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1
p. 135-140
LES MOUTONS, IDYLLE.
Début :
Le génie de Madame Deshoulieres n'est pas borné à ces / Helas, petits Moutons, que vous estes heureux ! [...]
Mots clefs :
Moutons, Heureux, Nature, Passions, Oisiveté, Tranquilité
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texteReconnaissance textuelle : LES MOUTONS, IDYLLE.
Le génie de MadameDes-- houlieres n'eſt pas borné à ces fortes de petits Ouvrages. II * eft capablede tout, &pour en eftre perfuadée , examinez je
vous prie cet Idylle qu'elledō- na il y a quelque temps àſes Amis. Il doit eſtre ſuivy de quelques autres qu'on me pro- met d'elle , &dont je neman- queraypas àvous faire part.
LES MOVTONS,
H
IDYLLE.
Elas, petits Moutons
vous eſtes heureux !
que
Vous paiſſezdans nos champsfans foucy, fans allarmes,
Außi- toft aimezqu'amoureux.
I 2
100 LE MERCVRE
On nevous force point àrépandre
des larmes
Vous ne formezjamais d'inutiles
defirs ,
Dans vos tranquilles cœurs l'A- mourfuit la Nature ,
Sans reſſentirſes mauxvous avez Sesplaisirs ,
L'Ambition, l'Honneur, l'Interest,
IImposture ,
Qui font tat de mauxparmynous,
Neserencontretpoint chezvous.
Cependant nous avons laraiſon
pour partage ,
Etvous en ignorez l'usage;
Innocens animaux , n'en foyez
point jaloux ,
Cen'estpas ungrandavantage.
Cettefiere raiſon dont onfait tant
debruit ,
Contre les Paſſions n'est pas un
Seur remede,
GALANT. ΙΟΙ
Unpeu de Vin la trouble , un Enfant laféduit ,
Etdéchirer un cœur qui l'appelle
àfon aide ,
Eft tout l'effet qu'elle produit.
Toûjours impu ſſante &fevere,
Elles'oppose àtout, &nefurmonte rien;
Sous la garde de vostre Chien ,
Vous devez beaucoup moins redouter la colere
Des Loups cruels &raviſſans,
Que sous l'autorité d'une telle
Chimere ,
Nous ne devons craindre nosfens.
Nevaudroit-il pas mieux vivre
comme vous faites ,
Dansunedouce oyſiveté?
Ne vaudroit-il pas mieux estre
comme vous estes ,
Dans une heureuſe obfcurité,
Qued'avoirfans tranquillité.
Des Richeſſes,de laNaiſſance,
4
I 3
102 LE MERCVRE
De l'Esprit &de la Beauté?
Ces pretendus trésors dont onfait
vanité
Valent moins que vôtre indolece.
Ils nous livrent fans ceffe à des
Soins criminels ,
Par eux plus d'un remords nous
ronge ,
Nous voulons les rendre éternels,
Sans fonger qu'eux &nouspaffe- rons comme unfonge.
Il n'est dans ce vaſte Vnivers Rien d'aſſuré , rien deſolide ;
Des choses d'icy bas la Fortune
détide,
Scion ſes caprices divers Tout l'effort de noſtre Prudence Ne peut nous dérober au moindre
defes coups. Paiffez, Moutons,paiſſezfans re- gle,fansScience,
Malgré la trompeuse apparence,
GALANT. 103 Vous estes plus heureux &plus Sages que nous.
vous prie cet Idylle qu'elledō- na il y a quelque temps àſes Amis. Il doit eſtre ſuivy de quelques autres qu'on me pro- met d'elle , &dont je neman- queraypas àvous faire part.
LES MOVTONS,
H
IDYLLE.
Elas, petits Moutons
vous eſtes heureux !
que
Vous paiſſezdans nos champsfans foucy, fans allarmes,
Außi- toft aimezqu'amoureux.
I 2
100 LE MERCVRE
On nevous force point àrépandre
des larmes
Vous ne formezjamais d'inutiles
defirs ,
Dans vos tranquilles cœurs l'A- mourfuit la Nature ,
Sans reſſentirſes mauxvous avez Sesplaisirs ,
L'Ambition, l'Honneur, l'Interest,
IImposture ,
Qui font tat de mauxparmynous,
Neserencontretpoint chezvous.
Cependant nous avons laraiſon
pour partage ,
Etvous en ignorez l'usage;
Innocens animaux , n'en foyez
point jaloux ,
Cen'estpas ungrandavantage.
Cettefiere raiſon dont onfait tant
debruit ,
Contre les Paſſions n'est pas un
Seur remede,
GALANT. ΙΟΙ
Unpeu de Vin la trouble , un Enfant laféduit ,
Etdéchirer un cœur qui l'appelle
àfon aide ,
Eft tout l'effet qu'elle produit.
Toûjours impu ſſante &fevere,
Elles'oppose àtout, &nefurmonte rien;
Sous la garde de vostre Chien ,
Vous devez beaucoup moins redouter la colere
Des Loups cruels &raviſſans,
Que sous l'autorité d'une telle
Chimere ,
Nous ne devons craindre nosfens.
Nevaudroit-il pas mieux vivre
comme vous faites ,
Dansunedouce oyſiveté?
Ne vaudroit-il pas mieux estre
comme vous estes ,
Dans une heureuſe obfcurité,
Qued'avoirfans tranquillité.
Des Richeſſes,de laNaiſſance,
4
I 3
102 LE MERCVRE
De l'Esprit &de la Beauté?
Ces pretendus trésors dont onfait
vanité
Valent moins que vôtre indolece.
Ils nous livrent fans ceffe à des
Soins criminels ,
Par eux plus d'un remords nous
ronge ,
Nous voulons les rendre éternels,
Sans fonger qu'eux &nouspaffe- rons comme unfonge.
Il n'est dans ce vaſte Vnivers Rien d'aſſuré , rien deſolide ;
Des choses d'icy bas la Fortune
détide,
Scion ſes caprices divers Tout l'effort de noſtre Prudence Ne peut nous dérober au moindre
defes coups. Paiffez, Moutons,paiſſezfans re- gle,fansScience,
Malgré la trompeuse apparence,
GALANT. 103 Vous estes plus heureux &plus Sages que nous.
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Résumé : LES MOUTONS, IDYLLE.
Madame Deshoulières a écrit une idylle intitulée 'Les Moutons', qui compare la vie des moutons à celle des humains. Les moutons incarnent la tranquillité et le bonheur, paissant sans souci ni alarme, contrairement aux humains tourmentés par l'ambition, l'honneur, l'intérêt et l'imposture. Les moutons ignorent la raison, ce qui est perçu comme un avantage, car la raison humaine est souvent impuissante face aux passions et aux troubles. Le texte suggère que vivre dans une douce oisiveté et une heureuse obscurité, comme les moutons, serait préférable aux soucis et aux remords causés par les richesses et la vanité. La fortune et la prudence humaine sont impuissantes face aux caprices du destin, tandis que les moutons, sous la garde de leur chien, apparaissent plus heureux et sages.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 86-101
REFLEXIONS MORALES DE MADAME DESHOULIERRES Sur l'envie immoderée de faire passer son Nom à la Posterité.
Début :
Vous ne sçauriez voir assez souvent des ouvrages de l'Illustre / La sçavante CHERON par son divin pinçeau [...]
Mots clefs :
Paris, Peinture, Portrait, Postérité, Couleurs, Gloire, Avenir, Durable, Renommée, Illustre, Nature, Arts, Passions, Sophie Chéron
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS MORALES DE MADAME DESHOULIERRES Sur l'envie immoderée de faire passer son Nom à la Posterité.
Vous nesçauriez voir affez
fouvent des ouvrages de l'Illuftre Madame des Houlieres,
à Mademoiſelle Cheron dont
tout Paris admire l'habileté
pour la Peinture , ayant fait
Ton Portrait depuis quelque
temps , cela luy a donné lieu
de faire des Reflexions que
Vous trouverez dignes d'elle,
&auffi noblement exprimées,.
qu'on le peut attendre de ce
merveilleux genie, qui la rend
l'ornement de fon Sexe & de
fon ficcle.
GALANT. 87
esseses22 52225555
REFLEXIONS MORALES
DE MADAME
DES-HOULIERRES
Sur l'envie immoderée de
faire paffer fon Nom à la
Pofterité.
1Afgevante C HERONparfon divin pinceau
Meredonne un éclat nouveau.
Elle force aujourd'huy les Graces ,
Dontmes cruels ennuis & mes longues douleurs,
*Laiſſent ſur mon visage à peine quelques traces ,
D'y venir reprendre leurs places.
88 MERCURE
Elle me rend enfin mes premieres
couleurs.
Parfon art la racefuture
Connoîtra les prejens que me fit la
Nature,
Etjepuis efperer qu'avec un telfecours ,
Tandis quej'erreray fur les fombres
rivages,
Je pourray faire encor quelque honneura nosjuurs.
Oiy ,je puis m'enflater; plaire & du
rer toujours
Eft le deftin defes ouvrages.
$
Fol orgueil ! & du cœur Humain
Aveugle & fatalefoibleffe !
Nous maîtriferez-vousfans ceffe ;"
Et n'aurons- nousjamais ungencreux.
dédain
Pourtoutce qui s'oppofe aux loix de
lafageffe ?
GALANT. 89
Non; l'amourpropre en nous eſt toujours le plusfort,
Et malgré les combats que lafage fe
livre ,
On croit fe dérober en partie àla Mort
Quand dans quelque chofe onpeut
vivre.
S
Cette agreable erreur eft lafource des
fains
Quidevorent le cœurdes Hommes.
Loin de fçavoirjouir de l'état où nous
fommes.
C'est à quoy uouspensons le moins.
Unegloirefrivole &jamais poffedée,
C.
Fait qu'en tous lieux', à tous momens,
L'avenir remplit nôtre idée.
Il est l'unique but de nos empreffe.
mens.
Novembre 1693. H
90 MERCURE
Pour obtenir qu'un jour noftre nom
yparvienne ,
Etpour nous l'affurer durable &glo
rieux ,
Nousperdons le prefent , ce tempsfa
precieux ,
Lefeulbien qui nous appartienent,
Et qui tel qu'un éclair difparoiftà nos
yeux.
Au bonheur des Humains leurs chimeres s'opposent.
Victimes de leur vanité
Il n'eft chagrin , travail , danger 3
adverfité,
Aquoy les mortels ne s'exposent
Pourtranfmettre leurs uoms à la po
fterité!
2
Aqueldeffein , dans quelles vuës,
Tant d'abelifques , de portraits ,
D'Arcs, deMedailles , de Statuës,
GALANT. SI
DeVilles, de Tombeaux, de Temples,
de Palais ,
Parleur ordre ont-ils eftéfaits ?
D'où vient que pour avoir un grand
nom dans l'Hiftoire
Ils ont à pleines mains répandu les
bienfaits
Si ce n'eft dans l'espoir de rendre leur
memoire
Illuftre & durable àjamais?
2
Il est vray que ces efperances
Ont quelquefois fervy de frein aux
paffions ;
Quepar elles les loix , les beaux
Arts , les Sciences ,
Ont formé les efprits , poly les Nations
Embelly l'univers par des travaux
immenfes,
Et porté les Heros aux grandes
actions. Hij
92 MERCURE
Mais auffi combien d'impoſtures
De Sacrileges ,
d'attentats ,
D'erreurs , de cruautez, de guerres;
de parjures
Aproduit ledefir d'eftre aprés le trépas
L'entretien des races futures !
Deux chemins differens &
prefque
auffi battus ,
Au Temple de Memoire également
conduifent.
Le nom de Penelope & le nom de
Titus
Avecceux de Medée & de Neron s'y
lifent.
Lesgrands crimes immortalifent
Autantque lesgrandes vertus.
S
Je Seay que lagloire eft trop belle
Pourne pas infpirer de violens defirs:
chercher,
l'acquerir , &
pouvoir
jourd'ell e,
GALANT. 93
Eft leplus parfait des plaifirs.
Ouy, ce bonheur pour l'Homme eft le
bonheurfuprême,
Mais c'est là qu'ilfaut s'arrefter.
Toutcharmé qu'il en eft , à quelque
point qu'il l'aime,
Il a peu de bonsens quandil va s'entefter
De la vanité de porter
Sa gloire au delà de luy mefme ;
Etquand toûjours en proye à ce defir
extrème
Ilperdle temps de la goûter.
S
Encorfi dans les champs que le Cocy
te arrofe
Dépouillé de toute autre chofe,
Il eftoit permis d'esperer
Dejouir defa Renommée ,
Fe feroisbien moins animée
Contre lesfoins qu'on prend pour la
faire durer.
94 MERCURE
Mais quand nous defcendons dans
ce's demeures fombres ,
La gloire ne fuit point nos ombres ,
Nous perdons pour jamais tout ce
qu'elle ade doux;
Et quelque bruit que le merite
La valeur , la beauté , puiffe faire
aprés nous ,
Helas ?on n'entend rienfurles bords
du Cocyte !
ន
Paroù donc ces grands noms d'illu
ftres , defameux ,
Aprés quoy les mortels courent toute
leur vie,
Avides de laiffer un long Souvenir
d'eux ,
Doivent-ils faire tant d'envie ?
Est -ce par intereft pour d'indignes
Neveux
CALANT. 95
Qui feuls de ces grands noms
jouiffent ,
Quine lesfont valoir qu'en des dif
cours pompeux,
Etqui toujours plongez dans un de
fordre affreux ,
Par des lâchetez les flétriffent ?
2
De ces heureux Mortels qui n'ont
point eu d'égaux
Teleftl'ordinaire partage.
Traitez par la Nature avec moins
d'avantage
Que la plupart des Animaux ,
Leur Race dégénere , & l'on voit d'âge en age
En elle s'effacer l'éclat de leurs travaux.
Des chofes d'icy-bas c'eft le ray caracteres
Il eft rare qu'un Fils marche dans le
Sentier
96 MERCURE
Quefuivoit un illuftre Pere.
Des mœurs comme des biens on n'eft
pas heritier,
Et d'exemple on nes'inftruitguere.
S
Tandis que le Soleilfe leve encorpour
nous,
Je conviens que rien n'est plus
doux
Quedepouvoirfirement croire ,
•Qu'aprés qu'un froidnuageauracou
vert nos yeux,
Rien de lâche , rien d'odieux ,
Nefouillera noftre memoire;
Que regrettez par nos amis
Dans leur cœur nous vivrons encore ;
Pour un tel avenir tous lesfoinsfont
permis.
C'estparcet endroit feul que l'amour
propre honore.
Il
GALANT.
97
Ilfautlaiffer lerefte entre les mains
du fort ;
Quandle merite eft vray , mille fa
meuxexemples
Ontfait voir que le temps ne luy fait
pointde tort ,
On refufe aux vivans des Temples
Qu'on leur éleve aprés leur
Mort.
S
Quoy, l'Homme , ce chef- d'œuvre à
qui rien n'eft femblable!
Quoy, l'Hommepour quifeul onformal'Univers !
Luy, dont l'œil a percé le voile im- .
penetrable
Dont les arrangemens & les refforts
divers
De la Naturefont couverts !
Lay , des Loix & des Arts l'inventeur admirable !
Nov. 16 93.
I
98 MERCURE
Aveuglepourluy feul ne peut-il difcerner,
Quand il n'est question que de fe
gouverner,
Lefauxbien du bien veritable ?
$
Vainereflexion ! inutile difcours !
L'Homme malgré voftrefecours
Du frivole avenir fera toûjours la
dupe ,
Surfes vrais interefts ilcraint de voir
trop clair
Et dans la vanité qui fans ceffe l'oce
cupe
Ce nouvel Ixion n'embrasse que de
L'air.
N'eftre plus qu'un peu de pouffiere
Bleffe l'orgueil dont l'homme eft
plein.
Il a beau faire voir un visage ſca rein ,
GALANT.
99
Et traiter defangfroidune telle ma-,
tiere..
Tout démentfes dehors , tout fert à
nousprouver,
Que par un nom celebre il cherche
àfe fauver
D'une deftruction entiere.
S
Mais d'où vient qu'aujourd'huy mon
efprit eftfi vain?
Que fais-je ! &de quel droit eft-ce
queje cenfure
Legoût de tout legenre humain ,
Cegoûtfavory qui luy dure
Depuis qu'une immortelle main
Du tenebreux cahos a tire la Nature?
Ay-je acquis dans le monde affez
d'authorité
Pour rendre mes raifons utiles ,
Etpour détruire en luy ce fond de
vanité
I ij
100 MERCURE
Quine luy peut laiffer aucuns mo
mens tranquilles ?
Non , mais un efprit d'équité
A combattre le faux inceffamment
m'attache ,
Etfait qu'à tout hazardj'écris ce que
m'arrache
La force de la verité.
S
Hé, commentpourrois-je prétendre
De guerir les mortels de cette vieille
erreur,
Qu'ils aimentjufqu'à la fureur,
Si moy qui la condamne ay peine à
m'en deffendre?
Ce potrait dont Appelle auroit efte
jaloux
Meremplit malgré moy de la flateuse
attente
Queje nesçaurois voir dans autruy
fans couroux.
GALANT. IOI
Foible raison que l'Homme vante,
Voilà quel eft le fond qu'on peutfairefur vous.
Toujours vains , toûjours faux , toujours pleins d'injustices ,
Nous crions dans tous nos dif
Cours
Contre les paffions , les foibleffès, les vices ,
où nous fuccombons tous lesjours.
fouvent des ouvrages de l'Illuftre Madame des Houlieres,
à Mademoiſelle Cheron dont
tout Paris admire l'habileté
pour la Peinture , ayant fait
Ton Portrait depuis quelque
temps , cela luy a donné lieu
de faire des Reflexions que
Vous trouverez dignes d'elle,
&auffi noblement exprimées,.
qu'on le peut attendre de ce
merveilleux genie, qui la rend
l'ornement de fon Sexe & de
fon ficcle.
GALANT. 87
esseses22 52225555
REFLEXIONS MORALES
DE MADAME
DES-HOULIERRES
Sur l'envie immoderée de
faire paffer fon Nom à la
Pofterité.
1Afgevante C HERONparfon divin pinceau
Meredonne un éclat nouveau.
Elle force aujourd'huy les Graces ,
Dontmes cruels ennuis & mes longues douleurs,
*Laiſſent ſur mon visage à peine quelques traces ,
D'y venir reprendre leurs places.
88 MERCURE
Elle me rend enfin mes premieres
couleurs.
Parfon art la racefuture
Connoîtra les prejens que me fit la
Nature,
Etjepuis efperer qu'avec un telfecours ,
Tandis quej'erreray fur les fombres
rivages,
Je pourray faire encor quelque honneura nosjuurs.
Oiy ,je puis m'enflater; plaire & du
rer toujours
Eft le deftin defes ouvrages.
$
Fol orgueil ! & du cœur Humain
Aveugle & fatalefoibleffe !
Nous maîtriferez-vousfans ceffe ;"
Et n'aurons- nousjamais ungencreux.
dédain
Pourtoutce qui s'oppofe aux loix de
lafageffe ?
GALANT. 89
Non; l'amourpropre en nous eſt toujours le plusfort,
Et malgré les combats que lafage fe
livre ,
On croit fe dérober en partie àla Mort
Quand dans quelque chofe onpeut
vivre.
S
Cette agreable erreur eft lafource des
fains
Quidevorent le cœurdes Hommes.
Loin de fçavoirjouir de l'état où nous
fommes.
C'est à quoy uouspensons le moins.
Unegloirefrivole &jamais poffedée,
C.
Fait qu'en tous lieux', à tous momens,
L'avenir remplit nôtre idée.
Il est l'unique but de nos empreffe.
mens.
Novembre 1693. H
90 MERCURE
Pour obtenir qu'un jour noftre nom
yparvienne ,
Etpour nous l'affurer durable &glo
rieux ,
Nousperdons le prefent , ce tempsfa
precieux ,
Lefeulbien qui nous appartienent,
Et qui tel qu'un éclair difparoiftà nos
yeux.
Au bonheur des Humains leurs chimeres s'opposent.
Victimes de leur vanité
Il n'eft chagrin , travail , danger 3
adverfité,
Aquoy les mortels ne s'exposent
Pourtranfmettre leurs uoms à la po
fterité!
2
Aqueldeffein , dans quelles vuës,
Tant d'abelifques , de portraits ,
D'Arcs, deMedailles , de Statuës,
GALANT. SI
DeVilles, de Tombeaux, de Temples,
de Palais ,
Parleur ordre ont-ils eftéfaits ?
D'où vient que pour avoir un grand
nom dans l'Hiftoire
Ils ont à pleines mains répandu les
bienfaits
Si ce n'eft dans l'espoir de rendre leur
memoire
Illuftre & durable àjamais?
2
Il est vray que ces efperances
Ont quelquefois fervy de frein aux
paffions ;
Quepar elles les loix , les beaux
Arts , les Sciences ,
Ont formé les efprits , poly les Nations
Embelly l'univers par des travaux
immenfes,
Et porté les Heros aux grandes
actions. Hij
92 MERCURE
Mais auffi combien d'impoſtures
De Sacrileges ,
d'attentats ,
D'erreurs , de cruautez, de guerres;
de parjures
Aproduit ledefir d'eftre aprés le trépas
L'entretien des races futures !
Deux chemins differens &
prefque
auffi battus ,
Au Temple de Memoire également
conduifent.
Le nom de Penelope & le nom de
Titus
Avecceux de Medée & de Neron s'y
lifent.
Lesgrands crimes immortalifent
Autantque lesgrandes vertus.
S
Je Seay que lagloire eft trop belle
Pourne pas infpirer de violens defirs:
chercher,
l'acquerir , &
pouvoir
jourd'ell e,
GALANT. 93
Eft leplus parfait des plaifirs.
Ouy, ce bonheur pour l'Homme eft le
bonheurfuprême,
Mais c'est là qu'ilfaut s'arrefter.
Toutcharmé qu'il en eft , à quelque
point qu'il l'aime,
Il a peu de bonsens quandil va s'entefter
De la vanité de porter
Sa gloire au delà de luy mefme ;
Etquand toûjours en proye à ce defir
extrème
Ilperdle temps de la goûter.
S
Encorfi dans les champs que le Cocy
te arrofe
Dépouillé de toute autre chofe,
Il eftoit permis d'esperer
Dejouir defa Renommée ,
Fe feroisbien moins animée
Contre lesfoins qu'on prend pour la
faire durer.
94 MERCURE
Mais quand nous defcendons dans
ce's demeures fombres ,
La gloire ne fuit point nos ombres ,
Nous perdons pour jamais tout ce
qu'elle ade doux;
Et quelque bruit que le merite
La valeur , la beauté , puiffe faire
aprés nous ,
Helas ?on n'entend rienfurles bords
du Cocyte !
ន
Paroù donc ces grands noms d'illu
ftres , defameux ,
Aprés quoy les mortels courent toute
leur vie,
Avides de laiffer un long Souvenir
d'eux ,
Doivent-ils faire tant d'envie ?
Est -ce par intereft pour d'indignes
Neveux
CALANT. 95
Qui feuls de ces grands noms
jouiffent ,
Quine lesfont valoir qu'en des dif
cours pompeux,
Etqui toujours plongez dans un de
fordre affreux ,
Par des lâchetez les flétriffent ?
2
De ces heureux Mortels qui n'ont
point eu d'égaux
Teleftl'ordinaire partage.
Traitez par la Nature avec moins
d'avantage
Que la plupart des Animaux ,
Leur Race dégénere , & l'on voit d'âge en age
En elle s'effacer l'éclat de leurs travaux.
Des chofes d'icy-bas c'eft le ray caracteres
Il eft rare qu'un Fils marche dans le
Sentier
96 MERCURE
Quefuivoit un illuftre Pere.
Des mœurs comme des biens on n'eft
pas heritier,
Et d'exemple on nes'inftruitguere.
S
Tandis que le Soleilfe leve encorpour
nous,
Je conviens que rien n'est plus
doux
Quedepouvoirfirement croire ,
•Qu'aprés qu'un froidnuageauracou
vert nos yeux,
Rien de lâche , rien d'odieux ,
Nefouillera noftre memoire;
Que regrettez par nos amis
Dans leur cœur nous vivrons encore ;
Pour un tel avenir tous lesfoinsfont
permis.
C'estparcet endroit feul que l'amour
propre honore.
Il
GALANT.
97
Ilfautlaiffer lerefte entre les mains
du fort ;
Quandle merite eft vray , mille fa
meuxexemples
Ontfait voir que le temps ne luy fait
pointde tort ,
On refufe aux vivans des Temples
Qu'on leur éleve aprés leur
Mort.
S
Quoy, l'Homme , ce chef- d'œuvre à
qui rien n'eft femblable!
Quoy, l'Hommepour quifeul onformal'Univers !
Luy, dont l'œil a percé le voile im- .
penetrable
Dont les arrangemens & les refforts
divers
De la Naturefont couverts !
Lay , des Loix & des Arts l'inventeur admirable !
Nov. 16 93.
I
98 MERCURE
Aveuglepourluy feul ne peut-il difcerner,
Quand il n'est question que de fe
gouverner,
Lefauxbien du bien veritable ?
$
Vainereflexion ! inutile difcours !
L'Homme malgré voftrefecours
Du frivole avenir fera toûjours la
dupe ,
Surfes vrais interefts ilcraint de voir
trop clair
Et dans la vanité qui fans ceffe l'oce
cupe
Ce nouvel Ixion n'embrasse que de
L'air.
N'eftre plus qu'un peu de pouffiere
Bleffe l'orgueil dont l'homme eft
plein.
Il a beau faire voir un visage ſca rein ,
GALANT.
99
Et traiter defangfroidune telle ma-,
tiere..
Tout démentfes dehors , tout fert à
nousprouver,
Que par un nom celebre il cherche
àfe fauver
D'une deftruction entiere.
S
Mais d'où vient qu'aujourd'huy mon
efprit eftfi vain?
Que fais-je ! &de quel droit eft-ce
queje cenfure
Legoût de tout legenre humain ,
Cegoûtfavory qui luy dure
Depuis qu'une immortelle main
Du tenebreux cahos a tire la Nature?
Ay-je acquis dans le monde affez
d'authorité
Pour rendre mes raifons utiles ,
Etpour détruire en luy ce fond de
vanité
I ij
100 MERCURE
Quine luy peut laiffer aucuns mo
mens tranquilles ?
Non , mais un efprit d'équité
A combattre le faux inceffamment
m'attache ,
Etfait qu'à tout hazardj'écris ce que
m'arrache
La force de la verité.
S
Hé, commentpourrois-je prétendre
De guerir les mortels de cette vieille
erreur,
Qu'ils aimentjufqu'à la fureur,
Si moy qui la condamne ay peine à
m'en deffendre?
Ce potrait dont Appelle auroit efte
jaloux
Meremplit malgré moy de la flateuse
attente
Queje nesçaurois voir dans autruy
fans couroux.
GALANT. IOI
Foible raison que l'Homme vante,
Voilà quel eft le fond qu'on peutfairefur vous.
Toujours vains , toûjours faux , toujours pleins d'injustices ,
Nous crions dans tous nos dif
Cours
Contre les paffions , les foibleffès, les vices ,
où nous fuccombons tous lesjours.
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Résumé : REFLEXIONS MORALES DE MADAME DESHOULIERRES Sur l'envie immoderée de faire passer son Nom à la Posterité.
Madame des Houlières réfléchit sur l'envie excessive de laisser son nom à la postérité. Elle admire l'habileté de Mademoiselle Cheron en peinture, qui a réalisé son portrait et lui a inspiré ces réflexions. Madame des Houlières exprime son désir de plaire et de durer à travers ses œuvres, tout en critiquant l'orgueil et la vanité humaine qui poussent les hommes à chercher la gloire posthume. Elle souligne que cette quête de gloire frivole et jamais possédée occupe toutes les pensées humaines, les empêchant de jouir du présent. Les hommes sacrifient leur bonheur actuel pour des chimères, s'exposant à des chagrins, des travaux et des dangers afin de transmettre leur nom à la postérité. Cette ambition a parfois servi de frein aux passions, favorisant les lois, les arts et les sciences, mais a aussi conduit à des impostures, des sacrilèges et des guerres. Madame des Houlières reconnaît que la gloire est un désir noble, mais elle met en garde contre la vanité de vouloir la porter au-delà de soi-même, perdant ainsi le temps de la goûter. Elle conclut en admettant que l'amour-propre est difficile à vaincre et que l'homme reste souvent dupe de l'avenir frivole, cherchant à se sauver d'une destruction entière par un nom célèbre. Elle exprime finalement sa propre lutte contre cette erreur humaine.
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3
p. 107-120
POEME SUR LA SAGESSE.
Début :
Non, non je ne viens point sur les bords du Permesse, [...]
Mots clefs :
Sagesse, Passions, Plaisir, Désirs
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texteReconnaissance textuelle : POEME SUR LA SAGESSE.
POEME
SUR
LASAGESSE. NOnction,/>neviens
pointsurles bords
du Permesse,
Phœbits, te demander ta
frenenque yvresse
Sur d'autres va versertes
sçavantes fureurs,
La vérité ria pointbesoin
detessaveurs.
11 me faut cet éclat,cette
lumiere pure,
Quifaitfinltr le vrai,ton
fiu le défigure»
Atinerve,Ire-me
j'oserai te chanter,
Il y va de tagloire & tu
dois m'écouter.
Où suis-je? quelsjardins!
en ceslieux la nature
A-t-elle pris pour moysa
plus belle parure?
Jamais un Culsibeau
n'éclairal'univers;
Que ce Zephireestdoux,.
que ces coteaux
verds 0»m,„--"tran[porte,Jeduisantesagesse?
Ici la volupté regne avec
la paresse :
Que dis-je ?
cejt Ici le tranquileJejour
Où de sages heureux tu
composes ta Cour.
Tu mavois donc trompé,
ridiculeStoïque,
Charmé d'une vertu superbe & chimerique,
Tu disois que toujours,
sensible à nos <vœux, LaSagess~savoitsurdes
rochers~/t.
Tu nousla dépeignois fnste,seche& cruelle:
Tu la connoissois mal,vois
combien elle cft belle.
Unairmajestueux ; mais
mêlédedouceur,
Permet à les beaux yeux
une douce langueur:
Jamais sa majesté ne fit
rienperdreauxgraces
Faites depuislong-temps à
marchersursestraces;
Onles von aCenvirelever
sa attraits
De ce charme inconnu qui
ne doit rienaux traits:
Souvent aussiles ris ennuyez* à Cythere,
Pour suivre la Deep abandonnent leur mere.
ZUbas-tu donc de sauvage
,
& pourquoy les
Mortels,
Déee,laient-ilssansencenstesautels?
Toujours à leurs besoins
sensible,favorable,
Tu tends à cesingrats une mainsecourable,
Tu leur permets encor les
craintes, les desirs,
Tu sçais quec'estpareux
qu'onarrive aux
plaisirs.
Oui: SagejJeJ & voila de
ta bonté le gage, Jamais des pajjïons tu
n'interdis l'usage.
Telque le Souverain des
ventstumultueux
Aervit à son gré leur
sousseimpetueux;
11
Il ne les tient pas tousep
claves dans la chaîne,
On en voit quelquefois
s'échapper dans la
plaine:
Maisilssont ménagez,de
leurssouffles divers
Le fage mouvement anime l'univers.
Borée en vainfrémit,son
MaltrelereIJerre)
Un vent de tropsuffitpour
ravager la terre.
De la Sagesseainsi la redoutable voix
Impose auxpallionsd'imperieufes Loix.
Ne noty en plaignons
point,sa facilepuissance
Ne veut quereprimerleur
fougueuse insolence.
Sonzele ànousservir, &
sessoinsgenereux
Nous en laissent toujours
afJeZfour être heureux.
Helas!quelleferoit,Humains, vôtremisere,
Sipossesseursd'un cœur qui
riattroit rien àfaire,
A vous-mêmes toujours
vous voua ~f~
rendus ?
Grands Dieux!tous les
plaisirs pour <VQM(eroient perdus.
Mais nous legoûtons tous,
une heureusefoiblesse
Charme un Amant ravi
mêmedesa tristesse ;
De vifs ftl doux transports,sine timide ardeur,
L'élevent quelquefois au
comble du bonheur.
Oui, quand l'amourd'un
cœurefi unefoislemaître.
Ille sçait agiter autant
1
qu'ille doit être.
Au gré (le deux beaux
yeux laissons-nous donc
charmer,
On ne scauroit assez, ni
trop souvent aimer.
Faisonsplus, livrons-nom
à d'aimables chimeres,
La Sagasseleveut, elles
font necessaires,
C'efi par elle qu'un bien
que l'on n'obtiendra pas, Selaissantesperer
,
brille
demilleappas.
Sans elles, malheureux
,
pleins de notre indigence,
Nous n'avens du plaisir
que la seule apparence:
A nos befows encor par
elles ajusté,
Lejeu de la nature a toute
sa beauté.
Ce desirorgueilleux, cette sireurdeglotre
Que nepeut asouvir la
plus bellevictoire,
Cetteardeurpourl'estime,
à quil'hommeabuse
Croit ensacrifiant se voir
éternisé
C'estla mere des Arts,
r/en faisons point
myjlere,
De toutes les ruertUJ elle
estaussilamere.
Mais quoy ! des passions
l'excezj trop dangereux,
Jamaisàl'univers nefutil onereux ?
Non, ne redoutonspoint
leur utileravage,
L'airpoursecorrigerveut
souvent de l'orage.
O toy,que les humains doiventseule implorer,
S"'ge{fe,vo/J leurs cœurs st)
vienst'en emparer.
Qu'avectoy leplasirincessammentl'habite,
Déesse, l'universparmoy
t'en sollicite.
Tu le peux, tu n'es point
cettetristeraison,
Dont un mortel heureux
craint lefatalpoison:
JSion^nonjerieflpointtoy
qui veux nousfaire
entendre
Qae faits pour le plaisir,
- nom rien devons point prendre.
Sensibleànosdesirstu(j'ais
nom sèrvir mieux,
Tu scais, & de tes dons
cep le plus précieux,
Qtiune douce folieentout
temps nom possede,
Quepournous épuisée, un
autreluisuccede.
SUR
LASAGESSE. NOnction,/>neviens
pointsurles bords
du Permesse,
Phœbits, te demander ta
frenenque yvresse
Sur d'autres va versertes
sçavantes fureurs,
La vérité ria pointbesoin
detessaveurs.
11 me faut cet éclat,cette
lumiere pure,
Quifaitfinltr le vrai,ton
fiu le défigure»
Atinerve,Ire-me
j'oserai te chanter,
Il y va de tagloire & tu
dois m'écouter.
Où suis-je? quelsjardins!
en ceslieux la nature
A-t-elle pris pour moysa
plus belle parure?
Jamais un Culsibeau
n'éclairal'univers;
Que ce Zephireestdoux,.
que ces coteaux
verds 0»m,„--"tran[porte,Jeduisantesagesse?
Ici la volupté regne avec
la paresse :
Que dis-je ?
cejt Ici le tranquileJejour
Où de sages heureux tu
composes ta Cour.
Tu mavois donc trompé,
ridiculeStoïque,
Charmé d'une vertu superbe & chimerique,
Tu disois que toujours,
sensible à nos <vœux, LaSagess~savoitsurdes
rochers~/t.
Tu nousla dépeignois fnste,seche& cruelle:
Tu la connoissois mal,vois
combien elle cft belle.
Unairmajestueux ; mais
mêlédedouceur,
Permet à les beaux yeux
une douce langueur:
Jamais sa majesté ne fit
rienperdreauxgraces
Faites depuislong-temps à
marchersursestraces;
Onles von aCenvirelever
sa attraits
De ce charme inconnu qui
ne doit rienaux traits:
Souvent aussiles ris ennuyez* à Cythere,
Pour suivre la Deep abandonnent leur mere.
ZUbas-tu donc de sauvage
,
& pourquoy les
Mortels,
Déee,laient-ilssansencenstesautels?
Toujours à leurs besoins
sensible,favorable,
Tu tends à cesingrats une mainsecourable,
Tu leur permets encor les
craintes, les desirs,
Tu sçais quec'estpareux
qu'onarrive aux
plaisirs.
Oui: SagejJeJ & voila de
ta bonté le gage, Jamais des pajjïons tu
n'interdis l'usage.
Telque le Souverain des
ventstumultueux
Aervit à son gré leur
sousseimpetueux;
11
Il ne les tient pas tousep
claves dans la chaîne,
On en voit quelquefois
s'échapper dans la
plaine:
Maisilssont ménagez,de
leurssouffles divers
Le fage mouvement anime l'univers.
Borée en vainfrémit,son
MaltrelereIJerre)
Un vent de tropsuffitpour
ravager la terre.
De la Sagesseainsi la redoutable voix
Impose auxpallionsd'imperieufes Loix.
Ne noty en plaignons
point,sa facilepuissance
Ne veut quereprimerleur
fougueuse insolence.
Sonzele ànousservir, &
sessoinsgenereux
Nous en laissent toujours
afJeZfour être heureux.
Helas!quelleferoit,Humains, vôtremisere,
Sipossesseursd'un cœur qui
riattroit rien àfaire,
A vous-mêmes toujours
vous voua ~f~
rendus ?
Grands Dieux!tous les
plaisirs pour <VQM(eroient perdus.
Mais nous legoûtons tous,
une heureusefoiblesse
Charme un Amant ravi
mêmedesa tristesse ;
De vifs ftl doux transports,sine timide ardeur,
L'élevent quelquefois au
comble du bonheur.
Oui, quand l'amourd'un
cœurefi unefoislemaître.
Ille sçait agiter autant
1
qu'ille doit être.
Au gré (le deux beaux
yeux laissons-nous donc
charmer,
On ne scauroit assez, ni
trop souvent aimer.
Faisonsplus, livrons-nom
à d'aimables chimeres,
La Sagasseleveut, elles
font necessaires,
C'efi par elle qu'un bien
que l'on n'obtiendra pas, Selaissantesperer
,
brille
demilleappas.
Sans elles, malheureux
,
pleins de notre indigence,
Nous n'avens du plaisir
que la seule apparence:
A nos befows encor par
elles ajusté,
Lejeu de la nature a toute
sa beauté.
Ce desirorgueilleux, cette sireurdeglotre
Que nepeut asouvir la
plus bellevictoire,
Cetteardeurpourl'estime,
à quil'hommeabuse
Croit ensacrifiant se voir
éternisé
C'estla mere des Arts,
r/en faisons point
myjlere,
De toutes les ruertUJ elle
estaussilamere.
Mais quoy ! des passions
l'excezj trop dangereux,
Jamaisàl'univers nefutil onereux ?
Non, ne redoutonspoint
leur utileravage,
L'airpoursecorrigerveut
souvent de l'orage.
O toy,que les humains doiventseule implorer,
S"'ge{fe,vo/J leurs cœurs st)
vienst'en emparer.
Qu'avectoy leplasirincessammentl'habite,
Déesse, l'universparmoy
t'en sollicite.
Tu le peux, tu n'es point
cettetristeraison,
Dont un mortel heureux
craint lefatalpoison:
JSion^nonjerieflpointtoy
qui veux nousfaire
entendre
Qae faits pour le plaisir,
- nom rien devons point prendre.
Sensibleànosdesirstu(j'ais
nom sèrvir mieux,
Tu scais, & de tes dons
cep le plus précieux,
Qtiune douce folieentout
temps nom possede,
Quepournous épuisée, un
autreluisuccede.
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Résumé : POEME SUR LA SAGESSE.
Le poème 'Sur la Sagesse' commence par une invocation à Phœbus, le dieu du soleil, pour obtenir son inspiration. Le poète exprime son désir de vérité et de lumière pure, capable de révéler le vrai sans le défigurer. Il se prépare à chanter la sagesse, soulignant son importance et sa beauté. La sagesse est décrite comme majestueuse mais douce, permettant une langueur charmante. Elle n'est ni austère ni cruelle, mais accessible et bienveillante. Elle permet aux mortels d'éprouver des passions et des désirs, nécessaires pour atteindre les plaisirs. Le poète compare la sagesse à un souverain des vents, qui les maîtrise sans les réprimer complètement, permettant ainsi à l'univers de s'animer. La sagesse impose des lois aux passions, mais de manière douce et généreuse, permettant aux humains de rester heureux. Le poème explore également les plaisirs et les passions humaines, soulignant que même la tristesse peut être charmante. L'amour et les chimères aimables sont nécessaires pour apprécier pleinement les plaisirs. La sagesse est présentée comme la mère des arts et des vertus, mais son excès peut être dangereux. Cependant, les passions sont utiles et nécessaires, comme l'orage qui corrige l'air. Enfin, le poète invoque la sagesse, la déesse que les humains doivent implorer, car elle habite le plaisir et peut rendre l'univers heureux sans être une raison triste et fatale. La sagesse est sensible aux désirs humains et sait les servir, offrant une douce folie qui succède à une autre.
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4
p. 60-71
LA FAUSSE VALEUR. Par M. l'Abbé Mommenet. Ode qui vient de remporter le prix de Poësie des Jeux Floraux. Quis pacis inennt consilia, cos sequitur gaudium. Prov. 12.
Début :
Princes, qu'une gloire frivole [...]
Mots clefs :
Gloire, Combat, Vertus, Héros, Passions, Désir, Valeurs, Tyran, Honneur
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texteReconnaissance textuelle : LA FAUSSE VALEUR. Par M. l'Abbé Mommenet. Ode qui vient de remporter le prix de Poësie des Jeux Floraux. Quis pacis inennt consilia, cos sequitur gaudium. Prov. 12.
LA FAUSSE VALEUR
Par M. l'Abbé Mommenet.
Ole qui vient de remporter le prix .
de Poelie des Jeux Floraux.
Quipacis ineunt confilia , eos fequi--
tar gaudium: Prov. 12.
PRinces , qu'une gloire
frivole
Anime à chercher les combats ,
Qu'attendez-vous de cette:
Idole ,
Qu'un vain nom aprés le
trépas ?
GALANT.
Ignorez - vous quelles mi
feres
Mars &Bellone fanguinaires
Traînent aprés leurs chars
poudreux ?
Queje vous plains , fi la na
{ sture: V
N'excite en vous aucun
murmure ,
Quand vousfaites des mal
heureux !
#?
Loin du bruit des combats
terribles
Vigilans , au fein du repos ,
Cultivez les vertus paifibles,
62 MERCURE
Elles forment les vraisHe
ros.
