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1
p. 155-157
La Chasse donnée aux Espagnols par M. du Quesne, & M. le Marquis de Preüilly-d'Humieres. [titre d'après la table]
Début :
La valeur de ceux qui sont pres de nous, ne doit [...]
Mots clefs :
Vaisseaux espagnols, Mer, Marine
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texteReconnaissance textuelle : La Chasse donnée aux Espagnols par M. du Quesne, & M. le Marquis de Preüilly-d'Humieres. [titre d'après la table]
La valeur de ceux qui
font près de nous, ne doit
10 LE MERCURE
pas nous faire oublier celle t<
des Braves qui vont cher- b
cher les périls dans des d
lieux plus éloignez , où ils &
ont fou vent à combattre la d
fureur des Elemensles plus
furieux, Moniteur du Quefne, & Moniteur le Marquis
de Preüillv - d ’ Humieres,
Frere du Marefchal de ce
nom, tous deuxLieutenans
Generaux, font de ce nom- t
bre; tous les VaifTeaux Ef- <
pagnolsfuyent devant eux; h
& l ’intelligence qu’ils ont i
de la Marine, jointe à leur
valeur, les fait redouter de
G ALA N T . ijy
tous ceux qu’ils ont à combattre fur Mer.
font près de nous, ne doit
10 LE MERCURE
pas nous faire oublier celle t<
des Braves qui vont cher- b
cher les périls dans des d
lieux plus éloignez , où ils &
ont fou vent à combattre la d
fureur des Elemensles plus
furieux, Moniteur du Quefne, & Moniteur le Marquis
de Preüillv - d ’ Humieres,
Frere du Marefchal de ce
nom, tous deuxLieutenans
Generaux, font de ce nom- t
bre; tous les VaifTeaux Ef- <
pagnolsfuyent devant eux; h
& l ’intelligence qu’ils ont i
de la Marine, jointe à leur
valeur, les fait redouter de
G ALA N T . ijy
tous ceux qu’ils ont à combattre fur Mer.
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Résumé : La Chasse donnée aux Espagnols par M. du Quesne, & M. le Marquis de Preüilly-d'Humieres. [titre d'après la table]
Le texte célèbre les braves affrontant les dangers en lieux éloignés et combattant les éléments. Il mentionne le Moniteur du Québec et le Marquis de Préuilly d’Humières, frère du Maréchal du même nom, tous deux Lieutenants Généraux. Leur courage et leur intelligence en marine leur permettent de vaincre les vaisseaux espagnols et d'inspirer la crainte.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 33-64
Combat donné devant la Forteresse de Tabago, avec les Noms des Morts & des Blessez, & de tous ceux qui s'y sont signalez. [titre d'après la table]
Début :
Quoy que la France soit le plus ageable séjour que [...]
Mots clefs :
Ennemis, Morts, Blessés, Combat, Forteresse de Tabaco, Vaisseaux, Mer, Comte d'Estrées, Troupes, Attaquer, Chevalier, Amiral, Hollande, Pistolets, Capitaines, Action
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texteReconnaissance textuelle : Combat donné devant la Forteresse de Tabago, avec les Noms des Morts & des Blessez, & de tous ceux qui s'y sont signalez. [titre d'après la table]
Quoy que la France ſoit le plus agreable ſéjour que puif- fent choifir les Perſonnes de
bon gouſt, trouvez bon,Mada- me , que je vous mene audelà
C 2
18 LE MERCVRE
des Mers. Les Armesdu Royy
ont remporté une celebreVi- toire à douze ces lieuës d'icy,
vous le ſçavez , & le Combat donné devantTabaco , a tant
fait de bruit qu'il n'eſt ignoré deperſonne. Mondeffeinn'eſt
pas de repeter ce que l'Extra- ordinaire en a dit;je ne veux que vous bien marquer de quelle confequence eſt aux Ennemis la perte de leurs Vaif- feaux.On a tâché àladéguiſer,
cependant la verité ne peut eftre long-teps cachée, il n'eſt pointde nüages qu'elle ne per- cepour ſe découvrir. Si l'Ad- miral Binkes ne demeure pas d'accord de tous nos avantages, cequ'il a écrit ne ſuffit pas pour faire croire que nous ne les ayons pas remportez , &
nousydevons moins adjoûter
GALANT. 29
de foy qu'à vingt Relations , &
qu'à des Lettres de Hollande mefme qui ont eſté envoyées à
des Particuliers,&qui covien- nent toutes de la méme choſe.
Mais pourdonnerquelque or- dre à ce diſcours , parlons des forces que les Ennemis avoient avant qu'ils fuſſent attaquez,
examinons la conduite de M
le Comte d'Eſtrées , voyons ce
qu'il a fait avant le Combat,
pourquoy il l'a donné , &de quelle maniere il a combattu,
&faiſons enfuite reflexion fur
le dommage que doit cauſer aux Ennemis la perte qu'ils ont faite ſous le Canon meſme
de leur Fortereffe.
Tous ceux qui ont marque dans leurs Relations que les
Ennemis avoient quatorze
C3
30 LE MERCVRE :
Vaiſſeaux , en ont donné des
preuves convainquantes. Ils diſent enquatre endroitsqu'un Négre &unPilote qui furent pris avant le Combat, en affu- rerent Mr le Comte d'Eſtrées;
que ceux qui débarquerent pour l'Attaque du Fort eſtant arrivez fur une hauteurlesdécouvrirent dans la Rade au
mefme nombre , &que l'ordre de leurBataille endemy croif- fant , donna lieu aux Noftres
d'en faire un compte exact ,
lors qu'ils allerent les attaquer.
Il eſt vray que le Vaiſſeau de Rafimus fameux Corfaire , &
une Pinace montée de trente
huit Pieces deCanon, eſtoient
compris dans les quatorze Vaiſſeaux; & c'eſt peut-eftre parcette raiſonquelesHolan- dois foûtiennent qu'ils en a
GALANT. 3
voientmoinsquene marquent
nos Relations; mais le nom ne
fait rien à la choſe , la Pinace valoit bien un Vaifſeau , & ce- luy deRaſmusles fervoit,quoy qu'ilne fut pas venu avec eux.
Je ne parle point d'un Vaiſſeau Portugais qui estoit dans le Port, ne ſcachant pas s'il a co- batu.Tous cesVaiſſeaux étoiét
à portée de Mouſquet de leur Fort, dont les Canons à fleur d'eau defendoient l'entrée de
la Rade. Il y avoit aupres du Port un Banc qui rendoit la paffe fi étroite,qu'il n'y pouvoit entrerqu'unVaiſſeau de front.
Voilà l'eftat des forces des
Ennemis. Voyons les raiſons que M le Comte d'Eſtrées a
euës de les attaquer avec dix Vaiſſeaux ſeulement, les pré- cautions qu'il a priſes pour
32 LE MERCVRE
reuſſir , &fon intrepidité pen- dant le Combat.
CeVice-Admiral eſtant arrivé à une lieuë de l'entrée de la
Rade des Ennemis, fit mettre à
terre M de Souches , & M² le
Febvrede Mericour, accompa- gnez de quelques Habitansde laMartinique,& leur ordonna de tâcher àfaire quelques Pri- fonniers. Ils ne prirentqu'un Négre , qui rapporta ce que j'ay déja dit , que les Ennemis avoient quatorze Vaiſſeaux ,
parce qu'il leur en eſtoit arrivé cinqdepuisquelques jours. Ce Négre adjoûta que le Fortn'é-- toit pas achevé , ce qui fit ré- foudre M d'Eſtrées à le faire
attaquer avantque les Enne- mis euſſent le tempsde ſe re- connoiſtre. Il fit débarquer quelquesTroupes avec M. le
GALANT. 33
Chevalierde Grand-Fontaine.
Il alla luy-meſme à terre où il refolut d'occuper les Ennemis du côté de la Mer,tandis qu'on attaqueroit le Fort , maisune grande Plüye eſtant ſurvenuë,
& ayant fait groſſir une petite Riviere arreſta les Troupes.
Cependant on apprit que le Forteſtoitachevé. Mr le ViceAdmiral qui estoit preſque en
meſime temps ſur mer & fur
terre,&qui eftoit revenu pour faire la diverfion que je vous viens de marquer , débarqua encore une fois &fit conduire
duCanon &unMortier quine firent pas tout l'effet qu'il s'en eſtoit promis. M le Comte d'Eſtrées eftant retourné une
ſeconde fois dans ſonVaiſſeau,
envoïa Me Heroüardpour agir de concert avec MleCheva-
34 LE MERCVRE lier de Grand- Fontaine , &
s'approcher du Fort parTran- chée. Les Ennemis ayant eu le temps de ſe reconnoiſtre avant qued'eftre preſſez,&ſe prépa- rant àſe biendefendre , M² le Vice-Admiral qui l'apprie fit revenir auſſi-toft M Heroüard
pour raporter l'eſtatdes choſes dans unConſeil deGuerre. Il
dit ce qu'il avoit apris,&ajoû- taqu'il faloit trop de teps pour fe rendre maiſtredu Fortdans
les formes ; mais qu'on l'em- porteroit bien- toſt ſi l'on fai- foit une diverfion du coſtéde
laMer; &fur ce qu'onhéfitoit
àſuivre fon confeil, il ſe leva &
aſſura tellemét qu'il réüffiroit,
qu'on le crût. Il eut ordre de
faire deuxbonnes Attaques &
une fauffe,&de ne donnerque
deux heures apres que le Com
GALANT.. 35 bat de Mer ſeroit commencé.
Mr le Comte d'Eſtrées qui ap- puya cetAvis, ne le fit pas fans
en avoirbeaucoup de raiſons.
Il avoit emporté la Cayenne de la meſme maniere ; il connoiſſoit la valeurde ſes Troupes &la bõté de ſes Vaiſſeaux;
&il vit de plus des neceffitez
abſoluës d'en uſer ainſi. La
longueur d'un Siege dans les formes luy auroit fait riſquer ſesVaiſſeaux,la Rade deTabaco eſtoit mauvaiſe, &il y avoit
déja perdu pluſieurs anchres &pluſieurs cables. Il réuffit du coſté de la Mer comme vous
avez appris ; & fi l'on avoit fait du coſte de la terre ce qu'il avoit ordõné, la victoire auroit
eſté entiere,puisque les Ennemis ont perdutous leurs Vaif- ſeaux , encor qu'ils fuſſent fa-
36 LE MERCVRE
1
voriſez du Canon de leur Fort.
Si la vigilance de M'le Vice- Admiral a parû en deſcendant deux fois à terre , il n'en a pas moins fait paroiſtre ſur Mer,où ſon intrepidité s'eſt fait remar- quer. On l'a veu apres avoir eſſuyé le feude tous lesVaif- ſeaux Ennemis &des Bateries
du Fort , aborder le ContreAdmiral de Hollande, s'en rendre maiſtre, & attaquer un au- treVaiſſeau avec le mémefuccés. On l'a veu bleſſé dans un
Canot , exposé au feu desEn- nemis , faire gouverner vers leursVaiſſeaux,pour examiner l'eſtat où ils eſtoient. Ona veu
ceCanot s'enfocer apres avoir eſté percéd'un coupde Cano.
Ona veu ce Vice-Amiral dans
la Mer; &apres en eſtre ſorty
tout
GALANT. 37 tout trempé &bleffé en deux
endroits , on l'a veu appeller uneChaloupe & fe mettre de- dans pour aller encor ſe mefler parmy les Ennemis , &donner les ordres en s'expoſant de nouveau aux meſmesdangers
qu'il venoit d'éviter.
Si l'Attaquede terre n'a pas eſté ſi heureuſe que celle de Mer, la trop boüillante ardeur de ceux qui devoient inſulter
le Fort , & qui l'attaquerent plûtoſt qu'on ne leur avoit or- donné,en a eſté cauſe. La mort
de M de Bayancoury a auſſi beaucoup contribué. Les Mili- ces qu'il commandoit, & qui portoient les Echelles ſe voyat ſans Chef, ne voulurent plus avancer. Cependant tout étoit bien concerté , l'on étoit au
Tome V. D
38 LE MERCVRE haut du Parapet, &fans tous
ces malheurs que Mr le Comte d'Eſtrées ne pouvoit prévoir,
l'entrepriſe de terre auroit eu le ſuccès qu'on en attendoit,&
auroit fait réüffir celle deMer,
nonpas plusqu'elle a fait, mais avecbien moinsdeperte. Les Holladois croyent avoirbeau- coup gagné , parcequ'ils n'ont pas perdu leurFort,& que nô- tre Victoire n'a eſté entiere
quedu coſtéde la Mer; cepen- dant elle eſt ſi grande qu'elle peut affez nous récompenfer dequelques heures que nous avons perduës devant le Fort;
&fi l'on peutdire qu'on réuffit toûjours beaucoup lors qu'on a de grands deſſeins , &qu'on vient à bout deplusde lamoi- tić , nous pouvons aſſurer que
nous avons eu des avantages
GALANT. 39
confiderables , &que la moindre perte des Hollandois eſt celle de tous leurs Vaiſſeaux.
Leur Contre - Admiral eſtoit
monté de foixante &fix pieces deCanon; le Lieutenat étonné
d'y voir le feu,dit auſſi-tôt qu'il y avoit dix - huit milliers de poudre dans ce Vaifſeau , &
une grande quantité de richef- ſes. Onfit tout ceque l'on pût pour en arreſter l'embraſemét,
mais il fut impoffible. Parmy les Vaiſſeaux qui ont eſté brû- lez,ily enavoit cinq nouvelle- mentarrivez de Hollade chargez de vivres pour un an , tant pour l'Eſcadre , que pour les Colonies; ils avoient apporté fix cens Hommes & amené
pluſieursFamilles,&beaucoup de Marchandiſes & d'argent
D2
40 LE MERCVRE
pour établir des Magaſins. Ils ont perdu outre cela pluſieurs Négres avec leurs Femmes &
leurs Enfans qu'ils avoient embarquez pour tranſporter cette Colonie aillieurs. Ainfi
enbrûlat leurs Vaiſſeaux, nous
pouvons dire que nous avons entierement ruiné le commencement de leurs Habitations,
&mis les noftres en ſeureté ; il
leur faut des millions pour ſe rétablir , & pour armer une nouvelle Flote. Pluſieurs Lettres de Hollande affurent la
méme choſe, & les Particuliers- qui ſentent leur mal,loin de le déguiſer , ne peuvent s'empef- cher de s'en plaindre.
Les Victoires qui s'obtiennet facilement ne font pas les plus eſtimées. La valeur &la bravoure des Vainqueurs ne pa-
GALANT. 41
MELAVIZ
roiffent que par la forte refi- ſtace de leursEnnemis, &c'eſt
par cette raiſon que leCombat Naval donné devant Tabaco
feroit moinsglorieux aux Fra- çois s'ils y avoient perdumoins de monde. Jamais Action n'a
eſté fi vigoureuſe.On tira pen- dant le Combatprés de trente mille coups de Canon de part
&d'autre à portéede Pistoler Il n'eſt refté aux Ennemis
un ſeul Capitaine de Vaiſſeau capable de rendre ſervice,tous les autres onteſté bleſſez,tuez ou brûlez, &leurmortn'acoû- té unpeude fang à nosBraves,
que pour les faire triompher avecplus d'éclat.VoicylesNõs de ceux qui ont eſté tiez &
bleſſez enſe ſignalant, tant au CombatdeMerqu'à l'Attaque,
de la Fortereffe . D3
42 LE MERCVRE
Capitaines morts.
M Gabaret. Les Ennemis
l'ont veu combattre juſqu'àfon derniermoment,&il n'a quitté lecombatqu'avec la vie, quoy qu'il euſt pûs'en retirer,eſtant bleſſé de trois coups. Il eſtoit Parent du grandGabaret qui
commande à Meſſine, &il s'eſt
montré digne de ce Nompar toutes ſes actions.
Mrs de Léfine, de la Borde &
Heroüardde laPiogerie.
Capitaines bleſſez.
M le Chevalier deGrandFontaine. C'eſt un tres-brave
Officier qui a vieilly dans les Troupes, &qui s'eſt trouvé en beaucoup d'occaſiós périlleu- ſes où il s'eſt toûjours ſignalé.
M le Marquis de Villiers
d'O.
M le Comte de Blenac.
GALANT. 43 Mrs le Febvre, deMéricour,
de Montortier , & de Mafcarany.
Lieutenans morts.
Mr le Chevalier d'Erre.
MedelaMéleniere. Il adonné des preuvesdefon courage juſques à lamort.
Mrs Tivas, &deBellechau..
Lieutenans bleſſez.. M le Chevalier d'Hervault..
M's de Champigny, de Marti- gnac &de Courcelles. Ce der- nier a eſté bleſsé en ſe ſigna- lant à l'Attaque du Fort.
Enseignes morts.
16
M le Chevalier Merault.
Mrs de Villiers,de S.Privas,&
de Seiche, aîné&cadet.
Enseignes bleffez .
Me le Chevalier d'Augers.
Il adonnéde grandesmarques de valeur. MaleChevalier de
44 LE MERCVRE
1
Blenac. M de la Rocque. Il eſtoit Major des Troupes de la Deſcente. Il ſauta le premier par deſſus les deux paliſſades,
&alla juſques au Parapet de la Ville,où il nemonta point fau- te d'échelle..
Mrs de Veſençay, Coignard,
Herman,ComardelaMalmaifon, &du Menil-Heroüard.
Autres Officiers tuez.
M de Bayancour, Lieutenat deRoy de S.Chriftophe. M.de Richebourg, Lieutenant d'une
Barque longue. M. de Lifle Commiſſaire de l'Artillerie..
M.deParis, CapitainedesMa- telotsde M. le Cote d'Eſtrées..
Ms de la Brachetiere , &Sta-)
vay ,Gardesde Marine.
Autres Officiers bleffez,
M.DeſvauxCapitaine d'une Barque longue.M.Gifors Ecri
GALANT. 45 vain duRoy. M.Pinette Secre- taire deM. le Comte d'Eſtrées,
Fils de M. Pinette affez connu
par ſa capacitédans les Affai- res duClergé. M.de la Motte,
M. de Chatelard, M. de Vilair.
Volontaires tuez .
M.de Sainte-Marthe Fils du
Gouverneurdela Martinique.
M Cotadon & le Gras.
Ilya eu d'autres Volontaires &Gardes de Marine , qui ſe ſont ſignalez. Les uns ont eſté tuez , les autres bleſſez , & la pluſpart ont ſervy à terre en qualitéde Lieutenans d'Infan- terie. Ms Gaffan , Kermovan,
de Vaintre , Julien , Rehaut ,
Brignol , &Kercon , font de ce
nombre.
Rien ne peut égaler l'intré- pidité de M. Berthier , qui ſe jetta à la Mer , & enleva un
46 LE MERCVRE Canot ſous l'Eperon d'unVaif- ſeau Ennemy. Ceux qui ſe mirent dedans avec M. le Comte
d'Eſtrées furent M. le Chevalier d'Erbouville Major. M. le Chevalier d'Hervault qui a
apporté au Roy lanouvelle de ladéfaite des Vaiſſeaux Ennemis, &M. le Chevalier Pariſot
Volontaire. Ce dernier a accompagné M. le Vice-Amiral dans tous les perils où il s'eſt trouvé ; il a fait admirer ſon
courage , & a fait dire de luy avec beaucoup dejustice , que de pareils Volontaires valoient bien les plus braves Officiers,
&ceuxqui font les plus con- ſommez dans le Meſtier de la
Guerre.
