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p. 69-82
LETTRE à M. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, par un Bourgeois d'Estavaïé, Ville du Pays de Vaud en Suisse.
Début :
MONSIEUR, Vous êtes trop bon Citoyen pour ne pas recevoir [...]
Mots clefs :
Genève, Pays de Vaud, Suisse, Liberté, Conquête, Bourgeois, Province, Cantons, Fribourg, Suisses, M. Rousseau, Jules César, Helvétie, Citoyen, Berne
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. ROUSSEAU, Citoyen de Genève, par un Bourgeois d'Estavaïé, Ville du Pays de Vaud en Suisse.
LETTRE à M. ROUSSEAU , Citoyen
de Genève , par un Bourgeois d'Eftavaïe
, Ville du Pays de Vaud en Suiffe.
MONSIEU ONSIEUR ,
Vous êtes trop bon Citoyen pour ne
pas recevoir favorablement la Lettre que
j'ai l'honneur de vous adreffer : elle eſt
d'un Bourgeois d'Eftavaïé , Ville du Pays
de Vaud , affiffe fur la Rive Orientale du
Lac de Neufchatel, dans le canton de Fribourg.
Le hazard m'a fait ouvrir chez un ami
le premier volume de votre nouvelle Héloife
, dont la lecture n'eft pas de mon
état. A l'ouverture de ce Volume je fuis
tombé fur une apoftille capable de faire
de la peine à tous les Bourgeois du Pays
de Vaud elle eft au bas de la page 360 ,
& la voci.
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait par-
» tie de la Suiffe : c'eft une conquête des
76 MERCURE DE FRANCE.
» Bernois , & fes Habitans ne font ni Ci-
» toyens , ni libres , mais fujets .
"
»
Je dois maintenir , autant qu'il eft en
moi , l'honneur & les prérogatives de
mon Pays : le Pays de Vaud n'a jamais
» fait partie de la Suiffe » ! Seroit - ce de
l'ancienne Suiffe, de l'Helvétie ? Céfar n'eſt
point de cet avis : ce Conquérant nous
apprend dans fes Commentaires , que » la
» derniere Ville des Allobroges , & la
plus prochaine des bornes de l'Helvé–
» tie , c'étoit Genêye ; que le Pont de cet-
» te Ville portoit par une de fes extrémi-
» tés fur l'Helvétie . ( a ) Or la partie de
l'Helvétie , qui avoifinoit Genève, & qui
s'étendoit jufqu'au Pont de cette Ville ,
c'eft la Province , qui depuis le huitiéme
fiécle fe nomme le Pays de Vaud. Il eſt
donc évident par ce premier trait des
Commentaires, que le Pays de Vaud a fait
partie de l'Helvétie , ou de l'ancienne
Suiffe dans le temps de la conquête des
Gaules.
De plus , l'Helvétie étoit partagée en
quatre Pays ou cantons dans ces mêmes
( a ) Extremum Oppidum Allobrogum eft, proximumque
Helvetiorum finibus Geneva : ex eo
Oppido Pons ad Helvetios pertinet. Cefar , Comin .
Lib 1.chap 5.
SEPTEMBRÉ. 1761 . 71
temps : (b ) deux des quatre occupoient
la Province , qu'on a appellée depuis le
Pays de Vaud. Avenche , Capitale du principal
canton , & même de la Nation
Helvétique au rapport de Tacite : ( c ) la
Ville d'Orbe ( d ) Capitale du canton de
fon nom font celle- ci au centre , l'autre
au Nord de cette Province.
Tous les critiques font d'accord au fujet
d'Avenche : les Inferiptions , les Médailles
, & les autres monumens que l'on
trouve encore fréquemment dans cette
Ville , & dans fes environs ; Tacite , qui
nous apprend , que l'Armée de Vitellius ,
après avoir faccagé ( e ) le Pays Helvétique
, marcha droit à cette Ville , Capitale
du Pays ; fon Siége Epifcopal établi dès
les premiers fiécles de l'Eglife , transferé
à Laufanne au commencement du feptićme
fiécle par Saint Maire , Auteur de la
Chronique de fon nom ; (f) les fignatures
de fes Evêques aux Conciles Nationaux
du premier Royaume de Bourgogne, leurs
Droits Seigneuriaux fur cette Ville , tout
( b ) Omnis civitas Helvetia in quatuor Pagos
divifa eft Caf. Comm . lib . 1. cap. 10. ( c ) Aventi
cum gentis caput Tacit. lib. 1. n°. 68 ( d ) Pagus
Urbigenus ou Verbigenus . Caf. ) ( e Tacit. ibid.
(f)Marius Aventicenfis : Il a figné au fecond
Concile de Châlon en Bourgogne Marius Epifcopus
Ecclefiæ Aventicæ.
72 MERCURE DE FRANCE.
a perpétué la mémoire de la fituation ď
venche & de fon canton. Cette Ville n'eſt
point la dernière du Pays de Vaud vers le
Nord : la Ville de Morat & plufieurs autres
lieux reculent encore plus loin les
bornes Septentrionales de cette Province.
