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1
p. 97-144
Traité du feu, dans lequel on établit les vrais fondemens de la Physique.
Début :
Les effets du feu son si admirables & si terribles, / Il y a si peu de choses qui puissent passer pour certaines [...]
Mots clefs :
Feu, Incendie, Corps, Auteur, Eau, Nature, Chaleur, Esprits, Vertu, Dieu, Terre, Froid, Avantages, Traité, Principes, Force, Divinité, Substance, Couleur, Grandeur, Soleil, Physique, Entretiens
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texteReconnaissance textuelle : Traité du feu, dans lequel on établit les vrais fondemens de la Physique.
admirables & si terribles,
si utiles & si dangereux, &
j'en ai déja parlé tant de
fois superficiellement, que
4 je croy ne pouvoir mieux
faire, pourinstruire & pour
amuser le lecteur, que lui
donner un extrait des dissertationssuivantes,
oùil
verra un tableau assez exact
des qualitez & des proprietez
de cet élement.
h) ;>-t'ï
J, Traité du feu, dans lequel on établît les vraisfondemens
n' de la Physique.
-'u-j
,
Il y a si peu de choses qui
puissent passer pour certaines
& pour confiantes dans
la Physique, qu'il n'ya
rien de plus aisé que dese
tromper, lors qu'on entreprend
de prononcer decisivement
sur les matierés qui
s'y traitent. D'ailleurs,les
methodes Ics- plus regulieres
ne fonc pas toûjours les
meilleures; elles ont fouvent
beaucoup plus de
montre que d'utilité solide,
& l'on peut dire qu'en bien
des rencontres elles servent
bien plus à gêner l'esprit,
qu'à le conduire droit à la
verité. C'a été pour prendre
uneroute qui l'exposât
moins àces deux inconve-
,
niens, que le P. C. a donné
la formed'entretiens à cet
ouvrage, parce qu9ona accoûtumé
de bannir de tout
ce qui porte ce titrele ton
decisif de Docteur,aavec
ce faste & cet apparat qui
l'accompagne d'ordinaire,
&. que du reste on n'y reçoit
point les regularitez importunes,
ni les formalitez
gênantes des manieres de
l'Ecole. Ainsi les
13.
dissertarions
dont il a composé son
livre, sontautant de ron'Ver.
sations libres& sçavantes,
où il fait entrer trois personnes
d'un rare merire &
d'une fort grande érudition;
à peu prés comme Ciceron
introduit sesillustres
amis parlansdans ses ouvrages
de Philosophie. Je tjU
cherai d'informer les lecteurs
de ce qui s'y trouve
de plus remarquable 8; de
principal: mais comme je
suis obligé d'éviter la longueur
des extraits , autant
qu'il me fera possible,
& qu'il feroit difficile de
rendre compte en peu de
mots de 13.dissertations pleines
de choses considerables
&qui font un gros volume,
je me contenterai de donner
ici le précis des 5. premieres,
& je renvoyerai le
reste à un autre mois.
Nôtre auteur entre en
matiere,dans la premiere
dissertation;d'une maniere
agreable -" par une petite
disputequ'il fait naître entre
ses personnages sur cette
question curieuse : Lequel
desdeuxestleplus excellent &
le plus utile, de l'eau ou du
feu ? C'est pour se donner
jour à faire l'élogedu sujet
qu'il veut traiter, en montrant
l'avantage qu'a le feu
sur tous les corps simples,
dont il pretend qu'il est le
plusnoble à bien des égards.
On ne pouvoit gueres
mieuxtourner la chose qu'-
en laprenant de cette maniere
,
ni faire voir un plus
beau mélange de la belle
litterature avec la Philosophie,
que celui que nous
donne ici le P.C. On allegue
• de part & d'autre ce qu'on
pouvoir dire de plus curieux
à l'avantage du feu ou de
l'eau. On cite les autoritez
des Poëtes & des Philosophes,
on produit le celebre
passage de Pindare, qui des
le commencement de ses
Odes dit qu'il n'y a rien de
meilleur que l'eau. Et on lui
opposePlutarque,qui ayant
traité la même question
qu'on a gite ici, l'adecidée
en faveur du feu. On peut
bien croire qu'on n'oublie
pas là-dessus ni Vulcain, qui
étoit du nombre des grandes
Divinitez Payennes, ni le
feusucré,qui étoit l'objet de
la devotion des Perfes
; ni
l'adoration que les Chaldéens
rendoient à cet element,
qu'ils, consideroient
comme leur supreme Divinité.
Cependant comme le
feu ne craint rien si fort que
l'eau,on raconte ici une as
fez plaisante avanture,tirée
de Ruffln & de Suidas, oùles
choses ne tournerent pas à
l'avantage du Dieu de Chaldée.
Ceux de cette nation
vantoient leur Divinité,
comme la plus puissante de
toutes; & quelques-uns de
leurs Prêtres, courans de
Province enProvince,défioient
au combat tous les
f
autresDieux. Maiscomme
ceux-ci, de que lque matierequ'ils
fussent, de bois,
, ou d'airain ,ou d'argent
ou d'or, ne pouvoientresister
au feu, qui en venoit
-
enfin à bout,il le trouva un
Prêtre d'Egypte qui arrêta
de cette maniere les triomphes
de ce Dieu, qui en avoit
dévoré tant d'autres. Il
prit une cruche percée de
quantité de petits trous,
qu'il boucha avec de la cire,
mais si proprement, qu'on
n'en pouvoitrien connoître
; & après avoir rempli
cette cruche d'eau, & avoir
mis au dessus la tête de son
Idole qu'on nommoit Canope,
il accepta le défi. Les
Chaldéens mirent aussitôt
le feu à l'entour de l'Idôle:
mais la cire se fondant au
feu, ouvrit incontinent le
passage à l'eau, qui sortant
de tous cotez par les petits
trous ,qu'on ne voyoit pas,
éteignit le feu, & faisant
triompher Canope, fit avoüer
aux Chaldéens que.
le Dieu des Egyptiensétoit
le plus fort. Avec tout cela,
comme il estaussi naturel
au feu de consumerl'eau,
qu'ill'est à l'eau d'éteindre
le feu, on ne peut nier que
celui-ci ne se dédommage
quelquefois au double, parce
qu'il gagne à son tour
sur l'autre.Mais pourétablir
sur quelque chose de c'on.,
fiderable l'avantage qu'on
donne aufeu,on remarque
ici que si on recüeille les
suffrages des Philolophes,
on trouvera que le plus
grand nombre est celui de
ceux qui ont mis le feuen
tre les principes deschoses;
ce qui vient sans douce de
l'impression nature lle qu'on
a de ion excellence & de
son utilité. Qu'au reste ce
n'est pas un foible argument
pour nous en persuader,
que de voir qu'entre »
tant de sortes d'animauxil
n'y ait que l'homme à qui
a nature en ait proprement
accordé l'usage : ce qui va
siloin
,
selon la pensée de
Lactance
,
qu'il semble que
Dieu ait voulu assurer les
hommes de leur immortalité
, en leur abandonnant
l'usage & la disposition de
cet element, qui est celui de
la lumiere & de la vie. Que
quoy qu'il en soit, lavie est
un feu, & que si le feu en
est le symbole,il en est aussi
le soûtien, & leplus necessaire
instrument, puis qu'-
après tout il n'est pas possïble
ni de cuire les alimens,
ni de préparer les remedes,
ni de se prévaloir de cent
autres choses necessaires à
la vie, sans le secours de
cet element. Que d'ailleurs
quand on pourroit vivre
sans l'usage du feu,la vie
ne sçauroit être qu'extremement
miserable, privée
de tous les avantages qu'on
tire des sciences & des arts,
& plongée dans une obscurité
qui lui ôteroit tout ce
qu'elle a dagreable. Qu'en
un mot on est redevable de
toutes lescommoditez, ôc
de tous les ornemens de la
: vie au feu ,qui eR: d'une utiflité
si étenduë & si gene- rale, qu'outre le secours
qu'il prête à la vûé au milieu
de l'obscurité , il supplée
quelquefois à l'usage
[. de la parole, en donnant
aux amis éloignez de quelques
lieuës le moyen de se
pouvoir parler la nuit par
des flambeauxallumez. Enl'
fin, après avoir remarqué
que les effets mêmequ'on
lui reproche sont des preuves
de noblesse & des marques
de grandeur,on observe
quetousles peuples
l'ont prispour le symbole
de la puissance, & pourle
caractere de la majesté:d'où
vient qu'on le portoit autrefois
devant les Rois de
l'Asie, & devant les Empereurs
Romains. Et pour
achever par un endroitqui
en couronne dignementl'éloge,
on ajoûte qu'il n'y a
point eu de nation dans le
monde qui ne l'ait regardé
non feulement comme un
excellent present duCiel,
mais encore comme une illustre*
imagerdela-Divinité. Que
rQue de là est venu qu'on Fa
employé dans toutes les Religious,&
que ce n'ont point
été les Chaldéens feu ls, ni
les Poëtes, ni les Philosophesqui
ont dit que Dieu
est unfeu : mais que l'Ecriture
sainte a parlélemême
langage, & n'a pas faitdifficulté
de nous assurer que
Dieu estunfeuconsumant. 1
Aprés ces préliminaires,
il passe dans le deuxiéme
entretien à l'explication de
lanature du feu. Lefeu, sef!
on" lui, est un esprit qui soy a en unechaleur vive brûlante.
Mais il faut sçavoir
que par cet esprit il n'entend
pas ce que les Chymistes
appellent de ce nom &
qu'ils distinguent par là mêmedavec
leursouphre &
leur mercure. Dans ce que
nôtre auteur nomme ainsi,
il n'est pas tant question de
larareté dela matiere,ou
'de la legereté, quede la subtilité
& de la sorce:&en
un mot, l'esprit, dans son
sens
,
estune substance tres-déliée&
trés-subtile,très-capablede
s'insinuer&depenetrer
dans les pores de tous les corps.
cr >
Quand donc cette subtilité
se trouve jointe avec la É-lieleur,
& que celle-ci est dars
un degré de force & d'ardeur
considerable, nôtre
auteurpretend quec'estce
qui fait propremenr le feu.
D'où vient qu'il ne fait pas
de difficulté de mettre le
sel aunombredes corpsde
nature ignées parce qu outre
•
qu'il désechetoutes leschop
ses ou il s'attache, & qu'il
consume puissamment les
-
humiditez, on en tire, en
ledistillent,des eaux fortes
qui ont la vertu de dissoudre
les metaux,en bien
moins
,-
de temps quene
sçauroit faire le feu leplus
fort &le plusardentde nos
fourneaux.Au reste; comme,
l'ondistingue diverses
sortes de terres,qui, quoy
qu'ellesconviennent toutes
dans cette nature generale,
qui leur est commune; ne
laissent pas d'être differentes
en espece les unesdes
autres; nôtre aauurteeuurrine j ne
doute pointqu'on ne doive
aussidistinguer diverses sortes
de feux, qui tenant tous
en général de la nature de
cet element , différent entr'eux,
en ce qu'ilssont d'une
vivacité,d'un éclat,d'une
subtilité ,d'une force, Si
d'une activité inégale.Quelquedifferensneanmoins
qu'ils soiênt,ilveutqu'ils se
reduisent tous à deux genres
principaux:les uns, qui
ont,tout enlemble de la lumiere&
de la chaleur &
lesautres qui ont de la chaleur
,mais quin'ont point
de lumiere. Les premiers
sont ceux qu'on nomme
feux par excellence : aussi
l'auteur lesappelle-1-il des
feuxvifs, parce qu'ils renfermenc
une quantité d'esprits
vifs & lumineux, comme
font ceux d'une vive
flamme. Les autres sont des
feux beaucoup moins parfaits:
c'est pourquoyl'auteur
les appelle des feux
morts, parce qu'ils sont composez
d'espritsqui n'ont ni
vivacité, ni clarté, & qu'avec
la vertu de brûler , ils
n'ont pas celle d'eclairer &
de luire. Le poivre, le pyretbre,
l'argent vifprécipité, ôc
generalement tous lescaustiques
renferment des eA
prits de cette espece, & doivent
par cette raison être
mis entre les corps qui tiennent
de la nature du feu. /',
Maiscequ'ilyaicid'aussi
remarquable; & qui pourra
surprendre ceux qui n'aurontpoint
oüi parler du
traité de M. Boyle; deflam-
; mæ ponderabilitate y cest qu'-
excepté le feu celeste & de
la nature de celui des astres,
qu'on veut bien qui soit ler
ger. & capable de s'élever
sen haut, on soûtient que
* tous les autres tendent naturellement
vers le centre,
& qu'ilssontmême plus
pesans que tous les autres
elemens.
La troisiéme dissertation
est employée toute entiere
à soûtenir ce paradoxe,& il
fautavoüerqu'on lui donne
un grand air de vraifemblance
par les preuves qu'-
on apporte pour l'établir.
Par exemple , to.. L'on remarque
que les briques,
qui demeurent long-temps
dans le feu, y deviennent
beaucoup plus pesantes,
quoique l'évaporation de
l'humidité en dûtdiminuer
le
le poids.2°. On rapporte un
grand nombre d'experiences
du traité de M. Boyle,
par lesquelles il paroît que
delachaux vive &, divers
metauxayant été exposez
au feu pendant deuxon
trois heures, ont considerablement
augmenté leur
poids; ce qui ne pouvoit
venir que des particules du
feu qui s'étoientmêlées
avec ces matieres. 3°. Enfin
on soûtient que le lieu prow
pre & naturel de nôtre feu
élémentaire est dans les entrailles
de la terre, levrai
cétre des choses pefanses^
lendrpiçle.plus basde tonné
l'univers, ôcquec'estçefils
central, &: non pas la chaleuo
du soleil,ou la vertu ôdesin-j
lfweçesque1,onattribueau^
astrequi est le véritable
principe de la génération
des métaux, & la veritablq
çausequi produit les sources
des rivieres&des fontaines;
;:
En .effet3il est si peuvrai
que la vertu des astres fQ
false sentirdans- les pro-l
fonds cachotsdes lieux [oûi
terrains, que l'on pose en
fait que dans les plus gran4eschaleurs
de l'Esté,lorfque
le soleil darde ses.rayons
avec plus de force, & qu'ils
donnent sur la terre à
plomb, si Tonveut bienfe
donner la peine d'observer
l'effet qu'ilsyfont, on ne
itrouvera point, je ne dirai
pas quils l'ayent penetrée
de quelque milles, mais feu-,
lement qu'ils l'ayent réchauffée
de quelques pieds
de profondeur. L'auteur
nous apprend quelque cho.
se d'asser remarquable làideflus.
Il dit que tous ceux
qui ont écrit touchant les
mi,nes, au moi,ns tous ceux1
dont il, a lû les ecrits rapportent
constammentque.
la terre est froide vers sa fuperficie;
qu'on çommence
à la trouver un peu rechauf-j
fée, lors qu'on y est defcen,
du plus avant;& qu'ensuite
plus on l'enfonce, plus on
trouve que sa chaleur se forciné,
& qu'elle s'augmente
sensiblement. C'est ce que
témoigné entr'autres J. B.
Adorin dans sa relation de
lotis fubterraneis, où il rapporte,
qu'ayant eu la curiofit-R
dedépendre dans les minesd'or
de Hongrie au mots deJuillet,
il avoit trouvé la région superieure
de la terre extremement
froide jusques environ 480.
pieds : mais quétantdescendu
plusbas, ily aVoit trouvé de
la chaleur, qui saugmentait de
relie forte a mesure qu'il s'avançoit
vers lefond,que dans
l'endroit ou étoient les ouvriers
,
ils ne poyvoient travailler
que nuds. Et l'onremarque
qu'il en est de même
dans routes les autres
mines de ce pays-là.
La quatrième -diflertation
roule
sur cette quêstion
assez curieufc
: Si lorfqueï
quelque choje est brûUe>ils'en-t
gendre une nouvellefubflancef1
Pour la resoudre clairemenr,
l'auteurexplique fort,
au long toute la nature de la
génération des substances
inanimées. Il ne reconnoit^
aucune matierepremière proprement
airifi nommée', ôc ilsoûtientfqu'il n'yen ai
point d'autre que divers
corpuscules (impies, qui onci
chacun leur figure, leur!
grandeur, & leurs autre,
proprietez; de
maniéréquel
ne dépendant nullement lest
uns des-autres, ils peuvent
également [ublifler & ensemble,
& fcparez
:
après
cela on conçoit aflfez que,
félon cet auteur, laforme des
chosesinanimées ne doit consister
que dans la conformation,
qui refaite de l'union legitimé&
naturelle deflujieurs
Jecescorpujèule., qui composent
rtt.vtJCm1l "' om-mye par exemple, la forme d'urn--emaison
n'etf autre chose
que cette ftrudture qui le
forme de l'union & de l'arrangement
convenable des
matériaux dont on la bâtir.
Et de cettemanière il'.cÍt
clairque lagenerationde toutes
ces choses ne confifie
non plus que dans taffimblage
que la na«tureIfait de ces fM- diierfespartiesqu'elleuniten- j
semblefour enfaire unmême
corps: comme à lopposite,
la corruprion n'est rien autre
chose que 14 diffilution
& laseparation de ces mêmes
parties,-que lagénération avoit
assemblées;comme on le fait
voir clairement parune experiencecurieule
du vitriol
diûile dans le fourneau de
réverbere. Car après en
Ravoir tiré d'abord un phleg:.
me presque insipide, & enfuite
une liqueur fortace-
; teuse, il ne restera plus au [fond qu'une terre d'un beau [rouge couleur de poùrprë.
I Mais si vous versez vos deux
j[ liqueurs sur cette rerre,vous
l verrez aussitôt vôtre vitriol
; réproduit
, avec sa même
couleur 1V presque son même
poids, parce qu'il a peu
,
d'esprit & dé fou phre volatile.
Enfinnôtre auteur prei
tend que les principesde cetteunion
des parties des corps.
naturels
,
dans laquelle il
veut que la génération cohj
Me, ne font autre chose,
que lesesprits & lesfels auf- j
quels il attribuë tant de
force,qu'il tient que là Oùi
les mêmes efprirs & les memes
fels se trouvent, ils ne
manquent presque jamais
de produire à peu prés la.
Inêmeconfiguratron,quél-
1
,.r que peu ae diipoirm.on qu"r1ry--
rencontrent assezsouvent
dans lamatiere sur laquelle
ils agissent. Onenrapporte
ici deux preuves, qui fèroient
bien considerables &
bien cotivaincantessi elles
étoient bien averées.La premiere
est que la terre cremt
pée&imbuëdecefanggâté
•5 & de ces humeurs infedtes
& corrompues qui forcent
des corps de ces malheureux
qu'on laisse arrachez
aux gibets
,
après leur avoir
fait souffrir le dernier supplice
; que cette terre3 disje,
ainsi detrempée prociuic
une herbe, dont la racine
exprime beaucoup mieux la
forme du corps humain>
que ne fait la racine dela
mandragore. L'autre experience
qu'on alléguéest que
tous les raiforts, qui venoient
dans un jardin,&où
l'on avoitautrefois enterré
un grand nombre de personnes,
avoient la figure de
la moitié du corps humain,
mais si bien representée,
qu'il ne se pouvoir rien de
plus rèssemblant.Cesèxemples
qui quadrent si bien
aux principes de nôtre auteur,
lui donnent occasion
depenser qu'il y a bien plus
de raison qu'on ne s'imagine
dans les regles des
physionomistes, qui tiennent
pour une de leurs grandes
maximes, que les hommes
ont d'ordinaire les inclina..
tions des animaux avec leC
quels ils ont du rapport
dans les traits & dans la forme
exterieure ; parce qu'il
paroît par là qu'ils ont à peu
prés les mêmes esprits, &
qu'il y a bien de l'affinité
entre les particules qui les
composent.
Il nest pas mal aisé de
juger, après tout ce qu'on
vient de voir, ce que nôtre
auteur doit répondre à la
question qu'on a proposée;
car. puis qu'il fait consister
la générationdans un assemblage,&
dans une union
de plusieurs parties pour ne
composer qu'un seul tour,
on voit bien que pour raisonner
consequemment sur
ses principes, il ne peut pas
dire que le feu, qui en embrasant
une matiere combustible,
ne fait qu'en dissoudre
& en separer les parties
,
produise une nouvelle
substance. Il pose donc ici en
fait que tout ceque l'embrasement
peut faire, ne peur
être toutau plus que de prd."
duire de nouvelles qualitez.Et
pour faire voir qu'en celail
ne fait que suivre le sentiment
des anciens, il allègue
là dessus un paisage d'Ari.
stote, qui ne sçauroit être
plus exprés pour,lui quoy
il joint ces beaux vers d'Oise
, où il dit que la garde
du feu sacré avoit été donnée
à des vierges,pourmarquer
,
s'il faut ainsi dire, la
virginité de cet element,par
lequel rien n'est produit.
Comme l'auteur est per.
suadé qu'il n'y a rien de plus
essentiel au feu que la chalent,
il en parle à fond dans
la cinquièmedissertation,
où il s'accache à en expliquerexactement
la nature:,
mais comme pour y bien
reüssir sélon ses principes, il
se trouve obligé de faire
comprendre comment il
conçoit que les corps qui enj
font susceptibles sont composez,
il entre d'abord dans1
un examen fort particulier j
de cette matiere, Bien qu'ilJ
rejette tout à fait lesatomes
d'Epicure, il ne laisse pas de
croire que ces corpuscules,
dont nous avons vû qu'il
composetous lescorps îèn- :';.' fibles,
sibles;sontsi minces, qu'on
n'en peut assez concevoir la
petitesse. Ce qui l'en a convaincu,
c'est,dit- il, quayanc
regardeau travers d'un microscope
de petits grains de
fromage vermoulu
,
qu'il
avoit exposez au soleil, ily
apperçut unefourmilliere
de petits vers, quel'oeil n'auroit
jamais sçû découvrir
sans l'aide de cet instrument.
Il remarque d'ailleurs
qu'on en a observé quelquefois
une grandequantité de
la même petitesse dans le
sang qu'on a tiré à des personnesqui
avoient lafievre,
& qu'il se trouvoir qu'ils
avoient la têtenoire:c'etoit
un signe que la fievre étoit
maligne & dangereuse.Nô- i
tre auteur croiroit assez-que
ces fortes de vers pourroient
devoir leur origineà
ces petits animaux queVarron
dit quisont dans l'air
mais quiyfont imperceptibles
& qui entrant dans nos corps
par la bouche & par les nari
nés,yengendrent desmaladies
difficiles & perilleuses. Mais,
pour revenir à ses corpuscules,
il tient que comme ils.
ne peuvent pas être tous de
la même grandeur) il ne se
peut pas non plus qu'ils
Soient tous de la même sigure;
Chaque espece, selon
lui, a la sienne particulière,
comme on le voit dans les
cristaux, dont chacun a ses
parties configurées d'une
certaine manière qui lui est
propre ; & ç'est de là qu'il
pretend que vient la diversitéqu'on
remarque dans la
contexture des corps, dont
les uns sont plus rares, les
autres plus ferrez, & les autresd'une
consistance mediocre.
Mij
4 Celaposé, ilvientà montrer
ce que c'est que la chaleur,
& commentilconçoit
qu'elle, se produit dans les
corps quisechauffent. Il
n'est pas dusentiment de
ceux qui en font un pur accident.
Il croit quelle envelope
necessairement dans
sa notion une substance,
puisqu'elleconsille dans
l'agitation de ces petitsfeux
ou esprits ignez, qui sont
renfermez dans les corps
chauds; ou pour mieux dire,
qu'elle n'estaucrechose que
ces mêmes feux ou esprits
violemment agitez. En effet il
n'a pas de peine à ren d re raison
par ce principe de la plupart
des effets qu'on attribuë a la
chaleur, comme de secher les
draps mouillez,d'amolir la cire,
de durcir la bouë, de faire évanouir
l'esprit de vin qui fera
dans une phiole ouverte,&c. Il
fait voir que tout cela se fait par
le mouvement & par l'agitation
violente de ces petits feuxou efpritsdont
les lieux où toutes
ces choses arrivent setrouvent
remplis. Il ne trouve pasplus de
difficulté à expliquer la maniere
dont la chaleur s'engendre
en de certains corps, &
pourquoy il y en a qui n'en font
point susceptibles. Il dit que les
premiers s'échauffent aisément,
parce qu'a yant une contexture
rare, ils reçoivent facilemenr
dans leurs pores les petits feux
étrangers qui réveillent ceux
qu'ils avoient déja dans leur
propre sein,ouils étoient comme
assoupis,& qui les remuent
& lesagitent: mais que les autres
ne s'échauffent pas, parce
que leurs pores ne font pas faits
d'une maniéré propre à admettre
ces petits feux ou esprits.
C'est de là que vient, selon lui,
que le ru bis soutient la chaleur
du feu jusques à 5. jours, & le
diamantjusques à 9 ;ce qui a
fait que les Grecs lui ont donne
le nom d'adamas, qui signifie
invincible.C'est encore, à son
avis,ce qui fait que la pierre aprelié
chalazia, parce qu'elle a la
couleur & la figure de la grêle,
conserve sa froideur dansJe
feu? comme au contraire ce,le
queles-Grecsont appelléeapiyilos,
c'etf à dire irrefrigerable),
étant une fois échauffée, conserve
toute sa chaleur pendant
plusieurs jours.
'-Il ne faut pas oublier que nôtre
auteur ne croit pas que le
froid soit une simple privation
dechaleur, comme la plupart
dumon deselepersuade. Il pretend
que comme la chaleur
consiste dans desesprits de nature
ignée ,
le froid consiste à
l'oppalire dans des esprits froids
églacez.Etil croit le prouver
invinciblement par deux experiences.
La premiere est le froid
insupportable que l'Atlasdela
Chine rapporte qu'il fait toûjours
sur une montagne de la
Prov ince Quan^ft, qui pour cet
te raison est appellée la montagnefroide
;car quoy qu'elle soit
dans la zone torride, elle est
pourtant inhabitable par l'extreme
rigueur du froid. L'autre
est la vertu qu'a la pierre nommée
æmatite, d'empêcher l'eau
de boüillir,sion la jette dans le
vaisseau; & celle qn'elle a d'arrêter
le fang, lors qu'une trop
grande fermentation le fait sortir
hors des veines. L'auteur
croit qu'une même cause produit
l'un & l'autre de ces effets,
& il ne conçoit pas qu'on
puisse attribuer ni le froid de
cette montagne,ni la vertu de
cette pierre, qu'à des exhalaisons
froides,qui arrêtent l'action
& le mouvement des esprits
chauds.
si utiles & si dangereux, &
j'en ai déja parlé tant de
fois superficiellement, que
4 je croy ne pouvoir mieux
faire, pourinstruire & pour
amuser le lecteur, que lui
donner un extrait des dissertationssuivantes,
oùil
verra un tableau assez exact
des qualitez & des proprietez
de cet élement.
h) ;>-t'ï
J, Traité du feu, dans lequel on établît les vraisfondemens
n' de la Physique.
-'u-j
,
Il y a si peu de choses qui
puissent passer pour certaines
& pour confiantes dans
la Physique, qu'il n'ya
rien de plus aisé que dese
tromper, lors qu'on entreprend
de prononcer decisivement
sur les matierés qui
s'y traitent. D'ailleurs,les
methodes Ics- plus regulieres
ne fonc pas toûjours les
meilleures; elles ont fouvent
beaucoup plus de
montre que d'utilité solide,
& l'on peut dire qu'en bien
des rencontres elles servent
bien plus à gêner l'esprit,
qu'à le conduire droit à la
verité. C'a été pour prendre
uneroute qui l'exposât
moins àces deux inconve-
,
niens, que le P. C. a donné
la formed'entretiens à cet
ouvrage, parce qu9ona accoûtumé
de bannir de tout
ce qui porte ce titrele ton
decisif de Docteur,aavec
ce faste & cet apparat qui
l'accompagne d'ordinaire,
&. que du reste on n'y reçoit
point les regularitez importunes,
ni les formalitez
gênantes des manieres de
l'Ecole. Ainsi les
13.
dissertarions
dont il a composé son
livre, sontautant de ron'Ver.
sations libres& sçavantes,
où il fait entrer trois personnes
d'un rare merire &
d'une fort grande érudition;
à peu prés comme Ciceron
introduit sesillustres
amis parlansdans ses ouvrages
de Philosophie. Je tjU
cherai d'informer les lecteurs
de ce qui s'y trouve
de plus remarquable 8; de
principal: mais comme je
suis obligé d'éviter la longueur
des extraits , autant
qu'il me fera possible,
& qu'il feroit difficile de
rendre compte en peu de
mots de 13.dissertations pleines
de choses considerables
&qui font un gros volume,
je me contenterai de donner
ici le précis des 5. premieres,
& je renvoyerai le
reste à un autre mois.
Nôtre auteur entre en
matiere,dans la premiere
dissertation;d'une maniere
agreable -" par une petite
disputequ'il fait naître entre
ses personnages sur cette
question curieuse : Lequel
desdeuxestleplus excellent &
le plus utile, de l'eau ou du
feu ? C'est pour se donner
jour à faire l'élogedu sujet
qu'il veut traiter, en montrant
l'avantage qu'a le feu
sur tous les corps simples,
dont il pretend qu'il est le
plusnoble à bien des égards.
On ne pouvoit gueres
mieuxtourner la chose qu'-
en laprenant de cette maniere
,
ni faire voir un plus
beau mélange de la belle
litterature avec la Philosophie,
que celui que nous
donne ici le P.C. On allegue
• de part & d'autre ce qu'on
pouvoir dire de plus curieux
à l'avantage du feu ou de
l'eau. On cite les autoritez
des Poëtes & des Philosophes,
on produit le celebre
passage de Pindare, qui des
le commencement de ses
Odes dit qu'il n'y a rien de
meilleur que l'eau. Et on lui
opposePlutarque,qui ayant
traité la même question
qu'on a gite ici, l'adecidée
en faveur du feu. On peut
bien croire qu'on n'oublie
pas là-dessus ni Vulcain, qui
étoit du nombre des grandes
Divinitez Payennes, ni le
feusucré,qui étoit l'objet de
la devotion des Perfes
; ni
l'adoration que les Chaldéens
rendoient à cet element,
qu'ils, consideroient
comme leur supreme Divinité.
Cependant comme le
feu ne craint rien si fort que
l'eau,on raconte ici une as
fez plaisante avanture,tirée
de Ruffln & de Suidas, oùles
choses ne tournerent pas à
l'avantage du Dieu de Chaldée.
Ceux de cette nation
vantoient leur Divinité,
comme la plus puissante de
toutes; & quelques-uns de
leurs Prêtres, courans de
Province enProvince,défioient
au combat tous les
f
autresDieux. Maiscomme
ceux-ci, de que lque matierequ'ils
fussent, de bois,
, ou d'airain ,ou d'argent
ou d'or, ne pouvoientresister
au feu, qui en venoit
-
enfin à bout,il le trouva un
Prêtre d'Egypte qui arrêta
de cette maniere les triomphes
de ce Dieu, qui en avoit
dévoré tant d'autres. Il
prit une cruche percée de
quantité de petits trous,
qu'il boucha avec de la cire,
mais si proprement, qu'on
n'en pouvoitrien connoître
; & après avoir rempli
cette cruche d'eau, & avoir
mis au dessus la tête de son
Idole qu'on nommoit Canope,
il accepta le défi. Les
Chaldéens mirent aussitôt
le feu à l'entour de l'Idôle:
mais la cire se fondant au
feu, ouvrit incontinent le
passage à l'eau, qui sortant
de tous cotez par les petits
trous ,qu'on ne voyoit pas,
éteignit le feu, & faisant
triompher Canope, fit avoüer
aux Chaldéens que.
le Dieu des Egyptiensétoit
le plus fort. Avec tout cela,
comme il estaussi naturel
au feu de consumerl'eau,
qu'ill'est à l'eau d'éteindre
le feu, on ne peut nier que
celui-ci ne se dédommage
quelquefois au double, parce
qu'il gagne à son tour
sur l'autre.Mais pourétablir
sur quelque chose de c'on.,
fiderable l'avantage qu'on
donne aufeu,on remarque
ici que si on recüeille les
suffrages des Philolophes,
on trouvera que le plus
grand nombre est celui de
ceux qui ont mis le feuen
tre les principes deschoses;
ce qui vient sans douce de
l'impression nature lle qu'on
a de ion excellence & de
son utilité. Qu'au reste ce
n'est pas un foible argument
pour nous en persuader,
que de voir qu'entre »
tant de sortes d'animauxil
n'y ait que l'homme à qui
a nature en ait proprement
accordé l'usage : ce qui va
siloin
,
selon la pensée de
Lactance
,
qu'il semble que
Dieu ait voulu assurer les
hommes de leur immortalité
, en leur abandonnant
l'usage & la disposition de
cet element, qui est celui de
la lumiere & de la vie. Que
quoy qu'il en soit, lavie est
un feu, & que si le feu en
est le symbole,il en est aussi
le soûtien, & leplus necessaire
instrument, puis qu'-
après tout il n'est pas possïble
ni de cuire les alimens,
ni de préparer les remedes,
ni de se prévaloir de cent
autres choses necessaires à
la vie, sans le secours de
cet element. Que d'ailleurs
quand on pourroit vivre
sans l'usage du feu,la vie
ne sçauroit être qu'extremement
miserable, privée
de tous les avantages qu'on
tire des sciences & des arts,
& plongée dans une obscurité
qui lui ôteroit tout ce
qu'elle a dagreable. Qu'en
un mot on est redevable de
toutes lescommoditez, ôc
de tous les ornemens de la
: vie au feu ,qui eR: d'une utiflité
si étenduë & si gene- rale, qu'outre le secours
qu'il prête à la vûé au milieu
de l'obscurité , il supplée
quelquefois à l'usage
[. de la parole, en donnant
aux amis éloignez de quelques
lieuës le moyen de se
pouvoir parler la nuit par
des flambeauxallumez. Enl'
fin, après avoir remarqué
que les effets mêmequ'on
lui reproche sont des preuves
de noblesse & des marques
de grandeur,on observe
quetousles peuples
l'ont prispour le symbole
de la puissance, & pourle
caractere de la majesté:d'où
vient qu'on le portoit autrefois
devant les Rois de
l'Asie, & devant les Empereurs
Romains. Et pour
achever par un endroitqui
en couronne dignementl'éloge,
on ajoûte qu'il n'y a
point eu de nation dans le
monde qui ne l'ait regardé
non feulement comme un
excellent present duCiel,
mais encore comme une illustre*
imagerdela-Divinité. Que
rQue de là est venu qu'on Fa
employé dans toutes les Religious,&
que ce n'ont point
été les Chaldéens feu ls, ni
les Poëtes, ni les Philosophesqui
ont dit que Dieu
est unfeu : mais que l'Ecriture
sainte a parlélemême
langage, & n'a pas faitdifficulté
de nous assurer que
Dieu estunfeuconsumant. 1
Aprés ces préliminaires,
il passe dans le deuxiéme
entretien à l'explication de
lanature du feu. Lefeu, sef!
on" lui, est un esprit qui soy a en unechaleur vive brûlante.
Mais il faut sçavoir
que par cet esprit il n'entend
pas ce que les Chymistes
appellent de ce nom &
qu'ils distinguent par là mêmedavec
leursouphre &
leur mercure. Dans ce que
nôtre auteur nomme ainsi,
il n'est pas tant question de
larareté dela matiere,ou
'de la legereté, quede la subtilité
& de la sorce:&en
un mot, l'esprit, dans son
sens
,
estune substance tres-déliée&
trés-subtile,très-capablede
s'insinuer&depenetrer
dans les pores de tous les corps.
cr >
Quand donc cette subtilité
se trouve jointe avec la É-lieleur,
& que celle-ci est dars
un degré de force & d'ardeur
considerable, nôtre
auteurpretend quec'estce
qui fait propremenr le feu.
D'où vient qu'il ne fait pas
de difficulté de mettre le
sel aunombredes corpsde
nature ignées parce qu outre
•
qu'il désechetoutes leschop
ses ou il s'attache, & qu'il
consume puissamment les
-
humiditez, on en tire, en
ledistillent,des eaux fortes
qui ont la vertu de dissoudre
les metaux,en bien
moins
,-
de temps quene
sçauroit faire le feu leplus
fort &le plusardentde nos
fourneaux.Au reste; comme,
l'ondistingue diverses
sortes de terres,qui, quoy
qu'ellesconviennent toutes
dans cette nature generale,
qui leur est commune; ne
laissent pas d'être differentes
en espece les unesdes
autres; nôtre aauurteeuurrine j ne
doute pointqu'on ne doive
aussidistinguer diverses sortes
de feux, qui tenant tous
en général de la nature de
cet element , différent entr'eux,
en ce qu'ilssont d'une
vivacité,d'un éclat,d'une
subtilité ,d'une force, Si
d'une activité inégale.Quelquedifferensneanmoins
qu'ils soiênt,ilveutqu'ils se
reduisent tous à deux genres
principaux:les uns, qui
ont,tout enlemble de la lumiere&
de la chaleur &
lesautres qui ont de la chaleur
,mais quin'ont point
de lumiere. Les premiers
sont ceux qu'on nomme
feux par excellence : aussi
l'auteur lesappelle-1-il des
feuxvifs, parce qu'ils renfermenc
une quantité d'esprits
vifs & lumineux, comme
font ceux d'une vive
flamme. Les autres sont des
feux beaucoup moins parfaits:
c'est pourquoyl'auteur
les appelle des feux
morts, parce qu'ils sont composez
d'espritsqui n'ont ni
vivacité, ni clarté, & qu'avec
la vertu de brûler , ils
n'ont pas celle d'eclairer &
de luire. Le poivre, le pyretbre,
l'argent vifprécipité, ôc
generalement tous lescaustiques
renferment des eA
prits de cette espece, & doivent
par cette raison être
mis entre les corps qui tiennent
de la nature du feu. /',
Maiscequ'ilyaicid'aussi
remarquable; & qui pourra
surprendre ceux qui n'aurontpoint
oüi parler du
traité de M. Boyle; deflam-
; mæ ponderabilitate y cest qu'-
excepté le feu celeste & de
la nature de celui des astres,
qu'on veut bien qui soit ler
ger. & capable de s'élever
sen haut, on soûtient que
* tous les autres tendent naturellement
vers le centre,
& qu'ilssontmême plus
pesans que tous les autres
elemens.
La troisiéme dissertation
est employée toute entiere
à soûtenir ce paradoxe,& il
fautavoüerqu'on lui donne
un grand air de vraifemblance
par les preuves qu'-
on apporte pour l'établir.
Par exemple , to.. L'on remarque
que les briques,
qui demeurent long-temps
dans le feu, y deviennent
beaucoup plus pesantes,
quoique l'évaporation de
l'humidité en dûtdiminuer
le
le poids.2°. On rapporte un
grand nombre d'experiences
du traité de M. Boyle,
par lesquelles il paroît que
delachaux vive &, divers
metauxayant été exposez
au feu pendant deuxon
trois heures, ont considerablement
augmenté leur
poids; ce qui ne pouvoit
venir que des particules du
feu qui s'étoientmêlées
avec ces matieres. 3°. Enfin
on soûtient que le lieu prow
pre & naturel de nôtre feu
élémentaire est dans les entrailles
de la terre, levrai
cétre des choses pefanses^
lendrpiçle.plus basde tonné
l'univers, ôcquec'estçefils
central, &: non pas la chaleuo
du soleil,ou la vertu ôdesin-j
lfweçesque1,onattribueau^
astrequi est le véritable
principe de la génération
des métaux, & la veritablq
çausequi produit les sources
des rivieres&des fontaines;
;:
En .effet3il est si peuvrai
que la vertu des astres fQ
false sentirdans- les pro-l
fonds cachotsdes lieux [oûi
terrains, que l'on pose en
fait que dans les plus gran4eschaleurs
de l'Esté,lorfque
le soleil darde ses.rayons
avec plus de force, & qu'ils
donnent sur la terre à
plomb, si Tonveut bienfe
donner la peine d'observer
l'effet qu'ilsyfont, on ne
itrouvera point, je ne dirai
pas quils l'ayent penetrée
de quelque milles, mais feu-,
lement qu'ils l'ayent réchauffée
de quelques pieds
de profondeur. L'auteur
nous apprend quelque cho.
se d'asser remarquable làideflus.
Il dit que tous ceux
qui ont écrit touchant les
mi,nes, au moi,ns tous ceux1
dont il, a lû les ecrits rapportent
constammentque.
la terre est froide vers sa fuperficie;
qu'on çommence
à la trouver un peu rechauf-j
fée, lors qu'on y est defcen,
du plus avant;& qu'ensuite
plus on l'enfonce, plus on
trouve que sa chaleur se forciné,
& qu'elle s'augmente
sensiblement. C'est ce que
témoigné entr'autres J. B.
Adorin dans sa relation de
lotis fubterraneis, où il rapporte,
qu'ayant eu la curiofit-R
dedépendre dans les minesd'or
de Hongrie au mots deJuillet,
il avoit trouvé la région superieure
de la terre extremement
froide jusques environ 480.
pieds : mais quétantdescendu
plusbas, ily aVoit trouvé de
la chaleur, qui saugmentait de
relie forte a mesure qu'il s'avançoit
vers lefond,que dans
l'endroit ou étoient les ouvriers
,
ils ne poyvoient travailler
que nuds. Et l'onremarque
qu'il en est de même
dans routes les autres
mines de ce pays-là.
La quatrième -diflertation
roule
sur cette quêstion
assez curieufc
: Si lorfqueï
quelque choje est brûUe>ils'en-t
gendre une nouvellefubflancef1
Pour la resoudre clairemenr,
l'auteurexplique fort,
au long toute la nature de la
génération des substances
inanimées. Il ne reconnoit^
aucune matierepremière proprement
airifi nommée', ôc ilsoûtientfqu'il n'yen ai
point d'autre que divers
corpuscules (impies, qui onci
chacun leur figure, leur!
grandeur, & leurs autre,
proprietez; de
maniéréquel
ne dépendant nullement lest
uns des-autres, ils peuvent
également [ublifler & ensemble,
& fcparez
:
après
cela on conçoit aflfez que,
félon cet auteur, laforme des
chosesinanimées ne doit consister
que dans la conformation,
qui refaite de l'union legitimé&
naturelle deflujieurs
Jecescorpujèule., qui composent
rtt.vtJCm1l "' om-mye par exemple, la forme d'urn--emaison
n'etf autre chose
que cette ftrudture qui le
forme de l'union & de l'arrangement
convenable des
matériaux dont on la bâtir.
Et de cettemanière il'.cÍt
clairque lagenerationde toutes
ces choses ne confifie
non plus que dans taffimblage
que la na«tureIfait de ces fM- diierfespartiesqu'elleuniten- j
semblefour enfaire unmême
corps: comme à lopposite,
la corruprion n'est rien autre
chose que 14 diffilution
& laseparation de ces mêmes
parties,-que lagénération avoit
assemblées;comme on le fait
voir clairement parune experiencecurieule
du vitriol
diûile dans le fourneau de
réverbere. Car après en
Ravoir tiré d'abord un phleg:.
me presque insipide, & enfuite
une liqueur fortace-
; teuse, il ne restera plus au [fond qu'une terre d'un beau [rouge couleur de poùrprë.
I Mais si vous versez vos deux
j[ liqueurs sur cette rerre,vous
l verrez aussitôt vôtre vitriol
; réproduit
, avec sa même
couleur 1V presque son même
poids, parce qu'il a peu
,
d'esprit & dé fou phre volatile.
Enfinnôtre auteur prei
tend que les principesde cetteunion
des parties des corps.
naturels
,
dans laquelle il
veut que la génération cohj
Me, ne font autre chose,
que lesesprits & lesfels auf- j
quels il attribuë tant de
force,qu'il tient que là Oùi
les mêmes efprirs & les memes
fels se trouvent, ils ne
manquent presque jamais
de produire à peu prés la.
Inêmeconfiguratron,quél-
1
,.r que peu ae diipoirm.on qu"r1ry--
rencontrent assezsouvent
dans lamatiere sur laquelle
ils agissent. Onenrapporte
ici deux preuves, qui fèroient
bien considerables &
bien cotivaincantessi elles
étoient bien averées.La premiere
est que la terre cremt
pée&imbuëdecefanggâté
•5 & de ces humeurs infedtes
& corrompues qui forcent
des corps de ces malheureux
qu'on laisse arrachez
aux gibets
,
après leur avoir
fait souffrir le dernier supplice
; que cette terre3 disje,
ainsi detrempée prociuic
une herbe, dont la racine
exprime beaucoup mieux la
forme du corps humain>
que ne fait la racine dela
mandragore. L'autre experience
qu'on alléguéest que
tous les raiforts, qui venoient
dans un jardin,&où
l'on avoitautrefois enterré
un grand nombre de personnes,
avoient la figure de
la moitié du corps humain,
mais si bien representée,
qu'il ne se pouvoir rien de
plus rèssemblant.Cesèxemples
qui quadrent si bien
aux principes de nôtre auteur,
lui donnent occasion
depenser qu'il y a bien plus
de raison qu'on ne s'imagine
dans les regles des
physionomistes, qui tiennent
pour une de leurs grandes
maximes, que les hommes
ont d'ordinaire les inclina..
tions des animaux avec leC
quels ils ont du rapport
dans les traits & dans la forme
exterieure ; parce qu'il
paroît par là qu'ils ont à peu
prés les mêmes esprits, &
qu'il y a bien de l'affinité
entre les particules qui les
composent.
Il nest pas mal aisé de
juger, après tout ce qu'on
vient de voir, ce que nôtre
auteur doit répondre à la
question qu'on a proposée;
car. puis qu'il fait consister
la générationdans un assemblage,&
dans une union
de plusieurs parties pour ne
composer qu'un seul tour,
on voit bien que pour raisonner
consequemment sur
ses principes, il ne peut pas
dire que le feu, qui en embrasant
une matiere combustible,
ne fait qu'en dissoudre
& en separer les parties
,
produise une nouvelle
substance. Il pose donc ici en
fait que tout ceque l'embrasement
peut faire, ne peur
être toutau plus que de prd."
duire de nouvelles qualitez.Et
pour faire voir qu'en celail
ne fait que suivre le sentiment
des anciens, il allègue
là dessus un paisage d'Ari.
stote, qui ne sçauroit être
plus exprés pour,lui quoy
il joint ces beaux vers d'Oise
, où il dit que la garde
du feu sacré avoit été donnée
à des vierges,pourmarquer
,
s'il faut ainsi dire, la
virginité de cet element,par
lequel rien n'est produit.
Comme l'auteur est per.
suadé qu'il n'y a rien de plus
essentiel au feu que la chalent,
il en parle à fond dans
la cinquièmedissertation,
où il s'accache à en expliquerexactement
la nature:,
mais comme pour y bien
reüssir sélon ses principes, il
se trouve obligé de faire
comprendre comment il
conçoit que les corps qui enj
font susceptibles sont composez,
il entre d'abord dans1
un examen fort particulier j
de cette matiere, Bien qu'ilJ
rejette tout à fait lesatomes
d'Epicure, il ne laisse pas de
croire que ces corpuscules,
dont nous avons vû qu'il
composetous lescorps îèn- :';.' fibles,
sibles;sontsi minces, qu'on
n'en peut assez concevoir la
petitesse. Ce qui l'en a convaincu,
c'est,dit- il, quayanc
regardeau travers d'un microscope
de petits grains de
fromage vermoulu
,
qu'il
avoit exposez au soleil, ily
apperçut unefourmilliere
de petits vers, quel'oeil n'auroit
jamais sçû découvrir
sans l'aide de cet instrument.
Il remarque d'ailleurs
qu'on en a observé quelquefois
une grandequantité de
la même petitesse dans le
sang qu'on a tiré à des personnesqui
avoient lafievre,
& qu'il se trouvoir qu'ils
avoient la têtenoire:c'etoit
un signe que la fievre étoit
maligne & dangereuse.Nô- i
tre auteur croiroit assez-que
ces fortes de vers pourroient
devoir leur origineà
ces petits animaux queVarron
dit quisont dans l'air
mais quiyfont imperceptibles
& qui entrant dans nos corps
par la bouche & par les nari
nés,yengendrent desmaladies
difficiles & perilleuses. Mais,
pour revenir à ses corpuscules,
il tient que comme ils.
ne peuvent pas être tous de
la même grandeur) il ne se
peut pas non plus qu'ils
Soient tous de la même sigure;
Chaque espece, selon
lui, a la sienne particulière,
comme on le voit dans les
cristaux, dont chacun a ses
parties configurées d'une
certaine manière qui lui est
propre ; & ç'est de là qu'il
pretend que vient la diversitéqu'on
remarque dans la
contexture des corps, dont
les uns sont plus rares, les
autres plus ferrez, & les autresd'une
consistance mediocre.
Mij
4 Celaposé, ilvientà montrer
ce que c'est que la chaleur,
& commentilconçoit
qu'elle, se produit dans les
corps quisechauffent. Il
n'est pas dusentiment de
ceux qui en font un pur accident.
Il croit quelle envelope
necessairement dans
sa notion une substance,
puisqu'elleconsille dans
l'agitation de ces petitsfeux
ou esprits ignez, qui sont
renfermez dans les corps
chauds; ou pour mieux dire,
qu'elle n'estaucrechose que
ces mêmes feux ou esprits
violemment agitez. En effet il
n'a pas de peine à ren d re raison
par ce principe de la plupart
des effets qu'on attribuë a la
chaleur, comme de secher les
draps mouillez,d'amolir la cire,
de durcir la bouë, de faire évanouir
l'esprit de vin qui fera
dans une phiole ouverte,&c. Il
fait voir que tout cela se fait par
le mouvement & par l'agitation
violente de ces petits feuxou efpritsdont
les lieux où toutes
ces choses arrivent setrouvent
remplis. Il ne trouve pasplus de
difficulté à expliquer la maniere
dont la chaleur s'engendre
en de certains corps, &
pourquoy il y en a qui n'en font
point susceptibles. Il dit que les
premiers s'échauffent aisément,
parce qu'a yant une contexture
rare, ils reçoivent facilemenr
dans leurs pores les petits feux
étrangers qui réveillent ceux
qu'ils avoient déja dans leur
propre sein,ouils étoient comme
assoupis,& qui les remuent
& lesagitent: mais que les autres
ne s'échauffent pas, parce
que leurs pores ne font pas faits
d'une maniéré propre à admettre
ces petits feux ou esprits.
C'est de là que vient, selon lui,
que le ru bis soutient la chaleur
du feu jusques à 5. jours, & le
diamantjusques à 9 ;ce qui a
fait que les Grecs lui ont donne
le nom d'adamas, qui signifie
invincible.C'est encore, à son
avis,ce qui fait que la pierre aprelié
chalazia, parce qu'elle a la
couleur & la figure de la grêle,
conserve sa froideur dansJe
feu? comme au contraire ce,le
queles-Grecsont appelléeapiyilos,
c'etf à dire irrefrigerable),
étant une fois échauffée, conserve
toute sa chaleur pendant
plusieurs jours.
'-Il ne faut pas oublier que nôtre
auteur ne croit pas que le
froid soit une simple privation
dechaleur, comme la plupart
dumon deselepersuade. Il pretend
que comme la chaleur
consiste dans desesprits de nature
ignée ,
le froid consiste à
l'oppalire dans des esprits froids
églacez.Etil croit le prouver
invinciblement par deux experiences.
La premiere est le froid
insupportable que l'Atlasdela
Chine rapporte qu'il fait toûjours
sur une montagne de la
Prov ince Quan^ft, qui pour cet
te raison est appellée la montagnefroide
;car quoy qu'elle soit
dans la zone torride, elle est
pourtant inhabitable par l'extreme
rigueur du froid. L'autre
est la vertu qu'a la pierre nommée
æmatite, d'empêcher l'eau
de boüillir,sion la jette dans le
vaisseau; & celle qn'elle a d'arrêter
le fang, lors qu'une trop
grande fermentation le fait sortir
hors des veines. L'auteur
croit qu'une même cause produit
l'un & l'autre de ces effets,
& il ne conçoit pas qu'on
puisse attribuer ni le froid de
cette montagne,ni la vertu de
cette pierre, qu'à des exhalaisons
froides,qui arrêtent l'action
& le mouvement des esprits
chauds.
Fermer
Résumé : Traité du feu, dans lequel on établit les vrais fondemens de la Physique.
Le texte explore la nature et l'importance du feu, qu'il considère comme l'élément le plus noble et utile, supérieur à l'eau. Il s'appuie sur des références à des poètes et philosophes tels que Pindare et Plutarque, ainsi que sur des divinités associées au feu. Le feu est essentiel pour cuire les aliments, préparer des remèdes et accomplir diverses tâches quotidiennes. Il symbolise la lumière, la vie et la puissance, et est utilisé dans les cérémonies religieuses. Le texte distingue différents types de feux, vifs ou morts, et note que le feu terrestre tend vers le centre de la Terre. Des expériences montrent que le feu contient des particules pesantes. L'auteur aborde la chaleur terrestre et la génération de nouvelles substances par combustion. Il explique que les substances inanimées sont composées de corpuscules spécifiques dont l'arrangement détermine la forme. Des expériences avec le vitriol illustrent cette théorie. Le texte discute également des propriétés du feu et de la chaleur, affirmant que le feu modifie les qualités des matières sans en créer de nouvelles. La chaleur est vue comme une substance composée d'esprits ignés, tandis que le froid est constitué d'esprits froids glacés. De plus, le texte décrit un phénomène naturel où une fermentation excessive entraîne la sortie d'un fluide des veines, identifiant deux effets distincts résultant de cette cause. L'auteur rejette l'idée que le froid d'une montagne ou les propriétés d'une pierre puissent être expliqués par autre chose que des exhalaisons froides, qui inhibent l'action et le mouvement des esprits chauds.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 209-297
Extrait de la Tragedie nouvelle, intitulée Marius.
Début :
La Tragedie de Marius qu'on represente encore avec / Le 15. de ce mois on joua pour la première fois la Tragedie [...]
Mots clefs :
Roi, Père, Scène, Fils, Seigneur, Marius, Sylla, Princesse, Romains, Péril, Sénat, Mort, Force, Demande, Pouvoir, Fuite , Devoir, Honte, Douleur, Vengeance, Tragédie, Théâtre, Mains, Yeux, Horreur, Crime, Extrait, Auteur, Protection, Conseils, Ennemi, Assassin, Malheur, Protection, Patrie, Vertu, Tribun, Sang, Secret
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Extrait de la Tragedie nouvelle, intitulée Marius.
La Tragedie de Marius
qu'on reprefente encore avec
fuccés , verroit fon extrait &
fa critique trop tard , fi je
m'expofois à attendre qu'on
ne la jouâr plus pour en parler..
Extrait de la Tragedie nouvelle ,
intitulée Marius. '
Le
15. de ce mois on joua
pour la premiere fois la Tragedie
de Marius.
Ce Poëme s'eft montré au
Theâtre, fier d'une reputation
illuftre qu'il s'étoit déja faite.
Novembre 1715. S
210
MERCURE
dans plufieurs affemblées fçavantes
, il n'a pas mal foûtenu
fes titres , & le public luy donne
enfin une place honorable
entre nos pieces modernes.
Je fouhaiterois pouvoir faire
à cette Tragedie toute la
juftice qu'elle merite en l'annonçant
icy dans un extrait fidele
qui en retraçât l'idée à
ceux qui luy ont applaudie , &
qui la fic defirer à ceux qui ne
l'ont point encore vûë ; mais
comme elle n'est pas
' mée , & qu'elle ne m'eft connuë
que par la repreſentation ,
je rendray compte feulement
impriGALANT.
FI
*
pû
de ce que ma memoire en a
recueillir . Je rapporteray dan's
cet extrait tous les vers que je
pourray me rappeller pour en
faire honneur à l'Auteur , je
les melleray confufément avec
la Profe que je fupplée pour
rendre au moins le fens du
dialogue Aprés avoir donné
de cette piece l'idée la plus
vraye qu'il me fera poſſible ,
J'en hazarderay la critique , je
rendray compte de mes jugcmens
, avec tous les égards
dûs à un Auteur qui a merité
Teftime publique. Une criti
que moderée eft fouvent
Sij
212 MERCURE
moins nuifible à un bon ouvrage
qu'une exceffive apologie
; le public fe revolte con.
tre un examen trop indulgent,
& fa malignité ne manque jamais
de fe dedommager avec
excésdes droits legitimes qu'on
Juy refuſe . Monfieur de Caux
n'a pas befoin qu'on luy faffe
grace , je compte même que
fije luy decelois par hazard
quelques fautes échapées à fes
recherches , il m'en fçauroit
quelque gré, d'autant plus qu'il
fent que fa piece eft dans le
cas de ces beautez fingulieres
qui , fûres de tous les coeurs ,
GALANT. 213
foutiennent fans honte le reproche
de quelques défauts
rachetez par des graces fupericures
.
SUJET.
Marius chaffe de Rome par
la faction de Sylla , fe retira en
Afrique , fon fils qui l'accom
pagnoir, tomba entre les mains
d'Hiempfal Roy de Numidie,
qui le retint prifonnier ; une
des femmes de ce Roy, amoureule
du jeune Marius , eût la
generofité de luy procurer des
moyens de fortir de fa prifon,
quoyque par fon évafion elle
le perdit pour jamais.
214 MERCURE
Monfieur de Fontenelles a
tiré de ce trait d'hiftoire le fu
jet d'une Epître heroïque , qui
a pour titre , Arbe au jeune
Marius , it fuppole qu'Arifbe
écrit à Marius aprés qu'elle luy
a rendu la liberté , & qu'il a
rejoint fon pere.
Le même trait hiftorique
qui a donné occafion à cette
magnifique Epire , eft le germe
, pour ainfi dire , de notre
Tragedie : voyons comment
ce germe fe develope dans la
marche de l'ouvrage .
GALANT. 215
ACTEURS.
Hiempfal , Roy de Numidic .
Arfbe , deftinée à l'hymen
du Roy , Amante du jeune
Marius .
Le jeune Marius , Prifonnier
à la Cour d'Hiempfal
.
Le pere de Marius , fous le
faux nom d'Envoyé de Sylla .
Nerbal, Confident duRoy.
Phoenice , Confidente de la
Princeffe.
Cethegus , Confident du
jeune Matius.
Numerius
Marius , pere.
Confident de
La Scene eft dans une Salle du
Palais
d'Hiempfal.
216 MERCURE
ACTE PREMIER.
SCENE PREMIERE.
Le jeune Marius , Cethegus.
Cethegus ouvre le Dialogue
par ces Vers.
Qui peut vous retenir, Seigneur ,
fur cette rive ,
UnRomain doit rougir d'une douleur
oifive ,
Perfecuté du fort , fans en être
abattu ,
Il faut
que fa difgrace
ajoute
à fa vertu.
Pourriez-vous. oublier le
Heros illuftre que les deftins
poursuivent,
GALANT.
217
"
pourfuivent ,fericz vous fourd
à la voix d'un Pere infortuné
qui vous appelle à fon fecours ;
il a cfté un temps où privé de
refſources
, vous ne pouviez
donner que des pleurs à la difgrace
mais aujourd'huy vous
éprouvez une heureuſe révolution
; le Roy vous offre ſa
protection verifiez la promeffe
des Dieux qui ont annoncé
qu'un Roy de Numidie vangeroit
deux Romains opprimez
par leurs Concitoyens
.
Marius s'enflame
à ces genereux
confeils ; mais il demande
comment
il pourra fe-
Novembre
1715 . T
218 MERCURE
courir ce pere malheureux ,
puifqu'il ignore en quel climat
il s'eft réfugié.
A cela Cethegus répond .
Non , non , quelques deferts qui
Le puißm cacher,
C'est à Rome , Seigneur , qu'il
vous le faut chercher.
Affemblez y una Armée en
fon nom , lorfqu'il ſe verra
un party puiffant , il ofera ſc
montrer à fon ingrate Patrie ,
le peuple impatient du joug
de Sylla , n'attend que ces infrant
pour prendre les armes .
Il finit fon exhortation par
ces mots .
GALANT. 219
Faut-il qu'on delibere ,
Quand on va fecourirfa Patrie
&fon Pere ,
Le Roy jufqu'à ce jour paroiſſoit
incertain ,
Mais enfin il vous met les armes.
à la main
Dans nos communs malheurs
Arifbe s'intereße.
Marius fe rend aux confeils
de Cethegus ; mais aprés avoir
pris fon parti , il le fouvient
d'Aufbe & ces mots luy échapent.
Princeffe infortunée
Que je te vais couter de foupirs
de pleurs.
Tij
220 MERCURE
Cethegus demande à Marius
pourquoy il plaint le fort de
la Princelle.
Elle vange un Romain , un Roy
puiſſant l'adore ,
Que luy refteroit il à fouhaiter
encore ,
Déja pourfon hymen tout femble
preparé.
Marius répond
.
Helas ? que ne peut il être encor
thedifferé.
Cethegus penetre alors le
myftere , il s'efforce de faire
fentir à Marius tout le peril de
fa paffion pour Arifbe.
Ouvrez les yeux , voyez que de
GALANT.
221
malheurs enfemble ,
Que de crimes , Seigneur , un tel
projet raẞemble ;
Ce Roy , dont les bontez ont confervé
vos jours ,
Ce Roy , qui vous peutfeul af
feurer du fecours ,
C'eft luy que vous bravez.
Mais , d'ailleurs , quel espoir peut
vous avoirflatté?
Penfez- vous , qu'expofant &fa
gloire &&fa vie
Au fort d'un fugitif la Princeße
fe lie ?
Ah, croyez moy , Seigneur, vous
prenez pour amour
Tiij
222 MERCURE
La pitié, que pour vous elle montre
en ce jour.
Marius apprend à Cethegus
qu'il eft en effet tendrement
aimé de la Princeffe .
Cethegus luy reprefente
combien il eft honteux à un
Romain d'aimer une Numide.
Marius fe deffend de ce reproche
en traçant le caractere
de la Princeffe , dont la vertu a
fçû commander à ſa paffion
au point qu'elle a la force de
hafter fon départ.
Quoy donc répond Cethegus
, une Aftiquaine vous
dicte voſtre devoir ? eh bien ,
GALANT. 223
Seigneur , fuivez les genereux
confeils , & lors que vous aurez
mis la Mer entre elle &
vous , je n'hefiteray plus à la
croire digne de Marius.
Marius infifte , & demande
où il pourra trouver du fecours
:
Cethegus répond d'abord
que les Dieux feront pour Marius
, qu'il eft cheri des Afriquains
, qu'il tirera de grands
fecours en Lybie & en Mauritanic
, enfuite il luy trace fa
route . Nous nous embarquerons
fur le Ruber , quand nos
Vaiffeaux feront arrivez à la
Tij
224 MERCURE
Mer , nous pourrons en deux
jours aborder à Terracine &
bientoft aprés au Port de Te-`
lamon. C'est là que Cinna
profcrit par l'ennemy communs'eſt
réfugié. Vous attendrez-
là une armée que je ne
tarderay pas à vous conduire ,
vous inftruirez par des avis fecrets
nos amis découragez
qui partiront de Rome pour
fe raffembler à Telamon. Ce
beau deffein ainfi détaillé , la
Princeffe arrive. Cethegus fe
retire en difant ces mots.
La Princeffe vient, à vos devoirs
fidele
GALANT. 225
1
34
Seigneur , fongez toujours qu'un
pere vous appelle.
SCENE II.
Le jeune Marius , Arifbe.
Marius aborde. Anfbe , &
aprés luy avoir annoncé qu'il
va fe féparer d'elle , il s'interrompt
pour luy demander la
caufe de l'extrême douleur
qu'il remarque fur fon vifage .
Arisbe luy répond qu'elle
va luy annoncer un grand malheur.
Marius demand file Roy auroit
changé de fentiments à
fon égard. Preparez - vous ,
226 MERCURE
luy dit elle , à une plus funefte
nouvelle. Alors Marius n'hefite
pas à foupçonner qu'on
luy vá annoncer la mort de
fon
pere.
Arisbe confirme fon foupçon
, & luy apprend qu'en effet
un Tribun ayant commiffion
du Senat a affaffiné
fon pere®,
que cet affaffin eft à la Cour
d'Hiempfal' , qu'il a prefenté
au Roy l'ordre du Senat par
lequel il exige qu'on livre le
jeune Marius à la vengeance
de Sylla.
Matius faifi d'horreur fc.
livre aux tranſports les plus
GALANT. 227
violents , & jure la perte de
l'execrable meurtrier de fon
pere.
*
Arisbe calme les tranfports,
de Marius, en luy apprenant
qu'il a affaire à un ennemy redoutable
, qu'elle a envisagé
cet infamne affffin , & que
malgré l'horreur dont fon
crime l'avoit prevenuë , elle
avoit cfté frappée de veneration
à la vûë des vertus dont
il portoit l'image fur fon front;
elle ajoûte que le Roy n'a point
encore expliqué fes intentions,
& qu'elle va employer fes bons
offices en faveur de Márius
228
MERCURE
•
Marius quitte la Scene en
difant ces paroles .
De vôtre main j'attends tout mon
Secours.
SCENE III.
Arifbe , Phænice.
Arisbe dit à fa Confidente .
qu'elle va folliciter le Roy ,
pour fon Amant.
Phoenice luy confeille de
diff rer , de peur que fon trou ;
diffrer
,
ble ne revele fa paffion à
Hiempfal.
Arisbe perfifte par la confideration
du peril eminent , &
fort en difant :
GALANT. 229
L'amour doit tout ofer , quand
il a tout à craindre.
Fin du premier Acte .
ACTE SECOND.
SCENE PREMIERE.
Marius le pere ... .Numerius.
Numerius ayant appris aux
extrêmitez de l'Italic les dernieres
revolutions de la Repu
blique , la défaite de Marius
& fa fuite en Afrique , fuivit
fon amy & tomba dans la
Courd Hiempfal ; là il apprend
la détention du jeune Marius
, il y refte dans la vûë d'art
230 MERCURE
racher ce Heros à la paffion
qui luy fait oublier ce qu'il
doit à fon pere ... au commencement
du fecond Acte
Numerius rencontre à la Cour
Marius le pere qui l'inftruic
des motifs iniques de fa profcription
, il luy apprend que
le Senat l'ayant honoré du
Commandement de l'armée
contre Mithridate , Sylla , loin
de luy remettre, fuivant le decret
du Senat , les troupes qu'il
commandoit , l'eftoit venu
charger avec ces mêmes troupes
, qu'aprés la défaite entiere
par Sylla il avoit cfté forcé
GALANT . ` 231
de chercher fon falut dans la
fuite , & que fa deſtinée l'avoit
enfin conduit à la Cour
d Hiempfal... Numerius lui apprend
qu'il ett en extrême pe
il chez ce Roy barbare, qu'un
Tribun chargé des ordres
de Sylla y vient exiger qu'on
luy livre le jeune Marius ...
Marius le raffeure en lui difant
qu'il attend fon falut de cet
Envoyé même de Sylla ..
Numerius demande , quel eft
donc ce Tribun infidele à Sylla ...
Marius répond. Moy ... Numerius
furpris , infifte & dit ,
comment ? Sylla voſtre Emule
232 MERCURE
Vous charge d'un ordre contre
voltre propre fils ... alors Marius
dévelope ainfi l'énigme .
Sylla depuis ma defaite força
le Senat à profcrire ma tefte ,
un Tribun chargé de ce décret
me vint affaillit à Minturne
avec des forces fuperieures ,
mon génie m'arrachi à ce pefil
, je tuay ce Tribun même
qui avoit ofé promettre ma
refte à Sylla , je m'emparay du
Sceau du Senat dont il effort
porteur , je trouvay dans fes
dépefches un ordre de Sylla à
Hempfal de livrer le jeune
Marius refugié chez lay. Je
compris
GALANT. 233
compris que cette commiffion
pouvoit eſtre dans mes mains.
un moïen fûr de tirer mon
fils de cette Cour dangereuſe
où il eft retenu par un fol
amour.
Fay fçû que trop fenſible à de
funeftes charmes
Mon fils à mes malheurs n'accor
doit
que
des larmes.
J'ay befoin de ce fils pour
encourager mes amis & leur.
faire embraffer avec confiance
de vaftes projets que mon
grand âge femble ne pouvoir
Loûtenir. Je me fais annoncer
icy fous le nom de l'affaffin
Novembre 1715. V
234 MERCURE
même de Marius , & j'éxige
au nom du Senat qu'il me
livre l'autre victime ; peuteftre
que mon fils qui s'eft cru
libre icy , y eftoit captif en
effet ; le Roy , fous de feintes
carreffes a peut - cftre caché à
mon fils fa fervitude ; mais il
n'importe , il faut que fes vûës
perfides cedent à la terreur que
luy va imprimer le nom de
Sylla ; j'ay honte , Numerius ,
de me voir forcé de paroiftre
icy fous une autorité auffi
Fontcufe , que dis je , je feray
contraint de louer le lâche ,
l'ingrat Sylla ? Il faudra le
GALANT. 239
peindre au Roy avec les traits
de la vertu & de la veritable
grandeur ? Le Roy arrive pour
donner audiance à l'Envoyé
de Rome , Numerius ſe retire .
དང་ ཚུ་༦༩
SCENE II.
Marius le Pere , fous le faux
nom d'Envoyé de Sylla ,
le Roy , Nerbal.
L'Envoyé de Sylla expofe
fa Commiffion au Roy, & le
fomme de livrer le jeune Ma
fius aux voeux du Senat.
Le Roy répond , qu'il eft
furpris que l'affaffin d'un homme
dont la valeur fauva tant
V ij
236 MERGURE
de fois les Romains , vienne
demander au nom de ces Romains
même , qu'on livre encore
le fils à leur ingrate fureur.
Vous ofez dans nos murs nous
traiter de barbares ,
Vous l'êtes plus que nous , jamais
nos mains avares
Secondant les fureurs d'un injufte
Senat,
N'ont encore à prix d'or vendu
l'affaffinat.
Ne vous imaginez donc
pas , continue-t il , que je fois
jamais tenté d'entrer dans aucune
Confederation avec l'un
GALANT. 237
ou l'autre Emule.
Marius & Sylla tout eſt égal
pour moy ,
Et mon coeur entr'eux deux eft
maître de fafoy.
Il eft vray que mes Ayeux
s'acquirent autrefois la protection
des Romains par une perfidie
pareille à celle que vous
exigez de moy mais je détefte
leur politique..
Je renonce à leur gloire & la tiens
pour honteuse ,
Je garde dans ma Cour le jeune
31
Marius ,
Et Rome peut de vous apprendre
mes refus
238 MERCURE
Marius veut intimider le
Roy , en luy exagerant la puiffance
des Romains que fon refus
armera contre luy.
Rome commande aux Rois ,
Et la terre en tremblant fe foumet
àfes loix.pu
Le Roy répond
ces faftueufes
menaces qu'il n'a point
encore receu la loy des Romains
& qu'il regne auffi bien
que Mithridate , enfuite il luy
declare que fon refus ne part
pas de fon affection pour Ma
rius , depuis qu'il s'eft refugié
chez moy , pourſuit- il , j'ay
compté fur une victime que le
GALANT. 239
fort m'envoyoit , j'ay penſé
que la détention d'un Romain
délivroit Univers d'un ennemy
dangereux , je fais fuivre
en fecret les pas , & à force de
bons traitemens je luy ay caché
fa captivité , plût aux
Dieux que le pere eût accompagné
fon fils en ma Cour.
Et croyez que mes voeux auroient
été remplis
,
Si lepere en ma Cour avoitfuivi
le fils,
Lejeune Marius arrive .
240 MERGURE
SCENE III.
Marius le pere , le Roy , le jeune
Marius , Nerbal.
Le jeune Marius fçachant
qu'Hiemplal donne Audiance
à l'Envoyé de Rome , vient
pour le poignarder à la vûë du
Roy même.
Je vais le poignarder entre les
bras du Roy.
En approchant Hiempfal ,
il luy reproche avec menaces
l'audiance dont il honore le
meurtrier de fon pere..
Vous ofez le voir, & luy
__parler ?
Enfuite
GALANT. 241
Enfuite fans attendre la réponſe
du Roy , il fond fur l'ennemy
& reconnoiſt ſon
pere ,
dans le moment qu'il eſt preſt
à frapper... A cette vûë il demeure
immobile & fon faififfement
lay ofte la parole.
Marius pere , maistre de
fon trouble , prendfon parti ,
& dit avec infulte à fon fils :
Ton immobilité vient de ta
furprife , tu reconnois dans le
meurtrier de ton pere ſon ami
le plus tendre ; mais apprends
qu'il n'y a rien de facré pour
un vrai Romain , lorfqu'il s'agit
du falut de la Patrie .
Novembre
1715.
• X
242 MERCURE
Le jeune Marius ne revient
point de fon trouble , & ne
peut feconder l'artifice de fon
pere , qui , pour fauver le peril
d'un plus long filence , reprend
la parole en infultant de nouveau
à fon fils , & fe retire en
avertiffant le Roy qu'il doit
avoir pour fufpecte la protection
qu'Arifbe accorde
Marius.
SCENE IV .
Le jeune Marius , le Roy ,
Nerbal.
Le Roy fait éclater fon indignation
contre l'Envoyé de
GALANT. 243
Rome , & promet la protection
à Marius.
Quoy? montrer à mes yeux une
telle infolence ?
•
N'en craignez rien , Seigneur,
je prends vôtre dffence
Mon bras pour le punir
Ces dernieres paroles du
Roy font trembler Marius ,
Hiempfal qui remarque fon
trouble ,lui en demande la caufe
; Marius répond que la mort
de fon pere , prefente à ſon
fouvenir, le fait fremir.
Le Roy le renvoye par ces
paroles.
Je vous réponds de tout , laiſſez-
Xij
244 MERCURE
nous un moment ,
Seigneur , foyez tranquille.
Le Roy demeure fur la
Scene avec Nerbal.
SCENE V.
Le Roy , Nerbal.
Le Roy revele à fon Confident
les confeils de fa politique.
Enfin je deviens maistre
De deux grands ennemis que
Tibre a vû naiſtre ,
le
Ce Miniftre infolent quife livre
en nos mains ,
Ne rendra pas fi tôt fa réponse
aux Romains ;
GALANT . 245
Que ne puis-je , Nerbal , au défaut
du tonnerre ,
De Rome , dans ma Cour vanger
toute la terre.
Nerbal infinue au Roy qu'il
y a grand peril à violer ainfi
le droit des gens , que les Romains
ne manqueront pas de
venir les armes à la main tirer
vengeance de cette infulte.
Le Roy répond :
Je ne crains point Sylla , les troubles
d'Italie
Ont dequoy l'occuper le reste de
Sa vie.
Enfuite il decouvre à Nerbal
les foupçons jaloux , qui
-
X jij
246 MERCURE
s'élevent dans fon ame , il fe
fouvient de l'avis que l'Envoyé
de Sylla luy a donné dans la
troifiéme Scene .
Arifbe a pris pitié de cet infortuné
,
Elle croit que , fans elle , il étoit
condamné ;
Je voulois luy donner , pour preu
ve de mon zele ,
C
que
mon interêt m'avoit dicté
fans elle ;
Mais au fonds de mon coeur s'éleve
un noir foupçon .
Nerbal dir au Roy , que
puifque Marius lui eft fufpect ,
il ne doit pas s'obſtiner à le
GALANT 247
retenir dans la Cour ; le Roy
ſe refuſe à cette confideration,
il infiſte ſur l'interêt qu'il a à
verifier ou démentir les foupçons
.
Allons trouver l'ingrate ,
Arrachons fon fecret par l'espoir
qui la flatte ,
Et,fi de cet amourj'ay des avis
certains
,
Malheur à qui m'outrage , &
malheur aux Romains.
Fin du fecond Acte.
Xiiij
248 MERCURE
ACTE TROISIEME.
SCENE PREMIERE.
Marius;père,feul.
Marius n'a point vû ſon
fils depuis le fecond Acte , il
reflêchit au peril de
trevue,
dont Hiempfal a efté témoin ,
il excufe le filence & l'immobilité
de fon fils par le trouble
qu'il a reffenti lui même , &
par la violence qu'il s'eft faite
pour le furmonter. Son fils
arrive.
GALANT. 249
Rઉલ્યુ છે
SCENE II.
Marius , fon Fils.
li- Lejeune Marius arrive fur
la Scene , fon pere vole à fa
rencontre ils s'embraffent
avec les demonſtrations
Iles
plus tendres le pere demande .
au fils , file Roy n'a rien foupa
çonné de leur embarras commun.
Le fils répond que non
que le Roy detefte dans Ma-l
Fius , d'aflaffino de Marius mê
me Aprés cet éclairciflement
,
Matius reproche avec bonté à
fon fi's fa paffion pour! Arisbe,
paffion qui l'a jufqu'ici foaf
250 MERCURE
trait à fon devoir.
Fe fçais que vostre coeur répond
àfa tendreffe.
•
Un coeur Romain peut-il
fans honte recevoir les loix
d'une Numide ?
Le coupable s'excufe ici , à
peu prés , comme il s'eft excafé
du même reproche dans
la premiere Scene du premier
Acte , c'eſt à dire , qu'il offre
les vertus éminentes d'Arisbe
en compenſation de ſa naif
fance.
Marius pere répond. C'eſt
donc à la Princeffe à juft fier
par unc action d'éclat la pâſGALANT
250
fion qu'elle vous a infpirée à
exigez d'elle , mon fils , qu'elle
facilite vôtre évafion , qu'elle
vous ménage des moyens feurs
d'échaper la nuit prochaine à
Hiempfal ; faites lui craindre
que le Roy déferant à des vûës
vraïement politiques , ne fente
enfin le peril de refufer aux
Romains la victime qu'ils exienfin
que le même
gent ,
amour
qui faifoit
voftre
hon.
te , devienne
l'inftrument
de
vôtre gloire & de ma vengeance
. Après
avoir dicté à fon fils
fon devoir
, il fe retire , en lui
recommandant
de cacher
font
252 MERCURE
déguiſement a la Princeffe.
SCENE III.
Le jeune Marius , Arifbe.
Marius declare à Arisbe
qu'il ne compte point fur la
foi des promeffes d'Hiempfal,
que les menaces du Senat lui .
feront rétracter fes premiers ;
fentiments lorfqu'il aura medité
mûrement fur fon peril ,
qu'il ne voit qu'un moïen d'échaper
au fort qui le menace ,
ce moien , c'eft que la Princeffe
facilite fon évafion la nuit prochains,
o
Arisbe rejette la propofi- :
GALANT. 253
tion de Marius ; lors que vostre
pere vivoit encore , vous vous
deviez entier à ſa vengeance
je hâtois voſtre fuite fans me
laiffer ébranler à la vûë de ma
perte & de vôtre propre peril ;
aujourd'huy que vôtre fort a
changé de face , ma conduite
doit s'accommoder à fa révo .
lution , vôtre pere eft mort
avec luy tombent toutes vos
efperances , avec luy tombe
le courage des amis que fa dif
grace n'avoir pu luy enlever ,
la vengeance de Sylla n'eft
point encore affouvie , il demande
vôtre fang. Tout PU254
MERCURE
,
nivers femble avoir confpiré
vôtre perte , cette Cour eft le
feut alyle qui raffeure Arisbe
allarmée , cile y veille au foin
de vos jours ... Ce foin vous
importune , cruel voilà le
peril auquel vous voulez échaper...
à ce reproche tendre
Marius répond qu'il ne fe fent
pas la force de voir fon hymenée
qui doit fe celebrer le lendemain
avec le Roy.Arisbe lui
reproche fon injuſtice
croyez vous donc , ingrat , que
je fois capable de donner ma
foy à Hiempfal , non , Marius,
que cette crainte n'entre pour
•
GALANT . 255
rien dans vos deflcins .
Marius eft forcé de ramener
la Princefle au peril que le
Roy n'cxauce enfia l'Envoyé
de Sylla.
Arisbe répond , ne crains
rien , Marius , de cet execrable
affaflin , j'ay pourvû à fon
fupplice il fera égorgé par
mon ordre la nuit prochaine,
Marius fremit du peril de
fon pere , il rappelle les efprits
& s'efforce de détourner la
Princeffe de ce meurtre. Arisbe
furpriſe , confuſe , impure
à lâcheté les fentiments
de Marius , je voulois , luy
256 MERCURE
dit - elle prendre fur mon
compte ton propre devoir ,
je voulois te cacher mon projet
& te donner la joye de la
furpriſe , lors qu'il auroit eſté
confommé , tu m'as forcé de
te confier mon , deflein & au
lieu d'en envier la gloire , tis
l'envifages avec horreur ; mais
n'importe , je fuppleray à ta
foibleffe &je n'écoute plus tes
répugnances.
Qui doit ne te plus voir , n'arien
a minager! To
Marius fe trouve alors forcé
pour fauver fon pere de réveler
à la Princeffe le fecret qui
luy
GALANT. 257
luy avoit efté impoſé à la ſeconde
Scene de cet Acte. Le
Roy paroift au fonds du Theâtre.
SCENE IV.
Le Roy , Arifbe , Marius .
Le Roy arrive pour éclaircir
fes foupçons jaloux avec la
Princeffe. Il prie Marius de fer
retirer & refte feul avec Arisbe.
SCENE V.
Le Roy , Arifbe.
Hiempfal dit à la Princeffe
qu'il commence à fentir que la
protection qu'il accorde à Ma-
Novembre 1715. Y
258 MERCURE
rius luy peut devenit fatale
il luy demande enfuite ce que
penfe Marius dans ces triftes ,
conjonctures .
La
Princeffe répond que
Marius fent toute la rigueur
de la deſtinée ; mais que la generofité
du Royle raffûre contre
la perfecution de Sylla icy
il luy échape quelques pleurs.
Le Roy marquant ces
pleurs , lui dit .
Vous partagez les maux
qu'auroit- il à craindre ,
eb
Quelque foitfon malheur , je ne
faurois le plaindre ,
Madame , & quand on peut être
GALANT. 259
écouté de
vous ,
Prêt à perdre la vie on fait mille
jaloux :
Ah ! dans lefort affreux qui caufe
mes allarmes
Ponvoit- il être plaint par de plus
belles larmes ;
Vous vous troublez ?
Anfbe répond:
Qui , moy , Seigneur , quoy vous
pensez ...
Le Roy:
Oui vous l'aimez , perfide , &
vous me trahiffez.
Non , Seigneur , reprend
Arifbe , vous n'eftes point trahi
, je fais gloire d'avoir efté
Y ij
260 MERCURE'
fenfible aux malheurs d'unHeros
digne d'un autre fort , our ,
la haine ingrate des Romains
liguez contre lui , m'irrite , j'aimois
en lui l'illuftre ennemy de
ces tirans abhorrez de tout l'U
nivers ...mais les Dieux l'ont
condamné ; puiſqu'il vous de
vient fufpect ,je l'abandonne à
toute l'horreur de fa difgrace ,
ouï , Seigneur , qu'il foit la
victime de ma gloire & de
voftre repos , livrez Marius
la fureur de Sylla.
Le Roy hefite à croire
qu'Anbe parle icy fincerement
, mais elle appuye fur le
GALANT . 261
confeil de livrer Marius , &
declare qu'elle va annoncer à
l'Envoyé de Sylla que le Royluy
abandonne fa victime.
Le Roy adopte ce confeil .
C'eft affez , y confens , qu'en
partant de ces lieux ,
Il emporte avec luy des foupçons
odieux.
Arisbe fort pour s'acquitter
de la commiffion dont elle
vient de fe charger , le Roy
refte feul fur la Scene.
SCENE V.
Le Roy feul.
Hiempfal dans un mono262
MERCURE
M..
logue d'environ vingt vers fe
juſtifie de fon mieux du crime
de manquer de foy à Marius.
Rome à fon gré de fes
enfans difpofe,
Ah!
que
N'allons point reveiller fafureur
qui repofe
Laiſſons-là s'afforblir & tomber
par fes coups ,
Je me vangeray d'elle en fervant
fon courroux.
Nerbal arrive.
SCENE VI.
Le Roy , Nerbal.
Nerbal en arrivant dit avec
émotion :
GALANT . 263
Ah Seigneur croirez vous ce que
je viens vous dire ,
Le Roy... quoy donc ?
Neibal ... Marius n'eft point
mort.
Le Roy , il refpire ? ....
mais comment pouvoir douter
de la mort de Marius , elle
m'eft atteſtée par fon affaffin
niême ... Seigneur , répond
Netbal , défiez vous de l'Envoyé
de Sylla .
Tout ce qu'il vous a dit n'eft
qu'un vain stratagême ,
Cet affaffin ....
Le Roy. Eh bien !
T
Netbal. C'eftMarius lui - même.
264 MERCURE
Le Roy. Mais cet Envoïe
de Sylla , que tu prétends être
Marius lui même , m'a remis
la Lettre de Sylla avec le Sceau
du Senat ?
Nerbal ... Seigneur , je fuis
certain que cet Envoïé n'eft
autre que Marius , il a été reconnu
ici par un Soldat , qui l'a
connu dans le temps qu'il
commandoit lesRomains contre
Jugurtha ; le témoignage
de ce Soldat ne m'eft point fufpect
, il a vû durant plufieurs
Campagnes ce Romain dans
nos contrées , & d'ailleurs Marius
eft un de ces hommes dont
les
GALANT 265
les traits font trop marquez
pour pouvoir être confondus..
Ses traits font trop marquez pour
pouvoir s'y méprendre.
Le Roy aprés cet avis renvoie
Nerbal.
C'en eft affez , Nerbal , dans
Labs cette obſcurité
• Firay jusqu'à son coeur chercher
la verité.
7
Fin du troifiéme Acte.
ACTE QUATRIÈME,
།
SCENE PREMIERE.
Arifbe , le jeune Marius.
Arisbe apprend à Marius
Novembre 1715. Z
266 MERCURE
qu'il va enfin eftre livré à fon
pere ,que le Roy par un fen
timent jaloux l'abandonne à
la vengeance de Sylla.
Ilfauve la vertu par le motif
du crime.
Marius fe refufe à la joye
& fe donne entier à la douleur
de perdre Arisbe , il ofe enfuite
lui propofer de fuir avec
lui. Arisbe detefte ce confeil.
Je reffens , lui dit elle , toute
l'horreur de la perte que je
fais en te fauvant ; mais ma
douleur toute profonde qu'
elle eft , ne me fera rien faire
indigne & de Marius
quic
& d'Arisbe.
GALANT. 269
·
Marius lui demande comment
elle pourra échaper au
devoir qui la condamne à
époufer le Roy... laiſſez moy,
réponder elle , laiſſez moy le
foin d'accorder ma gloire &
mon repos , je fçauray me
dérober à cet hymenée fans
intereffer ma vertu.
Marius comprend que la
Princeffe medite de fe donner
la mort aprés lui avoir accordé
fa liberté, il fe livre à la douleur
la plus defefperée.
Arisbe lehenappelle à des
fentiments plus conformes à
fes deftinées prefentes , elle lui
Zij
$68 MERCURE
mot
retraces les devoirs qui llaftachent
à la fortune de fon perez
elle allume dans fon coeur tou
te la fureur de la vengeance }
& quitte enfin Marius à qui
elle dit pour adieux :
Je vous aime je fuis, vous m'aiz
mez frieze mosdərba
Tandis queda Princeffe fort
par un côté dy Theatre , Maius
percentre par l'autrening
Sbrocas nove tulebyr 100
SCENE +
Marius , fon Filsaq ul
Marius qntnetidnodlom fils
du grand fpectacle que fa ventgeance
va donner à l'Univers
GALANT 269
il luy montre à la fuite de fes
itriomphes la dignité de Conful
que les Dieux lui promertent
pour la feptième fois ,
jouit par avance du fang de
Sylla & de fes Confederez ; ces
images n'enflament point le
jeune Heros, il n'eft occupé que
do crime de s'armer contre fa
fon
propre
Patrie
, pere com
bat fon fcrupule
par la- maxime
fuivante
, a bea
Quand on voitfur le Trône un
injuste pouvoir ,
La revolte eftpermifé & devient
un devoir.
-Le jeune Marius, amuſé en-
Z iij
270 MERCURE
fuite fon pere des interefts
d'Arisbe , le pere aprés lui
avoir fait honte de fa foibleffe
lui donne fes derniers ordres
par ces paroles.
Songe à Rome , au Tyran qui luy
donne la loy.
Le Roy paroiſt au fonds du
Theâtre , Marius renvoïe fon
fils.
Sors , nous fommes perdus , le
Roy nous trouve enfemble.
SCENE III.
Le Roy , Marius , Envoyé de
Sylla
Le Roy trouvant icy l'EnGALANT.
271
voyé de Sylla en bonne intelligence
avec Marius , a raiſon
d'ajoûter quelque foy à l'avis
que Nerbal luy a donné à la
fin de l'Acte precedent , il
veut donc penetrer ce mystere;
voicy comme il s'y prend .
Le Roy ... De voſtre cruauté,
Seigneur , je fuis furpris ,
Teint du fang paternal s'offrir
aux yeux du fils ?
Marius répond que chargé
par le Senat de conduire le
profcrit à Rome , ils doivent
s'accoûtumer à la vûe l'un de
l'autre.
Le Roy...Il ne vous verraplus,
Z iiij
272 MERCURE
Seigneur , & dés demain or
Vous ne fortez d'icy que fa tefte
à la main, i
Marius . Que dites - vous
*Seigneurs
Le Roy .. D'où vient cette
furpriſe !
Lorfque dans vos deßeins ma
main vous favorife,
Les Romains, continue til,
exigent que je leur livre Marius
, ils ont juré la mortelle
leur coûteroit un cime , je
prends fur moy la honte de
ce crime .
Venez donc , Suivez may , Sei
gneur,foyez témoin i
CALANT * 73
Que je fais quelquefois fervir
Rome au besoins sula
Le Roy remarque le trou
ble de Mariusiu tave diom
Vous fremißez ? quelle terreux
fondaine portal
Peut faire en moins d'un jouk
chanceler votre haine.
Marius reprend toute fa
dignité , & die au Roy qu'il
ne penetre pas fes vrais fentimens
, qu'il eft bien éloigné
de compatir au fort d'un Romain
qui a merité la haine de
La Patrie , mais qu'il eft indigné
qu'an Roy ofe penſer à
vanger Rome . Sçachez qu'elle
174 MERGURE
eft jalouſe de ſes decrets , fçachez
qu'un Romain.condamné
par la Patric doit être immolé
avec pompe dans fon
propre fein , & que la victime
illustre reçoit le tribut confolant
de fes pleurs.
Elle en reffent une douleur
profonde ,
Et la mort d'un Romain doit un
exemple au monde.
Le Roy .. vous trahiffez ,
Seigneur , les intentions de Sylla
, il a fait choix en vous d'un
Miniftre infidele ; pour moy ,
je fçaurai le fervir au gré de
fes fouhaits.
GALANT 275
Etpar un Envoyéplusfidele que
evousy .
L'inftruite que mon bras afervi
fon courroux.
Marius Ah , Seigneur ,
arrêtez ?
Le Roy ... C'est trop longtemps
attendre.
Marius .. Je perirai moi - même ,
ou fçaurai le deffendre.
Le Roy.. Seigneur , j'ouvre les
yeux je fuis aff-z inftruit ,
Et par un bruit trompeur on ne
m'a pas féduit.
Le jeune Marius vous eftcher.
Marius ...Moy je l'aime.
Le Roy...Vous deffende um
fils ?
176 MERCURE
Marius ...Moyfun pere?
Le Roy... Quy vous - même.
Su Marius vorant que tour cft
découvert , & que la feinte devient
inutile , die au Roys
Oly , je fuis Marius
Et mon nom eſt trop beaupour le
difavoiter.
Voyodes fimires dans lèlt.
quelles j'ai refferrentes Etats
autrefois fi vaftes , effaic ton
pouvoir fur deux hommes illuftres
qui tiennent ferme çontre
l'Univers armé ,
Mais crains encor le fort daiFugurtha
, pubi A
Aprés ces courageufesind
CADANI 177
naces , Marius quitte la Scene
le Roy,ordonne à fes Gardes
dele livro. A such ran2
Gardes , fuinez fes pas , quel orto
gubil & quelle andace
Arrefté dans mes fers , l'infolent
51 lí , abimpe menace uplo
Il mounequal sub 12 6 sivil
CONA SCENE IV, 10.V
LaRyYoul
alle Le Roy obvie me gjht
Marius lui a donné à la troifiéme
Scene du fecond Acte
des foupçons contre Arisbe.
Le perfide ? il ofoit accufer ce que
J'aime
278 MERGURE
Ab !je vois les détours de fon
vain ftratagême ,
Sans doute il fperoit que més
Joupçons aigris
Dans fes bras à l'inftant alloient
livrerfonfils.
Quelques vers aprés , il fe
livre à un autre foupçon.
Mais quel auire foupçon
Vient jetter dans mon ame un
funefte poison ,
Dufort de Marius Arisbe eft-elle
As inftruite ?
Cherchoit elle du fils , ou la mort,
adar ou lafuite ? A
Ah !
fanstrop
éclaircir
unodieux
GALANT. 279
mysteres
Faifons couler le fang & dufils
du pere ,
Pourquoi chercher entr'çux tant
de prétextes vains
Tous deux font criminels , tous
deux ils font Romains .
Point de pitié , fuivons le tranf
port qui m'anime , an
Et nous verrons aprés fi c'eftjuf
tice , ou crimejmong a li
2017 M xush est
Fin du quatriémo Actenos
* MERCURE
ACTE CINQUIEME
SCENE PREMIERE,
2023 202 Arisbe feule,
28 Dans l'entre -temps du quatriems
Acte au cinquième
Arisbea santé la foy d'Amin
tas , Capitaine des Gardes du
Roy.ll's'aft livré à fes deffeins ,
il a promis de faciliter l'évaſion
des deux Marius , il a déja
comfileursgardes deslol.
dats fur lefquels if croit pouvoir
compter.
Arisbe troublée s'occupe
icy du grand évenement.
qu'elle
GALANT. 281
qu'elle vient de preparer .
Amintas me fera il fidele
aurat ille courage de fauver
au Roy , le crime qu'il médite ;
il a peut eftre , le perfide , il a
peut - eftre déja trahi mon fecret
. mais , non on ne me
trahit point , Amintas m'eſt
filele , il fauve Marius ch
quel coeur grands Dieux ,
feroit affez baibare pour lui
manquer de foy …… . Phoenice
arrive. M
•
25 SCENE IL
Arisbe , Phoenice.
Phoenice vient dire à la Prin-
Novembre 1715.
A a
282 MERCURE
ceffe , que la Barque eft fur le
rivage , en état de recevoir les
deux Romains ... Cethegus
paroift.
SCENE III.
Arisbe,Phanice , Cethegus.
Cethegus apprend à la Princeffe
qu'Amintas a rétracté les
engagements , que la réflexion
la ramené à fon devoir envers
le Roy , qu'il vient de changer
la garde des deux Marius &
qu'ils font tres étroitement
refferrez.
Le remords s'eftfaifi de cette ame
vulgaire ,
GALANT . 283
Il a changé la garde , & du fils
du pere ,
Taus ceux qu'auprés de nous vos
foins avoient placez
Parfon ordre cruel viennent d'être
chaſſez.
Céthégus fe retire aprés
avoir annoncé cette funefte
nouvelle , Arisbe de fofperée
renvoye Phoenice pour obſerver
tout ce qui fe paffe , &
luy en venir rendre compte.
Le jeune Marius arrive fur la
Scene.
A a ij
284 MERGURE
SCENE
IV
a 'I
13
Arifbe , le jeune Marius. T
Ces malheureux Amans s'entretiennent
douloureufement
de leur peril commun . Marius
qui voit la mort certaine ,
fupplie Arisbe de luy fauver la
honte de perit par les mains
d'Hiempfal , il exige avec inftance
qu'elle luy donne fon
poignard ... d'abord Arisbe
a horreur du deffein de Marius
; mais comme il infifte en
juftifiant fon defefpoir , elle
code , mais animée du même
courage,ouï, dit - elle , infultons
GALANT 288
au fort qui nous menace , tu
recevras ce poignard de la
main d'Arisbe , mais teint de
fon fang ... le pere de Marius
qui arrive fur lay Scene fuivi
de Céthégus fufpend le defef.
poir des Amans.
IV SXB2
SCENE V.
Arifbe , Marius , fon Fili.
Marius vient annoncer à
fon fils qu'enfin tout est prest e .
pour le départ Qu'Amyntas
n'eft rien moins qu'infidele ,
qu'il avoit change la premiere
garde pour en fubftituer une
d'une fidelité plus, éprouvét ,
286 MERCURE
Céthégus prefente une épée
au jeune Marius qui demeure
immobile les yeux fixez fur
Arisbe. Marius pere foûtenu
des genereux confeils d'Arisbe
même emmene enfin fon fils.
SCENE VI.
Arifbe feule.
Arisbe dans une Monologue
Elegiaque , fe livre aux
mouvemens variez de ſa douleur
... Phoenice arrive.
SCENE VII.
Arifbe ,Phænice.
Phoenice vient dire à la PrinGALANT
287
"1
•
ceffe que le Roy inftruit de la
fuite des Romains les fait pour
fuivro, à peine a t'elle dit cette
nouvelle que le Roy paroift
au fonds du Theâtre donnant
cet ordre à Nerbal.min
Ils mourroient glorieux en mourant
fous les armes ,
Qu'on deffende leurs jours de tout
fanglant effort ,
Soldats , je veux leur honte encor
leur mort.
plus
que
Le Roy
aprés
avoir
donné
cet ordre avance fur le devant
du Theâtre.
188 MERCURE
SCENE
VIII
$1150 Le Roy , Arifbeit
Le Roy ... Quoy , Madame, en çes
* lieux vous devancez kaurores
Qui pourra m'expliquer des proz
-Lois ta jets, que j'ignorewho medi
Que cherchez vous icy , dans
20h l'instant précieux voy
Où le fommeil encor devroit ferwasto
mer vos yeux;
I
Vous ne répondez rien ? on me
danobutrabit cruelle.
- Atisbé répond au Roy qu'ch .
le fe juftifiera mieux qu'il ne
voudra luy même des foupçons
qu'il a conçû contre elle.
-Je
GALANT . 289
Je me juftifieray mieux que vous
ne voudrez .
Le Roy .. Ah je vous aime encor,
tâchez d'eftre innocente ,
Madame ……….
Nerbal arrive.
SCENE IX.
Le Roy , Arifbe , Nerbal.
Nerbal vient apprendre au
Roy , que les deux Romains à
force de courage, ont échapez
aux affaillans , qu'aprés en avoir
fait un grand carnage , ils ont
paffez le Ruber à la nage , &
ont laiffez les troupes du Roy
fpectatrices de leur fuite.
Novembre
1715 . Bb
290 MERCURE
Le Roy entre en fureur &
s'adteffant à Nerbal , dit ...
Tu te plais à vanter les efforts
de leur bras ,
C'eft toy qui m'a trahi , perfide
tu mourras.
Arisbe alors revele au Roy,
que c'est elle qui a fauvé l'un
& l'autre Marius , de fes mains
barbares ; que le feul Amintas
eft entré dans fa confpiration.
Elle avoue fa paffion pour le
jeune Martus . Voila tous mes
forfaits , dit - elle , & fe frappant
d'un poignard, ajoûte : Et voila
ta victime.
GALANT. 291
Le Roy. Ah , Madame ; elle expire',
belas ! Dieux inhumains
Faut- il payer fi cher le falut des
Romains.
Fin du cinquiéme & dernier
dAcc. dam.b
L'Auteur de l'extrait a fouhaité
, que je transferaffe au
mois prochain l'impreffion de
fon examen critique. Il m'a dit
pour raifon , que , quoy que
Les remarques ne doivent entrer
en aucune confideration
dans le fort de la Piece , il luy
fembloit du devoir étroit d'un
galant homme , de ne les faire
Bb ij
292 MERCURE
paroiftre , que quand l'Auteur
aura recueilli tous fes droits.
Cette Tragedie, en lui fuppofant
même le plus grand fuccés
, fera dévolue aux Comediens
le mois prochain , & fera
imprimée , alors la critique
aura d'autant meilleure grace
à le montrer , qu'elle fera contradictoire
avec la Piece , com
Pendant que nous fommes
fur le chapitre de la Comedie ,
il eft à propos de dire en paffant
un mot des Comediens , non
pas que je croye le Lecteur fort
intereffé à lire ce qui les reGALANT
293
garde ; mais parce qu'érant
membres d'une Troupe publique,
& expofée tous les jours à
la vue de tout le monde, il peut
fe trouver des gens curieux
d'apprendre de leurs nouvelles
& c'est justement pour ceuxlà
que je dis que Meffieurs Poif
fons pere fils font rentrez à
la Comedie , qu'ils y ont joücz
avec fuccés , & reçû mille applaudiffements
; mais que malgré
cette juftice dont le Public
les honore, les Spectateurs font
rebutez de fe les entendre annoncer
& de voir tous les
jours les affiches ornées du fafte
Bb iij
194 MERCURE
de leur nom .. @ matt
C'eft en leur faveur qu'on
a été obligé de faire une reforme
,Maadame la Ducheffe de
Berry ne voulant point , par
ún excés d'indulgence , charger
la Troupe d'un nombre
furnumeraire d'Acteurs . Le
fieur Moligny a eu le malheur
d'être compris dans cette reforme
, fans que fa difgrace aie
été une fuite de fa negligence
ou de fon incapacité ; mais feulement
parce que le fieur Dumirail
qui faifoit les mêmes
rolles que luy , a eu fur luy l'avantage
d'eftre propre aux BalGALANT
295
ces
lets & autres divertiffements
qui ont lieu dans plufieurs picla
Comedie n'ayant pas
d'ailleurs la liberté de prendre
hors de fa Troupe , des Acteurs
pour fervir à l'execution
de ces divertiffements . Voila
le motif de fon exclufion ; mais
un grand nombre de fuffrages
illuftres luy donne lieu d'efperer
la rentrée à la Comedie.
J'ajoûte à cet article que les
Comediens nous menacent
, ou
plûtôt qu'ils ont refolu de mettre
les places de leur Amphitheâtre
à trois livres douze
fols. Si on les laiffe les Maîtres
Bb iiij
296 MERCURE
de cette vexation , à qui en appeller
de leur tyrannie ? c'eſt
auPublic luy même , à s'en venger
, & il eft trop fage , pour
daigner honorer de fa prefence
, les Tyrans de fes plaifirs.
On continuë a joüer Marius
,M. Ponteüil y fait le rôle
d'Hiempfal & M. Beaubours
celui de Marius le Pere , &
quoyque l'Auteur juge , que
le rôle de Marius eft le rôle
fuperieur, M Ponteüil a trouvé
le fecret de faire primer le
fien. Pour le rôle du jeune
Marius , reprefenté par M.
Quinaut , les fpectateurs ont
GALANT. 297
eûlieu d'en eftre fort contents.
Le rôle d'Arisbe a efté parfaitement
rempli , Mademoifelle
Duclos en étoit chargé,
qu'on reprefente encore avec
fuccés , verroit fon extrait &
fa critique trop tard , fi je
m'expofois à attendre qu'on
ne la jouâr plus pour en parler..
Extrait de la Tragedie nouvelle ,
intitulée Marius. '
Le
15. de ce mois on joua
pour la premiere fois la Tragedie
de Marius.
Ce Poëme s'eft montré au
Theâtre, fier d'une reputation
illuftre qu'il s'étoit déja faite.
Novembre 1715. S
210
MERCURE
dans plufieurs affemblées fçavantes
, il n'a pas mal foûtenu
fes titres , & le public luy donne
enfin une place honorable
entre nos pieces modernes.
Je fouhaiterois pouvoir faire
à cette Tragedie toute la
juftice qu'elle merite en l'annonçant
icy dans un extrait fidele
qui en retraçât l'idée à
ceux qui luy ont applaudie , &
qui la fic defirer à ceux qui ne
l'ont point encore vûë ; mais
comme elle n'est pas
' mée , & qu'elle ne m'eft connuë
que par la repreſentation ,
je rendray compte feulement
impriGALANT.
FI
*
pû
de ce que ma memoire en a
recueillir . Je rapporteray dan's
cet extrait tous les vers que je
pourray me rappeller pour en
faire honneur à l'Auteur , je
les melleray confufément avec
la Profe que je fupplée pour
rendre au moins le fens du
dialogue Aprés avoir donné
de cette piece l'idée la plus
vraye qu'il me fera poſſible ,
J'en hazarderay la critique , je
rendray compte de mes jugcmens
, avec tous les égards
dûs à un Auteur qui a merité
Teftime publique. Une criti
que moderée eft fouvent
Sij
212 MERCURE
moins nuifible à un bon ouvrage
qu'une exceffive apologie
; le public fe revolte con.
tre un examen trop indulgent,
& fa malignité ne manque jamais
de fe dedommager avec
excésdes droits legitimes qu'on
Juy refuſe . Monfieur de Caux
n'a pas befoin qu'on luy faffe
grace , je compte même que
fije luy decelois par hazard
quelques fautes échapées à fes
recherches , il m'en fçauroit
quelque gré, d'autant plus qu'il
fent que fa piece eft dans le
cas de ces beautez fingulieres
qui , fûres de tous les coeurs ,
GALANT. 213
foutiennent fans honte le reproche
de quelques défauts
rachetez par des graces fupericures
.
SUJET.
Marius chaffe de Rome par
la faction de Sylla , fe retira en
Afrique , fon fils qui l'accom
pagnoir, tomba entre les mains
d'Hiempfal Roy de Numidie,
qui le retint prifonnier ; une
des femmes de ce Roy, amoureule
du jeune Marius , eût la
generofité de luy procurer des
moyens de fortir de fa prifon,
quoyque par fon évafion elle
le perdit pour jamais.
214 MERCURE
Monfieur de Fontenelles a
tiré de ce trait d'hiftoire le fu
jet d'une Epître heroïque , qui
a pour titre , Arbe au jeune
Marius , it fuppole qu'Arifbe
écrit à Marius aprés qu'elle luy
a rendu la liberté , & qu'il a
rejoint fon pere.
Le même trait hiftorique
qui a donné occafion à cette
magnifique Epire , eft le germe
, pour ainfi dire , de notre
Tragedie : voyons comment
ce germe fe develope dans la
marche de l'ouvrage .
GALANT. 215
ACTEURS.
Hiempfal , Roy de Numidic .
Arfbe , deftinée à l'hymen
du Roy , Amante du jeune
Marius .
Le jeune Marius , Prifonnier
à la Cour d'Hiempfal
.
Le pere de Marius , fous le
faux nom d'Envoyé de Sylla .
Nerbal, Confident duRoy.
Phoenice , Confidente de la
Princeffe.
Cethegus , Confident du
jeune Matius.
Numerius
Marius , pere.
Confident de
La Scene eft dans une Salle du
Palais
d'Hiempfal.
216 MERCURE
ACTE PREMIER.
SCENE PREMIERE.
Le jeune Marius , Cethegus.
Cethegus ouvre le Dialogue
par ces Vers.
Qui peut vous retenir, Seigneur ,
fur cette rive ,
UnRomain doit rougir d'une douleur
oifive ,
Perfecuté du fort , fans en être
abattu ,
Il faut
que fa difgrace
ajoute
à fa vertu.
Pourriez-vous. oublier le
Heros illuftre que les deftins
poursuivent,
GALANT.
217
"
pourfuivent ,fericz vous fourd
à la voix d'un Pere infortuné
qui vous appelle à fon fecours ;
il a cfté un temps où privé de
refſources
, vous ne pouviez
donner que des pleurs à la difgrace
mais aujourd'huy vous
éprouvez une heureuſe révolution
; le Roy vous offre ſa
protection verifiez la promeffe
des Dieux qui ont annoncé
qu'un Roy de Numidie vangeroit
deux Romains opprimez
par leurs Concitoyens
.
Marius s'enflame
à ces genereux
confeils ; mais il demande
comment
il pourra fe-
Novembre
1715 . T
218 MERCURE
courir ce pere malheureux ,
puifqu'il ignore en quel climat
il s'eft réfugié.
A cela Cethegus répond .
Non , non , quelques deferts qui
Le puißm cacher,
C'est à Rome , Seigneur , qu'il
vous le faut chercher.
Affemblez y una Armée en
fon nom , lorfqu'il ſe verra
un party puiffant , il ofera ſc
montrer à fon ingrate Patrie ,
le peuple impatient du joug
de Sylla , n'attend que ces infrant
pour prendre les armes .
Il finit fon exhortation par
ces mots .
GALANT. 219
Faut-il qu'on delibere ,
Quand on va fecourirfa Patrie
&fon Pere ,
Le Roy jufqu'à ce jour paroiſſoit
incertain ,
Mais enfin il vous met les armes.
à la main
Dans nos communs malheurs
Arifbe s'intereße.
Marius fe rend aux confeils
de Cethegus ; mais aprés avoir
pris fon parti , il le fouvient
d'Aufbe & ces mots luy échapent.
Princeffe infortunée
Que je te vais couter de foupirs
de pleurs.
Tij
220 MERCURE
Cethegus demande à Marius
pourquoy il plaint le fort de
la Princelle.
Elle vange un Romain , un Roy
puiſſant l'adore ,
Que luy refteroit il à fouhaiter
encore ,
Déja pourfon hymen tout femble
preparé.
Marius répond
.
Helas ? que ne peut il être encor
thedifferé.
Cethegus penetre alors le
myftere , il s'efforce de faire
fentir à Marius tout le peril de
fa paffion pour Arifbe.
Ouvrez les yeux , voyez que de
GALANT.
221
malheurs enfemble ,
Que de crimes , Seigneur , un tel
projet raẞemble ;
Ce Roy , dont les bontez ont confervé
vos jours ,
Ce Roy , qui vous peutfeul af
feurer du fecours ,
C'eft luy que vous bravez.
Mais , d'ailleurs , quel espoir peut
vous avoirflatté?
Penfez- vous , qu'expofant &fa
gloire &&fa vie
Au fort d'un fugitif la Princeße
fe lie ?
Ah, croyez moy , Seigneur, vous
prenez pour amour
Tiij
222 MERCURE
La pitié, que pour vous elle montre
en ce jour.
Marius apprend à Cethegus
qu'il eft en effet tendrement
aimé de la Princeffe .
Cethegus luy reprefente
combien il eft honteux à un
Romain d'aimer une Numide.
Marius fe deffend de ce reproche
en traçant le caractere
de la Princeffe , dont la vertu a
fçû commander à ſa paffion
au point qu'elle a la force de
hafter fon départ.
Quoy donc répond Cethegus
, une Aftiquaine vous
dicte voſtre devoir ? eh bien ,
GALANT. 223
Seigneur , fuivez les genereux
confeils , & lors que vous aurez
mis la Mer entre elle &
vous , je n'hefiteray plus à la
croire digne de Marius.
Marius infifte , & demande
où il pourra trouver du fecours
:
Cethegus répond d'abord
que les Dieux feront pour Marius
, qu'il eft cheri des Afriquains
, qu'il tirera de grands
fecours en Lybie & en Mauritanic
, enfuite il luy trace fa
route . Nous nous embarquerons
fur le Ruber , quand nos
Vaiffeaux feront arrivez à la
Tij
224 MERCURE
Mer , nous pourrons en deux
jours aborder à Terracine &
bientoft aprés au Port de Te-`
lamon. C'est là que Cinna
profcrit par l'ennemy communs'eſt
réfugié. Vous attendrez-
là une armée que je ne
tarderay pas à vous conduire ,
vous inftruirez par des avis fecrets
nos amis découragez
qui partiront de Rome pour
fe raffembler à Telamon. Ce
beau deffein ainfi détaillé , la
Princeffe arrive. Cethegus fe
retire en difant ces mots.
La Princeffe vient, à vos devoirs
fidele
GALANT. 225
1
34
Seigneur , fongez toujours qu'un
pere vous appelle.
SCENE II.
Le jeune Marius , Arifbe.
Marius aborde. Anfbe , &
aprés luy avoir annoncé qu'il
va fe féparer d'elle , il s'interrompt
pour luy demander la
caufe de l'extrême douleur
qu'il remarque fur fon vifage .
Arisbe luy répond qu'elle
va luy annoncer un grand malheur.
Marius demand file Roy auroit
changé de fentiments à
fon égard. Preparez - vous ,
226 MERCURE
luy dit elle , à une plus funefte
nouvelle. Alors Marius n'hefite
pas à foupçonner qu'on
luy vá annoncer la mort de
fon
pere.
Arisbe confirme fon foupçon
, & luy apprend qu'en effet
un Tribun ayant commiffion
du Senat a affaffiné
fon pere®,
que cet affaffin eft à la Cour
d'Hiempfal' , qu'il a prefenté
au Roy l'ordre du Senat par
lequel il exige qu'on livre le
jeune Marius à la vengeance
de Sylla.
Matius faifi d'horreur fc.
livre aux tranſports les plus
GALANT. 227
violents , & jure la perte de
l'execrable meurtrier de fon
pere.
*
Arisbe calme les tranfports,
de Marius, en luy apprenant
qu'il a affaire à un ennemy redoutable
, qu'elle a envisagé
cet infamne affffin , & que
malgré l'horreur dont fon
crime l'avoit prevenuë , elle
avoit cfté frappée de veneration
à la vûë des vertus dont
il portoit l'image fur fon front;
elle ajoûte que le Roy n'a point
encore expliqué fes intentions,
& qu'elle va employer fes bons
offices en faveur de Márius
228
MERCURE
•
Marius quitte la Scene en
difant ces paroles .
De vôtre main j'attends tout mon
Secours.
SCENE III.
Arifbe , Phænice.
Arisbe dit à fa Confidente .
qu'elle va folliciter le Roy ,
pour fon Amant.
Phoenice luy confeille de
diff rer , de peur que fon trou ;
diffrer
,
ble ne revele fa paffion à
Hiempfal.
Arisbe perfifte par la confideration
du peril eminent , &
fort en difant :
GALANT. 229
L'amour doit tout ofer , quand
il a tout à craindre.
Fin du premier Acte .
ACTE SECOND.
SCENE PREMIERE.
Marius le pere ... .Numerius.
Numerius ayant appris aux
extrêmitez de l'Italic les dernieres
revolutions de la Repu
blique , la défaite de Marius
& fa fuite en Afrique , fuivit
fon amy & tomba dans la
Courd Hiempfal ; là il apprend
la détention du jeune Marius
, il y refte dans la vûë d'art
230 MERCURE
racher ce Heros à la paffion
qui luy fait oublier ce qu'il
doit à fon pere ... au commencement
du fecond Acte
Numerius rencontre à la Cour
Marius le pere qui l'inftruic
des motifs iniques de fa profcription
, il luy apprend que
le Senat l'ayant honoré du
Commandement de l'armée
contre Mithridate , Sylla , loin
de luy remettre, fuivant le decret
du Senat , les troupes qu'il
commandoit , l'eftoit venu
charger avec ces mêmes troupes
, qu'aprés la défaite entiere
par Sylla il avoit cfté forcé
GALANT . ` 231
de chercher fon falut dans la
fuite , & que fa deſtinée l'avoit
enfin conduit à la Cour
d Hiempfal... Numerius lui apprend
qu'il ett en extrême pe
il chez ce Roy barbare, qu'un
Tribun chargé des ordres
de Sylla y vient exiger qu'on
luy livre le jeune Marius ...
