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1
p. 63-68
Réponse de M. Rousseau à M. de Voltaire Septembre 1755.
Début :
C'est à moi, Monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant [...]
Mots clefs :
Hommes, Gloire, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : Réponse de M. Rousseau à M. de Voltaire Septembre 1755.
Réponse de M. Rouſſeau à M. de Voltaire
Septembre 1755.
C
' Eft à moi , Monfieur, de vous remer .
cier à tous égards . En vous offrant
l'ébauche de mes triftes rêveries , je n'ai
point cru vous faire un préfent digne de
vous , mais m'acquitter d'un devoir , &
vous rendre un hommage que nous vous
devons tous comme à notre chef. Senfible
d'ailleurs à l'honneur que vous faites à ma
patrie , je partage la reconnoiffance de mes
citoyens , & j'efpere qu'elle ne fera qu'augmenter
encore , lorfqu'ils auront profité
des inftructions que vous pouvez leur donner.
Embelliffez l'afyle que vous avez
choiſi : éclairez un peuple digne de vos
leçons ; & vous qui fçavez fi bien peindre
les vertus & la liberté , apprenez - nous
à les chérir dans nos moeurs comme dans
vos écrits. Tout ce qui vous approche doit
apprendre de vous le chemin de la gloire
64 MERCURE DE FRANCE.
& de l'immortalité. Vous voyez que je
n'afpire pas à nous rétablir dans notre bêtife
, quoique je regrette beaucoup pour
ma part , le peu que j'en ai perdu . A votre
égard , Monfieur , ce retour feroit un mi- -
racle fi grand, qu'il n'appartient qu'à Dien
de le faire , & fi pernicieux qu'il n'appartient
qu'au diable de le vouloir. Ne tentez
donc pas de retomber à quatre pattes ,
perfonne au monde n'y réuffiroit moins
que vous. Vous nous redreffez trop bien
fur nos deux pieds pour ceffer de vous
tenir fur les vôtres . Je conviens de toutes
les difgraces qui pourfuivent les hommes
célébres dans la littérature . Je conviens
même de tous ces maux attachés à l'humanité
qui paroiffent indépendans de nos
vaines connoiffances. Les hommes ont ouvert
fur eux - mêmes tant de fources de
miferes , que quand le hazard en détourne
quelqu'une , ils n'en font guère plus
heureux . D'ailleurs , il y a dans le progrès
des chofes des liaifons cachées que
le vulgaire n'apperçoit pas , mais qui n'échapperont
point à l'oeil du Philofophe ,
quand il y voudra réfléchir. Ce n'eft ni
Terence , ni Ciceron , ni Virgile , ni Sénéque
, ni Tacite , qui ont produit les
crimes des Romains & les malheurs de
Rome; mais fans le poifon lent & fecret
NOVEMBRE. 1755. 65
qui corrompoit infenfiblement le plus vigoureux
gouvernement dont l'Hiftoire ait
fait mention , Cicéron , ni Lucréce , ni
Sallufte , ni tous les autres , n'euffent
point exifté ou n'euffent point écrit. Le
fiécle aimable de Lælius & de Térence
amenoit de loin le fiécle brillant d'Auguf
te & d'Horace , & enfin les fiécles horribles
de Senéque & de Néron , de Tacite
& de Domitien . Le goût des fciences &
des arts naît chez un peuple d'un vice intérieur
qu'il augmente bientôt à fon tour ;
& s'il eft vrai que tous les progrès humains
font pernicieux à l'efpece , ceux de
l'efprit & des connoiffances qui augmennotre
orgueil , & multiplient nos
égaremens , accélerent bientôt nos malheurs
: mais il vient un tems où elles font
néceffaires pour l'empêcher d'augmenter.
C'eft le fer qu'il faut laiffer dans la plaie ,
de peur que le bleffé n'expire en l'arrachant.
Quant à moi , fi j'avois fuivi ma
premiere vocation , & que je n'euffe ni
lu ni écrit , j'en aurois été fans doute plus
heureux cependant , fi les lettres étoient
maintenant anéanties , je ferois privé de
l'unique plaifir qui me refte. C'eft dans
leur fein que je me confole de tous mes
maux. C'eſt parmi leurs illuftres enfans
que je goûte les douceurs de l'amitié ,
66 MERCURE DE FRANCE.
que j'apprens à jouir de la vie , & à méprifer
la mort. Je leur dois le peu que je
fuis , je leur dois même l'honneur d'être
connu de vous. Mais confultons l'intérêt
dans nos affaires , & la vérité dans nos
écrits ; quoiqu'il faille des Philofophes ,
des Hiftoriens & des vrais Sçavans pour
éclairer le monde & conduire fes aveugles
habitans . Si le fage Memnon m'a dit
vrai , je ne connois rien de fi fou qu'un
peuple de Sages ; convenez-en , Monfieur .
S'il eft bon que de grands génies inftruifent
les hommes , il faut que le vulgaire
reçoive leurs inftructions ; fi chacun fe
mêle d'en donner , où feront ceux qui les
voudront recevoir ? Les boiteux , dit Montagne
, font mal- propres aux exercices du
corps ; & aux exercices de l'efprit , les ames
boiteufes ; mais en ce fiécle fçavant on ne
voit que boiteux vouloir apprendre à mar,
cher aux autres. Le peuple reçoit les écrits
des Sages pour les juger & non pour s'inftruire.
Jamais on ne vit tant de Dandins :
le théatre en fourmille , les caffés rétentiffent
de leurs fentences , les quais régorgent
de leurs écrits , & j'entens critiquer
l'Orphelin , parce qu'on l'applaudit , à
tel grimaud fi peu capable d'en voir les
défauts , qu'à peine en fent -il les beautés.
Recherchons la premiere fource de tous
NOVEMBRE. 1755 67
les défordres de la fociété , nous trouverons
que tous les maux des hommes leur
viennent plus de l'erreur que de l'ignorance
, & que ce que nous ne fçavons point
nous nuit beaucoup moins que ce que
nous croyons fçavoir. Or quel plus für
moyen de courir d'erreurs en erreurs , que
la fureur de fçavoir tout ? Si l'on n'eût pas
prétendu fçavoir que la terre ne tournoit
pas , on n'eût point puni Galilée pour avoir
dit qu'elle tournoit . Si les feuls Philofophes
en euffent réclamé le titre , l'Encyclopédie
n'eût point eu de perfécuteurs. Si cent
mirmidons n'afpiroient point à la gloire ,
vous jouiriez paiſiblement de la vôtre , ou
du moins vous n'auriez que des adverfaires
dignes de vous . Ne foyez donc point
furpris de fentir quelques épines inféparables
des fleurs qui couronnent les grands
talens. Les injures de vos ennemis font les
cortéges de votre gloire , comme les acclamations
fatyriques étoient ceux dont on
accabloit les Triomphateurs. C'est l'empreffement
que le public a pour tous vos
écrits , qui produit les vols dont vous vous
plaignez mais les falfifications n'y font
pas faciles ; car ni le fer ni le plomb ne
s'allient pas avec l'or. Permettez-moi de
vous le dire , par l'intérêt que je prends
à votre repos & à notre inftruction : mé68
MERCURE DE FRANCE.
prifez de vaines clameurs , par lefquelles
on cherche moins à vous faire du mal
qu'à vous détourner de bien faire. Plus on
Vous critiquera , plus vous devez vous
faire admirer ; un bon livre est une terrible
réponſe à de mauvaiſes injures . Eh !
qui oferoit vous attribuer des écrits que
vous n'aurez point faits , tant que vous ne
continuerez qu'à en faire d'inimitables ?
