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Résultats : 3 texte(s)
1
p. 99-128
« MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
Début :
MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...]
Mots clefs :
Charles Quint, Mémoires historiques, François I, Guerre, Empereur, Roi, Succès, Conquêtes, Armée, Royaume de Naples, Italie, Prince, Troupes, Ennemis, Esprit, Bataille
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texteReconnaissance textuelle : « MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
MEMOIRES hiftoriques , militaires
& politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Em-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
pire , jufqu'au traité d'Aix -la - Chapelle en
1748. Par M. l'Abbé Raynal , de la Société
royale de Londres, & de l'Académie royale
des Sciences & Belles - Lettres de Pruffe . A
Amfterdam , chez Ar ' ftée & Merkus ; & le`
vend à Paris , chez Durand , rue S. Jacques
, au Griffon , 1754 .
J'ai donné dans le Mercure dernier l'extrait
du premier volume de mon ouvrage ,
je vais continuer celui du fecond qui tenferme
l'histoire des guerres de Charles-
Quint & de François I , depuis 1521 jufqu'en
1544.
» L'Italie , ce théatre continuel & mal-
» heureux de tant de guerres , en a peu vu
» d'auffi fingulieres par les motifs & d'auffi
furprenantes par les événemens que cel-
» les qu'on va développer. Le lecteur en
» faifira mieux l'efprit , & en fuivra plus
agréablement les détails lorfqu'on l'aura
» fait remonter jufqu'à leurs caufes les plus
éloignées.
و ر
و ر
ور
و ر
Depuis la chute de l'Empire Romain
l'Italie ne s'étoit jamais trouvée dans la fituation
heureufe & brillante où elle étoit
en 1492. Une paix profonde , un commerce
étendu & floriffant , la culture des fciences
& des arts , inconnus ou méprifés ailleurs
, y faifoient regner des moeurs douces ,
aimables & polies . Tranquille , peuplée ,
DECEMBRE . 1754. tor
!
riche & magnifique au - dedans , elle avoit
au- dehors une affez grande confidération .
Cette fituation fi rare étoit particulierement
l'ouvrage de Laurent de Médicis , qui
de fimple citoyen de Florence en devint le
chef& le bienfaiteur. Sa mort fut l'époque
des troubles de l'Italie .
Ludovic Sforce méditoit d'ufurper la
Souveraineté du Milanès fur Jean Galeas
fon neveu ; mais comme il prévoyoit que
le Roi de Naples traverferoit fon projet,
il engagea la France à faire valoir les droits
qu'elle avoit par la Maiſon d'Anjou fur le
Royaume de Naples .
» Charles VIII qui n'avoit ni la péné-
» tration néceffaire pour connoître le bien
»de l'Etat , ni le fentiment qui le fait de-
» viner, & qui confondoit d'ailleurs , com-
" me prefque tous les Souverains , un fond
" méprifable d'inquiétude avec une paf-
» fion très-louable pour la gloire , s'entêta
de la conquête de Naples dès qu'on lui
» en eût fait la premiere ouverture. La né-
» ceffité de peapler fon Royaume que les
» guerres contre les Anglois avoient de-
» vafté , de réformer le gouvernement dont
» les troubles civils venoient d'augmenter
» le defordre , de rétablir les finances épui-
» fées par les bizarreries du dernier régne ,
ne balança pas une réfolution fi dange-
ود
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» reufe . Tout fut rapporté à une entrepriſe
» dont le fuccès même devoit être un mal-
» heur. Le defir de réuffir , tout vif qu'il
» étoit , peut-être même parce qu'il l'étoit ,
» n'éclaira pas fur les moyens.
و ر
ود
ود
Charles commença par gagner Ferdinand
& Maximilien , en leur abandonnant des
pays qui valoient mieux que ce qu'il ſe propofoit
d'acquerir. Il regarda fon triomphe
comme infaillible , lorfqu'il crut s'être affuré
qu'il n'auroit à combattre que des Italiens.
Il eft vrai que quand les différens
Etats de l'Italie n'auroient pas été divifés
entr'eux , ils ne pouvoient oppofer qu'une
foible réfiftance. » Leurs troupes n'étoient
compofées que de gens fans honneur ,
»fans talent & fans aveu , que quelques
Seigneurs qui jouiffoient d'une efpece
d'indépendance dans l'Etat eccléfiaftique
» ou dans d'autres états , raffembloient
»pour le fervice des Puiffances qui en
» avoient befoin . Ces chefs de bande , maî-
» tres abfolus des corps qu'ils avoient formés
, y difpofoient à leur gré de tous les
emplois , & faifoient avec leurs fubalternes
le marché qu'ils vouloient , fans que
l'Etat qui les avoit à ſa ſolde , prît con-
» noiffance de ces conventions. La diffi-
» culté ou la dépenfe des recrûes déter-
ور
"
"
minoit ces aventuriers à n'agir que de
DECEMBRE. 1754. 103
ور
ود
"
» concert ; & quoiqu'ils fuffent dans des
» camps ennemis , ils travailloient plutôt
»à fe faire valoir les uns les autres qu'à
» tenir les engagemens qu'ils avoient con-
» tractés. Un i vil intérêt avoit réduit la
» guerre à n'être qu'une comédie. On ne la
» faifoit jamais que de jour , & l'artillerie
»même fe taifoit pendant la nuit , pour
» que le repos du foldat ne fût pas troublé.
» Dans les occafions même qui font les
plus vives , il n'y avoit gueres de fang
» répandu que par inadvertance , & les
» combattans ne cherchoient réciproque-
» ment qu'à faire des prifonniers dont la
» rançon pût les enrichir. Machiavel nous
a laiffé le récit exact & détaillé des deux
plus mémorables actions de fon fiècle ,
celle d'Anghiari & celle de Caftracaro.
On y voit des aîles droites & gauches
» renversées & victorieufes , un centre
» enfoncé , le champ de bataille perdu &
regagné plufieurs fois . Ces defcriptions
>> annoncent un carnagel horrible ; il n'y
eut cependant ni mort ni bleffé dans le
premier combat , & dans le fecond il
» ne périt qu'un feul homme d'armes qui
» fut foulé par les chevaux .
ود
Charles ne trouva aucun obftacle dans
fa marche ; il fe vit maître du Royaume
de Naples fans avoir tiré l'épée , & en
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
moins de tems qu'il n'en auroit fallu pour
le parcourir. Mais la facilité & l'éclat de
cette conquête ne firent qu'aigrir la jaloufie
des autres Puiffances . Le Pape , l'Empereur
, le Roi d'Efpagne , les Vénitiens
& les Milanois s'unirent pour dépouiller
Charles qui , effrayé de cette ligue , laiffa
une partie de fes troupes pour défendre fa
conquête , & reprit la route de fes Etats
avec le refte .
Cette retraite enhardit le Roi déthrôné ,
qui vint avec des fecours confidérables
pour chaffer les François de fes Etats ; les
conquerans fe défendirent long - tems avec
affez de bonheur , mais ils furent enfin
obligés de céder & d'abandonner les places
dont ils étoient les maîtres , & il ne
refta à la France que la honte d'avoir formé
une entrepriſe confidérable fans fin déterminée
, ou fans moyens pour y parvenir .
Les mauvais fuccès de Charles VIII ne
rebuterent point fon fucceffeur. Louis XII
fut à peine parvenu au thrône qu'il tourna
fes vûes vers le Milanès fur lequel il avoit
quelques droits ; la conquête en auroit été
difficile , s'il n'avoit été fécondé par les
Vénitiens. Le Milanès ne pouvoit pas réfifter
à ces forces réunies , & il fut fubjugué
en quinze jours. Louis ne bornoit pas
fon ambition à cette conquête , il convint
DECEMBRE . 1754. 105
avec les Espagnols d'attaquer à frais communs
le Royaume de Naples & de le partager
après la victoire. Fréderic ne fit qu'u
ne très-foible réfiftance ; mais les vainqueurs
n'eurent pas plutôt accablé l'ennemi
commun , qu'ils devinrent irréconciliables.
Cette divifion eut des fuites funeftes
aux François ; les avantages qu'avoient fur
eux les Eſpagnols affurerent, après bien des
combats & des négociations , Naples à Ferdinand
, fans que Louis , que les événemens
n'éclairoient jamais , apprît à connoître
les hommes , ni même à fe défier
de fon rival . Un aveuglement fi extraordinaire
le précipita bientôt dans de nouveaux
malheurs à l'occafion que nous allons rapporter.
» La République de Venife jettoit en
1508 un éclat qu'elle n'avoit pas eu au-
» paravant , & qu'elle n'a pas eu depuis.
» Sa domination s'étendoit fur les ifles de
Chypre & de Candie , fur les meilleurs
» ports du Royaume de Naples , fur les pla-
» ces maritimes de la Romagne & fur la
partie du Milanès qui fe trouvoit à ſa
» bienféance. Des poffeffions fi fort éloignées
les unes des autres étoient en quel-
» que maniere réunies par les flottes nom-
»breufes & bien équippées de cette Puiffance
, la feule qui en eût alors. Les dé-
"
"
23
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
penfes qu'exigeoient ces armemens confidérables
ne l'épuifoient pas ; & fon
» commerce qui embraffoit tout le monde
» connu , la mettoit encore en état d'avoir
beaucoup de troupes de terre & de les
» mieux payer que les autres nations. Ces
forces n'étoient ni les feules ni même
les plus grandes reffources de l'Etat : il
pouvoit compter fur l'affection des fujets.
qui trouvoient un avantage fenfible à vi-
» vre fous un gouvernement qui entrete-
» noit l'abondance au - dedans , & qui paf-
» foit au- dehors pour le plus fage & le plus
profond de tous les gouvernemens.
99
39
"
و ر
» Pour fe maintenir dans cette pofition
» brillante , Venife travailloit fans relâche
» à mettre les forces de fes voifins dans un
tel équilibre , qu'elle pût rendre toujours
» fupérieur le parti qu'il lui conviendroit
d'embraffer. Le defir d'établir cette ba-
» lance de pouvoir , la chimere de tant de
» celebres politiques , l'empêchoit d'être fi-
» dele à fes alliances les plus folemnelles ,
» & de refpecter les droits les plus évidens
» des autres Souverains . Ses amis fatigués
" par fes défiances , & fes ennemis aigris
» par fes hauteurs , prirent peu à peu pour
» elle les mêmes fentimens . Comme cette
difpofition ne pouvoit pas être long - tems
» fecrette , on ne tarda pas à fe faire réci- '
"
DECEMBRE. 1754. 107
proquement confidence de fon averfion ,
» & cette confidence aboutit à une confpiration
générale contre la République .
L'hiftoire ne fournit gueres que le congrès
de Cambrai où plufieurs Puiffances fe
foient réunies contre une Puiffance moins
confidérable que chacune d'elles . Cette fameufe
ligue étoit compofée du Pape , du
Roi Catholique , de l'Empereur & de Louis
XII. Le Roi de France toujours fidele à
fes engagemens , entra en 1509 fur le territoire
de la République dans le tems dont
on étoit convenu , & avec les forces qu'il
devoit fournir. Il gagna par l'imprudence
du Général Vénitien qu'on lui oppofa , une
bataille complette , qui mit Venife à deux
doigts de fa perte .
La divifion des Princes confédérés fauva
la République. Louis vit tourner contre
lui les forces de la ligue , celles des
Suiffes & du Roi d'Angleterre. Malgré les
efforts réunis de tant d'ennemis , les François
fe foutinrent en Italie par des fuccès
tous les jours plus éclatans , jufqu'à la mort
du Duc de Nemours , qui fe fit tuer en foldat
à la bataille de Ravenne , qu'il avoit
gagnée en Général . Les vainqueurs déconcertés
par la mort de leur chef , s'affoibliffant
tous les jours par les divifions , les
maladies & les défertions , furent obligés
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'aller défendre le Milanès ; mais trop foibles
pour s'y maintenir , ils en furent chaf
fés par les Suiffes en 1512. Louis ne perdit
pas courage , il vint à bout d'amèner
les Venitiens à fon alliance, & de recouvrer
ce qu'il avoit perdu au - delà des Alpes .
» Cette conquête fut facile. Les Milanois
qui jufqu'alors avoient regardé les
François comme des Tyrans , les reçu-
» rent comme leurs libérateurs : ce qu'ils
éprouvoient de Sforce & fur-tout des
» Suiffes depuis la révolution , leur avoit
appris que l'orgueil , l'injuftice & le mépris
des loix & des bienféances étoient
" moins les vices d'une nation en particu-
» lier que de la profpérité en général . Ces
» réflexions les avoient conduits au paral-
» lele de leurs anciens & de leurs nou-
» veaux maîtres ; & ils avoient jugé que
33
ceux qui rachetoient les défauts des con-
» querans par la bonté de leur coeur & la
»facilité de leurs moeurs , devoient être
" préférés à ceux qui n'offroient pas les
"mêmes compenfations . » Malgré ces difpofitions
favorables , les François furent
encore chaffés de leur conquête.
François I fuivit les vûes de fon prédéceffeur
avec la même vivacité que fi elles
euffent été fes propres vûes. Il entra en
Italie , dont les Suiffes gardoient le paffaDECEMBRE
. 1754 109
ge ,
& gagna contr'eux la célebre bataille
de Marignan , qui lui ouvrit la conquête
du Milanès , où les François furent tranquilles
jufqu'en 1521 .
La guerre que commencerent alors à ſe
faire Charles- Quint & François I , fut vive
, fur- tout en Italie . Le Pape & l'Empereur
s'unirent pour chaffer les François du
Milanès dont ils étoient reftés les maîtres.
Lautrec qui y commandoit, fçavoit la guerre
, mais il n'avoit aucun talent pour le
gouvernement. On le trouvoit généralement
haut , fier & dédaigneux . Ses vices
& la dureté de fon adminiftration le rendirent
odieux aux Milanois , qui chercherent
à fortir de l'oppreffion . Lautrec qui
vit les fuites de cette fermentation , demanda
des fecours à la France , mais il nefut pas
affez fort pour fe défendre contre les confédérés
qui le chafferent du Milanès . Une
bataille que ce Général perdit enfuite
acheva la ruine des François en Italie.
François I ne fut point découragé. Il
vit toute l'Europe fe liguer contre lui fans
que cela changeât rien à fes projets. Il ne
réfléchiffoit pas affez pour voir le péril , &
avoit d'ailleurs trop de courage pour le
craindre. Il fe difpofoit à paffer les Alpes
avec une armée redoutable , lorfque la
confpiration du Connétable de Bourbon
116 MERCURE DE FRANCE.
l'arrêta dans fes Etats . Il chargea Bonnivet
de la conquête du Milanès .
33
» Profper Colonne fut le Général que
» la ligue lui oppofa . Cet Italien qui paſſa
» pour un des plus grands Capitaines
» de fon fiécle , faifoit la guerre avec
» moins d'éclat que de fageffe , & avoit
" pour maxime de ne rien abandonner à la
» fortune , même dans les cas les plus pref-
» fans. Il combinoit extrêmement toutes
fes démarches , & dans la crainte de les
déranger , il laiffoit échapper fouvent
» des occafions décifives que la négligence
» ou la foibleffe de l'ennemi lui préfen-
» toient . Sa maniere de faire la guerre
» étoit bonne en général , mais elle avoit
» le défaut d'être toujours la même ; il
ignoroit l'art de varier fes principes fui-
» vant les lieux , les tems , & les circonf
» tances. Il fut lent fans être irréfolu , &
» s'il manqua de l'activité néceffaire pour
fatiguer ou pour furprendre l'ennemi ,
" il fut affez vigilant pour n'être jamais
furpris . Le brillant & la gloire des ba-
» tailles ne le tentoient point , même dans
» fa jeuneffe ; fon ambition dans tous les
» âges fut de défendre ou de conquérir
n
33
des provinces fans répandre de fang.
» Exempt de l'inquiétude qu'on remarque
» dans la plupart des Généraux , il attenDECEMBRE.
1754.
»doit fans impatience le fruit de fes ma-
» noeuvres , & un fuccès , pour venir len-
» tement , n'en étoit pas moins un fuccès
» pour lui. Si la politique qui le porta à
» changer fi fouvent de parti le décria du
côté de la probité , elle lui donna la connoiffance
du génie militaire de plufieurs
» peuples , une autorité fuffifante pour les
» conduire , & l'adreffe néceffaire pour les
23
» accorder.
La moindre partie de ces talens eût fuffi
pour fermer l'entrée de l'Italie à Bonnivet
, vif, imprudent , préfomptueux &
inappliqué. Ce Général fit prefque autant
de fautes que de pas. Les François qui
avoient le pays contr'eux , un Général
qu'ils n'eftimoient pas , un ennemi qui
devenoit tous les jours plus fort , & à qui
on faifoit faire une guerre lente & à l'Italienne
, fe découragerent . Bonnivet qui
avoit formé un blocus devant Milan , fut
obligé de fe retirer. La mort de Colonne
ne rétablit pas les affaires des François .
L'Amiral voyant fon armée ruinée par les
défertions , ne fongea plus qu'à en ramener
les débris en France. Le Connétable de
Bourbon le pourfuivit dans fa retraite , &
entra en France avec une armée Espagnole :
il ne réuffit pas , & il fut forcé de regagner
F'Italie . Les François l'y fuivirent , & vin
rent affiéger Pavie.
112 MERCURE DE FRANCE.
"
» Antoine de Leve qui y commandoit ,
» avoit autant de génie que de valeur , &
» plus d'expérience encore que d'activité .
Né dans un état obfcur & d'abord fim-
» ple foldat , il étoit parvenu au com-
» mandement par d'utiles découvertes , &
» une fuite d'actions , la plûpart hardies &
toutes heureuſes . Un extérieur bas , igno-
"
ble même , ne lui ôtoit rien de l'auto-
» rité qu'il devoit avoir , parce qu'il avoit
»le talent de la parole , & une audace
» noble à laquelle les hommes ne réſiſ-
»tent pas. Ce qu'il y avoit d'inquiet ,
» d'auftere , & d'un peu barbare dans fon
» caractere , étoit corrigé ou adouci , fe-
» lon les occafions , par fon ambition , qui
» étoit vive , forte & éclairée. Il ne con-
»noiffoit de la religion & de la probité
» que les apparences. Sa fortune & la vo-
» lonté ou les intérêts du Prince , étoient
pour lui la fuprême loi .
Les efforts des François pour prendre
cette place étoient inutiles : l'armée diminuoit
tous les jours par le feu continuel de
la place , les maladies , les défertions , les
rigueurs de la faiſon , & le défaut des vivres
. Malgré tant de raiſons d'abandonner
le fiége , François s'y opiniâtra . Il ne
pouvoit pas fe réfoudre à abandonner une
entreprife qui lui avoit déja beaucoup cou
1
DECEMBRE. 1754 II
té, qui fixoit depuis long- tems l'attention
de toute l'Europe , & qu'il croyoit devoir
décider de fa réputation . Cette opiniâtreté
lui fut funefte. Il fut vaincu à Pavie , & fait
prifonnier.
Ce Prince étoit d'un caractere trop vif
& trop impatient pour foutenir fes malheurs
avec fermeté. Il fuccomba autant fous
le poids de fa foibleffe que fous celui de fes
revers , & il fut attaqué d'une maladie dangereufe.
Sorti de fa prifon après fa guérifon
, ilil recommença la guerre.
Il conclut un traité avec le Pape , les
Vénitiens & le Duc de Milan ; mais cette
ligue , dont le but étoit de rendre la li
berté aux Enfans de France qui étoient
reftés en ôtage à Madrid , d'affermir Sforce
dans fes Etats , & de remettre l'Italie entiere
dans la fituation où elle étoit avant
la guerre , n'eut qu'une iffue funcfte. Le
Duc d'Urbin qui commandoit les troupes
des confédérés , ruina les affaires
fes
fautes & fes incertitudes .
par
» Ce Général étoit lent & irréfolu :
» il voyoit toujours tant de raifons d'a-
" gir , & de n'agir pas , qu'il paffoit à difcuter
le tems qu'il auroit dû employer à
» combattre. Son imagination qui fe frappoit
aifément , groffiffoit toujours à fes
" yeux les forces de l'ennemi , & dimi-
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» nuoit le nombre de fes propres troupes.
Il avoit le défaut ordinaire aux
» hommes timides , d'ôter le courage à fes
>> foldats en ne leur en croyant point , &
» d'enfer celui de l'ennemi en lui en fup-
» pofant trop. Les avantages qu'il avoit
" pour attaquer , & ceux que lui procu-
» reroit la victoire ne fe préfentoient ja-
» mais à lui : fon efprit ne voyoit que les
» hazards d'une action & les fuites d'une
» défaite. Tout , jufqu'à la réputation qu'il
ور
avoit de fçavoir fupérieurement la guer-
» re , nuifit à la caufe qu'il défendoit : fes
» maîtres éblouis par l'éclat de fon nom ,
approuvoient aveuglément toutes les dé-
» marches ; & les fubalternes accablés par
le poids de fon autorité , n'ofoient être
» d'un avis différent du fien , ou craignoient
de le foutenir.
Avec le caractere que nous venons
de tracer , il n'étoit pas poffible de rien
faire qui exigeât un peu de hardieffe ou
d'activité. Bourbon s'étant foutenu quelque
tems avec fort peu de troupes & fans
argeht , reçut enfin d'Allemagne des fecours
confidérables , avec lefquels il alla
faire le fiége de Rome , & y périt ; mais la
ville fut prife & abandonnée pendant plufieurs
mois à la licence & la cruauté du
foldat.
DECEMBRE. 1754 115
DE
lé n
C3
Ce fut l'occafion d'une nouvelle ligue
.contre l'Empereur , compofée des Rois de
France & d'Angleterre , des Vénitiens &
des Florentins , des Ducs de Milan & de
Ferrare , & du Marquis de Mantoue. Lautrec
commanda leurs forces réunies : il paffa
les Alpes à la tête d'une belle armée , &
s'en fervit pour réduire la plus grande partie
du Milanès fous les loix de Sforce ; fes
opérations furent vives , fages & fçavanres.
Il marcha enfuite à Naples pour en
faire le fiége ; il fut long , difficile , meurtrier
, & donna occafion à un événement
qui eut des fuites importantes.
33
و د
» André Doria , le plus grand homme
»de mer de fon fiécle , étoit entré au fer-
» vice de François I. & y avoit apporté la
hauteur , le courage & les moeurs d'un
Républicain. Les Miniftres accoutumés
» aux déférences & aux baffeffes des cour-
» tifans , conçurent aifément de la haine
contre un étranger qui ne vouloit recevoir
des ordres que du Roi . Comme l'ha-
» bitude de dépendre d'eux n'étoit pas en-
" core bien formée parmi les Grands , ils
craignirent qu'un exemple comme celui-
» là ne retardât les progrès de la fervitude.
générale qu'ils introduifoient avec fuc-
» cès dans le Royaume. Pour prévenir le
péril qui menaçoit leur autorité naiffan
"
"
23
116 MERCURE DE FRANCE.
te , ils confpirerent la perte d'un homme
dont ils n'étoient devenus ennemis
» que parce qu'il n'avoit pas voulu être
leur efclave. On ne pouvoit y parvenir
qu'en dégoûtant le Roi de lui , ou en le
» dégoûtant du Roi. Ces deux moyens fe
prêtant de la force l'un à l'autre , ils ne
» furent pas féparés . Doria fe vit infenfiblement
négligé , oublié , inſulté mê-
ม
» me .
D'autres injuftices ayant augmenté le
mécontentement de Doria , il alla porter
aux Impériaux fon crédit , fes confeils , fa
réputation & fon expérience , & parut
bientôt devant Naples pour la fecourir.
Ce contre- tems acheva d'abbattre Lautrec ,
qui luttoit depuis long-tems contre l'ennemi
, la pefte , la mifere & la famine.
Il mourut en déteftant les mauvais citoyens
dont l'Etat , l'armée & lui étoient les victimes.
Le Marquis de Saluces qui remplaça
Lautrec , manquoit de vûes , d'audace
& d'activité : il fe retira de devant
Naples , fe laiffa battre , & fut lui -même
prifonnier.
L'armée des confédérés qui étoit en
Lombardie , fut détruite peu de tems après
par Antoine de Leve. Cet événement avança
les négociations pour la paix , qui étoient
commencées , mais qui languiffoient ; la
DECEMBRE. 1754. 117
STA
paix fut faite à Cambray. L'Empereur ne
tarda pas à former le plan d'une ligue contre
le Roi de France , qui de fon côté ne
négligeoit rien pour fufciter des ennemis à
fon rival. Un événement fingulier prépara
le dénoument de ces intrigues.
Un Gentilhomme Milanois , nommé
Merveille , qui vivoit ordinairement en
France , étoit retourné dans fa patrie fous
prétexte de quelques affaires particulieres ;
mais en effet pour cimenter l'union qui
commençoit à fe former entre Sforce &
François I. Le fecret perça ; l'Empereur fut
inftruit de cette intelligence : le Duc de
Milan qui redoutoit fon reffentiment ,
chercha tous les moyens imaginables de
l'appaifer. Le hazard ou fon imprudence
lui en fournirent un affreux . Quelques domeftiques
de Merveille ayant tué dans une
querelle un Milanois , l'Agent de France
fut arrêté & décapité . Cet attentat , un
des plus crians que l'hiftoire fourniffe contre
le droit des gens , fit fur l'efprit de
François I. toute l'impreffion qu'il y devoit
faire ; mais il en différa la
vengeance , &
il attendit l'inftant que Charles Quint allât
porter la guerre en Afrique contre le Pirate
Barberouffe pour fatisfaire fon reffentiment
, réparer fa gloire , humilier Sforce ,
& recouvrer le Milanès, Il envoya par la
118 MERCURE DE FRANCE.
Savoye une armée nombreufe , qui débuta
par les plus brillans fuccès , & refta toutà-
coup dans une inaction dont on connoît
peu les motifs . Les Impériaux s'étant fortifiés
, elle fut obligée de repaffer en France
; l'Empereur l'y fuivit. Montmorenci ,
chargé de l'arrêter avec une armée bien
inférieure , s'étoit déterminé , malgré les
murmures des peuples & les railleries des
courtifans , à facrifier la Provence entiere
au falut du refte de l'Etat . Il avoit mis fon
armée fous Avignon , couverte par le Rhôpar
la Durance . L'Empereur , après
avoir fait quelques tentatives inutiles fur
Arles & fur Marſeille , effaya de faire fortir
Montmorenci de fes retranchemens , &
de l'engager à une bataille ; mais ce Général
fut ferme dans fes principes de reſter
fur la défenfive , & les Impériaux quitterent
la Provence , confumés par la faim ,
par les maladies , par la honte & par le
chagrin .
ne &
L'yvreffe où étoit François I. de fes derniers
fuccès , devoit entraîner néceffairement
l'abus de la victoire , & cela arriva
d'une maniere qui me paroît devoir être
remarquée.
» Les Comtés de Flandre & d'Artois re-
"levoient de tems immémorial de la Fran-
» ce. Charles- Quint en avoit rendu l'homDECEMBRE.
1754. 119
» mage comme fes prédéceffeurs , jufqu'à
» ce qu'on lui en eût cédé la fouveraineté
à Cambray. Ce Prince ayant depuis vio-
» lé ce traité en recommençant la guerre ,
" on prétendit qu'il étoit déchu de tous
» les avantages qu'on lui avoit faits , qu'il
» étoit redevenu vaffal de la Couronne
» que cette qualité le rendoit coupable de
» félonie , & devoit faire confifquer fes
» Fiefs. Ce raifonnement expofé en plein
» Parlement au Roi , aux Princes du Sang ,
» à tous les Pairs du Royaume , par l'Avo-
» cat Général Cappel , dans le mois de
» Janvier 1937 , fit ordonner que l'Empe-
» reur feroit cité fur la frontiere , pour ré-
»pondre lui- même , ou du moins par fes
Députés. Le tems prefcrit pour compa-
» roître s'étant écoulé fans que perfonne
» fe fût préfenté , la Flandre & l'Artois fu-
» rent déclarés réunis à la Couronne.
39
"3
François étoit fans doute affez éclairé
» pour regarder cette procédure comme
» une vaine formalité ; mais cette con-
» viction , loin de le juftifier , comme le
» prétendent fes panégyriftes , le rendoit
» évidemment plus blâmable . Il ne tiroit
qu'une vengeance inutile de l'Empereur ,
» qui par des calomnies femées adroite-
» ment , l'avoient décrié dans toute l'Eu-
"
rope , & il perdoit la réputation de
120 MERCURE DE FRANCE.
générofité qu'il avoit eue jufqu'alors ,
» fans qu'il lui en revînt aucun avantage..
" Cette conduite étoit la preuve que ce
» Prince ne faifoit la guerre qu'à Charles
, tandis que Charles la faifoit à la
» France. Qu'on y prenne garde , & on
» trouvera dans cette obfervation , qui
»pour être nouvelle , n'eft pas moins fondée
, la raifon des avantages que la
» Maifon d'Autriche remporta fur celle de
» France , dès les premiers tems de leur
concurrence . Le Chef de la premiere n'é-
» toit déterminé à agir que par des inté-
" rêt d'Etat , & celui de la feconde n'a-
» voit en vûe ordinairement que des paf-
»fions particulieres. Il portoit ce motif
» petit & bas qui entraîne toujours l'hu-
» miliation ou la ruine des Empires , juf-
» ques dans des événemens qui paroif-
» foient partir d'une politique profonde &
» lumineufe ; tel , par exemple , que l'al-
» liance qu'il contracta avec Soliman.
Dès que ce traité fut conclu , le Grand
Seigneur entra en Hongrie à la tête de cent
mille hommes , & envoya une flotte fur
les côtes de Naples. Ces deux armées eurent
quelques avantages , qui auroient pû
conduire plus loin fi François eût paffé les
Alpes en même tems avec une nombreuſe
armée la lenteur gâta tout. Le Roi , malgré
DECEMBRE . 1754. 121
gré d'affez grands avantages qu'il rempor
ta en Italie où il étoit enfin paffé , quitta
par légereté les armes qu'il avoit prifes par
reffentiment , & conclut une treve de dix
ans avec l'Empereur.
Une fermentation dangereufe qui commençoit
déja à agiter les Pays bas , rendoit
cet accomodement très - important pour
Charles - Quint. Ce Prince fentoit la néceffité
de pafler aux Pays-bas pour appaifer
les troubles : Montmorenci lui fit accorder
ce paffage par la France , à des conditions
que ce Prince ne tint pas. La chûte du
Connétable fuivit une infidélité dont il
avoit été caufe . La difgrace de ce favori
tout puiflant fut- elle un bonheur ou un
malheur pour la France ? le Lecteur en
pourra juger.
" Montmorenci , un des hommes les
plus célébres de fon. fiécle , avoit les
» moeurs auſteres , mais de cette auſtérité
» qui naît plutôt d'un efprit chagrin que
» d'un coeur vertueux . Plus ambitieux de
» dominer que jaloux de plaire , il ne re-
» doutoit pas d'être haï , pourvû qu'il fût
>> craint ; la fierté & de faux principes
qu'il s'étoit faits , lui faifoient regarder
»comme des baffeffes des ménagemens rai-
» fonnables qui lui auroient concilié l'eftime
& l'amour des peuples. L'ordre qu'il
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
établiffoit par tout où il avoit de l'au-
» torité , n'étoit pas précisément de l'or-
» dre , c'étoit de la gêne : on y démêloit
»une certaine pédanterie qui n'eft guere
» moins commune à la Cour & à l'armée
qu'ailleurs , quoiqu'elle y foit infiniment
plus ridicule. Il n'eftimoit & n'a-
» vançoit les hommes qu'à raifon du plus
» ou du moins de reffemblance qu'ils
» avoient avec lui , & il confondoit les
citoyens fans talens avec les citoyens
» qui en avoient d'autres que les fiens ,
Dou qui les avoient autrement que lui.
» Naturellement defpotique , il puniffoit
le crime fans obferver les formalités que
» preferit fagement la loi , & il fe croyoit
» difpenfé de récompenfer les actions uti-
» les à la patrie , fous prétexte qu'elles
» étoient d'obligation . Le furnom de Ca-
» ton de la Cour qu'on lui donna , étoit
» plutôt la cenfure de fes manieres que
l'éloge de fon coeur : il l'avoit fi aigre
» que la religion même n'avoit pû la-
" doucir , & qu'il étoit paffé en proverbe
» de dire : Dien nous garde des patenêtres du
ต
» Connétable. Il eut toute fa vie de fauffes
» idées fur la grandeur ; il la faifoit confifter
à gêner ceax qui l'approchoient , à
" faire éclater fes reffentimens , à éviter les
amuſemens publics , à tenir des difcours
22
DECEMBRE . 1754 123
"3
و ر
fiers & infultans , à outrer les dépenfes
qui étoient purement de fafte. La nature
» lui avoit refufé la connoiffance des hom-
» mes , & à plus forte raifon le talent de
» les former : il ne voyoit pour les gou-
» verner que la crainte ; maniere baffe , qui
" avilit les ames les plus élevées , & qui
» pour un crime qu'elle empêche , étouffe
» le germe de mille vertus. A juger de
» Montmorenci par les places qu'il occu-
» pa , les affaires dont il fut chargé , l'au-
» torité qu'il eut , on croiroit qu'il fut
» très intrigant ou très- habile ; cependant
» il étoit fans manége , & fa capacité étoit
» médiocre : le hazard & fa naiffance con-
» tribuerent beaucoup à fon élévation .
» Comme tous les Miniftres accrédités , il
» voulut fe mêler des finances , & par une
» erreur malheureufement trop commune ,
il crut qu'il fuffifoit d'avoir un caractere
dur pour les bien adminiftrer . On ne le
foupçonna jamais de rien détourner des
» deniers publics ; mais il abufoit de la
» facilité de fes maîtres pour fe faire don-
» ner : forte de malverfation moins crimi-
» nelle peut-être que la premiere , mais
qui n'eft gueres moins odieufe. Toutes
» les négociations dont il fut chargé réuf-
» firent mal : il y portoit de la hauteur ,
» de l'entêtement , de l'aigreur , des idées
"
"
"
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» étroites , un goût trop marqué pour le cé-
» témonial. Son talent pour la guerre fe bornoit
prefque à une prudence lente , qui eft
» le plus fouvent la marque d'un efprit froid,
»timide & ftérile : il réuffit quelquefois
» à fe défendre , mais il ne fçut jamais ni
attaquer ni vaincre. Ce qui diftingua le
plus fa vie des vies ordinaires , c'eft la
» maniere dont il foutint les difgraces
qu'il efluya fa fermeté auroit frappé
davantage , fi l'oftentation dont elle étoit
accompagnée n'eût annoncé plus d'or-
» gueil que de vertu .
"
99
:
Cependant on chercha les moyens de
tirer une vengeance füre & éclatante de
l'Empereur ; la guerre lui fut déclarée en
1542. Les François ouvrirent la campagne
par le Rouffillon & les Pays- Bas , où
ils eurent quelques fuccès. M. d'Enguien
gagna en Piémont la bataille de Cerifolesdont
il perdit les fruits , parce qu'on ne
pût pas lui envoyer des fecours. L'Empereur
& le Roi d'Angleterre s'unirent pour
entrer en France en même tems avec une
armée nombreuſe ; la jaloufie & les divifions
de ces deux Princes fauverent le
Royaume : l'Empereur même , par le défaut
des vivres qui lui manquerent par la fage
attention qu'on eut de tout dévafter , ſe
feroit vû réduit à périr ou de fe rendre
DECEMBRE. 1754. 125
prifonnier , fi les intrigues de la Cour n'a
voient avancé la conclufion de la paix qui
fut fignée à Crépy en 1544 , & à laquelle
François I. ne furvêcut pas long-tems.
» Ce Prince joignoit à un goût décidé
» pour tous les exercices du corps , l'adreffe
» néceffaire pour y exceller , & affez de
fanté pour s'y livrer fans rifque. Il n'avoit
pas cet air impofant qui a fait le
plus grand mérite de quelques Souve-
» rains ; mais il régnoit dans toutes les ma
» nieres une franchiſe qui préparoit à l'a-
» mour & qui infpiroit la confiance . Pour
»trouver accès auprès de lui , il n'étoit pas
» néceffaire d'avoir des places , de la ré-
»putation ou de la naiffance ; il fuffifoit
d'être François ou même homme . Sa con-
» verfation réuniffoit les agrémens que
» doivent donner la gaieté , le naturel , la
» vivacité & les connoiflances. Il parloit
"
»
beaucoup ; & quand il auroit été un par-
» ticulier , on n'auroit pas trouvé qu'il
parlât trop. Le defir de la louange qui
rend quelquefois grands les Rois qui
» l'ont , mais qui ne fait le plus fouvent
» qu'avilir ceux qui les entourent , fut une
de fes paffions : fon caractere autoriſe à
penfer qu'il s'en feroit rendu digne , fi
les flateurs ne l'avoient perdu .
n
» Contre l'ordinaire des hommes nés
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» pour gouverner , qui ne forment prefque'
jamais de projets dont le défaut même
de fuccès ne foit fuivi de quelque avan-
"9
ود
و د
tage , il ne s'occupoit que de ce que les
» événemens avoient d'éclatant : on ne l'amena
jamais à fentir que dans des coups
» d'état la gloire & l'utilité font le plus
»fouvent inféparables . Les partis violens
» qui ne font permis que dans des fitua-
» tions defefpérées , ou quand on fe fent
» affez de force & de génie pour les foute-
» nir , ne lui coutoient rien à prendre : l'efprit
romanefque de fon fiécle & fon imprudence
particuliere l'empêchoient de
» voir les difficultés attachées aux affaires
& celles que fon caractere y ajoûteroit .
"3
Quoiqu'il s'occupât beaucoup du foin.
d'étendre fon autorité , il ne gouverna
jamais lui-même. L'Etat fut fucceffive-
»ment abandonné aux caprices de la Ducheffe
d'Angoulême , aux paffions des
Miniftres , à l'avidité des favoris. Il eut
» une probité d'oftentation qui ne lui
» mettoit pas de manquer de parole à fes
» ennemis des principes vrais & réels ſe
perferoient
étendus jufqu'à fes fujets , &
» l'auroient empêché de les dépouiller de
» droits effentiels fondés fur les conven-
» tions & fur la nature. La jalousie qui eft
auffi ordinaire & plus dangereufe fur le
DECEMBRE.
1754. 127
5
I
thrône que dans les conditions privées
n'effleura pas feulement fon ame : il étoit
»foldat , il fe croyoit Général , & il louoit
fans effort , avec plaifir même , tous ceux
» qui avoient fait à la guerre une action
» de valeur ou d'habileté. Le feu qu'il met-
» toit d'abord dans fes entrepriſes , s'étei-
"gnoit tout- à - coup fans pouvoir être nour-
»ri par le fuccès , ni rallumé par les difgraces.
Il n'étoit donné à ce Prince , fi
»l'on peut parler ainfi , que d'avoir des
» demi-fentimens & de faire des demi -ac-
» tions. Comme il avoit beaucoup d'éléva
» tion & qu'il réfléchiffoit peu , il dédaignoit
l'intrigue & négligeoit trop les ap-
» parences : fon rival moins délicat & plus
appliqué , profita de cette imprudente
» hauteur , pour lui ôter dans l'Europe en-
» tiere une réputation de probité qui lui
» auroit donné des alliés fideles & parmi
» les François même , une réputation d'ha-
» bileté qui auroit affermi leur courage.
La franchife , la fenfibilité , la générofi-
» té , qui ont été dans tous les fiécles la bafe
» des réputations les plus pures , furent la
» ruine de la fienne : la premiere de ces
» vertus lui fit trahir fes fecrets ; la feconde
» ne lui infpira qu'une compaffion ftérile
pour des peuples furchargés qu'il devoit
foulager ; la derniere lui fit prodiguer à
F iiij
728 MERCURE DE FRANCE.
des Courtifans ce qui étoit dû à ceux qui
» fervoient l'Etat . Son adminiftration fut
accompagnée de tous les defordres qui
»deshonorent le regne des Souverains cré-
» dules , vains , inconftans , fans principes ,
» fans expérience , fans connoiffance des
» hommes & fans fermeté.
& politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Em-
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
pire , jufqu'au traité d'Aix -la - Chapelle en
1748. Par M. l'Abbé Raynal , de la Société
royale de Londres, & de l'Académie royale
des Sciences & Belles - Lettres de Pruffe . A
Amfterdam , chez Ar ' ftée & Merkus ; & le`
vend à Paris , chez Durand , rue S. Jacques
, au Griffon , 1754 .
J'ai donné dans le Mercure dernier l'extrait
du premier volume de mon ouvrage ,
je vais continuer celui du fecond qui tenferme
l'histoire des guerres de Charles-
Quint & de François I , depuis 1521 jufqu'en
1544.
» L'Italie , ce théatre continuel & mal-
» heureux de tant de guerres , en a peu vu
» d'auffi fingulieres par les motifs & d'auffi
furprenantes par les événemens que cel-
» les qu'on va développer. Le lecteur en
» faifira mieux l'efprit , & en fuivra plus
agréablement les détails lorfqu'on l'aura
» fait remonter jufqu'à leurs caufes les plus
éloignées.
و ر
و ر
ور
و ر
Depuis la chute de l'Empire Romain
l'Italie ne s'étoit jamais trouvée dans la fituation
heureufe & brillante où elle étoit
en 1492. Une paix profonde , un commerce
étendu & floriffant , la culture des fciences
& des arts , inconnus ou méprifés ailleurs
, y faifoient regner des moeurs douces ,
aimables & polies . Tranquille , peuplée ,
DECEMBRE . 1754. tor
!
riche & magnifique au - dedans , elle avoit
au- dehors une affez grande confidération .
Cette fituation fi rare étoit particulierement
l'ouvrage de Laurent de Médicis , qui
de fimple citoyen de Florence en devint le
chef& le bienfaiteur. Sa mort fut l'époque
des troubles de l'Italie .
Ludovic Sforce méditoit d'ufurper la
Souveraineté du Milanès fur Jean Galeas
fon neveu ; mais comme il prévoyoit que
le Roi de Naples traverferoit fon projet,
il engagea la France à faire valoir les droits
qu'elle avoit par la Maiſon d'Anjou fur le
Royaume de Naples .
» Charles VIII qui n'avoit ni la péné-
» tration néceffaire pour connoître le bien
»de l'Etat , ni le fentiment qui le fait de-
» viner, & qui confondoit d'ailleurs , com-
" me prefque tous les Souverains , un fond
" méprifable d'inquiétude avec une paf-
» fion très-louable pour la gloire , s'entêta
de la conquête de Naples dès qu'on lui
» en eût fait la premiere ouverture. La né-
» ceffité de peapler fon Royaume que les
» guerres contre les Anglois avoient de-
» vafté , de réformer le gouvernement dont
» les troubles civils venoient d'augmenter
» le defordre , de rétablir les finances épui-
» fées par les bizarreries du dernier régne ,
ne balança pas une réfolution fi dange-
ود
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
» reufe . Tout fut rapporté à une entrepriſe
» dont le fuccès même devoit être un mal-
» heur. Le defir de réuffir , tout vif qu'il
» étoit , peut-être même parce qu'il l'étoit ,
» n'éclaira pas fur les moyens.
و ر
ود
ود
Charles commença par gagner Ferdinand
& Maximilien , en leur abandonnant des
pays qui valoient mieux que ce qu'il ſe propofoit
d'acquerir. Il regarda fon triomphe
comme infaillible , lorfqu'il crut s'être affuré
qu'il n'auroit à combattre que des Italiens.
Il eft vrai que quand les différens
Etats de l'Italie n'auroient pas été divifés
entr'eux , ils ne pouvoient oppofer qu'une
foible réfiftance. » Leurs troupes n'étoient
compofées que de gens fans honneur ,
»fans talent & fans aveu , que quelques
Seigneurs qui jouiffoient d'une efpece
d'indépendance dans l'Etat eccléfiaftique
» ou dans d'autres états , raffembloient
»pour le fervice des Puiffances qui en
» avoient befoin . Ces chefs de bande , maî-
» tres abfolus des corps qu'ils avoient formés
, y difpofoient à leur gré de tous les
emplois , & faifoient avec leurs fubalternes
le marché qu'ils vouloient , fans que
l'Etat qui les avoit à ſa ſolde , prît con-
» noiffance de ces conventions. La diffi-
» culté ou la dépenfe des recrûes déter-
ور
"
"
minoit ces aventuriers à n'agir que de
DECEMBRE. 1754. 103
ور
ود
"
» concert ; & quoiqu'ils fuffent dans des
» camps ennemis , ils travailloient plutôt
»à fe faire valoir les uns les autres qu'à
» tenir les engagemens qu'ils avoient con-
» tractés. Un i vil intérêt avoit réduit la
» guerre à n'être qu'une comédie. On ne la
» faifoit jamais que de jour , & l'artillerie
»même fe taifoit pendant la nuit , pour
» que le repos du foldat ne fût pas troublé.
» Dans les occafions même qui font les
plus vives , il n'y avoit gueres de fang
» répandu que par inadvertance , & les
» combattans ne cherchoient réciproque-
» ment qu'à faire des prifonniers dont la
» rançon pût les enrichir. Machiavel nous
a laiffé le récit exact & détaillé des deux
plus mémorables actions de fon fiècle ,
celle d'Anghiari & celle de Caftracaro.
On y voit des aîles droites & gauches
» renversées & victorieufes , un centre
» enfoncé , le champ de bataille perdu &
regagné plufieurs fois . Ces defcriptions
>> annoncent un carnagel horrible ; il n'y
eut cependant ni mort ni bleffé dans le
premier combat , & dans le fecond il
» ne périt qu'un feul homme d'armes qui
» fut foulé par les chevaux .
ود
Charles ne trouva aucun obftacle dans
fa marche ; il fe vit maître du Royaume
de Naples fans avoir tiré l'épée , & en
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
moins de tems qu'il n'en auroit fallu pour
le parcourir. Mais la facilité & l'éclat de
cette conquête ne firent qu'aigrir la jaloufie
des autres Puiffances . Le Pape , l'Empereur
, le Roi d'Efpagne , les Vénitiens
& les Milanois s'unirent pour dépouiller
Charles qui , effrayé de cette ligue , laiffa
une partie de fes troupes pour défendre fa
conquête , & reprit la route de fes Etats
avec le refte .
Cette retraite enhardit le Roi déthrôné ,
qui vint avec des fecours confidérables
pour chaffer les François de fes Etats ; les
conquerans fe défendirent long - tems avec
affez de bonheur , mais ils furent enfin
obligés de céder & d'abandonner les places
dont ils étoient les maîtres , & il ne
refta à la France que la honte d'avoir formé
une entrepriſe confidérable fans fin déterminée
, ou fans moyens pour y parvenir .
Les mauvais fuccès de Charles VIII ne
rebuterent point fon fucceffeur. Louis XII
fut à peine parvenu au thrône qu'il tourna
fes vûes vers le Milanès fur lequel il avoit
quelques droits ; la conquête en auroit été
difficile , s'il n'avoit été fécondé par les
Vénitiens. Le Milanès ne pouvoit pas réfifter
à ces forces réunies , & il fut fubjugué
en quinze jours. Louis ne bornoit pas
fon ambition à cette conquête , il convint
DECEMBRE . 1754. 105
avec les Espagnols d'attaquer à frais communs
le Royaume de Naples & de le partager
après la victoire. Fréderic ne fit qu'u
ne très-foible réfiftance ; mais les vainqueurs
n'eurent pas plutôt accablé l'ennemi
commun , qu'ils devinrent irréconciliables.
Cette divifion eut des fuites funeftes
aux François ; les avantages qu'avoient fur
eux les Eſpagnols affurerent, après bien des
combats & des négociations , Naples à Ferdinand
, fans que Louis , que les événemens
n'éclairoient jamais , apprît à connoître
les hommes , ni même à fe défier
de fon rival . Un aveuglement fi extraordinaire
le précipita bientôt dans de nouveaux
malheurs à l'occafion que nous allons rapporter.
» La République de Venife jettoit en
1508 un éclat qu'elle n'avoit pas eu au-
» paravant , & qu'elle n'a pas eu depuis.
» Sa domination s'étendoit fur les ifles de
Chypre & de Candie , fur les meilleurs
» ports du Royaume de Naples , fur les pla-
» ces maritimes de la Romagne & fur la
partie du Milanès qui fe trouvoit à ſa
» bienféance. Des poffeffions fi fort éloignées
les unes des autres étoient en quel-
» que maniere réunies par les flottes nom-
»breufes & bien équippées de cette Puiffance
, la feule qui en eût alors. Les dé-
"
"
23
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
penfes qu'exigeoient ces armemens confidérables
ne l'épuifoient pas ; & fon
» commerce qui embraffoit tout le monde
» connu , la mettoit encore en état d'avoir
beaucoup de troupes de terre & de les
» mieux payer que les autres nations. Ces
forces n'étoient ni les feules ni même
les plus grandes reffources de l'Etat : il
pouvoit compter fur l'affection des fujets.
qui trouvoient un avantage fenfible à vi-
» vre fous un gouvernement qui entrete-
» noit l'abondance au - dedans , & qui paf-
» foit au- dehors pour le plus fage & le plus
profond de tous les gouvernemens.
99
39
"
و ر
» Pour fe maintenir dans cette pofition
» brillante , Venife travailloit fans relâche
» à mettre les forces de fes voifins dans un
tel équilibre , qu'elle pût rendre toujours
» fupérieur le parti qu'il lui conviendroit
d'embraffer. Le defir d'établir cette ba-
» lance de pouvoir , la chimere de tant de
» celebres politiques , l'empêchoit d'être fi-
» dele à fes alliances les plus folemnelles ,
» & de refpecter les droits les plus évidens
» des autres Souverains . Ses amis fatigués
" par fes défiances , & fes ennemis aigris
» par fes hauteurs , prirent peu à peu pour
» elle les mêmes fentimens . Comme cette
difpofition ne pouvoit pas être long - tems
» fecrette , on ne tarda pas à fe faire réci- '
"
DECEMBRE. 1754. 107
proquement confidence de fon averfion ,
» & cette confidence aboutit à une confpiration
générale contre la République .
L'hiftoire ne fournit gueres que le congrès
de Cambrai où plufieurs Puiffances fe
foient réunies contre une Puiffance moins
confidérable que chacune d'elles . Cette fameufe
ligue étoit compofée du Pape , du
Roi Catholique , de l'Empereur & de Louis
XII. Le Roi de France toujours fidele à
fes engagemens , entra en 1509 fur le territoire
de la République dans le tems dont
on étoit convenu , & avec les forces qu'il
devoit fournir. Il gagna par l'imprudence
du Général Vénitien qu'on lui oppofa , une
bataille complette , qui mit Venife à deux
doigts de fa perte .
La divifion des Princes confédérés fauva
la République. Louis vit tourner contre
lui les forces de la ligue , celles des
Suiffes & du Roi d'Angleterre. Malgré les
efforts réunis de tant d'ennemis , les François
fe foutinrent en Italie par des fuccès
tous les jours plus éclatans , jufqu'à la mort
du Duc de Nemours , qui fe fit tuer en foldat
à la bataille de Ravenne , qu'il avoit
gagnée en Général . Les vainqueurs déconcertés
par la mort de leur chef , s'affoibliffant
tous les jours par les divifions , les
maladies & les défertions , furent obligés
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
d'aller défendre le Milanès ; mais trop foibles
pour s'y maintenir , ils en furent chaf
fés par les Suiffes en 1512. Louis ne perdit
pas courage , il vint à bout d'amèner
les Venitiens à fon alliance, & de recouvrer
ce qu'il avoit perdu au - delà des Alpes .
» Cette conquête fut facile. Les Milanois
qui jufqu'alors avoient regardé les
François comme des Tyrans , les reçu-
» rent comme leurs libérateurs : ce qu'ils
éprouvoient de Sforce & fur-tout des
» Suiffes depuis la révolution , leur avoit
appris que l'orgueil , l'injuftice & le mépris
des loix & des bienféances étoient
" moins les vices d'une nation en particu-
» lier que de la profpérité en général . Ces
» réflexions les avoient conduits au paral-
» lele de leurs anciens & de leurs nou-
» veaux maîtres ; & ils avoient jugé que
33
ceux qui rachetoient les défauts des con-
» querans par la bonté de leur coeur & la
»facilité de leurs moeurs , devoient être
" préférés à ceux qui n'offroient pas les
"mêmes compenfations . » Malgré ces difpofitions
favorables , les François furent
encore chaffés de leur conquête.
François I fuivit les vûes de fon prédéceffeur
avec la même vivacité que fi elles
euffent été fes propres vûes. Il entra en
Italie , dont les Suiffes gardoient le paffaDECEMBRE
. 1754 109
ge ,
& gagna contr'eux la célebre bataille
de Marignan , qui lui ouvrit la conquête
du Milanès , où les François furent tranquilles
jufqu'en 1521 .
La guerre que commencerent alors à ſe
faire Charles- Quint & François I , fut vive
, fur- tout en Italie . Le Pape & l'Empereur
s'unirent pour chaffer les François du
Milanès dont ils étoient reftés les maîtres.
Lautrec qui y commandoit, fçavoit la guerre
, mais il n'avoit aucun talent pour le
gouvernement. On le trouvoit généralement
haut , fier & dédaigneux . Ses vices
& la dureté de fon adminiftration le rendirent
odieux aux Milanois , qui chercherent
à fortir de l'oppreffion . Lautrec qui
vit les fuites de cette fermentation , demanda
des fecours à la France , mais il nefut pas
affez fort pour fe défendre contre les confédérés
qui le chafferent du Milanès . Une
bataille que ce Général perdit enfuite
acheva la ruine des François en Italie.
François I ne fut point découragé. Il
vit toute l'Europe fe liguer contre lui fans
que cela changeât rien à fes projets. Il ne
réfléchiffoit pas affez pour voir le péril , &
avoit d'ailleurs trop de courage pour le
craindre. Il fe difpofoit à paffer les Alpes
avec une armée redoutable , lorfque la
confpiration du Connétable de Bourbon
116 MERCURE DE FRANCE.
l'arrêta dans fes Etats . Il chargea Bonnivet
de la conquête du Milanès .
33
» Profper Colonne fut le Général que
» la ligue lui oppofa . Cet Italien qui paſſa
» pour un des plus grands Capitaines
» de fon fiécle , faifoit la guerre avec
» moins d'éclat que de fageffe , & avoit
" pour maxime de ne rien abandonner à la
» fortune , même dans les cas les plus pref-
» fans. Il combinoit extrêmement toutes
fes démarches , & dans la crainte de les
déranger , il laiffoit échapper fouvent
» des occafions décifives que la négligence
» ou la foibleffe de l'ennemi lui préfen-
» toient . Sa maniere de faire la guerre
» étoit bonne en général , mais elle avoit
» le défaut d'être toujours la même ; il
ignoroit l'art de varier fes principes fui-
» vant les lieux , les tems , & les circonf
» tances. Il fut lent fans être irréfolu , &
» s'il manqua de l'activité néceffaire pour
fatiguer ou pour furprendre l'ennemi ,
" il fut affez vigilant pour n'être jamais
furpris . Le brillant & la gloire des ba-
» tailles ne le tentoient point , même dans
» fa jeuneffe ; fon ambition dans tous les
» âges fut de défendre ou de conquérir
n
33
des provinces fans répandre de fang.
» Exempt de l'inquiétude qu'on remarque
» dans la plupart des Généraux , il attenDECEMBRE.
1754.
»doit fans impatience le fruit de fes ma-
» noeuvres , & un fuccès , pour venir len-
» tement , n'en étoit pas moins un fuccès
» pour lui. Si la politique qui le porta à
» changer fi fouvent de parti le décria du
côté de la probité , elle lui donna la connoiffance
du génie militaire de plufieurs
» peuples , une autorité fuffifante pour les
» conduire , & l'adreffe néceffaire pour les
23
» accorder.
La moindre partie de ces talens eût fuffi
pour fermer l'entrée de l'Italie à Bonnivet
, vif, imprudent , préfomptueux &
inappliqué. Ce Général fit prefque autant
de fautes que de pas. Les François qui
avoient le pays contr'eux , un Général
qu'ils n'eftimoient pas , un ennemi qui
devenoit tous les jours plus fort , & à qui
on faifoit faire une guerre lente & à l'Italienne
, fe découragerent . Bonnivet qui
avoit formé un blocus devant Milan , fut
obligé de fe retirer. La mort de Colonne
ne rétablit pas les affaires des François .
L'Amiral voyant fon armée ruinée par les
défertions , ne fongea plus qu'à en ramener
les débris en France. Le Connétable de
Bourbon le pourfuivit dans fa retraite , &
entra en France avec une armée Espagnole :
il ne réuffit pas , & il fut forcé de regagner
F'Italie . Les François l'y fuivirent , & vin
rent affiéger Pavie.
112 MERCURE DE FRANCE.
"
» Antoine de Leve qui y commandoit ,
» avoit autant de génie que de valeur , &
» plus d'expérience encore que d'activité .
Né dans un état obfcur & d'abord fim-
» ple foldat , il étoit parvenu au com-
» mandement par d'utiles découvertes , &
» une fuite d'actions , la plûpart hardies &
toutes heureuſes . Un extérieur bas , igno-
"
ble même , ne lui ôtoit rien de l'auto-
» rité qu'il devoit avoir , parce qu'il avoit
»le talent de la parole , & une audace
» noble à laquelle les hommes ne réſiſ-
»tent pas. Ce qu'il y avoit d'inquiet ,
» d'auftere , & d'un peu barbare dans fon
» caractere , étoit corrigé ou adouci , fe-
» lon les occafions , par fon ambition , qui
» étoit vive , forte & éclairée. Il ne con-
»noiffoit de la religion & de la probité
» que les apparences. Sa fortune & la vo-
» lonté ou les intérêts du Prince , étoient
pour lui la fuprême loi .
Les efforts des François pour prendre
cette place étoient inutiles : l'armée diminuoit
tous les jours par le feu continuel de
la place , les maladies , les défertions , les
rigueurs de la faiſon , & le défaut des vivres
. Malgré tant de raiſons d'abandonner
le fiége , François s'y opiniâtra . Il ne
pouvoit pas fe réfoudre à abandonner une
entreprife qui lui avoit déja beaucoup cou
1
DECEMBRE. 1754 II
té, qui fixoit depuis long- tems l'attention
de toute l'Europe , & qu'il croyoit devoir
décider de fa réputation . Cette opiniâtreté
lui fut funefte. Il fut vaincu à Pavie , & fait
prifonnier.
Ce Prince étoit d'un caractere trop vif
& trop impatient pour foutenir fes malheurs
avec fermeté. Il fuccomba autant fous
le poids de fa foibleffe que fous celui de fes
revers , & il fut attaqué d'une maladie dangereufe.
Sorti de fa prifon après fa guérifon
, ilil recommença la guerre.
Il conclut un traité avec le Pape , les
Vénitiens & le Duc de Milan ; mais cette
ligue , dont le but étoit de rendre la li
berté aux Enfans de France qui étoient
reftés en ôtage à Madrid , d'affermir Sforce
dans fes Etats , & de remettre l'Italie entiere
dans la fituation où elle étoit avant
la guerre , n'eut qu'une iffue funcfte. Le
Duc d'Urbin qui commandoit les troupes
des confédérés , ruina les affaires
fes
fautes & fes incertitudes .
par
» Ce Général étoit lent & irréfolu :
» il voyoit toujours tant de raifons d'a-
" gir , & de n'agir pas , qu'il paffoit à difcuter
le tems qu'il auroit dû employer à
» combattre. Son imagination qui fe frappoit
aifément , groffiffoit toujours à fes
" yeux les forces de l'ennemi , & dimi-
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» nuoit le nombre de fes propres troupes.
Il avoit le défaut ordinaire aux
» hommes timides , d'ôter le courage à fes
>> foldats en ne leur en croyant point , &
» d'enfer celui de l'ennemi en lui en fup-
» pofant trop. Les avantages qu'il avoit
" pour attaquer , & ceux que lui procu-
» reroit la victoire ne fe préfentoient ja-
» mais à lui : fon efprit ne voyoit que les
» hazards d'une action & les fuites d'une
» défaite. Tout , jufqu'à la réputation qu'il
ور
avoit de fçavoir fupérieurement la guer-
» re , nuifit à la caufe qu'il défendoit : fes
» maîtres éblouis par l'éclat de fon nom ,
approuvoient aveuglément toutes les dé-
» marches ; & les fubalternes accablés par
le poids de fon autorité , n'ofoient être
» d'un avis différent du fien , ou craignoient
de le foutenir.
Avec le caractere que nous venons
de tracer , il n'étoit pas poffible de rien
faire qui exigeât un peu de hardieffe ou
d'activité. Bourbon s'étant foutenu quelque
tems avec fort peu de troupes & fans
argeht , reçut enfin d'Allemagne des fecours
confidérables , avec lefquels il alla
faire le fiége de Rome , & y périt ; mais la
ville fut prife & abandonnée pendant plufieurs
mois à la licence & la cruauté du
foldat.
DECEMBRE. 1754 115
DE
lé n
C3
Ce fut l'occafion d'une nouvelle ligue
.contre l'Empereur , compofée des Rois de
France & d'Angleterre , des Vénitiens &
des Florentins , des Ducs de Milan & de
Ferrare , & du Marquis de Mantoue. Lautrec
commanda leurs forces réunies : il paffa
les Alpes à la tête d'une belle armée , &
s'en fervit pour réduire la plus grande partie
du Milanès fous les loix de Sforce ; fes
opérations furent vives , fages & fçavanres.
Il marcha enfuite à Naples pour en
faire le fiége ; il fut long , difficile , meurtrier
, & donna occafion à un événement
qui eut des fuites importantes.
33
و د
» André Doria , le plus grand homme
»de mer de fon fiécle , étoit entré au fer-
» vice de François I. & y avoit apporté la
hauteur , le courage & les moeurs d'un
Républicain. Les Miniftres accoutumés
» aux déférences & aux baffeffes des cour-
» tifans , conçurent aifément de la haine
contre un étranger qui ne vouloit recevoir
des ordres que du Roi . Comme l'ha-
» bitude de dépendre d'eux n'étoit pas en-
" core bien formée parmi les Grands , ils
craignirent qu'un exemple comme celui-
» là ne retardât les progrès de la fervitude.
générale qu'ils introduifoient avec fuc-
» cès dans le Royaume. Pour prévenir le
péril qui menaçoit leur autorité naiffan
"
"
23
116 MERCURE DE FRANCE.
te , ils confpirerent la perte d'un homme
dont ils n'étoient devenus ennemis
» que parce qu'il n'avoit pas voulu être
leur efclave. On ne pouvoit y parvenir
qu'en dégoûtant le Roi de lui , ou en le
» dégoûtant du Roi. Ces deux moyens fe
prêtant de la force l'un à l'autre , ils ne
» furent pas féparés . Doria fe vit infenfiblement
négligé , oublié , inſulté mê-
ม
» me .
D'autres injuftices ayant augmenté le
mécontentement de Doria , il alla porter
aux Impériaux fon crédit , fes confeils , fa
réputation & fon expérience , & parut
bientôt devant Naples pour la fecourir.