( g )
Lecanton d'Orbe étoit également dans
le Pays de Vaud. ( h ) Je fçais que M. de
(g ) Wattev . hift . de la Confédération Helvétique
, Tom . 1. liv . 2. pag . 65 .
( h ) Le canton appellé Pagus Urbigenus ou
Verbigenus ne peut convenir qu'aux environs de
la rivière & de la Ville d'Orbe : ce mot latinifé de
Céfar, eft un compofé de deux mots Celtiques. *
Gen ou Gent fignifioit habitation dans cette langue
, comine Mag , qui fert de terminaifon à tant
de Villes, paroît fignifier un grand lieu , une Ville :
Ourb ou Querb paroît un nom de lieu ou
de rivière : Il n'y a dans toute la Suiffe aucun lieu ,
ni aucune rivière , qui approche de ce nom , que
la rivière & la Ville d'Orbe . Cette Ville étoit encore
confidérable fous la deuxième race des Rois
de France ; puifque Charlemagne y avoit un Château
de Plaifance ** On fçait d'ailleurs , que les
noms des principales rivières n'ont changé que par
la terminaifon latine.
Quant au mot Gen , plufieurs endroits de la
Celtique & du voifinage portent cette fyllabe, furtout
ceux qui font fitués fur des eaux , comme
* L'Abbé Lebeuf , Hift. du Dioc. de Paris , au mot
Gentilli.
** Delices de la Suiffe, Wattevil. ibid.
Bochat
SEPTEMBRE . 1761 . ཧརྟ
Bochat a transporté le canton appellé Urbigenus
Pagus, dans l'Argeu , ou l' Argou .
contrée arrolée par la rivière d'Aare :
mais la critique ne commet aucune injuftice
contre le Pays de Vaud ; à ce canton
elle fubftitue le canton nomnić Pagus Antuaticus
, qui occupoit faivant lui tout le
territoire depuis l'ancienne Abbaye d'Agaune
, ou de Saint Maurice fur les confins
du Vallais , jufqu'au pont de Genève
en tournant par Laufanne , & les rives
Juranes du Lac Léman . Quoiqu'il en foit
Genève , Geneva , Orléans , Genabum , tous les
Nogens , Gène , Genua dans la Gaule Citérieure
ou Cifalpine &c. Ce mot étoit probablement adoptif
dans la langue Celtique Les mots grecs
γένος & γίνομαι pouvoient y avoir donné lieu depuis
la defcente des Phocéens Céfar nous dit ,
qu'après la déroute des Helvétiens au paffage de
la Sône on trouva dans leur Camp le dénombrement
de leur Arnée en Lettres grecques :
Ces caractères étoient en ufage dans toutes les
Gaules .
*
Je me rappelle à ce propos que les étymologies
de Genève , refurées par M. Spon, Hiftoriographe
de cette Ville , font en effet toutes ridicules . Geneve
parcit venir le deux noms Celtiques Gen &
Eve on Ive , ou Abe comme dans les Villes citées
plus haut ce qui les a fouvent fait confondre dans
les fiécles du moyen âge : Ces dernières fyllabes
* Tabule Litteris Græcis confe& æ.
D
74
MERCURE DE FRANCE.
"
des fçavantes recherches de M. Bochat ;
( i ) Il fuffit à mon objet que cet habile
en différentes dialectes Celtiques paroiffent fignifier
de l'eau les mots grecs ev , mouiller ,
ag de l'eau en approchent beaucoup * : Dans
lequel cas le mot Genève fignifieroit en Celtique
habitation fur l'eau, comme Urbigenum, habitation
fur l'Orbe : Ivoire , Ivodorum , Eviam , Eviomagus
fur le Lac de Genève , & Iverdun , Ebrodunum ,
Ivonans , Ivonenfis Vicus fur le Lac de Neufchatet
, & ailleurs Lodève , Luteva fur la Lergues
& c. auroient la même fignification modifiée différemment.
Quant au Pays d'Argeu , ainfi nommé , parce
qu'il eft traversé par la rivière d'Aare jufqu'au
Rhin , c'eft un nom Germanique , bien poftérieur
au temps de Céfar. Cette contrée renferme une
partie des cantons d'Avenche , de Zurich ** des
Rauraciens , des Nantuates voifins des Alpes & du
Rhin : Auffi l'Argeu eft-il de trois Diocèfes , de
celui d'Avenche , transferé à Laufanne , de celui
d'Augft , Capitale des Rauraciens , *** transféré à
Bafle , de celui de Vindiſch , **** transféré à Conftance
: On fçait que les Diocèles ont confervé les
anciennes divifions des Pays : mais après avoir
trouvé la place de trois ou quatre peuples dans
l'Argeu , comment y placer le Pays Urbigenus Pa
gus ? L'Argeu n'eft pas affez confidérable. L'Antuaticus
feroit mieux rapporté aux cantons de Zug
***** Switz & environs .
( i ) Mémoire crit tique fur la Suiffe , Tom . I.
* Le mot Celtique Adour , qui s'eft confervé dans le
bas Breton , fignifie auffi de l'eau.
***
Pagus Tigurinus. Cef.
Augufta Rauracorum .