Marius le raffeure en lui difant
qu'il attend fon falut de cet
Envoyé même de Sylla ..
Numerius demande , quel eft
donc ce Tribun infidele à Sylla ...
Marius répond. Moy ... Numerius
furpris , infifte & dit ,
comment ? Sylla voſtre Emule
232 MERCURE
Vous charge d'un ordre contre
voltre propre fils ... alors Marius
dévelope ainfi l'énigme .
Sylla depuis ma defaite força
le Senat à profcrire ma tefte ,
un Tribun chargé de ce décret
me vint affaillit à Minturne
avec des forces fuperieures ,
mon génie m'arrachi à ce pefil
, je tuay ce Tribun même
qui avoit ofé promettre ma
refte à Sylla , je m'emparay du
Sceau du Senat dont il effort
porteur , je trouvay dans fes
dépefches un ordre de Sylla à
Hempfal de livrer le jeune
Marius refugié chez lay. Je
compris
GALANT. 233
compris que cette commiffion
pouvoit eſtre dans mes mains.
un moïen fûr de tirer mon
fils de cette Cour dangereuſe
où il eft retenu par un fol
amour.
Fay fçû que trop fenſible à de
funeftes charmes
Mon fils à mes malheurs n'accor
doit
que
des larmes.
J'ay befoin de ce fils pour
encourager mes amis & leur.
faire embraffer avec confiance
de vaftes projets que mon
grand âge femble ne pouvoir
Loûtenir. Je me fais annoncer
icy fous le nom de l'affaffin
Novembre 1715. V
234 MERCURE
même de Marius , & j'éxige
au nom du Senat qu'il me
livre l'autre victime ; peuteftre
que mon fils qui s'eft cru
libre icy , y eftoit captif en
effet ; le Roy , fous de feintes
carreffes a peut - cftre caché à
mon fils fa fervitude ; mais il
n'importe , il faut que fes vûës
perfides cedent à la terreur que
luy va imprimer le nom de
Sylla ; j'ay honte , Numerius ,
de me voir forcé de paroiftre
icy fous une autorité auffi
Fontcufe , que dis je , je feray
contraint de louer le lâche ,
l'ingrat Sylla ? Il faudra le
GALANT. 239
peindre au Roy avec les traits
de la vertu & de la veritable
grandeur ? Le Roy arrive pour
donner audiance à l'Envoyé
de Rome , Numerius ſe retire .
དང་ ཚུ་༦༩
SCENE II.
Marius le Pere , fous le faux
nom d'Envoyé de Sylla ,
le Roy , Nerbal.
L'Envoyé de Sylla expofe
fa Commiffion au Roy, & le
fomme de livrer le jeune Ma
fius aux voeux du Senat.
Le Roy répond , qu'il eft
furpris que l'affaffin d'un homme
dont la valeur fauva tant
V ij
236 MERGURE
de fois les Romains , vienne
demander au nom de ces Romains
même , qu'on livre encore
le fils à leur ingrate fureur.
Vous ofez dans nos murs nous
traiter de barbares ,
Vous l'êtes plus que nous , jamais
nos mains avares
Secondant les fureurs d'un injufte
Senat,
N'ont encore à prix d'or vendu
l'affaffinat.
Ne vous imaginez donc
pas , continue-t il , que je fois
jamais tenté d'entrer dans aucune
Confederation avec l'un
GALANT. 237
ou l'autre Emule.
Marius & Sylla tout eſt égal
pour moy ,
Et mon coeur entr'eux deux eft
maître de fafoy.
Il eft vray que mes Ayeux
s'acquirent autrefois la protection
des Romains par une perfidie
pareille à celle que vous
exigez de moy mais je détefte
leur politique..
Je renonce à leur gloire & la tiens
pour honteuse ,
Je garde dans ma Cour le jeune
31
Marius ,
Et Rome peut de vous apprendre
mes refus
238 MERCURE
Marius veut intimider le
Roy , en luy exagerant la puiffance
des Romains que fon refus
armera contre luy.
Rome commande aux Rois ,
Et la terre en tremblant fe foumet
àfes loix.pu
Le Roy répond
ces faftueufes
menaces qu'il n'a point
encore receu la loy des Romains
& qu'il regne auffi bien
que Mithridate , enfuite il luy
declare que fon refus ne part
pas de fon affection pour Ma
rius , depuis qu'il s'eft refugié
chez moy , pourſuit- il , j'ay
compté fur une victime que le
GALANT. 239
fort m'envoyoit , j'ay penſé
que la détention d'un Romain
délivroit Univers d'un ennemy
dangereux , je fais fuivre
en fecret les pas , & à force de
bons traitemens je luy ay caché
fa captivité , plût aux
Dieux que le pere eût accompagné
fon fils en ma Cour.
Et croyez que mes voeux auroient
été remplis
,
Si lepere en ma Cour avoitfuivi
le fils,
Lejeune Marius arrive .
240 MERGURE
SCENE III.
Marius le pere , le Roy , le jeune
Marius , Nerbal.
Le jeune Marius fçachant
qu'Hiemplal donne Audiance
à l'Envoyé de Rome , vient
pour le poignarder à la vûë du
Roy même.
Je vais le poignarder entre les
bras du Roy.
En approchant Hiempfal ,
il luy reproche avec menaces
l'audiance dont il honore le
meurtrier de fon pere..
Vous ofez le voir, & luy
__parler ?
Enfuite
GALANT. 241
Enfuite fans attendre la réponſe
du Roy , il fond fur l'ennemy
& reconnoiſt ſon
pere ,
dans le moment qu'il eſt preſt
à frapper... A cette vûë il demeure
immobile & fon faififfement
lay ofte la parole.
Marius pere , maistre de
fon trouble , prendfon parti ,
& dit avec infulte à fon fils :
Ton immobilité vient de ta
furprife , tu reconnois dans le
meurtrier de ton pere ſon ami
le plus tendre ; mais apprends
qu'il n'y a rien de facré pour
un vrai Romain , lorfqu'il s'agit
du falut de la Patrie .
Novembre
1715.
• X
242 MERCURE
Le jeune Marius ne revient
point de fon trouble , & ne
peut feconder l'artifice de fon
pere , qui , pour fauver le peril
d'un plus long filence , reprend
la parole en infultant de nouveau
à fon fils , & fe retire en
avertiffant le Roy qu'il doit
avoir pour fufpecte la protection
qu'Arifbe accorde
Marius.
SCENE IV .
Le jeune Marius , le Roy ,
Nerbal.
Le Roy fait éclater fon indignation
contre l'Envoyé de
GALANT. 243
Rome , & promet la protection
à Marius.
Quoy? montrer à mes yeux une
telle infolence ?
•
N'en craignez rien , Seigneur,
je prends vôtre dffence
Mon bras pour le punir
Ces dernieres paroles du
Roy font trembler Marius ,
Hiempfal qui remarque fon
trouble ,lui en demande la caufe
; Marius répond que la mort
de fon pere , prefente à ſon
fouvenir, le fait fremir.
Le Roy le renvoye par ces
paroles.
Je vous réponds de tout , laiſſez-
Xij
244 MERCURE
nous un moment ,
Seigneur , foyez tranquille.
Le Roy demeure fur la
Scene avec Nerbal.
SCENE V.
Le Roy , Nerbal.
Le Roy revele à fon Confident
les confeils de fa politique.
Enfin je deviens maistre
De deux grands ennemis que
Tibre a vû naiſtre ,
le
Ce Miniftre infolent quife livre
en nos mains ,
Ne rendra pas fi tôt fa réponse
aux Romains ;
GALANT . 245
Que ne puis-je , Nerbal , au défaut
du tonnerre ,
De Rome , dans ma Cour vanger
toute la terre.
Nerbal infinue au Roy qu'il
y a grand peril à violer ainfi
le droit des gens , que les Romains
ne manqueront pas de
venir les armes à la main tirer
vengeance de cette infulte.
Le Roy répond :
Je ne crains point Sylla , les troubles
d'Italie
Ont dequoy l'occuper le reste de
Sa vie.
Enfuite il decouvre à Nerbal
les foupçons jaloux , qui
-
X jij
246 MERCURE
s'élevent dans fon ame , il fe
fouvient de l'avis que l'Envoyé
de Sylla luy a donné dans la
troifiéme Scene .
Arifbe a pris pitié de cet infortuné
,
Elle croit que , fans elle , il étoit
condamné ;
Je voulois luy donner , pour preu
ve de mon zele ,
C
que
mon interêt m'avoit dicté
fans elle ;
Mais au fonds de mon coeur s'éleve
un noir foupçon .
Nerbal dir au Roy , que
puifque Marius lui eft fufpect ,
il ne doit pas s'obſtiner à le
GALANT 247
retenir dans la Cour ; le Roy
ſe refuſe à cette confideration,
il infiſte ſur l'interêt qu'il a à
verifier ou démentir les foupçons
.
Allons trouver l'ingrate ,
Arrachons fon fecret par l'espoir
qui la flatte ,
Et,fi de cet amourj'ay des avis
certains
,
Malheur à qui m'outrage , &
malheur aux Romains.
Fin du fecond Acte.
Xiiij
248 MERCURE
ACTE TROISIEME.
SCENE PREMIERE.
Marius;père,feul.
Marius n'a point vû ſon
fils depuis le fecond Acte , il
reflêchit au peril de
trevue,
dont Hiempfal a efté témoin ,
il excufe le filence & l'immobilité
de fon fils par le trouble
qu'il a reffenti lui même , &
par la violence qu'il s'eft faite
pour le furmonter. Son fils
arrive.
GALANT. 249
Rઉલ્યુ છે
SCENE II.
Marius , fon Fils.
li- Lejeune Marius arrive fur
la Scene , fon pere vole à fa
rencontre ils s'embraffent
avec les demonſtrations
Iles
plus tendres le pere demande .
au fils , file Roy n'a rien foupa
çonné de leur embarras commun.
Le fils répond que non
que le Roy detefte dans Ma-l
Fius , d'aflaffino de Marius mê
me Aprés cet éclairciflement
,
Matius reproche avec bonté à
fon fi's fa paffion pour! Arisbe,
paffion qui l'a jufqu'ici foaf
250 MERCURE
trait à fon devoir.
Fe fçais que vostre coeur répond
àfa tendreffe.
•
Un coeur Romain peut-il
fans honte recevoir les loix
d'une Numide ?
Le coupable s'excufe ici , à
peu prés , comme il s'eft excafé
du même reproche dans
la premiere Scene du premier
Acte , c'eſt à dire , qu'il offre
les vertus éminentes d'Arisbe
en compenſation de ſa naif
fance.
Marius pere répond. C'eſt
donc à la Princeffe à juft fier
par unc action d'éclat la pâſGALANT
250
fion qu'elle vous a infpirée à
exigez d'elle , mon fils , qu'elle
facilite vôtre évafion , qu'elle
vous ménage des moyens feurs
d'échaper la nuit prochaine à
Hiempfal ; faites lui craindre
que le Roy déferant à des vûës
vraïement politiques , ne fente
enfin le peril de refufer aux
Romains la victime qu'ils exienfin
que le même
gent ,
amour
qui faifoit
voftre
hon.
te , devienne
l'inftrument
de
vôtre gloire & de ma vengeance
. Après
avoir dicté à fon fils
fon devoir
, il fe retire , en lui
recommandant
de cacher
font
252 MERCURE
déguiſement a la Princeffe.
SCENE III.
Le jeune Marius , Arifbe.
Marius declare à Arisbe
qu'il ne compte point fur la
foi des promeffes d'Hiempfal,
que les menaces du Senat lui .
feront rétracter fes premiers ;
fentiments lorfqu'il aura medité
mûrement fur fon peril ,
qu'il ne voit qu'un moïen d'échaper
au fort qui le menace ,
ce moien , c'eft que la Princeffe
facilite fon évafion la nuit prochains,
o
Arisbe rejette la propofi- :
GALANT. 253
tion de Marius ; lors que vostre
pere vivoit encore , vous vous
deviez entier à ſa vengeance
je hâtois voſtre fuite fans me
laiffer ébranler à la vûë de ma
perte & de vôtre propre peril ;
aujourd'huy que vôtre fort a
changé de face , ma conduite
doit s'accommoder à fa révo .
lution , vôtre pere eft mort
avec luy tombent toutes vos
efperances , avec luy tombe
le courage des amis que fa dif
grace n'avoir pu luy enlever ,
la vengeance de Sylla n'eft
point encore affouvie , il demande
vôtre fang. Tout PU254
MERCURE
,
nivers femble avoir confpiré
vôtre perte , cette Cour eft le
feut alyle qui raffeure Arisbe
allarmée , cile y veille au foin
de vos jours ... Ce foin vous
importune , cruel voilà le
peril auquel vous voulez échaper...
à ce reproche tendre
Marius répond qu'il ne fe fent
pas la force de voir fon hymenée
qui doit fe celebrer le lendemain
avec le Roy.Arisbe lui
reproche fon injuſtice
croyez vous donc , ingrat , que
je fois capable de donner ma
foy à Hiempfal , non , Marius,
que cette crainte n'entre pour
•
GALANT . 255
rien dans vos deflcins .
Marius eft forcé de ramener
la Princefle au peril que le
Roy n'cxauce enfia l'Envoyé
de Sylla.
Arisbe répond , ne crains
rien , Marius , de cet execrable
affaflin , j'ay pourvû à fon
fupplice il fera égorgé par
mon ordre la nuit prochaine,
Marius fremit du peril de
fon pere , il rappelle les efprits
& s'efforce de détourner la
Princeffe de ce meurtre. Arisbe
furpriſe , confuſe , impure
à lâcheté les fentiments
de Marius , je voulois , luy
256 MERCURE
dit - elle prendre fur mon
compte ton propre devoir ,
je voulois te cacher mon projet
& te donner la joye de la
furpriſe , lors qu'il auroit eſté
confommé , tu m'as forcé de
te confier mon , deflein & au
lieu d'en envier la gloire , tis
l'envifages avec horreur ; mais
n'importe , je fuppleray à ta
foibleffe &je n'écoute plus tes
répugnances.
Qui doit ne te plus voir , n'arien
a minager! To
Marius fe trouve alors forcé
pour fauver fon pere de réveler
à la Princeffe le fecret qui
luy
GALANT. 257
luy avoit efté impoſé à la ſeconde
Scene de cet Acte. Le
Roy paroift au fonds du Theâtre.
SCENE IV.
Le Roy , Arifbe , Marius .
Le Roy arrive pour éclaircir
fes foupçons jaloux avec la
Princeffe. Il prie Marius de fer
retirer & refte feul avec Arisbe.
SCENE V.
Le Roy , Arifbe.
Hiempfal dit à la Princeffe
qu'il commence à fentir que la
protection qu'il accorde à Ma-
Novembre 1715. Y
258 MERCURE
rius luy peut devenit fatale
il luy demande enfuite ce que
penfe Marius dans ces triftes ,
conjonctures .
La
Princeffe répond que
Marius fent toute la rigueur
de la deſtinée ; mais que la generofité
du Royle raffûre contre
la perfecution de Sylla icy
il luy échape quelques pleurs.
Le Roy marquant ces
pleurs , lui dit .
Vous partagez les maux
qu'auroit- il à craindre ,
eb
Quelque foitfon malheur , je ne
faurois le plaindre ,
Madame , & quand on peut être
GALANT. 259
écouté de
vous ,
Prêt à perdre la vie on fait mille
jaloux :
Ah ! dans lefort affreux qui caufe
mes allarmes
Ponvoit- il être plaint par de plus
belles larmes ;
Vous vous troublez ?
Anfbe répond:
Qui , moy , Seigneur , quoy vous
pensez ...
Le Roy:
Oui vous l'aimez , perfide , &
vous me trahiffez.
Non , Seigneur , reprend
Arifbe , vous n'eftes point trahi
, je fais gloire d'avoir efté
Y ij
260 MERCURE'
fenfible aux malheurs d'unHeros
digne d'un autre fort , our ,
la haine ingrate des Romains
liguez contre lui , m'irrite , j'aimois
en lui l'illuftre ennemy de
ces tirans abhorrez de tout l'U
nivers ...mais les Dieux l'ont
condamné ; puiſqu'il vous de
vient fufpect ,je l'abandonne à
toute l'horreur de fa difgrace ,
ouï , Seigneur , qu'il foit la
victime de ma gloire & de
voftre repos , livrez Marius
la fureur de Sylla.
Le Roy hefite à croire
qu'Anbe parle icy fincerement
, mais elle appuye fur le
GALANT . 261
confeil de livrer Marius , &
declare qu'elle va annoncer à
l'Envoyé de Sylla que le Royluy
abandonne fa victime.
Le Roy adopte ce confeil .
C'eft affez , y confens , qu'en
partant de ces lieux ,
Il emporte avec luy des foupçons
odieux.
Arisbe fort pour s'acquitter
de la commiffion dont elle
vient de fe charger , le Roy
refte feul fur la Scene.
SCENE V.
Le Roy feul.
Hiempfal dans un mono262
MERCURE
M..
logue d'environ vingt vers fe
juſtifie de fon mieux du crime
de manquer de foy à Marius.
Rome à fon gré de fes
enfans difpofe,
Ah!
que
N'allons point reveiller fafureur
qui repofe
Laiſſons-là s'afforblir & tomber
par fes coups ,
Je me vangeray d'elle en fervant
fon courroux.
Nerbal arrive.
SCENE VI.
Le Roy , Nerbal.
Nerbal en arrivant dit avec
émotion :
GALANT . 263
Ah Seigneur croirez vous ce que
je viens vous dire ,
Le Roy... quoy donc ?
Neibal ... Marius n'eft point
mort.
Le Roy , il refpire ? ....
mais comment pouvoir douter
de la mort de Marius , elle
m'eft atteſtée par fon affaffin
niême ... Seigneur , répond
Netbal , défiez vous de l'Envoyé
de Sylla .
Tout ce qu'il vous a dit n'eft
qu'un vain stratagême ,
Cet affaffin ....
Le Roy. Eh bien !
T
Netbal. C'eftMarius lui - même.
264 MERCURE
Le Roy. Mais cet Envoïe
de Sylla , que tu prétends être
Marius lui même , m'a remis
la Lettre de Sylla avec le Sceau
du Senat ?
Nerbal ... Seigneur , je fuis
certain que cet Envoïé n'eft
autre que Marius , il a été reconnu
ici par un Soldat , qui l'a
connu dans le temps qu'il
commandoit lesRomains contre
Jugurtha ; le témoignage
de ce Soldat ne m'eft point fufpect
, il a vû durant plufieurs
Campagnes ce Romain dans
nos contrées , & d'ailleurs Marius
eft un de ces hommes dont
les
GALANT 265
les traits font trop marquez
pour pouvoir être confondus..
Ses traits font trop marquez pour
pouvoir s'y méprendre.
Le Roy aprés cet avis renvoie
Nerbal.
C'en eft affez , Nerbal , dans
Labs cette obſcurité
• Firay jusqu'à son coeur chercher
la verité.
7
Fin du troifiéme Acte.
ACTE QUATRIÈME,
།
SCENE PREMIERE.
Arifbe , le jeune Marius.
Arisbe apprend à Marius
Novembre 1715. Z
266 MERCURE
qu'il va enfin eftre livré à fon
pere ,que le Roy par un fen
timent jaloux l'abandonne à
la vengeance de Sylla.
Ilfauve la vertu par le motif
du crime.
Marius fe refufe à la joye
& fe donne entier à la douleur
de perdre Arisbe , il ofe enfuite
lui propofer de fuir avec
lui. Arisbe detefte ce confeil.
Je reffens , lui dit elle , toute
l'horreur de la perte que je
fais en te fauvant ; mais ma
douleur toute profonde qu'
elle eft , ne me fera rien faire
indigne & de Marius
quic
& d'Arisbe.
GALANT. 269
·
Marius lui demande comment
elle pourra échaper au
devoir qui la condamne à
époufer le Roy... laiſſez moy,
réponder elle , laiſſez moy le
foin d'accorder ma gloire &
mon repos , je fçauray me
dérober à cet hymenée fans
intereffer ma vertu.
Marius comprend que la
Princeffe medite de fe donner
la mort aprés lui avoir accordé
fa liberté, il fe livre à la douleur
la plus defefperée.
Arisbe lehenappelle à des
fentiments plus conformes à
fes deftinées prefentes , elle lui
Zij
$68 MERCURE
mot
retraces les devoirs qui llaftachent
à la fortune de fon perez
elle allume dans fon coeur tou
te la fureur de la vengeance }
& quitte enfin Marius à qui
elle dit pour adieux :
Je vous aime je fuis, vous m'aiz
mez frieze mosdərba
Tandis queda Princeffe fort
par un côté dy Theatre , Maius
percentre par l'autrening
Sbrocas nove tulebyr 100
SCENE +
Marius , fon Filsaq ul
Marius qntnetidnodlom fils
du grand fpectacle que fa ventgeance
va donner à l'Univers
GALANT 269
il luy montre à la fuite de fes
itriomphes la dignité de Conful
que les Dieux lui promertent
pour la feptième fois ,
jouit par avance du fang de
Sylla & de fes Confederez ; ces
images n'enflament point le
jeune Heros, il n'eft occupé que
do crime de s'armer contre fa
fon
propre
Patrie
, pere com
bat fon fcrupule
par la- maxime
fuivante
, a bea
Quand on voitfur le Trône un
injuste pouvoir ,
La revolte eftpermifé & devient
un devoir.
-Le jeune Marius, amuſé en-
Z iij
270 MERCURE
fuite fon pere des interefts
d'Arisbe , le pere aprés lui
avoir fait honte de fa foibleffe
lui donne fes derniers ordres
par ces paroles.
Songe à Rome , au Tyran qui luy
donne la loy.
Le Roy paroiſt au fonds du
Theâtre , Marius renvoïe fon
fils.
Sors , nous fommes perdus , le
Roy nous trouve enfemble.
SCENE III.
Le Roy , Marius , Envoyé de
Sylla
Le Roy trouvant icy l'EnGALANT.
271
voyé de Sylla en bonne intelligence
avec Marius , a raiſon
d'ajoûter quelque foy à l'avis
que Nerbal luy a donné à la
fin de l'Acte precedent , il
veut donc penetrer ce mystere;
voicy comme il s'y prend .
Le Roy ... De voſtre cruauté,
Seigneur , je fuis furpris ,
Teint du fang paternal s'offrir
aux yeux du fils ?
Marius répond que chargé
par le Senat de conduire le
profcrit à Rome , ils doivent
s'accoûtumer à la vûe l'un de
l'autre.
Le Roy...Il ne vous verraplus,
Z iiij
272 MERCURE
Seigneur , & dés demain or
Vous ne fortez d'icy que fa tefte
à la main, i
Marius . Que dites - vous
*Seigneurs
Le Roy .. D'où vient cette
furpriſe !
Lorfque dans vos deßeins ma
main vous favorife,
Les Romains, continue til,
exigent que je leur livre Marius
, ils ont juré la mortelle
leur coûteroit un cime , je
prends fur moy la honte de
ce crime .
Venez donc , Suivez may , Sei
gneur,foyez témoin i
CALANT * 73
Que je fais quelquefois fervir
Rome au besoins sula
Le Roy remarque le trou
ble de Mariusiu tave diom
Vous fremißez ? quelle terreux
fondaine portal
Peut faire en moins d'un jouk
chanceler votre haine.
Marius reprend toute fa
dignité , & die au Roy qu'il
ne penetre pas fes vrais fentimens
, qu'il eft bien éloigné
de compatir au fort d'un Romain
qui a merité la haine de
La Patrie , mais qu'il eft indigné
qu'an Roy ofe penſer à
vanger Rome . Sçachez qu'elle
174 MERGURE
eft jalouſe de ſes decrets , fçachez
qu'un Romain.condamné
par la Patric doit être immolé
avec pompe dans fon
propre fein , & que la victime
illustre reçoit le tribut confolant
de fes pleurs.
Elle en reffent une douleur
profonde ,
Et la mort d'un Romain doit un
exemple au monde.
Le Roy .. vous trahiffez ,
Seigneur , les intentions de Sylla
, il a fait choix en vous d'un
Miniftre infidele ; pour moy ,
je fçaurai le fervir au gré de
fes fouhaits.
GALANT 275
Etpar un Envoyéplusfidele que
evousy .
L'inftruite que mon bras afervi
fon courroux.
Marius Ah , Seigneur ,
arrêtez ?
Le Roy ... C'est trop longtemps
attendre.
Marius .. Je perirai moi - même ,
ou fçaurai le deffendre.
Le Roy.. Seigneur , j'ouvre les
yeux je fuis aff-z inftruit ,
Et par un bruit trompeur on ne
m'a pas féduit.
Le jeune Marius vous eftcher.
Marius ...Moy je l'aime.
Le Roy...Vous deffende um
fils ?
176 MERCURE
Marius ...Moyfun pere?
Le Roy... Quy vous - même.
Su Marius vorant que tour cft
découvert , & que la feinte devient
inutile , die au Roys
Oly , je fuis Marius
Et mon nom eſt trop beaupour le
difavoiter.
Voyodes fimires dans lèlt.
quelles j'ai refferrentes Etats
autrefois fi vaftes , effaic ton
pouvoir fur deux hommes illuftres
qui tiennent ferme çontre
l'Univers armé ,
Mais crains encor le fort daiFugurtha
, pubi A
Aprés ces courageufesind
CADANI 177
naces , Marius quitte la Scene
le Roy,ordonne à fes Gardes
dele livro. A such ran2
Gardes , fuinez fes pas , quel orto
gubil & quelle andace
Arrefté dans mes fers , l'infolent
51 lí , abimpe menace uplo
Il mounequal sub 12 6 sivil
CONA SCENE IV, 10.V
LaRyYoul
alle Le Roy obvie me gjht
Marius lui a donné à la troifiéme
Scene du fecond Acte
des foupçons contre Arisbe.
Le perfide ? il ofoit accufer ce que
J'aime
278 MERGURE
Ab !je vois les détours de fon
vain ftratagême ,
Sans doute il fperoit que més
Joupçons aigris
Dans fes bras à l'inftant alloient
livrerfonfils.
Quelques vers aprés , il fe
livre à un autre foupçon.
Mais quel auire foupçon
Vient jetter dans mon ame un
funefte poison ,
Dufort de Marius Arisbe eft-elle
As inftruite ?
Cherchoit elle du fils , ou la mort,
adar ou lafuite ? A
Ah !
fanstrop
éclaircir
unodieux
GALANT. 279
mysteres
Faifons couler le fang & dufils
du pere ,
Pourquoi chercher entr'çux tant
de prétextes vains
Tous deux font criminels , tous
deux ils font Romains .
Point de pitié , fuivons le tranf
port qui m'anime , an
Et nous verrons aprés fi c'eftjuf
tice , ou crimejmong a li
2017 M xush est
Fin du quatriémo Actenos
* MERCURE
ACTE CINQUIEME
SCENE PREMIERE,
2023 202 Arisbe feule,
28 Dans l'entre -temps du quatriems
Acte au cinquième
Arisbea santé la foy d'Amin
tas , Capitaine des Gardes du
Roy.ll's'aft livré à fes deffeins ,
il a promis de faciliter l'évaſion
des deux Marius , il a déja
comfileursgardes deslol.
dats fur lefquels if croit pouvoir
compter.
Arisbe troublée s'occupe
icy du grand évenement.
qu'elle
GALANT. 281
qu'elle vient de preparer .
Amintas me fera il fidele
aurat ille courage de fauver
au Roy , le crime qu'il médite ;
il a peut eftre , le perfide , il a
peut - eftre déja trahi mon fecret
. mais , non on ne me
trahit point , Amintas m'eſt
filele , il fauve Marius ch
quel coeur grands Dieux ,
feroit affez baibare pour lui
manquer de foy …… . Phoenice
arrive. M
•
25 SCENE IL
Arisbe , Phoenice.
Phoenice vient dire à la Prin-
Novembre 1715.
A a
282 MERCURE
ceffe , que la Barque eft fur le
rivage , en état de recevoir les
deux Romains ... Cethegus
paroift.
SCENE III.
Arisbe,Phanice , Cethegus.
Cethegus apprend à la Princeffe
qu'Amintas a rétracté les
engagements , que la réflexion
la ramené à fon devoir envers
le Roy , qu'il vient de changer
la garde des deux Marius &
qu'ils font tres étroitement
refferrez.
Le remords s'eftfaifi de cette ame
vulgaire ,
GALANT . 283
Il a changé la garde , & du fils
du pere ,
Taus ceux qu'auprés de nous vos
foins avoient placez
Parfon ordre cruel viennent d'être
chaſſez.
Céthégus fe retire aprés
avoir annoncé cette funefte
nouvelle , Arisbe de fofperée
renvoye Phoenice pour obſerver
tout ce qui fe paffe , &
luy en venir rendre compte.
Le jeune Marius arrive fur la
Scene.
A a ij
284 MERGURE
SCENE
IV
a 'I
13
Arifbe , le jeune Marius. T
Ces malheureux Amans s'entretiennent
douloureufement
de leur peril commun . Marius
qui voit la mort certaine ,
fupplie Arisbe de luy fauver la
honte de perit par les mains
d'Hiempfal , il exige avec inftance
qu'elle luy donne fon
poignard ... d'abord Arisbe
a horreur du deffein de Marius
; mais comme il infifte en
juftifiant fon defefpoir , elle
code , mais animée du même
courage,ouï, dit - elle , infultons
GALANT 288
au fort qui nous menace , tu
recevras ce poignard de la
main d'Arisbe , mais teint de
fon fang ... le pere de Marius
qui arrive fur lay Scene fuivi
de Céthégus fufpend le defef.
poir des Amans.
IV SXB2
SCENE V.
Arifbe , Marius , fon Fili.
Marius vient annoncer à
fon fils qu'enfin tout est prest e .
pour le départ Qu'Amyntas
n'eft rien moins qu'infidele ,
qu'il avoit change la premiere
garde pour en fubftituer une
d'une fidelité plus, éprouvét ,
286 MERCURE
Céthégus prefente une épée
au jeune Marius qui demeure
immobile les yeux fixez fur
Arisbe. Marius pere foûtenu
des genereux confeils d'Arisbe
même emmene enfin fon fils.
SCENE VI.
Arifbe feule.
Arisbe dans une Monologue
Elegiaque , fe livre aux
mouvemens variez de ſa douleur
... Phoenice arrive.
SCENE VII.
Arifbe ,Phænice.
Phoenice vient dire à la PrinGALANT
287
"1
•
ceffe que le Roy inftruit de la
fuite des Romains les fait pour
fuivro, à peine a t'elle dit cette
nouvelle que le Roy paroift
au fonds du Theâtre donnant
cet ordre à Nerbal.min
Ils mourroient glorieux en mourant
fous les armes ,
Qu'on deffende leurs jours de tout
fanglant effort ,
Soldats , je veux leur honte encor
leur mort.
plus
que
Le Roy
aprés
avoir
donné
cet ordre avance fur le devant
du Theâtre.
188 MERCURE
SCENE
VIII
$1150 Le Roy , Arifbeit
Le Roy ... Quoy , Madame, en çes
* lieux vous devancez kaurores
Qui pourra m'expliquer des proz
-Lois ta jets, que j'ignorewho medi
Que cherchez vous icy , dans
20h l'instant précieux voy
Où le fommeil encor devroit ferwasto
mer vos yeux;
I
Vous ne répondez rien ? on me
danobutrabit cruelle.
- Atisbé répond au Roy qu'ch .
le fe juftifiera mieux qu'il ne
voudra luy même des foupçons
qu'il a conçû contre elle.
-Je
GALANT . 289
Je me juftifieray mieux que vous
ne voudrez .
Le Roy .. Ah je vous aime encor,
tâchez d'eftre innocente ,
Madame ……….
Nerbal arrive.
SCENE IX.
Le Roy , Arifbe , Nerbal.
Nerbal vient apprendre au
Roy , que les deux Romains à
force de courage, ont échapez
aux affaillans , qu'aprés en avoir
fait un grand carnage , ils ont
paffez le Ruber à la nage , &
ont laiffez les troupes du Roy
fpectatrices de leur fuite.
Novembre
1715 . Bb
290 MERCURE
Le Roy entre en fureur &
s'adteffant à Nerbal , dit ...
Tu te plais à vanter les efforts
de leur bras ,
C'eft toy qui m'a trahi , perfide
tu mourras.
Arisbe alors revele au Roy,
que c'est elle qui a fauvé l'un
& l'autre Marius , de fes mains
barbares ; que le feul Amintas
eft entré dans fa confpiration.
Elle avoue fa paffion pour le
jeune Martus . Voila tous mes
forfaits , dit - elle , & fe frappant
d'un poignard, ajoûte : Et voila
ta victime.
GALANT. 291
Le Roy. Ah , Madame ; elle expire',
belas ! Dieux inhumains
Faut- il payer fi cher le falut des
Romains.
Fin du cinquiéme & dernier
dAcc. dam.b
L'Auteur de l'extrait a fouhaité
, que je transferaffe au
mois prochain l'impreffion de
fon examen critique. Il m'a dit
pour raifon , que , quoy que
Les remarques ne doivent entrer
en aucune confideration
dans le fort de la Piece , il luy
fembloit du devoir étroit d'un
galant homme , de ne les faire
Bb ij
292 MERCURE
paroiftre , que quand l'Auteur
aura recueilli tous fes droits.
Cette Tragedie, en lui fuppofant
même le plus grand fuccés
, fera dévolue aux Comediens
le mois prochain , & fera
imprimée , alors la critique
aura d'autant meilleure grace
à le montrer , qu'elle fera contradictoire
avec la Piece , com
Pendant que nous fommes
fur le chapitre de la Comedie ,
il eft à propos de dire en paffant
un mot des Comediens , non
pas que je croye le Lecteur fort
intereffé à lire ce qui les reGALANT
293
garde ; mais parce qu'érant
membres d'une Troupe publique,
& expofée tous les jours à
la vue de tout le monde, il peut
fe trouver des gens curieux
d'apprendre de leurs nouvelles
& c'est justement pour ceuxlà
que je dis que Meffieurs Poif
fons pere fils font rentrez à
la Comedie , qu'ils y ont joücz
avec fuccés , & reçû mille applaudiffements
; mais que malgré
cette juftice dont le Public
les honore, les Spectateurs font
rebutez de fe les entendre annoncer
& de voir tous les
jours les affiches ornées du fafte
Bb iij
194 MERCURE
de leur nom .. @ matt
C'eft en leur faveur qu'on
a été obligé de faire une reforme
,Maadame la Ducheffe de
Berry ne voulant point , par
ún excés d'indulgence , charger
la Troupe d'un nombre
furnumeraire d'Acteurs . Le
fieur Moligny a eu le malheur
d'être compris dans cette reforme
, fans que fa difgrace aie
été une fuite de fa negligence
ou de fon incapacité ; mais feulement
parce que le fieur Dumirail
qui faifoit les mêmes
rolles que luy , a eu fur luy l'avantage
d'eftre propre aux BalGALANT
295
ces
lets & autres divertiffements
qui ont lieu dans plufieurs picla
Comedie n'ayant pas
d'ailleurs la liberté de prendre
hors de fa Troupe , des Acteurs
pour fervir à l'execution
de ces divertiffements . Voila
le motif de fon exclufion ; mais
un grand nombre de fuffrages
illuftres luy donne lieu d'efperer
la rentrée à la Comedie.
J'ajoûte à cet article que les
Comediens nous menacent
, ou
plûtôt qu'ils ont refolu de mettre
les places de leur Amphitheâtre
à trois livres douze
fols. Si on les laiffe les Maîtres
Bb iiij
296 MERCURE
de cette vexation , à qui en appeller
de leur tyrannie ? c'eſt
auPublic luy même , à s'en venger
, & il eft trop fage , pour
daigner honorer de fa prefence
, les Tyrans de fes plaifirs.
On continuë a joüer Marius
,M. Ponteüil y fait le rôle
d'Hiempfal & M. Beaubours
celui de Marius le Pere , &
quoyque l'Auteur juge , que
le rôle de Marius eft le rôle
fuperieur, M Ponteüil a trouvé
le fecret de faire primer le
fien. Pour le rôle du jeune
Marius , reprefenté par M.
Quinaut , les fpectateurs ont
GALANT. 297
eûlieu d'en eftre fort contents.
Le rôle d'Arisbe a efté parfaitement
rempli , Mademoifelle
Duclos en étoit chargé,
Fermer
3
p. 794-806
EXTRAIT du nouveau Samson, annoncé dans le dernier Mercure.
Début :
L'Auteur est très-modeste, quand il ne donne cette Tragi-Comédie, que comme une simple [...]
Mots clefs :
Samson, Théâtre, Tragicomédie, Amour, Secret, Force, Mort, Dieu, Coeur, Caractère
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT du nouveau Samson, annoncé dans le dernier Mercure.
EXTRAIT du nouveau Samfon
annoncé dans le dernier Mercure .
'Auteur eft très-modefte , quand il ne donne
cette Tragi- Comédie , que comme une fimple
Traduction ; la nouvelle forme fous laquelle il l'a
fait reparoître , mérite bien qu'il s'en dife l'Auteur
; le fieur Riccoboni , qui la mit au Théatre
én 1717. en avoue les deffauts dans fon Avis aux
Lecteurs : voici les termes dont il fe fert. La compofition
Théatrale que je vous prefente aujourd'hui
eft un de ces Monftres dont le Théatrefut
f prodigue en Italie pendant le dernier fiecle.
Cette Piece , telle qu'elle étoit alors , ne laiffa pas
d'avoir un grand fuccès. Le fieur Romagneſi en
a retranché ce qu'il y avoit de monſtrueux. La
Dalila d'autre fois étoit infoutenable au Théatre,
au lieu que celle d'aujourd'hui eft intereffante &
ne tombe dans le malheur que par foibleffe. On
n'a vu de long-temps de fuccès plus frappant que
celui-cy. On n'a pas laiffé cependant de trouver
des deffauts dans la Piéce ; nous ferons part au
Public de ce qui eft venu jufqu'à nous, à la fin de
cet Extrait.
Le Théatre repréfente im Bois, dans l'enfoncement
duquel on découvre le Temple de Dagon.
Dalila ouvre la Scene avec fa Suivante Armillā ; -
elle fait connoître qu'elle s'eft dérobée de la Cour
de Gaza, pour venir implorer le fecours de Dagon,
Idole des Philiftins; elle apprend à Armilla qu'elle
brûle d'un coupable amour pour un Hebreu qu'elle
ne trouva que trop aimable la premiere fois qu'il
parut à fes yeux parmi les Captifs qu'Achab avoit
faits dans fa derniere victoire. Samfon eft . cet
Hebreu dont elle parle ; elle ne laiffe pas de fe
promettre de triompher d'un amour condamné
par une Loi expreffe du Roi des Philiftins. Azael
reproche
AVRIL. 1730. 795
1
1
reproche à Samſon l'indigne repos dans lequel il
languit , au lieu de tourner contre les ennemis de
Dieu ces traits qu'il n'employe que contre des
animaux , dans les vains plaifirs de la Chaffe, Samfon
lui répond qu'il foufcrit aux decrets éternels
qui ont condamné les Hebreux à un pénible ef
clavage , en punition de leurs crimes ; voici comment
il s'exprime :
Du Dieu qui nous punit refpectons la puiffance ;
J'éprouve en l'adorant les traits de fa vengeance,
Et je ne porterois que coups criminels ,
Si je les oppofois aux decrets éternels.
des
L'Auteur ne pouvoit mieux excufer l'inaction
de Samfon . En effet il n'eft déterminé à faire
éclater la force prodigieufe dont le Ciel l'a
doué , que par ces mêmes decrets qu'il refpecte.
Il s'endort fous un Olivier.Pendant fon fommeil
il entend une voix qui chante les Vers fuivans :
La gloire en d'autres lieux t'appelle ,
Samfon , brife ton Arc , abandonne ces bois ;
Que fans tarder le Philiftin rebelle ,
De ton bras triomphant éprouve tout le poids
Que ton coeur à ce bruit de guerre ,
A ces Eclairs , à ce Tonnerre ,
Du Ciel reconnoiffe la voix ;
Et que cet Olivier paifible ,
Difparoiffe à l'afpect terrible ,
De ce Laurier , garant de tes exploits ..
Tout ce qui eft exprimé dans ces Vers arrive
796 MERCURE DE FFRRAANNCE
à mesure qu'on les chante ; les Eclairs brillent , le
Tonnerre gronde & l'Olivier eft changé en Laurier.
Samfon , rempli de l'Efprit de Dieu , jette
fon Carquois comme un indigne ornement ,
il fe prépare à venger les Hebreux , & à les tirer
d'eclavage. Il combat un Lion prêt à dévorer
Dalila , il l'étouffe . Dalila reconnoît l'objet
de fon amour dans celui qui vient de lui fauver
la vie. Samfon ne peut voir tant d'attraits fans
leur rendre les armes. Dalila oppoſe à cet amour
fon devoir & fa Religion ; elle lui fait connoître
qu'elle doit en ce même jour épouſer Achab ,
General des Philiftins ; Samfon fe roidit contre
tous ces obftacles ; Dalila le quitte après lui avoir
fait connoître qu'elle n'eft que trop fenfible à fon
amour. Nous fupprimons ici les Scenes comiques;
elles font trop de diverfion à l'interêt , & ce n'eft
que fur le Théatre Italien que de pareilles difparates
peuvent être excufées ; d'ailleurs la Piece n'a'
pas befoin d'un épiſode fi monftrueux.
Au fecond Acte , le Théatre repréfente le Palais
du Roi des Philiftins . Achab & Dalila com→
mencent cet Acte. Dalila avoue ingenument à
Achab , non-feulement qu'elle ne l'aime point ,'
mais qu'elle aime Samfon ; elle s'excufe par ces
Vers qu'on a trouvés des plus beaux de la Piéce :
Acab , de notre coeur les mouvemens rapides
Naiffent des paffions qui leur fervent de guides ;
Sur nos foibles efprits leur empire abſolu
Malgré tous nos efforts a toûjours prévalu ;
Pour l'un indifferents, pour l'autre pleins de flam
mes ,
Nous ne difpofons point du penchant de nos ames
Sous les traits de l'Amour , lorfque nous flechif-
Lons , Ce
AVRIL. 1730.
797
Ce Dieu nomme l'objet , & nous obéiffons.
On croit que ces Vers feroient encore plus
beaux dans le fiftême Payen. On a trouvé que l'amour
déifié ne convient pas à une Philiftine.
A l'approche de Samfon , Acab redouble fa colere
contre un Rival aimé ; Dalila le fait retirer
par ce Vers , dont on n'a pas bien compris le fens :
Suis mes pas ; vien fçavoir ce que le fort t'aprête.
Emanuel reproche à Samfon fon amour pour
Dalila ; Samfon le raffure par ce ferment :
Oui , je jure , Seigneur , par vos jours précieux
De brifer , de venger nos fers injurieux ,
Et fi je ne remplis toute votre efperance ,
Puiffe pour m'en punir la celefte vengeance -
Me livrer en opprobre aux Philiftins cruets ;
Que traîné par leurs mains au pied de leurs Autels
, ·
Je ferve de jouet à tout ce Peuple impie ,
Et que j'y meure enfin couvert d'ignominie.
Ce ferment n'eft pas tout-à- fait verifié à la fin
de la Piece. Samfon meurt comblé de gloire &
non d'ignominie,
Dans la Scene fuivante qui eft entre Phanor ,
Acab & Dalila , Samfon fe tient au fond du Théatre
fans être apperçû. Le Roi fait d'abord parade
d'un caractere de vertu , qu'il ne foûtient pas dans
la fuite ; il rend ce qu'il doit à la valeur de Samfon
, & dit qu'il l'admire fans la craindre. Samfon
indigné des menaces d'Acab s'approche ; il
défie fon Rival , & brave le Roi même. Le Roi
affectant une espece de juftice , confent que Dalila
798 MERCURE DE FRANCE
lila prononce entre fes deux Amans ; Dalila ne fe
déclare pour aucun des deux ; & n'écoutant que
le zele de la Religion , ôte toute efperance à Samfon
, & dit en fe retirant :
- Je n'épouferai point Samfon. à part , Cruel
devoir !
1
Sur un coeur vertueux connois tout ton pouvoir.
Samfon croyant que Dalila n'a fait jufqu'ici
que le jouer , s'abandonne à toute fa fureur.
Le Théatre repréſente au troifiéme Acte le
Camp des Philiftins . Acab , pour confoler le Roi
du carnage que Samfon feul vient de faire de fes
meilleures Troupes , lui apprend que le Grand-
Prêtre des Hebreux , intimidé par fes menaces
lui a promis de livrer Samfon entre ſes mains
Phanor n'en eft pas plus raffuré.
que
On amene Emanuel , pere de Samfon , priſonnier
; ce genereux Vieillard brave le Roi , & lui
dit fi l'amour de Samfon pour Dalila a long
tems fufpendu fa vengeance , la priſon de fon Pere
le va determiner à la faire éclater. Phanor ordonne
qu'on l'enferme dans une Tour qui paroit
au fond du Théatre.
On vient annoncer à Phanor que Samfon
s'eft laiffé furprendre , & qu'on le lui amene
chargé de fers ; le Roi fort , après avoir rendu
Acab Arbitre du fort de fon Rival . Samfon paroît
chargé de fers; il fait connoître pour quoi il
paroît en cet état par cet à parte.
Pour punir mes Tyrans ma haine a profité
D'un ftratagême heureux qu'eux -mêmes ont inventé
;
Traîtres , qui n'avez pû me vaincre à force oui
yerte ,
Votre
AVRIL. 1730. 799
Votre propre artifice avance votre perte ,
Puifqu'il m'approche enfin de ces lâches Soldats
de mourir déroboit à bras.
Que la peur mon
Acab ordonne à fes Soldats de donner la mort
à Samfon ; l'Hebreu lui dit que c'eft à lui-même
& à tous fes Soldats à trembler ; Acab le menace
d'époufer Dalila en fa préfence même ; ce dernier
outrage pouffe à bout la patience de Samfon ;
il brife fes chaînes , & trouvant par hazard une
mâchoire d'Afne à fes pieds , il les met tous en
fuite avec ce vil inftrument.
Les efforts que Samfon vient de faire lui caufent
une foif qui lui annonce une mort prochai
ne , il reconnoît alors que le bras du Seigneur
s'appefantit fur lui pour le punir de fon amour
pour une Philiftine . Voici comment s'expriment
Les juftes remords,
Mais quel aveuglement fuit ta préfomption
Tu n'as pû furmonter ta folle paffion ,
Et tu veux ignorer , lâche , quels font les crimes
Qui rendent aujourd'hui tes tourmens legitimes!
Souviens- toi que tu viens de combattre en ce lieu
Pour venger ton amour , & non pas pour ton
Dieu,
Malheureux ! tu croyois ne devoir qu'à toi -même
Le fuccès que tu tiens de la bonté fuprême ;
Appuyé de fon bras tu faifois tout trembler ; .
Mais fans lui le plus foible auroit pû t'accabler.
Les Vers fuivans ne font pas moins beaux.
Mon mal redouble ; helas ! mes fens s'évanouifil
tombe ,
Lent ;
Mcs
800 MERCURE DE FRANCE
font obfcurcis & mes genoux flechif
Mes yeux
fent ;
Je vois l'horrible Mort errer autour de moi ;
C'en eft fait ... Dieu puiffant , j'efpere encore en
toi.
Sur les maux de Samfon jette un regard propice
Ta clemence toujours balança ta juftice.
Indigne des honneurs que tu m'as préſentés
Que je partage ici tes immenfes bontés ;
Ah ! fi le repentir fait defcendre ta grace ,
Je ne fçaurois périr , & mon crime s'efface ;
Ce foudre , deftructeur de tant de Philiftins
Produira , fi tu veux , une fource en mes mains ;
C'est toi qui me l'offris contre ce Peuple impie
Il lui donna la mort ; qu'il me rende la vie ,
Semblable à ce Rocher dont Moïfe autrefois
Vit jaillir un torrent fur ton Peuple aux abois.
Ou t'exauce Samfon &c.
il met
II fort une fource d'eau de la mâchoire d'Afne;
..Samfon ayant étanché fa foif, force la Prifon de
fon Pere , & chargé d'une proye fi chere ,
encore fur fes épaules les portes de la Prifon , dont
le poids eft énorme.
Nous fupprimons la premiere Scene du quatriéme
Acte ( où le Théatre repréfente le Palais
du Roi des Philiftins ) à caufe du comique deplacé.
Dans la feconde , le Roi inftruit de la défaite
de fes Troupes n'a point d'autre confident que
Ja fuivante de Dalila , qui lui confeille d'employer
l'artifice , puifque la force ne fert de rien contre
Samfon ; elle lui dit qu'il faut que fa Maîtreffe
Alatte
AVRIL. 1730. 801.
flatte l'efpoir de ce terrible fleau de fes Sujets ,
pour l'engager à lui declarer d'où naît fa prodigieufe
valeur ; Samſòn , continuë -t'elle , a autrefois
brulé pour Tamnatée , il faut faire croire à
Dalila qu'il l'aime encore , afin que fon Amant
ne puiffe calmer fa défiance qu'en lui revelant ce
fatal fecret . Le Roi dont le caractere , comme on
l'a déja remarqué , eft tantôt vicieux , tantôt vertueux
, ne fe détermine qu'avec peine à recourir
à la tromperie qu'avec ce temperament.
Qu'elle perde Samfon ; mais dans cette entre
prife
Que l'amour du devoir , s'il fe peut , la conduiſed
Dalila vient ; le Roi la preffe d'employer pour
le falut de fa Patrie ces mêmes charmes qui ont
triomphé de Samfon. Voici comment il s'exprime.
La force dont Samfon nous accable aujour
d'hui
Confiſte en un ſecret qui n'eſt ſçû que de lui ;
Flattez le d'un hymen , pour percer ce myſtere
Il eft vaincu.
Dalila fe refufe à la perfidie que le Roi exige
d'elle. Acab effrayé vient annoncer au Roi que
tout eft perdu , & le prie de garantir la Tête du
péril qui la menace par une promte fuite. Phanor
ordonne à Dalila de voir Samfon & d'executer
ce qu'il vient de lui propofer pour le bien
de fes Sujets.
Armilla jette adroitement des foupçons jaloux
dans le coeur de Dalila au fujet de Tamnatée , &
lui perfuade qu'elle ne peut mieux s'affurer de la
fidelité de Samfon qu'en exigeant de lui qu'il lui
H dife
802 -MERCURE DE FRANCE
dife d'où peut naître fa force prodigieufe ; Dalila
qui voit alors les confequences d'un tel fecret lui
répond
Et s'il peut reveler ce fecret important
J'en dois aux Philiftins l'avis au même inftant.
Armilla lui fait entendre que rien ne l'oblige`
à donner cet avis , & qu'elle pourra ſe conferver
Samfon , affurée de fa fidelité par cette marque
de confiance .
Samfon arrive ; Armilla fe retire dans le deffein
d'écouter fans être apperçue .
La Scene entre Samfon & Dalila a paru fort
belle , quoique fufceptible de beaucoup de critique.
Samfon fans appercevoir Dalila dont il fe
croit trahi en faveur d'Acab , jure de perdre fon
Rival & le Roi même. Dalila rompant le filence
lui offre fon coeur à percer ; elle fe juftifie de l'infidelité
qu'il lui reproche , & l'ayant amené au
point qu'elle s'eft propofé , elle lui demande le
fatal fecret ; Samfon lui fait entendre qu'il ne
peut lui accorder ce qu'elle lui demande. Voici
les propres paroles :
Princeffe , épargnez-vous un inutile effort ;
Si ce fatal fecret n'entraînoit que ma mort ....
Mais , Madame , à lui feul ma gloire eft attachée
D'une honte éternelle elle feroit tachée ;
A tout autre péril je m'offre fans regret ;
Je vous accorde tout ; laiffez moi mon fecret.
Dalila fe retire , indignée du refus de Samfon,
& lui défend de la yoir jamais ; Samfon la fuit
fans fçavoir ce qu'il doit faire.
Armilla , dans la premiere Scene du cinquiéme
Acto
I
AVRIL. 1730. 803
Acte raconte au Roi tout ce qui s'eft paffé dans
l'Appartement de Dalila ; elle lui dit que s'étant
cachée de maniere à pouvoir tout voir & tour
entendre fans être apperçue , elle a vû Samſon ſe
jetter aux pieds de Dalila , que cette Princeffe
s'obftinant à vouloir apprendre fon fecret , il l'a
voit long- tems trompée par de fauffes confidences
, qu'enfin pour calmer fa colere , il lui avoit
avoué que fa force confiftoit dans fes cheveux ;
elle ajoûte qu'à peine Samfon avoit - il fait ce fatal,
aveu qu'il s'étoit plongé dans un profond fommeil
, qu'elle s'étoit approchée alors , & qu'elle
avoit dit à Dalila que fans doute Samſon la trompoit
& que fa Rivale fe vantoit hautement d'être
la feule dépofitaire de fon fecret , que Dalila pour
le convaincre de menfonge avoit confenti à faire
l'épreuve de fa fincerité ou de fa tromperie , en
lui faifant couper les cheveux , ce qui avoit d'abord
été executé par Armilla. Le Roi promet à
cette perfide fuivante des récompenfes dignes du
fervice qu'elle vient de rendre à fa Patrie.
Le Théatre repréfente l'Appartement de Dalila.
Dalila allarmée du long fommeil de Samfon ,
commence à craindre qu'il n'ait été que trop fincere
, & voyant le Roi fuivi d'une Troupe de
Soldats pour ſe ſaiſir de ſon Amant , elle l'éveille ;
Samfon voulant fe défendre tombe de foibleffe ;
il reproche à Dalila fa perfidie , & avoue qu'il
ne l'a que trop meritée. Phanor ordonne qu'on
lui aille crever les yeux. Dalila fe plonge un poignard
dans le fein. Nous fupprimons encore ici
une Scene comique qui a été trouvée déplacéedans
un fujet fi refpectable.
il
Le Théatre repréfente le Temple de Dagon
où le Roi & toute fa Cour font affemblés. Samfon
privé de la lumiere reconnoit fon crime ,
Lent un repentir fincere , & prie le Seigneur de lui´
rendre
H
804 MERCURE DE FRANCE
rendre fa premiere force afin qu'il puiffe employer
fes derniers momens à delivrer les Hebreux
de l'esclavage & à perdre fes ennemis en
periffant avec eux . Voici une partie de l'ardente
priere qu'il adreffe au Seigneur :
:
Rends leur premiere force à mes bras défarmés
;
Que ma mort foit utile aux Hebreux opprimés
Anime de mes mains les fecouffes rapides ,
Que je puiffe ébranler ces colomnes folides ,
Et que tes ennemis trouvent leurs monumens
Sous ces murs écroulés jufques aux fondemens .
Sanfon eft exaucé : il fecoue les colomnes , &
il est écrafé lui- même avec tous les Philiftins
fous les ruines du Temple de Dagon , ce qui fait
un fpectacle auffi terrible qu'admirable. Ce Temple
, pour le dire en paffant , eft un riche morceau
d'Architecture en rotonde , d'Ordre compofite
, à colomnes torfes de marbre , dont les
Chapiteaux , Bazes & autres ornemens font en
or. Sur le premier Ordre eft une Gallerie remplie
de plufieurs figures de coloris , repréfentant les
Peuples Philiftins. Les Arçades du bas qui conduifent
aux bas côtés font auffi remplies d'un grand
nombre de figures , ainfi que fur la Gallerie d'en
haut. Cette décoration produit un effet admirable
à la vue , fur tout la deftruction totale de ce
fuperbe Edifice . Elle a été compofée fur les deffeins
de M. Le Maire , & peinte par lui .
'Le fuccès étonnant de Samfon , n'a pas peu
contribué à rendre la critique plus fevere qu'elle
ne l'eft ordinairement pour le Théatre Italien .
La juftice qu'on a rendue à beauconp de beaux
Vers qui font répandus dans la Piéce n'a pas empêché
AVRIL. 1730. 805
pêché que les fpectateurs délicats n'ayent fed
mauvais gré à l'Auteur de s'être , pour ainfi dire,
laffé de bien faire dans plufieurs endroits. Tout
le monde a condamné la difparate du bas comique
, & fi la gentilleffe du jeu du St Thomaffin a
fait paffer ce deffaut dans la Repréfentation , la
lecture l'a fait fentir tout entier ; les caracteres
n'ont pas paru également foutenus. Achab , ar'on
dit , n'a prefque point de fentimens d'honneur
, il n'a en vûë que la mort de fon Rival , &
ne veut parvenir à fon but que par des chemins
indignes d'un Chef d'Armée . Phanor n'a rien de
Roi qu'un vain exterieur ; il fait parade de generofité
dans fes paroles ; mais fes actions démentent
fes maximes. Pour Samfon , on convient
qu'il eft tel que l'Ecriture le dépeint , c'eſt - à-dire,
aveuglé par un fol amour ; on peut même dire
que l'Auteur rectifie fon caractere autant que le
refpect qu'on doit avoir pour l'Histoire Sacrée
le peut permettre. Tout le monde a fait un mérite
au fieur Romagnefi d'avoir ennobli le caractere
de Dalila ; mais il ne l'a pu faire fans tomber
dans des inconveniens prefque inévitables . Dalila
a-t'on ajoûté , telle qu'elle eft vertueufe & fidelle
Amante , ne doit pas exiger de Samſon un ſecret
qui doit lui couter & l'honneur & la vie ; elle doit
fe contenter de l'offre qu'il lui fait d'épargner le
fang des Philiftins : en effet peut-elle exiger une
plus grande preuve de fon amour. Samfon ( pourfuivit-
on ) ne doit pas lui feveler fon fecret , furtout
, lui ayant déja voulu donner le change ; fes
premiers menfonges doivent rendre fufpecte à
Dalila la verité qu'il va lui dire ; fa juſte défiance
doit la porter à en faire l'épreuve , & cette épreuve
doit le livrer à la fureur des Philiftins , & entraîner
tous les Hebreux dans fa perte ; on dit à
la décharge de l'Auteur que fon caractere eſt en-
H iij core
306 MERCURE DE FRANCE
core plus defectueux dans l'Hiftoire , mais c'étoit
à l'Auteur à fubftituer le vrai- femblable Théatral
au vrai hiftorique ; on convient que cela éto it
très- embaraffant , mais du moins il n'étoit pas
bien difficile à l'Auteur de rendre fa Dalila vertueufe
jufqu'au bout , & de ne la point faire confentir
à la fatale épreuve ; Armilla auroit pû la
faire à l'infçu de fa Maîtreffe , & même contre fa
défenfe expreffe.
annoncé dans le dernier Mercure .
'Auteur eft très-modefte , quand il ne donne
cette Tragi- Comédie , que comme une fimple
Traduction ; la nouvelle forme fous laquelle il l'a
fait reparoître , mérite bien qu'il s'en dife l'Auteur
; le fieur Riccoboni , qui la mit au Théatre
én 1717. en avoue les deffauts dans fon Avis aux
Lecteurs : voici les termes dont il fe fert. La compofition
Théatrale que je vous prefente aujourd'hui
eft un de ces Monftres dont le Théatrefut
f prodigue en Italie pendant le dernier fiecle.
Cette Piece , telle qu'elle étoit alors , ne laiffa pas
d'avoir un grand fuccès. Le fieur Romagneſi en
a retranché ce qu'il y avoit de monſtrueux. La
Dalila d'autre fois étoit infoutenable au Théatre,
au lieu que celle d'aujourd'hui eft intereffante &
ne tombe dans le malheur que par foibleffe. On
n'a vu de long-temps de fuccès plus frappant que
celui-cy. On n'a pas laiffé cependant de trouver
des deffauts dans la Piéce ; nous ferons part au
Public de ce qui eft venu jufqu'à nous, à la fin de
cet Extrait.
Le Théatre repréfente im Bois, dans l'enfoncement
duquel on découvre le Temple de Dagon.
Dalila ouvre la Scene avec fa Suivante Armillā ; -
elle fait connoître qu'elle s'eft dérobée de la Cour
de Gaza, pour venir implorer le fecours de Dagon,
Idole des Philiftins; elle apprend à Armilla qu'elle
brûle d'un coupable amour pour un Hebreu qu'elle
ne trouva que trop aimable la premiere fois qu'il
parut à fes yeux parmi les Captifs qu'Achab avoit
faits dans fa derniere victoire. Samfon eft . cet
Hebreu dont elle parle ; elle ne laiffe pas de fe
promettre de triompher d'un amour condamné
par une Loi expreffe du Roi des Philiftins. Azael
reproche
AVRIL. 1730. 795
1
1
reproche à Samſon l'indigne repos dans lequel il
languit , au lieu de tourner contre les ennemis de
Dieu ces traits qu'il n'employe que contre des
animaux , dans les vains plaifirs de la Chaffe, Samfon
lui répond qu'il foufcrit aux decrets éternels
qui ont condamné les Hebreux à un pénible ef
clavage , en punition de leurs crimes ; voici comment
il s'exprime :
Du Dieu qui nous punit refpectons la puiffance ;
J'éprouve en l'adorant les traits de fa vengeance,
Et je ne porterois que coups criminels ,
Si je les oppofois aux decrets éternels.
des
L'Auteur ne pouvoit mieux excufer l'inaction
de Samfon . En effet il n'eft déterminé à faire
éclater la force prodigieufe dont le Ciel l'a
doué , que par ces mêmes decrets qu'il refpecte.
Il s'endort fous un Olivier.Pendant fon fommeil
il entend une voix qui chante les Vers fuivans :
La gloire en d'autres lieux t'appelle ,
Samfon , brife ton Arc , abandonne ces bois ;
Que fans tarder le Philiftin rebelle ,
De ton bras triomphant éprouve tout le poids
Que ton coeur à ce bruit de guerre ,
A ces Eclairs , à ce Tonnerre ,
Du Ciel reconnoiffe la voix ;
Et que cet Olivier paifible ,
Difparoiffe à l'afpect terrible ,
De ce Laurier , garant de tes exploits ..
Tout ce qui eft exprimé dans ces Vers arrive
796 MERCURE DE FFRRAANNCE
à mesure qu'on les chante ; les Eclairs brillent , le
Tonnerre gronde & l'Olivier eft changé en Laurier.
Samfon , rempli de l'Efprit de Dieu , jette
fon Carquois comme un indigne ornement ,
il fe prépare à venger les Hebreux , & à les tirer
d'eclavage. Il combat un Lion prêt à dévorer
Dalila , il l'étouffe . Dalila reconnoît l'objet
de fon amour dans celui qui vient de lui fauver
la vie. Samfon ne peut voir tant d'attraits fans
leur rendre les armes. Dalila oppoſe à cet amour
fon devoir & fa Religion ; elle lui fait connoître
qu'elle doit en ce même jour épouſer Achab ,
General des Philiftins ; Samfon fe roidit contre
tous ces obftacles ; Dalila le quitte après lui avoir
fait connoître qu'elle n'eft que trop fenfible à fon
amour. Nous fupprimons ici les Scenes comiques;
elles font trop de diverfion à l'interêt , & ce n'eft
que fur le Théatre Italien que de pareilles difparates
peuvent être excufées ; d'ailleurs la Piece n'a'
pas befoin d'un épiſode fi monftrueux.
Au fecond Acte , le Théatre repréfente le Palais
du Roi des Philiftins . Achab & Dalila com→
mencent cet Acte. Dalila avoue ingenument à
Achab , non-feulement qu'elle ne l'aime point ,'
mais qu'elle aime Samfon ; elle s'excufe par ces
Vers qu'on a trouvés des plus beaux de la Piéce :
Acab , de notre coeur les mouvemens rapides
Naiffent des paffions qui leur fervent de guides ;
Sur nos foibles efprits leur empire abſolu
Malgré tous nos efforts a toûjours prévalu ;
Pour l'un indifferents, pour l'autre pleins de flam
mes ,
Nous ne difpofons point du penchant de nos ames
Sous les traits de l'Amour , lorfque nous flechif-
Lons , Ce
AVRIL. 1730.
797
Ce Dieu nomme l'objet , & nous obéiffons.
On croit que ces Vers feroient encore plus
beaux dans le fiftême Payen. On a trouvé que l'amour
déifié ne convient pas à une Philiftine.
A l'approche de Samfon , Acab redouble fa colere
contre un Rival aimé ; Dalila le fait retirer
par ce Vers , dont on n'a pas bien compris le fens :
Suis mes pas ; vien fçavoir ce que le fort t'aprête.
Emanuel reproche à Samfon fon amour pour
Dalila ; Samfon le raffure par ce ferment :
Oui , je jure , Seigneur , par vos jours précieux
De brifer , de venger nos fers injurieux ,
Et fi je ne remplis toute votre efperance ,
Puiffe pour m'en punir la celefte vengeance -
Me livrer en opprobre aux Philiftins cruets ;
Que traîné par leurs mains au pied de leurs Autels
, ·
Je ferve de jouet à tout ce Peuple impie ,
Et que j'y meure enfin couvert d'ignominie.
Ce ferment n'eft pas tout-à- fait verifié à la fin
de la Piece. Samfon meurt comblé de gloire &
non d'ignominie,
Dans la Scene fuivante qui eft entre Phanor ,
Acab & Dalila , Samfon fe tient au fond du Théatre
fans être apperçû. Le Roi fait d'abord parade
d'un caractere de vertu , qu'il ne foûtient pas dans
la fuite ; il rend ce qu'il doit à la valeur de Samfon
, & dit qu'il l'admire fans la craindre. Samfon
indigné des menaces d'Acab s'approche ; il
défie fon Rival , & brave le Roi même. Le Roi
affectant une espece de juftice , confent que Dalila
798 MERCURE DE FRANCE
lila prononce entre fes deux Amans ; Dalila ne fe
déclare pour aucun des deux ; & n'écoutant que
le zele de la Religion , ôte toute efperance à Samfon
, & dit en fe retirant :
- Je n'épouferai point Samfon. à part , Cruel
devoir !
1
Sur un coeur vertueux connois tout ton pouvoir.
Samfon croyant que Dalila n'a fait jufqu'ici
que le jouer , s'abandonne à toute fa fureur.
Le Théatre repréſente au troifiéme Acte le
Camp des Philiftins . Acab , pour confoler le Roi
du carnage que Samfon feul vient de faire de fes
meilleures Troupes , lui apprend que le Grand-
Prêtre des Hebreux , intimidé par fes menaces
lui a promis de livrer Samfon entre ſes mains
Phanor n'en eft pas plus raffuré.
que
On amene Emanuel , pere de Samfon , priſonnier
; ce genereux Vieillard brave le Roi , & lui
dit fi l'amour de Samfon pour Dalila a long
tems fufpendu fa vengeance , la priſon de fon Pere
le va determiner à la faire éclater. Phanor ordonne
qu'on l'enferme dans une Tour qui paroit
au fond du Théatre.
On vient annoncer à Phanor que Samfon
s'eft laiffé furprendre , & qu'on le lui amene
chargé de fers ; le Roi fort , après avoir rendu
Acab Arbitre du fort de fon Rival . Samfon paroît
chargé de fers; il fait connoître pour quoi il
paroît en cet état par cet à parte.
Pour punir mes Tyrans ma haine a profité
D'un ftratagême heureux qu'eux -mêmes ont inventé
;
Traîtres , qui n'avez pû me vaincre à force oui
yerte ,
Votre
AVRIL. 1730. 799
Votre propre artifice avance votre perte ,
Puifqu'il m'approche enfin de ces lâches Soldats
de mourir déroboit à bras.
Que la peur mon
Acab ordonne à fes Soldats de donner la mort
à Samfon ; l'Hebreu lui dit que c'eft à lui-même
& à tous fes Soldats à trembler ; Acab le menace
d'époufer Dalila en fa préfence même ; ce dernier
outrage pouffe à bout la patience de Samfon ;
il brife fes chaînes , & trouvant par hazard une
mâchoire d'Afne à fes pieds , il les met tous en
fuite avec ce vil inftrument.
Les efforts que Samfon vient de faire lui caufent
une foif qui lui annonce une mort prochai
ne , il reconnoît alors que le bras du Seigneur
s'appefantit fur lui pour le punir de fon amour
pour une Philiftine . Voici comment s'expriment
Les juftes remords,
Mais quel aveuglement fuit ta préfomption
Tu n'as pû furmonter ta folle paffion ,
Et tu veux ignorer , lâche , quels font les crimes
Qui rendent aujourd'hui tes tourmens legitimes!
Souviens- toi que tu viens de combattre en ce lieu
Pour venger ton amour , & non pas pour ton
Dieu,
Malheureux ! tu croyois ne devoir qu'à toi -même
Le fuccès que tu tiens de la bonté fuprême ;
Appuyé de fon bras tu faifois tout trembler ; .
Mais fans lui le plus foible auroit pû t'accabler.
Les Vers fuivans ne font pas moins beaux.
Mon mal redouble ; helas ! mes fens s'évanouifil
tombe ,
Lent ;
Mcs
800 MERCURE DE FRANCE
font obfcurcis & mes genoux flechif
Mes yeux
fent ;
Je vois l'horrible Mort errer autour de moi ;
C'en eft fait ... Dieu puiffant , j'efpere encore en
toi.
Sur les maux de Samfon jette un regard propice
Ta clemence toujours balança ta juftice.
Indigne des honneurs que tu m'as préſentés
Que je partage ici tes immenfes bontés ;
Ah ! fi le repentir fait defcendre ta grace ,
Je ne fçaurois périr , & mon crime s'efface ;
Ce foudre , deftructeur de tant de Philiftins
Produira , fi tu veux , une fource en mes mains ;
C'est toi qui me l'offris contre ce Peuple impie
Il lui donna la mort ; qu'il me rende la vie ,
Semblable à ce Rocher dont Moïfe autrefois
Vit jaillir un torrent fur ton Peuple aux abois.
Ou t'exauce Samfon &c.
il met
II fort une fource d'eau de la mâchoire d'Afne;
..Samfon ayant étanché fa foif, force la Prifon de
fon Pere , & chargé d'une proye fi chere ,
encore fur fes épaules les portes de la Prifon , dont
le poids eft énorme.
Nous fupprimons la premiere Scene du quatriéme
Acte ( où le Théatre repréfente le Palais
du Roi des Philiftins ) à caufe du comique deplacé.
Dans la feconde , le Roi inftruit de la défaite
de fes Troupes n'a point d'autre confident que
Ja fuivante de Dalila , qui lui confeille d'employer
l'artifice , puifque la force ne fert de rien contre
Samfon ; elle lui dit qu'il faut que fa Maîtreffe
Alatte
AVRIL. 1730. 801.
flatte l'efpoir de ce terrible fleau de fes Sujets ,
pour l'engager à lui declarer d'où naît fa prodigieufe
valeur ; Samſòn , continuë -t'elle , a autrefois
brulé pour Tamnatée , il faut faire croire à
Dalila qu'il l'aime encore , afin que fon Amant
ne puiffe calmer fa défiance qu'en lui revelant ce
fatal fecret . Le Roi dont le caractere , comme on
l'a déja remarqué , eft tantôt vicieux , tantôt vertueux
, ne fe détermine qu'avec peine à recourir
à la tromperie qu'avec ce temperament.
Qu'elle perde Samfon ; mais dans cette entre
prife
Que l'amour du devoir , s'il fe peut , la conduiſed
Dalila vient ; le Roi la preffe d'employer pour
le falut de fa Patrie ces mêmes charmes qui ont
triomphé de Samfon. Voici comment il s'exprime.
La force dont Samfon nous accable aujour
d'hui
Confiſte en un ſecret qui n'eſt ſçû que de lui ;
Flattez le d'un hymen , pour percer ce myſtere
Il eft vaincu.
Dalila fe refufe à la perfidie que le Roi exige
d'elle. Acab effrayé vient annoncer au Roi que
tout eft perdu , & le prie de garantir la Tête du
péril qui la menace par une promte fuite. Phanor
ordonne à Dalila de voir Samfon & d'executer
ce qu'il vient de lui propofer pour le bien
de fes Sujets.
Armilla jette adroitement des foupçons jaloux
dans le coeur de Dalila au fujet de Tamnatée , &
lui perfuade qu'elle ne peut mieux s'affurer de la
fidelité de Samfon qu'en exigeant de lui qu'il lui
H dife
802 -MERCURE DE FRANCE
dife d'où peut naître fa force prodigieufe ; Dalila
qui voit alors les confequences d'un tel fecret lui
répond
Et s'il peut reveler ce fecret important
J'en dois aux Philiftins l'avis au même inftant.
Armilla lui fait entendre que rien ne l'oblige`
à donner cet avis , & qu'elle pourra ſe conferver
Samfon , affurée de fa fidelité par cette marque
de confiance .
Samfon arrive ; Armilla fe retire dans le deffein
d'écouter fans être apperçue .
La Scene entre Samfon & Dalila a paru fort
belle , quoique fufceptible de beaucoup de critique.
Samfon fans appercevoir Dalila dont il fe
croit trahi en faveur d'Acab , jure de perdre fon
Rival & le Roi même. Dalila rompant le filence
lui offre fon coeur à percer ; elle fe juftifie de l'infidelité
qu'il lui reproche , & l'ayant amené au
point qu'elle s'eft propofé , elle lui demande le
fatal fecret ; Samfon lui fait entendre qu'il ne
peut lui accorder ce qu'elle lui demande. Voici
les propres paroles :
Princeffe , épargnez-vous un inutile effort ;
Si ce fatal fecret n'entraînoit que ma mort ....
Mais , Madame , à lui feul ma gloire eft attachée
D'une honte éternelle elle feroit tachée ;
A tout autre péril je m'offre fans regret ;
Je vous accorde tout ; laiffez moi mon fecret.
Dalila fe retire , indignée du refus de Samfon,
& lui défend de la yoir jamais ; Samfon la fuit
fans fçavoir ce qu'il doit faire.
Armilla , dans la premiere Scene du cinquiéme
Acto
I
AVRIL. 1730. 803
Acte raconte au Roi tout ce qui s'eft paffé dans
l'Appartement de Dalila ; elle lui dit que s'étant
cachée de maniere à pouvoir tout voir & tour
entendre fans être apperçue , elle a vû Samſon ſe
jetter aux pieds de Dalila , que cette Princeffe
s'obftinant à vouloir apprendre fon fecret , il l'a
voit long- tems trompée par de fauffes confidences
, qu'enfin pour calmer fa colere , il lui avoit
avoué que fa force confiftoit dans fes cheveux ;
elle ajoûte qu'à peine Samfon avoit - il fait ce fatal,
aveu qu'il s'étoit plongé dans un profond fommeil
, qu'elle s'étoit approchée alors , & qu'elle
avoit dit à Dalila que fans doute Samſon la trompoit
& que fa Rivale fe vantoit hautement d'être
la feule dépofitaire de fon fecret , que Dalila pour
le convaincre de menfonge avoit confenti à faire
l'épreuve de fa fincerité ou de fa tromperie , en
lui faifant couper les cheveux , ce qui avoit d'abord
été executé par Armilla. Le Roi promet à
cette perfide fuivante des récompenfes dignes du
fervice qu'elle vient de rendre à fa Patrie.
Le Théatre repréfente l'Appartement de Dalila.
Dalila allarmée du long fommeil de Samfon ,
commence à craindre qu'il n'ait été que trop fincere
, & voyant le Roi fuivi d'une Troupe de
Soldats pour ſe ſaiſir de ſon Amant , elle l'éveille ;
Samfon voulant fe défendre tombe de foibleffe ;
il reproche à Dalila fa perfidie , & avoue qu'il
ne l'a que trop meritée. Phanor ordonne qu'on
lui aille crever les yeux. Dalila fe plonge un poignard
dans le fein. Nous fupprimons encore ici
une Scene comique qui a été trouvée déplacéedans
un fujet fi refpectable.
il
Le Théatre repréfente le Temple de Dagon
où le Roi & toute fa Cour font affemblés. Samfon
privé de la lumiere reconnoit fon crime ,
Lent un repentir fincere , & prie le Seigneur de lui´
rendre
H
804 MERCURE DE FRANCE
rendre fa premiere force afin qu'il puiffe employer
fes derniers momens à delivrer les Hebreux
de l'esclavage & à perdre fes ennemis en
periffant avec eux . Voici une partie de l'ardente
priere qu'il adreffe au Seigneur :
:
Rends leur premiere force à mes bras défarmés
;
Que ma mort foit utile aux Hebreux opprimés
Anime de mes mains les fecouffes rapides ,
Que je puiffe ébranler ces colomnes folides ,
Et que tes ennemis trouvent leurs monumens
Sous ces murs écroulés jufques aux fondemens .
Sanfon eft exaucé : il fecoue les colomnes , &
il est écrafé lui- même avec tous les Philiftins
fous les ruines du Temple de Dagon , ce qui fait
un fpectacle auffi terrible qu'admirable. Ce Temple
, pour le dire en paffant , eft un riche morceau
d'Architecture en rotonde , d'Ordre compofite
, à colomnes torfes de marbre , dont les
Chapiteaux , Bazes & autres ornemens font en
or. Sur le premier Ordre eft une Gallerie remplie
de plufieurs figures de coloris , repréfentant les
Peuples Philiftins. Les Arçades du bas qui conduifent
aux bas côtés font auffi remplies d'un grand
nombre de figures , ainfi que fur la Gallerie d'en
haut. Cette décoration produit un effet admirable
à la vue , fur tout la deftruction totale de ce
fuperbe Edifice . Elle a été compofée fur les deffeins
de M. Le Maire , & peinte par lui .
'Le fuccès étonnant de Samfon , n'a pas peu
contribué à rendre la critique plus fevere qu'elle
ne l'eft ordinairement pour le Théatre Italien .
La juftice qu'on a rendue à beauconp de beaux
Vers qui font répandus dans la Piéce n'a pas empêché
AVRIL. 1730. 805
pêché que les fpectateurs délicats n'ayent fed
mauvais gré à l'Auteur de s'être , pour ainfi dire,
laffé de bien faire dans plufieurs endroits. Tout
le monde a condamné la difparate du bas comique
, & fi la gentilleffe du jeu du St Thomaffin a
fait paffer ce deffaut dans la Repréfentation , la
lecture l'a fait fentir tout entier ; les caracteres
n'ont pas paru également foutenus. Achab , ar'on
dit , n'a prefque point de fentimens d'honneur
, il n'a en vûë que la mort de fon Rival , &
ne veut parvenir à fon but que par des chemins
indignes d'un Chef d'Armée . Phanor n'a rien de
Roi qu'un vain exterieur ; il fait parade de generofité
dans fes paroles ; mais fes actions démentent
fes maximes. Pour Samfon , on convient
qu'il eft tel que l'Ecriture le dépeint , c'eſt - à-dire,
aveuglé par un fol amour ; on peut même dire
que l'Auteur rectifie fon caractere autant que le
refpect qu'on doit avoir pour l'Histoire Sacrée
le peut permettre. Tout le monde a fait un mérite
au fieur Romagnefi d'avoir ennobli le caractere
de Dalila ; mais il ne l'a pu faire fans tomber
dans des inconveniens prefque inévitables . Dalila
a-t'on ajoûté , telle qu'elle eft vertueufe & fidelle
Amante , ne doit pas exiger de Samſon un ſecret
qui doit lui couter & l'honneur & la vie ; elle doit
fe contenter de l'offre qu'il lui fait d'épargner le
fang des Philiftins : en effet peut-elle exiger une
plus grande preuve de fon amour. Samfon ( pourfuivit-
on ) ne doit pas lui feveler fon fecret , furtout
, lui ayant déja voulu donner le change ; fes
premiers menfonges doivent rendre fufpecte à
Dalila la verité qu'il va lui dire ; fa juſte défiance
doit la porter à en faire l'épreuve , & cette épreuve
doit le livrer à la fureur des Philiftins , & entraîner
tous les Hebreux dans fa perte ; on dit à
la décharge de l'Auteur que fon caractere eſt en-
H iij core
306 MERCURE DE FRANCE
core plus defectueux dans l'Hiftoire , mais c'étoit
à l'Auteur à fubftituer le vrai- femblable Théatral
au vrai hiftorique ; on convient que cela éto it
très- embaraffant , mais du moins il n'étoit pas
bien difficile à l'Auteur de rendre fa Dalila vertueufe
jufqu'au bout , & de ne la point faire confentir
à la fatale épreuve ; Armilla auroit pû la
faire à l'infçu de fa Maîtreffe , & même contre fa
défenfe expreffe.
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Résumé : EXTRAIT du nouveau Samson, annoncé dans le dernier Mercure.
Le texte présente la tragédie 'Dalila', initialement jouée en 1717 et révisée par le sieur Riccoboni. La pièce, malgré ses défauts, a connu un grand succès. Elle raconte l'histoire de Dalila, une Philistine amoureuse de Samson, un Hébreu. Dalila doit épouser Achab, le général des Philistins, mais elle est déchirée entre son devoir et son amour pour Samson. Ce dernier, initialement passif, est poussé à l'action par une vision divine et combat les Philistins. Dalila finit par trahir Samson en révélant son secret de force. Samson meurt en héros après une série de combats et de révélations. Une scène spécifique de la pièce 'Samson', jouée en avril 1730, est également décrite. Dans la première scène du cinquième acte, Armilla informe le roi de ce qu'elle a observé dans l'appartement de Dalila. Elle révèle que Samson a avoué à Dalila que sa force résidait dans ses cheveux. Dalila, aidée par Armilla, fait couper les cheveux de Samson pendant qu'il dort, le privant ainsi de sa force. Le roi récompense Armilla pour sa trahison. Dans la scène suivante, Dalila découvre que les soldats du roi sont venus arrêter Samson. Samson, réveillé, reproche à Dalila sa perfidie avant d'être aveuglé. Dalila se suicide. Dans le temple de Dagon, Samson prie pour retrouver sa force afin de délivrer les Hébreux. Sa prière est exaucée, et il détruit le temple en se sacrifiant, tuant ainsi les Philistins. La critique de la pièce souligne des incohérences dans les personnages et l'inclusion de scènes comiques inappropriées. Les spectateurs ont apprécié certains vers mais ont critiqué la disparité des styles et la faiblesse de certains caractères. Dalila est jugée vertueuse, mais son insistance à connaître le secret de Samson est critiquée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 2382-2398
LETTRE sur la gloire des Orateurs & des Poëtes.
Début :
Lorsque vous m'avez fait l'honneur, Monsieur, de me proposer la question [...]
Mots clefs :
Poètes, Poésie, Orateur, Éloquence, Discours, Homère, Expression, Force, Vérité, Racine, Homme, Esprit, Âme, Discours
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE sur la gloire des Orateurs & des Poëtes.
LETTRE fur la gloire des Orateurs
& des Poëtes.
Lorfque vous m'avez fait l'honneur
Monfieur , de me propofer la queftion
, fçavoir : Si la gloire des Orateurs eft
preferable à celle des Poëtes , je l'avois déja
lue dans le Mercure du mois du Juin
premier Volume. Il eft certain que ceux
qui excellent dans des fujets difficiles , &
en même-tems très utiles , & très agréa
bles , acquierent plus de gloire & d'honneur
que ceux qui excellent dans des fujets
qui le font beaucoup moins. Pour ju
ger plus fainement de la queſtion dont il
s'agit , il fuffit d'examiner deux chofes ;
la
NOVEMBRE . 1730. 2383
la premiere
quel eft celui de ces deux
genres du Difcours ou de la Poëfie qui
demande plus de talens
pour y exceller
& la feconde : quel eft le plus utile & le
plus agréable.
*
a Les Poëtes comme les Orateurs fe
propofent
d'inftruire
& de plaire , tous leurs efforts tendent à cette même fin
mais ils y arrivent les uns & les autres
par des voyes bien differentes . b L'inven
tion , la difpofition
, l'élocution
, la mémoire
& la prononciation
font tout le mérite des Orateurs. La Poëfie eft affujetie
à un bien plus grand nombre de regles.
Le Poëte Epique doit d'abord former
un plan ingénieux
de toute la fuite
de fon action , en tranfportant
dès l'entrée
fon Lecteur au milieu , ou prefque à la fin
du fujet , en lui laiffant croire qu'il n'a
plus qu'un pas à faire pour voir la conclufion
de l'action , en faifant naître enfuite
mille obftacles qui la reculent , &
qui irritent les defirs du Lecteur , en lui
rappellant
les évenemens
qui ont précedé
,
, par des récits placés avec bienfeance,
en les amenant enfin avec des liaiſons &
à Cic. de Oratore.
b Quintil.
* Arift. Poët.
Horat. Art. Poët.
-
Defpr. Art. Poës.
Cüiti des
2384 MERCURE DE FRANCE
des préparations qui reveillent fa curiofité
, qui l'intereffent de plus en plus ,
qui l'entretiennent dans une douce inquiétude
, & le menent de ſurpriſe en
furprife jufqu'au dénouement ; récits cu
rieux , expreffions vives & furprenantes ,
defcriptions riches & agréables , compa
raifons nobles , difcours touchans , incidens
nouveaux , rencontres inopinées ,
paffions bien peintes ; joignez à cela une
ingénieufe diftribution de toutes ces parties
, avec une verfification harmonieuſe ,
pure & variée ; voilà des beautés prefque
toutes inconnuës à l'Orateur . * Ciceron
lui - même , d'ailleurs fi rempli d'eſtime
pour l'Eloquence , ne peut pas s'empêcher
de mettre la Poëfie beaucoup au- deffus
de la Profe : elle eft , dit- il , un enthoufiafme
un tranfport divin qui éleve
P'homme au- deffus de lui-même ; les vers
que nous avons de lui , quoique mauvais
, nous font bien voir le cas qu'il
faifoit de la Poëfie , il fit auffi tout ce qu'il
pût pour y réuffir ; mais tout grand Órateur
qu'il étoit, il n'avoit pas affez d'imagination
, & il manquoit des autres talens
neceffaires pour devenir un bon
Poëte.
,
Il faut affurément de grands talens
* De Orati
pour
NOVEMBRE . 1730. •
238 5
pour faire un bon Orateur , de la fécondité
dans l'invention , de la nobleffe dans
les idées & dans les fentimens , de l'ima
gination , de la magnificence & de la hardieffe
dans les expreffions . Les mêmes talens
font neceffaires à la Poëfie ; mais il
faut les poffeder dans un degré bien plus.
parfait pour y réuffir ; elle cherche les
penfées & les expreffions les plus nobles,
elle accumule les figures les plus hardies,
elle multiplie les comparaifons & les
images les plus vives , elle parcourt la
nature , & en épuife les richeffes pour
peindre ce qu'elle fent , elle ſe plaît à im→
primer à fes paroles le nombre , la mefu
re & la cadence ; la Poëfie doit être élevée
& foutenue par tout ce qu'on peut imaginer
de plus vif & de plus ingenieux ; en
un mot , elle change tout , mais elle le
change en beau:
* Là pour nous enchanter tout eft mis en
usage ;
Tout prend un corps , une ame , un eſprit , un
viſage ;
·Chaque vertu devient une Divinité ;
Minerve eft la prudence , & Venus la beauté,
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerres
C'eft Jupiter armé pour effrayer la terre .
Un orage terrible aux yeux des Matelois
* Defer. Art. Poët. Chant 111.
(
C v C'efe
2386 MERCURE DE FRANCE
Ceft Neptune en couroux qui gourmande les
flots.
Echo n'eft plus un fon qui dans l'air retentiffe,
C'est une Nymphe en pleurs qui fe plaint de
Narciffe.
'Ainfi dans cet amas de nobles fictions
Le Poëte s'égaye en mille inventions ,
Orne , éleve , embellit , agrandit toutes chofes,
Et trouve fous fa main des fleurs toujours éclo
Jes
La Profe n'oblige pas à tant de frais ,
& ne prépare pas à tant de chofes ; au
contraire il faut que l'imagination regne
dans les Vers , & s'ils ne font rehauffés
par quelque penfées fublimes , ou fines &
délicates , ils font froids & languiffans ; la
Poëfie ne fouffre rien de médiocre : ainfi
ce n'eſt pas fans raison que l'on a comparé
les Poëtes aux Cavaliers à caufe du feu &
de la rapidité qui animent la Poëſie , &
les Orateurs aux Fantaffins qui marchent
plus tranquilement & avec moins de bruit.
D'ailleurs la Poëfie s'exerce fur toutes
fortes de genres , le badin , le férieux , le
comique le tragique , l'héroïque. Le
foin des troupeaux , les beautés de la nature
& les plaifirs ruftiques en font fouvent
les plus nobles fujets. Enfin Moïſe
Ifaïe , David ne trouverent que la Poëfie
digne de chanter les louanges du Créa-
,
teur
NOVEMBRE . 1730. 2387
teur , de relever fes divins attributs & de
celebrer fes bienfaits ; les Dieux de la Fa
ble , les Héros , les fondateurs des Villes
& les liberateurs de la Patrie auroient
dédaigné tout autre langage ; la Poëfic
feule étoit capable de celebrer leur gloire
& leurs exploits. * Auffi ne fe fervoit- on
anciennement que de la Poëfie : tout jufqu'à
l'hipire même étoit écrit en Vers ,
& l'on ne commença que fort tard à employer
la Profe . La Nature comme épuifée
ne pouvant plus foutenir le langage
fublime de la Poëfie , fut obligée d'avoir
recours à un Difcours moins cadencé &
moins difficile.
Tous les bons connoiffeurs , entr'autres
le P. Bouhours , le P. Rapin , le P. Le
Boffu & M. Daubignac conviennent que
le Poëme Epique eft le chef- d'oeuvre de
l'efprit humain. Avons - nous quelque
harrangue où il y ait tant de fublime ,
d'élevation & de jugement que dans
P'Iliade ou l'Eneide. L'Eloquence ellemême
n'est jamais employée avec plus
d'éclat & plus de fuccès que lors qu'elle
eft foutenue par la Poëffe. Y a - t'il en
effet quelque genre d'Eloquence dont les
Poëmes d'Homere ne fourniffent des mo
deles parfaits ? c'eft chez lui que les Ora-
* Plutarq
C vj teurs
2388 MERCURE DE FRANCE
teurs ont puifé les regles & les beautés
de leur art , ce n'eft qu'en l'imitant qu'ils
ont acquis de la gloire . Pour fe convaincre
de cette verité il fuffit de jetter les
yeux fur quelques unes de fes Harangues
, & l'on conviendra fans peine qu'elles
font au- deffus des plus belles de Ciceron
& de Demofthenes auffi bien que des Modernes.
Les Harangues d'Uliffe de Phenix
& d'Ajax qui furent députés par
l'Armée des Grecs vers Achile pour l'engager
à reprendre les armes , font de ce
genre. Il faut voir a l'art admirable avec
lequel Homere fait parler le Prince d'Ithaque
: il paroît d'abord embaraffé & timide
, les yeux fixes & baiffés , fans geſte
& fans mouvement , ayant affaire à un
homme difficile & intraitable , il employe
des manieres infinuantes , douces & touchantes
; mais quand il s'eft animé ce n'eſt
plus le même homme , & femblable à un
torrent qui tombe avec impétuofité du
haut d'un rocher , il entraîne tous les efprits
par la force de fon éloquence. Les
deux autres ne parlent pas avec moins
d'art moins de force & d'adreffe , & il
eft remarquable que chaque perfonage
parle toujours felon fon caractere , ce qui¹
fait une des principales beautés du Poëa
Il. III. 2. 16. 224
me
NOVEMBRE . 1730 : 238 g*
me Epique. Rien n'eft plus éloquent que
le petit Difcours d'Antiloque à Achile ,
par lequel il lui apprend la mort de Pa
trocle . L'endroit a où Hector prêt d'aller
au combat, fait ſes adieux à Andromaque
& embraffe Aftianax , eft un des plus
beaux & des plus touchans. M. Racine
en a imité une partie dans l'endroit où
Andromaque parle ainfi à ſa confidente :
bab ! de quel fouvenir viens- tu frapper mon
ame !
Quoi ! Cephife , j'irai voir expirer encor
Ce fils , ma feule joye , & l'image d'Hector ?
Ce fils que de fa flamme il me laiſſa pourgage?
Helas je m'en fonviens , le jour que son courage
Lui fit chercher Achille , ou plutôt le trépas ,
Il demanda fon fils , & le prit dans fes bras :
Chere Epouse ( dit- il , en effuyant mes larmes )
J'ignore quelfuccès lè fort garde à mes armes ,
Je te laiffe mon fils , pour gage de ma fòi ;
S'il me perdje prétends qu'il me retrouve en
toi;
Si d'un heureux hymen la mémoire t'eſt chere
Montre au fils à quel point tu chériffois le
pere.
Le Difcours de Priam à Achille
a Il VI. 390. 494 •
b Androm . Act. 117. Scen. VIII.
, par
lequel
2390 MERCURE DE FRANCE
lequel il lui demande le corps de fon fils
Hector , renferme encore des beautés admirables.
Pour les bien fentir il faut fe
rappeller le caractere d'Achille , brufque,
violent & intraitable ; mais il étoit fils
& avoit un pere , & c'eft par où Priam
commence & finit fon difcours . Etant entré
dans la tente d'Achille , il ſe jette à
fes genoux , lui baife la main ; Achille
eft fort furpris d'un fpectacle fi imprévu ,
tous ceux qui l'environnent font dans le
même étonnement & gardent un profond
filence . Alors Priam prenant la parole :
Divin Achille , dit-il , fouvenez - vous
que vous avez un pere avancé en âge comme
moi , & peut- être de même accablé de
maux , fans fecours & fans appui ; mais il
fait que vous vivez , & la douce efperance
de revoir bientôt un fils tendrement aimé le
foutient & le confole : & moi le plus infortuné
des peres de cette troupe nombreufe d'enfans
dont j'étois environné , je n'en ai confervé
aucun : j'en avois cinquante quand les
Grecs aborderent fur ce rivage , le cruel Mars
me les aprefque tous ravis : l'unique qui me
reftoit , feule reffource de ma famille & de
Troye , mon cher Hector , vient d'expirer
fous votre bras vainqueur en deffendant genereuſementfa
Patrie. Je viens ici chargé de
* II. XXIV. 48ĥ
préfens
4
NOVEMBRE. 1730. 239T
prefens pour racheter fon corps : Achille
Taiffez- vous fléchir par le fouvenir de votre
pere , par le refpect que vous devez aux
Dieux , par la vie de mes cruels malheurs
Fut-il jamais un pere plus à plaindre que
moi qui fuis obligé de baifer une main bomicide
, encore fumante du fang de mes enfans.
par
C'eſt la nature même qui s'exprime
la bouche de ce venerable Vieillard
& quelque impitoyable que fut Achille ,
Il ne pût refifter à un Difcours fi touchant,
le doux nom de pere lui arracha des lar
mes. Il eft aifé de comprendre que la Profe
fait perdre à ce Difcours une partie de fa
beauté , il a bien plus de grace & de force
revêtu de tout l'éclat des expreffions
Poëtiques. Il y a dans Homere une infinité
d'autres endroits , peut- être encore
plus beaux ; mais il faut fe borner.
L'éloquence de la Chaire & du Barreau
font affurément d'une grande utilité,
& il faut convenir qu'on a bien de l'obligation
à ceux qui veulent bien y em-
.ployer leurs talens. Mais après tout tous
nos Orateurs enfemble ne fourniroient
pas un endroit qui exprimât avec tant,
d'éclat , de nobleffe & d'élevation la gran
deur & la puiffance du fouverain Maître
de l'Univers que ces Vers de Racine.
Que
2392 MERCURE DE FRANCE
a Que peuvent contre lui tous les Rois de la
terre i
En vain ils s'uniroient pour lui faire la guerre,
Pour diffiper leur ligue il n'a qu'à ſe montrer ;
Il parle , dans la poudre il les fait tous renfrer.
Au feul fon de fa voix la mer fuit , le Ciel
tremble ;
Il voit comme un néant tout l'Univers enfemble
,
Et les foibles Mortels , vains jouets du trépas ,
Sont tous devant fes yeux comme s'ils n'étoienz
pas.
Que de grandeur ! que de nobleffe !
qui ne fent que les mêmes penfées tournées
en Profe par une habile main perdroient
toute leur grace & toute leur force.
Voici un endroit dans le même goût,
tiré d'un de nos plus celebres Orateurs.
O Dieu terrible , mais jufte dans vos confeils
fur les enfans des hommes , vous difpofez
& des Vainqueurs & des Victoires pour
accomplir vos volontés & faire craindre vos
jugemens votre puiſſance renverse ceux que
votre puissance avoit élevés : vous immolez
à votre fouveraine grandeur de grandes victimes
, & vous frappez quand il vous plaît
ces têtes illuftres que vous avez tant de fois
couronnées..
a Efther Att. II. Scen. K
Cee
NOVEMBRE. 1730. 2393
Cet endroit , quoique grand , eft bien
au-deffous des Vers de Racine , c'eſt cependant
un des plus grands efforts de
l'éloquence de M. Flechier, a Cet autre
trait du même Poëte , quoiqu'en un feul
Vers , n'eſt pas moins inimitable à l'Orateur.
b Je crains Dieu , cher Abner , & n'ai point
d'autre crainte.
Pour prouver fans réplique combien
la Poëfie prête à PEloquence , que l'on
mette en Profe les morceaux les plus éloquens
des Poëtes , qu'on les revête de
toutes les expreffions les plus brillantes ;
& l'on jugera aifément combien ils per
dent dans ce changement. Je pourrois
en donner des exemples d'Homere , de
Sophocle & des autres Poëtes , & citer
tous nos Traducteurs ; mais je renvoye
au feul récit de Theramene dans la Tragédie
de Phedre de Racine , & je prie les
partifans de l'éloquence de la Profe de le
rendre fans l'harmonie des Vers auffi touchant
, auffi vif , j'ajoûte même auffi effrayant
qu'il l'eft dans ce Poëte. Qu'un
habile Poëte, au contraire , prenne les endroits
les plus éloquens & les plus pathe
a Oraif. Funebre de M. de Turr.
b Athalie , A &t . 1. Scen. X.
tiques
2394 MERCURE DE FRANCE
tiques de Demofthenes & de Ciceron
qu'il les pare de tous les ornemens de ce
même recit de Theramene , & l'on juge
ra alors combien ils y auront gagné.
Y a t'il quelque chofe qui foit fi propre
à infpirer des fentimens nobles & genereux
fur la Religion que ce que Cor
neille fait dire à Polieucte ; les mêmes Y
chofes en Profe feroient belles, fans doute,
mais bien plus froides & plus languiffantes.
Quelle eft la Harangue qui renferme
une plus belle morale que celle que
Rouffeau a inferée dans fon Ode fur la
Fortune ? trouve- t'on quelque part la ve
tité accompagnée de tant d'agrémens &
de tant de force.
Fortune dont la main couronné
Les forfaits les plus inoùis ,
Du faux éclat qui t'environne
Serons-nous toujours éblouis ;
Jufques à quand , trompeuſe Idole
D'un culte honteux & frivole
Honorerons- nous tes Autels ?
Verra t'on toujours tes caprices
Confacrés par les facrifices ,
Et par l'hommage des mortels . &c.
Toute la fuite de cette Ode renfermé
une infinité de traits admirables ; je pourois
NOVEMBRE. 1730. 2395
rois ajoûter encore les Odes facrées du
même Auteur qui font bien au - deffus de
celle ci , les Pleaumes de Madame Des
Houllieres , ceux de Malherbe &c . où l'on
trouve des traits que l'éloquence la plus
vive ne sçauroit imiter. Mais fi on vouloit
rapporter tout ce qu'il y a de plus
beau tant en Vers qu'en Proſe , on ne finiroit
point.
On s'ennuye du moins en beaucoup
d'endroits d'un beau Sermon qui contient
les mêmes penſées fur les mêmes fujets
, qui annonce les mêmes verités
qu'une Piece de Poëfie , les vers nous y
rendent beaucoup plus fenfibles , on eſt
plus
plus touché , on entre plus dans toutes
les paffions du Poëte , on s'efforce de la
fuivre , on ſe plaît à fes expreffions , on
aime fes penfées qu'on tâche de retenir ,
on fe fait même un plaifir & un honneur
de les reciter. L'éloquence férieuſe de
F'Orateur fait bien moins d'impreffion
que ces peintures vives & naturelles
du vice que
le Poëte fçait rendre fi méprifable
, & ce n'eft
fans raifon que
Rouffeau a dit que
pas
Des fictions la vive liberté
Peint fouvent mieux l'austere verité
Que neferoit la froideur Monacale
D'une lugubre & pefante morale.
En
2396 MERCURE DE FRANCË
cette
En effet , rien ne touche le coeur de
l'homme , rien n'eft capable de lui faire
impreffion que ce qui lui plaît ; la Poëfie
nous montre la verité avec un viſage
doux & riant , par là elle l'infinue adroitement
entraînés par le plaifir , nous
entrons infenfiblement dans les fentimens
du Poëte , dans fes maximes ; nous prenons
de lui cette nobleffe , cette grandeur
d'ame , ce défintereffement
haine de l'injuftice & cet amour de la
vertu qui éclatent de toutes parts dans
fes Vers. La verité , au contraire , dite
par un Orateur , nous paroît bien plus
fevere , elle n'eft pas accompagnée de ces
graces , de ces ornemens , enfin de toutes
čes beautés qui la rendent aimable , l'efprit
fe ferme à fa voix , & fi quelquefois
on l'écoute , ce n'eft que par un grand
effort de la raifon. Quelqu'un dira peutêtre
que l'éloquence oratoire eft plus utile
à l'Orateur pour fa fortune , & on aura
raifon de dire comme Bachaumont :
a Non non , les doctes damoiselles
N'eurent jamais un bon morceau
Et ces vieilles fempiternelles
Ne burent jamais que de l'eau.
Les Poëtes ont toujours été bien éloia
Voyage de Bach. & de la Chapelle.
gnés
NOVEMBRE. 1730. 2397
grés de cette avidité qui fait dire à tant
de
gens
•
Quærenda pecunia primùm eft
Virtus poft nummos.
Je ne doute point que les gens d'efprit
& de bon goût , les Heros & fur tout le
beau fexe, à qui la Poëfie a fait tant d'honneur
, & dont elle a fi fouvent relevé la
beauté & le mérite , ne préferent la gloire
des Poëtes à celle des Orateurs , &
quand je n'aurois que leur fuffrage j'aurois
toujours celui de la plus brillante
partie du monde . Au refte , on peut encore
juger de la gloire des Poëtes par l'eftime
& la veneration qu'ont eûs pour eux
de tout tems les hommes les plus illuftres
& les plus grands Princes. b Ptolomée
Philopator fit élever un Temple à Homere
; il l'y plaça fur un Trône , & fit repréfenter
autour de lui les fept Villes qui
Te difputoient l'honneur de fa naiffance.
c. Alexandre avoit toujours l'Iliade fous
le chevet de fon lit , enfermé dans la caffete
de Cyrus. d Hyparque , Prince des
Athéniens , envoya une Galere exprès
chercher Anacréon pour faire honneur à
b Elien.
Plutarq. in Vita Alexand.
Elien,
yous
2398 MERCURE DE FRANCE
fa Patrie. Hyeron de Syracufe voulut
avoir Pindare & Simonide à fa Cour .
& perfonne n'ignore que dans le fac
de Thebes Alexandre ordonna qu'on
épargnat la maiſon & la famille du pre
mier des deux Poëtes que je viens de nommer.
On fçait le crédit qu'eurent Virgile
& Horace à la Cour d'Augufte , & enfin
l'eftime particuliere dont Louis XIV. a
toujours honoré nos Poëtes François , Mais
pourquoi chercher de nouvelles preuves?
Le langage des hommes égalera- t'il jamais
le langage des Dieux ? Je fens bien
que je dois me borner à ce petit nombre
de réfléxions , quoiqu'il foit difficile d'être
court en parlant des beautés de la
Poëfie , où l'on trouve tant de choſes qui
enchantent que l'on en pourroit dire ce
que difoit Tibulle de toutes les actions
de fa Maîtreffe
Componit furtim , fubfequiturque decor.
J'ai l'honneur d'être & c .
& des Poëtes.
Lorfque vous m'avez fait l'honneur
Monfieur , de me propofer la queftion
, fçavoir : Si la gloire des Orateurs eft
preferable à celle des Poëtes , je l'avois déja
lue dans le Mercure du mois du Juin
premier Volume. Il eft certain que ceux
qui excellent dans des fujets difficiles , &
en même-tems très utiles , & très agréa
bles , acquierent plus de gloire & d'honneur
que ceux qui excellent dans des fujets
qui le font beaucoup moins. Pour ju
ger plus fainement de la queſtion dont il
s'agit , il fuffit d'examiner deux chofes ;
la
NOVEMBRE . 1730. 2383
la premiere
quel eft celui de ces deux
genres du Difcours ou de la Poëfie qui
demande plus de talens
pour y exceller
& la feconde : quel eft le plus utile & le
plus agréable.
*
a Les Poëtes comme les Orateurs fe
propofent
d'inftruire
& de plaire , tous leurs efforts tendent à cette même fin
mais ils y arrivent les uns & les autres
par des voyes bien differentes . b L'inven
tion , la difpofition
, l'élocution
, la mémoire
& la prononciation
font tout le mérite des Orateurs. La Poëfie eft affujetie
à un bien plus grand nombre de regles.
Le Poëte Epique doit d'abord former
un plan ingénieux
de toute la fuite
de fon action , en tranfportant
dès l'entrée
fon Lecteur au milieu , ou prefque à la fin
du fujet , en lui laiffant croire qu'il n'a
plus qu'un pas à faire pour voir la conclufion
de l'action , en faifant naître enfuite
mille obftacles qui la reculent , &
qui irritent les defirs du Lecteur , en lui
rappellant
les évenemens
qui ont précedé
,
, par des récits placés avec bienfeance,
en les amenant enfin avec des liaiſons &
à Cic. de Oratore.
b Quintil.
* Arift. Poët.
Horat. Art. Poët.
-
Defpr. Art. Poës.
Cüiti des
2384 MERCURE DE FRANCE
des préparations qui reveillent fa curiofité
, qui l'intereffent de plus en plus ,
qui l'entretiennent dans une douce inquiétude
, & le menent de ſurpriſe en
furprife jufqu'au dénouement ; récits cu
rieux , expreffions vives & furprenantes ,
defcriptions riches & agréables , compa
raifons nobles , difcours touchans , incidens
nouveaux , rencontres inopinées ,
paffions bien peintes ; joignez à cela une
ingénieufe diftribution de toutes ces parties
, avec une verfification harmonieuſe ,
pure & variée ; voilà des beautés prefque
toutes inconnuës à l'Orateur . * Ciceron
lui - même , d'ailleurs fi rempli d'eſtime
pour l'Eloquence , ne peut pas s'empêcher
de mettre la Poëfie beaucoup au- deffus
de la Profe : elle eft , dit- il , un enthoufiafme
un tranfport divin qui éleve
P'homme au- deffus de lui-même ; les vers
que nous avons de lui , quoique mauvais
, nous font bien voir le cas qu'il
faifoit de la Poëfie , il fit auffi tout ce qu'il
pût pour y réuffir ; mais tout grand Órateur
qu'il étoit, il n'avoit pas affez d'imagination
, & il manquoit des autres talens
neceffaires pour devenir un bon
Poëte.
,
Il faut affurément de grands talens
* De Orati
pour
NOVEMBRE . 1730. •
238 5
pour faire un bon Orateur , de la fécondité
dans l'invention , de la nobleffe dans
les idées & dans les fentimens , de l'ima
gination , de la magnificence & de la hardieffe
dans les expreffions . Les mêmes talens
font neceffaires à la Poëfie ; mais il
faut les poffeder dans un degré bien plus.
parfait pour y réuffir ; elle cherche les
penfées & les expreffions les plus nobles,
elle accumule les figures les plus hardies,
elle multiplie les comparaifons & les
images les plus vives , elle parcourt la
nature , & en épuife les richeffes pour
peindre ce qu'elle fent , elle ſe plaît à im→
primer à fes paroles le nombre , la mefu
re & la cadence ; la Poëfie doit être élevée
& foutenue par tout ce qu'on peut imaginer
de plus vif & de plus ingenieux ; en
un mot , elle change tout , mais elle le
change en beau:
* Là pour nous enchanter tout eft mis en
usage ;
Tout prend un corps , une ame , un eſprit , un
viſage ;
·Chaque vertu devient une Divinité ;
Minerve eft la prudence , & Venus la beauté,
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerres
C'eft Jupiter armé pour effrayer la terre .
Un orage terrible aux yeux des Matelois
* Defer. Art. Poët. Chant 111.
(
C v C'efe
2386 MERCURE DE FRANCE
Ceft Neptune en couroux qui gourmande les
flots.
Echo n'eft plus un fon qui dans l'air retentiffe,
C'est une Nymphe en pleurs qui fe plaint de
Narciffe.
'Ainfi dans cet amas de nobles fictions
Le Poëte s'égaye en mille inventions ,
Orne , éleve , embellit , agrandit toutes chofes,
Et trouve fous fa main des fleurs toujours éclo
Jes
La Profe n'oblige pas à tant de frais ,
& ne prépare pas à tant de chofes ; au
contraire il faut que l'imagination regne
dans les Vers , & s'ils ne font rehauffés
par quelque penfées fublimes , ou fines &
délicates , ils font froids & languiffans ; la
Poëfie ne fouffre rien de médiocre : ainfi
ce n'eſt pas fans raison que l'on a comparé
les Poëtes aux Cavaliers à caufe du feu &
de la rapidité qui animent la Poëſie , &
les Orateurs aux Fantaffins qui marchent
plus tranquilement & avec moins de bruit.
D'ailleurs la Poëfie s'exerce fur toutes
fortes de genres , le badin , le férieux , le
comique le tragique , l'héroïque. Le
foin des troupeaux , les beautés de la nature
& les plaifirs ruftiques en font fouvent
les plus nobles fujets. Enfin Moïſe
Ifaïe , David ne trouverent que la Poëfie
digne de chanter les louanges du Créa-
,
teur
NOVEMBRE . 1730. 2387
teur , de relever fes divins attributs & de
celebrer fes bienfaits ; les Dieux de la Fa
ble , les Héros , les fondateurs des Villes
& les liberateurs de la Patrie auroient
dédaigné tout autre langage ; la Poëfic
feule étoit capable de celebrer leur gloire
& leurs exploits. * Auffi ne fe fervoit- on
anciennement que de la Poëfie : tout jufqu'à
l'hipire même étoit écrit en Vers ,
& l'on ne commença que fort tard à employer
la Profe . La Nature comme épuifée
ne pouvant plus foutenir le langage
fublime de la Poëfie , fut obligée d'avoir
recours à un Difcours moins cadencé &
moins difficile.
Tous les bons connoiffeurs , entr'autres
le P. Bouhours , le P. Rapin , le P. Le
Boffu & M. Daubignac conviennent que
le Poëme Epique eft le chef- d'oeuvre de
l'efprit humain. Avons - nous quelque
harrangue où il y ait tant de fublime ,
d'élevation & de jugement que dans
P'Iliade ou l'Eneide. L'Eloquence ellemême
n'est jamais employée avec plus
d'éclat & plus de fuccès que lors qu'elle
eft foutenue par la Poëffe. Y a - t'il en
effet quelque genre d'Eloquence dont les
Poëmes d'Homere ne fourniffent des mo
deles parfaits ? c'eft chez lui que les Ora-
* Plutarq
C vj teurs
2388 MERCURE DE FRANCE
teurs ont puifé les regles & les beautés
de leur art , ce n'eft qu'en l'imitant qu'ils
ont acquis de la gloire . Pour fe convaincre
de cette verité il fuffit de jetter les
yeux fur quelques unes de fes Harangues
, & l'on conviendra fans peine qu'elles
font au- deffus des plus belles de Ciceron
& de Demofthenes auffi bien que des Modernes.
Les Harangues d'Uliffe de Phenix
& d'Ajax qui furent députés par
l'Armée des Grecs vers Achile pour l'engager
à reprendre les armes , font de ce
genre. Il faut voir a l'art admirable avec
lequel Homere fait parler le Prince d'Ithaque
: il paroît d'abord embaraffé & timide
, les yeux fixes & baiffés , fans geſte
& fans mouvement , ayant affaire à un
homme difficile & intraitable , il employe
des manieres infinuantes , douces & touchantes
; mais quand il s'eft animé ce n'eſt
plus le même homme , & femblable à un
torrent qui tombe avec impétuofité du
haut d'un rocher , il entraîne tous les efprits
par la force de fon éloquence. Les
deux autres ne parlent pas avec moins
d'art moins de force & d'adreffe , & il
eft remarquable que chaque perfonage
parle toujours felon fon caractere , ce qui¹
fait une des principales beautés du Poëa
Il. III. 2. 16. 224
me
NOVEMBRE . 1730 : 238 g*
me Epique. Rien n'eft plus éloquent que
le petit Difcours d'Antiloque à Achile ,
par lequel il lui apprend la mort de Pa
trocle . L'endroit a où Hector prêt d'aller
au combat, fait ſes adieux à Andromaque
& embraffe Aftianax , eft un des plus
beaux & des plus touchans. M. Racine
en a imité une partie dans l'endroit où
Andromaque parle ainfi à ſa confidente :
bab ! de quel fouvenir viens- tu frapper mon
ame !
Quoi ! Cephife , j'irai voir expirer encor
Ce fils , ma feule joye , & l'image d'Hector ?
Ce fils que de fa flamme il me laiſſa pourgage?
Helas je m'en fonviens , le jour que son courage
Lui fit chercher Achille , ou plutôt le trépas ,
Il demanda fon fils , & le prit dans fes bras :
Chere Epouse ( dit- il , en effuyant mes larmes )
J'ignore quelfuccès lè fort garde à mes armes ,
Je te laiffe mon fils , pour gage de ma fòi ;
S'il me perdje prétends qu'il me retrouve en
toi;
Si d'un heureux hymen la mémoire t'eſt chere
Montre au fils à quel point tu chériffois le
pere.
Le Difcours de Priam à Achille
a Il VI. 390. 494 •
b Androm . Act. 117. Scen. VIII.
, par
lequel
2390 MERCURE DE FRANCE
lequel il lui demande le corps de fon fils
Hector , renferme encore des beautés admirables.