Ce contre- tems acheva d'abbattre Lautrec ,
qui luttoit depuis long-tems contre l'ennemi
, la pefte , la mifere & la famine.
Il mourut en déteftant les mauvais citoyens
dont l'Etat , l'armée & lui étoient les victimes.
Le Marquis de Saluces qui remplaça
Lautrec , manquoit de vûes , d'audace
& d'activité : il fe retira de devant
Naples , fe laiffa battre , & fut lui -même
prifonnier.
L'armée des confédérés qui étoit en
Lombardie , fut détruite peu de tems après
par Antoine de Leve. Cet événement avança
les négociations pour la paix , qui étoient
commencées , mais qui languiffoient ; la
DECEMBRE. 1754. 117
STA
paix fut faite à Cambray. L'Empereur ne
tarda pas à former le plan d'une ligue contre
le Roi de France , qui de fon côté ne
négligeoit rien pour fufciter des ennemis à
fon rival. Un événement fingulier prépara
le dénoument de ces intrigues.
Un Gentilhomme Milanois , nommé
Merveille , qui vivoit ordinairement en
France , étoit retourné dans fa patrie fous
prétexte de quelques affaires particulieres ;
mais en effet pour cimenter l'union qui
commençoit à fe former entre Sforce &
François I. Le fecret perça ; l'Empereur fut
inftruit de cette intelligence : le Duc de
Milan qui redoutoit fon reffentiment ,
chercha tous les moyens imaginables de
l'appaifer. Le hazard ou fon imprudence
lui en fournirent un affreux . Quelques domeftiques
de Merveille ayant tué dans une
querelle un Milanois , l'Agent de France
fut arrêté & décapité . Cet attentat , un
des plus crians que l'hiftoire fourniffe contre
le droit des gens , fit fur l'efprit de
François I. toute l'impreffion qu'il y devoit
faire ; mais il en différa la
vengeance , &
il attendit l'inftant que Charles Quint allât
porter la guerre en Afrique contre le Pirate
Barberouffe pour fatisfaire fon reffentiment
, réparer fa gloire , humilier Sforce ,
& recouvrer le Milanès, Il envoya par la
118 MERCURE DE FRANCE.
Savoye une armée nombreufe , qui débuta
par les plus brillans fuccès , & refta toutà-
coup dans une inaction dont on connoît
peu les motifs . Les Impériaux s'étant fortifiés
, elle fut obligée de repaffer en France
; l'Empereur l'y fuivit. Montmorenci ,
chargé de l'arrêter avec une armée bien
inférieure , s'étoit déterminé , malgré les
murmures des peuples & les railleries des
courtifans , à facrifier la Provence entiere
au falut du refte de l'Etat . Il avoit mis fon
armée fous Avignon , couverte par le Rhôpar
la Durance . L'Empereur , après
avoir fait quelques tentatives inutiles fur
Arles & fur Marſeille , effaya de faire fortir
Montmorenci de fes retranchemens , &
de l'engager à une bataille ; mais ce Général
fut ferme dans fes principes de reſter
fur la défenfive , & les Impériaux quitterent
la Provence , confumés par la faim ,
par les maladies , par la honte & par le
chagrin .
ne &
L'yvreffe où étoit François I. de fes derniers
fuccès , devoit entraîner néceffairement
l'abus de la victoire , & cela arriva
d'une maniere qui me paroît devoir être
remarquée.
» Les Comtés de Flandre & d'Artois re-
"levoient de tems immémorial de la Fran-
» ce. Charles- Quint en avoit rendu l'homDECEMBRE.
1754. 119
» mage comme fes prédéceffeurs , jufqu'à
» ce qu'on lui en eût cédé la fouveraineté
à Cambray. Ce Prince ayant depuis vio-
» lé ce traité en recommençant la guerre ,
" on prétendit qu'il étoit déchu de tous
» les avantages qu'on lui avoit faits , qu'il
» étoit redevenu vaffal de la Couronne
» que cette qualité le rendoit coupable de
» félonie , & devoit faire confifquer fes
» Fiefs. Ce raifonnement expofé en plein
» Parlement au Roi , aux Princes du Sang ,
» à tous les Pairs du Royaume , par l'Avo-
» cat Général Cappel , dans le mois de
» Janvier 1937 , fit ordonner que l'Empe-
» reur feroit cité fur la frontiere , pour ré-
»pondre lui- même , ou du moins par fes
Députés. Le tems prefcrit pour compa-
» roître s'étant écoulé fans que perfonne
» fe fût préfenté , la Flandre & l'Artois fu-
» rent déclarés réunis à la Couronne.
39
"3
François étoit fans doute affez éclairé
» pour regarder cette procédure comme
» une vaine formalité ; mais cette con-
» viction , loin de le juftifier , comme le
» prétendent fes panégyriftes , le rendoit
» évidemment plus blâmable . Il ne tiroit
qu'une vengeance inutile de l'Empereur ,
» qui par des calomnies femées adroite-
» ment , l'avoient décrié dans toute l'Eu-
"
rope , & il perdoit la réputation de
120 MERCURE DE FRANCE.
générofité qu'il avoit eue jufqu'alors ,
» fans qu'il lui en revînt aucun avantage..
" Cette conduite étoit la preuve que ce
» Prince ne faifoit la guerre qu'à Charles
, tandis que Charles la faifoit à la
» France. Qu'on y prenne garde , & on
» trouvera dans cette obfervation , qui
»pour être nouvelle , n'eft pas moins fondée
, la raifon des avantages que la
» Maifon d'Autriche remporta fur celle de
» France , dès les premiers tems de leur
concurrence . Le Chef de la premiere n'é-
» toit déterminé à agir que par des inté-
" rêt d'Etat , & celui de la feconde n'a-
» voit en vûe ordinairement que des paf-
»fions particulieres. Il portoit ce motif
» petit & bas qui entraîne toujours l'hu-
» miliation ou la ruine des Empires , juf-
» ques dans des événemens qui paroif-
» foient partir d'une politique profonde &
» lumineufe ; tel , par exemple , que l'al-
» liance qu'il contracta avec Soliman.
Dès que ce traité fut conclu , le Grand
Seigneur entra en Hongrie à la tête de cent
mille hommes , & envoya une flotte fur
les côtes de Naples. Ces deux armées eurent
quelques avantages , qui auroient pû
conduire plus loin fi François eût paffé les
Alpes en même tems avec une nombreuſe
armée la lenteur gâta tout. Le Roi , malgré
DECEMBRE . 1754. 121
gré d'affez grands avantages qu'il rempor
ta en Italie où il étoit enfin paffé , quitta
par légereté les armes qu'il avoit prifes par
reffentiment , & conclut une treve de dix
ans avec l'Empereur.
Une fermentation dangereufe qui commençoit
déja à agiter les Pays bas , rendoit
cet accomodement très - important pour
Charles - Quint. Ce Prince fentoit la néceffité
de pafler aux Pays-bas pour appaifer
les troubles : Montmorenci lui fit accorder
ce paffage par la France , à des conditions
que ce Prince ne tint pas. La chûte du
Connétable fuivit une infidélité dont il
avoit été caufe . La difgrace de ce favori
tout puiflant fut- elle un bonheur ou un
malheur pour la France ? le Lecteur en
pourra juger.
" Montmorenci , un des hommes les
plus célébres de fon. fiécle , avoit les
» moeurs auſteres , mais de cette auſtérité
» qui naît plutôt d'un efprit chagrin que
» d'un coeur vertueux . Plus ambitieux de
» dominer que jaloux de plaire , il ne re-
» doutoit pas d'être haï , pourvû qu'il fût
>> craint ; la fierté & de faux principes
qu'il s'étoit faits , lui faifoient regarder
»comme des baffeffes des ménagemens rai-
» fonnables qui lui auroient concilié l'eftime
& l'amour des peuples. L'ordre qu'il
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE.
établiffoit par tout où il avoit de l'au-
» torité , n'étoit pas précisément de l'or-
» dre , c'étoit de la gêne : on y démêloit
»une certaine pédanterie qui n'eft guere
» moins commune à la Cour & à l'armée
qu'ailleurs , quoiqu'elle y foit infiniment
plus ridicule. Il n'eftimoit & n'a-
» vançoit les hommes qu'à raifon du plus
» ou du moins de reffemblance qu'ils
» avoient avec lui , & il confondoit les
citoyens fans talens avec les citoyens
» qui en avoient d'autres que les fiens ,
Dou qui les avoient autrement que lui.
» Naturellement defpotique , il puniffoit
le crime fans obferver les formalités que
» preferit fagement la loi , & il fe croyoit
» difpenfé de récompenfer les actions uti-
» les à la patrie , fous prétexte qu'elles
» étoient d'obligation . Le furnom de Ca-
» ton de la Cour qu'on lui donna , étoit
» plutôt la cenfure de fes manieres que
l'éloge de fon coeur : il l'avoit fi aigre
» que la religion même n'avoit pû la-
" doucir , & qu'il étoit paffé en proverbe
» de dire : Dien nous garde des patenêtres du
ต
» Connétable. Il eut toute fa vie de fauffes
» idées fur la grandeur ; il la faifoit confifter
à gêner ceax qui l'approchoient , à
" faire éclater fes reffentimens , à éviter les
amuſemens publics , à tenir des difcours
22
DECEMBRE . 1754 123
"3
و ر
fiers & infultans , à outrer les dépenfes
qui étoient purement de fafte. La nature
» lui avoit refufé la connoiffance des hom-
» mes , & à plus forte raifon le talent de
» les former : il ne voyoit pour les gou-
» verner que la crainte ; maniere baffe , qui
" avilit les ames les plus élevées , & qui
» pour un crime qu'elle empêche , étouffe
» le germe de mille vertus. A juger de
» Montmorenci par les places qu'il occu-
» pa , les affaires dont il fut chargé , l'au-
» torité qu'il eut , on croiroit qu'il fut
» très intrigant ou très- habile ; cependant
» il étoit fans manége , & fa capacité étoit
» médiocre : le hazard & fa naiffance con-
» tribuerent beaucoup à fon élévation .
» Comme tous les Miniftres accrédités , il
» voulut fe mêler des finances , & par une
» erreur malheureufement trop commune ,
il crut qu'il fuffifoit d'avoir un caractere
dur pour les bien adminiftrer . On ne le
foupçonna jamais de rien détourner des
» deniers publics ; mais il abufoit de la
» facilité de fes maîtres pour fe faire don-
» ner : forte de malverfation moins crimi-
» nelle peut-être que la premiere , mais
qui n'eft gueres moins odieufe. Toutes
» les négociations dont il fut chargé réuf-
» firent mal : il y portoit de la hauteur ,
» de l'entêtement , de l'aigreur , des idées
"
"
"
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
» étroites , un goût trop marqué pour le cé-
» témonial. Son talent pour la guerre fe bornoit
prefque à une prudence lente , qui eft
» le plus fouvent la marque d'un efprit froid,
»timide & ftérile : il réuffit quelquefois
» à fe défendre , mais il ne fçut jamais ni
attaquer ni vaincre. Ce qui diftingua le
plus fa vie des vies ordinaires , c'eft la
» maniere dont il foutint les difgraces
qu'il efluya fa fermeté auroit frappé
davantage , fi l'oftentation dont elle étoit
accompagnée n'eût annoncé plus d'or-
» gueil que de vertu .
"
99
:
Cependant on chercha les moyens de
tirer une vengeance füre & éclatante de
l'Empereur ; la guerre lui fut déclarée en
1542. Les François ouvrirent la campagne
par le Rouffillon & les Pays- Bas , où
ils eurent quelques fuccès. M. d'Enguien
gagna en Piémont la bataille de Cerifolesdont
il perdit les fruits , parce qu'on ne
pût pas lui envoyer des fecours. L'Empereur
& le Roi d'Angleterre s'unirent pour
entrer en France en même tems avec une
armée nombreuſe ; la jaloufie & les divifions
de ces deux Princes fauverent le
Royaume : l'Empereur même , par le défaut
des vivres qui lui manquerent par la fage
attention qu'on eut de tout dévafter , ſe
feroit vû réduit à périr ou de fe rendre
DECEMBRE. 1754. 125
prifonnier , fi les intrigues de la Cour n'a
voient avancé la conclufion de la paix qui
fut fignée à Crépy en 1544 , & à laquelle
François I. ne furvêcut pas long-tems.
» Ce Prince joignoit à un goût décidé
» pour tous les exercices du corps , l'adreffe
» néceffaire pour y exceller , & affez de
fanté pour s'y livrer fans rifque. Il n'avoit
pas cet air impofant qui a fait le
plus grand mérite de quelques Souve-
» rains ; mais il régnoit dans toutes les ma
» nieres une franchiſe qui préparoit à l'a-
» mour & qui infpiroit la confiance . Pour
»trouver accès auprès de lui , il n'étoit pas
» néceffaire d'avoir des places , de la ré-
»putation ou de la naiffance ; il fuffifoit
d'être François ou même homme . Sa con-
» verfation réuniffoit les agrémens que
» doivent donner la gaieté , le naturel , la
» vivacité & les connoiflances. Il parloit
"
»
beaucoup ; & quand il auroit été un par-
» ticulier , on n'auroit pas trouvé qu'il
parlât trop. Le defir de la louange qui
rend quelquefois grands les Rois qui
» l'ont , mais qui ne fait le plus fouvent
» qu'avilir ceux qui les entourent , fut une
de fes paffions : fon caractere autoriſe à
penfer qu'il s'en feroit rendu digne , fi
les flateurs ne l'avoient perdu .
n
» Contre l'ordinaire des hommes nés
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
» pour gouverner , qui ne forment prefque'
jamais de projets dont le défaut même
de fuccès ne foit fuivi de quelque avan-
"9
ود
و د
tage , il ne s'occupoit que de ce que les
» événemens avoient d'éclatant : on ne l'amena
jamais à fentir que dans des coups
» d'état la gloire & l'utilité font le plus
»fouvent inféparables . Les partis violens
» qui ne font permis que dans des fitua-
» tions defefpérées , ou quand on fe fent
» affez de force & de génie pour les foute-
» nir , ne lui coutoient rien à prendre : l'efprit
romanefque de fon fiécle & fon imprudence
particuliere l'empêchoient de
» voir les difficultés attachées aux affaires
& celles que fon caractere y ajoûteroit .
"3
Quoiqu'il s'occupât beaucoup du foin.
d'étendre fon autorité , il ne gouverna
jamais lui-même. L'Etat fut fucceffive-
»ment abandonné aux caprices de la Ducheffe
d'Angoulême , aux paffions des
Miniftres , à l'avidité des favoris. Il eut
» une probité d'oftentation qui ne lui
» mettoit pas de manquer de parole à fes
» ennemis des principes vrais & réels ſe
perferoient
étendus jufqu'à fes fujets , &
» l'auroient empêché de les dépouiller de
» droits effentiels fondés fur les conven-
» tions & fur la nature. La jalousie qui eft
auffi ordinaire & plus dangereufe fur le
DECEMBRE.
1754. 127
5
I
thrône que dans les conditions privées
n'effleura pas feulement fon ame : il étoit
»foldat , il fe croyoit Général , & il louoit
fans effort , avec plaifir même , tous ceux
» qui avoient fait à la guerre une action
» de valeur ou d'habileté. Le feu qu'il met-
» toit d'abord dans fes entrepriſes , s'étei-
"gnoit tout- à - coup fans pouvoir être nour-
»ri par le fuccès , ni rallumé par les difgraces.
Il n'étoit donné à ce Prince , fi
»l'on peut parler ainfi , que d'avoir des
» demi-fentimens & de faire des demi -ac-
» tions. Comme il avoit beaucoup d'éléva
» tion & qu'il réfléchiffoit peu , il dédaignoit
l'intrigue & négligeoit trop les ap-
» parences : fon rival moins délicat & plus
appliqué , profita de cette imprudente
» hauteur , pour lui ôter dans l'Europe en-
» tiere une réputation de probité qui lui
» auroit donné des alliés fideles & parmi
» les François même , une réputation d'ha-
» bileté qui auroit affermi leur courage.
La franchife , la fenfibilité , la générofi-
» té , qui ont été dans tous les fiécles la bafe
» des réputations les plus pures , furent la
» ruine de la fienne : la premiere de ces
» vertus lui fit trahir fes fecrets ; la feconde
» ne lui infpira qu'une compaffion ftérile
pour des peuples furchargés qu'il devoit
foulager ; la derniere lui fit prodiguer à
F iiij
728 MERCURE DE FRANCE.
des Courtifans ce qui étoit dû à ceux qui
» fervoient l'Etat . Son adminiftration fut
accompagnée de tous les defordres qui
»deshonorent le regne des Souverains cré-
» dules , vains , inconftans , fans principes ,
» fans expérience , fans connoiffance des
» hommes & fans fermeté.
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Résumé : « MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
Les 'Mémoires historiques, militaires et politiques de l'Europe' de l'abbé Raynal couvrent la période de 1519 à 1748, avec un focus sur les guerres entre Charles Quint et François Ier de 1521 à 1544. L'Italie, prospère en 1492 grâce à Laurent de Médicis, connut des troubles après sa mort. Ludovic Sforza, duc de Milan, incita Charles VIII de France à revendiquer le royaume de Naples. Charles VIII, motivé par la gloire et la nécessité de repeupler son royaume, entreprit cette conquête sans préparation adéquate et s'allia avec Ferdinand et Maximilien. L'Italie, divisée, ne put offrir une résistance efficace. Charles VIII conquit Naples sans combat, mais une coalition le força à se retirer. Louis XII, successeur de Charles VIII, conquit le Milanais avec l'aide des Vénitiens, mais des divisions internes et des rivalités avec les Espagnols lui firent perdre Naples. La République de Venise, puissante et prospère, chercha à maintenir un équilibre de pouvoir en Italie. Une coalition formée par le Pape, le Roi Catholique, l'Empereur et Louis XII attaqua Venise. Louis XII remporta une bataille décisive, mais des divisions internes et des maladies affaiblirent les forces françaises. Venise récupéra ses territoires grâce à l'alliance avec Louis XII. François Ier poursuivit les ambitions italiennes de ses prédécesseurs. Il remporta la bataille de Marignan et conquit le Milanais, mais une coalition menée par Charles Quint et le Pape le chassa du Milanais. Malgré les ligues européennes contre lui, François Ier resta déterminé à reconquérir l'Italie. Profper Colonne, un général italien, menait une guerre méthodique mais manquait de flexibilité. Bonnivet, un général français, fut opposé à Colonne. Ses erreurs stratégiques contribuèrent à la défaite des Français. Antoine de Leve, commandant à Pavie, était un soldat talentueux, mais les efforts des Français pour prendre Pavie échouèrent. François Ier fut vaincu et fait prisonnier à Pavie. Après sa libération, il recommença la guerre et forma une ligue avec le Pape, les Vénetiens et le Duc de Milan. Cette alliance fut inefficace en raison des erreurs du Duc d'Urbin. Le Connétable de Bourbon, timide et hésitant, ne parvint pas à exploiter les avantages stratégiques. Il fut tué lors du siège de Rome, qui fut pris et pillé par les troupes impériales. Une nouvelle ligue contre l'Empereur fut formée, incluant la France, l'Angleterre, Venise, Florence, Milan, Ferrare et Mantoue. Lautrec réussit à réduire une grande partie du Milanais mais mourut lors du siège de Naples. André Doria, un amiral réputé, se mit au service de l'Empereur après avoir été négligé par les ministres français. Le Marquis de Saluces manqua de vision et fut battu, entraînant la destruction de l'armée des confédérés. La paix de Cambray fut signée, mais les intrigues continuèrent. François Ier envoya une armée en Italie, qui connut des succès initiaux mais dut se retirer face aux Impériaux. Montmorency réussit à repousser l'Empereur. François Ier décida de confisquer les comtés de Flandre et d'Artois, accusant Charles Quint de félonie. Cette décision montra que François Ier menait une guerre personnelle contre Charles Quint, tandis que ce dernier combattait pour la France. En 1542, François Ier conclut une alliance avec Soliman, permettant au Grand Seigneur d'envahir la Hongrie et d'envoyer une flotte sur les côtes de Naples. Cependant, la lenteur de François Ier à passer les Alpes compromit ces avantages. Malgré quelques succès en Italie, il conclut une trêve de dix ans avec l'Empereur en raison de troubles dans les Pays-Bas. Montmorency, un homme célèbre de son siècle, établit un ordre rigide et fut perçu comme despotique. La guerre contre l'Empereur fut déclarée en 1542, avec des succès initiaux en Rouffillon et en Pays-Bas. La paix fut signée à Crépy en 1544. François Ier était franc et généreux, mais manquait de projets à long terme et laissait l'État aux caprices de ses ministres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 111-147
« MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
Début :
MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...]
Mots clefs :
Mémoires historiques, Suède, Angleterre, Prince, Pape, Clergé, Cour, Royaume, Divorce, Divorce de Henri VIII, Henri VIII, Roi d'Angleterre, Catherine d'Aragon, Révolutions en Suède, Conjuration de Fiesque, Conjuration , Politique, Danemark
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texteReconnaissance textuelle : « MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
MEMOIRES hiftoriques , militaires &
politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Empire ,
jufqu'au traité d'Aix - la-Chapelle en 1748.
Par M. l'Abbé Raynal , de la Société royale
de Londres , & de l'Académie royale des
Sciences & Belles Lettres de Pruffe . Se
vend chez Durand , au Griffon , rue Saint
-Jacques ; 1754 , 3 vol . in- 8 °.
J'ai déja rendu compte des deux pres
miers volumes de mon ouvrage , je vais
donner l'extrait du troifieme ; il renferme
trois morceaux.
112 MERCURE DE FRANCE.
Hiftoire des révolutions arrivées en Suede
depuis 1515 jufqu'en 1544.
La Suede qui avoit jetté un fi grand éclat ,
lorfque fes habitans , connus fous le nom
de Goths , renverferent l'Empire romain &
changerent la face de l'Europe , étoit retombée
peu -à-peu dans l'obfcurité . Des dif
fenfions domeftiques & les vices du gouvernement
, avoient formé une efpece
d'anarchie , qui auroit cent fois perdu le
Royaume fi les peuples voifins avoient eu
des loix plus fages . Toutes les nations du
Nord languiffoient dans la même barbarie ,
& l'afcendant que les unes pouvoient prendre
fur les autres , ne devoit point venir
de la fupériorité de politique , mais du
bonheur des circonftances ; elles furent
pour le Dannemarc.
Marguerite qui y regnoit , joignoit à
»l'ambition ordinaire à fon fexe , une fui-
» te de vûes qu'il n'a pas fi communément.
» Elle parloit avec grace , & fçavoit em-
»ployer au befoin ce ton de fentiment , qui
» tient fouvent lieu de raifon & qui la rend
toujours plus forte. Contre l'ufage des
» Souverains , elle abandonnoit les appa-
» rences de l'autorité pour l'autorité même ;
» & elle retenoit le Clergé dans fes inté-
» rêts , en lui faifant prendre des déférences
DECEMBRE. 1754 113
»
ور
»
"
pour du crédit. Ce qu'elle faifoit éclater
de magnificence , n'avoit jamais pour ob-
»jet fes goûts , mais fa place ; & foit qu'el-
» le donnât , foit qu'elle récompenfât , c'é
»toit toujours en Reine & au profit de la
Royauté. Lorfque fes projets n'étoient
pas traversés par la loi , elle la faifoit
» obferver avec une fermeté louable ; &
» l'ordre public étoit ce qu'elle aimoit le
» mieux après fes intérêts particuliers . On
» n'a gueres pouffé plus loin qu'elle le faifoit
le talent de paroître redoutable fans
l'être : elle intimidoit fes ennerais par
» d'autres ennemis qu'elle avoit l'art de
» faire croire fes partifans. Ce que fes
» moeurs avoient d'irrégulier étoit réparé
» dans l'efprit des peuples par les dons
» qu'elle faifoit aux Eglifes. Ces facrifices
» coûtoient à fon caractere ; mais fa politique
les faifoit à fa réputation.
"
"
Cette Princeffe entreprit de réunir la
Suede à fes autres Etats , & elle y réuſſit :
mais les Danois ayant abufé de leur fupériorité
, les Suédois trouverent bientôt l'occafion
de fecouer un joug qu'ils déteftoient
, & ils fe donnerent un maître qui
prit le titre d'Aminiftrateur. Les Rois de
Dannemarc n'abandonnerent pas les droits
qu'ils prétendoient avoir fur la Suede , &
ce fut une fource de guerres longues &
114 MERCURE DE FRANCE .
fanglantes entre ces deux Etats.
Chriftiern étoit monté fur le thrône de
Dannemarc ; c'étoit un monftre , qui prefque
au fortir de l'enfance avoit pouffé aux
derniers excès tous les vices , & n'avoit
pas même le mafque d'une vertu . Il ne
chercha point à rapprocher les Suedois du
traité d'union des deux Royaumes , il ne
chercha qu'à les foumettre. Le mécontentement
du Clergé de Suede étoit une difpofition
favorable pour ce Prince. Les Evêques
avoient joui d'une autorité fi étendue
fous les Rois Danois , qu'ils croyoient
ne devoir rien oublier pour ramener les
mêmes circonftances. L'Adminiftrateur
étant mort , ils voulurent mettre à fa place
Elric Trolle , vieillard timide , indolent
irréfolu , & qu'ils auroient fait fervir à
leurs vûes ; mais ce projet échoua. Stenon ,
fils du dernier Adminiftrateur , fut élu , &
il fit conférer l'Archevêché d'Upfal au fils
de Trolle ; démarche qu'il crut propre ,
fans doute , à confoler fon rival de fon
exclufion . Ĉe bienfait politique n'eut pas
le fuccès qu'il en attendoit . Trolle plus humilié
que touché du tendre & généreux
intérêt que ce Prince avoit pris à lui , fit
éclater un reffentiment qui allarma égale
ment pour Stenon & pour la patrie. Le
jeune Prélat ne pouvoit pas fe conføler de
DECEM BR E. 1754. 115
n'être que le fecond dans un état qu'il avoit
compté gouverner d'abord ſous le nom de
fon pere , & dans la fuite fous le fien . Son
mécontentement éclata bientôt.Il fe mit à la
tête du Clergé , s'unit avec les Danois , &
corrompit le Gouverneur de quelques places
fortes. Stenon inftruit de tout ce qui
fe tramoit contre l'Etat , convoqua le Sénat
, & Trolle fut reconnu pour l'auteur
& le chef de la confpiration. L'Archevêque
déterminé à la ruine de fon pays , par
un reffentiment que les contretems rendoient
plus vif, ne daigna ni juftifier fa
conduite , ni fe plaindre de fes complices :
il fe retira dans le châreau de Steke , en
attendant du fecours de Chriftiern. A perne
l'Adminiftrateur eut - il commencé le
fiége de cette place , que les Danois vinrent
faire une defcente près de Stockolm ;
Stenon y marcha avec une partie de fon
armée , & il fe livra un combat auffi fanglant
qu'il devoit l'être au commencement
d'une campagne entre deux nations rivales
, dans une occafion décifive & pour de
grands intérêts. La victoire fe déclara pour
La Suede , les Danois regagnerent leurs
vaiſſeaux , & l'Archevêque fut obligé de
fe rendre. Les Etats le déclarerent ennemi
de la patrie , l'obligerent de renoncer à fa
dignité , & le condamnerent à finir fés
jours dans un cloître.
116 MERCURE DE FRANCE.
"
23
» Quand le Pape n'auroit pas été follicité
par le Prélat dépofé & par Chriftiern
» de s'élever contre ce jugement , il l'au- |
» roit fait. La Cour de Rome dont les droits
» n'avoient pas été auffi bien éclaircis
» qu'ils l'ont été depuis , appuyoit indiffé-
» remment le Clergé dans toutes les affai-
» res , avec une vivacité & une fierté qui
» ne fe démentirent pas en cette occaſion .
» Elle fit menacer les Etats & l'Adminif
» trateur des cenfures de l'Eglife , s'il ne
rétabliffoient fans tarder l'Archevêque
fur fon fiége , & dans tous les avantages
» dont on l'avoit privé.
"
» Il eft glorieux pour l'humanité que
» dans un fiécle où la Philofophie avoit fait
» fi peu de progrès , un peuple entier ait
» diftingué l'autorité légitime du chef de
» la religion , de l'abus qu'il en peut faire.
» Les Suédois en marquant beaucoup de
» refpect au Souverain Pontife , parurent
» affez tranquilles fur les foudres qu'il préparoit
contr'eux. Ils témoignerent de la
répugnance à lui defobéir ; mais enfin ils
» lui defobéirent , & ils aimerent mieux
» l'avoir pour ennemi que de rifquer de
» rallumer dans leur patrie le feu des
» guerres civiles qu'ils avoient eu tant de
peine à éteindre. Si cette généreufe réfolution
avoit été accompagnée d'un ex-
"
و د
DECEMBRE. 1754 117
cès d'emportement , Rome fe feroit trou-
» vée heureufe : dans la réfolution où elle
» étoit de pouffer les chofes à l'extrêmité ,
elle auroit voula paroître forcée à des
❞ violences par des outrages qui les juftifiaffent.
L'impoffibilité de mettre les apparences
de fon côté , ne lui fit pas aban-
» donner fes vûes : elle mit en interdit la
» Suede , excommunia l'Administrateur &
» le Sénat , ordonna le rétabliſſement de
» Trolle , & pour comble d'injuftice , chargea
le Roi de Dannemarc de procurer
" par la voie des armes l'exécution d'une
Bulle fi odieufe.
و د
Chriſtiern étoit & fe montra digne d'une
telle commiffion. Il entra en Suede , & mit
tout à feu & à fang ; après bien des ravages
& bien des cruautés , les Suédois furent
défaits dans une bataille où Stenon fut
rué ; cet événement fit la deftinée de la
Suede ; tout tomba dans une confufion
horrible. Trolle qui avoit profité des malheurs
publics pour remonter fur fon fiége ,
convoqua les Etats. La craintelou la féduc
tion y firent reconnoître fans obftacle l'au
torité de Chriftiern , qui commença par
immoler à fon reffentiment & à fon ambition
tout ce qui auroit pu lui faire quelque
ombrage. Il fit maffacrer les Seigneurs
les plus diftingués de Suede & tout ce qui
118 MERCURE DE FRANCE.
reltoit d'hommes puiffans affectionnés à
leur patrie , ou aimés des peuples. Avec ces
victimes expira l'efpérance & prefque le
defir de la liberté. Les loix anciennes furent
abrogées , le defpotifme porté au dernier
période , & il ne fe fit aucun mouve
ment . Rien ne caufoit & ne pouvoit caufer
d'inquiétude à Chriftiern que la
fonne de Guftave Vaſa.
per-
Ce jeune Seigneur defcendoit des anciens
Rois de Suede , & s'étoit fignalé dans
plufieurs occafions ; c'étoit un homme fupérieur
, né pour l'honneur de fa nation
& de fon fiécle , qui n'eut point de vices ,
peu de défauts , de grandes vertus & encore
plus de grands talens.
Retenu en Dannemarc par une perfidie ,
il avoit trouvé l'occafion de s'échapper des
mains de Chriftiern , & s'étoit caché dans
les montagnes de la Dalecarlie. Après avoir
erré long- tems , forcé par le befoin de travailler
aux mines , il trouva enfin chez un
Curé un afyle , qui devint le berceâu de la
liberté , de la gloire & du bonheur de la
Suede. De concert avec cet Eccléfiaftique ,
homme fage , defintéreffé , inftruit , accrédité
, zélé pour fa patrie , Guftave commença
par échauffer les efprits , & il profita
du premier feu de l'enthoufiafme qu'il fit
aaître pour fe faire un parti. A la tête de
DECEMBRE. 1754. 119
par
quatre cens hommes il emporta d'affaut
une place commandée le Gouverneur
de la province ; fes premiers fuccès donnerent
de l'audace ; fa petite armée s'accrut
à vûe d'oeil , & il n'eût qu'à fe montrer
dans les provinces voisines de la Dalecarlie
pour les foulever. La timidité & l'indolence
du Viceroi que Chriftiern avoit
laiffé en Suede , donna à Guſtave le tems
de faire des progrès plus confidérables , de
groffir & de difcipliner fes troupes . Trolle
faifit le tems où les Dalecarliens s'étoient
retirés dans leurs pays pour faire la moiffon
; il fe mit à la tête de quatre mille
hommes , & alla attaquer brufquement
Guftave , qui n'étoit pas affez fort pour
l'attendre. Ce léger échec fut bientôt réparé
par Guftave , qui l'attaqua à fon tour
fi vivement , que l'Archevêque échappa à
peine avec la dixieme partie de fes troupes.
Les vainqueurs marcherent droit à Stockholm
; le Viceroi & l'Archevêque , dans la
crainte que quelque malheureux hazard
ne les fit tomber entre les mains de leurs
ennemis , s'enfuirent en Dannemarc . Leur
retraite fut un événement décifif pour
mécontens. L'indépendance du Royaume
parut affez affurée
pour qu'on crût pouvoir
convoquer fans rifque les Etats Généraux
, & donner quelque forme à un
,
les
120 MERCURE DE FRANCE.
Gouvernement qui n'en avoit point .
» L'affemblée ne fut pas nombreufe ; il
ne s'y trouva de Députés que ceux que
» l'amour de la patrie & la haine des tyrans
» élevoient au - deffus de tous les périls.
» Les réfolutions des hommes de ce carac-
» tere ne pouvoient manquer d'être har-
» dies & leurs démarches vigoureufes . Ils
» renoncerent folemnellement à l'obéïffan
» ce qu'ils avoient promife à Chriftiern ,
» éleverent leur Général , qui n'avoit dû
» jufqu'alors for autorité qu'à fon coura-
» ge , à la dignité d'Adminiftrateur , & ar-
» rêterent qu'on continueroit à faire une
» guerre vive & fanglante.
Tandis que Guftave reprenoit fur les
Danois les places qui leur reftoient en Suede
& qu'il formoit le fiége de Stockholm ;
la révolution qui fe fit en Dannemarc affûra
l'indépendance de la Suede. La tyrannie
& les excès de Chriftiern révolterent fes
fujets , & leur infpirerent une réfolution
violente . Ils déthrônerent ce Prince , qui
fe retira auprès de Charles - Quint fon beaufrere
, & ils placerent fur le thrône Frideric
, Duc de Holſtein.
Cet événement ôta aux Danois , qui
étoient encore en Suede , le courage , l'efpérance
& la force de s'y maintenir. Ceux
qui défendoient Stockholm offrirent de
capituler;
DECEMBRE . 1754. 125
capituler ; mais l'Adminiftrateur laiffa traîner
le fiége , fous prétexte de le finir d'une
maniere plus honorable , mais en effet pour
obliger par ce fantôme de péril les Etats
Généraux de lui déférer la couronne . Cette
politique étoit plus artificieufe que néceffaire.
Guftave fut proclamé Roi avec une
unanimité & un enthouſiaſme qui étoient
fûrement les fuites de la plus vive admiration
& d'une efpece d'idolâtrie . L'union
que fit ce Prince avec Frideric , acheva
d'établir la tranquillité , la gloire & l'indépendance
de la Suede. Guftave ne fongea
plus qu'à réformer l'intérieur du Royaume
, en fubftituant de bonnes loix à la barbarie
ancienne, & une police fage aux abus
introduits par les troubles civils. Il fut
éclairé , foutenu & dirigé dans fes vûes
par un homme célebre , qu'il eft important
de connoître à fond.
Ce confident habile fe nommoit Larz-
Anderfon , né de parens obfcurs & fans
fortune. Il avoit commencé à fe diftinguer
dans l'Eglife ; mais dégoûté d'une carriere
où l'on n'avançoit que par les fuffrages de
la multitude , il s'attacha à la Cour. » Guftave
démêla bientôt dans la foule des
» courtifans empreffés à lui plaire, un hom-
» me propre à le fervir ; & dédaignant
»toutes ces petites expériences fi néceffai-
11. Fol.
و د
F
22 MERCURE DE FRANCE.
» res aux Princes médiocres , & qui ne leur
»fuffifent même pas , il l'éleva tout de
» fuite au premier pofte du Royaume , &
» le fit fon Chancelier,
و ر
» Anderſon juſtifia cette hardieffe . C'é-
» toit un génie que la nature avoit fait pro-
» fond , & que les réflexions avoient étendu,
Quoiqu'il eut l'ambition des grandes
places , il avoit encore plus l'ambition
» des grandes chofes , & il aimoit mieux
voir croître fa réputation que fon crédit.
» Il n'étoit pas citoyen dans ce fens qu'il fe
» fût facrifié pour fa patrie ; mais il méri-
>> toit ce beau nom , fi on veut l'accorder
» aux Miniftres qui ont des idées aflez juf-
» tes pour croire que leur gloire eft infé-
»parable de celle de leur Roi & de leur na-
» tion. L'exemple de ceux qui l'avoient pré-
» cédé ni le jugement de ceux qui le devoient
» fuivre , n'étoient pas la régle de fa con-
»duite ; fes projets n'étoient cités qu'à fon
» tribunal & à celui de fon maître. Cette
» indépendance qui ne peut être fentie que
» par ceux qui l'ont , étoit accompagnée
» d'une fagacité qui faififfoit tout , depuis
»les premiers principes jufqu'aux dernie-
" res conféquences , & d'une lumiere qui
» fourniffoit des vûes fublimes & les expédiens
propres à les faire réuffir . Letalent
» de hâter les événemens fans les précipi
ter lui étoit comme naturel ; & en par
و د
39
DECEMBRE. 1754 123
-99
93
و د
roiffant céder quelquefois aux difficultés,
il venoit toujours à bout de les furmonter.
L'étude de l'hiftoire & fes réflexions
» l'avoient affermi contre les murmures ,
les tumultes , les révoltes même ; & il
» étoit convaincu qu'avec du courage , du
fang froid & de la politique on vient
» tôt ou tard à bout de fubjuguer les hom-
" mes & de les ramener à leurs intérêts. Il
fçavoit le détail des loix comme un Ma-
» giftrat , & en poffédoit l'efprit en Légiflateur.
On réfiftoit d'autant moins à fon
éloquence , qu'elle partoit d'une raifon
» forte . Ce Miniftre appartenoit plus à un
autre âge qu'à celui où il vivoit ; & fes
» contemporains qui n'étoient pas à beau-
>> coup près auffi avancés que lui , n'apperçurent
pas toute l'élévation de fon ca-
» ractere , ni l'influence qu'il eut fur les
» révolutions qu'éprouva la Suede .
บ
93
"
Ce Royaume étoit la proye des Eccléfiaftiques
: leur autorité pouvoit exciter de
nouveaux troubles , & ils poffédoient tout
l'argent , toutes les richeffes de la Suede . I
falloit trouver un prétexte pour les dépouiller.
Anderſon en imagina un ; c'étoit
d'introduire le Luthéranifme , qui faifoit
des progrès rapides en Allemagne , & qu'il
avoit adopté par cet efprit d'inquiétude fi
ordinaire à ceux qui font nés plus grands
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
que leur condition. Guſtave adopta les
vûes de fon Chancelier ; mais cette révolution
ne pouvoit fe faire que par dégrés :
on laiffa le tems au Luthéranifme de s'établir
dans le Royaume. Des Docteurs de
réputation qu'on fit venir d'Allemagne , lui
donnerent de l'éclat ; la faveur qu'ils parurent
avoir, leurs déclamations, le goût de la
nouveauté entraînerent bientôt une partie
de la nation . A mefure que le Luthéranifme
faifoit des conquêtes fur le Royaume ,
Guftave en faifoit fur le Clergé. Il commença
par abolir une efpece d'impôt que
les Curés avoient mis fur certains péchés .
Il ôta aux Evêques le droit qu'ils avoient
ufurpé d'hériter de tous les Eccléfiaftiques
du fecond ordre. Les troupes furent mifes
en quartier d'hiver fur les terres du Clergé ,
ce qui étoit fans exemple : enfin il propofa
de prendre les deux tiers des dîmes pour
l'entretien des troupes , & une partie de
l'argenterie & des cloches des Eglifes riches
pour abolir , en payant les étrangers ,
les privileges odieux dont ils jouiffoient.
Ces expédiens furent généralement approuvés
; & s'il y eut quelque mécontentement
, il n'éclata pas.
Guftave mit la derniere main à fes grands
deffeins, en convoquant les Etats Généraux
à Vefteras en 1527. Les innovations qu'il
DECEMBRE . 1754. 125
propofa pour achever d'écrafer la puiffance
du Clergé , parurent trop hardies , &
le ton de defpotifine qu'il prit étoit trop
nouveaupour ne pas exciter quelques mou.
vemens ; mais ils n'eurent point de fuites .
Les troubles furent bientôt appaifés , & ce
que les Etats avoient arrêté fut établi fans
obftacle. » Le mépris pour la Communion
» Romaine fuivit la ruine & l'aviliffement
» du Clergé , qui avoient été le but de tou-
» tes les innovations qu'on venoit d'intro-
» duire. Guftave fe déclara enfin Luthe-
» rien , & toute la nation voulut être de
» la religion du Prince . Rien ne prouve
» les progrès de l'efprit de fervitude dans
» un Etat , comme l'influence du Souverain
fur la croyance des peuples. Le facrifice
de fes opinions qui coûte fi peu à
» la Cour , où on n'a proprement que des
préjugés , eft fi grand à la ville & dans
» les provinces où on a des principes ,
» qu'il prépare à tous les autres facrifices ,
» & même les affure . Auffi lorfque Guf-
» tave demanda aux Etats en 1544 , que
» la Couronne qui avoit toujours été élec-
» tive fû: déclarée héréditaire , il n'éprou
» ya point de contradictions .
" Tel fut le dernier acte d'un des regnes
les plus éclatans que le Nord ai vû ;
» nous ajouterions d'un des plus heureux ,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
»fi Guſtave avoit été auffi jufte qu'il étoir
»grand , & fi en faifant par fon caractere
»le bonheur de la génération qu'il gou-
» vernoit , il n'avoit pas préparé le mal-
» heur de celles qui devoient la fuivre ,
en établiffant un defpotifme dont fes fuc-
»ceffeurs ne pouvoient manquer d'abuſer .
Hiftoire du divorce de Henri VIII. Roi
d'Angleterre , & de Catherine d' Arragon ,
depuis 1527 jufqu'en 1534.
Henri VII , furnommé dans l'hiftoire le
Salomon de l'Angleterre , voulut rendre à
fa couronne , par une alliance avantageufe,
l'éclat que les guerres civiles lui avoient
fait perdre , & il obtint pour le Prince de
Galles fon fils , Catherine d'Arragon . Ce
mariage ne fut pas heureux ; le jeune Prince
mourut un an après , à l'âge de quinze
ou de feize ans. Cet événement pouvoit
Fompre les liens qui uniffoient l'Espagne
& l'Angleterre , & qui les rendoient redoutables
à tous leurs voifins. Pour calmer
les inquiétudes des deux Puiffances , il fut
arrêté que le nouveau Prince de Galles
épouferoit la veuve de fon frere . Pour former
ces nouveaux noeuds , on eut befoin
d'une difpenfe , & le Pape Jules fecond
l'accorda,
DECEMBRE. 1754. 127
Henri & fa belle-four furent fiancés
folemnellement en 150;, & le Prince qui
n'avoit alors que douze ans , n'eut pas
plutôt atteint fa quatorziéme année qu'il
it en préſence de plufieurs témoins une
proteftation en forme contre le confentement
qu'il avoit donné. Cette proteſtation
fut tenue fecrette jufqu'à la mort de
Henri VII en 1509 , & le mariage fur
célébré la même année . » Catherine avoit
» des vertus , mais les agrémens de fon
» fexe lui manquerent. Elle n'avoit ni grace
» ni dignité , ni defir de plaire ; fa triftefle
» & fon indolence augmenterent avec l'âge
» & les infirmités . Le dégoût de Henri qui
»> ne l'avoit jamais aimée , devint infen-
» fiblement extrême , & ouvrit le coeur de
» ce Prince à une paffion fort vive pour
» Anne de Boulen.
Anne étoit plus que belle , elle étoit
piquante. Ses traits manquoient de régularité
; il en réfultoit cependant un
enfemble qui furpaffoit la beauté même.
» Une taille parfaite , le goût de la danfe ,
» une voix touchante , & le talent de
jouer avec grace de plufieurs inftru-
» mens , relevoient en elle l'éclat de la
premiere jeuneffe. Quoique la France
ne fût pas alors autant qu'elle l'a été
depuis en poffeffion de fervir de modele
"
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
» aux autres peuples , Anne y avoit pris
» des manieres , un ton , des modes , qui
» fixerent fur elle les yeux & prefque l'ad-
» miration de la Cour de Londres. Cette
premiere impreffion fut foutenue par une
» converfation vive & légere , par un enjouement
ingénieux & de tous les inftans.
Les foupçons que pouvoit faire naître
fon air libre & trop carreffant, étoient
détruits par fon âge & par fa diffipation.
Elle ne montroit de l'empreffement
"que pour les plaifirs & pour les fêtes ; &
il paroiffoit fi peu d'art dans fa conduite Ᏺ
qu'il étoit prefque impoffible de lui fup-
»pofer des projets. Sa coquetterie ne fit
pas & ne devoit pas faire des impref-
»lions fâcheufes on la regarda comme
» une fuite de l'éducation frivole qu'elle
avoit reçue , & non comme un vice du
» coeur, ou le fruit de la réflexion . Les
» événemens prouverent que fon caractere
» avoit échappé aux courtifans les plus dé-
» liés : elle fe trouva diffimulée , profonde
, ambitieufe , & fut tout cela à un
» haut dégré & avant vingt ans.
Percy parut le premier fenfible aux char
mes d'Anne , ou fut , fi l'on veut , le premier
féduit par fon adreffe. Ses foins furent
acceptés , & leur union alloit être
confommée fi l'amour du Roi n'y avoit mis
DECEMBRE. 1754. 129
1
obftacle. Percy fut forcé de renoncer à fa
maîtrelle : Henri déclara lui-même à Anne
les fentimens qu'il avoit pour elle , mais
il la trouva plus fiere qu'il ne l'avoit cru.
Eclairée fur la violence de la paffion qu'elle
avoit infpirée , elle parut plus offenfée que
Alattée des propofitions du Prince , & lui
fignifia qu'elle feroit fa femme ou ne lui
feroit rien. C'est à cette époque que les
écrivains Catholiques fixent la premiere
idée qu'eut Henri de faire divorce avec
Catherine ; les Proteftans la font remonter
plus haut. On n'eft pas moins embarraſſé
fur la date précife de la réfolution qu'il
en prit ; on auroit évité de longues & ameres
conteftations , fi on avoit été affez
defintéreffé de part & d'autre , pour voir
que le Cardinal Wolfey étoit l'unique ,
ou du moins la principale caufe de ce
grand événement.
Cet homme célébre , rapidement paffé
de la condition la plus baffe au miniſtere
& à la pourpre , avoit d'abord embraffé le
parti de l'Empereur , & il l'abandonna
enfuite , parce qu'il vit que ce Prince l'avoit
trompé par les fauffes efpérances qu'il
lui avoit données de le placer fur le trône
de l'Eglife . Wolfey voulut humilier Charles-
Quint , en faisant répudier Catherine
d'Arragon fa tante. Ce Cardinal porta
Fv
130 MERCURE DE FRANCE..
dans cet odieux procès plus d'adreffe que :
la paffion n'en permet ordinairement , &
plus de circonfpection qu'on ne l'auroit:
dû efpérer de la hauteur & de l'emporte--
ment de fon caractere. Il commença par
perfuader le Confeffeur du Roi , dont les .
remontrances firent naître des doutes dans
l'efprit de Henri , & ces fcrupules joints à
la décision de quelques Théologiens , le
déciderent entierement pour le divorce..
Sa réfolution ne tarda pas d'éclater. Trois
Ambaffadeurs François étant arrivés en Angleterre
, conclurent fans beaucoup de difficultés
, un traité de paix perpétuelle entre
les deux nations , & ils arrêterent que:
Marie , fille de Henri , épouferoit François
I. ou fon fecond fils le Duc d'Orléans
.
"
"
» L'Evêque de Tarbes , celui des Am-
» baffadeurs qui avoit le plus le talent des
" affaires , & le feul qui eut le fecret de
» celle-là , parut environ huit jours après
la fignature du traité , mécontent d'une
» négociation dont le fuccès éroit regardé
» comme complet. Son chagrin fut remar
» qué comme il le devoit être , & on cher-
» cha à en deviner la caufe . Le public s'é-
" puifa à l'ordinaire en conjectures , & les
gens en place en queftions. Lorfque le
» Prélat crut avoir affez long-tems tenu
DECEMBRE. 1754. 131
les efprits en fufpens , il fe laiffa arra-
» chet fon fecret : il dit avec un certain
embarras affez ordinaire à ceux qui ont
des vérités fâcheufes à annoncer aux
Princes , qu'il craignoit beaucoup qu'u-
»ne partie des liens que venoient de for-
>> mer les deux nations , ne fuffent bien-
» tôt rompus , & qu'en particulier le mariage
projetté ne pût pas s'exécuter. Preffé
» de s'expliquer fur le myftere que renfer-
» moient ces dernieres paroles , il avoua
» qu'il croyoit nulle l'union de Henri &
» de Catherine , & qu'il étoit inftruit que
» les Théologiens les plus habiles ne pen-
» foient pas autrement que lui.
» Le Roi parut frappé de ce difcours
» comme il l'eût été d'un coup de foudre ;
fon but étoit de perfuader par cet éton-
» nement à l'Europe que le premier doute
» fur fon mariage lui étoit venu à cette oc--
» cafion.
Les fcrupules de l'Evêque de Tarbes furent
regardés comme des vérités incontef
tables , & il partit fur le champ pour l'I--
talie un Miniſtre , chargé de folliciter au--
près du Saint Siége la diffolution du ma--
riage avec Catherine .
Člement VII . qui gouvernoit alors , étoit
encore prifonnier au Château Saint - Ange.-
Le fecours prompt & affuré qu'on lui pro-
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
mit , l'auroit infailliblement déterminé à
faire ce qu'on exigeoit de lui , s'il n'eût
été arrêté par la crainte de Charles - Quint.
Lorfque le Pape fut libre , les négociateurs
Anglois devinrent plus preffans , mais leur
adreffe & leur activité ne purent vaincre
fes irréfolutions. Il vint à bout de faire
naître des obftacles & des incidens fort
naturels , qui reculoient la décifion de cette
affaire . Après bien des détours & des lenteurs
, preflé par les inftances de l'Angleterre
, Clement établit enfin Wolfey juge
de l'affaire du divorce , & on lui donna
pour adjoint le Cardinal de Campege , qui
s'étoit trouvé du goût des deux Cours.
Il n'y avoit qu'à fuivre la négociation
de Campege , pour être convaincu que le
Pape ne donneroit jamais les mains à un
projet contraire aux intérêts de fon Siége
& à ceux de fa maifon , & qu'il vouloit
feulement obtenir par ce moyen un traitement
plus avantageux de Charles. Quint.
L'affaire fe rempliffoit tous les jours de
nouvelles difficultés. Henri que fa paffion
mettoit dans un état violent , fatigué
de tant d'indécifions , envoya de nouveau
à Clément deux Miniftres pour preffer l'exécution
de fon projet ; mais leurs infinuations
n'ayant pas eu le fuccès qu'ils
s'étoient promis , ils eurent recours à des
DECEMBRE. 1754 133
moyens odieux. Ils joignirent aux reproches
les plus humilians , des menaces effrayantes.
On faifoit craindre au Pape d'être déposé ,
fous prétexte que fon élection avoit été
irréguliere ; que l'Angleterre ne fecouât un
joug qui devenoit tous les jours plus dur &
plus injufte , & que l'Europe entiere éclairée
& enhardie par un exemple fi frappant ,
ne renonçât à l'ancien préjugé qui la tenoit
fous la domination du S. Siége. Ces
moyens ne réuffirent pas , & l'affaire du
divorce fut ramenée au tribunal de Wolfey
& de Campege. Les Légats , après l'examen
de cette caufe finguliere , citerent le
Roi & la Reine pour le 18 Juin 1529. La
Reine comparut devant eux , mais les recufa
pour juges , & ne voulut jamais fe
défifter de fa récufation . » On l'auroit peut-
» être crue occupée de fa vengeance , fi
nenfe précipitant devant toute l'aflemblée
" aux pieds du Roi , elle n'avoit fait voir
» qu'il n'y avoit dans fon coeur que le défir
» & peut- être l'efpérance de regagner un
» coeur qu'elle avoit malheureufement perdu.
Cette pofture , fon amour & fes infortunes
lui infpirerent tout ce qu'on
peut imaginer de plus modeste , de plus
» tendre & de plus touchant. Dès qu'elle
» eut fini de parler , elle fe retira , & alla
attendre dans l'obfcurité , dans les lar134
MERCURE DE FRANCE.
" mes & dans l'incertitude les effets d'une
» fcene aufli attendriffante que celle qui
» venoit de fe paller.
» Le denouement de ce coup de théatre
» ne fut pas tel qu'on avoit cru pouvoir
» l'efpérer. Tout l'attendriffement qu'on
avoit remarqué dans le Prince fe réduifoit
à une compaffion ftérile , & à des
éloges vagues. Henri rendit justice à la
» conduite exemplaire , à l'humeur douce ,
» à la foumiffion fans bornes de Cathe-
» rine ; & il parut fâché que la religion &
la confcience ne lui permiffent pas de
finir fes jours avec une Reine malheureufe
, qui n'avoit jamais rien dit ni rien-
»fait que de louable .
Tandis que Campege éloignoit tant qu'il
pouvoit la décifion de cette affaire , l'Empereur
fit un traité à Barcelone , dans lequel
il traitoit favorablement le S. Siége
dans la vûe de fe venger , fur tout du Roi
d'Angleterre , qui l'infultoit cruellement
dans la perfonne de fa tante. Le Pape immédiatement
après fon raccommodement
avec l'Empereur , évoqua l'affaire du divorce
, & fe rendit par cette démarche foible
& imprudente , l'inftrument d'une hai
ne , d'un orgueil , d'une politique qu'il auroit
dû traverfer , & dont il pouvoit trèsaifément
devenir la victime.
DECEMBRE.
1754. 135
Campege s'en retourna à Rome , & Wol- .
fey fut immolé au reffentiment du Roi ; il
fe vit accablé d'une fuite d'accufations
d'opprobres & de malheurs qui le conduifirent
au tombeau.
Henri dont les contretems ne faifoient
qu'irriter la paffion , fut obligé de chercher
d'autres moyens on lui confeilla deconfulter
toutes les Univerfités de l'Europe.
Celle d'Oxford & de Cambridge étoient
vendues à la Cour , & déclarerent le mariage
nul. Celles de France furent affez
partagées , & la Sorbonne , divifée en plufieurs
factions , ne céda qu'à des vûes d'intérêt
& de politique à la volonté du Roi
& à l'argent d'Angleterre. Le dernier de
ces moyens fut feul affez puiffant pour gagner
les Univerfités d'Italie . La fureur de
fe vendre étoit montée à tel point qu'on
avoit un Théologien pour un écu ; quelquefois
pour deux une Communauté entiere
, & qu'un Couvent de Cordeliers
paffa pour cher parce qu'il en coûtoit dix.
Mais les Théologiens Allemans ne cederent
ni à la féduction ni aux follicitations ,.
& refuferent de fe déclarer pour le divorce.
La Cour de Rome vit ces manoeuvres
avec une indifférence méprifante : c'étoit
un étrange aveuglement de penfer qu'on
136 MERCURE DE FRANCE.
la fubjugueroit par les décisions de quelques
Théologiens . Cette Cour trop intéreffée
depuis long-tems , & trop politique
pour fe conduire par les maximes foibles ,
bornées & incertaines des cafuiftes , regardoit
malheureufement moins la religion
comme fa fin , que comme un moyen d'y
arriver.
Henri qui voyoit avec douleur le peu
de fruit qu'il tiroit de toutes fes démarches
, forma , pour fe venger de Clement ,
le deffein de lui enlever l'Angleterre . Il
commença par défendre , fous des peines
capitales , de recevoir aucune expédition
de Rome qui ne fût appuyée de fon autorité
. Il attaqua les privileges du Clergé , &
dépouilla le Pape de fes droits les plus effentiels.
Dans le même tems , Catherine
preffée de nouveau de confentir au divorce
, & toujours ferme dans ſon refus , fut
obligée de s'éloigner de la Cour , où elle
ne retourna jamais.
Le Roi d'Angleterre voulut enfin terminer
fes irréfolutions , en fuivant le confeil
que lui donna François I. de fe paffer
de la difpenfe du Pape , & d'époufer fans
délai une femme aimable , qui étoit devenue
néceffaire à fon bonheur. Le mariage
fe fit , & demeura fecret jufqu'à la
groffeffe d'Anne de Boulen , qui força de
DECEMBRE . 1754. 137
le rendre public avant même qu'on eût pû
déclarer nul celui de Catherine. Cette derniere
opération fut l'ouvrage de Cranmer ,
Archevêque de Cantorbery , qui engagea
le Clergé d'Angleterre à prononcer fur
l'affaire du divorce ; & malgré la précaution
qu'avoit prife le Pape de fe referver
la connoiffance de ce grand procès , le ma--
riage fut caffé folemnellement. Anne entra
en triomphe dans Londres , & y fut reçue
avec un éclat & une magnificence finguliere
.
Clément apprit avec un dépit fenfible
ce qui venoit de fe paffer : il fit une Bulle
qui excommunioit Henri & Anne de Boulen
, s'ils ne fe quittoient dans quelques
mois ; & après de nouvelles négociations
pour terminer cette affaire , le Pape affembla
fon Confiftoire , & le réfultat fut une
fentence qui obligeoit le Prince à repren
dre Catherine , fous peine d'excommunication
pour lui , & d'interdit pour fon
Royaume. Le Parlement avoit prévenu ce
jugement par une loi qu'il avoit faite quelques
jours aparavant , & qui défendoit de
reconnoître l'autorité du Pape. Henri recueillir
le fruit d'une politique profonde &
fuivie ; & fans faire d'autres changemens
dans la religion , il défendit tout commerce
avec le S. Siége , & voulut être lui -même
138 MERCURE DE FRANCE.
chef de l'Eglife dans fon Royaume . La nation
adopta les idées fchifmatiques qu'on
lui préfentoit ; elle fuivit depuis les opinion
de Zuingle fous Edouard , retourna à
la communion de Rome fous Marie , & fe
forma fous Elizabeth un culte qu'elle profeffe
encore aujourd'hui , fous le nom de
Religion Anglicane.
Hiftoire de la conjuration de Fiefque
en 1546 & 1547.
André Doria délivra en 1528 la République
de Gênes du joug de la France ,
& y établit l'ordre qui fubfifte encore aujourd'hui,
Ce plan de Gouvernement , le feul
peut-être qui pût convenir au caractere
» des Génois , & à la fituation où ils fe
» trouvoient , les devoit raffurer naturelle-
» ment contre les entreprifes de Doria . Si
» ce grand Capitaine eût en réellement
» les vûes que lui ont fuppofées la plupart
" des hiftoriens , ou il auroit laillé fon
"pays dans l'anarchie , ou il y auroit éta-
39
bli des loix mauvaifes , ou il fe feroit
" emparé de la dignité de Doge ; trois
» voies qu'il lui étoit aifé de prendre , &
» dont chacune devoit prefque néceffaire-
» ment le rendre maître de la République.:
33
DECEMBRE. 1754. 139
» Avec un peu d'attention , on démêle
» qu'il ne cherchoit ni à être tyran ni à
» être citoyen , & qu'il vouloit fe venger
» feulement de la France , qu'il avoit bien
fervie , & dont il étoit mal traité. Ce
projet qui étoit connu de tout le monde
, & celui de maintenir la révolution ,
» l'autorifoit , fans qu'on en prît ombrage ,
» à fe charger , comme il fit , du comman
dement des galeres de Charles Quint . 11
eft vrai que ce moyen avoit quelque
» chofe d'équivoque , & qu'il pouvoit fer-
» vir à opprimer la liberté publique auffi
bien qu'à la défendre : mais l'ordre que
» Doria avoit d'abord établi dans l'Etat ,
étoit une preuve de modération , que ce
» qu'il avoit laiffé voir d'ambition ne de-
» voit gueres affoiblir , & que fa conduite
» fortifioit extrêmement. Content de l'em-
» pire que lui donnoient fur les efprits &
>> fur les coeurs les grandes chofes qu'il
» avoit faites , il paroiffoit préférer de
» bonne foi la tranquillité de la vie privée
» à l'embarras des grandes places , & fe
» livrer aux affaires plutôt par zéle que
" par goût. Il y a apparence que des dehors
auffi impofans auroient trouvé une
» confiance entiere , fans la préfomption:
» & les hauteurs d'un parent éloigné qu'il.
avoit adopté pour fils ..
140 MERCURE DE FRANCE.
Ce jeune homme fe nommoit Jeannetin
Doria : condamné dès fes premieres années
à des travaux obfcurs , l'yvreffe où le jetta
le changement de fa fortune lui donna un
orgueil & des manieres qui révolterent
tout ce qui avoit de l'élévation dans l'ame ,
& fingulierement Jean- Louis de Fiefque ,
Comte de Lavagna. Ce jeune Seigneur ,
l'homme le plus riche de la République ,
éroit magnifique , aimable & féduifant :
avec un grand nombre de qualités brillan
res , il avoit l'apparence de plufieurs vertus.
» L'inquiétude qui le pouffoit aux gran-
» des places , venoit du defir qu'il avoit de
» faire de grandes chofes ; l'ambition ne
» lui étoit infpirée que par la gloire. Une
" erreur , qui étoit plutôt un malheur de
» fon âge qu'un défaut de fon efprit , lui
» fit confondre la célébrité avec une répu-
" tation fondée : il alla jufqu'à croire qu'il
» lui fuffiroit d'occuper de lui fes contem-
" porains , pour llaaiiffffeerr uunn grand nom à la
» poftérité. Tous ceux qui l'avoient étu-
» dié & qui fe connoiffoient en hommes ,
» lui trouvoient à vingt- deux ans une po-
»litique très- raffinée & une diffimulation
impénétrable : il leur paroiffoit né pour
» affervir fa patrie ou pour l'illuftrer .
Fiefque ne pouvoit manquer d'être mécontent
de la fituation où fe trouvoit la
DECEMBRE.
1754. 141
République . Il lui parut également indigne
de lui de vivre dans l'obfcurité , ou d'en
fortir par la faveur d'un homme qu'il méprifoit.
» Entre plufieurs moyens que lui
و ر
préfenta une imagination forte & impé-
» tueufe , celui de faire périr les Doria fut
» le feul qui lui parût infaillible , & il s'y
» arrêta avec beaucoup de fang-froid & de
» fermeté. La néceffité de changer la for-
» me du Gouvernement pour foutenir
» une démarche auffi hardie , ne l'effraya
» pas , & fut peut -être fans qu'il s'en dou-
» tât un motif de plus : il devoit paroître
» doux à un homme de fon caractere d'ab-
» battre d'un même coup fes ennemis , &
» de fe placer à la tête d'un Etat affez puif-
» fant. La révolution devoit être l'ouvrage
» du génie feul pour la maintenir , la
force étoit néceflaire , & Fiefque qui le
» vit , penſa à ſe ménager l'appui de la
» France.