Je croyois ne vous devoir plus riendire touchat l'Affaire deTabaco ; mais je ſuis obligé
GALANT. 47 de rendre juſtice à M.Binkes,
& de publier ſa ſincerité. Je viens de lire la Lettre qu'il a écrite auxEſtatsapresle Com-THAODE A
bat Naval , & j'ay eſté ſurpris o
YON
que nous avons veuë de M. le
Comte d'Estrées ſur le meſme
ſujet. Les Holandois ont voulu
nous perfuader que M. Binkes ne demeuroit pas d'accordde
nos avantages ; ils onteu leurs raiſons pour en uferdela forte;
&comme les pertes quiſe font
dans des Païs de commerce
font beaucoup plus ſenſibles aux Particuliers , que celles où l'Etat eſt intereſsé , il ne faut
pas s'étonner ſi on les déguife avec tant de ſoin : on y reüffit d'abord; &la verité qui vient de fi loin , demeure toûjours quelque temps cachée.
bon gouſt, trouvez bon,Mada- me , que je vous mene audelà
C 2
18 LE MERCVRE
des Mers. Les Armesdu Royy
ont remporté une celebreVi- toire à douze ces lieuës d'icy,
vous le ſçavez , & le Combat donné devantTabaco , a tant
fait de bruit qu'il n'eſt ignoré deperſonne. Mondeffeinn'eſt
pas de repeter ce que l'Extra- ordinaire en a dit;je ne veux que vous bien marquer de quelle confequence eſt aux Ennemis la perte de leurs Vaif- feaux.On a tâché àladéguiſer,
cependant la verité ne peut eftre long-teps cachée, il n'eſt pointde nüages qu'elle ne per- cepour ſe découvrir. Si l'Ad- miral Binkes ne demeure pas d'accord de tous nos avantages, cequ'il a écrit ne ſuffit pas pour faire croire que nous ne les ayons pas remportez , &
nousydevons moins adjoûter
GALANT. 29
de foy qu'à vingt Relations , &
qu'à des Lettres de Hollande mefme qui ont eſté envoyées à
des Particuliers,&qui covien- nent toutes de la méme choſe.
Mais pourdonnerquelque or- dre à ce diſcours , parlons des forces que les Ennemis avoient avant qu'ils fuſſent attaquez,
examinons la conduite de M
le Comte d'Eſtrées , voyons ce
qu'il a fait avant le Combat,
pourquoy il l'a donné , &de quelle maniere il a combattu,
&faiſons enfuite reflexion fur
le dommage que doit cauſer aux Ennemis la perte qu'ils ont faite ſous le Canon meſme
de leur Fortereffe.
Tous ceux qui ont marque dans leurs Relations que les
Ennemis avoient quatorze
C3
30 LE MERCVRE :
Vaiſſeaux , en ont donné des
preuves convainquantes. Ils diſent enquatre endroitsqu'un Négre &unPilote qui furent pris avant le Combat, en affu- rerent Mr le Comte d'Eſtrées;
que ceux qui débarquerent pour l'Attaque du Fort eſtant arrivez fur une hauteurlesdécouvrirent dans la Rade au
mefme nombre , &que l'ordre de leurBataille endemy croif- fant , donna lieu aux Noftres
d'en faire un compte exact ,
lors qu'ils allerent les attaquer.
Il eſt vray que le Vaiſſeau de Rafimus fameux Corfaire , &
une Pinace montée de trente
huit Pieces deCanon, eſtoient
compris dans les quatorze Vaiſſeaux; & c'eſt peut-eftre parcette raiſonquelesHolan- dois foûtiennent qu'ils en a
GALANT. 3
voientmoinsquene marquent
nos Relations; mais le nom ne
fait rien à la choſe , la Pinace valoit bien un Vaifſeau , & ce- luy deRaſmusles fervoit,quoy qu'ilne fut pas venu avec eux.
Je ne parle point d'un Vaiſſeau Portugais qui estoit dans le Port, ne ſcachant pas s'il a co- batu.Tous cesVaiſſeaux étoiét
à portée de Mouſquet de leur Fort, dont les Canons à fleur d'eau defendoient l'entrée de
la Rade. Il y avoit aupres du Port un Banc qui rendoit la paffe fi étroite,qu'il n'y pouvoit entrerqu'unVaiſſeau de front.
Voilà l'eftat des forces des
Ennemis. Voyons les raiſons que M le Comte d'Eſtrées a
euës de les attaquer avec dix Vaiſſeaux ſeulement, les pré- cautions qu'il a priſes pour
32 LE MERCVRE
reuſſir , &fon intrepidité pen- dant le Combat.
CeVice-Admiral eſtant arrivé à une lieuë de l'entrée de la
Rade des Ennemis, fit mettre à
terre M de Souches , & M² le
Febvrede Mericour, accompa- gnez de quelques Habitansde laMartinique,& leur ordonna de tâcher àfaire quelques Pri- fonniers. Ils ne prirentqu'un Négre , qui rapporta ce que j'ay déja dit , que les Ennemis avoient quatorze Vaiſſeaux ,
parce qu'il leur en eſtoit arrivé cinqdepuisquelques jours. Ce Négre adjoûta que le Fortn'é-- toit pas achevé , ce qui fit ré- foudre M d'Eſtrées à le faire
attaquer avantque les Enne- mis euſſent le tempsde ſe re- connoiſtre. Il fit débarquer quelquesTroupes avec M. le
GALANT. 33
Chevalierde Grand-Fontaine.
Il alla luy-meſme à terre où il refolut d'occuper les Ennemis du côté de la Mer,tandis qu'on attaqueroit le Fort , maisune grande Plüye eſtant ſurvenuë,
& ayant fait groſſir une petite Riviere arreſta les Troupes.
Cependant on apprit que le Forteſtoitachevé. Mr le ViceAdmiral qui estoit preſque en
meſime temps ſur mer & fur
terre,&qui eftoit revenu pour faire la diverfion que je vous viens de marquer , débarqua encore une fois &fit conduire
duCanon &unMortier quine firent pas tout l'effet qu'il s'en eſtoit promis. M le Comte d'Eſtrées eftant retourné une
ſeconde fois dans ſonVaiſſeau,
envoïa Me Heroüardpour agir de concert avec MleCheva-
34 LE MERCVRE lier de Grand- Fontaine , &
s'approcher du Fort parTran- chée. Les Ennemis ayant eu le temps de ſe reconnoiſtre avant qued'eftre preſſez,&ſe prépa- rant àſe biendefendre , M² le Vice-Admiral qui l'apprie fit revenir auſſi-toft M Heroüard
pour raporter l'eſtatdes choſes dans unConſeil deGuerre. Il
dit ce qu'il avoit apris,&ajoû- taqu'il faloit trop de teps pour fe rendre maiſtredu Fortdans
les formes ; mais qu'on l'em- porteroit bien- toſt ſi l'on fai- foit une diverfion du coſtéde
laMer; &fur ce qu'onhéfitoit
àſuivre fon confeil, il ſe leva &
aſſura tellemét qu'il réüffiroit,
qu'on le crût. Il eut ordre de
faire deuxbonnes Attaques &
une fauffe,&de ne donnerque
deux heures apres que le Com
GALANT.. 35 bat de Mer ſeroit commencé.
Mr le Comte d'Eſtrées qui ap- puya cetAvis, ne le fit pas fans
en avoirbeaucoup de raiſons.
Il avoit emporté la Cayenne de la meſme maniere ; il connoiſſoit la valeurde ſes Troupes &la bõté de ſes Vaiſſeaux;
&il vit de plus des neceffitez
abſoluës d'en uſer ainſi. La
longueur d'un Siege dans les formes luy auroit fait riſquer ſesVaiſſeaux,la Rade deTabaco eſtoit mauvaiſe, &il y avoit
déja perdu pluſieurs anchres &pluſieurs cables. Il réuffit du coſté de la Mer comme vous
avez appris ; & fi l'on avoit fait du coſte de la terre ce qu'il avoit ordõné, la victoire auroit
eſté entiere,puisque les Ennemis ont perdutous leurs Vaif- ſeaux , encor qu'ils fuſſent fa-
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voriſez du Canon de leur Fort.
Si la vigilance de M'le Vice- Admiral a parû en deſcendant deux fois à terre , il n'en a pas moins fait paroiſtre ſur Mer,où ſon intrepidité s'eſt fait remar- quer. On l'a veu apres avoir eſſuyé le feude tous lesVaif- ſeaux Ennemis &des Bateries
du Fort , aborder le ContreAdmiral de Hollande, s'en rendre maiſtre, & attaquer un au- treVaiſſeau avec le mémefuccés. On l'a veu bleſſé dans un
Canot , exposé au feu desEn- nemis , faire gouverner vers leursVaiſſeaux,pour examiner l'eſtat où ils eſtoient. Ona veu
ceCanot s'enfocer apres avoir eſté percéd'un coupde Cano.
Ona veu ce Vice-Amiral dans
la Mer; &apres en eſtre ſorty
tout
GALANT. 37 tout trempé &bleffé en deux
endroits , on l'a veu appeller uneChaloupe & fe mettre de- dans pour aller encor ſe mefler parmy les Ennemis , &donner les ordres en s'expoſant de nouveau aux meſmesdangers
qu'il venoit d'éviter.
Si l'Attaquede terre n'a pas eſté ſi heureuſe que celle de Mer, la trop boüillante ardeur de ceux qui devoient inſulter
le Fort , & qui l'attaquerent plûtoſt qu'on ne leur avoit or- donné,en a eſté cauſe. La mort
de M de Bayancoury a auſſi beaucoup contribué. Les Mili- ces qu'il commandoit, & qui portoient les Echelles ſe voyat ſans Chef, ne voulurent plus avancer. Cependant tout étoit bien concerté , l'on étoit au
Tome V. D
38 LE MERCVRE haut du Parapet, &fans tous
ces malheurs que Mr le Comte d'Eſtrées ne pouvoit prévoir,
l'entrepriſe de terre auroit eu le ſuccès qu'on en attendoit,&
auroit fait réüffir celle deMer,
nonpas plusqu'elle a fait, mais avecbien moinsdeperte. Les Holladois croyent avoirbeau- coup gagné , parcequ'ils n'ont pas perdu leurFort,& que nô- tre Victoire n'a eſté entiere
quedu coſtéde la Mer; cepen- dant elle eſt ſi grande qu'elle peut affez nous récompenfer dequelques heures que nous avons perduës devant le Fort;
&fi l'on peutdire qu'on réuffit toûjours beaucoup lors qu'on a de grands deſſeins , &qu'on vient à bout deplusde lamoi- tić , nous pouvons aſſurer que
nous avons eu des avantages
GALANT. 39
confiderables , &que la moindre perte des Hollandois eſt celle de tous leurs Vaiſſeaux.
Leur Contre - Admiral eſtoit
monté de foixante &fix pieces deCanon; le Lieutenat étonné
d'y voir le feu,dit auſſi-tôt qu'il y avoit dix - huit milliers de poudre dans ce Vaifſeau , &
une grande quantité de richef- ſes. Onfit tout ceque l'on pût pour en arreſter l'embraſemét,
mais il fut impoffible. Parmy les Vaiſſeaux qui ont eſté brû- lez,ily enavoit cinq nouvelle- mentarrivez de Hollade chargez de vivres pour un an , tant pour l'Eſcadre , que pour les Colonies; ils avoient apporté fix cens Hommes & amené
pluſieursFamilles,&beaucoup de Marchandiſes & d'argent
D2
40 LE MERCVRE
pour établir des Magaſins. Ils ont perdu outre cela pluſieurs Négres avec leurs Femmes &
leurs Enfans qu'ils avoient embarquez pour tranſporter cette Colonie aillieurs. Ainfi
enbrûlat leurs Vaiſſeaux, nous
pouvons dire que nous avons entierement ruiné le commencement de leurs Habitations,
&mis les noftres en ſeureté ; il
leur faut des millions pour ſe rétablir , & pour armer une nouvelle Flote. Pluſieurs Lettres de Hollande affurent la
méme choſe, & les Particuliers- qui ſentent leur mal,loin de le déguiſer , ne peuvent s'empef- cher de s'en plaindre.
Les Victoires qui s'obtiennet facilement ne font pas les plus eſtimées. La valeur &la bravoure des Vainqueurs ne pa-
GALANT. 41
MELAVIZ
roiffent que par la forte refi- ſtace de leursEnnemis, &c'eſt
par cette raiſon que leCombat Naval donné devant Tabaco
feroit moinsglorieux aux Fra- çois s'ils y avoient perdumoins de monde. Jamais Action n'a
eſté fi vigoureuſe.On tira pen- dant le Combatprés de trente mille coups de Canon de part
&d'autre à portéede Pistoler Il n'eſt refté aux Ennemis
un ſeul Capitaine de Vaiſſeau capable de rendre ſervice,tous les autres onteſté bleſſez,tuez ou brûlez, &leurmortn'acoû- té unpeude fang à nosBraves,
que pour les faire triompher avecplus d'éclat.VoicylesNõs de ceux qui ont eſté tiez &
bleſſez enſe ſignalant, tant au CombatdeMerqu'à l'Attaque,
de la Fortereffe . D3
42 LE MERCVRE
Capitaines morts.
M Gabaret. Les Ennemis
l'ont veu combattre juſqu'àfon derniermoment,&il n'a quitté lecombatqu'avec la vie, quoy qu'il euſt pûs'en retirer,eſtant bleſſé de trois coups. Il eſtoit Parent du grandGabaret qui
commande à Meſſine, &il s'eſt
montré digne de ce Nompar toutes ſes actions.
Mrs de Léfine, de la Borde &
Heroüardde laPiogerie.
Capitaines bleſſez.
M le Chevalier deGrandFontaine. C'eſt un tres-brave
Officier qui a vieilly dans les Troupes, &qui s'eſt trouvé en beaucoup d'occaſiós périlleu- ſes où il s'eſt toûjours ſignalé.
M le Marquis de Villiers
d'O.
M le Comte de Blenac.
GALANT. 43 Mrs le Febvre, deMéricour,
de Montortier , & de Mafcarany.
Lieutenans morts.
Mr le Chevalier d'Erre.
MedelaMéleniere. Il adonné des preuvesdefon courage juſques à lamort.
Mrs Tivas, &deBellechau..
Lieutenans bleſſez.. M le Chevalier d'Hervault..
M's de Champigny, de Marti- gnac &de Courcelles. Ce der- nier a eſté bleſsé en ſe ſigna- lant à l'Attaque du Fort.
Enseignes morts.
16
M le Chevalier Merault.
Mrs de Villiers,de S.Privas,&
de Seiche, aîné&cadet.
Enseignes bleffez .
Me le Chevalier d'Augers.
Il adonnéde grandesmarques de valeur. MaleChevalier de
44 LE MERCVRE
1
Blenac. M de la Rocque. Il eſtoit Major des Troupes de la Deſcente. Il ſauta le premier par deſſus les deux paliſſades,
&alla juſques au Parapet de la Ville,où il nemonta point fau- te d'échelle..
Mrs de Veſençay, Coignard,
Herman,ComardelaMalmaifon, &du Menil-Heroüard.
Autres Officiers tuez.
M de Bayancour, Lieutenat deRoy de S.Chriftophe. M.de Richebourg, Lieutenant d'une
Barque longue. M. de Lifle Commiſſaire de l'Artillerie..
M.deParis, CapitainedesMa- telotsde M. le Cote d'Eſtrées..
Ms de la Brachetiere , &Sta-)
vay ,Gardesde Marine.
Autres Officiers bleffez,
M.DeſvauxCapitaine d'une Barque longue.M.Gifors Ecri
GALANT. 45 vain duRoy. M.Pinette Secre- taire deM. le Comte d'Eſtrées,
Fils de M. Pinette affez connu
par ſa capacitédans les Affai- res duClergé. M.de la Motte,
M. de Chatelard, M. de Vilair.
Volontaires tuez .
M.de Sainte-Marthe Fils du
Gouverneurdela Martinique.
M Cotadon & le Gras.
Ilya eu d'autres Volontaires &Gardes de Marine , qui ſe ſont ſignalez. Les uns ont eſté tuez , les autres bleſſez , & la pluſpart ont ſervy à terre en qualitéde Lieutenans d'Infan- terie. Ms Gaffan , Kermovan,
de Vaintre , Julien , Rehaut ,
Brignol , &Kercon , font de ce
nombre.
Rien ne peut égaler l'intré- pidité de M. Berthier , qui ſe jetta à la Mer , & enleva un
46 LE MERCVRE Canot ſous l'Eperon d'unVaif- ſeau Ennemy. Ceux qui ſe mirent dedans avec M. le Comte
d'Eſtrées furent M. le Chevalier d'Erbouville Major. M. le Chevalier d'Hervault qui a
apporté au Roy lanouvelle de ladéfaite des Vaiſſeaux Ennemis, &M. le Chevalier Pariſot
Volontaire. Ce dernier a accompagné M. le Vice-Amiral dans tous les perils où il s'eſt trouvé ; il a fait admirer ſon
courage , & a fait dire de luy avec beaucoup dejustice , que de pareils Volontaires valoient bien les plus braves Officiers,
&ceuxqui font les plus con- ſommez dans le Meſtier de la
Guerre.
Je croyois ne vous devoir plus riendire touchat l'Affaire deTabaco ; mais je ſuis obligé
GALANT. 47 de rendre juſtice à M.Binkes,
& de publier ſa ſincerité. Je viens de lire la Lettre qu'il a écrite auxEſtatsapresle Com-THAODE A
bat Naval , & j'ay eſté ſurpris o
YON
que nous avons veuë de M. le
Comte d'Estrées ſur le meſme
ſujet. Les Holandois ont voulu
nous perfuader que M. Binkes ne demeuroit pas d'accordde
nos avantages ; ils onteu leurs raiſons pour en uferdela forte;
&comme les pertes quiſe font
dans des Païs de commerce
font beaucoup plus ſenſibles aux Particuliers , que celles où l'Etat eſt intereſsé , il ne faut
pas s'étonner ſi on les déguife avec tant de ſoin : on y reüffit d'abord; &la verité qui vient de fi loin , demeure toûjours quelque temps cachée.
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Résumé : Combat donné devant la Forteresse de Tabago, avec les Noms des Morts & des Blessez, & de tous ceux qui s'y sont signalez. [titre d'après la table]
Le texte décrit une victoire navale française près de Tabaco, où les forces du roi ont triomphé dans une bataille célèbre. Les ennemis, initialement composés de quatorze vaisseaux, ont subi une défaite significative. Parmi ces vaisseaux figuraient celui de Rasimus et une pinasse montée de trente-huit pièces de canon. Les Français, sous le commandement du Comte d'Estrées, ont attaqué malgré des conditions défavorables, telles qu'une pluie abondante et un fort en cours d'achèvement. Le Comte d'Estrées a mis en place plusieurs stratégies, incluant des reconnaissances et des attaques terrestres pour distraire les ennemis. La bataille navale a été intense, avec des échanges de tirs massifs. Les Français ont réussi à capturer ou détruire tous les vaisseaux ennemis, y compris des navires récemment arrivés de Hollande chargés de vivres et de marchandises. Les pertes françaises ont été notables, avec plusieurs officiers tués ou blessés. Parmi les victimes, on compte le Capitaine Gabaret, mort en combattant, et le Lieutenant de Bayancoury, dont la mort a perturbé l'attaque terrestre. Malgré ces pertes, la victoire est considérée comme glorieuse, ruinant les projets ennemis et assurant la sécurité des colonies françaises. Les lettres et relations de Hollande confirment la gravité de la défaite ennemie, soulignant la perte de vaisseaux et de ressources. La bataille est saluée pour sa vigueur et la bravoure des combattants français, qui ont triomphé malgré la résistance ennemie. Par ailleurs, le texte mentionne une correspondance concernant une lettre écrite par M. Binkes aux États après une rencontre avec le comte d'Estrées. L'auteur du texte exprime sa surprise face aux arguments des Hollandais, qui cherchent à convaincre que M. Binkes ne reconnaît pas les avantages mentionnés. Les Hollandais avancent des raisons solides pour justifier leur position, en soulignant que les pertes commerciales sont plus sensibles pour les particuliers que pour l'État. Ils dissimulent donc ces pertes avec soin. L'auteur note que les vérités provenant de loin mettent du temps à être révélées.
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3
p. 226-239
Plusieurs avantages remportez sur Mer en divers endroits par les Vaisseaux de France, depuis le commencement de la Campagne, avec les Noms de tous ceux qui se sont distinguez. [titre d'après la table]
Début :
Retournons à la Guerre, rien n'arreste les François quand il [...]
Mots clefs :
Vaisseaux, Capitaine, Hollandais, Combat, Guerre, Mer, Corsaire, Port, Bateau
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texteReconnaissance textuelle : Plusieurs avantages remportez sur Mer en divers endroits par les Vaisseaux de France, depuis le commencement de la Campagne, avec les Noms de tous ceux qui se sont distinguez. [titre d'après la table]
Retournons à la Guerre ,
1 rien n'arreſte les François quand il s'agit de ſervir leur Prince , &d'acquerir de la ré- putation. Vous venez de voir
combattre fur Terre , voyez à
preſent combattre ſur Mer.
Nous y avons remporté des avantages dont ceux qui ne ſontpasaccoûtumez àvaincre touslesjours par tout , feroient plus de bruit que nous n'en faifons.