Pourquoy faut-il que vôtré
épée
Dans le fang humain ſoit
trempée ,
.
Pour porter le nom de
vainqueur ?
Serez-vous moins couverts
de gloire ,
Si vous remportez la vićtoire
Sur les defirs de vôtre cœur?
Dequel droit ce Grec qu'on
admire.
Enyvré de fes paffions ,
GALANT.
Alla til defoler l'Empire
Des plus tranquilles nations?
Aprés cent combats homil
cides ,
Au gré de ſes defirs avides
C'étoit peu qu'un monde
foûmisdo
Auroit - il manqué d'exercice ,
S'il avoit fçû compter le
vice e
Au nombre de fes ennemis?
Malgré les trompeuſes ma-
.ximes
64 MERCURE
De cent lâches adulateurs ,
Sous de beaux noms les plus
grands crimes
Nous cachent des ufurpa
teurs.
Pleins de l'orgueil qui les
dévore ,
Du couchantjufques à l'aucomb orprore HeronA
On craint ces Rois ambiSortieux
-tieux.
Dans leurs mains gronde le
antonnerre ,
Ce n'eft qu'en ravageant la
terre
Qu'ils ofent s'en croire les
Dieux.
À
GALANT. 65
Adeux Tyrans de leur patrie ,
Soulez du plus beau fang
Romain,
Qui ne fçait que la flaterie
A prodigué le nom d'hu
main ?
Infenfez nous jugeons encore
De ces fantômes qu'elle a
doré
Par un faux éclat qui forz
prend.
Nous admirons fans retenue ,
LeTyran échape à la vûë¸,
May1712.
F.
66 MERCURE
On ne voit que le Conque
ranta
Ainfi de cette ardeur bru
tale
Que n'infpire point le devoir
Nôtreeftime aveugle &fatale
Accredite encor le pouvoir.
Al'afpect des villes enpou
dre ,
Des murs écrafez par la
foudre,
En vain nos yeux font of
frayez.
Victimes d'un honneur bis
zarre
GALANT 67
Nous encenfons la main
barbare
Par qui ces murs font fou
droyez.
Il en eft peu dont la pru
dence
De concertavec labonté
Renferme l'aveugle puif
fance
Dans les bornes de l'équi
τέ;
Qui forcez de prendre les
armes
Pefent & le sag &les larmes
Qu'un triomphe leur va
coûter,
Fij
68 MERCURE.
Et qui retenant leur cou-,
rage ;
Songent à diffiper Forage
Avant qu'onl'entende écla
ter.
Jadis guidé par la fageffe
Salomon, l'amour des mortels , rela
Condamna Forgüeilleufe
yvreffe el ens
A qui nous dreffons dés autels.
Sans s'armer d'un fer redoutable , T
Content de fon cœuréqui
cable,
GALANT. F69
Ses bienfaits étoient fes ex
ploits.
Il fut grand fans être terri↓
ble ,
Et ne ceffa d'être invincible.
Qu'en ceffant d'obferver less
loix.
N'eſt-il plus de ces regnes
calmes
Où les loix fervent de rem
parts?
Oùl'on n'aime à cueillir desi
palmes
Que dans la lice des beaux)
ihearts ; mid s
Qu le commerce & l'abon
dance ,
79 MERCURE
Sources de la magnificen
ce ,
Du citoyen comblent les
vœux ;..
Où la justice revérée
Semble encor du regne:
d'Aftréé
Renouveller le temps heu
reux.
Rends nous cette vie innocente ,
Douce paix , montre à ces
guerriers
Que ton olive bienfaifante
Vaut bien leurs funeftes
lauriers.
GALANT 70:
Fais de la main de ta rivale,
Tomber cette torche fa
tale "
Dont tant de cœurs font
embrafez.
Toy feule en defarmant fa
rage
Effaceras la trifte image f
De tous les maux qu'elle a
caufez....
Par M. l'Abbé Mommenet.
Ole qui vient de remporter le prix .
de Poelie des Jeux Floraux.
Quipacis ineunt confilia , eos fequi--
tar gaudium: Prov. 12.
PRinces , qu'une gloire
frivole
Anime à chercher les combats ,
Qu'attendez-vous de cette:
Idole ,
Qu'un vain nom aprés le
trépas ?
GALANT.
Ignorez - vous quelles mi
feres
Mars &Bellone fanguinaires
Traînent aprés leurs chars
poudreux ?
Queje vous plains , fi la na
{ sture: V
N'excite en vous aucun
murmure ,
Quand vousfaites des mal
heureux !
#?
Loin du bruit des combats
terribles
Vigilans , au fein du repos ,
Cultivez les vertus paifibles,
62 MERCURE
Elles forment les vraisHe
ros.
Pourquoy faut-il que vôtré
épée
Dans le fang humain ſoit
trempée ,
.
Pour porter le nom de
vainqueur ?
Serez-vous moins couverts
de gloire ,
Si vous remportez la vićtoire
Sur les defirs de vôtre cœur?
Dequel droit ce Grec qu'on
admire.
Enyvré de fes paffions ,
GALANT.
Alla til defoler l'Empire
Des plus tranquilles nations?
Aprés cent combats homil
cides ,
Au gré de ſes defirs avides
C'étoit peu qu'un monde
foûmisdo
Auroit - il manqué d'exercice ,
S'il avoit fçû compter le
vice e
Au nombre de fes ennemis?
Malgré les trompeuſes ma-
.ximes
64 MERCURE
De cent lâches adulateurs ,
Sous de beaux noms les plus
grands crimes
Nous cachent des ufurpa
teurs.
Pleins de l'orgueil qui les
dévore ,
Du couchantjufques à l'aucomb orprore HeronA
On craint ces Rois ambiSortieux
-tieux.
Dans leurs mains gronde le
antonnerre ,
Ce n'eft qu'en ravageant la
terre
Qu'ils ofent s'en croire les
Dieux.
À
GALANT. 65
Adeux Tyrans de leur patrie ,
Soulez du plus beau fang
Romain,
Qui ne fçait que la flaterie
A prodigué le nom d'hu
main ?
Infenfez nous jugeons encore
De ces fantômes qu'elle a
doré
Par un faux éclat qui forz
prend.
Nous admirons fans retenue ,
LeTyran échape à la vûë¸,
May1712.
F.
66 MERCURE
On ne voit que le Conque
ranta
Ainfi de cette ardeur bru
tale
Que n'infpire point le devoir
Nôtreeftime aveugle &fatale
Accredite encor le pouvoir.
Al'afpect des villes enpou
dre ,
Des murs écrafez par la
foudre,
En vain nos yeux font of
frayez.
Victimes d'un honneur bis
zarre
GALANT 67
Nous encenfons la main
barbare
Par qui ces murs font fou
droyez.
Il en eft peu dont la pru
dence
De concertavec labonté
Renferme l'aveugle puif
fance
Dans les bornes de l'équi
τέ;
Qui forcez de prendre les
armes
Pefent & le sag &les larmes
Qu'un triomphe leur va
coûter,
Fij
68 MERCURE.
Et qui retenant leur cou-,
rage ;
Songent à diffiper Forage
Avant qu'onl'entende écla
ter.
Jadis guidé par la fageffe
Salomon, l'amour des mortels , rela
Condamna Forgüeilleufe
yvreffe el ens
A qui nous dreffons dés autels.
Sans s'armer d'un fer redoutable , T
Content de fon cœuréqui
cable,
GALANT. F69
Ses bienfaits étoient fes ex
ploits.
Il fut grand fans être terri↓
ble ,
Et ne ceffa d'être invincible.
Qu'en ceffant d'obferver less
loix.
N'eſt-il plus de ces regnes
calmes
Où les loix fervent de rem
parts?
Oùl'on n'aime à cueillir desi
palmes
Que dans la lice des beaux)
ihearts ; mid s
Qu le commerce & l'abon
dance ,
79 MERCURE
Sources de la magnificen
ce ,
Du citoyen comblent les
vœux ;..
Où la justice revérée
Semble encor du regne:
d'Aftréé
Renouveller le temps heu
reux.
Rends nous cette vie innocente ,
Douce paix , montre à ces
guerriers
Que ton olive bienfaifante
Vaut bien leurs funeftes
lauriers.
GALANT 70:
Fais de la main de ta rivale,
Tomber cette torche fa
tale "
Dont tant de cœurs font
embrafez.
Toy feule en defarmant fa
rage
Effaceras la trifte image f
De tous les maux qu'elle a
caufez....
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Résumé : LA FAUSSE VALEUR. Par M. l'Abbé Mommenet. Ode qui vient de remporter le prix de Poësie des Jeux Floraux. Quis pacis inennt consilia, cos sequitur gaudium. Prov. 12.
Le poème 'La fausse valeur' de l'Abbé Mommenet, lauréat du prix de Poésie des Jeux Floraux, critique la quête de gloire frivole à travers les combats et les guerres. Il met en garde contre les conséquences destructrices de ces conflits et souligne que les véritables héros cultivent des vertus pacifiques. Le texte dénonce les tyrans ambitieux qui cherchent à dominer par la force, cachant leurs crimes sous des apparences trompeuses. Il exalte la sagesse et la justice, illustrées par des figures historiques comme Salomon. Le poème appelle à une vie paisible et juste, où la paix et l'abondance prévalent sur les lauriers de la guerre. Il se termine par un appel à la paix, présentée comme supérieure aux triomphes militaires.
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5
p. 169-183
RESPONSE à la question du Mercure précedent. Par Mr de Rau.....
Début :
Les Passions sont differentes par leur nature, & à l'égard [...]
Mots clefs :
Amour et haine, Coeur, Colère, Passions, Amant
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texteReconnaissance textuelle : RESPONSE à la question du Mercure précedent. Par Mr de Rau.....
RESPONSE
à la queſtion du Mercure
précedent.
Par Mrde Rau.....
Si on peut hair ce qu'on a une
fois bien aimé.
LEs Paffions font differentes par leur nature , &à
l'égard de l'objet qui les
fait naiftre. Il y en a de
promptes &de paſſageres ,
dont l'effet eft violent ,
mais elles durent peu , &
ne laiffent prefque aucun
veftige dans l'ame de ceux
May 1712.
P
170 MERCURE
quiles ontreffenties . L'ob
jet paffe , & l'idée s'en efface d'abord, Telles font
la joye & la colere. Ces
paffions fe fuccedent les
unesaux autres , & un mef
me objet peut leur fournir
de matiere. Mais les paffions fortes & de longue.
durée , faifant plus d'impreffion fur noftre ame, y
laiffent un caractere & une
image de leur objet , qu'il
eft malaisé d'effacer. Telles font la trifteffe & la
douleur , maisfur tout , l'a
mour & la haine.
1
GALANT. 171
Il eft certain encore que
toutes les paffions quifont
opposées, maiftrifent rarement le cœur de l'homme
à l'égard du mefme objer ;
car outre qu'il y en a tousjours une qui eft dominante , l'objet qui a frappé le
premier noftre imagination,ylaiffe tousjours quelque obftacle à l'effet
la paffion contraire y veut
produire. Cet obftacle n'eft
autre chofe que l'habitude
de la paffion qui forme des
traces profondes dans lefquelles retombent tousque
Pij
172 MERCURE
jours l'imagination quand
elle fe reprefente l'objet
qui les a tracées.
Si l'objet aimé nous offense,
Nous a trahi , nous préfere
un rival
Par dépit , colere , on vangeance ,
Sans le hair nous luy voulons
du mal.
On ne le par peut haïr
antipathie. Quelque défaut qu'on y découvre ,
quelque injure que nous
en resevions , il a tousjours
je ne çay quoy qui nous
GALANT. 173
porte vers luy , & qui nous
y attache malgré toutes les
violences que nous nous
faifons , dans le deffein de
nous en feparer.
Se vangerde l'objet qu'on aime,
C'eftfe vangercontrefoy- mefme.
Ecoutez ce que fait dire
le plus fçavant Interprete
de l'amour à la defolée
Ocone, lorfqu'elle voit Helene entre les bras de Pâris. Elle devoit fe vanger
de cet Infidelle. Cepen
dant
P iij
174 MERCURE
A cet indigne objet je perdis
patience ,
Je me frappay le fein , j'arrachay mes cheveux,
Et tournay contre moy lafeve
re vangeance
Quej'avois deftinée àl'objet de
mes vœux.
Tant il eft vray qu'on ne
peut hair ce qu'on a une
fois bien aimé , & qu'on
fe prend à foy- mefme de
l'injure qu'il nous a faite.
On fuppofe , en difant
tout cecy, qu'il s'agit d'un
veritable amour , & file
GALANT. 175
veritable amour vient d'un
certain rapport des efprits
de l'Amant & de l'objet
aimé, qui peut rompre cette charmante harmonie ?
Si les chofes font dignes
d'eftre aimées , ce feroit
agir contre la raiſon que
de les haïr , & ces mouve.
mens eftant involontaires,
ne peuvent détruire l'amour,
Nous nous formons ordinairement une image
odieufe de ce que nous
haïffons. Cette image nous
fuit par tout. Elle détruit
Piiij
176 MERCURE
dans noftre efprit toutes
fes belles qualitez , & tout
ce qu'il a d'aimable eſt
plus dans ce qu'elle aime
que dans ce qu'elle anime ,
comment pourroit - elle
quitter le lieu de fon repos
& de fa complaifance ?
Quoy qu'il en foit , il eſt
tousjours vray que l'amour
laiffe en nous ces traces
de l'objet aimé , qui non
feulement font capables de
fermer nos cœurs à la hai
ne, mais encore de rallu
mer une plus forte paffion
qu'auparavant ; & ce font
GALANT. 177
ces restes de l'amour qu'on
appelle un feu caché fous
la cendre.
Amant , c'est une chofe feure
Quand l'amourfait une bleffure
La marque en demeure tousjours.
Eloignez vous d'Iris , abandonnez Aminte
Implorez le divinfecours ,
Si voftre ame en eft bien at
teinte ,
Fuyez-les tant qu'il vous plaira ,
Famais de vostre cœur l'amour
ne fortira.
178 MERCURE
Quelques -uns croyent
que la haine peut venir
d'un amour laffé , d'un
amour irrité ; mais en ce
cas on peut fouftenir que
c'cft parce qu'on n'a jamais bien aimé, & ainfi il
n'y a plus de Queſtion
refoudre..
La colere eft une vapeur qui peut offufquer
l'amour , mais qui ne peut
l'étouffer. Elle va quelquefois jufqu'à ſe vanger ,
mais jamais juſqu'à le détruire. Elle garde mefme
des mefures pour l'objet
"
GALANT. 179
aimé dans les plus grands
emportemens , & c'eft ce
qui faifoit dire à Hipfipile
écrivant à Jafon qui l'abandonnoit pour Mcdée.
Contre toy ma colere afes bor
nes prefcrites ,
Elle t'euft épargné, non que tu
le merites ;
Mais quelque duretéqui regne
dans ton cœur ,
Ma bonté va plus loin encor
que ta rigueur.
Et qui eft l'Amant qui
ignore que toutes les coleres en amour l'augmen
180 MERCURE
tent plus qu'elles ne le di
minuent , & qu'aprés une
rupture on s'aime fouvent
encore plus qu'on ne faiLoit auparavant ?
Ceux qui n'aiment gueres , font lujets au dégouſt
& à linconftance , mais
ils ne vont pas jufqu'à la
haine. Pour haïr ce qu'on
a bien aimé , fi cela fe peut,
il faut aimerencore. Cette
efpece de haine vient d'un
trop violent amour. On
aime ce qu'on croit haïr ,
& tous ces emportements
nefont que de foibles mar-
GALANT. 181
ques d'une fauffe haine.
Il y a eu des Amans
cruels & barbares , dont
l'amour s'eft changé en fu
reur; mais c'eftoient moins
des Amans que des Bourreaux. Mahomet II. ab
batit d'un coup de cimeterre la tefte de fa Maif
treffe , mais l'ambition feule luy fit faire ce grand fa
crifice. La haine n'y eut
point de part , & fon cœur
paya cherement l'excez de
fa brutale vanité.
pourquoy citer Mahomet?
Un Barbare eft-il capable
d'aimer? Non, non, un veMais
182 MERCURE
ritable Amant aime tousjours fa Maistreffe . Qu'elle foit fiere , qu'elle foit inhumaine , qu'elle foit infidelle , elle eſt tousjours aimable , il ne la fçauroit
haïr.
>
Mais enfin quelle apparence de renverfer l'Idole
que nous avons adorée ,
d'abbattre l'Autel où nous
avons facrifié , d'arracher
de noftre cœur ce qui en
faifoit les delices ? Quel
chaftiment doit attendre
de l'amour un infidelle qui
paffe de la legereté à l'in-
GALANT. 183
gratitude & à la haine ? Je
conclus donc avec le Proverbe , Qu'on ne peut hair
ce qu'on a une fois bien
aimé.
R
à la queſtion du Mercure
précedent.
Par Mrde Rau.....
Si on peut hair ce qu'on a une
fois bien aimé.
LEs Paffions font differentes par leur nature , &à
l'égard de l'objet qui les
fait naiftre. Il y en a de
promptes &de paſſageres ,
dont l'effet eft violent ,
mais elles durent peu , &
ne laiffent prefque aucun
veftige dans l'ame de ceux
May 1712.
P
170 MERCURE
quiles ontreffenties . L'ob
jet paffe , & l'idée s'en efface d'abord, Telles font
la joye & la colere. Ces
paffions fe fuccedent les
unesaux autres , & un mef
me objet peut leur fournir
de matiere. Mais les paffions fortes & de longue.
durée , faifant plus d'impreffion fur noftre ame, y
laiffent un caractere & une
image de leur objet , qu'il
eft malaisé d'effacer. Telles font la trifteffe & la
douleur , maisfur tout , l'a
mour & la haine.
1
GALANT. 171
Il eft certain encore que
toutes les paffions quifont
opposées, maiftrifent rarement le cœur de l'homme
à l'égard du mefme objer ;
car outre qu'il y en a tousjours une qui eft dominante , l'objet qui a frappé le
premier noftre imagination,ylaiffe tousjours quelque obftacle à l'effet
la paffion contraire y veut
produire. Cet obftacle n'eft
autre chofe que l'habitude
de la paffion qui forme des
traces profondes dans lefquelles retombent tousque
Pij
172 MERCURE
jours l'imagination quand
elle fe reprefente l'objet
qui les a tracées.
Si l'objet aimé nous offense,
Nous a trahi , nous préfere
un rival
Par dépit , colere , on vangeance ,
Sans le hair nous luy voulons
du mal.
On ne le par peut haïr
antipathie. Quelque défaut qu'on y découvre ,
quelque injure que nous
en resevions , il a tousjours
je ne çay quoy qui nous
GALANT. 173
porte vers luy , & qui nous
y attache malgré toutes les
violences que nous nous
faifons , dans le deffein de
nous en feparer.
Se vangerde l'objet qu'on aime,
C'eftfe vangercontrefoy- mefme.
Ecoutez ce que fait dire
le plus fçavant Interprete
de l'amour à la defolée
Ocone, lorfqu'elle voit Helene entre les bras de Pâris. Elle devoit fe vanger
de cet Infidelle. Cepen
dant
P iij
174 MERCURE
A cet indigne objet je perdis
patience ,
Je me frappay le fein , j'arrachay mes cheveux,
Et tournay contre moy lafeve
re vangeance
Quej'avois deftinée àl'objet de
mes vœux.
Tant il eft vray qu'on ne
peut hair ce qu'on a une
fois bien aimé , & qu'on
fe prend à foy- mefme de
l'injure qu'il nous a faite.
On fuppofe , en difant
tout cecy, qu'il s'agit d'un
veritable amour , & file
GALANT. 175
veritable amour vient d'un
certain rapport des efprits
de l'Amant & de l'objet
aimé, qui peut rompre cette charmante harmonie ?
Si les chofes font dignes
d'eftre aimées , ce feroit
agir contre la raiſon que
de les haïr , & ces mouve.
mens eftant involontaires,
ne peuvent détruire l'amour,
Nous nous formons ordinairement une image
odieufe de ce que nous
haïffons. Cette image nous
fuit par tout. Elle détruit
Piiij
176 MERCURE
dans noftre efprit toutes
fes belles qualitez , & tout
ce qu'il a d'aimable eſt
plus dans ce qu'elle aime
que dans ce qu'elle anime ,
comment pourroit - elle
quitter le lieu de fon repos
& de fa complaifance ?
Quoy qu'il en foit , il eſt
tousjours vray que l'amour
laiffe en nous ces traces
de l'objet aimé , qui non
feulement font capables de
fermer nos cœurs à la hai
ne, mais encore de rallu
mer une plus forte paffion
qu'auparavant ; & ce font
GALANT. 177
ces restes de l'amour qu'on
appelle un feu caché fous
la cendre.
Amant , c'est une chofe feure
Quand l'amourfait une bleffure
La marque en demeure tousjours.
Eloignez vous d'Iris , abandonnez Aminte
Implorez le divinfecours ,
Si voftre ame en eft bien at
teinte ,
Fuyez-les tant qu'il vous plaira ,
Famais de vostre cœur l'amour
ne fortira.
178 MERCURE
Quelques -uns croyent
que la haine peut venir
d'un amour laffé , d'un
amour irrité ; mais en ce
cas on peut fouftenir que
c'cft parce qu'on n'a jamais bien aimé, & ainfi il
n'y a plus de Queſtion
refoudre..
La colere eft une vapeur qui peut offufquer
l'amour , mais qui ne peut
l'étouffer. Elle va quelquefois jufqu'à ſe vanger ,
mais jamais juſqu'à le détruire. Elle garde mefme
des mefures pour l'objet
"
GALANT. 179
aimé dans les plus grands
emportemens , & c'eft ce
qui faifoit dire à Hipfipile
écrivant à Jafon qui l'abandonnoit pour Mcdée.
Contre toy ma colere afes bor
nes prefcrites ,
Elle t'euft épargné, non que tu
le merites ;
Mais quelque duretéqui regne
dans ton cœur ,
Ma bonté va plus loin encor
que ta rigueur.
Et qui eft l'Amant qui
ignore que toutes les coleres en amour l'augmen
180 MERCURE
tent plus qu'elles ne le di
minuent , & qu'aprés une
rupture on s'aime fouvent
encore plus qu'on ne faiLoit auparavant ?
Ceux qui n'aiment gueres , font lujets au dégouſt
& à linconftance , mais
ils ne vont pas jufqu'à la
haine. Pour haïr ce qu'on
a bien aimé , fi cela fe peut,
il faut aimerencore. Cette
efpece de haine vient d'un
trop violent amour. On
aime ce qu'on croit haïr ,
& tous ces emportements
nefont que de foibles mar-
GALANT. 181
ques d'une fauffe haine.
Il y a eu des Amans
cruels & barbares , dont
l'amour s'eft changé en fu
reur; mais c'eftoient moins
des Amans que des Bourreaux. Mahomet II. ab
batit d'un coup de cimeterre la tefte de fa Maif
treffe , mais l'ambition feule luy fit faire ce grand fa
crifice. La haine n'y eut
point de part , & fon cœur
paya cherement l'excez de
fa brutale vanité.
pourquoy citer Mahomet?
Un Barbare eft-il capable
d'aimer? Non, non, un veMais
182 MERCURE
ritable Amant aime tousjours fa Maistreffe . Qu'elle foit fiere , qu'elle foit inhumaine , qu'elle foit infidelle , elle eſt tousjours aimable , il ne la fçauroit
haïr.
>
Mais enfin quelle apparence de renverfer l'Idole
que nous avons adorée ,
d'abbattre l'Autel où nous
avons facrifié , d'arracher
de noftre cœur ce qui en
faifoit les delices ? Quel
chaftiment doit attendre
de l'amour un infidelle qui
paffe de la legereté à l'in-
GALANT. 183
gratitude & à la haine ? Je
conclus donc avec le Proverbe , Qu'on ne peut hair
ce qu'on a une fois bien
aimé.
R
Fermer
Résumé : RESPONSE à la question du Mercure précedent. Par Mr de Rau.....
Le texte publié dans le Mercure de mai 1712 examine la nature des passions humaines, en se concentrant particulièrement sur l'amour et la haine. Les passions sont divisées en deux catégories : celles qui sont promptes et passagères, comme la joie et la colère, et celles qui sont fortes et durables, comme la tristesse et la douleur. L'amour et la haine sont décrits comme des passions opposées mais rarement simultanées envers un même objet. L'habitude de la passion dominante laisse des traces profondes dans l'imagination, rendant difficile l'émergence de la passion contraire. Le texte soutient qu'il est impossible de haïr véritablement quelqu'un que l'on a profondément aimé. Même en cas d'offense ou de trahison, des sentiments résiduels persistent, empêchant une haine totale. L'exemple d'Oconée, qui se venge contre elle-même plutôt que contre Pâris, illustre cette impossibilité. L'amour laisse des traces indélébiles, capables de rallumer une passion plus forte qu'auparavant, même après une rupture. La colère, bien que pouvant obscurcir l'amour, ne peut le détruire complètement. Elle conserve des mesures pour l'objet aimé, même dans les moments de grande colère. Les auteurs citent des exemples littéraires pour montrer que la haine supposée après une rupture est souvent une manifestation d'un amour persistant. Le texte conclut en affirmant que la haine véritable envers un ancien amour est rare et souvent masquée par des sentiments amoureux résiduels. Même les actes cruels, comme celui de Mahomet II, sont attribués à d'autres motivations que la haine pure. Le proverbe 'On ne peut haïr ce qu'on a une fois bien aimé' résume cette idée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
6
p. 238-249
DISCOURS sur la probité de l'Avocat, prononcé par M. Gaulliere, ensuite de celui de M. Maillard, à l'ouverture de la Conference publique des Avocats.
Début :
Entre les vertus qui relevent le merite personnel de l'homme, il n'en [...]
Mots clefs :
Probité, Avocat, Public, Vertu, Confiance, Actions, Conseils, Justice, Loi, Passions, Conférence publique des avocats, Coeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS sur la probité de l'Avocat, prononcé par M. Gaulliere, ensuite de celui de M. Maillard, à l'ouverture de la Conference publique des Avocats.
DIS COV RS fur la probité de l'^4-
vocat >t prononcé par M. Gaulliere , en
suite de celui de M. Maillard , a Pou-*
verture de la Conférence publique des
Avocats, , ■ f
ENtre les vertus qui relèvent le mé
rite períbnnel de l'homme , il n'en?
est point cìe plus convenable que la pro
bité ; elle doit régler ses pensées & di
riger ses actions. Elle feule peut lui ap
prendre quelle est là nature de fes de
voirs , quel est son engagement , & com
ment il doit y satisfaire. Survient il dans
Pexecution des difficultés & des peines ?„
la probité lui donne les moyens de les
surmonter ; s'y trouve-t'il du danger ?
elle lui inspire assez de précaution SC
de prudence pour Tévirer , ou du moins
elle y suppléer.
La conduite de l'homme ne peut donc
jamais être régulière fans la probité;
ainsi dequoi PAvocat feroit-il capable
fans elle^ Formons-nous , Meilleurs , Pi»
dêç
FEVRIER. T73âr; ï}f
de'e de l'Avocat le plus digne de l'estime
&c de la confiance du public ; donnons
lui les talens d'un heureux naturel ,
qu'il possédé éminement l'art de la pa
role , qu'il sçac'he les Loix tant ancien
nes que nouvelles , qu'il en comprenne
les plus abstraites dispositions , qu'il er*
explique les plus grandes difficultés ,
qu'il est applique à propos les principes ,-
qu'il sçache démêler tous les tours cmbarassans-
dans lesquels se tache le monsrre
de la chicane , qu'il fe dévoué" à ses
fonctions par un travail pénible & assi
du ; donnons lui enfin en partage tou
tes les qualités extérieures qui lui font
nécessaires pout faire briller son élo
quence ; talens admirables , perfections
louables , à la vérité > mais en mêmetems
, dons pernicieux de la Nature Sc
de l'Art , s'ils ne sont accompagnés d'une
probité à toute épreuve. Il faut donc la
ïegarder , cette Vertu , comme k prin
cipale qualicé de l'Avocat dans routes
les occasions , où son ministère est né
cessaire.
Par elle l'homme est naturellement
porté à rendre service à l'homme ; il ne
fait ni ne pense rien qu'il ne puisse pu
blier hardiment & avec confiance , il m
s-'engage dans aucune entreprise sujette
à reproche > quoiqu'il soit suc que peu»
sonne
*?4<»! MËRCÛRË DË FRAttCÊ.
fbnrtè n'en empêchera la réussite $ son in
térêt ne le porte jamais à rien dire de
Contraire à la vérité » à accuser personne
sens sujet , à ne prendre que ce qui lui:
appartient, & à user de surprise pour par
venir à ses finsi Si l'Avoeat plaide , fans-
1a probité il dégénère en déclàmateur ,
H déguise ou il exagère les faits , il épou
se les passions de ses parties, il' n'a pas
honte d'entreprendre des causes injustes,-
quoiqu'il les connoiííe pour telles. >
S'il est consulté , sans la probité ce
ri'est pas pour lui un ctime de donner
conseil pour favoriser les surprises , d'u
ser de tous les détours imaginables pour
rendre les procès éternels , d'alrerer le
sens des Loix , des Coutumes 8i des Or
donnances pour en imposer aux Juges ,
enfin d'abandonner la juste deffense du
pauvre pour pallier les in justes prétentions
du riche.
Avec la probité , au contraire , le b»uc
de l'Avoeat est de sacrifier ses veilles , &
de se donner tóut entier au Public ; son
Unique attention est de soulager les peiile's
de ses patries , d'être tout pour les
autres-, & presque rien pour lui-même.
Son coeur immole à la Justice tòutes
passions , tout plaisir1, tout intérêt í
ainsi chaque jour, chaque heure , cha-
«jue instant lui fournis les occasions de
^EV R I?ÉR'. f /f* 2*'if
lùi faire pendant route la vie de nouveau»»
sacrifices.
Assiégé de routes parts , demandé enJ
tous lieux , la fin d'une affaire le sou
met au commencement d'une autre , le
dernier des malheureux a droit fut tous
les momens de son loisir.
Il se refuse jusqu'à la jouissance de sespropres
biens , & il n'á d'autre soin que
d'assurer ceux des Qiens qui implorent'
son secours.
Cet esclavage, ou sous un titre fpe-~
cieux on renonce à fa liberté pour deffendre
celle des autres , paroît bien dur; •
mais qu'il est glorieux pour le véritable-
Avocat ! c'est avec ces sentirnens qu'ilse
préfente au Barreau , ce sont eux qui '
font son principal mérite.
li n'á pas besoin de faire briHet son
éloquence par des discours pompeux qui;
ppurroient séduire'; il la fait consister*
dans le récit simple & véritable des faits.
II ne lui est pas nécessaire pour donner'
des preuves de son érudition d'employer
des citations ennuyeuses, & souvent étran
gères à la matière qu'il traire*; une juste ;
application des Loix , leur interprétationnaturelle
composent toute la deffense de
ses-parries;
Sa probité , fa sincérité lui tiennent-
Heu de tout ; fa parole vaut le ferment
*4* MEKCURÉ ÒÈ FRANCÊ.
le plus autentique , & c'est ainsi qu'il
s'attire toute l'estime & toute la con
fiance du public. Que dis- je? Messieurs,
les Rois même n'ont pas dédaigné d'hcríiorer
l'Avocat de la kttr.
En effet , il est dit dans l'Ordonnance
de i JI7- que lorsque dans la plaidoyerie
il y adroit contestation fur des faits,
les Avocats en seroienr crûs à leur fer
ment ; & ('Histoire nous rapporte en
cent endroits les avantages inséparables
de la probité de l'Avoeat.
M. de Montholori acquit par elle une
si grande confiance, que quand il s'agiffoit
de la lecture d'une piéce , les Juges
l'en dispensoient -, & ce fut cette même
probité qui l'éleva au suprême degré de
ta Magistrature.
Sans la probité , aii corítráife j l'Ávocat
feroit en proye à toutes sortes de
passions. Tantôt il feroit asseâ malheu
reux pour ne consulter que lui-même ;
on le verroit rarement marcher la ba
lance à la main , ardent en apparence à
firoscrire le vice & à protéger la vertu ;
a veuve Sc l'orphelin sembleroient être
les objets de fa compassion ; grand en
maximes , fastueux en paroles ; on croitoit
qu'il ne respire que la Justice ;
rhais si on fondoit les secrets replis de son
coeur > si on le suivoit pas à pas dans lés
sentiers
FEVRIER. í73fó. 2+î
sentiers détournés ou le conduiroicnt its
fausses lumières , si on pesoit ses actions
au poids du sanctuaire , on pourroit dé
mêler au milieu de ces vains phantômes
de vertu qui l'environnent , les charmes
féduisans de la volupté > entraîné pat
son penchant naturel au plaisir , il s'y
livreroit de -plus en plus , & il seroit
à craindre que la Justice ne fut la pre
mière victime qu'il immolerok à Tidole
de ses plaisirs.
Tantôt se trouvant dans les occasions
dangereuses de contenter un intérêt qui
exckerok fa cupidité , Tardcur d'acqué
rir 8c de poíTeder , qui est naturelle k
l'homme , ne lui permettroit pas de dis
tinguer le juste de l'ínjuste j rien ne se*
roir capable de servir de contrepoids a
fa passion ; elle lui suggereroit les moyens
d'anéantir la Loi par la Loi même.
Que d'explications forcées , mais en
même-tems captieuses.ne lui fourniroientelles
point pour faire parler à cette Loi
le langage de fa cupidité ? charmes de
Péloquence , connoiffance des Loix , il
mettroit tout à profit pour surprendre »
pour séduire } peut-être même abuseroit-
il du secret & de la confiance de
fes parties , s'il n'étoit retenu par l'integrité.
Sans cile la haine , la jalousie , ou
\ quelr
244 MERCURE DÊ FRANCE:
quelqu'autre passion l'agiteroit fanscéíïey
obscurcirok fa raison , 6c la rendroit fu
rieuse ; & à l'onibre de ces monstres ,
tantôt ea ennemi secret 8c implacable ,
il attaqueroit ceux qui sont l'objet de
ion aversion & de sa Plaine ; tantôt les
yeux blessés de la gloire importune d'un
Rival qui l'ofFufque , que ne tenteroitil
point pour détruire cet ennemi de son
orgueil & de son ambition ?
En proye successivement & quelque
fois en même-rems à toutes ces passions
qui l'agiteroient , la Justice auroit beau
se présenter , il seroit sourd à sa voix ,
elle seroit toujours- proscrire de son coeur
& sur les ruines du Tribunal dé la con
science il éleveroit un Tr-ône à ses pas
sions favorites , ce seroit elles qui lui
donneroient la Loi',. & ce seroit à elles
seules qu'U rendroit compte de ses ac
tiorir , trop content de leur avoir mé
nagé les marquîS" extérieures de la: vertu.
On ne ttouve point heureusement de
ces vices dans le véritable Avocat ; aussi
n'y a t'il rien à soupçonner dans ses dé
marches. Les Puissances ont elles be
soin de son ministère ? incapable de se
laiíîer corrompre par lés pteícns , il voit
avec indignation Demofthenc accepter lacoupe
d' Fía ?pains ; insensible aux mefia-
Cteí >; il íuivroit Papinieit fur Téchafaut,
FEVRIER. 173*. Í45
plutôt que d'excuser un Empereur cou
pable d'un fratricide.
S'agit-il de l'interêt de ses Conci*
toyens ? on ne le voit jamais examiner
une affaire qu'avec une attention scru
puleuse , & conduire un Clienr qu'avec?
prudence ; il ne jette un oeil de compas
sion que sut les objets qui la méritent «
ôc ne donne ses foins & ses conseils aux
riches qu'après avoir secouru les mal-;
heureux.
li né~ repousse l'in jure que par les ar
mes que l'e'quité , la raison & les Loix
lui administrent i il ne fait consister son
plaisir que dans un délassement honnête,
3c souvent même dans le travail y iítrouve
ses peines récompensées plutôt
ar la gloire de les avoir prises que par
utilité qu'il en retire.
S'il apperçoit dans un de ses Confire»
tes des talens supérieurs aux siens , loictd'en
concevoir une indigne jalousie , ils
fie fervent au contraire qu'à lui inspirer
une noble émulation ; enfin ses démar
ches, ses actions ont pour but la vertu
plutôt que fa propre utilité. Par là ses'
conseils font admirés , ses décisions font
regardées comme des Oracles , fa con
duite sert d'exemple à tout homme de
bien , & il se captive la bienveillance de
ffes.Confrercs , l'estime des Magistrats &
Ï4S- MERCURE -DE FRANCÈ*
la confiance du Public.
Mais est-ce dans cette idée feule qué
l'Avocat doit être n pur dans ses pensées*
si réservé dans ses diicours3si intègre dans
ses actions , dont il doit compte même à
soi-même ?
Plus l' Avocat a de talens , plus il est
responsable de sa conduite ; plus il a de
qualités éminentes , plus il doit être en
garde contre les charmes séducteurs des
passions de l'homme.
En effet , que lui servlroifil d'être ap
plaudi à l'oecasion de son éloquence , íî
ses moeurs ne tondoient pas à la perfec
tion ? Seroít-on persuadé de la sagesse de
ses conseils , s'il suivoit lui-même d'autres
routes ?
Qu'il fortifie donc de jour éri jour dans
son coeur les sentimens de la droiture &
de la prob'iré j qu'il s'empresse à pronon
cer par son propre exemple la prejniere
condamnation contre les vices.
Ce font ces sentimens , Messieurs , que
Vous avez reconnus dans les dispositions
de votre digne bienfacteur\ ce fut ainsi
qu'il s'acquit l'estime de tous ses amis ,
la considération de nôtre Ordre & la
confiance du Public. i
La noblesse de fa naissance ne lui pa-j
íut qu'un nouveau degré digne d'être joint
à notre profession ; il s'appliqua fans peine
FEVRIER. l7$o. n.7
ì U. connoissance des Lojx les plus diffi
ciles ; son esprit naturellement pene'trant
en donna facilement les solutions ; à
íe fit respecter même de tous ses enne
mis & de ses envieux ; fa vertu lui donna
pour amis tous les Cliens que fa répu
tation lui addressoit 5 la prudence de ses
conseils détermina souvent les opinions
des Magistrats > utile à tout le monde ,
il fe Uvroit fans cesse à tous > le Publiç
trouvoir des secours infinis dans ses talens
, & les pauvres des ressources iné?
puisables dans fa charité ; ceux qui le
connoissoient se le proposoient pour mor
dele de sçavoir , de modestie , de désin
téressement & de candeur, La mort enfin
s'approcha fans le surprendre ; il l'avoie
prévenue par un sage testament qui
pattageoit ses biens entre les pauvres ,
íes parens , ses amis & notre Ordre j
ses Livres & ses Manuscrits nous seronc
à jamais précieux aussi bien que fa mér
moire. Rappelions nous donc fans cesse
íe mérite de ce grand homme.
Mais fi d'un côté nous avons lieu de
regretter M. de Riparfons , nous avons
de l'autre occasion de nous consoler de
sa perte , puisque nous la trouvons re^
parée par l'illustre Confrère * qui. veut
* Voyex. le 1. Vol, d» Mereun át Dtcembr*
fut-il entré dans la carrière , qu'il
MERCURE DE FRANCE,
bien présider à nos travaux 5 en se faiiant
une gloire d'exécuter les intentions
«le notre bienfaiteur il a Ja meilleure
.part à fa .fondation > il sacrifie son tenu
à nous découvrir des trésors qui fans lui
nous íeroient inconnus -, quels avanta
ges ne trouvons<no«s pas dans ses íçavantes
instructions ? pénétrés de reconnoidance
, faifons-nous donc un mérite
de marcher fur fes traces , & si nous ne
pouvons parvenir au même dégré de
science que lui , donnons-lui du moins
îa satisfaction d'imiter fes vertus»
Animés par de si beaux & de si grands
exemples , nous ferons toujours disposés
à détester l'ufurpatjon , & à repousser 1a
■violence , toujours ptéts à defrendre la
Veuve & l'Otphelin , à soutenir l'inno-
.cence que l'en voudra opprimer , &
poursuivant la punition du 'crime , nous
jae travaillerons pas moins à la fureté
publique qu'à -la conservation des parti
culiers.
Nous sommes les premiers organes
«le la Justice , & même en quelque forte
•les maîtres des droits de nos parties ;
chaque instant de notre vie nous mec
«levant les yeux l'obligation indispensa
ble de ménager leurs intérêts , & d', ~
Cifer leur animosité. En nous faisant
nn.au de leur serviï de patrons , de
peicr
FEVRIER. 1730. 24$
fères & de protecteur* , rions nous four
viendrons encore qu'associés , pour ain$
dire , à la Magistrature , nous sommes
les enfans & les Ministres de la Justice ,
& que nous ne luj devons pas moins:
d'inregrké , de bonne foi & de sincérité
que de foin , de vigilance & de zèle pour
les affaires qui nous font commises. Nous
renoncerons à toute forte de déguisement,
la vérité régnera toujours dans nos dis
cours , & nous oe chercherons jamais des
ces ornemcns capables de surprendre la
Religion des Juges.
Fondés fur les principes de la probité,
notre ministère fera soutenu de courage
& de fermeté fans orgueil , de charité
fans foiblefle, d'une íeverité juste , utile
& nécessaire íans dureté , d'une connoissance
compatissante de la misère de l'horame
sans lâche complaisance , 8c répon
dant à Ir haute idée que l'on a de notre
profession , nous annoncerons par la fa.
gefc de nos conseils les oracles de la
Justice.
vocat >t prononcé par M. Gaulliere , en
suite de celui de M. Maillard , a Pou-*
verture de la Conférence publique des
Avocats, , ■ f
ENtre les vertus qui relèvent le mé
rite períbnnel de l'homme , il n'en?
est point cìe plus convenable que la pro
bité ; elle doit régler ses pensées & di
riger ses actions. Elle feule peut lui ap
prendre quelle est là nature de fes de
voirs , quel est son engagement , & com
ment il doit y satisfaire. Survient il dans
Pexecution des difficultés & des peines ?„
la probité lui donne les moyens de les
surmonter ; s'y trouve-t'il du danger ?
elle lui inspire assez de précaution SC
de prudence pour Tévirer , ou du moins
elle y suppléer.
