & furieux ; ce qui
fait que l'on le mange ordinairement
trempé dans le vin.
La figue eſtun fruit tres -doux,
fuave&bien faiſant ; cependant
un peu flegmatique , il y en a pendant
toute l'année .
L'ate eſt un fruit doux & tresbon
, & ne fait point de mal ; il
y en a qui l'eſtiment plus que
tous les fruits des Indes. Il y a
des oranges en tres - grande
quantité de pluſieurs fortes tresbonnes
& fort douces .
La pataïe eſt un fruit tres-bon,
mais l'arbre qui le porte ne dure
que deux ans.
Il y a de toute forte d'oranges
en quantité & de tres - bon goût .
La penplemouſe eſt un fruit
tres-bon pour la ſanté à peu prés
DU VOYAGE DE SIAM . SI
comme l'orange,mais qui a un petit
goût aigret. Il y a pluſieurs
autres fruits qui ne font pas fort
bons.
On a commencé il y a quelques
années à ſemer beaucoup
de bleds dans le pays haut proche
des montagnes qui y vient
bien & eft tres - bon .
On y a planté pluſieurs fois
des vignes qui y viennent bien ,
mais qui ne peuventdurer, à cauſe
d'une eſpece de fourmy blanc
qui la mange juſqu'à la racine.
Il y a beaucoup de canes de
fucre qui rapportent extrémement
; il y a auſſi du tabac en
quantité que les Siamois mangent
avec l'arrek & la chaud .
A l'égard de l'arrek, les Siamois
eſliment ce fruit plus que tout
autre , & c'eſt leur manger ordi
naire ; il y en a une ſi grande
quantité que les marchés en
e ij
52 RELATION
font pleins , & un Siamois croiroit
faire une grande incivilité
s'il parloit à quelqu'un ſans avoir
la bouche pleine de darek , de
betel , de chaud ou de tabac .
,
Il y a grande quantité de ris
dans tout le Roïaume & à tresbon
compte ,& comme ce païs
eſt toûjours inondé , cela fait
qu'il eſt plus abondant , car le ris
ſe nourrit dans l'eau & à meſure
que l'eau croît , le ris croît pareillement
,& fil'eau croît d'un pied
en vingt-quatre heures ce qui
arrive quelquefois , le ris croît
aufli àproportion &a toûjours fa
tige au deſſus de l'eau , il ne reſte
que cinq ou fix mois au plus en
terre , il vient comme l'avoine,
Il n'y a point de ville dans l'Orient
où l'on voye plus de Nations
differentes , que dans la Ville
Capitale de Siam , & où l'on
parle de tant de langues differentes
, elle a deux lieuës de
DU VOYAGE DE SIAM .
53
tour & une demie lieuë de large,
elle eſt tres- peuplée , quoi qu'elle
ſoit preſque toûjours inondée ,
enfortequ'elle reſſemble plûtoſtà
une Ifle , il n'y a que des Maures
, des Chinois , des François
& des Anglois , qui demeurent
dans la Ville , toutes les autres
Nations eſtant logées aux environspar
camps ; c'eſt à dire chaque
nation enſemble , ſi elles estoient
affemblées elles occuperoient
autant d'eſpace que la Ville qui
eſtoit autrefois tres- marchande ,
mais les raiſons que j'ay dites cydevant
empêchent la plupartdes
Nations Etrangeres d'y venir &
d'y rien porter.
Le peuple eſt obligé de ſervir
le Roy quatre mois de l'année
regulierement , & durant toute
l'année , s'il en a beſoin ; il ne leur
donne pas un fol de paye, eſtant
obligez de ſe nourir eux-mêmes
e iij
54 RELATION
& de s'entretenir ; c'eſt ce qui
a faitque les femmes travaillent
afin de nourir leurs maris .
A l'égard des Officiers depuis
les plus grands Seigneurs de la
Cour juſqu'au plus petit du
Royaume, le Roy neleur donne
que de tres- petits appointemens,
ils font auſſi eſclaves que les autres
, & c'eſt ce qui luy épargne
beaucoup d'argent. Les Provinces
éloignées dont les habitans
ne le ſervent point actuellement,
luy payent un certain tribut par
teſte. J'arrivay dans le temps que
le pays eſtoit tout-à-fait inondé
, la Ville en paroît plus agreable,
les ruës en ſont extremement
longues , larges & fort droites,
il y a aux deux côtez des
maiſons bâties ſur des pilotis &
des arbres plantés tout à l'entour
, ce qui fait une verdeur
admirable , & on n'y peut aller
DU VOYAGE DE SIAM. 55
qu'en ballon ; en la regardant l'on
croiroit voir d'un coup d'oeil ,
une ville , une mer & une vaſte
foreſt , où l'on trouve quantité
de Pagodes qui font leurs Eglifes
, & la plupart font fort dorées,
à l'entour de ces Pagodes', il ya
comme des Cemetieres plantés
d'arbres la plupart fruitiers , les
maiſons des Talapoins font les
plus grandes& les plus belles&
font en tres-grand nombre .
Ce païs-là eſt plus ſain que les
autres des Indes ,les Siamois ſont
communément affez bien-faits ,
quoi qu'ils ayent tous le viſage
bazanné , leur taille eſt affez
grande , leurs cheveux font
noirs , ils les portent aſſez courts
àcauſe de la chaleur , ils ſe baignent
ſouvent , ce qui contribuë
àla conſervation de leur ſanté
les Europeans qui y demeurent
en font de même pour éviter les
a
e iiij
56 RELATION
maladies ; ils tiennent leurs marchés
ſur des places inondées dans
leurs balons pendant fix ou ſept
mois de l'année que l'inondation
dure.
Le Roy ſe leve du matin &
tient un grand Conſeil vers les
dix heures ,où l'on parle de toutes
fortes d'affaires, qui dure juſqu'à
midy , aprés qu'il eſt fini ſes Medecins
s'aſſemblent pour ſçavoir
l'état de ſa ſanté , & enſuite il
va dîner ; il ne fait qu'un repas
par jour , l'aprés-dînée il ſe retire
dans ſon appartement où il dort
deux ou trois heures , & l'on ne
ſçait pas à quoyil employe le reſte
dujour, n'étant permis pas même
à ſes Officiers d'entrer dans ſa
chambre . Sur les dix heures du
foir, il tient un autre Conſeil ſecret
, où il y a ſept ou huit Mandarins
de ceux qu'il favoriſe le
plus , ce Conſeil dure juſqu'à
DU VOYAGE DE SIAM . 57
minuit . Enſuite on luy lit des
hiſtoires ou des vers qui ſont faits
à leurs manieres , pour le divertir
& d'ordinaire après ce Conſeil ,
Monfieur Conſtans demeure ſeul
aveclui , auquel il parle à coeur
ouvert , comme le Roy luy trouve
un eſprit tout-à- fait vaſte , ſa
converſation luy plaît , & il luy
communique toutes ſes plus fecrettes
penſées ; il ne ſe retire
d'ordinaire qu'à trois heures aprés
minuit pour s'aller coucher , voilà
la maniere dontle Roy vît toûjours
, & de cette forte toutes les
affaires de ſon Royaume paſſent
devant luy ; dans de certains
tempsil prend plaiſir à la chaſſe ,
comme j'ay dit ; il aime fort les
bijoux même ceux d'émail & de
verre , il eſt toûjours fort proprement
vêtu , il n'a d'enfans qu'une
fille , que l'on appelle la Princef
ſeReyne , âgée d'environ vingt58
RELATION
fept ou vingt-huit ans le Roi
l'aime beaucoup , on m'a dit qu'elle
étoit bien faite ; mais jamais les
hommes ne la voyent, elle mange
dans le même lieu & à même
tems que le Roy,mais à une table
feparée ; & ce ſont des femmes
qui les ſervent qui ſont toûjours
proſternées.
Cette Princeſſe a ſa Cour compoſéedes
femmes des Mandarins
qui la voyent tous les jours , &
elletientConſeil avec ſes femmes
de toutes ſes affaires , elle rend
juſticeà ceux qui luy appartiennent
, &leRoy luy ayant donné
desProvinces dont elle tire le revenu&
en entretient fa Maiſon ,
elle a ſes châtimens & exerce la
juſtice. Il y eſt arrivé quelquefois
que lorſque quelques femmes de
ſamaiſon ont eſté convaincuës de
mediſances d'extrême confideration
, ou d'avoir revelé des ſecrets
DU VOYAGE DE SIAM. 59
de tres-grende importance , elle
leur a fait coudre la bouche .
Avant la mort de la Reyne ſa
mere, elle avoit à ce que l'on dit
du penchant à faire punir avec
plus de ſeverité , mais du depuis
qu'elle l'a perduë elle en uſe avec
beaucoup plus de douceur ; elle
va quelquefois àla chaſſe avec le
Roy , mais c'eſt dans une fort
belle chaiſe placée ſur un Elephant
& où quoy qu'on ne la
voye point elle voit neanmoins
tout ce qui s'y paſſe. Il y a des Cavaliers
qui marchent devant elle
pour faire retirer le monde , & fi
par hazard il ſe trouvoit quelque
homme ſur ſon chemin qui ne pût
pas ſe retirer,il ſe proſterne en terre
& luy tourne le dos. Elle eſt
tout le jour enfermée avec ſes
femmes ne ſe divertiſſantà faire
aucun ouvrage , ſon habillement
eſt affez ſimple & fort leger , elle
60 RELATION'
eſt nuë jambe , elle a à ſes pieds
des petites mulles ſans talons
d'un autre façon que celles de
France ; ce qui lui fertdejuppe eſt
une piece d'étoffe de ſoye ou de
coton qu'on appelle paigne , qui
l'enveloppe depuis la ceinture
en bas & s'atrache par les deux
bouts, qui n'eſt point plicée , de
la ſceinture en haut elle n'a rien
qu'une chemiſe de mouſſeline
qui luy tombe deſſus cette maniere
de juppe , & qui eſt faite
de meſme que celle des hommes,
elle a une écharpe fur la gorge
qui luy couvre le col & qui paffe
par deſſous les bras , elle eſt toûjours
nuë teſte , & n'a pas les
cheveux plus longs que de quatre
ou cinq doigts , ils lui font comme
une tête naiſſante ; elle aime
fort les odeurs , elle fe met de
P'huileà la teſte ; car il faut en ces
lieux-là que les cheveux foient
DU VOYAGE DE SIAM . 61
luifans , pour eſtre beaux , elle
ſe baigne tous les jours meſme
plus d'une fois qui eſt la coûtume
de toutes les Indes , tant à l'égard
deshommes quedes femmes ;j'ay
apris tout ceci de Madame Conſtans
qui va ſouvent luy faire ſa
Cour. Toutes les femmes qui
font dans ſa Chambre ſont toûjours
proſternées & par rang ,
c'eſt à dire les plus vieilles ſont
les plus proches d'elle , & elles
ont la liberté de regarder la Princeffe
, ce que les hommes n'ont
point avec le Roy de quelque
qualité qu'ils foient , car tant
qu'ils font devant luy , ils ſont
profternez & meſme en luy parlant.
Le Roy a deux freres , les freres
du Roy heritent de la Couronne
de Siam preferablement à
fes enfans . Quand le Roy fort
pour aller à la Chaſſe ou à la
62 RELATION
promenade, on fait avertir tous
les Européens de ne ſe point trouver
ſur ſon chemin , à moins qu'ils
ne veulent ſe profterner un moment:
avant qu'il forte de fon Palais
on entend des trompettes &
des tambours qui avertiſſent &
qui marchent devant le Roy , à
ce bruit les Soldats qui font en
haye ſe proſternent le front contre
terre & tiennent leurs moufquets
ſous eux ; ils font en cette
poſture autant de temps que
le Roy les peut voirde deſſus ſon
Elephant , où il eſt aſſis dans une
chaiſe d'or couverte , la garde à
cheval qui l'accompagne & qui
eſt compoſée de Maures eſt environ
quarante Maiſtres marchant
fur les aîles ; toute la Maiſon du
Roy eſt à pied devant , derriere
&à côté , tenant les mains jointes,&
elle le ſuit de cette maniere.
Il y a quelques Mandarins des
DUVOYAGE DE SIAM. 63
principaux qui le fuivent ſur des
Elephans , dix ou douze Officiers
qui portent de grands paraſſols
tout à l'entour du Roy , & il n'y
a que ceux- là qui ne ſe proſternent
point ; car dés le moment
que le Roy s'arreſte tous les autres
ſe proſternent , & mefme
ceux qui ſont ſur les Elephans.
Quant à la maniere que le Roy
de Siam obſerve à la reception
des Ambaſſadeurs , comme ceux
de la Cochinchine , de Tonquin,
de Colconda , des Malais , de
Java & des autres Roys , il les
reçoit dans une Salle couverte de
tapis , les grands & principaux
du Roïaume font dans une autre
ſalleun peu plus baffe , & les autres
Officiers de moindre qualité
dans une autre ſalle encore plus
baſſe, tous proſternés ſur des tapis
en attendant que le Roy pa
64 RELATION
roiſſe par une feneſtre qui eſt visà-
vis; la ſalle où doivent eſtre les
Ambaſſadeurs eſt élevée d'environ
dix ou douze pieds & diſtante
de cette falle de trente pieds ;
l'on ſçait que le Roy va paroître
par le bruit des trompettes , des
tambours & des autres Inſtrumens
; les Ambaſſadeurs font derriere
une muraille qui renferme
cette ſalle qui attendent la fortie
du Roy , & ordre des Miniſtres
que le Roy envoye appeller par
un des Officiers de ſa Chambre,
ſuivant la qualité des Ambaſſadeurs
, & fes Officiers fervent en
telles occaſions; aprés queles Miniſtres
ont la permiffion du Roy
on ouvre la porte de la ſalle &
auſſi- tôt les Ambaſſadeurs paroifſent
avec leur Interprete , &
l'Officier de la Chambre du Roi
qui ſert de Maiſtre de Ceremonies&
marchent devant eux profternez
DU VOYAGE DE SIAM. 65
ternez ſur des tapis qui ſont ſur
la terre , faiſant trois reverences
la teſte en bas à leur maniere
aprés quoy le Maiſtre des Ceremonie
marche à genoux les mains
jointes , l'Ambaſſadeur avec fes
Interprettes le ſuit en la même
poſture avec beaucoup de modeſtie
juſques au milieu de la
diſtance d'où il doit aller , & fait
trois reverences en la meſme forme
; il continue à marcher jufqu'au
coin le plus proche des falles
où les Grands font , & il recommence
à faire des reverences
où il s'arrête ; il y a une table
entre le Roy & l'Ambaſſadeur ,
diſtante de huit pieds , où ſont
les preſens que l'Ambaſſadeur apporte
au Roy , & entre cette table
& les Ambaſſadeurs il ya un
Mandarin qui reçoit les paroles
de ſa Majesté , & dans cette Salle
ſont les Miniſtres du Roy diff
66 RELATION
tants de l'Ambaſſadeur d'environ
trois pas , & le Capitaine qui
gouverne la Nation d'où eſt l'Ambaffadeur
eft entre luy & les Miniſtres
; le Roy commence à parler
le premier & non l'Ambaffadeur
, ordonnant à ſes Miniſtres
de s'informer de l'Ambaffadeur
quand il eſt party de la preſence
duRoy ſon Maiſtre , file Roy
& toute la famille Royale eſtoit
en ſanté , auquel l'Ambaſſadeur
répond ce qui en eſt par fon Interprete
, l'Interprete le dit au
Capitaine de la Nation d'où eſt
l'Ambaſſadeur , le Capitaine au
Barcalon & leBarcalon au Roy.
Aprés cela le Roy fait quelque
demande fur deux ou trois points
concernant l'Ambaſſadeur ; enfuitele
Roy ordonne à l'Officier
qui eſt proche la table de donner
du betel àl'Ambaſſadeur , ce
qui ſert de ſignal pour que l'on
DU VOYAGE DE SIAM. 67
luy preſente une veſte , & incontinent
le Roy ſe retire au bruit
des tambours, des trompettes&
des autres inſtrumens. La premiereAudiencede
l'Ambaſſadeur
ſe paſſe entreluy & le Ministre ,
qui examine la Lettre &les prefens
du Prince qui l'a envoyés
l'Ambaſſadeur ne preſente point
la Lettre au Roy , mais au Miniſtre
, aprés quelques jours du
Conſeil tenu ſur ce ſujet.
Quand ce font des Ambaſſadeurs
des Roys indépendans de
quelque Couronne , que ce ſoit
de ſes pays , commePerſe , grand
Mogol , l'Empereur de la Chine ,
de Japon , on les reçoit enlamaniere
ſuivanre.
Les Grands du premier & du
ſecond Ordre vont aupied de la
feneſtre où eſt le Roy ſe proſter-:
ner ſuivant leurs qualitez ſur des
tapis , & ceux du troiſieme , quafij
68 RELATION
triéme & cinquiéme , ſont dans
une ſalle plus baffe & attendent
la fortie du Roy qui paroiſt par
une feneſtre qui eſt enfoncée
dans la muraille , & élevée de
dix pieds ; les Ambaſſadeurs font
dans un lieuhors du Palais , en
attendant le Maiſtre des Ceremonies
qui les vient recevoir , &
l'on fait les meſmes ceremonies
dont j'ay parlé cy -deſſus : l'Ambaſſadeur
entrant dans le Palais
leve les mains ſur ſa teſte & marche
entre deux Salles qu'il ya &
monte des degrez qui font visà-
vis la feneſtre où eſtle Roy , &
quand il eſtau haut il poſe un genou
en terre , & auffi-tôt on
ouvre une porte pour qu'il puiſſe
paroître devant le Roy ; enſuite
on pratique les mêmes ceremonies
qui viennent d'eſtre marquées
cy-devant. Ily a un bandege
ou plat d'or ſur la table où
DU VOYAGE DE SIAM. 69
eſt la Lettre traduite & ouverte ,
ayant été receuë par les Miniſtres
quelques jours auparavant dans
une ſalle deſtinée à cet uſage ;
quand l'Ambaſſadeur eſt dans ſa
place le Lieutenant du Miniſtre
prend laLettre& la lit tout haut;
aprés qu'il l'a leuë , le Roy fait
faire quelque demande à l'Ambaſſadeur
par ſon Miniſtre , fon
Miniſtre par le Capitaine de la
Nation , & le Capitaine par l'Interprete
, & l'Interprete enfin
parle à l'Ambaſſadeur. Ces demandes
ſont ſile Roy ſon Maître
& la famille Royale font en ſanté
, & s'il la chargé de quelqu'au
tre choſe qui ne fût pas dans la
Lettre , à quoy l'Ambaſſadeur
répond ce qui en eſt ; leRoy luy
fait encore troisou quatre deman.
des , & donne ordre qu'on luy
donne une veſte & du betel : aprés
quoy le Roy ſe retire au bruit des
70 RELATION
tambours & des trompettes ,&
l'Ambaſſadeur reſte un peu de
temps , & ceux qui l'ont reccu
le reconduiſent juſqu'à fon logis
fans autre accompagnement ; &
comme j'appris cette manierede
recevoir les Ambaſſadeurs qui ne
me parût pas répondre à la grandeur
du Monarque de la part
de qui je venois , j'envoyay au
Roy de Siam deux Mandarins
qui estoientavec moy de ſa part ,
pour ſçavoir ce que je ſouhaitterois
, pour le prier de me faire la
mefme reception que l'on a accoûtumé
de faire en France , ce
qu'il m'accorda de la maniere
queje l'ay raconté cy-devant.
Du Gouvernement , des
Moeurs, de la Religion ,
& du Commerce du
Royaume de Siam, dans
les pays voisins , &plufieurs
autres particularités.
OUS les jours les
Mandarins qui font
deſtinez pour rendre
la juſtice s'aſſemblent
dans une falle où ils
donnent audiance , c'eſt comme
1a Cour du Palais à Paris ,& elle
2 RELATION
eſt dans le Palais du Roy , où
ceux qui ont quelque requête à
preſenter ſe tiennent à la porte
juſqu'à ce qu'on les appellé , &
quand on le fait ils entrent leur
requête à la main & la prefentent.
Les Etrangers qui intentent
procés au ſujet des marchandiſes,
la preſentent au Barcalon , c'eſt
le premier Miniſtre du Roy ,
qui juge toutes les affaires concernant
les Marchands & les
Etrangers ; en ſon abſence , c'eſt
ſon Lieutenant , & en l'absence
des deux , une maniere d'Eſche
wins. Il y a un Officier prépoſé
pour les tailles & tributs auquel
on s'adreſſe , & ainſi des autres
Officiers. Aprés que les affaires
font difcutées on les fait ſçavoir
aux Officiers du dedans du Palais
, qui en avertiſſent le Roy
eſtant lors ſur un Trône élevé
DU VOYAGE DE SIAM . 3
de trois braffes , tous les Mandarins
ſe proſternent la face contre
terre , & le Barcalon ou autres
des premiers Oyas , rapportent
au Roy les affaires & leurs jugemens
, il les confirme , ou il les
change ſuivant ſa volonté , c'eſt
à l'égard des principaux procés ,
& tres- ſouvent il ſe fait apporter
les procés au dedans du Palais
, & leur envoye ſon jugementpar
écrit.
Le Roy eſt tres- abſolu , on diroit
quaſi qu'il eſt le Dieu des
Siamois , ils n'ofent pas l'appeller
de ſon nom. Il châtie tres-feverement
le moindre crime ; car
ſes Sujets veulent eſtre gouvernez
la verge à la main , il ſeſert même
quelquefois des Soldats de ſa
garde pour punir les coupables
quand leur crime eſt extraordinaire
& fuffisamment prouvé.
Ceux qui font ordinairement ema
ij
4 RELATION
ployez ces fortes d'executions
font 150. Soldats ou environ qui
ont les bras peints depuis l'épaule
juſqu'au poignet ; les châtimens
ordinaires ſont des coups
de rottes , trente, quarante , cinquante
& plus , ſur les épaules des
criminels , felon la grandeur du
crime , aux autres il fait piquer
la tête avec un fer pointu : à l'égard
des complices d'un crime
digne de mort , aprés avoir fait
couper la tête au veritable criminel
, il la fait attacher au col
du complice , & on la laiſſe pourir
expoſée au Soleil fans couvrir
la tête pendant trois jours
&trois nuits , ce qui cauſe à celui
qui la porteune grande puantour,
Dans ce Royaume , la peine
du talion eſt fort en uſage , le
dernier des fupplices eſtoit , il n'y
a pas long-temps, de les condamDU
VOYAGE DE SIAM. یک
ner à la Riviere , qui eſt proprement
comme nos Forçats de Galere
, & encorepis ; mais maintenant
on les punit de mort. Le
Roy fait travailler plus qu'aucun
Roy de ſes predeceffeurs, en bâ
timens , à reparer les murs des
Villes , à édifier des Pagodes , à
embellir fon Palais , à bâtir des
Maiſons pour les Etrangers , & à
conſtruire des Navires à l'Euro .
peane , il eſt fort favorable aux
Etrangers , il en a beaucoup à
fon ſervice,& en prend quand il
en trouve .
Les Roys de Siam n'avoient'
pas accoûtumé de ſe faire voir
auſſi ſouvent que celui-cy. Ils
vivoient preſque ſeuls , celuy
d'apreſent vivoit comme les autres
: mais Monfieur de Berithe
Vicaire Apoftolique , s'eſtant ſer
vi d'un certain Brame , qui faifant
le plaiſant avoit beaucoup
1
a iij
6 RELATION
de liberté de parler à ce Monarque
, trouva le moyen de faire
connoître à ce Prince , la puif
fance & la maniere de gouverner
de nôtre grand Roy , & en même
temps les coûtumes de tous
les Roys d'Europe , de ſe faire
voir à leurs Sujets & aux Etrangers
; de maniere qu'ayant un
auffi grand ſens que je l'ay déja
remarqué , il jugea à propos de
voir Monfieur de Berithe , & enfuite
pluſieurs autres ; depuis ce
temps- là il s'eſt rendu affable &
acceſſible à tous les Etrangers.
On appelle ceux qui rendent la
justice ſuivant leurs differentes
fonctions , Oyas Obrat , Oyas
Momrat , Oyas Campheng, Oyas
Ricchou , Oyas Shaynan , Opran,
Oluan ; Oeun , Omun .
Comme autrefois les Roys ne
ſe faisoient point voir , les Miniftres
faifoient ce qu'ils vouloient,
DU VOYAGE DE SIAM. 7
mais le Roy d'apreſent qui a un
tres-grand jugement , & eſt un
grand Politique,veut ſçavoir tout;
il a attaché auprés de luy le Sei
gneur Conftans dont j'ay déja
parlé diverſes fois , il eſt Grec
de nation , d'une grande penetration
, & vivacité d'eſprit
&d'une prudence toute extraordinaire
, il peut & fait tout
fous l'autorité du Roy dans le
Royaume , mais ce Miniſtre n'a
jamais voulu accepter aucune des
premieres Charges que leRoyluy
a fait offrir pluſieurs fois. Le Barcalon
qui mourut ily a deux ans ,&
qui par le droit de ſa Charge
avoit le gouvernement de toutes
les affaires del'Etat , eſtoit homme
d'un tres-grand eſprit , qui
gouvernoit fort bien , & fe faifoit
fort aimer , celuy quiluy fucce
da eſtoit Malais de nation, qui eft
un pays voiſin de Siam , il ſe fera
iiij
8 RELATION
vit de Monfieur Baron , Anglois.
de nation , pour mettre mal Monſieur
Conftans dans l'eſprit du
Roy , & le luy rendre ſuſpect ,
mais le Roy reconnut ſa malice ,
il le fit battre juſqu'à le laiſſer
pour mort , & le dépoſſeda de ſa
Charge , celui qui l'occupe preſentement
vit dans une grande
intelligence avec Monfieur Conſtans
.
Comme par les loix introduites
par les Sacrificateurs des Idoles
qu'on nomme Talapoins , il
n'eſt pas permis de tuer , on condamnoit
autrefois les grands criminels
ou à la chaîne pour leur
vie , ou à les jetter dans quelques
deferts pout y mourir de faim ;
mais le Roy d'apreſent leur fait
maintenant trancher la teſte &
les livre aux Elephans .
Le Roy a des Eſpions pour
ſcavoir ſi on luy cache quelque
DU VOYAGE DE SIAM .
choſe d'importance , il fait châtier
tres - rigoureuſement ceux qui
abuſent de leur autorité . Chaque
Nation étrangere établie dans le
Royaume de Siam a ſes Officiers
particuliers , & le Roy prend de
toutes ces Nations- là des gens
qu'il fait Officiers generaux pour
tout ſon Royaume. Il y a dans
fon Etat beaucoup de Chinois ,
& il y avoit autrefois beaucoup
de Maures ; mais les années pafſées
il découvrit de ſi noires trahiſons
, des concuffions & des
tromperies ſi grandes dans ceux
de cette nation , qu'il en a obligé
un fort grand nombre à déferter
, & à s'en aller en d'autres.
Royaumes.
Le commerce des Marchands
Etrangers y eſtoit autrefois tresbon
, on y en trouvoit de toutes
parts ; mais depuis quelques années
,les diverſes revolutions qui
ΟΙ RELATION
font arrivées à la Chine , au Japon
& dans les Indes , ont empeſché
les Marchands Etrangers
de venir en ſi grand nombre.
On eſpere neanmoins, que puif
que tousces troubles font appaiſez
, le commerce recommencera
comme auparavant , & que le
Roy de Siam par le moyen de fon
Miniſtre envoyera fes Vaiſſeaux
pour aller prendre les Marchandi
ſes les plus precieuſes , & les
plus rares de tous les Royaumes
d'Orient,&remettra toutes chofes
en leur premier & fleuriſſant état.
Ils font la guerre d'une maniere
bien differente de celle de la plûpart
des autres nations , c'eſt à
dire à pouſſer leurs ennemis hors
de leurs places ſans pourtant
leur faire d'autre mal que de les
rendre eſclaves , & s'ils portent
des armes , c'eſt ce ſemble plûtôt
pour leur faire peur en les tirant
,
DU VOYAGE DE SIAM. II
contre terre , ou en l'air, que pour
les tuër , & s'ils le font c'eſt tout
au plus pour ſe deffendre dans la
neceſſité ; mais cette neceſſité
de tuër arrive rarement parce
que prefque tous leurs ennenemis
qui en uſent comme eux,ne
tendent qu'aux mêmes fins . Il ya
des Compagnies & des Regimens
qui ſe détachentde l'arméependát
la nuit,&vont enlever tous leshabitans
des Villages ennemis , &
font marcher hommes, femmes &
enfans que l'on fait eſclaves , &
le Roy leur donne des terres&
des bufles pour les labourer , &
quand le Roy en a beſoin il s'en
fert. Ces dernieres années , le
Roi a fait la guerre contre les
Cambogiens revoltez , aidez des
Chinois & Cochinchinois , où il
a fallu ſe battre tout de bon , & il
y a eu pluſieurs Soldats tuez de
part &d'autre ; il a eu pluſieurs
21 RELATION
Chefs d'Europeans qui les inſtrui
fent àcombattre en nôtre maniere .
Ils ont une continuelle guerre
contre ceux du Royaume de
Laos , qui eſt venuë , de ce qu'un
Maure tres-riche allant en ce
Royaume- là pour le compte du
Royde Siam,y reſta avec de grandes
ſommes , le Roy de Siam , le
demanda auRoy de Laos , mais
celui-cile luy refuſa, ce qui a obligé
le Roy de Siam de luydeclarer
la guerre.
Avant cette guerre ily avoit un
grand commerce entre leurs Etats,
& celuy de Siam en tiroit de
grands profits par l'extrême
quantité d'or , de muſc , de benjoüin
, de dents d'Elephant &
autres marchandiſes qui lui venoient
de Laos , en échange des
toiles & autres marchandiſes .
Le Roy de Siam a encore guerre
contre celui de Pegu ; il y a quanDU
VOYAGE DE SIAM . 13
tité d'Eſclaves de cette Nation .
Il y a pluſieurs Nations Etrangeres
dans ſon Royaume , les
Maures y estoient , comme j'ay
dit , en tres-grand nombre , mais
maintenant il y en a pluſieurs qui
font refugiez dans le Royaume
de Colconde, ils eſtoient au ſervice
du Roy , & ils luy ont emporté
plus de vingt mille catis , chaque
catis vallant cinquante écus , le
Roy de Siam écrivit au Roy de
Colconde de luy rendre ces perſonnes
ou de les obliger à luy
payer cette ſomme , mais le Roy
de Colconden'en voulutrien faire
, ny même écouter les Ambafſadeurs
qu'il luy envoya ; ce quia
fait que le Roy de Siam luy a
declaré la guerre & luy a pris
dans le tems que j'étois à Siam ,
un Navire dont la charge valloit
plus de centmille écus . Il y a fix
Fregates commandées par des
14
RELATION
François & des Anglois qui
croiſent ſur ſes côtes .
Depuis quelque temps l'Empereur
de la Chine a donné liberté
à tous les Etrangers de venir
negocier en ſon Royaume ;
cette liberté n'eſt donnée que
pour cinq ans , mais on efpere
qu'elle durera , puiſque c'eſt un
grand avatage pour ſon Royaume .
Ce Prince a grand nombre de
Malais dans ſon Royaume , ils
font Mahometans , & bons Soldats
, mais il y a quelque difference
de leur Religion à celle
des Maures. Les Pegovans font
dans ſon Etat preſque en auſſi
grande quantité queles Siamois
originaires du pays .
Les Laos y font en tres-grande
quantité , principalement vers
le Nort.
Il y a dans cet Etat huit ou neuf
familles de Portugais veritables ,
DU VOYAGE DE SIAM.
mais de ceux que l'on nomme
Meſties , plus de mille , c'eſt à dire
de ceux qui naiſſent d'un Portugais
& d'une Siamoiſe .
Les Hollandois n'y ont qu'une
facturie.
Les Anglois de même.
Les François de même.
Les Cochinchinois ſont environ
cent familles , la plupart
Chreftiens.
Parmy les Tonquinois ily en a
ſeptou huit familles Chrétiennes .
Les Malais y font en afſez grand
nombre,qui font la plupart eſclaves,&
qui par conſequent ne font
pointde corps .
Les Macaſſars & pluſieurs des
peuples de l'Iſle de Java y font
établis, de meſme que les Maures:
ſous le nom de ces derniers ſont
compris en ce pays- là, les Turcs,
les Perfans les Mogols les
Colcondois & ceux de Bengala .
, د
16 RELATION
Les Armeniens font un corps
à part , ils font quinze ou ſeize
familles toutes Chrétiennes , Catholiques
, la plupart ſont Cavaliers
de la garde du Roy.
A l'égard des moeurs des Siamois
ils font d'une grande docilité
qui procede plûtoſt de leur
naturel amoureux du repos que
de toute autre cauſe , c'eſt pourquoi
les Talapoins qui fontprofeffion
de cette apparente vertu ,
defendentpour cela de tuër toutes
fortes d'animaux ; cependant lorfque
tout autre qu'eux tuë des
poules & des canards , ils en mangentla
chair ſans s'informer qui
les a tués , ou pourquoi on les a
tués , & ainſi des autres animaux .
Les Siamois font ordinairement
chaſtes , ils n'ont qu'une femme ,
mais les riches comme les Mandarins
ont des Concubines , qui
demeurent enfermées toute leur
vie
DU VOYAGE DE SIAM. 17
vie. Le peuple eſt aſſez fidele &
ne volle point ; mais il n'en eft
pas de même de quelques-uns des
Mandarins , les Malais qui font
en tres-grand nombre dans ce
Royaume- là font tres- méchants
&grands voleurs .
Dans ce grand Royaume il y
a beaucoup de Pegovans qui
ont eſté pris en guerre , ils font
plus remuants que les Siamois
& font d'ordinaire plus vigoureux
, il y a parmy les femmes du
libertinage , leur converſation eft
perilleuſe.
Les Laos peuplent la quatriéme
partie du Royaume de Siam",
comme ils font à demy Chinois ,
ils tiennent de leur humeur , de
leur adreſſe& de l'inclination a
voller par fineſſe; leurs femmes
font blanches & belles , tres - familieres
& par confequent dangereuſes.
Dans le Royaume de
b
18 RELATION
Laos , un homme qui rencontre
une femme pour la falüer avec
la civilité accoûtumée , la baife
publiquement ; & s'il ne le faiſoit
pas il l'offenferoit .
Les Siamois tant Officiers que
Mandarins ſont ordinairement
riches , parce qu'ils ne dépenfent
preſque rien , le Roy leur
donnant des valets pour les fervir
, ces valets font obligez de ſe
nourir à leurs dépens, eſtant com--
me efclaves,ils font en obligation
de les ſervir pour rien pendant:
la moitié de l'année : & comme
cesMeſſieurs-làen ontbeaucoup,
ils ſe ſervent d'une partie pendant
que l'autre ſe repoſe ; mais
ceux qui ne les ſervent point:
leur payent une fomme tous les
ans , leurs vivres font à bon marché
, car ce n'eſt que duris , du
poiffon , & tres -peu de viande, &
tout cela eft en abondance dans
DU VOYAGE DE SIAM . 19
leur pays ; leurs vêtemens leur
fervent long- temps , ce ne font
que des pieces d'étoffes toutes
entieres qui ne s'uſent pas fi faci
lement que nos habits &ne coutent
que tres-peu : la plupart des
Siamois font Maſſons ou Charpentiers
, & il y en a de tres habiles,
imitant parfaitement bien les
beaux ouvrages de l'Europe en
Sculpture& en dorure. Pour ce
qui eſt de la peinture ils ne ſçavent
point s'en ſervir , il y a des
ouvrages en Sculpture dans leurs
Pagodes , & dans leurs Mauſolées
fort polis & tres-beaux.
Ils en font auſſi de tres -beaux
avec de la chaux , qu'ils détrempent
dans de l'eau qu'ils tirent de
l'écorce d'un arbre qu'on trouve
dans les Forefts , quilarend ſi forte,
qu'elle dure des cent& deux
cens ans , quoi qu'ils foient expoſés
aux injures du temps ..
bij
20 RELATION
1
i
1.
i
Leur Religion n'eſt à parler proprement
qu'un grand ramas
d'Hiſtoires fabuleuſes , qui ne
tend qu'à faire rendre des hommages
& deshonneurs auxTalapoins,
qui ne recommandent tant:
aucune vertu que celle de leur
faire l'aumône , ils ont des loix
qu'ils obfervent exactement au
moins dans l'exterieur ; leur fin
dans toutes leurs bonnes oeuvres
eſt l'eſperance d'une heureuſe
tranfmigration aprés leur mort ,
dans le corps d'un homme riche ,..
d'un Roy , d'un grand Seigneur
ou d'un animal docile , comme
font les Vaches & les Moutons :
car ces peuples-là croyent la Metempſicoſe
; ils eſtiment pour cette
raiſonbeaucoup ces animaux ,
&n'ofent, comme je l'ai déja dit,
en tuër aucun , craignant de donner
la mort à leur Pere ou à leur
Mere , ou à quelqu'un de leurs
DU VOYAGE DE SIAM . 2
parens . Ils croyent un enfer où les
énormes pechez ſont ſeverement .
punis , ſeulement pour quelque
temps , ainſi qu'un Paradis , dans
lequel les vertus fublimes ſont
recompenſées dans le Ciel , où aprés
eſtre devenus des Anges
pour quelque temps , ils retournent
dans quelque corps d'hom--
me ou d'animal .
L'occupation des Talapoins .
eſt de lire , dormir, manger, chan--
ter , & demander l'aumône ; de
cette forte , ils vont tous les matins
ſe preſenter devant la porte
ou balon des perſonnes qu'ils connoiffent
,&ſe tiennent-là unmométavecunegrande
modeſtie ſans
rien dire, tenant leur évantail , de
maniere qu'il leur couvre la moitié
du viſage , s'ils voyent qu'on ſe
diſpoſe àleur donner quelque choſe
, ils attendent juſqu'à ce qu'ils
l'ayent receuë ; ils mangent de
biij
22 RELATION
د
3
tout ce qu'on leur donne même
des poulles & autres viandes
mais ils ne boiventjamais de vin ,
au moins en prefence des gens du
monde; ils ne font point d'office
ny de prieres à aucune Divinité.
Les Siamois croyent qu'il y a eu
trois grands Talapoins , qui par
leurs merites tres-fublimes acquis
dans pluſieurs milliers de tranſmigrations
ſont devenus des Dieux ,
&aprés avoir eſté faits Dieux ,
ils ont encore acquis de ſi grands
merites qu'ils ont eſté tous aneantis
, ce qui eſt le terme du plus .
grand merite & la plus grande recompenſe
qu'on puiffe acquerir ,
pour n'eſtre plus fatigué en changeant
ſi ſouventde corps dans un
autre; le dernier de ces trois Ta--
lapoins eſt le plus grand Dieu appellé
Nacodon , parce qu'il a eſté
dans cinq mille corps , dans l'une
de ces tranfmigrations , de Talapoin
il devint vache , fon frere le
DU VOYAGE DE SIAM .
23
voulut tuër pluſieurs fois ; mais il
faudroit un gros livre pour décrire
les grands miracles qu'ils difent
que la nature& non pasDieu,
fit pour le proteger : enfin ce frere
fut precipité en Enfer pour ſes
grands pechez , où Nacodon le
fit crucifier ; c'eſt pour cette raifon
qu'ils ont en horreur l'Image
de Jeſus-Chriſt crucifié , diſant
que nous adorons l'Image de ce
frere de leur grand Dieu , qui
avoit eſté crucifié pour ſes crimes ..
CeNacodon eſtant doncaneanti,
il ne leur reſte plus de Dieu à
preſent , ſaloy ſubſiſte pourtant ;
mais ſeulement parmi les Talapoins
qui diſent qu'aprés quelques
fiecles il y aura un Ange qui
viendra ſe faire Talapoin ,& enfuite
Dieu Souverain , qui par ſes
grands merites pourra être anean
ti : voilà le fondement de leur
creance ; car il ne faut pas s'imaginer
qu'ils adorent les Idoles
24 RELATION
"
1
qui font dans leurs Pagodes comme
des Divinitez , mais ils leur
rendent ſeulement des honneurs'
comme à des hommes d'un grand
merite , dont l'ame eſt à preſent
en quelque Roy , vache ou Talapoin
: voilà en quoi conſiſte leur
Religion , qui à proprement parler
ne reconnoît aucun Dieu , &
qui n'attribuë toute la recompenſede
la vertu qu'à la vertumême ,
qui a par elle le pouvoir de rendre
heureux celuy dont elle fair
paſſer l'ame dans le corps de quelque
puiſſant & riche Seigneur
ou dans celuy de quelque vache ,
levice ,diſent-ils, porte avec ſoy
ſon châtiment , en faiſant paffer
l'ame dans le corps de quelque
méchant homme , de quelque
Pourceau , de quelque Corbeau ,
Tigre ou autre animal. Ils admetrent
des Anges , qu'ils croyent
eſtre les ames des juſtes & des
bons
2
L
L
DUVOYAGE DE SIAM. 25
bons Talapoins; pour ce qui eſt des
Demons , ils eſtiment qu'ils font
les ames des méchans .
Les Talapoins font tres-refpe-
Etés de tout le peuple , & même
du Roy, ils ne ſe profternent point
lorſqu'ils luy parlent comme le
font les plusgrands du Royaume ,
& le Roy & les grands Seigneurs
les ſaluënt les premiers ; lorſque
ces Talapoins remercient quelqu'un,
ils mettentla main proche
leur front , mais pour ce qui eſt du
petit peuple, ils ne le ſalüent point ;
leurs vêtemens ſont ſemblables à
ceux des Siamois ,àla referve que
la toile eſt jaune , ils font nuds
jambes & nuds pieds fans chapeau
, ils portent ſur leur tête un
évantail fait d'une fcüille de palme
fort grande pour ſe garantir
du Soleil , qui eſt fort brûlant ;
ils ne font qu'un veritable repas
par jour, à ſçavoir le matin , & ils
G
26 RELATION
ne mangent le ſoir que quelques
bananes ou quelques figues ou
d'autres fruits ; ils peuvent quitter
quand ils veulent l'habit de
Talapoin pour ſe marier , n'ayant
aucun engagement que celuy de
porter l'habit jaune , & quand ils
le quittentils deviennent libres ;
cela fait qu'ils font en ſi grand
nombre qu'ils font preſque le tiers
du Royaume de Siam . Ce qu'ils
chantent dans les Pagodes font
quelques Hiſtoires fabuleuſes.,
entremêlées de quelques Sentences;
celles qu'ils chantent pendant
les funerailles des Morts font ,
nous devons tous mourir , nous
ſommes tous mortels ; on brûle les
corps morts au ſon des muſettes
& autres Inſtrumens , on dépenſe
beaucoup à ces funerailles , &
aprés qu'on a brûlé les corps de
ceux qui font morts , l'on met
leurs cendres ſous de grandes piramides
toutes dorées , élevées à
DU VOYAGE DE SIAM. 27
l'entour de leur Pagodes. Les
Talapoins pratiquent une eſpece
de Confeſſion ; car les Novices
vont au Soleil levantſe proſterner
ou s'affeoir fur leurs talons & marmottent
quelques paroles , aprés
quoy le vieux Talapoin leve la
main à côté deſa joie & lui donne
une forte de benediction , aprés
laquelle le Novice ſe retire.
Quand ils prêchent, ils exhortent
de donner l'aumône au Talapoin ,
& ſe creyent fort ſçavants , lorfqu'ils
citent quelques paſſages
de leurs Livres anciens en Langue
Baly , qui eft comme le Latin
chez nous; cette Langue eſt tresbelle
& emphatique , elle a ſes
conjuguaiſons comme la Latine.
Lorſqueles Siamois veulent ſe
marier , les parens de l'homme
vont premierement ſonder la volontéde
ceux de la fille, & quand
ils ont fait leur accord entr'eux
cij
28 RELATION
les parens du garçon vont preſenter
ſept boſſettes ou boiſtes de
betel & d'arest à ceux de la fille ,
& quoy qu'ils les acceptent &
qu'on les regarde déja comme
mariez le mariage ſe peut rompre
, & on ne peut encore асси-
fer devant le Juge , ny les uns ny
les autres , s'ils le ſeparent aprés
cette ceremonie .
Quelques jours aprés les parens
de l'homme le vont preſenter , &
il offre luy-même plus de boſſettes
qu'auparavant ; l'ordinaire eft
qu'il y en ait dix ou quatorze ,
& lors celuy qui ſe marie demeure
dans la maiſon de ſon beaupere,
ſans pourtant qu'il y ait conſommation
, & ce n'eſt que pour
voir la fille & pour s'accoûtumer
peu à peu à vivre avec elle durant
un ou deux mois ; aprés cela
tous les parens s'aſſemblent
avec les plus anciens de la caſte
ou nation ; ils mettent dans une
DU VOYAGE DE SIAM. 2.9
bourſe, l'un un anneau & l'autre
des bracelets , l'autre de l'argent ,
il y en a d'autres qui mettentdes
pieces d'étoffes au milieu de la table
: enſuite le plus ancien prend
une bougie allumée & la paffe
ſept fois au tour de ces prefens,
pendant que toute l'aſſemblée
crie en ſouhaitant aux Epoux un
heureux mariage , une parfaite
ſanté &une longue vie , ils mangent
& boivent enfuite , & voilà
le mariage achevé. Pour le dot
c'eſt comme en France , finon
que les parens du garçon portent
ſon argent aux parens de la fille ,
mais tout cela revient à un ; car
le dot de la fille eſt auſſi mis à
part , & tout eſt donné aux nouveaux
mariez pour le faire valoir.
Si le mary repudie ſa femme ſans
forme de Juſtice , it perd l'argent
qu'onluy a donné, s'illarepudie
par Sentence de Juge , qui
č iij
30
RELATION
ne la refuſe jamais, les parensde
la fille luy rendent ſon bien ; s'il
y a des enfans , ſi c'eſt un garçon
ou une fille , le garçon fuit la mere
, & la fille le pere , s'il y a deux
garçons & deux filles , un garçon
&une fille vont avec le pere, &
un garçon & une fille vont avec
lamere.
,
Al'égarddes monnoyes ilsn'en
ontpoint d'or , la plus groſſe d'argent
s'appelle tical , & vaut environ
quarante ſols , la ſeconde
mayon qui péſe la quatriéme partie
d'un tical , & vaux dix fols
la troiſieme eſt un foüen , qui
vaut cinq ſols , la quatriéme eſt
un fontpaye qui vaut deux fols
&demy, enfin les plus baſſes monnoyes
font les coris qui font des
coquillages que les Hollandois
leur portent des Maldives , ouυ
qui leur viennent des Malais &
des Cochinchinois ou d'autres
DU VOYAGE DE SIAM. 31
côtez , donthuit cens valent un
fouën qui eſt cinq fols .
le
Al'égard des Places fortes dur
Royaume , il ya Bancoc qui eft
environ dix lieuës dans la Riviere
de Siam , où il y a deux Forterefſes
, comme j'ay déja dit. Il y a la
Ville Capitale nommée Juthia ,
autrement nommée Siam , qu'on
fortifie de nouveau par une enceinte
de murailles de bricque ;
Corfuma frontiere contre
Royaume de Camboye eſt peu
forte; Tanaferin à l'oppoſite de la
côte de Malabar eft peu fortifiée .
Merequi n'eſt pas fortifiée, mais
ſe pouroit fortifier , & on y pouroit
faire un bon Port. Porcelut
frontiere de Laos eſt auſſi peu
fortifiée . Chenat n'a que le nom
de Ville , & il reſte quelque apparence
de barrieres , qui autrefois
faifoient fon mur. Louvo où
le Roy demeure neuf mois de
c iiij
32 RELATION
l'année , pour prendre le plaiſir
de la chaſſe del'Elephant & du
Tygre , étoit autrefois un aſſem-
Blage de Pagodes entouré de
terraffes , mais à preſent le Roy
l'arendu incomparablement plus
beau par les Edifices qu'il y fait
faire , & quant au Palais qu'il ya
it l'a extrêmement embelli par les
caux qu'il y fait venir des Montagnes.
Patang eſt un Port des plus
beaux du côté des Malais , où
l'on peut faire grand commerce.
LeRoy de Siam a refuſé aux Compagnies
Angloiſes & Hollandoiſes
de s'y établir : l'on y pourroit
faire un grand établiſſement qui
feroit plus avantageux que Siam
àcausede la ſituation du lieu ; les
Chinois y vont& pluſieurs autres
Nations , on peut s'y fortifier aifément
fur le bord de la Riviere .
CettePlace appartient àune Rey
DU VOYAGE DE SIAM. 33
nequi eſt tributaire du Roy de
Siam , qui à parler proprement en
eſt quaſi le maître .
Quant à leurs Soldats ce n'étoit
point lacoûtume de les payer;
le Roy d'apreſent ayant ouy dire
que les Roys d'Europe payoient
leurs troupes , voulut faire la ſupputationà
combien monteroit la
paye d'un foüen par jour , qui eſt
cinq fols ; mais les Controlleurs
luy firent voir qu'il falloit des
ſommes immenfes , à cauſe de la
multitude de ſes Soldats , de forte
qu'il changea cette paye en ris
qu'il leur fait diſtribuer , du depuis
, il y en a ſuffisamment pour
Ieurs nourritures, &cela lesrend
tres- contens ; car autrefois il falloit
que chaque Soldat ſe fournit
de ris , & qu'il le portât avec ſes
armes, ce qui leur peſoitbeaucoup .
A l'égard de leurs Bâteaux &
Vaiſſeaux , leurs Balons d'Etat ou
34
RELATION
Bâteaux que nous appellons font
les plus beauxdu monde; ils font
d'un ſeul arbre , &d'une longueur
prodigieuſe , il y ena qui tiennent
cinquante juſqu'à cent & cent
quatre-vingt rameurs ; les deux
pointes font tres- relevées , & celuy
qui les gouverne donnant du
pied ſur lapoupefait branler tout
le Balon , & l'on diroit que c'eſt
un Cheval qui ſaute,touty eft doré
avec des Sculptures tres- belles
, & au milieu il y a un Siege
fait en forme de Trône en piramide
, d'une Sculpture tres- belle
& toute dorée , & il y en a de
plus de cent ornemens differents,
mais tous bien dorez &tres-beaux.
Autrefois ils n'avoient que des
Navires faits comme ceux de la
Chine , qu'on nomme Somme ; il
y ena encore pour aller auJapon,
à la Chine , à Tonquin ; mais le
Roy a fait faire pluſieurs Vaif-
1
DU VOYAGE DE SIAM. 35
feaux à l'Europeenne , & en a
acheté des Anglois quelques-uns,
tous agréés & appareillés . Il y a
environ cinquante Galeres pour
garder la Riviere & la côte ; ſes
Galeres ne font pas comme ceux
de France , il n'y a qu'un homme
àchâque Rame , & font environ
quarante ou cinquante au plus fur
chacune ; les Rameurs fervent de
Soldats , le Royne ſe ſert que des
Mores , des Chinois&des Malabars
pour naviger , & s'il y met
quelque Siamois pour Matelots,
cen'eſt qu'en petit nombre,& afin
qu'ils apprennent la navigation.
LesCommandants de ſes Navires
font Anglois ou François , parce
que les autres Nations font tresméchants
navigateurs .
Il envoye tous les ans cinq ou
fix de ces Vaiſſeaux appellez
Sommes à la Chine , dont il y en
a de mille juſqu'à quinze cens
36 RELATION
Tonneaux chargés de quelques
draps , corail , de diverſes marchandiſes
de la côte de Coromandel
& de Suratte , du ſalpêtre , de
l'étain &de l'argent; il en tire des
ſoyes cruës , des étoffes de ſoye ,
des ſatin's de Thé , dumufc , de la
rubarbe , des poureelines , des
ouvrages vernis , du bois de la
Chine , de l'or , & des rubis . Ils
ſe ſervent de pluſieurs racines
pour la Medecine , entr'autres de
la couproſe , ce qui leur apporte
de grands profits .
Le Roy envoye au Japon deux
ou trois Sommes , mais plus petites
que les autres , chargées des
mêmes marchandises , & il n'eſt
pas neceſſaire d'y envoyer de
l'argent ; les marchandiſes que
L'ony porte ſont des moindres ,
&au meilleur marché , les cuirs
de toutes fortes d'animaux y font
bons , & c'eſt la meilleure marDU
VOYAGE DE SIAM. 37
chandiſe que l'on y peut porter ;
on en tire de l'or , de l'argent en
barre , du cuivre rouge , toutes
fortes d'ouvrages d'Orphevrerie ,
des paravants , des Cabinets vernis
,des porcelines , du Thé &
autres choſes ; il en envoye quelquefois
un , deux & trois au
Tonquin de deux à trois cent tonneaux
au plus , avec des draps ,
de corail , de l'Etain , de l'Ivoire ,
du poivre , du ſalpêtre , du bois
de ſapin, & quelques autres marchandiſes
des Indes & de l'argent
au moins le tiers du capital,
on en tire du muſc , des étoffes
de ſoye , de la ſoye crüe , & jaune,
des Camelots , de pluſieurs fortes
de ſatins , du velours , toutes fortes
de bois vernis , des porcelines
propres pour les Indes , & de l'ar
-en barre , à Macao , le Roy envoye
un Navire au plus chargé
de pareilles Marchandiſes qu'à la
38
RELATION
•
Chine. On y peut encore envoyer
quelque mercerie , des dentelles
d'or , d'argent & de foye & des
armes , on en tire des mêmes
marchandiſes que de la Chine ,
mais pas à ſi bon compte.
A Labs le commerce ſe fait par
terre ou par la Riviere , ayant des
bâteaux plats , on y envoye des
draps & des toiles de Surate , &
de la côte , & on en tire des rubis
, du muſc , de la gomme ,
des dents d'Elephans, du Canfre ,
des cornes de Rinocerot , des
peaux de Buffes & d'Elans , à
tres-bon marché , & il y a grand
profit à ce commerce que l'on
fait ſans riſque.
ACamboye on envoye des petites
barques avec quelques draps,
des toiles de Surate & de la côte,
des uſtenciles de cuiſine qui viennent
de la Chine , on en tire des
dents d'Elephans , du benjoüin ,
DU VOYAGE DE SIAM. 39
trois fortes de gomes gutte , des
peaux de Buffes , & d'Elans , des
nids d'oiſeaux pour la Chine dont
je parleray bien- toft & des nerfs
de Cerfs .
On envoye auſſi à la Cochinchine
, mais rarement : car de peuple
n'eſt pas bien traitable , parce
qu'ils font la plupart de méchante
foy , ce qui empéche le commerce
, on y porte de l'argent
du Japon où l'on profite confiderablement
, du laurier rouge ,
de la cire jaune, duris , du plomb,
du ſalpêtre , quelques draps rouges&
noirs , quelques toiles blanches
, de la terre rouge , du vermillon
& vif argent.
On en tire de la ſoye cruë , du
fucre candy , & de la cafſonnade
, peu de poivre , des nids
d'oiſeaux qui ſont faits comme
ceux des Irondelles qu'on trouve
fur des Rochers au bord de
J
40 RELATION
la mer , ils font de tres-bon commerce
pour la Chine & pour pluſieurs
autres endroits ; car aprés
avoir bien lavé ces nids & les
avoir bien feichés ils deviennent
durs comme de la corne , & on
les met dans des boüillons ; ils
font admirables pour les maladies
de langueur &pour les maux d'eftomach
, j'en ay apporté quelques-
uns en France , du bois d'aigle
&de Calamba , du cuivre &
autres marchandises qu'on y apporte
du Japon , de l'or de plufieurs
touches , & du bois de fapan.
Lorſqu'on ne trouve pas de
Navire à Fret , on en envoye un
à Surate , chargé avec du cuivre ,
de l'étain , du ſalpêtre , de l'alun ,
des dents d'Elephants , du bois
de ſapan , &pluſieurs autres marchandiſes
qui viennent des autres
parts des Indes , on en tire des
toiles
DU VOYAGE DE- SIAM. 41
& autres marchandifes d'Europe,
quand il n'en vient point à Siam .
On envoye à la côte de Coromandel
, Malabar , & Bengala
&de Tanaferin , des Elephans
de l'étein , du ſalpêtre , du, cuivre
du plomb , & l'on en tire des toiles
de toutes fortes ,
,
On envoye à Borneo rarement ;
c'eſt une Iſle qui eſt proche de
celle de Java , d'où l'on tire du
poivre . du ſangde Dragon , camphre
blanc , cire jaune ,bois d'aigle
, du bray , de l'or , des perles,
&desdiamans les plus beaux du
monde ; on y envoye des marchandiſes
de Surate , c'eſt à dire
des toiles , quelques pieces de
drap rouge & vert , & de l'argent
d'Eſpagne..
Le Prince qui poffede cette Ifle
ne fouffre qu'avec peine le commerce
, & il craint toûjours d'êtte
ſurpris ; il ne veut pas permetd
42
RELATION
tre à aucune Nation Europeenne
de s'établir chez luy. Il y a cu
des François qui y ont commercé
, il ſe fie plus à eux qu'à aucune
autre Nation .
On envoye encore à Timor
Ifle proche des Molucques , d'où
l'on tire de la cire jaune & blanche
, de l'or de trois touches , des
eſclaves, du gamouty noir , dont
on ſe ſett pour faire des cordages
, & on y envoye des toiles de
Surate , du plomb, des dents d'Elephans,
de la poudre, de l'eau-devie
, quelques armes , peu de drap
rouge & noir , & de l'argent. Le
peuple y eſt paiſible , & negocie
fort bien . Il y a grand nombre
de Portugais.
Al'égard des Marchandiſes du
crû de Siam , il n'y a que de l'étain
, du plomb , du bois de fapan,
de l'Ivoire , des cuirs d'Elans.
& d'Elephans ; il y aura quantité
1
1
!
DU VOYAGE DE SIAM. 43
de poivre en peu de temps , c'eſt
à dire l'année prochaine ,de larrek
, du fer en petits morceaux ,
du ris en quantité , mais l'on y
trouve des marchandises de tous
les lieux ſpecifiés ci-deſfus , & à
affez bon compte. On y apporte
quelques draps & ferges d'Angleterre,
peu de corail &d'ambre,
des toiles de la côte de Coromandel
& de Surate , de l'argent en
piaſtre que l'on trocque ; mais
comme je l'ai dit maintenant ,
que la plupart des Marchands ont
quitté depuis que le Roi a voulu
faire le commerce , les Etrangers
n'y apportent que tres-peu de
choſes ,que les Navires qui ont
accoûtumé d'yvenir n'y font pas
venus l'année derniere , &on n'y
trouve rien , & fi peu qu'il y en
a , il eſt entre les mains du Roi ,
& ſes Miniſtres les vendent au
prix qu'ils veulent.
dij
44
RELATION
Le Roïaume de Siam a prés de
trois cens lieuës de long , fans y
comprendre les Roïaumes tributaires
, à ſçavoir Camboges ,
Gelior , Patavi , Queda , &c . du
Septentrion au Midi , il eſt plus
étroit de l'Orient à l'Occident. Il
eſt borné du côté du Septentrion
par le Roïaume de Pegu & parla
Mer du Gange du côté du Couchant,
du Midi par le petit détroit
de Maláca , qui fut enlevé au Roi
de Siam par les Portugais ils l'ont
poſſedé plus de foixante ans . Les
Hollandois le leur ont pris , &
le poffedent encore ; du côté
d'Orient , il eſt borné par la Mer
& par les Montagnes qui le ſeparent
de. Camboges & de Laos ..
La fituation de ce Roïaume eſt
avantageuſe à cauſe de la grande
étenduë de ſes côtes , ſe trouvant
comme entre deux Mers qui
lui ouvrent le paſſage à tant de.
DU VOYAGE DE SIAM. 45
vaſtes Regions , ſes côtes ont
cinq cens lieuës de tour ; on y
aborde de toutes parts , du Japon
, de la Chine , des Iſles Philippines
, du Tonquin , de la Cochinchine
, de Siampa , de Camboge
, des Ifles de Java , de Sumatra
, de Colconde , de Bengala
, de toute la côte de Coromandel
, de Perſe , de Surate , de Lameque,
de l'Arabie ,& d'Europe
c'eſtpourquoi l'on y peut faire un
grand commerce , ſuppoſé que le
Roi permette à tous les MarchandsEtrangers
d'y revenir comme
ils le faifoient autrefois .
Le Roïaume ſe diviſe en onze
Provinces , ſçavoir celle de Siam ,
de Mitavin , de Tanaferin , de
Jonſalam, de Reda, de Pra, d'Ior,
de Paam, de Parana , de Ligor ,
de Siama . Ces Provinces - là
avoient autrefois la qualité de
Roïaume ; mais elles ſont aujour
46 RELATION
d'hui ſous ladomination du Roide
Siam qui leur donne des Gouverneurs
. Il y en a telles qui peuvent
retenir le nomde Principauté;mais
les Gouverneurs dépendent du
Roy& lui payent tribut. Siam eft
la principale Province de ce
Royaume , la Ville Capitale eſt ſituée
à quatorze degrez & demy
de latitude du Nort , fur le bord
d'une tres-grande & belle riviere ,
& les Vaiſſeaux tous chargés la
paſſent juſqu'aux portes de la Ville,
qui eſt éloignée de la Mer de
plus de quarante lieuës , & s'étend
àplus de deux cens lieuës dans le
pays , & parce moyen elle conduit
dans une partie des Provinces,
dontj'ai parlé ci- deſſus.Cette
Riviere eſt fort poiſſonneuſe &
fes rivages font affez bien peuplez
, quoiqu'ils demeurentinondésune
partie de l'année. Le terroir
y eſt paſſablement fertile 3
DU VOYAGE DE SIAM . 47
mais tres-mal cultivé , l'inondation
provient des grandes pluyes
qu'il y tombe durant trois ou quatre
mois de l'année ; ce qui fait
beaucoup croître leur ris ; en forte
que plus l'inondation dure ,
plus les recoltes du ris ſont en
abondance , & loin des'en plaindre
ils ne craignent que la trop
grande ſeichereſſe. Il y a beaucoup
de terre en friche ,& faute
d'habitans elles ont eſté dépeu--
plées par les guerres precedentes,
& comme ils font ennemis du
travail , ils n'aiment à faire que
les choſes aiſées. Ces plaines abandonnées
& ces épaiſſes Fo--
rets qu'on voit ſur les Montagnes
ſervent de retraite aux Elephans,
aux Tygres , aux Boeufs & Vaches
ſauvages , aux Cerfs , aux Biches,
Rinoceros & autres animaux
que l'ony trouve en quantité.
Al'égard des plantes & des
د
48 RELATION
fruits , il y en a pluſieurs dans le
païs ; mais qui ne font pas rares.
& qui ne ſe peuvent porter que,
difficilement en France , à cauſe
de lalongueur de la navigation .
Il n'y a point d'oiſeaux particuliers
qui ne foient en France , à
la referve d'un oiſeau fait comme
un merle ,qui contrefa it l'homme
à l'égard du rire , du chanter &
du fiffler , les fruits les plus eſtimés
y font les durions ;ils ont
une odeur tres- forte qui n'agrée
pas à pluſieurs, mais à l'égard du
goût il eſt tres- excellent. Ce fruit
eſt tres chaud & tres -dangereux
pour lafanté , quand on en mange
beaucoup; il ya un gros noyau,
à l'entour duquel eſt une eſpece
de creme renfermée dans une écorce
environnée de pluſieurs piquants
, & qui eft faite en pointe
de diamant ; mon goût n'a ja
mais pu s'y accommoder. La mangue
:
DU VOYAGE DE SIAM . 49
gue en ce pays-là eſt en prodigieuſe
quantité , & c'eſt le meil
leur fruit des Indes , d'un goût
exquis , n'incommodant aucunement,
àmoins que d'en manger en
trop grande quantité , alors elle
pouroit bien cauſer la fiévre ; elle
a la figure d'une amande , mais
auffi groſſe qu'une poire de Mef
fire-Jean; ſa peau eſt aſſés mince
& a la chair jaune ; le mangoûstan
eſt un fruit reſſemblant à
une noix verte , qui a dedans un
fruit blanc d'un goût aigret &
agreable , & qui approche fort
deceluide la pêche &de la prune,
il est tres- froid & reſtraintif.
LeJacques eſtun gros fruit qui
eſt bon , mais tres- chaud & indigefte
, & cauſe le flus de ventre
quand on en mange avec excés .
La nana eft preſque comme le
durion , c'eſt à dire à l'égard de
la peau ; il a au bout une courone
50
RELATION
ne de feüilles comme celle de
l'artichaud ; la chair en eſt tresbonne
& a le goût de la pêche
& de l'abricot tout enſemble ; il
eft tres-chaud & furieux ; ce qui
fait que l'on le mange ordinairement
trempé dans le vin.
La figue eſtun fruit tres -doux,
fuave&bien faiſant ; cependant
un peu flegmatique , il y en a pendant
toute l'année .
L'ate eſt un fruit doux & tresbon
, & ne fait point de mal ; il
y en a qui l'eſtiment plus que
tous les fruits des Indes. Il y a
des oranges en tres - grande
quantité de pluſieurs fortes tresbonnes
& fort douces .
La pataïe eſt un fruit tres-bon,
mais l'arbre qui le porte ne dure
que deux ans.
Il y a de toute forte d'oranges
en quantité & de tres - bon goût .
La penplemouſe eſt un fruit
tres-bon pour la ſanté à peu prés
DU VOYAGE DE SIAM . SI
comme l'orange,mais qui a un petit
goût aigret. Il y a pluſieurs
autres fruits qui ne font pas fort
bons.
On a commencé il y a quelques
années à ſemer beaucoup
de bleds dans le pays haut proche
des montagnes qui y vient
bien & eft tres - bon .
On y a planté pluſieurs fois
des vignes qui y viennent bien ,
mais qui ne peuventdurer, à cauſe
d'une eſpece de fourmy blanc
qui la mange juſqu'à la racine.
Il y a beaucoup de canes de
fucre qui rapportent extrémement
; il y a auſſi du tabac en
quantité que les Siamois mangent
avec l'arrek & la chaud .
A l'égard de l'arrek, les Siamois
eſliment ce fruit plus que tout
autre , & c'eſt leur manger ordi
naire ; il y en a une ſi grande
quantité que les marchés en
e ij
52 RELATION
font pleins , & un Siamois croiroit
faire une grande incivilité
s'il parloit à quelqu'un ſans avoir
la bouche pleine de darek , de
betel , de chaud ou de tabac .
,
Il y a grande quantité de ris
dans tout le Roïaume & à tresbon
compte ,& comme ce païs
eſt toûjours inondé , cela fait
qu'il eſt plus abondant , car le ris
ſe nourrit dans l'eau & à meſure
que l'eau croît , le ris croît pareillement
,& fil'eau croît d'un pied
en vingt-quatre heures ce qui
arrive quelquefois , le ris croît
aufli àproportion &a toûjours fa
tige au deſſus de l'eau , il ne reſte
que cinq ou fix mois au plus en
terre , il vient comme l'avoine,
Il n'y a point de ville dans l'Orient
où l'on voye plus de Nations
differentes , que dans la Ville
Capitale de Siam , & où l'on
parle de tant de langues differentes
, elle a deux lieuës de
DU VOYAGE DE SIAM .
53
tour & une demie lieuë de large,
elle eſt tres- peuplée , quoi qu'elle
ſoit preſque toûjours inondée ,
enfortequ'elle reſſemble plûtoſtà
une Ifle , il n'y a que des Maures
, des Chinois , des François
& des Anglois , qui demeurent
dans la Ville , toutes les autres
Nations eſtant logées aux environspar
camps ; c'eſt à dire chaque
nation enſemble , ſi elles estoient
affemblées elles occuperoient
autant d'eſpace que la Ville qui
eſtoit autrefois tres- marchande ,
mais les raiſons que j'ay dites cydevant
empêchent la plupartdes
Nations Etrangeres d'y venir &
d'y rien porter.
Le peuple eſt obligé de ſervir
le Roy quatre mois de l'année
regulierement , & durant toute
l'année , s'il en a beſoin ; il ne leur
donne pas un fol de paye, eſtant
obligez de ſe nourir eux-mêmes
e iij
54 RELATION
& de s'entretenir ; c'eſt ce qui
a faitque les femmes travaillent
afin de nourir leurs maris .
A l'égard des Officiers depuis
les plus grands Seigneurs de la
Cour juſqu'au plus petit du
Royaume, le Roy neleur donne
que de tres- petits appointemens,
ils font auſſi eſclaves que les autres
, & c'eſt ce qui luy épargne
beaucoup d'argent. Les Provinces
éloignées dont les habitans
ne le ſervent point actuellement,
luy payent un certain tribut par
teſte. J'arrivay dans le temps que
le pays eſtoit tout-à-fait inondé
, la Ville en paroît plus agreable,
les ruës en ſont extremement
longues , larges & fort droites,
il y a aux deux côtez des
maiſons bâties ſur des pilotis &
des arbres plantés tout à l'entour
, ce qui fait une verdeur
admirable , & on n'y peut aller
DU VOYAGE DE SIAM. 55
qu'en ballon ; en la regardant l'on
croiroit voir d'un coup d'oeil ,
une ville , une mer & une vaſte
foreſt , où l'on trouve quantité
de Pagodes qui font leurs Eglifes
, & la plupart font fort dorées,
à l'entour de ces Pagodes', il ya
comme des Cemetieres plantés
d'arbres la plupart fruitiers , les
maiſons des Talapoins font les
plus grandes& les plus belles&
font en tres-grand nombre .
Ce païs-là eſt plus ſain que les
autres des Indes ,les Siamois ſont
communément affez bien-faits ,
quoi qu'ils ayent tous le viſage
bazanné , leur taille eſt affez
grande , leurs cheveux font
noirs , ils les portent aſſez courts
àcauſe de la chaleur , ils ſe baignent
ſouvent , ce qui contribuë
àla conſervation de leur ſanté
les Europeans qui y demeurent
en font de même pour éviter les
a
e iiij
56 RELATION
maladies ; ils tiennent leurs marchés
ſur des places inondées dans
leurs balons pendant fix ou ſept
mois de l'année que l'inondation
dure.
Le Roy ſe leve du matin &
tient un grand Conſeil vers les
dix heures ,où l'on parle de toutes
fortes d'affaires, qui dure juſqu'à
midy , aprés qu'il eſt fini ſes Medecins
s'aſſemblent pour ſçavoir
l'état de ſa ſanté , & enſuite il
va dîner ; il ne fait qu'un repas
par jour , l'aprés-dînée il ſe retire
dans ſon appartement où il dort
deux ou trois heures , & l'on ne
ſçait pas à quoyil employe le reſte
dujour, n'étant permis pas même
à ſes Officiers d'entrer dans ſa
chambre . Sur les dix heures du
foir, il tient un autre Conſeil ſecret
, où il y a ſept ou huit Mandarins
de ceux qu'il favoriſe le
plus , ce Conſeil dure juſqu'à
DU VOYAGE DE SIAM . 57
minuit . Enſuite on luy lit des
hiſtoires ou des vers qui ſont faits
à leurs manieres , pour le divertir
& d'ordinaire après ce Conſeil ,
Monfieur Conſtans demeure ſeul
aveclui , auquel il parle à coeur
ouvert , comme le Roy luy trouve
un eſprit tout-à- fait vaſte , ſa
converſation luy plaît , & il luy
communique toutes ſes plus fecrettes
penſées ; il ne ſe retire
d'ordinaire qu'à trois heures aprés
minuit pour s'aller coucher , voilà
la maniere dontle Roy vît toûjours
, & de cette forte toutes les
affaires de ſon Royaume paſſent
devant luy ; dans de certains
tempsil prend plaiſir à la chaſſe ,
comme j'ay dit ; il aime fort les
bijoux même ceux d'émail & de
verre , il eſt toûjours fort proprement
vêtu , il n'a d'enfans qu'une
fille , que l'on appelle la Princef
ſeReyne , âgée d'environ vingt58
RELATION
fept ou vingt-huit ans le Roi
l'aime beaucoup , on m'a dit qu'elle
étoit bien faite ; mais jamais les
hommes ne la voyent, elle mange
dans le même lieu & à même
tems que le Roy,mais à une table
feparée ; & ce ſont des femmes
qui les ſervent qui ſont toûjours
proſternées.
Cette Princeſſe a ſa Cour compoſéedes
femmes des Mandarins
qui la voyent tous les jours , &
elletientConſeil avec ſes femmes
de toutes ſes affaires , elle rend
juſticeà ceux qui luy appartiennent
, &leRoy luy ayant donné
desProvinces dont elle tire le revenu&
en entretient fa Maiſon ,
elle a ſes châtimens & exerce la
juſtice. Il y eſt arrivé quelquefois
que lorſque quelques femmes de
ſamaiſon ont eſté convaincuës de
mediſances d'extrême confideration
, ou d'avoir revelé des ſecrets
DU VOYAGE DE SIAM. 59
de tres-grende importance , elle
leur a fait coudre la bouche .
Avant la mort de la Reyne ſa
mere, elle avoit à ce que l'on dit
du penchant à faire punir avec
plus de ſeverité , mais du depuis
qu'elle l'a perduë elle en uſe avec
beaucoup plus de douceur ; elle
va quelquefois àla chaſſe avec le
Roy , mais c'eſt dans une fort
belle chaiſe placée ſur un Elephant
& où quoy qu'on ne la
voye point elle voit neanmoins
tout ce qui s'y paſſe. Il y a des Cavaliers
qui marchent devant elle
pour faire retirer le monde , & fi
par hazard il ſe trouvoit quelque
homme ſur ſon chemin qui ne pût
pas ſe retirer,il ſe proſterne en terre
& luy tourne le dos. Elle eſt
tout le jour enfermée avec ſes
femmes ne ſe divertiſſantà faire
aucun ouvrage , ſon habillement
eſt affez ſimple & fort leger , elle
60 RELATION'
eſt nuë jambe , elle a à ſes pieds
des petites mulles ſans talons
d'un autre façon que celles de
France ; ce qui lui fertdejuppe eſt
une piece d'étoffe de ſoye ou de
coton qu'on appelle paigne , qui
l'enveloppe depuis la ceinture
en bas & s'atrache par les deux
bouts, qui n'eſt point plicée , de
la ſceinture en haut elle n'a rien
qu'une chemiſe de mouſſeline
qui luy tombe deſſus cette maniere
de juppe , & qui eſt faite
de meſme que celle des hommes,
elle a une écharpe fur la gorge
qui luy couvre le col & qui paffe
par deſſous les bras , elle eſt toûjours
nuë teſte , & n'a pas les
cheveux plus longs que de quatre
ou cinq doigts , ils lui font comme
une tête naiſſante ; elle aime
fort les odeurs , elle fe met de
P'huileà la teſte ; car il faut en ces
lieux-là que les cheveux foient
DU VOYAGE DE SIAM . 61
luifans , pour eſtre beaux , elle
ſe baigne tous les jours meſme
plus d'une fois qui eſt la coûtume
de toutes les Indes , tant à l'égard
deshommes quedes femmes ;j'ay
apris tout ceci de Madame Conſtans
qui va ſouvent luy faire ſa
Cour. Toutes les femmes qui
font dans ſa Chambre ſont toûjours
proſternées & par rang ,
c'eſt à dire les plus vieilles ſont
les plus proches d'elle , & elles
ont la liberté de regarder la Princeffe
, ce que les hommes n'ont
point avec le Roy de quelque
qualité qu'ils foient , car tant
qu'ils font devant luy , ils ſont
profternez & meſme en luy parlant.
Le Roy a deux freres , les freres
du Roy heritent de la Couronne
de Siam preferablement à
fes enfans . Quand le Roy fort
pour aller à la Chaſſe ou à la
62 RELATION
promenade, on fait avertir tous
les Européens de ne ſe point trouver
ſur ſon chemin , à moins qu'ils
ne veulent ſe profterner un moment:
avant qu'il forte de fon Palais
on entend des trompettes &
des tambours qui avertiſſent &
qui marchent devant le Roy , à
ce bruit les Soldats qui font en
haye ſe proſternent le front contre
terre & tiennent leurs moufquets
ſous eux ; ils font en cette
poſture autant de temps que
le Roy les peut voirde deſſus ſon
Elephant , où il eſt aſſis dans une
chaiſe d'or couverte , la garde à
cheval qui l'accompagne & qui
eſt compoſée de Maures eſt environ
quarante Maiſtres marchant
fur les aîles ; toute la Maiſon du
Roy eſt à pied devant , derriere
&à côté , tenant les mains jointes,&
elle le ſuit de cette maniere.
Il y a quelques Mandarins des
DUVOYAGE DE SIAM. 63
principaux qui le fuivent ſur des
Elephans , dix ou douze Officiers
qui portent de grands paraſſols
tout à l'entour du Roy , & il n'y
a que ceux- là qui ne ſe proſternent
point ; car dés le moment
que le Roy s'arreſte tous les autres
ſe proſternent , & mefme
ceux qui ſont ſur les Elephans.
Quant à la maniere que le Roy
de Siam obſerve à la reception
des Ambaſſadeurs , comme ceux
de la Cochinchine , de Tonquin,
de Colconda , des Malais , de
Java & des autres Roys , il les
reçoit dans une Salle couverte de
tapis , les grands & principaux
du Roïaume font dans une autre
ſalleun peu plus baffe , & les autres
Officiers de moindre qualité
dans une autre ſalle encore plus
baſſe, tous proſternés ſur des tapis
en attendant que le Roy pa
64 RELATION
roiſſe par une feneſtre qui eſt visà-
vis; la ſalle où doivent eſtre les
Ambaſſadeurs eſt élevée d'environ
dix ou douze pieds & diſtante
de cette falle de trente pieds ;
l'on ſçait que le Roy va paroître
par le bruit des trompettes , des
tambours & des autres Inſtrumens
; les Ambaſſadeurs font derriere
une muraille qui renferme
cette ſalle qui attendent la fortie
du Roy , & ordre des Miniſtres
que le Roy envoye appeller par
un des Officiers de ſa Chambre,
ſuivant la qualité des Ambaſſadeurs
, & fes Officiers fervent en
telles occaſions; aprés queles Miniſtres
ont la permiffion du Roy
on ouvre la porte de la ſalle &
auſſi- tôt les Ambaſſadeurs paroifſent
avec leur Interprete , &
l'Officier de la Chambre du Roi
qui ſert de Maiſtre de Ceremonies&
marchent devant eux profternez
DU VOYAGE DE SIAM. 65
ternez ſur des tapis qui ſont ſur
la terre , faiſant trois reverences
la teſte en bas à leur maniere
aprés quoy le Maiſtre des Ceremonie
marche à genoux les mains
jointes , l'Ambaſſadeur avec fes
Interprettes le ſuit en la même
poſture avec beaucoup de modeſtie
juſques au milieu de la
diſtance d'où il doit aller , & fait
trois reverences en la meſme forme
; il continue à marcher jufqu'au
coin le plus proche des falles
où les Grands font , & il recommence
à faire des reverences
où il s'arrête ; il y a une table
entre le Roy & l'Ambaſſadeur ,
diſtante de huit pieds , où ſont
les preſens que l'Ambaſſadeur apporte
au Roy , & entre cette table
& les Ambaſſadeurs il ya un
Mandarin qui reçoit les paroles
de ſa Majesté , & dans cette Salle
ſont les Miniſtres du Roy diff
66 RELATION
tants de l'Ambaſſadeur d'environ
trois pas , & le Capitaine qui
gouverne la Nation d'où eſt l'Ambaffadeur
eft entre luy & les Miniſtres
; le Roy commence à parler
le premier & non l'Ambaffadeur
, ordonnant à ſes Miniſtres
de s'informer de l'Ambaffadeur
quand il eſt party de la preſence
duRoy ſon Maiſtre , file Roy
& toute la famille Royale eſtoit
en ſanté , auquel l'Ambaſſadeur
répond ce qui en eſt par fon Interprete
, l'Interprete le dit au
Capitaine de la Nation d'où eſt
l'Ambaſſadeur , le Capitaine au
Barcalon & leBarcalon au Roy.
Aprés cela le Roy fait quelque
demande fur deux ou trois points
concernant l'Ambaſſadeur ; enfuitele
Roy ordonne à l'Officier
qui eſt proche la table de donner
du betel àl'Ambaſſadeur , ce
qui ſert de ſignal pour que l'on
DU VOYAGE DE SIAM. 67
luy preſente une veſte , & incontinent
le Roy ſe retire au bruit
des tambours, des trompettes&
des autres inſtrumens. La premiereAudiencede
l'Ambaſſadeur
ſe paſſe entreluy & le Ministre ,
qui examine la Lettre &les prefens
du Prince qui l'a envoyés
l'Ambaſſadeur ne preſente point
la Lettre au Roy , mais au Miniſtre
, aprés quelques jours du
Conſeil tenu ſur ce ſujet.
Quand ce font des Ambaſſadeurs
des Roys indépendans de
quelque Couronne , que ce ſoit
de ſes pays , commePerſe , grand
Mogol , l'Empereur de la Chine ,
de Japon , on les reçoit enlamaniere
ſuivanre.
Les Grands du premier & du
ſecond Ordre vont aupied de la
feneſtre où eſt le Roy ſe proſter-:
ner ſuivant leurs qualitez ſur des
tapis , & ceux du troiſieme , quafij
68 RELATION
triéme & cinquiéme , ſont dans
une ſalle plus baffe & attendent
la fortie du Roy qui paroiſt par
une feneſtre qui eſt enfoncée
dans la muraille , & élevée de
dix pieds ; les Ambaſſadeurs font
dans un lieuhors du Palais , en
attendant le Maiſtre des Ceremonies
qui les vient recevoir , &
l'on fait les meſmes ceremonies
dont j'ay parlé cy -deſſus : l'Ambaſſadeur
entrant dans le Palais
leve les mains ſur ſa teſte & marche
entre deux Salles qu'il ya &
monte des degrez qui font visà-
vis la feneſtre où eſtle Roy , &
quand il eſtau haut il poſe un genou
en terre , & auffi-tôt on
ouvre une porte pour qu'il puiſſe
paroître devant le Roy ; enſuite
on pratique les mêmes ceremonies
qui viennent d'eſtre marquées
cy-devant. Ily a un bandege
ou plat d'or ſur la table où
DU VOYAGE DE SIAM. 69
eſt la Lettre traduite & ouverte ,
ayant été receuë par les Miniſtres
quelques jours auparavant dans
une ſalle deſtinée à cet uſage ;
quand l'Ambaſſadeur eſt dans ſa
place le Lieutenant du Miniſtre
prend laLettre& la lit tout haut;
aprés qu'il l'a leuë , le Roy fait
faire quelque demande à l'Ambaſſadeur
par ſon Miniſtre , fon
Miniſtre par le Capitaine de la
Nation , & le Capitaine par l'Interprete
, & l'Interprete enfin
parle à l'Ambaſſadeur. Ces demandes
ſont ſile Roy ſon Maître
& la famille Royale font en ſanté
, & s'il la chargé de quelqu'au
tre choſe qui ne fût pas dans la
Lettre , à quoy l'Ambaſſadeur
répond ce qui en eſt ; leRoy luy
fait encore troisou quatre deman.
des , & donne ordre qu'on luy
donne une veſte & du betel : aprés
quoy le Roy ſe retire au bruit des
70 RELATION
tambours & des trompettes ,&
l'Ambaſſadeur reſte un peu de
temps , & ceux qui l'ont reccu
le reconduiſent juſqu'à fon logis
fans autre accompagnement ; &
comme j'appris cette manierede
recevoir les Ambaſſadeurs qui ne
me parût pas répondre à la grandeur
du Monarque de la part
de qui je venois , j'envoyay au
Roy de Siam deux Mandarins
qui estoientavec moy de ſa part ,
pour ſçavoir ce que je ſouhaitterois
, pour le prier de me faire la
mefme reception que l'on a accoûtumé
de faire en France , ce
qu'il m'accorda de la maniere
queje l'ay raconté cy-devant.
Fermer
Résumé : ETAT Du Gouvernement, des Moeurs, de la Religion, & du Commerce du Royaume de Siam, dans les pays voisins, & plusieurs autres particularités.
Le texte décrit l'organisation politique, judiciaire et sociale du Royaume de Siam. Les mandarins, responsables de la justice, se réunissent au palais royal pour entendre les requêtes. Les étrangers peuvent porter des plaintes concernant les marchandises auprès du Barcalon, premier ministre du roi, ou de son lieutenant. Le roi de Siam est décrit comme absolu et sévère, châtiant sévèrement les crimes. Les peines incluent des coups de rotte, la décapitation, et des supplices publics pour les complices de crimes capitaux. Le roi travaille intensément à des projets de construction et est favorable aux étrangers, qu'il emploie dans son service. Le roi actuel de Siam se distingue par sa volonté de se montrer à ses sujets et aux étrangers, influencé par les coutumes européennes. Il est assisté par un ministre grec, Monsieur Conftans, qui exerce une grande autorité. Les lois traditionnelles, influencées par les Talapoins, interdisent le meurtre, mais le roi actuel a introduit des peines plus sévères, comme la décapitation et la livraison aux éléphants. Le royaume de Siam est peuplé de diverses nations étrangères, chacune ayant ses officiers particuliers. Le commerce étranger a diminué en raison des troubles dans les régions voisines, mais il est espéré qu'il reprendra. Le royaume est en guerre avec plusieurs voisins, notamment les Cambogiens et le Royaume de Laos, en raison de conflits et de trahisons. Les Siamois sont décrits comme dociles et chastes, bien que les riches puissent avoir des concubines. Les mœurs varient selon les groupes ethniques, avec des différences notables entre Siamois, Pegovans, Laos, et Malais. Les étrangers présents dans le royaume incluent des Portugais, Hollandais, Anglais, Français, Cochinchinois, Tonquinois, Macassars, et Arméniens, chacun ayant des rôles et des statuts variés. Les valets sont contraints de servir les Siamois sans rémunération pendant la moitié de l'année et sont nourris à bas coût, principalement avec du riz et du poisson. Les Siamois sont souvent maçons ou charpentiers, et certains sont très habiles en sculpture et dorure, mais ils ne maîtrisent pas la peinture. Leur religion est marquée par des histoires fabuleuses et la croyance en la métempsycose, où l'âme se réincarne après la mort. Les Talapoins (moines) sont respectés et vivent de l'aumône, sans prier les divinités. Ils croient en trois grands Talapoins devenus dieux et anéantis après avoir acquis des mérites. Les navires siamois, autrefois similaires aux navires chinois appelés 'Sommes', ont été modernisés avec des vaisseaux européens. Le roi de Siam possède environ cinquante galères pour protéger la rivière et la côte, avec des rameurs soldats et des navigateurs principalement mores, chinois et malabars. Les commandants des navires sont souvent anglais ou français. Le commerce de Siam est vaste et diversifié, avec des échanges réguliers avec la Chine, le Japon, le Tonquin, et d'autres régions. Le royaume s'étend sur près de trois cents lieues et est divisé en onze provinces, chacune ayant autrefois été un royaume indépendant mais maintenant sous la domination du roi de Siam. La capitale est située sur une grande rivière, permettant aux vaisseaux de naviguer jusqu'aux portes de la ville. Le territoire est fertile mais mal cultivé, avec de vastes plaines et forêts abritant divers animaux. Les fruits et plantes du Siam sont nombreux, bien que certains soient difficiles à transporter en France. Les orangers produisent en abondance des fruits de bonne qualité, mais les arbres ne durent que deux ans. La pompelmouse est également appréciée pour sa valeur nutritive. Le pays cultive du blé et du riz en grande quantité, ce dernier profitant des inondations fréquentes. Les vignes, bien que prospères, sont détruites par des fourmis blanches. Le tabac et l'arrak sont consommés en grande quantité par les Siamois. La capitale du Siam est une ville très peuplée et cosmopolite, où résident des Maures, des Chinois, des Français et des Anglais. Les habitants doivent servir le roi quatre mois par an sans rémunération, ce qui oblige les femmes à travailler pour subvenir aux besoins de la famille. Le roi tient des conseils matinaux et nocturnes pour gérer les affaires du royaume. Il a une fille, la princesse, qui exerce également des fonctions judiciaires et vit recluse avec ses femmes. Les cérémonies et les audiences avec les ambassadeurs suivent des protocoles rigoureux, incluant des prosternations et des révérences. Le roi et la princesse se baignent fréquemment pour des raisons de santé.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 13-29
EXTRAIT d'un manuscrit par quelques François, dont on n'avoit encore eu aucunes nouvelles, parce qu'il s'en sauva que deux, qui ne sont arrivez à Brest que depuis quelques mois.
Début :
Il y a quelques années que dix François escortez de [...]
Mots clefs :
Brest, Roi, Hommes, Nation, Français, Peuple, Rivière, Pays, Découverte, Mississippi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'un manuscrit par quelques François, dont on n'avoit encore eu aucunes nouvelles, parce qu'il s'en sauva que deux, qui ne sont arrivez à Brest que depuis quelques mois.
.Ex-'TRAIT
d'un manuscrit de rua.
yageentrepris parquelques
François, donton
n'avait encore eu aucunes
nouvelles,parce
qud'eilunxe,qsu'einnessaounvtaarqruievez,
a Brestque depuis
quelques mots* I L y a quelques années
que dix François escortez
de deuxSauvages,estant
partisde Montreal,&s'estant
arrestez dans le pays
des Illinois, & sur le bord
de la riviere de Mififtapy,
ils eurent envied'aller à la
découverte. Ils prirent
trois Canotsd'écorce pour
remonter Misissipy
,
sur
lesquels ayant fait cent
cinquante lieuës,ils trouverent
un sault qui les obligea
à faire pendant six
lieuës un portage ,
aprés
lequel ils se rembarquerent
sur le mesmefleuve,
& remonterent encore
quarante lieues sans trouvsr
aucune Nation. Ils
chafiercnr pendant un
mois & demy
,
& tenterent
quelque nouvelle découverte
;enfin ils trouverent
une riviere à quatorze
lieuës de là qui couroit au
Sud Sud-Ouest ce qui
leur fie croire qu'elle alloit
se rendre dans la mer du
Sud, ayant son cours opposé
à celles qui vont se
rendre dans la mer du
Nord. ils resolurent de
porter leurs Canots, pour
y naviger. Dans ce trajet
ils trouverent des lions,
des leopards
,
des tigres,
qui ne leur firent aucun
mal. Estant entrez dans
cette riviere, &: estant descendus
environ centcinquante
lieuës,ilstrouverent
une grande Nation,
qu'on appelle Escaniba,
qui occupe pour le moins
deux cens lieuësde pays,
dans lequelils trouverent
plu sieurs villes,villages
forts, dont les maisons sont
basties de bois & d'écorces.
Ilsont un Roy qui
se dit Descendant de Montcztmu,
& quiestordinairement
habillé de peaux
d'hommes, qui fontcommunes
en ces pays-là,les
peu ples mesme s'en habillent
aum.
Ils font policés en leurs
manieres, Idolatres,leurs
Idoles font affreuses & d'une
grandeur énorme
,
lesquelles
sont dans le Palais
du Roy. Il y en a deux entre
autres, dont l'une est de
figure humaine, armée de
lances & de traits, tenant
un pied enterre,& l'autre
en l'air
* avec la main sur
une figure decheval, comme
s'il vouloit le monter.
Ils disent quec'estla ftai
tuë d'un de leurs Roys qui
qui a filé grand conqueranr.
Cette statuë a dans
la bouche une escarboucle
de formequarrée,&grosse
comme un oeuf d'houtarde
,
qui brille & éc laire
pendant la nuit comme
un feu. L'autre de ces Idoles
estune femme, qui eH:
une Reine montéeen selle
sur une figure de Licorne
à costé de quatre grands
chiens. Ces figures sont
d'or fin nlafIif, & très- malfaites.
Elles sont placées
sur une estradequiest aussi
d'or,& de trente piedsen
quarré. Entre les deux fta*
tuës on entre dans l'appartement
duRoypar unvestibule
magnifique, c'est
là où se tient la garde du
Roy composée de deux
cens hommes.
-.. Le Palais du Roy est
tres grand, & a trois étages
,
les murailles de
huit pieds, font d'or massifen
carreaux rangez l'un
sur l'autre comme des briques
, avec des cram pons
& des barres de mesme
métal,le resteest decharpente
couverte de bois
JeRoy :t y demeure seul avec
ses femmes.À --vj.
'h'
Ces peuples font un.
grand commerce d'or; on
n'a pu deviner avec quel..
le Nation, si ce n'est,laJaponnoise
; car ils le tran sportent
fort loinparcaravannes,
& ils direntà nos
François, qu'ily avoit six
Lunes de chemin jusqu'à
cette Nation. Nos avanturiers
virent partir une
de ces caravannes dans le
tempsde leur sejour, COIHT.-
posée de plus de trois cens
boeufs tous chargez d'or
cscortez d'un pareil nombre
de cavaliers armez dis
lances & de flèches , avec
une espece de poignard;
la Nation leur donne en
- troc du fer, de l'acier, Irlz
des armes blanches. Ils
n'ont point l'usage de l'escriture,
ilsontuneespece
d'écorce apprestée comme
du papier
,
sur laquelle ils
marquent la quantité d'os
dont le conducteur est
chargé
).
& dont il doit
compter a sonretour.
,.
Le Roy s'a ppelle Agauzan,
qui veut dire en leur
langage,le Grand Roy;
il n'a aucune guerre , &
cependant il a tousjours
cent mille hommes tant
Cavalerie qu'Infanterie»
Leurs trompettes font
droites & d'or, dont ils sonnent
fort mal, & des especes
de tambours portez
par des boeufs, faits comme
des chaudrons d'or ,
couverts de peaux de cerfs;
les troupes s'exercent une
fois la semaine en presence
du Roy.
Ces peuples font basanez
, hideux, la teste Ion:"
gue & estroite, parce qu'on
leur ferre la teste estant
jeunes avec du bois ; les
femmes y sont belles &
blanches comme en Europe
; elles ont aussibien
que les hommes de grandes
oreilles qu'ils estiment
une beauté,&qu'ils chargent
danneaux dor ; ife
ont aussi les ongles fort
grands, & cela est une distinéction
,
les hommes les
plus velus y sont les plus
-beàux.,
La poligamie y cffc en
usage, & ils le mettent peu
en peine de la conduite
desfilles, pourveu qu'elles
ne soient point engagées.
Ils aiment la joye & la
danse,mangent beaucoup,
font du vin de palme
,
ôc
ont d'autres boissons3
grands fumeurs, le tabac
y est bon, ôc vient sans
cftre cultivé;ils receurent
parfaitement bien lesFrançois
qui estoient les prcmiers
Européensqu'ils eussent
veus.
Le Roy voulutles retenir
,
& les marier, & il
leur fit promettre de revenir.
Ils estoient surpris de
l'effet des fusils
, • & les
craignoientsifort qu'ils
D'oÍtrCnr enapprocher.
Lepaysest fort tempere,
on y vit jusqu'à une extrêmevieillesse
,&les peuples
ne sontsujets à aucune
maladie.