Le Capitaine Tobias fort eſtimé chez les Hollandois ,
158 LE MERCVRE 1
éprouva il y a quelque temps combien les Armes du Roy fontàcraindre. Il revenoit de
Smirne , & commandoit une
Flote compoſée de trois gros Vaiſſeaux de guerre ,de cinq Navires , & de huit grandes Fluftes , le tout extraordinaire- ment riche. Le Vaiſſeauqu'il montoit eſtoit de foixante &
fix Pieces de Canon, & chaque Naviredequarante. Il fut rencontré dans la Manche à
la hauteur d'Oüeſſant , par M. le Chevalier de Chasteaure- naut Chefd'Efcadre, qui croi- foit de ce coſté-là, Quoy qu'il n'euſt que quatre Vaiſſeaux de guerre& trois legeres Fré- gates , cette inégalité ne l'em- pefcha pas de prendre la ré- folution de lattaquer. LesEn- nemis l'attendirent en bon
ordre,
GALANT. 159
-
ce qu'il
ordre , & voyant leurs forces beaucoup au deſſus de celles desAttaquans , ils ſe prépare- rent à les recevoir avec une
confiance qui ne leur permet- toit point de douter de la Vi- ctoire. Leurs huit Baſtimens
s'eſtant mis en ligne , & les ☐ Fluſtes ſous le vent , M. de
Chaſteaurenaut arriva fur eux
à la petitepointedujour. Il fit tout cequ'il put pour aborder Commandant , qui évita fix fois l'abordage. Le Combat fut long&opiniâtre. NosFré- gates prirent quatre grandes Fluftes chargées d'Huile , de Tabac , & d'indigo , & deux Vaiſſeaux Hollandois coulerent à fond , avec del'Argent
en barre , & plufieurs mar- chandifes de grand prix. Leurs autres Vaiſſeaux ont eſte fort
Tome VI.
le
160 LE MERCVRE
mal traitez. Ils s'échaperent à
la faveur d'une brune qui empeſcha M. le Chevalier de
Chaſteaurenaut de les ſuivre.
Chacun ſçait qu'on ne peut avoir plus de cœur qu'il en fait paroiſtre , que le peril ne l'é- tonne point , &qu'il n'est pas ſeulement bon Soldat & bon
Capitaine , mais encor bon Homme de Mer , & fort intelligentdans tout ce qui regarde l'employ qu'on luy a donné.
Meſſieurs les Comtes de Sourdis&de Rofmadec , & M. Foran Capitaines de Vaiſſeaux ,
ſe ſont extraordinairementdiſtinguez. Meſſieurs Huet du Rueaux , de Banville , & de Maiſon-neuve , ont donné des
marques de leur courage tant que le Combat a duré. M. le Baron d'Audengervat , Mef-
GALANT. 161
LYCA
ſieurs de Moran- Boiſamis &
de Sancé Lieutenans , deBoncour &de Courbon Enfeignes,
de la Haudiniere &de la Robiniere Volontaires , &deBel- limont Garde de la Marine,
ont eſté bleſſez en ſe ſignalant.
Les Ennemis ont perdu beau- coup de monde , & il ne nous en a couſté que M. Mercadet Enſeigne , qu'ils notus ont Cét avantage n'eſt pas le ſeul que nous ayons eu ur
Mer. M. leChevalierde Bre
teüil qui commande l'Efcadre desGaleres Françoiſes enRof- fillon , a enlevé deux Barques d'un Convoy qui venoit aux Eſpagnols , & dont tout le feu de laMouſqueterie des Enne- mis ne pût empeſcher la prife.
Il pourſuivit les autres juſques fous le Canon de la Tour de
O ij
162 LE MERCVRE
Palmos aux Coſtes de Catalogne. M. le Chevalier deBour- feville ſe rendit maître d'une
troiſieme , &on ne peut trop eſtimer les marques d'intrépi- dité & de valeur que tous les
deux ont données.
Il ne faut qu'eftre François pour porter la terreur en pre- nant les armes. Un Marchand
duHavre s'eſtant plaintqu'un Corſaire nommé,le Capitaine Mauvel, venoitde luy enlever une Barque affez confiderable , avec le Pilote qu'il avoit deffus , Monfieur le Duc de S.
Aignan détacha fans perdre temps fix Soldats par Compa- gnies , &les faiſant prompte- ment embarquer das des Cha- loupes,&quelques autresdans un Bateau qui ſert à porter le Bois , afin qu'on les pûft pren-
GALANT. 163 dre pour des Marchands , ils allerent joindre le Corſaire qui eftoit encor à l'ancre. M. de
Brevedent Capitaine de Fré- gate legere , & M.du Buiffon Enſeigne du Port , ſe trouve- rent à cette attaque , il y eut un Combat de Mouſquererie qui ſe fit preſque à bout tou- chant, &qui étonna tellement le Corſaire , qu'il prit la fuite.
aprés la décharge de quatre Pieces de Canon dont il eſtoit
armé. Son Pilote fut tué ,trois
de ſes Matelots demeurerent
fur la Place , & il fut bleffé
luy-meſme. Il n'y eutde l'au- tre coſté qu'un ſeul Soldat bleffé jambe , & le Maſt
de l'une des Chaloupes en- dommagé d'un coup de Ca- non. La Barque fut repriſe.. Elle eſt eſtimée à prés de mil
Oiij
164 LE MERCVRE Ecus, &c'eſt duPilote duMarchand qui estoit avec le Cor- faire pendant le Combat , &
qu'il a relâché depuis , qu'on a ſçeu ces particularitez.
Je nevous parle point d'un petit Corfaire de Saint Mało ,
armé de fix pieces de Canon ,
qui s'eſtant rendu maiſtre de trois grandes Fluftes de Dan.
nemarc chargées de Froment,
de Seigle , & de Pluſieurs au- tres chofes, les a menées dans ce Port. Ces fortes de priſes y
font ordinaires , un autre Cor- faire ayant amené preſque en -meſme temps un Hollandois ;
&deux autres , un Biſcayen chargé de diverſes marchan- difes.
Vous voyez , Madame, que le Roy triomphe de tous cô- tez fur Mer , comme il triom
GALANT. 165 phe par tout fur Terre. Il eſt vray qu'on nous imputoit une diſgrace qui donnoit grande joye à nos Ennemis. On pré- tendoit que toutes nos Gale- res avoient eſté conſommées à
Civitavechia par un Incendie dont on n'avoit pû arreſter la violence. Le bruit en courut à
Naples ; & dans le temps que cette nouvelle s'y debitoit , el- les parurent à l Iſle de Pont,
où elles prirent trois gros Vaif- ſeaux àla veuë meſme de cet.
te Ville.
1 rien n'arreſte les François quand il s'agit de ſervir leur Prince , &d'acquerir de la ré- putation. Vous venez de voir
combattre fur Terre , voyez à
preſent combattre ſur Mer.
Nous y avons remporté des avantages dont ceux qui ne ſontpasaccoûtumez àvaincre touslesjours par tout , feroient plus de bruit que nous n'en faifons.
Le Capitaine Tobias fort eſtimé chez les Hollandois ,
158 LE MERCVRE 1
éprouva il y a quelque temps combien les Armes du Roy fontàcraindre. Il revenoit de
Smirne , & commandoit une
Flote compoſée de trois gros Vaiſſeaux de guerre ,de cinq Navires , & de huit grandes Fluftes , le tout extraordinaire- ment riche. Le Vaiſſeauqu'il montoit eſtoit de foixante &
fix Pieces de Canon, & chaque Naviredequarante. Il fut rencontré dans la Manche à
la hauteur d'Oüeſſant , par M. le Chevalier de Chasteaure- naut Chefd'Efcadre, qui croi- foit de ce coſté-là, Quoy qu'il n'euſt que quatre Vaiſſeaux de guerre& trois legeres Fré- gates , cette inégalité ne l'em- pefcha pas de prendre la ré- folution de lattaquer. LesEn- nemis l'attendirent en bon
ordre,
GALANT. 159
-
ce qu'il
ordre , & voyant leurs forces beaucoup au deſſus de celles desAttaquans , ils ſe prépare- rent à les recevoir avec une
confiance qui ne leur permet- toit point de douter de la Vi- ctoire. Leurs huit Baſtimens
s'eſtant mis en ligne , & les ☐ Fluſtes ſous le vent , M. de
Chaſteaurenaut arriva fur eux
à la petitepointedujour. Il fit tout cequ'il put pour aborder Commandant , qui évita fix fois l'abordage. Le Combat fut long&opiniâtre. NosFré- gates prirent quatre grandes Fluftes chargées d'Huile , de Tabac , & d'indigo , & deux Vaiſſeaux Hollandois coulerent à fond , avec del'Argent
en barre , & plufieurs mar- chandifes de grand prix. Leurs autres Vaiſſeaux ont eſte fort
Tome VI.
le
160 LE MERCVRE
mal traitez. Ils s'échaperent à
la faveur d'une brune qui empeſcha M. le Chevalier de
Chaſteaurenaut de les ſuivre.
Chacun ſçait qu'on ne peut avoir plus de cœur qu'il en fait paroiſtre , que le peril ne l'é- tonne point , &qu'il n'est pas ſeulement bon Soldat & bon
Capitaine , mais encor bon Homme de Mer , & fort intelligentdans tout ce qui regarde l'employ qu'on luy a donné.
Meſſieurs les Comtes de Sourdis&de Rofmadec , & M. Foran Capitaines de Vaiſſeaux ,
ſe ſont extraordinairementdiſtinguez. Meſſieurs Huet du Rueaux , de Banville , & de Maiſon-neuve , ont donné des
marques de leur courage tant que le Combat a duré. M. le Baron d'Audengervat , Mef-
GALANT. 161
LYCA
ſieurs de Moran- Boiſamis &
de Sancé Lieutenans , deBoncour &de Courbon Enfeignes,
de la Haudiniere &de la Robiniere Volontaires , &deBel- limont Garde de la Marine,
ont eſté bleſſez en ſe ſignalant.
Les Ennemis ont perdu beau- coup de monde , & il ne nous en a couſté que M. Mercadet Enſeigne , qu'ils notus ont Cét avantage n'eſt pas le ſeul que nous ayons eu ur
Mer. M. leChevalierde Bre
teüil qui commande l'Efcadre desGaleres Françoiſes enRof- fillon , a enlevé deux Barques d'un Convoy qui venoit aux Eſpagnols , & dont tout le feu de laMouſqueterie des Enne- mis ne pût empeſcher la prife.
Il pourſuivit les autres juſques fous le Canon de la Tour de
O ij
162 LE MERCVRE
Palmos aux Coſtes de Catalogne. M. le Chevalier deBour- feville ſe rendit maître d'une
troiſieme , &on ne peut trop eſtimer les marques d'intrépi- dité & de valeur que tous les
deux ont données.
Il ne faut qu'eftre François pour porter la terreur en pre- nant les armes. Un Marchand
duHavre s'eſtant plaintqu'un Corſaire nommé,le Capitaine Mauvel, venoitde luy enlever une Barque affez confiderable , avec le Pilote qu'il avoit deffus , Monfieur le Duc de S.
Aignan détacha fans perdre temps fix Soldats par Compa- gnies , &les faiſant prompte- ment embarquer das des Cha- loupes,&quelques autresdans un Bateau qui ſert à porter le Bois , afin qu'on les pûft pren-
GALANT. 163 dre pour des Marchands , ils allerent joindre le Corſaire qui eftoit encor à l'ancre. M. de
Brevedent Capitaine de Fré- gate legere , & M.du Buiffon Enſeigne du Port , ſe trouve- rent à cette attaque , il y eut un Combat de Mouſquererie qui ſe fit preſque à bout tou- chant, &qui étonna tellement le Corſaire , qu'il prit la fuite.
aprés la décharge de quatre Pieces de Canon dont il eſtoit
armé. Son Pilote fut tué ,trois
de ſes Matelots demeurerent
fur la Place , & il fut bleffé
luy-meſme. Il n'y eutde l'au- tre coſté qu'un ſeul Soldat bleffé jambe , & le Maſt
de l'une des Chaloupes en- dommagé d'un coup de Ca- non. La Barque fut repriſe.. Elle eſt eſtimée à prés de mil
Oiij
164 LE MERCVRE Ecus, &c'eſt duPilote duMarchand qui estoit avec le Cor- faire pendant le Combat , &
qu'il a relâché depuis , qu'on a ſçeu ces particularitez.
Je nevous parle point d'un petit Corfaire de Saint Mało ,
armé de fix pieces de Canon ,
qui s'eſtant rendu maiſtre de trois grandes Fluftes de Dan.
nemarc chargées de Froment,
de Seigle , & de Pluſieurs au- tres chofes, les a menées dans ce Port. Ces fortes de priſes y
font ordinaires , un autre Cor- faire ayant amené preſque en -meſme temps un Hollandois ;
&deux autres , un Biſcayen chargé de diverſes marchan- difes.
Vous voyez , Madame, que le Roy triomphe de tous cô- tez fur Mer , comme il triom
GALANT. 165 phe par tout fur Terre. Il eſt vray qu'on nous imputoit une diſgrace qui donnoit grande joye à nos Ennemis. On pré- tendoit que toutes nos Gale- res avoient eſté conſommées à
Civitavechia par un Incendie dont on n'avoit pû arreſter la violence. Le bruit en courut à
Naples ; & dans le temps que cette nouvelle s'y debitoit , el- les parurent à l Iſle de Pont,
où elles prirent trois gros Vaif- ſeaux àla veuë meſme de cet.
te Ville.
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Résumé : Plusieurs avantages remportez sur Mer en divers endroits par les Vaisseaux de France, depuis le commencement de la Campagne, avec les Noms de tous ceux qui se sont distinguez. [titre d'après la table]
Le texte décrit plusieurs victoires navales françaises. Le Chevalier de Chasteaurenaut, malgré une infériorité numérique, attaque et défait une flotte hollandaise commandée par le Capitaine Tobias près d'Ouessant. Cette bataille permet aux Français de capturer plusieurs navires ennemis et d'en couler deux. Parmi les blessés français figurent plusieurs officiers et volontaires. Par ailleurs, le Chevalier de Breteuil et le Chevalier de Bourseville capturent des barques espagnoles près des côtes catalanes. Un marchand du Havre, avec l'aide de soldats et d'officiers français, repousse un corsaire qui avait enlevé sa barque. De plus, des corsaires français capturent plusieurs navires danois et biscayens chargés de marchandises. Le texte mentionne également que les galères françaises, contrairement aux rumeurs d'un incendie à Civitavecchia, apparaissent à l'île de Pont et capturent trois gros vaisseaux sous les yeux de Naples. Ces succès navals démontrent la supériorité française sur mer, complétant les victoires terrestres.
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4
p. 3-29
DE L'ORIGINE DE LA Pourpre, de l'usage qu'en ont fait les Anciens, & de sa diférence avec l'Ecarlate.
Début :
Les Phéniciens, au raport de Julius Pollux, attribuent l'invention de [...]
Mots clefs :
Pourpre, Extraordinaire, Écarlate, Couleur, Mer, Teinture, Robe, Poisson, Écailles, Pline, Manière, Empereur, Romains, Aristote, Draps, Livre, Saints, Triomphe, Robes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE L'ORIGINE DE LA Pourpre, de l'usage qu'en ont fait les Anciens, & de sa diférence avec l'Ecarlate.
DE L'ORIGINE DE LA
Pourpre , de l'usage qu'en ont
faitles Anciens, &defadi
férence avecl'Ecarlate.
LEsPhéniciens,auraportde
Julius Pollux , attribuent
l'invention de faire la Pourpre
àHercule , quivintchez eux ac
compagné d'une Fille nommée
Tyro,laquelle ſepromenant ſur
A ij
し
4 Extraordinaire
le borddela Mer, vit un Chien
qui dévoroitunPourpreavecfu
reur. Lefangde cePoiffondon
na unecouleur ſivive, &fiécla.
tante aux lévres du Chien , que
cette Fille réſolutd'aborddede
mander àſon Amant une Robe
1
de cette meſme teinture. Her
cule en ayant eſté prié, ne man.
qua pas de faire peſcher dans
1
tous les lieux voiſins un grand
nombre de ces Poiſſons , pour
faire préſent àſaMaiſtreſſed'une
belleRobe teintedu ſangde ces
pauvres Animaux,quicommen
cerentalorsde perdre la viepour
fatisfaire à la vanité des Hom
mes. On ſeſervoitautrefois de
trois fortes dePoiffonspour faire
cette teinture ſi riche & fi efti
mée, des Murex, des Conchi
duMercureGalant. S
lions, &des Pourpres. Les Poif.
fons que les LatinsappellentMu
rex, ſervoientnonſeulementpour
faire la Pourpre, mais auſſi onles
ſervoit àTable dans les Feſtins
les plus magnifiques, & les plus
ſomptueux; & lePrincedesFai.
ſeursd'Epigrammes 1. 13. les fait
parler encestermés.
Sanguine denoſtrotinctasingrate
lacernas
Induis, &non efthocfatis, esca
fumus.
LesConchilions efſtoient des
petits Poiffons à écailles , qui
avoient le beclong,&fortdifé.
rent de celuy des Pourpres, qui
eſtoitdefigureronde.
HorumegononfugiamConchylia.
Fuven.Sat.3.
Ariftote Hift. Anim. l. s. c.15.
Aiij
1
t
Extraordinaire
(
6
dit que les Pourpres vivoient
d'ordinaire fix ou fept ans, &
qu'ils demeuroient cachez du
rant trentejours au temps de la
Canicule. Nous liſonsdans Pline
1. 9. c.36. qu'ilss'aſſembloient au
commencement du Printemps,
&queſefrotantles uns contre
les autres,ils rendoient une cer
tainehumeurviqueuſe ,&gluan.
tecommede lacire. Ils avoient
aumilieuducol une petite veine
blache,d'où ſortoit cette liqueur
ſi eſtimée pour la teinture des
i
Draps; maisil falloitles prendre
envie, car ils perdoientenmou.
rant cette admirable vertu. Les
Habitans de Tyr, fort habiles
en ce meſtier, tiroient les plus
gros Pourpres , pour les faigner
hors de leurs écailles, mais ils
*
duMercureGalant.
7
preſſoientles plus petits avecdes
meulesàhuilepourleur faire ren.
drecetteprétieuſehumeur. Leur
langue quiestoit de la longueur
d'undoigt,eſtoitſi dure, qu'ils en
perçoient les écailles des autres
Poiffons , qui leur fervoientde
nourriture. Ariftote Hift.Anim.
1. 8. c. 19. affurequede fon temps
on les faifoit mourir en eau
douce,oudans quelqueRiviere,
parce qu'ils auroient bien vé.
cuencorcinquantejours de leur
feule ſalive. Ileſtoitdedeuxfor.
tes dePourpres. Les uns qui a
voient le bec rond&unpeu_ou
vert àcoſté , eſtoient preſque
ſemblables à un Cornet , d'où
vientqu'onles appelloitCornets
deMer. Ceux-la eſtoient toû
jours attachez aux Rochers , où
A inj
7
8
Extraordinaire
ils eſtoient pris pas lesPeſcheurs.
Les autres qui avoient le bec
comme un tuyau creuſé, ef
toient entourez de ſept petites
pointes que les Cornets de Mer
n'avoient pas. Aureſte la Pef
chede cesPoiffons ſe faisoit du
rant lesjours Caniculaires , mais
l'ony réüſſiſſoit mieux lorsqu'on
la diferoit juſqu'au commence
ment du Printemps. Les deux
plusgrandsGéniesdelaNature,
Ariftote & Pline, nous appren
nent comment ons'y prenoit.
OnſeſervoitdepetitsFiletstres
clairs, où l'on mettoit des Poif
fons appellez Moules , qui eſtant
à demy morts ouvroient leurs
écaillesdansla Mer, oùlesPour
presles alloient inſulter par leurs
piqûres importunes. Ceux-là ſe
9
ſentant attaquez, fermoientleurs
duMercureGalant.