Pour les bien fentir il faut fe
rappeller le caractere d'Achille , brufque,
violent & intraitable ; mais il étoit fils
& avoit un pere , & c'eft par où Priam
commence & finit fon difcours . Etant entré
dans la tente d'Achille , il ſe jette à
fes genoux , lui baife la main ; Achille
eft fort furpris d'un fpectacle fi imprévu ,
tous ceux qui l'environnent font dans le
même étonnement & gardent un profond
filence . Alors Priam prenant la parole :
Divin Achille , dit-il , fouvenez - vous
que vous avez un pere avancé en âge comme
moi , & peut- être de même accablé de
maux , fans fecours & fans appui ; mais il
fait que vous vivez , & la douce efperance
de revoir bientôt un fils tendrement aimé le
foutient & le confole : & moi le plus infortuné
des peres de cette troupe nombreufe d'enfans
dont j'étois environné , je n'en ai confervé
aucun : j'en avois cinquante quand les
Grecs aborderent fur ce rivage , le cruel Mars
me les aprefque tous ravis : l'unique qui me
reftoit , feule reffource de ma famille & de
Troye , mon cher Hector , vient d'expirer
fous votre bras vainqueur en deffendant genereuſementfa
Patrie. Je viens ici chargé de
* II. XXIV. 48ĥ
préfens
4
NOVEMBRE. 1730. 239T
prefens pour racheter fon corps : Achille
Taiffez- vous fléchir par le fouvenir de votre
pere , par le refpect que vous devez aux
Dieux , par la vie de mes cruels malheurs
Fut-il jamais un pere plus à plaindre que
moi qui fuis obligé de baifer une main bomicide
, encore fumante du fang de mes enfans.
par
C'eſt la nature même qui s'exprime
la bouche de ce venerable Vieillard
& quelque impitoyable que fut Achille ,
Il ne pût refifter à un Difcours fi touchant,
le doux nom de pere lui arracha des lar
mes. Il eft aifé de comprendre que la Profe
fait perdre à ce Difcours une partie de fa
beauté , il a bien plus de grace & de force
revêtu de tout l'éclat des expreffions
Poëtiques. Il y a dans Homere une infinité
d'autres endroits , peut- être encore
plus beaux ; mais il faut fe borner.
L'éloquence de la Chaire & du Barreau
font affurément d'une grande utilité,
& il faut convenir qu'on a bien de l'obligation
à ceux qui veulent bien y em-
.ployer leurs talens. Mais après tout tous
nos Orateurs enfemble ne fourniroient
pas un endroit qui exprimât avec tant,
d'éclat , de nobleffe & d'élevation la gran
deur & la puiffance du fouverain Maître
de l'Univers que ces Vers de Racine.
Que
2392 MERCURE DE FRANCE
a Que peuvent contre lui tous les Rois de la
terre i
En vain ils s'uniroient pour lui faire la guerre,
Pour diffiper leur ligue il n'a qu'à ſe montrer ;
Il parle , dans la poudre il les fait tous renfrer.
Au feul fon de fa voix la mer fuit , le Ciel
tremble ;
Il voit comme un néant tout l'Univers enfemble
,
Et les foibles Mortels , vains jouets du trépas ,
Sont tous devant fes yeux comme s'ils n'étoienz
pas.
Que de grandeur ! que de nobleffe !
qui ne fent que les mêmes penfées tournées
en Profe par une habile main perdroient
toute leur grace & toute leur force.
Voici un endroit dans le même goût,
tiré d'un de nos plus celebres Orateurs.
O Dieu terrible , mais jufte dans vos confeils
fur les enfans des hommes , vous difpofez
& des Vainqueurs & des Victoires pour
accomplir vos volontés & faire craindre vos
jugemens votre puiſſance renverse ceux que
votre puissance avoit élevés : vous immolez
à votre fouveraine grandeur de grandes victimes
, & vous frappez quand il vous plaît
ces têtes illuftres que vous avez tant de fois
couronnées..
a Efther Att. II. Scen. K
Cee
NOVEMBRE. 1730. 2393
Cet endroit , quoique grand , eft bien
au-deffous des Vers de Racine , c'eſt cependant
un des plus grands efforts de
l'éloquence de M. Flechier, a Cet autre
trait du même Poëte , quoiqu'en un feul
Vers , n'eſt pas moins inimitable à l'Orateur.
b Je crains Dieu , cher Abner , & n'ai point
d'autre crainte.
Pour prouver fans réplique combien
la Poëfie prête à PEloquence , que l'on
mette en Profe les morceaux les plus éloquens
des Poëtes , qu'on les revête de
toutes les expreffions les plus brillantes ;
& l'on jugera aifément combien ils per
dent dans ce changement. Je pourrois
en donner des exemples d'Homere , de
Sophocle & des autres Poëtes , & citer
tous nos Traducteurs ; mais je renvoye
au feul récit de Theramene dans la Tragédie
de Phedre de Racine , & je prie les
partifans de l'éloquence de la Profe de le
rendre fans l'harmonie des Vers auffi touchant
, auffi vif , j'ajoûte même auffi effrayant
qu'il l'eft dans ce Poëte. Qu'un
habile Poëte, au contraire , prenne les endroits
les plus éloquens & les plus pathe
a Oraif. Funebre de M. de Turr.
b Athalie , A &t . 1. Scen. X.
tiques
2394 MERCURE DE FRANCE
tiques de Demofthenes & de Ciceron
qu'il les pare de tous les ornemens de ce
même recit de Theramene , & l'on juge
ra alors combien ils y auront gagné.
Y a t'il quelque chofe qui foit fi propre
à infpirer des fentimens nobles & genereux
fur la Religion que ce que Cor
neille fait dire à Polieucte ; les mêmes Y
chofes en Profe feroient belles, fans doute,
mais bien plus froides & plus languiffantes.
Quelle eft la Harangue qui renferme
une plus belle morale que celle que
Rouffeau a inferée dans fon Ode fur la
Fortune ? trouve- t'on quelque part la ve
tité accompagnée de tant d'agrémens &
de tant de force.
Fortune dont la main couronné
Les forfaits les plus inoùis ,
Du faux éclat qui t'environne
Serons-nous toujours éblouis ;
Jufques à quand , trompeuſe Idole
D'un culte honteux & frivole
Honorerons- nous tes Autels ?
Verra t'on toujours tes caprices
Confacrés par les facrifices ,
Et par l'hommage des mortels . &c.
Toute la fuite de cette Ode renfermé
une infinité de traits admirables ; je pourois
NOVEMBRE. 1730. 2395
rois ajoûter encore les Odes facrées du
même Auteur qui font bien au - deffus de
celle ci , les Pleaumes de Madame Des
Houllieres , ceux de Malherbe &c . où l'on
trouve des traits que l'éloquence la plus
vive ne sçauroit imiter. Mais fi on vouloit
rapporter tout ce qu'il y a de plus
beau tant en Vers qu'en Proſe , on ne finiroit
point.
On s'ennuye du moins en beaucoup
d'endroits d'un beau Sermon qui contient
les mêmes penſées fur les mêmes fujets
, qui annonce les mêmes verités
qu'une Piece de Poëfie , les vers nous y
rendent beaucoup plus fenfibles , on eſt
plus
plus touché , on entre plus dans toutes
les paffions du Poëte , on s'efforce de la
fuivre , on ſe plaît à fes expreffions , on
aime fes penfées qu'on tâche de retenir ,
on fe fait même un plaifir & un honneur
de les reciter. L'éloquence férieuſe de
F'Orateur fait bien moins d'impreffion
que ces peintures vives & naturelles
du vice que
le Poëte fçait rendre fi méprifable
, & ce n'eft
fans raifon que
Rouffeau a dit que
pas
Des fictions la vive liberté
Peint fouvent mieux l'austere verité
Que neferoit la froideur Monacale
D'une lugubre & pefante morale.
En
2396 MERCURE DE FRANCË
cette
En effet , rien ne touche le coeur de
l'homme , rien n'eft capable de lui faire
impreffion que ce qui lui plaît ; la Poëfie
nous montre la verité avec un viſage
doux & riant , par là elle l'infinue adroitement
entraînés par le plaifir , nous
entrons infenfiblement dans les fentimens
du Poëte , dans fes maximes ; nous prenons
de lui cette nobleffe , cette grandeur
d'ame , ce défintereffement
haine de l'injuftice & cet amour de la
vertu qui éclatent de toutes parts dans
fes Vers. La verité , au contraire , dite
par un Orateur , nous paroît bien plus
fevere , elle n'eft pas accompagnée de ces
graces , de ces ornemens , enfin de toutes
čes beautés qui la rendent aimable , l'efprit
fe ferme à fa voix , & fi quelquefois
on l'écoute , ce n'eft que par un grand
effort de la raifon. Quelqu'un dira peutêtre
que l'éloquence oratoire eft plus utile
à l'Orateur pour fa fortune , & on aura
raifon de dire comme Bachaumont :
a Non non , les doctes damoiselles
N'eurent jamais un bon morceau
Et ces vieilles fempiternelles
Ne burent jamais que de l'eau.
Les Poëtes ont toujours été bien éloia
Voyage de Bach. & de la Chapelle.
gnés
NOVEMBRE. 1730. 2397
grés de cette avidité qui fait dire à tant
de
gens
•
Quærenda pecunia primùm eft
Virtus poft nummos.
Je ne doute point que les gens d'efprit
& de bon goût , les Heros & fur tout le
beau fexe, à qui la Poëfie a fait tant d'honneur
, & dont elle a fi fouvent relevé la
beauté & le mérite , ne préferent la gloire
des Poëtes à celle des Orateurs , &
quand je n'aurois que leur fuffrage j'aurois
toujours celui de la plus brillante
partie du monde . Au refte , on peut encore
juger de la gloire des Poëtes par l'eftime
& la veneration qu'ont eûs pour eux
de tout tems les hommes les plus illuftres
& les plus grands Princes. b Ptolomée
Philopator fit élever un Temple à Homere
; il l'y plaça fur un Trône , & fit repréfenter
autour de lui les fept Villes qui
Te difputoient l'honneur de fa naiffance.
c. Alexandre avoit toujours l'Iliade fous
le chevet de fon lit , enfermé dans la caffete
de Cyrus. d Hyparque , Prince des
Athéniens , envoya une Galere exprès
chercher Anacréon pour faire honneur à
b Elien.
Plutarq. in Vita Alexand.
Elien,
yous
2398 MERCURE DE FRANCE
fa Patrie. Hyeron de Syracufe voulut
avoir Pindare & Simonide à fa Cour .
& perfonne n'ignore que dans le fac
de Thebes Alexandre ordonna qu'on
épargnat la maiſon & la famille du pre
mier des deux Poëtes que je viens de nommer.
On fçait le crédit qu'eurent Virgile
& Horace à la Cour d'Augufte , & enfin
l'eftime particuliere dont Louis XIV. a
toujours honoré nos Poëtes François , Mais
pourquoi chercher de nouvelles preuves?
Le langage des hommes égalera- t'il jamais
le langage des Dieux ? Je fens bien
que je dois me borner à ce petit nombre
de réfléxions , quoiqu'il foit difficile d'être
court en parlant des beautés de la
Poëfie , où l'on trouve tant de choſes qui
enchantent que l'on en pourroit dire ce
que difoit Tibulle de toutes les actions
de fa Maîtreffe
Componit furtim , fubfequiturque decor.
J'ai l'honneur d'être & c .
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Résumé : LETTRE sur la gloire des Orateurs & des Poëtes.
La lettre compare la gloire des orateurs à celle des poètes, en soulignant que ceux qui excellent dans des sujets difficiles, utiles et agréables acquièrent plus de renommée. Pour évaluer cette question, l'auteur propose d'examiner le talent requis et l'utilité de chaque domaine. Les poètes et les orateurs visent à instruire et à plaire, mais par des moyens différents. Les orateurs se distinguent par l'invention, la disposition, l'élocution, la mémoire et la prononciation. La poésie, quant à elle, est soumise à plus de règles et nécessite un plan ingénieux, des descriptions riches et des expressions vives. Cicéron, bien qu'il admire l'éloquence, reconnaît la supériorité de la poésie, qu'il décrit comme un enthousiasme divin. La poésie demande des talents plus élevés, tels que la fécondité dans l'invention, la noblesse des idées et une imagination riche. Elle transforme tout en beauté et utilise des fictions nobles pour enchanter le lecteur. La poésie s'exerce dans divers genres, du badin au sérieux, et a été utilisée par des figures bibliques comme Moïse et David pour chanter les louanges du Créateur. Les anciens utilisaient la poésie pour tous les écrits, y compris l'histoire, et n'ont commencé à utiliser la prose que plus tard. Des experts comme le Père Bouhours et le Père Rapin conviennent que le poème épique est le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Les harangues d'Homère sont citées comme des modèles parfaits d'éloquence, surpassant même celles de Cicéron et Démosthène. Par exemple, la harangue d'Ulysse à Achille est louée pour son art et sa force. Enfin, la lettre compare des extraits de la poésie de Racine et de l'éloquence de Flechier, concluant que les pensées poétiques, même traduites en prose, perdent de leur grâce et de leur force. La poésie est ainsi présentée comme supérieure en termes de sublimité, d'élévation et de jugement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 2631-2641
DISCOURS sur ces paroles : Le vice lui-même est forcé de rendre hommage à la vertu.
Début :
Il est si beau d'être vertueux, & la droite raison trouve la vertu si conforme [...]
Mots clefs :
Vice, Vertu, Hommes, Mérite, Force, Vertueux, Ennemi, Hommage, Sentiments, Aveugle, Yeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS sur ces paroles : Le vice lui-même est forcé de rendre hommage à la vertu.
DISCOURS fur ces paroles Le
vice lui-même eft forcé de rendre hom
à la vertu.
mage
Left fi beau d'être vertueux , & la
I droite raifon trouve la vertu fi conforme
à fes premieres idées , qu'il n'y a
pas de quoi s'étonner fi les hommes dans
Tous les âges ont, à l'envi , fouhaité ou affecté
d'être vertueux , & s'ils ont accor
dé à la vertu les plus grands éloges..
L'amour de l'eftime & de la gloire, qui
remue avec tant d'empire & de fuccès les
refforts du coeur de l'homme , l'a toujours
déterminé à chercher fa véritable
grandeur dans le fein de la vertu , où
d'un Phantôme qu'il a pris pour elle.
Dvj Peut I.Vol
2632 MERCURE DE FRANCE
Peut- être que ces hommages confondus
avec les intérêts de l'amour propre , ne:
furent pas affez purs ; mais quoique la
vertu pût en reprouver les intentions
& les motifs , ils ont fervi à publier &
à étendre fa gloire.
i
L'Univers entier a confpiré à relever
fon excellence ; & ceux qui ont ignoré
Dieu même , fe font fait un merite de
la connoître & de la pratiquer.
Les Sages , les Philofophes , les Poë
tes , les Orateurs , les Guerriers & les Politiques
, tous ont voulu être du nombre
de fes amis. Les Arts & les Sciences ont
épuisé leurs talens , ont employé leurs
plus belles couleurs pour la peindre dans
tout fon éclat . Au milieu de tant de
gloire & d'honneur acquis à la vertu , ce
qui la diſtingue effentiellement , c'eſt de
n'avoir jamais trouvé d'autre ennemi que
le vice. Soit envie , chagrin , ou confufion
de la part de cet ennemi , l'oppofi
tion qui regne entre l'aimable vertu , &
ce monftre hydeux fera toujours une
fource de guerre : mais telle eft la fin de
Piniquité , elle fe dément elle- même , &
les traits injurieux du vice ne fervent
qu'à relever la vertu. C'eft ainfi que
contre fon intention il forme , façonne ,
embélit de ces propres mains la Cou
ronne dont il doit ceindre fa tête . Plus-
1. Vola il
DECEMBRE. 1730 : 3633
tâche à la déprifer , plus il la rend aimable
& précieufe , fes fatyres , & fes
dédains font pour elle un Panégyrique.
Ecoutons- le parler , pénétrons fes fentimens
, étudions fes démarches , nous le
verrons par tout forcé de rendre hom
mage à la vertu..
Il n'y a qu'à fe déprévenir , qu'à fixer
le veritable fens , & la valeur des expreffions
dont le vice fe fert pour dégrader
la vertu : Si nous les examinons de près ,
nous trouverons qu'au fond ces vaines
déclamations ne portent que fur l'erreur
& l'aveuglement , qui eft l'apanage du
vice. Ingénieux à fe féduire , il fe forme:
de foles chimeres qu'il prend plaifir à
combattre ; ainfi rehauffe t- il d'autant
plus l'éclatde la veritable vertu , qu'il s'ef
force de groffir les traits dont il peint ces
monftres difformes , qu'il voudroit con--
fondre avec elle. Aveugle , s'il ne peut entierement
fe cacher à fa vive lumiere , il
en détourne ce refte de vûë ; & cherchant
ailleurs les feules apparences de la vertu ,
il penfe triompher , s'il en montre le
vuide. Funefte illufion ! Que n'eft- il per--
mis à l'humble vertu de vaincre fa mo
deftie , elle triompheróit bien glorieufement
à fon tour de cet ennemi obſtiné
à lui nuire : mais il eft une victoire , qui
lui eft plus chere. Bien - tôt cet ennemi
Is-Kobo avouera
1634 MERCURE DE FRANCE
;
avouëra fa défaite, & fera forcé de préparer
le fuperbe Triomphe où il fera traîné
captif. En effet , il fe combat lui -même
& releve la vertu par où il femble voufoir
la détruire.
Il n'apperçoit pas , dit- il , de vraie vertu,
ce ne font que des apparences vaines, une
imitation frivole , un foible crayon qu'il
découvre , au lieu de ce parfait original ;
de cette réalité effective qu'il fe croyoit
en droit de trouver. Qu'if combatte tant
qu'il voudra ces apparences frivoles, qu'il
démafque cette imitation hipocrite , qu'il
confonde ce crayon imparfait. Qu'a- t'elle
à craindre , l'innocente vertu ou plutôt
qu'elle gloire pour elle ; que fon ennemi
apprenne aux hommes à reconnoître fes
véritables traits : & à la diftinguer de ces
phantômes qui ne lui reflemblent que
pour la trahir ! Non le vice ne l'attaque
point ouvertement ; il y auroit trop à
perdre pour lui , & trop de honte à ´effuyer
, de combatre à vifage découvert
contre la vertu , elle qui eft feule aimable
, & qui merite d'être adorée de toute
la terre.
Les combats qu'il lui livre font bien
differens des combats ordinaires. C'eft
par fes éloges qu'il l'attaque , c'est par
les portraits outrez & chimériques qu'il
en fait , qu'il veut l'élever au deffus de la
I. Vol
portée
DECEMBRE. 1730. 2635
portée des hommes , & dégouter ainfi de
fa fuivre fes amis les plus paffionez.
Envain cette fille du ciel vient- elle habiter
parmi les hommes : envain ſe montre-
t- elle avec cette majefté , cette grandeur
, cette nobleffe qui lui eft propre::
envain vient elle étaler aux yeux des
mortels , cette heureufe fimplicité, cette
innocence pure , ce défintereffement genereux
, toutes les qualitez qui forment
fon caractere ; fi elle ne paroît feule , le
vice , par les impoftures , s'atttibuë tout
fon mérite ,
, pour faire difparoitre à nos
yeux fes attraits raviffans.
Ne craignons pas pourtant qu'il lui
faffe du tort ; il ne la méconnoit qu'à
force d'en relever le mérite , & d'en concevoir
de brillantes idées. Conduite , à la
verité , injurieuſe à l'homme vertueux ,
mais toujours glorieufe à la vertu ; il veut
qu'elle foit fans deffaut , qu'elle brille de
toutes parts ,fans obfcurité , fans nuage ;
c'eft peut-être le feul endroit , par où le
vice entretient encore quelque commerce
avec la verité & la lumiere. Il a fauvé du
naufrage de toutes les idées du jufte & du
vrai la feule notion de l'integrité de la
vertu ; refte bien honorable pour elle.
Livrons lui donc fans crainte les
deffauts des hommes vertueux ; avouons
lui , s'il le faut , que malgré leurs efforts,
I.Vol.
ils
2636 MERCURE DE FRANCE
Ils ne peuvent point fe garantir de quelqu'une
de fes atteintes. Nous fçaurons
Bien-tôt les deffendré de ces réproches ;
mais qu'il foit forcé , ce perfécuteur in
jufte , de rendre hommage à la vraie
vertu , dont les deffauts des hommes ne
fçauroient jamais ternir l'éclat nila beauté.
Que dis-je , ne le rend- il pas cet hom-.
mage ? & puifque par tout où il recon →
noit fon empire , il dédaigne de retrouver
la vertu . N'avoue- t-il pas qu'elle lui
eft toujours contraire , & que l'augufte'
privilege dont elle joüit , c'eſt de ne pouvoir
jamais fouffrir aucun commerce , ni
aucune liaiſon avec lui.
Pénétrons encore'fes fentimens en faveur
de la vertu ; ils vont plus loin que
fes paroles ; & cet hommage , tout muet
qu'il eft , ne releve pas ſeulement la verta ,
il honore encore infiniment les hommes
vertueux .
Faifons au vice , pour un inftant , la
plus grande grace que nous puiffions lui
faire ; donnons- lui un peu de bonne foi
& de candeur. Qu'il mette au jour fes
fentimens les plus intimes. Amateurs de
la vertu , voici votre éloge , & un éloge
qui n'eft point flaté . Déja j'apperçois au
fond de fon coeur ce fentiment gravé en¹
caracteres inéfaçables : VOUS ESTES PLUS
JUSTE QUE MOY. La haine , le dépit , l'en--
J. Volo vie
DECEMBRE. 1730. 2637
vie , la jaloufie , n'ont pû étouffer ce cri
interieur. Qu'il eft doux à la vertu & à
fes Partifans , de trouver dans le fein du
vice , de quoi le faire rougir , & fans infulter
à fon impuiffante malice , de quoi
le confondre par un fimple regard.
,
Telle eft cependant la fituation du vice
& de fes efclaves , ils ont beau affecter une
contenance affurée un air content &
tranquille ; on les approfondit , & plus
on les penetre, plus on découvre que s'ils
font capables de tromper, ils ne trompent
pas long- temps , leur gêne & leur contrainte
les trahit.
Paroiffes ici , hommes vicieux , & fouf
frez qu'on voye ce qui fe paffe dans le
fond de votre ame. Eft -il vrai que vous
n'eftimés pas la vertu , & que fes Amateurs
font l'objet de vos mépris , comme
ils le font quelquefois
de vos railleries &
de vos infultes Sçavez -vous bien accor
der vos fentimens
avec vos difcours ?
Quelle contradiction
étrange ! Ils fe fati
guent , ils fuent , ils s'expofent , fe facrifient
pour leurs paffions ; fouvent tout les
contredit , & jamais rien ne les rebute ;
chargés de mille chaînes qui les captivent,
ils perdentleur liberté : n'importe ; habiles
à charmer leur aveugle fureur , ils lui
donnent les noms les plus honorables
;
habileté , grandeur d'ame , nobleffe de
I Vol . coeur
2638 MERCURE DE FRANCÉ
coeur ; eft-il rien qui l'égale ! Mais qu'it
eft douloureux pour eux de ne pouvoir
faire taire une voix importune & fecrete
qui leur rappelle les charmes de l'aima-
Ble vertu, de cette précieuſe indépendan→
ce que la feule vertu donne ! On peut
s'agiter , s'étourdir , détourner les yeux
de ce port , d'où l'on s'eft éloigné par
une fole & aveugle conduite ; mais malgré
foy le coeur y rappelle : tels que dans
ces torrens rapides qui ravagent tout ce
qui s'oppofe à leur courſe , on voit fe
former des tourbillons , où les eaux fe
tournant vers leur fource , femblent fe
repentir de leur violence & porter envie
à la noble tranquillité de ces Fleuves bien
faifants & paifibles , qui répandent par
tout & la fertilité & l'abondance.
L'ambitieux , efclave de fa fortune , facrifie
inutilemment à cette Divinité inconſtante
& aveugle , fon repos & fa vie .
Que ne va-t'il chercher dans la modération
de la vertu , un bonheur qu'il cherche
vainement ailleurs ? bonheur qu'il
apperçoit , qu'il eftime , qu'il honore &
qu'il ne peut fe déterminer de gouter en
paix.
Trifte condition de l'homme vicieux !
toujours contraint de fe fuir lui- même,
d'être toujours en guerre avec fa propre
confcience , & de n'en pouvoir fouf-
I. Vol. frir
DECEMBRE. 1730. 2639
frir le regard critique. C'eft l'hommage
le plus honorable que le vice puiffe fendre
à la vertu , qui en tout bien differente
de lui , s'enveloppe de fon propre mérite ,
& fans courir de dangers , ni effuyer de
fatigues , fans traverſer les mers , ni franchir
les montagnes pour acquerir du relief
, pour fixer fur elle les regards des
hommes , fçait captiver leur eftime ; &
par la même force le vice à fe revêtir
du moins de fes apparences pour fe fau
ver de l'opprobre qui lui eft dû.
Hommage public & intereffant pour
elle. Oui , le vice dont le pouvoir eſt ſi
étendu & fi defpotique , emprunte les
dehors & les démarches de la vertu pour
affermir fon empire.
Ici naît le penible embarras où nous
nous trouvons , lorfqu'il s'agit de diftin
guer au vrai la vertu folide du vice tra
vefti. Tout est égal à nos yeux dans l'un
& dans l'autre. La vertu ne fçauroit faire
un gefte que le vice ne prétende fe rendre
propre, & qu'il ne fçache imiter . Pourroit-
il mieux faire connoître qu'il en fent
le mérite , que de n'ofer fe produire que
fous ces dehors empruntez.
Ne diſons rien de ces Monftres d'iniquité
que le vice met au jour , Monſtres
dont il rougit & qu'il defavoûë ; laiffons
part ces horribles, forfaits que le Soà
I. Vol leil
2640 MERCURE DE FRANCE
leil n'éclaire qu'à regret. Il eft un autre
vice , pour ainfi dire , civilifé , qu'on ne
diftingue de la vertu que par l'intention
qui le fait agir & par les projets qui l'occupent
, c'eft ce vice ainfi déguifé qui
tend hommage à la vertu en fe cachant
fous la vettu même.
Voyez-vous cet homme affable , gracieux
, prévenant ; remarquez cet air em
preffé à vous fervir , cette modeftie dans
fes prétentions , ce dégagement de fes
propres interêts. Ne diriez-vous pas que
c'eft la feule vertu qui le guide ? Non , on
ne s'y trompe plus ; on le laiffe faire , H
cherche à s'élever en fe rabaiffant ; bientôt
, fi la fortune le favorife , il fçait fe
dédommager de tous les facrifices que fa
paffion lui coûte , & on le voit confacrer
au vice les récompenfes de la vertu.
Tout le monde le fçait , & le vice ne
l'ignore pas . La feule vertu a droit de
plaire , elle feule mérite d'être avoiiée de
l'homme né pour être vertueux. Ainfi à
quelque prix que ce foit il faut être vertueux
ou le paroître , fi l'on cherche à
regner dans l'efprit & le coeur des hommes.
Et qui eft- ce qui ne le cherche pas ?
Neceffité indifpenfable aux vicieux mêmes
, & de- là cet hommage forcé que le
vice rend à la vertu ; mais en eft- il moins
glorieux pour elle ?
I. Vol:
DECEMBRE . 1730. 2641
Il n'eft donc plus de prétexte qui autorife
l'homme à ne pas fe ranger du parti de
la vertu . Mille raifons concourent à
prouver fon mérite . Son feul ennemi . le
vice eft forcé de lui rendre hommage. Les
difcours , les fentimens , les oeuvres de
cet ennemi dépofent en fa faveur . Pourquoi
faut-il que nous méconnoiffions nos
vrais interêts ? notre veritable bonheur?
notre folide gloire ?
Videbunt recti & lætabuntur & omnis
iniquitas oppilabit os fuum, Pfal . 106. v. 429
vice lui-même eft forcé de rendre hom
à la vertu.
mage
Left fi beau d'être vertueux , & la
I droite raifon trouve la vertu fi conforme
à fes premieres idées , qu'il n'y a
pas de quoi s'étonner fi les hommes dans
Tous les âges ont, à l'envi , fouhaité ou affecté
d'être vertueux , & s'ils ont accor
dé à la vertu les plus grands éloges..
L'amour de l'eftime & de la gloire, qui
remue avec tant d'empire & de fuccès les
refforts du coeur de l'homme , l'a toujours
déterminé à chercher fa véritable
grandeur dans le fein de la vertu , où
d'un Phantôme qu'il a pris pour elle.
Dvj Peut I.Vol
2632 MERCURE DE FRANCE
Peut- être que ces hommages confondus
avec les intérêts de l'amour propre , ne:
furent pas affez purs ; mais quoique la
vertu pût en reprouver les intentions
& les motifs , ils ont fervi à publier &
à étendre fa gloire.
i
L'Univers entier a confpiré à relever
fon excellence ; & ceux qui ont ignoré
Dieu même , fe font fait un merite de
la connoître & de la pratiquer.
Les Sages , les Philofophes , les Poë
tes , les Orateurs , les Guerriers & les Politiques
, tous ont voulu être du nombre
de fes amis. Les Arts & les Sciences ont
épuisé leurs talens , ont employé leurs
plus belles couleurs pour la peindre dans
tout fon éclat . Au milieu de tant de
gloire & d'honneur acquis à la vertu , ce
qui la diſtingue effentiellement , c'eſt de
n'avoir jamais trouvé d'autre ennemi que
le vice. Soit envie , chagrin , ou confufion
de la part de cet ennemi , l'oppofi
tion qui regne entre l'aimable vertu , &
ce monftre hydeux fera toujours une
fource de guerre : mais telle eft la fin de
Piniquité , elle fe dément elle- même , &
les traits injurieux du vice ne fervent
qu'à relever la vertu. C'eft ainfi que
contre fon intention il forme , façonne ,
embélit de ces propres mains la Cou
ronne dont il doit ceindre fa tête . Plus-
1. Vola il
DECEMBRE. 1730 : 3633
tâche à la déprifer , plus il la rend aimable
& précieufe , fes fatyres , & fes
dédains font pour elle un Panégyrique.
Ecoutons- le parler , pénétrons fes fentimens
, étudions fes démarches , nous le
verrons par tout forcé de rendre hom
mage à la vertu..
Il n'y a qu'à fe déprévenir , qu'à fixer
le veritable fens , & la valeur des expreffions
dont le vice fe fert pour dégrader
la vertu : Si nous les examinons de près ,
nous trouverons qu'au fond ces vaines
déclamations ne portent que fur l'erreur
& l'aveuglement , qui eft l'apanage du
vice. Ingénieux à fe féduire , il fe forme:
de foles chimeres qu'il prend plaifir à
combattre ; ainfi rehauffe t- il d'autant
plus l'éclatde la veritable vertu , qu'il s'ef
force de groffir les traits dont il peint ces
monftres difformes , qu'il voudroit con--
fondre avec elle. Aveugle , s'il ne peut entierement
fe cacher à fa vive lumiere , il
en détourne ce refte de vûë ; & cherchant
ailleurs les feules apparences de la vertu ,
il penfe triompher , s'il en montre le
vuide. Funefte illufion ! Que n'eft- il per--
mis à l'humble vertu de vaincre fa mo
deftie , elle triompheróit bien glorieufement
à fon tour de cet ennemi obſtiné
à lui nuire : mais il eft une victoire , qui
lui eft plus chere. Bien - tôt cet ennemi
Is-Kobo avouera
1634 MERCURE DE FRANCE
;
avouëra fa défaite, & fera forcé de préparer
le fuperbe Triomphe où il fera traîné
captif. En effet , il fe combat lui -même
& releve la vertu par où il femble voufoir
la détruire.
Il n'apperçoit pas , dit- il , de vraie vertu,
ce ne font que des apparences vaines, une
imitation frivole , un foible crayon qu'il
découvre , au lieu de ce parfait original ;
de cette réalité effective qu'il fe croyoit
en droit de trouver. Qu'if combatte tant
qu'il voudra ces apparences frivoles, qu'il
démafque cette imitation hipocrite , qu'il
confonde ce crayon imparfait. Qu'a- t'elle
à craindre , l'innocente vertu ou plutôt
qu'elle gloire pour elle ; que fon ennemi
apprenne aux hommes à reconnoître fes
véritables traits : & à la diftinguer de ces
phantômes qui ne lui reflemblent que
pour la trahir ! Non le vice ne l'attaque
point ouvertement ; il y auroit trop à
perdre pour lui , & trop de honte à ´effuyer
, de combatre à vifage découvert
contre la vertu , elle qui eft feule aimable
, & qui merite d'être adorée de toute
la terre.
Les combats qu'il lui livre font bien
differens des combats ordinaires. C'eft
par fes éloges qu'il l'attaque , c'est par
les portraits outrez & chimériques qu'il
en fait , qu'il veut l'élever au deffus de la
I. Vol
portée
DECEMBRE. 1730. 2635
portée des hommes , & dégouter ainfi de
fa fuivre fes amis les plus paffionez.
Envain cette fille du ciel vient- elle habiter
parmi les hommes : envain ſe montre-
t- elle avec cette majefté , cette grandeur
, cette nobleffe qui lui eft propre::
envain vient elle étaler aux yeux des
mortels , cette heureufe fimplicité, cette
innocence pure , ce défintereffement genereux
, toutes les qualitez qui forment
fon caractere ; fi elle ne paroît feule , le
vice , par les impoftures , s'atttibuë tout
fon mérite ,
, pour faire difparoitre à nos
yeux fes attraits raviffans.
Ne craignons pas pourtant qu'il lui
faffe du tort ; il ne la méconnoit qu'à
force d'en relever le mérite , & d'en concevoir
de brillantes idées. Conduite , à la
verité , injurieuſe à l'homme vertueux ,
mais toujours glorieufe à la vertu ; il veut
qu'elle foit fans deffaut , qu'elle brille de
toutes parts ,fans obfcurité , fans nuage ;
c'eft peut-être le feul endroit , par où le
vice entretient encore quelque commerce
avec la verité & la lumiere. Il a fauvé du
naufrage de toutes les idées du jufte & du
vrai la feule notion de l'integrité de la
vertu ; refte bien honorable pour elle.
Livrons lui donc fans crainte les
deffauts des hommes vertueux ; avouons
lui , s'il le faut , que malgré leurs efforts,
I.Vol.
ils
2636 MERCURE DE FRANCE
Ils ne peuvent point fe garantir de quelqu'une
de fes atteintes. Nous fçaurons
Bien-tôt les deffendré de ces réproches ;
mais qu'il foit forcé , ce perfécuteur in
jufte , de rendre hommage à la vraie
vertu , dont les deffauts des hommes ne
fçauroient jamais ternir l'éclat nila beauté.
Que dis-je , ne le rend- il pas cet hom-.
mage ? & puifque par tout où il recon →
noit fon empire , il dédaigne de retrouver
la vertu . N'avoue- t-il pas qu'elle lui
eft toujours contraire , & que l'augufte'
privilege dont elle joüit , c'eſt de ne pouvoir
jamais fouffrir aucun commerce , ni
aucune liaiſon avec lui.
Pénétrons encore'fes fentimens en faveur
de la vertu ; ils vont plus loin que
fes paroles ; & cet hommage , tout muet
qu'il eft , ne releve pas ſeulement la verta ,
il honore encore infiniment les hommes
vertueux .
Faifons au vice , pour un inftant , la
plus grande grace que nous puiffions lui
faire ; donnons- lui un peu de bonne foi
& de candeur. Qu'il mette au jour fes
fentimens les plus intimes. Amateurs de
la vertu , voici votre éloge , & un éloge
qui n'eft point flaté . Déja j'apperçois au
fond de fon coeur ce fentiment gravé en¹
caracteres inéfaçables : VOUS ESTES PLUS
JUSTE QUE MOY. La haine , le dépit , l'en--
J. Volo vie
DECEMBRE. 1730. 2637
vie , la jaloufie , n'ont pû étouffer ce cri
interieur. Qu'il eft doux à la vertu & à
fes Partifans , de trouver dans le fein du
vice , de quoi le faire rougir , & fans infulter
à fon impuiffante malice , de quoi
le confondre par un fimple regard.
,
Telle eft cependant la fituation du vice
& de fes efclaves , ils ont beau affecter une
contenance affurée un air content &
tranquille ; on les approfondit , & plus
on les penetre, plus on découvre que s'ils
font capables de tromper, ils ne trompent
pas long- temps , leur gêne & leur contrainte
les trahit.
Paroiffes ici , hommes vicieux , & fouf
frez qu'on voye ce qui fe paffe dans le
fond de votre ame. Eft -il vrai que vous
n'eftimés pas la vertu , & que fes Amateurs
font l'objet de vos mépris , comme
ils le font quelquefois
de vos railleries &
de vos infultes Sçavez -vous bien accor
der vos fentimens
avec vos difcours ?
Quelle contradiction
étrange ! Ils fe fati
guent , ils fuent , ils s'expofent , fe facrifient
pour leurs paffions ; fouvent tout les
contredit , & jamais rien ne les rebute ;
chargés de mille chaînes qui les captivent,
ils perdentleur liberté : n'importe ; habiles
à charmer leur aveugle fureur , ils lui
donnent les noms les plus honorables
;
habileté , grandeur d'ame , nobleffe de
I Vol . coeur
2638 MERCURE DE FRANCÉ
coeur ; eft-il rien qui l'égale ! Mais qu'it
eft douloureux pour eux de ne pouvoir
faire taire une voix importune & fecrete
qui leur rappelle les charmes de l'aima-
Ble vertu, de cette précieuſe indépendan→
ce que la feule vertu donne ! On peut
s'agiter , s'étourdir , détourner les yeux
de ce port , d'où l'on s'eft éloigné par
une fole & aveugle conduite ; mais malgré
foy le coeur y rappelle : tels que dans
ces torrens rapides qui ravagent tout ce
qui s'oppofe à leur courſe , on voit fe
former des tourbillons , où les eaux fe
tournant vers leur fource , femblent fe
repentir de leur violence & porter envie
à la noble tranquillité de ces Fleuves bien
faifants & paifibles , qui répandent par
tout & la fertilité & l'abondance.
L'ambitieux , efclave de fa fortune , facrifie
inutilemment à cette Divinité inconſtante
& aveugle , fon repos & fa vie .
Que ne va-t'il chercher dans la modération
de la vertu , un bonheur qu'il cherche
vainement ailleurs ? bonheur qu'il
apperçoit , qu'il eftime , qu'il honore &
qu'il ne peut fe déterminer de gouter en
paix.
Trifte condition de l'homme vicieux !
toujours contraint de fe fuir lui- même,
d'être toujours en guerre avec fa propre
confcience , & de n'en pouvoir fouf-
I. Vol. frir
DECEMBRE. 1730. 2639
frir le regard critique. C'eft l'hommage
le plus honorable que le vice puiffe fendre
à la vertu , qui en tout bien differente
de lui , s'enveloppe de fon propre mérite ,
& fans courir de dangers , ni effuyer de
fatigues , fans traverſer les mers , ni franchir
les montagnes pour acquerir du relief
, pour fixer fur elle les regards des
hommes , fçait captiver leur eftime ; &
par la même force le vice à fe revêtir
du moins de fes apparences pour fe fau
ver de l'opprobre qui lui eft dû.
Hommage public & intereffant pour
elle. Oui , le vice dont le pouvoir eſt ſi
étendu & fi defpotique , emprunte les
dehors & les démarches de la vertu pour
affermir fon empire.
Ici naît le penible embarras où nous
nous trouvons , lorfqu'il s'agit de diftin
guer au vrai la vertu folide du vice tra
vefti. Tout est égal à nos yeux dans l'un
& dans l'autre. La vertu ne fçauroit faire
un gefte que le vice ne prétende fe rendre
propre, & qu'il ne fçache imiter . Pourroit-
il mieux faire connoître qu'il en fent
le mérite , que de n'ofer fe produire que
fous ces dehors empruntez.
Ne diſons rien de ces Monftres d'iniquité
que le vice met au jour , Monſtres
dont il rougit & qu'il defavoûë ; laiffons
part ces horribles, forfaits que le Soà
I. Vol leil
2640 MERCURE DE FRANCE
leil n'éclaire qu'à regret. Il eft un autre
vice , pour ainfi dire , civilifé , qu'on ne
diftingue de la vertu que par l'intention
qui le fait agir & par les projets qui l'occupent
, c'eft ce vice ainfi déguifé qui
tend hommage à la vertu en fe cachant
fous la vettu même.
Voyez-vous cet homme affable , gracieux
, prévenant ; remarquez cet air em
preffé à vous fervir , cette modeftie dans
fes prétentions , ce dégagement de fes
propres interêts. Ne diriez-vous pas que
c'eft la feule vertu qui le guide ? Non , on
ne s'y trompe plus ; on le laiffe faire , H
cherche à s'élever en fe rabaiffant ; bientôt
, fi la fortune le favorife , il fçait fe
dédommager de tous les facrifices que fa
paffion lui coûte , & on le voit confacrer
au vice les récompenfes de la vertu.
Tout le monde le fçait , & le vice ne
l'ignore pas . La feule vertu a droit de
plaire , elle feule mérite d'être avoiiée de
l'homme né pour être vertueux. Ainfi à
quelque prix que ce foit il faut être vertueux
ou le paroître , fi l'on cherche à
regner dans l'efprit & le coeur des hommes.
Et qui eft- ce qui ne le cherche pas ?
Neceffité indifpenfable aux vicieux mêmes
, & de- là cet hommage forcé que le
vice rend à la vertu ; mais en eft- il moins
glorieux pour elle ?
I. Vol:
DECEMBRE . 1730. 2641
Il n'eft donc plus de prétexte qui autorife
l'homme à ne pas fe ranger du parti de
la vertu . Mille raifons concourent à
prouver fon mérite . Son feul ennemi . le
vice eft forcé de lui rendre hommage. Les
difcours , les fentimens , les oeuvres de
cet ennemi dépofent en fa faveur . Pourquoi
faut-il que nous méconnoiffions nos
vrais interêts ? notre veritable bonheur?
notre folide gloire ?
Videbunt recti & lætabuntur & omnis
iniquitas oppilabit os fuum, Pfal . 106. v. 429
Fermer
Résumé : DISCOURS sur ces paroles : Le vice lui-même est forcé de rendre hommage à la vertu.
Le discours met en avant la supériorité de la vertu sur le vice. La vertu est décrite comme intrinsèquement belle et conforme à la raison, ce qui explique pourquoi elle a été aspirée et louée par les hommes de tous les âges. L'amour de l'estime et de la gloire pousse les individus à rechercher la véritable grandeur dans la vertu, bien que leurs motivations puissent parfois être mêlées à l'amour-propre. Le vice, malgré ses tentatives de dénigrer la vertu, ne fait que la magnifier. Les arts, les sciences, les sages, les philosophes, les poètes, les orateurs, les guerriers et les politiques ont tous célébré la vertu. En s'opposant à la vertu, le vice ne fait que renforcer son éclat. Les attaques du vice contre la vertu se retournent contre lui-même, car elles mettent en lumière les qualités de la vertu. Le vice, aveuglé par son propre aveuglement, ne peut cacher la lumière de la vertu. Il est forcé de reconnaître la supériorité de la vertu, même s'il essaie de la déprécier. Les hommes vicieux, malgré leurs efforts pour se déguiser en vertueux, finissent par révéler leur véritable nature. La vertu, par sa simplicité et son innocence, reste inébranlable et mérite d'être adorée. Le texte conclut en affirmant que la vertu est indispensable pour le bonheur et la gloire des hommes. Même le vice, malgré ses efforts pour la dénigrer, est forcé de lui rendre hommage. Il n'y a donc aucune excuse pour ne pas embrasser la vertu, car elle est la seule voie vers le véritable bonheur et la gloire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
6
p. 661-671
EXPLICATION Physico-Mathematique du Principe des Machines. Par L.P.C.J.
Début :
Deux Corps égaux ou inégaux, suspendus aux deux extrémitez d'un [...]
Mots clefs :
Corps, Mouvement, Force, Sensible, Mécanismes, Principe des Machines, Géomètres, Physiciens
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texteReconnaissance textuelle : EXPLICATION Physico-Mathematique du Principe des Machines. Par L.P.C.J.
EXPLICATIONPhysico-Mathematique
du Principe des Machines. Par L.P.C.J.
Dpendus aux deux extrémitez d'un
Eux Corps égaux ou inégaux , susLevier , ou d'un Bâton ou d'une Barre de
fer , lequel Levier de fer ou de bois ap
puyé
-662 MERCURE DE FRANCE
puyé sur un Pivot aigu , fixe et inébranlable , qui partage sa longueur en raison
réciproque des deux poids ; ces deux Corps
sont en équilibre et restent en repos ; aucun des deux ne pouvant descendre
parce qu'aucun ne peut prévaloir à lautre , à cause de l'égalité absolue de leurs
forces relatives. Voilà le fait et tout l'état de la question présente.
Or cette égalité de forces relatives ,
fondée sur la réciprocité des Corps et de
leur distance du point fixe , Descartes et
les Cartesiens , l'établissent sur ce que ,
que?
si ces Corps venoient à se remuer , leurs
mouvemens seroient égaux , les espaces.
parcourus ou les vitesses compensant les
masses , parce que la disposition de la
Machine détermine à un mouvement circulaire, d'autant plus grand que le Rayon
est plus long
C'est là une raison mathématique, tout
à- fait géometrique et abstraite , et mềme de la plus basse espece , et de celles
qui convainquant l'esprit sans l'éclairer ,
sans même le persuader , s'appell nt des
Réductions à l'absurde. Car si vous alliez
prétendre que ces Corps. devroient se remuer , on calculeroit leur mouvement
et leur force , et les trouvant absolument
égaux, on concluroit qu'une force égale
à
AVRIL 1732. 603
2 donc prévalu à une force égale ; ce qui
est absurde.
Les Géometres peuvent donc s'en contenter comme d'une démonstration qui¨
constate le fait ; mais les Physiciens venlent et demandent depuis long-temps une
raison qui l'explique. Il est bien question en
effet de la force qu'auroient ces Corps s'ils
venoient à se remuer. Ils ne se remuënt
pas et sont pourtant en équilibre ; il s'agit
de la force qu'ils ont actuellement et à
tous les instans pour s'y maintenir.
Descartes n'avoit garde d'aller plus loin.
Il étoit naturel d'expliquer cet équilibre
par l'effort actuel que font à chaque instant ces deux Corps pour descendre et se
surmonter. Mais ce celebre Philosophe ne
connoissoit point d'effort au mouvement
qui fut un mouvement actuel ; lui pourtant, qui par tout ailleurs , expliquoit tout
parle mouvement. Il est vrai qu'ici même
il recouroitau mouvement, mais à un mou--
vement possible et sensible , comme si les
mouvemens primitifs de la Nature , et
tout ce qui s'appelle forces méchaniques
et efforts , ne consistoient pas essentiellement dans des mouvemens secrets et
très-insensibles.
Les yeux ne vont pas là ; mais la rai
son , ou du moins le raisonnement y va
et
664 MERCURE DE FRANCE
et nous apprend que tout Corps pesant
étant toujours pesant , soit qu'il tombe
soit qu'il soit arrêté , soit qu'il soit forcé
même de monter , tend toûjours et fait
toûjours effort pour tomber , et a par
consequent toûjours un mouvement secret qui le sollicite à la chute , un mouvement naissant et sans cesse renaissant
àcoups redoublez , qui ne demande qu'à
se développer et à se changer en un mouvement continu , et par là sensible vers
le centre.
J'ai démontré ce mouvement secret des
Corps pesans dans mon Traité de Physique, imprimé à Paris , chez Cailleau. Et
il m'a parû que cette Démonstration avoit
passé sans contradiction ; et que tous
ceux , au moins dont j'ai eu occasion de
connoître les sentimens , l'avoient adop
tée. Il est temps de porter cela un peu
plus loin.
On la confond trop , ce me semble ,
pesanteur avec la chute ; et l'idée des Aneiens qui croyoient les Elemens quittes.
er exempts de pesanteur dans ce qu'ils
appelloient leurs Spheres propres ; l'Eau ,
par exemple , dans la Mer , l'Air dans
l'Atmosphere ; cette idée ne me paroît
que trop regner encore dans les esprits.
Je dois donc remarquer que la pesanteur
AVRIL. 1732. 665
teur est la cause , et que la chute n'est
qu'un effet ; qu'un Corps tombe parce
qu'il est pesant; mais que lors même qu'il ne tombe pas , il est toûjours pesant , et
que dans aucun instant il ne cesse de l'ê
tre. C'est-là ce qu'il faut bien sentir.
En quelque temps que vous tâchiez à
soulever un Corps pesant , vous le trouvez pesant , il vous résiste de toute sa
force, et il vous faut toute la vôtre pour
en venir à bout. Portez- le quelque temps
entre vos bras ou sur vos épaules , peuà peu il vous devient tout à fait insupportable et vous force à lâcher prise. Si
vous le suspendez à un fil , à une corde,
dès le moment que vous tranchez le fil,
il tombe , il n'attend pas vos ordres pour
cela , il tire , il tiraille le fil ou la corde ,
et après en avoir surmonté peu à peu le
tissu et rompu en détail tous les fila
mens , il la rompt tout- à- fait et tombe lourdement.
S'il est posé sur la terre, avec le temps
il l'enfonce et s'y enterre ; et si tout d'un
coup vous sappez sous lui cette terre qui
le porte, tout du même coup il tombe
plus bas , et toûjours aussi bas qu'il le
peut. Si vous coupez cette terre en plan
incliné, de quelque côté que vous fassiez
la pente, il y roule et gagne l'endroit
le plus bas.
666 MERCURE DE FRANCE
L'Eau même la plus immobile et la
plus croupissante , va couler tout de suite
si vous lui ouvrez une rigole en pente
à côté de son Båssin. Toutes les Rivieres
coulent et la Mer même a des Courans
et des Goufres soûterrains qui l'appel
lent d'abîme en abîme vers le centre
de la terre. Il est vrai que les abîmes n'étant pas infinis , l'eau ne tombe toûjours
que parce qu'elle remonte aussi toûjours
par d'autres conduits soûterrains dans
les Sources d'où elle recommence à con
ler vers le centre. Mais c'est qu'il y a
dans le corps de la Terre , comme dans
nos corps,un Principe de circulation qui,
sans ôter à l'eau la pesanteur , l'entretient/
dans une perpetuelle mobilité. Tout cela
est établi dans le Traité déja cité.
L'Air même , qu'on ne s'y trompe pas,
ne demande qu'à couler et à tomber : à
mesure qu'on creuse dans la terre , il y
entre et remplit les plus petites excavations. Dès que l'eau ou tout autre corps
quitte une place, l'Air la prend aussi- tôt.
Nous sentons nous-mêmes assez le
poids des Corps toûjours subsistant , toû
jours agissant. Nos jambes se lassent de
nous porter. Notre col , nos épaules pliroient sous notre tête , si elle n'avoit ses
momens de repos. Et puis il faut bien- tôt
οὐ κ
1
AVRIL. -1732. 1 667
ou tard , que l'affaissement de nos membres devenant general , nous rentrions
dans la poussiere , d'où un soufle de vie
qui s'exhale , nous avoit fait sortir. Tout
le monde sçait tout cela , je le crois.
Tous les Corps font donc un effort et
ont une tendance continuelle vers le centre. Cette tendance étoit la qualité occulte de nos Anciens. Ils la concevoient
comme un appétit et presque comme une
volonté naturelle de se réunir à leur centre. Descartes a fort bien remarqué que
la matiere pure n'avoit point de ces
sortes d'appétits et de volontez. Mais cette
tendance et cet effort étant pourtant- quelque chose de réel et de toûjours subsistant , il auroit dû , en supprimant une
mauvaise façon de les expliquer , y sub2
stituer un mouvement secret et insensible , qui est la seule façon dont un Corps
peut tendre et faire effort. M. de Leibnis
y reconnoissoit uneforce morte.
Mais il n'y a point ici de mort , et l'effort que les Corps font pour regagner
leur centre , est toûjours , sinon vivant ,
du moins très- vif et très- animé , et mê
me très- sensible , au moins dans ses effats.
: J'ai expliqué cet effort méchanique
dans l'Ouvrage en question , et j'ai fair voir
68 MERCURE DE FRANCE
voir qu'il consistoit dans un mouvement
non continu , parce qu'il est empêché ;
mais continuel et sans cesse redoublé
de vibration , de battement , d'oscillation
qui est le vrai mouvement primigénie de
la pesanteur , et l'unique cause tout- àfait primitive de la chute des Corps qui ont la liberté de tomber.
Pour rendre même ce Principe plus
sensible , j'ai fait voir que c'étoit le Principe general de la Nature , l'agent primitif de tous les Méchanismes , et que.
tout se faisoit dans l'Univers par l'impression d'un mouvement secret de vibration , tous les Corps étant buttez les
uns contre les autres, et faisant des efforts
et des contr'efforts continuels , d'où résultoit l'équilibre general.
Descartes se bornoit trop à son Principe de simple impulsion , qui étoit pourtant un beau Principe ou un demi Principe. Car point d'impulsion sans Répulsion. A bien prendre même les choses ,
l'impulsion n'est qu'un Principe secondaire et un effet sensible , un Phénomene
de la Répulsion.
Cui , tout ce que j'appelle cause Physique , cffort méchanique , action naturelle , est dû à la répulsion , au repoussement , et consiste formellement dans.
8
un
AVRIL: 17320 669
peu
un mouvement de vibration, vif, prompt,
étendu et sans cesse redoublé.
Nous pouvons sans sortir de nous-mêmes , nous en appercevoir avec un peu
d'attention. Nous ne sçaurions rien pousser , non pas même notre corps , notre
bras , notre jambe en avant , si nous ne
repoussons en même-temps en arriere
quelque chose de fixe et d'immobile qui
nous repousse en avant.
Par exemple , en marchant , nous repoussons le terrain , et il faut que ce terrain soutienne le repoussement et nous
le rende pour que nous avancions. Un
sable mouvant qui nous cede en partie ,
une terre labourée nous épuisent bientôt. Un pavé glissant qui ne nous oppose aucune inégalité pour soutenir l'effort de nos pieds , nous laisse tomber.
Nous ne sçaurions marcher sur l'eau.
Je ne me lasse point d'inculquer ce
Principe , sans lequel je ne connois point
de vraye Physique. Un Oiseau qui vole
ne vole en avant qu'en repoussant l'Air
avec ses aîles en arriere. Celui qui nâge
repousse l'eau avec ses bras , la Rame re.
pousse aussi l'eau ou le terrain. Et le vent
qui fait voguer un Vaisseau , quoiqu'il
semble n'avoir qu'un simple mouvement
d'impulsion directe , doit dans son origine
670 MERCURE DE FRANCE
-
rigine , avoir un Principe de répulsion ,
un point d'appui fixe qui l'empêche de
rétrograder. Et c'est par là que je crois
être en état de démontrer que tous les
vents prennent leur origine dans l'interieur même de la Terre et dans la réaction même du centre , qui est comme un
ressort toûjours bandé qui se débande du
côté où il trouve le moins de résistance.
Cela soit dit en passant.
Voyez deux hommes d'égale force buttez l'un contre l'autre , et qui font effort.
pour se culbuter. On les voit , après s'ê→
tre roidis par les jambes contre le terrain , "
agitez de vibrations assez sensibles , se
pousser et se repousser , avancer et reculer , ceder et reprendre le dessus avec
une alternative , qui seule maintient l'équilibre.
Voilà l'état précis de deux Corps plaecz en équilibre aux deux extrémitez
d'un Levier , partagé par le point fixe
mitoyen , en raison réciproque de leurs
pesanteurs. Toûjours pesant , toûjours faiSant effort pour se surmonter ou pour
rompre le Levier qui les arrête , ils sont
agitez d'un mouvement actuel de batrement ou de vibration qui fait leur force
actuelle et leur équilibre actuel.
Car cette force est égale de part et
d'autre
AVRIL 1732 678
d'autre, parce que le mouvement est égal.
Or, il est égal , parce qu'il est proportionné à la longueur des Leviers , tout
comme le mouvement sensible auquel
les Cartésiens ont recours et auquel il est,
je pense , démontré désormais qu'on n'a
nul besoin de recourir.
Tous les équilibres de l'Univers se font
par là , et il n'y a nul autre Principe Physique de tous les Méchanismes , soit naturels , soit artificiels. Toute puissance
appliquée à un Levier ou à toute autre
Machine , agit par les efforts qu'elle fait
à chaque instant , et tout effort agit par
secousses et par vibrations. Qu'on se rende tant soit peu attentif à l'effet de ses
propres mains et de ses bras , lorsqu'on
en fait , on y sentira , on y verra ces secousses et une espece de tremoussement ,
d'ébranlement vif et redoublé. J'avertirai même, en finissant, que lorsqu'on voudra se donner dans ce cas un peu plus
de force , on n'a qu'à donner à son bras,
à ses pieds , à son corps un pareil tremblement encore plus sensible et plus
prompt , cela aide tout- à- fait , et c'est la
Nature même qui nous indique ce secret,
qui est son secret.
du Principe des Machines. Par L.P.C.J.
Dpendus aux deux extrémitez d'un
Eux Corps égaux ou inégaux , susLevier , ou d'un Bâton ou d'une Barre de
fer , lequel Levier de fer ou de bois ap
puyé
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puyé sur un Pivot aigu , fixe et inébranlable , qui partage sa longueur en raison
réciproque des deux poids ; ces deux Corps
sont en équilibre et restent en repos ; aucun des deux ne pouvant descendre
parce qu'aucun ne peut prévaloir à lautre , à cause de l'égalité absolue de leurs
forces relatives. Voilà le fait et tout l'état de la question présente.
Or cette égalité de forces relatives ,
fondée sur la réciprocité des Corps et de
leur distance du point fixe , Descartes et
les Cartesiens , l'établissent sur ce que ,
que?
si ces Corps venoient à se remuer , leurs
mouvemens seroient égaux , les espaces.
parcourus ou les vitesses compensant les
masses , parce que la disposition de la
Machine détermine à un mouvement circulaire, d'autant plus grand que le Rayon
est plus long
C'est là une raison mathématique, tout
à- fait géometrique et abstraite , et mềme de la plus basse espece , et de celles
qui convainquant l'esprit sans l'éclairer ,
sans même le persuader , s'appell nt des
Réductions à l'absurde. Car si vous alliez
prétendre que ces Corps. devroient se remuer , on calculeroit leur mouvement
et leur force , et les trouvant absolument
égaux, on concluroit qu'une force égale
à
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2 donc prévalu à une force égale ; ce qui
est absurde.
Les Géometres peuvent donc s'en contenter comme d'une démonstration qui¨
constate le fait ; mais les Physiciens venlent et demandent depuis long-temps une
raison qui l'explique. Il est bien question en
effet de la force qu'auroient ces Corps s'ils
venoient à se remuer. Ils ne se remuënt
pas et sont pourtant en équilibre ; il s'agit
de la force qu'ils ont actuellement et à
tous les instans pour s'y maintenir.
Descartes n'avoit garde d'aller plus loin.
Il étoit naturel d'expliquer cet équilibre
par l'effort actuel que font à chaque instant ces deux Corps pour descendre et se
surmonter. Mais ce celebre Philosophe ne
connoissoit point d'effort au mouvement
qui fut un mouvement actuel ; lui pourtant, qui par tout ailleurs , expliquoit tout
parle mouvement. Il est vrai qu'ici même
il recouroitau mouvement, mais à un mou--
vement possible et sensible , comme si les
mouvemens primitifs de la Nature , et
tout ce qui s'appelle forces méchaniques
et efforts , ne consistoient pas essentiellement dans des mouvemens secrets et
très-insensibles.
Les yeux ne vont pas là ; mais la rai
son , ou du moins le raisonnement y va
et
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et nous apprend que tout Corps pesant
étant toujours pesant , soit qu'il tombe
soit qu'il soit arrêté , soit qu'il soit forcé
même de monter , tend toûjours et fait
toûjours effort pour tomber , et a par
consequent toûjours un mouvement secret qui le sollicite à la chute , un mouvement naissant et sans cesse renaissant
àcoups redoublez , qui ne demande qu'à
se développer et à se changer en un mouvement continu , et par là sensible vers
le centre.
J'ai démontré ce mouvement secret des
Corps pesans dans mon Traité de Physique, imprimé à Paris , chez Cailleau. Et
il m'a parû que cette Démonstration avoit
passé sans contradiction ; et que tous
ceux , au moins dont j'ai eu occasion de
connoître les sentimens , l'avoient adop
tée. Il est temps de porter cela un peu
plus loin.
On la confond trop , ce me semble ,
pesanteur avec la chute ; et l'idée des Aneiens qui croyoient les Elemens quittes.
er exempts de pesanteur dans ce qu'ils
appelloient leurs Spheres propres ; l'Eau ,
par exemple , dans la Mer , l'Air dans
l'Atmosphere ; cette idée ne me paroît
que trop regner encore dans les esprits.
Je dois donc remarquer que la pesanteur
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teur est la cause , et que la chute n'est
qu'un effet ; qu'un Corps tombe parce
qu'il est pesant; mais que lors même qu'il ne tombe pas , il est toûjours pesant , et
que dans aucun instant il ne cesse de l'ê
tre. C'est-là ce qu'il faut bien sentir.
En quelque temps que vous tâchiez à
soulever un Corps pesant , vous le trouvez pesant , il vous résiste de toute sa
force, et il vous faut toute la vôtre pour
en venir à bout. Portez- le quelque temps
entre vos bras ou sur vos épaules , peuà peu il vous devient tout à fait insupportable et vous force à lâcher prise. Si
vous le suspendez à un fil , à une corde,
dès le moment que vous tranchez le fil,
il tombe , il n'attend pas vos ordres pour
cela , il tire , il tiraille le fil ou la corde ,
et après en avoir surmonté peu à peu le
tissu et rompu en détail tous les fila
mens , il la rompt tout- à- fait et tombe lourdement.
S'il est posé sur la terre, avec le temps
il l'enfonce et s'y enterre ; et si tout d'un
coup vous sappez sous lui cette terre qui
le porte, tout du même coup il tombe
plus bas , et toûjours aussi bas qu'il le
peut. Si vous coupez cette terre en plan
incliné, de quelque côté que vous fassiez
la pente, il y roule et gagne l'endroit
le plus bas.
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L'Eau même la plus immobile et la
plus croupissante , va couler tout de suite
si vous lui ouvrez une rigole en pente
à côté de son Båssin. Toutes les Rivieres
coulent et la Mer même a des Courans
et des Goufres soûterrains qui l'appel
lent d'abîme en abîme vers le centre
de la terre. Il est vrai que les abîmes n'étant pas infinis , l'eau ne tombe toûjours
que parce qu'elle remonte aussi toûjours
par d'autres conduits soûterrains dans
les Sources d'où elle recommence à con
ler vers le centre. Mais c'est qu'il y a
dans le corps de la Terre , comme dans
nos corps,un Principe de circulation qui,
sans ôter à l'eau la pesanteur , l'entretient/
dans une perpetuelle mobilité. Tout cela
est établi dans le Traité déja cité.
L'Air même , qu'on ne s'y trompe pas,
ne demande qu'à couler et à tomber : à
mesure qu'on creuse dans la terre , il y
entre et remplit les plus petites excavations. Dès que l'eau ou tout autre corps
quitte une place, l'Air la prend aussi- tôt.
Nous sentons nous-mêmes assez le
poids des Corps toûjours subsistant , toû
jours agissant. Nos jambes se lassent de
nous porter. Notre col , nos épaules pliroient sous notre tête , si elle n'avoit ses
momens de repos. Et puis il faut bien- tôt
οὐ κ
1
AVRIL. -1732. 1 667
ou tard , que l'affaissement de nos membres devenant general , nous rentrions
dans la poussiere , d'où un soufle de vie
qui s'exhale , nous avoit fait sortir. Tout
le monde sçait tout cela , je le crois.
Tous les Corps font donc un effort et
ont une tendance continuelle vers le centre. Cette tendance étoit la qualité occulte de nos Anciens. Ils la concevoient
comme un appétit et presque comme une
volonté naturelle de se réunir à leur centre. Descartes a fort bien remarqué que
la matiere pure n'avoit point de ces
sortes d'appétits et de volontez. Mais cette
tendance et cet effort étant pourtant- quelque chose de réel et de toûjours subsistant , il auroit dû , en supprimant une
mauvaise façon de les expliquer , y sub2
stituer un mouvement secret et insensible , qui est la seule façon dont un Corps
peut tendre et faire effort. M. de Leibnis
y reconnoissoit uneforce morte.
Mais il n'y a point ici de mort , et l'effort que les Corps font pour regagner
leur centre , est toûjours , sinon vivant ,
du moins très- vif et très- animé , et mê
me très- sensible , au moins dans ses effats.
: J'ai expliqué cet effort méchanique
dans l'Ouvrage en question , et j'ai fair voir
68 MERCURE DE FRANCE
voir qu'il consistoit dans un mouvement
non continu , parce qu'il est empêché ;
mais continuel et sans cesse redoublé
de vibration , de battement , d'oscillation
qui est le vrai mouvement primigénie de
la pesanteur , et l'unique cause tout- àfait primitive de la chute des Corps qui ont la liberté de tomber.
Pour rendre même ce Principe plus
sensible , j'ai fait voir que c'étoit le Principe general de la Nature , l'agent primitif de tous les Méchanismes , et que.
tout se faisoit dans l'Univers par l'impression d'un mouvement secret de vibration , tous les Corps étant buttez les
uns contre les autres, et faisant des efforts
et des contr'efforts continuels , d'où résultoit l'équilibre general.
Descartes se bornoit trop à son Principe de simple impulsion , qui étoit pourtant un beau Principe ou un demi Principe. Car point d'impulsion sans Répulsion. A bien prendre même les choses ,
l'impulsion n'est qu'un Principe secondaire et un effet sensible , un Phénomene
de la Répulsion.
Cui , tout ce que j'appelle cause Physique , cffort méchanique , action naturelle , est dû à la répulsion , au repoussement , et consiste formellement dans.
8
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AVRIL: 17320 669
peu
un mouvement de vibration, vif, prompt,
étendu et sans cesse redoublé.
Nous pouvons sans sortir de nous-mêmes , nous en appercevoir avec un peu
d'attention. Nous ne sçaurions rien pousser , non pas même notre corps , notre
bras , notre jambe en avant , si nous ne
repoussons en même-temps en arriere
quelque chose de fixe et d'immobile qui
nous repousse en avant.
Par exemple , en marchant , nous repoussons le terrain , et il faut que ce terrain soutienne le repoussement et nous
le rende pour que nous avancions. Un
sable mouvant qui nous cede en partie ,
une terre labourée nous épuisent bientôt. Un pavé glissant qui ne nous oppose aucune inégalité pour soutenir l'effort de nos pieds , nous laisse tomber.
Nous ne sçaurions marcher sur l'eau.
Je ne me lasse point d'inculquer ce
Principe , sans lequel je ne connois point
de vraye Physique. Un Oiseau qui vole
ne vole en avant qu'en repoussant l'Air
avec ses aîles en arriere. Celui qui nâge
repousse l'eau avec ses bras , la Rame re.
pousse aussi l'eau ou le terrain. Et le vent
qui fait voguer un Vaisseau , quoiqu'il
semble n'avoir qu'un simple mouvement
d'impulsion directe , doit dans son origine
670 MERCURE DE FRANCE
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rigine , avoir un Principe de répulsion ,
un point d'appui fixe qui l'empêche de
rétrograder. Et c'est par là que je crois
être en état de démontrer que tous les
vents prennent leur origine dans l'interieur même de la Terre et dans la réaction même du centre , qui est comme un
ressort toûjours bandé qui se débande du
côté où il trouve le moins de résistance.
Cela soit dit en passant.
Voyez deux hommes d'égale force buttez l'un contre l'autre , et qui font effort.
pour se culbuter. On les voit , après s'ê→
tre roidis par les jambes contre le terrain , "
agitez de vibrations assez sensibles , se
pousser et se repousser , avancer et reculer , ceder et reprendre le dessus avec
une alternative , qui seule maintient l'équilibre.
Voilà l'état précis de deux Corps plaecz en équilibre aux deux extrémitez
d'un Levier , partagé par le point fixe
mitoyen , en raison réciproque de leurs
pesanteurs. Toûjours pesant , toûjours faiSant effort pour se surmonter ou pour
rompre le Levier qui les arrête , ils sont
agitez d'un mouvement actuel de batrement ou de vibration qui fait leur force
actuelle et leur équilibre actuel.
Car cette force est égale de part et
d'autre
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d'autre, parce que le mouvement est égal.
Or, il est égal , parce qu'il est proportionné à la longueur des Leviers , tout
comme le mouvement sensible auquel
les Cartésiens ont recours et auquel il est,
je pense , démontré désormais qu'on n'a
nul besoin de recourir.
Tous les équilibres de l'Univers se font
par là , et il n'y a nul autre Principe Physique de tous les Méchanismes , soit naturels , soit artificiels. Toute puissance
appliquée à un Levier ou à toute autre
Machine , agit par les efforts qu'elle fait
à chaque instant , et tout effort agit par
secousses et par vibrations. Qu'on se rende tant soit peu attentif à l'effet de ses
propres mains et de ses bras , lorsqu'on
en fait , on y sentira , on y verra ces secousses et une espece de tremoussement ,
d'ébranlement vif et redoublé. J'avertirai même, en finissant, que lorsqu'on voudra se donner dans ce cas un peu plus
de force , on n'a qu'à donner à son bras,
à ses pieds , à son corps un pareil tremblement encore plus sensible et plus
prompt , cela aide tout- à- fait , et c'est la
Nature même qui nous indique ce secret,
qui est son secret.
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Résumé : EXPLICATION Physico-Mathematique du Principe des Machines. Par L.P.C.J.
Le texte 'Explication Physico-Mathematique du Principe des Machines' traite du principe de l'équilibre des corps sur un levier. Lorsque deux corps, égaux ou inégaux, sont suspendus aux extrémités d'un levier appuyé sur un pivot fixe, ils sont en équilibre lorsque leurs forces relatives sont égales. Cette égalité repose sur la réciprocité des corps et de leur distance par rapport au point fixe. Les Cartésiens expliquent cet équilibre par des raisons mathématiques et géométriques, affirmant que si les corps se mettaient en mouvement, leurs mouvements seraient égaux, les espaces parcourus ou les vitesses compensant les masses. Cependant, les physiciens recherchent une explication plus profonde de la force actuelle des corps en équilibre. L'auteur critique Descartes pour ne pas avoir expliqué l'équilibre par l'effort actuel des corps. Il introduit l'idée d'un mouvement secret et insensible des corps pesants, qui tendent toujours à tomber, même lorsqu'ils sont arrêtés. Ce mouvement secret est décrit comme un effort continu et redoublé, essentiel pour maintenir l'équilibre. L'auteur distingue la pesanteur, cause de la chute, de la chute elle-même, qui en est l'effet. Il illustre cette tendance des corps à tomber par divers exemples, comme l'eau qui coule ou l'air qui remplit les espaces vides. Il conclut que tous les corps font un effort continu vers le centre, effort qui est la cause de l'équilibre. L'auteur critique également Descartes pour avoir négligé ce mouvement secret et insensible, et propose que l'impulsion est un effet secondaire de la répulsion. Il illustre ce principe par divers exemples, comme la marche, la nage ou le vol des oiseaux, montrant que tout mouvement implique une réaction de repoussement. Enfin, l'auteur affirme que l'équilibre des corps sur un levier est maintenu par des vibrations et des secousses, et que cette force est égale de part et d'autre car le mouvement est proportionné à la longueur des leviers. Il conclut que tous les équilibres de l'Univers se font par ces efforts continus et redoublés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 2599-2605
EXTRAIT du Memoire de M. Pitot, contenant la Description d'une Machine pour mesurer la vitesse des Eaux courantes, et le chemin ou le sillage des Vaisseaux; lû à la Rentrée publique de l'Académie Royale des Sciences, le lendemain de la S. Martin, 12. Novembre 1732.
Début :
Mr Pitot commence son Memoire par quelques Refléxions sur les ravages [...]
Mots clefs :
Vitesse, Machine, Eaux , Académie royale des sciences, Force, Courant, Navigation, Tube, Hydrauliques, Vaisseaux
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT du Memoire de M. Pitot, contenant la Description d'une Machine pour mesurer la vitesse des Eaux courantes, et le chemin ou le sillage des Vaisseaux; lû à la Rentrée publique de l'Académie Royale des Sciences, le lendemain de la S. Martin, 12. Novembre 1732.
EXTRAITdu Memoire de M.Pitot ,
contenant la Description d'une Machine
pour mesurer la vitesse des Eaux courantes , et le chemin ou le sillage des
Vaisseaux ; lû à la Rentrée publique de l'Académie Royale des Sciences , le
lendemain de la S. Martin , 12. Novembre 1732.
Pitot commence son Memoire
Mpar quelques Reflexions sur les ravages que causent la plupart des Fleuves et des Rivieres , par leurs changemens de lit et leurs débordemens. Que
pour construire utilement des Ouvrages
capables de prévenir ces désordres , comme des Levées , des Digues , des Jettées ,
il est important de connoître le degré
de force ou de vitesse du courant de l'eau,
de voir l'endroit du Fleuve où le courant
est le plus rapide , et de déterminer la direction du fil de l'eau. Il y a un grand
nombre d'autres occasions ( ajoûte M. Pitot ) où l'on a besoin de connoître la
1. Vala DY vitesse
2600 MERCURE DE FRANCE
vitesse des eaux des Rivieres , des Aque
ducs , des Ruisseaux , des Fontaines , soit
par la mesure de la jauge des mêmes
eaux, ce qui arrive fort souvent pour des
Projets de Canaux de Navigation , soit
pour connoître la force des eaux sur les
roues de Moulin ou de toute autre Machine muë par des courans d'eau, et connoître leurs effets ou leur produit ; soit
enfin pour déterminer l'endroit le plus
avantageux d'une Riviere pour placer ces
mêmes Machines.
M. Pitor explique ensuite la Methode
dont on s'est servi jusqu'à present pour
mesurer la vitesse des eaux courantes , et
expose les inconveniens de cette Méthode , dont les plus considerables sont de
ne pouvoir pas connoître la vitesse de
l'eau dans les endroits où il importe le
plus de la connoître , comme à l'entrée
ou à la sortie d'une Arche de Pont , &c.
La question de sçavoir si la vitesse des
caux vers le fond des Rivieres , est plus
grande ou plus petite qu'à leurs surfaces,
est curieuse et a souvent partagé les sentimens des Sçavans ; car suivant les loix
des Hydroliques , la vitesse des eaux vers
le fond doit être plus grande qu'à la surface; mais d'un autre côté les frottemens
des eaux contre le fond et les bords des
J. Vol Rivieres
DECEMBRE. 1732 2601
Rivieres , sont si considerables , que suivant les Démonstrations de M. Pitot , sans
les frottemens , la vitesse des eaux des
Fleuves seroit vingt ou trente fois plus
grande qu'elle n'est réellement. Ainsi
sans les frottemens , presque toutes les
eaux courantes seroient des Torrens affreux dont on ne tireroit aucun avan
tage.
au
Toutes ces questions également utiles
et curieuses , peuvent être éclaircies sur
le champ avec une grande facilité ,
moyen de l'Instrument proposé par M.Pitot; l'opération en est aussi simple que
celle de plonger un bâton dans l'eau et de
le retirer. Par cette Machine , ajoûte l'Académicien , on mesurera la juste quan
tité de la vitesse des eaux à telle profondeur qu'on voudra , et cela aussi aisément qu'à leur surface. On mesurera aussi
la vitesse de l'eau à l'entrée et à la sortie
des Arches de Pont , et il sera toûjours
aisé de trouver l'endroit du courant où
elle est la plus grande.
Cette Machine est très simple , M. Pitot la construit de deux façons ; la premiere consiste à un Tube de verre recourbé par un bout en entonnoir , ce Tube est log: dans une rénure faite à une
tringle de bois , taillée en prisme trianJ₂ Vola Dvj gulaire
4602 MERCURE DE FRANCE
gulaire. Les vitesses sont marquées en
pieds par seconde de temps , sur une
regle de cuivre qu'on peut arrêter le long
de la tringle ; à la seconde Machine , il
y a deux Tubes de verre , dont l'un n'est
pas recourbé et sért pour marquer le niveau de l'eau. Mais pour donner une description exacte et complette de ces Machines , il faudroit joindre ici des figures
et entrer dans des détails que nous renvoyons au Mémoire de l'Auteur.
Après la Description de la Machine et
'des moyens de s'en servir pour les eaux
coutantes , M. Pitot rapporte plusieurs
Experiences qu'il a faites sur les Ponts
de Paris , et dans plusieurs autres endroits de la Seine , où il a pris la vitesse
des eaux , tant à leurs surfaces que dans
le fond. Un des principaux résultats de
ces Experiences est qu'en general la vi--
tesse des eaux va en diminuant vers le
fond , sur tout aux endroits où elle est
le plus rapide vers la surface , il se trouve
aussi dans quelques endroits des mouvemens d'eau en tourbillon qui sont cachez¸
pour ainsi-dire , dans l'interieur des eaux,
mais que la Machine fait découvrir aisé
ment.
M. Pitot ajoûte encore à l'usage de sa
Machine , qu'on pourra faire plusieurs
LeVol. autres
་ DECEMBRE. 1732: 2603
·
autres Observations sur les eaux courant
res , utiles et curieuses , pour connoître
par exemple , la vitesse moyenne du total
des eaux d'une Riviere. Pour sçavoir si
les augmentations de vitesse sont proportionnelles aux accroissemens des eaux
ou dans quel rapport , pour voir quelle
est la relation entre les volumes d'eau es
la quantité des frottemens , &c. De-là
M. Pitot passe à la démonstration de l'effet de la Machine , il fait voir que cet
effet n'est qu'une application très-simple
du principe ou de la loi fondamentale
des Hydrauliques et du mouvement des
eaux ; application dont vrai-semblablement personne ne s'étoit encore avisé
elle est même très heureuse pour avoir
de justes déterminations. Car les vitesses
des eaux sont mesurées à cette Machine
par les élevations ou ascensions de l'eau,
et par le principe , les élevations de l'eau
sont comme les quarres des vitesses , une
vitesse double donne une hauteur quadruple ; une vitesse triple donne une hauteur neuffois plus grande ; ainsi le moindre changement de vitesse se fait connoître sur la Machine, par des differences très-sensibles. Après les Démonstrations de l'effet de la Machine , M. Pitot
donne les regles pour avoir les vitesses
1. Vol des
2604 MERCURE DE FRANCE
des eaux courantes en pieds et pouces par
seconde de temps relative aux élevations
de l'eau , et il a joint une Tablede toutes
les vitesses en pieds et pouces , correspon
dantes aux élevations de l'eau de pouces
en pouces et même de ligne en ligne.
Mais l'application la plus importante
et la plus utile que M. Pitot prétend qu'on
peut tirer de cette découverte , c'est la
connoissance et la mesure du chemin ou
du sillage des Vaisseaux ; ' il espere que
les Officiers de Marine et les Pilotes ,--les
plus obstinez à ne pas recevoir des nouveautez , seront forcez de convenir qu'on
n'a rien fait jusques à present , de plus
sûr et de plus commode pour mesurer
exactement la vitesse des Vaisseaux. Mais
il n'a point encore déterminé la meil
lure façon de placer sa Machine sur le
Vaisseau , elle ne consistera qu'en deux
petits tuyaux fixes , à l'un desquels on
verra le chemin du Vaisseau en toises par
minutes et par heures , comme l'on voit
les dégrez de chaleur à un Thermometre.
Enfin , M. Fitor finit son Memoire en
rapportant quelques Experiences qui ont
rapport au Sillage des Vaisseaux , ayant
remonté la Riviere sur un petit Bateau
à la voile par un ass z grand vent et
mesuré avec sa Machine le chemin du.
MI.Vol Batcaus
DECEMBRE. 1732. 2605
Bateau ; il assure que ces Experiences
lui ont réussi au- delà de son attente , les
mouvemens du Bateau causez par degrosses vagues , ne causent aucuns obstacles
à l'effet de la Machine , et il est convaincu qu'il n'y aura rien à craindre
non plus de la part des Roulis et du Tangage des Vaisseaux , ce qui´est extréme
ment avantageux.
contenant la Description d'une Machine
pour mesurer la vitesse des Eaux courantes , et le chemin ou le sillage des
Vaisseaux ; lû à la Rentrée publique de l'Académie Royale des Sciences , le
lendemain de la S. Martin , 12. Novembre 1732.
Pitot commence son Memoire
Mpar quelques Reflexions sur les ravages que causent la plupart des Fleuves et des Rivieres , par leurs changemens de lit et leurs débordemens. Que
pour construire utilement des Ouvrages
capables de prévenir ces désordres , comme des Levées , des Digues , des Jettées ,
il est important de connoître le degré
de force ou de vitesse du courant de l'eau,
de voir l'endroit du Fleuve où le courant
est le plus rapide , et de déterminer la direction du fil de l'eau. Il y a un grand
nombre d'autres occasions ( ajoûte M. Pitot ) où l'on a besoin de connoître la
1. Vala DY vitesse
2600 MERCURE DE FRANCE
vitesse des eaux des Rivieres , des Aque
ducs , des Ruisseaux , des Fontaines , soit
par la mesure de la jauge des mêmes
eaux, ce qui arrive fort souvent pour des
Projets de Canaux de Navigation , soit
pour connoître la force des eaux sur les
roues de Moulin ou de toute autre Machine muë par des courans d'eau, et connoître leurs effets ou leur produit ; soit
enfin pour déterminer l'endroit le plus
avantageux d'une Riviere pour placer ces
mêmes Machines.
M. Pitor explique ensuite la Methode
dont on s'est servi jusqu'à present pour
mesurer la vitesse des eaux courantes , et
expose les inconveniens de cette Méthode , dont les plus considerables sont de
ne pouvoir pas connoître la vitesse de
l'eau dans les endroits où il importe le
plus de la connoître , comme à l'entrée
ou à la sortie d'une Arche de Pont , &c.
La question de sçavoir si la vitesse des
caux vers le fond des Rivieres , est plus
grande ou plus petite qu'à leurs surfaces,
est curieuse et a souvent partagé les sentimens des Sçavans ; car suivant les loix
des Hydroliques , la vitesse des eaux vers
le fond doit être plus grande qu'à la surface; mais d'un autre côté les frottemens
des eaux contre le fond et les bords des
J. Vol Rivieres
DECEMBRE. 1732 2601
Rivieres , sont si considerables , que suivant les Démonstrations de M. Pitot , sans
les frottemens , la vitesse des eaux des
Fleuves seroit vingt ou trente fois plus
grande qu'elle n'est réellement. Ainsi
sans les frottemens , presque toutes les
eaux courantes seroient des Torrens affreux dont on ne tireroit aucun avan
tage.
au
Toutes ces questions également utiles
et curieuses , peuvent être éclaircies sur
le champ avec une grande facilité ,
moyen de l'Instrument proposé par M.Pitot; l'opération en est aussi simple que
celle de plonger un bâton dans l'eau et de
le retirer. Par cette Machine , ajoûte l'Académicien , on mesurera la juste quan
tité de la vitesse des eaux à telle profondeur qu'on voudra , et cela aussi aisément qu'à leur surface. On mesurera aussi
la vitesse de l'eau à l'entrée et à la sortie
des Arches de Pont , et il sera toûjours
aisé de trouver l'endroit du courant où
elle est la plus grande.
Cette Machine est très simple , M. Pitot la construit de deux façons ; la premiere consiste à un Tube de verre recourbé par un bout en entonnoir , ce Tube est log: dans une rénure faite à une
tringle de bois , taillée en prisme trianJ₂ Vola Dvj gulaire
4602 MERCURE DE FRANCE
gulaire. Les vitesses sont marquées en
pieds par seconde de temps , sur une
regle de cuivre qu'on peut arrêter le long
de la tringle ; à la seconde Machine , il
y a deux Tubes de verre , dont l'un n'est
pas recourbé et sért pour marquer le niveau de l'eau. Mais pour donner une description exacte et complette de ces Machines , il faudroit joindre ici des figures
et entrer dans des détails que nous renvoyons au Mémoire de l'Auteur.
Après la Description de la Machine et
'des moyens de s'en servir pour les eaux
coutantes , M. Pitot rapporte plusieurs
Experiences qu'il a faites sur les Ponts
de Paris , et dans plusieurs autres endroits de la Seine , où il a pris la vitesse
des eaux , tant à leurs surfaces que dans
le fond. Un des principaux résultats de
ces Experiences est qu'en general la vi--
tesse des eaux va en diminuant vers le
fond , sur tout aux endroits où elle est
le plus rapide vers la surface , il se trouve
aussi dans quelques endroits des mouvemens d'eau en tourbillon qui sont cachez¸
pour ainsi-dire , dans l'interieur des eaux,
mais que la Machine fait découvrir aisé
ment.
M. Pitot ajoûte encore à l'usage de sa
Machine , qu'on pourra faire plusieurs
LeVol. autres
་ DECEMBRE. 1732: 2603
·
autres Observations sur les eaux courant
res , utiles et curieuses , pour connoître
par exemple , la vitesse moyenne du total
des eaux d'une Riviere. Pour sçavoir si
les augmentations de vitesse sont proportionnelles aux accroissemens des eaux
ou dans quel rapport , pour voir quelle
est la relation entre les volumes d'eau es
la quantité des frottemens , &c. De-là
M. Pitot passe à la démonstration de l'effet de la Machine , il fait voir que cet
effet n'est qu'une application très-simple
du principe ou de la loi fondamentale
des Hydrauliques et du mouvement des
eaux ; application dont vrai-semblablement personne ne s'étoit encore avisé
elle est même très heureuse pour avoir
de justes déterminations. Car les vitesses
des eaux sont mesurées à cette Machine
par les élevations ou ascensions de l'eau,
et par le principe , les élevations de l'eau
sont comme les quarres des vitesses , une
vitesse double donne une hauteur quadruple ; une vitesse triple donne une hauteur neuffois plus grande ; ainsi le moindre changement de vitesse se fait connoître sur la Machine, par des differences très-sensibles. Après les Démonstrations de l'effet de la Machine , M. Pitot
donne les regles pour avoir les vitesses
1. Vol des
2604 MERCURE DE FRANCE
des eaux courantes en pieds et pouces par
seconde de temps relative aux élevations
de l'eau , et il a joint une Tablede toutes
les vitesses en pieds et pouces , correspon
dantes aux élevations de l'eau de pouces
en pouces et même de ligne en ligne.
Mais l'application la plus importante
et la plus utile que M. Pitot prétend qu'on
peut tirer de cette découverte , c'est la
connoissance et la mesure du chemin ou
du sillage des Vaisseaux ; ' il espere que
les Officiers de Marine et les Pilotes ,--les
plus obstinez à ne pas recevoir des nouveautez , seront forcez de convenir qu'on
n'a rien fait jusques à present , de plus
sûr et de plus commode pour mesurer
exactement la vitesse des Vaisseaux. Mais
il n'a point encore déterminé la meil
lure façon de placer sa Machine sur le
Vaisseau , elle ne consistera qu'en deux
petits tuyaux fixes , à l'un desquels on
verra le chemin du Vaisseau en toises par
minutes et par heures , comme l'on voit
les dégrez de chaleur à un Thermometre.
Enfin , M. Fitor finit son Memoire en
rapportant quelques Experiences qui ont
rapport au Sillage des Vaisseaux , ayant
remonté la Riviere sur un petit Bateau
à la voile par un ass z grand vent et
mesuré avec sa Machine le chemin du.
MI.Vol Batcaus
DECEMBRE. 1732. 2605
Bateau ; il assure que ces Experiences
lui ont réussi au- delà de son attente , les
mouvemens du Bateau causez par degrosses vagues , ne causent aucuns obstacles
à l'effet de la Machine , et il est convaincu qu'il n'y aura rien à craindre
non plus de la part des Roulis et du Tangage des Vaisseaux , ce qui´est extréme
ment avantageux.
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Résumé : EXTRAIT du Memoire de M. Pitot, contenant la Description d'une Machine pour mesurer la vitesse des Eaux courantes, et le chemin ou le sillage des Vaisseaux; lû à la Rentrée publique de l'Académie Royale des Sciences, le lendemain de la S. Martin, 12. Novembre 1732.
Le mémoire de M. Pitot, présenté à l'Académie Royale des Sciences le 12 novembre 1732, introduit une machine destinée à mesurer la vitesse des eaux courantes et le sillage des vaisseaux. Pitot met en avant les dommages causés par les fleuves et rivières en raison de leurs changements de lit et de leurs débordements, soulignant l'importance de connaître la vitesse du courant pour construire des ouvrages de prévention tels que des levées, des digues et des jetées. Pitot identifie plusieurs situations nécessitant la mesure de la vitesse des eaux, comme la jauge des eaux pour des projets de canaux, l'évaluation de la force des eaux sur les roues de moulin, ou la détermination des emplacements optimaux pour des machines hydrauliques. Il critique les méthodes existantes, notant qu'elles ne permettent pas de mesurer la vitesse dans des endroits critiques, comme à l'entrée ou à la sortie d'une arche de pont. Il aborde également la controverse sur la vitesse des eaux au fond des rivières par rapport à leur surface, en tenant compte des lois hydroliques et des frottements. La machine proposée par Pitot permet de mesurer la vitesse des eaux à différentes profondeurs et dans des endroits spécifiques, comme les arches de pont. Elle est composée de tubes de verre et de règles graduées. Pitot décrit plusieurs expériences réalisées sur la Seine, montrant que la vitesse des eaux diminue généralement vers le fond. Il mentionne également l'application de sa machine pour mesurer le sillage des vaisseaux, espérant que les officiers de marine reconnaîtront son utilité. Pitot conclut en rapportant des expériences réussies sur le sillage des bateaux, affirmant que les mouvements causés par les vagues n'affectent pas l'efficacité de la machine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 2817-2822
OBSERVATION sur l'impossibilité du Mouvement perpetuel.
Début :
Pour produire un Mouvement perptuel il faut une force infinie. [...]
Mots clefs :
Mouvement perpétuel, Force, Machines, Pendule, Action, Expérience, Horloge, Poids, Conserver , Principes des mécaniques
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OBSERVATION sur l'impossibilité du Mouvement perpetuel.
OBSERVATION sur l'impossibilité
du Mouvement perpetuel.
Our produire um Mouvement perpetuel Poil faut une force infinie.
Je prouverai cette proposition après
avoir marqué quelques suppositions que
je crois nécessaires à mon sujet.
Je suppose , 1. que pour construire un
II. Vol.
Mou.
2818 MERCURE DE FRANCE
>
Mouvement perpetuel , selon l'idée que
tout le monde en a on ne peut se servir des Elemens que dans une action
qu'on leur donne , et non pas dans celle
qu'ils ont naturellement ; par exemple ,
qui mettroit une roüe sur un Fleuve , ou
une voile au vent , n'auroit pas trouvé
pour cela le Mouvement perpetuel ; il faut que ce mouvement vienne de l'industrie des hommes et non pas de la
nature des choses. On voit par là que
le feu n'est pas propre à ce sujet , parce
qu'il exige toûjours une nouvelle maticre à consumer. La Terre n'y peut servir tout au plus que pour soutenir les Machines que l'on pourroit faire à cette
occasion ; il ne reste donc que les corps
solides inanimez , l'eau et l'air , dont il
faut encore exclure les eaux courantes
et les Vents.
2°. Que dans toutes les Machines qu'on
pourroit faire pour conserver le Mouvement , il faut nécessairement qu'une partie fasse mouvoir l'autre , commele Tambour fait mouvoir lePendule, et l'eau chasse l'air d'un Scyphon , &c. car autrement
si aucune partie ne poussoit l'autre , ou
il n'y auroit aucun Mouvement , ou chacune agiroit par sa propre force , et alors
ce Mouvement ne tireroit pas son prin
cipe de l'industrie des hommes.
DECEMBRE. 1732. 2819
39. Que tous les corps tendent naturellement au centre de la terre , et que
pour qu'un corps en puisse éloigner un autre , il faut que celui-là contienne une
plus grande force que celui- ci, parce qu'il
lui faut la force d'élever l'autre et de s'élever lui-même , d'où je conclus qu'on ne
trouvera jamais le Mouvement perpetuel
par deux corps qui agissent réciproquement l'un contre l'autre.
non que
4°. Que force perpetuelle et force infinie , sont une même chose ; car quelle
idée avons- nous d'une force infinie , sic'est une force qui souffrant sans
cesse une dissipation et un écoulement
d'une portion d'elle-même , ne peut ccpendant jamais être epuisée ? mais cette
même idée ne convient- elle pas à la force
perpetuelle , puisque nous comprenons
que dans tous les siecles des siecles avenir on ne sçauroit jamais l'épuiser ?
5°. Que qui dit Mouvement , dit action , donc , qui dit Mouvement perpetuel , dit action perp tuelle.
6°. Que qui dit action' , dit force , donc
qui dit action perpetuelle , dit force perpetuelle ou infinie ; car ce n'est qu'une
même chose. Je vais prouver maintenant que pour construire une Machine dont
quelque partie soit ou puisse être dans
II. Vol.
1820 MERCURE DE FRANCE
un Mouvement perpetuel , il faut qu'elle
renferme une force perpetuelle ou infinie.
Pour produire , dans quelque genre que
ce soit , un Mouvement d'une minute , il
faut un certain degré de force , et pour
en produire un de deux minutes , ou pour
conserver le premier dans la seconde minute , il faut deux degrez de force , ou
une force d'un degré de force renouvellée. Pour un Mouvement de quinze minutes , il faut quinze degrez de force ;
donc pour conserver un Mouvement pen
dant une infinité de minutes , il faudra
une infinité de degrez de force , ou une
force infinie.
L'experience est parfaitement conforme à ce que je viens d'avancer. Ayez une
Horloge à poids , laquelle étant posée à
une certaine hauteur et tirée par un juste
poids de 8. livres , puisse conserver son
Mouvement pendant 24. heures ; si vous
voulez gagner du temps et faire que de
la même hauteur le poids reste deux jours
à descendre , la chose n'est pas difficile ,
et on le peut en trois manieres ; sçavoir ,
en ajoutant une roue moyenne , ou en
allongeant la Verge de Pendule , ou enfin en ajoûtant une ou plusieurs poulies;
mais de quelque biais que vous vous y
preniez , pourvû que vous conserviez
II. Vol. toûjours
DECEMBR E. 1732. 2820
toujours la même Lentille qui est au bout
du Pendule , vous ne ferez jamais mar
cher votre Horloge deux jours , que vous
ne doubliez le poids , et si vous voulez
qu'elle aille 8. jours , il vous faudra de
toute necessité au moins 64. livres pesant;
d'où je conclus que la force doit toujours être proportionnée à la durée du
Mouvement, et que si le Mouvement doit
durer toujours, la force doitagir toujours.
Elle ne le peut si elle n'est ou infinic ou
renouvellée , et ce dernier mot est opposé
à l'idée du Mouvement perpetuel.
l'on
Il est encore certain que si jamais le
Mouvement perpetuel pouvoit se trouver,
ce seroit toujours suivant les principes
des Méchaniques , c'est-à-dire , en employant la force contre la force ; or le
principe universel des Méchaniques ,
prouve également l'impossibilité du Mouvement perpetuel , le voici : ce que
gagne en temps et en espace ,
on le
perd en force et ce que l'on gagne en
force on le perd en temps et en espace :
expliquons ce principe dans le cas de
l'Horloge , et nous tirerons ensuite une
conséquence toute naturelle. Votre Horloge n'alloit qu'un jour et elle en va 8.
vous avez gagné 7. jours de temps , mais
vous avez perdu en force 7. fois la pe- 11. Vol. santeur
2822 MERCURE DE FRANCE
santeur du premier poids , puisqu'au liett
de 8 livres pesant , il en faut 64. De ce
principe je conclus que celui qui voudra
gagner infiniment en temps , perdra infiniment en force , et que le Mouvement
perpetuel ne peut être l'effet que d'une
force infinie ; il est donc absolument impossible , puisque tous les hommes ensemble ne sont pas capables de former
une force infinie.
D'ailleurs les vaines recherches qu'en
ont faites jusques ici tant de personnes
sçavantes , forment une preuve morale
de son impossibilité ; les differens moyens
d'y parvenir qu'on a souvent proposez
et qui ont disparu d'abord après , autorisent mon opinion , et j'ose ici prédire à
tous ceux qui travailleront à le cherher ,
qu'ils perdront immanquablement les uns
leur temps et les autres leur réputation ,
s'ils hazardent sur cette matiere de donner un jour quelque chose au Public, Si
quelqu'un vouloit faire l'honneur de proposer quelque difficulté à l'Auteur de
ces Refléxions il ose promettre d'y
répondre. Il fait son séjour à Villeneuvskez- Avignon. Le 21 Août 1732.
›
B. L. S.
du Mouvement perpetuel.
Our produire um Mouvement perpetuel Poil faut une force infinie.
Je prouverai cette proposition après
avoir marqué quelques suppositions que
je crois nécessaires à mon sujet.
Je suppose , 1. que pour construire un
II. Vol.
Mou.
2818 MERCURE DE FRANCE
>
Mouvement perpetuel , selon l'idée que
tout le monde en a on ne peut se servir des Elemens que dans une action
qu'on leur donne , et non pas dans celle
qu'ils ont naturellement ; par exemple ,
qui mettroit une roüe sur un Fleuve , ou
une voile au vent , n'auroit pas trouvé
pour cela le Mouvement perpetuel ; il faut que ce mouvement vienne de l'industrie des hommes et non pas de la
nature des choses. On voit par là que
le feu n'est pas propre à ce sujet , parce
qu'il exige toûjours une nouvelle maticre à consumer. La Terre n'y peut servir tout au plus que pour soutenir les Machines que l'on pourroit faire à cette
occasion ; il ne reste donc que les corps
solides inanimez , l'eau et l'air , dont il
faut encore exclure les eaux courantes
et les Vents.
2°. Que dans toutes les Machines qu'on
pourroit faire pour conserver le Mouvement , il faut nécessairement qu'une partie fasse mouvoir l'autre , commele Tambour fait mouvoir lePendule, et l'eau chasse l'air d'un Scyphon , &c. car autrement
si aucune partie ne poussoit l'autre , ou
il n'y auroit aucun Mouvement , ou chacune agiroit par sa propre force , et alors
ce Mouvement ne tireroit pas son prin
cipe de l'industrie des hommes.
DECEMBRE. 1732. 2819
39. Que tous les corps tendent naturellement au centre de la terre , et que
pour qu'un corps en puisse éloigner un autre , il faut que celui-là contienne une
plus grande force que celui- ci, parce qu'il
lui faut la force d'élever l'autre et de s'élever lui-même , d'où je conclus qu'on ne
trouvera jamais le Mouvement perpetuel
par deux corps qui agissent réciproquement l'un contre l'autre.
non que
4°. Que force perpetuelle et force infinie , sont une même chose ; car quelle
idée avons- nous d'une force infinie , sic'est une force qui souffrant sans
cesse une dissipation et un écoulement
d'une portion d'elle-même , ne peut ccpendant jamais être epuisée ? mais cette
même idée ne convient- elle pas à la force
perpetuelle , puisque nous comprenons
que dans tous les siecles des siecles avenir on ne sçauroit jamais l'épuiser ?
5°. Que qui dit Mouvement , dit action , donc , qui dit Mouvement perpetuel , dit action perp tuelle.
6°. Que qui dit action' , dit force , donc
qui dit action perpetuelle , dit force perpetuelle ou infinie ; car ce n'est qu'une
même chose. Je vais prouver maintenant que pour construire une Machine dont
quelque partie soit ou puisse être dans
II. Vol.
1820 MERCURE DE FRANCE
un Mouvement perpetuel , il faut qu'elle
renferme une force perpetuelle ou infinie.
Pour produire , dans quelque genre que
ce soit , un Mouvement d'une minute , il
faut un certain degré de force , et pour
en produire un de deux minutes , ou pour
conserver le premier dans la seconde minute , il faut deux degrez de force , ou
une force d'un degré de force renouvellée. Pour un Mouvement de quinze minutes , il faut quinze degrez de force ;
donc pour conserver un Mouvement pen
dant une infinité de minutes , il faudra
une infinité de degrez de force , ou une
force infinie.
L'experience est parfaitement conforme à ce que je viens d'avancer. Ayez une
Horloge à poids , laquelle étant posée à
une certaine hauteur et tirée par un juste
poids de 8. livres , puisse conserver son
Mouvement pendant 24. heures ; si vous
voulez gagner du temps et faire que de
la même hauteur le poids reste deux jours
à descendre , la chose n'est pas difficile ,
et on le peut en trois manieres ; sçavoir ,
en ajoutant une roue moyenne , ou en
allongeant la Verge de Pendule , ou enfin en ajoûtant une ou plusieurs poulies;
mais de quelque biais que vous vous y
preniez , pourvû que vous conserviez
II. Vol. toûjours
DECEMBR E. 1732. 2820
toujours la même Lentille qui est au bout
du Pendule , vous ne ferez jamais mar
cher votre Horloge deux jours , que vous
ne doubliez le poids , et si vous voulez
qu'elle aille 8. jours , il vous faudra de
toute necessité au moins 64. livres pesant;
d'où je conclus que la force doit toujours être proportionnée à la durée du
Mouvement, et que si le Mouvement doit
durer toujours, la force doitagir toujours.
Elle ne le peut si elle n'est ou infinic ou
renouvellée , et ce dernier mot est opposé
à l'idée du Mouvement perpetuel.
l'on
Il est encore certain que si jamais le
Mouvement perpetuel pouvoit se trouver,
ce seroit toujours suivant les principes
des Méchaniques , c'est-à-dire , en employant la force contre la force ; or le
principe universel des Méchaniques ,
prouve également l'impossibilité du Mouvement perpetuel , le voici : ce que
gagne en temps et en espace ,
on le
perd en force et ce que l'on gagne en
force on le perd en temps et en espace :
expliquons ce principe dans le cas de
l'Horloge , et nous tirerons ensuite une
conséquence toute naturelle. Votre Horloge n'alloit qu'un jour et elle en va 8.
vous avez gagné 7. jours de temps , mais
vous avez perdu en force 7. fois la pe- 11. Vol. santeur
2822 MERCURE DE FRANCE
santeur du premier poids , puisqu'au liett
de 8 livres pesant , il en faut 64. De ce
principe je conclus que celui qui voudra
gagner infiniment en temps , perdra infiniment en force , et que le Mouvement
perpetuel ne peut être l'effet que d'une
force infinie ; il est donc absolument impossible , puisque tous les hommes ensemble ne sont pas capables de former
une force infinie.
D'ailleurs les vaines recherches qu'en
ont faites jusques ici tant de personnes
sçavantes , forment une preuve morale
de son impossibilité ; les differens moyens
d'y parvenir qu'on a souvent proposez
et qui ont disparu d'abord après , autorisent mon opinion , et j'ose ici prédire à
tous ceux qui travailleront à le cherher ,
qu'ils perdront immanquablement les uns
leur temps et les autres leur réputation ,
s'ils hazardent sur cette matiere de donner un jour quelque chose au Public, Si
quelqu'un vouloit faire l'honneur de proposer quelque difficulté à l'Auteur de
ces Refléxions il ose promettre d'y
répondre. Il fait son séjour à Villeneuvskez- Avignon. Le 21 Août 1732.
›
B. L. S.
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Résumé : OBSERVATION sur l'impossibilité du Mouvement perpetuel.
Le texte traite de l'impossibilité du mouvement perpétuel. L'auteur affirme que la création d'un tel mouvement requiert une force infinie. Pour appuyer cette thèse, il présente plusieurs arguments. Premièrement, il souligne que la réalisation d'un mouvement perpétuel dépend de l'ingéniosité humaine plutôt que des forces naturelles des éléments. Deuxièmement, dans toute machine conçue pour maintenir un mouvement, une partie doit en actionner une autre. Troisièmement, tous les corps tendent naturellement vers le centre de la Terre, rendant impossible un mouvement perpétuel basé sur l'action réciproque de deux corps. Quatrièmement, une force perpétuelle est équivalente à une force infinie, car elle ne peut jamais être épuisée. Cinquièmement, un mouvement perpétuel implique une action perpétuelle, donc une force perpétuelle ou infinie. Enfin, pour maintenir un mouvement perpétuel, il faut une force infinie, car la durée du mouvement est proportionnelle à la force nécessaire. L'auteur utilise l'exemple d'une horloge à poids pour illustrer son propos. Il montre que pour prolonger la durée du mouvement de l'horloge, il est nécessaire d'augmenter la force appliquée. Il conclut que le mouvement perpétuel est impossible car il nécessiterait une force infinie, que les humains ne peuvent pas produire. Les recherches infructueuses menées jusqu'alors renforcent cette conclusion.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 213-228
REFLEXIONS sur le nouveau Traité du Sublime de M. Silvain, Avocat au Parlement de Paris, dont il est fait mention dans le Mercure de Novembre 1732.
Début :
L'Auteur de ce nouvel Ouvrage a prétendu rencherir sur le Traité du Sublime [...]
Mots clefs :
Sublime, Définition, Longin, Vrai, Despréaux, Sentiments, Élévation, Force, Grandeur, Exemples, Style, Éloquence
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS sur le nouveau Traité du Sublime de M. Silvain, Avocat au Parlement de Paris, dont il est fait mention dans le Mercure de Novembre 1732.
REFLEXIONS sur le nouveau Traité
du Sublime de M. Silvain , Avocat an
Parlement de Paris , dont il est fait mention
dans le Mercure de Novembre
1732.
L'entu de ce nusur le Traité du Su--
' Auteur de ce nouvel Ouvrage a préblime
de Longin , traduit depuis longtems
par l'Illustre M. Despreaux , et malgré
les Eclaircissemens qui se voyent dans
la Préface du même Traité, sur la nature et
le caractere du Sublime , M. Silvain a
fait le procès à Longin , sous prétexte
qu'il a manqué de donner la veritable définition
du Sublime ; mais il est aisé de
faire voir que l'Auteur s'est trompé dans
ses idées , et que c'est à tort qu'il a voulu
établir sa réputation sur les ruines de
celle de Longin : il ne faut pour cela que
rapporter les paroles de M. Despreaux
qui sont une Apologie parfaite de l'un et
de l'autre.
>
» Il ne reste plus , dit M. Despreaux ;
" pour finir cette Préface , que de dire ce
» que Longin entend par Sublime ; car
» comme il a écrit de cette maniere après
25 Cé
214 MERCURE DE FRANCE
» Cécilius , qui avoit presque employé
"tout son Livre à montrer ce que c'est
"que Sublime , il n'a pas crû devoir re-
» battre une chose qui n'avoit été déja
discutée
que trop
par un autre. Il faut
» donc sçavoir que par Sublime , Longin
» n'entend pas ce que les Orateurs appel-
» lent le stile sublime , mais cet extraor-
» dinaire et ce merveilleux qui frappe dans
» le discours , et qui fait qu'un Ouvrage
» enleve , ravit , transporte . Le stile su-
» blime veut toujours de grands mots
»
,
mais le Sublime se peut trouver dans
» une seule pensée , dans une seule figu-
» re , dans un tour de paroles . Une chose
peut être dans le stile sublime , et n'ê-
» tre pourtant pas sublime : c'est - à - dire
» n'avoir rien d'extraordinaire et de sur-
» prenant. Par exemple , le Souverain
» Arbitre de la Nature , d'une seule paro-
» le forma la lumiere . Voilà qui est dans
» le stile sublime , cela n'est pas néan-
» moins sublime , parce qu'il n'y a rien là
» de fort merveilleux , et qu'un autre ne
pût aisément trouver. Mais Dicu dit
» que la lumiere se fasse , et la lumiere se
fit : ce tour extraordinaire d'expression
» qui marque si bien l'obéissance de la
créature aux ordres du Créateur , est
veritablement sublime , et a quelque
F
» cho
>>
FEVRIER . 1733 215
» chose de divin . Il.faut donc entendre
» par sublime dans Longin , l'extraordi-
» naire , le surprenant , et comme je l'ai
» traduit , le merveilleux dans le dis
» cours.
Voilà les paroles de M. Despreaux ; il
est bien surprenant qu'après un pareil
éclaircissement , tiré des pensées et des
éxemples de Longin , qui a cité , quoique
Payen , le Passage de la Genese comme
une marque du vrai Sublime , M. Silvain
ait pourtant accusé l'ancien Rhe
teur de n'avoir pas connu le Sublime
d'avoir oublié le principal but de son
Ouvrage , qui étoit , à ce qu'il prétend ,
de donner la définition du Sublime ; comme
si le manque de définition empêchoit
d'entendre ce qu'a dit Longin dans le reste
de son Ouvrage , où il marque si expressément
ce que c'est que le Sublime
ainsi qu'on l'a vû par les paroles de
M. Despreaux.
que
La surprise est d'autant plus grande ;
M. Silvain en est convenu lui - même,
par ce qu'il a fait dire à Longin même ,
page 372. Il faut sçavoir , dit-il , que
» par sublime , Longin n'entend pas ce
» que les Orateurs appellent le stile Su
»blime , mais cet extraordinaire et ce
>> merveilleux qui frape dans le discours ,
> et
216 MERCURE DE FRANCE
net qui fait qu'un Ouvrage enleve , ravit
, transporte. C'est en propres termes
ce qu'a dit M. Despreaux , dont
l'Auteur a copié les paroles. Il paroit donc
qu'il s'est contredit lui-même , quand il
a accusé Longin de n'avoir pas connu le
Sublime , après qu'il en a donné la notion
la plus claire et la plus parfaite qu'on
pouvoit souhaiter. N'importe ; parce que
Longin n'a point donné la définition litterale
du Sublime , le Censeur lui fait son
procès , il l'accuse d'imprudence et d'ignorance.
C'est ce qu'il a fait à la page
381. où il s'exprime de la sorte : » Je ne
» répeterai point ici , dit-il , ce que j'ai
déja dit , qu'il me paroît que Longin
» n'a pas bien traité sa matiere , et qu'il
» n'a pas connu le Sublime. On le mon-
» treroit plus aisément , ajoûte t'il , s'il
» en avoit donné une définition , et on ne
>> peut connoître ce qu'il pense que par
» ses raisonnemens et ses exemples. Peuton
excuser une pareille contradiction ? et
n'est- ce pas manquer d'équité que de condamner
d'uncôté ce qu'on a approuvé de
33
Pautre ?
Quoi donc ne suffit- il pas que Lon-
?
gin ait montré par ses raisonnemens et
par ses exemples ce que c'est que le Sublime
? Faut- il que le manque de définition
qui
FEVRIER: 1733. 217
qui peut aisément être suppléé , détruise
ce qu'il a dit si clairement , et en termes
si précis , que le Censeur n'a pû s'empêcher
de lui rendre cette justice à la page
372. » qu'il a parfaitement connu la natu-
» re du Sublime ; mais il prétend ensuite
» qu'or, la connoîtroit mieux , s'il en avoit
» donné une définition . Peut- il ignorer
qu'il y a des choses qui s'entendent quelquefois
plus aisément par des raisonnemens
et par des exemples que par des définitions
, et que le sentiment causé par
ces exemples est d'ordinaire plus vif, plus
prompt et plus décisif que par la connoissance
qu'on tire d'une simple définition
?
D'ailleurs , comme les définitions doivent
toujours être courtes , et renfermer
beaucoup en peu de mots ; il n'est pas
fort aisé d'y réussir , et Longin a senti
sans doute la difficulté qu'il y a d'en faire
une bonne , principalement dans un sujet
qui embrasse tant de matieres et de
notions differentes ; mais quand on pour.
roit attribuer son silence à quelqu'autre
cause , il est injuste d'attaquer la réputa,
tion d'un ancien Rheteur , estimé et reveré
de tous les Sçavans , de l'accuser de
n'avoir pas connu le Sublime , dans le
tems qu'on avoue qu'il en a donné les
exem
218 MERCURE DE FRANCE:
exemples les plus convaincants .
Mais il paroît que l'Auteur n'a blâme
Longin du manque de définition , que
pour avoir lieu d'en donner une de sa façon
, et pour la faire passer pour excellente
, il faut donc voir et examiner cette
définition , telle qu'on l'a rapportée dans
le Mercure , page 2415.
» Le Sublime , dit- il , est un discours
» d'un tour extraordinaire , qui par les
» plus nobles images , et par les plus
>> grands sentimens , dont il fait sentir
» toute la noblesse par ce tour même d'expression
, éleve l'ame au - dessus de ces
» idées ordinaires de grandeur , et qui la
» portant tout-à- coup avec admiration à
» ce qu'il y a de plus élevé dans la Natu-
» re la ravit , et lui donne une haute
idée d'elle- même.
,
:
Voilà sa définition ; l'Auteur du Mercure
a dit nettement sur le rapport du
Public , que bien des gens l'ont trouvée
trop longue , et que c'est plutôt une des
cription qu'une définition . En cela ils ont
eu raison il s'agissoit de montrer ce que
le sublime est en lui-même , et non pas
quels sont les effets qu'il produit ; il falloit
marquer la cause et l'origine de ces
effets. En suivant cette régle , il auroit
pû définir le Sublime , autant du moins
que
FEVRIER. 1733 219
que la chose est possible ; au lieu qu'en
mettant plusieurs phrases tout de suite
il n'a fait proprement qu'une tirade d'Eloquence
, qui n'a pû contenter les vrais
Connoisseurs. J'ajoûte que sa prétenduë
définition est fausse presque dans toutes
ses parties. Venons à la preuve , et reprenons.
» Le Sublime , dit- il , est un discours
d'un tour extraordinaire , qui par les
plus nobles images , et par les plus grands
» sentimens , dont il fait sentir toute la
» noblesse par ce tour même d'expression ,
» éleve l'ame au - dessus de ses idées ordinaires
de grandeur...
A quoi bon parler en cet endroit des
plus nobles images et des plus grands sentimens
, puisqu'il paroît par le sentiment
de M. Despreaux , que le Sublime se peut
trouver dans une pensée , dans une figu
dans un tour de paroles ; or comment
faire entrer dans un si petit espace
ces images ou ces sentimens dont parle
l'Auteur à moins que chaque pensée
chaque figure et chaque tour d'expression
, ne fussent aussi longues que sa définition
Ignore- t'il que le Sublime peut
quelquefois se rencontrer dans un seul
mot : c'est ce qu'on pourroit justifier par
des exemples , et il ne sert de rien d'alleguer
220 MERCURE DE FRANCE
leguer que cette derniere espece de Su
blime ne regarde que les sentimens : car
on peut répondre , que c'est presque dans
les seuls sentimens que le Sublime se manifeste
et se fait sentir , et il s'ensuit de
là que sa définition n'est pas exacte.