Je fuis fenfible à votre invitation ; & fi
cet hyver me laiffe en état d'aller au printems
habiter ma patrie , j'y profiterai de
vos bontés mais j'aime encore mieux
boire de l'eau de votre fontaine que du
lait de vos vaches ; & quant aux herbes
de votre verger, je crains bien de n'y trouver
que le lotos qui n'eft que la pâture des
bêtes , ou le moli qui empêche les hommes
de le devenir.
Je fuis de tout mon coeur , avec refpect ,
&c.
Septembre 1755.
C
' Eft à moi , Monfieur, de vous remer .
cier à tous égards . En vous offrant
l'ébauche de mes triftes rêveries , je n'ai
point cru vous faire un préfent digne de
vous , mais m'acquitter d'un devoir , &
vous rendre un hommage que nous vous
devons tous comme à notre chef. Senfible
d'ailleurs à l'honneur que vous faites à ma
patrie , je partage la reconnoiffance de mes
citoyens , & j'efpere qu'elle ne fera qu'augmenter
encore , lorfqu'ils auront profité
des inftructions que vous pouvez leur donner.
Embelliffez l'afyle que vous avez
choiſi : éclairez un peuple digne de vos
leçons ; & vous qui fçavez fi bien peindre
les vertus & la liberté , apprenez - nous
à les chérir dans nos moeurs comme dans
vos écrits. Tout ce qui vous approche doit
apprendre de vous le chemin de la gloire
64 MERCURE DE FRANCE.
& de l'immortalité. Vous voyez que je
n'afpire pas à nous rétablir dans notre bêtife
, quoique je regrette beaucoup pour
ma part , le peu que j'en ai perdu . A votre
égard , Monfieur , ce retour feroit un mi- -
racle fi grand, qu'il n'appartient qu'à Dien
de le faire , & fi pernicieux qu'il n'appartient
qu'au diable de le vouloir. Ne tentez
donc pas de retomber à quatre pattes ,
perfonne au monde n'y réuffiroit moins
que vous. Vous nous redreffez trop bien
fur nos deux pieds pour ceffer de vous
tenir fur les vôtres . Je conviens de toutes
les difgraces qui pourfuivent les hommes
célébres dans la littérature . Je conviens
même de tous ces maux attachés à l'humanité
qui paroiffent indépendans de nos
vaines connoiffances. Les hommes ont ouvert
fur eux - mêmes tant de fources de
miferes , que quand le hazard en détourne
quelqu'une , ils n'en font guère plus
heureux . D'ailleurs , il y a dans le progrès
des chofes des liaifons cachées que
le vulgaire n'apperçoit pas , mais qui n'échapperont
point à l'oeil du Philofophe ,
quand il y voudra réfléchir. Ce n'eft ni
Terence , ni Ciceron , ni Virgile , ni Sénéque
, ni Tacite , qui ont produit les
crimes des Romains & les malheurs de
Rome; mais fans le poifon lent & fecret
NOVEMBRE. 1755. 65
qui corrompoit infenfiblement le plus vigoureux
gouvernement dont l'Hiftoire ait
fait mention , Cicéron , ni Lucréce , ni
Sallufte , ni tous les autres , n'euffent
point exifté ou n'euffent point écrit. Le
fiécle aimable de Lælius & de Térence
amenoit de loin le fiécle brillant d'Auguf
te & d'Horace , & enfin les fiécles horribles
de Senéque & de Néron , de Tacite
& de Domitien . Le goût des fciences &
des arts naît chez un peuple d'un vice intérieur
qu'il augmente bientôt à fon tour ;
& s'il eft vrai que tous les progrès humains
font pernicieux à l'efpece , ceux de
l'efprit & des connoiffances qui augmennotre
orgueil , & multiplient nos
égaremens , accélerent bientôt nos malheurs
: mais il vient un tems où elles font
néceffaires pour l'empêcher d'augmenter.
C'eft le fer qu'il faut laiffer dans la plaie ,
de peur que le bleffé n'expire en l'arrachant.
Quant à moi , fi j'avois fuivi ma
premiere vocation , & que je n'euffe ni
lu ni écrit , j'en aurois été fans doute plus
heureux cependant , fi les lettres étoient
maintenant anéanties , je ferois privé de
l'unique plaifir qui me refte. C'eft dans
leur fein que je me confole de tous mes
maux. C'eſt parmi leurs illuftres enfans
que je goûte les douceurs de l'amitié ,
66 MERCURE DE FRANCE.
que j'apprens à jouir de la vie , & à méprifer
la mort. Je leur dois le peu que je
fuis , je leur dois même l'honneur d'être
connu de vous. Mais confultons l'intérêt
dans nos affaires , & la vérité dans nos
écrits ; quoiqu'il faille des Philofophes ,
des Hiftoriens & des vrais Sçavans pour
éclairer le monde & conduire fes aveugles
habitans . Si le fage Memnon m'a dit
vrai , je ne connois rien de fi fou qu'un
peuple de Sages ; convenez-en , Monfieur .
S'il eft bon que de grands génies inftruifent
les hommes , il faut que le vulgaire
reçoive leurs inftructions ; fi chacun fe
mêle d'en donner , où feront ceux qui les
voudront recevoir ? Les boiteux , dit Montagne
, font mal- propres aux exercices du
corps ; & aux exercices de l'efprit , les ames
boiteufes ; mais en ce fiécle fçavant on ne
voit que boiteux vouloir apprendre à mar,
cher aux autres. Le peuple reçoit les écrits
des Sages pour les juger & non pour s'inftruire.
Jamais on ne vit tant de Dandins :
le théatre en fourmille , les caffés rétentiffent
de leurs fentences , les quais régorgent
de leurs écrits , & j'entens critiquer
l'Orphelin , parce qu'on l'applaudit , à
tel grimaud fi peu capable d'en voir les
défauts , qu'à peine en fent -il les beautés.
Recherchons la premiere fource de tous
NOVEMBRE. 1755 67
les défordres de la fociété , nous trouverons
que tous les maux des hommes leur
viennent plus de l'erreur que de l'ignorance
, & que ce que nous ne fçavons point
nous nuit beaucoup moins que ce que
nous croyons fçavoir. Or quel plus für
moyen de courir d'erreurs en erreurs , que
la fureur de fçavoir tout ? Si l'on n'eût pas
prétendu fçavoir que la terre ne tournoit
pas , on n'eût point puni Galilée pour avoir
dit qu'elle tournoit . Si les feuls Philofophes
en euffent réclamé le titre , l'Encyclopédie
n'eût point eu de perfécuteurs. Si cent
mirmidons n'afpiroient point à la gloire ,
vous jouiriez paiſiblement de la vôtre , ou
du moins vous n'auriez que des adverfaires
dignes de vous . Ne foyez donc point
furpris de fentir quelques épines inféparables
des fleurs qui couronnent les grands
talens. Les injures de vos ennemis font les
cortéges de votre gloire , comme les acclamations
fatyriques étoient ceux dont on
accabloit les Triomphateurs. C'est l'empreffement
que le public a pour tous vos
écrits , qui produit les vols dont vous vous
plaignez mais les falfifications n'y font
pas faciles ; car ni le fer ni le plomb ne
s'allient pas avec l'or. Permettez-moi de
vous le dire , par l'intérêt que je prends
à votre repos & à notre inftruction : mé68
MERCURE DE FRANCE.
prifez de vaines clameurs , par lefquelles
on cherche moins à vous faire du mal
qu'à vous détourner de bien faire. Plus on
Vous critiquera , plus vous devez vous
faire admirer ; un bon livre est une terrible
réponſe à de mauvaiſes injures . Eh !
qui oferoit vous attribuer des écrits que
vous n'aurez point faits , tant que vous ne
continuerez qu'à en faire d'inimitables ?