**** Vindoniffa on Vindiciæ Helvetim.
***** Tugium.
SEPTEMBRE. 1761 . 75
critique ait reconnu dans le pays de Vaud
deux cantons des quatre mentionnés par
Jules -Céfar : C'en eft affez pour conclure
que cette Province a toujours été une des
grandes parties de l'Helvétie.
Enfin pour comble d'évidence , César
nous apprend que les limites des Helvé
tiens fembloient avoir été tracées par la
nature même ( k ) : le Rhin les féparoit
» des Germains , le Mont Jura des Séqua-
» niens , le Lac de Genève & le Rhône de
la Province Romaine » : Si le Pays de
Vaud eft renfermé dans cette enceinte ;
il eft hors de doute , qu'il a fait partie de
l'ancien Pays des Suiffes : Or il n'eft rien
de plus évident : le Pays de Vaud eft borné
au couchant par le Mont-Jura , qui le
fépare des Séquaniens , ( 4 ) au midi par le
Lac Léman & le Rhône , qui le féparent
des anciens Véragres , Séduniens , & Allobroges
appellés notre Province par Céfar
,(m ) au Nord par le Pays d'Argeu , qui
( k Undique loci natura Helvetii continentur :
unâ ex parte flumine Rhono latiffimo atque altif
-fimo , qui agrum Helvetium à Germanis dividit :
alterâ ex parte monte jurâ altiffimo , qui eft inter
Sequanos & Helvetios : tertiâ lacu Lemano &
flumine Rhodano , qui Provinciam noftram ab
Helvetiis dividit Caf. comm . lib. 1. cap . 2.
(1 ) La Franche Comté .
(m ) Le haut & le bas Valais , la Savoye,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
conduit les rivières du Pays de Vaud dans
le Rhin , enfin au Levant par les Alpes :
L'infpection de la Carte rend la chofe
palpable.
"
Que fignifie donc cette propofition ?
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait partie
de la Suiffe » : Quel fens peut - on lui
donner ? Si on entend par la Suiffe l'ancienne
Helvétie , elle eft évidemment
fauffe.
La propofition ne gagne rien , s'il eft
queftion de la Suiffe moderne : depuis le
premier cri de la liberté à la fin de 1315 ,
le Corps Helvétique n'a pris fa confiftance
actuelle , que dans l'efpace de deux cent
vingt ans Fribourg & Soleure ne fe font
cantonnés qu'en 1481 , Bafle & Schaffhouſe
en 1501 , Appenfel en 15 13 , enfin
le Pays de Vaud s'eft réunis aux cantons
de Berne , & de Fribourg en 1535 ,
& 36 , c'eft-à-dire , 3 ; ans après l'union
de Bafle & de Schaffhoufe au Corps Helvérique
, & 23 ans après celle d'Appen
fel. Parce que Fribourg & Soleure n'ont
fait corps avec les autres cantons que cent
foixante fix ans après la première Confédération
Helvétique , Bafle , Schaffhouſe &
Appentel prefque deux cent ans après cette
même époque ; dira- t - on , que ces cantons
n'ont jamais fait partie de la Suiffe
SEPTEMBRE. 1761. 77
:
moderne ? Parce que la Guienne , la Normandie
, & d'autres Provinces ont été
long - temps poffédées par les Rois d'Angleterre
dira-t - on , que ces Provinces
n'ont jamais fait partie du Royaume de
France ? De quel il regarderiez -vous de
emblables raifonnemens Il y a deux cent
quarante huit ans , qu'Appenfel fait partie
de la Suiffe moderne : il y en a deux
cent vingt -cinq , que le Pays de Vaud en
fait une bien plus grande partie : c'eſt une
différence de 23 ans : mais dans l'efpace
de plufieurs fiécles , & lorfqu'une Républi
que s'établit , cet intervalle ne doit faire
aucune fenfation . En bonne Phyfique , les
grands corps ne fçauroient prendre toutleurs
affiétes : Concluons donc ,
Monfieur , que le Pays de Vaud a toujours
fait partie de la Suiffe . Cette propofition
eft l'antipode de la vôtre : Auffi faut-il
avouer que l'Apoftille pafferoit pour romanefque
, fi elle étoit dans le texte , &
fi l'intérêt du Roman l'éxigeoit .
à coup
Mais , dira t- on , les Sénats Souverains
de Berne & de Fribourg font tirés des
Bourgeois de ces deux Capitales , & non
pas du Pays de Vaud : donc le Pays de
Vaud n'a jamais fait partie de la Suiffe .
Si cette conféquence eft bonne ; j'ai droit
de tirer celle- ci : Donc tout ce qui n'eft
D iij
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe. Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'est - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté . Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets : ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoſtille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est- àdire
, fans doute , les Bernois ſe ſont emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) " Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale ,
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n` Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneu
ries : celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel,
1
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoifie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eſt - à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
>
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi.
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'eſt-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes .
Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eft
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft -à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignifi
cation en Suiffe & ailleurs : Les conquêtes
des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761. 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables (o ). Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrionale
de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent .
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift . de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
So MERCURE DE FRANCE .
ci nommoient leurs Magiftrats àla pluralité
des fuffrages , comme cela fe pratique
encore ; leurs affaires à décider ne fortoient
point du Pays ; les plus importantes
fe difcutoient , fe terminoient à l'affemblée
générale de la Province, qui pour
le reffort du Duc de Savoye ,, fe tenoit à
Moudon ( p ) , Ville au centre du Pays de
Vaud ; point de troupes étrangères à leur
folde ; leurs propres armes étoient leur
défenfe ; point de Gouverneurs impérieux
& tyranniques ; leur coûtume étoit leur
Loi fondamentale ; que manquoit- il à leur
liberté Ils en jouiffoient avant que leur
voifins & leurs frères opprimés euffent fecoué
le joug. A cette heureufe fituation
joignez le penchant , qui porte naturellement
à aimer fon Souverain : c'en eft affez
pour réfifter à de nouvelles entrepriſes .
Mais le Zuinglianiſme , qui s'établiſfoit
partout à l'abri des Etendarts Bernois
, & au bruit du canon , achevoit d'aliéner
les efprits ; & liberté pour liberté ,
ils aimoient mieux conferver leur Religion.
De -là vient que les Fribourgeois attachés
au Chriftianifme , tel qu'on l'avoit
toujours profeffé , n'éprouvérent pas la
(p ) Ruchat , hift. de la Réform.
SEPTEMBRE . 1761. 81
même réſiſtance dans la partie du Pays de
Vaud , qui eft de leur canton : fans coup
férir, ils s'accrurent des Comtés de Gruieres
& de Romont , des Seigneuries d'Eſtavaïé
, de Bulle , de Rue , de Vaulru, de
Chatel Saint Denis &c . La voie de négociation
fit tous les frais de la conquête de
ces derniers .
L'Apoftille décide , que les Habitans
» du Pays de Vaud ne font pas Citoyens.
Ils ne font pas , il eft vrai , Bourgeois de
Berne & de Fribourg ; mais réciproquement
les Bourgeois de ces deux Villes
n'ont pas le droit de Bourgeoisie dans le
Pays de Vaud : Un membre même des Sénats
Souverains de Berne & de Fribourg
quelque qualifié qu'il foit , eft fujet à la liberté
des fuffrages de ceux du Pays de
Vaud , dont il recherche la Combourgeoi
fie.
"
?
Enfin les Habitans du Pays de Vaud
» ne font pas libres , mais fujets. » Ils
font fujets , & ils s'en félicitent : donc ils
ne font pas libres. L'induction paroît toutà-
fait fingulière. Ne trouveriez - vous la li
berté que dans l'Anarchie ? Les Suiffes
même l'abjuteroient à cette condition :
j'oſe me perfuader , que vous l'abjureriez
vous -même comme une fource de licences.
En effet l'amour filial, le dévoûment ,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
le refpect , dont vous donnez des marques
au Sénat Souverain de Genève dans un de
vos écrits , vous annoncent comme un des
meilleurs Sujets de cette République .
Mais pourquoi mettez - vous en oppofition
la liberté & la fujettion ? C'est un
paradoxe qu'un Bourgeois d'Eftavaïé ne
fçauroit demêler ; fa Philofophie ne va
pas jufques - là.
Je m'en tiens à foutenir avec évidence
'de caufe , qu'en Suiffe , comme à Genève ,
tous les individus font fujets ; que les deux
cent, qui compofent le Confeil Souverain
d'un grand canton , poffédent en corps
la
Souveraineté ; que les Bourgeois du Pays
de Vaud font dans leur Pays, comme tous
les autres Sujets des treize cantons ; qu'ils
ont la même liberté ; que la fageffe , qui
régle la liberté, réfide , il eft vrai , principalement
dans le Sénat : mais que le Pays
de Vaud eft un des bras les plus puiffans
de la Suiffe pour la foutenir , pour la dé
fendre , & pour la venger.
J'ai l'honneur d'être &c .
A. J. G. Bourgeois d'ESTAVAIE
de Genève , par un Bourgeois d'Eftavaïe
, Ville du Pays de Vaud en Suiffe.
MONSIEU ONSIEUR ,
Vous êtes trop bon Citoyen pour ne
pas recevoir favorablement la Lettre que
j'ai l'honneur de vous adreffer : elle eſt
d'un Bourgeois d'Eftavaïé , Ville du Pays
de Vaud , affiffe fur la Rive Orientale du
Lac de Neufchatel, dans le canton de Fribourg.
Le hazard m'a fait ouvrir chez un ami
le premier volume de votre nouvelle Héloife
, dont la lecture n'eft pas de mon
état. A l'ouverture de ce Volume je fuis
tombé fur une apoftille capable de faire
de la peine à tous les Bourgeois du Pays
de Vaud elle eft au bas de la page 360 ,
& la voci.
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait par-
» tie de la Suiffe : c'eft une conquête des
76 MERCURE DE FRANCE.
» Bernois , & fes Habitans ne font ni Ci-
» toyens , ni libres , mais fujets .