La conduite de l'homme ne peut donc
jamais être régulière fans la probité;
ainsi dequoi PAvocat feroit-il capable
fans elle^ Formons-nous , Meilleurs , Pi»
dêç
FEVRIER. T73âr; ï}f
de'e de l'Avocat le plus digne de l'estime
&c de la confiance du public ; donnons
lui les talens d'un heureux naturel ,
qu'il possédé éminement l'art de la pa
role , qu'il sçac'he les Loix tant ancien
nes que nouvelles , qu'il en comprenne
les plus abstraites dispositions , qu'il er*
explique les plus grandes difficultés ,
qu'il est applique à propos les principes ,-
qu'il sçache démêler tous les tours cmbarassans-
dans lesquels se tache le monsrre
de la chicane , qu'il fe dévoué" à ses
fonctions par un travail pénible & assi
du ; donnons lui enfin en partage tou
tes les qualités extérieures qui lui font
nécessaires pout faire briller son élo
quence ; talens admirables , perfections
louables , à la vérité > mais en mêmetems
, dons pernicieux de la Nature Sc
de l'Art , s'ils ne sont accompagnés d'une
probité à toute épreuve. Il faut donc la
ïegarder , cette Vertu , comme k prin
cipale qualicé de l'Avocat dans routes
les occasions , où son ministère est né
cessaire.
Par elle l'homme est naturellement
porté à rendre service à l'homme ; il ne
fait ni ne pense rien qu'il ne puisse pu
blier hardiment & avec confiance , il m
s-'engage dans aucune entreprise sujette
à reproche > quoiqu'il soit suc que peu»
sonne
*?4<»! MËRCÛRË DË FRAttCÊ.
fbnrtè n'en empêchera la réussite $ son in
térêt ne le porte jamais à rien dire de
Contraire à la vérité » à accuser personne
sens sujet , à ne prendre que ce qui lui:
appartient, & à user de surprise pour par
venir à ses finsi Si l'Avoeat plaide , fans-
1a probité il dégénère en déclàmateur ,
H déguise ou il exagère les faits , il épou
se les passions de ses parties, il' n'a pas
honte d'entreprendre des causes injustes,-
quoiqu'il les connoiííe pour telles. >
S'il est consulté , sans la probité ce
ri'est pas pour lui un ctime de donner
conseil pour favoriser les surprises , d'u
ser de tous les détours imaginables pour
rendre les procès éternels , d'alrerer le
sens des Loix , des Coutumes 8i des Or
donnances pour en imposer aux Juges ,
enfin d'abandonner la juste deffense du
pauvre pour pallier les in justes prétentions
du riche.
Avec la probité , au contraire , le b»uc
de l'Avoeat est de sacrifier ses veilles , &
de se donner tóut entier au Public ; son
Unique attention est de soulager les peiile's
de ses patries , d'être tout pour les
autres-, & presque rien pour lui-même.
Son coeur immole à la Justice tòutes
passions , tout plaisir1, tout intérêt í
ainsi chaque jour, chaque heure , cha-
«jue instant lui fournis les occasions de
^EV R I?ÉR'. f /f* 2*'if
lùi faire pendant route la vie de nouveau»»
sacrifices.
Assiégé de routes parts , demandé enJ
tous lieux , la fin d'une affaire le sou
met au commencement d'une autre , le
dernier des malheureux a droit fut tous
les momens de son loisir.
Il se refuse jusqu'à la jouissance de sespropres
biens , & il n'á d'autre soin que
d'assurer ceux des Qiens qui implorent'
son secours.
Cet esclavage, ou sous un titre fpe-~
cieux on renonce à fa liberté pour deffendre
celle des autres , paroît bien dur; •
mais qu'il est glorieux pour le véritable-
Avocat ! c'est avec ces sentirnens qu'ilse
préfente au Barreau , ce sont eux qui '
font son principal mérite.
li n'á pas besoin de faire briHet son
éloquence par des discours pompeux qui;
ppurroient séduire'; il la fait consister*
dans le récit simple & véritable des faits.
II ne lui est pas nécessaire pour donner'
des preuves de son érudition d'employer
des citations ennuyeuses, & souvent étran
gères à la matière qu'il traire*; une juste ;
application des Loix , leur interprétationnaturelle
composent toute la deffense de
ses-parries;
Sa probité , fa sincérité lui tiennent-
Heu de tout ; fa parole vaut le ferment
*4* MEKCURÉ ÒÈ FRANCÊ.
le plus autentique , & c'est ainsi qu'il
s'attire toute l'estime & toute la con
fiance du public. Que dis- je? Messieurs,
les Rois même n'ont pas dédaigné d'hcríiorer
l'Avocat de la kttr.
En effet , il est dit dans l'Ordonnance
de i JI7- que lorsque dans la plaidoyerie
il y adroit contestation fur des faits,
les Avocats en seroienr crûs à leur fer
ment ; & ('Histoire nous rapporte en
cent endroits les avantages inséparables
de la probité de l'Avoeat.
M. de Montholori acquit par elle une
si grande confiance, que quand il s'agiffoit
de la lecture d'une piéce , les Juges
l'en dispensoient -, & ce fut cette même
probité qui l'éleva au suprême degré de
ta Magistrature.
Sans la probité , aii corítráife j l'Ávocat
feroit en proye à toutes sortes de
passions. Tantôt il feroit asseâ malheu
reux pour ne consulter que lui-même ;
on le verroit rarement marcher la ba
lance à la main , ardent en apparence à
firoscrire le vice & à protéger la vertu ;
a veuve Sc l'orphelin sembleroient être
les objets de fa compassion ; grand en
maximes , fastueux en paroles ; on croitoit
qu'il ne respire que la Justice ;
rhais si on fondoit les secrets replis de son
coeur > si on le suivoit pas à pas dans lés
sentiers
FEVRIER. í73fó. 2+î
sentiers détournés ou le conduiroicnt its
fausses lumières , si on pesoit ses actions
au poids du sanctuaire , on pourroit dé
mêler au milieu de ces vains phantômes
de vertu qui l'environnent , les charmes
féduisans de la volupté > entraîné pat
son penchant naturel au plaisir , il s'y
livreroit de -plus en plus , & il seroit
à craindre que la Justice ne fut la pre
mière victime qu'il immolerok à Tidole
de ses plaisirs.
Tantôt se trouvant dans les occasions
dangereuses de contenter un intérêt qui
exckerok fa cupidité , Tardcur d'acqué
rir 8c de poíTeder , qui est naturelle k
l'homme , ne lui permettroit pas de dis
tinguer le juste de l'ínjuste j rien ne se*
roir capable de servir de contrepoids a
fa passion ; elle lui suggereroit les moyens
d'anéantir la Loi par la Loi même.
Que d'explications forcées , mais en
même-tems captieuses.ne lui fourniroientelles
point pour faire parler à cette Loi
le langage de fa cupidité ? charmes de
Péloquence , connoiffance des Loix , il
mettroit tout à profit pour surprendre »
pour séduire } peut-être même abuseroit-
il du secret & de la confiance de
fes parties , s'il n'étoit retenu par l'integrité.
Sans cile la haine , la jalousie , ou
\ quelr
244 MERCURE DÊ FRANCE:
quelqu'autre passion l'agiteroit fanscéíïey
obscurcirok fa raison , 6c la rendroit fu
rieuse ; & à l'onibre de ces monstres ,
tantôt ea ennemi secret 8c implacable ,
il attaqueroit ceux qui sont l'objet de
ion aversion & de sa Plaine ; tantôt les
yeux blessés de la gloire importune d'un
Rival qui l'ofFufque , que ne tenteroitil
point pour détruire cet ennemi de son
orgueil & de son ambition ?
En proye successivement & quelque
fois en même-rems à toutes ces passions
qui l'agiteroient , la Justice auroit beau
se présenter , il seroit sourd à sa voix ,
elle seroit toujours- proscrire de son coeur
& sur les ruines du Tribunal dé la con
science il éleveroit un Tr-ône à ses pas
sions favorites , ce seroit elles qui lui
donneroient la Loi',. & ce seroit à elles
seules qu'U rendroit compte de ses ac
tiorir , trop content de leur avoir mé
nagé les marquîS" extérieures de la: vertu.
On ne ttouve point heureusement de
ces vices dans le véritable Avocat ; aussi
n'y a t'il rien à soupçonner dans ses dé
marches. Les Puissances ont elles be
soin de son ministère ? incapable de se
laiíîer corrompre par lés pteícns , il voit
avec indignation Demofthenc accepter lacoupe
d' Fía ?pains ; insensible aux mefia-
Cteí >; il íuivroit Papinieit fur Téchafaut,
FEVRIER. 173*. Í45
plutôt que d'excuser un Empereur cou
pable d'un fratricide.
S'agit-il de l'interêt de ses Conci*
toyens ? on ne le voit jamais examiner
une affaire qu'avec une attention scru
puleuse , & conduire un Clienr qu'avec?
prudence ; il ne jette un oeil de compas
sion que sut les objets qui la méritent «
ôc ne donne ses foins & ses conseils aux
riches qu'après avoir secouru les mal-;
heureux.
li né~ repousse l'in jure que par les ar
mes que l'e'quité , la raison & les Loix
lui administrent i il ne fait consister son
plaisir que dans un délassement honnête,
3c souvent même dans le travail y iítrouve
ses peines récompensées plutôt
ar la gloire de les avoir prises que par
utilité qu'il en retire.
S'il apperçoit dans un de ses Confire»
tes des talens supérieurs aux siens , loictd'en
concevoir une indigne jalousie , ils
fie fervent au contraire qu'à lui inspirer
une noble émulation ; enfin ses démar
ches, ses actions ont pour but la vertu
plutôt que fa propre utilité. Par là ses'
conseils font admirés , ses décisions font
regardées comme des Oracles , fa con
duite sert d'exemple à tout homme de
bien , & il se captive la bienveillance de
ffes.Confrercs , l'estime des Magistrats &
Ï4S- MERCURE -DE FRANCÈ*
la confiance du Public.
Mais est-ce dans cette idée feule qué
l'Avocat doit être n pur dans ses pensées*
si réservé dans ses diicours3si intègre dans
ses actions , dont il doit compte même à
soi-même ?
Plus l' Avocat a de talens , plus il est
responsable de sa conduite ; plus il a de
qualités éminentes , plus il doit être en
garde contre les charmes séducteurs des
passions de l'homme.
En effet , que lui servlroifil d'être ap
plaudi à l'oecasion de son éloquence , íî
ses moeurs ne tondoient pas à la perfec
tion ? Seroít-on persuadé de la sagesse de
ses conseils , s'il suivoit lui-même d'autres
routes ?
Qu'il fortifie donc de jour éri jour dans
son coeur les sentimens de la droiture &
de la prob'iré j qu'il s'empresse à pronon
cer par son propre exemple la prejniere
condamnation contre les vices.
Ce font ces sentimens , Messieurs , que
Vous avez reconnus dans les dispositions
de votre digne bienfacteur\ ce fut ainsi
qu'il s'acquit l'estime de tous ses amis ,
la considération de nôtre Ordre & la
confiance du Public. i
La noblesse de fa naissance ne lui pa-j
íut qu'un nouveau degré digne d'être joint
à notre profession ; il s'appliqua fans peine
FEVRIER. l7$o. n.7
ì U. connoissance des Lojx les plus diffi
ciles ; son esprit naturellement pene'trant
en donna facilement les solutions ; à
íe fit respecter même de tous ses enne
mis & de ses envieux ; fa vertu lui donna
pour amis tous les Cliens que fa répu
tation lui addressoit 5 la prudence de ses
conseils détermina souvent les opinions
des Magistrats > utile à tout le monde ,
il fe Uvroit fans cesse à tous > le Publiç
trouvoir des secours infinis dans ses talens
, & les pauvres des ressources iné?
puisables dans fa charité ; ceux qui le
connoissoient se le proposoient pour mor
dele de sçavoir , de modestie , de désin
téressement & de candeur, La mort enfin
s'approcha fans le surprendre ; il l'avoie
prévenue par un sage testament qui
pattageoit ses biens entre les pauvres ,
íes parens , ses amis & notre Ordre j
ses Livres & ses Manuscrits nous seronc
à jamais précieux aussi bien que fa mér
moire. Rappelions nous donc fans cesse
íe mérite de ce grand homme.
Mais fi d'un côté nous avons lieu de
regretter M. de Riparfons , nous avons
de l'autre occasion de nous consoler de
sa perte , puisque nous la trouvons re^
parée par l'illustre Confrère * qui. veut
* Voyex. le 1. Vol, d» Mereun át Dtcembr*
fut-il entré dans la carrière , qu'il
MERCURE DE FRANCE,
bien présider à nos travaux 5 en se faiiant
une gloire d'exécuter les intentions
«le notre bienfaiteur il a Ja meilleure
.part à fa .fondation > il sacrifie son tenu
à nous découvrir des trésors qui fans lui
nous íeroient inconnus -, quels avanta
ges ne trouvons<no«s pas dans ses íçavantes
instructions ? pénétrés de reconnoidance
, faifons-nous donc un mérite
de marcher fur fes traces , & si nous ne
pouvons parvenir au même dégré de
science que lui , donnons-lui du moins
îa satisfaction d'imiter fes vertus»
Animés par de si beaux & de si grands
exemples , nous ferons toujours disposés
à détester l'ufurpatjon , & à repousser 1a
■violence , toujours ptéts à defrendre la
Veuve & l'Otphelin , à soutenir l'inno-
.cence que l'en voudra opprimer , &
poursuivant la punition du 'crime , nous
jae travaillerons pas moins à la fureté
publique qu'à -la conservation des parti
culiers.
Nous sommes les premiers organes
«le la Justice , & même en quelque forte
•les maîtres des droits de nos parties ;
chaque instant de notre vie nous mec
«levant les yeux l'obligation indispensa
ble de ménager leurs intérêts , & d', ~
Cifer leur animosité. En nous faisant
nn.au de leur serviï de patrons , de
peicr
FEVRIER. 1730. 24$
fères & de protecteur* , rions nous four
viendrons encore qu'associés , pour ain$
dire , à la Magistrature , nous sommes
les enfans & les Ministres de la Justice ,
& que nous ne luj devons pas moins:
d'inregrké , de bonne foi & de sincérité
que de foin , de vigilance & de zèle pour
les affaires qui nous font commises. Nous
renoncerons à toute forte de déguisement,
la vérité régnera toujours dans nos dis
cours , & nous oe chercherons jamais des
ces ornemcns capables de surprendre la
Religion des Juges.
Fondés fur les principes de la probité,
notre ministère fera soutenu de courage
& de fermeté fans orgueil , de charité
fans foiblefle, d'une íeverité juste , utile
& nécessaire íans dureté , d'une connoissance
compatissante de la misère de l'horame
sans lâche complaisance , 8c répon
dant à Ir haute idée que l'on a de notre
profession , nous annoncerons par la fa.
gefc de nos conseils les oracles de la
Justice.
Fermer
Résumé : DISCOURS sur la probité de l'Avocat, prononcé par M. Gaulliere, ensuite de celui de M. Maillard, à l'ouverture de la Conference publique des Avocats.
M. Gaulliere, lors de l'ouverture de la Conférence publique des Avocats, a souligné l'importance cruciale de la probité dans la profession d'avocat. La probité est décrite comme la vertu fondamentale qui doit guider les pensées et les actions des avocats. Elle permet de surmonter les difficultés et les dangers, et d'éviter les tentations de la corruption et des passions. Un avocat dépourvu de probité risque de se transformer en simple déclamateur, de déformer les faits et de favoriser des causes injustes. À l'inverse, un avocat probe se consacre entièrement à ses fonctions, sacrifiant ses intérêts personnels pour servir la justice et soulager les peines de ses clients. Il est intègre dans ses démarches, refuse la corruption et se distingue par sa sincérité et son dévouement. Le discours met également en garde contre les dangers des passions, telles que la cupidité, la haine et la jalousie, qui peuvent obscurcir la raison et conduire à des actions contraires à la justice. Les puissances et les citoyens peuvent compter sur l'avocat probe pour défendre la vérité et protéger les faibles. Par ailleurs, le texte traite des responsabilités et des devoirs des magistrats. Ils doivent constamment protéger les intérêts des parties impliquées et éviter toute animosité. En tant que frères et protecteurs, ils sont associés à la magistrature et doivent incarner la justice avec intégrité, bonne foi et sincérité. Leur ministère doit être marqué par le courage, la fermeté, la charité, la vérité et la compassion, sans orgueil, faiblesse ou dureté. Ils doivent renoncer à toute forme de déguisement et chercher la vérité dans leurs discours, évitant de surprendre la religion des juges. Leur rôle est de conseiller avec sagesse et de répondre à l'idée élevée que l'on a de leur profession, en annonçant les oracles de la justice. Le discours se conclut par un appel à imiter les vertus des grands hommes, tels que M. de Ripafons, et à se consacrer à la défense de la justice et de l'innocence. Les avocats sont invités à suivre l'exemple de probité et de dévouement pour mériter l'estime et la confiance du public.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
7
p. 2168-2181
LETTRE de M... sur un Songe.
Début :
Il m'est arrivé bien des choses extraordinaires depuis que je ne vous ai [...]
Mots clefs :
Passions, Hommes, Songe, Amour, Ennui, Temple, Dieu, Nature, Génie, Philosophes, Désirs, Coeur, Vision
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M... sur un Songe.
LETTRE de M... fur un Songe.
I
L m'eft arrivé bien des chofes extraordinaires
depuis que je ne vous ai
vûë ; j'ai cu un fonge , Mile ; mais un
fonge comme on n'en à jamais fait , &
qui eft du moins auffi vrai qu'aucun autre.
N'allez pas croire foit conque
ce par
tagion que je vous raconte mon rêve ; je
ne prens point les défauts de ceux que
j'ai l'honneur de connoître ; & pour avoir
le
OCTOBRE. 1730. 2169
le droit de la nouveauté , je le nommerai
vifion , fi vous voulez. Vifion foit. La
mienne a quelque chofe de particulier
par une fuite d'Evenemens arrangés qui
s'y trouvent.
A peine étois-je arrivé dans * * qu'il
m'a femblé être à la porte du Temple de
l'Ennui ; je ne ſçai fi je dormois ou fi j'étois
bien éveillé ; mais il ne me fouvient
point de m'être endormi ; car ma vifion
ou mon rêve , comme il vous plaira de
l'apeller, a commencé dès l'inftant que j'ai
mis pied à terre.
Ici regne un fombre filence ;
Arbres , rochers , deferts affreux ;
Eole & fa terrible engeance
N'abandonnent jamais ces lieux.
Des Ris , des Jeux la Troupe aimable
Eft inconnue en ces triftes féjours ;
Je m'y trouvai , victime déplorable ,
Abandonné de tout fécours.
Quoique je connuffe toute l'horreur de
mon fort , un charme invincible qui eft
répandu dans l'air qu'on y refpire , m'engageoit
malgré moi d'aller jufqu'au Temple.
Je fus reçû à la porte par des femmes
déja fur l'âge qui vouloient encore
plaire , malgré la nature même qui avoit
C v
pourvû
2170 MERCURE DE FRANCE
pourvû de refte à leurs défagrémens ;
elles avoient envain employé tout ce
que Part peut fournir pour recrépir un
vifage dont les rides ne laiffoient pas de
paroître au travers de la pomade dont il
étoit rempli ; & malgré les grimaces que
le dérangement d'un nouveau ratelier
de dents les obligeoit de faire , elles vouloient
compofer une belle bouche. La
porte du Temple me fut ouverte par cette
efpece de femmes , & fe referma fi - tôt
que je fus entré avec un bruit effroïable.
J'en trouvai dans l'interieur un autre effain
qui m'acofta ; c'étoient des Précieufes
qui avec un faux efprit & un fçavoir
fuperficiel vous affomment par un langage
affecté & impertinent. Je me fauvai
le plus vite que je pus de leurs mains ;
mais je tombai , comme on dit , de Caribde
en Scilla ; car à peine avois - je mis
le pied dans le Sanctuaire où elles m'avoient
conduit , que je me trouvai parmi
un nombre infini d'originaux , tous
Miniftres de l'ennui. Je m'y vis auffi - tôt
environné par un tas d'Auteurs. Ah ! la
maudite efpece.
L'un tire un long Poëme Epique ;
L'autre une Piece Dramatique :
Celui - ci dans le doux Lyrique ;
Celui-là pour le bon Comique ,
Prétend
OCTOBRE. 1730. 2170)
Prétend qu'il eft Auteur unique ,
Et d'original il fe pique.
Parmi ces objets fantaſtiques
J'y vis encor des Politiques ,
Qui prétendoient fuivant leurs loix
Diriger le Confeil des Rois.
3
Si je les en avois crûs , ils m'auroient
perfuadé qu'ils avoient des corefpondances
fecrettes avec le Divan , les négocia
tions les plus délicates leur étoient connuës
; ils avoient la clef du Cabinet de
tous les Potentats de l'Univers , & ils
étoient initiés dans tous les Confeils de
l'Europe ; tantôt ils faifoient la guerre ,
tantôt ils faifoient la paix. Ce n'étoit que
tréves , ccoonnggrrééss , interêt des Princes
Places prifes ou renduës , batailles gagnées,
faute d'un General , Campement , Marches
; ils faifoient changer de face à toute
l'Europe , chaffoient des Rois , en remettoient
d'autres en leurs places ; enfin
en un quart d'heure de tems ils firent faire
plus de mouvemens fur la furface de la
terre que fix mille ans n'en pourroient produire.
Je m'éloignai de ces M M. & je fus
repris par un Auteur dont la phifionomie
noire annonçoit l'amertume & le fiel qu'il
avoit dans le coeur ; il me lut mauffadement
, & cependant avec fureur quelques
C vj
Pié2172
MERCURE DE FRANCE
Piéces fatiriques qui attaquoient ouvertement
, & jufqu'au vif , l'honneur de ſes
confreres. Après m'en avoir lû deux ou
trois qui étoient fes morceaux favoris
& vomi mille invectives contre la
Cour & la Ville , il voulut encore en tirer
d'autres ; mais la cruelle fituation où
je me trouvois d'être obligé de les entendre
, me fit tomber dans un fommeil léthargique
dour je ne revins qu'au bout
de quelque tems . J'ignore ce que mon furieux
devint ; je me trouvai feul à mon
reveil dans un coin du Temple ; là , je fis
des reflexions bien triftes Helas ! difoisje
en moi- même , encore fi j'étois amoureux
, je pourrois m'occuper agréablement
; je fongeai dans ce moment à une
perfonne que je connois , & je fouhaitai
violemment de l'aimer , & d'en être aimé.
J'adreffai ma priere à l'Amour , & je l'invoquai
en ces termes :
O toi ! charmant Amour , des doux plaifirs le
pere ,
Quitte l'heureux féjour de Paphos , de Cithere ; }
Hâte-toi , viens me fecour :
Voudrois -tu me laiffer périr
Dieu puiffant aujourd'hui brûle-mol de tes feux...
Comme j'étois encore dans l'entouſiaſme
de mon invocation , je vis paroître
l'Amour
OCTOBRE. 1730. 2173
l'Amour qui me demanda d'un ton railleur
ce que j'exigeois de lui ; je lui dis
qu'ayant toujours été un de fes plus fideles
fectateurs , que l'ayant toujours bien
fervi , j'ofois efperer qu'il ne me refuſeroit
pas une grace ; que je me trouvois
malheureufement enfermé dans le Temple
de l'Ennui , que je le priois inftamment
de me frapper de fes traits pour
Belle que je lui nommois , & de la rendrefenfible
à ma tendreffe . L'Amour m'interrompit
en levant les épaules , & d'une
voix méprilante il me dit ces mots :
Eh ! que penfes- tu faire avec tant de foiblefle ?
Il n'eft qu'un tems pour gouter les plaiſirs :
Quoi ! voudrois-tu , fi loin de la jeuneſſe ,
Conferver dans ton coeur d'inutiles defirs ?
Non , non , à d'autres foins ...
2
la
Ah ! Dieu cruel , m'écriai -je , l'inter
rompant, outré de defefpoir, peux- tu me
reprocher ma foibleffe & n'eft-ce point
à ton fervice que j'ai perdu ma vigueur ?
Je t'en ai recompenfe , repartit-il à l'inf
tant , de quoi te plains-tu ? tant que tu
as jɔui de ton Printems , ne t'ai-je point
fans ceffe offert de nouvelles conquêtes ?
nomme-moi les cruelles que tu n'as pû
fléchir fi tu m'as bien fervi , je t'ai bien
protegé , & entre nous , continua -t'il ,
par
2174 MERCURE DE FRANCE
par quelle qualité éminente meritois- tu
fi fort ma protection ? difpenfe- moi du
détail de tes mérites , il ne tourneroit
qu'à notre confufion . Il s'envole à ces
mots qui me rendirent encore plus trifte ;
j'y entrevoyois une verité peu fatisfaifante
pour moi .
Je pris mon parti d'un autre coté ; je
voulus faire des Vers , croyant que ce
pourroit être un Talifman qui feroit ouvrir
les portes du Temple .
Mis, quoi ? fans l'aveu d'Appollon
Prétend- on s'établir dans le facré Vallon ?
J'eus beau implorer les Mufes , le Dieu -
du Parnaffe , tout fut fourd à ma voix .
Je ne fçavois que devenir , lorfque mon
génie m'apparut : votre génie , me direzvous
? oui , mon génie ; nous en avons
tous un qui veille fur nous , & qui détermine
nos actions. Notre génie eſt toujours
à la portée de nos organes ; c'eft
felon qu'ils font difpofés qu'il agit bien
ou mal ; ainfi il ne faut pas s'étonner
lorfque l'on voit les génies faire commetre
des fautes fi confiderables aux uns ,
pendant qu'ils conduifent fi fagement les
autres : c'eft , comme je l'ai dit , felon les
difpofitions qu'ils trouvent dans les fujets
.
Cette
OCTOBRE . 1730. 2175
Cette difference d'agir dans les génies
fit faire fon fiftême d'efprits au Comte de
Gabelis. Il s'imagina que les diverfes
actions des hommes étoient dirigées par
autant de fortes de génies ; il établit donc ,
comme vous le fçavez , les Gnomes dans
la terre , les Nymphes dans les eaux , les
Sylphes dans l'air & les Salamandres dans
le feu : chaque efpece avoit fes fonctions
differentes. Moyennant cette idée il crut
avoir donné une folution jufte de tout ce
qui arrive dans le monde ; mais il s'eft
trompé bien lourdement .
Je reviens au mien qui m'apparut fous
ma forme , c'étoit le moyen d'être bien
reçû. Je connois bien des femmes à qui
je ferois fûr de plaire , fi je me préſentois
fous leur figure. Notre premiere paffion
, c'eft . l'amour propre. Je vis mon
génie ; il étoit trifte comme moi , & me
dit qu'il ne pouvoit par lui- même me
tirer de l'affreux féjour où j'étois ; mais
qu'il voyoit dans la poche d'un des Miniftres
de l'Ennui un livre qui pouvoir
contenir des fecrets pour fortir du Temple
; il me montra celui qui en étoit porteur
, & difparut.
Je m'approchai de ce Miniftre ; je lui
fis des politeffes qu'il reçût fort bien ; il
m'aprit qu'il étoit Bibliotequaire du Dieu
de l'Ennui : il ajoûta qu'il vouloit me donner
2176 MERCURE DE FRANCE
ner le plaifir d'examiner fes Livres ; j'euffe
bien voulu m'en difpenfer , mais l'envie
que j'avois de poffeder celui qu'il avoit
dans fa poche, me donna la complaifance
de le fuivre. J'entrai dans la Biblioteque
qui étoit d'un bois rembruni , orné par
intervales de faux clinquant qui fatiguoit
plus la vûë qu'il ne la réjouiffoit. Il me
lut le Catalogue de fes Livres : c'étoit ,
il m'en fouvient encore la Dialectique
d'Ariftote , une partie de fa Phyfique ,
le Siftême harmonique de l'Univers par
Pythagore , plufieurs Traités de Morale,
tant des Anciens que des Modernes , tous
les Poëmes Epiques François , Recüeil
des Oraifons Funebres , Piéces fugitives
à la louange des Grands , Opera , Tragédies
& Comédies nouvelles , plufieurs
Romans les Journées Amulantes y
avoient place , & une quantité innombrable
d'autres livres fur differentes matieres
. Mon Conducteur fe récria fur tout
fur un Volume qu'il difoit être un des
plus grands foutiens de leur Temple : c'étoit
les Piéces de Poëfie de * * Comme il
me faifoit la lecture d'une , je vis fes
s'appefantir & fe fermer , comme s'il alloit
tomber dans un profond fommeil .
De peur qu'il ne m'en arrivât autant , je
me faifis au plus vite du livre qui faifoit
tout mon efpoir : jugez quelle fut ma joye
>
yeux,
quand
OCTOBRE. 1730. 2177
quand je vis par le titre que c'étoit les
Oeuvres de Clement Marot. J'ignore par
quelle avanture ce Miniftre fe trouvoit
muni d'un pareil livre . Quoiqu'il en foit,
je l'ouvris avec précipitation ; mais à
peine en avois - je lû la moitié d'une page,
ô prodige incroyable ! le Temple s'abîma
& je me trouvai dans une autre Biblioteque
charmante ; tout s'y fentoit des mains
de la nature , & l'art n'avoit , ou fembloit
n'avoir aucune part à l'ouvrage . Enchantê
d'un fr beau fpectacle , j'examinai les livres
; ils avoient tous pour infcription en
lettres d'or : Remede contre l'ennui ; je les
ouvris l'un après l'autre , j'y trouvai les
Oeuvres d'Anacréon , les Poëfies du tendre
Tibulle & de Catulle les Elegies
d'Ovide , les Satires d'Horace , les Epigrammes
de Martial , les Poëmes d'Homere
, de Virgile , de l'Ariofte & du Taffe,
les Romans de Petrone , de Michel Cervantes
& de Rabelais , les Fables de la
Fontaine étoient proprement reliées avec
celles de Phédre ; fes Contes feuls étoient
placés à l'écart. J'y vis auffi les Comédies
d'Ariftophane , de Plaute , de Terence &
de Moliere ; les Tragédies de Sophocle
d'Euripide , de Corneille & de Racine
étoient fur la même planche ; les Opera
de Quinaut , les Oeuvres de Pavillon &
de Bourfault y tenoient une place hono-
T'hélitois
›
218 MERCURE DE FRANCE
J'héfitois dans le choix que j'en devois
faire , lorsqu'une grande femme s'avance
vers moi avec un maintien noble , fon
front étoit ferein , dans fes yeux brilloit
la douceur , un air de bonté & de tranquilité
étoit répandu dans toute fa perfonne
: elle vit fans doute ma furpriſe ;
& ouvrant la bouche avec des graces admirables
, elle me tint ce difcours : Je
fuis Uranie , Muſe qui préfide à la Philofophie
; tu t'étonnes , fans doute , de
me voir au milieu de gens qui n'ont jamais
eu le titre de Philofophes dans le
monde ; j'excufe ta furprife. Apprens que
tous ces grands hommes dont tu vois ici
les Ouvrages ont été les feuls & les vrais
Philofophes , & que ceux qui paffent pour
tels dans le monde n'en ont jamais eu que
le nom. La vraie Philofophie , me ditque
elle , confifte à fuir les violens excès ou
conduit une paffion trop emportée , à
regler fes defirs fur une volupté permife;
car c'eſt une erreur qui tient de la folie
de vouloir éteindre les paffions ; il faudroit
éteindre la nature ; ils en font une
fuite indifpenfable . Que les hommes ,
s'écria Uranie , connoiffent peu ce qui
leur eft utile ! les paffions leur ont été
données pour les dédommager des miferes
de l'humanité , & ils les méprifent :
cela eſt incroyable : oüi , continua-t'elle,
les
OCTOBRE. 1730. 2179
les paffions ont été accordées aux fages
comme le plus beau preſent que
les Dieux
ayent pû leur faire ; mais c'eft auffi le
fleau le plus terrible dont ils ſe ſervent
dans leur colere , pour qui n'en fçait pas
faire ufage.
Je ne pûs m'empêcher de paroitre furpris
d'un pareil raifonnement ; je ne pouvois
concevoir comment les paffions faifoient
en même tems tant de bien & tant
de mal . La Mufe s'apperçut de mon
étonnement : Je veux bien , me dit - elle ,
vous défiller les yeux : les hommes font
tous nés avec une même meſure de paſfion
dans le coeur ; la feule difference de
bien employer cette dofe de paffion diftingue
le vrai Philofophe d'avec celui qui
ne l'eft pas. Il en eft des paffions comme
d'un fleuve , qui refferré dans un lit trop
étroit , devient un torrent furieux , brife
& ravage tout ce qu'on pourroit employer
pour refifter à fes efforts ; mais
fi vous lui ouvrez plufieurs routes dans
lefquelles il puiffe s'étendre , alors ce torrent
dont un feul lit ne pouvoit contenir
l'eau , forme , étant divifé , plufieurs ruiffeaux
, dont le cours doux & tranquille
vous offre un fpectacle agréable. L'infenſé ,
femblable à ce fleuve , place fans reflexion
tout ce qu'il a reçû de paffions dans
un unique objet : c'eft en vain alors qu'il
you2180
MERCURE DE FRANCE
voudroit y mettre les digues que la raiſon
lui offre , ce font de trop foibles barrieres
que l'impetuofité de les defirs a bientôt
renversées. Tous les mouvemens de
fon ame . fe portant en foule fur un feul
point , le tourmentent , le defefperenr
le portent à des extrémités horribles , &
ne lui laiffent pas un moment de repos.
C'eft delà que nous voyons des joueurs
furieux , des avares méprifables , des
Amans defefperés , des ambitieux extravagans
; le fage , au contraire , qui reconnoît
la neceffité des paffions , mais
qui connoît auffi le mal qu'elles peuvent
produire , en diminue la violence en les
divifant ; il leur donne differens emplois
pour s'en rendre le maitre , & forme au
lieu d'un torrent qui détruit tout , ces
doux ruiffeaux dont le cours aimable ne
peut porter aucun dommage.
C'eft ainfi que vivent les Philofophes ;
ils jouiffent de tous les agrémens de la vie ,
ils reconnoiffent que le fouverain bien
confifte dans la privation du mal , ils en
évitent jufqu'à l'idée. Les plaifirs , continua
Uranie , font faits pour les hommes;
les chagrins devroient leur être étrangers :
ils dégradent leurs ames , & ne font qu'uné
fuite de la foibleffe de leur nature. Je
te quitte , ajoûta - t'elle , fuis mes confeils ,
entretiens familiarité avec ces grands
hommes
OCTOBRE. 1730. 2181
hommes , tu vivras heureux. A ces mots
elle difparut. La yifion finit.
akakakakaka
D. L. C.
I
L m'eft arrivé bien des chofes extraordinaires
depuis que je ne vous ai
vûë ; j'ai cu un fonge , Mile ; mais un
fonge comme on n'en à jamais fait , &
qui eft du moins auffi vrai qu'aucun autre.
N'allez pas croire foit conque
ce par
tagion que je vous raconte mon rêve ; je
ne prens point les défauts de ceux que
j'ai l'honneur de connoître ; & pour avoir
le
OCTOBRE. 1730. 2169
le droit de la nouveauté , je le nommerai
vifion , fi vous voulez. Vifion foit. La
mienne a quelque chofe de particulier
par une fuite d'Evenemens arrangés qui
s'y trouvent.
A peine étois-je arrivé dans * * qu'il
m'a femblé être à la porte du Temple de
l'Ennui ; je ne ſçai fi je dormois ou fi j'étois
bien éveillé ; mais il ne me fouvient
point de m'être endormi ; car ma vifion
ou mon rêve , comme il vous plaira de
l'apeller, a commencé dès l'inftant que j'ai
mis pied à terre.
Ici regne un fombre filence ;
Arbres , rochers , deferts affreux ;
Eole & fa terrible engeance
N'abandonnent jamais ces lieux.
Des Ris , des Jeux la Troupe aimable
Eft inconnue en ces triftes féjours ;
Je m'y trouvai , victime déplorable ,
Abandonné de tout fécours.
Quoique je connuffe toute l'horreur de
mon fort , un charme invincible qui eft
répandu dans l'air qu'on y refpire , m'engageoit
malgré moi d'aller jufqu'au Temple.
Je fus reçû à la porte par des femmes
déja fur l'âge qui vouloient encore
plaire , malgré la nature même qui avoit
C v
pourvû
2170 MERCURE DE FRANCE
pourvû de refte à leurs défagrémens ;
elles avoient envain employé tout ce
que Part peut fournir pour recrépir un
vifage dont les rides ne laiffoient pas de
paroître au travers de la pomade dont il
étoit rempli ; & malgré les grimaces que
le dérangement d'un nouveau ratelier
de dents les obligeoit de faire , elles vouloient
compofer une belle bouche. La
porte du Temple me fut ouverte par cette
efpece de femmes , & fe referma fi - tôt
que je fus entré avec un bruit effroïable.
J'en trouvai dans l'interieur un autre effain
qui m'acofta ; c'étoient des Précieufes
qui avec un faux efprit & un fçavoir
fuperficiel vous affomment par un langage
affecté & impertinent. Je me fauvai
le plus vite que je pus de leurs mains ;
mais je tombai , comme on dit , de Caribde
en Scilla ; car à peine avois - je mis
le pied dans le Sanctuaire où elles m'avoient
conduit , que je me trouvai parmi
un nombre infini d'originaux , tous
Miniftres de l'ennui. Je m'y vis auffi - tôt
environné par un tas d'Auteurs. Ah ! la
maudite efpece.
L'un tire un long Poëme Epique ;
L'autre une Piece Dramatique :
Celui - ci dans le doux Lyrique ;
Celui-là pour le bon Comique ,
Prétend
OCTOBRE. 1730. 2170)
Prétend qu'il eft Auteur unique ,
Et d'original il fe pique.
Parmi ces objets fantaſtiques
J'y vis encor des Politiques ,
Qui prétendoient fuivant leurs loix
Diriger le Confeil des Rois.
3
Si je les en avois crûs , ils m'auroient
perfuadé qu'ils avoient des corefpondances
fecrettes avec le Divan , les négocia
tions les plus délicates leur étoient connuës
; ils avoient la clef du Cabinet de
tous les Potentats de l'Univers , & ils
étoient initiés dans tous les Confeils de
l'Europe ; tantôt ils faifoient la guerre ,
tantôt ils faifoient la paix. Ce n'étoit que
tréves , ccoonnggrrééss , interêt des Princes
Places prifes ou renduës , batailles gagnées,
faute d'un General , Campement , Marches
; ils faifoient changer de face à toute
l'Europe , chaffoient des Rois , en remettoient
d'autres en leurs places ; enfin
en un quart d'heure de tems ils firent faire
plus de mouvemens fur la furface de la
terre que fix mille ans n'en pourroient produire.
Je m'éloignai de ces M M. & je fus
repris par un Auteur dont la phifionomie
noire annonçoit l'amertume & le fiel qu'il
avoit dans le coeur ; il me lut mauffadement
, & cependant avec fureur quelques
C vj
Pié2172
MERCURE DE FRANCE
Piéces fatiriques qui attaquoient ouvertement
, & jufqu'au vif , l'honneur de ſes
confreres. Après m'en avoir lû deux ou
trois qui étoient fes morceaux favoris
& vomi mille invectives contre la
Cour & la Ville , il voulut encore en tirer
d'autres ; mais la cruelle fituation où
je me trouvois d'être obligé de les entendre
, me fit tomber dans un fommeil léthargique
dour je ne revins qu'au bout
de quelque tems . J'ignore ce que mon furieux
devint ; je me trouvai feul à mon
reveil dans un coin du Temple ; là , je fis
des reflexions bien triftes Helas ! difoisje
en moi- même , encore fi j'étois amoureux
, je pourrois m'occuper agréablement
; je fongeai dans ce moment à une
perfonne que je connois , & je fouhaitai
violemment de l'aimer , & d'en être aimé.
J'adreffai ma priere à l'Amour , & je l'invoquai
en ces termes :
O toi ! charmant Amour , des doux plaifirs le
pere ,
Quitte l'heureux féjour de Paphos , de Cithere ; }
Hâte-toi , viens me fecour :
Voudrois -tu me laiffer périr
Dieu puiffant aujourd'hui brûle-mol de tes feux...
Comme j'étois encore dans l'entouſiaſme
de mon invocation , je vis paroître
l'Amour
OCTOBRE. 1730. 2173
l'Amour qui me demanda d'un ton railleur
ce que j'exigeois de lui ; je lui dis
qu'ayant toujours été un de fes plus fideles
fectateurs , que l'ayant toujours bien
fervi , j'ofois efperer qu'il ne me refuſeroit
pas une grace ; que je me trouvois
malheureufement enfermé dans le Temple
de l'Ennui , que je le priois inftamment
de me frapper de fes traits pour
Belle que je lui nommois , & de la rendrefenfible
à ma tendreffe . L'Amour m'interrompit
en levant les épaules , & d'une
voix méprilante il me dit ces mots :
Eh ! que penfes- tu faire avec tant de foiblefle ?
Il n'eft qu'un tems pour gouter les plaiſirs :
Quoi ! voudrois-tu , fi loin de la jeuneſſe ,
Conferver dans ton coeur d'inutiles defirs ?
Non , non , à d'autres foins ...
2
la
Ah ! Dieu cruel , m'écriai -je , l'inter
rompant, outré de defefpoir, peux- tu me
reprocher ma foibleffe & n'eft-ce point
à ton fervice que j'ai perdu ma vigueur ?
Je t'en ai recompenfe , repartit-il à l'inf
tant , de quoi te plains-tu ? tant que tu
as jɔui de ton Printems , ne t'ai-je point
fans ceffe offert de nouvelles conquêtes ?
nomme-moi les cruelles que tu n'as pû
fléchir fi tu m'as bien fervi , je t'ai bien
protegé , & entre nous , continua -t'il ,
par
2174 MERCURE DE FRANCE
par quelle qualité éminente meritois- tu
fi fort ma protection ? difpenfe- moi du
détail de tes mérites , il ne tourneroit
qu'à notre confufion . Il s'envole à ces
mots qui me rendirent encore plus trifte ;
j'y entrevoyois une verité peu fatisfaifante
pour moi .
Je pris mon parti d'un autre coté ; je
voulus faire des Vers , croyant que ce
pourroit être un Talifman qui feroit ouvrir
les portes du Temple .
Mis, quoi ? fans l'aveu d'Appollon
Prétend- on s'établir dans le facré Vallon ?
J'eus beau implorer les Mufes , le Dieu -
du Parnaffe , tout fut fourd à ma voix .