On y trouve toutes fortes
de fruitstant d'Europe
que des Indes. Ily a du
bled (1'Inde) & dela folle
avoine aussi bonne & au-ni
blancheque le ris; ils font
du pain de l'un & de l'autre,
on n'y cultive que le
bled d'Inde, les plaines y
sont belles, les paturages
excellents, & remplis de
toutes fortes d'animaux,
les rivieres poissonneuses,
& les terres & les bois remplis
d'oiseaux
,
de perroquets
,de singes,& d'animaux
singuliers. La ville
capitale est esloignéed'environ
six lieuës de la riviere
de Missi
, qui veut dire
Riviere d'or ony l.
Nos François,après avoir
pris congé du Roy , promirent
de revenir dans
trente six Lunes, & d'apporter
du corail, des nasfades
& d'autres marchandises
du Canada, pour troquer
contre de l'or. Ils en
fonc si peu de cas que le
Roy leur dit d'en prendre
à leur discretion
,
de maniere
qu'ils s'en chargerent
,
& prirent chacun
soixante barres d'environ
une palme de long, & du
poids r de quatre livres.
Deux de nos avanturiers
eurent la curiosité d'aller
voir l'endroit d'où l'on tire
cet or,ils rapporterentque
les mines estoient dans le
creux des montagnes, ôc
quedans lesdebordemens
les eaux les entraisnoient,
& que la seicheresse estant
venuë on en trouvoit de
gros monceaux sur le lit
des terres qui demeurent
àsec quatremois de l'année.
Lapluspart denosFrançois
furent maffectez dans
leur retour auxembouchures
du fleuve saint Laurent
, par un forban Anglois;
il n'yen a que deux
qui
quise soient échappez,&
qui après une longue captivité
en différences bayes
aux Indes orientales
, occidentales
,& à laChine,
sesonsenfin rendus à Brest,
ils assurent sur leur teste,
que si l'on veut les conduire
à Mi/ifli-py.ilsretrouveront
aisément le chemin
qu'ils ont fait, &c conduit,
rontàce nouveau Perou.
d'un manuscrit de rua.
yageentrepris parquelques
François, donton
n'avait encore eu aucunes
nouvelles,parce
qud'eilunxe,qsu'einnessaounvtaarqruievez,
a Brestque depuis
quelques mots* I L y a quelques années
que dix François escortez
de deuxSauvages,estant
partisde Montreal,&s'estant
arrestez dans le pays
des Illinois, & sur le bord
de la riviere de Mififtapy,
ils eurent envied'aller à la
découverte. Ils prirent
trois Canotsd'écorce pour
remonter Misissipy
,
sur
lesquels ayant fait cent
cinquante lieuës,ils trouverent
un sault qui les obligea
à faire pendant six
lieuës un portage ,
aprés
lequel ils se rembarquerent
sur le mesmefleuve,
& remonterent encore
quarante lieues sans trouvsr
aucune Nation. Ils
chafiercnr pendant un
mois & demy
,
& tenterent
quelque nouvelle découverte
;enfin ils trouverent
une riviere à quatorze
lieuës de là qui couroit au
Sud Sud-Ouest ce qui
leur fie croire qu'elle alloit
se rendre dans la mer du
Sud, ayant son cours opposé
à celles qui vont se
rendre dans la mer du
Nord. ils resolurent de
porter leurs Canots, pour
y naviger. Dans ce trajet
ils trouverent des lions,
des leopards
,
des tigres,
qui ne leur firent aucun
mal. Estant entrez dans
cette riviere, &: estant descendus
environ centcinquante
lieuës,ilstrouverent
une grande Nation,
qu'on appelle Escaniba,
qui occupe pour le moins
deux cens lieuësde pays,
dans lequelils trouverent
plu sieurs villes,villages
forts, dont les maisons sont
basties de bois & d'écorces.
Ilsont un Roy qui
se dit Descendant de Montcztmu,
& quiestordinairement
habillé de peaux
d'hommes, qui fontcommunes
en ces pays-là,les
peu ples mesme s'en habillent
aum.
Ils font policés en leurs
manieres, Idolatres,leurs
Idoles font affreuses & d'une
grandeur énorme
,
lesquelles
sont dans le Palais
du Roy. Il y en a deux entre
autres, dont l'une est de
figure humaine, armée de
lances & de traits, tenant
un pied enterre,& l'autre
en l'air
* avec la main sur
une figure decheval, comme
s'il vouloit le monter.
Ils disent quec'estla ftai
tuë d'un de leurs Roys qui
qui a filé grand conqueranr.
Cette statuë a dans
la bouche une escarboucle
de formequarrée,&grosse
comme un oeuf d'houtarde
,
qui brille & éc laire
pendant la nuit comme
un feu. L'autre de ces Idoles
estune femme, qui eH:
une Reine montéeen selle
sur une figure de Licorne
à costé de quatre grands
chiens. Ces figures sont
d'or fin nlafIif, & très- malfaites.
Elles sont placées
sur une estradequiest aussi
d'or,& de trente piedsen
quarré. Entre les deux fta*
tuës on entre dans l'appartement
duRoypar unvestibule
magnifique, c'est
là où se tient la garde du
Roy composée de deux
cens hommes.
-.. Le Palais du Roy est
tres grand, & a trois étages
,
les murailles de
huit pieds, font d'or massifen
carreaux rangez l'un
sur l'autre comme des briques
, avec des cram pons
& des barres de mesme
métal,le resteest decharpente
couverte de bois
JeRoy :t y demeure seul avec
ses femmes.À --vj.
'h'
Ces peuples font un.
grand commerce d'or; on
n'a pu deviner avec quel..
le Nation, si ce n'est,laJaponnoise
; car ils le tran sportent
fort loinparcaravannes,
& ils direntà nos
François, qu'ily avoit six
Lunes de chemin jusqu'à
cette Nation. Nos avanturiers
virent partir une
de ces caravannes dans le
tempsde leur sejour, COIHT.-
posée de plus de trois cens
boeufs tous chargez d'or
cscortez d'un pareil nombre
de cavaliers armez dis
lances & de flèches , avec
une espece de poignard;
la Nation leur donne en
- troc du fer, de l'acier, Irlz
des armes blanches. Ils
n'ont point l'usage de l'escriture,
ilsontuneespece
d'écorce apprestée comme
du papier
,
sur laquelle ils
marquent la quantité d'os
dont le conducteur est
chargé
).
& dont il doit
compter a sonretour.
,.
Le Roy s'a ppelle Agauzan,
qui veut dire en leur
langage,le Grand Roy;
il n'a aucune guerre , &
cependant il a tousjours
cent mille hommes tant
Cavalerie qu'Infanterie»
Leurs trompettes font
droites & d'or, dont ils sonnent
fort mal, & des especes
de tambours portez
par des boeufs, faits comme
des chaudrons d'or ,
couverts de peaux de cerfs;
les troupes s'exercent une
fois la semaine en presence
du Roy.
Ces peuples font basanez
, hideux, la teste Ion:"
gue & estroite, parce qu'on
leur ferre la teste estant
jeunes avec du bois ; les
femmes y sont belles &
blanches comme en Europe
; elles ont aussibien
que les hommes de grandes
oreilles qu'ils estiment
une beauté,&qu'ils chargent
danneaux dor ; ife
ont aussi les ongles fort
grands, & cela est une distinéction
,
les hommes les
plus velus y sont les plus
-beàux.,
La poligamie y cffc en
usage, & ils le mettent peu
en peine de la conduite
desfilles, pourveu qu'elles
ne soient point engagées.
Ils aiment la joye & la
danse,mangent beaucoup,
font du vin de palme
,
ôc
ont d'autres boissons3
grands fumeurs, le tabac
y est bon, ôc vient sans
cftre cultivé;ils receurent
parfaitement bien lesFrançois
qui estoient les prcmiers
Européensqu'ils eussent
veus.
Le Roy voulutles retenir
,
& les marier, & il
leur fit promettre de revenir.
Ils estoient surpris de
l'effet des fusils
, • & les
craignoientsifort qu'ils
D'oÍtrCnr enapprocher.
Lepaysest fort tempere,
on y vit jusqu'à une extrêmevieillesse
,&les peuples
ne sontsujets à aucune
maladie.
On y trouve toutes fortes
de fruitstant d'Europe
que des Indes. Ily a du
bled (1'Inde) & dela folle
avoine aussi bonne & au-ni
blancheque le ris; ils font
du pain de l'un & de l'autre,
on n'y cultive que le
bled d'Inde, les plaines y
sont belles, les paturages
excellents, & remplis de
toutes fortes d'animaux,
les rivieres poissonneuses,
& les terres & les bois remplis
d'oiseaux
,
de perroquets
,de singes,& d'animaux
singuliers. La ville
capitale est esloignéed'environ
six lieuës de la riviere
de Missi
, qui veut dire
Riviere d'or ony l.
Nos François,après avoir
pris congé du Roy , promirent
de revenir dans
trente six Lunes, & d'apporter
du corail, des nasfades
& d'autres marchandises
du Canada, pour troquer
contre de l'or. Ils en
fonc si peu de cas que le
Roy leur dit d'en prendre
à leur discretion
,
de maniere
qu'ils s'en chargerent
,
& prirent chacun
soixante barres d'environ
une palme de long, & du
poids r de quatre livres.
Deux de nos avanturiers
eurent la curiosité d'aller
voir l'endroit d'où l'on tire
cet or,ils rapporterentque
les mines estoient dans le
creux des montagnes, ôc
quedans lesdebordemens
les eaux les entraisnoient,
& que la seicheresse estant
venuë on en trouvoit de
gros monceaux sur le lit
des terres qui demeurent
àsec quatremois de l'année.
Lapluspart denosFrançois
furent maffectez dans
leur retour auxembouchures
du fleuve saint Laurent
, par un forban Anglois;
il n'yen a que deux
qui
quise soient échappez,&
qui après une longue captivité
en différences bayes
aux Indes orientales
, occidentales
,& à laChine,
sesonsenfin rendus à Brest,
ils assurent sur leur teste,
que si l'on veut les conduire
à Mi/ifli-py.ilsretrouveront
aisément le chemin
qu'ils ont fait, &c conduit,
rontàce nouveau Perou.
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Résumé : EXTRAIT d'un manuscrit par quelques François, dont on n'avoit encore eu aucunes nouvelles, parce qu'il s'en sauva que deux, qui ne sont arrivez à Brest que depuis quelques mois.
Un groupe de dix Français, accompagné de deux autochtones, quitta Montréal pour explorer le pays des Illinois, près de la rivière Mississippi. Ils entreprirent une expédition en remontant le Mississippi sur trois canots d'écorce, parcourant environ 150 lieues avant de rencontrer un obstacle les forçant à faire un portage de six lieues. Après avoir remonté encore 40 lieues sans rencontrer de nation, ils découvrirent une rivière coulant vers le sud-sud-ouest, qu'ils pensèrent mener à la mer du Sud. En naviguant sur cette rivière, ils parcoururent environ 150 lieues et trouvèrent une grande nation appelée Escaniba, occupant au moins 200 lieues de territoire. Cette nation possédait plusieurs villes fortifiées avec des maisons en bois et en écorce. Leur roi, se prétendant descendant de Montezuma, était souvent vêtu de peaux humaines. Les habitants étaient idolâtres, avec des idoles énormes et affreuses dans le palais royal. Ils pratiquaient un grand commerce d'or, transporté par caravanes de bœufs, et échangeaient l'or contre du fer et des armes blanches. Le roi, nommé Agauzan, disposait d'une armée de 100 000 hommes et vivait dans un palais en or massif. Les Français furent bien accueillis et promirent de revenir avec des marchandises pour échanger contre de l'or. Cependant, lors de leur retour, la plupart furent capturés par un forban anglais, et seuls deux survivants parvinrent à Brest après une longue captivité. Ils affirmèrent pouvoir retrouver le chemin du 'nouveau Pérou' s'ils étaient conduits au Mississippi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 169-171
LIVRE NOUVEAU.
Début :
Il paroist un Livre nouveau, qui a pour Titre, Epigrammes, [...]
Mots clefs :
Livre nouveau, Nation, Monsieur Le Brun
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LIVRE NOUVEAU.
LIVRE NOUVEAU.
་
M
Il paroift un Livre nouveau ,
qui a pour Titre, Epigrammes,
Madrigaux & Chanfons , par·
Monfieur le Brun . L'Auteur
eft connu par plufieurs ouvrages
qu'il a donné au public.
Ce dernier dont il enrichicla
Republique des Lettres,
peur paffer pour Original en
noftre langue. Nous n'avons
point de Poëte François qui
ait donné un Volume auffi
rempli que celui- ci , ny qui
ait excellé dans ce gepre de
Mars
1714.
Р
170 } MERCURE
Poëfie , dont on a prefque
perdu le goût , ou du moins
l'uſage. Il feroic à ſouhaiter
que l'un & l'autre ſe rétablit.
Ces Poëfies font amufantes ,
agréables & inftructives . Leur
peu d'étendue & leur varieté
conviennent au genie de nôtre
Nation , & que les ouvrages
longs, quoique beaux , courent
rifquent d'ennuier. La Galanterie
& la Satire , qui font l'ame
de la Poëfic , & dont l'auteur
affaifonne la fienne , réveillent
& piquent l'efprit &
l'attention des lecteurs, On
doit fçavoir bon gré à MonGALANT.
170
Lieur le Brun de frayer un
chemin fi peu battu en ce Païs,
& de tâcher de remettre en
vogue un Poëme fi utile & fi
convenable à noftre Nation
& dont les plus beaux genies
& les plus grands hommes de
l'antiquité ont fait leurs delices.
On peut juger du refte
du Livre , par ces échantillons..
Ce Livre fe vend fur le
Quay des Auguftins , chez
Nicolas le Breton , à la Fortune.
་
M
Il paroift un Livre nouveau ,
qui a pour Titre, Epigrammes,
Madrigaux & Chanfons , par·
Monfieur le Brun . L'Auteur
eft connu par plufieurs ouvrages
qu'il a donné au public.
Ce dernier dont il enrichicla
Republique des Lettres,
peur paffer pour Original en
noftre langue. Nous n'avons
point de Poëte François qui
ait donné un Volume auffi
rempli que celui- ci , ny qui
ait excellé dans ce gepre de
Mars
1714.
Р
170 } MERCURE
Poëfie , dont on a prefque
perdu le goût , ou du moins
l'uſage. Il feroic à ſouhaiter
que l'un & l'autre ſe rétablit.
Ces Poëfies font amufantes ,
agréables & inftructives . Leur
peu d'étendue & leur varieté
conviennent au genie de nôtre
Nation , & que les ouvrages
longs, quoique beaux , courent
rifquent d'ennuier. La Galanterie
& la Satire , qui font l'ame
de la Poëfic , & dont l'auteur
affaifonne la fienne , réveillent
& piquent l'efprit &
l'attention des lecteurs, On
doit fçavoir bon gré à MonGALANT.
170
Lieur le Brun de frayer un
chemin fi peu battu en ce Païs,
& de tâcher de remettre en
vogue un Poëme fi utile & fi
convenable à noftre Nation
& dont les plus beaux genies
& les plus grands hommes de
l'antiquité ont fait leurs delices.
On peut juger du refte
du Livre , par ces échantillons..
Ce Livre fe vend fur le
Quay des Auguftins , chez
Nicolas le Breton , à la Fortune.
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Résumé : LIVRE NOUVEAU.
Le texte annonce la publication du livre 'Epigrammes, Madrigaux & Chanfons' par Monsieur le Brun, un auteur déjà connu pour plusieurs ouvrages. Cet ouvrage, publié en mars 1714, est le premier du genre en langue française. Il vise à rétablir la poésie, dont le goût et l'usage se sont presque perdus. Les poèmes sont décrits comme amusants, agréables et instructifs, convenant au génie de la nation française. Ils sont courts et variés, évitant ainsi l'ennui des œuvres longues. La galanterie et la satire présents dans ces poèmes stimulent l'esprit et l'attention des lecteurs. L'auteur est loué pour avoir exploré un genre poétique peu pratiqué en France et pour avoir tenté de le remettre en vogue. Le livre est disponible à la vente sur le Quay des Augustins, chez Nicolas le Breton, à la Fortune.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 128-143
NOUVELLE RELATION DE LA LOUISIANNE.
Début :
Comme je finissois cet Extrait, il m'est tombé à point / Le Mississippi appellé maintenant le Fleuve Saint Loüis, [...]
Mots clefs :
Mississippi, Vaisseaux, Amérique, Sauvages, Chasse, Climat, Pierres précieuses, Fort, Vers à soie, Gouverneur, Île, Vaisseaux, La Havane, Or et argent, Familles, Nation, Marchandises, Indigo, Laine, Peuples
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : NOUVELLE RELATION DE LA LOUISIANNE.
Cm'esttombé apoint nommé une
让
Ré
lation fort curieuse de la Loiſianne ,
autrement Missiſſipi : Les interêts du
Public ont une telle liaiſon avec ce
vaste Païs , par raport au nouvel éta--
bliſſement de la Compagnie d'Occident,
que je crois lui faire un préſent de fai--
Son , que de lui mettre sous les yeux
une Rélation précise &fidete de cegrand
Continent. Il sera difficile d'entrouver
une de plus fraîche datte , puiſqu'elle
a été écrite du Port Dauphin au Fort
Louis , à la fin de Mayde cette année
1717.
NOUVELLE RELATION
DE LA LOUISIANNE.
1
EMiffiflippi appellé maintenant
le Saint ſe décharge
dans le Golphe du Mexique . Le Cours
en fut découvert en 1682 par le ſieur
dela Salle , qui ût le malheur d'être
aſſaſſiné par ſes gens-mêmes en 1687
dans le tems qu'il étoit le plus animé
1
DE SEPTEMBRE . 129
chercher l'Embouchure de ce grand
Fleuve. Elle ne fut trouvée ſûrement
qu'en 1698 , par M. d'Hiberville Gentil-
homme Canadien , Capitaine des
Vaiſſeaux du Roy , fameux par ſes entrepriſes
& ſes fuccez ſurles Anglois
dans la Baye d'Hudſon & dans les
Iles de l'Amérique Méridionale. Ce
Fleuve avoit donné ſon nom à ce grand
Continent qui en eſt arrofé , juſqu'en
1682 , que le ſieur de la Salle lui impoſa
celui de la Loiüifiane , en l'honneur
de Louis XIV . Ce Païs eft borné
à l'Eſt par la Floride & la Caroline,où
les Anglois ont un établiſſement trés
confiderable à l'Oueſt par le nouveau
Mexique , dont les Eſpagnols font en
poffeffion & par le Fleuve Miſſouri *
qui traverſe un vaſte Païs , dont on
ne connoît point les bornes ; &
qui peut être tient au Japon , s'il eſt
vrai que ce dernier Empire ne
* On a remonté le Missouri plus de
400 lienës fans rencontrer aucune habitation
Espagnole , & cen'est qu'à soo
lieuës qu'on a commencé à en avoir des
nouvelles par des Sauvages qui ſont
en Guerre contre eux.
130 LE MERCURE
foit qu'une preſqu'Iſle . Les Terres
les plus Occidentalles de la Nouvelle
France ou du Canada , en font les li-,
mites au Nord , comme le Golphe
du Mexique les termine au Sud. La
Loüifiane va du Nord au Sud , depuis
le 29º dégré de latitude juſqu'au 45 ;
& de l'Eſt à l'Oueſt , ſon étendue est
tout-à-fait inconnuë.
On a ſeulement appris par des Satıvages
, que cette derniere Partie étoi
habitée partout , & que la Chaſſe y
étoit très abondante. Selon le raport
de ces mêmes Sauvages , les Fleuves
ent toujours leur cours à l'Occident ;
& le Climat y eſt trés temperé St.
trés fertile, étant ſitué depuis le 3se dégré
juſqu'au 45e . Ilsfont entendre qu'il
y a des Mines d'or & d'argent & qu'il
s'y trouve une Roche * fort précieuſe,
de laquelle ils ſont contraints dedéracher
à coup de Fléches, de certaines
Pierres vertes , fort dures & fort
belles , ſemblables à l'Emeraude dont
ils ornent leur lévre ſupérieure qu'ils
percent à cet effet. Ily a apparence
* Elle est fi eſcarpée , qu'on ne peut
monter Jur ſon ſammet.
۱
۱
DE SEPTEMBRE .
131
Ten
es
41
Site
que les François qui s'établiront chez
les Sauvages Illinois feront toutes ces
riches découvertes , lorſque la Colonie
ſera plus nombreuſe.
Les Illinois nommés auſſi les Catz,occupent
les bords d'uneRiviere* qui tombe
dans le Miſſiffipi: Elle tire ſes eaux
auprés des Lacs qui forment la ſource
du Fleuve S. Laurent . Ce Païs , outre
la beauté de ſon climat , eſt d'un excellent
raport : Tout y croît en abondance
, comme Prunes , Peſches , Abricotiers
, Noyers , &c. Légumes , Herbes ,
Bled d'Indes , Bled de France & c. Ces
Feuples ont l'obligation de cette abondance
aux Jeſuites du Canada qui font
venu habiter parmi eux ; car, en mêmetems
que ces Peres leur profeſſoient la
Religion chrétienne,ils leur aprenoient
à cultiver la terre : De forte qu'ils
recueillent à préſent plus de grains
qu'ils n'en peuvent confommer : La
terre y produit naturellement des Vignes
ſauvages dont le Raifin eſt de trés
bon goût , & il y a lieu de croire que fi
ces Vignes étoient tranſplantées , le
* Elle porte le nom de Rivieres
Islinois.
132
LE MERCURE
.
vin y feroit fort bon & fort commun.
Il s'y éleve partout une eſpéce de
Chanvre dont on peut faire du linge
& des cordages.
On y a bâti un Fort ſur la cîme d'un •
rocher élevé de prés de 200 pieds , au
bas duquel coule la Riviere des Illinois .
Il y a de plus,deux grands Villages habitez
par les Sauvages , en l'un deſquels
font les Jeſuites & en l'autre les Miffionaires
: Nous y avons une trentaine
de François qui font le commerce des
Pelleteries avec les Sauvages : On ſçait
par expérience que ce Canton renferme
des mines d'or & d'argent , de cuivre
& de plomb ; on en tire actuellement
beaucoup de ce dernier, ſans prefque
aucun travail : Les Mûriers y font
trés communs,comme dans toutle refte
du Pays , & l'on fit avec ſuccés l'année
derniere 1716, l'épreuve des Vers - à
foye : Cette Contrée eſt à 450 licuës
de l'endroit où les François ont le Fort
Saint-Loüis placé à la tête de la Riviere
de la Mobile : Elle eſt à 40 lieuës dans
1'Eſt du Fleuve Saint- Loüis; à 14 lieuës
dans l'Oüeſt d'un Fort Eſpagnol appellé
Panfaxola. Le Gouverneur de la
Loüifiane y fait ſa réſidence avec
quatre
!
DE SEPTEMBRE.
ち
quatre Compagnies de so hommes de
Garpiſon , outre plus de 200 Habitans .
Alieüës en Mer, eſt l'Iſle Dauphine,
autrefois l'ifle Maſſacre
,
nommée
ainſi à cauſe d'une Bataille trés fanglante
qui s'y donna entre deux Nations
Sauvages. Nous y avons établi
un Fort pour la déffenſe du Port qui eſt
à couvertdes vents du Large par l'Ifle
Eſpagnolette , & de ceux de la Terre
par les grandsbois de l'Iſle Dauphine :
Il pouvoit recevoir 25 ou 30 gros Bâtimens
; mais , par un accident imprévû
, l'entrée de ce Port où il y avoit
encore 14 à 15 pieds d'eau, les derniers
jours d'Avril de cette année 1717, le
trouva tout à coup bouchée lej , du
mois ſuivant, par une Digue de fable
large de 14 toiſes,& égale en hauteur
à l'Iſle à laquelle elle eſt joinre. Le
Paon l'un des deux Vaiſſeaux du Roy.
qui eſtoit alors à la Loüifiane , & un
Vaifleau Marchand furent preſque interceptés
dans ce Port ; ils ûrent cependant
le bonheur de déboucher en prenant
de tres grandes précautions par un
autre petit paſſage qui n'avoit quero
à 11 pieds d'eau : Au défautde ce Port
qui ne peut plus ſervir que pour des
Septembre 1717.
M
134
LE MERCURE
Brigantins , les Bâtimens auront toujours
pour azile, l'Isle aux Vaisseaux
qui eſt à 14 lieuës dans l'Oüeft de l'Iffe
Dauphine vers le Miſſipipi, où il fera
facile aux plus gros Vaiſſeaux d'entrer
& eſtre à l'abri des vents les plus
orageux. Il pourroit même arriver par
lafuite qu'on pourroit nétoyer un Banc
qui est à l'embouchure du Fleuve Saint
Loüis , fur lequel il y a encore à
12 pieds d'eau : Cet obstacle ſurmonté,
le Fleuve qui a un trés bon fond partout&
qui eſt fort droit juſqu'à 25 lienës,
formeune anſe aprés cette diſtance,propre
à conſtruire un trés beau Port.
Le Portde Pensacola, aprés celui de
la Havanne , peut paffer pour le plus
grand & le meilleur de l'Amérique :
Les Eſpagnols qui s'en font emparés,
l'appellent Préſidio de Santa Maria
de Galva ou de Santo Carolo de
Auſtria : Il eſtſur la Côte , 4 lienës à
l'Eſt de la Riviere Perdide; c'eſt un
grand Fort de lieux qui a préſentement
goo hommes de Garniſon:Ony envoye
du Mexique tous ceux qui ont mérité
la corde,&c'eſt , pour ainſi dire,les Galéres
par terre de la nouvelle Eſpagne :
Ces Eens, avec la Garniſon& les triftes
:
i
DE SEPTEMBRE 15
20
Et
J
reſtes des Apalaches qui furent détruits
il y a 9 ans, par les Alibamous , compofent
le nombre d'environ 300 perſonnes,
en y comprenant les Officiers &
les femmes . L'air eſt trés ſain le long de
Ja Côte. En viron 100 lieuës de la Mer ,
le Pays eſt d'une température charmante
; c'eſt chez la Nation des Oumas
que commencent les bonnes Terres ;
cene font que Plaines à perte de vûë ;
iln'y a qu'à mettre la charuë & enfuite
femer.
Ily a apparence que la Mer a couvert
autrefois les terres juſqu'à 150 lieuës
avant dans le Pays; car on a trouvé
vers les Akancas des Montagnes d'Ecailles
d'huitres.
Il nous eit revenu par des Sauvages
du haut du Mifſſouri, qu'il y a en ces
quartiers un Peuple d'Indiens chez qui
tous les ans , desHommes blancs viennent
traiter & enlever ſur des chevaux ,
du fer jaune , c'eſt ainſi que ces Peuples
appellent l'or; & ces hommes
blancs ſont ſans doute les Eſpagnols .
De plus , la même chaine des Montagnesoù
ſe trouve l'or & l'argent dans
le Pérou&dans le Méxique, paſſe par
lehaut de la Loüifiane .
Mij
136
LE MERCURE
La coutume d'applatir la tête des
enfans par une planche qu'on leur met
fur le front, n'eſt commune qu'aux Nations
voifines de la Mer. Les principales
Nations qui font autour de nous ,
font ou fur la Riviere de la Mobile ,
ou fur celle du Miſſiffipi , ou entre ces
deux Rivieres .
:
Sur la Mobile , font les Appallaches
de 20 Familles.
Les Chattaux ou Chattas , de 10.
Familles.
Les Taouachas , de 8 ou 9 Familles.
Les Mobiliens , de ; o Familles .
Les Thomés joints avec quelques
Chattas , de 40 Familles , à quelques
100 lieuës du Fort- Loüis de la Mobile.
Entre la Mobile & le Miffiflippi , vers
'le Nord d'Ouest du Fort-Louis , font
les Chattas diviſés en pluſieurs Villages
; cette Nation eft composée de
plus de 600 Hommes .
A so lieuës plus haut , vers le même
Rhombe de vent, font les Chica bas
en deux Villages , qui font 6 à 700
Hommes.
,
A l'Eſt de la Riviere de la Mobile ,
àquelques 70 lieuës du Fort-Loiis
font les Alibarnoms , fur le compte def
quels on a coûtume de mettre preſque
1
DE SEPTEMBRE.
137
:
toutes les Expéditions de Guerre qui
ſe font ſur Penfacole&fur nos Alliés.
Les Albikas & Conchaques leurs Voifins
, ſe fervent d'eux pour Guides ,
toutes les fois qu'ils marchent contre
les Mobiliens & Thomes.
Les Albikas & Conchaques font deux
puiſſantes Nations qui peuvent faire
enſemble quelques 8000 hommes ,
Nous les aurions pour amis , ſans les
Anglois de la Caroline qui les fréquentent&
qui les ont aliénés de nous.
Il y a entre les Chattas & les Chicachas,
un reste de la Nation des Sacchoumas
dont nous nous fervons utilement,
pourdécouvrir tout ce que nos
Ennemis trâment contre nous. Il faut
remarquer que dans 20 lieuës d'étenduë
fur la Mobile , il y a 4 Langues
différentes .
La premiere Nation qui ſe rencontre
l'Embouchure du Miffiffippi , ſont les
Bilocci , dont il ne reſte plus que s ou
6Familles.
Aquelques 60 lieües plus haut , font
les Oumas qui ont û autrefois un
Pere Jeſuîte pour Miffionaire. Ils compoſentbien
100 Familles.
En remontant environ 40 licües ,
Miij
138 LE MERCURE
font les Tonikas,dont il y en a un bon
nombre de Chrêtiens. Entre les Tonikas
& les Oumas de l'un & l'autre
bord du Miffiffippi , ſont les Sitimachas
qui s'étendoient autrefois jufque
fur les rivages de la Mer ; mais ,
depuis la guerre cruelle qui leur eſt
faite par nos Alliez , pour venger là
mort d'un de nos Miſſionaires ; elle n'a
plus de terrain certain , & erre vagabonde
, tantôt ſur les bordsdu Miliffippi
& tantôt ſur les côtes de la Mer.
Il y avoit une autre Nation alliée cidevant
à celle- ci , laquelle,pour n'être
pas envéloppée dans la guerre qu'on
faifoit aux Sitimachas , s'eſt ſéparée:
d'eux pour faire Village avec les Ournas..
Environ à 200 lieües de l'Embou
chure du Miffiffippi , ſont les Natchez
d'environ 6 à 700 Fanides , gouvernez
apréſent par une Femme qu'ils difent
deſcendre du Soleil. C'eſt le
Peuplele plus civiliſé du Miffiilippi
& le ſeul où on remarque quelque
veſtige de Réligion : On y voit un
Templede tems immémorial , où on
conferveun feu perpétuel , à peu prés ,
comme dans le Temple de Veſta chez
DE SEPTEMBRE. 139
ST
12
S
S
les Romains. A quelque 100 licües
desNatchez en remontant , on trouve
les Akancas : Ce Peuple autrefois fi
puiffant , ne fait gueres apréſent que
3 à 400 hommes.
Après avoir donné une idée générale
des Nations Sauvages qui nous environnent
, je reviens aux productions du
Pais.
On voit dans le haut des Terres
une quantité prodigieuſe de Boeufs fauvages
, qui au lieu de poil, ſont couverts
d'une laine trés fine , de laquelle on
pouroit faire des Draps & des Chapeaux
de ſervice, Ces Animaux ont
une boſſe élevée ſur le dos , comme le
Chameau. On n'a pu encore juſqu'apréfent
les accoutumer au joug: Nos
Voyageurs en eſtiment fort la chair.
Les Forets font pleines de Pouletsd'Inde
ſauvages , d'Outardes , de Per
drix d'une eſpéce particuliere , de
Canars&de Chevreüils , de Cochons ,
de Liévres & de toutes fortes deGi
biers. Il y a entr'autres , des Rats gros
comme des Chats,qui ont ſous la gorge
un ſac où ils enferment leurs Petits
Ils vivent de noix & de glands , font
fort gras & leur chair a le goût de
140 LE MERCURE
:
celled'un Cochon de lait. Les Perroquets
y font dans une extréme vénération.
Les Sauvages n'en tuënt ni n'en
élévent aucuns , ayant la ſuperftition
de croire que s'ils les dénichoient ,
ils perdrosent la vûë .
On ſçait par expérience , que tous
les grains d'Europe viendront à merveilles
dans ces Terres vierges , exceptè
ſur les bords de la Mer, leſquels
étant preſque tous ſablés , doivent
moins raporter que les autres ; quoiqu'il
foit vrai cependant , que dans
les Jardins dont on a û foin , tous les
Légumes de France , Peſchers, Abricotiers
, Poiriers , Pomiers , Muſcats
&c. y ont fort bien fait.
L'Indigo Sauvage , qui croît partout
comme la Vigne , ne demanderoit que
les ſoins de la culture , pour y venir
auſſibonquedans l'Iſle de S. Domingue;
il en ſeroit de même du Tabac,
Outre les Mats pour les Vaiſſeaux
dont on en pourroit tirer telle quantité
qu'on voudroit ; le bois yeſt fort
propre pour la conſtruction des Vaiffeaux;
tout eſt rempli de Cheſnes d'une
hauteur & d'une groſſeur étonnnante ;
àpeuprès ſemblables àceux de France:
DE SEPTEMBRE 141
Les Hétres,les Cédres rouges &blancs,
&pluſieurs autres eſpèces d'arbres ,
n'attendent que des Ouvriers pour être
employés à toutes fortes d'uſages .
Le Cédre y eſt ſi fort ſous la main ,
que les François établis dans la Louifianne
, y ont élevés des Maiſons affés
commodes , toutes conſtruites de
planches de ce bois de ſenteur; mais,
un des plus grands avantages qui puiffe
revenir à l'Etat de cette Colonie , doit
provenir fans doute des Meuriers : Cet
Arbre y eſt trés commun , particulierement
fur les bords du Flenve S. Loüis
où on en voit des Forêts entiéres ; dont
la feüille eſt double de celles de nos.
Meuriers de France . Les Vers à foye la
dévorent , & la foye qui en a éé
tirée,paroît plus fine que celle d'Ita
lie .
Les Peaux de Caſtors , de Chevreüils
& de Boeufs font le commerce
principal & ordinaire des Sauvages a
vec nous . Nous leur donnons en troc
des balles de fufil , de la poudre à
tirer , de groffes couvertures de laine ,
142 LE MERCURE
A
des fufils , de la Raſſade , * des gros
draps rouges & bleux dont ils ſe couyrent.
On peut affûrer que parmi une infi
nité deNations ſauvagesqui ſont dan's
la Loüifiane , il n'y en a point qui ne
s'accorde trés bien avec nos.Voyageurs
François en leur faiſant quelque
préfent : Le Gouverneur du Pays en
fera toujours le Maître. Dans toutes
les Ambaſſades qu'ils luy envoyent, ils
luy promettent ſincérement beaucoup
de dévouement & de fidélité , &d'eſtre
toujours preſts à porter la guerre où il
le jugera à propos : On ne peut même
leur faire plus de plaifir , que de leur
donner ordre decourir ſur des Nations
voifines.
Il n'y a qu'une ſeule Nation dans
toute la Loüifiane qui nous ſoit oppoſée;
il eſt vray qu'elle eſt trés confidérable.
On la nomme les Charaquis ;
elle eſt alliée des Anglois de la Caroline
, & habite à la ſource de la Riviere
* Cefont de petites Perles de verre ,
couleur de Turquoises, dont on fait des
grains de Chapelet en France & dont
les Sauvagesse font des Coliers.
DE SEPTEMBRE. 143
d'Ouabache qui groſſie de platien sautres
, ſedécharge dans leFleuve Saint-
Loüis à 40 lieuës des Illinois .
Les Chataquis deſcendent par-là dans
ce grand fleuve,pour ſurprendre ou ataquer
nosVoyageurs qui viennent de Canada
à la Mobile , qui eſt un vovage de
plus de 800 lieuës : Il y a 2ans qu'ils tuërent
dix à douze François qui tomberent
entre leurs mains , parmi leſquels
eſtoient deux Officiers du Canada. Le
Gouverneur Général envoya au commencement
de 1717, 300 Iroquois &
quelques Canadiens à leur tête, pour
venger la mort de ces François : On apprit
à la Mobile au mois d'Avril que ces
Iroquois en avoient déja mange trois
Villages. cette Nation étant toujours
antropophage,leGouverneur de la Loüifiane
ſe preparoit de ſon côté à faire
attaquer ces Sauvages ennemis.
让
Ré
lation fort curieuse de la Loiſianne ,
autrement Missiſſipi : Les interêts du
Public ont une telle liaiſon avec ce
vaste Païs , par raport au nouvel éta--
bliſſement de la Compagnie d'Occident,
que je crois lui faire un préſent de fai--
Son , que de lui mettre sous les yeux
une Rélation précise &fidete de cegrand
Continent. Il sera difficile d'entrouver
une de plus fraîche datte , puiſqu'elle
a été écrite du Port Dauphin au Fort
Louis , à la fin de Mayde cette année
1717.
NOUVELLE RELATION
DE LA LOUISIANNE.
1
EMiffiflippi appellé maintenant
le Saint ſe décharge
dans le Golphe du Mexique . Le Cours
en fut découvert en 1682 par le ſieur
dela Salle , qui ût le malheur d'être
aſſaſſiné par ſes gens-mêmes en 1687
dans le tems qu'il étoit le plus animé
1
DE SEPTEMBRE . 129
chercher l'Embouchure de ce grand
Fleuve. Elle ne fut trouvée ſûrement
qu'en 1698 , par M. d'Hiberville Gentil-
homme Canadien , Capitaine des
Vaiſſeaux du Roy , fameux par ſes entrepriſes
& ſes fuccez ſurles Anglois
dans la Baye d'Hudſon & dans les
Iles de l'Amérique Méridionale. Ce
Fleuve avoit donné ſon nom à ce grand
Continent qui en eſt arrofé , juſqu'en
1682 , que le ſieur de la Salle lui impoſa
celui de la Loiüifiane , en l'honneur
de Louis XIV . Ce Païs eft borné
à l'Eſt par la Floride & la Caroline,où
les Anglois ont un établiſſement trés
confiderable à l'Oueſt par le nouveau
Mexique , dont les Eſpagnols font en
poffeffion & par le Fleuve Miſſouri *
qui traverſe un vaſte Païs , dont on
ne connoît point les bornes ; &
qui peut être tient au Japon , s'il eſt
vrai que ce dernier Empire ne
* On a remonté le Missouri plus de
400 lienës fans rencontrer aucune habitation
Espagnole , & cen'est qu'à soo
lieuës qu'on a commencé à en avoir des
nouvelles par des Sauvages qui ſont
en Guerre contre eux.
130 LE MERCURE
foit qu'une preſqu'Iſle . Les Terres
les plus Occidentalles de la Nouvelle
France ou du Canada , en font les li-,
mites au Nord , comme le Golphe
du Mexique les termine au Sud. La
Loüifiane va du Nord au Sud , depuis
le 29º dégré de latitude juſqu'au 45 ;
& de l'Eſt à l'Oueſt , ſon étendue est
tout-à-fait inconnuë.
On a ſeulement appris par des Satıvages
, que cette derniere Partie étoi
habitée partout , & que la Chaſſe y
étoit très abondante. Selon le raport
de ces mêmes Sauvages , les Fleuves
ent toujours leur cours à l'Occident ;
& le Climat y eſt trés temperé St.
trés fertile, étant ſitué depuis le 3se dégré
juſqu'au 45e . Ilsfont entendre qu'il
y a des Mines d'or & d'argent & qu'il
s'y trouve une Roche * fort précieuſe,
de laquelle ils ſont contraints dedéracher
à coup de Fléches, de certaines
Pierres vertes , fort dures & fort
belles , ſemblables à l'Emeraude dont
ils ornent leur lévre ſupérieure qu'ils
percent à cet effet. Ily a apparence
* Elle est fi eſcarpée , qu'on ne peut
monter Jur ſon ſammet.
۱
۱
DE SEPTEMBRE .
131
Ten
es
41
Site
que les François qui s'établiront chez
les Sauvages Illinois feront toutes ces
riches découvertes , lorſque la Colonie
ſera plus nombreuſe.
Les Illinois nommés auſſi les Catz,occupent
les bords d'uneRiviere* qui tombe
dans le Miſſiffipi: Elle tire ſes eaux
auprés des Lacs qui forment la ſource
du Fleuve S. Laurent . Ce Païs , outre
la beauté de ſon climat , eſt d'un excellent
raport : Tout y croît en abondance
, comme Prunes , Peſches , Abricotiers
, Noyers , &c. Légumes , Herbes ,
Bled d'Indes , Bled de France & c. Ces
Feuples ont l'obligation de cette abondance
aux Jeſuites du Canada qui font
venu habiter parmi eux ; car, en mêmetems
que ces Peres leur profeſſoient la
Religion chrétienne,ils leur aprenoient
à cultiver la terre : De forte qu'ils
recueillent à préſent plus de grains
qu'ils n'en peuvent confommer : La
terre y produit naturellement des Vignes
ſauvages dont le Raifin eſt de trés
bon goût , & il y a lieu de croire que fi
ces Vignes étoient tranſplantées , le
* Elle porte le nom de Rivieres
Islinois.
132
LE MERCURE
.
vin y feroit fort bon & fort commun.
Il s'y éleve partout une eſpéce de
Chanvre dont on peut faire du linge
& des cordages.
On y a bâti un Fort ſur la cîme d'un •
rocher élevé de prés de 200 pieds , au
bas duquel coule la Riviere des Illinois .
Il y a de plus,deux grands Villages habitez
par les Sauvages , en l'un deſquels
font les Jeſuites & en l'autre les Miffionaires
: Nous y avons une trentaine
de François qui font le commerce des
Pelleteries avec les Sauvages : On ſçait
par expérience que ce Canton renferme
des mines d'or & d'argent , de cuivre
& de plomb ; on en tire actuellement
beaucoup de ce dernier, ſans prefque
aucun travail : Les Mûriers y font
trés communs,comme dans toutle refte
du Pays , & l'on fit avec ſuccés l'année
derniere 1716, l'épreuve des Vers - à
foye : Cette Contrée eſt à 450 licuës
de l'endroit où les François ont le Fort
Saint-Loüis placé à la tête de la Riviere
de la Mobile : Elle eſt à 40 lieuës dans
1'Eſt du Fleuve Saint- Loüis; à 14 lieuës
dans l'Oüeſt d'un Fort Eſpagnol appellé
Panfaxola. Le Gouverneur de la
Loüifiane y fait ſa réſidence avec
quatre
!
DE SEPTEMBRE.
ち
quatre Compagnies de so hommes de
Garpiſon , outre plus de 200 Habitans .
Alieüës en Mer, eſt l'Iſle Dauphine,
autrefois l'ifle Maſſacre
,
nommée
ainſi à cauſe d'une Bataille trés fanglante
qui s'y donna entre deux Nations
Sauvages. Nous y avons établi
un Fort pour la déffenſe du Port qui eſt
à couvertdes vents du Large par l'Ifle
Eſpagnolette , & de ceux de la Terre
par les grandsbois de l'Iſle Dauphine :
Il pouvoit recevoir 25 ou 30 gros Bâtimens
; mais , par un accident imprévû
, l'entrée de ce Port où il y avoit
encore 14 à 15 pieds d'eau, les derniers
jours d'Avril de cette année 1717, le
trouva tout à coup bouchée lej , du
mois ſuivant, par une Digue de fable
large de 14 toiſes,& égale en hauteur
à l'Iſle à laquelle elle eſt joinre. Le
Paon l'un des deux Vaiſſeaux du Roy.
qui eſtoit alors à la Loüifiane , & un
Vaifleau Marchand furent preſque interceptés
dans ce Port ; ils ûrent cependant
le bonheur de déboucher en prenant
de tres grandes précautions par un
autre petit paſſage qui n'avoit quero
à 11 pieds d'eau : Au défautde ce Port
qui ne peut plus ſervir que pour des
Septembre 1717.
M
134
LE MERCURE
Brigantins , les Bâtimens auront toujours
pour azile, l'Isle aux Vaisseaux
qui eſt à 14 lieuës dans l'Oüeft de l'Iffe
Dauphine vers le Miſſipipi, où il fera
facile aux plus gros Vaiſſeaux d'entrer
& eſtre à l'abri des vents les plus
orageux. Il pourroit même arriver par
lafuite qu'on pourroit nétoyer un Banc
qui est à l'embouchure du Fleuve Saint
Loüis , fur lequel il y a encore à
12 pieds d'eau : Cet obstacle ſurmonté,
le Fleuve qui a un trés bon fond partout&
qui eſt fort droit juſqu'à 25 lienës,
formeune anſe aprés cette diſtance,propre
à conſtruire un trés beau Port.
Le Portde Pensacola, aprés celui de
la Havanne , peut paffer pour le plus
grand & le meilleur de l'Amérique :
Les Eſpagnols qui s'en font emparés,
l'appellent Préſidio de Santa Maria
de Galva ou de Santo Carolo de
Auſtria : Il eſtſur la Côte , 4 lienës à
l'Eſt de la Riviere Perdide; c'eſt un
grand Fort de lieux qui a préſentement
goo hommes de Garniſon:Ony envoye
du Mexique tous ceux qui ont mérité
la corde,&c'eſt , pour ainſi dire,les Galéres
par terre de la nouvelle Eſpagne :
Ces Eens, avec la Garniſon& les triftes
:
i
DE SEPTEMBRE 15
20
Et
J
reſtes des Apalaches qui furent détruits
il y a 9 ans, par les Alibamous , compofent
le nombre d'environ 300 perſonnes,
en y comprenant les Officiers &
les femmes . L'air eſt trés ſain le long de
Ja Côte. En viron 100 lieuës de la Mer ,
le Pays eſt d'une température charmante
; c'eſt chez la Nation des Oumas
que commencent les bonnes Terres ;
cene font que Plaines à perte de vûë ;
iln'y a qu'à mettre la charuë & enfuite
femer.
Ily a apparence que la Mer a couvert
autrefois les terres juſqu'à 150 lieuës
avant dans le Pays; car on a trouvé
vers les Akancas des Montagnes d'Ecailles
d'huitres.
Il nous eit revenu par des Sauvages
du haut du Mifſſouri, qu'il y a en ces
quartiers un Peuple d'Indiens chez qui
tous les ans , desHommes blancs viennent
traiter & enlever ſur des chevaux ,
du fer jaune , c'eſt ainſi que ces Peuples
appellent l'or; & ces hommes
blancs ſont ſans doute les Eſpagnols .
De plus , la même chaine des Montagnesoù
ſe trouve l'or & l'argent dans
le Pérou&dans le Méxique, paſſe par
lehaut de la Loüifiane .
Mij
136
LE MERCURE
La coutume d'applatir la tête des
enfans par une planche qu'on leur met
fur le front, n'eſt commune qu'aux Nations
voifines de la Mer. Les principales
Nations qui font autour de nous ,
font ou fur la Riviere de la Mobile ,
ou fur celle du Miſſiffipi , ou entre ces
deux Rivieres .
:
Sur la Mobile , font les Appallaches
de 20 Familles.
Les Chattaux ou Chattas , de 10.
Familles.
Les Taouachas , de 8 ou 9 Familles.
Les Mobiliens , de ; o Familles .
Les Thomés joints avec quelques
Chattas , de 40 Familles , à quelques
100 lieuës du Fort- Loüis de la Mobile.
Entre la Mobile & le Miffiflippi , vers
'le Nord d'Ouest du Fort-Louis , font
les Chattas diviſés en pluſieurs Villages
; cette Nation eft composée de
plus de 600 Hommes .
A so lieuës plus haut , vers le même
Rhombe de vent, font les Chica bas
en deux Villages , qui font 6 à 700
Hommes.
,
A l'Eſt de la Riviere de la Mobile ,
àquelques 70 lieuës du Fort-Loiis
font les Alibarnoms , fur le compte def
quels on a coûtume de mettre preſque
1
DE SEPTEMBRE.
137
:
toutes les Expéditions de Guerre qui
ſe font ſur Penfacole&fur nos Alliés.
Les Albikas & Conchaques leurs Voifins
, ſe fervent d'eux pour Guides ,
toutes les fois qu'ils marchent contre
les Mobiliens & Thomes.
Les Albikas & Conchaques font deux
puiſſantes Nations qui peuvent faire
enſemble quelques 8000 hommes ,
Nous les aurions pour amis , ſans les
Anglois de la Caroline qui les fréquentent&
qui les ont aliénés de nous.
Il y a entre les Chattas & les Chicachas,
un reste de la Nation des Sacchoumas
dont nous nous fervons utilement,
pourdécouvrir tout ce que nos
Ennemis trâment contre nous. Il faut
remarquer que dans 20 lieuës d'étenduë
fur la Mobile , il y a 4 Langues
différentes .
La premiere Nation qui ſe rencontre
l'Embouchure du Miffiffippi , ſont les
Bilocci , dont il ne reſte plus que s ou
6Familles.
Aquelques 60 lieües plus haut , font
les Oumas qui ont û autrefois un
Pere Jeſuîte pour Miffionaire. Ils compoſentbien
100 Familles.
En remontant environ 40 licües ,
Miij
138 LE MERCURE
font les Tonikas,dont il y en a un bon
nombre de Chrêtiens. Entre les Tonikas
& les Oumas de l'un & l'autre
bord du Miffiffippi , ſont les Sitimachas
qui s'étendoient autrefois jufque
fur les rivages de la Mer ; mais ,
depuis la guerre cruelle qui leur eſt
faite par nos Alliez , pour venger là
mort d'un de nos Miſſionaires ; elle n'a
plus de terrain certain , & erre vagabonde
, tantôt ſur les bordsdu Miliffippi
& tantôt ſur les côtes de la Mer.
Il y avoit une autre Nation alliée cidevant
à celle- ci , laquelle,pour n'être
pas envéloppée dans la guerre qu'on
faifoit aux Sitimachas , s'eſt ſéparée:
d'eux pour faire Village avec les Ournas..
Environ à 200 lieües de l'Embou
chure du Miffiffippi , ſont les Natchez
d'environ 6 à 700 Fanides , gouvernez
apréſent par une Femme qu'ils difent
deſcendre du Soleil. C'eſt le
Peuplele plus civiliſé du Miffiilippi
& le ſeul où on remarque quelque
veſtige de Réligion : On y voit un
Templede tems immémorial , où on
conferveun feu perpétuel , à peu prés ,
comme dans le Temple de Veſta chez
DE SEPTEMBRE. 139
ST
12
S
S
les Romains. A quelque 100 licües
desNatchez en remontant , on trouve
les Akancas : Ce Peuple autrefois fi
puiffant , ne fait gueres apréſent que
3 à 400 hommes.
Après avoir donné une idée générale
des Nations Sauvages qui nous environnent
, je reviens aux productions du
Pais.
On voit dans le haut des Terres
une quantité prodigieuſe de Boeufs fauvages
, qui au lieu de poil, ſont couverts
d'une laine trés fine , de laquelle on
pouroit faire des Draps & des Chapeaux
de ſervice, Ces Animaux ont
une boſſe élevée ſur le dos , comme le
Chameau. On n'a pu encore juſqu'apréfent
les accoutumer au joug: Nos
Voyageurs en eſtiment fort la chair.
Les Forets font pleines de Pouletsd'Inde
ſauvages , d'Outardes , de Per
drix d'une eſpéce particuliere , de
Canars&de Chevreüils , de Cochons ,
de Liévres & de toutes fortes deGi
biers. Il y a entr'autres , des Rats gros
comme des Chats,qui ont ſous la gorge
un ſac où ils enferment leurs Petits
Ils vivent de noix & de glands , font
fort gras & leur chair a le goût de
140 LE MERCURE
:
celled'un Cochon de lait. Les Perroquets
y font dans une extréme vénération.
Les Sauvages n'en tuënt ni n'en
élévent aucuns , ayant la ſuperftition
de croire que s'ils les dénichoient ,
ils perdrosent la vûë .
On ſçait par expérience , que tous
les grains d'Europe viendront à merveilles
dans ces Terres vierges , exceptè
ſur les bords de la Mer, leſquels
étant preſque tous ſablés , doivent
moins raporter que les autres ; quoiqu'il
foit vrai cependant , que dans
les Jardins dont on a û foin , tous les
Légumes de France , Peſchers, Abricotiers
, Poiriers , Pomiers , Muſcats
&c. y ont fort bien fait.
L'Indigo Sauvage , qui croît partout
comme la Vigne , ne demanderoit que
les ſoins de la culture , pour y venir
auſſibonquedans l'Iſle de S. Domingue;
il en ſeroit de même du Tabac,
Outre les Mats pour les Vaiſſeaux
dont on en pourroit tirer telle quantité
qu'on voudroit ; le bois yeſt fort
propre pour la conſtruction des Vaiffeaux;
tout eſt rempli de Cheſnes d'une
hauteur & d'une groſſeur étonnnante ;
àpeuprès ſemblables àceux de France:
DE SEPTEMBRE 141
Les Hétres,les Cédres rouges &blancs,
&pluſieurs autres eſpèces d'arbres ,
n'attendent que des Ouvriers pour être
employés à toutes fortes d'uſages .
Le Cédre y eſt ſi fort ſous la main ,
que les François établis dans la Louifianne
, y ont élevés des Maiſons affés
commodes , toutes conſtruites de
planches de ce bois de ſenteur; mais,
un des plus grands avantages qui puiffe
revenir à l'Etat de cette Colonie , doit
provenir fans doute des Meuriers : Cet
Arbre y eſt trés commun , particulierement
fur les bords du Flenve S. Loüis
où on en voit des Forêts entiéres ; dont
la feüille eſt double de celles de nos.
Meuriers de France . Les Vers à foye la
dévorent , & la foye qui en a éé
tirée,paroît plus fine que celle d'Ita
lie .
Les Peaux de Caſtors , de Chevreüils
& de Boeufs font le commerce
principal & ordinaire des Sauvages a
vec nous . Nous leur donnons en troc
des balles de fufil , de la poudre à
tirer , de groffes couvertures de laine ,
142 LE MERCURE
A
des fufils , de la Raſſade , * des gros
draps rouges & bleux dont ils ſe couyrent.
On peut affûrer que parmi une infi
nité deNations ſauvagesqui ſont dan's
la Loüifiane , il n'y en a point qui ne
s'accorde trés bien avec nos.Voyageurs
François en leur faiſant quelque
préfent : Le Gouverneur du Pays en
fera toujours le Maître. Dans toutes
les Ambaſſades qu'ils luy envoyent, ils
luy promettent ſincérement beaucoup
de dévouement & de fidélité , &d'eſtre
toujours preſts à porter la guerre où il
le jugera à propos : On ne peut même
leur faire plus de plaifir , que de leur
donner ordre decourir ſur des Nations
voifines.
Il n'y a qu'une ſeule Nation dans
toute la Loüifiane qui nous ſoit oppoſée;
il eſt vray qu'elle eſt trés confidérable.
On la nomme les Charaquis ;
elle eſt alliée des Anglois de la Caroline
, & habite à la ſource de la Riviere
* Cefont de petites Perles de verre ,
couleur de Turquoises, dont on fait des
grains de Chapelet en France & dont
les Sauvagesse font des Coliers.
DE SEPTEMBRE. 143
d'Ouabache qui groſſie de platien sautres
, ſedécharge dans leFleuve Saint-
Loüis à 40 lieuës des Illinois .
Les Chataquis deſcendent par-là dans
ce grand fleuve,pour ſurprendre ou ataquer
nosVoyageurs qui viennent de Canada
à la Mobile , qui eſt un vovage de
plus de 800 lieuës : Il y a 2ans qu'ils tuërent
dix à douze François qui tomberent
entre leurs mains , parmi leſquels
eſtoient deux Officiers du Canada. Le
Gouverneur Général envoya au commencement
de 1717, 300 Iroquois &
quelques Canadiens à leur tête, pour
venger la mort de ces François : On apprit
à la Mobile au mois d'Avril que ces
Iroquois en avoient déja mange trois
Villages. cette Nation étant toujours
antropophage,leGouverneur de la Loüifiane
ſe preparoit de ſon côté à faire
attaquer ces Sauvages ennemis.
Fermer
5
p. 1232-1237
RELATION de ce qui s'est passé dans l'Arsenal de Paris, le premier jour de Juillet 1732. au sujet de la figure d'ozier, que le peuple nomme, mal à propos : Le Suisse de la ruë aux Ours.
Début :
Pierre Claus, du Bailliage de Schwartzembourg, Canton de Berne, cy-devant Soldat aux [...]
Mots clefs :
Figure, Nation, Suisse, Gardes suisses, Arsenal, Pierre Claus
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texteReconnaissance textuelle : RELATION de ce qui s'est passé dans l'Arsenal de Paris, le premier jour de Juillet 1732. au sujet de la figure d'ozier, que le peuple nomme, mal à propos : Le Suisse de la ruë aux Ours.
RELATION de ce qui s'est passé
dans l'Arsenal de Paris , le premier jour
de fuillet 1732. au sujet de la figure
d'ozier , que le peuple nomme , mal à
propos :
Le Suisse de la ruë aux Ours .
Pierre Claus , du Bailliage de Schwartzembourg
, Canton de Berne , cy- devant Soldat aux
Gardes Suisses , Compagnie d'Affry , à present
Suisse de S. A. S. Monseigneur le Duc du Maiwe
, sous , la Porte de l'Horloge , préposé pour
Garde de l'Arsenal , apperçut ledit jour 1 Juiller
1732. sur les trois heures après midi , une foule
de monde , qui étant entrée dans l'Arsenal , du
côté de la Bastille , se mettoit en devoir de traverser
la Cour du Manége , portant la Figure
d'osier, qu'on nomme, mal à propos : Le Suisse
de la rue aux Ours , et auquel on attribue une
impiété commise contre PImage de la Vierge ,
en 1418 .
Comme cette Figure se trouvoit habillée de
rouge , avec des agrémens , ainsi que les Gardes
Suisses du Roy ; ledit sieur Claus ferma la
Porte dudit Arsenal , poursuivit la populace et
I. Vol. saisit
JUIN.
1733. 1233.
isit la Figure représentant un Suisse , d'autant
lieux que cette entrée dans une Maison Royale
toit un manque de respect , et que l'habit dont
a Figure étoit revêtuë , faisoit insulte â une Nation
depuis long- temps alliée à la France.
Les Chefs de la Société de la ruë aux Ours
informez que ladite Figure étoit saisie , se rendient
à l'instant chez ledit sieur Claus , pour lui
fare excuse de l'insulte du passage à travers de
P'Arsenal , en lui protestant qu'ils n'avoient jamais
prétendu représenter un Suisse par cette Figure
, et pour le lui prouver , ils le lui envoyeent
le même jour un ancien Tableau , qui fait
simplement mention d'un malheureux Soldat ,
ans spécifier de quelle Nation il fût . Ledit sieur
Claus rempli de satisfaction en son particulier
le découvrir la vérité d'un fait qui lui faisoit
le la peine depuis long- temps , comme à toute sa
Nation en general , et cela par les personnes les
fus interessées dans cette cérémonie, après avoir
endu la Figure , crut ne pouvoir mieux faire
que d'envoyer sur le champ ledit Tableau à S. A.
. Monseigneur le Duc du Maine , tant pour sa
justification personnelle sur ce qui s'étoit passé
à l'Arsenal , que pour l'interêt que ce Prince
prend à ce qui regarde la Nation Suisse.
•
S. A. S. ayant jugé à propos de faire éclaireir
la chose , on trouva , tant par des Pieces authentiques
, que par le récit des Historiens, même
contemporains , que cet impie n'étoit connu
que sous le nom d'un Goujat ou Soldat en
general , sans qu'il y ait aucune apparence que ce
ce fut un Suisse ; que d'ailleurs par les. Epoques
les plus constantes , il n'étoit pas possible que ce
malheureux Soldat fut de cette Nation , puisque
la premiere alliance entre la France et les Suisses AI, Vol.
ne
1234 MERCURE DE FRANCE
ne s'étoit faite qu'en 1444. et qu'avant ce tempslà
aucun Militaire de cette Nation n'avoit par
dans le Royaume, et que par conséquent l'opinion
du peuple , peu instruit , ne pouvoit avoir
aucun fondement à croire que ce malheureux
fut un Suisse , si ce n'est par l'habillement qu
la Société lui donne depuis long- temps , san:
fondement.
Ceux qui par une association de piété sont
chargez de faire cette cérémonie annuelle , ont
été eux- mêmes si persuadez de toutes ces véri
tez , qu'ils ont volontairement donné un acte de
déclaration en bonne forme à ce sujet , dont
ledit sieur Claus a cru qu'il étoit de son devoir
de faire part au Public , pour la satisfaction de
ses compatriotes , qui verront par là tomber a
abus populaire dont ils n'ont pas eu lieu d'être
édifiez jusqu'à présent..
Cet Acte a été dressé de la maniere qu
suit :
Aujourd'hui sont comparus pardevant les Con
seillers du Roy , Notaires à Paris soussignez ,Claudi
Piccard Rolland, Maître Layetier , ancien Juré d
sa Communauté , Rox en charge de la Sociéé
de la Sainte Vierge , rue aux Ours , de cette Ville,
Leon-François Terreau , ancien Garde des Grands
Gardes du Corps des Marchands de Vins , ancien
Consul de la Ville de Paris , Roy deux fois de la
Société ; Siméon Jacob , Marchand de Vins , ancien
Roy de ladite Société ; Jean Vallée , Maitro
Rotisseur , ancien Roy de ladite Société ; Paul Chevillot
, Maitre Boulanger , Associé, et Edme Langlois
, Maître Rotisseur , Cuisinier Privilegié du
Roy , ancien Roy de ladite Société , tous demeurans
an ladite rue aux Qurs , et stipulans , tant pour
I.Vol.
JUI N. 1732- 1235
eux que pour tous leurs Associez , tant présens que
futurs , et leurs Successeurs à perpetuité. Lesquels ,
sur la demande et réquisition du sieurPierre Claus,
Suisse de S. A. S. Monseigneur le Duc du Maine,
à l'Arsenal de Paris , à ce present , ont dit et déclaré
qu'ils désavoüoient, comme par ces Présentes ils le
désavoüent , en la meilleure forme qu'il leur est
possible , le particulier qui a été chargé les premiers
jours du present mois , de porter par les rues de Paris
, la Figure d'ozier , qui représente un soldat
qui en 1418. commit une impiété sur une Image
de la très-Sainte Vierge ; qu'ils désavoüoient pas
reillement ledit particulier , Porteur de ladite Figure
, de l'avoir fait entrer dans l'Arsenal , ce qui
est contre le respect dû à une Maison Royale.
?
Déclarant en outre , que ni eux ni personne de
leur Société n'ont jamais prétendu représenter par
ladite Figure , aucun Soldat Suisse , ni autre de
leur Nation , étant certain que l'Histoire ne fait
mention que d'un Soldat impie en general , sans
marquer de quelle Nation il étoit ; et cela d'autant
plus que ceux de la Nation Suisse n'ont commencé
d'être au service de la France qu'après l'année
1444 .
De plus , ils auront une attention particuliere à
ce que
ladite Figure ne soit plus à l'avenir habillée
d'une maniere qui puisse dénoter l'uniforme
d'aucun Soldat Suisse , ni autre de cette Nation, ni
portée dans l'Arsenal ; c'est ce qui a donné sujet
audit sieur Pierre Claus d'être scandalisé , et
porté à s'opposer au passage de ladite Figure au
travers de l'Arsenal , et à demander en conséquence
la présente déclaration , tant pour lui-même ,
que pour la satisfaction de tous ceux de sa Nation ,
Militaires et autres,; laquelle déclaration les soussignez
accordent volontairement , sur la demande
I. Vol. I qui
1236 MERCURE DE FRANCE
qui leur en est faite , et pour marquer de leurpart
la considération et estime qu'ils ont pour tous ceux
de la Nation Suisse en general , et en particulier
pour ledit sieur Claus. Fait et passé à Paris ès demeures
des soussignez , le 19 Ïuillet 1732. et ont
signé la minute des Présentes, demeurée à lagar¬
de et possession de Veillard , Notaire.
Signé , Melin et Veillard , Notaires ,
arca paraphes.
* Ces mêmes Associez , pour donner plus de
poids à leur déclaration se rendirent le jour
même chez M. le Baron de Bézenval , Lieutenant
General des Armées du Roy , et Colonel du Régiment
des Gardes Suisses, pour la lui présenter;
Tequel après l'avoir lûe,approuva leurs sentimens
sinceres et équitables à réformer cet abus; les assurant
qu'il en feroit part à Messieurs les Officiers
Suisses , et autres de cette Nation ; ce qui
continueroit à maintenir la tranquilité dans la
Cérémonie annuelle qu'ils avoient coutume de
faire. Ce qui fut annéxé à la déclaration cy - dessus.
A Bale , chez, Pierre Bicler , Imprimeur- Libraire,
La Relation qu'on vient de lire , nous a été
envoyée par Messieurs les Maire et Bourgeois de
la Ville de Bâle, accompagnée d'une Leute, dont
voici la teneur :
Nous vous prions , Monsieur , de faire usa
ge dans votre prochain Mercure , de la Relation
que nous avons l'honneur de vous addresser
; vous verrez , en la lisant , de quoi i
s'agit ; nous ne pûmes vous l'envoyer l'année
passée assez à temps pour être mise dans celui
de 1732. mais comme cette Cérémonie se ré-
I. Val
pere
JUIN. 1733. 1237
pete tous les ans , à pareil jour , nous esperons
qu'elle pourra trouver place cette année dans
votre Mercure, d'autant plus qu'elle ne contient
rien que de trés- vrai . Nous sommes tres- parfai
tement , Monsieur , vos tres - humbles et tresobéissans
serviteurs , les Maire et Bourgeois de
Bâle.
Ce 1 Juin 1733.
dans l'Arsenal de Paris , le premier jour
de fuillet 1732. au sujet de la figure
d'ozier , que le peuple nomme , mal à
propos :
Le Suisse de la ruë aux Ours .
Pierre Claus , du Bailliage de Schwartzembourg
, Canton de Berne , cy- devant Soldat aux
Gardes Suisses , Compagnie d'Affry , à present
Suisse de S. A. S. Monseigneur le Duc du Maiwe
, sous , la Porte de l'Horloge , préposé pour
Garde de l'Arsenal , apperçut ledit jour 1 Juiller
1732. sur les trois heures après midi , une foule
de monde , qui étant entrée dans l'Arsenal , du
côté de la Bastille , se mettoit en devoir de traverser
la Cour du Manége , portant la Figure
d'osier, qu'on nomme, mal à propos : Le Suisse
de la rue aux Ours , et auquel on attribue une
impiété commise contre PImage de la Vierge ,
en 1418 .
Comme cette Figure se trouvoit habillée de
rouge , avec des agrémens , ainsi que les Gardes
Suisses du Roy ; ledit sieur Claus ferma la
Porte dudit Arsenal , poursuivit la populace et
I. Vol. saisit
JUIN.
1733. 1233.
isit la Figure représentant un Suisse , d'autant
lieux que cette entrée dans une Maison Royale
toit un manque de respect , et que l'habit dont
a Figure étoit revêtuë , faisoit insulte â une Nation
depuis long- temps alliée à la France.
Les Chefs de la Société de la ruë aux Ours
informez que ladite Figure étoit saisie , se rendient
à l'instant chez ledit sieur Claus , pour lui
fare excuse de l'insulte du passage à travers de
P'Arsenal , en lui protestant qu'ils n'avoient jamais
prétendu représenter un Suisse par cette Figure
, et pour le lui prouver , ils le lui envoyeent
le même jour un ancien Tableau , qui fait
simplement mention d'un malheureux Soldat ,
ans spécifier de quelle Nation il fût . Ledit sieur
Claus rempli de satisfaction en son particulier
le découvrir la vérité d'un fait qui lui faisoit
le la peine depuis long- temps , comme à toute sa
Nation en general , et cela par les personnes les
fus interessées dans cette cérémonie, après avoir
endu la Figure , crut ne pouvoir mieux faire
que d'envoyer sur le champ ledit Tableau à S. A.
. Monseigneur le Duc du Maine , tant pour sa
justification personnelle sur ce qui s'étoit passé
à l'Arsenal , que pour l'interêt que ce Prince
prend à ce qui regarde la Nation Suisse.
•
S. A. S. ayant jugé à propos de faire éclaireir
la chose , on trouva , tant par des Pieces authentiques
, que par le récit des Historiens, même
contemporains , que cet impie n'étoit connu
que sous le nom d'un Goujat ou Soldat en
general , sans qu'il y ait aucune apparence que ce
ce fut un Suisse ; que d'ailleurs par les. Epoques
les plus constantes , il n'étoit pas possible que ce
malheureux Soldat fut de cette Nation , puisque
la premiere alliance entre la France et les Suisses AI, Vol.
ne
1234 MERCURE DE FRANCE
ne s'étoit faite qu'en 1444. et qu'avant ce tempslà
aucun Militaire de cette Nation n'avoit par
dans le Royaume, et que par conséquent l'opinion
du peuple , peu instruit , ne pouvoit avoir
aucun fondement à croire que ce malheureux
fut un Suisse , si ce n'est par l'habillement qu
la Société lui donne depuis long- temps , san:
fondement.
Ceux qui par une association de piété sont
chargez de faire cette cérémonie annuelle , ont
été eux- mêmes si persuadez de toutes ces véri
tez , qu'ils ont volontairement donné un acte de
déclaration en bonne forme à ce sujet , dont
ledit sieur Claus a cru qu'il étoit de son devoir
de faire part au Public , pour la satisfaction de
ses compatriotes , qui verront par là tomber a
abus populaire dont ils n'ont pas eu lieu d'être
édifiez jusqu'à présent..
Cet Acte a été dressé de la maniere qu
suit :
Aujourd'hui sont comparus pardevant les Con
seillers du Roy , Notaires à Paris soussignez ,Claudi
Piccard Rolland, Maître Layetier , ancien Juré d
sa Communauté , Rox en charge de la Sociéé
de la Sainte Vierge , rue aux Ours , de cette Ville,
Leon-François Terreau , ancien Garde des Grands
Gardes du Corps des Marchands de Vins , ancien
Consul de la Ville de Paris , Roy deux fois de la
Société ; Siméon Jacob , Marchand de Vins , ancien
Roy de ladite Société ; Jean Vallée , Maitro
Rotisseur , ancien Roy de ladite Société ; Paul Chevillot
, Maitre Boulanger , Associé, et Edme Langlois
, Maître Rotisseur , Cuisinier Privilegié du
Roy , ancien Roy de ladite Société , tous demeurans
an ladite rue aux Qurs , et stipulans , tant pour
I.Vol.
JUI N. 1732- 1235
eux que pour tous leurs Associez , tant présens que
futurs , et leurs Successeurs à perpetuité. Lesquels ,
sur la demande et réquisition du sieurPierre Claus,
Suisse de S. A. S. Monseigneur le Duc du Maine,
à l'Arsenal de Paris , à ce present , ont dit et déclaré
qu'ils désavoüoient, comme par ces Présentes ils le
désavoüent , en la meilleure forme qu'il leur est
possible , le particulier qui a été chargé les premiers
jours du present mois , de porter par les rues de Paris
, la Figure d'ozier , qui représente un soldat
qui en 1418. commit une impiété sur une Image
de la très-Sainte Vierge ; qu'ils désavoüoient pas
reillement ledit particulier , Porteur de ladite Figure
, de l'avoir fait entrer dans l'Arsenal , ce qui
est contre le respect dû à une Maison Royale.
?
Déclarant en outre , que ni eux ni personne de
leur Société n'ont jamais prétendu représenter par
ladite Figure , aucun Soldat Suisse , ni autre de
leur Nation , étant certain que l'Histoire ne fait
mention que d'un Soldat impie en general , sans
marquer de quelle Nation il étoit ; et cela d'autant
plus que ceux de la Nation Suisse n'ont commencé
d'être au service de la France qu'après l'année
1444 .
De plus , ils auront une attention particuliere à
ce que
ladite Figure ne soit plus à l'avenir habillée
d'une maniere qui puisse dénoter l'uniforme
d'aucun Soldat Suisse , ni autre de cette Nation, ni
portée dans l'Arsenal ; c'est ce qui a donné sujet
audit sieur Pierre Claus d'être scandalisé , et
porté à s'opposer au passage de ladite Figure au
travers de l'Arsenal , et à demander en conséquence
la présente déclaration , tant pour lui-même ,
que pour la satisfaction de tous ceux de sa Nation ,
Militaires et autres,; laquelle déclaration les soussignez
accordent volontairement , sur la demande
I. Vol. I qui
1236 MERCURE DE FRANCE
qui leur en est faite , et pour marquer de leurpart
la considération et estime qu'ils ont pour tous ceux
de la Nation Suisse en general , et en particulier
pour ledit sieur Claus. Fait et passé à Paris ès demeures
des soussignez , le 19 Ïuillet 1732. et ont
signé la minute des Présentes, demeurée à lagar¬
de et possession de Veillard , Notaire.
Signé , Melin et Veillard , Notaires ,
arca paraphes.
* Ces mêmes Associez , pour donner plus de
poids à leur déclaration se rendirent le jour
même chez M. le Baron de Bézenval , Lieutenant
General des Armées du Roy , et Colonel du Régiment
des Gardes Suisses, pour la lui présenter;
Tequel après l'avoir lûe,approuva leurs sentimens
sinceres et équitables à réformer cet abus; les assurant
qu'il en feroit part à Messieurs les Officiers
Suisses , et autres de cette Nation ; ce qui
continueroit à maintenir la tranquilité dans la
Cérémonie annuelle qu'ils avoient coutume de
faire. Ce qui fut annéxé à la déclaration cy - dessus.
A Bale , chez, Pierre Bicler , Imprimeur- Libraire,
La Relation qu'on vient de lire , nous a été
envoyée par Messieurs les Maire et Bourgeois de
la Ville de Bâle, accompagnée d'une Leute, dont
voici la teneur :
Nous vous prions , Monsieur , de faire usa
ge dans votre prochain Mercure , de la Relation
que nous avons l'honneur de vous addresser
; vous verrez , en la lisant , de quoi i
s'agit ; nous ne pûmes vous l'envoyer l'année
passée assez à temps pour être mise dans celui
de 1732. mais comme cette Cérémonie se ré-
I. Val
pere
JUIN. 1733. 1237
pete tous les ans , à pareil jour , nous esperons
qu'elle pourra trouver place cette année dans
votre Mercure, d'autant plus qu'elle ne contient
rien que de trés- vrai . Nous sommes tres- parfai
tement , Monsieur , vos tres - humbles et tresobéissans
serviteurs , les Maire et Bourgeois de
Bâle.
Ce 1 Juin 1733.
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Résumé : RELATION de ce qui s'est passé dans l'Arsenal de Paris, le premier jour de Juillet 1732. au sujet de la figure d'ozier, que le peuple nomme, mal à propos : Le Suisse de la ruë aux Ours.
Le 1er juillet 1732, Pierre Claus, un Suisse au service du Duc du Maine, observa une foule pénétrer dans l'Arsenal de Paris avec une figure d'osier appelée 'Le Suisse de la rue aux Ours'. Cette figure, vêtue comme les Gardes Suisses, était liée à un acte d'impiété commis en 1418 contre une image de la Vierge. Claus estima cette entrée irrespectueuse et insultante pour la nation suisse, alliée à la France. Il ferma la porte de l'Arsenal et saisit la figure. Les responsables de la Société de la rue aux Ours affirmèrent que la figure ne représentait pas un Suisse et présentèrent à Claus un ancien tableau montrant un soldat sans spécifier sa nation. Satisfait de cette explication, Claus envoya le tableau au Duc du Maine. Une enquête confirma que l'individu impie n'était pas connu comme un Suisse et que la première alliance franco-suisse datait de 1444, rendant improbable que le soldat fût suisse. Les organisateurs de la cérémonie annuelle désavouèrent l'incident et déclarèrent que la figure ne représenterait plus un soldat suisse ni ne serait portée dans l'Arsenal. Ils signèrent une déclaration à ce sujet, approuvée par le Baron de Bézenval, Lieutenant Général des Armées du Roi et Colonel des Gardes Suisses. La relation de cet événement fut envoyée par les Maire et Bourgeois de Bâle pour publication dans le Mercure de France.
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6
p. 1868-1870
POLOGNE.
Début :
Le Primat et le Sénat prennent des mesures pour que la République puisse mettre une [...]
Mots clefs :
République, Royaume, Noblesse, Liberté, Nation, Sénat, Prérogatives, Empereur
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texteReconnaissance textuelle : POLOGNE.
POLOGNE.
E Primat et le Sénat prennent des mesures
pour que la République puisse mettre une
Armée considerable sur pied le mois prochain ;
on fait des levées dans tout le Royaume , et le
Régimentaire de la Couronne a reçû ordre de
faire prendre les armes à la trentiéme partie des
habitans du Pays qui ne sont pas Gentilshommes
, et qui sont en état de servir . La Noblesse
est
A O UST. 1733. 1869.
est prête aussi à monter à cheval , et elle parofe
résolue à deffendre jusqu'à la derniere extrémité
ses prérogatives contre les entreprises des Puissances
qui y voudroient donner atteinte.
On a fait avancer des Troupes sur les
Frontieres de Silesie , et elles doivent entrer dans
cette Province , si les Troupes Imperiales marchent
en Pologne.
Le 22. Juillet , le Primat remit au Comte de
Wilsech , la réponse à la déclaration que ce Ministre
lui avoit faite le 20. Juin de la part de
l'Empereur. Cette réponse contient que le Pri
mat et le Sénat n'ayant eu d'autre vûë que de
conserver l'union parmi la Noblesse et d'assurer '
sa liberté , et n'ayant fait depuis la mort du feu
Roy , aucune démarche qui ne tendît à ce but
ils ont lieu d'être surpris qu'on essaye de rendre,
leurs intentions suspectes à la Nation ; que c'est
faire une injure sensible à la Noblesse Polonoise .
que d'avancer qu'il y ait dans un Corps si jaloux
de ses prérogatives , quelqu'un qui ose impunément
entreprendre de contraindre les suffrages ,
employer pour cet effet les menaces et même la
violence , et qui fait dépendre les Déliberations
publiques de sa volonté particuliere ; que la République
verra toujours avec plaisir les Puissan
ces voisines la proteger , lorsque cette protection ,
ne deviendra pas une oppression , et que sous
prétexte de vouloir que la Nation soit libre , on
ne cherchera pas à lui ôter sa liberté , en se rendant
l'Arbitre et l'Interprete des Loix et des
Constitutions du Royaume ; qu'il appartient
aux seuls Polonois de les maintenir , de les abroger
ou de les interpreter ; et que comme ils ne
sont obligez de consulter aucune Puissance
Etrangere lorsqu'ils jugent à propos d'établir
quel
1370 MERCURE DE FRANCE
quelque nouvelle Loi dans leur Pays , ils n'ont
pas besoin du consentement d'aucun de leurs '
voisins pour déroger aux anciennes , quand ils
croyent que les circonstances le demandent ; que
si l'Empereur veut sincerement deffendre la liberté
de la Nation , c'est - à- dire , lui conserver le
droit d'être seule l'Arbitre et l'Interprete de ses
Loix , Sa Majesté Impériale satisfera en mêmetemps
à ce qu'elle se doit à elle-mê ‹ne , à
qu'elle doit à une République qui depuis longtemps
est son alliée , et qu'un dessein si conforme
aux regles de la justice , et si avantageux
au Royaume , excitera une sincere reconnoissance
dans les coeurs de tous les Polonois zelez
pour le bien public .
E Primat et le Sénat prennent des mesures
pour que la République puisse mettre une
Armée considerable sur pied le mois prochain ;
on fait des levées dans tout le Royaume , et le
Régimentaire de la Couronne a reçû ordre de
faire prendre les armes à la trentiéme partie des
habitans du Pays qui ne sont pas Gentilshommes
, et qui sont en état de servir . La Noblesse
est
A O UST. 1733. 1869.
est prête aussi à monter à cheval , et elle parofe
résolue à deffendre jusqu'à la derniere extrémité
ses prérogatives contre les entreprises des Puissances
qui y voudroient donner atteinte.
On a fait avancer des Troupes sur les
Frontieres de Silesie , et elles doivent entrer dans
cette Province , si les Troupes Imperiales marchent
en Pologne.
Le 22. Juillet , le Primat remit au Comte de
Wilsech , la réponse à la déclaration que ce Ministre
lui avoit faite le 20. Juin de la part de
l'Empereur. Cette réponse contient que le Pri
mat et le Sénat n'ayant eu d'autre vûë que de
conserver l'union parmi la Noblesse et d'assurer '
sa liberté , et n'ayant fait depuis la mort du feu
Roy , aucune démarche qui ne tendît à ce but
ils ont lieu d'être surpris qu'on essaye de rendre,
leurs intentions suspectes à la Nation ; que c'est
faire une injure sensible à la Noblesse Polonoise .
que d'avancer qu'il y ait dans un Corps si jaloux
de ses prérogatives , quelqu'un qui ose impunément
entreprendre de contraindre les suffrages ,
employer pour cet effet les menaces et même la
violence , et qui fait dépendre les Déliberations
publiques de sa volonté particuliere ; que la République
verra toujours avec plaisir les Puissan
ces voisines la proteger , lorsque cette protection ,
ne deviendra pas une oppression , et que sous
prétexte de vouloir que la Nation soit libre , on
ne cherchera pas à lui ôter sa liberté , en se rendant
l'Arbitre et l'Interprete des Loix et des
Constitutions du Royaume ; qu'il appartient
aux seuls Polonois de les maintenir , de les abroger
ou de les interpreter ; et que comme ils ne
sont obligez de consulter aucune Puissance
Etrangere lorsqu'ils jugent à propos d'établir
quel
1370 MERCURE DE FRANCE
quelque nouvelle Loi dans leur Pays , ils n'ont
pas besoin du consentement d'aucun de leurs '
voisins pour déroger aux anciennes , quand ils
croyent que les circonstances le demandent ; que
si l'Empereur veut sincerement deffendre la liberté
de la Nation , c'est - à- dire , lui conserver le
droit d'être seule l'Arbitre et l'Interprete de ses
Loix , Sa Majesté Impériale satisfera en mêmetemps
à ce qu'elle se doit à elle-mê ‹ne , à
qu'elle doit à une République qui depuis longtemps
est son alliée , et qu'un dessein si conforme
aux regles de la justice , et si avantageux
au Royaume , excitera une sincere reconnoissance
dans les coeurs de tous les Polonois zelez
pour le bien public .
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Résumé : POLOGNE.
En 1733, en Pologne, le Primat et le Sénat entreprennent de lever une armée importante. Des levées sont organisées dans tout le royaume, et le Régimentaire de la Couronne doit armer un tiers des habitants non nobles aptes au service. La noblesse se prépare à défendre ses prérogatives contre les ingérences étrangères. Des troupes sont déployées aux frontières de Silésie, prêtes à intervenir si les forces impériales pénètrent en Pologne. Le 22 juillet, le Primat remet au Comte de Wilsech la réponse à une déclaration faite par ce ministre le 20 juin au nom de l'Empereur. La réponse souligne que le Primat et le Sénat ont toujours cherché à préserver l'union et la liberté au sein de la noblesse. Ils expriment leur surprise face aux suspicions sur leurs intentions et rejettent les accusations de contrainte ou de violence dans les délibérations publiques. La République polonaise affirme son droit de maintenir, abroger ou interpréter ses lois sans ingérence étrangère. Elle invite l'Empereur à défendre sincèrement la liberté de la nation en respectant son autonomie législative et constitutionnelle.
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7
p. 2704-2712
MANIFESTE du Primat de Pologne.
Début :
Les faux rapports répandus dans le Public, à l'occasion de ce qui s'est passé en Pologne [...]
Mots clefs :
Élection, Roi, République, Interrègne, Liberté, Diète de convocation, Serment, Royaume, Primat, Ministres, Nation, Stanislas Leszczynski, Ennemis, Conduite, Assemblée
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texteReconnaissance textuelle : MANIFESTE du Primat de Pologne.
MANIFESTE du Primat de Pologne:
Es faux rapports répandus dans le Public , à
l'occasion de ce qui s'est passé en Pologne
pendant l'interregne , les insinuations injustes ,
et malicieuses dont les ennemis du repos de la
République ont tâché de noircir ma conduite ,
J. Vel.
DECEMBRE. 1733 2705
en m'accusant d'avoir gouverné le Royaume d'une
maniere affectée et interessé , ont arrêté la liberté
des suffrages et violé les droits sur lesquels cette
liberté est fondée , et la necessité enfin de faire
voir au Monde entier que nos ennemis par de
pareils procedez , n'ont eu et n'ont encore pour
but que de ruiner et renverser totalement les
droits , les prérogatives et la liberté de notre
chere Patrie , sont des motifs trop pressans , pour
que je differe plus long- temps à justifier ma
conduite , afin de convaincre tout l'Univers par
une narration succincte et sincere de ce qui s'est
passé avant et après l'Election , la fausseté de ce
qu'on a publié de contraire,
Mon premier soin , depuis la mort du Roy
Auguste, de glorieuse memoire , a été de concilier
et de réunir nos Freres , et j'eus le bonheur
d'y réussir . Je n'entrepris rien que
du consentement
et de l'aveu du Sénat et de la Noblesse encore
assemblée à l'occasion de la Diette extraor
dinaire, convoquée par le feu Roy; j'envoyai des
Ministres aux Cours voisines , je tins de fréquens
Conseils avec les Sénateurs et les Minis
tres des deux Nations ; je ne signai que ce qui
avoit été unanimement résolu ; je pris les mesu
res convenables avec les Régimentaires des deux
Nations pour assurer la sureté interieure et exte
rieure du Royaume et prévenir les inconvéniens
qui pourroient résulter des Assemblées particu
lieres et illicites ; en un mot , afin de n'avoir
rien à me reprocher , je communiquai tout à la
République et ne fis rien sans son approbation ,
quoiqu'en qualité de Primat j'usse pû m'en dis
penser en bien des choses.
Le jour de l'assemblée de la Diette de Convo
Cation étant yenu , je me contentai d'y represen
J. Vol.
2756 MERCURE DE FRANCE
ter le danger auquel le Royaume se trouvoit ex
posé , et je laissai à la prudence d'une Nation libre
le soin de le prévenir. Il y eut au commence
ment de cette Diette de grands débats pour l'E
Jection d'un Maréchal ; les esprits parurent fort
animez , ce qui dura quelques jours et retarda
l'expedition des affaires ; mais par mes soins et
ceux du Sénat , le calmne fut enfin rétabli ; on
élût le Maréchal , et la Noblesse se joignit ensui
te au Sénat ; en qualité de Primat j'écoutai les
avis des Nonces, et me conformai à ce qu'ils désiroient
et à ce qu'ils rejettoient. Le principal
objet de leur délibération regardoit la résolution
prise cy- devant, d'exclure du Trône tout Piaste;
ils ressenroient vivement l'injustice d'une telle
résolution ; ils voyoient , avec indignation , la
honte qui en résultoit à la Nation ; et afin de le
rendre plus efficace , on résolut de le confirmer
par un serment. Cette résolution passa aussi unanimement.
Il est vrai qu'il y a eu à ce sujet des
débats tres vifs , mais ils n'ont eu pour objet que
le formulaire du Serment , et non le Serment
même. Après qu'en qualité de Primat , j'eus
prêté ce Serment , par lequel non seulement
tout Erranger , mais aussi tous ceux qui posse
dent des Provinces Etrangeres , ou qui ont des
Troupes sur pied , qui ne sont pas nez de peres et
de meres Catholiques , sont exclus du Trône.
Les Evêques, Sénateurs et autres le prêterent après
moi , et le firent tous avec joie et sans la moindre
contrainte Les Evêques jurerent aussi qu'ils
m'empiéteroient point sur les Droits du Primat.
La République déclara ensuite ce Serment com
me une Loy fondamentale du Royaume. Oa
dressa quelques Constitutions , et on fixa le jour
pour la Diette d'Election, au lieu ordinaire, con
CI. Vol.
forDECEMBRE.
1733 2707
formément aux Droits ; c'est par là que finit la
Diette de Convocation.
En attendant ce jour important je m'abstins de
toute intrigue , préjudiciab.e à la République ,
et bien loin que je fusse porté par un amour
aveugle pour aucun particulier, l'évitai avec soin
d'entrer dans aucune faction , j'avoue cepen ant
que je souhaitois fort que le Serenissime Roy
Stanislas fut élevé au Trône; je l'en croyois tres
digne, et même plus qu'aucun autre , à cause de
ses éminentes qualitez ; mais je declare en même.
temps que quelque fussent mes souhaits , mon
obstination n'alloit pas jusqu'à le vouloir au
préjudice de la République. J'avois mis toute
ma confiance en Dieu ; c'est par son secours et
celui de la libre Nation Polonoise que j'esperois
voir finir les maux de la République par l'E
lection d'un Roy désiré.
On me fit des offres avantageuses , on me fir
même des menaces , mais je rejettai les premieres
et méprisai les autres ; je n'ai jamais voulų
donner les mains directement ni indirectement
à l'entrée de quelqu'Armée Etrangere. J'ai rejetté
constamment les Instances faites par les
Ministres des Puissances voisines, pour une exclusion
, parce que je voyois qu'elle n'avoit pour
but que leur interêt et leur utilité particuliere ,
et qu'une pareille exclusion ne pouvoit être que
deshonorable à la République et tendre à sa totale
ruine . Comme lesdites Puissances ne laissoient
pas de continuer leurs Instances à ce sujet
, je m'apperçûs bien- tôt qu'on avoit dessein
d'enfoncer le Poignard dans le sein de notre -
berté . J'écrivis pour cet effet au nom de la République
, representée par ceux que les deux Na-
Lions avoient nommés à la Diette de Convoca-
I. Vol. tion
2708 MERCURE DE FRANCE
tion , pour me servir de conseil , à toutes le
Cours de l'Europe , pour les prier de ne pas per
mettre qu'on opprimâ: la Répub ique , d'envoir
des Ministres à S. M 1. et à l'Illustrissime Czarine
pour leur representer que nout ctions une
Nution libre que nous ne dépen tions de personne
, que nous ne permettrions jamais qu'on
donna: Pexclusion , les pliant de se désister de
leurs Instances à ce sujet , et de ne pas se mêlet
de notre Election qui ne dépend que de nous
seuls .
Le jour de l'ouverture de la Diette d'Election
étant venu , je n'eus en vue que l'exacte exécution
des Loix établies dans la Diette de Convocation
, en ce qui regarde l'Election et le maintien
inviolable de la liberté de la Patrie , les commencemens
de cette Diette furent fort paisibles,
et le Maréchal fut élû en peu de jours ; mais cette
tranquilité ne , dura guere ; les esprits s'échaufferent
à la nouvelle de l'entrée des Russiens
dans le Royaume , certifiée et affirmée par le
Chancelier et Régimentaire de Lithuanie toute
l'Assemblée en fut troublée , on fut surpris de
la conduite du Régimentaire en cette occasion ,
et après plusieurs Discours qui ne pouvoient lui
être agréables , on résolut de ne rien négliger
pour découvrir ceux qui avoient appellé les Russiens
dans le Royaume .
·
La peur ayant saisi le Régimentaire , apparemment
par un remords de conscience , il quitta
le Champ Electoral, sans faire aucune protes-
Lation et se retira à Praage,
-On lui envoya des Députez pour demander la
cause de sa Retraite ; sa réponse fut que sa Retraite
ne troubleroit en aucune maniere l'Elec
tion .
I. Vol. Peu
DECEMBRE . 1733. 2709
Peu de jours après, les Etats dresserent un Manifeste
contre ceux qui avoient appellé les Kussiens
dans le Royaume. Nous résolumes là - dessus
de proceder incessament à l'Election ,
selon
la teneur de la Constitution de la Diette de Convocation
, qui porte que l'Election se feroit dans
le terme le plus court qu'il seroit possible , mais
qu'au cas qu'elle ne se pût faire si- tôt qu'on le
souhaiteroit , la Diette ne dureroit neanmoins
que six semaines.
·
Avant que de proceder à l'Acte d'Election je
parcourus , à Cheval , selon le Cérémonial , les
Palatinats , les Starosties et les Districts assemblez
, pour
leur demander quel Roy ils souhaitoient
, et pour leur notifier en même temps
que la Proclamation se feroit le lendemain . Pendant
que j'en faisois le tour , on n'entendit
crier par tout que Vive le Roy Stanislas. Je conviens
cependant qu'il paroissoit qu'il y en avoit
quelques- uns qui y étoient contraires , ceux - cy
se retirreent dans leurs Quartiers, apparemment
pour y dresser le Niepozvalam.
Le lendemain j'achevai le tour des Palatinats , *
Starosties et Districts , je fus obligé dele faire à
pied , mon Cheval étant devenu ombrageux
par les cris réiterez de Vive le Roy Stanislas . Ces
cris se redoublerent avec tant de zéle que je ne
pus m'empêcher de me conformer aux pressantes
Instances de l'Assemblée , et de proceder incessamment
à la nomination du Roy ; mais
avant que de le faire, je déclarai absens ceux qui
s'étoient rendus à Praage ; et comme il ne paroissoit
personne pour contre- dire , car les uns se
tûrent , les autres partirent pour leurs Terres .
parmi ces derniers , le Staroste Opoczynski
1. Vol. ᏗᏤ gu
H
2710 MERCURE DE FRANCE
qui m'assura par une Lettre , qu'il s'étoit retiré
sans contradiction .
Je procedai , en vertu de ma Charge , à la no
mination du Roy , mais je fus interrompu park:
S.Kamienski, Capitaine du District de Krziemit,
dans le Palatinat de Vobhinie , qui me présenta
son Niepozwalam , ce qui m'obligea à garder k
silence pendant quelque temps , jusqu'à ce que
s'étant enfin désisté de sa contradiction , je pro
clamé le Serenissime Roy Stanislas , à present
regnant , sans aucune opposition , dont Dieu ,
qui connoît ce qu'il y a de plus caché dans nos
coeurs , est le témoin , ainsi que le Peuple , con
sistant en plus de 100 Enseignes , et criant una
nimement et sans cesse ; Vive le Roy Stanislas,
Je regarde comme un bonheur particulier d'
voir proclamé pour Roy , celui que des Nation
envieuses ont voulu exclure du Trône ; car
elles avoient réussi dans leur dessein , c'éto
fait à jamais de notre liberté , on nous auro
toujours forcé à élire un Roy à leur gré.