Mais à quoi bon ajoûter , que le Subli
me en portant l'ame tout à coup à ce
» qu'il y a de plus élevé dans la Nature
la ravit , et lui donne une haute idée d'elle-
même ? Est- il vrai qu'on ne puisse être
frappé d'un trait sublime , sans concevoir
aussi- tôt une haute idée de soi - même ?
Quelqu'un a- t'il fait cette refléxion
qu'en lisant un Ouvrage qui l'a charmé ,
qui l'a enlevé , il s'est rendu ce témoigna
ge en secret ; » voilà un trait admirable
qui me donne une grande idée de moi-
» même ; je m'estime , et je m'applaudis
» de cette pensée , comme si c'étoit moi
» qui l'eusse produite ; me voilà rempli
» d'un noble orgüeil : je n'ai plus rien à
» désirer , après la belle idée qu'on me
donne de ma grandeur et de ma péné-
» tration naturelle. Je le répéte , a- t'on
jamais fait un pareil retour , une pareille
refléxion sur soi - même ? que si personne
n'oseroit tenir ce langage , comment l'Auteur
a- t'il pû faire entrer cette idée dans
sa définition ?
11
FEVRIER . 1733. 221
•
.
,
Il est vrai qu'il a copié cet endroit du
Traité de Longin , qui dit que le Su-
»blime inspire à l'ame , je ne sçai quel
>> noble orgueil , comme si elle avoit con-
» çû les choses mêmes qu'elle admire :
mais outre que cette expression n'est pas
tout-à- fait semblable à celle de l'Auteur ,
et que M. Despreaux s'est bien gardé de
l'inserer dans ses Eclaircissemens ne
croyant pas , sans doute , que cela fut nécessaire
,l'Auteur devoit distinguer ce qui
est solide de ce qui ne l'est pas : et l'on
ne doit pas suivre les Anciens , quand ils
paroissent aller trop loin. Quoiqu'il en
soit , cette refléxion sur soi même ne peut
guére arriver que dans les occasions où
P'Orateur parle avec beaucoup de passion ;
car la passion est l'ame de la parole ; et
alors le coeur émû et transporté de la justesse
et de l'élévation de ce qu'il sent , il
applaudit à ces sentimens , comme s'il
les avoit lui - même conçûs : mais cela ne
va pas jusqu'à donner aux Auditeurs une
plus grande idée d'eux mêmes , ni à leur
inspirer de l'orgueil : cet orgüeil seroit
trop imperceptible pour pouvoir être démêlé
parmi les mouvemens d'admiration
que cause le Sublime . On l'admire veritablement
, mais on ne pense nullement.
à s'admirer soi-même. Au surplus , cette
B éxa222
MERCURE DE FRANCE
éxageration de Longin n'empêche pas
qu'il n'ait parfaitement connu et exprimé
le caractere du Sublime ; mais l'Auteur
ne devoit pas la faire entrer dans sa définition
, ainsi qu'on vient de le dire.
On voit par tout ce détail , où l'on a
été obligé d'entrer , que cette définition
est défectueuse ; qu'elle péche par sa longueur
, et par les paroles inutiles dont
elle est chargée ; et qu'on a eu raison
de relever les fautes qu'il y a commises.
2
On me dira , sans doute , que puisque
j'ai entrepris de blâmer celle de l'Auteur
je suis obligé d'en donner une autre , et
qu'il faut necessairement qu'elle soit meilleure.
Eh bien , je vais la donner cette
définition ; je suis persuadé du moins
qu'on n'y trouvera pas les mêmes défauts
que dans la sienne . Je dis donc , que
le Sublime n'est autre chose , que le vrai
dans toute son élevation et toute sa force.
Cette notion est courte , elle est simple
elle comprend tout ce qu'on peut dire du
Sublime.
Je dis le vrai , soit dans la Nature ;
soit dans l'Eloquence et dans la Poësie
parce qu'il n'y a que le vrai qui puisse
frapper , plaire , toucher , persuader , et
remplir l'ame d'admiration et de plaisir.
C'est
FEVRIER.
1733 225
C'est la maxime de Despreaux , comme
il paroît par ces deux Vers .
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable,
Il doit régner par tout , et même dans la
Fable.
Je dis , dans toute son élévation et toute
sa force , pour le distinguer des expres
sions ordinaires , qui n'ont rien que de
médiocre , parce que c'est la mediocrité
des sentimens et des pensées qui éloigne
absolument le discours de la grandeur et
de la noblesse du Sublime.
Je soûtiens que lorsqu'un Auteur s'est
élevé au dessus de la mediocrité , c'est
une necessité que ses Ouvrages soient sublimes
et pour s'en convaincre , il ne
faut que jetter les yeux sur les grands
Hommes qui se sont signalez de nos jours
dans l'Eloquence et dans la Poësie. Les
Corneilles , les Racines ont été sublimes
dans leurs Tragédies . Combien de traits
y remarque - t'on qui frappent tout à la
fois l'esprit et le coeur ? quelle grandeur ,
quelle elevation , quelle noblesse ! plusieurs
Livres sont remplis des differents
traits qu'on en a recueillis ; c'est pour
quoi il n'est pas necessaire de s'étendre là
dessus .
Bij Les
224 MERCURE DE FRANCE
Les Despreaux , les Lafontaines ont été
sublimes dans leurs Poësies , l'un a excellé
dans la Satyre , et dans ses Epitres
au Roi , dans lesquelles on peut dire qu'il
égalé le merite de ce grand Prince,
L'autre dans ses Fables , selon le sentiment
de M. de la Bruyere , a élevé les petits
Sujets jusqu'au sublime , a été plus loin
que ses modeles , modele lui- même difficile
à imiter. Il faut ajoûter ce qu'a dit
M. de la Motte , en parlant du même
Poëte .
Au gré de ce nouvel Esope ,
Les animaux prennent la voix ;
Sous leurs discours il enveloppe
Des Leçons même pour les Rois.
Une douceur simple , élegante ,
En riant , par tout y présente
La Nature et la Verité ,
De quelle grace il les anime !
Oui , peut- être que le Sublime
Cede à cette naïveté.
Voila le Sublime attribué à un Auteur¸
qui n'a écrit cependant que des Fables ,
D'où vient cela ? c'est qu'en faisant agir
et parler les animaux d'une maniere qui
şemble n'avoir rien que de puerile , il en
a tiré des moralitez si élevées et si toui
chan
FEVRIER. 1733. 225
:
chantes , qu'elles enseignent les plus grandes
vertus et les pensées les plus raisonnables
c'est par cette élevation et cette
force qu'il a prêtée aux petits sujets, qu'il
les a rendus veritablement sublimes; d'où
vient , dis-je , cet heureux succès ? c'est
que cet Auteur inimitable a mis par tout
le vrai dans son plus beau jour ; c'est
qu'il a sçû instruire en riant , en badinant
, et par ce badinage spirituel , qu'on
avoit crû impossible avant lui dans les Fables
; il a enlevé l'estime , l'admiration et
les applaudissemens des plus grands hommes.
Sera- t- on surpris de me voir loüer
si avantageusement un tel Poëte ? J'oserai
dire encore , que ses Fables me paroissenţ
divines , et que c'est peut-être ce que
nous avons en notre Langue de plus parfait.
Mais revenons à notre définition.Questce
que le Sublime dans l'Eloquence ? Je
le dirai selon les principes que j'ai déja
posez ; c'est le vrai exprimé dans toute
son élevation et toute sa force , soit par
rapport à l'esprit , soit par rapport au
coeur. En pourra-t'on disconvenir ? Les
Bossuets , les Flechiers , les Bourdalouës ,
n'en sont- ils pas des preuves convaincantes
? Qu'on lise les Oraisons Funebres de
M. Bossuet, de la Reine d'Angleterre , de
Biij la
1
226 MERCURE DE FRANCE
la Duchesse d'Orleans , et du grand Prin
ce de Condé , on y trouvera et le Sublime
religieux , et le Sublime naturel , alliez
ensemble dans toute leur perfection . J'en
rapporterois des exemples , ou plutôt je
les ai ci - devant rapportez dans mes Refléxions
sur l'Eloquence , inserées dans l'un
des Mercures.
,
:
Qu'on lise celles de l'éloquent M. Fléchier
surtout celles de la Reine et de
M. de Turenne , on y verra le vrai dans
toute son élevation et toute sa force : les
vertus chrétiennes , les vertus civiles >
morales et militaires y paroissent dans
tout leur éclat on est ébloui de la grandeur
du Heros , mais on ne l'est pas
moins de celle de l'Orateur. On en peut
dire autant de ses Panegyriques des Saints
qui sont des Chef- d'oeuvres. Voilà pour
ce qui regarde le Sublime des louanges.
Quant au fameux Bourdalouë on
trouve dans ses Discours le vrai , c'est àdire
, la raison dans sa plus grande élévation
et sa plus grande force ; et c'est là
que regne le Sublime de la persuasion et
de la science des moeurs : sans parler de
ses Oraisons Funebres où il n'a pas
moins brillé que dans sesDiscours de morale
.
Voilà
FEVRIER. 1733 . 227
6
Voilà ma définition pleinement justifiée
et dans la cause et dans les effets. La voilà
exprimée avec la briéveté et la précision
qui manquent à celle du Censeur de
Longin.
On me permettra d'ajouter , que le Sublime
doit être partagé dans celui des
faits , et dans celui des sentimens ou des
expressions. Le sublime des faits , tel
qu'on le voit dans les Histoires , ne sçauroit
être imité ; il dépend uniquement de
la grandeur de ceux qui en sont les Auteurs.
Il n'y a que celui des sentimens et
des expressions qui puisse être l'objet de
l'Art, et il est inutile de demander là- dessus
s'il y a un Art du Sublime . Qui en
doute mais il n'est pas necessaire d'en
donner des régles : ou plutôt la plus sûre
et la plus précise , c'est d'exprimer le
vrai dans toute son élevation et toute sa
force ; c'est de l'étudier , de l'approfon
dir , d'en mesurer toute l'étenduë , de
l'embellir de tous les ornemens et de toute
la vivacité que la Nature et l'Art peuvent
fournir ; et comme j'ai déja dit , que
la passion est l'ame de la parole , c'est
en l'animant , en l'élevant , en la perfectionnant
, qu'on peut parvenir au Subli
me , c'est par cette voye qu'on s'y doir
prendre mais il faut pour cela que la
B iiij Na228
MERCURE DE FRANCE
Nature ait donné à l'Orateur , au Poëte ,
à l'Ecrivain , toure la force et toute la
grandeur de génie qui convient à ces
trois differentes Professions.
J. C.
A Nismes le 3 Janvier 1733 .
du Sublime de M. Silvain , Avocat an
Parlement de Paris , dont il est fait mention
dans le Mercure de Novembre
1732.
L'entu de ce nusur le Traité du Su--
' Auteur de ce nouvel Ouvrage a préblime
de Longin , traduit depuis longtems
par l'Illustre M. Despreaux , et malgré
les Eclaircissemens qui se voyent dans
la Préface du même Traité, sur la nature et
le caractere du Sublime , M. Silvain a
fait le procès à Longin , sous prétexte
qu'il a manqué de donner la veritable définition
du Sublime ; mais il est aisé de
faire voir que l'Auteur s'est trompé dans
ses idées , et que c'est à tort qu'il a voulu
établir sa réputation sur les ruines de
celle de Longin : il ne faut pour cela que
rapporter les paroles de M. Despreaux
qui sont une Apologie parfaite de l'un et
de l'autre.
>
» Il ne reste plus , dit M. Despreaux ;
" pour finir cette Préface , que de dire ce
» que Longin entend par Sublime ; car
» comme il a écrit de cette maniere après
25 Cé
214 MERCURE DE FRANCE
» Cécilius , qui avoit presque employé
"tout son Livre à montrer ce que c'est
"que Sublime , il n'a pas crû devoir re-
» battre une chose qui n'avoit été déja
discutée
que trop
par un autre. Il faut
» donc sçavoir que par Sublime , Longin
» n'entend pas ce que les Orateurs appel-
» lent le stile sublime , mais cet extraor-
» dinaire et ce merveilleux qui frappe dans
» le discours , et qui fait qu'un Ouvrage
» enleve , ravit , transporte . Le stile su-
» blime veut toujours de grands mots
»
,
mais le Sublime se peut trouver dans
» une seule pensée , dans une seule figu-
» re , dans un tour de paroles . Une chose
peut être dans le stile sublime , et n'ê-
» tre pourtant pas sublime : c'est - à - dire
» n'avoir rien d'extraordinaire et de sur-
» prenant. Par exemple , le Souverain
» Arbitre de la Nature , d'une seule paro-
» le forma la lumiere . Voilà qui est dans
» le stile sublime , cela n'est pas néan-
» moins sublime , parce qu'il n'y a rien là
» de fort merveilleux , et qu'un autre ne
pût aisément trouver. Mais Dicu dit
» que la lumiere se fasse , et la lumiere se
fit : ce tour extraordinaire d'expression
» qui marque si bien l'obéissance de la
créature aux ordres du Créateur , est
veritablement sublime , et a quelque
F
» cho
>>
FEVRIER . 1733 215
» chose de divin . Il.faut donc entendre
» par sublime dans Longin , l'extraordi-
» naire , le surprenant , et comme je l'ai
» traduit , le merveilleux dans le dis
» cours.
Voilà les paroles de M. Despreaux ; il
est bien surprenant qu'après un pareil
éclaircissement , tiré des pensées et des
éxemples de Longin , qui a cité , quoique
Payen , le Passage de la Genese comme
une marque du vrai Sublime , M. Silvain
ait pourtant accusé l'ancien Rhe
teur de n'avoir pas connu le Sublime
d'avoir oublié le principal but de son
Ouvrage , qui étoit , à ce qu'il prétend ,
de donner la définition du Sublime ; comme
si le manque de définition empêchoit
d'entendre ce qu'a dit Longin dans le reste
de son Ouvrage , où il marque si expressément
ce que c'est que le Sublime
ainsi qu'on l'a vû par les paroles de
M. Despreaux.
que
La surprise est d'autant plus grande ;
M. Silvain en est convenu lui - même,
par ce qu'il a fait dire à Longin même ,
page 372. Il faut sçavoir , dit-il , que
» par sublime , Longin n'entend pas ce
» que les Orateurs appellent le stile Su
»blime , mais cet extraordinaire et ce
>> merveilleux qui frape dans le discours ,
> et
216 MERCURE DE FRANCE
net qui fait qu'un Ouvrage enleve , ravit
, transporte. C'est en propres termes
ce qu'a dit M. Despreaux , dont
l'Auteur a copié les paroles. Il paroit donc
qu'il s'est contredit lui-même , quand il
a accusé Longin de n'avoir pas connu le
Sublime , après qu'il en a donné la notion
la plus claire et la plus parfaite qu'on
pouvoit souhaiter. N'importe ; parce que
Longin n'a point donné la définition litterale
du Sublime , le Censeur lui fait son
procès , il l'accuse d'imprudence et d'ignorance.
C'est ce qu'il a fait à la page
381. où il s'exprime de la sorte : » Je ne
» répeterai point ici , dit-il , ce que j'ai
déja dit , qu'il me paroît que Longin
» n'a pas bien traité sa matiere , et qu'il
» n'a pas connu le Sublime. On le mon-
» treroit plus aisément , ajoûte t'il , s'il
» en avoit donné une définition , et on ne
>> peut connoître ce qu'il pense que par
» ses raisonnemens et ses exemples. Peuton
excuser une pareille contradiction ? et
n'est- ce pas manquer d'équité que de condamner
d'uncôté ce qu'on a approuvé de
33
Pautre ?
Quoi donc ne suffit- il pas que Lon-
?
gin ait montré par ses raisonnemens et
par ses exemples ce que c'est que le Sublime
? Faut- il que le manque de définition
qui
FEVRIER: 1733. 217
qui peut aisément être suppléé , détruise
ce qu'il a dit si clairement , et en termes
si précis , que le Censeur n'a pû s'empêcher
de lui rendre cette justice à la page
372. » qu'il a parfaitement connu la natu-
» re du Sublime ; mais il prétend ensuite
» qu'or, la connoîtroit mieux , s'il en avoit
» donné une définition . Peut- il ignorer
qu'il y a des choses qui s'entendent quelquefois
plus aisément par des raisonnemens
et par des exemples que par des définitions
, et que le sentiment causé par
ces exemples est d'ordinaire plus vif, plus
prompt et plus décisif que par la connoissance
qu'on tire d'une simple définition
?
D'ailleurs , comme les définitions doivent
toujours être courtes , et renfermer
beaucoup en peu de mots ; il n'est pas
fort aisé d'y réussir , et Longin a senti
sans doute la difficulté qu'il y a d'en faire
une bonne , principalement dans un sujet
qui embrasse tant de matieres et de
notions differentes ; mais quand on pour.
roit attribuer son silence à quelqu'autre
cause , il est injuste d'attaquer la réputa,
tion d'un ancien Rheteur , estimé et reveré
de tous les Sçavans , de l'accuser de
n'avoir pas connu le Sublime , dans le
tems qu'on avoue qu'il en a donné les
exem
218 MERCURE DE FRANCE:
exemples les plus convaincants .
Mais il paroît que l'Auteur n'a blâme
Longin du manque de définition , que
pour avoir lieu d'en donner une de sa façon
, et pour la faire passer pour excellente
, il faut donc voir et examiner cette
définition , telle qu'on l'a rapportée dans
le Mercure , page 2415.
» Le Sublime , dit- il , est un discours
» d'un tour extraordinaire , qui par les
» plus nobles images , et par les plus
>> grands sentimens , dont il fait sentir
» toute la noblesse par ce tour même d'expression
, éleve l'ame au - dessus de ces
» idées ordinaires de grandeur , et qui la
» portant tout-à- coup avec admiration à
» ce qu'il y a de plus élevé dans la Natu-
» re la ravit , et lui donne une haute
idée d'elle- même.
,
:
Voilà sa définition ; l'Auteur du Mercure
a dit nettement sur le rapport du
Public , que bien des gens l'ont trouvée
trop longue , et que c'est plutôt une des
cription qu'une définition . En cela ils ont
eu raison il s'agissoit de montrer ce que
le sublime est en lui-même , et non pas
quels sont les effets qu'il produit ; il falloit
marquer la cause et l'origine de ces
effets. En suivant cette régle , il auroit
pû définir le Sublime , autant du moins
que
FEVRIER. 1733 219
que la chose est possible ; au lieu qu'en
mettant plusieurs phrases tout de suite
il n'a fait proprement qu'une tirade d'Eloquence
, qui n'a pû contenter les vrais
Connoisseurs. J'ajoûte que sa prétenduë
définition est fausse presque dans toutes
ses parties. Venons à la preuve , et reprenons.
» Le Sublime , dit- il , est un discours
d'un tour extraordinaire , qui par les
plus nobles images , et par les plus grands
» sentimens , dont il fait sentir toute la
» noblesse par ce tour même d'expression ,
» éleve l'ame au - dessus de ses idées ordinaires
de grandeur...
A quoi bon parler en cet endroit des
plus nobles images et des plus grands sentimens
, puisqu'il paroît par le sentiment
de M. Despreaux , que le Sublime se peut
trouver dans une pensée , dans une figu
dans un tour de paroles ; or comment
faire entrer dans un si petit espace
ces images ou ces sentimens dont parle
l'Auteur à moins que chaque pensée
chaque figure et chaque tour d'expression
, ne fussent aussi longues que sa définition
Ignore- t'il que le Sublime peut
quelquefois se rencontrer dans un seul
mot : c'est ce qu'on pourroit justifier par
des exemples , et il ne sert de rien d'alleguer
220 MERCURE DE FRANCE
leguer que cette derniere espece de Su
blime ne regarde que les sentimens : car
on peut répondre , que c'est presque dans
les seuls sentimens que le Sublime se manifeste
et se fait sentir , et il s'ensuit de
là que sa définition n'est pas exacte.
Mais à quoi bon ajoûter , que le Subli
me en portant l'ame tout à coup à ce
» qu'il y a de plus élevé dans la Nature
la ravit , et lui donne une haute idée d'elle-
même ? Est- il vrai qu'on ne puisse être
frappé d'un trait sublime , sans concevoir
aussi- tôt une haute idée de soi - même ?
Quelqu'un a- t'il fait cette refléxion
qu'en lisant un Ouvrage qui l'a charmé ,
qui l'a enlevé , il s'est rendu ce témoigna
ge en secret ; » voilà un trait admirable
qui me donne une grande idée de moi-
» même ; je m'estime , et je m'applaudis
» de cette pensée , comme si c'étoit moi
» qui l'eusse produite ; me voilà rempli
» d'un noble orgüeil : je n'ai plus rien à
» désirer , après la belle idée qu'on me
donne de ma grandeur et de ma péné-
» tration naturelle. Je le répéte , a- t'on
jamais fait un pareil retour , une pareille
refléxion sur soi - même ? que si personne
n'oseroit tenir ce langage , comment l'Auteur
a- t'il pû faire entrer cette idée dans
sa définition ?
11
FEVRIER . 1733. 221
•
.
,
Il est vrai qu'il a copié cet endroit du
Traité de Longin , qui dit que le Su-
»blime inspire à l'ame , je ne sçai quel
>> noble orgueil , comme si elle avoit con-
» çû les choses mêmes qu'elle admire :
mais outre que cette expression n'est pas
tout-à- fait semblable à celle de l'Auteur ,
et que M. Despreaux s'est bien gardé de
l'inserer dans ses Eclaircissemens ne
croyant pas , sans doute , que cela fut nécessaire
,l'Auteur devoit distinguer ce qui
est solide de ce qui ne l'est pas : et l'on
ne doit pas suivre les Anciens , quand ils
paroissent aller trop loin. Quoiqu'il en
soit , cette refléxion sur soi même ne peut
guére arriver que dans les occasions où
P'Orateur parle avec beaucoup de passion ;
car la passion est l'ame de la parole ; et
alors le coeur émû et transporté de la justesse
et de l'élévation de ce qu'il sent , il
applaudit à ces sentimens , comme s'il
les avoit lui - même conçûs : mais cela ne
va pas jusqu'à donner aux Auditeurs une
plus grande idée d'eux mêmes , ni à leur
inspirer de l'orgueil : cet orgüeil seroit
trop imperceptible pour pouvoir être démêlé
parmi les mouvemens d'admiration
que cause le Sublime . On l'admire veritablement
, mais on ne pense nullement.
à s'admirer soi-même. Au surplus , cette
B éxa222
MERCURE DE FRANCE
éxageration de Longin n'empêche pas
qu'il n'ait parfaitement connu et exprimé
le caractere du Sublime ; mais l'Auteur
ne devoit pas la faire entrer dans sa définition
, ainsi qu'on vient de le dire.
On voit par tout ce détail , où l'on a
été obligé d'entrer , que cette définition
est défectueuse ; qu'elle péche par sa longueur
, et par les paroles inutiles dont
elle est chargée ; et qu'on a eu raison
de relever les fautes qu'il y a commises.
2
On me dira , sans doute , que puisque
j'ai entrepris de blâmer celle de l'Auteur
je suis obligé d'en donner une autre , et
qu'il faut necessairement qu'elle soit meilleure.
Eh bien , je vais la donner cette
définition ; je suis persuadé du moins
qu'on n'y trouvera pas les mêmes défauts
que dans la sienne . Je dis donc , que
le Sublime n'est autre chose , que le vrai
dans toute son élevation et toute sa force.
Cette notion est courte , elle est simple
elle comprend tout ce qu'on peut dire du
Sublime.
Je dis le vrai , soit dans la Nature ;
soit dans l'Eloquence et dans la Poësie
parce qu'il n'y a que le vrai qui puisse
frapper , plaire , toucher , persuader , et
remplir l'ame d'admiration et de plaisir.
C'est
FEVRIER.
1733 225
C'est la maxime de Despreaux , comme
il paroît par ces deux Vers .
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable,
Il doit régner par tout , et même dans la
Fable.
Je dis , dans toute son élévation et toute
sa force , pour le distinguer des expres
sions ordinaires , qui n'ont rien que de
médiocre , parce que c'est la mediocrité
des sentimens et des pensées qui éloigne
absolument le discours de la grandeur et
de la noblesse du Sublime.
Je soûtiens que lorsqu'un Auteur s'est
élevé au dessus de la mediocrité , c'est
une necessité que ses Ouvrages soient sublimes
et pour s'en convaincre , il ne
faut que jetter les yeux sur les grands
Hommes qui se sont signalez de nos jours
dans l'Eloquence et dans la Poësie. Les
Corneilles , les Racines ont été sublimes
dans leurs Tragédies . Combien de traits
y remarque - t'on qui frappent tout à la
fois l'esprit et le coeur ? quelle grandeur ,
quelle elevation , quelle noblesse ! plusieurs
Livres sont remplis des differents
traits qu'on en a recueillis ; c'est pour
quoi il n'est pas necessaire de s'étendre là
dessus .
Bij Les
224 MERCURE DE FRANCE
Les Despreaux , les Lafontaines ont été
sublimes dans leurs Poësies , l'un a excellé
dans la Satyre , et dans ses Epitres
au Roi , dans lesquelles on peut dire qu'il
égalé le merite de ce grand Prince,
L'autre dans ses Fables , selon le sentiment
de M. de la Bruyere , a élevé les petits
Sujets jusqu'au sublime , a été plus loin
que ses modeles , modele lui- même difficile
à imiter. Il faut ajoûter ce qu'a dit
M. de la Motte , en parlant du même
Poëte .
Au gré de ce nouvel Esope ,
Les animaux prennent la voix ;
Sous leurs discours il enveloppe
Des Leçons même pour les Rois.
Une douceur simple , élegante ,
En riant , par tout y présente
La Nature et la Verité ,
De quelle grace il les anime !
Oui , peut- être que le Sublime
Cede à cette naïveté.
Voila le Sublime attribué à un Auteur¸
qui n'a écrit cependant que des Fables ,
D'où vient cela ? c'est qu'en faisant agir
et parler les animaux d'une maniere qui
şemble n'avoir rien que de puerile , il en
a tiré des moralitez si élevées et si toui
chan
FEVRIER. 1733. 225
:
chantes , qu'elles enseignent les plus grandes
vertus et les pensées les plus raisonnables
c'est par cette élevation et cette
force qu'il a prêtée aux petits sujets, qu'il
les a rendus veritablement sublimes; d'où
vient , dis-je , cet heureux succès ? c'est
que cet Auteur inimitable a mis par tout
le vrai dans son plus beau jour ; c'est
qu'il a sçû instruire en riant , en badinant
, et par ce badinage spirituel , qu'on
avoit crû impossible avant lui dans les Fables
; il a enlevé l'estime , l'admiration et
les applaudissemens des plus grands hommes.
Sera- t- on surpris de me voir loüer
si avantageusement un tel Poëte ? J'oserai
dire encore , que ses Fables me paroissenţ
divines , et que c'est peut-être ce que
nous avons en notre Langue de plus parfait.
Mais revenons à notre définition.Questce
que le Sublime dans l'Eloquence ? Je
le dirai selon les principes que j'ai déja
posez ; c'est le vrai exprimé dans toute
son élevation et toute sa force , soit par
rapport à l'esprit , soit par rapport au
coeur. En pourra-t'on disconvenir ? Les
Bossuets , les Flechiers , les Bourdalouës ,
n'en sont- ils pas des preuves convaincantes
? Qu'on lise les Oraisons Funebres de
M. Bossuet, de la Reine d'Angleterre , de
Biij la
1
226 MERCURE DE FRANCE
la Duchesse d'Orleans , et du grand Prin
ce de Condé , on y trouvera et le Sublime
religieux , et le Sublime naturel , alliez
ensemble dans toute leur perfection . J'en
rapporterois des exemples , ou plutôt je
les ai ci - devant rapportez dans mes Refléxions
sur l'Eloquence , inserées dans l'un
des Mercures.
,
:
Qu'on lise celles de l'éloquent M. Fléchier
surtout celles de la Reine et de
M. de Turenne , on y verra le vrai dans
toute son élevation et toute sa force : les
vertus chrétiennes , les vertus civiles >
morales et militaires y paroissent dans
tout leur éclat on est ébloui de la grandeur
du Heros , mais on ne l'est pas
moins de celle de l'Orateur. On en peut
dire autant de ses Panegyriques des Saints
qui sont des Chef- d'oeuvres. Voilà pour
ce qui regarde le Sublime des louanges.
Quant au fameux Bourdalouë on
trouve dans ses Discours le vrai , c'est àdire
, la raison dans sa plus grande élévation
et sa plus grande force ; et c'est là
que regne le Sublime de la persuasion et
de la science des moeurs : sans parler de
ses Oraisons Funebres où il n'a pas
moins brillé que dans sesDiscours de morale
.
Voilà
FEVRIER. 1733 . 227
6
Voilà ma définition pleinement justifiée
et dans la cause et dans les effets. La voilà
exprimée avec la briéveté et la précision
qui manquent à celle du Censeur de
Longin.
On me permettra d'ajouter , que le Sublime
doit être partagé dans celui des
faits , et dans celui des sentimens ou des
expressions. Le sublime des faits , tel
qu'on le voit dans les Histoires , ne sçauroit
être imité ; il dépend uniquement de
la grandeur de ceux qui en sont les Auteurs.
Il n'y a que celui des sentimens et
des expressions qui puisse être l'objet de
l'Art, et il est inutile de demander là- dessus
s'il y a un Art du Sublime . Qui en
doute mais il n'est pas necessaire d'en
donner des régles : ou plutôt la plus sûre
et la plus précise , c'est d'exprimer le
vrai dans toute son élevation et toute sa
force ; c'est de l'étudier , de l'approfon
dir , d'en mesurer toute l'étenduë , de
l'embellir de tous les ornemens et de toute
la vivacité que la Nature et l'Art peuvent
fournir ; et comme j'ai déja dit , que
la passion est l'ame de la parole , c'est
en l'animant , en l'élevant , en la perfectionnant
, qu'on peut parvenir au Subli
me , c'est par cette voye qu'on s'y doir
prendre mais il faut pour cela que la
B iiij Na228
MERCURE DE FRANCE
Nature ait donné à l'Orateur , au Poëte ,
à l'Ecrivain , toure la force et toute la
grandeur de génie qui convient à ces
trois differentes Professions.
J. C.
A Nismes le 3 Janvier 1733 .
Fermer
Résumé : REFLEXIONS sur le nouveau Traité du Sublime de M. Silvain, Avocat au Parlement de Paris, dont il est fait mention dans le Mercure de Novembre 1732.
Le texte critique le traité sur le Sublime de M. Silvain, avocat au Parlement de Paris, publié en novembre 1732. Silvain reproche à Longin, dont le traité a été traduit par M. Despreaux, de ne pas avoir fourni une définition adéquate du Sublime. Cependant, le texte conteste cette accusation en citant Despreaux, qui explique que Longin définit le Sublime comme 'l'extraordinaire et le merveilleux' dans le discours, capable de ravir et de transporter le lecteur. Despreaux illustre cette notion avec des exemples, comme la création de la lumière par Dieu dans la Genèse. Le texte souligne que Silvain se contredit en accusant Longin de ne pas connaître le Sublime, tout en reconnaissant que Longin en a donné une notion claire. Silvain critique Longin pour ne pas avoir fourni une définition littérale, mais le texte argue que les raisonnements et les exemples de Longin suffisent à expliquer le Sublime. La définition de Silvain est jugée trop longue et inexacte, car elle se concentre sur les effets plutôt que sur la cause du Sublime. En conclusion, le texte propose une définition alternative du Sublime comme 'le vrai dans toute son élévation et toute sa force', soulignant que seul le vrai peut frapper et toucher l'âme. Cette définition est illustrée par les œuvres des grands auteurs comme Corneille et Racine, dont les tragédies sont marquées par la grandeur et la noblesse. Le texte discute également des qualités sublimes des œuvres de Jean de La Fontaine et de Jean-Baptiste de Boileau-Despréaux. Boileau est loué pour ses satires et ses épîtres au roi, tandis que La Fontaine est célébré pour ses fables, qui élèvent des sujets modestes au sublime. La Fontaine est décrit comme un maître de la moralité et de la vérité, capable d'instruire en riant et d'obtenir l'admiration des grands hommes. Le texte compare également le sublime dans l'éloquence, illustré par des orateurs comme Bossuet, Fléchier et Bourdalouë, qui expriment le vrai avec élévation et force. Il conclut que le sublime peut être partagé entre les faits et les sentiments ou expressions, et que l'art du sublime réside dans l'expression du vrai avec passion et génie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
10
p. 1331-1341
SUITE des réfléxions sur la bizarerie des Usages. Par M. Capperon, ancien Doyen de Saint Maxent.
Début :
L'Homme s'aimant à l'excès, il s'ensuit qu'il aime et qu'il estime tout [...]
Mots clefs :
Usage, Force, Excès, Bizarre, Santé, Corps, Usages, Médecine, Jeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des réfléxions sur la bizarerie des Usages. Par M. Capperon, ancien Doyen de Saint Maxent.
SUITE des réfléxions sur la bizarerie
des Usages. Par M. Capperon , ancien
Doyen de Saint Maxent.
L
'Homme s'aimant à l'excès , il s'ensuit
qu'il aime et qu'il estime tout
ce qui le touche de plus près. Il sent même
un plaisir secret à se persuader , soit
par les épreuves qu'il peut faire , soit par
l'approbation des autres , que ce qu'il
estime en lui , est véritablement grand et
absolument estimable. C'est de cette disposition
si naturelle à l'homme, que sont
sorties , non seulement les bizarèries qui
ont rapport à l'usage des sens et aux productions
de l'esprit , dont j'ai cy- devant
parlé , mais plusieurs autres encore qui
ont paru,qui paroissent et qui paroîtront
dans. le temps à venir .
Me faisant donc un plaisir de relever .
ces excès ; et chacun pouvant en trouver
comme moi à les connoître , à les blâmer
et peut -être même à en rire , principa
lement lorsqu'ils sont passez ; car il n'en
est pas ainsi lorsqu'ils subsistent et qu'ils
sont en vogue : je crois qu'il ne déplaira
pas que je continuë mes Refléxions sur
ce sujet; et qu'après avoir parlé des
II. Vol. Dij usa1332
MERCURE DE FRANCE
usages bizares , provenus du désir de satisfaire
les sens et de faire remarquer la
beauté et l'excellence de l'esprit , je passe
aujourd'hui à ceux qui se sont formez
par le désir excessif de ménager et de
conserver la santé du corps , et de faire
valoir sa force et son adresse.
Il n'est pas necessaire que je dise , que
la santé est le bien le plus précieux de la
vie; qu'il est juste , pour une infinité de
raisons , de la menager et de la conserver
; tout le monde en est assez persuadé:
mais comme tout excès est blâmable , il
ne convient pas , sans doute , de le faire
si scrupuleusement , qu'on cesse d'en profiter
de peur de la perdre , qu'on ne s'en
serve que pour l'étudier et y veiller , que
dans le dessein de la rétablir on use des
moyens propres à la déranger,ou à la détruire
; ce sont neanmoins ces excès qui
ont introduit divers usages tres - singuliers
et tres bizares .
On sçait jusqu'à quel excès les anciens
ont poussé l'usage des Bains , qu'ils
croioient, à la vérité, nécessaires pour la
propreté du corps , mais qu'ils ne croioient
pas moins convenables pour conserver la
santé , ainsi qu'on le pense et qu'on l'observe
encore aujourd'hui , mais avec plus
de moderation et pour le seul besoin ; ce
I.Vol.
que
JUI N. 1733. 1333
•
que les anciens ne faisoient pas , ayant
porté cet usage bien au- delà de ce qui
convenoit : Car n'étoit- ce pas un excès
tout-à-fait bizare chez les Romains , non
seulement d'aller chaque jour au Bain
avant que de souper , mais d'y aller plusieurs
fois par jour . Les Empereurs Commode
et Gordien le jeune y alloient jusqu'à
sept ou huit fois a . N'étoit - ce pas
une vraie bizarerie de s'y faire frotter le
corps avec une espece d'Etrille b . Mais
ce qui étoit un excès beaucoup plus
criant , c'est que ces Bains étoient communs
pour les hommes et pour les femmes
; ce qui a même duré dans le Christianisme
pendant près de trois siecles
malgré les Loix de l'Eglise et des plus sages
Empereurs. Enfin l'attrait pour ces
Bains étoit si violent , qu'un Auteur a
très- bien remarqué, qu'il n'y a point d'ouvrages
des anciens , où les Empereurs
Romains ayent fait paroître plus de somptuosité
et de folie, que pour les Thermes ,
qui étoient les lieux où se prenoient ces
Bains c.
a Rosinus. Antiq. Roman . lib. 1. cap. 14.
b Strigile autem usos fuisse antiquos ad fricandum
, purgandumque corpus. Rosin. ibid. de Balneis.
c In nullis antiquorum operibus plus luxus et
Il. Vol. Diiij Si
1334 MERCURE DE FRANCE
Si nous passons aux remedes qu'on a
employez pour rétablir la santé alterée
par quelque infirmité , quelle bizarerie
ne trouverons - nous pas ? Il n'y a pour en
juger qu'à lire ce que dit le Clerc dans
son Histoire de la Médecine : Part. 1. liv.
3. chap. 26. où il rapporte de quelle maniere
on traitoit certaines maladies du
temps même du fameux Hypocrate , ce
qui paroît tout-à- fait bizare. " ¦
Il dit que lorsqu'on vouloit nettoyer le
bas ventre , on introduisoit dans l'Anus
un Soufflet de Forgeron ; qu'après avoir
fait enfler le ventre par ce moyen, le
Soufflet étant tiré , on donnoit le lavevement.
Pour guérir les Phtisyques , on
leur brûloit le dos et la poitrine , et on
tenoit les Ulceres ouverts pendant certain
temps. Pour les maux de tête on appliquoit
huit cauteres autour de la tête ;
que si cela ne suffisoit pas , on faisoit
pareillement
autour de la tête une incision
en forme de couronne , qui passoit d'un
bout à l'autre du front. On en faisoit autant
pour guérir les maux des yeux . Pour
les Convulsions , après avoir saigné , on
usoit de Sternutatoire , et on faisoit du
feu des deux côtez du lit du malade .
insania cernitur quam in Thermis Imperatorum.
Georg. Fabric, in suâ Româ.
II. Vol. L'us
JUIN. 1733. 1335
L'usage de cauteriser et de brûler le
corps en differens endroits , pour guérir
différens maux, a duré long- temps ; cette
Medecine grossiere et cruelle , continue
encore dans l'Affrique , la Chine , le Japon
et autres païs Orientaux , comme
aussi chez les Sauvages de l'Amérique
qui se servent à cet effet de bois pourri
à cause que la chaleur
en est moins
active.
C'étoit
des païs Orientaux
qu'étoit
venu en France
et ailleurs
l'usage
du
Moxa , qui consistoit
à faire bruler cette
espece
de filasse , sur la partie
attaque
de la goutte
, pour en guérir
, mais ce re
mede
caustique
a fait peu de progrès
;
car comme
disoit un Seigneur
Anglois
à qui les Médecins
l'avoient
ordonné
quel crime ai-je donc commis , pour que
je sois condamné
à être brûlé vif.
2
On peut mettre au nombre des usages:
bizares, en fait de Médecine , la fantaisie:
qu'on a euë de pendre au col , ou de por
ter sur soi , diverses choses qu'on a crûës :
spécifiques pour se guérir ou se préserver
de certains maux;c'est de ces usages , qu'est :
venue aux femmes , la mode de porter au
trefois des Coliers d'Ambre et de Corail
comme à plusieurs autres de mettre aux
doigts des Bagues garnies de prétendus:
Talismans. Ce n'étoit pas un usage moms:
H..Vol. D v bi
1336 MERCURE DE FRANCE
bizare de consulter les Astres , et sur tout
la Lune , pour sçavoit s'il convenoit de
prendre le moindre remede , afin de s'asseurer
de son efficacité ; c'est pourquoi
les Prédictions qui se donnoient chaque
année au public, marquoient précisément
les jours auxquels il convenoit de se faire
saigner , de prendre medecine , ou d'u
ser de ventouses. L'Etoile ou constellation
, nommée la Canicule, étoit marquée
comme la plus nuisible , pendant tout le
temps qu'elle dominoir , de quoi plusieurs
encore aujourd'hui ne sont pas désabuscz.
On peut voir un échantillon de la bizarerie
qui regnoit au neuviéme siecle ,
touchant la medecine , par le conseil que
Pardule, Evêque de Laon donnoit à Hincmar,
Archevêque de Reims , qui relevoit
d'une maladie a ; sçavoir , que pour rétablir
sa santé , il devoit bien se garder
de manger des petits Poissons , particu
lierement le jour qu'on les auroit tirés
de l'eau , non plus que de toute autre
viande nouvelle , soit Volailles ou autres
animaux , tuez du même jour ; qu'avant
que de les manger , il falloit bien les saler
, afin d'en dessecher toute l'humidité,
Hincmar , tom . p . 838.
II. Vole
qu'il
JUIN. 1733.1337
qu'il devoit principalement manger, du
Lard , et n'user que de la chair des animaux
à quatre pieds,ayant soin sur tout ,
de s'abstenir de Persil , l'assurant que
sans ce regime , il étoit tres difficille à
toute personne convalescente , de rétablir
la foiblesse de son estomac . Je crois qu'aujourd'hui
peu de gens s'accommoderoient
en pareil cas , d'une semblable ordonnance.
Autre bizarerie de Medecine qui regnoit
en France du temps du Roy Sainr
Louis , et qui consistoit à saigner à l'excès
, dans l'esperance de conserver par
ce moyen sa santé : on le voit par les
Regles que ce Prince donna aux Religieuses
de l'Hôtel - Dieu de Pontoise , par
lesquelles il ne leur étoit permis de se
faire saigner que six fois par an , les
temps même où elles le devoient faire
étant précisément marquez ; sçavoir , à
Noël , au commencement du Carême , à
Pâque , à la S.Pierre, dans le mois d'Août
et à la Toussaint a
De la santé je passe à la force du corps,.
où je fais voir si l'attachement
, que
qu'on a pour l'une a donné lieu à la bizarerie
de quelques usages , l'autre en a
a Patru , Plaid, pour Madame dé Guénégaud.-
II. Vol. Dvj, pro
1338 MERCURE DE FRANCE
produit, dont l'excès est encore allé beaucoup
plus loin. On ne peut pas dourǝt
qu'on ne sente un plaisir secret à éprouver
så force et à là faire remarquer aux
autres ; ce que font tous les jours les énfans
en est la preuve ; ce n'est que dans
le dessein de se procurer ce plaisir, qu'ils
s'empressent à sonner les Cloches d'une
Eglise ; que dans leurs jeux , un de leurs
plus grands plaisirs , est d'essayer à qui
sautera le plus haut , ou le plus loin , à
qui courra le plus fort , ou qui par sa
force , terrassera le mieux son camarade.
Ce que ce sentiment naturel opera
dans les enfans , il le fait également dans
les personnes plus âgées , mais avec cette
différence , que și plusieurs , par l'usage
qu'ils font de leur raison , s'y prêtent
moins que les enfans ; il ne s'en est trouvé
que trop , qui , pour s'y étre abandonnez
sans mestre , ont donné dans des
excès , qu'on peut regarder, à juste titre ,
comme des bizareries les plus outrées .
L'usage dont parle S.Jérôme , qui sub
sistoit de son temps , et qui consistoit à
donner au public des preuves de sa force,
n'étoit pas, à la verité , ni si bizare , ni
si outré ; il ne pouvoit même passer pour
bizare , qu'autant que les hommes , qui
devoient pardessus tout faire valoir la
Il.Vol dé
JUIN.. 17337 1339
3
délicatesse de leur esprit , se picquqient
trop alors de faire admirer la force de
leur corps , privilege dont les animaux
les plus grossiers sont beaucoup plus
avantagez qu'eux . Il consistoit donc cet
usage , en ce que , selon ce Pere a , il n'y
avoit dans la Judée où il demeuroit , ni
Ville , ni Bourg , ni Village , ni si petit .
Château , où il n'y eut de
Pierres
grosses
rondes , uniquement destinées pour exercer
les jeunes gens , et pour leur donnes
lieu de faire admirer au public jusqu'où
alloit leur force ; de sorte que pendant
qu'il y en avoit qui ne pouvoient élever
ces grosses Pierres que jusqu'à leurs ged
noux ou jusqu'à la moitié du corps , on
en voyoit d'autres qui les portoient jusques
sur leurs épaules , même sur leur tê
te , et c'étoient ceux là qui avoient tout
l'honneur ..
Il y a apparence que cet usage ne s'observoit
pas dans la scule Judée , puisque
ce Pere dit au même endroit , qu'il avoit
vû dans la Forteresse d'Athénes une
grosse Boule d'Airain , qui servoit aussi à
éprouver la force des Atheletes. Je croirois
même que cet usage avoit passé jusques
dans les Gaules ; que dis - je , jusques
a Hier. in Zachar. cap. 12
L. Vol.
dans
1340 MERCURE DE FRANCE
dans notre Ville d'Eu , qui subsistoit
bien avant ce temps-là , puisqu'on y a
vû jusqu'à nos jours , dans l'Hôtel de
Ville , de grosses Pierres de grès , parfaitement
rondes , au moins de quatre pieds
de circonférence , lesquelles y ont toujours
été , sans qu'on puisse sçavoir à
quel autre usage elles ont pû être destinées
.
Ce fut de cette inclination naturelle qui
naît,comme j'ai dit ,avec l'homme, d'estimer
sa force , et de se faire un plaisir dela
faire estimer aux autres , que l'exercice
des Atheletes , et les Jeux Olimpiques
si fameux dans toute la Grece , prirent
leur origine ; car en quoi consistoient ces-
Jeux , qui se renouveloient tous les quatre
ans , où les peuples couroient en foule
pour en être les spectateurs , où les victoires
et les couronnes qu'on y remportoit
combloient d'honneur ceux qui
étoient assez heureux pour avoir cet
avantage ? Ils consistoient ces Jeux , à
voir et à admirer , ceux qui dans la Lute
terrassoient le mieux , après differens efforts
, ceux contre lesquels ils lutoient, et
même ceux qui l'emportoient à la course
ou à donner des coups de poings , ou
à jetter le Palet avec plus de force et d'adresse
.
II. Vol.
Après
JUIN. 1733 . 1341'
pas
bizare
, que Après tout , ne paroît - il
ces Jeux que nous croïons aujourd'hui ne
convenir qu'à des enfans , ayent fait au--
trefois l'admiration et le spectacle le plus
recherche des peuples les plus polis ; que
pour s'y former , il falloit dès sa jeunesse
y être instruit et exercé par des Maîtres
; que pour acquerir la force et l'adresse
necessaire , il falloit observer un
régime de vie , qui retranchoit l'usage:
du vin , de plusieurs autres choses , et de
certains plaisirs permis. S. Paul même en
a fait une note a.Dailleurs ce qui doit pa➡
roître de plus outré et de plus honteusement
bizare dans ces Jeux , c'est que non
seulement les hommes abandonnant toute
pudeur , y paroissoient et y combattoient
entierement nuds ; mais que les
femmes ayent voulu aussi y prendre part
et y paroître de la même façon , comme
le rapporte Plutarque ; en quoi , après
tout , elles ne faisoient que suivre ce que
le prétendu divin Platon leur avoit ordonné
b , voulant qu'elles ne parussent
Couvertes que de leur seule vertu .
Le reste pour le prochain Mercure.
a Ep.
. 1. aux Corinth, ch.
b De Legib. liv. 6.
des Usages. Par M. Capperon , ancien
Doyen de Saint Maxent.
L
'Homme s'aimant à l'excès , il s'ensuit
qu'il aime et qu'il estime tout
ce qui le touche de plus près. Il sent même
un plaisir secret à se persuader , soit
par les épreuves qu'il peut faire , soit par
l'approbation des autres , que ce qu'il
estime en lui , est véritablement grand et
absolument estimable. C'est de cette disposition
si naturelle à l'homme, que sont
sorties , non seulement les bizarèries qui
ont rapport à l'usage des sens et aux productions
de l'esprit , dont j'ai cy- devant
parlé , mais plusieurs autres encore qui
ont paru,qui paroissent et qui paroîtront
dans. le temps à venir .
Me faisant donc un plaisir de relever .
ces excès ; et chacun pouvant en trouver
comme moi à les connoître , à les blâmer
et peut -être même à en rire , principa
lement lorsqu'ils sont passez ; car il n'en
est pas ainsi lorsqu'ils subsistent et qu'ils
sont en vogue : je crois qu'il ne déplaira
pas que je continuë mes Refléxions sur
ce sujet; et qu'après avoir parlé des
II. Vol. Dij usa1332
MERCURE DE FRANCE
usages bizares , provenus du désir de satisfaire
les sens et de faire remarquer la
beauté et l'excellence de l'esprit , je passe
aujourd'hui à ceux qui se sont formez
par le désir excessif de ménager et de
conserver la santé du corps , et de faire
valoir sa force et son adresse.
Il n'est pas necessaire que je dise , que
la santé est le bien le plus précieux de la
vie; qu'il est juste , pour une infinité de
raisons , de la menager et de la conserver
; tout le monde en est assez persuadé:
mais comme tout excès est blâmable , il
ne convient pas , sans doute , de le faire
si scrupuleusement , qu'on cesse d'en profiter
de peur de la perdre , qu'on ne s'en
serve que pour l'étudier et y veiller , que
dans le dessein de la rétablir on use des
moyens propres à la déranger,ou à la détruire
; ce sont neanmoins ces excès qui
ont introduit divers usages tres - singuliers
et tres bizares .
On sçait jusqu'à quel excès les anciens
ont poussé l'usage des Bains , qu'ils
croioient, à la vérité, nécessaires pour la
propreté du corps , mais qu'ils ne croioient
pas moins convenables pour conserver la
santé , ainsi qu'on le pense et qu'on l'observe
encore aujourd'hui , mais avec plus
de moderation et pour le seul besoin ; ce
I.Vol.
que
JUI N. 1733. 1333
•
que les anciens ne faisoient pas , ayant
porté cet usage bien au- delà de ce qui
convenoit : Car n'étoit- ce pas un excès
tout-à-fait bizare chez les Romains , non
seulement d'aller chaque jour au Bain
avant que de souper , mais d'y aller plusieurs
fois par jour . Les Empereurs Commode
et Gordien le jeune y alloient jusqu'à
sept ou huit fois a . N'étoit - ce pas
une vraie bizarerie de s'y faire frotter le
corps avec une espece d'Etrille b . Mais
ce qui étoit un excès beaucoup plus
criant , c'est que ces Bains étoient communs
pour les hommes et pour les femmes
; ce qui a même duré dans le Christianisme
pendant près de trois siecles
malgré les Loix de l'Eglise et des plus sages
Empereurs. Enfin l'attrait pour ces
Bains étoit si violent , qu'un Auteur a
très- bien remarqué, qu'il n'y a point d'ouvrages
des anciens , où les Empereurs
Romains ayent fait paroître plus de somptuosité
et de folie, que pour les Thermes ,
qui étoient les lieux où se prenoient ces
Bains c.
a Rosinus. Antiq. Roman . lib. 1. cap. 14.
b Strigile autem usos fuisse antiquos ad fricandum
, purgandumque corpus. Rosin. ibid. de Balneis.
c In nullis antiquorum operibus plus luxus et
Il. Vol. Diiij Si
1334 MERCURE DE FRANCE
Si nous passons aux remedes qu'on a
employez pour rétablir la santé alterée
par quelque infirmité , quelle bizarerie
ne trouverons - nous pas ? Il n'y a pour en
juger qu'à lire ce que dit le Clerc dans
son Histoire de la Médecine : Part. 1. liv.
3. chap. 26. où il rapporte de quelle maniere
on traitoit certaines maladies du
temps même du fameux Hypocrate , ce
qui paroît tout-à- fait bizare. " ¦
Il dit que lorsqu'on vouloit nettoyer le
bas ventre , on introduisoit dans l'Anus
un Soufflet de Forgeron ; qu'après avoir
fait enfler le ventre par ce moyen, le
Soufflet étant tiré , on donnoit le lavevement.
Pour guérir les Phtisyques , on
leur brûloit le dos et la poitrine , et on
tenoit les Ulceres ouverts pendant certain
temps. Pour les maux de tête on appliquoit
huit cauteres autour de la tête ;
que si cela ne suffisoit pas , on faisoit
pareillement
autour de la tête une incision
en forme de couronne , qui passoit d'un
bout à l'autre du front. On en faisoit autant
pour guérir les maux des yeux . Pour
les Convulsions , après avoir saigné , on
usoit de Sternutatoire , et on faisoit du
feu des deux côtez du lit du malade .
insania cernitur quam in Thermis Imperatorum.
Georg. Fabric, in suâ Româ.
II. Vol. L'us
JUIN. 1733. 1335
L'usage de cauteriser et de brûler le
corps en differens endroits , pour guérir
différens maux, a duré long- temps ; cette
Medecine grossiere et cruelle , continue
encore dans l'Affrique , la Chine , le Japon
et autres païs Orientaux , comme
aussi chez les Sauvages de l'Amérique
qui se servent à cet effet de bois pourri
à cause que la chaleur
en est moins
active.
C'étoit
des païs Orientaux
qu'étoit
venu en France
et ailleurs
l'usage
du
Moxa , qui consistoit
à faire bruler cette
espece
de filasse , sur la partie
attaque
de la goutte
, pour en guérir
, mais ce re
mede
caustique
a fait peu de progrès
;
car comme
disoit un Seigneur
Anglois
à qui les Médecins
l'avoient
ordonné
quel crime ai-je donc commis , pour que
je sois condamné
à être brûlé vif.
2
On peut mettre au nombre des usages:
bizares, en fait de Médecine , la fantaisie:
qu'on a euë de pendre au col , ou de por
ter sur soi , diverses choses qu'on a crûës :
spécifiques pour se guérir ou se préserver
de certains maux;c'est de ces usages , qu'est :
venue aux femmes , la mode de porter au
trefois des Coliers d'Ambre et de Corail
comme à plusieurs autres de mettre aux
doigts des Bagues garnies de prétendus:
Talismans. Ce n'étoit pas un usage moms:
H..Vol. D v bi
1336 MERCURE DE FRANCE
bizare de consulter les Astres , et sur tout
la Lune , pour sçavoit s'il convenoit de
prendre le moindre remede , afin de s'asseurer
de son efficacité ; c'est pourquoi
les Prédictions qui se donnoient chaque
année au public, marquoient précisément
les jours auxquels il convenoit de se faire
saigner , de prendre medecine , ou d'u
ser de ventouses. L'Etoile ou constellation
, nommée la Canicule, étoit marquée
comme la plus nuisible , pendant tout le
temps qu'elle dominoir , de quoi plusieurs
encore aujourd'hui ne sont pas désabuscz.
On peut voir un échantillon de la bizarerie
qui regnoit au neuviéme siecle ,
touchant la medecine , par le conseil que
Pardule, Evêque de Laon donnoit à Hincmar,
Archevêque de Reims , qui relevoit
d'une maladie a ; sçavoir , que pour rétablir
sa santé , il devoit bien se garder
de manger des petits Poissons , particu
lierement le jour qu'on les auroit tirés
de l'eau , non plus que de toute autre
viande nouvelle , soit Volailles ou autres
animaux , tuez du même jour ; qu'avant
que de les manger , il falloit bien les saler
, afin d'en dessecher toute l'humidité,
Hincmar , tom . p . 838.
II. Vole
qu'il
JUIN. 1733.1337
qu'il devoit principalement manger, du
Lard , et n'user que de la chair des animaux
à quatre pieds,ayant soin sur tout ,
de s'abstenir de Persil , l'assurant que
sans ce regime , il étoit tres difficille à
toute personne convalescente , de rétablir
la foiblesse de son estomac . Je crois qu'aujourd'hui
peu de gens s'accommoderoient
en pareil cas , d'une semblable ordonnance.
Autre bizarerie de Medecine qui regnoit
en France du temps du Roy Sainr
Louis , et qui consistoit à saigner à l'excès
, dans l'esperance de conserver par
ce moyen sa santé : on le voit par les
Regles que ce Prince donna aux Religieuses
de l'Hôtel - Dieu de Pontoise , par
lesquelles il ne leur étoit permis de se
faire saigner que six fois par an , les
temps même où elles le devoient faire
étant précisément marquez ; sçavoir , à
Noël , au commencement du Carême , à
Pâque , à la S.Pierre, dans le mois d'Août
et à la Toussaint a
De la santé je passe à la force du corps,.
où je fais voir si l'attachement
, que
qu'on a pour l'une a donné lieu à la bizarerie
de quelques usages , l'autre en a
a Patru , Plaid, pour Madame dé Guénégaud.-
II. Vol. Dvj, pro
1338 MERCURE DE FRANCE
produit, dont l'excès est encore allé beaucoup
plus loin. On ne peut pas dourǝt
qu'on ne sente un plaisir secret à éprouver
så force et à là faire remarquer aux
autres ; ce que font tous les jours les énfans
en est la preuve ; ce n'est que dans
le dessein de se procurer ce plaisir, qu'ils
s'empressent à sonner les Cloches d'une
Eglise ; que dans leurs jeux , un de leurs
plus grands plaisirs , est d'essayer à qui
sautera le plus haut , ou le plus loin , à
qui courra le plus fort , ou qui par sa
force , terrassera le mieux son camarade.
Ce que ce sentiment naturel opera
dans les enfans , il le fait également dans
les personnes plus âgées , mais avec cette
différence , que și plusieurs , par l'usage
qu'ils font de leur raison , s'y prêtent
moins que les enfans ; il ne s'en est trouvé
que trop , qui , pour s'y étre abandonnez
sans mestre , ont donné dans des
excès , qu'on peut regarder, à juste titre ,
comme des bizareries les plus outrées .
L'usage dont parle S.Jérôme , qui sub
sistoit de son temps , et qui consistoit à
donner au public des preuves de sa force,
n'étoit pas, à la verité , ni si bizare , ni
si outré ; il ne pouvoit même passer pour
bizare , qu'autant que les hommes , qui
devoient pardessus tout faire valoir la
Il.Vol dé
JUIN.. 17337 1339
3
délicatesse de leur esprit , se picquqient
trop alors de faire admirer la force de
leur corps , privilege dont les animaux
les plus grossiers sont beaucoup plus
avantagez qu'eux . Il consistoit donc cet
usage , en ce que , selon ce Pere a , il n'y
avoit dans la Judée où il demeuroit , ni
Ville , ni Bourg , ni Village , ni si petit .
Château , où il n'y eut de
Pierres
grosses
rondes , uniquement destinées pour exercer
les jeunes gens , et pour leur donnes
lieu de faire admirer au public jusqu'où
alloit leur force ; de sorte que pendant
qu'il y en avoit qui ne pouvoient élever
ces grosses Pierres que jusqu'à leurs ged
noux ou jusqu'à la moitié du corps , on
en voyoit d'autres qui les portoient jusques
sur leurs épaules , même sur leur tê
te , et c'étoient ceux là qui avoient tout
l'honneur ..
Il y a apparence que cet usage ne s'observoit
pas dans la scule Judée , puisque
ce Pere dit au même endroit , qu'il avoit
vû dans la Forteresse d'Athénes une
grosse Boule d'Airain , qui servoit aussi à
éprouver la force des Atheletes. Je croirois
même que cet usage avoit passé jusques
dans les Gaules ; que dis - je , jusques
a Hier. in Zachar. cap. 12
L. Vol.
dans
1340 MERCURE DE FRANCE
dans notre Ville d'Eu , qui subsistoit
bien avant ce temps-là , puisqu'on y a
vû jusqu'à nos jours , dans l'Hôtel de
Ville , de grosses Pierres de grès , parfaitement
rondes , au moins de quatre pieds
de circonférence , lesquelles y ont toujours
été , sans qu'on puisse sçavoir à
quel autre usage elles ont pû être destinées
.
Ce fut de cette inclination naturelle qui
naît,comme j'ai dit ,avec l'homme, d'estimer
sa force , et de se faire un plaisir dela
faire estimer aux autres , que l'exercice
des Atheletes , et les Jeux Olimpiques
si fameux dans toute la Grece , prirent
leur origine ; car en quoi consistoient ces-
Jeux , qui se renouveloient tous les quatre
ans , où les peuples couroient en foule
pour en être les spectateurs , où les victoires
et les couronnes qu'on y remportoit
combloient d'honneur ceux qui
étoient assez heureux pour avoir cet
avantage ? Ils consistoient ces Jeux , à
voir et à admirer , ceux qui dans la Lute
terrassoient le mieux , après differens efforts
, ceux contre lesquels ils lutoient, et
même ceux qui l'emportoient à la course
ou à donner des coups de poings , ou
à jetter le Palet avec plus de force et d'adresse
.
II. Vol.
Après
JUIN. 1733 . 1341'
pas
bizare
, que Après tout , ne paroît - il
ces Jeux que nous croïons aujourd'hui ne
convenir qu'à des enfans , ayent fait au--
trefois l'admiration et le spectacle le plus
recherche des peuples les plus polis ; que
pour s'y former , il falloit dès sa jeunesse
y être instruit et exercé par des Maîtres
; que pour acquerir la force et l'adresse
necessaire , il falloit observer un
régime de vie , qui retranchoit l'usage:
du vin , de plusieurs autres choses , et de
certains plaisirs permis. S. Paul même en
a fait une note a.Dailleurs ce qui doit pa➡
roître de plus outré et de plus honteusement
bizare dans ces Jeux , c'est que non
seulement les hommes abandonnant toute
pudeur , y paroissoient et y combattoient
entierement nuds ; mais que les
femmes ayent voulu aussi y prendre part
et y paroître de la même façon , comme
le rapporte Plutarque ; en quoi , après
tout , elles ne faisoient que suivre ce que
le prétendu divin Platon leur avoit ordonné
b , voulant qu'elles ne parussent
Couvertes que de leur seule vertu .
Le reste pour le prochain Mercure.
a Ep.
. 1. aux Corinth, ch.
b De Legib. liv. 6.
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Résumé : SUITE des réfléxions sur la bizarerie des Usages. Par M. Capperon, ancien Doyen de Saint Maxent.
Dans 'Suite des réflexions sur la bizarerie des Usages', M. Capperon analyse les excès et les bizarreries des usages humains, en particulier ceux relatifs à la santé et à la force physique. L'auteur note que les hommes ont tendance à surestimer leurs propres qualités et à rechercher l'approbation des autres, ce qui conduit à diverses bizarreries dans les usages des sens, des productions de l'esprit, ainsi que dans ceux liés à la santé et à la force. Capperon examine les excès dans la conservation de la santé, soulignant que bien que la santé soit précieuse, les excès dans sa préservation peuvent être blâmables. Il cite l'exemple des anciens Romains, qui poussaient l'usage des bains à des extrêmes, allant jusqu'à sept ou huit fois par jour, et partageaient les bains entre hommes et femmes, malgré les lois de l'Église. Le texte mentionne également des pratiques médicales bizarres, telles que l'utilisation de soufflets pour nettoyer le bas-ventre, la cautérisation pour guérir diverses maladies, et l'usage de talismans. Ces pratiques, bien que cruelles et grossières, ont perduré dans certaines régions du monde. L'auteur aborde aussi les usages bizarres liés à la force physique, comme les jeux olympiques en Grèce, où les athlètes s'affrontaient dans des compétitions de lutte, de course, et de lancer de palet. Ces jeux, bien que considérés comme enfantins aujourd'hui, étaient autrefois très prisés et nécessitaient un entraînement rigoureux et un régime de vie strict. En conclusion, le texte met en lumière les excès et les bizarreries des usages humains, tant dans la préservation de la santé que dans la démonstration de la force physique, soulignant la tendance naturelle des hommes à surestimer leurs propres qualités. Le texte mentionne également une directive attribuée à Platon, selon laquelle les femmes devaient se présenter couvertes uniquement de leur vertu, tirée de la lettre 1 aux Corinthiens et du livre 6 des Lois. Les détails supplémentaires sont reportés à une publication ultérieure intitulée 'Mercure'.
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11
p. 2391-2393
LE PASSAGE DE LA MER ROUGE. CANTATE.
Début :
Seigneur, le Peuple qui t'adore, [...]
Mots clefs :
Mer, Force, Passage de la mer Rouge, Onde, Éternel, Vengeur, Israël, Pharaon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE PASSAGE DE LA MER ROUGE. CANTATE.
LE PASSAGE DE LA MER ROUGE.
CANTATE. *
Seigneur , le Peuple qui t'adore ,
Sous le joug de l'Egypte a trop long- tems gémi
Tonne , frappe , poursuis .... une autre playe
encore ,
A presser son départ force son ennemi,
Mais bien- tôt Pharaon sent renaître sa rage ,
Et pour le rendre à l'esclavage ,
* On a composé cette Cantate , pour faire naître
ceux qui peuvent mieux travailler en ce genre ,
l'idée de renoncer enfin à ces sujets frivoles ou dangereux
sur lesquels ils s'exercent, et de choisir parmi
tant de grands sujets qu'offrent les Livres Sacrez ;
le génie et les moeurs y trouveroient également leur
avantage.
I
2392 MERCURE DE FRANCE
Il marche , il passeroit et les Monts et les Mers
Israël poursuivi , ne voit point de retraite ;
Il redouble ses pas , l'Onde s'offre et l'arrête . . .
Ciel , sans ton prompt secours il rentre dans
les fers.
O force puissante
Qui soumet les eaux !
La Mer mugissante ,
Arrête ses flots.
Dans la Plaine humide ,
L'immortelle main ,
A l'Hébreu timide ,
Ouvre un sûr chemin.
O force puissante , &c.
Pharaon le voit trop , et même encore en douto.
Sont- ils donc sans retour sortis de mes liens ?
Ah ! je les poursuivrai par cette même route ;
Il dit , et sur leurs pas il marche avec les siens.
Signale , Ange vengeur , ta droite meurtriere ;
Nuages , cachez la lumiere ;
Brillez , Eclairs ; gronde , Tonnere affreux;
Aquilons , déployez vos fureurs vagabondes ,
Mer , souleve tes Ondes ;
Périssez , Tyrans des Hébreux ....
Quel désespoir ! quel bruit épouventable
De vagues en courroux , de perçantes clameurs ↑
1
NOVEMBRE. 1733 2393
Ils sont tous engloutis dans l'abyme effroyable;
Israël est vengé de ses fiers oppresseurs.
Louons l'Eternel ,
Chantons sa victoire ;
Quel Vainqueur mortel ,
Egale sa gloire ?
Quel ami sensible ,
A rien de si doux ?
Quel vengeur terrible ;
Frappe de tels coups ?
L'Onde coule en vain ;
Son amour l'enchaîne :
Il parle , et soudain ,
Elle sert sa haîne.
Louons l'Eternel , & c.
Par M. l'Abbé S.
CANTATE. *
Seigneur , le Peuple qui t'adore ,
Sous le joug de l'Egypte a trop long- tems gémi
Tonne , frappe , poursuis .... une autre playe
encore ,
A presser son départ force son ennemi,
Mais bien- tôt Pharaon sent renaître sa rage ,
Et pour le rendre à l'esclavage ,
* On a composé cette Cantate , pour faire naître
ceux qui peuvent mieux travailler en ce genre ,
l'idée de renoncer enfin à ces sujets frivoles ou dangereux
sur lesquels ils s'exercent, et de choisir parmi
tant de grands sujets qu'offrent les Livres Sacrez ;
le génie et les moeurs y trouveroient également leur
avantage.
I
2392 MERCURE DE FRANCE
Il marche , il passeroit et les Monts et les Mers
Israël poursuivi , ne voit point de retraite ;
Il redouble ses pas , l'Onde s'offre et l'arrête . . .
Ciel , sans ton prompt secours il rentre dans
les fers.
O force puissante
Qui soumet les eaux !
La Mer mugissante ,
Arrête ses flots.
Dans la Plaine humide ,
L'immortelle main ,
A l'Hébreu timide ,
Ouvre un sûr chemin.
O force puissante , &c.
Pharaon le voit trop , et même encore en douto.
Sont- ils donc sans retour sortis de mes liens ?
Ah ! je les poursuivrai par cette même route ;
Il dit , et sur leurs pas il marche avec les siens.
Signale , Ange vengeur , ta droite meurtriere ;
Nuages , cachez la lumiere ;
Brillez , Eclairs ; gronde , Tonnere affreux;
Aquilons , déployez vos fureurs vagabondes ,
Mer , souleve tes Ondes ;
Périssez , Tyrans des Hébreux ....
Quel désespoir ! quel bruit épouventable
De vagues en courroux , de perçantes clameurs ↑
1
NOVEMBRE. 1733 2393
Ils sont tous engloutis dans l'abyme effroyable;
Israël est vengé de ses fiers oppresseurs.
Louons l'Eternel ,
Chantons sa victoire ;
Quel Vainqueur mortel ,
Egale sa gloire ?
Quel ami sensible ,
A rien de si doux ?
Quel vengeur terrible ;
Frappe de tels coups ?
L'Onde coule en vain ;
Son amour l'enchaîne :
Il parle , et soudain ,
Elle sert sa haîne.
Louons l'Eternel , & c.
Par M. l'Abbé S.
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Résumé : LE PASSAGE DE LA MER ROUGE. CANTATE.
La cantate 'Le Passage de la Mer Rouge' exhorte les artistes à privilégier des sujets tirés des Livres Sacrés plutôt que des thèmes frivoles ou dangereux. Elle narre l'exode des Israélites hors d'Égypte, poursuivis par Pharaon. Bloqués par la mer, Dieu ouvre un passage à travers les eaux, permettant aux Israélites de traverser. Pharaon, doutant de leur fuite, les poursuit mais est englouti avec son armée par les flots soulevés par Dieu. La cantate célèbre la puissance divine et la délivrance des Hébreux, invitant à louer l'Éternel pour sa victoire et son amour.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 413-416
SAMSON. POEME HÉROIQUE.
Début :
Je chante ce Héros, qu'aima la Main céleste, [...]
Mots clefs :
Dieu, Amour, Samson, Force, Bras, Triompher, Peuple, Main
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SAMSON. POEME HÉROIQUE.
SAM SO N.
POEME HEROIQUE.
E chante ce Héros , qu'atma la
Main céleste ,
Pour rendre aux Philistins son pouvoir
manifeste ;
Qui sçut triompher seul , d'un Peuple de Guerriers
;
Mais qui vit par l'amour , flétrir tous ses Lauriers.
A ij
Sévere
414 MERCURE DE FRANCE
Saisi d'un saint remors , ah !dit- il au Seigneur ,
Daigne encore une fois armer mon bras vengeur.
Il dit, et dans l'instant dispersant leurs cohortes ,
A leurs yeux étonnez il enleve leurs Portes ;
Tout tremble devant lui ; tel l'Aquilon bruïant ,
Dépouille les Forêts , et triomphe en fuïant.
Heureux , si désormais rebelle à la tendresse ,
Son coeur n'eut plus senti cette indigne foiblesse .
Mais il voulut envain fuir le funeste écueil ,
Où sa force devoit rencontrer son cercueil ;
L'ingrate Dalila , cette beauté cruelle
Que le secours de l'art rend encore plus belle ,
Se montre , le ravit , et l'enflame soudain`;
L'amour est dans ses yeux , la haine est dans son
sein
Les soupirs , les regards par des langues muettes
,
Sont autant pour l'amour d'éloquents interpretés;
Samson brule , languit , soupire , est généreux ,
Et son Amante alors médite un coup affreux .
Moins cruelles cent fois , les Sirenes perfides ,
Par leurs concerts trompeurs , deviennent homicides.
L'Amour paroît enfin couronner ses ardeurs ;
Mais c'est du crime seul qu'il reçoit des faveurs.
Dans les heureux instans que ce Dieu seul fait
naître ,
Et qu'on ne peut sans lui,ni sentir, ni connoître,
Enyvré du poison dont il est enchanté ,
SouMARS.
1734.
415
Soumis au joug des sens , et de la volupté ,
Il révele à regret à sa perfide Amante
Ce qui donne à son bras cette force étonante ,
Que l'on vit triompher en tout tomps ', en tour
lieu 1
Des ennemis cruels d'Israël et de Dieu.
Pour comble de malheurs le perfide Morphée ,
Acheve de l'Amour le funeste Trophée ,
Et Dalila trahit , et livre à des Bourreaux
Ce trop crédule Amant qu'abusent les Pavots.
Envain il compte encor triompher de leur rage ,
Quand la force n'est plus,à quoi sert le courage ?
Vaincu , désespéré , privé de la clarté ,
Il gémit sous le joug de la captivité.
Mais Dieu, qui de nos coeurs sçait pénétrer l'écorce
,
Connut son repentir , et lui rendit sa force .
Samson sentit dans peu son bras victorieux
En état de venger Israël et les Cieux.
Cependant de Dagon la fête se prépare ;
Ce vil Dieu de Métal , habitant du Ténare ;
Déja l'on méne en pompe aux pieds de ce Démon
L'Encensoir à la main , le malheureux Samson .
Seigneur , dit - il , permets qu'à la fois je t'immole
,
Et le Peuple idolatre , et le Temple , et l'idole.
Dieu l'entend , lui répond , et l'exauce soudain
Rien ne résiste plus à l'effort de sa main.
A iiij
Du
416 MERCURE DE FRANCE
Du Ciel en même- temps part et gronde la Four
dre;
Le Temple de Dagon tombe , réduit en poudre
Et Samson triomphant dans les bras de la mort
Venge son Dieu , son Peuple , et couronne son
sort.
Par M. de S....
POEME HEROIQUE.
E chante ce Héros , qu'atma la
Main céleste ,
Pour rendre aux Philistins son pouvoir
manifeste ;
Qui sçut triompher seul , d'un Peuple de Guerriers
;
Mais qui vit par l'amour , flétrir tous ses Lauriers.
A ij
Sévere
414 MERCURE DE FRANCE
Saisi d'un saint remors , ah !dit- il au Seigneur ,
Daigne encore une fois armer mon bras vengeur.
Il dit, et dans l'instant dispersant leurs cohortes ,
A leurs yeux étonnez il enleve leurs Portes ;
Tout tremble devant lui ; tel l'Aquilon bruïant ,
Dépouille les Forêts , et triomphe en fuïant.
Heureux , si désormais rebelle à la tendresse ,
Son coeur n'eut plus senti cette indigne foiblesse .
Mais il voulut envain fuir le funeste écueil ,
Où sa force devoit rencontrer son cercueil ;
L'ingrate Dalila , cette beauté cruelle
Que le secours de l'art rend encore plus belle ,
Se montre , le ravit , et l'enflame soudain`;
L'amour est dans ses yeux , la haine est dans son
sein
Les soupirs , les regards par des langues muettes
,
Sont autant pour l'amour d'éloquents interpretés;
Samson brule , languit , soupire , est généreux ,
Et son Amante alors médite un coup affreux .
Moins cruelles cent fois , les Sirenes perfides ,
Par leurs concerts trompeurs , deviennent homicides.
L'Amour paroît enfin couronner ses ardeurs ;
Mais c'est du crime seul qu'il reçoit des faveurs.
Dans les heureux instans que ce Dieu seul fait
naître ,
Et qu'on ne peut sans lui,ni sentir, ni connoître,
Enyvré du poison dont il est enchanté ,
SouMARS.
1734.
415
Soumis au joug des sens , et de la volupté ,
Il révele à regret à sa perfide Amante
Ce qui donne à son bras cette force étonante ,
Que l'on vit triompher en tout tomps ', en tour
lieu 1
Des ennemis cruels d'Israël et de Dieu.
Pour comble de malheurs le perfide Morphée ,
Acheve de l'Amour le funeste Trophée ,
Et Dalila trahit , et livre à des Bourreaux
Ce trop crédule Amant qu'abusent les Pavots.
Envain il compte encor triompher de leur rage ,
Quand la force n'est plus,à quoi sert le courage ?
Vaincu , désespéré , privé de la clarté ,
Il gémit sous le joug de la captivité.
Mais Dieu, qui de nos coeurs sçait pénétrer l'écorce
,
Connut son repentir , et lui rendit sa force .
Samson sentit dans peu son bras victorieux
En état de venger Israël et les Cieux.
Cependant de Dagon la fête se prépare ;
Ce vil Dieu de Métal , habitant du Ténare ;
Déja l'on méne en pompe aux pieds de ce Démon
L'Encensoir à la main , le malheureux Samson .
Seigneur , dit - il , permets qu'à la fois je t'immole
,
Et le Peuple idolatre , et le Temple , et l'idole.
Dieu l'entend , lui répond , et l'exauce soudain
Rien ne résiste plus à l'effort de sa main.
A iiij
Du
416 MERCURE DE FRANCE
Du Ciel en même- temps part et gronde la Four
dre;
Le Temple de Dagon tombe , réduit en poudre
Et Samson triomphant dans les bras de la mort
Venge son Dieu , son Peuple , et couronne son
sort.
Par M. de S....
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Résumé : SAMSON. POEME HÉROIQUE.
Le poème héroïque 'Samson' relate l'histoire de Samson, un héros choisi par Dieu pour combattre les Philistins. Doté d'une force surhumaine, Samson parvient à vaincre seul un peuple de guerriers. Cependant, son amour pour Dalila, une femme cruelle, le conduit à sa perte. Dalila, utilisant ses charmes et sa ruse, découvre le secret de la force de Samson et le trahit, le livrant à ses ennemis. Capturé et aveuglé, Samson est soumis à la captivité. Repentant, il prie Dieu qui lui rend sa force. Lors d'une fête en l'honneur du dieu Dagon, Samson demande à Dieu de lui permettre de détruire le temple et les idolâtres. Sa prière exaucée, il abat le temple, se vengeant ainsi de ses ennemis et mourant en martyr.
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13
p. 471-475
LETTRE de M. Regnauld, Horloger, écrite de Châlons en Champagne, le 26 Janvier 1735 [sic]. sur l'Horlogerie.
Début :
Il me paroît, Monsieur, que quelques personnes croyent qu'il arrive [...]
Mots clefs :
Horlogerie, Ressorts, Ressort, Force, Acier, Épaisseur, Poids, Élasticité, Fer, Liqueur
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Regnauld, Horloger, écrite de Châlons en Champagne, le 26 Janvier 1735 [sic]. sur l'Horlogerie.
LETTRE de M. Regnauld , Horloger ,
écrite de Châlons en Champagne , le 26
Janvier 1735. sur l'Horlogerie .
L me paroît , Monsieur , que quel
ques personnes croyent qu'il arrive
dans les Ressorts , principes de l'action
des Montres , des inégalitez de force , qui
tantôt diminuent , et tantôt augmentent
; et que ces inégalitez , sans autre
cause , les font tarder ou avancer.
Comme l'on trouve le vrai par l'expérience
, j'ai eu recours à celle qui suit
qui suffira peut-être pour vous faire changer
de sentiment.
J'ai fait faire un ressort de Montre
une fois plus long , que ne sont ordinairement
les autres , afin de rendre ses
mouvemens plus sensibles ; je l'ai suspendu
par un de ses bouts ; j'ai attaché à l'autre
un poids d'environ trois onces , lequel
tenoit par sa pesanteur mon ressort
développé environ un tiers de toute sa
longueur , ce qui suffisoit pour l'observation.
Un fil de fer traversoit horisontalement
ce poids et passoit du côté du
mur, le long duquel étoit suspendu mon
ressort. J'ai enfoncé dans ce mur un autre
472 MERCURE DE FRANCE
tre morceau de fil de fer dont la pointe
répondoit parfaitement à celle qui sortoits
du poids; et quoique ce ressort ait
été suspendu ainsi pendant plus de six
mois , je n'ai jamais remarqué quele poids
ait remonté ; au contraire,je me suis toujours
apperçu qu'il descendoit ; ce qui
prouve que le ressort a toujours perdu de
sa force et n'en a jamais regagné.
Pour tirer avantage de cette expérience
, il est necessaire de sçavoir de quelle
façon on agit pour donner l'élasticité à
un ressort ; cela se fait ainsi : Lorsque
P'Ouvrier lui a donné la forme , il le fait
rougir dans le feu , et le trempe ensuite
dans quelque liqueur pour le refroidir
précipitamment. On doit conclure de- là
que l'air qui s'est trouvé dans cette liqueur
, étant plus aisé à être mis en
mouvement , que les parties qui la composent
, sera celui qui aura suivi de près
le feu , qui en abandonnant l'acier , lui
aura laissé des cellules ouvertes que cet
air aura occupé et qui auront été exactement
refermées par la liqueur.
Examinons maintenant comment l'air
peut produire l'élasticité.
Après être convenu , suivant l'opinion
generale , qu'il est composé de différentes
substances , dont la plus grossiere se pent
CI
MARS. 1734. 473
enfermer, et la plus déliée où la matiere
subtile passe tres- librement à travers
toute sorte de corps ; on peut vrai semblablement
croire que lorsque l'on bande
un ressort , ses parties intérieures se
resserrént , et que se resserrant , il s'exprime
proportionnellement de l'air grossier,
enfermé dans les cellules de l'Acier,
autant de cette matiere subtile , qui rentre
pour reprendre la place qu'elle avoit
quittée, lorsque l'on cesse de contraindre
le ressort et qui lui fait reprendre sa premiere
forme ainsi qu'une Eponge remplie
d'eau , que l'on mettroit dans un
Vaisseau et qu'on presseroit , dont l'eau
sortiroit par la pression , laquelle cessée ,
l'eau rentreroit dans l'Eponge et lui redonneroit
sa même forme.
S'il est vrai que les effets élastiques
soient tels , comme on le croit , quelle
vrai -semblance y a - t-il qu'ils puissent
augmenter, lorsqu'il ne peut dans la suite
se loger plus d'air dans l'Acier qu'il y en
est entré lors de la trempe ? car l'on conçoit
aisément que si la seule pression de
l'air y en pouvoit insinuer du nouveau ;
celui non- seulement qui y seroit entré ,
mais encore l'autre qui y auroit été placé
en premier lieu , en sortiroient lorsque
l'on banderoit le ressort , qui n'auroit
alors
474 MERCURE DE FRANCE
alors aucune cause pour reprendre sa situation.
Ona de plus des preuves que l'air grossier
ne peut pénétrer ni le Fer ni l'Acier,
puisqu'on en tient enfermé dans des Atquebuses
à vent , qui ne perdent point de
leurs forces pour être long- temps chargées
.
Il n'y a pas lieu non plus de croire que
le subtil scul puisse produire l'élasticité ,
puisqu'il pénétre facilement , tous les
corps , et qu'ainsi il peut se replacer
dans les Pores extérieurs de la Lame ,
lorsque les intérieurs sont resérrez , sans
Causer aucune contrainte.
Or puisque la quantité d'air enfermé
dans l'Acier ne peut augmenter , il ne se
peut pas faire que le ressort acquiere de
la force; au contraire quelqu'une des prisons
de l'air venant à se rompre , par la
roüille , ou les tentions réitérées , la force
élastique doit diminuer à proportion .
Ceux qui imagineroient des causes de
variations dans ces ressorts , par les diffé
rens dégrez de chaleur , ne rencontreroient
gueres mieux , puisque l'on a reconnu
que la plus grande chaleur de l'Eté
ne cause de dilatation à un morceau de
fer , à l'égard du plus grand froid d'Hyver
, que de la 1152 partie de sa grosseur.
MARS. 1734. 475
seur. Comme la violence du ressort ne
git que dans son épaisseur , qui n'est
pas dans plusieurs ressorts de de ligne ;
jugé de quel effet peut être l'augmentation
de la 1152e partie de de ligne .
De plus , comme ce ressort croîr en lorgueur
, ainsi qu'en épaisseur , il restitue
par son allongement la lenteur que l'épaisseur
auroit ôtée au mouvement de la
Montres et quand même ces différences
ne seroient pas proportionnées entre la
longueur et l'épaisseur , ces excès de force
seroient réduits à rien sur le dernier
mobile où git le principe de régularité.
J'atents avec impatience vos réfléxions :
Je suis avec un profond respect , & c.
écrite de Châlons en Champagne , le 26
Janvier 1735. sur l'Horlogerie .
L me paroît , Monsieur , que quel
ques personnes croyent qu'il arrive
dans les Ressorts , principes de l'action
des Montres , des inégalitez de force , qui
tantôt diminuent , et tantôt augmentent
; et que ces inégalitez , sans autre
cause , les font tarder ou avancer.
Comme l'on trouve le vrai par l'expérience
, j'ai eu recours à celle qui suit
qui suffira peut-être pour vous faire changer
de sentiment.
J'ai fait faire un ressort de Montre
une fois plus long , que ne sont ordinairement
les autres , afin de rendre ses
mouvemens plus sensibles ; je l'ai suspendu
par un de ses bouts ; j'ai attaché à l'autre
un poids d'environ trois onces , lequel
tenoit par sa pesanteur mon ressort
développé environ un tiers de toute sa
longueur , ce qui suffisoit pour l'observation.
Un fil de fer traversoit horisontalement
ce poids et passoit du côté du
mur, le long duquel étoit suspendu mon
ressort. J'ai enfoncé dans ce mur un autre
472 MERCURE DE FRANCE
tre morceau de fil de fer dont la pointe
répondoit parfaitement à celle qui sortoits
du poids; et quoique ce ressort ait
été suspendu ainsi pendant plus de six
mois , je n'ai jamais remarqué quele poids
ait remonté ; au contraire,je me suis toujours
apperçu qu'il descendoit ; ce qui
prouve que le ressort a toujours perdu de
sa force et n'en a jamais regagné.
Pour tirer avantage de cette expérience
, il est necessaire de sçavoir de quelle
façon on agit pour donner l'élasticité à
un ressort ; cela se fait ainsi : Lorsque
P'Ouvrier lui a donné la forme , il le fait
rougir dans le feu , et le trempe ensuite
dans quelque liqueur pour le refroidir
précipitamment. On doit conclure de- là
que l'air qui s'est trouvé dans cette liqueur
, étant plus aisé à être mis en
mouvement , que les parties qui la composent
, sera celui qui aura suivi de près
le feu , qui en abandonnant l'acier , lui
aura laissé des cellules ouvertes que cet
air aura occupé et qui auront été exactement
refermées par la liqueur.
Examinons maintenant comment l'air
peut produire l'élasticité.
Après être convenu , suivant l'opinion
generale , qu'il est composé de différentes
substances , dont la plus grossiere se pent
CI
MARS. 1734. 473
enfermer, et la plus déliée où la matiere
subtile passe tres- librement à travers
toute sorte de corps ; on peut vrai semblablement
croire que lorsque l'on bande
un ressort , ses parties intérieures se
resserrént , et que se resserrant , il s'exprime
proportionnellement de l'air grossier,
enfermé dans les cellules de l'Acier,
autant de cette matiere subtile , qui rentre
pour reprendre la place qu'elle avoit
quittée, lorsque l'on cesse de contraindre
le ressort et qui lui fait reprendre sa premiere
forme ainsi qu'une Eponge remplie
d'eau , que l'on mettroit dans un
Vaisseau et qu'on presseroit , dont l'eau
sortiroit par la pression , laquelle cessée ,
l'eau rentreroit dans l'Eponge et lui redonneroit
sa même forme.
S'il est vrai que les effets élastiques
soient tels , comme on le croit , quelle
vrai -semblance y a - t-il qu'ils puissent
augmenter, lorsqu'il ne peut dans la suite
se loger plus d'air dans l'Acier qu'il y en
est entré lors de la trempe ? car l'on conçoit
aisément que si la seule pression de
l'air y en pouvoit insinuer du nouveau ;
celui non- seulement qui y seroit entré ,
mais encore l'autre qui y auroit été placé
en premier lieu , en sortiroient lorsque
l'on banderoit le ressort , qui n'auroit
alors
474 MERCURE DE FRANCE
alors aucune cause pour reprendre sa situation.
Ona de plus des preuves que l'air grossier
ne peut pénétrer ni le Fer ni l'Acier,
puisqu'on en tient enfermé dans des Atquebuses
à vent , qui ne perdent point de
leurs forces pour être long- temps chargées
.
Il n'y a pas lieu non plus de croire que
le subtil scul puisse produire l'élasticité ,
puisqu'il pénétre facilement , tous les
corps , et qu'ainsi il peut se replacer
dans les Pores extérieurs de la Lame ,
lorsque les intérieurs sont resérrez , sans
Causer aucune contrainte.
Or puisque la quantité d'air enfermé
dans l'Acier ne peut augmenter , il ne se
peut pas faire que le ressort acquiere de
la force; au contraire quelqu'une des prisons
de l'air venant à se rompre , par la
roüille , ou les tentions réitérées , la force
élastique doit diminuer à proportion .
Ceux qui imagineroient des causes de
variations dans ces ressorts , par les diffé
rens dégrez de chaleur , ne rencontreroient
gueres mieux , puisque l'on a reconnu
que la plus grande chaleur de l'Eté
ne cause de dilatation à un morceau de
fer , à l'égard du plus grand froid d'Hyver
, que de la 1152 partie de sa grosseur.
MARS. 1734. 475
seur. Comme la violence du ressort ne
git que dans son épaisseur , qui n'est
pas dans plusieurs ressorts de de ligne ;
jugé de quel effet peut être l'augmentation
de la 1152e partie de de ligne .
De plus , comme ce ressort croîr en lorgueur
, ainsi qu'en épaisseur , il restitue
par son allongement la lenteur que l'épaisseur
auroit ôtée au mouvement de la
Montres et quand même ces différences
ne seroient pas proportionnées entre la
longueur et l'épaisseur , ces excès de force
seroient réduits à rien sur le dernier
mobile où git le principe de régularité.
J'atents avec impatience vos réfléxions :
Je suis avec un profond respect , & c.
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Résumé : LETTRE de M. Regnauld, Horloger, écrite de Châlons en Champagne, le 26 Janvier 1735 [sic]. sur l'Horlogerie.
Dans une lettre datée du 26 janvier 1735, M. Regnauld, horloger, aborde les inégalités de force observées dans les ressorts des montres. Pour démontrer que ces inégalités ne proviennent pas de variations internes, il décrit une expérience où un ressort est suspendu avec un poids pendant six mois. Au cours de cette période, le poids descend constamment, prouvant que le ressort perd de sa force sans jamais la récupérer. Regnauld explique que l'élasticité d'un ressort est due à l'air emprisonné dans ses cellules lors de la trempe. Lorsqu'on bande le ressort, l'air grossier est expulsé, permettant à une matière subtile de pénétrer et de redonner sa forme au ressort. Cependant, cette quantité d'air ne peut augmenter, ce qui signifie que la force élastique ne peut que diminuer avec le temps. Cette diminution peut être causée par la rouille ou par des tensions répétées. L'horloger rejette également l'hypothèse selon laquelle les variations de température pourraient affecter significativement les ressorts. Il argue que la dilatation due à la chaleur est minime et que les différences de force dans les ressorts sont compensées par leur allongement, assurant ainsi une régularité dans le mouvement des montres.
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14
p. 495-507
COMPARAISON des deux Philosophies de Descartes et de Newton, avec des Remarques sur l'une et sur l'autre.
Début :
La Philosophie Péripatéticienne avoit remporté une entiere victoire sur le Platonisme et [...]
Mots clefs :
Matière, Mouvement, Corps, Descartes, Newton, Élément, Force, Parties, Matière subtile, Terre, Philosophie, Tourbillon, Nature, Principe, Aimant, Lois, Mouvements
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMPARAISON des deux Philosophies de Descartes et de Newton, avec des Remarques sur l'une et sur l'autre.
COMPARAISON des deux
Philosophies de Descartes et de Newton,
avec des Remarques sur l'une et sur l'autre.
Lportéuns avoitsteer
A Philosophie Péripatéticienne avoit remsur
tous les autres Sectes de l'Antiquité .L'Empire
d'Aristote étoit despotique . Les raisons qui sont
les Loix de la Philosophie , n'étoient point écou
tées , des veritez nouvelles étoient traitées de séditieuses
, et cette Philosophie , après avoir été
long- temps proscrite par le concours des deux
autoritez , ( Launoi , de fortun . Aristot . ) avoit sçû
les engager si bien dans son parti , que ceux qui
prétendoient secouer le joug des préjugez, étoient
punis comme perturbateurs. Malgré tous ces obstacles
, il parut un homme qui joignit la fermeté
du courage à l'élevation du génie . Toutes ses
vûes ne tendoient qu'à la verité ; plein d'ardeur
pour la tirer d'esclavage , il osa établir pour
principe , ( Cartes. Méditat. 1. ) que le commencement
de la Philosophie est de rejetter toutes les
opinions reçues jusqu'alors , de remonter à un
Scepticisme general , non pour demeurer dans
cet état de Pyrrhonien , incompatible avec les
lumieres naturelles , mais pour n'admettre au
pombre des veritez , que celles qui sont fondées
sur
496 MERCURE DE FRANCE
sur des notions claires , certaines et évidentes.
René Descartes , par ce seul principe , porta le
coup mortel aux décisions philosophiques for
dées sur les préjugez ; par cette voye d'un doute
general , il s'éleva ( Cartes . Méditat. 2. 3. 6. )
aux veritez primitives , de sa propre existence
de l'existence de Dieu , de la distinction de l'ame
et du corps ; des veritez les plus simples il passa
aux plus composées , il entreprit de connoître et
de dévoiler même la Nature ; et développant
quelques germes obscurs , informes et peu connus
, qui étoient enfermez dans les Livres des
Anciens sans explication suffisante , il en forma
un Systême Physique ( Cartes , Princip . part. 3. )
si étendu et si brillant , qu'il surpasse de bien
loin tout ce qu'on avoit imaginé jusqu'à lui de la
magnificence de l'Univers. Descartes n'est pas
bien d'accord avec lui- même sur la réalité de
l'Edifice qu'il a construit. Tantôt reconnoissant
tout ce que ses idées ont d'incertain.et de vague, il
les traite de Fables ( Trait . de la Lum. ) et de Romans
; tantôt paroissant rempli de confiance pour
ses découvertes , il n'hésite point à dire , que
persuadé par des notions si claires et si distinctes ,
il ne croit pas ( Princip . part . 4. et Epist. t. z .
Epist. 37. ) que la plupart des choses qu'il a
écrites , puissent être autrement.
Toute la Physique de Descartes se rapporte
aux loix generales du mouvement, établies par Ie
souverain Etre , en même - temps qu'il a créé la
matiere. C'est conformément à ces Loix que la
Providence Divine a construit le Monde , et
qu'elle le conserve ; Descartes définit la Nature ;
(Méditat. 6. ) l'ordre et la disposition que Dieu
a donnez aux choses créées. Quelqu'un peut- il
nier que la Physique ne consiste dans la recherche
MARS. 1734
497
che et la connoissnce de ces loix prescrites à la
Nature par son Auteur ? L'harmonie et la régularité
de l'Univers sont des témoignages continuels
de la sagesse infinie , dont elles sont émanées .
Aucune étude ne ramene davantage l'esprit au
Créateur , que la contemplation de la Nature.
C'est en quoi le Cartésianisme excelle , et jamais
aucune Philosophie ne fut plus diamétralement
opposée auSpinosisme qui, par l'hypothèse de tou- ,
tes la plus absurde , ne reconnoît dans les effets'
naturels qu'une matiere aveugle , privée d'intelligence
et de sentiment, et coufond les substances
spirituelles et corporelles ; ou à la Philosophic
Epicurienne , qui donne pour principe general
, des accrochemens d'admes unis fortuitement
par un mouvement de déclinaison , dont
l'Antiquité s'est mocquée . C'est uniquement à la
gloire du Cartesianisine et à l'envie des autres
Sectes , qu'on doit attribuer les accusations si
dénuées de toute vraye - semblance au sujet des
liaisons supposées de cette Philosophie avec les
absurditez de Spinosa et d'Epicure ; il est même
impossible de lire les Ouvrages de Descartes sans
être autant édifié de sa picté , qu'on est charmé
de sa modestie .
Descartes pose pour principes trois regles de
mouvement ( Princip. part. 2. ) qu'il appelle génerales
; la premiere , que tout corps persiste naturellement
dans l'état où il se trouve de mouvement
ou de repos , et il fonde cet axiome sur
une pensée fort juste , que rien ne se porte de soimême
et par sa nature à son contraire ou à sa
destruction. La seconde regle est que le mouvement
est proportionnel à l'impression de la force
qui le produit , er que tout corps qui se meut ,
tend à continuer son mouvement en ligne droite.
La
298 MERCURE DE FRANCE
La troisiéme est que si un corps qui se meut ên
rencontre un autre auquel il ne communique
aucune partie de son mouvement, il rejaillit avec
une force égale , et que , s'il lui communique une
partie de son mouvement , il en perd autant qu'il
en communique. De cette . Loi generale , Descartes
déduit les loix particulieres des rencontres
des corps à proportion des differens degrez de
vitesse et de masse ; loix particulieres , qui ne
peuvent , suivant son aveu , avoir une application
entierement juste , qu'en supposant que les deuxcorps
qui se rencontrent , fussent parfaitement
durs , et tellement séparez de tous les autres
corps , qu'aucun ne pût contribuer ou nuire à
leur mouvement , et il remarque au même en
droit que cela est impossible. Nous aurons plusieurs
observations à faire sur cette troisiéme loi
de mouvement.
La matiere est une , suivant les Principes de
Descartes , et toutes ses differences ne consistent
que dans les divisions , figures , situations et
mouvemens de ses parties . Il soutient que comme
il est impossible que la matiere soit sans étenduë
, l'espace ou l'étenduë ne peuvent aussi être
sans matiere ; qu'il y a la même contradiction à
concevoir un lieu sans un corps qui le remplisse ,
qu'à imaginer la rondeur sans une matiere qui
soit ronde , la blancheur sans un sujet qui soit
blanc , ou une montagne sans vallée . Puisque
tout est plein dans l'Univers , un corps qui se
meut , ne peut avancer , que la matiere qui est à
ses côtez ne passe en arriere , poussée par celle de
devant , qui est obligée de refluer aux côtez , ce
qui arrive avec une extrême facilité , lorsque le
corps , qui fait effort pour se mouvoir , a plus de
force que la matiere qui se trouve au -devant de
lui
MARS. 1734. 499
lui , n'en a pour résister. Le mouvement direct ,
le plus simple et le plus naturel , est moins
commun dans la Nature, que le mouvement circulaire
produit par les obstacles de la mutuelle
action et réaction des corps , mais le mouvement
circulaire retient toujours de son origine , que
tout corps qui se meut en rond , tend à s'échapper
dès qu'il est libre , par un mouvement direct ;
ce que les Géometres expriment en disant , que
tout corps qui par son mouvement décrit un
cercle , s'efforce continuellement d'en parcourir
la tangente.
La pression et le mouvement brisent les parties
de la matiere , qui sont divisibles à l'infini ,
leur fragilité ou leur disposition à s'unir , rend
les Elemens toujours conversibles l'un dans l'autre.
Descartes en admet trois ; la matiere subtile
ou le premier Element composé des partiès les
plus atténuées par le froissement; la matiere globuleuse
ou le second élement dont les particules
ont été arrondies et ont conservé une figure sphérique
dans le froissement ; et la matiere compac
te ou le troisiéme élement dont les particules
branchuës et de figures irrégulieres , ont le mieux
résisté au froissement . Ces trois élemens sont
imperceptibles ; et pour imaginer avec plus de
facilité leur effet dans la composition de tous les
corps matériels , représentez - vous un amas de
fruits ayant des figures fort irregulieres , comme
grenades , poires , pommes, concombres , nêfles,
grappes de raisins ; voilà la matiere compacte
ou le troisième élement . Répandez sur ce monceau
de fruits , des coriandes ; toutes ces petites
boules rondes se répandront de côté et d'autre
pour remplir les interstices des figures irrégulie
ICS c'est la matiere globuleuse ou le second
élement
38618 )
300 MERCURE DE FRANCE
élement. Versez enfin de la poudre à canon sur
le tas de fruits , elle ira s'insinuer dans les interstices
les plus petits , échappez aux dragées , et
elle représentera ici la matiere subtile ou le premier
élement . Si cette poudre à canon domine
assez dans les interstices des fruits et qu'elle y
ait assez de force pour leur communiquer la rapidité
de son mouvement en chassant les dragées ,
et les repoussant de toutes parts , l'amas tout entier
devient enflammé et lumineux , et ce feu est
d'autant plus violent , que la solidité des parties
les plus grossieres du troisiéme élement y est
jointe à la rapidité du mouvement du premier ,
et que la force de masse , comme disent les Physiciens
, accompagne la force de vitesse. Si la matiere
compacte reçoit dans ses interstices les globules
du second élement qui y temperent l'extrême
mouvement du premier ou de la matiere
subtile , le corps est opaque et plus ou moins solide
, suivant la grossiereté des parties du troisiéme
élement. Si la matiere globuleuse trouve
les pores disposez à lui laisser un passage libre
pour traverser de part en part , le corps est transparent.
On ne peut donner des images trop sensibles
des principes qu'on explique , sur tout dans
un temps où il s'est introduit un usage presque
general , de ne traiter les Sciences que par quelques
caracteres Algebriques et d'une manière si
abstraite , qu'elle ne donne aucune prise à l'imagination.
Passons à l'application que Descartes a faite
de ses Principes . Les mouvemens directs de la
matiere ont été changez en mouvemens circulaires
par les obstacles de l'action et de la réaction
des corps. Des tourbillons de grandeur inégales
se sont formez , ils en ont aussi contenu d'autres,
comme
MARS. 1734.
501
•
comme on voit des torrens qui se traversent ,
être agitez circulairement et renfermer au-dedans
d'eux - mêmes des courants plus petits , qui
tournant sur leur propre centre , sont emportez
par le mouvement circulaire du plus grand. Le
froissement de la matiere l'ayant divisée en trois
élemens , Descartes suppose qu'il s'est fait au centre
du tourbillon un amas de matiere subtile ,
dont ce Philosophe a composé les Etoiles , qu'il
a regardées comme autant de Soleils . Le prodigieux
mouvement de la matiere subtile qui repousse
de toute part les globules du second éle
ment , rend les globes des étoiles enflammez et
lumineux par eux- mêmes. Mais il est arrivé â
quelques- uns de ces globes que leurs mouvemens
se sont , rallentis , que leurs interstices ont été
differemment disposez , et que le globe , d'enflammé
et de lumineux , est devenu dense et
opaque , qu'alors privé de la force et de l'activité
de son mouvement , il n'a pû deffendre
son tourbillon contre la pression des tourbillons .
voisins qui ont envahi son atmosphere ; et le
globe lui- même a passé dans un autre tourbillon,
au mouvement duquel il a été assujetti après s'y
être mis en équilibre. C'est l'origine que Descar
tes donne ( Cartes . Princip . part. 3. ) à la Terre
et aux autres Planétes , qui ont commencé , suivant
son Systême , par être des Soleils ou des
Etoiles. Il donne la même explication des Cométes
comme de Soleils récemment éteints et
encroûtez , qui traversent les espaces éthérées
jusqu'à ce qu'ils ayent rencontré dans quelque
tourbillon un fluide d'une épaisseur et d'un mouvement
proportionnez , et propres à les fixer en
équilibre.
La lumiere consiste dans l'impulsion des parties
582
MERCURE
DE FRANCE
ties globuleuses du second élement répandues de »
toutes parts , à peu près comme un grain de poudre
à canon en se développant , chasse de tout
côté les corps qu'il rencontre. La prodigieuse rapidité
de la lumiere est causée parce que tous les
globules du second élement sont contigus et que,
Pimpression qui agit sur le premier , se fait sentir
en même- temps sur tous les autres , comme
un bâton ne
ne peut être remué par un bout , que le
mouvement ne soit aussi - tôt communiqué à
l'autre extremité , quelque éloignée qu'elle soit.
Cette rapidité de la lumiere transmise par la continuité
des globules du second élement , est une
des preuves d'experience , qu'il n'y a point de
vuide dans la Nature
Le mouvement circulaire des tourbillons est
dans le Systême Cartésien , la cause de la pesanteur.
Ce qu'on appelle pesanteur est proprement
une moindre legereté . Les trois élemens ont dif
ferens degrez de, force centrifuge ; la matiere'
subtile du premier élement a plus d'action
( Cartes. Princip . part . 4 ) pour s'éloigner du
centre , que pareille quantité du second élement,
parce que la matiere subtile se meut plus vîte ; etpar
la même raison le second élement a plus de
force centrifuge que pareille quantité des parties
du troisième , et le corps qui à plus de force cen
trifuge , répercute et chasse vers le centre celui
qui en a moins ; ce qui cause la chute des corps
massifs et produit toutes les apparences auxquelles
on a donné le nom de legereté et de pesanteur.
Ainsi jettez de l'huille dans un vase qui est
vuide , ( Tr. de l'Opin Liv . 4. Ch. 2. ) c'est- àdire
, rempli seulement d'air , l'huile est forcée
de descendre au fond et de ceder au mouvement
plus agite de l'air ; sur l'huile versez de l'eau , les
parties
MARS. 1734. 503
les parties de l'huile plus déliées que celles de
l'eau et qui par consequent ont plus de force
pour s'éloigner du centre , s'élevent au- dessus de
l'ean ; si vous y jettez ensuite du sable , l'eau
chasse au- dessous d'elle les parties plus compactes
du sable , ce dernier a le même avantage sur
le vif- argent encore plus solide ; et enfin l'or
fondu , le plus massif de tous les corps , sera
précipité au - dessous de tous les autres .
Descartes a apperçû la contrarieté ( Trait. de
la Lum. Chap. 11. ) qui se rencontre ici dans le
méchanisme, sur lequel il a fondé son Systême ,
ayant dit plus haut que la matiere subtile s'est
amassée au centre pour y former le Soleil , au
lieu que pour expliquer la pesanteur , il donne
ici cette raison , que les corps massifs ayant
moins de mouvement , ont moins de force que
la matiere subtile n'en a pour s'élever à la circonference.
Cette objection qu'il s'est faite à
lui- même , ne l'a pas engagé à corriger la contradiction
de son méchanisme , et il s'est contenté
de répondre que lorsqu'il a placé les corps
solides à la circonference , est parce qu'il a
supposé que dès le commencement ils étoient
agitez du mouvement genefal du tourbillon , et
à l'égard de la pesanteur , il se restraint à soutenir
que les corps les plus massifs qui sortent
du repos et qui commencent à se mouvoir , ont
moins de force centrifuge , et doivent être renvoyez
vers le centre .
Descartes ( Princip . part. 4. ) attribuë le flux
et le reflux à la pression des eaux de la Mer par
le globe Lunaire , lorsque dans la révolution que
la Terre fait sur son axe en vingt - quatre heures,
les eaux de la Mer se trouvent directement sous
la Lune . Les Phénomenes quadrent à merveilles
To4 MERCURE DE FRANCE
à cette hypothese ; car la Lune décrivant
une ellipse autour de la Terre , c'est - à - dire
une orbite plus ovale que ronde , lorsqu'elle est
en conjonction ou en opposition avec le Soleil ,
elle se trouve en même-temps dans son perigée
ou dans sa plus grande proximité de la Terre
et dans le plus étroit de l'oval ; ainsi la Mer se
trouvant beaucoup plus pressés par les nouvelles.
et pleines Lunes , les marées doivent être alors
plus hautes , ce qui est conforme à l'Experience,
au lieu que les quadrats de la Lune se rencontrant
dans son apogée ou dans son plus grand
éloignement de la Terre et dans le plus large
de l'ellipse , la pression est moindre et les marées
plus basses ; et ce qui paroit encore d'une
justesse extrême , c'est que les marées retardent
tous les jours d'environ quarante- neuf minutes ,
comme le retour de la Lune au même méridien .
Les deux proprietez de l'Aiman d'attirer le fer
et de se tourner vers l'un des Poles , ont , suivant
Descartes , un même principe dans le tourbillon
magnétique , qui traverse et entoure la
Terre. Ce tourbillon doit être regardé comme
une file de matiere disposée en forme de visses qui
ne penetre que dans de petits écroux propres
la recevoir , n'entrant par cette raison que par
un des Poles de la Terre , et sortant toujours par
l'autre. Les poles de l'Aiman disposez de même ,
ne donnent entrée à cette matiere que d'un côté,
et son issue , comme dans le Globe Terrestre ,
est à l'opposite ; ce qui a fait dire que la Terre
est un grand Aiman , et qu'un Aiman sphérique
est une petite Terre . Si la matiere magnétique
sortant d'un Aiman , trouve du fer ou un autre
Aiman , qui ayent les mêmes dispositions à la
recevoir , elle s'y insinue avec vitesse , et chassant
MARS. 1734. 505
sant l'air intermediaire plus grossier et moins;
agité qu'elle , cet air , par la force de son ressort
, revient sur lui- même , et pressant les côrez
oposez de l'Aiman et du fer , les pousse
l'un contre l'autre . La matiere magnétique conservant
toujours sa direction vers le même pole ,
tourne du même côté l'aiguille aimantée , dans
laquelle elle s'insinuë.
Descartes explique d'une maniere qui n'est pas
moins ingenieuse , la formation.des corps particuliers
par leurs particules roides ou fléxibles ,
par leurs interstices plus ou moins ouverts, par
les differens degrez de leurs mouvemens ; mais
les bornes que nous nous sommes prescrites ne
nous permettent pas de le suivre dans ces differens
détails . Nous observerons seulement qu'il
fait consister la densité ou la rarefaction des
corps dans des particules plus ou moins déliées
et agitées , soutenant que la quantité de matiere
dépend uniquement de l'étendue , et que dans un
lingot d'or il n'y a pas plus de matiere que dans
une éponge d'un pareil volume . La difference des
couleurs , des odeurs , des saveurs , du chaud et
du froid , du sec et de l'humide , de la dureté et
de la mollesse , &c. n'est attribuée dans cette
Philosophie qu'aux situations , figures et mouvemens
des particules ; et les qualitez occultes ,
vertus sympathiques, formes substantielles et autres
expressions Péripatéticiennes , qui ne signifioient
rien et qu'on recevoit neanmoins pour
des explications , ont été proscrites par le Cartesianisme.
La Géometrie a fait plus d'honneur.
encore à Descartes que la Physique. Il est le premier
qui ait fait l'application de l'Algebre à la
Géometrie , et il a étendu fort loin les limites de
Fune et de Pautre.
I Cette
5c6 MERCURE DE FRANCE
'Cette Philosophie avoit à peine surmonté les
obstacles qui avoient traversé ses progrès , lorsqu'une
rivale , par des voyes entierement contraires
, a prétendu lui disputer la préference ;
et même l'emporter entierement sur elle. Descartes
se met à la portée des plus simples , conduisant
l'esprit des veritez primitives aux plus
composées ; Newton ne daigne parler qu'aux
plus sçavans Géometres et aux plus patiens Algebristes.
L'un descend des principes aux Phénomenes,
et des causes à leurs effets ; l'autre renfer
me toute sa théorie dans la liaison des Phéno
menes. Descartes vous engage par des idées
brillantes et des conjectures vrai- semblables ;
Newton prétend vous soumettre par des démonstrations
obscures et des calculs effrayants. L'un
tâche de vous faire connoître la Nature ; l'autre
connoît parfaitement l'esprit humain , toujours.
disposé à admirer ce qu'il ne comprend pas.
Descartes ne cherche qu'à éclairer l'esprit , Newton
mérite le surnom de Tenebreux, donné autrefois
à Héraclite. Descartes a paru dans un
temps où les nouveautez étoient haies et suspectes
; Newton a débité les siennes dans les circonstances
les plus favorables pour elles ,
lorsque
le génie des sciences étoit entierement tourné
du côté des nouveautez . Descartes se propose
davantage de découvrir pourquoi les choses sont
telles ; Newton paroît plus occupé d'examiner
comment elles sont . Le premier a tiré moins d'avantage
de la connoissance du Ciel , beaucoup
moins étendue de son temps ; le second plus aidé
par l'Astronomie , n'en a répandu dans sa Physique
que des nuages plus épais . Descartes établit
une hypothèse , il explique les Phénomenes ,
le plus qu'il lui est possible , par des loix generales
,
MARS. 1734. 507
sans
atrales , constantes et uniformes Newton
Nevvt. Princip . Mathem. in fin. Libr. 3 .
pag. 483. Edition 172.3 . ) déclare qu'il ne
forme aucune hypothese , il explique les Plénomenes
par la force de la gravité , et il attribue
cette gravité à quelque cause qui penetre
jusqu'aux centres du Soleil et des Planettes ,
diminution , et qui agit , non pas relativement
aux superficies des particules , comme les causes
méchaniques , mais à proportion de la matiere
solide, et dont l'action étendue jusqu'à des distances
immenses , va toujours décroissant en raison
doublée de ces distances. Tâchons de déve→
lopper ce qu'il nous a été possible de concevoir
de cette Philosophie Newtonienne , et en mê
me temps de réparer plusieurs deffectuositez justement
imputées au Systême Cartésien .
L
La suite pour le Mercure prochain.
Philosophies de Descartes et de Newton,
avec des Remarques sur l'une et sur l'autre.
Lportéuns avoitsteer
A Philosophie Péripatéticienne avoit remsur
tous les autres Sectes de l'Antiquité .L'Empire
d'Aristote étoit despotique . Les raisons qui sont
les Loix de la Philosophie , n'étoient point écou
tées , des veritez nouvelles étoient traitées de séditieuses
, et cette Philosophie , après avoir été
long- temps proscrite par le concours des deux
autoritez , ( Launoi , de fortun . Aristot . ) avoit sçû
les engager si bien dans son parti , que ceux qui
prétendoient secouer le joug des préjugez, étoient
punis comme perturbateurs. Malgré tous ces obstacles
, il parut un homme qui joignit la fermeté
du courage à l'élevation du génie . Toutes ses
vûes ne tendoient qu'à la verité ; plein d'ardeur
pour la tirer d'esclavage , il osa établir pour
principe , ( Cartes. Méditat. 1. ) que le commencement
de la Philosophie est de rejetter toutes les
opinions reçues jusqu'alors , de remonter à un
Scepticisme general , non pour demeurer dans
cet état de Pyrrhonien , incompatible avec les
lumieres naturelles , mais pour n'admettre au
pombre des veritez , que celles qui sont fondées
sur
496 MERCURE DE FRANCE
sur des notions claires , certaines et évidentes.