Cette Cour entra aifément dans les vûes
de Fiefque ; & dans l'efpérance de fe venger
de Doria & de reprendre le Milanès fur
l'Empereur , elle accorda des fecours confidérables.
Fiefque inftruit que les mêmes
paffions qui lui avoient rendu la Cour de
France favorable , regnoient à celle du
Pape , s'occuppa du foin de les mettre en
jeu. Il alla lui-même à Rome pour négo142
MERCURE DE FRANCE.
cier cette affaire , & il écarta les foupçons
que ce voyage pouvoit faire naître , par,
l'attention qu'il eut au milieu de fes projets
de ne paroître occupé que de fes plaifirs
, & par l'art de cacher des deffeins
profonds fous un air frivole. Il trouva
Paul III. auffi bien difpofé qu'il le fouhaitoit
, & ce Pontife approuva la révolution
avec de grands éloges .
Fiefque ne s'occupa plus que du foin
de mettre la derniere main à fon entre-"
prife , & il ne put en être détourné
par les
remontrances d'un de fes plus zélés partifans
: c'étoit Vincent Calcagno , homme
d'un certain âge , & qui avoit une efpéce
de paffion pour le jeune Comte. » Comme
" il avoit le fens droit , les grandes entre-
» prifes commencoient par lui être toujours
fufpectes . Il étoit d'ailleurs né timide ,
» & les réflexions ou l'expérience qui chan
» gent quelquefois les caracteres , l'avoient
» affermi dans le fien. Tout ce qui avoit
» l'air trop élevé lui paroiffoit chimérique ,
" & il regardoit comme imprudent tout
» ce qu'on abandonnoit au hazard. Son
imagination étoit plus aifément étonnee
» que fon coeur ; & il étoit ferme jufques
» dans les périls qu'il avoit prévûs & qu'il
ور
و ر
avoit craints.
Le chef de la conjuration forma d'i
DECEMBRE. 1754. 143
bord fon attention à ne pas fe laiffer pénétrer
, & il fe rendit en effet impénétrable.
Sa conduite avoit quelque chofe de fi naturel
& de fiaifé , qu'il n'étoit pas poffible d'y
foupçonner le moindre myftere. André Doria
, malgré la profonde connoiffance qu'il
-avoit des hommes , fe laiffa impofer par ces
apparences , & Jeannetin fut féduit par les
témoignages d'eftime & d'attachement que
Fiefque lui prodigua.
Le Comte fçut fe concilier les négocians
, cette précieufe portion de citoyens
fi honorée dans le gouvernement populaire
, fi opprimée dans le defpotique , fi
négligée dans le monarchique , & fi méprifée
dans l'ariftocratique , en leur exagérant
le tyrannique orgueil des nobles
& en leur laiffant entrevoir la poffibilité
-de s'en délivrer. Par là il s'affuroit du peuple
, qui fuit aveuglément le mouvement
qui lui eft communiqué par ceux qui le font
travailler ou qui le font vivre un extérieur
brillant , des manieres ouvertes & polies
, des bienfaits répandus adroitement ,
acheverent de lui gagner la multitude.
Il ne manquoit à Fiefque que des fol-
' dats. Il eut une occafion favorable , & qui
fe préfentoit naturellement , d'en lever dans
fes terres. Il prit des arrangemens fecrets
avec Pierre- Louis Farnefe Duc de Parme
144 MERCURE DE FRANCE.
& de Plaifance , qui lui promit un fecours
de deux mille hommes. Il fit venir une
galere qui lui appartenoit , dans le port de
Gênes fes amis débaucherent quelques
foldats de la garnifon , & s'affurerent dedix
mille habitans déterminés : avec ces forces
réunies , les conjurés crurent qu'il étoit
tems de prendre une derniere réfolution.
La nuit du premier au fecond Janvier
fut l'inftant arrêté pour l'exécution de leur
projet . L'époque étoit adroitement fixée.
Comme le Doge qui fortoit de place le
premier du mois , ne pouvoit être remplacé
que le quatre , la République devoit fe
trouver dans une eſpèce d'anarchie , dont
il étoit poffible de tirer parti.
Un des chefs de la conjuration , & un
de ceux fur qui Fiefque comptoit le plus ,
étoit Jean Baptifte Verrina , » homme bra-
» ve , impétueux , éloquent : il avoit l'efprit
vafte , mais déréglé ; le coeur élevé ,
» mais corrompu . Son penchant l'entraî
»noit au crime , & le mauvais état de
» fes affaires le lui rendoit prefque indifpenfable.
Une imagination vive &
» forte lui préfentoit fans ceffe des projets
finguliers & hardis , dont il n'examinoit
» jamais ni la juftice ni les refforts , &
» dont il prévoyoit rarement les fuites. Il
étoit ennemi de tout repos , du fien
33
par
inquiétude ,
DÉCEMBRE. 1754. 145
99
inquiétude , de celui des autres par ambition
. Le Gouvernement établi dans fa
patrie lui déplaifoit , précisément parce
qu'il y étoit établi ; & tous ceux qui
» entreprendroient de le changer étoient
fûrs de trouver en lui des confeils dangereux
& des fervices utiles . Ce caractere
»l'avoit rendu cher à Fiefque , dont il régloit
les plaifirs , partageoit la fortune
» & dirigeoit en quelque maniere les paf-
"
fions.
>
Le jour arrêté pour la révolution commençoit
à luire , que les conjurés firent les
dernieres difpofitions. Verrina fe rendit à
l'entrée de la nuit fur la galere de Fieſque
qui étoit fon pofte ; il donna par un coup
de canon le fignal de l'attaque , & l'action
fut auffi - tôt engagée dans l'ordre qui avoit
été projetté. On commença par attaquer
ceux qui défendoient les portes de la ville
les plus effentielles , & dont on ſe rendit
bientôt maître . Jeannetin s'étant éveillé au
bruit , & étant accouru , fut reconnu &
maffacré fur le champ. André Doria euc
le tems de fe fauver dans un château à
quinze mille de Gênes . Cette lâcheté dans
un vieillard célébre par fa valeur , ne doit
furprendre que ceux qui ne connoiffent pas
les hommes .
Les avantages que remporterent les con-
II.Fol, G
146 MERCURE DE FRANCE.
jurés , redoubla leur activité & leur courage
: après s'être fortifiés à la hâte dans les
poftes dont ils s'étoient emparés , ils ſe
répandirent dans les rues en criant , Fiefque
& liberté. Ces deux mots , dont l'un rappelloit
à un grand nombre d'ouvriers le
nom de leur bienfaicteur , & l'autre réveil
loit dans tous les efprits l'idée du plus
grand des biens , féduifirent la populace ,
qui prit auffi-tôt les armes.
Les tentatives que fit le Sénat pour oppofer
la force aux conjurés ayant été funeftes
, il tourna fes'vûes vers la négociation.
Anfaldo Juftiniani , un des Sénateurs
députés , s'avança dans le lieu du tumulte
, & demanda froidement à parler au
nom de la République , au Comte de Fiefque
. Cet homme dangereux n'étoit plus ;
en voulant paffer fur une galere , il étoit
tombé dans la mer , & s'y étoit noyé. » Le
» fecret pouvoit être facilement gardé juf-
» qu'à la fin de l'action , fans la vanité
» puérilę de Jerôme , qui répondit à Juſ
» tiniani qu'il n'y avoit plus d'autre Com-
» te de Fiefque que lui , & qu'il n'écou-
» teroit les propofitions qu'on avoit à lui
faire , que lorfqu'on lui auroit livré le
Palais . Une réponſe auffi imprudente
» eut les fuites qu'elle devoit avoir. Le Sénat
raſſuré par le feul événement qui pût
"
DECEMBRE. 1754. 147.
changer fur le champ & d'une maniere
» ftable la fituation des chofes , montra de
» la fermeté ; & les conjurés , par une rai-
» fon contraire , perdirent toute leur au-
ور
"
dace. A mefure que la mort de leur
» cheffe répandoit , & elle fe répandit fort
» vîte , on voyoit les efprits fe refroidir ,
le-courage expirer dans tous les coeurs ,
& les armes tomber des mains . Ceux
»même que des haines plus vives , de
plus grands intérêts, ou un caractere plus
emporté avoient rendus jufqu'alors plus
» redoutables que les autres , fe laiffoient
» abbattre par la terreur commune. La ré-
» volution fut fi générale , qu'au point du
" jour il n'y avoit pas un feul factieux dans
» les rues de Gênes : ils étoient tous reti-
» rés dans leurs maifons , difperfés dans
» la campagne , ou retranchés dans quel-
» que pofte .
Aing finit cette confpiration , qui par
l'événement établit fur des fondemens prefque
inébranlables l'autorité qu'on avoit
voulu détruire.
politiques de l'Europe , depuis l'élévation
de Charles- Quint au thrône de l'Empire ,
jufqu'au traité d'Aix - la-Chapelle en 1748.
Par M. l'Abbé Raynal , de la Société royale
de Londres , & de l'Académie royale des
Sciences & Belles Lettres de Pruffe . Se
vend chez Durand , au Griffon , rue Saint
-Jacques ; 1754 , 3 vol . in- 8 °.
J'ai déja rendu compte des deux pres
miers volumes de mon ouvrage , je vais
donner l'extrait du troifieme ; il renferme
trois morceaux.
112 MERCURE DE FRANCE.
Hiftoire des révolutions arrivées en Suede
depuis 1515 jufqu'en 1544.
La Suede qui avoit jetté un fi grand éclat ,
lorfque fes habitans , connus fous le nom
de Goths , renverferent l'Empire romain &
changerent la face de l'Europe , étoit retombée
peu -à-peu dans l'obfcurité . Des dif
fenfions domeftiques & les vices du gouvernement
, avoient formé une efpece
d'anarchie , qui auroit cent fois perdu le
Royaume fi les peuples voifins avoient eu
des loix plus fages . Toutes les nations du
Nord languiffoient dans la même barbarie ,
& l'afcendant que les unes pouvoient prendre
fur les autres , ne devoit point venir
de la fupériorité de politique , mais du
bonheur des circonftances ; elles furent
pour le Dannemarc.
Marguerite qui y regnoit , joignoit à
»l'ambition ordinaire à fon fexe , une fui-
» te de vûes qu'il n'a pas fi communément.
» Elle parloit avec grace , & fçavoit em-
»ployer au befoin ce ton de fentiment , qui
» tient fouvent lieu de raifon & qui la rend
toujours plus forte. Contre l'ufage des
» Souverains , elle abandonnoit les appa-
» rences de l'autorité pour l'autorité même ;
» & elle retenoit le Clergé dans fes inté-
» rêts , en lui faifant prendre des déférences
DECEMBRE. 1754 113
»
ور
»
"
pour du crédit. Ce qu'elle faifoit éclater
de magnificence , n'avoit jamais pour ob-
»jet fes goûts , mais fa place ; & foit qu'el-
» le donnât , foit qu'elle récompenfât , c'é
»toit toujours en Reine & au profit de la
Royauté. Lorfque fes projets n'étoient
pas traversés par la loi , elle la faifoit
» obferver avec une fermeté louable ; &
» l'ordre public étoit ce qu'elle aimoit le
» mieux après fes intérêts particuliers . On
» n'a gueres pouffé plus loin qu'elle le faifoit
le talent de paroître redoutable fans
l'être : elle intimidoit fes ennerais par
» d'autres ennemis qu'elle avoit l'art de
» faire croire fes partifans. Ce que fes
» moeurs avoient d'irrégulier étoit réparé
» dans l'efprit des peuples par les dons
» qu'elle faifoit aux Eglifes. Ces facrifices
» coûtoient à fon caractere ; mais fa politique
les faifoit à fa réputation.
"
"
Cette Princeffe entreprit de réunir la
Suede à fes autres Etats , & elle y réuſſit :
mais les Danois ayant abufé de leur fupériorité
, les Suédois trouverent bientôt l'occafion
de fecouer un joug qu'ils déteftoient
, & ils fe donnerent un maître qui
prit le titre d'Aminiftrateur. Les Rois de
Dannemarc n'abandonnerent pas les droits
qu'ils prétendoient avoir fur la Suede , &
ce fut une fource de guerres longues &
114 MERCURE DE FRANCE .
fanglantes entre ces deux Etats.
Chriftiern étoit monté fur le thrône de
Dannemarc ; c'étoit un monftre , qui prefque
au fortir de l'enfance avoit pouffé aux
derniers excès tous les vices , & n'avoit
pas même le mafque d'une vertu . Il ne
chercha point à rapprocher les Suedois du
traité d'union des deux Royaumes , il ne
chercha qu'à les foumettre. Le mécontentement
du Clergé de Suede étoit une difpofition
favorable pour ce Prince. Les Evêques
avoient joui d'une autorité fi étendue
fous les Rois Danois , qu'ils croyoient
ne devoir rien oublier pour ramener les
mêmes circonftances. L'Adminiftrateur
étant mort , ils voulurent mettre à fa place
Elric Trolle , vieillard timide , indolent
irréfolu , & qu'ils auroient fait fervir à
leurs vûes ; mais ce projet échoua. Stenon ,
fils du dernier Adminiftrateur , fut élu , &
il fit conférer l'Archevêché d'Upfal au fils
de Trolle ; démarche qu'il crut propre ,
fans doute , à confoler fon rival de fon
exclufion . Ĉe bienfait politique n'eut pas
le fuccès qu'il en attendoit . Trolle plus humilié
que touché du tendre & généreux
intérêt que ce Prince avoit pris à lui , fit
éclater un reffentiment qui allarma égale
ment pour Stenon & pour la patrie. Le
jeune Prélat ne pouvoit pas fe conføler de
DECEM BR E. 1754. 115
n'être que le fecond dans un état qu'il avoit
compté gouverner d'abord ſous le nom de
fon pere , & dans la fuite fous le fien . Son
mécontentement éclata bientôt.Il fe mit à la
tête du Clergé , s'unit avec les Danois , &
corrompit le Gouverneur de quelques places
fortes. Stenon inftruit de tout ce qui
fe tramoit contre l'Etat , convoqua le Sénat
, & Trolle fut reconnu pour l'auteur
& le chef de la confpiration. L'Archevêque
déterminé à la ruine de fon pays , par
un reffentiment que les contretems rendoient
plus vif, ne daigna ni juftifier fa
conduite , ni fe plaindre de fes complices :
il fe retira dans le châreau de Steke , en
attendant du fecours de Chriftiern. A perne
l'Adminiftrateur eut - il commencé le
fiége de cette place , que les Danois vinrent
faire une defcente près de Stockolm ;
Stenon y marcha avec une partie de fon
armée , & il fe livra un combat auffi fanglant
qu'il devoit l'être au commencement
d'une campagne entre deux nations rivales
, dans une occafion décifive & pour de
grands intérêts. La victoire fe déclara pour
La Suede , les Danois regagnerent leurs
vaiſſeaux , & l'Archevêque fut obligé de
fe rendre. Les Etats le déclarerent ennemi
de la patrie , l'obligerent de renoncer à fa
dignité , & le condamnerent à finir fés
jours dans un cloître.
116 MERCURE DE FRANCE.
"
23
» Quand le Pape n'auroit pas été follicité
par le Prélat dépofé & par Chriftiern
» de s'élever contre ce jugement , il l'au- |
» roit fait. La Cour de Rome dont les droits
» n'avoient pas été auffi bien éclaircis
» qu'ils l'ont été depuis , appuyoit indiffé-
» remment le Clergé dans toutes les affai-
» res , avec une vivacité & une fierté qui
» ne fe démentirent pas en cette occaſion .
» Elle fit menacer les Etats & l'Adminif
» trateur des cenfures de l'Eglife , s'il ne
rétabliffoient fans tarder l'Archevêque
fur fon fiége , & dans tous les avantages
» dont on l'avoit privé.
"
» Il eft glorieux pour l'humanité que
» dans un fiécle où la Philofophie avoit fait
» fi peu de progrès , un peuple entier ait
» diftingué l'autorité légitime du chef de
» la religion , de l'abus qu'il en peut faire.
» Les Suédois en marquant beaucoup de
» refpect au Souverain Pontife , parurent
» affez tranquilles fur les foudres qu'il préparoit
contr'eux. Ils témoignerent de la
répugnance à lui defobéir ; mais enfin ils
» lui defobéirent , & ils aimerent mieux
» l'avoir pour ennemi que de rifquer de
» rallumer dans leur patrie le feu des
» guerres civiles qu'ils avoient eu tant de
peine à éteindre. Si cette généreufe réfolution
avoit été accompagnée d'un ex-
"
و د
DECEMBRE. 1754 117
cès d'emportement , Rome fe feroit trou-
» vée heureufe : dans la réfolution où elle
» étoit de pouffer les chofes à l'extrêmité ,
elle auroit voula paroître forcée à des
❞ violences par des outrages qui les juftifiaffent.
L'impoffibilité de mettre les apparences
de fon côté , ne lui fit pas aban-
» donner fes vûes : elle mit en interdit la
» Suede , excommunia l'Administrateur &
» le Sénat , ordonna le rétabliſſement de
» Trolle , & pour comble d'injuftice , chargea
le Roi de Dannemarc de procurer
" par la voie des armes l'exécution d'une
Bulle fi odieufe.
و د
Chriſtiern étoit & fe montra digne d'une
telle commiffion. Il entra en Suede , & mit
tout à feu & à fang ; après bien des ravages
& bien des cruautés , les Suédois furent
défaits dans une bataille où Stenon fut
rué ; cet événement fit la deftinée de la
Suede ; tout tomba dans une confufion
horrible. Trolle qui avoit profité des malheurs
publics pour remonter fur fon fiége ,
convoqua les Etats. La craintelou la féduc
tion y firent reconnoître fans obftacle l'au
torité de Chriftiern , qui commença par
immoler à fon reffentiment & à fon ambition
tout ce qui auroit pu lui faire quelque
ombrage. Il fit maffacrer les Seigneurs
les plus diftingués de Suede & tout ce qui
118 MERCURE DE FRANCE.
reltoit d'hommes puiffans affectionnés à
leur patrie , ou aimés des peuples. Avec ces
victimes expira l'efpérance & prefque le
defir de la liberté. Les loix anciennes furent
abrogées , le defpotifme porté au dernier
période , & il ne fe fit aucun mouve
ment . Rien ne caufoit & ne pouvoit caufer
d'inquiétude à Chriftiern que la
fonne de Guftave Vaſa.
per-
Ce jeune Seigneur defcendoit des anciens
Rois de Suede , & s'étoit fignalé dans
plufieurs occafions ; c'étoit un homme fupérieur
, né pour l'honneur de fa nation
& de fon fiécle , qui n'eut point de vices ,
peu de défauts , de grandes vertus & encore
plus de grands talens.
Retenu en Dannemarc par une perfidie ,
il avoit trouvé l'occafion de s'échapper des
mains de Chriftiern , & s'étoit caché dans
les montagnes de la Dalecarlie. Après avoir
erré long- tems , forcé par le befoin de travailler
aux mines , il trouva enfin chez un
Curé un afyle , qui devint le berceâu de la
liberté , de la gloire & du bonheur de la
Suede. De concert avec cet Eccléfiaftique ,
homme fage , defintéreffé , inftruit , accrédité
, zélé pour fa patrie , Guftave commença
par échauffer les efprits , & il profita
du premier feu de l'enthoufiafme qu'il fit
aaître pour fe faire un parti. A la tête de
DECEMBRE. 1754. 119
par
quatre cens hommes il emporta d'affaut
une place commandée le Gouverneur
de la province ; fes premiers fuccès donnerent
de l'audace ; fa petite armée s'accrut
à vûe d'oeil , & il n'eût qu'à fe montrer
dans les provinces voisines de la Dalecarlie
pour les foulever. La timidité & l'indolence
du Viceroi que Chriftiern avoit
laiffé en Suede , donna à Guſtave le tems
de faire des progrès plus confidérables , de
groffir & de difcipliner fes troupes . Trolle
faifit le tems où les Dalecarliens s'étoient
retirés dans leurs pays pour faire la moiffon
; il fe mit à la tête de quatre mille
hommes , & alla attaquer brufquement
Guftave , qui n'étoit pas affez fort pour
l'attendre. Ce léger échec fut bientôt réparé
par Guftave , qui l'attaqua à fon tour
fi vivement , que l'Archevêque échappa à
peine avec la dixieme partie de fes troupes.
Les vainqueurs marcherent droit à Stockholm
; le Viceroi & l'Archevêque , dans la
crainte que quelque malheureux hazard
ne les fit tomber entre les mains de leurs
ennemis , s'enfuirent en Dannemarc . Leur
retraite fut un événement décifif pour
mécontens. L'indépendance du Royaume
parut affez affurée
pour qu'on crût pouvoir
convoquer fans rifque les Etats Généraux
, & donner quelque forme à un
,
les
120 MERCURE DE FRANCE.
Gouvernement qui n'en avoit point .
» L'affemblée ne fut pas nombreufe ; il
ne s'y trouva de Députés que ceux que
» l'amour de la patrie & la haine des tyrans
» élevoient au - deffus de tous les périls.
» Les réfolutions des hommes de ce carac-
» tere ne pouvoient manquer d'être har-
» dies & leurs démarches vigoureufes . Ils
» renoncerent folemnellement à l'obéïffan
» ce qu'ils avoient promife à Chriftiern ,
» éleverent leur Général , qui n'avoit dû
» jufqu'alors for autorité qu'à fon coura-
» ge , à la dignité d'Adminiftrateur , & ar-
» rêterent qu'on continueroit à faire une
» guerre vive & fanglante.
Tandis que Guftave reprenoit fur les
Danois les places qui leur reftoient en Suede
& qu'il formoit le fiége de Stockholm ;
la révolution qui fe fit en Dannemarc affûra
l'indépendance de la Suede. La tyrannie
& les excès de Chriftiern révolterent fes
fujets , & leur infpirerent une réfolution
violente . Ils déthrônerent ce Prince , qui
fe retira auprès de Charles - Quint fon beaufrere
, & ils placerent fur le thrône Frideric
, Duc de Holſtein.
Cet événement ôta aux Danois , qui
étoient encore en Suede , le courage , l'efpérance
& la force de s'y maintenir. Ceux
qui défendoient Stockholm offrirent de
capituler;
DECEMBRE . 1754. 125
capituler ; mais l'Adminiftrateur laiffa traîner
le fiége , fous prétexte de le finir d'une
maniere plus honorable , mais en effet pour
obliger par ce fantôme de péril les Etats
Généraux de lui déférer la couronne . Cette
politique étoit plus artificieufe que néceffaire.
Guftave fut proclamé Roi avec une
unanimité & un enthouſiaſme qui étoient
fûrement les fuites de la plus vive admiration
& d'une efpece d'idolâtrie . L'union
que fit ce Prince avec Frideric , acheva
d'établir la tranquillité , la gloire & l'indépendance
de la Suede. Guftave ne fongea
plus qu'à réformer l'intérieur du Royaume
, en fubftituant de bonnes loix à la barbarie
ancienne, & une police fage aux abus
introduits par les troubles civils. Il fut
éclairé , foutenu & dirigé dans fes vûes
par un homme célebre , qu'il eft important
de connoître à fond.
Ce confident habile fe nommoit Larz-
Anderfon , né de parens obfcurs & fans
fortune. Il avoit commencé à fe diftinguer
dans l'Eglife ; mais dégoûté d'une carriere
où l'on n'avançoit que par les fuffrages de
la multitude , il s'attacha à la Cour. » Guftave
démêla bientôt dans la foule des
» courtifans empreffés à lui plaire, un hom-
» me propre à le fervir ; & dédaignant
»toutes ces petites expériences fi néceffai-
11. Fol.
و د
F
22 MERCURE DE FRANCE.
» res aux Princes médiocres , & qui ne leur
»fuffifent même pas , il l'éleva tout de
» fuite au premier pofte du Royaume , &
» le fit fon Chancelier,
و ر
» Anderſon juſtifia cette hardieffe . C'é-
» toit un génie que la nature avoit fait pro-
» fond , & que les réflexions avoient étendu,
Quoiqu'il eut l'ambition des grandes
places , il avoit encore plus l'ambition
» des grandes chofes , & il aimoit mieux
voir croître fa réputation que fon crédit.
» Il n'étoit pas citoyen dans ce fens qu'il fe
» fût facrifié pour fa patrie ; mais il méri-
>> toit ce beau nom , fi on veut l'accorder
» aux Miniftres qui ont des idées aflez juf-
» tes pour croire que leur gloire eft infé-
»parable de celle de leur Roi & de leur na-
» tion. L'exemple de ceux qui l'avoient pré-
» cédé ni le jugement de ceux qui le devoient
» fuivre , n'étoient pas la régle de fa con-
»duite ; fes projets n'étoient cités qu'à fon
» tribunal & à celui de fon maître. Cette
» indépendance qui ne peut être fentie que
» par ceux qui l'ont , étoit accompagnée
» d'une fagacité qui faififfoit tout , depuis
»les premiers principes jufqu'aux dernie-
" res conféquences , & d'une lumiere qui
» fourniffoit des vûes fublimes & les expédiens
propres à les faire réuffir . Letalent
» de hâter les événemens fans les précipi
ter lui étoit comme naturel ; & en par
و د
39
DECEMBRE. 1754 123
-99
93
و د
roiffant céder quelquefois aux difficultés,
il venoit toujours à bout de les furmonter.
L'étude de l'hiftoire & fes réflexions
» l'avoient affermi contre les murmures ,
les tumultes , les révoltes même ; & il
» étoit convaincu qu'avec du courage , du
fang froid & de la politique on vient
» tôt ou tard à bout de fubjuguer les hom-
" mes & de les ramener à leurs intérêts. Il
fçavoit le détail des loix comme un Ma-
» giftrat , & en poffédoit l'efprit en Légiflateur.
On réfiftoit d'autant moins à fon
éloquence , qu'elle partoit d'une raifon
» forte . Ce Miniftre appartenoit plus à un
autre âge qu'à celui où il vivoit ; & fes
» contemporains qui n'étoient pas à beau-
>> coup près auffi avancés que lui , n'apperçurent
pas toute l'élévation de fon ca-
» ractere , ni l'influence qu'il eut fur les
» révolutions qu'éprouva la Suede .
บ
93
"
Ce Royaume étoit la proye des Eccléfiaftiques
: leur autorité pouvoit exciter de
nouveaux troubles , & ils poffédoient tout
l'argent , toutes les richeffes de la Suede . I
falloit trouver un prétexte pour les dépouiller.
Anderſon en imagina un ; c'étoit
d'introduire le Luthéranifme , qui faifoit
des progrès rapides en Allemagne , & qu'il
avoit adopté par cet efprit d'inquiétude fi
ordinaire à ceux qui font nés plus grands
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
que leur condition. Guſtave adopta les
vûes de fon Chancelier ; mais cette révolution
ne pouvoit fe faire que par dégrés :
on laiffa le tems au Luthéranifme de s'établir
dans le Royaume. Des Docteurs de
réputation qu'on fit venir d'Allemagne , lui
donnerent de l'éclat ; la faveur qu'ils parurent
avoir, leurs déclamations, le goût de la
nouveauté entraînerent bientôt une partie
de la nation . A mefure que le Luthéranifme
faifoit des conquêtes fur le Royaume ,
Guftave en faifoit fur le Clergé. Il commença
par abolir une efpece d'impôt que
les Curés avoient mis fur certains péchés .
Il ôta aux Evêques le droit qu'ils avoient
ufurpé d'hériter de tous les Eccléfiaftiques
du fecond ordre. Les troupes furent mifes
en quartier d'hiver fur les terres du Clergé ,
ce qui étoit fans exemple : enfin il propofa
de prendre les deux tiers des dîmes pour
l'entretien des troupes , & une partie de
l'argenterie & des cloches des Eglifes riches
pour abolir , en payant les étrangers ,
les privileges odieux dont ils jouiffoient.
Ces expédiens furent généralement approuvés
; & s'il y eut quelque mécontentement
, il n'éclata pas.
Guftave mit la derniere main à fes grands
deffeins, en convoquant les Etats Généraux
à Vefteras en 1527. Les innovations qu'il
DECEMBRE . 1754. 125
propofa pour achever d'écrafer la puiffance
du Clergé , parurent trop hardies , &
le ton de defpotifine qu'il prit étoit trop
nouveaupour ne pas exciter quelques mou.
vemens ; mais ils n'eurent point de fuites .
Les troubles furent bientôt appaifés , & ce
que les Etats avoient arrêté fut établi fans
obftacle. » Le mépris pour la Communion
» Romaine fuivit la ruine & l'aviliffement
» du Clergé , qui avoient été le but de tou-
» tes les innovations qu'on venoit d'intro-
» duire. Guftave fe déclara enfin Luthe-
» rien , & toute la nation voulut être de
» la religion du Prince . Rien ne prouve
» les progrès de l'efprit de fervitude dans
» un Etat , comme l'influence du Souverain
fur la croyance des peuples. Le facrifice
de fes opinions qui coûte fi peu à
» la Cour , où on n'a proprement que des
préjugés , eft fi grand à la ville & dans
» les provinces où on a des principes ,
» qu'il prépare à tous les autres facrifices ,
» & même les affure . Auffi lorfque Guf-
» tave demanda aux Etats en 1544 , que
» la Couronne qui avoit toujours été élec-
» tive fû: déclarée héréditaire , il n'éprou
» ya point de contradictions .
" Tel fut le dernier acte d'un des regnes
les plus éclatans que le Nord ai vû ;
» nous ajouterions d'un des plus heureux ,
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
»fi Guſtave avoit été auffi jufte qu'il étoir
»grand , & fi en faifant par fon caractere
»le bonheur de la génération qu'il gou-
» vernoit , il n'avoit pas préparé le mal-
» heur de celles qui devoient la fuivre ,
en établiffant un defpotifme dont fes fuc-
»ceffeurs ne pouvoient manquer d'abuſer .
Hiftoire du divorce de Henri VIII. Roi
d'Angleterre , & de Catherine d' Arragon ,
depuis 1527 jufqu'en 1534.
Henri VII , furnommé dans l'hiftoire le
Salomon de l'Angleterre , voulut rendre à
fa couronne , par une alliance avantageufe,
l'éclat que les guerres civiles lui avoient
fait perdre , & il obtint pour le Prince de
Galles fon fils , Catherine d'Arragon . Ce
mariage ne fut pas heureux ; le jeune Prince
mourut un an après , à l'âge de quinze
ou de feize ans. Cet événement pouvoit
Fompre les liens qui uniffoient l'Espagne
& l'Angleterre , & qui les rendoient redoutables
à tous leurs voifins. Pour calmer
les inquiétudes des deux Puiffances , il fut
arrêté que le nouveau Prince de Galles
épouferoit la veuve de fon frere . Pour former
ces nouveaux noeuds , on eut befoin
d'une difpenfe , & le Pape Jules fecond
l'accorda,
DECEMBRE. 1754. 127
Henri & fa belle-four furent fiancés
folemnellement en 150;, & le Prince qui
n'avoit alors que douze ans , n'eut pas
plutôt atteint fa quatorziéme année qu'il
it en préſence de plufieurs témoins une
proteftation en forme contre le confentement
qu'il avoit donné. Cette proteſtation
fut tenue fecrette jufqu'à la mort de
Henri VII en 1509 , & le mariage fur
célébré la même année . » Catherine avoit
» des vertus , mais les agrémens de fon
» fexe lui manquerent. Elle n'avoit ni grace
» ni dignité , ni defir de plaire ; fa triftefle
» & fon indolence augmenterent avec l'âge
» & les infirmités . Le dégoût de Henri qui
»> ne l'avoit jamais aimée , devint infen-
» fiblement extrême , & ouvrit le coeur de
» ce Prince à une paffion fort vive pour
» Anne de Boulen.
Anne étoit plus que belle , elle étoit
piquante. Ses traits manquoient de régularité
; il en réfultoit cependant un
enfemble qui furpaffoit la beauté même.
» Une taille parfaite , le goût de la danfe ,
» une voix touchante , & le talent de
jouer avec grace de plufieurs inftru-
» mens , relevoient en elle l'éclat de la
premiere jeuneffe. Quoique la France
ne fût pas alors autant qu'elle l'a été
depuis en poffeffion de fervir de modele
"
Fiiij
128 MERCURE DE FRANCE.
» aux autres peuples , Anne y avoit pris
» des manieres , un ton , des modes , qui
» fixerent fur elle les yeux & prefque l'ad-
» miration de la Cour de Londres. Cette
premiere impreffion fut foutenue par une
» converfation vive & légere , par un enjouement
ingénieux & de tous les inftans.
Les foupçons que pouvoit faire naître
fon air libre & trop carreffant, étoient
détruits par fon âge & par fa diffipation.
Elle ne montroit de l'empreffement
"que pour les plaifirs & pour les fêtes ; &
il paroiffoit fi peu d'art dans fa conduite Ᏺ
qu'il étoit prefque impoffible de lui fup-
»pofer des projets. Sa coquetterie ne fit
pas & ne devoit pas faire des impref-
»lions fâcheufes on la regarda comme
» une fuite de l'éducation frivole qu'elle
avoit reçue , & non comme un vice du
» coeur, ou le fruit de la réflexion . Les
» événemens prouverent que fon caractere
» avoit échappé aux courtifans les plus dé-
» liés : elle fe trouva diffimulée , profonde
, ambitieufe , & fut tout cela à un
» haut dégré & avant vingt ans.
Percy parut le premier fenfible aux char
mes d'Anne , ou fut , fi l'on veut , le premier
féduit par fon adreffe. Ses foins furent
acceptés , & leur union alloit être
confommée fi l'amour du Roi n'y avoit mis
DECEMBRE. 1754. 129
1
obftacle. Percy fut forcé de renoncer à fa
maîtrelle : Henri déclara lui-même à Anne
les fentimens qu'il avoit pour elle , mais
il la trouva plus fiere qu'il ne l'avoit cru.
Eclairée fur la violence de la paffion qu'elle
avoit infpirée , elle parut plus offenfée que
Alattée des propofitions du Prince , & lui
fignifia qu'elle feroit fa femme ou ne lui
feroit rien. C'est à cette époque que les
écrivains Catholiques fixent la premiere
idée qu'eut Henri de faire divorce avec
Catherine ; les Proteftans la font remonter
plus haut. On n'eft pas moins embarraſſé
fur la date précife de la réfolution qu'il
en prit ; on auroit évité de longues & ameres
conteftations , fi on avoit été affez
defintéreffé de part & d'autre , pour voir
que le Cardinal Wolfey étoit l'unique ,
ou du moins la principale caufe de ce
grand événement.
Cet homme célébre , rapidement paffé
de la condition la plus baffe au miniſtere
& à la pourpre , avoit d'abord embraffé le
parti de l'Empereur , & il l'abandonna
enfuite , parce qu'il vit que ce Prince l'avoit
trompé par les fauffes efpérances qu'il
lui avoit données de le placer fur le trône
de l'Eglife . Wolfey voulut humilier Charles-
Quint , en faisant répudier Catherine
d'Arragon fa tante. Ce Cardinal porta
Fv
130 MERCURE DE FRANCE..
dans cet odieux procès plus d'adreffe que :
la paffion n'en permet ordinairement , &
plus de circonfpection qu'on ne l'auroit:
dû efpérer de la hauteur & de l'emporte--
ment de fon caractere. Il commença par
perfuader le Confeffeur du Roi , dont les .
remontrances firent naître des doutes dans
l'efprit de Henri , & ces fcrupules joints à
la décision de quelques Théologiens , le
déciderent entierement pour le divorce..
Sa réfolution ne tarda pas d'éclater. Trois
Ambaffadeurs François étant arrivés en Angleterre
, conclurent fans beaucoup de difficultés
, un traité de paix perpétuelle entre
les deux nations , & ils arrêterent que:
Marie , fille de Henri , épouferoit François
I. ou fon fecond fils le Duc d'Orléans
.
"
"
» L'Evêque de Tarbes , celui des Am-
» baffadeurs qui avoit le plus le talent des
" affaires , & le feul qui eut le fecret de
» celle-là , parut environ huit jours après
la fignature du traité , mécontent d'une
» négociation dont le fuccès éroit regardé
» comme complet. Son chagrin fut remar
» qué comme il le devoit être , & on cher-
» cha à en deviner la caufe . Le public s'é-
" puifa à l'ordinaire en conjectures , & les
gens en place en queftions. Lorfque le
» Prélat crut avoir affez long-tems tenu
DECEMBRE. 1754. 131
les efprits en fufpens , il fe laiffa arra-
» chet fon fecret : il dit avec un certain
embarras affez ordinaire à ceux qui ont
des vérités fâcheufes à annoncer aux
Princes , qu'il craignoit beaucoup qu'u-
»ne partie des liens que venoient de for-
>> mer les deux nations , ne fuffent bien-
» tôt rompus , & qu'en particulier le mariage
projetté ne pût pas s'exécuter. Preffé
» de s'expliquer fur le myftere que renfer-
» moient ces dernieres paroles , il avoua
» qu'il croyoit nulle l'union de Henri &
» de Catherine , & qu'il étoit inftruit que
» les Théologiens les plus habiles ne pen-
» foient pas autrement que lui.
» Le Roi parut frappé de ce difcours
» comme il l'eût été d'un coup de foudre ;
fon but étoit de perfuader par cet éton-
» nement à l'Europe que le premier doute
» fur fon mariage lui étoit venu à cette oc--
» cafion.
Les fcrupules de l'Evêque de Tarbes furent
regardés comme des vérités incontef
tables , & il partit fur le champ pour l'I--
talie un Miniſtre , chargé de folliciter au--
près du Saint Siége la diffolution du ma--
riage avec Catherine .
Člement VII . qui gouvernoit alors , étoit
encore prifonnier au Château Saint - Ange.-
Le fecours prompt & affuré qu'on lui pro-
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE.
mit , l'auroit infailliblement déterminé à
faire ce qu'on exigeoit de lui , s'il n'eût
été arrêté par la crainte de Charles - Quint.
Lorfque le Pape fut libre , les négociateurs
Anglois devinrent plus preffans , mais leur
adreffe & leur activité ne purent vaincre
fes irréfolutions. Il vint à bout de faire
naître des obftacles & des incidens fort
naturels , qui reculoient la décifion de cette
affaire . Après bien des détours & des lenteurs
, preflé par les inftances de l'Angleterre
, Clement établit enfin Wolfey juge
de l'affaire du divorce , & on lui donna
pour adjoint le Cardinal de Campege , qui
s'étoit trouvé du goût des deux Cours.
Il n'y avoit qu'à fuivre la négociation
de Campege , pour être convaincu que le
Pape ne donneroit jamais les mains à un
projet contraire aux intérêts de fon Siége
& à ceux de fa maifon , & qu'il vouloit
feulement obtenir par ce moyen un traitement
plus avantageux de Charles. Quint.
L'affaire fe rempliffoit tous les jours de
nouvelles difficultés. Henri que fa paffion
mettoit dans un état violent , fatigué
de tant d'indécifions , envoya de nouveau
à Clément deux Miniftres pour preffer l'exécution
de fon projet ; mais leurs infinuations
n'ayant pas eu le fuccès qu'ils
s'étoient promis , ils eurent recours à des
DECEMBRE. 1754 133
moyens odieux. Ils joignirent aux reproches
les plus humilians , des menaces effrayantes.
On faifoit craindre au Pape d'être déposé ,
fous prétexte que fon élection avoit été
irréguliere ; que l'Angleterre ne fecouât un
joug qui devenoit tous les jours plus dur &
plus injufte , & que l'Europe entiere éclairée
& enhardie par un exemple fi frappant ,
ne renonçât à l'ancien préjugé qui la tenoit
fous la domination du S. Siége. Ces
moyens ne réuffirent pas , & l'affaire du
divorce fut ramenée au tribunal de Wolfey
& de Campege. Les Légats , après l'examen
de cette caufe finguliere , citerent le
Roi & la Reine pour le 18 Juin 1529. La
Reine comparut devant eux , mais les recufa
pour juges , & ne voulut jamais fe
défifter de fa récufation . » On l'auroit peut-
» être crue occupée de fa vengeance , fi
nenfe précipitant devant toute l'aflemblée
" aux pieds du Roi , elle n'avoit fait voir
» qu'il n'y avoit dans fon coeur que le défir
» & peut- être l'efpérance de regagner un
» coeur qu'elle avoit malheureufement perdu.
Cette pofture , fon amour & fes infortunes
lui infpirerent tout ce qu'on
peut imaginer de plus modeste , de plus
» tendre & de plus touchant. Dès qu'elle
» eut fini de parler , elle fe retira , & alla
attendre dans l'obfcurité , dans les lar134
MERCURE DE FRANCE.
" mes & dans l'incertitude les effets d'une
» fcene aufli attendriffante que celle qui
» venoit de fe paller.
» Le denouement de ce coup de théatre
» ne fut pas tel qu'on avoit cru pouvoir
» l'efpérer. Tout l'attendriffement qu'on
avoit remarqué dans le Prince fe réduifoit
à une compaffion ftérile , & à des
éloges vagues. Henri rendit justice à la
» conduite exemplaire , à l'humeur douce ,
» à la foumiffion fans bornes de Cathe-
» rine ; & il parut fâché que la religion &
la confcience ne lui permiffent pas de
finir fes jours avec une Reine malheureufe
, qui n'avoit jamais rien dit ni rien-
»fait que de louable .
Tandis que Campege éloignoit tant qu'il
pouvoit la décifion de cette affaire , l'Empereur
fit un traité à Barcelone , dans lequel
il traitoit favorablement le S. Siége
dans la vûe de fe venger , fur tout du Roi
d'Angleterre , qui l'infultoit cruellement
dans la perfonne de fa tante. Le Pape immédiatement
après fon raccommodement
avec l'Empereur , évoqua l'affaire du divorce
, & fe rendit par cette démarche foible
& imprudente , l'inftrument d'une hai
ne , d'un orgueil , d'une politique qu'il auroit
dû traverfer , & dont il pouvoit trèsaifément
devenir la victime.
DECEMBRE.
1754. 135
Campege s'en retourna à Rome , & Wol- .
fey fut immolé au reffentiment du Roi ; il
fe vit accablé d'une fuite d'accufations
d'opprobres & de malheurs qui le conduifirent
au tombeau.
Henri dont les contretems ne faifoient
qu'irriter la paffion , fut obligé de chercher
d'autres moyens on lui confeilla deconfulter
toutes les Univerfités de l'Europe.
Celle d'Oxford & de Cambridge étoient
vendues à la Cour , & déclarerent le mariage
nul. Celles de France furent affez
partagées , & la Sorbonne , divifée en plufieurs
factions , ne céda qu'à des vûes d'intérêt
& de politique à la volonté du Roi
& à l'argent d'Angleterre. Le dernier de
ces moyens fut feul affez puiffant pour gagner
les Univerfités d'Italie . La fureur de
fe vendre étoit montée à tel point qu'on
avoit un Théologien pour un écu ; quelquefois
pour deux une Communauté entiere
, & qu'un Couvent de Cordeliers
paffa pour cher parce qu'il en coûtoit dix.
Mais les Théologiens Allemans ne cederent
ni à la féduction ni aux follicitations ,.
& refuferent de fe déclarer pour le divorce.
La Cour de Rome vit ces manoeuvres
avec une indifférence méprifante : c'étoit
un étrange aveuglement de penfer qu'on
136 MERCURE DE FRANCE.
la fubjugueroit par les décisions de quelques
Théologiens . Cette Cour trop intéreffée
depuis long-tems , & trop politique
pour fe conduire par les maximes foibles ,
bornées & incertaines des cafuiftes , regardoit
malheureufement moins la religion
comme fa fin , que comme un moyen d'y
arriver.
Henri qui voyoit avec douleur le peu
de fruit qu'il tiroit de toutes fes démarches
, forma , pour fe venger de Clement ,
le deffein de lui enlever l'Angleterre . Il
commença par défendre , fous des peines
capitales , de recevoir aucune expédition
de Rome qui ne fût appuyée de fon autorité
. Il attaqua les privileges du Clergé , &
dépouilla le Pape de fes droits les plus effentiels.
Dans le même tems , Catherine
preffée de nouveau de confentir au divorce
, & toujours ferme dans ſon refus , fut
obligée de s'éloigner de la Cour , où elle
ne retourna jamais.
Le Roi d'Angleterre voulut enfin terminer
fes irréfolutions , en fuivant le confeil
que lui donna François I. de fe paffer
de la difpenfe du Pape , & d'époufer fans
délai une femme aimable , qui étoit devenue
néceffaire à fon bonheur. Le mariage
fe fit , & demeura fecret jufqu'à la
groffeffe d'Anne de Boulen , qui força de
DECEMBRE . 1754. 137
le rendre public avant même qu'on eût pû
déclarer nul celui de Catherine. Cette derniere
opération fut l'ouvrage de Cranmer ,
Archevêque de Cantorbery , qui engagea
le Clergé d'Angleterre à prononcer fur
l'affaire du divorce ; & malgré la précaution
qu'avoit prife le Pape de fe referver
la connoiffance de ce grand procès , le ma--
riage fut caffé folemnellement. Anne entra
en triomphe dans Londres , & y fut reçue
avec un éclat & une magnificence finguliere
.
Clément apprit avec un dépit fenfible
ce qui venoit de fe paffer : il fit une Bulle
qui excommunioit Henri & Anne de Boulen
, s'ils ne fe quittoient dans quelques
mois ; & après de nouvelles négociations
pour terminer cette affaire , le Pape affembla
fon Confiftoire , & le réfultat fut une
fentence qui obligeoit le Prince à repren
dre Catherine , fous peine d'excommunication
pour lui , & d'interdit pour fon
Royaume. Le Parlement avoit prévenu ce
jugement par une loi qu'il avoit faite quelques
jours aparavant , & qui défendoit de
reconnoître l'autorité du Pape. Henri recueillir
le fruit d'une politique profonde &
fuivie ; & fans faire d'autres changemens
dans la religion , il défendit tout commerce
avec le S. Siége , & voulut être lui -même
138 MERCURE DE FRANCE.
chef de l'Eglife dans fon Royaume . La nation
adopta les idées fchifmatiques qu'on
lui préfentoit ; elle fuivit depuis les opinion
de Zuingle fous Edouard , retourna à
la communion de Rome fous Marie , & fe
forma fous Elizabeth un culte qu'elle profeffe
encore aujourd'hui , fous le nom de
Religion Anglicane.
Hiftoire de la conjuration de Fiefque
en 1546 & 1547.
André Doria délivra en 1528 la République
de Gênes du joug de la France ,
& y établit l'ordre qui fubfifte encore aujourd'hui,
Ce plan de Gouvernement , le feul
peut-être qui pût convenir au caractere
» des Génois , & à la fituation où ils fe
» trouvoient , les devoit raffurer naturelle-
» ment contre les entreprifes de Doria . Si
» ce grand Capitaine eût en réellement
» les vûes que lui ont fuppofées la plupart
" des hiftoriens , ou il auroit laillé fon
"pays dans l'anarchie , ou il y auroit éta-
39
bli des loix mauvaifes , ou il fe feroit
" emparé de la dignité de Doge ; trois
» voies qu'il lui étoit aifé de prendre , &
» dont chacune devoit prefque néceffaire-
» ment le rendre maître de la République.:
33
DECEMBRE. 1754. 139
» Avec un peu d'attention , on démêle
» qu'il ne cherchoit ni à être tyran ni à
» être citoyen , & qu'il vouloit fe venger
» feulement de la France , qu'il avoit bien
fervie , & dont il étoit mal traité. Ce
projet qui étoit connu de tout le monde
, & celui de maintenir la révolution ,
» l'autorifoit , fans qu'on en prît ombrage ,
» à fe charger , comme il fit , du comman
dement des galeres de Charles Quint . 11
eft vrai que ce moyen avoit quelque
» chofe d'équivoque , & qu'il pouvoit fer-
» vir à opprimer la liberté publique auffi
bien qu'à la défendre : mais l'ordre que
» Doria avoit d'abord établi dans l'Etat ,
étoit une preuve de modération , que ce
» qu'il avoit laiffé voir d'ambition ne de-
» voit gueres affoiblir , & que fa conduite
» fortifioit extrêmement. Content de l'em-
» pire que lui donnoient fur les efprits &
>> fur les coeurs les grandes chofes qu'il
» avoit faites , il paroiffoit préférer de
» bonne foi la tranquillité de la vie privée
» à l'embarras des grandes places , & fe
» livrer aux affaires plutôt par zéle que
" par goût. Il y a apparence que des dehors
auffi impofans auroient trouvé une
» confiance entiere , fans la préfomption:
» & les hauteurs d'un parent éloigné qu'il.
avoit adopté pour fils ..
140 MERCURE DE FRANCE.
Ce jeune homme fe nommoit Jeannetin
Doria : condamné dès fes premieres années
à des travaux obfcurs , l'yvreffe où le jetta
le changement de fa fortune lui donna un
orgueil & des manieres qui révolterent
tout ce qui avoit de l'élévation dans l'ame ,
& fingulierement Jean- Louis de Fiefque ,
Comte de Lavagna. Ce jeune Seigneur ,
l'homme le plus riche de la République ,
éroit magnifique , aimable & féduifant :
avec un grand nombre de qualités brillan
res , il avoit l'apparence de plufieurs vertus.
» L'inquiétude qui le pouffoit aux gran-
» des places , venoit du defir qu'il avoit de
» faire de grandes chofes ; l'ambition ne
» lui étoit infpirée que par la gloire. Une
" erreur , qui étoit plutôt un malheur de
» fon âge qu'un défaut de fon efprit , lui
» fit confondre la célébrité avec une répu-
" tation fondée : il alla jufqu'à croire qu'il
» lui fuffiroit d'occuper de lui fes contem-
" porains , pour llaaiiffffeerr uunn grand nom à la
» poftérité. Tous ceux qui l'avoient étu-
» dié & qui fe connoiffoient en hommes ,
» lui trouvoient à vingt- deux ans une po-
»litique très- raffinée & une diffimulation
impénétrable : il leur paroiffoit né pour
» affervir fa patrie ou pour l'illuftrer .
Fiefque ne pouvoit manquer d'être mécontent
de la fituation où fe trouvoit la
DECEMBRE.
1754. 141
République . Il lui parut également indigne
de lui de vivre dans l'obfcurité , ou d'en
fortir par la faveur d'un homme qu'il méprifoit.
» Entre plufieurs moyens que lui
و ر
préfenta une imagination forte & impé-
» tueufe , celui de faire périr les Doria fut
» le feul qui lui parût infaillible , & il s'y
» arrêta avec beaucoup de fang-froid & de
» fermeté. La néceffité de changer la for-
» me du Gouvernement pour foutenir
» une démarche auffi hardie , ne l'effraya
» pas , & fut peut -être fans qu'il s'en dou-
» tât un motif de plus : il devoit paroître
» doux à un homme de fon caractere d'ab-
» battre d'un même coup fes ennemis , &
» de fe placer à la tête d'un Etat affez puif-
» fant. La révolution devoit être l'ouvrage
» du génie feul pour la maintenir , la
force étoit néceflaire , & Fiefque qui le
» vit , penſa à ſe ménager l'appui de la
» France.
Cette Cour entra aifément dans les vûes
de Fiefque ; & dans l'efpérance de fe venger
de Doria & de reprendre le Milanès fur
l'Empereur , elle accorda des fecours confidérables.
Fiefque inftruit que les mêmes
paffions qui lui avoient rendu la Cour de
France favorable , regnoient à celle du
Pape , s'occuppa du foin de les mettre en
jeu. Il alla lui-même à Rome pour négo142
MERCURE DE FRANCE.
cier cette affaire , & il écarta les foupçons
que ce voyage pouvoit faire naître , par,
l'attention qu'il eut au milieu de fes projets
de ne paroître occupé que de fes plaifirs
, & par l'art de cacher des deffeins
profonds fous un air frivole. Il trouva
Paul III. auffi bien difpofé qu'il le fouhaitoit
, & ce Pontife approuva la révolution
avec de grands éloges .
Fiefque ne s'occupa plus que du foin
de mettre la derniere main à fon entre-"
prife , & il ne put en être détourné
par les
remontrances d'un de fes plus zélés partifans
: c'étoit Vincent Calcagno , homme
d'un certain âge , & qui avoit une efpéce
de paffion pour le jeune Comte. » Comme
" il avoit le fens droit , les grandes entre-
» prifes commencoient par lui être toujours
fufpectes . Il étoit d'ailleurs né timide ,
» & les réflexions ou l'expérience qui chan
» gent quelquefois les caracteres , l'avoient
» affermi dans le fien. Tout ce qui avoit
» l'air trop élevé lui paroiffoit chimérique ,
" & il regardoit comme imprudent tout
» ce qu'on abandonnoit au hazard. Son
imagination étoit plus aifément étonnee
» que fon coeur ; & il étoit ferme jufques
» dans les périls qu'il avoit prévûs & qu'il
ور
و ر
avoit craints.
Le chef de la conjuration forma d'i
DECEMBRE. 1754. 143
bord fon attention à ne pas fe laiffer pénétrer
, & il fe rendit en effet impénétrable.
Sa conduite avoit quelque chofe de fi naturel
& de fiaifé , qu'il n'étoit pas poffible d'y
foupçonner le moindre myftere. André Doria
, malgré la profonde connoiffance qu'il
-avoit des hommes , fe laiffa impofer par ces
apparences , & Jeannetin fut féduit par les
témoignages d'eftime & d'attachement que
Fiefque lui prodigua.
Le Comte fçut fe concilier les négocians
, cette précieufe portion de citoyens
fi honorée dans le gouvernement populaire
, fi opprimée dans le defpotique , fi
négligée dans le monarchique , & fi méprifée
dans l'ariftocratique , en leur exagérant
le tyrannique orgueil des nobles
& en leur laiffant entrevoir la poffibilité
-de s'en délivrer. Par là il s'affuroit du peuple
, qui fuit aveuglément le mouvement
qui lui eft communiqué par ceux qui le font
travailler ou qui le font vivre un extérieur
brillant , des manieres ouvertes & polies
, des bienfaits répandus adroitement ,
acheverent de lui gagner la multitude.
Il ne manquoit à Fiefque que des fol-
' dats. Il eut une occafion favorable , & qui
fe préfentoit naturellement , d'en lever dans
fes terres. Il prit des arrangemens fecrets
avec Pierre- Louis Farnefe Duc de Parme
144 MERCURE DE FRANCE.
& de Plaifance , qui lui promit un fecours
de deux mille hommes. Il fit venir une
galere qui lui appartenoit , dans le port de
Gênes fes amis débaucherent quelques
foldats de la garnifon , & s'affurerent dedix
mille habitans déterminés : avec ces forces
réunies , les conjurés crurent qu'il étoit
tems de prendre une derniere réfolution.
La nuit du premier au fecond Janvier
fut l'inftant arrêté pour l'exécution de leur
projet . L'époque étoit adroitement fixée.
Comme le Doge qui fortoit de place le
premier du mois , ne pouvoit être remplacé
que le quatre , la République devoit fe
trouver dans une eſpèce d'anarchie , dont
il étoit poffible de tirer parti.
Un des chefs de la conjuration , & un
de ceux fur qui Fiefque comptoit le plus ,
étoit Jean Baptifte Verrina , » homme bra-
» ve , impétueux , éloquent : il avoit l'efprit
vafte , mais déréglé ; le coeur élevé ,
» mais corrompu . Son penchant l'entraî
»noit au crime , & le mauvais état de
» fes affaires le lui rendoit prefque indifpenfable.
Une imagination vive &
» forte lui préfentoit fans ceffe des projets
finguliers & hardis , dont il n'examinoit
» jamais ni la juftice ni les refforts , &
» dont il prévoyoit rarement les fuites. Il
étoit ennemi de tout repos , du fien
33
par
inquiétude ,
DÉCEMBRE. 1754. 145
99
inquiétude , de celui des autres par ambition
. Le Gouvernement établi dans fa
patrie lui déplaifoit , précisément parce
qu'il y étoit établi ; & tous ceux qui
» entreprendroient de le changer étoient
fûrs de trouver en lui des confeils dangereux
& des fervices utiles . Ce caractere
»l'avoit rendu cher à Fiefque , dont il régloit
les plaifirs , partageoit la fortune
» & dirigeoit en quelque maniere les paf-
"
fions.
>
Le jour arrêté pour la révolution commençoit
à luire , que les conjurés firent les
dernieres difpofitions. Verrina fe rendit à
l'entrée de la nuit fur la galere de Fieſque
qui étoit fon pofte ; il donna par un coup
de canon le fignal de l'attaque , & l'action
fut auffi - tôt engagée dans l'ordre qui avoit
été projetté. On commença par attaquer
ceux qui défendoient les portes de la ville
les plus effentielles , & dont on ſe rendit
bientôt maître . Jeannetin s'étant éveillé au
bruit , & étant accouru , fut reconnu &
maffacré fur le champ. André Doria euc
le tems de fe fauver dans un château à
quinze mille de Gênes . Cette lâcheté dans
un vieillard célébre par fa valeur , ne doit
furprendre que ceux qui ne connoiffent pas
les hommes .
Les avantages que remporterent les con-
II.Fol, G
146 MERCURE DE FRANCE.
jurés , redoubla leur activité & leur courage
: après s'être fortifiés à la hâte dans les
poftes dont ils s'étoient emparés , ils ſe
répandirent dans les rues en criant , Fiefque
& liberté. Ces deux mots , dont l'un rappelloit
à un grand nombre d'ouvriers le
nom de leur bienfaicteur , & l'autre réveil
loit dans tous les efprits l'idée du plus
grand des biens , féduifirent la populace ,
qui prit auffi-tôt les armes.
Les tentatives que fit le Sénat pour oppofer
la force aux conjurés ayant été funeftes
, il tourna fes'vûes vers la négociation.
Anfaldo Juftiniani , un des Sénateurs
députés , s'avança dans le lieu du tumulte
, & demanda froidement à parler au
nom de la République , au Comte de Fiefque
. Cet homme dangereux n'étoit plus ;
en voulant paffer fur une galere , il étoit
tombé dans la mer , & s'y étoit noyé. » Le
» fecret pouvoit être facilement gardé juf-
» qu'à la fin de l'action , fans la vanité
» puérilę de Jerôme , qui répondit à Juſ
» tiniani qu'il n'y avoit plus d'autre Com-
» te de Fiefque que lui , & qu'il n'écou-
» teroit les propofitions qu'on avoit à lui
faire , que lorfqu'on lui auroit livré le
Palais . Une réponſe auffi imprudente
» eut les fuites qu'elle devoit avoir. Le Sénat
raſſuré par le feul événement qui pût
"
DECEMBRE. 1754. 147.
changer fur le champ & d'une maniere
» ftable la fituation des chofes , montra de
» la fermeté ; & les conjurés , par une rai-
» fon contraire , perdirent toute leur au-
ور
"
dace. A mefure que la mort de leur
» cheffe répandoit , & elle fe répandit fort
» vîte , on voyoit les efprits fe refroidir ,
le-courage expirer dans tous les coeurs ,
& les armes tomber des mains . Ceux
»même que des haines plus vives , de
plus grands intérêts, ou un caractere plus
emporté avoient rendus jufqu'alors plus
» redoutables que les autres , fe laiffoient
» abbattre par la terreur commune. La ré-
» volution fut fi générale , qu'au point du
" jour il n'y avoit pas un feul factieux dans
» les rues de Gênes : ils étoient tous reti-
» rés dans leurs maifons , difperfés dans
» la campagne , ou retranchés dans quel-
» que pofte .
Aing finit cette confpiration , qui par
l'événement établit fur des fondemens prefque
inébranlables l'autorité qu'on avoit
voulu détruire.
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Résumé : « MEMOIRES historiques, militaires & politiques de l'Europe, depuis l'élévation [...] »
Le texte extrait des 'Mémoires historiques, militaires & politiques de l'Europe' de l'Abbé Raynal couvre la période de l'élévation de Charles Quint au trône de l'Empire jusqu'au traité d'Aix-la-Chapelle en 1748. Il se concentre sur les révolutions en Suède de 1515 à 1544. La Suède, autrefois puissante sous les Goths, était retombée dans l'obscurité en raison de divisions internes et de vices gouvernementaux. Marguerite, reine du Danemark, ambitieuse et politique, chercha à réunir la Suède à ses autres États. Les Suédois se rebellèrent contre le joug danois et se donnèrent un administrateur. Les conflits entre la Suède et le Danemark s'intensifièrent sous le règne de Christiern, un monarque cruel et tyrannique. Christiern chercha à soumettre les Suédois et exploita les mécontentements du clergé. Stenon, fils du dernier administrateur, fut élu pour succéder à l'administrateur décédé, mais des conspirations menées par Trolle, un archevêque déchu, compliquèrent la situation. Stenon dut faire face à une rébellion soutenue par les Danois et le clergé. Après une victoire suédoise, Trolle fut déclaré ennemi de la patrie et exilé. Le pape, sollicité par Trolle et Christiern, menaça les Suédois d'excommunication s'ils ne rétablissaient pas Trolle. Les Suédois refusèrent de se soumettre pour éviter des guerres civiles. Rome excommunia alors l'administrateur et le Sénat, et ordonna à Christiern de rétablir Trolle par la force. Christiern envahit la Suède, semant la destruction et la cruauté. Stenon fut tué, et Christiern établit une tyrannie en Suède. Cependant, Gustave Vasa, descendant des anciens rois de Suède, s'échappa du Danemark et rallia les Suédois. Avec l'aide d'un curé, Gustave mobilisa les Dalécarliens et remporta plusieurs victoires, forçant Christiern à fuir. Gustave fut proclamé administrateur et continua la guerre contre les Danois. Une révolution au Danemark déposa Christiern, et Frédéric de Holstein monta sur le trône. Gustave fut finalement proclamé roi de Suède avec l'unanimité du peuple. Il se consacra à réformer le royaume, substituant de bonnes lois à la barbarie ancienne et introduisant une police sage. Il fut soutenu dans ses réformes par Lars-Anderfon, un homme célèbre et habile. Parallèlement, Henri VIII, roi d'Angleterre, chercha à divorcer de Catherine d'Arragon pour épouser Anne Boleyn. Le cardinal Wolsey joua un rôle clé dans cette décision. Henri consulta les universités européennes, certaines déclarant le mariage nul, d'autres refusant. Henri finit par se passer de la dispense papale et épousa Anne Boleyn. Le pape excommunia Henri, mais le Parlement anglais défendit l'autorité papale. Henri devint chef de l'Église en Angleterre, initiant la Réforme anglicane. Le texte décrit également une conjuration à Gênes en décembre 1754, orchestrée par le Comte Fiesque. Fiesque, timide et prudent, réussit à gagner la confiance des négociants et du peuple. Il conclut un arrangement secret avec Pierre-Louis Farnèse, Duc de Parme et de Plaisance, qui lui promit un soutien militaire. La nuit du 1er au 2 janvier fut choisie pour l'exécution du projet. L'attaque débuta par la prise des portes de la ville les plus essentielles. Les conjurés prirent rapidement le contrôle des rues en criant 'Fiesque et liberté'. Cependant, Fiesque mourut en tombant à la mer, ce qui refroidit les ardeurs des conjurés, qui se dispersèrent. La conjuration échoua, renforçant ainsi l'autorité qu'elle avait voulu détruire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 215
Avertissement de M. l'Abbé Raynal.