Voilà le récit sincere et veritable de tout
qui s'est passé à l'égard de l'Election de not
Roy , cependant , quelqu'unanime et légitin
qu'ait été cette Election , il se trouve de fau
Freres qui la révoquent en doute ; ils osent avar
cer qu'elle n'a été faite qu'en violant la liberté
et par là , ainsi que par toute la conduite qu'i
ont tenue depuis leur retraite à Praage , ils for
voir évidemment qu'ils ont appellé les Russier
dans le Royaume , ce qui les rend coupables e
tant de sang innocent qui sera peut- être vers
Mais supposé qu'il se soit trouvé quelques Pa
sonnes d'un sentiment opposé , le nombre e
étoit tres- petit , et elles n'ont paru que le jo
I.Vel
.qu'o
DECEMBRE. 1732. 2711
qu'on annonçoit au Peuple la prochaine Election
fixée au lendemain , et non le jour de la nomination
du Roy , qui , selon les Loix ou l'usage
ne se fait jamais à Cheval , mais dans les Tran
chées ou Quartiers préparez pour cet effet , et
où il étoit libre encore à ceux qui vouloient contredire
, d'exhiber leur Niepozvalam.
Les Ennemis du Roy voulant exécuter les pernicieux
desseins qu'ils avoient tramez à Praage ,
allérent joindre les Russiens , et formérent entr'eux
une prétendue République, ou, pour mieux
dire ,un Complot tumultueux de gens qui s'é
tant déclarez eux - mêmes Ennemis de la Patrie ,
en conséquence du Manifeste qu'ils avoient signé
, ne cherchent qu'à renverser la liberté , en
opprimant la veritable et innocente République.
Ce qu'il y a de plus déplorable , c'est qu'il se
trouve parmi eux des Apôtres du Seigneur , des
Evêques , qui comme Judas , trahissent leur propre
Mere , c'est- à- dire , leur Patrie. Ce sont ces.
Evêques qui coupables d'un triple parjure endure
cissent encore davantage les coeurs des Seigneurs
séculiers , en autorisant leur témérité ,
en leur faisant accroire qu'elle est juste et per
mise.
Les Opposans retournerent enfin à Praage ; Ils,
s'imaginoient que pourvu qu'ils pûssent proceder
à une nouvelle Election avant l'échéance des
six semaines que la Diette pouvoit durer , cette
Election seroit légitime ; mais ce terme n'ayant
point été établi comme une Loy , mais comme
une prolongation , au cas qu'on ne pût parvenir
plutôt à une Election , ne peut être regardé que
comme une chimere , puisque l'Election avoit
Jéja été faite légitimement et selon les Loix. Ils
crurent aussi que s'ils pouvoient se rendre sur
1
No I. Vol.
le Hij
2712 MERCURE DE FRANCE
le Champ Electoral , entre Varsovie et Vvola ,
leur Election seroit plus valide ; ils firent tous les
efforts imaginables , mais inutiles , afin d'y parvenir,
employant pour cet effet le fer et le feu.
Pendant ce temps-là on découvrit que les Ministres
de Russie et de Saxe entretenoient une
correspondance avec les Opposans; le Régimentaire
résolut là - dessus de les faire sortir de Varsovie,
et de les attaquer, en cas de refus , ce qu'il
fit , les Ministres Etrangers ne doivent jouir des
prérogatives du Droit des Gens , qu'aussi long.
temps qu'ils observent eux- mêmes les Loix qui
y sont attachéts.
Enfin les Opposans voyant qu'ils ne pouvoient
passer la Vistule , se retirerent dans un Bois , y
dressérent une espece de Kolo , et élurent un
Roy , mais quel Roy ? Un Etranger , un Prince
qui possede des Provinces hors du Royaume , et
qui a des Troupes sur pied , un Prince né d'une
Mere Luthérienne , un Prince enfin qui veut employer
ses Troupes pour réduire une Nation libre
, à une obéissance aveugle. Grand Dieu , à
quoi servent les Constitutions établies dans la
Diette de Convocation ? A quoi sert le serment
qu'on y a prêté ? A quoi sert cette Confédéra¬
tion si solemnelle, pour n'élire qu'un Piaste? &c.
Fait à Dantzick , le 10 Octobre 1733 .
Es faux rapports répandus dans le Public , à
l'occasion de ce qui s'est passé en Pologne
pendant l'interregne , les insinuations injustes ,
et malicieuses dont les ennemis du repos de la
République ont tâché de noircir ma conduite ,
J. Vel.
DECEMBRE. 1733 2705
en m'accusant d'avoir gouverné le Royaume d'une
maniere affectée et interessé , ont arrêté la liberté
des suffrages et violé les droits sur lesquels cette
liberté est fondée , et la necessité enfin de faire
voir au Monde entier que nos ennemis par de
pareils procedez , n'ont eu et n'ont encore pour
but que de ruiner et renverser totalement les
droits , les prérogatives et la liberté de notre
chere Patrie , sont des motifs trop pressans , pour
que je differe plus long- temps à justifier ma
conduite , afin de convaincre tout l'Univers par
une narration succincte et sincere de ce qui s'est
passé avant et après l'Election , la fausseté de ce
qu'on a publié de contraire,
Mon premier soin , depuis la mort du Roy
Auguste, de glorieuse memoire , a été de concilier
et de réunir nos Freres , et j'eus le bonheur
d'y réussir . Je n'entrepris rien que
du consentement
et de l'aveu du Sénat et de la Noblesse encore
assemblée à l'occasion de la Diette extraor
dinaire, convoquée par le feu Roy; j'envoyai des
Ministres aux Cours voisines , je tins de fréquens
Conseils avec les Sénateurs et les Minis
tres des deux Nations ; je ne signai que ce qui
avoit été unanimement résolu ; je pris les mesu
res convenables avec les Régimentaires des deux
Nations pour assurer la sureté interieure et exte
rieure du Royaume et prévenir les inconvéniens
qui pourroient résulter des Assemblées particu
lieres et illicites ; en un mot , afin de n'avoir
rien à me reprocher , je communiquai tout à la
République et ne fis rien sans son approbation ,
quoiqu'en qualité de Primat j'usse pû m'en dis
penser en bien des choses.
Le jour de l'assemblée de la Diette de Convo
Cation étant yenu , je me contentai d'y represen
J. Vol.
2756 MERCURE DE FRANCE
ter le danger auquel le Royaume se trouvoit ex
posé , et je laissai à la prudence d'une Nation libre
le soin de le prévenir. Il y eut au commence
ment de cette Diette de grands débats pour l'E
Jection d'un Maréchal ; les esprits parurent fort
animez , ce qui dura quelques jours et retarda
l'expedition des affaires ; mais par mes soins et
ceux du Sénat , le calmne fut enfin rétabli ; on
élût le Maréchal , et la Noblesse se joignit ensui
te au Sénat ; en qualité de Primat j'écoutai les
avis des Nonces, et me conformai à ce qu'ils désiroient
et à ce qu'ils rejettoient. Le principal
objet de leur délibération regardoit la résolution
prise cy- devant, d'exclure du Trône tout Piaste;
ils ressenroient vivement l'injustice d'une telle
résolution ; ils voyoient , avec indignation , la
honte qui en résultoit à la Nation ; et afin de le
rendre plus efficace , on résolut de le confirmer
par un serment. Cette résolution passa aussi unanimement.
Il est vrai qu'il y a eu à ce sujet des
débats tres vifs , mais ils n'ont eu pour objet que
le formulaire du Serment , et non le Serment
même. Après qu'en qualité de Primat , j'eus
prêté ce Serment , par lequel non seulement
tout Erranger , mais aussi tous ceux qui posse
dent des Provinces Etrangeres , ou qui ont des
Troupes sur pied , qui ne sont pas nez de peres et
de meres Catholiques , sont exclus du Trône.
Les Evêques, Sénateurs et autres le prêterent après
moi , et le firent tous avec joie et sans la moindre
contrainte Les Evêques jurerent aussi qu'ils
m'empiéteroient point sur les Droits du Primat.
La République déclara ensuite ce Serment com
me une Loy fondamentale du Royaume. Oa
dressa quelques Constitutions , et on fixa le jour
pour la Diette d'Election, au lieu ordinaire, con
CI. Vol.
forDECEMBRE.
1733 2707
formément aux Droits ; c'est par là que finit la
Diette de Convocation.
En attendant ce jour important je m'abstins de
toute intrigue , préjudiciab.e à la République ,
et bien loin que je fusse porté par un amour
aveugle pour aucun particulier, l'évitai avec soin
d'entrer dans aucune faction , j'avoue cepen ant
que je souhaitois fort que le Serenissime Roy
Stanislas fut élevé au Trône; je l'en croyois tres
digne, et même plus qu'aucun autre , à cause de
ses éminentes qualitez ; mais je declare en même.
temps que quelque fussent mes souhaits , mon
obstination n'alloit pas jusqu'à le vouloir au
préjudice de la République. J'avois mis toute
ma confiance en Dieu ; c'est par son secours et
celui de la libre Nation Polonoise que j'esperois
voir finir les maux de la République par l'E
lection d'un Roy désiré.
On me fit des offres avantageuses , on me fir
même des menaces , mais je rejettai les premieres
et méprisai les autres ; je n'ai jamais voulų
donner les mains directement ni indirectement
à l'entrée de quelqu'Armée Etrangere. J'ai rejetté
constamment les Instances faites par les
Ministres des Puissances voisines, pour une exclusion
, parce que je voyois qu'elle n'avoit pour
but que leur interêt et leur utilité particuliere ,
et qu'une pareille exclusion ne pouvoit être que
deshonorable à la République et tendre à sa totale
ruine . Comme lesdites Puissances ne laissoient
pas de continuer leurs Instances à ce sujet
, je m'apperçûs bien- tôt qu'on avoit dessein
d'enfoncer le Poignard dans le sein de notre -
berté . J'écrivis pour cet effet au nom de la République
, representée par ceux que les deux Na-
Lions avoient nommés à la Diette de Convoca-
I. Vol. tion
2708 MERCURE DE FRANCE
tion , pour me servir de conseil , à toutes le
Cours de l'Europe , pour les prier de ne pas per
mettre qu'on opprimâ: la Répub ique , d'envoir
des Ministres à S. M 1. et à l'Illustrissime Czarine
pour leur representer que nout ctions une
Nution libre que nous ne dépen tions de personne
, que nous ne permettrions jamais qu'on
donna: Pexclusion , les pliant de se désister de
leurs Instances à ce sujet , et de ne pas se mêlet
de notre Election qui ne dépend que de nous
seuls .
Le jour de l'ouverture de la Diette d'Election
étant venu , je n'eus en vue que l'exacte exécution
des Loix établies dans la Diette de Convocation
, en ce qui regarde l'Election et le maintien
inviolable de la liberté de la Patrie , les commencemens
de cette Diette furent fort paisibles,
et le Maréchal fut élû en peu de jours ; mais cette
tranquilité ne , dura guere ; les esprits s'échaufferent
à la nouvelle de l'entrée des Russiens
dans le Royaume , certifiée et affirmée par le
Chancelier et Régimentaire de Lithuanie toute
l'Assemblée en fut troublée , on fut surpris de
la conduite du Régimentaire en cette occasion ,
et après plusieurs Discours qui ne pouvoient lui
être agréables , on résolut de ne rien négliger
pour découvrir ceux qui avoient appellé les Russiens
dans le Royaume .
·
La peur ayant saisi le Régimentaire , apparemment
par un remords de conscience , il quitta
le Champ Electoral, sans faire aucune protes-
Lation et se retira à Praage,
-On lui envoya des Députez pour demander la
cause de sa Retraite ; sa réponse fut que sa Retraite
ne troubleroit en aucune maniere l'Elec
tion .
I. Vol. Peu
DECEMBRE . 1733. 2709
Peu de jours après, les Etats dresserent un Manifeste
contre ceux qui avoient appellé les Kussiens
dans le Royaume. Nous résolumes là - dessus
de proceder incessament à l'Election ,
selon
la teneur de la Constitution de la Diette de Convocation
, qui porte que l'Election se feroit dans
le terme le plus court qu'il seroit possible , mais
qu'au cas qu'elle ne se pût faire si- tôt qu'on le
souhaiteroit , la Diette ne dureroit neanmoins
que six semaines.
·
Avant que de proceder à l'Acte d'Election je
parcourus , à Cheval , selon le Cérémonial , les
Palatinats , les Starosties et les Districts assemblez
, pour
leur demander quel Roy ils souhaitoient
, et pour leur notifier en même temps
que la Proclamation se feroit le lendemain . Pendant
que j'en faisois le tour , on n'entendit
crier par tout que Vive le Roy Stanislas. Je conviens
cependant qu'il paroissoit qu'il y en avoit
quelques- uns qui y étoient contraires , ceux - cy
se retirreent dans leurs Quartiers, apparemment
pour y dresser le Niepozvalam.
Le lendemain j'achevai le tour des Palatinats , *
Starosties et Districts , je fus obligé dele faire à
pied , mon Cheval étant devenu ombrageux
par les cris réiterez de Vive le Roy Stanislas . Ces
cris se redoublerent avec tant de zéle que je ne
pus m'empêcher de me conformer aux pressantes
Instances de l'Assemblée , et de proceder incessamment
à la nomination du Roy ; mais
avant que de le faire, je déclarai absens ceux qui
s'étoient rendus à Praage ; et comme il ne paroissoit
personne pour contre- dire , car les uns se
tûrent , les autres partirent pour leurs Terres .
parmi ces derniers , le Staroste Opoczynski
1. Vol. ᏗᏤ gu
H
2710 MERCURE DE FRANCE
qui m'assura par une Lettre , qu'il s'étoit retiré
sans contradiction .
Je procedai , en vertu de ma Charge , à la no
mination du Roy , mais je fus interrompu park:
S.Kamienski, Capitaine du District de Krziemit,
dans le Palatinat de Vobhinie , qui me présenta
son Niepozwalam , ce qui m'obligea à garder k
silence pendant quelque temps , jusqu'à ce que
s'étant enfin désisté de sa contradiction , je pro
clamé le Serenissime Roy Stanislas , à present
regnant , sans aucune opposition , dont Dieu ,
qui connoît ce qu'il y a de plus caché dans nos
coeurs , est le témoin , ainsi que le Peuple , con
sistant en plus de 100 Enseignes , et criant una
nimement et sans cesse ; Vive le Roy Stanislas,
Je regarde comme un bonheur particulier d'
voir proclamé pour Roy , celui que des Nation
envieuses ont voulu exclure du Trône ; car
elles avoient réussi dans leur dessein , c'éto
fait à jamais de notre liberté , on nous auro
toujours forcé à élire un Roy à leur gré.
Voilà le récit sincere et veritable de tout
qui s'est passé à l'égard de l'Election de not
Roy , cependant , quelqu'unanime et légitin
qu'ait été cette Election , il se trouve de fau
Freres qui la révoquent en doute ; ils osent avar
cer qu'elle n'a été faite qu'en violant la liberté
et par là , ainsi que par toute la conduite qu'i
ont tenue depuis leur retraite à Praage , ils for
voir évidemment qu'ils ont appellé les Russier
dans le Royaume , ce qui les rend coupables e
tant de sang innocent qui sera peut- être vers
Mais supposé qu'il se soit trouvé quelques Pa
sonnes d'un sentiment opposé , le nombre e
étoit tres- petit , et elles n'ont paru que le jo
I.Vel
.qu'o
DECEMBRE. 1732. 2711
qu'on annonçoit au Peuple la prochaine Election
fixée au lendemain , et non le jour de la nomination
du Roy , qui , selon les Loix ou l'usage
ne se fait jamais à Cheval , mais dans les Tran
chées ou Quartiers préparez pour cet effet , et
où il étoit libre encore à ceux qui vouloient contredire
, d'exhiber leur Niepozvalam.
Les Ennemis du Roy voulant exécuter les pernicieux
desseins qu'ils avoient tramez à Praage ,
allérent joindre les Russiens , et formérent entr'eux
une prétendue République, ou, pour mieux
dire ,un Complot tumultueux de gens qui s'é
tant déclarez eux - mêmes Ennemis de la Patrie ,
en conséquence du Manifeste qu'ils avoient signé
, ne cherchent qu'à renverser la liberté , en
opprimant la veritable et innocente République.
Ce qu'il y a de plus déplorable , c'est qu'il se
trouve parmi eux des Apôtres du Seigneur , des
Evêques , qui comme Judas , trahissent leur propre
Mere , c'est- à- dire , leur Patrie. Ce sont ces.
Evêques qui coupables d'un triple parjure endure
cissent encore davantage les coeurs des Seigneurs
séculiers , en autorisant leur témérité ,
en leur faisant accroire qu'elle est juste et per
mise.
Les Opposans retournerent enfin à Praage ; Ils,
s'imaginoient que pourvu qu'ils pûssent proceder
à une nouvelle Election avant l'échéance des
six semaines que la Diette pouvoit durer , cette
Election seroit légitime ; mais ce terme n'ayant
point été établi comme une Loy , mais comme
une prolongation , au cas qu'on ne pût parvenir
plutôt à une Election , ne peut être regardé que
comme une chimere , puisque l'Election avoit
Jéja été faite légitimement et selon les Loix. Ils
crurent aussi que s'ils pouvoient se rendre sur
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No I. Vol.
le Hij
2712 MERCURE DE FRANCE
le Champ Electoral , entre Varsovie et Vvola ,
leur Election seroit plus valide ; ils firent tous les
efforts imaginables , mais inutiles , afin d'y parvenir,
employant pour cet effet le fer et le feu.
Pendant ce temps-là on découvrit que les Ministres
de Russie et de Saxe entretenoient une
correspondance avec les Opposans; le Régimentaire
résolut là - dessus de les faire sortir de Varsovie,
et de les attaquer, en cas de refus , ce qu'il
fit , les Ministres Etrangers ne doivent jouir des
prérogatives du Droit des Gens , qu'aussi long.
temps qu'ils observent eux- mêmes les Loix qui
y sont attachéts.
Enfin les Opposans voyant qu'ils ne pouvoient
passer la Vistule , se retirerent dans un Bois , y
dressérent une espece de Kolo , et élurent un
Roy , mais quel Roy ? Un Etranger , un Prince
qui possede des Provinces hors du Royaume , et
qui a des Troupes sur pied , un Prince né d'une
Mere Luthérienne , un Prince enfin qui veut employer
ses Troupes pour réduire une Nation libre
, à une obéissance aveugle. Grand Dieu , à
quoi servent les Constitutions établies dans la
Diette de Convocation ? A quoi sert le serment
qu'on y a prêté ? A quoi sert cette Confédéra¬
tion si solemnelle, pour n'élire qu'un Piaste? &c.
Fait à Dantzick , le 10 Octobre 1733 .
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Résumé : MANIFESTE du Primat de Pologne.
En décembre 1733, le Primat de Pologne publie un manifeste pour répondre aux accusations portées contre lui concernant sa conduite pendant l'interrègne. L'auteur, J. Vel., réfute les insinuations selon lesquelles il aurait gouverné de manière intéressée et violé les droits de la République. Il affirme avoir agi dans l'intérêt du royaume, en conciliant les frères et en prenant des mesures avec l'approbation du Sénat et de la Noblesse. Il mentionne avoir envoyé des ministres aux cours voisines et avoir pris des mesures pour assurer la sécurité intérieure et extérieure du royaume. Le Primat décrit les événements entourant l'élection du roi, soulignant les débats initiaux et les efforts pour rétablir le calme. Il précise avoir écouté les avis des nonces et s'être conformé à leurs désirs. La principale résolution prise fut l'exclusion des Piastes du trône, confirmée par un serment. Il déclare avoir souhaité l'élection de Stanislas, mais sans préjudice pour la République. Il rejette les offres et menaces des puissances étrangères visant à influencer l'élection. Le manifeste détaille les actions entreprises pour maintenir la liberté de la Pologne et la légitimité de l'élection de Stanislas. Il mentionne les tentatives des opposants de contester l'élection et leur alliance avec les Russiens. Le Primat conclut en affirmant la légitimité de l'élection de Stanislas et en dénonçant les actions des opposants, qu'il qualifie de traîtres à la patrie. Un autre document, daté du 10 octobre 1733 et rédigé à Dantzick, dénonce un prince possédant des provinces en dehors du Royaume et ayant des troupes armées. Ce prince, né d'une mère luthérienne, souhaite utiliser ses troupes pour soumettre une nation libre à une obéissance aveugle. Le texte s'interroge sur l'utilité des constitutions établies lors de la Diète de Convocation, du serment prêté et de la solennelle confédération, qui semblent n'avoir servi qu'à élire un Piaste.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 2864-2868
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Paris, le 10 Décembre 1733. au sujet d'un Livre, intitulé : Les Privileges des Suisses, &c.
Début :
Vous avez annoncé au public Monsieur, dans le Mercure de [...]
Mots clefs :
Nation, Privilèges, Suisses, Lettres, Service, Mots, Jouir, Roi
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite de Paris, le 10 Décembre 1733. au sujet d'un Livre, intitulé : Les Privileges des Suisses, &c.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Pa
ris , le 10 Decembre 1733. au sujet d'un
Livre , intitulé Les Privileges des
Suisses , & c. :
Vsieur ,dans le Mercure de
Ous avez annoncé au public Mondernier
, un Livre qui a pour titre , les
Privileges des Suisses , & c. avec un Traité
Historique et Politique, & c. on vous prie
de vouloir bien aussi lui annoncer les faur
tes qu'on y a remarquées , entres autres
celles qui suivent :
Premierement, Partie premiere, Traité
II. Vol. hisDECEMBRE.
1733. 2865.
historique , pag. 6. lorsque parlant des
Lettres Patentes , dont Louis XI . gratifia
la Nation Suisse en 1481. L'Auteur de ce
Livre parle ainsi : Elles renferment tout le
fondement des Privileges dont les Militaires
Suisses sont en droit de jouir en France.
Ce mot Militaire , semble exclure tout
le reste de la Nation , contre l'esprit et la
teneur de ces Lettres qui accordent les
inêmes Privileges à tous ceux de cette Nation
habituez dans leRoyaume . Il suffisoit de
dire , dont les Suisses sont en droit de jouir
en France ; ou bien , dont les Militaires et
tous autres Suisses sont en droit de joüir
en France , suivant l'esprit des Lettres Patentes.
Deux lignes après , l'Auteur continuë
ainsi : Ceux de cette Nation qui sont an
service du Roy , croiroient n'avoir rien à
desirer , & c. Quoique ces mots' : Qui sont
au service du Roy , ne puissent porter aucun
préjudice aux droits de ceux qui n'y
sont pas ; néanmoins on peut dire que
c'est une erreur, attendu qu'ils suivent de
près la remarqué cy - dessus , outre les suivantes.
Page 6. dans la substance de ces mêmes
Lettres , l'Auteur y a omis ces mots :
Et tous autres de ladite Nation , qui doivent
être à la suite de ceux- cy : Gages
II. Vol. et
2866 MERCURE DE FRANCE
et Solde ; ce qui ne peut être fait que dans
le dessein de soutenir les idées de soR
Traité historique.
Page 40 , lig 10 , et suivantes , on se
persuade que les personnes bien instruites ne
seront point étonnées de voir les Privileges
don jouit cette Nation , et ceux en particu-
Lier qui se sont dévouez au service du Roy
d'une maniere plus spéciale . C'est icy encore
une erreur , car l'Auteur fait toujours
entendre que ce n'est que ceux
qui se sont dévou z au service du Roy ,
qui ont droit de jouir de ces Privil ges ,
et ceux en particulier qui s'y sont dévoüez
d'une maniere plus spéciale .
On passe sous silence ce qu'il dit des
differens Acres qu'il rapporte dans son
Recueil , rendus pour et contre ces Privileges
; mais on peut remarquer en passant
qu'il n'a pas manqué d'omettre ou
de retrancher ces mots : Et tous autres de
la lite Nation , en tous les Actes et en
tous les endroits où ils devoient être.
蒙
L'Esprit équitable , dit encore l'Auteur
, de ceux qui gouvernent cette Netion,
ne les portera jamais à prétendre au delà des
articles stipulez entre les Parties . En cela
il a raison , mais il n'oseroit soutenir que
ces contestations dont il fait mention ,
l'on ne voit que trop souvent naître
que
II. Vol.
DECEMBR E. 1733. 2867.
à l'occasion de ces Privileges , soient arrivées
pour avoir voulu prétendre au delà
des articles stipulez , sur quoi l'on auroit
bien des choses à dire.
Seconde Partie , pag. 2 et 3. dans le
corps des Lettres de Louis XI.on y a aussi
retranché ces mots : Et tous autres de ladi
Nation , et cela en deux endroits.
On a fait la même chose dans les Lettres
Patentes d'Henry IV. de 1602. pag.
62,63,64 et 65. et c'est particulierement
icy où l'omission est grande , puisqu'on
y a retranché cinq fois ces mots :
Et tous autres de ladite Nation . Cependant
voicy un Extrait des propres termes
de ces Lettres Patentes , où ces mots sont
tapporrez cinq fois , collationnées aux
Originaux , par Carpor , Conseiller , Secretaire
du Roy , signez de lui , avec pa
taphe.
» ... auroit été ... octroyé et accordé
à tous de ladite Nation qui étoient alors
» et seroient pour le temps à v nir à son
» service , et à ses gages et solde , et tous
autres de ladite Nation , mariez èt ha-
» bituez , & c,
» .
•
et en outre , afin que les sus-
» dits Gens de Guerre , et tous autres de
» ladite Nation , & c.
•
..
à ceux de la susdite Nation ·
11. Vol.
qui
2868 MERCURE DE FRANCE
" qui sont employez à leurdit service et
» à leurs gages et solde ; à tous autres de
» la susdite Nation , comme dit est , & c.
» . • avons à iceuxdits Suisses , étant
>> en nos gages et solde , et à tous autres de
» ladite Nation , mariez et habituez en
» notre Royaume , et leurs Veuves , du-
>> rant leur viduité , continuez et confir
» mez , &c. . Si donnons en Man-
» dement à nos Amez , &c.
» de nos présentes confirmations , et du
» contenu cy- dessus ils fassent , souffrent
net laissent lesdits Suisses , étant en no-
» tredit service , gage et soide , et tous
•
•
que
autres de ladite Nation , mariez et ha-
» bituez en notre Royaume et leurs Veu-
» ves durant leur viduité , joüir et user
» pleinement et paisiblement , &c.
,
Le Livre sur lequel on a fait ces Remarques
, intitulé : les Privileges des Suis
ses , cst imprimé à Paris , chez la veuve
Saugrain et Pierre Prault. 1731 .
ris , le 10 Decembre 1733. au sujet d'un
Livre , intitulé Les Privileges des
Suisses , & c. :
Vsieur ,dans le Mercure de
Ous avez annoncé au public Mondernier
, un Livre qui a pour titre , les
Privileges des Suisses , & c. avec un Traité
Historique et Politique, & c. on vous prie
de vouloir bien aussi lui annoncer les faur
tes qu'on y a remarquées , entres autres
celles qui suivent :
Premierement, Partie premiere, Traité
II. Vol. hisDECEMBRE.
1733. 2865.
historique , pag. 6. lorsque parlant des
Lettres Patentes , dont Louis XI . gratifia
la Nation Suisse en 1481. L'Auteur de ce
Livre parle ainsi : Elles renferment tout le
fondement des Privileges dont les Militaires
Suisses sont en droit de jouir en France.
Ce mot Militaire , semble exclure tout
le reste de la Nation , contre l'esprit et la
teneur de ces Lettres qui accordent les
inêmes Privileges à tous ceux de cette Nation
habituez dans leRoyaume . Il suffisoit de
dire , dont les Suisses sont en droit de jouir
en France ; ou bien , dont les Militaires et
tous autres Suisses sont en droit de joüir
en France , suivant l'esprit des Lettres Patentes.
Deux lignes après , l'Auteur continuë
ainsi : Ceux de cette Nation qui sont an
service du Roy , croiroient n'avoir rien à
desirer , & c. Quoique ces mots' : Qui sont
au service du Roy , ne puissent porter aucun
préjudice aux droits de ceux qui n'y
sont pas ; néanmoins on peut dire que
c'est une erreur, attendu qu'ils suivent de
près la remarqué cy - dessus , outre les suivantes.
Page 6. dans la substance de ces mêmes
Lettres , l'Auteur y a omis ces mots :
Et tous autres de ladite Nation , qui doivent
être à la suite de ceux- cy : Gages
II. Vol. et
2866 MERCURE DE FRANCE
et Solde ; ce qui ne peut être fait que dans
le dessein de soutenir les idées de soR
Traité historique.
Page 40 , lig 10 , et suivantes , on se
persuade que les personnes bien instruites ne
seront point étonnées de voir les Privileges
don jouit cette Nation , et ceux en particu-
Lier qui se sont dévouez au service du Roy
d'une maniere plus spéciale . C'est icy encore
une erreur , car l'Auteur fait toujours
entendre que ce n'est que ceux
qui se sont dévou z au service du Roy ,
qui ont droit de jouir de ces Privil ges ,
et ceux en particulier qui s'y sont dévoüez
d'une maniere plus spéciale .
On passe sous silence ce qu'il dit des
differens Acres qu'il rapporte dans son
Recueil , rendus pour et contre ces Privileges
; mais on peut remarquer en passant
qu'il n'a pas manqué d'omettre ou
de retrancher ces mots : Et tous autres de
la lite Nation , en tous les Actes et en
tous les endroits où ils devoient être.
蒙
L'Esprit équitable , dit encore l'Auteur
, de ceux qui gouvernent cette Netion,
ne les portera jamais à prétendre au delà des
articles stipulez entre les Parties . En cela
il a raison , mais il n'oseroit soutenir que
ces contestations dont il fait mention ,
l'on ne voit que trop souvent naître
que
II. Vol.
DECEMBR E. 1733. 2867.
à l'occasion de ces Privileges , soient arrivées
pour avoir voulu prétendre au delà
des articles stipulez , sur quoi l'on auroit
bien des choses à dire.
Seconde Partie , pag. 2 et 3. dans le
corps des Lettres de Louis XI.on y a aussi
retranché ces mots : Et tous autres de ladi
Nation , et cela en deux endroits.
On a fait la même chose dans les Lettres
Patentes d'Henry IV. de 1602. pag.
62,63,64 et 65. et c'est particulierement
icy où l'omission est grande , puisqu'on
y a retranché cinq fois ces mots :
Et tous autres de ladite Nation . Cependant
voicy un Extrait des propres termes
de ces Lettres Patentes , où ces mots sont
tapporrez cinq fois , collationnées aux
Originaux , par Carpor , Conseiller , Secretaire
du Roy , signez de lui , avec pa
taphe.
» ... auroit été ... octroyé et accordé
à tous de ladite Nation qui étoient alors
» et seroient pour le temps à v nir à son
» service , et à ses gages et solde , et tous
autres de ladite Nation , mariez èt ha-
» bituez , & c,
» .
•
et en outre , afin que les sus-
» dits Gens de Guerre , et tous autres de
» ladite Nation , & c.
•
..
à ceux de la susdite Nation ·
11. Vol.
qui
2868 MERCURE DE FRANCE
" qui sont employez à leurdit service et
» à leurs gages et solde ; à tous autres de
» la susdite Nation , comme dit est , & c.
» . • avons à iceuxdits Suisses , étant
>> en nos gages et solde , et à tous autres de
» ladite Nation , mariez et habituez en
» notre Royaume , et leurs Veuves , du-
>> rant leur viduité , continuez et confir
» mez , &c. . Si donnons en Man-
» dement à nos Amez , &c.
» de nos présentes confirmations , et du
» contenu cy- dessus ils fassent , souffrent
net laissent lesdits Suisses , étant en no-
» tredit service , gage et soide , et tous
•
•
que
autres de ladite Nation , mariez et ha-
» bituez en notre Royaume et leurs Veu-
» ves durant leur viduité , joüir et user
» pleinement et paisiblement , &c.
,
Le Livre sur lequel on a fait ces Remarques
, intitulé : les Privileges des Suis
ses , cst imprimé à Paris , chez la veuve
Saugrain et Pierre Prault. 1731 .
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite de Paris, le 10 Décembre 1733. au sujet d'un Livre, intitulé : Les Privileges des Suisses, &c.
La lettre datée du 10 décembre 1733 critique un ouvrage intitulé 'Les Privileges des Suisses'. L'auteur de la lettre met en lumière plusieurs erreurs et omissions présentes dans le livre. Tout d'abord, l'auteur du livre utilise le terme 'Militaire' de manière restrictive, excluant ainsi le reste de la nation suisse. Cette utilisation est contraire à l'esprit des Lettres Patentes de Louis XI en 1481, qui accordent des privilèges à tous les Suisses résidant en France. L'auteur du livre omet également les mots 'Et tous autres de ladite Nation' dans divers passages, ce qui altère la portée des privilèges accordés. Cette omission est particulièrement notable dans les Lettres Patentes de Louis XI et d'Henri IV en 1602, où ces mots apparaissent plusieurs fois dans les originaux. La lettre souligne que l'auteur du livre ignore certaines contestations relatives à ces privilèges. Le livre critiqué a été imprimé à Paris chez la veuve Saugrain et Pierre Prault en 1731.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 2901-2903
« On apprend en dernier lieu de Dantzick que la plus grande partie de la Noblesse des sept Palatinats [...] »
Début :
On apprend en dernier lieu de Dantzick que la plus grande partie de la Noblesse des sept Palatinats [...]
Mots clefs :
Nation, Roi, Électeur de Saxe, Royaume, Noblesse, Couronne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « On apprend en dernier lieu de Dantzick que la plus grande partie de la Noblesse des sept Palatinats [...] »
On apprend en dernier lieu de Dantzick que
la plus grande partie de la Noblesse des sept l'a-
II. Vol. G iij latinats
670.
latinats qui composent la grande Pologne , et
quelques autres Palatinats , sont entrez dans la
Confédération faite par ceux de la Prusse Polonoise.
La Cour du Roy augmente tous les jours,et il
y est arrivé depuis peu plusieursSeigneurs , du nomdesquels
sont les quatre Princes Sapieha , le
Comte Sapieha , qui a quitré la Moscovie où il
avoit été élevé par le Czar Pierre I. à la Digniré
de Feldt - Maréchal, les Princes Jean et Michel-
Czartorinski , les Palatins de Pomerelie , de Livonie,
et de Cujavie, les Castellans de Lubowski,
de Wilda , de Liominski , de Roznaczowiscxi ,
de Lubelski , et de Rokoczinzki , les Starostes
de Wisck , de Craczinski , de Sthum , de Schatowski
, de Buck , et de Ruzzeria.
On a publié un Decret par lequel le Roy
deffend à tous Gentilshommes de se trouver aux
prétendues Diettes particulieres convoquées par
M. Poninski au nom de l'Electeur de Saxe. S , M.
dit dans ce Decret qu'Elle n'est point venuë dans
le Royaume pour disputer la Couronne , mais
pour maintenir la liberté de la Nation , après
avoir fait un Parallele de la maniere dont on a
procedé à son Election , et de la violence avec
laquelle s'est faite la proclamation de l'Electeur
de Saxe , et après avoir comparé les Droits que
l'unanimité des suffrages de la Nation lui dondent
à la Couronne , avec ceux de cet Electeur,
qui n'étant appellé dans le Royaume que par un
petit nombre de rebelles , veut le conquerir par
la force des Armes , le Roy ajoute qu'il compte
que le zele de la Noblesse Polonoise pour la li
berté et pour l'honneur de la Nation , ne lui
permettra point d'obéir aux ordres d'un Prince
qui n'a point droit de lui en donner . S. M.
II. Vol. .finit
DECEMBRE. 1733. 2903.
finit en exhortant la Nation à ne point se laisser,
intimider par la grande puissance des Ennemis
et en lui promettant des secours qui surprendront
ceux qui avoient formé le projet d'assujettir
le Royaume.
la plus grande partie de la Noblesse des sept l'a-
II. Vol. G iij latinats
670.
latinats qui composent la grande Pologne , et
quelques autres Palatinats , sont entrez dans la
Confédération faite par ceux de la Prusse Polonoise.
La Cour du Roy augmente tous les jours,et il
y est arrivé depuis peu plusieursSeigneurs , du nomdesquels
sont les quatre Princes Sapieha , le
Comte Sapieha , qui a quitré la Moscovie où il
avoit été élevé par le Czar Pierre I. à la Digniré
de Feldt - Maréchal, les Princes Jean et Michel-
Czartorinski , les Palatins de Pomerelie , de Livonie,
et de Cujavie, les Castellans de Lubowski,
de Wilda , de Liominski , de Roznaczowiscxi ,
de Lubelski , et de Rokoczinzki , les Starostes
de Wisck , de Craczinski , de Sthum , de Schatowski
, de Buck , et de Ruzzeria.
On a publié un Decret par lequel le Roy
deffend à tous Gentilshommes de se trouver aux
prétendues Diettes particulieres convoquées par
M. Poninski au nom de l'Electeur de Saxe. S , M.
dit dans ce Decret qu'Elle n'est point venuë dans
le Royaume pour disputer la Couronne , mais
pour maintenir la liberté de la Nation , après
avoir fait un Parallele de la maniere dont on a
procedé à son Election , et de la violence avec
laquelle s'est faite la proclamation de l'Electeur
de Saxe , et après avoir comparé les Droits que
l'unanimité des suffrages de la Nation lui dondent
à la Couronne , avec ceux de cet Electeur,
qui n'étant appellé dans le Royaume que par un
petit nombre de rebelles , veut le conquerir par
la force des Armes , le Roy ajoute qu'il compte
que le zele de la Noblesse Polonoise pour la li
berté et pour l'honneur de la Nation , ne lui
permettra point d'obéir aux ordres d'un Prince
qui n'a point droit de lui en donner . S. M.
II. Vol. .finit
DECEMBRE. 1733. 2903.
finit en exhortant la Nation à ne point se laisser,
intimider par la grande puissance des Ennemis
et en lui promettant des secours qui surprendront
ceux qui avoient formé le projet d'assujettir
le Royaume.
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Résumé : « On apprend en dernier lieu de Dantzick que la plus grande partie de la Noblesse des sept Palatinats [...] »
En décembre 1733, des nouvelles de Dantzick signalent que la majorité de la noblesse des sept voïvodies de la Grande-Pologne et d'autres palatinats ont rejoint la confédération formée par la Prusse polonaise. La cour du roi s'est agrandie avec l'arrivée de plusieurs seigneurs, dont les princes Sapieha, les comtes Sapieha, les princes Czartorinski, ainsi que divers palatins et castellans de différentes régions. Un décret royal interdit aux gentilshommes de participer aux diètes particulières convoquées par Poninski au nom de l'Électeur de Saxe. Le roi affirme qu'il n'est pas venu pour disputer la couronne, mais pour maintenir la liberté de la nation. Il compare son élection, marquée par l'unanimité des suffrages, à la proclamation violente de l'Électeur de Saxe, soutenu par un petit nombre de rebelles. Le roi exhorte la noblesse à ne pas se laisser intimider par les ennemis et promet des secours pour surprendre ceux qui cherchent à assujettir le royaume.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 157-161
GRANDE BRETAGNE.
Début :
On apprend de Londres, que le 28. de ce mois, vers les deux heures après midi, le [...]
Mots clefs :
Chambre des pairs, Chambre des communes, Roi, Guerre, Honneur, Couronne, Peuple, Parlement, Attention, Nation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRANDE BRETAGNE.
GRANDE BRETAGNE.
7
N append de Londres , que le 28. de ce
mois , vers les deux heures après midi , lė
Roi s'étoit rendu à la Chambre des Pairs avec les
ceremonies accoûtumées , et S. M. après avoir
mandé la Chambre des Communes , à fait le
Discours suivant.
MYLORDS ET MISSIEURS.
La guerre commencée depuis peu, et qui est poussée
avec tant de vigueur contre l'Empereur par les
Puissances réunies de France , d'Espagne et de Sardaigne
, est devenue l'objet de l'attenion de l'Europ
.Quoique je ne m'y sois engagé en aucune maniere,
et que je n'y aye de part que par mes bons officesdans
les négociations qu'on a citées comme les principales
causes et les motifs de cette guerre , je ne peus
me dispenser sur cet évenement , ni être indifferent
sur les conséquences d'une guerre entreprise es
soutenuepar des Alliez si puissants . Si jamais une
occasion a demandé quelque chose de plus qu'une
prudence et une circonspection ordinaire , c'est celle
qui se présente , et nous force d'user de la derniere
précaution , pour ne nous pas déterminer trop précipitamment
dans une conjoncture si critique et si
importante : elle demande que nous examinions à
fond ce que l'honneur et la dignité de ma Couronne
et de mes Royaumes , le veritable interét de
mon Peuple , et les engagemens que nous avons pris
avec diverses puissances dont nous sommes alliez .
peuvent exiger de nous avec justice . C'est par cette
raison que j'ai crû qu'il convenoit de prendre du
temps pour examiner les faits alleguez de part et
d'autre , et d'attendre le résultat des Conseils des
Puissances qui sont le plus interessées à cette guerre,
Hij
158 MERCURE DE FRANCE
et de concert avec celles qui ont des engagemens
avec moi, et qui n'ont point pris part à la guerre ,
plus ( particulierement avec les Etats generaux des
Provinces- Unies ) les mesures qui paroîtront les plus
convenables à notre sûreté commune et les plus propres
à rétablir la paix daus l'Europe. Les résolutions
du Parlement de la Grande-Bretagne sont
d'une trop grande importance dans une conjoncture
si délicate, pour ne pas exciter l'attention et l'impatience
de ceux qui esperent tirer avantage de nos
résolutions , et de s'en servir au préjudice de ce
Royaume ; ainsi nous devons déliberer avec une
grande précaution, et examiner avec toute la prudence
imaginable toutes les circonstances , avant que
de nous déterminer à prendre un parti . Comme dans
toutes mes reflexions sur cette importante affaire ,
J'aurai principalement égard à l'honneur de ma
Couronne et à l'interêt de mon Peuple , et que je ne
me gouvernerai que par ces vûës , je ne doute pas
que je ne puisse compter entierement sur l'appui et
assistance de mon Parlement , sans m'exposer par
gtune Déclaration précipuée à des inconveniens
op'on deix éviter autant qu'il est possible . En attendivot
je suis persuadé que vous prendrez les précautions
nécessaires pour mettre mes Royaumes , mes
droits et mes possessions à couvert de tous dangers et
de toute insulte , et pour conserver à la Nation Bri
tannique les égards qui lui sont dûs.Quel que soit le
parti auquel nous nous déterminerons , il est très-raisonnable
de nous mettre en état de deffense, sur tout
dans le temps que toute l'Europe est armée . Par la
nous conserverons mieux la paix dans ce Royaume ,
et nous donnerons plus de poids aux mesures qu'il
conviendra de prendre avec nos Alliez ; sans cette
précaution nous nous ferioms mépriser au- dehors ,
et nousferions naître la tentation et l'encouragement
AUX
JANVIER 1734 159
Bux ves dangereuses de ceux qui se flatttent toujours
de tirer quelque avantage des troubles et des
désordres publics.
MESSIEURS de la Chambre des Communes.
Je ferai remettre devant vous l'état des dépenses
qui exigent de vous une attention actuelle et immé
diate ; l'augmentation qu'on vous proposera pour te
service de Mer , sera tres - considerable , mais je suis
assuré qu'elle vous paroîtra raisonnable et necessaire.
Je dois particulierement recommander à vos
soins les Dettes de la Marine , qui vous ont été présentées
tous les ans . La circonstance présente me
fait croire que vous penserez qu'il est nécessaire d'y
pourvoir , et que le service public souffriroit d'un plus
long retardement à prendre une résolution sur cette
affaire. Comme ces Charges et dépenses sont inévi
tables , je ne fais aucun doute que vous ne leviez les
secours d'argent qui sont nécessaires, avec beaucoup
de diligence et avec le zéle que ce Parlement a
marqué dans toutes les occasions pour les véritables
interêts de mon penple.
MYLORDS ET MESSIEURS ,
Si on a toujours souhaité que les affaires du Parlementy
fussent traitées sans chaleur et sans animosité
, mais avec la modération qui fait connoître
la justice de la sagesse de la Nation ; c'est à present
qu'on doit le desirer plus particulierement, afin
que cette session ne soit point prolongée par des dér
fais inutiles , lorsque tout le Royaume paroît préparé
par l'élection d'un nouveau Parlement , évenement
quifait l'attention de toute l'Europe. Je suis tressatisfait
que le choix des nouveaux Deputez soit
une occasion pour moi de connoître les veritables
sentimens de mon Peuple, et de faire voir qu'ils ont
Hiiij été
1 MERCURE DE FRANCE
été mal rendus et déguisez. On peut aisement en
imposer à ceux qui ne voient et n'entendent les choses
que de loin , et les exposer à concevoir defausses
esperances ou à se livrer à des craintes peu fondées ;
mais j'espere qu'un peu de temps détruira ces opiniens
et qu'on reconnoîtra que la Grande Bretagne
est toujours disposée à faire ce que l'honneur et l'in
terêt de la Nation exigent d'elle.
Le Roy s'étant retiré de la Chambre des Pairs,
après que le Grand Chancelier eut prononcé au
nom de S. M. la Harangue aux deux Chambres;
les Seigneurs résolurent de présenter une adresse
au Roy pour le remercier , ils s'assemblerent le
lendemain , et après s'être ajournez au 30 , ils se
rendirent au Palais de Saint James , où ils présenterent
leur adresse , par laquelle ils assurerent
le Roy qu'ils entreroient avec autant de zéle que
de confiance dans toutes les vûës que S. M. leur
avoit expliquées dans sa Harangue . Le Roy leas
répondit :
MYLORDS ,
Je vous remercie de cette respectueuse et fidele
adresse ; la satisfaction que vous me témoignez de
mon attention et de mes efforts continuels à conserver
la paix et la tranquillité publique , m'est_extrémement
agreable, et comme je n'ai autre chose en vuë
que l'honneur et la dignité de ma Couronne et lø
bien de mes Royaumes , vous pouvez être assurez
de la continuation de mes soins et de ma vigilance
pour parvenir à ces fins desirables , et de la ferme
resolution où je suis , quelques evenemens qui_arrivent
de prendre les mesures les plus capables de repondre
à la confiance que vous avez en moi , et de
procurer la sureté et le bonheur de la Nation.
La
JANVIER . 1734. 161
La Chambre des Communes a aussi présenté
son adresse au Roy , qui y a fait la réponse suivante.
MESSIEURS ,
Je vous remercie de cette respectueuse et fidele adres
se et de la confiance que vous avez en moi , vous
pouvez être assurez que je ne m'en servirai quepour
Phonneur de la Couronne et le veritable interét de
mon peuple.
7
N append de Londres , que le 28. de ce
mois , vers les deux heures après midi , lė
Roi s'étoit rendu à la Chambre des Pairs avec les
ceremonies accoûtumées , et S. M. après avoir
mandé la Chambre des Communes , à fait le
Discours suivant.
MYLORDS ET MISSIEURS.
La guerre commencée depuis peu, et qui est poussée
avec tant de vigueur contre l'Empereur par les
Puissances réunies de France , d'Espagne et de Sardaigne
, est devenue l'objet de l'attenion de l'Europ
.Quoique je ne m'y sois engagé en aucune maniere,
et que je n'y aye de part que par mes bons officesdans
les négociations qu'on a citées comme les principales
causes et les motifs de cette guerre , je ne peus
me dispenser sur cet évenement , ni être indifferent
sur les conséquences d'une guerre entreprise es
soutenuepar des Alliez si puissants . Si jamais une
occasion a demandé quelque chose de plus qu'une
prudence et une circonspection ordinaire , c'est celle
qui se présente , et nous force d'user de la derniere
précaution , pour ne nous pas déterminer trop précipitamment
dans une conjoncture si critique et si
importante : elle demande que nous examinions à
fond ce que l'honneur et la dignité de ma Couronne
et de mes Royaumes , le veritable interét de
mon Peuple , et les engagemens que nous avons pris
avec diverses puissances dont nous sommes alliez .
peuvent exiger de nous avec justice . C'est par cette
raison que j'ai crû qu'il convenoit de prendre du
temps pour examiner les faits alleguez de part et
d'autre , et d'attendre le résultat des Conseils des
Puissances qui sont le plus interessées à cette guerre,
Hij
158 MERCURE DE FRANCE
et de concert avec celles qui ont des engagemens
avec moi, et qui n'ont point pris part à la guerre ,
plus ( particulierement avec les Etats generaux des
Provinces- Unies ) les mesures qui paroîtront les plus
convenables à notre sûreté commune et les plus propres
à rétablir la paix daus l'Europe. Les résolutions
du Parlement de la Grande-Bretagne sont
d'une trop grande importance dans une conjoncture
si délicate, pour ne pas exciter l'attention et l'impatience
de ceux qui esperent tirer avantage de nos
résolutions , et de s'en servir au préjudice de ce
Royaume ; ainsi nous devons déliberer avec une
grande précaution, et examiner avec toute la prudence
imaginable toutes les circonstances , avant que
de nous déterminer à prendre un parti . Comme dans
toutes mes reflexions sur cette importante affaire ,
J'aurai principalement égard à l'honneur de ma
Couronne et à l'interêt de mon Peuple , et que je ne
me gouvernerai que par ces vûës , je ne doute pas
que je ne puisse compter entierement sur l'appui et
assistance de mon Parlement , sans m'exposer par
gtune Déclaration précipuée à des inconveniens
op'on deix éviter autant qu'il est possible . En attendivot
je suis persuadé que vous prendrez les précautions
nécessaires pour mettre mes Royaumes , mes
droits et mes possessions à couvert de tous dangers et
de toute insulte , et pour conserver à la Nation Bri
tannique les égards qui lui sont dûs.Quel que soit le
parti auquel nous nous déterminerons , il est très-raisonnable
de nous mettre en état de deffense, sur tout
dans le temps que toute l'Europe est armée . Par la
nous conserverons mieux la paix dans ce Royaume ,
et nous donnerons plus de poids aux mesures qu'il
conviendra de prendre avec nos Alliez ; sans cette
précaution nous nous ferioms mépriser au- dehors ,
et nousferions naître la tentation et l'encouragement
AUX
JANVIER 1734 159
Bux ves dangereuses de ceux qui se flatttent toujours
de tirer quelque avantage des troubles et des
désordres publics.
MESSIEURS de la Chambre des Communes.
Je ferai remettre devant vous l'état des dépenses
qui exigent de vous une attention actuelle et immé
diate ; l'augmentation qu'on vous proposera pour te
service de Mer , sera tres - considerable , mais je suis
assuré qu'elle vous paroîtra raisonnable et necessaire.
Je dois particulierement recommander à vos
soins les Dettes de la Marine , qui vous ont été présentées
tous les ans . La circonstance présente me
fait croire que vous penserez qu'il est nécessaire d'y
pourvoir , et que le service public souffriroit d'un plus
long retardement à prendre une résolution sur cette
affaire. Comme ces Charges et dépenses sont inévi
tables , je ne fais aucun doute que vous ne leviez les
secours d'argent qui sont nécessaires, avec beaucoup
de diligence et avec le zéle que ce Parlement a
marqué dans toutes les occasions pour les véritables
interêts de mon penple.
MYLORDS ET MESSIEURS ,
Si on a toujours souhaité que les affaires du Parlementy
fussent traitées sans chaleur et sans animosité
, mais avec la modération qui fait connoître
la justice de la sagesse de la Nation ; c'est à present
qu'on doit le desirer plus particulierement, afin
que cette session ne soit point prolongée par des dér
fais inutiles , lorsque tout le Royaume paroît préparé
par l'élection d'un nouveau Parlement , évenement
quifait l'attention de toute l'Europe. Je suis tressatisfait
que le choix des nouveaux Deputez soit
une occasion pour moi de connoître les veritables
sentimens de mon Peuple, et de faire voir qu'ils ont
Hiiij été
1 MERCURE DE FRANCE
été mal rendus et déguisez. On peut aisement en
imposer à ceux qui ne voient et n'entendent les choses
que de loin , et les exposer à concevoir defausses
esperances ou à se livrer à des craintes peu fondées ;
mais j'espere qu'un peu de temps détruira ces opiniens
et qu'on reconnoîtra que la Grande Bretagne
est toujours disposée à faire ce que l'honneur et l'in
terêt de la Nation exigent d'elle.
Le Roy s'étant retiré de la Chambre des Pairs,
après que le Grand Chancelier eut prononcé au
nom de S. M. la Harangue aux deux Chambres;
les Seigneurs résolurent de présenter une adresse
au Roy pour le remercier , ils s'assemblerent le
lendemain , et après s'être ajournez au 30 , ils se
rendirent au Palais de Saint James , où ils présenterent
leur adresse , par laquelle ils assurerent
le Roy qu'ils entreroient avec autant de zéle que
de confiance dans toutes les vûës que S. M. leur
avoit expliquées dans sa Harangue . Le Roy leas
répondit :
MYLORDS ,
Je vous remercie de cette respectueuse et fidele
adresse ; la satisfaction que vous me témoignez de
mon attention et de mes efforts continuels à conserver
la paix et la tranquillité publique , m'est_extrémement
agreable, et comme je n'ai autre chose en vuë
que l'honneur et la dignité de ma Couronne et lø
bien de mes Royaumes , vous pouvez être assurez
de la continuation de mes soins et de ma vigilance
pour parvenir à ces fins desirables , et de la ferme
resolution où je suis , quelques evenemens qui_arrivent
de prendre les mesures les plus capables de repondre
à la confiance que vous avez en moi , et de
procurer la sureté et le bonheur de la Nation.
La
JANVIER . 1734. 161
La Chambre des Communes a aussi présenté
son adresse au Roy , qui y a fait la réponse suivante.
MESSIEURS ,
Je vous remercie de cette respectueuse et fidele adres
se et de la confiance que vous avez en moi , vous
pouvez être assurez que je ne m'en servirai quepour
Phonneur de la Couronne et le veritable interét de
mon peuple.
Fermer
Résumé : GRANDE BRETAGNE.
Le 28 janvier 1734, le roi de Grande-Bretagne a adressé un discours à la Chambre des Pairs et à la Chambre des Communes pour aborder la guerre en cours entre l'Empereur et les Puissances réunies de France, d'Espagne et de Sardaigne. Bien que la Grande-Bretagne ne soit pas directement impliquée dans ce conflit, le roi a souligné l'importance de cette guerre pour l'Europe et la nécessité de prendre des précautions pour éviter des décisions hâtives. Il a mis en avant l'honneur de sa couronne, l'intérêt de son peuple et les engagements avec diverses puissances alliées. Le roi a également insisté sur la nécessité de se préparer à la défense, surtout dans un contexte où toute l'Europe est en état d'alerte. Il a recommandé aux Communes de lever les fonds nécessaires pour les dépenses de la marine et de traiter les affaires parlementaires avec modération pour éviter des prolongations inutiles. En réponse, les Chambres ont présenté des adresses au roi pour le remercier de ses efforts en faveur de la paix et de la tranquillité publique. Le roi a assuré de sa continuité dans ces efforts.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
11
p. 1787-1803
LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. le Marquis de B. sur l'Apologie des Normands, &c.
Début :
IL y a, M. quelques-tems qu'en me faisant plusieurs questions au sujet de mon [...]
Mots clefs :
Normands, Orateur, Normandie, Nation, Esprit, Évêque de Bayeux, Caen, Vertus, Province, Pierre Corneille, Apologie, Compatriotes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. le Marquis de B. sur l'Apologie des Normands, &c.
LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. le
Marquis de B. fur l'Apologie des
Normands , & c.
Lya , M. quelque tems qu'en me fai-
I fant plufieurs questions au fujet de mon
Voyage Litteraire de Normandie , dont vous
avez depuis lû tout le Manuſcrit , vous me
fîtes auffi l'honneur de me propofer de donner
dans cet ouvrage un mot d'Apologie de
la Nation Normande ; je n'ignore pas le
bien & le mal qu'on en a dit & qu'on en dit
encore tous les jours , Nation , dis-je , fi in- .
genieufe , fi fage , fi vertueufe. Je pris , M.
la liberté de répondre que je me garderois
bien de me donner cette peine , & qu'elle
n'en a pas béfoin , pour détruire , une prévention
des plus mal fondées. Si j'avois été
alors mieux inftruit , ma réponſe auroit été
plus précife & plus fatisfaiſante. Oüi , M.
j'ignorois alors qu'un habile Profeffeur de
Rhétorique du Collège des Jéfuites de Caën
avoit prononcé un fort beau Difcours fur
ce fujet au mois de Novembre 1743.J'ignorois
en même-tems qu'un de mes amis de
cette Ville m'en avoit envoyé , peu de jours
après la prononciation , un fort bon Extrait,
Dij le1788
MERCURE DE FRANCE .
lequel Extrait je n'ai cependant reçû qu'au
commencement de ce mois d'Août. Je vais
M. le mettre ici fous vos yeux , perfuadé
que vous en ferez content , & que le Public ,
& toute la Nation , fi folidement juſtifiée ,
m'en fçauront gré.
APOLOGIE DES NORMANDS , par le
R. P. Du Parc , Profeffeur de Rhétorique
an College des Jéfuites de Caën , prononcée
au mois de Novembre 1743 .
que
dit
L'Orateur n'en veut qu'à des Cenfeurs
l'Envie arme contre les Normands : adverfus
invidos Normannorum Cenfores , c'eſt
le Titre de fa Harangue : pour le juftifier
il s'appuye de l'autorité d'un Ancien , qui a
que l'Envie s'élève toujours contre la fupériorité
du inérite , ou du rang . Non moins
étonné de la patience inépuifable de fes Compatriotes
, que de l'acharnement de leurs
Cenfeurs , il remonte jufqu'à l'origine de
ces injuftes préventions , & il en fixe l'Epoque
( que peut-être on pourroit reculer
un peu plus loin ) à ces Siècles où les Normands
, unis aux Neuftriens , effrayoient
également la France & l'Allemagne , l'Italie
& la Sicile. Les Peuples vaincus ne fe vengerent
de leurs défaites , qu'en faifant paffer
la bravoure de ces Vainqueurs pour fureur
barAOUST.
17440 1789
› barbare & leur Sageffe pour fourberie
odieufe. Depuis ces Siècles fameux , on n'a
point rendu juftice aux Normands ; on a
décrié ou diffimulé leurs Vertus , on a groffi
leurs défauts. L'Orateur entreprend , 1º. de
venger ce mérite calomnié ; 2 °. d'excufer
ces défauts exagerés.
Par la fimplicité de ce début , on voit
bien qu'on n'aura point à effuyer les clameurs
& l'enthoufiafme d'un Apologiſte
outré. Trop fage & trop judicieux pour
fuppofer que la Patrie ait befoin d'une
Apologie fort véhémente , l'Orateur laiffe
fentir , fans le dire , que le Préjugé qu'il
attaque , n'eft plus gueres que populaire ; il
mefure fes efforts à la foibleffe de fon ennemi.
PREMIERE PARTIE.
La valeur dans la Guerre , le fuccès dans
les Arts Liberaux , la ferveur dans la Piété
& dans la Religion , voilà les Vertus don't
nos differentes Provinces ont fait entr'elles
un partage abfolu , à l'exclufion de la Normandie
, à qui on n'a laiffé d'autre mérite
que celui d'une frauduleufe induſtrie &
d'une mauvaiſe foi , contraires aux Loix de
la Société. L'Orateur , pour faire fentir Finjuftice
d'une excluſion fi honteuſe à fa Pa-
Diij trie
1790 MERCURE DE FRANCE.
trie , commence par établir fon droit aux
Vertus Militaires.
Les hauts faits d'Armes du fameux Guifcard
, qui n'avoit pour efcorte que dix braves
Normands ; les Exploits merveilleux de
Guillaume le Conquérant , du vaillant Richard
, & de l'intrépide Robert , Ducs de
Normandie , font des Titres immortels &
inconteftables de la bravoure Normande.
Le P. Du Parc joint ici une ingénieux recit
d'une Expédition , dans laquelle de jeunes
Normands défirent une troupe nombreuſe
& formidable de Brigands. Les Camillis
les d'Eftampes , les d'Harcourts , les Louvignis
, les Brezés , les Tourvilles ne font pas
oubliés , non plus que M. de Guerchois
Eléve de Vendôme , & Compagnon de
Villars , & le Maréchal de Coigny , le
Vainqueur de Guaftalle. Quoique l'Encens ,
que l'on donne ici à ces Héros , ne doive
brûler qu'en l'honneur de leur Province
cependant la vapeur en eft fi douce , qu'ils
ne fçauroient manquer d'y être fenfibles.
>
Des Champs de Mars , l'Orateur paffe
dans les Temples de Pallas & des Muſes , où
fes Compatriotes ne figurent pas avec moins
d'avantage. On décrit ici le caractere de la
plupart des Auteurs , qui ont illuftré la Normandie
, Alexandre , Daniel , Legendre
Vertot, Brébeuf, les deux Corneilles, Porée,
FonAOUST.
1744. 1791
,
Fontenelle , &c. font repréfentés fi heureu
fement , qu'on ne fçait lequel on doit le
plus admirer , ou l'Erudition & l'Intelli-
-gence , ou le Pinceau & le Coloris du Peintre
Orateur. Voici le Parallele qu'on y fait
des Peres Alexandre & Daniel. Les gens
inftruits connoiffent le mérite fupérieur
quoiqu'inégal ,de ces deux Rivaux ; on fera
charmé de les voir péfés dans la même Balance
, & plus encore de voir que fi elle
panche d'un côté , c'eft une Critique fage &
éclairée qui l'y détermine , fans recevoir le
poids qu'un intérêt particulier auroit pû y
jetter.
Si je gardois le filence fur ces deux cé-
» lébres Ecrivains , l'Hiftoire s'en plaindroit
» avec juftice. L'un fut un prodige incroya
» ble de Mémoire & d'Erudition ; fon ftyle
>> eft auffi grave que fon fujet ; toujours vaf-
» te , toujours fécond dans fes fçavantes élu-
>> cubrations , il ne lui a manqué que d'être
»toujours également fain dans fa Doctrine ,
de forte que fi on retranchoit quelque
chofe de fon Ouvrage , ce feroit en aug-
»menter le prix. L'autre eft un Sçavant ,
>> dont le goût eft sûr , le jugement exquis ,
» l'efprit net , & l'érudition bien digerée .
» Sincére dans fon Hiftoire , en rendant
juftice au mérite des François , il n'a fait
»aucune grace à leurs défauts. Partout il
>>
Diiij »>y
1792 MERCURE DE FRANCE.
» y porte fi loin la précifion & l'exacti-
» tude , qu'on ne peut y rien ajoûter ,
» ni en rien retrancher , fans que la Vé-
» rité en fouffre . Ces deux. Grands Hom-
: mes méfurerent leurs forces dans un Combat
fingulier , l'Action für vive , & fit
honneur aux deux Rivaux. L'un comptoit
moins fur la bonté de fes armes , que fur fa
vigueur perfonnelle ; l'autre, avec autant de
courage , & plus de précaution , combattoit
fans frayeur , comme il triomphoit fans
fafte ; auffi étoit- ce un Athléte éprouvé ,
dont la Philofophie & la Théologie avoient
fouvent couronné la valeur & l'adreffe ..
L'Orateur , en nous difant que l'un des
deux Athlétes fe défioit de fes propres armes
, veut fans doute , excufer le premier ,
& nous infinuer qu'étant voilé par état à un
Systême , il donnoit nécellairement trop de
prix à fon Emule , qui pour prendre mieux
fon avantage
s'étoit fagement borné à
comparer Systême à Systême , & à oppoſer
principe à principe , conféquence à confé-
-quence .
Après l'Hiftoire & l'Epopée , le P. Du
Parc introduit la Tragédie. " Ellc me re-
» procheroit , dit -il , ce filence injurieux au
grand Corneille , cet Illuftre Normand ,
dont le mérite eft trop élevé , pour que
nos Eloges ou nos Cenfures puiffent l'at-
» teindre.
A OUST. 1744. 1793
>>
>>
, י
» teindre. D'autres ont peut-être la Verfifi-
» cation plus coulante , l'expreffion plus pu--
» re , le ftyle plus chatié , mais aucun n'a ,
» comme lui , cette grandeur dans les idées ,
>> cette élévation dans les fentimens , cette
>> nobleffe dans les Maximes , cette variété
» dans les Intrigues , qui frappe l'efprit ,
» étonne l'imagination , ébranle l'ame toute
» entiere , & tranfporte un Lecteur hors de
»lui-même ,fans qu'il puiffe réfifter au mou
» vement qui l'entraîne. Quelle vivacité ,
quelle richeffe dans les couleurs qu'il em
»ploye pour peindre les Héros ! Non que
»fes Portraits foient , comme on le lui a re-
>> proché , l'Ouvrage d'une heureufe Imagi
» nation , qui repréfente les Perfonnages ,
» moins tels qu'ils furent , que tels qu'ils
» dûrent être. Le Pinceau de Corneille est
>> fi vrai , fes traits conviennent fi-bien au
caractere de chaque Nation , qu'en lifant
fes Tragédies , on fe croit dans la compa-
>> gnie des Héros qu'il fait parler. Rome &
»Carthage exiftent dans l'efprit du Lecteus ,
»ou plûtôt fon coeur devient le Théatre des
>>>Guerres cruelles , que la Rivalité alluma
entre ces Républiques ennemies , & des
» Combats furieux , où leur haine invétérée
» s'affouvit de fang. Corneille trouva la Scé-
»ne Françoife fouillée par la licence , déf
» gurée par la barbarie , dégradée par lar
D.Yv Druf
1794 MERCURE DE FRANCE .
"
&
» rufticité . On ne peut lui difputer la gloire
» d'en avoir été le Pere , en la purgeant
» la délivrant de ces monftres , & d'y avoir
» ramené la pudeur , la décence & le bon
goût , en prenant pour modéle le févére
» & vertueux Sophocle . Corneille fçavoit
» que l'Amour , quand il joue le premier
» rôle au Théatre , ne peut s'y affujettir aux
» régles de la bienféance , & qu'il prétend
» y tyrannifer toutes les autres paffions ; loin
» de flater fon injurieufe molleffe , il ofa lui
arracher fon flambeau , dont l'ardeur avoit
déja commencé fes ravages fur la Scéne..
» Parmi plufieurs avantages finguliers , ce
génie fublime & divin a celui de s'élever
» haut , quand il prend fon effor , que fi
"perfonne ne peut en approcher , & celui
""
de nous forcer à l'admirer , fouvent même
» jufques dans fa chûte ou dans fes écarts.
» Le Frere du Grand Corneille ne lui fut
» pas plus uni par les liens du fang , que par
» la conformité d'inclinations. Nulle diffe-
» rence entre leur caractere ; dans le com-
» merce de la vie ils avoient l'efprit auff
plein de droiture & d'équité , que de fail-
»lies & d'agrémens dans leurs ingénieufes
»fictions ; leurs talens cependant ne font
»pas comparables. L'un , né pour le Tragi-
» que , fait fur le Théatre trembler le vice-
» au bruit de fon tonnerre. L'autre , Comi-
99
» que
AOUST. 1744.
1795
*99*
que & enjoué, l'y fait rougir & fe cacher
» à l'éclat des rifées , qui l'y accueillent .
» Cependant l'un n'a pas feulement plus de
magnificence & de majesté que l'autre , il
» a encore plus de nerf & de force . On di-
» roit que la Nature a partagé les talens entre
les deux Corneilles , comme la Coûtu-
» me de Normandie partage les biens entre
les freres uniquement jaloufe de bien
» pourvoir les aînés , elle laiffe le foin des
»cadets & de leur fortune à leur travail &
» à leur induſtrie. "
La troifiéme Subdivifion roule fur la Piété
des Normands . Le P. D. s'y trouve trop
chargé de matiere , pour pouvoir s'étendre
beaucoup . L'Eglife eft aflés magnifique dans
les Edifices & affés riche dans les revenus
qu'elle poffede en Normandie , pour qu'on
ne puiffe refufer aux Normands la gloire
d'une Piété généreufe & folide. L'Orateur ,
fans prefque s'y arrêter , à l'occafion des
inondations qui défolerent cette Province:
il y a peu d'années, rappelle à fes auditeurs
le fouvenir des pieufes contributions , que
M. l'Evêque de Bayeux , par la voye de
l'exemple & du zéle , impofa fur l'opulence
charitable de fes Diocèfains. On croiroit
voir l'ardeur de l'Illuftre Prélat , dont le
zéle tendre , humble , actif , univerfel , fent
toutes les miſéres , defcend dans tous les dé-
D vj
tails ,
#796 MERCURE DE FRANCE.
tails , fe multiplie dans tous les Lieux ,
pourvoit à tous les befoins ..
&
On pourroit demander pourquoi l'Orateur
ne s'étend pas davantage fur les loiianges
de M .. l'Evêque de Bayeux ; il avoit
prévenu cette objection ; il en parle dans
I'Epitre dédiée à ce Prélar , dans laquelle il
paroît craindre & la mauvaiſe humeur de
quelques Cenfeurs chagrins , qui lui feront
un crime d'avoir trop vanté la Normandie ,
& la foibleffe de quelques Normands , qui
penferont peut- être qu'il devoit prendre
fes intérêts de fa Patrie avec plus de chaleur
, & ne pas fe contenter de l'excufer en
badinant..
Il vient enſuite à un autre reproche qu'il
appréhende, plus que tout le refte . Ĉ'eſt
d'avoir paffé fous filence dans le Compliment
qu'il fit à M. l'Evêque de Bayeux.,
Illuftre Maifon de Luynes , les : Grands
Hommes qu'elle a produits , leurs actions ,
leurs vertus , les qualités du coeur & de l'efprit
qui la diftinguent ; de n'avoir rien dit
de M. le Duc de Chevreufe , fi connu au
Siége de Prague par fa générofité , ſa libéralité
, fon courage , & par quatre bleffures
qu'il y reçût ; de n'avoir pas fait mention
de cette fermeté d'ame , jointe à la plus folide
piété , qui rend M. de Bayeux le foûtien
& l'appui de la Religion , dont il venge les
droits ,
A O UST. 1744. 1797
droits , fans aigreur & fans amertume , mais
conftamment & fans foibleffe ; de cette Eloquence
douce & infinuante , qui a ramené
plus d'une fois au fein de la Vérité les Efprits
les plus opiniâtres ; de cette affabilité
charmante , qui lui gagne tous les coeurs ,
& donne un nouveau prix à fes bienfaits ;
de cette vigilance Paftorale , de ce zéle pur
& univerfel , qui fe livre aux petits comme
aux grands , qui porte l'Illuftre Pafteur à
prêcher fon peuple jufqu'au milieu même
des Campagnes , expofé aux injures de l'Air,
& uniquement occupé des intérêts de fon
Troupeau : voilà , dit le P. D. ce qu'on me
reprochera , fans doute , d'avoir oublié
mais pour louer fi dignement une . Maifon
fi diftinguée , un Prélat d'un fi rare mérite ,
un Difcours auroit- il fuffi ? Et que feroit
alors devenue la Caufe des Normands ? Il
ajoûte encore une autre raifon qui doit l'exeufer
, c'eft que M. de Luynes , malgré cette
bonté facile , qui le rend fi affable envers
tout le monde , n'écoute pas volontiers ceux.
qui le loüent , & qu'il eft auffi attentif à
éviter les louanges qu'à les mériter. Ainfi il
y avoit deux écueils à craindre ; s'étendre
fur les louanges de ce digne Prélát , c'étoit
vouloir lui déplaire ; omettre des Vertus ,
fi univerfellement eftimées , c'étoit s'attirer
L'indignation du Public. Le P. D. a uſé de
i
l'à
1798 MERCURE DE FRANCE.
L
Padreffe ordinaire des Orateurs , pour tromper
la modeftie de M. de Luynes ; fon zéle ,
fa vigilance , fa bonté , fa charité , fes talens
Académiques , toutes ces qualités font
loüées fans affectation par des traits répandus
dans la premiere & dans la feconde
Partie ainfi " dans l'Epitre Dédicatoire.
que
Cette premiere Partie finit par l'Eloge de
'de M. le Cardinal de Fleury , que M. de
Bayeux a fi dignement remplacé à l'Acadé
mie Françoife , & dont la mémoire fera
toujours chere à la Ville de Caën , par les
aumônes que S. E. y répandoit , & par la
protection dont elle honoroit tous les Ordres
de la Province , & en particulier l'Univerfité
de Caën. Les fleurs que l'Orateur
jette en paffant fur le Tombeau de ce Miniftre
, font affés choifies être mêlées:
pour
aux plus belles dont on ait orné ſon Maufolée.
SECONDE PARTIE
En changeant de matiere , le P. D. change
de ton . Jufqu'ici il nous a enchanté ,
maintenant il va nous amufer . Pour loüer
fes Compatriotes , il a déployé les charmes
du génie le plus gracieux ; pour les excufer ,
il prodigue le fel de l'efprit le plus enjoué.
Là , c'eft un Difcours rempli de gravité &
de
AOUST. 1744. 1799
"
"
de nobleſſe ; ici , ce n'eft qu'une converſation
, j'ai prefque dit un badinage , plein de
légéreté & de fineffe. Ces genres , ſí éloignés
& fi oppofés , femblent fe rapprocher
& fe réconcilier pour prendre l'air élégant
& agréable , que l'Auteur donne à tous fes:
Portraits. On trouve celui d'un Normand
tiré d'après l'idée que s'en font les Cenfeurs
qu'on va confondre . « Ils le repréfentent
»ce Normand , toujours élevé fur une Rouë
»mobile , d'où il obferve de quel côté ſouf-
»fle le vent de la fortune ; les fraudes volti
»gent à l'entour de fa tête , & font rétentir
» à fes oreilles un bruit flateur ; la diffimula-
»tion compofe l'air de fon vifage , & régle
» le mouvement de fa langue ; la fineffe di-
» rige tous les regards , & préfide au jeu des
» muſcles moteurs , d'où dépend l'action ,
»ou plûtôt le langage des yeux , dociles aux
impreffions qu'elle leur tranfmet. Ceux ci
parlent & fe taifent à fon gré , fans jamais
trahir le fécret des fentimens & des pen-
» fées , dont ils font les interprétes naturels.
»Formé à l'école de la flaterie & de la poli-
» telſe , ſon coeur reçoit de l'une le miel
» qu'il diſtille , & de l'autre le mafque dont
»il fe couvre : Mercure y joint fes bons offi-
» ces , qui ne font pas indifferens ; ce Dieu ,
» d'un vol careffant , jouë & folâtre fans
»ceffe près du cher nourriffon ; il fecoue
»
66
» fur
1800 MERCURE DE FRANCE.
fur lui fes aîles légères , & en fait tomber
une pluye de rufes & d'artifices , dont
"Pavide Normand ne laiffe rien échaper.
Ici , on trouve en détail les differens défauts
qu'on reproche aux Normands ; pour
montrer la fauffeté de ces préjugés , le P. D.
fe contente d'en indiquer la vraye fource.
Les Normands , plus actifs qu'aucun autre
Peuple pour amaffer du bien , plus attentifs
à le conferver , plus habiles à l'augmenter ,
ont fertilifé jufqu'aux Rocs arides de leurs
Montagnes , & par la commodité de leurs.
Ports ont rendu leur Province le Magaſin
de l'Europe , & le centre de fon Commerce.
Voilà tout le fondement du reproched'intérêt
, dont on les a chargés.
On fe plaint que dans la Société ils ne
font ni affés francs , ni affés ouverts ; qu'en
amitié ils font froids ou infidéles. La plus
rapide excurfion en leurs Villes feroit bientôt
rendre juſtice à leur exacte politeffe & .à
leur louable fincerité. On ne fçauroit leur
en demander davantage , fans exiger ou plus
de rufticité , ou moins de difcrétion dans
leurs manieres.
On les accufe encore d'être peu fcrupuleux
fur les intérêts de la bonne- foi & de la
vérité , accufation fondée uniquement fur
leur attention à ne point parler d'eux - mêmes
, ni de leurs affaires , & à éviter par là
less
AOUST. 1744. 1801
les difputes où l'on s'expofe , en fatisfaiſant
une curiofité fotte & déplacée .
Sont-ils donc fi ennemis de la difpute &
des Procès ? Oui fans doute , & ce n'eft que
pour les éviter que toutes leurs affaires fe
traitent & fe terminent en Juftice réglée.
C'est ici que F'Orateur touche finement l'article
des témoins de Normandie , en faisant
obferver que nulle part ils ne s'expliquent
avec plus de jufteffe , de reſpect & de Religion
, & que pulle part leurs fautes ne
font punies avec tant de févérité que dans
la Jurifprudence Normande.
Enfin l'air de la Normandie eft , dit- on ,
fi contagieux , qu'aucun Etranger ne peut y
féjourner , fans gagner le mal du Pays . Mais
ce prétendu mal eft un vrai bien pour ces
Etrangers. En Normandie les Bretons deviennent
plus laborieux & plus induſtrieux;
les Gafcons plus modeftes , & moins fanfarons
, les Champenois plus fins & plus déliés
, &c.
A propos des préventions que les Parifiens
, malgré leur bonté naturelle , ne laiffent
pas de conferver contre les Normands ,
le P.D. nous fait le Portrait de certains Seigneurs
de cette Capitale , qui font leur féjour
en Normandie , & qui font exempts
des préjugés populaires.
22 Nous les voyons , dit-il , auffi élevés
í
»par
1802 MERCURE DE FRANCE
•
»
par leur Dignité qué par leur Naiffance.
»L'éclat qui les couvre eft fi temperé par la
bonté de leur caractere & par la douceur
de leurs manieres , qu'il nous eft permis
»de les approcher avec confiance , & de
jouir , fans contrainte , des charmes de
» leur commerce. Nous admirons dans leurs
»difcours & dans leurs Ecrits l'Erudition la
plus recherchée , qui s'y produit avec ces
graces faciles & aifées , qui ne coulent
» qu'avec le fang des Dieux dans les plus
»beaux génies ; nous y fentons ces tours.
>> heureux qu'une noble fimplicité leur four-
» nit , pour éclaircir les plus fombres matieres
, & pour embellir les plus abftraites.
»L'Orateur avoue qu'ils ne doivent point
»ces belles qualités au féjour de la Normandie
, mais qu'ils les ont apportées avec
» eux.
A ces traits , il eft aifé de reconnoître M.
l'Evêque de Bayeux , quoique le P. D. ne
l'ait pas nommé ; furtout l'Académie de
Caën , dont il eft le reftaurateur , ne peut
s'y méprendre.
Mais encore , d'où vient cette réputation
de duplicité , qu'on nous reproche , dit l'Orateur
? Apparemment de l'alliance des Normands
avec les Neuftriens , alliance qui forma
entre eux une union fi étroite , qu'un
Normand & un Neuftrien fembloient ne
faire
A O UST. 1744. 1803
faire qu'une même perfonne. Je fuis fâché
d'être obligé d'omettre dans cet Extrait les
beautés d'un Difcours , qui n'eft pas fufceptible
d'abrégé ; j'en demande pardon au P.
du Parc , fi ennemi de la diffufion & de la
prolixité , & en même- tems fi jaloux de la
propreté & du bon goût , qu'on diroit qu'en
Pere fage & oeconome, il ne refuſe à aucune
des idées qu'il enfante , la parure qui lui ,
convient le mieux , mais fans vouloir y
ajoûter aucun de ces ornemens qui , fans relever
une véritable beauté , ne peuvent flater
qu'une vanité capricieufe. On doit juger
de- là quels font le choix & la pureté du
Latin , la clarté & l'exactitude du ſtyle .
Le fuccès de cette Piéce prouve que le
goût de la faine Antiquité a encore des Partifans.
Je crois , M. en finiffant ma Lettre , que
non feulement vous conviendrez de cette
vérité , mais que vous avonerez qu'on ne
peut pas difculper plus avantageufement
une Nation , dont le mérite ne vous est pas
inconnu , vous , MM.. qquuii poffedez des Domaines
confidérables dans cette belle &
grande Province , qui d'ailleurs n'avez jamais
donné dans les Préjugés vulgaires , &
qui êtes également équitable & éclairé.
J'ai l'honneur d'être , M. &c.
A Paris ,le 14 Août 1744.
Marquis de B. fur l'Apologie des
Normands , & c.
Lya , M. quelque tems qu'en me fai-
I fant plufieurs questions au fujet de mon
Voyage Litteraire de Normandie , dont vous
avez depuis lû tout le Manuſcrit , vous me
fîtes auffi l'honneur de me propofer de donner
dans cet ouvrage un mot d'Apologie de
la Nation Normande ; je n'ignore pas le
bien & le mal qu'on en a dit & qu'on en dit
encore tous les jours , Nation , dis-je , fi in- .
genieufe , fi fage , fi vertueufe. Je pris , M.
la liberté de répondre que je me garderois
bien de me donner cette peine , & qu'elle
n'en a pas béfoin , pour détruire , une prévention
des plus mal fondées. Si j'avois été
alors mieux inftruit , ma réponſe auroit été
plus précife & plus fatisfaiſante. Oüi , M.
j'ignorois alors qu'un habile Profeffeur de
Rhétorique du Collège des Jéfuites de Caën
avoit prononcé un fort beau Difcours fur
ce fujet au mois de Novembre 1743.J'ignorois
en même-tems qu'un de mes amis de
cette Ville m'en avoit envoyé , peu de jours
après la prononciation , un fort bon Extrait,
Dij le1788
MERCURE DE FRANCE .
lequel Extrait je n'ai cependant reçû qu'au
commencement de ce mois d'Août. Je vais
M. le mettre ici fous vos yeux , perfuadé
que vous en ferez content , & que le Public ,
& toute la Nation , fi folidement juſtifiée ,
m'en fçauront gré.
APOLOGIE DES NORMANDS , par le
R. P. Du Parc , Profeffeur de Rhétorique
an College des Jéfuites de Caën , prononcée
au mois de Novembre 1743 .
que
dit
L'Orateur n'en veut qu'à des Cenfeurs
l'Envie arme contre les Normands : adverfus
invidos Normannorum Cenfores , c'eſt
le Titre de fa Harangue : pour le juftifier
il s'appuye de l'autorité d'un Ancien , qui a
que l'Envie s'élève toujours contre la fupériorité
du inérite , ou du rang . Non moins
étonné de la patience inépuifable de fes Compatriotes
, que de l'acharnement de leurs
Cenfeurs , il remonte jufqu'à l'origine de
ces injuftes préventions , & il en fixe l'Epoque
( que peut-être on pourroit reculer
un peu plus loin ) à ces Siècles où les Normands
, unis aux Neuftriens , effrayoient
également la France & l'Allemagne , l'Italie
& la Sicile. Les Peuples vaincus ne fe vengerent
de leurs défaites , qu'en faifant paffer
la bravoure de ces Vainqueurs pour fureur
barAOUST.
17440 1789
› barbare & leur Sageffe pour fourberie
odieufe. Depuis ces Siècles fameux , on n'a
point rendu juftice aux Normands ; on a
décrié ou diffimulé leurs Vertus , on a groffi
leurs défauts. L'Orateur entreprend , 1º. de
venger ce mérite calomnié ; 2 °. d'excufer
ces défauts exagerés.
Par la fimplicité de ce début , on voit
bien qu'on n'aura point à effuyer les clameurs
& l'enthoufiafme d'un Apologiſte
outré. Trop fage & trop judicieux pour
fuppofer que la Patrie ait befoin d'une
Apologie fort véhémente , l'Orateur laiffe
fentir , fans le dire , que le Préjugé qu'il
attaque , n'eft plus gueres que populaire ; il
mefure fes efforts à la foibleffe de fon ennemi.
PREMIERE PARTIE.
La valeur dans la Guerre , le fuccès dans
les Arts Liberaux , la ferveur dans la Piété
& dans la Religion , voilà les Vertus don't
nos differentes Provinces ont fait entr'elles
un partage abfolu , à l'exclufion de la Normandie
, à qui on n'a laiffé d'autre mérite
que celui d'une frauduleufe induſtrie &
d'une mauvaiſe foi , contraires aux Loix de
la Société. L'Orateur , pour faire fentir Finjuftice
d'une excluſion fi honteuſe à fa Pa-
Diij trie
1790 MERCURE DE FRANCE.
trie , commence par établir fon droit aux
Vertus Militaires.
Les hauts faits d'Armes du fameux Guifcard
, qui n'avoit pour efcorte que dix braves
Normands ; les Exploits merveilleux de
Guillaume le Conquérant , du vaillant Richard
, & de l'intrépide Robert , Ducs de
Normandie , font des Titres immortels &
inconteftables de la bravoure Normande.
Le P. Du Parc joint ici une ingénieux recit
d'une Expédition , dans laquelle de jeunes
Normands défirent une troupe nombreuſe
& formidable de Brigands. Les Camillis
les d'Eftampes , les d'Harcourts , les Louvignis
, les Brezés , les Tourvilles ne font pas
oubliés , non plus que M. de Guerchois
Eléve de Vendôme , & Compagnon de
Villars , & le Maréchal de Coigny , le
Vainqueur de Guaftalle. Quoique l'Encens ,
que l'on donne ici à ces Héros , ne doive
brûler qu'en l'honneur de leur Province
cependant la vapeur en eft fi douce , qu'ils
ne fçauroient manquer d'y être fenfibles.
>
Des Champs de Mars , l'Orateur paffe
dans les Temples de Pallas & des Muſes , où
fes Compatriotes ne figurent pas avec moins
d'avantage. On décrit ici le caractere de la
plupart des Auteurs , qui ont illuftré la Normandie
, Alexandre , Daniel , Legendre
Vertot, Brébeuf, les deux Corneilles, Porée,
FonAOUST.
1744. 1791
,
Fontenelle , &c. font repréfentés fi heureu
fement , qu'on ne fçait lequel on doit le
plus admirer , ou l'Erudition & l'Intelli-
-gence , ou le Pinceau & le Coloris du Peintre
Orateur. Voici le Parallele qu'on y fait
des Peres Alexandre & Daniel. Les gens
inftruits connoiffent le mérite fupérieur
quoiqu'inégal ,de ces deux Rivaux ; on fera
charmé de les voir péfés dans la même Balance
, & plus encore de voir que fi elle
panche d'un côté , c'eft une Critique fage &
éclairée qui l'y détermine , fans recevoir le
poids qu'un intérêt particulier auroit pû y
jetter.
Si je gardois le filence fur ces deux cé-
» lébres Ecrivains , l'Hiftoire s'en plaindroit
» avec juftice. L'un fut un prodige incroya
» ble de Mémoire & d'Erudition ; fon ftyle
>> eft auffi grave que fon fujet ; toujours vaf-
» te , toujours fécond dans fes fçavantes élu-
>> cubrations , il ne lui a manqué que d'être
»toujours également fain dans fa Doctrine ,
de forte que fi on retranchoit quelque
chofe de fon Ouvrage , ce feroit en aug-
»menter le prix. L'autre eft un Sçavant ,
>> dont le goût eft sûr , le jugement exquis ,
» l'efprit net , & l'érudition bien digerée .
» Sincére dans fon Hiftoire , en rendant
juftice au mérite des François , il n'a fait
»aucune grace à leurs défauts. Partout il
>>
Diiij »>y
1792 MERCURE DE FRANCE.
» y porte fi loin la précifion & l'exacti-
» tude , qu'on ne peut y rien ajoûter ,
» ni en rien retrancher , fans que la Vé-
» rité en fouffre . Ces deux. Grands Hom-
: mes méfurerent leurs forces dans un Combat
fingulier , l'Action für vive , & fit
honneur aux deux Rivaux. L'un comptoit
moins fur la bonté de fes armes , que fur fa
vigueur perfonnelle ; l'autre, avec autant de
courage , & plus de précaution , combattoit
fans frayeur , comme il triomphoit fans
fafte ; auffi étoit- ce un Athléte éprouvé ,
dont la Philofophie & la Théologie avoient
fouvent couronné la valeur & l'adreffe ..
L'Orateur , en nous difant que l'un des
deux Athlétes fe défioit de fes propres armes
, veut fans doute , excufer le premier ,
& nous infinuer qu'étant voilé par état à un
Systême , il donnoit nécellairement trop de
prix à fon Emule , qui pour prendre mieux
fon avantage
s'étoit fagement borné à
comparer Systême à Systême , & à oppoſer
principe à principe , conféquence à confé-
-quence .
Après l'Hiftoire & l'Epopée , le P. Du
Parc introduit la Tragédie. " Ellc me re-
» procheroit , dit -il , ce filence injurieux au
grand Corneille , cet Illuftre Normand ,
dont le mérite eft trop élevé , pour que
nos Eloges ou nos Cenfures puiffent l'at-
» teindre.
A OUST. 1744. 1793
>>
>>
, י
» teindre. D'autres ont peut-être la Verfifi-
» cation plus coulante , l'expreffion plus pu--
» re , le ftyle plus chatié , mais aucun n'a ,
» comme lui , cette grandeur dans les idées ,
>> cette élévation dans les fentimens , cette
>> nobleffe dans les Maximes , cette variété
» dans les Intrigues , qui frappe l'efprit ,
» étonne l'imagination , ébranle l'ame toute
» entiere , & tranfporte un Lecteur hors de
»lui-même ,fans qu'il puiffe réfifter au mou
» vement qui l'entraîne. Quelle vivacité ,
quelle richeffe dans les couleurs qu'il em
»ploye pour peindre les Héros ! Non que
»fes Portraits foient , comme on le lui a re-
>> proché , l'Ouvrage d'une heureufe Imagi
» nation , qui repréfente les Perfonnages ,
» moins tels qu'ils furent , que tels qu'ils
» dûrent être. Le Pinceau de Corneille est
>> fi vrai , fes traits conviennent fi-bien au
caractere de chaque Nation , qu'en lifant
fes Tragédies , on fe croit dans la compa-
>> gnie des Héros qu'il fait parler. Rome &
»Carthage exiftent dans l'efprit du Lecteus ,
»ou plûtôt fon coeur devient le Théatre des
>>>Guerres cruelles , que la Rivalité alluma
entre ces Républiques ennemies , & des
» Combats furieux , où leur haine invétérée
» s'affouvit de fang. Corneille trouva la Scé-
»ne Françoife fouillée par la licence , déf
» gurée par la barbarie , dégradée par lar
D.Yv Druf
1794 MERCURE DE FRANCE .
"
&
» rufticité . On ne peut lui difputer la gloire
» d'en avoir été le Pere , en la purgeant
» la délivrant de ces monftres , & d'y avoir
» ramené la pudeur , la décence & le bon
goût , en prenant pour modéle le févére
» & vertueux Sophocle . Corneille fçavoit
» que l'Amour , quand il joue le premier
» rôle au Théatre , ne peut s'y affujettir aux
» régles de la bienféance , & qu'il prétend
» y tyrannifer toutes les autres paffions ; loin
» de flater fon injurieufe molleffe , il ofa lui
arracher fon flambeau , dont l'ardeur avoit
déja commencé fes ravages fur la Scéne..
» Parmi plufieurs avantages finguliers , ce
génie fublime & divin a celui de s'élever
» haut , quand il prend fon effor , que fi
"perfonne ne peut en approcher , & celui
""
de nous forcer à l'admirer , fouvent même
» jufques dans fa chûte ou dans fes écarts.
» Le Frere du Grand Corneille ne lui fut
» pas plus uni par les liens du fang , que par
» la conformité d'inclinations. Nulle diffe-
» rence entre leur caractere ; dans le com-
» merce de la vie ils avoient l'efprit auff
plein de droiture & d'équité , que de fail-
»lies & d'agrémens dans leurs ingénieufes
»fictions ; leurs talens cependant ne font
»pas comparables. L'un , né pour le Tragi-
» que , fait fur le Théatre trembler le vice-
» au bruit de fon tonnerre. L'autre , Comi-
99
» que
AOUST. 1744.
1795
*99*
que & enjoué, l'y fait rougir & fe cacher
» à l'éclat des rifées , qui l'y accueillent .
» Cependant l'un n'a pas feulement plus de
magnificence & de majesté que l'autre , il
» a encore plus de nerf & de force . On di-
» roit que la Nature a partagé les talens entre
les deux Corneilles , comme la Coûtu-
» me de Normandie partage les biens entre
les freres uniquement jaloufe de bien
» pourvoir les aînés , elle laiffe le foin des
»cadets & de leur fortune à leur travail &
» à leur induſtrie. "
La troifiéme Subdivifion roule fur la Piété
des Normands . Le P. D. s'y trouve trop
chargé de matiere , pour pouvoir s'étendre
beaucoup . L'Eglife eft aflés magnifique dans
les Edifices & affés riche dans les revenus
qu'elle poffede en Normandie , pour qu'on
ne puiffe refufer aux Normands la gloire
d'une Piété généreufe & folide. L'Orateur ,
fans prefque s'y arrêter , à l'occafion des
inondations qui défolerent cette Province:
il y a peu d'années, rappelle à fes auditeurs
le fouvenir des pieufes contributions , que
M. l'Evêque de Bayeux , par la voye de
l'exemple & du zéle , impofa fur l'opulence
charitable de fes Diocèfains. On croiroit
voir l'ardeur de l'Illuftre Prélat , dont le
zéle tendre , humble , actif , univerfel , fent
toutes les miſéres , defcend dans tous les dé-
D vj
tails ,
#796 MERCURE DE FRANCE.
tails , fe multiplie dans tous les Lieux ,
pourvoit à tous les befoins ..
&
On pourroit demander pourquoi l'Orateur
ne s'étend pas davantage fur les loiianges
de M .. l'Evêque de Bayeux ; il avoit
prévenu cette objection ; il en parle dans
I'Epitre dédiée à ce Prélar , dans laquelle il
paroît craindre & la mauvaiſe humeur de
quelques Cenfeurs chagrins , qui lui feront
un crime d'avoir trop vanté la Normandie ,
& la foibleffe de quelques Normands , qui
penferont peut- être qu'il devoit prendre
fes intérêts de fa Patrie avec plus de chaleur
, & ne pas fe contenter de l'excufer en
badinant..