Je ne fçavois que devenir , lorfque mon
génie m'apparut : votre génie , me direzvous
? oui , mon génie ; nous en avons
tous un qui veille fur nous , & qui détermine
nos actions. Notre génie eſt toujours
à la portée de nos organes ; c'eft
felon qu'ils font difpofés qu'il agit bien
ou mal ; ainfi il ne faut pas s'étonner
lorfque l'on voit les génies faire commetre
des fautes fi confiderables aux uns ,
pendant qu'ils conduifent fi fagement les
autres : c'eft , comme je l'ai dit , felon les
difpofitions qu'ils trouvent dans les fujets
.
Cette
OCTOBRE . 1730. 2175
Cette difference d'agir dans les génies
fit faire fon fiftême d'efprits au Comte de
Gabelis. Il s'imagina que les diverfes
actions des hommes étoient dirigées par
autant de fortes de génies ; il établit donc ,
comme vous le fçavez , les Gnomes dans
la terre , les Nymphes dans les eaux , les
Sylphes dans l'air & les Salamandres dans
le feu : chaque efpece avoit fes fonctions
differentes. Moyennant cette idée il crut
avoir donné une folution jufte de tout ce
qui arrive dans le monde ; mais il s'eft
trompé bien lourdement .
Je reviens au mien qui m'apparut fous
ma forme , c'étoit le moyen d'être bien
reçû. Je connois bien des femmes à qui
je ferois fûr de plaire , fi je me préſentois
fous leur figure. Notre premiere paffion
, c'eft . l'amour propre. Je vis mon
génie ; il étoit trifte comme moi , & me
dit qu'il ne pouvoit par lui- même me
tirer de l'affreux féjour où j'étois ; mais
qu'il voyoit dans la poche d'un des Miniftres
de l'Ennui un livre qui pouvoir
contenir des fecrets pour fortir du Temple
; il me montra celui qui en étoit porteur
, & difparut.
Je m'approchai de ce Miniftre ; je lui
fis des politeffes qu'il reçût fort bien ; il
m'aprit qu'il étoit Bibliotequaire du Dieu
de l'Ennui : il ajoûta qu'il vouloit me donner
2176 MERCURE DE FRANCE
ner le plaifir d'examiner fes Livres ; j'euffe
bien voulu m'en difpenfer , mais l'envie
que j'avois de poffeder celui qu'il avoit
dans fa poche, me donna la complaifance
de le fuivre. J'entrai dans la Biblioteque
qui étoit d'un bois rembruni , orné par
intervales de faux clinquant qui fatiguoit
plus la vûë qu'il ne la réjouiffoit. Il me
lut le Catalogue de fes Livres : c'étoit ,
il m'en fouvient encore la Dialectique
d'Ariftote , une partie de fa Phyfique ,
le Siftême harmonique de l'Univers par
Pythagore , plufieurs Traités de Morale,
tant des Anciens que des Modernes , tous
les Poëmes Epiques François , Recüeil
des Oraifons Funebres , Piéces fugitives
à la louange des Grands , Opera , Tragédies
& Comédies nouvelles , plufieurs
Romans les Journées Amulantes y
avoient place , & une quantité innombrable
d'autres livres fur differentes matieres
. Mon Conducteur fe récria fur tout
fur un Volume qu'il difoit être un des
plus grands foutiens de leur Temple : c'étoit
les Piéces de Poëfie de * * Comme il
me faifoit la lecture d'une , je vis fes
s'appefantir & fe fermer , comme s'il alloit
tomber dans un profond fommeil .
De peur qu'il ne m'en arrivât autant , je
me faifis au plus vite du livre qui faifoit
tout mon efpoir : jugez quelle fut ma joye
>
yeux,
quand
OCTOBRE. 1730. 2177
quand je vis par le titre que c'étoit les
Oeuvres de Clement Marot. J'ignore par
quelle avanture ce Miniftre fe trouvoit
muni d'un pareil livre . Quoiqu'il en foit,
je l'ouvris avec précipitation ; mais à
peine en avois - je lû la moitié d'une page,
ô prodige incroyable ! le Temple s'abîma
& je me trouvai dans une autre Biblioteque
charmante ; tout s'y fentoit des mains
de la nature , & l'art n'avoit , ou fembloit
n'avoir aucune part à l'ouvrage . Enchantê
d'un fr beau fpectacle , j'examinai les livres
; ils avoient tous pour infcription en
lettres d'or : Remede contre l'ennui ; je les
ouvris l'un après l'autre , j'y trouvai les
Oeuvres d'Anacréon , les Poëfies du tendre
Tibulle & de Catulle les Elegies
d'Ovide , les Satires d'Horace , les Epigrammes
de Martial , les Poëmes d'Homere
, de Virgile , de l'Ariofte & du Taffe,
les Romans de Petrone , de Michel Cervantes
& de Rabelais , les Fables de la
Fontaine étoient proprement reliées avec
celles de Phédre ; fes Contes feuls étoient
placés à l'écart. J'y vis auffi les Comédies
d'Ariftophane , de Plaute , de Terence &
de Moliere ; les Tragédies de Sophocle
d'Euripide , de Corneille & de Racine
étoient fur la même planche ; les Opera
de Quinaut , les Oeuvres de Pavillon &
de Bourfault y tenoient une place hono-
T'hélitois
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218 MERCURE DE FRANCE
J'héfitois dans le choix que j'en devois
faire , lorsqu'une grande femme s'avance
vers moi avec un maintien noble , fon
front étoit ferein , dans fes yeux brilloit
la douceur , un air de bonté & de tranquilité
étoit répandu dans toute fa perfonne
: elle vit fans doute ma furpriſe ;
& ouvrant la bouche avec des graces admirables
, elle me tint ce difcours : Je
fuis Uranie , Muſe qui préfide à la Philofophie
; tu t'étonnes , fans doute , de
me voir au milieu de gens qui n'ont jamais
eu le titre de Philofophes dans le
monde ; j'excufe ta furprife. Apprens que
tous ces grands hommes dont tu vois ici
les Ouvrages ont été les feuls & les vrais
Philofophes , & que ceux qui paffent pour
tels dans le monde n'en ont jamais eu que
le nom. La vraie Philofophie , me ditque
elle , confifte à fuir les violens excès ou
conduit une paffion trop emportée , à
regler fes defirs fur une volupté permife;
car c'eſt une erreur qui tient de la folie
de vouloir éteindre les paffions ; il faudroit
éteindre la nature ; ils en font une
fuite indifpenfable . Que les hommes ,
s'écria Uranie , connoiffent peu ce qui
leur eft utile ! les paffions leur ont été
données pour les dédommager des miferes
de l'humanité , & ils les méprifent :
cela eſt incroyable : oüi , continua-t'elle,
les
OCTOBRE. 1730. 2179
les paffions ont été accordées aux fages
comme le plus beau preſent que
les Dieux
ayent pû leur faire ; mais c'eft auffi le
fleau le plus terrible dont ils ſe ſervent
dans leur colere , pour qui n'en fçait pas
faire ufage.
Je ne pûs m'empêcher de paroitre furpris
d'un pareil raifonnement ; je ne pouvois
concevoir comment les paffions faifoient
en même tems tant de bien & tant
de mal . La Mufe s'apperçut de mon
étonnement : Je veux bien , me dit - elle ,
vous défiller les yeux : les hommes font
tous nés avec une même meſure de paſfion
dans le coeur ; la feule difference de
bien employer cette dofe de paffion diftingue
le vrai Philofophe d'avec celui qui
ne l'eft pas. Il en eft des paffions comme
d'un fleuve , qui refferré dans un lit trop
étroit , devient un torrent furieux , brife
& ravage tout ce qu'on pourroit employer
pour refifter à fes efforts ; mais
fi vous lui ouvrez plufieurs routes dans
lefquelles il puiffe s'étendre , alors ce torrent
dont un feul lit ne pouvoit contenir
l'eau , forme , étant divifé , plufieurs ruiffeaux
, dont le cours doux & tranquille
vous offre un fpectacle agréable. L'infenſé ,
femblable à ce fleuve , place fans reflexion
tout ce qu'il a reçû de paffions dans
un unique objet : c'eft en vain alors qu'il
you2180
MERCURE DE FRANCE
voudroit y mettre les digues que la raiſon
lui offre , ce font de trop foibles barrieres
que l'impetuofité de les defirs a bientôt
renversées. Tous les mouvemens de
fon ame . fe portant en foule fur un feul
point , le tourmentent , le defefperenr
le portent à des extrémités horribles , &
ne lui laiffent pas un moment de repos.
C'eft delà que nous voyons des joueurs
furieux , des avares méprifables , des
Amans defefperés , des ambitieux extravagans
; le fage , au contraire , qui reconnoît
la neceffité des paffions , mais
qui connoît auffi le mal qu'elles peuvent
produire , en diminue la violence en les
divifant ; il leur donne differens emplois
pour s'en rendre le maitre , & forme au
lieu d'un torrent qui détruit tout , ces
doux ruiffeaux dont le cours aimable ne
peut porter aucun dommage.
C'eft ainfi que vivent les Philofophes ;
ils jouiffent de tous les agrémens de la vie ,
ils reconnoiffent que le fouverain bien
confifte dans la privation du mal , ils en
évitent jufqu'à l'idée. Les plaifirs , continua
Uranie , font faits pour les hommes;
les chagrins devroient leur être étrangers :
ils dégradent leurs ames , & ne font qu'uné
fuite de la foibleffe de leur nature. Je
te quitte , ajoûta - t'elle , fuis mes confeils ,
entretiens familiarité avec ces grands
hommes
OCTOBRE. 1730. 2181
hommes , tu vivras heureux. A ces mots
elle difparut. La yifion finit.
akakakakaka
D. L. C.
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Résumé : LETTRE de M... sur un Songe.
Dans une lettre, l'auteur décrit une vision onirique où il se retrouve à la porte du Temple de l'Ennui, un lieu silencieux et désolé. Il est accueilli par des femmes âgées cherchant à paraître jeunes et par des précieuses affectées et impertinentes. À l'intérieur du temple, il rencontre divers personnages, dont des auteurs, des politiques et des satiristes. Les politiques se vantent de diriger les conseils des rois et de connaître les négociations secrètes, tandis qu'un satiriste lit des pièces fustigeant ses confrères et la cour. Désespéré, l'auteur invoque l'Amour pour échapper à l'ennui, mais l'Amour le raille et lui reproche sa faiblesse. L'auteur tente ensuite d'écrire des vers pour sortir du temple, mais les muses et Apollon restent sourds à ses prières. Son génie lui apparaît et lui indique un livre dans la poche d'un ministre de l'ennui. Ce livre, les œuvres de Clément Marot, permet à l'auteur de sortir du temple et de se retrouver dans une bibliothèque enchantée. Dans cette bibliothèque, les livres portent l'inscription 'Remède contre l'ennui' et contiennent des œuvres de grands auteurs comme Anacréon, Tibulle, Ovide, Homère et Molière. La muse Uranie apparaît et explique que les véritables philosophes sont ceux dont les œuvres sont présentes dans cette bibliothèque, et que les passions, bien utilisées, sont un don des dieux. Le texte aborde également la gestion des passions humaines, soulignant que tous les individus naissent avec une même mesure de passion, mais la différence réside dans l'aptitude à bien l'employer. Les passions, comparées à un fleuve, peuvent devenir destructrices si elles sont confinées dans un seul objet, comme le font les insensés. Ces derniers, en concentrant toutes leurs passions sur un seul point, se trouvent tourmentés et poussés à des extrémités horribles, devenant ainsi des joueurs furieux, des avares méprisables, des amants désespérés ou des ambitieux extravagants. En revanche, le sage reconnaît la nécessité des passions mais en diminue la violence en les divisant. Il leur donne différents emplois pour en devenir maître, transformant ainsi un torrent destructeur en doux ruisseaux agréables. Les philosophes, en suivant cette voie, jouissent de tous les agréments de la vie et évitent les chagrins, qui dégradent l'âme et révèlent la faiblesse de la nature humaine. Uranie conseille de suivre les préceptes des grands hommes pour vivre heureux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 2602-2614
REFLEXIONS sur ces paroles d'Hippoctates, Aphorisme XXXIII. Section II. In omni morbo mente valere bonum est ; contrarium vero malum.
Début :
Puisque nous voyons tous les jours que les moindres passions de l'ame [...]
Mots clefs :
Corps, Tension, Passions, Organes, Malade, Maladie, Imagination, Affection, Remède, Médecine, Hippocrate
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS sur ces paroles d'Hippoctates, Aphorisme XXXIII. Section II. In omni morbo mente valere bonum est ; contrarium vero malum.
REFLEXIONS fur ces paroles
d'Hippoctates , Aphorifme XXXIII.
Section II. In omni morbo mente valere
bonum eft ; contrarium vero malum.
Puifque Uifque nous voyons tous les jours
les moindres paffions de l'ame
occafionnent dans la fanté la mieux établie
mille dérangemens dangereux pour
la vie; pouvons- nous douter que la crainte
ou l'appréhenfion de mourir ne faſſe
de plus grands defordres dans un Malade?
Mais plutôt qui d'entre les hommes , le
plus intrépide même , lorſque le mal eſt
affez férieux , fe fent à l'abri des troubles
qu'une penſée fi affreuſe jette dans
tout le corps ? L'on ne doit donc point
refufer , pour peu que le bien des Malades
tienne à coeur , une attention particuliere
à ces mouvemens de l'ame qui
I. Vol. agiffent
DECEMBRE . 1730. 2603
3.
agiffent fi puiffamment à nos yeux , &
la faine pratique de Medecine ne fçauroit
les abandonner à eux- mêmes fans rendre
les meilleurs remedes de l'Art , ou inutiles
ou pernicieux dans leur ufage. C'eft fur
un fondement fi folide qu'on eft porté à
croire que la plupart des Maladies ne deviennent
ferieufes , intraitables même, que
parce que la crainte , l'abattement , la
frayeur & le defefpoir , font toujours aux
trouffes des pauvres Malades; & que la fermeté
en enleveroit un plus grand nombre à
la Parque, que les Remedes les plus fpecifi
ques,qui ne meritent pas fouvent un nom
fi impofant : de- là vient qu'on a tout fujet
de penfer que dans les moins dangereufes
maladies comme dans celles qui le font
veritablement , on épargneroit plus de
vies au genre humain , fi on s'attachoit
moins àdonner des remedes, qu'à raffures
l'efprit allarmé des Malades.
Pour le convaincre de ce que nous ve
nons d'avancer , il ne faut que jetter les
yeux fur ces mélancoliques hypocondriaques
, fujets à des prétendues vapeurs qui
ne reconnoiffent pour caufe que le vice
de leur imagination ; c'eft ainfi que nous
trouvons quelquefois dans notre pratique
de ces hommes que les biens & les honneurs
inondent de toutes parts , au milieu
des plaifirs , qu'une fanté parfaite-
Cij ment I. Vol.
2604 MERCURE DE FRANCE
&
ment bonne & vigoureufe laiffe gouter
paifiblement à la fleur de leur âge , tomber
tout à coup dans un abattement &
dans une langueur toujours funefte à la
vie , fe rendre infupportables aux autres ,
le devenir à eux mêmes , fe laiffer aller
à des contentions trop longues , à des afflictions
extrêmes ; en un mot , ſe montrer
le jouet de leur imagination par ces récits
ennuyeux des plus legeres circonftances
de leurs maux dont ils accablent ceux
qu'ils engagent férieufement à les entendre
. Des Malades de cette efpece peuventils
trouver du fecours dans l'adminiftration
des remedes , & ne feroit- ce pas pour
lors réfifter à l'experience qui apprend
conftamment au prix de la vie de ceux
qui la confient aux ignorans , que l'abattement
, la langueur de l'efprit , fe guerit
moins par l'ufage des remedes , que par
la diverfité des idées , les converfations ,
les Affemblées des perfonnes enjoüées ,
& fur tout par la fermeté ou le courage
que les bons Medecins ne manquent
jamais de préferer falutairement à tout
autre fecours ? d'ailleurs comme l'oifiveté
leur donne occafion de fe trop écouter
les exercices moderez du corps ne feroient
ils pas pour ces Malades un bon régime.
de vie ? peut être même que la reflexion
fuivante auroit affez de force pour
I. Vol.
préDECEMBRE
. 1730. 2605
prévenir & détourner la foibleffe de leur
imagination .
Il n'eft pas poffible que cette foule de
fonctions qui s'exercent par tant de differens
inftrumens dans une machine auffi délicate
que le corps
de l'homme
, ſe faffent
dans
la fanté
même
la plus
parfaite
d'une
égale
jufteffe
, puifque
tout
de même
que
dans
une
Montre
ou dans
des machines
femblables
le peu de folidité
de la matiere
dont
on conſtruit
les differentes
pieces
qui
les compofent
, les frottemens
des roues
de
leurs
arbres
qui
touchent
par
plufieurs
points
à des furfaces
jamais
planes
ou unies
;
en un mot,mille
caufes
, tant
internes
qu'externes
, font
de très- grands
obftacles
à la
perfection
de leurs
mouvemens
; de même
dans
le corps
humain
les roues
qu'on
y
découvre
, ou , pour
mieux
dire, les mouvemens
circulaires
, foit
dans
les folides
foit
dans
les liquides
, les leviers
, les puiffances
& leur
point
d'appui
, dans
le tems
que
tout
eft en jeu , fe trouvent
fujets
aux
mêmes
imperfections
que
les rouës
& les refforts
de la montre
en mouvement
;
& ces obftacles
font
d'autant
plus
fenfibles
à l'homme
,que
ceux
qui vivent
dans
une
fcrupuleufe
attention
fur
ce qui fe
pafle
au dedans
du corps
, ne fe croyent
malades
que
pour les trop
écouter
.
Si ceux qui fe montrent moins occupez
I. Vol. Cy dans
2606 MERCURE DE FRANCE
dans la pratique de Medecine à guerir
l'efprit,fouvent plus allarmé que le corps
n'eft malade , faifoient attention qu'on
doit toujours envifager dans un malade
la guérifon de deux maladies , dont la
violence ou la durée de tous les tems
qu'elles parcourent , fe répondent exactement
, & que chacune d'elles exige des
fecours differens , fuivant la fuperiorité
que l'une gagne fur l'autre , ils fe défabuferoient
avec plaifir de ce grand nombre
inutile ou meurtrier de remedes , que
Pandore a laiffé échaper , que l'avarice
fait employer , que l'honneur de la profeffion
défaprouve , & que la feule fermeté
dont les malades ont befoin ordi
nairement , ne permet jamais qu'on lui
préfere , fans reprocher les funeftes fuites
d'une fi injufte préférence à ceux qui ne
connoiffent point l'union ou la dépendance
mutuelle de ces deux fubftances qui
compofent l'homme.
Quoique l'union de l'ame avec le corps
doive plutôt paffer pour un fecret réfervé
à la Toute puiffance Divine , que pour
une connoiffance dûe aux plus profondes
recherches de l'efprit humain ; l'heureuſe
témerité des fçavans dans leurs découvertes
a fçû nous engager trop avant , pour
pouvoir nous difpenfer maintenant de
propofer nos conjectures . Cependant pour
I.Vol
AC
DECEMBRE . 1730. 2607
ne pas priver de leurs droits ceux qui pré
tendent en avoir fur cette queftion , nous
ne prendrons que ce qu'il nous faut pour
fatisfaire à notre projet.
Les Loix uniformes , & les raports réciproques
que l'Auteur de la nature a établis
dans l'union de l'ame & du corps ,
maintiennent ces deux fubftances dans
une dépendance mutuelle ; ce qui fait que
l'ame a des affections à l'occafion de certains
mouvemens du Corps, & que celui - ci
exécute des mouvemens , à l'occafion de
certaines affections de l'ame. La vivacité
de ces affections dépend de la violence des
impreffions, des objets externes fur les or
ganes du corps , & l'énergie de la puiffance
de l'ame fur le corps , de la vivacité
de fes affections; l'ame fera parconfequent
d'autant plus vivement affectée que le
.corps fera fortement émû; & le corps fera
d'autant plus puiffamment émû , que l'a
me fera vivement affectée ; le fentiment
interieur & l'expérience journaliere ne
nous permettent point de refufer notre
confentement à des véritez fi fenfibles &
fi connues.
C'eft à la faveur du genre nerveux que
les impreffions des objets externes fur les
organes du corps, d'où dépendent les fenfations
, fe tranfmettent dans le cerveau
jufqu'à l'origine des nerfs . C'eft auffi par
C vi I. Vol.
2608 MERCURE DE FRANCE
les mêmes voyes que les paffions de l'ame
agiffent fur la machine .
On peut donc regarder le genre nerveux
, comme un affemblage de petits
cordons difperfez par tout le corps ,
dans
un certain dégré de tenfion que la nature
leur a donné , réünis à la baze du crane ,
dans cet endroit du cerveau , qu'on nomme
moëlle allongée , & que nous appellerons
dans la fuite Emporeum. C'eft- là où
toutes les impreffions faites fur les organes
du corps aboutiffent , qu'on peut
placer le fiége des perceptions de l'âme.
Mais découvre-t- on dans cette parque
tie ? fi ce n'eft un tas de fibrilles fufceptibles
de vibration , capables de fe redreffer
& de fe remettre lorſque la cauſe
qui en a fait perdre la direction , ceſſe
d'agir ? Comment peut- il donc fe faire
que l'ame foit affectée dans les fenfations,
à l'occafion des impreffions faites par les
objets externes fur les organes
du corps ,
ou agir elle-même fur la machine dans,
les paffions ? une fubftance fpirituelle n'eftelle
point à l'abri des atteintes de la matiere
? Et celle - cy fouffrira-t- elle quelque
changement de la part de l'autre ? J'avouë
prefentement , que fi les fçavans fe
payoient moins de raifonnemens ingénieux
, que d'aveus finceres de la foibleffe
du génie , je n'aurois point de hon-
I.Vol
DECEMBRE . 1730. 2609
coup
te de la déclarer à des hommes dans cette
occafion , mais comme elles doivent beauà
la témérité des curieux , elles veulent
encore leur être plus redevables ; ) le
corps ne pouvant donc point agir materiellement
fur l'ame, ni l'ame fur le corps ,
il faut que le Créateur dans l'union de ces
deux fubftances , ait voulu , fuivant les
décrets immuables , qu'à l'occafion d'un
tel mouvement , où bien d'une vibration
plus ou moins forte des fibres de l'Emporeum
, l'ame fut plus ou moins vivement
ébranlée ; & qu'à l'occafion de certaines
perceptions de l'ame , il furvint à ces mêmes
fibres des vibrations dont la force
répondit exactement à la vivacité de ces
perceptions , pour lors le cordon de
nerf continu à la fibre vibrée , fera plus
ou moins tiraillé auffi-bien que les divifions
& les rameaux qui en partent, & qui
vont fe perdre dans les parties du corps.
Ainfi fuppofé maintenant que l'ame foit
vivement affectée ( comme il lui arrive
dans differentes paffions , mais fur tout
dans la crainte ou l'apprehenfion de mourir
) la vibration d'une , ou de plufieurs
fibres de l'Emporeum fera violente, le tiraillement
du cordon de nerf ne le fera
pas
moins, &fes filamens diviſez ,diſperſez dans
a machine , donneront bien - tôt des marques
tres- fenfibles de leur défordre , icy
L. Vol par
2610 MERCURE DE FRANCE
par la tenfion exceffive des membranes ,
par le retréciffement du diametre des
vaiffeaux dont les parois font devenuës
moins dociles aux caufes pulcifiques ; là,
par les douleurs infupportables , les convulfions
d'une ou de plufieurs parties , &
par l'état tonique qui fe prend au reffort
des folides ; d'où fuit le trouble, l'inégalité
de la circulation du fang , de la lymphe ,
leur féjour dans les chairs , ou dans les
vifceres qui s'enflamment , les fécretions
fufpendues , les coctions léfées , abolies
même ; enfin le bouleverfement de tout
le corps , qui fera toujours d'autant plus
puiffant fur les caufes de la vie , que le
moindre effet mentionné fuffit pour la
faire perdre.
il
Il ne fera pas difficile à prefent , de rendre
raifon des differens dégrez de dérangement
& de défordre , qui arrivent au
Corps humain ,à l'occafion des paffions de
l'ame , pour peu qu'on donne fes atten
tions à leur vivacité , à la difpofition des
fibres de l'Emporeum, & à l'état du corps
fain ou malade.
Nous avons déja vû que les affections
de l'ame occafionnent des vibrations dans
les fibres de l'Emporeum , fuivant donc le
different dégré de tenfion , de foupleffe
de rigidité , & de reffort , que la nature
feur a donné , elles font plus ou moins
I. Vol. vibraDECEMBRE
. 1730. 2611
vibratiles. Par exemple : Si l'ame eft vivement
affectée , la vibration que cette affection
occafionnera d'abord dans une ou
plufieurs fibres fera violente ; & fi les
fibres vibrées fe trouvent bien tenduës
naturellement , la force d'une telle fecouffe
produira un double effet. Il en eft à
peu près de même des autres qualitez ,
qu'on attribue à ces fibres qui varient
dans des fujets differens , par rapport au
fexe , à l'âge , au temperamment , & à la
maniere de vivre , & quelquefois dans le
même homme,à raifon de bien des circonftances,
mais fur tout de la frequence des
vibrations , d'où elles ont acquis la difpofition
d'obéir au moindre tremouffement.
Si les organes du corps fe trouvent
dans l'état le plus éloigné de la maladie ,
& que l'imagination ne foit que peu dérangée
, il eft clair que le corps n'en fera
pas fort incommodé ; delà vient qu'on'
voit une foule de mélancoliques , fe
porter d'ailleurs le mieux du monde ;
mais fi dans ce cas l'imagination eft conſiderablement
détraquée, le corps s'appro
chera pour lors de l'état malade , à proportion
que le dérangemeut de l'efprit
fera grand ; je crois même , que ce ne
feroit point fans fondement , fil'on avançoit
que l'imagination vivement frappée
de trifteffe , de crainte , &c . a affez de
I. Vol.
pou2612
MERCURE DE FRANCE
pouvoir fur la machine , pour en occafionner
la ruine.
Si dans un corps peu malade , l'imagination
n'eft que peu allarmée ; ces deux
maladies enſemble ne font point à crain
dre , on s'en releve facilement ; mais fi
dans ce même cas , l'ame eft fortement
agitée , le trouble dans la Machine fera
très -dangereux ; on voit bien fouvent des
malades guériffables par la nature du
mal , devenir incurables , fe défefpérer &
périr malheureuſement par la préférence
qu'on a fait des remedes quelquefois fort
violens , à cette fermeté dont le retour de
la fanté ne pouvoit fe paffer fans la perte
de la vie.
Enfin fi l'imagination & le corps font
tres dérangez , dans un pareil cas le malade
fera défefpéré , pour peu qu'on néglige
de lui donner du courage , ouqu'on
fe ferve des remedes qui le tour
mentent trop.
On voit par toute cetteThéorie que dans
le concours de ces cauſes , l'ame doit agir
fur la Machine , avec un pouvoir inſurmontable
, dont les effets feront par conféquent
très -funeftes.
On reconnoît encore d'où vient que
certaines perfonnes font plus fufceptibles
de chagrin , de trifteffe , d'abattement
de crainte & de defefpoir que bien d'au-
1. Vol. tres
DECEMBRE . 1730. 2613
tres , & en reffentent de plus grands maux
dans l'ufage de la vie.
Puifqu'on ne fçauroit à prefent difconvenir
que la trifteffe & la langueur de
l'efprit, ne dérangent confidérablement la
fanté la plus affurée , & que la crainte &
l'apprehenfion de mourir n'occafionne de
nouveaux défordres dans un malade ;
n'a- t-on pas raifon de penfer que les malades
auroient moins de mal s'ils avoient
moins de peur ? In omni morbo mente valere
bonum eft , contrarium verò malum.
C'eft fur ce principe de la veritable
Médecine , où tout ce que l'avarice de
l'homme a de plus haïffable , & de plus
dangereux dans les moyens qu'elle offre
pour affouvir le défir de groffir fes richeffes
, n'a aucune part , que nous avons
prétendu faire voir :
Premierement , que les gens de notre profeffion
moins ambitieux des biens que jaloux
de leur honneur , doivent s'attirer
des malades de la confiance, plutôt par une
jufte réputation que par une effronterie
odieufe , qui ne peut tourner qu'à leur
confuſion & au malheur de ceux qui ne
diftinguant point le vrai mérite , apprennent
par leur mort violente , à des héritiers
à ne pas les fuivre dans leur funefte
choix .
Secondement , que
I. Vol.
dans les maladies férieu2614
MERCURE DE FRANCE
rieuſes , où les malades craignent fort
pour leur vie , la préfence fréquente ,
mais jamais importune , du Medecin de
confiance , eft plus falutaire qu'un grand
appareil de remedes .
3mt, Et qu'ainfi on ne doit pas faire dif
Aculté de bannir , de retrancher de la
Médecine un grand nombre de remedes ,
non feulement comme inutiles , mais encore
comme très - pernicieux , & le malade
fera guéri pour lors à moins de frais &
plus furement.
Enfin , qu'on n'a confulté , dans le def
fein de mettre au jour ce petit Ouvrage ,
que l'honneur de la profeffion , & le verible
bien des malades.
Par G B. Barrés , de Pezenas , Docteur
en Médecine, de la Faculté de Montpellier.
d'Hippoctates , Aphorifme XXXIII.
Section II. In omni morbo mente valere
bonum eft ; contrarium vero malum.
Puifque Uifque nous voyons tous les jours
les moindres paffions de l'ame
occafionnent dans la fanté la mieux établie
mille dérangemens dangereux pour
la vie; pouvons- nous douter que la crainte
ou l'appréhenfion de mourir ne faſſe
de plus grands defordres dans un Malade?
Mais plutôt qui d'entre les hommes , le
plus intrépide même , lorſque le mal eſt
affez férieux , fe fent à l'abri des troubles
qu'une penſée fi affreuſe jette dans
tout le corps ? L'on ne doit donc point
refufer , pour peu que le bien des Malades
tienne à coeur , une attention particuliere
à ces mouvemens de l'ame qui
I. Vol. agiffent
DECEMBRE . 1730. 2603
3.
agiffent fi puiffamment à nos yeux , &
la faine pratique de Medecine ne fçauroit
les abandonner à eux- mêmes fans rendre
les meilleurs remedes de l'Art , ou inutiles
ou pernicieux dans leur ufage. C'eft fur
un fondement fi folide qu'on eft porté à
croire que la plupart des Maladies ne deviennent
ferieufes , intraitables même, que
parce que la crainte , l'abattement , la
frayeur & le defefpoir , font toujours aux
trouffes des pauvres Malades; & que la fermeté
en enleveroit un plus grand nombre à
la Parque, que les Remedes les plus fpecifi
ques,qui ne meritent pas fouvent un nom
fi impofant : de- là vient qu'on a tout fujet
de penfer que dans les moins dangereufes
maladies comme dans celles qui le font
veritablement , on épargneroit plus de
vies au genre humain , fi on s'attachoit
moins àdonner des remedes, qu'à raffures
l'efprit allarmé des Malades.
Pour le convaincre de ce que nous ve
nons d'avancer , il ne faut que jetter les
yeux fur ces mélancoliques hypocondriaques
, fujets à des prétendues vapeurs qui
ne reconnoiffent pour caufe que le vice
de leur imagination ; c'eft ainfi que nous
trouvons quelquefois dans notre pratique
de ces hommes que les biens & les honneurs
inondent de toutes parts , au milieu
des plaifirs , qu'une fanté parfaite-
Cij ment I. Vol.
2604 MERCURE DE FRANCE
&
ment bonne & vigoureufe laiffe gouter
paifiblement à la fleur de leur âge , tomber
tout à coup dans un abattement &
dans une langueur toujours funefte à la
vie , fe rendre infupportables aux autres ,
le devenir à eux mêmes , fe laiffer aller
à des contentions trop longues , à des afflictions
extrêmes ; en un mot , ſe montrer
le jouet de leur imagination par ces récits
ennuyeux des plus legeres circonftances
de leurs maux dont ils accablent ceux
qu'ils engagent férieufement à les entendre
. Des Malades de cette efpece peuventils
trouver du fecours dans l'adminiftration
des remedes , & ne feroit- ce pas pour
lors réfifter à l'experience qui apprend
conftamment au prix de la vie de ceux
qui la confient aux ignorans , que l'abattement
, la langueur de l'efprit , fe guerit
moins par l'ufage des remedes , que par
la diverfité des idées , les converfations ,
les Affemblées des perfonnes enjoüées ,
& fur tout par la fermeté ou le courage
que les bons Medecins ne manquent
jamais de préferer falutairement à tout
autre fecours ? d'ailleurs comme l'oifiveté
leur donne occafion de fe trop écouter
les exercices moderez du corps ne feroient
ils pas pour ces Malades un bon régime.
de vie ? peut être même que la reflexion
fuivante auroit affez de force pour
I. Vol.
préDECEMBRE
. 1730. 2605
prévenir & détourner la foibleffe de leur
imagination .
Il n'eft pas poffible que cette foule de
fonctions qui s'exercent par tant de differens
inftrumens dans une machine auffi délicate
que le corps
de l'homme
, ſe faffent
dans
la fanté
même
la plus
parfaite
d'une
égale
jufteffe
, puifque
tout
de même
que
dans
une
Montre
ou dans
des machines
femblables
le peu de folidité
de la matiere
dont
on conſtruit
les differentes
pieces
qui
les compofent
, les frottemens
des roues
de
leurs
arbres
qui
touchent
par
plufieurs
points
à des furfaces
jamais
planes
ou unies
;
en un mot,mille
caufes
, tant
internes
qu'externes
, font
de très- grands
obftacles
à la
perfection
de leurs
mouvemens
; de même
dans
le corps
humain
les roues
qu'on
y
découvre
, ou , pour
mieux
dire, les mouvemens
circulaires
, foit
dans
les folides
foit
dans
les liquides
, les leviers
, les puiffances
& leur
point
d'appui
, dans
le tems
que
tout
eft en jeu , fe trouvent
fujets
aux
mêmes
imperfections
que
les rouës
& les refforts
de la montre
en mouvement
;
& ces obftacles
font
d'autant
plus
fenfibles
à l'homme
,que
ceux
qui vivent
dans
une
fcrupuleufe
attention
fur
ce qui fe
pafle
au dedans
du corps
, ne fe croyent
malades
que
pour les trop
écouter
.
Si ceux qui fe montrent moins occupez
I. Vol. Cy dans
2606 MERCURE DE FRANCE
dans la pratique de Medecine à guerir
l'efprit,fouvent plus allarmé que le corps
n'eft malade , faifoient attention qu'on
doit toujours envifager dans un malade
la guérifon de deux maladies , dont la
violence ou la durée de tous les tems
qu'elles parcourent , fe répondent exactement
, & que chacune d'elles exige des
fecours differens , fuivant la fuperiorité
que l'une gagne fur l'autre , ils fe défabuferoient
avec plaifir de ce grand nombre
inutile ou meurtrier de remedes , que
Pandore a laiffé échaper , que l'avarice
fait employer , que l'honneur de la profeffion
défaprouve , & que la feule fermeté
dont les malades ont befoin ordi
nairement , ne permet jamais qu'on lui
préfere , fans reprocher les funeftes fuites
d'une fi injufte préférence à ceux qui ne
connoiffent point l'union ou la dépendance
mutuelle de ces deux fubftances qui
compofent l'homme.
Quoique l'union de l'ame avec le corps
doive plutôt paffer pour un fecret réfervé
à la Toute puiffance Divine , que pour
une connoiffance dûe aux plus profondes
recherches de l'efprit humain ; l'heureuſe
témerité des fçavans dans leurs découvertes
a fçû nous engager trop avant , pour
pouvoir nous difpenfer maintenant de
propofer nos conjectures . Cependant pour
I.Vol
AC
DECEMBRE . 1730. 2607
ne pas priver de leurs droits ceux qui pré
tendent en avoir fur cette queftion , nous
ne prendrons que ce qu'il nous faut pour
fatisfaire à notre projet.
Les Loix uniformes , & les raports réciproques
que l'Auteur de la nature a établis
dans l'union de l'ame & du corps ,
maintiennent ces deux fubftances dans
une dépendance mutuelle ; ce qui fait que
l'ame a des affections à l'occafion de certains
mouvemens du Corps, & que celui - ci
exécute des mouvemens , à l'occafion de
certaines affections de l'ame. La vivacité
de ces affections dépend de la violence des
impreffions, des objets externes fur les or
ganes du corps , & l'énergie de la puiffance
de l'ame fur le corps , de la vivacité
de fes affections; l'ame fera parconfequent
d'autant plus vivement affectée que le
.corps fera fortement émû; & le corps fera
d'autant plus puiffamment émû , que l'a
me fera vivement affectée ; le fentiment
interieur & l'expérience journaliere ne
nous permettent point de refufer notre
confentement à des véritez fi fenfibles &
fi connues.
C'eft à la faveur du genre nerveux que
les impreffions des objets externes fur les
organes du corps, d'où dépendent les fenfations
, fe tranfmettent dans le cerveau
jufqu'à l'origine des nerfs . C'eft auffi par
C vi I. Vol.
2608 MERCURE DE FRANCE
les mêmes voyes que les paffions de l'ame
agiffent fur la machine .
On peut donc regarder le genre nerveux
, comme un affemblage de petits
cordons difperfez par tout le corps ,
dans
un certain dégré de tenfion que la nature
leur a donné , réünis à la baze du crane ,
dans cet endroit du cerveau , qu'on nomme
moëlle allongée , & que nous appellerons
dans la fuite Emporeum. C'eft- là où
toutes les impreffions faites fur les organes
du corps aboutiffent , qu'on peut
placer le fiége des perceptions de l'âme.
Mais découvre-t- on dans cette parque
tie ? fi ce n'eft un tas de fibrilles fufceptibles
de vibration , capables de fe redreffer
& de fe remettre lorſque la cauſe
qui en a fait perdre la direction , ceſſe
d'agir ? Comment peut- il donc fe faire
que l'ame foit affectée dans les fenfations,
à l'occafion des impreffions faites par les
objets externes fur les organes
du corps ,
ou agir elle-même fur la machine dans,
les paffions ? une fubftance fpirituelle n'eftelle
point à l'abri des atteintes de la matiere
? Et celle - cy fouffrira-t- elle quelque
changement de la part de l'autre ? J'avouë
prefentement , que fi les fçavans fe
payoient moins de raifonnemens ingénieux
, que d'aveus finceres de la foibleffe
du génie , je n'aurois point de hon-
I.Vol
DECEMBRE . 1730. 2609
coup
te de la déclarer à des hommes dans cette
occafion , mais comme elles doivent beauà
la témérité des curieux , elles veulent
encore leur être plus redevables ; ) le
corps ne pouvant donc point agir materiellement
fur l'ame, ni l'ame fur le corps ,
il faut que le Créateur dans l'union de ces
deux fubftances , ait voulu , fuivant les
décrets immuables , qu'à l'occafion d'un
tel mouvement , où bien d'une vibration
plus ou moins forte des fibres de l'Emporeum
, l'ame fut plus ou moins vivement
ébranlée ; & qu'à l'occafion de certaines
perceptions de l'ame , il furvint à ces mêmes
fibres des vibrations dont la force
répondit exactement à la vivacité de ces
perceptions , pour lors le cordon de
nerf continu à la fibre vibrée , fera plus
ou moins tiraillé auffi-bien que les divifions
& les rameaux qui en partent, & qui
vont fe perdre dans les parties du corps.
Ainfi fuppofé maintenant que l'ame foit
vivement affectée ( comme il lui arrive
dans differentes paffions , mais fur tout
dans la crainte ou l'apprehenfion de mourir
) la vibration d'une , ou de plufieurs
fibres de l'Emporeum fera violente, le tiraillement
du cordon de nerf ne le fera
pas
moins, &fes filamens diviſez ,diſperſez dans
a machine , donneront bien - tôt des marques
tres- fenfibles de leur défordre , icy
L. Vol par
2610 MERCURE DE FRANCE
par la tenfion exceffive des membranes ,
par le retréciffement du diametre des
vaiffeaux dont les parois font devenuës
moins dociles aux caufes pulcifiques ; là,
par les douleurs infupportables , les convulfions
d'une ou de plufieurs parties , &
par l'état tonique qui fe prend au reffort
des folides ; d'où fuit le trouble, l'inégalité
de la circulation du fang , de la lymphe ,
leur féjour dans les chairs , ou dans les
vifceres qui s'enflamment , les fécretions
fufpendues , les coctions léfées , abolies
même ; enfin le bouleverfement de tout
le corps , qui fera toujours d'autant plus
puiffant fur les caufes de la vie , que le
moindre effet mentionné fuffit pour la
faire perdre.
il
Il ne fera pas difficile à prefent , de rendre
raifon des differens dégrez de dérangement
& de défordre , qui arrivent au
Corps humain ,à l'occafion des paffions de
l'ame , pour peu qu'on donne fes atten
tions à leur vivacité , à la difpofition des
fibres de l'Emporeum, & à l'état du corps
fain ou malade.
Nous avons déja vû que les affections
de l'ame occafionnent des vibrations dans
les fibres de l'Emporeum , fuivant donc le
different dégré de tenfion , de foupleffe
de rigidité , & de reffort , que la nature
feur a donné , elles font plus ou moins
I. Vol. vibraDECEMBRE
. 1730. 2611
vibratiles. Par exemple : Si l'ame eft vivement
affectée , la vibration que cette affection
occafionnera d'abord dans une ou
plufieurs fibres fera violente ; & fi les
fibres vibrées fe trouvent bien tenduës
naturellement , la force d'une telle fecouffe
produira un double effet. Il en eft à
peu près de même des autres qualitez ,
qu'on attribue à ces fibres qui varient
dans des fujets differens , par rapport au
fexe , à l'âge , au temperamment , & à la
maniere de vivre , & quelquefois dans le
même homme,à raifon de bien des circonftances,
mais fur tout de la frequence des
vibrations , d'où elles ont acquis la difpofition
d'obéir au moindre tremouffement.
Si les organes du corps fe trouvent
dans l'état le plus éloigné de la maladie ,
& que l'imagination ne foit que peu dérangée
, il eft clair que le corps n'en fera
pas fort incommodé ; delà vient qu'on'
voit une foule de mélancoliques , fe
porter d'ailleurs le mieux du monde ;
mais fi dans ce cas l'imagination eft conſiderablement
détraquée, le corps s'appro
chera pour lors de l'état malade , à proportion
que le dérangemeut de l'efprit
fera grand ; je crois même , que ce ne
feroit point fans fondement , fil'on avançoit
que l'imagination vivement frappée
de trifteffe , de crainte , &c . a affez de
I. Vol.
pou2612
MERCURE DE FRANCE
pouvoir fur la machine , pour en occafionner
la ruine.