Début :
Les infirmités de feu M. Fuzelier & l'absence de feu M. de Labruere ont fait [...]
Mots clefs :
Mercure, Ouvrage périodique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Avertissement de M. l'Abbé Raynal.
Avertiffement de M. l'Abbé Raynal.
Es infirmités de feu M. Fuzelier &
LESl'abfence de feu M. de Labruere ont fait
que j'ai été chargé feul , durant quatre ans
& demi , du Mercure. Cet Ouvrage périodique
paffe par brevet à M. de Boiffy , dont
l'efprit & le goût font généralement connus.
Perfonne ne paroît plus propre que
cet Académicien à porter le Mercure au
degré de perfection dont il eft fufceptible.
Es infirmités de feu M. Fuzelier &
LESl'abfence de feu M. de Labruere ont fait
que j'ai été chargé feul , durant quatre ans
& demi , du Mercure. Cet Ouvrage périodique
paffe par brevet à M. de Boiffy , dont
l'efprit & le goût font généralement connus.
Perfonne ne paroît plus propre que
cet Académicien à porter le Mercure au
degré de perfection dont il eft fufceptible.
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Résultats : 2 texte(s)
1
p. 94-97
OBSERVATIONS Sur le Discours qui a été couronné à Dijon.
Début :
L'Auteur du Discours Académique qui a remporté le Prix à l'Académie de [...]
Mots clefs :
Auteur, Discours académique, Lecteurs, Discours, Observations, Académie des sciences et belles-lettres de Dijon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS Sur le Discours qui a été couronné à Dijon.
OBSERVATIONS
La
Sur le Difcours qui a été couronné à Dijon.
' Auteur du Difcours Académique qui
a remporté le Prix à l'Académie de
Dijon , eft invité par des perfonnes qui
prennent intérêt au bon & au vrai qui y
régnent , à publier ce Traité plus ample ,
qu'il avoit projetté & depuis fuprimé.
On efpére que le Lecteur y trouveroit
des éclairciffemens & des modifications à
plufieurs propofitions générales , fufceptibles
d'exceptions & de reftrictions,
Tout cela ne pouvoit entrer dans un Difcours
Académique , limité à un court efpace.
Cette forte de ſtyle non plus n'admet
peut-être pas de pareils détails , & ce
feroit d'ailleurs paroître le défier trop
lumiéres & de l'équité de fes Juges.
des
C'est ce que des perfonnes bien intentionées
ont voulu faire entendre à certains
Lecteurs hériffés de difficultés & peut
. JUIN. 1751.
95
être de mauvaiſe humeur de voir le luxe
trop vivement attaqué . Ils fe font récriés
fur ce que l'Auteur femble , difent- ils
préférer la fituation où étoit l'Europe
avant le renouvellement des fciences ,
état pire que l'ignorance par le faux fçavoir
ou le jargon fcholaftique qui étoit en
régne.
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la
rufticité à la politeffe , & qu'il fait main
baffe fur tous les Sçavans & les Artiftes.
Il auroit du , difent- ils , encore marquer
le point d'où il part pour défigner l'époque
de la décadence , & en remontant à
cette premiere époque , faire comparaiſon
des moeurs de ce tems là avec les nôtres.
Sans cela nous ne voyons point jufqu'où
il-faudroit remonter , à moins que ce ne
foit au tems des Apôtres.
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fçait qu'il doit
être interdit dans les petits Etats , mais que
le cas d'un Royaume tel que
la France
par exemple , eft tout different. Les raifons
en font connues .
Enfin voici ce qu'on objecte . Quelle
conclufion pratique peut -on tirer de la
Théfe que l'Auteur foutient ? Quand on
lui accorderoit tout ce qu'il avance fur
le préjudice du trop grand nombre de
96 MERCURE DE FRANCE.
Sçavans & principalement de Poëtes ;
Peintres & Muficiens , comme au contraire
fur le trop petit nombre de Laboureurs .
C'eft , dis-je , ce qu'on lui accordera fans
peine. Mais quel ufage en tirera -t'on ?
Comment remédier à ce défordre , tant
du côté des Princes que de celui des Particuliers
Ceux là peuvent -ils gêner la liberté
de leurs fujets par rapport aux Profeffions
aufquelles ils fe deftinent? Et quant
aux luxe , les loix fomptuaires qu'ils peuvent
faire n'y remédient jamais à fonds ;
l'Auteur n'ignore pas tout ce qu'il y auroit
à dire là deffus .
Mais ce qui touche de plus près la généralité
des Lecteurs , c'eft de fçavoir
quel parti ils en peuvent tirer eux -mêmes
en qualité de fimples Particuliers , & c'est
en effet le point important , puifque fi l'on
pouvoit venir à bout de faire concourir
volontairement chaque individu particulier
à ce qu'éxige le bien public , ce concours
unanime feroit un total plus complet,
& fans comparaifon plus folide , que tous
les réglemens imaginables que pourroient
faire les Puiffances.
Voila une vafte carriére ouverte au talent
de l'Auteur , & puifque la preffe roule
& roulera vraisemblablement ( quoi qu'il
en puiffe dire ) & toujours plus au fervice
du
JUIN.
1751.
$7
du frivole & de pis encore qu'à celui de
la vérité , n'eſt- il pas jufte que chacun qui
a de
meilleures vûes & le
talent requis ,
concoure de fa part à y mettre tout le contrepoids
dont il eſt capable ?
Il eſt
d'ailleurs des cas où l'on eft plus
comptable au Public d'un fecond écrit
qu'on ne l'étoit du
premier. Il n'y a pas
beaucoup de
Lecteurs à qui l'on puifle ap
pliquer ce Proverbe. A bon entendeur demi
mot On ne
fçauroit mettre dans un trop
grand jour des vérités qui heurtent autant
de front le goût général , & il
importe d'ôter
toute prife à la chicane.
Il eft aufli bien des
Lecteurs qui les
goûteront mieux dans un ftyle tour uni
que fous cet habit de
cérémonie
qu'éxigent
des
Difcours
Académiques , &
l'Auteur ,
qui paroît
dédaigner toute vaine parure, le
préférera fans doute , libéré qu'il ſera
là d'une forme
toujours
génante .
par
P. S. On apprend qu'un
Académicien
d'une des bonnes Villes de France , prépare
un Difcours en réfutation de celui
de
l'Auteur. Il y fera fans doute entrer un
Article contre la
fuppreffion totale de
l'Imprimerie , que bien des gens ont trouvé
extrémement outré,
La
Sur le Difcours qui a été couronné à Dijon.
' Auteur du Difcours Académique qui
a remporté le Prix à l'Académie de
Dijon , eft invité par des perfonnes qui
prennent intérêt au bon & au vrai qui y
régnent , à publier ce Traité plus ample ,
qu'il avoit projetté & depuis fuprimé.
On efpére que le Lecteur y trouveroit
des éclairciffemens & des modifications à
plufieurs propofitions générales , fufceptibles
d'exceptions & de reftrictions,
Tout cela ne pouvoit entrer dans un Difcours
Académique , limité à un court efpace.
Cette forte de ſtyle non plus n'admet
peut-être pas de pareils détails , & ce
feroit d'ailleurs paroître le défier trop
lumiéres & de l'équité de fes Juges.
des
C'est ce que des perfonnes bien intentionées
ont voulu faire entendre à certains
Lecteurs hériffés de difficultés & peut
. JUIN. 1751.
95
être de mauvaiſe humeur de voir le luxe
trop vivement attaqué . Ils fe font récriés
fur ce que l'Auteur femble , difent- ils
préférer la fituation où étoit l'Europe
avant le renouvellement des fciences ,
état pire que l'ignorance par le faux fçavoir
ou le jargon fcholaftique qui étoit en
régne.
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la
rufticité à la politeffe , & qu'il fait main
baffe fur tous les Sçavans & les Artiftes.
Il auroit du , difent- ils , encore marquer
le point d'où il part pour défigner l'époque
de la décadence , & en remontant à
cette premiere époque , faire comparaiſon
des moeurs de ce tems là avec les nôtres.
Sans cela nous ne voyons point jufqu'où
il-faudroit remonter , à moins que ce ne
foit au tems des Apôtres.
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fçait qu'il doit
être interdit dans les petits Etats , mais que
le cas d'un Royaume tel que
la France
par exemple , eft tout different. Les raifons
en font connues .
Enfin voici ce qu'on objecte . Quelle
conclufion pratique peut -on tirer de la
Théfe que l'Auteur foutient ? Quand on
lui accorderoit tout ce qu'il avance fur
le préjudice du trop grand nombre de
96 MERCURE DE FRANCE.
Sçavans & principalement de Poëtes ;
Peintres & Muficiens , comme au contraire
fur le trop petit nombre de Laboureurs .
C'eft , dis-je , ce qu'on lui accordera fans
peine. Mais quel ufage en tirera -t'on ?
Comment remédier à ce défordre , tant
du côté des Princes que de celui des Particuliers
Ceux là peuvent -ils gêner la liberté
de leurs fujets par rapport aux Profeffions
aufquelles ils fe deftinent? Et quant
aux luxe , les loix fomptuaires qu'ils peuvent
faire n'y remédient jamais à fonds ;
l'Auteur n'ignore pas tout ce qu'il y auroit
à dire là deffus .
Mais ce qui touche de plus près la généralité
des Lecteurs , c'eft de fçavoir
quel parti ils en peuvent tirer eux -mêmes
en qualité de fimples Particuliers , & c'est
en effet le point important , puifque fi l'on
pouvoit venir à bout de faire concourir
volontairement chaque individu particulier
à ce qu'éxige le bien public , ce concours
unanime feroit un total plus complet,
& fans comparaifon plus folide , que tous
les réglemens imaginables que pourroient
faire les Puiffances.
Voila une vafte carriére ouverte au talent
de l'Auteur , & puifque la preffe roule
& roulera vraisemblablement ( quoi qu'il
en puiffe dire ) & toujours plus au fervice
du
JUIN.
1751.
$7
du frivole & de pis encore qu'à celui de
la vérité , n'eſt- il pas jufte que chacun qui
a de
meilleures vûes & le
talent requis ,
concoure de fa part à y mettre tout le contrepoids
dont il eſt capable ?
Il eſt
d'ailleurs des cas où l'on eft plus
comptable au Public d'un fecond écrit
qu'on ne l'étoit du
premier. Il n'y a pas
beaucoup de
Lecteurs à qui l'on puifle ap
pliquer ce Proverbe. A bon entendeur demi
mot On ne
fçauroit mettre dans un trop
grand jour des vérités qui heurtent autant
de front le goût général , & il
importe d'ôter
toute prife à la chicane.
Il eft aufli bien des
Lecteurs qui les
goûteront mieux dans un ftyle tour uni
que fous cet habit de
cérémonie
qu'éxigent
des
Difcours
Académiques , &
l'Auteur ,
qui paroît
dédaigner toute vaine parure, le
préférera fans doute , libéré qu'il ſera
là d'une forme
toujours
génante .
par
P. S. On apprend qu'un
Académicien
d'une des bonnes Villes de France , prépare
un Difcours en réfutation de celui
de
l'Auteur. Il y fera fans doute entrer un
Article contre la
fuppreffion totale de
l'Imprimerie , que bien des gens ont trouvé
extrémement outré,
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Résumé : OBSERVATIONS Sur le Discours qui a été couronné à Dijon.
Le texte traite d'un discours académique récompensé à l'Académie de Dijon, dont l'auteur est encouragé à développer un traité plus approfondi. Ce traité vise à clarifier et à modifier certaines propositions générales du discours initial, contraintes par le format académique. Plusieurs critiques ont été formulées par des lecteurs. Ils reprochent notamment à l'auteur son attaque contre le luxe et sa prétendue préférence pour la rusticité et l'ignorance antérieures au développement des sciences. Les critiques soulignent également l'absence de comparaison entre les mœurs anciennes et actuelles ainsi que l'absence de solutions concrètes aux problèmes abordés. Une objection spécifique concerne l'interdiction du luxe dans les petits États comparée aux grands royaumes comme la France. Le texte aborde également l'influence de la presse, qui tend à privilégier le frivole au détriment de la vérité, et met en avant la nécessité pour chaque individu de contribuer au bien public. Par ailleurs, un académicien prépare une réfutation du discours, incluant un article contre la suppression totale de l'imprimerie, jugée excessive par certains.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 177
RÉPONSE.
Début :
A 12 h. 26 min. à Marseille, on doit compter 12 h. 14 min. au Méridien de Paris : donc, si [...]
Mots clefs :
Éclipse, Marseille, Paris, Méridien, Calcul
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texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE.
RÉPONSE.
A 12 h. 26 min. à Marseille, on doit compter
12 h. 14 min. au Méridien de Paris : donc, si
Pobservation de Turin est exacte, & si le com-
mencement de l'Eclipse qu'on y observe est 12 h.
10 min. (en réduisant au Méridien de Paris) il
en faut conclure, qu'a 12 h. 26 min. à Marseille,
l'Eclipse de Lunc devoit être commencée, & qu'il
s'étoit déja écoulé 4 min. depuis le vrai commen-
cement de l'Eclipse.
L'observation de Marseille s'accorde d'ailleum
précisément à la même minute, avec le calcul fait
par un scavant Astronome, qui ayant adopté le
Saros Caldaique de M. Hallai, s'est servi d'une
Eclipse de Lune observée il y a dix-huit ans
pour prédire d'une maniere décisive (connoissant
l'erreur des Tables par cet artifice) le commence-
ment & la fin de cette Eclipse.
Car on trouve le calcul & la phase de l'Eclipse
de Lune, du mois de Juin dernier, chez M. Ju-
lien, qui vend les Cartes Célestes & Geographi-
ques, à l'Hôtel de Soubise, à Paris.
A 12 h. 26 min. à Marseille, on doit compter
12 h. 14 min. au Méridien de Paris : donc, si
Pobservation de Turin est exacte, & si le com-
mencement de l'Eclipse qu'on y observe est 12 h.
10 min. (en réduisant au Méridien de Paris) il
en faut conclure, qu'a 12 h. 26 min. à Marseille,
l'Eclipse de Lunc devoit être commencée, & qu'il
s'étoit déja écoulé 4 min. depuis le vrai commen-
cement de l'Eclipse.
L'observation de Marseille s'accorde d'ailleum
précisément à la même minute, avec le calcul fait
par un scavant Astronome, qui ayant adopté le
Saros Caldaique de M. Hallai, s'est servi d'une
Eclipse de Lune observée il y a dix-huit ans
pour prédire d'une maniere décisive (connoissant
l'erreur des Tables par cet artifice) le commence-
ment & la fin de cette Eclipse.
Car on trouve le calcul & la phase de l'Eclipse
de Lune, du mois de Juin dernier, chez M. Ju-
lien, qui vend les Cartes Célestes & Geographi-
ques, à l'Hôtel de Soubise, à Paris.
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Résultats : 15 texte(s)
1
p. 64-66
LETTRE De M. Rousseau de Genéve, à l'Auteur du Mercure.
Début :
Vous le voulez, Monsieur, je ne résiste plus. Il faut vous ouvrir un [...]
Mots clefs :
Auteur, Obscurité, Poésie, Poète, Suisse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. Rousseau de Genéve, à l'Auteur du Mercure.
LETTRE
De M. Rouffeau de Genève , à l'Auteur du
V
Mercure.
Ous le voulez , Monfieur , je ne réfifte
plus . Il faut vous ouvrir un
porte -feuille , qui n'étoit pas deſtiné à voir
le jour , & qui en eft très- peu digne . Les
plaintes du Public fur ce déluge de mauvais
écrits , dont on l'inonde journellement ,
m'ont affez appris qu'il n'a que faire des
miens , & de mon côté , la réputation
d'Auteur médiocre à laquelle feule j'aurois
SEPTEMBRE. 17502 85
pû afpirer , a peu flatté mon ambition .
N'ayant pû vaincre mon penchant pour
les Lettres , j'ai prefque toujours écrit
pour moi feul , & le Public ni mes amis
pas à fe plaindre que j'aye été
n'auront
pour eux recitator acerbus . Or on eft tou
jours indulgent à foi-même , & des écrits
deftinés ainfi à l'obfcurité , l'Auteur même
eut- il du talent , manqueront toujours de
ce feu que donne l'émulation , & de cette
correction dont le feul défir de plaire peur
furmonter le dégoût .
Une chofe finguliere , c'eft qu'ayant
autrefois publié un feul Ouvrage , où certainement
il n'eft point queftion de Poëfie ,
on me faffe aujourd'hui Poëte malgré moi.
On vient tous les jours me faire compliment
fur des Comédies & d'autres Piéces
de vers que je n'ai point faites & que je ne
fuis pas capable de faire. C'eft la conformité
du nom de l'Auteur avec le mien , qui
m'attire cet honneur . J'en ferois flatté ,
fans doute, fi l'on pouvoit l'être des éloges
qu'on dérobe à autrui ; mais louer un homme
de chofes qui font au- deffus de fes forces,
c'eft le faire fonger à ſon inſuffiſance.
Je m'étois effayé , je l'avoue , dans le
genre lyrique , par un Ouvrage loué des
amateurs , décrié des Artiftes , & que la
réunion des deux Arts difficiles a fait ex-
4
66 MERCURE DE FRANCE.
clure par ceux-ci avec autant de chaleur ;
que fi en effet il eût été excellent. Je m'étois
imaginé en vrai Suiffe que pour
réuffir
, il ne falloit que bien faire ; mais ayant
vû par l'expérience d'autrui que bien faire
, eft le premier & le plus dangereux
obftacle qu'on trouve à furmonter dans
cette carriere , & ayant éprouvé moi- même
qu'il y faut d'autres talens que je ne puis
ni ne veux avoir, je me fuis hâté de rentrer
dans l'obfcurité , qui convient également à
mes talens & à mon caractere , & où vous
devriez me laiffer pour l'honneur de votre
Journal. Je fuis , &c .
A Paris , le 25 Juillet 1750.
De M. Rouffeau de Genève , à l'Auteur du
V
Mercure.
Ous le voulez , Monfieur , je ne réfifte
plus . Il faut vous ouvrir un
porte -feuille , qui n'étoit pas deſtiné à voir
le jour , & qui en eft très- peu digne . Les
plaintes du Public fur ce déluge de mauvais
écrits , dont on l'inonde journellement ,
m'ont affez appris qu'il n'a que faire des
miens , & de mon côté , la réputation
d'Auteur médiocre à laquelle feule j'aurois
SEPTEMBRE. 17502 85
pû afpirer , a peu flatté mon ambition .
N'ayant pû vaincre mon penchant pour
les Lettres , j'ai prefque toujours écrit
pour moi feul , & le Public ni mes amis
pas à fe plaindre que j'aye été
n'auront
pour eux recitator acerbus . Or on eft tou
jours indulgent à foi-même , & des écrits
deftinés ainfi à l'obfcurité , l'Auteur même
eut- il du talent , manqueront toujours de
ce feu que donne l'émulation , & de cette
correction dont le feul défir de plaire peur
furmonter le dégoût .
Une chofe finguliere , c'eft qu'ayant
autrefois publié un feul Ouvrage , où certainement
il n'eft point queftion de Poëfie ,
on me faffe aujourd'hui Poëte malgré moi.
On vient tous les jours me faire compliment
fur des Comédies & d'autres Piéces
de vers que je n'ai point faites & que je ne
fuis pas capable de faire. C'eft la conformité
du nom de l'Auteur avec le mien , qui
m'attire cet honneur . J'en ferois flatté ,
fans doute, fi l'on pouvoit l'être des éloges
qu'on dérobe à autrui ; mais louer un homme
de chofes qui font au- deffus de fes forces,
c'eft le faire fonger à ſon inſuffiſance.
Je m'étois effayé , je l'avoue , dans le
genre lyrique , par un Ouvrage loué des
amateurs , décrié des Artiftes , & que la
réunion des deux Arts difficiles a fait ex-
4
66 MERCURE DE FRANCE.
clure par ceux-ci avec autant de chaleur ;
que fi en effet il eût été excellent. Je m'étois
imaginé en vrai Suiffe que pour
réuffir
, il ne falloit que bien faire ; mais ayant
vû par l'expérience d'autrui que bien faire
, eft le premier & le plus dangereux
obftacle qu'on trouve à furmonter dans
cette carriere , & ayant éprouvé moi- même
qu'il y faut d'autres talens que je ne puis
ni ne veux avoir, je me fuis hâté de rentrer
dans l'obfcurité , qui convient également à
mes talens & à mon caractere , & où vous
devriez me laiffer pour l'honneur de votre
Journal. Je fuis , &c .
A Paris , le 25 Juillet 1750.
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Résumé : LETTRE De M. Rousseau de Genéve, à l'Auteur du Mercure.
M. Rouffeau de Genève écrit au rédacteur du Mercure pour décliner la publication de ses écrits. Il justifie cette décision par les critiques du public et sa propre évaluation de son manque de talent littéraire. Rouffeau révèle qu'il a principalement écrit pour lui-même, sans intention de publier. Il mentionne également que des œuvres lui sont attribuées à tort en raison de la confusion avec un autre auteur portant le même nom. Rouffeau reconnaît avoir tenté un ouvrage lyrique, apprécié par certains amateurs mais critiqué par les experts. Il conclut qu'il ne possède pas les talents nécessaires pour réussir dans ce domaine et préfère rester dans l'anonymat, estimant que cela convient mieux à ses capacités et à son tempérament. Il demande donc au rédacteur du Mercure de respecter son souhait de ne pas voir ses écrits publiés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 37-44
LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur la maniere de critiquer les Piéces de Théatre.
Début :
Voici, Monsieur, quelques idées qui me sont venues, à propos de vos extraits [...]
Mots clefs :
Public, Théâtre, Ouvrages, Goût, Critique, Partie, Extrait, Auteur, Extraits, Usage, Auteurs, Phèdre, Genre, Sentiment, Ulysse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur la maniere de critiquer les Piéces de Théatre.
LETTRE
AP Auteur du Mercure , fur la maniere de
critiquer les Piéces de Théatre.
Voici ,Monfieur , quelques idées qui
me font venues , à propos de vos extraits
des Piéces de Théatre , & particulierement
des Tragédies. Vous en ferez tel
ufage qu'il vous plaira. Comme il n'eft
point de genre de Littérature , dont la publicité
foit aufli foudaine & aufli générale,
il n'en eft point de plus univerfellement ,
ni de plus legérement critiqué.
La partie du fentiment eft du reffort de
toure perfonne bien organifée ; il n'eft
befoin ni de combiner , ni de réflechir
pour fçavoir fi l'on eft ému , & le fuffrage
du coeur eft un mouvement fubit & rapide .
Le Public à cet égard eft donc un excellent
Juge. La vanité des Auteurs mécontens
peut bien fe retrancher fur la legéreté
Françoife fi contraire à l'illufion , & fur
ce caractére enjoué qui nous diftrait de la
fituation la plus pathétique , pour faifir
une allufion ou une équivoque plaifante.
La figure , le ton , le gefte d'un Acteur ,
un bon mot placé à propos , cu tel autre
38 MERCURE
DE FRANCE .
incident plus étranger encore à la piéce .
ont quelquefois fait rire où l'on eût dɩ
pleurer ; mais quand le pathétique de l'ac .
tion eft foutenu , la plaifanterie ne fe foutient
point ; on rougit d'avoir ri , & l'on
s'abandonne au plaifir plus décent de verfer
des larmes . La fenfibilité & l'enjouement
ne s'excluent point , & cette alternative
eft commune aux François avec les
Athéniens , qui n'ont pas laiffé de couronner
Sophocle . Ceux- ci avoient peut- être
le fentiment plus vif , mais moins jufte &
moins délicat. Si fur le Théatre François
Hecube éplorée aux pieds d'Uliffe , lui
difoit pour l'attendrir en faveur de Polixene
qu'il veut facrifier : Vous ferez donc
forcé de m'immoler avec mafille ; & qu'Uliffe
répondit , comme dans Euripide : Et
qui m'y forcera ? Je ne connois point de mare
en ces lieux cet Uliffe nous paroîtroit
fort dur, pour ne rien dire de plus , & nous
ne permettrions pas qu'un pareil trait paffât
à la postérité. Quoiqu'il en fort de cette
conjecture , qu'il me feroit aifé d'appuyer ,
les François frémiffent à Rodogune , &
pleurent à Andromaque. Le vrai les touche
, le beau les faifit , & tout ce qui n'exige
ni étude ni réflexion , trouve en eux
de bons critiques.
Il n'en eft pas ainfi de la partie de l'Art.
NOVEMBRE . 39
1750. 1750.
Peu la connoiffent & tous en décident
J'ai fouvent entendu raifonner là deffus ,
& rarement parler raifon . J'ai lû une infinité
d'extraits & de critiques des ouvrages
de Théatre ; le jugement fur le Cid eft le
fcul qui m'ait fatisfait ; encore n'eft - ce
qu'une critique de détail où l'Académie
avoue qu'elle a fuivi une mauvaife méthode
, en fuivant la méthode de Scudéri.
L'Académie étoit un Juge éclairé , impartial
& poli ; perfonne ne l'a imitée . Scu
déri étoit un Cenfeur malin , groffier ,
fans lumieres , fans goût ; il a eu cent imitateurs.
Effrayé peut -être du mauvais fuccès de
quelques uns de vos prédéceffeurs , & dest
difficultés que préfentece genre de critique ,
vous avez , Mr , pris modeftement le parti
de ne parler des ouvrages de Théatre qu'en
fimple Hiftorien. C'eft beaucoup pour votre
commodité particuliere , mais ce n'eft rien
pour l'avantage du Public & des Lettres .
Je fuppofe que votre extrait embraffe &
développe tout le deffein de l'ouvrage ,
qu'on y remarque l'ufage & les rapports
de chaque fil qui entre dans ce tiffu ; l'analyfe
la plus exacte & la mieux détaillée ,
fera toujours un rapport infuffifant dont
P'Auteur aura droit de fe plaindre. Pour
vous en convaincre , Monfieur , rappellez40
MERCURE DE FRANCE
vous ce mot de Racine , ce qui me diftingue
de Pradon , c'est que je fçais écrire. Cet
aveu eft , fans doute , trop modefte ; mais
il est vrai du moins que nos bons Auteurs
different plus des mauvais par les détails &
le coloris , que par le fond & l'ordonnance.
Je ne fçais même fi fur un fimple expofé
des plans , on ne préfereroit pas Capiftron
à Racine. On croit avoir aflez fait,.
quand on a donné quelques échantillons
du ftyle ; mais ces citations font très- équivoques
, & ne laiffent préfumer que trèsvaguement
de ce qui les précede ou les
fuit , vû qu'il n'eft point d'ouvrage où
l'on ne trouve quelques endroits au- deffus
ou au- deffous du ftyle général de l'Auteur
. Vous êtes donc , Monfieur , injuſte
fans le vouloir , peut- être même par la
crainte de l'être , lorsque vous vous bornez
au fimple extrait , & à l'analyſe hiftorique
d'un ouvrage de Théatre. Que penferiezvous
d'un Critique qui pour donner une
idée du St. Jean de Raphael, fe borneroit à
dire , qu'il eft de grandeur naturelle , porté
fur un aigle , tenant une table de la maingauche
, & une plume de la main droite ?
Ileft des traits , fans doute , dont la beauté
n'a befoin que d'être indiquée pour être
fentie . Tel elt , par exemple , le cinquiéme
Acte de Rodo gune , tel eft le coup de gé
NOVEMBRÉ. 1750. 42
nie de ce Peintre , qui pour exprimer la
douleur d'Agamemmon au facrifice d'Iphigenie
, l'a r préfenté le vifage couvert
d'un voile . Mais ces traits font authi
rares que précieux : le mérite le plus général
des ouvrages de Peinture , de Sculp
tare , de Poëfie , eft dans l'exécution , &
dès qu'on le bornera à la fimple analyse
d'un ouvrage de goût pour le faire connoître
, on ſera auffi peu raifonnable , que
fi l'on prétendoit fur un plan géométral
faire juger de l'Architecture d'un Palais .
On vous en a donc impofé , Monfieur ,
lorfqu'on vous a fait entendre que le Public
fouhaitoit que vous fupprimafiiez
de vos extraits les réflexions & les remarques
inféparables de la bonne critique
parlez en fimple Hiftorien des ouvrages
purement didactiques , mais parlez en
homme de goût des ouvrages de goût.
Suppofons , Monfieur , que vous euffiez
à faire l'extrait de la Tragédie de Phédre
, croirez-vous avoir bien inftruit le
Public , fi par exemple vous aviez dit de
la Scéne de la déclaration de Phédre à
Hypolite ?
Phédre vient implorer la protection
d'Hyppolite pour fes enfans ; mais elle oublie
à fa vûe le deffein qui l'amene. Le
eur plein de fon amour , elle en laiſſe
42 MERCURE DE FRANCE.
échapper quelques marques; Hippolyte lui
parle de Thefee ; Phédte croit le revoir
dans fon fils ; elle fe fert de ce détour pour
exprimer la paffion qui la domine ; Hyppolite
rougit , & veut fe retirer. Phedre
le retient , ceffe de diffimuler , & lui
avoue en même tems la tendreffe qu'elle
a pour lui , & l'horreur qu'elle a d'ellemême.
Croiriez -vous de bonne foi , Monfieur
, trouver dans vos Lecteurs une imagination
affez vive pour fuppléer aux détails
qui font de cette efquifle un tableau
admirable ? Croiriez-vous les avoir mis à
portée de donner à Racine les éloges que
vous lui auriez refufés , en ne parlant de
ce morceau qu'en fimple Hiftorien ?
Si les bornes que je me preferis dans
cette Lettre , me permettoient un plus
long détail , je ferois , fuivant votre méthode
, l'extrait du Mifantrope ou de
Cinna , je ferois en même tems l'extrait
d'une mauvaife piéce du même genre , &
vous feriez forcé d'avouer , qu'un Lecteur,
qui n'en fçauroit pas davantage , auroit
raifon de balancer fur le mérite de l'une &
de l'autre .
Mais j'en ai dit affez pour vous convaincre
du tort, que peut faire votre façon
de rendre compte au Public des ouvrages
NOVEMBRE. 1750. 43
dramatiques. Quand vous faites à un Auteur
l'honneur de parler de lui , vous lui
devez les éloges qu'il mérite. Vous devez
au Public les critiques dont l'ouvrage eft
fufceptible , vous vous devez à vous - même
un ufage honorable de l'emploi qu'on vous
a confié . Cet ufage confifte à vous établir
médiateur entre les Auteurs & le Public ,
à éclairer poliment l'aveugle vanité des
uns , & à rectifier les jugemens précipités
de l'autre . C'eſt une tâche penible & difficile.
Mais avec vos talens , de l'exercice &
du zéle , on peut faire beaucoup pour le
progrès des Lettres , du goût & de la raifon.
a
Je l'ai déja dit , la partie du fentiment
a beaucoup de connoiffeurs , la partie de
l'Art en à peu , la partie de l'efprit en a
trop. J'entends par l'efprit cette fineffe de
perception qui analyfe tout , & même ce
qui ne doit pas être analyfé.
Si chacun de ces Juges fe renfermoit
dans les bornes qui lui font prefcrites , tout
feroit dans l'ordre ; mais celui qui n'a que
de l'efprit trouve plat tout ce qui n'eft que
fenti ; celui qui n'eft que fenfible , trouve
froid tout ce qui n'eft que penfé ; & celui
qui ne connoît que l'Art , ne fait grace ni
aux penfées ni aux fentimens , dès qu'on a
péché contre les régles. Voilà pour la
44 MERCURE DE FRANCE.
plupart des Juges . Les Auteurs de leur
côté ne font pas plus équitables . Ils traitent
de bornés ceux qui n'ont pas été frappés
de leurs idees , d'infenfibles ceux qu'ils
n'ont pas émûs , & de pedans , ceux qui
leur parlent des régles de l'Ar . Vous êtes
témoin de cette diffention ; daignez ,
Monfieur , en êire le conciliateur. Il faut
de l'autorité, direz vous ? Il vous eft facile
d'en acquerir. Donnez -vous la peine de
faire deux ou trois extraits , où vous examiniez
les caractéres & les moeurs en Philofophe
, le plan & la contexture de l'intrigue
en homme de l'Art , les détails & le
ftyle en homme de goût : à ces conditions
qu'il vous eft aifé de remplir , je vous fuis
garant de la confiance générale.
AP Auteur du Mercure , fur la maniere de
critiquer les Piéces de Théatre.
Voici ,Monfieur , quelques idées qui
me font venues , à propos de vos extraits
des Piéces de Théatre , & particulierement
des Tragédies. Vous en ferez tel
ufage qu'il vous plaira. Comme il n'eft
point de genre de Littérature , dont la publicité
foit aufli foudaine & aufli générale,
il n'en eft point de plus univerfellement ,
ni de plus legérement critiqué.
La partie du fentiment eft du reffort de
toure perfonne bien organifée ; il n'eft
befoin ni de combiner , ni de réflechir
pour fçavoir fi l'on eft ému , & le fuffrage
du coeur eft un mouvement fubit & rapide .
Le Public à cet égard eft donc un excellent
Juge. La vanité des Auteurs mécontens
peut bien fe retrancher fur la legéreté
Françoife fi contraire à l'illufion , & fur
ce caractére enjoué qui nous diftrait de la
fituation la plus pathétique , pour faifir
une allufion ou une équivoque plaifante.
La figure , le ton , le gefte d'un Acteur ,
un bon mot placé à propos , cu tel autre
38 MERCURE
DE FRANCE .
incident plus étranger encore à la piéce .
ont quelquefois fait rire où l'on eût dɩ
pleurer ; mais quand le pathétique de l'ac .
tion eft foutenu , la plaifanterie ne fe foutient
point ; on rougit d'avoir ri , & l'on
s'abandonne au plaifir plus décent de verfer
des larmes . La fenfibilité & l'enjouement
ne s'excluent point , & cette alternative
eft commune aux François avec les
Athéniens , qui n'ont pas laiffé de couronner
Sophocle . Ceux- ci avoient peut- être
le fentiment plus vif , mais moins jufte &
moins délicat. Si fur le Théatre François
Hecube éplorée aux pieds d'Uliffe , lui
difoit pour l'attendrir en faveur de Polixene
qu'il veut facrifier : Vous ferez donc
forcé de m'immoler avec mafille ; & qu'Uliffe
répondit , comme dans Euripide : Et
qui m'y forcera ? Je ne connois point de mare
en ces lieux cet Uliffe nous paroîtroit
fort dur, pour ne rien dire de plus , & nous
ne permettrions pas qu'un pareil trait paffât
à la postérité. Quoiqu'il en fort de cette
conjecture , qu'il me feroit aifé d'appuyer ,
les François frémiffent à Rodogune , &
pleurent à Andromaque. Le vrai les touche
, le beau les faifit , & tout ce qui n'exige
ni étude ni réflexion , trouve en eux
de bons critiques.
Il n'en eft pas ainfi de la partie de l'Art.
NOVEMBRE . 39
1750. 1750.
Peu la connoiffent & tous en décident
J'ai fouvent entendu raifonner là deffus ,
& rarement parler raifon . J'ai lû une infinité
d'extraits & de critiques des ouvrages
de Théatre ; le jugement fur le Cid eft le
fcul qui m'ait fatisfait ; encore n'eft - ce
qu'une critique de détail où l'Académie
avoue qu'elle a fuivi une mauvaife méthode
, en fuivant la méthode de Scudéri.
L'Académie étoit un Juge éclairé , impartial
& poli ; perfonne ne l'a imitée . Scu
déri étoit un Cenfeur malin , groffier ,
fans lumieres , fans goût ; il a eu cent imitateurs.
Effrayé peut -être du mauvais fuccès de
quelques uns de vos prédéceffeurs , & dest
difficultés que préfentece genre de critique ,
vous avez , Mr , pris modeftement le parti
de ne parler des ouvrages de Théatre qu'en
fimple Hiftorien. C'eft beaucoup pour votre
commodité particuliere , mais ce n'eft rien
pour l'avantage du Public & des Lettres .
Je fuppofe que votre extrait embraffe &
développe tout le deffein de l'ouvrage ,
qu'on y remarque l'ufage & les rapports
de chaque fil qui entre dans ce tiffu ; l'analyfe
la plus exacte & la mieux détaillée ,
fera toujours un rapport infuffifant dont
P'Auteur aura droit de fe plaindre. Pour
vous en convaincre , Monfieur , rappellez40
MERCURE DE FRANCE
vous ce mot de Racine , ce qui me diftingue
de Pradon , c'est que je fçais écrire. Cet
aveu eft , fans doute , trop modefte ; mais
il est vrai du moins que nos bons Auteurs
different plus des mauvais par les détails &
le coloris , que par le fond & l'ordonnance.
Je ne fçais même fi fur un fimple expofé
des plans , on ne préfereroit pas Capiftron
à Racine. On croit avoir aflez fait,.
quand on a donné quelques échantillons
du ftyle ; mais ces citations font très- équivoques
, & ne laiffent préfumer que trèsvaguement
de ce qui les précede ou les
fuit , vû qu'il n'eft point d'ouvrage où
l'on ne trouve quelques endroits au- deffus
ou au- deffous du ftyle général de l'Auteur
. Vous êtes donc , Monfieur , injuſte
fans le vouloir , peut- être même par la
crainte de l'être , lorsque vous vous bornez
au fimple extrait , & à l'analyſe hiftorique
d'un ouvrage de Théatre. Que penferiezvous
d'un Critique qui pour donner une
idée du St. Jean de Raphael, fe borneroit à
dire , qu'il eft de grandeur naturelle , porté
fur un aigle , tenant une table de la maingauche
, & une plume de la main droite ?
Ileft des traits , fans doute , dont la beauté
n'a befoin que d'être indiquée pour être
fentie . Tel elt , par exemple , le cinquiéme
Acte de Rodo gune , tel eft le coup de gé
NOVEMBRÉ. 1750. 42
nie de ce Peintre , qui pour exprimer la
douleur d'Agamemmon au facrifice d'Iphigenie
, l'a r préfenté le vifage couvert
d'un voile . Mais ces traits font authi
rares que précieux : le mérite le plus général
des ouvrages de Peinture , de Sculp
tare , de Poëfie , eft dans l'exécution , &
dès qu'on le bornera à la fimple analyse
d'un ouvrage de goût pour le faire connoître
, on ſera auffi peu raifonnable , que
fi l'on prétendoit fur un plan géométral
faire juger de l'Architecture d'un Palais .
On vous en a donc impofé , Monfieur ,
lorfqu'on vous a fait entendre que le Public
fouhaitoit que vous fupprimafiiez
de vos extraits les réflexions & les remarques
inféparables de la bonne critique
parlez en fimple Hiftorien des ouvrages
purement didactiques , mais parlez en
homme de goût des ouvrages de goût.
Suppofons , Monfieur , que vous euffiez
à faire l'extrait de la Tragédie de Phédre
, croirez-vous avoir bien inftruit le
Public , fi par exemple vous aviez dit de
la Scéne de la déclaration de Phédre à
Hypolite ?
Phédre vient implorer la protection
d'Hyppolite pour fes enfans ; mais elle oublie
à fa vûe le deffein qui l'amene. Le
eur plein de fon amour , elle en laiſſe
42 MERCURE DE FRANCE.
échapper quelques marques; Hippolyte lui
parle de Thefee ; Phédte croit le revoir
dans fon fils ; elle fe fert de ce détour pour
exprimer la paffion qui la domine ; Hyppolite
rougit , & veut fe retirer. Phedre
le retient , ceffe de diffimuler , & lui
avoue en même tems la tendreffe qu'elle
a pour lui , & l'horreur qu'elle a d'ellemême.
Croiriez -vous de bonne foi , Monfieur
, trouver dans vos Lecteurs une imagination
affez vive pour fuppléer aux détails
qui font de cette efquifle un tableau
admirable ? Croiriez-vous les avoir mis à
portée de donner à Racine les éloges que
vous lui auriez refufés , en ne parlant de
ce morceau qu'en fimple Hiftorien ?
Si les bornes que je me preferis dans
cette Lettre , me permettoient un plus
long détail , je ferois , fuivant votre méthode
, l'extrait du Mifantrope ou de
Cinna , je ferois en même tems l'extrait
d'une mauvaife piéce du même genre , &
vous feriez forcé d'avouer , qu'un Lecteur,
qui n'en fçauroit pas davantage , auroit
raifon de balancer fur le mérite de l'une &
de l'autre .
Mais j'en ai dit affez pour vous convaincre
du tort, que peut faire votre façon
de rendre compte au Public des ouvrages
NOVEMBRE. 1750. 43
dramatiques. Quand vous faites à un Auteur
l'honneur de parler de lui , vous lui
devez les éloges qu'il mérite. Vous devez
au Public les critiques dont l'ouvrage eft
fufceptible , vous vous devez à vous - même
un ufage honorable de l'emploi qu'on vous
a confié . Cet ufage confifte à vous établir
médiateur entre les Auteurs & le Public ,
à éclairer poliment l'aveugle vanité des
uns , & à rectifier les jugemens précipités
de l'autre . C'eſt une tâche penible & difficile.
Mais avec vos talens , de l'exercice &
du zéle , on peut faire beaucoup pour le
progrès des Lettres , du goût & de la raifon.
a
Je l'ai déja dit , la partie du fentiment
a beaucoup de connoiffeurs , la partie de
l'Art en à peu , la partie de l'efprit en a
trop. J'entends par l'efprit cette fineffe de
perception qui analyfe tout , & même ce
qui ne doit pas être analyfé.
Si chacun de ces Juges fe renfermoit
dans les bornes qui lui font prefcrites , tout
feroit dans l'ordre ; mais celui qui n'a que
de l'efprit trouve plat tout ce qui n'eft que
fenti ; celui qui n'eft que fenfible , trouve
froid tout ce qui n'eft que penfé ; & celui
qui ne connoît que l'Art , ne fait grace ni
aux penfées ni aux fentimens , dès qu'on a
péché contre les régles. Voilà pour la
44 MERCURE DE FRANCE.
plupart des Juges . Les Auteurs de leur
côté ne font pas plus équitables . Ils traitent
de bornés ceux qui n'ont pas été frappés
de leurs idees , d'infenfibles ceux qu'ils
n'ont pas émûs , & de pedans , ceux qui
leur parlent des régles de l'Ar . Vous êtes
témoin de cette diffention ; daignez ,
Monfieur , en êire le conciliateur. Il faut
de l'autorité, direz vous ? Il vous eft facile
d'en acquerir. Donnez -vous la peine de
faire deux ou trois extraits , où vous examiniez
les caractéres & les moeurs en Philofophe
, le plan & la contexture de l'intrigue
en homme de l'Art , les détails & le
ftyle en homme de goût : à ces conditions
qu'il vous eft aifé de remplir , je vous fuis
garant de la confiance générale.
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Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur la maniere de critiquer les Piéces de Théatre.
La lettre adressée à un rédacteur du Mercure de France discute de la critique des pièces de théâtre, en particulier des tragédies. L'auteur souligne que le théâtre, en raison de sa nature publique, est souvent soumis à des critiques superficielles. Bien que le public apprécie le pathétique et le beau, il manque souvent de profondeur dans son analyse. Les critiques de théâtre sont rares et mal exécutées, comme en témoigne l'exemple de l'Académie française ayant mal jugé 'Le Cid'. L'auteur regrette que les critiques se limitent à des extraits historiques sans examiner les détails et le style des œuvres, comparant cette approche à décrire une peinture de Raphaël sans mentionner ses aspects artistiques. Le texte mentionne une scène spécifique de la tragédie de Racine où Phèdre avoue son amour à Hippolyte, illustrant ainsi les lacunes des méthodes de critique littéraire actuelles. L'auteur prône une approche équilibrée et philosophique pour évaluer les caractères, les mœurs, le plan de l'intrigue et le style des œuvres théâtrales. Il déplore la division parmi les critiques, certains favorisant le sentiment, d'autres l'art, et d'autres encore l'esprit, ce qui conduit à des jugements partiaux. L'auteur appelle à une critique constructive et informée, reconnaissant les mérites des auteurs et encourageant une analyse plus approfondie et nuancée des œuvres dramatiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 98-102
REPONSE Aux Observations précédentes.
Début :
Je dois, Monsieur, des remercîmens à ceux qui vous ont fait passer les observations [...]
Mots clefs :
Auteur, Censeurs, Mots, Ignorance, Moeurs, Question, Vertu, Faux savoir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE Aux Observations précédentes.
REPONSE
Aux Obfervations précédentes.
E dois , Monfieur , des remercîmens à
,
Jceux vous ont its oblet
ceux qui vous ont fait paffer les obfer.
vations que vous avez la bonté de me
communiquer , & je tâcherai d'en faire
mon profit ; je vous avouerai pourtant que
je trouve mes Cenfeurs un peu févéres fur
ma Logique , & je foupçonne qu'ils fe
feroient montrés moins fcrupuleux , fi j'a
vois été de leur avis. Il me femble , au
moins que s'ils avoient eux- mêmes un peu
de cette exactitude rigoureufe qu'ils éxi
gent de moi , je n'aurois aucun befoin des
éclairciffemens que je leur vais demander.
L'Auteur femble , difent- ils , préférer la
fituation où étoit l'Europe avant le renouvel
lement des fciences. Etat pire que l'ignorance
par le faux fçavoir , ou le jargon qui étoit
en régne. L'Auteur de cette obfervation
femble me faire dire que le faux fçavoir ,
ou le jargon ſcholaſtique foit préférable
la Science , & c'eft moi- meme qui ai dit
qu'il étoit pire que l'ignorance ; mais
qu'entend- il par ce mot de fituation ? L'ap
plique-t- il aux lumiéres ou aux moeurs , ou
s'il confond ces chofes que j'ai tant pris
de peine à diftinguer ? Au refte , comme
JUIN. 99 1751.
c'eft ici le fond de la queftion , j'avoüe
qu'il est très mal adroit à moi de n'avoir
fait que fembler prendre parti là- deflus,
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la ruf
ticité à la politeffe. Il eft vrai que l'Auteur
préfére la rufticité à l'orgueilleufe & fauffe
politeffe de notre fiécle , & il en a dit la
railon. Et qu'il fait main baffe fur tous les
Sçavans & les Artistes. Soit , puifqu'on le
veut ainfi je confens de fupprimer
toutes les diftinctions que j'y avois
miles.
>
Il auroit du , difent- ils encore , marquer
le point d'où il part , pour défigner l'époque de
la décadence. J'ai fait plus ; j'ai rendu ma
propofition générale J'ai afligné ce premier
dégré de la décadence des moeurs
au premier moment de la culture des
Lettres dans tous les pays du monde , &
j'ai trouvé le progrès de ces deux chofes
toujours en proportion . Et en remontant
à cette premiere époque , faire comparaifon
des moeurs de ce tems-là avec les nôtres.
C'est ce que j'aurois fait encore plus au
long dans un volume in- quarto.
Sans cela , nous ne voyons point jusqu'où
ilfaudroit remonter , à moins que ce ne foit
au tems des Apôtres. Je ne vois pas , moi ,
l'inconvénient qu'il y auroit à cela , fi le
fait étoit vrai . Mais je demande juftice
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
au Cenfeur : Voudroit- il que j'eufſe dit
que le tems de la plus profonde ignorance
étoit celui des Apôtres ?
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fait qu'il doit être
interdit dans les petits Etais , mais que le
cas d'un Royaume , tel que la France par exemple
, eft tout different. Les raifons en font
connues. N'ai - je pas ici encore quelque fujet
de me plaindre ? Ces raifons font celles
aufquelles j'ai tâché de répondre . Bien
ou mal , j'ai répondu . Or on ne sçauroit
guéres donner à un Auteur une plus grande
marque de mépris qu'en ne lui répliquant
que par les mêmes argumens qu'il
a réfutés. Mais faut- il leur indiquer la
difficulté qu'ils ont à réfoudre ? Là voici .
Que deviendera la vertu , quand il faudra
s'enrichir à quelque prix que ce foit * ? Voila
ce que je leur ai demandé, & ce que je leur
demande encore.
Quant aux deux obfervations fuivantes ,
dont la premiere commence par ces mots :
Enfin voici ce qu'on objecte , & l'autre par
ceux- ci , mais ce qui touche de plus près ;
je fupplie le Lecteur de m'épargner la peine
de les tranfcrire. L'Académie m'avoit
demandé fi le rétabliffement des Sciences
& des Arts avoit contribué à épurer les
→ Difc. p. 38.
JUI N. 1751 ror
hours. Telle étoit la queftion que j'avois
à réfoudre cependant voici qu'on me
fait un crime de n'en avoir pas réfolu une
autre . Certainement cette critique est tout
au moins fort finguliere . Cependant j'ai
prefque à demander pardon au Lecteur
de l'avoir prévûe , car c'eft ce qu'il pour
roit croire en lifant les cinq ou fix derniéres
pages de mon difcours .
"
ร
Au refte , fi mes Cenfeurs s'obftinent à
defirer encore des conclufions pratiques
je leur en promets de très clairement:
énoncées dans ma premiere réponfe .
Sur l'inutilité des Loix fomptuaires
pour déraciner le luxe une fois établi , on
dit que l'Auteur n'ignore pas ce qu'il y a à'
dire la deffus. Vraiment non . Je n'ignoret
pas que quand un homme eft mort , il ne
faut point appeller de Médecins .
On ne sçauroit mettre dans un trop grand'
jour des vérités qui heurteni autant de front
le goût général , & il importe d'ôter toute
prife à la chicane. Je ne fuis pas tout à fait
de cet avis , & je crois qu'il faut laiffer
des offelets aux enfans .
Il eft auffi bien des Lecteurs qui les goûteront
mieux dans unftyle tout uni , que fous cet™
habit de cérémonie qu'exigent les Difcours
Académiques. Je fuis fort du goût de ces
Lecteurs là . Voici donc un point dans les
E iij.
102 MERCURE DE FRANCE:
quel je puis me conformer au fentiment
de mes Cenfeurs , comme je fais dès aujourd'hui.
J'ignore quel eft adverfaire dont on
me menace dans le Poftfcriptum. Tel qu'il
puiffe être , je ne fçaurois me réfoudre
à répondre à un ouvrage , avant que de
F'avoir lû , ni à me tenir pour battu , avant
que d'avoir été attaqué.
Au furplus , foit que je réponde aux
critiques qui me font annoncées foit
que je me contente de publier l'ouvrage
augmenté qu'on me demande , j'avertis
mes Cenfeurs qu'ils pourroient bien n'y
pas trouver les modifications qu'ils efperent.
Je prévois que quand il fera queftion
de me défendre , je fuivrai fans fcru
pule toutes les conféquences de mes principes.
Je fçais d'avance avec quels grands mots
on m'attaquera. Lumieres , connoiffances ,
loix , morale , raifon , bienfeance , égards,
douceur , aménité, politeſſe , éducation , &c.
A tout cela je ne répondrai que par deux
autres mots , qui fonnent encore plus fort à
mon oreille. Vertu , vérité ! m'écrirai -je fans
ceffe ; vérité , vertu ! fi quelqu'un n'apperçoit
là que des mots , je n'ai plus rien
à lui dire.
Aux Obfervations précédentes.
E dois , Monfieur , des remercîmens à
,
Jceux vous ont its oblet
ceux qui vous ont fait paffer les obfer.
vations que vous avez la bonté de me
communiquer , & je tâcherai d'en faire
mon profit ; je vous avouerai pourtant que
je trouve mes Cenfeurs un peu févéres fur
ma Logique , & je foupçonne qu'ils fe
feroient montrés moins fcrupuleux , fi j'a
vois été de leur avis. Il me femble , au
moins que s'ils avoient eux- mêmes un peu
de cette exactitude rigoureufe qu'ils éxi
gent de moi , je n'aurois aucun befoin des
éclairciffemens que je leur vais demander.
L'Auteur femble , difent- ils , préférer la
fituation où étoit l'Europe avant le renouvel
lement des fciences. Etat pire que l'ignorance
par le faux fçavoir , ou le jargon qui étoit
en régne. L'Auteur de cette obfervation
femble me faire dire que le faux fçavoir ,
ou le jargon ſcholaſtique foit préférable
la Science , & c'eft moi- meme qui ai dit
qu'il étoit pire que l'ignorance ; mais
qu'entend- il par ce mot de fituation ? L'ap
plique-t- il aux lumiéres ou aux moeurs , ou
s'il confond ces chofes que j'ai tant pris
de peine à diftinguer ? Au refte , comme
JUIN. 99 1751.
c'eft ici le fond de la queftion , j'avoüe
qu'il est très mal adroit à moi de n'avoir
fait que fembler prendre parti là- deflus,
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la ruf
ticité à la politeffe. Il eft vrai que l'Auteur
préfére la rufticité à l'orgueilleufe & fauffe
politeffe de notre fiécle , & il en a dit la
railon. Et qu'il fait main baffe fur tous les
Sçavans & les Artistes. Soit , puifqu'on le
veut ainfi je confens de fupprimer
toutes les diftinctions que j'y avois
miles.
>
Il auroit du , difent- ils encore , marquer
le point d'où il part , pour défigner l'époque de
la décadence. J'ai fait plus ; j'ai rendu ma
propofition générale J'ai afligné ce premier
dégré de la décadence des moeurs
au premier moment de la culture des
Lettres dans tous les pays du monde , &
j'ai trouvé le progrès de ces deux chofes
toujours en proportion . Et en remontant
à cette premiere époque , faire comparaifon
des moeurs de ce tems-là avec les nôtres.
C'est ce que j'aurois fait encore plus au
long dans un volume in- quarto.
Sans cela , nous ne voyons point jusqu'où
ilfaudroit remonter , à moins que ce ne foit
au tems des Apôtres. Je ne vois pas , moi ,
l'inconvénient qu'il y auroit à cela , fi le
fait étoit vrai . Mais je demande juftice
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
au Cenfeur : Voudroit- il que j'eufſe dit
que le tems de la plus profonde ignorance
étoit celui des Apôtres ?
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fait qu'il doit être
interdit dans les petits Etais , mais que le
cas d'un Royaume , tel que la France par exemple
, eft tout different. Les raifons en font
connues. N'ai - je pas ici encore quelque fujet
de me plaindre ? Ces raifons font celles
aufquelles j'ai tâché de répondre . Bien
ou mal , j'ai répondu . Or on ne sçauroit
guéres donner à un Auteur une plus grande
marque de mépris qu'en ne lui répliquant
que par les mêmes argumens qu'il
a réfutés. Mais faut- il leur indiquer la
difficulté qu'ils ont à réfoudre ? Là voici .
Que deviendera la vertu , quand il faudra
s'enrichir à quelque prix que ce foit * ? Voila
ce que je leur ai demandé, & ce que je leur
demande encore.
Quant aux deux obfervations fuivantes ,
dont la premiere commence par ces mots :
Enfin voici ce qu'on objecte , & l'autre par
ceux- ci , mais ce qui touche de plus près ;
je fupplie le Lecteur de m'épargner la peine
de les tranfcrire. L'Académie m'avoit
demandé fi le rétabliffement des Sciences
& des Arts avoit contribué à épurer les
→ Difc. p. 38.
JUI N. 1751 ror
hours. Telle étoit la queftion que j'avois
à réfoudre cependant voici qu'on me
fait un crime de n'en avoir pas réfolu une
autre . Certainement cette critique est tout
au moins fort finguliere . Cependant j'ai
prefque à demander pardon au Lecteur
de l'avoir prévûe , car c'eft ce qu'il pour
roit croire en lifant les cinq ou fix derniéres
pages de mon difcours .
"
ร
Au refte , fi mes Cenfeurs s'obftinent à
defirer encore des conclufions pratiques
je leur en promets de très clairement:
énoncées dans ma premiere réponfe .
Sur l'inutilité des Loix fomptuaires
pour déraciner le luxe une fois établi , on
dit que l'Auteur n'ignore pas ce qu'il y a à'
dire la deffus. Vraiment non . Je n'ignoret
pas que quand un homme eft mort , il ne
faut point appeller de Médecins .
On ne sçauroit mettre dans un trop grand'
jour des vérités qui heurteni autant de front
le goût général , & il importe d'ôter toute
prife à la chicane. Je ne fuis pas tout à fait
de cet avis , & je crois qu'il faut laiffer
des offelets aux enfans .
Il eft auffi bien des Lecteurs qui les goûteront
mieux dans unftyle tout uni , que fous cet™
habit de cérémonie qu'exigent les Difcours
Académiques. Je fuis fort du goût de ces
Lecteurs là . Voici donc un point dans les
E iij.
102 MERCURE DE FRANCE:
quel je puis me conformer au fentiment
de mes Cenfeurs , comme je fais dès aujourd'hui.
J'ignore quel eft adverfaire dont on
me menace dans le Poftfcriptum. Tel qu'il
puiffe être , je ne fçaurois me réfoudre
à répondre à un ouvrage , avant que de
F'avoir lû , ni à me tenir pour battu , avant
que d'avoir été attaqué.
Au furplus , foit que je réponde aux
critiques qui me font annoncées foit
que je me contente de publier l'ouvrage
augmenté qu'on me demande , j'avertis
mes Cenfeurs qu'ils pourroient bien n'y
pas trouver les modifications qu'ils efperent.
Je prévois que quand il fera queftion
de me défendre , je fuivrai fans fcru
pule toutes les conféquences de mes principes.
Je fçais d'avance avec quels grands mots
on m'attaquera. Lumieres , connoiffances ,
loix , morale , raifon , bienfeance , égards,
douceur , aménité, politeſſe , éducation , &c.
A tout cela je ne répondrai que par deux
autres mots , qui fonnent encore plus fort à
mon oreille. Vertu , vérité ! m'écrirai -je fans
ceffe ; vérité , vertu ! fi quelqu'un n'apperçoit
là que des mots , je n'ai plus rien
à lui dire.
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Résumé : REPONSE Aux Observations précédentes.
L'auteur exprime sa gratitude pour les observations reçues tout en reconnaissant la sévérité des critiques. Il réfute l'accusation de préférer une époque antérieure au renouvellement des sciences, affirmant que le faux savoir est plus nuisible que l'ignorance. Il note que ses critiques confondent souvent les lumières et les mœurs. L'auteur privilégie la rusticité à une fausse politesse et se défend contre les accusations de partialité. Il situe le début de la décadence des mœurs au moment de la culture des lettres et compare les mœurs anciennes aux modernes. Concernant le luxe, il critique l'absence de réponse à ses arguments et pose la question de la vertu face à l'enrichissement. Il refuse de répondre à des critiques sans avoir lu l'ouvrage et annonce qu'il suivra les conséquences de ses principes dans sa défense. Il oppose les valeurs de vertu et de vérité aux critiques qui utilisent des termes comme lumière, raison et politesse. Le texte explore les valeurs morales et sociales. L'auteur oppose des qualités telles que la bienveillance, les égards, la douceur, l'aménité, la politesse et l'éducation à la vertu et à la vérité, qu'il juge plus fondamentales. Il affirme que si quelqu'un ne reconnaît pas l'importance de la vertu et de la vérité, il n'a plus rien à ajouter. Le message central met en avant la primauté de la vertu et de la vérité par rapport à d'autres qualités sociales.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 174-178
LETTRE De M. Rousseau de Genève, à M. l'Abbé Raynal, au sujet du nouveau Mode de Musique, inventé par M. Blainville. A Paris, ce 30 Mai, au sortir du Concert.
Début :
Vous êtes bien aise, Monsieur, vous le Panégyriste & l'ami des Arts, de la tentative de [...]
Mots clefs :
Mode, Dominante, Charles-Henri de Blainville, Tonique, Gamme, Octave, Harmonie, Modes, Quarte, Raisons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. Rousseau de Genève, à M. l'Abbé Raynal, au sujet du nouveau Mode de Musique, inventé par M. Blainville. A Paris, ce 30 Mai, au sortir du Concert.
LETTRE
De M. Rouffeau de Genève , à M. l'Abbé
Raynal , au fujet du nouveau Mode de
Mufique , inventé par M. Blainville, A
Paris , ce 30 Mai , au fortir du Concert.
V
Ous êtes bien aife , Monfieur , vous le Pané
gyrifte & l'ami des Arts , de la tentative de
M. Blainville pour l'introduction d'un nouveau
JUI N. 17517 175
Mode dans notre Mufique. Pour moi , comme mon
fentiment là-deffus ne fait rien à l'affaire , je pafle
immédiatement au jugement que vous me demandez
fur la découverte même.
Autant que j'ai pû faifir les idées de M. Blainville
durant la rapidité de l'exécution du morceau
que nous venons d'entendre , je trouve que le Mode
qu'il nous propofe n'a que deux cordes principales,
au lieu de trois qu'ont chacun des deux Modes
ufités ; l'une de ces deux cordes eft la tonique ,
l'autre eft la quarte au -deffus de cette tonique , &
cette quarte s'appellera , fi l'on veut , Dominante.
L'Auteur me paroît avoir eu de fort bonnes raifons
pour préférer ici la quarte à la quinte , & cel .
le de toues ces raifons qui fe préfente la premiere ,
en parcourant fa Gamme , eft le danger de tomber
dans les fauffes relations.
Cette Gamme eft ordonnée de la maniere fuivante
; il monte d'abord d'un femi- ton majeur de
la tonique fur la feconde note , puis d'un ton fur
la troifiéme , & montant encore d'un ton , il arrive à
fa Dominante , fur laquelle il établit le repos , ou ,
s'il m'eft permis de parler ainfi , l'hémiftiche du
Mode. Puis recommençant la marche un ton audeffus
de la Dominante , il monte enfuite d'un femi-
ton majeur , d'un ton , & encore d'un ton ,
l'octave eft parcourue felon cet ordre de notes ;
mi , fa, fol , la : fi , ut , re , mi. Il redefcend de
même fans aucune altération ,
&
Si vous procedez diatoniquement , foit en montant
, foit en defcendant de la Dominante d'un
mode mineur à l'octave de cette Dominante , fans
diefes ni bémols accidentels , vous aurez préciſément
la Gamme de M. Blainville . Par où l'on voit,
1°. que fa marche diatonique eft directement oppofée
à la nôtre , où partant de la tonique , on doit
Hij
176 MERCURE DEFRANCE.
monter d'un ton ou defcendre d'un femi ton. 2°.
Qu'il a fallu fubftituer une autre harmonie à l'ac
cord fenfible ufité dans nos Modes , & qui fe trouve
exclus du fien 3 , Trouver pour cette nouvelle
Gamme des accompagnemens differens de ceux
qu'on employe dans la régle de l'octave . 4° . Et
par conféquent d'autres progreffions de baffe fondamentale
que celles qui font admiſes.