Je fuis fenfible à votre invitation ; & fi
cet hyver me laiffe en état d'aller au printems
habiter ma patrie , j'y profiterai de
vos bontés mais j'aime encore mieux
boire de l'eau de votre fontaine que du
lait de vos vaches ; & quant aux herbes
de votre verger, je crains bien de n'y trouver
que le lotos qui n'eft que la pâture des
bêtes , ou le moli qui empêche les hommes
de le devenir.
Je fuis de tout mon coeur , avec refpect ,
&c.
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Résumé : Réponse de M. Rousseau à M. de Voltaire Septembre 1755.
En septembre 1755, Jean-Jacques Rousseau répond à Voltaire en exprimant sa gratitude pour l'honneur rendu à sa patrie. Rousseau reconnaît Voltaire comme un chef et un modèle, espérant que les citoyens bénéficient de ses enseignements. Il admire Voltaire pour sa capacité à illustrer les vertus et la liberté, et souhaite que Voltaire continue d'éclairer le peuple. Rousseau aborde les difficultés des hommes célèbres et les maux de l'humanité, soulignant que les progrès des sciences et des arts peuvent être pernicieux mais nécessaires. Il regrette de ne pas avoir suivi sa première vocation, mais trouve du réconfort dans les lettres. Rousseau admire les lettres pour les douceurs de l'amitié et la connaissance qu'elles apportent. Il discute de l'importance des philosophes, des historiens et des savants pour éclairer le monde, tout en reconnaissant les dangers de la prétention de savoir tout. Rousseau critique la société où chacun veut instruire les autres, menant à une prolifération d'erreurs. Il conclut en exhortant Voltaire à ne pas se laisser distraire par les critiques et à continuer à produire des œuvres admirables. Rousseau exprime son désir de profiter des bontés de Voltaire et conclut avec respect.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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Résultats : 2 texte(s)
1
p. 124-130
Lettre de M. de Voltaire à M. Rousseau.
Début :
J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain : je vous [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Rousseau, Hommes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre de M. de Voltaire à M. Rousseau.
Lettre de M. de Voltaire à M. Rouffeau.
J'ai reçu , Monfieur , votre nouveau
livre contre le genre humain : je vous
remercie . Vous plairez aux hommes à qui
vous dites leurs vérités , & vous ne les corrigerez
pas . Vous peignez avec des couleurs
bien vraies les horreurs de la fociété
humaine , dont l'ignorance & la foibleffe
fe promettent tant de douceurs. On n'a
jamais employé tant d'efprit à nous rendre
bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage , cependant
comme il y a foixante ans que j'en
ai perdu l'habitude , je fens malheureuſement
qu'il m'eft impoffible de la reprendre,
& je laiffe cefte allure naturelle à ceux
qui en font plus dignes que vous & moi.
Je ne peux non plus m'embarquer pour .
aller trouver les fauvages du Canada , premierement
, parce que les maladies aufquelles
je fuis condamné , me rendent un
OCTOBRE . 1755. 125
médecin d'Europe néceffaire. Secondément
, parce que les exemples de nos nations
ont rendu les fauvages prefque auffi
méchans que nous. Je me borne à être un
fauvage paisible dans la folitude que j'ai
choifie auprès de votre patrie , où vous
devriez être.
J'avoue que les Belles - Lettres & les
Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent de fa
vie un tiffu de malheurs ; ceux de Galilée
le firent gémir dans les prifons à 70 ans ,
pour avoir connu le mouvement de la
terre ; & ce qu'il y a de plus honteux , c'eft
qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de J ..... Si j'ofois
me compter parmi ceux dont les travaux
n'ont eu que la perfécution pour récompenſe
, je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre ,du jour
que je donnai la Tragédie d'Edipe , une
bibliothèque de calomnies ridicules contre
moi : un Prêtre ex-Jéfuite que j'avois fauvé
du dernier fupplice , me payant par des
libelles diffamatoires , du fervice que je
lui avois rendu ; un homme plus coupable
- encore , faifant imprimer mon propre ou-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
vrage du fiecle de Louis XIV. avec des
notes où la plus craffe ignorance débite
les impoſtures les plus effrontées ; un autre
qui vend à un Libraire une prétendue
Hiftoire univerfelle fous mon nom , & le
Libraire affez avide & affez fot , pour imprimer
ce tiffu informe de bévûes , de fauffes
dates , de faits & de noms eftropiés ,
& enfin des hommes affez lâches & affez
méchans pour m'imputer cette raplodie .
Je vous ferois voir la fociété infectée de
ce nouveau genre d'hommes inconnus à
toute l'antiquité , qui ne pouvant embraffer
une profeffion honnête , foit de laquais ,
foit de manoeuvre , & fçachant malheureufement
écrire , fe font des courtiers de la
littérature , volent des manufcrits , les défigurent
& les vendent.
Je pourrois me plaindre qu'une plaifanterie
faite il y a plus de trente ans fur le
même fujet , que Chapelain eut la bêtife
de traiter férieufement , court aujoud'hui le
monde par l'infidélité de l'infame avarice
de ces malheureux qui l'ont défigurée avec
autant de fottife que de malice , & qui au.
bout de trente ans vendent partout cet ouvrage
, lequel certainement n'eft plus le
mien , & qui eft devenu le leur, J'ajouterois
qu'en dernier lieu , on a ofé feuilleter
dans les archives les plus refpectables ,
OCTOBRE. 1755. 1.27
& y voler une partie des mémoires que j'y
avois mis en dépôt , lorsque j'étois Hiftoriographe
de France , & qu'on a vendu à
un Libraire de Paris le fruit de mes travaux.
Je vous peindrois l'ingratitude ,
l'impoſture & la rapine , me pourſuivant
jufqu'aux pieds des Alpes , & jufqu'au
bord de mon tombeau.
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la réputation
, ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui de tous les tems ont
inondé la terre. Avouez que ni Cicéron ,
ni Lucrece , ni Virgile , ni Horace , ne furent
les Auteurs des profcriptions de Marius
, de Silla , de ce débauché d'Antoine ,
de cet imbécile Lépide , de ce tyran
fans courage Octave , furnommé fi lâchement
Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
Tragédie du Cid ne caufa pas les guerres
de la fronde. Les grands crimes n'ont été
commis que par de célebres ignorans . Ce
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eft l'infatiable
cupidité , & l'indomptable orgueil des
hommes , depuis Thamas Kouli-Kan , qui
ne fçavoit pas lire , jufqu'à un Commis
de la Douane qui ne fçait que chiffrer.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Les Lettres nourriffent l'ame , la rectifient ,
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille qui
s'emportoit contre la gloire , & le P.Mallebranche
dont l'imagination brillante écrivoit
contre l'imagination.
M. Chappuis m'apprend que votre fanté
eft bien mauvaife ; il faudroit venir la
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de mes vaches &
brouter des herbes.
Je fuis très -philofophiquement , & c.
LES OEUVRES de M. Coffin ancien Recteur
de l'Univerfité , & Principal du College
de Dormans - Beauvais , 2. vol. A
Paris , chez Defaint & Saillant , rue faint
Jean de Beauvais , & Thomas Hériffant ,
rue faint Jacques , 1755 .
Un homme zélé pour la gloire des Lettres
, & pour la mémoire de M. Coffin ,
vient de faire préfent au public de ce Recueil
, à la tête duquel il a mis l'éloge
hiftorique de l'Auteur par M. Langlet
Avocat au Parlement. Ce Recueil fait connoître
M. Coffin comme Auteur. On y
voit fes talens oratoires & poétiques ; l'éloge
hiftorique acheve , pour ainfi dire ,
cet homme illuftre , en préfentant le RecOCTOBRE.