"
»
Je dois maintenir , autant qu'il eft en
moi , l'honneur & les prérogatives de
mon Pays : le Pays de Vaud n'a jamais
» fait partie de la Suiffe » ! Seroit - ce de
l'ancienne Suiffe, de l'Helvétie ? Céfar n'eſt
point de cet avis : ce Conquérant nous
apprend dans fes Commentaires , que » la
» derniere Ville des Allobroges , & la
plus prochaine des bornes de l'Helvé–
» tie , c'étoit Genêye ; que le Pont de cet-
» te Ville portoit par une de fes extrémi-
» tés fur l'Helvétie . ( a ) Or la partie de
l'Helvétie , qui avoifinoit Genève, & qui
s'étendoit jufqu'au Pont de cette Ville ,
c'eft la Province , qui depuis le huitiéme
fiécle fe nomme le Pays de Vaud. Il eſt
donc évident par ce premier trait des
Commentaires, que le Pays de Vaud a fait
partie de l'Helvétie , ou de l'ancienne
Suiffe dans le temps de la conquête des
Gaules.
De plus , l'Helvétie étoit partagée en
quatre Pays ou cantons dans ces mêmes
( a ) Extremum Oppidum Allobrogum eft, proximumque
Helvetiorum finibus Geneva : ex eo
Oppido Pons ad Helvetios pertinet. Cefar , Comin .
Lib 1.chap 5.
SEPTEMBRÉ. 1761 . 71
temps : (b ) deux des quatre occupoient
la Province , qu'on a appellée depuis le
Pays de Vaud. Avenche , Capitale du principal
canton , & même de la Nation
Helvétique au rapport de Tacite : ( c ) la
Ville d'Orbe ( d ) Capitale du canton de
fon nom font celle- ci au centre , l'autre
au Nord de cette Province.
Tous les critiques font d'accord au fujet
d'Avenche : les Inferiptions , les Médailles
, & les autres monumens que l'on
trouve encore fréquemment dans cette
Ville , & dans fes environs ; Tacite , qui
nous apprend , que l'Armée de Vitellius ,
après avoir faccagé ( e ) le Pays Helvétique
, marcha droit à cette Ville , Capitale
du Pays ; fon Siége Epifcopal établi dès
les premiers fiécles de l'Eglife , transferé
à Laufanne au commencement du feptićme
fiécle par Saint Maire , Auteur de la
Chronique de fon nom ; (f) les fignatures
de fes Evêques aux Conciles Nationaux
du premier Royaume de Bourgogne, leurs
Droits Seigneuriaux fur cette Ville , tout
( b ) Omnis civitas Helvetia in quatuor Pagos
divifa eft Caf. Comm . lib . 1. cap. 10. ( c ) Aventi
cum gentis caput Tacit. lib. 1. n°. 68 ( d ) Pagus
Urbigenus ou Verbigenus . Caf. ) ( e Tacit. ibid.
(f)Marius Aventicenfis : Il a figné au fecond
Concile de Châlon en Bourgogne Marius Epifcopus
Ecclefiæ Aventicæ.
72 MERCURE DE FRANCE.
a perpétué la mémoire de la fituation ď
venche & de fon canton. Cette Ville n'eſt
point la dernière du Pays de Vaud vers le
Nord : la Ville de Morat & plufieurs autres
lieux reculent encore plus loin les
bornes Septentrionales de cette Province.
( g )
Lecanton d'Orbe étoit également dans
le Pays de Vaud. ( h ) Je fçais que M. de
(g ) Wattev . hift . de la Confédération Helvétique
, Tom . 1. liv . 2. pag . 65 .
( h ) Le canton appellé Pagus Urbigenus ou
Verbigenus ne peut convenir qu'aux environs de
la rivière & de la Ville d'Orbe : ce mot latinifé de
Céfar, eft un compofé de deux mots Celtiques. *
Gen ou Gent fignifioit habitation dans cette langue
, comine Mag , qui fert de terminaifon à tant
de Villes, paroît fignifier un grand lieu , une Ville :
Ourb ou Querb paroît un nom de lieu ou
de rivière : Il n'y a dans toute la Suiffe aucun lieu ,
ni aucune rivière , qui approche de ce nom , que
la rivière & la Ville d'Orbe . Cette Ville étoit encore
confidérable fous la deuxième race des Rois
de France ; puifque Charlemagne y avoit un Château
de Plaifance ** On fçait d'ailleurs , que les
noms des principales rivières n'ont changé que par
la terminaifon latine.
Quant au mot Gen , plufieurs endroits de la
Celtique & du voifinage portent cette fyllabe, furtout
ceux qui font fitués fur des eaux , comme
* L'Abbé Lebeuf , Hift. du Dioc. de Paris , au mot
Gentilli.
** Delices de la Suiffe, Wattevil. ibid.
Bochat
SEPTEMBRE . 1761 . ཧརྟ
Bochat a transporté le canton appellé Urbigenus
Pagus, dans l'Argeu , ou l' Argou .
contrée arrolée par la rivière d'Aare :
mais la critique ne commet aucune injuftice
contre le Pays de Vaud ; à ce canton
elle fubftitue le canton nomnić Pagus Antuaticus
, qui occupoit faivant lui tout le
territoire depuis l'ancienne Abbaye d'Agaune
, ou de Saint Maurice fur les confins
du Vallais , jufqu'au pont de Genève
en tournant par Laufanne , & les rives
Juranes du Lac Léman . Quoiqu'il en foit
Genève , Geneva , Orléans , Genabum , tous les
Nogens , Gène , Genua dans la Gaule Citérieure
ou Cifalpine &c. Ce mot étoit probablement adoptif
dans la langue Celtique Les mots grecs
γένος & γίνομαι pouvoient y avoir donné lieu depuis
la defcente des Phocéens Céfar nous dit ,
qu'après la déroute des Helvétiens au paffage de
la Sône on trouva dans leur Camp le dénombrement
de leur Arnée en Lettres grecques :
Ces caractères étoient en ufage dans toutes les
Gaules .