La Gamme de fon Mode eft précisément ſemblable
au diagramme des Grecs , car fi l'on commence
par la corde Hypate , en montant , ou par la
note en defcendant , à parcourir diatoniquement
deux tetracordes disjoints , on aura préciſement la
nouvelle Gamme ; c'est notre ancien Mode Plagal
qui fubfifte encore dans le plein chant ;
c'eft proprement
un Mode mineur , dont le diapazon fe
prendroit , non d'une tonique à ſon octave en
paffant par la Dominante , mais d'une Dominante
à fon octave en paffant par la tonique ; & en effet
la tierce majeure que l'Auteur eft obligé de donner
à fa finale , jointe à la maniere d'y defcendre
par un femi ton , donne à cette tonique tout àfait
l'air d'une Dominante . Ainfi fi l'on pouvoit
de ce côté là difputer à M. Blainville le mérite de
l'invention , on ne pourroit du moins lui difputer
celui d'avoir ofé braver en quelque chofe la bonne
opinion que notre fiecle a de foi même ,& ſon mépris
pour tous les autres âges en matiére de fcience
& de goûr.
Mais ce qui paroît appartenir incontestablement
à M Blainville , c'eſt l'harmonie qu'il affecte à un
Mode inftitué , dans des tems où nous avons tout
lieu de croire qu'on ne connoiffoit point l'harmo
nie , dans le fens que nous donnons aujourd'hui à
ce mot Perfonne ne lui difputera ni la ſcience qui
lui a fuggeré de nouvelles progreffions fondamenJUI
N.
177
1751 .
tales,ni l'art avec lequel il les a fçû mettre en oeuvre
pour ménager nos oreilles bien plus délicates fur
les chofes nouvelles , que fur les mauvaiſes chofes,
Dès qu'on ne pourra plus lui reprocher de n'avoir
pas trouvé ce qu'il nous propofe , on lui reprochera
de l'avoir trouvé . On conviendra que fa
découverte eft bonne , s'il veut avouer qu'elle n'eft
pas de lui : s'il prouve qu'elle eft de lui , on lui
foutiendra qu'elle eft mauvaiſe , & il ne fera pas le
premier contre lequel les Artiftes auront argumen
té de la forte. On lui demandera fur quel fondement
il prétend déroger aux loix établies & en- introduire
d'autres de fon autorité. On lui reprochera
de vouloir ramener à l'arbitraire les régles
d'une fcience qu'on a tant fait d'efforts pour réduire
en principes ; d'enfreindre dans fes progref
fions la liaifon harmonique qui eft la loi la
plus générale & l'épreuve la plus fûre de toute
bonne harmonie On lui demandera ce qu'il prétend
fubftituer à l'accord fenfible dont fon Mode
n'eft nullement fufceptible , pour annoncer les
changemens de ton. Enfin on voudra fçavoir encore
pourquoi dans l'effai qu'il a donné au Public,
il a tellement entremêlé fon Mode avec les deux
autres , qu'il n'y a qu'un très- petit nombre de connoiffeurs
, dont l'oreille exercée & attentive ait
démêlé ce qui appartenoit en propre à fon nouveau
lyftême .
Ses réponſes , je crois les prévoir à une près.
Il trouvera aisément en fa faveur des analogies , du
moins auffi bonnes que celles dont nous avons la
bonté de nous contenter. Selon lui , le Mode mineur
n'aura pas de meilleurs fondemens que le
fien. Il nous foutiendra que l'oreille eft notre premier
Maître d'harmonie , & que pourvû que celuilà
foit content , la raifon doit fe borner à chercher
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
pourquoi il l'eft, & non à lui prouver qu'il a tort de
l'être.Qu'il ne cherche , ni à introduire dans les cho
fes l'arbitraire qui n'y eft point, ni à diffimuler celui
qu'il y trouve . Or cet arbitraire eft fi conftant ,
que même dans la régle de l'octave , il y a une
faute contre les régies ; remarque qui ne fera pas ,.
fi l'on veut , de M. Blainville , mais que je prends
fur mon compte . Il dira encore que cette liaiſon '
harmonique qu'on lui objecte , n'eft rien moins
qu'indifpenfable dans l'harmonie , & ne fera pas
embarraffé de le prouver. Il s'excufera d'avoir entremêlé
les trois Modes , fur ce que nous fommes
fans ceffe dans le même cas avec les deux nôtres ,'
fans compter que par ce mêlange adroit , il aura
eu le plaifir , diroit Montagne , de faire donner à
nos Modes des nazardes fur le nez du fien . Mais
quoiqu'il faffe , il faudra toujours qu'il ait tort , par
deux raifons fans réplique , l'une , qu'il eft inventeur
, l'autre, qu'il a affaire à des Muficiens .
Je fuis , & c.
De M. Rouffeau de Genève , à M. l'Abbé
Raynal , au fujet du nouveau Mode de
Mufique , inventé par M. Blainville, A
Paris , ce 30 Mai , au fortir du Concert.
V
Ous êtes bien aife , Monfieur , vous le Pané
gyrifte & l'ami des Arts , de la tentative de
M. Blainville pour l'introduction d'un nouveau
JUI N. 17517 175
Mode dans notre Mufique. Pour moi , comme mon
fentiment là-deffus ne fait rien à l'affaire , je pafle
immédiatement au jugement que vous me demandez
fur la découverte même.
Autant que j'ai pû faifir les idées de M. Blainville
durant la rapidité de l'exécution du morceau
que nous venons d'entendre , je trouve que le Mode
qu'il nous propofe n'a que deux cordes principales,
au lieu de trois qu'ont chacun des deux Modes
ufités ; l'une de ces deux cordes eft la tonique ,
l'autre eft la quarte au -deffus de cette tonique , &
cette quarte s'appellera , fi l'on veut , Dominante.
L'Auteur me paroît avoir eu de fort bonnes raifons
pour préférer ici la quarte à la quinte , & cel .
le de toues ces raifons qui fe préfente la premiere ,
en parcourant fa Gamme , eft le danger de tomber
dans les fauffes relations.
Cette Gamme eft ordonnée de la maniere fuivante
; il monte d'abord d'un femi- ton majeur de
la tonique fur la feconde note , puis d'un ton fur
la troifiéme , & montant encore d'un ton , il arrive à
fa Dominante , fur laquelle il établit le repos , ou ,
s'il m'eft permis de parler ainfi , l'hémiftiche du
Mode. Puis recommençant la marche un ton audeffus
de la Dominante , il monte enfuite d'un femi-
ton majeur , d'un ton , & encore d'un ton ,
l'octave eft parcourue felon cet ordre de notes ;
mi , fa, fol , la : fi , ut , re , mi. Il redefcend de
même fans aucune altération ,
&
Si vous procedez diatoniquement , foit en montant
, foit en defcendant de la Dominante d'un
mode mineur à l'octave de cette Dominante , fans
diefes ni bémols accidentels , vous aurez préciſément
la Gamme de M. Blainville . Par où l'on voit,
1°. que fa marche diatonique eft directement oppofée
à la nôtre , où partant de la tonique , on doit
Hij
176 MERCURE DEFRANCE.
monter d'un ton ou defcendre d'un femi ton. 2°.
Qu'il a fallu fubftituer une autre harmonie à l'ac
cord fenfible ufité dans nos Modes , & qui fe trouve
exclus du fien 3 , Trouver pour cette nouvelle
Gamme des accompagnemens differens de ceux
qu'on employe dans la régle de l'octave . 4° . Et
par conféquent d'autres progreffions de baffe fondamentale
que celles qui font admiſes.
La Gamme de fon Mode eft précisément ſemblable
au diagramme des Grecs , car fi l'on commence
par la corde Hypate , en montant , ou par la
note en defcendant , à parcourir diatoniquement
deux tetracordes disjoints , on aura préciſement la
nouvelle Gamme ; c'est notre ancien Mode Plagal
qui fubfifte encore dans le plein chant ;
c'eft proprement
un Mode mineur , dont le diapazon fe
prendroit , non d'une tonique à ſon octave en
paffant par la Dominante , mais d'une Dominante
à fon octave en paffant par la tonique ; & en effet
la tierce majeure que l'Auteur eft obligé de donner
à fa finale , jointe à la maniere d'y defcendre
par un femi ton , donne à cette tonique tout àfait
l'air d'une Dominante . Ainfi fi l'on pouvoit
de ce côté là difputer à M. Blainville le mérite de
l'invention , on ne pourroit du moins lui difputer
celui d'avoir ofé braver en quelque chofe la bonne
opinion que notre fiecle a de foi même ,& ſon mépris
pour tous les autres âges en matiére de fcience
& de goûr.
Mais ce qui paroît appartenir incontestablement
à M Blainville , c'eſt l'harmonie qu'il affecte à un
Mode inftitué , dans des tems où nous avons tout
lieu de croire qu'on ne connoiffoit point l'harmo
nie , dans le fens que nous donnons aujourd'hui à
ce mot Perfonne ne lui difputera ni la ſcience qui
lui a fuggeré de nouvelles progreffions fondamenJUI
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1751 .
tales,ni l'art avec lequel il les a fçû mettre en oeuvre
pour ménager nos oreilles bien plus délicates fur
les chofes nouvelles , que fur les mauvaiſes chofes,
Dès qu'on ne pourra plus lui reprocher de n'avoir
pas trouvé ce qu'il nous propofe , on lui reprochera
de l'avoir trouvé . On conviendra que fa
découverte eft bonne , s'il veut avouer qu'elle n'eft
pas de lui : s'il prouve qu'elle eft de lui , on lui
foutiendra qu'elle eft mauvaiſe , & il ne fera pas le
premier contre lequel les Artiftes auront argumen
té de la forte. On lui demandera fur quel fondement
il prétend déroger aux loix établies & en- introduire
d'autres de fon autorité. On lui reprochera
de vouloir ramener à l'arbitraire les régles
d'une fcience qu'on a tant fait d'efforts pour réduire
en principes ; d'enfreindre dans fes progref
fions la liaifon harmonique qui eft la loi la
plus générale & l'épreuve la plus fûre de toute
bonne harmonie On lui demandera ce qu'il prétend
fubftituer à l'accord fenfible dont fon Mode
n'eft nullement fufceptible , pour annoncer les
changemens de ton. Enfin on voudra fçavoir encore
pourquoi dans l'effai qu'il a donné au Public,
il a tellement entremêlé fon Mode avec les deux
autres , qu'il n'y a qu'un très- petit nombre de connoiffeurs
, dont l'oreille exercée & attentive ait
démêlé ce qui appartenoit en propre à fon nouveau
lyftême .
Ses réponſes , je crois les prévoir à une près.
Il trouvera aisément en fa faveur des analogies , du
moins auffi bonnes que celles dont nous avons la
bonté de nous contenter. Selon lui , le Mode mineur
n'aura pas de meilleurs fondemens que le
fien. Il nous foutiendra que l'oreille eft notre premier
Maître d'harmonie , & que pourvû que celuilà
foit content , la raifon doit fe borner à chercher
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
pourquoi il l'eft, & non à lui prouver qu'il a tort de
l'être.Qu'il ne cherche , ni à introduire dans les cho
fes l'arbitraire qui n'y eft point, ni à diffimuler celui
qu'il y trouve . Or cet arbitraire eft fi conftant ,
que même dans la régle de l'octave , il y a une
faute contre les régies ; remarque qui ne fera pas ,.
fi l'on veut , de M. Blainville , mais que je prends
fur mon compte . Il dira encore que cette liaiſon '
harmonique qu'on lui objecte , n'eft rien moins
qu'indifpenfable dans l'harmonie , & ne fera pas
embarraffé de le prouver. Il s'excufera d'avoir entremêlé
les trois Modes , fur ce que nous fommes
fans ceffe dans le même cas avec les deux nôtres ,'
fans compter que par ce mêlange adroit , il aura
eu le plaifir , diroit Montagne , de faire donner à
nos Modes des nazardes fur le nez du fien . Mais
quoiqu'il faffe , il faudra toujours qu'il ait tort , par
deux raifons fans réplique , l'une , qu'il eft inventeur
, l'autre, qu'il a affaire à des Muficiens .
Je fuis , & c.
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Résumé : LETTRE De M. Rousseau de Genève, à M. l'Abbé Raynal, au sujet du nouveau Mode de Musique, inventé par M. Blainville. A Paris, ce 30 Mai, au sortir du Concert.
Dans une lettre à l'Abbé Raynal, M. Rouffeau de Genève discute de la tentative de M. Blainville d'introduire un nouveau mode musical. Ce mode repose sur deux cordes principales : la tonique et la quarte, appelée dominante, visant à éviter les fausses relations. La gamme monte d'un demi-ton majeur sur la seconde note, d'un ton sur la troisième, et d'un autre ton pour atteindre la dominante, où elle établit un repos. En descendant, elle suit le même ordre sans altérations. Ce mode est comparé au diagramme des Grecs et au mode plagal ancien du plain-chant, décrit comme un mode mineur où le diapason passe de la dominante à son octave via la tonique. Blainville est reconnu pour cette innovation, bien que son originalité soit discutable. Son harmonie s'adapte à un mode ancien où l'harmonie moderne n'était pas connue. Les critiques soulignent l'absence de progrès fondamentaux, de liaison harmonique, et d'accord sensible pour annoncer les changements de ton. Blainville pourrait répondre en invoquant l'oreille comme maître d'harmonie et en soulignant l'arbitraire des règles musicales. Un débat musical oppose un individu non nommé à M. Blainville. L'auteur critique l'arbitraire et l'inconstance des choix musicaux de son interlocuteur, notamment concernant la règle de l'octave. Il reconnaît que cette critique pourrait ne pas être acceptée par M. Blainville, mais assume la responsabilité de cette remarque. L'auteur affirme que la liaison harmonique n'est pas indispensable en harmonie et se dit prêt à le démontrer. Blainville justifie l'entremêlement des trois modes en comparant cela à la pratique courante avec les deux modes utilisés par l'auteur. Ce dernier rétorque que, malgré les arguments de Blainville, il aura toujours tort car il est l'inventeur de ces idées et doit faire face à des musiciens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 84-96
LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Début :
C'est, Monsieur, avec raison qu'on a remarqué que vos Journaux vont [...]
Mots clefs :
Usage, Sciences, Arts, Abus, Esprit, Question, Réponse, Hommes, Moeurs, Vertu, Connaître, Religion, Discours, Nature, Savants
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
LETTRE
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
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Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Une lettre loue un discours publié dans le Mercure de septembre, qui répond au discours couronné par l'Académie de Dijon sur les arts et les sciences. L'auteur de la lettre apprécie la manière polie et bienveillante avec laquelle le discours réfute les idées de Rousseau, tout en reconnaissant que la question de savoir si les sciences ont épuré les mœurs reste indécise. L'académicien observe que les arguments des partisans des sciences reposaient davantage sur le droit que sur les faits, et que les sciences ont adouci les mœurs sans nécessairement rendre les hommes plus vertueux. Le texte met également en avant les avantages des sciences pour diverses professions et la curiosité naturelle de l'homme pour la connaissance. En novembre 1751, un autre texte aborde l'histoire, la morale et les sciences, soulignant que l'ignorance du mal n'est pas une vertu et que l'histoire offre des exemples de remèdes contre les vices. Il compare les peuples et les époques, notant que les nations non policées sont moins cupides mais plus sujettes à des passions violentes. La superstition, l'hérésie, le pyrrhonisme et l'incrédulité sont attribués à des facteurs tels que le faux bel esprit et l'ignorance présomptueuse. Le texte affirme que l'étude de la nature élève les sentiments et régule la conduite, inspirant admiration et reconnaissance envers son auteur. Les savants découvrent des traces de puissance, de sagesse et d'intelligence infinies, les conduisant vers leur principe et leur fin dernière. En réponse aux arguments sur la corruption des mœurs par les arts et les sciences, le texte cite des exemples de législateurs et de sages célèbres, affirmant que le luxe et la mollesse sont le fait des riches oisifs, non des savants. Il distingue le véritable courage des nations policées de la férocité des peuples non cultivés et condamne l'abus des sciences, citant Socrate comme exemple.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 94-101
LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur Madame la Comtesse de Vertillac.
Début :
Puisque les éloges que vous avez entendu faire partout de Madame la [...]
Mots clefs :
Marie-Madeleine-Angélique de La Brousse de Verteillac, Vertillac, Mérite, Esprit, Amis, Comtesse, Vie, Femme, Périgord, Gouverneur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur Madame la Comtesse de Vertillac.
LETTRE
A l'Auteur du Mercure, sur Madame la
Comtesse de Vertillac.
Puisque les éloges que vous avez entendu
faire partout de Madame la
Comtesse de Vertillac, vous donnent la
curiosité de la connoître encore davan-
tage, j'ai l'honneur de vous en voyer cette
légere exquisse de ses vertus: il m'en
coutera des larmes pour vous satisfaire;
mais le souvenit du merite éminent de
ceux que l'on a aimé & respecté pendant
leur vie, est une espece de consolation
qui nous reste après leur mort. Je n'ai à
craindre qu'une chose, que ce que je vous
dirai ne soit fort au-dessous de l'idée,
qu'ont, de Madame de Vertillac, ceux qui
ont eu le bonheur de vivre dans la societé
de cette femme admirable, qui, de l'aveu
de tous ceux qui l'ont connue, réunissoit
un esprit élevé avec les qualités propres à
inspirer l'estime & la vénération.
Elle étoit née à Paris, mais elle étoit
originaire de Perigord, d'une ancienne &
illustre noblesse (a), alliée à tout ce qu'il y
(a) Voyez la vie du Bienheureux Theodore de
Celles, & l'Epstre Dédicatoire aux très-illus-
JANVIER. 1752.
93
a de meilleur dans la Province; elle étoit
sille umque de Messire Nicolas de la Brous-
se, Comie de Vertiliac, Maréchal des Campt
& Armées du Rri, Lieutenant dans sa Pro-
vince de Perigord, & Gouverneur de Mons
& du Hain.ini; lequel après avoir mis en fui-
ie les ennemis à la journee de Bossu, sous Val-
couri, y fut frappé de plusieurs coups mor-
tels (a).
L'éloge qu'un grand Roi, qui connois-
soit le mérite & qui sçavoit le récompen-
ser, sit de cet excellent Officier, est un
sûr garant, que s'il n'eût pas été enle vé de
ce monde à la fleur de son âge, il pouvoit
de flatter de parvenir aux plus grands hon-
neurs de la guerre. Louis XIV. dit à sa
veuve (b) qu il avoit perdu dans le Comte
de Vertillac, le meilleur Officier d'Infan-
terie qu'il cût aeu depuis le Maréchal de
Turonne.
Mademoiselle de Vertillac, orpheline
crès-joune, resta entre les mains d'une
mere d'un mérite distingué, qui lui don-
na la meilleure éducation; elle avoit reçum
tres & puissans Seigneurs Mossiours d'Athis & de
Vertillac.
(a) Ce sont les propres termes de l'Epitaphe de
de M. le Comte de Vertillac, telle qu'elle est dans
l'Eglise des Jesuites de Mons.
(6) Vie du Comte de Vertillac, imprimée à
Avignon en 1725 page 20.
00
ed by
96 MERCUREDE FRANCE.
de si heureuses dispositions de la nature,
qu'il fut fort aisé a ceux qui l'éleverent
d en faire quelque chose de surprenant.
Née avec un fond de curiosité inépuisable,
une netteté d'esprit & une profondeur
singuliere, elle crut que la connoissance
de toutes les sciences & de tous les arts
étoient du ressort de ceux qui se propo-
soient de cultiver leur esprit, aussi y avoit-
il peu de choses dont elle n'eût des idées
tres- exactes. Elle chercha toute sa vie à
faire connoissance avec les Artistes cele-
bres & les scavans illustres, & elle leur
donna plus d'une fois de l'étonnement de
l'étendue de ses connoissances. On en a vû
souvent convenir qu'elle leur avoit appris
des détails sur leur profession qu'ils avoient
ignorés jusqu'alors: plusieurs gens de Let-
tres lui ont lû leurs ouvrages avant que de
les donner au Public, & ont avoué qu'on
ne pouvoit pas faire des remarques plus
judicieuses. Mademoiselle Lheritier, con-
nue par plusieurs Livres, lui en a dédié
deux, les Caprices du destin en 1719, &
la traduction en vers François des Epstres
Héroiques d'Ovide en 1732. Les Epitres
dédicatoires de cette Fille scavante &
vertueuse nous apprennent que Madame
de Vertillac étoit son Héroine.
Aimable
zed by Goo
JANVIER.
1752.
97
Aimable Fille d'un Guerrier
Dont le frent fût cent fois couronné de laurier,
Si daus le champ de Mars il courut à la gloire,
Vous irez, pas les dons des Filles de mémoire.
Ou voit briller en vous avec tant d'agrément
La justesse d'esprit, l'heureux discernement;
Vous possedez si bien & la Fable & l'Histoire,
Vous pensez, vous parlez toujours si noblement
Et vous jugez si finement,
Qu'on ne voit point pour un Ouvrage
Un plus glorieux avantage
Que celui d'attirer votre applaudissement.
On ne sçait qui charme le plus
Ou vos sûres clartés, ou vos rares vertus.
Eh 1 quelle noble modestie,
A ce touchant mérite est encore assortie
Tant de charmes divers, qu'en vous le calme
a mis,
Vous donneront tonjours les plus parfaits amis
C'est ainsi qu'en 1719. parloit une per-
sonne illustre (a) connue pour avoit tou-
jours respecté la vérité & aimé la vertu:
elle ne sexprimoit pas avec moins d'ad-
mitation en 1732.
Aimable & sc. vante Comtesse,
Que vous auriez brillé dans Rome & dans la Grece,
Par ce godt sin & ce rate sçavoit
Qu'en tous les tems vous faites voir.
(a) Epitre dédicatoire das Capricos du Destin,
1. Vol.
Digsiras b 300
98 MERCUREDEFRANCE.
Athènes ni la Cour d'Auguste
N'ont jamais vs d'esprit plus éclaité, plus jucte
Et tous ces hommes excellens
Dont elles admuirroient les sublimes talens;
Eussent été chamés si vos doctes sussrages
Eussent couronné leurs Ouvrages (a)
Le célebre Marquis Maffei, la gloire de
Verone & un des principaux ornemens de
l'Italie, avec qui elle avoit fait une gran-
de liaison il y a 20 ans, lorsqu'il vint à Paris,
lui a dédic la belle édition de sa Mérope(6);
il a toûjours conservé pour Mme de Vertil-
lac, la plus parfaite estime; on lui a souvent
entendu dire que dans l'Italie entiere, où
il y a beaucoup de femmes de mérite, il
ny en avoit pas une qui pût être comparée
cette femme illustre.
Elle écrivoit avec la plus grande élégan-
ce; on en peut juger par cette lettre ingé-
nieuse que M. Remond de S. Mard a fait
imprimer, dans laquelle on voit qu'elle
avoit fait les réflexions les plus fines & les
plus délicates sur les nuances qui peuvent
le plus contribuer à l'agrément du stile.
Le Public seroit plus à portée de connoître
son mérite littéraire, si sa modestie n'eût
pas été supérieure même à ses talens.
Ja) Préface des Epitres héroiques
6) La Merope, imprimée à Verone l'an 1745
JANVIER. 1752.
99
Quelques uns de ses amis ont scû qu'elle
faisoit par occasion de très-jolis vers, mais
elle ne permetroit pas qu'on en prît des
copies, elle faisoit même tout ce qui dé-
pendoit d'elle, sans blesser ouvertement
la vérité, pour laister croire que ce n'é-
toit pas elle qui les avoit faits. On sçait
qu'elle a composé plusieurs petits Ouvra-
ges, écrits avec autant de solidité que d'a-
grément; mais elle ne les a fait voir qu'à
un très-petit nombre d'amis, & toujours
à condition que ce seroit un mystere pour
le Public. Son coeur n'étoit pas moins ad-
mirable que son esprit; on n'a jamais por-
té plus loin le désir d'obliger; elle n'étoit
occupée qu'à diminuer le mérite de la re-
connoissance, &, par cette raison même,
elle l'augmenton: elle regardoit le mon-
de entiet comme une societé de freres qui
ne devoient être occupés qu'à se rendre
service mutuellement, & elle agissoit en
consequence; jamais elle n'a differé une
occasion d'être utile, & l'on peut dire
d'elle, avec vérité, qu'elle n'a jamais per-
du un jour de sa vic. On ne pouvoit la
voir sans désirer d'avoir part à son amitié
aussi acqueroit. elle tous les jours de nou-
veaux amis; & ce qu'il y a de rate, ce n'é-
toit jamais aux dépens des anciennes ami-
tiés, que ces acquisitions se faisoient. Il
Eij
100 MERCURE DEFRANCE.
est surptenant combien, par ses avis &
par ses leçons les plus efficaces, elle a fa-
vorisé des talens naissans que sans elle l'in-
digence auroit étouffée; mais elle avoit
grand soin de prendre les plus grandes
précautions pour que ses bonnes actions
fussent ignorées: sa modestie a souvent été
trahie innocemment par la reconnoissance
de quelques uns qui ont mieux aimé être
indiscrets qu'ingrats.
Une égalité constante que l'on peut re-
garder comme le propre caractere de la
sagesse, rendoit sa société délicieuse; tou-
tes les fois que ses amis la revoyoient, elle
sentoit & leur communiquoit cette joie
douce & charmante qui auroit réchauffé
leurs sentimens, s'ils en eussent eu besoin,
ce n'étoit jamais qu'avec peine qu'on se
séparoit d'elle; on ne s'en consoloit que
dans l'espérance de la revoir avec un nou-
veau plaisir, parce qu'on étoit toujours
sût de trouver chez elle l'esprit uni avec
la vertu.
Une si digne femme devoit être pleurée
amerement de tous ses amis, aussi il n'en
est point qui n'ait dit du fond de son
cœeiis;
*
Quis desiderio sit pudor aus modus,
Tam rari capitis.
Quando ullum invenient parem. Horace.
JANVIER. 1752. 101
Une fièvre quarte, suivie d'une fiévre
maligne, la mit au tombeau à Dourdan
le 21 Octobre 1751 âgée d'environ soi-
xante ans.
Elle avoit épousé en 1727 M. le Comte
de Vertillac, Gouverneur & Grand Sene-
chal de Perigord, & Gouverneur de Dour-
dan, son cousin germain; elle en a eu un
fils, actuellement Gouverneur & Grand
Sénéchal de Perigord & Capitaine de Ca-
valerie dans le Régiment de Penthiévre.
Quoique j'aie été lié bien des années
avant vous, Monsieur, avec Madame la
Comtesse de Vertillac, vous l'avez assez
connue pour sçavoir qu'il n'y a rien d'exa-
géré dans le portrait que j'en ai fait. Je
me serois fait un scrupule d'emploier la
flatierie, & n'ême l'art, lorsqu'il est
question de vous parler d'une femme il-
lustre, dont la modestie faisoit un des
principaux ornemens, & qui aimoit la
vérité plus que toutes choses.
J'ai l'honneur, &c.
A Paris, ce premier Decembre 1751.
A l'Auteur du Mercure, sur Madame la
Comtesse de Vertillac.
Puisque les éloges que vous avez entendu
faire partout de Madame la
Comtesse de Vertillac, vous donnent la
curiosité de la connoître encore davan-
tage, j'ai l'honneur de vous en voyer cette
légere exquisse de ses vertus: il m'en
coutera des larmes pour vous satisfaire;
mais le souvenit du merite éminent de
ceux que l'on a aimé & respecté pendant
leur vie, est une espece de consolation
qui nous reste après leur mort. Je n'ai à
craindre qu'une chose, que ce que je vous
dirai ne soit fort au-dessous de l'idée,
qu'ont, de Madame de Vertillac, ceux qui
ont eu le bonheur de vivre dans la societé
de cette femme admirable, qui, de l'aveu
de tous ceux qui l'ont connue, réunissoit
un esprit élevé avec les qualités propres à
inspirer l'estime & la vénération.
Elle étoit née à Paris, mais elle étoit
originaire de Perigord, d'une ancienne &
illustre noblesse (a), alliée à tout ce qu'il y
(a) Voyez la vie du Bienheureux Theodore de
Celles, & l'Epstre Dédicatoire aux très-illus-
JANVIER. 1752.
93
a de meilleur dans la Province; elle étoit
sille umque de Messire Nicolas de la Brous-
se, Comie de Vertiliac, Maréchal des Campt
& Armées du Rri, Lieutenant dans sa Pro-
vince de Perigord, & Gouverneur de Mons
& du Hain.ini; lequel après avoir mis en fui-
ie les ennemis à la journee de Bossu, sous Val-
couri, y fut frappé de plusieurs coups mor-
tels (a).
L'éloge qu'un grand Roi, qui connois-
soit le mérite & qui sçavoit le récompen-
ser, sit de cet excellent Officier, est un
sûr garant, que s'il n'eût pas été enle vé de
ce monde à la fleur de son âge, il pouvoit
de flatter de parvenir aux plus grands hon-
neurs de la guerre. Louis XIV. dit à sa
veuve (b) qu il avoit perdu dans le Comte
de Vertillac, le meilleur Officier d'Infan-
terie qu'il cût aeu depuis le Maréchal de
Turonne.
Mademoiselle de Vertillac, orpheline
crès-joune, resta entre les mains d'une
mere d'un mérite distingué, qui lui don-
na la meilleure éducation; elle avoit reçum
tres & puissans Seigneurs Mossiours d'Athis & de
Vertillac.
(a) Ce sont les propres termes de l'Epitaphe de
de M. le Comte de Vertillac, telle qu'elle est dans
l'Eglise des Jesuites de Mons.
(6) Vie du Comte de Vertillac, imprimée à
Avignon en 1725 page 20.
00
ed by
96 MERCUREDE FRANCE.
de si heureuses dispositions de la nature,
qu'il fut fort aisé a ceux qui l'éleverent
d en faire quelque chose de surprenant.
Née avec un fond de curiosité inépuisable,
une netteté d'esprit & une profondeur
singuliere, elle crut que la connoissance
de toutes les sciences & de tous les arts
étoient du ressort de ceux qui se propo-
soient de cultiver leur esprit, aussi y avoit-
il peu de choses dont elle n'eût des idées
tres- exactes. Elle chercha toute sa vie à
faire connoissance avec les Artistes cele-
bres & les scavans illustres, & elle leur
donna plus d'une fois de l'étonnement de
l'étendue de ses connoissances. On en a vû
souvent convenir qu'elle leur avoit appris
des détails sur leur profession qu'ils avoient
ignorés jusqu'alors: plusieurs gens de Let-
tres lui ont lû leurs ouvrages avant que de
les donner au Public, & ont avoué qu'on
ne pouvoit pas faire des remarques plus
judicieuses. Mademoiselle Lheritier, con-
nue par plusieurs Livres, lui en a dédié
deux, les Caprices du destin en 1719, &
la traduction en vers François des Epstres
Héroiques d'Ovide en 1732. Les Epitres
dédicatoires de cette Fille scavante &
vertueuse nous apprennent que Madame
de Vertillac étoit son Héroine.
Aimable
zed by Goo
JANVIER.
1752.
97
Aimable Fille d'un Guerrier
Dont le frent fût cent fois couronné de laurier,
Si daus le champ de Mars il courut à la gloire,
Vous irez, pas les dons des Filles de mémoire.
Ou voit briller en vous avec tant d'agrément
La justesse d'esprit, l'heureux discernement;
Vous possedez si bien & la Fable & l'Histoire,
Vous pensez, vous parlez toujours si noblement
Et vous jugez si finement,
Qu'on ne voit point pour un Ouvrage
Un plus glorieux avantage
Que celui d'attirer votre applaudissement.
On ne sçait qui charme le plus
Ou vos sûres clartés, ou vos rares vertus.
Eh 1 quelle noble modestie,
A ce touchant mérite est encore assortie
Tant de charmes divers, qu'en vous le calme
a mis,
Vous donneront tonjours les plus parfaits amis
C'est ainsi qu'en 1719. parloit une per-
sonne illustre (a) connue pour avoit tou-
jours respecté la vérité & aimé la vertu:
elle ne sexprimoit pas avec moins d'ad-
mitation en 1732.
Aimable & sc. vante Comtesse,
Que vous auriez brillé dans Rome & dans la Grece,
Par ce godt sin & ce rate sçavoit
Qu'en tous les tems vous faites voir.
(a) Epitre dédicatoire das Capricos du Destin,
1. Vol.
Digsiras b 300
98 MERCUREDEFRANCE.
Athènes ni la Cour d'Auguste
N'ont jamais vs d'esprit plus éclaité, plus jucte
Et tous ces hommes excellens
Dont elles admuirroient les sublimes talens;
Eussent été chamés si vos doctes sussrages
Eussent couronné leurs Ouvrages (a)
Le célebre Marquis Maffei, la gloire de
Verone & un des principaux ornemens de
l'Italie, avec qui elle avoit fait une gran-
de liaison il y a 20 ans, lorsqu'il vint à Paris,
lui a dédic la belle édition de sa Mérope(6);
il a toûjours conservé pour Mme de Vertil-
lac, la plus parfaite estime; on lui a souvent
entendu dire que dans l'Italie entiere, où
il y a beaucoup de femmes de mérite, il
ny en avoit pas une qui pût être comparée
cette femme illustre.
Elle écrivoit avec la plus grande élégan-
ce; on en peut juger par cette lettre ingé-
nieuse que M. Remond de S. Mard a fait
imprimer, dans laquelle on voit qu'elle
avoit fait les réflexions les plus fines & les
plus délicates sur les nuances qui peuvent
le plus contribuer à l'agrément du stile.
Le Public seroit plus à portée de connoître
son mérite littéraire, si sa modestie n'eût
pas été supérieure même à ses talens.
Ja) Préface des Epitres héroiques
6) La Merope, imprimée à Verone l'an 1745
JANVIER. 1752.
99
Quelques uns de ses amis ont scû qu'elle
faisoit par occasion de très-jolis vers, mais
elle ne permetroit pas qu'on en prît des
copies, elle faisoit même tout ce qui dé-
pendoit d'elle, sans blesser ouvertement
la vérité, pour laister croire que ce n'é-
toit pas elle qui les avoit faits. On sçait
qu'elle a composé plusieurs petits Ouvra-
ges, écrits avec autant de solidité que d'a-
grément; mais elle ne les a fait voir qu'à
un très-petit nombre d'amis, & toujours
à condition que ce seroit un mystere pour
le Public. Son coeur n'étoit pas moins ad-
mirable que son esprit; on n'a jamais por-
té plus loin le désir d'obliger; elle n'étoit
occupée qu'à diminuer le mérite de la re-
connoissance, &, par cette raison même,
elle l'augmenton: elle regardoit le mon-
de entiet comme une societé de freres qui
ne devoient être occupés qu'à se rendre
service mutuellement, & elle agissoit en
consequence; jamais elle n'a differé une
occasion d'être utile, & l'on peut dire
d'elle, avec vérité, qu'elle n'a jamais per-
du un jour de sa vic. On ne pouvoit la
voir sans désirer d'avoir part à son amitié
aussi acqueroit. elle tous les jours de nou-
veaux amis; & ce qu'il y a de rate, ce n'é-
toit jamais aux dépens des anciennes ami-
tiés, que ces acquisitions se faisoient. Il
Eij
100 MERCURE DEFRANCE.
est surptenant combien, par ses avis &
par ses leçons les plus efficaces, elle a fa-
vorisé des talens naissans que sans elle l'in-
digence auroit étouffée; mais elle avoit
grand soin de prendre les plus grandes
précautions pour que ses bonnes actions
fussent ignorées: sa modestie a souvent été
trahie innocemment par la reconnoissance
de quelques uns qui ont mieux aimé être
indiscrets qu'ingrats.
Une égalité constante que l'on peut re-
garder comme le propre caractere de la
sagesse, rendoit sa société délicieuse; tou-
tes les fois que ses amis la revoyoient, elle
sentoit & leur communiquoit cette joie
douce & charmante qui auroit réchauffé
leurs sentimens, s'ils en eussent eu besoin,
ce n'étoit jamais qu'avec peine qu'on se
séparoit d'elle; on ne s'en consoloit que
dans l'espérance de la revoir avec un nou-
veau plaisir, parce qu'on étoit toujours
sût de trouver chez elle l'esprit uni avec
la vertu.
Une si digne femme devoit être pleurée
amerement de tous ses amis, aussi il n'en
est point qui n'ait dit du fond de son
cœeiis;
*
Quis desiderio sit pudor aus modus,
Tam rari capitis.
Quando ullum invenient parem. Horace.
JANVIER. 1752. 101
Une fièvre quarte, suivie d'une fiévre
maligne, la mit au tombeau à Dourdan
le 21 Octobre 1751 âgée d'environ soi-
xante ans.
Elle avoit épousé en 1727 M. le Comte
de Vertillac, Gouverneur & Grand Sene-
chal de Perigord, & Gouverneur de Dour-
dan, son cousin germain; elle en a eu un
fils, actuellement Gouverneur & Grand
Sénéchal de Perigord & Capitaine de Ca-
valerie dans le Régiment de Penthiévre.
Quoique j'aie été lié bien des années
avant vous, Monsieur, avec Madame la
Comtesse de Vertillac, vous l'avez assez
connue pour sçavoir qu'il n'y a rien d'exa-
géré dans le portrait que j'en ai fait. Je
me serois fait un scrupule d'emploier la
flatierie, & n'ême l'art, lorsqu'il est
question de vous parler d'une femme il-
lustre, dont la modestie faisoit un des
principaux ornemens, & qui aimoit la
vérité plus que toutes choses.
J'ai l'honneur, &c.
A Paris, ce premier Decembre 1751.
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7
p. 175-176
LETTRE A l'Auteur du Mercure, du 20 Décembre.
Début :
Plusieurs personnes m'ayant demandé, Monsieur, une description de ma [...]
Mots clefs :
Description, Pendule
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, du 20 Décembre.
LETTRE
A l'Auteur du Mercure, du 20 Décembre.
Plusieurs personnes m'ayant demandé,
Monsieur, une description de ma
nouvelle pendale à une rouë, que j'eus
l'honneur de présenter au Roi à Belle vue
le 20 d'Avril dernier; j'ai cru ne pouvoit
mieux les satisfaire, en attendant que le
traité que j'en ai fait, paroisse, * qu'en
vous priant d'insérer dans votre Journal;
*Dans ce traité j'expliquerai les avantages de
cette construction & les chongemens & additions
que j'ai cru y devoir faite pour la porter à la plus
grande perfection.
H iiij
276 MERCUREDEFRANCE.
la description de cet Ouvrage, telle que
je l'ai faite pour donner communication
au Sieur le Paute de ma découverte, &
telle qu'elle se trouve à la tête de l'acte
que je fis avec lui, & par lequel en conse-
quence de nos arrangemens, il se chargea
de les exécuter sous mes yeux. Le zéle
que vous témoignez, Monsieur, pour
tout ce qui peut intéresser les Arts, me
fait espérer que vous voudrez bien me ren-
dre ce service.
A l'Auteur du Mercure, du 20 Décembre.
Plusieurs personnes m'ayant demandé,
Monsieur, une description de ma
nouvelle pendale à une rouë, que j'eus
l'honneur de présenter au Roi à Belle vue
le 20 d'Avril dernier; j'ai cru ne pouvoit
mieux les satisfaire, en attendant que le
traité que j'en ai fait, paroisse, * qu'en
vous priant d'insérer dans votre Journal;
*Dans ce traité j'expliquerai les avantages de
cette construction & les chongemens & additions
que j'ai cru y devoir faite pour la porter à la plus
grande perfection.
H iiij
276 MERCUREDEFRANCE.
la description de cet Ouvrage, telle que
je l'ai faite pour donner communication
au Sieur le Paute de ma découverte, &
telle qu'elle se trouve à la tête de l'acte
que je fis avec lui, & par lequel en conse-
quence de nos arrangemens, il se chargea
de les exécuter sous mes yeux. Le zéle
que vous témoignez, Monsieur, pour
tout ce qui peut intéresser les Arts, me
fait espérer que vous voudrez bien me ren-
dre ce service.
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8
p. 176
EXTRAIT d'une Lettre écrite à l'Auteur du Mercure.
Début :
Dans votre Mercure, Monsieur, du mois de Janvier 1752, page 154. je trouve ce qui suit : [...]
Mots clefs :
Éclipse, Commencement, Marseille, Nuages
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite à l'Auteur du Mercure.
EXTRAIT d'une Lettre écrite
à l'Auteur du Mercure.
Dans votre Mercure, Monsieur, du mois de
Janvier 1752, page 154. je trouve ce qui suit :
„On a avancé dans le premier tome du Mercure
»du mois de Décembre dernier, qu'il y a près de
»4 minutes de difference dans le commencement de
»l'éclipse observée (en reduisant au Meridien de
»Paris) a Marseille & à Turin. Mais où a t'on
„ pris le commencement de cette éclipse observée
» à Marseille ? M. Maraldi, qui s'est servi de l'ob-
»servation faite à Marseille par le Pere Pezenas
„Jesuite, n'en connoît pas d'autre, & assure que
»ce Pere n'a pas observé le commencement de
»cette Eclipse, parce que le Ciel étoit couvert
„de nuages: il est en état de le prouver par la
»Relation de cette observation envoyée, & c.
Voici ce qu'on lit dans le Journal.
»9 Juin, Eclipse de Lune. Elle ne paroissoit pas
»commancée à 11 heures 26 min. On voyoit ce-
»pendant une espéce de penombie, que l'on ne
» pouvoit pas distinguer des nuages.
à l'Auteur du Mercure.
Dans votre Mercure, Monsieur, du mois de
Janvier 1752, page 154. je trouve ce qui suit :
„On a avancé dans le premier tome du Mercure
»du mois de Décembre dernier, qu'il y a près de
»4 minutes de difference dans le commencement de
»l'éclipse observée (en reduisant au Meridien de
»Paris) a Marseille & à Turin. Mais où a t'on
„ pris le commencement de cette éclipse observée
» à Marseille ? M. Maraldi, qui s'est servi de l'ob-
»servation faite à Marseille par le Pere Pezenas
„Jesuite, n'en connoît pas d'autre, & assure que
»ce Pere n'a pas observé le commencement de
»cette Eclipse, parce que le Ciel étoit couvert
„de nuages: il est en état de le prouver par la
»Relation de cette observation envoyée, & c.
Voici ce qu'on lit dans le Journal.
»9 Juin, Eclipse de Lune. Elle ne paroissoit pas
»commancée à 11 heures 26 min. On voyoit ce-
»pendant une espéce de penombie, que l'on ne
» pouvoit pas distinguer des nuages.
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9
p. 17-25
LETTRE De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur en chef du Port Louis, à l'Auteur du Mercure, sur la persuosion où l'on est que le Port Louis est un lieu fort ancien, connu autrefois sous le nom de Blavet.
Début :
Tout le monde est persuadé, Monsieur, que le lieu où est aujourd'hui [...]
Mots clefs :
Port-Louis, Blavet, Ville, Nom, Roi, Lieu, Port, Citadelle, Bretagne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur en chef du Port Louis, à l'Auteur du Mercure, sur la persuosion où l'on est que le Port Louis est un lieu fort ancien, connu autrefois sous le nom de Blavet.
LETTRE
De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur
en chef du Port Louis, à l'Auteur
du Mercure, sur la persuosion où l'on est
que le Port Louis est un lieu fort ancien,
connu autrefois sous le nom de Blavet. ,
Tout le monde est persuadé, Monsieur,
que le lieu où est aujourd'hui
la ville & citadelle du Port Louis, s'appel-
loit anciennement Blavet. Cette croyance
se trouve répandue dans plusieurs ouvrages
imprimés, & particuliérement dans ceux
qui ont été publiés sur la Géographie de-
puis 160 ans: il n'y a qui que ce soit qui
ne suive le torrent qui entraine à le penser.
Ce sentiment ne fait aucun doute, même
dans cette Province de Bretagne; & les
Habitans du Port Louis & des Villes voi-
sines le croyent fermement.
Il est étonnant, Monficur, qu'une telle
erreur se soit transmise depuis le premier
qui l'a dit, sans être scrutec & relevée par
personne jusqu'aujourd'hui. Il m'a paru
que le Public, & surtout ceux qui ont de
l'amour pour tout ce qui peut tendre à la
18 MERCURE DE FRANCE.
perfection de la Géographie, recevroient
avec plaisit, les preuves que je vais essayer
de rapporter, qui ont servi à me désabu-
ser sur certè pretendue antique origine.
Il seroit trop long de faire ici la nomen-
clature de tous les livres où il est parlé du
Port Louis, comme d'une ville ancienne
appellée autrefois Blavet: les uns la placent
à une demie lieue au-dessus, sur la riviere
de Blavet, les autres veulent qu'elle ait
été rebatie sur ses mêmes ruines.
Ces deux sentimens ont aussi peu de
vraisemblance l'un que l'autre. Quiconque
connoitra la Topographie des environs
du Port Louis, ne pourra disconvenir de
l'absurdité de cette position, puisque
l'embouchure de la riviere de Blavet en
est éloignée de plus d'une lieue; on ne
connoît d'ailleurs aucuns vestiges aux en-
virons, qui puissent donuer le moindre in-
dice qu'il y ait eu une autre ville autrefois
au voisinage du Port Louis.
Cependant on s'est tellement mis dans
l'esprit que le Port Louis s'étoit de tous
les tems appellé Blavet, que plusieurs sça-
vans des derniers siécles ont employé toute
leur sagacité pour en cherchet l'origine
dans la haute antiquité, entr'autres Or-
telius (a) & le célebre Historiographe M.
(al Ortolii Thesaurus Geographicus.
MARS. 1752.
19
de Valois (a), lequel rapportant un pas-
sage de l'ancienne notice (b) de l'Empire
Romain soutient que le mot Bablia, que
l'on y lit, doit s'expliquer par Blavet,
nom ancien du lieu où est le Port Louis:
Prafectus militum Carronentium Bablia, où
il remarque qu'il faut lire Blabitta ou Bla-
vitta: ce lieu appellé par les Anciens Ba-
blia, étoit une forteresse importante, où les
Romains tenoient une garnison de troupes
appellées Carroneuses, sous les ordres d'un
Duc ou Général de l'Armorique, qui cer-
tainement doit s'entendre de Blaye, ville
du Bourdelois sur la Garonne, que Pto-
leméè (c) appelle Portus Santonum, Promon-
torium Santonum; & le Poëte Ausone (d) à
la fin du quatrième siécle Blavia Militaris;
Gregoite de Tours (e) Blavia, & l'Itine-
raire d'Antonin met Blavetum, Blavia &
Blavium, sur le chemin de Bourdeaux à
Autun, & par consequent ne peut s'appli-
quet à l'endroit où est placé le Port Louis.
Ce qui confirme de plus en plus qu'il
(a) Valesius netitiae Galliarum. Voyez les Preuves
de la Nouvelle Hist. de Bret. de Dom Hyacinte-
Maurice. T. I. col. 163.
(6) Notice de l'Empire Romain; sect. 61.
(c) Ptolomai Cosmographie sive Geographia lib. 2.
(d) Ausoni Burdigalensis Opera ep. X. ad Paulum.
(e) Gregor. Tur. glor. Conf.
20 MERCUREDE FRANCE.
n'y a jamais eu anciennement de ville du
nom de Blavet, sur cette partie meridio-
nale de la Côte de Bretagne, c'est qu'il
nen est rien dit dans aucun des anciens
Historiens de ce Duché: il nen est fait au-
cunè mention dans la collection des Titres
de la Province, par le sçavant Benedictin,
de la nouvelle Histoire de Bretagne, où
on ne la trouve nulle part, soit dans les
archives du Domaine du Roi, dont le fond
releve, soit dans les titres des Seigneurs
voisins, ou ceux des vassaux qui en posse-
doient le terrein ou les cabanes qui y
étoient, losqu'en 1486. François II. Duc
de Bretagne (a) y envoya Jean Prince d'O-
range, & Jean Sire de Rieux accompagnés
de quantité de Gentils-Hommes & de
commerçans, pour en examiner la situa-
tion & le Port, où le Duc de Bretagne dès-
lors avoit dessein d'y faire l'établissement
d'une ville de commercé, dont il fut fait
un Procès-verbal, dans lequel ce lieu est
nommé Loc-Peran, petit Hameau habité
par des Pêcheurs, qui signifie en Langue du
pays, Lieu de S. Pierre, à cause d'une cha-
pelle sous l'invocation de ce Saint qui exis-
te encore aujourd'hui.
Le petit Hameau de Loc Peran étoit en-
eore le même l'an 1590. dans le tems des
(a) MS.
MARS. 1752.
21
révolutions de la Ligue. Le Duc de Mer-
cœeur (a) y attira 4000 Espagnols qu'il
avoit demandés au Roi d'Espague Philip-
pe II, qui débarquerent le 12 Octobre.
Le premier soin de ces troupes, fut
de s'y retrancher du côté de la terre, dont
quelques vestiges des murs & les fossés se
remarquent encore aujourd'hui; & com-
me le Port ou Golphe (à l'entrée duquel
est placé le Port Louis ) s'appelloit Bla-
vet (du nom de la principale Riviere qui
s'y jette) les Espagnols nommerent l'en-
droit où ils avoient débarqué, du nom
du Port. Voilà l'époque du nom Blavet,
donné à l'endroit où est le Pott-Louis :
& par la raison que dans ces temps de
guerres civiles, le débarquement des
Espagnols en Bretagne, faisoit l'atten-
tion de toute l'Europe. Le lieu où ils
avoient pris poste fit grand bruit; toutes
les Histoires en firent mention, sous le
nom de Blavet, ainsi que les Espagnols le
nommoient, & il a continué à être ap-
pellé de même, sans toutes les circons-
tances où il en a été depuis ce moment
question, jusqu'au temps qu'il a pris le
nom du Port Louis. Il est dit dans le
(a) Voyez le P. Dan. Hist. de Fr. in-4°. T. IX.
p. 511, 561. T. X. p. 33, 207, 208. & Pr. de sa
nouv. Hist. de Bret. T. III. col. 1715.
22 MERCURE DE FRANCE
Traité de Paix de Vervins, l'an 1598, que
le Roi d'Espagne fera restitution de la for-
teresse de Blavet au Roi Henry IV.
Les Géographes Blaeu (a) & Jansson (b)
par une fiction Géographique tracée
dans le Cabinet, ont placé cette forte-
resse dans leurs Cartes, isolée au milleu
du Golphe. Le sçavant Abbé de Longue-
rie (c), Piganiol de la Force (d), dans la
description qu'ils font du Port Louis
disent, qu'il s'appelloit anciennement
Blavet.
Les Princes mécontens (e) en 1610,
y établirent un Fort sur la pointe la plus
avancée dans la mer, précisément dans
le même emplacement de la citadelle ac-
tuelle, à l'entrée du Port, dont les vais-
seaux rangent les murs de très-près. Ce
Fort ayant ensuite été remis au Marquis
de Cœuvre par le Duc de Vendôme, le
Roi en ordonna la démolition.
Le Roi Louis XIII. peu de temps
après, prit la résolution, par le conseil
du grand Cardinal de Richelieu, d'y
établir une Ville de Commerce, & d'y cons-
(a) Geograpbia Blaviana.
(5) Atlas de Jean Jansson.
(c) Description de la France, p. 91.
(d) Description de la France, T. 6. p. 235.
(e) Moreri & un Manuscrit.
MARS. 1752.
23
truire une Citadelle: la direction en fut
confiée à M. le Maréchal de Brissac. Sa
Majesté voulut que cette nouvelle Ville
fût nommée de son nom, & les Lettres
Patentes en furent expédiées le 18 Juil-
let 1618.
La Citadelle n'étoit point achevée en
1625, lorsque M. de Soubise, (a) com-
mandant une flotte de vaisseaux Roche-
lois (dans ces temps malheureux qu'ils ne
se rapellent qu'avec douleur, ) étant en-
tré dans ce Port, dans le dessein de fai-
re le siège de la Citadelle, & de s'en em-
parer, les Ducs de Vendôme, de Retz &
de Brissac, instruits de cette invasion,
accoururent au secours: le Marquis de
Molac se jetta avec cent Gentils-hommes
Bretons dans la Citadelle, ce qui obli-
gea M. de Soubise à se rembarquer pré-
cipitamment pendant la nuit avec toutes
ses troupes qui commirent avant que de
partir, mille desordres dans la Ville,
où ils mirent le feu par tout, entrerent
dans les Eglises, les saccagerent, brise-
rent les images des Saints, les vases sa-
crés, & même pousserent leur exécrable
fureur jusques sur les Hosties.
Ce ne fut que dans la suite, que la
(a) Mezeray, Hist. de France, & le P. Daniel,
Tom. X. p. 15. 18, 27 Jan.
24 MERCUREDEFRANCE.
Ville fut fermée de murs par les soins &
les frais du Maréchal de la Meilleraye,
qui en fut fait Gouverneur après le Duc
de Brissac, par l'alliance qu'il contracta
avec la fille da ce Prince: il paroît que
cette enceinte fut finie avant l'an 1655;
& en considération des dépenses que le
Maréchal de la Meilleraye avoit faites
pour enfermer la Ville de murs, on lui
accorda, en forme de dédommagement,
la perception des droits sur les Boissons
dans l'intérieur de la Ville, dont le re-
venu avoit-passé en succession à la Maison
de Mazarin comme leur patrimoine qui
par un arrangement qui vient tout à
l'heure de se faire entre le Roi & la Mai-
son de Mazarin, sont actuellement per-
çus au nom de Sa Majesté.
La Compagnie des Indes (a) avoit eu
dessein, sous le regne du Roi Louis XIV.
de former au Port Louis son établisse-
ment; Sa Majesté en accorda la permis-
sion, par une Déclaration de l'an 1666;
mais cette Compagnie préféra un terrain
vague à l'intérêt de la rivière de Pons-
corf, à une lieue au nord, de l'autre
côté du Port Louis dans le même Gol-
phe
(a) Preuves de l'Hist. de la Compagnie des
Indes. p. 208.
MARS. 1752.
25
phe que l'on a nommé l'Orient, à cause
de la partie du monde, où cette Com-
pagnie fait son commerce, qui est un
des plus considérables établissemens qu'il
y ait jamais eu, tant par la construction
d'une quantité considérable de vaisseaux,
que par les magnifiques Magazins que
l'on y a bâtis, & que l'on augmente
chaque année.
J'ai insensiblement, Monsieur, éten-
du ma Lettre au delà des bornes qui
en étoient le motif; mais on ne peut
guères se dispenser en parlant d'une Ville,
de dire les principales choses qui peu-
vent l'intéresser. J'en passe beaucoup sous
silence dans la crainte d'abuser plus long.
temps d'une place, qui peut être plus
essentiellement remplie dans votre Mer-
cure: je suis, &c.
De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur
en chef du Port Louis, à l'Auteur
du Mercure, sur la persuosion où l'on est
que le Port Louis est un lieu fort ancien,
connu autrefois sous le nom de Blavet. ,
Tout le monde est persuadé, Monsieur,
que le lieu où est aujourd'hui
la ville & citadelle du Port Louis, s'appel-
loit anciennement Blavet. Cette croyance
se trouve répandue dans plusieurs ouvrages
imprimés, & particuliérement dans ceux
qui ont été publiés sur la Géographie de-
puis 160 ans: il n'y a qui que ce soit qui
ne suive le torrent qui entraine à le penser.
Ce sentiment ne fait aucun doute, même
dans cette Province de Bretagne; & les
Habitans du Port Louis & des Villes voi-
sines le croyent fermement.
Il est étonnant, Monficur, qu'une telle
erreur se soit transmise depuis le premier
qui l'a dit, sans être scrutec & relevée par
personne jusqu'aujourd'hui. Il m'a paru
que le Public, & surtout ceux qui ont de
l'amour pour tout ce qui peut tendre à la
18 MERCURE DE FRANCE.
perfection de la Géographie, recevroient
avec plaisit, les preuves que je vais essayer
de rapporter, qui ont servi à me désabu-
ser sur certè pretendue antique origine.
Il seroit trop long de faire ici la nomen-
clature de tous les livres où il est parlé du
Port Louis, comme d'une ville ancienne
appellée autrefois Blavet: les uns la placent
à une demie lieue au-dessus, sur la riviere
de Blavet, les autres veulent qu'elle ait
été rebatie sur ses mêmes ruines.
Ces deux sentimens ont aussi peu de
vraisemblance l'un que l'autre. Quiconque
connoitra la Topographie des environs
du Port Louis, ne pourra disconvenir de
l'absurdité de cette position, puisque
l'embouchure de la riviere de Blavet en
est éloignée de plus d'une lieue; on ne
connoît d'ailleurs aucuns vestiges aux en-
virons, qui puissent donuer le moindre in-
dice qu'il y ait eu une autre ville autrefois
au voisinage du Port Louis.
Cependant on s'est tellement mis dans
l'esprit que le Port Louis s'étoit de tous
les tems appellé Blavet, que plusieurs sça-
vans des derniers siécles ont employé toute
leur sagacité pour en cherchet l'origine
dans la haute antiquité, entr'autres Or-
telius (a) & le célebre Historiographe M.
(al Ortolii Thesaurus Geographicus.
MARS. 1752.
19
de Valois (a), lequel rapportant un pas-
sage de l'ancienne notice (b) de l'Empire
Romain soutient que le mot Bablia, que
l'on y lit, doit s'expliquer par Blavet,
nom ancien du lieu où est le Port Louis:
Prafectus militum Carronentium Bablia, où
il remarque qu'il faut lire Blabitta ou Bla-
vitta: ce lieu appellé par les Anciens Ba-
blia, étoit une forteresse importante, où les
Romains tenoient une garnison de troupes
appellées Carroneuses, sous les ordres d'un
Duc ou Général de l'Armorique, qui cer-
tainement doit s'entendre de Blaye, ville
du Bourdelois sur la Garonne, que Pto-
leméè (c) appelle Portus Santonum, Promon-
torium Santonum; & le Poëte Ausone (d) à
la fin du quatrième siécle Blavia Militaris;
Gregoite de Tours (e) Blavia, & l'Itine-
raire d'Antonin met Blavetum, Blavia &
Blavium, sur le chemin de Bourdeaux à
Autun, & par consequent ne peut s'appli-
quet à l'endroit où est placé le Port Louis.
Ce qui confirme de plus en plus qu'il
(a) Valesius netitiae Galliarum. Voyez les Preuves
de la Nouvelle Hist. de Bret. de Dom Hyacinte-
Maurice. T. I. col. 163.
(6) Notice de l'Empire Romain; sect. 61.
(c) Ptolomai Cosmographie sive Geographia lib. 2.
(d) Ausoni Burdigalensis Opera ep. X. ad Paulum.
(e) Gregor. Tur. glor. Conf.
20 MERCUREDE FRANCE.
n'y a jamais eu anciennement de ville du
nom de Blavet, sur cette partie meridio-
nale de la Côte de Bretagne, c'est qu'il
nen est rien dit dans aucun des anciens
Historiens de ce Duché: il nen est fait au-
cunè mention dans la collection des Titres
de la Province, par le sçavant Benedictin,
de la nouvelle Histoire de Bretagne, où
on ne la trouve nulle part, soit dans les
archives du Domaine du Roi, dont le fond
releve, soit dans les titres des Seigneurs
voisins, ou ceux des vassaux qui en posse-
doient le terrein ou les cabanes qui y
étoient, losqu'en 1486. François II. Duc
de Bretagne (a) y envoya Jean Prince d'O-
range, & Jean Sire de Rieux accompagnés
de quantité de Gentils-Hommes & de
commerçans, pour en examiner la situa-
tion & le Port, où le Duc de Bretagne dès-
lors avoit dessein d'y faire l'établissement
d'une ville de commercé, dont il fut fait
un Procès-verbal, dans lequel ce lieu est
nommé Loc-Peran, petit Hameau habité
par des Pêcheurs, qui signifie en Langue du
pays, Lieu de S. Pierre, à cause d'une cha-
pelle sous l'invocation de ce Saint qui exis-
te encore aujourd'hui.
Le petit Hameau de Loc Peran étoit en-
eore le même l'an 1590. dans le tems des
(a) MS.
MARS. 1752.
21
révolutions de la Ligue. Le Duc de Mer-
cœeur (a) y attira 4000 Espagnols qu'il
avoit demandés au Roi d'Espague Philip-
pe II, qui débarquerent le 12 Octobre.
Le premier soin de ces troupes, fut
de s'y retrancher du côté de la terre, dont
quelques vestiges des murs & les fossés se
remarquent encore aujourd'hui; & com-
me le Port ou Golphe (à l'entrée duquel
est placé le Port Louis ) s'appelloit Bla-
vet (du nom de la principale Riviere qui
s'y jette) les Espagnols nommerent l'en-
droit où ils avoient débarqué, du nom
du Port. Voilà l'époque du nom Blavet,
donné à l'endroit où est le Pott-Louis :
& par la raison que dans ces temps de
guerres civiles, le débarquement des
Espagnols en Bretagne, faisoit l'atten-
tion de toute l'Europe. Le lieu où ils
avoient pris poste fit grand bruit; toutes
les Histoires en firent mention, sous le
nom de Blavet, ainsi que les Espagnols le
nommoient, & il a continué à être ap-
pellé de même, sans toutes les circons-
tances où il en a été depuis ce moment
question, jusqu'au temps qu'il a pris le
nom du Port Louis. Il est dit dans le
(a) Voyez le P. Dan. Hist. de Fr. in-4°. T. IX.
p. 511, 561. T. X. p. 33, 207, 208. & Pr. de sa
nouv. Hist. de Bret. T. III. col. 1715.
22 MERCURE DE FRANCE
Traité de Paix de Vervins, l'an 1598, que
le Roi d'Espagne fera restitution de la for-
teresse de Blavet au Roi Henry IV.
Les Géographes Blaeu (a) & Jansson (b)
par une fiction Géographique tracée
dans le Cabinet, ont placé cette forte-
resse dans leurs Cartes, isolée au milleu
du Golphe. Le sçavant Abbé de Longue-
rie (c), Piganiol de la Force (d), dans la
description qu'ils font du Port Louis
disent, qu'il s'appelloit anciennement
Blavet.
Les Princes mécontens (e) en 1610,
y établirent un Fort sur la pointe la plus
avancée dans la mer, précisément dans
le même emplacement de la citadelle ac-
tuelle, à l'entrée du Port, dont les vais-
seaux rangent les murs de très-près. Ce
Fort ayant ensuite été remis au Marquis
de Cœuvre par le Duc de Vendôme, le
Roi en ordonna la démolition.
Le Roi Louis XIII. peu de temps
après, prit la résolution, par le conseil
du grand Cardinal de Richelieu, d'y
établir une Ville de Commerce, & d'y cons-
(a) Geograpbia Blaviana.
(5) Atlas de Jean Jansson.
(c) Description de la France, p. 91.
(d) Description de la France, T. 6. p. 235.
(e) Moreri & un Manuscrit.
MARS. 1752.