1755 129
teur & le Principal . Cet éloge en mérite
lui-même de très- grands par l'élégance &
la vérité qui le caractérisent. Ce n'eft pas
un vain panégyrique appuyé fur des mots
vagues qui vont à tout, & qui ne prouvent
rien. C'eſt une louange propre fondée fur
des faits qui la conftatent. Voilà la meilleure
façon de louer , & peut être la ſeule
convenable. A l'égard du Recueil, nous en
rendrons compte inceffamment , il eft trop
précieux à la littérature pour n'être qu'annoncé.
CHYMIE MEDICINALE , contenant
la maniere de préparer les remedes
les plus ufités , & la méthode de les employer
pour la guérifon des maladies , z
vol . in- 12 . nouvelle édition * ; par M. Malouin
, Médecin ordinaire de Sa Majesté
la Reine , ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , de
l'Académie royale des Sciences , de la Societé
royale de Londres , Cenfeur royal
des livres , & nous ofons ajouter grand
guériffeur de profeffion , qui , felon nous ,
n'eft pas la moins recommandable de fes
* Nous l'avons annoncée d'avance dans le Mercure
d'Avril 1755 , pag. 99. Ceux de Septembre &
Octobre 1750 , ont fait mention de la premiere
édition, pag . 135 , & pag. 129.
F v
128 MERCURE DE FRANCE.
Les Lettres nourriffent l'ame , la rectifient ,
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille qui
s'emportoit contre la gloire , & le P.Mallebranche
dont l'imagination brillante écrivoit
contre l'imagination.
M. Chappuis m'apprend que votre fanté
eft bien mauvaife ; il faudroit venir la
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de mes vaches &
brouter des herbes.
Je fuis très-philofophiquement , &c.
LES OEUVRES de M. Coffin ancien Recteur
de l'Univerfité , & Principal du College
de Dormans - Beauvais , 2. vol . A
Paris , chez Defaint & Saillant , rue faint
Jean de Beauvais , & Thomas Hériffant ,
rue faint Jacques , 1755 .
Un homme zélé pour la gloire des Lettres
, & pour la mémoire de M. Coffin ,
vient de faire préfent au public de ce Recueil
, à la tête duquel il a mis l'éloge
hiftorique de l'Auteur par M. Langlet
Avocat au Parlement. Ce Recueil fait connoître
M. Coffin comme Auteur. On y
voit fes talens oratoires & poétiques ; l'éloge
hiftorique acheve , pour ainfi dire ,
cet homme illuftre , en préfentant le RecOCTOBRE.
1755 129
teur & le Principal . Cet éloge en mérite
lui-même de très- grands par l'élégance &
la vérité qui le caractérisent. Ce n'eft pas
un vain panégyrique appuyé fur des mots
vagues qui vont à tout, & qui ne prouvent
rien. C'est une louange propre fondée fur
des faits qui la conftatent. Voilà la meilleure
façon de louer , & peut être la ſeule
convenable. A l'égard du Recueil, nous en
rendrons compte inceffamment , il eft trop
précieux à la littérature pour n'être qu'annoncé.
CHYMIE MEDICINALE , contenant
la maniere de préparer les remedes
les plus ufités , & la méthode de les employer
pour la guérifon des maladies , 2
vol. in- 12 . nouvelle édition * ; par M. Malouin
, Médecin ordinaire de Sa Majesté
la Reine , ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , de
l'Académie royale des Sciences , de la Societé
royale de Londres , Cenfeur royal
des livres , & nous ofons ajouter grand
guériffeur de profeffion , qui , felon nous ,
n'eft pas la moins recommandable de fes
* Nous l'avons annoncée d'avance dans le Mercure
d'Avril 1755 , pag. 99. Ceux de Septembre &
Octobre 1750 , ont fait mention de la premiere
édition, pag. 135 , & pag. 129.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
qualités. Nous le fçavons par notre propre:
expérience , & nous avons pour garand
la Cour ainfi que la Ville.
Ce livre utile fe vend chez d'Houry pe
re , rue de la Vieille Bouclerie. Il eft de :
pure pratique , & fait pour être confulté
de tout le monde . Il eft approuvé de la
Faculté & de l'Académie . Nous en parlerons
inceffamment plus au long , & avee
tout l'éloge que l'ouvrage & l'auteur méritent.
Nous nous contenterons de dire aujourd'hui
qu'aucun Médecin n'eft plus pénétré
de la vérité de fon art , ne l'a plus
approfondi , & ne l'exerce avec plus de
fageffe & de fuccès que M. Malouin. II
compte les fiens par les guérifons qu'il
opere , plus encore que par le nombre des
malades qu'il voit , & ce font là les vrais
fuccès.
J'ai reçu , Monfieur , votre nouveau
livre contre le genre humain : je vous
remercie . Vous plairez aux hommes à qui
vous dites leurs vérités , & vous ne les corrigerez
pas . Vous peignez avec des couleurs
bien vraies les horreurs de la fociété
humaine , dont l'ignorance & la foibleffe
fe promettent tant de douceurs. On n'a
jamais employé tant d'efprit à nous rendre
bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage , cependant
comme il y a foixante ans que j'en
ai perdu l'habitude , je fens malheureuſement
qu'il m'eft impoffible de la reprendre,
& je laiffe cefte allure naturelle à ceux
qui en font plus dignes que vous & moi.
Je ne peux non plus m'embarquer pour .
aller trouver les fauvages du Canada , premierement
, parce que les maladies aufquelles
je fuis condamné , me rendent un
OCTOBRE . 1755. 125
médecin d'Europe néceffaire. Secondément
, parce que les exemples de nos nations
ont rendu les fauvages prefque auffi
méchans que nous. Je me borne à être un
fauvage paisible dans la folitude que j'ai
choifie auprès de votre patrie , où vous
devriez être.
J'avoue que les Belles - Lettres & les
Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent de fa
vie un tiffu de malheurs ; ceux de Galilée
le firent gémir dans les prifons à 70 ans ,
pour avoir connu le mouvement de la
terre ; & ce qu'il y a de plus honteux , c'eft
qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de J ..... Si j'ofois
me compter parmi ceux dont les travaux
n'ont eu que la perfécution pour récompenſe
, je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre ,du jour
que je donnai la Tragédie d'Edipe , une
bibliothèque de calomnies ridicules contre
moi : un Prêtre ex-Jéfuite que j'avois fauvé
du dernier fupplice , me payant par des
libelles diffamatoires , du fervice que je
lui avois rendu ; un homme plus coupable
- encore , faifant imprimer mon propre ou-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
vrage du fiecle de Louis XIV. avec des
notes où la plus craffe ignorance débite
les impoſtures les plus effrontées ; un autre
qui vend à un Libraire une prétendue
Hiftoire univerfelle fous mon nom , & le
Libraire affez avide & affez fot , pour imprimer
ce tiffu informe de bévûes , de fauffes
dates , de faits & de noms eftropiés ,
& enfin des hommes affez lâches & affez
méchans pour m'imputer cette raplodie .
Je vous ferois voir la fociété infectée de
ce nouveau genre d'hommes inconnus à
toute l'antiquité , qui ne pouvant embraffer
une profeffion honnête , foit de laquais ,
foit de manoeuvre , & fçachant malheureufement
écrire , fe font des courtiers de la
littérature , volent des manufcrits , les défigurent
& les vendent.