Il vient enſuite à un autre reproche qu'il
appréhende, plus que tout le refte . Ĉ'eſt
d'avoir paffé fous filence dans le Compliment
qu'il fit à M. l'Evêque de Bayeux.,
Illuftre Maifon de Luynes , les : Grands
Hommes qu'elle a produits , leurs actions ,
leurs vertus , les qualités du coeur & de l'efprit
qui la diftinguent ; de n'avoir rien dit
de M. le Duc de Chevreufe , fi connu au
Siége de Prague par fa générofité , ſa libéralité
, fon courage , & par quatre bleffures
qu'il y reçût ; de n'avoir pas fait mention
de cette fermeté d'ame , jointe à la plus folide
piété , qui rend M. de Bayeux le foûtien
& l'appui de la Religion , dont il venge les
droits ,
A O UST. 1744. 1797
droits , fans aigreur & fans amertume , mais
conftamment & fans foibleffe ; de cette Eloquence
douce & infinuante , qui a ramené
plus d'une fois au fein de la Vérité les Efprits
les plus opiniâtres ; de cette affabilité
charmante , qui lui gagne tous les coeurs ,
& donne un nouveau prix à fes bienfaits ;
de cette vigilance Paftorale , de ce zéle pur
& univerfel , qui fe livre aux petits comme
aux grands , qui porte l'Illuftre Pafteur à
prêcher fon peuple jufqu'au milieu même
des Campagnes , expofé aux injures de l'Air,
& uniquement occupé des intérêts de fon
Troupeau : voilà , dit le P. D. ce qu'on me
reprochera , fans doute , d'avoir oublié
mais pour louer fi dignement une . Maifon
fi diftinguée , un Prélat d'un fi rare mérite ,
un Difcours auroit- il fuffi ? Et que feroit
alors devenue la Caufe des Normands ? Il
ajoûte encore une autre raifon qui doit l'exeufer
, c'eft que M. de Luynes , malgré cette
bonté facile , qui le rend fi affable envers
tout le monde , n'écoute pas volontiers ceux.
qui le loüent , & qu'il eft auffi attentif à
éviter les louanges qu'à les mériter. Ainfi il
y avoit deux écueils à craindre ; s'étendre
fur les louanges de ce digne Prélát , c'étoit
vouloir lui déplaire ; omettre des Vertus ,
fi univerfellement eftimées , c'étoit s'attirer
L'indignation du Public. Le P. D. a uſé de
i
l'à
1798 MERCURE DE FRANCE.
L
Padreffe ordinaire des Orateurs , pour tromper
la modeftie de M. de Luynes ; fon zéle ,
fa vigilance , fa bonté , fa charité , fes talens
Académiques , toutes ces qualités font
loüées fans affectation par des traits répandus
dans la premiere & dans la feconde
Partie ainfi " dans l'Epitre Dédicatoire.
que
Cette premiere Partie finit par l'Eloge de
'de M. le Cardinal de Fleury , que M. de
Bayeux a fi dignement remplacé à l'Acadé
mie Françoife , & dont la mémoire fera
toujours chere à la Ville de Caën , par les
aumônes que S. E. y répandoit , & par la
protection dont elle honoroit tous les Ordres
de la Province , & en particulier l'Univerfité
de Caën. Les fleurs que l'Orateur
jette en paffant fur le Tombeau de ce Miniftre
, font affés choifies être mêlées:
pour
aux plus belles dont on ait orné ſon Maufolée.
SECONDE PARTIE
En changeant de matiere , le P. D. change
de ton . Jufqu'ici il nous a enchanté ,
maintenant il va nous amufer . Pour loüer
fes Compatriotes , il a déployé les charmes
du génie le plus gracieux ; pour les excufer ,
il prodigue le fel de l'efprit le plus enjoué.
Là , c'eft un Difcours rempli de gravité &
de
AOUST. 1744. 1799
"
"
de nobleſſe ; ici , ce n'eft qu'une converſation
, j'ai prefque dit un badinage , plein de
légéreté & de fineffe. Ces genres , ſí éloignés
& fi oppofés , femblent fe rapprocher
& fe réconcilier pour prendre l'air élégant
& agréable , que l'Auteur donne à tous fes:
Portraits. On trouve celui d'un Normand
tiré d'après l'idée que s'en font les Cenfeurs
qu'on va confondre . « Ils le repréfentent
»ce Normand , toujours élevé fur une Rouë
»mobile , d'où il obferve de quel côté ſouf-
»fle le vent de la fortune ; les fraudes volti
»gent à l'entour de fa tête , & font rétentir
» à fes oreilles un bruit flateur ; la diffimula-
»tion compofe l'air de fon vifage , & régle
» le mouvement de fa langue ; la fineffe di-
» rige tous les regards , & préfide au jeu des
» muſcles moteurs , d'où dépend l'action ,
»ou plûtôt le langage des yeux , dociles aux
impreffions qu'elle leur tranfmet. Ceux ci
parlent & fe taifent à fon gré , fans jamais
trahir le fécret des fentimens & des pen-
» fées , dont ils font les interprétes naturels.
»Formé à l'école de la flaterie & de la poli-
» telſe , ſon coeur reçoit de l'une le miel
» qu'il diſtille , & de l'autre le mafque dont
»il fe couvre : Mercure y joint fes bons offi-
» ces , qui ne font pas indifferens ; ce Dieu ,
» d'un vol careffant , jouë & folâtre fans
»ceffe près du cher nourriffon ; il fecoue
»
66
» fur
1800 MERCURE DE FRANCE.
fur lui fes aîles légères , & en fait tomber
une pluye de rufes & d'artifices , dont
"Pavide Normand ne laiffe rien échaper.
Ici , on trouve en détail les differens défauts
qu'on reproche aux Normands ; pour
montrer la fauffeté de ces préjugés , le P. D.
fe contente d'en indiquer la vraye fource.
Les Normands , plus actifs qu'aucun autre
Peuple pour amaffer du bien , plus attentifs
à le conferver , plus habiles à l'augmenter ,
ont fertilifé jufqu'aux Rocs arides de leurs
Montagnes , & par la commodité de leurs.
Ports ont rendu leur Province le Magaſin
de l'Europe , & le centre de fon Commerce.
Voilà tout le fondement du reproched'intérêt
, dont on les a chargés.
On fe plaint que dans la Société ils ne
font ni affés francs , ni affés ouverts ; qu'en
amitié ils font froids ou infidéles. La plus
rapide excurfion en leurs Villes feroit bientôt
rendre juſtice à leur exacte politeffe & .à
leur louable fincerité. On ne fçauroit leur
en demander davantage , fans exiger ou plus
de rufticité , ou moins de difcrétion dans
leurs manieres.
On les accufe encore d'être peu fcrupuleux
fur les intérêts de la bonne- foi & de la
vérité , accufation fondée uniquement fur
leur attention à ne point parler d'eux - mêmes
, ni de leurs affaires , & à éviter par là
less
AOUST. 1744. 1801
les difputes où l'on s'expofe , en fatisfaiſant
une curiofité fotte & déplacée .
Sont-ils donc fi ennemis de la difpute &
des Procès ? Oui fans doute , & ce n'eft que
pour les éviter que toutes leurs affaires fe
traitent & fe terminent en Juftice réglée.
C'est ici que F'Orateur touche finement l'article
des témoins de Normandie , en faisant
obferver que nulle part ils ne s'expliquent
avec plus de jufteffe , de reſpect & de Religion
, & que pulle part leurs fautes ne
font punies avec tant de févérité que dans
la Jurifprudence Normande.
Enfin l'air de la Normandie eft , dit- on ,
fi contagieux , qu'aucun Etranger ne peut y
féjourner , fans gagner le mal du Pays . Mais
ce prétendu mal eft un vrai bien pour ces
Etrangers. En Normandie les Bretons deviennent
plus laborieux & plus induſtrieux;
les Gafcons plus modeftes , & moins fanfarons
, les Champenois plus fins & plus déliés
, &c.
A propos des préventions que les Parifiens
, malgré leur bonté naturelle , ne laiffent
pas de conferver contre les Normands ,
le P.D. nous fait le Portrait de certains Seigneurs
de cette Capitale , qui font leur féjour
en Normandie , & qui font exempts
des préjugés populaires.
22 Nous les voyons , dit-il , auffi élevés
í
»par
1802 MERCURE DE FRANCE
•
»
par leur Dignité qué par leur Naiffance.
»L'éclat qui les couvre eft fi temperé par la
bonté de leur caractere & par la douceur
de leurs manieres , qu'il nous eft permis
»de les approcher avec confiance , & de
jouir , fans contrainte , des charmes de
» leur commerce. Nous admirons dans leurs
»difcours & dans leurs Ecrits l'Erudition la
plus recherchée , qui s'y produit avec ces
graces faciles & aifées , qui ne coulent
» qu'avec le fang des Dieux dans les plus
»beaux génies ; nous y fentons ces tours.
>> heureux qu'une noble fimplicité leur four-
» nit , pour éclaircir les plus fombres matieres
, & pour embellir les plus abftraites.
»L'Orateur avoue qu'ils ne doivent point
»ces belles qualités au féjour de la Normandie
, mais qu'ils les ont apportées avec
» eux.
A ces traits , il eft aifé de reconnoître M.
l'Evêque de Bayeux , quoique le P. D. ne
l'ait pas nommé ; furtout l'Académie de
Caën , dont il eft le reftaurateur , ne peut
s'y méprendre.
Mais encore , d'où vient cette réputation
de duplicité , qu'on nous reproche , dit l'Orateur
? Apparemment de l'alliance des Normands
avec les Neuftriens , alliance qui forma
entre eux une union fi étroite , qu'un
Normand & un Neuftrien fembloient ne
faire
A O UST. 1744. 1803
faire qu'une même perfonne. Je fuis fâché
d'être obligé d'omettre dans cet Extrait les
beautés d'un Difcours , qui n'eft pas fufceptible
d'abrégé ; j'en demande pardon au P.
du Parc , fi ennemi de la diffufion & de la
prolixité , & en même- tems fi jaloux de la
propreté & du bon goût , qu'on diroit qu'en
Pere fage & oeconome, il ne refuſe à aucune
des idées qu'il enfante , la parure qui lui ,
convient le mieux , mais fans vouloir y
ajoûter aucun de ces ornemens qui , fans relever
une véritable beauté , ne peuvent flater
qu'une vanité capricieufe. On doit juger
de- là quels font le choix & la pureté du
Latin , la clarté & l'exactitude du ſtyle .
Le fuccès de cette Piéce prouve que le
goût de la faine Antiquité a encore des Partifans.
Je crois , M. en finiffant ma Lettre , que
non feulement vous conviendrez de cette
vérité , mais que vous avonerez qu'on ne
peut pas difculper plus avantageufement
une Nation , dont le mérite ne vous est pas
inconnu , vous , MM.. qquuii poffedez des Domaines
confidérables dans cette belle &
grande Province , qui d'ailleurs n'avez jamais
donné dans les Préjugés vulgaires , &
qui êtes également équitable & éclairé.
J'ai l'honneur d'être , M. &c.
A Paris ,le 14 Août 1744.
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12
p. 2066
L'Algérien, nouvelle Piéce joüée sur le Théatre François, [titre d'après la table]
Début :
Le 15, ils donnerent la premiere représentation d'une Piéce nouvelle en Vers, & [...]
Mots clefs :
Comédie, Roi, Vers, Nation, Comédiens-Français
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'Algérien, nouvelle Piéce joüée sur le Théatre François, [titre d'après la table]
Le 15 , ils donnerent la premiere repré
fentation d'une Piéce nouvelle en Vers , &
en trois Actes , précédée d'un Prologue , laquelle
a pour titre , l'Algérien , ou les Mu
Les Coné liennes , Comédie-Ballet , terminée
par un Divertiffement fait au fujet de la
Convalescence du Roi ; cette Comédie , qui
a été généralement applaudie , eft de M.
de Cabufat. Elle ne fe reffent point de la
hâte avec laquelle elle a été faite , foit
pour le ftyle , l'élégance des Vers , & la délicateffe
des Eloges du Roi & de la Nation ;
l'Auteur a rempli les efpérances que fes premiers
Ouvrages avoient fait concevoir de
ſes talens ; on ne manquera pas d'en parler
plus au long.
fentation d'une Piéce nouvelle en Vers , &
en trois Actes , précédée d'un Prologue , laquelle
a pour titre , l'Algérien , ou les Mu
Les Coné liennes , Comédie-Ballet , terminée
par un Divertiffement fait au fujet de la
Convalescence du Roi ; cette Comédie , qui
a été généralement applaudie , eft de M.
de Cabufat. Elle ne fe reffent point de la
hâte avec laquelle elle a été faite , foit
pour le ftyle , l'élégance des Vers , & la délicateffe
des Eloges du Roi & de la Nation ;
l'Auteur a rempli les efpérances que fes premiers
Ouvrages avoient fait concevoir de
ſes talens ; on ne manquera pas d'en parler
plus au long.
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13
p. 2-41
AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Début :
L'Ouvrage périodique auquel vous avez dessein de travailler, Monsieur, peut [...]
Mots clefs :
Philosophie, Histoire, Comédie, Tragédie, Poésie, Littérature, Anecdotes littéraires, Langues, Style, Journaliste, Pièces, Public, Goût, Ouvrages, Auteurs, Français, Art, Monde, Hommes, Lettres, Esprit, Théâtre, Roi, Pièce, Auteur, Journal, Livres, Gens, Sujet, Molière, Mérite, Jean Racine, Ouvrage, Pays, Beau, Pierre Corneille, Lecteurs, Europe, Nation, Idées
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texteReconnaissance textuelle : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
AVIS à un Journaliste , 10 Mai 1737.
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
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Résumé : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Dans une lettre datée du 10 mai 1737, l'auteur donne des conseils à un journaliste pour la création d'un journal périodique. Il insiste sur l'impartialité et la diversité des genres littéraires à inclure, tels que les mathématiques, la poésie, les pièces de théâtre et les œuvres poétiques. Pour les articles philosophiques, il suggère de résumer les opinions et les vérités historiques, en illustrant les évolutions des idées à travers les contributions de philosophes et scientifiques comme Épicure, Newton, Aristote et Galilée. En histoire, il recommande de traiter les sujets avec soin, en évitant les critiques excessives, et met en avant l'importance de l'histoire récente, marquée par des événements comme la prise de Constantinople et la découverte de l'Amérique. L'auteur exprime également son désir de rédiger l'histoire du siècle de Louis XIV. Concernant les œuvres théâtrales, il préconise une critique équilibrée, reconnaissant la valeur des œuvres modernes tout en respectant les classiques. Il critique ceux qui refusent de reconnaître la valeur des œuvres contemporaines et souligne l'importance de l'intérêt et de la moralité dans les pièces de théâtre. Pour la tragédie, il reconnaît la difficulté et la supériorité de cet art, mentionnant des auteurs comme Corneille et Racine. Il encourage à comparer les œuvres françaises avec celles des pays étrangers pour enrichir la critique. Le texte met également en lumière la littérature théâtrale française, en particulier les comédies et tragédies. L'auteur admire les œuvres modernes comme 'Le Préjugé à la mode' et 'Le Glorieux', tout en reconnaissant la valeur des pièces de Molière. Il valorise la diversité des œuvres littéraires et encourage à apprécier les livres pour leur capacité à divertir et à enrichir l'esprit. Il insiste sur l'importance de comparer les idées des auteurs pour encourager l'innovation et l'émulation. L'auteur critique l'ignorance générale concernant l'histoire mondiale et encourage la maîtrise de plusieurs langues pour accéder à des œuvres non traduites. Il prône un style journalistique digne et élégant, comparable à celui de Cicéron, Malebranche et Locke, et met en garde contre les abus linguistiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 42
« Dans le dessein où nous sommes de faire tous nos efforts pour réveiller l'attention [...] »
Début :
Dans le dessein où nous sommes de faire tous nos efforts pour réveiller l'attention [...]
Mots clefs :
Roi, Convalescence, Vers, Recueil, Collection, Bibliothèque du roi, Nation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Dans le dessein où nous sommes de faire tous nos efforts pour réveiller l'attention [...] »
D
fai- Ans le deſſein où nous ſommes de
re tous nos efforts pour réveiller l'attention
du Public , & de chercher avec ſoin
tout ce qui pourra flater ſon goût, & piquer
fa curioſité , nous ne pouvons mieux faire
que de lui préſenter quelques-unes des Piéces
qui ont été faites au ſujet de la Convaleſcence
du Roi.
6
Il eſt inutile d'avertir que nous ne prétendons
point dépriſer celles que nous n'inſérons
point dans notre Recueil. Comment
feroit-il poſſible de donner place à toutes ?
On en a compoſé plus de quatre cent , tant
Odes que Poëmes , Fables , Idilles , &c. A
ne compter chacune de ces Piéces que ſur le
pied de 100 Vers , la totalité fait 40 mille
Vers. On fait, dit- on , de tous ces petits Ouvrages
un Recueil ,que l'on conſervera à la
Bibliothéque du Roi; la Poſtérité comptera ,
avec étonnement , cette immenſe Collection
, & y verra un Monument authentique
de l'amour de la Nation pour fon Roi ,
amour , qui ſous le Regne où nous vivons,
n'eſt point diftingué de l'am our de la Patrie ;
au reſte, elle portera vrai ſemblablement fur
Recueil ce le même Jugement que fit
Martial de fes Vers .
Sunt bona ,funt quadam mediocria , sunt mala mulsa,
fai- Ans le deſſein où nous ſommes de
re tous nos efforts pour réveiller l'attention
du Public , & de chercher avec ſoin
tout ce qui pourra flater ſon goût, & piquer
fa curioſité , nous ne pouvons mieux faire
que de lui préſenter quelques-unes des Piéces
qui ont été faites au ſujet de la Convaleſcence
du Roi.
6
Il eſt inutile d'avertir que nous ne prétendons
point dépriſer celles que nous n'inſérons
point dans notre Recueil. Comment
feroit-il poſſible de donner place à toutes ?
On en a compoſé plus de quatre cent , tant
Odes que Poëmes , Fables , Idilles , &c. A
ne compter chacune de ces Piéces que ſur le
pied de 100 Vers , la totalité fait 40 mille
Vers. On fait, dit- on , de tous ces petits Ouvrages
un Recueil ,que l'on conſervera à la
Bibliothéque du Roi; la Poſtérité comptera ,
avec étonnement , cette immenſe Collection
, & y verra un Monument authentique
de l'amour de la Nation pour fon Roi ,
amour , qui ſous le Regne où nous vivons,
n'eſt point diftingué de l'am our de la Patrie ;
au reſte, elle portera vrai ſemblablement fur
Recueil ce le même Jugement que fit
Martial de fes Vers .
Sunt bona ,funt quadam mediocria , sunt mala mulsa,
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15
p. 154-164
LETTRE de M. L. A. [à] M. de L. B. au sujet des illuminations qui ont été faites à Paris pendant le séjour du Roi dans cette Ville.
Début :
J'AI vû les illuminations & j'en ai été assés content ; quand elle auroient [...]
Mots clefs :
Inscriptions latines, Langue, Latin, Inscriptions, Romains, Français, Monuments, Vers, Gloire, Europe, Postérité, Nation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. L. A. [à] M. de L. B. au sujet des illuminations qui ont été faites à Paris pendant le séjour du Roi dans cette Ville.
LETTRE de M. L. A. àM. de L. B. au
Sujet des illuminations qui ont été faites à
Paris pendant leséjour du Roi dans cette
J
Ville.
'Ai vû les illuminations & j'en ai été
affés content ; quand elles auroient
éré toutes de mauvais goût , elles avoient
un titre pour plaire aux François , mais elles
n'ont pas laiſſé de me plaire , à moi qui
ne ſuis point François , & qui ne regarde
Paris&fon Roi qu'avec les yeux d'un CuNOVEMBRE.
1744. 155
rieux & d'un Voyageur. Outre l'Arc de
Triomphe vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
qui mérite d'être tiré du pair , il y avoit
chés pluſieurs particuliers des deſſeins d'un
fort bon goût. J'ai vû auſſi avec plaiſir plufieurs
Deviſes très-ingénieuſes & entr'autres-
celles de M. le Duc de S. Aignan. (a)
Mais , Meſſieurs , je ne ſçai comment vous
l'entendez ici , vous faites toutes vos Infcriptions
en Latin, comme ſi vous ne faiſiez
aucun cas de votre propre Langue. Cela
me paroît ridicule , & je ſens que ſi j'étois
François , cela me paroîtroit humiliant. La
poſtérité vous confondra donc avec ces
Nations barbares chés qui les Arts n'ont pu
s'établir. Les Monumens que vous lui laifſerez
lui ſembleront des Monumens d'emprunt
, pour ainſi dire , & vous ne paſſerez
pas pour en être leurs Auteurs , comme vos
Poëtes ne vous feroient aucun honneur s'ils
n'avoient fait que des Vers Latins &qu'ils
les euffent donnés ſous un nom Latiniſé.
Je vois bien comment cet uſage s'eſt établi
autrefois , mais je ne comprends pas comment
il ſe maintient aujourd'hui ; anciennement
la Langue Latine étoit preſque la
i
(a) Hic ames dici pater atque princeps
Nunc redit ante oculos , aderatqui mentibus anter
Cernimus, & vultu non exfatiamur amato.
156 MERCURE DE FRANCE.
dominante chés vous. Les Rois la parloient,
les femmes l'écrivoient , les peuples l'entendoient.
Cependant vos différentes Provinces
avoient leur Jargon , mais celui
d'une telle Province n'étoit pas entendu
dans une telle autre , & la Langue Latine
étoit l'univerſelle, parce que quoiqu'elle ne
fut pas entendue par tous les Habitans de
tous les lieux , il n'y avoit point de lieu où
pluſieurs Habitans ne l'entendiffent , & en
conféquence elle regnoit dans preſque tous
les Actes publics & particuliers. Il étoit tout
ſimple alors que vos Inſcriptions fuſſent
Latines , puiſque le Latin étoit votre Langue.
Que ne l'avez- vous confervée , peutêtre
auriez-vous bien fait ; & tout Italien
que je fuis , je trouve qu'il ne vous fieroit
pas mal de parler le langage des Romains.
Mais du débris de la Langue Romaine affujettie
à votre Grammaire , dont s'étoit déja
formé le Provençal qu'ont parlé vos Troubateurs
, yous avez enfin , en y joignant
l'ancienne Langue du Nord de votre
Royaume , conftruit celle que vous parlez
à préſent. Alors vos Poctes , vos Hiſtoriens
, vos Philofophes ont écrit en François
, & les Arts ont été naturaliſés chés
vous , auffi- tôt qu'ils eurent commencé à
renaître chés nous . Bien-tôt votre Langue ,
augmentée & perfectionnée par d'excellens
Ecrivains ,
NOVEMBRE. 1744. 157
Ecrivains , n'a plus été reſſerrée dans les
bornes; de votre domination elle s'eſt étendue
dans toute l'Europe ; elle eſt devenue
la Langue reſpective des Etrangers entr'eux ;
elle eſt l'organe de la politique dans tous
les Cabinets des Princes. Je ne me ſouviens
point ſans une admiration mêlée de refpect
pour votre Nation ,de cette famenſe
Conférence où toute l'Europe liguée contre
la France fût obligée d'emprunter la
Langue de ce Peuple envié , pour exprimer
les engagemens que leur faifoit prendre la
haine qui les animoit contre lui. Ce Traité
ne paroîtra-t- il pas aux yeux de la poſtérité
une confédération coupable entre des
Sujets révoltés contre un Maître , plûtôt
qu'une ligue légitime entre des Nations
réunies contre un ennemi ? Ainſi votre
Langue a porté votre gloire plus loin que
n'ont fait vos Conquêtes , & elle vous a
donné fur vos voifins une ſupériorité,d'autant
plus fûre, que l'envie ne peut ni la détruire
ni la méconnoître .
Les Romains , ces Peuples ſi fiers & qui
entendoient fibien les intérêts de leur vanité,
étoient avec raiſon bien attachésà ce genre
de ſupériorité ; une Province conquiſe
perdoit avec fesTerres la liberté de parler ſa
Langue. Il falloit qu'elle apprit celle de ſes
nouveaux Maîtres,& c'eſt peut- être, pour le
I. Vol. H
138 MERCURE DE FRANCE.
dire en paſſant,ce qui nous a fait perdre jufqu'aux
traces de la Langue Punique , parce
que ſans douteRome,envenimée contreCarthage
, fut foigneuſe d'anéantir tout ce qui
auroit pû conſerver honorablement les Carthaginois
dans la mémoire des hommes,
Sous les Empereurs,le Latin étoit le Langage
de toutes les Cours de l'Orient , &
les Princes qui n'étoient qu'Alliés des Romains,
étoient obligés d'envoyer leurs Héritiers
àRome pour y apprendre cette Langue,
& rendre par-là une forte d'hommage que
les Romains ſçavoient bien apprecier. C'eſt
àpeu près ainſi que Paris eſt devenu une
Ecole publique , où la Jeuneſſe illuftre de
toute l'Europe vient apprendre votre Langue
,&ſe former à votre politeſſe. Je puis
vous aſſurer que tous ces Etrangers qui paffent
continuellement chés vous , dans l'efpérance
d'y prendre la teinture de vos
moeurs aimables , font fort étonnés de voir
que vous fafliez moins de cas de votre propre
Langue qu'ils n'en font eux-mêmes.J'ai
été choqué en arrivant à Paris , & je le
ſuis encore de ne rencontrer par tout que,
des Inſcriptions Latines. Comme il ſe peut
faire que les Livres durent moins que les
Monumens , on pourra fort bien ignorer
un jour que vous ayez eu d'autre Langue
que celle dont on trouvera vos Monumens
1
NOVEMBRE. 1744. 159.
chargés ; & alors on vous regardera ou
comme une Colonie ou comme un Peuple
Tributaire des Romains. Ne regardez pas
cette ſuppoſition de l'anéantiſſement de vos
Livres comme une idée totalement chimérique.
Ce malheur n'eſt pas ſans exemple ;
il eſt arrivé aux Egyptiens , & c'eſt ſeulement
à leurs bas reliefs qu'ils doivent notre
ſouvenir. On ne ſçauroit voir à Rome l'Obéliſque
de S. Jean de Latran , celui de la
Porte du Peuple , & les autres, fans fe ſentir
ſaiſi de reſpect pour les Peuples par qui
ces merveilles ont été conſtruites. Les Egyptiens
ont très-bien faitde les charger de
leurs ſignes caractériſtiques , & l'on peut
croire que fans cela les Romains n'euſſent
pas manqué de s'attribuer l'honneur de ces
Monumens , comme ils ont fait , lorſqu'ils
ſe ſont donné la gloire d'avoir creuſé cet
étonnant Canal , qui facilitoit aux Egyptiens
par la Mer Rouge , le commerce des
Grandes Indes. Les Gouverneurs Romains
ne firent que le réparer , & il étoit de la
même Antiquité que les Pyramides. Mais
comme ce ſuperbe Ouvrage n'avoit pû être
orné d'Inſcriptions Hyerogliphiques , l'é
poquede ſa conſtruction & la gloire de ſes
Conſtructeurs furent dérobées à l'Egypte
par la vanité de Rome , dont les Citoyens
aimoient mieux ufurper l'admiration , que
T
Hij
160 MERCURE DE FRANCE.
1
de ne la pas obtenir. Je vous aſſure qu'ils ſe
glorifient beaucoup à préſent dans l'Eliſée ,
s'ils y ont appris que Louis XIV & Louis
XV ont dédaigné la Langue Françoiſe , &
empruntent la leur pour en parer leurs Monumens.
On dit que le Latin eſt plus propre
aux Inſcriptions que le François : je ne ſçais
pas affés votre Langue pour décider cette
queſtion. Mais cette queſtion , doit-on
la difcuter ? il faut prendre garde à une
choſe ; une Inſcription n'est pas une Epigramme
; quand cela ſe peut à la bonneheure
, & peut- être n'en est- ce pas mieux,
Dans le vrai , pourquoi une Inſcription eftelle
faite ? Pour marquer à la poſtérité telle
époque intéreſſante , qui a fait éléver tel
Monument. Qu'importe à cette poſtérité
de trouver dans les deux lignes de l'Infcriptionune
penſée reſſerrée & taillée de façon
qu'il en réſulte un bon mot ? il ſuffit qu'il
en réſulte un fait, ou l'indication d'un fait.
Il faut de la ſimplicité , de la clarté ; l'élégance
eſt comptée pour rien. Ces Romains
dont la Langue étoit ſi bien faite à votre
avis pour les Inſcriptions , qu'ont-ils mis
dans les leurs ? elles ſont ſimples , contiennent
des faits& n'étalent point d'eſprit. Les
Grecs dont la Langue étoit ſi ſuperieure à
celle des Romains , que la vanité de ceuxci
l'avouoit ſans honte , les Grecs ont fait
NOVEMBRE. 1744. 161
leurs Infcriptions dans le même goût ; la
lecture de Paufanias n'en laiſſe pas douter.
Seriez- vous honteux de ſuivre cet exemple,
& rougiriez-vous de mettre fur un Arc de
Triomphe, dans cette occafion-ci, par exem
ple, une Inſcription ſimple comme celle-ci ?
Paris heureuse &triomphante éléve ce Monument
à LouisXVguéri &Victorieux, 1744.
D'ailleurs votre Langue eſt peut - être
moins propre à tous les genres d'écrire
que le Latin ; vous écrivez pourtant
dans tous les genres & dans tous vous
avez d'excellens Ecrivains. Ofez prendre
l'effor dans le genre des Inſcriptions , & je
vous garantis le ſuccès. Ceux qui défendent
la Theſe contraire à celle que je foutiens
, ne manquent pas de propoſer des
Inſcriptions Latines dont ils demandent la
Traduction ; alors ils croyent avoir cauſe
gagnée , parce qu'en effet l'Original étoit
bon&la copie ne vaut rien ; mais cela ne
fignifie rien , & cette maniere de diſputer
naît de l'ignorance ou de la mauvaiſe for.
Outre le défavantage général de la Traduction,
ne doit- on pas ſçavoir que le genie des
Langues diverſes étant très-différent , telle
idée rendue par un tour concis dans une
Langue , demandera un tour allongé dans
une autre ? mais cela eſt réciproque , & je
ne crois pas qu'un Diſcours de M. Boffuet
Hiij
162 MERCURE DE FRANCE.
fût plus aiſé à mettre en Latin qu'une Harangue
de Ciceron à mettre en François.
Tout Etranger que je ſuis , je connois &je
faisgloire de connoître vos bons Auteurs :
il me vient à l'eſprit quelques exemples ;
penſez -vous qu'il foit facile de traduire en
Latin certe juſte & ingenieuſe maxime de
Ja Rochefoucaut ? l'esprit eſtſouvent la dupe
du coeur. Traduiſez encore ee beau Vers de
Voltaire.
:
:
:
Tel brille au ſecondrang,qui s'éclipfe au premier.
La difficulté de la Traduction ne sçauroit
prouver la moindre choſe : il y a des
penſées qui ne ſçauroient ſe traduire ſans
périphrafe ou fans équivalent : il y ena
d'autres qui ſe traduiſent à merveille.
Le Maſque tombe , l'Homme reſte..
Eſt-il moins fort,ou moins élégant que l'Original
Latin , cadit larva , manet res? Tout le
monde ſçait ces deux beaux Vers d'Horace.
Regum timendorum in proprios greges ;
Reges in ipfos imperium est Jovis.
: Rouſſeau les a traduits ainſi.
:
:
Les Rois font les Maîtres du Monde;
Les Dieux font les Maîtres des Rois.
NOVEMBRE. 1744. 163
* Ceci est-il moins précis ? moins fort ,
moins noble que le Latin ? Je crois bien
qu'en effet il eſt plus difficile de faire des
Inſcriptions Françoiſes que Latines ,pourquoi
? C'eſt que les Latines ſont tou
tes faites. Ce font des Santons ramaffes çà
& là; mais faites la même choſe en François
ſans ſcrupule ; vous avez d'excellens
Poëtes pour cela. Croyez-vous qu'en 1735
lorſque votre Roi triomphant par tout ,
aima mieux être l'Arbitre que le Vainqueur
de l'Europe , il eut été déplacé de lire autour
d'une Médaille frappée à cette occafion
ces deux Vers de Quinault ?
Il eſt armédu Tonnerre ,
Mais c'eſt pour donner la paix.
Un autre Vers de Quinault a fourni dans
ces dernieres Fêtes publiques une Inſcription
fort heureuſe , dont votre Miniſtre de
la Marine a embelli ſon illumination . On y
liſoit ſous la figure du Roi , il veut le bonheur
d'être aimé. J'aime mieux cela que des
louanges données par Horace à Auguſte.
Ce Vers a ſans doute intéreſſé tous les Citoyens
qui l'ont lû , & j'ai affés bonne opinion
du Peuple de Paris , pour croire qu'il
s'eſt enyvré du vin de M. de Maurepas ,
qui couloit à côté de cette Inſcription, plus
Hinj
164 MERCURE DE FRANCE .
volontiers que d'aucun autre. Cette fatisfaction
du Peuple eſt encore un point qui
mérite d'être conſidéré. Quoi ! les chofes
qui flarent le plus une Nation , doiventelles
être ignorées par les trois quarts de
cette Nation ? J'avoue que d'un autre côté
on trouve en cela même un avantage à faire
des Inſcriptions Latines ; c'eſt qu'elles font
jugées par moins de gens , mais cet avantage
prétendu eſt undéſavantage réel , car
enfin il eſt ridicule que la gloire d'un Peuple
ſoit un myſtére pour lui . Je m'apperçois
M. qu'il eſt tems de finir cette Lettre ,
qui devient preſqu'une une Differtation.
Vous me ferez plaiſir de la rendre publique
, &je ferai fort aiſe d'apprendre à vos
Compatriotes l'intérêt que je prends à la
gloire de leur Nation , dont je reſpecte autant
les Vertus , que j'aime ſes agrémens.
Sujet des illuminations qui ont été faites à
Paris pendant leséjour du Roi dans cette
J
Ville.
'Ai vû les illuminations & j'en ai été
affés content ; quand elles auroient
éré toutes de mauvais goût , elles avoient
un titre pour plaire aux François , mais elles
n'ont pas laiſſé de me plaire , à moi qui
ne ſuis point François , & qui ne regarde
Paris&fon Roi qu'avec les yeux d'un CuNOVEMBRE.
1744. 155
rieux & d'un Voyageur. Outre l'Arc de
Triomphe vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
qui mérite d'être tiré du pair , il y avoit
chés pluſieurs particuliers des deſſeins d'un
fort bon goût. J'ai vû auſſi avec plaiſir plufieurs
Deviſes très-ingénieuſes & entr'autres-
celles de M. le Duc de S. Aignan. (a)
Mais , Meſſieurs , je ne ſçai comment vous
l'entendez ici , vous faites toutes vos Infcriptions
en Latin, comme ſi vous ne faiſiez
aucun cas de votre propre Langue. Cela
me paroît ridicule , & je ſens que ſi j'étois
François , cela me paroîtroit humiliant. La
poſtérité vous confondra donc avec ces
Nations barbares chés qui les Arts n'ont pu
s'établir. Les Monumens que vous lui laifſerez
lui ſembleront des Monumens d'emprunt
, pour ainſi dire , & vous ne paſſerez
pas pour en être leurs Auteurs , comme vos
Poëtes ne vous feroient aucun honneur s'ils
n'avoient fait que des Vers Latins &qu'ils
les euffent donnés ſous un nom Latiniſé.
Je vois bien comment cet uſage s'eſt établi
autrefois , mais je ne comprends pas comment
il ſe maintient aujourd'hui ; anciennement
la Langue Latine étoit preſque la
i
(a) Hic ames dici pater atque princeps
Nunc redit ante oculos , aderatqui mentibus anter
Cernimus, & vultu non exfatiamur amato.
156 MERCURE DE FRANCE.
dominante chés vous. Les Rois la parloient,
les femmes l'écrivoient , les peuples l'entendoient.
Cependant vos différentes Provinces
avoient leur Jargon , mais celui
d'une telle Province n'étoit pas entendu
dans une telle autre , & la Langue Latine
étoit l'univerſelle, parce que quoiqu'elle ne
fut pas entendue par tous les Habitans de
tous les lieux , il n'y avoit point de lieu où
pluſieurs Habitans ne l'entendiffent , & en
conféquence elle regnoit dans preſque tous
les Actes publics & particuliers. Il étoit tout
ſimple alors que vos Inſcriptions fuſſent
Latines , puiſque le Latin étoit votre Langue.
Que ne l'avez- vous confervée , peutêtre
auriez-vous bien fait ; & tout Italien
que je fuis , je trouve qu'il ne vous fieroit
pas mal de parler le langage des Romains.
Mais du débris de la Langue Romaine affujettie
à votre Grammaire , dont s'étoit déja
formé le Provençal qu'ont parlé vos Troubateurs
, yous avez enfin , en y joignant
l'ancienne Langue du Nord de votre
Royaume , conftruit celle que vous parlez
à préſent. Alors vos Poctes , vos Hiſtoriens
, vos Philofophes ont écrit en François
, & les Arts ont été naturaliſés chés
vous , auffi- tôt qu'ils eurent commencé à
renaître chés nous . Bien-tôt votre Langue ,
augmentée & perfectionnée par d'excellens
Ecrivains ,
NOVEMBRE. 1744. 157
Ecrivains , n'a plus été reſſerrée dans les
bornes; de votre domination elle s'eſt étendue
dans toute l'Europe ; elle eſt devenue
la Langue reſpective des Etrangers entr'eux ;
elle eſt l'organe de la politique dans tous
les Cabinets des Princes. Je ne me ſouviens
point ſans une admiration mêlée de refpect
pour votre Nation ,de cette famenſe
Conférence où toute l'Europe liguée contre
la France fût obligée d'emprunter la
Langue de ce Peuple envié , pour exprimer
les engagemens que leur faifoit prendre la
haine qui les animoit contre lui. Ce Traité
ne paroîtra-t- il pas aux yeux de la poſtérité
une confédération coupable entre des
Sujets révoltés contre un Maître , plûtôt
qu'une ligue légitime entre des Nations
réunies contre un ennemi ? Ainſi votre
Langue a porté votre gloire plus loin que
n'ont fait vos Conquêtes , & elle vous a
donné fur vos voifins une ſupériorité,d'autant
plus fûre, que l'envie ne peut ni la détruire
ni la méconnoître .
Les Romains , ces Peuples ſi fiers & qui
entendoient fibien les intérêts de leur vanité,
étoient avec raiſon bien attachésà ce genre
de ſupériorité ; une Province conquiſe
perdoit avec fesTerres la liberté de parler ſa
Langue. Il falloit qu'elle apprit celle de ſes
nouveaux Maîtres,& c'eſt peut- être, pour le
I. Vol. H
138 MERCURE DE FRANCE.
dire en paſſant,ce qui nous a fait perdre jufqu'aux
traces de la Langue Punique , parce
que ſans douteRome,envenimée contreCarthage
, fut foigneuſe d'anéantir tout ce qui
auroit pû conſerver honorablement les Carthaginois
dans la mémoire des hommes,
Sous les Empereurs,le Latin étoit le Langage
de toutes les Cours de l'Orient , &
les Princes qui n'étoient qu'Alliés des Romains,
étoient obligés d'envoyer leurs Héritiers
àRome pour y apprendre cette Langue,
& rendre par-là une forte d'hommage que
les Romains ſçavoient bien apprecier. C'eſt
àpeu près ainſi que Paris eſt devenu une
Ecole publique , où la Jeuneſſe illuftre de
toute l'Europe vient apprendre votre Langue
,&ſe former à votre politeſſe. Je puis
vous aſſurer que tous ces Etrangers qui paffent
continuellement chés vous , dans l'efpérance
d'y prendre la teinture de vos
moeurs aimables , font fort étonnés de voir
que vous fafliez moins de cas de votre propre
Langue qu'ils n'en font eux-mêmes.J'ai
été choqué en arrivant à Paris , & je le
ſuis encore de ne rencontrer par tout que,
des Inſcriptions Latines. Comme il ſe peut
faire que les Livres durent moins que les
Monumens , on pourra fort bien ignorer
un jour que vous ayez eu d'autre Langue
que celle dont on trouvera vos Monumens
1
NOVEMBRE. 1744. 159.
chargés ; & alors on vous regardera ou
comme une Colonie ou comme un Peuple
Tributaire des Romains. Ne regardez pas
cette ſuppoſition de l'anéantiſſement de vos
Livres comme une idée totalement chimérique.
Ce malheur n'eſt pas ſans exemple ;
il eſt arrivé aux Egyptiens , & c'eſt ſeulement
à leurs bas reliefs qu'ils doivent notre
ſouvenir. On ne ſçauroit voir à Rome l'Obéliſque
de S. Jean de Latran , celui de la
Porte du Peuple , & les autres, fans fe ſentir
ſaiſi de reſpect pour les Peuples par qui
ces merveilles ont été conſtruites. Les Egyptiens
ont très-bien faitde les charger de
leurs ſignes caractériſtiques , & l'on peut
croire que fans cela les Romains n'euſſent
pas manqué de s'attribuer l'honneur de ces
Monumens , comme ils ont fait , lorſqu'ils
ſe ſont donné la gloire d'avoir creuſé cet
étonnant Canal , qui facilitoit aux Egyptiens
par la Mer Rouge , le commerce des
Grandes Indes. Les Gouverneurs Romains
ne firent que le réparer , & il étoit de la
même Antiquité que les Pyramides. Mais
comme ce ſuperbe Ouvrage n'avoit pû être
orné d'Inſcriptions Hyerogliphiques , l'é
poquede ſa conſtruction & la gloire de ſes
Conſtructeurs furent dérobées à l'Egypte
par la vanité de Rome , dont les Citoyens
aimoient mieux ufurper l'admiration , que
T
Hij
160 MERCURE DE FRANCE.
1
de ne la pas obtenir. Je vous aſſure qu'ils ſe
glorifient beaucoup à préſent dans l'Eliſée ,
s'ils y ont appris que Louis XIV & Louis
XV ont dédaigné la Langue Françoiſe , &
empruntent la leur pour en parer leurs Monumens.
On dit que le Latin eſt plus propre
aux Inſcriptions que le François : je ne ſçais
pas affés votre Langue pour décider cette
queſtion. Mais cette queſtion , doit-on
la difcuter ? il faut prendre garde à une
choſe ; une Inſcription n'est pas une Epigramme
; quand cela ſe peut à la bonneheure
, & peut- être n'en est- ce pas mieux,
Dans le vrai , pourquoi une Inſcription eftelle
faite ? Pour marquer à la poſtérité telle
époque intéreſſante , qui a fait éléver tel
Monument. Qu'importe à cette poſtérité
de trouver dans les deux lignes de l'Infcriptionune
penſée reſſerrée & taillée de façon
qu'il en réſulte un bon mot ? il ſuffit qu'il
en réſulte un fait, ou l'indication d'un fait.
Il faut de la ſimplicité , de la clarté ; l'élégance
eſt comptée pour rien. Ces Romains
dont la Langue étoit ſi bien faite à votre
avis pour les Inſcriptions , qu'ont-ils mis
dans les leurs ? elles ſont ſimples , contiennent
des faits& n'étalent point d'eſprit. Les
Grecs dont la Langue étoit ſi ſuperieure à
celle des Romains , que la vanité de ceuxci
l'avouoit ſans honte , les Grecs ont fait
NOVEMBRE. 1744. 161
leurs Infcriptions dans le même goût ; la
lecture de Paufanias n'en laiſſe pas douter.
Seriez- vous honteux de ſuivre cet exemple,
& rougiriez-vous de mettre fur un Arc de
Triomphe, dans cette occafion-ci, par exem
ple, une Inſcription ſimple comme celle-ci ?
Paris heureuse &triomphante éléve ce Monument
à LouisXVguéri &Victorieux, 1744.
D'ailleurs votre Langue eſt peut - être
moins propre à tous les genres d'écrire
que le Latin ; vous écrivez pourtant
dans tous les genres & dans tous vous
avez d'excellens Ecrivains. Ofez prendre
l'effor dans le genre des Inſcriptions , & je
vous garantis le ſuccès. Ceux qui défendent
la Theſe contraire à celle que je foutiens
, ne manquent pas de propoſer des
Inſcriptions Latines dont ils demandent la
Traduction ; alors ils croyent avoir cauſe
gagnée , parce qu'en effet l'Original étoit
bon&la copie ne vaut rien ; mais cela ne
fignifie rien , & cette maniere de diſputer
naît de l'ignorance ou de la mauvaiſe for.
Outre le défavantage général de la Traduction,
ne doit- on pas ſçavoir que le genie des
Langues diverſes étant très-différent , telle
idée rendue par un tour concis dans une
Langue , demandera un tour allongé dans
une autre ? mais cela eſt réciproque , & je
ne crois pas qu'un Diſcours de M. Boffuet
Hiij
162 MERCURE DE FRANCE.
fût plus aiſé à mettre en Latin qu'une Harangue
de Ciceron à mettre en François.
Tout Etranger que je ſuis , je connois &je
faisgloire de connoître vos bons Auteurs :
il me vient à l'eſprit quelques exemples ;
penſez -vous qu'il foit facile de traduire en
Latin certe juſte & ingenieuſe maxime de
Ja Rochefoucaut ? l'esprit eſtſouvent la dupe
du coeur. Traduiſez encore ee beau Vers de
Voltaire.
:
:
:
Tel brille au ſecondrang,qui s'éclipfe au premier.
La difficulté de la Traduction ne sçauroit
prouver la moindre choſe : il y a des
penſées qui ne ſçauroient ſe traduire ſans
périphrafe ou fans équivalent : il y ena
d'autres qui ſe traduiſent à merveille.
Le Maſque tombe , l'Homme reſte..
Eſt-il moins fort,ou moins élégant que l'Original
Latin , cadit larva , manet res? Tout le
monde ſçait ces deux beaux Vers d'Horace.
Regum timendorum in proprios greges ;
Reges in ipfos imperium est Jovis.
: Rouſſeau les a traduits ainſi.
:
:
Les Rois font les Maîtres du Monde;
Les Dieux font les Maîtres des Rois.
NOVEMBRE. 1744. 163
* Ceci est-il moins précis ? moins fort ,
moins noble que le Latin ? Je crois bien
qu'en effet il eſt plus difficile de faire des
Inſcriptions Françoiſes que Latines ,pourquoi
? C'eſt que les Latines ſont tou
tes faites. Ce font des Santons ramaffes çà
& là; mais faites la même choſe en François
ſans ſcrupule ; vous avez d'excellens
Poëtes pour cela. Croyez-vous qu'en 1735
lorſque votre Roi triomphant par tout ,
aima mieux être l'Arbitre que le Vainqueur
de l'Europe , il eut été déplacé de lire autour
d'une Médaille frappée à cette occafion
ces deux Vers de Quinault ?
Il eſt armédu Tonnerre ,
Mais c'eſt pour donner la paix.
Un autre Vers de Quinault a fourni dans
ces dernieres Fêtes publiques une Inſcription
fort heureuſe , dont votre Miniſtre de
la Marine a embelli ſon illumination . On y
liſoit ſous la figure du Roi , il veut le bonheur
d'être aimé. J'aime mieux cela que des
louanges données par Horace à Auguſte.
Ce Vers a ſans doute intéreſſé tous les Citoyens
qui l'ont lû , & j'ai affés bonne opinion
du Peuple de Paris , pour croire qu'il
s'eſt enyvré du vin de M. de Maurepas ,
qui couloit à côté de cette Inſcription, plus
Hinj
164 MERCURE DE FRANCE .
volontiers que d'aucun autre. Cette fatisfaction
du Peuple eſt encore un point qui
mérite d'être conſidéré. Quoi ! les chofes
qui flarent le plus une Nation , doiventelles
être ignorées par les trois quarts de
cette Nation ? J'avoue que d'un autre côté
on trouve en cela même un avantage à faire
des Inſcriptions Latines ; c'eſt qu'elles font
jugées par moins de gens , mais cet avantage
prétendu eſt undéſavantage réel , car
enfin il eſt ridicule que la gloire d'un Peuple
ſoit un myſtére pour lui . Je m'apperçois
M. qu'il eſt tems de finir cette Lettre ,
qui devient preſqu'une une Differtation.
Vous me ferez plaiſir de la rendre publique
, &je ferai fort aiſe d'apprendre à vos
Compatriotes l'intérêt que je prends à la
gloire de leur Nation , dont je reſpecte autant
les Vertus , que j'aime ſes agrémens.
Fermer
16
p. 244-245
De Carthagene le 15. Décembre.
Début :
Les Fêtes de la Nation à l'occasion de la Naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, [...]
Mots clefs :
Carthagène, Naissance du duc de Bourgogne, Nation, Église, Ville, Pays, Événement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De Carthagene le 15. Décembre.
De Carthagene le 15. Décembre.
Les Fêtes de la Nation à l'occasion de la Naissance
de Monseigneur le Duc de Bourgogne,
commencerent le 16. Novembre au soir dans
l'Eglise des Réligieux de Saint François de cet-
te Ville, par un Te Deum chanté par les meil-
leurs Musiciens du Pays, & une infinité de feux
zed by Goog
JANVIER.
1752. 24
de poudre volans; après quoi la Natiou, le Gou-
verneur & tous les Gens en place & Principaux
de la Ville s'étant rendus chez M. Marconiet
Consul de la Nation Françoise, on leur servit
avec abondance des rafraîchissemens.
Le lendemain on célébra dans la même Eglise
un Service divin accompagné de la même musi-
que, & il y fut ptononcé par un très habile
Prédicateur du Pays nn Sermon sur l'heureux
événement de la Naissance de Monseigneur le
Duc de Bourgogne.
Le 28. la Nation fit tirer un beau feu d'ar-
tifiec.
Les Députés & Négocians François établis
à Murcie, ont donné des marques de leur joie
dans un évenement aussi interellant, par des
sêtes semblables à celles qui ont été données à
Carthagene.
Les Fêtes de la Nation à l'occasion de la Naissance
de Monseigneur le Duc de Bourgogne,
commencerent le 16. Novembre au soir dans
l'Eglise des Réligieux de Saint François de cet-
te Ville, par un Te Deum chanté par les meil-
leurs Musiciens du Pays, & une infinité de feux
zed by Goog
JANVIER.
1752. 24
de poudre volans; après quoi la Natiou, le Gou-
verneur & tous les Gens en place & Principaux
de la Ville s'étant rendus chez M. Marconiet
Consul de la Nation Françoise, on leur servit
avec abondance des rafraîchissemens.
Le lendemain on célébra dans la même Eglise
un Service divin accompagné de la même musi-
que, & il y fut ptononcé par un très habile
Prédicateur du Pays nn Sermon sur l'heureux
événement de la Naissance de Monseigneur le
Duc de Bourgogne.
Le 28. la Nation fit tirer un beau feu d'ar-
tifiec.
Les Députés & Négocians François établis
à Murcie, ont donné des marques de leur joie
dans un évenement aussi interellant, par des
sêtes semblables à celles qui ont été données à
Carthagene.
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17
p. 84-94
DISCOURS Prononcé le 28 Juillet 1751. par M. le Chevalier Basquiat de la Houze, dans une assemblée extraordinaire de l Académie Royale d'Histoire d'Espagne, en lui présentant le Parnasse François de M. Titon du Tillet.
Début :
Le motif qui me conduisit l'année derniere dans le Sanctuaire des Muses, [...]
Mots clefs :
Espagne, Nation, Histoire, Goût, Amour, Patrie, Philippe V, Gloire, Monde, Génies, Règne, Utile, Peuples, Académie royale d'histoire d'Espagne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Prononcé le 28 Juillet 1751. par M. le Chevalier Basquiat de la Houze, dans une assemblée extraordinaire de l Académie Royale d'Histoire d'Espagne, en lui présentant le Parnasse François de M. Titon du Tillet.
DISCOURS
Prononcé le 28 Juillet 1751. par M. le Chevalier
Basquiat de la Houze, dans une
assemblée extraordinaire de l Académie
Royale d'Histoire d'Espagne, en lui présentant
le Parnasse François de M. Titon
du Tillet.
Le motif qui me conduisit l'année derniere
dans le Sanctuaire des Muses,
mouvre aujourd'hui le Temple de la Vé-
rité. Il restoit à M. Titon du Tillet de vous
offrir ce magnifique monument qu'il a éle-
vé à la gloire de la France, & de ses illus-
tres Poetes. J'ai l'honneur, pour la seconde
fois, d'être l'interprête de ses sentimens
auprès de votre Nation, & rien ne me
flatte davantage que de vous faire connoî-
tre un Citoyen si recommandable dans le
Monde litteraire. Il unit aux talens les plus
distingués la plus rare modostie; à son goût
pour la retraite les délices de la société; au
caractere de Phi losophe, le véritable amour
de la Patrie; à l'âge de Nestot, le juge-
ment d'Horace, & les graces d'Anacreon.
Tousc es traits sont peints, Messieurs,
dans l'Histoire du Parnasse François que
gires vLOO
85
1752.
FEVRIER.
je suis chargé de vous remettre de sa part.
Outre les Médaillons qu'il a fait frapper
à la mémotre des Génies de sa Nation qui
en occupent les premiers rangs, il y joint
un essai qu'il a composé sur les honneurs
accordés aux Sçavans pendant la suite des
Siecles. Ces généreux travaux ont été cou-
ronnez par son aflociation aux plus céle-
bres Académies de l'Europe; & ne puis-je
pas déja regarder comme votre Confrere
un Auteur dont les Ouvrages font une par-
tie de l'immortalité du Regne de Louis le
Grand. Je le conjecture ainsi, sçachant
combien la memoire de ce Heros vous in-
teresse. Qui mieux que vous pourroit don-
ner une idée de ses sublimes vertus? Sa
grande ame a regné après lui dans le Mo-
narque votre Fondateur.
Que ne penfera pas la Posterité en lisant
Vos fastes, & voyant que votre seul atta-
chement à la Vérité, votre amour pour la
Patrie, & votre goût pour l'Etude ont
pour ainsi-dire guidé la main de Philippe,
qui en immortalisant son nom a rendu au-
tant de justice à votre mérite qu'il a aug-
menté la Majesté de son Trône. Quelle
doit done etre ma satisfaction en admirant
ce grand ouvrage, de penser que j'ai l'hon
neur de parler devant ceux mêmes qui en
font les Auteurs; qui ouvrant une carriere
86 MERCUREDE FRANCE.
aussi utile que glorieuse à leurs Conci-
toyens, vont découvrir à toutes les Na-
tions les Trésors que renferme l'Espagne;
qui mettant au grand jour son premier age,
sa premiere grandeur, ses differentes Re-
volutions, les Guerres cruelles qu'a porté
dans son sein la rivalité de Rome & de
Carthage, feront connoître que la conquête
de ce Royaume décide entre ces deux Ré-
publiques de l'Empire du monde. Com-
bien d'évenemens à ce fujet ne regrettons-
nous pas en admirant les précieux debris
des Decades de Tite-Live? Les monnoyes
Gaditanes & Celtiberiques ne nous presen-
tent que des caracteres inconnus sans jetter
le plus petit jour sur ces respectables Mo-
numens.
C'est à vous, Messieurs, à remplit les
vuides des premiers tems de votre Mo-
narchie: Vous peindrez ces grandes Scenes
aussi gloricuses à la valeur Espagnole,
qu aux Armes Puniques & Romaines. L'ine-
branlable Sagunte ne lailsa que des cendres
au triomphe d'Annibal, & la célebre Nu-
mance fut nommée par le fiet Senat la ter-
reur de l'Empire. Depuis la décadence de
l'ancienne Rome, vos recherches ne seront
pas moins importantes: La transmigration
des Peuples du Nord attirez par les riches-
ses de l'Espagne, & retenus par la dou-
jitized by Goc
FEVRIER.
87
1752.
ceur de son climat: celle des Africains,
qui profitant du crime d'un de ses Rois,
servirent par un plus grand crime la ven-
geance d'un sujet révolté. Sa délivrance
enfin opérée par la valeur de la Nation,
qui a étendu son empire de l'un à l'autre
Hémisphére, convaincront l'Univers
que semblable à l'astre du jour, elle n'a
souffert quelque éclipse que pour reparoî-
tre avec plus d'éclat. L'Histoire ne nous
apprend presque rien du Gouvernement
des Mores depuis leur irruption en Espa-
gne. La barbarie avoit alors répandu son
voile sur toute l'Europe, quand l'Orient
voyoit refleurir les beaux Arts, sous le
Califat d'Almamon : c'est de-là que dans
le dixième siècle ces superbes conquerans
les transporterent à Cordouëm, qui devint
le nouveau portique de toutes les Nations.
Quels beaux monumens ne doit-on pas es-
pérer de vous, Messieurs, par le dépôt de
tant de manuscrits Arabes que vous posse-
dez, & qui attendent le jour de vos sça-
vantes veilles. Ce seroit ici le moment de
vous donner toutes les louanges dues à une
entreprise aussi généreuse: mais que pour-
rois-je vous dire qui pût approcher de la joie
intérieure que vous devez sentir à chaque
pas que vous faites pour la perfection de
ues
88 MERCURE DE FRANCE.
votre ouvtage, il n'en est pas un qui ne
vous conduise à l'immortalité. L'idée d'un
si utile établissement vous étoit réservée,
*Monsieur: quel autre pouvoit présider
avec plus de dignité dans cette assemblée?
Vous qui, livré au service de votre patrie
dans la portion la plus délicate & la plus
importante au maintien de sa gloire, par-
tagiez vos momens entre le soin de la fai-
re connoître au dehiors, & celui de la
rendre immuable dans ses fondemens: il
me semble pénétrer vos vûes pour le bien
de l'Etat. C'est dans les Archives des Na-
tions, que ceux qui se destinent à devemt
un jour le soutien de leur patrie, s'instrui-
ront de ce que les Puissances se doivent
entr'elles, qu'ils balanceront leuts inté-
rêts avec justesse, qu'ils connoîtront leurs
titres & leurs engagemens réciproques.
C'est là qu en fuivant le fil des affaires con-
duites par de grands génies, ils appren-
dront à leut tour à les manier, c est-là
qu'ils appercevront les différens ressorts
des passions, la complication des obstacles,
& qu'ils trouveront le secours de l'exemple
pour les surmonter. L'étude de l'Histoite
enfin leur inspirera le goût de voyager, &
dans cette brillante carriére ils devien-
dront maîtres dans l'art de développer
M. de Montiano.
giined ueO
FEVRIER.
89
1752.
avec discernement les génies des peuples.
Cette étude sérieuse ne vous occupe pas
entierement, Monfieur, vous rendez utile
à votre nation les larcins que vous faites à
vos plaisits. Vos précieuses découvertes
sur l'origine & le progrès du Théatre Es-
pagnol, ont commencé à lui rendre son
ancien lustre: vos ouvrages finiront d'y
tamener le sentiment & le bon goût. Que
n'aurois- je pas à dire de chacun de vous en
particulier, Messieurs, si le concours de
tant de lumieres réunies ne me présentoit
un nouvel objet qui doit ranimer votre
zéle pour la postérité. Les plus grands
Princes, les Généraux les plus fameux,
les Ministres les plus habiles dont les noms
remplissent les annales du monde, au-
roient ils échappé à la durée des siécles
multipliés, sans les généreux travaux de ces
hommes illustres, uniquement appliqués
à nous en transmettre la mémoire? Et que
deviendroient ceux que le Ciel réserve à
l'Univers, s'ils ne suscitoit dans la même
distance des tems ces mêmes génies qui ex-
citent leurs semblables à imiter les vertus
dont ils nous conservent les modéles-
C'est ainsi que le nom de Philippe V.
sera porté par votre reconnoissance dans
les siécles à venir. Héritier du sang d'Hen-
rIIV. il en montra toutes les vertus. Com-
itized by Goc
90 MERCURE DE FRANCE.
me lui, fut adoré de ses sujets, essuya de
grands périls, surmonta de grands obsta-
cles, & triompha des rivaux de sa cou-
ronne. Il est cependant un trait dans la
vie de ce dernier Heros, qui en s'éloignant
de nos jours rendroit un Historien in-
croyable, s'il n'etoit guidé par des témoi-
gnages aussi respectables que les vôtres.
Vous l'avez vu, Messieurs, à l'âge de 37
ans abdiquer une couronne, que l'Europe
conjurée n'avoit pu lui enlever.
Déja Philippe regnoit sur lui-même
dans sa solitude de Saint Ildephonse, &
Louis I. devenu l'objet de votre amour &
de vos espérances, étoit à vos yeux l'i-
mage du Roi son pere. La fleur de sa jeu-
nesse vous annonçoit un long regne
mais que les décrets du Ciel sont incom-
prehensibles! Tout, dit un Auteur, fut
précoce dans cet aimable Prince, le mé-
rite, le thrône, le tombeau. Un deuil
imprevu couvrit l'Espagne. Les plaintes
de tant de fideles sujets se font entendre
dans la retraite du pere de la Patrie: Phi-
lippe reprend les rênes du Gouvernement,
& comme si ses hauts faits étoient déja
effacés de la mémoire des hommes, il
signale son nouveau regne par la conquê-
re d'Oran, & donne aux peuples des
deux Siciles un Souverain capable de
HnadO
FEVRIER.
1752.
91
captiver leurs cœurs & de remplit leurs
desirs.
Certe suite d'événemens suffit, Mes-
sieurs, pour avancer qu'il est presqu'im-
possible a un seul Ectivain d'en remplir la
vaste carriere, quelque talent & quelque
impartialité qu on lui suppose. On recon-
noit encore la nécessité de votre fondation
quand on voit le peu de chronologie des
Historiens Grecs ou Romains, & les con-
trariétés étonnantes dans lesquelles ils
sont tombés. Quoiqu'on lise avec plai-
sir ceux qu'a produit votre nation, ils
laissent cependant bien des choses à dési-
rer. Si Garibai, Zurita, Morales, Maria-
na, Solis, Ferreras, avoient pu vous de-
vancer dans les places que vous occupez
aujourd'hui, quelle simplicité, quel ordre,
quelle majesté n admirerions-nous pas
dans leurs Ouvtages : L'intérêt de leur
union auroit perfectionné leurs connois-
sances: amis & rivaux tout à la fois, ils
se seroient communiqués leurs talens par
une critique judicieuse & polie, ils au-
roient fixé dans leurs assemblées les
loix du goût dont on s'écarte aisément
dans l'obscurité du cabinet. C'est toujours
aux yeux étrangers à nous faire apperçe-
voit nos défauts. L'expérience nous dé-
montre combien l'aveuglement de l'amour
92 MERCUREDE FRANCE.
propre est funeste au progrès de l'esprit
humain. Voilà, Messicurs, comment les
glorieux efforts de vos aînés vous ont dé-
couvert les véritables routes: leurs écrita
annoncent & promettent des modeles dans
les vôtres.
Ne bornons pas à la gloire de la litté-
rature les obligations que nous avons à
l'Antiquité. Le passé me devient présent
quand je considere dans l'Histoire Romai-
ne l'esprit politique de nos deux Monar-
chies. L'avenit s'etoit-il dévoilé à ces pre-
miers Maîtres du Monde? Semblable à
un Roi puissant qui, sur le bord du tom-
beau, partage ses nombreux Etats à ses
enfans, & leur découvre en même temps
leurs véritables intérêts, l'ancienne Romo
nous a laissé un monument de cette union
si essentielle à l'avantage des deux Cou-
ronnes sur plusicurs médailles de Galba
Auguste exposées à vos yeux dans le ca-
binet du Roi votre maître; on voit la
France & l'Espagne se donner la main:
alliance, pour ainsi dire, éternelle qui sub-
sista jusqu'à Philippe I. Il étoit réservé
à un autre Philippe de la ressusciter. Epo-
que mémorable qui fixa votre bonheur
& maintient l'unité de votre Monarchie.
De là ces solides maximes si religieuse-
ment suivies par Louis XV. & par Fer,
itized by Goo
FEVRIER.
1752.
93
dinand VI. plus unis encore par les liens
de l'amitié que par ceux du sang. Ces
deux Princes sont également occupés de la
félicité de leurs sujets. La victoire a don-
né à Louis le surnom de Grand, les peuples
celui de Bien-aimé. Un intérêt aussi cher
attache tous les cœurs à Ferdinand, &
lui a déja acquis le titre de Juste.
Quelle gloire, Messieurs, pour votre
Académie d'écrire un jour l'Histoire du
Monarque votre protecteur! Quel hon-
neur pour moi de parler dès aujourd'hui
le langage de la postérité ! Mais en vous
témoignant mes sentimens d'admiration,
permettez que j'y joigne mes justes re-
grets de ne pouvoit profiter plus long-
temps de la douceur de votre Société; el-
le va m'être ravie par des ordres supé-
rieurs. Je quitte avec peine ces agréables
entretiens qui me familiarisoient avec l'i-
dée de vous appartenit, & ce qui me
rend cette séparation plus sensible, je
m'éloigne d'un Ministre qui, profond
dans la science de connoître les hommes
m'apprit le premier à vous aimer & àdus
estimer. Si quelque chose peut répondre
au souvenir que je conserverai toute ma
vie des bontés dè votre nation, c'est de
penser que je vais travailler & m'instruire
à être utile à la mienne auptès d'unę au-
Ngitized by Goog
94 MERCUREDE FRANCE.
tre qui ne vous est point étrangere. Je
verrai à Naples un Prince né & élevé ea
Espagne uni au vôtre par le sang & l'ami-
tie, un Prince comme lui le honheur &
l'amour de ses sujers. Je vous aurai donc
toufours présens à l'esprit dans les nou-
veaux objets qui s'offriront à ma vue. Mon
coeur d'accord avec mes sentimens ne s'é-
loignera jamais de vous. J'ose vous de-
mander, Messieurs, la grace d'en être
bien assurés. Puis-je être assez heureux
pour que de tels motifs me conservent par-
mi vous un louvenir dont la moindte
marque me sera toujours précieuse.
Prononcé le 28 Juillet 1751. par M. le Chevalier
Basquiat de la Houze, dans une
assemblée extraordinaire de l Académie
Royale d'Histoire d'Espagne, en lui présentant
le Parnasse François de M. Titon
du Tillet.
Le motif qui me conduisit l'année derniere
dans le Sanctuaire des Muses,
mouvre aujourd'hui le Temple de la Vé-
rité. Il restoit à M. Titon du Tillet de vous
offrir ce magnifique monument qu'il a éle-
vé à la gloire de la France, & de ses illus-
tres Poetes. J'ai l'honneur, pour la seconde
fois, d'être l'interprête de ses sentimens
auprès de votre Nation, & rien ne me
flatte davantage que de vous faire connoî-
tre un Citoyen si recommandable dans le
Monde litteraire. Il unit aux talens les plus
distingués la plus rare modostie; à son goût
pour la retraite les délices de la société; au
caractere de Phi losophe, le véritable amour
de la Patrie; à l'âge de Nestot, le juge-
ment d'Horace, & les graces d'Anacreon.
Tousc es traits sont peints, Messieurs,
dans l'Histoire du Parnasse François que
gires vLOO
85
1752.
FEVRIER.
je suis chargé de vous remettre de sa part.
Outre les Médaillons qu'il a fait frapper
à la mémotre des Génies de sa Nation qui
en occupent les premiers rangs, il y joint
un essai qu'il a composé sur les honneurs
accordés aux Sçavans pendant la suite des
Siecles. Ces généreux travaux ont été cou-
ronnez par son aflociation aux plus céle-
bres Académies de l'Europe; & ne puis-je
pas déja regarder comme votre Confrere
un Auteur dont les Ouvrages font une par-
tie de l'immortalité du Regne de Louis le
Grand. Je le conjecture ainsi, sçachant
combien la memoire de ce Heros vous in-
teresse. Qui mieux que vous pourroit don-
ner une idée de ses sublimes vertus? Sa
grande ame a regné après lui dans le Mo-
narque votre Fondateur.
Que ne penfera pas la Posterité en lisant
Vos fastes, & voyant que votre seul atta-
chement à la Vérité, votre amour pour la
Patrie, & votre goût pour l'Etude ont
pour ainsi-dire guidé la main de Philippe,
qui en immortalisant son nom a rendu au-
tant de justice à votre mérite qu'il a aug-
menté la Majesté de son Trône. Quelle
doit done etre ma satisfaction en admirant
ce grand ouvrage, de penser que j'ai l'hon
neur de parler devant ceux mêmes qui en
font les Auteurs; qui ouvrant une carriere
86 MERCUREDE FRANCE.
aussi utile que glorieuse à leurs Conci-
toyens, vont découvrir à toutes les Na-
tions les Trésors que renferme l'Espagne;
qui mettant au grand jour son premier age,
sa premiere grandeur, ses differentes Re-
volutions, les Guerres cruelles qu'a porté
dans son sein la rivalité de Rome & de
Carthage, feront connoître que la conquête
de ce Royaume décide entre ces deux Ré-
publiques de l'Empire du monde. Com-
bien d'évenemens à ce fujet ne regrettons-
nous pas en admirant les précieux debris
des Decades de Tite-Live? Les monnoyes
Gaditanes & Celtiberiques ne nous presen-
tent que des caracteres inconnus sans jetter
le plus petit jour sur ces respectables Mo-
numens.
C'est à vous, Messieurs, à remplit les
vuides des premiers tems de votre Mo-
narchie: Vous peindrez ces grandes Scenes
aussi gloricuses à la valeur Espagnole,
qu aux Armes Puniques & Romaines. L'ine-
branlable Sagunte ne lailsa que des cendres
au triomphe d'Annibal, & la célebre Nu-
mance fut nommée par le fiet Senat la ter-
reur de l'Empire. Depuis la décadence de
l'ancienne Rome, vos recherches ne seront
pas moins importantes: La transmigration
des Peuples du Nord attirez par les riches-
ses de l'Espagne, & retenus par la dou-
jitized by Goc
FEVRIER.
87
1752.
ceur de son climat: celle des Africains,
qui profitant du crime d'un de ses Rois,
servirent par un plus grand crime la ven-
geance d'un sujet révolté. Sa délivrance
enfin opérée par la valeur de la Nation,
qui a étendu son empire de l'un à l'autre
Hémisphére, convaincront l'Univers
que semblable à l'astre du jour, elle n'a
souffert quelque éclipse que pour reparoî-
tre avec plus d'éclat. L'Histoire ne nous
apprend presque rien du Gouvernement
des Mores depuis leur irruption en Espa-
gne. La barbarie avoit alors répandu son
voile sur toute l'Europe, quand l'Orient
voyoit refleurir les beaux Arts, sous le
Califat d'Almamon : c'est de-là que dans
le dixième siècle ces superbes conquerans
les transporterent à Cordouëm, qui devint
le nouveau portique de toutes les Nations.
Quels beaux monumens ne doit-on pas es-
pérer de vous, Messieurs, par le dépôt de
tant de manuscrits Arabes que vous posse-
dez, & qui attendent le jour de vos sça-
vantes veilles. Ce seroit ici le moment de
vous donner toutes les louanges dues à une
entreprise aussi généreuse: mais que pour-
rois-je vous dire qui pût approcher de la joie
intérieure que vous devez sentir à chaque
pas que vous faites pour la perfection de
ues
88 MERCURE DE FRANCE.
votre ouvtage, il n'en est pas un qui ne
vous conduise à l'immortalité. L'idée d'un
si utile établissement vous étoit réservée,
*Monsieur: quel autre pouvoit présider
avec plus de dignité dans cette assemblée?
Vous qui, livré au service de votre patrie
dans la portion la plus délicate & la plus
importante au maintien de sa gloire, par-
tagiez vos momens entre le soin de la fai-
re connoître au dehiors, & celui de la
rendre immuable dans ses fondemens: il
me semble pénétrer vos vûes pour le bien
de l'Etat. C'est dans les Archives des Na-
tions, que ceux qui se destinent à devemt
un jour le soutien de leur patrie, s'instrui-
ront de ce que les Puissances se doivent
entr'elles, qu'ils balanceront leuts inté-
rêts avec justesse, qu'ils connoîtront leurs
titres & leurs engagemens réciproques.
C'est là qu en fuivant le fil des affaires con-
duites par de grands génies, ils appren-
dront à leut tour à les manier, c est-là
qu'ils appercevront les différens ressorts
des passions, la complication des obstacles,
& qu'ils trouveront le secours de l'exemple
pour les surmonter. L'étude de l'Histoite
enfin leur inspirera le goût de voyager, &
dans cette brillante carriére ils devien-
dront maîtres dans l'art de développer
M. de Montiano.
giined ueO
FEVRIER.
89
1752.
avec discernement les génies des peuples.
Cette étude sérieuse ne vous occupe pas
entierement, Monfieur, vous rendez utile
à votre nation les larcins que vous faites à
vos plaisits. Vos précieuses découvertes
sur l'origine & le progrès du Théatre Es-
pagnol, ont commencé à lui rendre son
ancien lustre: vos ouvrages finiront d'y
tamener le sentiment & le bon goût. Que
n'aurois- je pas à dire de chacun de vous en
particulier, Messieurs, si le concours de
tant de lumieres réunies ne me présentoit
un nouvel objet qui doit ranimer votre
zéle pour la postérité. Les plus grands
Princes, les Généraux les plus fameux,
les Ministres les plus habiles dont les noms
remplissent les annales du monde, au-
roient ils échappé à la durée des siécles
multipliés, sans les généreux travaux de ces
hommes illustres, uniquement appliqués
à nous en transmettre la mémoire? Et que
deviendroient ceux que le Ciel réserve à
l'Univers, s'ils ne suscitoit dans la même
distance des tems ces mêmes génies qui ex-
citent leurs semblables à imiter les vertus
dont ils nous conservent les modéles-
C'est ainsi que le nom de Philippe V.
sera porté par votre reconnoissance dans
les siécles à venir. Héritier du sang d'Hen-
rIIV. il en montra toutes les vertus. Com-
itized by Goc
90 MERCURE DE FRANCE.
me lui, fut adoré de ses sujets, essuya de
grands périls, surmonta de grands obsta-
cles, & triompha des rivaux de sa cou-
ronne. Il est cependant un trait dans la
vie de ce dernier Heros, qui en s'éloignant
de nos jours rendroit un Historien in-
croyable, s'il n'etoit guidé par des témoi-
gnages aussi respectables que les vôtres.
Vous l'avez vu, Messieurs, à l'âge de 37
ans abdiquer une couronne, que l'Europe
conjurée n'avoit pu lui enlever.
Déja Philippe regnoit sur lui-même
dans sa solitude de Saint Ildephonse, &
Louis I. devenu l'objet de votre amour &
de vos espérances, étoit à vos yeux l'i-
mage du Roi son pere. La fleur de sa jeu-
nesse vous annonçoit un long regne
mais que les décrets du Ciel sont incom-
prehensibles! Tout, dit un Auteur, fut
précoce dans cet aimable Prince, le mé-
rite, le thrône, le tombeau. Un deuil
imprevu couvrit l'Espagne. Les plaintes
de tant de fideles sujets se font entendre
dans la retraite du pere de la Patrie: Phi-
lippe reprend les rênes du Gouvernement,
& comme si ses hauts faits étoient déja
effacés de la mémoire des hommes, il
signale son nouveau regne par la conquê-
re d'Oran, & donne aux peuples des
deux Siciles un Souverain capable de
HnadO
FEVRIER.
1752.
91
captiver leurs cœurs & de remplit leurs
desirs.
Certe suite d'événemens suffit, Mes-
sieurs, pour avancer qu'il est presqu'im-
possible a un seul Ectivain d'en remplir la
vaste carriere, quelque talent & quelque
impartialité qu on lui suppose. On recon-
noit encore la nécessité de votre fondation
quand on voit le peu de chronologie des
Historiens Grecs ou Romains, & les con-
trariétés étonnantes dans lesquelles ils
sont tombés. Quoiqu'on lise avec plai-
sir ceux qu'a produit votre nation, ils
laissent cependant bien des choses à dési-
rer. Si Garibai, Zurita, Morales, Maria-
na, Solis, Ferreras, avoient pu vous de-
vancer dans les places que vous occupez
aujourd'hui, quelle simplicité, quel ordre,
quelle majesté n admirerions-nous pas
dans leurs Ouvtages : L'intérêt de leur
union auroit perfectionné leurs connois-
sances: amis & rivaux tout à la fois, ils
se seroient communiqués leurs talens par
une critique judicieuse & polie, ils au-
roient fixé dans leurs assemblées les
loix du goût dont on s'écarte aisément
dans l'obscurité du cabinet. C'est toujours
aux yeux étrangers à nous faire apperçe-
voit nos défauts. L'expérience nous dé-
montre combien l'aveuglement de l'amour
92 MERCUREDE FRANCE.
propre est funeste au progrès de l'esprit
humain. Voilà, Messicurs, comment les
glorieux efforts de vos aînés vous ont dé-
couvert les véritables routes: leurs écrita
annoncent & promettent des modeles dans
les vôtres.
Ne bornons pas à la gloire de la litté-
rature les obligations que nous avons à
l'Antiquité. Le passé me devient présent
quand je considere dans l'Histoire Romai-
ne l'esprit politique de nos deux Monar-
chies. L'avenit s'etoit-il dévoilé à ces pre-
miers Maîtres du Monde? Semblable à
un Roi puissant qui, sur le bord du tom-
beau, partage ses nombreux Etats à ses
enfans, & leur découvre en même temps
leurs véritables intérêts, l'ancienne Romo
nous a laissé un monument de cette union
si essentielle à l'avantage des deux Cou-
ronnes sur plusicurs médailles de Galba
Auguste exposées à vos yeux dans le ca-
binet du Roi votre maître; on voit la
France & l'Espagne se donner la main:
alliance, pour ainsi dire, éternelle qui sub-
sista jusqu'à Philippe I. Il étoit réservé
à un autre Philippe de la ressusciter. Epo-
que mémorable qui fixa votre bonheur
& maintient l'unité de votre Monarchie.
De là ces solides maximes si religieuse-
ment suivies par Louis XV. & par Fer,
itized by Goo
FEVRIER.
1752.
93
dinand VI. plus unis encore par les liens
de l'amitié que par ceux du sang. Ces
deux Princes sont également occupés de la
félicité de leurs sujets. La victoire a don-
né à Louis le surnom de Grand, les peuples
celui de Bien-aimé. Un intérêt aussi cher
attache tous les cœurs à Ferdinand, &
lui a déja acquis le titre de Juste.
Quelle gloire, Messieurs, pour votre
Académie d'écrire un jour l'Histoire du
Monarque votre protecteur! Quel hon-
neur pour moi de parler dès aujourd'hui
le langage de la postérité ! Mais en vous
témoignant mes sentimens d'admiration,
permettez que j'y joigne mes justes re-
grets de ne pouvoit profiter plus long-
temps de la douceur de votre Société; el-
le va m'être ravie par des ordres supé-
rieurs. Je quitte avec peine ces agréables
entretiens qui me familiarisoient avec l'i-
dée de vous appartenit, & ce qui me
rend cette séparation plus sensible, je
m'éloigne d'un Ministre qui, profond
dans la science de connoître les hommes
m'apprit le premier à vous aimer & àdus
estimer. Si quelque chose peut répondre
au souvenir que je conserverai toute ma
vie des bontés dè votre nation, c'est de
penser que je vais travailler & m'instruire
à être utile à la mienne auptès d'unę au-
Ngitized by Goog
94 MERCUREDE FRANCE.
tre qui ne vous est point étrangere. Je
verrai à Naples un Prince né & élevé ea
Espagne uni au vôtre par le sang & l'ami-
tie, un Prince comme lui le honheur &
l'amour de ses sujers. Je vous aurai donc
toufours présens à l'esprit dans les nou-
veaux objets qui s'offriront à ma vue. Mon
coeur d'accord avec mes sentimens ne s'é-
loignera jamais de vous. J'ose vous de-
mander, Messieurs, la grace d'en être
bien assurés. Puis-je être assez heureux
pour que de tels motifs me conservent par-
mi vous un louvenir dont la moindte
marque me sera toujours précieuse.
Fermer
17
18
p. 191-195
DE STOKHOLM, le 24 Décembre.
Début :
La Diette a repris ses Séances, & le bruit court qu'il a été résolu dans le Committé secret, [...]
Mots clefs :
Roi, Royaume, États, Lois, Nation, Suède, Prince, Diète
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE STOKHOLM, le 24 Décembre.
DE STOKHOLM, le 24 Décembre.
La Diette a repris ses Séances, & le bruit
court qu'il a été résolu dans le Committé secret,
d'employer de nouvelles instances auprès
du Comte de Tessin, pour l'engager à ne point se
démettre de ses emplois. Les Députés de la Com-
pagnie des Indes Orientales sons retournés à Got-
tembourg, aprés avoir eu une seconde audience
du Roi, qui leur a promis de ne négliger rien de
ce qui pourroit contribuer aux progrès du Com-
merce de cette Compagnie.
Lorsque les Etats du Royaume se présenterent
devant le Tiône pour rendre leur soi & hommage
au Roi, le Comte de Tessin, coutinuant d'ex-
ercer la dignité de Président du Collége de la
Chancellerie, leur adressa le discours suivant.
»Exhorter les Suédois à la soumission & à la fideli-
»té pour leur Souverain, ce seroit paroître avoir
„oublié à quel point ils ont toujours portés ses
aOO
192 MERCURE DE FRANCE.
„sentimens, le sang qu'ils ont répandu en tant
»d'occasions, & toutes les circonstances, soit
» passées, soit présentes, consirment sussisam-
„ment, qu'il n'y a aucune considération humai.
nne, qui puisse faire balancer la Nation sur l'ac-
„complissement de pareils devoirs. Ces mêmes
„ sentimens se lisent dans vos ye ix, aujourd'hui
„que les Couronnes de Suéde, des Goths & des
„Vandales, sont sur la tête d'un Prince, dont
»la Maison est si étroitement liée avec celle des
„Gustaves, & qui pendant huit années en-
„tieres, & dans les tems les plus difficiles, a don-
„né des preuves reiterées de son dévouement
„pour le Royaume. Quelque difficiles qu'avent
»été ces tems; quelque compliqués qu'ayent
»été les soins qu'il a falu se donner, le Roi y a
„trouvé cette satisfaction, que chaque moment
„lui a fourni les moyens de nous convaincre de
uson amour paternel. Si-je voulois entrer dans
l'énumération des marques que nous en avons
„ reçues, & des vertus qui compolent le caractere
»de Sa Majesté, je ne ferois que rappeller ce qui
„ depuis long-tenis est gravé dans vos tœeurs.
„Qu'il me soit permis cependant de tracer en peu
„de mots, une légere esquisse du portrait d'un
„Monarque né pour la gloire de la Suéde L'ob-
»jet unique des désirs de ce Prince, est de nous
»renddre heureux, & il veut devoir son autorité
„beaucoup moins aux loix qu'à notre affection
» & à notre reconnoissance. Tel est le Roi que les
»Etats réverent sur le Trône, où l'a placé un
„choix libre & unanime, & où l'appelloient
»ses qualités éminentes. Appprochez donc, &
venez lui rendre vos hommages; prêtez pour
„vous, & pout la Nation qui vous autorise à
»cet effet, le serment d'une fidélité inébranla-
»ble.
FEVRIER. 1752.
193
oble Promettez que dans tous les tems, & dans
»quelques reveis que vour plissiez essuyer, vous
„ demeurerez soumis, suivant les Loix du Royau-
»me, & su vent la forme du Gouvernement
»au Très Puissant Prince Adolphe Fréséric, Roi
»de Suéde, des Goths, & des Vandales. Liez
„vos ames à celles du Roi, & posez vos mains
»dans celles de Sa Majesté, vouez-lui & confir,
»mez-luivotre obéissance & votre dévouement
„tant en votre nom, qu'au nom de vos conci-
»toyens, de vos enfans & de leur postérité.
Voici le sermant que le Roi a prété le jour
de son Couronnement Moi, Adolphe-Frederie.
»promets & jure devant Dieu & sur son saint
» Evangile: 1. que je veux aimer Dien & sa
»sainte Fglise; conserver & maintenir tous les
„ Etats du Royaume dans la pratique & l'obser.
»vance de la pure Doctrine, suivant l'afsuran-
„ce que j'en ai donnée; défendre l'Eglise & ses
„ droits, & proteger avec la même attention les
»droits de la Couronne & ceux de la Nation Sué-
„doise: 29. que je veux aimer, garder & ob-
»server la justice & la vérité; réptimer l'iniqui-
»té & l'injustice, faire servir à ces deux fius l'u-
„sage de ma puissance Royale: 3. que je veux
»être le même pour tous mes sujets, tellement
„ qu'aucun d'entre eux, soit pauvte, soit riche,
»de haute ou de basse condition, qui tomberoit
»dans quelque faute, n'ait rien à craindre pour
„ sa personne ni pour ses biens, sans avoii été
„convaincu & jugé de la maniere que les Loix
„ du Royaume & les fo mes juridiques le pres-
„crivent : 4. que je veux gouverner le Royau-
„ me avec l'avis & l'assistance des Senateurs, &
»d'autres personnes nées en Suède, & attachées
nau pays pat leur naissance & par leur serment,
194 MERCUREDE FRANCE.
„sans agit autrement qu'avec seur participation:
»5°. que je veux maintenit l'Etat & la Nation
dans la possession de ses frontieres, & dans la
o jonissance de ses revenus annuels; en sorte
„qu'il n'en soit rien distrait ou diminué au préju-
„dice de mes Succcsseurs: 6°. comme par l'Acte
o d'assurance donnée à mon avenement au Trô-
»ne, j'ai rejetté le pouvoit arbitraire & despo-
ntique, & que je ne l'introduitai jamais, ni ne
u souffiirai qu'il soit introduit par d'autres, je
o promets & jure aussi de protéger les Etas du
Royaume dans leurs personnes & dans la jouis-
»sance de leurs privilèges duement acquis; de
nconserver les Loix & les Reglemens établis du
»commun consentement des Etats; de ne pas
"souffrir que l'injustice prévale jamais sur la
„justice, & de ne point permettre que ni Droit
»Etranger, ni Loix nouvelles, soient introduits
„dans le Royaume que sous le bon plaisir des
„mêmes Etats : 7° je n'entreprendrai jamais de
»guerre, & n'imposerai aucune charge à mes
» Sujets, qu'avec la participation desdits Etats,
„dans des choses de cette nature, ou autres sem-
»blables, je me conformerai au contenu de
„ de l'Acte d'assurance, ainsi qu'au Réglement
»par lequel la forme de Régence a été établie
"en 1710: 8 de plus, je défendrai & proté-
"gerai tout le Corps des Citoyenes en général
"parriculiérement ceux, qui étant d'un caracte-
"re pacisique, mettent leur bonheur à vivre en
»paix & suivant la Loi. Je les protégerai contre
"tous esprits inquiers & torbulens, soit du
»Pays, soit Etrangers. Et comme la paix & la
a concorde sont des biens inestimables, je m'at-
»tacherai à faire tégner & à fortifier l'une &
»l'autre dans l'Eglise, dans les Conseils, dans
FEVRIER.
1752.
195
les familles, dans l'administration publique &
» & particuliere. J'employerai avec la même ap-
plication tous mes soins à réprimer sévérement
»tout ce ce qui pourroit être un sujet de trou-
ble.
La Diette a repris ses Séances, & le bruit
court qu'il a été résolu dans le Committé secret,
d'employer de nouvelles instances auprès
du Comte de Tessin, pour l'engager à ne point se
démettre de ses emplois. Les Députés de la Com-
pagnie des Indes Orientales sons retournés à Got-
tembourg, aprés avoir eu une seconde audience
du Roi, qui leur a promis de ne négliger rien de
ce qui pourroit contribuer aux progrès du Com-
merce de cette Compagnie.
Lorsque les Etats du Royaume se présenterent
devant le Tiône pour rendre leur soi & hommage
au Roi, le Comte de Tessin, coutinuant d'ex-
ercer la dignité de Président du Collége de la
Chancellerie, leur adressa le discours suivant.
»Exhorter les Suédois à la soumission & à la fideli-
»té pour leur Souverain, ce seroit paroître avoir
„oublié à quel point ils ont toujours portés ses
aOO
192 MERCURE DE FRANCE.
„sentimens, le sang qu'ils ont répandu en tant
»d'occasions, & toutes les circonstances, soit
» passées, soit présentes, consirment sussisam-
„ment, qu'il n'y a aucune considération humai.
nne, qui puisse faire balancer la Nation sur l'ac-
„complissement de pareils devoirs. Ces mêmes
„ sentimens se lisent dans vos ye ix, aujourd'hui
„que les Couronnes de Suéde, des Goths & des
„Vandales, sont sur la tête d'un Prince, dont
»la Maison est si étroitement liée avec celle des
„Gustaves, & qui pendant huit années en-
„tieres, & dans les tems les plus difficiles, a don-
„né des preuves reiterées de son dévouement
„pour le Royaume. Quelque difficiles qu'avent
»été ces tems; quelque compliqués qu'ayent
»été les soins qu'il a falu se donner, le Roi y a
„trouvé cette satisfaction, que chaque moment
„lui a fourni les moyens de nous convaincre de
uson amour paternel. Si-je voulois entrer dans
l'énumération des marques que nous en avons
„ reçues, & des vertus qui compolent le caractere
»de Sa Majesté, je ne ferois que rappeller ce qui
„ depuis long-tenis est gravé dans vos tœeurs.
„Qu'il me soit permis cependant de tracer en peu
„de mots, une légere esquisse du portrait d'un
„Monarque né pour la gloire de la Suéde L'ob-
»jet unique des désirs de ce Prince, est de nous
»renddre heureux, & il veut devoir son autorité
„beaucoup moins aux loix qu'à notre affection
» & à notre reconnoissance. Tel est le Roi que les
»Etats réverent sur le Trône, où l'a placé un
„choix libre & unanime, & où l'appelloient
»ses qualités éminentes. Appprochez donc, &
venez lui rendre vos hommages; prêtez pour
„vous, & pout la Nation qui vous autorise à
»cet effet, le serment d'une fidélité inébranla-
»ble.
FEVRIER. 1752.
193
oble Promettez que dans tous les tems, & dans
»quelques reveis que vour plissiez essuyer, vous
„ demeurerez soumis, suivant les Loix du Royau-
»me, & su vent la forme du Gouvernement
»au Très Puissant Prince Adolphe Fréséric, Roi
»de Suéde, des Goths, & des Vandales. Liez
„vos ames à celles du Roi, & posez vos mains
»dans celles de Sa Majesté, vouez-lui & confir,
»mez-luivotre obéissance & votre dévouement
„tant en votre nom, qu'au nom de vos conci-
»toyens, de vos enfans & de leur postérité.
Voici le sermant que le Roi a prété le jour
de son Couronnement Moi, Adolphe-Frederie.
»promets & jure devant Dieu & sur son saint
» Evangile: 1. que je veux aimer Dien & sa
»sainte Fglise; conserver & maintenir tous les
„ Etats du Royaume dans la pratique & l'obser.
»vance de la pure Doctrine, suivant l'afsuran-
„ce que j'en ai donnée; défendre l'Eglise & ses
„ droits, & proteger avec la même attention les
»droits de la Couronne & ceux de la Nation Sué-
„doise: 29. que je veux aimer, garder & ob-
»server la justice & la vérité; réptimer l'iniqui-
»té & l'injustice, faire servir à ces deux fius l'u-
„sage de ma puissance Royale: 3. que je veux
»être le même pour tous mes sujets, tellement
„ qu'aucun d'entre eux, soit pauvte, soit riche,
»de haute ou de basse condition, qui tomberoit
»dans quelque faute, n'ait rien à craindre pour
„ sa personne ni pour ses biens, sans avoii été
„convaincu & jugé de la maniere que les Loix
„ du Royaume & les fo mes juridiques le pres-
„crivent : 4. que je veux gouverner le Royau-
„ me avec l'avis & l'assistance des Senateurs, &
»d'autres personnes nées en Suède, & attachées
nau pays pat leur naissance & par leur serment,
194 MERCUREDE FRANCE.
„sans agit autrement qu'avec seur participation:
»5°. que je veux maintenit l'Etat & la Nation
dans la possession de ses frontieres, & dans la
o jonissance de ses revenus annuels; en sorte
„qu'il n'en soit rien distrait ou diminué au préju-
„dice de mes Succcsseurs: 6°. comme par l'Acte
o d'assurance donnée à mon avenement au Trô-
»ne, j'ai rejetté le pouvoit arbitraire & despo-
ntique, & que je ne l'introduitai jamais, ni ne
u souffiirai qu'il soit introduit par d'autres, je
o promets & jure aussi de protéger les Etas du
Royaume dans leurs personnes & dans la jouis-
»sance de leurs privilèges duement acquis; de
nconserver les Loix & les Reglemens établis du
»commun consentement des Etats; de ne pas
"souffrir que l'injustice prévale jamais sur la
„justice, & de ne point permettre que ni Droit
»Etranger, ni Loix nouvelles, soient introduits
„dans le Royaume que sous le bon plaisir des
„mêmes Etats : 7° je n'entreprendrai jamais de
»guerre, & n'imposerai aucune charge à mes
» Sujets, qu'avec la participation desdits Etats,
„dans des choses de cette nature, ou autres sem-
»blables, je me conformerai au contenu de
„ de l'Acte d'assurance, ainsi qu'au Réglement
»par lequel la forme de Régence a été établie
"en 1710: 8 de plus, je défendrai & proté-
"gerai tout le Corps des Citoyenes en général
"parriculiérement ceux, qui étant d'un caracte-
"re pacisique, mettent leur bonheur à vivre en
»paix & suivant la Loi. Je les protégerai contre
"tous esprits inquiers & torbulens, soit du
»Pays, soit Etrangers. Et comme la paix & la
a concorde sont des biens inestimables, je m'at-
»tacherai à faire tégner & à fortifier l'une &
»l'autre dans l'Eglise, dans les Conseils, dans
FEVRIER.
1752.
195
les familles, dans l'administration publique &
» & particuliere. J'employerai avec la même ap-
plication tous mes soins à réprimer sévérement
»tout ce ce qui pourroit être un sujet de trou-
ble.
Fermer
19
p. 56-66
SEANCE PUBLIQUE De l'Académie de Dijon.
Début :
L'Académie tint sa Séance publique le 19 Août[.] Elle fut ouverte par M. ***, [...]
Mots clefs :
Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, Gaulois, Moeurs des Gaulois, Séance publique, Vie, Peuple, Nation, Esprit, Peuples, Auteurs, Médecine, Grecs, Romains, Rapport, Mémoire, Femmes, Inclination, Inégalité, Prix de morale, Loi naturelle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SEANCE PUBLIQUE De l'Académie de Dijon.
SEANCE PUBLIQUE
L
De l'Académie de Dijon.
'Académie tint ſa Séance publique le
19 Août.Eile fut ouverte par M. ***
Académicien honoraire , qui lut un Difcours
ou amusement littéraire , ſurun ſpécifique
contre la triſtelle & les chagrins
dela vie.
Si le corps a ſes maladies , l'eſprit a fes
indifpofitions qu'il eſt plus difficile encore
de prévenir. En effet , il n'eſt aucun
régime qui puiffe nous garantir du chagrin
; ce bourreau de l'homme , qui répand
dans l'ame le poiſon & l'amertume , rend
la vie même à charge. L'impoſſibilité de
prévenir ,& la difficulté de détruire cette
indiſpoſition , ne nous laiſſe de reſſource
qued'en affoiblir le ſentiment : quels en
feront les moyens ? La Médecine , cet art
lumineux & ſecourable , ne nous en offre
que très peu ſur leſquels on puiſſe fonder
quelque eſpérance. Homere , cet ami des
jeux& des ris , parle d'une plante dont il
vante l'efficacité ; mais la graine en eſt
peut- être à jamais perdue , du moins ne
croît-elle plusdans nos jardins. Un Poëte
NOVEMBRE. 1753 . 57
, de la Franconie Orientale , Conrad Celte
nous offre en forme de dédommagement ,
quatre ſpécifiques , qu'il nomme les véhicules
de la vie ; le vin , le ſommeil , un
ami , la Philoſophie. En adoptant ce ſentiment
, on ſe propoſe de faire voir que
l'on peut trouver un adouciſſement aux
chagrins de la vie , dans l'uſage modéré
d'un vin exquis , dans les douceurs du
fommeil , dans les agrémens d'une amitié
fincere & réciproque , & dans les maximes
de la Philoſophie. L'Auteur convient
que l'on ne peut regarder ceci que comine
un purbadinage; mais ſansunpeu d'amuſement
( dit il ) un Orateur n'eſt ſouvent
qu'un ingénieux artiſan d'ennui . Ce Difcours
fut ſuivi de celui de M. Lantin ,
contre les mercenaires de la Littérature ,
qui travaillant pour les Académies , ſont
plus ſenſibles à l'intérêt fordide qui les
dévore , qu'à la réputation &à la gloire
d'avoir bien fait..