23
truire une Citadelle: la direction en fut
confiée à M. le Maréchal de Brissac. Sa
Majesté voulut que cette nouvelle Ville
fût nommée de son nom, & les Lettres
Patentes en furent expédiées le 18 Juil-
let 1618.
La Citadelle n'étoit point achevée en
1625, lorsque M. de Soubise, (a) com-
mandant une flotte de vaisseaux Roche-
lois (dans ces temps malheureux qu'ils ne
se rapellent qu'avec douleur, ) étant en-
tré dans ce Port, dans le dessein de fai-
re le siège de la Citadelle, & de s'en em-
parer, les Ducs de Vendôme, de Retz &
de Brissac, instruits de cette invasion,
accoururent au secours: le Marquis de
Molac se jetta avec cent Gentils-hommes
Bretons dans la Citadelle, ce qui obli-
gea M. de Soubise à se rembarquer pré-
cipitamment pendant la nuit avec toutes
ses troupes qui commirent avant que de
partir, mille desordres dans la Ville,
où ils mirent le feu par tout, entrerent
dans les Eglises, les saccagerent, brise-
rent les images des Saints, les vases sa-
crés, & même pousserent leur exécrable
fureur jusques sur les Hosties.
Ce ne fut que dans la suite, que la
(a) Mezeray, Hist. de France, & le P. Daniel,
Tom. X. p. 15. 18, 27 Jan.
24 MERCUREDEFRANCE.
Ville fut fermée de murs par les soins &
les frais du Maréchal de la Meilleraye,
qui en fut fait Gouverneur après le Duc
de Brissac, par l'alliance qu'il contracta
avec la fille da ce Prince: il paroît que
cette enceinte fut finie avant l'an 1655;
& en considération des dépenses que le
Maréchal de la Meilleraye avoit faites
pour enfermer la Ville de murs, on lui
accorda, en forme de dédommagement,
la perception des droits sur les Boissons
dans l'intérieur de la Ville, dont le re-
venu avoit-passé en succession à la Maison
de Mazarin comme leur patrimoine qui
par un arrangement qui vient tout à
l'heure de se faire entre le Roi & la Mai-
son de Mazarin, sont actuellement per-
çus au nom de Sa Majesté.
La Compagnie des Indes (a) avoit eu
dessein, sous le regne du Roi Louis XIV.
de former au Port Louis son établisse-
ment; Sa Majesté en accorda la permis-
sion, par une Déclaration de l'an 1666;
mais cette Compagnie préféra un terrain
vague à l'intérêt de la rivière de Pons-
corf, à une lieue au nord, de l'autre
côté du Port Louis dans le même Gol-
phe
(a) Preuves de l'Hist. de la Compagnie des
Indes. p. 208.
MARS. 1752.
25
phe que l'on a nommé l'Orient, à cause
de la partie du monde, où cette Com-
pagnie fait son commerce, qui est un
des plus considérables établissemens qu'il
y ait jamais eu, tant par la construction
d'une quantité considérable de vaisseaux,
que par les magnifiques Magazins que
l'on y a bâtis, & que l'on augmente
chaque année.
J'ai insensiblement, Monsieur, éten-
du ma Lettre au delà des bornes qui
en étoient le motif; mais on ne peut
guères se dispenser en parlant d'une Ville,
de dire les principales choses qui peu-
vent l'intéresser. J'en passe beaucoup sous
silence dans la crainte d'abuser plus long.
temps d'une place, qui peut être plus
essentiellement remplie dans votre Mer-
cure: je suis, &c.
Fermer
9
10
p. 57-63
LETTRE Ecrite à l'Auteur du Mercure, par un Garçon-Marchand qui voudroit bien être Bel Esprit.
Début :
MONSIEUR, Vous êtes en possession de réunir dans votre Journal [...]
Mots clefs :
Dents, Chicot, Chambre des pairs, Fleur, Public, Académie, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE Ecrite à l'Auteur du Mercure, par un Garçon-Marchand qui voudroit bien être Bel Esprit.
LETTRE
Ecrite à l'Auteur du Mercure, par un Garçon-Marchand
qui voudroit bien être
Bel Esprit.
MONSIEUR,
Vous êtes en possession de réunir dans
votre Journal l'instructif & l'amusant,
le férieux & le badin. Le Public
trouve son compte dans ce melange judi-
cieux; il a de quoi contenter toutes
fortes de Lecteurs: les uns songent à s'or-
ner l'esprit, les autres cherchent à se ré-
créer. Pour la satisfaction de ces der-
niers, je veux vous raconter une avanture
finguliere, dont hier au soir je fus le té-
moin oculaire. Faites, s'il vous plaît,
bien vîte imprimer ma Relation: je
n'ai point encore vû de ma prose en
lettres moulées; il me semble que cela
doit être bien chatouilleux. Etre Au-
teur !... Figurer dans un Livre !....
se commence.
Au centre ou à peu près de notre
vieille cité (nous dattons du Déluge ).
Au centre donc de notre Ville 2
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
est un réduit public, où s'assemblent
tous les soirs les Fainéans de profession,
& ceux qui quittent leur ouvrage au
jour tombant. Je me vante d'être un des
plus exacts à m'y rendre : dès que ma
boutique est fermée, je vais, je vole
à l'Académie; c'est ainsi que par décen-
ce, & faute d'Académie littéraire, nos ci-
tadins ont nommé ce tripot. Là, on tue le
temps comme on peut: les uns jouent,
ou parient: les autres mangent ou boivent:
plusieurs parlent, dissertent, exagerent,
chantent, crient; quelques-uns regar-
dent, se taisent écoutent, se mocquent,
sennuient. Cet hôtel, véritable tour de
Babel, vraie Cour du Roi Petaut, est
distribué en plusieurs appartemens, dont
deux principaux: lappartement haut,
c'est proprement l'Acadèmie, l'assemblée
du beau-monde, la Chambre des Pairs;
je n'y vais que les Dimanches : l'aparte-
tement bas où je vais tous les jours,
sera, si vous le voulez la Chambre des
Communes, vulgairement un billard,
une taverne à bierte, un poële enfumé.
Cleres de Procureur, Garçons-Mar-
chands, Huifsiers, Rats de-cave, Eco-
liers, tous bons enfans & gens du pays,
forment le gros de la bruyante assem-
blée. Les Etrangers y sont admis, com-
Digfires bO
MARS. 1752.
57
me de raison; aussi sont-ce deux Etran-
gers qui vont jouer le principale rôle
dans la Scene que j'ai à détailler. Scene
vraiment comique, quoique ensanglan-
tée: mais allons au fait; je crains de
m'être un peu trop arrêté sur la description
dulieu de laScene; en tout cas, si j'ai eu tort,
qu'on me pardonne; je suis apprentif
Relateur: moi-même, j'ai souvent eu
de l'indulgence pour les Maîtres de
PArt.
Un Arracheur de dents qui ne ment
jamais, du moins à ce qu'il dit, exer-
ce depuis quelque temps son Art en cet-
te Ville. Il se nomme le sieur N.***
C'est un petit homme singulier, gros
& court, borgne & grimacier, parlant
haut & toujours, vantant sa dextérité &
fes prouesses, aimant son métier jus-
qu'à la fureur, regardant les dents qu'il
a arrachées, comme autant d'escadrons
renversés, brave d'ailleurs & sur la hanche,
faisant trembler les vieux corps, sans en-
excepter ceux des pieds, dur à lui-mê-
me jusou'à l'Héroisme, bravant les ri-
gueurs de la saison, couvert de la plus:
mince papeline; ennemi jurè des fa-
çons, & furtout des visites du premier
jour de l'an, ayant eu soin de distri-
buer trois jours avant; force billets impri-
C
60 MERCURE DE FRANCE.
mès, où il assute qu'il arrachera les dents
à toutes les personnes qui lui feront l'hon-
neur de le venir voir. Tel est mon Héros
principal. Nous le voyons tous les jours
avec plaisit, nous l'entendons avec ad-
miration. Il opere sous nos yeux en plein
billard; & je dois dire en Historien fi-
delle, qu'il opere fort heureusement.
Hier pourtant, hier, sa gloire, aussi
brillante, mais aussi fragile que le crys-
tal, vint se briser contre un chicot obs-
tiné. Le Laquais d'un de nos Magis-
trats, qui s'amusoit bonnement avec nous
jusqu'à ce que son Maître descendit de
la Chambre des Pairs, se plaignit à no-
tre Artiste d'un reste de dent qui l'in-
commodoit. L'examiner, offrir ses servi-
ces, la manquer, la remanquer deux ou
trois fois, tout cela fut executé. Le La-
quais saignoit fort & se plaignoit: l'O-
pérateur juroit gros, & rougissoit: le
Public assemblé s'étonnoit; un mauvais
Plaisant haussoit les épaules & rioit. Le
colérique N*** s'en apperçut: vous
riez, Monsieur, lui dit-il: sachez qu'il
ny a point de Dentiste en France qui
puisse tirer ce chicot; point d'homme
en Europe... Monseu, Monseu, ajou-
ta-t. il, en haussant le ton & ôtant son
chapeau, j'ai eu l'honneur de travailler
MARS. 1752.
61
dans toutes les Cours d'Allemagne, de
Prusse, de Hollande, d'Angleterre, j'en ai
de bons certificats, & si ce chicot ...
Il en auroit dit davantage, si le Rieur,
qui alors ne rioit plus, ne l'eût inter-
rompu, J'arracherai pourtant ce chicot
tout. à l'heure, si M. la Fleur me le pet-
met, dit il modestement; M. la Fleur
mertez vous là: oui oui, Monsieur, met-
tez-vous là, dit aussi l'éhonté Opérateur,
nous allons voir. Le complaisant la Fleur
s'assied, ouvre la bouche, présente la mâ-
choire; le nouveau Dentiste y met le
davier, le chicot est enlevé . .... . Eh.
donc! Monsu de la Fleur, faites garga-
risme à l'alvéole. Ce terme de l'Art pro-
noncé d'un accent biscayen, la vue du
chicot ensanglanté; le regard malin des
Assistans, pétrifierent le pauvre N***
Je le vois bien, Monsieur, dit-il, vous
êtes du métier; mais morbleu! Si je
n'eusse ébranlé cette dent, de votre vie-
vous ne l'eussiez tirée. Le garçon Chi-
rurgien, car en effet c'en étoit un, pic-
qué de cette rodomontade, qui sem-
bloit le ravaler, palit de colere, & rougir
je
d'indignation. Je parie, dit-il à N***
parie vous arracher à vous- même à l'instant
toutes les dents l'une après l'autre; & si
jun manque une seule, je veux.. Tope,
BaseesOO
62 MERCUREDE FRANCE.
repondit l'autre. Je parie un louis d'or .. I.
la dispute étoit trop plaisante: un mem-
bre de la Chambre des Communes se
députe à la Chambre des Pairs; les Pairs
descendent .... Dans cet intervale la ga-
geure d'un louis d'or avoit été réduite à
trois livres, & l'expérience à trois dents.
N***
,le cul par terre, indiquoit à
son rival celles de toutes ses dents qui-
étoient le mieux enracinées; le jeune
Chirurgien saisit la premiere, la renver-
se, la jette sans parler aux pieds de N*xx
& d'une main victorieuse alloit froide-
ment continuer l'abatis, lorsque N***
tut ensanglanté se releve, vous avez
gagné, dit il en l'embrassant, vous êtes un
habile homme, je ne l'aurois pas mieux
arrachée: l'écu est à vous .... Mais le
triomphant Chirurgien scut user de la-
victoire; content de ses lauriers, il re-
fusa d'empocher le prix de ses travaux
rendit l'écu. Nr* de son côté se picqua de
génétosité; on apporta des pots, des li-
queurs. Tous les Assistans furent engagés à
se joindre aux trois Acteurs principaux;
beaucoup accepterent, je fus de ce nom-
bre, & au lieu d'un écu, nous en bu-
mes au moins quatre. Instabilité des cho-
ses humaines! pourtois je m'écrier ici:
vanité des biens de ce monde!N**
jitized by Goog
63
MARS. 1752.
perd en un quart d'heure au plus sa ré-
putation, une dent saine & quatre écus.
Voilà, Monsieur, la singularité dont
j'avois à vous rendre compte. Je sens
combien une Seene aussi plaisante perdra,
à être lue : le tout est d'en avoir été Spec-
tateur. La honte, le dépit de l'un, le-
tiomphe & la joye de l'autre, les mu-
seaux saignanis des deux édentés, des
rieurs de toutes paris; les attitudes va-
riées des Spectateurs, ces différens ob-
jets formoient un tout inimitable. Ja-
mais je n'ai vû un tableau aussi original.
J'aurois peut être mieux réussi dans la
copie que j'en ai faite, si j'eusse osé y
employer plus de temps, mais j'ai eu
peur d'être prévenu. Nous avons ici plu-
sieurs Beaux-Esprits qui auroient saisi cet-
te occasion d'augmenter leur gloire. On-
vient même de massurer que Mademoi-
selle... avoit passé toute la nuit pour en-
faire le sujet d'une Epître à une Duches-
se; Mademoiselle .. la matiere d'uneEglo-
gue ; M. l'Abbé .... le canevas d'une
Ode Anacréontique. Pour moi je ne fais
point de vers, ou du moins si par mal-
heur j'en fais, ils sont assez méchans,
Mais je me garde bien de les montrer aux gens.
T'ai l'honneur d'être, &c.
Ecrite à l'Auteur du Mercure, par un Garçon-Marchand
qui voudroit bien être
Bel Esprit.
MONSIEUR,
Vous êtes en possession de réunir dans
votre Journal l'instructif & l'amusant,
le férieux & le badin. Le Public
trouve son compte dans ce melange judi-
cieux; il a de quoi contenter toutes
fortes de Lecteurs: les uns songent à s'or-
ner l'esprit, les autres cherchent à se ré-
créer. Pour la satisfaction de ces der-
niers, je veux vous raconter une avanture
finguliere, dont hier au soir je fus le té-
moin oculaire. Faites, s'il vous plaît,
bien vîte imprimer ma Relation: je
n'ai point encore vû de ma prose en
lettres moulées; il me semble que cela
doit être bien chatouilleux. Etre Au-
teur !... Figurer dans un Livre !....
se commence.
Au centre ou à peu près de notre
vieille cité (nous dattons du Déluge ).
Au centre donc de notre Ville 2
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
est un réduit public, où s'assemblent
tous les soirs les Fainéans de profession,
& ceux qui quittent leur ouvrage au
jour tombant. Je me vante d'être un des
plus exacts à m'y rendre : dès que ma
boutique est fermée, je vais, je vole
à l'Académie; c'est ainsi que par décen-
ce, & faute d'Académie littéraire, nos ci-
tadins ont nommé ce tripot. Là, on tue le
temps comme on peut: les uns jouent,
ou parient: les autres mangent ou boivent:
plusieurs parlent, dissertent, exagerent,
chantent, crient; quelques-uns regar-
dent, se taisent écoutent, se mocquent,
sennuient. Cet hôtel, véritable tour de
Babel, vraie Cour du Roi Petaut, est
distribué en plusieurs appartemens, dont
deux principaux: lappartement haut,
c'est proprement l'Acadèmie, l'assemblée
du beau-monde, la Chambre des Pairs;
je n'y vais que les Dimanches : l'aparte-
tement bas où je vais tous les jours,
sera, si vous le voulez la Chambre des
Communes, vulgairement un billard,
une taverne à bierte, un poële enfumé.
Cleres de Procureur, Garçons-Mar-
chands, Huifsiers, Rats de-cave, Eco-
liers, tous bons enfans & gens du pays,
forment le gros de la bruyante assem-
blée. Les Etrangers y sont admis, com-
Digfires bO
MARS. 1752.
57
me de raison; aussi sont-ce deux Etran-
gers qui vont jouer le principale rôle
dans la Scene que j'ai à détailler. Scene
vraiment comique, quoique ensanglan-
tée: mais allons au fait; je crains de
m'être un peu trop arrêté sur la description
dulieu de laScene; en tout cas, si j'ai eu tort,
qu'on me pardonne; je suis apprentif
Relateur: moi-même, j'ai souvent eu
de l'indulgence pour les Maîtres de
PArt.
Un Arracheur de dents qui ne ment
jamais, du moins à ce qu'il dit, exer-
ce depuis quelque temps son Art en cet-
te Ville. Il se nomme le sieur N.***
C'est un petit homme singulier, gros
& court, borgne & grimacier, parlant
haut & toujours, vantant sa dextérité &
fes prouesses, aimant son métier jus-
qu'à la fureur, regardant les dents qu'il
a arrachées, comme autant d'escadrons
renversés, brave d'ailleurs & sur la hanche,
faisant trembler les vieux corps, sans en-
excepter ceux des pieds, dur à lui-mê-
me jusou'à l'Héroisme, bravant les ri-
gueurs de la saison, couvert de la plus:
mince papeline; ennemi jurè des fa-
çons, & furtout des visites du premier
jour de l'an, ayant eu soin de distri-
buer trois jours avant; force billets impri-
C
60 MERCURE DE FRANCE.
mès, où il assute qu'il arrachera les dents
à toutes les personnes qui lui feront l'hon-
neur de le venir voir. Tel est mon Héros
principal. Nous le voyons tous les jours
avec plaisit, nous l'entendons avec ad-
miration. Il opere sous nos yeux en plein
billard; & je dois dire en Historien fi-
delle, qu'il opere fort heureusement.
Hier pourtant, hier, sa gloire, aussi
brillante, mais aussi fragile que le crys-
tal, vint se briser contre un chicot obs-
tiné. Le Laquais d'un de nos Magis-
trats, qui s'amusoit bonnement avec nous
jusqu'à ce que son Maître descendit de
la Chambre des Pairs, se plaignit à no-
tre Artiste d'un reste de dent qui l'in-
commodoit. L'examiner, offrir ses servi-
ces, la manquer, la remanquer deux ou
trois fois, tout cela fut executé. Le La-
quais saignoit fort & se plaignoit: l'O-
pérateur juroit gros, & rougissoit: le
Public assemblé s'étonnoit; un mauvais
Plaisant haussoit les épaules & rioit. Le
colérique N*** s'en apperçut: vous
riez, Monsieur, lui dit-il: sachez qu'il
ny a point de Dentiste en France qui
puisse tirer ce chicot; point d'homme
en Europe... Monseu, Monseu, ajou-
ta-t. il, en haussant le ton & ôtant son
chapeau, j'ai eu l'honneur de travailler
MARS. 1752.
61
dans toutes les Cours d'Allemagne, de
Prusse, de Hollande, d'Angleterre, j'en ai
de bons certificats, & si ce chicot ...
Il en auroit dit davantage, si le Rieur,
qui alors ne rioit plus, ne l'eût inter-
rompu, J'arracherai pourtant ce chicot
tout. à l'heure, si M. la Fleur me le pet-
met, dit il modestement; M. la Fleur
mertez vous là: oui oui, Monsieur, met-
tez-vous là, dit aussi l'éhonté Opérateur,
nous allons voir. Le complaisant la Fleur
s'assied, ouvre la bouche, présente la mâ-
choire; le nouveau Dentiste y met le
davier, le chicot est enlevé . .... . Eh.
donc! Monsu de la Fleur, faites garga-
risme à l'alvéole. Ce terme de l'Art pro-
noncé d'un accent biscayen, la vue du
chicot ensanglanté; le regard malin des
Assistans, pétrifierent le pauvre N***
Je le vois bien, Monsieur, dit-il, vous
êtes du métier; mais morbleu! Si je
n'eusse ébranlé cette dent, de votre vie-
vous ne l'eussiez tirée. Le garçon Chi-
rurgien, car en effet c'en étoit un, pic-
qué de cette rodomontade, qui sem-
bloit le ravaler, palit de colere, & rougir
je
d'indignation. Je parie, dit-il à N***
parie vous arracher à vous- même à l'instant
toutes les dents l'une après l'autre; & si
jun manque une seule, je veux.. Tope,
BaseesOO
62 MERCUREDE FRANCE.
repondit l'autre. Je parie un louis d'or .. I.
la dispute étoit trop plaisante: un mem-
bre de la Chambre des Communes se
députe à la Chambre des Pairs; les Pairs
descendent .... Dans cet intervale la ga-
geure d'un louis d'or avoit été réduite à
trois livres, & l'expérience à trois dents.
N***
,le cul par terre, indiquoit à
son rival celles de toutes ses dents qui-
étoient le mieux enracinées; le jeune
Chirurgien saisit la premiere, la renver-
se, la jette sans parler aux pieds de N*xx
& d'une main victorieuse alloit froide-
ment continuer l'abatis, lorsque N***
tut ensanglanté se releve, vous avez
gagné, dit il en l'embrassant, vous êtes un
habile homme, je ne l'aurois pas mieux
arrachée: l'écu est à vous .... Mais le
triomphant Chirurgien scut user de la-
victoire; content de ses lauriers, il re-
fusa d'empocher le prix de ses travaux
rendit l'écu. Nr* de son côté se picqua de
génétosité; on apporta des pots, des li-
queurs. Tous les Assistans furent engagés à
se joindre aux trois Acteurs principaux;
beaucoup accepterent, je fus de ce nom-
bre, & au lieu d'un écu, nous en bu-
mes au moins quatre. Instabilité des cho-
ses humaines! pourtois je m'écrier ici:
vanité des biens de ce monde!N**
jitized by Goog
63
MARS. 1752.
perd en un quart d'heure au plus sa ré-
putation, une dent saine & quatre écus.
Voilà, Monsieur, la singularité dont
j'avois à vous rendre compte. Je sens
combien une Seene aussi plaisante perdra,
à être lue : le tout est d'en avoir été Spec-
tateur. La honte, le dépit de l'un, le-
tiomphe & la joye de l'autre, les mu-
seaux saignanis des deux édentés, des
rieurs de toutes paris; les attitudes va-
riées des Spectateurs, ces différens ob-
jets formoient un tout inimitable. Ja-
mais je n'ai vû un tableau aussi original.
J'aurois peut être mieux réussi dans la
copie que j'en ai faite, si j'eusse osé y
employer plus de temps, mais j'ai eu
peur d'être prévenu. Nous avons ici plu-
sieurs Beaux-Esprits qui auroient saisi cet-
te occasion d'augmenter leur gloire. On-
vient même de massurer que Mademoi-
selle... avoit passé toute la nuit pour en-
faire le sujet d'une Epître à une Duches-
se; Mademoiselle .. la matiere d'uneEglo-
gue ; M. l'Abbé .... le canevas d'une
Ode Anacréontique. Pour moi je ne fais
point de vers, ou du moins si par mal-
heur j'en fais, ils sont assez méchans,
Mais je me garde bien de les montrer aux gens.
T'ai l'honneur d'être, &c.
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11
p. 65-70
LETTRE De M. le Chevalier de Mouhy, à l'Auteur du Mercure.
Début :
Je ne dois point laisser ignorer au Public, Monsieur, que l'ouvrage que je [...]
Mots clefs :
Théâtre, Ouvrage, Auteurs, Histoire, Chronologique, Acteurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. le Chevalier de Mouhy, à l'Auteur du Mercure.
LETTRE
De M. le Chevalier de Mouhy, à l'Auteur
du Mercure.
Je ne dois point laisset ignorer au Public,
Monfieur, que l'ouvrage que je
vais lui donner dans quelques jours sous le
titre de Tablettes Dramatiques, ne renfer-
me point des observations critiques sur
les Auteurs qui ont écrit avant moi dans
ce genre, comme on l'annonce déja. Bien
loin d'avoir pensé à relever les fautes
qu'ils ont pû faire, je ne me suis occupé
que du soin de les éviter; & quand par
des recherches réitérées je nai pu douter
qu'ils ne fussent tombés dans l'erreus, je
n'en ai prosité que pour m'en garantir
sans les citer, nim en faire un mérite. Mon
unique vue, Monsieur, en entreprenant
cet ouvrage, a été de renfermer dans un
seul volume tout ce que l'histoire du Théâ
&6 MERCUREDE FRANCE.
tre François offre de plus interessant, &
de le faire avec assez d'ordre, pour qu'à
l'ouverture du livre, on trouvât sans per-
ne ce qu'on avoit desfein d'y chercher.
Pour vous mettre en état de compren-
dre si l'exécution a répondu au projet, je
vais vous donner une esquisse de l'ouvra-
ge.
1. Il commence par une préface néces-
faire pour l'intelligence du Livre.
2. On trouve ensuite un abrégé trèg-
court de l'Histoire du Théatre François,
depuis fon origine, jusqu'à l'établisse-
ment de l'Hôtel de Bourgogne.
3. Il est suivi d'un essai chronologique
fur l'établissement des différens Théâtres
à Paris depuis celui de S. Maur, en
jusqu'en 1689.
4. Le Dictionnaite se presente après. II
ren ferme toutes les piéces du Théâtre Fran-
5ois jouées ou imprimées depuis 1552,
jusques & compris l'année 1751, & les
mois de Janvier & de Fevrier 1752.
5. Les Histoires, en abregé des Au-
teurs dont les piêces sont répandues dant
cet ouvrage suivent immédiatement. Je
les ai partagées en deux classes: la prei-
miere contient une vie très-abrégée de
ceux qui sont très-connus, & la seconde
renferme ee qui a rapport aux Auteurs qui
le sont moins.
MiARS. 1752.
6. Enfin l'Ouvrage finit par un petit
traité chronologique de tous les Acteurs
François qui ont paru sur le Théâtre de-
puis 1510 jusqu'à ce jour.
Sur l'exposé que je viens de vous faire
je fuis persuadé, Monsieur, que vous avea
déja pensé que je n'ai qu'effleuré ces dif-
férentes parties, ou que je n'ai écrit que
sur les principales. Non Monsicur, j'ose
avancer qu'à l'exception des détails, jar
faisi tout ce qui s'appelle Faits, que je n'ai
rien obmis de tout ce qui est connu; &
pour ce qui a rapport aux piéces de Théâ-
tre François, que mon Dictionnaire est
plus étendu que tous les differens catalo-
gues qui ont paru jusqu'aujourd'hui.
Mais comment se peut il, mallez- vous
dire, que vous soyez parvenu à renfermer
tant de parties différentes dans un seul
volume? Par un moyen tout simple, Mon-
sieur: c'est par la maniere de les imprimer
qui resserre dans une seule ligne ce qui en
exigeoit naturellement plusieurs. Un exem
ple donné sur une piéce de Théâtre va
vous mettre à portée d'en juger. Supposé
que vous vouliez scavoir de qui est l'Hom-
me à bonnes fortunes, en quel jour & en
quelle année cette Comedie a été répré-
sentée, combien elle a eu de représenta-
tions, le tems où elle a été imprimée, &
Digstued veOO
68 MERCURE DE FRANCE.
en quel format est l'édition: une seule li-
gne ne vous laissera rien à désirer sur tou-
tes ces choses; & vous trouverez sous certe
ligne partagée en cinq colonnes ce qui
vous reste à apprendre pour l'historique
de la Piéce.
Exemple.
An. des
de
Le
Nem des Pieces.
Autsurs. (repres-nt. 1 Nomb. IElitiont
25 116800 12
OMME ()SARON. 1680
à bonnea fortunes, Comédie en einqu actes en prose
donnéc le 30 Jauvier, très agreable, rest e au Théatre
& toujoula revue avec plaisir quoiqu'ecrite avec un peu
de négligence. Bien des gens ont prétendu que Baron
pu'en étoit que le prête nom, mais i s n'en ont apporté
aucune preuve.
Supposant que quoique sufsisament ins-
truit de ce qui a rapport à cette piéce
votre curiosité s'étende plus loin, & que
vous vouliez sçavoir quelques particulari-
tés de l'Histoire de l'Auteur; vous verrez
après le Dictionnaire à la tête des pages,
les Auteurs à la lettre B. vous trouverea
Baron à sa place.
Exemple pour les Auteurs.
Les Anteurz. (Taalite.
Naissance.
Mort.
BARON(M.) POITE. né en 1653. m. en 1719.
On trouve dans le Parnasse François de du Til-
let un article étendu sur ce Comédien. Il étoit
vain, & aroit une si grande opinion de lui-meme,
MARS. 1752.
6
qu'il pensa refuser la pension que le Roi lui avoit
accordée, parce que l'Ordonnance portoit: payez
au nommé Michel Boyron, dit Baron, &c. Il
quitta le Théatre deux sois. C'est le plus grand
Acteur qu'il y ait jamais eu. Sa rentrée acheva de
zétublir le naturel au Théatre; ouvrage qui avoit
déja été commencé par Mademoiselle le Couvreut.
Avant eux la déclamation étoit devenue une espece
de chant; ce manvais goût avoit été introduit par-
Mademoiselle de Champmesté, & augmenté par
Mademoiselle Duclos. Beaubourg qui avoit été
long.tems en possession des premiers rôles, avoit
pris aussi le genre de déclamation forcée, qu'il
corrigeoit cependant par beaucoup d'ame.
Après les Auteurs, on trouve, Mon-
sieur, un petit Traité Chronologique de
tous les Acteurs qui ont été reçus depuis
1510. jusqu'aujourd'hui. Mon premiet pro-
jet avoit d'abord été de les placer dans le
même ordte que les piéces, afin que la re-
cherche en fût plus facile; mais outre que
je combois par-là dans une monotonie
qu'on m'auroit sans doute reprochée, eet
arrangement m'auroit mis dans la necessité
de grossir le volume d'une huitième parti:
pour y placer les anecdotes relatives & es-
sentielles à l'histoire du Théâtre, que je ne
pouvois obmetre sans rendre mon ouvtage
imparfait; au lieu qu'en suivant l'ordre
chronologique, ces anecdotes se trouvent
portées naturellement aux années qui leur
conviennent.
70 MERCURE DE FRANCE.
Je ne finirai point ma lettre, Monsieur,
sans vous avoner que la partie des Acteurs
n'étoit point faite quand j'ai présenté l'ou-
vrage, dont je viens de vous donner l'idée,
à M. le Duc de Chartres! après avoir eu la
complaisance de le parcourir, ce Prince
s'en apperçut d'abord, & eut la bonté de
me dire que les Acteurs tenant aussi essen-
tiellement à l'histoire du Théatre, je ne
pouvois me dispenset d'en parler, il n'en
a pas fullu davantage pour me déterminer
à traiter cette partie. Je ne compterai pour
rien les veilles que j'ai employées pour ce
nouveau travail, si j'ai été assez heureux
pour réussir.
J'ay l'honneur d'ette parfaitement,
MONSIEUR;
Votre très-humble & très,
obeissant ferviteur,
DE MOUHY.
De M. le Chevalier de Mouhy, à l'Auteur
du Mercure.
Je ne dois point laisset ignorer au Public,
Monfieur, que l'ouvrage que je
vais lui donner dans quelques jours sous le
titre de Tablettes Dramatiques, ne renfer-
me point des observations critiques sur
les Auteurs qui ont écrit avant moi dans
ce genre, comme on l'annonce déja. Bien
loin d'avoir pensé à relever les fautes
qu'ils ont pû faire, je ne me suis occupé
que du soin de les éviter; & quand par
des recherches réitérées je nai pu douter
qu'ils ne fussent tombés dans l'erreus, je
n'en ai prosité que pour m'en garantir
sans les citer, nim en faire un mérite. Mon
unique vue, Monsieur, en entreprenant
cet ouvrage, a été de renfermer dans un
seul volume tout ce que l'histoire du Théâ
&6 MERCUREDE FRANCE.
tre François offre de plus interessant, &
de le faire avec assez d'ordre, pour qu'à
l'ouverture du livre, on trouvât sans per-
ne ce qu'on avoit desfein d'y chercher.
Pour vous mettre en état de compren-
dre si l'exécution a répondu au projet, je
vais vous donner une esquisse de l'ouvra-
ge.
1. Il commence par une préface néces-
faire pour l'intelligence du Livre.
2. On trouve ensuite un abrégé trèg-
court de l'Histoire du Théatre François,
depuis fon origine, jusqu'à l'établisse-
ment de l'Hôtel de Bourgogne.
3. Il est suivi d'un essai chronologique
fur l'établissement des différens Théâtres
à Paris depuis celui de S. Maur, en
jusqu'en 1689.
4. Le Dictionnaite se presente après. II
ren ferme toutes les piéces du Théâtre Fran-
5ois jouées ou imprimées depuis 1552,
jusques & compris l'année 1751, & les
mois de Janvier & de Fevrier 1752.
5. Les Histoires, en abregé des Au-
teurs dont les piêces sont répandues dant
cet ouvrage suivent immédiatement. Je
les ai partagées en deux classes: la prei-
miere contient une vie très-abrégée de
ceux qui sont très-connus, & la seconde
renferme ee qui a rapport aux Auteurs qui
le sont moins.
MiARS. 1752.
6. Enfin l'Ouvrage finit par un petit
traité chronologique de tous les Acteurs
François qui ont paru sur le Théâtre de-
puis 1510 jusqu'à ce jour.
Sur l'exposé que je viens de vous faire
je fuis persuadé, Monsieur, que vous avea
déja pensé que je n'ai qu'effleuré ces dif-
férentes parties, ou que je n'ai écrit que
sur les principales. Non Monsicur, j'ose
avancer qu'à l'exception des détails, jar
faisi tout ce qui s'appelle Faits, que je n'ai
rien obmis de tout ce qui est connu; &
pour ce qui a rapport aux piéces de Théâ-
tre François, que mon Dictionnaire est
plus étendu que tous les differens catalo-
gues qui ont paru jusqu'aujourd'hui.
Mais comment se peut il, mallez- vous
dire, que vous soyez parvenu à renfermer
tant de parties différentes dans un seul
volume? Par un moyen tout simple, Mon-
sieur: c'est par la maniere de les imprimer
qui resserre dans une seule ligne ce qui en
exigeoit naturellement plusieurs. Un exem
ple donné sur une piéce de Théâtre va
vous mettre à portée d'en juger. Supposé
que vous vouliez scavoir de qui est l'Hom-
me à bonnes fortunes, en quel jour & en
quelle année cette Comedie a été répré-
sentée, combien elle a eu de représenta-
tions, le tems où elle a été imprimée, &
Digstued veOO
68 MERCURE DE FRANCE.
en quel format est l'édition: une seule li-
gne ne vous laissera rien à désirer sur tou-
tes ces choses; & vous trouverez sous certe
ligne partagée en cinq colonnes ce qui
vous reste à apprendre pour l'historique
de la Piéce.
Exemple.
An. des
de
Le
Nem des Pieces.
Autsurs. (repres-nt. 1 Nomb. IElitiont
25 116800 12
OMME ()SARON. 1680
à bonnea fortunes, Comédie en einqu actes en prose
donnéc le 30 Jauvier, très agreable, rest e au Théatre
& toujoula revue avec plaisir quoiqu'ecrite avec un peu
de négligence. Bien des gens ont prétendu que Baron
pu'en étoit que le prête nom, mais i s n'en ont apporté
aucune preuve.
Supposant que quoique sufsisament ins-
truit de ce qui a rapport à cette piéce
votre curiosité s'étende plus loin, & que
vous vouliez sçavoir quelques particulari-
tés de l'Histoire de l'Auteur; vous verrez
après le Dictionnaire à la tête des pages,
les Auteurs à la lettre B. vous trouverea
Baron à sa place.
Exemple pour les Auteurs.
Les Anteurz. (Taalite.
Naissance.
Mort.
BARON(M.) POITE. né en 1653. m. en 1719.
On trouve dans le Parnasse François de du Til-
let un article étendu sur ce Comédien. Il étoit
vain, & aroit une si grande opinion de lui-meme,
MARS. 1752.
6
qu'il pensa refuser la pension que le Roi lui avoit
accordée, parce que l'Ordonnance portoit: payez
au nommé Michel Boyron, dit Baron, &c. Il
quitta le Théatre deux sois. C'est le plus grand
Acteur qu'il y ait jamais eu. Sa rentrée acheva de
zétublir le naturel au Théatre; ouvrage qui avoit
déja été commencé par Mademoiselle le Couvreut.
Avant eux la déclamation étoit devenue une espece
de chant; ce manvais goût avoit été introduit par-
Mademoiselle de Champmesté, & augmenté par
Mademoiselle Duclos. Beaubourg qui avoit été
long.tems en possession des premiers rôles, avoit
pris aussi le genre de déclamation forcée, qu'il
corrigeoit cependant par beaucoup d'ame.
Après les Auteurs, on trouve, Mon-
sieur, un petit Traité Chronologique de
tous les Acteurs qui ont été reçus depuis
1510. jusqu'aujourd'hui. Mon premiet pro-
jet avoit d'abord été de les placer dans le
même ordte que les piéces, afin que la re-
cherche en fût plus facile; mais outre que
je combois par-là dans une monotonie
qu'on m'auroit sans doute reprochée, eet
arrangement m'auroit mis dans la necessité
de grossir le volume d'une huitième parti:
pour y placer les anecdotes relatives & es-
sentielles à l'histoire du Théâtre, que je ne
pouvois obmetre sans rendre mon ouvtage
imparfait; au lieu qu'en suivant l'ordre
chronologique, ces anecdotes se trouvent
portées naturellement aux années qui leur
conviennent.
70 MERCURE DE FRANCE.
Je ne finirai point ma lettre, Monsieur,
sans vous avoner que la partie des Acteurs
n'étoit point faite quand j'ai présenté l'ou-
vrage, dont je viens de vous donner l'idée,
à M. le Duc de Chartres! après avoir eu la
complaisance de le parcourir, ce Prince
s'en apperçut d'abord, & eut la bonté de
me dire que les Acteurs tenant aussi essen-
tiellement à l'histoire du Théatre, je ne
pouvois me dispenset d'en parler, il n'en
a pas fullu davantage pour me déterminer
à traiter cette partie. Je ne compterai pour
rien les veilles que j'ai employées pour ce
nouveau travail, si j'ai été assez heureux
pour réussir.
J'ay l'honneur d'ette parfaitement,
MONSIEUR;
Votre très-humble & très,
obeissant ferviteur,
DE MOUHY.
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12
p. 5-11
LETTRE De J. J. Rousseau de Geneve, à M. l'Abbé Raynal.
Début :
Je crois, Monsieur, que vous verrez avec plaisir l'extrait ci-joint d'une lettre [...]
Mots clefs :
Cuivre, Métal, Étamage, Guillaume-François Rouelle, Batterie, Public, Usage, Vaisseaux, Extrait, Cuisine, Chimistes
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE De J. J. Rousseau de Geneve, à M. l'Abbé Raynal.
LETTRE
De J. J. Rouffeau de Geneve , à M. l'Abbé
Raynal.
JE
E crois , Monfieur , que vous verrez
avec plaifir l'extrait ci- joint d'une lettre
de Stockolm , que la perfonne à qui
elle eft adreffée me charge de vous prier
d'inferer dans le Mercure. L'objet en eft
de la derniere importance pour la vie des
hommes ; & plus la négligence du public
eft exceffive à cet égard , plus les citoyens
éclairés doivent redoubler de zéle & d'activité
pour la vaincre.
Tous les Chymiftes de l'Europe nous
avertiffent depuis long - tems des mortelles
qualités du cuivre , & des dangers aufquels
on s'expofe en faifant ufage de ce pernicieux
métal dans les batteries de cuifine .
M. Rouelle , de l'Académie des Sciences ,
eft celui de tous qui en a démontré le plus
fenfiblement les funeftes effers , & qui s'en
eft plaint avec le plus de véhémence . M.
Thierri , Docteur en Médecine , a réuni
dans une fçavante Thefe qu'il foutint en
1749 fous la préfidence de M. Falconet
une multitude de preuves capables d'ef-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
frayer tout homme raifonnable qui fair
quelque cas de fa vie & de celle de fes
concitoyens. Ces Phyficiens ont fait voir
que le verd de gris où le cuivre diffous
eft un poifon violent , dont l'effet eſt toujours
accompagné de fymptômes affreux ;
que la vapeur même de ce métal eft dangereufe
, puifque les Ouvriers qui le travaillent
, font fujets à diverfes maladies
mortelles ou habituelles ; que toutes les
menftrues , les graiffes , les fels , & l'eau
même , diffolvent le cuivre , & en font du
verd- de gris ; que l'étamage le plus exact
ne fait que diminuer cette diffolution
que l'étaim qu'on emploie dans cet étamage
n'eft pas lui- même exemt de danger,
malgré l'ufage indifcret qu'on a fait jufqu'à
préfent de ce métal , & que ce danger
eft plus grand ou moindre , felon les diffé
rens étaims qu'on emploie , en raifon de
l'arfenic qui entre dans leur compofition ,
ou du plomb qui entre dans leur alliage
( a ) ; que même en fuppofant à l'étamage
une précaution fuffifante , c'eft une im-
( a ) Que le plomb diffous foit un poifon , les
accidens funeftes que caufent tous les jours les
vins falfifiés avec de la litharge , ne le prouvent
que trop Ainfi pour employer ce métal avec ſu →
reté , il eft important de bien connoître quels font
fes diflolvans qui l'attaquent.
JUILLET. 1753 . T
prudence inpardonnable de faire dépendre
la vie & la fanté des hommes d'une
lame d'étaim très- déliée , qui s'ufe trèspromptement
( a ) , & de l'exactitude des
Domestiques & des Cuifiniers , qui rejertent
d'ordinaire les vaiffeaux récemment
étamés , à cauſe du mauvais goût que donnent
les matieres employées à l'étamage :
ils ont fait voir combien d'accidens affreux
produits par le cuivre , font attribués
tous les jours à des caufes toutes différentes
; ils ont prouvé qu'une multitude
de gens périffent , & qu'un plus grand
nombre encore font attaqués de mille
différentes maladies , par l'ufage de ce métal
dans nos cuiſines & dans nos fontaines,
fans fe douter eux mêmes de la véritable.
caufe de leurs maux . Cependant quoique
la manufacture d'uftenfiles de fer battu &
étamé , qui, eft établie au fauxbourg Saint
Antoine , offre des moyens faciles de fub-
( a ) Il eft aifé de démontrer que de quelque
maniere qu'on s'y prenne , on ne fçauroit dans
les ufages des vaiffeaux de cuifine , s'aflurer pour
un feul jour de l'étamage le plus folide. Car
comme l'étain entre en fufion à un degré de feu
fort inférieur à celui de la graiffe bouillante ,
tes les fois qu'un Cuifinier fait rouffir du beure ,
I ne lui eft pas poffible de garantir de la fufion
quelque partie de l'étamage , ni par conséquent
le ragoût , du contact du cuivre.
tou-
A iiij
S MERCURE DE FRANCE.
ftituer dans les cuifines une batterie moins
difpendieufe , auffi commode que celle de
cuivre , & parfaitement faine , au moins
quant au métal principal , l'indolence ordinaire
aux hommes fur les chofes qui leur
font véritablement utiles , & les petites
maximes que la pareffe invente fur les
ufages établis , fur tout quand ils font mau.
vais , n'ont encore laiffé faire que peu de
progrès aux fages avis des Chymiftes , &
n'ont profcrit le cuivre que de peu de cuifines.
La répugnance des Cuifiniers à employer
d'autres vaiffeaux que ceux qu'ils
connoiffent , eft un obftacle dont on ne
fent toute la force que quand on connoit
la pareffe & la gourmandife des Maîtres.
Chacun fçait que la fociété abonde en gens :
qui préferent l'indolence au repos , & le
plaifir au bonheur ; mais on a bien de la
peine à concevoir qu'il y en ait qui aiment
mieux s'expofer à périr , eux & toute leur
famille , dans des tourmens affreux , qu'à
manger un ragoût brûlé .
Il faut raifonner avec les fages , mais
jamais avec le public. Il y a long- tems
qu'on a comparé la multitude à un troupeau
de moutons ; il lui faut des exemples
au lieu de raifons , car chacun craint beaucoup
plus d'être ridicule que d'être four
ou méchant. D'ailleurs dans toutes les
JUILLE T. 1753. 9
chofes qui concernent l'intérêt commun
prefque tous jugeant d'après leurs propres
maximes , s'attachent moins à examiner la
force des preuves qu'à pénétrer les motifs
fecrets de celui qui les propofe : par
exemple , beaucoup d'honnêtes lecteurs
foupçonneroient volontiers qu'avec de
l'argent le Chef de la fabrique de fer battu
ou l'Auteur des fontaines domestiques
excitent mon zéle en cette occafion ; défance
aflez naturelle dans un fiécle de
charlatannerie , où les plus grands fripons
ont toujours l'intérêt public à la bouche .
L'exemple eft en ceci plus perfuafif que le
raifonnement , parce que la même défiance
ayant vraisemblablement dû naître auf
dans l'efprit des autres , on eft porté .
croire que ceux qu'elle n'a point empêchés
d'adopter ce que l'on propofe , ont trouvé
pour cela des raifons décifives. Ainfi au
lieu de m'arrêter à montrer combien il eft
abfurde , même dans le doute , de laiffer
dans fa cuifine des uftenfiles fufpects de
poiſon , il vaut mieux dire que M. Duverney
vient d'ordonner une batterie de
fer pour l'Ecole militaire ; que M. le Prince
de Conti a banni tout le cuivre de la
fienne ; que M. le Duc de Duras , Ambaffa
deur en Espagne , en a fait autant , &
fon Cuisinier qu'il confulta là -deffus , lus
』་ .
que
MERCURE DE FRANCE.
dit nettement que tous ceux de fon métier
qui ne s'accommodoient pas de la batterie
de fer tout auffi bien que de celle de cuivre
, étoient des ignorans ou des gens de
mauvaiſe volonté. Plufieurs particuliers
ont fuivi cet exemple , que les perfonnes
éclairées qui m'ont remis l'extrait ci - joint ,
ont donné depuis long- tems , fans que leur
table fe fente le moins du monde de ce
changement que par la confiance , avec laquelle
on peut manger d'excellens ragoûts
très bien préparés dans des vaiffeaux de
fer.
Mais que peut- on mettre fous les yeux
du public de plus frappant que cet extrait
même ? S'il y avoit au monde une Nation
qui dût s'oppofer à l'expulfion du cuivre ,
c'eft certainement la Suéde , dont les mines
de ce métal font la principale richeffe , &
dont les Peuples en général idolâtrent leurs.
anciens ufages. C'eft pourtant ce Royaume
fi riche en cuivre , qui donne l'exemple
aux autres , d'ôter à ce métal , tous les em
plois qui le rendent dangereux & qui intéreffent
la vie des citoyens ; ce font ces
Peuples fi attachés à leurs vieilles pratiques
, qui renoncent fans peine à une multitude
de commodités qu'ils retireroient
de leurs mines , dès que la raifon & l'au
torité des fages leur montrent le rif ques
JUILLET. 17530 II
que l'ufage indifcret de ce métal leur fait
courir. Je voudrois pouvoir efpérer qu'un
fi falutaire exemple fera fuivi dans le refte
de l'Europe , où l'on ne doit pas avoir la
même répugnance à profcrire , au moins
dans les cuifines , un métal qu'on tire de
dehors. Je voudrois que les avertiffemens.
publics des Philofophes & des Gens de
lettres réveillaffent les Peuples fur les dangers
de toute efpéce aufquels leur impru
dence les expole , & rappellaffent plus
fouvent à tous les Souverains que le foin
de la confervation des hommes n'eft pas
feulement leur premier devoir , mais auffi
leur plus grand intérêt .
Je fuis , Monfieur , &c.
De J. J. Rouffeau de Geneve , à M. l'Abbé
Raynal.
JE
E crois , Monfieur , que vous verrez
avec plaifir l'extrait ci- joint d'une lettre
de Stockolm , que la perfonne à qui
elle eft adreffée me charge de vous prier
d'inferer dans le Mercure. L'objet en eft
de la derniere importance pour la vie des
hommes ; & plus la négligence du public
eft exceffive à cet égard , plus les citoyens
éclairés doivent redoubler de zéle & d'activité
pour la vaincre.
Tous les Chymiftes de l'Europe nous
avertiffent depuis long - tems des mortelles
qualités du cuivre , & des dangers aufquels
on s'expofe en faifant ufage de ce pernicieux
métal dans les batteries de cuifine .
M. Rouelle , de l'Académie des Sciences ,
eft celui de tous qui en a démontré le plus
fenfiblement les funeftes effers , & qui s'en
eft plaint avec le plus de véhémence . M.
Thierri , Docteur en Médecine , a réuni
dans une fçavante Thefe qu'il foutint en
1749 fous la préfidence de M. Falconet
une multitude de preuves capables d'ef-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
frayer tout homme raifonnable qui fair
quelque cas de fa vie & de celle de fes
concitoyens. Ces Phyficiens ont fait voir
que le verd de gris où le cuivre diffous
eft un poifon violent , dont l'effet eſt toujours
accompagné de fymptômes affreux ;
que la vapeur même de ce métal eft dangereufe
, puifque les Ouvriers qui le travaillent
, font fujets à diverfes maladies
mortelles ou habituelles ; que toutes les
menftrues , les graiffes , les fels , & l'eau
même , diffolvent le cuivre , & en font du
verd- de gris ; que l'étamage le plus exact
ne fait que diminuer cette diffolution
que l'étaim qu'on emploie dans cet étamage
n'eft pas lui- même exemt de danger,
malgré l'ufage indifcret qu'on a fait jufqu'à
préfent de ce métal , & que ce danger
eft plus grand ou moindre , felon les diffé
rens étaims qu'on emploie , en raifon de
l'arfenic qui entre dans leur compofition ,
ou du plomb qui entre dans leur alliage
( a ) ; que même en fuppofant à l'étamage
une précaution fuffifante , c'eft une im-
( a ) Que le plomb diffous foit un poifon , les
accidens funeftes que caufent tous les jours les
vins falfifiés avec de la litharge , ne le prouvent
que trop Ainfi pour employer ce métal avec ſu →
reté , il eft important de bien connoître quels font
fes diflolvans qui l'attaquent.
JUILLET. 1753 . T
prudence inpardonnable de faire dépendre
la vie & la fanté des hommes d'une
lame d'étaim très- déliée , qui s'ufe trèspromptement
( a ) , & de l'exactitude des
Domestiques & des Cuifiniers , qui rejertent
d'ordinaire les vaiffeaux récemment
étamés , à cauſe du mauvais goût que donnent
les matieres employées à l'étamage :
ils ont fait voir combien d'accidens affreux
produits par le cuivre , font attribués
tous les jours à des caufes toutes différentes
; ils ont prouvé qu'une multitude
de gens périffent , & qu'un plus grand
nombre encore font attaqués de mille
différentes maladies , par l'ufage de ce métal
dans nos cuiſines & dans nos fontaines,
fans fe douter eux mêmes de la véritable.
caufe de leurs maux . Cependant quoique
la manufacture d'uftenfiles de fer battu &
étamé , qui, eft établie au fauxbourg Saint
Antoine , offre des moyens faciles de fub-
( a ) Il eft aifé de démontrer que de quelque
maniere qu'on s'y prenne , on ne fçauroit dans
les ufages des vaiffeaux de cuifine , s'aflurer pour
un feul jour de l'étamage le plus folide. Car
comme l'étain entre en fufion à un degré de feu
fort inférieur à celui de la graiffe bouillante ,
tes les fois qu'un Cuifinier fait rouffir du beure ,
I ne lui eft pas poffible de garantir de la fufion
quelque partie de l'étamage , ni par conséquent
le ragoût , du contact du cuivre.
tou-
A iiij
S MERCURE DE FRANCE.
ftituer dans les cuifines une batterie moins
difpendieufe , auffi commode que celle de
cuivre , & parfaitement faine , au moins
quant au métal principal , l'indolence ordinaire
aux hommes fur les chofes qui leur
font véritablement utiles , & les petites
maximes que la pareffe invente fur les
ufages établis , fur tout quand ils font mau.
vais , n'ont encore laiffé faire que peu de
progrès aux fages avis des Chymiftes , &
n'ont profcrit le cuivre que de peu de cuifines.
La répugnance des Cuifiniers à employer
d'autres vaiffeaux que ceux qu'ils
connoiffent , eft un obftacle dont on ne
fent toute la force que quand on connoit
la pareffe & la gourmandife des Maîtres.
Chacun fçait que la fociété abonde en gens :
qui préferent l'indolence au repos , & le
plaifir au bonheur ; mais on a bien de la
peine à concevoir qu'il y en ait qui aiment
mieux s'expofer à périr , eux & toute leur
famille , dans des tourmens affreux , qu'à
manger un ragoût brûlé .
Il faut raifonner avec les fages , mais
jamais avec le public. Il y a long- tems
qu'on a comparé la multitude à un troupeau
de moutons ; il lui faut des exemples
au lieu de raifons , car chacun craint beaucoup
plus d'être ridicule que d'être four
ou méchant. D'ailleurs dans toutes les
JUILLE T. 1753. 9
chofes qui concernent l'intérêt commun
prefque tous jugeant d'après leurs propres
maximes , s'attachent moins à examiner la
force des preuves qu'à pénétrer les motifs
fecrets de celui qui les propofe : par
exemple , beaucoup d'honnêtes lecteurs
foupçonneroient volontiers qu'avec de
l'argent le Chef de la fabrique de fer battu
ou l'Auteur des fontaines domestiques
excitent mon zéle en cette occafion ; défance
aflez naturelle dans un fiécle de
charlatannerie , où les plus grands fripons
ont toujours l'intérêt public à la bouche .
L'exemple eft en ceci plus perfuafif que le
raifonnement , parce que la même défiance
ayant vraisemblablement dû naître auf
dans l'efprit des autres , on eft porté .
croire que ceux qu'elle n'a point empêchés
d'adopter ce que l'on propofe , ont trouvé
pour cela des raifons décifives. Ainfi au
lieu de m'arrêter à montrer combien il eft
abfurde , même dans le doute , de laiffer
dans fa cuifine des uftenfiles fufpects de
poiſon , il vaut mieux dire que M. Duverney
vient d'ordonner une batterie de
fer pour l'Ecole militaire ; que M. le Prince
de Conti a banni tout le cuivre de la
fienne ; que M. le Duc de Duras , Ambaffa
deur en Espagne , en a fait autant , &
fon Cuisinier qu'il confulta là -deffus , lus
』་ .
que
MERCURE DE FRANCE.
dit nettement que tous ceux de fon métier
qui ne s'accommodoient pas de la batterie
de fer tout auffi bien que de celle de cuivre
, étoient des ignorans ou des gens de
mauvaiſe volonté. Plufieurs particuliers
ont fuivi cet exemple , que les perfonnes
éclairées qui m'ont remis l'extrait ci - joint ,
ont donné depuis long- tems , fans que leur
table fe fente le moins du monde de ce
changement que par la confiance , avec laquelle
on peut manger d'excellens ragoûts
très bien préparés dans des vaiffeaux de
fer.
Mais que peut- on mettre fous les yeux
du public de plus frappant que cet extrait
même ? S'il y avoit au monde une Nation
qui dût s'oppofer à l'expulfion du cuivre ,
c'eft certainement la Suéde , dont les mines
de ce métal font la principale richeffe , &
dont les Peuples en général idolâtrent leurs.
anciens ufages. C'eft pourtant ce Royaume
fi riche en cuivre , qui donne l'exemple
aux autres , d'ôter à ce métal , tous les em
plois qui le rendent dangereux & qui intéreffent
la vie des citoyens ; ce font ces
Peuples fi attachés à leurs vieilles pratiques
, qui renoncent fans peine à une multitude
de commodités qu'ils retireroient
de leurs mines , dès que la raifon & l'au
torité des fages leur montrent le rif ques
JUILLET. 17530 II
que l'ufage indifcret de ce métal leur fait
courir. Je voudrois pouvoir efpérer qu'un
fi falutaire exemple fera fuivi dans le refte
de l'Europe , où l'on ne doit pas avoir la
même répugnance à profcrire , au moins
dans les cuifines , un métal qu'on tire de
dehors. Je voudrois que les avertiffemens.
publics des Philofophes & des Gens de
lettres réveillaffent les Peuples fur les dangers
de toute efpéce aufquels leur impru
dence les expole , & rappellaffent plus
fouvent à tous les Souverains que le foin
de la confervation des hommes n'eft pas
feulement leur premier devoir , mais auffi
leur plus grand intérêt .
Je fuis , Monfieur , &c.
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Résumé : LETTRE De J. J. Rousseau de Geneve, à M. l'Abbé Raynal.
La lettre de J. J. Rouffeau de Genève à l'Abbé Raynal met en garde contre les dangers du cuivre dans les ustensiles de cuisine. Les chimistes européens, notamment M. Rouelle et le Dr Thierri, ont identifié les propriétés toxiques du cuivre, qui peut se dissoudre et former du vert-de-gris, un poison violent. Les vapeurs de cuivre sont également nocives pour les ouvriers. L'étamage, censé protéger le cuivre, est inefficace à long terme et peut contenir de l'arsenic ou du plomb. Les accidents liés au cuivre sont souvent mal diagnostiqués, et beaucoup ignorent la véritable cause de leurs maladies. Malgré l'existence d'alternatives comme les batteries de fer battu et étamé, la résistance au changement et la paresse freinent leur adoption. Les cuisiniers préfèrent les ustensiles de cuivre familiers, et le public suit des exemples plutôt que des raisons. La méfiance rend difficile la promotion de nouvelles pratiques, même fondées sur des preuves solides. La transition vers le fer dans les cuisines est motivée par des raisons de sécurité. Des figures influentes comme M. Duverney, le Prince de Conti et le Duc de Duras ont adopté cette pratique. Le Mercure de France critique ceux qui persistent à utiliser le cuivre, les qualifiant d'ignorants ou de malveillants. De nombreux particuliers ont suivi cet exemple sans problème. La Suède, malgré ses richesses en cuivre, a abandonné son usage dans les cuisines pour des raisons de sécurité. L'auteur espère que cet exemple sera suivi en Europe et que les avertissements des philosophes sensibiliseront les peuples aux dangers de l'imprudence, rappelant aux souverains leur devoir de protéger leurs sujets.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 58-64
LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur le grain.
Début :
J'ai lû avec attention, Monsieur, dans votre dernier Mercure, page 137, la [...]
Mots clefs :
Grain, Terres, Prix, Religieux, Magasins, Récolte, Vin, Argent, Laboureur, Cultivateurs
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur le grain.
LETTRE
Al Auteur du Mercure , fur le grain.
J'Ar lûavec
'Ar lû avec attention , Monfieur , dans
votre dernier Mercure , page 137 , las
Lettre d'un Religieux à M. Duhamel du
Monceau , fur les avantages que le Public
retireroit des magafins de grain que
les Ordres Religieux pourroient faire dans
leurs Maifons je ne peux qu'applaudir
aux intentions de ce Religieux , elles me..
paroiffent pures , & n'avoir pour but que
l'utilité publique le projet qu'il propofe
a été conçu & exécuté à Paris , il y a déja
plufieurs années.
Je connois tout l'avantage qui réfultera
des magafins faits librement ; j'ai vû une
fi grande abondance de grain en 1743 &
en 1744 dans les Provinces de France où
l'on eft dans l'ufage de battre la récolte au
JUILLE T. 1753 59
bout du champ * , que les laboureurs
ne
fçavoient où le loger , j'ai vû en même tems
les Meſtiveurs
auxquels on donne ordinairement
le neuvième de la récolte pour .
leur falaire , rançonner les colons , & exiger
outre ce neuvième , un fupplément
en
argent exceffif.
J'ai fuivi ces inconvéniens , & j'ai vu
qu'après les bonnes récoltes le cultivateur
fémoit moins de grain qu'à l'ordinaire &
augmentoit fon bétail : j'ai obfervé qu'il
négligeoit de remuer le grain dans les greniers
, parce que le prix des journées,
d'hommes augmente à mefure que celui
du grain baiffe ; j'ai remarqué que chaque
laboureur élevoit une plus grande quantité
de volailles & de porcs qu'à l'ordinaire
; j'ai vu les cultivateurs prodiguer le
grain à leurs boeufs & moutons pour les
engraiffer faute de confommation , ils
trouvent ce moyen de convertir leur grain
en fuif , & de les faire marcher fans voitures.
La vilité du prix du grain le leur faifoit
regarder comme une denrée qui ne
méritoit aucun foin . J'ai vu enfuite les intemperies
des faifons faire manquer la
récoke , les terres non cultivées & les
* Méthode dont je fuis en état de démontrer i
l'abus.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
champs fans fumier , par la mortalité des
beftiaux , alors les difettes fe font fait
fentir , & le peuple toujours injufte , a accufé
les Magiftrats de défaut de vigilance
fur la fortie des grains , tandis que trois
mois auparavant il les accufoit d'infléxibilité
fur ces forties. La véritable caufe du
mal ne doit pas fe chercher ailleurs que
dans la négligence du laboureur, qui n'a pas
fçû bien admniftrer le dépôt que la Provi
dence lui avoit confié . Une ſeconde raiſon
de difette , c'est qu'auffi- tôt que le grain
augmente dans les Provinces , les Colons
augmentent leurs femailles , & comme la
mauvaiſe récolte de grain eft ordinairement
accompagnée d'une difette de légumes
& herbages , la confommation du pain
augmente , parce qu'il faut que le grain
tienne lieu de tout : on en a vû un exemple
en 1751 , il n'y avoit prefque ni féves
, ni pois , ni lentilles , ni chataignes
ni glands ; les chenilles avoient rongé tous
les choux , & les herbes ne fourniffoient
qu'un lait maigre & une chair molle , Que
feroit- on devenu fans la bonté du Roi &
la fageffe du miniftere ?
Ces obfervations m'ont fait conclure
qu'il feroit très- avantageux à l'Etat
que le
commerce du grain fûr auffi libre que celui
du vin nous avons vû plufieurs an
JUILLE T. 17538 61
peu
nées abondantes en vin , & cependant
il n'a point augmenté de prix en proportion
avec le grain , les marchands fçavent
le conferver , & ils en font des magafins
, fans crainte d'être appellés monopolears
: il eft cependant certain qu'on en
manqueroit fans ces magafins : l'expérien
ce nous apprend qu'un Vigneron qui récolte
vingt barriques de vin , en vend
communément feize ; fi les Marchands
achetent , & que s'il ne fe fait pas d'enlevemens
, il ne refte pas deux barriques
à ce vigneron , au bout de deux ans ; il le
confomme infenfiblement , ou il le laiffe
gâter faute de logement ou faute de foins,
Il eft donc certain qu'il feroit très avantageux
qu'il y eût , dans les pays de grain ,
des enlevemens après les récoltes : il
ne s'agit pas ici d'exportation à l'Etranger
, mais de débaraffer le laboureur du
foin de fon grain , & d'être à portée de
le lui conferver au cas de befoin .
Si un Corps Religieux étoit chargé de
ces enlevemens , il faudroit lui interdire
la liberté d'en faire lorfque le froment excéderoit
cent livres le muid , qu'il ne pût
faire fes levées par préférence à perfonne
, que fes greniers fuffent toujours ouverts
, qu'il renouvellât fes grains en vendant
les anciens , fans pouvoir forcer le
$
62 MERCURE DE FRANCE.
Public à acheter , fous quelque prétexte
que ce fût , & qu'il ne pût augmenter le
prix du grain fans la permiffion du Magiftrat
, enforte que le plus haut prix n'excédât
pas cent cinquante livres le muid :
les différentes révolutions lui procureroient
un bénéfice fuffifant , & au moyen
des levées le cultivateur feroit de l'argent
quand il en auroit befoin .