Je pourrois me plaindre qu'une plaifanterie
faite il y a plus de trente ans fur le
même fujet , que Chapelain eut la bêtife
de traiter férieufement , court aujoud'hui le
monde par l'infidélité de l'infame avarice
de ces malheureux qui l'ont défigurée avec
autant de fottife que de malice , & qui au.
bout de trente ans vendent partout cet ouvrage
, lequel certainement n'eft plus le
mien , & qui eft devenu le leur, J'ajouterois
qu'en dernier lieu , on a ofé feuilleter
dans les archives les plus refpectables ,
OCTOBRE. 1755. 1.27
& y voler une partie des mémoires que j'y
avois mis en dépôt , lorsque j'étois Hiftoriographe
de France , & qu'on a vendu à
un Libraire de Paris le fruit de mes travaux.
Je vous peindrois l'ingratitude ,
l'impoſture & la rapine , me pourſuivant
jufqu'aux pieds des Alpes , & jufqu'au
bord de mon tombeau.
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la réputation
, ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui de tous les tems ont
inondé la terre. Avouez que ni Cicéron ,
ni Lucrece , ni Virgile , ni Horace , ne furent
les Auteurs des profcriptions de Marius
, de Silla , de ce débauché d'Antoine ,
de cet imbécile Lépide , de ce tyran
fans courage Octave , furnommé fi lâchement
Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
Tragédie du Cid ne caufa pas les guerres
de la fronde. Les grands crimes n'ont été
commis que par de célebres ignorans . Ce
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eft l'infatiable
cupidité , & l'indomptable orgueil des
hommes , depuis Thamas Kouli-Kan , qui
ne fçavoit pas lire , jufqu'à un Commis
de la Douane qui ne fçait que chiffrer.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
Les Lettres nourriffent l'ame , la rectifient ,
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille qui
s'emportoit contre la gloire , & le P.Mallebranche
dont l'imagination brillante écrivoit
contre l'imagination.
M. Chappuis m'apprend que votre fanté
eft bien mauvaife ; il faudroit venir la
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de mes vaches &
brouter des herbes.
Je fuis très -philofophiquement , & c.
LES OEUVRES de M. Coffin ancien Recteur
de l'Univerfité , & Principal du College
de Dormans - Beauvais , 2. vol. A
Paris , chez Defaint & Saillant , rue faint
Jean de Beauvais , & Thomas Hériffant ,
rue faint Jacques , 1755 .
Un homme zélé pour la gloire des Lettres
, & pour la mémoire de M. Coffin ,
vient de faire préfent au public de ce Recueil
, à la tête duquel il a mis l'éloge
hiftorique de l'Auteur par M. Langlet
Avocat au Parlement. Ce Recueil fait connoître
M. Coffin comme Auteur. On y
voit fes talens oratoires & poétiques ; l'éloge
hiftorique acheve , pour ainfi dire ,
cet homme illuftre , en préfentant le RecOCTOBRE.
1755 129
teur & le Principal . Cet éloge en mérite
lui-même de très- grands par l'élégance &
la vérité qui le caractérisent. Ce n'eft pas
un vain panégyrique appuyé fur des mots
vagues qui vont à tout, & qui ne prouvent
rien. C'eſt une louange propre fondée fur
des faits qui la conftatent. Voilà la meilleure
façon de louer , & peut être la ſeule
convenable. A l'égard du Recueil, nous en
rendrons compte inceffamment , il eft trop
précieux à la littérature pour n'être qu'annoncé.
CHYMIE MEDICINALE , contenant
la maniere de préparer les remedes
les plus ufités , & la méthode de les employer
pour la guérifon des maladies , z
vol . in- 12 . nouvelle édition * ; par M. Malouin
, Médecin ordinaire de Sa Majesté
la Reine , ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , de
l'Académie royale des Sciences , de la Societé
royale de Londres , Cenfeur royal
des livres , & nous ofons ajouter grand
guériffeur de profeffion , qui , felon nous ,
n'eft pas la moins recommandable de fes
* Nous l'avons annoncée d'avance dans le Mercure
d'Avril 1755 , pag. 99. Ceux de Septembre &
Octobre 1750 , ont fait mention de la premiere
édition, pag . 135 , & pag. 129.
F v
128 MERCURE DE FRANCE.
Les Lettres nourriffent l'ame , la rectifient ,
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille qui
s'emportoit contre la gloire , & le P.Mallebranche
dont l'imagination brillante écrivoit
contre l'imagination.
M. Chappuis m'apprend que votre fanté
eft bien mauvaife ; il faudroit venir la
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de mes vaches &
brouter des herbes.
Je fuis très-philofophiquement , &c.
LES OEUVRES de M. Coffin ancien Recteur
de l'Univerfité , & Principal du College
de Dormans - Beauvais , 2. vol . A
Paris , chez Defaint & Saillant , rue faint
Jean de Beauvais , & Thomas Hériffant ,
rue faint Jacques , 1755 .
Un homme zélé pour la gloire des Lettres
, & pour la mémoire de M. Coffin ,
vient de faire préfent au public de ce Recueil
, à la tête duquel il a mis l'éloge
hiftorique de l'Auteur par M. Langlet
Avocat au Parlement. Ce Recueil fait connoître
M. Coffin comme Auteur. On y
voit fes talens oratoires & poétiques ; l'éloge
hiftorique acheve , pour ainfi dire ,
cet homme illuftre , en préfentant le RecOCTOBRE.
1755 129
teur & le Principal . Cet éloge en mérite
lui-même de très- grands par l'élégance &
la vérité qui le caractérisent. Ce n'eft pas
un vain panégyrique appuyé fur des mots
vagues qui vont à tout, & qui ne prouvent
rien. C'est une louange propre fondée fur
des faits qui la conftatent. Voilà la meilleure
façon de louer , & peut être la ſeule
convenable. A l'égard du Recueil, nous en
rendrons compte inceffamment , il eft trop
précieux à la littérature pour n'être qu'annoncé.
CHYMIE MEDICINALE , contenant
la maniere de préparer les remedes
les plus ufités , & la méthode de les employer
pour la guérifon des maladies , 2
vol. in- 12 . nouvelle édition * ; par M. Malouin
, Médecin ordinaire de Sa Majesté
la Reine , ancien Profeffeur de Pharmacie
en la Faculté de Médecine de Paris , de
l'Académie royale des Sciences , de la Societé
royale de Londres , Cenfeur royal
des livres , & nous ofons ajouter grand
guériffeur de profeffion , qui , felon nous ,
n'eft pas la moins recommandable de fes
* Nous l'avons annoncée d'avance dans le Mercure
d'Avril 1755 , pag. 99. Ceux de Septembre &
Octobre 1750 , ont fait mention de la premiere
édition, pag. 135 , & pag. 129.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
qualités. Nous le fçavons par notre propre:
expérience , & nous avons pour garand
la Cour ainfi que la Ville.
Ce livre utile fe vend chez d'Houry pe
re , rue de la Vieille Bouclerie. Il eft de :
pure pratique , & fait pour être confulté
de tout le monde . Il eft approuvé de la
Faculté & de l'Académie . Nous en parlerons
inceffamment plus au long , & avee
tout l'éloge que l'ouvrage & l'auteur méritent.
Nous nous contenterons de dire aujourd'hui
qu'aucun Médecin n'eft plus pénétré
de la vérité de fon art , ne l'a plus
approfondi , & ne l'exerce avec plus de
fageffe & de fuccès que M. Malouin. II
compte les fiens par les guérifons qu'il
opere , plus encore que par le nombre des
malades qu'il voit , & ce font là les vrais
fuccès.
Fermer
Résumé : Lettre de M. de Voltaire à M. Rousseau.