M. l'Abbé Richard lut enſuite un Mémoirefur
les moeurs des Gaulcis.
Les actions du particulier , ſa façon de
vivre & ſes inclinations , caractériſent un
peuple ; on peut juger des moeurs d'une
nation pat pluſieurs de ces caracteres ralſemblés&
comparés. C'eſt par cette méthode
que l'on est parvenu à nous faire
Cy
58 MERCURE DEFRANCE .
connoître les moeurs des Grecs & des Romains
, c'eſt ainſi que les voyageurs modernes
nous ont ſi bien expliqué le goût
& le génie particulier des peuples des Indes
& de l'Amérique , dont la plupart
font ſauvages par rapport ànous , qu'il
n'y auroit que le premier abord de ces
peuples qui nous étonnât ; ce que nous en
aurions lû , ce que l'on nous en auroitdit,
nous mettroit bientôt au fait de ce que
nous en aurions à craindre ou à eſpérer.
Mais où trouver des mémoires pour
nous inſtruire de ce qui regarde les Gaulois
, aufli parfaitement que nous le ſommes
, de ce qui ſe rapporte aux Romains
& aux Grecs ? Les mêmes Auteurs qui ont
écrit l'hiſtoire de ces peuples fameux , nous
apprendront à connoître nos ancêtres.
Diodore de Sicile , Paufanias , Plutarque
, Athenée , Tite- Live , Ceſar , Tacite ,
Strabon , Pomponius Mela , Aulagelle ,
Clément d'Alexandrie ; les Philofophes
même & les Poëtes , Platon , Ariftote ,
Ciceron , Juvenal , Martial ; on trouve
dans leurs écrits une infinitéde traits qui
nous mettent au fait des moeurs des Gaulois
: c'eſt d'après eux que l'Auteur du Mémoire
a travaillé.
Il n'avance rien de poſitif ſur l'origine
desGaulois . Nous ne trouvons rien , dir-
,
NOVEMBRE, 1753 . 59
il , qui nous faſſe connoître leur établiſfementdans
la partie de l'Europe qu'ils occuperent.
Les Auteurs les plus anciens en
parlent comme d'un peuple connu depuis
long-tems , & vivant ſelon ſes loix. Les
différentes émigrations des Gaulois qui ſe
répandirent de tous côtés pour y former
des établiſſemens nouveaux , qui s'emparerent
d'une grande partie de l'Italie& de
l'Eſpagne , qui pénétrerent juſqu'en Afie
qui peuplerent lesIſles voiſinesde l'Europe,
devinrent la tigede pluſieurs peuples qui
confervent encore aujourd'hui leur nom.
Toutes ces circonstances raſſemblées dépoſent
en faveur de l'antiquité des Gaulois .
د
On dit un mot de leur nom , que l'on'
croit, avec Bodin , pouvoir tirer du pays
même qu'il habitoient , & du mot Wal ,
qui en langue Celtique ſignifie Forest. Du
mot Wal on a fait Walli , & fuivant la prononciation
Romaine qui employe le Gau
lieu du double W, on a dit Galli , Ganlois
, ou habitans des forêts. Hova
L'Auteur donne enſuite une idée de la
conformation extérieure desGaulois ,qui ,
au rapport de Paufanias , étoient les plus
grands , les plus forts , & les mieux faits
de tous les hommes. Ils naiſſoient avecdes
cheveux blonds ; cette couleur leur paroiffoit
trop fade ,& ils avoient une attention
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
particuliere à ſe rendre roux; ils s'imagi
noient que cette couleur ſanglante les rendroit
plus formidables à la guerre. La façon
même dont ils tournoient leurs cheveux
avoit quelque choſe d'horrible. Ils ſe rafoient
le menton& conſervoient de longues
moustaches qui retomboient juſques
fur la poitrine ; les principaux de lanation
les regardoient comme une parure auffi
néceflaire qu'agréable.
Leurs habillemens n'étoient pas toujours
les mêmes ; on en diftinguoit de trois efpéces.
La ſaye , ou le vêtement long &
large , avec lequel on paroiſſoit dans les
affemblées publiques ; la braye ( Bracca )
étoit un juſte-an-corps ferré & court , on
le portoitdans les voyages & à la guerre ,
la tunique , le plus léger de tous , fervoit
au peuple & aux ouvriers. L'habillement
des femmes reffembloit beaucoup à celui
des hommes ; il étoit de toile ou d'étoffede
laine fort légere , il étoit taillé de façon
qu'elles avoient les épaules , les bras &
la gorge preſqu'entierement à découvert.
L'uſage de l'or étoit commun parmi eux ,
ils ſçavoient le fondre & l'employer à leur
parure , pour laquelle la nation a toujours
eu un goût décidé ; on en trouve une
preuve fans réplique dans l'hiſtoire de TitusManlius
, qui enleva le colier d'or du
NOVEMBRE. 1753 . 61
Gaulois qu'il vainquit ſur le pont du Teveron
, & qui en prit le nom de Torquatus.
Mais c'eſt par un examen plus important
ducoeur & de l'eſprit desGaulois , de leur
façon d'agir & de penſer dans ce qui regarde
les principes fondamentaux de la
fociété , & ce qui en aſſure le repos & la
gloire , que l'on doit ſe former une idée
des moeurs des Gaulois.On commence par
l'éducation de la jeuneſſe .
Quel étoit parmi eux le ton de l'éducationeil
ſe rapportoit tout au bien de l'Etat
, & il en faifoit en partie la conftitution.
Les Egyptiens & les Spartiates n'ont
rien eu dans ce genre qui leur mérite la
préférence. Les Gaulois, il eſt vrai , ne
formoient ni Sçavans ni Artiſtes , mais ils
formoient des hommes , & les élevoient
reſpectivement les uns pour les autres.
Leur eſprit ſe développoit à peine , qu'ils
étoient perfuadés de ce principe impor
tant , qu'on ne peut trouver ſon avantage
particulier que dans le bien général. C'eſt
de ce tems qu'il eſt permis de dire qu'il ne
naiſſoit pas plus de bons hommes que de
bons patriotes Que fon nerévoque point
en doute ce que l'on raconte de ces tems
éloignés. Le confentement unanime des
Hiſtoriens dépoſe en faveur d'une vérivé
62 MERCURE DE FRANCE.
que l'on ne refuſe d'admettre que parce
que l'on eſt intéreſſé à ſe perfuader que les
hommes de tous les récles ſe ſont reſſemblés
, & que les mêmes cauſes ont toujours
du produire les mêmes effets. Un
détail exact& ſuivi prouve le contraire.
La nourriture de la jeuneſſe , ſes exerci
ces , ſes jeux , le ſoin que l'on avoit de ſes
moeurs , l'exactitude de ſes maîtres , & la
ſévérité des châtimens , concouroient à
en former des citoyens robuftes& fideles à
l'Etat .
On parle de leurs mariages , des cérémonies
qui s'y obſervoient , des conventions
matrimoniales, de l'autorité deſpotique
des maris ſur les femmes& les enfans
, du rang que les femmes tenoient
dans la fociété. Les coutumes n'étoient
pas les mêmes à ce ſujet dans toutes les
Gaules ; on en rapporte les différences
confirmées par les témoignages des Hiſtoriens
qui en ont écrir.
D'autres uſages nous préſentent les
moeurs des Gaulois ſous un aſpect plusheureux.
Nous y trouvons avecplaifir une inclination
marquée pour le bien , & un
amour décidé pour Thumanité ; ils exer.
çoient l'hoſpitalité avec un déſintéreffement
& un zele qui leur étoit unique. Ils
établirent en faveur de leurs hôtes une loi
NOVEMBRE. 1753. 6
qui fait honneur à l'humanité. On parle
de l'Architecture civile , des feſtins , & des
meubles des Gaulois. Ces détails forment
un tableau agréable , varié , & d'autant
plus inſtructif , que malgré les changemens
que les révolutions des ſiécles ont néceffairement
introduit , nous retrouvons dans
nos uſages mille traits qui ſe rapportent à
cequepratiquoient anciennement lesGaulois;
& plus nous remontons dans les fiécles
paflés , plus nous voyons augmenter
le nombredes rapports ; de forte qu'iln'eſt
pas impoffible de former une chaîne qui
remonte depuis nous juſqu'à l'antiquité
la plus reculée.
Le Mémoire eſt terminé par ce qui regarde
les qualités de l'eſprit national des
Gaulois. Les Auteurs étrangers les ont taxé
d'inconſtance & de légereté ; ceux qui les
ontmieux connus , ont trouvé la cauſe de
ces défauts prétendus ,dans la vivacité de
l'inclination des Gaulois , & dans leur facilité
à réfondre ſur le champ ce qui convenoit
aux circonstances du tems. On leur
a reproché une curioſité infupportable aux
étrangers ; c'étoit le vice de la nation ,
que l'on ne peut jamais détruire , & qui
ſouvent lui fut préjudiciable , attendu ſon
inclination à croire tout ce qu'on lui racontoitdesdeffeins
de ſes ennemis ou de
64 MERCURE DE FRANCE.
fes voiſins. Le Gouvernement ne trouva
d'autre moyen de l'arrêter , qu'en défendant
ſous des peines très féveres , de s'entretenir
en publicdes nouvelles étrangeres
,& de prendre en conféquence aucune
réſolution ſans l'ordre du Conſeil national
, auquel on devoit rapporter tout
ce que l'on auroit entendu dire , pour ſuivre
fes ordres fur les précautions qu'il y
auroit à prendre.
Ils avoient beaucoup de vanité , & fe
eroyoient invincibles. Les Romains leur
apprisent le contraire , quoiqu'il ſoit vrai
de dire que de toutes leurs conquêtes ,
aucune ne leur a autant coûté , & qu'il a
falu la valeur & le génie ſupérieur de Céfar
pour en venir à bout.
On s'eſt mocqué de leur crédulité , elle
paffa en proverbe à Rome , & les Grecs
regarderent les Gaulois comme un peuple
fans efprit& fans difcernement ; & pourquoi
? c'eſt qu'ils n'avoient jamais trompé
perfonne ,& qu'ils ne croyoient pas qu'on
pût les tromper. Ils ne mirent pas la défiance
au rang des vertus. Une fi grande
crédulité eſt peut-être un défaut ; mais
quand c'eſt celui de la nation , & qu'il a
pour principe la fimplicité des moeurs &
l'ingénuité du coeur , ce défaut même devient
honorable à la nation , que l'on ne
NOVEMBRE. 1753. 65
doit regarder que comme un peuple chez
lequel la vérité ſeule a le droit de ſe faire
entendre , & qui n'ajamais imaginé que
ta diffimulation & la fraude puffent entrer
dans le commerce ordinaire de la vie .
Le Prix qui avoit été remis l'an paſſé ,
lesAuteurs n'ayant pas rempli les vûes de
l'Académie fur le ſujet fuivant; sçavoir ,
fi la température de l'air d'un climat influe
fur le tempéramem & la force de ses habitans
, a été adjugé à M. Gravier , Docteur
en Médecine , à Paray en Charolois , qui
s'eſt annoncé l'Auteur du Mémoire Nº. 20
qui a pour deviſe , mutas omnia coli tempe
ries .
Programmes proposés.
Le Prix de morale pour l'année 1754 ,
conſiſtant en une médaille d'or de la valeur
de trente piſtoles , ſera adjugé à celui
qui aura le mieux réſolu le Problême furvant
: Quelle est la ſource de l'inégalué parmi
les hommes , &fi elle est autorisée par la loi
naturelle.
Il ſera libre d'écrire en François ou en
Latin , il ne faut pas que la lecture excéde
trois quarts d'heure. Les Mémoires ,
francs de pore , feront adreſſés à M. Petit ,
Secrétaire de l'Académie , rue du Vieux
Marché , à Dijon , qui n'en receyra point
66 MERCURE DE FRANCE .
paílé le premier Avril. Il en ſera ufé de
même à l'avenir à l'égard des paquets
adreſſés à l'Académie ; elle n'en recevra
aucun , dont le port n'ait été acquité aux
Bureaux d'où ils font partis.
L'Académie déſirant donner aux Auteurs
le tems de travailler leurs ouvrages
&de faire les recherches néceſſaires , s'eſt
déterminée à annoncer les ſujets un an
plutôt qu'elle n'avoit coutume de faire.
Celui de Médecine pour l'année 1755 ,
conſiſte à déterminer la maniere d'agir du
bain aqueuxſimple , fes avantages &ses inconvéniens
, par rapport aux différens tempėrammens
, & en particulier dans quelgenre
de maladies il peut être utile. Lesouvrages
qui n'excéderont pas une heure de lecture
feront reçus ſous les mêmes conditions que
ci-deſſus , juſqu'au premier Avril 1755.
L
De l'Académie de Dijon.
'Académie tint ſa Séance publique le
19 Août.Eile fut ouverte par M. ***
Académicien honoraire , qui lut un Difcours
ou amusement littéraire , ſurun ſpécifique
contre la triſtelle & les chagrins
dela vie.
Si le corps a ſes maladies , l'eſprit a fes
indifpofitions qu'il eſt plus difficile encore
de prévenir. En effet , il n'eſt aucun
régime qui puiffe nous garantir du chagrin
; ce bourreau de l'homme , qui répand
dans l'ame le poiſon & l'amertume , rend
la vie même à charge. L'impoſſibilité de
prévenir ,& la difficulté de détruire cette
indiſpoſition , ne nous laiſſe de reſſource
qued'en affoiblir le ſentiment : quels en
feront les moyens ? La Médecine , cet art
lumineux & ſecourable , ne nous en offre
que très peu ſur leſquels on puiſſe fonder
quelque eſpérance. Homere , cet ami des
jeux& des ris , parle d'une plante dont il
vante l'efficacité ; mais la graine en eſt
peut- être à jamais perdue , du moins ne
croît-elle plusdans nos jardins. Un Poëte
NOVEMBRE. 1753 . 57
, de la Franconie Orientale , Conrad Celte
nous offre en forme de dédommagement ,
quatre ſpécifiques , qu'il nomme les véhicules
de la vie ; le vin , le ſommeil , un
ami , la Philoſophie. En adoptant ce ſentiment
, on ſe propoſe de faire voir que
l'on peut trouver un adouciſſement aux
chagrins de la vie , dans l'uſage modéré
d'un vin exquis , dans les douceurs du
fommeil , dans les agrémens d'une amitié
fincere & réciproque , & dans les maximes
de la Philoſophie. L'Auteur convient
que l'on ne peut regarder ceci que comine
un purbadinage; mais ſansunpeu d'amuſement
( dit il ) un Orateur n'eſt ſouvent
qu'un ingénieux artiſan d'ennui . Ce Difcours
fut ſuivi de celui de M. Lantin ,
contre les mercenaires de la Littérature ,
qui travaillant pour les Académies , ſont
plus ſenſibles à l'intérêt fordide qui les
dévore , qu'à la réputation &à la gloire
d'avoir bien fait..
M. l'Abbé Richard lut enſuite un Mémoirefur
les moeurs des Gaulcis.
Les actions du particulier , ſa façon de
vivre & ſes inclinations , caractériſent un
peuple ; on peut juger des moeurs d'une
nation pat pluſieurs de ces caracteres ralſemblés&
comparés. C'eſt par cette méthode
que l'on est parvenu à nous faire
Cy
58 MERCURE DEFRANCE .
connoître les moeurs des Grecs & des Romains
, c'eſt ainſi que les voyageurs modernes
nous ont ſi bien expliqué le goût
& le génie particulier des peuples des Indes
& de l'Amérique , dont la plupart
font ſauvages par rapport ànous , qu'il
n'y auroit que le premier abord de ces
peuples qui nous étonnât ; ce que nous en
aurions lû , ce que l'on nous en auroitdit,
nous mettroit bientôt au fait de ce que
nous en aurions à craindre ou à eſpérer.
Mais où trouver des mémoires pour
nous inſtruire de ce qui regarde les Gaulois
, aufli parfaitement que nous le ſommes
, de ce qui ſe rapporte aux Romains
& aux Grecs ? Les mêmes Auteurs qui ont
écrit l'hiſtoire de ces peuples fameux , nous
apprendront à connoître nos ancêtres.
Diodore de Sicile , Paufanias , Plutarque
, Athenée , Tite- Live , Ceſar , Tacite ,
Strabon , Pomponius Mela , Aulagelle ,
Clément d'Alexandrie ; les Philofophes
même & les Poëtes , Platon , Ariftote ,
Ciceron , Juvenal , Martial ; on trouve
dans leurs écrits une infinitéde traits qui
nous mettent au fait des moeurs des Gaulois
: c'eſt d'après eux que l'Auteur du Mémoire
a travaillé.
Il n'avance rien de poſitif ſur l'origine
desGaulois . Nous ne trouvons rien , dir-
,
NOVEMBRE, 1753 . 59
il , qui nous faſſe connoître leur établiſfementdans
la partie de l'Europe qu'ils occuperent.
Les Auteurs les plus anciens en
parlent comme d'un peuple connu depuis
long-tems , & vivant ſelon ſes loix. Les
différentes émigrations des Gaulois qui ſe
répandirent de tous côtés pour y former
des établiſſemens nouveaux , qui s'emparerent
d'une grande partie de l'Italie& de
l'Eſpagne , qui pénétrerent juſqu'en Afie
qui peuplerent lesIſles voiſinesde l'Europe,
devinrent la tigede pluſieurs peuples qui
confervent encore aujourd'hui leur nom.
Toutes ces circonstances raſſemblées dépoſent
en faveur de l'antiquité des Gaulois .
د
On dit un mot de leur nom , que l'on'
croit, avec Bodin , pouvoir tirer du pays
même qu'il habitoient , & du mot Wal ,
qui en langue Celtique ſignifie Forest. Du
mot Wal on a fait Walli , & fuivant la prononciation
Romaine qui employe le Gau
lieu du double W, on a dit Galli , Ganlois
, ou habitans des forêts. Hova
L'Auteur donne enſuite une idée de la
conformation extérieure desGaulois ,qui ,
au rapport de Paufanias , étoient les plus
grands , les plus forts , & les mieux faits
de tous les hommes. Ils naiſſoient avecdes
cheveux blonds ; cette couleur leur paroiffoit
trop fade ,& ils avoient une attention
:
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE .
particuliere à ſe rendre roux; ils s'imagi
noient que cette couleur ſanglante les rendroit
plus formidables à la guerre. La façon
même dont ils tournoient leurs cheveux
avoit quelque choſe d'horrible. Ils ſe rafoient
le menton& conſervoient de longues
moustaches qui retomboient juſques
fur la poitrine ; les principaux de lanation
les regardoient comme une parure auffi
néceflaire qu'agréable.
Leurs habillemens n'étoient pas toujours
les mêmes ; on en diftinguoit de trois efpéces.
La ſaye , ou le vêtement long &
large , avec lequel on paroiſſoit dans les
affemblées publiques ; la braye ( Bracca )
étoit un juſte-an-corps ferré & court , on
le portoitdans les voyages & à la guerre ,
la tunique , le plus léger de tous , fervoit
au peuple & aux ouvriers. L'habillement
des femmes reffembloit beaucoup à celui
des hommes ; il étoit de toile ou d'étoffede
laine fort légere , il étoit taillé de façon
qu'elles avoient les épaules , les bras &
la gorge preſqu'entierement à découvert.
L'uſage de l'or étoit commun parmi eux ,
ils ſçavoient le fondre & l'employer à leur
parure , pour laquelle la nation a toujours
eu un goût décidé ; on en trouve une
preuve fans réplique dans l'hiſtoire de TitusManlius
, qui enleva le colier d'or du
NOVEMBRE. 1753 . 61
Gaulois qu'il vainquit ſur le pont du Teveron
, & qui en prit le nom de Torquatus.
Mais c'eſt par un examen plus important
ducoeur & de l'eſprit desGaulois , de leur
façon d'agir & de penſer dans ce qui regarde
les principes fondamentaux de la
fociété , & ce qui en aſſure le repos & la
gloire , que l'on doit ſe former une idée
des moeurs des Gaulois.On commence par
l'éducation de la jeuneſſe .
Quel étoit parmi eux le ton de l'éducationeil
ſe rapportoit tout au bien de l'Etat
, & il en faifoit en partie la conftitution.
Les Egyptiens & les Spartiates n'ont
rien eu dans ce genre qui leur mérite la
préférence. Les Gaulois, il eſt vrai , ne
formoient ni Sçavans ni Artiſtes , mais ils
formoient des hommes , & les élevoient
reſpectivement les uns pour les autres.
Leur eſprit ſe développoit à peine , qu'ils
étoient perfuadés de ce principe impor
tant , qu'on ne peut trouver ſon avantage
particulier que dans le bien général. C'eſt
de ce tems qu'il eſt permis de dire qu'il ne
naiſſoit pas plus de bons hommes que de
bons patriotes Que fon nerévoque point
en doute ce que l'on raconte de ces tems
éloignés. Le confentement unanime des
Hiſtoriens dépoſe en faveur d'une vérivé
62 MERCURE DE FRANCE.
que l'on ne refuſe d'admettre que parce
que l'on eſt intéreſſé à ſe perfuader que les
hommes de tous les récles ſe ſont reſſemblés
, & que les mêmes cauſes ont toujours
du produire les mêmes effets. Un
détail exact& ſuivi prouve le contraire.
La nourriture de la jeuneſſe , ſes exerci
ces , ſes jeux , le ſoin que l'on avoit de ſes
moeurs , l'exactitude de ſes maîtres , & la
ſévérité des châtimens , concouroient à
en former des citoyens robuftes& fideles à
l'Etat .
On parle de leurs mariages , des cérémonies
qui s'y obſervoient , des conventions
matrimoniales, de l'autorité deſpotique
des maris ſur les femmes& les enfans
, du rang que les femmes tenoient
dans la fociété. Les coutumes n'étoient
pas les mêmes à ce ſujet dans toutes les
Gaules ; on en rapporte les différences
confirmées par les témoignages des Hiſtoriens
qui en ont écrir.
D'autres uſages nous préſentent les
moeurs des Gaulois ſous un aſpect plusheureux.
Nous y trouvons avecplaifir une inclination
marquée pour le bien , & un
amour décidé pour Thumanité ; ils exer.
çoient l'hoſpitalité avec un déſintéreffement
& un zele qui leur étoit unique. Ils
établirent en faveur de leurs hôtes une loi
NOVEMBRE. 1753. 6
qui fait honneur à l'humanité. On parle
de l'Architecture civile , des feſtins , & des
meubles des Gaulois. Ces détails forment
un tableau agréable , varié , & d'autant
plus inſtructif , que malgré les changemens
que les révolutions des ſiécles ont néceffairement
introduit , nous retrouvons dans
nos uſages mille traits qui ſe rapportent à
cequepratiquoient anciennement lesGaulois;
& plus nous remontons dans les fiécles
paflés , plus nous voyons augmenter
le nombredes rapports ; de forte qu'iln'eſt
pas impoffible de former une chaîne qui
remonte depuis nous juſqu'à l'antiquité
la plus reculée.
Le Mémoire eſt terminé par ce qui regarde
les qualités de l'eſprit national des
Gaulois. Les Auteurs étrangers les ont taxé
d'inconſtance & de légereté ; ceux qui les
ontmieux connus , ont trouvé la cauſe de
ces défauts prétendus ,dans la vivacité de
l'inclination des Gaulois , & dans leur facilité
à réfondre ſur le champ ce qui convenoit
aux circonstances du tems. On leur
a reproché une curioſité infupportable aux
étrangers ; c'étoit le vice de la nation ,
que l'on ne peut jamais détruire , & qui
ſouvent lui fut préjudiciable , attendu ſon
inclination à croire tout ce qu'on lui racontoitdesdeffeins
de ſes ennemis ou de
64 MERCURE DE FRANCE.
fes voiſins. Le Gouvernement ne trouva
d'autre moyen de l'arrêter , qu'en défendant
ſous des peines très féveres , de s'entretenir
en publicdes nouvelles étrangeres
,& de prendre en conféquence aucune
réſolution ſans l'ordre du Conſeil national
, auquel on devoit rapporter tout
ce que l'on auroit entendu dire , pour ſuivre
fes ordres fur les précautions qu'il y
auroit à prendre.
Ils avoient beaucoup de vanité , & fe
eroyoient invincibles. Les Romains leur
apprisent le contraire , quoiqu'il ſoit vrai
de dire que de toutes leurs conquêtes ,
aucune ne leur a autant coûté , & qu'il a
falu la valeur & le génie ſupérieur de Céfar
pour en venir à bout.
On s'eſt mocqué de leur crédulité , elle
paffa en proverbe à Rome , & les Grecs
regarderent les Gaulois comme un peuple
fans efprit& fans difcernement ; & pourquoi
? c'eſt qu'ils n'avoient jamais trompé
perfonne ,& qu'ils ne croyoient pas qu'on
pût les tromper. Ils ne mirent pas la défiance
au rang des vertus. Une fi grande
crédulité eſt peut-être un défaut ; mais
quand c'eſt celui de la nation , & qu'il a
pour principe la fimplicité des moeurs &
l'ingénuité du coeur , ce défaut même devient
honorable à la nation , que l'on ne
NOVEMBRE. 1753. 65
doit regarder que comme un peuple chez
lequel la vérité ſeule a le droit de ſe faire
entendre , & qui n'ajamais imaginé que
ta diffimulation & la fraude puffent entrer
dans le commerce ordinaire de la vie .
Le Prix qui avoit été remis l'an paſſé ,
lesAuteurs n'ayant pas rempli les vûes de
l'Académie fur le ſujet fuivant; sçavoir ,
fi la température de l'air d'un climat influe
fur le tempéramem & la force de ses habitans
, a été adjugé à M. Gravier , Docteur
en Médecine , à Paray en Charolois , qui
s'eſt annoncé l'Auteur du Mémoire Nº. 20
qui a pour deviſe , mutas omnia coli tempe
ries .
Programmes proposés.
Le Prix de morale pour l'année 1754 ,
conſiſtant en une médaille d'or de la valeur
de trente piſtoles , ſera adjugé à celui
qui aura le mieux réſolu le Problême furvant
: Quelle est la ſource de l'inégalué parmi
les hommes , &fi elle est autorisée par la loi
naturelle.
Il ſera libre d'écrire en François ou en
Latin , il ne faut pas que la lecture excéde
trois quarts d'heure. Les Mémoires ,
francs de pore , feront adreſſés à M. Petit ,
Secrétaire de l'Académie , rue du Vieux
Marché , à Dijon , qui n'en receyra point
66 MERCURE DE FRANCE .
paílé le premier Avril. Il en ſera ufé de
même à l'avenir à l'égard des paquets
adreſſés à l'Académie ; elle n'en recevra
aucun , dont le port n'ait été acquité aux
Bureaux d'où ils font partis.
L'Académie déſirant donner aux Auteurs
le tems de travailler leurs ouvrages
&de faire les recherches néceſſaires , s'eſt
déterminée à annoncer les ſujets un an
plutôt qu'elle n'avoit coutume de faire.
Celui de Médecine pour l'année 1755 ,
conſiſte à déterminer la maniere d'agir du
bain aqueuxſimple , fes avantages &ses inconvéniens
, par rapport aux différens tempėrammens
, & en particulier dans quelgenre
de maladies il peut être utile. Lesouvrages
qui n'excéderont pas une heure de lecture
feront reçus ſous les mêmes conditions que
ci-deſſus , juſqu'au premier Avril 1755.
Fermer
20
p. 46-56
REFLEXIONS De M. de Marivaux.
Début :
Il n'est point question ici d'un ouvrage régulierement suivi ; il ne s'agit pas [...]
Mots clefs :
Esprit, Idées, Esprits, Hommes, Nation, Moeurs, Coutume, Thucydide, Traduction, Traduction de Thucydide
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS De M. de Marivaux.
REFLEXIONS
De M. de Marivaux.
L n'eft point queftion ici d'un ouvrage
I régulierement fuivi ; il ne s'agit pas
ici
non plus de penfées détachées , celles-.
ci ont toujours une certaine liaiſon les
unes avec les autres ; elles vont toutes au
même but . Je dis feulement qu'elles n'y
vont pas avec autant d'ordre , avec autant
d'exactitude , qu'un plus habile homme
que moi auroit pû y en mettre.
Auffi ne leur ai- je point donné d'autre
titre que celui de réflexions ? Chacune d'elles
en a infenfiblement fait naître une autre
, & tout cela avec fi peu de deffein de
ma part , que lorfque la premiere me vint
dans l'efprit , je ne fçavois pas moi- même
qu'elle en ameneroit une feconde. En
effet, comment aurois- je foupçonné qu'une
fimple obfervation fur une remarque de
d'Ablancourt me meneroit fi loin ? Voici
ce que c'eft .
D'Ablancourt en commençant fa traduction
de Thucidide , au lieu de dire litté
ralement comme l'auteur grec , Thucidide
Athénien , écrit la guerre, & c, le fait comJUN.
1755. 47
mencer ainfi J'entreprens d'écrire l'hiftoire
, & le refte .
Et dans fes remarques for fa traduction
il dit pour raifon du changement qu'il
fait , qu'une traduction plus littérale feroit
plate , & feroit tort à Thucidide.
Mais par- là , peut- on lui répondre , vous
nous faites tort à nous , lecteurs , qui ferions
charmés de connoître Thucidide tel
qu'il eft. Nous croyons voir l'auteur grec ,
l'auteur ancien avec le tour d'efprit qu'on
avoit de fon tems , & vous le traveſtiſſez ,
vous lui ôtez fon âge ; ce n'eſt plus là Thucidide.
Il feroit plat , dites vous , fi vous
ne le corrigiez pas . Eh , qu'importe ! nous
aimerions mieux fa platitude même que
vos corrections , que nous ne demandons
point dans cette occafion- ci .
Quand vous travaillerez fur un fujet
que vous aurez imaginé , ôtez les platitudes
qui vous feront échappées , vous ferez
fort bien , & nous ne les regrettons point ;
elles ne pourroient être que des platitu
des de notre fiecle , & celles - là nous les
connoiffons , nous n'en fommes pas curieux
.
Mais de celles de Thucidide , ou de
tout autre auteur d'une antiquité auffi reculée
, il n'eft pas de même. En les retranchant
vous nous privez d'un ſpectacle qui
48 MERCURE DE FRANCE..
feroit neuf pour nous ; car il y a apparen
ce qu'elles ne reffemblent point aux nôtres
, & fuppofé qu'elles y reffemblaffent ,
ce feroit encore une fingularité que nous
verrions avec plaifir .
:
En un mot , c'est l'hiftoire de l'efprit
humain que vous nous dérobez dans cette
partie- là nous n'en avons que la moitié
quand vous ne nous rendez que les beautés
des anciens , & que vous fupprimez
leurs défauts.
C'estpour l'honneur des anciens que vous
prenez cette précaution - là , dites - vous ;
mais dans le fond leur honneur doit nous
être affez indifférent : il nous feroit bien
auffi agréable de les connoître que de les
eftimer plus qu'ils ne valent.
Votre maniere de traduire Thucidide ,
& votre attention pour fa gloire , direzvous
, n'ôtent rien à l'hiftoire des faits
qu'il raconte. Je n'en fçais rien . On peut
encore vous arrêter là- deffus : s'il eft vrai
qu'il y ait un rapport entre les événemens,
les moeurs , les coutumes d'un certain tems,
& la maniere de penſer , de fentir & de
s'exprimer de ce tems-là ; ce rapport que
je crois indubitable , fe trouve affurément
dans ce que Thucidide a penſé , a fenti , a
exprimé.
Vous ne pouvez donc altérer ſa façon
de
JUIN. 1755. 49,
de raconter fans nuire à ce rapport , fans
altérer ces faits même , fans changer un
peu la forte d'impreffion qu'ils nous feroient.
Je ferois tenté de croire qu'ils
perdent quelque chofe de leur air étranger
, & que vos tours modernes en 'affoi
bliffent le caractere..
Je n'infifte pourtant pas fur ce que jo
dis là , je me contenter de penfer qu'on
peut le dire. Je veux bien auffi que d'A
blancourt ait eu raifon d'en uſer comme
il a fait dans fon Thucidide. Une traduce
tion trop littérale en pareil cas rebuteroit
peut- être la plupart des lecteurs : on auroit
beau leur conferver une fimplicité à
la grecque , ils ne fe foucieroient guere
de les trois mille ans d'antiquité , & ne la
trouveroient pas meilleure qu'une fimplicité
de nos jours. Je dis ici fimplicité , &
non pas platitude ; car je ne fuis pas du
fentiment de d'Ablancourt fur l'endroit
de Thucidide qu'il a corrigé.
Thucidide , Athénien , écrit la guerre ,
ne me paroît point plat , je n'y vois. que
du fimple & du naïf. A la vérité ce n'eſt
ni le fimple ni le naïf de notre tems , &
il feroit prefque impoffible que ce fût la
même chofe.c
Voyons les raifons de cette impoffibilité
, elles ne feront pas difficiles à fentir,
II. Vol. C
to MERCURE DE FRANCE.
quoiqu'elles demandent un peu d'atten
Mon.
-Sans remonter plus haur que Thucidide,
le monde , depuis cet auteur grec juf
qu'à nous , a fi fouvent changé de face , les
paffions des hommes , leurs vices & leurs
vertus fe font déployés en tant de manie,
res différentes ; des hommes ont fucceffivement
paffe par tant d'efpeces de corrup
tion , de fageffe & de folie ; ils ont été
tant de fois & fi différemment polis &
groffiers , bons & méchans , fociables: &
féroces , fi differemment raifonnables &
fots , fi différemment hommes & enfans ;
ils fe font vus par tant de côtés , qu'il doit
aujourd'hui leur en refter un fonds d'idées
confidérablement augmenté.
En un mot , l'efprit que nous avons à
préfent nousivient de trop loin ,il a trop
fermenté avant que d'arriver jufqu'à nous
pour n'être pas très différent de ce qu'il a
été.
C Je ne parle pas feulement de ce qu'on
appelle bet efprit , de l'efprit de Belles-
Lettres , mais de l'efprit des nations en gé
néral.
J. Tous les pay's
reffentent
de la
de l'humanité
du monde à cet égard fe
durée & des événemens
de la diverfité des loix ,
des coutumes & des gouvernemens qu'elle
UNIT
JUI N. 1755.
fr
aéprouvés , du nombre infini de guerres ,
de ravages & d'invafions qu'elle a effuyés .
Sefoftris , Cyrus , Alexandre , les fucceffeurs
de ce dernier , & fur-tout les Romains
même , n'ont pû troubler ni agirer
la terre , ni lui donner de fi violentes fé
couffes , fans y jetter de nouvelles idées ,
fans caufer de nouveaux développemens
dans la capacité de penfer & de fentiv
des hommes.
Je ne compte pas une infinité de moindres
événemens qui fe font paffés dans les
intervalles de ces grandes révolutions ,
mais qui infenfiblement
ont porté coup , &
dont l'impreffion , quoique plus lente , eft
encore venus accroître , nourrir ce fonds
d'idées dont je parle , & n'a peut- être nulle
parr laiffé les hommes dans un état d'efprit
& de moeurs uniforme.
Il est vrai que nous n'avons pas toute la
fuite des idées des hommes , le fonds qui
nous en refte eft bien au - deffous de ce
qu'ilpourroit être ; chaque révolution arri
vée fur la terre , en y excitant de nouvel
les idées , en a diffipé , éteint , & comme
anéanti beaucoup de celles qui y étoient.
-Les conquerans que nous venons de ciser
& les peuples conquis , les uns avant
que de foumettre , les autres avant que
d'être foumis, avoient eu des moeurs , des
f
!
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
coutumes & des façons de penfer différen
tes de celles qu'ils eurent après.
Les vainqueurs en prirent de conformes
à l'orgueil & à la profpérité de leur état
les vaincus en reçurent de conformes à
leur abaiffement & à la volonté de leurs
nouveaux maîtres ; & de ces loix , tant anciennes
que nouvelles , de ces moeurs , de
cés coutumes & du tour d'imagination
qui en réfultoit , nous n'en avons pas , je
l'avoue , une connoiffance bien complette ,
mais enfin tout n'en a pas été perdu , la
tradition , les monumens & l'hiſtoire nous
en ont confervé d'affez amples détails &
quelquefois la plus grande partie.
•
Comparons ce qui nous refte à de fim
ples débris. Jamais l'amas de ces débris n'a
été fi grand qu'il l'eft aujourd'hui , à comp
ter depuis les Grecs , ou même dépuis les
Affyriens jufqu'à nous..
Nous avons donc par conféquent plus
de rélations de l'humanité que les Affyriens,
les Grecs & les Romains n'en avoient,
& par conféquent auffi un plus grand fonds
d'idées qu'eux tous , & un fonds en vertu
duquel nous ne devons être ni naïfs , ni
fimples , ni plats , comme on l'étoit autrefois.
Ce que je dis là ne paroît pas dou
reux. Voici cependant ce qu'on peut m'ob
jecter , c'est que les faits ne s'accordent
pas avec mon raifonnement.
JUIN. 1755
33
Jettons les yeux fur les nations les plus
célebres , me dira- t on . Les Grecs & parmi
eux les Athéniens , lorfqu'ils commencerent
à s'affembler , dûrent , felon vous ,
trouver un affez grand fonds d'efprit &
d'idées déja tout amaffé , car fans doute le
monde avoit déja éprouvé beaucoup d'aventures
que nous ne fçavons pas.
Ce même fonds d'idées devoit être confidérablement
groffi quand il parvint aux
Romains ; il a dû être immenfe quand
nous l'avons reçu .
Cependant voyons l'avantage que les
premiers Athéniens & les premiers Ro
mains en retirerent , & à quoi il nous a
fervi à nous-mêmes.
C
7
que Qu'est- ce que c'étoit
les Athéniens
malgré les avantages
que vous leur fuppofez
? des fauvages
, des hommes
brutes &
féroces , qui fçurent
à peine ſe bâtir des
cabanes , & à qui il fallut que Cecrops ,
Egyptien
, apprit à avoir des loix & des
Dieux.
Reconnoiffez - vous à cela des hommes
qui devoient avoir hérité de cette fucceffion
d'idées dont vous parlez ? & ces aventuriers
qui fonderent Rome , qui n'ont
d'abord ni loix civiles ni Magiftrats , qui
font brutalement confifter tout leur mérite
à être féroces & braves , font- ils ce qu'ils
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
doivent être dans les tems où ils arrivent ?
Diroit-on à les voir que la fageffe d'Egyp
te & même l'efprit d'Athénes ont déja
paru fur la terre ?
Nous - mêmes qui fommes venus bien
plus tard , nous à qui l'univers agité de
puis fi long- tems devoit avoir tranfmis une
fi vafte & fi profonde expérience , quel ufage
avons- nous fait de cette prodigieufe
collection d'idées , qui , felon vous , nous
étoit échue en partage ? nos commencemens
font- ils dignes de tout l'efprit que le
monde avoit en avant nous ? fe reffententils
, comme vous le dites , de la durée de
l'humanité & du paffage des Egyptiens ,
des Grecs & des Romains ? en avons-nous
eu moins de barbarie dans nos moeurs
moins d'ignorance , moins de groffiereré
dans nos préjugés ?
2:
>
S'il a donc fallu que les hommes recommençaffent
à fe former fur nouveaux
frais , fi tout le développement de l'efprit
qui s'étoit fait avant eux , ne les a fauvés
nulle part de la néceffité d'effuyer la même
enfance & les mêmes miferes d'efprit ,
il faut bien que ce fonds d'efprit venu de
fi loin , que cette fucceffion d'idées que
les hommes fe tranfmettent , à ce que vous
prétendez , ne foit pas vraie , & qu'en tout
tems les révolutions Payent rendue impof
fible.
JUIN 17532 33
Elle n'est pas même plus fenfible dans
nos progrès que dans nos commencemens.
Notre efprit eft bien inférieur à ce qu'il
devroit être , il n'y a point de proportion
entre ce que nous en avons & ce que nous
en aurions reçu , fi cette fucceffion étoit
vraie . N'y cherchons donc point tant de
myftere, & convenons que les hommes
en tout pays fe forment eux-mêmes , qu'ils
peuvent bien recevoir quelque chofe de
leurs voisins , ou de leurs contemporains
mais qu'à cela près ils tirent tout de la
fociété qui les unit , & du commerce que
des efprits mis en commun y ont enfemble.
Ainfi l'école d'une nation c'eft la nation
même , ainfi chaque peuple a la fienne ,
où il fait d'âge en âge plus ou moins de
progrès , où il acquiert plus ou moins
d'idées , de fineffe & de goût , fuivant
qu'il fort plus ou moins de lumiere de
la totalité des efprits qui forment fon école.
Car c'eft de ce nombre infini de jugemens
, de réflexions , d'idées folles & fenfées
que la totalité des efprits répand dans
la nation ; c'eſt de la diverfité d'opinions
vraies ou fauffes qu'elle y verfe , que chaque
particulier tire la matiere des nouvelles
idées qu'il a lui-même , & qui vont à leur
tour s'ajoûter à la fource dont elles lui
Civ
36 MERCURE DE FRANCE .
viennent. Oui , vous dites vrai ; l'école
d'une nation , en fait d'efprit , eft la nation
même; mais cette fucceffion d'idées
dont nous parlons n'en eft pas moins fûre.
*
Car le choc.continuel des efprits qui
compofent cette nation , fuffiroit feul pour
accroître infenfiblement la meſure d'efprit
qui s'y trouve ; fuffiroit, de votre propre
aveu , pour y jetter la matiere de nouvelles
idées , pour y produire de nouveaux
accidens de lumiere & de connoiffance ;
mais ce n'eft pas là tout.
Cette nation n'eft pas féparée des autres
par des barrieres impénétrables , & ce
que vous appellez fon école fe fortifie continuellement
de ce que des hommes d'une
autre nation y portent, & s'augmente encore
de la différence de l'efprit étranger
qui vient fe mêler au fien.
De M. de Marivaux.
L n'eft point queftion ici d'un ouvrage
I régulierement fuivi ; il ne s'agit pas
ici
non plus de penfées détachées , celles-.
ci ont toujours une certaine liaiſon les
unes avec les autres ; elles vont toutes au
même but . Je dis feulement qu'elles n'y
vont pas avec autant d'ordre , avec autant
d'exactitude , qu'un plus habile homme
que moi auroit pû y en mettre.
Auffi ne leur ai- je point donné d'autre
titre que celui de réflexions ? Chacune d'elles
en a infenfiblement fait naître une autre
, & tout cela avec fi peu de deffein de
ma part , que lorfque la premiere me vint
dans l'efprit , je ne fçavois pas moi- même
qu'elle en ameneroit une feconde. En
effet, comment aurois- je foupçonné qu'une
fimple obfervation fur une remarque de
d'Ablancourt me meneroit fi loin ? Voici
ce que c'eft .
D'Ablancourt en commençant fa traduction
de Thucidide , au lieu de dire litté
ralement comme l'auteur grec , Thucidide
Athénien , écrit la guerre, & c, le fait comJUN.
1755. 47
mencer ainfi J'entreprens d'écrire l'hiftoire
, & le refte .
Et dans fes remarques for fa traduction
il dit pour raifon du changement qu'il
fait , qu'une traduction plus littérale feroit
plate , & feroit tort à Thucidide.
Mais par- là , peut- on lui répondre , vous
nous faites tort à nous , lecteurs , qui ferions
charmés de connoître Thucidide tel
qu'il eft. Nous croyons voir l'auteur grec ,
l'auteur ancien avec le tour d'efprit qu'on
avoit de fon tems , & vous le traveſtiſſez ,
vous lui ôtez fon âge ; ce n'eſt plus là Thucidide.
Il feroit plat , dites vous , fi vous
ne le corrigiez pas . Eh , qu'importe ! nous
aimerions mieux fa platitude même que
vos corrections , que nous ne demandons
point dans cette occafion- ci .
Quand vous travaillerez fur un fujet
que vous aurez imaginé , ôtez les platitudes
qui vous feront échappées , vous ferez
fort bien , & nous ne les regrettons point ;
elles ne pourroient être que des platitu
des de notre fiecle , & celles - là nous les
connoiffons , nous n'en fommes pas curieux
.
Mais de celles de Thucidide , ou de
tout autre auteur d'une antiquité auffi reculée
, il n'eft pas de même. En les retranchant
vous nous privez d'un ſpectacle qui
48 MERCURE DE FRANCE..
feroit neuf pour nous ; car il y a apparen
ce qu'elles ne reffemblent point aux nôtres
, & fuppofé qu'elles y reffemblaffent ,
ce feroit encore une fingularité que nous
verrions avec plaifir .
:
En un mot , c'est l'hiftoire de l'efprit
humain que vous nous dérobez dans cette
partie- là nous n'en avons que la moitié
quand vous ne nous rendez que les beautés
des anciens , & que vous fupprimez
leurs défauts.
C'estpour l'honneur des anciens que vous
prenez cette précaution - là , dites - vous ;
mais dans le fond leur honneur doit nous
être affez indifférent : il nous feroit bien
auffi agréable de les connoître que de les
eftimer plus qu'ils ne valent.
Votre maniere de traduire Thucidide ,
& votre attention pour fa gloire , direzvous
, n'ôtent rien à l'hiftoire des faits
qu'il raconte. Je n'en fçais rien . On peut
encore vous arrêter là- deffus : s'il eft vrai
qu'il y ait un rapport entre les événemens,
les moeurs , les coutumes d'un certain tems,
& la maniere de penſer , de fentir & de
s'exprimer de ce tems-là ; ce rapport que
je crois indubitable , fe trouve affurément
dans ce que Thucidide a penſé , a fenti , a
exprimé.
Vous ne pouvez donc altérer ſa façon
de
JUIN. 1755. 49,
de raconter fans nuire à ce rapport , fans
altérer ces faits même , fans changer un
peu la forte d'impreffion qu'ils nous feroient.
Je ferois tenté de croire qu'ils
perdent quelque chofe de leur air étranger
, & que vos tours modernes en 'affoi
bliffent le caractere..
Je n'infifte pourtant pas fur ce que jo
dis là , je me contenter de penfer qu'on
peut le dire. Je veux bien auffi que d'A
blancourt ait eu raifon d'en uſer comme
il a fait dans fon Thucidide. Une traduce
tion trop littérale en pareil cas rebuteroit
peut- être la plupart des lecteurs : on auroit
beau leur conferver une fimplicité à
la grecque , ils ne fe foucieroient guere
de les trois mille ans d'antiquité , & ne la
trouveroient pas meilleure qu'une fimplicité
de nos jours. Je dis ici fimplicité , &
non pas platitude ; car je ne fuis pas du
fentiment de d'Ablancourt fur l'endroit
de Thucidide qu'il a corrigé.
Thucidide , Athénien , écrit la guerre ,
ne me paroît point plat , je n'y vois. que
du fimple & du naïf. A la vérité ce n'eſt
ni le fimple ni le naïf de notre tems , &
il feroit prefque impoffible que ce fût la
même chofe.c
Voyons les raifons de cette impoffibilité
, elles ne feront pas difficiles à fentir,
II. Vol. C
to MERCURE DE FRANCE.
quoiqu'elles demandent un peu d'atten
Mon.
-Sans remonter plus haur que Thucidide,
le monde , depuis cet auteur grec juf
qu'à nous , a fi fouvent changé de face , les
paffions des hommes , leurs vices & leurs
vertus fe font déployés en tant de manie,
res différentes ; des hommes ont fucceffivement
paffe par tant d'efpeces de corrup
tion , de fageffe & de folie ; ils ont été
tant de fois & fi différemment polis &
groffiers , bons & méchans , fociables: &
féroces , fi differemment raifonnables &
fots , fi différemment hommes & enfans ;
ils fe font vus par tant de côtés , qu'il doit
aujourd'hui leur en refter un fonds d'idées
confidérablement augmenté.
En un mot , l'efprit que nous avons à
préfent nousivient de trop loin ,il a trop
fermenté avant que d'arriver jufqu'à nous
pour n'être pas très différent de ce qu'il a
été.
C Je ne parle pas feulement de ce qu'on
appelle bet efprit , de l'efprit de Belles-
Lettres , mais de l'efprit des nations en gé
néral.
J. Tous les pay's
reffentent
de la
de l'humanité
du monde à cet égard fe
durée & des événemens
de la diverfité des loix ,
des coutumes & des gouvernemens qu'elle
UNIT
JUI N. 1755.
fr
aéprouvés , du nombre infini de guerres ,
de ravages & d'invafions qu'elle a effuyés .
Sefoftris , Cyrus , Alexandre , les fucceffeurs
de ce dernier , & fur-tout les Romains
même , n'ont pû troubler ni agirer
la terre , ni lui donner de fi violentes fé
couffes , fans y jetter de nouvelles idées ,
fans caufer de nouveaux développemens
dans la capacité de penfer & de fentiv
des hommes.
Je ne compte pas une infinité de moindres
événemens qui fe font paffés dans les
intervalles de ces grandes révolutions ,
mais qui infenfiblement
ont porté coup , &
dont l'impreffion , quoique plus lente , eft
encore venus accroître , nourrir ce fonds
d'idées dont je parle , & n'a peut- être nulle
parr laiffé les hommes dans un état d'efprit
& de moeurs uniforme.
Il est vrai que nous n'avons pas toute la
fuite des idées des hommes , le fonds qui
nous en refte eft bien au - deffous de ce
qu'ilpourroit être ; chaque révolution arri
vée fur la terre , en y excitant de nouvel
les idées , en a diffipé , éteint , & comme
anéanti beaucoup de celles qui y étoient.
-Les conquerans que nous venons de ciser
& les peuples conquis , les uns avant
que de foumettre , les autres avant que
d'être foumis, avoient eu des moeurs , des
f
!
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
coutumes & des façons de penfer différen
tes de celles qu'ils eurent après.
Les vainqueurs en prirent de conformes
à l'orgueil & à la profpérité de leur état
les vaincus en reçurent de conformes à
leur abaiffement & à la volonté de leurs
nouveaux maîtres ; & de ces loix , tant anciennes
que nouvelles , de ces moeurs , de
cés coutumes & du tour d'imagination
qui en réfultoit , nous n'en avons pas , je
l'avoue , une connoiffance bien complette ,
mais enfin tout n'en a pas été perdu , la
tradition , les monumens & l'hiſtoire nous
en ont confervé d'affez amples détails &
quelquefois la plus grande partie.
•
Comparons ce qui nous refte à de fim
ples débris. Jamais l'amas de ces débris n'a
été fi grand qu'il l'eft aujourd'hui , à comp
ter depuis les Grecs , ou même dépuis les
Affyriens jufqu'à nous..
Nous avons donc par conféquent plus
de rélations de l'humanité que les Affyriens,
les Grecs & les Romains n'en avoient,
& par conféquent auffi un plus grand fonds
d'idées qu'eux tous , & un fonds en vertu
duquel nous ne devons être ni naïfs , ni
fimples , ni plats , comme on l'étoit autrefois.
Ce que je dis là ne paroît pas dou
reux. Voici cependant ce qu'on peut m'ob
jecter , c'est que les faits ne s'accordent
pas avec mon raifonnement.
JUIN. 1755
33
Jettons les yeux fur les nations les plus
célebres , me dira- t on . Les Grecs & parmi
eux les Athéniens , lorfqu'ils commencerent
à s'affembler , dûrent , felon vous ,
trouver un affez grand fonds d'efprit &
d'idées déja tout amaffé , car fans doute le
monde avoit déja éprouvé beaucoup d'aventures
que nous ne fçavons pas.
Ce même fonds d'idées devoit être confidérablement
groffi quand il parvint aux
Romains ; il a dû être immenfe quand
nous l'avons reçu .
Cependant voyons l'avantage que les
premiers Athéniens & les premiers Ro
mains en retirerent , & à quoi il nous a
fervi à nous-mêmes.
C
7
que Qu'est- ce que c'étoit
les Athéniens
malgré les avantages
que vous leur fuppofez
? des fauvages
, des hommes
brutes &
féroces , qui fçurent
à peine ſe bâtir des
cabanes , & à qui il fallut que Cecrops ,
Egyptien
, apprit à avoir des loix & des
Dieux.
Reconnoiffez - vous à cela des hommes
qui devoient avoir hérité de cette fucceffion
d'idées dont vous parlez ? & ces aventuriers
qui fonderent Rome , qui n'ont
d'abord ni loix civiles ni Magiftrats , qui
font brutalement confifter tout leur mérite
à être féroces & braves , font- ils ce qu'ils
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
doivent être dans les tems où ils arrivent ?
Diroit-on à les voir que la fageffe d'Egyp
te & même l'efprit d'Athénes ont déja
paru fur la terre ?
Nous - mêmes qui fommes venus bien
plus tard , nous à qui l'univers agité de
puis fi long- tems devoit avoir tranfmis une
fi vafte & fi profonde expérience , quel ufage
avons- nous fait de cette prodigieufe
collection d'idées , qui , felon vous , nous
étoit échue en partage ? nos commencemens
font- ils dignes de tout l'efprit que le
monde avoit en avant nous ? fe reffententils
, comme vous le dites , de la durée de
l'humanité & du paffage des Egyptiens ,
des Grecs & des Romains ? en avons-nous
eu moins de barbarie dans nos moeurs
moins d'ignorance , moins de groffiereré
dans nos préjugés ?
2:
>
S'il a donc fallu que les hommes recommençaffent
à fe former fur nouveaux
frais , fi tout le développement de l'efprit
qui s'étoit fait avant eux , ne les a fauvés
nulle part de la néceffité d'effuyer la même
enfance & les mêmes miferes d'efprit ,
il faut bien que ce fonds d'efprit venu de
fi loin , que cette fucceffion d'idées que
les hommes fe tranfmettent , à ce que vous
prétendez , ne foit pas vraie , & qu'en tout
tems les révolutions Payent rendue impof
fible.
JUIN 17532 33
Elle n'est pas même plus fenfible dans
nos progrès que dans nos commencemens.
Notre efprit eft bien inférieur à ce qu'il
devroit être , il n'y a point de proportion
entre ce que nous en avons & ce que nous
en aurions reçu , fi cette fucceffion étoit
vraie . N'y cherchons donc point tant de
myftere, & convenons que les hommes
en tout pays fe forment eux-mêmes , qu'ils
peuvent bien recevoir quelque chofe de
leurs voisins , ou de leurs contemporains
mais qu'à cela près ils tirent tout de la
fociété qui les unit , & du commerce que
des efprits mis en commun y ont enfemble.
Ainfi l'école d'une nation c'eft la nation
même , ainfi chaque peuple a la fienne ,
où il fait d'âge en âge plus ou moins de
progrès , où il acquiert plus ou moins
d'idées , de fineffe & de goût , fuivant
qu'il fort plus ou moins de lumiere de
la totalité des efprits qui forment fon école.
Car c'eft de ce nombre infini de jugemens
, de réflexions , d'idées folles & fenfées
que la totalité des efprits répand dans
la nation ; c'eſt de la diverfité d'opinions
vraies ou fauffes qu'elle y verfe , que chaque
particulier tire la matiere des nouvelles
idées qu'il a lui-même , & qui vont à leur
tour s'ajoûter à la fource dont elles lui
Civ
36 MERCURE DE FRANCE .
viennent. Oui , vous dites vrai ; l'école
d'une nation , en fait d'efprit , eft la nation
même; mais cette fucceffion d'idées
dont nous parlons n'en eft pas moins fûre.
*
Car le choc.continuel des efprits qui
compofent cette nation , fuffiroit feul pour
accroître infenfiblement la meſure d'efprit
qui s'y trouve ; fuffiroit, de votre propre
aveu , pour y jetter la matiere de nouvelles
idées , pour y produire de nouveaux
accidens de lumiere & de connoiffance ;
mais ce n'eft pas là tout.
Cette nation n'eft pas féparée des autres
par des barrieres impénétrables , & ce
que vous appellez fon école fe fortifie continuellement
de ce que des hommes d'une
autre nation y portent, & s'augmente encore
de la différence de l'efprit étranger
qui vient fe mêler au fien.
Fermer
Résumé : REFLEXIONS De M. de Marivaux.
Dans le texte 'Réflexions', Marivaux examine la traduction de Thucydide réalisée par d'Ablancourt. Il critique la méthode de d'Ablancourt, qui ne traduit pas littéralement le texte grec, estimant que cette approche prive les lecteurs de l'expérience authentique de l'auteur ancien. Marivaux considère que les défauts et la simplicité du style de Thucydide sont précieux car ils offrent un aperçu unique de l'esprit humain de l'époque. Il souligne que l'esprit humain a évolué au fil des siècles, influencé par divers événements et cultures, rendant impossible la reproduction exacte des idées anciennes. Marivaux compare les nations modernes aux anciennes, notant que malgré un fonds d'idées accru, les progrès ne sont pas proportionnels. Il conclut que chaque nation forme son propre esprit à travers le commerce et l'interaction des individus, et que cette succession d'idées est inévitable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
21
p. 73-102
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
Début :
Les réflexions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique, ou plutôt sur [...]
Mots clefs :
Musique, Récitatif, Chant, Jean Le Rond d'Alembert, Voix, Italiens, Opéra, Langue, Expression, Airs, Déclamation, Caractère, Goût, Musique italienne, Italien, Nature, Musiciens, Nombre, Art, Morceaux, Musicien, Harmonie, Discours, Genre, Tons, Nation, Paroles, Naturel, Intervalles, Pathétique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
fur la liberté de la Mufique. I Ve vol.
des Mélanges de Littérature , d'Hiftoire,
& de Philofophie.
L
Es réfléxions de M. Dalembert fur
la liberté de la Mufique , ou plutôt ſur
les avantages de la Mufique Italienne
comparée à la nôtre , trouveroient parmi
nous moins de Contradicteurs qu'il ne
penfe s'il les avoit réduites à ce qu'elles
ont d'effentiel. Ceft un principe reçu
en France comme en Italie & partout
ailleurs , que la Mufique doit exprimer
& peindre. Il ne s'agit que de fçavoir en
quoi l'Art s'éloigne ou s'approche de ce
but , foit dans la Mufique Françoife , foir
dans la Mufique Italienne . Les morceaux
de l'une & de l'autre qui rendront vivement
la nature , feront les modèles de
· la bonne Mufique ; les morceaux qui
manqueront de coloris ou de deffein ,
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
feront les exemples de la mauvaiſe , & il
n'y aura dès-lors que deux fortes de Mufique
au monde , fçavoir , la bonne &
la mauvaiſe. Dire que la Mufique Françoiſe
eft la mauvaife , & que l'Italienne
eſt la bonne , c'eft fuppofer dans l'une
un principe vicieux par effence , dans
l'autre un caractère de beauté & de bonté
inimitable ; c'eft du moins ainfi qu'on
l'entend , & voilà pourquoi l'on n'eft
point d'accord. Examinons la choſe en
détail .
M. Dalembert reconnoît que la forme
de notre Opéra eft fans comparaifon plus
variće & plus agréable que celle de l'Opéra
Italien. » Chez nous , dit - il , la
Comédie eft le fpectacle de l'efprit , la
» Tragédie celui de l'ame , l'Opéra celui
» des fens. J'admets cette diſtinction ,
pourvu que le caractere dominant attri
bué à chacun de ces Spectacles ne foit
pas exclufif; car je ne penfe point que l'il-
Jufion & l'intérêt foient bannis duThéâtre
du merveilleux. M. D. avoue qu'une ſcène
en Mufique nous arrache quelquefois des
Jarmes , c'eft avouer que le chant n'exclut
point le pathétique de l'expreffion. Il
ajoute que fi la Mufique touchante fait
couler nos pleurs , c'eſt toujours en allant
au coeur par les fens , & qu'elle différe en
<
JUILLET. 1759. 75
cela de la Tragédie déclamée qui va au
coeur par la peinture & le développement
des paffions . Mais les impreffions que la
peinture , le développement des paffions
fait fur l'ame , y vont de même par les
fens , foit qu'on déclame ou que l'on
chante . L'attendriffement que le chant
nous caufe, tient plus de l'émotion phyfique
de l'organe , je l'avoue ; mais il n'en
a pas moins pour premier principe une
affection de l'ame exprimée par le chant .
M. Dalembert reconnoît lui-même que
» la Mufique n'eft propre par fa nature
qu'à rendre avec énergie les impreffions
» vives , les fentimens profonds , les paí-
>> fions violentes , ou à peindre les objets
»qui les font naître . »
La que
preuve
en eft
la Mufique
qui ne peint
rien , eft une Mufique
infipide
.
Auffi M. de Fontenelle
demandoit
-il ,
Sonate , que me veux- tu ? que le merveilleux
, le chant
lui - même
& tout ce qui s'éloigne
de la nature
rende
l'illu- fion plus foible
& l'intérêt
moins
vif, cela doit être ; mais cela prouve
feulement que l'Opéra
eft moins
pathétique
, moins intéreffant
que la Tragédie
, fans toutefois
être réduit
à la feule émotion
des fens. La plupart
même
des réfléxions
de M. Dalembert
portent
fur ce principe
, Que
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'Opéra doit affecter l'ame par l'expreffion
du fentiment , & l'imagination par
la force & la vérité des peintures .
Il eſt donc de l'effence de ce ſpectacle
de réunir tout ce qui peut charmer la vue
& l'oreille , étonner ou flatter l'imagination
, émouvoir l'ame & l'attendrir.
L'Opéra Italien donne moins au plaifir
des yeux, pour s'attacher aux affections
de l'ame : mais il manque l'un de fes objets
, & il ne remplit jamais l'autre . Les
Tragédies de Métaftafe , en mufique, n'ont
ni l'intérêt de celles de Racine , ni le
charme de celles de Quinault ; c'est l'opinion
de M. Dalembert , & fi les Italiens
font de bonne foi , ils avoueront
qu'elle eft fondée .
و د
» Si nous étions réduits à l'alternative
» ou de conſerver notre Opéra tel qu'il eſt
» ou d'y fubftituer l'Opéra Italien; peutêtre
conclut M. Dalembert , » ferions-
» nous bien de prendre le premier parti..
» Mais ne feroit- il pas poffible en confer
» vant le genre de notre Opéra tel qu'il
eft , d'y faire par rapport à la Mufique
» des changemens qui le rendroient bien-
" tôt fupérieur à l'Opéra Italien ? » A cette
propofition il n'eft perfonne qui n'applaudiffe
. Mais celle - ci ne fera pas auffi unani
mement reçue. » Il paroît que le feul
"
JUILLET: 1759. 77
» moyen d'y parvenir eft de fubftituer ,
» s'il eft poffible , la Mufique Italienne à
» la Françoife ». Voyons ce qu'il entend
par-là.
» Nous fuppofons , dit - il , comme un'
» fait qui n'a pas befoin d'être prouvé ,
» la fupériorité de la Mufique Italienne
» fur la nôtre ».
J'entends à merveille ce que c'eft que
la diſtinction de deux Langues , & la
fupériorité de l'une fur l'autre ; mais je
n'entends pas la diftinction de deux Mu
fiques. Une Langue a des mots, des tours,
des nombres , une harmonie, une fyntaxe ,
une profodie qui lui font propres , & qui
lui donnent les moyens d'exprimer ce
qu'une autre Langue ne peut rendre. Mais
les tons , les modes , les mouvemens ,
Pharmonie & la mélodie de la Mufique ,
font les mêmes dans tous les Pays du
monde. Il n'y a donc qu'une feule Mufique
: c'eft une Langue univerfelle que les
uns parlent mieux que les autres ; mais il
n'eft décidé nulle- part qu'on doive parler
mal cette Langue . Je fuppofe que le plus
grand nombre des Muficiens François
ayent fait de mauvaiſe Muſique , & que
la Nation l'ait goutée , ne connoiffant ou
n'ayant rien de mieux : s'eft - elle refuſée
à la bonne , dès qu'on lui en a préfenté ?
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
Le préjugé a-t-il fait tomber Hyppolite ,
Caftor , Pigmalion , &c. Le goût de la
Nation n'a donc pas donné à la mauvaiſe
Mufique une préférence exclufive fur la
bonne la Mufique Françoife peut donc
être excellente , comme la Mufique Italienne
peut être mauvaiſe ; & jufques- là
je ne vois entr'elles rien qui foit propre
à l'une ou à l'autre , & qui les diftingue
effentiellement.
و ر
» Les Partifans de la Mufique Françoi-
» fe , dit M. Dalembert , prétendent que
» le beau fimple en fait le caractère , &
» ils appellent fimple ce qui eft froid &
» commun , fans force , fans ame & fans
» idée. S'il y a des Sots qui penfent ainsi ,
ya
leur opinion ne doit pas être prife pour
le fuffrage de la Nation . Elle penfe que
tout ce qui eft beau eft fimple ; mais elle
ne pense pas que tout ce qui eft ſimple
foit beau. Peut -être le goût de la multitude
n'eft- il pas encore affez formé pour
être délicat & févère fur les nuances : mais
M. Dalembert avoue lui - même que les
beautés réelles enlèvent une admiration
unanime. J'en appelle encore aux fuccès
de M. Rameau ; j'en appelle à l'impreffion
que font fur les oreilles françoifes
les plus beaux morceaux des Opéra Italiens
, quoique affez mal exécutés dans
JUILLET. 1759. 79
nos concerts ; j'en appelle au fuccès des
intermèdes bouffons , qu'on ne fe laffe
point d'entendre avec des paroles Françoiſes.
» M. Rameau , dit M. Dalembert ,
» eût manqué fon but en allant plus loin ;
» il nous a donné non pas la meilleure Mufique
dont il fût capable , mais la meil-
» leure que nous puffions recevoir. » Je
fuis perfuadé que M. Rameau a fait de fon
mieux ; mais s'il a voulu nous ménager ,
Pergolefe & Venci n'ont pas eu la même
complaifance : or que l'on prenne au hafard
deux mille Auditeurs parmi les gens
cultivés , & qu'on exécute bien les morceaux
de récit obligé & les airs pathétiques
de l'Olimpiade & de l'Artaxerce ,
jofe affurer qu'ils feront applaudis avec
le même enthouſiafme que la harangue
de Tirtée & le monologue de Caftor.
Voyons cependant quel est le caractère
de ce qu'on appelle la Mufique Françoiſe,
& à quoi il tient qu'on ne la diftingue
plus de ce qu'on appelle la Mafique Italienne.
» Il y a , dit M. Dalembert , dans notre
» Mufique , trois choſes à conſidérer, le ré-
» citatif, les airs chantans & les fympho-
» nies. » Il reproche au récitatif de Lully
de manquer fouvent à la profodie de la
langue. C'eſt un fait qu'il a fans doute
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
"
ور
33
"
r
vérifié ; mais il n'eft point du tout effentiel
à notre récitatif de manquer à la
profodie
, c'eft une maladreffe du Muficien ,
& non pas un défaut de la Mufique. « Le
» récitatif des Italiens , dit-il , eft plus
analogue à leur langue que le récitatif
françois ne l'eft à la nôtre. Ils paroiffent
» avoir bien mieux étudié que nous la
marche & les inflexions de la voix dans
»la converfation. » Si cela eft , la faute
en eſt encore aux Compofiteurs François ,
qui , avec plus d'étude ou de talent, peuvent
égaler en cela les Italiens fans rien
changer à l'effence de la modulation fran
çoiſe ; car le chant devant être l'imitation
exagérée de la déclamation théâtrale , &
les infléxions du langage naturel n'étant
pas les mêmes dans le François que dans
Î'Italien , il s'enfuit que le chant françois
doit avoir une modulation notée fur les
accens de notre langue , comme le chant
des Italiens doit fuivre les intonations &
les inflexions de la teur.
M. Dalembert obferve que le récitatif
Italien déplaît à la plupart des oreilles
françoifes ; mais je doute que l'habitude
de l'entendre jointe à la connoiffance de
la langue italienne & de fa profodie nous
le fit gouter comme il le prétend. J'obferve
même que la plupart de ceux à qui le ré
JUILLET. 1759 .
81
citatif italien déplaît , aiment l'accent naturel
de la langue italienne ; enfin la maniere
dont les Italiens entendent leur
Opéra prouve affez qu'ils s'ennuvent euxmêmes
de cette eſpèce de déclamation ,
» dont la route uniforme & non interrompue
produit une monotonie infuppor
table. » M. Dalembert répond d'abord.
en récriminant. Il ajoute que la monotonie
du récitatif eft peut -être un mal nécef
faire,un inconvénient inévitable de la fcène
lyrique, par la raiſon, dit - il , que » dans une :
" Piéce de théâtre tout n'eft pas deftiné
» aux grands mouvemens des paffions, &
qu'il y a des momens de repos où le
Spectateur ne doit qu'écouter fans être
» ému ; que tout doit être chanté dans
» un Opéra , mais que tout ne doit pas
» être chanté de la même maniere, comme:
» dans le difcours tout n'eft pas dit du
» même ton, avec la même froideur & le
»même mouvement.
Selon cette regle au moins tout ce quij
eft vif & paffionné dans la fcène doit être
préfervé de la monotonie : or il me femble
qu'elle eft continue dans le récitatif italien;
mais je n'oferois prendre l'affirmative : je
n'en ai pas affez entendu. Paffons à la
conclufion de M. Dal. » Il doit donc #
avoir entre les airs & le récitatif nee
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
» différence marquée par l'étendue & la
qualité des fons , par la rapidité du débit
»& par le caractère de l'expreffion .
Il doit y avoir felon moi , proportions
gardées , la même différence qu'entre un
morceau de déclamation véhémente &
un morceau moins vifou plus tranquille ,
en forte que la modulation & l'expreffion
du récitatif approchent du caractère d'un
air paffionné à mefure que les paroles du
récitatif approchent elles mêmes du caractère
des paroles que l'air exprime. Ainfi
le récitatif fimple s'élevera par degré jufqu'au
point de véhémence où le récitatif
obligé lui fuccéde , & celui - ci juſqu'au
point où la violence du fentiment, la force
de l'image , en un mot l'expreffion des
paroles , demande les développemens de
la voix & les éclats d'un air chantant. On
diftinguera moins l'air d'avec le récitatif;&
tant mieux :le paffage fera plus naturel & la
gradation mieux obfervée. En effet pourquoi
veut- on une difference tranchantede
fun à l'autre? Un air pathétique eft-il un
morceau ifolé dans une Scène? Le comble
de l'art n'eft - il pas de préparer inſenſiblement
l'oreille & l'ame à cette vive
émotion ? Il eſt des circonstances où l'harmonie
doit caufer une révolution foudaine
, un ébranlement imprévu ; mais le
JUILLET. 1959. 83
Poëte alors prend foin lui- même de ménager
la furpriſe , & le Muficien n'a qu'à
fuivre la marche de la déclamation naturelle
, pour paffer du calme à l'emportement.
Cette exception ne détruit pas
la régle générale de graduer l'expreffion
du fentiment & d'éviter la monotonie.
Ce que je dis des airs paffionnés ou rapides
doit s'entendre des airs tendres ,
voluptueux, enjoués ou languiffans : comme
ils font le dernier degré d'expreffion
dans leur genre , & que l'harmonie en
foutient & en fortifie l'expreffion , ils
n'ont pas besoin pour être fentis du cɔntrafte
d'un récitatif monotone. Il y a
fans doute dans l'Opéra comme dans la
Tragédie des momens froids où une dé
clamation animée feroit un contre-fens ;
mais ces momens font rares & doivent
Pêtre. L'art d'écrire la fcéne lyrique eft
d'en faire un tiflu varié de fentimens &
d'images , & alors ce récitatif doit peindre
par fa mélodie ou l'image ou le lentiment
que la Pocfie lui préfente. Ainfi ni
le récitatif Italien , ni le récitatif François
ne me femble devoir être une décla
mation monotone.
» La nature du chant ordinaire , de ce
qu'on appelle proprement ainsi , com
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
fifte en trois chofes , pourſuit M. Da+
lembert , en ce que la marche Y eft
» plus lente que dans le difcours , en ce
» que l'on appuye fur les fons comme
» pour les faire gouter davantage à l'o-
» reille ; enfin en ce que les tons de la
» voix & les intervalles qu'elle parcourt ,
y varient fréquemment , & prefqu'à
chaque fyllabe. Le premier & le fe
» cond de ces caractéres n'appartiennent
point à un bon récitatif ; le troifiéme
doit à la vérité s'y trouver , mais d'une
→ maniere moins marquée que dans le
chant. D'un côté la rapidité du débit
rend la fucceffion des intervalles moins
fenfible dans le récitatif, & de l'autre
cette fuccceffion doit y être plus fré-
» quente que dans le difcours , mais moins
» que dans le chant ordinaire : voilà ce
que les Italiens ont fenti, voilà ce qu'ils
pratiquent avec raifon , & l'on ofe dire
avec fuccès.
03
29
Je ne fçais. fi je me trompe , mais il
me femble que le récitatif étant un genre
moyen entre le chant & le difcours ,
il doit participer en tout point de l'un &
de l'autre qu'ainfi la marche du réci–
ratif doit être moins rapide que celle du
difcours , & en général plus rapide que
celle du chant ; que dans le récitatif
on
JUILLET. 1759. $.5
doit appuyer fur les fons moins que
dans le chant , mais plus que dans la déclamation
naturelle ; qu'enfin les fons de
la voix doivent être plus variés & les intervalles
plus fenfibles que dans la déclamation,
comme ils doivent l'être moins
que dans le chant . M. Dalembert ne permet
au récitatif de differer du difcours
que dans ce dernier point , le premier &
le fecond caractère qu' attribue au chant
n'appartiennent point , dit- il , à un bon
récitatif : non fans doute au même degré
, mais je crois qu'il doit les avoir
dans une proportion moyenne , & comme
tenant le milieu entre le difcours &
le chant. Du refte je conviens avec M. D..
que le débit en eft perdu au Théâtre. Les
plus zélés Partiſans de Lully font les premiers
à l'avouer ; mais c'eft encore la
faute des Acteurs , & non pas celle de la
Mufique.
» Si le récitatif , comme tout le monde
» en convient , doit n'être qu'une décla
» mation notée , on peut en conclure ,
dit M. Dalembert , » qu'une des loix les
» plus eſſentielles à obſerver dans le réci—
» tatif , c'eſt de n'y pas faire parcourir à
» la voix un auffi grand efpace que dans
» le chant , & d'en régler l'étendue fur
» celle des tons de la voix dans la décla
86 MERCURE DE FRANCE.
" mation ordinaire. Le feul cas où l'on
puiffe fe permettre de fortir des limites
» naturelles de la voix , c'eſt dans certains
» momens où la voix , même en décla-
» mant , franchiroit ces limites ; encore
» ces momens doivent être rares , & même
ne fe rencontrer guère que dans le
» récitatif obligé , qui par fon objet , fon
" accompagnement & fon caractère , doit
" approcher un peu plus du chant . »
Ce n'eft qu'avec une extrême défiance
de moi - même que d'un principe pofé par
M. Dalembert , je tire une conféquence
oppofée à la fienne. Si le récitatif doit
être une déclamation notée , les intervalles
à parcourir doivent être fenfibles :
dans le chant la voix ne procéde que
par tons & par demi- tons , au lieu que
dans le difcours elle s'élève ou s'abbaiſſe
par degrés fouvent inappréciables.Si d'un
autre côté , comme l'a reconna M. Dalembert
, les tons & les intervalles que
parcourt la voix dans le récitatif , doivent
être plus variés que dans le diſcours , il
у a dans une période un plus grand nombre
d'intervalles à parcourir dans le récitatif
que dans le difcours . Or un plus grand
nombre de plus grands intervalles demandent
une plus grande étendue de voix : il
eft donc d'une néceffité indiſpenſable
JUILLET. 1759. 87
que dans le récitatif la voix franchiffe fes
limites naturelles , c'eft - à - dire , qu'elle
s'éleve & s'abbaiffe beaucoup plus que
dans le diſcours. Il y a longtemps que je
regarde la déclamation muſicale comme
fuivant à-peu- près les mêmes infléxions
que le langage naturel , mais formant ,
s'il eft permis de le dire , des ondulations
plus profondes . Suivant cette idée , la
raifon de la monotonie qui nous frappe
dans le récitatif Italien , n'eft pas difficile
à fentir : car les Italiens ne donnant à la
voix , dans leur récitatif, que fon étendue
naturelle , & les intervalles à parcourir
étant plus grands que dans le diſcours ,
il a fallu les reduire à un plus petit nombre
, & par conféquent réciter fur un
même ton ce qui dans la déclamation
naturelle exigeroit plufieurs inflexions différentes.
On dit que les Chanteurs habiles fçavent
fuppléer à ces inflexions : j'en ai
entendu qui paffoient pour tels , & ceuxlà
même m'ont paru monotones.
A l'é ard de notre récitatif , ayant un
plus grand etpace à parcourir , il eft
moins gêné , moins à l'étroit dans fa
marche ; d'où je conclus qu'un Artiſte
habile peut lui donner plus de variété .
Mais voici l'article important,
88 MERCURE DE FRANCE.
מ
ל כ
" Les cadences , les tenues , les ports
» de voix que nous y prodiguons feront
» toujours , dit M. Dalembert , un écueil
infurmontable au débit ou à l'agrément
» du récitatif: fila voix appuye fur tous
» ces ornemens , le récitatif traînera ; fi
» elle les précipite , il reffemblera à un
chant mutilé. Ne feroit- il pas poffible
» en fupprimant toutes ces entraves , de
" donner au récit François une forme
plus approchante de la déclamation ?
29
J'ignore cominent le Public recevroit
l'effai que M. D. propofe ; mais je connois
des Muficiens habiles & un grand
nombre de gens de goût que l'abus de
ces cadences , de ces tenues, de ces ports .
de voix excéde dans la déclamation mus
ficale , & qui applaudiroient bien fincéres
ment à la noble fimplicité d'un débit
plus naturel & plus rapide. Il fut untemps
où les Acteurs pafoient légérement
fur tous ces agrémens , & je ne crois pas
que la maniere de déclamer libre, fimple,
facile & noble qu'on applaudiffoit dans
Tevenard, fit un chant mutilé du récitatif
de Lully. Mais en fuppofant que quel--
qu'un ofât fupprimer tout-à-fait les ca→
dences , les ports de voix &c. il y auroit
an moyen bien avantageux , à ce qu'il
me femble, de fe dédommager de la
JUILLET. 1759.1 $9.
perte de tous ces petits agrémens , & de
donner à notre récitatif plus de chaleur
& de variété : ce feroit d'employer dans
les morceaux fufceptibles d'une expreffion
vive ou touchante , ce que les Italiens
appellent récitatif obligé , & quelquefois
des airs chantans à leur maniere ,
mais fans aucun de ces papillotages ridicules
qu'ils y mêlent pour faire briller la
voix. Le pathétique de ces morceaux eft
la feule fupériorité réelle que leur Opéra
ait fur le nôtre , & nos Muficiens modernes
ont fait des effais dans ce genre
qui annoncent le plus grand fuccès. Dès -
lors le Poëte d'accord avec le Muficien ,
ménageroit dans le cours de la Scène des
images vives , des traits de fentimens
tantôt plus doux , tantôt plus rapides , &
l'harmonie à chaque inftant ranimeroit le
récitatif : mais il ne faut pas ſe diffimuler
que la Scène ainſi variée eſt une
épreuve continuelle pour le talent du
Compofiteur.
On ne peut fe refufer aux réflexions de
M. Dalembert fur la vérité de l'expreffion
dans la déclamation muficale. Le morceau
de Dardanus qu'il en donne pour modèle
eft bien plus digne d'admiration que tout
ce qu'on a cité de Lully : Je ne prétends
pas, dit-il, » décider abfolument (quelque
.༡༠
90 MERCURE DE FRANCE
porté que je fois à la croire ) que notre
» récitatif réuffit fur le Théâtre de l'Opera
» étant débité comme je le propoſe à l'I-
» talienne & avec rapidité ... Mais il pa-
» roît au moins inconteftable qu'on doit
"rejetter tout récitatif qui étant débité de
»la forte hors du Théâtre , choquera
" groffièrement nos oreilles. C'est une
"preuve certaine que l'Artifte s'eft grof-
»fièrement écarté des tons de la Nature
» qu'il doit avoir toujours préfens. » Cette
règle me paroît infaillible ; toutefois M.
Rameau lui-même ne croit pas que la
modulation du chant doive être une imitation
fervilement exacte de la déclamation
naturelle. Il prétend que c'eſt l'harmonie
qui détermine furtout le caractère
de l'expreffion , & il m'en a donné
exemple les vers du Monologue de
Caftor,
"
Triftes apprêts , pâles flambeaux ,
Jours plus affreux que les ténébres ,
pour
qui dans le même ton & avec une modulation
différente , expriment le même
fentiment .
Le récitatif doit être fimple , naturel ,
expreffif & rapide. Je fuppofe qu'il eft tel
dans la bonne Mufique Italienne ; il l'eft
moins,fouvent, fi l'on veut,dans la Mufique
JUILLET. 1759 . 91
Françoife; mais il peut l'être ni la nature
de la Langue, ni celle de la Mufique, ni le
goût même de la Nation ne s'y oppofe; &
l'on tient encore par habitude aux petits
agrémens qu'on y a mêlés , au moins
defire- t- on que les Muficiens en foient
avares & que les Acteurs n'en abuſent
pas. L'étendue qu'on lui reproche au -delà
des limites de la déclamation naturelle ,
lui donne plus de variété : par -là il peut
s'élever par gradation jufqu'au chant qui
lui fuccéde , & le paffage de l'un à l'autre
en eft beaucoup plus naturel . Je ne vois
donc pas à cet égard de quoi défeſpérer
que nous ayons de bonne Mufique , ni
que pour la rendre telle il faille la dénaturer.
» Si le récitatif de nos Opéra nous
» ennuye , reprend M. Dalembert , les
>> airs chantans ne nous offrent guéres de
" quoi nous dédommager. Nous avons
déjà obfervé en général qu'ils différent
"trop peu du récitatif , cette reflemblan-
" ce fe remarque furtout dans les Scènes.
» Elle est un peu moindre entre le réci
" tatif des Scènes & quelques airs placés
» dans les divertiffemens , où nos Mufi-
» ciens modernes ont ofé quelquefois fe
donner carrière.
Les airs placés dans les Divertiffe
32,
MERCURE DE FRANCE.
mens ne doivent être comptés pour rien:
il faut les regarder comme les airs de
Danfes , deftinés à récréer les Spectateurs
& à donner de la variété au Spectacle.
Dans l'Opéra Italien , les Ariétes chantées
à la fin des Scènes par les Perfonnages les
plus intéreffés à l'action & quelquefois
dans les fituations les plus violentes , font
encore plus ridicules. Le mérite effentiel
de ces Ariétes & de nos petits airs
confifte à faire briller une jolie voix. Si le
Poëte y donne quelque image à peindre
au Muficien , fi le Muficien réuffit à la
rendre , c'eſt un agrément de plus ; mais
tout cela eft peu de chofe. Les Italiens
plus exercés que nous à ce badinage , y
excellent. Avec de l'exercice & du talent
nos Muficiens y excelleront auffi . Le goût
de la Nation leur laiffe toute liberté. Les
parodies des airs bouffons prouvent que
la Langue ne s'y oppofe pas ; la mufique
en eft partout également fufceptible , &
fi la répugnance que nous avons à entendre
badiner à tout propos fur une voyelle,
ne permet pas à nos Artiſtes de tirer d'un
A tout le parti qu'en tirent les Italiens ,
les pas. brillans de nos Danfeufes nous
dédommagent des fredons de leurs Chanteurs
efféminés . M. Dalembert avoue luimême
que du côté des fymphonies dan
JUILLET. 1759. 93
fantes nous avons de l'avantage fur eux.
Venons à quelque chofe de plus effentiel.
Les Italiens ont des airs pathétiques ,
& en grand nombre , & de la plus grande
beauté . Ces airs font gâtés par des agrémens
contre nature ; & quoi qu'on en
dife , Andromaque & Mérope ne doivent
dans leur douleur ni rouler un fon plaintif
, ni le terminer par un point d'orgue .
Cependant tel eft le caractère de cette
Mufique , le naturel de la modulation ,
le choix des fons qui accompagnent la
voix , & qui ajoutent à l'expreffion , en
un mot , la magie de l'art des Italiens
dans ces morceaux pathétiques , qu'ils
vous faififfent , vous pénètrent , vous attendriffent
quelquefois jufqu'aux larmes.
Ceft là réellement & dans le récitatif
accompagné , qu'ils font fupérieurs aux
François , c'eft la partie qu'on doit leur
envier , & dans laquelle nos plus fçavans
Artiftes ne doivent pas rougir de les prendre
pour Maîtres. Mais ce genre fublime
n'appartient pas plus à la Mufique Italienne
qu'à la Mufique Françoife , & il
n'eft pas plus mal -aifé aux Poctes François
qu'aux Poëtes Italiens d'y donner lieu.
En général les airs mefurés de nos Scènes
ne reffemblent point à cela ; mais la prière
de Théfée dans Hypolite , le Monologue
94
MERCURE DE FRANCE.
de Thelaire dans Caftor , la Harangue de
Tirtée , & bien d'autres, font de ce genre.
Il faut du génie pour y exceller ; mais
cette condition eſt la même pour les Italiens
& pour nous. Tous les Muficiens
d'Italie , à beaucoup près , n'y ont pas
réuffi , & c'eft furtout dans cette partie
que les Modernes dégénèrent : leur goût
pour les ponpons , s'il eft permis de le
dire , a tout gâté dans le pathétique , &
les Connoiffeurs regrettent amèrement la
fimplicité touchante de leurs anciens
Compofiteurs. C'est à ces modèles que
nos Muficiens doivent s'attacher ; mais le
grand mérite de ces morceaux , comme
l'obferve M. Dalembert , c'est d'être liés
à la fituation, & d'en augmenter l'intérêt :
ceci eft l'ouvrage du Poete , & l'on ne
peut trop louer le célèbre Métaſtaſe de
l'art avec lequel il a ménagé au Muficien
des tableaux pathétiques , des fituations
violentes , des mouvemens pleins de chaleur
& de force à exprimer dans les airs.
» Point de véritable chant fans expreffion
, dit notre Philofophe , & c'eft en
» quoi la Mufique des Italiens excelle ;
» il n'eft aucun genre de fentiment dont
» elle ne fourniffe des modèles inimita-
» bles. Tantôt douce & infinuante , tan-
» tôt folâtre & gaye , tantôt fimple &
"
JUILLET. 1759 . 95
» naïve , tantôt enfin fublime & pathéti-
» que ; tour- à-tour elle nous charme ,
» nous enléve & nous déchire. » Tout
cela eft vrai , hors inimitable , qu'on ne
doit pas prendre à la lettre. Les encou
ragemens , l'émulation , la rivalité , le
concours nombreux des Artiftes , la direction
générale des efprits vers un objet
, le gout paffionné d'une Nation pour
un Art , font les caufes infaillibles de fes
progrès , & de tout cela réfulte le fuccès
de la Mufique en Italie. Il n'eft pas jufqu'à
l'humanité même que les Italiens
n'y ayent facrifié. Notre goût léger &
tranquille n'a pas excité la même fermentation
, les mêmes efforts , le même
concours. On fe contente dans nos Eglifes
de pfalmodier les louanges de Dieu ;
nos villes n'ont pas toutes un Opéra magnifique
; les dépenfes de la Nobleffe
Françoife & des Citoyens opulens ne fe
tournent pas de ce côté ; nous laiffons à
nos enfans la voix que leur a donnée la
Nature. Il n'eft pas étonnant que les
Italiens ayent été plus loin que nous
dans un Art qu'ils adorent & que nous
aimons foiblement. Mais cet avantage
n'eft dû ni à leur Langue ni à leur Mufique
, & il ne tient qu'aux Muficiens de
génie de prouver qu'il eft très - poffible de
96 MERCURE DE FRANCE.
compofer fur des vers François, par exemple
fur ceux de Quinault , des morceaux
de Mufique comparables à ceux que
nous admirons le plus dans les Opéra Italiens.
Mais le génie eft une chofe rare dans
tous les Pays du Monde : ce n'eſt que
parmi le grand nombre de ceux qui s'exercent
dans un Art que les talens fupérieurs
fe découvrent : en France un Muficien
excellent s'éléve par hafard ; en Italie
il n'eſt preſque pas poffible qu'il n'en paroiffe
quelqu'un dans le nombre. Voilà ce
qui retardera vraiſemblablement la pérfection
de ce qu'on appelle notre Mufique,
& qui au fond n'eft que la Mufique de
toutes les Nations , modifiée ſelon le génie
& le caractère d'une Langue moins
docile , peut- être , moins fonore que l'Italien
, mais affez fléxible , affez harmo
nieufe pour ne fe refufer à aucune forte
d'expreffion , & pour recevoir tous les
genres de modulation & de mouvement.
M. Dal. trouvera peut-être que j'ai trop
infifté fur une difpute de mots , en niant
que les fautes de nos Muficiens foient les
défauts de notre Mufique . Mais ce n'eſt
pas pour lui que je m'attache à lever
l'équivoque , & je le prie de trouver bon
que je diftingue encore au fujet des accompagnemens.
"
» La
JUILLET. 1759 . 97
>>
La fureur de nos Muficiens Fran-
» çois eft , dit- il , d'entaffer parties fur
parties . C'eft dans le bruit qu'il font
» confifter l'effet ... Une harmonie bien
» entendue nourrit & foutient agréable-
» ment le chant ; alors l'oreille la moins
exercée fait naturellement & fans étude
» une égale attention à toutes les parties :
fon plaifir continue d'être un , parce
" que fon attention quoique portée fur
» différens objets eft toujours une. C'est
en quoi confifte un des principaux
" charmes de la bonne Mufique Italien-
"ne. » Et pourquoi non pas de la bonne
Mufique Françoife ? N'a - t - elle point
d'exemple de cette unité , je ne les ai pas
tous préfents , mais je me fouviens d'un
morceau du Prologue des Indes Galantes ,
La gloire vous appelle ,
d'une mufette des Talens lyriques ,"
Suivons les loix ,
d'une Ariéte de Platée
Quittez , Nymphes , quittez vos demeures profondes.
le
Et de beaucoup d'autres airs où certainement
la mélodie n'eft pas couverte par
bruit des inftrumens où l'harmonie loin
II. Vol.
›
E
98 MERCURE DE FRANCE.
de jetter de la confufion dans l'oreille ,
ajoute un nouveau charme au plaifir que
lui fait le chant : & fi quelques-uns de
nos Muficiens donnent fouvent dans le
défaut que M. Dalembert leur reproche ,
tout ce qu'on en doit conclure , c'eft
que la bonne Mufique eft rare en France
comme elle l'eft plus ou moins partout.
La mefure , dit M. Dalembert , man-
» que à notre Mufique par plufieurs rai-
» fons ; par l'incapacité de la plupart de
» nos Acteurs , par la nature de notre
» chant , par celle des prétendus agré
» mens dont nous le chargeons » : Je fouf
cris à la première de ces raifons , mais
j'ofe douter des deux autres. Une meſure
moins articulée n'en eſt pas moins exacte ;
il faut feulement une oreille plus jufte
pour l'obferver , comme pour éviter en
la fuivant les écueils trop fréquens fans
doute des prétendus agrémens du chant.
A l'égard de la variété des mouvemens,
je vais haſarder une choſe bien hardie ;
mais je parle en homme qui n'a dans cet
art que le pur inftinct de la Nature.
» Nous ne fçaurions nous perfuader , dit
M. Dalembert , » grace à la fineffe de no-
>> tre tact en Mufique , qu'une meſure
vive & rapide puiffe exprimer un autre
fentiment que la joie comme fi une
JUILLET. 1759 : 99
» douleur vive & furieufe parloit lente-
» ment. » Je fuis très- perfuadé , comme
tout homme qui a réfléchi , que le mouvement
de la Mufique doit fuivre celui
de l'ame , & que tout ſentiment vif &
rapide doit être rendu tel qu'il eft : cependant
, obſerve M. Dalembert , » les mor-
» ceaux vifs du Stabat , exécutés gaîment
» au Concert - fpirituel , ont paru des
>> contrefens à plufieurs de ceux qui les
» ont entendus. » J'avoue que je fuis de
ce nombre , & ce n'eft pas feulement la
gaîté qui m'en a déplu. Que l'on chante
comme on voudra l'air que Pergoleſe a
a mis fur ces paroles ,
Cujus animam gementem ,
je trouverai encore déplacé le mouvement
vif à deux temps , par la raiſon que l'affiction
& la douleur profonde ne font
pas de ces fentimens rapides dont parle
M. Dalembert , & que la nature répugne
en moi au mouvement qu'on leur a donné
: il en eft de même de quelques autres
morceaux de cet ouvrage , où il y en a de
ſublimes , mais où vraiſemblablement le
Muficien a été obligé de renoncer quelquefois
à la vérité de l'expreffion pour
éviter la monotonie.
Enfin M. Dalembert examine fi l'on
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
peut tranfporter à la Langue Françoife
les beautés de la Mufique Italienne . Il
penſe qu'oui , & je n'en doute pas : il ne
s'agit que de nous entendre . Notre Langue
, ou plutôt notre goût , fe refuſe aux
badinages de la voix dans le férieux pathétique
, fur une fyllabe qui ne fignifie
rien. Ainfi tout ce qui n'eft que du ramage
eft interdit à nos Muficiens dans
une Scène inté: effante. Or M. Dalembert
avoue que tout cela eft de mauvais goût
même dans la Mufique Italienne , & il
reproche aux Modernes de l'avoir char
gée de ces vains ornemens. La Mufique
bouffonne en eft plus fufceptible ; nous
l'avons unanimement adoptée , & nos
premiers effais ont prouvé que notre Langue
s'en accommodoit à merveille : mais
il s'agit ici de la Mufique de nos Tragédies
, & il eft certain que dans ce genre
ces badinages ne font pas des beautés .
La fimplicité des accompagnemens ,
l'unité de deffein & d'expreffion du chant
avec l'harmonie qui l'accompagne , n'eſt
pas plus difficile à obferver fur des paro
les Françoifes que fur des paroles Italiennes
; c'eft un fait inconteftable , & que
l'expérience a déja prouvé.
La vérité , la force de l'expreffion dans
la mélodie & dans l'harmonie , le choix
JUILLET. 1759.
ΙΟΙ
des tons & des modes , le nombre & le
mouvement le plus analogue au fentiment
ou à l'image que l'on doit rendre ,
la préciſion même de la meſure , tout cela
eft compatible avec des paroles Françoiſes
comme avec des paroles Italiennes.