René Descartes , par ce seul principe , porta le
coup mortel aux décisions philosophiques for
dées sur les préjugez ; par cette voye d'un doute
general , il s'éleva ( Cartes . Méditat. 2. 3. 6. )
aux veritez primitives , de sa propre existence
de l'existence de Dieu , de la distinction de l'ame
et du corps ; des veritez les plus simples il passa
aux plus composées , il entreprit de connoître et
de dévoiler même la Nature ; et développant
quelques germes obscurs , informes et peu connus
, qui étoient enfermez dans les Livres des
Anciens sans explication suffisante , il en forma
un Systême Physique ( Cartes , Princip . part. 3. )
si étendu et si brillant , qu'il surpasse de bien
loin tout ce qu'on avoit imaginé jusqu'à lui de la
magnificence de l'Univers. Descartes n'est pas
bien d'accord avec lui- même sur la réalité de
l'Edifice qu'il a construit. Tantôt reconnoissant
tout ce que ses idées ont d'incertain.et de vague, il
les traite de Fables ( Trait . de la Lum. ) et de Romans
; tantôt paroissant rempli de confiance pour
ses découvertes , il n'hésite point à dire , que
persuadé par des notions si claires et si distinctes ,
il ne croit pas ( Princip . part . 4. et Epist. t. z .
Epist. 37. ) que la plupart des choses qu'il a
écrites , puissent être autrement.
Toute la Physique de Descartes se rapporte
aux loix generales du mouvement, établies par Ie
souverain Etre , en même - temps qu'il a créé la
matiere. C'est conformément à ces Loix que la
Providence Divine a construit le Monde , et
qu'elle le conserve ; Descartes définit la Nature ;
(Méditat. 6. ) l'ordre et la disposition que Dieu
a donnez aux choses créées. Quelqu'un peut- il
nier que la Physique ne consiste dans la recherche
MARS. 1734
497
che et la connoissnce de ces loix prescrites à la
Nature par son Auteur ? L'harmonie et la régularité
de l'Univers sont des témoignages continuels
de la sagesse infinie , dont elles sont émanées .
Aucune étude ne ramene davantage l'esprit au
Créateur , que la contemplation de la Nature.
C'est en quoi le Cartésianisme excelle , et jamais
aucune Philosophie ne fut plus diamétralement
opposée auSpinosisme qui, par l'hypothèse de tou- ,
tes la plus absurde , ne reconnoît dans les effets'
naturels qu'une matiere aveugle , privée d'intelligence
et de sentiment, et coufond les substances
spirituelles et corporelles ; ou à la Philosophic
Epicurienne , qui donne pour principe general
, des accrochemens d'admes unis fortuitement
par un mouvement de déclinaison , dont
l'Antiquité s'est mocquée . C'est uniquement à la
gloire du Cartesianisine et à l'envie des autres
Sectes , qu'on doit attribuer les accusations si
dénuées de toute vraye - semblance au sujet des
liaisons supposées de cette Philosophie avec les
absurditez de Spinosa et d'Epicure ; il est même
impossible de lire les Ouvrages de Descartes sans
être autant édifié de sa picté , qu'on est charmé
de sa modestie .
Descartes pose pour principes trois regles de
mouvement ( Princip. part. 2. ) qu'il appelle génerales
; la premiere , que tout corps persiste naturellement
dans l'état où il se trouve de mouvement
ou de repos , et il fonde cet axiome sur
une pensée fort juste , que rien ne se porte de soimême
et par sa nature à son contraire ou à sa
destruction. La seconde regle est que le mouvement
est proportionnel à l'impression de la force
qui le produit , er que tout corps qui se meut ,
tend à continuer son mouvement en ligne droite.
La
298 MERCURE DE FRANCE
La troisiéme est que si un corps qui se meut ên
rencontre un autre auquel il ne communique
aucune partie de son mouvement, il rejaillit avec
une force égale , et que , s'il lui communique une
partie de son mouvement , il en perd autant qu'il
en communique. De cette . Loi generale , Descartes
déduit les loix particulieres des rencontres
des corps à proportion des differens degrez de
vitesse et de masse ; loix particulieres , qui ne
peuvent , suivant son aveu , avoir une application
entierement juste , qu'en supposant que les deuxcorps
qui se rencontrent , fussent parfaitement
durs , et tellement séparez de tous les autres
corps , qu'aucun ne pût contribuer ou nuire à
leur mouvement , et il remarque au même en
droit que cela est impossible. Nous aurons plusieurs
observations à faire sur cette troisiéme loi
de mouvement.
La matiere est une , suivant les Principes de
Descartes , et toutes ses differences ne consistent
que dans les divisions , figures , situations et
mouvemens de ses parties . Il soutient que comme
il est impossible que la matiere soit sans étenduë
, l'espace ou l'étenduë ne peuvent aussi être
sans matiere ; qu'il y a la même contradiction à
concevoir un lieu sans un corps qui le remplisse ,
qu'à imaginer la rondeur sans une matiere qui
soit ronde , la blancheur sans un sujet qui soit
blanc , ou une montagne sans vallée . Puisque
tout est plein dans l'Univers , un corps qui se
meut , ne peut avancer , que la matiere qui est à
ses côtez ne passe en arriere , poussée par celle de
devant , qui est obligée de refluer aux côtez , ce
qui arrive avec une extrême facilité , lorsque le
corps , qui fait effort pour se mouvoir , a plus de
force que la matiere qui se trouve au -devant de
lui
MARS. 1734. 499
lui , n'en a pour résister. Le mouvement direct ,
le plus simple et le plus naturel , est moins
commun dans la Nature, que le mouvement circulaire
produit par les obstacles de la mutuelle
action et réaction des corps , mais le mouvement
circulaire retient toujours de son origine , que
tout corps qui se meut en rond , tend à s'échapper
dès qu'il est libre , par un mouvement direct ;
ce que les Géometres expriment en disant , que
tout corps qui par son mouvement décrit un
cercle , s'efforce continuellement d'en parcourir
la tangente.
La pression et le mouvement brisent les parties
de la matiere , qui sont divisibles à l'infini ,
leur fragilité ou leur disposition à s'unir , rend
les Elemens toujours conversibles l'un dans l'autre.
Descartes en admet trois ; la matiere subtile
ou le premier Element composé des partiès les
plus atténuées par le froissement; la matiere globuleuse
ou le second élement dont les particules
ont été arrondies et ont conservé une figure sphérique
dans le froissement ; et la matiere compac
te ou le troisiéme élement dont les particules
branchuës et de figures irrégulieres , ont le mieux
résisté au froissement . Ces trois élemens sont
imperceptibles ; et pour imaginer avec plus de
facilité leur effet dans la composition de tous les
corps matériels , représentez - vous un amas de
fruits ayant des figures fort irregulieres , comme
grenades , poires , pommes, concombres , nêfles,
grappes de raisins ; voilà la matiere compacte
ou le troisième élement . Répandez sur ce monceau
de fruits , des coriandes ; toutes ces petites
boules rondes se répandront de côté et d'autre
pour remplir les interstices des figures irrégulie
ICS c'est la matiere globuleuse ou le second
élement
38618 )
300 MERCURE DE FRANCE
élement. Versez enfin de la poudre à canon sur
le tas de fruits , elle ira s'insinuer dans les interstices
les plus petits , échappez aux dragées , et
elle représentera ici la matiere subtile ou le premier
élement . Si cette poudre à canon domine
assez dans les interstices des fruits et qu'elle y
ait assez de force pour leur communiquer la rapidité
de son mouvement en chassant les dragées ,
et les repoussant de toutes parts , l'amas tout entier
devient enflammé et lumineux , et ce feu est
d'autant plus violent , que la solidité des parties
les plus grossieres du troisiéme élement y est
jointe à la rapidité du mouvement du premier ,
et que la force de masse , comme disent les Physiciens
, accompagne la force de vitesse. Si la matiere
compacte reçoit dans ses interstices les globules
du second élement qui y temperent l'extrême
mouvement du premier ou de la matiere
subtile , le corps est opaque et plus ou moins solide
, suivant la grossiereté des parties du troisiéme
élement. Si la matiere globuleuse trouve
les pores disposez à lui laisser un passage libre
pour traverser de part en part , le corps est transparent.
On ne peut donner des images trop sensibles
des principes qu'on explique , sur tout dans
un temps où il s'est introduit un usage presque
general , de ne traiter les Sciences que par quelques
caracteres Algebriques et d'une manière si
abstraite , qu'elle ne donne aucune prise à l'imagination.
Passons à l'application que Descartes a faite
de ses Principes . Les mouvemens directs de la
matiere ont été changez en mouvemens circulaires
par les obstacles de l'action et de la réaction
des corps. Des tourbillons de grandeur inégales
se sont formez , ils en ont aussi contenu d'autres,
comme
MARS. 1734.
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comme on voit des torrens qui se traversent ,
être agitez circulairement et renfermer au-dedans
d'eux - mêmes des courants plus petits , qui
tournant sur leur propre centre , sont emportez
par le mouvement circulaire du plus grand. Le
froissement de la matiere l'ayant divisée en trois
élemens , Descartes suppose qu'il s'est fait au centre
du tourbillon un amas de matiere subtile ,
dont ce Philosophe a composé les Etoiles , qu'il
a regardées comme autant de Soleils . Le prodigieux
mouvement de la matiere subtile qui repousse
de toute part les globules du second éle
ment , rend les globes des étoiles enflammez et
lumineux par eux- mêmes. Mais il est arrivé â
quelques- uns de ces globes que leurs mouvemens
se sont , rallentis , que leurs interstices ont été
differemment disposez , et que le globe , d'enflammé
et de lumineux , est devenu dense et
opaque , qu'alors privé de la force et de l'activité
de son mouvement , il n'a pû deffendre
son tourbillon contre la pression des tourbillons .
voisins qui ont envahi son atmosphere ; et le
globe lui- même a passé dans un autre tourbillon,
au mouvement duquel il a été assujetti après s'y
être mis en équilibre. C'est l'origine que Descar
tes donne ( Cartes . Princip . part. 3. ) à la Terre
et aux autres Planétes , qui ont commencé , suivant
son Systême , par être des Soleils ou des
Etoiles. Il donne la même explication des Cométes
comme de Soleils récemment éteints et
encroûtez , qui traversent les espaces éthérées
jusqu'à ce qu'ils ayent rencontré dans quelque
tourbillon un fluide d'une épaisseur et d'un mouvement
proportionnez , et propres à les fixer en
équilibre.
La lumiere consiste dans l'impulsion des parties
582
MERCURE
DE FRANCE
ties globuleuses du second élement répandues de »
toutes parts , à peu près comme un grain de poudre
à canon en se développant , chasse de tout
côté les corps qu'il rencontre. La prodigieuse rapidité
de la lumiere est causée parce que tous les
globules du second élement sont contigus et que,
Pimpression qui agit sur le premier , se fait sentir
en même- temps sur tous les autres , comme
un bâton ne
ne peut être remué par un bout , que le
mouvement ne soit aussi - tôt communiqué à
l'autre extremité , quelque éloignée qu'elle soit.
Cette rapidité de la lumiere transmise par la continuité
des globules du second élement , est une
des preuves d'experience , qu'il n'y a point de
vuide dans la Nature
Le mouvement circulaire des tourbillons est
dans le Systême Cartésien , la cause de la pesanteur.
Ce qu'on appelle pesanteur est proprement
une moindre legereté . Les trois élemens ont dif
ferens degrez de, force centrifuge ; la matiere'
subtile du premier élement a plus d'action
( Cartes. Princip . part . 4 ) pour s'éloigner du
centre , que pareille quantité du second élement,
parce que la matiere subtile se meut plus vîte ; etpar
la même raison le second élement a plus de
force centrifuge que pareille quantité des parties
du troisième , et le corps qui à plus de force cen
trifuge , répercute et chasse vers le centre celui
qui en a moins ; ce qui cause la chute des corps
massifs et produit toutes les apparences auxquelles
on a donné le nom de legereté et de pesanteur.
Ainsi jettez de l'huille dans un vase qui est
vuide , ( Tr. de l'Opin Liv . 4. Ch. 2. ) c'est- àdire
, rempli seulement d'air , l'huile est forcée
de descendre au fond et de ceder au mouvement
plus agite de l'air ; sur l'huile versez de l'eau , les
parties
MARS. 1734. 503
les parties de l'huile plus déliées que celles de
l'eau et qui par consequent ont plus de force
pour s'éloigner du centre , s'élevent au- dessus de
l'ean ; si vous y jettez ensuite du sable , l'eau
chasse au- dessous d'elle les parties plus compactes
du sable , ce dernier a le même avantage sur
le vif- argent encore plus solide ; et enfin l'or
fondu , le plus massif de tous les corps , sera
précipité au - dessous de tous les autres .
Descartes a apperçû la contrarieté ( Trait. de
la Lum. Chap. 11. ) qui se rencontre ici dans le
méchanisme, sur lequel il a fondé son Systême ,
ayant dit plus haut que la matiere subtile s'est
amassée au centre pour y former le Soleil , au
lieu que pour expliquer la pesanteur , il donne
ici cette raison , que les corps massifs ayant
moins de mouvement , ont moins de force que
la matiere subtile n'en a pour s'élever à la circonference.
Cette objection qu'il s'est faite à
lui- même , ne l'a pas engagé à corriger la contradiction
de son méchanisme , et il s'est contenté
de répondre que lorsqu'il a placé les corps
solides à la circonference , est parce qu'il a
supposé que dès le commencement ils étoient
agitez du mouvement genefal du tourbillon , et
à l'égard de la pesanteur , il se restraint à soutenir
que les corps les plus massifs qui sortent
du repos et qui commencent à se mouvoir , ont
moins de force centrifuge , et doivent être renvoyez
vers le centre .
Descartes ( Princip . part. 4. ) attribuë le flux
et le reflux à la pression des eaux de la Mer par
le globe Lunaire , lorsque dans la révolution que
la Terre fait sur son axe en vingt - quatre heures,
les eaux de la Mer se trouvent directement sous
la Lune . Les Phénomenes quadrent à merveilles
To4 MERCURE DE FRANCE
à cette hypothese ; car la Lune décrivant
une ellipse autour de la Terre , c'est - à - dire
une orbite plus ovale que ronde , lorsqu'elle est
en conjonction ou en opposition avec le Soleil ,
elle se trouve en même-temps dans son perigée
ou dans sa plus grande proximité de la Terre
et dans le plus étroit de l'oval ; ainsi la Mer se
trouvant beaucoup plus pressés par les nouvelles.
et pleines Lunes , les marées doivent être alors
plus hautes , ce qui est conforme à l'Experience,
au lieu que les quadrats de la Lune se rencontrant
dans son apogée ou dans son plus grand
éloignement de la Terre et dans le plus large
de l'ellipse , la pression est moindre et les marées
plus basses ; et ce qui paroit encore d'une
justesse extrême , c'est que les marées retardent
tous les jours d'environ quarante- neuf minutes ,
comme le retour de la Lune au même méridien .
Les deux proprietez de l'Aiman d'attirer le fer
et de se tourner vers l'un des Poles , ont , suivant
Descartes , un même principe dans le tourbillon
magnétique , qui traverse et entoure la
Terre. Ce tourbillon doit être regardé comme
une file de matiere disposée en forme de visses qui
ne penetre que dans de petits écroux propres
la recevoir , n'entrant par cette raison que par
un des Poles de la Terre , et sortant toujours par
l'autre. Les poles de l'Aiman disposez de même ,
ne donnent entrée à cette matiere que d'un côté,
et son issue , comme dans le Globe Terrestre ,
est à l'opposite ; ce qui a fait dire que la Terre
est un grand Aiman , et qu'un Aiman sphérique
est une petite Terre . Si la matiere magnétique
sortant d'un Aiman , trouve du fer ou un autre
Aiman , qui ayent les mêmes dispositions à la
recevoir , elle s'y insinue avec vitesse , et chassant
MARS. 1734. 505
sant l'air intermediaire plus grossier et moins;
agité qu'elle , cet air , par la force de son ressort
, revient sur lui- même , et pressant les côrez
oposez de l'Aiman et du fer , les pousse
l'un contre l'autre . La matiere magnétique conservant
toujours sa direction vers le même pole ,
tourne du même côté l'aiguille aimantée , dans
laquelle elle s'insinuë.
Descartes explique d'une maniere qui n'est pas
moins ingenieuse , la formation.des corps particuliers
par leurs particules roides ou fléxibles ,
par leurs interstices plus ou moins ouverts, par
les differens degrez de leurs mouvemens ; mais
les bornes que nous nous sommes prescrites ne
nous permettent pas de le suivre dans ces differens
détails . Nous observerons seulement qu'il
fait consister la densité ou la rarefaction des
corps dans des particules plus ou moins déliées
et agitées , soutenant que la quantité de matiere
dépend uniquement de l'étendue , et que dans un
lingot d'or il n'y a pas plus de matiere que dans
une éponge d'un pareil volume . La difference des
couleurs , des odeurs , des saveurs , du chaud et
du froid , du sec et de l'humide , de la dureté et
de la mollesse , &c. n'est attribuée dans cette
Philosophie qu'aux situations , figures et mouvemens
des particules ; et les qualitez occultes ,
vertus sympathiques, formes substantielles et autres
expressions Péripatéticiennes , qui ne signifioient
rien et qu'on recevoit neanmoins pour
des explications , ont été proscrites par le Cartesianisme.
La Géometrie a fait plus d'honneur.
encore à Descartes que la Physique. Il est le premier
qui ait fait l'application de l'Algebre à la
Géometrie , et il a étendu fort loin les limites de
Fune et de Pautre.
I Cette
5c6 MERCURE DE FRANCE
'Cette Philosophie avoit à peine surmonté les
obstacles qui avoient traversé ses progrès , lorsqu'une
rivale , par des voyes entierement contraires
, a prétendu lui disputer la préference ;
et même l'emporter entierement sur elle. Descartes
se met à la portée des plus simples , conduisant
l'esprit des veritez primitives aux plus
composées ; Newton ne daigne parler qu'aux
plus sçavans Géometres et aux plus patiens Algebristes.
L'un descend des principes aux Phénomenes,
et des causes à leurs effets ; l'autre renfer
me toute sa théorie dans la liaison des Phéno
menes. Descartes vous engage par des idées
brillantes et des conjectures vrai- semblables ;
Newton prétend vous soumettre par des démonstrations
obscures et des calculs effrayants. L'un
tâche de vous faire connoître la Nature ; l'autre
connoît parfaitement l'esprit humain , toujours.
disposé à admirer ce qu'il ne comprend pas.
Descartes ne cherche qu'à éclairer l'esprit , Newton
mérite le surnom de Tenebreux, donné autrefois
à Héraclite. Descartes a paru dans un
temps où les nouveautez étoient haies et suspectes
; Newton a débité les siennes dans les circonstances
les plus favorables pour elles ,
lorsque
le génie des sciences étoit entierement tourné
du côté des nouveautez . Descartes se propose
davantage de découvrir pourquoi les choses sont
telles ; Newton paroît plus occupé d'examiner
comment elles sont . Le premier a tiré moins d'avantage
de la connoissance du Ciel , beaucoup
moins étendue de son temps ; le second plus aidé
par l'Astronomie , n'en a répandu dans sa Physique
que des nuages plus épais . Descartes établit
une hypothèse , il explique les Phénomenes ,
le plus qu'il lui est possible , par des loix generales
,
MARS. 1734. 507
sans
atrales , constantes et uniformes Newton
Nevvt. Princip . Mathem. in fin. Libr. 3 .
pag. 483. Edition 172.3 . ) déclare qu'il ne
forme aucune hypothese , il explique les Plénomenes
par la force de la gravité , et il attribue
cette gravité à quelque cause qui penetre
jusqu'aux centres du Soleil et des Planettes ,
diminution , et qui agit , non pas relativement
aux superficies des particules , comme les causes
méchaniques , mais à proportion de la matiere
solide, et dont l'action étendue jusqu'à des distances
immenses , va toujours décroissant en raison
doublée de ces distances. Tâchons de déve→
lopper ce qu'il nous a été possible de concevoir
de cette Philosophie Newtonienne , et en mê
me temps de réparer plusieurs deffectuositez justement
imputées au Systême Cartésien .
L
La suite pour le Mercure prochain.
Fermer
Résumé : COMPARAISON des deux Philosophies de Descartes et de Newton, avec des Remarques sur l'une et sur l'autre.
Le texte compare les philosophies de Descartes et de Newton, en se concentrant sur la philosophie cartésienne. La philosophie péripatéticienne, dominée par Aristote, réprimait les nouvelles idées et punissait ceux qui remettaient en question les préjugés. René Descartes, avec une ferme détermination et un génie élevé, a proposé de rejeter toutes les opinions reçues pour adopter un scepticisme général, afin d'accepter uniquement les vérités fondées sur des notions claires et évidentes. Cette approche a permis à Descartes de découvrir des vérités primitives, telles que l'existence de Dieu et la distinction de l'âme et du corps, et de développer un système physique étendu et brillant. La physique de Descartes repose sur les lois générales du mouvement établies par Dieu lors de la création de la matière. Ces lois gouvernent l'ordre et la disposition des choses créées, témoignant de la sagesse infinie de Dieu. Descartes a formulé trois règles générales du mouvement : la persistance des corps dans leur état de mouvement ou de repos, la proportionnalité du mouvement à la force qui le produit, et la conservation du mouvement lors des rencontres entre corps. Il a également proposé que la matière est unique et que ses différences résident dans les divisions, figures, situations et mouvements de ses parties. Descartes a décrit trois éléments de la matière : la matière subtile, la matière globuleuse et la matière compacte. Il a expliqué les phénomènes naturels, comme la lumière et la pesanteur, par les interactions de ces éléments. La lumière est due à l'impulsion des particules globuleuses, tandis que la pesanteur résulte du mouvement circulaire des tourbillons. Descartes a également proposé une origine des planètes et des comètes, les décrivant comme des étoiles ou des soleils éteints et encroûtés. Descartes explique la chute des corps en fonction de leur masse et de leur mouvement. Il attribue le flux et le reflux des marées à la pression exercée par la Lune sur les eaux de la mer, en fonction de la position de la Lune par rapport à la Terre. Les propriétés de l'aimant sont expliquées par un tourbillon magnétique entourant la Terre. Descartes décrit la formation des corps en fonction de la densité et de la rarefaction des particules, rejetant les qualités occultes et les formes substantielles au profit d'une explication basée sur les mouvements et les figures des particules. Il est également reconnu pour avoir appliqué l'algèbre à la géométrie. En comparaison, Newton introduit la notion de gravité comme une force agissant proportionnellement à la masse et décroissant avec le carré de la distance. Descartes rend la science accessible en partant des principes fondamentaux pour expliquer les phénomènes, tandis que Newton s'adresse aux savants en se basant sur des démonstrations mathématiques complexes. Descartes cherche à comprendre pourquoi les choses sont telles qu'elles sont, tandis que Newton se concentre sur comment elles sont.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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15
p. 659-669
SECONDE Partie de la Comparaison de Descartes et de Newton.
Début :
Les Newtoniens s'efforcent d'abord d'élever leur Philosophie sur les ruines de celle de [...]
Mots clefs :
Descartes, Newton, Mouvement, Matière, Force, Corps, Espace, Comètes, Lieu, Rayons, Tourbillons, Principe, Pesanteur, Action, Attraction
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texteReconnaissance textuelle : SECONDE Partie de la Comparaison de Descartes et de Newton.
SECONDE Partie de la Comparaison
de Descartes et de Newton .
•
Es Newtoniens s'efforcent d'abord d'élever
LeurPhilosophie sur les ruines de celle de
>
Descartes. Ils soutiennent que le vuide est nécessaire
dans la Nature , pour qu'il puisse y
avoir du mouvement. Si la matiere peut être
plus ou moins rarefiée dit Newton , f Prin
cip. Math. p. 368. Edit. 1723. ) rien n'empêche
qu'elle ne le soit à l'infini , et il conclut
de ce principe , que non- seulement il y a du
vuide dans les espaces éthérées , mais encore que
ces espaces sont ( Nevv. Optic. ) entierement vuides.
Newton avance comme des axiomes dont il
n'est pas permis de douter , qu'il y a des lieux
( Princip. Math. définit, 8. Schol . p. 7. ) absolus
et primitifs , qui sont tels par leur essence et
auxquels on ne peut attribuer le mouvement.
ΤΟΙ
660 MERCURE DE FRANCE
Tous ces Principes de Newton sont insoute
nables , suivant le plus grand nombre des Physiciens
qui rejettent le vuide. Il n'y a point de
lieux absolus et primitifs ; et l'opinion du vuide
l'une des fondamentales de la Philosophie Newtonienne
tombant en ruine , entraîne toute cette
Philosophie avec elle. Le lieu ne devient tel, que
par la matiere ou l'étenduë qu'il contient. S'il
est sans matiere , il est sans étenduë , il cesse
d'être ; car le néant ne peut être étendu , et des
espaces séparez par rien , sont des espaces non
séparez , ou qui se touchent immédiatement.
L'espace ne peut pas davantage exister sans matiere
, ( Cartes. princip . part. 2. ) qu'une Montagne
sans vallée . L'étendue et l'espace ont commencé
par la création de la matiere et ont les
mêmes limites qu'elle. Penser autrement , c'est
se laisser éblouir par une image superficielle tracée
dans l'imagination et par l'habitude que les
rapports des sens ont causée en elle , en nous réprésentant
certains espaces comme vuides , parce
qu'ils sont remplis d'air ou de quelque autre
matiere encore plus déliée et plus imperceptible .
Au- delà des bornes du Monde matériel il n'y a
ni lieu ni espace ; autrement le lieu et l'espace
seroient infinis et éternels , ce qui mene aux consequences
les plus absurdes. Je suppose que les
derniers tourbillons qui composent l'Univers ,
s'étendent ou se resserrent , comme il seroit trèspossible
à l'Etre Souverain de les étendre ou de
les resserrer , le lieu et l'espace seroient augmentez
ou diminuez à proportion ; ce qui n'étoit pas
lieu , deviendroit tel , ou ce qui étoit lieu cesseroit
de l'être. Il n'y a donc ni espace ni lieu absolus
et primitifs , qui existent indépendamment
ou séparément du corps qui les remplit. Le lieu
AVRIL. 1734. 661
et l'espace ne sont autre chose que le corps luimême
, ayant differentes relations aux corps qui
l'environnent. Ils ne sont pas plus réels que la
situation ou la relation du corps . Le mouvement
se fait sans obstacle dans le plein . Pour peu que
la matiere soit rarefiée , elle cede facilement à un
corps plus massif. Il faut seulement que la force
motrice surpasse la résistance du fluide. Alors
il est également certain par le raisonnement et
par les experiences , qu'un corps avançant dans
le plein , la matiere dont il prend la place , reflue
vers ses côtez , et qu'en même temps la matiere
des côtez passe en arriere ; ensorte qu'un
mouvement direct en produit plusieurs circulaires,
ce qui n'arriveroit pas dans le vuide . Suivant
Descartes , dans tout espace égal , il y a toujours
même quantité de matiere , soit rarefiée , soit
condensée ; la situation , la figure et le mouvement
des particules en font toute la difference .
Les Newtoniens ( Prafat. editor . in Nevvton. )
objectent à la Physique corpusculaire de Descartes
, que la licence d'imaginer à son gré les figures
et les mouvemens d'une matiere imperceptible
, de supposer l'arrangement et l'impulsion
de ses particules , suivant le besoin qu'on
en a , de feindre des corps si déliez et si subtils ,
qu'ils traversent et remplissent toutes sortes d'interstices
avec une rapidité et une force de mouvement
qui n'ont aucune vrai - semblance ,
renoncer à ce qu'il y a de réel dans la Physique
pour s'attacher à des entitez inconnues , que
c'est abandonner la vraie constitution des choses
, pour s'appuyer sur des conjectures chimeri-
.ques ; que les causes occultes ne sont pas celles
qui produisent des effets évidents , et certains
comme la gravité, mais plutôt celles qui depenc'est
dent
662 MERCURE DE FRANCE
,
dent d'hypothèses purement imaginaires , comme
une matiere subtile et des tourbillons. Qu'une
cause n'est point occulte pour être primitive
et très-simple , et qu'une pareille cause n'est point
susceptible d'explications méchaniques. Que
pour expliquer la constitution d'une Horloge
il ne s'agit pas d'une supposition vague de ressorts
inconnus , qu'il faut faire connoître quelle
est la proportion et l'action de toutes les machines
qui la composent , et quel est leur effet
sensible. Que Galilée , par exemple , ayant établi
cette regle conforme à l'experience ; que les
corps jettez décrivent une parabole , si un Philosophe
vient dire que le corps jetté décrit cette
courbe , parce qu'il y a dans l'air une matiere
subtile qui la décrit aussi , un pareil raisonnement
ne peut paroître ai solide ni utile. Que si
vous mêlez dans un vase plusieurs liqueurs d'une
pesanteur inégale , il n'y aura de mouvement
entr'elles que jusqu'à ce qu'elles se soient arrangées
aux differentes hauteurs proportionnées à
leur gravité , et que de même dans les tourbillons
Cartésiens le mouvement doit cesser , lorsque
les Elemens occupent la place qui convient à
leurs forces centrifuges.
Les Cartésiens répondent que ce seroit faire
grand tort au raisonnement , que de ne vouloir
pas qu'il pénetre plus loin que les yeux ;
que si l'on considere l'augmentation et diminution
des corps dont l'experience est continuelle,
si l'on fait attention aux découvertes surprenantes
qui ont été faites par les Microscopes , on
ne peut nier que les parties imperceptibles ne
soient aussi réelles dans la Nature que celles
qui donnent prise à nos sens . Que puisque nous
sommes assurez que chaque corps est composé
de
AVRIL. 1734. 663
de plusieurs autres corps si petits , que nous ne
pouvons en avoir qu'une connoissance intellectuelle
tout Philosophe doit avouer qu'il est
très - avantageux de juger des Phénomenes perceptibles
aux sens , par une méchanique supposée
avec beaucoup de vrai- semblance dans les
Elemens imperceptibles ; de rendre raison par ce
moyen de tout ce qui est en la Nature; et de substituer
des causes vraiment physiques à des termes
qui ne signifient rien, comme les formes substan
tielles des Péripatéticiens, ou à des qualitez dont
on suppose des effets , sans expliquer de quelle
maniere ces effets peuvent être produits , comme
dans le Sistême de l'attraction Newtonienne.
Que les liqueurs mêlées dans un vase , demeurent
en repos après s'être arrangées convenablement
à leur pesanteur, parce que la résistance que
leur mouvement est obligé de vaincre , anéantit
à la fin ce mouvement , mais que les tourbillons
n'éprouvent aucune résistance pareille.
Que ces mouvemens nécessaires à la conservation
de l'Univers sont entretenus par la même
Providence qui les a créez et établis. Et bien loin
que la matiere liquide dont les Cieux sont remplis
dans le Systême Cartésien , nuise au mouvement
rapide des corps Celestes , comme Newton
l'a prétendu, rien n'est plus capable d'aider le
mouvement d'un Globe qui circule , qu'un fluide
déterminé à se mouvoir vers le même côté avec
autant et plus de force que le Globe lui- même; et
ce véhicule paroît absolument nécessaire pour
imaginer les révolutions rapides des corps celestes .
L'objection contre le Systême Cartésien , sur
laquelle Neuwton paroît se fonder avec le plus
de confiance , est tirée des Cométes. Il est impossible
, dit- il , ( Nevut. Princip. Math . p.
481. )
664 MERCURE DE FRANCE
ton ,
481. ) que les tourbillons subsistent et puissent
être conciliez avec les mouvemens irréguliers des
Cométes qui les font errer dans toutes les parties
du Ciel. Cette objection se rétorque contre Newcar
les Cométes ne sont pas plus fideles
aux loix de l'attraction , à moins que quelque
Newtonien , à l'exemple du Maître , ne nous
donne dans un calcul précis le degré de pesanteur
réciproque de chaque Planette sur chaque
Cométe ; car la précision des calculs ne coute
rien à cette Philosophie. Dans le Systême Cartésien
il est aisé de répondre , touchant l'irrégularité
du cours des Cométes , que ces Phénomenes
passagers ne doivent pas suivre le mouvement
des Cieux des Planetes ; si les Cometes ne
sont autre chose que des amas de matiere , irréguliers
dans le temps de leur durée et dans leur
cours , la cause qui les produit est aussi celle qui
dirige leur mouvement ; comme les vents dans
notre atmosphere ont une égale violence en tout
sens , et ne sont point assujettis au cours uniforme
du fluide qui accompagne la révolution du
Globle Terrestre , ni aux loix de l'attraction
Newtonienne. Si les Cométes sont des Astres
dont le cours soit reglé et qui ne soient visibles
pour nous , que lorsque leurs révolutions périodiques
les ramenent aux confins de notre
tourbillon , les Cometes suivent le courant d'un
Auide étranger , qui n'a rien de commun avec
ceux de nos Planetes. Alors les Cométes sont à
peu près dans la Région de Saturne , et peut- être
même plus proches. Car les tourbillons remplis
à leurs extremitez d'une matiere fort déliée , cédent
facilement à la moindre impression ; et il
est assez vrai semblable que les courants d'un
tourbillon peuvent penetrer dans un tourbillon
voiAVRIL.
173 4. 565
voisin , à peu près comme les eaux de la
Mer entrent dans un Golphe, Ces fluides des
differents tourbillons ne se mêlent pas pour cela
et ne changent pas la direction de leur mouvement.
On remarque néanmoins que les Cométes
approchant du Soleil , reçoivent une impression
sensible de ses rayons ; car la queue ou plutôt
l'atmosphere de la Cométe , qui , suivant l'observation
de Képler , paroît toujours opposée au
Soleil, est rejettée en arriere par l'impulsion de ses
rayons , comme une chevelure exposée aux vents.
Newton a mieux traité le mouvement que
Descartes , mais ni l'un ni l'autre ne sont parvenus
à en donner une idée entierement juste .
Descartes entend par le mouvement les differentes
relations d'un corps. Il avoue ( Prin
cip. part. 2. ) que , suivant ses principes , on peut
dire qu'un corps se meut en même -temps et ne
se meut pas. Il soutient qu'il ne faut pas plus
d'action pour le mouvement que pour le repos .
D'où l'on peut conclure qu'une Statuë est dans
le même mouvement qu'un homme qui s'éloigne
d'elle. Il attribue le mouvement d'un corps
à la relation des corps qui le touchent immédiatement
; ce qui étant pris au pied de la lettre ,
signifie qu'un homme qui feroit à pied le tour
du Monde dans les mêmes habits , në se remuëroit
pas , et il s'ensuivroit cette conséquence .
qu'un corps seroit mû en même- temps dans des
sens contraires , comme un Plan sur lequel
deux corps seroient poussez l'un à droite ,
l'autre à gauche. Newton ( Princip . Math . définit,
8. Schol. p . 8. et 9. et axiom . p . 18. ) distingue
le mouvement vrai du mouvement relatif. Suivant
les explications qu'il donne , le mouvement
vrai consiste dans la force qui agity soit que
cette
€65 MERCURE DE FRANCE
le cette force soit dans le corps même , soit que
corps la reçoive d'ailleurs . Le mouvement relatif
ne dépend que des changemens de situation
des corps , les uns à l'égard des autres . Il suit de
ces principes , qu'il peut y avoir un mouvement
veritable avec plusieurs repos relatifs , comme
lorsqu'un corps avance et que plusieurs corps
qui l'environnent , avancent en même temps ; et
qu'il peut y avoir au contraire plusieurs mouvemens
relatifs sans aucun mouvement veritable ,
comme lorsqu'un homme est tranquille dans un
vaisseau dont le mouvement est égal et uniforme
; et qu'ainsi le mouvement véritable ne consiste
pas dans les relations .Mais quoique le mou
vement veritable ne consiste pas uniquement
dans les relations , il ne peut être neanmoins
sans quelque changement de rapports , sinon aux
objets prochains , du moins aux éloignez . La
force seule ne fait pas le mouvement ; car si elle
rencontre des obstacles plus puissants qu'elle , le
coips reste dans un veritable repos . En réunissant
donc ces principes , le mouvement peut être
défini , ce me semble , le changement de relations
d'un corps à des objets prochains ou éloignez
par l'action d'une force que ce corps a en luimême
ou qu'il a reçûë d'ailleurs .
Newton a penetré plus avant que Descartes
dans la théorie des couleurs . Suivant les principes
Cartésiens , si la superficie des corps ne laisse
aucun accès dans ses interstices aux globules
du second Element , les corps paroissent lumineux
ou sont au moins fort blancs , lorsqu'ils
ne sont pas enflammez , et les globules repoussez
ont une force qui éblouit. Si les pores fort
ouverts , comme un petit crible , reçoivent dans
toute leur surface les globules du second Element
AVRIL. 1734. 667
>
ment , ils absorbent les rayons de lumiere , et
leur couleur est très - noire . Si l'angle de reflexion
est tel , que les globules flattent l'organe visuel ,
la couleur est agréable , comme le verd . Newton
a suivi une route differente . Il établit une espece
de gamme des couleurs élementaires , et entreprenant
en quelque sorte l'anatomie de la lumiere
, il pose pour principes sept especes de
rayons , dont chacun porte sa couleur particuliere
; sçavoir , rouge , orangé , jaune , verd
bleu , indigo , violet ; en sorte que le rayon qui
porte une couleur , n'en porte jamais d'autre.
Exposez aux rayons du Soleil un prisme triangulaire
à une certaine distance d'un papier , qui
puisse renvoyer les rayons rompus et séparez ;
Vous voyez sur le papier sept couleurs bien distinctes
et disposées dans l'ordre qui vient d'être
rémarqué , de la couleur rouge , orangée , jaune
verte , bleue , indigo et violette. Newton a de
plus remarqué que les espaces occupés par les
couleurs sur le papier , sont en même proportion
que les chiffres qui expriment les intervales
des sept tons de Musique. Faites au papier une
petite ouverture , qui ne laisse passer qu'une espece
de rayon qui porte , par exemple , le rouge
ou le violet , rompez de nouveau le rayon avec
un second prisme , un troisiéme ; faites - les tourner
sur les axes ; le rayon differemment rompu,
refléchi differemment , présente toûjours la même
sorte de couleur. Dans cette hypothèse , le blanc
résulte du mêlange des sept couleurs principales,
et les corps paroissent differemment colorez ,
parce que la figure de leurs pores , la tissure et
la consistance de leurs parties refléchissent une
plus grande quantité de rayons d'une certaine
espece , tandis que les interstices de ces corps
trans668
MERCURE DE FRANCE
transmettent la plupart des autres rayons ou
qu'ils les absorbent.
Newton a été moins heureux dans les loix du
mouvement qu'il a établies ; il prétend que les
actions de deux corps sont toujours mutuelles
égales et opposées, ( Nevvt, Princip . Math. axiom.
leg. 3. p. 13. ) ensorte que la réaction est toujours
contraire et égale à l'action . Ce principe
dont il fait l'axiome fondamental ( Ib . Coroll. 3 .
p. 15, et seq. ) de ses démonstrations , détruit
toutes les loix de la statique et de l'équilibre ; car
si la réaction est toujours égale à l'action ,
les corps agiront avec des forces égales et tous
les contrepoids demeureront en suspens et sans
action. Le prétendu axiome , au lieu d'être un
principe de mouvement , seroit le principe d'une
immobilité generale , puisqu'il est certain
qu'un carosse et six chevaux demeureront immobiles
, si la réaction du carosse est égale et
opposée à l'action des six chevaux.
tous
Newton dit ailleurs que la pesanteur ou la gra
vité des corps ( Princip. Math. lib . 3. Propos.
7. Theor. 7.p.369 . ) est universelle et qu'elle est
proportionnée à la quantité de matiere qui est
en eux. Les calculs de la pesanteur des Planetes
roulent sur cet axiome contraire au sentiment du
plus grand nombre des Physiciens qui rejettent
le vuide , et suivant lesquels chaque espace égal
contient toujours une égale quantité de matiere.
Newton avance un autre principe fort opposé
aux idées naturelles, sçavoir , que moins un
corps qu'on jette ( Princip. Math definit . 5. p. 3. )
a de gravité , moins il s'écarte de la ligne droite
et plus il va loin. Suivant ce principe , un
Globe de liége . poussé avec beaucoup de force ,
devroit aller plus loin qu'un Globe de plomb ,
poussé
AVRIL. 1734. 669
poussé avec une force égale , le Globe de liege
ayant moins de gravité ; à moins qu'on ne regarde
le Globe de liege comme ayant plus de
gravité qu'un Globe de plomb , parce que le Globe
de liege est attiré plus promptement vers la
terre ; et alors celui qui auroit , suivant Newton,
le moins de matiere , auroit le plus de gravité.
Le fondement géneral du Systême Newtonien,
l'axe, pour ainsi- dire, sur lequel toute cette Philosophie
tourne , c'est l'attraction . Newton admet
aussi dans la matiere une hétérogénéïté ou diversité
de genres , qualité aussi occulte que l'attraction,
et qui n'a aucune signification Physique.Descartes
ne reconnoît dans la Nature qu'un mouvement
d'impulsion, et il rapporte le mouvement au
Créateur, comme à sa cause unique et immédiate
Newton regarde le mouvement comme l'effet de
Pattraction. Il y a donc entre ces deux Philosophes
une opposition de sentimens sur la cause
physique generale et primitive ; ce que l'un considére
comme la causé , l'autre lui donne la qualification
d'effet ; Descartes déduit la pesanteur
du mouvement , Newton déduit le mouvement
de la pesanteur ou de l'attraction .
La suite dans le Mercure prochain.
de Descartes et de Newton .
•
Es Newtoniens s'efforcent d'abord d'élever
LeurPhilosophie sur les ruines de celle de
>
Descartes. Ils soutiennent que le vuide est nécessaire
dans la Nature , pour qu'il puisse y
avoir du mouvement. Si la matiere peut être
plus ou moins rarefiée dit Newton , f Prin
cip. Math. p. 368. Edit. 1723. ) rien n'empêche
qu'elle ne le soit à l'infini , et il conclut
de ce principe , que non- seulement il y a du
vuide dans les espaces éthérées , mais encore que
ces espaces sont ( Nevv. Optic. ) entierement vuides.
Newton avance comme des axiomes dont il
n'est pas permis de douter , qu'il y a des lieux
( Princip. Math. définit, 8. Schol . p. 7. ) absolus
et primitifs , qui sont tels par leur essence et
auxquels on ne peut attribuer le mouvement.
ΤΟΙ
660 MERCURE DE FRANCE
Tous ces Principes de Newton sont insoute
nables , suivant le plus grand nombre des Physiciens
qui rejettent le vuide. Il n'y a point de
lieux absolus et primitifs ; et l'opinion du vuide
l'une des fondamentales de la Philosophie Newtonienne
tombant en ruine , entraîne toute cette
Philosophie avec elle. Le lieu ne devient tel, que
par la matiere ou l'étenduë qu'il contient. S'il
est sans matiere , il est sans étenduë , il cesse
d'être ; car le néant ne peut être étendu , et des
espaces séparez par rien , sont des espaces non
séparez , ou qui se touchent immédiatement.
L'espace ne peut pas davantage exister sans matiere
, ( Cartes. princip . part. 2. ) qu'une Montagne
sans vallée . L'étendue et l'espace ont commencé
par la création de la matiere et ont les
mêmes limites qu'elle. Penser autrement , c'est
se laisser éblouir par une image superficielle tracée
dans l'imagination et par l'habitude que les
rapports des sens ont causée en elle , en nous réprésentant
certains espaces comme vuides , parce
qu'ils sont remplis d'air ou de quelque autre
matiere encore plus déliée et plus imperceptible .
Au- delà des bornes du Monde matériel il n'y a
ni lieu ni espace ; autrement le lieu et l'espace
seroient infinis et éternels , ce qui mene aux consequences
les plus absurdes. Je suppose que les
derniers tourbillons qui composent l'Univers ,
s'étendent ou se resserrent , comme il seroit trèspossible
à l'Etre Souverain de les étendre ou de
les resserrer , le lieu et l'espace seroient augmentez
ou diminuez à proportion ; ce qui n'étoit pas
lieu , deviendroit tel , ou ce qui étoit lieu cesseroit
de l'être. Il n'y a donc ni espace ni lieu absolus
et primitifs , qui existent indépendamment
ou séparément du corps qui les remplit. Le lieu
AVRIL. 1734. 661
et l'espace ne sont autre chose que le corps luimême
, ayant differentes relations aux corps qui
l'environnent. Ils ne sont pas plus réels que la
situation ou la relation du corps . Le mouvement
se fait sans obstacle dans le plein . Pour peu que
la matiere soit rarefiée , elle cede facilement à un
corps plus massif. Il faut seulement que la force
motrice surpasse la résistance du fluide. Alors
il est également certain par le raisonnement et
par les experiences , qu'un corps avançant dans
le plein , la matiere dont il prend la place , reflue
vers ses côtez , et qu'en même temps la matiere
des côtez passe en arriere ; ensorte qu'un
mouvement direct en produit plusieurs circulaires,
ce qui n'arriveroit pas dans le vuide . Suivant
Descartes , dans tout espace égal , il y a toujours
même quantité de matiere , soit rarefiée , soit
condensée ; la situation , la figure et le mouvement
des particules en font toute la difference .
Les Newtoniens ( Prafat. editor . in Nevvton. )
objectent à la Physique corpusculaire de Descartes
, que la licence d'imaginer à son gré les figures
et les mouvemens d'une matiere imperceptible
, de supposer l'arrangement et l'impulsion
de ses particules , suivant le besoin qu'on
en a , de feindre des corps si déliez et si subtils ,
qu'ils traversent et remplissent toutes sortes d'interstices
avec une rapidité et une force de mouvement
qui n'ont aucune vrai - semblance ,
renoncer à ce qu'il y a de réel dans la Physique
pour s'attacher à des entitez inconnues , que
c'est abandonner la vraie constitution des choses
, pour s'appuyer sur des conjectures chimeri-
.ques ; que les causes occultes ne sont pas celles
qui produisent des effets évidents , et certains
comme la gravité, mais plutôt celles qui depenc'est
dent
662 MERCURE DE FRANCE
,
dent d'hypothèses purement imaginaires , comme
une matiere subtile et des tourbillons. Qu'une
cause n'est point occulte pour être primitive
et très-simple , et qu'une pareille cause n'est point
susceptible d'explications méchaniques. Que
pour expliquer la constitution d'une Horloge
il ne s'agit pas d'une supposition vague de ressorts
inconnus , qu'il faut faire connoître quelle
est la proportion et l'action de toutes les machines
qui la composent , et quel est leur effet
sensible. Que Galilée , par exemple , ayant établi
cette regle conforme à l'experience ; que les
corps jettez décrivent une parabole , si un Philosophe
vient dire que le corps jetté décrit cette
courbe , parce qu'il y a dans l'air une matiere
subtile qui la décrit aussi , un pareil raisonnement
ne peut paroître ai solide ni utile. Que si
vous mêlez dans un vase plusieurs liqueurs d'une
pesanteur inégale , il n'y aura de mouvement
entr'elles que jusqu'à ce qu'elles se soient arrangées
aux differentes hauteurs proportionnées à
leur gravité , et que de même dans les tourbillons
Cartésiens le mouvement doit cesser , lorsque
les Elemens occupent la place qui convient à
leurs forces centrifuges.
Les Cartésiens répondent que ce seroit faire
grand tort au raisonnement , que de ne vouloir
pas qu'il pénetre plus loin que les yeux ;
que si l'on considere l'augmentation et diminution
des corps dont l'experience est continuelle,
si l'on fait attention aux découvertes surprenantes
qui ont été faites par les Microscopes , on
ne peut nier que les parties imperceptibles ne
soient aussi réelles dans la Nature que celles
qui donnent prise à nos sens . Que puisque nous
sommes assurez que chaque corps est composé
de
AVRIL. 1734. 663
de plusieurs autres corps si petits , que nous ne
pouvons en avoir qu'une connoissance intellectuelle
tout Philosophe doit avouer qu'il est
très - avantageux de juger des Phénomenes perceptibles
aux sens , par une méchanique supposée
avec beaucoup de vrai- semblance dans les
Elemens imperceptibles ; de rendre raison par ce
moyen de tout ce qui est en la Nature; et de substituer
des causes vraiment physiques à des termes
qui ne signifient rien, comme les formes substan
tielles des Péripatéticiens, ou à des qualitez dont
on suppose des effets , sans expliquer de quelle
maniere ces effets peuvent être produits , comme
dans le Sistême de l'attraction Newtonienne.
Que les liqueurs mêlées dans un vase , demeurent
en repos après s'être arrangées convenablement
à leur pesanteur, parce que la résistance que
leur mouvement est obligé de vaincre , anéantit
à la fin ce mouvement , mais que les tourbillons
n'éprouvent aucune résistance pareille.
Que ces mouvemens nécessaires à la conservation
de l'Univers sont entretenus par la même
Providence qui les a créez et établis. Et bien loin
que la matiere liquide dont les Cieux sont remplis
dans le Systême Cartésien , nuise au mouvement
rapide des corps Celestes , comme Newton
l'a prétendu, rien n'est plus capable d'aider le
mouvement d'un Globe qui circule , qu'un fluide
déterminé à se mouvoir vers le même côté avec
autant et plus de force que le Globe lui- même; et
ce véhicule paroît absolument nécessaire pour
imaginer les révolutions rapides des corps celestes .
L'objection contre le Systême Cartésien , sur
laquelle Neuwton paroît se fonder avec le plus
de confiance , est tirée des Cométes. Il est impossible
, dit- il , ( Nevut. Princip. Math . p.
481. )
664 MERCURE DE FRANCE
ton ,
481. ) que les tourbillons subsistent et puissent
être conciliez avec les mouvemens irréguliers des
Cométes qui les font errer dans toutes les parties
du Ciel. Cette objection se rétorque contre Newcar
les Cométes ne sont pas plus fideles
aux loix de l'attraction , à moins que quelque
Newtonien , à l'exemple du Maître , ne nous
donne dans un calcul précis le degré de pesanteur
réciproque de chaque Planette sur chaque
Cométe ; car la précision des calculs ne coute
rien à cette Philosophie. Dans le Systême Cartésien
il est aisé de répondre , touchant l'irrégularité
du cours des Cométes , que ces Phénomenes
passagers ne doivent pas suivre le mouvement
des Cieux des Planetes ; si les Cometes ne
sont autre chose que des amas de matiere , irréguliers
dans le temps de leur durée et dans leur
cours , la cause qui les produit est aussi celle qui
dirige leur mouvement ; comme les vents dans
notre atmosphere ont une égale violence en tout
sens , et ne sont point assujettis au cours uniforme
du fluide qui accompagne la révolution du
Globle Terrestre , ni aux loix de l'attraction
Newtonienne. Si les Cométes sont des Astres
dont le cours soit reglé et qui ne soient visibles
pour nous , que lorsque leurs révolutions périodiques
les ramenent aux confins de notre
tourbillon , les Cometes suivent le courant d'un
Auide étranger , qui n'a rien de commun avec
ceux de nos Planetes. Alors les Cométes sont à
peu près dans la Région de Saturne , et peut- être
même plus proches. Car les tourbillons remplis
à leurs extremitez d'une matiere fort déliée , cédent
facilement à la moindre impression ; et il
est assez vrai semblable que les courants d'un
tourbillon peuvent penetrer dans un tourbillon
voiAVRIL.
173 4. 565
voisin , à peu près comme les eaux de la
Mer entrent dans un Golphe, Ces fluides des
differents tourbillons ne se mêlent pas pour cela
et ne changent pas la direction de leur mouvement.
On remarque néanmoins que les Cométes
approchant du Soleil , reçoivent une impression
sensible de ses rayons ; car la queue ou plutôt
l'atmosphere de la Cométe , qui , suivant l'observation
de Képler , paroît toujours opposée au
Soleil, est rejettée en arriere par l'impulsion de ses
rayons , comme une chevelure exposée aux vents.
Newton a mieux traité le mouvement que
Descartes , mais ni l'un ni l'autre ne sont parvenus
à en donner une idée entierement juste .
Descartes entend par le mouvement les differentes
relations d'un corps. Il avoue ( Prin
cip. part. 2. ) que , suivant ses principes , on peut
dire qu'un corps se meut en même -temps et ne
se meut pas. Il soutient qu'il ne faut pas plus
d'action pour le mouvement que pour le repos .
D'où l'on peut conclure qu'une Statuë est dans
le même mouvement qu'un homme qui s'éloigne
d'elle. Il attribue le mouvement d'un corps
à la relation des corps qui le touchent immédiatement
; ce qui étant pris au pied de la lettre ,
signifie qu'un homme qui feroit à pied le tour
du Monde dans les mêmes habits , në se remuëroit
pas , et il s'ensuivroit cette conséquence .
qu'un corps seroit mû en même- temps dans des
sens contraires , comme un Plan sur lequel
deux corps seroient poussez l'un à droite ,
l'autre à gauche. Newton ( Princip . Math . définit,
8. Schol. p . 8. et 9. et axiom . p . 18. ) distingue
le mouvement vrai du mouvement relatif. Suivant
les explications qu'il donne , le mouvement
vrai consiste dans la force qui agity soit que
cette
€65 MERCURE DE FRANCE
le cette force soit dans le corps même , soit que
corps la reçoive d'ailleurs . Le mouvement relatif
ne dépend que des changemens de situation
des corps , les uns à l'égard des autres . Il suit de
ces principes , qu'il peut y avoir un mouvement
veritable avec plusieurs repos relatifs , comme
lorsqu'un corps avance et que plusieurs corps
qui l'environnent , avancent en même temps ; et
qu'il peut y avoir au contraire plusieurs mouvemens
relatifs sans aucun mouvement veritable ,
comme lorsqu'un homme est tranquille dans un
vaisseau dont le mouvement est égal et uniforme
; et qu'ainsi le mouvement véritable ne consiste
pas dans les relations .Mais quoique le mou
vement veritable ne consiste pas uniquement
dans les relations , il ne peut être neanmoins
sans quelque changement de rapports , sinon aux
objets prochains , du moins aux éloignez . La
force seule ne fait pas le mouvement ; car si elle
rencontre des obstacles plus puissants qu'elle , le
coips reste dans un veritable repos . En réunissant
donc ces principes , le mouvement peut être
défini , ce me semble , le changement de relations
d'un corps à des objets prochains ou éloignez
par l'action d'une force que ce corps a en luimême
ou qu'il a reçûë d'ailleurs .
Newton a penetré plus avant que Descartes
dans la théorie des couleurs . Suivant les principes
Cartésiens , si la superficie des corps ne laisse
aucun accès dans ses interstices aux globules
du second Element , les corps paroissent lumineux
ou sont au moins fort blancs , lorsqu'ils
ne sont pas enflammez , et les globules repoussez
ont une force qui éblouit. Si les pores fort
ouverts , comme un petit crible , reçoivent dans
toute leur surface les globules du second Element
AVRIL. 1734. 667
>
ment , ils absorbent les rayons de lumiere , et
leur couleur est très - noire . Si l'angle de reflexion
est tel , que les globules flattent l'organe visuel ,
la couleur est agréable , comme le verd . Newton
a suivi une route differente . Il établit une espece
de gamme des couleurs élementaires , et entreprenant
en quelque sorte l'anatomie de la lumiere
, il pose pour principes sept especes de
rayons , dont chacun porte sa couleur particuliere
; sçavoir , rouge , orangé , jaune , verd
bleu , indigo , violet ; en sorte que le rayon qui
porte une couleur , n'en porte jamais d'autre.
Exposez aux rayons du Soleil un prisme triangulaire
à une certaine distance d'un papier , qui
puisse renvoyer les rayons rompus et séparez ;
Vous voyez sur le papier sept couleurs bien distinctes
et disposées dans l'ordre qui vient d'être
rémarqué , de la couleur rouge , orangée , jaune
verte , bleue , indigo et violette. Newton a de
plus remarqué que les espaces occupés par les
couleurs sur le papier , sont en même proportion
que les chiffres qui expriment les intervales
des sept tons de Musique. Faites au papier une
petite ouverture , qui ne laisse passer qu'une espece
de rayon qui porte , par exemple , le rouge
ou le violet , rompez de nouveau le rayon avec
un second prisme , un troisiéme ; faites - les tourner
sur les axes ; le rayon differemment rompu,
refléchi differemment , présente toûjours la même
sorte de couleur. Dans cette hypothèse , le blanc
résulte du mêlange des sept couleurs principales,
et les corps paroissent differemment colorez ,
parce que la figure de leurs pores , la tissure et
la consistance de leurs parties refléchissent une
plus grande quantité de rayons d'une certaine
espece , tandis que les interstices de ces corps
trans668
MERCURE DE FRANCE
transmettent la plupart des autres rayons ou
qu'ils les absorbent.
Newton a été moins heureux dans les loix du
mouvement qu'il a établies ; il prétend que les
actions de deux corps sont toujours mutuelles
égales et opposées, ( Nevvt, Princip . Math. axiom.
leg. 3. p. 13. ) ensorte que la réaction est toujours
contraire et égale à l'action . Ce principe
dont il fait l'axiome fondamental ( Ib . Coroll. 3 .
p. 15, et seq. ) de ses démonstrations , détruit
toutes les loix de la statique et de l'équilibre ; car
si la réaction est toujours égale à l'action ,
les corps agiront avec des forces égales et tous
les contrepoids demeureront en suspens et sans
action. Le prétendu axiome , au lieu d'être un
principe de mouvement , seroit le principe d'une
immobilité generale , puisqu'il est certain
qu'un carosse et six chevaux demeureront immobiles
, si la réaction du carosse est égale et
opposée à l'action des six chevaux.
tous
Newton dit ailleurs que la pesanteur ou la gra
vité des corps ( Princip. Math. lib . 3. Propos.
7. Theor. 7.p.369 . ) est universelle et qu'elle est
proportionnée à la quantité de matiere qui est
en eux. Les calculs de la pesanteur des Planetes
roulent sur cet axiome contraire au sentiment du
plus grand nombre des Physiciens qui rejettent
le vuide , et suivant lesquels chaque espace égal
contient toujours une égale quantité de matiere.
Newton avance un autre principe fort opposé
aux idées naturelles, sçavoir , que moins un
corps qu'on jette ( Princip. Math definit . 5. p. 3. )
a de gravité , moins il s'écarte de la ligne droite
et plus il va loin. Suivant ce principe , un
Globe de liége . poussé avec beaucoup de force ,
devroit aller plus loin qu'un Globe de plomb ,
poussé
AVRIL. 1734. 669
poussé avec une force égale , le Globe de liege
ayant moins de gravité ; à moins qu'on ne regarde
le Globe de liege comme ayant plus de
gravité qu'un Globe de plomb , parce que le Globe
de liege est attiré plus promptement vers la
terre ; et alors celui qui auroit , suivant Newton,
le moins de matiere , auroit le plus de gravité.
Le fondement géneral du Systême Newtonien,
l'axe, pour ainsi- dire, sur lequel toute cette Philosophie
tourne , c'est l'attraction . Newton admet
aussi dans la matiere une hétérogénéïté ou diversité
de genres , qualité aussi occulte que l'attraction,
et qui n'a aucune signification Physique.Descartes
ne reconnoît dans la Nature qu'un mouvement
d'impulsion, et il rapporte le mouvement au
Créateur, comme à sa cause unique et immédiate
Newton regarde le mouvement comme l'effet de
Pattraction. Il y a donc entre ces deux Philosophes
une opposition de sentimens sur la cause
physique generale et primitive ; ce que l'un considére
comme la causé , l'autre lui donne la qualification
d'effet ; Descartes déduit la pesanteur
du mouvement , Newton déduit le mouvement
de la pesanteur ou de l'attraction .
La suite dans le Mercure prochain.
Fermer
Résumé : SECONDE Partie de la Comparaison de Descartes et de Newton.
Le texte compare les philosophies de Descartes et de Newton, en soulignant les divergences entre les Newtoniens et les Cartésiens. Les Newtoniens affirment que le vide est nécessaire pour le mouvement et qu'il existe des lieux absolus et primitifs. Ils considèrent l'espace éthéré comme entièrement vide. En revanche, les Cartésiens rejettent l'idée de lieux absolus et de vide, estimant que l'espace est rempli de matière, même si elle est rarefiée. Ils pensent que l'espace et l'étendue commencent avec la création de la matière et sont limités par elle. Les Newtoniens critiquent la physique corpusculaire de Descartes, la jugeant trop spéculative et imaginative, tandis que les Cartésiens défendent l'idée que les phénomènes perceptibles peuvent être expliqués par des mécanismes imperceptibles. Le texte aborde également la question des comètes. Les Cartésiens expliquent leur mouvement par des courants de fluides, tandis que Newton utilise les comètes pour critiquer les tourbillons cartésiens. De plus, le texte compare les conceptions du mouvement chez Descartes et Newton. Newton distingue le mouvement vrai du mouvement relatif, contrairement à Descartes. Le texte traite également des théories de Newton sur la lumière et la gravité. Newton a établi une gamme de sept couleurs élémentaires : rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo et violet. En exposant les rayons du Soleil à travers un prisme, ces couleurs apparaissent distinctement et dans un ordre spécifique. Newton a noté que les proportions des espaces occupés par ces couleurs sur un papier correspondent aux intervalles des tons musicaux. Il a démontré que chaque couleur reste inchangée même après être passée à travers plusieurs prismes. Selon Newton, le blanc résulte du mélange de ces sept couleurs principales, et les objets apparaissent colorés en fonction de la réflexion et de l'absorption des rayons lumineux par leurs pores et interstices. Le texte critique les lois du mouvement de Newton, notamment son principe selon lequel les actions de deux corps sont toujours mutuelles, égales et opposées. Ce principe est jugé destructeur des lois de la statique et de l'équilibre, car il conduirait à une immobilité générale. Newton a également affirmé que la gravité est universelle et proportionnelle à la quantité de matière dans un corps, une idée contraire à celle de nombreux physiciens de l'époque. Il a proposé que moins un corps a de gravité, plus il s'écarte de la ligne droite. Le fondement du système newtonien repose sur l'attraction, une qualité occulte selon le texte. Newton et Descartes ont des opinions opposées sur la cause physique générale et primitive : Descartes attribue le mouvement au Créateur, tandis que Newton le voit comme un effet de l'attraction.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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16
p. 1104-1117
TROISIÈME PARTIE de la comparaison des Philosophies de Descartes et de Newton. Par M. de S. Aubin.
Début :
Les Newtoniens prétendent (Praefat. editor. in Nevvt.) que l'attraction peut être une qualité [...]
Mots clefs :
Descartes, Newton, Philosophies, Newtoniens, Attraction, Corps, Soleil, Lune, Terre, Planètes, Mouvement, Système, Force, Fluide, Raison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TROISIÈME PARTIE de la comparaison des Philosophies de Descartes et de Newton. Par M. de S. Aubin.
TROISIEME PARTIE de la
comparaison des Philosophies de Descartes
et de Newton. Par M. de S. Aubin .
L
Es Newtoniens prétendent ( Prafat. editor. in
Nevvt. ) que l'attraction peut être une qualité
de la matière aussi primitive que la mobilité.
Les Cartésiens répondent que la mobilité et les
I. Vol. autres
JUIN. 1734. 17057
autres qualités primitives de la matiere , comme
l'étendue , l'impénétrabilité , sont fort differentes
de l'attraction ; que ces proprietés sont trèssimples
, au lieu que l'attraction est une qualité
composée , qui consiste en l'action d'un corps
sur un autre corps. Que ce n'est pas parler en
Physicien , que de dire qu'une attraction pénétre.
tous les centres , sans sçavoir pourquoi , et qu'elle
fait tout dans la nature , sans dire comment.
L'attraction est même contraire à l'experience.
Qu'on suspende deux cubes d'acier d'un pouce
de diamétre chacun à deux fils , ( Harsoëk
rec. de piec. Phys . ) en sorte que les deux cubes se
touchent presque par un de leurs côtés , ils ne
s'approchent pas dans un lieu où l'air n'a aucune
agitation qui rompe son équilibre ; et l'attraction
n'agit pas davantage sur eux dans le vuide
pneumatique , quoique le moindre choc, la moindre
impulsion les fasse changer de place . Cepen--
dant si ces deux cubes ne faisoient qu'un seul
parallélepipéde d'un pouce d'épaiseur , une force
de plus de cent mille livres ne les sépareroit pas.
Suivant l'experience de Guericke faite à Magdebourg
, ( M. de Mairan , Tr. de l'Aur. Bor. )
deux plans polis de deux pouces trois quarts de
diametre , s'unissoient si bien ensemble , par la
juxta- position , et frotés seulement de quelque
matiere un peu grasse , qu'ils soutenoient , sans
attaché au
se separer , un poids de 80. livres ,
plan inferieur. Il faut donc qu'il y ait quelque
autre cause de cette forte union des parcelles d'un
corps , que la prétendue attraction mutuelle de
Newton , à moins qu'on n'y ajoûte la cohesion
et la juxta- position , autres qualités occultes : au
Heu qu'il est très - vrai - semblable , que
la cause
de cette forte union est la pression du plein , suiyant
l'hypothese des Cartesiens.
Mait .
TIC MERCURE DE FRANCE
Mais il y a plus. Ce qui est inconcevable ,
comme une cause naturelle , c'est une attraction
qui opere au-delà du vuide. Le P. Castel ( Tr. de
Phys. sur lapesant. ) est surpris , avec raison , que
Newton at allié le vuide avec le sys.ê.ne d'une
pesanteur universelle . Newton compare ( Princ.
Mith. p. 3. ) tout mouvement circulaire à celui
d'une pierre , que la force du bras fait tourner
dans une fronde. Y auroit - il quelque apparence
à supposer qu'il se feroit simplement une attrac
tion de la pierre par le bras , sans fronde et au
travers d'un milieu vuide ? La Physique ne peut
admettre ( Leibn. Théod. ) l'action immediate
d'un corps sur un autre corps éloigné : Il y a
même de la contradiction dans les termes.
Sur les fondemens ruineux de l'attraction et du
vuide , Newton éleve ses prétendues démonstrations
. Il ne place point le centre de l'Univers
dans un mobile actif , comme le Soleil , ni dans
aucune autre Planete , mais dans un espace vuide
, duquel il nous assure ( Princ. Math.p. 374 )
que le Soleil ne s'éloigne jamais beaucoup . II
donne donc au So eil , non - seulement un mouvement
de révolution sur son axe , mais encore
un mouvement de transport d'un heu à un autre
; et toutes les Ellipses des Planetes doivent varier
en même tems , puisqu'elles ont toujours le
Soleil à un de leurs foyers.
Newton allegue de mauvaises raisons pour détruire
les tourbilions . Les revo utions des Planetes
, dit-il , ( p.354 ) sont élipiques , et les aires
qu'elles décrivent par leurs mouvemens autour
du Soleil , sont proportionnelles aux tems : Il
suppose plusi urs Cercles excentriques - les uns
dans les autres et prétend que les loix Astronomiques
et les mécaniques ne peuvent se conci-
I. Vol.
lier
JUIN. 1107
י734
lier , en supposant un fluide de matiere étherée,
parce que dans le tems que l'aphélie demandera
un mouvement plus tardir, un passage plus étroit
demandera un mouvement plus prompt , ou au
contraire. Rien n'est plus foible que cette objection.
Quand il se trouve dans la nature que que
Concurience entre deux contraires , le plus fort
l'emporte , et les loix du mouvement ont bientôt
décidé entr'eux.
Il n'y a pas plus de solidité à l'objection , que
fluide , qui environne la terre , doit ête d'une
densité égale à celle du Globe. Voici en quoi
consiste cette objection . » Si le fluide dans lequel
» le Globe terrestre nage, dit Newton , ( p. 353. )
est plus ou moins dense , le Globe , au lieu de
» revenir au point d'où il est parti , décrira une
spirale dans sa révolution , en approchant du
» centre ou de la circonference . Si la densité est
égale , les parties lu so ide seront en équilibre
e avec les parties du fluide , et le Globe alors pour-
" ra occuper toutes les places du tourbillon , aussi
bien que le centre . Il est isé de répondre ; premierement
, qu'il ne faut pas considerer une lanete
, comme un mobile plongé dans un fluide ,
mais qu'on doit se représenter un fluide qui participe
aux mouvemens du Globe, comme une portion
de la matière étherée entraînée par lui , et qui
l'environne également de toute part . Le Globe
doit être en équilibre avec son ciel , avec la couche
du tourbillon Solaire où il fait sa révolution ,
mais il n'a pas besoin d'équilibre dans son tourbillon
paticulier , ille forme , et il y donne la loi.
Secondement il n'y a aucun inconvenient qu'un
Globe et le fluide où il nâge , soient d'une égale
densité. Le Globe ne cesse pas pour cela d'ê re solide
, et son atmosphere ne perd pas sa fluidité . Il
Реце
tro MERCURE DE FRANCE
peut y avoir une densité égale entre des particu
les , dont les unes sont accrochées entre elles , et
les autres ne le sont pas : de même qu'un morceau
de bois, qui est un solide , à une égale densité
et est en équilibre avec le volume d'eau qui
l'entraîne.
L'objection tirée du passage des Cométes en
tout sens au travers du tourbillon , a été refutée
dans la seconde partie de cette dissertation. Venons
aux effets de l'attraction universelle, New
ton suppose qu'un mouvement direct d'Occident
en Orient a été imprimé dès le commencement,
par le Créateur , à toutes les Planetes , et que l'attraction
des centres de leurs révolutions les détourne
continuellement de leur tendance à cemouvement
rectiligne , ce qui leur fait décrire
des ellipses. Il se fût épargné bien des calculs
, s'il eût dit tout d'un coup , que le Créateur
, dès le commencement a imprimé aux Planetes
des mouvemens elliptiques . C'est la gravitation
réciproque du Soleil et des Planetes , dit - il ,
( P.374. ) qui les fait tourner autour de leur centre
commun , à des distances plus ou moins éloignées ,
et dans des orbites elliptiques. Tout le systême
roule sur ces deux principes ; premierement , que
les forces de l'attraction mutuelle sont en raison
inverse des quarrés des distances ; c'est - à dire ,
que le corps étant deux fois plus éloigné , la
force centrale agit sur lui quatre fois plus foiblement
, que l'éloignement étant quatre fois plus
gran 1 , la force est seize fois plus foible , & c . Secondement
, que les corps s'attirent en raison directe
de leurs masses, ou de la quantité de leur matiere.
L'essai du systême se fait uniquement sur la
Lune Remontons aux principes . Quand deux
forces , l'une horizontale , l'autre perpendiculai
I.Vo!.
re
JUIN. 1734. 1109
re , poussent également un corps , il décrit la
diagonale d'un quarré . Newton , partant de cette
premiere conclusion , décompose , pour ainsi
dire , la courbe décrite par le mouvement de la
Luue.Connoissant les proportions de son orbite,
et les tems de sa révolution , il calcule les degrés
de la force directe et de la force centrale ,
qui agissant à la fois sur la Lune , produisent
son mouvement elliptique . Il trouve que si
la Lune venoit à perdre sa force directe , ensorte
qu'elle obéit uniquement à l'attraction centrale ,
elle tomberoit de quinze piés dans la premiere
minute. Newton prétend aussi que les corps ,
dont nous connoissons la chûte, avancent de cinquante
quatre mille piés en une minute que si
les corps commençoient à tomber de la hauteur
de la Lune , ou d'une hauteur de soixante demidiametres
de la terre , leur pesanteur diminuant
en raison inverse du quarré de cette distance , leur
chûte seroit de quinze piés dans la premiere minute
, comme la chute de la Lune ; et que la Lune
arrivant à la surface de la terre , décriroit dans
la derniere minute cinquante quatre mille piés ,
de même que les corps graves , près de la surface
de la terre , avancent en tombant de quinze
piés dans la premiere seconde , et de cinquante
quatre mille piés dans toute la minute. Le quarré
de soixante multiplié par quinze , donne cinquante
quatre mille , et Newton en conclut
qu'un même principe , une même force agit sur
la Lune et sur les corps dont nous connoissons
la chûte , suivant la loi qu'il a établie de la raison
inverse des quarrés des distances . Il attribuë,
en conséquence , une gravitation generale et mutuelle
à tous les corps Celestes , dans la même
proportion. Mais cette attraction , refutée déja
I. Vol.
са
TH10 MERCURE DE FRANCE
en qualité de cause , n'est pas plus soutenable
par ses effets.
Premierement , les expériences de la chûte
des corps , près de la surface de la terre , c'estâ
- dire , des hauteurs quelconques qui sont à
notre portée , comme Tours , Montagnes , &c .
ne peuvent se faire que sur des corps dont la
masse a un rapport très - inegal à la masse du
Globe lunaire ; en sorte que si l'attraction agit
avec une force égale sur des masses , dont la quanrité
de matiere est si disproportionnée , un des
fondemens du systême Newtonien tombe en ruine
, sçavoir que l'attraction agit en raison directe
des masses. Secondement , je soutiens que l'at
mosphere , qui environne la terre , étant fort
épaisse , au lieu que la région de la Lune est vuide,
suivant Newton , et la difference causée par l'épaisseur
d'un fluide étant telle encore suivant
Newton , que sans la résistance de l'air grossier,
le corps le plus poreux , comme une éponge , se
précipiteroit avec autant de vitesse qu'un Globe
de plomb , une des démontrations de Newton
étant même , qu'un mobile qui traverse un fluide
de pareille pesanteur spécifique , en quelque sens
que ce soit , et quelque soit la vitesse qu'on lui
donne d'abord , doit perdre la moitié de sa vîtesavant
que d'avoir parcouru trois de ses diametres
: il s'ensuit incontestablement de ses principes,
que si l'attraction centrale agit dans un milieu
vuide , à la hauteur de la Lune , en raison
inverse du quarré de la distance , par rapport à
une attraction qui agit dans un fluide fort dense,
auprès de la surface de la terre , ces deux attrac
tions ne peuvent être semblables .
se ,
Troisiémement il est certain que les masses
des Planetes ne changent point , et que leurs dis-
I. Vol. tanoes
JUIN. 1734 IIII
tances varient , d'où il résulte par une conséquence
invincible que les Planettes dans leurs
périhélies , bien plus puissamment attirées par
le Soleil , devroient tomber sur ce centre , comme
Aristote disoit , que s'il y avoit une autre
terre , elle tomberoit sur celle - ci . Car le moindre
dérangement dans l'équilibre entraîne tout - àfait
un corps , parce que l'excès qui a précedé ,
augmente continuellement l'excès qui suit . Or
tout Astronome convient des absides ou variations
des distances des Planetes . L'équilibre doit
alors être rompu par leur éloignement ou leur
proximité. Elles doivent s'attirer quelquefois
beaucoup plus fortement. La Lune , par exemple,
dans la conjonction , devroit abandonner la
Terre et aller se joindre au Soleil , sur tout la
Terre étant dans le périhélie ; il arriveroit encore
que les deux attractions du Soleil et de la
Terre sur la Lune agissant du même côté
dans l'opposition de la Lune , au lieu que dans
sa conjonction ces deux forces se combattent . la
Lune dans l'opposition tomberoit sur la Terre .
Il est impossible que deux attractions si inégales
et dans ces situations de la Lune si contraires ,
produisent le même effet de la retenir dans l'écliptique.
Il faut aussi dans les absides et conjonctions
des autres Planetes , non-seulement
supposer une qualité occulte , telle que l'attraction
, mais il faut la supposer variable et de maniere
qu'elle se proportionne toujours au besoin
qu'on a d'elle.
Lorsqu'une Planete dans le périhélie , s'est approchée
du centre , l'attraction centrale étant
augmentée , il est impossible , en suivant les loix
du Systême Newtonien , que cette Planete retourne
à sa distance moyenne , et à plus forte
I. Vol.
raison
1112 MERCURE DE FRANCE
raison à l'aphélie . On prétend que quand Jupiter
et Saturne sont dans leur plus grande
proximité, qui est de cent soixante cinq millions
de lieues , suivant les derniers Astronomes , leurs
mouvemens ne sont plus de la même régularité ,
ce que les Newtoniens attribuent à une attraction
plus forte. Puisque le cours de Saturne est dérangé
, il faut donc que l'attraction centrale, qui devroit
agir plus puissammene sur Saturne à une
moindre distance, vienne à se relâcher , sans cause
, pour rendre à Saturne sa régularité . Le Systê
me est autant dénué de causes physiques , qu'il
est abondant en calculs.
Dans les grandes conjonctions des Planetes ,
plusieurs forces centrales réunies dans une ligne
perpendiculaire , devroient agir beaucoup plus
puissamment. Jupiter est plus massif que Saturne
, car Jupiter a plus de densité , suivant New-
Fon ( p. 372. ) il est aussi plus gros suivant tous
les Astronomes , Saturne est donc fortement attiré
par Jupiter , et quand ils se trouvent en con
jonction , la force passagere de Jupiter jointe à
la gravitation continuelle du Soleil , et aturant
Saturne du même côté , doit l'obliger de sortir
de son orbite ; et comme nous l'avons observé ,
le Systême ne fournit aucun moyen de l'y faire
rentrer. Au contraire , l'attraction augmentant
toujours à mesure que la distance diminuera , Saturne
décrira une ligne spirale , puis parabolique
et enfin presque perpendiculaire ; et venant de la
Région la plus éloignée se réunir au Soleil , quels
désordres ne fera t'il point en traversant irrégu
lierement, avec ses satellites , tout ce Monde New.
tonien , où il y a autant de principes de destruction
, que de centres de gravité.
Si l'on répond que l'excès de la vitesse de la
·
I. Vol. Planetę
JUIN. 1734 TII
Planété la soutient contre un excès d'attraction ,
Le Systême Newtonien est donc défectueux , et
c'est une nécessité indispensable d'y ajoûter un
troisiéme principe de la vitesse , qui moderé et
concilie les deux autres . Mais les Géometres auroient
un beau champ pour démontrer par des
calculs réels , fondez sur la regle de Kepler, admise
par Newton , et sur les Observations Astronomiques,
que les rapports réciproques des distances ,
des masses et des vitesses n'étant pas les mêmes en
tout temps , toute la théorie Newtoniene ne peut
avoir aucune solidité , puisque l'équilibre venant
à être rompu dans quelque partie de l'Univers ,
par la moindre inégalité d'attraction d'une Planete
ou d'un Satellite dans les absides , l'équilibre
seroit rompu en même - temps par tout , et
l'Univers aussi - tôt détruit , tous les Globes tombant
les uns sur les autres ; le Soleil même
suivant Newton , s'écarteroit de son centre à
quelque distance et précipiteroit encore la chute
des Planetes dans leurs conjonctions , la force de
la gravitation étant telle dans ce Systême , que
lorsqu'une Planete s'approche du Soleil , elle oblige
le Soleil de s'avancer un peu vers elle , s'il n'est
retenu par une attraction contraire. Ainsi tout le
Systême , au lieu d'avoir un rapport précis avec
les Phénomenes ( qui est le seul moyen de le faire
valoir ) est perpétuellement en contradiction avec
les faits établis par l'Astronomie .
Newton dit qu'il ne fait point d'hypothese ;
cependant tirer mille conséquences du même
principe d'une attraction generale et mutuelle ,
établir que les forces de cette attraction sont en
raison directe des masses , et en raison inverse des
quarrez des distances ; que suivant cette proposition
constante , le Soleil attire les Planetes , et
Je Vol.
дис
11 MERCURE DE FRANCE
ter , que s'il étoit dans le Ciel de Jupiter , maïs
sans être entré dans son tourbillon , il tomberoit
sur le Soleil , à moins qu'il ne vint à rencontrer
pendant sa chute le tourbillon particulier de
quelque Planete. Ainsi il y a lieu de faire sur ce
bouler des conjectures fort differentes de celles
de Newton , qui d'ailleurs ne pourroit tirer de
cette comparaison aucun avantage , puisqu'en
supposant le mouvement elliptique du boulet autour
de la Terre , ce seroit toujours une explication
plus physique de l'attribuer à l'impulsion
du fluide , qu'à une attraction centrale .
Newton finit ( p . 484. ) par reconnoître
qu'une matiere imperceptible penetre tous les
corps , et qu'elle est le principe de leurs attractiens
à de moyennes distances ; comme si la
nécessité d'un mouvement d'impulsion n'étoit
pas encore plus indispensable à l'égard des disrances
éloignées . Le Systême Newtonien ne
seroit soutenable , qu'en supposant les Planetes
sans absides et tous les corps celestes , sans
aucune variation de distance ; ce qui est bien
éloigné de la théorie des Cieux ; et ce Systême ne
nous apprendroit toujours rien , puisqu'il roule
sur un principe inconnu à l'Auteur , de son
aveu, et qui n'a mené jusqu'ici à aucune découverte.
L'Optique de Newton , qui est restée imparfaite,
n'a pas procuré plus d'utilité . Cette invention
si vantée des couleurs élementaires peut paroître
un peu suspecte , plusieurs personnes ayant
tenté inutilement cette experience ; Mariotte, dont
la sagacité en ce genre étoit connue, n'a pû réüssir
à la trouver , et M. Rizzetti a conclu des experiences
qu'il a faites , que tous les rayons sont
également refrangibles .
A l'égard de la Géometrie de l'infini, Newton
I. Vol.
se
JUIN. 1734. 1117
se sert de la Méthode qu'il appelle p. 32. ) des
points naissants et évanouissants , Méthode qui
renferme les mêmes contradictions que celle des
infiniment petits , Il n'est pas besoin de se jetter
dans des discussions métaphysiques , pour con
noître avec la plus entiere certitude , que la divisibilité
à l'infini ne peut s'allier avec les indi-
I visibles. Examinons quelles sont les veritables
défectuositez du Systême Cartésien , et s'il est
possible d'y remedier.
La fin dans le second volume de Juin.
comparaison des Philosophies de Descartes
et de Newton. Par M. de S. Aubin .
L
Es Newtoniens prétendent ( Prafat. editor. in
Nevvt. ) que l'attraction peut être une qualité
de la matière aussi primitive que la mobilité.
Les Cartésiens répondent que la mobilité et les
I. Vol. autres
JUIN. 1734. 17057
autres qualités primitives de la matiere , comme
l'étendue , l'impénétrabilité , sont fort differentes
de l'attraction ; que ces proprietés sont trèssimples
, au lieu que l'attraction est une qualité
composée , qui consiste en l'action d'un corps
sur un autre corps. Que ce n'est pas parler en
Physicien , que de dire qu'une attraction pénétre.
tous les centres , sans sçavoir pourquoi , et qu'elle
fait tout dans la nature , sans dire comment.
L'attraction est même contraire à l'experience.
Qu'on suspende deux cubes d'acier d'un pouce
de diamétre chacun à deux fils , ( Harsoëk
rec. de piec. Phys . ) en sorte que les deux cubes se
touchent presque par un de leurs côtés , ils ne
s'approchent pas dans un lieu où l'air n'a aucune
agitation qui rompe son équilibre ; et l'attraction
n'agit pas davantage sur eux dans le vuide
pneumatique , quoique le moindre choc, la moindre
impulsion les fasse changer de place . Cepen--
dant si ces deux cubes ne faisoient qu'un seul
parallélepipéde d'un pouce d'épaiseur , une force
de plus de cent mille livres ne les sépareroit pas.
Suivant l'experience de Guericke faite à Magdebourg
, ( M. de Mairan , Tr. de l'Aur. Bor. )
deux plans polis de deux pouces trois quarts de
diametre , s'unissoient si bien ensemble , par la
juxta- position , et frotés seulement de quelque
matiere un peu grasse , qu'ils soutenoient , sans
attaché au
se separer , un poids de 80. livres ,
plan inferieur. Il faut donc qu'il y ait quelque
autre cause de cette forte union des parcelles d'un
corps , que la prétendue attraction mutuelle de
Newton , à moins qu'on n'y ajoûte la cohesion
et la juxta- position , autres qualités occultes : au
Heu qu'il est très - vrai - semblable , que
la cause
de cette forte union est la pression du plein , suiyant
l'hypothese des Cartesiens.
Mait .
TIC MERCURE DE FRANCE
Mais il y a plus. Ce qui est inconcevable ,
comme une cause naturelle , c'est une attraction
qui opere au-delà du vuide. Le P. Castel ( Tr. de
Phys. sur lapesant. ) est surpris , avec raison , que
Newton at allié le vuide avec le sys.ê.ne d'une
pesanteur universelle . Newton compare ( Princ.
Mith. p. 3. ) tout mouvement circulaire à celui
d'une pierre , que la force du bras fait tourner
dans une fronde. Y auroit - il quelque apparence
à supposer qu'il se feroit simplement une attrac
tion de la pierre par le bras , sans fronde et au
travers d'un milieu vuide ? La Physique ne peut
admettre ( Leibn. Théod. ) l'action immediate
d'un corps sur un autre corps éloigné : Il y a
même de la contradiction dans les termes.
Sur les fondemens ruineux de l'attraction et du
vuide , Newton éleve ses prétendues démonstrations
. Il ne place point le centre de l'Univers
dans un mobile actif , comme le Soleil , ni dans
aucune autre Planete , mais dans un espace vuide
, duquel il nous assure ( Princ. Math.p. 374 )
que le Soleil ne s'éloigne jamais beaucoup . II
donne donc au So eil , non - seulement un mouvement
de révolution sur son axe , mais encore
un mouvement de transport d'un heu à un autre
; et toutes les Ellipses des Planetes doivent varier
en même tems , puisqu'elles ont toujours le
Soleil à un de leurs foyers.
Newton allegue de mauvaises raisons pour détruire
les tourbilions . Les revo utions des Planetes
, dit-il , ( p.354 ) sont élipiques , et les aires
qu'elles décrivent par leurs mouvemens autour
du Soleil , sont proportionnelles aux tems : Il
suppose plusi urs Cercles excentriques - les uns
dans les autres et prétend que les loix Astronomiques
et les mécaniques ne peuvent se conci-
I. Vol.
lier
JUIN. 1107
י734
lier , en supposant un fluide de matiere étherée,
parce que dans le tems que l'aphélie demandera
un mouvement plus tardir, un passage plus étroit
demandera un mouvement plus prompt , ou au
contraire. Rien n'est plus foible que cette objection.
Quand il se trouve dans la nature que que
Concurience entre deux contraires , le plus fort
l'emporte , et les loix du mouvement ont bientôt
décidé entr'eux.
Il n'y a pas plus de solidité à l'objection , que
fluide , qui environne la terre , doit ête d'une
densité égale à celle du Globe. Voici en quoi
consiste cette objection . » Si le fluide dans lequel
» le Globe terrestre nage, dit Newton , ( p. 353. )
est plus ou moins dense , le Globe , au lieu de
» revenir au point d'où il est parti , décrira une
spirale dans sa révolution , en approchant du
» centre ou de la circonference . Si la densité est
égale , les parties lu so ide seront en équilibre
e avec les parties du fluide , et le Globe alors pour-
" ra occuper toutes les places du tourbillon , aussi
bien que le centre . Il est isé de répondre ; premierement
, qu'il ne faut pas considerer une lanete
, comme un mobile plongé dans un fluide ,
mais qu'on doit se représenter un fluide qui participe
aux mouvemens du Globe, comme une portion
de la matière étherée entraînée par lui , et qui
l'environne également de toute part . Le Globe
doit être en équilibre avec son ciel , avec la couche
du tourbillon Solaire où il fait sa révolution ,
mais il n'a pas besoin d'équilibre dans son tourbillon
paticulier , ille forme , et il y donne la loi.
Secondement il n'y a aucun inconvenient qu'un
Globe et le fluide où il nâge , soient d'une égale
densité. Le Globe ne cesse pas pour cela d'ê re solide
, et son atmosphere ne perd pas sa fluidité . Il
Реце
tro MERCURE DE FRANCE
peut y avoir une densité égale entre des particu
les , dont les unes sont accrochées entre elles , et
les autres ne le sont pas : de même qu'un morceau
de bois, qui est un solide , à une égale densité
et est en équilibre avec le volume d'eau qui
l'entraîne.
L'objection tirée du passage des Cométes en
tout sens au travers du tourbillon , a été refutée
dans la seconde partie de cette dissertation. Venons
aux effets de l'attraction universelle, New
ton suppose qu'un mouvement direct d'Occident
en Orient a été imprimé dès le commencement,
par le Créateur , à toutes les Planetes , et que l'attraction
des centres de leurs révolutions les détourne
continuellement de leur tendance à cemouvement
rectiligne , ce qui leur fait décrire
des ellipses. Il se fût épargné bien des calculs
, s'il eût dit tout d'un coup , que le Créateur
, dès le commencement a imprimé aux Planetes
des mouvemens elliptiques . C'est la gravitation
réciproque du Soleil et des Planetes , dit - il ,
( P.374. ) qui les fait tourner autour de leur centre
commun , à des distances plus ou moins éloignées ,
et dans des orbites elliptiques. Tout le systême
roule sur ces deux principes ; premierement , que
les forces de l'attraction mutuelle sont en raison
inverse des quarrés des distances ; c'est - à dire ,
que le corps étant deux fois plus éloigné , la
force centrale agit sur lui quatre fois plus foiblement
, que l'éloignement étant quatre fois plus
gran 1 , la force est seize fois plus foible , & c . Secondement
, que les corps s'attirent en raison directe
de leurs masses, ou de la quantité de leur matiere.
L'essai du systême se fait uniquement sur la
Lune Remontons aux principes . Quand deux
forces , l'une horizontale , l'autre perpendiculai
I.Vo!.
re
JUIN. 1734. 1109
re , poussent également un corps , il décrit la
diagonale d'un quarré . Newton , partant de cette
premiere conclusion , décompose , pour ainsi
dire , la courbe décrite par le mouvement de la
Luue.Connoissant les proportions de son orbite,
et les tems de sa révolution , il calcule les degrés
de la force directe et de la force centrale ,
qui agissant à la fois sur la Lune , produisent
son mouvement elliptique . Il trouve que si
la Lune venoit à perdre sa force directe , ensorte
qu'elle obéit uniquement à l'attraction centrale ,
elle tomberoit de quinze piés dans la premiere
minute. Newton prétend aussi que les corps ,
dont nous connoissons la chûte, avancent de cinquante
quatre mille piés en une minute que si
les corps commençoient à tomber de la hauteur
de la Lune , ou d'une hauteur de soixante demidiametres
de la terre , leur pesanteur diminuant
en raison inverse du quarré de cette distance , leur
chûte seroit de quinze piés dans la premiere minute
, comme la chute de la Lune ; et que la Lune
arrivant à la surface de la terre , décriroit dans
la derniere minute cinquante quatre mille piés ,
de même que les corps graves , près de la surface
de la terre , avancent en tombant de quinze
piés dans la premiere seconde , et de cinquante
quatre mille piés dans toute la minute. Le quarré
de soixante multiplié par quinze , donne cinquante
quatre mille , et Newton en conclut
qu'un même principe , une même force agit sur
la Lune et sur les corps dont nous connoissons
la chûte , suivant la loi qu'il a établie de la raison
inverse des quarrés des distances . Il attribuë,
en conséquence , une gravitation generale et mutuelle
à tous les corps Celestes , dans la même
proportion. Mais cette attraction , refutée déja
I. Vol.
са
TH10 MERCURE DE FRANCE
en qualité de cause , n'est pas plus soutenable
par ses effets.
Premierement , les expériences de la chûte
des corps , près de la surface de la terre , c'estâ
- dire , des hauteurs quelconques qui sont à
notre portée , comme Tours , Montagnes , &c .
ne peuvent se faire que sur des corps dont la
masse a un rapport très - inegal à la masse du
Globe lunaire ; en sorte que si l'attraction agit
avec une force égale sur des masses , dont la quanrité
de matiere est si disproportionnée , un des
fondemens du systême Newtonien tombe en ruine
, sçavoir que l'attraction agit en raison directe
des masses. Secondement , je soutiens que l'at
mosphere , qui environne la terre , étant fort
épaisse , au lieu que la région de la Lune est vuide,
suivant Newton , et la difference causée par l'épaisseur
d'un fluide étant telle encore suivant
Newton , que sans la résistance de l'air grossier,
le corps le plus poreux , comme une éponge , se
précipiteroit avec autant de vitesse qu'un Globe
de plomb , une des démontrations de Newton
étant même , qu'un mobile qui traverse un fluide
de pareille pesanteur spécifique , en quelque sens
que ce soit , et quelque soit la vitesse qu'on lui
donne d'abord , doit perdre la moitié de sa vîtesavant
que d'avoir parcouru trois de ses diametres
: il s'ensuit incontestablement de ses principes,
que si l'attraction centrale agit dans un milieu
vuide , à la hauteur de la Lune , en raison
inverse du quarré de la distance , par rapport à
une attraction qui agit dans un fluide fort dense,
auprès de la surface de la terre , ces deux attrac
tions ne peuvent être semblables .
se ,
Troisiémement il est certain que les masses
des Planetes ne changent point , et que leurs dis-
I. Vol. tanoes
JUIN. 1734 IIII
tances varient , d'où il résulte par une conséquence
invincible que les Planettes dans leurs
périhélies , bien plus puissamment attirées par
le Soleil , devroient tomber sur ce centre , comme
Aristote disoit , que s'il y avoit une autre
terre , elle tomberoit sur celle - ci . Car le moindre
dérangement dans l'équilibre entraîne tout - àfait
un corps , parce que l'excès qui a précedé ,
augmente continuellement l'excès qui suit . Or
tout Astronome convient des absides ou variations
des distances des Planetes . L'équilibre doit
alors être rompu par leur éloignement ou leur
proximité. Elles doivent s'attirer quelquefois
beaucoup plus fortement. La Lune , par exemple,
dans la conjonction , devroit abandonner la
Terre et aller se joindre au Soleil , sur tout la
Terre étant dans le périhélie ; il arriveroit encore
que les deux attractions du Soleil et de la
Terre sur la Lune agissant du même côté
dans l'opposition de la Lune , au lieu que dans
sa conjonction ces deux forces se combattent . la
Lune dans l'opposition tomberoit sur la Terre .
Il est impossible que deux attractions si inégales
et dans ces situations de la Lune si contraires ,
produisent le même effet de la retenir dans l'écliptique.
Il faut aussi dans les absides et conjonctions
des autres Planetes , non-seulement
supposer une qualité occulte , telle que l'attraction
, mais il faut la supposer variable et de maniere
qu'elle se proportionne toujours au besoin
qu'on a d'elle.
Lorsqu'une Planete dans le périhélie , s'est approchée
du centre , l'attraction centrale étant
augmentée , il est impossible , en suivant les loix
du Systême Newtonien , que cette Planete retourne
à sa distance moyenne , et à plus forte
I. Vol.
raison
1112 MERCURE DE FRANCE
raison à l'aphélie . On prétend que quand Jupiter
et Saturne sont dans leur plus grande
proximité, qui est de cent soixante cinq millions
de lieues , suivant les derniers Astronomes , leurs
mouvemens ne sont plus de la même régularité ,
ce que les Newtoniens attribuent à une attraction
plus forte. Puisque le cours de Saturne est dérangé
, il faut donc que l'attraction centrale, qui devroit
agir plus puissammene sur Saturne à une
moindre distance, vienne à se relâcher , sans cause
, pour rendre à Saturne sa régularité . Le Systê
me est autant dénué de causes physiques , qu'il
est abondant en calculs.
Dans les grandes conjonctions des Planetes ,
plusieurs forces centrales réunies dans une ligne
perpendiculaire , devroient agir beaucoup plus
puissamment. Jupiter est plus massif que Saturne
, car Jupiter a plus de densité , suivant New-
Fon ( p. 372. ) il est aussi plus gros suivant tous
les Astronomes , Saturne est donc fortement attiré
par Jupiter , et quand ils se trouvent en con
jonction , la force passagere de Jupiter jointe à
la gravitation continuelle du Soleil , et aturant
Saturne du même côté , doit l'obliger de sortir
de son orbite ; et comme nous l'avons observé ,
le Systême ne fournit aucun moyen de l'y faire
rentrer. Au contraire , l'attraction augmentant
toujours à mesure que la distance diminuera , Saturne
décrira une ligne spirale , puis parabolique
et enfin presque perpendiculaire ; et venant de la
Région la plus éloignée se réunir au Soleil , quels
désordres ne fera t'il point en traversant irrégu
lierement, avec ses satellites , tout ce Monde New.
tonien , où il y a autant de principes de destruction
, que de centres de gravité.
Si l'on répond que l'excès de la vitesse de la
·
I. Vol. Planetę
JUIN. 1734 TII
Planété la soutient contre un excès d'attraction ,
Le Systême Newtonien est donc défectueux , et
c'est une nécessité indispensable d'y ajoûter un
troisiéme principe de la vitesse , qui moderé et
concilie les deux autres . Mais les Géometres auroient
un beau champ pour démontrer par des
calculs réels , fondez sur la regle de Kepler, admise
par Newton , et sur les Observations Astronomiques,
que les rapports réciproques des distances ,
des masses et des vitesses n'étant pas les mêmes en
tout temps , toute la théorie Newtoniene ne peut
avoir aucune solidité , puisque l'équilibre venant
à être rompu dans quelque partie de l'Univers ,
par la moindre inégalité d'attraction d'une Planete
ou d'un Satellite dans les absides , l'équilibre
seroit rompu en même - temps par tout , et
l'Univers aussi - tôt détruit , tous les Globes tombant
les uns sur les autres ; le Soleil même
suivant Newton , s'écarteroit de son centre à
quelque distance et précipiteroit encore la chute
des Planetes dans leurs conjonctions , la force de
la gravitation étant telle dans ce Systême , que
lorsqu'une Planete s'approche du Soleil , elle oblige
le Soleil de s'avancer un peu vers elle , s'il n'est
retenu par une attraction contraire. Ainsi tout le
Systême , au lieu d'avoir un rapport précis avec
les Phénomenes ( qui est le seul moyen de le faire
valoir ) est perpétuellement en contradiction avec
les faits établis par l'Astronomie .
Newton dit qu'il ne fait point d'hypothese ;
cependant tirer mille conséquences du même
principe d'une attraction generale et mutuelle ,
établir que les forces de cette attraction sont en
raison directe des masses , et en raison inverse des
quarrez des distances ; que suivant cette proposition
constante , le Soleil attire les Planetes , et
Je Vol.
дис
11 MERCURE DE FRANCE
ter , que s'il étoit dans le Ciel de Jupiter , maïs
sans être entré dans son tourbillon , il tomberoit
sur le Soleil , à moins qu'il ne vint à rencontrer
pendant sa chute le tourbillon particulier de
quelque Planete. Ainsi il y a lieu de faire sur ce
bouler des conjectures fort differentes de celles
de Newton , qui d'ailleurs ne pourroit tirer de
cette comparaison aucun avantage , puisqu'en
supposant le mouvement elliptique du boulet autour
de la Terre , ce seroit toujours une explication
plus physique de l'attribuer à l'impulsion
du fluide , qu'à une attraction centrale .
Newton finit ( p . 484. ) par reconnoître
qu'une matiere imperceptible penetre tous les
corps , et qu'elle est le principe de leurs attractiens
à de moyennes distances ; comme si la
nécessité d'un mouvement d'impulsion n'étoit
pas encore plus indispensable à l'égard des disrances
éloignées . Le Systême Newtonien ne
seroit soutenable , qu'en supposant les Planetes
sans absides et tous les corps celestes , sans
aucune variation de distance ; ce qui est bien
éloigné de la théorie des Cieux ; et ce Systême ne
nous apprendroit toujours rien , puisqu'il roule
sur un principe inconnu à l'Auteur , de son
aveu, et qui n'a mené jusqu'ici à aucune découverte.
L'Optique de Newton , qui est restée imparfaite,
n'a pas procuré plus d'utilité . Cette invention
si vantée des couleurs élementaires peut paroître
un peu suspecte , plusieurs personnes ayant
tenté inutilement cette experience ; Mariotte, dont
la sagacité en ce genre étoit connue, n'a pû réüssir
à la trouver , et M. Rizzetti a conclu des experiences
qu'il a faites , que tous les rayons sont
également refrangibles .
A l'égard de la Géometrie de l'infini, Newton
I. Vol.
se
JUIN. 1734. 1117
se sert de la Méthode qu'il appelle p. 32. ) des
points naissants et évanouissants , Méthode qui
renferme les mêmes contradictions que celle des
infiniment petits , Il n'est pas besoin de se jetter
dans des discussions métaphysiques , pour con
noître avec la plus entiere certitude , que la divisibilité
à l'infini ne peut s'allier avec les indi-
I visibles. Examinons quelles sont les veritables
défectuositez du Systême Cartésien , et s'il est
possible d'y remedier.
La fin dans le second volume de Juin.
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Résumé : TROISIÈME PARTIE de la comparaison des Philosophies de Descartes et de Newton. Par M. de S. Aubin.
Le texte compare les philosophies de Descartes et de Newton, en se concentrant sur la notion d'attraction. Les Newtoniens considèrent l'attraction comme une qualité primitive de la matière, similaire à la mobilité. En revanche, les Cartésiens la voient comme une qualité composée et contraire à l'expérience, car elle n'est pas observable dans certaines conditions expérimentales, comme l'attraction entre deux cubes d'acier suspendus. Ils préfèrent expliquer l'union des particules d'un corps par la cohésion et la juxtaposition. Les Cartésiens critiquent également l'idée d'une attraction opérant à travers le vide, la comparant à une pierre tournant dans une fronde sans lien physique. Ils rejettent l'action immédiate d'un corps sur un autre à distance, la trouvant contradictoire. Newton, quant à lui, place le centre de l'Univers dans un espace vide et attribue au Soleil des mouvements complexes. Les Cartésiens réfutent les objections de Newton contre les tourbillons, affirmant que les lois du mouvement résolvent les concurrences entre forces opposées. Le texte examine ensuite les effets de l'attraction universelle. Newton suppose un mouvement initial imprimé par le Créateur et une attraction réciproque entre le Soleil et les planètes. Les Cartésiens critiquent ses calculs, estimant qu'il aurait pu simplement postuler des mouvements elliptiques initiaux. Ils contestent également la validité des expériences de Newton sur la chute des corps, arguant que les différences de milieu invalident les comparaisons. Ils soulignent les variations des distances des planètes, qui devraient entraîner des déséquilibres selon les lois newtoniennes. Le texte critique le système newtonien et ses implications sur le mouvement des planètes, notamment Saturne et Jupiter. Lors des grandes conjonctions planétaires, Jupiter attire fortement Saturne, le forçant à sortir de son orbite. Le système newtonien ne fournit aucun moyen pour que Saturne y retourne, ce qui pourrait entraîner des désordres. Il affirme que le système newtonien est défectueux et nécessite un troisième principe de vitesse pour concilier les forces en jeu. Les rapports réciproques des distances, des masses et des vitesses ne sont pas constants, ce qui pourrait rompre l'équilibre de l'univers et entraîner la destruction des planètes. Newton reconnaît l'existence d'une matière imperceptible pénétrant tous les corps, mais cela ne suffit pas à expliquer les mouvements à grandes distances. Le texte conclut que le système newtonien n'est pas soutenable et critique également l'optique de Newton, notamment sa théorie des couleurs élémentaires, ainsi que sa méthode en géométrie de l'infini, qui contient des contradictions.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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17
p. 1308-1318
DERNIÈRE PARTIE de la comparaison des Philosophies de Descartes et de Newton.
Début :
Je ne puis justifier deux excès (Cartes. Princip. part. 4.) de la Philosophie de Descartes ; [...]
Mots clefs :
Descartes, Philosophie, Newton, Mouvement, Matière, Corps, Force, Fluide, Centre, Soleil, Planètes, Tourbillon, Chute des corps, Système
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texteReconnaissance textuelle : DERNIÈRE PARTIE de la comparaison des Philosophies de Descartes et de Newton.
DERNIERE PARTIE de la
comparaison des Philosophies de Descartes
J
et de Newton .
E ne puis justifier deux excès ( Cartes . Prin
cip. part. 4. ) de la Philosophie de Descartes &
le premier , d'avoir poussé trop loin les effet de
ses corpuscules ; comme d'émouvoir l'imagination
de ceux qui dorment , ou même qui sont
éveillez , en excitant des pensées qui avertissent
des évenemens les pius éloignez , en faisant ressentir
les grandes afflictions, ou les joyes fort vives
d'un intime ami , les mauvais desseins d'un
ennemi , et autres choses semblables . Le second
d'avoir attribué à ses principes une certitude ,
non- seulement morale, comme celle de l'existence
d'une Ville de Rome mais une certitude métaphysique,
fondée sur ce que les notions claires et distinctes
ne peuvent nous tromper . Il est vrai que
j'ai des notions claires et distinctes du systême de
Descartes , mais comme d'une hypothese ingénieuse
et brillante , et non comme d'une réalité .
Descartes a mal raisonné ( Princip. part. 2. )
pour prouver l'infinité du Monde. En quelque
endroit, dit- il , que nous puissions supposer les li
mites de l'Univers , nous imaginons encore au-delà
II. Val des
JUIN. 174. 1309
des espaces , et par conséquent de la matiere , puis
que l'idée de l'étendue ou de l'espace renferme né
cessairement l'idée de la matiere . La réponse est
qu'au - delà des bornes du Monde materiel , il n'y
a ni espace , ni étenduë , ni matiere. A la verité,
nous ne pouvons pas connoître où sont placées
ces bornes de l'Univers , mais nous concevons
très-clairement que l'Univers ne peut être sans
limites ;et comme il est extensible de plus en plus
à l'infini , il ne peut être étendu actuellement à
l'infiai.
Cette regle de mouvement posée par Descartes
Princip. part. 2. ) qu'un corps perd autant de son
mouvement , qu'il en communique , me paroît
insoutenable. Le P. Daniel l'a réfutée ( Voyag. du
Monde de Descart. ) par l'exemple suivant. Une
balle de Mousquet perd peu de mouvement et en
communique beaucoup à l'aîle d'un mouliner
qu'elle frappe , si les autres aîles sont égales , et
Pessieu poli et bien proportionné , au lieu qu'elle
en communique peu et en perd beaucoup , si les
aîles du moulinet sont inégales et l'essieu rouillé
ou trop gros. Il me semble très - vrai semblable
et très-conforme aux experiences , d'établir pour
principe que le mouvement se communiqué suivant
la disposition des corps à se mouvoir à peu
près comme le feu , lequel étant très- foible, cause
de grands embrasemens dans une matiere fort
combustible , au lieu qu'un feu très - ardent ne
fait qu'une médiocre impression sur les matieres .
qui n'ont que très-peu de disposition à s'enflammer
et cette analogie du mouvement et du feu
est d'autant plus naturelle , que le feu consiste
dans le mouvement.
Je ne donne pas une grande confiance à cet autre
axiôme de Descartes ( Princip . part. 2. ) qu'il
II. Vol C iij
1310 MERCURE DE FRANCE
a dans le monde une quantité de mouvement
toujours égale . A la verité , il n'est pas impossi
ble que cela soit ainsi , mais la preuve quil en
apporte , n'a aucune force. Nous ne devons pas ,
dit - il , supposer de changement dans les Ouvrages
de Dieu , de peur de lui attribuer de l'inconstance.
Comme si la diversité admirable qui regne dans
la Nature , qui consiste , selon toutes les apparences
, dans l'augmentation ou dans la diminution
du mouvement , n'étoit pas l'effet d'une provi
dence toujours constante et uniforme , qui a vou
Ju orner la nature par cette varieté. La même
raison nous engageroit à dire qu'il y a toujours
dans le monde une égale quantité de rondeur ,
de couleur et de toutes les autres sortes de formes
et d'accidents ; ce qui n'a aucune vraisemblance.
L'analogie remarquée cy- dessus entre le
mouvement et le feu , est fort contraire à cer
axiome de Descartes ; car il n'est pas probable
que le feu doive diminuer dans une partie de la
matiere , pour augmenter dans une autre.
C'est encore une défectuosité dans le Systême
Cartésien , de supposer ( Princip . part 3. et 4. )
que la Terre , les autres Planetes , et même leurs
Satellites ont été dans leur origine , autant de
Soleils ou d'Etoiles ; mais que le mouvement s'étant
rallenti dans la matiere qui composoit ces
Globes , ils sont devenus opaques , de lumineux
qu'ils étoient ; que leur activité et leurs for,
ces ont été détruites , qu'ils se sont éteints et en
croutez , pour ainsi dire ; et que ne pouvant plus
défendre leurs tourbillons contre la pression des
tourbillons voisins , ils ont été assujettis à suivre
le mouvement de celui où ils sont entrez. Il est
plus digne de la magnificence de l'ouvrage , de
penser qu'il a été conservé tel , qu'il a été pro-
II. Vol. duit
JUIN. 1734: 1311
duit au commencement, qu'il s'est fait differents
amas de matiere compacte , et que ses particules
s'étant liées ensemble les Planetes en ont
été formées dans les régions où elles se sont
mises en équilibre avec les fluides de la matiere
étherée ; que ces Globes ont toujours été opaques
et propres seulement à refléchir la lumière,
parce que leur matiere a admis dans ses interstices
la matiere globuleuse du second élément ,
conjointement avec la matiere subtile du premier,
et que le mouvement rapide de l'une a été calmé
par l'autre , ce qui a empêché dès le commencement
que ces Globes n'ayent été enflammez er
lumineux par eux- mêmes , comme le Soleil.
Descartes , en suivant le même principe qui
lui a fait placer au centre la matiere subtile pour
en composer le Soleil ; ou plutôt en continuant
de s'écarter des principes de son mécanisme general
et des loix du mouvement , par lesquelles
il explique la pesanteur , dit que la matiere celeste
( Princip. part. 3. ) est plus déliée , à mesure
qu'elle approche du Soleil ou du centre , et que
les. Planetes les plus denses et les plus solides en
doivent être les plus éloignées . Il n'y a qu'à
prendre la contre- partie du Systême de Descartes
en ce point, pour lui rendre la régularité , la
justese et l'uniformité.
Il faut se représenter le Soleil comme le plus
vaste de tous les Globes , placé au centre du
tourbillon et composé de la matiere la plus compacte,
penetrée de la matiere subtile , qui remplissant
tous ses interstices , y domine avec assez
de force pour communiquer la rapidité de son
mouvement à toute la masse du Soleil . Ce qui
produit le feu le plus ardent , par la force de
masse jointe à la force de vitesse. Ce feu est en
› II. Vol. Ciiij même131
MERCURE DE FRANCE
même-temps le seul capable de porter le mou→
vement et la fécondité dans tout son tourbillon ,
et la lumiere beaucoup au delà , ainsi qu'il est nécessaire
pour qu'il puisse être apperçu des autres
tourbillons , sous la forme d'une Etoile.
De même que le fer rouge ou le charbon al→
lumé ne s'élancent pas dans l'air par un mouve
ment semblable à celui de la flamme , parce que
Pair qui les environne , conserve la force de sa
pression à l'égard de leurs parties , qui s'y prê–
tent d'autant plus , qu'elles ont plus de masse ou
de solidité , aussi la masse du Globe Solaire est
contenue dans ses limites par la répercussion de
son atmosphere qui le presse de toute part. Ce.
Globe suspendu dans un parfait équilibre , trèsdisposé
à tourner par le mouvement intrinséque
du troisiéme et du premier élement qui le composent
, est encore puissamment déterminé à
une révolution sur son axe , par la répercussion
qu'il éprouve dans toute sa superficie de la part
de son atmosphere, en même- temps qu'il chasse
de tous côtez la matiere globuleuse , et que ses
rayons sont transmis par elle. C'est cette activité
centrale qui fait tourner toutes les Planetes dans
des temps differens en suivant la route de l'écliptique
, du même sens et vers le même côté
que le Soleil tourne sur son axe . Chaque Planete
doit, suivant ce méchanisme , non - seulement décrire
autour du Soleil les orbites dont je viens de
parler , mais encore avoir une révolution sur son
axe , causée par le mouvement intrinseque des
trois élemens qui la composent , et par le mouvement
exterieur du fluide ou de l'atmosphere
qui l'emporte autour du centre commun.
Les taches du Soleil , par leurs divers aspects,
me laissent aucun doute qu'il ne tourne sur son
11. Vol.
axo.
JUIN. 1734 1313
axe. C'est donc ce premier mobile , qui par sa
révolution imprime à tout son tourbillon un
mouvement du même côté ; sçavoir , du Couchant
par le Midy vers l'Orient. Les taches que
les Astronomes observent sur les Planetes , font
conjecturer , avec beaucoup de vrai- semblance ,
que leurs superficies plus denses en certains endroits
et plus rares dans d'autres , sont , en consequence
de cette inégalité,differeminent affectées
de l'impulsion des rayons solaires ; ce qui peut
être regardé comine un principe très- physique
des aphélies et périhélies des Planetes , de l'apogée
et du périgée de la Lune , et de sa latitude
des deux côtez de ses nouds.
Le premier éleinent s'insinue par tout , mais il
ne subsiste point seul , et il se convertit en parties
globuleuses du second élement , ou en parties
branchues du troisiéme . Ainsi aucun des trois
élemens ne peut être épuisé , parce que leur conversibilité
mutuelle répare tout ce qui se dissipe.
L'uniformité de la Nature nous fait conjecturer
que ce qui nous est connu dans le tourbillon de
notre Soleil , est semblable par la construction ,
par le mouvement et par les Phénomenes , à ce
qui se passe dans les tourbillons des Etoiles ou
des autres Soleils garnis de leurs Planetes , comme
le nôtre .
Il nous reste à examiner les difficultez qui
concernent la pesanteur. Descartes l'explique par
l'impulsion du fluide ou de la matiere éthérée.
La chute des corps ne peut venir de ce que
Patmosphere terrestre ( M. Privat de Molieres ,
leçon 4. ) circule plus vite que la Terre . Huguens
a crá que cette atmosphere alloit dix sept fois
plus vite que le Globe , Si cet excès de vêtesse du
fluide circulaire étoit la cause de la pesanteur ,
la chute des corps seroit horizontale , au lieu
II. Vol. Cv d'être
1314 MERCURE DE FRANCE
d'être perpendiculaire. Dailleurs il est très- cer
tain qu'un mobile entraîné par le courant d'un
fluide , doit , à la longue , aller à peu près aussi
vite que le courant qui l'entraîne.
L'explication Cartesienne de la pesanteur a été
attaquée par cette objection très- forte , que les
cercles décrits par le fluide circulaire diminuant
toujours depuis l'équateur jusqu'aux poles , la
force centrifuge , rapportée au mouvement
circulaire du tourbillon , auroit des centres
differens dans les cercles inégaux , et que les
corps y seroient repoussez , non pas perpendicu
lairement au centre de la Terre , mais à des parties
de son axe plus ou moins éloignées du centre
; ce qui est contraire à l'experience , la chute
des corps se faisant toujours dans la ligne du
Zénit , à moins qu'il ne survienne quelque cause
étrangere. Descartes, qui a prévû cette objection ,
a répondu ( Princip. part. 4. ) que quoique le
fluide qui participe aux mouvemens journalier
et annuel de la Terre , ait en general un mouvement
circulaire , on doit neanmoins concevoir
que toutes les parties de ce fluide se balancent et
sont opposées l'une à l'autre , en telle sorte que
leur action s'étend vers tous les côtez et que la
résistance qu'elle éprouve de la part du Globe ,
donne parmi ces mouvemens en tous sens , une
principale direction aux parties du fluide , suivant
des lignes droites tirées du centre . Cette solution
de Descartes n'est pas claire , il ne dit
point de quelle maniere cette résistance de la
part du Globe peut faire tomber les corps massifs
perpendiculairement au centre. Voicy une bypothese
qui me paroît lever la difficulté.