Dans sa lettre à M. Rouffeau, Voltaire commence par accuser réception du livre de ce dernier, qu'il décrit comme un 'livre contre le genre humain'. Il reconnaît la véracité des horreurs de la société humaine décrites par Rouffeau, mais exprime des doutes sur l'efficacité de ce livre pour améliorer les hommes. Voltaire refuse l'idée de revenir à un état plus naturel, comme marcher à quatre pattes, et décline l'exil au Canada en raison de ses maladies et de la corruption des peuples autochtones par les Européens. Voltaire évoque ensuite les persécutions subies par les intellectuels, citant l'exemple de Galilée, et les attaques contre les encyclopédistes, accusés d'athéisme. Il mentionne également les calomnies et les vols de ses œuvres, soulignant l'ingratitude et la rapine qui le poursuivent jusqu'à sa mort. Malgré ces épreuves, Voltaire affirme que les lettres nourrissent l'âme et apportent une certaine gloire. La lettre se conclut par des conseils de santé pour Rouffeau, dont la santé est mauvaise, et par des recommandations de lecture, notamment les œuvres de M. Coffin et un traité de chimie médicale de M. Malouin.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 56-63
COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
Début :
J'ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain : je vous [...]
Mots clefs :
Société, Hommes, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire, Ignorance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
Nous inferons une feconde fois la lettre de
M. de Voltaire à M. Rouſſeau de Genève :
trois raifons nous y déterminent . 1º . Pour la
donner plus correcte. 2 ° . Pourl'accompagner
de notes , où l'on trouvera les corrections &·
les additions qui ont été faites à cette même
lettre , telle qu'elle paroît imprimée à la fuite
de l'Orphelin . On fera par là plus à portés
de comparer les deux leçons , & de juger
quelle eft la meilleure . 3. Nous la redonnons
pour la commodité du Lecteur , qui pourra
la parcourir fans changer de volume , avant
que de lire la réponse de M. Rouſſeau , que
nous allons y joindre , afin de ne rien laiſſer à
défirer fur ce sujet à la curiofité du public .
COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire
à M. Rouffeau , de Genève , datée du
30 Août , 1755.
J'Ai :
'Ai
reçu , Monfieur
, votre
nouveau
livre
contre
le genre
humain
: je vous
en remercie
. Vous
plairez
aux hommes
à
qui vous
dites
leurs
vérités
, & vous
ne
NOVEMBRE. 1755. 57
les corrigerez pas. Vous peignez avec des
couleurs bien vraies les horreurs de la
fociété humaine , dont l'ignorance & la
foibleffe fe promettent tant de douceurs ,
On n'a jamais employé tant d'efprit à vou→
loir nous rendre bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage ; cependant
comme il y a plus de foixante ans
que j'en ai perdu l'habitude , je fens malheureufement
qu'il m'eft impoffible de la
reprendre , & je laiffe cette allure naturelle
à ceux qui en font plus dignes que vous
& moi. Je ne peux non plus m'embarquer
pour aller trouver les fauvages du
Canada , premierement , parce que les maladies
aufquelles je fuis condamné , me rendent
un médecin ( a ) d'Europe néceffaire ;
Secondement , parce que la guerre eft portée
dans ce païs - là ; & que les exemples
de nos nations ont rendu ces fauvages
prefque auffi méchans que nous . Je me
borne à être un fauvage paifible dans la
folitude que j'ai choifie auprès de votre
patrie , où vous devriez être ( b ).
•
(4) Il y a dans la copie imprimée chez Lam
bert ; me rétiennent auprès du plus grand Medecin
de l'Europe , & que je ne trouverois pas Les
mêmes fecours chez les Miflouris.
(b ) Qu yous êtes tant défiré.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
J'avoue avec vous que les Belles- Lettres
& les Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent
de fa vie un tiffu de malheurs. Ceux de
Galilée le firent gémir dans les priſons à
70 ans , pour avoir connu le mouvement
de la terre ; & ce qu'il y a de plus honteux
, c'eft qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
: Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de Janféniſtes .
Si j'ofois me compter parmi ceux dont les
travaux n'ont eu que la perfécution pour
récompenfe , je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre , du
jour que je donnai la Tragédie d'Edipe ,
une bibliothéque de calomnies ridicules
imprimées contre moi ( c ) , un Prêtre ex-
(r) Un homme , qui m'avoit des obligations
affez connues , me payant de mon fervice par
vingt libelles ; un autre beaucoup plus coupable
encore , faifant imprimer mon propre ouvrage du
fiecle de Louis XIV. avec des notes dans lefquelles
l'ignorance la plus craffe vomit les plus infâmes
impoftures : un autre qui vend à un Libraire
quelques chapitres d'une prétendue hiſtoire univerfelle
fous mon nom , le Libraire affez avide
pour imprimer ce tiffu informe de bévues , de
fauffes dates , de faits & de noms eftropiés ; & enfin
des hommes affez injuftes pour m'imputer la
publication de cette raplodie.
NOVEMBRE. 1755 . 19
Jéfuite que j'avois fauvé du dernier fupplice
, me payant par des libelles diffamatoires
, du fervice que je lui avois rendu ;
un homme plus coupable encore , faifant
imprimer mon propre ouvrage du fiecle
de Louis XIV. avec des notes où la plus
craffe ignorance débite les impoftures les
plus effrontées , un autre qui vend à un
Libraire une prétendue hiftoire univerfelle
fous mon nom , & le Libraire affez
avide & affez fot pour imprimer ce tiffa
informe de bévues , de fauffes dattes , de
faits & de noms eftropiés ; & enfin des
hommes affez lâches & affez méchans pour
m'imputer certe rapfodie ; je vous ferois
voir la fociété infectée de ce nouveau genre
d'hommes inconnus à toute l'antiquité,
qui ne pouvant embraffer une profeffion
honnête , foit de laquais , foit de manoeuvre
, & fçachant malheureufement lire &
écrire , fe font courtiers de littérature , volent
des manufcrits , les défigurent & les
vendent.
(d ) Je pourrois me plaindre qu'une
plaifanterie faite il y a près de trente ans
(d) Je pourrois me plaindre que des fragmens
d'une plaifanterie faite il y a près de trente ans
fur le même fojet , que Chapelain eut la bêtife de
traiter férieufement , courent aujourd'hui le monde
par l'infidélité & l'ayarice de ces malheureux ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
ans fur le même fujet , que Chapelain eut
la bêtife de traiter férieufement , court
aujourd'hui le monde par l'infidélité &
l'avarice de ces malheureux qui l'ont défigurée
avec autant de fottife que
de mafice
, & qui , au bout de trente ans , vendent
partout cet ouvrage , lequel , certainement
, n'eft plus le mien , & qui eft
devenu le leur. J'ajouterois qu'en dernier
lieu , on a ofé fouiller dans les archives
les plus refpectables , & y voler une partie
des mémoires que j'y avois mis en dépôt
, lorsque j'étois hiftoriographe de France
, & qu'on a vendu à un Libraire de Paris
le fruit de mes travaux. Je vous peindrois
l'ingratitude , l'impofture & la rapine
me pourſuivant jufqu'aux pieds des Alpes
, & jufqu'au bord de mon tombeau (e) .
qui ont mêlé leurs groffieretés à ce badinage ,
qui en ont rempli les vuides avec autant de fottife
que de malice , & qui enfin au bout de trente ans,
vendent partout en manufcrit ce qui n'appartient
qu'à eux , & qui n'eft digne que d'eux. J'ajouterai
qu'en dernier lieu on a volé une partie des maté
riaux que j'avois raffemblés dans les archives publiques
, pour fervir à l'hiftoire de la guerre de
1741. lorfque j'étois hiftoriographe de France ;
qu'on a vendu à un Libraire ce fruit de mon travail
; qu'on fe faifit à l'envi de mon bien , comme
j'étois déja mort , & qu'on le dénature pour le
mettre à l'encan .