*
Je me rappelle à ce propos que les étymologies
de Genève , refurées par M. Spon, Hiftoriographe
de cette Ville , font en effet toutes ridicules . Geneve
parcit venir le deux noms Celtiques Gen &
Eve on Ive , ou Abe comme dans les Villes citées
plus haut ce qui les a fouvent fait confondre dans
les fiécles du moyen âge : Ces dernières fyllabes
* Tabule Litteris Græcis confe& æ.
D
74
MERCURE DE FRANCE.
"
des fçavantes recherches de M. Bochat ;
( i ) Il fuffit à mon objet que cet habile
en différentes dialectes Celtiques paroiffent fignifier
de l'eau les mots grecs ev , mouiller ,
ag de l'eau en approchent beaucoup * : Dans
lequel cas le mot Genève fignifieroit en Celtique
habitation fur l'eau, comme Urbigenum, habitation
fur l'Orbe : Ivoire , Ivodorum , Eviam , Eviomagus
fur le Lac de Genève , & Iverdun , Ebrodunum ,
Ivonans , Ivonenfis Vicus fur le Lac de Neufchatet
, & ailleurs Lodève , Luteva fur la Lergues
& c. auroient la même fignification modifiée différemment.
Quant au Pays d'Argeu , ainfi nommé , parce
qu'il eft traversé par la rivière d'Aare jufqu'au
Rhin , c'eft un nom Germanique , bien poftérieur
au temps de Céfar. Cette contrée renferme une
partie des cantons d'Avenche , de Zurich ** des
Rauraciens , des Nantuates voifins des Alpes & du
Rhin : Auffi l'Argeu eft-il de trois Diocèfes , de
celui d'Avenche , transferé à Laufanne , de celui
d'Augft , Capitale des Rauraciens , *** transféré à
Bafle , de celui de Vindiſch , **** transféré à Conftance
: On fçait que les Diocèles ont confervé les
anciennes divifions des Pays : mais après avoir
trouvé la place de trois ou quatre peuples dans
l'Argeu , comment y placer le Pays Urbigenus Pa
gus ? L'Argeu n'eft pas affez confidérable. L'Antuaticus
feroit mieux rapporté aux cantons de Zug
***** Switz & environs .
( i ) Mémoire crit tique fur la Suiffe , Tom . I.
* Le mot Celtique Adour , qui s'eft confervé dans le
bas Breton , fignifie auffi de l'eau.
***
Pagus Tigurinus. Cef.
Augufta Rauracorum .
**** Vindoniffa on Vindiciæ Helvetim.
***** Tugium.
SEPTEMBRE. 1761 . 75
critique ait reconnu dans le pays de Vaud
deux cantons des quatre mentionnés par
Jules -Céfar : C'en eft affez pour conclure
que cette Province a toujours été une des
grandes parties de l'Helvétie.
Enfin pour comble d'évidence , César
nous apprend que les limites des Helvé
tiens fembloient avoir été tracées par la
nature même ( k ) : le Rhin les féparoit
» des Germains , le Mont Jura des Séqua-
» niens , le Lac de Genève & le Rhône de
la Province Romaine » : Si le Pays de
Vaud eft renfermé dans cette enceinte ;
il eft hors de doute , qu'il a fait partie de
l'ancien Pays des Suiffes : Or il n'eft rien
de plus évident : le Pays de Vaud eft borné
au couchant par le Mont-Jura , qui le
fépare des Séquaniens , ( 4 ) au midi par le
Lac Léman & le Rhône , qui le féparent
des anciens Véragres , Séduniens , & Allobroges
appellés notre Province par Céfar
,(m ) au Nord par le Pays d'Argeu , qui
( k Undique loci natura Helvetii continentur :
unâ ex parte flumine Rhono latiffimo atque altif
-fimo , qui agrum Helvetium à Germanis dividit :
alterâ ex parte monte jurâ altiffimo , qui eft inter
Sequanos & Helvetios : tertiâ lacu Lemano &
flumine Rhodano , qui Provinciam noftram ab
Helvetiis dividit Caf. comm . lib. 1. cap . 2.
(1 ) La Franche Comté .
(m ) Le haut & le bas Valais , la Savoye,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
conduit les rivières du Pays de Vaud dans
le Rhin , enfin au Levant par les Alpes :
L'infpection de la Carte rend la chofe
palpable.
"
Que fignifie donc cette propofition ?
» Le Pays de Vaud n'a jamais fait partie
de la Suiffe » : Quel fens peut - on lui
donner ? Si on entend par la Suiffe l'ancienne
Helvétie , elle eft évidemment
fauffe.