Suivant les loix du mouvement , la matiere
globuleuse et la matiere subtile , qui ont beaucoup
plus de force centrifuge que le troisiéme
II. Vole élement
JUIN. 1734. -1315
Element , s'élancent en tout sens par des lignes
droites ; et au milieu du fluide , dont la révolu
tion en general est circulaire , une grande quantité
de matiere globuleuse et subtile , conserve
toujours un mouvement direct , autant que les
interstices du troisiéme élement peuvent le permettre;
car l'impenetrabilité est une propriété
de la matiere dans tous les Systêmes. La matiere
subtile traverse même les tourbillons par un
mouvement en ligne directe , avec encore plus de
facilité ( Act. erud. Lips. May 1690. P. 232. ) que
la matiere globaleuse qui passe necessairement
d'un tourbillon dans un autre, pour que les Etoiles
ou les Soleils des autres tourbillons puissent
être apperçus de celui où nous sommes . Ce sont
ces mouvemens en ligne droite des matieres globuleuse
et subtile , qui obligent les corps solides
de tomber à plomb et perpendiculairement au
centre de la Terre . Car ces élemens , qui ont
beaucoup plus de mobilité , venant à se traver .
ser et étant opposez en tout sens , ils obligent les
corps solides qu'ils rencontrent de se précipiter
par le côté le plus foible , qui est toujours perpendiculaire
au Clobe , parce que c'est le côté
par où il arrive une beaucoup moindre quantité
de ces matieres globuleuse et subtile . C'est ainsi
que tout l'effort de la poudre à canon se fait par
l'endroit qu'elle trouve le plus foible . Si les trois
élemens qui composent la matiere ethérée ont
differens mouvemens dans cette hypothese , cette
diversité procede des loix même du mouvement.
La pesanteur (M. Privat de Molieres, leçon 4. )
ne consiste qu'en ce que les corps pesants ont
un plus grand nombre de leurs parties en repos,
Le centre n'est point par lui - même une cause
physique . Le nom de force centrifuge ne laisse
pas d'être fort convenable à une plus grande mo-
II. Vol. C vi bilité
1316 MERCURE DE FRANCE
bilité ; car quoiqu'elle soit indépendante du cen
tre , la matiere la plus mobile repousse vers lui
les corps solides.
Bien loin que la force accélératrice doive être
moindre en raison inverse des quarrez des dis
tances , elle doit être plus grande dans les couches
voisines de la circonference , parce que ces
couches sont bien plus rarefiées et qu'une maticre
qui a beaucoup plus de mobilité , y abonde
davantage , tandis que les couches inferieures ou
voisines du centre sont beaucoup plus denses.
Suivant ces principes , l'atmosphere voisine du
Soleil doit etre ( Hartsoëk . rec . de piéc Physiq.
p. 37. ) un fluide plus épais que le vif argent , et
les autres couches du tourbillon à proportion.
Ainsi un corps doit se précipiter avec moins de
vîtesse dans les couches inferieures près du centre
, de même que les experiences journalieres
nous apprennent qu'il se précipite avec beaucoup
moins de vitesse dans l'air grossier que dans le
vuide pneumatique ; beaucoup moins vite dans
l'eau que dans un air grossier ; et si l'on suppose
des fluides extremement épais , comme le vif
argent ou l'or fondu , un corps a besoin d'une
très- grande force pour les traverser.
Quoiqu'un fluide plus dense diminue beaucoup
la force accelerative dans la chute des corps , les
Globes des Planetes doivent y circuler plus vîte ,
comme il arrive dans le périhélie , parce que plus
le fluide est épais , plus son mouvement circulaire
a de force, et que d'ailleurs les Globes des
Planetes , dans leurs périhélies , reçoivent une
impression plus active des rayons du Soleil .
On ne peut rien déterminer sur les forces acceleratives
, soit à cause de cette extrême cifference
des fluides, soit parce qu'il est très - incertain
( Elem. de la Géoné . de l'.nfin. part. 2. §. 8. ) si
II. Vol. ja
JUIN. 1734 1317
la force motrice ne s'applique au corps qui doit
être mû, qu'autant de temps précisement qu'il
en faut pour le choc , ou si cette force s'applique
continuellement au corps , le poursuit dans son
mouvement et renouvelle à chaque instant son
impression sur iui. Il paroît que dans le premier
instant , où la force motrice trouve le corps en
repos eului donne un coup , elle doit lui imprimer
une plus grande vitesse que dans le second
instant , où elle le trouve fuyant devant elle et se
dérobant à son action , C'est neanmoins sur les
principes d'une résistance toujours semblable du
Auide , et d'une acceleration du mouvement uniforme
et toujours proportionnée au temps , qu'est
appuyée la celebre démonstration de Galilée, que
les espaces parcourus sont comme les quarrez des
temps et que la chute des corps graves suit la progression
des nombres impairs , 1. 3. 5.7. 9. &c.
Comine on ne peut sçavoir rien de positif ni de la
qualité des fluides éloignez , ni de la maniere dons
la force motrice continue d'agir sur le corps dont
la chute est commencée , la prétendue démoustration
ne peut avoir de solidité .
J'avoue que plusieurs de ces hypothèses s'accordent
peu avec celles qui ont eu cours jusqu'icy
dans les differens Systêmes . Mais elles
sont vrai - semblables et satisfont à toutes les difficultez
par lesquelles on s'est efforcé de détruire
le Systême de Descartes , qui donne seul des causes
vraiment physiques de tous les Phénomenes ;
qui a l'avantage de présenter l'idée la plus magnifique
de la construction de l'univers , et dont
on peut dire , ce me semble , que non - seulement
il mérite la préférence sur toutes les autres Philosophies
, mais qu'aucune n'est à portée de la
lui disputer. Il y auroit plusieurs réfléxions à
II. Vol. faire
1318 MERCURE DE FRANCE
faire sur les autres parties de la Philosophie de
Descartes , sur sa Métaphysique , sur sa Morale
&c. Mais nous ne nous sommes proposez que
d'examiner son Systême de Physique , et dans la
vûë seulement de le comparer avec la Philosophie
Newtonienne ; car Descartes a encore cer
avantage sur Newton , d'avoir embrassé une Philosophie
generale , au lieu que Newton a borné
la sienne à une explication du Systême du Monde
par l'attraction , et à une Optique qui est res
tée imparfaite.
comparaison des Philosophies de Descartes
J
et de Newton .
E ne puis justifier deux excès ( Cartes . Prin
cip. part. 4. ) de la Philosophie de Descartes &
le premier , d'avoir poussé trop loin les effet de
ses corpuscules ; comme d'émouvoir l'imagination
de ceux qui dorment , ou même qui sont
éveillez , en excitant des pensées qui avertissent
des évenemens les pius éloignez , en faisant ressentir
les grandes afflictions, ou les joyes fort vives
d'un intime ami , les mauvais desseins d'un
ennemi , et autres choses semblables . Le second
d'avoir attribué à ses principes une certitude ,
non- seulement morale, comme celle de l'existence
d'une Ville de Rome mais une certitude métaphysique,
fondée sur ce que les notions claires et distinctes
ne peuvent nous tromper . Il est vrai que
j'ai des notions claires et distinctes du systême de
Descartes , mais comme d'une hypothese ingénieuse
et brillante , et non comme d'une réalité .
Descartes a mal raisonné ( Princip. part. 2. )
pour prouver l'infinité du Monde. En quelque
endroit, dit- il , que nous puissions supposer les li
mites de l'Univers , nous imaginons encore au-delà
II. Val des
JUIN. 174. 1309
des espaces , et par conséquent de la matiere , puis
que l'idée de l'étendue ou de l'espace renferme né
cessairement l'idée de la matiere . La réponse est
qu'au - delà des bornes du Monde materiel , il n'y
a ni espace , ni étenduë , ni matiere. A la verité,
nous ne pouvons pas connoître où sont placées
ces bornes de l'Univers , mais nous concevons
très-clairement que l'Univers ne peut être sans
limites ;et comme il est extensible de plus en plus
à l'infini , il ne peut être étendu actuellement à
l'infiai.
Cette regle de mouvement posée par Descartes
Princip. part. 2. ) qu'un corps perd autant de son
mouvement , qu'il en communique , me paroît
insoutenable. Le P. Daniel l'a réfutée ( Voyag. du
Monde de Descart. ) par l'exemple suivant. Une
balle de Mousquet perd peu de mouvement et en
communique beaucoup à l'aîle d'un mouliner
qu'elle frappe , si les autres aîles sont égales , et
Pessieu poli et bien proportionné , au lieu qu'elle
en communique peu et en perd beaucoup , si les
aîles du moulinet sont inégales et l'essieu rouillé
ou trop gros. Il me semble très - vrai semblable
et très-conforme aux experiences , d'établir pour
principe que le mouvement se communiqué suivant
la disposition des corps à se mouvoir à peu
près comme le feu , lequel étant très- foible, cause
de grands embrasemens dans une matiere fort
combustible , au lieu qu'un feu très - ardent ne
fait qu'une médiocre impression sur les matieres .
qui n'ont que très-peu de disposition à s'enflammer
et cette analogie du mouvement et du feu
est d'autant plus naturelle , que le feu consiste
dans le mouvement.
Je ne donne pas une grande confiance à cet autre
axiôme de Descartes ( Princip . part. 2. ) qu'il
II. Vol C iij
1310 MERCURE DE FRANCE
a dans le monde une quantité de mouvement
toujours égale . A la verité , il n'est pas impossi
ble que cela soit ainsi , mais la preuve quil en
apporte , n'a aucune force. Nous ne devons pas ,
dit - il , supposer de changement dans les Ouvrages
de Dieu , de peur de lui attribuer de l'inconstance.
Comme si la diversité admirable qui regne dans
la Nature , qui consiste , selon toutes les apparences
, dans l'augmentation ou dans la diminution
du mouvement , n'étoit pas l'effet d'une provi
dence toujours constante et uniforme , qui a vou
Ju orner la nature par cette varieté. La même
raison nous engageroit à dire qu'il y a toujours
dans le monde une égale quantité de rondeur ,
de couleur et de toutes les autres sortes de formes
et d'accidents ; ce qui n'a aucune vraisemblance.
L'analogie remarquée cy- dessus entre le
mouvement et le feu , est fort contraire à cer
axiome de Descartes ; car il n'est pas probable
que le feu doive diminuer dans une partie de la
matiere , pour augmenter dans une autre.
C'est encore une défectuosité dans le Systême
Cartésien , de supposer ( Princip . part 3. et 4. )
que la Terre , les autres Planetes , et même leurs
Satellites ont été dans leur origine , autant de
Soleils ou d'Etoiles ; mais que le mouvement s'étant
rallenti dans la matiere qui composoit ces
Globes , ils sont devenus opaques , de lumineux
qu'ils étoient ; que leur activité et leurs for,
ces ont été détruites , qu'ils se sont éteints et en
croutez , pour ainsi dire ; et que ne pouvant plus
défendre leurs tourbillons contre la pression des
tourbillons voisins , ils ont été assujettis à suivre
le mouvement de celui où ils sont entrez. Il est
plus digne de la magnificence de l'ouvrage , de
penser qu'il a été conservé tel , qu'il a été pro-
II. Vol. duit
JUIN. 1734: 1311
duit au commencement, qu'il s'est fait differents
amas de matiere compacte , et que ses particules
s'étant liées ensemble les Planetes en ont
été formées dans les régions où elles se sont
mises en équilibre avec les fluides de la matiere
étherée ; que ces Globes ont toujours été opaques
et propres seulement à refléchir la lumière,
parce que leur matiere a admis dans ses interstices
la matiere globuleuse du second élément ,
conjointement avec la matiere subtile du premier,
et que le mouvement rapide de l'une a été calmé
par l'autre , ce qui a empêché dès le commencement
que ces Globes n'ayent été enflammez er
lumineux par eux- mêmes , comme le Soleil.
Descartes , en suivant le même principe qui
lui a fait placer au centre la matiere subtile pour
en composer le Soleil ; ou plutôt en continuant
de s'écarter des principes de son mécanisme general
et des loix du mouvement , par lesquelles
il explique la pesanteur , dit que la matiere celeste
( Princip. part. 3. ) est plus déliée , à mesure
qu'elle approche du Soleil ou du centre , et que
les. Planetes les plus denses et les plus solides en
doivent être les plus éloignées . Il n'y a qu'à
prendre la contre- partie du Systême de Descartes
en ce point, pour lui rendre la régularité , la
justese et l'uniformité.
Il faut se représenter le Soleil comme le plus
vaste de tous les Globes , placé au centre du
tourbillon et composé de la matiere la plus compacte,
penetrée de la matiere subtile , qui remplissant
tous ses interstices , y domine avec assez
de force pour communiquer la rapidité de son
mouvement à toute la masse du Soleil . Ce qui
produit le feu le plus ardent , par la force de
masse jointe à la force de vitesse. Ce feu est en
› II. Vol. Ciiij même131
MERCURE DE FRANCE
même-temps le seul capable de porter le mou→
vement et la fécondité dans tout son tourbillon ,
et la lumiere beaucoup au delà , ainsi qu'il est nécessaire
pour qu'il puisse être apperçu des autres
tourbillons , sous la forme d'une Etoile.
De même que le fer rouge ou le charbon al→
lumé ne s'élancent pas dans l'air par un mouve
ment semblable à celui de la flamme , parce que
Pair qui les environne , conserve la force de sa
pression à l'égard de leurs parties , qui s'y prê–
tent d'autant plus , qu'elles ont plus de masse ou
de solidité , aussi la masse du Globe Solaire est
contenue dans ses limites par la répercussion de
son atmosphere qui le presse de toute part. Ce.
Globe suspendu dans un parfait équilibre , trèsdisposé
à tourner par le mouvement intrinséque
du troisiéme et du premier élement qui le composent
, est encore puissamment déterminé à
une révolution sur son axe , par la répercussion
qu'il éprouve dans toute sa superficie de la part
de son atmosphere, en même- temps qu'il chasse
de tous côtez la matiere globuleuse , et que ses
rayons sont transmis par elle. C'est cette activité
centrale qui fait tourner toutes les Planetes dans
des temps differens en suivant la route de l'écliptique
, du même sens et vers le même côté
que le Soleil tourne sur son axe . Chaque Planete
doit, suivant ce méchanisme , non - seulement décrire
autour du Soleil les orbites dont je viens de
parler , mais encore avoir une révolution sur son
axe , causée par le mouvement intrinseque des
trois élemens qui la composent , et par le mouvement
exterieur du fluide ou de l'atmosphere
qui l'emporte autour du centre commun.
Les taches du Soleil , par leurs divers aspects,
me laissent aucun doute qu'il ne tourne sur son
11. Vol.
axo.
JUIN. 1734 1313
axe. C'est donc ce premier mobile , qui par sa
révolution imprime à tout son tourbillon un
mouvement du même côté ; sçavoir , du Couchant
par le Midy vers l'Orient. Les taches que
les Astronomes observent sur les Planetes , font
conjecturer , avec beaucoup de vrai- semblance ,
que leurs superficies plus denses en certains endroits
et plus rares dans d'autres , sont , en consequence
de cette inégalité,differeminent affectées
de l'impulsion des rayons solaires ; ce qui peut
être regardé comine un principe très- physique
des aphélies et périhélies des Planetes , de l'apogée
et du périgée de la Lune , et de sa latitude
des deux côtez de ses nouds.
Le premier éleinent s'insinue par tout , mais il
ne subsiste point seul , et il se convertit en parties
globuleuses du second élement , ou en parties
branchues du troisiéme . Ainsi aucun des trois
élemens ne peut être épuisé , parce que leur conversibilité
mutuelle répare tout ce qui se dissipe.
L'uniformité de la Nature nous fait conjecturer
que ce qui nous est connu dans le tourbillon de
notre Soleil , est semblable par la construction ,
par le mouvement et par les Phénomenes , à ce
qui se passe dans les tourbillons des Etoiles ou
des autres Soleils garnis de leurs Planetes , comme
le nôtre .
Il nous reste à examiner les difficultez qui
concernent la pesanteur. Descartes l'explique par
l'impulsion du fluide ou de la matiere éthérée.
La chute des corps ne peut venir de ce que
Patmosphere terrestre ( M. Privat de Molieres ,
leçon 4. ) circule plus vite que la Terre . Huguens
a crá que cette atmosphere alloit dix sept fois
plus vite que le Globe , Si cet excès de vêtesse du
fluide circulaire étoit la cause de la pesanteur ,
la chute des corps seroit horizontale , au lieu
II. Vol. Cv d'être
1314 MERCURE DE FRANCE
d'être perpendiculaire. Dailleurs il est très- cer
tain qu'un mobile entraîné par le courant d'un
fluide , doit , à la longue , aller à peu près aussi
vite que le courant qui l'entraîne.
L'explication Cartesienne de la pesanteur a été
attaquée par cette objection très- forte , que les
cercles décrits par le fluide circulaire diminuant
toujours depuis l'équateur jusqu'aux poles , la
force centrifuge , rapportée au mouvement
circulaire du tourbillon , auroit des centres
differens dans les cercles inégaux , et que les
corps y seroient repoussez , non pas perpendicu
lairement au centre de la Terre , mais à des parties
de son axe plus ou moins éloignées du centre
; ce qui est contraire à l'experience , la chute
des corps se faisant toujours dans la ligne du
Zénit , à moins qu'il ne survienne quelque cause
étrangere. Descartes, qui a prévû cette objection ,
a répondu ( Princip. part. 4. ) que quoique le
fluide qui participe aux mouvemens journalier
et annuel de la Terre , ait en general un mouvement
circulaire , on doit neanmoins concevoir
que toutes les parties de ce fluide se balancent et
sont opposées l'une à l'autre , en telle sorte que
leur action s'étend vers tous les côtez et que la
résistance qu'elle éprouve de la part du Globe ,
donne parmi ces mouvemens en tous sens , une
principale direction aux parties du fluide , suivant
des lignes droites tirées du centre . Cette solution
de Descartes n'est pas claire , il ne dit
point de quelle maniere cette résistance de la
part du Globe peut faire tomber les corps massifs
perpendiculairement au centre. Voicy une bypothese
qui me paroît lever la difficulté.
Suivant les loix du mouvement , la matiere
globuleuse et la matiere subtile , qui ont beaucoup
plus de force centrifuge que le troisiéme
II. Vole élement
JUIN. 1734. -1315
Element , s'élancent en tout sens par des lignes
droites ; et au milieu du fluide , dont la révolu
tion en general est circulaire , une grande quantité
de matiere globuleuse et subtile , conserve
toujours un mouvement direct , autant que les
interstices du troisiéme élement peuvent le permettre;
car l'impenetrabilité est une propriété
de la matiere dans tous les Systêmes. La matiere
subtile traverse même les tourbillons par un
mouvement en ligne directe , avec encore plus de
facilité ( Act. erud. Lips. May 1690. P. 232. ) que
la matiere globaleuse qui passe necessairement
d'un tourbillon dans un autre, pour que les Etoiles
ou les Soleils des autres tourbillons puissent
être apperçus de celui où nous sommes . Ce sont
ces mouvemens en ligne droite des matieres globuleuse
et subtile , qui obligent les corps solides
de tomber à plomb et perpendiculairement au
centre de la Terre . Car ces élemens , qui ont
beaucoup plus de mobilité , venant à se traver .
ser et étant opposez en tout sens , ils obligent les
corps solides qu'ils rencontrent de se précipiter
par le côté le plus foible , qui est toujours perpendiculaire
au Clobe , parce que c'est le côté
par où il arrive une beaucoup moindre quantité
de ces matieres globuleuse et subtile . C'est ainsi
que tout l'effort de la poudre à canon se fait par
l'endroit qu'elle trouve le plus foible . Si les trois
élemens qui composent la matiere ethérée ont
differens mouvemens dans cette hypothese , cette
diversité procede des loix même du mouvement.
La pesanteur (M. Privat de Molieres, leçon 4. )
ne consiste qu'en ce que les corps pesants ont
un plus grand nombre de leurs parties en repos,
Le centre n'est point par lui - même une cause
physique . Le nom de force centrifuge ne laisse
pas d'être fort convenable à une plus grande mo-
II. Vol. C vi bilité
1316 MERCURE DE FRANCE
bilité ; car quoiqu'elle soit indépendante du cen
tre , la matiere la plus mobile repousse vers lui
les corps solides.
Bien loin que la force accélératrice doive être
moindre en raison inverse des quarrez des dis
tances , elle doit être plus grande dans les couches
voisines de la circonference , parce que ces
couches sont bien plus rarefiées et qu'une maticre
qui a beaucoup plus de mobilité , y abonde
davantage , tandis que les couches inferieures ou
voisines du centre sont beaucoup plus denses.
Suivant ces principes , l'atmosphere voisine du
Soleil doit etre ( Hartsoëk . rec . de piéc Physiq.
p. 37. ) un fluide plus épais que le vif argent , et
les autres couches du tourbillon à proportion.
Ainsi un corps doit se précipiter avec moins de
vîtesse dans les couches inferieures près du centre
, de même que les experiences journalieres
nous apprennent qu'il se précipite avec beaucoup
moins de vitesse dans l'air grossier que dans le
vuide pneumatique ; beaucoup moins vite dans
l'eau que dans un air grossier ; et si l'on suppose
des fluides extremement épais , comme le vif
argent ou l'or fondu , un corps a besoin d'une
très- grande force pour les traverser.
Quoiqu'un fluide plus dense diminue beaucoup
la force accelerative dans la chute des corps , les
Globes des Planetes doivent y circuler plus vîte ,
comme il arrive dans le périhélie , parce que plus
le fluide est épais , plus son mouvement circulaire
a de force, et que d'ailleurs les Globes des
Planetes , dans leurs périhélies , reçoivent une
impression plus active des rayons du Soleil .
On ne peut rien déterminer sur les forces acceleratives
, soit à cause de cette extrême cifference
des fluides, soit parce qu'il est très - incertain
( Elem. de la Géoné . de l'.nfin. part. 2. §. 8. ) si
II. Vol. ja
JUIN. 1734 1317
la force motrice ne s'applique au corps qui doit
être mû, qu'autant de temps précisement qu'il
en faut pour le choc , ou si cette force s'applique
continuellement au corps , le poursuit dans son
mouvement et renouvelle à chaque instant son
impression sur iui. Il paroît que dans le premier
instant , où la force motrice trouve le corps en
repos eului donne un coup , elle doit lui imprimer
une plus grande vitesse que dans le second
instant , où elle le trouve fuyant devant elle et se
dérobant à son action , C'est neanmoins sur les
principes d'une résistance toujours semblable du
Auide , et d'une acceleration du mouvement uniforme
et toujours proportionnée au temps , qu'est
appuyée la celebre démonstration de Galilée, que
les espaces parcourus sont comme les quarrez des
temps et que la chute des corps graves suit la progression
des nombres impairs , 1. 3. 5.7. 9. &c.
Comine on ne peut sçavoir rien de positif ni de la
qualité des fluides éloignez , ni de la maniere dons
la force motrice continue d'agir sur le corps dont
la chute est commencée , la prétendue démoustration
ne peut avoir de solidité .
J'avoue que plusieurs de ces hypothèses s'accordent
peu avec celles qui ont eu cours jusqu'icy
dans les differens Systêmes . Mais elles
sont vrai - semblables et satisfont à toutes les difficultez
par lesquelles on s'est efforcé de détruire
le Systême de Descartes , qui donne seul des causes
vraiment physiques de tous les Phénomenes ;
qui a l'avantage de présenter l'idée la plus magnifique
de la construction de l'univers , et dont
on peut dire , ce me semble , que non - seulement
il mérite la préférence sur toutes les autres Philosophies
, mais qu'aucune n'est à portée de la
lui disputer. Il y auroit plusieurs réfléxions à
II. Vol. faire
1318 MERCURE DE FRANCE
faire sur les autres parties de la Philosophie de
Descartes , sur sa Métaphysique , sur sa Morale
&c. Mais nous ne nous sommes proposez que
d'examiner son Systême de Physique , et dans la
vûë seulement de le comparer avec la Philosophie
Newtonienne ; car Descartes a encore cer
avantage sur Newton , d'avoir embrassé une Philosophie
generale , au lieu que Newton a borné
la sienne à une explication du Systême du Monde
par l'attraction , et à une Optique qui est res
tée imparfaite.
Fermer
Résumé : DERNIÈRE PARTIE de la comparaison des Philosophies de Descartes et de Newton.
Le texte compare les philosophies de Descartes et de Newton, en soulignant plusieurs critiques des théories de Descartes. L'auteur reproche à Descartes d'avoir exagéré les effets de ses corpuscules, comme l'influence sur l'imagination des rêves ou la perception des émotions à distance. Il critique également Descartes pour avoir attribué une certitude métaphysique à ses principes, basés sur les notions claires et distinctes, que l'auteur considère plutôt comme une hypothèse ingénieuse. L'auteur conteste la preuve de Descartes sur l'infini de l'univers, arguant que l'idée d'étendue implique nécessairement celle de matière, mais que l'univers ne peut être étendu à l'infini. Il réfute aussi la règle de Descartes selon laquelle un corps perd autant de mouvement qu'il en communique, en utilisant l'exemple d'une balle de mousquet frappant une aile de moulin. L'auteur remet en question l'axiome de Descartes selon lequel la quantité de mouvement dans le monde est toujours égale, trouvant cette idée peu probable et contraire à l'observation de la diversité naturelle. Il critique également la théorie cartésienne sur l'origine des planètes, qui seraient des soleils éteints, préférant une vision où les planètes ont toujours été opaques et réfléchissantes. Le texte propose une alternative au système cartésien, décrivant le Soleil comme un globe compact et lumineux au centre du tourbillon, capable de communiquer son mouvement à tout le système. Il explique la rotation des planètes et les taches solaires, ainsi que la conversion mutuelle des trois éléments (subtile, globuleuse et branchue) qui empêchent leur épuisement. Enfin, l'auteur examine la théorie cartésienne de la pesanteur, la trouvant insuffisante pour expliquer la chute perpendiculaire des corps. Il propose une hypothèse où la matière subtile et globuleuse, ayant plus de force centrifuge, traverse le fluide en ligne droite, obligeant les corps solides à tomber perpendiculairement au centre de la Terre. Le texte traite également de divers aspects de la physique, notamment la nature de la poudre à canon, la pesanteur et les mouvements des corps dans différents fluides. La poudre à canon agit sur le point le plus faible d'un obstacle. La pesanteur est expliquée par le repos des parties des corps pesants. Le centre n'est pas une cause physique en soi, mais la matière mobile repousse les corps solides vers lui. La force accélératrice est plus grande dans les couches rarefiées et mobiles, comme celles proches de la circonférence d'un tourbillon. L'atmosphère solaire est décrite comme un fluide dense, et les corps se déplacent plus lentement dans des fluides épais. Les planètes circulent plus vite dans les fluides denses, comme lors du périhélie, en raison de l'influence des rayons solaires. Le texte critique la démonstration de Galilée sur la chute des corps, estimant qu'elle repose sur des hypothèses incertaines concernant la résistance des fluides et l'action continue de la force motrice. Il conclut en défendant le système de Descartes, le jugeant supérieur aux autres philosophies, y compris celle de Newton, pour son explication physique des phénomènes et sa vision magnifiante de l'univers.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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18
p. 39-50
DISCOURS sur l'utilité des fluides.
Début :
LES Atomes d'Epicure, les parties rameuses, angulaires, ou les globules des Cartésiens [...]
Mots clefs :
Eau, Air, Corps, Fluide, Fluidité, Parties, Mouvement, Fluides, Ballons, Animaux, Poids, Terre, Force, Action, Pores
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS sur l'utilité des fluides.
DISCOURS fur l'utilité des fluides. "
L
EsAtomes d'Epicure , fes parties rameuſes
, angulaires , ou les globules des Cartéfiens
ne fuffifent pas pour nous donner
une idée nette & préciſe des fluides. L'expérience
nous apprend que les parcelles qui
entrent dans la compoſition de ces forresde
corps ſont défunies , qu'elles ont une certaine
activité , au moyen de laquelle elles ſe
preffent mutuellement , en tout ſens & avec
égale force. Il feroit bien difficile qu'un amas
de parties crochuës , entortillées les unes
dans les autres , put nous donner cette admirable
élafticité , cette preſſion en tout
fens , cette diviſibilité qu'on admire dans les
fluides.
Mallebranche a démontré qu'il étoit impoſſible
d'expliquer l'équilibre des liqueurs ,
àmoins que d'en concevoir les parties comme
autant de tourbillons qui exercent les
uns contre les autres une action mutuelle
qui tire ſon origine de la tendance qu'ils
ont à s'éloigner d'un centre commun autour
duquel ils roulent.
M. de Molieres dans ſes Leçons de Phyfique
appuya le ſentiment de Mallebranche
40 MERCURE DE FRANCE.
de démonstrations Mathématiques , de raiſonnements
fondés ſur l'expérience. Il têcha
méme de découvrir l'origine des fluides;
il crut avoir réuſſi en nous les repréſentant
comme un afſemblage de petits ballons ,
ayant une force centrale commune , & uns
autre particuliere , qui toutes deux croiffent
en raiſon réciproque du quarré des diſtances.
Cette double action des fluides qui eft
propre à quelques - uns comme à l'air , à
l'eau , &c. & empruntée dans d'autres , com
me dans les métaux que le feu liquefie , nous
fournit d'heureuſes explications dont ſe trouvent
dépourvus ceux qui ne font entrer dans
la compoſition des liquides que des parties
rondes fans aucun mouvement autour de leur
centre. En effet , un tas de pareils globes
n'auroit aucun reſſort , n'exerceroit aucune
action contre ceux qui l'environnent , puifque
les parties qui le compoſent n'ont aucunmouvement
particulier ; d'où il fuit , contre
le ſentiment de Borelli , que la fluidité
ne dépend pas ſeulement de la configura.
tion des parties , & que des parties rondes
miſes en mouvement conſervant entr'elles
leur union , peuvent bien n'avoir aucune
fluidité autrement on devroit donner le
nom de liquide à une livre de Cendrée renfermée
dans une boëte , & que l'on feroit
mouvoir dans une fronde ,
د
DECEMBRE. 1744. 4
Après avoir expoſé l'idée qu'on doit fe
former d'un corps liquide , nous allons en
trer dans un détail abregé , autant qu'il fera
poſſible,des principaux avantages que l'homme
retire de la fluidité. Le plus grand fans
doute eſt celui de vivre , primum vivere ,
deinde philofophari. Or après Dieu , c'eſt au
fluide qui nous environne que nous devons
le jour , puiſque c'eſt lui qui nous procure la
reſpiration.
Les poumons d'un foetus font affaiſſfés
d'où l'on conclud qu'il ne reſpire pas dans
la matrice. Il vit cependant, mais ce n'eſt qu'à
la circulation du ſang de celle qui le porte
en ſes entrailles , qu'il eſt alors redevable de
la vie.
A peine l'enfant eſt dégagé de ſes enve
loppes , que les ballons d'air qui font preffés
de tout côté entrent par les ouvertures dunés
qua data porta ruunt , le mouvement irrite
la membrane pituitaire (de là les enfants
éternuent en naiffant) , l'air qui trouve un
paſſage libre , deſcend par la trachée-artère
dans le poumon, qui eſt compoſé de véſi
cules qui ſe dilatent ; voilà le myſtere de
l'inspiration. La poitrine qui s'étoit ouverte ,
preſſée par le reffort du poumon , chaffe
l'air quiy étoit contenu ; c'eſt ce qu'on nomme
expiration. Tant que ce mouvement al
ternatif dure , le ſang circule ; s'il ceffe , l'a
42 MERCURE DE FRANCE .
nimal meurt. De- là , felon M. Arbuthnot
l'état flafque & la peſanteur des poumons
des animaux morts dans la machine du vuide,
démontrent que le ſang s'eſt arrêté dans les
vaiſſeaux poulmonaires;aucun animal ne peut
vivre ſans reſpiration ; quelques uns croyent
que ce ſont les ouïes qui la procurent aux
aquatiques.
L'élaſticité des liquides ne provient que
de leur fluidité , ainſi les parties fulphureuſes
qui diminuent la fluidité de l'air en le
furchargeant , lui otent une partie de ſa vertu
élaſtique , deforte qu'etant corrompu ,
il n'a pas aſſez de force pour faire agir les
poumons. De-là vient la ſuffocation des animaux
dans les mines; dans ce principe on
trouve auffi la raiſon de l'expérience de M.
Hales , qui prouve que 74 pouces cubes
d'air ſuffiſent à peine à l'homme pour refpirer
pendant une minute. Notre haleine pro.
pre infecte & corrompt l'air , deſorte que fi
on renfermoit un homme dans une chambre
où nos petits ballons ne trouvaſſent point
d'entrée , il tomberoit dans d'affreuſes convulfions
, & expireroit en peu de tems ,
ainſi les habits de laine font utiles à la ſanté ,
parce qu'ils abſorbent les exhalaiſons & les
mauvaiſes humeurs .
Non ſeulement la fluidité de l'air ſert au
mouvement alternatif des poumons & à no
DECEMBRE. 1744. 43
tre ſanguification , mais encore, ſelon l'expérience
du Docteur Walternecdham , faite à
Oxford , elle peut faire revivre des animaux.
Ce Docteur pend un chien , qu'il laiſſe
dans cet état jufqu'à ce que le mouvement
du coeur entiérement ceffat enfuite il
ouvre l'animal , lui ſouffle dans le canal du
pecquet , le ſang ſe remet en mouvement ,
le coeur bat , le chien reſpire.
M. D. F. dans ſa Lettre 442 ſur les Ecrits
des Modernes , rapporte la façon dont M.
Arbuthnot prouve la propoſition d'Hypocrate
, qui prétend que les tailles des hommes
dépendent des différentes conftitutions
de l'air. Voici ſes termes : La taille des
animaux eſt modifiée par l'air ; les fibres
d'un animal qui croît s'y étendant comme
dans un fluide , qui par une douce pref
fion réſiſte au mouvement du coeur dans
• la dilatation& l'allongement de ces mêmes
fibres ; l'atmosphere réſiſtant par ſa
>> preffion comme un doux moule où le
>> corps eft formé durant ſon accroiſſement.
Outre cettepreffion extérieure, l'air fe mêec
30 lant avec les fluides animaux , détermine
→ leur être quant à la raréfaction , la conden-
→ſantion , la viſcofité , la ténuité , &c .
La fluidité de l'air eſt donc néceſſaire à
thomme pour vivre ; nous allons démontrer
que la ſeule fluidité de l'eau ſuffit pour la
végétation.
44 MERCURE DE FRANCE.
Où l'expérience décide , le raiſonnement
doit ſe taire , furtout en matière de Phyfique.
On a obſervé par le moyen du Titlfimale
, que dans la végétation il ſe fait une
circulation du ſuc de la terre , comme il s'en
fait une du ſang dans le corps des animaux ,
mais la terre y contribue-t-elle de telle forte
, qu'elle perde de ſa ſubſtance ? c'eſt ce
que nous allons examiner.
Si on met une branche de baume dans
un vaſe rempli d'eau ſeulement , elle pouffs
des racines , des branches , acquiert méme
juſqu'à des feuilles; l'eau peut donc fuffire à
la végétation , & contribue principalement à
l'accroiſſement des plantes ; voyons ſi la
terrey opére quelque choſe.
Onprend de la terre ſéche que l'on péfe
, on l'enferme dans une terrine , on a foin
qu'il ne s'en perde aucune parcelle , on y
met un arbriſſeau dont on connoît le poids ,
après l'avoir arrofé , toutes les fois qu'il en
a beſoin , & lorſque la plante a pouffé , on
laiſſe ſécher la terre , on la péſede nouveau ,
elle a toujours fon même poids , cependant
l'arbre a cru , il ajetté des racines , des feuilles
, des branches; où a- t-il pris de la matiére
pour croître ? Ce n'est pas de la terre ,
puiſqu'elle est toujours aufi péſante . M.
Harris fait là-deſſus pluſieurs obſervations ;
il rapporte des expériences faites en Angle
DECEMBRE. 1744 . 45
terre, qui toutes favoriſent ce ſentiment. Ce
qui paroît difficile à comprendre , c'eſt que
l'eau en montant dans les plantes , n'entraîne
pas avec elle quelques parcelles de terre ;
du moins il réſulte du fait , qu'elle n'en enleve
pas une quantité conſidérable.
Ce n'eſt pas affez d'avoir prouvé que l'eau
contribue preſque ſeule à la végétation ; il
me reſte à démontrer que c'eſt à ſa fluidité
que les plantes font redevables de leur accroiſſement.
Il eſt à remarquer que l'eau ne marche
pas ſans huile dans le ſyſteme de M. de Moliere
, ou felon l'opinion la plus commune ,
fans un air beaucoup plus ſubtil que celui
que nous reſpirons ; elle doit même une partie
de ſa fluidité à cette matiére ſubtiliſée .
Les plantes ont des tuyaux vuides que Malpighi
a découverts à l'aide de fes microſcopes .
L'eau par ſa fluidité monte dans ces foupiraux
comme dans des tubes capillaires , où
elle ne trouve aucune réſiſtance . Le Printems
vient-il ? la chaleur augmente le mouvement
de l'eau , deſſére la matière contenue
dans ſes pores. L'eau agitée porte dans
laplante les ſels dont elle a beſoin , & que
cet Elément renferme toujours lui-même ,
comme M. de Woodwars l'a démontré dans
fon Traité de la Végétation .
Plus l'eau eft pure , plus elle eſt ſaine
46 MERCURE DE FRANCE.
par conféquent plus elle est fluide , plus elle
s'accommode avec notre eſtomac ; de-la vient
que le pain de Goneſſe eſt ſi eſtimé , parce
que les eaux y font toujours bonnes. En
effet, l'eau eſtd'autant meilleure , qu'elle est
plus légere. Or l'eau eft d'autant plus légere,
qu'elle eſt plus fluide , parce qu'alors elle
eſt moins furchargée ; c'eſt peut- être par
cette raiſon que M. Lemeri ne donne la préférence
à l'eau de riviére , que pourvû quơn
la laiſſe repoſer avant que d'en boire , &
qu'on laprenne au deſſus des grandes Villes ,
où il eſt à préſumer qu'elle contiendra moins
d'immondices . D'ailleurs on juge de la légereté
des eaux , non par leur différente péfanteur,
mais par leur fubtilité à deſcendre
dans l'eſtomac ; or plus l'eau eft fluide , plus
elle eft fubtile.
En un mot , il n'eſt point de corps grave
qui ne doive ſon exiſtence au fluide qui l'environne;
s'il eſt quelque différence entre les
corps ſolides la variété des fluides qui entrent
dans leur compofition , leurs diverſes forces
centrifuges en ſont les ſeules & véritables
cauſes. L'or par exemple eſt le plus lourd
de tous les métaux , parce qu'il eſt le moins
poreux , d'où je concluds que ſous un pareil
volume , il renferme plus de parties ſolides ,
ſes pores ſont ſi étroits , qu'ils ne peuvent
tre remplis que de la matière éthérée qui
DECEMBRE. 1744. 47
eſt répandue dans l'air ; voilà pourquoi le
feu liquefie les métaux , car les ballons renfermés
dans leurs pores ſont ſi fluides , que
l'action de la chaleur les dilate; étant plus
ferrés , parce qu'ils font les plus petits , leur
débandement eſt plus fort , & ne ſe peut
faire ſans qu'il oblige les parties métalliques
de tourner autour d'un même centre . Des
ſels plus ou moins purs dominent dans les
pierres plus ou moins précieuſes; voilà la
cauſe de leur fragilité ; voilà pourquoi le feu
les calcine. Si le marbre eſt plus léger que
le plomb , c'est qu'il renferme dans ſes pores
plus de petits tourbillons qui font en équilibre
avec l'air extérieur , le fluide par conſéquent
exerce moins ſa force centrale ſur
lapierre que ſur le métail.
•Dans la décompoſition des corps où l'air ,
la lumière , le feu , le ſel élémentaire trouvent
un libre paffage , la Chymie découvre
leurs principes; tous les ſolides renferment
de la boue & du ſable : l'or cependant eſt
excepté , un grain d'or eſt toujours le même ,
il peut ſe diviſer en parties métalliques ,
mais ce ſera toujours de l'or. La cauſe de
cette différence eſt bien ſenſible dans la plupart
des corps ; il eſt des pores plus ou moins
larges qui laiſſent au fluide un libre paſſage
dès que les premiers ont été détruits par
La collifion. Alors nos ballons s'infinuent
1
8 MERCURE DE FRANCE.
de telle forte , qu'ils changent la configura,
tion des parties internes , & felon leur différente
preffion ils laiffent des corps plus ou
moins lourds. L'Or au contraire ne renfermant
dans fes pores que les ballons les plus
ſubtils , ce dérangement n'a pas lieu.
C'eſt la fluidité de l'eau qui empéche que
les créatures qui vivent dans ces Eléments
ne foient accablées du poids énorme de
ces ballons. Comme leur action eſt égale
en tout ſens , il y a une certaine preffion
de bas en haut qui ſoutient les animaux qui
y vivent , les empêche d'enfoncer , & leur
facilite le libre exercice de leurs fonctions .
Telle eft la nature des fluides,qu'un corps
plus lourd qu'un pareil volume de liquide
va au fond , parce qu'il preſſe plus le fluide
qu'il n'en eſt preffé. Si le corps eſt plus léger,
il ſurnage la preſſion du fluide qui eft
de bas en haut , étant plus forte que la gravité
du ſolide. Enfin ſi le corps hétérogéne
eſt d'égale peſanteur qu'un pareil volume
de fluide , l'action de l'un & de l'autre eſt
égale ; le ſolide doit donc alors garder la
place qu'on lui donne dans le liquide , d'où
il fuit qu'un corps plongé dans un fluide
doit perdre autant de ſon poids que péſe
un pareil volume de liquide ; de-là , deux
corps de différents poids perdront d'autant
plus de leur force dans l'eau , que leur vo
lume
DECEMBRE. 1744. 49
lume eſt plus grand. Ainſi au moyen de l'Hydrométre
, on découvre les faux Louis d'avec
ceux qui font de poids ; voyez M. Rivard
dans fon Abregé d'Algébre, Traité des Equations
, Probl. 8. où connoiſſant le poids d'un
corps composé de deux Métaux d'Or & d'Argent
, il apprend à trouver la quantité de
Por, & celle de l'Argent mélés dans le corps..
Voyez auffi M. Trabau dans ſes principes
ſur le mouvement & l'équilibre , Liv. 5 .
De-là l'on explique le vol des Oiseaux ;
comment des maſſes métalliques peuvent
flotter ſur l'eau ; pourquoi tels Vaiſſeaux enfoncent
dans les Riviéres qui ſurnageoient
fur les Ondes de la Mer , qui étant chargées
de ſels , leur oppoſoient plus de réſiſtance.
De-là vient que nous ne ſommes point accablés
du Cilindre ou Colomne d'air qui eſt
au deſſus de notre tête ,& qui ſelon le calcul
de M. Pluche , péſe au moins 20000 liv.
De - là auſſi cette admirabie propriété de
l'eau de ſe mêler avec une infinité de choſes
auſquelles elle s'unit ſi étroitement , qu'elle
enprend la couleur , la force , & la vertu.
L'admirable propagation de la lumiére
qui ſe fait dans un inftant Phyſique ; l'extréme
activité du feu , le ſon dont l'air eſt le
véhicule , font autant d'avantages , dont la
fluidité eſt la cauſe. Je ſerois infini fij'entrois
dans le détail de toutes les utilités de
C
,
50 MERCURE DE FRANCE.
leau ſeulement. On peut conſulter là-deſſus
la Théologie de l'eau par M. Fabricius , Je
ne puis cependant taire que le fluide qui
nous environne eſt la cauſe de notre odorat.
Les cavités du nés font remplies de lames
offeuſes , couvertes d'une membrane femée
d'un grand nombre de nerfs. Plus les animaux
ont de ces fortes de lames , plus la
membrane eſt étendue. Cette membrane eft
l'organe de l'odorat; l'air par le mouvement
commun à tous les liquides , détaché des
particules des corps , il entre par les ouvertures
du nés pour aider la reſpiration.
Chargé des corpufcules des corps odorants
, il frappe cette membrane , qui felon
qu'elle eſt plus ou moins étendue , reffent
plus ou moins l'impreſſion que fait le fluide
en allant à la trachée-artère. Voilà pourquoi
les Chiens de Chaffe ont l'odorat plus
fin , c'eſt aufli pourquoi ceux qui ne refpirent
que par la bouche en font dépourvus.
Cette invention des petits ballons n'eft
pas récente; il eſt honorable à M. de Moliéres
de l'avoir perfectionnée , mais on voit
dans Lucrece , Liv. 2 de la Nature des choſes
, que les Anciens en avoient quelque idée.
Illa equidem debent ex laribus atque rotundis
Eſſe magis fluido que corpore liquida conftant
Nec retinentur enim inter se glomeramina quæque
Et procurſu item in proclive volubilis extat.
LACOSTEle Cadet , à Dijon.
L
EsAtomes d'Epicure , fes parties rameuſes
, angulaires , ou les globules des Cartéfiens
ne fuffifent pas pour nous donner
une idée nette & préciſe des fluides. L'expérience
nous apprend que les parcelles qui
entrent dans la compoſition de ces forresde
corps ſont défunies , qu'elles ont une certaine
activité , au moyen de laquelle elles ſe
preffent mutuellement , en tout ſens & avec
égale force. Il feroit bien difficile qu'un amas
de parties crochuës , entortillées les unes
dans les autres , put nous donner cette admirable
élafticité , cette preſſion en tout
fens , cette diviſibilité qu'on admire dans les
fluides.
Mallebranche a démontré qu'il étoit impoſſible
d'expliquer l'équilibre des liqueurs ,
àmoins que d'en concevoir les parties comme
autant de tourbillons qui exercent les
uns contre les autres une action mutuelle
qui tire ſon origine de la tendance qu'ils
ont à s'éloigner d'un centre commun autour
duquel ils roulent.
M. de Molieres dans ſes Leçons de Phyfique
appuya le ſentiment de Mallebranche
40 MERCURE DE FRANCE.
de démonstrations Mathématiques , de raiſonnements
fondés ſur l'expérience. Il têcha
méme de découvrir l'origine des fluides;
il crut avoir réuſſi en nous les repréſentant
comme un afſemblage de petits ballons ,
ayant une force centrale commune , & uns
autre particuliere , qui toutes deux croiffent
en raiſon réciproque du quarré des diſtances.
Cette double action des fluides qui eft
propre à quelques - uns comme à l'air , à
l'eau , &c. & empruntée dans d'autres , com
me dans les métaux que le feu liquefie , nous
fournit d'heureuſes explications dont ſe trouvent
dépourvus ceux qui ne font entrer dans
la compoſition des liquides que des parties
rondes fans aucun mouvement autour de leur
centre. En effet , un tas de pareils globes
n'auroit aucun reſſort , n'exerceroit aucune
action contre ceux qui l'environnent , puifque
les parties qui le compoſent n'ont aucunmouvement
particulier ; d'où il fuit , contre
le ſentiment de Borelli , que la fluidité
ne dépend pas ſeulement de la configura.
tion des parties , & que des parties rondes
miſes en mouvement conſervant entr'elles
leur union , peuvent bien n'avoir aucune
fluidité autrement on devroit donner le
nom de liquide à une livre de Cendrée renfermée
dans une boëte , & que l'on feroit
mouvoir dans une fronde ,
د
DECEMBRE. 1744. 4
Après avoir expoſé l'idée qu'on doit fe
former d'un corps liquide , nous allons en
trer dans un détail abregé , autant qu'il fera
poſſible,des principaux avantages que l'homme
retire de la fluidité. Le plus grand fans
doute eſt celui de vivre , primum vivere ,
deinde philofophari. Or après Dieu , c'eſt au
fluide qui nous environne que nous devons
le jour , puiſque c'eſt lui qui nous procure la
reſpiration.
Les poumons d'un foetus font affaiſſfés
d'où l'on conclud qu'il ne reſpire pas dans
la matrice. Il vit cependant, mais ce n'eſt qu'à
la circulation du ſang de celle qui le porte
en ſes entrailles , qu'il eſt alors redevable de
la vie.
A peine l'enfant eſt dégagé de ſes enve
loppes , que les ballons d'air qui font preffés
de tout côté entrent par les ouvertures dunés
qua data porta ruunt , le mouvement irrite
la membrane pituitaire (de là les enfants
éternuent en naiffant) , l'air qui trouve un
paſſage libre , deſcend par la trachée-artère
dans le poumon, qui eſt compoſé de véſi
cules qui ſe dilatent ; voilà le myſtere de
l'inspiration. La poitrine qui s'étoit ouverte ,
preſſée par le reffort du poumon , chaffe
l'air quiy étoit contenu ; c'eſt ce qu'on nomme
expiration. Tant que ce mouvement al
ternatif dure , le ſang circule ; s'il ceffe , l'a
42 MERCURE DE FRANCE .
nimal meurt. De- là , felon M. Arbuthnot
l'état flafque & la peſanteur des poumons
des animaux morts dans la machine du vuide,
démontrent que le ſang s'eſt arrêté dans les
vaiſſeaux poulmonaires;aucun animal ne peut
vivre ſans reſpiration ; quelques uns croyent
que ce ſont les ouïes qui la procurent aux
aquatiques.
L'élaſticité des liquides ne provient que
de leur fluidité , ainſi les parties fulphureuſes
qui diminuent la fluidité de l'air en le
furchargeant , lui otent une partie de ſa vertu
élaſtique , deforte qu'etant corrompu ,
il n'a pas aſſez de force pour faire agir les
poumons. De-là vient la ſuffocation des animaux
dans les mines; dans ce principe on
trouve auffi la raiſon de l'expérience de M.
Hales , qui prouve que 74 pouces cubes
d'air ſuffiſent à peine à l'homme pour refpirer
pendant une minute. Notre haleine pro.
pre infecte & corrompt l'air , deſorte que fi
on renfermoit un homme dans une chambre
où nos petits ballons ne trouvaſſent point
d'entrée , il tomberoit dans d'affreuſes convulfions
, & expireroit en peu de tems ,
ainſi les habits de laine font utiles à la ſanté ,
parce qu'ils abſorbent les exhalaiſons & les
mauvaiſes humeurs .
Non ſeulement la fluidité de l'air ſert au
mouvement alternatif des poumons & à no
DECEMBRE. 1744. 43
tre ſanguification , mais encore, ſelon l'expérience
du Docteur Walternecdham , faite à
Oxford , elle peut faire revivre des animaux.
Ce Docteur pend un chien , qu'il laiſſe
dans cet état jufqu'à ce que le mouvement
du coeur entiérement ceffat enfuite il
ouvre l'animal , lui ſouffle dans le canal du
pecquet , le ſang ſe remet en mouvement ,
le coeur bat , le chien reſpire.
M. D. F. dans ſa Lettre 442 ſur les Ecrits
des Modernes , rapporte la façon dont M.
Arbuthnot prouve la propoſition d'Hypocrate
, qui prétend que les tailles des hommes
dépendent des différentes conftitutions
de l'air. Voici ſes termes : La taille des
animaux eſt modifiée par l'air ; les fibres
d'un animal qui croît s'y étendant comme
dans un fluide , qui par une douce pref
fion réſiſte au mouvement du coeur dans
• la dilatation& l'allongement de ces mêmes
fibres ; l'atmosphere réſiſtant par ſa
>> preffion comme un doux moule où le
>> corps eft formé durant ſon accroiſſement.
Outre cettepreffion extérieure, l'air fe mêec
30 lant avec les fluides animaux , détermine
→ leur être quant à la raréfaction , la conden-
→ſantion , la viſcofité , la ténuité , &c .
La fluidité de l'air eſt donc néceſſaire à
thomme pour vivre ; nous allons démontrer
que la ſeule fluidité de l'eau ſuffit pour la
végétation.
44 MERCURE DE FRANCE.
Où l'expérience décide , le raiſonnement
doit ſe taire , furtout en matière de Phyfique.
On a obſervé par le moyen du Titlfimale
, que dans la végétation il ſe fait une
circulation du ſuc de la terre , comme il s'en
fait une du ſang dans le corps des animaux ,
mais la terre y contribue-t-elle de telle forte
, qu'elle perde de ſa ſubſtance ? c'eſt ce
que nous allons examiner.
Si on met une branche de baume dans
un vaſe rempli d'eau ſeulement , elle pouffs
des racines , des branches , acquiert méme
juſqu'à des feuilles; l'eau peut donc fuffire à
la végétation , & contribue principalement à
l'accroiſſement des plantes ; voyons ſi la
terrey opére quelque choſe.
Onprend de la terre ſéche que l'on péfe
, on l'enferme dans une terrine , on a foin
qu'il ne s'en perde aucune parcelle , on y
met un arbriſſeau dont on connoît le poids ,
après l'avoir arrofé , toutes les fois qu'il en
a beſoin , & lorſque la plante a pouffé , on
laiſſe ſécher la terre , on la péſede nouveau ,
elle a toujours fon même poids , cependant
l'arbre a cru , il ajetté des racines , des feuilles
, des branches; où a- t-il pris de la matiére
pour croître ? Ce n'est pas de la terre ,
puiſqu'elle est toujours aufi péſante . M.
Harris fait là-deſſus pluſieurs obſervations ;
il rapporte des expériences faites en Angle
DECEMBRE. 1744 . 45
terre, qui toutes favoriſent ce ſentiment. Ce
qui paroît difficile à comprendre , c'eſt que
l'eau en montant dans les plantes , n'entraîne
pas avec elle quelques parcelles de terre ;
du moins il réſulte du fait , qu'elle n'en enleve
pas une quantité conſidérable.
Ce n'eſt pas affez d'avoir prouvé que l'eau
contribue preſque ſeule à la végétation ; il
me reſte à démontrer que c'eſt à ſa fluidité
que les plantes font redevables de leur accroiſſement.
Il eſt à remarquer que l'eau ne marche
pas ſans huile dans le ſyſteme de M. de Moliere
, ou felon l'opinion la plus commune ,
fans un air beaucoup plus ſubtil que celui
que nous reſpirons ; elle doit même une partie
de ſa fluidité à cette matiére ſubtiliſée .
Les plantes ont des tuyaux vuides que Malpighi
a découverts à l'aide de fes microſcopes .
L'eau par ſa fluidité monte dans ces foupiraux
comme dans des tubes capillaires , où
elle ne trouve aucune réſiſtance . Le Printems
vient-il ? la chaleur augmente le mouvement
de l'eau , deſſére la matière contenue
dans ſes pores. L'eau agitée porte dans
laplante les ſels dont elle a beſoin , & que
cet Elément renferme toujours lui-même ,
comme M. de Woodwars l'a démontré dans
fon Traité de la Végétation .
Plus l'eau eft pure , plus elle eſt ſaine
46 MERCURE DE FRANCE.
par conféquent plus elle est fluide , plus elle
s'accommode avec notre eſtomac ; de-la vient
que le pain de Goneſſe eſt ſi eſtimé , parce
que les eaux y font toujours bonnes. En
effet, l'eau eſtd'autant meilleure , qu'elle est
plus légere. Or l'eau eft d'autant plus légere,
qu'elle eſt plus fluide , parce qu'alors elle
eſt moins furchargée ; c'eſt peut- être par
cette raiſon que M. Lemeri ne donne la préférence
à l'eau de riviére , que pourvû quơn
la laiſſe repoſer avant que d'en boire , &
qu'on laprenne au deſſus des grandes Villes ,
où il eſt à préſumer qu'elle contiendra moins
d'immondices . D'ailleurs on juge de la légereté
des eaux , non par leur différente péfanteur,
mais par leur fubtilité à deſcendre
dans l'eſtomac ; or plus l'eau eft fluide , plus
elle eft fubtile.
En un mot , il n'eſt point de corps grave
qui ne doive ſon exiſtence au fluide qui l'environne;
s'il eſt quelque différence entre les
corps ſolides la variété des fluides qui entrent
dans leur compofition , leurs diverſes forces
centrifuges en ſont les ſeules & véritables
cauſes. L'or par exemple eſt le plus lourd
de tous les métaux , parce qu'il eſt le moins
poreux , d'où je concluds que ſous un pareil
volume , il renferme plus de parties ſolides ,
ſes pores ſont ſi étroits , qu'ils ne peuvent
tre remplis que de la matière éthérée qui
DECEMBRE. 1744. 47
eſt répandue dans l'air ; voilà pourquoi le
feu liquefie les métaux , car les ballons renfermés
dans leurs pores ſont ſi fluides , que
l'action de la chaleur les dilate; étant plus
ferrés , parce qu'ils font les plus petits , leur
débandement eſt plus fort , & ne ſe peut
faire ſans qu'il oblige les parties métalliques
de tourner autour d'un même centre . Des
ſels plus ou moins purs dominent dans les
pierres plus ou moins précieuſes; voilà la
cauſe de leur fragilité ; voilà pourquoi le feu
les calcine. Si le marbre eſt plus léger que
le plomb , c'est qu'il renferme dans ſes pores
plus de petits tourbillons qui font en équilibre
avec l'air extérieur , le fluide par conſéquent
exerce moins ſa force centrale ſur
lapierre que ſur le métail.
•Dans la décompoſition des corps où l'air ,
la lumière , le feu , le ſel élémentaire trouvent
un libre paffage , la Chymie découvre
leurs principes; tous les ſolides renferment
de la boue & du ſable : l'or cependant eſt
excepté , un grain d'or eſt toujours le même ,
il peut ſe diviſer en parties métalliques ,
mais ce ſera toujours de l'or. La cauſe de
cette différence eſt bien ſenſible dans la plupart
des corps ; il eſt des pores plus ou moins
larges qui laiſſent au fluide un libre paſſage
dès que les premiers ont été détruits par
La collifion. Alors nos ballons s'infinuent
1
8 MERCURE DE FRANCE.
de telle forte , qu'ils changent la configura,
tion des parties internes , & felon leur différente
preffion ils laiffent des corps plus ou
moins lourds. L'Or au contraire ne renfermant
dans fes pores que les ballons les plus
ſubtils , ce dérangement n'a pas lieu.
C'eſt la fluidité de l'eau qui empéche que
les créatures qui vivent dans ces Eléments
ne foient accablées du poids énorme de
ces ballons. Comme leur action eſt égale
en tout ſens , il y a une certaine preffion
de bas en haut qui ſoutient les animaux qui
y vivent , les empêche d'enfoncer , & leur
facilite le libre exercice de leurs fonctions .
Telle eft la nature des fluides,qu'un corps
plus lourd qu'un pareil volume de liquide
va au fond , parce qu'il preſſe plus le fluide
qu'il n'en eſt preffé. Si le corps eſt plus léger,
il ſurnage la preſſion du fluide qui eft
de bas en haut , étant plus forte que la gravité
du ſolide. Enfin ſi le corps hétérogéne
eſt d'égale peſanteur qu'un pareil volume
de fluide , l'action de l'un & de l'autre eſt
égale ; le ſolide doit donc alors garder la
place qu'on lui donne dans le liquide , d'où
il fuit qu'un corps plongé dans un fluide
doit perdre autant de ſon poids que péſe
un pareil volume de liquide ; de-là , deux
corps de différents poids perdront d'autant
plus de leur force dans l'eau , que leur vo
lume
DECEMBRE. 1744. 49
lume eſt plus grand. Ainſi au moyen de l'Hydrométre
, on découvre les faux Louis d'avec
ceux qui font de poids ; voyez M. Rivard
dans fon Abregé d'Algébre, Traité des Equations
, Probl. 8. où connoiſſant le poids d'un
corps composé de deux Métaux d'Or & d'Argent
, il apprend à trouver la quantité de
Por, & celle de l'Argent mélés dans le corps..
Voyez auffi M. Trabau dans ſes principes
ſur le mouvement & l'équilibre , Liv. 5 .
De-là l'on explique le vol des Oiseaux ;
comment des maſſes métalliques peuvent
flotter ſur l'eau ; pourquoi tels Vaiſſeaux enfoncent
dans les Riviéres qui ſurnageoient
fur les Ondes de la Mer , qui étant chargées
de ſels , leur oppoſoient plus de réſiſtance.
De-là vient que nous ne ſommes point accablés
du Cilindre ou Colomne d'air qui eſt
au deſſus de notre tête ,& qui ſelon le calcul
de M. Pluche , péſe au moins 20000 liv.
De - là auſſi cette admirabie propriété de
l'eau de ſe mêler avec une infinité de choſes
auſquelles elle s'unit ſi étroitement , qu'elle
enprend la couleur , la force , & la vertu.
L'admirable propagation de la lumiére
qui ſe fait dans un inftant Phyſique ; l'extréme
activité du feu , le ſon dont l'air eſt le
véhicule , font autant d'avantages , dont la
fluidité eſt la cauſe. Je ſerois infini fij'entrois
dans le détail de toutes les utilités de
C
,
50 MERCURE DE FRANCE.
leau ſeulement. On peut conſulter là-deſſus
la Théologie de l'eau par M. Fabricius , Je
ne puis cependant taire que le fluide qui
nous environne eſt la cauſe de notre odorat.
Les cavités du nés font remplies de lames
offeuſes , couvertes d'une membrane femée
d'un grand nombre de nerfs. Plus les animaux
ont de ces fortes de lames , plus la
membrane eſt étendue. Cette membrane eft
l'organe de l'odorat; l'air par le mouvement
commun à tous les liquides , détaché des
particules des corps , il entre par les ouvertures
du nés pour aider la reſpiration.
Chargé des corpufcules des corps odorants
, il frappe cette membrane , qui felon
qu'elle eſt plus ou moins étendue , reffent
plus ou moins l'impreſſion que fait le fluide
en allant à la trachée-artère. Voilà pourquoi
les Chiens de Chaffe ont l'odorat plus
fin , c'eſt aufli pourquoi ceux qui ne refpirent
que par la bouche en font dépourvus.
Cette invention des petits ballons n'eft
pas récente; il eſt honorable à M. de Moliéres
de l'avoir perfectionnée , mais on voit
dans Lucrece , Liv. 2 de la Nature des choſes
, que les Anciens en avoient quelque idée.
Illa equidem debent ex laribus atque rotundis
Eſſe magis fluido que corpore liquida conftant
Nec retinentur enim inter se glomeramina quæque
Et procurſu item in proclive volubilis extat.
LACOSTEle Cadet , à Dijon.
Fermer
19
p. 63-84
REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Début :
Le Discours du Citoyen de Genéve a de quoi surprendre, & l'on sera [...]
Mots clefs :
Sciences, Esprit, Moeurs, Vertu, Hommes, Temps, Ignorance, Nature, Savants, Religion, Citoyen de Genève, Homme, Vices, Arts, Coeur, Vertueux, Science, Vérité, Vertus, Vrai, Raison, Force, Innocence, Lumières, Goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
REPONSE
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
Fermer
Résumé : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Le texte critique un discours primé par l'Académie de Dijon sur l'impact des sciences et des arts sur les mœurs. L'auteur conteste les arguments du discours, soulignant des contradictions entre la science et la vertu. Il affirme que les sciences permettent de connaître le vrai, le bon et l'utile, et devraient ainsi améliorer les mœurs. Le discours est critiqué pour avoir loué à la fois la raison et la simplicité des hommes ignorants. L'auteur insiste sur l'importance des sciences pour découvrir les beautés de la nature et élargir l'esprit humain. Sans raison et sciences, l'homme serait limité à des fonctions organiques basiques. Les sciences régulent l'usage des choses sensibles, corrigent les erreurs des sens et guident l'âme vers la connaissance de ses devoirs. Elles contribuent à la prospérité de l'État et à l'amélioration des professions telles que l'artisanat, l'agriculture, la médecine, le droit et la gouvernance. Le texte réfute l'idée que l'ignorance soit une vertu, affirmant que connaître le mal permet de mieux le combattre. Il critique ceux qui attribuent les différences de mœurs à l'absence de sciences, préférant expliquer ces différences par le climat, les lois et les coutumes. L'auteur met en garde contre les excès dans les sociétés où les plaisirs ne sont pas régulés. Le texte explore également la relation entre religion, vertu et sciences. La religion, bien comprise, est essentielle pour triompher des erreurs et des vices. L'étude de la nature et des sciences naturelles conduit à l'admiration du Tout-Puissant. L'auteur dénonce l'abus de l'érudition et les préjugés, tout en soulignant que les savants vivent souvent dans la modestie et la retraite. Les arts et les sciences sont souvent exploités par les riches, qui en profitent sans contribuer à leur développement. Les guerres modernes sont moins fréquentes mais plus justes grâce à l'esprit d'ordre et de justice apporté par les sciences.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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20
p. 135-143
« TRAITÉ sur la maniere de lire les Auteurs avec utilité, tome 2 & 3, in-12. [...] »
Début :
TRAITÉ sur la maniere de lire les Auteurs avec utilité, tome 2 & 3, in-12. [...]
Mots clefs :
Raisonnement, Auteur, Ordre, Exemples, Vérité, Force, Traité, Vérités, Raisonnements
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « TRAITÉ sur la maniere de lire les Auteurs avec utilité, tome 2 & 3, in-12. [...] »
TRAITÉ sur la maniere de lire les
Auteurs avec utilité, tome 2 & 3, in-12.
A Paris chez la venve de Ph. N. Luttin &
J. H. Butard, rue Saint Jacques, à la Vé-
zité.
Rien n'importe plus dans la république
des Lettres, que d'avoit des Auteurs en-
cellens & des Lecteurs intelligens. Ceun-
ci profitent des travaux des premiers, &
scavent les apprécier; & ceux-là sont ra-
vis de voir qu'ils n'ont pas travaillé en
vain, & qu'on sçait gouter les vérités
qu'ils ont exposées ou démontrées. Que
doit- on penser d'un livre qui forme des
Lecteurs parfaiis, & qui trade aux Auteurs
même, une route certaine qu'ils peuvent
fuivre sans s'égarer? Le Traité que nous
annonçons est tout à la fois l'Axt de lire &
l'Art de composer.
jitized by Go-
ERCUREDE FRANCE.
ateur pose pour principe que tout
nous lisons est exposition ou raisornue-
L'est de ce principe simple & vrai
que sott la méthode que nous examinons.
Si tout ce que noùs lisons est exposition
ou raisonnement, il faut donc pour sça-
voit lire, connoître parfaitement tout ce
qui concerne les faits & les raisonne-
mens; & pour avoir cette connoillance
parfaite, il faut être en état de concevoir,
de réduire, de développet les faits & les
raisonnemens, ensin il faut pouvoir en jo-
ger. Tel est le plan génétal qui enibrasse
toute la méthode de lire.
Dans le premier volume imprimé en
1747, on traite des trois opérations;
concevoit, réduire & développer; & l'on
dut faire alors l'analyse de tout ce que
l'Auteur a renfermé dans ces trois opéra-
tions, comme les moyens de concevoit,
de réduire & de déveloper, &c. Les trois
ordres, l'ordre général, l'ordre des par-
ties principales, l'ordte des pensées &
l'exercice de toutes les opérations sur les
exemples les plus beaux & les plus inter-
ressans.
Le second volume contient les princi-
pes de juger de ce que nous lisons. Pour
bien juger, il faus la science & la liberté,
Digites veOO
FEVRIER. 1752. 137
c'est- à dire, une connoissance exacte de ce qui
fait l'objet de la decision, & un esprii libre
de toute passion qui pourroit nuire au juge-
ment. Vn bon ouvrage, en général, est ce-
lui ou l'idée générale est distribuée en parties
principales, & ou celles-ci soni exposées par
l'ordre des pensées qui convienneni le micux.
Ce n'est là, comme l'on voit, qu'une no-
tion générale; & il faut faire attention
que Iordre dont on parle, est souvent
caché, ainsi que l'Auteur s'en est expli-
qué dans le premier volume page 425.
lorsqu'il distingue deux especes de destribu-
tions, l'une visible, l'autre cachée.
Cetre idée d'un bon ouvrage ainsi éta-
blie, l'on discerne ce qu'il faut dévelop-
per dans les faits & dans les raisonnemens.
A l'égard des faits, on peut les réduire à
quatre fortes, les expositions Oratoires
Poëtiques, Historiques & Dogmatiques;
l'Auteur reprend chaque espece d'expo-
sition, & il entremèle partout les prin-
cipes & les exemples sur lesquels il fait l'ap-
plication. L'exposition oratoire doit eire
soutenus des circonstances dont l'Orateur peut
tirer ses raisonnemens. Tout ce qui ne fouruit
point à ses preuves soit pour les former, soit
pour les éclaircir, doit être retranche. Que
les jeunes Avocats méditent bien ce pré-
cepte; c'est en le pratiquant qu'ils écmair-
a
138 MERCUREDEFRANCE.
cissent leurs causes, & qu'ils s'attachent
à la briéveté si goutée pat ie Juge, si sou-
vent recommandée pat les loix. L'exposi-
tion Dogmatique est celle cu l'on developpe
la nature des choses, leurs effets, leurs pro-
priétés, leurs qualitès; de la naissem les con-
templations, les reflexions, les questions,
les raisonnemens, les décisions, &c. Ces
quatre sortes d'exposuions sont renfermées
oans la premiere section.
La seconde traite du developpiment du
raisonnemeni & de sa nature. Nous avons
bien des logiques, & elles ont toutes leur
mérite; mais le Lecteur verra par lui mê-
me que jusqu'à présent on ne lui en a point
prése itée qui fût si propre pour la litteratu-
re, si conforme à la nature de l'esprithumain
& si facile, par consequent, à pratiquer.
Le taisonnement est uns vérité tirée d'unt
autre vérité ..... Ilya daus teut raison-
nement une proposition qui demonire & unt
proposition qui est demontrée. Vous etes mon
pere, & je ne vous aimerois pas! C'est
un raisonnement; pourquoiI Parce que de
la premiere praposition, vous êtes mon pere
il s'ensuit que je dois vous auner. C'est comne
si je m'exprimois plus simplement & aves
moius de vivacité, vous êtes mon pere, donc
je dois vous aimer.
L'Auteur passe à ce qu'il faut déve-
itized by Goo
139
FEVRIER. 1752.
lopper dans un raisonnement, & après
être entré dans un détail satisfaisant, il
examine de combien de manieres on déve-
lope un raisonnement. La découverte que
l'Auteur a faite sur cet objet, a du coûter
beaucoup de méditations, & sert infini-
ment dans la composition & la réduction;
cependant quand la vérité, que l'on dé-
couvre, est mise au jour, rien ne paroit
plus aisé. Le raisonnement ne peut se deve-
lopper que de trois manieros. La premiere ma-
niere, est de soutenir la proposition qu'on
a avancée par une seconde proposition, cette
seconde par une troisième, jusqu'à ce que
la derniere soit si évidenie, que l'esprit
n'ait plus rien à desirer ..... La seconde
maniere consiste à poser une vérité ou éviden-
te par elle même, ou deja établis; & d'en
tirer ensuite toutes les verites qui en sorient ne-
cessairement. ... Enfin la troisiemo maniere
de développer un raisonnement, est de
partager une proposition ginérale en proposi-
tions particuliores, parce qu'elles y sont natu-
rellement renfermées. Ces trois manieres
peuvent s'employer alternativement, si
ie sujet à traiter l'éxige: l'Auteur rend
cette menthode sensible par les exemples lea
plus attachans.
Il semble que ces notions fortifiées
d'exemples susfirorent, l'Auteurn en de-
140 MERCUREDEFRANCE.
meure pas là; il discute s'il est toujours né-
cessaire de développer le raisonnement;
il distingue deux manieres de raisonner,
l'une naturelle, l'autre artificielle; il exa-
mine en quelles occasions l'on se sert de
celle ci & de celle-li; il propose des
exemples de toutes deux; il traite séparé-
ment de la force du railonnement, &
comment on juge s'il est bon.
A mesure que la matiere croit, l'Auteur
encourage son Lecteur, & il lui fait voir
dans la troisième section comment on dis-
pose les propositions du raisonnement
pourquoi il faut mettre de la di versité dans
la disposition, quels ornemens convien-
nent au taisonnement. Il semble d'aord
que le raisonnement, se soutienne assez sans
ornemeni, il semble meme que son plus bel
ornement soit de n'en aevoir point. L'ordre
la clarié, la force qui regnent dans tout
raisonnement qui est bon, frappent suffisam-
meut l'esprit; y a t'il que que chose de plus
à désirer? Et quel pourroit donc être l'orne-
ment qui conviendroit au raisonnement? mais
un raisonnnement qui auroit de l'ordre, de la
clarté & de la force, ne peut- il pas n'etre pas as-
sez étendu? Nepeut. il pas n'être pointassez. ani-
me? s'il n'est pas assez. etendu, malgrè l'or-
dre, la clarte & la force, il sera sec; s'il
n'est pas assez anime, il sera froid;, ainsi
141
FEVRIER. 1752.
quii on suppose avec l'ordre, la clartè, la
force, qu'on suppose la juste étendue & le
seu dans le raisonnement; ce sera non seule-
ment un raisonnement bon, mais encore un
raisonnement orne, & voila les deux ornemens
qui conviennen: au raisonnement.... Le détail
dans lequel l'Auteur entre, est ravissant; il
parle de la juste étenduë & du feu avec
une clarté qui présente lesobjets sans peine,
& qui les fait concevoit avec plaisir.
Mais faui-il toujours raisonner avec feu,
avec cette chaleur, qui nait de la situa tion
de l'ame? Pour répondre à cette question, il
faut d'abord distinguer deva sortes de véritès;
les vérites speculatives, & les vérités prati-
ques. En genéral, quand il ne s'agit que de
considerer une véritè sans exiger au delà de
la spéculation, les raisonnemens que l'on
forme pour la faire gouter, soni tranquilles,
& n ont bespin, pour etre approuvés & rè-
çus, que de la clarié & de la force ordinaire à
tout lon raisonnement... Faut-il au contraire
demontrer unevéritè pratique, une véritè quide-
mande qu'on agisse, que l'on exécute, que l'on se
genne, que l'on com batte contre ses propres in-
glinations? Alors le raisonnement ne pout
avoir trop de feu. Quiconque veut persuader,
se penètre lui même de ce qu' il dit; il échauf-
fe ses paroles par la demonstration de ses senti-
mens .... Il faut voir dans le livre même
142 MERCURE DE FRANCE.
les autres distinctions sensées sur les diffe-
rens dégrés de chaleur dans le raisonne-
ment, avec les exemples dont elles sont
accompagnées.
Après avoir examinè tout ce qui regardi
les faits & les raisennemens, il reste à
traiter separémnt de la qualitè des pen-
sées qui entrent dans les unes & dans lu
autres, & de la maniere de s'énencer qu'en
appelle style, c'est ce qui a heve de nom
mettre en état de juger. Ainsi les obser-
vations sur la qualite des pensées & du
style four le sujet de la quatrième & de la
cinquième section, il ne nous est pas possi-
ble, sans passer les bornes, de suivre lAu-
teur dans ces deux objets: le détail est
immense, & la matiere y est approfondie.
Le sixième volume contient l'exercice de
l'opération de juger. L'opération se fait
en grand. C'est un disçours d'éloquence à
examiner, c est, une Tragedie analysée
avant que de porter son jugement, &c.
L'idée que l'Auteur donne de l'éloquen-
ce, est frappante, c'est à la page 5. L'elo-
guence est une dialectique étendue, comme la
dialectique est une éloquence resserée. Cela
tappelle le traits de Zenons qui désignoit
la Réthorique en ouvrant la main, & la
Logique en la fermant. Le livre que
nous annonçons ne sçauroit entre trop tot
Digitinzed bedOOg
FEVRIER. 1752. 143
lu ni trop. souvent. Le Sçavant y trouvera
à prositer; au moins conviendra-t'il que
s'il l'avoit cùm, il auroit fait des progrès
prlus rapides & avec moins de peine. A
d'égard de tous les antres, c'est pour eux
un livre nécessaire: qu'il seroit à souhaiter
que les Professeurs des classes supérieures,
comme la Seconde & laRéthorique, voulus-
sentménager chaque jour, une demie-heure,
pour développer à leurs écoliers les princi-
pes d'un livre si méthodique & si refléchi.
Auteurs avec utilité, tome 2 & 3, in-12.
A Paris chez la venve de Ph. N. Luttin &
J. H. Butard, rue Saint Jacques, à la Vé-
zité.
Rien n'importe plus dans la république
des Lettres, que d'avoit des Auteurs en-
cellens & des Lecteurs intelligens. Ceun-
ci profitent des travaux des premiers, &
scavent les apprécier; & ceux-là sont ra-
vis de voir qu'ils n'ont pas travaillé en
vain, & qu'on sçait gouter les vérités
qu'ils ont exposées ou démontrées. Que
doit- on penser d'un livre qui forme des
Lecteurs parfaiis, & qui trade aux Auteurs
même, une route certaine qu'ils peuvent
fuivre sans s'égarer? Le Traité que nous
annonçons est tout à la fois l'Axt de lire &
l'Art de composer.
jitized by Go-
ERCUREDE FRANCE.
ateur pose pour principe que tout
nous lisons est exposition ou raisornue-
L'est de ce principe simple & vrai
que sott la méthode que nous examinons.
Si tout ce que noùs lisons est exposition
ou raisonnement, il faut donc pour sça-
voit lire, connoître parfaitement tout ce
qui concerne les faits & les raisonne-
mens; & pour avoir cette connoillance
parfaite, il faut être en état de concevoir,
de réduire, de développet les faits & les
raisonnemens, ensin il faut pouvoir en jo-
ger. Tel est le plan génétal qui enibrasse
toute la méthode de lire.
Dans le premier volume imprimé en
1747, on traite des trois opérations;
concevoit, réduire & développer; & l'on
dut faire alors l'analyse de tout ce que
l'Auteur a renfermé dans ces trois opéra-
tions, comme les moyens de concevoit,
de réduire & de déveloper, &c. Les trois
ordres, l'ordre général, l'ordre des par-
ties principales, l'ordte des pensées &
l'exercice de toutes les opérations sur les
exemples les plus beaux & les plus inter-
ressans.
Le second volume contient les princi-
pes de juger de ce que nous lisons. Pour
bien juger, il faus la science & la liberté,
Digites veOO
FEVRIER. 1752. 137
c'est- à dire, une connoissance exacte de ce qui
fait l'objet de la decision, & un esprii libre
de toute passion qui pourroit nuire au juge-
ment. Vn bon ouvrage, en général, est ce-
lui ou l'idée générale est distribuée en parties
principales, & ou celles-ci soni exposées par
l'ordre des pensées qui convienneni le micux.
Ce n'est là, comme l'on voit, qu'une no-
tion générale; & il faut faire attention
que Iordre dont on parle, est souvent
caché, ainsi que l'Auteur s'en est expli-
qué dans le premier volume page 425.
lorsqu'il distingue deux especes de destribu-
tions, l'une visible, l'autre cachée.
Cetre idée d'un bon ouvrage ainsi éta-
blie, l'on discerne ce qu'il faut dévelop-
per dans les faits & dans les raisonnemens.
A l'égard des faits, on peut les réduire à
quatre fortes, les expositions Oratoires
Poëtiques, Historiques & Dogmatiques;
l'Auteur reprend chaque espece d'expo-
sition, & il entremèle partout les prin-
cipes & les exemples sur lesquels il fait l'ap-
plication. L'exposition oratoire doit eire
soutenus des circonstances dont l'Orateur peut
tirer ses raisonnemens. Tout ce qui ne fouruit
point à ses preuves soit pour les former, soit
pour les éclaircir, doit être retranche. Que
les jeunes Avocats méditent bien ce pré-
cepte; c'est en le pratiquant qu'ils écmair-
a
138 MERCUREDEFRANCE.
cissent leurs causes, & qu'ils s'attachent
à la briéveté si goutée pat ie Juge, si sou-
vent recommandée pat les loix. L'exposi-
tion Dogmatique est celle cu l'on developpe
la nature des choses, leurs effets, leurs pro-
priétés, leurs qualitès; de la naissem les con-
templations, les reflexions, les questions,
les raisonnemens, les décisions, &c. Ces
quatre sortes d'exposuions sont renfermées
oans la premiere section.
La seconde traite du developpiment du
raisonnemeni & de sa nature. Nous avons
bien des logiques, & elles ont toutes leur
mérite; mais le Lecteur verra par lui mê-
me que jusqu'à présent on ne lui en a point
prése itée qui fût si propre pour la litteratu-
re, si conforme à la nature de l'esprithumain
& si facile, par consequent, à pratiquer.
Le taisonnement est uns vérité tirée d'unt
autre vérité ..... Ilya daus teut raison-
nement une proposition qui demonire & unt
proposition qui est demontrée. Vous etes mon
pere, & je ne vous aimerois pas! C'est
un raisonnement; pourquoiI Parce que de
la premiere praposition, vous êtes mon pere
il s'ensuit que je dois vous auner. C'est comne
si je m'exprimois plus simplement & aves
moius de vivacité, vous êtes mon pere, donc
je dois vous aimer.
L'Auteur passe à ce qu'il faut déve-
itized by Goo
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FEVRIER. 1752.
lopper dans un raisonnement, & après
être entré dans un détail satisfaisant, il
examine de combien de manieres on déve-
lope un raisonnement. La découverte que
l'Auteur a faite sur cet objet, a du coûter
beaucoup de méditations, & sert infini-
ment dans la composition & la réduction;
cependant quand la vérité, que l'on dé-
couvre, est mise au jour, rien ne paroit
plus aisé. Le raisonnement ne peut se deve-
lopper que de trois manieros. La premiere ma-
niere, est de soutenir la proposition qu'on
a avancée par une seconde proposition, cette
seconde par une troisième, jusqu'à ce que
la derniere soit si évidenie, que l'esprit
n'ait plus rien à desirer ..... La seconde
maniere consiste à poser une vérité ou éviden-
te par elle même, ou deja établis; & d'en
tirer ensuite toutes les verites qui en sorient ne-
cessairement. ... Enfin la troisiemo maniere
de développer un raisonnement, est de
partager une proposition ginérale en proposi-
tions particuliores, parce qu'elles y sont natu-
rellement renfermées. Ces trois manieres
peuvent s'employer alternativement, si
ie sujet à traiter l'éxige: l'Auteur rend
cette menthode sensible par les exemples lea
plus attachans.
Il semble que ces notions fortifiées
d'exemples susfirorent, l'Auteurn en de-
140 MERCUREDEFRANCE.
meure pas là; il discute s'il est toujours né-
cessaire de développer le raisonnement;
il distingue deux manieres de raisonner,
l'une naturelle, l'autre artificielle; il exa-
mine en quelles occasions l'on se sert de
celle ci & de celle-li; il propose des
exemples de toutes deux; il traite séparé-
ment de la force du railonnement, &
comment on juge s'il est bon.
A mesure que la matiere croit, l'Auteur
encourage son Lecteur, & il lui fait voir
dans la troisième section comment on dis-
pose les propositions du raisonnement
pourquoi il faut mettre de la di versité dans
la disposition, quels ornemens convien-
nent au taisonnement. Il semble d'aord
que le raisonnement, se soutienne assez sans
ornemeni, il semble meme que son plus bel
ornement soit de n'en aevoir point. L'ordre
la clarié, la force qui regnent dans tout
raisonnement qui est bon, frappent suffisam-
meut l'esprit; y a t'il que que chose de plus
à désirer? Et quel pourroit donc être l'orne-
ment qui conviendroit au raisonnement? mais
un raisonnnement qui auroit de l'ordre, de la
clarté & de la force, ne peut- il pas n'etre pas as-
sez étendu? Nepeut. il pas n'être pointassez. ani-
me? s'il n'est pas assez. etendu, malgrè l'or-
dre, la clarte & la force, il sera sec; s'il
n'est pas assez anime, il sera froid;, ainsi
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FEVRIER. 1752.
quii on suppose avec l'ordre, la clartè, la
force, qu'on suppose la juste étendue & le
seu dans le raisonnement; ce sera non seule-
ment un raisonnement bon, mais encore un
raisonnement orne, & voila les deux ornemens
qui conviennen: au raisonnement.... Le détail
dans lequel l'Auteur entre, est ravissant; il
parle de la juste étenduë & du feu avec
une clarté qui présente lesobjets sans peine,
& qui les fait concevoit avec plaisir.
Mais faui-il toujours raisonner avec feu,
avec cette chaleur, qui nait de la situa tion
de l'ame? Pour répondre à cette question, il
faut d'abord distinguer deva sortes de véritès;
les vérites speculatives, & les vérités prati-
ques. En genéral, quand il ne s'agit que de
considerer une véritè sans exiger au delà de
la spéculation, les raisonnemens que l'on
forme pour la faire gouter, soni tranquilles,
& n ont bespin, pour etre approuvés & rè-
çus, que de la clarié & de la force ordinaire à
tout lon raisonnement... Faut-il au contraire
demontrer unevéritè pratique, une véritè quide-
mande qu'on agisse, que l'on exécute, que l'on se
genne, que l'on com batte contre ses propres in-
glinations? Alors le raisonnement ne pout
avoir trop de feu. Quiconque veut persuader,
se penètre lui même de ce qu' il dit; il échauf-
fe ses paroles par la demonstration de ses senti-
mens .... Il faut voir dans le livre même
142 MERCURE DE FRANCE.
les autres distinctions sensées sur les diffe-
rens dégrés de chaleur dans le raisonne-
ment, avec les exemples dont elles sont
accompagnées.
Après avoir examinè tout ce qui regardi
les faits & les raisennemens, il reste à
traiter separémnt de la qualitè des pen-
sées qui entrent dans les unes & dans lu
autres, & de la maniere de s'énencer qu'en
appelle style, c'est ce qui a heve de nom
mettre en état de juger. Ainsi les obser-
vations sur la qualite des pensées & du
style four le sujet de la quatrième & de la
cinquième section, il ne nous est pas possi-
ble, sans passer les bornes, de suivre lAu-
teur dans ces deux objets: le détail est
immense, & la matiere y est approfondie.
Le sixième volume contient l'exercice de
l'opération de juger. L'opération se fait
en grand. C'est un disçours d'éloquence à
examiner, c est, une Tragedie analysée
avant que de porter son jugement, &c.
L'idée que l'Auteur donne de l'éloquen-
ce, est frappante, c'est à la page 5. L'elo-
guence est une dialectique étendue, comme la
dialectique est une éloquence resserée. Cela
tappelle le traits de Zenons qui désignoit
la Réthorique en ouvrant la main, & la
Logique en la fermant. Le livre que
nous annonçons ne sçauroit entre trop tot
Digitinzed bedOOg
FEVRIER. 1752. 143
lu ni trop. souvent. Le Sçavant y trouvera
à prositer; au moins conviendra-t'il que
s'il l'avoit cùm, il auroit fait des progrès
prlus rapides & avec moins de peine. A
d'égard de tous les antres, c'est pour eux
un livre nécessaire: qu'il seroit à souhaiter
que les Professeurs des classes supérieures,
comme la Seconde & laRéthorique, voulus-
sentménager chaque jour, une demie-heure,
pour développer à leurs écoliers les princi-
pes d'un livre si méthodique & si refléchi.
Fermer
21
p. 156-161
« M. Rousseau de Geneve vient de faire imprimer chez Pissot, Narcisse ou l'Amant [...] »
Début :
M. Rousseau de Geneve vient de faire imprimer chez Pissot, Narcisse ou l'Amant [...]
Mots clefs :
Narcisse, Public, Pièce, Force, Vertu, Peuples, Écrits, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « M. Rousseau de Geneve vient de faire imprimer chez Pissot, Narcisse ou l'Amant [...] »
M. Rousseau de Geneve vient de faire:
imprimer chez Pissot,Narcisse ou l'Amant
de Luimême,Comédie qu'il fit jouer par
les Comédiens François, le 18Décembre'
de l'annéederniere. Il a mis à la tête de
sa piéce une Préface , dans laquelle il rappelle
avec la force, le courage & la véhémence
qu'on lui connoir
,
les principes ÔC
les conséquences de son sistême. Illa finit
ainn.
» Mais quand ce peuple est une fois cor-
» rompu à un certain point, soit que les;
» sciencesyayent contribuéounon, faut-
« il les bannir ou l'en préserver pour le
» rendre meilleur ou l'empêcher de cftve-
» nir pire? C'est une autre question, dans;
» laquelle je me fuis positivement déclaré
» pour la négative. Car, premierement.,
»puisqu'un Peuplevicieux ne revient j.
» maisà la vertu, il ne s'agir pas derendre
»»
bons ceux qui ne le sont plus, mais de
» conserver tels ceux qui ont le bonheur
» de l'être. En second licu, les mêmes eau..
» ses qui ont corrompu les Peuples servent
quelquefois à prévenir une plus grande
»corruption ;c'estainsique celui qui s'est
»> gâté k. tempéramment par un usage in,
» discret de la medecine,eÍl' forcé de re-
»courir encore aux- Médecins pour secon-
»server 1& vie; & c'est ainsique les Arts,
)J'8cles Sciences, aprèsavoir fait éclore
»les viceS', font nécessaires pour lesempê-
» cher de se tourner au ÇJ.ime;,eUes les
» couvrent au moins d'un vernis qui ne
«permet pasau poison de s'exhaler aussi
» librement;elles détruisent la vertu,mais
..fIles en laissent le simulacre' public qui
ss est toujours une belle chose. Elles intro-
» dussent à saplace la politesse & les bien-
» séances
, & la crainte de paroître mé-
» chant: elles substituent celles de paroîm
tre riclieute.
»Mon avisest donc, & je l'ai déja dit
»plus d'une fois, de laisser subsister
,
85
«•même d'entretenir avec soin les Acadé-
» mies, les Collèges
,
les Universités, les
»Bibliothèques,lesSpectacles & tous les
»autres amusemens qui peuventfaire
» quelque diversion àlaméchanceté des
« hommes,& lesempêcher d'occuper leur
» oisiveté à des choses plus dangereuses.
» Car dans une contrée oùil ne seroit plus
»question d'honnêtes gens ni de bonnes-
»moeurs,il vaudroit encore mieux vivre-
".avec des fripons qu'avec des brigands.
»Je demande maintenant où est la conê*
U-adiftion de cultiver moi-même des»
goûts dont j'approuve le progrès? Il ne
»s'agit plus
de
porter les Peuples à bien
» faire, il faut feulement les distraire de
» faire mal; il faut les occuper à des niai-
» series pour les détourner des mauvaises
» actions il faut les amuser au lieu de les
71 prêcher. Si mes écrits ont édifié le petit
» nombre des bons, je leur ai fait tour le-
» bien qui dépendoit de moi, & c'est peur-
Ȑtre les servir utilement encore que d'os-
» frir aux autres des objets de distraction
» qui lesempêchent de songer à eux. Je
»m'estimerois trop heureux d'avoir tous
« les jours une piéce à faire lissier, si je
Ji pouvois contenir pendant deux heures
,à les mauvais desseins d'un seul des Speéb-
» teurs, & sauver l'honneur de la fille ou-
» de la femme de (on ami
à
le secret de fort
» consident, ou la fortune de son créan-
Il cier. Lorsqu'il n'y a plus de moeurs,it'
» ne faut songer qu'à la police; & l'on
« sçait assezque la musique & les specta-
« des en sont un des plus importans objets.
- » S'il reste quelque difficulté à ma jufti-
, fication,j'ose le dire hardiment,ce n'est
» vis-à-vis, ni du public ni de mes adver-
»saires;c'estvis à vis de moi seul : car
9* ce n'est qu'en m'observant moi-même-
»q,ne je puis juger si je dois me complus
dans iepem nombre,& £mttt*
name est en état de soutenir le faix des
» exercices littéraires. J'en ai sentiplus
« d'une fois le danger; plus d'une fois js
»les ai abandonnés dans le dessein de ne
» les plus reprendre,& renonçant à leur
»charme séductur, j'ai sacrifié à la paix
» de mon coeur les seuls plaisirs qui pou-
» voientencore le flatter. Si dans les lan-
» gueurs qui m'accablent
,
si sur la fin d'u-
« ne carriere pénible & douloureuse, j'ai
93
osé les reprendre encore quelques mo-
)J mens pour charmer mes maux, je crois
» au moins n'y avoirmis ni assez d'intérêt
o ni assez de prétentions pour mériter à
*>cet égard les justes reproches que j'ai
» faits aux gens de lettres.
JJ11 me lalloit une épreuve pour ache-
» ver la connoissance de moimême,& jo
>3 l'ai faite sans balancer. Après avoir re-
»connu la situation de mon ame dans les
*i succès littéraires
,
il me restoit à l'exami-
3)nitr dans les revers. Je sçais maintenant
» qu'enpenser,&je puis mettre le public
» au
pire.
Ma piece aeule sortqu'elle mérltol
t& que j'avois prévu; nmis à l'en-
« nui près qu'elle m'acausé je :Srti de
«la representation bien plus emitenr de
,l');'.()i,& à plusjuste titte que si elle eú
» étii-si.
i,*?Je confdllc doaçà. ceux qui fan: Ë.
J)ardcns à chercher des reprocherà me
» faire,deVouloir mieuxétudier mes prin-
J* cipes
, & mieux observer IDa: conduite,
» avant que de m'y taxer de coutradiction
,,& d'inconséquence. S'ils s'apperçoivenc
jamais que je commence àbriguer les
» suffrages du public, ou que je tire va-
» nité d'avoir fait de jolieschansons
, ou
» que je rougisse d'avoir écrit de mauvaise
ses Comédicy, ou que je cherche à nui-
»re à la gloire de mes Concurrens, on
Jt' que j'assecte de mal parler des grands
» hommes de mon siécle
, pour tâcher de
» m'élever à leur ni veau, en les tabaissant
» au mien, ou que j'aspire à des placeS".
» d'Académie,ou que j'aille fairema cour
» aux femmes qui donnent le ton ou que
a j'encense la sottise des Grands, ou que
» ceffane de vouloir vivre dutravail de
» mes mains, je tienne à ignominie le mé-
» tier que je me fuis choisi,& fasse des
» pas vers la fonune; s'ils remarquent en
« un mot que l'amour de la réputation me
» fasse oublier celui de la vertu,je les prie
» de m'erravenir & même publiquement.
» 8c j^l^tiporomets de jetter à l'infianraw
» feu mês écrits- & mes livru, & de conn
venir de toutes les erreurs qu'il leur
» plaira de me reprocher. ; *En attendant, j'écrirai des livre?j#
* ferai des vers &a de la musique> sij'en
: ai le talent, le tems, la force ôe la vôw
a lonté;jecontinuerai de dire rrès- fran-
*chement tout le mal qJJe je pensedes
»Lettres & de ceux qui les cultivent, &
i croirai n'en valoir pas moins pour cela.
» Il est vrai qu'on pourra dire quelque
ojour: cet ennemi si déclaré des Sciences
p & des AnS", fît pourtant & publia des
» Piecesde Théâtre;& ce discours fera
,.
* je l'avoue,une Satyre, non de moi,
D mais de mon siécle,
imprimer chez Pissot,Narcisse ou l'Amant
de Luimême,Comédie qu'il fit jouer par
les Comédiens François, le 18Décembre'
de l'annéederniere. Il a mis à la tête de
sa piéce une Préface , dans laquelle il rappelle
avec la force, le courage & la véhémence
qu'on lui connoir
,
les principes ÔC
les conséquences de son sistême. Illa finit
ainn.
» Mais quand ce peuple est une fois cor-
» rompu à un certain point, soit que les;
» sciencesyayent contribuéounon, faut-
« il les bannir ou l'en préserver pour le
» rendre meilleur ou l'empêcher de cftve-
» nir pire? C'est une autre question, dans;
» laquelle je me fuis positivement déclaré
» pour la négative. Car, premierement.,
»puisqu'un Peuplevicieux ne revient j.
» maisà la vertu, il ne s'agir pas derendre
»»
bons ceux qui ne le sont plus, mais de
» conserver tels ceux qui ont le bonheur
» de l'être. En second licu, les mêmes eau..
» ses qui ont corrompu les Peuples servent
quelquefois à prévenir une plus grande
»corruption ;c'estainsique celui qui s'est
»> gâté k. tempéramment par un usage in,
» discret de la medecine,eÍl' forcé de re-
»courir encore aux- Médecins pour secon-
»server 1& vie; & c'est ainsique les Arts,
)J'8cles Sciences, aprèsavoir fait éclore
»les viceS', font nécessaires pour lesempê-
» cher de se tourner au ÇJ.ime;,eUes les
» couvrent au moins d'un vernis qui ne
«permet pasau poison de s'exhaler aussi
» librement;elles détruisent la vertu,mais
..fIles en laissent le simulacre' public qui
ss est toujours une belle chose. Elles intro-
» dussent à saplace la politesse & les bien-
» séances
, & la crainte de paroître mé-
» chant: elles substituent celles de paroîm
tre riclieute.
»Mon avisest donc, & je l'ai déja dit
»plus d'une fois, de laisser subsister
,
85
«•même d'entretenir avec soin les Acadé-
» mies, les Collèges
,
les Universités, les
»Bibliothèques,lesSpectacles & tous les
»autres amusemens qui peuventfaire
» quelque diversion àlaméchanceté des
« hommes,& lesempêcher d'occuper leur
» oisiveté à des choses plus dangereuses.
» Car dans une contrée oùil ne seroit plus
»question d'honnêtes gens ni de bonnes-
»moeurs,il vaudroit encore mieux vivre-
".avec des fripons qu'avec des brigands.
»Je demande maintenant où est la conê*
U-adiftion de cultiver moi-même des»
goûts dont j'approuve le progrès? Il ne
»s'agit plus
de
porter les Peuples à bien
» faire, il faut feulement les distraire de
» faire mal; il faut les occuper à des niai-
» series pour les détourner des mauvaises
» actions il faut les amuser au lieu de les
71 prêcher. Si mes écrits ont édifié le petit
» nombre des bons, je leur ai fait tour le-
» bien qui dépendoit de moi, & c'est peur-
Ȑtre les servir utilement encore que d'os-
» frir aux autres des objets de distraction
» qui lesempêchent de songer à eux. Je
»m'estimerois trop heureux d'avoir tous
« les jours une piéce à faire lissier, si je
Ji pouvois contenir pendant deux heures
,à les mauvais desseins d'un seul des Speéb-
» teurs, & sauver l'honneur de la fille ou-
» de la femme de (on ami
à
le secret de fort
» consident, ou la fortune de son créan-
Il cier. Lorsqu'il n'y a plus de moeurs,it'
» ne faut songer qu'à la police; & l'on
« sçait assezque la musique & les specta-
« des en sont un des plus importans objets.
- » S'il reste quelque difficulté à ma jufti-
, fication,j'ose le dire hardiment,ce n'est
» vis-à-vis, ni du public ni de mes adver-
»saires;c'estvis à vis de moi seul : car
9* ce n'est qu'en m'observant moi-même-
»q,ne je puis juger si je dois me complus
dans iepem nombre,& £mttt*
name est en état de soutenir le faix des
» exercices littéraires. J'en ai sentiplus
« d'une fois le danger; plus d'une fois js
»les ai abandonnés dans le dessein de ne
» les plus reprendre,& renonçant à leur
»charme séductur, j'ai sacrifié à la paix
» de mon coeur les seuls plaisirs qui pou-
» voientencore le flatter. Si dans les lan-
» gueurs qui m'accablent
,
si sur la fin d'u-
« ne carriere pénible & douloureuse, j'ai
93
osé les reprendre encore quelques mo-
)J mens pour charmer mes maux, je crois
» au moins n'y avoirmis ni assez d'intérêt
o ni assez de prétentions pour mériter à
*>cet égard les justes reproches que j'ai
» faits aux gens de lettres.
JJ11 me lalloit une épreuve pour ache-
» ver la connoissance de moimême,& jo
>3 l'ai faite sans balancer. Après avoir re-
»connu la situation de mon ame dans les
*i succès littéraires
,
il me restoit à l'exami-
3)nitr dans les revers. Je sçais maintenant
» qu'enpenser,&je puis mettre le public
» au
pire.
Ma piece aeule sortqu'elle mérltol
t& que j'avois prévu; nmis à l'en-
« nui près qu'elle m'acausé je :Srti de
«la representation bien plus emitenr de
,l');'.()i,& à plusjuste titte que si elle eú
» étii-si.
i,*?Je confdllc doaçà. ceux qui fan: Ë.
J)ardcns à chercher des reprocherà me
» faire,deVouloir mieuxétudier mes prin-
J* cipes
, & mieux observer IDa: conduite,
» avant que de m'y taxer de coutradiction
,,& d'inconséquence. S'ils s'apperçoivenc
jamais que je commence àbriguer les
» suffrages du public, ou que je tire va-
» nité d'avoir fait de jolieschansons
, ou
» que je rougisse d'avoir écrit de mauvaise
ses Comédicy, ou que je cherche à nui-
»re à la gloire de mes Concurrens, on
Jt' que j'assecte de mal parler des grands
» hommes de mon siécle
, pour tâcher de
» m'élever à leur ni veau, en les tabaissant
» au mien, ou que j'aspire à des placeS".
» d'Académie,ou que j'aille fairema cour
» aux femmes qui donnent le ton ou que
a j'encense la sottise des Grands, ou que
» ceffane de vouloir vivre dutravail de
» mes mains, je tienne à ignominie le mé-
» tier que je me fuis choisi,& fasse des
» pas vers la fonune; s'ils remarquent en
« un mot que l'amour de la réputation me
» fasse oublier celui de la vertu,je les prie
» de m'erravenir & même publiquement.
» 8c j^l^tiporomets de jetter à l'infianraw
» feu mês écrits- & mes livru, & de conn
venir de toutes les erreurs qu'il leur
» plaira de me reprocher. ; *En attendant, j'écrirai des livre?j#
* ferai des vers &a de la musique> sij'en
: ai le talent, le tems, la force ôe la vôw
a lonté;jecontinuerai de dire rrès- fran-
*chement tout le mal qJJe je pensedes
»Lettres & de ceux qui les cultivent, &
i croirai n'en valoir pas moins pour cela.
» Il est vrai qu'on pourra dire quelque
ojour: cet ennemi si déclaré des Sciences
p & des AnS", fît pourtant & publia des
» Piecesde Théâtre;& ce discours fera
,.
* je l'avoue,une Satyre, non de moi,
D mais de mon siécle,
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Résumé : « M. Rousseau de Geneve vient de faire imprimer chez Pissot, Narcisse ou l'Amant [...] »
Jean-Jacques Rousseau, également connu sous le nom de M. Rousseau de Genève, a publié la comédie 'Narcisse ou l'Amant de lui-même' chez l'imprimeur Pissot. Cette œuvre a été jouée par les Comédiens Français le 18 décembre précédent. Dans la préface, Rousseau aborde la question des sciences et des arts, affirmant qu'ils ne peuvent pas réformer un peuple vicieux mais peuvent aider à préserver la vertu dans une société corrompue. Il les compare à des remèdes nécessaires pour éviter une corruption plus profonde. Rousseau suggère de maintenir les académies, collèges, universités, bibliothèques et spectacles afin de détourner les hommes de leurs méchancetés. Il préfère vivre parmi des fripons plutôt que des brigands. Il justifie ses écrits comme des moyens de distraire les gens de leurs mauvaises intentions plutôt que de les moraliser. Rousseau exprime des doutes sur sa capacité à poursuivre ses activités littéraires en raison des risques et des sacrifices requis pour préserver sa tranquillité d'esprit. Il se déclare prêt à affronter les critiques et à défendre ses principes et sa conduite. Il invite ses lecteurs à signaler toute erreur dans ses œuvres et promet de les corriger. Rousseau affirme qu'il continuera à critiquer les lettres et ceux qui les cultivent. Il anticipe les critiques concernant sa propre production théâtrale malgré son opposition aux sciences et aux arts, reconnaissant que cela pourrait être vu comme une satire de son époque.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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22
p. 121-124
« PROJET D'UN ORDRE FRANÇOIS EN TACTIQUE, ou la phalange coupée & doublée [...] »
Début :
PROJET D'UN ORDRE FRANÇOIS EN TACTIQUE, ou la phalange coupée & doublée [...]
Mots clefs :
Ennemi, Force, Tactique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « PROJET D'UN ORDRE FRANÇOIS EN TACTIQUE, ou la phalange coupée & doublée [...] »
PROJET D'UN ORDRE FRANÇOIS EN
F
122 MERCURE DE FRANCE .
TACTIQUE , ou la phalange coupée & doublée
& foutenue par le mêlange des armes.
On la propofe comme fiftême général ,
on prouve fa fupériorité , comparant toujours
à la méthode aujourd'hui d'ufage ,
celle- ci qui n'eſt à la bien définir , que le
fiftême du chevalier de Folard plus étendu ,
& mieux développé. On y a joint les idées
des plus grands maîtres , particulierement
du maréchal de Saxe. L'auteur à ce sujet ,
a pris pour épigraphe.
Craint- on de s'égarer fur les traces d'Hercule.
Racine.
Ce livre dont nous avons annoncé l'édition
prochaine dans le Mercure de Mai , fe
vend actuellement à Paris , chez Boudet ,
chez Jombert , & chez la veuve Gandouin.
La préface de l'auteur eft un modele
pour la précifion . Comme elle ne contient
que cinq lignes , nous allons ici la tranfcrire
fans en rien retrancher.
« Cet ouvrage rare dans fon efpece eft
très-mauvais ou très- bon . Fort inutile ou
» de la plus grande importance.Pour fçavoir
» lequel des deux , il faut lelire ; pour ne
pas s'y méprendre, le lire fans prévention ;
» & comme c'eft un tout , le lire tout entier.
Cette raifon nous oblige à renvoyer le
lecteur au livre même , & nous difpenfe
d'en donner un extrait en forme. Nous
"
A O UST. 1755. 12.3
bornons à un précis très- court qui offrira
en racourci tous les avantages de la colonne
fur le bataillon . Nous l'avons tiré
du dernier chapitre de l'ouvrage. Voici
les termes de l'auteur , dans lefquels nous
nous renfermons. On pourra juger par eux
de fon ftyle. S'il n'eft pas toujours correct
& précis , il eft du moins vif , rapide &
plein d'une franchife militaire qui convient
au genre . Selon le Maréchal de Puyfegur
dit-il , toutes les parties qui peuvent contribuer
à la victoire , fe réduifent 1 ° , à profiter
de la fituation des lieux . 2º , A avoir
plus de troupes que fon ennemi , ou du
moins à en faire combattre davantage.
3 °, A infpirer plus de courage aux troupes.
4° , A employer plus d'art à combattre.
Quand toutes ces parties fe trouvent réunies
, dit le favant auteur , on peut être
affuré de la victoire . Elles fe trouvent raffemblées
dans mon fyftême. C'est par conféquent
fur la parole du maréchal , que je
lui promets autant de victoires que de
combats .
La raifon & l'expérience prouvent que
la profondeur fait la force de l'infanterie.
Rien n'eft donc fi fort que la pléfion ou la
colonne : rien n'eft fi foible que le bataillon
. Il ne pourra jamais la renverfer ou la
repouffer , ni même tenir un inftant contre
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
la violence de fon choc. La petiteffe de fon
front augmente cette force de beaucoup.
Car le bonheur naît de l'union & du bon
ordre. Un petit front est toujours plus uni &
mieux en ordre. De- là vient encore la légéreté.
Sans le flottement & la crainte du défordre
, une troupe iroit auffi vite qu'un
homme feul. La pléfion qui ne fe dérange
point , peut courir en bataille. Cette grande
légereté accroît encore confidérablement
fa force. C'eft la vîreffe jointe à la
maffe :elle previent d'ailleurs les mouvemens
de l'ennemi , épargne les hommes ,
ne tenant la troupe expofée à la moufqueterie
qu'un inftant , encourage le foldar ,
impofe au parti contraire. Auffi cette vivacité
a-t elle fouvent tenu lieu de l'ordre.
On a vu des bataillons charger en courant,
par conféquent , arriver à l'ennemi tout
en défordre , & cependant le renverfer ;
d'où l'on peut prévoir quel fera l'effet d'une
charge unie & ferrée , faite avec la même
violence.
F
122 MERCURE DE FRANCE .
TACTIQUE , ou la phalange coupée & doublée
& foutenue par le mêlange des armes.
On la propofe comme fiftême général ,
on prouve fa fupériorité , comparant toujours
à la méthode aujourd'hui d'ufage ,
celle- ci qui n'eſt à la bien définir , que le
fiftême du chevalier de Folard plus étendu ,
& mieux développé. On y a joint les idées
des plus grands maîtres , particulierement
du maréchal de Saxe. L'auteur à ce sujet ,
a pris pour épigraphe.
Craint- on de s'égarer fur les traces d'Hercule.
Racine.
Ce livre dont nous avons annoncé l'édition
prochaine dans le Mercure de Mai , fe
vend actuellement à Paris , chez Boudet ,
chez Jombert , & chez la veuve Gandouin.
La préface de l'auteur eft un modele
pour la précifion . Comme elle ne contient
que cinq lignes , nous allons ici la tranfcrire
fans en rien retrancher.
« Cet ouvrage rare dans fon efpece eft
très-mauvais ou très- bon . Fort inutile ou
» de la plus grande importance.Pour fçavoir
» lequel des deux , il faut lelire ; pour ne
pas s'y méprendre, le lire fans prévention ;
» & comme c'eft un tout , le lire tout entier.
Cette raifon nous oblige à renvoyer le
lecteur au livre même , & nous difpenfe
d'en donner un extrait en forme. Nous
"
A O UST. 1755. 12.3
bornons à un précis très- court qui offrira
en racourci tous les avantages de la colonne
fur le bataillon . Nous l'avons tiré
du dernier chapitre de l'ouvrage. Voici
les termes de l'auteur , dans lefquels nous
nous renfermons. On pourra juger par eux
de fon ftyle. S'il n'eft pas toujours correct
& précis , il eft du moins vif , rapide &
plein d'une franchife militaire qui convient
au genre . Selon le Maréchal de Puyfegur
dit-il , toutes les parties qui peuvent contribuer
à la victoire , fe réduifent 1 ° , à profiter
de la fituation des lieux . 2º , A avoir
plus de troupes que fon ennemi , ou du
moins à en faire combattre davantage.
3 °, A infpirer plus de courage aux troupes.
4° , A employer plus d'art à combattre.
Quand toutes ces parties fe trouvent réunies
, dit le favant auteur , on peut être
affuré de la victoire . Elles fe trouvent raffemblées
dans mon fyftême. C'est par conféquent
fur la parole du maréchal , que je
lui promets autant de victoires que de
combats .
La raifon & l'expérience prouvent que
la profondeur fait la force de l'infanterie.
Rien n'eft donc fi fort que la pléfion ou la
colonne : rien n'eft fi foible que le bataillon
. Il ne pourra jamais la renverfer ou la
repouffer , ni même tenir un inftant contre
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
la violence de fon choc. La petiteffe de fon
front augmente cette force de beaucoup.
Car le bonheur naît de l'union & du bon
ordre. Un petit front est toujours plus uni &
mieux en ordre. De- là vient encore la légéreté.
Sans le flottement & la crainte du défordre
, une troupe iroit auffi vite qu'un
homme feul. La pléfion qui ne fe dérange
point , peut courir en bataille. Cette grande
légereté accroît encore confidérablement
fa force. C'eft la vîreffe jointe à la
maffe :elle previent d'ailleurs les mouvemens
de l'ennemi , épargne les hommes ,
ne tenant la troupe expofée à la moufqueterie
qu'un inftant , encourage le foldar ,
impofe au parti contraire. Auffi cette vivacité
a-t elle fouvent tenu lieu de l'ordre.
On a vu des bataillons charger en courant,
par conféquent , arriver à l'ennemi tout
en défordre , & cependant le renverfer ;
d'où l'on peut prévoir quel fera l'effet d'une
charge unie & ferrée , faite avec la même
violence.
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Résumé : « PROJET D'UN ORDRE FRANÇOIS EN TACTIQUE, ou la phalange coupée & doublée [...] »
Le texte décrit un projet d'ordre français intitulé 'TACTIQUE, ou la phalange coupée & doublée & soutenue par le mélange des armes'. Cet ouvrage propose un système tactique général, amélioré par rapport à la méthode du chevalier de Folard et enrichi des idées de grands maîtres comme le maréchal de Saxe. L'auteur utilise l'épigraphe 'Craint-on de s'égarer sur les traces d'Hercule' de Racine. Le livre est disponible à Paris chez Boudet, Jombert et la veuve Gandouin. La préface de l'auteur, très concise, indique que l'ouvrage est soit très mauvais, soit très bon, et invite à le lire sans prévention pour en juger. Le texte se conclut par un exposé des avantages de la colonne sur le bataillon, soulignant que la profondeur et la légèreté de la colonne renforcent sa force et sa rapidité. Ces caractéristiques permettent de prévenir les mouvements de l'ennemi et d'encourager les soldats.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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23
p. 135-153
Mémoire sur le principe physique de la régénération des Etres, du mouvement, de la gravité, & de l'attraction.
Début :
I. Il vient de paroître un ouvrage, qui a pour titre Idée de l'homme physique & [...]
Mots clefs :
Gravité, Force, Fluide, Attraction, Électricité, Mouvement, Phénomènes, Mécanisme, Matière, Fluide éthérien
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Mémoire sur le principe physique de la régénération des Etres, du mouvement, de la gravité, & de l'attraction.
Mémoire fur le principe physique de la régénération
des Etres , du mouvement , de la
gravité , & de l'attraction .
I
I.
L vient de paroître un ouvrage , qui a
pour titre idée de l'homme physique &
moral. On y propofe , au fujet de la génération
, une conjecture appuyée fur de
grandes probabilités ; cette conjecture eft
que la fécondation de la liqueur féminale
des animaux pourroit bien n'être que l'efquiffe
active qui y eft imprimée par le fluide
éthérien refléchi de toutes les parties
du corps vers les organes de la génération ,
au moment même de l'excrétion de cette
liqueur , & par le même méchanifme qui
fert à déterminer cette excrétion , l'auteur
paroît defirer qu'on remarque avec une
particuliere attention que ces organes deviennent
en ce moment le centre de prefque
tout le mouvement & le fentiment du
136 MERCURE DEFRANCE.
corps , ce qui , felon lui , fournit de trèsgrandes
inductions pour la validité de ſa
conjecture .