écailles, &oſtoientpar cemoyen
àleursEnnemisla liberté des'é.
chaper. Apres qu'onavoitpef
ché de cette maniere un affez
grand nombre de ces Poiffons,
on travailloit à la teinturede la
Pourpre de la façon que Pline
1. 9. c. 38. l'a écrit. Onpiloit les
écailles des petits Pourpres , car
on ne prenoit la chair quedes
gros. On lavoit bien celaavec
une eau tres-claire. On faifoit
enfuite tremperle tout avec du
Sel durant trois jours , mettant
ſur chaque quintal de Tein
ture une livre huit onces de
Sel. On avoitdegrandesChau
dieres de Plomb, dans chacune
deſquelles on metroit unquintal
&demy deTeinture préparée,
10
Extraordinaire
qu'onfaifoit cuire lentementpar
le moyend'un petitTuyau, qui
répondoit à la Chaudiere, la
quelleestoit fort éloignéedu feu,
de peurque laTeinture ne cou
ruſt riſquedeſebrûler. Il falloit
cependantécumer&nettoyer la
chair, qui reſtoit aux veines des
Pourpres, Enfinapresavoirlaiſſe
pendant dix jours la Chaudiere
encetétat, onymettoitlaLaine
bienpréparéejuſquesà cequ'elle
euſt la couleur qu'on deman
doit, d'où l'ayant tirée encor,
on la cardoit, puis on la remet
toit pourluy faire boire entiere
rementla Teinture. LesCornets
deMerſeulsnetenoientpasaffez
leur couleur , mais les Pourpres
dehaute Merappellé Pelagia ef
cantdecouleurnoire,dõnoient le
.
duMercureGalant.
luſtre àlateinture &cette couleur
triſte qui estoit neceſſaire pour
faire unetres-belle Pourpre. Les
Tyriensneſeſervoient quedeces
Pourpres, &avantqueleurTein.
ture tiraſt ſurle vert , ilsjettoient
lalaine dedans , pour la mettre
enſuite dans une Chaudiere où
eſtoitlaTeinture des Cornets de
Mer. Cette Pourpreneantmoins
a remporté le prix, &a eſté de
tout temps plus eſtimée qu'au
cune des autres; d'où vient que
Tyr fut autrefois appelléSarra,
comme le ditAulugelle 1. 14.c.
16. du nom du Poiſſon que les
Latins appellent Murex ou Sar,
&laPourpremeſmeeſtoitappel
léeSarranumOftrum.
Utgemmå bibat & Sarrano dor
miat Oftro. Virg. 2. Georg.
Extraordinaire
12
Sive erit in Tyriis , Tyrios laudabis
C'eſtoit autrefois un Employ
amictus. Ovid. 2. deArte.
ſi conſidérable à Tyr , d'avoir
ſoinde fairefaire laPourpre, que
l'Empereurvoulant récompenfer
d'une maniere particuliere un
Preſtre d'un tres-grand mérite
nommé Dorothée, illuydonpa
cetteCommiffion, au raport de
Nicéphore CallixteauChapitre
35. du Livre 6. de ſon Hiſtoire
Eccleſiaſtique. Il y avoit de la
Pourpre qui gardoit ſa couleur
juſques à deux censans. Plutar
quemeſmeditdanslaVied'Alé
xandre le Grand, que ce Con
1.
quérant ayant pris la Ville de
Jules , trouva dans la Maiſon
des Roys pour cinq mille Ta
lens dePourpre Hermionique,
duMercureGalant. 13
dontla couleur eſtoit auſſi vive,
&auſſi éclatante que ledernier
jourdeſa teinture , cequiestoit
ordinaire lorsque la rougeeſtoit
teinte dumiel,&lablancheavec
de l'huile de cette couleur. Vi
truve l. 7. c. 13 ditquelesPour
presétoientdecouleurdiférente,
ſelon ladiverſe ſituation desPaïs
oùils eſtoient pris. Ceux qu'on
peſchoit dans la Merde Phéni
cie, eſtoient rouges , au lieu que
ceuxqu'ontrouvoitfurlesCoſtes
d'Afrique, ſervoientàteindre la
Pourpre violete, que Cornelius
Népos qui mourut du tempsde
l'Empereur Auguſte , dit avoir
eſtéenvoguedurant ſajeuneſſe.
La PourpredeTyrappelléeDiba
pha,àcauſedeſadoubleteinture,
ſevendoit deux cens cinquante
14
Extraordinaire
Ecus la livre ; & fept cens ans
apreslaFondationdeRome,Pu
blius Lentulus Spinter futblâme
dece qu'ilen portoitune longue .
Robelors qu'ileſtoitjeune. Pline
1.9.c.39.nousaſſurequelaPour
preaeſtéde touttemps enuſage
parmy les Romains. En effet, il
eſt vrayque leur premier Roy
s'en fervitd'aborddansſonMan
teauRoyal.
Pulcher&humanomajorhabeâque
decorus,
Romulus. Ovid. 2. Faft.
Tullus Hoftilius fut le pre
mier quien porta une longeRo
bebrochéd'écarlate,apres avoir
remporté une ſignalée Victoire
fur lesPeuplesd'Etrurie. Florus
au Chapitre s. duLivre premier
de l'Hiſtoire Romaine, dit que
duMercureGalant.
Tarquinius Prifcus ordonna que
les Enfans des plus illuftres Fa
IS
milles portaffent unelongueRo
bebordéedePourpre, quiestoit
auſſi l'Habit ordinaire des Per
ſonnesdegrandequalité,cartout
lemonde ſçaitque lePhiloſophe
Porphyre fut ainſi appellé, à
cauſedela RobedePourprequ'il
portoit, comme eſtant forty
d'une noble&puiſſanteFamille.
Malchuseſtoit ſon premiernom.
Ilétudiafous Photinus àRome,
avec Origéne & Amélius ſes
Condiſciples ,dutempsde l'Em.
pereur Aurélien. Socrate 1.7.c.
2. ditde luyqu'ayanteſté battuà
Céſaréeparquelques Chrêtiens,
il compoſa par dépit quinze Li.
vrescontre noſtreReligion,auf
quels Méthodius , Eufebe , &
6
Extraordinaire
Apollinaire , répondirent par
trente Livres Apologetiques. Le
Mauvais-riche eſtoit habillé de
Pourpre & de fin Lin , Eratho
mo dives qui induebatur Purpura
&byſſo. Luc. c. 16. Je ſçay bien
que Nicéphore Callixte Hiſtoi
re Eccleſiaſtique l. 1. c. 26. met
cette Hiftoire au rang des Para
bolesde NoftreSeigneur, &que
Saint Grégoire le GrandHom.
inEvang. croitque l'abondance
duMauvais-richenousdoit faire
entendre le bonheur du Peuple
Juif, &que la pauvreté du La
zare nous marque la mifere des
Gentils; mais je ſçay bien auſſi
qu'on peut inférer de là, qu'a
lors les Gens riches &dehaute
naiſſance avoient coûtume de
porterdes Habits de cettecou
duMercureGalant.
17
leur. LaRobede Pourpreeſtoit
autrefois la marque des Séna
teurs Romains,témoin ceVers
deMartial.
DiviſitnoftrasPurpuraveftratogas.
Ilss'en ſervoient dans les Sa
crificespublics& folemnels, par
cequ'ilss'imaginoient qu'elle ne
contribuoit pas peuà appaiſer la
colere des Dieux. On chantoit
des Vers à Rome,dont le ſens
eſtoit,Jules CésarmenelesGaulois
en triomphe. Ils ont quitté leurs
Sayespourprendreles Robesde Pour.
predes Sénateurs. Suétoneraporte
que l'EmpereurAuguſteprenant
la Robe virile, celle qu'il avoit
s'ouvrit de deux coſtez , & luy
tomba à ſes pieds,&alors les
Devins prirent cela pour augure
que l'Ordredes Sénateurs, donc
B
Q.deJuillet1682.
18
Extraordinaire
la Robe de Pourpre eſtoit la
marque , luy ſeroitun jourſoû
mis. Tibere voulant dégrader un
Sénateur , luy oſta la Robede
Pourpre, parce qu'il eſtoit allé
demeurer endesJardinsaux Ca
lendesdeJuillet, afin quecejour-de terme eſtant paſſe il loüaſt
une Maiſon àmeilleur marché.
L'Empereur Domitien préſidoit
ſouvent aux Jeux en Robe de
Pourpre. Ilajoûtameſme aura
port de Suétone', deux bandes
auxquatre anciennes des Jeux
duCirque, dontl'uneavoitpour
Livrée leDrap doré , & l'autre
celuyde Pourpre. Le Roy Pto
lomée eſtant venu au Theatre
poury voir repréſenter lesJeux
que Caligula donnoitau Peuple,
ilattira d'abord les yeux de tout
duMercureGalant.
19
lemonde , à cauſede ſon Man
teau Royal , dont la Pourpre
jettoit un figrand éclat , que ce
⚫ cruel Empereur le fit mourir
aufli toft pour cetteſeuleraiſon.
Les Empereurs, &lesCapitaines
qui devoient avoir l'honneur du
Triomphe , entre-laçoient la
Pourpre parmy l'or dans leurs
Habits; &Plutarque écrit dans
laVie de Marcus-Craffus, que
ceCapitaine ayant pris unMan
teau noir pour baranguer ſes
Soldats , au lieu de prendre la
RobedePourpreſelonlacoûtu
medesRomains , illequita d'a
bord àlaperfuafiondeſesAmis.
Sext. Pompée Fils du grand
Pompée , ayant remporté une
glorieuſe Victoire ſur Mer , prit
dans un Triomphe un Manteau
Bij
20
Extraordinaire
bleu, parcequ'il eſtoitdela cou
leurde la Mer, aulieud'en pren
dre unde Pourpre à la maniere
des Romains. Comme dit Ful
gofius 1. 3. c. 6. les Robes de
Pourpre couſtoient ſi cher , que
les Empereurs par politique ou
paravarice, endéfendoientquel.
quefois l'uſage ; & Jules Céfar
nele permit qu'auxPerſonnesde
certain âge, de certaine qualité,
&meſmeencorà certainsjours;
&Néron, quoy qu'il euſt des
filets dorez dont les cordes ef
toient teintes en Ecarlate, dé
fendit pourtant l'uſage de la
Pourpre, &mefmeil reprit avec
aigreur un Homme qui enven
ditquelques onces enunjourde
Foire , & fit mettre en priſon
tous les Marchands qui en a
duMercureGalant.
21
voient acheté. Il alla encorplus
avant , car unjour ayant remar
qué au Spéctacle uneDame vé
⚫ tuë de Pourpre, auſſi-toſt illa fit
prendre, & ne la dépoüilla pas
ſeulementdeſaRobe,mais encor
detousfesBiens.
Au reſteles Romains ſeuls ne
ſe ſervirent pas des Robes de
Pourpre, mais elles furent auffi
enuſage chezlesautresNations.
Les Athéniens meſme en por
toient, commel'aſſure Elian1. 4.
deVar. Hift. & Sabinus 1. 8. c.7.
dit que les Toſcans en uſoient
aufſi. Les Empereursde la nou
velleRome, faisoientunſigrand
cas de la Pourpre, qu'ils ne ſe
contentoient pas d'avoir les Ha
bitsImpériaux de cette couleur,
mais ils s'en ſervoient auffipour
22
Extraordinaire
écrire , &les Impératrices fai
foient leurscouches dans l'Apar
tement de Porphire, qui ſe ren
controit le premier en entrant
par la Porte de la Marine du
grand Palaisdu coſté de laPro
pontide, d'où leurs Enfans ef
toient appellez Porphirogenites
ou Porphirogennetes. Les Car
dinaux commencerentdeporter
laPourpredutemps duPape In
nocent IV.qui laleur fitprendre
dans leConciledeLionl'an1205.
pourmarquedeleur dignité, &
de l'obligation qu'ils avoient de
perdre meſmelaviepourlacauſe
deDieu&de fonEgliſe, princi
palement dans laperſécutionde
l'Empereur Frideric, quifut ex
communićdans ceConcile pour
laquatrićmefois.
duMercureGalant. 23
LesGrecs appellent Coccos la
grained'Ecarlate;d'où vientque
Ardenti Cocco radiare, ſe dit d'un
Hommequi eſtmagnifique, &
propredans ſes Habits.
Etcontraardenti radiabat Scipio
Cocco. Silius l.s.
Pline 1. 16.c. 8.ditqu'elles'ap
pelle auffi Cufculium , & qu'elle
vient au bout des queuës où ſe
tiennent les feuilles du Chefne
vert. On l'apelle Vermillon en
Languedoc. Il y en a meſme
beaucoupdanspluſieurs endroits
decetteProvince, oùlespauvres
Gens la cueïllent avec grand
foin. Elle ſeditenArabeKermes,
d'oùeſt venu lemot deCramoi
fy. Elle naiſt en Galatie , en
Afrique , en Pifidie, en Cilicie,
&furtoutenEſpagne dans l'E
ハ
Extraordinaire
24
ſtramadure aupres de Mérida,
Celle qu'on trouve dans l'Iſlede
Sardaigne n'eſt pas fort eſtimée.
Aureſteonne ladoit cueillir ny
troptoſt, nytroptard; car fielle
n'eſt qued'une année, la couleur
eneſttrop foible ; ſi ellea paſſé .
quatre ans, elleaperdu ſa force
&ſavertu. Sonécorce s'appelle
proprementgrained'Ecarlate, &
ſamoüelleeſtlefin Paſtel d'Ecar
late. L'écorce fournit plus de
teinture , mais la moüelle fait la
véritable Ecarlate. Quand on
veutſeſervir de cettegraine , on
lave premierement les Draps
dans l'eau ſeûre faite d'eau de
Riviere bien nette, d'Agaric &
deSon;puisony jette l'Arſenic
avec l'Allun pour les dégraiffer
afin qu'ils boivent bien laTein
ture
duMercureGalant.
25
ture qu'onleurdonneapres cela
avec le pur Paſtel. On vuide
enfuite laChaudierede cettepre
miere eau, &onlaremplit d'eau
claire, y mettant du Paſtel &de
l'Agaric. La Gomme d'Arabie
la rend plus rouge. La Coupe
rofe & le Brefil font un faux
Cramoify. Les Cramoiſys rou
ges qu'on fait ſur les Laines eny
meſlant de la Cochenille qui
vient desIndes , ſe font à peu
présdelameſmefaçon. Au reſte
il eſt certain qu'il y a des Eaux
les unes meilleuresqueles autres.
Il y en aqui enyvrent tellement
les Laines, qu'elles reçoivent fort
bienlesTeintures , & les retien
nent tres-longtemps fansſe dé.
charger. Les autres dégraiffent
les Draps d'une maniere toute
Q.deJuillet1682.
C
26
Extraordinaire
particuliere , & d'ordinaire les
Teintures ſonteſtimées àpropor
tion des Eauxqu'onemployeàles
faire. La Riviere des Gobelins,
outre qu'elle donnela comodité
de faire de grands Réſervoirs &
lesplusbeauxCanauxdumonde,
remplis d'une eau vive & tres
claire,a cette admirable vertu de
teindre en Ecarlate, cequidonne
àlaFrancedequoy dédommager
toute la Terre de laperte qu'on
a faite de l'invention de faire la
Pourpre. Cette Riviere eſt au
Fauxbourg de Paris aupres de
Gentilly, où l'on tint autrefois
unConcileſous le Regne dePe
pin , avec le conſentement du
Pape Paul I. pour y examiner le
diférent qu'il y avoit alors entre
les deux Eglifes , fur leſujet des
duMercureGalant.
27
Images , & de la Proceffion du
Saint Eſprit. Enfin iln'est pas
fort difficile de voir la diférence
qu'il y a entre la Pourpre &l'E
carlate, puisqu'onſeſervoitpour
faire celle-là de Poiffons qu'on
ne trouve plus , & qu'on em
ploye pour celle-cy des Graines
qu'ontrouve dans pluſieurs en
droitsduMonde ; mais voicyсе
quileureftcommun. On ſe ſert
aujourd'huy de l'Ecarlate pref
que dela meſmemaniere qu'on
ſe ſervoitautrefoisde laPourpre;
car, commeleGrandPontife,les
Preſtres , & tous ceuxqui facri
fioient aux faux Dieux, portoient
des Robes de Pourpre, ainſi les
Princes de l'Eglife & les Cha
noines depluſieurs Chapitres de
France en portent d'Ecarlate,
Cij
28
Extraordinaire
lors qu'ils fervent à l'Autel du
vray Dieu. Comme les Empe
reurs eftoient autrefois veſtus de
Pourpre , de mefme aujourd'huy
les Roys & les Souverains ont
des Habitsdecettecouleur,pour
briller avec plusd'éclat aux yeux
de leursSujets ; &commelesSé.
nateurs portoient autrefois la
Robe de Pourpre, tout de mef
me à preſent les Préfidens, &
les Conſeillers des Cours Souve
raines, portent une Robed'Ecar
late qui les diftingue des Offi
ciers des Cours fubalternes ,juf
ques-làmeſme que laMeſſe qui
ſe dit la Feſte de Saint Martinà
l'ouverture du premier Parle
mentdu Royaume, s'appelle la
Meffe rouge, parceque les prin
çipauxMembres de cet auguſte
duMercureGalant. 29
Corpsfonthabillez decette cou
leur; & cela eſt ſi honorable,
queplufieurs Cours ne pouvant
eſtre Souveraines,font tousleurs
efforts pour avoir le Privilege de
porter la Roberouge,qui en eft
lamarque, &lecaractere.
Pourpre , de l'usage qu'en ont
faitles Anciens, &defadi
férence avecl'Ecarlate.
LEsPhéniciens,auraportde
Julius Pollux , attribuent
l'invention de faire la Pourpre
àHercule , quivintchez eux ac
compagné d'une Fille nommée
Tyro,laquelle ſepromenant ſur
A ij
し
4 Extraordinaire
le borddela Mer, vit un Chien
qui dévoroitunPourpreavecfu
reur. Lefangde cePoiffondon
na unecouleur ſivive, &fiécla.
tante aux lévres du Chien , que
cette Fille réſolutd'aborddede
mander àſon Amant une Robe
1
de cette meſme teinture. Her
cule en ayant eſté prié, ne man.
qua pas de faire peſcher dans
1
tous les lieux voiſins un grand
nombre de ces Poiſſons , pour
faire préſent àſaMaiſtreſſed'une
belleRobe teintedu ſangde ces
pauvres Animaux,quicommen
cerentalorsde perdre la viepour
fatisfaire à la vanité des Hom
mes. On ſeſervoitautrefois de
trois fortes dePoiffonspour faire
cette teinture ſi riche & fi efti
mée, des Murex, des Conchi
duMercureGalant. S
lions, &des Pourpres. Les Poif.
fons que les LatinsappellentMu
rex, ſervoientnonſeulementpour
faire la Pourpre, mais auſſi onles
ſervoit àTable dans les Feſtins
les plus magnifiques, & les plus
ſomptueux; & lePrincedesFai.
ſeursd'Epigrammes 1. 13. les fait
parler encestermés.
Sanguine denoſtrotinctasingrate
lacernas
Induis, &non efthocfatis, esca
fumus.
LesConchilions efſtoient des
petits Poiffons à écailles , qui
avoient le beclong,&fortdifé.
rent de celuy des Pourpres, qui
eſtoitdefigureronde.
HorumegononfugiamConchylia.
Fuven.Sat.3.
Ariftote Hift. Anim. l. s. c.15.
Aiij
1
t
Extraordinaire
(
6
dit que les Pourpres vivoient
d'ordinaire fix ou fept ans, &
qu'ils demeuroient cachez du
rant trentejours au temps de la
Canicule. Nous liſonsdans Pline
1. 9. c.36. qu'ilss'aſſembloient au
commencement du Printemps,
&queſefrotantles uns contre
les autres,ils rendoient une cer
tainehumeurviqueuſe ,&gluan.
tecommede lacire. Ils avoient
aumilieuducol une petite veine
blache,d'où ſortoit cette liqueur
ſi eſtimée pour la teinture des
i
Draps; maisil falloitles prendre
envie, car ils perdoientenmou.
rant cette admirable vertu. Les
Habitans de Tyr, fort habiles
en ce meſtier, tiroient les plus
gros Pourpres , pour les faigner
hors de leurs écailles, mais ils
*
duMercureGalant.
7
preſſoientles plus petits avecdes
meulesàhuilepourleur faire ren.
drecetteprétieuſehumeur. Leur
langue quiestoit de la longueur
d'undoigt,eſtoitſi dure, qu'ils en
perçoient les écailles des autres
Poiffons , qui leur fervoientde
nourriture. Ariftote Hift.Anim.
1. 8. c. 19. affurequede fon temps
on les faifoit mourir en eau
douce,oudans quelqueRiviere,
parce qu'ils auroient bien vé.
cuencorcinquantejours de leur
feule ſalive. Ileſtoitdedeuxfor.
tes dePourpres. Les uns qui a
voient le bec rond&unpeu_ou
vert àcoſté , eſtoient preſque
ſemblables à un Cornet , d'où
vientqu'onles appelloitCornets
deMer. Ceux-la eſtoient toû
jours attachez aux Rochers , où
A inj
7
8
Extraordinaire
ils eſtoient pris pas lesPeſcheurs.