Si dans un corps peu malade , l'imagination
n'eft que peu allarmée ; ces deux
maladies enſemble ne font point à crain
dre , on s'en releve facilement ; mais fi
dans ce même cas , l'ame eft fortement
agitée , le trouble dans la Machine fera
très -dangereux ; on voit bien fouvent des
malades guériffables par la nature du
mal , devenir incurables , fe défefpérer &
périr malheureuſement par la préférence
qu'on a fait des remedes quelquefois fort
violens , à cette fermeté dont le retour de
la fanté ne pouvoit fe paffer fans la perte
de la vie.
Enfin fi l'imagination & le corps font
tres dérangez , dans un pareil cas le malade
fera défefpéré , pour peu qu'on néglige
de lui donner du courage , ouqu'on
fe ferve des remedes qui le tour
mentent trop.
On voit par toute cetteThéorie que dans
le concours de ces cauſes , l'ame doit agir
fur la Machine , avec un pouvoir inſurmontable
, dont les effets feront par conféquent
très -funeftes.
On reconnoît encore d'où vient que
certaines perfonnes font plus fufceptibles
de chagrin , de trifteffe , d'abattement
de crainte & de defefpoir que bien d'au-
1. Vol. tres
DECEMBRE . 1730. 2613
tres , & en reffentent de plus grands maux
dans l'ufage de la vie.
Puifqu'on ne fçauroit à prefent difconvenir
que la trifteffe & la langueur de
l'efprit, ne dérangent confidérablement la
fanté la plus affurée , & que la crainte &
l'apprehenfion de mourir n'occafionne de
nouveaux défordres dans un malade ;
n'a- t-on pas raifon de penfer que les malades
auroient moins de mal s'ils avoient
moins de peur ? In omni morbo mente valere
bonum eft , contrarium verò malum.
C'eft fur ce principe de la veritable
Médecine , où tout ce que l'avarice de
l'homme a de plus haïffable , & de plus
dangereux dans les moyens qu'elle offre
pour affouvir le défir de groffir fes richeffes
, n'a aucune part , que nous avons
prétendu faire voir :
Premierement , que les gens de notre profeffion
moins ambitieux des biens que jaloux
de leur honneur , doivent s'attirer
des malades de la confiance, plutôt par une
jufte réputation que par une effronterie
odieufe , qui ne peut tourner qu'à leur
confuſion & au malheur de ceux qui ne
diftinguant point le vrai mérite , apprennent
par leur mort violente , à des héritiers
à ne pas les fuivre dans leur funefte
choix .
Secondement , que
I. Vol.
dans les maladies férieu2614
MERCURE DE FRANCE
rieuſes , où les malades craignent fort
pour leur vie , la préfence fréquente ,
mais jamais importune , du Medecin de
confiance , eft plus falutaire qu'un grand
appareil de remedes .
3mt, Et qu'ainfi on ne doit pas faire dif
Aculté de bannir , de retrancher de la
Médecine un grand nombre de remedes ,
non feulement comme inutiles , mais encore
comme très - pernicieux , & le malade
fera guéri pour lors à moins de frais &
plus furement.
Enfin , qu'on n'a confulté , dans le def
fein de mettre au jour ce petit Ouvrage ,
que l'honneur de la profeffion , & le verible
bien des malades.
Par G B. Barrés , de Pezenas , Docteur
en Médecine, de la Faculté de Montpellier.
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Résumé : REFLEXIONS sur ces paroles d'Hippoctates, Aphorisme XXXIII. Section II. In omni morbo mente valere bonum est ; contrarium vero malum.
Le texte explore l'impact des émotions et des pensées sur la santé physique, en s'appuyant sur les réflexions d'Hippocrate. Il met en évidence l'importance de la santé mentale dans toute maladie et souligne que les troubles émotionnels peuvent aggraver l'état du patient. Les passions de l'âme, même mineures, peuvent provoquer des désordres corporels dangereux. La crainte ou l'appréhension de la mort est particulièrement néfaste pour les malades. Même les individus les plus intrépides ne sont pas à l'abri des troubles émotionnels lorsqu'ils sont gravement malades. Les médecins doivent donc prêter attention aux mouvements de l'âme, car ils influencent fortement la santé physique. Les maladies deviennent souvent sérieuses et intraitables en raison de la peur, de l'abattement, de la frayeur et du désespoir qui accompagnent les patients. La fermeté et le courage sont souvent plus efficaces que les remèdes spécifiques pour guérir les malades. Le texte illustre cela avec des exemples de mélancoliques hypocondriaques, dont les troubles sont souvent causés par l'imagination plutôt que par des causes physiques. Pour ces patients, les remèdes médicaux sont moins efficaces que les distractions et les activités physiques modérées. Le texte compare également le corps humain à une machine délicate, où divers facteurs internes et externes peuvent perturber son fonctionnement. Il conclut en soulignant l'importance de traiter à la fois le corps et l'esprit dans la pratique médicale. Le texte traite également des interactions entre l'esprit et le corps dans les maladies, mettant en garde contre les tourments excessifs infligés aux malades, qui peuvent les rendre désespérés. La tristesse et la peur perturbent la santé, et les malades souffriraient moins s'ils avaient moins peur. L'auteur critique l'avarice dans la médecine et prône une approche éthique. Les médecins doivent gagner la confiance des patients par leur réputation plutôt que par des méthodes odieuses. Dans les maladies graves, la présence fréquente mais non importune du médecin est plus bénéfique qu'un grand nombre de remèdes. Le texte recommande de bannir les remèdes inutiles et pernicieux pour soigner les malades de manière plus économique et efficace. L'objectif est de promouvoir l'honneur de la profession médicale et le bien-être des patients. L'auteur est G. B. Barrés, Docteur en Médecine de la Faculté de Montpellier.
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9
p. 415-422
L'HOMME. ODE.
Début :
Amas de fange et de poussiere, [...]
Mots clefs :
Homme, Erreur, Passions, Raison, Vices, Sagesse, Ambition, Justice, Innocence, Vertus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'HOMME. ODE.
L'HO M M E.
O DE.
Mas de fange et de poussiere ,'
Homme , reconnois ton erreur ;
Jusqu'à quand une Ombre grossiere ,
Aveuglera- t'elle ton coeur ?
De tes passions triomphantes ,
Brise les chaînes séduisantes
Vois tes malheurs , ouvre les yeux :
En proye aux plus honteux caprices ,
A ij E
416
MERCURE DE FRANCE ,
Et toujous esclave des vices ,
N'auras-tu jamais d'autres Dieux ?
Errant d'abord à l'avanture¸
On te vit sans humanité ,
Suivre d'une aveugle Nature ,
Le mouvement précipité.
Bien-tôt d'une nuit si funeste ,
La Raison , ce flambeau celeste ,
Voulût dissiper, les horreurs ;
Mais par une erreur sans égale ,
Mortels , cette clarté fatale ,
Ne fit qu'éclairer vos fureurs,
M
L'Homme devenu moins rustique,
Deserta les Antres obscurs ,
Une cruelle politique ,
a
>
Eleva de superbes murs ;
Ingenieux , mais triste ouvrage !
C'est pour mieux assouvir leur rage ,
Qu'on voit s'assembler les Humains ;
S'ils quittent leurs premiers aziles ,
C'est que rapprochez dans les Villes ,
Ils portent des coups plus certains.
Quelle impitoyable Eumenide ,
Dicte ces projets criminels ?
Quelle
MARS.
1731. 417
Quel est le démon qui préside ,
Au sort des coupables Mortels ?
L'Interêt avec l'Injustice ,
L'Ambition et l'Avarice ,
Ont enchaîné tout l'Univers :
Courbez sous le poids des Entraves
On nous a vûs, lâches Esclaves ,
Adorer jusques à nos fers .
Souverain Maître de la Terre ;
Allume tes feux devorans :
Grand Dieu , de quoi sert ton Tonnerre ,
Si tu n'en frappes les méchans ?
Mais j'implore en vain ta Justice ,
Ta bonté passe la malice ,
Des plus horribles attentats :
Et quand par une erreur extrême ,"
L'Homme veut se perdre lui-même¿
Ta clémence ne le veut pas.
Enfin à la Terre éperduë ,
Le Ciel fit entendre sa voix :
Thémis en ces lieux descenduë ,
Vint pour y rétablir ses droits.
Mais sous l'effort de l'opulence ,
Son glaive tomba , sa balance ,
Des innocents fut le fleau :
A iij
Le
18 MERCURE DE FRANCE
Le crime brava la Sagesse ,
Et pour aveugler la Déesse ,
11 scut
lui donner un bandean.
›
Muse , de ces temps de tenebres
Ne creusons plus l'obscurité :
Passons à ces siècles celebres ,
Où l'on vit briller la clarté .. 2
Foible lueur ! ces tristes Ombres ,
Ces nuages , ces voiles sombres ,
Ne sont point encore.disparus ;
Et si l'on nous croit moins coupables ,
C'est qu'aux vices les plus blamables ,
Nous donnons le nom des Vertus.
C'est en vain que Rome et la Greces
Osent vanter leurs demi Dieux ,
Farouches et pleins de foiblesse ,
Ce sont des Monstres à mes yeux.
Otant l'imposture du masque ,
Je vois que leur valeur fantasque ;
N'est qu'un frénetique transport ;
Et que ce qu'on nomme courage ,
N'est chez eux qu'un accès de rage
Qui les fait courir à la mort.
Lors
MARS. 1731 .
419
Lorsqu'un Romain (4) plein de furie ,
Se jette dans un gouffre affreux ;
Est - ce l'amour de la Patrie ,
Qui lui fait offenser les Dieux ?
Vains admirateurs que nous sommes !
Nous osons honorer des hommes ,
Dont les crimes sont le soutien ;
Et par un jugement injuste ,
L'Assassin ( b ) du Pere d'Auguste ,
Passe pour un bon Citoyen.
Et vous , Sages , ( e ) que dans Athênes
On a crûs des hommes divins ;
Vous dont les apparences vaines ,
Tromperent les foibles Humains ;
Envain votre orgueil hypocrite ,
Déguisé sous un faux mérite ,
Dicta les plus belles leçons ;
Votre sagesse imaginaire ,
Ne fut qu'une folie austere
A qui l'on donna de beaux noms.
Souvent du plus bel héroïsme ,
Le crime ternit la splendeur ;
(a ) Martius Curtius .
( b ) Brutus , qui assassina Jules Cesar dans
le Sénat.
(c) Les Sept Sages de la Grece.
A iiij
Et
420 MERCURE DE FRANCE
Et sa vertu n'est qu'un sophisme ,
Qui cache les deffauts du coeur.
Dans leurs Projets illegitimes ,
Nos Héros font naître leurs crimes
Du sein même de leurs vertus ;
Et leurs qualitez les plus rares ,
Sont souvent les sources bisarres
Des plus détestables abus
諾
Cent fois l'Eloquence hardie
Fit pâlir ces Tyrans hautains ,
Qui dù joug de leur tyrannie ,
Vouloient accabler les Humains.
Mais aussi de ces mêmes armes,
Dont les Tyrans craignoient les charmes,
Elle osa percer l'Innocent ;
Et par un contraste effroyable ,
Il fut permis d'être coupable ,
Aussi- tôt qu'on fut éloquent.
Dans sa fougueuse frenesie ,
Exa tant d'illustres travaux
L'audacieuse Poësie ,
Immortalisa les Héros.
y
Art divin ! si dans ses caprices ,
Il n'eût aux plus infames vices
Dressé de coupables Autels ;
MARS.
421 1731 .
}
Et si sa fureur sacrilege ,
N'eût usurpé le privilege ,
D'encenser des Dieux criminels.
M
De notre aveuglement extrême;
Quels sont les funestes effets !
Je cherche l'homme dans lui-même ,
Je n'y trouve que des forfaits .
L'ambition qui le devore ,
Contre les Rivaux qu'il abhorre ;
Lui prête d'injustes secours ;
Le poison , le fer et les flammes ,
Par ses intrigues , par ses trames
Ont abregé les plus beaux jours.
Mais de ces crimes effroyables ,
Pourquoi retracer les horreurs ?
De tant de projets détestables ,
Oublions les noires fureurs.
De ce Philosophe (a ) d'Athênes ;
Dont les recherches furent vaines ,
J'emprunte aujourd'hui le flambeau ;
Et dans l'ardeur qui me consomme ,
'Ainsi que lui , je cherche un homme ,
Qui soit digne d'un nom si beau.
*
(a) Diogene
A v Laisson
Av
422 MERCURE DE FRANCE
Laissons ces superbes Portiques ,
Du crime ornement fastueux ;
C'est dans les Cabanes rustiques ,
Qu'habite l'homme vertueux.
C'est -là
que retrouvant Astrée,
Je vois l'innocence adorée ,
Par des hommes vraiment Héros
C'est là qu'une belle rudesse ,
Confond cette délicatesse ,
Dont nous couvrons tous nos deffauts.
Par M, R. V. D. ***
O DE.
Mas de fange et de poussiere ,'
Homme , reconnois ton erreur ;
Jusqu'à quand une Ombre grossiere ,
Aveuglera- t'elle ton coeur ?
De tes passions triomphantes ,
Brise les chaînes séduisantes
Vois tes malheurs , ouvre les yeux :
En proye aux plus honteux caprices ,
A ij E
416
MERCURE DE FRANCE ,
Et toujous esclave des vices ,
N'auras-tu jamais d'autres Dieux ?
Errant d'abord à l'avanture¸
On te vit sans humanité ,
Suivre d'une aveugle Nature ,
Le mouvement précipité.
Bien-tôt d'une nuit si funeste ,
La Raison , ce flambeau celeste ,
Voulût dissiper, les horreurs ;
Mais par une erreur sans égale ,
Mortels , cette clarté fatale ,
Ne fit qu'éclairer vos fureurs,
M
L'Homme devenu moins rustique,
Deserta les Antres obscurs ,
Une cruelle politique ,
a
>
Eleva de superbes murs ;
Ingenieux , mais triste ouvrage !
C'est pour mieux assouvir leur rage ,
Qu'on voit s'assembler les Humains ;
S'ils quittent leurs premiers aziles ,
C'est que rapprochez dans les Villes ,
Ils portent des coups plus certains.
Quelle impitoyable Eumenide ,
Dicte ces projets criminels ?
Quelle
MARS.
1731. 417
Quel est le démon qui préside ,
Au sort des coupables Mortels ?
L'Interêt avec l'Injustice ,
L'Ambition et l'Avarice ,
Ont enchaîné tout l'Univers :
Courbez sous le poids des Entraves
On nous a vûs, lâches Esclaves ,
Adorer jusques à nos fers .
Souverain Maître de la Terre ;
Allume tes feux devorans :
Grand Dieu , de quoi sert ton Tonnerre ,
Si tu n'en frappes les méchans ?
Mais j'implore en vain ta Justice ,
Ta bonté passe la malice ,
Des plus horribles attentats :
Et quand par une erreur extrême ,"
L'Homme veut se perdre lui-même¿
Ta clémence ne le veut pas.
Enfin à la Terre éperduë ,
Le Ciel fit entendre sa voix :
Thémis en ces lieux descenduë ,
Vint pour y rétablir ses droits.
Mais sous l'effort de l'opulence ,
Son glaive tomba , sa balance ,
Des innocents fut le fleau :
A iij
Le
18 MERCURE DE FRANCE
Le crime brava la Sagesse ,
Et pour aveugler la Déesse ,
11 scut
lui donner un bandean.
›
Muse , de ces temps de tenebres
Ne creusons plus l'obscurité :
Passons à ces siècles celebres ,
Où l'on vit briller la clarté .. 2
Foible lueur ! ces tristes Ombres ,
Ces nuages , ces voiles sombres ,
Ne sont point encore.disparus ;
Et si l'on nous croit moins coupables ,
C'est qu'aux vices les plus blamables ,
Nous donnons le nom des Vertus.
C'est en vain que Rome et la Greces
Osent vanter leurs demi Dieux ,
Farouches et pleins de foiblesse ,
Ce sont des Monstres à mes yeux.
Otant l'imposture du masque ,
Je vois que leur valeur fantasque ;
N'est qu'un frénetique transport ;
Et que ce qu'on nomme courage ,
N'est chez eux qu'un accès de rage
Qui les fait courir à la mort.
Lors
MARS. 1731 .
419
Lorsqu'un Romain (4) plein de furie ,
Se jette dans un gouffre affreux ;
Est - ce l'amour de la Patrie ,
Qui lui fait offenser les Dieux ?
Vains admirateurs que nous sommes !
Nous osons honorer des hommes ,
Dont les crimes sont le soutien ;
Et par un jugement injuste ,
L'Assassin ( b ) du Pere d'Auguste ,
Passe pour un bon Citoyen.
Et vous , Sages , ( e ) que dans Athênes
On a crûs des hommes divins ;
Vous dont les apparences vaines ,
Tromperent les foibles Humains ;
Envain votre orgueil hypocrite ,
Déguisé sous un faux mérite ,
Dicta les plus belles leçons ;
Votre sagesse imaginaire ,
Ne fut qu'une folie austere
A qui l'on donna de beaux noms.
Souvent du plus bel héroïsme ,
Le crime ternit la splendeur ;
(a ) Martius Curtius .
( b ) Brutus , qui assassina Jules Cesar dans
le Sénat.
(c) Les Sept Sages de la Grece.
A iiij
Et
420 MERCURE DE FRANCE
Et sa vertu n'est qu'un sophisme ,
Qui cache les deffauts du coeur.
Dans leurs Projets illegitimes ,
Nos Héros font naître leurs crimes
Du sein même de leurs vertus ;
Et leurs qualitez les plus rares ,
Sont souvent les sources bisarres
Des plus détestables abus
諾
Cent fois l'Eloquence hardie
Fit pâlir ces Tyrans hautains ,
Qui dù joug de leur tyrannie ,
Vouloient accabler les Humains.
Mais aussi de ces mêmes armes,
Dont les Tyrans craignoient les charmes,
Elle osa percer l'Innocent ;
Et par un contraste effroyable ,
Il fut permis d'être coupable ,
Aussi- tôt qu'on fut éloquent.
Dans sa fougueuse frenesie ,
Exa tant d'illustres travaux
L'audacieuse Poësie ,
Immortalisa les Héros.
y
Art divin ! si dans ses caprices ,
Il n'eût aux plus infames vices
Dressé de coupables Autels ;
MARS.
421 1731 .
}
Et si sa fureur sacrilege ,
N'eût usurpé le privilege ,
D'encenser des Dieux criminels.
M
De notre aveuglement extrême;
Quels sont les funestes effets !
Je cherche l'homme dans lui-même ,
Je n'y trouve que des forfaits .
L'ambition qui le devore ,
Contre les Rivaux qu'il abhorre ;
Lui prête d'injustes secours ;
Le poison , le fer et les flammes ,
Par ses intrigues , par ses trames
Ont abregé les plus beaux jours.
Mais de ces crimes effroyables ,
Pourquoi retracer les horreurs ?
De tant de projets détestables ,
Oublions les noires fureurs.
De ce Philosophe (a ) d'Athênes ;
Dont les recherches furent vaines ,
J'emprunte aujourd'hui le flambeau ;
Et dans l'ardeur qui me consomme ,
'Ainsi que lui , je cherche un homme ,
Qui soit digne d'un nom si beau.
*
(a) Diogene
A v Laisson
Av
422 MERCURE DE FRANCE
Laissons ces superbes Portiques ,
Du crime ornement fastueux ;
C'est dans les Cabanes rustiques ,
Qu'habite l'homme vertueux.
C'est -là
que retrouvant Astrée,
Je vois l'innocence adorée ,
Par des hommes vraiment Héros
C'est là qu'une belle rudesse ,
Confond cette délicatesse ,
Dont nous couvrons tous nos deffauts.
Par M, R. V. D. ***
Fermer
Résumé : L'HOMME. ODE.
Le texte propose une réflexion sur la condition humaine et ses erreurs. L'auteur critique les passions humaines et l'aveuglement des hommes face à leurs propres vices. Il déplore que l'humanité, initialement guidée par une nature aveugle, ait été ensuite égarée par la raison, qui n'a fait qu'éclairer les fureurs humaines. L'homme, devenu moins rustique, a construit des villes pour assouvir sa rage et ses intérêts égoïstes, dictés par l'ambition et l'avarice. L'auteur invoque la justice divine pour punir les méchants, mais reconnaît la clémence de Dieu qui ne veut pas la perte de l'homme. Il évoque ensuite l'intervention de Thémis, déesse de la justice, dont les efforts ont été corrompus par l'opulence. Le texte critique les civilisations anciennes, notamment Rome et la Grèce, en révélant les vices cachés derrière leurs apparentes vertus. Il dénonce les crimes et les hypocrisies des héros et des sages de ces époques, soulignant que leur sagesse n'était souvent qu'une folie austère. L'auteur mentionne également l'éloquence et la poésie, qui ont parfois été utilisées pour opprimer l'innocent autant que pour combattre les tyrans. Il conclut en cherchant un homme vertueux, loin des superbes portiques du crime, dans les cabanes rustiques où l'innocence est adorée.
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10
p. 1828-1843
LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
Début :
Quoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine, Monsieur [...]
Mots clefs :
Zaïre, Tragédie, Sensibilité, Spectacle, Public, Comédiens, Passions, Bienséance, Vanité, Succès
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
LETTRE de M. de Voltaire,à M.D.L.R.
sur la Tragedie de Zaïre.
Q
Uoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine , Monsieur , de faire les Extraits des Pieces nouvelles ; cependant vous me privez de cet
avantage , et vous voulez que ce soit moi
qui parle de Zaire. Il me semble que je
vois M. le Normand ou M. Cochin (a)
réduire un de leurs Clients à plaider luimême sa cause. L'entreprise est dangereuse , mais je vais mériter au moins la
(a ) Deux fameux Avocats.
con-
AOUST. 1732 1829
confiance quevous avez en moi par la sincerité avec laquelle je m'expliquerai.
Zaïre est la premiere Piece de Théatre
dans laquelle j'aye osé m'abandonner à
toute la sensibilité de mon cœur. C'est la
seule Tragédie tendre que j'aye faite. Je
croiois dans l'âge même des passions les
plus vives , que l'amour n'étoit point fait
pour le Théatre tragique. Je ne tegardois
cette foiblesse que comme un défaut char
mant, qui avillissoit l'Art des Sophocles;
les connoisseurs qui se plaisent plus à la
douceur élégante de Racine , qu'à la force de Corneille , me paroissoient ressembler aux Curieux qui préférent les nuditez du Correge, au chaste et noble Pinceau de Raphaël.
Le public qui fréquente les Spectacles,
est aujourd'hui plus que jamais dans le
goût du Correge. Il faut de la tendresse et
du sentiment ; c'est même ce que les Acteurs jouent le mieux. Vous trouverez
vingt Comédiens qui plairont dans An
dronic et dans Hypolite , et à peine un seul
qui réussisse dans Cinna et dans Horace.
Il a donc fallu me plier aux mœurs du
temps , et commencer tard à parler d'amour.
J'ai cherché au moins à couvrir cette
passion de toute la bienseance possible ,'
1830 MERCURE DE FRANCE
et pour l'annoblir j'ai voulu la mettre à
côté de ce que les hommes ont de plus res
pectable. L'idée me vint de faire contras
ter dans un même Tableau , d'un côté ,
l'honneur, la naissance , la patrie , la religion ; et de l'autre , l'amour le plus tendre et le plus malheureux ; les mœurs des Mahometans et celles des Chrétiens , la
Cour d'un Soudan , et celle d'un Roy de
France , et de faire paroître pour la premiere fois des François , sur la Scene Tra- gique. Je n'ai pris dans l'Histoire que I'Epoque de la Guerre de S. Loüis ; tout le
reste est entierement d'invention. L'Idée
de cette Piece étant si neuve et si fertile ,
s'arrangea d'elle- même ; et au lieu que le
plan d'Eriphile m'avoit beaucoup couté ,
celui de Zaïre fut fait en un seul jour, et
Fimagination , échauffée par l'interêt qui
regnoit dans ce plan , acheva la Piece en
vingt deux jours.
Il entre peut être un peu de vanité
dans cet aveu ( car où est l'artiste sans
amour propre , mais je devois cette
excuse au public , des fautes et des négligences qu'on a trouvées dans ma
Tragédie. Il auroit été mieux , sans
doute , d'attendre à la faire représenter ,
que j'en eusse châtié le stile mais des
raisons , dont il est inutile de fatiguer
Le
AOUST. 1732. 1831
le Public , n'ont pas permis qu'on differât. Voici , Monsieur , le sujet de cette
Piece.
Il
La Palestine avoir été enlevée aux Princes Chrétiens par le Conquerant Saladin.
Noradin , Tartate d'origine , s'en étoit
ensuite rendu maître. Õrosmane , fils de
Noradin , jeune homme plein de grandeur , de vertus et de passions , commen.
çoit à regner avec gloire dans Jérusalem.
Il avoit porté sur le Trône de la Syrie
la franchise et l'esprit de liberté de ses
Ancêtres. Il méprisoit les regles austeres
du Serrail , et n'affectoit point de se rendre invisible aux Etrangers et à ses Sujets, pour devenir plus respectable. If traitoit avec douceur les Esclaves Chrétiens , dont son Serrail et ses Etats étoient
remplis. Parmi ces Esclaves il s'étoit trouvé un enfant , pris autrefois au Sac de
Césarée , sous le Regne de Noradin. Cet
enfant ayant été racheté par des Chrétiens à l'âge de neuf ans , avoit été amené
en France au Roy S. Louis , qui avoit daigné prendre soin de son éducation et de
sa fortune. Il avoit pris en France le nom
de Nerestan ; et étant retourné en Syrie ,
il avoit été fait prisonnier encore une
fois , et avoit été enfermé parmi les Esclaves d'Orosmane. Il retrouva dans la
captivité
1832, MERCURE DE FRANCE 1
captivité une jeune personne avec qui
il avoit été prisonnier dans son enfance
lorsque les Chrétiens avoient perdu Césarée. Cette jeune personne à qui on avoit
donné le nom de Zaïre , ignoroit sa naissance , aussi bien que Nerestan et que
tous ces enfans de tribut qui sont enlevez
debonne heure des mains de leurs parens,
et qui ne connoissent de famille et de Patrie que le Serrail. Zaïre sçavoit seulement qu'elle étoit née Chrétienne. Nerestan et quelques autres Esclaves un peu
plus âgez qu'elle , l'en assuroient. Elle
avoit toûjours conservé un ornement qui
renfermoit une Croix , seule preuve qu'el
le eût de sa Religion. Une autre Esclave
nommée Fatime, née Chrétienne, et mise
au Serrail à l'âge de dix ans , tâchoit d'instruire Zaïre du peu qu'elle sçavoit de la
Religion de ses Peres. Le jeune Nerestan
qui avoit la liberté de voir Zaïre et Fatime , animé du zele qu'avoient alors les
Chevaliers François , touché d'ailleurs
pour Zaïre de la plus tendre amitié , la
disposoit au Christianisme. Il se proposa
de racheter Zaïre , Fatime et dix Cheva
liers Chrétiens , du bien qu'il avoit acquis
en France et de les amener à la Cour de
S. Louis. Il eut la hardiesse de demander
au Soudan Orosmane la permission.de
retourner
AOUST. *
1833 17322
retourner en France , sur sa seule parole
et le Sultan eut la générosité de le permettre. Nerestan partit et fut deux ans
hors de Jerusalem.
Cependant la beauté de Zaïre croissoit
avec son âge , et la naïveté touchante de
son caractere , la rendoit encore plus almable que sa beauté. Orosmane la vit et
kui parla. Un cœur comme le sien ne
pouvoit l'aimer qu'éperdument. Il résolut de bannir la molesse qui avoit effeminé tant de Rois de l'Asie et d'avoir
dans Zaïre un ami , une maîtresse , une
femme , qui lui tiendroit lieu de tous les
plaisirs , et qui partageroit son cœur avec les devoirs d'un Prince et d'un Guerrier.'
Les foibles idées du Christianisme , tracées à peine dans le cœur de Zaïre , s'éyauoüirent bien-tôt à la vûë du Soudan ;
elle l'aima autant qu'elle en étoit aimée ,
sans que l'ambition se mêlât en rien à la
pureté de sa tendresse.
›
Nerestan ne revenoit point de France.
Zaïre ne voyoit qu'Orosmane et son
amour. Elle étoit prête d'épouser le Sultan lorsque le jeune François arrive.
Orosmane le fait entrer en présence même de Zaïre. Nerestan apportoit avec la
rançon de Zaïre et de Fatime , celle de
dix Chevaliers qu'il devoit choisir. J'ai satisfait
1834 MERCURE DE FRANCE
satisfait à mes sermens , dit- il au Soudan,
C'est à toi de tenir ta prom sse , de me
remettre Zaïre , Fatime et les dix Che
valiers ; mais apprends que j'ai épuisé ma
fortune à payer leur rançon. Une pauvreté noble est tout ce qui me reste ; je
ne puis me racheter moi- même ; e viens
me remettre dans tes fers. Le Soudan ,
satisfait du grand courage de ce Chrétien , et né pour être plus genereux encore , lui rendit toutes les rançons qu'il
apportoit , lui donna cent Chevaliers au
lieu de dix et le combla de présens ; mais
il lui fit entendre que Zaïre n'étoit pas
faite pour être rachetée , et qu'elle étoit
d'un prix au- dessus de toutes les rançons.
Il refusa aussi de lui rendre parmi les
Chevaliers qu'il délivroit , un Prince de
Lusignan , fait Esclave depuis long-temps
dans Cesarée.
Ce Lusignan , le dernier de la Branche
des Rois de Jerusalem , étoit un Vieil.
lard respecté dans l'Orient , l'amour de
tous les Chrétiens , et dont le nom seul
pouvoit être dangereux aux Sarrasins,
C'étoit lui principalement que Nerestan
avoit voulu racheter. Il parut devant
Orosmane accablé du refus qu'on lui faisoit de Lusignan et de Zaïre. Le Soudan
remarqua ce trouble ; il sentit dès ce moment
AOUST. 1732. 1835-
mentun commencement de jalousie que
la génerosité de son caractere lui fit étouf
fer. Cependant il ordonna que les cent
Chevaliers fussent prêts à partir le lendemain avec Nerestan.
*
Zaïre , sur le point d'être Sultane , vou
lut donner au moins à Nerestan une preu
ve de sa reconnoissance. Elle se jette aux
pieds d'Orosmane pour obtenir la liberté
du vieux Lusignan. Orosmane ne pouvoit
rien refuser à Zaïre. On alla tirer Lusignan
des fers. Les Chrétiens délivrez étoient
avec Nerestan dans les Appartemens exterieurs du Serrail ; ils pleuroient la destinée de Lusignan , sur tout le Chevalier
de Chatillon , ami tendre de ce malheureux Prince , ne pouvoit se résoudre à ac
cepter une liberté qu'on refusoit à son
ami et à son Maître , lorsque Zaïre arrive
et leur amené celui qu'ils n'esperoient
plus.
Lusignan , ébloui de la lumiere qu'il
revoyoit après vingt années de prison ,
pouvant se soutenir à peine , ne sçachant
où il est et où on le conduit. Voyant
enfin qu'il étoit avec des François et reconnoissant Chatillon , s'abandonna à
cette joye mêlée d'amertume , que les
malheureux éprouvent dans leurs consolations. Il demande à qui il doit sa délivrance
1836 MERCURE DE FRANCE
livrance. Zaïre prend la parole en lui présentant Nerestan ; c'est à ce jeune François , dit-elle , que vous et tous les Chrétiens , devez votre liberté. Alors le Vieillard apprend que Nerestan a été élevé.
dans le Serrail avec Zaire , et se tournant vers eux : hélas ! dit-il , puisque !
vous avez pitié de mes malheurs , achevez votre ouvrage , instruisez- moi du sort de mes enfans. Deux me furent enlevez au berceau , lorsque je fus pris dans
Césarée ; deux autres furent massacrez de
vant moi avec leur mere. O mes fils ! ô
Martirs ! veillez du haut du Ciel sur mes
autres enfans , s'ils sont vivans encore.
Helas ! j'ai sçû que mon dernier fils et
ma fille, furent conduits dans ce Serrail.
Vous qui m'écoutez , Nerestan , Zaïre ,
Chatillon , n'avez- vous nulle connoissance de ces tristes restes du Sang de Godefroy et de Lusignan.
Au milieu de ces questions , qui déja
remuoient le cœur de Nerestan et de Zaïre; Lusignan apperçut au bras de Zaïre
un ornement qui renfermoit une Croix,
Il se souvint que l'on avoit mis cette parure à sa fille lorsqu'on la portoit au Baptême ; Chatillon l'en avoit ornée lui-même , et Zaïre lui avoit été arrachée de
ses bras avant d'être baptisée. La ressemblance
A O UST. 1732 1837
blance des traits , l'âge , toutes les circonstances , une cicatrice de la blessure
que son jeune fils avoit reçue , tout confirme à Lusignan qu'il est pere encore; et
la Nature parlant à la fois au cœur de
tous les trois , et s'expliquant par des
larmes Embrassez- moi , mes chers enfans , s'écria Lusignan , et revoyez votre
-pere. Zaïre et Nerestan ne pouvoient s'arracher de ses bras. Mais helas ! dit ce Vieil-
-lard infortuné , goûterai- je une joye pure.
Grand Dieu qui me rends ma fille , me
la rends-tu Chrétienne ? Zaïre rougit et
frémit à ces paroles. Lusignan vit sa honte et son malheur , et Za ire avoua qu'elle
étoit Musulmane. La douleur , la Religion et la Nature , donnerent en ce moment des forces à Lusignan ; il embrassa sa fille et lui montrant d'une main
Je Tombeau de Jesus- Christ et le Ciel de
l'autre , animé de son desespoir , de son
zele , aidé de tant de Chrétiens , de son
fils et du Dieu qui l'inspire , il touche
sa fille , il l'ébranle , elle se jette à ses
pieds et lui promet d'être Chrétienne.
Au moment arrive un Officier du Serrail qui sépare Zaïre de son père et de
son frere et qui arrête tous les Chevaliers François. Cette rigueur inopinée
étoit le fruit d'un Conseil qu'on venoit
f
de
838 MERCURE DE FRANCE
de tenir en présence d'Orosmane. Là
Flotte de S. Louis étoit partie de Chipre,
et on craignoit pour les Côtes de Sirie ;
mais un second Courier ayant apporté
la nouvelle du départ de S. Louis pour
l'Egypte. Orosmane fut rassuré ; il étoit
lui- même ennemi du Soudan d'Egypte.
Ainsi n'ayant rien à craindre ni du Roy.
ni des François qui étoient à Jerusalem , il commanda qu'on les renvoyât
leur Roy,et ne songea plus qu'à réparer
par la pompe et la magnificence de son
mariage la rigueur dont il avoit usé envers Zaïre.
,
Pendant que le Mariage se préparoit,
Zaïre désolée demanda au Soudan la
permission de revoir Nerestan encore une
fois. Orosmane , trop heureux de trouver une occasion de plaire à Zaïre , eut
l'indulgence de permettre cette entrevûë. Nerestan revit donc Zaire , mais ce
fut pour lui apprendre que son pere étoit
prêt d'expirer, qu'il mouroit entre la joye
d'avoir retrouvé ses enfans et l'amertume
d'ignorer si Zaïre seroit Chrétienne , et
qu'il lui ordonnoit en mourant d'être baptisée ce jour-là même de la main du Ponrife de Jerusalem. Zaïre attendrie et vain
cuë, promit tout et jura à son frere qu'elle
ne trahiroit point le sang dont elle étoir née,
A OUST. 17328 7829
née , qu'elle seroit Chrétienne , qu'elle
n'epouseroit point Orosmane , qu'elle ne
prendroit aucun parti avant que d'avoir
été baptisée.
A peine avoit-elle prononcé ce ser,
ment , qu'Orosmane , plus amoureux et
plus aimé que jamais , vient la prendre
pour la conduire à la Mosquée. Jamais
on n'eut le cœur plus déchiré que Zaïre ;
elle étoit partagée entre son Dieu , sa famille , son nom qui la retenoient , et le
plus aimable de tous les hommes qui l'a,
doroit. Elle ne se connut plus ; elle ceda
à la douleur et s'échapa des mains de son
Amant, le quittant avec désespoir et le
laissant dans l'accablement de la surprise,
de la douleur et de la colere.
Les impressions de jalousie se reveil
lerent dans le cœur d'Orosmane. L'orgueil les empêcha de paroître , et l'amour
Ics adoucit. Il prit la fuite de Zaïre pour
un caprice , pour un artifice innocent,
pour la crainte naturelle à une jeune fille,
pour toute autre chose , enfin, que pour
une trahison . Il vit encore Zaïre , lui
pardonna et l'aima plus que jamais, L'a
mour de Zaïre augmentoit par la tendresse indulgente de son Amant. Elle se
jette en larmes à ses genoux , le supplie
de differer le Mariagejusqu'au lendemain
Elle
1840 MERCURE DE FRANCE
>
Elle comptoit que son frere seroit alors
parti , qu'elle auroit reçû le Baptême ,
que Dieu lui donneroit la force de résister. Elle se flattoit même quelquefois
que la Religion Chrétienne lui permettroit d'aimer un homme si tendre si
genereux , si vertueux , à qui il ne manquoit que d'être Chrétien. Frappée de
toutes ces idées , elle parloit à Orosmane
avec une tendresse si naïve et une douleur si vraye , qu'Orosmane ceda encore
et lui accorda le sacrifice de vivre sans
elle ce jour-là. Il étoit sur d'être aimé;
il étoit heureux dans cette idée et fermoit les yeux sur le reste.
f Cependant dans les premiers mouvemens de jalousie , il avoit ordonné que
le Serrail fût fermé à tous les Chrétiens.
Nerestan trouvant le Serrail fermé et n'en
soupçonnant pas la cause , écrivit une
Lettre pressante à Zaïre ; il lui mandoit
de lui ouvrir une porte secrette qui conduisoit vers la Mosquée , et lui recommandoit d'être fidelle.
La Lettre tomba entre les mains d'un
Garde qui la porta à Orosmane. Le Soudan en crut à peine ses yeux. Il se vit
trahi ; il ne douta pas de son malheur et
du crime de Zaïre. Avoir comblé un
Etranger , un Captif de bienfaits ; avoir
donné
A O UST. 17327 184r
donné son cœur , sa Couronne à une fille
Esclave ; lui avoir tout sacrifié ; ne vivre
que pour elle , et en être trahi pour ce
Captif même; être trompé par les appa
rences du plus tendre amour ; éprouver
en un moment ce que l'Amour a de plus
violent, ce que l'ingratitude a de plus noir,
ce que la perfidie a de plus traître : c'étoit, sans doute , un état horrible. Mais
Orosmane aimoit, et il souhaitoit de trouver Zaïre innocente. Il lui fait rendre ce
Billet par un Esclave inconnu. Il se flattoit que Zaïre pouvoit ne point écouter
Nerestan ; Nerestan seul lui paroissoit
coupable. Il ordonne qu'on l'arrête et
qu'on l'enchaîne. Et il va à l'heure et à
la place du rendez- vous , attendre l'effet
de la Lettre.
La Lettre est rendue à Zaïre , elle la
lit en tremblant; et après avoir long- tems
hesité , elle dit enfin à l'Esclave , qu'elle
attendra Nerestan , et donne ordre qu'on
l'introduise. L'Esclave rend compte de
tout à Orosmane.
Le malheureux Soudan tombe dans
l'excès d'une douleur mêlée de fureur et
de larmes. Il tire son poignard , et il
pleure, Zaïre vient au rendez- vous dans
T'obscurité de la nuit. Orosmane entend
sa voix et son poignard lui échappe. Elle
H approche
4842 MERCURE DE FRANCE
approche , elle appelle Nerestan ; et à ce
nom Orosmane la poignarde.
Dans l'instant on lui amene Nerestan
enchaîné avec Fatime, complice de Zaïre.
Orosmane hors de lui , s'adresse à Nerestan , en le nommant son Rival : C'est
toi qui m'arraches Zaïre , dit- il ; regardela avant que de mourir ; que ton supplice
Commence par le sien ; regarde- la , te
dis-je. Nerestan approche de ce corps expirant. Ah! que vois-je ! ah ! ma sœur !
barbare , qu'as- tu fait .... A ce mot de
sœur, Orosmane est comme un homme
qui revient d'un songe funeste ; il connoît son erreur ; il voit ce qu'il a perdu;
il est trop abîmé dans l'horreur de son
état pour se plaindre. Nerestan et Fatime
lui parlent ; mais de tout ce qu'ils disent
il n'entend autre chose, si-non qu'il étoit
aimé. Il prononce le nom de Zaïre , il
court à elle , on l'arrête , il retombe dans
l'engourdissement de son desespoir.Qu'ordonnes-tu de moi? lui dit Nerestan. Le
Soudan , après un long silence , fait ôter
les fers, à Nerestan , le comble de largesses , lui et tous les Chrétiens , et se
tue auprès de Zaïre.
Voilà , Monsieur le Plan exact de la
conduite de cette Tragédie que j'expose
avec toutes ses fautes. Je suis bien loin
de
A O UST. 17328 1845
de m'enorgueillir du succès passager de
quelques Représentations. Qui ne connoît
Fillusion du Théatre ? Qui ne sçait qu'une
situation interessante , mais triviale , une
nouvauté brillante et hazardée , la seule
voix d'une Actrice , suffisent pour tromper quelque temps le Public. Quelle distance immense entre un Ouvrage souffert
au Théatre et un bon Ouvrage! j'en sens
malheureusement toute la difference. Je
vois combien il est difficile de réussir au
gré des Connoisseurs. Je ne suis pas plus
indulgent qu'eux pour moi- même; et si
j'ose travailler , c'est que mon goût extrême pour cet Art, l'emporte encore sur
la connoissance que j'ai de monpeu de talent. Je suis , &c
sur la Tragedie de Zaïre.