La propofition ne gagne rien , s'il eft
queftion de la Suiffe moderne : depuis le
premier cri de la liberté à la fin de 1315 ,
le Corps Helvétique n'a pris fa confiftance
actuelle , que dans l'efpace de deux cent
vingt ans Fribourg & Soleure ne fe font
cantonnés qu'en 1481 , Bafle & Schaffhouſe
en 1501 , Appenfel en 15 13 , enfin
le Pays de Vaud s'eft réunis aux cantons
de Berne , & de Fribourg en 1535 ,
& 36 , c'eft-à-dire , 3 ; ans après l'union
de Bafle & de Schaffhoufe au Corps Helvérique
, & 23 ans après celle d'Appen
fel. Parce que Fribourg & Soleure n'ont
fait corps avec les autres cantons que cent
foixante fix ans après la première Confédération
Helvétique , Bafle , Schaffhouſe &
Appentel prefque deux cent ans après cette
même époque ; dira- t - on , que ces cantons
n'ont jamais fait partie de la Suiffe
SEPTEMBRE. 1761. 77
:
moderne ? Parce que la Guienne , la Normandie
, & d'autres Provinces ont été
long - temps poffédées par les Rois d'Angleterre
dira-t - on , que ces Provinces
n'ont jamais fait partie du Royaume de
France ? De quel il regarderiez -vous de
emblables raifonnemens Il y a deux cent
quarante huit ans , qu'Appenfel fait partie
de la Suiffe moderne : il y en a deux
cent vingt -cinq , que le Pays de Vaud en
fait une bien plus grande partie : c'eſt une
différence de 23 ans : mais dans l'efpace
de plufieurs fiécles , & lorfqu'une Républi
que s'établit , cet intervalle ne doit faire
aucune fenfation . En bonne Phyfique , les
grands corps ne fçauroient prendre toutleurs
affiétes : Concluons donc ,
Monfieur , que le Pays de Vaud a toujours
fait partie de la Suiffe . Cette propofition
eft l'antipode de la vôtre : Auffi faut-il
avouer que l'Apoftille pafferoit pour romanefque
, fi elle étoit dans le texte , &
fi l'intérêt du Roman l'éxigeoit .
à coup
Mais , dira t- on , les Sénats Souverains
de Berne & de Fribourg font tirés des
Bourgeois de ces deux Capitales , & non
pas du Pays de Vaud : donc le Pays de
Vaud n'a jamais fait partie de la Suiffe .
Si cette conféquence eft bonne ; j'ai droit
de tirer celle- ci : Donc tout ce qui n'eft
D iij
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe. Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'est - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté . Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets : ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoſtille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est- àdire
, fans doute , les Bernois ſe ſont emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) " Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft - à dire , efclaves.
Ne diroit-on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ) .
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale ,
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n` Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneu
ries : celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel,
1
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi .
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'est-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes.
» Ses Habitans ne font point Citoyens : "
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoifie , ( car le mot de Citoyen n'eſt
pas connu en Suiffe ) Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eſt - à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reſſemblant
qui pourra jamais reconnoître la fageffe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignification
en Suiffe & ailleurs : Les conquê
tes des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761 . 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exifté
au fiècle de Jules -Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables ( o ) . Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe. Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrio
nale de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent.
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift. de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
>
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
78 MERCURE DE FRANCE:
point Bourgeois de Berne , de Fribourg &
des autres Capitales des grands cantons ,
n'a jamais fait partie de la Suiffe . Ce Pays
feroit étonné d'être réduit à une fi petite
étendue Cette dernière conféquence eft
ridicule la premiere l'eft auffi.
Le Pays de Vaud , » ajoute l'Apoftille ,
» eft une conquête des Bernois » : C'eſt-àdire
, fans doute , les Bernois fe font emparés
de ce Pays par la force des Armes .
Ses Habitans ne font point Citoyens : »
les Bernois les ont donc privés du droit de
Bourgeoisie , ( car le mot de Citoyen n'eft
pas connu en Suiffe ) » Ils ne font point
libres , mais fujets , » ou bien ils font fujets
fans être libres , c'eft -à dire , efclaves .
Ne diroit- on pas que quelque Conquérant
Afiatique a mis le Pays de Vaud dans les
fers ? Dans un tableau fi peu reffemblant
qui pourra jamais reconnoître la ſageſſe
du Gouvernement Helvétique , & le caractère
dominant de la Nation ? Le terme
de conquête n'a pas la même fignifi
cation en Suiffe & ailleurs : Les conquêtes
des Suiffes ne font qu'une extenfion de
la liberté. Bellinzone , Lugan , & Locarne
, conquête des Suiffes fur la Duché de
Milan , fentirent trop bien le prix de la
liberté , pour ne pas s'attacher inviolableSEPTEMBRE.
1761. 79
ment à leurs nouveaux Maîtres ( n ).
Les Bernois porterent à la vérité leurs
armes dans le Pays de Vaud en 1535 :
Deux raifons importantes empêchoient
ce Pays de concourir à faire renaître l'ancienne
Helvétie telle , qu'elle avoit exiſté
au fiècle de Jules - Céfar.