La profodie de notre Langue n'eft peutêtre
pas aflez déterminée ; mais elle n'en
eft
que plus docile aux mouvemens qu'on
veut lui donner. Nos fyllabes abſolument
muettes font bannies de la Poëfie lyrique
, & l'E féminin foutenu d'une confonne
, eft affez fenfible dans le chant ,
comme dans le nombre des vers , pour
appuyer une note brève. Que le Poëte
fcache manier la Langue , qu'il foit d'accord
avec le Muficien , les difficultés de
la profodie feront facilement ou applanies
ou éludées .
De tous les reproches faits à ce qu'on
appelle la Mufique Françoife , il n'y en a
donc qu'un feul qui porte fur un vice inhérent
& diftinctif, fi c'en eft un: je parle des
prétendus agrémens de notre récitatif.
La manière dont il eft chanté , la lenteur,
les cris qu'on y met , font des défauts généralement
reconnus & blâmés par tous
les
gens de goût J'ai déjà obfervé qu'ils
font du Compofiteur ou de l'exécutant ,
non de la Mufique. Il n'en eft pas de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
même des ports de voix , des tenues , &
de ce qu'on appelle des cadences . Tout
cela eft indépendant du caractère de la
Langue ; elle fe prêteroit mieux encore à
la fimplicité , à la rapidité d'une déclamation
plus naturelle , qu'aux agrémens
faux ou vrais de ce récitatif chanté . Mais
le Public y tient encore , & fi quelque
chofe diftingue la Mufique Françoiſe , c'eſt
ce caractère attaché au récitatif par le
goût unanime de la Nation. Dans tout le
refte , le Muficien a toute fa liberté , &
l'Art toute ſon étendue. Eſt- ce un défaut,
n'en est-ce pas un ? Faut - il fupprimer
abſolument ces tenues , ces ports de voix,
ces cadences , ou feulement en être moins
prodigue & dans la compofition & dans
l'exécution ? En un mot , devons - nous
préférer un récitatif que les Italiens euxmêmes
ne daignent pas entendre , tout
excellent qu'on le fuppofe , à un récitatif
qui fe fait écouter avec plaifir quand il eſt
chanté avec goût ? C'eft ce qu'il ne m'appartient
pas de décider : mais après tout,
ces agrémens ne pourroient être défectueux
qu'autant qu'ils affoibliroient l'expreffion
du pathétique , & ils ne l'affoibliroient
point fi on les paffoit légèrement.
Du refte , toutes les beautés réelles de
CE
103 JUILLET. 1759 .
es.
COTE
apparla
Mufique font reconnues les mêmes par
les François & par les Italiens ; ils ne
goutent pas tout ce que nous applaudiffons
, nous ne goutons pas tout ce qu'ils
applaudiffent chaque Nation a fes
préjugés , mais l'une & l'autre fe réuniffent
en faveur de ce qui peint vivement
& fidèlement la nature , & tant pis
pour celle des deux qui auroit l'orgueil
de ne trouver beau que ce qui lui
tient. J'en reviens donc à ma propofition.
Il n'y a que deux fortes de Mufique , la
bonne & la mauvaiſe ; la mauvaiſe foifonne
partout , & même en Italie ; la
bonne eft rare partout , & plus rare , fi
l'on veut , en France ; mais en France
mêm , la bonne Mufique fera toujours
applaudie avec entoufiafme , comme elle
l'a été. Nous ne fommes pas encore affez
délicats ou plutôt affez difficiles ; mais
cela vient de ce que nous ne fommes pas
affez riches on s'accoutume naturellement
à aimer ce que l'on a , mais on n'en
eft pas moins fenfible au plaifir de trouver
quelque chofe de mieux ; on l'eft peutêtre
davantage. Ce feroit mal juger par
exemple du goût de celui qui applaudit
en Province une mauvaiſe Actrice , que
de le croire incapable de fentir & d'apprécier
le talent de Mlle Clairon.
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Résumé : EXAMEN des réfléxions de M. Dalembert sur la liberté de la Musique. IVe vol. des Mélanges de Littérature, d'Histoire, & de Philosophie.
M. Dalembert examine la liberté de la musique en comparant les styles italiens et français. Il considère que la musique italienne exprime mieux les émotions de l'âme, tandis que l'opéra français se distingue par sa variété et son agrément. Dalembert propose d'intégrer des éléments de la musique italienne pour enrichir l'opéra français. Il critique ceux qui confondent la simplicité de la musique française avec la froideur, affirmant que la nation française apprécie la beauté authentique. Dalembert analyse divers éléments de la musique française, tels que le récitatif, les airs chantants et les symphonies. Il note que le récitatif de Lully manque parfois de prosodie, attribuant cette faiblesse à l'incompétence du musicien plutôt qu'à un défaut intrinsèque. Il observe que les Italiens maîtrisent mieux les inflexions vocales, mais il croit que les compositeurs français peuvent s'améliorer. Pour ce faire, il suggère de supprimer les ornements excessifs du récitatif français afin de le rapprocher de la déclamation naturelle et d'adopter le 'récitatif obligé' italien. Le texte compare également les ariettes italiennes, souvent jugées ridicules, aux airs français. Bien que les Italiens excellent dans les airs légers, Dalembert estime que les Français peuvent également y parvenir. Il souligne la flexibilité et l'harmonie de la langue française, permettant diverses expressions musicales. Dalembert affirme que la perfection de la musique française sera atteinte avec l'émergence de plus de musiciens excellents. Il réfute l'idée que les fautes des musiciens français soient des défauts intrinsèques et critique l'exécution rapide de certains morceaux du 'Stabat Mater' de Pergolèse. Enfin, Dalembert explore la possibilité de transposer les beautés de la musique italienne à la langue française, notant que les beautés musicales sont universellement reconnues malgré les préjugés nationaux.
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22
p. 197-198
DE LONDRES, le 4 Février.
Début :
Le Roi a nommé Gouverneur de Gibraltar le Général-major Robert Leighton, [...]
Mots clefs :
Roi, Gouverneur, Nation, Amérique, Conquête, Canada, Lords, Conseil de guerre, Froid, Températures extrêmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE LONDRES, le 4 Février.
De LONDRES , le 4 Février.
Le Roi a nommé Gouverneur de Gibraltar le
Général -major Robert Leighton, qui partira dans
peu pour s'y rendre .
Quelque fujet qu'ait la Nation de s'applaudir
de fes fuccès en Amérique , dans les deux dernieres
années , on prétend aujourd'hui qu'ils ont été
trop lents. La conquête du Canada n'eût été ,
dit-on , que l'ouvrage d'une ou de deux campagnes
, fi nos Généraux fe fuffent comportés avec
l'intelligence & le défintéreffement convenabies.
En conféquence , la conduite des Lords Loudon
& Charles Hay , qui commandoient en 1756 &
1757 , doit être exaininée dans un Confeil de
guerre que Sa Majefté vient de nommer.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Il a fait un froid exceffif ici , depuis environ le
milieu de Décembre jufqu'à la fin du mois dernier.
Pendant tout en temps, on a trouvé, preſque chaque
jour, des perfonnes mortes de froid dans les
rues ou fur les chemins. La Tamile a été gelée ,
& plufieurs vaiffeaux ont été entraînés & brifés
par le choc des glaçons.
Le Roi a nommé Gouverneur de Gibraltar le
Général -major Robert Leighton, qui partira dans
peu pour s'y rendre .
Quelque fujet qu'ait la Nation de s'applaudir
de fes fuccès en Amérique , dans les deux dernieres
années , on prétend aujourd'hui qu'ils ont été
trop lents. La conquête du Canada n'eût été ,
dit-on , que l'ouvrage d'une ou de deux campagnes
, fi nos Généraux fe fuffent comportés avec
l'intelligence & le défintéreffement convenabies.
En conféquence , la conduite des Lords Loudon
& Charles Hay , qui commandoient en 1756 &
1757 , doit être exaininée dans un Confeil de
guerre que Sa Majefté vient de nommer.
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Il a fait un froid exceffif ici , depuis environ le
milieu de Décembre jufqu'à la fin du mois dernier.
Pendant tout en temps, on a trouvé, preſque chaque
jour, des perfonnes mortes de froid dans les
rues ou fur les chemins. La Tamile a été gelée ,
& plufieurs vaiffeaux ont été entraînés & brifés
par le choc des glaçons.
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Résumé : DE LONDRES, le 4 Février.
Le 4 février, le roi a nommé le général-major Robert Leighton gouverneur de Gibraltar. Ce dernier doit bientôt partir pour prendre ses fonctions. Malgré les succès récents de la Nation en Amérique au cours des deux dernières années, leur lenteur est critiquée. La conquête du Canada aurait pu être réalisée en une ou deux campagnes si les généraux avaient fait preuve d'intelligence et de détermination. Par conséquent, la conduite des lords Loudon et Charles Hay, qui commandaient respectivement en 1756 et 1757, sera examinée par un conseil de guerre nommé par Sa Majesté. Par ailleurs, Londres a connu un froid exceptionnel depuis mi-décembre jusqu'à la fin du mois dernier. Durant cette période, plusieurs personnes sont mortes de froid dans les rues ou sur les chemins. La Tamise a gelé, entraînant la destruction de plusieurs vaisseaux par les glaçons.
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23
p. 46-47
LES VŒUX D'UN CITOYEN.
Début :
VIENS dans ces lieux, aimable Paix, [...]
Mots clefs :
Paix, Tranquillité, Monarque, Louis, Nation
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texteReconnaissance textuelle : LES VŒUX D'UN CITOYEN.
LES VEUX D'UN CITOYEN.
VIENS
IENS dans ces lieux , aimable Paix ,
Fixer ton féjour ordinaire ;
Que l'horrible Dieu de la guerre
Porte ailleurs fes nobles forfaits.
Que le plaifir & l'abondance ,
Les jeux & la tranquillité
Bientôt des Peuples de la France
· Affurent la félicité.
Que de fes campagnes fertiles ,
Le Laboureur au ſein des Villes ,
Puiffe apporter en ſureté ,
Le fruit de fes travaux utiles.
Que les Sciences pour fleurir ,
Dans un Miniftre qu'on révère
Trouvent un Mécène profpère.
Toujours prêt à les annoblir.
Que Condé ce jeune Héros ,
Dont la valeur devança l'âge ,
Vienne jouir dans le repos ,
Des Lauriers dûs à ſon courage.
Et toi Monarque bienfaisant ,
JANVIER. 1763. 47
Prince que l'Univers admire ,
Eft-il Sujet dans ton Empire ,
De qui le coeur reconnoiſſant
Ne foit un temple où l'on adore ,
Et la vertu qui te décore ,
Et la bonté qui fait ta loi ? ....
Seigneur ! ce n'eft point pour mon Ro
Que ma timide voix t'implore
Au deſſus de ce nom pompeux ,
Image des Dieux fur la Tèrre ,
Louisveut le montrer comme eux
Moins notre Roi que notre Père ! ....
Accorde-lui des jours nombreux ,
Ates genoux ma nation entière ,
T'adreffe la même prière !
Fourrois-tu rejetter nos voeux ?
GEOFFROY.
VIENS
IENS dans ces lieux , aimable Paix ,
Fixer ton féjour ordinaire ;
Que l'horrible Dieu de la guerre
Porte ailleurs fes nobles forfaits.
Que le plaifir & l'abondance ,
Les jeux & la tranquillité
Bientôt des Peuples de la France
· Affurent la félicité.
Que de fes campagnes fertiles ,
Le Laboureur au ſein des Villes ,
Puiffe apporter en ſureté ,
Le fruit de fes travaux utiles.
Que les Sciences pour fleurir ,
Dans un Miniftre qu'on révère
Trouvent un Mécène profpère.
Toujours prêt à les annoblir.
Que Condé ce jeune Héros ,
Dont la valeur devança l'âge ,
Vienne jouir dans le repos ,
Des Lauriers dûs à ſon courage.
Et toi Monarque bienfaisant ,
JANVIER. 1763. 47
Prince que l'Univers admire ,
Eft-il Sujet dans ton Empire ,
De qui le coeur reconnoiſſant
Ne foit un temple où l'on adore ,
Et la vertu qui te décore ,
Et la bonté qui fait ta loi ? ....
Seigneur ! ce n'eft point pour mon Ro
Que ma timide voix t'implore
Au deſſus de ce nom pompeux ,
Image des Dieux fur la Tèrre ,
Louisveut le montrer comme eux
Moins notre Roi que notre Père ! ....
Accorde-lui des jours nombreux ,
Ates genoux ma nation entière ,
T'adreffe la même prière !
Fourrois-tu rejetter nos voeux ?
GEOFFROY.
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Résumé : LES VŒUX D'UN CITOYEN.
Le texte 'Les Vœux d'un Citoyen' est une supplique adressée à la Paix pour qu'elle s'installe en France et éloigne la guerre. L'auteur souhaite que la France connaisse le plaisir, l'abondance, les jeux et la tranquillité, permettant ainsi aux citoyens de jouir des fruits de leur travail en toute sécurité. Il espère également que les sciences puissent prospérer grâce à un ministre bienveillant. Le texte mentionne le désir de voir le jeune héros Condé jouir du repos après ses exploits. L'auteur s'adresse ensuite au monarque, le louant pour sa vertu et sa bonté, et le suppliant de vivre longtemps. Il conclut en exprimant l'espoir que le roi, vu comme un père, accorde ses faveurs et n'ignore pas les prières de la nation. Le texte est daté de janvier 1763 et signé Geoffroy.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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24
p. 106-111
LETTRE sur la Paix à M. le Comte de *** avec cette Epigraphe : Spes discite vestras. Virg. Eneïde 3. A Lyon 1763 ; brochure in-12. de 45. pages.
Début :
IL est peu question de la Paix dans cette Lettre, dont la Paix a cependant [...]
Mots clefs :
Point, Auteur, Nation, Lettre, Paix, Gloire, Caractère
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE sur la Paix à M. le Comte de *** avec cette Epigraphe : Spes discite vestras. Virg. Eneïde 3. A Lyon 1763 ; brochure in-12. de 45. pages.
LETTRE fur la Paix à M. le Comte
de **
cette Epigraphe ; Spes
·
difcite veftras. Virg . Eneide 3. A
Lyon 1763 ; brochure in- 12. de 45.
pages.
IL eft peu queftion de la Paix dans
cette Lettre , dont la Paix a cependant
été l'occafion , & où l'Auteur fe propofe
de faire voir que fi la gloire de la
MA I. 1763. 107
France a diminué , c'eſt l'effet du changement
arrivé dans les moeurs publiques.
Il ne s'agit pas ici des moeurs
dans le rapport qu'elles ont avec l'ordre
focial , mais avec le caractère dominant
de la nation ce qui deviendra plus
clair par cette image.
"
"
» Voyez fortir
» de fa cabane cet homme à la fleur
» de fon âge , qui ne pouvant fuppor-
» ter le repos , brûle d'effayer fes forces.
» La douceur eft dans fes yeux ; mais
» l'audace eft fur fon front , & fa dé-
» marche fière annonce l'intrépidité de
» fon âme. Il part , il va parcourir la
» terre ; il dit, elle eft à moi ; & la nature
» en me donnant le courage , m'a indiqué
ma deftination . Ma maffue n'é-
» crafera point le foible. J'irai, au fe-
» cours de quiconque ne pourra ſe dé-
» fendre lui-même; mais malheur à celui
» qui voudra borner mes droits ou en-
» chaîner mon bras : je viendrai mettre
29 fes dépouilles aux pieds de mon père ,
» & je me juftifierai de mes victoires ,
devant celle qui m'a donné le jour .
» Ainfi à l'honnêteté du fentiment qui le
» pénétre, & qui lui indique fes premiers
devoirs , fe joint une forte idée de fa
» fupériorité fur tout ce qui l'environne,
» Aucune entreprife ne l'épouvante, au-
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
>
cun projet ne l'étonne ; & loin de
» prévoir la mort , il n'imagine pas même
» la défaite . Eft - il terraffé par un rival
» plus robuſte ? La honte qu'il ne con-
» noiffoit point encore s'empare de fon
» âme. Il fe roule par terre ; il pouffe des
" cris de rage & de douleur , & jure en
» fe relevant, de ne point revoir le lieu de
» fa naiffance , qu'il n'ait vengé fon in-
» jure. Tel doit être , dit l'Auteur
le caractère d'une Nation qui afpire
à la gloire de mériter les regards de
l'Univers . Tel étoit le caractère de la
Nation Françoife ; & en lui montrant
ce qu'elle a ééttéé , l'Auteur aime à lui
faire appercevoir ce qu'elle peut être
encore . Autrefois , & fans remonter
plus haut que le dernier Siécle , ,, la
» joie ou la confternation qui naifſoit
" des fuccès ou des revers , étoit un
» fentiment profond qui affectoit l'âme
» & qui ne la rendoit que plus active.
» Lorfque Louis- le-Grand puniffoit Génes
ou Alger, il n'y avoit point de
» François qui ne crût que fa propre injure
étoit vengée. Si les Généraux
» ne méritoient pas toujours les ap-
» plaudiffemens des Peuples , au moins
, ils étoient fürs de leurs voeux. La
>» mort de Turenne fut amérement pleu
MA I. 1763. 109
rée par les rivaux de fa gloire. La
» baffe jaloufie qui quelquefois n'épar-
" gnoit pas la réputation des Grands
» Hommes , refpectoit au moins la
» fortune & l'état ; & elle eût entre-
» pris en vain de fupplanter un Héros
» lorfque fes victoires l'avoient rendu.
célébre , & fes talens néceffaires . Les
intrigues de laCour ne pénétroient pas
» encore dans les Camps ; & récipro-
» quement les méfintelligences des Ar-
» mées ne venoient point former des
» partis juſqu'aux pieds du Trône.
ود
A ce portrait l'Auteur en oppofe un
autre , où il peint les François tels
qu'il les fuppofe actuellement. » Depuis
bien des années , dit- il , j'ai enten-
» du beaucoup de belles paroles , &
» je n'ai prèfque point vû de grandes
» actions. J'ai vu nos Guerriers s'im-
» puter mutuellement des erreurs & des
» torts ; & ces malheureufes difputes ,
» tantôt le principe , & tantôt la fuite
» de nos revers , affliger la Patrie fans
» l'éclairer & ajouter à la fenfation
» du mal , l'incertitude de fa caufe qui
en éloignoit le reméde. J'ai vu cet
honneur national , qui repofe peutête
dans les antiques demeures de
cette pauvre & brave nobleffe , ca
MO MERCURE DE FRANCE.
chée dans nos campagnes , abandon
» ner infenfiblement cette partie de la
» Nation Françoife , qui fe montre ,
» qui s'agite , qui communique le mou-
" vement au corps politique , & qui
» malheureuſement éblouit les Peuples
» par fon éclat , & les entraîne par
» fon exemple. J'ai vu le François pu-
" blier lui- même fes difgrâces & n'en
plus rougir ; & ce qui eft peut - être le
» dernier période du mal , forcer fa
» raifon à juftifier par des fophifmes
» l'indifférence qu'il a témoignée pour
→ fon Pays.
Nous ne déciderons point de la vérité
de cet éloquent & ingénieux parallèle
; nous dirons feulement qu'il y
a eu peu de Siécles , où la Nation Fran
çoife ait donné plus de marques d'at
tachement pour fon Souverain , & de
zéle pour fa Patrie , que dans le nôtre.
La confternation générale de la France
pendant la maladie du Roi à Metz ; l'e mpreffement
univerfel à contribuer au rétabliffement
de la Marine , font des
faits que l'on pourroit oppofer aux plus
beaux parallèles . Quoiqu'il en foit , en
fuppofant le mal auffi grand qu'on nous
le repréfente , l'Auteur nous offre les
remédes qu'on peut y apporter ; &
M& A I. 1763.
HE
cette partie de fa lettre demande à être
lue dans l'Ouvrage même. Je n'en citerai
qu'un feul trait qui regarde les gens
de Finance . L'Auteur veut qu'on leur
dife : » ayez un fallon de moins , & éle-
» vez au milieu de cette Capitale une
» Statue au Grand Maurice. La ma-
" gnificence de ce Palais , les eaux de ce
» Parc vous.coûteront un million ; vous
pouvez épargner la moitié de cette
»dépenfe , & en relevant les ruines de cet
» établiffement qui s'écroule , vous ſe-
» rez le bienfaîteur d'une Province. Un
» jeune Gentilhomme plein de coura-
» ge & d'honneur s'eft fignalé dans nos
armées ; il eft inconnu à la Cour , &
» fa fortune ne lui laiffe que fon bras :
» allez lui offrir votre fille ; s'il l'accepte ,
vous aurez fait & pour l'Etat & pour
» vous , la plus importante des acquifi-.
» tions.
Cette lettre , quoique peut- être dictée
par un peu d'enthoufiafme, mérite néanmoins
d'être accueillie & confervée
comme l'ouvrage d'un homme d'efprit ,
d'un Ecrivain éloquent , & d'un excellent
Citoyen.
de **
cette Epigraphe ; Spes
·
difcite veftras. Virg . Eneide 3. A
Lyon 1763 ; brochure in- 12. de 45.
pages.
IL eft peu queftion de la Paix dans
cette Lettre , dont la Paix a cependant
été l'occafion , & où l'Auteur fe propofe
de faire voir que fi la gloire de la
MA I. 1763. 107
France a diminué , c'eſt l'effet du changement
arrivé dans les moeurs publiques.
Il ne s'agit pas ici des moeurs
dans le rapport qu'elles ont avec l'ordre
focial , mais avec le caractère dominant
de la nation ce qui deviendra plus
clair par cette image.
"
"
» Voyez fortir
» de fa cabane cet homme à la fleur
» de fon âge , qui ne pouvant fuppor-
» ter le repos , brûle d'effayer fes forces.
» La douceur eft dans fes yeux ; mais
» l'audace eft fur fon front , & fa dé-
» marche fière annonce l'intrépidité de
» fon âme. Il part , il va parcourir la
» terre ; il dit, elle eft à moi ; & la nature
» en me donnant le courage , m'a indiqué
ma deftination . Ma maffue n'é-
» crafera point le foible. J'irai, au fe-
» cours de quiconque ne pourra ſe dé-
» fendre lui-même; mais malheur à celui
» qui voudra borner mes droits ou en-
» chaîner mon bras : je viendrai mettre
29 fes dépouilles aux pieds de mon père ,
» & je me juftifierai de mes victoires ,
devant celle qui m'a donné le jour .
» Ainfi à l'honnêteté du fentiment qui le
» pénétre, & qui lui indique fes premiers
devoirs , fe joint une forte idée de fa
» fupériorité fur tout ce qui l'environne,
» Aucune entreprife ne l'épouvante, au-
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
>
cun projet ne l'étonne ; & loin de
» prévoir la mort , il n'imagine pas même
» la défaite . Eft - il terraffé par un rival
» plus robuſte ? La honte qu'il ne con-
» noiffoit point encore s'empare de fon
» âme. Il fe roule par terre ; il pouffe des
" cris de rage & de douleur , & jure en
» fe relevant, de ne point revoir le lieu de
» fa naiffance , qu'il n'ait vengé fon in-
» jure. Tel doit être , dit l'Auteur
le caractère d'une Nation qui afpire
à la gloire de mériter les regards de
l'Univers . Tel étoit le caractère de la
Nation Françoife ; & en lui montrant
ce qu'elle a ééttéé , l'Auteur aime à lui
faire appercevoir ce qu'elle peut être
encore . Autrefois , & fans remonter
plus haut que le dernier Siécle , ,, la
» joie ou la confternation qui naifſoit
" des fuccès ou des revers , étoit un
» fentiment profond qui affectoit l'âme
» & qui ne la rendoit que plus active.
» Lorfque Louis- le-Grand puniffoit Génes
ou Alger, il n'y avoit point de
» François qui ne crût que fa propre injure
étoit vengée. Si les Généraux
» ne méritoient pas toujours les ap-
» plaudiffemens des Peuples , au moins
, ils étoient fürs de leurs voeux. La
>» mort de Turenne fut amérement pleu
MA I. 1763. 109
rée par les rivaux de fa gloire. La
» baffe jaloufie qui quelquefois n'épar-
" gnoit pas la réputation des Grands
» Hommes , refpectoit au moins la
» fortune & l'état ; & elle eût entre-
» pris en vain de fupplanter un Héros
» lorfque fes victoires l'avoient rendu.
célébre , & fes talens néceffaires . Les
intrigues de laCour ne pénétroient pas
» encore dans les Camps ; & récipro-
» quement les méfintelligences des Ar-
» mées ne venoient point former des
» partis juſqu'aux pieds du Trône.
ود
A ce portrait l'Auteur en oppofe un
autre , où il peint les François tels
qu'il les fuppofe actuellement. » Depuis
bien des années , dit- il , j'ai enten-
» du beaucoup de belles paroles , &
» je n'ai prèfque point vû de grandes
» actions. J'ai vu nos Guerriers s'im-
» puter mutuellement des erreurs & des
» torts ; & ces malheureufes difputes ,
» tantôt le principe , & tantôt la fuite
» de nos revers , affliger la Patrie fans
» l'éclairer & ajouter à la fenfation
» du mal , l'incertitude de fa caufe qui
en éloignoit le reméde. J'ai vu cet
honneur national , qui repofe peutête
dans les antiques demeures de
cette pauvre & brave nobleffe , ca
MO MERCURE DE FRANCE.
chée dans nos campagnes , abandon
» ner infenfiblement cette partie de la
» Nation Françoife , qui fe montre ,
» qui s'agite , qui communique le mou-
" vement au corps politique , & qui
» malheureuſement éblouit les Peuples
» par fon éclat , & les entraîne par
» fon exemple. J'ai vu le François pu-
" blier lui- même fes difgrâces & n'en
plus rougir ; & ce qui eft peut - être le
» dernier période du mal , forcer fa
» raifon à juftifier par des fophifmes
» l'indifférence qu'il a témoignée pour
→ fon Pays.
Nous ne déciderons point de la vérité
de cet éloquent & ingénieux parallèle
; nous dirons feulement qu'il y
a eu peu de Siécles , où la Nation Fran
çoife ait donné plus de marques d'at
tachement pour fon Souverain , & de
zéle pour fa Patrie , que dans le nôtre.
La confternation générale de la France
pendant la maladie du Roi à Metz ; l'e mpreffement
univerfel à contribuer au rétabliffement
de la Marine , font des
faits que l'on pourroit oppofer aux plus
beaux parallèles . Quoiqu'il en foit , en
fuppofant le mal auffi grand qu'on nous
le repréfente , l'Auteur nous offre les
remédes qu'on peut y apporter ; &
M& A I. 1763.
HE
cette partie de fa lettre demande à être
lue dans l'Ouvrage même. Je n'en citerai
qu'un feul trait qui regarde les gens
de Finance . L'Auteur veut qu'on leur
dife : » ayez un fallon de moins , & éle-
» vez au milieu de cette Capitale une
» Statue au Grand Maurice. La ma-
" gnificence de ce Palais , les eaux de ce
» Parc vous.coûteront un million ; vous
pouvez épargner la moitié de cette
»dépenfe , & en relevant les ruines de cet
» établiffement qui s'écroule , vous ſe-
» rez le bienfaîteur d'une Province. Un
» jeune Gentilhomme plein de coura-
» ge & d'honneur s'eft fignalé dans nos
armées ; il eft inconnu à la Cour , &
» fa fortune ne lui laiffe que fon bras :
» allez lui offrir votre fille ; s'il l'accepte ,
vous aurez fait & pour l'Etat & pour
» vous , la plus importante des acquifi-.
» tions.
Cette lettre , quoique peut- être dictée
par un peu d'enthoufiafme, mérite néanmoins
d'être accueillie & confervée
comme l'ouvrage d'un homme d'efprit ,
d'un Ecrivain éloquent , & d'un excellent
Citoyen.
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Résumé : LETTRE sur la Paix à M. le Comte de *** avec cette Epigraphe : Spes discite vestras. Virg. Eneïde 3. A Lyon 1763 ; brochure in-12. de 45. pages.
La 'Lettre fur la Paix à M. le Comte' est une brochure publiée à Lyon en 1763, contenant 45 pages. L'auteur y traite de la paix en France et de la diminution de la gloire nationale, qu'il attribue à un changement dans les mœurs publiques. Il utilise la métaphore d'un homme jeune et audacieux pour symboliser l'esprit de conquête et de supériorité du caractère national français. L'auteur compare ce caractère passé à la situation actuelle, où il observe une absence de grandes actions malgré de belles paroles. Il déplore les disputes entre guerriers, l'abandon de l'honneur national et l'indifférence des Français envers leur pays. Cependant, il oppose ce tableau à des exemples récents de l'attachement des Français à leur souverain et à leur patrie, comme la consternation générale lors de la maladie du roi à Metz et l'effort collectif pour rétablir la marine. L'auteur propose des remèdes, notamment pour les gens de finance, en suggérant des économies et des actions en faveur de la province. Il conclut en louant l'auteur pour son esprit, son éloquence et son patriotisme.
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25
p. 76-78
LETTRE à M. DE LA PLACE, sur la mort de M. DE BULLIOUD, Capitaine de Carabiniers, Chevalier de S. Louis, qu'une maladie de poitrine vient d'enlever à 22 ans.
Début :
MONSIEUR, J'aurois continué à gémir seul de la mort de M. de Bullioud [...]
Mots clefs :
Tranquillité, Amitié, Mort, Lauriers, Honneur, Nation
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. DE LA PLACE, sur la mort de M. DE BULLIOUD, Capitaine de Carabiniers, Chevalier de S. Louis, qu'une maladie de poitrine vient d'enlever à 22 ans.
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur
la mort de M. DE BULLIOUD
Capitaine de Carabiniers , Chevalier
de S. Louis , qu'une maladie de
poitrine vient d'enleyer à 22 ans.
"
MONSIEUR,
J'aurois continué à gémir feul de la
mort de M. de Bullioud , fi voyant le
filence qu'ont obfervé tous les papiers
publics fur cet événement , je ne me
croyois obligé de l'annoncer. Ce n'eſt
pas fimplement le devoir de l'amitié que
je remplis , ma douleur eût fuffi, Mais il
étoit dans cette claffe d'hommes , dont
-les tombeaux doivent être couronnés
de lauriers , & qui méritent autant d'encens
que de pleurs. Il s'eft fait connoître
à l'âge de 16 ans par une de
ces actions éclatantes , qui font honneur
à la Nation qui les produit , &
que l'on fait ordinairement paffer à la
-postérité. Tout le monde à lû dans les
Gazettes le fait fingulier qui lui a valu
à la Bataille de Crevelt la Croix de
Saint Louis , & le grade de Capitaine de
Carabiniers , dans un âge , ou à peine
les mères ofent expofer leurs enfans aux
AOUST. 1763. 77
dangers & aux fatigues de la guerre . Il
joignoit à ces qualités héroïques , toutes
ceiles de la fociété. Son éffai dans la
Littérature * , malgré fon incorrection ,
annonçoit de grandes difpofitions &
beaucoup de facilité. Je regarde fa mort
comme un malheur , & fa vie comme
un exemple. Les récompenfes qu'il a
reçues d'un gouvernement jufte , font
un encouragement de plus , pour les
jeunes gens qui marcheront fur fes traces.
Vous jugez , Monfieur , qu'avec
l'idée que j'avois de ce refpectable ami ,
j'ai éprouvé la plus vive douleur en le
voyant pendant deux ans miné par une
maladie qui ne lui pouvoit laiffer attendre
que la mort. C'eft dans cette cruelle
fituation qu'il s'eft livré à l'étude avec
cette noble tranquillité , qui caractériſe
une âme auffi pure & auffi élevée que
la fienne. Je plains toutes les perfonnes
qui s'étoient attachées à lui . Je fuis heureux
cependant d'avoir eu avec lui des
relations qui me laiffent des exemples à
fuivre.
Bullioud eft mort au Printems de fonâge
Comme une fleur , il n'a duré qu'un jour ;
De Mars il avoit le courage ,
Et l'air féduifant de l'amour.
La Pétriffée
Dij
78 MERCURE DE FRANCE.
La gloire en Lettres d'or a gravé dans fon Temple
Un trait de la prudence & de fa fermeté ,
Pour qu'aux plus vieux Guerriers il pûc fervir
d'exemple ,
Et lui valoir l'honneur de l'immortalité.
la mort de M. DE BULLIOUD
Capitaine de Carabiniers , Chevalier
de S. Louis , qu'une maladie de
poitrine vient d'enleyer à 22 ans.
"
MONSIEUR,
J'aurois continué à gémir feul de la
mort de M. de Bullioud , fi voyant le
filence qu'ont obfervé tous les papiers
publics fur cet événement , je ne me
croyois obligé de l'annoncer. Ce n'eſt
pas fimplement le devoir de l'amitié que
je remplis , ma douleur eût fuffi, Mais il
étoit dans cette claffe d'hommes , dont
-les tombeaux doivent être couronnés
de lauriers , & qui méritent autant d'encens
que de pleurs. Il s'eft fait connoître
à l'âge de 16 ans par une de
ces actions éclatantes , qui font honneur
à la Nation qui les produit , &
que l'on fait ordinairement paffer à la
-postérité. Tout le monde à lû dans les
Gazettes le fait fingulier qui lui a valu
à la Bataille de Crevelt la Croix de
Saint Louis , & le grade de Capitaine de
Carabiniers , dans un âge , ou à peine
les mères ofent expofer leurs enfans aux
AOUST. 1763. 77
dangers & aux fatigues de la guerre . Il
joignoit à ces qualités héroïques , toutes
ceiles de la fociété. Son éffai dans la
Littérature * , malgré fon incorrection ,
annonçoit de grandes difpofitions &
beaucoup de facilité. Je regarde fa mort
comme un malheur , & fa vie comme
un exemple. Les récompenfes qu'il a
reçues d'un gouvernement jufte , font
un encouragement de plus , pour les
jeunes gens qui marcheront fur fes traces.
Vous jugez , Monfieur , qu'avec
l'idée que j'avois de ce refpectable ami ,
j'ai éprouvé la plus vive douleur en le
voyant pendant deux ans miné par une
maladie qui ne lui pouvoit laiffer attendre
que la mort. C'eft dans cette cruelle
fituation qu'il s'eft livré à l'étude avec
cette noble tranquillité , qui caractériſe
une âme auffi pure & auffi élevée que
la fienne. Je plains toutes les perfonnes
qui s'étoient attachées à lui . Je fuis heureux
cependant d'avoir eu avec lui des
relations qui me laiffent des exemples à
fuivre.
Bullioud eft mort au Printems de fonâge
Comme une fleur , il n'a duré qu'un jour ;
De Mars il avoit le courage ,
Et l'air féduifant de l'amour.
La Pétriffée
Dij
78 MERCURE DE FRANCE.
La gloire en Lettres d'or a gravé dans fon Temple
Un trait de la prudence & de fa fermeté ,
Pour qu'aux plus vieux Guerriers il pûc fervir
d'exemple ,
Et lui valoir l'honneur de l'immortalité.
Fermer
26
p. 25-54
SUITE DES PÉRIS ET DES NÉRIS, Ou l'Amour comme on le méne. CONTE.
Début :
EN VÉRITÉ, disoit Alcindor à Zélinde, en traversant les airs, je regarde [...]
Mots clefs :
Alcindor, Zélinde, Amour, Jeune, Femmes, Néris, Péris, Femme, Maître, Nation, Lieu, Belle, Usage, Mot, Française, Espagnol, Mari, Jaloux, Jalousie, Recherches, Aimer, Français, Marquise , Croire, Maris, Gazettes, Liberté, Veuve, Savoir, Voyageurs
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DES PÉRIS ET DES NÉRIS, Ou l'Amour comme on le méne. CONTE.
SUITE
DES
PÉRIS ET DES
NÉRIS ,
Ou
l'Amour
comme on le méne.
CONTE.
EN VÉRITÉ , diſoit Alcindor à Zelinde
, en traverſant les airs , je regarde
notre voyage comme une franche corvée
!C'eſtfaire trop d'honneur aux hom-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
mes. Eſt-il à croire que nous trouvions
chez eux ce qui nous manque ? N'est-ce
pas à eux plutôt à ſe modéler fur nous ?
C'eſt ce qui ne leur arrive que trop fouvent
, reprit Zélinde , comme à nous de
prétendre égaler les plus fublimes Intelligences.
Que réſulte-t-il de cette double
ambition ? L'ennui pour nous & pour
eux. Il faut ſçavoir deſcendre à propos :
c'eſt la route que fuit prèſque toujours
le bonheur. Tout en philofophant ainsi ,
nos voyageurs ſe trouvèrent au centre
des vaſtes Etats du Mogol. Ils y firent
diverſes pauſes , & ne virent dans.certains
cantons , que ce qu'ils avoient déja
vu dans quelques autres : des Bonzes
qui ſéduiſoient de jeunes innocentes ,&
s'accordoient , on ne peut mieux , avec
celles qui n'avoient pas beſoin d'être ſéduites
: des femmes qui ſe brûloient fur
le corps d'un mari qu'elles avoient haï
& trompé ; des maris qui méritoient
toute l'averſion de leurs femmes , &
qu'on traitoit ſelon leur mérite. Plus
loin , de vaſtes Sérails remplis de belles
eſclaves ignorées, pour la plupart, de leur
Maître , & qui riſquoient de mourir fans
avoir fait ſa connoiſſance. Celles même..
quien jouiſſoient avoient prèſque auffi
ſouvent lieu de s'ennuyer que les preFEVRIER.
1764 . 27
mières. Un amour fi partagé mettoit
peu de différence entre l'état des unes &
des autres.
Alcindor & Zélinde jugèrent qu'il
étoit à propos de paſſer outre. Ils pénétrèrent
dans les Etats du Sophi de Perſe ,
&ſe rendirent à Iſpahan. Mais ils crurent
être encore une fois à la Chine ,
tantcertainsuſages leur parurent ſemblables
chez les deux Nations. A Iſpahan ,
comme à Pekin, l'union des deux ſéxes
eſt un véritablejeu de haſard. Un Perſan
époufe une femme comme unjoueur accepte
une carte , ſans ſçavoir ce qu'elle
vaut , ni de quelle couleur elle eſt . Il
arrive auſſi que l'une & l'autre eſt miſe à
l'écart dès qu'elle ſe trouve remplacée
par quelque choſe de mieux. Il eſt même
permis à un Perſan de chercher ce mieux
autant de fois qu'il eſpère le rencontrer :
privilége qu'il ſçait faire valoir dans toute
fon étendue.
Zélinde entra , ſans ſe laiſſer voir ,
dans une maiſon de noble apparence.
Elle en vit le Maître occupé à compter
une ſomme en or à une très -belle femme
, qui enſuite fut embraſſer , en verſant
quelques larmes , deux petits enfans
placés aux pieds d'une autre femme affife
elle-même dans un fauteuil magnifique.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Après quoi la première ſe proſternahumblement
devant la ſeconde , qui la congédia
d'un figne de tête.,Voilà , diſoit intérieurement
la Néris , voilà fans doute
une Eſclave qui prend congéde ſes Maîtres
& de leurs enfans. Mais bientôt elle
reconnoît que ces mêmes enfans font
ceux de cette Eſclave prétendue; que le
Maître de la maiſon a été ſon époux , &
n'a ceffé de l'être que parce que le bail
paffé entre eux eſt expiré. La Dame affife
étoit réellement la Dame en titre ,
celle que le mari ne peut répudier qu'après
certaines formalités : mais il peut la
négliger , & la néglige. En revanche ,
elle eft réputée la mère de tous les enfans
qu'il a de ſes rivales.
Tandis que Zélinde obſervoit toutes
ces chofes , Alcindor ne reſtoit pas oifif.
Il aborde une jeune Perſanne qui marchoit
à viſage découvert. Un eſclave la
devançoit en fonnant de la cimbale . Elle
étoit vêtue d'une robe de brocard d'argent
, affez courte pour laiſſer voir la
beauté de ſa jambe. Ses longs cheveux
étoient artiſtement relevés ſur ſa tête.
Une gaſe d'or ſervoit à les attacher , &
flottoit en partie au gré du vent. De riches
pierreries ornoient ſes oreilles :
des fleurs couvroient ſes bras. De plus ,
FEVRIER. 1764 . 29
elle étoit belle , & fembloit fort defirer
de le paroître. Alcindor entra dans ſes
vues , loua fes charmes , & ſe félicita de
ce qu'elle daignoit les rendre vifibles ,
en dépit de l'uſage. Point du tout , reprit-
elle , c'eſt l'usage qui me défend de
les cacher. J'ai acquis le droit de paroître
telle que je fuis , de parler comme je
penſe , d'agir comme je le ſouhaite. Bien
des femmes qui mépriſent moi & mes
ſemblables , feroient grand cas de nos
priviléges : mais il faut des talens pour
les acquérir & pour les conferver. Ces
talens , comme Alcindor l'apprit d'ellemême,
conſiſtoient fur- toutdans la Mufique&
la Danſe. Le Périsdemanda à la
Danfeufe , quels talens il falloit avoirauſſi
pour lui plaire. Mon nom vous le dira ,
répondit-elle : je m'appelle la Vingt tomans
* ; jamais on ne ſcut m'attendrir à
moins,&je m'attendris à proportion que
le nombre en augmente.
En parlant ainfi , la jeune Perfanne
continuoit de marcher , mais Alcindor
ceſſa de la ſuivre. Il rejoignit Zélinde
qui lui fit part de ce qu'elle avoit vû.
Elle ajouta que dans cette contrée les
hommes étoient trop abfolus. Et les
* Le toman eſt une Monnoie Perſanne qui équi--
vaut à nos Louis d'or de France.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
femmes trop dociles , reprit Alcindor.
Voyons files unes & les autres différent
dans le reſte de l'Afie.
Ils eurent hou d'admirer les charmes
des Géorgiennes , des Circaſſiennes , des
Mingréliennes . On diroit que la beauté
ne ſe plaît que dans ces païs barbares ,
tant ſes dons s'y trouvent généralement
répandus. Une laide femme y paroît un
phénomène. Une femme délicate en eſt
un bien plus rare encore. Toutes ſe
croyent faites pour être vendues & non
pour ſe donner . Ce font de vrais meuble
de férail. Ces meubles ne font cependant
pas toujours neufs lorſqu'ils y
arrivent. C'eſt de quoi Alcindor pouvoit
s'inſtruire à fond , & ce qu'il négligea
de faire. Les femmes qui ont leurs
maris font encore moins circonſpectes ';
mais ces maris, quoiqu'Aſiatiques, font
peu jaloux. Une belle Mingrélienne s'étoit
enfermée avec Alcindor: il n'avoit
fur elle aucun deſſein qui éxigeât cette
précaution. Le mari ſurvient & ne
la croit pas inutile. Tu ne peux t'en
défendre , dit-il au voyageur ,le cochon
m'eſt dû : c'eſt l'amende qu'on paye en
pareil cas . Je conſens même à le manger
avec toi. Il eſt inutile d'ajouter qu'Alcindor
difparut fans rien répondre , & que
FEVRIER. 1764. 31
Zelinde& lui continuerent leur voyage.
De pauſe en pauſe ils arrivent à Conftantinople.
Son étendue leur fait éſperer
d'heureuſes découvertes , des uſages qui
lui foient propres. Ils font bien-tôt détrompés.
Ils n'y apperçoivent que ce
qu'ils ont déja vû ailleurs ; une jaloufie
affreuſe dans les hommes , une ſervile
obeiſſance dens les femmes ; peu d'Amour
de part & d'autre . Un Turc entre
dans ſon Sérail. Aucun objet déterminé
ne l'occupe. U eſt ſans paffion , ſouvent
même ſans deſirs. Une troupe d'Eſclaves
s'empreſſe de les faire naître , & n'éprouve
elle-même que des beſoins. Zélinde
, qui ſans être vue voyoit toutes
ces chofes , en conclut que l'Amour
à la Turque feroit peu du goût des Néris.
Pour Alcindor , il fut moins prompt à
fe décider. Peut- être , diſoit-il en lui
même , le beſoin d'aimer , & la difficul
té d'avoir des Amans , réduiſent-ils une
femme Turque à chérir ſon mari. Il en
vit une qui prodiguoit au ſien toutes
les marques extérieures de la plus vive
tendreſſe. L'un & l'autre fortirent pour
pour ſe rendre à la Moſquée , & Alcindor
les ſuivit. La belle Turque étoit
voilée , ſelon l'uſage inventé par la
jaloufie : mais il exiſte un autre uſage
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
peu favorable aux jaloux ; c'eſt que le
voile & l'habit des femmes font ordinairement
les mêmes pour la forme &
la couleur. De forte qu'un mari qui perd
un inſtant de vue ſa femme , riſque de
ne la pouvoir plus diftinguer parmi les
autres. C'eſt de quoiAlcindor fut témoin.
Le couple qu'il avoit ſuivi ſe ſépara dans
la Moſquée , lieu où les deux ſexes n'ont
pas la liberté d'être confondus. Le mari
de la belle Ottomane ſe poſta vis-à- vis
d'elle . Alcindor , toujours inviſible , ſe
plaça tout à côté. Il la vit , au bout de
quelques inftans , ſe mêler parmi ſes
voiſines , s'éloigner de plus en plus , &
enfin diſparoître entièrement. On préfume
bien qu'il la ſuivit. La traite ne
fut pas longue ; elle entra dans une mai-
Yon tierce où un jeune Turc l'avoit devancée.
Leur abord indiquoit aſſez bien
le motif de leur entrevue , & Alcindorn'eut
pas beſoin de faire uſage de toute
ſon intelligence pour prévoir quelles
en ſeroient les ſuites. Il ſortit , perfuadé
que les précautions inventées par
la jalouſie des Aſiatiques , n'étoient éfficaces
que contre eux-mêmes.
Zélinde & lui mirent en queſtion s'ils
viſiteroient l'Europe où ils avoient déja
mis le pied , ou s'ils donneroient la préFEVRIER.
1764 . 33
férence à l'Afrique. La Néris opina pour
le ſecond parti , & Alcindor fit ce qu'elle
voulut. Ils en prirent occafion de vifiter
l'Arabie & l'Egypte , qu'ils n'avoient fait
que cotoyer. Ni l'un , ni l'autre pays ne
borna leurs recherches . C'étoit une répétition
de ce qu'ils avoient vu & blamé
ailleurs. La brûlante Ethiopie offrit
à leurs yeux un Peuple immenſe. L'extrême
chaleur du climat influoit également
ſur les deux ſéxes ; ils lui devoient
tout le penchant qui les attiroit l'ün vers:
l'autre ; & ce penchant n'étoit que matériel.
Ce fut encore pis à mesure que
nos voyageurs avancèrent. Parvenusau
centre de la Guinée , ce qu'ils avoient
vu ne leur parut que l'ombre de ce qu'ils
voyoient: Alcindor prit plaifir à écouter
l'entretien d'un jeune homme & d'une
jeune fille de Congo. Ils se connoiffoient
àpeine : ce qui n'empêcha pas le jeune
Africain de débuter ainſi: Silava in
quinté, je te ſalue , ma femme. Elle ré--
pondit fur le champ. Silava moïné , je ter
ſalue , Maître. Gay zoleze minou , pour
fuivit- il , m'aimes-tu bien ? Gayté moi
nézolezé béné , reprit- elle , oui , Maître ,
je t'aime bien: Le jeune homme porta
beaucoupplus loin ſes queſtions , & elle
y fit cette docile réponſe : Ninga moï-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
né, oui , Maître. Alors elle ſe mit à genou
en battant des mains , & s'écriant
par trois fois , Silava moïné , je te ſalue ,
Maître. A quoi il répondit , en remuant
tous les doigts , calam bom botté , cela eft
bon . Enfuite , il lui donna ſa main noire
à baifer. Ce qu'elle fit avec autant de joie
que d'empreſſement. Enfuite lui-même
la prit ſous le bras , & la conduiſit en un
lieu plus commode pour achever l'entretien.
A quelques pas plus loin , le couple
voyageur fit rencontre d'une jeune Africaine
, qu'on n'eût pas priſe pour telle à
ſa couleur. Toute ſa perſonne étoit couverte
d'une pommade rouge , faite avec
de l'huile de palme , & du bois de toucoula.
Que fignifie cet ornement , lui
demanda Zélinde ? Que j'ai l'honneur
d'avoir caffé calbaſſe , répondit - elle ;
konneur le plus grand qui puiſſe arriver
à une fille parmi nous. Cette couleur
doit tomber d'elle-même , & juſqu'a ce
qu'elle m'ait entièrement quittée , je ne
dois prendre part à aucun travail ; je ne
dois m'occuper que du plaifir. Eh quelles
feront les ſuites de tout cela , demanda
encore la Néris ? D'être vendue , reprit
l'Africaine , par celui qui m'aura époufée
, & qui épouſera vingt femmes pour
avoir l'avantage de les vendre,
FEVRIER. 1764. 35
Zelinde n'en voulut pas ſçavoir davanrage
, & Alcindor en ſavoit déja trop.
Ils continuerent à faire le tour de l'Afrique
& arriverent chez les Caffres ,
nation qui n'en mérite guères mieux le
tître que ces troupes de Bêtes féroces fi
communes dans cette partie du Monde,
Le nom même de l'Amour est ignoré
chez ce Peuple barbare. Une même
cabane raſſemble durant la nuit toute
une Tribu. Le brutalité y trouve amplement
à ſe fatisfaire , ne s'y refuſe rien ,
n'y eſt jamais contredite. Là , nulle diftinction
, nul choix , nul reſpect pour
les noeuds du ſang , nul ſouvenir des
liens de la Veille.... Alcindor& Zélinde
détournerent leurs yeux de cet affreux
Tableau. Ce qu'ils virent , en avançant
toujours , ne leur parut guères moins
révoltant. Ils furent un peu plus fatisfaits
de la Barbarie , contrée qui , malgré
fon nom , est vraiment le païs policé
de l'Afrique. Mais ils n'y retrouverent
que les moeurs Arabes & Turques , &
dès - lors n'y trouverent pas ce qu'ils
cherchoient. Ils prirent donc le parti de
viſiter l'Europe ; ce qu'ils regardoient ,
à-peu-près , comme un parti déféſperé.
L'Eſpagne ſembloit s'offrir d'elle même
à leurs recherches. L'Italie n'étoit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
guères moins à leur portée. Ils aimerent
mieux débuter par le Nord. Mais bientôt
ils s'apperçurent que , ſi. Vénus étoit
née dans l'eau , les Amours jouoient
rarement ſur la glace. On eſt , à coup
fûr , plus tendre dans un boſquet fleuri
qu'au pied d'une montagne de neige.
Alcindor & Zélinde s'avancerent au
centre de l'Allemagne. Les coeurs s'y
adoucifſoient en raiſon du climat. Toutefois
, les hommes parurent à la Néris
tenir encore des Germains leurs aïeux ,
nation plus guerrière que galante. Les
femmes elles-mêmes parurent aux yeux
du Péris , être en général plutôt foibles
que tendres. Dailleurs , dans ce païs
l'Amour ne ſçait point déroger. Un
noble ne peut s'y réfoudre à aimer une
Plébéienne. Il faut pour le ſéduire au
moins ſeize quartiers. Il enviſage moins
les attraits de ſa Maîtreffe que l'antiquité
de ſes parchemins. En un mot , l'Amour
au lieu de carquois & de flambeau
, porte un Magazin d'Ecuffons&
des Arbres Généalogiques.
Alcindor & Zélinde mirent en quef
tion la route qu'ils devoient tenir. Tout
endifputant , ils ſe trouverent aux fronrieres
d'Italie. Il faut, dit la Néris, hazarder
quelques recherches dans cette Con
FEVRIER. 1764. 37
trée. Hé bien ! dit Alcindor , d'un ton
qui marquoit peu d'eſpérance , voyons
ce qui en arrivera. Ils s'avancerent jufques
dans cette ville qui fut autrefois
la Capitale du Monde.
9.
Les veſtiges de fon ancienne grandeur
occupoient les regards d'une foule
d'Etrangers. Nos voyageurs n'y firent
aucune attention. Ils n'avoient qu'un
objet , ils ne le perdoient pas un inſtant
de vue. Mais le remplir c'étoit là le
point vraiment difficile , & Rome ne
leur parut pas devoir abréger ces difficultés.
Aux Temples près , ils ſe crurent
au ſein d'une Ville d'Afie. Les femmes
n'y fortent que voilées , fortent rarement
& plus rarement encore ſont
viſitées chez elles . En un mot, la jaloufie
des Romains modernes égale celle des
Afiatiques de tous les tems. Alcindor
apprit même qu'elle avoit recours àdes
éxpédiens dont les plus jaloux d'entre
les Orientaux rougiroientde faire uſage.
Ah quelle horreur ! s'écrioit Zélindes
Au moins , diſoit Alcindor , s'il n'eſt
guères poffible qu'on les aime , il ne
l'eſt pas plus qu'on les trompe. A peine
il achevoit ces mots qu'une Duègne
ſeptuagénaire lui fait figne d'une certaine
diſtance. Il s'approche , & elle l'exhorte
38 MERCURE DE FRANCE.
à metre à profit le bien que lui veut
une jeune Beauté qui vient de l'appercevoir
à travers de ſa jaloufie. Le Péris
demande qui peut être cette perſonne
obligeante ? C'eſt ma maîtreſſe , reprit
la vieille : l'inſtant eſt merveilleux à
ſaiſir. Notre jaloux eſt abſent & ſe repoſe
entierement ſur moi du ſoin de lui
garder un tréſor que vous méritez mieux
que lui . J'ai rempli d'abord ma charge
avec aſſez de rigueur ; mais je ſuis naturellement
bonne , & voici la vingtiéme
fois que je donne à ma maîtreſſe de
pareilles preuves de bonté. Alcindor admiroitla
bienfaiſance de l'une & de l'au
tre. Mais , pourſuivit-il ,n'éxiſte t- il pas
d'autres obſtacles ? Oh ! nous faurons
les lever , quels qu'ils foient , reprit la
Duégne : cen'est pas la première fois....
Un incidenttragique interrompit le difcours
de la vieille. Un Italien aborda
& poignarda furtivement certain François
qui avoit ſçu lever certains obſtacles.
Onne parut étonné ni du fait , ni de
lavengeance. L'affaffin eut le bonheur
de gagner un Temple voifin , & par
conféquent de ſe voir abſous.
Pour Alcindor il rejoignit Zelinde.
L'une& l'autre quitterent l'ancienne Patriedes
Cefars. Ils vifiterent d'autresVil
FEVRIER . 1764. 39
les d'Italie où ils n'apperçurent que ce
qu'ils avoient vû à Rome & ſouvent pis
encore . Ah ! s'écrioit Zélinde avec indignation
, franchiſſons vîte les Alpest
Mais Alcindor , on ignore pourquoi ,
la détermina à franchir les mers , & à fe
rendre en Eſpagne.
Là , ils virent d'autres Tableaux. L'amour
fidéle juſqu'à l'obſtination y régne
pour ainſi dire de toutes parts . L'amourjaloux
juſqu'à la frénéfie l'accompagne
pour l'ordinaire. Là ſe réaliſent
les paffions éternelles; paſſions qui n'oſent
plus figurer ailleurs , même dans les
Romans. Alcindor & Zélinde prirent
l'extérieur d'un François & d'une Françoiſe.
L'alliance venoit d'être , plus que
jamais , reſſerrée entre les deux nations ,
&nos voyageurs furent traités en amis.
Zélinde fit autant de conquêtes qu'elle
en voulut faire& plus qu'elle n'en vouloit
garder. Elle parut donner la préférence
à un jeune Eſpagnol qui à mille
égards la méritoit. Il n'en devint que
plus tendre & plus empreſſé , mais en
même temps plus jaloux. A peine eur
il lieu de préſumer qu'on l'aimoit , qu'il:
craignit qu'on ne ceſſât de l'aimer. Il
étoit reſpectueux dans ſes manières ; il
l'étoit dans ſes diſcours , & ce fut auffi
très- reſpectueuſement qu'il pria la Néris
40 MERCURE DE FRANCE..
d'interdire fa maiſon à tout autre qu'à
lui. Alcindor lui - même n'en fut pas
éxcepté. Voilà,diſoit intérieurement Zélinde
, voilà une inquiétude qui tient de
la tyrannie, une délicateſſe qu'on porte
juſqu'à l'outrage. N'importe , pourſuivit-
elle , voyons fi ces demandes , une
fois fatisfaites , feront ſuivies de quelques
autres. Dès ce moment elle devient
inacceffible à tous ceux que l'Eſpagnol
regarde comme ſes rivaux. Alcindor
lui -même , ſe prête à cette épreuve.
Tant de ſacrifices comblerent de
joie l'amoureux Caſtillan , & ne purent
le tranquiliſer. Il trouva que la prétendue
Françoiſe n'oubloit point affez les
uſages de ſa Nation. Zélinde adopta
fur le champ ceux d'une véritable Efpagnole
, ne parut plus que maſquée ,
ſe montra même très-rarement ſous cet
attirail ; en un mot , elle marqua fur
tous ces points une docilité capable
de décéler qu'elle n'étoit pas Françoiſe.
Le jour ſuivant elle vit l'Epagnol à ſes
genoux la remercier de toutes ces preuves
de complaiſance & en éxiger une
nouvelle . C'étoit de permettre qu'on
réformât ſes jaloufies de manière qu'en
voulant voir , elle- même ne riſquât
point d'être apperçue . Zélinde vit bien
FEVRIER . 1764. 41
qu'il s'agiſſoit de l'empêcher elle-même
de rien appercevoir. Elle ordonna
ce qu'on la prioit tacitement de permettre.
Le jour ſuivant l'Eſpagnol ſe
retrouve à ſes genoux & lui préſente
humblement une Duégne .
Ce dernier trait lui parut une ſuite
naturelle des précédens. Elle le ſoutint.
comme elle avoit fait les autres ; mais
la fin de l'épreuve approchoit. L'Eſpagnol
fortit & la Duégne reſta. Au milieu
de la nuit ſuivante , Zélinde entendit ſous
ſes fenêtres un concert de pluſieurs inftrumens.
Degrands cris & un cliquetisd'armes
ſuccédèrent à cette muſique :ce
qui déſignoit au moins une Tragédie-
Opéra. Le lendemain , Zélinde apprit
que fon Amant avoit voulu la gratifier
d'une ſérénade , ſelon l'uſage du pays ;
qu'un autre Eſpagnol , dont la maîtreſſe
logeoit vis-à-vis d'elle , étoit furvenu
dans le même deſſein : que les deux galans
s'étoient crus rivaux , s'étoient battus
en conféquence ,& mis l'un & l'autre
au bord de la tombe: preuve certaine,di--
foit-on, que l'un & l'autre aimoit bien ſa
maîtreffe. On ajoutoitqu'une telle preu
ve d'amour alloit rendre jalouſes toutes
lès beautés de Madrid. Mais Zélinde en
inféra de nouveau , que l'amour Eſpas
42 MERCURE DE FRANCE.
gnol ne ſéduiroit ni elle ni ſes compagnes.
Pour Alcindor , il plaiſoit beaucoup à
une jeune & belle Caftillanne , qui jufqu'alors
avoit été nommée l'inſenſible .
Malheureuſement ſa manière d'aimer
étoit toute ſemblable à celle des Néris.
Tout ſe réduiſoit aux petits ſoins , & a
l'affiduité la plus rigoureuſe. Elle vouloit
qu'on défirất ſans ceſſe , & ne laiſſoit
jamais rien eſpérer. Après tout , diſoit
Alcindor , l'objet de mon voyage feroit
bien mal rempli. Prudes pour bégueules ,
il valoit autant ne pas me déplacer. In
fit d'autres recherches & vit que c'étoit-
là le génie dominant du beau fexe
Ibérien . Zélinde , elle-même étoit ſuffiſamment
inſtruite. Elle propoſa au Péris
de riſquer une tournée en France ; mais
il n'attendoit abfolument rien de cette
démarche. Il détermina la Néris à paſſer
chez certain Peuple , rival éternel de la
Nation Françoiſe , & qui ſe pique de ne
l'imiter en rien .
C'eſt avoir fuffifamment déſigné l'Angleterre.
Le couple voyageury parut ſous
I'habit Eſpagnol. Dès les premiers jours ,
la Néris apperçut dans les hommes de
cette ifle peu d'eſtime pour les femmes ,
&encore moins de complaiſance . DèsFEVRIER.
1764. 43
lors , elle rallentit fes recherches , & s'épargna
, en effet , une peine inutile.
Alcindor augura mieux de celles qu'il
alloit prendre. Il remarqua dans le Beau-
Séxe Anglois un germe de tendreffe qui
faifoit comme partie de ſon exiſtence.
*Quel dommage , diſoit- il , qu'un naturel
fi heureux foit négligé par ceux qui ſont
le plus intéreſſés àle faire valoir ! Il voulut
, cependant , voir par lui - même ,
c'est-à- dire , voir juſqu'à un certain
point , le parti qu'on pouvoit tirer de ces
favorables diſpoſitions. Auparavant il lui
tomba ſous la main unpapier public , où
il lut ces propres paroles : >> Depuis l'or-
>> dinaire dernier ( c'est-à-dire depuis
>> trois jours ) on n'a retiré que fix jeu-
>> nes perſonnes du Lac de Roſémonde.
>> Il faut croire que les amours ont été
>> moins vifs , ou plus heureuxqu'à l'or-
>>> dinaire durantcetintervalle: ily a bien
>> eu auſſi quelques galans poignardés
>>par leurs Belles , qu'ils avoient quit-
>> tées : mais , pour cette fois , cela ne
>> fait pas nombre. C'eſt pourquoi nous
>>ne les déſignerons qu'avec ceux de la
>> feuille prochaine. »
Le Péris ajouta peu de foi à cet article.
Il jugea que , depuis le rétabliffement
de la paix ,le Gazetier en étoit
44 MERCURE DE FRANCE.
réduit à compoſer des fables périodiques,
& il réſolut de n'en croire que fa propre
expérience. L'occaſion s'en préſenta
d'abord comme d'elle-même. Une jeune
veuve qui avoit le regard tendre &
doux , lui parut très- propre à démentir
le Gazetier ſatyrique. Il s'attacha à lui
plaire , y réuffit & parvint même à la
fixer entiérement. Il vit enfin combien
le coeur des femmes de cette contrée
eſt actif : mais ce coeur éxige qu'on le
ſuive ; il défend , ſurtout , de rétrograder.
Alcindor , qui ne vouloit pas aller
trop loin , ralentit ſubitement ſa marche
,& bientôt même parut diſpoſé à
faire retraite. Ce fut alors qu'il eut lieu
de juger qu'une gazette n'eſt pas tou
jours fauſſe. La jeune veuve n'épargna
rien pour prévenir ſon inconſtance. Elle
pria , ſupplia , gémit ; & lorſqu'elle vit
que tout étoit fuperflu , elle fit fuccéder
les menaces aux gémiſſemens , la
fureur aux menaces : en un mot le poignard
fut levé. On préſume bien d'avance
que ce fut en vain : mais la veuve
n'en devint que plus furieuſe. Elle fortit,
réſolue de ſe punir elle-même de ſa cré--
dulité. Elle alloit fournir un article à la
Gazette prochaine : déja même elle s'é
toit élancée à l'endroit le plus profond
FEVRIER . 1764 . 45
du lac. Le Péris , qui avoit pris une autre
forme pour la ſuivre, la ſecourut à temps,
la conſola de ſon mieux,& fi bien qu'elle
eut de la joie d'avoir pour libérateur un
homme ſi propre à faire oublier les torts
de ſes pareils. Alcindor ſe garda bien de
la détromper. Il ſe rendit auprès de Zélinde
, pourdécider avec elle ſi leur miffion
n'étoit pas réellement terminée. Ils
avoient parcouru toute la terre , excepté
-la France ; & la France leur ſembloitafſez
inutile à parcourir. Tout confidéré
cependant , ils s'y déterminèrent ; moins
dans l'eſpérance de trouver là ce qu'ils
cherchoient , que pour éviter le reproche
de ne l'avoir pas éxactement cherché.
Arrivés dans la Capitale , ils s'y annoncerent
pour Anglois. Ils en avoient
pris l'extérieur , & en affectoient le langage.
Cet expédient leur eût mal réuſſi
un fiécle plutôt ; mais depuis peu tout
avoit bien changé de face. La mode
régnante à Paris étoit d'admirer les
Anglois en tout& partout. On les applaudiſſoit
ſur la Scène , on les fêtoit
dans les cercles , on les copioit dans les
Livres , on ſacrifioit nos héroïnes à
leur héros .... D'après ces diſpoſitions
le couple voyageur ne pouvoit manquer
d'être bien accueilli. Il le fut mieux
46 MERCURE DE FRANCE.
encore qu'il n'avoit ofé le prévoir. Zélinde
qui à la beauté des plus belles Angloiſes
affectoit de joindre leur air tant
ſoit peu gauche , trouva une foule d'Elégans
qui tous aſpiroient à la former.
Leur perfifflage ne lui parut pas dangereux
; mais il l'amuſoit. Elle mit fur
le chapitre de la conſtance un Petit-
Maître des plus à la mode. Il en parla en
homme qui la pratique peu , & qui
l'eſtime encore moins. La conſtance en
amour , diſoit- il , n'est bonne qu'a fournir
vingt volumes à unRomancier. C'eſt
une vertu qui de tous ſes héros fait autant
de vitimes : & d'ailleurs , un amant
fidéle eſt un être ſi infipide , ſi incommode
! Il n'en eſt pas moins vrai ,
Madame , pourſuivit le François , que
vous m'allez contraindre d'imiter ce que
je blâme dans autrui : mais daignez me
pardonner d'avance l'ennui queje vais
vous caufer. On n'a point avec vous la
liberté du choix .
....
C'étoit-là le ton qu'en général on prenoit
avec Zélinde. Elleen conclut qu'en
France l'amour n'étoit point misau rang
des affaires férieuſes. Alcindor lui-même
tiroit des conféquences toutes ſemblables
dece qu'ilvoyoit. L'extrême liberté dont
jouiffoient les femmes , l'usage qu'elles
FEVRIER. 1764. 47
en faifoient , le peu de penchant qu'ont
leurs maris , ou leurs amans à la jaloufie ,
le ridicule attaché à ce foible ; en un
mot, ce qu'on nomme en France le ton
delabonne compagnie : tout cela diftinguoit
, felon lui , cette Nation d'avec
toutes les autres .
Il parut s'attacher à une jeune Marquiſe
, devenue veuve , & par cette raiſon
encore plus libre qu'étant mariée :
ce qui fignifie beaucoup. Sa maiſon
étoit fréquentée par une foule de jeunes
gens du bon ton , qui tous s'affichoient
pour rivaux , & n'en étoient pas moins
bons amis. Les politeſſes qu'Alcindor en
reçut lui- même l'étonnèrent Il s'en expliqua
ingenuement avec l'un d'entr'eux.
Voici la réponſe que lui fit lejeune François.
Nos aïeux avoient la manie d'adorer
leurs Dames , de n'ofer le leur dire ,
&de s'égorger entr'eux pour les en informer.
Nous ſuivons un tout autre
uſage. Nous débutons par un je vous
aime ; nous aimons beaucoup moins
que nos aïeux , & chacun de nous croit
être aimé. Dès-lors plus de jaloufie. Nous
n'enviſageons un rival que comme le
témoinde notre triomphe actuel , ou futur.
C'eſt une victime que nous plaignons
fincèrement , loin de la hair ; &
48 MERCURE DE FRANCE.
d'ailleurs , ce pays eſt ſi fertile en refſources
! Les femmes ſont devenues ſi raiſonnables
! Elles ſe prêtent ſi volontiers
ànos arrangemens ! ... Oh parbleu ! il
faudroit être bien gauche pour ſe trouvet
au dépourvu ; & chez les Spartiates , où
les fonds étoient en commun , y eut-il
jamais de diſputes d'intérêts ?
Le Péris ne trouva pas ce diſcours des
plus ridicules. Peut- être , diſoit- il , aimet-
on moins ici qu'ailleurs ; mais l'amour
yprend une phyſionomie plus riante. La
confiance le guide , & ne l'abandonne
jamais. Un échec eſt prèſque toujours
fuivi d'un triomphe : un triomphe ne ſe
fait attendre qu'autant qu'il eſt néceſſaire.
L'Amour enfin eſt ici le Dieu de la concorde
, lui qui ſéme la diviſion chez tant
de Peuples , qui a caufé la ruine de tant
d'autres. Ah ! ſans doute , que Troye
éxiſteroit encorree , fi Ménélas eût été
François .
Il revit la jeune Marquiſe. Elle parut
flattée de ſes viſites ; mais elle en
recevoit une foule d'autres , & aucune
ne ſembloit lui déplaire. Le faux Anglois
en témoigna quelque inquiétude ,
ce qui divertit beaucoup lajeune Françoiſe.
Eh quoi , Monfieur , lui dit-elle ,
êtes-vous donc encore ſi peu au fait ?
Quelles
FEVRIER . 1764 . 49
Quelles que foient vos prétentions ,
ignorez-vous que la confiance eſt l'âme
de la Société ? Voyez le Monde , Monfieur
, & ces miféres- là vous paſſeront.
Elle-même voulut lui ſervir d'Introductrice.
Il admiroit l'aiſance avec laquelle
cette jeune veuve le préſentoit
dans différens cercles choifis . Ces cercles
étoient pour lui un autre genre de
Spectacle où les femmes jouoient toujours
les grands rôles , où les maris n'ofoient
paroître,ou ne paroiffoient qu'incognito.
La vivacité d'eſprit qui diftingue
les Françoiſes , la gaîté qui anime
leurs diſcours , les grâces qui accompagnent
toutes leurs actions , ſe diſputoient
le prix dans ces momens , &
furtout au milieu d'un élégant ſoupé.
Quel dommage diſoit Alcindor ,
que des objets ſi ſéduiſans ne ſe bornent
qu'à plaire ! choſe qui ne leur eſt
que trop facile. Grace à cette extrême
facilité elles dédaignent de garder
leurs conquêtes. Alexandre donnoit des
couronnes , persuadé qu'il lui étoit aifé
d'en conquérir d'autres. Telles font les
Françoiſes .
,
,
Il eut cependant lieu de juger que
l'amour conſtant n'étoit pas un phénomène
chez cette Nation. Mais cet amour
C
50 MERCURE DE FRANCE .
eſt ſi paiſible , fi peu éxigeant , ſi peu
jaloux , qu'ailleurs il paſſeroit pour indifférence.
Ah , s'il eſt ainſi , diſoit notre
voyageur , à coup für la jeuneMarquiſe
m'aime , & m'aime un peu plus
qu'à la Françoiſe . Il eſt bon d'obſerver
que fi le Péris avoit avoit le don de
prendre la même forme que les humains
, il n'avoit pas celui de lire dans
leur intérieur.
Il voulut donc que l'âme de la Marquiſe
ſe manifeſtât au dehors. C'étoit
pour lui un paſſetemps affez flatteur de
pouvoir d'un ſeul coup dérouter trente
Petits-Maîtres. Il plaignoit cependant
la belle Françoise , & redoutoit quelque
avanture ſemblable à celle de Londres.
Il est vrai ,diſoit- il, que ni le Mercure
de France , ni le nombre exceffif
de Journaux & de Gazettes qu'on y diftribue
, n'offrent nulle tracede pareilles
catastrophes.Mais, pourſuivoit Alcindor ,
il eſt toujours fâcheux de moleſter une
jolie femme.
Au milieu de ces réflexions , il reçoit
de la Marquiſe une lettre de reproches .
Elle s'y plaignoit ſpirituellement de fon
abfence , & même de ſa tiédeur. C'étoit
le confirmer dans l'opinion qu'il
avoit de ſa bonne fortune . Il retourne
FEVRIER . 1764. 5
auprès d'elle , expoſe des griefs , des
inquiétudes , veut éxiger des facrifices ,
en un mot , joue le rôle d'un Amant
Eſpagnol. Mais la ſcène devint affez comique
des deux parts. La jeune Marquiſe
le pria de s'épargner un ridicule.
un travers intolérable. Profitez mieux ,
lui dit-elle , des exemples que vous offre
ma Nation , la ſeule qui ſcache réduire
l'Amour à ce qu'il doit être,ou du moins
à ce qu'il doit paroître. Ce n'eſt pas
'qu'il ne briſe quelquefois les entraves
qu'on lui donne. Eh , où en ferionsnous
, pourſuivit-elle , fi malheureuſement
je vous aimois aſſez pour vous
croire!
Qu'entends-je ? s'écria le Péris étonné
, est- il bien vrai que vous ne me diftinguiez
pas del'éſſain frivole qui vous
entoureprèſque ſans ceſſe ? Pardonnezmoi
, Mylord , reprit la Marquiſe , je
vous diftingue ; j'ai voulu vous faire les
honneurs de ma Nation : mais tous ces
égards diſparoîtront s'il eſt jamais queftion
de vous aimer. L'étonnement d'Alcindor
augmentoit à chaque parole de
la jeune Françoiſe. Au moins , Madame
, pourſuivit-il , daignez faire votre
confident de celui qui aſpiroit à quelque
choſe de plus : daignez me faire
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
,
ce
connoître l'heureux Mortel que vous
me préférez. Dites qui vous a prévenu ,
reprit la Marquise ; quant au reſte
n'eſt point un myſtère. Un peu plus de
connoiffance de nos uſages vous eût d'abord
mis au fait. L'heureux Mortel dont
vous parlez eſt le même qui vous a introduit
chez moi , que vous avez vû y
& donner entrée à beaucoup d'autres , &
qui s'y montre plus rarement que vous
& eux. Telle eſt chez nous la conduite
ordinaire d'un Amant préféré : celle
d'un époux eft encore plus circonfpecte
. Il lui eſt permis d'aimer tacitement
ſa femme , & c'eſt tout: garre le ridicule
s'il ofe afficher la tendreſſe & l'affiduité
! En un mot , les chaînes de l'Amour
& de l'Hymen font devenues
pour nous fi légères , qu'une Françoife
peut ſe croire libre en les portant.
Après tout , diſoit Alcindor en luimême
, cette liberté a fon mérite ; les
deux ſéxes peuvent y trouver leur compte
: refte à ſçavoir fi la fatifaction eſt
générale. Toutes les nouvelles recherches
que fit Alcindor lui prouvérent
qu'elle l'étoit. Zélinde elle-même commençoit
à goûter cette manière de vivre
cette liberté qui tient le milieu
entre la licence & le bégueulisme. L'A-
و
FEVRIER. 1764. 53
mour est un enfant ,diſoit-elle au Péris
, il faut badiner avec lui ſi l'on veut
lui plaire , ou qu'il plaiſe.
Ce fut dans ces diſpoſitions qu'Alcindor
& Zélinde retournérent à leur féjour
habituel. Ils arrivent, ſe ſéparent ,
& aſſemblent , l'une ſes compagnes ,
l'autre ſes compagnons. Des deux
parts l'empreſſement est le même à les
entourer ; l'attention qu'on leur prête
eſt égale , & leur rapport tout ſemblable.
A l'inſtant on s'écrie chez les Péris
qu'il faut appeller des Françoiſes. Les
Néris parurent moins promptes à ſe décider
: elles vouloient qu'on délibérât
fur cette matière , au moins pour la
forme. Hélas ! mes chères compagnes ,
leur dit Zélinde , une délibération eſt
bien ſuperflue , quand la queſtion ſe
trouve jugée d'avance. Epargnons aux
Péris une démarche qui va nous en
coûter d'autres ; & d'ailleurs n'eſpérez
pas trouver les François plus refpectueux
que nos voiſins. Cette remontrance
produifit ſon effet : les deux partis
ſe rapprochérent : Alcindor & Zelinde
firent l'office de médiateurs , & leurs
foins furent fi éfficaces , on ſe trouva
fi bien de leurs avis , que la plus mo-
4.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
defte des Néris grava en lettres d'or cette
maxime : Ceux qui ont beaucoup viê
font bons à confulter.
DES
PÉRIS ET DES
NÉRIS ,
Ou
l'Amour
comme on le méne.
CONTE.
EN VÉRITÉ , diſoit Alcindor à Zelinde
, en traverſant les airs , je regarde
notre voyage comme une franche corvée
!C'eſtfaire trop d'honneur aux hom-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
mes. Eſt-il à croire que nous trouvions
chez eux ce qui nous manque ? N'est-ce
pas à eux plutôt à ſe modéler fur nous ?
C'eſt ce qui ne leur arrive que trop fouvent
, reprit Zélinde , comme à nous de
prétendre égaler les plus fublimes Intelligences.
Que réſulte-t-il de cette double
ambition ? L'ennui pour nous & pour
eux. Il faut ſçavoir deſcendre à propos :
c'eſt la route que fuit prèſque toujours
le bonheur. Tout en philofophant ainsi ,
nos voyageurs ſe trouvèrent au centre
des vaſtes Etats du Mogol. Ils y firent
diverſes pauſes , & ne virent dans.certains
cantons , que ce qu'ils avoient déja
vu dans quelques autres : des Bonzes
qui ſéduiſoient de jeunes innocentes ,&
s'accordoient , on ne peut mieux , avec
celles qui n'avoient pas beſoin d'être ſéduites
: des femmes qui ſe brûloient fur
le corps d'un mari qu'elles avoient haï
& trompé ; des maris qui méritoient
toute l'averſion de leurs femmes , &
qu'on traitoit ſelon leur mérite. Plus
loin , de vaſtes Sérails remplis de belles
eſclaves ignorées, pour la plupart, de leur
Maître , & qui riſquoient de mourir fans
avoir fait ſa connoiſſance. Celles même..
quien jouiſſoient avoient prèſque auffi
ſouvent lieu de s'ennuyer que les preFEVRIER.
1764 . 27
mières. Un amour fi partagé mettoit
peu de différence entre l'état des unes &
des autres.
Alcindor & Zélinde jugèrent qu'il
étoit à propos de paſſer outre. Ils pénétrèrent
dans les Etats du Sophi de Perſe ,
&ſe rendirent à Iſpahan. Mais ils crurent
être encore une fois à la Chine ,
tantcertainsuſages leur parurent ſemblables
chez les deux Nations. A Iſpahan ,
comme à Pekin, l'union des deux ſéxes
eſt un véritablejeu de haſard. Un Perſan
époufe une femme comme unjoueur accepte
une carte , ſans ſçavoir ce qu'elle
vaut , ni de quelle couleur elle eſt . Il
arrive auſſi que l'une & l'autre eſt miſe à
l'écart dès qu'elle ſe trouve remplacée
par quelque choſe de mieux. Il eſt même
permis à un Perſan de chercher ce mieux
autant de fois qu'il eſpère le rencontrer :
privilége qu'il ſçait faire valoir dans toute
fon étendue.
Zélinde entra , ſans ſe laiſſer voir ,
dans une maiſon de noble apparence.
Elle en vit le Maître occupé à compter
une ſomme en or à une très -belle femme
, qui enſuite fut embraſſer , en verſant
quelques larmes , deux petits enfans
placés aux pieds d'une autre femme affife
elle-même dans un fauteuil magnifique.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Après quoi la première ſe proſternahumblement
devant la ſeconde , qui la congédia
d'un figne de tête.,Voilà , diſoit intérieurement
la Néris , voilà fans doute
une Eſclave qui prend congéde ſes Maîtres
& de leurs enfans. Mais bientôt elle
reconnoît que ces mêmes enfans font
ceux de cette Eſclave prétendue; que le
Maître de la maiſon a été ſon époux , &
n'a ceffé de l'être que parce que le bail
paffé entre eux eſt expiré. La Dame affife
étoit réellement la Dame en titre ,
celle que le mari ne peut répudier qu'après
certaines formalités : mais il peut la
négliger , & la néglige. En revanche ,
elle eft réputée la mère de tous les enfans
qu'il a de ſes rivales.
Tandis que Zélinde obſervoit toutes
ces chofes , Alcindor ne reſtoit pas oifif.
Il aborde une jeune Perſanne qui marchoit
à viſage découvert. Un eſclave la
devançoit en fonnant de la cimbale . Elle
étoit vêtue d'une robe de brocard d'argent
, affez courte pour laiſſer voir la
beauté de ſa jambe. Ses longs cheveux
étoient artiſtement relevés ſur ſa tête.
Une gaſe d'or ſervoit à les attacher , &
flottoit en partie au gré du vent. De riches
pierreries ornoient ſes oreilles :
des fleurs couvroient ſes bras. De plus ,
FEVRIER. 1764 . 29
elle étoit belle , & fembloit fort defirer
de le paroître. Alcindor entra dans ſes
vues , loua fes charmes , & ſe félicita de
ce qu'elle daignoit les rendre vifibles ,
en dépit de l'uſage. Point du tout , reprit-
elle , c'eſt l'usage qui me défend de
les cacher. J'ai acquis le droit de paroître
telle que je fuis , de parler comme je
penſe , d'agir comme je le ſouhaite. Bien
des femmes qui mépriſent moi & mes
ſemblables , feroient grand cas de nos
priviléges : mais il faut des talens pour
les acquérir & pour les conferver. Ces
talens , comme Alcindor l'apprit d'ellemême,
conſiſtoient fur- toutdans la Mufique&
la Danſe. Le Périsdemanda à la
Danfeufe , quels talens il falloit avoirauſſi
pour lui plaire. Mon nom vous le dira ,
répondit-elle : je m'appelle la Vingt tomans
* ; jamais on ne ſcut m'attendrir à
moins,&je m'attendris à proportion que
le nombre en augmente.
En parlant ainfi , la jeune Perfanne
continuoit de marcher , mais Alcindor
ceſſa de la ſuivre. Il rejoignit Zélinde
qui lui fit part de ce qu'elle avoit vû.
Elle ajouta que dans cette contrée les
hommes étoient trop abfolus. Et les
* Le toman eſt une Monnoie Perſanne qui équi--
vaut à nos Louis d'or de France.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
femmes trop dociles , reprit Alcindor.
Voyons files unes & les autres différent
dans le reſte de l'Afie.
Ils eurent hou d'admirer les charmes
des Géorgiennes , des Circaſſiennes , des
Mingréliennes . On diroit que la beauté
ne ſe plaît que dans ces païs barbares ,
tant ſes dons s'y trouvent généralement
répandus. Une laide femme y paroît un
phénomène. Une femme délicate en eſt
un bien plus rare encore. Toutes ſe
croyent faites pour être vendues & non
pour ſe donner . Ce font de vrais meuble
de férail. Ces meubles ne font cependant
pas toujours neufs lorſqu'ils y
arrivent. C'eſt de quoi Alcindor pouvoit
s'inſtruire à fond , & ce qu'il négligea
de faire. Les femmes qui ont leurs
maris font encore moins circonſpectes ';
mais ces maris, quoiqu'Aſiatiques, font
peu jaloux. Une belle Mingrélienne s'étoit
enfermée avec Alcindor: il n'avoit
fur elle aucun deſſein qui éxigeât cette
précaution. Le mari ſurvient & ne
la croit pas inutile. Tu ne peux t'en
défendre , dit-il au voyageur ,le cochon
m'eſt dû : c'eſt l'amende qu'on paye en
pareil cas . Je conſens même à le manger
avec toi. Il eſt inutile d'ajouter qu'Alcindor
difparut fans rien répondre , & que
FEVRIER. 1764. 31
Zelinde& lui continuerent leur voyage.
De pauſe en pauſe ils arrivent à Conftantinople.
Son étendue leur fait éſperer
d'heureuſes découvertes , des uſages qui
lui foient propres. Ils font bien-tôt détrompés.
Ils n'y apperçoivent que ce
qu'ils ont déja vû ailleurs ; une jaloufie
affreuſe dans les hommes , une ſervile
obeiſſance dens les femmes ; peu d'Amour
de part & d'autre . Un Turc entre
dans ſon Sérail. Aucun objet déterminé
ne l'occupe. U eſt ſans paffion , ſouvent
même ſans deſirs. Une troupe d'Eſclaves
s'empreſſe de les faire naître , & n'éprouve
elle-même que des beſoins. Zélinde
, qui ſans être vue voyoit toutes
ces chofes , en conclut que l'Amour
à la Turque feroit peu du goût des Néris.
Pour Alcindor , il fut moins prompt à
fe décider. Peut- être , diſoit-il en lui
même , le beſoin d'aimer , & la difficul
té d'avoir des Amans , réduiſent-ils une
femme Turque à chérir ſon mari. Il en
vit une qui prodiguoit au ſien toutes
les marques extérieures de la plus vive
tendreſſe. L'un & l'autre fortirent pour
pour ſe rendre à la Moſquée , & Alcindor
les ſuivit. La belle Turque étoit
voilée , ſelon l'uſage inventé par la
jaloufie : mais il exiſte un autre uſage
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
peu favorable aux jaloux ; c'eſt que le
voile & l'habit des femmes font ordinairement
les mêmes pour la forme &
la couleur. De forte qu'un mari qui perd
un inſtant de vue ſa femme , riſque de
ne la pouvoir plus diftinguer parmi les
autres. C'eſt de quoiAlcindor fut témoin.
Le couple qu'il avoit ſuivi ſe ſépara dans
la Moſquée , lieu où les deux ſexes n'ont
pas la liberté d'être confondus. Le mari
de la belle Ottomane ſe poſta vis-à- vis
d'elle . Alcindor , toujours inviſible , ſe
plaça tout à côté. Il la vit , au bout de
quelques inftans , ſe mêler parmi ſes
voiſines , s'éloigner de plus en plus , &
enfin diſparoître entièrement. On préfume
bien qu'il la ſuivit. La traite ne
fut pas longue ; elle entra dans une mai-
Yon tierce où un jeune Turc l'avoit devancée.
Leur abord indiquoit aſſez bien
le motif de leur entrevue , & Alcindorn'eut
pas beſoin de faire uſage de toute
ſon intelligence pour prévoir quelles
en ſeroient les ſuites. Il ſortit , perfuadé
que les précautions inventées par
la jalouſie des Aſiatiques , n'étoient éfficaces
que contre eux-mêmes.
Zélinde & lui mirent en queſtion s'ils
viſiteroient l'Europe où ils avoient déja
mis le pied , ou s'ils donneroient la préFEVRIER.
1764 . 33
férence à l'Afrique. La Néris opina pour
le ſecond parti , & Alcindor fit ce qu'elle
voulut. Ils en prirent occafion de vifiter
l'Arabie & l'Egypte , qu'ils n'avoient fait
que cotoyer. Ni l'un , ni l'autre pays ne
borna leurs recherches . C'étoit une répétition
de ce qu'ils avoient vu & blamé
ailleurs. La brûlante Ethiopie offrit
à leurs yeux un Peuple immenſe. L'extrême
chaleur du climat influoit également
ſur les deux ſéxes ; ils lui devoient
tout le penchant qui les attiroit l'ün vers:
l'autre ; & ce penchant n'étoit que matériel.
Ce fut encore pis à mesure que
nos voyageurs avancèrent. Parvenusau
centre de la Guinée , ce qu'ils avoient
vu ne leur parut que l'ombre de ce qu'ils
voyoient: Alcindor prit plaifir à écouter
l'entretien d'un jeune homme & d'une
jeune fille de Congo. Ils se connoiffoient
àpeine : ce qui n'empêcha pas le jeune
Africain de débuter ainſi: Silava in
quinté, je te ſalue , ma femme. Elle ré--
pondit fur le champ. Silava moïné , je ter
ſalue , Maître. Gay zoleze minou , pour
fuivit- il , m'aimes-tu bien ? Gayté moi
nézolezé béné , reprit- elle , oui , Maître ,
je t'aime bien: Le jeune homme porta
beaucoupplus loin ſes queſtions , & elle
y fit cette docile réponſe : Ninga moï-
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
né, oui , Maître. Alors elle ſe mit à genou
en battant des mains , & s'écriant
par trois fois , Silava moïné , je te ſalue ,
Maître. A quoi il répondit , en remuant
tous les doigts , calam bom botté , cela eft
bon . Enfuite , il lui donna ſa main noire
à baifer. Ce qu'elle fit avec autant de joie
que d'empreſſement. Enfuite lui-même
la prit ſous le bras , & la conduiſit en un
lieu plus commode pour achever l'entretien.
A quelques pas plus loin , le couple
voyageur fit rencontre d'une jeune Africaine
, qu'on n'eût pas priſe pour telle à
ſa couleur. Toute ſa perſonne étoit couverte
d'une pommade rouge , faite avec
de l'huile de palme , & du bois de toucoula.
Que fignifie cet ornement , lui
demanda Zélinde ? Que j'ai l'honneur
d'avoir caffé calbaſſe , répondit - elle ;
konneur le plus grand qui puiſſe arriver
à une fille parmi nous. Cette couleur
doit tomber d'elle-même , & juſqu'a ce
qu'elle m'ait entièrement quittée , je ne
dois prendre part à aucun travail ; je ne
dois m'occuper que du plaifir. Eh quelles
feront les ſuites de tout cela , demanda
encore la Néris ? D'être vendue , reprit
l'Africaine , par celui qui m'aura époufée
, & qui épouſera vingt femmes pour
avoir l'avantage de les vendre,
FEVRIER. 1764. 35
Zelinde n'en voulut pas ſçavoir davanrage
, & Alcindor en ſavoit déja trop.
Ils continuerent à faire le tour de l'Afrique
& arriverent chez les Caffres ,
nation qui n'en mérite guères mieux le
tître que ces troupes de Bêtes féroces fi
communes dans cette partie du Monde,
Le nom même de l'Amour est ignoré
chez ce Peuple barbare. Une même
cabane raſſemble durant la nuit toute
une Tribu. Le brutalité y trouve amplement
à ſe fatisfaire , ne s'y refuſe rien ,
n'y eſt jamais contredite. Là , nulle diftinction
, nul choix , nul reſpect pour
les noeuds du ſang , nul ſouvenir des
liens de la Veille.... Alcindor& Zélinde
détournerent leurs yeux de cet affreux
Tableau. Ce qu'ils virent , en avançant
toujours , ne leur parut guères moins
révoltant. Ils furent un peu plus fatisfaits
de la Barbarie , contrée qui , malgré
fon nom , est vraiment le païs policé
de l'Afrique. Mais ils n'y retrouverent
que les moeurs Arabes & Turques , &
dès - lors n'y trouverent pas ce qu'ils
cherchoient. Ils prirent donc le parti de
viſiter l'Europe ; ce qu'ils regardoient ,
à-peu-près , comme un parti déféſperé.
L'Eſpagne ſembloit s'offrir d'elle même
à leurs recherches. L'Italie n'étoit
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
guères moins à leur portée. Ils aimerent
mieux débuter par le Nord. Mais bientôt
ils s'apperçurent que , ſi. Vénus étoit
née dans l'eau , les Amours jouoient
rarement ſur la glace. On eſt , à coup
fûr , plus tendre dans un boſquet fleuri
qu'au pied d'une montagne de neige.
Alcindor & Zélinde s'avancerent au
centre de l'Allemagne. Les coeurs s'y
adoucifſoient en raiſon du climat. Toutefois
, les hommes parurent à la Néris
tenir encore des Germains leurs aïeux ,
nation plus guerrière que galante. Les
femmes elles-mêmes parurent aux yeux
du Péris , être en général plutôt foibles
que tendres. Dailleurs , dans ce païs
l'Amour ne ſçait point déroger. Un
noble ne peut s'y réfoudre à aimer une
Plébéienne. Il faut pour le ſéduire au
moins ſeize quartiers. Il enviſage moins
les attraits de ſa Maîtreffe que l'antiquité
de ſes parchemins. En un mot , l'Amour
au lieu de carquois & de flambeau
, porte un Magazin d'Ecuffons&
des Arbres Généalogiques.
Alcindor & Zélinde mirent en quef
tion la route qu'ils devoient tenir. Tout
endifputant , ils ſe trouverent aux fronrieres
d'Italie. Il faut, dit la Néris, hazarder
quelques recherches dans cette Con
FEVRIER. 1764. 37
trée. Hé bien ! dit Alcindor , d'un ton
qui marquoit peu d'eſpérance , voyons
ce qui en arrivera. Ils s'avancerent jufques
dans cette ville qui fut autrefois
la Capitale du Monde.
9.
Les veſtiges de fon ancienne grandeur
occupoient les regards d'une foule
d'Etrangers. Nos voyageurs n'y firent
aucune attention. Ils n'avoient qu'un
objet , ils ne le perdoient pas un inſtant
de vue. Mais le remplir c'étoit là le
point vraiment difficile , & Rome ne
leur parut pas devoir abréger ces difficultés.
Aux Temples près , ils ſe crurent
au ſein d'une Ville d'Afie. Les femmes
n'y fortent que voilées , fortent rarement
& plus rarement encore ſont
viſitées chez elles . En un mot, la jaloufie
des Romains modernes égale celle des
Afiatiques de tous les tems. Alcindor
apprit même qu'elle avoit recours àdes
éxpédiens dont les plus jaloux d'entre
les Orientaux rougiroientde faire uſage.
Ah quelle horreur ! s'écrioit Zélindes
Au moins , diſoit Alcindor , s'il n'eſt
guères poffible qu'on les aime , il ne
l'eſt pas plus qu'on les trompe. A peine
il achevoit ces mots qu'une Duègne
ſeptuagénaire lui fait figne d'une certaine
diſtance. Il s'approche , & elle l'exhorte
38 MERCURE DE FRANCE.
à metre à profit le bien que lui veut
une jeune Beauté qui vient de l'appercevoir
à travers de ſa jaloufie. Le Péris
demande qui peut être cette perſonne
obligeante ? C'eſt ma maîtreſſe , reprit
la vieille : l'inſtant eſt merveilleux à
ſaiſir. Notre jaloux eſt abſent & ſe repoſe
entierement ſur moi du ſoin de lui
garder un tréſor que vous méritez mieux
que lui . J'ai rempli d'abord ma charge
avec aſſez de rigueur ; mais je ſuis naturellement
bonne , & voici la vingtiéme
fois que je donne à ma maîtreſſe de
pareilles preuves de bonté. Alcindor admiroitla
bienfaiſance de l'une & de l'au
tre. Mais , pourſuivit-il ,n'éxiſte t- il pas
d'autres obſtacles ? Oh ! nous faurons
les lever , quels qu'ils foient , reprit la
Duégne : cen'est pas la première fois....
Un incidenttragique interrompit le difcours
de la vieille. Un Italien aborda
& poignarda furtivement certain François
qui avoit ſçu lever certains obſtacles.
Onne parut étonné ni du fait , ni de
lavengeance. L'affaffin eut le bonheur
de gagner un Temple voifin , & par
conféquent de ſe voir abſous.
Pour Alcindor il rejoignit Zelinde.
L'une& l'autre quitterent l'ancienne Patriedes
Cefars. Ils vifiterent d'autresVil
FEVRIER . 1764. 39
les d'Italie où ils n'apperçurent que ce
qu'ils avoient vû à Rome & ſouvent pis
encore . Ah ! s'écrioit Zélinde avec indignation
, franchiſſons vîte les Alpest
Mais Alcindor , on ignore pourquoi ,
la détermina à franchir les mers , & à fe
rendre en Eſpagne.