Les autres qui avoient le bec
comme un tuyau creuſé, ef
toient entourez de ſept petites
pointes que les Cornets de Mer
n'avoient pas. Aureſte la Pef
chede cesPoiffons ſe faisoit du
rant lesjours Caniculaires , mais
l'ony réüſſiſſoit mieux lorsqu'on
la diferoit juſqu'au commence
ment du Printemps. Les deux
plusgrandsGéniesdelaNature,
Ariftote & Pline, nous appren
nent comment ons'y prenoit.
OnſeſervoitdepetitsFiletstres
clairs, où l'on mettoit des Poif
fons appellez Moules , qui eſtant
à demy morts ouvroient leurs
écaillesdansla Mer, oùlesPour
presles alloient inſulter par leurs
piqûres importunes. Ceux-là ſe
9
ſentant attaquez, fermoientleurs
duMercureGalant.
écailles, &oſtoientpar cemoyen
àleursEnnemisla liberté des'é.
chaper. Apres qu'onavoitpef
ché de cette maniere un affez
grand nombre de ces Poiffons,
on travailloit à la teinturede la
Pourpre de la façon que Pline
1. 9. c. 38. l'a écrit. Onpiloit les
écailles des petits Pourpres , car
on ne prenoit la chair quedes
gros. On lavoit bien celaavec
une eau tres-claire. On faifoit
enfuite tremperle tout avec du
Sel durant trois jours , mettant
ſur chaque quintal de Tein
ture une livre huit onces de
Sel. On avoitdegrandesChau
dieres de Plomb, dans chacune
deſquelles on metroit unquintal
&demy deTeinture préparée,
10
Extraordinaire
qu'onfaifoit cuire lentementpar
le moyend'un petitTuyau, qui
répondoit à la Chaudiere, la
quelleestoit fort éloignéedu feu,
de peurque laTeinture ne cou
ruſt riſquedeſebrûler. Il falloit
cependantécumer&nettoyer la
chair, qui reſtoit aux veines des
Pourpres, Enfinapresavoirlaiſſe
pendant dix jours la Chaudiere
encetétat, onymettoitlaLaine
bienpréparéejuſquesà cequ'elle
euſt la couleur qu'on deman
doit, d'où l'ayant tirée encor,
on la cardoit, puis on la remet
toit pourluy faire boire entiere
rementla Teinture. LesCornets
deMerſeulsnetenoientpasaffez
leur couleur , mais les Pourpres
dehaute Merappellé Pelagia ef
cantdecouleurnoire,dõnoient le
.
duMercureGalant.
luſtre àlateinture &cette couleur
triſte qui estoit neceſſaire pour
faire unetres-belle Pourpre. Les
Tyriensneſeſervoient quedeces
Pourpres, &avantqueleurTein.
ture tiraſt ſurle vert , ilsjettoient
lalaine dedans , pour la mettre
enſuite dans une Chaudiere où
eſtoitlaTeinture des Cornets de
Mer. Cette Pourpreneantmoins
a remporté le prix, &a eſté de
tout temps plus eſtimée qu'au
cune des autres; d'où vient que
Tyr fut autrefois appelléSarra,
comme le ditAulugelle 1. 14.c.
16. du nom du Poiſſon que les
Latins appellent Murex ou Sar,
&laPourpremeſmeeſtoitappel
léeSarranumOftrum.
Utgemmå bibat & Sarrano dor
miat Oftro. Virg. 2. Georg.
Extraordinaire
12
Sive erit in Tyriis , Tyrios laudabis
C'eſtoit autrefois un Employ
amictus. Ovid. 2. deArte.
ſi conſidérable à Tyr , d'avoir
ſoinde fairefaire laPourpre, que
l'Empereurvoulant récompenfer
d'une maniere particuliere un
Preſtre d'un tres-grand mérite
nommé Dorothée, illuydonpa
cetteCommiffion, au raport de
Nicéphore CallixteauChapitre
35. du Livre 6. de ſon Hiſtoire
Eccleſiaſtique. Il y avoit de la
Pourpre qui gardoit ſa couleur
juſques à deux censans. Plutar
quemeſmeditdanslaVied'Alé
xandre le Grand, que ce Con
1.
quérant ayant pris la Ville de
Jules , trouva dans la Maiſon
des Roys pour cinq mille Ta
lens dePourpre Hermionique,
duMercureGalant. 13
dontla couleur eſtoit auſſi vive,
&auſſi éclatante que ledernier
jourdeſa teinture , cequiestoit
ordinaire lorsque la rougeeſtoit
teinte dumiel,&lablancheavec
de l'huile de cette couleur. Vi
truve l. 7. c. 13 ditquelesPour
presétoientdecouleurdiférente,
ſelon ladiverſe ſituation desPaïs
oùils eſtoient pris. Ceux qu'on
peſchoit dans la Merde Phéni
cie, eſtoient rouges , au lieu que
ceuxqu'ontrouvoitfurlesCoſtes
d'Afrique, ſervoientàteindre la
Pourpre violete, que Cornelius
Népos qui mourut du tempsde
l'Empereur Auguſte , dit avoir
eſtéenvoguedurant ſajeuneſſe.
La PourpredeTyrappelléeDiba
pha,àcauſedeſadoubleteinture,
ſevendoit deux cens cinquante
14
Extraordinaire
Ecus la livre ; & fept cens ans
apreslaFondationdeRome,Pu
blius Lentulus Spinter futblâme
dece qu'ilen portoitune longue .
Robelors qu'ileſtoitjeune. Pline
1.9.c.39.nousaſſurequelaPour
preaeſtéde touttemps enuſage
parmy les Romains. En effet, il
eſt vrayque leur premier Roy
s'en fervitd'aborddansſonMan
teauRoyal.
Pulcher&humanomajorhabeâque
decorus,
Romulus. Ovid. 2. Faft.
Tullus Hoftilius fut le pre
mier quien porta une longeRo
bebrochéd'écarlate,apres avoir
remporté une ſignalée Victoire
fur lesPeuplesd'Etrurie. Florus
au Chapitre s. duLivre premier
de l'Hiſtoire Romaine, dit que
duMercureGalant.
Tarquinius Prifcus ordonna que
les Enfans des plus illuftres Fa
IS
milles portaffent unelongueRo
bebordéedePourpre, quiestoit
auſſi l'Habit ordinaire des Per
ſonnesdegrandequalité,cartout
lemonde ſçaitque lePhiloſophe
Porphyre fut ainſi appellé, à
cauſedela RobedePourprequ'il
portoit, comme eſtant forty
d'une noble&puiſſanteFamille.
Malchuseſtoit ſon premiernom.
Ilétudiafous Photinus àRome,
avec Origéne & Amélius ſes
Condiſciples ,dutempsde l'Em.
pereur Aurélien. Socrate 1.7.c.
2. ditde luyqu'ayanteſté battuà
Céſaréeparquelques Chrêtiens,
il compoſa par dépit quinze Li.
vrescontre noſtreReligion,auf
quels Méthodius , Eufebe , &
6
Extraordinaire
Apollinaire , répondirent par
trente Livres Apologetiques. Le
Mauvais-riche eſtoit habillé de
Pourpre & de fin Lin , Eratho
mo dives qui induebatur Purpura
&byſſo. Luc. c. 16. Je ſçay bien
que Nicéphore Callixte Hiſtoi
re Eccleſiaſtique l. 1. c. 26. met
cette Hiftoire au rang des Para
bolesde NoftreSeigneur, &que
Saint Grégoire le GrandHom.
inEvang. croitque l'abondance
duMauvais-richenousdoit faire
entendre le bonheur du Peuple
Juif, &que la pauvreté du La
zare nous marque la mifere des
Gentils; mais je ſçay bien auſſi
qu'on peut inférer de là, qu'a
lors les Gens riches &dehaute
naiſſance avoient coûtume de
porterdes Habits de cettecou
duMercureGalant.
17
leur. LaRobede Pourpreeſtoit
autrefois la marque des Séna
teurs Romains,témoin ceVers
deMartial.
DiviſitnoftrasPurpuraveftratogas.
Ilss'en ſervoient dans les Sa
crificespublics& folemnels, par
cequ'ilss'imaginoient qu'elle ne
contribuoit pas peuà appaiſer la
colere des Dieux. On chantoit
des Vers à Rome,dont le ſens
eſtoit,Jules CésarmenelesGaulois
en triomphe. Ils ont quitté leurs
Sayespourprendreles Robesde Pour.
predes Sénateurs. Suétoneraporte
que l'EmpereurAuguſteprenant
la Robe virile, celle qu'il avoit
s'ouvrit de deux coſtez , & luy
tomba à ſes pieds,&alors les
Devins prirent cela pour augure
que l'Ordredes Sénateurs, donc
B
Q.deJuillet1682.
18
Extraordinaire
la Robe de Pourpre eſtoit la
marque , luy ſeroitun jourſoû
mis. Tibere voulant dégrader un
Sénateur , luy oſta la Robede
Pourpre, parce qu'il eſtoit allé
demeurer endesJardinsaux Ca
lendesdeJuillet, afin quecejour-de terme eſtant paſſe il loüaſt
une Maiſon àmeilleur marché.
L'Empereur Domitien préſidoit
ſouvent aux Jeux en Robe de
Pourpre. Ilajoûtameſme aura
port de Suétone', deux bandes
auxquatre anciennes des Jeux
duCirque, dontl'uneavoitpour
Livrée leDrap doré , & l'autre
celuyde Pourpre. Le Roy Pto
lomée eſtant venu au Theatre
poury voir repréſenter lesJeux
que Caligula donnoitau Peuple,
ilattira d'abord les yeux de tout
duMercureGalant.
19
lemonde , à cauſede ſon Man
teau Royal , dont la Pourpre
jettoit un figrand éclat , que ce
⚫ cruel Empereur le fit mourir
aufli toft pour cetteſeuleraiſon.
Les Empereurs, &lesCapitaines
qui devoient avoir l'honneur du
Triomphe , entre-laçoient la
Pourpre parmy l'or dans leurs
Habits; &Plutarque écrit dans
laVie de Marcus-Craffus, que
ceCapitaine ayant pris unMan
teau noir pour baranguer ſes
Soldats , au lieu de prendre la
RobedePourpreſelonlacoûtu
medesRomains , illequita d'a
bord àlaperfuafiondeſesAmis.
Sext. Pompée Fils du grand
Pompée , ayant remporté une
glorieuſe Victoire ſur Mer , prit
dans un Triomphe un Manteau
Bij
20
Extraordinaire
bleu, parcequ'il eſtoitdela cou
leurde la Mer, aulieud'en pren
dre unde Pourpre à la maniere
des Romains. Comme dit Ful
gofius 1. 3. c. 6. les Robes de
Pourpre couſtoient ſi cher , que
les Empereurs par politique ou
paravarice, endéfendoientquel.
quefois l'uſage ; & Jules Céfar
nele permit qu'auxPerſonnesde
certain âge, de certaine qualité,
&meſmeencorà certainsjours;
&Néron, quoy qu'il euſt des
filets dorez dont les cordes ef
toient teintes en Ecarlate, dé
fendit pourtant l'uſage de la
Pourpre, &mefmeil reprit avec
aigreur un Homme qui enven
ditquelques onces enunjourde
Foire , & fit mettre en priſon
tous les Marchands qui en a
duMercureGalant.
21
voient acheté. Il alla encorplus
avant , car unjour ayant remar
qué au Spéctacle uneDame vé
⚫ tuë de Pourpre, auſſi-toſt illa fit
prendre, & ne la dépoüilla pas
ſeulementdeſaRobe,mais encor
detousfesBiens.
Au reſteles Romains ſeuls ne
ſe ſervirent pas des Robes de
Pourpre, mais elles furent auffi
enuſage chezlesautresNations.
Les Athéniens meſme en por
toient, commel'aſſure Elian1. 4.
deVar. Hift. & Sabinus 1. 8. c.7.
dit que les Toſcans en uſoient
aufſi. Les Empereursde la nou
velleRome, faisoientunſigrand
cas de la Pourpre, qu'ils ne ſe
contentoient pas d'avoir les Ha
bitsImpériaux de cette couleur,
mais ils s'en ſervoient auffipour
22
Extraordinaire
écrire , &les Impératrices fai
foient leurscouches dans l'Apar
tement de Porphire, qui ſe ren
controit le premier en entrant
par la Porte de la Marine du
grand Palaisdu coſté de laPro
pontide, d'où leurs Enfans ef
toient appellez Porphirogenites
ou Porphirogennetes. Les Car
dinaux commencerentdeporter
laPourpredutemps duPape In
nocent IV.qui laleur fitprendre
dans leConciledeLionl'an1205.
pourmarquedeleur dignité, &
de l'obligation qu'ils avoient de
perdre meſmelaviepourlacauſe
deDieu&de fonEgliſe, princi
palement dans laperſécutionde
l'Empereur Frideric, quifut ex
communićdans ceConcile pour
laquatrićmefois.
duMercureGalant. 23
LesGrecs appellent Coccos la
grained'Ecarlate;d'où vientque
Ardenti Cocco radiare, ſe dit d'un
Hommequi eſtmagnifique, &
propredans ſes Habits.
Etcontraardenti radiabat Scipio
Cocco. Silius l.s.
Pline 1. 16.c. 8.ditqu'elles'ap
pelle auffi Cufculium , & qu'elle
vient au bout des queuës où ſe
tiennent les feuilles du Chefne
vert. On l'apelle Vermillon en
Languedoc. Il y en a meſme
beaucoupdanspluſieurs endroits
decetteProvince, oùlespauvres
Gens la cueïllent avec grand
foin. Elle ſeditenArabeKermes,
d'oùeſt venu lemot deCramoi
fy. Elle naiſt en Galatie , en
Afrique , en Pifidie, en Cilicie,
&furtoutenEſpagne dans l'E
ハ
Extraordinaire
24
ſtramadure aupres de Mérida,
Celle qu'on trouve dans l'Iſlede
Sardaigne n'eſt pas fort eſtimée.
Aureſteonne ladoit cueillir ny
troptoſt, nytroptard; car fielle
n'eſt qued'une année, la couleur
eneſttrop foible ; ſi ellea paſſé .
quatre ans, elleaperdu ſa force
&ſavertu. Sonécorce s'appelle
proprementgrained'Ecarlate, &
ſamoüelleeſtlefin Paſtel d'Ecar
late. L'écorce fournit plus de
teinture , mais la moüelle fait la
véritable Ecarlate. Quand on
veutſeſervir de cettegraine , on
lave premierement les Draps
dans l'eau ſeûre faite d'eau de
Riviere bien nette, d'Agaric &
deSon;puisony jette l'Arſenic
avec l'Allun pour les dégraiffer
afin qu'ils boivent bien laTein
ture
duMercureGalant.
25
ture qu'onleurdonneapres cela
avec le pur Paſtel. On vuide
enfuite laChaudierede cettepre
miere eau, &onlaremplit d'eau
claire, y mettant du Paſtel &de
l'Agaric. La Gomme d'Arabie
la rend plus rouge. La Coupe
rofe & le Brefil font un faux
Cramoify. Les Cramoiſys rou
ges qu'on fait ſur les Laines eny
meſlant de la Cochenille qui
vient desIndes , ſe font à peu
présdelameſmefaçon. Au reſte
il eſt certain qu'il y a des Eaux
les unes meilleuresqueles autres.
Il y en aqui enyvrent tellement
les Laines, qu'elles reçoivent fort
bienlesTeintures , & les retien
nent tres-longtemps fansſe dé.
charger. Les autres dégraiffent
les Draps d'une maniere toute
Q.deJuillet1682.
C
26
Extraordinaire
particuliere , & d'ordinaire les
Teintures ſonteſtimées àpropor
tion des Eauxqu'onemployeàles
faire. La Riviere des Gobelins,
outre qu'elle donnela comodité
de faire de grands Réſervoirs &
lesplusbeauxCanauxdumonde,
remplis d'une eau vive & tres
claire,a cette admirable vertu de
teindre en Ecarlate, cequidonne
àlaFrancedequoy dédommager
toute la Terre de laperte qu'on
a faite de l'invention de faire la
Pourpre. Cette Riviere eſt au
Fauxbourg de Paris aupres de
Gentilly, où l'on tint autrefois
unConcileſous le Regne dePe
pin , avec le conſentement du
Pape Paul I. pour y examiner le
diférent qu'il y avoit alors entre
les deux Eglifes , fur leſujet des
duMercureGalant.
27
Images , & de la Proceffion du
Saint Eſprit. Enfin iln'est pas
fort difficile de voir la diférence
qu'il y a entre la Pourpre &l'E
carlate, puisqu'onſeſervoitpour
faire celle-là de Poiffons qu'on
ne trouve plus , & qu'on em
ploye pour celle-cy des Graines
qu'ontrouve dans pluſieurs en
droitsduMonde ; mais voicyсе
quileureftcommun. On ſe ſert
aujourd'huy de l'Ecarlate pref
que dela meſmemaniere qu'on
ſe ſervoitautrefoisde laPourpre;
car, commeleGrandPontife,les
Preſtres , & tous ceuxqui facri
fioient aux faux Dieux, portoient
des Robes de Pourpre, ainſi les
Princes de l'Eglife & les Cha
noines depluſieurs Chapitres de
France en portent d'Ecarlate,
Cij
28
Extraordinaire
lors qu'ils fervent à l'Autel du
vray Dieu. Comme les Empe
reurs eftoient autrefois veſtus de
Pourpre , de mefme aujourd'huy
les Roys & les Souverains ont
des Habitsdecettecouleur,pour
briller avec plusd'éclat aux yeux
de leursSujets ; &commelesSé.
nateurs portoient autrefois la
Robe de Pourpre, tout de mef
me à preſent les Préfidens, &
les Conſeillers des Cours Souve
raines, portent une Robed'Ecar
late qui les diftingue des Offi
ciers des Cours fubalternes ,juf
ques-làmeſme que laMeſſe qui
ſe dit la Feſte de Saint Martinà
l'ouverture du premier Parle
mentdu Royaume, s'appelle la
Meffe rouge, parceque les prin
çipauxMembres de cet auguſte
duMercureGalant. 29
Corpsfonthabillez decette cou
leur; & cela eſt ſi honorable,
queplufieurs Cours ne pouvant
eſtre Souveraines,font tousleurs
efforts pour avoir le Privilege de
porter la Roberouge,qui en eft
lamarque, &lecaractere.
Fermer
5
p. 238-279
Description du Royaume & de la Cour de Siam, avec les moeurs des Habitans de ce grand Etat, [titre d'après la table]
Début :
Le Royaume de Siam a plus de trois cens lieües de [...]
Mots clefs :
Roi de Siam, Grands seigneurs, Siamois, Talapoins, Siam, Porte, Peuple, Idoles, Fruits, Terre, Corps, Hommes, Prince, Dieux, Ville, Mer, Maisons, Moeurs, Éléphants, Étrangers, Figure, Fruit, Habits, Officiers, Royaume, Orient, Rivière, Eaux, Chair, Écorce
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Description du Royaume & de la Cour de Siam, avec les moeurs des Habitans de ce grand Etat, [titre d'après la table]
Le Royaume de Siama
plus de trois cens lieues de
longueur, du Septentrion au
Midy , & eft plus étroit de
F'Orient à l'Occident. Ila le
Pégu pour bornes au SeptenGALANT
239
trion ; la Mer du Gange au
Midy , le petit Etat de Malaca
au Couchant , & du
cofté d'Orient la Mer d'u
ne part , & de l'autre , les
Montagnes qui le féparent
de Camboye & de Laros ..
Ce Royaume qui s'étend
i jufque fous le dix - huitiéme
degré de latitude Septentrionale
, fe trouve comme
entre deux Mers , qui
luy ouvrent paffage à tous
les Pais voifins & cela
rend fa fituation fort avantagcuſe
, à cauſe de la grande
étendue de fes Coftes,
auli
240 MERCURE
-
#
des
qui ont cinq à fix cens
lieues de tour. Il eft partagé
en onze Provinces, auf
quelles le Roy
Gouverneurs , qu'il deftitue
comme il luy plaift . Siam
eft la principale , & donne
fon nom à tout le Royau
me , aufli-bien qu'à la Ville
Capitale , qui eft fituée furt
la belle & grande Riviere
de Menan. Elle vient du
fameux Lac de Chiamay ,
& porte les Vaiffeaux tous !
chargez jufqu'aux Portes de:
Siam , quoy que cette Ville
foit éloignée de la Mer de
plus
SGALANT. 241
plus de foixante lieuës . Elle
a de bonnes Murailles , &
trente mille Maifons ou environ
, avec un Château bien ,
fortifié. Elle eft d'ailleurs affcz
forte d'elle mefme eftant
bâtie fur les eaux con comme
2
Veniſe. Il en eſt peu dans
tout l'Orient où l'on voye
plus de Nations diférentes
affemblées. On y parle jufqu'à
vingt fortes de Langues.