*
J'aurois beaucoup de chofes à dire
fur la maniere de conferver les grains , &
fur les précautions pour le voiturer ; je
démontrerois que le bled voiture vieux
fouffre les mêmes altérations que le vin
que l'on a laiffé furanner dans les vigno
bles , lequel ne peut plus fouffrir de tranfport.
M. Rouffeau reproche à bien jufte
titre à notre Nation la frivolité de fes occupations.
On fait des Sociétés Littéraires
pour microſcoper les mots , & on ne s'eft
point encore avifé de former une fociété
de cultivateurs qui fe communiquaffent
leurs expériences de Province en Province.
Nous avons vu paroître quelques Ouvrages
de Mrs de Buffons & Duhamel , à
peine leur a- t- on marqué quelqu'obligation
de leurs recherches. M. de Combe a
tracé une autre carriere ; on laifle leurs
Livres , on va à la Campagne , on y porte
des Romans. Que de perfonnes le font
JUILLET. 63
1753
4
ruinées en facrifiant leur fortune fur mer
qui auroient fait un profit immenfe , s'ils
cuffent employé la même activité à cultiver
des fonds !
On convertit en parcs & en jardins de
plaifance , les terres labourables qui envi
ronnent un Château ; on fe ruine à ache
ter ces terrains , on les paye le quadruple
de leur valeur , & on ruine le payfan , on
le met dans une aifance momentanée , il
confomme l'argent de fon fonds , il perd
avec fon fonds & l'habitude du travail, &
le peu de probité qu'il avoit ; " ſa maiſon
eft détruite , fon champ eft devenu inculte
pour l'Etat , il n'a plus rien à perdre ,
le crime ne lui coûte plus rien . Les pay- .
fans ne fe preffent point de marier leurs
enfans , lorfqu'ils n'ont point de terres à
leur donner , ils perdent l'amour de la Patrie
, ceux qui n'ont point de poffeffions :
ne tiennent à rien..
Pourquoi n'éleve t'on pas les enfans des
Hôpitaux au travail de la terre ? craïnt on
qu'ils foient robuftes , & qu'ils portent
par tout des bras qui les faffent fubfifter ?
J'aurois trop à dire fi je voulois traiter
cette matiere , & fi j'entreprenois de faire
voir les abus qui naiffent des priviléges
qu'on obtient par des charges , après
avoir acquis fouvent moitié des terres d'u64
MERCURE DE FRANCE.
ne Paroiffe . Il me feroit facile de démon
trer pourquoi beaucoup de terres reftent
incultes , quoique ces terres puffent enti
chir nombre de familles , felles appartenoient
à des cultivateurs : mais ce détail
meneroit trop loin ; il feroit à défirer qu'une
bonne plume l'entreprît , cela feroit
plus utile que des réflexions fur Pline qui
a parlé pour fon pays je pourrois fournir
des matereaux , & je ne demanderois.
d'autre récompenfe que d'être utile à ma
Patrie. Je fuis , & c. L ***
Al Auteur du Mercure , fur le grain.
J'Ar lûavec
'Ar lû avec attention , Monfieur , dans
votre dernier Mercure , page 137 , las
Lettre d'un Religieux à M. Duhamel du
Monceau , fur les avantages que le Public
retireroit des magafins de grain que
les Ordres Religieux pourroient faire dans
leurs Maifons je ne peux qu'applaudir
aux intentions de ce Religieux , elles me..
paroiffent pures , & n'avoir pour but que
l'utilité publique le projet qu'il propofe
a été conçu & exécuté à Paris , il y a déja
plufieurs années.
Je connois tout l'avantage qui réfultera
des magafins faits librement ; j'ai vû une
fi grande abondance de grain en 1743 &
en 1744 dans les Provinces de France où
l'on eft dans l'ufage de battre la récolte au
JUILLE T. 1753 59
bout du champ * , que les laboureurs
ne
fçavoient où le loger , j'ai vû en même tems
les Meſtiveurs
auxquels on donne ordinairement
le neuvième de la récolte pour .
leur falaire , rançonner les colons , & exiger
outre ce neuvième , un fupplément
en
argent exceffif.
J'ai fuivi ces inconvéniens , & j'ai vu
qu'après les bonnes récoltes le cultivateur
fémoit moins de grain qu'à l'ordinaire &
augmentoit fon bétail : j'ai obfervé qu'il
négligeoit de remuer le grain dans les greniers
, parce que le prix des journées,
d'hommes augmente à mefure que celui
du grain baiffe ; j'ai remarqué que chaque
laboureur élevoit une plus grande quantité
de volailles & de porcs qu'à l'ordinaire
; j'ai vu les cultivateurs prodiguer le
grain à leurs boeufs & moutons pour les
engraiffer faute de confommation , ils
trouvent ce moyen de convertir leur grain
en fuif , & de les faire marcher fans voitures.
La vilité du prix du grain le leur faifoit
regarder comme une denrée qui ne
méritoit aucun foin . J'ai vu enfuite les intemperies
des faifons faire manquer la
récoke , les terres non cultivées & les
* Méthode dont je fuis en état de démontrer i
l'abus.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
champs fans fumier , par la mortalité des
beftiaux , alors les difettes fe font fait
fentir , & le peuple toujours injufte , a accufé
les Magiftrats de défaut de vigilance
fur la fortie des grains , tandis que trois
mois auparavant il les accufoit d'infléxibilité
fur ces forties. La véritable caufe du
mal ne doit pas fe chercher ailleurs que
dans la négligence du laboureur, qui n'a pas
fçû bien admniftrer le dépôt que la Provi
dence lui avoit confié . Une ſeconde raiſon
de difette , c'est qu'auffi- tôt que le grain
augmente dans les Provinces , les Colons
augmentent leurs femailles , & comme la
mauvaiſe récolte de grain eft ordinairement
accompagnée d'une difette de légumes
& herbages , la confommation du pain
augmente , parce qu'il faut que le grain
tienne lieu de tout : on en a vû un exemple
en 1751 , il n'y avoit prefque ni féves
, ni pois , ni lentilles , ni chataignes
ni glands ; les chenilles avoient rongé tous
les choux , & les herbes ne fourniffoient
qu'un lait maigre & une chair molle , Que
feroit- on devenu fans la bonté du Roi &
la fageffe du miniftere ?
Ces obfervations m'ont fait conclure
qu'il feroit très- avantageux à l'Etat
que le
commerce du grain fûr auffi libre que celui
du vin nous avons vû plufieurs an
JUILLE T. 17538 61
peu
nées abondantes en vin , & cependant
il n'a point augmenté de prix en proportion
avec le grain , les marchands fçavent
le conferver , & ils en font des magafins
, fans crainte d'être appellés monopolears
: il eft cependant certain qu'on en
manqueroit fans ces magafins : l'expérien
ce nous apprend qu'un Vigneron qui récolte
vingt barriques de vin , en vend
communément feize ; fi les Marchands
achetent , & que s'il ne fe fait pas d'enlevemens
, il ne refte pas deux barriques
à ce vigneron , au bout de deux ans ; il le
confomme infenfiblement , ou il le laiffe
gâter faute de logement ou faute de foins,
Il eft donc certain qu'il feroit très avantageux
qu'il y eût , dans les pays de grain ,
des enlevemens après les récoltes : il
ne s'agit pas ici d'exportation à l'Etranger
, mais de débaraffer le laboureur du
foin de fon grain , & d'être à portée de
le lui conferver au cas de befoin .
Si un Corps Religieux étoit chargé de
ces enlevemens , il faudroit lui interdire
la liberté d'en faire lorfque le froment excéderoit
cent livres le muid , qu'il ne pût
faire fes levées par préférence à perfonne
, que fes greniers fuffent toujours ouverts
, qu'il renouvellât fes grains en vendant
les anciens , fans pouvoir forcer le
$
62 MERCURE DE FRANCE.
Public à acheter , fous quelque prétexte
que ce fût , & qu'il ne pût augmenter le
prix du grain fans la permiffion du Magiftrat
, enforte que le plus haut prix n'excédât
pas cent cinquante livres le muid :
les différentes révolutions lui procureroient
un bénéfice fuffifant , & au moyen
des levées le cultivateur feroit de l'argent
quand il en auroit befoin .
*
J'aurois beaucoup de chofes à dire
fur la maniere de conferver les grains , &
fur les précautions pour le voiturer ; je
démontrerois que le bled voiture vieux
fouffre les mêmes altérations que le vin
que l'on a laiffé furanner dans les vigno
bles , lequel ne peut plus fouffrir de tranfport.
M. Rouffeau reproche à bien jufte
titre à notre Nation la frivolité de fes occupations.
On fait des Sociétés Littéraires
pour microſcoper les mots , & on ne s'eft
point encore avifé de former une fociété
de cultivateurs qui fe communiquaffent
leurs expériences de Province en Province.
Nous avons vu paroître quelques Ouvrages
de Mrs de Buffons & Duhamel , à
peine leur a- t- on marqué quelqu'obligation
de leurs recherches. M. de Combe a
tracé une autre carriere ; on laifle leurs
Livres , on va à la Campagne , on y porte
des Romans. Que de perfonnes le font
JUILLET. 63
1753
4
ruinées en facrifiant leur fortune fur mer
qui auroient fait un profit immenfe , s'ils
cuffent employé la même activité à cultiver
des fonds !
On convertit en parcs & en jardins de
plaifance , les terres labourables qui envi
ronnent un Château ; on fe ruine à ache
ter ces terrains , on les paye le quadruple
de leur valeur , & on ruine le payfan , on
le met dans une aifance momentanée , il
confomme l'argent de fon fonds , il perd
avec fon fonds & l'habitude du travail, &
le peu de probité qu'il avoit ; " ſa maiſon
eft détruite , fon champ eft devenu inculte
pour l'Etat , il n'a plus rien à perdre ,
le crime ne lui coûte plus rien . Les pay- .
fans ne fe preffent point de marier leurs
enfans , lorfqu'ils n'ont point de terres à
leur donner , ils perdent l'amour de la Patrie
, ceux qui n'ont point de poffeffions :
ne tiennent à rien..
Pourquoi n'éleve t'on pas les enfans des
Hôpitaux au travail de la terre ? craïnt on
qu'ils foient robuftes , & qu'ils portent
par tout des bras qui les faffent fubfifter ?
J'aurois trop à dire fi je voulois traiter
cette matiere , & fi j'entreprenois de faire
voir les abus qui naiffent des priviléges
qu'on obtient par des charges , après
avoir acquis fouvent moitié des terres d'u64
MERCURE DE FRANCE.
ne Paroiffe . Il me feroit facile de démon
trer pourquoi beaucoup de terres reftent
incultes , quoique ces terres puffent enti
chir nombre de familles , felles appartenoient
à des cultivateurs : mais ce détail
meneroit trop loin ; il feroit à défirer qu'une
bonne plume l'entreprît , cela feroit
plus utile que des réflexions fur Pline qui
a parlé pour fon pays je pourrois fournir
des matereaux , & je ne demanderois.
d'autre récompenfe que d'être utile à ma
Patrie. Je fuis , & c. L ***
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Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur le grain.
Dans une lettre publiée dans le Mercure, un auteur approuve la proposition d'un religieux visant à créer des magasins de grain gérés par les ordres religieux pour le public. Cette initiative, déjà expérimentée à Paris, vise à résoudre les problèmes rencontrés lors des bonnes récoltes de 1743 et 1744, marquées par une surabondance de grain et des abus des métayers. Les cultivateurs, négligeant souvent la gestion de leur grain, provoquent des pénuries lors des mauvaises récoltes suivantes. Les intempéries et la mauvaise gestion des terres aggravent ces difficultés. L'auteur suggère que la liberté du commerce du grain, similaire à celle du vin, serait bénéfique. Il propose que les corps religieux puissent acheter du grain après les récoltes pour aider les cultivateurs à gérer leurs surplus, sous certaines conditions strictes. Le texte critique également la conversion des terres agricoles en parcs et jardins autour des châteaux, soulignant que cette pratique ruine les paysans. En achetant ces terrains à des prix élevés, les propriétaires terriens appauvrissent les paysans, les privant de leurs moyens de subsistance et les poussant à la délinquance. Les paysans évitent aussi de marier leurs enfants faute de terres à leur léguer, ce qui affaiblit leur attachement à la patrie. L'auteur suggère d'éduquer les enfants des hôpitaux au travail agricole pour renforcer la main-d'œuvre rurale. Il mentionne les abus liés aux privilèges obtenus par des charges et l'inculture de nombreuses terres, tout en exprimant le besoin d'une analyse approfondie de ces problèmes pour le bien de la patrie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 169-178
LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
Début :
Monsieur, quoique j'aie eu lieu de me plaindre de la maniere dont M. Godefroy [...]
Mots clefs :
Montre, M. Godefroy, Construction, Lettre, Gageure, Temps, Académie, Montres, Cylindre, Public, Nouvelle, Paris, Question, Défi, Échappement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
LETTRE de M. Pierre le Roi , Horloger, à
M. l'Abbé Raynal , au fujet de la lettre de
M. Godefroy , Horloger , du mois d'Octobre
1752 , de celle du mois de Mai 1753 .
M plaindre de la manière dont M. Godefroy
Onfieur , quoique j'aie eu lieu de me
m'a attaqué dans fa premiere lettre , & que par
là je fufle comme dans la néceffité de lui répon
dre pour montrer au Public le peu de fondement
de fes raifonnemens , & de tout ce qu'il a allégué
contre moi ; cependant occupé d'autres affaires ,
fçachant à peu près comment le Public en général
regarde ces fortes de difputes , & me fla- .
tant que dans le petit nombre de Lecteurs qui
voudroient bien prendre la peine d'examiner mon
mémoire & la lettre de M. Godefroy , les véritables
Juges n'auroient pas de peine à découvrir
qui de nous deux a raifon ; je m'étois déterminé
a garder le filence : mais comme dans fa lettre
inférée dans le Mercure de Mai , de l'an paffé , il
infifte de nouveau fur ce que ma montre n'a rien
de neuf , & qu'il en a vu , il y a plus de 30 ans ,
de la même conftruction plufieurs de M. Panier ,
j'ai cru que je ne pourrois m'empêcher de défabufer
le Public fur une allégation auffi fauffe &
auſſi contraire à la vérité ; j'ai cru même que je
H
170 MERCURE DE FRANCE.
.
le devois c'est ce qui m'engage aujourd'hui à
rompre le filence que je m'étois propofé de garder
, & à vous écrire , Monfieur , en vous priant
d'inférer ma lettre dans votre Journal , pour mon
trer par des preuves qui me paroiffent fans réplique
, que ma montre eft d'une conftruction
aufli nouvelle que je l'ai avancé. Je m'étois propofé
de le faire dès l'année paffée ; mais différentes
occupations & une fanté fort chancelante
m'en ont jufqu'ici empêché .
La conftruction de ma montre eft fi différente
de celle dont parle M. Godefroy , que j'aurois
pû le défier d'en montrer aucune de femblable ;
mais comme il auroit pû fe retrancher fur la
difficulté de le faire , en alléguant que des montres
de cette espece pourroient ne fe pas trouver
dans Paris , ou entre les mths des gens connus
j'ai cru que le plus fúr paid , le plus capable de
décider la queftion , étoit de s'adreffer aux anciens
Horlogers les plus expérimentés , afin de
fçavoir d'eux fi dans le grand nombre de montres
qui leur avoient paffé par les mains , ils n'en
avoient point vú de femblables à la mienne . Je
l'ai donc fait , & tous m'ont répondu qu'ils n'en
avoient point vú. J'ai fait plus , j'ai été chez M.
Panier ; je lui ai montré cette montre , en lui
demandant s'il en avoit fait ou s'il avoit connoif-
Lance qu'on en eût fait de pareilles : il m'a répondu
que non. Je les ai prié les uns & les autres de
me confirmer ce qu'ils me difoient par un certificat
; ils me l'ont donné fans balancer Vous
le trouverez à la fuite de cette lettre . Après des
preuves de ce genre , je ne crois pas qu'on puiffe
me contefter la nouveauté de conftruction de ma
montre. Pendant que j'y fuis , je ne puis m'empêcher
d'ajouter deux mots par rapport aux réAVRIL.
1754. 17
flexions que fait M. Godefroy fur la gageure faite à
Lisbonne au fujet de la prééminence des montres
Angloifes fur les montres Françoifes , & au défi
qu'il me propofe.
Il est bien dangereux de citer , quand on n'entend
pas bien ce qu'on cite . M. Godefroy nous
en donne une preuve. M. Senard mon neveu ,
dans fa lettre inférée dans le Mercure de Mars de
l'an paffé , cite , pour faire voir que ce qu'il rapporte
de cette gageure n'eft point un oui -dire , le
paffage de l'Hiftoire de l'Académie où il en eft
queftion : que répond à cela M. Godefroy ?
> dans les
Que M. le Roi , fils de M. Julien le Roi , dans
fon Mémoire contre M. Rivaz dit
que
éloges que l'Académie fait de beaucoup d'ouvrages
fes vies font auffi forvent d'encourager ceux qui
cultivent les Arts , que montrer la bonté de leurs
productions. Il oublie qu'il n'eft ici queftion , ni
Pencouragement , ni de louanges données à l'Auteur
, mais d'un fimple fait dont l'authenticité a
paru à l'Académie fi bien établie , qu'elle n'a pas
jugé indigne de fes faftes de l'y inferer , comme
un monument honorable à l'Horlogerie Françoife.
Pour répandre des doutes fur l'exiſtence de
cette gageure , & fur les fuites qu'elle a eu , il dit,
qu'il eft étonnant qu'une Hiftoire qui a reçu place
dans les Mémoires de l'Académie des Sciences n'ait
pas affez mérité d'égards , pour qu'on cite les noms
des parieurs . Auroit- il voulu P'Académie eût
que
chargé fon Hiftoire d'un procès- verbal détaillé ,
comme fi les fuites de cette gageure étoient d'une
nature incroyable , & n'étoient pas dans l'ordre
de ces chofes , qui pour être crues n'ont befoin
que de l'autorité d'une Compagnie auffi reſpectable
Le procédé de M. Godefroy , pour donner
lieu à ſon défi , a quelque chofe ici de bien fin-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
gulier ; on en jugera par l'anecdote fuivante. Il
feint d'ignorerque la gageure en question ait jamais
exifté : cependant il n'a pu oublier que dans le
tems que l'on me propofa de faire une montre pour
cette gageure , il fut un des premiers à qui j'en parlai
, il te chargea même de me faire une partie du
travail ; ce qui auroit eu lieu , fans un voyage
qu'il fit dans fon pays. Enfin , fi après tout ce que
je viens de dire il pouvoit refter des doutes dans
Pefprit de quelqu'un far l'existence de cette gageure
, & fur ce qu'il en refulta , il n'auroit qu'à
confulter le Mercure d'Avril de 1744 , il y
trouvera le nom & la qualité du François qui
étoit à la tête de cette gageure ; & celui d'une
perfonne fort connue du Public , encore
vivante , & que l'on pourra confulter , qui étoit
chargée de me folliciter pour l'exécution de la
montre que je faifois à cette occafion . M. Godefroy
fentant l'infuffifance de fes réponfes aux objections
de M. Senard contre l'échappement à cylindre
, finit par me propofer un défi : Il ne me
répondra plus , dit-il , que la lime à la main. C'eſt
la reffource de bien des gens qui manquent de
bonnes raifons. On fçait en général combien
d'obstacles empêchent que des épreuves comme,
celle qu'il propofe , n'avent lieu , & dans cette fécurité
on a toujours la reflource que c'eft un
moyen honnête pour fetirer d'affaire , & qui frappe
même des perfonnes qui étant peu inftruites ,
croyent qu'un homme qui parle fi hardiment ,
doit fe fentir bien affuré du fuccès . Cependant
les trois quarts du tems rien n'eft moins vrai , &
ils feroient très- embarraflés fi on les prenoit au
mot. Quoiqu'il en foit , M. Godefroy n'y a aflurément
pas penfé en me propofant ce défi . Quand
je l'accepterois , qu'en pourroit - il réfulter de
AVRIL. 1754. 173
nouveau ? Les fuites de la gageure dont j'ai déja
parlé , n'ont-elles pas fait voir qu'une montre
d'une conftruction femblable à celle qu'il me propofe
de mettre en parallele avec une des fiennes
à cylindre , a été auffi jufte que celle de M. Graham
, l'inventeur de cet échappement : Quand
même on fuppoferoit , ce qui n'eft pas , que M.
Godefroy a en Phyfique & en Méchanique les mê
mes connoiffances que M. Graham , il ne peut
refulter rien de nouveau de l'épreuve qu'il me
propofe , comme je l'ai avancé , fçachant , ainſi
que je l'ai déja dit , que mes montres dont il eft
ici queftion , vont auffi juile que les meilleures
montres à cylindre ; elle feroit donc inutile . De
plus cette épreuve ne feroit pas décifive , & n'auroit
aucun avantage pour moi ; car quand ma
montre iroit mieux que celle de M. Godefroy , je
n'en pourrois rien conclure de général contre l'échappement
à cylindre ; j'en pourrois conclure
feulement que mes montres vont mieux que celles
de cette efpece que fait M. Godefroy , & voilà
touts car fi j'allois plus loin , les Anglois ne
feroient - ils pas dans le cas de me demander de
quel droit ? Avons- nous , me diroient - ils , reconnu
M. Godefroy pour notre champion & l'avons
- nous chargé de la défenfe de l'échappement
à cylindre : Leur queftion feroit jufte , & je
n'aurois rien à y répondre ; car il faut convenir
que fi l'on n'obferve pas certaines proportions ,
que l'on ne prenne pas certaines mefures dans
l'exécution des parties d'une montre de telle ou
telle conftruction , elle pourra ne pas avoir toute
la jufteffe dont cette conftruction eft fufceptible.
Enfin , fi le défi de M. Godefroy regarde principalement
ma montre de la nouvelle conftruction ,
comme cela paroît devoit être , il auroit dû , an
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
lieu de fixer fix mois ou un an pour l'épreuve ch
question , mettre cinq ou fix ans ; car je lui déclare
que les montres de cette espece que je fais , peuvent
aller ce tems , & bien au- delà , en confervant
toujours leur jufteffe & fans avoir befoin d'Horloger;
ce qu'on ne peut affurément attendre des
montres à cylindre , quoiqu'elles aillent ( comme
j'en fuis convenu moi-même ) avec plus de précifion
dans les commencemens. Où trouvera-t- il
des Commiffaires affez patiens pour ſe charger
de voir aller deux montres pendant un pareil intervalle
de tems , & de juger par des obſervations
fuivies de leurs différens écarts ? Bien des gens
à ma place ajouteroient à tout cela que m'étant
mefuré avec M. Graham je pourrois me difpenfer
d'entrer en lice avec M. Godefroy , qui n'eft que
fon copiſte ; mais des motifs de cette efpece ne
pourroient point arrêter quelqu'un qui , je puis le
dire , a autant de zéle que moi pour la perfection
de fon art , s'il voyoit que d'un parcil combat il
en pût réfulter quelque chofe que ne nous ayent
pas déja appris l'expérience & le raiſonnement.
Il ne fuffit pas qu'une montre , pour être de bon
fervice , foit réguliere pendant fix mois ou un an ;
il faut qu'elle le foit fept ou huit ans s'il eft poffible
: c'eft le but que je me fuis propofé par cette
nouvelle conftruction , à quoi je me flate d'avoir
aflez bien réuffi , pour que dans les Provinces du
Royaume & dans les pays étrangers , on donne la
préférence aux montres de France ; car , par cette
conftruction , je mets l'échappement de la roue de
rencontre à l'abri de l'ufure , je rends le recul des
Toues plus facile , leur mouvement plus uniforme
& plus régulier ; je diminue dans le tems de leur
recul , la preffion de leurs pivots fur les parois de
leurs trous , ce qui rend ces mêmes trous moins
AVRIL. 1754- 175
fujers à s'ufer , & les pivots moins fujets à fe dépolir
, avantages qui ont été démontrés dans mon
mémoire du Mercure de Juin 1752 , & reconnus
de l'Académie Royale des Sciences , & des Horlogers
qui ont examiné cette conſtruction .
Encore un mot & je finis . M. Godefroy fait tous
fes efforts , dans fa feconde Lettre , pour interpréter
d'une maniere qui ne lui foit pas défavorable ,
ce qu'il a dit dans fa premiere au fujet de l'hor
logerie Angloife & Françoife. Il a raifon , car l'idéc
qu'on s'en forme d'abord n'eft pas propre à
lui attirer des remercimens de tout bon citoyen ;
bien au contraire , des reproches. Mais de quelque
façon qu'il s'y prenne , il aura de la peine à perfader
au public qu'il a rendu un grand ſervice à
la nation , en difant , contre toute vérité ,
que les
montres Angloifes faites il y a foixante ans , font
meilleures que celles que nous faifons aujourd'hui.
Si cela étoit & qu'il nous eut en effet rendu fervice
en parlant ainfi , il pourroit fe vanter de l'avoir
rendu en même tems aux Anglois ; car ces
derniers ne manquerent pas dans le tems ,
de publier
dans leur Gazette ce que nous venons de
rapporter ; & fans confidérer les motifs de M. Gedefroy
, & de quel poids étoit fon autorité dans
ces matieres , il leur a fuffi que ce diſcours partîc
d'un François , pour le regarder comme un hommage
de l'horlogerie Françoiſe à l'horlogerie Angloife
, & comme un aveu de la fupériorité de
celle- ci .
Si l'envie de foutenir des paradoxes qui s'eft
emparé de certains efprits , continue , on voudra
nous faire acroire à la fin , & le tout pour la gloire
de la nation , que nous ne poffédons ni les arts
de goût , ni les arts de jufteffe ( comme les appelle
le Revérend Pere Caftel , en parlant de l'horloge-
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
rie ) . Mais les vrais fages fe rient d'une pareille
entreprife , & n'en font pas moins portés à rendre
juftice aux talens des grands hommes que nous
avons dans ces différens arts .
Au refte , il n'en eft pas des arts qui font un
objet de commerce, comme des autres ; on peut par
rapport à ces derniers , foutenir en quelque façon
fans conféquence les propofitions les plus abfurdes.
Mais quant aux premiers on ne le peut ;
les fuites en font trop importantes.
Que M. Rouffeau prétende que nous n'avons
point de mufique , & que nos Muficiens n'y entendent
rien qu'il ait tort ou raifon , cela eft à peu
près égal au commerce de la nation : mais qu'on
foutienne que la théorie d'un art , de l'Horlogerie
, par exemple , eft peu connue en France , que
les montres qu'on y fait font fort inférieures à
celles de nos voifins , les Anglois , en portant par
là l'étranger à s'en fournir chez eux , on ôterois
à la France cette branche du commerce , & on
lui enleveroit trois ou quatre millions par an, objet
très important aux yeux de l'homme d'état.
Il eft tems de finir cette Lettre , Monfieur , qui
eft devenue plus longue que je ne penfois. Je ne
puis cependant le faire fans vous demander une
place dans vos prochains Journaux , pour une ample
réponse que M. Senard , mon neveu , a faite à
la derniere lettre de M. Godefroy.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Nous , foufflignés , anciens Gardes - Vifiteurs de
la Communauté des Maîtres Horlogers de la ville
de Paris , ayant examiné une montre de M. Pierre
le Roi , l'un des anciens de ladite Communauté ,
conftruite d'une maniere particuliere , & telle ,
1° . Que les trois dernieres roues de cette montre
ont des pignons de fept , quoique cependant
1
A VRIL. 1754. 177
!
le nombre des roues ni des dents ne foit point augmenté.
2°. Que la roue de rencontre ( dont les dents
font d'une figure différente de l'ordinaire ) eft d´environ
un tiers plus grande qu'on ne les peut faire
dans les montres de la conftruction en ufage ; que
quoique la grande roue moyenne foit placée vers
la circonférence de la platine , cependant l'éguille
des heures & celle des minutes font menées de la
même maniere que celles des montres ordinaires,
à la réferve d'environ un quart de minute de jeu
que l'éguille des minutes a , laquelle eft fixe dans
les montres ordinaires . Cette obfervation ne mérite
pas d'attention en faveur des avantages qui
réfultent de cette conftruction .
Déclarons que cette montre nous a paru nouvelle
, & que nous n'avons aucune connoiffance
qu'on en ait fait de femblable avant lui ; d'ailleurs
la chofe fe trouvant confirmée par l'Académie
royale des Sciences ; vû fon certificat , en date du
2 Septembre 1751 , qui lui attribue la nouveauté
de cette montre , nous avons crû pouvoir certifier
le fait plus autentiquement : en foi de quor nous.
figné le préfent certificat. A Paris , le 6 Août 1753 .
Signé Igout , Fortin , Goret , Alexandre , le Mafurier
, Arfandaux , Jouard , Fieffé pere , Hervé,
"Nous , fouffignés , Jofué Panier , Maître Horlo
ger de la ville de Paris , ayant examiné une mon
tre de la façon de M. Pierre le Roi , Maître Horloger
de ladite Ville , conftruite d'une maniere particuliere
, & telle , 1 ° . Que les trois dernieres roues
de cette montre ont des pignons de fept , quoique
cependant le nombre des roues ni des dents
ne foit pas augmenté. 2 °. Que la grande roue
moyenne étant placée vers la circonférence de la
platine ; cependant l'éguille des heures & celle des
HW
178 MERCURE DE FRANCE.
minutes font menées de la même maniere que
celles des montres ordinaires. 3 ° . Que la roue de
rencontre ( dont les dents font d'une figure différente
de l'ordinaire ) eft d'environ un tiers plus
grande qu'on ne les peut faire dans lesdites montres
à l'ordinaire. Je déclare que je n'ai point fait
de femblable montre , & que je n'ai aucune connoiffance
que feu mon frere en ait faite , la conftruction
de cette montre m'ayant paru nouvelle :
je n'ai auffi aucune connoiffance qu'on en ait fait
avant mondit ficur Pierre le Roi . En foi de quoi
j'ai fait & figné ce préfent certificat . Fait à Paris ,
ce 29 Juillet 1753. Signé Jofué Panier.
M. l'Abbé Raynal , au fujet de la lettre de
M. Godefroy , Horloger , du mois d'Octobre
1752 , de celle du mois de Mai 1753 .
M plaindre de la manière dont M. Godefroy
Onfieur , quoique j'aie eu lieu de me
m'a attaqué dans fa premiere lettre , & que par
là je fufle comme dans la néceffité de lui répon
dre pour montrer au Public le peu de fondement
de fes raifonnemens , & de tout ce qu'il a allégué
contre moi ; cependant occupé d'autres affaires ,
fçachant à peu près comment le Public en général
regarde ces fortes de difputes , & me fla- .
tant que dans le petit nombre de Lecteurs qui
voudroient bien prendre la peine d'examiner mon
mémoire & la lettre de M. Godefroy , les véritables
Juges n'auroient pas de peine à découvrir
qui de nous deux a raifon ; je m'étois déterminé
a garder le filence : mais comme dans fa lettre
inférée dans le Mercure de Mai , de l'an paffé , il
infifte de nouveau fur ce que ma montre n'a rien
de neuf , & qu'il en a vu , il y a plus de 30 ans ,
de la même conftruction plufieurs de M. Panier ,
j'ai cru que je ne pourrois m'empêcher de défabufer
le Public fur une allégation auffi fauffe &
auſſi contraire à la vérité ; j'ai cru même que je
H
170 MERCURE DE FRANCE.
.
le devois c'est ce qui m'engage aujourd'hui à
rompre le filence que je m'étois propofé de garder
, & à vous écrire , Monfieur , en vous priant
d'inférer ma lettre dans votre Journal , pour mon
trer par des preuves qui me paroiffent fans réplique
, que ma montre eft d'une conftruction
aufli nouvelle que je l'ai avancé. Je m'étois propofé
de le faire dès l'année paffée ; mais différentes
occupations & une fanté fort chancelante
m'en ont jufqu'ici empêché .
La conftruction de ma montre eft fi différente
de celle dont parle M. Godefroy , que j'aurois
pû le défier d'en montrer aucune de femblable ;
mais comme il auroit pû fe retrancher fur la
difficulté de le faire , en alléguant que des montres
de cette espece pourroient ne fe pas trouver
dans Paris , ou entre les mths des gens connus
j'ai cru que le plus fúr paid , le plus capable de
décider la queftion , étoit de s'adreffer aux anciens
Horlogers les plus expérimentés , afin de
fçavoir d'eux fi dans le grand nombre de montres
qui leur avoient paffé par les mains , ils n'en
avoient point vú de femblables à la mienne . Je
l'ai donc fait , & tous m'ont répondu qu'ils n'en
avoient point vú. J'ai fait plus , j'ai été chez M.
Panier ; je lui ai montré cette montre , en lui
demandant s'il en avoit fait ou s'il avoit connoif-
Lance qu'on en eût fait de pareilles : il m'a répondu
que non. Je les ai prié les uns & les autres de
me confirmer ce qu'ils me difoient par un certificat
; ils me l'ont donné fans balancer Vous
le trouverez à la fuite de cette lettre . Après des
preuves de ce genre , je ne crois pas qu'on puiffe
me contefter la nouveauté de conftruction de ma
montre. Pendant que j'y fuis , je ne puis m'empêcher
d'ajouter deux mots par rapport aux réAVRIL.
1754. 17
flexions que fait M. Godefroy fur la gageure faite à
Lisbonne au fujet de la prééminence des montres
Angloifes fur les montres Françoifes , & au défi
qu'il me propofe.
Il est bien dangereux de citer , quand on n'entend
pas bien ce qu'on cite . M. Godefroy nous
en donne une preuve. M. Senard mon neveu ,
dans fa lettre inférée dans le Mercure de Mars de
l'an paffé , cite , pour faire voir que ce qu'il rapporte
de cette gageure n'eft point un oui -dire , le
paffage de l'Hiftoire de l'Académie où il en eft
queftion : que répond à cela M. Godefroy ?
> dans les
Que M. le Roi , fils de M. Julien le Roi , dans
fon Mémoire contre M. Rivaz dit
que
éloges que l'Académie fait de beaucoup d'ouvrages
fes vies font auffi forvent d'encourager ceux qui
cultivent les Arts , que montrer la bonté de leurs
productions. Il oublie qu'il n'eft ici queftion , ni
Pencouragement , ni de louanges données à l'Auteur
, mais d'un fimple fait dont l'authenticité a
paru à l'Académie fi bien établie , qu'elle n'a pas
jugé indigne de fes faftes de l'y inferer , comme
un monument honorable à l'Horlogerie Françoife.
Pour répandre des doutes fur l'exiſtence de
cette gageure , & fur les fuites qu'elle a eu , il dit,
qu'il eft étonnant qu'une Hiftoire qui a reçu place
dans les Mémoires de l'Académie des Sciences n'ait
pas affez mérité d'égards , pour qu'on cite les noms
des parieurs . Auroit- il voulu P'Académie eût
que
chargé fon Hiftoire d'un procès- verbal détaillé ,
comme fi les fuites de cette gageure étoient d'une
nature incroyable , & n'étoient pas dans l'ordre
de ces chofes , qui pour être crues n'ont befoin
que de l'autorité d'une Compagnie auffi reſpectable
Le procédé de M. Godefroy , pour donner
lieu à ſon défi , a quelque chofe ici de bien fin-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
gulier ; on en jugera par l'anecdote fuivante. Il
feint d'ignorerque la gageure en question ait jamais
exifté : cependant il n'a pu oublier que dans le
tems que l'on me propofa de faire une montre pour
cette gageure , il fut un des premiers à qui j'en parlai
, il te chargea même de me faire une partie du
travail ; ce qui auroit eu lieu , fans un voyage
qu'il fit dans fon pays. Enfin , fi après tout ce que
je viens de dire il pouvoit refter des doutes dans
Pefprit de quelqu'un far l'existence de cette gageure
, & fur ce qu'il en refulta , il n'auroit qu'à
confulter le Mercure d'Avril de 1744 , il y
trouvera le nom & la qualité du François qui
étoit à la tête de cette gageure ; & celui d'une
perfonne fort connue du Public , encore
vivante , & que l'on pourra confulter , qui étoit
chargée de me folliciter pour l'exécution de la
montre que je faifois à cette occafion . M. Godefroy
fentant l'infuffifance de fes réponfes aux objections
de M. Senard contre l'échappement à cylindre
, finit par me propofer un défi : Il ne me
répondra plus , dit-il , que la lime à la main. C'eſt
la reffource de bien des gens qui manquent de
bonnes raifons. On fçait en général combien
d'obstacles empêchent que des épreuves comme,
celle qu'il propofe , n'avent lieu , & dans cette fécurité
on a toujours la reflource que c'eft un
moyen honnête pour fetirer d'affaire , & qui frappe
même des perfonnes qui étant peu inftruites ,
croyent qu'un homme qui parle fi hardiment ,
doit fe fentir bien affuré du fuccès . Cependant
les trois quarts du tems rien n'eft moins vrai , &
ils feroient très- embarraflés fi on les prenoit au
mot. Quoiqu'il en foit , M. Godefroy n'y a aflurément
pas penfé en me propofant ce défi . Quand
je l'accepterois , qu'en pourroit - il réfulter de
AVRIL. 1754. 173
nouveau ? Les fuites de la gageure dont j'ai déja
parlé , n'ont-elles pas fait voir qu'une montre
d'une conftruction femblable à celle qu'il me propofe
de mettre en parallele avec une des fiennes
à cylindre , a été auffi jufte que celle de M. Graham
, l'inventeur de cet échappement : Quand
même on fuppoferoit , ce qui n'eft pas , que M.
Godefroy a en Phyfique & en Méchanique les mê
mes connoiffances que M. Graham , il ne peut
refulter rien de nouveau de l'épreuve qu'il me
propofe , comme je l'ai avancé , fçachant , ainſi
que je l'ai déja dit , que mes montres dont il eft
ici queftion , vont auffi juile que les meilleures
montres à cylindre ; elle feroit donc inutile . De
plus cette épreuve ne feroit pas décifive , & n'auroit
aucun avantage pour moi ; car quand ma
montre iroit mieux que celle de M. Godefroy , je
n'en pourrois rien conclure de général contre l'échappement
à cylindre ; j'en pourrois conclure
feulement que mes montres vont mieux que celles
de cette efpece que fait M. Godefroy , & voilà
touts car fi j'allois plus loin , les Anglois ne
feroient - ils pas dans le cas de me demander de
quel droit ? Avons- nous , me diroient - ils , reconnu
M. Godefroy pour notre champion & l'avons
- nous chargé de la défenfe de l'échappement
à cylindre : Leur queftion feroit jufte , & je
n'aurois rien à y répondre ; car il faut convenir
que fi l'on n'obferve pas certaines proportions ,
que l'on ne prenne pas certaines mefures dans
l'exécution des parties d'une montre de telle ou
telle conftruction , elle pourra ne pas avoir toute
la jufteffe dont cette conftruction eft fufceptible.
Enfin , fi le défi de M. Godefroy regarde principalement
ma montre de la nouvelle conftruction ,
comme cela paroît devoit être , il auroit dû , an
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
lieu de fixer fix mois ou un an pour l'épreuve ch
question , mettre cinq ou fix ans ; car je lui déclare
que les montres de cette espece que je fais , peuvent
aller ce tems , & bien au- delà , en confervant
toujours leur jufteffe & fans avoir befoin d'Horloger;
ce qu'on ne peut affurément attendre des
montres à cylindre , quoiqu'elles aillent ( comme
j'en fuis convenu moi-même ) avec plus de précifion
dans les commencemens. Où trouvera-t- il
des Commiffaires affez patiens pour ſe charger
de voir aller deux montres pendant un pareil intervalle
de tems , & de juger par des obſervations
fuivies de leurs différens écarts ? Bien des gens
à ma place ajouteroient à tout cela que m'étant
mefuré avec M. Graham je pourrois me difpenfer
d'entrer en lice avec M. Godefroy , qui n'eft que
fon copiſte ; mais des motifs de cette efpece ne
pourroient point arrêter quelqu'un qui , je puis le
dire , a autant de zéle que moi pour la perfection
de fon art , s'il voyoit que d'un parcil combat il
en pût réfulter quelque chofe que ne nous ayent
pas déja appris l'expérience & le raiſonnement.
Il ne fuffit pas qu'une montre , pour être de bon
fervice , foit réguliere pendant fix mois ou un an ;
il faut qu'elle le foit fept ou huit ans s'il eft poffible
: c'eft le but que je me fuis propofé par cette
nouvelle conftruction , à quoi je me flate d'avoir
aflez bien réuffi , pour que dans les Provinces du
Royaume & dans les pays étrangers , on donne la
préférence aux montres de France ; car , par cette
conftruction , je mets l'échappement de la roue de
rencontre à l'abri de l'ufure , je rends le recul des
Toues plus facile , leur mouvement plus uniforme
& plus régulier ; je diminue dans le tems de leur
recul , la preffion de leurs pivots fur les parois de
leurs trous , ce qui rend ces mêmes trous moins
AVRIL. 1754- 175
fujers à s'ufer , & les pivots moins fujets à fe dépolir
, avantages qui ont été démontrés dans mon
mémoire du Mercure de Juin 1752 , & reconnus
de l'Académie Royale des Sciences , & des Horlogers
qui ont examiné cette conſtruction .
Encore un mot & je finis . M. Godefroy fait tous
fes efforts , dans fa feconde Lettre , pour interpréter
d'une maniere qui ne lui foit pas défavorable ,
ce qu'il a dit dans fa premiere au fujet de l'hor
logerie Angloife & Françoife. Il a raifon , car l'idéc
qu'on s'en forme d'abord n'eft pas propre à
lui attirer des remercimens de tout bon citoyen ;
bien au contraire , des reproches. Mais de quelque
façon qu'il s'y prenne , il aura de la peine à perfader
au public qu'il a rendu un grand ſervice à
la nation , en difant , contre toute vérité ,
que les
montres Angloifes faites il y a foixante ans , font
meilleures que celles que nous faifons aujourd'hui.
Si cela étoit & qu'il nous eut en effet rendu fervice
en parlant ainfi , il pourroit fe vanter de l'avoir
rendu en même tems aux Anglois ; car ces
derniers ne manquerent pas dans le tems ,
de publier
dans leur Gazette ce que nous venons de
rapporter ; & fans confidérer les motifs de M. Gedefroy
, & de quel poids étoit fon autorité dans
ces matieres , il leur a fuffi que ce diſcours partîc
d'un François , pour le regarder comme un hommage
de l'horlogerie Françoiſe à l'horlogerie Angloife
, & comme un aveu de la fupériorité de
celle- ci .
Si l'envie de foutenir des paradoxes qui s'eft
emparé de certains efprits , continue , on voudra
nous faire acroire à la fin , & le tout pour la gloire
de la nation , que nous ne poffédons ni les arts
de goût , ni les arts de jufteffe ( comme les appelle
le Revérend Pere Caftel , en parlant de l'horloge-
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
rie ) . Mais les vrais fages fe rient d'une pareille
entreprife , & n'en font pas moins portés à rendre
juftice aux talens des grands hommes que nous
avons dans ces différens arts .
Au refte , il n'en eft pas des arts qui font un
objet de commerce, comme des autres ; on peut par
rapport à ces derniers , foutenir en quelque façon
fans conféquence les propofitions les plus abfurdes.
Mais quant aux premiers on ne le peut ;
les fuites en font trop importantes.
Que M. Rouffeau prétende que nous n'avons
point de mufique , & que nos Muficiens n'y entendent
rien qu'il ait tort ou raifon , cela eft à peu
près égal au commerce de la nation : mais qu'on
foutienne que la théorie d'un art , de l'Horlogerie
, par exemple , eft peu connue en France , que
les montres qu'on y fait font fort inférieures à
celles de nos voifins , les Anglois , en portant par
là l'étranger à s'en fournir chez eux , on ôterois
à la France cette branche du commerce , & on
lui enleveroit trois ou quatre millions par an, objet
très important aux yeux de l'homme d'état.
Il eft tems de finir cette Lettre , Monfieur , qui
eft devenue plus longue que je ne penfois. Je ne
puis cependant le faire fans vous demander une
place dans vos prochains Journaux , pour une ample
réponse que M. Senard , mon neveu , a faite à
la derniere lettre de M. Godefroy.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Nous , foufflignés , anciens Gardes - Vifiteurs de
la Communauté des Maîtres Horlogers de la ville
de Paris , ayant examiné une montre de M. Pierre
le Roi , l'un des anciens de ladite Communauté ,
conftruite d'une maniere particuliere , & telle ,
1° . Que les trois dernieres roues de cette montre
ont des pignons de fept , quoique cependant
1
A VRIL. 1754. 177
!
le nombre des roues ni des dents ne foit point augmenté.
2°. Que la roue de rencontre ( dont les dents
font d'une figure différente de l'ordinaire ) eft d´environ
un tiers plus grande qu'on ne les peut faire
dans les montres de la conftruction en ufage ; que
quoique la grande roue moyenne foit placée vers
la circonférence de la platine , cependant l'éguille
des heures & celle des minutes font menées de la
même maniere que celles des montres ordinaires,
à la réferve d'environ un quart de minute de jeu
que l'éguille des minutes a , laquelle eft fixe dans
les montres ordinaires . Cette obfervation ne mérite
pas d'attention en faveur des avantages qui
réfultent de cette conftruction .
Déclarons que cette montre nous a paru nouvelle
, & que nous n'avons aucune connoiffance
qu'on en ait fait de femblable avant lui ; d'ailleurs
la chofe fe trouvant confirmée par l'Académie
royale des Sciences ; vû fon certificat , en date du
2 Septembre 1751 , qui lui attribue la nouveauté
de cette montre , nous avons crû pouvoir certifier
le fait plus autentiquement : en foi de quor nous.
figné le préfent certificat. A Paris , le 6 Août 1753 .
Signé Igout , Fortin , Goret , Alexandre , le Mafurier
, Arfandaux , Jouard , Fieffé pere , Hervé,
"Nous , fouffignés , Jofué Panier , Maître Horlo
ger de la ville de Paris , ayant examiné une mon
tre de la façon de M. Pierre le Roi , Maître Horloger
de ladite Ville , conftruite d'une maniere particuliere
, & telle , 1 ° . Que les trois dernieres roues
de cette montre ont des pignons de fept , quoique
cependant le nombre des roues ni des dents
ne foit pas augmenté. 2 °. Que la grande roue
moyenne étant placée vers la circonférence de la
platine ; cependant l'éguille des heures & celle des
HW
178 MERCURE DE FRANCE.
minutes font menées de la même maniere que
celles des montres ordinaires. 3 ° . Que la roue de
rencontre ( dont les dents font d'une figure différente
de l'ordinaire ) eft d'environ un tiers plus
grande qu'on ne les peut faire dans lesdites montres
à l'ordinaire. Je déclare que je n'ai point fait
de femblable montre , & que je n'ai aucune connoiffance
que feu mon frere en ait faite , la conftruction
de cette montre m'ayant paru nouvelle :
je n'ai auffi aucune connoiffance qu'on en ait fait
avant mondit ficur Pierre le Roi . En foi de quoi
j'ai fait & figné ce préfent certificat . Fait à Paris ,
ce 29 Juillet 1753. Signé Jofué Panier.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
Pierre Le Roi, horloger, réagit aux accusations de M. Godefroy qui conteste la nouveauté de sa montre. Godefroy affirme avoir vu des modèles similaires il y a plus de trente ans chez M. Panier. Pour défendre son innovation, Le Roi a recueilli des témoignages d'horlogers expérimentés et de M. Panier lui-même, confirmant l'originalité de sa création. Des certificats attestant ces témoignages accompagnent sa réponse. Le Roi critique également Godefroy pour sa mauvaise interprétation d'une gageure à Lisbonne, où la supériorité des montres anglaises sur les françaises avait été remise en question. L'Académie des Sciences a reconnu cette gageure et l'a incluse dans ses mémoires. Le Roi invite Godefroy à consulter le Mercure d'Avril 1744 pour vérifier les détails. De plus, Le Roi refuse un défi proposé par Godefroy concernant la précision des montres, arguant que ses créations sont déjà reconnues pour leur justesse. Il met en avant la durabilité et la précision de ses montres, validées par l'Académie Royale des Sciences, et exprime des réserves sur l'impartialité de l'épreuve proposée. Le texte aborde également la supériorité perçue de l'horlogerie anglaise sur la française, soulignant les talents des grands hommes français dans ce domaine. Il met en garde contre les propos dénigrants qui pourraient nuire au commerce national. Deux certificats attestent de l'innovation de la montre de Le Roi, confirmant des caractéristiques techniques uniques et nouvelles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
15
p. 148-174
ARCHITECTURE. LETTRE A M. L'ABBÉ R*** fur une très-mauvaise plaisanterie qu'il a laissé imprimer dans le Mercure du mois de Décembre 1754, par une société d'Architectes, qui pourroient bien aussi prétendre être du premier mérite & de la premiere réputation, quoiqu'ils ne soient pas de l'Académie.
Début :
Nous sommes surpris, Monsieur, qu'un homme d'esprit & un aussi bon citoyen [...]
Mots clefs :
Société d'architectes, Architecture, Architecture antique, Architectes, Génie, Public, Paris, Manière, Genre, Goût, Art, Vérité, Réputation, Mérite
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ARCHITECTURE. LETTRE A M. L'ABBÉ R*** fur une très-mauvaise plaisanterie qu'il a laissé imprimer dans le Mercure du mois de Décembre 1754, par une société d'Architectes, qui pourroient bien aussi prétendre être du premier mérite & de la premiere réputation, quoiqu'ils ne soient pas de l'Académie.
LETTRE A M. L'ABBE' R ***
fur une très - mauvaise plaifanterie qu'il a
laiffe imprimer dans le Mercure du mois
de Décembre 17 54 › par une société d'Architectes
, qui pourroient bien auffi prétendre
être du premier mérite & de la premiere
réputation , quoiqu'ils ne foient pas
de l'Académie.
N
Ousfommes furpris, Monfieur, qu'un
homme d'efprit & un auffi bon citoyen
que vous , ait autorifé un écrit fatyrique
, dont le but eft fi évidemment de
renverser l'Architecture moderne , & de
détruire la confiance que l'on accorde aux
Architectes , en mettant le public à portée
de juger par lui-même du bien ou du mal
des ouvrages que nous faifons pour lui
FEVRIER. 1755. 149
Pouvons-nous croire que vous n'ayez pas
apperçu cette conféquence ? ou que l'ayant
vue vous n'ayez pas eu quelque fcrupule
de vous prêter à décrier des inventions
qui depuis tant de tems font les délices de
Paris , & qu'enfin les étrangers commencent
à goûter avec une avidité finguliere
Il eft aifé de deviner d'où partent ces
plaintes , & nous ne croirons pas auffi
facilement que vous que ce foient fimplement
les idées d'un feul artiſte. C'eſt
un complot formé par plufieurs qui , à la
vérité , ont da mérite dans leur genre ,
mais qui feroient mieux de s'y attacher
que de fe mêler d'un art qui eft fi fort
au- deffus de la fphere de leurs conoiffances.
Nous foupçonnons avec raifon quelques
Peintres célebres de tremper dans
cette conjuration ; malheur à eux fi nous
le découvrons. Ils ont déja pû remarquer
que pour nous avoir fâché , nous avons
fupprimé de tous les édifices modernes
la grande peinture d'hiftoire. Nous leur
avions laiffé par grace quelque deffus de
porte; mais nous les forcerons dans ce dernier
retranchement , & nous les réduirons
à ne plus faire que dé petits tableaux de
modes , & encore en camaïeux . Qu'ils faffent
attention que nous avons l'invention
des vernis : le public a beau fe plaindre de
G iij
So MERCURE DE FRANCE!
leur peu de durée , il fera verni & rever
ni. Cependant nous voulons bien ne pas
attribuer ces critiques à mauvaife volonté,
mais plutôt au malheur qu'ils ont de s'être
formé le goût en Italie. Ils y ont vû ces
reftes d'architecture antique , que tout le
monde eft convenu d'admirer , fans que
nous puiffions deviner pourquoi. C'eft ,
dit-on , un air de grandeur & de fimpli
cité qui en fait le caractere. On y trouve
une régularité fymmétrique , des richeffes
répandues avec économie & entremêlées
de grandes parties qui y donnent du repos
. Ils s'en laiffent éblouir , & reviennent
ici remplis de prétendus , principes , qui ne
font dans le fond que des préjugés , &
qui , grace à la mode agréable que nous
avons amenée , ne peuvent leur être d'aucun
ufage. Nous nous fommes bien gardés
de faire pareille folie ; & tandis que nos
camarades font allés perdre leur tems à
admirer & à étudier avec bien des fatigues
cette trifte architecture , nous nous fommes
appliqués à faire ici des connoiffan
ces & à répandre de toutes parts nos gentilles
productions.
4
On nous a des obligations infinies :
nous avons affaire à une nation gaie qu'il
faut amufer ; nous avons répandu l'agré
ment & la gaieté par tout . Au bon vieux
FEVRIER. 1755 151
4
"
tems on croyoit que les Eglifes devoient
préfenter uunn aaffppeecctt ggrraavvee & même fevere ;
les perfonnes les plus diffipées pouvoient
à peine y entrer, fans s'y trouver pénétrées
d'idées férieufes. Nous avons bien changé
tout cela ; il n'y a pas maintenant de
cabinet de toilette plus joli que les chapelles
que nous y décorons. Si l'on y met
encore quelques tombeaux , nous les contournons
gentiment , nous les dorons par
tout , enfin nous leur ôtons tout ce qu'ils
pourroient avoir de lugubre : il n'y a pas
jufquà nos confeffionaux qui ont un air
de galanterie.
Si l'on a égard à l'avancement de l'art ,
quelle extenfion ne lui avons - nous pas
procuré nous avons multiplié le nombre
des Architectes excellens à tel point que
la quantité en eft prefque innombrable.
Ce talent qui , dans le fyftême de l'architecture
antique , eft hériffé de difficultés ,
devient dans le nôtre la chofe du monde
la plus aifée ; & l'expérience fait voir que
le maître Maçon le plus borné du côté du
deffein & du goût , dès qu'il a travaillé
quelque tems fous nos ordres , fe trouve
en état de fe déclarer architecte , & à bien
peu de chofe près auffi bon que nous .
Nous ajoûterons à la gloire de la France
& à fon avantage , que les étrangers com-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
mencent à adopter notre goût , & qu'il y
a apparence qu'ils viendront en foule l'apprendre
chez nous. Les Anglois même , fi
jaloux de notre fupériorité dans tous les
arts , en font devenus fi foux qu'ils en
ont abandonné leur Inigo Jones , & leur
habitude de copier exactement les ouvrages
de Palladio. Ce qui pourra peut- être
nuire à cet avantage , c'eft l'imprudence
qu'on a eu de laiffer graver quelques- unes
de nos décorations de portes & de cheminées
, qui d'abord ont apprêté à rire aux
autres nations , parce qu'ils n'en fentoient
pas toute la beauté ; mais qu'enfuite ils
n'ont pu fe refufer d'imiter. Malheureuſement
ces eftampes dévoilent notre fecret ,
qui d'ailleurs n'eft pas difficile à appren
dre , & l'on peut trouver en tout pays un
grand nombre de génies propres à faifir
ces graces légeres. Au refte , fi cela arrive ,
nous nous en confolerons en citoyens de
l'univers , & nous nous féliciterons d'avoir
rendu tous les hommes architectes à
peu
de frais. Ces grands avantages nous
ont coûté quelques peines ; on ne détruit
pas facilement les idées du beau , reçues
dans une nation éclairée & dans un fiécle
qu'on fe figuroit devoir fervir de modele à
tous ceux qui le fuivroient . Il étoit appuyé
fur les plus grands noms ; il falloit
FEVRIER . 1755 153
trouver auffi quelques noms célebres qui
puffent nous fervir d'appui. On avoit découvert
prefque tout ce qui pouvoit fe
faire de beau dans ce genre , & les génies
ordinaires ne pouvoient prétendre qu'à être
imitateurs ; deux ou trois perfonnes auroient
paru avec éclat , & les autres feroient
demeurées dans l'oubli Il falloit
donc trouver un nouveau genre d'architecture
où chacun pût fe diftinguer , &
faire goûter au public des moyens d'être
habile homme qui fuffent à la portée de
tout le monde : cependant il ne falloit pas
'choquer groffierement les préjugés reçus ,
en mettant tout d'un coup au jour des nouveautés
trop éloignées du goût 1egnant ,
& rifquer de fe faire fifler fans retour.
Le fameux Oppenor nous fervit dans ces
commencemens avec beaucoup de zéle ;
il s'étoit fait une grande réputation par fes
deffeins ; la touche hardie qu'il y donnoit ,
féduifit prefque tout le monde , & on fut
long - tems à s'appercevoir qu'ils ne faifoient
pas le même effet en exécution . Il
fe fervit abondamment de nos ornemens
favoris , & les mit en crédit. Il nous eft
même encore d'une grande utilité , & nous
pouvons compter au nombre des nôtres
ceux qui le prennent pour modele . Cependant
ce n'étoit pas encore l'homme
Gv
154 MERCURE DE FRANCE:
qu'il nous falloit ; il ne pouvoit s'empê
cher de retomber fouvent dans l'architecture
ancienne , qu'il avoit étudiée dans fa
jeuneffe. Nous trouvâmes un appui plus .
folide dans les talens du grand Meiffonnier.
Il avoit à la vérité étudié en
Italie ,
& par conféquent n'étoit pas entierement
des nôtres ; mais comme il y avoit fagement
préféré le goût de Borromini au goût
ennuyeux de l'antique , il s'étoit par là
rapproché de nous ; car le Borromini a rendu
à l'Italie le même fervice que nous
avons rendu à la France , en y introduifant
une architecture gaie & indépendante
de toutes les régles de ce que l'on appelloit
anciennement le bon goût . Les Italiens ont
depuis bien perfectionné cette premiere
tentative , & du côté de l'architecture plai
fante ils ne nous le cédent en rien . Leur
goût n'eft pas le nôtre dans ce nouveau
genre , il est beaucoup plus lourd ; mais
nous avons cela de commun , que nous
avons également abandonné toutes les
vieilles modes pour lefquelles on avoit un
refpect fuperftitieux . Meiffonnier commen-
са à détruire toutes les lignes droites qui
étoient du vieil ufage ; il tourna & fit
bomber les corniches de toutes façons , il
les ceintra en haut & en bas , en devant ,
en arriere , donna des formes à tout , mêFEVRIER.
1755 155
me aux moulures qui en paroiffoient les
moins fufceptibles ; il inventa les contraftes
, c'est-à- dire qu'il bannit la fymmétrie
& qu'il ne fit plus les deux côtés des panneaux
femblables l'un à l'autre ; au contraire
, ces côtés fembloient fe défier à qui
s'éloigneroit le plus , & de la maniere la
plus finguliere , de la ligne droite à laquelle
ils avoient jufqu'alors été affervis .
Rien n'eſt fi admirable que de voir de
-quelle maniere il engageoit les corniches
des marbres les plus durs à fe prêter avec
complaifance aux bizarreries ingénieufes
des formes de cartels ou autres chofes qui
-devoient porter deffus. Les balcons ou les
-rampes d'efcalier n'eurent plus la permiffion
de paffer droit leur chemin ; il leur
fallut ferpenter à fa volonté , & les matieres
les plus roides devinrent fouples fous
fa main triomphante. Ce fut lui qui mic
-en vogue ces charmans contours en S , que
votre auteur croit rendre ridicules , en difant
que leur origine vient des maîtres
Ecrivains ; comme fi les arts ne devoient
pas le prêter des fecours mutuels il les
employa par tout , & à proprement parler
fes deffeins , même pour des plans de bâtimens
, ne furent qu'une combinaifon de
cette forme dans tous les fens poffibles . Il
nous apprit à terminer nos moulures en
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
rouleau , lorfque nous ne fçaurions com
ment les lier les unes aux autres , & mille
autres chofes non moins admirables qu'il
feroit trop long de vous citer : enfin l'on
peut dire que nous n'avons rien produit
depuis dont on ne trouve les femences
dans fes ouvrages. Quels fervices n'a-t- il
pas rendus à l'orfevrerie ? il rejetta bien
loin toutes les formes quarrées , rondes ou
ovales , & toutes ces moulures dont les
ornemens repérés avec exactitude donnent
tant de fujétion ; avec fes chers contours
en S , il remplaça tout. Ce qu'il y a
de particulier , c'eft qu'en moins de rien
l'orfevrerie & les bijoux devinrent trèsaifés
à traiter avec génie. En vain le célebré
Germain voulut s'opposer au torrent
& foutenir le vieux goût dont il avoit été
bercé dans fon enfance , fa réputation même
en fut quelque peu éclipfée , & il fe
vit fouvent préférer Meiffonnier , par l'appui
que nous lui donnions fous main ; cependant
, le croiriez-vous ! ce grand Meiffonnier
n'étoit pas encore notre homme ,
il tenoit trop à ce qu'ils appellent grande.
maniere. De plus il eut l'imprudence de
laiffer graver plufieurs ouvrages de lui , &
mit par là le public à portée de voir que
ce génie immenfe qu'on lui croyoit , n'étoit
qu'une répétition ennuyeufe des mê
FEVRIER. 1755 157
mes formes. Il fe décrédita , & nous l'abandonnâmes
d'autant plus facilement ,
que malgré les fecours que nous lui avions
prêtés pour l'établiſſement de fa réputation
, il ne vouloit point faire corps avec
& nous traitoit hautement d'igno- nous ,
rans : quelle ingratitude !
Nous fimes enfin la découverte du héros
dont nous avions befoin. Ce fut un
Sculpteur , qui n'avoit point pû fe gâter à
Rome , car il n'y avoit point été , bien
qu'il eût vû beaucoup de pays. Il s'étoit
formé avec nous , & avoit fi bien goûté
notre maniere , & fi peu ces prétendues
régles anciennes , que rien ne pouvoit reftreindre
l'abondance de fon génie . Il fçavoit
affez d'architecture ancienne pour ne
pas contrecarrer directement ceux qui y
tenoient avec trop d'obftination ; mais il
la déguifoit avec tant d'adreffe qu'il avoit
le mérite de l'invention , & qu'on ne la
reconnoiffoit qu'à peine. Il allégea toutes
ces moulures & tous ces profils où Oppenor
& Meiffonnier avoient voulu conferver
un caractere qu'ils appelloient mâle ; il
les traita d'une délicateffe qui les fait prefque
échapper à la vûe ; il trouva dans les
mêmes efpaces le moyen d'en mettre fix
fois davantage ; il s'affranchit tout d'un
coup de la loi qu'ils s'étoient follement
18 MERCURE DE FRANCE.
impofée de lier toujours leurs ornemens les
uns aux autres ; il les divifa , les coupa
en mille pieces , toujours terminées par ce
-rouleau qui eft notre principale reffource ;
& afin que ceux qui aimoient la liaiſon
ne s'apperçuffent pas trop de ces interruptions
, il fit paroître des liaiſons apparen
tes , par le fecours d'une fleur , qui ellemême
ne tenoit à rien , ou par quelque légereté
également ingénieufe ; il renonça
pour jamais à la régle & au compas : on
avoit déja banni la fymmetrie , il rencherit
encore là-deffus . S'il lui échappa quelquefois
de faire des panneaux femblables
l'un à l'autre , il mit ces objets fymmétriques
fi loin l'un de l'autre , qu'il auroit
fallu une attention bien fuivie pour s'appercevoir
de leur reffemblance. Aux agra
fes du ceintre des croifées qui ci-devant
ne repréfentoient que la clef de l'arc décorée
, il fubftitua de petits cartels enrichis
de mille gentilleffes & pofés de travers
, dont le pendant fe trouvoit à l'au
tre extrêmité du bâtiment . C'eſt à lui qu'on
doit l'emploi abondant des palmiers , qui
à la vérité avoient été trouvés avant lui ,
& que votre auteur blâme fi ridiculement.