Là , ils virent d'autres Tableaux. L'amour
fidéle juſqu'à l'obſtination y régne
pour ainſi dire de toutes parts . L'amourjaloux
juſqu'à la frénéfie l'accompagne
pour l'ordinaire. Là ſe réaliſent
les paffions éternelles; paſſions qui n'oſent
plus figurer ailleurs , même dans les
Romans. Alcindor & Zélinde prirent
l'extérieur d'un François & d'une Françoiſe.
L'alliance venoit d'être , plus que
jamais , reſſerrée entre les deux nations ,
&nos voyageurs furent traités en amis.
Zélinde fit autant de conquêtes qu'elle
en voulut faire& plus qu'elle n'en vouloit
garder. Elle parut donner la préférence
à un jeune Eſpagnol qui à mille
égards la méritoit. Il n'en devint que
plus tendre & plus empreſſé , mais en
même temps plus jaloux. A peine eur
il lieu de préſumer qu'on l'aimoit , qu'il:
craignit qu'on ne ceſſât de l'aimer. Il
étoit reſpectueux dans ſes manières ; il
l'étoit dans ſes diſcours , & ce fut auffi
très- reſpectueuſement qu'il pria la Néris
40 MERCURE DE FRANCE..
d'interdire fa maiſon à tout autre qu'à
lui. Alcindor lui - même n'en fut pas
éxcepté. Voilà,diſoit intérieurement Zélinde
, voilà une inquiétude qui tient de
la tyrannie, une délicateſſe qu'on porte
juſqu'à l'outrage. N'importe , pourſuivit-
elle , voyons fi ces demandes , une
fois fatisfaites , feront ſuivies de quelques
autres. Dès ce moment elle devient
inacceffible à tous ceux que l'Eſpagnol
regarde comme ſes rivaux. Alcindor
lui -même , ſe prête à cette épreuve.
Tant de ſacrifices comblerent de
joie l'amoureux Caſtillan , & ne purent
le tranquiliſer. Il trouva que la prétendue
Françoiſe n'oubloit point affez les
uſages de ſa Nation. Zélinde adopta
fur le champ ceux d'une véritable Efpagnole
, ne parut plus que maſquée ,
ſe montra même très-rarement ſous cet
attirail ; en un mot , elle marqua fur
tous ces points une docilité capable
de décéler qu'elle n'étoit pas Françoiſe.
Le jour ſuivant elle vit l'Epagnol à ſes
genoux la remercier de toutes ces preuves
de complaiſance & en éxiger une
nouvelle . C'étoit de permettre qu'on
réformât ſes jaloufies de manière qu'en
voulant voir , elle- même ne riſquât
point d'être apperçue . Zélinde vit bien
FEVRIER . 1764. 41
qu'il s'agiſſoit de l'empêcher elle-même
de rien appercevoir. Elle ordonna
ce qu'on la prioit tacitement de permettre.
Le jour ſuivant l'Eſpagnol ſe
retrouve à ſes genoux & lui préſente
humblement une Duégne .
Ce dernier trait lui parut une ſuite
naturelle des précédens. Elle le ſoutint.
comme elle avoit fait les autres ; mais
la fin de l'épreuve approchoit. L'Eſpagnol
fortit & la Duégne reſta. Au milieu
de la nuit ſuivante , Zélinde entendit ſous
ſes fenêtres un concert de pluſieurs inftrumens.
Degrands cris & un cliquetisd'armes
ſuccédèrent à cette muſique :ce
qui déſignoit au moins une Tragédie-
Opéra. Le lendemain , Zélinde apprit
que fon Amant avoit voulu la gratifier
d'une ſérénade , ſelon l'uſage du pays ;
qu'un autre Eſpagnol , dont la maîtreſſe
logeoit vis-à-vis d'elle , étoit furvenu
dans le même deſſein : que les deux galans
s'étoient crus rivaux , s'étoient battus
en conféquence ,& mis l'un & l'autre
au bord de la tombe: preuve certaine,di--
foit-on, que l'un & l'autre aimoit bien ſa
maîtreffe. On ajoutoitqu'une telle preu
ve d'amour alloit rendre jalouſes toutes
lès beautés de Madrid. Mais Zélinde en
inféra de nouveau , que l'amour Eſpas
42 MERCURE DE FRANCE.
gnol ne ſéduiroit ni elle ni ſes compagnes.
Pour Alcindor , il plaiſoit beaucoup à
une jeune & belle Caftillanne , qui jufqu'alors
avoit été nommée l'inſenſible .
Malheureuſement ſa manière d'aimer
étoit toute ſemblable à celle des Néris.
Tout ſe réduiſoit aux petits ſoins , & a
l'affiduité la plus rigoureuſe. Elle vouloit
qu'on défirất ſans ceſſe , & ne laiſſoit
jamais rien eſpérer. Après tout , diſoit
Alcindor , l'objet de mon voyage feroit
bien mal rempli. Prudes pour bégueules ,
il valoit autant ne pas me déplacer. In
fit d'autres recherches & vit que c'étoit-
là le génie dominant du beau fexe
Ibérien . Zélinde , elle-même étoit ſuffiſamment
inſtruite. Elle propoſa au Péris
de riſquer une tournée en France ; mais
il n'attendoit abfolument rien de cette
démarche. Il détermina la Néris à paſſer
chez certain Peuple , rival éternel de la
Nation Françoiſe , & qui ſe pique de ne
l'imiter en rien .
C'eſt avoir fuffifamment déſigné l'Angleterre.
Le couple voyageury parut ſous
I'habit Eſpagnol. Dès les premiers jours ,
la Néris apperçut dans les hommes de
cette ifle peu d'eſtime pour les femmes ,
&encore moins de complaiſance . DèsFEVRIER.
1764. 43
lors , elle rallentit fes recherches , & s'épargna
, en effet , une peine inutile.
Alcindor augura mieux de celles qu'il
alloit prendre. Il remarqua dans le Beau-
Séxe Anglois un germe de tendreffe qui
faifoit comme partie de ſon exiſtence.
*Quel dommage , diſoit- il , qu'un naturel
fi heureux foit négligé par ceux qui ſont
le plus intéreſſés àle faire valoir ! Il voulut
, cependant , voir par lui - même ,
c'est-à- dire , voir juſqu'à un certain
point , le parti qu'on pouvoit tirer de ces
favorables diſpoſitions. Auparavant il lui
tomba ſous la main unpapier public , où
il lut ces propres paroles : >> Depuis l'or-
>> dinaire dernier ( c'est-à-dire depuis
>> trois jours ) on n'a retiré que fix jeu-
>> nes perſonnes du Lac de Roſémonde.
>> Il faut croire que les amours ont été
>> moins vifs , ou plus heureuxqu'à l'or-
>>> dinaire durantcetintervalle: ily a bien
>> eu auſſi quelques galans poignardés
>>par leurs Belles , qu'ils avoient quit-
>> tées : mais , pour cette fois , cela ne
>> fait pas nombre. C'eſt pourquoi nous
>>ne les déſignerons qu'avec ceux de la
>> feuille prochaine. »
Le Péris ajouta peu de foi à cet article.
Il jugea que , depuis le rétabliffement
de la paix ,le Gazetier en étoit
44 MERCURE DE FRANCE.
réduit à compoſer des fables périodiques,
& il réſolut de n'en croire que fa propre
expérience. L'occaſion s'en préſenta
d'abord comme d'elle-même. Une jeune
veuve qui avoit le regard tendre &
doux , lui parut très- propre à démentir
le Gazetier ſatyrique. Il s'attacha à lui
plaire , y réuffit & parvint même à la
fixer entiérement. Il vit enfin combien
le coeur des femmes de cette contrée
eſt actif : mais ce coeur éxige qu'on le
ſuive ; il défend , ſurtout , de rétrograder.
Alcindor , qui ne vouloit pas aller
trop loin , ralentit ſubitement ſa marche
,& bientôt même parut diſpoſé à
faire retraite. Ce fut alors qu'il eut lieu
de juger qu'une gazette n'eſt pas tou
jours fauſſe. La jeune veuve n'épargna
rien pour prévenir ſon inconſtance. Elle
pria , ſupplia , gémit ; & lorſqu'elle vit
que tout étoit fuperflu , elle fit fuccéder
les menaces aux gémiſſemens , la
fureur aux menaces : en un mot le poignard
fut levé. On préſume bien d'avance
que ce fut en vain : mais la veuve
n'en devint que plus furieuſe. Elle fortit,
réſolue de ſe punir elle-même de ſa cré--
dulité. Elle alloit fournir un article à la
Gazette prochaine : déja même elle s'é
toit élancée à l'endroit le plus profond
FEVRIER . 1764 . 45
du lac. Le Péris , qui avoit pris une autre
forme pour la ſuivre, la ſecourut à temps,
la conſola de ſon mieux,& fi bien qu'elle
eut de la joie d'avoir pour libérateur un
homme ſi propre à faire oublier les torts
de ſes pareils. Alcindor ſe garda bien de
la détromper. Il ſe rendit auprès de Zélinde
, pourdécider avec elle ſi leur miffion
n'étoit pas réellement terminée. Ils
avoient parcouru toute la terre , excepté
-la France ; & la France leur ſembloitafſez
inutile à parcourir. Tout confidéré
cependant , ils s'y déterminèrent ; moins
dans l'eſpérance de trouver là ce qu'ils
cherchoient , que pour éviter le reproche
de ne l'avoir pas éxactement cherché.
Arrivés dans la Capitale , ils s'y annoncerent
pour Anglois. Ils en avoient
pris l'extérieur , & en affectoient le langage.
Cet expédient leur eût mal réuſſi
un fiécle plutôt ; mais depuis peu tout
avoit bien changé de face. La mode
régnante à Paris étoit d'admirer les
Anglois en tout& partout. On les applaudiſſoit
ſur la Scène , on les fêtoit
dans les cercles , on les copioit dans les
Livres , on ſacrifioit nos héroïnes à
leur héros .... D'après ces diſpoſitions
le couple voyageur ne pouvoit manquer
d'être bien accueilli. Il le fut mieux
46 MERCURE DE FRANCE.
encore qu'il n'avoit ofé le prévoir. Zélinde
qui à la beauté des plus belles Angloiſes
affectoit de joindre leur air tant
ſoit peu gauche , trouva une foule d'Elégans
qui tous aſpiroient à la former.
Leur perfifflage ne lui parut pas dangereux
; mais il l'amuſoit. Elle mit fur
le chapitre de la conſtance un Petit-
Maître des plus à la mode. Il en parla en
homme qui la pratique peu , & qui
l'eſtime encore moins. La conſtance en
amour , diſoit- il , n'est bonne qu'a fournir
vingt volumes à unRomancier. C'eſt
une vertu qui de tous ſes héros fait autant
de vitimes : & d'ailleurs , un amant
fidéle eſt un être ſi infipide , ſi incommode
! Il n'en eſt pas moins vrai ,
Madame , pourſuivit le François , que
vous m'allez contraindre d'imiter ce que
je blâme dans autrui : mais daignez me
pardonner d'avance l'ennui queje vais
vous caufer. On n'a point avec vous la
liberté du choix .
....
C'étoit-là le ton qu'en général on prenoit
avec Zélinde. Elleen conclut qu'en
France l'amour n'étoit point misau rang
des affaires férieuſes. Alcindor lui-même
tiroit des conféquences toutes ſemblables
dece qu'ilvoyoit. L'extrême liberté dont
jouiffoient les femmes , l'usage qu'elles
FEVRIER. 1764. 47
en faifoient , le peu de penchant qu'ont
leurs maris , ou leurs amans à la jaloufie ,
le ridicule attaché à ce foible ; en un
mot, ce qu'on nomme en France le ton
delabonne compagnie : tout cela diftinguoit
, felon lui , cette Nation d'avec
toutes les autres .
Il parut s'attacher à une jeune Marquiſe
, devenue veuve , & par cette raiſon
encore plus libre qu'étant mariée :
ce qui fignifie beaucoup. Sa maiſon
étoit fréquentée par une foule de jeunes
gens du bon ton , qui tous s'affichoient
pour rivaux , & n'en étoient pas moins
bons amis. Les politeſſes qu'Alcindor en
reçut lui- même l'étonnèrent Il s'en expliqua
ingenuement avec l'un d'entr'eux.
Voici la réponſe que lui fit lejeune François.
Nos aïeux avoient la manie d'adorer
leurs Dames , de n'ofer le leur dire ,
&de s'égorger entr'eux pour les en informer.
Nous ſuivons un tout autre
uſage. Nous débutons par un je vous
aime ; nous aimons beaucoup moins
que nos aïeux , & chacun de nous croit
être aimé. Dès-lors plus de jaloufie. Nous
n'enviſageons un rival que comme le
témoinde notre triomphe actuel , ou futur.
C'eſt une victime que nous plaignons
fincèrement , loin de la hair ; &
48 MERCURE DE FRANCE.
d'ailleurs , ce pays eſt ſi fertile en refſources
! Les femmes ſont devenues ſi raiſonnables
! Elles ſe prêtent ſi volontiers
ànos arrangemens ! ... Oh parbleu ! il
faudroit être bien gauche pour ſe trouvet
au dépourvu ; & chez les Spartiates , où
les fonds étoient en commun , y eut-il
jamais de diſputes d'intérêts ?
Le Péris ne trouva pas ce diſcours des
plus ridicules. Peut- être , diſoit- il , aimet-
on moins ici qu'ailleurs ; mais l'amour
yprend une phyſionomie plus riante. La
confiance le guide , & ne l'abandonne
jamais. Un échec eſt prèſque toujours
fuivi d'un triomphe : un triomphe ne ſe
fait attendre qu'autant qu'il eſt néceſſaire.
L'Amour enfin eſt ici le Dieu de la concorde
, lui qui ſéme la diviſion chez tant
de Peuples , qui a caufé la ruine de tant
d'autres. Ah ! ſans doute , que Troye
éxiſteroit encorree , fi Ménélas eût été
François .
Il revit la jeune Marquiſe. Elle parut
flattée de ſes viſites ; mais elle en
recevoit une foule d'autres , & aucune
ne ſembloit lui déplaire. Le faux Anglois
en témoigna quelque inquiétude ,
ce qui divertit beaucoup lajeune Françoiſe.
Eh quoi , Monfieur , lui dit-elle ,
êtes-vous donc encore ſi peu au fait ?
Quelles
FEVRIER . 1764 . 49
Quelles que foient vos prétentions ,
ignorez-vous que la confiance eſt l'âme
de la Société ? Voyez le Monde , Monfieur
, & ces miféres- là vous paſſeront.
Elle-même voulut lui ſervir d'Introductrice.
Il admiroit l'aiſance avec laquelle
cette jeune veuve le préſentoit
dans différens cercles choifis . Ces cercles
étoient pour lui un autre genre de
Spectacle où les femmes jouoient toujours
les grands rôles , où les maris n'ofoient
paroître,ou ne paroiffoient qu'incognito.
La vivacité d'eſprit qui diftingue
les Françoiſes , la gaîté qui anime
leurs diſcours , les grâces qui accompagnent
toutes leurs actions , ſe diſputoient
le prix dans ces momens , &
furtout au milieu d'un élégant ſoupé.
Quel dommage diſoit Alcindor ,
que des objets ſi ſéduiſans ne ſe bornent
qu'à plaire ! choſe qui ne leur eſt
que trop facile. Grace à cette extrême
facilité elles dédaignent de garder
leurs conquêtes. Alexandre donnoit des
couronnes , persuadé qu'il lui étoit aifé
d'en conquérir d'autres. Telles font les
Françoiſes .
,
,
Il eut cependant lieu de juger que
l'amour conſtant n'étoit pas un phénomène
chez cette Nation. Mais cet amour
C
50 MERCURE DE FRANCE .
eſt ſi paiſible , fi peu éxigeant , ſi peu
jaloux , qu'ailleurs il paſſeroit pour indifférence.
Ah , s'il eſt ainſi , diſoit notre
voyageur , à coup für la jeuneMarquiſe
m'aime , & m'aime un peu plus
qu'à la Françoiſe . Il eſt bon d'obſerver
que fi le Péris avoit avoit le don de
prendre la même forme que les humains
, il n'avoit pas celui de lire dans
leur intérieur.
Il voulut donc que l'âme de la Marquiſe
ſe manifeſtât au dehors. C'étoit
pour lui un paſſetemps affez flatteur de
pouvoir d'un ſeul coup dérouter trente
Petits-Maîtres. Il plaignoit cependant
la belle Françoise , & redoutoit quelque
avanture ſemblable à celle de Londres.
Il est vrai ,diſoit- il, que ni le Mercure
de France , ni le nombre exceffif
de Journaux & de Gazettes qu'on y diftribue
, n'offrent nulle tracede pareilles
catastrophes.Mais, pourſuivoit Alcindor ,
il eſt toujours fâcheux de moleſter une
jolie femme.
Au milieu de ces réflexions , il reçoit
de la Marquiſe une lettre de reproches .
Elle s'y plaignoit ſpirituellement de fon
abfence , & même de ſa tiédeur. C'étoit
le confirmer dans l'opinion qu'il
avoit de ſa bonne fortune . Il retourne
FEVRIER . 1764. 5
auprès d'elle , expoſe des griefs , des
inquiétudes , veut éxiger des facrifices ,
en un mot , joue le rôle d'un Amant
Eſpagnol. Mais la ſcène devint affez comique
des deux parts. La jeune Marquiſe
le pria de s'épargner un ridicule.
un travers intolérable. Profitez mieux ,
lui dit-elle , des exemples que vous offre
ma Nation , la ſeule qui ſcache réduire
l'Amour à ce qu'il doit être,ou du moins
à ce qu'il doit paroître. Ce n'eſt pas
'qu'il ne briſe quelquefois les entraves
qu'on lui donne. Eh , où en ferionsnous
, pourſuivit-elle , fi malheureuſement
je vous aimois aſſez pour vous
croire!
Qu'entends-je ? s'écria le Péris étonné
, est- il bien vrai que vous ne me diftinguiez
pas del'éſſain frivole qui vous
entoureprèſque ſans ceſſe ? Pardonnezmoi
, Mylord , reprit la Marquiſe , je
vous diftingue ; j'ai voulu vous faire les
honneurs de ma Nation : mais tous ces
égards diſparoîtront s'il eſt jamais queftion
de vous aimer. L'étonnement d'Alcindor
augmentoit à chaque parole de
la jeune Françoiſe. Au moins , Madame
, pourſuivit-il , daignez faire votre
confident de celui qui aſpiroit à quelque
choſe de plus : daignez me faire
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
,
ce
connoître l'heureux Mortel que vous
me préférez. Dites qui vous a prévenu ,
reprit la Marquise ; quant au reſte
n'eſt point un myſtère. Un peu plus de
connoiffance de nos uſages vous eût d'abord
mis au fait. L'heureux Mortel dont
vous parlez eſt le même qui vous a introduit
chez moi , que vous avez vû y
& donner entrée à beaucoup d'autres , &
qui s'y montre plus rarement que vous
& eux. Telle eſt chez nous la conduite
ordinaire d'un Amant préféré : celle
d'un époux eft encore plus circonfpecte
. Il lui eſt permis d'aimer tacitement
ſa femme , & c'eſt tout: garre le ridicule
s'il ofe afficher la tendreſſe & l'affiduité
! En un mot , les chaînes de l'Amour
& de l'Hymen font devenues
pour nous fi légères , qu'une Françoife
peut ſe croire libre en les portant.
Après tout , diſoit Alcindor en luimême
, cette liberté a fon mérite ; les
deux ſéxes peuvent y trouver leur compte
: refte à ſçavoir fi la fatifaction eſt
générale. Toutes les nouvelles recherches
que fit Alcindor lui prouvérent
qu'elle l'étoit. Zélinde elle-même commençoit
à goûter cette manière de vivre
cette liberté qui tient le milieu
entre la licence & le bégueulisme. L'A-
و
FEVRIER. 1764. 53
mour est un enfant ,diſoit-elle au Péris
, il faut badiner avec lui ſi l'on veut
lui plaire , ou qu'il plaiſe.
Ce fut dans ces diſpoſitions qu'Alcindor
& Zélinde retournérent à leur féjour
habituel. Ils arrivent, ſe ſéparent ,
& aſſemblent , l'une ſes compagnes ,
l'autre ſes compagnons. Des deux
parts l'empreſſement est le même à les
entourer ; l'attention qu'on leur prête
eſt égale , & leur rapport tout ſemblable.
A l'inſtant on s'écrie chez les Péris
qu'il faut appeller des Françoiſes. Les
Néris parurent moins promptes à ſe décider
: elles vouloient qu'on délibérât
fur cette matière , au moins pour la
forme. Hélas ! mes chères compagnes ,
leur dit Zélinde , une délibération eſt
bien ſuperflue , quand la queſtion ſe
trouve jugée d'avance. Epargnons aux
Péris une démarche qui va nous en
coûter d'autres ; & d'ailleurs n'eſpérez
pas trouver les François plus refpectueux
que nos voiſins. Cette remontrance
produifit ſon effet : les deux partis
ſe rapprochérent : Alcindor & Zelinde
firent l'office de médiateurs , & leurs
foins furent fi éfficaces , on ſe trouva
fi bien de leurs avis , que la plus mo-
4.
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
defte des Néris grava en lettres d'or cette
maxime : Ceux qui ont beaucoup viê
font bons à confulter.
Fermer
27
p. 204
De MARSEILLE, le 3 Février 1764.
Début :
Les différends qui s'étoient élevés entre notre Nation & la Régence d'Alger viennent [...]
Mots clefs :
Différends, Régence, Nation, Escadre, Chevalier, Consul, Arrangement, Intelligence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De MARSEILLE, le 3 Février 1764.
De MARSEILLE , le 3 Février 1764.
L E s différends qui s'étoient élevés entre notre
Nation & la Régence d'Alger viennent d'être
heureuſement terminés par les ſoins du Chevalier
de Fabry, Commandant l'Eſcadre du Roi & du
ſieur Valliere, Conſul de la Nation auprès de
cette Régence. Par cet arrangement la bonne
intelligence ſe trouve rétablie d'une manière
avantageuſe & ſolide.
L E s différends qui s'étoient élevés entre notre
Nation & la Régence d'Alger viennent d'être
heureuſement terminés par les ſoins du Chevalier
de Fabry, Commandant l'Eſcadre du Roi & du
ſieur Valliere, Conſul de la Nation auprès de
cette Régence. Par cet arrangement la bonne
intelligence ſe trouve rétablie d'une manière
avantageuſe & ſolide.
Fermer
28
p. 154-157
De WARSOVIE, le 17 Mars 1764.
Début :
L'Ambassadeur de France ayant reçu un Courier extraordinaire de sa Cour [...]
Mots clefs :
Ambassadeur, Courrier, Vacance du trône, Roi de Pologne, Déclaration, Nation, République, Candidats, Couronne, Alliés
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De WARSOVIE, le 17 Mars 1764.
De WARSOVIE , le 17 Mars 1764.
L'AMBASSADEUR de France ayant reçu un Cou
Tier extraordinaire de la Cour avec des dépêches
importantes touchant les affaires préfentes de ce
Royaume , s'eft rendu hier chez le Primat , & lui
a remis , au nom du Roi fon Maître , la Déclarasionfuivante.
JUILLET. 1764. ISS
La vacance du Trône eft l'événement le plus
important qui puiſſe arriver dans un Royaume
» Electif , & c'eſt dans une occafion fi effentielle
» que le Roi s'eft empreffé de donner à la Nation
» Polonoife de nouvelles affurances de fon amitié
» & de l'intérêt véritable qu'il prend à la gloire
» à la profpérité de cette République. Les Ambaſſa--
» deurs & les Miniftres de France dans toutes les
» Cours Etrangères,& fpécialement le Marquis de
Paulmy à Warfovie , on été chargés de faire
→ connoître › par des Déclarations verbales
quelles font les difpofitions du Roi à l'égard
» de l'élection future d'un Roi de Pologne. Mais
» Sa Majeſté ne voulant pas qu'il puiffe y avoir le
» moindre doute fur la pureté de les intentions
» & ne craignant pas de mettre au grand jour
fes vrais fentimens , a cru devoir les manifefter
par une Déclaration formelle & authentique.
» Le Roi déclaré donc de la manière la plus
>> précife & la plus folemnellé , qu'il ne confidére
» dans cette occafion que les avantages de la Ré-
» publique;qu'il ne forme d'autre voeu, & n'a dau--
> tre defir que devoir la Nation Polonoiſe main-
» tenue dans tous fes droits,dans toutes les poffef
» fions , dans toutes fes libertés , & fpécialement
2
dans la plus précieuſe de ſes prérogatives , celle
» de fe donner un Roi par une élection libre & un *
>> choix volontaire ; qu'animé de ces fentimens &
» d'un véritable intérêt pour une Nation ancienne
5s Alliée de fa Couronne , il remplira à fon égard
» tout ce que peuvent exiger de lui la juſtice , les
> traités & les noeuds mutuels de l'amitié;qu'enfin
sil l'affiftera par tous les moyens qui feront en fon
pouvoir , fi , contre toute attente , elle étoit
troublée dans l'exercice de les droits légitimes ,
& qu'elle peut compter fur fes fecours & les
G✨vj
156 MERCURE DE FRANCE.
לכ
» requérir en toute affurance , fi les priviléges de
" la Nation Polonoife étoient violés : mais Sa
» Majeſté a lieu de croire qu'un pareil cas ne sçau-
» roit exifter , puifque les Puillances voisines ont
» également déclaré , de la manière la plus folem-
» nelle, qu'elles étoient conftamment réfolues de
» maintenir la République dans fon état actuel .
ג כ
fes loix , fes libertés , ainfi que dans les pof-
" feffions , & qu'elles ne fouffriroient pas qu'elle
» éprouvât aucun préjudice de la part de qui que
» ce foit , & que ces libertés fudent gênées par les
Cours Etrangères. Des Déclarations fi préciſes ,
>> fi uniformes & fi équitables annoncent claire-
>> ment à la Nation Polonoife qu'elle peut uſer
30
de fes droits dans toute leur étendue , & qu'elle
››› n'a pas à craindre de voir ſes libertés & fon territoire
violés par l'introduction d'aucune troupe
» étrangère.
30
DO
» A l'égard des différens Candidats qui peuvent
afpirer au Trône de Pologne , S.M. n'en recom-
» mande & n'en indique aucun.Elle eſt encore plus
éloignée de donner des exclufions, puiſque ce le-
>> roit agircontre fesprincipes ,& attenter à la liberté
os des Polonois; & même Elle s'abftiendra de donner
des confeils fur une matière auffi délicate , étant
bien perfuadée que la République eft trop
p éclairée fur les vrais intérêts ,pour ne pas préférer
» le Candidat qui fera le plus en état de la gou-
» verner avec justice & avec éclat. La Pologne
» compte des grands hommes parmi les Rois
>> Piaftes ; plufieurs Maifons Souveraines lui en
» ont fourni d'auffi célébres par leurs actions qu'il-
>> luftres par leur naiffance. C'eft à la Nation elle-
>> même de déterminer fon choix en conſultant ſa
propre convenance , fans égard à des influences
étrangères , & Sa Majefté déclare qu'elle re
JUILLET. 1764. 147
>> connoîtra pour Roi de Pologne & pour Allié de
» fa Couronne , que même Elle foutiendra & pro-
» tégera quiconque fera élûpar le choix libre de la
» Nation & conformément aux loix & aux conf-
> titutions du Pays.
Le même jour , le Comte de Mercy , Ambaffadeur
de Leurs Majeſtés Impériales , remit au
Primat une Déclaration à-peu-près pareille.
L'AMBASSADEUR de France ayant reçu un Cou
Tier extraordinaire de la Cour avec des dépêches
importantes touchant les affaires préfentes de ce
Royaume , s'eft rendu hier chez le Primat , & lui
a remis , au nom du Roi fon Maître , la Déclarasionfuivante.
JUILLET. 1764. ISS
La vacance du Trône eft l'événement le plus
important qui puiſſe arriver dans un Royaume
» Electif , & c'eſt dans une occafion fi effentielle
» que le Roi s'eft empreffé de donner à la Nation
» Polonoife de nouvelles affurances de fon amitié
» & de l'intérêt véritable qu'il prend à la gloire
» à la profpérité de cette République. Les Ambaſſa--
» deurs & les Miniftres de France dans toutes les
» Cours Etrangères,& fpécialement le Marquis de
Paulmy à Warfovie , on été chargés de faire
→ connoître › par des Déclarations verbales
quelles font les difpofitions du Roi à l'égard
» de l'élection future d'un Roi de Pologne. Mais
» Sa Majeſté ne voulant pas qu'il puiffe y avoir le
» moindre doute fur la pureté de les intentions
» & ne craignant pas de mettre au grand jour
fes vrais fentimens , a cru devoir les manifefter
par une Déclaration formelle & authentique.
» Le Roi déclaré donc de la manière la plus
>> précife & la plus folemnellé , qu'il ne confidére
» dans cette occafion que les avantages de la Ré-
» publique;qu'il ne forme d'autre voeu, & n'a dau--
> tre defir que devoir la Nation Polonoiſe main-
» tenue dans tous fes droits,dans toutes les poffef
» fions , dans toutes fes libertés , & fpécialement
2
dans la plus précieuſe de ſes prérogatives , celle
» de fe donner un Roi par une élection libre & un *
>> choix volontaire ; qu'animé de ces fentimens &
» d'un véritable intérêt pour une Nation ancienne
5s Alliée de fa Couronne , il remplira à fon égard
» tout ce que peuvent exiger de lui la juſtice , les
> traités & les noeuds mutuels de l'amitié;qu'enfin
sil l'affiftera par tous les moyens qui feront en fon
pouvoir , fi , contre toute attente , elle étoit
troublée dans l'exercice de les droits légitimes ,
& qu'elle peut compter fur fes fecours & les
G✨vj
156 MERCURE DE FRANCE.
לכ
» requérir en toute affurance , fi les priviléges de
" la Nation Polonoife étoient violés : mais Sa
» Majeſté a lieu de croire qu'un pareil cas ne sçau-
» roit exifter , puifque les Puillances voisines ont
» également déclaré , de la manière la plus folem-
» nelle, qu'elles étoient conftamment réfolues de
» maintenir la République dans fon état actuel .
ג כ
fes loix , fes libertés , ainfi que dans les pof-
" feffions , & qu'elles ne fouffriroient pas qu'elle
» éprouvât aucun préjudice de la part de qui que
» ce foit , & que ces libertés fudent gênées par les
Cours Etrangères. Des Déclarations fi préciſes ,
>> fi uniformes & fi équitables annoncent claire-
>> ment à la Nation Polonoife qu'elle peut uſer
30
de fes droits dans toute leur étendue , & qu'elle
››› n'a pas à craindre de voir ſes libertés & fon territoire
violés par l'introduction d'aucune troupe
» étrangère.
30
DO
» A l'égard des différens Candidats qui peuvent
afpirer au Trône de Pologne , S.M. n'en recom-
» mande & n'en indique aucun.Elle eſt encore plus
éloignée de donner des exclufions, puiſque ce le-
>> roit agircontre fesprincipes ,& attenter à la liberté
os des Polonois; & même Elle s'abftiendra de donner
des confeils fur une matière auffi délicate , étant
bien perfuadée que la République eft trop
p éclairée fur les vrais intérêts ,pour ne pas préférer
» le Candidat qui fera le plus en état de la gou-
» verner avec justice & avec éclat. La Pologne
» compte des grands hommes parmi les Rois
>> Piaftes ; plufieurs Maifons Souveraines lui en
» ont fourni d'auffi célébres par leurs actions qu'il-
>> luftres par leur naiffance. C'eft à la Nation elle-
>> même de déterminer fon choix en conſultant ſa
propre convenance , fans égard à des influences
étrangères , & Sa Majefté déclare qu'elle re
JUILLET. 1764. 147
>> connoîtra pour Roi de Pologne & pour Allié de
» fa Couronne , que même Elle foutiendra & pro-
» tégera quiconque fera élûpar le choix libre de la
» Nation & conformément aux loix & aux conf-
> titutions du Pays.
Le même jour , le Comte de Mercy , Ambaffadeur
de Leurs Majeſtés Impériales , remit au
Primat une Déclaration à-peu-près pareille.
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Résumé : De WARSOVIE, le 17 Mars 1764.
Le 17 mars 1764, l'ambassadeur de France à Varsovie a reçu des dépêches importantes relatives aux affaires du Royaume de Pologne. Il a transmis une déclaration au Primat au nom du Roi de France. Cette déclaration met en avant l'importance de la vacance du trône en Pologne, un royaume électif, et réaffirme l'amitié et l'intérêt du Roi de France pour la gloire et la prospérité de la République polonaise. Le Roi de France déclare qu'il ne considère que les avantages de la République et souhaite que la Nation polonaise conserve tous ses droits, possessions et libertés, notamment celle de choisir librement son roi. Il assure son soutien et son assistance en cas de trouble ou de violation des droits légitimes de la Nation. La déclaration mentionne également que les puissances voisines ont fait des déclarations similaires pour maintenir la République dans son état actuel. Le Roi de France ne désigne aucun candidat pour le trône et s'abstient de donner des conseils, laissant la Nation polonaise libre de choisir le candidat le plus apte à la gouverner. Le même jour, le Comte de Mercy, ambassadeur des Majestés Impériales, a remis une déclaration similaire au Primat.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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29
p. 204-205
LETTRE à M. DE LA PLACE, sur un événement intéressant.
Début :
Quoique les Gazettes étrangères, Monsieur, aient déjà fait mention d'un [...]
Mots clefs :
Gazettes étrangères, Nation, Héroïsme, Général Betski, Flatteries, Admirable, Modestie , Noblesse, Femme extraordinaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. DE LA PLACE, sur un événement intéressant.
LETTRE à M. DE LA PLACE,
fur un événement intéressant.
QUOIQUE les Gazettes étrangères ,
Monfieur , aient déja fait mention d'un
trait d'humanité admirable , je fuis cependant
chargé de vous adreffer les
deux lettres qui renferment , pour ainfi
dire , l'hiftoire de ce trait immortel.
Chaque Nation doit confacrer dans fes
papiers publics l'héroïfme du Sentiment
, & tout homme à qui ce dépôt
eft confié doit être ravi d'en faire ufage :
il eft doux de contribuer à perpétuer
ce qu'on admire ; il eft doux de penfer
qu'on s'affocie à l'Auteur d'une belle
action , en prévenant l'injuftice du
temps qui pourroit la faire oublier.
Que M. le Général Betski doit être
flatté de l'enthoufiafme de l'Inconnu
JUILLET. 1754. 205
qui lui écrit ! qu'une entreprife a déja
de fuccès , quand elle fait naître les
tranfports & la générofité ! Que l'Inconnu
furtout eft admirable par fon
procédé & par fa modeftie ! Heureux
Monfieur , heureux qui peut donner
avec tant de nobleffe , heureux qui peut
recevoir avec tant de gloire ! La fituation
de ces deux hommes ne peut être
comparée qu'au bonheur de chacun
d'eux.
Oferai -je mêler aux objets de ce tableau
une Souveraine magnanime , une
Femme extraordinaire ! Oui , fa place
eft parmi ceux dont elle anime l'âme &
le génie ; l'établiffement de l'illuftre Général
, le procédé du vertueux Anonyme
font nés de l'exemple de CATHERINE ,
& l'admiration fe tourne vers elle quand
la reconnoiffance parle pour eux ; mais
il eft mille chofes à dire d'elle , qu'on
lui doit quand on ofe en parler , &
qu'on eft obligé de lui laiffer ignorer
tant on fe fent peu capable & peu digne
de faire fon éloge : taifons - nous
donc , Monfieur , renfermons- nous dans
le plaifir de fentir , & fubftituons les
voeux aux louanges .
J'ai l'honneur d'être , & c.
DE BASTIDE,
fur un événement intéressant.
QUOIQUE les Gazettes étrangères ,
Monfieur , aient déja fait mention d'un
trait d'humanité admirable , je fuis cependant
chargé de vous adreffer les
deux lettres qui renferment , pour ainfi
dire , l'hiftoire de ce trait immortel.
Chaque Nation doit confacrer dans fes
papiers publics l'héroïfme du Sentiment
, & tout homme à qui ce dépôt
eft confié doit être ravi d'en faire ufage :
il eft doux de contribuer à perpétuer
ce qu'on admire ; il eft doux de penfer
qu'on s'affocie à l'Auteur d'une belle
action , en prévenant l'injuftice du
temps qui pourroit la faire oublier.
Que M. le Général Betski doit être
flatté de l'enthoufiafme de l'Inconnu
JUILLET. 1754. 205
qui lui écrit ! qu'une entreprife a déja
de fuccès , quand elle fait naître les
tranfports & la générofité ! Que l'Inconnu
furtout eft admirable par fon
procédé & par fa modeftie ! Heureux
Monfieur , heureux qui peut donner
avec tant de nobleffe , heureux qui peut
recevoir avec tant de gloire ! La fituation
de ces deux hommes ne peut être
comparée qu'au bonheur de chacun
d'eux.
Oferai -je mêler aux objets de ce tableau
une Souveraine magnanime , une
Femme extraordinaire ! Oui , fa place
eft parmi ceux dont elle anime l'âme &
le génie ; l'établiffement de l'illuftre Général
, le procédé du vertueux Anonyme
font nés de l'exemple de CATHERINE ,
& l'admiration fe tourne vers elle quand
la reconnoiffance parle pour eux ; mais
il eft mille chofes à dire d'elle , qu'on
lui doit quand on ofe en parler , &
qu'on eft obligé de lui laiffer ignorer
tant on fe fent peu capable & peu digne
de faire fon éloge : taifons - nous
donc , Monfieur , renfermons- nous dans
le plaifir de fentir , & fubftituons les
voeux aux louanges .
J'ai l'honneur d'être , & c.
DE BASTIDE,
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Résumé : LETTRE à M. DE LA PLACE, sur un événement intéressant.
La lettre à M. de La Place relate un acte de générosité et d'humanité remarquable. L'auteur mentionne que des gazettes étrangères ont déjà parlé de cet acte et qu'il est chargé de transmettre deux lettres détaillant cet événement. Il souligne l'importance de célébrer l'héroïsme et les sentiments nobles dans les publications publiques. L'auteur exprime sa satisfaction de contribuer à perpétuer de telles actions et de prévenir l'oubli. Il admire particulièrement le général Betski et un inconnu qui lui a écrit en juillet 1754, soulignant leur enthousiasme et leur générosité. Il loue la modestie et la noblesse de l'inconnu, ainsi que la réussite de son entreprise. La lettre compare la situation des deux hommes à leur bonheur mutuel. L'auteur mentionne également une souveraine magnanime et une femme extraordinaire, Catherine, dont l'exemple a inspiré le général Betski et l'anonyme vertueux. Il exprime son admiration et sa reconnaissance envers Catherine, tout en se sentant indigne de faire son éloge. Il conclut en exprimant ses vœux plutôt que des louanges et signe la lettre 'De Bastide'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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30
p. 197-205
LETTRE de M. Commerson, docteur en médecine, & médecin botaniste du Roi à l'Isle de France, le 25 Février 1769. SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI.
Début :
Le voyage que j'ai entrepris avec M. de Bougainville, autour du monde, pour le progrès de [...]
Mots clefs :
Île, Île de France, Île de Cythère, Tahiti, Peuple, Tahitien, Hommes, Forme, Nom, Nation, Langue, Mots, Émigrations, Femmes, Usages
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Commerson, docteur en médecine, & médecin botaniste du Roi à l'Isle de France, le 25 Février 1769. SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI.
LETTRE de M. Commerfon , docteur en
médecine , & médecin botaniſte du Roi
à l'Ile de France , le 25 Février 1769 .
SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE
ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI ,
2
Le voyage que j'ai entrepris avec M. de Bou-
E
gainville , autour du monde , pour le progrès de
I'Hiftoire Naturelle , m'a fourni la matiere d'un
nombre immenfe d'obſervations : mais parmi les
chofes fingulières & qui doivent le plus intéreffer
le public , il n'y a rien de plus remarquable que la
découverte d'une Ifle nouvelle de la mer du Sud.
d'où M. de Bougainville a emmené un des principaux
habitans.
Cette Ifle me parut telle , que je lui avois déjà
appliqué le nom d'Utopie ou de fortunée , que
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Thomas Morus avoit donné à fa République
idéale : je ne favois pas encore que M. de Bougainville
l'avoit nommée la nouvelle Cythère , &
ce n'eft que poftérieurement encore qu'un des princes
de cette nation , [ celui que l'on a conduit en
Europe , nous a appris qu'elle étoit nommée
TAITI, par fes propres habitans. Le nom que
je lui deftinois convenoit à un pays , le feul peutêtre
de la terre , où habitent des hommes fans
vices , fans préjugés , fans befoins , fans diffentions.
1
Nés fous le plus beau ciel , nourris des fruits
d'une terre qui eft féconde fans culture , régis par
des peres de famille plutôt que par des Rois , ils
ne connoiflent d'autre Dieu que l'amour ; tous les
jours lui font confacrés , toute l'Ifle eft fon temple
, toutes les femmes en font les idoles , tous les
hommes les adorateurs. Et quelles femmes encore
! Les rivales des Géorgiennes pour la beauté
& les foeurs des Graces fans voile. La honte ni la
pudeur n'exercent point leur tyrannie ; la plus
légère des gazes flotte toujours au gré du vent &
des defirs. L'acte de créer fon femblable eſt un acte
de religion ; les préludes en font encouragés par
les voeux & les chants de tout le peuple aflemblé
& la fin eft célébrée par des applaudiffemens univerfels
; tout étranger eft admis à participer à ces
heureux mystères ; c'eft même un des devoirs de
l'hofpitalité que de les y inviter , de forte que le
bon Taïtien , jouit fans ceffe ou du fentiment de
fes propres plaifirs , ou du fpectacle de ceux des
autres. Quelque cenfeur auftère ne verra peut être
en celaqu'un débordement de maurs , une horrible
proftitution, le cynifie le plus effronté ; mais n'eftce
point l'état de l'homme naturel , né ellentielNOVEMBRE.
1759. 199
lement bon , exempt de tout préjugé , & fuivant
lans défiance comme lans remords , les douces
impulfions d'un inftinct toujours fûr , parce qu'il
n'a pas encore dégénéré en raison.
འ་་ འ
Une langue très - lonore , très- harmonieuſe ,
compofée d'environ quatre ou cinq cens mots
indéclinables & inconjugables , c'est - à - dire fans
aucune fyntaxe , leur fuffit pour rendre toutes leurs
idées , & pour exprimer tous leurs beſoins . Noble
fimplicité , qui n'excluant ni les modifications des
tons , ni la pantomime des paffions , les garantit
de cette ſuperbe batrologia
Sue nous appelions la
richelle des langues , & qui nous fait perdre dans
le labyrinthe des mots , la netteté des perceptions
& la promptitude du jugement. Le Taïtien , au
contraire , nomme fon objet auffi- tôt qu'il l'apperçoit.
Le ton dont il a prononcé le nom de cet objer
, a déjà rendu la maniere dont il en eft
affecté. Peu de paroles font une converſation rapide.
Les opérations de l'ame , les mouvemens du
coeur font ifochrones avec le remuement des
lèvres. Celui qui parle , & celui qui écoute font
toujours à l'unifloa. Notre Prince Taïtien qui
depuis fept ou buit mois qu'il étoit avec nous ,
n'avoit pas encore appris dix de nos paroles ,
étourdi le plus fouvent de leur volubilité , n'avoit
d'autre refource que celle de ſe boucher les oreilles
, & de nous rire au nez .
Ce n'est point ici une horde de fauvages grof.
fiers & ftupides ; tout chez ce peuple eft marqué
au coin de la plus parfaite intelligence . Leurs pirogues
font d'une conſtruction qui n'a point de modèle
connu , leur navigation eft dirigée par l'infpection
des aftres , leurs cafes font vaftes, de forme
élégante , commodes & régulières ; ils ont
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Fart , non pas de tiffer fil à fil de la toile , mais de
la faire fortir fubitement toute faite de deffous le
battoir , & de la colorer de gouttes de pourpre. Les
arbres fruitiers y font judicieufement elpacés ,
dans des champs qui ont tout l'agrément de nos
vergers, lans en avoir l'ennuyeufe fymmétrie ; tous
les écueils de leurs côtes , font balifés & éclairés
de nuit , en faveur de ceux qui tiennent la mer :
toutes leurs plantes font connues , & diftinguées
par des noms qui vont jufqu'à en indiquer les
affinités : les inftrumens de leurs arts , quoique
irés des matiéres brutes , font dignes cependant
d'être comparés aux nôtres par le choix des formes
, & la fùreté de leurs opérations.
Avec quelle induftrie ne traitoient-ils pas déjà
le fer , ce métal fi précieux pour eux qui ne le
tournent qu'en des ufages utiles , fi vil pour
nous qui en avons fait les inftrumens du délefpoir
& de la mort ! Avec quelle horreur ne repouffoient
ils pas les coucaux & les cifeaux que nous
leur offrions , parce qu'ils fembloient deviner
l'abus qu'on en pouvoit faire ! Avec quel empreffement
au contraire , ne font- ils pas venus
de nos
prendre les dimenfions de nos canots ,
chaloupes , de nos voiles , de nos tentes , de nos
bariques , en un mot de tout ce qu'ils ont cru
pouvoir avantageufement imiter !
Nous avons admiré la fimplicité de leurs moeurs,
l'honnêteté de leurs procédés , fur- tout envers
leurs femmes qui ne font nullement fubjuguées
chez eux comme chez les fauvages , leur philadelphie
entre eux tous , leur horreur pour l'effufion
du fang humain , leur reſpect idolâtre pour
leurs morts qu'ils ne regardent que comme des
gens endormis , enfin leur hofpitalité pour les
étrangers.
NOVEMBRE . 1769. 201
On a admis leurs chefs à nos repas ; tout ce
qui a paru fur les tables a excité leur curiofité. Ils
ont voulu qu'on leur rendît raifon de chaque plat.
Un légume leur fembloitil-bonells en demandoient
auffi- tôt de la graine ; en la recevant , ils s'informoient
où , & comment il falloit la planter , dans
combien de tems elle viendroit en rapport. Notre
pain leur a paru excellent , mais il leur a falhu
montrer le grain dont on le faifoit , les moyens
de le pulvérifer , la maniere de mettre la farine en
pâte , de la faire fermenter & de la cuire. Tous
ces procédés ont été fuivis & faifis dans le détail ;
le plus fouvent même il fuffifoit de leur dire la
moitié de la chofe , l'autre étoit déjà prévue &
devinée . Leur averfion pour le vin & les liqueurs
étoit invincible. Hommes fages en tout , ils reçoivent
fidellement des mains de la nature leursalimens
& leurs boiffons ; il n'y a chez eux ni liqueurs
fermentées ,ni pots à cuire : auffi n'a tonjamais vu
de plus belles dents, ni de plus belle carnation . Il eft
bien dommage que le feul homme qu'on puiffe
montrer de cette nation , en foit peut -être le plus
laid ; qu'on fe garde bien d'en juger fur cette
montre: mais fi je fuis obligé de le déprécier à cet
égard , je lui dois rendre la juftice, qu'il mérite
d'être étudié & connu ; individu vraiment intéreflant,
digne de toutes les attentions du miniftère
, & auquel il eft même dût , à titre de juftice ,
bien des dédommagemens pour tous les facrifices
volontaires qu'il nous a faits dans l'enthouſiaſme
de fon attachement pour nous.
On demandera fans doute de quel continent ,
de quel penple font venus ces infulaires ? Comme
fi ce n'étoit que d'émigrations en émigrations que
Ies continens , & les Ifles euflent pu fe peupler.
Comme fil'on ne pouvoit pas dans l'hypothèle
I v
202. MERCURE DE FRANCE.
*
même des émigrations , qu'on ne fçauroit fe dif
penfer d'admettre de tems en tems , fuppofer par
Toute terre un peuple primitif, qui a reçu & incorporé
le peuple émigrant , ou qui en a été chaflé
ou détruit . Pour moi en ne confidérant cette queftion
qu'en Naturalifte , j'admettrois volontiers
par-tout , ces peuples Protoplaftes , dont malgré
les révolutions phyfiques arrivées fur les différentes
parties de notre globe , il s'eft toujours confervé
au moins un couple fur chacune de celles qui
font reftées habitées , & je ne traiterois qu'en
hiftorien des révolutions humaines , toutes ces
émigrations vraies ou prétendues ; je vois , d'ailleurs
, des races d'hommes très - diftinctes . Ces
races mêlées enſemble ont bien pu produire des
nuances ; mais il n'y a qu'un mythologifte qui
puifle expliquer comment le tout feroit forti d'une
fouche commune : ainfi je ne vois pas pourquoi
les bons Taïtiens , ne feroient pas les propres fils
de leur terre je veux dire defcendus de leurs
aïeux toujours Taïtiens , en remontant auffi haut
que le peuple le plus jaloux de fon ancienneté . Je
vois encore moins à quelle nation il faudroit faire
honneur de la peuplade de Taïti , toujours maintenue
dans les termes de la fimple nature . Une
fociété d'hommes une fois corrompue , ne peut
fe régénérer en entier. Les Colonies portent partout
avec elles les vices de leur métropole. Que
l'on trouve de l'analogie dans la langue , dans les
moeurs , dans les utages de quelque peuple voisin,
ou éloigné de Taïti ? Je n'aurai rien à répliquer
& dans ce cas encore la queftion ne feroit que
rétorquée , & non pas réfolue . Je forme feule
ment une conjecture que je foumets bien volonriers
à ceux qui fe plaifent à difcuter ces fortes de
fujets. Je trouve dans la langue Taïtienne quatre
ou cinq mots dérivés de l'Eſpagnol , entr'autres
*
NOVEMBRE . 1769. 20 ;
celui d'haouri , qui vient évidemment d'hierro ,
fer , & Mattar, Matté , qui veut dire tuer ou tué.
Seroient- ce quelques Elpagnols échoués dans les
premieres navigations de la mer du Sud , qui leur
auroient fourni ces mots en leur donnant la premiere
connoiffance de la chofe ? La langue Taïtienne
feroit- elle donc auffi glorieuse de n'avoir
point eu jufqu'alors de mot propre à exprimer
l'action de ruer , que les anciennes loix de Lacédémone
de n'avoir point prononcé de peine contre
le parricide pour n'en avoir pas imaginé la poffibilité.
Si l'on m'admettoit cette fuppofition , queje
ne voudrois cependant pas faire au préjudice d'une
nation que je refpecte , j'en tirerois bientôt l'explication
de quelques ufages , & de l'origine de
quelques animaux , qui me femblent empruntés
des Européens. Ce feroit ainsi qu'une chienne &
une truie , pleines , auroient procuré à cette Ifle la
race des cochons , & des petits chiens d'Europe.
Ce feroit ainfi que l'art de mailler des tramails ,
ou filets à poiffon , & de les monter comme nous ,
la pratique de la faignée faite avec des efquilles.
de nacre , aiguifés en forme de lancettes , la reffemblance
de leurs fiéges avec ceux que nos nienuifiers
font très bas fur quatre pieds & fans
doffier pour les enfans , leurs cordes , leurs lignes
faites de fibres de végétaux , leurs trefles de cheveux
, leurs paniers , leurs hachés faites en
forme d'herminette , leurs pagnes paflées aut
cou des homines , en forme de dalmatique , leur
paflion pour les pendans d'oreilles & les bracelets,
& quelques autres ufages , qui pris diftributivement
n'établiſſent rien , indiqueroieur collecti
vement une fuite d'imitations de modes Européennes
: enfin le peu de fer échappé au naufrage
·
I vj
204
MERCURE DE FRANCE.
auroit depuis lors été détruit par la rouille, enforte
qu'il n'eft pas furprenant que nous n'en ayons pas
trouvé les moindres veftiges ; mais la tradition &
le nom , quoiqu'un peu corrompu s'en feroient
confervés ; fi mieux on n'aime fuppofer qu'une
Ifle éloignée d'environ cent ou deux cens lieues
avec laquelle le prince Taïtien nous a afluré qu'ils
communiquoient , ne leur ait donné ces notions
fans qu'ils ayent jamais eu aucune communication
immédiate avec les Européens
9"
Je ne quitterai pas ces chers Taïtiens fans les
avoir lavés d'une injure qu'on leur fait en les traitant
de voleurs : il eft vrai qu'ils nous ont enlevé
beaucoup de chofes , & cela même avec une dextérité
qui feroit honneur au plus habile filou de
Paris ; mais méritent - ils pour cela le nom de voleurs
? Qu'eft- ce que le vol ? C'est l'enlèvement
d'une chofe qui eft en propriété à un autre ; i
faut donc pour que l'an fe plaigne juftement
d'avoir été volé , qu'il lui ait été enlevé un effet
furlequel fon droit de propriété étoit préétabli &
avoué ; mais ce droit de propriété eft - il dans la
nature ? Non ; il eft de pure convention. Aucune .
convention n'oblige , à moins qu'elle ne foit connue
& acceptée. Le Taïtien qui n'a rien à lui , qui
offre & donne généreufement tout ce qu'il voit
défirer , ne l'a point connue ce droit exclufif ; donc
l'acte d'enlevement qu'il nous fait d'une chofe qui
excite fa curiofité , n'eft , felon lui qu'un acte
d'équité naturelle par lequel il fçait nous faire
exécuter ce qu'il exécuteroit lui-même . C'eſt une
inverſe du talion , par lequel on s'applique tout
le bien qu'on auroit fait aux autres. Notre prince
Taïtien étoit un plaifant voleur , il prenoit d'une
main un clou , ou un verre , ou un bifcuit , mais
NOVEMBRE. 1769. 205
J
c'étoit pour le donner de l'autre au premier des
fiens qu'il rencontroit , en leur enlevant canards ,
poules & cochons , qu'il nous apportoit. J'ai vu
la canne d'un officier levée fur lui , comme on le
furprenoit dans cette efpèce de fupercherie dont
on n'ignoroit pas le motif généreux . Je me jettai
avec indignation entre deux au hazard d'en rece
voir le coup moi - même : telle eft l'ame dure de la
plupart des marins , fur laquelle Jean - Jacques.
Rouffeau place fi plaisamment un point de doute,..
& d'interrogation ?
Je joins ici un double de l'infcription que j'ai
laiflée dans cette Ifle , gravée fur des médaillons
de plomb dans l'Ifle de Taïti : ne l'examinez point
Monfieur , avec la fcrupuleufe rigueur des critiques
en ftyle lapidaire. Si on y reconnoît feulefement
l'expreffion d'une ame touchée & reconaoiflante
, j'ai rempli le but que je me propofois.
médecine , & médecin botaniſte du Roi
à l'Ile de France , le 25 Février 1769 .
SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE
ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI ,
2
Le voyage que j'ai entrepris avec M. de Bou-
E
gainville , autour du monde , pour le progrès de
I'Hiftoire Naturelle , m'a fourni la matiere d'un
nombre immenfe d'obſervations : mais parmi les
chofes fingulières & qui doivent le plus intéreffer
le public , il n'y a rien de plus remarquable que la
découverte d'une Ifle nouvelle de la mer du Sud.
d'où M. de Bougainville a emmené un des principaux
habitans.
Cette Ifle me parut telle , que je lui avois déjà
appliqué le nom d'Utopie ou de fortunée , que
1 iij
198 MERCURE DE FRANCE .
Thomas Morus avoit donné à fa République
idéale : je ne favois pas encore que M. de Bougainville
l'avoit nommée la nouvelle Cythère , &
ce n'eft que poftérieurement encore qu'un des princes
de cette nation , [ celui que l'on a conduit en
Europe , nous a appris qu'elle étoit nommée
TAITI, par fes propres habitans. Le nom que
je lui deftinois convenoit à un pays , le feul peutêtre
de la terre , où habitent des hommes fans
vices , fans préjugés , fans befoins , fans diffentions.
1
Nés fous le plus beau ciel , nourris des fruits
d'une terre qui eft féconde fans culture , régis par
des peres de famille plutôt que par des Rois , ils
ne connoiflent d'autre Dieu que l'amour ; tous les
jours lui font confacrés , toute l'Ifle eft fon temple
, toutes les femmes en font les idoles , tous les
hommes les adorateurs. Et quelles femmes encore
! Les rivales des Géorgiennes pour la beauté
& les foeurs des Graces fans voile. La honte ni la
pudeur n'exercent point leur tyrannie ; la plus
légère des gazes flotte toujours au gré du vent &
des defirs. L'acte de créer fon femblable eſt un acte
de religion ; les préludes en font encouragés par
les voeux & les chants de tout le peuple aflemblé
& la fin eft célébrée par des applaudiffemens univerfels
; tout étranger eft admis à participer à ces
heureux mystères ; c'eft même un des devoirs de
l'hofpitalité que de les y inviter , de forte que le
bon Taïtien , jouit fans ceffe ou du fentiment de
fes propres plaifirs , ou du fpectacle de ceux des
autres. Quelque cenfeur auftère ne verra peut être
en celaqu'un débordement de maurs , une horrible
proftitution, le cynifie le plus effronté ; mais n'eftce
point l'état de l'homme naturel , né ellentielNOVEMBRE.
1759. 199
lement bon , exempt de tout préjugé , & fuivant
lans défiance comme lans remords , les douces
impulfions d'un inftinct toujours fûr , parce qu'il
n'a pas encore dégénéré en raison.
འ་་ འ
Une langue très - lonore , très- harmonieuſe ,
compofée d'environ quatre ou cinq cens mots
indéclinables & inconjugables , c'est - à - dire fans
aucune fyntaxe , leur fuffit pour rendre toutes leurs
idées , & pour exprimer tous leurs beſoins . Noble
fimplicité , qui n'excluant ni les modifications des
tons , ni la pantomime des paffions , les garantit
de cette ſuperbe batrologia
Sue nous appelions la
richelle des langues , & qui nous fait perdre dans
le labyrinthe des mots , la netteté des perceptions
& la promptitude du jugement. Le Taïtien , au
contraire , nomme fon objet auffi- tôt qu'il l'apperçoit.
Le ton dont il a prononcé le nom de cet objer
, a déjà rendu la maniere dont il en eft
affecté. Peu de paroles font une converſation rapide.
Les opérations de l'ame , les mouvemens du
coeur font ifochrones avec le remuement des
lèvres. Celui qui parle , & celui qui écoute font
toujours à l'unifloa. Notre Prince Taïtien qui
depuis fept ou buit mois qu'il étoit avec nous ,
n'avoit pas encore appris dix de nos paroles ,
étourdi le plus fouvent de leur volubilité , n'avoit
d'autre refource que celle de ſe boucher les oreilles
, & de nous rire au nez .
Ce n'est point ici une horde de fauvages grof.
fiers & ftupides ; tout chez ce peuple eft marqué
au coin de la plus parfaite intelligence . Leurs pirogues
font d'une conſtruction qui n'a point de modèle
connu , leur navigation eft dirigée par l'infpection
des aftres , leurs cafes font vaftes, de forme
élégante , commodes & régulières ; ils ont
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
Fart , non pas de tiffer fil à fil de la toile , mais de
la faire fortir fubitement toute faite de deffous le
battoir , & de la colorer de gouttes de pourpre. Les
arbres fruitiers y font judicieufement elpacés ,
dans des champs qui ont tout l'agrément de nos
vergers, lans en avoir l'ennuyeufe fymmétrie ; tous
les écueils de leurs côtes , font balifés & éclairés
de nuit , en faveur de ceux qui tiennent la mer :
toutes leurs plantes font connues , & diftinguées
par des noms qui vont jufqu'à en indiquer les
affinités : les inftrumens de leurs arts , quoique
irés des matiéres brutes , font dignes cependant
d'être comparés aux nôtres par le choix des formes
, & la fùreté de leurs opérations.
Avec quelle induftrie ne traitoient-ils pas déjà
le fer , ce métal fi précieux pour eux qui ne le
tournent qu'en des ufages utiles , fi vil pour
nous qui en avons fait les inftrumens du délefpoir
& de la mort ! Avec quelle horreur ne repouffoient
ils pas les coucaux & les cifeaux que nous
leur offrions , parce qu'ils fembloient deviner
l'abus qu'on en pouvoit faire ! Avec quel empreffement
au contraire , ne font- ils pas venus
de nos
prendre les dimenfions de nos canots ,
chaloupes , de nos voiles , de nos tentes , de nos
bariques , en un mot de tout ce qu'ils ont cru
pouvoir avantageufement imiter !
Nous avons admiré la fimplicité de leurs moeurs,
l'honnêteté de leurs procédés , fur- tout envers
leurs femmes qui ne font nullement fubjuguées
chez eux comme chez les fauvages , leur philadelphie
entre eux tous , leur horreur pour l'effufion
du fang humain , leur reſpect idolâtre pour
leurs morts qu'ils ne regardent que comme des
gens endormis , enfin leur hofpitalité pour les
étrangers.
NOVEMBRE . 1769. 201
On a admis leurs chefs à nos repas ; tout ce
qui a paru fur les tables a excité leur curiofité. Ils
ont voulu qu'on leur rendît raifon de chaque plat.
Un légume leur fembloitil-bonells en demandoient
auffi- tôt de la graine ; en la recevant , ils s'informoient
où , & comment il falloit la planter , dans
combien de tems elle viendroit en rapport. Notre
pain leur a paru excellent , mais il leur a falhu
montrer le grain dont on le faifoit , les moyens
de le pulvérifer , la maniere de mettre la farine en
pâte , de la faire fermenter & de la cuire. Tous
ces procédés ont été fuivis & faifis dans le détail ;
le plus fouvent même il fuffifoit de leur dire la
moitié de la chofe , l'autre étoit déjà prévue &
devinée . Leur averfion pour le vin & les liqueurs
étoit invincible. Hommes fages en tout , ils reçoivent
fidellement des mains de la nature leursalimens
& leurs boiffons ; il n'y a chez eux ni liqueurs
fermentées ,ni pots à cuire : auffi n'a tonjamais vu
de plus belles dents, ni de plus belle carnation . Il eft
bien dommage que le feul homme qu'on puiffe
montrer de cette nation , en foit peut -être le plus
laid ; qu'on fe garde bien d'en juger fur cette
montre: mais fi je fuis obligé de le déprécier à cet
égard , je lui dois rendre la juftice, qu'il mérite
d'être étudié & connu ; individu vraiment intéreflant,
digne de toutes les attentions du miniftère
, & auquel il eft même dût , à titre de juftice ,
bien des dédommagemens pour tous les facrifices
volontaires qu'il nous a faits dans l'enthouſiaſme
de fon attachement pour nous.
On demandera fans doute de quel continent ,
de quel penple font venus ces infulaires ? Comme
fi ce n'étoit que d'émigrations en émigrations que
Ies continens , & les Ifles euflent pu fe peupler.
Comme fil'on ne pouvoit pas dans l'hypothèle
I v
202. MERCURE DE FRANCE.
*
même des émigrations , qu'on ne fçauroit fe dif
penfer d'admettre de tems en tems , fuppofer par
Toute terre un peuple primitif, qui a reçu & incorporé
le peuple émigrant , ou qui en a été chaflé
ou détruit . Pour moi en ne confidérant cette queftion
qu'en Naturalifte , j'admettrois volontiers
par-tout , ces peuples Protoplaftes , dont malgré
les révolutions phyfiques arrivées fur les différentes
parties de notre globe , il s'eft toujours confervé
au moins un couple fur chacune de celles qui
font reftées habitées , & je ne traiterois qu'en
hiftorien des révolutions humaines , toutes ces
émigrations vraies ou prétendues ; je vois , d'ailleurs
, des races d'hommes très - diftinctes . Ces
races mêlées enſemble ont bien pu produire des
nuances ; mais il n'y a qu'un mythologifte qui
puifle expliquer comment le tout feroit forti d'une
fouche commune : ainfi je ne vois pas pourquoi
les bons Taïtiens , ne feroient pas les propres fils
de leur terre je veux dire defcendus de leurs
aïeux toujours Taïtiens , en remontant auffi haut
que le peuple le plus jaloux de fon ancienneté . Je
vois encore moins à quelle nation il faudroit faire
honneur de la peuplade de Taïti , toujours maintenue
dans les termes de la fimple nature . Une
fociété d'hommes une fois corrompue , ne peut
fe régénérer en entier. Les Colonies portent partout
avec elles les vices de leur métropole. Que
l'on trouve de l'analogie dans la langue , dans les
moeurs , dans les utages de quelque peuple voisin,
ou éloigné de Taïti ? Je n'aurai rien à répliquer
& dans ce cas encore la queftion ne feroit que
rétorquée , & non pas réfolue . Je forme feule
ment une conjecture que je foumets bien volonriers
à ceux qui fe plaifent à difcuter ces fortes de
fujets. Je trouve dans la langue Taïtienne quatre
ou cinq mots dérivés de l'Eſpagnol , entr'autres
*
NOVEMBRE . 1769. 20 ;
celui d'haouri , qui vient évidemment d'hierro ,
fer , & Mattar, Matté , qui veut dire tuer ou tué.
Seroient- ce quelques Elpagnols échoués dans les
premieres navigations de la mer du Sud , qui leur
auroient fourni ces mots en leur donnant la premiere
connoiffance de la chofe ? La langue Taïtienne
feroit- elle donc auffi glorieuse de n'avoir
point eu jufqu'alors de mot propre à exprimer
l'action de ruer , que les anciennes loix de Lacédémone
de n'avoir point prononcé de peine contre
le parricide pour n'en avoir pas imaginé la poffibilité.
Si l'on m'admettoit cette fuppofition , queje
ne voudrois cependant pas faire au préjudice d'une
nation que je refpecte , j'en tirerois bientôt l'explication
de quelques ufages , & de l'origine de
quelques animaux , qui me femblent empruntés
des Européens. Ce feroit ainsi qu'une chienne &
une truie , pleines , auroient procuré à cette Ifle la
race des cochons , & des petits chiens d'Europe.
Ce feroit ainfi que l'art de mailler des tramails ,
ou filets à poiffon , & de les monter comme nous ,
la pratique de la faignée faite avec des efquilles.
de nacre , aiguifés en forme de lancettes , la reffemblance
de leurs fiéges avec ceux que nos nienuifiers
font très bas fur quatre pieds & fans
doffier pour les enfans , leurs cordes , leurs lignes
faites de fibres de végétaux , leurs trefles de cheveux
, leurs paniers , leurs hachés faites en
forme d'herminette , leurs pagnes paflées aut
cou des homines , en forme de dalmatique , leur
paflion pour les pendans d'oreilles & les bracelets,
& quelques autres ufages , qui pris diftributivement
n'établiſſent rien , indiqueroieur collecti
vement une fuite d'imitations de modes Européennes
: enfin le peu de fer échappé au naufrage
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MERCURE DE FRANCE.
auroit depuis lors été détruit par la rouille, enforte
qu'il n'eft pas furprenant que nous n'en ayons pas
trouvé les moindres veftiges ; mais la tradition &
le nom , quoiqu'un peu corrompu s'en feroient
confervés ; fi mieux on n'aime fuppofer qu'une
Ifle éloignée d'environ cent ou deux cens lieues
avec laquelle le prince Taïtien nous a afluré qu'ils
communiquoient , ne leur ait donné ces notions
fans qu'ils ayent jamais eu aucune communication
immédiate avec les Européens
9"
Je ne quitterai pas ces chers Taïtiens fans les
avoir lavés d'une injure qu'on leur fait en les traitant
de voleurs : il eft vrai qu'ils nous ont enlevé
beaucoup de chofes , & cela même avec une dextérité
qui feroit honneur au plus habile filou de
Paris ; mais méritent - ils pour cela le nom de voleurs
? Qu'eft- ce que le vol ? C'est l'enlèvement
d'une chofe qui eft en propriété à un autre ; i
faut donc pour que l'an fe plaigne juftement
d'avoir été volé , qu'il lui ait été enlevé un effet
furlequel fon droit de propriété étoit préétabli &
avoué ; mais ce droit de propriété eft - il dans la
nature ? Non ; il eft de pure convention. Aucune .
convention n'oblige , à moins qu'elle ne foit connue
& acceptée. Le Taïtien qui n'a rien à lui , qui
offre & donne généreufement tout ce qu'il voit
défirer , ne l'a point connue ce droit exclufif ; donc
l'acte d'enlevement qu'il nous fait d'une chofe qui
excite fa curiofité , n'eft , felon lui qu'un acte
d'équité naturelle par lequel il fçait nous faire
exécuter ce qu'il exécuteroit lui-même . C'eſt une
inverſe du talion , par lequel on s'applique tout
le bien qu'on auroit fait aux autres. Notre prince
Taïtien étoit un plaifant voleur , il prenoit d'une
main un clou , ou un verre , ou un bifcuit , mais
NOVEMBRE. 1769. 205
J
c'étoit pour le donner de l'autre au premier des
fiens qu'il rencontroit , en leur enlevant canards ,
poules & cochons , qu'il nous apportoit. J'ai vu
la canne d'un officier levée fur lui , comme on le
furprenoit dans cette efpèce de fupercherie dont
on n'ignoroit pas le motif généreux . Je me jettai
avec indignation entre deux au hazard d'en rece
voir le coup moi - même : telle eft l'ame dure de la
plupart des marins , fur laquelle Jean - Jacques.
Rouffeau place fi plaisamment un point de doute,..
& d'interrogation ?
Je joins ici un double de l'infcription que j'ai
laiflée dans cette Ifle , gravée fur des médaillons
de plomb dans l'Ifle de Taïti : ne l'examinez point
Monfieur , avec la fcrupuleufe rigueur des critiques
en ftyle lapidaire. Si on y reconnoît feulefement
l'expreffion d'une ame touchée & reconaoiflante
, j'ai rempli le but que je me propofois.
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Résumé : LETTRE de M. Commerson, docteur en médecine, & médecin botaniste du Roi à l'Isle de France, le 25 Février 1769. SUR LA DÉCOUVERTE DE LA NOUVELLE ISLE DE CYTHÈRE OU TAÏTI.
La lettre de M. Commerfon, médecin et botaniste du Roi, datée du 25 février 1769, relate la découverte d'une nouvelle île lors d'un voyage autour du monde avec M. de Bougainville. Cette île, nommée Nouvelle Cythère par Bougainville et Taïti par ses habitants, se trouve dans la mer du Sud. Les Taïtiens vivent dans un environnement idyllique et sont décrits comme exempts de vices et de préjugés. Leur société est organisée autour de pères de famille plutôt que de rois, et ils vénèrent l'amour comme unique divinité. La sexualité y est libre et intégrée dans la vie quotidienne. Les Taïtiens possèdent une langue simple mais expressive et montrent une grande intelligence et savoir-faire dans divers domaines tels que la construction de pirogues, la navigation, l'agriculture et l'artisanat. Ils manifestent un grand intérêt pour les objets et techniques européens, notamment le fer. Leur société est marquée par la simplicité des mœurs, l'honnêteté, le respect mutuel et une hospitalité exemplaire. Ils refusent les armes et montrent une aversion pour la violence. En novembre 1769, des chefs taïtiens ont montré une grande curiosité pour les aliments européens, posant des questions détaillées sur divers plats et demandant des graines pour les cultiver. Ils ont refusé le vin et les liqueurs, préférant les aliments naturels. Leur santé dentaire et leur teint étaient remarquables. L'auteur discute de l'origine des habitants de Taïti, suggérant qu'ils pourraient être des peuples autochtones ayant évolué sur place. Il note des similitudes linguistiques avec l'espagnol et émet l'hypothèse que des Espagnols naufragés auraient pu introduire certains termes et usages. Plusieurs pratiques et objets taïtiens montrent des influences européennes, comme les filets de pêche et les vêtements. L'auteur défend les Tahitiens contre l'accusation de vol, expliquant que leur comportement est dicté par une compréhension différente de la propriété. Ils partagent généreusement leurs biens et prennent des objets européens par curiosité et pour les redistribuer. L'auteur raconte un incident où il a empêché une punition injustifiée et mentionne une inscription laissée sur l'île, exprimant sa reconnaissance envers les Tahitiens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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31
p. 209-216
De LONDRES, le premier Septembre.
Début :
Ce n'est pas sans étonnement que l'on a appris que la flotte Françoise de Brest avoit remis à la voile le 17 [...]
Mots clefs :
Londres, France, Amiral, Paix, Amérique, Nation, Ministres, Guerre, Papiers, Nouvelle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De LONDRES, le premier Septembre.
De LONDRES , le premier Septembre.
17
Ce n'eft pas fans étonnement que l'on a appris que
la flotte Françoife de Breft avoit remis à la voile le
du mois dernier , tandis que celle de l'Amiral Keppel
n'a pu partir que le 22 & le 23 ; encore a- t- il été
obligé de laiffer beaucoup de vaiffeaux qu'on a remplacés
par de nouveaux , fur lefquels on a fait paffer
les équipages de ceux qui étoient hors d'état de fervir.
Peut - être fans l'arrivée de la flotte des ifles qui
nous a amené des matelots dont on s'eft emparé fur-lechamppour
la marine Royale , fon féjour à Portf
mouth auroit- il été encore plus long La fortie de
l'efcadre Françoife paroît aux yeux de ceux qui en
doutoient encore , une preuve qu'elle a eu dans le
combat d'Oueflant l'avantage que nous nous attribuons
, & qui l'encourage à tenter d'en obtenir un
fecond. S'il faut en croire quelques- uns de nos papiers
, la Cour qui a publié notre prétendue victoire ,
n'ofant témoigner ouvertement fon mécontentement
qui auroit averti la Nation de ſe défier de fon récit , a
examiné en fecret la conduite de l'Amiral Keppel
dans l'inconcevable affaire d'Oueffant ; cet Officier
n'eft pas juftifié à fes yeux , mais la crainte de ſe
démafquer , l'a déterminée à lui fournir l'occafion de
prendre fa revanche. Les deux premières divifions de
fon efcadre , commandées par les Amiraux Harland
& Pallifer , fortes de 9 vaiffeaux de ligne chacune ,
a
( 210 )
font partis le 22 , & il les a fuivies avec la troiſième ,
forte de 12 , le 23. On n'en a point encore reçu de
nouvelles , & on eſt à préſent dans l'attente d'une ac
tion plus décifive que la première , & dont on fe
flatte auffi d'avoir une relation plus claire .
La feconde fortie de l'Amiral Keppel n'a point fait
taire les bruits de paix qui fe font répandus ici depuis
l'arrivée du Marquis d'Almodovar ; on les répète
avec plus d'affurance ; on dit qu'il y a une négociation
fecrette entre la France & la Grande-Bretagne
& on ajoute feulement qu'elle eft l'ouvrage du Lord
Mansfield. On rappelle à cette occafion , pour infpirer
plus de confiance aux talens de ce Négociateur ,
qu'il ménagea en 1757 un accommodement entre
deux partis qui divifoient le Ministère , & il paffe
pour avoir eu auffi beaucoup de part à la paix de
Verſailles , & au traité fait avec l'Eſpagne au fujet
des ifles de Falkland. Tous ces rêves ne prouvent
autre chofe , finon que nous défirons la paix , & que
nous ne cherchons qu'un prétexte pour la faire avec
honneur. C'est pour le trouver que nos Miniftres ont
fait tant d'accueil à l'Ambaffadeur Eſpagnol ; mais il
paroît jufqu'à préfent qu'il eft plus chargé des affaires
de Verfailles que de celles de Madrid ; on affure qu'il
a commencé à faire entendre , en parlant au nom de
cette dernière Cour , que fi on veut qu'elle refte neutre
& qu'elle fe rende médiatrice , il faut qu'on lui
rende Gibraltar. On a obfervé qu'il reçut la nouvelle
du combat d'Oueffant qui lui fut envoyée de France ,
4 heures avant que notre Cour l'eût reçue de l'Amiral
Keppel. On prétend qu'avant fon départ de Paris , it
dîna la veille avec le Comte d'Aranda , le Ministre de
Lisbonne & le Docteur Franklin , qui lui dit : » Malgré
le grand befoin qu'auroient les Miniftres Anglois
de voir réuffir vos négociations , je crois pouvoir
vous affurer qu'ils vous oppoferont bien des diffi
cultés ; en tout cas , fouvenez-vous que la France a
promis de ne rien faire fans les Etats -Unis , & les
Etats-Unis de ne rien faire ſans la France «.
( 211 )
Sans chercher à examiner le degré de vérité de ces
détails , nous nous contenterons d'obſerver , que fi
les auteurs de nos papiers publics tendent à éclairer
notre Ministère qui ne leur demande pas leurs lumières
fur tout ce qu'ils favent ou ce qu'ils rêvent ,
ils cherchent auffi à infpirer à l'Espagne des dé
fiances qu'elle n'écoutera pas . » Un Prêtre Catholique
Irlandois , difent-ils , qui eft aujourd'hui ici & qui
a quitté la Nouvelle - Efpagne , il y a environ un an ,
rapporte que dans plufieurs parties de l'Amérique
Méridionale , & particulièrement dans les Provinces
contigues de nos Colonies du nord , le peuple commençoit
à murmurer de fa fituation , & témoignoit
du penchant à fuivre l'exemple de nos Colonies , qui
ufent de tous les moyens poffibles pour répandre
leur nouvelle doctrine. Ce Prêtre ajoute qu'il a lu
dans ce pays la brochure du Docteur Price , traduite
en Efpagnol , & imprimée dans la Caroline Méri,
dionale par ordre du Congrès. Ces circonstances ont
fait conjecturer à l'Efpagne ce qu'elle pouvoit attendre
d'un traité avec l'Amérique ".
Quoiqu'il en foitde ces réflexions , il paroît qu'elles
ne font pas beaucoup d'impreffion fur l'Espagne ; &
on prétend que par fa médiation on fera une triple
paix , par laquelle on lui cédera , a elle-même Gibraltar
, le Canada à la France , & l'Indépendance à
l'Amérique. Notre Ministère paroît décidé à accorder
cette dernière ; il voit enfin qu'il eft inutile de fonger
à la refufer ; mais le Roi , dit- on , ne peut s'y réfoudre;
on prétend même qu'il a déclaré qu'il aimeroit
mieux mourir fur le champ de bataille , que de voir
P'Amérique triompher & l'emporter fur fon Souverain
& fur la Métropole , jadis fi brillante & fi puif
fante. On lui répond dans nos Gazettes , qu'on permet
ce qu'on ne peut empêcher , & qu'on ne meurt
point. Les lettres de nos Commiſſaires annoncent
qu'ils ont reçu le dernier mot des Américains ; celles
du Général Clinton nous ont appris combien il avoit
( 212 )
été harcelé dans fa retraite de Philadelphie à New-
Yorck ; & felon plufieurs lettres particulières , il eſt
actuellement enfermé dans cette place , tandis que
l'Amiral Howe , en dedans de la baye de Shandy-
Hook , eft bloqué par l'efcadre du Comte d'Estaing
qui l'empêche d'en fortir ; quelques avis parlent
même d'un combat dans lequel il a eu le deffous ; &
quand il ne feroit pas vrai qu'il y cút eu un combat ,
que peut faire notre flotte ainfi reflerrée ? comment
fortiroit-elle ? L'efcadre de l'Amiral Byron , difperfée
par la tempête , quand elle arriveroit en Amérique , lui
feroit- elle d'un grand fecours avec quelques vaiffeaux
endommagés , & qui ont plus befoin d'être réparés
que de combattre. Les relations Américaines de
l'affaire du 28 Juin font bien différentes de celles du
Général Clinton ; il n'a eu qu'avec peine le foible
avantage de fe retirer devant un ennemi victorieux
& de lui échapper par des marches forcées ; le papier
qu'il a laiffé fur le champ de bataille , par lequel il
recommandoit fes bleflés à l'humanité du Général
Washington , prouve que le nombre en eft plus
grand qu'il ne l'a préfenté ; il n'a compté que ceux
qu'il a pu emmener avec lui , & qu'il n'avoit pas
befoin de récommander à fon ennemi ; c'eſt à ceux
qu'il a laiffés fur le champ de bataille que cette recom
mandation étoit néceflaire.
Malgré ces bruits défefpérans , & qui ne font que
trop fondés , on prétend que les Commiffaires ont
reçu ordre de revenir , fi les Américains infiftent fur
l'indépendance ; on débite , pour autorifer cette hauteur
, qu'on a des partifans parmi eux , & qu'on
compte fur leurs foins pour former un nouveau Congrès
, qui fera plus traitable que celui - ci . Toutes ces
nouvelles n'ont pas d'autre but que de fonder la Nation
qui n'y croit point , & l'engager à demander
elle-même une paix dont les Miniftres fentent la
néceffité , & qu'ils n'ofent pas faire fans y être autorifés.
Cette politique paroît leur réuffir en partie ; il
paffe pour conftant que les marchands de cette ville ,
#
( 213 )
excités par les intrigues de quelques agens fecrets ,
vont s'affembler pour demander au Roi d'affembler
le Parlement , afin qu'il délibère fur les moyens de
faire la paix avec l'Amérique. Nos plaifans demandent
pourquoi on ne délibèrera pas auffi fur ceux de
la faire avec la France ; » car pourquoi avoir la
guerre avec cette Puiffance pour une caufe qui regarde
l'Amérique , tandis que nous cherchons à
faire la paix avec celle- ci «. On fent bien que nos
Miniftres n'ofent pas en demander tant à la fois ; ce
dernier objet aura fon tour ; il s'agit à préfent de fe
délivrer d'une partie de leurs embarras ; ils efpèrent
qu'en tournant toutes leurs forces contre la France ,
la partie fera plus égale , & ils oublient que l'Amé
rique eft obligée de prendre le parti de la France ; ils
cherchent auffi à empêcher l'Eſpagne de fe réunir à
leurs ennemis ; pour cela ils s'empreffent de publier
qu'ils ont des alliés sûrs dans les Hollandois ; le
Chevalier Yorke , difent-ils , eft attendu inceffamment
avec les préliminaires d'un traité avec cette
République. Ils font auffi beaucoup de bruit des fecours
qu'ils attendent de la Ruffie , & qui font inévi
tables fi les Cours de Verfailles & de Madrid agif
fent de concert ; une forte eſcadre fous les ordres de
l'Amiral Gregg , eft prête à partir de Cronstadt ; mais
la guerre , dont cette Puiffance eft menacée de la
part des Turcs , ne lui rendra- t - elle pas cette flotte
néceffaire pour poufler fes propres opérations ?
A ces raiſons & à une infinité d'autres qui rabattent
beaucoup de ces brillantes espérances , on peut
ajouter que toute la Nation connoît l'état de fes
finances ; qu'elle ne pourroit fournir aux dépenfes de
la guerre pendant deux ans , & c'eft ce que le cabinet
de Verfailles fait comme nous. Il a porté à notre
commerce un coup fatal par l'encouragement qu'il a
donné à fes Armateurs ; en le ruinant , il nous ôte
les moyens de faire la guerre ; il nous réduira peutêtre
à faire une paix honteufe , & à avoir une marine
( 214 )
limitée. Nous pouvions l'imiter en donnant à notre
tour plutôt nos lettres de marque. Nous les avons
fufpendues pendant quelque tems , & nos plaifans
n'ont pas manqué de dire : » Que les Jurifconfultes
confultés , ont répondu que la loi n'autoriſoit pas à
en donner avant la déclaration formelle de guerre,
qu'en conféquence nos Miniftres fages & circonfpects
, avoient jugé à propos de différer ; mais
comme on leur a fait enfin obferver que plufieurs
Armateurs avoient fait de groffes avances , ils s'étoient
déterminés à s'écarter des règles exactes de la juftice ,
fauf à difcuter par la fuite cette matière de droit «
Le prix de ces lettres de marque eft de 12 liv . ſterl.
y compris les frais de bureau. » Tout ceque nous
voyons aujourd'hui depuis la tête jufqu'aux pieds de
la Nation , dit un de nos papiers , prouve la jufteffe
de ce mot du Comte de Chefterfield mourant. On lui
demandoit ce qu'il penfoit de l'état de la Grande-
Bretagne. Les hommes ont perdu tout leur courage ,
répondit-il , & les femmes toute leur modeftie a.
Si , comme on le dit ici , la déclaration de guerre
n'a lieu qu'après l'affemblée du Parlement , elle eſt
encore reculée d'un mois , car le Roi vient de la
proroger au 10 Octobre prochain . En attendant , on
continue de tenir aſſemblés les camps qu'on a formés
pour avoir des troupes prêtes en cas d'invafion de la
part de la France. Nos papiers publics nous avertif
fent férieufement de nous y préparer pour le 10 de
ce mois , ou pour le 25 ; ils ajoutent en même-tems
que fi elle n'a pas lieu à l'une ou à l'autre de ces époques
, ils ne la feront pas cette année. Quelques- uns
de ces hommes , qu'on appelle ici patriotes , le font
empreflés de répondre à cet avis par la plaifanterie
fuivante. » Il y a quelques jours que des perfonnes
de diftinction s'entretenoient enfemble de l'état de
foibleffe où eft la Nation , & de l'impuiffance où nous
fommes de réfifter aux François , dans le cas où ils
méditeroient une invafion. Le Lord Littleton qui
( 215 )
étoit préfent , fit le plus grand éloge des talens du
fea Comte de Chatham , en diſant que fi les Miniftres
vouloient faire retirer ce grand homme du tombeau ,
l'habiller & le placer ainfi fur les rochers de Douvres
, les François n'oferoient jamais approcher de
nos côtes «. Le général de la Nation ne croit pas les
François fi fufceptibles d'être effrayés par des revenans.
Pendant que dans la plupart de nos papiers on
épuife les injures & les mauvaiſes plaifanteries contre
eux , on vient de rendre dans un , hommage à la nobleffe
& à la générofité du Maréchal de Broglie ;
felon d'autres du Marchal d'Eftrées ; quel que
foit l'auteur du trait que nous allons traduire , il eft
digne de l'un & de l'autre. » Le Maréchal étoit intimement
lié avec l'Amiral Rodney , qui a paffé quelque-
tems en France. Lorfque le Lord Stormont fur
rappellé , l'Amiral qui avoit fait quelques dettes qu'il
vouloit payer avant de partir auffi , alla prier l'Ambaffadeur
de lui prêter fon crédit pour une fomme.
Le Lord Stormont ne le put pas. L'Amiral reftoit en
conféquence en France , lorfque le Maréchal le fit
prier de venir chez lui . J'ai appris , lui dit- il , que
quelques dettes vous forçoient à prolonger votre féjour
ici ; je fais combien un homme comme vous
peut être utile à la patrie dans les circonstances préfentes
; je m'eftimerai trop heureux de pouvoir faciliter
votre départ ; mon banquier a mes ordres ; vous
pouvez tirer fur lui les fommes qui vous ſont néceffaires
".
Le Duc de Glocefter eft parti le 27 du mois dernier
pour
fe rendre à l'armée du Roi de Pruffe en Bohême.
On lit ici des copies de la lettre ſuivante de Dantzick.
» On vient d'apprendre une nouvelle qui
donne lieu à beaucoup de conjectures ; c'eft l'ordre
que le Roi de Pruffe a envoyé à fes Officiers de
Douane à Wefterdeep , de ne plus laiffer pafler à
l'avenir aucuns mâts deftinés pour certaines Puiffances
de l'Europe. Le Conful de France a dépêché
( 216 )
fur-le-champ un Courier à Paris , avec cette nouvelle
qui eft très-intéreffante pour toutes les Puiffances
maritimes ",
17
Ce n'eft pas fans étonnement que l'on a appris que
la flotte Françoife de Breft avoit remis à la voile le
du mois dernier , tandis que celle de l'Amiral Keppel
n'a pu partir que le 22 & le 23 ; encore a- t- il été
obligé de laiffer beaucoup de vaiffeaux qu'on a remplacés
par de nouveaux , fur lefquels on a fait paffer
les équipages de ceux qui étoient hors d'état de fervir.
Peut - être fans l'arrivée de la flotte des ifles qui
nous a amené des matelots dont on s'eft emparé fur-lechamppour
la marine Royale , fon féjour à Portf
mouth auroit- il été encore plus long La fortie de
l'efcadre Françoife paroît aux yeux de ceux qui en
doutoient encore , une preuve qu'elle a eu dans le
combat d'Oueflant l'avantage que nous nous attribuons
, & qui l'encourage à tenter d'en obtenir un
fecond. S'il faut en croire quelques- uns de nos papiers
, la Cour qui a publié notre prétendue victoire ,
n'ofant témoigner ouvertement fon mécontentement
qui auroit averti la Nation de ſe défier de fon récit , a
examiné en fecret la conduite de l'Amiral Keppel
dans l'inconcevable affaire d'Oueffant ; cet Officier
n'eft pas juftifié à fes yeux , mais la crainte de ſe
démafquer , l'a déterminée à lui fournir l'occafion de
prendre fa revanche. Les deux premières divifions de
fon efcadre , commandées par les Amiraux Harland
& Pallifer , fortes de 9 vaiffeaux de ligne chacune ,
a
( 210 )
font partis le 22 , & il les a fuivies avec la troiſième ,
forte de 12 , le 23. On n'en a point encore reçu de
nouvelles , & on eſt à préſent dans l'attente d'une ac
tion plus décifive que la première , & dont on fe
flatte auffi d'avoir une relation plus claire .
La feconde fortie de l'Amiral Keppel n'a point fait
taire les bruits de paix qui fe font répandus ici depuis
l'arrivée du Marquis d'Almodovar ; on les répète
avec plus d'affurance ; on dit qu'il y a une négociation
fecrette entre la France & la Grande-Bretagne
& on ajoute feulement qu'elle eft l'ouvrage du Lord
Mansfield. On rappelle à cette occafion , pour infpirer
plus de confiance aux talens de ce Négociateur ,
qu'il ménagea en 1757 un accommodement entre
deux partis qui divifoient le Ministère , & il paffe
pour avoir eu auffi beaucoup de part à la paix de
Verſailles , & au traité fait avec l'Eſpagne au fujet
des ifles de Falkland. Tous ces rêves ne prouvent
autre chofe , finon que nous défirons la paix , & que
nous ne cherchons qu'un prétexte pour la faire avec
honneur. C'est pour le trouver que nos Miniftres ont
fait tant d'accueil à l'Ambaffadeur Eſpagnol ; mais il
paroît jufqu'à préfent qu'il eft plus chargé des affaires
de Verfailles que de celles de Madrid ; on affure qu'il
a commencé à faire entendre , en parlant au nom de
cette dernière Cour , que fi on veut qu'elle refte neutre
& qu'elle fe rende médiatrice , il faut qu'on lui
rende Gibraltar. On a obfervé qu'il reçut la nouvelle
du combat d'Oueffant qui lui fut envoyée de France ,
4 heures avant que notre Cour l'eût reçue de l'Amiral
Keppel. On prétend qu'avant fon départ de Paris , it
dîna la veille avec le Comte d'Aranda , le Ministre de
Lisbonne & le Docteur Franklin , qui lui dit : » Malgré
le grand befoin qu'auroient les Miniftres Anglois
de voir réuffir vos négociations , je crois pouvoir
vous affurer qu'ils vous oppoferont bien des diffi
cultés ; en tout cas , fouvenez-vous que la France a
promis de ne rien faire fans les Etats -Unis , & les
Etats-Unis de ne rien faire ſans la France «.
( 211 )
Sans chercher à examiner le degré de vérité de ces
détails , nous nous contenterons d'obſerver , que fi
les auteurs de nos papiers publics tendent à éclairer
notre Ministère qui ne leur demande pas leurs lumières
fur tout ce qu'ils favent ou ce qu'ils rêvent ,
ils cherchent auffi à infpirer à l'Espagne des dé
fiances qu'elle n'écoutera pas . » Un Prêtre Catholique
Irlandois , difent-ils , qui eft aujourd'hui ici & qui
a quitté la Nouvelle - Efpagne , il y a environ un an ,
rapporte que dans plufieurs parties de l'Amérique
Méridionale , & particulièrement dans les Provinces
contigues de nos Colonies du nord , le peuple commençoit
à murmurer de fa fituation , & témoignoit
du penchant à fuivre l'exemple de nos Colonies , qui
ufent de tous les moyens poffibles pour répandre
leur nouvelle doctrine. Ce Prêtre ajoute qu'il a lu
dans ce pays la brochure du Docteur Price , traduite
en Efpagnol , & imprimée dans la Caroline Méri,
dionale par ordre du Congrès. Ces circonstances ont
fait conjecturer à l'Efpagne ce qu'elle pouvoit attendre
d'un traité avec l'Amérique ".
Quoiqu'il en foitde ces réflexions , il paroît qu'elles
ne font pas beaucoup d'impreffion fur l'Espagne ; &
on prétend que par fa médiation on fera une triple
paix , par laquelle on lui cédera , a elle-même Gibraltar
, le Canada à la France , & l'Indépendance à
l'Amérique. Notre Ministère paroît décidé à accorder
cette dernière ; il voit enfin qu'il eft inutile de fonger
à la refufer ; mais le Roi , dit- on , ne peut s'y réfoudre;
on prétend même qu'il a déclaré qu'il aimeroit
mieux mourir fur le champ de bataille , que de voir
P'Amérique triompher & l'emporter fur fon Souverain
& fur la Métropole , jadis fi brillante & fi puif
fante. On lui répond dans nos Gazettes , qu'on permet
ce qu'on ne peut empêcher , & qu'on ne meurt
point. Les lettres de nos Commiſſaires annoncent
qu'ils ont reçu le dernier mot des Américains ; celles
du Général Clinton nous ont appris combien il avoit
( 212 )
été harcelé dans fa retraite de Philadelphie à New-
Yorck ; & felon plufieurs lettres particulières , il eſt
actuellement enfermé dans cette place , tandis que
l'Amiral Howe , en dedans de la baye de Shandy-
Hook , eft bloqué par l'efcadre du Comte d'Estaing
qui l'empêche d'en fortir ; quelques avis parlent
même d'un combat dans lequel il a eu le deffous ; &
quand il ne feroit pas vrai qu'il y cút eu un combat ,
que peut faire notre flotte ainfi reflerrée ? comment
fortiroit-elle ? L'efcadre de l'Amiral Byron , difperfée
par la tempête , quand elle arriveroit en Amérique , lui
feroit- elle d'un grand fecours avec quelques vaiffeaux
endommagés , & qui ont plus befoin d'être réparés
que de combattre. Les relations Américaines de
l'affaire du 28 Juin font bien différentes de celles du
Général Clinton ; il n'a eu qu'avec peine le foible
avantage de fe retirer devant un ennemi victorieux
& de lui échapper par des marches forcées ; le papier
qu'il a laiffé fur le champ de bataille , par lequel il
recommandoit fes bleflés à l'humanité du Général
Washington , prouve que le nombre en eft plus
grand qu'il ne l'a préfenté ; il n'a compté que ceux
qu'il a pu emmener avec lui , & qu'il n'avoit pas
befoin de récommander à fon ennemi ; c'eſt à ceux
qu'il a laiffés fur le champ de bataille que cette recom
mandation étoit néceflaire.