Il a afluré d'avance que l'idée qui fubftitue
l'action du fluide éthérien à celle des
prétendus efprits animaux , eft prefque
unanimement reçue , & qu'en effet cette
idée s'accorde parfaitement avec tout ce
qu'il y a à obferver fur l'action des nerfs ,
même fur celle de la végétation , & avec
toutes les expériences faites jufqu'à préſent
fur le fluide qu'on nomme électrique ; au
lieu que l'idée qui fait admettre des efprits
animaux , eft non feulement dénuée de
preuves , mais encore de vraifemblance :
d'ailleurs il paroît porté à croire que la
théorie qu'il propofe fur la fécondation ,
eft applicable à tous les êtres qui fe régénerent
; & en effet , après la maniere dont
il rend raifon des phénomenes les plus remarquables
de la génération , de la plûpart
defquels à peine imaginoit - on de
pouvoir jamais acquerir quelqu'intelligence
, on ne fçauroit raiſonnablement fe
défendre d'adhérer à fon fentiment , au
moins jufqu'à ce qu'on foir parvenu à d'autres
connoiffances fur cette matiere.
L'objet de ce mémoire eft de fournir un
nouvel appui à cette théorie , & de juftifier
de nouveau l'étendue qu'elle paroît
NOVEMBRE. 1755. 137
avoir ; on fe propofe de remplir cet objet
en ramenant fimplement le méchanifme
de la fécondation , de la communication
du mouvement , de la gravité & de l'attraction
à une caufe commune , en montrant
autant qu'il eft poffible , les rapports
de ce méchanifme avec les propriétés reconnues
de cette caufe , & enfuite en les
généralifant l'un par l'autre au moyen des
applications qu'on en fera.
Mais avant que d'entrer en matiere , il
eft à propos de remarquer avec l'auteur de
l'idée de l'homme phyfique & moral que
toutes les expériences qu'on fait pour connoître
les phénomenes de l'électricité ,
dérangent néceffairement les loix naturelles
de l'action du fluide qui la produit ; &
qu'ainfi il reste à fe former des divers réfultats
de ces expériences un point de vue
fous lequel on puiffe confiderer plus généralement
l'ordre naturel de l'action de
ce fluide , & delà les plus effentielles de
fes loix & de fes propriétés.
Ce n'eft que par cette maniere de confiderer
la matiere électrique qu'on peut fe
flatter de la connoître autant qu'il nous
eft donné d'y réuffir ; & en effet c'eft par
là qu'on parvient à écarter les plus fpécieufes
difficultés qu'on puiffe oppofer à
la conjecture dont il s'agit ici ; on objec138
MERCURE DEFRANCE.
teroit , par exemple , que tous les corps ;
fans en excepter aucun , font doués de
gravité & d'attraction , & qu'il y en a qui
ne font pas fufceptibles de l'électricité ; il
eft aifé de répondre à cette objection par
remarque qu'on vient de faire ; qui eſt
que les phénomenes de l'électricité rendue
fenfible par les expériences ufitées ,
ne font que des modifications particulieres
du fluide éthérien , au méchanifme defla
quels certains corps réfiftent par leur conftitution
, c'eft à- dire par les loix que le
fluide qui agit fur ces corps eft contraint
de fuivre; ce qui n'empêche
pas que le mouvement
qu'ils reçoivent
par des moyens
plus effectifs ne foit fimplement
une révolution
arrivée à ce fluide éthérien qui
les pénétre & les environne
; il n'eft pas
difficile de trouver dans cette folution de
quoi répondre d'une maniere fatisfaiſante
à toutes les difficultés
qu'on pourroit faire
; delà on peut préfumer que ce fluide a
été improprement
nommé électrique
; & en effet il n'a été ainfi défigné que par une
de fes propriétés
qui encore n'étoit point
affez connue : ainfi en employant
les mots
d'électricité
ou de fluide électrique nous n'entendrons
que des modifications
particulieres
du fluide éthérien
, preſque toujours
contraires
aux loix générales de l'action de
ce fluide.
NOVEMBRE. 1755. 139
II.
On ne fçauroit nier que la régénération
des êtres , au moins quant à leur organifation
, ne foit produite par une caufe
phyfique , & que cette caufe ne doive
avoir un méchanifme propre à fes effets ;
il ne fera donc pas permis de méconnoître
cette caufe , fi elle fe préfente avec les
propriétés néceffaires pour opérer le méchanifme
que nous cherchons à découvrir,
fur- tout fi ces propriétés fe trouvent manquer
à toutes les autres caufes qu'il feroit
poffible de fe repréſenter.
Après avoir mûrement confideré les diverfes
conjectures qui ont été formées fur
la premiere caufe phyfique de la régénération
des êtres , de la communication du
mouvement , de la gravité & de l'attraction
, & après avoir pefé avec beaucoup
d'attention les difficultés qu'on a oppofées
à ces conjectures , nous avons cru pouvoir
inferer de cet examen que tous ces grands
phénomenes de la nature devoient dépendre
d'une même caufe , qui feroit néceffairement
un agent général , au moins dans
notre orbe planétaire , fi ce n'eft dans tout
l'univers.
Il s'agit d'examiner à préfent , fi le fluide
nommé électrique , tel que des expé140
MERCURE DE FRANCE.
riences certaines l'ont fait connoître , &
d'ailleurs admis prefqu'unanimement pour
la premiere caufe phyfique de l'action des
nerfs , ne pourroit pas paffer pour cet
agent général que nous cherchons à connoître
, & fi on ne lui trouveroit pas les
propriétés néceffaires pour en déduire les
phénomenes que nous croyons pouvoir
lui attribuer.
III.
Il n'eft guere permis de douter d'après
l'ouvrage que nous avons cité , que le
fluide éthérien ne foit le principe de toute
fécondation , & il n'eft pas difficile de
concevoir comment l'action conftante de
ce fluide fur tout corps quelconque, feroit,
felon les divers foyers où il trouve à fe
concentrer , & felon les diverfes maffes
qu'il rencontre , la caufe de la gravité &
de l'attraction , ainfi que de la différente
activité des corps , quels qu'ils foient ,
élémentaires ou compofés ; on verroit en
même tems comment ce même fluide dont
tout corps eft environné , & plus ou moins
pénétré felon fa nature , opéreroit par les
diverfes déterminations qui lui feroientdonnées
, la communication du mouvement
; il n'eſt pas néceffaire de faire appercevoir
que le mouvement communiqué
}
NOVEMBRE. 1755. 141
cefferoit , lors même qu'il ne rencontreroit
point d'autre obftacle ', à mesure que les
déterminations particulieres qui auroient
produit ce nouveau mouvement , viendroient
à fe perdre dans la détermination
générale du fluide environnant .
Mais , dira- t- on , n'eft-il pas plus fage
de fufpendre fon opinion fur des matieres
phyfiques , lorfque cette opinion ne peut
être folidement déterminée : nous fommes
bien éloignés de penfer qu'en général ce
ne foit là une maxime fage , mais on ne
fçauroit difconvenir qu'elle ne fouffre des
exceptions ; car il eft certain que cette
maxime obfervée trop rigoureufement ,
fur- tout dans la recherche des vérités auffi
importantes & auffi inconnues que celles
dont il eft ici queftion , borneroit exceffivement
les progrès qu'on peut efperer de
faire fur les plus grands objets des connoiffances
phyfiques .
D'ailleurs , nous avons en quelque maniere
l'exemple de Newton pour nous ;
on fçait que lorfqu'il trouva le moyen de
foumettre l'univers aux loix de la gravité
& de l'attraction , il n'eut pour baſe de
cette grande découverte qu'une fimple analogie
qui étoit , comme perfonne ne l'ignore
, la comparaifon qu'il fit de la caufe de
la chute d'un fruit qui tomba auprès de lui,
142 MERCURE DE FRANCE.
avec la caufe qu'il imagina dans ce moment
pouvoir entretenir l'harmonie ou
l'action réciproque du monde planétaire :
ayant fait le plan des principaux effets
que ces caufes devoient produire , il regarda
ces effets comme autant de réſultats
qu'il s'agiffoit de vérifier , & c'eft par une
profondeur de calculs , qui a immortalifé
ce grand homme , qu'il parvint à démontrer
la folidité des loix qu'il venoit de
trouver.
C'eſt en fuivant une pareille méthode ,
qui ici ne paroît guere fufceptible de calculs
, que nous allons chercher à établir le
fluide étherien , comme cauſe de la
gra
vité & de l'attraction. Newton moins inf
truit qu'on ne l'eft aujourd'hui fur l'exiftence
des loix & des proprietés du fluide
qu'on a appellé électrique , s'eft fagement
abftenu d'expliquer cette caufe , mais il
paroît qu'il avoit de la répugnance à laiffer
croire qu'il regardât ces proprietés comme
inherentes à la matiere , puifqu'il a
declaré à la fin de fon optique qu'il foupçonnoit
que l'attraction étoit l'effet de
l'action de quelque fluide très délié &
très-élaftique. Ce foupçon doit nous faire
préfumer que s'il eût été inftruit comme
on l'eft aujourd'hui fur l'existence , les
loix & les proprietés du fluide étherien ,
NOVEMBRE . 1755. 143
il ne feroit point resté dans cette incertitude
fur la caufe de ce grand phénomene.
Newton a fait voir auffi dans fon traité
d'optique , qu'il n'étoit pas poffible que les
rayons de lumiere fuffent immédiatement
réflechis de la furface des corps , & il a
prouvé en même tems que cette réflexion
étoit l'effet des proprietés & des loix de la
force de gravité & d'attraction qu'il paroiffoit
fuppofer être inhérente à tous les
corps . Or s'il n'eft pas permis de regarder
comme fufpectes les preuves alleguées
fur ce fait par Newton , & fi d'après les
folides connoiffances qu'on a acquifes fur
l'existence & les proprietés du fluide étherien
, il eft plus que probable que ce fluide
eft un agent univerfel , au moins dans
notre orbe planétaire , il nous paroît difficile
de former des difficultés raifonnables
contre l'idée de fubftituer fon action
à la fuppofition qui a fait regarder la gravité
& l'attraction comme des qualités
propres & inhérentes à tout corps.
Čela pofé , les phénomenes du mouvement
ne dépendroient que des diverfes déterminations
de l'action du fluide étherien,
& ces déterminations fe communiqueroient
par la voie du choc, de l'impulfion , de l'explofion
, de la fermentation , même du
plus leger contact comme on l'obferve
144 MERCURE DE FRANCE.
dans les experiences connues fur l'électricité
ainfi toute augmentation ou diminution
de mouvement ne feroit que des
changemens produits dans les loix naturelles
de l'action de ce fluide ; & par cèt
ordre on ne feroit plus en peine de fçavoir
comment un corps vivant , & même
les corps élastiques , peuvent donner de
l'action à des corps qui n'en ont point ,
ou augmenter celle qu'ils ont ; en un mot ,
on verroit que tous les phénomenes de la
nature ne font dans le fonds que les diverſes
manieres dont l'agent géneral , plus
ou moins concentré dans les différens
corps , ou raffemblé fur leurs furfaces ,
obéit aux loix qu'il doit fuivre , & aux diverfes
déterminations qu'il reçoit.
M. Franklin a prefque demontré que·
le tonnerre n'eft qu'un phénomene d'électricité
, & on en peut aifement conclureque
les trombes qui ne paroiffent être
qu'un prodigieux tourbillon d'air , d'eau´
& de fluide étherien devenu électrique.
par les caufes qui préparent ou excitent
l'orage , ne font en effet produites que
par la même revolution qui difpofe & détermine
les coups de tonnerre ; ce qui eft
affez prouvé par les trombes qu'on a quel-,
quefois vu fe former au mênie inftant de
ces coups de tonnerre : nous ne parlerons
pas
NOVEMBRE. 1755 145
pas d'une infinité d'autres obfervations
qu'on n'ignore point , & que perfonne
ne contefte. Or , s'il n'y a point de phénomenes
extraordinaires de la nature qui
paroiffent s'opérer par une plus grande
quantité & une plus grande vivacité d'action
que les coups de tonnerre & les trombes
, & s'il eft vrai qu'en fait de recherches
phyfiques on doive principalement
chercher à fimplifier tout , autant qu'on
le peut , fur tout les principes , il faut
donc bien loin de vouloir féparer l'idée de
la caufe & du méchanifme de l'électricité,
de celle d'une caufe générale du mouvement
, s'attacher plutôt à confiderer les
phénomenes de l'électricité , comme des
divers modes de cette caufe générale.
Alors on comprendroit , par exemple ,
que la force qui refte à un boulet de cadont
le mouvement paroît prêt à
s'éteindre , & qui a de fi funeftes effets
pour ceux qui entreprennent imprudemment
de le fixer , même de le toucher
avec le pied , n'eft que la prodigieufe
quantité de fluide étherien , dont il fe
trouve encore chargé au moyen du mouve
ment de rotation qui lui refte , & que la
force de l'explofion & ce mouvement de
rotation y avoient accumulé ; le méchaniſme
de ces funeftes effets fe préfente fenfible-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
ment par la prodigieufe difproportion qu'il
y a entre la quantité , la rapidité , & la
détermination du fluide raffemblé fur ce
boulet , & l'état ordinaire du fluide qui
entoure , & pénetre un corps vivant , &
notamment la partie de ce corps approchée
du boulet jufqu'au point de contact.
I V.
Il est reçu qu'en chargeant un corps
d'électricité , on ne fait que raffembler fur
fa furface plus de matiere électrique qu'il
n'y en a naturellement , augmenter à cette
proportion le degré d'activité de ce fluide,
& changer l'ordre naturel de fa détermination
; c'eft ainfi qu'eft produit un tor
rent de matiere électrique qui n'agit principalement
que fur la furface des corps
fur lefquels il eft formé , ou de ceux vers
lefquels il eft dirigé ; ce qui eft bien prou❤
vé par le petit éclat qui fe fait entendre au
moment de la communication de l'électricité
d'un corps à un autre ; car cet éclat
fuppofe néceffairement la rencontre de
deux forces qui font oppofées.
Il eft démontré que tous les corps font
naturellement doués d'une force d'attrac
tion , & il eft probable que l'intenfité de cette
force ne dépend que de la nature des parNOVEMBRE.
1755. 247
ties primitives dont ces corps font formés ,
& que la différence de ces parties élémentaires
ne confifte que dans le plus ou
moins de fluide éthérien qui a pu originairement
s'y concentrer . C'eft de-là , en effet,
qu'on peut le mieux déduire les propriétés
qui différencient effentiellement tous les
corps , même par rapport à leur état de
folidité ou de liquidité ; ce qui eft manifeftement
prouvé par l'obfervation des phénoménes
des congellations artificielles ,
furtout de celui qu'on a nommé le faut de la
congellation , qui eft la vive explofion qui
fe fait au moment que la liqueur va fe congeler
.
Il faut donc confidérer ces parties élémentaires
comme autant de petits foyers
fort acceffibles à l'action du fluide envi
ronnant , & c'eft ainfi que fe forment néceffairement
autour d'eux des petites fpheres
d'activité , qui s'animent & s'électrident
en quelque maniere par leur proximité
& leurs frottemens ; voilà donc une efpece
d'électricité à peu près déterminée
par les loix naturelles de l'action de ce
Aluide ; il eft probable que c'eſt- là le méchanifme
des premiers rapports que ces parties
primitives acquerent entr'elles , & en
même tems l'origine de leurs propriétés
Gij
148 MERCURE DE FRANCE:
générales & particulieres ; ces premiers
phenomenes d'attraction ne paroiffent
point affujettis aux loix d'électricité qu'on
conncît par les expériences faites fur des
maffes defquelles par conféquent on ne
fçauroit conclure aux loix de cette action
entre les parties élémentaires ; confidération
qu'il ne faut point perdre de vue , &
qui fixe la jufte valeur des connoiffances
acquifes fur les propriétés du fluide éthérien
par les expériences ufitées fur l'électricité.
On peut croire que c'eft de ces premieres
loix d'attraction que dépendent principalement
la conftitution & l'activité de toutes
les parties élémentaires ; ces parties
auroient donc entr'elles plus ou moins
d'affinité , felon qu'elles feroient propres
par leur nature à former des tourbillons
de matiere éthérée plus ou moins
égaux ; & par cet ordre celles qui fe trouveroient
être à peu près de même nature
auroient une maniere prefque égale d'obéir
à l'action du fluide environnant , bien
entendu qu'elles fullent également expofées
à l'action libre de ce fluide ; on voit
par là affez clairement comment tous les
corps doivent avoir naturellement plus ou
moins d'activité , & être plus ou moins
NOVEMBRE. 1755. 149
électriques , felon qu'ils font formés de
parties primitives plus ou moins chargées
de fluide éthérien , ou plus ou moins difpofées
à obéir à fon action.
V.
Cela pofé , le méchanifme des diverfes
efpeces de cryftallifation , & des diverfes
affinités chimiques , ne dépendroit-il pas
de certaines difpofitions conftantes de maffe
& de furface par lefquelles les parties
élémentaires de même genre obéiroient de
la même maniere aux loix naturelles de
l'action de ce fluide ; chacune de ces parties
feroit donc par fa nature un foyer
prefque égal pour l'activité de ce même
Auide , & cette activité produiroit dans
toutes ces parties , lorfqu'elle pourroit s'y
exercer librement , le même dégré & les
mêmes phénomenes d'attraction , ou du
moins il n'y auroit d'autre différence que
celle qui réfulteroit des torrens plus ou
moins confidérables qui fe feroient faits
fur ces foyers , felon qu'ils auroient été
plus ou moins expofés à l'action libre du
Auide environnant ; il arriveroit de cette
maniere que lorfque plufieurs de ces petits
foyers feroient livrés à l'action de ce fluide ,
il fe feroit des torrens plus confidérables
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
fur ceux où cette action fe ferott exercée
plus librement , & par conféquent qu'il fe
feroit de moindres torrens fur les foyers
qui s'y trouveroient moins exposés.
Il réfulte de -là que l'action produite
dans les premiers foyers , feroit de beaucoup
fupérieure en force & en étendue à
celle des autres foyers , & que par cette
raiſon ceux - ci feroient , lorfqu'il n'y auroit
point d'obſtacles , entraînés plus ou
moins promtement vers les premiers , felon
la force & l'étendue de l'atmoſphere
de leur activité .
Cette explication prouveroit que les
petites atmoſpheres de fluide éthérien formées
dans les foyers les moins dévelop
pés , feroient néceffairement abforbées
par les atmoſpheres plus confidérables ,
lorfqu'elles en feroient affez près pour pouvoir
y être compriſes ; de maniere donc
que tout foyer qui ne fe trouveroit pas
affez voifin de celui qui attire plus puiffamment
, pour être compris dans fa fphere
d'activité , feroit lui-même un foyer central
propre à attirer les foyers voifins plus
foibles que lui.
Mais comme on obferve en plufieurs
criftallifations que les criftaux qui ont acquis
un certain volume , ne continuent
pas de s'accroître , il en faudroit conclure
NOVEMBRE . 1755. 131
que le premier foyer parvenu à fe charger
d'une certaine quantité de parties analogues
n'auroit plus les mêmes rapports avec
le fluide environnant , & que par conféquent
fon activité devroit s'affoiblir au
point de ne pouvoir plus entraîner de nouvelles
parties.
V I.
Ne feroit-ce pas dans cette théorie des
criftallifations qu'on pourroit trouver à fe
former une idée claire & fimple de l'ordre
d'action qui détermine & maintient les
orbes planétaires dans les efpaces qu'ils
parcourent le foleil feroit le foyer principal
, & les planettes , comme foyers beaucoup
moindres , feroient comprifes dans
fa fphere d'activité ; il en réfulteroit que
ces mafles planetaires obéiroient plus ou
moins au grand foyer felon qu'elles feroient
elles -mêmes un foyer plus ou moins
confidérable , & que par - là elles feroient
en état d'oppofer plus de réfiftance aux
déterminations produites par le grand
foyer.
On peut croire que ces planettes , qui
ont leur tourbillon particulier de matiere
éthérée , doivent en obéiffant à la fupériorité
de celui du grand foyer , s'électrifer
elles-mêmes de plus en plus , foit par
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
les frottemens continuels de leurs tourbillons
, foit par la vive action du grand
foyer qui les entraîne , & prendre ainfi ,
plus ou moins à proportion de leur conftitution
, fur la fupériorité de l'attraction
de ce grand foyer ; ce qui eft affez conforme
aux loix générales de l'attraction
connue par les expériences ufitées , ainfi
qu'aux obfervations faites fur l'électricité
; de cette maniere les planetes parviendroient
à ce point de diſtance du grand
foyer , & en même tems d'équilibre avec
fa fphere d'activité, dont elles ne pourroient
plus être approchées ni éloignées ; à ce
point- là elles prendroient donc néceffairement
une détermination nouvelle , qui
feroit la détermination de leur cours particulier
, c'est -à- dire , leur mouvement projectile
; & c'est à raifon de la conftitution
naturelle , dont nous avons parlé , qui fait
que certains corps font moins propres que
d'autres à un accroiffement d'électricité ,
ainſi qu'à raifon de leur maffe & de leur
volume , qu'elles fe trouveroient plus ou
moins capables de gravitation & d'attraction
, & c'est par là que leur cours ordinaire
feroit déterminé à de plus ou moins
grandes diftances du grand foyer.
les loix de cette
On'tpeur préfumer que
détermination particuliere ne feroient pas
NOVEMBRE . 1755. 153
conftantes au point que par la fuite du
tems les planetes ne puffent acquérir des
forces centrifuges ; on connoît les loix fuivant
lefquelles les corps font repouffés
après avoir été attirés pendant un certain
tems , ce qui n'arrive probablement que
parce que ces corps s'électrifent davantage
à proportion qu'ils font plus attirés , &
que par-là ils parviennent à un complément
d'électricité qui les rend fupérieurs
au moins acceffibles à l'activité du fover
principal ; c'eft par ces loix que les planetes
pouroient enfin échapper totalement
à la fphere d'activité du foleil , & par
devenir des cometes ; comme il pourroit
arriver auffi qu'il fe trouveroit des cometes
moins difpofées par leur nature à s'électrifer
, ou à contracter un certain dégré
d'activité , qui attirées à un certain point
vers le principal foyer , bien loin de tendre
alors à s'en éloigner , y feroient au
contraire rapidement précipitées.
là
Ce mémoire n'a été fait dans d'autre.
vue que d'exciter fur les fondemens de la
conjecture qu'on y propofe , l'attention
des perfonnes verfées dans ces connoillances
, & de mettre ces mêmes perfonnes à
portée de critiquer facilement certe conjeture
ou de l'appuier plus folidement.
des Etres , du mouvement , de la
gravité , & de l'attraction .
I
I.
L vient de paroître un ouvrage , qui a
pour titre idée de l'homme physique &
moral. On y propofe , au fujet de la génération
, une conjecture appuyée fur de
grandes probabilités ; cette conjecture eft
que la fécondation de la liqueur féminale
des animaux pourroit bien n'être que l'efquiffe
active qui y eft imprimée par le fluide
éthérien refléchi de toutes les parties
du corps vers les organes de la génération ,
au moment même de l'excrétion de cette
liqueur , & par le même méchanifme qui
fert à déterminer cette excrétion , l'auteur
paroît defirer qu'on remarque avec une
particuliere attention que ces organes deviennent
en ce moment le centre de prefque
tout le mouvement & le fentiment du
136 MERCURE DEFRANCE.
corps , ce qui , felon lui , fournit de trèsgrandes
inductions pour la validité de ſa
conjecture .
Il a afluré d'avance que l'idée qui fubftitue
l'action du fluide éthérien à celle des
prétendus efprits animaux , eft prefque
unanimement reçue , & qu'en effet cette
idée s'accorde parfaitement avec tout ce
qu'il y a à obferver fur l'action des nerfs ,
même fur celle de la végétation , & avec
toutes les expériences faites jufqu'à préſent
fur le fluide qu'on nomme électrique ; au
lieu que l'idée qui fait admettre des efprits
animaux , eft non feulement dénuée de
preuves , mais encore de vraifemblance :
d'ailleurs il paroît porté à croire que la
théorie qu'il propofe fur la fécondation ,
eft applicable à tous les êtres qui fe régénerent
; & en effet , après la maniere dont
il rend raifon des phénomenes les plus remarquables
de la génération , de la plûpart
defquels à peine imaginoit - on de
pouvoir jamais acquerir quelqu'intelligence
, on ne fçauroit raiſonnablement fe
défendre d'adhérer à fon fentiment , au
moins jufqu'à ce qu'on foir parvenu à d'autres
connoiffances fur cette matiere.
L'objet de ce mémoire eft de fournir un
nouvel appui à cette théorie , & de juftifier
de nouveau l'étendue qu'elle paroît
NOVEMBRE. 1755. 137
avoir ; on fe propofe de remplir cet objet
en ramenant fimplement le méchanifme
de la fécondation , de la communication
du mouvement , de la gravité & de l'attraction
à une caufe commune , en montrant
autant qu'il eft poffible , les rapports
de ce méchanifme avec les propriétés reconnues
de cette caufe , & enfuite en les
généralifant l'un par l'autre au moyen des
applications qu'on en fera.
Mais avant que d'entrer en matiere , il
eft à propos de remarquer avec l'auteur de
l'idée de l'homme phyfique & moral que
toutes les expériences qu'on fait pour connoître
les phénomenes de l'électricité ,
dérangent néceffairement les loix naturelles
de l'action du fluide qui la produit ; &
qu'ainfi il reste à fe former des divers réfultats
de ces expériences un point de vue
fous lequel on puiffe confiderer plus généralement
l'ordre naturel de l'action de
ce fluide , & delà les plus effentielles de
fes loix & de fes propriétés.
Ce n'eft que par cette maniere de confiderer
la matiere électrique qu'on peut fe
flatter de la connoître autant qu'il nous
eft donné d'y réuffir ; & en effet c'eft par
là qu'on parvient à écarter les plus fpécieufes
difficultés qu'on puiffe oppofer à
la conjecture dont il s'agit ici ; on objec138
MERCURE DEFRANCE.
teroit , par exemple , que tous les corps ;
fans en excepter aucun , font doués de
gravité & d'attraction , & qu'il y en a qui
ne font pas fufceptibles de l'électricité ; il
eft aifé de répondre à cette objection par
remarque qu'on vient de faire ; qui eſt
que les phénomenes de l'électricité rendue
fenfible par les expériences ufitées ,
ne font que des modifications particulieres
du fluide éthérien , au méchanifme defla
quels certains corps réfiftent par leur conftitution
, c'eft à- dire par les loix que le
fluide qui agit fur ces corps eft contraint
de fuivre; ce qui n'empêche
pas que le mouvement
qu'ils reçoivent
par des moyens
plus effectifs ne foit fimplement
une révolution
arrivée à ce fluide éthérien qui
les pénétre & les environne
; il n'eft pas
difficile de trouver dans cette folution de
quoi répondre d'une maniere fatisfaiſante
à toutes les difficultés
qu'on pourroit faire
; delà on peut préfumer que ce fluide a
été improprement
nommé électrique
; & en effet il n'a été ainfi défigné que par une
de fes propriétés
qui encore n'étoit point
affez connue : ainfi en employant
les mots
d'électricité
ou de fluide électrique nous n'entendrons
que des modifications
particulieres
du fluide éthérien
, preſque toujours
contraires
aux loix générales de l'action de
ce fluide.
NOVEMBRE. 1755. 139
II.
On ne fçauroit nier que la régénération
des êtres , au moins quant à leur organifation
, ne foit produite par une caufe
phyfique , & que cette caufe ne doive
avoir un méchanifme propre à fes effets ;
il ne fera donc pas permis de méconnoître
cette caufe , fi elle fe préfente avec les
propriétés néceffaires pour opérer le méchanifme
que nous cherchons à découvrir,
fur- tout fi ces propriétés fe trouvent manquer
à toutes les autres caufes qu'il feroit
poffible de fe repréſenter.
Après avoir mûrement confideré les diverfes
conjectures qui ont été formées fur
la premiere caufe phyfique de la régénération
des êtres , de la communication du
mouvement , de la gravité & de l'attraction
, & après avoir pefé avec beaucoup
d'attention les difficultés qu'on a oppofées
à ces conjectures , nous avons cru pouvoir
inferer de cet examen que tous ces grands
phénomenes de la nature devoient dépendre
d'une même caufe , qui feroit néceffairement
un agent général , au moins dans
notre orbe planétaire , fi ce n'eft dans tout
l'univers.
Il s'agit d'examiner à préfent , fi le fluide
nommé électrique , tel que des expé140
MERCURE DE FRANCE.
riences certaines l'ont fait connoître , &
d'ailleurs admis prefqu'unanimement pour
la premiere caufe phyfique de l'action des
nerfs , ne pourroit pas paffer pour cet
agent général que nous cherchons à connoître
, & fi on ne lui trouveroit pas les
propriétés néceffaires pour en déduire les
phénomenes que nous croyons pouvoir
lui attribuer.
III.
Il n'eft guere permis de douter d'après
l'ouvrage que nous avons cité , que le
fluide éthérien ne foit le principe de toute
fécondation , & il n'eft pas difficile de
concevoir comment l'action conftante de
ce fluide fur tout corps quelconque, feroit,
felon les divers foyers où il trouve à fe
concentrer , & felon les diverfes maffes
qu'il rencontre , la caufe de la gravité &
de l'attraction , ainfi que de la différente
activité des corps , quels qu'ils foient ,
élémentaires ou compofés ; on verroit en
même tems comment ce même fluide dont
tout corps eft environné , & plus ou moins
pénétré felon fa nature , opéreroit par les
diverfes déterminations qui lui feroientdonnées
, la communication du mouvement
; il n'eſt pas néceffaire de faire appercevoir
que le mouvement communiqué
}
NOVEMBRE. 1755. 141
cefferoit , lors même qu'il ne rencontreroit
point d'autre obftacle ', à mesure que les
déterminations particulieres qui auroient
produit ce nouveau mouvement , viendroient
à fe perdre dans la détermination
générale du fluide environnant .
Mais , dira- t- on , n'eft-il pas plus fage
de fufpendre fon opinion fur des matieres
phyfiques , lorfque cette opinion ne peut
être folidement déterminée : nous fommes
bien éloignés de penfer qu'en général ce
ne foit là une maxime fage , mais on ne
fçauroit difconvenir qu'elle ne fouffre des
exceptions ; car il eft certain que cette
maxime obfervée trop rigoureufement ,
fur- tout dans la recherche des vérités auffi
importantes & auffi inconnues que celles
dont il eft ici queftion , borneroit exceffivement
les progrès qu'on peut efperer de
faire fur les plus grands objets des connoiffances
phyfiques .
D'ailleurs , nous avons en quelque maniere
l'exemple de Newton pour nous ;
on fçait que lorfqu'il trouva le moyen de
foumettre l'univers aux loix de la gravité
& de l'attraction , il n'eut pour baſe de
cette grande découverte qu'une fimple analogie
qui étoit , comme perfonne ne l'ignore
, la comparaifon qu'il fit de la caufe de
la chute d'un fruit qui tomba auprès de lui,
142 MERCURE DE FRANCE.
avec la caufe qu'il imagina dans ce moment
pouvoir entretenir l'harmonie ou
l'action réciproque du monde planétaire :
ayant fait le plan des principaux effets
que ces caufes devoient produire , il regarda
ces effets comme autant de réſultats
qu'il s'agiffoit de vérifier , & c'eft par une
profondeur de calculs , qui a immortalifé
ce grand homme , qu'il parvint à démontrer
la folidité des loix qu'il venoit de
trouver.
C'eſt en fuivant une pareille méthode ,
qui ici ne paroît guere fufceptible de calculs
, que nous allons chercher à établir le
fluide étherien , comme cauſe de la
gra
vité & de l'attraction. Newton moins inf
truit qu'on ne l'eft aujourd'hui fur l'exiftence
des loix & des proprietés du fluide
qu'on a appellé électrique , s'eft fagement
abftenu d'expliquer cette caufe , mais il
paroît qu'il avoit de la répugnance à laiffer
croire qu'il regardât ces proprietés comme
inherentes à la matiere , puifqu'il a
declaré à la fin de fon optique qu'il foupçonnoit
que l'attraction étoit l'effet de
l'action de quelque fluide très délié &
très-élaftique. Ce foupçon doit nous faire
préfumer que s'il eût été inftruit comme
on l'eft aujourd'hui fur l'existence , les
loix & les proprietés du fluide étherien ,
NOVEMBRE . 1755. 143
il ne feroit point resté dans cette incertitude
fur la caufe de ce grand phénomene.
Newton a fait voir auffi dans fon traité
d'optique , qu'il n'étoit pas poffible que les
rayons de lumiere fuffent immédiatement
réflechis de la furface des corps , & il a
prouvé en même tems que cette réflexion
étoit l'effet des proprietés & des loix de la
force de gravité & d'attraction qu'il paroiffoit
fuppofer être inhérente à tous les
corps . Or s'il n'eft pas permis de regarder
comme fufpectes les preuves alleguées
fur ce fait par Newton , & fi d'après les
folides connoiffances qu'on a acquifes fur
l'existence & les proprietés du fluide étherien
, il eft plus que probable que ce fluide
eft un agent univerfel , au moins dans
notre orbe planétaire , il nous paroît difficile
de former des difficultés raifonnables
contre l'idée de fubftituer fon action
à la fuppofition qui a fait regarder la gravité
& l'attraction comme des qualités
propres & inhérentes à tout corps.
Čela pofé , les phénomenes du mouvement
ne dépendroient que des diverfes déterminations
de l'action du fluide étherien,
& ces déterminations fe communiqueroient
par la voie du choc, de l'impulfion , de l'explofion
, de la fermentation , même du
plus leger contact comme on l'obferve
144 MERCURE DE FRANCE.
dans les experiences connues fur l'électricité
ainfi toute augmentation ou diminution
de mouvement ne feroit que des
changemens produits dans les loix naturelles
de l'action de ce fluide ; & par cèt
ordre on ne feroit plus en peine de fçavoir
comment un corps vivant , & même
les corps élastiques , peuvent donner de
l'action à des corps qui n'en ont point ,
ou augmenter celle qu'ils ont ; en un mot ,
on verroit que tous les phénomenes de la
nature ne font dans le fonds que les diverſes
manieres dont l'agent géneral , plus
ou moins concentré dans les différens
corps , ou raffemblé fur leurs furfaces ,
obéit aux loix qu'il doit fuivre , & aux diverfes
déterminations qu'il reçoit.
M. Franklin a prefque demontré que·
le tonnerre n'eft qu'un phénomene d'électricité
, & on en peut aifement conclureque
les trombes qui ne paroiffent être
qu'un prodigieux tourbillon d'air , d'eau´
& de fluide étherien devenu électrique.
par les caufes qui préparent ou excitent
l'orage , ne font en effet produites que
par la même revolution qui difpofe & détermine
les coups de tonnerre ; ce qui eft
affez prouvé par les trombes qu'on a quel-,
quefois vu fe former au mênie inftant de
ces coups de tonnerre : nous ne parlerons
pas
NOVEMBRE. 1755 145
pas d'une infinité d'autres obfervations
qu'on n'ignore point , & que perfonne
ne contefte. Or , s'il n'y a point de phénomenes
extraordinaires de la nature qui
paroiffent s'opérer par une plus grande
quantité & une plus grande vivacité d'action
que les coups de tonnerre & les trombes
, & s'il eft vrai qu'en fait de recherches
phyfiques on doive principalement
chercher à fimplifier tout , autant qu'on
le peut , fur tout les principes , il faut
donc bien loin de vouloir féparer l'idée de
la caufe & du méchanifme de l'électricité,
de celle d'une caufe générale du mouvement
, s'attacher plutôt à confiderer les
phénomenes de l'électricité , comme des
divers modes de cette caufe générale.
Alors on comprendroit , par exemple ,
que la force qui refte à un boulet de cadont
le mouvement paroît prêt à
s'éteindre , & qui a de fi funeftes effets
pour ceux qui entreprennent imprudemment
de le fixer , même de le toucher
avec le pied , n'eft que la prodigieufe
quantité de fluide étherien , dont il fe
trouve encore chargé au moyen du mouve
ment de rotation qui lui refte , & que la
force de l'explofion & ce mouvement de
rotation y avoient accumulé ; le méchaniſme
de ces funeftes effets fe préfente fenfible-
G
146 MERCURE DE FRANCE.
ment par la prodigieufe difproportion qu'il
y a entre la quantité , la rapidité , & la
détermination du fluide raffemblé fur ce
boulet , & l'état ordinaire du fluide qui
entoure , & pénetre un corps vivant , &
notamment la partie de ce corps approchée
du boulet jufqu'au point de contact.
I V.
Il est reçu qu'en chargeant un corps
d'électricité , on ne fait que raffembler fur
fa furface plus de matiere électrique qu'il
n'y en a naturellement , augmenter à cette
proportion le degré d'activité de ce fluide,
& changer l'ordre naturel de fa détermination
; c'eft ainfi qu'eft produit un tor
rent de matiere électrique qui n'agit principalement
que fur la furface des corps
fur lefquels il eft formé , ou de ceux vers
lefquels il eft dirigé ; ce qui eft bien prou❤
vé par le petit éclat qui fe fait entendre au
moment de la communication de l'électricité
d'un corps à un autre ; car cet éclat
fuppofe néceffairement la rencontre de
deux forces qui font oppofées.
Il eft démontré que tous les corps font
naturellement doués d'une force d'attrac
tion , & il eft probable que l'intenfité de cette
force ne dépend que de la nature des parNOVEMBRE.
1755. 247
ties primitives dont ces corps font formés ,
& que la différence de ces parties élémentaires
ne confifte que dans le plus ou
moins de fluide éthérien qui a pu originairement
s'y concentrer . C'eft de-là , en effet,
qu'on peut le mieux déduire les propriétés
qui différencient effentiellement tous les
corps , même par rapport à leur état de
folidité ou de liquidité ; ce qui eft manifeftement
prouvé par l'obfervation des phénoménes
des congellations artificielles ,
furtout de celui qu'on a nommé le faut de la
congellation , qui eft la vive explofion qui
fe fait au moment que la liqueur va fe congeler
.
Il faut donc confidérer ces parties élémentaires
comme autant de petits foyers
fort acceffibles à l'action du fluide envi
ronnant , & c'eft ainfi que fe forment néceffairement
autour d'eux des petites fpheres
d'activité , qui s'animent & s'électrident
en quelque maniere par leur proximité
& leurs frottemens ; voilà donc une efpece
d'électricité à peu près déterminée
par les loix naturelles de l'action de ce
Aluide ; il eft probable que c'eſt- là le méchanifme
des premiers rapports que ces parties
primitives acquerent entr'elles , & en
même tems l'origine de leurs propriétés
Gij
148 MERCURE DE FRANCE:
générales & particulieres ; ces premiers
phenomenes d'attraction ne paroiffent
point affujettis aux loix d'électricité qu'on
conncît par les expériences faites fur des
maffes defquelles par conféquent on ne
fçauroit conclure aux loix de cette action
entre les parties élémentaires ; confidération
qu'il ne faut point perdre de vue , &
qui fixe la jufte valeur des connoiffances
acquifes fur les propriétés du fluide éthérien
par les expériences ufitées fur l'électricité.
On peut croire que c'eft de ces premieres
loix d'attraction que dépendent principalement
la conftitution & l'activité de toutes
les parties élémentaires ; ces parties
auroient donc entr'elles plus ou moins
d'affinité , felon qu'elles feroient propres
par leur nature à former des tourbillons
de matiere éthérée plus ou moins
égaux ; & par cet ordre celles qui fe trouveroient
être à peu près de même nature
auroient une maniere prefque égale d'obéir
à l'action du fluide environnant , bien
entendu qu'elles fullent également expofées
à l'action libre de ce fluide ; on voit
par là affez clairement comment tous les
corps doivent avoir naturellement plus ou
moins d'activité , & être plus ou moins
NOVEMBRE. 1755. 149
électriques , felon qu'ils font formés de
parties primitives plus ou moins chargées
de fluide éthérien , ou plus ou moins difpofées
à obéir à fon action.
V.
Cela pofé , le méchanifme des diverfes
efpeces de cryftallifation , & des diverfes
affinités chimiques , ne dépendroit-il pas
de certaines difpofitions conftantes de maffe
& de furface par lefquelles les parties
élémentaires de même genre obéiroient de
la même maniere aux loix naturelles de
l'action de ce fluide ; chacune de ces parties
feroit donc par fa nature un foyer
prefque égal pour l'activité de ce même
Auide , & cette activité produiroit dans
toutes ces parties , lorfqu'elle pourroit s'y
exercer librement , le même dégré & les
mêmes phénomenes d'attraction , ou du
moins il n'y auroit d'autre différence que
celle qui réfulteroit des torrens plus ou
moins confidérables qui fe feroient faits
fur ces foyers , felon qu'ils auroient été
plus ou moins expofés à l'action libre du
Auide environnant ; il arriveroit de cette
maniere que lorfque plufieurs de ces petits
foyers feroient livrés à l'action de ce fluide ,
il fe feroit des torrens plus confidérables
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
fur ceux où cette action fe ferott exercée
plus librement , & par conféquent qu'il fe
feroit de moindres torrens fur les foyers
qui s'y trouveroient moins exposés.
Il réfulte de -là que l'action produite
dans les premiers foyers , feroit de beaucoup
fupérieure en force & en étendue à
celle des autres foyers , & que par cette
raiſon ceux - ci feroient , lorfqu'il n'y auroit
point d'obſtacles , entraînés plus ou
moins promtement vers les premiers , felon
la force & l'étendue de l'atmoſphere
de leur activité .
Cette explication prouveroit que les
petites atmoſpheres de fluide éthérien formées
dans les foyers les moins dévelop
pés , feroient néceffairement abforbées
par les atmoſpheres plus confidérables ,
lorfqu'elles en feroient affez près pour pouvoir
y être compriſes ; de maniere donc
que tout foyer qui ne fe trouveroit pas
affez voifin de celui qui attire plus puiffamment
, pour être compris dans fa fphere
d'activité , feroit lui-même un foyer central
propre à attirer les foyers voifins plus
foibles que lui.
Mais comme on obferve en plufieurs
criftallifations que les criftaux qui ont acquis
un certain volume , ne continuent
pas de s'accroître , il en faudroit conclure
NOVEMBRE . 1755. 131
que le premier foyer parvenu à fe charger
d'une certaine quantité de parties analogues
n'auroit plus les mêmes rapports avec
le fluide environnant , & que par conféquent
fon activité devroit s'affoiblir au
point de ne pouvoir plus entraîner de nouvelles
parties.
V I.
Ne feroit-ce pas dans cette théorie des
criftallifations qu'on pourroit trouver à fe
former une idée claire & fimple de l'ordre
d'action qui détermine & maintient les
orbes planétaires dans les efpaces qu'ils
parcourent le foleil feroit le foyer principal
, & les planettes , comme foyers beaucoup
moindres , feroient comprifes dans
fa fphere d'activité ; il en réfulteroit que
ces mafles planetaires obéiroient plus ou
moins au grand foyer felon qu'elles feroient
elles -mêmes un foyer plus ou moins
confidérable , & que par - là elles feroient
en état d'oppofer plus de réfiftance aux
déterminations produites par le grand
foyer.
On peut croire que ces planettes , qui
ont leur tourbillon particulier de matiere
éthérée , doivent en obéiffant à la fupériorité
de celui du grand foyer , s'électrifer
elles-mêmes de plus en plus , foit par
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
les frottemens continuels de leurs tourbillons
, foit par la vive action du grand
foyer qui les entraîne , & prendre ainfi ,
plus ou moins à proportion de leur conftitution
, fur la fupériorité de l'attraction
de ce grand foyer ; ce qui eft affez conforme
aux loix générales de l'attraction
connue par les expériences ufitées , ainfi
qu'aux obfervations faites fur l'électricité
; de cette maniere les planetes parviendroient
à ce point de diſtance du grand
foyer , & en même tems d'équilibre avec
fa fphere d'activité, dont elles ne pourroient
plus être approchées ni éloignées ; à ce
point- là elles prendroient donc néceffairement
une détermination nouvelle , qui
feroit la détermination de leur cours particulier
, c'est -à- dire , leur mouvement projectile
; & c'est à raifon de la conftitution
naturelle , dont nous avons parlé , qui fait
que certains corps font moins propres que
d'autres à un accroiffement d'électricité ,
ainſi qu'à raifon de leur maffe & de leur
volume , qu'elles fe trouveroient plus ou
moins capables de gravitation & d'attraction
, & c'est par là que leur cours ordinaire
feroit déterminé à de plus ou moins
grandes diftances du grand foyer.
les loix de cette
On'tpeur préfumer que
détermination particuliere ne feroient pas
NOVEMBRE . 1755. 153
conftantes au point que par la fuite du
tems les planetes ne puffent acquérir des
forces centrifuges ; on connoît les loix fuivant
lefquelles les corps font repouffés
après avoir été attirés pendant un certain
tems , ce qui n'arrive probablement que
parce que ces corps s'électrifent davantage
à proportion qu'ils font plus attirés , &
que par-là ils parviennent à un complément
d'électricité qui les rend fupérieurs
au moins acceffibles à l'activité du fover
principal ; c'eft par ces loix que les planetes
pouroient enfin échapper totalement
à la fphere d'activité du foleil , & par
devenir des cometes ; comme il pourroit
arriver auffi qu'il fe trouveroit des cometes
moins difpofées par leur nature à s'électrifer
, ou à contracter un certain dégré
d'activité , qui attirées à un certain point
vers le principal foyer , bien loin de tendre
alors à s'en éloigner , y feroient au
contraire rapidement précipitées.
là
Ce mémoire n'a été fait dans d'autre.
vue que d'exciter fur les fondemens de la
conjecture qu'on y propofe , l'attention
des perfonnes verfées dans ces connoillances
, & de mettre ces mêmes perfonnes à
portée de critiquer facilement certe conjeture
ou de l'appuier plus folidement.
Fermer
Résumé : Mémoire sur le principe physique de la régénération des Etres, du mouvement, de la gravité, & de l'attraction.
Le texte 'Mémoire sur le principe physique de la régénération des êtres, du mouvement, de la gravité, & de l'attraction' présente une théorie sur la fécondation et les phénomènes naturels. L'auteur propose que la fécondation des animaux pourrait être due à un fluide éthérien actif, reflété vers les organes de la génération au moment de l'excrétion de la liqueur féminine. Ce fluide serait également responsable du mouvement, de la gravité et de l'attraction. L'auteur soutient que cette théorie est appuyée par des observations sur l'action des nerfs et des expériences sur le fluide électrique. Le mémoire vise à renforcer cette théorie en montrant que le mécanisme de la fécondation, du mouvement, de la gravité et de l'attraction peut être ramené à une cause commune : le fluide éthérien. L'auteur affirme que toutes les expériences sur l'électricité perturbent les lois naturelles de ce fluide, et qu'il est nécessaire de considérer ces expériences sous un angle général pour comprendre son action. Le texte souligne que la régénération des êtres, le mouvement, la gravité et l'attraction dépendent d'une même cause physique, un agent général. L'auteur suggère que le fluide électrique, admis comme cause de l'action des nerfs, pourrait être cet agent général. Il compare cette approche à la méthode de Newton, qui a découvert les lois de la gravité et de l'attraction par analogie. Le texte traite également des effets de l'électricité et de la force d'attraction sur divers phénomènes naturels. Il explique que la force de l'explosion et le mouvement de rotation d'un boulet accumulent un fluide électrique sur sa surface, créant une disproportion notable par rapport à l'état ordinaire du fluide entourant un corps vivant. Charger un corps d'électricité augmente la quantité de matière électrique sur sa surface, modifiant ainsi l'ordre naturel de sa détermination. Le texte explore la nature des corps, affirmant que tous les corps possèdent une force d'attraction dont l'intensité dépend de la nature des parties primitives qui les composent. Ces parties élémentaires agissent comme des foyers d'activité électrique, influencées par le fluide environnant. Cette interaction est à l'origine des propriétés générales et particulières des corps, et des phénomènes d'attraction observés. Le texte aborde les processus de cristallisation et les affinités chimiques, suggérant qu'ils dépendent des dispositions constantes de masse et de surface des parties élémentaires. Ces parties obéissent aux lois naturelles de l'action du fluide éthérien, créant des atmosphères d'activité qui peuvent s'absorber mutuellement. Enfin, le texte propose une théorie des mouvements planétaires, où le Soleil agit comme un foyer principal, et les planètes comme des foyers plus petits compris dans sa sphère d'activité. Les planètes s'électrifient en obéissant à l'attraction du Soleil, déterminant ainsi leur mouvement projectile et leur distance par rapport au Soleil. Le texte conclut en mentionnant que les lois de cette détermination particulière ne sont pas constantes, permettant aux planètes d'acquérir des forces centrifuges et de devenir des comètes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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24
p. 209-214
Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Début :
Le 18 Octobre, M. le Marquis de Conflans, Mestre de Camp [...]
Mots clefs :
Prince de Soubise, Divisions, Compagnies, Marquis, Troupes, Bataille, Ennemis, Force, Colonnes milliaires, Cavalerie, Résistance, Perte, Blessés et morts, Duc de Bourgogne, Problèmes de géométrie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
FRANC E.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE 18 Octobre , M. le Marquis de Conflans ,
Meftre de Camp du Régiment d'Orleans , a ap
porté au Roi le détail de la bataille de Lutzelberg ,
gagnée par l'armée de Sa Majefté , commandée
par M. le Prince de Soubiſe.
La divifion de M. de Chevert , compofée de
vingt- cinq bataillons & dix- huit efcadrons , des.
Huffards de Berchiny , de la Légion Royale , & des
Volontaires de Flandre , arriva le 8 au camp fous
Caffel. 3
#1
Le 9 , celle aux ordres de M. le Duc de Filtz-
James , compofée de dix bataillons & de douze
efcadrons ; paffa la Fulde à la fuite de toute l'armée
. ¡ ་ "
M. le Prince de Soubife deftina la divifion dë
M. de Chevert à attaquer la gauche des ennemis ,
& M. le Marquis de Voyer fut détaché avec vingt
compagnies de Grenadiers , vingt Piquets , quatre
cents cinquante Carabiniers de la cavalerie , la Légion
Royale , les Volontaires de Flandre , & lé
corps de M. Fifcher , pour faire l'avant- garde de
cette divifion .
M. le Prince de Soubife fe propofant de faire
paffer à toute l'armée le ruiffeau de Benthenlagen ,,
& de la faire camper au- delà , chargea M. le Mar
210 MERCURE DE FRANCE.
quis de Voyer de faire fes difpofitions pour atta
quer le village d'Heligenrode ; mais les mouvemens
de l'ennemi déciderent M. le Prince de Soubife
à le faire tourner par fa gauche , & M. le Marquis
de Voyer fe porta en conféquence jufques fur
les hauteurs qui dominent le village d'Halem. Il
fut renforcé pendant la nuit de dix compagnies de
Grenadiers , de la Brigade des Palatins , & de celle
de Dauphin , cavalerie.
Le 10 , à la pointe du jour , on s'apperçut que
l'armée ennemie abandonnoit fon camp , pour occuper
une pofition plus reculée , fur des hauteurs
& dans des bois , qui couvroient également fon
front & fon flanc gauche , M. le Marquis de Voyer,
à la tête de fon avant- garde , palla dans ce même
inſtant le ravin de Dalem , & gagna les hauteurs
de Fifchenſtein ; il fit attaquer , par les Troupes
legeres , le hameau de Breck , & un bois de hautefutaye
qui eft en avant , dans le deffein d'avoir une
connoiffance exacte de la nouvelle pofition des
ennemis : il y eut un feu de moufqueterie fort vif,
& M. le Comte de Chabot repouffa Pennemi.
M. le Prince de Soubife , après avoir fait fes dif
pofitions , fit déboucher toutes les troupes. M. le
Duc de Broglie , à qui il avoit donné l'avant - garde
à commander , canonna l'armée ennemie & la
força de fe mettre en bataille.
x
5
Les troupes , qui avant l'arrivée de M. de Che
vert & de M. le Duc de Filtz James , compofoient
l'armée de M. le Prince de Soubife , fu ent defti¬
nées à attaquer le front de l'ennemi , tandis que
M. le Duc de Filtz- James en attaqueroit la gaus
che , & que M. de Chevert en tourneroit
flanc.
Toutes les troupes étant arrivées à leur point
de déboucher , les avant- gardes de M. le Duc de
NOVEMBRE. 1758. 217
Broglie , & de M. le Marquis de Voyer , rentrerent
dans les colonnes.
A deux heures trois quarts après midi , M. de
Chevert donna , par quatre coups de canon , le
fignal de l'attaque générale , ainfi qu'il en avoit
reçu l'ordre de M. le Prince de Soubife , & il dé❤
boucha en même temps pour marcher à l'ennemi.
Toutes les colonnes s'ébranlerent enfemble ; mais
ayant eu plus de chemin , ou plus d'obſtacles à furmonter
, le plus grand effort du combat fe fit à la
divifion de M. de Chevert.
Les ennemis le voyant entré dans le bois qui
couvroit leur flanc , & craignant , avec raiſon ,
pour leurs derrieres , dégarnirent leur droite , &
porterent la plus grande partie de leurs troupes
en équerre de ce côté là.
Ils fe préfenterent en force à la fortie du bois ,
que les troupes de M. de Chevert avoient traverfé
fur trois colonnes , dont deux d'infanterie , & la
cavalerie dans le centre.
Les ennemis fe voyant preffés par cette difpofition
, pritent le parti de faire avancer une colonne
nombreuſe , pour nous attaquer , & nous
empêcher de déboucher dans la plaine.
M. de Chevert , après l'a oir fait canonner par
fon artillerie , qui a été fervie pendant tout le courant
de la journée avec la plus grande vivacité &
le plus à propos , donna ordre à M. le Marquis de
Voyer , & à M,le Comte de Bellefont , qui étoient
à la tête de la Cavalerie , de charger cette colonne
; dans le moment elle fut attaquée & culbutée .
C'eſt à cette charge que M. le Marquis de Voyer
a été bleffé.
Il y avoit à la tête de chacune de ces colonnes
d'infanterie , une avant- garde de dix compagnies
de Grenadiers , commandée , fgavoir , celle de la
212 MERCURE DE FRANCE.
gauche , par M. le Comte de Salm , & celle de la
droite , par M. le Vicomte de Belfunce. Ce dernier
ayant été dangereufement bleffé , fut remplacé
par M. le Chevalier de Groflier.
La cavalerie , après ce premier combat , déboucha
dans la plaine, & s'y mit en bataille, pour
faire face à celle des ennemis , qui s'avançoit en
bon ordre , afin de favorifer la retraite de la colonne
d'infanterie , & de rétablir le combat ;
cette cavalerie fut bientôt pliée , & tant que la
bataille a duré , elle a toujours eu le même fort
à plufieurs repriſes différentes. Pendant ce temps,
M. le Comte de Luface , à la tête des Saxons ,
qui formoient la colonne de la gauche , attaqua
un gros corps d'ennemis poftés fur une hauteur ,
où ils avoient placé pluffeurs batteries , d'où ils
dominoient la plaine par laquelle nos colonnes
débouchoient. M. le Comte de Luface chargea
M : le Baron d'Hirne de prendre la hauteur à re
vers , tandis qu'il attaqueroit les ennemis de
front. La réfiftance de ceux-ci fut très - opiniâtre ;
mais M. le Comte de Luſace manoeuvra aveċ
tant d'habileté , & preffa l'attaque fi vivement ,
qu'il fe rendit maître de la hauteur , & du canon
que les ennemis y avoient établi . Alors la victoire
ne fut plus balancée , quoique les ennemis
fiffent encore plufieurs tentatives pour nous arrêter
, & favorifer leur retraite. Ils ont pris la
fuite par le village de Lutzelberg , & n'ont fauvé
les débris de leur armée , qu'à la faveur de la nuit.
Au premier moment de l'attaque de M. de Che
vert , M. le Prince de Soubife marcha de front à
l'ennemi , à la tête de fon armée , & la mit , par
la célérité de fes mouvemens , à portée de faire
un feu d'artillerie très-vif & très - fuivi fur l'àr
mée ennemie , qui fut contrainte de ſe jetter ,en
NOVEMBRE . 1758. 215
•
défordre , dans les bois qui bordent la Véra. Ce
Général fit marcher plufieurs détachemens de la
gauche de l'armée , qui ont pourfuivi les ennemis
jufqu'à trois heures du matin .
On ne peut encore rien dire de certain fur
leur perte, qui ne peut être moindre que de trois
à quatre mille hommes. Les troupes de notre
droite ont pris onze pieces de canon , & les Huf
fard de Berchiny , qui étoient fur le flanc gauche
de l'armée , en ont pris treize , avec plufieurs
drapeaux & étendards , & beaucoup de
bagages.
On ne fçait pas encore au jufte le nombre des
prifonniers ,, parce qu'on en amene à tous mo
momens , parmi lefquels il y a des Officiers de
tout grade. Notre perte ne paroît pas confidérable
on ne compte jufqu'à préfent qu'environ
cinq à fix cents hommes tués ou bleſſés . Les ennemis
fe font enfui dans le plus grand défordre ;
lorfqu'ils ont traverfé Munden , leur cavalerie
étoit confondue avec leur infanterie , & ils n'avoient
pas une feule piece de canon > ce qui fait
croire , qu'ils ont abandonné dans les bois ce qui
leur en reftoit.
Ce détail a été fait trop promptement , pour
pouvoir nommer tous ceux qui fe font diftingués
dans cette journée . On peut dire en général , que
toutes les troupes ont montré , à l'envi , une ardeur
& une fermeté digne des Saxons , des Palatins
, & des François ; tous les Commandans
généraux & particuliers leur ont montré l'exemple.
M. le Marquis de Crillon a été détaché avec
trois Brigades d'infanterie , & les troupes légeres
, pour fuivre les ennemis dans leur retraite,
Il s'eft porté jufqu'à Munden , où il a déja fait
quatre cents prifonniers. On ne fçauroit trop
. 114 MERCURE DE FRANCE.
louer les difpofitions générales de M. le Prince
de Soubife .
Monfeigneur le Duc de Bourgogne , âgé de fix
ans onze mois , a préſenté au Roi un Livre des
Problêmes de Géométrie , qu'il a conftruit luimême
, & mis au trait. Il y a ajouté le premier
trait d'un exagone fortifié avec le tracé dù foffé ,
du chemin couvert & du glacis . Ce Livre forme un
un petit in-4°.
Il feroit difficile de fe perfuader, vu l'exactitude
& la netteté avec laquelle ces Problêmes font exécutés,
qu'ils font abfolument l'ouvrage d'un Prince
à peine âgé de fept ans , fi l'on n'avoit des témoins
qu'on ne peut récufer . Monfeigneur le Duc de
Bourgogne , qui avoit travaillé à former ce petit
Ouvrage , dans le deffein de le préfenter au Roi ,
le lui a dédié. L'Epitre Dédicatoire eft de fa compofition
, & elle eft écrite de ſa main .
Ilya long- temps qu'on fçait que ce jeune Prince
s'amule beaucoup de la Géométrie. On a fçu lui
faire une espece de jeu des premieres opérations de
cette ſcience . Les marques fingulieres de jugement
& de pénétration qu'il donne dans un âge anffi
tendre , en font concevoir les plus flatteufes efpérances.
Nouvelles de la Cour , de Paris , &c.
LE 18 Octobre , M. le Marquis de Conflans ,
Meftre de Camp du Régiment d'Orleans , a ap
porté au Roi le détail de la bataille de Lutzelberg ,
gagnée par l'armée de Sa Majefté , commandée
par M. le Prince de Soubiſe.
La divifion de M. de Chevert , compofée de
vingt- cinq bataillons & dix- huit efcadrons , des.
Huffards de Berchiny , de la Légion Royale , & des
Volontaires de Flandre , arriva le 8 au camp fous
Caffel. 3
#1
Le 9 , celle aux ordres de M. le Duc de Filtz-
James , compofée de dix bataillons & de douze
efcadrons ; paffa la Fulde à la fuite de toute l'armée
. ¡ ་ "
M. le Prince de Soubife deftina la divifion dë
M. de Chevert à attaquer la gauche des ennemis ,
& M. le Marquis de Voyer fut détaché avec vingt
compagnies de Grenadiers , vingt Piquets , quatre
cents cinquante Carabiniers de la cavalerie , la Légion
Royale , les Volontaires de Flandre , & lé
corps de M. Fifcher , pour faire l'avant- garde de
cette divifion .
M. le Prince de Soubife fe propofant de faire
paffer à toute l'armée le ruiffeau de Benthenlagen ,,
& de la faire camper au- delà , chargea M. le Mar
210 MERCURE DE FRANCE.
quis de Voyer de faire fes difpofitions pour atta
quer le village d'Heligenrode ; mais les mouvemens
de l'ennemi déciderent M. le Prince de Soubife
à le faire tourner par fa gauche , & M. le Marquis
de Voyer fe porta en conféquence jufques fur
les hauteurs qui dominent le village d'Halem. Il
fut renforcé pendant la nuit de dix compagnies de
Grenadiers , de la Brigade des Palatins , & de celle
de Dauphin , cavalerie.
Le 10 , à la pointe du jour , on s'apperçut que
l'armée ennemie abandonnoit fon camp , pour occuper
une pofition plus reculée , fur des hauteurs
& dans des bois , qui couvroient également fon
front & fon flanc gauche , M. le Marquis de Voyer,
à la tête de fon avant- garde , palla dans ce même
inſtant le ravin de Dalem , & gagna les hauteurs
de Fifchenſtein ; il fit attaquer , par les Troupes
legeres , le hameau de Breck , & un bois de hautefutaye
qui eft en avant , dans le deffein d'avoir une
connoiffance exacte de la nouvelle pofition des
ennemis : il y eut un feu de moufqueterie fort vif,
& M. le Comte de Chabot repouffa Pennemi.
M. le Prince de Soubife , après avoir fait fes dif
pofitions , fit déboucher toutes les troupes. M. le
Duc de Broglie , à qui il avoit donné l'avant - garde
à commander , canonna l'armée ennemie & la
força de fe mettre en bataille.
x
5
Les troupes , qui avant l'arrivée de M. de Che
vert & de M. le Duc de Filtz James , compofoient
l'armée de M. le Prince de Soubife , fu ent defti¬
nées à attaquer le front de l'ennemi , tandis que
M. le Duc de Filtz- James en attaqueroit la gaus
che , & que M. de Chevert en tourneroit
flanc.
Toutes les troupes étant arrivées à leur point
de déboucher , les avant- gardes de M. le Duc de
NOVEMBRE. 1758. 217
Broglie , & de M. le Marquis de Voyer , rentrerent
dans les colonnes.
A deux heures trois quarts après midi , M. de
Chevert donna , par quatre coups de canon , le
fignal de l'attaque générale , ainfi qu'il en avoit
reçu l'ordre de M. le Prince de Soubife , & il dé❤
boucha en même temps pour marcher à l'ennemi.
Toutes les colonnes s'ébranlerent enfemble ; mais
ayant eu plus de chemin , ou plus d'obſtacles à furmonter
, le plus grand effort du combat fe fit à la
divifion de M. de Chevert.
Les ennemis le voyant entré dans le bois qui
couvroit leur flanc , & craignant , avec raiſon ,
pour leurs derrieres , dégarnirent leur droite , &
porterent la plus grande partie de leurs troupes
en équerre de ce côté là.
Ils fe préfenterent en force à la fortie du bois ,
que les troupes de M. de Chevert avoient traverfé
fur trois colonnes , dont deux d'infanterie , & la
cavalerie dans le centre.
Les ennemis fe voyant preffés par cette difpofition
, pritent le parti de faire avancer une colonne
nombreuſe , pour nous attaquer , & nous
empêcher de déboucher dans la plaine.
M. de Chevert , après l'a oir fait canonner par
fon artillerie , qui a été fervie pendant tout le courant
de la journée avec la plus grande vivacité &
le plus à propos , donna ordre à M. le Marquis de
Voyer , & à M,le Comte de Bellefont , qui étoient
à la tête de la Cavalerie , de charger cette colonne
; dans le moment elle fut attaquée & culbutée .
C'eſt à cette charge que M. le Marquis de Voyer
a été bleffé.
Il y avoit à la tête de chacune de ces colonnes
d'infanterie , une avant- garde de dix compagnies
de Grenadiers , commandée , fgavoir , celle de la
212 MERCURE DE FRANCE.
gauche , par M. le Comte de Salm , & celle de la
droite , par M. le Vicomte de Belfunce. Ce dernier
ayant été dangereufement bleffé , fut remplacé
par M. le Chevalier de Groflier.
La cavalerie , après ce premier combat , déboucha
dans la plaine, & s'y mit en bataille, pour
faire face à celle des ennemis , qui s'avançoit en
bon ordre , afin de favorifer la retraite de la colonne
d'infanterie , & de rétablir le combat ;
cette cavalerie fut bientôt pliée , & tant que la
bataille a duré , elle a toujours eu le même fort
à plufieurs repriſes différentes. Pendant ce temps,
M. le Comte de Luface , à la tête des Saxons ,
qui formoient la colonne de la gauche , attaqua
un gros corps d'ennemis poftés fur une hauteur ,
où ils avoient placé pluffeurs batteries , d'où ils
dominoient la plaine par laquelle nos colonnes
débouchoient. M. le Comte de Luface chargea
M : le Baron d'Hirne de prendre la hauteur à re
vers , tandis qu'il attaqueroit les ennemis de
front. La réfiftance de ceux-ci fut très - opiniâtre ;
mais M. le Comte de Luſace manoeuvra aveċ
tant d'habileté , & preffa l'attaque fi vivement ,
qu'il fe rendit maître de la hauteur , & du canon
que les ennemis y avoient établi . Alors la victoire
ne fut plus balancée , quoique les ennemis
fiffent encore plufieurs tentatives pour nous arrêter
, & favorifer leur retraite. Ils ont pris la
fuite par le village de Lutzelberg , & n'ont fauvé
les débris de leur armée , qu'à la faveur de la nuit.
Au premier moment de l'attaque de M. de Che
vert , M. le Prince de Soubife marcha de front à
l'ennemi , à la tête de fon armée , & la mit , par
la célérité de fes mouvemens , à portée de faire
un feu d'artillerie très-vif & très - fuivi fur l'àr
mée ennemie , qui fut contrainte de ſe jetter ,en
NOVEMBRE . 1758. 215
•
défordre , dans les bois qui bordent la Véra. Ce
Général fit marcher plufieurs détachemens de la
gauche de l'armée , qui ont pourfuivi les ennemis
jufqu'à trois heures du matin .
On ne peut encore rien dire de certain fur
leur perte, qui ne peut être moindre que de trois
à quatre mille hommes. Les troupes de notre
droite ont pris onze pieces de canon , & les Huf
fard de Berchiny , qui étoient fur le flanc gauche
de l'armée , en ont pris treize , avec plufieurs
drapeaux & étendards , & beaucoup de
bagages.
On ne fçait pas encore au jufte le nombre des
prifonniers ,, parce qu'on en amene à tous mo
momens , parmi lefquels il y a des Officiers de
tout grade. Notre perte ne paroît pas confidérable
on ne compte jufqu'à préfent qu'environ
cinq à fix cents hommes tués ou bleſſés . Les ennemis
fe font enfui dans le plus grand défordre ;
lorfqu'ils ont traverfé Munden , leur cavalerie
étoit confondue avec leur infanterie , & ils n'avoient
pas une feule piece de canon > ce qui fait
croire , qu'ils ont abandonné dans les bois ce qui
leur en reftoit.
Ce détail a été fait trop promptement , pour
pouvoir nommer tous ceux qui fe font diftingués
dans cette journée . On peut dire en général , que
toutes les troupes ont montré , à l'envi , une ardeur
& une fermeté digne des Saxons , des Palatins
, & des François ; tous les Commandans
généraux & particuliers leur ont montré l'exemple.
M. le Marquis de Crillon a été détaché avec
trois Brigades d'infanterie , & les troupes légeres
, pour fuivre les ennemis dans leur retraite,
Il s'eft porté jufqu'à Munden , où il a déja fait
quatre cents prifonniers. On ne fçauroit trop
. 114 MERCURE DE FRANCE.
louer les difpofitions générales de M. le Prince
de Soubife .
Monfeigneur le Duc de Bourgogne , âgé de fix
ans onze mois , a préſenté au Roi un Livre des
Problêmes de Géométrie , qu'il a conftruit luimême
, & mis au trait. Il y a ajouté le premier
trait d'un exagone fortifié avec le tracé dù foffé ,
du chemin couvert & du glacis . Ce Livre forme un
un petit in-4°.
Il feroit difficile de fe perfuader, vu l'exactitude
& la netteté avec laquelle ces Problêmes font exécutés,
qu'ils font abfolument l'ouvrage d'un Prince
à peine âgé de fept ans , fi l'on n'avoit des témoins
qu'on ne peut récufer . Monfeigneur le Duc de
Bourgogne , qui avoit travaillé à former ce petit
Ouvrage , dans le deffein de le préfenter au Roi ,
le lui a dédié. L'Epitre Dédicatoire eft de fa compofition
, & elle eft écrite de ſa main .
Ilya long- temps qu'on fçait que ce jeune Prince
s'amule beaucoup de la Géométrie. On a fçu lui
faire une espece de jeu des premieres opérations de
cette ſcience . Les marques fingulieres de jugement
& de pénétration qu'il donne dans un âge anffi
tendre , en font concevoir les plus flatteufes efpérances.
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Résumé : Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Le 18 octobre, le Marquis de Conflans informa le roi de la victoire française à la bataille de Lutzelberg, dirigée par le Prince de Soubise. Le 8 octobre, la division de Chevert, composée de 25 bataillons et 18 escadrons, arriva au camp sous Cassel. Le 9 octobre, la division du Duc de Fitz-James, formée de 10 bataillons et 12 escadrons, traversa la Fulde. Le Prince de Soubise ordonna à Chevert d'attaquer la gauche ennemie et à Voyer de former l'avant-garde avec des grenadiers, des carabiniers, la Légion Royale et les Volontaires de Flandre. Le 10 octobre, l'armée ennemie se retira vers une position plus reculée. Voyer traversa le ravin de Dalem et atteignit les hauteurs de Fifchenstein, attaquant le hameau de Breck. À 14h30, le Prince de Soubise ordonna une attaque générale. Les ennemis, voyant Chevert dans le bois, renforcèrent leur gauche en dégarnissant leur droite. Chevert lança une charge de cavalerie, blessant le Marquis de Voyer. La cavalerie ennemie fut repoussée à plusieurs reprises. Le Comte de Lusace captura une hauteur stratégique, assurant la victoire. Les ennemis fuirent par Lutzelberg, abandonnant canons, drapeaux et bagages. Les pertes ennemies furent estimées entre 3 000 et 4 000 hommes, contre 500 à 600 pour les Français. Le Marquis de Crillon poursuivit les ennemis et captura 400 prisonniers à Munden. Par ailleurs, le Duc de Bourgogne, âgé de 6 ans, présenta au roi un livre de géométrie qu'il avait rédigé.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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25
p. 203-205
Détail de la retraite de M. le Duc de Chevreuse, de la ville de Soest, le 18 Octobre 1758.
Début :
Le 17 Octobre 1758, à six heures du soir, M. le Duc de Chevreuse, [...]
Mots clefs :
Duc de Chevreuse, Troupes, Détachement, Maréchal, Patrouilles, Force, Brigades, Cavalerie, Retraite
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texteReconnaissance textuelle : Détail de la retraite de M. le Duc de Chevreuse, de la ville de Soest, le 18 Octobre 1758.
Détail de la retraite de M. le Duc de Chevreuse ,
de la ville de Soeft , le 18 Octobre 1758 .
4
Le 17 Octobre 1758 , à fix heures du foir , M.
le Duc de Chevreufe , fut averti par un payſan in
connu qu'un corps de 6000 hommes marchoit
fur lui ; il envoya fur le champ un détachement
& des patrouilles pour en fçavoir la vérité , &
dépêcha, après cela un Courier à M. le Maréchal
de Contades pour lui en donner avis , ainfi qu'à
1
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
M. de Beaufremont & M. de Fitz - James . Il fir
partir tous les équipages , mit les troupes fous les
armes & les y fit paffer la nuit . M. le Maréchal
lui manda par le retour de fon Courier de fe retirer
, s'il étoit attaqué par des forces fupérieures .
ou s'il avoit des avis certains de leur marche fur
lui ; mais qu'il n'avoit connoiffance que d'un Ré
giment de Huffards qui eût paflé la Lippe , ce qui fit
que le Duc de Chevreufe regarda encore comme
moins certain l'avis du payfan inconnu , d'autant
que fon détachement, & fes patrouilles lui avoient.
fait dire qu'ils ne trouvoient perfonne.
A 7 heures du matin le 18 , M. de Beaufre
mont qui l'avoit joint très - diligemment dans la
nuit , voyant qu'on n'appercevoit rien , voulut fe
retirer. M. le Duc de Chevreufe tâcha de l'engager
à refter ; mais comme l'ordre par écrit de M. le
Maréchal donné à M. de Beaufremont portoit feu
lement de refter en bataille à la tête du camp , il
prit le parti pour l'exécuter de fe retirer , & cela
fut heureux , puifque s'il s'étoit retiré avec M. le
Duc de Chevreuſe , il eût expofé fon corps & tous
les équipages de fa divifion à être pris . M. de
Beaufremont étoit encore fort près de M. le Duc
de Chevreufe , quand celui- ci prit le parti de fe
retirer ; mais comme il n'avoit que deux brigades
de Cavalerie qui euffent été inutiles dans le pays
convert , par lequel M. le Duc de Chevreufe s'étoit
affuré de fa retraite , il n'a pu que fçavoir gré
à M. de Beaufremont d'avoir rempli un objet plus
utile.
A huit heures du matin , une garde en avant du
camp de M. le Duc de Chevreufe , le fit avertir que
les ennemis paroiffoient , il s'y porta pour les reconnoître
; & ayant apperçu très- diftinctement
que le corps qui venoit à lui étoit de quatorze
DECEMBRE. 1758 . 1 205
mille hommes au moins , il commença fa retraite .
La Cavalerie des ennemis qui venoit au grand
trot , joignit fon arriere-garde qui étoit déja à
une affez grande diſtance de fon camp ; les huft
efcadrons qui la compofoient étoient fi peu nombreux
, qu'ils ne faifoient à peu près que la valeur
de quatre qui furent pouffés par cette Cavalerie
qui étoit au nombre de vingt - quatre escadrons. Il
y a eu un défordre inévitable , mais qui n'a duré
qu'un moment , parce qu'il envoya ordre à M. fe
Duc de Mazarin de fe placer avec les deux batail-
Ions de fon Régiment dans des haies , mouvement
qu'il a exécuté avec valeur & intelligence ,
les ennemis depuis ce temps n'ont fuivi qu'en
efcarmouchant , & nous n'avons perdu que deux
cens hommes.
Cette retraite n'a point porté coup à la jonction
de MM. de Chevert & de Fitz- James ; & quand
M. le Duc de Chevreufe auroit été affez malheureux
pour cela , elle étoit inévitable pour un
corps réduit à trois mille hommes , par tous les
détachemens qui étoient fortis , & qui font rentrés
fans aucune porte , devant un corps de quatorze
mille hommes fuivi d'une armée.
de la ville de Soeft , le 18 Octobre 1758 .
4
Le 17 Octobre 1758 , à fix heures du foir , M.
le Duc de Chevreufe , fut averti par un payſan in
connu qu'un corps de 6000 hommes marchoit
fur lui ; il envoya fur le champ un détachement
& des patrouilles pour en fçavoir la vérité , &
dépêcha, après cela un Courier à M. le Maréchal
de Contades pour lui en donner avis , ainfi qu'à
1
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
M. de Beaufremont & M. de Fitz - James . Il fir
partir tous les équipages , mit les troupes fous les
armes & les y fit paffer la nuit . M. le Maréchal
lui manda par le retour de fon Courier de fe retirer
, s'il étoit attaqué par des forces fupérieures .
ou s'il avoit des avis certains de leur marche fur
lui ; mais qu'il n'avoit connoiffance que d'un Ré
giment de Huffards qui eût paflé la Lippe , ce qui fit
que le Duc de Chevreufe regarda encore comme
moins certain l'avis du payfan inconnu , d'autant
que fon détachement, & fes patrouilles lui avoient.
fait dire qu'ils ne trouvoient perfonne.
A 7 heures du matin le 18 , M. de Beaufre
mont qui l'avoit joint très - diligemment dans la
nuit , voyant qu'on n'appercevoit rien , voulut fe
retirer. M. le Duc de Chevreufe tâcha de l'engager
à refter ; mais comme l'ordre par écrit de M. le
Maréchal donné à M. de Beaufremont portoit feu
lement de refter en bataille à la tête du camp , il
prit le parti pour l'exécuter de fe retirer , & cela
fut heureux , puifque s'il s'étoit retiré avec M. le
Duc de Chevreuſe , il eût expofé fon corps & tous
les équipages de fa divifion à être pris . M. de
Beaufremont étoit encore fort près de M. le Duc
de Chevreufe , quand celui- ci prit le parti de fe
retirer ; mais comme il n'avoit que deux brigades
de Cavalerie qui euffent été inutiles dans le pays
convert , par lequel M. le Duc de Chevreufe s'étoit
affuré de fa retraite , il n'a pu que fçavoir gré
à M. de Beaufremont d'avoir rempli un objet plus
utile.
A huit heures du matin , une garde en avant du
camp de M. le Duc de Chevreufe , le fit avertir que
les ennemis paroiffoient , il s'y porta pour les reconnoître
; & ayant apperçu très- diftinctement
que le corps qui venoit à lui étoit de quatorze
DECEMBRE. 1758 . 1 205
mille hommes au moins , il commença fa retraite .
La Cavalerie des ennemis qui venoit au grand
trot , joignit fon arriere-garde qui étoit déja à
une affez grande diſtance de fon camp ; les huft
efcadrons qui la compofoient étoient fi peu nombreux
, qu'ils ne faifoient à peu près que la valeur
de quatre qui furent pouffés par cette Cavalerie
qui étoit au nombre de vingt - quatre escadrons. Il
y a eu un défordre inévitable , mais qui n'a duré
qu'un moment , parce qu'il envoya ordre à M. fe
Duc de Mazarin de fe placer avec les deux batail-
Ions de fon Régiment dans des haies , mouvement
qu'il a exécuté avec valeur & intelligence ,
les ennemis depuis ce temps n'ont fuivi qu'en
efcarmouchant , & nous n'avons perdu que deux
cens hommes.
Cette retraite n'a point porté coup à la jonction
de MM. de Chevert & de Fitz- James ; & quand
M. le Duc de Chevreufe auroit été affez malheureux
pour cela , elle étoit inévitable pour un
corps réduit à trois mille hommes , par tous les
détachemens qui étoient fortis , & qui font rentrés
fans aucune porte , devant un corps de quatorze
mille hommes fuivi d'une armée.
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Résumé : Détail de la retraite de M. le Duc de Chevreuse, de la ville de Soest, le 18 Octobre 1758.
Le 17 octobre 1758, le Duc de Chevreuse fut averti par un paysan de l'approche de 6000 hommes. Il envoya des patrouilles et informa le Maréchal de Contades, ainsi que M. de Beaufremont et M. de Fitz-James. Le Maréchal conseilla au Duc de se retirer en cas d'attaque par des forces supérieures, mais l'alerte parut moins certaine. Le 18 octobre, M. de Beaufremont décida de se retirer malgré les tentatives du Duc de le retenir. À 8 heures, une garde avertit le Duc de l'approche de 14 000 ennemis. La cavalerie ennemie perturba temporairement l'arrière-garde du Duc. Le Duc de Mazarin reçut l'ordre de se placer dans des haies pour ralentir les ennemis. La retraite se poursuivit sans compromettre la jonction avec les troupes de MM. de Chevert et de Fitz-James. Les pertes furent limitées à deux cents hommes.
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26
p. 198
DE HANOVRE, le 30 Juin.
Début :
On compte que l'armée des Alliés a le fonds de soixante-quinze mille hommes [...]
Mots clefs :
Armée, Soldats, Contingent, Nationalités, Prince Ferdinand , Force
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE HANOVRE, le 30 Juin.
E HANOVRE , le 30 Juin.
On
compte
que
l'armée
des
Alliés
a
le
fonds
de
foixante
-
quinze
mille
hommes
,
dont
trente-
sing
mille
Hanovriens
,
vingt
mille
Heſſois
,
fepèmille
Brunſwickois
,
huit
mille
Anglois
,
deux
mille
Pruſſiens
,
&
environ
trois
mille
de
Buc-
kenbourg
&
de
Saxe
-
Gotha
;
avec
toutes
ces
forces réunies
le
Prince
Ferdinand
pourroit
agir
d'une
maniere
moins
timide
vis
-
à
-
vis
des
François
,
On
compte
que
l'armée
des
Alliés
a
le
fonds
de
foixante
-
quinze
mille
hommes
,
dont
trente-
sing
mille
Hanovriens
,
vingt
mille
Heſſois
,
fepèmille
Brunſwickois
,
huit
mille
Anglois
,
deux
mille
Pruſſiens
,
&
environ
trois
mille
de
Buc-
kenbourg
&
de
Saxe
-
Gotha
;
avec
toutes
ces
forces réunies
le
Prince
Ferdinand
pourroit
agir
d'une
maniere
moins
timide
vis
-
à
-
vis
des
François
,
Fermer
27
p. 14-43
L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
Début :
AVIS DE L'EDITEUR. On convient généralement de l'austérité [...]
Mots clefs :
La Nouvelle Héloïse, Amie, Coeur, Julie, Amour, Vertus, Lettres, Père, Vie, Âme, Lettre, Fille, Mère, Temps, Ouvrage, Amant, Roman, Nature, Tendre, Enfants, Bonheur, Homme, Comtesse, Force, Peine, Vérité, Raison, Livre, Plaisir, Aimer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE
HELOISE ,
OU LETTRES de Madame la Marquife
de *** à Mde la Comteffe de **** .
O
AVIS DE L'EDITE U R.
N convient généralement de l'auftérité
des leçons que l'on rencontre dans
le Roman de Julie. Perfonne ne l'a lû
fans fentir la force avec laquelle l'Auteur
attaque des ufages & des moeurs , que
bien des gens ont intérêt de défendre.
Il eft certain, malgré cela, que ce fexe aimable
que les hommes accufent de foibleffe
, & qu'ils prennent tant de peine à
corrompre ; ce fexe naturellement honnête
& fenfible , a mieux faifi qu'eux les
différentes beautés de la nouvelle Hé-
Loïfe . Pour peu qu'on cherche la caufe de
cette vive impreffion , on la trouvera
dans la vérité du ſentiment toujours plus
proche du Génie & de la Raiſon , que les
fubtilités de la critique. Les régles d'après
lefquelles on croit fouvent juger ,
ont été d'abord créées par des efprits vafAOUST.
1761. 15
tes & des âmes fenfibles. Il eft vrai qu'elles
exiſtoient avant eux fans être connues ;
mais ils en ont fait ufage les premiers.
Il faut fans doute fe laiffer aller au
mouvement de la Nature , ou être l'égal
de ces grands Génies , pour juger d'après
ces mêmes régles que tant de circonftances
varient .
L'Éditeur de ce petit ouvrage, dans lequel
on trouvera l'extrait d'une partie
de l'Héloife , a eu les quatre Lettres fui
vantes d'une Dame qui eft intime amie
de celle qui les lui a effectivement écrites.
Elle n'y a changé que quelques lignes ,
par pudeur & par difcrétion . On a imagi
né que le Public y verroit avec p'aifie
l'aveu fimple & vrai de l'impreffion que
doit faire cet ouvrage fur une âme tendre
& vertueuſe.
LETTRE PREMIERE.
SIItôt que le rétabliffement de ma fanté
me l'a permis , j'ai fuivi vos confeils ,
mon aimable amie , j'ai quitté mon appartement
le plutôt qu'il m'a été poffible
; & je commence à jouir des beautés
de la faifon. Cependant on ne me permet
pas encore de faire de longues promena16
MERCURE DE FRANCE.
des : cela m'afflige ; cette diverfion m'a
voit paru propre à diffiper je ne fçais
quelle langueur , dans laquelle je tombe
infenfiblement , furtout depuis ma derniere
maladie.
Je vois que mes efpérances m'avoient
féduite ; ma fille & mon fils , au lieu de
m'amufer , m'excédent tous les jours da
vantage leur gaîté bruyant e mere au
gue au point que je vais les mettre au
Collége & au Couvent . Mon mari me défole
par les leçons éternelles qu'il me
donne fur leur éducation . Il m'en écrit
fans ceffe de fon vieux Château , où fans
doute il n'a rien de mieux à faire . Eft-ce
que l'état de mes enfans n'eft pas décidé
par celui de leur pere ? Leur fortune eft
affurée; que m'importe le refte. Ils feront
comme les autres : je n'ai pas plus d'am- _
bition que cela.
Les principes de mon mari font tout
différens. Il voudroit me perfuader que
je ferois le modéle des femmes de mon
fiécle , fi j'avois le courage de me retirer
dans fon antique Château. A la vérité
nous y vivrions plus abondamment avec
une fortune médiocre ; mais auffi plus de
Spectacles , plus de Bals , plus de Livres
nouveaux , plus de ces Phènoménes du
bel- efprit , que l'on voit avec autant de
AOUST. 1761 . 17
cariofité qu'une chofe extraordinaire. J'au
rois en revanche des avenues fans fin
des bofquets enchantés , des parterres ,
des potagers ; & avec tout cela des Provinciaux
mauffades , & cette uniformité
continuelle que je ne pourrois fupporter.
>
Au refte , ce n'eft point l'amour , ce
premier fentiment de mon coeur qui
m'attache au lieu , où il a pris naiffance :
il me femble que ma paffion s'affoiblit
tous les jours , puifque j'ai pu réſiſter
à la préſence de celui qui me l'avoit inf
pirée ; l'abfence doit en effacer enfin le
Louvenir.
Quoiqu'il en foit , j'attends les lettres
où l'on me parle du Chevalier, avec moins
d'impatience ; & les miennes fout fi froides
& fi réservées , que je n'écris rien que
je ne puiffe dire en public.
Je vois cependant avec peine que la
lecture n'eft pas encore une refource &
un amuſement pour moi . Je me fuis fait
Lire pendant ma maladie trente volumes
de Romans : ils me touchent ; mais ils
m'attriftent , & il ne m'en rete rien .
J'entends parler depuis quelques jours de
la nouvelle Héloïje : envoyez -moi , je vous
prie , cet ouvrage , fur lequel on pronɔnce
fi diverſement . Il partage , à ce qu'on
m'a dit, la Ville & la Cour. J'ai vû ces der18
MERCURE DE FRANCE.
niers jours quelques-uns de ces efprits à
la mode , qui donnent le ton : ils m'ont
confirmée dans cette incertitude. Les uns
élévent aux nues le Livre nouveau ; d'au
tres qui n'approuvent rien , en difent
beaucoup de mal . Ces Meffieurs m'avertiffent
que j'aurai tort de ne pas m'ennuyer
de la longueur des differtations ;
enfuite comme moraliftes , ils font fâchés
de trouver dans un livre de Philofophie
des foibleffes trop excufables & trop
agréablement décrites.
Pour moi je ne connois de Juges fur
un ouvrage de cette nature que le coeur
ou le génie. Le dernier eft bien rare , &
le fecond commence à le devenir. Il y a
cependant longtemps que le Public a appellé
du Defpotifme , auquel les Maîtres
de l'esprit prétendent l'affujettir.
Quoi des milliers de fuffrages s'a
néantiroient devant leurs décifions ? Quoi !
ce jugement , ce cri univerfel d'une multitude
d'âmes fenfibles , cette apologie
univerfelle & involontaire feroient tranfformés
magiquement eft un froid mépris ?
Quoi ! lefel d'une Epigramme éteindroit,
dénatureroit le fentiment même ? C'eſt lui
feul que je veux confulter : jamais ceux
de la partialité de l'envie , de l'orgueil
de je ne fçais quelle inquiétude impérieuAOUST.
1761 ; 19
fe ne feront la regle du plaifir ou du dé
plaifir de mes lectures . S'ils en impoſent
aux efprits foibles , qui n'ont d'avis que
par infpiration , ils révoltent toujours l'équité
du Sage & du Philofophe , qui
fent & qui juge , parce qu'il penfe , fans
avoir befoin qu'on le faffe penfer.
›
Envoyez moi donc au plutót , ma chère
Comteffe cette nouvelle Héloïfe. Quel
plaifir , fi votre rhume étant entiérement
fini , vous pouvez me l'apporter vousmême.
Je vous réponds que je trouverois
le nouveau Roman admirable .
LETTRE DEUX I E ME.
'AVEZ Vous allez réfléchi , mon aima
ble amie , à la terrible nouvelle que vous
m'apprenez , lorfque vous m'avez mandé
que le Chevalier va arriver de Malthe ?
Vous m'écrivez froidement , que graces
aux réfléxions que j'ai eu le temps de faire,
fon retour ne fera pas difficile à fupporter.
En vérité , vous en parlez bien à votre
aiſe . Vous n'avez jamais eu de paffions à
combattre.
Je fuis vos avis , autant que cela eft'
en moi je m'occupe davantage ; je me
20 MERCURE DE FRANCE:
proméne beaucoup ; & j'ai déja lû quelques
lettres de votre nouvelle Héloïfe.
Je me repens bien d'avoir commencé.
cette lecture : je voudrois avoir la force
de la quitter. Comment avez vous eu l'imprudence
de m'envoyer ce maudit Roman
? Ne voyez vous pas que Julie eft
tout au moins auffi vertueufe que votre
amie : elle ne peut aimer davantage ; cependant
elle va bientôt fuccomber . Falloit-
il m'offrir un fi dangereux exemple ?
Que vous avez mal pris votre temps pour
me prêter des livres d'amour ?
Que vais je devenir féparée de mon
amie , éloignée d'un mari eftimable, dont
l'amitié & les procédes ont fouvent rallenti
les progrès de ma paffion ? Il m'impatiente
cependant avec fes perfécutions
éternelles , pour m'engager à me confiner
dans fon hermitage . Pour comble de malheur
, je fuis ici toute feule avec mes enfans
, qui deviennent tous les jours plus
indociles & plus infupportables. J'ai bien
peur qu'ils ne finiffent par être méchans
& ingrats.
Mes voisins , que je fuis forcé de voir
quelquefois,font facilement ennuyeux , &
fe formalifent de tout . Je ne reçois point
de lettres de Paris , qui ne foient remplies
de tracafferies & de méchancetés.On
AOUST. 1761 . 23
ne m'apprend que des Hiftoires fcandaleufes:
tous les gens de ma connoiffance
fe déchirent & fe haiffent. Comment
voulez- vous que je m'accoutume à les aimer?
Quelle confolation une femblable
fociété peut -elle répandre fur ma vie ?
Sans le fentiment dangereux qui foutient
mon coeur , mon exiftence me ſembleroit
d'un poids infupportable. L'amour , le
feul amour nous rend infenfibles à mille
contrariétés : il fait diverfion avec les
fpectacles continuels de l'injuſtice & de la
méchanceté des hommes . Ce n'eft pas que
je me cache à moi - même la honte & la
trifteffe , qui fuivent fouvent fes pas .
Hélas ! ma chere amie , vous favez tou
tes les réfléxions que nous avons faites
cent fois fur les aventures de plufieurs
femmes élevées avec nous . Nous n'avons
prefque jamais vu que des Amans malheureux
ou ennuyés ; cependant, quoique
bien avertis , nous finiffons prefque toujours
par aimer.
Je me perds , je vous l'avoue , dans
mon coeur & dans ma raiſon. O ciel ! eftil
concevable , que quatre lignes écrites
au hazard fur un bruit vague & peu cer
tain , caufent une fi grande révolution
dans un coeur? Non , je ne faurois vous exprimer
le défordre caufé dans tout mon
22 MERCURE DE FRANCE.
être , par ce que vous me dites du Che
valier. Je ne fuis plus la même ; je n'ai
plus les mêmes idées ; mes principes va▾
rient : ce qui me fembloit raisonnable ne
me paroît plus que chimérique & fouvent
ridicule .
Cependant , ma chere amie , je fens
que je tiens encore à ma réputation , à
ma vertu & à l'eftime publique ; je lens
que je dépens plutôt de l'opinion que l'on
a de moi , que de celle que l'on en devroit
avoir. Ce contentement de foi- même
; ce fentiment tout intérieur dont no .
tre vieille parente parle fans ceffe
pourroit-il habiter fur la terre ? N'en déplaife
à toutes ces prudes , comment feront
elles pour nous perfuader que la fidélité
conjugale eft une vertu réelle , &
que l'ennui , dont elle eft fi fouvent accompagnée,
n'eft qu'une chofe arbitraire?
Je fens pourtant . ..je fens
que je tiens encore à quelque chofe d'inexplicable.
Il me feroit échappé aujour
d'hui bien des extravagances, fi je ne m'é-
Cois pas méfiée de ma tête. Elle est dans
un étrange état. Ah ! ma Comteſſe , que
vous avez mal fait de m'envoyer cette
Hiftoire de Julie! pour vous en punir, vous
n'aurez de mes nouvelles que lorsque j'au
rai lû les fix volumes.
AOUST. 1761. 23
LETTRE TROISIEME.
J'ai achevé ce matin , ma chere amie ;
votre nouvelle Heloife . J'ai éte fi occupée
de cette lecture depuis que je l'ai com-
-mencée , qu'il y a plus de vingt- quatre
heures , que je n'ai penſé à toutes les extravagances
qui rempliffent fouvent mes
Lettres.
Je ne faurois vous dire encore toute
l'impreffion que m'a fait cet Ouvrage. Ce
n'eft point feulement un livre de Philofophie
; ce n'eſt point l'hiſtoire d'une Héroine
de Roman ; c'eſt celle du coeur hu- ;
main , vu ſous le plus beau jour , c'eſt- àdire
, au milieu des foibleffes les plus excufables
& des vertus les plus réelles. On
y trouve le développement de la rai on la
plus profonde , avec celui des Sophifmes
qui combattent fous l'ordre des paffions :
la vérité eft fans ceffe à côté de l'erreur :
l'erreur n'eſt jamais honteule ; & la vérité
eſt toujours aimable.
On trouve d'abord dans Julie une fille
charmante & fenfible , attaquée par tous
les traits que l'amour peut lancer ; elle a
contre elle le refpe&t de fon amant , la
violence de fon amour , les preftiges d'une
24 MERCURE DE FRANCE.
imagination vive & brillante , fa candeur ,
fa jeuneſſe , fon coeur & la beauté. Ces
redoutables ennemis triomphent de fon
honneur , fans pouvoir détruire les vertus,
ni même obfcurcir longtems les lumiéres
de fa raiſon. Tout eft grandeur & féduction
dans Julie. Ses fautes ont quelque
chofe qui les éléve ; fes vertus les plus auftères
ont je ne fçai quoi d'intéreffant , fes
confeils, fes remontrances, tout ce qu'elle
dit , tout ce qu'elle peut dire , reçoit l'expreffion
douce & touchante d'un âme tendre
& élevée.
Hélas ! ma Comteffe , que l'on fait volontiers
connoiffance avec cette fille àimable
& paffionnée ! .... Encore attaché
par fes erreurs , dont on trouve auffi la
fource trop attrayante , inſenſiblement on
s'accoutume à aimer celle qui doit bientôt
nous forcer au reſpect.
On trouve enfuite dans cette fille adorabte
un Philofophe & un Moralifte , que
l'on ne peut refufer d'entendre. Ce Philofophe
nous inftruit en même temps par fa
folie & fa raifon , par fes vertus & fes
foibleffes, par les réfléxions & fes remords.
Ce n'eft point par une tranfition fubite
que l'on paffe du goût à l'admiration : on
voit rapidement dans le principe des fau-
Fes
AOUST. 1761 . 23
res de Julie toutes les réflexions qu'elle eſt
au moment de faire .
A chaque page on s'attache plus fortement
à elle. Les événemens de ce Roman
font des événemens ordinaires . Les fituations
font fortes & grandes , mais fi naturelles
que les coeurs de tous les hommes
peuvent facilement les rencontrer. Voilà
d'où reffort la fublimité des idées , & les
traits du génie , auffi aifées à fentir , que
difficiles à imaginer.
Si l'on rencontre des fentimens trop
au- deffus des fiens , ils émeuvent plutôt
qu'ils n'éblouiffent . Ils touchent l'âme qu'ils
élévent. On ſoupire en les admirant on
cherche à fe les approprier. Si l'efprit
quelquefois diftrait du principal intérêt fe
voit forcé à fuivre une differtation longue
& férieufe , elle fe préfente fi naturellement
, & elle paroît fi importante par fon
objet , que l'intérêt perfonnel foutient la
curiofité.
Ne trouvez vous pas , ma chère amie ,
que l'on fe repofe avec une douce fatiffaction
au milieu de ces peintures fimples
& magnifiques , des vertus fociables , des
vraies beautés de l'ordre & de la réalité
des devoirs , qui font de tous les temps &
de tous les lieux ? N'avez-vous pas remarqué
que le bonheur de l'innocence par
-B
26 MERCURE DE FRANCE.
tout exalté , eſt toujours en action & en
vue , pendant que celui qui bleffe les loix
de la pudeur ne marche que d'un pas tremblant
, au milieu de l'incertitude & de la
crainte.
Julie & fon amant ne croient entrevoir
un état doux & tranquille que lorsqu'ils
penſent n'avoir plus de reproche à fe faire.
Ils paroiffent alors moins paffionnés , fans
devenir moins intéreffans. Loin d'avoir
perdu de fa fenfibilité , leur âme , fur- tout
celle de Julie , en fe répandant fur plus
d'objets ne fe montre que plus fenfible .
L'on n'apperçoit cependant que le développement
naturel de fon caractére.Infenfiblement
l'on change avec elle : on paſſe
à des fentimens moins tumultueux & plus
durables. La tendre humanité rencontre
des coeurs déjà gagnés , où les traits chers
& facrés fe gravent plus profondément .
On voit fous un jour nouveau le touchant
plaifir de faire du bien : l'amitié brille d'un
plus vif éclat : elle fe montre au milieu du
contentement de foi-même. Elle eft environnée
du repos & de la paix.
Quel fpectacle , que celui d'une famille
refpectable & heureuſe , confondue avec
de vertueux amis , avec des domeftiques
fortunés & reconnoiffans ; en qui l'attachement
& l'honneur éffacent la honte de
AOUST . 1761. 27
"
la fervitude ! quel tableau , que celui de
plufieurs êtres raffemblés fous un même
point de vue , qui s'eftiment & s'aiment
avec tant de raifons de s'aimer !
Les images grandes & flatteufes font
encore embellies par les charmes d'une vie
champêtre. On reçoit une nouvelle éxiftence
; on fe rapproche de la nature : on
fent renaître dans fon coeur l'efpoir confolant
d'un bonheur plus réel .
Je me fuis apperçu , ma chère amie ,
que ces plaifirs nouveaux , dont je ne m'étois
jamais formé d'idée , fupportent le
coup d'oeil de la Raifon . Ils s'embelliffent :
même , à mesure qu'elle les confidére.
Voilà par quelle route le Philofophe de
Genêve parvient à nous conduire dans des
lieux fi peu connus & fi peu defirés , dont
on ne voudroit plus fortir. Il a l'art de
préparer , fans que l'on s'en doute , tout
ce qui eft néceffaire pour nous rendre capables
d'écouter ces fublimes leçons . Vous
fentez bien , qu'il a dû commencer par
nous plaire : il a fallu nous accoutumer
doucement à la raifon . Voilà fans doute
pourquoi l'Auteur a pris la peine de fuivre
pas à pas nos extravagances & nos foibleffes.
Je vous difois , ce me femble , il y
a quelques jours , que le peu d'utilité de la
plupart des livres de morale naît du ton
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
defpotique de l'Auteur . Il eft vrai que l'on
imagine le voir regarder du haut de fa
raifon nos folies & nos malheurs . Il femble
qu'il fe dife impénétrable aux paffions
humaines. Ces mêmes paffions font elles
feules en action dans la plupart des Romans
ou bien l'on y rencontre au milieu
d'une troupe de fous ,, des perfonnages fi
ennuyeux & fi parfaits : ils font fi continuellement
raifonnables : ils ont fi peu de
rapport avec nous , qu'ils ne peuvent gagher
notre confiance .
Vous me direz peut-être que j'ai mes
raifons pour penfer ainfi. Il eft vrai que je
fais un gré infini au Philofophe Suiffe , d'avoir
fçu nous montrer les refforts qui fervent
à relever une âme bien née . Il a furtout
puiffamment combattu le découragement
des belles âmes , cette fource honteufe
& conftante de la corruption des
plus heureux caractères .
Si je voulois vous rendre compte de
tout ce que j'admire dans l'enſemble de
cet Ouvrage , il me faudroit peut - être
plus de temps pour le détailler , qu'il n'en
a fallu à l'Auteur pour le faire . Je regarde
fon plan comme une machine immenfe ,
cachée fous le voile de la plus noble fimpli
cité .
Je ne finirois pas , fi je me permettois
2.
AOUST. 1761 . 29
de vous dire tout ce que je crois appercevoir.
Il y a bien loin de l'impreffion
que j'ai reçue , à celle que je craignois .
J'ofe à peine penfer à ma derniere Lettre :
j'allois cependant vous en parler ; máis
je m'apperçois heureufement qu'il eft bien
tard. Je compte vous écrire encore après
demain.Adieu, ma chère amie; les obfervations
de votre fociété fur la nouvelleHélo
fe,dont vous me faites part , me paroiffent
petites & injuftes . Je fens que je ferai forcée
de vous en dire mon avis dans ma premiere
Lettre.
LETTRE QUATRIEME.
J'AIAI encore relu, ma chère amie, les trois
derniers tomes de Julie ; & je ne les ai interrompus
que pour écrire deux Lettres
d'affaires ; l'une pour obliger un malheuheureux
de ce Village , qui m'a autrefois
fervie , & l'autre à mon mari. Je le preffe
de profiter de la belle faifon , s'il a toujours
le projet d'aller cette année s'établir
dans fa terre. Je partirois tout de faite.
avec nos deux enfans ; & vous jugez bienque
la nouvelle Héloïfe ne feroit pas ou
bliée.
Je fuis plus indignée que jamais de vos
Bijj
30 MERCURE DE FRANCE.
remarques. Elles attaquent les endroits du
Livre qui me paroiffent les mieux inventés.
En vérité vos gens de goût ne peuvent
critiquer fi févérement cet Ouvrage,
que parce qu'ils ne l'ont pas fait .
Je m'imagine d'ici voir l'air de confiance
& d'autorité , avec lequel ces Meffieurs
perfuadent, après dîner, de jeunes petites,
Dames qui les accréditent . Ils blâment
fur tout avec fuccès les moeurs de Julie
parce que des maximes pernicieuſes ; parce
que des moeurs vraiment corrompues
font vivement attaquées par fa conduite.
Je crois les entendre dire à leur crédule
auditoire , avec un fourire ironique .....
Comment cette fille affez éprife pour
manquer à fon honneur , ne l'a- t - elle pas
affez été pour époufer fon amant ? Pourquoi
refufe- t- elle les offres du généreux
Edouard pourquoi ne quitte-t- elle pas
les parens qu'elle déshonore , pour aller
paffer fa vie avec ce qu'elle aime & l'ami
vertueux , qui leur offre un afyle ? n'a-telle
de l'audace & de la force d'efprit ,
que pour s'impofer des liens illégitimes ?
J'ai bien peur , ma chère amie , que
ceux qui raiſonnent ainfi , ne connoiffent
d'autres vertus que le préjugé , & d'autre
Eonneur que l'orgueil. Comment ne
oyent-ils pas que à Julie a manqué à ce
fi
AOUST. 1761 31
qu'elle ſe devoit à elle -même , vis-à- vis de
la vertu & de la raiſon , elle ne peut expier
les fautes que par fes remords & par
fes larmes doit -elle faire oublier fa foibleffe
par des torts plus graves & plus impardonnables
. Qui peut la condamner ?
fera-ce des Philofophes ou des dévots ?
fera ce des hommes fans principes ou ceux
qui prétendent en avoir ? lequel d'entr'eux
prononcera que le premier des crimes eft
l'amour illicite , & que les premiéres des
vertus ne font pas la reconnoiffance &
l'humanité ?
Julie aime fon amant fans ceffer de
chérir fon père : elle ne veut point fe féparer
d'une mère tendre & adorée. Il lui
en coûte pour s'éloigner d'une amie qu'elle
a toujours aimée. Lifez ces quatre lignes
que l'on trouve dans une Lettre de Claire
à Julie. » Il reste en toi , lui dit Claire ,
» mille adorables qualités , que l'eftime de
» toi-même peut feule conferver , qu'un
» excès de honte & l'aviliffement qui le
fuit détruiroit infailliblement ; & c'eft
"3 fur ce que tu croiras valoir encore , que
» tu vaudras en effet. Gardes - toi donc ,
» de tomber dans un abbattement dangereux
, qui t'aviliroit plus que ta foibleffe
» même . Le véritable amour eft il fait
»
» pour dégrader l'âme ?
·
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
Julie n'eft pas de ces femmes qui per
dent toutes leurs vertus en un jour. Plus
capable de facrifier fon honheur au bonheur
de ce qu'elle aime , que d'immoler
au fien les derniers jours d'un père & dune
mère qui n'exiftent que pour elle ; au
moment de plonger le poignard dans le
fein de ceux qui lui ont donné la vie , elle
regarde la profondeur du précipice , où
elle eft tombée. Le crime barbare , qu'elle
eft fur le point de commnettre , lui donne
de l'horreur pous les engagemens qu'elle
a pris . Enfin n'eft elle pas retenue dans
cette circonftance par fon extrême fenfibibilité
, la fource premiére de toutes les
vertus , & l'unique principe de fes erreurs?
Ne voit on pas ici tous les effets d'une
-même caufe & les conféquences néceffaires
du caractère que l'Auteur a dû donner
à fon Héroïne? Si ce font là des contrariétés
, convenez , ma chere amie , qu'elles
ont heureuſement leur racine dans le coeur
de l'homme.
Avec quel génie cette prétendue inconféquence
eft préparée ! On ne peut fe laffer
de lire la Lettre où Julie raconte la vialence
de fon père , & le charme de la Scène
touchante qui lui fuccéda : c'eſt Julie
qui s'exprime ainfi, page 374 , tome premier.
AOUST. 1761 : 33
"
"
Après le fouper , l'air fe trouva fi froid
que ma mère fit faire du feu dans fa
» chambre .Elle s'affit à l'un des coins de la
» cheminée, & mon père à l'autre. J'allois
» prendre une chaife pour me placer en-
» tr'eux ; quand m'arrêtant par ma robe,
❞ & me tirant à lui fans rien dire , il m'af-
» fit fur fes genoux. Tout cela fe fit fi
" promptement & par une forte de mou-
» vement fi involontaire , qu'il en eut une
efpéce de repentir le moment d'après.
Cependant j'étois fur les genoux : il ne
pouvoit plus s'en dédire ; & ce qu'il y
» avoit de pis pour la contenance , il fal-
» loit me tenir embraffée dans cette gênan
té attitude.Tout celà fe faifoit en filence ;
mais je fentois de tems en tems fes bras
»fe preffer contre mes flancs avec un fou-
» pir affez mal étouffé . Je ne fais quelle
» mauvaife honte empêchoit les bras pa-
» ternels dé fe livrer à ces douces étrein-
» tes . Une certaine gravité qu'on n'oſoit
» quitter ; une certaine confufion qu'on
» n'ofoit vaincre, mettoit entre un père &
fa fille ce charmant embarras que la
pudeur & l'amour donnent aux amans ;
tandis qu'une tendre mère , tranſpor
» tée d'aife , dévoroit en fecret un fi doux
fpectacle. Je voyois , je fentois tout
cela - men - Ange Et ne 'pus tenir plus
By
+
34 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"3
ور
longtemps à l'attendriffement qui me
gagnoit. Je feignis de glifler. Je jettai ,
» pour me retenir, un bras au cou de mon
Fère. Je penchai mon vifage contre fon
vifage vénérable ; & dans un inftant il
» fut couvert de mes baifers & inondé de
» mes larmes. Je fentis , à celles qui cou-
» loient de fes yeux , qu'il étoit lui- même
foulagé d'une grande peine : ma mère
» vint partager nos tranfports . Douce &
paifible innocence , tu manquas feule à
» mon coeur , pour faire de cette fcène
» de la Nature le moment le plus déli-
» cieux de ma vie !
ور
ور
Cette fcène fi naturelle conduit le Lecteur
à approuver ce qui doit fuivre. Qu'il
eft aifé de fe repréfenter qu'après avoir
gémi de la violence de cet homme brulque
& fenfible, fon repentir, fes larmes &
les careffes qui lui échappent doivent
avoir un empire abfolu fur une fille comme
Julie!peut -on s'empêcher de comparer
les douceurs de cet épanchement de la
nature , de ce fentiment fi doux , fi refpectable
, avec le tumulte impétueux d'une
paffion déréglée ? quel contrafte ! quelle
fource de réfléxions !
Peu de temps après , elle voit mourir
fa mère , qui a découvert fon intrigue.
Cette mère charmante ne lui fait aucun
A OUST 1761.
35
fon père qui n'a
reproche : elle expire en faifant des voeux
pour le bonheur de fa fille . Julie fe perfuade
que le chagrin a abrégé fes jours :
elle ne voit plus que des objets lamentatables.
Séparée de fon Amant depuis plufieurs
mois , elle a eu le temps de réfléchir
: elle doit le moins aimer & le hair
peut -être , lorſqu'elle fe retrace fes fautes
& fes malheurs.
Dans cet inftant
plus qu'elle , ce vieillard malheureux ,
dont elle peut adoucir ou empoisonner
la vie , ce père fi haut , fi abſolu ſe jette
à fes genoux , pour la fupplier d'accorder
fa main à un homme vertueux , qui lui
a fauvé la vie . Il la preffe d'acquitter la
parole d'honneur qu'il a donnée à fon
ami . Ah ! ma Comteffe , n'avez-vous pas
remarqué que le mariage devient pour
une perfonne comme Julie une barriére
invincible contre les reftes d'une paffion
terrible & .malheureufe? Elle fe flatte de
rendre à fon père le repos & le bonheur
qu'elle lui a ôtés. Elle fuit les confeils
d'une amie qui a de l'empire fur ſon eſprit.
En réfléchiffant, elle fe regarde comme
une fille coupable & ingrate : elle voit
qu'elle peut devenir une femme vertueufe
& une mère tendre & respectée . Ce
dernier motif la décide . Elle promet &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
accomplit avec joie fon ferment.
Que pourroit- on oppofer à des raifongfi
preffantes? Seroit - ce les intérêts de l'hon--
nête homme qu'elle époufe , & qui peut
ignorer fa conduite ? De pareilles confidérations
n'éffacent point la peinture que
je viens de faire . Eft-il même bien aifé de
décider fi l'obéiffance d'une fille à fon
père n'eſt pas un des premiers devoirs de
fon état ?
On pourroit enfin convenir tout au
plus , que les raifons fe combattent fans
pouvoir fe détruire; & c'en feroit plus qu'il
n'en faut pourfonder la conduite de Julie fi
bien dans la nature & dans la raiſon.Je vais
plus loin : en fuppofant qu'elle fit une fau
te devenue néceffaire , on pourroit feulement
en conclure , qu'une fois fortis des
limites de l'ordre & du devoir , nous n'avons
plus que le choix des fautes & des
malheurs.
Hélas ! ma chère amie , que cette ré
fléxion eft inftructive ; mais qu'elle eft éffrayante
pour moi ! qu'elle doit me donner
à penser Revenons à Julie.
Il falloit bien qu'elle eût ce dernier tort ::
il falloit qu'elle fût parjure avec fon
amant , pour ne pas devenir plus criminelle.
Cette derniére faute a donné l'éffor
à fesgrandes qualités : elle la rétablit dans
l'état , dont elle étoit déchue . Remar
AOUST. 1761. 37
quez que Julie plus foible que je ne l'ai
étés Julie dans la même fituation que moi ;
Julie , époufe & mère devint fublime &
irréprochable. It femble que fon âme s'agrandiffe
avec fes devoirs . La vertu embellit
fes jours : elle trouve des douceurs
inattendues dans fon nouvel état.
Cependant, ma Comteffe , ces foupirs
tendres & douloureux, qu'elle jette quelquefois
vers le paffé , nous enfeignent
malgré nous , qu'elle eût été plus heureufe
, fi fon coeur ne l'eût jamais égarée.
Que la dévotion de Julie , eft grande
& touchante ! Elle éléve l'âme & la confole.
Elle meurt enfin , lorfqu'on ne peut
plus fe paller de vivre avec elle. Elle gagne
une maladie mortelle , en fe jettant
dans le Lac , pour fauver la vie à un de
fes enfans. Je ne connois rien de fi touchant
que le moment , où l'on améne
à Julie mourante les deux enfans qui lui
font fi chers. M. de Volmar s'exprime
ainfi dans cet endroit de la lettre , où il
raconte la fin attendriffante de fa femme:
2
» Elle alloit me répondre , quand on
» amena les enfans. It ne fut plus quef-
» tion que d'eux ; & vous pouvez juger ,
» fi fe fentant prête à les quitter , fes ca-
» reffes furent tiédes & modérées . J'obfer--
vai même , qu'elle revenoit plus fou
38 MERCURE DE FRANCE .
» vent , & avec des étreintes encore plus
» ardentes à celui qui lui coutoit la vie ;
» comme s'il lui fût devenu plus cher .
Ce qui doit furprendre le Lecteur ; c'eſt
que cette mort , quoique prévue , n'en eft
que plus attendriffante.
>
Il faut que cette fingularité foit caufée
par un intérêt d'une autre nature , que
celui qui foutient la plupart des Romans .
Apparemment que tout eft vrai , fimple
& naturel : cette cataſtrophe n'a pas befoin
d'être imprévue pour attendrir. Apparemment
que les mouvemens que l'on
éprouve , ne tiennent point à des illuſions
paffagéres ; mais aux fentimens plus confrants
& plus intimes , dont l'âme ne fe
laffe jamais.
Je voudrois vous peindre avec des couleurs
affez vives les différents regrets des
différents témoins de ce fpectacle funeſte .
Quelle fermeté touchante dans Julie ,
uniquement occupée de ceux qui l'environnent
? Quel état que celui de Claire ,
fûre de perdre une telle amie , en faifant
de continuels efforts pour lui cacher
La douleur ! Que de larmes différentes fervent
à retracer tous les charmes & toutes
les vertus de cette adorable femme ! Tous
les fentimens , tous les caractéres , toutes
les conditions la pleurent & la refpectent.
AOUST. 1761 . 39
On voit, dans ce terrible inftant, un défefpoir
général ; celui de fes amis , celui
de les domeftiques , celui de tout un peuple
, qu'elle auroit voulu rendre heureux.