(e) Mais que concluerai-je de toutes ces tribuNOVEMBRE.
1755. 61
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la
reputation , ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui , de tout tems , ont
inondé la terre .
Avouez que ni Cicéron , ni Lucrece ,
ni Virgile , ni Horace , ne furent les Aulations
? Que je ne dois pas me plaindre. Que
Pope , Deſcartes , Bayle , le Camoëns , & cent
autres ont effuié les mêmes injuftices , & de plus
grandes ; que cette deftinée eft celle de prefque
Tous ceux que l'amour des lettres a trop féduits .'
Avouez , en effet , que ce font là de ces petits
malheurs particuliers , dont à peine la fociété s'apperçoit.
Qu'importe au genre humain que quelques
frelons pillent le miel de quelques abeilles . Les
gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites
querelles : le refte du monde les ignore , ou en rit.
De toutes les amertumes répandues fur la vie humaine
, ce font là les moins funeftes. Les épines .
attachées à la littérature & à un peu de réputation ,
ne font que des fleurs en comparaifon des autres
maux , qui de tout tems ont inondé la terre.
Avouez que ni Cicéron , ni Varron , ni Lucrece ,
ni Virgile, ni Horace , n'eurent la moindre part
aux profcriptions. Marius étoit un ignorant , le
barbare Sylla , le crapuleux Antoine , l'imbécile
Lépide , lífoient peu Platon & Sophocle ; & pour
ce tyran fans courage , Octave Cépias , furnommé
fi lâchement Augufte , il ne fut un déteftable
affaffin , que dans le tems où il fut privé de la fociété
des gens de lettres . Avouez que Pétrarque
& Bocace ne firent pas naître les troubles d'Italie.
Avouez que le badinage de Marot , &c.
62 MERCURE DE FRANCE.
teurs des profcriptions de Silla , de ce débauché
d'Antoine , de cet imbécile Lépide
, de ce tyran fans courage , Octave
Cépias furnommé fi lâchement Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
tragédie du Cid ne caufa pas lesguerres
de la fronde . Les grands crimes n'ont été
commis que par de célébres ignorans. Cel
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eſt l'infatiable
cupidité de l'indomptable orgueil des hom
mes , depuis Thamas - Koulikan qui ne
fçavoit pas lire , jufqu'à un commis de la
Douanne , qui ne fçait que chiffrer. Les
Lettres nourriffent l'ame , la rectifient
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille , qui
s'emporte contre la gloire , & comme le
P. Mallebranche dont l'imagination brillante
écrivoit.contre l'imagination (ƒ).
M. Chappuis m'apprend que votre fan-
"
(f) Si quelqu'un doit fe plaindre des lettres
c'eft moi , puifque dans tous les tems & dans tous
les lieux ; elles ont fervi à me perfécuter. Mais il
faut les aimer malgré l'abus qu'on en fait , comme
il faut aimer la fociété , dont tant d'hommes
méchans corrompent les douceurs ; comme il
faut aimer fa patrie , quelques injuſtices qu'on
y effuye.
NOVEMBRE . 1755. 63
ré eft bien mauvaife ; il faudroit la venir
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de nos vaches &
brouter nos herbes.
Je fuis très- philofophiquement , & avec
la plus tendre eftime. &c.
M. de Voltaire à M. Rouſſeau de Genève :
trois raifons nous y déterminent . 1º . Pour la
donner plus correcte. 2 ° . Pourl'accompagner
de notes , où l'on trouvera les corrections &·
les additions qui ont été faites à cette même
lettre , telle qu'elle paroît imprimée à la fuite
de l'Orphelin . On fera par là plus à portés
de comparer les deux leçons , & de juger
quelle eft la meilleure . 3. Nous la redonnons
pour la commodité du Lecteur , qui pourra
la parcourir fans changer de volume , avant
que de lire la réponse de M. Rouſſeau , que
nous allons y joindre , afin de ne rien laiſſer à
défirer fur ce sujet à la curiofité du public .
COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire
à M. Rouffeau , de Genève , datée du
30 Août , 1755.
J'Ai :
'Ai
reçu , Monfieur
, votre
nouveau
livre
contre
le genre
humain
: je vous
en remercie
. Vous
plairez
aux hommes
à
qui vous
dites
leurs
vérités
, & vous
ne
NOVEMBRE. 1755. 57
les corrigerez pas. Vous peignez avec des
couleurs bien vraies les horreurs de la
fociété humaine , dont l'ignorance & la
foibleffe fe promettent tant de douceurs ,
On n'a jamais employé tant d'efprit à vou→
loir nous rendre bêtes.
Il prend envie de marcher à quatre
pattes , quand on lit votre ouvrage ; cependant
comme il y a plus de foixante ans
que j'en ai perdu l'habitude , je fens malheureufement
qu'il m'eft impoffible de la
reprendre , & je laiffe cette allure naturelle
à ceux qui en font plus dignes que vous
& moi. Je ne peux non plus m'embarquer
pour aller trouver les fauvages du
Canada , premierement , parce que les maladies
aufquelles je fuis condamné , me rendent
un médecin ( a ) d'Europe néceffaire ;
Secondement , parce que la guerre eft portée
dans ce païs - là ; & que les exemples
de nos nations ont rendu ces fauvages
prefque auffi méchans que nous . Je me
borne à être un fauvage paifible dans la
folitude que j'ai choifie auprès de votre
patrie , où vous devriez être ( b ).
•
(4) Il y a dans la copie imprimée chez Lam
bert ; me rétiennent auprès du plus grand Medecin
de l'Europe , & que je ne trouverois pas Les
mêmes fecours chez les Miflouris.
(b ) Qu yous êtes tant défiré.
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
J'avoue avec vous que les Belles- Lettres
& les Sciences ont caufé quelquefois beaucoup
de mal. Les ennemis du Taffe firent
de fa vie un tiffu de malheurs. Ceux de
Galilée le firent gémir dans les priſons à
70 ans , pour avoir connu le mouvement
de la terre ; & ce qu'il y a de plus honteux
, c'eft qu'ils l'obligerent à fe rétracter.
: Dès que vos amis eurent commencé le
Dictionnaire Encyclopédique , ceux qui
oferent être leurs rivaux , les traiterent de
Déiftes , d'Athées & même de Janféniſtes .
Si j'ofois me compter parmi ceux dont les
travaux n'ont eu que la perfécution pour
récompenfe , je vous ferois voir une troupe
de miférables acharnés à me perdre , du
jour que je donnai la Tragédie d'Edipe ,
une bibliothéque de calomnies ridicules
imprimées contre moi ( c ) , un Prêtre ex-
(r) Un homme , qui m'avoit des obligations
affez connues , me payant de mon fervice par
vingt libelles ; un autre beaucoup plus coupable
encore , faifant imprimer mon propre ouvrage du
fiecle de Louis XIV. avec des notes dans lefquelles
l'ignorance la plus craffe vomit les plus infâmes
impoftures : un autre qui vend à un Libraire
quelques chapitres d'une prétendue hiſtoire univerfelle
fous mon nom , le Libraire affez avide
pour imprimer ce tiffu informe de bévues , de
fauffes dates , de faits & de noms eftropiés ; & enfin
des hommes affez injuftes pour m'imputer la
publication de cette raplodie.