Il établit folidement l'ufage de fupprimer
tous les plafonds , en faifant faire à des
Sculpteurs , à bon marché , de jolies petites
FEVRIER.
1755 159
dentelles en bas- relief , qui réuffirent fi
bien , qu'on prit le fage parti de fupprimer
les corniches des appartemens pour les enrichir
de ces charmantes dentelles . C'eft
notre triomphe que cette profcription des
corniches ; rien ne nous donnoit plus de
fujétion que ces miferes antiques dont on
les ornoit , & aufquelles votre écrivain
paroît fi attaché. Il y falloit une exactitude
& une jufteffe , qui pour peu qu'on y
manquât , fe déceloit d'abord à des yeux
un peu feveres. Nous regrettons encore
ce grand homme , quoique fes merveilleux
talens ayent été remplacés fur le champ
par quantité de Sculpteurs , non moins
abondans que lui dans cette forte de génie.
C'eft à lui que nous avons l'obligation
de cette fupériorité que nous avons acqui
fe , & que nous fçaurons conferver ; & on
peut dire à fa gloire que tout ce qui s'éloigne
du goût antique lui doit fon inven
tion , ou fa perfection.
}
En fuivant fes principes , nous avons
abfolument rejetté tous ces anciens plafonds
chargés de fculptures & de dorures ,
qui à la vérité avoient de la magnificence ,
& contre lefquels nous n'avons rien à dire
, fi ce n'eft qu'ils ne font plus de mode.
En dépit des cris de toute l'Académie de
Peinture , nous avons fçu perfuader à tous
160
MERCURE DE
FRANCE.
tes les
perſonnes chez qui nous avons
quelque crédit , que les plafonds peints
obfcurciffent les
appartemens & les rendent
triftes.
Inutilement veut- on nous repréfenter
que nous avons
juſtement dans
notre fiécle des Peintres , dont la couleur
eft très-agréable , & qui aiment à rendre
leurs tableaux
lumineux ; qu'en traitant
les plafonds d'une couleur claire ils n'auroient
point le
defagrément qu'on reproche
aux anciens , & qu'ils auroient de plus
le mérite de
repréfenter quelque chofe
d'amufant par le fujet , &
d'agréable par
la variété des couleurs. Les Peintres n'y
gagneront rien , ils nous ont irrité en méprifant
nos premieres
productions ; & nous
voulons d'autant plus les perdre que nous
n'efperons pas de pouvoir les gagner ; ils
ne fe rendroient qu'avec des
reftrictions
qui ne font pas de notre goût. Les Sculp
seurs de figures feront auffi compris dans
cette
profcription ; ils feroient encore plus
à portée de nous faire de mauvaiſes chicanes.
Notre
Sculpteur favori nous a don
né mille moyens de nous paffer d'eux : aù
lieu de tout cela il a imaginé une rofette
charmante , qu'à peine on
apperçoit , &
qu'il met au milieu du plancher , à l'endroit
où
s'attache le luftre : voilà ce qu'on
préfère avec raiſon aux plus belles produce
FEVRIER. 1755
161
tions de leur art. Il y a encore un petit
nombre de criards qui répandent par-tour
que le bon goût eft perdu , & qu'il y a
très- peu d'Architectes qui entendent la
décoration ; que c'eft le grand goût de la
décoration qui fait le caractere effentiel
de l'Architecte . Nous détruifons tous ces
argumens , en foutenant hautement que
ce qui diftingue l'Architecte , eft l'art de
la diftribution. Ils ont beau dire qu'elle
n'eft pas auffi difficile que nous voulons
le faire croire , & qu'il eft évident qu'avec
un peu d'intelligence chaque particulier
peut arranger fa maifon d'une maniere
qui lui foit commode , relativement aux
befoins de fon état ; que la difficulté que
le particulier ne fçauroit lever , ni nous
non plus , & qui demande toutes les lumieres
d'un grand architecte , eft d'ajuſter
cette diftribution commode avec une décoration
exacte , fymmétrique , & dans ce
qu'ils appellent le bon goût , foit dans les
dehors , foit dans les dedans voilà juſtement
ce qui nous rendra toujours victorieux.
Comme notre architecture n'a aucunes
régles qui l'aftreignent , qu'elle eſt
commode , & qu'en quelque façon elle
prête , nous nous fommes faits un grand
nombre de partifans qui fatisfaits de notre
facilité à remplir toutes leurs fantaisies ,
162 MERCURE DE FRANCE.
›
nous foutiendront toujours. Nous voudrions
bien voir ces Meffieurs de l'antique
entreprendre de décorer l'extérieur d'un
bâtiment avec toutes les fujétions que
nous leur avons impofées. Comme les plus
grands cris avoient d'abord été contre nos
décorations extérieures , parce qu'elles
étoient expofées à la vûe de tout le monde ;
que d'ailleurs le vuide ne coûte rien à décorer
, & ne donne point de prife à la critique
, nous avons amené la multitude des
fenêtres, qui a parfaitement bien réuffi ; car
il eft infiniment agréable d'avoir trois fenê
tres dans une chambre , qui jadis en auroit
eu à peine deux. Cela donne à la vérité
plus de froid dans l'hiver & plus de chaleur
dans l'été mais que nous importe ? il n'en
-eſt
: pas moins fûr qu'à préſent chacun veut
que fa maifon foit toute percée , & que
-nos Meffieurs du goût ancien , qui ne fçavent
décorer que du plein , n'y trouvent
plus de place. Qu'ils y mettent , s'ils le peutvent
, de leurs fenêtres décorées , qu'ils
tâchent d'y placer leurs frontons à l'antique
, qui , difent - ils , décorent la fenêtre
, & mettent à couvert ceux qui y
font nous y avons remédié en élevant
les fenêtres jufques au haut du plancher.
Rien n'eft fi amufant que de voir un
pauvre architecte revenant d'Italie , à qui
:
FEVRIER. 1755 163
(
"
Ton donne une pareille cage à décorer , ſe
tordre l'imagination pour y appliquer ces
chers principes , qu'il s'eft donné tant de
peine à apprendre ; & s'il lui arrive d'y
réuffir , ce qu'il ne peut fans diminuer les
croifées , c'eſt alors que nous faifons voir
clairement combien fa production eft trifte
& mauffade . Vous ne verrez pas clair chez
vous , leur difons- nous , vous n'aurez pas
d'air pour refpirer , à peine verrez- vous le
foleil dans les beaux jours : ces nouveaux artiftes
fe retirent confus,& font enfin obligés
de fe joindre à nous , pour trouver jour à
percer dans le monde. Nous n'avons pas encore
entierement abandonné les frontons
dont les anciens fe fervoient pour terminer
le haut de leurs bâtimens , & qui repréfentoient
le toît , quoique nous aimions bien
mieux employer certaines terminaiſons en
façon d'orfevrerie , qui font de notre crû.
A l'égard des frontons , nous avons du
moins trouvé le moyen de les placer ou
on ne s'attendoit pas à les voir ; nous les
mettons au premier étage , & plus heureufement
encore au fecond ; & nous ne manquons
gueres d'élever un étage au -deffus
, afin qu'ils ayent le moins de rapport
qu'il eft poffible avec ceux des anciens.
Nous avons ou peu s'en faut , banni les
colonnes , uniquement parce que c'eft un
164 MERCURE DE FRANCE
→
des plus beaux ornemens de ce trifte goût
ancien , & nous ne les rétablirons que
lorfque nous aurons trouvé le moyen de
les rendre fi nouvelles qu'elles n'ayent plus
aucune reffemblance avec toutes ces antiquailles.
D'ailleurs elles ne fçauroient s'accommoder
avec nos gentilleffes légeres ,
elles font paroître mefquin tout ce qui
les accompagne. Beaucoup de gens tenoient
encore à cette forte d'ornement , qui leur
paroiffoit avoir une grande beauté mais
nous avons fçu perfuader aux uns , que
cela coûtoit beaucoup plus que toutes les
chofes que nous leur faifions , quoique
peut-être en économifant bien , cela pût
ne revenir qu'à la même dépenſe ; aux
autres , que cette décoration ne convenoit
point à leur état , & qu'elle étoit reſervée
pour les temples de Dieu & les palais des
Rois ; que quelques énormes dépenfes que
nous leur fiffions faire chez eux , perfonne
n'en fçauroit rien , quoiqu'ils le fiffent
voir à tout le monde ; au lieu qu'une petite
colonnade , qui ne coûteroit peut-être
gueres , feroit un bruit épouventable dans
Paris. Nous avons accepté les pilaftres jufqu'à
un certain point , c'eft- à- dire forfque
nous avons pû les dépayfer par des
chapiteaux divertiffans. Les piédeftaux font
auffi reçus chez nous , mais nous avons
FEVRIER. 1755. 165
·
trouvé l'art de les contourner , en élargiffant
par le bas , comme s'ils crevoient fous
le fardeau , ou plus gaiement encore , en
les faifant enfler du haut , & toujours en
S, comme s'ils réuniffoient leur force en
cę lieu
ce pour mieux porter. Mais où notre
génie triomphe , c'eſt dans les bordures
des deffus de porte , que nous pouvons
nous vanter d'avoir varié prefque à l'infini.
Les Peintres nous en maudiffent , parce
qu'ils ne fçavent comment compofer leurs
fujets avec les incurfions que nos ornemens
font fur leur toile ; mais tant pis
pour eux : lorfque nous faifons une fi grande
dépenfe de génie , ils peuvent bien auffi
s'évertuer ; ce font des efpéces de bouts
rimés que nous leur donnons à remplir.
Il auroit pû refter quelque reffource à la
vieille architecture pour fe produire à Paris
; mais nous avons coupé l'arbre dans fa
racine , en annonçant la mode des petits
appartemens , & nous avons fappé l'ancien
préjugé , qui vouloit que les perfonnes
diftinguées par leur état caffent un appar !
tement de répréfentation grand & magnifique.
Nous efperons que dorénavant la
regle fera que plus la perfonne fera élevée
en dignité , plus fon appartement fera
patit : vous voyez qu'alors il fera difficile
de nous faire defemparer, Ceux qui poure
GG MERCURE DE FRANCE.
ront faire de la dépenfe , ne la feront qu'en
petit , & s'adrefferont à nous. Il ne reſtera
pour occuper ces Meffieurs , que ceux qui
n'ont pas le moyen de rien faire.
Voyez , je vous prie , l'impertinence de
votre auteur critique ; il s'ennuye , dit- il ,
de voir par-tout des croifées ceintrées ,
mais il n'ofe pas difconvenir que cette forte
de croifée ne foit bonne . Peut-on avoir
trop d'une bonne chofe ? & pourquoi veutil
qu'on aille fe fatiguer l'imagination pour
trouver des variétés , lorfqu'une chofe eft
de mode , & qu'on eft fûr du fuccès ? Ne
voit-il pas que toutes nos portes , nos cheminées
, nos fenêtres , avec leur plat-bandeau
, font à peu près la même choſe :
puifqu'on en eft content , pourquoi fe tuer
à en chercher d'autres ? Il blâme nos portes
oùles moulures fe tournent circulairement ;
invention heureuſe que nous appliquons à
tout avec le plus grand fuccès. Il faut :
qu'il foit bien étranger lui-même dans
Paris , pour ne pas fçavoir de qui nous
la - tenons. C'est d'un Architecte à qui les
amateurs de l'antique donnent le nom de
grand. Le célébre François Manſard la
employée dans fon portail des Filles de :
Sainte Marie , rue Saint Antoine ; voilà
une autorité qu'il ne peut recufer.Pour vous
faire voir combien cette forte de fronton
FEVRIER. 1755 . 1671
7
réuffit quand elle eft traitée à notre façon ,
& combien elle l'emporte fur l'architecture
ancienne ; comparez le portail des Capucines
de la place de Louis le Grand ,
morceau fi admirable qu'on vient de le
reftaurer , de peur que la poſtérité n'en fût
privée ; comparez- le avec le portail à colonnes
de l'Affomption , qui n'en eft pas
loin , & vous toucherez au doigt la différence
qui eft entre nous & les Architectes:
du fiécle paffé.
Mais laiffons là ce critique ; ce feroitperdre
le tems que de s'amufer à lui démontrer
en détail l'abfurdité de fes jugemens.
Nous ne vous diffimulerons pas que
nous fommes actuellement dans une pofi-:
tion un peu critique , & qu'une révolu-.
tion dans le goût de l'architecture nous
paroîtroit prochaine fi nous la croyions
poffible. Il fe rencontre actuellement plufeurs
obftacles à nos progrès ; maudite
foit cette architecture antique , fa féduction
, dont on a bien de la peine à revenir
lorfqu'une fois on s'y eft laiffé prendre
nous a enlevé un protecteur qui auroit
peut- être été pour nous l'appui le plus fo
lide , fi nous avions été chargés du foin
de l'endocriner. Pourquoi aller chercher
bien loin ce qu'on peut trouver chez foi
nous amufons en inftruifant ; ne peut-on
168 MERCURE DE FRANCE.
pas ſe former le goût en voyant nos deffeins
de boudoirs , de garde-robes , de
pavillons à la Turque , de cabinets à la
Chinoife ? Est- ce quelque chofe de fort
agréable que cette Eglife demefurée de S.
Pierre , ou que cette rotonde antique , dont
le portail n'a qu'un ordre dans une hauteur
où nous , qui avons du génie , aurions
trouvé de la place pour en mettre au moins
trois il n'eft pas concevable qu'on puiffe
balancer. Cependant cette perte eft irrépa
rable : cela eft defolant ; car tous les projets
que nous préfentons paroiffent comiques
à des yeux ainfi prévenus . Nous avons
même tenté de mêler quelque chofe d'antique
dans nos deffeins , voyez quel facrifice
! pour faire paffer avec notre marchandife
, tout cela fans fuccès : on nous
devine d'abord.
Autre obſtacle qui eft une fuite du premier.
Les bâtimens du Roi nous ont donné
une exclufion totale ; tout ce qui s'y
fait fent la vieille architecture , & ce même
public , que nous comptions avoir ſubjugué
, s'écrie : voilà qui eft beau. Il y a
une fatalité attachée à cette vieille mode ,.
par-tout où elle fe montre elle nous dépare
; l'Académie même a peine à fe défendre
de cette contagion , il femble qu'elle
ne veuille plus donner de prix qu'à ceux
qui
FEVRIER. 1755. 169'
I
qui s'approchent le plus du goût de l'antique.
Cela nous expofe à des avanies , de
la part même de ces jeunes étourdis , qui fe
donnent les airs de rire de notre goût moderne.
Cette confpiration eft bien foutenue
; car , à ne vous rien céler , il y a encore
plufieurs Architectes de réputation
& même qui n'ont pas vû l'Italie , mais
qui par choix en ont adopté le goût , que
nous n'avons jamais pû attirer dans notre
parti . Il y a plus ; quelques - uns que nous
avons crû long tems des nôtres , à la
miere occafion qu'ils ont eu de faire quelque
chofe de remarquable , nous ont laiffés
là , & fe font jettés dans l'ancien
goût.
pre-
Vous êtes , fans doute , pénétré de compaffion
à la vûe du danger où nous nous
trouvons , & nous vous faifons pitié ; mais
confolez- vous , nous avons dés reffources
; nous fçaurons bien arrêter ces nouveaux
débarqués d'Italie . Nous leur oppoferons
tant d'obftacles que nous les empêcherons
de rien faire , & peut- être les'
forcerons-nous d'aller chez l'étranger exercer
des talens qui nous déplaifent. Ils aiment
à employer des colonnades avec des
architraves en plate - bande ; nous en déclarerons
la bâtiffe impoffible. Ils auront
beau citer la colonnade du Louvre , la
H
170 MERCURE DE FRANCE.
chapelle de Verſailles , & autres bâtimens
dont on ne peut contefter la folidité ; qui
eft - ce qui les en croira ? leur voix fera- telle
d'un plus grand poids que celle de
gens qui ont bâti des petites maifons par
milliers dans Paris ? mais voici l'argument
invincible que nous leur gardons pour le
dernier. Nous leur demanderons ce qu'ils
ont bâti : il faudra bien qu'ils conviennent
qu'ils n'en ont point encore eu l'occafion .
C'est là où nous les attendons : comment ,
dirons- nous , quelle imprudence ! confier
un bâtiment à un jeune homme fans expérience
? Cette objection eft fans réplique.
On ne s'avifera pas de faire réflexion
qu'un jeune homme de mérite , & d'un
caractere docile , peut facilement s'affocier
un homme qui , fans prétendre à la décoration
, ait une longue pratique du bâtiment
, & lui donneroit les confeils néceffaires
, en cas qu'il hazardât quelque chofe
de trop hardi ; que d'ailleurs il Y auroit
dans Paris bien des maifons en ruines , fi
le premier bâtiment de chaque Architecte
manquoit de folidité.
Au refte , ne croyez point que ce foit
dans le deffein de nuire à ces jeunes gens
que nous leur ferons ces difficultés : c'eft
uniquement pour leur bien , & pour leur
donner le tems , pendant quelques années ,
FEVRIER.
1755.171.
d'apprendre le bon goût que nous avons
établi , & de quitter leurs préjugés ultramontains
nous avons l'expérience que
cela a rarement manqué de nous réuffic .
: Si donc vous connoiffez cette fociété .
d'Artiſtes qui prend la liberté de nous blâmer
, avertiffez-les d'être plus retenus à
l'avenir ; leurs critiques font fuperflues.
Le public nous aime , nous l'avons accoutumé
à nous d'ailleurs chacun de ceux
qui font bâtir , même des édifices publics
, eft perfuadé que quiconque a les
fonds pour bâtir , a de droit les connoiffances
néceffaires pour le bien faire. Peuton
manquer de goût quand on a de l'argent
? Nous fommes déja fûrs des Procureurs
de la plupart des Communautés ,
des Marguilliers de prefque toutes les
Paroiffes , & de tant d'autres qui font
à la tête des entrepriſes. Enfin foyez certains
que nous & nos amis nous ferons
toujours le plus grand nombre. Nous fommes
, &c.
On voit que le faux bel efprit gagne les
beaux arts , ainfi que les belles- lettres . On
force la nature dans tous les genres , on
contourne les figures , on met tout en S :
qu'il y a de Meiffonniers en poëfie & en
éloquence , comme en architecture !
レン
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ARC DE TRIOMPHE à la gloire du Roi ,
qui a été élevé, fur les deffeins du Chevalier
Servandoni , le jour que M. le Duc de Gefvres
a pofé , au nom de Sa Majefté , la premiere
pierre de la place commencée devant
l'Eglife de S. Sulpice le 2 Octobre 1754 :
dédié à M. Dulau d'Allemans , Curé de S.
Sulpice , gravé par P. Patte , & fe vend
chez lui rue des Noyers , la fixieme porte .
cochere à droite en entrant par la rue Saint·
Jacques , grandeur de la feuille du nom de
Jefus. Prix 1 liv. 10 fols. I
L'eftampe que nous annonçons eft gravée
à l'aide d'une feule taille , ou ligne , à
peu près dans la maniere dont le célébre
Piranefi s'eft fervi pour rendre fes compofitions
d'architecture , dont les connoiffeurs
font tant de cas. Il feroit peut- être à fouhaiter
que cette manoeuvre de gravûre fut
ufitée en France ; elle pourroit donner à
nos eftampes d'architecture une perfection
qu'elles n'ont point eu jufqu'à préfent. En
effet , la pratique d'exprimer les ombres
dans les gravûres ordinaires de nos édifices
par deux tailles , c'eft-à- dire par deux ;
lignes qui s'entrecoupent quarrément ou
ea lofange , rend à la vérité ce genre de
gravûre aifé & expéditif ; mais elle lui ,
donne un air froid , commun , & une dureté
qui femble faire une efpéce d'injure
FEVRIER. 1755. 173
aux yeux ; c'eſt le jugement qu'ont tou-
-jours porté nos artiftes fur ces fortes d'ef
tampes. Auffi peut-on remarquer qu'on
n'a pas crû. devoir accorder à leurs Graveurs
aucune place dans nos Académies ,
foit de peinture , foit d'architecture ; ce
que l'on eût fait affurément , fi leurs talens
euffent paru aux connoiffeurs devoir
mériter quelque diftinction . On a effayé ,
dans la planche que nous propofons , de
mettre ce genre de gravûre dans quelque
eftime , par une nouvelle manoeuvre qui
fente l'art , & qui remédie aux défauts de
l'ancienne. Chaque ombre y eft énoncée
par une feule ligne , plus ou moins groffe
ou ferrée , dont la direction exprime continuellement
la perſpective du corps d'architecture
fur lequel elle eft portée. Afin d'ôter
toute dureté , on a affecté de ne point terminer
les extrêmités de chaque ombre par
aucune ligne , mais feulement par la fin de
toutes les lignes , qui forme l'ombre , ce qui
femble affez bien imiter les arrêtes de la pierre,
lefquelles confervent toujours une efpéce
de rondeur. Toutes les teintes générales ,
quelles qu'elles foient , y font exprimées
à la pointe féche , ce qui eft propre à donner
à cette gravûre un ton fuave , qui
femble participer de cette couleur aërienne
répandue fur la furface de nos bâtimens ;
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
ton auquel on ne peut atteindre avec le
fecours de l'eau forte , comme on le pratique
ordinairement. Au refte , c'eft à la
-vue de cette planche à parler en faveur des
avantages de fa nouvelle manoeuvre , & on
fe flatte qu'elle convaincra fans peine que
cette maniere de faire eft bien plus favora
ble que l'autre pour les effets de la perf
pective ; qu'elle eft analogue à la maniere
dont on deffine l'architecture à la plume ,
:& que la parfaite égalité qu'elle demande
doit fatisfaire agréablement la vue des fçavans
comme des ignorans ; quelques lignes
plus ou moins ferrées dans les ombres
étant capables d'y faire une difcordance
de ton irrémédiable , & qui faute aux yeux
de chacun . Cette maniere de traiter l'architecture
eft ; il eft vrai , très-laborieufe
& difficile à bien exécuter ; mais elle
pour-
.roit donner un prix à nos eftampes d'architecture
, & les élever à décorer avec diftinction
les cabinets des curieux.
F
C'eft aux artistes à apprécier ces réflexions,
par la comparaifon de l'eftampe qu'on leur
offre , avec celles que nous avons dans le
genre oppofé. Le feul but que l'on fe propofe
en les faifant , eft de contribuer à la
perfection d'un genre de gravure que l'on
n'a peut- être pas affez cherché jufqu'ici à
rendre recommendable,
fur une très - mauvaise plaifanterie qu'il a
laiffe imprimer dans le Mercure du mois
de Décembre 17 54 › par une société d'Architectes
, qui pourroient bien auffi prétendre
être du premier mérite & de la premiere
réputation , quoiqu'ils ne foient pas
de l'Académie.
N
Ousfommes furpris, Monfieur, qu'un
homme d'efprit & un auffi bon citoyen
que vous , ait autorifé un écrit fatyrique
, dont le but eft fi évidemment de
renverser l'Architecture moderne , & de
détruire la confiance que l'on accorde aux
Architectes , en mettant le public à portée
de juger par lui-même du bien ou du mal
des ouvrages que nous faifons pour lui
FEVRIER. 1755. 149
Pouvons-nous croire que vous n'ayez pas
apperçu cette conféquence ? ou que l'ayant
vue vous n'ayez pas eu quelque fcrupule
de vous prêter à décrier des inventions
qui depuis tant de tems font les délices de
Paris , & qu'enfin les étrangers commencent
à goûter avec une avidité finguliere
Il eft aifé de deviner d'où partent ces
plaintes , & nous ne croirons pas auffi
facilement que vous que ce foient fimplement
les idées d'un feul artiſte. C'eſt
un complot formé par plufieurs qui , à la
vérité , ont da mérite dans leur genre ,
mais qui feroient mieux de s'y attacher
que de fe mêler d'un art qui eft fi fort
au- deffus de la fphere de leurs conoiffances.
Nous foupçonnons avec raifon quelques
Peintres célebres de tremper dans
cette conjuration ; malheur à eux fi nous
le découvrons. Ils ont déja pû remarquer
que pour nous avoir fâché , nous avons
fupprimé de tous les édifices modernes
la grande peinture d'hiftoire. Nous leur
avions laiffé par grace quelque deffus de
porte; mais nous les forcerons dans ce dernier
retranchement , & nous les réduirons
à ne plus faire que dé petits tableaux de
modes , & encore en camaïeux . Qu'ils faffent
attention que nous avons l'invention
des vernis : le public a beau fe plaindre de
G iij
So MERCURE DE FRANCE!
leur peu de durée , il fera verni & rever
ni. Cependant nous voulons bien ne pas
attribuer ces critiques à mauvaife volonté,
mais plutôt au malheur qu'ils ont de s'être
formé le goût en Italie. Ils y ont vû ces
reftes d'architecture antique , que tout le
monde eft convenu d'admirer , fans que
nous puiffions deviner pourquoi. C'eft ,
dit-on , un air de grandeur & de fimpli
cité qui en fait le caractere. On y trouve
une régularité fymmétrique , des richeffes
répandues avec économie & entremêlées
de grandes parties qui y donnent du repos
. Ils s'en laiffent éblouir , & reviennent
ici remplis de prétendus , principes , qui ne
font dans le fond que des préjugés , &
qui , grace à la mode agréable que nous
avons amenée , ne peuvent leur être d'aucun
ufage. Nous nous fommes bien gardés
de faire pareille folie ; & tandis que nos
camarades font allés perdre leur tems à
admirer & à étudier avec bien des fatigues
cette trifte architecture , nous nous fommes
appliqués à faire ici des connoiffan
ces & à répandre de toutes parts nos gentilles
productions.
4
On nous a des obligations infinies :
nous avons affaire à une nation gaie qu'il
faut amufer ; nous avons répandu l'agré
ment & la gaieté par tout . Au bon vieux
FEVRIER. 1755 151
4
"
tems on croyoit que les Eglifes devoient
préfenter uunn aaffppeecctt ggrraavvee & même fevere ;
les perfonnes les plus diffipées pouvoient
à peine y entrer, fans s'y trouver pénétrées
d'idées férieufes. Nous avons bien changé
tout cela ; il n'y a pas maintenant de
cabinet de toilette plus joli que les chapelles
que nous y décorons. Si l'on y met
encore quelques tombeaux , nous les contournons
gentiment , nous les dorons par
tout , enfin nous leur ôtons tout ce qu'ils
pourroient avoir de lugubre : il n'y a pas
jufquà nos confeffionaux qui ont un air
de galanterie.
Si l'on a égard à l'avancement de l'art ,
quelle extenfion ne lui avons - nous pas
procuré nous avons multiplié le nombre
des Architectes excellens à tel point que
la quantité en eft prefque innombrable.
Ce talent qui , dans le fyftême de l'architecture
antique , eft hériffé de difficultés ,
devient dans le nôtre la chofe du monde
la plus aifée ; & l'expérience fait voir que
le maître Maçon le plus borné du côté du
deffein & du goût , dès qu'il a travaillé
quelque tems fous nos ordres , fe trouve
en état de fe déclarer architecte , & à bien
peu de chofe près auffi bon que nous .
Nous ajoûterons à la gloire de la France
& à fon avantage , que les étrangers com-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE .
mencent à adopter notre goût , & qu'il y
a apparence qu'ils viendront en foule l'apprendre
chez nous. Les Anglois même , fi
jaloux de notre fupériorité dans tous les
arts , en font devenus fi foux qu'ils en
ont abandonné leur Inigo Jones , & leur
habitude de copier exactement les ouvrages
de Palladio. Ce qui pourra peut- être
nuire à cet avantage , c'eft l'imprudence
qu'on a eu de laiffer graver quelques- unes
de nos décorations de portes & de cheminées
, qui d'abord ont apprêté à rire aux
autres nations , parce qu'ils n'en fentoient
pas toute la beauté ; mais qu'enfuite ils
n'ont pu fe refufer d'imiter. Malheureuſement
ces eftampes dévoilent notre fecret ,
qui d'ailleurs n'eft pas difficile à appren
dre , & l'on peut trouver en tout pays un
grand nombre de génies propres à faifir
ces graces légeres. Au refte , fi cela arrive ,
nous nous en confolerons en citoyens de
l'univers , & nous nous féliciterons d'avoir
rendu tous les hommes architectes à
peu
de frais. Ces grands avantages nous
ont coûté quelques peines ; on ne détruit
pas facilement les idées du beau , reçues
dans une nation éclairée & dans un fiécle
qu'on fe figuroit devoir fervir de modele à
tous ceux qui le fuivroient . Il étoit appuyé
fur les plus grands noms ; il falloit
FEVRIER . 1755 153
trouver auffi quelques noms célebres qui
puffent nous fervir d'appui. On avoit découvert
prefque tout ce qui pouvoit fe
faire de beau dans ce genre , & les génies
ordinaires ne pouvoient prétendre qu'à être
imitateurs ; deux ou trois perfonnes auroient
paru avec éclat , & les autres feroient
demeurées dans l'oubli Il falloit
donc trouver un nouveau genre d'architecture
où chacun pût fe diftinguer , &
faire goûter au public des moyens d'être
habile homme qui fuffent à la portée de
tout le monde : cependant il ne falloit pas
'choquer groffierement les préjugés reçus ,
en mettant tout d'un coup au jour des nouveautés
trop éloignées du goût 1egnant ,
& rifquer de fe faire fifler fans retour.
Le fameux Oppenor nous fervit dans ces
commencemens avec beaucoup de zéle ;
il s'étoit fait une grande réputation par fes
deffeins ; la touche hardie qu'il y donnoit ,
féduifit prefque tout le monde , & on fut
long - tems à s'appercevoir qu'ils ne faifoient
pas le même effet en exécution . Il
fe fervit abondamment de nos ornemens
favoris , & les mit en crédit. Il nous eft
même encore d'une grande utilité , & nous
pouvons compter au nombre des nôtres
ceux qui le prennent pour modele . Cependant
ce n'étoit pas encore l'homme
Gv
154 MERCURE DE FRANCE:
qu'il nous falloit ; il ne pouvoit s'empê
cher de retomber fouvent dans l'architecture
ancienne , qu'il avoit étudiée dans fa
jeuneffe. Nous trouvâmes un appui plus .
folide dans les talens du grand Meiffonnier.
Il avoit à la vérité étudié en
Italie ,
& par conféquent n'étoit pas entierement
des nôtres ; mais comme il y avoit fagement
préféré le goût de Borromini au goût
ennuyeux de l'antique , il s'étoit par là
rapproché de nous ; car le Borromini a rendu
à l'Italie le même fervice que nous
avons rendu à la France , en y introduifant
une architecture gaie & indépendante
de toutes les régles de ce que l'on appelloit
anciennement le bon goût . Les Italiens ont
depuis bien perfectionné cette premiere
tentative , & du côté de l'architecture plai
fante ils ne nous le cédent en rien . Leur
goût n'eft pas le nôtre dans ce nouveau
genre , il est beaucoup plus lourd ; mais
nous avons cela de commun , que nous
avons également abandonné toutes les
vieilles modes pour lefquelles on avoit un
refpect fuperftitieux . Meiffonnier commen-
са à détruire toutes les lignes droites qui
étoient du vieil ufage ; il tourna & fit
bomber les corniches de toutes façons , il
les ceintra en haut & en bas , en devant ,
en arriere , donna des formes à tout , mêFEVRIER.
1755 155
me aux moulures qui en paroiffoient les
moins fufceptibles ; il inventa les contraftes
, c'est-à- dire qu'il bannit la fymmétrie
& qu'il ne fit plus les deux côtés des panneaux
femblables l'un à l'autre ; au contraire
, ces côtés fembloient fe défier à qui
s'éloigneroit le plus , & de la maniere la
plus finguliere , de la ligne droite à laquelle
ils avoient jufqu'alors été affervis .
Rien n'eſt fi admirable que de voir de
-quelle maniere il engageoit les corniches
des marbres les plus durs à fe prêter avec
complaifance aux bizarreries ingénieufes
des formes de cartels ou autres chofes qui
-devoient porter deffus. Les balcons ou les
-rampes d'efcalier n'eurent plus la permiffion
de paffer droit leur chemin ; il leur
fallut ferpenter à fa volonté , & les matieres
les plus roides devinrent fouples fous
fa main triomphante. Ce fut lui qui mic
-en vogue ces charmans contours en S , que
votre auteur croit rendre ridicules , en difant
que leur origine vient des maîtres
Ecrivains ; comme fi les arts ne devoient
pas le prêter des fecours mutuels il les
employa par tout , & à proprement parler
fes deffeins , même pour des plans de bâtimens
, ne furent qu'une combinaifon de
cette forme dans tous les fens poffibles . Il
nous apprit à terminer nos moulures en
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
rouleau , lorfque nous ne fçaurions com
ment les lier les unes aux autres , & mille
autres chofes non moins admirables qu'il
feroit trop long de vous citer : enfin l'on
peut dire que nous n'avons rien produit
depuis dont on ne trouve les femences
dans fes ouvrages. Quels fervices n'a-t- il
pas rendus à l'orfevrerie ? il rejetta bien
loin toutes les formes quarrées , rondes ou
ovales , & toutes ces moulures dont les
ornemens repérés avec exactitude donnent
tant de fujétion ; avec fes chers contours
en S , il remplaça tout. Ce qu'il y a
de particulier , c'eft qu'en moins de rien
l'orfevrerie & les bijoux devinrent trèsaifés
à traiter avec génie. En vain le célebré
Germain voulut s'opposer au torrent
& foutenir le vieux goût dont il avoit été
bercé dans fon enfance , fa réputation même
en fut quelque peu éclipfée , & il fe
vit fouvent préférer Meiffonnier , par l'appui
que nous lui donnions fous main ; cependant
, le croiriez-vous ! ce grand Meiffonnier
n'étoit pas encore notre homme ,
il tenoit trop à ce qu'ils appellent grande.
maniere. De plus il eut l'imprudence de
laiffer graver plufieurs ouvrages de lui , &
mit par là le public à portée de voir que
ce génie immenfe qu'on lui croyoit , n'étoit
qu'une répétition ennuyeufe des mê
FEVRIER. 1755 157
mes formes. Il fe décrédita , & nous l'abandonnâmes
d'autant plus facilement ,
que malgré les fecours que nous lui avions
prêtés pour l'établiſſement de fa réputation
, il ne vouloit point faire corps avec
& nous traitoit hautement d'igno- nous ,
rans : quelle ingratitude !
Nous fimes enfin la découverte du héros
dont nous avions befoin. Ce fut un
Sculpteur , qui n'avoit point pû fe gâter à
Rome , car il n'y avoit point été , bien
qu'il eût vû beaucoup de pays. Il s'étoit
formé avec nous , & avoit fi bien goûté
notre maniere , & fi peu ces prétendues
régles anciennes , que rien ne pouvoit reftreindre
l'abondance de fon génie . Il fçavoit
affez d'architecture ancienne pour ne
pas contrecarrer directement ceux qui y
tenoient avec trop d'obftination ; mais il
la déguifoit avec tant d'adreffe qu'il avoit
le mérite de l'invention , & qu'on ne la
reconnoiffoit qu'à peine. Il allégea toutes
ces moulures & tous ces profils où Oppenor
& Meiffonnier avoient voulu conferver
un caractere qu'ils appelloient mâle ; il
les traita d'une délicateffe qui les fait prefque
échapper à la vûe ; il trouva dans les
mêmes efpaces le moyen d'en mettre fix
fois davantage ; il s'affranchit tout d'un
coup de la loi qu'ils s'étoient follement
18 MERCURE DE FRANCE.
impofée de lier toujours leurs ornemens les
uns aux autres ; il les divifa , les coupa
en mille pieces , toujours terminées par ce
-rouleau qui eft notre principale reffource ;
& afin que ceux qui aimoient la liaiſon
ne s'apperçuffent pas trop de ces interruptions
, il fit paroître des liaiſons apparen
tes , par le fecours d'une fleur , qui ellemême
ne tenoit à rien , ou par quelque légereté
également ingénieufe ; il renonça
pour jamais à la régle & au compas : on
avoit déja banni la fymmetrie , il rencherit
encore là-deffus . S'il lui échappa quelquefois
de faire des panneaux femblables
l'un à l'autre , il mit ces objets fymmétriques
fi loin l'un de l'autre , qu'il auroit
fallu une attention bien fuivie pour s'appercevoir
de leur reffemblance. Aux agra
fes du ceintre des croifées qui ci-devant
ne repréfentoient que la clef de l'arc décorée
, il fubftitua de petits cartels enrichis
de mille gentilleffes & pofés de travers
, dont le pendant fe trouvoit à l'au
tre extrêmité du bâtiment . C'eſt à lui qu'on
doit l'emploi abondant des palmiers , qui
à la vérité avoient été trouvés avant lui ,
& que votre auteur blâme fi ridiculement.
Il établit folidement l'ufage de fupprimer
tous les plafonds , en faifant faire à des
Sculpteurs , à bon marché , de jolies petites
FEVRIER.
1755 159
dentelles en bas- relief , qui réuffirent fi
bien , qu'on prit le fage parti de fupprimer
les corniches des appartemens pour les enrichir
de ces charmantes dentelles . C'eft
notre triomphe que cette profcription des
corniches ; rien ne nous donnoit plus de
fujétion que ces miferes antiques dont on
les ornoit , & aufquelles votre écrivain
paroît fi attaché. Il y falloit une exactitude
& une jufteffe , qui pour peu qu'on y
manquât , fe déceloit d'abord à des yeux
un peu feveres. Nous regrettons encore
ce grand homme , quoique fes merveilleux
talens ayent été remplacés fur le champ
par quantité de Sculpteurs , non moins
abondans que lui dans cette forte de génie.
C'eft à lui que nous avons l'obligation
de cette fupériorité que nous avons acqui
fe , & que nous fçaurons conferver ; & on
peut dire à fa gloire que tout ce qui s'éloigne
du goût antique lui doit fon inven
tion , ou fa perfection.
}
En fuivant fes principes , nous avons
abfolument rejetté tous ces anciens plafonds
chargés de fculptures & de dorures ,
qui à la vérité avoient de la magnificence ,
& contre lefquels nous n'avons rien à dire
, fi ce n'eft qu'ils ne font plus de mode.
En dépit des cris de toute l'Académie de
Peinture , nous avons fçu perfuader à tous
160
MERCURE DE
FRANCE.
tes les
perſonnes chez qui nous avons
quelque crédit , que les plafonds peints
obfcurciffent les
appartemens & les rendent
triftes.
Inutilement veut- on nous repréfenter
que nous avons
juſtement dans
notre fiécle des Peintres , dont la couleur
eft très-agréable , & qui aiment à rendre
leurs tableaux
lumineux ; qu'en traitant
les plafonds d'une couleur claire ils n'auroient
point le
defagrément qu'on reproche
aux anciens , & qu'ils auroient de plus
le mérite de
repréfenter quelque chofe
d'amufant par le fujet , &
d'agréable par
la variété des couleurs. Les Peintres n'y
gagneront rien , ils nous ont irrité en méprifant
nos premieres
productions ; & nous
voulons d'autant plus les perdre que nous
n'efperons pas de pouvoir les gagner ; ils
ne fe rendroient qu'avec des
reftrictions
qui ne font pas de notre goût. Les Sculp
seurs de figures feront auffi compris dans
cette
profcription ; ils feroient encore plus
à portée de nous faire de mauvaiſes chicanes.
Notre
Sculpteur favori nous a don
né mille moyens de nous paffer d'eux : aù
lieu de tout cela il a imaginé une rofette
charmante , qu'à peine on
apperçoit , &
qu'il met au milieu du plancher , à l'endroit
où
s'attache le luftre : voilà ce qu'on
préfère avec raiſon aux plus belles produce
FEVRIER. 1755
161
tions de leur art. Il y a encore un petit
nombre de criards qui répandent par-tour
que le bon goût eft perdu , & qu'il y a
très- peu d'Architectes qui entendent la
décoration ; que c'eft le grand goût de la
décoration qui fait le caractere effentiel
de l'Architecte . Nous détruifons tous ces
argumens , en foutenant hautement que
ce qui diftingue l'Architecte , eft l'art de
la diftribution. Ils ont beau dire qu'elle
n'eft pas auffi difficile que nous voulons
le faire croire , & qu'il eft évident qu'avec
un peu d'intelligence chaque particulier
peut arranger fa maifon d'une maniere
qui lui foit commode , relativement aux
befoins de fon état ; que la difficulté que
le particulier ne fçauroit lever , ni nous
non plus , & qui demande toutes les lumieres
d'un grand architecte , eft d'ajuſter
cette diftribution commode avec une décoration
exacte , fymmétrique , & dans ce
qu'ils appellent le bon goût , foit dans les
dehors , foit dans les dedans voilà juſtement
ce qui nous rendra toujours victorieux.
Comme notre architecture n'a aucunes
régles qui l'aftreignent , qu'elle eſt
commode , & qu'en quelque façon elle
prête , nous nous fommes faits un grand
nombre de partifans qui fatisfaits de notre
facilité à remplir toutes leurs fantaisies ,
162 MERCURE DE FRANCE.
›
nous foutiendront toujours. Nous voudrions
bien voir ces Meffieurs de l'antique
entreprendre de décorer l'extérieur d'un
bâtiment avec toutes les fujétions que
nous leur avons impofées. Comme les plus
grands cris avoient d'abord été contre nos
décorations extérieures , parce qu'elles
étoient expofées à la vûe de tout le monde ;
que d'ailleurs le vuide ne coûte rien à décorer
, & ne donne point de prife à la critique
, nous avons amené la multitude des
fenêtres, qui a parfaitement bien réuffi ; car
il eft infiniment agréable d'avoir trois fenê
tres dans une chambre , qui jadis en auroit
eu à peine deux. Cela donne à la vérité
plus de froid dans l'hiver & plus de chaleur
dans l'été mais que nous importe ? il n'en
-eſt
: pas moins fûr qu'à préſent chacun veut
que fa maifon foit toute percée , & que
-nos Meffieurs du goût ancien , qui ne fçavent
décorer que du plein , n'y trouvent
plus de place. Qu'ils y mettent , s'ils le peutvent
, de leurs fenêtres décorées , qu'ils
tâchent d'y placer leurs frontons à l'antique
, qui , difent - ils , décorent la fenêtre
, & mettent à couvert ceux qui y
font nous y avons remédié en élevant
les fenêtres jufques au haut du plancher.
Rien n'eft fi amufant que de voir un
pauvre architecte revenant d'Italie , à qui
:
FEVRIER. 1755 163
(
"
Ton donne une pareille cage à décorer , ſe
tordre l'imagination pour y appliquer ces
chers principes , qu'il s'eft donné tant de
peine à apprendre ; & s'il lui arrive d'y
réuffir , ce qu'il ne peut fans diminuer les
croifées , c'eſt alors que nous faifons voir
clairement combien fa production eft trifte
& mauffade . Vous ne verrez pas clair chez
vous , leur difons- nous , vous n'aurez pas
d'air pour refpirer , à peine verrez- vous le
foleil dans les beaux jours : ces nouveaux artiftes
fe retirent confus,& font enfin obligés
de fe joindre à nous , pour trouver jour à
percer dans le monde. Nous n'avons pas encore
entierement abandonné les frontons
dont les anciens fe fervoient pour terminer
le haut de leurs bâtimens , & qui repréfentoient
le toît , quoique nous aimions bien
mieux employer certaines terminaiſons en
façon d'orfevrerie , qui font de notre crû.
A l'égard des frontons , nous avons du
moins trouvé le moyen de les placer ou
on ne s'attendoit pas à les voir ; nous les
mettons au premier étage , & plus heureufement
encore au fecond ; & nous ne manquons
gueres d'élever un étage au -deffus
, afin qu'ils ayent le moins de rapport
qu'il eft poffible avec ceux des anciens.
Nous avons ou peu s'en faut , banni les
colonnes , uniquement parce que c'eft un
164 MERCURE DE FRANCE
→
des plus beaux ornemens de ce trifte goût
ancien , & nous ne les rétablirons que
lorfque nous aurons trouvé le moyen de
les rendre fi nouvelles qu'elles n'ayent plus
aucune reffemblance avec toutes ces antiquailles.
D'ailleurs elles ne fçauroient s'accommoder
avec nos gentilleffes légeres ,
elles font paroître mefquin tout ce qui
les accompagne. Beaucoup de gens tenoient
encore à cette forte d'ornement , qui leur
paroiffoit avoir une grande beauté mais
nous avons fçu perfuader aux uns , que
cela coûtoit beaucoup plus que toutes les
chofes que nous leur faifions , quoique
peut-être en économifant bien , cela pût
ne revenir qu'à la même dépenſe ; aux
autres , que cette décoration ne convenoit
point à leur état , & qu'elle étoit reſervée
pour les temples de Dieu & les palais des
Rois ; que quelques énormes dépenfes que
nous leur fiffions faire chez eux , perfonne
n'en fçauroit rien , quoiqu'ils le fiffent
voir à tout le monde ; au lieu qu'une petite
colonnade , qui ne coûteroit peut-être
gueres , feroit un bruit épouventable dans
Paris. Nous avons accepté les pilaftres jufqu'à
un certain point , c'eft- à- dire forfque
nous avons pû les dépayfer par des
chapiteaux divertiffans. Les piédeftaux font
auffi reçus chez nous , mais nous avons
FEVRIER. 1755. 165
·
trouvé l'art de les contourner , en élargiffant
par le bas , comme s'ils crevoient fous
le fardeau , ou plus gaiement encore , en
les faifant enfler du haut , & toujours en
S, comme s'ils réuniffoient leur force en
cę lieu
ce pour mieux porter. Mais où notre
génie triomphe , c'eſt dans les bordures
des deffus de porte , que nous pouvons
nous vanter d'avoir varié prefque à l'infini.
Les Peintres nous en maudiffent , parce
qu'ils ne fçavent comment compofer leurs
fujets avec les incurfions que nos ornemens
font fur leur toile ; mais tant pis
pour eux : lorfque nous faifons une fi grande
dépenfe de génie , ils peuvent bien auffi
s'évertuer ; ce font des efpéces de bouts
rimés que nous leur donnons à remplir.
Il auroit pû refter quelque reffource à la
vieille architecture pour fe produire à Paris
; mais nous avons coupé l'arbre dans fa
racine , en annonçant la mode des petits
appartemens , & nous avons fappé l'ancien
préjugé , qui vouloit que les perfonnes
diftinguées par leur état caffent un appar !
tement de répréfentation grand & magnifique.
Nous efperons que dorénavant la
regle fera que plus la perfonne fera élevée
en dignité , plus fon appartement fera
patit : vous voyez qu'alors il fera difficile
de nous faire defemparer, Ceux qui poure
GG MERCURE DE FRANCE.
ront faire de la dépenfe , ne la feront qu'en
petit , & s'adrefferont à nous. Il ne reſtera
pour occuper ces Meffieurs , que ceux qui
n'ont pas le moyen de rien faire.
Voyez , je vous prie , l'impertinence de
votre auteur critique ; il s'ennuye , dit- il ,
de voir par-tout des croifées ceintrées ,
mais il n'ofe pas difconvenir que cette forte
de croifée ne foit bonne . Peut-on avoir
trop d'une bonne chofe ? & pourquoi veutil
qu'on aille fe fatiguer l'imagination pour
trouver des variétés , lorfqu'une chofe eft
de mode , & qu'on eft fûr du fuccès ? Ne
voit-il pas que toutes nos portes , nos cheminées
, nos fenêtres , avec leur plat-bandeau
, font à peu près la même choſe :
puifqu'on en eft content , pourquoi fe tuer
à en chercher d'autres ? Il blâme nos portes
oùles moulures fe tournent circulairement ;
invention heureuſe que nous appliquons à
tout avec le plus grand fuccès. Il faut :
qu'il foit bien étranger lui-même dans
Paris , pour ne pas fçavoir de qui nous
la - tenons. C'est d'un Architecte à qui les
amateurs de l'antique donnent le nom de
grand. Le célébre François Manſard la
employée dans fon portail des Filles de :
Sainte Marie , rue Saint Antoine ; voilà
une autorité qu'il ne peut recufer.Pour vous
faire voir combien cette forte de fronton
FEVRIER. 1755 . 1671
7
réuffit quand elle eft traitée à notre façon ,
& combien elle l'emporte fur l'architecture
ancienne ; comparez le portail des Capucines
de la place de Louis le Grand ,
morceau fi admirable qu'on vient de le
reftaurer , de peur que la poſtérité n'en fût
privée ; comparez- le avec le portail à colonnes
de l'Affomption , qui n'en eft pas
loin , & vous toucherez au doigt la différence
qui eft entre nous & les Architectes:
du fiécle paffé.
Mais laiffons là ce critique ; ce feroitperdre
le tems que de s'amufer à lui démontrer
en détail l'abfurdité de fes jugemens.
Nous ne vous diffimulerons pas que
nous fommes actuellement dans une pofi-:
tion un peu critique , & qu'une révolu-.
tion dans le goût de l'architecture nous
paroîtroit prochaine fi nous la croyions
poffible. Il fe rencontre actuellement plufeurs
obftacles à nos progrès ; maudite
foit cette architecture antique , fa féduction
, dont on a bien de la peine à revenir
lorfqu'une fois on s'y eft laiffé prendre
nous a enlevé un protecteur qui auroit
peut- être été pour nous l'appui le plus fo
lide , fi nous avions été chargés du foin
de l'endocriner. Pourquoi aller chercher
bien loin ce qu'on peut trouver chez foi
nous amufons en inftruifant ; ne peut-on
168 MERCURE DE FRANCE.
pas ſe former le goût en voyant nos deffeins
de boudoirs , de garde-robes , de
pavillons à la Turque , de cabinets à la
Chinoife ? Est- ce quelque chofe de fort
agréable que cette Eglife demefurée de S.
Pierre , ou que cette rotonde antique , dont
le portail n'a qu'un ordre dans une hauteur
où nous , qui avons du génie , aurions
trouvé de la place pour en mettre au moins
trois il n'eft pas concevable qu'on puiffe
balancer. Cependant cette perte eft irrépa
rable : cela eft defolant ; car tous les projets
que nous préfentons paroiffent comiques
à des yeux ainfi prévenus . Nous avons
même tenté de mêler quelque chofe d'antique
dans nos deffeins , voyez quel facrifice
! pour faire paffer avec notre marchandife
, tout cela fans fuccès : on nous
devine d'abord.
Autre obſtacle qui eft une fuite du premier.
Les bâtimens du Roi nous ont donné
une exclufion totale ; tout ce qui s'y
fait fent la vieille architecture , & ce même
public , que nous comptions avoir ſubjugué
, s'écrie : voilà qui eft beau. Il y a
une fatalité attachée à cette vieille mode ,.
par-tout où elle fe montre elle nous dépare
; l'Académie même a peine à fe défendre
de cette contagion , il femble qu'elle
ne veuille plus donner de prix qu'à ceux
qui
FEVRIER. 1755. 169'
I
qui s'approchent le plus du goût de l'antique.
Cela nous expofe à des avanies , de
la part même de ces jeunes étourdis , qui fe
donnent les airs de rire de notre goût moderne.
Cette confpiration eft bien foutenue
; car , à ne vous rien céler , il y a encore
plufieurs Architectes de réputation
& même qui n'ont pas vû l'Italie , mais
qui par choix en ont adopté le goût , que
nous n'avons jamais pû attirer dans notre
parti . Il y a plus ; quelques - uns que nous
avons crû long tems des nôtres , à la
miere occafion qu'ils ont eu de faire quelque
chofe de remarquable , nous ont laiffés
là , & fe font jettés dans l'ancien
goût.
pre-
Vous êtes , fans doute , pénétré de compaffion
à la vûe du danger où nous nous
trouvons , & nous vous faifons pitié ; mais
confolez- vous , nous avons dés reffources
; nous fçaurons bien arrêter ces nouveaux
débarqués d'Italie . Nous leur oppoferons
tant d'obftacles que nous les empêcherons
de rien faire , & peut- être les'
forcerons-nous d'aller chez l'étranger exercer
des talens qui nous déplaifent. Ils aiment
à employer des colonnades avec des
architraves en plate - bande ; nous en déclarerons
la bâtiffe impoffible. Ils auront
beau citer la colonnade du Louvre , la
H
170 MERCURE DE FRANCE.
chapelle de Verſailles , & autres bâtimens
dont on ne peut contefter la folidité ; qui
eft - ce qui les en croira ? leur voix fera- telle
d'un plus grand poids que celle de
gens qui ont bâti des petites maifons par
milliers dans Paris ? mais voici l'argument
invincible que nous leur gardons pour le
dernier. Nous leur demanderons ce qu'ils
ont bâti : il faudra bien qu'ils conviennent
qu'ils n'en ont point encore eu l'occafion .
C'est là où nous les attendons : comment ,
dirons- nous , quelle imprudence ! confier
un bâtiment à un jeune homme fans expérience
? Cette objection eft fans réplique.
On ne s'avifera pas de faire réflexion
qu'un jeune homme de mérite , & d'un
caractere docile , peut facilement s'affocier
un homme qui , fans prétendre à la décoration
, ait une longue pratique du bâtiment
, & lui donneroit les confeils néceffaires
, en cas qu'il hazardât quelque chofe
de trop hardi ; que d'ailleurs il Y auroit
dans Paris bien des maifons en ruines , fi
le premier bâtiment de chaque Architecte
manquoit de folidité.
Au refte , ne croyez point que ce foit
dans le deffein de nuire à ces jeunes gens
que nous leur ferons ces difficultés : c'eft
uniquement pour leur bien , & pour leur
donner le tems , pendant quelques années ,
FEVRIER.
1755.171.
d'apprendre le bon goût que nous avons
établi , & de quitter leurs préjugés ultramontains
nous avons l'expérience que
cela a rarement manqué de nous réuffic .
: Si donc vous connoiffez cette fociété .
d'Artiſtes qui prend la liberté de nous blâmer
, avertiffez-les d'être plus retenus à
l'avenir ; leurs critiques font fuperflues.
Le public nous aime , nous l'avons accoutumé
à nous d'ailleurs chacun de ceux
qui font bâtir , même des édifices publics
, eft perfuadé que quiconque a les
fonds pour bâtir , a de droit les connoiffances
néceffaires pour le bien faire. Peuton
manquer de goût quand on a de l'argent
? Nous fommes déja fûrs des Procureurs
de la plupart des Communautés ,
des Marguilliers de prefque toutes les
Paroiffes , & de tant d'autres qui font
à la tête des entrepriſes. Enfin foyez certains
que nous & nos amis nous ferons
toujours le plus grand nombre. Nous fommes
, &c.
On voit que le faux bel efprit gagne les
beaux arts , ainfi que les belles- lettres . On
force la nature dans tous les genres , on
contourne les figures , on met tout en S :
qu'il y a de Meiffonniers en poëfie & en
éloquence , comme en architecture !
レン
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
ARC DE TRIOMPHE à la gloire du Roi ,
qui a été élevé, fur les deffeins du Chevalier
Servandoni , le jour que M. le Duc de Gefvres
a pofé , au nom de Sa Majefté , la premiere
pierre de la place commencée devant
l'Eglife de S. Sulpice le 2 Octobre 1754 :
dédié à M. Dulau d'Allemans , Curé de S.
Sulpice , gravé par P. Patte , & fe vend
chez lui rue des Noyers , la fixieme porte .
cochere à droite en entrant par la rue Saint·
Jacques , grandeur de la feuille du nom de
Jefus. Prix 1 liv. 10 fols. I
L'eftampe que nous annonçons eft gravée
à l'aide d'une feule taille , ou ligne , à
peu près dans la maniere dont le célébre
Piranefi s'eft fervi pour rendre fes compofitions
d'architecture , dont les connoiffeurs
font tant de cas. Il feroit peut- être à fouhaiter
que cette manoeuvre de gravûre fut
ufitée en France ; elle pourroit donner à
nos eftampes d'architecture une perfection
qu'elles n'ont point eu jufqu'à préfent. En
effet , la pratique d'exprimer les ombres
dans les gravûres ordinaires de nos édifices
par deux tailles , c'eft-à- dire par deux ;
lignes qui s'entrecoupent quarrément ou
ea lofange , rend à la vérité ce genre de
gravûre aifé & expéditif ; mais elle lui ,
donne un air froid , commun , & une dureté
qui femble faire une efpéce d'injure
FEVRIER. 1755. 173
aux yeux ; c'eſt le jugement qu'ont tou-
-jours porté nos artiftes fur ces fortes d'ef
tampes. Auffi peut-on remarquer qu'on
n'a pas crû. devoir accorder à leurs Graveurs
aucune place dans nos Académies ,
foit de peinture , foit d'architecture ; ce
que l'on eût fait affurément , fi leurs talens
euffent paru aux connoiffeurs devoir
mériter quelque diftinction . On a effayé ,
dans la planche que nous propofons , de
mettre ce genre de gravûre dans quelque
eftime , par une nouvelle manoeuvre qui
fente l'art , & qui remédie aux défauts de
l'ancienne. Chaque ombre y eft énoncée
par une feule ligne , plus ou moins groffe
ou ferrée , dont la direction exprime continuellement
la perſpective du corps d'architecture
fur lequel elle eft portée. Afin d'ôter
toute dureté , on a affecté de ne point terminer
les extrêmités de chaque ombre par
aucune ligne , mais feulement par la fin de
toutes les lignes , qui forme l'ombre , ce qui
femble affez bien imiter les arrêtes de la pierre,
lefquelles confervent toujours une efpéce
de rondeur. Toutes les teintes générales ,
quelles qu'elles foient , y font exprimées
à la pointe féche , ce qui eft propre à donner
à cette gravûre un ton fuave , qui
femble participer de cette couleur aërienne
répandue fur la furface de nos bâtimens ;
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
ton auquel on ne peut atteindre avec le
fecours de l'eau forte , comme on le pratique
ordinairement. Au refte , c'eft à la
-vue de cette planche à parler en faveur des
avantages de fa nouvelle manoeuvre , & on
fe flatte qu'elle convaincra fans peine que
cette maniere de faire eft bien plus favora
ble que l'autre pour les effets de la perf
pective ; qu'elle eft analogue à la maniere
dont on deffine l'architecture à la plume ,
:& que la parfaite égalité qu'elle demande
doit fatisfaire agréablement la vue des fçavans
comme des ignorans ; quelques lignes
plus ou moins ferrées dans les ombres
étant capables d'y faire une difcordance
de ton irrémédiable , & qui faute aux yeux
de chacun . Cette maniere de traiter l'architecture
eft ; il eft vrai , très-laborieufe
& difficile à bien exécuter ; mais elle
pour-
.roit donner un prix à nos eftampes d'architecture
, & les élever à décorer avec diftinction
les cabinets des curieux.
F
C'eft aux artistes à apprécier ces réflexions,
par la comparaifon de l'eftampe qu'on leur
offre , avec celles que nous avons dans le
genre oppofé. Le feul but que l'on fe propofe
en les faifant , eft de contribuer à la
perfection d'un genre de gravure que l'on
n'a peut- être pas affez cherché jufqu'ici à
rendre recommendable,
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Résumé : ARCHITECTURE. LETTRE A M. L'ABBÉ R*** fur une très-mauvaise plaisanterie qu'il a laissé imprimer dans le Mercure du mois de Décembre 1754, par une société d'Architectes, qui pourroient bien aussi prétendre être du premier mérite & de la premiere réputation, quoiqu'ils ne soient pas de l'Académie.
En décembre 1754, une lettre critique une plaisanterie publiée dans le Mercure, visant les architectes modernes. L'auteur s'étonne que M. l'Abbé R, homme d'esprit, ait autorisé cette satire, qui cherche à discréditer l'architecture moderne et à détruire la confiance du public. La lettre suggère un complot impliquant des peintres jaloux, influencés par l'architecture antique italienne, cherchant à imposer des préjugés obsolètes. Les architectes modernes se défendent en soulignant leur contribution à l'agrément de Paris et à l'extension de l'art architectural, adoptée même par les étrangers, comme les Anglais. Les architectes modernes critiquent l'imprudence de graver des décorations révélant leurs secrets. Ils ont trouvé des moyens pour que chacun puisse apprécier l'architecture, s'opposant aux idées du beau reçues dans une nation éclairée. Ils citent des figures comme Oppenord et Meissonnier, innovateurs en architecture. Ils célèbrent également un sculpteur formé en France, rompant avec les règles anciennes et les symétries rigides. Un architecte influent a popularisé l'utilisation abondante de palmiers et supprimé les plafonds traditionnels, les remplaçant par des dentelles en bas-relief sculptées. Cette approche a conduit à l'abandon des corniches ornées dans les appartements. L'auteur regrette la perte de cet architecte, bien que ses talents aient été rapidement remplacés par d'autres sculpteurs. Le texte critique les plafonds anciens, jugés démodés, et préfère les plafonds peints. Les sculpteurs de figures sont exclus en faveur de rosettes discrètes. L'auteur souligne la commodité et la flexibilité de leur architecture, permettant de satisfaire toutes les fantaisies des clients. Les fenêtres multiples sont préférées, malgré les inconvénients climatiques, et les frontons antiques sont modifiés pour éviter toute ressemblance avec les styles anciens. Les colonnes sont bannies en raison de leur association avec le goût ancien, et les pilastres sont acceptés seulement s'ils sont modifiés par des chapiteaux divertissants. La mode des petits appartements est promue, rendant les grands appartements de représentation obsolètes. Le texte critique un auteur s'ennuyant des croisées cintrées mais reconnaît leur qualité. Il défend l'utilisation des moulures circulaires, inspirées par François Mansart. En février 1755, une controverse architecturale en France oppose les architectes modernes à ceux influencés par le goût antique, souvent revenus d'Italie. Les auteurs expriment leur intention de contrer ces nouveaux architectes en remettant en question leur expérience et leur capacité à construire des bâtiments solides. Ils mentionnent une nouvelle technique de gravure architecturale, inspirée par Piranesi, visant à améliorer la qualité des estampes en France. Cette technique utilise une seule ligne pour exprimer les ombres, offrant une perspective plus douce et plus réaliste. Les auteurs espèrent que cette innovation sera reconnue et valorisée par les connaisseurs.
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