On voit avec autant de faififfement que
d'admiration la perplexité de Wolmar , de
cet homme froid par principe & par caractére.
L'incertitude s'élève tout -à- coup
dans le fein d'un Athée , qui tremble de
voir expirer avec Julie , la vertu & l'húmanité.
Le malheureux Wolmar ne peut
croire à l'anéantiſſement d'une âme auffi
tendre & auffi parfaite. Il paffe de l'athéifme
à l'excès de la timidité : il redoute
pour Julie un avenir , qu'il n'eût regardé
pour lui -même , que comme un port certain
, comme un fommeil tranquille . A
peine raffuré par les vertus de ce qu'il
aime , c'eft lui qui l'avertit en frémilfant
, qu'il ne lui refte que peu d'inftants à
vivre.
Il me femble qu'en voilà bien affez ,
pour faire oublier quelques obfervations
auffi faciles à détruire qu'à imaginer . Pour
moi, je vous avouerai, ma chère amie , que
je ne fuis point fâchée de rencontrer avec
des vertus fublimes quelques petiteffes
qui les rapprochent de moi. Au furplus
je ne m'embaraffe guéres de fçavoir fi Julie
a eu tort ou raiſon , de chercher à rafe
1
40 MERCURE DE FRANCE.
furer les regards de ceux qui la voyent finir.
Peut-être, fi vous le voulez , eût -elle mieux
fait de mourir plus férieufement . Je ne
voudrois cependant rien retrancher : tout
me plaît : tout me paroît néceffaire. Je
penfe que ce feroit avec moins de raifon
encore, que l'on s'en prendroit à quelques
inconféquences de Volmar , qui n'eft
point le pivot éffentiel & moral de l'ouvrage.
On trouve mauvais , dites - vous , que
cet homme extraordinaire ait époufé Julie
, fachant fa conduite & fon amour.
Mais en fuppofant même que Volmar ait
eu un tort ; faut- il donc s'étonner , qu'un
Athée , qui par hazard fe trouve bien né ,
tombe dans plufieurs inconféquences ?
Eft-il d'ailleurs bien fingulier , qu'ayant
connoiffance de la paffion de Julie , il
l'épouse , parce qu'elle lui plaît , parce
qu'il croit que fa fociété peut le rendre
heureux ; parce qu'il n'eft pas d'un caractère
jaloux ; parce qu'il fait qu'elle eft vertueufe
& reconnoiffante , & qu'il eſpére
que fes procedés & fes foins pourront enfin
la gagner; parce qu'il voit fon père
décidé à ne pas lui laiffer époufer fon
amant ; & fi l'on veut enfin , parce que
l'intérêt de fon plaifir & de fon bonheur
l'emporte un moment fur toute autre con
fidération ?
AOUST. 1761. 48
*
Ce même Volmar , plein d'amitié & de
refpect pour Julie , qui a eu affez dé bon
ne foi & de candeur pour lui avouer fest
égaremens , fait revenir faint Preux ,
après fix ans d'abfence. Eft - il bien révol
tant qu'il ne voye en lui qu'un ami commun,
& un homme eftimable ? Peut- on ou
blier que Volmar n'eft ni amoureux ni ja
loux , & qu'il ne peut craindre une infidélité
, ni par préjugé , ni par principes ?
D'ailleurs , il compte fur la vertu de Julie
, il l'aime ; il craint d'avoir empoifonné
fa vie ; & à quelque prix que ce
foit , il veut mériter fa confiance , & con
tribuer à fon bonheur.
7
Il faut ne voir dans l'amour que des
fureurs , dans l'honneur que de la férociré
, pour ne pas juger avec indulgence
cette généreufe fingularité.
A propos de cette réfléxion : n'avezvous
jamais pris garde , chère Comteffe ,
à lá pédante hypocrifie de quelques déclamateurs
? Ils ne croyent point à un
Légiflateur éternel . Ils s'amufent à groffir
continuellement de triftes préjugés ,
qui ne feroient que barbares dans leurs
fyftêmes. Il faut que ces préjugés fi gênans
& fi cruels ayent une caufe bien
puiffante , que nous ne pouvons diftinctes
L'Amant de Julie.
42 MERCURE DE FRANCE.
ment connoître . Mais laiffons la Philofophie
& l'amour.
Vous avez pu remarquer , que dans le
compte que je viens de vous rendre de la
nouvelle Héloïfe , je ne me fuis guéres occupée
que des traits qui ont un rapport éf- િ
fentiel à mes devoirs , & avec la fituation
préfente de mon coeur .
Je ne fais fi je me trompe , depuis que
j'ai lu ce Livre , il me femble que je vois
un nouvel ordre de choſes. Ce qui m'arrivera
d'ici à huit jours, peut décider du fort
de toute ma vie. Selon la réponſe de mon
mari , je vous verrai peut- être la femaine
prochaine ; car je pafferai certainement
par Paris , en allant à fa terre de Bretagne.
Ah ! ma chère amie , que j'aurai de
* Ceux qui n'aiment pas le Roman de Julie ,
doivent favoir quelque gré à la perfonne qui
écrit ces Lettres , d'avoir obmis de parler du
charme du ftyle & de la force des raifonnemens
, de leur fageffe , de leur profondeur , des
principes de morale lumineux & utiles que l'on
trouve à chaque page de la defcription du Pays
de Vaux ; des Lettres fur le Suicide , des chofes
ingénieufes que dit l'Auteur fur l'éducation des
enfans ,& fur la manière de former les domeſtiques
honnêtes , & de les rendre heureux. Il n'y
a pas de Lettre , où bien des Auteurs qui penfe
roient , ne trouvaflent dequoi ſe faire une répu
tation & un bon Livre .
AOUST. 1761 . 43
›
plaifir à vous embraffer , & que nous
avons de chofes à nous dire ! Aurai - je le
temps de difputer fur Julie avec vos Marchands
d'Elprit ? Vous m'avez mandé
qu'ils avoient la bonté d'approuver la promenade
fur le Lac , le rêve de Julie , la
réparation d'Edouard. S'ils avoient vû plus
loin , ou avec plus de bonne foi , ils feroient
convenus que ces fublimes beautés
tiennent immédiatement à un magnifique
enfemble , qui ne pourroit fe paſſer
d'aucune de ſes parties.
C'est ainsi que finiffent ces Lettres : il
eût été facile d'en faire un Roman agréable.
Mais l'Editeur n'a ni l'efprit de ce
genre , ni le temps de s'en occuper . Si
quelque efprit léger agréable & oifif
vouloit continuer ces Lettres , il pourroit
les intituler: Le pouvoir d'un bon Livrefur
un bon coeur.
HELOISE ,
OU LETTRES de Madame la Marquife
de *** à Mde la Comteffe de **** .
O
AVIS DE L'EDITE U R.
N convient généralement de l'auftérité
des leçons que l'on rencontre dans
le Roman de Julie. Perfonne ne l'a lû
fans fentir la force avec laquelle l'Auteur
attaque des ufages & des moeurs , que
bien des gens ont intérêt de défendre.
Il eft certain, malgré cela, que ce fexe aimable
que les hommes accufent de foibleffe
, & qu'ils prennent tant de peine à
corrompre ; ce fexe naturellement honnête
& fenfible , a mieux faifi qu'eux les
différentes beautés de la nouvelle Hé-
Loïfe . Pour peu qu'on cherche la caufe de
cette vive impreffion , on la trouvera
dans la vérité du ſentiment toujours plus
proche du Génie & de la Raiſon , que les
fubtilités de la critique. Les régles d'après
lefquelles on croit fouvent juger ,
ont été d'abord créées par des efprits vafAOUST.
1761. 15
tes & des âmes fenfibles. Il eft vrai qu'elles
exiſtoient avant eux fans être connues ;
mais ils en ont fait ufage les premiers.
Il faut fans doute fe laiffer aller au
mouvement de la Nature , ou être l'égal
de ces grands Génies , pour juger d'après
ces mêmes régles que tant de circonftances
varient .
L'Éditeur de ce petit ouvrage, dans lequel
on trouvera l'extrait d'une partie
de l'Héloife , a eu les quatre Lettres fui
vantes d'une Dame qui eft intime amie
de celle qui les lui a effectivement écrites.
Elle n'y a changé que quelques lignes ,
par pudeur & par difcrétion . On a imagi
né que le Public y verroit avec p'aifie
l'aveu fimple & vrai de l'impreffion que
doit faire cet ouvrage fur une âme tendre
& vertueuſe.
LETTRE PREMIERE.
SIItôt que le rétabliffement de ma fanté
me l'a permis , j'ai fuivi vos confeils ,
mon aimable amie , j'ai quitté mon appartement
le plutôt qu'il m'a été poffible
; & je commence à jouir des beautés
de la faifon. Cependant on ne me permet
pas encore de faire de longues promena16
MERCURE DE FRANCE.
des : cela m'afflige ; cette diverfion m'a
voit paru propre à diffiper je ne fçais
quelle langueur , dans laquelle je tombe
infenfiblement , furtout depuis ma derniere
maladie.
Je vois que mes efpérances m'avoient
féduite ; ma fille & mon fils , au lieu de
m'amufer , m'excédent tous les jours da
vantage leur gaîté bruyant e mere au
gue au point que je vais les mettre au
Collége & au Couvent . Mon mari me défole
par les leçons éternelles qu'il me
donne fur leur éducation . Il m'en écrit
fans ceffe de fon vieux Château , où fans
doute il n'a rien de mieux à faire . Eft-ce
que l'état de mes enfans n'eft pas décidé
par celui de leur pere ? Leur fortune eft
affurée; que m'importe le refte. Ils feront
comme les autres : je n'ai pas plus d'am- _
bition que cela.
Les principes de mon mari font tout
différens. Il voudroit me perfuader que
je ferois le modéle des femmes de mon
fiécle , fi j'avois le courage de me retirer
dans fon antique Château. A la vérité
nous y vivrions plus abondamment avec
une fortune médiocre ; mais auffi plus de
Spectacles , plus de Bals , plus de Livres
nouveaux , plus de ces Phènoménes du
bel- efprit , que l'on voit avec autant de
AOUST. 1761 . 17
cariofité qu'une chofe extraordinaire. J'au
rois en revanche des avenues fans fin
des bofquets enchantés , des parterres ,
des potagers ; & avec tout cela des Provinciaux
mauffades , & cette uniformité
continuelle que je ne pourrois fupporter.
>
Au refte , ce n'eft point l'amour , ce
premier fentiment de mon coeur qui
m'attache au lieu , où il a pris naiffance :
il me femble que ma paffion s'affoiblit
tous les jours , puifque j'ai pu réſiſter
à la préſence de celui qui me l'avoit inf
pirée ; l'abfence doit en effacer enfin le
Louvenir.
Quoiqu'il en foit , j'attends les lettres
où l'on me parle du Chevalier, avec moins
d'impatience ; & les miennes fout fi froides
& fi réservées , que je n'écris rien que
je ne puiffe dire en public.
Je vois cependant avec peine que la
lecture n'eft pas encore une refource &
un amuſement pour moi . Je me fuis fait
Lire pendant ma maladie trente volumes
de Romans : ils me touchent ; mais ils
m'attriftent , & il ne m'en rete rien .
J'entends parler depuis quelques jours de
la nouvelle Héloïje : envoyez -moi , je vous
prie , cet ouvrage , fur lequel on pronɔnce
fi diverſement . Il partage , à ce qu'on
m'a dit, la Ville & la Cour. J'ai vû ces der18
MERCURE DE FRANCE.
niers jours quelques-uns de ces efprits à
la mode , qui donnent le ton : ils m'ont
confirmée dans cette incertitude. Les uns
élévent aux nues le Livre nouveau ; d'au
tres qui n'approuvent rien , en difent
beaucoup de mal . Ces Meffieurs m'avertiffent
que j'aurai tort de ne pas m'ennuyer
de la longueur des differtations ;
enfuite comme moraliftes , ils font fâchés
de trouver dans un livre de Philofophie
des foibleffes trop excufables & trop
agréablement décrites.
Pour moi je ne connois de Juges fur
un ouvrage de cette nature que le coeur
ou le génie. Le dernier eft bien rare , &
le fecond commence à le devenir. Il y a
cependant longtemps que le Public a appellé
du Defpotifme , auquel les Maîtres
de l'esprit prétendent l'affujettir.
Quoi des milliers de fuffrages s'a
néantiroient devant leurs décifions ? Quoi !
ce jugement , ce cri univerfel d'une multitude
d'âmes fenfibles , cette apologie
univerfelle & involontaire feroient tranfformés
magiquement eft un froid mépris ?
Quoi ! lefel d'une Epigramme éteindroit,
dénatureroit le fentiment même ? C'eſt lui
feul que je veux confulter : jamais ceux
de la partialité de l'envie , de l'orgueil
de je ne fçais quelle inquiétude impérieuAOUST.
1761 ; 19
fe ne feront la regle du plaifir ou du dé
plaifir de mes lectures . S'ils en impoſent
aux efprits foibles , qui n'ont d'avis que
par infpiration , ils révoltent toujours l'équité
du Sage & du Philofophe , qui
fent & qui juge , parce qu'il penfe , fans
avoir befoin qu'on le faffe penfer.
›
Envoyez moi donc au plutót , ma chère
Comteffe cette nouvelle Héloïfe. Quel
plaifir , fi votre rhume étant entiérement
fini , vous pouvez me l'apporter vousmême.
Je vous réponds que je trouverois
le nouveau Roman admirable .
LETTRE DEUX I E ME.
'AVEZ Vous allez réfléchi , mon aima
ble amie , à la terrible nouvelle que vous
m'apprenez , lorfque vous m'avez mandé
que le Chevalier va arriver de Malthe ?
Vous m'écrivez froidement , que graces
aux réfléxions que j'ai eu le temps de faire,
fon retour ne fera pas difficile à fupporter.
En vérité , vous en parlez bien à votre
aiſe . Vous n'avez jamais eu de paffions à
combattre.
Je fuis vos avis , autant que cela eft'
en moi je m'occupe davantage ; je me
20 MERCURE DE FRANCE:
proméne beaucoup ; & j'ai déja lû quelques
lettres de votre nouvelle Héloïfe.
Je me repens bien d'avoir commencé.
cette lecture : je voudrois avoir la force
de la quitter. Comment avez vous eu l'imprudence
de m'envoyer ce maudit Roman
? Ne voyez vous pas que Julie eft
tout au moins auffi vertueufe que votre
amie : elle ne peut aimer davantage ; cependant
elle va bientôt fuccomber . Falloit-
il m'offrir un fi dangereux exemple ?
Que vous avez mal pris votre temps pour
me prêter des livres d'amour ?
Que vais je devenir féparée de mon
amie , éloignée d'un mari eftimable, dont
l'amitié & les procédes ont fouvent rallenti
les progrès de ma paffion ? Il m'impatiente
cependant avec fes perfécutions
éternelles , pour m'engager à me confiner
dans fon hermitage . Pour comble de malheur
, je fuis ici toute feule avec mes enfans
, qui deviennent tous les jours plus
indociles & plus infupportables. J'ai bien
peur qu'ils ne finiffent par être méchans
& ingrats.
Mes voisins , que je fuis forcé de voir
quelquefois,font facilement ennuyeux , &
fe formalifent de tout . Je ne reçois point
de lettres de Paris , qui ne foient remplies
de tracafferies & de méchancetés.On
AOUST. 1761 . 23
ne m'apprend que des Hiftoires fcandaleufes:
tous les gens de ma connoiffance
fe déchirent & fe haiffent. Comment
voulez- vous que je m'accoutume à les aimer?
Quelle confolation une femblable
fociété peut -elle répandre fur ma vie ?
Sans le fentiment dangereux qui foutient
mon coeur , mon exiftence me ſembleroit
d'un poids infupportable. L'amour , le
feul amour nous rend infenfibles à mille
contrariétés : il fait diverfion avec les
fpectacles continuels de l'injuſtice & de la
méchanceté des hommes . Ce n'eft pas que
je me cache à moi - même la honte & la
trifteffe , qui fuivent fouvent fes pas .
Hélas ! ma chere amie , vous favez tou
tes les réfléxions que nous avons faites
cent fois fur les aventures de plufieurs
femmes élevées avec nous . Nous n'avons
prefque jamais vu que des Amans malheureux
ou ennuyés ; cependant, quoique
bien avertis , nous finiffons prefque toujours
par aimer.
Je me perds , je vous l'avoue , dans
mon coeur & dans ma raiſon. O ciel ! eftil
concevable , que quatre lignes écrites
au hazard fur un bruit vague & peu cer
tain , caufent une fi grande révolution
dans un coeur? Non , je ne faurois vous exprimer
le défordre caufé dans tout mon
22 MERCURE DE FRANCE.
être , par ce que vous me dites du Che
valier. Je ne fuis plus la même ; je n'ai
plus les mêmes idées ; mes principes va▾
rient : ce qui me fembloit raisonnable ne
me paroît plus que chimérique & fouvent
ridicule .
Cependant , ma chere amie , je fens
que je tiens encore à ma réputation , à
ma vertu & à l'eftime publique ; je lens
que je dépens plutôt de l'opinion que l'on
a de moi , que de celle que l'on en devroit
avoir. Ce contentement de foi- même
; ce fentiment tout intérieur dont no .
tre vieille parente parle fans ceffe
pourroit-il habiter fur la terre ? N'en déplaife
à toutes ces prudes , comment feront
elles pour nous perfuader que la fidélité
conjugale eft une vertu réelle , &
que l'ennui , dont elle eft fi fouvent accompagnée,
n'eft qu'une chofe arbitraire?
Je fens pourtant . ..je fens
que je tiens encore à quelque chofe d'inexplicable.
Il me feroit échappé aujour
d'hui bien des extravagances, fi je ne m'é-
Cois pas méfiée de ma tête. Elle est dans
un étrange état. Ah ! ma Comteſſe , que
vous avez mal fait de m'envoyer cette
Hiftoire de Julie! pour vous en punir, vous
n'aurez de mes nouvelles que lorsque j'au
rai lû les fix volumes.
AOUST. 1761. 23
LETTRE TROISIEME.
J'ai achevé ce matin , ma chere amie ;
votre nouvelle Heloife . J'ai éte fi occupée
de cette lecture depuis que je l'ai com-
-mencée , qu'il y a plus de vingt- quatre
heures , que je n'ai penſé à toutes les extravagances
qui rempliffent fouvent mes
Lettres.
Je ne faurois vous dire encore toute
l'impreffion que m'a fait cet Ouvrage. Ce
n'eft point feulement un livre de Philofophie
; ce n'eſt point l'hiſtoire d'une Héroine
de Roman ; c'eſt celle du coeur hu- ;
main , vu ſous le plus beau jour , c'eſt- àdire
, au milieu des foibleffes les plus excufables
& des vertus les plus réelles. On
y trouve le développement de la rai on la
plus profonde , avec celui des Sophifmes
qui combattent fous l'ordre des paffions :
la vérité eft fans ceffe à côté de l'erreur :
l'erreur n'eſt jamais honteule ; & la vérité
eſt toujours aimable.
On trouve d'abord dans Julie une fille
charmante & fenfible , attaquée par tous
les traits que l'amour peut lancer ; elle a
contre elle le refpe&t de fon amant , la
violence de fon amour , les preftiges d'une
24 MERCURE DE FRANCE.
imagination vive & brillante , fa candeur ,
fa jeuneſſe , fon coeur & la beauté. Ces
redoutables ennemis triomphent de fon
honneur , fans pouvoir détruire les vertus,
ni même obfcurcir longtems les lumiéres
de fa raiſon. Tout eft grandeur & féduction
dans Julie. Ses fautes ont quelque
chofe qui les éléve ; fes vertus les plus auftères
ont je ne fçai quoi d'intéreffant , fes
confeils, fes remontrances, tout ce qu'elle
dit , tout ce qu'elle peut dire , reçoit l'expreffion
douce & touchante d'un âme tendre
& élevée.
Hélas ! ma Comteffe , que l'on fait volontiers
connoiffance avec cette fille àimable
& paffionnée ! .... Encore attaché
par fes erreurs , dont on trouve auffi la
fource trop attrayante , inſenſiblement on
s'accoutume à aimer celle qui doit bientôt
nous forcer au reſpect.
On trouve enfuite dans cette fille adorabte
un Philofophe & un Moralifte , que
l'on ne peut refufer d'entendre. Ce Philofophe
nous inftruit en même temps par fa
folie & fa raifon , par fes vertus & fes
foibleffes, par les réfléxions & fes remords.
Ce n'eft point par une tranfition fubite
que l'on paffe du goût à l'admiration : on
voit rapidement dans le principe des fau-
Fes
AOUST. 1761 . 23
res de Julie toutes les réflexions qu'elle eſt
au moment de faire .
A chaque page on s'attache plus fortement
à elle. Les événemens de ce Roman
font des événemens ordinaires . Les fituations
font fortes & grandes , mais fi naturelles
que les coeurs de tous les hommes
peuvent facilement les rencontrer. Voilà
d'où reffort la fublimité des idées , & les
traits du génie , auffi aifées à fentir , que
difficiles à imaginer.
Si l'on rencontre des fentimens trop
au- deffus des fiens , ils émeuvent plutôt
qu'ils n'éblouiffent . Ils touchent l'âme qu'ils
élévent. On ſoupire en les admirant on
cherche à fe les approprier. Si l'efprit
quelquefois diftrait du principal intérêt fe
voit forcé à fuivre une differtation longue
& férieufe , elle fe préfente fi naturellement
, & elle paroît fi importante par fon
objet , que l'intérêt perfonnel foutient la
curiofité.
Ne trouvez vous pas , ma chère amie ,
que l'on fe repofe avec une douce fatiffaction
au milieu de ces peintures fimples
& magnifiques , des vertus fociables , des
vraies beautés de l'ordre & de la réalité
des devoirs , qui font de tous les temps &
de tous les lieux ? N'avez-vous pas remarqué
que le bonheur de l'innocence par
-B
26 MERCURE DE FRANCE.
tout exalté , eſt toujours en action & en
vue , pendant que celui qui bleffe les loix
de la pudeur ne marche que d'un pas tremblant
, au milieu de l'incertitude & de la
crainte.
Julie & fon amant ne croient entrevoir
un état doux & tranquille que lorsqu'ils
penſent n'avoir plus de reproche à fe faire.
Ils paroiffent alors moins paffionnés , fans
devenir moins intéreffans. Loin d'avoir
perdu de fa fenfibilité , leur âme , fur- tout
celle de Julie , en fe répandant fur plus
d'objets ne fe montre que plus fenfible .
L'on n'apperçoit cependant que le développement
naturel de fon caractére.Infenfiblement
l'on change avec elle : on paſſe
à des fentimens moins tumultueux & plus
durables. La tendre humanité rencontre
des coeurs déjà gagnés , où les traits chers
& facrés fe gravent plus profondément .
On voit fous un jour nouveau le touchant
plaifir de faire du bien : l'amitié brille d'un
plus vif éclat : elle fe montre au milieu du
contentement de foi-même. Elle eft environnée
du repos & de la paix.
Quel fpectacle , que celui d'une famille
refpectable & heureuſe , confondue avec
de vertueux amis , avec des domeftiques
fortunés & reconnoiffans ; en qui l'attachement
& l'honneur éffacent la honte de
AOUST . 1761. 27
"
la fervitude ! quel tableau , que celui de
plufieurs êtres raffemblés fous un même
point de vue , qui s'eftiment & s'aiment
avec tant de raifons de s'aimer !
Les images grandes & flatteufes font
encore embellies par les charmes d'une vie
champêtre. On reçoit une nouvelle éxiftence
; on fe rapproche de la nature : on
fent renaître dans fon coeur l'efpoir confolant
d'un bonheur plus réel .
Je me fuis apperçu , ma chère amie ,
que ces plaifirs nouveaux , dont je ne m'étois
jamais formé d'idée , fupportent le
coup d'oeil de la Raifon . Ils s'embelliffent :
même , à mesure qu'elle les confidére.
Voilà par quelle route le Philofophe de
Genêve parvient à nous conduire dans des
lieux fi peu connus & fi peu defirés , dont
on ne voudroit plus fortir. Il a l'art de
préparer , fans que l'on s'en doute , tout
ce qui eft néceffaire pour nous rendre capables
d'écouter ces fublimes leçons . Vous
fentez bien , qu'il a dû commencer par
nous plaire : il a fallu nous accoutumer
doucement à la raifon . Voilà fans doute
pourquoi l'Auteur a pris la peine de fuivre
pas à pas nos extravagances & nos foibleffes.
Je vous difois , ce me femble , il y
a quelques jours , que le peu d'utilité de la
plupart des livres de morale naît du ton
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
defpotique de l'Auteur . Il eft vrai que l'on
imagine le voir regarder du haut de fa
raifon nos folies & nos malheurs . Il femble
qu'il fe dife impénétrable aux paffions
humaines. Ces mêmes paffions font elles
feules en action dans la plupart des Romans
ou bien l'on y rencontre au milieu
d'une troupe de fous ,, des perfonnages fi
ennuyeux & fi parfaits : ils font fi continuellement
raifonnables : ils ont fi peu de
rapport avec nous , qu'ils ne peuvent gagher
notre confiance .
Vous me direz peut-être que j'ai mes
raifons pour penfer ainfi. Il eft vrai que je
fais un gré infini au Philofophe Suiffe , d'avoir
fçu nous montrer les refforts qui fervent
à relever une âme bien née . Il a furtout
puiffamment combattu le découragement
des belles âmes , cette fource honteufe
& conftante de la corruption des
plus heureux caractères .
Si je voulois vous rendre compte de
tout ce que j'admire dans l'enſemble de
cet Ouvrage , il me faudroit peut - être
plus de temps pour le détailler , qu'il n'en
a fallu à l'Auteur pour le faire . Je regarde
fon plan comme une machine immenfe ,
cachée fous le voile de la plus noble fimpli
cité .
Je ne finirois pas , fi je me permettois
2.
AOUST. 1761 . 29
de vous dire tout ce que je crois appercevoir.
Il y a bien loin de l'impreffion
que j'ai reçue , à celle que je craignois .
J'ofe à peine penfer à ma derniere Lettre :
j'allois cependant vous en parler ; máis
je m'apperçois heureufement qu'il eft bien
tard. Je compte vous écrire encore après
demain.Adieu, ma chère amie; les obfervations
de votre fociété fur la nouvelleHélo
fe,dont vous me faites part , me paroiffent
petites & injuftes . Je fens que je ferai forcée
de vous en dire mon avis dans ma premiere
Lettre.
LETTRE QUATRIEME.
J'AIAI encore relu, ma chère amie, les trois
derniers tomes de Julie ; & je ne les ai interrompus
que pour écrire deux Lettres
d'affaires ; l'une pour obliger un malheuheureux
de ce Village , qui m'a autrefois
fervie , & l'autre à mon mari. Je le preffe
de profiter de la belle faifon , s'il a toujours
le projet d'aller cette année s'établir
dans fa terre. Je partirois tout de faite.
avec nos deux enfans ; & vous jugez bienque
la nouvelle Héloïfe ne feroit pas ou
bliée.
Je fuis plus indignée que jamais de vos
Bijj
30 MERCURE DE FRANCE.
remarques. Elles attaquent les endroits du
Livre qui me paroiffent les mieux inventés.
En vérité vos gens de goût ne peuvent
critiquer fi févérement cet Ouvrage,
que parce qu'ils ne l'ont pas fait .
Je m'imagine d'ici voir l'air de confiance
& d'autorité , avec lequel ces Meffieurs
perfuadent, après dîner, de jeunes petites,
Dames qui les accréditent . Ils blâment
fur tout avec fuccès les moeurs de Julie
parce que des maximes pernicieuſes ; parce
que des moeurs vraiment corrompues
font vivement attaquées par fa conduite.
Je crois les entendre dire à leur crédule
auditoire , avec un fourire ironique .....
Comment cette fille affez éprife pour
manquer à fon honneur , ne l'a- t - elle pas
affez été pour époufer fon amant ? Pourquoi
refufe- t- elle les offres du généreux
Edouard pourquoi ne quitte-t- elle pas
les parens qu'elle déshonore , pour aller
paffer fa vie avec ce qu'elle aime & l'ami
vertueux , qui leur offre un afyle ? n'a-telle
de l'audace & de la force d'efprit ,
que pour s'impofer des liens illégitimes ?
J'ai bien peur , ma chère amie , que
ceux qui raiſonnent ainfi , ne connoiffent
d'autres vertus que le préjugé , & d'autre
Eonneur que l'orgueil. Comment ne
oyent-ils pas que à Julie a manqué à ce
fi
AOUST. 1761 31
qu'elle ſe devoit à elle -même , vis-à- vis de
la vertu & de la raiſon , elle ne peut expier
les fautes que par fes remords & par
fes larmes doit -elle faire oublier fa foibleffe
par des torts plus graves & plus impardonnables
. Qui peut la condamner ?
fera-ce des Philofophes ou des dévots ?
fera ce des hommes fans principes ou ceux
qui prétendent en avoir ? lequel d'entr'eux
prononcera que le premier des crimes eft
l'amour illicite , & que les premiéres des
vertus ne font pas la reconnoiffance &
l'humanité ?
Julie aime fon amant fans ceffer de
chérir fon père : elle ne veut point fe féparer
d'une mère tendre & adorée. Il lui
en coûte pour s'éloigner d'une amie qu'elle
a toujours aimée. Lifez ces quatre lignes
que l'on trouve dans une Lettre de Claire
à Julie. » Il reste en toi , lui dit Claire ,
» mille adorables qualités , que l'eftime de
» toi-même peut feule conferver , qu'un
» excès de honte & l'aviliffement qui le
fuit détruiroit infailliblement ; & c'eft
"3 fur ce que tu croiras valoir encore , que
» tu vaudras en effet. Gardes - toi donc ,
» de tomber dans un abbattement dangereux
, qui t'aviliroit plus que ta foibleffe
» même . Le véritable amour eft il fait
»
» pour dégrader l'âme ?
·
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
Julie n'eft pas de ces femmes qui per
dent toutes leurs vertus en un jour. Plus
capable de facrifier fon honheur au bonheur
de ce qu'elle aime , que d'immoler
au fien les derniers jours d'un père & dune
mère qui n'exiftent que pour elle ; au
moment de plonger le poignard dans le
fein de ceux qui lui ont donné la vie , elle
regarde la profondeur du précipice , où
elle eft tombée. Le crime barbare , qu'elle
eft fur le point de commnettre , lui donne
de l'horreur pous les engagemens qu'elle
a pris . Enfin n'eft elle pas retenue dans
cette circonftance par fon extrême fenfibibilité
, la fource premiére de toutes les
vertus , & l'unique principe de fes erreurs?
Ne voit on pas ici tous les effets d'une
-même caufe & les conféquences néceffaires
du caractère que l'Auteur a dû donner
à fon Héroïne? Si ce font là des contrariétés
, convenez , ma chere amie , qu'elles
ont heureuſement leur racine dans le coeur
de l'homme.
Avec quel génie cette prétendue inconféquence
eft préparée ! On ne peut fe laffer
de lire la Lettre où Julie raconte la vialence
de fon père , & le charme de la Scène
touchante qui lui fuccéda : c'eſt Julie
qui s'exprime ainfi, page 374 , tome premier.
AOUST. 1761 : 33
"
"
Après le fouper , l'air fe trouva fi froid
que ma mère fit faire du feu dans fa
» chambre .Elle s'affit à l'un des coins de la
» cheminée, & mon père à l'autre. J'allois
» prendre une chaife pour me placer en-
» tr'eux ; quand m'arrêtant par ma robe,
❞ & me tirant à lui fans rien dire , il m'af-
» fit fur fes genoux. Tout cela fe fit fi
" promptement & par une forte de mou-
» vement fi involontaire , qu'il en eut une
efpéce de repentir le moment d'après.
Cependant j'étois fur les genoux : il ne
pouvoit plus s'en dédire ; & ce qu'il y
» avoit de pis pour la contenance , il fal-
» loit me tenir embraffée dans cette gênan
té attitude.Tout celà fe faifoit en filence ;
mais je fentois de tems en tems fes bras
»fe preffer contre mes flancs avec un fou-
» pir affez mal étouffé . Je ne fais quelle
» mauvaife honte empêchoit les bras pa-
» ternels dé fe livrer à ces douces étrein-
» tes . Une certaine gravité qu'on n'oſoit
» quitter ; une certaine confufion qu'on
» n'ofoit vaincre, mettoit entre un père &
fa fille ce charmant embarras que la
pudeur & l'amour donnent aux amans ;
tandis qu'une tendre mère , tranſpor
» tée d'aife , dévoroit en fecret un fi doux
fpectacle. Je voyois , je fentois tout
cela - men - Ange Et ne 'pus tenir plus
By
+
34 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"3
ور
longtemps à l'attendriffement qui me
gagnoit. Je feignis de glifler. Je jettai ,
» pour me retenir, un bras au cou de mon
Fère. Je penchai mon vifage contre fon
vifage vénérable ; & dans un inftant il
» fut couvert de mes baifers & inondé de
» mes larmes. Je fentis , à celles qui cou-
» loient de fes yeux , qu'il étoit lui- même
foulagé d'une grande peine : ma mère
» vint partager nos tranfports . Douce &
paifible innocence , tu manquas feule à
» mon coeur , pour faire de cette fcène
» de la Nature le moment le plus déli-
» cieux de ma vie !
ور
ور
Cette fcène fi naturelle conduit le Lecteur
à approuver ce qui doit fuivre. Qu'il
eft aifé de fe repréfenter qu'après avoir
gémi de la violence de cet homme brulque
& fenfible, fon repentir, fes larmes &
les careffes qui lui échappent doivent
avoir un empire abfolu fur une fille comme
Julie!peut -on s'empêcher de comparer
les douceurs de cet épanchement de la
nature , de ce fentiment fi doux , fi refpectable
, avec le tumulte impétueux d'une
paffion déréglée ? quel contrafte ! quelle
fource de réfléxions !
Peu de temps après , elle voit mourir
fa mère , qui a découvert fon intrigue.
Cette mère charmante ne lui fait aucun
A OUST 1761.
35
fon père qui n'a
reproche : elle expire en faifant des voeux
pour le bonheur de fa fille . Julie fe perfuade
que le chagrin a abrégé fes jours :
elle ne voit plus que des objets lamentatables.
Séparée de fon Amant depuis plufieurs
mois , elle a eu le temps de réfléchir
: elle doit le moins aimer & le hair
peut -être , lorſqu'elle fe retrace fes fautes
& fes malheurs.
Dans cet inftant
plus qu'elle , ce vieillard malheureux ,
dont elle peut adoucir ou empoisonner
la vie , ce père fi haut , fi abſolu ſe jette
à fes genoux , pour la fupplier d'accorder
fa main à un homme vertueux , qui lui
a fauvé la vie . Il la preffe d'acquitter la
parole d'honneur qu'il a donnée à fon
ami . Ah ! ma Comteffe , n'avez-vous pas
remarqué que le mariage devient pour
une perfonne comme Julie une barriére
invincible contre les reftes d'une paffion
terrible & .malheureufe? Elle fe flatte de
rendre à fon père le repos & le bonheur
qu'elle lui a ôtés. Elle fuit les confeils
d'une amie qui a de l'empire fur ſon eſprit.
En réfléchiffant, elle fe regarde comme
une fille coupable & ingrate : elle voit
qu'elle peut devenir une femme vertueufe
& une mère tendre & respectée . Ce
dernier motif la décide . Elle promet &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
accomplit avec joie fon ferment.
Que pourroit- on oppofer à des raifongfi
preffantes? Seroit - ce les intérêts de l'hon--
nête homme qu'elle époufe , & qui peut
ignorer fa conduite ? De pareilles confidérations
n'éffacent point la peinture que
je viens de faire . Eft-il même bien aifé de
décider fi l'obéiffance d'une fille à fon
père n'eſt pas un des premiers devoirs de
fon état ?
On pourroit enfin convenir tout au
plus , que les raifons fe combattent fans
pouvoir fe détruire; & c'en feroit plus qu'il
n'en faut pourfonder la conduite de Julie fi
bien dans la nature & dans la raiſon.Je vais
plus loin : en fuppofant qu'elle fit une fau
te devenue néceffaire , on pourroit feulement
en conclure , qu'une fois fortis des
limites de l'ordre & du devoir , nous n'avons
plus que le choix des fautes & des
malheurs.
Hélas ! ma chère amie , que cette ré
fléxion eft inftructive ; mais qu'elle eft éffrayante
pour moi ! qu'elle doit me donner
à penser Revenons à Julie.
Il falloit bien qu'elle eût ce dernier tort ::
il falloit qu'elle fût parjure avec fon
amant , pour ne pas devenir plus criminelle.
Cette derniére faute a donné l'éffor
à fesgrandes qualités : elle la rétablit dans
l'état , dont elle étoit déchue . Remar
AOUST. 1761. 37
quez que Julie plus foible que je ne l'ai
étés Julie dans la même fituation que moi ;
Julie , époufe & mère devint fublime &
irréprochable. It femble que fon âme s'agrandiffe
avec fes devoirs . La vertu embellit
fes jours : elle trouve des douceurs
inattendues dans fon nouvel état.
Cependant, ma Comteffe , ces foupirs
tendres & douloureux, qu'elle jette quelquefois
vers le paffé , nous enfeignent
malgré nous , qu'elle eût été plus heureufe
, fi fon coeur ne l'eût jamais égarée.
Que la dévotion de Julie , eft grande
& touchante ! Elle éléve l'âme & la confole.
Elle meurt enfin , lorfqu'on ne peut
plus fe paller de vivre avec elle. Elle gagne
une maladie mortelle , en fe jettant
dans le Lac , pour fauver la vie à un de
fes enfans. Je ne connois rien de fi touchant
que le moment , où l'on améne
à Julie mourante les deux enfans qui lui
font fi chers. M. de Volmar s'exprime
ainfi dans cet endroit de la lettre , où il
raconte la fin attendriffante de fa femme:
2
» Elle alloit me répondre , quand on
» amena les enfans. It ne fut plus quef-
» tion que d'eux ; & vous pouvez juger ,
» fi fe fentant prête à les quitter , fes ca-
» reffes furent tiédes & modérées . J'obfer--
vai même , qu'elle revenoit plus fou
38 MERCURE DE FRANCE .
» vent , & avec des étreintes encore plus
» ardentes à celui qui lui coutoit la vie ;
» comme s'il lui fût devenu plus cher .
Ce qui doit furprendre le Lecteur ; c'eſt
que cette mort , quoique prévue , n'en eft
que plus attendriffante.
>
Il faut que cette fingularité foit caufée
par un intérêt d'une autre nature , que
celui qui foutient la plupart des Romans .
Apparemment que tout eft vrai , fimple
& naturel : cette cataſtrophe n'a pas befoin
d'être imprévue pour attendrir. Apparemment
que les mouvemens que l'on
éprouve , ne tiennent point à des illuſions
paffagéres ; mais aux fentimens plus confrants
& plus intimes , dont l'âme ne fe
laffe jamais.
Je voudrois vous peindre avec des couleurs
affez vives les différents regrets des
différents témoins de ce fpectacle funeſte .
Quelle fermeté touchante dans Julie ,
uniquement occupée de ceux qui l'environnent
? Quel état que celui de Claire ,
fûre de perdre une telle amie , en faifant
de continuels efforts pour lui cacher
La douleur ! Que de larmes différentes fervent
à retracer tous les charmes & toutes
les vertus de cette adorable femme ! Tous
les fentimens , tous les caractéres , toutes
les conditions la pleurent & la refpectent.
AOUST. 1761 . 39
On voit, dans ce terrible inftant, un défefpoir
général ; celui de fes amis , celui
de les domeftiques , celui de tout un peuple
, qu'elle auroit voulu rendre heureux.
On voit avec autant de faififfement que
d'admiration la perplexité de Wolmar , de
cet homme froid par principe & par caractére.
L'incertitude s'élève tout -à- coup
dans le fein d'un Athée , qui tremble de
voir expirer avec Julie , la vertu & l'húmanité.
Le malheureux Wolmar ne peut
croire à l'anéantiſſement d'une âme auffi
tendre & auffi parfaite. Il paffe de l'athéifme
à l'excès de la timidité : il redoute
pour Julie un avenir , qu'il n'eût regardé
pour lui -même , que comme un port certain
, comme un fommeil tranquille . A
peine raffuré par les vertus de ce qu'il
aime , c'eft lui qui l'avertit en frémilfant
, qu'il ne lui refte que peu d'inftants à
vivre.
Il me femble qu'en voilà bien affez ,
pour faire oublier quelques obfervations
auffi faciles à détruire qu'à imaginer . Pour
moi, je vous avouerai, ma chère amie , que
je ne fuis point fâchée de rencontrer avec
des vertus fublimes quelques petiteffes
qui les rapprochent de moi. Au furplus
je ne m'embaraffe guéres de fçavoir fi Julie
a eu tort ou raiſon , de chercher à rafe
1
40 MERCURE DE FRANCE.
furer les regards de ceux qui la voyent finir.
Peut-être, fi vous le voulez , eût -elle mieux
fait de mourir plus férieufement . Je ne
voudrois cependant rien retrancher : tout
me plaît : tout me paroît néceffaire. Je
penfe que ce feroit avec moins de raifon
encore, que l'on s'en prendroit à quelques
inconféquences de Volmar , qui n'eft
point le pivot éffentiel & moral de l'ouvrage.
On trouve mauvais , dites - vous , que
cet homme extraordinaire ait époufé Julie
, fachant fa conduite & fon amour.
Mais en fuppofant même que Volmar ait
eu un tort ; faut- il donc s'étonner , qu'un
Athée , qui par hazard fe trouve bien né ,
tombe dans plufieurs inconféquences ?
Eft-il d'ailleurs bien fingulier , qu'ayant
connoiffance de la paffion de Julie , il
l'épouse , parce qu'elle lui plaît , parce
qu'il croit que fa fociété peut le rendre
heureux ; parce qu'il n'eft pas d'un caractère
jaloux ; parce qu'il fait qu'elle eft vertueufe
& reconnoiffante , & qu'il eſpére
que fes procedés & fes foins pourront enfin
la gagner; parce qu'il voit fon père
décidé à ne pas lui laiffer époufer fon
amant ; & fi l'on veut enfin , parce que
l'intérêt de fon plaifir & de fon bonheur
l'emporte un moment fur toute autre con
fidération ?
AOUST. 1761. 48
*
Ce même Volmar , plein d'amitié & de
refpect pour Julie , qui a eu affez dé bon
ne foi & de candeur pour lui avouer fest
égaremens , fait revenir faint Preux ,
après fix ans d'abfence. Eft - il bien révol
tant qu'il ne voye en lui qu'un ami commun,
& un homme eftimable ? Peut- on ou
blier que Volmar n'eft ni amoureux ni ja
loux , & qu'il ne peut craindre une infidélité
, ni par préjugé , ni par principes ?
D'ailleurs , il compte fur la vertu de Julie
, il l'aime ; il craint d'avoir empoifonné
fa vie ; & à quelque prix que ce
foit , il veut mériter fa confiance , & con
tribuer à fon bonheur.
7
Il faut ne voir dans l'amour que des
fureurs , dans l'honneur que de la férociré
, pour ne pas juger avec indulgence
cette généreufe fingularité.
A propos de cette réfléxion : n'avezvous
jamais pris garde , chère Comteffe ,
à lá pédante hypocrifie de quelques déclamateurs
? Ils ne croyent point à un
Légiflateur éternel . Ils s'amufent à groffir
continuellement de triftes préjugés ,
qui ne feroient que barbares dans leurs
fyftêmes. Il faut que ces préjugés fi gênans
& fi cruels ayent une caufe bien
puiffante , que nous ne pouvons diftinctes
L'Amant de Julie.
42 MERCURE DE FRANCE.
ment connoître . Mais laiffons la Philofophie
& l'amour.
Vous avez pu remarquer , que dans le
compte que je viens de vous rendre de la
nouvelle Héloïfe , je ne me fuis guéres occupée
que des traits qui ont un rapport éf- િ
fentiel à mes devoirs , & avec la fituation
préfente de mon coeur .
Je ne fais fi je me trompe , depuis que
j'ai lu ce Livre , il me femble que je vois
un nouvel ordre de choſes. Ce qui m'arrivera
d'ici à huit jours, peut décider du fort
de toute ma vie. Selon la réponſe de mon
mari , je vous verrai peut- être la femaine
prochaine ; car je pafferai certainement
par Paris , en allant à fa terre de Bretagne.
Ah ! ma chère amie , que j'aurai de
* Ceux qui n'aiment pas le Roman de Julie ,
doivent favoir quelque gré à la perfonne qui
écrit ces Lettres , d'avoir obmis de parler du
charme du ftyle & de la force des raifonnemens
, de leur fageffe , de leur profondeur , des
principes de morale lumineux & utiles que l'on
trouve à chaque page de la defcription du Pays
de Vaux ; des Lettres fur le Suicide , des chofes
ingénieufes que dit l'Auteur fur l'éducation des
enfans ,& fur la manière de former les domeſtiques
honnêtes , & de les rendre heureux. Il n'y
a pas de Lettre , où bien des Auteurs qui penfe
roient , ne trouvaflent dequoi ſe faire une répu
tation & un bon Livre .
AOUST. 1761 . 43
›
plaifir à vous embraffer , & que nous
avons de chofes à nous dire ! Aurai - je le
temps de difputer fur Julie avec vos Marchands
d'Elprit ? Vous m'avez mandé
qu'ils avoient la bonté d'approuver la promenade
fur le Lac , le rêve de Julie , la
réparation d'Edouard. S'ils avoient vû plus
loin , ou avec plus de bonne foi , ils feroient
convenus que ces fublimes beautés
tiennent immédiatement à un magnifique
enfemble , qui ne pourroit fe paſſer
d'aucune de ſes parties.
C'est ainsi que finiffent ces Lettres : il
eût été facile d'en faire un Roman agréable.
Mais l'Editeur n'a ni l'efprit de ce
genre , ni le temps de s'en occuper . Si
quelque efprit léger agréable & oifif
vouloit continuer ces Lettres , il pourroit
les intituler: Le pouvoir d'un bon Livrefur
un bon coeur.
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Résumé : L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
'La Nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau est un roman qui suscite des opinions variées, particulièrement apprécié par les femmes pour la vérité des sentiments qu'il exprime. Une amie de l'auteure décrit l'impact profond du livre sur son âme, malgré les avis divergents. Elle admire la sagesse de l'auteure et trouve le roman à la fois captivant et dangereux, craignant de succomber comme Julie, le personnage principal. Le roman met en lumière la grandeur et la séduction de Julie, qui, malgré ses erreurs, possède une aura qui élève ses vertus. Les événements narrés sont ordinaires mais naturels, renforçant leur sublimité. Les sentiments de Julie et de son amant sont authentiques et touchants. L'œuvre valorise la famille, l'amitié et les plaisirs simples de la vie champêtre. Rousseau capte l'attention du lecteur avant de l'instruire, évitant le ton despotique et montrant les passions humaines de manière réaliste. Une scène émotionnelle intense montre Julie, submergée par ses émotions, embrassant son père et pleurant. Sa mère, également émue, partage leurs transports. Peu après, la mère de Julie décède, laissant cette dernière accablée de chagrin. Séparée de son amant, Julie réfléchit à ses fautes et à ses malheurs. Son père la supplie d'épouser un homme vertueux pour apaiser sa conscience. Julie accepte, voyant dans ce mariage une manière de redevenir vertueuse et de rendre le bonheur à son père. Elle devient une épouse et une mère exemplaire, bien que parfois nostalgique de son passé. Elle meurt en sauvant un de ses enfants, dans une scène poignante. La mort de Julie suscite un désespoir général parmi ses proches et le peuple. Wolmar, malgré son athéisme, est troublé par la perte de Julie. L'auteur admire la manière dont Rousseau intègre des vertus sublimes et des petites faiblesses pour rendre les personnages plus relatables. Elle défend également les actions de Wolmar et mentionne le retour de Saint-Preux après six ans d'absence, organisé par Wolmar pour le bien-être de Julie. L'auteur partage ses réflexions personnelles sur le roman, notant qu'il a changé sa perception des choses et pourrait influencer son avenir. Elle reconnaît les nombreux aspects louables du roman, tels que le style, la sagesse et les principes moraux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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28
p. 31-32
SUR une Dame à qui on a donné le nom de Circé,
Début :
De nos jours eft une Circé, [...]
Mots clefs :
Circé, Esprit, Héros, Force, Route, Enchanteresse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUR une Dame à qui on a donné le nom de Circé,
SUR une Dame à qui on a donné le
nom de Circé,
Dx nos jours eft une Circé ,
Non la fameuse enchantereffe ,
Dont le poifon fut renversé
Par les mains d'un héros que guidoit la fageffe s
Son art ne force point les aftres pâliífans
A quitter leur brillante route ,
Jamais les magiques accens
N'ont percé l'infernale route ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Ses enchantemens font les yeux
Sa grace , toute la perfonne ,
Un efprit émané des Cieux ,
Efprit qui badine ou raiſonne
Et toujours à propos plaifant ou férieux ,
Efprit fin fans fonger à l'être
Et qui fe montre d'autant mieux
Qu'il ne cherche point à paroître.
L'autre Circé , changeoit fes Amans en Pourceaux,
Si celle- ci fouffroit qu'on cherchât à lui plaire
Elle transformeroit les hommes en Héros .
Mais près d'elle l'Amour eft forcé de fe taire ;
Et rendu malgré lui timide & circonfpect ,
N'ofe s'y faire voir que fous l'air du reſpect.
nom de Circé,
Dx nos jours eft une Circé ,
Non la fameuse enchantereffe ,
Dont le poifon fut renversé
Par les mains d'un héros que guidoit la fageffe s
Son art ne force point les aftres pâliífans
A quitter leur brillante route ,
Jamais les magiques accens
N'ont percé l'infernale route ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Ses enchantemens font les yeux
Sa grace , toute la perfonne ,
Un efprit émané des Cieux ,
Efprit qui badine ou raiſonne
Et toujours à propos plaifant ou férieux ,
Efprit fin fans fonger à l'être
Et qui fe montre d'autant mieux
Qu'il ne cherche point à paroître.
L'autre Circé , changeoit fes Amans en Pourceaux,
Si celle- ci fouffroit qu'on cherchât à lui plaire
Elle transformeroit les hommes en Héros .
Mais près d'elle l'Amour eft forcé de fe taire ;
Et rendu malgré lui timide & circonfpect ,
N'ofe s'y faire voir que fous l'air du reſpect.
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Résumé : SUR une Dame à qui on a donné le nom de Circé,
Le texte compare une dame contemporaine à Circé, mais contrairement à cette dernière, elle n'utilise ni poisons ni magie. Ses charmes proviennent de ses yeux et de sa grâce, émanant d'un esprit céleste, badin et raisonnable. Elle inspire les hommes à devenir des héros, contraignant l'Amour à se manifester sous forme de respect.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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29
p. 192-208
Lettre à M. de Chabanon, pour servir de réponse à celle qu'il a écrite sur les propriétés musicales de la langue Françoise. Par M. le C. de S. A.
Début :
A mon retour d'un voyage très-long, j'ai été frappé, Monsieur, de la Lettre que vous avez [...]
Mots clefs :
Langue, Musique, Chant, Sons, Son, Oreille, Genre, Sons mixtes, Force, Homme, Verbe, Paroles, Ordre, Goût, Dignité, Voyelle, Mixte, Élision, Raison, Caractère, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre à M. de Chabanon, pour servir de réponse à celle qu'il a écrite sur les propriétés musicales de la langue Françoise. Par M. le C. de S. A.
Lettre à M. de Chabanon , pourfervir de
réponse à celle qu'il a écrite fur les propriétés
musicales de la langue Françoise.
Par M. le C. de S. A.
A mon retour d'un voyage très - long , j'ai été
frappé , Monfieur , de la Lettre que vous avez
inférée dans le Mercure du mois de Janvier 1774 .
Voici les réflexions qu'elle m'a fait faire , & que
je prends la liberté de vous communiquer.
Sans entrer dans des détails inutiles , vous me
paroiſlez très perfuadé de l'aptitude de notre
langue àlamuſique. Vos remarques ſur la contra-.
diction exiſtante entre les ſtyles différens des Au- .
teurs & l'unité de caractère qui ſembleroit devoir
être inhérente à la Langue , ſont très judicieuſes .
Vous ajoutez que notre idiome François s'eſt
particulièrement diftingué par l'avantage directement
oppoſé au vice qu'on lui reproche , & de
tout
FÉVRIER . 1775 . 193
tout cela vous tirez cette conféquence : la Langue
eſt ce que les Ecrivains la font.
Je pourrois partir du même point pour conelure
de même à l'égard de la Muſique. Elle eſt,
ſelon vous , une langue à part , & peut- être indépendante
des paroles ; en ce cas , elle eft ce que
lesCompoſiteurs la font. Cette idée confondroit
abſolument toutes les différences de genre national
, & je n'en aurois pas un regret bien vif. Je
ne connois que le beau ; il m'eſt fort égalde quel
pays il peut être. Vous allez me demander ce que
c'eſt que lebeau ; vous ſentez aſſez que ce n'eſt
point ici le lieu de traiter une queſtion purement
métaphysique , &que cette diſcuſſion nous meneroit
trop loin. Revenons.
Sur les propriétés muſicales de notre Langue ,
il ſe préſente , dites- vous , trois opinions qui partagent
également le Public.
1°. Notre Langue eſt muſicale; mais Lulli a
créé le ſeul genre dont elle ſoit ſuſceptible. II
eſt aſſez égal , comme vous l'obſervez trèsbien
, que Lulli ait créé ce genre , que l'on dit
convenir ſeul à notre Langue , ou qu'il l'ait apportéd'Italie.
Eſt-ce le ſeul qui nous convienne?
Voilà le fait. Je ne dis pas que cela ſoit; mais je
ne ſuis point effrayé de l'objection que vous préſentez
contre cette opinion. Le diſcredit on eſt
tombé le chantde Lulli ne me paroît pas une raifon
ſuffiſante pour la nier. A-t- on jamais conclu
du droit par le fait ? C'eſt renverſer l'ordre des
choſes. S'il eſt vrai , comme on n'en peut douter,
que le goût ait changé depuis Lulli , ſoit en bien ,
foiten mal , on n'en doit pas tirer la conféquence
que la muſique de cet Auteur a été reconnue
inalliable au rithme de la Langue Françoile. On
1
194 MERCURE DE FRANCE.
devroit tout au plus en induire qu'elle n'eſt pas
la ſeule qui puiſle s'unir aux mots françois. J'efpère
vous prouver plus loin que l'on ne peut
même avancer cette propoſition. En attendant ,
je vous obſerve qu'avant de conclure par les
changemens faits au goût , il faudroit établir
comme certain que le goût s'eſt perfectionné.
Cette preuve n'eſt point aiſée.
J'ajoute que je regarde , comme très - poſſible ,
que la corruption du goût aille , non- feulement
juſqu'à faire ſubſiſter des monftres à côté des chefsd'oeuvre
, mais encore faire préférer les monſtres
aux chefs - d'oeuvre. La corruption du goût ne
vientque d'un ſentiment faux , &par conséquent
d'un jugement faux ;puiſqu'il eſt clair en méraphyſique
, que le jugement n'est qu'une modificationde
ſentiment. Pourquoi donc vouloir borner
cette corruption , puiſque l'on ne ſauroit
fixer le degré d'organiſation qui règle le ſentiment,
& dont elle dépend ſeule ? Corneille , Ra .
cine, Crébillon font actuellement une impreſſion
moins vive qu'autrefois. On ſe contente d'une
admiration ſtérile , &, à la honte du Théâtre &
de la Nation , on met en parallele avec eux des
génies médiocres , & ſouvent même on les leur
préfère. Un genre qui n'eût jamais olé paroître
dans ces fiècles heureux où brilloient ces grands
hommes , les éteint aujourd'hui. Peut - être dans
quelque temps verra- t-on ce genre , qui n'est pas
le véritable quoiqu'il ait ſes beautés particulières,
devenir le ſeul exiſtant , & plonger dansun
un oubli éternel les Pères & les Héros du Théâcre.
Vous voyez donc qu'on ne peut fixer ledegré
de la dépravation du goût. Au reſte , vous avez
fenti la foibleſſede votre argument ,& vous pafſez
de ſuite à la ſeconde opinion.
FÉVRIER. 1775. 195
2. Notre Langue ſe prête aux touraures du
chant moderne ; mais ces tournures ne ſiéroient
pasà la dignité de l'Opéra.
mon
Avant de diſcuter cette dernière opinion , je
crois qu'il ſeroit à propos de définir ce que l'on
entend par dignité; ſeroit- ce ſimplicité ? En ce
cas , il eſt clair que la Muſique Italienne étant
moins ſimple que celle de l'Opéra , cette dernière
doit être plus d'accord avec notre Langue , dont
le principal mérite eſt cette même ſimplicité. Qui
peut donc empêcher qu'elle ne ſe prête à la ſimplicité,
ni à la dignité de l'Opéra ? J'irai encore plus
loin. De tous les genres poſſibles , celui de Lulli
étoit certainement le plus fimple. Ce genre doit
donc convenir uniquement à la Langue Françoiſe
, qui eſt la plus ſimple des Langues modernes.
Qu'a- t- on à répliquer à cela de ſolide ? Rien ,à
moins que pour faire crouler l'édifice de
raiſonnement , vous ne donniez au mot dignité
une autre idée que celle que je vous ai offerte, &
qui m'a paru la plus naturelle. Par dignité, entendrez
-vous force ? Je ne fais ce que c'eſt qu'une
muſique forte. D'ailleurs , cette force ne peut être
continue , puiſqu'elle dépend des images avec leſquelles
elle doit s'allier. Au reſte , il faudroit encore
expliquer ce que c'eſt que force , & alors
nous nous engagerions dans un dédale , dont ni
vous , ni moi ne pourrions ſortir. Cette dignité
d'ailleurs , quelle qu'elle ſoit , doit être un caractère
décidé ; or , la force ne pouvant exiſter que
par contraſte avec la foibleſſe , ne peut produire
cet effet. Expliquez - moi donc ce mot dignité, &
alors je vous répondrai.
1. Vous regardez avec raiſon la troiſième opinion
comme la plus redoutable , & ce n'eſt pas tant ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
dires-vous , par la force des raiſonnemens qui la
ſoutiennent que par la célébrité du grand homme
qui s'en eſt déclaré le protecteur. J'ai peut - être
tort , mais je penſe le contraire. Je crois que c'eſt
encore plus par les preuves ſolides qui la conſtatent
, que par le nom du fameux Jean - Jacques
Rouſleau , qu'elle doit en impoſer.
3 °. Aucune bonne muſique ne peut nous convenir
, & nous ſommes condamnés à ne jamais
chanter.
J'avoue que cette déciſion eſt un peu ſévère ;
mais c'eſt moins ſa ſévérité que ſa juſteſle qu'il
faut examiner. Les accuſations intentées contre
notre Langue ſe peuvent réduire à trois . 1 °. La
quantitéde ſons perdus & indiſtincts qui s'y trouvent.
2º. L'ordre trop didactique de nos conftructions.
3º . Le défaut de proſodie marquée. Allons
par ordre.
Voici , ſur le premier chef, les paroles de M.
Roufieau. Notre Langue, dit- il , compoſée de
>fons mixtes &de ſyllabes muettes , ſourdes on
naſales , ayant très-peu-de voyelles ſonores , &
>>beaucoup de conſonnes & d'articulations , eſt
> entièrement contraire à la muſique. »
Vous voudriez , dites - vous , cauſer avec M.
Rouſſeau pour ſavoir ce qu'il entend par des ſons
mixtes. Je vais tâcher de vous fatisfaire fur cet
article , à condition toutefois que vous aurez la
bonté de m'expliquer à votre tour ce que vous
entendez par dignité ; nous ferons compenfazion.
Pour revenir à notre question , je crois qu'il
faut d'abord avoir recours à l'idée la plus naturelle
que pourroit préſenter le mot mixte. En
FÉVRIER . 1775. 197
chimie, en phyſique , & dans toutes les ſciences
poſſibles , on appelle mixte tout ce qui tient de
deux natures. Ainsi , un corps mixte eſt un corps
compoſé de pluſieurs êtres de différens genres.
Une ſenſation mixte eſt une ſenſation qui n'eſt
pas décidée , & en embraſle pluſieurs. En politique,
unGouvernement mixte eſt celui qui ſe reſſent
de pluſieurs Gouvernemens différens ; il ſembledonc
que l'idée de mixte ſoit abſolument contraire
à l'idée d'unité , puiſqu'on ne peut l'enviſager
ſans diftinguer en même-temps plus d'une
unité. :
Qu'est- ce donc qu'un ſon mixte ? C'eſt un ſon
qui n'eſt point décidé. Toute Langue morte ou
moderne eſt compoſée de voyelles & de confonnes.
Tous ceux qui ont une oreille ſenſible conviendront
que le ſon d'une voyelle eſt plus diftinct
que celui d'une conſonne,qui n'eſt lui-même
formé que par la déſinence imparfaite d'une
voyelle. Ainfi τὸ , qui , en grec répond à l'article
le, François , eſt un ſon plus décidé que τον , acculatif
du même article, attendu qu'il ſe termine
par une voyelle appuyée , & que τον ne ſe termine
que par une voyelle coulée très rapidement , &
perdue dans l'air. Autre raiſon favorable à mon
idée. To , étant ſonore & marqué , peut s'adapter
àun chant marqué , au lieu que Tov ne peut au
contraire ſe lier qu'à un chant incertain. Cette
conféquence eſt tirée d'un principe que vous ne
combattrez fûrement pas. C'eſt que les ſons vocaux
doivent toujours exprimer la même idée que
les ſons muſicaux , ou , pour parler plus exactement
, la même idée doit être rendue par l'union
du chant & de la parole.
Voilà , Monfieur , ce que je regarde commedes
I iij
198 MRECURE DE FRANCE.
fons mixtes. Pour affirmer s'ils font contraires ou
favorables à la muſique , il faudroit qu'il fût démontré
que la musique ne peut peindre qu'un certain
nombre d'idées ; & , pour fixer le degré où
cette forte de ſons ſeroit contraire ou favorable
àlamuſique , il faudroit compter combien d'idées
elle pourroit peindre. Vous ſentez où cela nous
meneroit ; n'embrouillons point les objets. Il eſt
queſtion de ſavoir ſi , en général , les fons mixtes
conviennent ou non à la muſique. A cela je réponds
que ces fons peuvent très-bien convenir ,
ainſi que vous le remarquez judicieuſement à
loccafion des ſyllabes muettes , à ces parties de
chant où la voix doit mourir , & preſque s'anéantir
entièrement ; mais ce n'eſt point affez pour
conclure abſolument en leur faveur. On doit
avouer , bien loin delà , que ces ſons ſeront déplacés
toutes les fois qu'il ſera queſtion de former
un chant uni & marqué . Or , comme il eſt vraifemblable
que ce chant marqué doit être le vrai
caractère de la muſique , & qu'elle ne peut s'en
éloigner que par licence; on pourroit déduire au
contraire que les fons mixtes font en général peu
propres à la muſique , puiſqu'ils ne conviennent
qu'à ungenre.
Je conçois encore une autre eſpèce de fons
mixtes; ce ſont , par exemple , ceux où deux
voyelles expriment le même ſon , àpeu de choſe
près , qu'une ſeule ,& dont le ſon par conséquent
peut s'appeler mixte , puiſqu'il tient de l'intonation
de deux voyelles. Le mot pair eſt dans ce
cas; il ſe prononceroit preſque de même, s'il étoit
écritper; mais il retient un peu de la voyelle a,
&de la voyelle i, autrement il ſe prononceroie
paroupir. Ces forres de fons mixtes ne fontau
FÉVRIER . 1775. 199
cuntort à la mufique , & nous n'en parlerons pas
davantage.
Quant aux ſyllabes muettes, commes elles pof
sèdent les mêmes qualités que les ſons mixtes , &
qu'elles y reflemblent aſſez d'ailleurs , la conclu
ſion que j'en tirerai ſera donc qu'elles ne peuvent
convenir qu'à un genre , & que par là-même elles
ſont peu favorables à la muſique , qui doit tout
peindre. Au reſte , je puis le dire en paſſant : un
défaut attaché non- ſeulement à notre Langue ,
mais encore à celle des autres nations , eſt qu'on
n'y rencontre preſque jamais cette harmonie fi
defirable entre les mots & le chant. L'expreſſion
n'est jamais fondue ni identifiée avec eux. Les
ſons perdus dans la muſique, & les fons mixtes
ou muets dans la langue , exprimeront à merveilles
l'indéciſion , le trouble , l'agonie ou la mort;
mais rendront-t- ils d'autres idées que celles qui
auront quelque fimilitude avec les images dont
jeviens de parler ? N'importe , on les emploie à
tout dans la muſique françoife , ainſi que dans la
proſodie vocale , qui exigeroit la même délicarefle;
& par là on confond tout , on mêle tout ,
&l'on n'offre aux yeux du ſpectateur qu'un tableau
monstrueux , dont le deſſin eft étouffé ſous
un coloris uniforme & fatiguant .
Pour éviter ce triſte inconvénient , on devroit
ſe bien perfuader que jamais un morceau de mu.
ſique chanté ne peut réuffir, s'il unanque cette
union admirable entre les paroles& le chant. Si
l'on a à peindre une imagegrande & fublime , il
ne faut pas , en gardant l'ordre dans la muſique
feule, détruire la magie de l'expreſſion muſicale
par des ſons vocaux'éteints & (ans valeur. De
même, il ne faut point adapter à des mots har-
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
monieux & ſonores un chant incertain qui en abforbe
la mâle énergie ; mais c'eſt en vain que l'on
répète les leçons de la Nature; les hommes ont
oublié ſa voix , & l'art ingénieux & fubtil a enfin
réufi à éclipſer celle dont il emprunte ſa grandeur.
Vous donnez un exemple d'éliſion italienne &
d'éliſion françoiſe , & vous croyez par- là prouver
que notre éliſion qui fe fait d'une ſyllabe
muette contre une voyelle ſonore eſt bien plus
agréable & plus naturelle que l'autre. Vous citez
ces deux vers italiens fi connus :
Teneri sdegni , e placide , e tranquille
Repulſe , e cari vezzi , e liete paci .
On ne peut , dites vous , ſéparer ces voyelles
ſans marcher d'hiatusen hiatus , & rendre la pro.
nonciation cahoteule ; & on ne peut les unir au
contraire , fans tronquer , ſans défigurer les mots,
en leur ôtant une des ſyllabes qui les compoſent,
&d'ailleurs , vous fatiguez l'oreille par le retour
continuel des déſinences en e. On ne peut mettre
en queſtionſi on doit les féparer ou les unir.
L'oreille indique le dernier parti. Pourquoi, dans
ce cas , fatigueroit - t . on l'oreille par le retour
déſagréable des déſinences en e ? Ne vous rappelez-
vous plus ce que nous venons de dire fur
l'harmonie qui doit ſubſiſter entre l'expreffion
muſicale & l'expreſſion vocale ? Repréſentez-vous
un inftant l'idée que repréſentent ces deux vers
italiens. Elle eſt une , & en camayeu , ſi je puis
parler ainfi . Une idée une doit naturellement enfanter
une unité d'expreſſion . En ce cas , il faut
que l'idée , la muſique& les paroles nous préſen
FÉVRIER . 1775 . 201
tent l'uniformité. Ainsi , l'Auteur a très-bien réuſſi,
&le traînant que vous remarquez dans ces deux
vers charmans eſt une perfection & non un défaut
, puiſqu'il exprime ce qu'il doit exprimer.
Je paſſe à l'autre exemple d'éliſion françoiſe
que vous citez enfuite , pour la relever infiniment
au-deſſus de l'éliſion italienne. N'appercevezvous
pas que ce n'eſt point une voyelle qui la
forme, mais une conſonne ? On ne peut donc
proprement l'appeler éliſion. C'eſt plutôt une
eſpèced'union entre deux ſons différens, qui, loin
de les faire glifler l'un ſur l'autre comme dans
l'Italien , conſolident au contraire la prononciation
, & paroit plus propre à peindre un repos
majestueux qu'uire uniformité voluptueuſe , auſſi
levers françois :
Oui , je viensdans ſon Temple adorer l'Eternel ,
préſente-t-il une image bien différente de lapremière.
C'eſt , comme je viens de l'obſerver, une
pauſe noble & majestueule , qui eſt très-bien expriméepar
cette ſuſpenſion entre le mot Temple
&le commencement du mot adører .
Je crois ceci pris dans l'eſſence des choſes.
Je ne prétends point du tout dire pour cela que
cette union ou éliſion , ainſi que vous voudrez
Pappeler , foit moins agréable que l'autre , mais
je veux ſeulement dire que c'eſt une forte d'agrément
abſolument différente , & , par conféquent
, adaptable à un autre genre de peinture,
Je conclus de tout cela que les Vers Italiens&
François ſont très - bien choifis, & rendent trèsbien,
chacundans leurgenre , le ſentimentqu'il
faut rendre ; mais qu'ils ne prouvent rien , ni
pour , ni contre,
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Je ne m'étendrai pas davantage fur le reproche
que l'on fait à notre Langue , d'être remplie de
conſones & d'articulations. Tout cela peut être
rangé dans la clafle des ſons- mixtes , & doit ,
par conséquent , avoir les mêmes défauts. Il eſt
ailé de voir , par les paroles mêmes de M.
Rouſleau , que le vice effentiel qu'il trouve àla
Langue Françoite , eſt de n'offrir qu'un genre
indécis , peu marqué , & propre à un ſeul genre ,
qui eſt celui que vous nommez perdu & indil
tinct.
1 Pafions à la ſeconde objection. L'ordre didac
tique de nos conſtructions , ( c'eſt encore M.
Rouſleau qui parle ) , empêche la phrafe muſicalede
ſe développer ; aulieu qu'elle ſe développe
beaucoup mieux , quand le ſens du diſcours,
long-temps ſuſpendu , ſe réſoud ſur le verbe
avec la cadence.
Vous ne ſentez point, Monfieur , le mérite
muſical de l'inverfion. Setoit- il poſſible que , connoiffant
les charmes de la Langue Latine , vous
neconveniez pas qu'un de ſes principaux agrémens
eſt cette inverſion dont vous vous plaignez
? Il est vrai que pour un homme qui en
ignoreroit entièrement les principes , elle paroît
d'abord plus obſcure. L'habitude , d'ailleurs , que
nous avons contractée , de parler & d'écrire un
idiome dans lequel l'ordre grammatical n'eſt
preſque jamais interrompu , doit nous prévenir
contre l'inverfion ; mais , en réfléchiſſant bien ,
vous trouverez ſûrement que la raiſon & le
goût justifient cette affertion de M. Roufleau.
Je ne dis rien de trop fort , & je vais vous
faire juge en votre propre cauſe. Les lumières
que vous avez acquiſes , en travaillant fur la
FEVRIER. 1775. 203
Muſique , ſont trop étendues & trop générales ,
pour ne pas être frappé de ce que je vais vous
dire à ce lujet.
Je ne parlerai point du plaiſir que toute oreille
exercée éprouve à la lecture des phraſes latines ,
où l'inverſion eſt la plus marquée. Quelque vif
qu'il puifle être , il ne concluroit rien pour
moi , & vous auriez toujours la reſſource de
répondre que ce n'eſt point l'homme corrompu
par mille conventions qui lui tiennent lieu de
réalités , que l'on doit citer ici; mais au contraire
l'homme qui n'auroit nulle connoiſſance
de la Muſique , &, autant qu'il ſeroit poſſible ,
dans l'état de nature. Il faut donc chercher
d'autres raiſons , & vous prouver que le goût ,
le ſentiment & la lumière naturelle de l'homme .
fans aucune réflexion , le porteront toujours à
préférer l'inverſion à l'ordre grammatical des
phrales. Vous ferez ſurpris de ce paradoxe ;
mais il eſt queſtion de vous convaincre, &
j'eſpère y réuſſir.
Je commence par établir un fait connu de tout
le monde , & pris dans la nature. C'eſt que de
deux idées de force égale , celle qui ſe préſente
la dernière à l'eſprit l'emporte preſque toujours
fur l'autre. Sans m'amuſer à prouver cette vérité
Métaphysique , par des objets peu connus,
je ferai ſentir à tout homine raiſonnable que
de tout ce qu'il voit , de tout ce qu'il entend ,
c'eſt le dernier tableau , c'eſt le dernier ſon qui
lui refte dans la tête . Delà vient cet amour
général de la nouveauté ; delà cette inconſtance
naturelle de l'homme , qui l'entraîne fans ceffe
vers tout ce qui a frappé le plus récemment
ſes ſens ou ſoname. Je dis plus; les attachemens
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
les plus longs & les plus anciens , les préjugés
les plus forts fur certains points , la plus conftante
obſervation de certains préceptes , ne viennent
d'autre choſe, finon de ce que ces attachemens,
ces préjugés , cette obſervation , le préfentent
fans cefle à nous , avec les graces de la nouvauté.
Nous croyons y découvrir de nouveaux charmes ,
& ce n'eſt que dans l'inconftance qu'il faut
chercher la raiſon de la fermeté.
D'après ces notions , vous ſentez toute la
fuite de mon raiſonnement & ne pouvez vous
y oppofer. De toute la phrafe , le verbe eſt ,
ſans nulle difficulté, le mot le plus frappant ,
celui qui doit produire le plus grand effet &
exciter la plus forte émotion. Que toute la
phraſe paroîtroit foible & languiſlante , fi le
verbe la commençoit toujours ! Voilà pourquoi
notre Langue eſt ſi peu énergique , & ſe prête
fi gauchement aux divins tranſports de la Poéfie.
Quelle impreffion peut faire dans les coeurs un
mot ſans force , après un mot plein d'harmonie ?
Raiſonnons de même à l'égard du verbe. C'eſt
de lui que l'on attend tout l'effet du morceau ;
on doit le defirer ardeinment , & il ne ſemble fait
que pour mettre le ſceau au caractère de la
phrafe. Au contraire , dans notre langue , ce
verbe ſi précieux paroît au commencement de la
période, fans qu'on ait eu le temps de ſe reconnoître
& de graduer ſes ſenſations ; & dela il
acrive un triſte effet. Outre qu'il ne produit pas
le quarr de l'ébranlement qu'il eût caufé , s'il
cût donné au coeur le temps de fouhaiter ſa
préſence il éteint toute la phrafe & en ôte
abfolument l'intérêt. La choſe eſt décidée ; il
n'eſt plus de retour : l'eſprit & le coeur , égale-
,
FÉVRIER . 1775.205
ment fatisfaits par l'harmonie impoſante da
verbe , ne parcourent qu'avec nonchalance le
reſte de la période qui ne ſert qu'à éclaircir l'idée ,
& qui ne peut plus que l'affoiblir. On ne produit
pas deux fois un grand effer. Toute la phraſe
devenue traînante , ennuyeuſe , ſans ame, ſans
force , ſans projet , ſans énergie , eſt écraſée par
la comparaiſon du verbe avec elle. Tels font les
inconvéniens de ce bel ordre didactique dont
vous nous vantez les avantages.
Voyez à préſent le triomphe du ſens ſuſpendu.
Repréſentez- vous , d'un côté , l'Orateur prêt à
déployer ſon éloquence par un tableau intéreflant
, & de l'autre , l'auditeur dont l'ouie
avide ſaiſit rapidement toutes les réflexions de
l'Orateur. Il commence , l'attention s'éveille ;
elle croit par degrés. Les participes , rangés avec
art après les noms , ont fait naître un intérêt plus
vif; l'auditeur attend , avec une impatience étonnante
, l'inſtant déciſif de la période : il l'attend
en frémiſſant , ſoit de defir , ſoit de crainte ,
ſuivant l'idée qu'offre le morceau . Enfin le verbe
paroît , frappe &décide le caractère de la phraſe.
Il ne frappe pas; mais il tonne , & l'effet qu'il
a produit eſt quelquefois fi fort qu'il ne fauroit
être détruit par une phrafe même auſſi harmonieuſe
que la première.
Tout mon ſyſtême eſt bâti ſur ceci. Point de
bonheur ſans deſir. Les choſes les plus ardemment
ſouhaitées ſont celles qui nous charment
le plus. D'après cela , je crois que tout le
monde conviendra que , puiſqu'il doit exiſter un
rapport harmonique entre les paroles& le chant,
puiſque c'eſt dans ce rapport , de votre aveu
même,que conſiſtent les plus grands effets de
206 MERCURE DE FRANCE.
Da Muſique, il s'enfuit très - naturellement que
la même raiſon qui donne au verbe , long tems
attendu , un attrait ſi puiſſant , meſuré à la force
du defir de l'auditeur , doit auſſi lui donner le
même attrait , quand on joint de la Muſique à
des paroles. La Muſique , dites- vous , Monfieur ,
eſt une Langue comme une autre , & peut- être
même moins arbitraire. En ce cas , toutes les
beautés grammaticales font auſſi des beautés
pour elle En ce cas , l'inverſion , qui produit
une impreſſion ſi profonde dans les Langues où
elle eſt en uſage , doit auſſi la produire dans
la Muſique. Je ne vois pas que l'on puifle empêcher
la conféquence que j'en tire.
J'abandonne cette ſeconde objection , pour
pafler à la troiſième qui eft certainement la
plus forte. C'eſt là le vice radical de notre
Langue , & je doute qu'elle ſe relève jamais de
la prévention funeſte où l'on eſt contr'elle à
cet égard : car enfin vous avez beau me parler
de l'oreille , vous avez beau me répéter qu'on
ne peut altérer la valeur d'une ſillabe , ſans
qu'elle en ſoit bleſſée ; quelque fort , quelque
puiſlant que foit ce préjugé , vous ne réuffirez
jamais à faire paſſer l'oreille pour une règle.
Donnez-vous la peine d'examiner toutes les
Langues anciennes , ſi harmonieuſes , ſi variées ,
ſi riches ; vous trouverez partout l'accent indiqué
d'unemanière claire&préciſe. La langue grecque
que vous citez vous- même , cette langue , ſi chère
à toute oreille ſenſible , avoit une profodie
marquée bien distinctement Comment , d'après
cela , pouvez-vous citer l'oreille comme une
règle Vous auriez raiſon , ſi vous me parliez
de l'homme naturel , en qui les conventions &
FÉVRIER . 1775. 207.
.
les images empruntées n'ont point encore gâté
cette pureté d'organes ſi précieuſe pour le
bonheur ; alors je vous dirois : Oui , l'oreille
de cet homme eſt un guide sûr , & toutes les
règles doivent être bâties fur celles - là ; mais il eſt
queſtion d'une oreille gâtée , pervertie, dépravée,
d'un ſens qui a perdu ſa netteté originaire ; je
vous demande qu'elle règle on doit attendre
d'elle; Elle doit , au contraire , ſe conformer à
cequi eſt établi ; & fi elle a droit de le cenſurer ,
ce ne ſera que lorſqu'on approchera le plus de
ſon ancienne fumplicité. Il eſt donc clair que
laMuſique Françoiſe n'a point de proſodie.
D'après une preuve auſſi évidente , vous ne
pouvez regarder comme une faute de quantité
leVers de M. Rouſleau : Si des galanis de la
Ville , &c. Il n'y a jamais eu d'accent qui ait déter.
miné la prononciation de la fillabe ga. L'uſage
a prévalu , à la vérité , & on la fait brève ;
mais M. Roufieau n'a pu faire une faute contre
la proſodie , puiſqu'il n'y en a point.
De plus longs raiſonnemens ſeroient ici ſuperflus
; la choſe parle d'elle- même , & il eſt
temps que cette lettre finifle. Je la terminerai ,
Monfieur , par l'aſſurance des ſentimens que
vous m'avez inſpirés par vos lumières & la
juſteſle de quelques-unes de vos vues. J'ai répondu
au defir que vous me paroiſlez avoir de
connoître le vrai , & je vous ai dit ce que je
penſois. Trop heureux ſi vous approuvez l'émulation
que m'a donné un talent auſi marqué
que le vôtre, & me communiquez les nouvelles
découvertes que vous pourrez faire en ce gente.
Encore un mot , & je finis. Toute mon intention
a été de vous démontrer qu'il s'en fallois
208 MERCURE DE FRANCE.
de beaucoup que la Langue Françoiſe fût auſſi
propre que l'Italienne à la Muſique , &je crois
avoit réuili ; mais après avoir vu tout ce que
vous avez avancé à ce ſujet , qui m'a paru
foible à tant d'égards , j'ai lu, avec autant d'étonnement
que dejoie , votre nouvelle opinon ,
qui nous offre la Langue de la Muſique comme
abſolument indépendante des paroles , & capable
d'exprimer, fans ſon ſecours , les paffions les
plus chères à l'homme. Il y a quelque temps
que je roule dans ma tête la même idée , quoiqu'un
peu plus étendue & plus générale. Mon
deſlein eſt de détailler mon ſyſtême à ce ſujet ,
dans un petit ouvrage que je compte donner ,
quand cette idée ſe ſera aſlez mûrie chez moi.
En attendant , recevez les témoignages de l'eſtime
fincère que m'a inſpiré l'étendue de vos
connoiſſances & la grandeur de votre projet.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , &c.
réponse à celle qu'il a écrite fur les propriétés
musicales de la langue Françoise.
Par M. le C. de S. A.
A mon retour d'un voyage très - long , j'ai été
frappé , Monfieur , de la Lettre que vous avez
inférée dans le Mercure du mois de Janvier 1774 .
Voici les réflexions qu'elle m'a fait faire , & que
je prends la liberté de vous communiquer.
Sans entrer dans des détails inutiles , vous me
paroiſlez très perfuadé de l'aptitude de notre
langue àlamuſique. Vos remarques ſur la contra-.
diction exiſtante entre les ſtyles différens des Au- .
teurs & l'unité de caractère qui ſembleroit devoir
être inhérente à la Langue , ſont très judicieuſes .
Vous ajoutez que notre idiome François s'eſt
particulièrement diftingué par l'avantage directement
oppoſé au vice qu'on lui reproche , & de
tout
FÉVRIER . 1775 . 193
tout cela vous tirez cette conféquence : la Langue
eſt ce que les Ecrivains la font.
Je pourrois partir du même point pour conelure
de même à l'égard de la Muſique. Elle eſt,
ſelon vous , une langue à part , & peut- être indépendante
des paroles ; en ce cas , elle eft ce que
lesCompoſiteurs la font. Cette idée confondroit
abſolument toutes les différences de genre national
, & je n'en aurois pas un regret bien vif. Je
ne connois que le beau ; il m'eſt fort égalde quel
pays il peut être. Vous allez me demander ce que
c'eſt que lebeau ; vous ſentez aſſez que ce n'eſt
point ici le lieu de traiter une queſtion purement
métaphysique , &que cette diſcuſſion nous meneroit
trop loin. Revenons.
Sur les propriétés muſicales de notre Langue ,
il ſe préſente , dites- vous , trois opinions qui partagent
également le Public.
1°. Notre Langue eſt muſicale; mais Lulli a
créé le ſeul genre dont elle ſoit ſuſceptible. II
eſt aſſez égal , comme vous l'obſervez trèsbien
, que Lulli ait créé ce genre , que l'on dit
convenir ſeul à notre Langue , ou qu'il l'ait apportéd'Italie.
Eſt-ce le ſeul qui nous convienne?
Voilà le fait. Je ne dis pas que cela ſoit; mais je
ne ſuis point effrayé de l'objection que vous préſentez
contre cette opinion. Le diſcredit on eſt
tombé le chantde Lulli ne me paroît pas une raifon
ſuffiſante pour la nier. A-t- on jamais conclu
du droit par le fait ? C'eſt renverſer l'ordre des
choſes. S'il eſt vrai , comme on n'en peut douter,
que le goût ait changé depuis Lulli , ſoit en bien ,
foiten mal , on n'en doit pas tirer la conféquence
que la muſique de cet Auteur a été reconnue
inalliable au rithme de la Langue Françoile. On
1
194 MERCURE DE FRANCE.
devroit tout au plus en induire qu'elle n'eſt pas
la ſeule qui puiſle s'unir aux mots françois. J'efpère
vous prouver plus loin que l'on ne peut
même avancer cette propoſition. En attendant ,
je vous obſerve qu'avant de conclure par les
changemens faits au goût , il faudroit établir
comme certain que le goût s'eſt perfectionné.
Cette preuve n'eſt point aiſée.
J'ajoute que je regarde , comme très - poſſible ,
que la corruption du goût aille , non- feulement
juſqu'à faire ſubſiſter des monftres à côté des chefsd'oeuvre
, mais encore faire préférer les monſtres
aux chefs - d'oeuvre. La corruption du goût ne
vientque d'un ſentiment faux , &par conséquent
d'un jugement faux ;puiſqu'il eſt clair en méraphyſique
, que le jugement n'est qu'une modificationde
ſentiment. Pourquoi donc vouloir borner
cette corruption , puiſque l'on ne ſauroit
fixer le degré d'organiſation qui règle le ſentiment,
& dont elle dépend ſeule ? Corneille , Ra .
cine, Crébillon font actuellement une impreſſion
moins vive qu'autrefois. On ſe contente d'une
admiration ſtérile , &, à la honte du Théâtre &
de la Nation , on met en parallele avec eux des
génies médiocres , & ſouvent même on les leur
préfère. Un genre qui n'eût jamais olé paroître
dans ces fiècles heureux où brilloient ces grands
hommes , les éteint aujourd'hui. Peut - être dans
quelque temps verra- t-on ce genre , qui n'est pas
le véritable quoiqu'il ait ſes beautés particulières,
devenir le ſeul exiſtant , & plonger dansun
un oubli éternel les Pères & les Héros du Théâcre.
Vous voyez donc qu'on ne peut fixer ledegré
de la dépravation du goût. Au reſte , vous avez
fenti la foibleſſede votre argument ,& vous pafſez
de ſuite à la ſeconde opinion.
FÉVRIER. 1775. 195
2. Notre Langue ſe prête aux touraures du
chant moderne ; mais ces tournures ne ſiéroient
pasà la dignité de l'Opéra.
mon
Avant de diſcuter cette dernière opinion , je
crois qu'il ſeroit à propos de définir ce que l'on
entend par dignité; ſeroit- ce ſimplicité ? En ce
cas , il eſt clair que la Muſique Italienne étant
moins ſimple que celle de l'Opéra , cette dernière
doit être plus d'accord avec notre Langue , dont
le principal mérite eſt cette même ſimplicité. Qui
peut donc empêcher qu'elle ne ſe prête à la ſimplicité,
ni à la dignité de l'Opéra ? J'irai encore plus
loin. De tous les genres poſſibles , celui de Lulli
étoit certainement le plus fimple. Ce genre doit
donc convenir uniquement à la Langue Françoiſe
, qui eſt la plus ſimple des Langues modernes.
Qu'a- t- on à répliquer à cela de ſolide ? Rien ,à
moins que pour faire crouler l'édifice de
raiſonnement , vous ne donniez au mot dignité
une autre idée que celle que je vous ai offerte, &
qui m'a paru la plus naturelle. Par dignité, entendrez
-vous force ? Je ne fais ce que c'eſt qu'une
muſique forte. D'ailleurs , cette force ne peut être
continue , puiſqu'elle dépend des images avec leſquelles
elle doit s'allier. Au reſte , il faudroit encore
expliquer ce que c'eſt que force , & alors
nous nous engagerions dans un dédale , dont ni
vous , ni moi ne pourrions ſortir. Cette dignité
d'ailleurs , quelle qu'elle ſoit , doit être un caractère
décidé ; or , la force ne pouvant exiſter que
par contraſte avec la foibleſſe , ne peut produire
cet effet. Expliquez - moi donc ce mot dignité, &
alors je vous répondrai.
1. Vous regardez avec raiſon la troiſième opinion
comme la plus redoutable , & ce n'eſt pas tant ,
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
dires-vous , par la force des raiſonnemens qui la
ſoutiennent que par la célébrité du grand homme
qui s'en eſt déclaré le protecteur. J'ai peut - être
tort , mais je penſe le contraire. Je crois que c'eſt
encore plus par les preuves ſolides qui la conſtatent
, que par le nom du fameux Jean - Jacques
Rouſleau , qu'elle doit en impoſer.
3 °. Aucune bonne muſique ne peut nous convenir
, & nous ſommes condamnés à ne jamais
chanter.
J'avoue que cette déciſion eſt un peu ſévère ;
mais c'eſt moins ſa ſévérité que ſa juſteſle qu'il
faut examiner. Les accuſations intentées contre
notre Langue ſe peuvent réduire à trois . 1 °. La
quantitéde ſons perdus & indiſtincts qui s'y trouvent.
2º. L'ordre trop didactique de nos conftructions.
3º . Le défaut de proſodie marquée. Allons
par ordre.
Voici , ſur le premier chef, les paroles de M.
Roufieau. Notre Langue, dit- il , compoſée de
>fons mixtes &de ſyllabes muettes , ſourdes on
naſales , ayant très-peu-de voyelles ſonores , &
>>beaucoup de conſonnes & d'articulations , eſt
> entièrement contraire à la muſique. »
Vous voudriez , dites - vous , cauſer avec M.
Rouſſeau pour ſavoir ce qu'il entend par des ſons
mixtes. Je vais tâcher de vous fatisfaire fur cet
article , à condition toutefois que vous aurez la
bonté de m'expliquer à votre tour ce que vous
entendez par dignité ; nous ferons compenfazion.
Pour revenir à notre question , je crois qu'il
faut d'abord avoir recours à l'idée la plus naturelle
que pourroit préſenter le mot mixte. En
FÉVRIER . 1775. 197
chimie, en phyſique , & dans toutes les ſciences
poſſibles , on appelle mixte tout ce qui tient de
deux natures. Ainsi , un corps mixte eſt un corps
compoſé de pluſieurs êtres de différens genres.
Une ſenſation mixte eſt une ſenſation qui n'eſt
pas décidée , & en embraſle pluſieurs. En politique,
unGouvernement mixte eſt celui qui ſe reſſent
de pluſieurs Gouvernemens différens ; il ſembledonc
que l'idée de mixte ſoit abſolument contraire
à l'idée d'unité , puiſqu'on ne peut l'enviſager
ſans diftinguer en même-temps plus d'une
unité. :
Qu'est- ce donc qu'un ſon mixte ? C'eſt un ſon
qui n'eſt point décidé. Toute Langue morte ou
moderne eſt compoſée de voyelles & de confonnes.
Tous ceux qui ont une oreille ſenſible conviendront
que le ſon d'une voyelle eſt plus diftinct
que celui d'une conſonne,qui n'eſt lui-même
formé que par la déſinence imparfaite d'une
voyelle. Ainfi τὸ , qui , en grec répond à l'article
le, François , eſt un ſon plus décidé que τον , acculatif
du même article, attendu qu'il ſe termine
par une voyelle appuyée , & que τον ne ſe termine
que par une voyelle coulée très rapidement , &
perdue dans l'air. Autre raiſon favorable à mon
idée. To , étant ſonore & marqué , peut s'adapter
àun chant marqué , au lieu que Tov ne peut au
contraire ſe lier qu'à un chant incertain. Cette
conféquence eſt tirée d'un principe que vous ne
combattrez fûrement pas. C'eſt que les ſons vocaux
doivent toujours exprimer la même idée que
les ſons muſicaux , ou , pour parler plus exactement
, la même idée doit être rendue par l'union
du chant & de la parole.
Voilà , Monfieur , ce que je regarde commedes
I iij
198 MRECURE DE FRANCE.
fons mixtes. Pour affirmer s'ils font contraires ou
favorables à la muſique , il faudroit qu'il fût démontré
que la musique ne peut peindre qu'un certain
nombre d'idées ; & , pour fixer le degré où
cette forte de ſons ſeroit contraire ou favorable
àlamuſique , il faudroit compter combien d'idées
elle pourroit peindre. Vous ſentez où cela nous
meneroit ; n'embrouillons point les objets. Il eſt
queſtion de ſavoir ſi , en général , les fons mixtes
conviennent ou non à la muſique. A cela je réponds
que ces fons peuvent très-bien convenir ,
ainſi que vous le remarquez judicieuſement à
loccafion des ſyllabes muettes , à ces parties de
chant où la voix doit mourir , & preſque s'anéantir
entièrement ; mais ce n'eſt point affez pour
conclure abſolument en leur faveur. On doit
avouer , bien loin delà , que ces ſons ſeront déplacés
toutes les fois qu'il ſera queſtion de former
un chant uni & marqué . Or , comme il eſt vraifemblable
que ce chant marqué doit être le vrai
caractère de la muſique , & qu'elle ne peut s'en
éloigner que par licence; on pourroit déduire au
contraire que les fons mixtes font en général peu
propres à la muſique , puiſqu'ils ne conviennent
qu'à ungenre.
Je conçois encore une autre eſpèce de fons
mixtes; ce ſont , par exemple , ceux où deux
voyelles expriment le même ſon , àpeu de choſe
près , qu'une ſeule ,& dont le ſon par conséquent
peut s'appeler mixte , puiſqu'il tient de l'intonation
de deux voyelles. Le mot pair eſt dans ce
cas; il ſe prononceroit preſque de même, s'il étoit
écritper; mais il retient un peu de la voyelle a,
&de la voyelle i, autrement il ſe prononceroie
paroupir. Ces forres de fons mixtes ne fontau
FÉVRIER . 1775. 199
cuntort à la mufique , & nous n'en parlerons pas
davantage.
Quant aux ſyllabes muettes, commes elles pof
sèdent les mêmes qualités que les ſons mixtes , &
qu'elles y reflemblent aſſez d'ailleurs , la conclu
ſion que j'en tirerai ſera donc qu'elles ne peuvent
convenir qu'à un genre , & que par là-même elles
ſont peu favorables à la muſique , qui doit tout
peindre. Au reſte , je puis le dire en paſſant : un
défaut attaché non- ſeulement à notre Langue ,
mais encore à celle des autres nations , eſt qu'on
n'y rencontre preſque jamais cette harmonie fi
defirable entre les mots & le chant. L'expreſſion
n'est jamais fondue ni identifiée avec eux. Les
ſons perdus dans la muſique, & les fons mixtes
ou muets dans la langue , exprimeront à merveilles
l'indéciſion , le trouble , l'agonie ou la mort;
mais rendront-t- ils d'autres idées que celles qui
auront quelque fimilitude avec les images dont
jeviens de parler ? N'importe , on les emploie à
tout dans la muſique françoife , ainſi que dans la
proſodie vocale , qui exigeroit la même délicarefle;
& par là on confond tout , on mêle tout ,
&l'on n'offre aux yeux du ſpectateur qu'un tableau
monstrueux , dont le deſſin eft étouffé ſous
un coloris uniforme & fatiguant .
Pour éviter ce triſte inconvénient , on devroit
ſe bien perfuader que jamais un morceau de mu.
ſique chanté ne peut réuffir, s'il unanque cette
union admirable entre les paroles& le chant. Si
l'on a à peindre une imagegrande & fublime , il
ne faut pas , en gardant l'ordre dans la muſique
feule, détruire la magie de l'expreſſion muſicale
par des ſons vocaux'éteints & (ans valeur. De
même, il ne faut point adapter à des mots har-
Liv
200 MERCURE DE FRANCE.
monieux & ſonores un chant incertain qui en abforbe
la mâle énergie ; mais c'eſt en vain que l'on
répète les leçons de la Nature; les hommes ont
oublié ſa voix , & l'art ingénieux & fubtil a enfin
réufi à éclipſer celle dont il emprunte ſa grandeur.
Vous donnez un exemple d'éliſion italienne &
d'éliſion françoiſe , & vous croyez par- là prouver
que notre éliſion qui fe fait d'une ſyllabe
muette contre une voyelle ſonore eſt bien plus
agréable & plus naturelle que l'autre. Vous citez
ces deux vers italiens fi connus :
Teneri sdegni , e placide , e tranquille
Repulſe , e cari vezzi , e liete paci .
On ne peut , dites vous , ſéparer ces voyelles
ſans marcher d'hiatusen hiatus , & rendre la pro.
nonciation cahoteule ; & on ne peut les unir au
contraire , fans tronquer , ſans défigurer les mots,
en leur ôtant une des ſyllabes qui les compoſent,
&d'ailleurs , vous fatiguez l'oreille par le retour
continuel des déſinences en e. On ne peut mettre
en queſtionſi on doit les féparer ou les unir.
L'oreille indique le dernier parti. Pourquoi, dans
ce cas , fatigueroit - t . on l'oreille par le retour
déſagréable des déſinences en e ? Ne vous rappelez-
vous plus ce que nous venons de dire fur
l'harmonie qui doit ſubſiſter entre l'expreffion
muſicale & l'expreſſion vocale ? Repréſentez-vous
un inftant l'idée que repréſentent ces deux vers
italiens. Elle eſt une , & en camayeu , ſi je puis
parler ainfi . Une idée une doit naturellement enfanter
une unité d'expreſſion . En ce cas , il faut
que l'idée , la muſique& les paroles nous préſen
FÉVRIER . 1775 . 201
tent l'uniformité. Ainsi , l'Auteur a très-bien réuſſi,
&le traînant que vous remarquez dans ces deux
vers charmans eſt une perfection & non un défaut
, puiſqu'il exprime ce qu'il doit exprimer.
Je paſſe à l'autre exemple d'éliſion françoiſe
que vous citez enfuite , pour la relever infiniment
au-deſſus de l'éliſion italienne. N'appercevezvous
pas que ce n'eſt point une voyelle qui la
forme, mais une conſonne ? On ne peut donc
proprement l'appeler éliſion. C'eſt plutôt une
eſpèced'union entre deux ſons différens, qui, loin
de les faire glifler l'un ſur l'autre comme dans
l'Italien , conſolident au contraire la prononciation
, & paroit plus propre à peindre un repos
majestueux qu'uire uniformité voluptueuſe , auſſi
levers françois :
Oui , je viensdans ſon Temple adorer l'Eternel ,
préſente-t-il une image bien différente de lapremière.
C'eſt , comme je viens de l'obſerver, une
pauſe noble & majestueule , qui eſt très-bien expriméepar
cette ſuſpenſion entre le mot Temple
&le commencement du mot adører .
Je crois ceci pris dans l'eſſence des choſes.
Je ne prétends point du tout dire pour cela que
cette union ou éliſion , ainſi que vous voudrez
Pappeler , foit moins agréable que l'autre , mais
je veux ſeulement dire que c'eſt une forte d'agrément
abſolument différente , & , par conféquent
, adaptable à un autre genre de peinture,
Je conclus de tout cela que les Vers Italiens&
François ſont très - bien choifis, & rendent trèsbien,
chacundans leurgenre , le ſentimentqu'il
faut rendre ; mais qu'ils ne prouvent rien , ni
pour , ni contre,
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
Je ne m'étendrai pas davantage fur le reproche
que l'on fait à notre Langue , d'être remplie de
conſones & d'articulations. Tout cela peut être
rangé dans la clafle des ſons- mixtes , & doit ,
par conséquent , avoir les mêmes défauts. Il eſt
ailé de voir , par les paroles mêmes de M.
Rouſleau , que le vice effentiel qu'il trouve àla
Langue Françoite , eſt de n'offrir qu'un genre
indécis , peu marqué , & propre à un ſeul genre ,
qui eſt celui que vous nommez perdu & indil
tinct.
1 Pafions à la ſeconde objection. L'ordre didac
tique de nos conſtructions , ( c'eſt encore M.
Rouſleau qui parle ) , empêche la phrafe muſicalede
ſe développer ; aulieu qu'elle ſe développe
beaucoup mieux , quand le ſens du diſcours,
long-temps ſuſpendu , ſe réſoud ſur le verbe
avec la cadence.
Vous ne ſentez point, Monfieur , le mérite
muſical de l'inverfion. Setoit- il poſſible que , connoiffant
les charmes de la Langue Latine , vous
neconveniez pas qu'un de ſes principaux agrémens
eſt cette inverſion dont vous vous plaignez
? Il est vrai que pour un homme qui en
ignoreroit entièrement les principes , elle paroît
d'abord plus obſcure. L'habitude , d'ailleurs , que
nous avons contractée , de parler & d'écrire un
idiome dans lequel l'ordre grammatical n'eſt
preſque jamais interrompu , doit nous prévenir
contre l'inverfion ; mais , en réfléchiſſant bien ,
vous trouverez ſûrement que la raiſon & le
goût justifient cette affertion de M. Roufleau.
Je ne dis rien de trop fort , & je vais vous
faire juge en votre propre cauſe. Les lumières
que vous avez acquiſes , en travaillant fur la
FEVRIER. 1775. 203
Muſique , ſont trop étendues & trop générales ,
pour ne pas être frappé de ce que je vais vous
dire à ce lujet.
Je ne parlerai point du plaiſir que toute oreille
exercée éprouve à la lecture des phraſes latines ,
où l'inverſion eſt la plus marquée. Quelque vif
qu'il puifle être , il ne concluroit rien pour
moi , & vous auriez toujours la reſſource de
répondre que ce n'eſt point l'homme corrompu
par mille conventions qui lui tiennent lieu de
réalités , que l'on doit citer ici; mais au contraire
l'homme qui n'auroit nulle connoiſſance
de la Muſique , &, autant qu'il ſeroit poſſible ,
dans l'état de nature. Il faut donc chercher
d'autres raiſons , & vous prouver que le goût ,
le ſentiment & la lumière naturelle de l'homme .
fans aucune réflexion , le porteront toujours à
préférer l'inverſion à l'ordre grammatical des
phrales. Vous ferez ſurpris de ce paradoxe ;
mais il eſt queſtion de vous convaincre, &
j'eſpère y réuſſir.
Je commence par établir un fait connu de tout
le monde , & pris dans la nature. C'eſt que de
deux idées de force égale , celle qui ſe préſente
la dernière à l'eſprit l'emporte preſque toujours
fur l'autre. Sans m'amuſer à prouver cette vérité
Métaphysique , par des objets peu connus,
je ferai ſentir à tout homine raiſonnable que
de tout ce qu'il voit , de tout ce qu'il entend ,
c'eſt le dernier tableau , c'eſt le dernier ſon qui
lui refte dans la tête . Delà vient cet amour
général de la nouveauté ; delà cette inconſtance
naturelle de l'homme , qui l'entraîne fans ceffe
vers tout ce qui a frappé le plus récemment
ſes ſens ou ſoname. Je dis plus; les attachemens
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
les plus longs & les plus anciens , les préjugés
les plus forts fur certains points , la plus conftante
obſervation de certains préceptes , ne viennent
d'autre choſe, finon de ce que ces attachemens,
ces préjugés , cette obſervation , le préfentent
fans cefle à nous , avec les graces de la nouvauté.
Nous croyons y découvrir de nouveaux charmes ,
& ce n'eſt que dans l'inconftance qu'il faut
chercher la raiſon de la fermeté.
D'après ces notions , vous ſentez toute la
fuite de mon raiſonnement & ne pouvez vous
y oppofer. De toute la phrafe , le verbe eſt ,
ſans nulle difficulté, le mot le plus frappant ,
celui qui doit produire le plus grand effet &
exciter la plus forte émotion. Que toute la
phraſe paroîtroit foible & languiſlante , fi le
verbe la commençoit toujours ! Voilà pourquoi
notre Langue eſt ſi peu énergique , & ſe prête
fi gauchement aux divins tranſports de la Poéfie.
Quelle impreffion peut faire dans les coeurs un
mot ſans force , après un mot plein d'harmonie ?
Raiſonnons de même à l'égard du verbe. C'eſt
de lui que l'on attend tout l'effet du morceau ;
on doit le defirer ardeinment , & il ne ſemble fait
que pour mettre le ſceau au caractère de la
phrafe. Au contraire , dans notre langue , ce
verbe ſi précieux paroît au commencement de la
période, fans qu'on ait eu le temps de ſe reconnoître
& de graduer ſes ſenſations ; & dela il
acrive un triſte effet. Outre qu'il ne produit pas
le quarr de l'ébranlement qu'il eût caufé , s'il
cût donné au coeur le temps de fouhaiter ſa
préſence il éteint toute la phrafe & en ôte
abfolument l'intérêt. La choſe eſt décidée ; il
n'eſt plus de retour : l'eſprit & le coeur , égale-
,
FÉVRIER . 1775.205
ment fatisfaits par l'harmonie impoſante da
verbe , ne parcourent qu'avec nonchalance le
reſte de la période qui ne ſert qu'à éclaircir l'idée ,
& qui ne peut plus que l'affoiblir. On ne produit
pas deux fois un grand effer. Toute la phraſe
devenue traînante , ennuyeuſe , ſans ame, ſans
force , ſans projet , ſans énergie , eſt écraſée par
la comparaiſon du verbe avec elle. Tels font les
inconvéniens de ce bel ordre didactique dont
vous nous vantez les avantages.
Voyez à préſent le triomphe du ſens ſuſpendu.
Repréſentez- vous , d'un côté , l'Orateur prêt à
déployer ſon éloquence par un tableau intéreflant
, & de l'autre , l'auditeur dont l'ouie
avide ſaiſit rapidement toutes les réflexions de
l'Orateur. Il commence , l'attention s'éveille ;
elle croit par degrés. Les participes , rangés avec
art après les noms , ont fait naître un intérêt plus
vif; l'auditeur attend , avec une impatience étonnante
, l'inſtant déciſif de la période : il l'attend
en frémiſſant , ſoit de defir , ſoit de crainte ,
ſuivant l'idée qu'offre le morceau . Enfin le verbe
paroît , frappe &décide le caractère de la phraſe.
Il ne frappe pas; mais il tonne , & l'effet qu'il
a produit eſt quelquefois fi fort qu'il ne fauroit
être détruit par une phrafe même auſſi harmonieuſe
que la première.
Tout mon ſyſtême eſt bâti ſur ceci. Point de
bonheur ſans deſir. Les choſes les plus ardemment
ſouhaitées ſont celles qui nous charment
le plus. D'après cela , je crois que tout le
monde conviendra que , puiſqu'il doit exiſter un
rapport harmonique entre les paroles& le chant,
puiſque c'eſt dans ce rapport , de votre aveu
même,que conſiſtent les plus grands effets de
206 MERCURE DE FRANCE.
Da Muſique, il s'enfuit très - naturellement que
la même raiſon qui donne au verbe , long tems
attendu , un attrait ſi puiſſant , meſuré à la force
du defir de l'auditeur , doit auſſi lui donner le
même attrait , quand on joint de la Muſique à
des paroles. La Muſique , dites- vous , Monfieur ,
eſt une Langue comme une autre , & peut- être
même moins arbitraire. En ce cas , toutes les
beautés grammaticales font auſſi des beautés
pour elle En ce cas , l'inverſion , qui produit
une impreſſion ſi profonde dans les Langues où
elle eſt en uſage , doit auſſi la produire dans
la Muſique. Je ne vois pas que l'on puifle empêcher
la conféquence que j'en tire.
J'abandonne cette ſeconde objection , pour
pafler à la troiſième qui eft certainement la
plus forte. C'eſt là le vice radical de notre
Langue , & je doute qu'elle ſe relève jamais de
la prévention funeſte où l'on eſt contr'elle à
cet égard : car enfin vous avez beau me parler
de l'oreille , vous avez beau me répéter qu'on
ne peut altérer la valeur d'une ſillabe , ſans
qu'elle en ſoit bleſſée ; quelque fort , quelque
puiſlant que foit ce préjugé , vous ne réuffirez
jamais à faire paſſer l'oreille pour une règle.
Donnez-vous la peine d'examiner toutes les
Langues anciennes , ſi harmonieuſes , ſi variées ,
ſi riches ; vous trouverez partout l'accent indiqué
d'unemanière claire&préciſe. La langue grecque
que vous citez vous- même , cette langue , ſi chère
à toute oreille ſenſible , avoit une profodie
marquée bien distinctement Comment , d'après
cela , pouvez-vous citer l'oreille comme une
règle Vous auriez raiſon , ſi vous me parliez
de l'homme naturel , en qui les conventions &
FÉVRIER . 1775. 207.
.
les images empruntées n'ont point encore gâté
cette pureté d'organes ſi précieuſe pour le
bonheur ; alors je vous dirois : Oui , l'oreille
de cet homme eſt un guide sûr , & toutes les
règles doivent être bâties fur celles - là ; mais il eſt
queſtion d'une oreille gâtée , pervertie, dépravée,
d'un ſens qui a perdu ſa netteté originaire ; je
vous demande qu'elle règle on doit attendre
d'elle; Elle doit , au contraire , ſe conformer à
cequi eſt établi ; & fi elle a droit de le cenſurer ,
ce ne ſera que lorſqu'on approchera le plus de
ſon ancienne fumplicité. Il eſt donc clair que
laMuſique Françoiſe n'a point de proſodie.
D'après une preuve auſſi évidente , vous ne
pouvez regarder comme une faute de quantité
leVers de M. Rouſleau : Si des galanis de la
Ville , &c. Il n'y a jamais eu d'accent qui ait déter.
miné la prononciation de la fillabe ga. L'uſage
a prévalu , à la vérité , & on la fait brève ;
mais M. Roufieau n'a pu faire une faute contre
la proſodie , puiſqu'il n'y en a point.
De plus longs raiſonnemens ſeroient ici ſuperflus
; la choſe parle d'elle- même , & il eſt
temps que cette lettre finifle. Je la terminerai ,
Monfieur , par l'aſſurance des ſentimens que
vous m'avez inſpirés par vos lumières & la
juſteſle de quelques-unes de vos vues. J'ai répondu
au defir que vous me paroiſlez avoir de
connoître le vrai , & je vous ai dit ce que je
penſois. Trop heureux ſi vous approuvez l'émulation
que m'a donné un talent auſi marqué
que le vôtre, & me communiquez les nouvelles
découvertes que vous pourrez faire en ce gente.
Encore un mot , & je finis. Toute mon intention
a été de vous démontrer qu'il s'en fallois
208 MERCURE DE FRANCE.
de beaucoup que la Langue Françoiſe fût auſſi
propre que l'Italienne à la Muſique , &je crois
avoit réuili ; mais après avoir vu tout ce que
vous avez avancé à ce ſujet , qui m'a paru
foible à tant d'égards , j'ai lu, avec autant d'étonnement
que dejoie , votre nouvelle opinon ,
qui nous offre la Langue de la Muſique comme
abſolument indépendante des paroles , & capable
d'exprimer, fans ſon ſecours , les paffions les
plus chères à l'homme. Il y a quelque temps
que je roule dans ma tête la même idée , quoiqu'un
peu plus étendue & plus générale. Mon
deſlein eſt de détailler mon ſyſtême à ce ſujet ,
dans un petit ouvrage que je compte donner ,
quand cette idée ſe ſera aſlez mûrie chez moi.
En attendant , recevez les témoignages de l'eſtime
fincère que m'a inſpiré l'étendue de vos
connoiſſances & la grandeur de votre projet.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , &c.
Fermer
Résumé : Lettre à M. de Chabanon, pour servir de réponse à celle qu'il a écrite sur les propriétés musicales de la langue Françoise. Par M. le C. de S. A.
La lettre traite des propriétés musicales de la langue française en réponse à M. de Chabanon. L'auteur reconnaît la diversité des styles des écrivains tout en soulignant l'unité de la langue, comparant cette dynamique à celle entre compositeurs et musique. Trois opinions sur la musicalité du français sont examinées : la première restreint cette musicalité au style de Lully, la deuxième affirme que la langue convient au chant moderne mais manque de dignité pour l'opéra, et la troisième, jugée pertinente, n'est pas détaillée. L'auteur aborde également les critiques de Jean-Jacques Rousseau, qui souligne la présence de sons mixtes et indistincts dans la langue française, un ordre trop didactique des constructions, et un défaut de prosodie marquée. Les sons mixtes sont jugés contraires à la musique en raison de leur nature confuse et monotone, bien qu'ils puissent exprimer des idées comme l'indécision ou la mort. L'auteur défend l'inversion grammaticale en français, soulignant son mérite musical et son rôle dans le développement de la phrase musicale. Il conteste l'idée que l'oreille puisse définir les règles linguistiques, affirmant que les langues anciennes avaient une prosodie bien définie. L'auteur conclut en admirant les connaissances de son interlocuteur et annonce un futur ouvrage sur l'indépendance de la musique par rapport aux paroles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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30
p. 7-28
DE J. J. ROUSSEAU.
Début :
Ce seroit une chose également curieuse & intéressante, de suivre, dans tout le [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Homme, Perfectibilité, Hommes, Discours, Lettres, Musique, Société, Paradoxe, Nature, Auteur, Livre, Droit, Vérité, Esprit, Idées, Force, Philosophie, Éloquence, Écrivain, Raison, Chaleur, Émile, Imagination, Sentiment
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE J. J. ROUSSEAU.
DE J. J. ROUSSEAU.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
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Résumé : DE J. J. ROUSSEAU.
Le texte examine l'influence du caractère de Jean-Jacques Rousseau sur ses œuvres, en particulier sa misanthropie et sa sensibilité imaginative. Rousseau avait une préférence pour l'analyse des personnages exceptionnels afin de comprendre l'humanité et évitait les éloges excessifs. Il a commencé à écrire tardivement, accumulant ainsi de nombreuses idées et sentiments. Son premier ouvrage, le 'Discours sur les sciences et les arts', bien que bien écrit, est critiqué pour son sophisme et sa vision partielle des arts et des sciences. Ce discours a suscité des controverses et lui a valu une notoriété grâce à son style provocateur. Le 'Discours sur l'inégalité' de Rousseau affirme que l'homme a corrompu la nature en développant ses facultés, une vision critiquée pour son manque de rigueur. Rousseau, marqué par une jeunesse difficile, cultivait une misanthropie croissante et une animosité envers les lettrés. Ses idées sur la propriété et la société sont également critiquées, bien que ses écrits montrent une grande force d'idées et de style. Il a également contribué à la musique avec des œuvres comme 'Le Devin du village' et a participé à la 'querelle des Bouffons' avec sa 'Lettre sur la musique française'. En littérature, Rousseau est connu pour 'La Nouvelle Héloïse' et 'Émile'. Ce dernier est loué pour son éloquence et sa philosophie éducative, mais a causé des problèmes avec les autorités religieuses. Condamné par la République de Genève pour ses œuvres jugées dangereuses, Rousseau a renoncé à ses droits de bourgeois et de citoyen. Il a publié les 'Lettres de la Montagne', intensifiant les troubles à Genève. 'Du contrat social' est souvent considéré comme son œuvre majeure, appréciée pour sa profondeur et sa force intellectuelle. Rousseau est reconnu pour son style passionné et énergique, influencé par Sénèque et Montaigne. Ses écrits suscitent des opinions diverses et il est comparé à Voltaire, bien qu'il soit recommandé de les considérer séparément. Dans ses 'Confessions', Rousseau se montre critique envers lui-même et d'autres personnes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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