Tout le Pais eft fertile ; &
ce qui contribue fort à cette
fertilité , ce font les inondations
des Rivieres , caufées
par des pluyes qui durent
·
Octobre 1684.
X
242 MERCURE
trois ou quatre mois , & qui
tiennent les Campagnes toutes
noyées. Plus l'inondation
eft grande , plus la recolte
eft heureuſe. Le Ris , qui eft
le Froment des Siamois, n'eft
jamais affez arrofé . Il croift
au milieu de l'eau , & les
Campagnes qui en font femées
, reffemblent plûtoſt à
des Marais , qu'à des Terres
cultivées avec la Charüe. Le
Ris a cette force , que quoy
qu'il y ait fix ou fept pieds
d'eau fur luy , il pouffe toûjours
fa tige au deffus , & le
tuyau qui la porte s'éleve &
GALANT. 243
G
croift à proportion de la hauteur
de l'eau qui couvre fon
Champ . Malgré la fertilité
dont je vous parle , il y a
beaucoup de terres négligées
faute d'Habitans , & mefme
par la pareffe des Siamois ,
qui n'aiment pas le travail .
Ces Plaines in cultes & les
épaiffes Forefts que l'on voit
fur les Montagnes , fervent
de retraite aux Eléphans , aux
Tygres , aux Boeufs & Vaches
fauvages , aux Rinocérots
, & autres Beftcs . Le
Pais eft fort abondant en
Fruits, dont les meilleurs font
X ij
244MERCURE
le Durion , qui a la figure d'un
Melon ordinaire , & la peau
fort dure & raboteufe, & dans
Po
ouver
lequel , quand on
ОРГА
(190
(ce qu'il faut faire avec force )
on trouve des morceaux d'une
chair tres-blanche & délicate
, enfermée dans de petites
cellules , & dont le gouſt
paffe tour ce que nous avons
de meilleur en Europe ; les
Jacques, qui eftant gros.comme
nos Citrouilles , renferment
dans leur écorce une
chair jaunâtre & ferme , d'un
gouft aigre-doux fort agreable
; les Mangonftans, qui dans
GALANT. 245
une écorce toute unie , d'un
rouge enfoncé par le dehors,
mais plus clair par le dedans,
renferment une liqueur &
une chair femblable à celle
de l'Orange , dont elles ont
la groffeur , mais qui plaiſt
beaucoup davantage au goût,
la Manque, qui eft de la groffeur
dune Poire de Bon Chrérien
, & dont la couleur eft
jaune par le dehors , & rouge
parle dedans, & enfin l'Areca.
Ce dernier Fruit eft de la .
figure d'une groffe Prune.
Son écorce . renferme plu
fieurs filets, où fe trouve une
20
X iij
246 MERCURE
Noix affez dure , qui reffem?
ble à celle d'une Mufcade
Le gouſt en eft acre , mais
elle fortifie
l'eftomac.Les Siamois
, & les autres Peuples du
mefme Climat, ufent preſque
à toute heure de cet Areca ,
qu'ils eftimét fouverain pour
la fanté , à caufe qu'il aide la
digeftion
, & corrige l'humidité
de leurs alimens ordinaires
, qui font le Risle
Poiffon , les Fruits , & l'eau
toute pure pour leur boiſſon.
Les Riches comme les Pau
vres font occupez tout le jour
à mâcher ce Fruit ; & quand
14 X
GALANT. 247
1
ils fe rencontrent , le premier
acte de civilité eft de fe préfenter
l'un à l'autre l'Areca,
& de lle mâcher auffi - toft.
Les Siamois font olivâtres , &
non pas noirs , quoy qu'ils
foient fous la Zone torride.
Ils ont le nez court , &
font la plupart affezubien
faits. Leur naturel eft fort
doux , & affable aux Etrangers
. rs. Leur grande maxime
eft le repos , ils n'employent
au travail que leurs Efclaves ,
& une pauvreté tranquille
leur plaift beaucoup plus.
qu'une abondance de biens
X iiij.
248 MERCURE
accompagnée d'inquiétude.
Auffi leurs Habits , leurs .
Meubles , leurs Maiſons , &
leur
nourriture marquent
cette pauvreté. Ils vont toû
jours pieds & teftes nuës.
Les Grands, & les plus aifez ,
vont par terre fur des Elé
phans , & par eau dans des
Barques qui font fort comniodes
. Leurs Habits ne
confiftent qu'en une Etofe
deliée , toute
blanche , ou
marquée de Fleurs vives de
diférentes couleurs . Ils s'en
envelopent tout le corps ,
& lors qu'ils vont par la Ville,
GALANT 249
ils fe couvrent les épaules
d'une Cafaque de toile légere
, & stranſparente , qui
defcendo jufqu'au genouil.
Les Manches en font cour
tes , mais larges. Les Femmes
font prefque veftües comme
les Hommes . Ils fe rafent les
cheveux , s'arrachent la barbe
, & fe lavent fort fouvent
avec des eaux parfumées . Ils
font parez d'Etofes de foye
en broderie d'or , dans les
Affemblées de cerémonie .
Les Maifons du commun ,
deleulement
de bois
&
de feuilles , avec des murail
250 MERCURE
les de Cannes jointes enfemble
, font pofées fur des Piliers
élevez , qui les garantif
fent des inondations ordinaires
du Pais . Les Perfonj
nes riches ont des Baftimens
alug
de brique , & couverts de
tuiles . Tous leurs Meubles
ne confiftent qu'en quelques
Tapis & des Couffins.
Sieges , Tables, Lits , Tapif
feries , Cabinets , Peintures,
tout cela n'eft point de leur
ufage. Quoy que le Ris &
les Fruits foient leur nourri
ture, ils ne manquent ny de
Poules, ny de Boeufs, ny de
GALANT 251
pas fi fuper
Gibier ; mais eftant perfua
dez que c'eft faire mal que
d'ofter la vie aux Animaux,
ils n'en mangent point pour
l'ordinaire . Si d'autres les
tüent , ils font relevez de
leurs fcrupules , & croyent
en pouvoir manger fans crime.
Ils ne font
ftitieux pour le Poiffon, parce
qu'eftant, tiré des Filets , il
meurtcomme de luy mefme.
Les Siamois n'ont aucuns
exercices pour la Dance ,pour
les Armes , ny pour monter
à Cheval. Ils ne fçavent ce
que c'eft que Philofophie, au
252 MERCURE
Mathématiques. Leur Theo
logie confifte en quelques
Fables , & toute leur feience
eft à bien écrite , & àfçavoir
les Loix du Gouvernement
,
& de la Juftice. L'expérience
de divers Remedes pour les
maladies communes
, fait
toute leur Medecine
quand ces Remedes manquent
d'opérer , ils ont recours
à la Magie , fe fervant
de Pactes , de Billets , & de
Figures. Ils écrivent comme
nous de la gauche à la droite
, mais feulement avec du
crayon. Leur Papier eftant
: ར་
&
бы GALANT 253
trop foible , on le colle à une
ou deux autres feuilles pour
le foûtenir. Un grand Livre
n'eft fouvent qu'une feule
feuille de Papier de plufieurs
aunes de long , qu'on plie &
replie à la maniere de nos
Paravents . Tout l'Etat eft
Monarchique , & le Gouver
nement affez bien reglé. Le
Roy eft fort abfolu . Dans
les occafions les plus importantes
, il fait part de fes def
feins à quelques- uns des plus
grands Seigneurs , qu'on ap-
Felle Mandarins . Ceux - cy
aflemblent d'autres Officiers
254 MERCURE
leurs inférieurs , aufquels ils
communiquent ce qu'il leur
a propofé , & tous enfemble
concertent leur réponſe ou
remontrance. Il y a tel égard
qu'il veut , & diftribuant les
Charges felon le mérite , &
non felon la naiffance , il les
oſte ſur la moindre faute que
ceux qui en font pourveus
commettent. Il ne fe montre
prefque jamais au Peuple.
Les grands Seigneurs
mefme le voyent rarement.
Ils luy parlent à genoux les
mains jointes élevées fur
leurs teftes, & tous courbez
GALANT. 255
contre terre , fans ofer l'envifager.
Ils le qualifient
Roy
des Roys , Seigneur
des Seigneurs
, le Maiftre des Eaux,
le Tout-puiffant de la Terre,
le Dominateur
de la Mer,
l'Arbitre
du bonheur
& de
l'infortune
de fes Sujets. Son
Train eft fort magnifique
, &
fa Garde compofée
de trois
cens Hommes
.
Reyne , il a un grand nombre
de Concubines
qu'on
choifit entre les plus belles
Filles du Pais. Il fe laiffe voir
ordinairement
deux fois l'année
, l'une fur terré , & l'autre
Outre la
256 MERCURE
fur l'eau. Quand il va fe promener
fur la Riviere , la Galere
qui le porte eſt éclatante
de l'or le plus fin. On
y éleve un Trône fuperbe,
où ce Prince paroift revestu
d'Habits précieux, ayant une
Couronne toute d'or , garnie
de fins Diamans . A cette
Couronne pendent deux Aîles
d'or , qui luy batent les
épaules. Tous les Seigneurs
& les Officiers le fuivent,
chacun dans une Galere , parée
à proportion de ſes Biens
& de la Charge . Ces Galeres,
dorées par dedans & par deGALANT
257
hors , font le plus fouvent au
nombre de quatre cens , &
portent chacune trente ou
quarante Rameurs , dont
quelques - uns ont les bras
& les épaules dorées . Les
Rivages font bordez des Peuples
qui accourent en foule,,
& qui font retentir l'air de
cris d'allégreffe . Lors qu'il
fe montre par terre , deux
cens Eléphans paroiffent d'a--
bord. Ils portent chacun
-trois Hommes armez , &
font fuivis de Joueurs d'Inf--
trumens , de Trompetes , &
-de mille Soldats à pied . Les
Octobre 16844- Y
258 MERCURE
grands . Seigneurs du Païs
viennent apres, & il y en a
quelques uns qui ont 80; ou
1oo . Hommes à leur fuire. En
fuite on voit deux cens Soldats
du Japon , qui préce
dent ceux dont ifa Garde eft
compofée , puis fes Chevaux
de main , & fes Eléphans , &
apres les Officiers de fa Cour,
portant tous des Fruits , ou
quelqu'autre chofe que l'on
préfente aux Idoles . Derriere
eux marchent encore quelques
grands Seigneurs avec
des Couronnes fur leurs tef
tes. L'un dieux porte LE
for micro
GALANT 2591
tendard du Roy , & l'autre
une Epée qui repréfente la
JufticemoCePrince paroift
apres eux, porté fur un Elé
phant dans une Tour toute
éclatante de Pierreries . Cer:
Eléphant eft environné de
Gens qui luy portent des Pa
rafols, & fuivy du Prince qui
doit fucceder. Les Femmes :
du Roy fuivent auffi fur des
Eléphans, mais dans de petits ;
Cabinets fermez , qui ne les
Jaiffent point voir. Six cens
Soldats ferment ce Cortége,,
qui cft ordinairement de
quinze ou feize mille Hom-
C.
Yij
260 MERCURE
mes. Le fruit qu'on remporte
de ces Ceremonies, eft
de maintenir le Peuple dans.
la vonération de la Majefté
Royale . Quand le Roy eſt
mort , le plus âgé de fes Freres
luy fuccede, & les autres.
apres luy. S'il n'a point de
Freres, c'eft l'aîné des Fils, &
jamais les Filles . L'accés eft
facile aux Etrangers dans.
tout ce Royaume , foit pour
4
s'y établir , foit pour y faire
trafic. On ne les gefne en
aucune chofe, pourveu qu'ils.
ne faffent rien contre l'Etat.
Pour prévenir les deførdres
HGALANT 261
qu'ils pourroient caufer , on
donne à chaque Nation un.
peu confidérable , une Chef
qui en eft, & qui doit répondre
de tous ceux de fon Païs,.
avec un Seigneur de la Cour,
2 ou un Officier du Roy , qui
eft commele Protecteur particulier
de la Nation . C'eft à
ce Seigneur, ou Officier, que
doit s'adreffer ce Chef , foit:
pour les Requeftes qu'il veut
présenter au Prince, foit pour
les Affaires du Commerce..
D'ailleurs , les Canaux que
forme la Riviere , partageant
La Ville en plufieurs. Illes,
262 MERCURE
on a foin de placer chaque
Nation en quelque Iſle ou
Quartier féparé , ce qui empelche
les diférens qu'excite
fouvent le mélange des Nations
qui ont des antipaties
naturelles . On oblige encore
tous les Etrangers qui s'établiffent
à Siam , de renouveller
tous les ans le Serment
de fidelité qu'ils jurent au
Roy. Le jour de cette cerémonie
cft folemnel . Tous les
Officiers de la Couronne y
affiftent.LeRoy montéfur un
Trône reçoit ce Serment,que
chacun luy prefte felon for
GALANT. 263
mng , aprés quoy on leur donne
à boire d'une Eau qu'ils
nomment Eau de jurément.
Ils l'eftiment Sainte . Les Sa-
- crificateurs
des Idoles qui la
préparent avec des cerémonies
remplies de fuperftition
,
tiennent la pointe d'une Epée
dans cette Eau , & lancent
plufieurs imprécations
contre
les Parjures, dans la croyace
que s'ils ne promettent
pas fidelité avec un coeur fincere
, ils en feront fuffoquez
dés le mefme inftant.
Il n'y a point de Païs où
L'exercice de toutes fortes de
264 MERCURE
Religiós foit plus permis qu'à
Siam. Cette liberté attire un
grand nombre d'Etrangers,.
dont le fejour eft
avantageux
aux Siamois pour le commerce
. D'ailleurs ils tiennent que
toute Religion eft bonne , &
Iainfi ils ne fe montrent con
traires à aucune , pourvû qu'
elle puiffe fubfifter avec les
Loix du Gouvernement. Ils
difent que le Ciel'eft comme
- un grand Palais , où pluſieurs
chemins vont aboutir, & qu'il
feroit difficile de déterminer
quel eft le meilleur. Comme
ils croyent la pluralité des
Dieux
GALANT 265
Dieux , ils ajoûtent qu'eftant
tous de grands Seigneurs , ils
exigent divers cultes , & veulent
eftre honorez en plufieurs
manieres. Cette indiférence
eſt cauſe qu'il eft
malaifé de les convertir. En
avouant que la Religion des
Chrétiens eft bonne , ils prétendent
que c'eſt eſtre témeraire
, que de rejetter les au
tres , & que puis qu'elles ont
toutes pour but d'honorer les
Dieux , il y a fujet de croire
qu'ils s'en contentent. Ils
ont des Idoles en grand
nombre , & leur figure ne
Octobre 1684. Z
266 MERCURE
furprend pas moins que leur
grandeur. Il y en a fur un
mefme Autel jufqu'à cinquante
ou foixante, de plus de
quarante pieds de haut. Elles
font faites de Brique & de
Pierre , & dorées par le dehors
. Dans les Maifons des
Sacrificateurs font des Galeries
, où l'on en voit trois &
quatre cens de diférentes figures
, toutes dorées , & d'un
grand éclat. Les Temples
qu'ils bâtiffent à ces Idoles,
font trés -fomptueux , folides
& à peu prés comme nos ‘Eglifes.
Les Portes en font doGALANT.
267
rées , le dedans eit peint , &
la lumiere y entre par des Feneftres
étroites & longues,
prifes dans l'épaiffeur du mur.
Les Idoles font fur l'Autel ,
qui eft dans le lieu le plus éloigné
de la Porte , & auquel
on monte par plufieurs degrez
en Amphitheatre . Prés
de ces Temples font les Convens
des Sacrificateurs , qui
ont leurs Dortoirs & leurs
Cellules , & qui vivent en
.commun. Ils ont auffi leurs
Cloiſtres , au milieu defquels
eft une Pyramide extrémement
haute, & toute brillante
Z ij
268 MERCURE
d'or. La coûtume eft de ren
fermer fous ces Pyramides
les cendres des grands Seigneurs.
Les Portugais ront
donné le nom de Talapoins
à ces Sacrificateurs ou Reli
gieux , qui font bien au nom .
bre de trente mille dans tout
le Pais. Leurs habits qui
font d'une toile jaune toute
fimple , ne diférent sen rien
de ceux du Peuple pour la fi
gure, finon qu'au lieu de Ca
faque ils portent comme un
Baudrier de toile rouge , qui
va de l'épaulé gauche cou
vrant l'eftomac jufqu'au câ
2
GALANT 269
leur
ré droit. Ils marchent pieds,
nus & tefte nue , & quoy
qu'ilshareçoivent
quantité
d'aumônes , & que les préfens
qu'on fait aux Idoles,
d'Erofes , de Ris & de Fruits,
appartiennent , ils ne
font qu'un repas par jour , &
il ne leur eft permis de manger
le foir qu'un peu de Fruit.
Ils prefchent le Peuple , l'in
ftruifent , & font des offrandes
& des facrifices à leurs
Dieux. Ces Sacrifices font
accompagnez
de Torches ,
de Fleurs , & de feux d'Artifice.
Entre ces Talapoins , il!
Z
iij
270 MERCURE
y en a qui font feulement
pour vivre en particulier.
Quelques - uns ont des fon
ctions qui regardent le Pu
blic ; & d'autres qu'on nomme
Sancrats , ont foin des .
Temples , & de faire obfer
ver les cerémonies. Ces der
niers qui font les plus réverez
de tous , font fous la Jurifdiction
d'un Sancrat , qui
eft toûjours un grand Perfonnage.
C'eft luy qui préfide
au Pagode du Roy , qui
eft à deux lieues de Siam.
Non feulement il eft respecté
du Prince , mais il a l'honneur
GALANT. 271
de s'affeoir auprés de luy
quand il luy parle , & fe contente
de luy faire une médiocre
inclination de tefte. Ces
Preftres font obligez de garder
la continence , mais comme
il leur eft permis de quitrer
la vie Religieufe quand ils
veulent , ils n'ont qu'à fe défaire
de leurs veftemens de
couleur jaune pour ſe marier.
Il y a auffi proche des principaux
Teples, des Maifons de
Religieufes, où font de vicilles
Filles rafées, & vcftuës de
blanc. Elles paffent les jours
a prier , & quand la retraite
Z
iiij
272
MERCURE
r
les ennuye, elles quittent l'habit
blanc . Les Siamois croyét
que l'ame furvit le corps .Cela
les oblige à fonger de leur
vivant aux befoins de l'autre
vie. Ils amaffent pour cela
tout ce qu'ils peuvent épar
gner d'argent , le cachent en
quelque lieu retiré, & comme
c'eft parmy eux un grand
facrilege que de dérober l'ar
gent des Morts , il fe perd
par là des fommes immenfes
qu'on n'ofe chercher. Cette
folle opinion n'eft pas fou
lement parmy le Peuple ; lesc
grands Seigneurs & les Prin
<
GALANT.27 3
ces fe pourvoyent auffi pour
l'avenir , mais fans cacher
leurs Tréfors . Ils font élever
des Pyramides , au pied defquelles
ils enfouiffent l'ar
gent qu'ils fe refervent , & les
Talapoins veillent à la garde
de ces Pyramides . Les Siamois
font fort magnifiques.
dans leurs Funérailles, & emer
ployent quelquefois une an
née entière à en faire les préparatifs
. Les Sépulchres font.
environnez de plufieurs
Tours quarrées , faites de
bois de Cyprez , & reveſtuës;
de Cartes de gros Papier de
274MERCURE
diférentes couleurs . Ils met
tent quantité de feux d'arti
fice au deffus des Tours , &
tout estant preft , une partie
des Talapoins fe rend au lieu
des Funérailles , tandis que
l'autre va querir le Corps , On
Eenferme dans une Biere ou
Quaiffe dorée , fur laquelle
s'éleve une Pyramide , ornée
de divers Ouvrages de menuiferie
auffi dorée . Quand le
Corps eft arrivé , on le tire de
la Quaiffe. On le met fur le
bucher , autour duquel les
Talapoins font plufieurs
tours , & pendant que les flâ
GALANT. 275
mes le confument on fait
jouer des feux d'artifice au
fon de quatité d'Inftrumens.