Q
Uoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine , Monsieur , de faire les Extraits des Pieces nouvelles ; cependant vous me privez de cet
avantage , et vous voulez que ce soit moi
qui parle de Zaire. Il me semble que je
vois M. le Normand ou M. Cochin (a)
réduire un de leurs Clients à plaider luimême sa cause. L'entreprise est dangereuse , mais je vais mériter au moins la
(a ) Deux fameux Avocats.
con-
AOUST. 1732 1829
confiance quevous avez en moi par la sincerité avec laquelle je m'expliquerai.
Zaïre est la premiere Piece de Théatre
dans laquelle j'aye osé m'abandonner à
toute la sensibilité de mon cœur. C'est la
seule Tragédie tendre que j'aye faite. Je
croiois dans l'âge même des passions les
plus vives , que l'amour n'étoit point fait
pour le Théatre tragique. Je ne tegardois
cette foiblesse que comme un défaut char
mant, qui avillissoit l'Art des Sophocles;
les connoisseurs qui se plaisent plus à la
douceur élégante de Racine , qu'à la force de Corneille , me paroissoient ressembler aux Curieux qui préférent les nuditez du Correge, au chaste et noble Pinceau de Raphaël.
Le public qui fréquente les Spectacles,
est aujourd'hui plus que jamais dans le
goût du Correge. Il faut de la tendresse et
du sentiment ; c'est même ce que les Acteurs jouent le mieux. Vous trouverez
vingt Comédiens qui plairont dans An
dronic et dans Hypolite , et à peine un seul
qui réussisse dans Cinna et dans Horace.
Il a donc fallu me plier aux mœurs du
temps , et commencer tard à parler d'amour.
J'ai cherché au moins à couvrir cette
passion de toute la bienseance possible ,'
1830 MERCURE DE FRANCE
et pour l'annoblir j'ai voulu la mettre à
côté de ce que les hommes ont de plus res
pectable. L'idée me vint de faire contras
ter dans un même Tableau , d'un côté ,
l'honneur, la naissance , la patrie , la religion ; et de l'autre , l'amour le plus tendre et le plus malheureux ; les mœurs des Mahometans et celles des Chrétiens , la
Cour d'un Soudan , et celle d'un Roy de
France , et de faire paroître pour la premiere fois des François , sur la Scene Tra- gique. Je n'ai pris dans l'Histoire que I'Epoque de la Guerre de S. Loüis ; tout le
reste est entierement d'invention. L'Idée
de cette Piece étant si neuve et si fertile ,
s'arrangea d'elle- même ; et au lieu que le
plan d'Eriphile m'avoit beaucoup couté ,
celui de Zaïre fut fait en un seul jour, et
Fimagination , échauffée par l'interêt qui
regnoit dans ce plan , acheva la Piece en
vingt deux jours.
Il entre peut être un peu de vanité
dans cet aveu ( car où est l'artiste sans
amour propre , mais je devois cette
excuse au public , des fautes et des négligences qu'on a trouvées dans ma
Tragédie. Il auroit été mieux , sans
doute , d'attendre à la faire représenter ,
que j'en eusse châtié le stile mais des
raisons , dont il est inutile de fatiguer
Le
AOUST. 1732. 1831
le Public , n'ont pas permis qu'on differât. Voici , Monsieur , le sujet de cette
Piece.
Il
La Palestine avoir été enlevée aux Princes Chrétiens par le Conquerant Saladin.
Noradin , Tartate d'origine , s'en étoit
ensuite rendu maître. Õrosmane , fils de
Noradin , jeune homme plein de grandeur , de vertus et de passions , commen.
çoit à regner avec gloire dans Jérusalem.
Il avoit porté sur le Trône de la Syrie
la franchise et l'esprit de liberté de ses
Ancêtres. Il méprisoit les regles austeres
du Serrail , et n'affectoit point de se rendre invisible aux Etrangers et à ses Sujets, pour devenir plus respectable. If traitoit avec douceur les Esclaves Chrétiens , dont son Serrail et ses Etats étoient
remplis. Parmi ces Esclaves il s'étoit trouvé un enfant , pris autrefois au Sac de
Césarée , sous le Regne de Noradin. Cet
enfant ayant été racheté par des Chrétiens à l'âge de neuf ans , avoit été amené
en France au Roy S. Louis , qui avoit daigné prendre soin de son éducation et de
sa fortune. Il avoit pris en France le nom
de Nerestan ; et étant retourné en Syrie ,
il avoit été fait prisonnier encore une
fois , et avoit été enfermé parmi les Esclaves d'Orosmane. Il retrouva dans la
captivité
1832, MERCURE DE FRANCE 1
captivité une jeune personne avec qui
il avoit été prisonnier dans son enfance
lorsque les Chrétiens avoient perdu Césarée. Cette jeune personne à qui on avoit
donné le nom de Zaïre , ignoroit sa naissance , aussi bien que Nerestan et que
tous ces enfans de tribut qui sont enlevez
debonne heure des mains de leurs parens,
et qui ne connoissent de famille et de Patrie que le Serrail. Zaïre sçavoit seulement qu'elle étoit née Chrétienne. Nerestan et quelques autres Esclaves un peu
plus âgez qu'elle , l'en assuroient. Elle
avoit toûjours conservé un ornement qui
renfermoit une Croix , seule preuve qu'el
le eût de sa Religion. Une autre Esclave
nommée Fatime, née Chrétienne, et mise
au Serrail à l'âge de dix ans , tâchoit d'instruire Zaïre du peu qu'elle sçavoit de la
Religion de ses Peres. Le jeune Nerestan
qui avoit la liberté de voir Zaïre et Fatime , animé du zele qu'avoient alors les
Chevaliers François , touché d'ailleurs
pour Zaïre de la plus tendre amitié , la
disposoit au Christianisme. Il se proposa
de racheter Zaïre , Fatime et dix Cheva
liers Chrétiens , du bien qu'il avoit acquis
en France et de les amener à la Cour de
S. Louis. Il eut la hardiesse de demander
au Soudan Orosmane la permission.de
retourner
AOUST. *
1833 17322
retourner en France , sur sa seule parole
et le Sultan eut la générosité de le permettre. Nerestan partit et fut deux ans
hors de Jerusalem.
Cependant la beauté de Zaïre croissoit
avec son âge , et la naïveté touchante de
son caractere , la rendoit encore plus almable que sa beauté. Orosmane la vit et
kui parla. Un cœur comme le sien ne
pouvoit l'aimer qu'éperdument. Il résolut de bannir la molesse qui avoit effeminé tant de Rois de l'Asie et d'avoir
dans Zaïre un ami , une maîtresse , une
femme , qui lui tiendroit lieu de tous les
plaisirs , et qui partageroit son cœur avec les devoirs d'un Prince et d'un Guerrier.'
Les foibles idées du Christianisme , tracées à peine dans le cœur de Zaïre , s'éyauoüirent bien-tôt à la vûë du Soudan ;
elle l'aima autant qu'elle en étoit aimée ,
sans que l'ambition se mêlât en rien à la
pureté de sa tendresse.
›
Nerestan ne revenoit point de France.
Zaïre ne voyoit qu'Orosmane et son
amour. Elle étoit prête d'épouser le Sultan lorsque le jeune François arrive.
Orosmane le fait entrer en présence même de Zaïre. Nerestan apportoit avec la
rançon de Zaïre et de Fatime , celle de
dix Chevaliers qu'il devoit choisir. J'ai satisfait
1834 MERCURE DE FRANCE
satisfait à mes sermens , dit- il au Soudan,
C'est à toi de tenir ta prom sse , de me
remettre Zaïre , Fatime et les dix Che
valiers ; mais apprends que j'ai épuisé ma
fortune à payer leur rançon. Une pauvreté noble est tout ce qui me reste ; je
ne puis me racheter moi- même ; e viens
me remettre dans tes fers. Le Soudan ,
satisfait du grand courage de ce Chrétien , et né pour être plus genereux encore , lui rendit toutes les rançons qu'il
apportoit , lui donna cent Chevaliers au
lieu de dix et le combla de présens ; mais
il lui fit entendre que Zaïre n'étoit pas
faite pour être rachetée , et qu'elle étoit
d'un prix au- dessus de toutes les rançons.
Il refusa aussi de lui rendre parmi les
Chevaliers qu'il délivroit , un Prince de
Lusignan , fait Esclave depuis long-temps
dans Cesarée.
Ce Lusignan , le dernier de la Branche
des Rois de Jerusalem , étoit un Vieil.
lard respecté dans l'Orient , l'amour de
tous les Chrétiens , et dont le nom seul
pouvoit être dangereux aux Sarrasins,
C'étoit lui principalement que Nerestan
avoit voulu racheter. Il parut devant
Orosmane accablé du refus qu'on lui faisoit de Lusignan et de Zaïre. Le Soudan
remarqua ce trouble ; il sentit dès ce moment
AOUST. 1732. 1835-
mentun commencement de jalousie que
la génerosité de son caractere lui fit étouf
fer. Cependant il ordonna que les cent
Chevaliers fussent prêts à partir le lendemain avec Nerestan.
*
Zaïre , sur le point d'être Sultane , vou
lut donner au moins à Nerestan une preu
ve de sa reconnoissance. Elle se jette aux
pieds d'Orosmane pour obtenir la liberté
du vieux Lusignan. Orosmane ne pouvoit
rien refuser à Zaïre. On alla tirer Lusignan
des fers. Les Chrétiens délivrez étoient
avec Nerestan dans les Appartemens exterieurs du Serrail ; ils pleuroient la destinée de Lusignan , sur tout le Chevalier
de Chatillon , ami tendre de ce malheureux Prince , ne pouvoit se résoudre à ac
cepter une liberté qu'on refusoit à son
ami et à son Maître , lorsque Zaïre arrive
et leur amené celui qu'ils n'esperoient
plus.
Lusignan , ébloui de la lumiere qu'il
revoyoit après vingt années de prison ,
pouvant se soutenir à peine , ne sçachant
où il est et où on le conduit. Voyant
enfin qu'il étoit avec des François et reconnoissant Chatillon , s'abandonna à
cette joye mêlée d'amertume , que les
malheureux éprouvent dans leurs consolations. Il demande à qui il doit sa délivrance
1836 MERCURE DE FRANCE
livrance. Zaïre prend la parole en lui présentant Nerestan ; c'est à ce jeune François , dit-elle , que vous et tous les Chrétiens , devez votre liberté. Alors le Vieillard apprend que Nerestan a été élevé.
dans le Serrail avec Zaire , et se tournant vers eux : hélas ! dit-il , puisque !
vous avez pitié de mes malheurs , achevez votre ouvrage , instruisez- moi du sort de mes enfans. Deux me furent enlevez au berceau , lorsque je fus pris dans
Césarée ; deux autres furent massacrez de
vant moi avec leur mere. O mes fils ! ô
Martirs ! veillez du haut du Ciel sur mes
autres enfans , s'ils sont vivans encore.
Helas ! j'ai sçû que mon dernier fils et
ma fille, furent conduits dans ce Serrail.
Vous qui m'écoutez , Nerestan , Zaïre ,
Chatillon , n'avez- vous nulle connoissance de ces tristes restes du Sang de Godefroy et de Lusignan.
Au milieu de ces questions , qui déja
remuoient le cœur de Nerestan et de Zaïre; Lusignan apperçut au bras de Zaïre
un ornement qui renfermoit une Croix,
Il se souvint que l'on avoit mis cette parure à sa fille lorsqu'on la portoit au Baptême ; Chatillon l'en avoit ornée lui-même , et Zaïre lui avoit été arrachée de
ses bras avant d'être baptisée. La ressemblance
A O UST. 1732 1837
blance des traits , l'âge , toutes les circonstances , une cicatrice de la blessure
que son jeune fils avoit reçue , tout confirme à Lusignan qu'il est pere encore; et
la Nature parlant à la fois au cœur de
tous les trois , et s'expliquant par des
larmes Embrassez- moi , mes chers enfans , s'écria Lusignan , et revoyez votre
-pere. Zaïre et Nerestan ne pouvoient s'arracher de ses bras. Mais helas ! dit ce Vieil-
-lard infortuné , goûterai- je une joye pure.
Grand Dieu qui me rends ma fille , me
la rends-tu Chrétienne ? Zaïre rougit et
frémit à ces paroles. Lusignan vit sa honte et son malheur , et Za ire avoua qu'elle
étoit Musulmane. La douleur , la Religion et la Nature , donnerent en ce moment des forces à Lusignan ; il embrassa sa fille et lui montrant d'une main
Je Tombeau de Jesus- Christ et le Ciel de
l'autre , animé de son desespoir , de son
zele , aidé de tant de Chrétiens , de son
fils et du Dieu qui l'inspire , il touche
sa fille , il l'ébranle , elle se jette à ses
pieds et lui promet d'être Chrétienne.
Au moment arrive un Officier du Serrail qui sépare Zaïre de son père et de
son frere et qui arrête tous les Chevaliers François. Cette rigueur inopinée
étoit le fruit d'un Conseil qu'on venoit
f
de
838 MERCURE DE FRANCE
de tenir en présence d'Orosmane. Là
Flotte de S. Louis étoit partie de Chipre,
et on craignoit pour les Côtes de Sirie ;
mais un second Courier ayant apporté
la nouvelle du départ de S. Louis pour
l'Egypte. Orosmane fut rassuré ; il étoit
lui- même ennemi du Soudan d'Egypte.
Ainsi n'ayant rien à craindre ni du Roy.
ni des François qui étoient à Jerusalem , il commanda qu'on les renvoyât
leur Roy,et ne songea plus qu'à réparer
par la pompe et la magnificence de son
mariage la rigueur dont il avoit usé envers Zaïre.
,
Pendant que le Mariage se préparoit,
Zaïre désolée demanda au Soudan la
permission de revoir Nerestan encore une
fois. Orosmane , trop heureux de trouver une occasion de plaire à Zaïre , eut
l'indulgence de permettre cette entrevûë. Nerestan revit donc Zaire , mais ce
fut pour lui apprendre que son pere étoit
prêt d'expirer, qu'il mouroit entre la joye
d'avoir retrouvé ses enfans et l'amertume
d'ignorer si Zaïre seroit Chrétienne , et
qu'il lui ordonnoit en mourant d'être baptisée ce jour-là même de la main du Ponrife de Jerusalem. Zaïre attendrie et vain
cuë, promit tout et jura à son frere qu'elle
ne trahiroit point le sang dont elle étoir née,
A OUST. 17328 7829
née , qu'elle seroit Chrétienne , qu'elle
n'epouseroit point Orosmane , qu'elle ne
prendroit aucun parti avant que d'avoir
été baptisée.
A peine avoit-elle prononcé ce ser,
ment , qu'Orosmane , plus amoureux et
plus aimé que jamais , vient la prendre
pour la conduire à la Mosquée. Jamais
on n'eut le cœur plus déchiré que Zaïre ;
elle étoit partagée entre son Dieu , sa famille , son nom qui la retenoient , et le
plus aimable de tous les hommes qui l'a,
doroit. Elle ne se connut plus ; elle ceda
à la douleur et s'échapa des mains de son
Amant, le quittant avec désespoir et le
laissant dans l'accablement de la surprise,
de la douleur et de la colere.
Les impressions de jalousie se reveil
lerent dans le cœur d'Orosmane. L'orgueil les empêcha de paroître , et l'amour
Ics adoucit. Il prit la fuite de Zaïre pour
un caprice , pour un artifice innocent,
pour la crainte naturelle à une jeune fille,
pour toute autre chose , enfin, que pour
une trahison . Il vit encore Zaïre , lui
pardonna et l'aima plus que jamais, L'a
mour de Zaïre augmentoit par la tendresse indulgente de son Amant. Elle se
jette en larmes à ses genoux , le supplie
de differer le Mariagejusqu'au lendemain
Elle
1840 MERCURE DE FRANCE
>
Elle comptoit que son frere seroit alors
parti , qu'elle auroit reçû le Baptême ,
que Dieu lui donneroit la force de résister. Elle se flattoit même quelquefois
que la Religion Chrétienne lui permettroit d'aimer un homme si tendre si
genereux , si vertueux , à qui il ne manquoit que d'être Chrétien. Frappée de
toutes ces idées , elle parloit à Orosmane
avec une tendresse si naïve et une douleur si vraye , qu'Orosmane ceda encore
et lui accorda le sacrifice de vivre sans
elle ce jour-là. Il étoit sur d'être aimé;
il étoit heureux dans cette idée et fermoit les yeux sur le reste.
f Cependant dans les premiers mouvemens de jalousie , il avoit ordonné que
le Serrail fût fermé à tous les Chrétiens.
Nerestan trouvant le Serrail fermé et n'en
soupçonnant pas la cause , écrivit une
Lettre pressante à Zaïre ; il lui mandoit
de lui ouvrir une porte secrette qui conduisoit vers la Mosquée , et lui recommandoit d'être fidelle.
La Lettre tomba entre les mains d'un
Garde qui la porta à Orosmane. Le Soudan en crut à peine ses yeux. Il se vit
trahi ; il ne douta pas de son malheur et
du crime de Zaïre. Avoir comblé un
Etranger , un Captif de bienfaits ; avoir
donné
A O UST. 17327 184r
donné son cœur , sa Couronne à une fille
Esclave ; lui avoir tout sacrifié ; ne vivre
que pour elle , et en être trahi pour ce
Captif même; être trompé par les appa
rences du plus tendre amour ; éprouver
en un moment ce que l'Amour a de plus
violent, ce que l'ingratitude a de plus noir,
ce que la perfidie a de plus traître : c'étoit, sans doute , un état horrible. Mais
Orosmane aimoit, et il souhaitoit de trouver Zaïre innocente. Il lui fait rendre ce
Billet par un Esclave inconnu. Il se flattoit que Zaïre pouvoit ne point écouter
Nerestan ; Nerestan seul lui paroissoit
coupable. Il ordonne qu'on l'arrête et
qu'on l'enchaîne. Et il va à l'heure et à
la place du rendez- vous , attendre l'effet
de la Lettre.
La Lettre est rendue à Zaïre , elle la
lit en tremblant; et après avoir long- tems
hesité , elle dit enfin à l'Esclave , qu'elle
attendra Nerestan , et donne ordre qu'on
l'introduise. L'Esclave rend compte de
tout à Orosmane.
Le malheureux Soudan tombe dans
l'excès d'une douleur mêlée de fureur et
de larmes. Il tire son poignard , et il
pleure, Zaïre vient au rendez- vous dans
T'obscurité de la nuit. Orosmane entend
sa voix et son poignard lui échappe. Elle
H approche
4842 MERCURE DE FRANCE
approche , elle appelle Nerestan ; et à ce
nom Orosmane la poignarde.
Dans l'instant on lui amene Nerestan
enchaîné avec Fatime, complice de Zaïre.
Orosmane hors de lui , s'adresse à Nerestan , en le nommant son Rival : C'est
toi qui m'arraches Zaïre , dit- il ; regardela avant que de mourir ; que ton supplice
Commence par le sien ; regarde- la , te
dis-je. Nerestan approche de ce corps expirant. Ah! que vois-je ! ah ! ma sœur !
barbare , qu'as- tu fait .... A ce mot de
sœur, Orosmane est comme un homme
qui revient d'un songe funeste ; il connoît son erreur ; il voit ce qu'il a perdu;
il est trop abîmé dans l'horreur de son
état pour se plaindre. Nerestan et Fatime
lui parlent ; mais de tout ce qu'ils disent
il n'entend autre chose, si-non qu'il étoit
aimé. Il prononce le nom de Zaïre , il
court à elle , on l'arrête , il retombe dans
l'engourdissement de son desespoir.Qu'ordonnes-tu de moi? lui dit Nerestan. Le
Soudan , après un long silence , fait ôter
les fers, à Nerestan , le comble de largesses , lui et tous les Chrétiens , et se
tue auprès de Zaïre.
Voilà , Monsieur le Plan exact de la
conduite de cette Tragédie que j'expose
avec toutes ses fautes. Je suis bien loin
de
A O UST. 17328 1845
de m'enorgueillir du succès passager de
quelques Représentations. Qui ne connoît
Fillusion du Théatre ? Qui ne sçait qu'une
situation interessante , mais triviale , une
nouvauté brillante et hazardée , la seule
voix d'une Actrice , suffisent pour tromper quelque temps le Public. Quelle distance immense entre un Ouvrage souffert
au Théatre et un bon Ouvrage! j'en sens
malheureusement toute la difference. Je
vois combien il est difficile de réussir au
gré des Connoisseurs. Je ne suis pas plus
indulgent qu'eux pour moi- même; et si
j'ose travailler , c'est que mon goût extrême pour cet Art, l'emporte encore sur
la connoissance que j'ai de monpeu de talent. Je suis , &c
Fermer
Résumé : LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
Dans sa lettre à M. D.L.R., Voltaire discute de sa tragédie 'Zaïre'. Il explique qu'il a dû parler lui-même de cette pièce, faute d'extrait par un avocat. Voltaire présente 'Zaïre' comme la première œuvre où il a exprimé la sensibilité de son cœur, contrairement à ses croyances antérieures sur l'amour au théâtre tragique. Cette approche est justifiée par les goûts du public contemporain, qui préfère la tendresse et le sentiment. Voltaire a cherché à couvrir la passion amoureuse de bienséance et à l'anoblir en la mettant en contraste avec des valeurs respectables comme l'honneur, la naissance, la patrie et la religion. L'action se déroule en Palestine, sous le règne d'Orosmane, fils de Noradin. Orosmane, un jeune homme vertueux, traite avec douceur les esclaves chrétiens. Parmi eux se trouvent Zaïre et Nerestan, deux enfants chrétiens élevés en France et capturés à nouveau. Zaïre, ignorant ses origines, est instruite dans la foi chrétienne par une esclave nommée Fatime. Nerestan, animé par le zèle des chevaliers français, cherche à racheter Zaïre et d'autres chrétiens pour les ramener en France. Orosmane, tombé amoureux de Zaïre, décide de l'épouser. Cependant, Nerestan revient et demande la libération de Zaïre et d'autres chevaliers. Orosmane refuse de libérer Zaïre, mais libère les chevaliers et Nerestan. Zaïre, sur le point d'épouser Orosmane, obtient la libération du vieux Lusignan, un prince de Lusignan. Lusignan, reconnaissant Zaïre et Nerestan comme ses enfants, les supplie de lui révéler le sort de ses autres enfants. Zaïre avoue être musulmane, mais promet de se convertir au christianisme sous la pression de son père. La pièce se complique lorsque des nouvelles de la flotte de Louis XIV inquiètent Orosmane, qui finit par autoriser le départ des chrétiens. Zaïre, après avoir promis à son père de se convertir, est confrontée à Orosmane, qui ignore encore sa décision. Zaïre, déchirée entre son amour pour Orosmane et ses obligations familiales et religieuses, finit par quitter Orosmane dans un moment de désespoir. Orosmane, malgré des sentiments de jalousie, pardonne à Zaïre et accepte de différer leur mariage. Cependant, une lettre de Nerestan, demandant à Zaïre de lui ouvrir une porte secrète, tombe entre les mains d'Orosmane. Ce dernier, croyant à une trahison, ordonne l'arrestation de Nerestan et attend Zaïre à un rendez-vous. Zaïre, pensant rencontrer Nerestan, est poignardée par Orosmane lorsqu'elle appelle son frère. Orosmane réalise alors son erreur et, après un moment de désespoir, libère Nerestan et se tue auprès de Zaïre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 254-269
REFLEXIONS de M. Simonnet Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733. Quel est l'état le plus propre à acquerir la Sagesse, de la Richesse ou de la Pauvreté.
Début :
Il est une vraye et une fausse Sagesse, et les hommes sont si aveugles ou si [...]
Mots clefs :
Sagesse, Richesses, Pauvreté, Passions, Riches, Vertu, Hommes, Vérité, Monde, Préjugés
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS de M. Simonnet Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733. Quel est l'état le plus propre à acquerir la Sagesse, de la Richesse ou de la Pauvreté.
REFLEXIONS de M. Simonnet
Prieur d'Heurgeville , sur la Question
proposée dans le Mercure d'Août 1733 .
Quel est l'état le plus propre à acquerir la
Sagesse , de la Richesse ou de la Pauvreté.
I
و
L est une vraye et une fausse Sagesse ,
et les hommes sont si aveugles ou si
pervers , qu'il est très - rare qu'ils ne recherchent
et n'estiment plutôt ce vain
fantôme de Sagesse que la Sagesse
même , qu'ils traitent de foiblesse et de
simplicité ; tant le déreglement du coeur
a répandu de profondes ténébres dans
l'esprit. Ce seroit donc " bâtir en l'air et
établir des principes sans fondement, que
de vouloir assigner l'état le plus favora
ble à la Sagesse , sans avoir auparavant
défini ce que l'on entend ordinairement,
et ce que l'on doit entendre par ce terme
si commun , mais dont on a des idées și
peu justes et si confuses.
En quoi le monde fait-il consister la
Sagesse ? Dans un extérieur de probité
que le coeur dément ; dans l'art de dissimuler
ses sentimens ; à parler d'une
façon et penser d'une autre ; à donner à
la fausseté, des couleurs de la verité; et à
couvrir
FEVRIER. 1734. 255
couvrir celle - ci des apparences odieuses
du mensonge ; à faire jouer mille ressorts
et mille machines pour venir à ses fins ;
et à engager les hommes droits dans les
piéges qu'on leur tend : c'est ce qu'on
nomme fine politique , Sagesse consommée.
Paroître avec un visage riant et un
visage ouvert , lorsque l'on est rongé intérieurement
d'envie , de jalousie , d'animosité
faire obligeamment mille offres
de services à ceux même que l'on verroit
avec joye perir et abîmer, parce que l'interêt
et l'ambition le demandent; sçavoir
prendre des souterrains qui cachent le
crime et l'injustice , pour se pousser et
faire son chemin à quelque prix que ce
soit ; se deffendre des vices grossiers ,
énormes et infamans , sans se mettre en
peine de toutes les horreurs qui se cachent
sous le voile des ténébres et du silence
; c'est ce qui s'appelle être Sage :
en un mot, certe Sagesse du monde n'est
que le déguisement des passions criminelles
dont on est l'esclave ; au lieu que
la vraie Sagesse en est la victoire et le
triomphe, ou du moins elle apprend à les
regler , à les moderer , à les maîtriser.
Il y en a qui mettent la Sagesse dans
une humeur sombre, mélancolique , austere
; dans un air triste et morne ; dans
C vj
une
256 MERCURE DE FRANCE
une certaine pesanteur ennuyeuse et à
charge à tout le monde ; mais ils se
trompent: la vraye sagesse n'a rien de farouche
ni de rebutant , c'est une vertu
de societé qui lie les hommes par la bonté
, la douceur , l'amitié sincere , qui les
instruit et les corrige , sans les choquer
ni les aigrir , elle s'insinue dans les coeurs
par des charmes dont ils ne peuvent se
deffendre. Quoiqu'elle soit ennemie du
déguisement et de la duplicité , elle
sçait dissimuler à propos, et semble ne pas
appereevoit ce qu'elle ne peut rectifier.
Elle fait valoir agréablement les interêts
de la justice et de la verité , et elle a le
secret de les rendre aimables ; si elle est
obligée de combattre vigoureusement
ou de souffrir pour les deffendre , elle le
fait avec joye , sans fiel , sans animosité.
Sa constance la soutient dans tous les
maux et dans les disgraces : quoiqu'elle
n'y soit pas insensible , elle aime mieux en
étre la victime que de les susciter, quand
elle le pourroit , à ceux qui se déclarent
ses ennemis .
Les Stoïciens se sont rendus ridicules,
par l'idée extravagante qu'ils donnoient
de leur Sage. A les entendre il étoit aussi
insensible qu'un rocher contte lequel
viennent se briser les flots de la Mer. Les
inforFEVRIER
. 1734. 257
infortunes , les pertes , les afflictions les
plus accablantes ne lui causoient pas la
moindre émotion. Il étoit à l'épreuve des
douleurs les plus cuisantes , des playes les
plus profondes , des plus terribles coups,
dont un homme puisse être frappé . Il n'y
avoit ni peines ni tourmens si affreux qui
pussent troubler la severité de son ame,
et l'empêcher d'être heureux. Voilà à
quelle outrance le feu de l'imagination
a porté des hommes , d'ailleurs éclairez
, qui faisoient l'admiration de leur
tems , et qui s'appliquoient uniquement
à la recherche de la Sagesse ; telle étoit
l'idée fausse et chimerique qu'ils en
avoient conçue , et qu'ils vouloient en faire
concevoir aux autres . Il falloit qu'ils connussent
bien peu l'Homme naturellement
si sensible et si délicat , pour le croire
capable d'une telle insensibilité , d'une
telle dureté , qui seroit contre sa nature
et qui dégenereroit en vice. Ils ne sçavoient
gueres ce que c'étoit que la vertu
pour en forger une de cette trempe. La
vertu ne consiste pas à être insensible
mais à vaincre la sensibilité par une fermeté
et une constance inébranlable qui
tienne inviolablement attaché au devoir.
C'est ainsi que de tout tems chacun
s'est figuré une Sagesse à son gré , et selon
258 MERCURE DE FRANCE;
,
lon son caprice; on est tombé tantôt dans
un excès, tantôt dans un autre . On a consulté
ses vûës , ses desseins , ses intérêts
pour paroître Sage sans l'être effectivement
, les passions se sont travesties et
ont voulu se montrer sous l'habillement
de la Sagesse ; mais si elles ont trompé
quelque tems les yeux des hommes peu
éclairez , on les a enfin reconnues pour
ce qu'elles étoient , et elles ont été honteu
sement dépouillées de ce vain ornement
dont elles avoient eu l'audace de se parer.
La parole du sage : rien de trop , est
peut-être la notion la plus juste , la plus
précise , la plus exacte que l'on puisse
donner de la vraie Sagesse. La difficulté
est de trouver et de garder ce juste milieu
en quoi elle consiste. Le sentier est extrémement
étroit et glissant ; il n'est pas
aisé de l'appercevoir , et il est presque
impossible de n'y pas broncher : delà
vient qu'il y a si peu de personnes qui
y entrent et qui s'y soutiennent. Les uns
sont trop promps , trop vifs , trop ardens ;
les autres trop flegmatiques , trop indolens
: vous en verrez qui affectent un
sérieux et une gravité qui glace : its
veulent paroître Sages et ce sont de vrais
Pedants; d'autres, pour éviter ce travers,
sont sottement folâtres et badins sans
>
rien
FEVRIER. 1734. 259
›
rien rabattre de la bonne opinion qu'ils
ont d'eux - mêmes ; beaucoup ont des manieres
trop libres et peu décentes , d'autres
sont trop resserrez , trop pointilleux .
Franchement à regarder les hommes tels
qu'ils sont , il n'y en a point dont on
puisse prononcer absolument qu'ils sont
Sages. Ils ont tous leurs défauts
et la
vraye Sagesse n'en souffre point , parce
que les défauts sont autant de dérangemens
de la raison , d'accès de folie , moins
durables , à la verité , et moins sensibles
mais aussi réels qu'une folie déclarée et
perseverante. La parfaite Sagesse est plutôt
dans le Ciel que sur la terre ; notre
partage est d'y tendre et d'en approcher
autant que la foiblesse humaine le permet
, en réprimant et retranchant lesdéfauts
que nous remarquons en nous : ( et
heureux qui les connoît ! c'est un commencement
de Sagesse , ) mais il ne faut
pas être assez vain pour s'imaginer jamais
de l'avoir acquise dans toute sa perfection.
·
Cette sublime vertu consiste donc dans
une certaine force , une certaine vigueur,
qui tient l'ame comme sur un point fixe
dans un exact équilibre entre l'excès.de
joye et de tristesse , de fermeté et de sensibilité,
d'amour et d'indifférence, de lentear
260 MERCURE DE FRANCE
>
teur et de vivacité , de bravoure et de
retenuë , de crainte et d'intrépidité ; qui
la rend maîtresse de tous ses mouvemens ,
qu'elle regle et qu'elle modere selon les
loix d'une raison éclairée qui la met audessus
de toute révolte des sens , de tout
déreglement des passions qu'elle gouverne
et qu'elle réduit avec un empire absolu.
Telle est la vraye Sagesse , qui convient
à l'homme,à laquelle il peut et doit
aspirer , mais dont, foible comme il est ,
il s'écartera toujours de quelque degré
à proportion de sa foiblesse ; s'il ne lus
est pas donné de parvenir au comble de
la perfection , où réside la Sagesse dans
son plein , il n'est pas moins obligé de
travailler à en approcher et à mesure qu'il
fera du progrès , on pourra dire qu'il
augmente en Sagesse .
у
Or en ce sens y a- t- il un état plus
propre que l'autre à l'acquerir ? la fausse
Sagesse est fort asservie à la situation des
personnes, et dépendante des circonstances
, des erreurs , des passions qui la favorisent
et qui la soutiennent. Il n'en est
pas ainsi de la vraie Sagesse ; elle est libre
et indépendante ; comme une puissante
Reine elle domine souverainement sur
tous les Etats , sur toutes les conditions;
Elle brille dans la prosperité , elle triomphe
FEVRIER 1734. 261
phe dans l'adversité les Richesses ne
peuvent la corrompre ; les miseres de la
Pauvreté ne peuvent l'avilir ; Elle habite
noblement dans la chaumière et s'assie
modestement sur le trône ; son éclat et
sa force se font sentir sous de vils haillons
, comme sous la pourpre
des Rois.
Elle appelle , elle invite tous les peuples ,
toutes les nations , tous les hommes jeunes
et vieux , grands et petits , riches et
pauvres ; mais qu'il y en a peu qui l'écoutent
! presque tous aiment mieux se laisser
entraîner par la passion , que conduire
par la Sagesse. C'est une lumiere bienfaisante
et universelle qui luit dans les ténébres
, mais les ténébres ne la com
prennent pas ; l'erreur , les préjugez ,
les passions dominantes du coeur humain
forment dans l'ame des nuages épais qui
empêchent ordinairement ses rayons d'y
pénétrer. Ainsi, quoique la Sagesse d'ellemême
soit indépendante , et que par sa
force elle puisse absolument surmonter
tous les obstacles et triompher de tous ses
ennemis ; il faut cependant avouer que
comme elle n'agit point avec violence ,
les oppositions qu'elle rencontre dans
certains états l'en éloignent ; il est
vrai que celui là est plus propre à l'acquerir
où elle trouve moins de résistance
et
262 MERCURE DE FRANCE
et où elle s'insinue avec plus de facilité.
Il s'agit donc ici d'exantiner lequel des
deux Etats de Richesse ou de Pauvreté
présente à la Sagesse plus ou moins de
difficultés et d'obstacles à surmonter: Ces
obstacles se réduisent , comme je l'ai déja
insinué, aux erreurs, aux préjugez , aux
passions .
Il est constant que dans l'état de Pauvreté
les erreurs et les préjugez sont en
plus petit nombre et moins difficiles à
vaincre. La verité s'y fait jour beaucoup
plus aisément chez les grands et les riches
dont elle ne peut presque aborder. Une
troupe de flatteurs les assiegent : on a
interêt de les menager ; on n'ose choquer
leurs préjugez et leur parler avec franchise
dans la crainte de s'attirer quelque
facheuse affaire . Si on leur annonce la verité
, ce n'est qu'avec des ménagemens
et des adoucissemens qui l'énervent et la
défigurent : rarement ils la reconnoissent
sous les déguisemens dont on la couvre
et encore plus rarement ils se l'appliquent.
Un homme qui se mêle d'instruire
ou de reprendre, quelque précaution qu'il
prenne pour le faire honnêtement , devient
importun et passe pour incivil
chez les personnes d'un certain rang : on
craint de le voir et il est trop heureux si
on
FEVRIER. 1734 263
on ne le chasse pas honteusement , si
même on ne lance pas contre lui quelques
traits d'indignation et de vengeance .
Les Petits et les pauvres sont plus dociles
et moins délicats , on en approche sans
peine ; on leur fait voir la verité dans
tout son jour ; on ne craint point de les
fatiguer de remontrances ; si quelquefois
ils ne les reçoivent pas bien , on en est
quitte pour avoir perdu sa peine ; du
moins ils ne sont pas redoutables. On
voit par expérience qu'ils ne tiennent pas
beaucoup aux erreurs et aux préjugez ,
quand on veut se donner le soin de les
instruire. D'ailleurs ils en ont moins que
les riches les faux principes du monde
ne leur ont pas si fort gâté l'esprit et cor.
rompu le jugement .
:
Il y a parmi les personnes du commun
plus de droiture , de simplicité , de candeur
; excellentes dispositions pour donner
entrée à la Sagesse . Ils n'ont pas de
si grands interêts qui les dominent et qui
les aveuglent ; ils ne sont pas étourdis
par tout ce tumulte , ces intrigues , ces
grands mouvemens qui agitent les riches
et qui étouffent la voix de la Sagesse . Les
passions les plus vives, les plus flatteuses,
ou les plus turbulentes qui dévorent
coux-ci , et qui ferment toutes les ave-
: nues
264 MERCURE DE FRANCE
و
nuës à la Sagesse , sont bien amorties
dans la Pauvreté , parce qu'elles n'y trouvent
presque point d'amorce . Ces dangereuses
maîtresses du coeur humain ne
font que languis dans un état où elles
manquent d'aliment , où rien ne les favorise
, où tout semble conjuré pour
leur perte. L'amour propre , ce tyran des
grandes fortunes est presque anéanti
dans les humiliations de la Pauvreté ;
l'ambition toujours inquiéte inquiéte et jamais
contente, n'y voit point de jour à se produire
et demeure sans action , sans mouvement
, dans une espece de l'éthargie,
l'attachement aux Richesses qui suit la
possession , cette honteuse ct insatiable
avarice n'a gueres lieu où elle ne sent rien
qui l'attire et qui puisse la contenter.
S'il y a quelques exemples du contraire,
ce sont des prodiges qui ne tirent pas
conséquence. Pour peu qu'on connoisse
de Pauvre , on le voit plus satisfait dans
les bornes étroites de sa condition , et
moins avide des biens périssables , que la
plupart des riches du siécle ; la volupté ,
des délices qui corrompent le coeur , qui
empoisonnent l'ame , et qui étouffent la
Sagesse , ces funestes syrenes qui attirent,
qui chatment, qui enchantent, pour donner
la mort , trouvent peu d'ouverture
dans
FEVRIER 1734. 265
dans un état dont la peine et le travail
sont inséparables , où l'on gagne difficilement
son pain à la sueur de son front,
où le corps est masté par de rudes et de
continuelles fatigues , où l'on ne voit aucune
des douceurs et des commoditez
qui engendrent et qui fomentent la mollesse.
La vie dure et laborieuse n'est pas
compatible avec les délicatesses de la sensualité
, dont les Richesses et l'abondance
sont le pernicieux aliment. Le Pauvre est
donc plus libre , plus dégagé , moins
esclave des passions.
Il faut avouer que ces veritez sont désolantes
pour les Riches , qui n'ont pas
perdu tout sentiment d'honneur et de
probité, et qui conservent encore du gout
pour la vertu. Tel est le danger de leur
état , qu'à moins qu'ils ne soient continuellement
en garde , et qu'ils n'ayent
le courage de rompre toutes ces barrieres,
de dissiper tous ces nuages , d'écarter
tous ces obstacles , la vraie Sagesse ne
peut avoir accès auprès d'eux . Rien n'est
plus propre à rabattre la présomption
trop ordinaire aux personnes distinguées
dans le monde par les faveurs de la fortune
, et à leur faire sentir combien est
injuste le mépris qu'ils font de la Pauvreté
, qui , à ne consulter même que les
lumieres
266 MERCURE DE FRANCE
lumieres naturelles , est préferable à l'affluence
des richesses , parce qu'elle est
plus favorable à la sagesse et à la vertu .
Les hommes les plus éclairez du Paganisme
, ces anciens Philosophes si cebres
dans l'Antiquité , s'accordent en
ce point avec les Chrétiens. Ils regardent
la pauvreté jointe à la frugalité et
à la vie dure , qui en sont les suites naturelles
, comme l'Ecole de la vertu . Au
contraire tout le soin , l'attirail , les agitations
qui accompagnent les richesses ,
leur paroissent un veritable esclavage, qui
entraîne celui de toutes les passions qu'elles
font naître et qu'elles nourrissent . Lycurgue
, ce fameux Législateur de Sparte ,
netrouva pas de moïen plus sûr et plus
puissant pour former les Laccdémoniensà
la sagesse et à la vertu , que de leur deffendre
l'usage de l'or et de l'argent.Jamais les
anciens Romains ne parurent si sages et si:
vertueux que lorsqu'ils témoignerent un
souverain mépris pour les richesses , et.
dès que l'abondance et le luxe s'y furent
introduits , ils tomberent dans les folies,
er les extravagances des passions les plus
effienées. Socrate , déclaré par l'Oracle ,,
l'homme le plus sage de la Grece , n'étoit
que le fils d'un simple Artisan , et
quoique l'éclat de son mérite eût pû le
mettre
FEVRIER 1734. 267
mettre au large et lui procurer les graces
de la fortune , il méprisa constammant
les richesses , et témoigna en toute
Occasion l'estime qu'il faisoit de la Pauvreté.
A la vûë de tout ce que la pompe
et le luxe pouvoient étaler de plus brillant
, il se félicitoit lui- même de pouvoir
s'en passer ; que de choses , disoit- il,
dont je n'ai pas besoin .
Que les Riches ne fassent donc point
si fort les hommes importans ; qu'ils ne
se flattent point tant des avantages d'une
florissante prosperité ; qu'ils ne regar
dent pas d'un air si méprisant ; qu'ils
ne traitent pas avec tant de hauteur et
de dureté le Pauvre qui les fait vivre de
son travail , de son industrie et qui les
aide de ses services , plus necessaires.
que ceux qu'ils peuvent eux mêmes lui
rendre . En vain possederoient- ils tous les
trésors du monde , sans le Laboureur ,
le Vigneron , le Jardinier qui cultivens
la terre ; avec tout leur or et leur
argent
ils n'auroient pas de quoi fournir aux
besoins les plus pressants de la vie ; sans
P'Artisan qui travaille utilement pour
cux , sans les Serviteurs qui sont à leurs .
gages ; malgré l'abondance de leurs richesses
, ils manqueroient d'habits pour
se couvrir , et seroient privez de toutes
les
268 MERCURE DE FRANCE
1
les commoditez et les délices qu'ils recherchent
avec tant d'empressement.