La première étoit que cette Province
jouiffoit d'une parfaite liberté fous la fouveraineté
du Duc de Savoye , de l'Evêque
de Laufanne , & de quelques autres Maifons
confidérables (o ). Telle a été &
telle eft encore la liberté de la Comté de
Neufchatel fous la fouveraineté de fes
Princes , & en dernier lieu des Rois de
Pruffe . Pendant que les Tell , les Stauffach
, les Furft , les Melchtal , ces braves
Auteurs de la liberté , voyoient avec larmes
leurs Concitoyens gémir fous le poids
de la tyrannie dans la Partie Septentrionale
de la Suiffe ; la Partie Méridionale
qui eft le Pays de Vaud , refpiroit un air
bien différent .
Le Domaine des Princes étoit partout
diftingué du patrimoine des Sujets ceux-
>
(n Mezerai à l'année 1515. Wattev : hift . de
la Confédération Helvet. à l'année 1500.
( o ) La Maiſon de Châlon en plufieurs Seigneuries
: celle de Hochberg dans la Comté de Neufchatel.
Div
So MERCURE DE FRANCE .
ci nommoient leurs Magiftrats àla pluralité
des fuffrages , comme cela fe pratique
encore ; leurs affaires à décider ne fortoient
point du Pays ; les plus importantes
fe difcutoient , fe terminoient à l'affemblée
générale de la Province, qui pour
le reffort du Duc de Savoye ,, fe tenoit à
Moudon ( p ) , Ville au centre du Pays de
Vaud ; point de troupes étrangères à leur
folde ; leurs propres armes étoient leur
défenfe ; point de Gouverneurs impérieux
& tyranniques ; leur coûtume étoit leur
Loi fondamentale ; que manquoit- il à leur
liberté Ils en jouiffoient avant que leur
voifins & leurs frères opprimés euffent fecoué
le joug. A cette heureufe fituation
joignez le penchant , qui porte naturellement
à aimer fon Souverain : c'en eft affez
pour réfifter à de nouvelles entrepriſes .
Mais le Zuinglianiſme , qui s'établiſfoit
partout à l'abri des Etendarts Bernois
, & au bruit du canon , achevoit d'aliéner
les efprits ; & liberté pour liberté ,
ils aimoient mieux conferver leur Religion.
De -là vient que les Fribourgeois attachés
au Chriftianifme , tel qu'on l'avoit
toujours profeffé , n'éprouvérent pas la
(p ) Ruchat , hift. de la Réform.
SEPTEMBRE . 1761. 81
même réſiſtance dans la partie du Pays de
Vaud , qui eft de leur canton : fans coup
férir, ils s'accrurent des Comtés de Gruieres
& de Romont , des Seigneuries d'Eſtavaïé
, de Bulle , de Rue , de Vaulru, de
Chatel Saint Denis &c . La voie de négociation
fit tous les frais de la conquête de
ces derniers .
L'Apoftille décide , que les Habitans
» du Pays de Vaud ne font pas Citoyens.
Ils ne font pas , il eft vrai , Bourgeois de
Berne & de Fribourg ; mais réciproquement
les Bourgeois de ces deux Villes
n'ont pas le droit de Bourgeoisie dans le
Pays de Vaud : Un membre même des Sénats
Souverains de Berne & de Fribourg
quelque qualifié qu'il foit , eft fujet à la liberté
des fuffrages de ceux du Pays de
Vaud , dont il recherche la Combourgeoi
fie.
"
?
Enfin les Habitans du Pays de Vaud
» ne font pas libres , mais fujets. » Ils
font fujets , & ils s'en félicitent : donc ils
ne font pas libres. L'induction paroît toutà-
fait fingulière. Ne trouveriez - vous la li
berté que dans l'Anarchie ? Les Suiffes
même l'abjuteroient à cette condition :
j'oſe me perfuader , que vous l'abjureriez
vous -même comme une fource de licences.
En effet l'amour filial, le dévoûment ,
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
le refpect , dont vous donnez des marques
au Sénat Souverain de Genève dans un de
vos écrits , vous annoncent comme un des
meilleurs Sujets de cette République .
Mais pourquoi mettez - vous en oppofition
la liberté & la fujettion ? C'est un
paradoxe qu'un Bourgeois d'Eftavaïé ne
fçauroit demêler ; fa Philofophie ne va
pas jufques - là.
Je m'en tiens à foutenir avec évidence
'de caufe , qu'en Suiffe , comme à Genève ,
tous les individus font fujets ; que les deux
cent, qui compofent le Confeil Souverain
d'un grand canton , poffédent en corps
la
Souveraineté ; que les Bourgeois du Pays
de Vaud font dans leur Pays, comme tous
les autres Sujets des treize cantons ; qu'ils
ont la même liberté ; que la fageffe , qui
régle la liberté, réfide , il eft vrai , principalement
dans le Sénat : mais que le Pays
de Vaud eft un des bras les plus puiffans
de la Suiffe pour la foutenir , pour la dé
fendre , & pour la venger.
J'ai l'honneur d'être &c .
A. J. G. Bourgeois d'ESTAVAIE
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