Le corps eftant brûlé , on en
ramaffe les cendres , & on:
les met repofer fous la Pyramide.
7
Les mariages entre les
Perfonnes riches fe font avec
beaucoup de magnificence,
mais fans qu'il y entre aucune
cerémonie de Religion :
Les Mariez mettent en commun
une fomme de deniers,
& ont toûjours la liberté de
fe féparer en partageant leurs .
Enfans. Ileft permis au Ma276
MERCURE
ry de prendre autant de Con
cubines qu'il veut , &zelles
doivent obeiffance
à la prev
miere Femme , dont les En
fans font feuls héritiers du
bien du Pere, ceux des Concubines
n'ayant prefque rien.
Les biens des Gens de con
dition font féparez en trois
parties aprés leur mort. Les
Talapoins en ont une, le Roy
Fautre , & la troifiéme eft
pour les Enfans . La Coûtu
me eft diférente parmy le
Peuple. Les Hommes acheg
tent leurs Femmes par quel
que préfent qu'ils font aux
GALANT 277
Peres. Ils ont mefine liberté
de les quitter , mais les divorces
ne fe font pas fans de
grandes cauſes. Les Enfans
partagent entr'eux également
le bien de leur Pere,
laiffant pourtant ordinairement
quelque chofe de plus
àl'Aîné. Onles met dans leur
bas âge auprés des Preftres &
Docteurs , pour apprendre à
lite & à écrire , & quand
leurs études font achevées, il
en demeure toûjours un
grand nombre dans la Communauté
de ces Talapoins.
Il y a beaucoup d'argent à
278 MERCURE
Siam. Celuy de la principale
Monnoye dont on s'y fert , &
qu'on appelle Ticals , eft fort
fin , & d'une figure preſque,
ronde , marquée au coin d
Prince. Les Ticals valent
trente- fept fols de noftre
Monnoye .Un Mayonvaut la
moitié d'un Tical.Un Foüan,
la moitié d'un Mayon , &
un Sampaya la moitié d'un
Foüan. Ils font ordinairement
leurs comptes par Cattis
d'argent. Chaque Cattis
vaut vingt Tayls , ou cent
quarante quatre livres , le
Tayl valant quelque chofe
GALANT. 279
de plus que fept francs.
plus de trois cens lieues de
longueur, du Septentrion au
Midy , & eft plus étroit de
F'Orient à l'Occident. Ila le
Pégu pour bornes au SeptenGALANT
239
trion ; la Mer du Gange au
Midy , le petit Etat de Malaca
au Couchant , & du
cofté d'Orient la Mer d'u
ne part , & de l'autre , les
Montagnes qui le féparent
de Camboye & de Laros ..
Ce Royaume qui s'étend
i jufque fous le dix - huitiéme
degré de latitude Septentrionale
, fe trouve comme
entre deux Mers , qui
luy ouvrent paffage à tous
les Pais voifins & cela
rend fa fituation fort avantagcuſe
, à cauſe de la grande
étendue de fes Coftes,
auli
240 MERCURE
-
#
des
qui ont cinq à fix cens
lieues de tour. Il eft partagé
en onze Provinces, auf
quelles le Roy
Gouverneurs , qu'il deftitue
comme il luy plaift . Siam
eft la principale , & donne
fon nom à tout le Royau
me , aufli-bien qu'à la Ville
Capitale , qui eft fituée furt
la belle & grande Riviere
de Menan. Elle vient du
fameux Lac de Chiamay ,
& porte les Vaiffeaux tous !
chargez jufqu'aux Portes de:
Siam , quoy que cette Ville
foit éloignée de la Mer de
plus
SGALANT. 241
plus de foixante lieuës . Elle
a de bonnes Murailles , &
trente mille Maifons ou environ
, avec un Château bien ,
fortifié. Elle eft d'ailleurs affcz
forte d'elle mefme eftant
bâtie fur les eaux con comme
2
Veniſe. Il en eſt peu dans
tout l'Orient où l'on voye
plus de Nations diférentes
affemblées. On y parle jufqu'à
vingt fortes de Langues.
Tout le Pais eft fertile ; &
ce qui contribue fort à cette
fertilité , ce font les inondations
des Rivieres , caufées
par des pluyes qui durent
·
Octobre 1684.
X
242 MERCURE
trois ou quatre mois , & qui
tiennent les Campagnes toutes
noyées. Plus l'inondation
eft grande , plus la recolte
eft heureuſe. Le Ris , qui eft
le Froment des Siamois, n'eft
jamais affez arrofé . Il croift
au milieu de l'eau , & les
Campagnes qui en font femées
, reffemblent plûtoſt à
des Marais , qu'à des Terres
cultivées avec la Charüe. Le
Ris a cette force , que quoy
qu'il y ait fix ou fept pieds
d'eau fur luy , il pouffe toûjours
fa tige au deffus , & le
tuyau qui la porte s'éleve &
GALANT. 243
G
croift à proportion de la hauteur
de l'eau qui couvre fon
Champ . Malgré la fertilité
dont je vous parle , il y a
beaucoup de terres négligées
faute d'Habitans , & mefme
par la pareffe des Siamois ,
qui n'aiment pas le travail .
Ces Plaines in cultes & les
épaiffes Forefts que l'on voit
fur les Montagnes , fervent
de retraite aux Eléphans , aux
Tygres , aux Boeufs & Vaches
fauvages , aux Rinocérots
, & autres Beftcs . Le
Pais eft fort abondant en
Fruits, dont les meilleurs font
X ij
244MERCURE
le Durion , qui a la figure d'un
Melon ordinaire , & la peau
fort dure & raboteufe, & dans
Po
ouver
lequel , quand on
ОРГА
(190
(ce qu'il faut faire avec force )
on trouve des morceaux d'une
chair tres-blanche & délicate
, enfermée dans de petites
cellules , & dont le gouſt
paffe tour ce que nous avons
de meilleur en Europe ; les
Jacques, qui eftant gros.comme
nos Citrouilles , renferment
dans leur écorce une
chair jaunâtre & ferme , d'un
gouft aigre-doux fort agreable
; les Mangonftans, qui dans
GALANT. 245
une écorce toute unie , d'un
rouge enfoncé par le dehors,
mais plus clair par le dedans,
renferment une liqueur &
une chair femblable à celle
de l'Orange , dont elles ont
la groffeur , mais qui plaiſt
beaucoup davantage au goût,
la Manque, qui eft de la groffeur
dune Poire de Bon Chrérien
, & dont la couleur eft
jaune par le dehors , & rouge
parle dedans, & enfin l'Areca.
Ce dernier Fruit eft de la .
figure d'une groffe Prune.
Son écorce . renferme plu
fieurs filets, où fe trouve une
20
X iij
246 MERCURE
Noix affez dure , qui reffem?
ble à celle d'une Mufcade
Le gouſt en eft acre , mais
elle fortifie
l'eftomac.Les Siamois
, & les autres Peuples du
mefme Climat, ufent preſque
à toute heure de cet Areca ,
qu'ils eftimét fouverain pour
la fanté , à caufe qu'il aide la
digeftion
, & corrige l'humidité
de leurs alimens ordinaires
, qui font le Risle
Poiffon , les Fruits , & l'eau
toute pure pour leur boiſſon.
Les Riches comme les Pau
vres font occupez tout le jour
à mâcher ce Fruit ; & quand
14 X
GALANT. 247
1
ils fe rencontrent , le premier
acte de civilité eft de fe préfenter
l'un à l'autre l'Areca,
& de lle mâcher auffi - toft.
Les Siamois font olivâtres , &
non pas noirs , quoy qu'ils
foient fous la Zone torride.
Ils ont le nez court , &
font la plupart affezubien
faits. Leur naturel eft fort
doux , & affable aux Etrangers
. rs. Leur grande maxime
eft le repos , ils n'employent
au travail que leurs Efclaves ,
& une pauvreté tranquille
leur plaift beaucoup plus.
qu'une abondance de biens
X iiij.
248 MERCURE
accompagnée d'inquiétude.
Auffi leurs Habits , leurs .
Meubles , leurs Maiſons , &
leur
nourriture marquent
cette pauvreté. Ils vont toû
jours pieds & teftes nuës.
Les Grands, & les plus aifez ,
vont par terre fur des Elé
phans , & par eau dans des
Barques qui font fort comniodes
. Leurs Habits ne
confiftent qu'en une Etofe
deliée , toute
blanche , ou
marquée de Fleurs vives de
diférentes couleurs . Ils s'en
envelopent tout le corps ,
& lors qu'ils vont par la Ville,
GALANT 249
ils fe couvrent les épaules
d'une Cafaque de toile légere
, & stranſparente , qui
defcendo jufqu'au genouil.
Les Manches en font cour
tes , mais larges. Les Femmes
font prefque veftües comme
les Hommes . Ils fe rafent les
cheveux , s'arrachent la barbe
, & fe lavent fort fouvent
avec des eaux parfumées . Ils
font parez d'Etofes de foye
en broderie d'or , dans les
Affemblées de cerémonie .
Les Maifons du commun ,
deleulement
de bois
&
de feuilles , avec des murail
250 MERCURE
les de Cannes jointes enfemble
, font pofées fur des Piliers
élevez , qui les garantif
fent des inondations ordinaires
du Pais . Les Perfonj
nes riches ont des Baftimens
alug
de brique , & couverts de
tuiles . Tous leurs Meubles
ne confiftent qu'en quelques
Tapis & des Couffins.
Sieges , Tables, Lits , Tapif
feries , Cabinets , Peintures,
tout cela n'eft point de leur
ufage. Quoy que le Ris &
les Fruits foient leur nourri
ture, ils ne manquent ny de
Poules, ny de Boeufs, ny de
GALANT 251
pas fi fuper
Gibier ; mais eftant perfua
dez que c'eft faire mal que
d'ofter la vie aux Animaux,
ils n'en mangent point pour
l'ordinaire . Si d'autres les
tüent , ils font relevez de
leurs fcrupules , & croyent
en pouvoir manger fans crime.
Ils ne font
ftitieux pour le Poiffon, parce
qu'eftant, tiré des Filets , il
meurtcomme de luy mefme.
Les Siamois n'ont aucuns
exercices pour la Dance ,pour
les Armes , ny pour monter
à Cheval. Ils ne fçavent ce
que c'eft que Philofophie, au
252 MERCURE
Mathématiques. Leur Theo
logie confifte en quelques
Fables , & toute leur feience
eft à bien écrite , & àfçavoir
les Loix du Gouvernement
,
& de la Juftice. L'expérience
de divers Remedes pour les
maladies communes
, fait
toute leur Medecine
quand ces Remedes manquent
d'opérer , ils ont recours
à la Magie , fe fervant
de Pactes , de Billets , & de
Figures. Ils écrivent comme
nous de la gauche à la droite
, mais feulement avec du
crayon. Leur Papier eftant
: ར་
&
бы GALANT 253
trop foible , on le colle à une
ou deux autres feuilles pour
le foûtenir. Un grand Livre
n'eft fouvent qu'une feule
feuille de Papier de plufieurs
aunes de long , qu'on plie &
replie à la maniere de nos
Paravents . Tout l'Etat eft
Monarchique , & le Gouver
nement affez bien reglé. Le
Roy eft fort abfolu . Dans
les occafions les plus importantes
, il fait part de fes def
feins à quelques- uns des plus
grands Seigneurs , qu'on ap-
Felle Mandarins . Ceux - cy
aflemblent d'autres Officiers
254 MERCURE
leurs inférieurs , aufquels ils
communiquent ce qu'il leur
a propofé , & tous enfemble
concertent leur réponſe ou
remontrance. Il y a tel égard
qu'il veut , & diftribuant les
Charges felon le mérite , &
non felon la naiffance , il les
oſte ſur la moindre faute que
ceux qui en font pourveus
commettent. Il ne fe montre
prefque jamais au Peuple.
Les grands Seigneurs
mefme le voyent rarement.
Ils luy parlent à genoux les
mains jointes élevées fur
leurs teftes, & tous courbez
GALANT. 255
contre terre , fans ofer l'envifager.
Ils le qualifient
Roy
des Roys , Seigneur
des Seigneurs
, le Maiftre des Eaux,
le Tout-puiffant de la Terre,
le Dominateur
de la Mer,
l'Arbitre
du bonheur
& de
l'infortune
de fes Sujets. Son
Train eft fort magnifique
, &
fa Garde compofée
de trois
cens Hommes
.
Reyne , il a un grand nombre
de Concubines
qu'on
choifit entre les plus belles
Filles du Pais. Il fe laiffe voir
ordinairement
deux fois l'année
, l'une fur terré , & l'autre
Outre la
256 MERCURE
fur l'eau. Quand il va fe promener
fur la Riviere , la Galere
qui le porte eſt éclatante
de l'or le plus fin. On
y éleve un Trône fuperbe,
où ce Prince paroift revestu
d'Habits précieux, ayant une
Couronne toute d'or , garnie
de fins Diamans . A cette
Couronne pendent deux Aîles
d'or , qui luy batent les
épaules. Tous les Seigneurs
& les Officiers le fuivent,
chacun dans une Galere , parée
à proportion de ſes Biens
& de la Charge . Ces Galeres,
dorées par dedans & par deGALANT
257
hors , font le plus fouvent au
nombre de quatre cens , &
portent chacune trente ou
quarante Rameurs , dont
quelques - uns ont les bras
& les épaules dorées . Les
Rivages font bordez des Peuples
qui accourent en foule,,
& qui font retentir l'air de
cris d'allégreffe . Lors qu'il
fe montre par terre , deux
cens Eléphans paroiffent d'a--
bord. Ils portent chacun
-trois Hommes armez , &
font fuivis de Joueurs d'Inf--
trumens , de Trompetes , &
-de mille Soldats à pied . Les
Octobre 16844- Y
258 MERCURE
grands . Seigneurs du Païs
viennent apres, & il y en a
quelques uns qui ont 80; ou
1oo . Hommes à leur fuire. En
fuite on voit deux cens Soldats
du Japon , qui préce
dent ceux dont ifa Garde eft
compofée , puis fes Chevaux
de main , & fes Eléphans , &
apres les Officiers de fa Cour,
portant tous des Fruits , ou
quelqu'autre chofe que l'on
préfente aux Idoles . Derriere
eux marchent encore quelques
grands Seigneurs avec
des Couronnes fur leurs tef
tes. L'un dieux porte LE
for micro
GALANT 2591
tendard du Roy , & l'autre
une Epée qui repréfente la
JufticemoCePrince paroift
apres eux, porté fur un Elé
phant dans une Tour toute
éclatante de Pierreries . Cer:
Eléphant eft environné de
Gens qui luy portent des Pa
rafols, & fuivy du Prince qui
doit fucceder. Les Femmes :
du Roy fuivent auffi fur des
Eléphans, mais dans de petits ;
Cabinets fermez , qui ne les
Jaiffent point voir. Six cens
Soldats ferment ce Cortége,,
qui cft ordinairement de
quinze ou feize mille Hom-
C.
Yij
260 MERCURE
mes. Le fruit qu'on remporte
de ces Ceremonies, eft
de maintenir le Peuple dans.
la vonération de la Majefté
Royale . Quand le Roy eſt
mort , le plus âgé de fes Freres
luy fuccede, & les autres.
apres luy. S'il n'a point de
Freres, c'eft l'aîné des Fils, &
jamais les Filles . L'accés eft
facile aux Etrangers dans.
tout ce Royaume , foit pour
4
s'y établir , foit pour y faire
trafic. On ne les gefne en
aucune chofe, pourveu qu'ils.
ne faffent rien contre l'Etat.
Pour prévenir les deførdres
HGALANT 261
qu'ils pourroient caufer , on
donne à chaque Nation un.
peu confidérable , une Chef
qui en eft, & qui doit répondre
de tous ceux de fon Païs,.
avec un Seigneur de la Cour,
2 ou un Officier du Roy , qui
eft commele Protecteur particulier
de la Nation . C'eft à
ce Seigneur, ou Officier, que
doit s'adreffer ce Chef , foit:
pour les Requeftes qu'il veut
présenter au Prince, foit pour
les Affaires du Commerce..
D'ailleurs , les Canaux que
forme la Riviere , partageant
La Ville en plufieurs. Illes,
262 MERCURE
on a foin de placer chaque
Nation en quelque Iſle ou
Quartier féparé , ce qui empelche
les diférens qu'excite
fouvent le mélange des Nations
qui ont des antipaties
naturelles . On oblige encore
tous les Etrangers qui s'établiffent
à Siam , de renouveller
tous les ans le Serment
de fidelité qu'ils jurent au
Roy. Le jour de cette cerémonie
cft folemnel . Tous les
Officiers de la Couronne y
affiftent.LeRoy montéfur un
Trône reçoit ce Serment,que
chacun luy prefte felon for
GALANT. 263
mng , aprés quoy on leur donne
à boire d'une Eau qu'ils
nomment Eau de jurément.
Ils l'eftiment Sainte . Les Sa-
- crificateurs
des Idoles qui la
préparent avec des cerémonies
remplies de fuperftition
,
tiennent la pointe d'une Epée
dans cette Eau , & lancent
plufieurs imprécations
contre
les Parjures, dans la croyace
que s'ils ne promettent
pas fidelité avec un coeur fincere
, ils en feront fuffoquez
dés le mefme inftant.
Il n'y a point de Païs où
L'exercice de toutes fortes de
264 MERCURE
Religiós foit plus permis qu'à
Siam. Cette liberté attire un
grand nombre d'Etrangers,.
dont le fejour eft
avantageux
aux Siamois pour le commerce
. D'ailleurs ils tiennent que
toute Religion eft bonne , &
Iainfi ils ne fe montrent con
traires à aucune , pourvû qu'
elle puiffe fubfifter avec les
Loix du Gouvernement. Ils
difent que le Ciel'eft comme
- un grand Palais , où pluſieurs
chemins vont aboutir, & qu'il
feroit difficile de déterminer
quel eft le meilleur. Comme
ils croyent la pluralité des
Dieux
GALANT 265
Dieux , ils ajoûtent qu'eftant
tous de grands Seigneurs , ils
exigent divers cultes , & veulent
eftre honorez en plufieurs
manieres. Cette indiférence
eſt cauſe qu'il eft
malaifé de les convertir. En
avouant que la Religion des
Chrétiens eft bonne , ils prétendent
que c'eſt eſtre témeraire
, que de rejetter les au
tres , & que puis qu'elles ont
toutes pour but d'honorer les
Dieux , il y a fujet de croire
qu'ils s'en contentent. Ils
ont des Idoles en grand
nombre , & leur figure ne
Octobre 1684. Z
266 MERCURE
furprend pas moins que leur
grandeur. Il y en a fur un
mefme Autel jufqu'à cinquante
ou foixante, de plus de
quarante pieds de haut. Elles
font faites de Brique & de
Pierre , & dorées par le dehors
. Dans les Maifons des
Sacrificateurs font des Galeries
, où l'on en voit trois &
quatre cens de diférentes figures
, toutes dorées , & d'un
grand éclat. Les Temples
qu'ils bâtiffent à ces Idoles,
font trés -fomptueux , folides
& à peu prés comme nos ‘Eglifes.
Les Portes en font doGALANT.
267
rées , le dedans eit peint , &
la lumiere y entre par des Feneftres
étroites & longues,
prifes dans l'épaiffeur du mur.
Les Idoles font fur l'Autel ,
qui eft dans le lieu le plus éloigné
de la Porte , & auquel
on monte par plufieurs degrez
en Amphitheatre . Prés
de ces Temples font les Convens
des Sacrificateurs , qui
ont leurs Dortoirs & leurs
Cellules , & qui vivent en
.commun. Ils ont auffi leurs
Cloiſtres , au milieu defquels
eft une Pyramide extrémement
haute, & toute brillante
Z ij
268 MERCURE
d'or. La coûtume eft de ren
fermer fous ces Pyramides
les cendres des grands Seigneurs.
Les Portugais ront
donné le nom de Talapoins
à ces Sacrificateurs ou Reli
gieux , qui font bien au nom .
bre de trente mille dans tout
le Pais. Leurs habits qui
font d'une toile jaune toute
fimple , ne diférent sen rien
de ceux du Peuple pour la fi
gure, finon qu'au lieu de Ca
faque ils portent comme un
Baudrier de toile rouge , qui
va de l'épaulé gauche cou
vrant l'eftomac jufqu'au câ
2
GALANT 269
leur
ré droit. Ils marchent pieds,
nus & tefte nue , & quoy
qu'ilshareçoivent
quantité
d'aumônes , & que les préfens
qu'on fait aux Idoles,
d'Erofes , de Ris & de Fruits,
appartiennent , ils ne
font qu'un repas par jour , &
il ne leur eft permis de manger
le foir qu'un peu de Fruit.