Quoique les Riches disent et pensent ,
ils ne peuvent se passer du Pauvre , et
le Pauvre pourroit absolument se passer
d'eux. Accoutumé à se contenter de peu
et à vivre frugalement du travail de ses
mais , il subsisteroit sans l'usage de l'or
et de l'argent ; il tireroit toujours de la
fécondité de la terre , les vrayes richesses
qu'elle renferme dans son sein et qu'elle
reproduit chaque année ; il vivroit tranquille,
sans les injustes vexations des Riches
qui s'engraissent de sa substance
qui lui ravissent trop souvent , par fraude
ou à force ouverte , le juste fruit de
ses travaux et le modique heritage de
ses peres . La sagesse et la vertu , quand
il a le bonheur de les posseder , sont les
seuls biens solides qu'on ne peut lui ôter;
ils lui appartiennent préferablement au
Riche,qui s'en rend indigne par le choix
qu'il fait des biens périssables ; les heureuses
dispositions qu'il y apporte par
son état même le dédommagent bien de
ce qui lui manque du côté de la fortune.
Nonobstant les préjugez contraires, on
ne peut disconvenir que naturellement
la prosperité n'aveugle et l'adversité ne
donne d'excellentes leçons de sagesse . Il
est
FEVRIER 1734. 269
est donc prouvé que la Richesse qui est
un état de prosperité , est moins propre
à l'acquerir que la Pauvreté , dont l'Adversité
est la fidelle Compagne .
La suite pour le Mercure prochain.
Prieur d'Heurgeville , sur la Question
proposée dans le Mercure d'Août 1733 .
Quel est l'état le plus propre à acquerir la
Sagesse , de la Richesse ou de la Pauvreté.
I
و
L est une vraye et une fausse Sagesse ,
et les hommes sont si aveugles ou si
pervers , qu'il est très - rare qu'ils ne recherchent
et n'estiment plutôt ce vain
fantôme de Sagesse que la Sagesse
même , qu'ils traitent de foiblesse et de
simplicité ; tant le déreglement du coeur
a répandu de profondes ténébres dans
l'esprit. Ce seroit donc " bâtir en l'air et
établir des principes sans fondement, que
de vouloir assigner l'état le plus favora
ble à la Sagesse , sans avoir auparavant
défini ce que l'on entend ordinairement,
et ce que l'on doit entendre par ce terme
si commun , mais dont on a des idées și
peu justes et si confuses.
En quoi le monde fait-il consister la
Sagesse ? Dans un extérieur de probité
que le coeur dément ; dans l'art de dissimuler
ses sentimens ; à parler d'une
façon et penser d'une autre ; à donner à
la fausseté, des couleurs de la verité; et à
couvrir
FEVRIER. 1734. 255
couvrir celle - ci des apparences odieuses
du mensonge ; à faire jouer mille ressorts
et mille machines pour venir à ses fins ;
et à engager les hommes droits dans les
piéges qu'on leur tend : c'est ce qu'on
nomme fine politique , Sagesse consommée.
Paroître avec un visage riant et un
visage ouvert , lorsque l'on est rongé intérieurement
d'envie , de jalousie , d'animosité
faire obligeamment mille offres
de services à ceux même que l'on verroit
avec joye perir et abîmer, parce que l'interêt
et l'ambition le demandent; sçavoir
prendre des souterrains qui cachent le
crime et l'injustice , pour se pousser et
faire son chemin à quelque prix que ce
soit ; se deffendre des vices grossiers ,
énormes et infamans , sans se mettre en
peine de toutes les horreurs qui se cachent
sous le voile des ténébres et du silence
; c'est ce qui s'appelle être Sage :
en un mot, certe Sagesse du monde n'est
que le déguisement des passions criminelles
dont on est l'esclave ; au lieu que
la vraie Sagesse en est la victoire et le
triomphe, ou du moins elle apprend à les
regler , à les moderer , à les maîtriser.
Il y en a qui mettent la Sagesse dans
une humeur sombre, mélancolique , austere
; dans un air triste et morne ; dans
C vj
une
256 MERCURE DE FRANCE
une certaine pesanteur ennuyeuse et à
charge à tout le monde ; mais ils se
trompent: la vraye sagesse n'a rien de farouche
ni de rebutant , c'est une vertu
de societé qui lie les hommes par la bonté
, la douceur , l'amitié sincere , qui les
instruit et les corrige , sans les choquer
ni les aigrir , elle s'insinue dans les coeurs
par des charmes dont ils ne peuvent se
deffendre. Quoiqu'elle soit ennemie du
déguisement et de la duplicité , elle
sçait dissimuler à propos, et semble ne pas
appereevoit ce qu'elle ne peut rectifier.
Elle fait valoir agréablement les interêts
de la justice et de la verité , et elle a le
secret de les rendre aimables ; si elle est
obligée de combattre vigoureusement
ou de souffrir pour les deffendre , elle le
fait avec joye , sans fiel , sans animosité.
Sa constance la soutient dans tous les
maux et dans les disgraces : quoiqu'elle
n'y soit pas insensible , elle aime mieux en
étre la victime que de les susciter, quand
elle le pourroit , à ceux qui se déclarent
ses ennemis .
Les Stoïciens se sont rendus ridicules,
par l'idée extravagante qu'ils donnoient
de leur Sage. A les entendre il étoit aussi
insensible qu'un rocher contte lequel
viennent se briser les flots de la Mer. Les
inforFEVRIER
. 1734. 257
infortunes , les pertes , les afflictions les
plus accablantes ne lui causoient pas la
moindre émotion. Il étoit à l'épreuve des
douleurs les plus cuisantes , des playes les
plus profondes , des plus terribles coups,
dont un homme puisse être frappé . Il n'y
avoit ni peines ni tourmens si affreux qui
pussent troubler la severité de son ame,
et l'empêcher d'être heureux. Voilà à
quelle outrance le feu de l'imagination
a porté des hommes , d'ailleurs éclairez
, qui faisoient l'admiration de leur
tems , et qui s'appliquoient uniquement
à la recherche de la Sagesse ; telle étoit
l'idée fausse et chimerique qu'ils en
avoient conçue , et qu'ils vouloient en faire
concevoir aux autres . Il falloit qu'ils connussent
bien peu l'Homme naturellement
si sensible et si délicat , pour le croire
capable d'une telle insensibilité , d'une
telle dureté , qui seroit contre sa nature
et qui dégenereroit en vice. Ils ne sçavoient
gueres ce que c'étoit que la vertu
pour en forger une de cette trempe. La
vertu ne consiste pas à être insensible
mais à vaincre la sensibilité par une fermeté
et une constance inébranlable qui
tienne inviolablement attaché au devoir.
C'est ainsi que de tout tems chacun
s'est figuré une Sagesse à son gré , et selon
258 MERCURE DE FRANCE;
,
lon son caprice; on est tombé tantôt dans
un excès, tantôt dans un autre . On a consulté
ses vûës , ses desseins , ses intérêts
pour paroître Sage sans l'être effectivement
, les passions se sont travesties et
ont voulu se montrer sous l'habillement
de la Sagesse ; mais si elles ont trompé
quelque tems les yeux des hommes peu
éclairez , on les a enfin reconnues pour
ce qu'elles étoient , et elles ont été honteu
sement dépouillées de ce vain ornement
dont elles avoient eu l'audace de se parer.
La parole du sage : rien de trop , est
peut-être la notion la plus juste , la plus
précise , la plus exacte que l'on puisse
donner de la vraie Sagesse. La difficulté
est de trouver et de garder ce juste milieu
en quoi elle consiste. Le sentier est extrémement
étroit et glissant ; il n'est pas
aisé de l'appercevoir , et il est presque
impossible de n'y pas broncher : delà
vient qu'il y a si peu de personnes qui
y entrent et qui s'y soutiennent. Les uns
sont trop promps , trop vifs , trop ardens ;
les autres trop flegmatiques , trop indolens
: vous en verrez qui affectent un
sérieux et une gravité qui glace : its
veulent paroître Sages et ce sont de vrais
Pedants; d'autres, pour éviter ce travers,
sont sottement folâtres et badins sans
>
rien
FEVRIER. 1734. 259
›
rien rabattre de la bonne opinion qu'ils
ont d'eux - mêmes ; beaucoup ont des manieres
trop libres et peu décentes , d'autres
sont trop resserrez , trop pointilleux .
Franchement à regarder les hommes tels
qu'ils sont , il n'y en a point dont on
puisse prononcer absolument qu'ils sont
Sages. Ils ont tous leurs défauts
et la
vraye Sagesse n'en souffre point , parce
que les défauts sont autant de dérangemens
de la raison , d'accès de folie , moins
durables , à la verité , et moins sensibles
mais aussi réels qu'une folie déclarée et
perseverante. La parfaite Sagesse est plutôt
dans le Ciel que sur la terre ; notre
partage est d'y tendre et d'en approcher
autant que la foiblesse humaine le permet
, en réprimant et retranchant lesdéfauts
que nous remarquons en nous : ( et
heureux qui les connoît ! c'est un commencement
de Sagesse , ) mais il ne faut
pas être assez vain pour s'imaginer jamais
de l'avoir acquise dans toute sa perfection.
·
Cette sublime vertu consiste donc dans
une certaine force , une certaine vigueur,
qui tient l'ame comme sur un point fixe
dans un exact équilibre entre l'excès.de
joye et de tristesse , de fermeté et de sensibilité,
d'amour et d'indifférence, de lentear
260 MERCURE DE FRANCE
>
teur et de vivacité , de bravoure et de
retenuë , de crainte et d'intrépidité ; qui
la rend maîtresse de tous ses mouvemens ,
qu'elle regle et qu'elle modere selon les
loix d'une raison éclairée qui la met audessus
de toute révolte des sens , de tout
déreglement des passions qu'elle gouverne
et qu'elle réduit avec un empire absolu.
Telle est la vraye Sagesse , qui convient
à l'homme,à laquelle il peut et doit
aspirer , mais dont, foible comme il est ,
il s'écartera toujours de quelque degré
à proportion de sa foiblesse ; s'il ne lus
est pas donné de parvenir au comble de
la perfection , où réside la Sagesse dans
son plein , il n'est pas moins obligé de
travailler à en approcher et à mesure qu'il
fera du progrès , on pourra dire qu'il
augmente en Sagesse .
у
Or en ce sens y a- t- il un état plus
propre que l'autre à l'acquerir ? la fausse
Sagesse est fort asservie à la situation des
personnes, et dépendante des circonstances
, des erreurs , des passions qui la favorisent
et qui la soutiennent. Il n'en est
pas ainsi de la vraie Sagesse ; elle est libre
et indépendante ; comme une puissante
Reine elle domine souverainement sur
tous les Etats , sur toutes les conditions;
Elle brille dans la prosperité , elle triomphe
FEVRIER 1734. 261
phe dans l'adversité les Richesses ne
peuvent la corrompre ; les miseres de la
Pauvreté ne peuvent l'avilir ; Elle habite
noblement dans la chaumière et s'assie
modestement sur le trône ; son éclat et
sa force se font sentir sous de vils haillons
, comme sous la pourpre
des Rois.
Elle appelle , elle invite tous les peuples ,
toutes les nations , tous les hommes jeunes
et vieux , grands et petits , riches et
pauvres ; mais qu'il y en a peu qui l'écoutent
! presque tous aiment mieux se laisser
entraîner par la passion , que conduire
par la Sagesse. C'est une lumiere bienfaisante
et universelle qui luit dans les ténébres
, mais les ténébres ne la com
prennent pas ; l'erreur , les préjugez ,
les passions dominantes du coeur humain
forment dans l'ame des nuages épais qui
empêchent ordinairement ses rayons d'y
pénétrer. Ainsi, quoique la Sagesse d'ellemême
soit indépendante , et que par sa
force elle puisse absolument surmonter
tous les obstacles et triompher de tous ses
ennemis ; il faut cependant avouer que
comme elle n'agit point avec violence ,
les oppositions qu'elle rencontre dans
certains états l'en éloignent ; il est
vrai que celui là est plus propre à l'acquerir
où elle trouve moins de résistance
et
262 MERCURE DE FRANCE
et où elle s'insinue avec plus de facilité.
Il s'agit donc ici d'exantiner lequel des
deux Etats de Richesse ou de Pauvreté
présente à la Sagesse plus ou moins de
difficultés et d'obstacles à surmonter: Ces
obstacles se réduisent , comme je l'ai déja
insinué, aux erreurs, aux préjugez , aux
passions .
Il est constant que dans l'état de Pauvreté
les erreurs et les préjugez sont en
plus petit nombre et moins difficiles à
vaincre. La verité s'y fait jour beaucoup
plus aisément chez les grands et les riches
dont elle ne peut presque aborder. Une
troupe de flatteurs les assiegent : on a
interêt de les menager ; on n'ose choquer
leurs préjugez et leur parler avec franchise
dans la crainte de s'attirer quelque
facheuse affaire . Si on leur annonce la verité
, ce n'est qu'avec des ménagemens
et des adoucissemens qui l'énervent et la
défigurent : rarement ils la reconnoissent
sous les déguisemens dont on la couvre
et encore plus rarement ils se l'appliquent.
Un homme qui se mêle d'instruire
ou de reprendre, quelque précaution qu'il
prenne pour le faire honnêtement , devient
importun et passe pour incivil
chez les personnes d'un certain rang : on
craint de le voir et il est trop heureux si
on
FEVRIER. 1734 263
on ne le chasse pas honteusement , si
même on ne lance pas contre lui quelques
traits d'indignation et de vengeance .
Les Petits et les pauvres sont plus dociles
et moins délicats , on en approche sans
peine ; on leur fait voir la verité dans
tout son jour ; on ne craint point de les
fatiguer de remontrances ; si quelquefois
ils ne les reçoivent pas bien , on en est
quitte pour avoir perdu sa peine ; du
moins ils ne sont pas redoutables. On
voit par expérience qu'ils ne tiennent pas
beaucoup aux erreurs et aux préjugez ,
quand on veut se donner le soin de les
instruire. D'ailleurs ils en ont moins que
les riches les faux principes du monde
ne leur ont pas si fort gâté l'esprit et cor.
rompu le jugement .
:
Il y a parmi les personnes du commun
plus de droiture , de simplicité , de candeur
; excellentes dispositions pour donner
entrée à la Sagesse . Ils n'ont pas de
si grands interêts qui les dominent et qui
les aveuglent ; ils ne sont pas étourdis
par tout ce tumulte , ces intrigues , ces
grands mouvemens qui agitent les riches
et qui étouffent la voix de la Sagesse . Les
passions les plus vives, les plus flatteuses,
ou les plus turbulentes qui dévorent
coux-ci , et qui ferment toutes les ave-
: nues
264 MERCURE DE FRANCE
و
nuës à la Sagesse , sont bien amorties
dans la Pauvreté , parce qu'elles n'y trouvent
presque point d'amorce . Ces dangereuses
maîtresses du coeur humain ne
font que languis dans un état où elles
manquent d'aliment , où rien ne les favorise
, où tout semble conjuré pour
leur perte. L'amour propre , ce tyran des
grandes fortunes est presque anéanti
dans les humiliations de la Pauvreté ;
l'ambition toujours inquiéte inquiéte et jamais
contente, n'y voit point de jour à se produire
et demeure sans action , sans mouvement
, dans une espece de l'éthargie,
l'attachement aux Richesses qui suit la
possession , cette honteuse ct insatiable
avarice n'a gueres lieu où elle ne sent rien
qui l'attire et qui puisse la contenter.
S'il y a quelques exemples du contraire,
ce sont des prodiges qui ne tirent pas
conséquence. Pour peu qu'on connoisse
de Pauvre , on le voit plus satisfait dans
les bornes étroites de sa condition , et
moins avide des biens périssables , que la
plupart des riches du siécle ; la volupté ,
des délices qui corrompent le coeur , qui
empoisonnent l'ame , et qui étouffent la
Sagesse , ces funestes syrenes qui attirent,
qui chatment, qui enchantent, pour donner
la mort , trouvent peu d'ouverture
dans
FEVRIER 1734. 265
dans un état dont la peine et le travail
sont inséparables , où l'on gagne difficilement
son pain à la sueur de son front,
où le corps est masté par de rudes et de
continuelles fatigues , où l'on ne voit aucune
des douceurs et des commoditez
qui engendrent et qui fomentent la mollesse.
La vie dure et laborieuse n'est pas
compatible avec les délicatesses de la sensualité
, dont les Richesses et l'abondance
sont le pernicieux aliment. Le Pauvre est
donc plus libre , plus dégagé , moins
esclave des passions.
Il faut avouer que ces veritez sont désolantes
pour les Riches , qui n'ont pas
perdu tout sentiment d'honneur et de
probité, et qui conservent encore du gout
pour la vertu. Tel est le danger de leur
état , qu'à moins qu'ils ne soient continuellement
en garde , et qu'ils n'ayent
le courage de rompre toutes ces barrieres,
de dissiper tous ces nuages , d'écarter
tous ces obstacles , la vraie Sagesse ne
peut avoir accès auprès d'eux . Rien n'est
plus propre à rabattre la présomption
trop ordinaire aux personnes distinguées
dans le monde par les faveurs de la fortune
, et à leur faire sentir combien est
injuste le mépris qu'ils font de la Pauvreté
, qui , à ne consulter même que les
lumieres
266 MERCURE DE FRANCE
lumieres naturelles , est préferable à l'affluence
des richesses , parce qu'elle est
plus favorable à la sagesse et à la vertu .
Les hommes les plus éclairez du Paganisme
, ces anciens Philosophes si cebres
dans l'Antiquité , s'accordent en
ce point avec les Chrétiens. Ils regardent
la pauvreté jointe à la frugalité et
à la vie dure , qui en sont les suites naturelles
, comme l'Ecole de la vertu . Au
contraire tout le soin , l'attirail , les agitations
qui accompagnent les richesses ,
leur paroissent un veritable esclavage, qui
entraîne celui de toutes les passions qu'elles
font naître et qu'elles nourrissent . Lycurgue
, ce fameux Législateur de Sparte ,
netrouva pas de moïen plus sûr et plus
puissant pour former les Laccdémoniensà
la sagesse et à la vertu , que de leur deffendre
l'usage de l'or et de l'argent.Jamais les
anciens Romains ne parurent si sages et si:
vertueux que lorsqu'ils témoignerent un
souverain mépris pour les richesses , et.
dès que l'abondance et le luxe s'y furent
introduits , ils tomberent dans les folies,
er les extravagances des passions les plus
effienées. Socrate , déclaré par l'Oracle ,,
l'homme le plus sage de la Grece , n'étoit
que le fils d'un simple Artisan , et
quoique l'éclat de son mérite eût pû le
mettre
FEVRIER 1734. 267
mettre au large et lui procurer les graces
de la fortune , il méprisa constammant
les richesses , et témoigna en toute
Occasion l'estime qu'il faisoit de la Pauvreté.
A la vûë de tout ce que la pompe
et le luxe pouvoient étaler de plus brillant
, il se félicitoit lui- même de pouvoir
s'en passer ; que de choses , disoit- il,
dont je n'ai pas besoin .
Que les Riches ne fassent donc point
si fort les hommes importans ; qu'ils ne
se flattent point tant des avantages d'une
florissante prosperité ; qu'ils ne regar
dent pas d'un air si méprisant ; qu'ils
ne traitent pas avec tant de hauteur et
de dureté le Pauvre qui les fait vivre de
son travail , de son industrie et qui les
aide de ses services , plus necessaires.
que ceux qu'ils peuvent eux mêmes lui
rendre . En vain possederoient- ils tous les
trésors du monde , sans le Laboureur ,
le Vigneron , le Jardinier qui cultivens
la terre ; avec tout leur or et leur
argent
ils n'auroient pas de quoi fournir aux
besoins les plus pressants de la vie ; sans
P'Artisan qui travaille utilement pour
cux , sans les Serviteurs qui sont à leurs .
gages ; malgré l'abondance de leurs richesses
, ils manqueroient d'habits pour
se couvrir , et seroient privez de toutes
les
268 MERCURE DE FRANCE
1
les commoditez et les délices qu'ils recherchent
avec tant d'empressement.
Quoique les Riches disent et pensent ,
ils ne peuvent se passer du Pauvre , et
le Pauvre pourroit absolument se passer
d'eux. Accoutumé à se contenter de peu
et à vivre frugalement du travail de ses
mais , il subsisteroit sans l'usage de l'or
et de l'argent ; il tireroit toujours de la
fécondité de la terre , les vrayes richesses
qu'elle renferme dans son sein et qu'elle
reproduit chaque année ; il vivroit tranquille,
sans les injustes vexations des Riches
qui s'engraissent de sa substance
qui lui ravissent trop souvent , par fraude
ou à force ouverte , le juste fruit de
ses travaux et le modique heritage de
ses peres . La sagesse et la vertu , quand
il a le bonheur de les posseder , sont les
seuls biens solides qu'on ne peut lui ôter;
ils lui appartiennent préferablement au
Riche,qui s'en rend indigne par le choix
qu'il fait des biens périssables ; les heureuses
dispositions qu'il y apporte par
son état même le dédommagent bien de
ce qui lui manque du côté de la fortune.
Nonobstant les préjugez contraires, on
ne peut disconvenir que naturellement
la prosperité n'aveugle et l'adversité ne
donne d'excellentes leçons de sagesse . Il
est
FEVRIER 1734. 269
est donc prouvé que la Richesse qui est
un état de prosperité , est moins propre
à l'acquerir que la Pauvreté , dont l'Adversité
est la fidelle Compagne .
La suite pour le Mercure prochain.
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Résumé : REFLEXIONS de M. Simonnet Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733. Quel est l'état le plus propre à acquerir la Sagesse, de la Richesse ou de la Pauvreté.
Le texte 'Réflexions de M. Simonnet, Prieur d'Heurgeville, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août 1733' distingue la vraie sagesse de la fausse sagesse. La fausse sagesse est vue comme un masque des passions criminelles, marquée par la dissimulation et la manipulation. La vraie sagesse, en revanche, est une vertu sociale qui unit les hommes par la bonté, la douceur et l'amitié sincère. Elle sait également dissimuler à bon escient et rendre la justice et la vérité aimables. Le texte critique les Stoïciens pour leur vision extrême de la sagesse, qui prône une insensibilité totale aux malheurs. Il affirme que la véritable vertu consiste à dominer la sensibilité par une fermeté et une constance inébranlable. La sagesse est définie par la modération et l'équilibre entre les extrêmes, incarnée par la parole du sage : 'rien de trop'. La sagesse est indépendante des circonstances et peut être acquise dans tous les états, qu'il s'agisse de richesse ou de pauvreté. Cependant, la pauvreté présente moins d'obstacles à la sagesse, car elle est moins soumise aux erreurs, aux préjugés et aux passions. Les pauvres sont plus dociles et moins délicats, ce qui facilite l'accès à la vérité et à la sagesse. Les riches, en revanche, sont souvent entourés de flatteurs et craignent de choquer les préjugés, rendant l'accès à la vérité plus difficile. Le texte explore également la relation entre la richesse et la pauvreté, soulignant que l'avarice est omniprésente et difficile à satisfaire. Les pauvres, malgré leur condition modeste, sont souvent plus satisfaits et moins avides des biens matériels que les riches. La vie dure et laborieuse des pauvres les rend moins esclaves des passions et des délices qui corrompent l'âme. Les riches, en revanche, doivent constamment se garder des tentations pour accéder à la sagesse. La pauvreté, associée à la frugalité et à une vie dure, est présentée comme une école de vertu. Les philosophes anciens et les chrétiens s'accordent sur ce point. Lycurgue, par exemple, interdit l'usage de l'or et de l'argent à Sparte pour former les citoyens à la sagesse. Les Romains furent sages et vertueux tant qu'ils méprisèrent les richesses. Socrate, malgré son mérite, méprisa toujours les richesses et estima la pauvreté. Le texte invite les riches à ne pas se considérer comme supérieurs et à reconnaître leur dépendance envers les pauvres, sans qui ils ne pourraient subsister. Les pauvres, accoutumés à se contenter de peu, pourraient se passer des riches, contrairement à ces derniers. La sagesse et la vertu sont les seuls biens solides que les riches ne peuvent ôter aux pauvres. Enfin, le texte conclut que la prospérité aveugle tandis que l'adversité enseigne la sagesse, prouvant que la pauvreté est plus propice à l'acquisition de la sagesse que la richesse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 431-447
SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
Début :
Quoy ! dira-t-on, un état de Pauvreté où l'on voit tant de grossiereté, [...]
Mots clefs :
Pauvreté, Riche, Sagesse, Éducation, Monde, Riches, Passions, Esprit, Coeur, Hommes, Vie, Homme, Sage, Parents, Grands
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texteReconnaissance textuelle : SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
SUITE des Réfléxions de M. Simonnet
sur la Question proposée dans le Mercure
d'Août.
! dira- t- on , un état de Pauvreté
où l'on voit tant de grossiereté
, de rusticité , qui n'a que des оссира-
tions basses et terrestres sans presque
aucun des secours qui forment l'esprit et
cultivent les moeurs , cet état sera plus
propre
à la Sagesse que celui des Riches ,
où l'on trouve les avantages de la politesse
de la vie aisée et sur tout de l'Edu-
QUoy
!dira-t- on
cat on ?
Qu'on allegue tout ce qu'on voudra ;
l'expérience plus sûre et plus incontestable
que tous les raisonnemens, décide en
faveur du Pauvre : elle le montre presque
toujours plus moderé dans ses désirs,
plus reglé dans ses moeurs et moins escla
ve des passions ; par conséquent plus
Sage , ou du moins plus propre à le devenir
, que le Riche.
La politesse dont se flattent les personnes
du Monde , le dégagement des
Occupations viles et mécaniques , le train
d'une vie douce et commode , ne sont
pas d'un grand secours pour l'acquisition
de
432 MERCURE DE FRANCE
de la Sagesse. Peut - être trouvera t on
qu'ils y sont plus nuisibles , que profitables.
Il n'est pas facile de se persuader
que cet extérieur si mondain , souvent si
effeminé, qui fait le bel air et la politesse
du siécle ; que ce qu'on appelle vie aisée ,
c'est-à- dire vie molle et inutile , vie de
bonne chere , de jeu , de plaisirs , de divertissemens
, ou vie uniquement occu
pée d'intrigues , de projets ambitieux
de vûës d'interêt ; que tout cela soit plus
propre à devenir Sage qu'une vie simple
, innocente , rustique , laborieuse
dont les occupatious , toutes basses et
terrestres qu'elles paroissent , n'ont rien
que de loüable rien qui dissipe trop
l'esprit et le coeur , rien qui favorise les
déreglemens , rien qui ne mortifie les
inclinations vicieuses:
3
Les anciens Patriarches , ces hommes
choisis , ces favoris de Dieu , ces parfaits
modeles de Sagesse , s'il y en cut
jamais sur la Terre , n'avoient ni nos manieres
de politesse , ni tant de commoditez
s'ils paroissoient dans le Monde
avec leur extérieur simple , et leur vie
dure , nous ne manquerions pas de les
prendre pour
des gens grossiers , impolis
, peu propres à la societé et au commerce
du beau Monde; en un mot, pour
de
MARS 1734.
433
de bons Villageois . A les voir eux et leurs
Enfans ,de l'un et de l'autre sexe, occupez
à conduire eux -mêmes leurs Troupeaux ;
à chercher des eaux et des pâturages en
différents cantons avec des peines infinies ,
sans posseder en propre un pouce de
terre ; obligez de parcourir diverses Provinces
, de s'exposer à mille dangers
d'errer dans des Pays deserts et inconnus,
où ils se trouvoient quelquefois contraints
par la famine de se retirer ; à les
voir avec un pareil train et dans un tel
équipage, qui s'imagineroit que ce fussent
les plus Sages de tous les Hommes ? Ils
l'étoient cependant , et ils ne se démentirent
jamais ; au lieu que Salomon avec
toute la pompe et la magnificence du
plus puissant et du plus riche des Rois ,
avec tous les avantages d'une vie à laquelle
rien ne manquoit , n'eut pas la
force de se soutenir , et tomba du plus
haut dégré de Sagesse dans les plus
honteux excès ? tant il est vrai que la
vie dure et laborieuse du Pauvre est plus
propre à la Sagesse , que la vie du Kiche
avec tous ses aises et toutes ses commoditez
.
On dira peut-être que les Patriarches
n'étoient pas Pauvres Ils n'avoient cependant
ni fonds ni demeure assurée ; ils
:
B se
1
434 MERCURE DE FRANCE
se trouvoient souvent réduits à des états
fort tristes. Avec tout ce qu'ils pouvoient
avoir , ils essuyoient les plus facheux
inconveniens de la Pauvreté, et la
protection du Tout- puissant étoit leur
unique ressource . Si les Riches de nos
jours menoient communément une vie
aussi innocente et aussi penible , on ne
diroit pas que leur état fut peu propre à
acquerir la Sagesse : mais quelle énorme
différence entre leur maniere de vivre
et celle de ces Saints Personnages !
Au reste, il ne s'agit pas ici de l'extrême
indigence dont un ingenieux Auteur'a
dit qu'elle est la mere des crimes , et qu'elle
ne donne jamais que de mauvais conseils ;
mais d'une honnête Pauvreté qui excite
l'industrie et oblige au travail , où l'ơn
ne manque pas absolument de tout ;
mais où l'on n'a pas tout ce qu'il faut
pour vivre sans se donner de la peine et
du mouvement. Dans une Pauvreté excessive
on n'a guere vû de Sages de
quelque réputation , qu'un Diogene
admiré par un Alexandre , ( si cependant
il doit passer pour tel ) mais l'un et l'autre
étoient des hommes si singuliers en
différents genres , qu'ils ne peuvent
preuve , ni servis d'exemple.
faire
preuve ,
Il ne faut pas non plus confondre la
PauMARS
1734 435
,
Pauvreté dont nous parlons , avec la médiocrité
, où l'on a dequoi vivre commodément
, en se renfermant dans les
bornes de son état , sans aspirer à rien de
plus. Telle est la situation de quelques
Personnes qui avec un bien modique ,
filent tranquillement leurs jours dans une
molle oisiveté , et perdent agréablement
dans les jeux et les délices , un tems
précieux qu'ils devroient mettre à profit.
Un état où l'on n'a rien qui réveille
, qui anime , qui exerce l'esprit
et qui mette en oeuvre les heureux talens
qu'on a reçûs de la nature ; cet état engendre
naturellement la nonchalance et
la paresse , auxquelles le penchant ordinaire
entraîne ; et l'on sent assez combien
un tel Etat est peu propre à la Sagesse.
Rien au contraire ne lui est plus favorable
que la Pauvreté qui met l'homme
dans l'heureuse necessité d'agir , de s'occuper
utilement , de mettre en exercice
toutes ses forces , et de tirer de son fond
´tout ce qu'il peut produire de meilleur.
- 迪
et
En effet d'où amenoit - t'on ces grands
hommes ces illustres Romains qui
gouvernerent avec tant de Sagesse ,
qui deffendirent également par leur prudence
et par leur courage la République
dans les tems les plus difficiles et les plus
Bij
ora436
MERCURE DE FRANCE
و
orageux ? ce n'étoit ni de la sombre retraite
d'une pitoyable mendicité , ni du
somptueux éclat de l'abondance et du
luxe , ni du sein de la molesse et d'une
oisive mediocrité ; on venoit prendre ces
fameux Dictateurs à la charuë d'autres
fois on les trouvoit la Bêche à la main ,
exposez aux ardeurs du Soleil et aux injures
des Saisons , cultivant un petit bien
qui faisoit toute leur fortune: et ces hommes
rompus au travail , endurcis à toutes
les fatigues d'une vie champêtre , accoutumez
à la temperance et à la sobrieté,
sans passions , sans vices , alloient prendre
d'une main robuste et vigoureuse le
gouvernail de l'Etat , et le conduisoient
par leur profonde Sagesse à un Port assuré.
On ne s'arrêtoit pas à ces manieres
si polies , à cette vie douce et commode
qu'on préconise de nos jours. On cherchoit
le Sage où il se trouve ; dans une
vie Pauvre et laborieuse. Que les tems et
les moeurs sont changez le fond des
choses est toujours le même , et il n'en
est pas moins vrai qu'autrefois que les
avantages qu'on suppose dans les Riches,
nuisent plus à la Sagesse, qu'ils ne lui sont
utilės.
Mais ,dira - t- on, qui peut mieux y con
tribuer que l'Education ? Les Riches
n'ont
MARS 1734.
437
n'ont - ils pas ce privilége sur les Pauvres
? On leur choisit les plus excellens
Maîtres , on ne les quitte point de vûë ,
on les dresse avec beaucoup de soins et
de dépenses à tous les exercices convenables
; on porte l'attention jusqu'aux
premiers momens de leur naissance pour
en écarter tous les présages funestes , ou
les accidens facheux; on regarde avec une
attention scrupuleuse au lait qu'ils succent
, aux nourritures qu'ils prennent ,
à l'air qu'ils respirent : que ne fait t -on
pas pour les disposer de bonne heure à
soutenir honorablement les illustres Emplois
, les Dignitez éminentes ausquels ils
sont destinez ?
Voilà assurément de grandes précau-,
tions : mais enfin à quoi aboutissent elles ?
Les Riches , les Puissans du siècle avec
tout ce bel appareil d'Education , sont- ils
plus moderez , plus pieux , plus modestes,
plus exacts à leurs devoirs , plus équita-
Bles , plus humains , plus judicieux ; en
un mot , plus sages pour l'ordinaire, que
le reste des hommes ? Il ne s'en voit point
de si vains , de si fiers , de si emportez ,
de si vindicatifs , de si injustes, de si peu
maîtres d'eux- mêmes , de si
à la Religion , de si
gations de leur état ,
peu attachez
peu fideles
aux obliet
par conséquent
Bij
de
438 MERCURE DE FRANCE
de si éloignez de la Sagesse . A quoi sert
donc toute l'Education qu'on leur donne?
Il faut malgré tant de soins que l'on
prend , qu'ils soient bien mal cultivez
ou que l'arbre soit bien sauvage pour
produire de si mauvais fruits. L'un et
l'autre n'arrive que trop souvent .
,
Beaucoup de Riches sortent d'une Race
infectée , pleine de concussions et de rapines
, corrompue par les funestes impressions
du vice , qui se perpetue de génerations
en génerations. Ils tiennent
tantôt des inclinations d'une mere voluptueuse
, sensuelle , intempérante , qui ne
respire que luxe et que vanité ; tantôt du
mauvais coeur d'un pere injuste , avare ,
ambitieux , perfide , inhumain ; quelquefois
ils tirent de tous les deux une mauvaise
seve qui se trouve ensuite animée
de la parole et de l'exemple : on se donnera
des peines infinies pour exterminer
› le naturel ; il revient presque toujours ;
malgré les instructions , les remontrances
, les efforts même d'une juste severité
c'est un grand hazard s'il ne prend le
dessus , et s'il ne secoue le joug de toute
autorité qui le gêne.
;
D'un autre côté l'Education des Riches
est- elle si excellente qu'on se l'imagine ?
Plusieurs sont idolatres de leurs Enfans
св
MARS 1734:
439
et les perdent à force de les flatter. On
commence par leur souffrir tout ; on se
fait un jeu , un plaisir, un divertissement
de leurs passions naissantes , et on ne
prend pas garde que si l'on n'a soin de les
réprimer de bonne heure , on le tentera
inutilement, ou que l'on ne les domptera
qu'avec des peines extrêmes , quand une
fois elles se seront fortifiées avec l'âge,
Bien loin d'étouffer les passions dès leur
naissance , quoi de plus commun parmi
les Riches que de les faire naître et de les
amorcer à peine les premieres lueurs
d'une foible raison commencent à paroître
dans les Enfans , qu'on prend à tâche
de leur inspirer la vanité , l'amour propre
, la mollesse , l'attachement aux plaisirs,
qui les seduit avant même qu'ils ayent -
assez de jugement pour en connoître le
danger. On ne fait que leur souffler le
venin des fausses et dangereuses maximes
du monde , qui deviennent pour eux des
principes sur lesquels roulera toute la
conduite de leur vie. On ne manque pas
de leur apprendre toutes les loix les plus
bizarres d'une certaine bienséance ; on
leur fait étudier les modes ridicules et les
usages du monde. L'imagination, l'esprit,
le coeur de ces tendres Enfans sont obsedez
par le vain éclat des honneurs , du
B iiij
faste,
440 MERCURE DE FRANCE .
faste , et de la pompe du siècle : pendant
ce tems là rien ne les rapelle à la raison,
au sentiment , à la regle , à l'esprit de
Religion . Ainsi se passe l'Enfance de la
plupart des Riches. N'est- ce pas là un
grand acheminement pour la Sagesse ?
Les Pauvres dans leur simplicité ont
communément l'avantage de naître de
parens moins vicieux , qui leur inspirent.
l'horreur de bien des déreglemens , dont
le beau monde ne se fait pas tant de scrupule
. On les laisse dans l'innocence de
feur âge , sans les corrompre par les funestes
attraits du vice. On les éleve mieux
parce qu'on les ménage moins , et qu'on
ne les flatte pas tant. Ils commencent
dès -lors à sentir que l'homme est né pour
la peine et le travail , comme l'oiseau
pour voler ; ils ne regardent toutes les
grandeurs du Monde qu'en éloignements
et avec indifférence ; la droite raison se
forme , la Religion entre et s'établit plus
aisément dans ces petits coeurs où les
impressions étrangeres et les passions dangereuses
n'ont point fait tant de ravages ,
et moins ils sont élevez pour le Monde ,
plus ils ont de disposition à la Sagesse .
Les Riches ne se chargent pas beaucoup
, ni longtems de l'Education de
leurs Enfans , ils s'en rapportent à des
DoMARS
1734.
447
>
Domestiques, le plus souvent déréglez ;
ils la confient à des Gouverneurs des
Maîtres et des Précepteurs : mais la diffi-.
culté est d'en trouver de bons . Rien de
plus commun que les personnes qui se
mêlent d'élever la jeunesse , et rien de
plus rare que ceux qui ont toutes les
qualitcz requises pour un emploi si important.
Il faut du sçavoir , avec beaucoup
de probité ; de la prudence , du
désinteressement. On en trouve ass zqui
ont de la science : ils sont habiles Grammairiens
, grands Poëtes , fameux Orateurs
, versez dans toutes les subtilitez
de la Dialectique et de la plus fine Métaphysique,
ils connoissent parfaitement
toutes les expériences et pénetrent les
secrets de la nature . Ils sçavent l'Histoire ,
la Géographie , le Blason , quelquefois la
Géometrie et les Mathématiques : c'est
ce qui les fait briller , ce qui ébloüit
et ce qui leur procure la confiance des
Grands et des Riches : cependant ce
n'est là que la moindre qualité , et avec
tous ces beaux talens ils peuvent être de
très-mauvais Maîtres.
S'ils manquent de probité , comment
s'acquiteront- ils de la principale partie
de l'éducation , qui consiste à inspirer à
leurs disciples. l'horreur du vice et l'a
B. v mour
442 MERCURE DE FRANCE
mour de la vertu ? Pourvû que ces jeunes
Eleves se forment aux études , qu'ils apprennent
à bégayer un peu de Latin et de
Grec , à tourner des Vers , à construire
des Periodes et des Figures , à former des
Syllogismes , à disputer , à se tirer tant
bien que mal d'un raisonnement captieux;
le Maître les laissera tranquillement suivre
les funestes penchans de leur coeur
se plonger quelquefois dans les plus affreux
déreglemens , et Dieu veuille qu'il
n'en soit pas lui même ou le complice ,
où l'Auteur ?
,
2
S'il est en défaut du côté de la prudence
: avec tout le Grec et le Latin dont
il sera hérissé avec son enthousiasme
Poëtique , ou le pompeux étalage de son
Eloquence , avec les rafinemens de sa
Dialectique , il ne sera peut- être qu'un .
étourdi , un emporté, un esprit bourru
un homme sans raison , qui grondera à
tort et à travers , qui outragera mal- àpropos
ses disciples , et les accablera sans
discrétion de mauvais traitemens , plus
capable de les décourager et de les déde
l'étude et de la vertu que de
gouter
les y porters ou par un autre caprice
laura pour eux une douceur meurtriere ,
et sous prétexte de les ménager , il les
perdra par de lâches complaisances.
و
Un
MARS 1734. 443
Un Maître interessé qui n'a en vuë
qu'un gain sordide , ne sera guere capable
d'inspirer des sentimens d'honneur
et l'amour du devoir à ses disciples . Une
ame mercenaire n'entre point dans ces
dispositions , et n'a pas même la pensée
d'y faire entrer ses Eleves. Un homme
qui ne cherche qu'à faire fortune auprès
des Riches , comme il y en a beaucoup
, les flattera et les entretiendra
dans les inclinations vicieuses , pour se
ménager leurs faveurs . Il craindroit de
les irriter , s'il étoit plus ferme . On en
trouve peu qui agissent avec des vuës
aussi pures que le fameux Arsene , Précepteur
d'Arcadius , et qui aiment .
mieux , comme lui , s'exposer à perdre
leur Place et leurs espérances , que de
mollir dans les occasions , où la rigueur
est nécessaire .
Qu'il est rare dans le monde que les
Parens fassent un aussi heureux choix
en fait de Précepteur , que celui du Grand
Théodose ! qu'ils confient leurs Enfans à
un homme tel qu'Arsene ! qu'ils leur ordonnent
la même déférence , le même respect
pour leur Maître ! et qu'ils entrent
dans les sentimens de ce Religieux Empereur
, qui répetoit souvent , que les
Princes sesEnfans seroient veritablement di-
B-vj gness
444 MERCURE DE FRANCE
gnes de l'Empire, s'ils sçavoient joindre la¸
piété avecla science !
La plupart des Parens riches , ou ne se
donnent pas la peine de chercher de
bons Maîtres , ou n'ont pas le bonheur
de les trouver , et prennent pour tels
ceux qui brillent par de grands talens
pour les sciences , quoique tout le reste
leur manque ; ou enfin les Parens n'ont
pas eux- mêmes le goût de la bonne éducation
; ils se plaisent à étouffer les semences
de vertu que les Maîtres ont jettées
dans l'ame des Enfans , et à leur inspirer
la fureur des Jeux , des Bals , des Spectacles
, et de tout ce qui gâte l'esprit et corrompt
le coeur.
A quoi se réduit donc la belle éducation
dont les Riches se vantent? A parler
passablement quelques langues mortes , à
prendre quelque légere teinture de Philosophie
, de Jurisprudence ; à sçavoir
Danser , Escrimer , Monter à Cheval ;
mais dequoi sert tout cela pour acquerir
la sagesse ? Cela tout seul, n'est bon qu'à
rendre vain , présomptueux , entêté d'un
faux mérite , à donner du ressort aux passions
et à les rendre plus fougueuses ; ce
sont des armes entre les mains d'un furieux.