Malgré ces bruits défefpérans , & qui ne font que
trop fondés , on prétend que les Commiffaires ont
reçu ordre de revenir , fi les Américains infiftent fur
l'indépendance ; on débite , pour autorifer cette hauteur
, qu'on a des partifans parmi eux , & qu'on
compte fur leurs foins pour former un nouveau Congrès
, qui fera plus traitable que celui - ci . Toutes ces
nouvelles n'ont pas d'autre but que de fonder la Nation
qui n'y croit point , & l'engager à demander
elle-même une paix dont les Miniftres fentent la
néceffité , & qu'ils n'ofent pas faire fans y être autorifés.
Cette politique paroît leur réuffir en partie ; il
paffe pour conftant que les marchands de cette ville ,
#
( 213 )
excités par les intrigues de quelques agens fecrets ,
vont s'affembler pour demander au Roi d'affembler
le Parlement , afin qu'il délibère fur les moyens de
faire la paix avec l'Amérique. Nos plaifans demandent
pourquoi on ne délibèrera pas auffi fur ceux de
la faire avec la France ; » car pourquoi avoir la
guerre avec cette Puiffance pour une caufe qui regarde
l'Amérique , tandis que nous cherchons à
faire la paix avec celle- ci «. On fent bien que nos
Miniftres n'ofent pas en demander tant à la fois ; ce
dernier objet aura fon tour ; il s'agit à préfent de fe
délivrer d'une partie de leurs embarras ; ils efpèrent
qu'en tournant toutes leurs forces contre la France ,
la partie fera plus égale , & ils oublient que l'Amé
rique eft obligée de prendre le parti de la France ; ils
cherchent auffi à empêcher l'Eſpagne de fe réunir à
leurs ennemis ; pour cela ils s'empreffent de publier
qu'ils ont des alliés sûrs dans les Hollandois ; le
Chevalier Yorke , difent-ils , eft attendu inceffamment
avec les préliminaires d'un traité avec cette
République. Ils font auffi beaucoup de bruit des fecours
qu'ils attendent de la Ruffie , & qui font inévi
tables fi les Cours de Verfailles & de Madrid agif
fent de concert ; une forte eſcadre fous les ordres de
l'Amiral Gregg , eft prête à partir de Cronstadt ; mais
la guerre , dont cette Puiffance eft menacée de la
part des Turcs , ne lui rendra- t - elle pas cette flotte
néceffaire pour poufler fes propres opérations ?
A ces raiſons & à une infinité d'autres qui rabattent
beaucoup de ces brillantes espérances , on peut
ajouter que toute la Nation connoît l'état de fes
finances ; qu'elle ne pourroit fournir aux dépenfes de
la guerre pendant deux ans , & c'eft ce que le cabinet
de Verfailles fait comme nous. Il a porté à notre
commerce un coup fatal par l'encouragement qu'il a
donné à fes Armateurs ; en le ruinant , il nous ôte
les moyens de faire la guerre ; il nous réduira peutêtre
à faire une paix honteufe , & à avoir une marine
( 214 )
limitée. Nous pouvions l'imiter en donnant à notre
tour plutôt nos lettres de marque. Nous les avons
fufpendues pendant quelque tems , & nos plaifans
n'ont pas manqué de dire : » Que les Jurifconfultes
confultés , ont répondu que la loi n'autoriſoit pas à
en donner avant la déclaration formelle de guerre,
qu'en conféquence nos Miniftres fages & circonfpects
, avoient jugé à propos de différer ; mais
comme on leur a fait enfin obferver que plufieurs
Armateurs avoient fait de groffes avances , ils s'étoient
déterminés à s'écarter des règles exactes de la juftice ,
fauf à difcuter par la fuite cette matière de droit «
Le prix de ces lettres de marque eft de 12 liv . ſterl.
y compris les frais de bureau. » Tout ceque nous
voyons aujourd'hui depuis la tête jufqu'aux pieds de
la Nation , dit un de nos papiers , prouve la jufteffe
de ce mot du Comte de Chefterfield mourant. On lui
demandoit ce qu'il penfoit de l'état de la Grande-
Bretagne. Les hommes ont perdu tout leur courage ,
répondit-il , & les femmes toute leur modeftie a.
Si , comme on le dit ici , la déclaration de guerre
n'a lieu qu'après l'affemblée du Parlement , elle eſt
encore reculée d'un mois , car le Roi vient de la
proroger au 10 Octobre prochain . En attendant , on
continue de tenir aſſemblés les camps qu'on a formés
pour avoir des troupes prêtes en cas d'invafion de la
part de la France. Nos papiers publics nous avertif
fent férieufement de nous y préparer pour le 10 de
ce mois , ou pour le 25 ; ils ajoutent en même-tems
que fi elle n'a pas lieu à l'une ou à l'autre de ces époques
, ils ne la feront pas cette année. Quelques- uns
de ces hommes , qu'on appelle ici patriotes , le font
empreflés de répondre à cet avis par la plaifanterie
fuivante. » Il y a quelques jours que des perfonnes
de diftinction s'entretenoient enfemble de l'état de
foibleffe où eft la Nation , & de l'impuiffance où nous
fommes de réfifter aux François , dans le cas où ils
méditeroient une invafion. Le Lord Littleton qui
( 215 )
étoit préfent , fit le plus grand éloge des talens du
fea Comte de Chatham , en diſant que fi les Miniftres
vouloient faire retirer ce grand homme du tombeau ,
l'habiller & le placer ainfi fur les rochers de Douvres
, les François n'oferoient jamais approcher de
nos côtes «. Le général de la Nation ne croit pas les
François fi fufceptibles d'être effrayés par des revenans.
Pendant que dans la plupart de nos papiers on
épuife les injures & les mauvaiſes plaifanteries contre
eux , on vient de rendre dans un , hommage à la nobleffe
& à la générofité du Maréchal de Broglie ;
felon d'autres du Marchal d'Eftrées ; quel que
foit l'auteur du trait que nous allons traduire , il eft
digne de l'un & de l'autre. » Le Maréchal étoit intimement
lié avec l'Amiral Rodney , qui a paffé quelque-
tems en France. Lorfque le Lord Stormont fur
rappellé , l'Amiral qui avoit fait quelques dettes qu'il
vouloit payer avant de partir auffi , alla prier l'Ambaffadeur
de lui prêter fon crédit pour une fomme.
Le Lord Stormont ne le put pas. L'Amiral reftoit en
conféquence en France , lorfque le Maréchal le fit
prier de venir chez lui . J'ai appris , lui dit- il , que
quelques dettes vous forçoient à prolonger votre féjour
ici ; je fais combien un homme comme vous
peut être utile à la patrie dans les circonstances préfentes
; je m'eftimerai trop heureux de pouvoir faciliter
votre départ ; mon banquier a mes ordres ; vous
pouvez tirer fur lui les fommes qui vous ſont néceffaires
".
Le Duc de Glocefter eft parti le 27 du mois dernier
pour
fe rendre à l'armée du Roi de Pruffe en Bohême.
On lit ici des copies de la lettre ſuivante de Dantzick.
» On vient d'apprendre une nouvelle qui
donne lieu à beaucoup de conjectures ; c'eft l'ordre
que le Roi de Pruffe a envoyé à fes Officiers de
Douane à Wefterdeep , de ne plus laiffer pafler à
l'avenir aucuns mâts deftinés pour certaines Puiffances
de l'Europe. Le Conful de France a dépêché
( 216 )
fur-le-champ un Courier à Paris , avec cette nouvelle
qui eft très-intéreffante pour toutes les Puiffances
maritimes ",
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Résumé : De LONDRES, le premier Septembre.
Le 17 août, la flotte française de Brest a pris la mer, suivie par la flotte britannique de l'amiral Keppel les 22 et 23 août. Keppel a dû laisser plusieurs vaisseaux en mauvais état et les remplacer par de nouveaux. La victoire française lors du combat d'Ouessant a incité les Français à rechercher une nouvelle confrontation. Des rumeurs indiquent que la cour britannique offre à Keppel une chance de se racheter. Les divisions de Keppel, sous les ordres des amiraux Harland et Palliser, ont navigué sans nouvelles de leurs actions. Des négociations secrètes pour la paix entre la France et la Grande-Bretagne sont en cours, orchestrées par le Lord Mansfield, avec la participation de l'ambassadeur espagnol, le Marquis d'Almodovar. L'Espagne envisage de rester neutre et médiatrice si Gibraltar est rendu. Des rumeurs évoquent une triple paix incluant la cession de Gibraltar à l'Espagne, du Canada à la France, et l'indépendance des États-Unis. Le roi britannique est réticent à accorder cette indépendance, mais le ministère semble prêt à l'accepter. Sur le plan militaire, l'amiral Howe est bloqué par la flotte du comte d'Estaing dans la baie de Sandy Hook. Des rumeurs parlent d'un possible combat impliquant l'amiral Byron, dont la flotte nécessite des réparations. Les rapports américains de la bataille du 28 juin diffèrent de ceux du général Clinton. Les commissaires britanniques envisagent de revenir si les Américains insistent sur l'indépendance, espérant influencer un nouveau Congrès. En Grande-Bretagne, des marchands demandent au roi de convoquer le Parlement pour discuter de la paix avec l'Amérique. Les ministres britanniques cherchent à éviter une guerre simultanée avec la France et l'Amérique, espérant que l'Espagne ne s'alliera pas à leurs ennemis. La déclaration de guerre contre la France est reportée à octobre, et des préparatifs sont en cours pour repousser une éventuelle invasion française.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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32
p. 107-128
De LONDRES, le 10 Novembre.
Début :
On n'a point de nouvelles de New-Yorck, depuis celles qui nous ont appris le départ [...]
Mots clefs :
Londres, New York, Discours, Amérique, Paix, Chambre, Indépendance américaine, Parlement, Adresse, Roi, Nation, Ministres, Moment, Traité, Guerre, Edmund Burke, William Pitt, Partie, Ennemis, État, Américains, Événement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De LONDRES, le 10 Novembre.
De LONDRES , le 10 Novembre.
Onn'a point de nouvelles de New-Yorck,
depuis celles qui nous ont appris le départ
de l'Amiral Pigot avec une partie de fes vailfeaux
& des troupes pour les Illes , où l'on
préfumoit qu'il feroit bientôt fuivi par l'Amiral
Hood avec le reſte de la flotte . Tout
eft fur le Continent dans le même état d'inaction
, qui a été celui de toute cette campagne
dans ces contrées , tant de notre part que de
celle des Américains. Quant à l'évacuation
de Charles Town , on a vu par les pièces
publiées des négociations faites par les principaux
habitans de cette place avec le Gouvernement
Américain de la Caroline , que
fon évacuation étoit alors réfolue , mais à
préfent fon exécution paroît incertaine.
Nous n'avons aucune nouvelle des Illes
depuis l'arrivée des dépêches de M. Archibald
Campbell , Gouverneur de la Jamaïque , qui
nons fait part de fon expédition contre les
Espagnols , dont le but étoit de faire échouer
l'attaque qu'ils méditoient contre nos établiffemens
de Mufquito au Cap Gracias à
€ G
( 108 )
Dio , & qui a été rempli. Le fort fitué à Blakriver-
Bluff où il y avoit une garniſon Efpagnole
, a capitulé le 31 Août. Dans toutes ces
opérations nous n'avons pas fait beaucoup
de mal à nos ennemis ; mais nous les
avons empêché de nous en faire...
Ces dépêches de la Jamaïque font du 10
Octobre & à cette époque on ne favoit rien
encore au fujet des vaifleaux de l'escorte de
la flotte de cette Ifle dont le fort nous
inquiète encore. Quelques papiers prétendoient
que par un navire arrivé de St - Thomas
à Cork , on avoit appris que la Villede
Paris & le Glorieux étoient entrés -le 4
Octobre à Antigues. Mais il y a long- tems
qu'on a répandu le bruit que ces vaiffeaux
étoient arrivés à cette deftination fans que
cette nouvelle fe foit confirmée , & il eft en
effet bien à craindre qu'elle ne le foit pas davantage.
La Refource qui n'a quitté les Ifles
que le 16 , n'a point entendu parler de cet
évènement , & il eft très- douteux que nous
ayons véritablement conquis une feconde
fois ces vaiffeaux fur les mers & les tempêtes.
Quant à l'Hector , il eft certainement perdu
pour nous .
Maintenant l'attention générale eſt tournée
fur des objets plus importans ; les bruits
de paix qui fe font répandus à la fin du mois
dernier , que la prorogation du Parlement ,
la lettre de M. Towshend au Lord-Maire &
aux Direct urs de la Banque avoit fortifiés ,
commencent à baiffer ; le difcours du Roi
( 109 )
au Parlement n'a pas détruit toutes les
espérances ; mais il paroît que la Nation
qui la defiroit ne penfe plus de même ,
ou du moins que le fuccès du ravitaillement
de Gibraltar , qui a rappellé la victoire
inutile de l'Amiral Rodney , l'a ramenée
au deffein de continuer la guerre , pour
obtenir des conditions plus avantageufes ;
c'eft dans les premiers débats du Parlement
que l'on trouve cette révolution dans les
opinions , & qu'on peut découvrir à préfent
la marche que va fuivre le parti de
l'Oppofition. C'est une raifon pour donner
ici quelques détails aux féances.
-
Les , après que le Roi fe fut retiré , le Marquis
de Carmarthen fir , dans la Chambre haute , la
motion d'une adreſſe à S. M. - » Je n'ai pas befoin
dit- il , de vous faire fentir la néceffité de l'unanimité
dans le moment actuel , le plus critique où l'Angleteire
fe foit jamais trouvée. Le monde vient d'éprouver
une révolution ; l'Amérique fe fépare des
Domaines Britanniques & forme un Erat indépendant.
La conformité de langue , de religion , d'ufage & de
caractère , rétablira , fans doute , & confervera longtems
l'affection & la correfpondance entre les
Colonies & la Mère- Patrie . J'e père que l'Amérique
ne fera pas entièrement perdue pour la G B. Mais
s'il arrivoit que les négociations actuelles pour la
paix fflent rompues par quelqu'accident imprévu ,
je ne doute point que l'efprit public de ce pays ne
mette les Miniftres de S. M. en éta de poursuivre la
guerre avec vigueur. La Marine eft dans un état de
force & de gloire qui nous promet des fuccès , fi
c'est encore aux armes à décider la queftion. Mais
comme dans ce cas la fituation de notre marine nous
donne des efpérances , c'eft un encouragement de
( 110 )
-
plus pour négocier la paix . Quel moment plus fa
vorable pourroit - on cheifir pour remplir un objet f
defiré que celui où nos ames ont été victorieufes
fur mer & fur terre ? Le Lord Sandwich ne s'oppofa
point à l'adreffe propofée , heureux , dit- il , de
donner cette marque de fa fidélité & de fa reconnoiffance.
Ce moment critique , ajouta- t- il , exige
de l'unanimité Nos ennemis profiteroient de nos
divifions , fi elles éclatoient à l'infant d'une négo
ciation d'où dépend en grande partie le falut du
Royaume. Cependant , en appuyant l'adreſſe , je ne
prétends pas m'interdire le droit d'expofer mon
opinion fur les objets qu'elle renferme , lorsqu'ils
feront difcutés en forme par les Pairs. Quelqu'importante
que fuiffe paroître la conjoncture préfente ,
ce n'eft pas là l'inftant de fe décourager. La dernière
campagne a été glorieufe pour nous . La maison de
Bourbon a échoué abfolument dans fes grands projets
. L'ennemi a été repouffé de Gibraltar par les
efforts vigoureux & conftants d'un brave & habile
Officier. Cette place a été trouvée imprenable.
L'activité fans exemple & les brillans fuccès d'un
Amiral expérimenté , ont empêché nos ennemis
d'attaquer la Jamaïque. Ces évènemens ont relevé
les efprits abattus de la Nation , & l'autorisent à
prétendie aux termes de paix les plus honorables.
Quelqu'épuifé que puiffe paroître le Royaume aux
yeux de ceux qui voient tout en noir , il a toujours
d'affez grandes reffources pour continuer une guerre
dont je me flatte que l'iffue feroit glorieufe pour la
Nation . Nous avons donc des droits à une paix
honorable , jute & égale , & c'eft à une paix de
cette nature que je donnerai mon confentement. Les
Négociateurs employés aujourd'hui , doivent éviter
de fe lier par des reftrictions auifibles aux intérêts
du Royaume , s'il arrivoit quelque nouvel évènement.
Je me fais trouvé dans une pofition ſemblable à la
leur j'ai appris à connoître le caractère des pere
( 111)
:
fonnes avec lesquelles ils ont à traiter , & je ne
doute point un inftant que fi nos ennemis avoient ,
dans le cours de la négociation , quelques fuccès
inattendus , ils porteroient aufi - tôt leurs demandes
au plus haut degré ; & je crois qu'il eft de la prudence
de nous réferver le même droit. Le Lord
Radcor obferva que dans le projet d'adreſſe on avoit
paflé fous filence la phrafe importante où S. M. die
qu'en offrant l'indépendance aux Américains , elle a facrifié
toutes les confidérations particulières au vaa
& aux defirs de fon Parlement & de fon Peuple ,
& il propofa un amendemert que le Lord Shelburne
ayant la , approuva par un figne de tête . Le Lord
Storment prit alors la parole : Je ne m'oppofe point,
dit-il , à l'adreile . Dans la circonftance actuelle nos
ennemis ont les yeux fixés fur nous is épient le
moment de la défunion & du mécontentement , &
fe tiennent toujours prêts à fomenter ces divifions
domeftiques qui ont fi long- tems déchiré la Conftitution
de ce pays dans l'intérieur , & arrêté le fuccès
de fes armes au- dehors. Mais je n'entends point parlà
renoncer au frivilége de combattre dans le cours
des débats futurs les articles du plan de pacification
générale qui me paroîtront contraires aux intérêts
de la Netion. Le confentement donné à une adreffe
en réponse au difcours de S. M. à l'ouverture d'une
feffion , ne peut être un obftacle à la liberté d'ofinion
, qui fait un des droits les plus précieux des
Pairs de la G. B. On ne deit point inférer de mon
aveu que j'a , prouve dans toute leur étendue les vues
& les principes contenus dans cette adreffe . Le
Marquis de Carmarthen obferve que le moment
actuel est une époque de gloire & de victoire.
» Jamais , dit- il , les forces navales de la G. B.
n'ont été fi redoutables à hos ennemis «. J'en
félicite bien fincèrement la Chambre & la Nation' ,
& j'espère que des fuccès fi éclatans influeront fur
la pais , qui ne fera conclue qu'aux conditions les
(112 )
plus juftes & les plus honorables . Suivant le dif
cours émané du Trône , les offres de paix faites par
S. M. ont deux motifs , le voeu de fon Parlement &
l'opinion de fes Peuples . Mais la vérité de l'une &
l'autre de ces propofitions n'eft rien moins que démontrée.
Je conviens qu'on a obtenu de la Chambre
des Communes une décifion favorable au projet d'ac
corder l'indépendance de l'Amérique ; mais cette approbation
n'a point eu lieu dans celle- ci , où la queſtion
n'a pas même été agitée . On ne peut donc pas dire que.
le Parlement ait favorisé ce projet par fon aveu ; & je
ne crois point que l'opinion particulière d'un Corps
ait autorisé un facrifice qui intéreffe fi vivement la
Nation. Je me fuis répandu parmi les differentes
claffes de citoyens , pour obferver leurs opinions ,
connoître celles qui font les plus populaires. Il s'en
faut de beaucoup que le public en général approuve
de parti que nous prenons de reconnoître l'indépen
dance de l'Amérique ; c'eft une confidération de la
dernière importance pour la G. B. & je doute fort
que la Nation foit difpofée à l'admettre dans toute
fon étendue. Auffi les raifons d'après lefquelles le
Roi s'eft déterminé à l'offrir aux Etats d'Amérique ,
ne font ni folides ni admiffibles dans les circonstan
ces actuelles. Je n'ignore pas les moyens que l'on
a employés pour confoler la Nation aux yeux de
Jaquelle l'indépendance de l'Amérique étoit une
perspective douloureuſe , & pour détourner fes
idées d'un objet auffi important . Pour moi je n'ai
l'efprit ni affez délié ni affez pénétran: pour comprendre
les péculations raffinées que l'on fait aujourd'hui
. Le commerce de l'Amérique a toujours
été reconnu effentiel - au bien- être de l'Angleterre.
Nul fophifme ne fauroit détruire l'importance de
cette confidération ; & prétendre que l'indépendance
nous affure la continuation de ce commerce , c'eft
avo er en probléme que tous les calculs poffib'es
ne peuvent réfoudre. La perte d'un objet auf pié
71739ད
cieux fe fait fentir doublement forfque l'on confi
dère qu'il n'y a encore en évidence rien de ftipulé
pour empêcher ce commerce de tomber eatre les
mains de nos ennemis & de contribuer à augmenter
leurs forces . Je rappellerai aux Miniftres l'obfervation
folide du Lord Sandwich , qui connoît parfaitement
le plan d'une régociation de paix . Je les
exhorte à faivre ſon confeil , parce que l'offie dindépendance
faire aux Américains , paroît définitivement
aflurée en cas de paix , foit dans le moment
préfent , foit dans toute époqre à venir. Les
treize Etats unis doivent la recevoir , & leurs Alliés
participer à fes avantages , en quelq e tems que la
paix foit concle . Sous ce point de vue les deffeins
des ennemis naturels du Royaume font complettemet
remplis , & leur premier objet eft dicifivement
affré en continuant la guerre . Nous ne pou
vons plus revenir fur un article préliminaire auffi
important dans le fyftême général de pacifi ation .
Une autre circonftance s'offie encore , le difcours
de S. M. annonce que dans la négociation de la
paix , les Miniftres n'ont pas l'intention de ftipuler
pour faire rentrer dans leurs propriétés les malheureux
qui ont exposé leurs vies & facrifié leurs
fortunes par un principe de loya ité & d'attachement
envers leur Souverain & leur Pays. Comment
excufer ce procédé inhumain ? La fituation des Catalans
lorfqu'ils furent réduits fous la domination
Efpagnole , fut même préférable à celle où fe trouvent
maintenant les Américains loyaux , fuivant les
termes de la négociation actuelle . Les Catalans quoique
rébelles à leur fouverain légitime ' , quoiqu'armés
contre lui , & réduits à la néceflité de fe mettre à la
merci da vainqueur , obtinrent de rentrer dans la
jouiffance de leurs biens , qui cependant pouvoient
être confifqués felon le droit des gens . Si ces Catalans
ont été traités avec tant de douceur , les Américains
loyaux , qui fe font facrifiés pour la G. B. ,
( 114 )
n'ont- ils pas les droits les plus facrés à la commifération
& à la protection , dans tous les traités de paix
quelle peut négocier ? —En entrant dans la Chambre,
je ne m'étois point propofé , dit alors le Lord
Shelburne , d'expliquer mes fentimens avec étendue ,
fur le difcours de S. M. , & je m'étois flatté que ma
concurrence facile à l'a treffe propotée auroit fuff
dans les circonstances actuelles ; mais ce que vient
de dire le Noble Lord , m'oblige à parler. Ma poff
tion délicate m'empêche toute réponſe directe ; le fe
cret eft abfolument néceffaire dans une négociation
de paix , & il m'eft impofible d'éclaircir par des fans
les remarques du Noble Lord. Cependant , je ne faurois
cacher mon étonnement de ce qu'il a établi tous
fes argumens fur un paffage mal-entendu du difcours
de S. M. , pour aller au-devant des objections ; je
vais lire ce paffage. » Je n'ai point hésité à me fervir
dans toute leur étendue des pouvoirs dont je fuis
revêtu , ayant reconnu qu'il eft impoffible d'obtenir
autrement une réconciliation cordiale & entière avec
les Colonies de l'Amérique Septentrionale , & j'ai
offert de les déclarer Eats libres & indépendans ,
par un article qui fera inféré dans le traité de Paix,
On eft convenu d'articles provifoires , qui auront
leur effet quand on aura définitivement réglé des
termes de paix , avec la cour de France Le fens
de ce paffage eft fi clair que , je ne conçois pas cemment
il a été mal- entendu o tourné de manière à
faire croire que , par cet article inféré auffi dans le
traité de Paix , l'indépendance de l'Amérique étoit à
tout évènement, définitivement reconnue . Je fuis également
étonné de voir que la voix du Parlement & de
la Nation , n'a point favorifé l'indépendance de l'Amérique.
Sur quel fondement l'ancien Miniſtère s'eftil
donc démis de fes fonctions ? Sur quel fondement
le Ministère actuel a- t- il donc pris les rênes du Gou
vernement ? Une décifion précife de la Chambre des
Communes n'a- t- elle point fait connoître l'avis de ce
·
( 115 )
Corps & lorfque la même queftion fut propofée'
aux Pairs , n'ai - je point entendu dans la place où je
me trouve aujourd'hui , que les Miniftres recon
noifoient que la voix de la Nation étoit contr'eux , '
& qu'ils étoient déterminés à fe retirer ? Ce fut là
l'évènement qui fa va à la dernière Adminiſtration la
douleur & la hon e de voir les opinions de leurs Seigneuries
fe récrier contr'ens. Le Noble Lord a amplifié
fur notre fituation reſpectable , & fur la baffelle
qu'il y auroit dans un moment auffi brillant
d'accepter une paix humiliante . Quoique je ne voye
point de raison pour craindre , quoique je fente tous
les motifs qui pourroient déterminer à faire des
efforts vigoureux ; je ne fuis en aucune manière
porté à envifaget les affaires fous le même point
de vue que lui . Je connois combien ma pofition
eft difficile & importante ; les fervices feuls que
je devois à l'Etat ont pu me déterminer à pren
dre un polte dont les devoirs , felon les apparences
, devoient réfléchir auffi peu d'honneur
fur mei que fur ma Patrie : mais puifque je
retrace ces triftes réflexions , je dois rappeller
que je n'ai point attiré fur la Nation les malheurs
dont elle fe fent accablée ; c'eft l'Antenr de l'Acte
du Thé qui a femé le germe de la guerre Américaine
! c'est lui qui eft la caufe de notre humiliation
& de la douleur que j'éprouve dans ce moment.
Le noble Lord a parlé des Miniftres & des
Confeils Efpagnols ; je n'aime ni à choifir , ni à
imiter des modèles femblables ; je crois n'avoir oublié
aucune démarche pour mettre à l'abri les intérêts
de toutes les parties liées avec ce pays , ou
qui fe font dévouées avec loyauté à fervir fes intérêts.
Cependant je n'ai point réffi dans mon
entreprife ; fi j'ai échoué , ce n'eft point par négli
gence , mais par néceffité . Le Lord Shelburne termina
modeftement fon Difcours , en proteftant que
s'il parvenoit à être utile à la Patrie , il ne devroit
fes fuccès qu'aux talens diftingués avec lesquels
-
( 116 )
--
fes Collègues dans le Ministère rempliffent leurs
importantes fonctions . L'adreffe & l'amendement
ayant pallé à la pluralité des voix , la Chambre
s'ajourna à huit heu.es & demie .
Cette féance intéreflante éclaircit quelques
obfcurités que le difcours du Roi
n'avoir pas levées , & confirma quelques
articles du traité qu'on avoit commencé à
prévoir ; elle montre auffi l'opinion du
Minifère fur la véritable fituation de la
Grande Bretagne , fur lembarras où il eft de
continuer la guerre , fur l'idée qu'on doit
fe former de cette campagne , que la Nition
trouve fi glorieufe , & qui nous laiffe
cependant dans le même état cù nous nous
trouvames à la fin de la précédente , quis
fut fi déf ftreufe pour nous. Les débats
de la Chambre des Communes offrent à
peu près les mêmes réſultats avec quelques
réflexions curieufes fur la campagne du
Lord Howe .
و
Ce fut M. Yorck qui propofa l'adreffe de
remercîment ; elle eft comme toutes les
pièces de ce genre , la répétition du difcours
du Roi , & la plus grande approbation de
fa conduite, M. Fox ouvrit les débats par le
difcours fuivant.
Je ne puis paffer fous filence , dit- il , un oubli ou
une négligence d'expreffion dans le difcours du Roi ,
que je puis , à plus jufte titre , appeller le difcours
da Miniftre. Il y eft dit que S. M. , depuis la
clôture de la dernière feffion , a cu grand foin
d'empêcher toutes hoftilités offer.fives en Amérique,
Il elt certain que cette réfolution ne peut pas être
( 117 )
datée de l'époque mentionnée dans le Difcours . Si
cette opinion s'accréditoit , elle jetteroit une tache
indelebile fur ma ré utation , ai fi que fur celle
des Pairs & des perfonnages honorables qui compofoient
alors le Minitère. ( Ici M. Pit , Chancelier
de l'Echiq ier , obferva qu'il paroilloit que
l'on n'avoit pas donné une attention fuffifante au
difcours , qui certainement n'impliquoit pas une
pareille infinuation ; fur quoi cette partie du dif
cours fut lue une feconde fois ) . Alors M.
Fox reprit la parole : la fingularité des expreffions
de cet article m'a fait defirer une explication ,
& je fuis heureux d'apprendre que la liberté vient
de trouver un nouvel afyle , pifque 1 Amérique
eft déclarée libre & indépendante. Mais pourquoi
l'appelle- t-on fimplement les Etats d'Amérique , au
lieu de dire les Etats - Unis d Amérique , ainfi qu'elle
eft qualifiée dans la lettre de M Townshend ,
Secrétaire d'Etat , au Lord Maire de Londres ? Je
vois avec la plus grande fatisfaction que l'indépen
dance de l'Amérique eft établie fur la bafe la plus
permanente, Nous lui accordons aujourd'hui , de
la manière la moins équivoque , une liberté, pour
laquelle elle a combattu co irageufement. Mais le
Ministère actuel n'a point de part à cet évènement
qui comble les voeux de la Nation. La G. B. &
l'Amérique doivent à une autre adminiftration cet
acte de bienfaisance & de juftice . Je fuis bien éloigné
cependant de blâmer le Lord Shelburne d'avoir
adopté des mefures fages & prudentes . Les amis de
l'humanité applaudiront à ce témoignage de fagefe ,
quoique le projet n'émane pas de lui ou de fes Col
lègues , & je puis l'affurer , ainfi que les amis
qu'il ne fera jamais obligé de fe juftifier devant
la Nation d'avoir acquiefcé à des conditions d'indépendance
& de pacification avec l'Amérique.
Exifte-t-il un homme affez borné pour defirer la
continuation d'une guerre préjudiciable aux intérêts
( 118 )
des deux pays Exifte - t-il un être affez vil pour
continuer d'afurer , à l'exemple de certaines perfonnes
, que l'Amérique , devenue indépendante ,
éclipferoit pour toujours le foleil de la G. B. Je
fuis certain que les Américains & les Anglois ne
tarderont pas à s'unir étroitement par les noeuds
de l'amitié & du commerce. Que Dieu me préferve
de ne point concourir au glorieux traité adopté par
le Lord Shelburne , fi avantageux pour la Mère- Patric
& pour les Colonies . Jamais l'Amérique ne fera
indifférente aux intérêts de la G. B. Les Citoyens
des deux Nations feront amis d'âge en âge , leur
moeurs font les mêmes. C'eſt le même lang qui
coule dans leurs veines .... Notre également nous
a reiné. Il eft tems d'ouvrir les yeux , & de renoncer
à de vains pojets. Il y a des gens qui parlent de
l'évènement d'aujourd'hui , comme d'une conceffion
faite à la liberté ; mais ils fe trompent ; c'est la
néceffité qui nous guide ; nous fommes forcés de
donner ce que notre orgueil combattoit depuis fi
long- tems pour accorder ... Combien n'eft- il ppas ma
heureux qu'en démembrant une partie de l'Empire
nous ne donnions pas ànos Colonies une preuve de no.
tre bienveillance ; la reconnoiffance del in Jépendance
de l'Amérique nous a été arrachée par la force de les
armes , par celles de fes alliés , Les premières ouver
tures du traité actuel viennent d'une lettre que S. M.
m'a fait écrire à M. Grenville à Paris . Pareille lettre
a été envoyée au Chevalier Guy Carleton à New-
Yorck. Aucune de ces lettres n'a été dictée par le
Ministère actuel. C'eft au public à connoître à qui
il eft redevable de cet exemple trop tardif de la fageffe
des Miniftres de la G. B. Exemple cependant
qui fera admiré dans les fiècles les plus reculés par
tous les philofophes & par tous les amis de l'homme.
Après cela M. Fox traça un tableau rapide
des opérations de la dernière campagne. I!
fit l'éloge le plus pompeux du Général Elliot qu'il
appelle le Héros des Héros , il rendit auffi le tribut
( 119 )
d'hommages & de reconnoillance que la Nation doit
au Lord Howe & au Lord Keppel ; mais il ne dit pas
un mot de l'Amiral Rodney .
:
Le Gouverneur Johnfton , loin d'approuver le dif
cours de M. Fox , témoigna fon mécontentement
de l'article de la harangue de S. M. , fur lequel
cet honorable Membre venoit de déployer toute fa
rhétorique. Je n'aurois jamais imaginé , dit-il , qu'une
affaire auf importante que celle de la reconociffance
de l'indépendance de l'Amérique , pût être
terminée avant d'avoir préalablement pris l'avis
du Parlement. Il paffa enfuite au ravitaillement de
Gibraltar , & il déclara hautement que notre efcadre
s'étoit honteufement retirée devant celle de
l'ennemi. Il cita particulièrement l'avant - garde ,
commandée par l'Amiral Barington , qu'il affura
s'être éloignée , le lendemain du combat , de quatre
lieues à l'eft de l'armée combinée. Je ne prétends
point dire , ajouta-t- il , à qui nous devons attribuer
une pareille conduite mais ce n'eſt point la feule
faute ; on en a fait plufeurs autres encore moins
excufables. En conféquence , je ne donnerai point
mon confentement à cette partie de l'adreffe où
l'on fait tant d'éloges d'un Commandant dont je
je ne puis approuver la conduite. Le Lord North
témoigna fa fatisfaction de voir l'adreffe paffer fans
amendement. Dans la circonftance préfente , dit-il ,
il est du devoir d'un bon patriote de fignaler fon
zèle en foutenant le Gouvernement ; & je n'aurois
point moi - même importané la Chambre de mes
obfervations , fans quelques articles de l'adreffe ,
fur lefquels je prendrai la liberté de faire une ou
deux remarques . Malgré mon attachement à feconder
les Miniftres actuels dans toutes les mesures
raifonnables qu'ils prendront , foit pour la paix ,
foit pour la guerre , je ne pais m'empêcher , pour
le moment , de m'élever contre cette partie de
l'adreffe qui approuve le traité proviſoire , conclu
avec l'Amérique , avant de faire connoître les con120
)
--
ditions. Je crois devoir confeiller aux Miniftres de
ne point mettre trop de précipitation à terminer
l'ouvrage de la paix . La G. B. eft dans une fituation
qui lui donne le droit de prétendre à des
conditions honorables. Il entra alors dans des
détails fur l'étendue de nos reffources , comparées
avec celles de nos ennemis , & démontra que notre
pofition étoit bien loin d'être défefpérée . - M. le
Chancelier Pitt répondit qu'il recueilloit , avec le
plus grand plaifir , toutes les obfervations des
Membres de la Chambre , & qu'il ne doutoit point
que le réſultat de ces diverfes opinions ne fervit
à diriger la conduite de l'Adminiftration. J'espère ,
ajouta t-il , ête , fous peu de jours , en état d'informer
la Chambre des conditions auxquelles on
fera convenu d'un traité de paix générale. Il y
auroit , pour le moment , la plus grande impru
dence à en dire davantage. Après quelques autres
difcours de M. Burke , du Chancelier Mawbey &
de M. Smith , la motion pour l'adrefle palla , &
la féance fut terminée «.
-
L'affaire du difcours du Roi & de l'adreffe
en réponſe ne fut pas irrévocablement terminée
dans cette féance ; les débats fe renouvellèrent
le lendemain , 6 , dans la Chambre
des Communes.
Après quelques difcuffions fur des objets qui ne
fixent point encore toute l'attention du public , M.
Fox fe leva & dit : » Je fuis fâché qu'on me croie
partifan de l'indépendance Américaine . Rien n'eft
plus faux. Dès le commencement de la querelle , je
me fuis conftamment oppofé à toutes les mefures
que je prévoyois devoir produire cette indépendance
que je regarde comme une grande calamité , que
perfonne ne déplore plus fincèrement que moi. Mais
aufli- tôt que j'ai vu qu'elle feroit pour la G. B. une
calamité moindre que la continuation d'une guerre
ruineufe
( 121 )
Tuinenfe , j'ai pensé que la feule reffource qui reftât
à cet Empire , à la veille de fa deftruction , étoit de
reconnoître l'indépendance de l'Amérique . Mais le
principal motif de mon difcours , eft de favoir ce
qu'on peut répondre à une queftion que je vais faire
aux Miniftres. Il eft d'autant plus néceffaire qu'ils
s'expliquent fur la difficulté qui m'arrête , que ce
font eux qui y ont donné lieu. J'ai appris que l'indépendance
de l'Amérique avoit été reconnue par le
premier article du traité provifoire . Or je voudrois
favoir fi elle a été reconnue de manière qu'aucun
évènement à venir ne puiffe changer notre réfolution
fur cet objet , s'il eft encore en notre pouvoir
de revenir fur cette reconnoiffance , & fi le traité
provifoire aura fon effet auffi-tôt que la paix fera
conclue avec la France quelque chofe qui puiffe
arriver ? J'aime à croire que l'indépendance eft
irrévocablement reconnue , car quoique plufieurs
perfonnes penfent que l'Amérique feroit alors au
pouvoir de la France , je fuis au contraire fermement
perfuadé que la France feroit au pouvoir de
l'Amérique. En effet lorfque l'on faura dans les
Colonies que le grand objet pour lequel elles ont
pris les armes eft complettement rempli , & qu'il ne
inanque plus rien , pour mettre fin aux hoftilités ,
que le confentement de la France à des termes de
paix juftes & raiſonnables , je ne doute pas que les
Américains , voyant que ce n'eft plus pour leur
caufe mais pour celle de la France qu'ils combattent ,
n'infiftent auprès de la Cour de Verfailles pour la
déterminer à accepter ces conditios , de manière
que felon toutes les apparences ce moyen nous fera
obtenir une paix plus avantageufe que celle que
nous pourrions conclure , en ne reconnoiffant que
conditionnellement cette indépendance. MM .
Townshend & Pitt entrèrent alors dans des détails
d'où il femble réfulter qu'en effet l'indépendance eft
reconnue fans condition . M. Burke fe leva alors ,
21 Décembre 1782.
f
( 122 )
tenant à fa main le difcours imprimé dont il fit la
critique la plus détaillée & la plus févère. » Je regarde
, dit-il , le Miniftre comme coupable du délit
le plus grave , pour avoir ofé mettre dans la bouche
du Roi des expreffions par lesquelles S. M. rejette
fur le Parlement tout le blâme de la réſolution prife
de reconnoître l'indépendance de l'Amérique. La
preuve de ce que j'avance , exiſte dans la répugnance
apparente avec laquelle S. M. déclare qu'elle l'a
reconnue par égard pour le voeu de fon Parlement.
Cette phrafe implique une cenfure du Parlement ,
fur-tout quand on voit le Miniftre faire tomber le
Roi à genoux après cette déclaration , pour prier le
Tout-puiffant de détourner les maux qui pourroient
réfulter d'un fi grand démembrement de l'Empire.
J'ai fouvent entendu des formules de prieres dans
les Eglifes , mais c'eft la premiere fois que j'en
trouve une dans un difcours du Roi à fon Parlement
, c'est un tour d'hypocrifie joué aux dépens de
cette Affemblée. La conftruction grammaticale , le
fens de la phrafe, rien dans le difcours ne prouve que
l'indépendance ait été reconnue fous condition par
les articles provifoires. Or , comme on fait qu'un
des Miniftres du Roi a donné ailleurs un fens tout
différent à la manière dont elle a été reconnue dans
les articles provifoires ; qu'il y a des divifions dans
le Cabinet , & que les Miniftres qui ont dit une
choſe dans un endroit , en diſent une toute différente
dans un autre , la Chambre a lieu de craindre qu'on
ne veuille la furprendre & l'induire en erreur dans
une circonftance auffi importante & auffi critique.
Si le doute ne partoit que fur M. Pitt , dont je
connois l'honneur & l'intégrité , la déclaration
qu'il vient de faire ne me laifferoit aucune inquiétude
; mais quand on penfe à l'auteur du difcours ,
on fent que la Chambre n'a que trop de raifons de
s'allarmer des engagemens qu'elle a pris par fon
adieffe en réponse au difeours , d'autant plus que
( 123 )
לכ
toutes les conféquences qui pourront en réfulter ;
font mifes ouvertement à fa charge. M. Burke lut
enfuite un paffage du difcours où le Roi déclare
qu'il a facrifié toutes les confidérations perfonnelles
au vou de fon peuple. Il s'arrêta affez long- tems
fur le mot confidération , & demanda ce que le
Miniftre entend en faifant dire à S. M. qu'elle
avoit des confidérations différentes du vou de fes
Peuples. » Cette idée , dit - il , eſt également nouvelle
, anti-conftitutionnelle & impropre. Reprenant
enfuite l'examen du Difcours , il lut un autre
paffage , J'attribue , fous la bénédiction de Dieu ,
cet Etat refpectable à l'entière confiance qui fubfifte
entre moi & mon Peuple , & à la promptitude
avec laquelle les habitans de Londres & des autres
parties de mcn Royanme fe font montrés pour
veiller à la sûreté commune . Des Particuliers ont
dernièrement donné des preuves de patriotisme
qui feroient honneur à tous les âges & à tous les
Pays . M. Burke prétendit que tout cela n'étoit
qu'une chatlatanerie pour tromper la Nation , que
le Chevalier Lowther étoit la feule perfonne à
laquelle cette dernière phrafe pût faire allufion
mais que la poli ique miniftérielle multiplie fauf
fement un facrifice dans la vue d'engager en effet
d'autres citoyens à les réitérer . Au furplus l'encouragement
donné à ces contributions volontaires
eft , felon lui , auffi illegal que ridicule , puifqu'il
ne pourroit produire aucun fecours intéreffant
& que d'ailleurs il étoit déshonorant pour un grand
Empire comme la G. B. que le Gouvernement allât
en quelque forte demander l'aumône de ville en
ville , tandis que la Chambre votoit généreusement
des millions pour le foutien de l'Etat . M. Burke ne
fut pas plus indulgent pour la fin du diſcours ; felon
lui , les Miniftres y font eux-mêmes leur éloge de
la manière la plus révoltante , puifqu'il eft clair
qu'en parlant des hommes dont les talent & les ferf
2
(
124
vices méritent des récompenfes ; c'eft eux- mêmes
qu'ils ont en vue .
Si je pouvois , continue - t - il , à l'exemple de
quelques-uns qui font actuellement en place , & qui
étoient autrefois rangés dans le parti de l'Oppofition,
me permettre un tel langage , j'appellerois ce difcours
, un tiffu de platitudes & d'argumens fpécieux.
N'étoit- ce pas mettre la patience du Parlement à
l'épreuve la plus forte , que de l'obliger à l'entendre ,
à en devenir l'écho ? Et cependant il a foutenu cette
épreuve fans témoigner fon humeur. Les Miniftres
nous recommandent la prudence ; mais peut- on l'attirer
dans cette enceinte avec la même facilité qu'on
y fait accouir certains Membres , par l'appât d'un
billet de la Tréforerie ? La prudence ne s'inculque
pas d'un coup de baguette , & la partie du difcours
qui nous recommande le défintéreffement , eft un
outrage fait au Parlement , en laiffant douter de fes
principes. M. Burke s'étendit prodigieufement
fur ce fujet ; & recoenoiffant lui-même combien il
devenoit prolixe , il pria la Chambre de lui pardonner
fes lengueurs , alléguant pour fon excufe
qu'un long texte exigeoit un long commentaire.
-
Le Chancelier de l'Echiquier fe leva enfuite ; &
l'Orateur lui ayant rappellé qu'il avoit parlé : mon
motif, repliqua M. Pitt , eft fi défagréable , & lat
tâche qui m'eft impofée eft fi pénible , que je confentirois
volontiers à ne point reprendre la parole ,
fi certains paffages du difcours de M. Burke ne me
mettoient dans la néceffité indiſpenſable de fixer de
nouveau l'attention de la Chambre fur l'importance
du fujet qui l'occupe actuellement , de lui rappeller
qu'elle doit approfondir le fens du difcours prononcé
par le Roi , & y répondre par une adreffe également
férieufe & réfléchie. Ce n'eft pas le moment de plaifanter
: l'adreffe dont il s'agit , n'admet pas non plus
de pareils écarts ; ce n'eft pas le moment de donner
carrière à une imagination brillante & féconde.
Nous devons effayer de rompre la baguette ma-
2
( 125 )
gique , & montrer les chofes telles qu'elles font.
Notre devoir eft d'examiner mûrement la crife dans
laquelle fe trouve la Patrie , & de nous efforcer ,
en adoptant des mefures fages , bien combinées &
conformes à la faine politique , de détourner le
danger qui la menace , de la délivrer des dépenfes
& des embarras de la guerre , & de lui procurer
une paix honorable. Le Membre qui a parlé , s'eſt
livré tellement à fon imagination , que j'ignore s'il
a eu le deffein de parler férieuſement. Il m'eft d'autant
plas difficile de comprendre fon but , qu'hier
il a femblé approuver l'adreffe , à chaque partie de
laquelle la Chambre a donné unanimement fon
fuffrage. ( M. Fox & plufieurs autres Membres s'écrièrent
, cela n'eft pas , cela n'eft pas ) . Au moins ,
dit M. Pitt , puifqu'elle a paffé nemine contradicente ,
je dois penfer que l'honorable Membre a conclu
que l'examen férieux du difcours ayant été terminé
hier , il ne reftoit aujourd'hui qu'à s'égayer. Je ne
faurois autrement rendre raifon de la manière dont
il a traité l'objet férieux qui occupe la Chambre :
on pourroit lui reprocher d'avoir débité des bonf
fonneries ; mais les graces qu'il fait prêter à fes
penfées , ne permettent pas d'employer cette expreffion
. Le difcours de S. M. ne contient rien qui puifle
autorifer à le tourner en ridicule . Le langage en eft
fimple , clair , plein de franchife , & adapté aux
circonftances . L'adreffe de la Chambre eft également
conçue dans les termes convenables . Je prie
donc la Chambre de difcuter férieufement cette
matière , afin que les Miniftres de S. M. fachent
quelle eft la partie de ce difcours contre laquelle on
peut former des objections. L'honorable Membre
révoque en doute ma fincérité relativement àl'explication
que j'ai donnée des articles provifoires .
Je ne fais s'il veut infinuer que je fuis capable d'avancer
des chofes à double entente , au moment où
je prends la parole comme Miniftre , & où je réf
3
( 126 )
-
:
ponds explicitement à une queftion claire . Je me
Alatte que mon intégrité , qui n'a reçu juſqu'à préſent
aucune atteinte , me conciliera la bienveillance de la
Chambre , & qu'elle ne me foupçonnera point d'être
capable d'une duplicité auffi-baffe & auffi fcandaleuſe.
Si j'ai laiffé pafler l'adreffe , dit alors M. Fox ,
ce fit après avoir fait connoître les articles que je
défapprouvois. Il prit enfuite la défenſe de fon ami
M. Burke , appuya fes raifons fur l'adreffe même ,
& ajouta Le Miniftre , effrayé de reconnoître
l'indépendance de l'Amérique , a rejetté fur le
Parlement ce pefant fardeai ; & le montrant avec
effronterie dans l'arêne , il a pouffé l'audace au
point de faire blâmer par le Roi la conduite du
Parlement , qui le forçoit à la reconnoître. Ce trait
de politique a dévoilé les projets du Miniftère
actuel ; nous en voyons la trame ourdie dans le
fein de la fauffeté . Anglois , on veut vous priver
de votre liberté , en vous faifant haïr vos Repréfentans
! Après cette apoftrophe , M. Fox reprocha
à M. Pitt de s'être étayé fur fon caractère privé ,
pour donner encore plus de poids à fa déclaration
miniftérielle. Il fe déchaîna enfuite contre l'article
du difcours , par lequel la Couronne demande au
Parlement , avec le mafque de l'ingénuité & la fubtilité
d'un ferpent , de déployer la fermeté , fa prudence
, fon défiatérelement : ce paffage feul , dit- il ,
bouleverse toute notre conflitution . Le Miniftre
répond de fa conduite ; il eft fajet à fa cenfure &
à fes jugemens. Aujourd'hui il veut commander à
fes maîtres , & nous enlever nos droits pour en
couvrir la tête couronnée qu'il fait agir . Si la
Chambre a befoin de principes de défintér ffement
, ce n'eft pas dans l'antre obfcur de la corruption
& du vice qu'elle ira les chercher ; la
Trésorerie ne lui fervira point de modèle. M. Fox
reprit fur le même ton tout le difcours du Roi
& finit par affirmer , avec cette confiance fi ratu- .
relle à un Orateur tel que lui , que le difcours de
( 127 )
M. Burke avoit été auffi éloquent que perfuafif ,
& que M. Pitt avoit choifi avec adreffe les points
de fa critique , rien n'étant plus aifé que d'attaquer
l'efprit de M. Burke , & plus difficile que de
répondre à fes argumens . Ici M. Fox s'adreffant
au Général Conway , le pria de déclarer s'il éntendoit
que la reconnoiffance de l'indépendance de
l'Amérique , dans les articles provifoires , étoit fans
conditions. Le Général , Conway répondit brièvement
: Il est évident que la reconnoiffance eft fans
conditions , & je ne vois point pourquoi on auroit
employé la rufe , puifque le traité lui - même ſera
foumis au Parlement fous peu de jours. A fept
heures l'adreffe fut lue une feconde fois , & la
Chambre fe fépara «.
Ces premiers débats nous préparent à
de vives oppofitions ; celles qu'éprouvera
la paix font craindre qu'elle ne foit pas
auffi prochaine qu'on avoit lieu de l'efpérer ,
& que la campagne prochaine n'ait lieu ;
elle peut nous être moins avantageufe , &
nous donner enfuite de vifs regrets de na
voir pas traité dès à préfent.
" Le floop de guerre le Swallow , écrit- on de
Portsmouth , a appareillé pour l'Oueft avec des dépêches.
Le 7 au matin , le Commodore Elliot a levé
l'ancre , & a mis à la mer de Spithéad , avec les vaiffeaux
le Romney , l'Ariane , l'Anſon & deux curters.
Il a ordre de croifer devant Oueffant avec les
2 premiets , pour obferver les mouvemens de l'efcadre
Françoife actuellement dans le port de Brest
l'Anfon doit aller à Sainte -Lucie «<.
Les bâtimens de tranfport qui arrivent de
Gibraltar ont ordre de faire une quarantaine
de 14 jours au Mother - Bank.
£
4
( 128 )
Tous les régimens , dit un de nos papiers , an
deffous du 60e , feront réformés auffi- tôt que le
traité de paix fera figné , & les Officiers de ces régimens
, qui feront mis à la demi - paye , pafferont
fuivant leur rang d'ancienneté dans les anciens
régimens pour la défenſe de la G. B. , dès qu'il
vaquera des places , foit par mort , foit par promotion
. Cette réforme devient indifpenfable , puifque
nous n'aurons plus de troupes à Boſton , à New-
Yorck , à Philadelphie , à Charles -Town , à Savanah
, à St- Auguftis , à Minorque & peut-être à
Gibraltar «.
Onn'a point de nouvelles de New-Yorck,
depuis celles qui nous ont appris le départ
de l'Amiral Pigot avec une partie de fes vailfeaux
& des troupes pour les Illes , où l'on
préfumoit qu'il feroit bientôt fuivi par l'Amiral
Hood avec le reſte de la flotte . Tout
eft fur le Continent dans le même état d'inaction
, qui a été celui de toute cette campagne
dans ces contrées , tant de notre part que de
celle des Américains. Quant à l'évacuation
de Charles Town , on a vu par les pièces
publiées des négociations faites par les principaux
habitans de cette place avec le Gouvernement
Américain de la Caroline , que
fon évacuation étoit alors réfolue , mais à
préfent fon exécution paroît incertaine.
Nous n'avons aucune nouvelle des Illes
depuis l'arrivée des dépêches de M. Archibald
Campbell , Gouverneur de la Jamaïque , qui
nons fait part de fon expédition contre les
Espagnols , dont le but étoit de faire échouer
l'attaque qu'ils méditoient contre nos établiffemens
de Mufquito au Cap Gracias à
€ G
( 108 )
Dio , & qui a été rempli. Le fort fitué à Blakriver-
Bluff où il y avoit une garniſon Efpagnole
, a capitulé le 31 Août. Dans toutes ces
opérations nous n'avons pas fait beaucoup
de mal à nos ennemis ; mais nous les
avons empêché de nous en faire...
Ces dépêches de la Jamaïque font du 10
Octobre & à cette époque on ne favoit rien
encore au fujet des vaifleaux de l'escorte de
la flotte de cette Ifle dont le fort nous
inquiète encore. Quelques papiers prétendoient
que par un navire arrivé de St - Thomas
à Cork , on avoit appris que la Villede
Paris & le Glorieux étoient entrés -le 4
Octobre à Antigues. Mais il y a long- tems
qu'on a répandu le bruit que ces vaiffeaux
étoient arrivés à cette deftination fans que
cette nouvelle fe foit confirmée , & il eft en
effet bien à craindre qu'elle ne le foit pas davantage.
La Refource qui n'a quitté les Ifles
que le 16 , n'a point entendu parler de cet
évènement , & il eft très- douteux que nous
ayons véritablement conquis une feconde
fois ces vaiffeaux fur les mers & les tempêtes.
Quant à l'Hector , il eft certainement perdu
pour nous .
Maintenant l'attention générale eſt tournée
fur des objets plus importans ; les bruits
de paix qui fe font répandus à la fin du mois
dernier , que la prorogation du Parlement ,
la lettre de M. Towshend au Lord-Maire &
aux Direct urs de la Banque avoit fortifiés ,
commencent à baiffer ; le difcours du Roi
( 109 )
au Parlement n'a pas détruit toutes les
espérances ; mais il paroît que la Nation
qui la defiroit ne penfe plus de même ,
ou du moins que le fuccès du ravitaillement
de Gibraltar , qui a rappellé la victoire
inutile de l'Amiral Rodney , l'a ramenée
au deffein de continuer la guerre , pour
obtenir des conditions plus avantageufes ;
c'eft dans les premiers débats du Parlement
que l'on trouve cette révolution dans les
opinions , & qu'on peut découvrir à préfent
la marche que va fuivre le parti de
l'Oppofition. C'est une raifon pour donner
ici quelques détails aux féances.
-
Les , après que le Roi fe fut retiré , le Marquis
de Carmarthen fir , dans la Chambre haute , la
motion d'une adreſſe à S. M. - » Je n'ai pas befoin
dit- il , de vous faire fentir la néceffité de l'unanimité
dans le moment actuel , le plus critique où l'Angleteire
fe foit jamais trouvée. Le monde vient d'éprouver
une révolution ; l'Amérique fe fépare des
Domaines Britanniques & forme un Erat indépendant.
La conformité de langue , de religion , d'ufage & de
caractère , rétablira , fans doute , & confervera longtems
l'affection & la correfpondance entre les
Colonies & la Mère- Patrie . J'e père que l'Amérique
ne fera pas entièrement perdue pour la G B. Mais
s'il arrivoit que les négociations actuelles pour la
paix fflent rompues par quelqu'accident imprévu ,
je ne doute point que l'efprit public de ce pays ne
mette les Miniftres de S. M. en éta de poursuivre la
guerre avec vigueur. La Marine eft dans un état de
force & de gloire qui nous promet des fuccès , fi
c'est encore aux armes à décider la queftion. Mais
comme dans ce cas la fituation de notre marine nous
donne des efpérances , c'eft un encouragement de
( 110 )
-
plus pour négocier la paix . Quel moment plus fa
vorable pourroit - on cheifir pour remplir un objet f
defiré que celui où nos ames ont été victorieufes
fur mer & fur terre ? Le Lord Sandwich ne s'oppofa
point à l'adreffe propofée , heureux , dit- il , de
donner cette marque de fa fidélité & de fa reconnoiffance.
Ce moment critique , ajouta- t- il , exige
de l'unanimité Nos ennemis profiteroient de nos
divifions , fi elles éclatoient à l'infant d'une négo
ciation d'où dépend en grande partie le falut du
Royaume. Cependant , en appuyant l'adreſſe , je ne
prétends pas m'interdire le droit d'expofer mon
opinion fur les objets qu'elle renferme , lorsqu'ils
feront difcutés en forme par les Pairs. Quelqu'importante
que fuiffe paroître la conjoncture préfente ,
ce n'eft pas là l'inftant de fe décourager. La dernière
campagne a été glorieufe pour nous . La maison de
Bourbon a échoué abfolument dans fes grands projets
. L'ennemi a été repouffé de Gibraltar par les
efforts vigoureux & conftants d'un brave & habile
Officier. Cette place a été trouvée imprenable.
L'activité fans exemple & les brillans fuccès d'un
Amiral expérimenté , ont empêché nos ennemis
d'attaquer la Jamaïque. Ces évènemens ont relevé
les efprits abattus de la Nation , & l'autorisent à
prétendie aux termes de paix les plus honorables.
Quelqu'épuifé que puiffe paroître le Royaume aux
yeux de ceux qui voient tout en noir , il a toujours
d'affez grandes reffources pour continuer une guerre
dont je me flatte que l'iffue feroit glorieufe pour la
Nation . Nous avons donc des droits à une paix
honorable , jute & égale , & c'eft à une paix de
cette nature que je donnerai mon confentement. Les
Négociateurs employés aujourd'hui , doivent éviter
de fe lier par des reftrictions auifibles aux intérêts
du Royaume , s'il arrivoit quelque nouvel évènement.
Je me fais trouvé dans une pofition ſemblable à la
leur j'ai appris à connoître le caractère des pere
( 111)
:
fonnes avec lesquelles ils ont à traiter , & je ne
doute point un inftant que fi nos ennemis avoient ,
dans le cours de la négociation , quelques fuccès
inattendus , ils porteroient aufi - tôt leurs demandes
au plus haut degré ; & je crois qu'il eft de la prudence
de nous réferver le même droit. Le Lord
Radcor obferva que dans le projet d'adreſſe on avoit
paflé fous filence la phrafe importante où S. M. die
qu'en offrant l'indépendance aux Américains , elle a facrifié
toutes les confidérations particulières au vaa
& aux defirs de fon Parlement & de fon Peuple ,
& il propofa un amendemert que le Lord Shelburne
ayant la , approuva par un figne de tête . Le Lord
Storment prit alors la parole : Je ne m'oppofe point,
dit-il , à l'adreile . Dans la circonftance actuelle nos
ennemis ont les yeux fixés fur nous is épient le
moment de la défunion & du mécontentement , &
fe tiennent toujours prêts à fomenter ces divifions
domeftiques qui ont fi long- tems déchiré la Conftitution
de ce pays dans l'intérieur , & arrêté le fuccès
de fes armes au- dehors. Mais je n'entends point parlà
renoncer au frivilége de combattre dans le cours
des débats futurs les articles du plan de pacification
générale qui me paroîtront contraires aux intérêts
de la Netion. Le confentement donné à une adreffe
en réponse au difcours de S. M. à l'ouverture d'une
feffion , ne peut être un obftacle à la liberté d'ofinion
, qui fait un des droits les plus précieux des
Pairs de la G. B. On ne deit point inférer de mon
aveu que j'a , prouve dans toute leur étendue les vues
& les principes contenus dans cette adreffe . Le
Marquis de Carmarthen obferve que le moment
actuel est une époque de gloire & de victoire.
» Jamais , dit- il , les forces navales de la G. B.
n'ont été fi redoutables à hos ennemis «. J'en
félicite bien fincèrement la Chambre & la Nation' ,
& j'espère que des fuccès fi éclatans influeront fur
la pais , qui ne fera conclue qu'aux conditions les
(112 )
plus juftes & les plus honorables . Suivant le dif
cours émané du Trône , les offres de paix faites par
S. M. ont deux motifs , le voeu de fon Parlement &
l'opinion de fes Peuples . Mais la vérité de l'une &
l'autre de ces propofitions n'eft rien moins que démontrée.
Je conviens qu'on a obtenu de la Chambre
des Communes une décifion favorable au projet d'ac
corder l'indépendance de l'Amérique ; mais cette approbation
n'a point eu lieu dans celle- ci , où la queſtion
n'a pas même été agitée . On ne peut donc pas dire que.
le Parlement ait favorisé ce projet par fon aveu ; & je
ne crois point que l'opinion particulière d'un Corps
ait autorisé un facrifice qui intéreffe fi vivement la
Nation. Je me fuis répandu parmi les differentes
claffes de citoyens , pour obferver leurs opinions ,
connoître celles qui font les plus populaires. Il s'en
faut de beaucoup que le public en général approuve
de parti que nous prenons de reconnoître l'indépen
dance de l'Amérique ; c'eft une confidération de la
dernière importance pour la G. B. & je doute fort
que la Nation foit difpofée à l'admettre dans toute
fon étendue. Auffi les raifons d'après lefquelles le
Roi s'eft déterminé à l'offrir aux Etats d'Amérique ,
ne font ni folides ni admiffibles dans les circonstan
ces actuelles. Je n'ignore pas les moyens que l'on
a employés pour confoler la Nation aux yeux de
Jaquelle l'indépendance de l'Amérique étoit une
perspective douloureuſe , & pour détourner fes
idées d'un objet auffi important . Pour moi je n'ai
l'efprit ni affez délié ni affez pénétran: pour comprendre
les péculations raffinées que l'on fait aujourd'hui
. Le commerce de l'Amérique a toujours
été reconnu effentiel - au bien- être de l'Angleterre.
Nul fophifme ne fauroit détruire l'importance de
cette confidération ; & prétendre que l'indépendance
nous affure la continuation de ce commerce , c'eft
avo er en probléme que tous les calculs poffib'es
ne peuvent réfoudre. La perte d'un objet auf pié
71739ད
cieux fe fait fentir doublement forfque l'on confi
dère qu'il n'y a encore en évidence rien de ftipulé
pour empêcher ce commerce de tomber eatre les
mains de nos ennemis & de contribuer à augmenter
leurs forces . Je rappellerai aux Miniftres l'obfervation
folide du Lord Sandwich , qui connoît parfaitement
le plan d'une régociation de paix . Je les
exhorte à faivre ſon confeil , parce que l'offie dindépendance
faire aux Américains , paroît définitivement
aflurée en cas de paix , foit dans le moment
préfent , foit dans toute époqre à venir. Les
treize Etats unis doivent la recevoir , & leurs Alliés
participer à fes avantages , en quelq e tems que la
paix foit concle . Sous ce point de vue les deffeins
des ennemis naturels du Royaume font complettemet
remplis , & leur premier objet eft dicifivement
affré en continuant la guerre . Nous ne pou
vons plus revenir fur un article préliminaire auffi
important dans le fyftême général de pacifi ation .
Une autre circonftance s'offie encore , le difcours
de S. M. annonce que dans la négociation de la
paix , les Miniftres n'ont pas l'intention de ftipuler
pour faire rentrer dans leurs propriétés les malheureux
qui ont exposé leurs vies & facrifié leurs
fortunes par un principe de loya ité & d'attachement
envers leur Souverain & leur Pays. Comment
excufer ce procédé inhumain ? La fituation des Catalans
lorfqu'ils furent réduits fous la domination
Efpagnole , fut même préférable à celle où fe trouvent
maintenant les Américains loyaux , fuivant les
termes de la négociation actuelle . Les Catalans quoique
rébelles à leur fouverain légitime ' , quoiqu'armés
contre lui , & réduits à la néceflité de fe mettre à la
merci da vainqueur , obtinrent de rentrer dans la
jouiffance de leurs biens , qui cependant pouvoient
être confifqués felon le droit des gens . Si ces Catalans
ont été traités avec tant de douceur , les Américains
loyaux , qui fe font facrifiés pour la G. B. ,
( 114 )
n'ont- ils pas les droits les plus facrés à la commifération
& à la protection , dans tous les traités de paix
quelle peut négocier ? —En entrant dans la Chambre,
je ne m'étois point propofé , dit alors le Lord
Shelburne , d'expliquer mes fentimens avec étendue ,
fur le difcours de S. M. , & je m'étois flatté que ma
concurrence facile à l'a treffe propotée auroit fuff
dans les circonstances actuelles ; mais ce que vient
de dire le Noble Lord , m'oblige à parler. Ma poff
tion délicate m'empêche toute réponſe directe ; le fe
cret eft abfolument néceffaire dans une négociation
de paix , & il m'eft impofible d'éclaircir par des fans
les remarques du Noble Lord. Cependant , je ne faurois
cacher mon étonnement de ce qu'il a établi tous
fes argumens fur un paffage mal-entendu du difcours
de S. M. , pour aller au-devant des objections ; je
vais lire ce paffage. » Je n'ai point hésité à me fervir
dans toute leur étendue des pouvoirs dont je fuis
revêtu , ayant reconnu qu'il eft impoffible d'obtenir
autrement une réconciliation cordiale & entière avec
les Colonies de l'Amérique Septentrionale , & j'ai
offert de les déclarer Eats libres & indépendans ,
par un article qui fera inféré dans le traité de Paix,
On eft convenu d'articles provifoires , qui auront
leur effet quand on aura définitivement réglé des
termes de paix , avec la cour de France Le fens
de ce paffage eft fi clair que , je ne conçois pas cemment
il a été mal- entendu o tourné de manière à
faire croire que , par cet article inféré auffi dans le
traité de Paix , l'indépendance de l'Amérique étoit à
tout évènement, définitivement reconnue . Je fuis également
étonné de voir que la voix du Parlement & de
la Nation , n'a point favorifé l'indépendance de l'Amérique.
Sur quel fondement l'ancien Miniſtère s'eftil
donc démis de fes fonctions ? Sur quel fondement
le Ministère actuel a- t- il donc pris les rênes du Gou
vernement ? Une décifion précife de la Chambre des
Communes n'a- t- elle point fait connoître l'avis de ce
·
( 115 )
Corps & lorfque la même queftion fut propofée'
aux Pairs , n'ai - je point entendu dans la place où je
me trouve aujourd'hui , que les Miniftres recon
noifoient que la voix de la Nation étoit contr'eux , '
& qu'ils étoient déterminés à fe retirer ? Ce fut là
l'évènement qui fa va à la dernière Adminiſtration la
douleur & la hon e de voir les opinions de leurs Seigneuries
fe récrier contr'ens. Le Noble Lord a amplifié
fur notre fituation reſpectable , & fur la baffelle
qu'il y auroit dans un moment auffi brillant
d'accepter une paix humiliante . Quoique je ne voye
point de raison pour craindre , quoique je fente tous
les motifs qui pourroient déterminer à faire des
efforts vigoureux ; je ne fuis en aucune manière
porté à envifaget les affaires fous le même point
de vue que lui . Je connois combien ma pofition
eft difficile & importante ; les fervices feuls que
je devois à l'Etat ont pu me déterminer à pren
dre un polte dont les devoirs , felon les apparences
, devoient réfléchir auffi peu d'honneur
fur mei que fur ma Patrie : mais puifque je
retrace ces triftes réflexions , je dois rappeller
que je n'ai point attiré fur la Nation les malheurs
dont elle fe fent accablée ; c'eft l'Antenr de l'Acte
du Thé qui a femé le germe de la guerre Américaine
! c'est lui qui eft la caufe de notre humiliation
& de la douleur que j'éprouve dans ce moment.
Le noble Lord a parlé des Miniftres & des
Confeils Efpagnols ; je n'aime ni à choifir , ni à
imiter des modèles femblables ; je crois n'avoir oublié
aucune démarche pour mettre à l'abri les intérêts
de toutes les parties liées avec ce pays , ou
qui fe font dévouées avec loyauté à fervir fes intérêts.
Cependant je n'ai point réffi dans mon
entreprife ; fi j'ai échoué , ce n'eft point par négli
gence , mais par néceffité . Le Lord Shelburne termina
modeftement fon Difcours , en proteftant que
s'il parvenoit à être utile à la Patrie , il ne devroit
fes fuccès qu'aux talens diftingués avec lesquels
-
( 116 )
--
fes Collègues dans le Ministère rempliffent leurs
importantes fonctions . L'adreffe & l'amendement
ayant pallé à la pluralité des voix , la Chambre
s'ajourna à huit heu.es & demie .
Cette féance intéreflante éclaircit quelques
obfcurités que le difcours du Roi
n'avoir pas levées , & confirma quelques
articles du traité qu'on avoit commencé à
prévoir ; elle montre auffi l'opinion du
Minifère fur la véritable fituation de la
Grande Bretagne , fur lembarras où il eft de
continuer la guerre , fur l'idée qu'on doit
fe former de cette campagne , que la Nition
trouve fi glorieufe , & qui nous laiffe
cependant dans le même état cù nous nous
trouvames à la fin de la précédente , quis
fut fi déf ftreufe pour nous. Les débats
de la Chambre des Communes offrent à
peu près les mêmes réſultats avec quelques
réflexions curieufes fur la campagne du
Lord Howe .
و
Ce fut M. Yorck qui propofa l'adreffe de
remercîment ; elle eft comme toutes les
pièces de ce genre , la répétition du difcours
du Roi , & la plus grande approbation de
fa conduite, M. Fox ouvrit les débats par le
difcours fuivant.
Je ne puis paffer fous filence , dit- il , un oubli ou
une négligence d'expreffion dans le difcours du Roi ,
que je puis , à plus jufte titre , appeller le difcours
da Miniftre. Il y eft dit que S. M. , depuis la
clôture de la dernière feffion , a cu grand foin
d'empêcher toutes hoftilités offer.fives en Amérique,
Il elt certain que cette réfolution ne peut pas être
( 117 )
datée de l'époque mentionnée dans le Difcours . Si
cette opinion s'accréditoit , elle jetteroit une tache
indelebile fur ma ré utation , ai fi que fur celle
des Pairs & des perfonnages honorables qui compofoient
alors le Minitère. ( Ici M. Pit , Chancelier
de l'Echiq ier , obferva qu'il paroilloit que
l'on n'avoit pas donné une attention fuffifante au
difcours , qui certainement n'impliquoit pas une
pareille infinuation ; fur quoi cette partie du dif
cours fut lue une feconde fois ) . Alors M.
Fox reprit la parole : la fingularité des expreffions
de cet article m'a fait defirer une explication ,
& je fuis heureux d'apprendre que la liberté vient
de trouver un nouvel afyle , pifque 1 Amérique
eft déclarée libre & indépendante. Mais pourquoi
l'appelle- t-on fimplement les Etats d'Amérique , au
lieu de dire les Etats - Unis d Amérique , ainfi qu'elle
eft qualifiée dans la lettre de M Townshend ,
Secrétaire d'Etat , au Lord Maire de Londres ? Je
vois avec la plus grande fatisfaction que l'indépen
dance de l'Amérique eft établie fur la bafe la plus
permanente, Nous lui accordons aujourd'hui , de
la manière la moins équivoque , une liberté, pour
laquelle elle a combattu co irageufement. Mais le
Ministère actuel n'a point de part à cet évènement
qui comble les voeux de la Nation. La G. B. &
l'Amérique doivent à une autre adminiftration cet
acte de bienfaisance & de juftice . Je fuis bien éloigné
cependant de blâmer le Lord Shelburne d'avoir
adopté des mefures fages & prudentes . Les amis de
l'humanité applaudiront à ce témoignage de fagefe ,
quoique le projet n'émane pas de lui ou de fes Col
lègues , & je puis l'affurer , ainfi que les amis
qu'il ne fera jamais obligé de fe juftifier devant
la Nation d'avoir acquiefcé à des conditions d'indépendance
& de pacification avec l'Amérique.
Exifte-t-il un homme affez borné pour defirer la
continuation d'une guerre préjudiciable aux intérêts
( 118 )
des deux pays Exifte - t-il un être affez vil pour
continuer d'afurer , à l'exemple de certaines perfonnes
, que l'Amérique , devenue indépendante ,
éclipferoit pour toujours le foleil de la G. B. Je
fuis certain que les Américains & les Anglois ne
tarderont pas à s'unir étroitement par les noeuds
de l'amitié & du commerce. Que Dieu me préferve
de ne point concourir au glorieux traité adopté par
le Lord Shelburne , fi avantageux pour la Mère- Patric
& pour les Colonies . Jamais l'Amérique ne fera
indifférente aux intérêts de la G. B. Les Citoyens
des deux Nations feront amis d'âge en âge , leur
moeurs font les mêmes. C'eſt le même lang qui
coule dans leurs veines .... Notre également nous
a reiné. Il eft tems d'ouvrir les yeux , & de renoncer
à de vains pojets. Il y a des gens qui parlent de
l'évènement d'aujourd'hui , comme d'une conceffion
faite à la liberté ; mais ils fe trompent ; c'est la
néceffité qui nous guide ; nous fommes forcés de
donner ce que notre orgueil combattoit depuis fi
long- tems pour accorder ... Combien n'eft- il ppas ma
heureux qu'en démembrant une partie de l'Empire
nous ne donnions pas ànos Colonies une preuve de no.
tre bienveillance ; la reconnoiffance del in Jépendance
de l'Amérique nous a été arrachée par la force de les
armes , par celles de fes alliés , Les premières ouver
tures du traité actuel viennent d'une lettre que S. M.
m'a fait écrire à M. Grenville à Paris . Pareille lettre
a été envoyée au Chevalier Guy Carleton à New-
Yorck. Aucune de ces lettres n'a été dictée par le
Ministère actuel. C'eft au public à connoître à qui
il eft redevable de cet exemple trop tardif de la fageffe
des Miniftres de la G. B. Exemple cependant
qui fera admiré dans les fiècles les plus reculés par
tous les philofophes & par tous les amis de l'homme.
Après cela M. Fox traça un tableau rapide
des opérations de la dernière campagne. I!
fit l'éloge le plus pompeux du Général Elliot qu'il
appelle le Héros des Héros , il rendit auffi le tribut
( 119 )
d'hommages & de reconnoillance que la Nation doit
au Lord Howe & au Lord Keppel ; mais il ne dit pas
un mot de l'Amiral Rodney .
:
Le Gouverneur Johnfton , loin d'approuver le dif
cours de M. Fox , témoigna fon mécontentement
de l'article de la harangue de S. M. , fur lequel
cet honorable Membre venoit de déployer toute fa
rhétorique. Je n'aurois jamais imaginé , dit-il , qu'une
affaire auf importante que celle de la reconociffance
de l'indépendance de l'Amérique , pût être
terminée avant d'avoir préalablement pris l'avis
du Parlement. Il paffa enfuite au ravitaillement de
Gibraltar , & il déclara hautement que notre efcadre
s'étoit honteufement retirée devant celle de
l'ennemi. Il cita particulièrement l'avant - garde ,
commandée par l'Amiral Barington , qu'il affura
s'être éloignée , le lendemain du combat , de quatre
lieues à l'eft de l'armée combinée. Je ne prétends
point dire , ajouta-t- il , à qui nous devons attribuer
une pareille conduite mais ce n'eſt point la feule
faute ; on en a fait plufeurs autres encore moins
excufables. En conféquence , je ne donnerai point
mon confentement à cette partie de l'adreffe où
l'on fait tant d'éloges d'un Commandant dont je
je ne puis approuver la conduite. Le Lord North
témoigna fa fatisfaction de voir l'adreffe paffer fans
amendement. Dans la circonftance préfente , dit-il ,
il est du devoir d'un bon patriote de fignaler fon
zèle en foutenant le Gouvernement ; & je n'aurois
point moi - même importané la Chambre de mes
obfervations , fans quelques articles de l'adreffe ,
fur lefquels je prendrai la liberté de faire une ou
deux remarques . Malgré mon attachement à feconder
les Miniftres actuels dans toutes les mesures
raifonnables qu'ils prendront , foit pour la paix ,
foit pour la guerre , je ne pais m'empêcher , pour
le moment , de m'élever contre cette partie de
l'adreffe qui approuve le traité proviſoire , conclu
avec l'Amérique , avant de faire connoître les con120
)
--
ditions. Je crois devoir confeiller aux Miniftres de
ne point mettre trop de précipitation à terminer
l'ouvrage de la paix . La G. B. eft dans une fituation
qui lui donne le droit de prétendre à des
conditions honorables. Il entra alors dans des
détails fur l'étendue de nos reffources , comparées
avec celles de nos ennemis , & démontra que notre
pofition étoit bien loin d'être défefpérée . - M. le
Chancelier Pitt répondit qu'il recueilloit , avec le
plus grand plaifir , toutes les obfervations des
Membres de la Chambre , & qu'il ne doutoit point
que le réſultat de ces diverfes opinions ne fervit
à diriger la conduite de l'Adminiftration. J'espère ,
ajouta t-il , ête , fous peu de jours , en état d'informer
la Chambre des conditions auxquelles on
fera convenu d'un traité de paix générale. Il y
auroit , pour le moment , la plus grande impru
dence à en dire davantage. Après quelques autres
difcours de M. Burke , du Chancelier Mawbey &
de M. Smith , la motion pour l'adrefle palla , &
la féance fut terminée «.
-
L'affaire du difcours du Roi & de l'adreffe
en réponſe ne fut pas irrévocablement terminée
dans cette féance ; les débats fe renouvellèrent
le lendemain , 6 , dans la Chambre
des Communes.
Après quelques difcuffions fur des objets qui ne
fixent point encore toute l'attention du public , M.
Fox fe leva & dit : » Je fuis fâché qu'on me croie
partifan de l'indépendance Américaine . Rien n'eft
plus faux. Dès le commencement de la querelle , je
me fuis conftamment oppofé à toutes les mefures
que je prévoyois devoir produire cette indépendance
que je regarde comme une grande calamité , que
perfonne ne déplore plus fincèrement que moi. Mais
aufli- tôt que j'ai vu qu'elle feroit pour la G. B. une
calamité moindre que la continuation d'une guerre
ruineufe
( 121 )
Tuinenfe , j'ai pensé que la feule reffource qui reftât
à cet Empire , à la veille de fa deftruction , étoit de
reconnoître l'indépendance de l'Amérique . Mais le
principal motif de mon difcours , eft de favoir ce
qu'on peut répondre à une queftion que je vais faire
aux Miniftres. Il eft d'autant plus néceffaire qu'ils
s'expliquent fur la difficulté qui m'arrête , que ce
font eux qui y ont donné lieu. J'ai appris que l'indépendance
de l'Amérique avoit été reconnue par le
premier article du traité provifoire . Or je voudrois
favoir fi elle a été reconnue de manière qu'aucun
évènement à venir ne puiffe changer notre réfolution
fur cet objet , s'il eft encore en notre pouvoir
de revenir fur cette reconnoiffance , & fi le traité
provifoire aura fon effet auffi-tôt que la paix fera
conclue avec la France quelque chofe qui puiffe
arriver ? J'aime à croire que l'indépendance eft
irrévocablement reconnue , car quoique plufieurs
perfonnes penfent que l'Amérique feroit alors au
pouvoir de la France , je fuis au contraire fermement
perfuadé que la France feroit au pouvoir de
l'Amérique. En effet lorfque l'on faura dans les
Colonies que le grand objet pour lequel elles ont
pris les armes eft complettement rempli , & qu'il ne
inanque plus rien , pour mettre fin aux hoftilités ,
que le confentement de la France à des termes de
paix juftes & raiſonnables , je ne doute pas que les
Américains , voyant que ce n'eft plus pour leur
caufe mais pour celle de la France qu'ils combattent ,
n'infiftent auprès de la Cour de Verfailles pour la
déterminer à accepter ces conditios , de manière
que felon toutes les apparences ce moyen nous fera
obtenir une paix plus avantageufe que celle que
nous pourrions conclure , en ne reconnoiffant que
conditionnellement cette indépendance. MM .
Townshend & Pitt entrèrent alors dans des détails
d'où il femble réfulter qu'en effet l'indépendance eft
reconnue fans condition . M. Burke fe leva alors ,
21 Décembre 1782.
f
( 122 )
tenant à fa main le difcours imprimé dont il fit la
critique la plus détaillée & la plus févère. » Je regarde
, dit-il , le Miniftre comme coupable du délit
le plus grave , pour avoir ofé mettre dans la bouche
du Roi des expreffions par lesquelles S. M. rejette
fur le Parlement tout le blâme de la réſolution prife
de reconnoître l'indépendance de l'Amérique. La
preuve de ce que j'avance , exiſte dans la répugnance
apparente avec laquelle S. M. déclare qu'elle l'a
reconnue par égard pour le voeu de fon Parlement.
Cette phrafe implique une cenfure du Parlement ,
fur-tout quand on voit le Miniftre faire tomber le
Roi à genoux après cette déclaration , pour prier le
Tout-puiffant de détourner les maux qui pourroient
réfulter d'un fi grand démembrement de l'Empire.
J'ai fouvent entendu des formules de prieres dans
les Eglifes , mais c'eft la premiere fois que j'en
trouve une dans un difcours du Roi à fon Parlement
, c'est un tour d'hypocrifie joué aux dépens de
cette Affemblée. La conftruction grammaticale , le
fens de la phrafe, rien dans le difcours ne prouve que
l'indépendance ait été reconnue fous condition par
les articles provifoires. Or , comme on fait qu'un
des Miniftres du Roi a donné ailleurs un fens tout
différent à la manière dont elle a été reconnue dans
les articles provifoires ; qu'il y a des divifions dans
le Cabinet , & que les Miniftres qui ont dit une
choſe dans un endroit , en diſent une toute différente
dans un autre , la Chambre a lieu de craindre qu'on
ne veuille la furprendre & l'induire en erreur dans
une circonftance auffi importante & auffi critique.
Si le doute ne partoit que fur M. Pitt , dont je
connois l'honneur & l'intégrité , la déclaration
qu'il vient de faire ne me laifferoit aucune inquiétude
; mais quand on penfe à l'auteur du difcours ,
on fent que la Chambre n'a que trop de raifons de
s'allarmer des engagemens qu'elle a pris par fon
adieffe en réponse au difeours , d'autant plus que
( 123 )
לכ
toutes les conféquences qui pourront en réfulter ;
font mifes ouvertement à fa charge. M. Burke lut
enfuite un paffage du difcours où le Roi déclare
qu'il a facrifié toutes les confidérations perfonnelles
au vou de fon peuple. Il s'arrêta affez long- tems
fur le mot confidération , & demanda ce que le
Miniftre entend en faifant dire à S. M. qu'elle
avoit des confidérations différentes du vou de fes
Peuples. » Cette idée , dit - il , eſt également nouvelle
, anti-conftitutionnelle & impropre. Reprenant
enfuite l'examen du Difcours , il lut un autre
paffage , J'attribue , fous la bénédiction de Dieu ,
cet Etat refpectable à l'entière confiance qui fubfifte
entre moi & mon Peuple , & à la promptitude
avec laquelle les habitans de Londres & des autres
parties de mcn Royanme fe font montrés pour
veiller à la sûreté commune . Des Particuliers ont
dernièrement donné des preuves de patriotisme
qui feroient honneur à tous les âges & à tous les
Pays . M. Burke prétendit que tout cela n'étoit
qu'une chatlatanerie pour tromper la Nation , que
le Chevalier Lowther étoit la feule perfonne à
laquelle cette dernière phrafe pût faire allufion
mais que la poli ique miniftérielle multiplie fauf
fement un facrifice dans la vue d'engager en effet
d'autres citoyens à les réitérer . Au furplus l'encouragement
donné à ces contributions volontaires
eft , felon lui , auffi illegal que ridicule , puifqu'il
ne pourroit produire aucun fecours intéreffant
& que d'ailleurs il étoit déshonorant pour un grand
Empire comme la G. B. que le Gouvernement allât
en quelque forte demander l'aumône de ville en
ville , tandis que la Chambre votoit généreusement
des millions pour le foutien de l'Etat . M. Burke ne
fut pas plus indulgent pour la fin du diſcours ; felon
lui , les Miniftres y font eux-mêmes leur éloge de
la manière la plus révoltante , puifqu'il eft clair
qu'en parlant des hommes dont les talent & les ferf
2
(
124
vices méritent des récompenfes ; c'eft eux- mêmes
qu'ils ont en vue .
Si je pouvois , continue - t - il , à l'exemple de
quelques-uns qui font actuellement en place , & qui
étoient autrefois rangés dans le parti de l'Oppofition,
me permettre un tel langage , j'appellerois ce difcours
, un tiffu de platitudes & d'argumens fpécieux.
N'étoit- ce pas mettre la patience du Parlement à
l'épreuve la plus forte , que de l'obliger à l'entendre ,
à en devenir l'écho ? Et cependant il a foutenu cette
épreuve fans témoigner fon humeur. Les Miniftres
nous recommandent la prudence ; mais peut- on l'attirer
dans cette enceinte avec la même facilité qu'on
y fait accouir certains Membres , par l'appât d'un
billet de la Tréforerie ? La prudence ne s'inculque
pas d'un coup de baguette , & la partie du difcours
qui nous recommande le défintéreffement , eft un
outrage fait au Parlement , en laiffant douter de fes
principes. M. Burke s'étendit prodigieufement
fur ce fujet ; & recoenoiffant lui-même combien il
devenoit prolixe , il pria la Chambre de lui pardonner
fes lengueurs , alléguant pour fon excufe
qu'un long texte exigeoit un long commentaire.
-
Le Chancelier de l'Echiquier fe leva enfuite ; &
l'Orateur lui ayant rappellé qu'il avoit parlé : mon
motif, repliqua M. Pitt , eft fi défagréable , & lat
tâche qui m'eft impofée eft fi pénible , que je confentirois
volontiers à ne point reprendre la parole ,
fi certains paffages du difcours de M. Burke ne me
mettoient dans la néceffité indiſpenſable de fixer de
nouveau l'attention de la Chambre fur l'importance
du fujet qui l'occupe actuellement , de lui rappeller
qu'elle doit approfondir le fens du difcours prononcé
par le Roi , & y répondre par une adreffe également
férieufe & réfléchie. Ce n'eft pas le moment de plaifanter
: l'adreffe dont il s'agit , n'admet pas non plus
de pareils écarts ; ce n'eft pas le moment de donner
carrière à une imagination brillante & féconde.
Nous devons effayer de rompre la baguette ma-
2
( 125 )
gique , & montrer les chofes telles qu'elles font.
Notre devoir eft d'examiner mûrement la crife dans
laquelle fe trouve la Patrie , & de nous efforcer ,
en adoptant des mefures fages , bien combinées &
conformes à la faine politique , de détourner le
danger qui la menace , de la délivrer des dépenfes
& des embarras de la guerre , & de lui procurer
une paix honorable. Le Membre qui a parlé , s'eſt
livré tellement à fon imagination , que j'ignore s'il
a eu le deffein de parler férieuſement. Il m'eft d'autant
plas difficile de comprendre fon but , qu'hier
il a femblé approuver l'adreffe , à chaque partie de
laquelle la Chambre a donné unanimement fon
fuffrage. ( M. Fox & plufieurs autres Membres s'écrièrent
, cela n'eft pas , cela n'eft pas ) . Au moins ,
dit M. Pitt , puifqu'elle a paffé nemine contradicente ,
je dois penfer que l'honorable Membre a conclu
que l'examen férieux du difcours ayant été terminé
hier , il ne reftoit aujourd'hui qu'à s'égayer. Je ne
faurois autrement rendre raifon de la manière dont
il a traité l'objet férieux qui occupe la Chambre :
on pourroit lui reprocher d'avoir débité des bonf
fonneries ; mais les graces qu'il fait prêter à fes
penfées , ne permettent pas d'employer cette expreffion
. Le difcours de S. M. ne contient rien qui puifle
autorifer à le tourner en ridicule . Le langage en eft
fimple , clair , plein de franchife , & adapté aux
circonftances . L'adreffe de la Chambre eft également
conçue dans les termes convenables . Je prie
donc la Chambre de difcuter férieufement cette
matière , afin que les Miniftres de S. M. fachent
quelle eft la partie de ce difcours contre laquelle on
peut former des objections. L'honorable Membre
révoque en doute ma fincérité relativement àl'explication
que j'ai donnée des articles provifoires .
Je ne fais s'il veut infinuer que je fuis capable d'avancer
des chofes à double entente , au moment où
je prends la parole comme Miniftre , & où je réf
3
( 126 )
-
:
ponds explicitement à une queftion claire . Je me
Alatte que mon intégrité , qui n'a reçu juſqu'à préſent
aucune atteinte , me conciliera la bienveillance de la
Chambre , & qu'elle ne me foupçonnera point d'être
capable d'une duplicité auffi-baffe & auffi fcandaleuſe.
Si j'ai laiffé pafler l'adreffe , dit alors M. Fox ,
ce fit après avoir fait connoître les articles que je
défapprouvois. Il prit enfuite la défenſe de fon ami
M. Burke , appuya fes raifons fur l'adreffe même ,
& ajouta Le Miniftre , effrayé de reconnoître
l'indépendance de l'Amérique , a rejetté fur le
Parlement ce pefant fardeai ; & le montrant avec
effronterie dans l'arêne , il a pouffé l'audace au
point de faire blâmer par le Roi la conduite du
Parlement , qui le forçoit à la reconnoître. Ce trait
de politique a dévoilé les projets du Miniftère
actuel ; nous en voyons la trame ourdie dans le
fein de la fauffeté . Anglois , on veut vous priver
de votre liberté , en vous faifant haïr vos Repréfentans
! Après cette apoftrophe , M. Fox reprocha
à M. Pitt de s'être étayé fur fon caractère privé ,
pour donner encore plus de poids à fa déclaration
miniftérielle. Il fe déchaîna enfuite contre l'article
du difcours , par lequel la Couronne demande au
Parlement , avec le mafque de l'ingénuité & la fubtilité
d'un ferpent , de déployer la fermeté , fa prudence
, fon défiatérelement : ce paffage feul , dit- il ,
bouleverse toute notre conflitution . Le Miniftre
répond de fa conduite ; il eft fajet à fa cenfure &
à fes jugemens. Aujourd'hui il veut commander à
fes maîtres , & nous enlever nos droits pour en
couvrir la tête couronnée qu'il fait agir . Si la
Chambre a befoin de principes de défintér ffement
, ce n'eft pas dans l'antre obfcur de la corruption
& du vice qu'elle ira les chercher ; la
Trésorerie ne lui fervira point de modèle. M. Fox
reprit fur le même ton tout le difcours du Roi
& finit par affirmer , avec cette confiance fi ratu- .
relle à un Orateur tel que lui , que le difcours de
( 127 )
M. Burke avoit été auffi éloquent que perfuafif ,
& que M. Pitt avoit choifi avec adreffe les points
de fa critique , rien n'étant plus aifé que d'attaquer
l'efprit de M. Burke , & plus difficile que de
répondre à fes argumens . Ici M. Fox s'adreffant
au Général Conway , le pria de déclarer s'il éntendoit
que la reconnoiffance de l'indépendance de
l'Amérique , dans les articles provifoires , étoit fans
conditions. Le Général , Conway répondit brièvement
: Il est évident que la reconnoiffance eft fans
conditions , & je ne vois point pourquoi on auroit
employé la rufe , puifque le traité lui - même ſera
foumis au Parlement fous peu de jours. A fept
heures l'adreffe fut lue une feconde fois , & la
Chambre fe fépara «.
Ces premiers débats nous préparent à
de vives oppofitions ; celles qu'éprouvera
la paix font craindre qu'elle ne foit pas
auffi prochaine qu'on avoit lieu de l'efpérer ,
& que la campagne prochaine n'ait lieu ;
elle peut nous être moins avantageufe , &
nous donner enfuite de vifs regrets de na
voir pas traité dès à préfent.
" Le floop de guerre le Swallow , écrit- on de
Portsmouth , a appareillé pour l'Oueft avec des dépêches.
Le 7 au matin , le Commodore Elliot a levé
l'ancre , & a mis à la mer de Spithéad , avec les vaiffeaux
le Romney , l'Ariane , l'Anſon & deux curters.
Il a ordre de croifer devant Oueffant avec les
2 premiets , pour obferver les mouvemens de l'efcadre
Françoife actuellement dans le port de Brest
l'Anfon doit aller à Sainte -Lucie «<.
Les bâtimens de tranfport qui arrivent de
Gibraltar ont ordre de faire une quarantaine
de 14 jours au Mother - Bank.
£
4
( 128 )
Tous les régimens , dit un de nos papiers , an
deffous du 60e , feront réformés auffi- tôt que le
traité de paix fera figné , & les Officiers de ces régimens
, qui feront mis à la demi - paye , pafferont
fuivant leur rang d'ancienneté dans les anciens
régimens pour la défenſe de la G. B. , dès qu'il
vaquera des places , foit par mort , foit par promotion
. Cette réforme devient indifpenfable , puifque
nous n'aurons plus de troupes à Boſton , à New-
Yorck , à Philadelphie , à Charles -Town , à Savanah
, à St- Auguftis , à Minorque & peut-être à
Gibraltar «.
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Résumé : De LONDRES, le 10 Novembre.
Le document du 10 novembre à Londres rapporte divers événements militaires et politiques. L'amiral Pigot et une partie de la flotte ont quitté New York, suivis par l'amiral Hood. La situation en Amérique reste calme, mais l'évacuation de Charles Town est incertaine. Le gouverneur Archibald Campbell a capturé le fort de Blackriver-Bluff à Musquito le 31 août. Les dépêches de Jamaïque du 10 octobre ne mentionnent pas les vaisseaux de l'escorte de la flotte, et des rumeurs sur la capture de navires restent non confirmées. Au Parlement, les discussions se concentrent sur les négociations de paix avec les États-Unis. Le marquis de Carmarthen souligne la nécessité d'unanimité et exprime des doutes sur l'approbation de l'indépendance américaine. Lord Shelburne défend les décisions passées et rejette la responsabilité des malheurs actuels sur l'Ancien Régime. Charles James Fox critique le ministère pour n'avoir pas reconnu plus tôt l'indépendance américaine et prédit une future amitié entre les deux nations. Le gouverneur Johnston conteste Fox, estimant que la reconnaissance aurait dû être soumise au Parlement. Lord North approuve l'adresse parlementaire avec quelques réserves. Lors d'une séance parlementaire, des membres discutèrent d'un traité provisoire avec l'Amérique. Un orateur s'opposa à son approbation avant la connaissance des conditions. Le chancelier Pitt promit de révéler bientôt les conditions du traité de paix générale. La motion fut adoptée. Le lendemain, Fox exprima sa préférence pour l'indépendance américaine et demanda des clarifications. Les ministres Townshend et Pitt confirmèrent la reconnaissance sans condition de l'indépendance américaine. M. Burke critiqua le discours du roi, le jugeant trompeur, tandis que Pitt le défendit. Fox soutint Burke et accusa le ministère de vouloir priver les Anglais de leur liberté. Le général Conway confirma la reconnaissance sans condition de l'indépendance américaine. Des préparatifs militaires et une réforme des régiments sont prévus après la signature du traité de paix.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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