NOVEMBRE. 1755 . 19
Jéfuite que j'avois fauvé du dernier fupplice
, me payant par des libelles diffamatoires
, du fervice que je lui avois rendu ;
un homme plus coupable encore , faifant
imprimer mon propre ouvrage du fiecle
de Louis XIV. avec des notes où la plus
craffe ignorance débite les impoftures les
plus effrontées , un autre qui vend à un
Libraire une prétendue hiftoire univerfelle
fous mon nom , & le Libraire affez
avide & affez fot pour imprimer ce tiffa
informe de bévues , de fauffes dattes , de
faits & de noms eftropiés ; & enfin des
hommes affez lâches & affez méchans pour
m'imputer certe rapfodie ; je vous ferois
voir la fociété infectée de ce nouveau genre
d'hommes inconnus à toute l'antiquité,
qui ne pouvant embraffer une profeffion
honnête , foit de laquais , foit de manoeuvre
, & fçachant malheureufement lire &
écrire , fe font courtiers de littérature , volent
des manufcrits , les défigurent & les
vendent.
(d ) Je pourrois me plaindre qu'une
plaifanterie faite il y a près de trente ans
(d) Je pourrois me plaindre que des fragmens
d'une plaifanterie faite il y a près de trente ans
fur le même fojet , que Chapelain eut la bêtife de
traiter férieufement , courent aujourd'hui le monde
par l'infidélité & l'ayarice de ces malheureux ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
ans fur le même fujet , que Chapelain eut
la bêtife de traiter férieufement , court
aujourd'hui le monde par l'infidélité &
l'avarice de ces malheureux qui l'ont défigurée
avec autant de fottife que
de mafice
, & qui , au bout de trente ans , vendent
partout cet ouvrage , lequel , certainement
, n'eft plus le mien , & qui eft
devenu le leur. J'ajouterois qu'en dernier
lieu , on a ofé fouiller dans les archives
les plus refpectables , & y voler une partie
des mémoires que j'y avois mis en dépôt
, lorsque j'étois hiftoriographe de France
, & qu'on a vendu à un Libraire de Paris
le fruit de mes travaux. Je vous peindrois
l'ingratitude , l'impofture & la rapine
me pourſuivant jufqu'aux pieds des Alpes
, & jufqu'au bord de mon tombeau (e) .
qui ont mêlé leurs groffieretés à ce badinage ,
qui en ont rempli les vuides avec autant de fottife
que de malice , & qui enfin au bout de trente ans,
vendent partout en manufcrit ce qui n'appartient
qu'à eux , & qui n'eft digne que d'eux. J'ajouterai
qu'en dernier lieu on a volé une partie des maté
riaux que j'avois raffemblés dans les archives publiques
, pour fervir à l'hiftoire de la guerre de
1741. lorfque j'étois hiftoriographe de France ;
qu'on a vendu à un Libraire ce fruit de mon travail
; qu'on fe faifit à l'envi de mon bien , comme
j'étois déja mort , & qu'on le dénature pour le
mettre à l'encan .
(e) Mais que concluerai-je de toutes ces tribuNOVEMBRE.
1755. 61
Mais , Monfieur , avouez auffi que ces
épines attachées à la littérature & à la
reputation , ne font que des fleurs en comparaifon
des maux qui , de tout tems , ont
inondé la terre .
Avouez que ni Cicéron , ni Lucrece ,
ni Virgile , ni Horace , ne furent les Aulations
? Que je ne dois pas me plaindre. Que
Pope , Deſcartes , Bayle , le Camoëns , & cent
autres ont effuié les mêmes injuftices , & de plus
grandes ; que cette deftinée eft celle de prefque
Tous ceux que l'amour des lettres a trop féduits .'
Avouez , en effet , que ce font là de ces petits
malheurs particuliers , dont à peine la fociété s'apperçoit.
Qu'importe au genre humain que quelques
frelons pillent le miel de quelques abeilles . Les
gens de lettres font grand bruit de toutes ces petites
querelles : le refte du monde les ignore , ou en rit.
De toutes les amertumes répandues fur la vie humaine
, ce font là les moins funeftes. Les épines .
attachées à la littérature & à un peu de réputation ,
ne font que des fleurs en comparaifon des autres
maux , qui de tout tems ont inondé la terre.
Avouez que ni Cicéron , ni Varron , ni Lucrece ,
ni Virgile, ni Horace , n'eurent la moindre part
aux profcriptions. Marius étoit un ignorant , le
barbare Sylla , le crapuleux Antoine , l'imbécile
Lépide , lífoient peu Platon & Sophocle ; & pour
ce tyran fans courage , Octave Cépias , furnommé
fi lâchement Augufte , il ne fut un déteftable
affaffin , que dans le tems où il fut privé de la fociété
des gens de lettres . Avouez que Pétrarque
& Bocace ne firent pas naître les troubles d'Italie.
Avouez que le badinage de Marot , &c.
62 MERCURE DE FRANCE.
teurs des profcriptions de Silla , de ce débauché
d'Antoine , de cet imbécile Lépide
, de ce tyran fans courage , Octave
Cépias furnommé fi lâchement Augufte.
Avouez que le badinage de Marot n'a
pas produit la faint Barthelemi , & que la
tragédie du Cid ne caufa pas lesguerres
de la fronde . Les grands crimes n'ont été
commis que par de célébres ignorans. Cel
qui fait & ce qui fera toujours de ce monde
une vallée de larmes , c'eſt l'infatiable
cupidité de l'indomptable orgueil des hom
mes , depuis Thamas - Koulikan qui ne
fçavoit pas lire , jufqu'à un commis de la
Douanne , qui ne fçait que chiffrer. Les
Lettres nourriffent l'ame , la rectifient
la confolent , & elles font même votre
gloire dans le tems que vous écrivez
contr'elles. Vous êtes comme Achille , qui
s'emporte contre la gloire , & comme le
P. Mallebranche dont l'imagination brillante
écrivoit.contre l'imagination (ƒ).
M. Chappuis m'apprend que votre fan-
"
(f) Si quelqu'un doit fe plaindre des lettres
c'eft moi , puifque dans tous les tems & dans tous
les lieux ; elles ont fervi à me perfécuter. Mais il
faut les aimer malgré l'abus qu'on en fait , comme
il faut aimer la fociété , dont tant d'hommes
méchans corrompent les douceurs ; comme il
faut aimer fa patrie , quelques injuſtices qu'on
y effuye.
NOVEMBRE . 1755. 63
ré eft bien mauvaife ; il faudroit la venir
rétablir dans l'air natal , jouir de la liberté,
boire avec moi du lait de nos vaches &
brouter nos herbes.
Je fuis très- philofophiquement , & avec
la plus tendre eftime. &c.
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Résumé : COPIE d'une lettre écrite par M. de Voltaire à M. Rousseau, de Genève, datée du 30 Août, 1755.
Le texte présente une lettre de Voltaire à Rousseau, datée du 30 août 1755, republiée pour corriger des erreurs, ajouter des notes explicatives et offrir une lecture continue avant la réponse de Rousseau. Dans cette lettre, Voltaire exprime sa réception du livre de Rousseau, intitulé 'contre le genre humain'. Il reconnaît la vérité des horreurs de la société humaine décrites par Rousseau. Voltaire mentionne qu'il est impossible pour lui de revenir à un état plus naturel ou de vivre parmi les sauvages du Canada en raison de sa santé et des guerres. Il évoque également les persécutions subies par les intellectuels, y compris lui-même, et les calomnies dont il a été victime. Voltaire compare ces épreuves aux maux plus grands qui affligent l'humanité et conclut que les lettres, malgré les abus, nourrissent et consolent l'âme. Il exprime finalement son amour pour les lettres et la société, malgré leurs défauts.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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