Du côté des moeurs et de la Religion,
les Pauvres ont tout l'avantage , on
les
MARS. 1734 445
les y forme presque toujours avec plus de
soin que les Riches ; c'est le principal et
l'essentiel de leur éducation qui n'est pas
si sujette à être corrompue et infectée par
le mauvais levain des plaisirs sensuels .
Quand on supposeroit même que les
Riches ont la plus parfaite éducation , elle
se perd bien- tôt dans l'air contagieux du
monde. Ils se regardent sous la discipline
des Maîtres, comme dans un triste esclavage
, et au sortir des études ils ne
font usage d'une trop grande liberté
qu'on leur laisse , ou qu'ils prennent de
vive force , que pout se dédommager en
quelque sorte de la contrainte et de la
gêne où ils ont vécu . Bien - tôt ils se donnent
carriere , et trouvant tout favorable
aux penchans de leur coeur, ils se livrent,
comme le jeune Augustin , à un affreux
libertinage. Le pas est glissant , on tombe
aisément dans le précipice ; mais il est
difficile de s'en retirer. Il fallut un miracle
pour convertir Augustin.
Voilà donc l'Education des Riches , le
plus souvent tres mauvaise dès l'Enfance,
confiée ensuite à des mains ou peu capables
, ou infidelles , qui n'en cultivent
que la moindre partie, et enfin gâtée dans.
ce qu'elle pourroit avoir de bon , par la.
Saute des Parens, et par le pernicieux usa--
gc
447 MERCURE DE FRANCE
ge du monde. Qu'attendre d'une pareille
éducation ? et quel fond y faire pour l'acquisition
de la sagesse ?
Je ne dis pas qu'il n'y ait eu dans tous
les siécles , et qu'il n'y ait encore des sages
parmi les Grands et les Riches ; nous
en avons d'illustres exemples devant les
yeux.
J'ai avancé que la Sagesse est de tous les
Etats , de toutes les conditions ; mais je
prétends que les Richesses d'elles - mêmes
ne fournissent pas plus de moyens pour
Pacquerir , qué la pauvreté , et qu'elles y
sont plutôt un grand obstacle , soit pour
l'avidité insatiable avec laquelle on les recherche
, et le trop grand attachement ,
qui en est presque inséparable ; soit par la
vie molle et sensuelle qu'elles fomentent ;
soit par la facilité qu'elles donnent à assouvir
les passions. C'est une vraie gloire
de les posséder sans attache , de se deffendre
de leurs séductions , et de conserver
dans une riche abondance toute la modération
de la sagesse ; mais cette gloire
n'est pas commune , parce qu'il est beaucoup
plus difficile d'y atteindre , que d'ê
tre sage dans les bornes étroites d'une
honnête pauvreté.Il est si vrai que ce dernier
état est plus propre à la sagesse ; que
le riche lui - même ne peut être sage ,
qu'au
MARS. 1734.
447
qu'autant qu'il est pauvre dans le coeur ;
c'est-à dire , qu'il approche des dispositions
du Pauvre et de son indifférence à
l'égard des biens périssables.
sur la Question proposée dans le Mercure
d'Août.
! dira- t- on , un état de Pauvreté
où l'on voit tant de grossiereté
, de rusticité , qui n'a que des оссира-
tions basses et terrestres sans presque
aucun des secours qui forment l'esprit et
cultivent les moeurs , cet état sera plus
propre
à la Sagesse que celui des Riches ,
où l'on trouve les avantages de la politesse
de la vie aisée et sur tout de l'Edu-
QUoy
!dira-t- on
cat on ?
Qu'on allegue tout ce qu'on voudra ;
l'expérience plus sûre et plus incontestable
que tous les raisonnemens, décide en
faveur du Pauvre : elle le montre presque
toujours plus moderé dans ses désirs,
plus reglé dans ses moeurs et moins escla
ve des passions ; par conséquent plus
Sage , ou du moins plus propre à le devenir
, que le Riche.
La politesse dont se flattent les personnes
du Monde , le dégagement des
Occupations viles et mécaniques , le train
d'une vie douce et commode , ne sont
pas d'un grand secours pour l'acquisition
de
432 MERCURE DE FRANCE
de la Sagesse. Peut - être trouvera t on
qu'ils y sont plus nuisibles , que profitables.
Il n'est pas facile de se persuader
que cet extérieur si mondain , souvent si
effeminé, qui fait le bel air et la politesse
du siécle ; que ce qu'on appelle vie aisée ,
c'est-à- dire vie molle et inutile , vie de
bonne chere , de jeu , de plaisirs , de divertissemens
, ou vie uniquement occu
pée d'intrigues , de projets ambitieux
de vûës d'interêt ; que tout cela soit plus
propre à devenir Sage qu'une vie simple
, innocente , rustique , laborieuse
dont les occupatious , toutes basses et
terrestres qu'elles paroissent , n'ont rien
que de loüable rien qui dissipe trop
l'esprit et le coeur , rien qui favorise les
déreglemens , rien qui ne mortifie les
inclinations vicieuses:
3
Les anciens Patriarches , ces hommes
choisis , ces favoris de Dieu , ces parfaits
modeles de Sagesse , s'il y en cut
jamais sur la Terre , n'avoient ni nos manieres
de politesse , ni tant de commoditez
s'ils paroissoient dans le Monde
avec leur extérieur simple , et leur vie
dure , nous ne manquerions pas de les
prendre pour
des gens grossiers , impolis
, peu propres à la societé et au commerce
du beau Monde; en un mot, pour
de
MARS 1734.
433
de bons Villageois . A les voir eux et leurs
Enfans ,de l'un et de l'autre sexe, occupez
à conduire eux -mêmes leurs Troupeaux ;
à chercher des eaux et des pâturages en
différents cantons avec des peines infinies ,
sans posseder en propre un pouce de
terre ; obligez de parcourir diverses Provinces
, de s'exposer à mille dangers
d'errer dans des Pays deserts et inconnus,
où ils se trouvoient quelquefois contraints
par la famine de se retirer ; à les
voir avec un pareil train et dans un tel
équipage, qui s'imagineroit que ce fussent
les plus Sages de tous les Hommes ? Ils
l'étoient cependant , et ils ne se démentirent
jamais ; au lieu que Salomon avec
toute la pompe et la magnificence du
plus puissant et du plus riche des Rois ,
avec tous les avantages d'une vie à laquelle
rien ne manquoit , n'eut pas la
force de se soutenir , et tomba du plus
haut dégré de Sagesse dans les plus
honteux excès ? tant il est vrai que la
vie dure et laborieuse du Pauvre est plus
propre à la Sagesse , que la vie du Kiche
avec tous ses aises et toutes ses commoditez
.
On dira peut-être que les Patriarches
n'étoient pas Pauvres Ils n'avoient cependant
ni fonds ni demeure assurée ; ils
:
B se
1
434 MERCURE DE FRANCE
se trouvoient souvent réduits à des états
fort tristes. Avec tout ce qu'ils pouvoient
avoir , ils essuyoient les plus facheux
inconveniens de la Pauvreté, et la
protection du Tout- puissant étoit leur
unique ressource . Si les Riches de nos
jours menoient communément une vie
aussi innocente et aussi penible , on ne
diroit pas que leur état fut peu propre à
acquerir la Sagesse : mais quelle énorme
différence entre leur maniere de vivre
et celle de ces Saints Personnages !
Au reste, il ne s'agit pas ici de l'extrême
indigence dont un ingenieux Auteur'a
dit qu'elle est la mere des crimes , et qu'elle
ne donne jamais que de mauvais conseils ;
mais d'une honnête Pauvreté qui excite
l'industrie et oblige au travail , où l'ơn
ne manque pas absolument de tout ;
mais où l'on n'a pas tout ce qu'il faut
pour vivre sans se donner de la peine et
du mouvement. Dans une Pauvreté excessive
on n'a guere vû de Sages de
quelque réputation , qu'un Diogene
admiré par un Alexandre , ( si cependant
il doit passer pour tel ) mais l'un et l'autre
étoient des hommes si singuliers en
différents genres , qu'ils ne peuvent
preuve , ni servis d'exemple.
faire
preuve ,
Il ne faut pas non plus confondre la
PauMARS
1734 435
,
Pauvreté dont nous parlons , avec la médiocrité
, où l'on a dequoi vivre commodément
, en se renfermant dans les
bornes de son état , sans aspirer à rien de
plus. Telle est la situation de quelques
Personnes qui avec un bien modique ,
filent tranquillement leurs jours dans une
molle oisiveté , et perdent agréablement
dans les jeux et les délices , un tems
précieux qu'ils devroient mettre à profit.
Un état où l'on n'a rien qui réveille
, qui anime , qui exerce l'esprit
et qui mette en oeuvre les heureux talens
qu'on a reçûs de la nature ; cet état engendre
naturellement la nonchalance et
la paresse , auxquelles le penchant ordinaire
entraîne ; et l'on sent assez combien
un tel Etat est peu propre à la Sagesse.
Rien au contraire ne lui est plus favorable
que la Pauvreté qui met l'homme
dans l'heureuse necessité d'agir , de s'occuper
utilement , de mettre en exercice
toutes ses forces , et de tirer de son fond
´tout ce qu'il peut produire de meilleur.
- 迪
et
En effet d'où amenoit - t'on ces grands
hommes ces illustres Romains qui
gouvernerent avec tant de Sagesse ,
qui deffendirent également par leur prudence
et par leur courage la République
dans les tems les plus difficiles et les plus
Bij
ora436
MERCURE DE FRANCE
و
orageux ? ce n'étoit ni de la sombre retraite
d'une pitoyable mendicité , ni du
somptueux éclat de l'abondance et du
luxe , ni du sein de la molesse et d'une
oisive mediocrité ; on venoit prendre ces
fameux Dictateurs à la charuë d'autres
fois on les trouvoit la Bêche à la main ,
exposez aux ardeurs du Soleil et aux injures
des Saisons , cultivant un petit bien
qui faisoit toute leur fortune: et ces hommes
rompus au travail , endurcis à toutes
les fatigues d'une vie champêtre , accoutumez
à la temperance et à la sobrieté,
sans passions , sans vices , alloient prendre
d'une main robuste et vigoureuse le
gouvernail de l'Etat , et le conduisoient
par leur profonde Sagesse à un Port assuré.
On ne s'arrêtoit pas à ces manieres
si polies , à cette vie douce et commode
qu'on préconise de nos jours. On cherchoit
le Sage où il se trouve ; dans une
vie Pauvre et laborieuse. Que les tems et
les moeurs sont changez le fond des
choses est toujours le même , et il n'en
est pas moins vrai qu'autrefois que les
avantages qu'on suppose dans les Riches,
nuisent plus à la Sagesse, qu'ils ne lui sont
utilės.
Mais ,dira - t- on, qui peut mieux y con
tribuer que l'Education ? Les Riches
n'ont
MARS 1734.
437
n'ont - ils pas ce privilége sur les Pauvres
? On leur choisit les plus excellens
Maîtres , on ne les quitte point de vûë ,
on les dresse avec beaucoup de soins et
de dépenses à tous les exercices convenables
; on porte l'attention jusqu'aux
premiers momens de leur naissance pour
en écarter tous les présages funestes , ou
les accidens facheux; on regarde avec une
attention scrupuleuse au lait qu'ils succent
, aux nourritures qu'ils prennent ,
à l'air qu'ils respirent : que ne fait t -on
pas pour les disposer de bonne heure à
soutenir honorablement les illustres Emplois
, les Dignitez éminentes ausquels ils
sont destinez ?
Voilà assurément de grandes précau-,
tions : mais enfin à quoi aboutissent elles ?
Les Riches , les Puissans du siècle avec
tout ce bel appareil d'Education , sont- ils
plus moderez , plus pieux , plus modestes,
plus exacts à leurs devoirs , plus équita-
Bles , plus humains , plus judicieux ; en
un mot , plus sages pour l'ordinaire, que
le reste des hommes ? Il ne s'en voit point
de si vains , de si fiers , de si emportez ,
de si vindicatifs , de si injustes, de si peu
maîtres d'eux- mêmes , de si
à la Religion , de si
gations de leur état ,
peu attachez
peu fideles
aux obliet
par conséquent
Bij
de
438 MERCURE DE FRANCE
de si éloignez de la Sagesse . A quoi sert
donc toute l'Education qu'on leur donne?
Il faut malgré tant de soins que l'on
prend , qu'ils soient bien mal cultivez
ou que l'arbre soit bien sauvage pour
produire de si mauvais fruits. L'un et
l'autre n'arrive que trop souvent .
,
Beaucoup de Riches sortent d'une Race
infectée , pleine de concussions et de rapines
, corrompue par les funestes impressions
du vice , qui se perpetue de génerations
en génerations. Ils tiennent
tantôt des inclinations d'une mere voluptueuse
, sensuelle , intempérante , qui ne
respire que luxe et que vanité ; tantôt du
mauvais coeur d'un pere injuste , avare ,
ambitieux , perfide , inhumain ; quelquefois
ils tirent de tous les deux une mauvaise
seve qui se trouve ensuite animée
de la parole et de l'exemple : on se donnera
des peines infinies pour exterminer
› le naturel ; il revient presque toujours ;
malgré les instructions , les remontrances
, les efforts même d'une juste severité
c'est un grand hazard s'il ne prend le
dessus , et s'il ne secoue le joug de toute
autorité qui le gêne.
;
D'un autre côté l'Education des Riches
est- elle si excellente qu'on se l'imagine ?
Plusieurs sont idolatres de leurs Enfans
св
MARS 1734:
439
et les perdent à force de les flatter. On
commence par leur souffrir tout ; on se
fait un jeu , un plaisir, un divertissement
de leurs passions naissantes , et on ne
prend pas garde que si l'on n'a soin de les
réprimer de bonne heure , on le tentera
inutilement, ou que l'on ne les domptera
qu'avec des peines extrêmes , quand une
fois elles se seront fortifiées avec l'âge,
Bien loin d'étouffer les passions dès leur
naissance , quoi de plus commun parmi
les Riches que de les faire naître et de les
amorcer à peine les premieres lueurs
d'une foible raison commencent à paroître
dans les Enfans , qu'on prend à tâche
de leur inspirer la vanité , l'amour propre
, la mollesse , l'attachement aux plaisirs,
qui les seduit avant même qu'ils ayent -
assez de jugement pour en connoître le
danger. On ne fait que leur souffler le
venin des fausses et dangereuses maximes
du monde , qui deviennent pour eux des
principes sur lesquels roulera toute la
conduite de leur vie. On ne manque pas
de leur apprendre toutes les loix les plus
bizarres d'une certaine bienséance ; on
leur fait étudier les modes ridicules et les
usages du monde. L'imagination, l'esprit,
le coeur de ces tendres Enfans sont obsedez
par le vain éclat des honneurs , du
B iiij
faste,
440 MERCURE DE FRANCE .
faste , et de la pompe du siècle : pendant
ce tems là rien ne les rapelle à la raison,
au sentiment , à la regle , à l'esprit de
Religion . Ainsi se passe l'Enfance de la
plupart des Riches. N'est- ce pas là un
grand acheminement pour la Sagesse ?
Les Pauvres dans leur simplicité ont
communément l'avantage de naître de
parens moins vicieux , qui leur inspirent.
l'horreur de bien des déreglemens , dont
le beau monde ne se fait pas tant de scrupule
. On les laisse dans l'innocence de
feur âge , sans les corrompre par les funestes
attraits du vice. On les éleve mieux
parce qu'on les ménage moins , et qu'on
ne les flatte pas tant. Ils commencent
dès -lors à sentir que l'homme est né pour
la peine et le travail , comme l'oiseau
pour voler ; ils ne regardent toutes les
grandeurs du Monde qu'en éloignements
et avec indifférence ; la droite raison se
forme , la Religion entre et s'établit plus
aisément dans ces petits coeurs où les
impressions étrangeres et les passions dangereuses
n'ont point fait tant de ravages ,
et moins ils sont élevez pour le Monde ,
plus ils ont de disposition à la Sagesse .
Les Riches ne se chargent pas beaucoup
, ni longtems de l'Education de
leurs Enfans , ils s'en rapportent à des
DoMARS
1734.
447
>
Domestiques, le plus souvent déréglez ;
ils la confient à des Gouverneurs des
Maîtres et des Précepteurs : mais la diffi-.
culté est d'en trouver de bons . Rien de
plus commun que les personnes qui se
mêlent d'élever la jeunesse , et rien de
plus rare que ceux qui ont toutes les
qualitcz requises pour un emploi si important.
Il faut du sçavoir , avec beaucoup
de probité ; de la prudence , du
désinteressement. On en trouve ass zqui
ont de la science : ils sont habiles Grammairiens
, grands Poëtes , fameux Orateurs
, versez dans toutes les subtilitez
de la Dialectique et de la plus fine Métaphysique,
ils connoissent parfaitement
toutes les expériences et pénetrent les
secrets de la nature . Ils sçavent l'Histoire ,
la Géographie , le Blason , quelquefois la
Géometrie et les Mathématiques : c'est
ce qui les fait briller , ce qui ébloüit
et ce qui leur procure la confiance des
Grands et des Riches : cependant ce
n'est là que la moindre qualité , et avec
tous ces beaux talens ils peuvent être de
très-mauvais Maîtres.
S'ils manquent de probité , comment
s'acquiteront- ils de la principale partie
de l'éducation , qui consiste à inspirer à
leurs disciples. l'horreur du vice et l'a
B. v mour
442 MERCURE DE FRANCE
mour de la vertu ? Pourvû que ces jeunes
Eleves se forment aux études , qu'ils apprennent
à bégayer un peu de Latin et de
Grec , à tourner des Vers , à construire
des Periodes et des Figures , à former des
Syllogismes , à disputer , à se tirer tant
bien que mal d'un raisonnement captieux;
le Maître les laissera tranquillement suivre
les funestes penchans de leur coeur
se plonger quelquefois dans les plus affreux
déreglemens , et Dieu veuille qu'il
n'en soit pas lui même ou le complice ,
où l'Auteur ?
,
2
S'il est en défaut du côté de la prudence
: avec tout le Grec et le Latin dont
il sera hérissé avec son enthousiasme
Poëtique , ou le pompeux étalage de son
Eloquence , avec les rafinemens de sa
Dialectique , il ne sera peut- être qu'un .
étourdi , un emporté, un esprit bourru
un homme sans raison , qui grondera à
tort et à travers , qui outragera mal- àpropos
ses disciples , et les accablera sans
discrétion de mauvais traitemens , plus
capable de les décourager et de les déde
l'étude et de la vertu que de
gouter
les y porters ou par un autre caprice
laura pour eux une douceur meurtriere ,
et sous prétexte de les ménager , il les
perdra par de lâches complaisances.
و
Un
MARS 1734. 443
Un Maître interessé qui n'a en vuë
qu'un gain sordide , ne sera guere capable
d'inspirer des sentimens d'honneur
et l'amour du devoir à ses disciples . Une
ame mercenaire n'entre point dans ces
dispositions , et n'a pas même la pensée
d'y faire entrer ses Eleves. Un homme
qui ne cherche qu'à faire fortune auprès
des Riches , comme il y en a beaucoup
, les flattera et les entretiendra
dans les inclinations vicieuses , pour se
ménager leurs faveurs . Il craindroit de
les irriter , s'il étoit plus ferme . On en
trouve peu qui agissent avec des vuës
aussi pures que le fameux Arsene , Précepteur
d'Arcadius , et qui aiment .
mieux , comme lui , s'exposer à perdre
leur Place et leurs espérances , que de
mollir dans les occasions , où la rigueur
est nécessaire .
Qu'il est rare dans le monde que les
Parens fassent un aussi heureux choix
en fait de Précepteur , que celui du Grand
Théodose ! qu'ils confient leurs Enfans à
un homme tel qu'Arsene ! qu'ils leur ordonnent
la même déférence , le même respect
pour leur Maître ! et qu'ils entrent
dans les sentimens de ce Religieux Empereur
, qui répetoit souvent , que les
Princes sesEnfans seroient veritablement di-
B-vj gness
444 MERCURE DE FRANCE
gnes de l'Empire, s'ils sçavoient joindre la¸
piété avecla science !
La plupart des Parens riches , ou ne se
donnent pas la peine de chercher de
bons Maîtres , ou n'ont pas le bonheur
de les trouver , et prennent pour tels
ceux qui brillent par de grands talens
pour les sciences , quoique tout le reste
leur manque ; ou enfin les Parens n'ont
pas eux- mêmes le goût de la bonne éducation
; ils se plaisent à étouffer les semences
de vertu que les Maîtres ont jettées
dans l'ame des Enfans , et à leur inspirer
la fureur des Jeux , des Bals , des Spectacles
, et de tout ce qui gâte l'esprit et corrompt
le coeur.
A quoi se réduit donc la belle éducation
dont les Riches se vantent? A parler
passablement quelques langues mortes , à
prendre quelque légere teinture de Philosophie
, de Jurisprudence ; à sçavoir
Danser , Escrimer , Monter à Cheval ;
mais dequoi sert tout cela pour acquerir
la sagesse ? Cela tout seul, n'est bon qu'à
rendre vain , présomptueux , entêté d'un
faux mérite , à donner du ressort aux passions
et à les rendre plus fougueuses ; ce
sont des armes entre les mains d'un furieux.
Du côté des moeurs et de la Religion,
les Pauvres ont tout l'avantage , on
les
MARS. 1734 445
les y forme presque toujours avec plus de
soin que les Riches ; c'est le principal et
l'essentiel de leur éducation qui n'est pas
si sujette à être corrompue et infectée par
le mauvais levain des plaisirs sensuels .
Quand on supposeroit même que les
Riches ont la plus parfaite éducation , elle
se perd bien- tôt dans l'air contagieux du
monde. Ils se regardent sous la discipline
des Maîtres, comme dans un triste esclavage
, et au sortir des études ils ne
font usage d'une trop grande liberté
qu'on leur laisse , ou qu'ils prennent de
vive force , que pout se dédommager en
quelque sorte de la contrainte et de la
gêne où ils ont vécu . Bien - tôt ils se donnent
carriere , et trouvant tout favorable
aux penchans de leur coeur, ils se livrent,
comme le jeune Augustin , à un affreux
libertinage. Le pas est glissant , on tombe
aisément dans le précipice ; mais il est
difficile de s'en retirer. Il fallut un miracle
pour convertir Augustin.
Voilà donc l'Education des Riches , le
plus souvent tres mauvaise dès l'Enfance,
confiée ensuite à des mains ou peu capables
, ou infidelles , qui n'en cultivent
que la moindre partie, et enfin gâtée dans.
ce qu'elle pourroit avoir de bon , par la.
Saute des Parens, et par le pernicieux usa--
gc
447 MERCURE DE FRANCE
ge du monde. Qu'attendre d'une pareille
éducation ? et quel fond y faire pour l'acquisition
de la sagesse ?
Je ne dis pas qu'il n'y ait eu dans tous
les siécles , et qu'il n'y ait encore des sages
parmi les Grands et les Riches ; nous
en avons d'illustres exemples devant les
yeux.
J'ai avancé que la Sagesse est de tous les
Etats , de toutes les conditions ; mais je
prétends que les Richesses d'elles - mêmes
ne fournissent pas plus de moyens pour
Pacquerir , qué la pauvreté , et qu'elles y
sont plutôt un grand obstacle , soit pour
l'avidité insatiable avec laquelle on les recherche
, et le trop grand attachement ,
qui en est presque inséparable ; soit par la
vie molle et sensuelle qu'elles fomentent ;
soit par la facilité qu'elles donnent à assouvir
les passions. C'est une vraie gloire
de les posséder sans attache , de se deffendre
de leurs séductions , et de conserver
dans une riche abondance toute la modération
de la sagesse ; mais cette gloire
n'est pas commune , parce qu'il est beaucoup
plus difficile d'y atteindre , que d'ê
tre sage dans les bornes étroites d'une
honnête pauvreté.Il est si vrai que ce dernier
état est plus propre à la sagesse ; que
le riche lui - même ne peut être sage ,
qu'au
MARS. 1734.
447
qu'autant qu'il est pauvre dans le coeur ;
c'est-à dire , qu'il approche des dispositions
du Pauvre et de son indifférence à
l'égard des biens périssables.
Fermer
Résumé : SUITE des Réfléxions de M. Simonnet, sur la Question proposée dans le Mercure d'Août.
Le texte 'Suite des Réflexions de M. Simonnet' examine la question de savoir si la pauvreté ou la richesse favorise davantage la sagesse. L'auteur affirme que la pauvreté, malgré ses inconvénients, est plus propice à la sagesse. Les pauvres, modérés dans leurs désirs et mieux régulés dans leurs mœurs, sont moins esclaves des passions et donc plus sages que les riches. La politesse et les avantages de la vie aisée des riches sont jugés nuisibles pour l'acquisition de la sagesse. L'auteur compare les anciens Patriarches, modèles de sagesse, à Salomon, qui, malgré sa richesse et sa puissance, tomba dans des excès honteux. Les Patriarches, souvent réduits à des états tristes, trouvaient leur sagesse dans une vie dure et laborieuse. L'auteur distingue la pauvreté honnête, qui incite à l'industrie et au travail, de l'extrême indigence ou de la médiocrité qui engendre la nonchalance et la paresse. Le texte mentionne que les grands hommes de Rome, tels que les dictateurs, provenaient souvent de milieux pauvres et laborieux, ce qui les préparait à gouverner avec sagesse. L'éducation des riches est souvent corrompue par des influences vicieuses et des passions dangereuses. Les pauvres, élevés dans la simplicité et l'innocence, ont plus de dispositions à la sagesse. L'auteur déplore la difficulté de trouver des éducateurs compétents et probes pour les enfants riches. Les précepteurs doivent posséder des talents académiques, de la probité et de la prudence pour inspirer la vertu. Un précepteur défaillant peut laisser ses élèves suivre leurs penchants vicieux ou les décourager par des traitements injustes ou des complaisances excessives. Les parents riches ne cherchent pas toujours de bons précepteurs ou n'ont pas le goût de la bonne éducation, préférant étouffer les semences de vertu et encourager des activités frivoles. L'éducation des riches se réduit souvent à l'apprentissage de langues mortes, de philosophie, de jurisprudence, et de compétences sociales, mais cela ne conduit pas à la sagesse. Les pauvres reçoivent une éducation plus morale et moins corrompue. Le texte conclut que les richesses peuvent être un obstacle à l'acquisition de la sagesse en raison de l'avidité, de la vie sensuelle et de la facilité à assouvir les passions. La véritable sagesse réside dans la modération et l'indifférence aux biens matériels.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 61-66
PENSÉES DIVERSES.
Début :
La vertu est de tous les états ; mais la médiocrité est en quelque sorte son [...]
Mots clefs :
Vertu, Homme vertueux, Bonheur, Passions, Âme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PENSÉES DIVERSES.
PENSEES DIVERSES.
LA
A vertu eft de tous les états ; mais la
médiocrité eft en quelque forte fon
élément .
Il ne faut être pas vertueux ni libéral
pour faire du bien aux miférables ; il fuffit
d'être homme.
Le vice traîne avec foi tant de maux ,
que quand la vertu ne ferviroit qu'à nous
en garentir , fon prix devroit paroître infini.
Le dégoût de la vertu ne naît que dans
les coeurs qui ne connoiffent ni la vertu ni
le vice.
C'est une vertu bien équivoque que
celle qui a befoin d'épreuves pour fe fortifier
; un homme vertueux par goût & par
principes , l'eft autant qu'on peut l'être ,
& l'eft pour toute fa vie.
Le mauvais exemple eft à la vertu ce que
la prévention eft à la vérité .
La loi la plus étroite ne gêne point
Phomme vertueux , parce que tout ce qui
eft deffendu lui devient impoffible.
On dit du guerrier : il a fait de grands
exploits ; du fçavant , il a fait de bons ouvrages
; du Légiflateur , il a fait de belles
62 MERCURE DE FRANCE.
conftitutions : l'éloge de l'homme vertueux
eft d'avoir fait le bien.
Le Philofophe définit la vertu & la néglige
; le faux dévôt l'affiche & la rend ridicule
; l'enthoufiafte la prêche & la fait haïr;
l'homme de bien la fuit & en eft le modele
.
Soyez riche , vous n'aurez pas de naiffance
; foyez brave , il vous manquera du
bonheur ; foyez puiffant , vous ne ferez
pas modéré ; foyez vertueux , vous ferez
tout ce qu'il faut être.
L'honneur eft un fouverain defpotique ;
c'eft la divinité du monde entier. Fortune,
fanté , repos , tout lui eft facrifié. Faut - il
l'honneur foit différent de la vertu !
La fageffe diftingue le bien , la vertu le
pratique.
que
Le Jurifconfulte s'applique à pénétrer
l'efprit des Loix ; le Phyficien travaille à
découvrir les fecrets de la nature ; le Théologien
tâche de percer la miftérieuſe obfcurité
des Ecritures ; le Sage cherche à ſe
connoître .
Les auftérités , les jeûnes , les macérations
, &c. ne font bons qu'à compenfer
des excès contraires. Une vie uniforme &
réglée eft la vie de l'homme vertueux.
Les plus grands Princes ne font pas
toujours les meilleurs Rois.
SEPTEMBRE 1755 . 63
Admirer la vertu & en négliger la pratique
, c'eft une contradiction bien étrange
, & néanmoins encore trop rare.
Le zele ne differe de la paffion , qu'en
ce qu'il a un objet louable . Il eſt quelquefois
dangereux , & a fait faire de grandes.
fautes.
Les efprits forts font en fait de religion
ce que font les beaux efprits en fait de
littérature .
Il n'y a qu'un pas du fcrupule à la fuperftition.
Ր
Rien n'eft pire que l'anéantiffement. Du
faîte de la félicité , paffer au comble du
malheur , ce n'eſt que changer de mode
de l'exiſtence , paffer au néant , c'eft perdre
fon effence.
Qui abandonne une Religion pour une
autre , les trahit fouvent toutes deux.
Les moeurs fe forment des impreffions
qu'on reçoit , & s'épurent par les réflexions
qui en naiffent.
Qui cherche le péril eft teméraire ; qui
Je fuit eft lâches qui l'attend & le brave ,
eft courageux.
Il y a peu d'incrédules , mais beaucoup
de gens qui s'étourdiffent ou s'endorment
fur leur croyance.
Toute affectation eft voiſine du ridicule.
Un homme a- t-il de la naiflance , du
64 MERCURE DE FRANCE.
coeur , du bien , de l'eſprit ? Voilà ce qu'on
regarde dans le monde. Mais a- t- il des
mours ? c'eft ce qu'on n'examine guères .
Il en eft des paffions comme des liqueurs
qui entrent dans la compofition de l'homme.
L'équilibre fubfifte- t-il entre ces li-
?
queurs
? le corps
fe porte
bien. Eft- il dé- truit
le corps
fouffre
. De même
tant que
les paffions
demeurent
dans une certaine
affiette
où elles
fe contrebalançent
refpectivement
, l'ame
eft en bon état . Viennent- elles à fe déranger
? l'ame
eft troublée
, &
devient
malheureufe
.
On peut définir le vrai bonheur une
paix de l'ame qui naît du calme des paffions
, & du témoignage d'une bonne confcience
.
La jaloufie eft la marque d'un amour
extrême , ou d'un extrême mépris.
Les
gens de bien
& les
fcélérats
ont
quelque
chofe
de commun
; c'eſt
de mourir
comme
ils ont
vêcu
.
La politeffe n'eft pas un vice ; mais c'eft
le voile & le mafque de prefque tous les
vices.
Qui craint l'avenir , ou regrette le paffé,
jouit mal du préfent.
La folitude eft l'écueil du fçavant , &
l'effroi de l'ignorant ; c'eft l'afile de l'homme
vertueux.
SEPTEMBRE 1755. 65
L'orgueil eft la fource du vice & de la
fauffe vertu .
La vertu qui ne fe prête pas aux ufages
du monde , paffe pour un vice d'humeur ;
le vice qui s'y accommode eft regardé comme
une vertu de fociété.
Entez l'émulation fur un bon naturel ,
fi vous ne voulez pas la voir dégénérer en
envie.
Craignez Dieu ; aimez les hommes ;
défiez-vous de vous-mêmes.
On peignoit autrefois le fentiment ; au
jourd'hui on l'anatomiſe.
La plus aigre cenfure offenfe moins
qu'une raillerie ; on veut bien être fautif ,
vicieux même , mais non pas ridicule.
Qui fe trompe eft homme , qui trompe
eft un monftre .
Les grands titres font des monumens
de la vanité des hommes plutôt que des
témoignages de leur mérite .
Ce qu'on appelle modeftie , n'eft fouvent
qu'un rafinement de l'amour propre
qui quête des louanges en affectant de s'en
deffendre .
Il n'y a de vraiment malheureux què
ceux qui envient le bonheur des autres.
Il y a des gens , mais en petit nombre ,
qui ne font indignes d'une grande fortune,
que parce qu'ils la defirent.
66 MERCURE DE FRANCE.
Les plus grandes fautes dans l'ordre de
la fociété , font celles que l'on commer
contre les devoirs de fon état.
On parle toujours trop quand on parle
mal à
propos.
Les vérités fe tiennent & forment une
efpece de chaîne qu'on ne peut rompre ;
c'eft ce qui a fait dire aux Philofophes que
la vérité eft une.
La crainte naît de l'incertitude ; un péril
affuré ne peut produire que l'heroïfme
eu le defepoir.
Le monde fourmille de fots , & cependant
c'eft l'ufage du monde qui forme les
gens d'efprit.
LE MARIE', Avocat au Parlement.
LA
A vertu eft de tous les états ; mais la
médiocrité eft en quelque forte fon
élément .
Il ne faut être pas vertueux ni libéral
pour faire du bien aux miférables ; il fuffit
d'être homme.
Le vice traîne avec foi tant de maux ,
que quand la vertu ne ferviroit qu'à nous
en garentir , fon prix devroit paroître infini.
Le dégoût de la vertu ne naît que dans
les coeurs qui ne connoiffent ni la vertu ni
le vice.
C'est une vertu bien équivoque que
celle qui a befoin d'épreuves pour fe fortifier
; un homme vertueux par goût & par
principes , l'eft autant qu'on peut l'être ,
& l'eft pour toute fa vie.
Le mauvais exemple eft à la vertu ce que
la prévention eft à la vérité .
La loi la plus étroite ne gêne point
Phomme vertueux , parce que tout ce qui
eft deffendu lui devient impoffible.
On dit du guerrier : il a fait de grands
exploits ; du fçavant , il a fait de bons ouvrages
; du Légiflateur , il a fait de belles
62 MERCURE DE FRANCE.
conftitutions : l'éloge de l'homme vertueux
eft d'avoir fait le bien.
Le Philofophe définit la vertu & la néglige
; le faux dévôt l'affiche & la rend ridicule
; l'enthoufiafte la prêche & la fait haïr;
l'homme de bien la fuit & en eft le modele
.
Soyez riche , vous n'aurez pas de naiffance
; foyez brave , il vous manquera du
bonheur ; foyez puiffant , vous ne ferez
pas modéré ; foyez vertueux , vous ferez
tout ce qu'il faut être.
L'honneur eft un fouverain defpotique ;
c'eft la divinité du monde entier. Fortune,
fanté , repos , tout lui eft facrifié. Faut - il
l'honneur foit différent de la vertu !
La fageffe diftingue le bien , la vertu le
pratique.
que
Le Jurifconfulte s'applique à pénétrer
l'efprit des Loix ; le Phyficien travaille à
découvrir les fecrets de la nature ; le Théologien
tâche de percer la miftérieuſe obfcurité
des Ecritures ; le Sage cherche à ſe
connoître .
Les auftérités , les jeûnes , les macérations
, &c. ne font bons qu'à compenfer
des excès contraires. Une vie uniforme &
réglée eft la vie de l'homme vertueux.
Les plus grands Princes ne font pas
toujours les meilleurs Rois.
SEPTEMBRE 1755 . 63
Admirer la vertu & en négliger la pratique
, c'eft une contradiction bien étrange
, & néanmoins encore trop rare.
Le zele ne differe de la paffion , qu'en
ce qu'il a un objet louable . Il eſt quelquefois
dangereux , & a fait faire de grandes.
fautes.
Les efprits forts font en fait de religion
ce que font les beaux efprits en fait de
littérature .
Il n'y a qu'un pas du fcrupule à la fuperftition.
Ր
Rien n'eft pire que l'anéantiffement. Du
faîte de la félicité , paffer au comble du
malheur , ce n'eſt que changer de mode
de l'exiſtence , paffer au néant , c'eft perdre
fon effence.
Qui abandonne une Religion pour une
autre , les trahit fouvent toutes deux.
Les moeurs fe forment des impreffions
qu'on reçoit , & s'épurent par les réflexions
qui en naiffent.
Qui cherche le péril eft teméraire ; qui
Je fuit eft lâches qui l'attend & le brave ,
eft courageux.
Il y a peu d'incrédules , mais beaucoup
de gens qui s'étourdiffent ou s'endorment
fur leur croyance.
Toute affectation eft voiſine du ridicule.
Un homme a- t-il de la naiflance , du
64 MERCURE DE FRANCE.
coeur , du bien , de l'eſprit ? Voilà ce qu'on
regarde dans le monde. Mais a- t- il des
mours ? c'eft ce qu'on n'examine guères .
Il en eft des paffions comme des liqueurs
qui entrent dans la compofition de l'homme.
L'équilibre fubfifte- t-il entre ces li-
?
queurs
? le corps
fe porte
bien. Eft- il dé- truit
le corps
fouffre
. De même
tant que
les paffions
demeurent
dans une certaine
affiette
où elles
fe contrebalançent
refpectivement
, l'ame
eft en bon état . Viennent- elles à fe déranger
? l'ame
eft troublée
, &
devient
malheureufe
.
On peut définir le vrai bonheur une
paix de l'ame qui naît du calme des paffions
, & du témoignage d'une bonne confcience
.
La jaloufie eft la marque d'un amour
extrême , ou d'un extrême mépris.
Les
gens de bien
& les
fcélérats
ont
quelque
chofe
de commun
; c'eſt
de mourir
comme
ils ont
vêcu
.
La politeffe n'eft pas un vice ; mais c'eft
le voile & le mafque de prefque tous les
vices.
Qui craint l'avenir , ou regrette le paffé,
jouit mal du préfent.
La folitude eft l'écueil du fçavant , &
l'effroi de l'ignorant ; c'eft l'afile de l'homme
vertueux.
SEPTEMBRE 1755. 65
L'orgueil eft la fource du vice & de la
fauffe vertu .
La vertu qui ne fe prête pas aux ufages
du monde , paffe pour un vice d'humeur ;
le vice qui s'y accommode eft regardé comme
une vertu de fociété.
Entez l'émulation fur un bon naturel ,
fi vous ne voulez pas la voir dégénérer en
envie.
Craignez Dieu ; aimez les hommes ;
défiez-vous de vous-mêmes.
On peignoit autrefois le fentiment ; au
jourd'hui on l'anatomiſe.
La plus aigre cenfure offenfe moins
qu'une raillerie ; on veut bien être fautif ,
vicieux même , mais non pas ridicule.
Qui fe trompe eft homme , qui trompe
eft un monftre .
Les grands titres font des monumens
de la vanité des hommes plutôt que des
témoignages de leur mérite .
Ce qu'on appelle modeftie , n'eft fouvent
qu'un rafinement de l'amour propre
qui quête des louanges en affectant de s'en
deffendre .
Il n'y a de vraiment malheureux què
ceux qui envient le bonheur des autres.
Il y a des gens , mais en petit nombre ,
qui ne font indignes d'une grande fortune,
que parce qu'ils la defirent.
66 MERCURE DE FRANCE.
Les plus grandes fautes dans l'ordre de
la fociété , font celles que l'on commer
contre les devoirs de fon état.
On parle toujours trop quand on parle
mal à
propos.
Les vérités fe tiennent & forment une
efpece de chaîne qu'on ne peut rompre ;
c'eft ce qui a fait dire aux Philofophes que
la vérité eft une.
La crainte naît de l'incertitude ; un péril
affuré ne peut produire que l'heroïfme
eu le defepoir.
Le monde fourmille de fots , & cependant
c'eft l'ufage du monde qui forme les
gens d'efprit.
LE MARIE', Avocat au Parlement.
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Résumé : PENSÉES DIVERSES.
Le texte 'Pensées diverses' examine divers aspects de la vertu, du vice et des comportements humains. Il met en avant l'importance de la vertu dans tous les états, soulignant que la médiocrité joue souvent un rôle clé. Faire du bien aux misérables ne nécessite pas nécessairement d'être vertueux ou libéral, mais simplement d'être humain. Le vice engendre de nombreux maux, et la vertu est précieuse même si elle ne servait qu'à les éviter. Le dégoût de la vertu naît chez ceux qui ne connaissent ni la vertu ni le vice. Une véritable vertu ne nécessite pas d'épreuves pour se renforcer; elle est constante et durable. Le mauvais exemple nuit à la vertu comme la prévention nuit à la vérité. Un homme vertueux respecte naturellement les lois, car ce qui est défendu lui semble impossible. Les éloges varient selon les domaines, mais celui de l'homme vertueux est de faire le bien. Les philosophes, les faux dévots et les enthousiastes ont des relations ambiguës avec la vertu, tandis que l'homme de bien en est le modèle. Le texte aborde également les dangers de l'affectation, de la superstition et de l'anéantissement. Il met en garde contre les excès et prône une vie uniforme et réglée. Les grands princes ne sont pas toujours les meilleurs rois, et admirer la vertu sans la pratiquer est une contradiction. Le zèle, bien que louable, peut être dangereux. Les esprits forts en religion et les beaux esprits en littérature partagent des traits similaires. Les passions doivent être équilibrées pour maintenir la paix de l'âme et le bonheur. La jalousie est signe d'amour extrême ou de mépris. Les gens de bien et les scélérats meurent comme ils ont vécu. La politesse, bien que non un vice, masque souvent les vices. Craindre l'avenir ou regretter le passé empêche de jouir du présent. La solitude est à la fois un écueil pour le savant et un effroi pour l'ignorant, mais un asile pour l'homme vertueux. L'orgueil est la source du vice et de la fausse vertu. La vertu inadaptée au monde est perçue comme un vice d'humeur, tandis que le vice adapté est vu comme une vertu de société.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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