Ils prefchent le Peuple , l'in
ftruifent , & font des offrandes
& des facrifices à leurs
Dieux. Ces Sacrifices font
accompagnez
de Torches ,
de Fleurs , & de feux d'Artifice.
Entre ces Talapoins , il!
Z
iij
270 MERCURE
y en a qui font feulement
pour vivre en particulier.
Quelques - uns ont des fon
ctions qui regardent le Pu
blic ; & d'autres qu'on nomme
Sancrats , ont foin des .
Temples , & de faire obfer
ver les cerémonies. Ces der
niers qui font les plus réverez
de tous , font fous la Jurifdiction
d'un Sancrat , qui
eft toûjours un grand Perfonnage.
C'eft luy qui préfide
au Pagode du Roy , qui
eft à deux lieues de Siam.
Non feulement il eft respecté
du Prince , mais il a l'honneur
GALANT. 271
de s'affeoir auprés de luy
quand il luy parle , & fe contente
de luy faire une médiocre
inclination de tefte. Ces
Preftres font obligez de garder
la continence , mais comme
il leur eft permis de quitrer
la vie Religieufe quand ils
veulent , ils n'ont qu'à fe défaire
de leurs veftemens de
couleur jaune pour ſe marier.
Il y a auffi proche des principaux
Teples, des Maifons de
Religieufes, où font de vicilles
Filles rafées, & vcftuës de
blanc. Elles paffent les jours
a prier , & quand la retraite
Z
iiij
272
MERCURE
r
les ennuye, elles quittent l'habit
blanc . Les Siamois croyét
que l'ame furvit le corps .Cela
les oblige à fonger de leur
vivant aux befoins de l'autre
vie. Ils amaffent pour cela
tout ce qu'ils peuvent épar
gner d'argent , le cachent en
quelque lieu retiré, & comme
c'eft parmy eux un grand
facrilege que de dérober l'ar
gent des Morts , il fe perd
par là des fommes immenfes
qu'on n'ofe chercher. Cette
folle opinion n'eft pas fou
lement parmy le Peuple ; lesc
grands Seigneurs & les Prin
<
GALANT.27 3
ces fe pourvoyent auffi pour
l'avenir , mais fans cacher
leurs Tréfors . Ils font élever
des Pyramides , au pied defquelles
ils enfouiffent l'ar
gent qu'ils fe refervent , & les
Talapoins veillent à la garde
de ces Pyramides . Les Siamois
font fort magnifiques.
dans leurs Funérailles, & emer
ployent quelquefois une an
née entière à en faire les préparatifs
. Les Sépulchres font.
environnez de plufieurs
Tours quarrées , faites de
bois de Cyprez , & reveſtuës;
de Cartes de gros Papier de
274MERCURE
diférentes couleurs . Ils met
tent quantité de feux d'arti
fice au deffus des Tours , &
tout estant preft , une partie
des Talapoins fe rend au lieu
des Funérailles , tandis que
l'autre va querir le Corps , On
Eenferme dans une Biere ou
Quaiffe dorée , fur laquelle
s'éleve une Pyramide , ornée
de divers Ouvrages de menuiferie
auffi dorée . Quand le
Corps eft arrivé , on le tire de
la Quaiffe. On le met fur le
bucher , autour duquel les
Talapoins font plufieurs
tours , & pendant que les flâ
GALANT. 275
mes le confument on fait
jouer des feux d'artifice au
fon de quatité d'Inftrumens.
Le corps eftant brûlé , on en
ramaffe les cendres , & on:
les met repofer fous la Pyramide.
7
Les mariages entre les
Perfonnes riches fe font avec
beaucoup de magnificence,
mais fans qu'il y entre aucune
cerémonie de Religion :
Les Mariez mettent en commun
une fomme de deniers,
& ont toûjours la liberté de
fe féparer en partageant leurs .
Enfans. Ileft permis au Ma276
MERCURE
ry de prendre autant de Con
cubines qu'il veut , &zelles
doivent obeiffance
à la prev
miere Femme , dont les En
fans font feuls héritiers du
bien du Pere, ceux des Concubines
n'ayant prefque rien.
Les biens des Gens de con
dition font féparez en trois
parties aprés leur mort. Les
Talapoins en ont une, le Roy
Fautre , & la troifiéme eft
pour les Enfans . La Coûtu
me eft diférente parmy le
Peuple. Les Hommes acheg
tent leurs Femmes par quel
que préfent qu'ils font aux
GALANT 277
Peres. Ils ont mefine liberté
de les quitter , mais les divorces
ne fe font pas fans de
grandes cauſes. Les Enfans
partagent entr'eux également
le bien de leur Pere,
laiffant pourtant ordinairement
quelque chofe de plus
àl'Aîné. Onles met dans leur
bas âge auprés des Preftres &
Docteurs , pour apprendre à
lite & à écrire , & quand
leurs études font achevées, il
en demeure toûjours un
grand nombre dans la Communauté
de ces Talapoins.
Il y a beaucoup d'argent à
278 MERCURE
Siam. Celuy de la principale
Monnoye dont on s'y fert , &
qu'on appelle Ticals , eft fort
fin , & d'une figure preſque,
ronde , marquée au coin d
Prince. Les Ticals valent
trente- fept fols de noftre
Monnoye .Un Mayonvaut la
moitié d'un Tical.Un Foüan,
la moitié d'un Mayon , &
un Sampaya la moitié d'un
Foüan. Ils font ordinairement
leurs comptes par Cattis
d'argent. Chaque Cattis
vaut vingt Tayls , ou cent
quarante quatre livres , le
Tayl valant quelque chofe
GALANT. 279
de plus que fept francs.
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Résumé : Description du Royaume & de la Cour de Siam, avec les moeurs des Habitans de ce grand Etat, [titre d'après la table]
Le Royaume de Siama s'étend sur plus de trois cents lieues du nord au sud et est bordé par le Pégu au nord, la mer du Gange au sud, le petit État de Malaca à l'ouest, et les montagnes à l'est, qui le séparent de la Camboye et de Laros. Situé jusqu'au dix-huitième degré de latitude septentrionale, le royaume est avantageusement situé entre deux mers, facilitant les échanges avec les pays voisins grâce à l'étendue de ses côtes, qui mesurent cinq à six cents lieues de tour. Le royaume est divisé en onze provinces gouvernées par des gouverneurs nommés par le roi. La province de Siam est la principale et donne son nom au royaume ainsi qu'à la ville capitale, située sur la rivière de Menan, qui provient du lac de Chiamay et permet aux vaisseaux de naviguer jusqu'aux portes de Siam, malgré la distance de plus de soixante lieues de la mer. La capitale est bien fortifiée et construite sur l'eau, semblable à Venise, et abrite une grande diversité de nations parlant jusqu'à vingt langues différentes. Le pays est fertile grâce aux inondations causées par les pluies durables de trois à quatre mois, qui noient les campagnes et favorisent la culture du riz, le principal aliment des Siamois. Malgré cette fertilité, de nombreuses terres restent incultes faute de main-d'œuvre ou par la paresse des habitants. Les plaines et forêts servent de refuge à divers animaux sauvages. Le royaume est riche en fruits, notamment le durion, les jacquiers, les mangoustans, la manque et l'areca, ce dernier étant utilisé pour ses propriétés digestives et socialement important dans les échanges de civilité. Les Siamois sont de peau olivâtre, ont un nez court et un naturel doux et affable. Ils valorisent le repos et délèguent le travail à leurs esclaves. Leur mode de vie est marqué par une pauvreté tranquille, et ils se vêtent simplement, souvent pieds nus. Les maisons sont construites sur pilotis pour se protéger des inondations. La nourriture principale est le riz et les fruits, bien que la viande soit consommée occasionnellement. Les Siamois n'ont pas d'exercices physiques ou intellectuels spécifiques et leur médecine repose sur des remèdes traditionnels et la magie. Le gouvernement est monarchique et bien régulé, avec un roi absolu qui consulte parfois les grands seigneurs pour les décisions importantes. Le roi se montre rarement au peuple et est entouré d'une garde de trois cents hommes. Il a de nombreuses concubines et se déplace de manière majestueuse, soit par terre avec des éléphants, soit par eau avec des galères ornées. Les cérémonies royales visent à maintenir la vénération du peuple pour la majesté royale. À la mort du roi, son frère aîné ou son fils aîné lui succède, jamais une fille. Le royaume est ouvert aux étrangers, qui peuvent s'y établir ou commercer librement, à condition de respecter l'État. Chaque nation étrangère a un chef et un protecteur particulier pour prévenir les désordres. Les étrangers doivent renouveler annuellement leur serment de fidélité au roi lors d'une cérémonie solennelle. Le royaume permet la pratique de toutes les religions, attirant ainsi de nombreux étrangers dont la présence est bénéfique pour le commerce. Les Siamois croient en une pluralité de dieux et estiment que chaque divinité exige des cultes différents. Cette diversité rend difficile leur conversion à d'autres religions. Ils reconnaissent la validité de la religion chrétienne mais refusent de rejeter les autres croyances, estimant que toutes honorent les dieux. Les Siamois possèdent de nombreuses idoles de grande taille, souvent dorées et placées dans des temples somptueux et solides, similaires aux églises. Ces temples comportent des galeries avec des idoles de diverses figures et des portes dorées. Les sacrifices aux dieux sont accompagnés de torches, de fleurs et de feux d'artifice. Les Talapoins, ou sacrificateurs, sont nombreux et portent des habits jaunes distinctifs. Ils vivent en communauté, jeûnent souvent et se consacrent à la prière et aux offrandes. Les femmes religieuses, vêtues de blanc, peuvent quitter leur vie monastique à leur convenance. Les Siamois croient en la survie de l'âme après la mort et amassent des trésors pour l'au-delà. Les funérailles sont magnifiques et durent parfois une année entière, avec des cérémonies élaborées et des feux d'artifice. Les mariages parmi les riches sont somptueux mais sans cérémonies religieuses. Les biens sont partagés entre les Talapoins, le roi et les enfants après la mort du propriétaire.
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6
p. 245
III.
Début :
Mercure, j'avouë avec toy, [...]
Mots clefs :
Mer, Flux et reflux
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texteReconnaissance textuelle : III.
favoué avec toy,
Et iene fçauraism'endéfendre,
*QuonnapuA j-ttfquicy comprendre
Delà Merl'immuableloy;
Au moins aùoiieru-tu, je croy, Que je puis biensansmeméprendre
Dire, quand j'ay peineatentendre,
Queceft Flux&: Refluxpourmov.
L'HEROÏNE,de Dormais
Et iene fçauraism'endéfendre,
*QuonnapuA j-ttfquicy comprendre
Delà Merl'immuableloy;
Au moins aùoiieru-tu, je croy, Que je puis biensansmeméprendre
Dire, quand j'ay peineatentendre,
Queceft Flux&: Refluxpourmov.
L'HEROÏNE,de Dormais
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7
p. 245-246
IV.
Début :
Pourquoy, Catin, sur cette Enigme [...]
Mots clefs :
Flux et reflux, Énigme, Mer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IV.
IV.
Ottrqttoy, Catift,sur cette Enlvme
Tenez-vousfilong-tempsvostreespritat-
..tAchh -
Puis que lelèns en ejf caché
JMefmealefpnttesublime,
Vwsriy con/ioiflrez. pas plusctair
Quai* Flux& Reflux de laMen
L'HERMAPHRODITE.
Ottrqttoy, Catift,sur cette Enlvme
Tenez-vousfilong-tempsvostreespritat-
..tAchh -
Puis que lelèns en ejf caché
JMefmealefpnttesublime,
Vwsriy con/ioiflrez. pas plusctair
Quai* Flux& Reflux de laMen
L'HERMAPHRODITE.
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8
p. 102-103
SONNET DE Mr D'ABBATIA, Qui remporta la Violete.
Début :
D'Un bonheur apparent les fragiles appas [...]
Mots clefs :
Bonheur, Appas, Vagabonds, Mer, Espoir, Calme
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texteReconnaissance textuelle : SONNET DE Mr D'ABBATIA, Qui remporta la Violete.
SONNET
DE MAD'ABBATIA ,
Qui remporta la Violete .
Un bonheur apparent les fra-'
D
giles
appas
Entrainoientaleur gré mon ame vaga
bonde;
l'ay voguéjusqu'icy furune Merprofonde,
Etj'ay trouvé par tout des écueils fur
mespas.
Sa
Le Ciel m'a préfervé de mille affreux
trépas
GALANT. 103
C'est en luyfeul auffi que mon espoirfe
fonde.
Depuis qu'il m'a fait voir les vanitez
du Monde,
Fe le vois à toute heure, & je ne lefuis
pas.
Se
Dans ce funefte état ma déplorable vie
De troubles violens fut toujours pour-
Suivie,
Mais le calme à la fin vient de m'eftre
rendu.
$2
Seigneur, je le vois bien, tabonté me
l'envoye,
C'est pour aller au Ciel une agréable
voye.
Quiconque efpere en Dieu n'eft
jamais confondu.
DE MAD'ABBATIA ,
Qui remporta la Violete .
Un bonheur apparent les fra-'
D
giles
appas
Entrainoientaleur gré mon ame vaga
bonde;
l'ay voguéjusqu'icy furune Merprofonde,
Etj'ay trouvé par tout des écueils fur
mespas.
Sa
Le Ciel m'a préfervé de mille affreux
trépas
GALANT. 103
C'est en luyfeul auffi que mon espoirfe
fonde.
Depuis qu'il m'a fait voir les vanitez
du Monde,
Fe le vois à toute heure, & je ne lefuis
pas.
Se
Dans ce funefte état ma déplorable vie
De troubles violens fut toujours pour-
Suivie,
Mais le calme à la fin vient de m'eftre
rendu.
$2
Seigneur, je le vois bien, tabonté me
l'envoye,
C'est pour aller au Ciel une agréable
voye.
Quiconque efpere en Dieu n'eft
jamais confondu.
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Résumé : SONNET DE Mr D'ABBATIA, Qui remporta la Violete.
Le poète décrit un parcours spirituel marqué par les dangers terrestres. Après avoir été attiré par les apparences trompeuses, il trouve refuge en Dieu. Sauvé de nombreux périls, il place désormais son espoir en Dieu, qui lui a révélé les vanités du monde. Il trouve la paix grâce à la bonté divine et affirme que ceux qui espèrent en Dieu ne sont jamais déçus.
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9
p. 52-92
Relation de tout ce qui s'est passé à Tripoly. [titre d'après la table]
Début :
J'ay ramassé avec soin toutes les Lettres qui parlent de [...]
Mots clefs :
Tripoli, Flotte, Amiral, Marquis, Chaloupes, Muraille, Vaisseaux, Armée, Guerres, Charles Quint, Turcs, Gouvernement, Grand seigneur, Forteresse, Mer, Bombardement, Galiotes, Ennemis, Bombes, Port, Cavalerie, Lieutenant, Funeste, Marchands, Otages, Trésors, Diamant, Joyaux, Argent, Ornements, Signature de paix, Blessés
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Relation de tout ce qui s'est passé à Tripoly. [titre d'après la table]
J'ay ramaffé avec foin tou
tes les Lettres qui parlent
de l'affaire de Tripoli, afin de
vous en donner uneRelation
plus ample que celles qui ont
efté veuës ; c'est ce que je fais
toûjours , quand jay à traiter
quelque matiere importante
. La Flote commandée
par M. le Maréchal d'EGALANT.
53
ftrées Vice-Amiral de Fran
ce , eftant partie le 17. de
Juin de l'Ifle de Lampedouze
, arriva le 19. devant Tripoli
, où M. le Marquis
d'Anfreville croifoit avecM.
de Nefmond. L'on moüilla
avec un tres-beau temps, environà
deux lieues au large
de la Ville ; mais lefond s'étant
trouvéfort méchant,M.
de Tourville, fuivy de quelques
Chaloupes armées , alla
la nuit pour fonder jufque
fous les Murailles de Tripoli
; & ayant trouvé un plus
beau fond , M. d'Anfreville
E iij
54 MERCURE
leva l'Ancre , & alla moüiller
avec un autre Vaiffeau à
une lieuë de la Ville . Enfui
te le refte de l'Armée appareilla
pour venir moüiller
fur la mefme ligne. L'on
ne fçauroit découvrir que
les Murailles & les Fortereffes
, parce que la Ville eft
baffe , auffi bien que toute la
Cofte , qui eft fi dangereufe
, qu'il y a eu quelques-uns
de leurs Vaiffeaux qui s'y
font perdus. Cette Ville
qu'on appelle Tripoli de
Barbarie , eft grande , fort
ancienne , & la Capitale
f
1
GALANT. 55
d'un Royaume de ce nom .
Elle a efté baſtie par les Romains
fous le Régne de Trajan
, dont on voit encore diverfes
antiquitez. Elle porte
le nom de Tripoli , à caufe
de trois grands Ecueils ou
Rochers à fleur d'eau , qui
font à l'entrée de fon Port.
Elle a efté aux Genois qui
en furent chaffez par les Efpagnols.
Ce fut Dom Pedro
Navarro qui la prit en
1503. Ce Capitaine Efpagnol
eft celuy qui s'eſt ſignalé
dans les Guerres que
nous avons eues en Italie..
F iiij
56 MERCURE
L'Empereur Charles Quint,
donna Tripoli aux Chevaliers
de Jerufalem en 1525.
aprés qu'ils eurent perdu l'Ifle
de Rhodes
en 1522. Sinam
Bafla & Dragut Amiraux
de Soliman Empereur des
Turcs, ayant affiegé Malthe
inutilement , prirent Tripoli
en 1551. avec une Armée
Navale de cent cinquante
Vaiffeaux. Les Turcs en
eftant les maiſtres , en firent
un Gouvernement , où ils
envoyerent un Bacha ; mais
les Peuples s'eftant apperceus
que ces Bachas qui n'y
GALANT. $7
demeuroient que trois ou
quatre ans , emportoient des
fommes confiderables , ce
qui leur eſtoit d'un grand
>
préjudice
de ce dangereux Gouvernement
& fe mirent fur le
pied de Republique , commandée
par un d'entr'eux,
comme Tunis & Alger , ce
qui s'eft maintenu jufqu'à
prefent fous la protection du
Grand Seigneur. La principale
de leurs Fortereffes , &
qui avance le plus dans la
mer , s'appelle le Mandry.
C'est une groffe Tour gars'affranchirent
58 MERCURE
nie de Canon , & bien bâtie.
Il y en a plufieurs autres
fur le bord de la Mer.Le
Corps de la Place eft caché
par deux grands Baſtions
affez forts , fur lesquels il y
a plufieurs embrafeures . On
y compte foixante quatre
pieces de Canon en batterie.
L'Etat eft affez grand
entre la Mer & le Royaume
de Tunis , mais il y a peu
de Villes. Outre une premiére
Ville de Tripoli auffi
en Afrique , nommée Tripoli
Vecchio , qui eft l'ancienne
Sabrata fur la Mer MediterGALANT.
59
ranée , & dont l'air eft fi
mauvais , qu'elle eft prefque
demeurée fans Habitans , il
fe trouve encore deux autres
Villes de ce mefme
nom , qui appartiennent au
Turc. L'une eft Tripoli de
Natolie , Ville de la Turquie
d'Afie fur la Mer noire , &
l'autre Tripoli de Surie , Ville
& Port de Mer d'Afie, fur
la Mediterranée .
M. le Maréchal d'Eftrées.
ayant mouillé devant Tripoli
, & le mauvais temps
ne permettant pas d'abord
de rien entreprendre , on fe
60 MERCURE
contenta d'envoyer toutes
les nuits quelques Chaloupes
en garde , avec d'autres
petits Baftimens , où les Genéraux
s'embarquerent pour
reconnoiftre l'entrée du
Port , & faire prendre un
Plan de la Place qui fuft regulier.
Cela ſe fit juſqu'au 22 .
de Juin , que l'on donna ordre
aux cinq Bombardes
de fe préparer. Les Capitaines
firent démâter leurs
Huniers , & mirent leurs
Mortiers en place. Les
Chaloupes des Vaiffeaux de
Guerre allerent moüiller
GALANT. 61
des Ancres à portée de Canon
de la Ville , afin de ſe
pouvoir haler fur ces Ancres
pour tirer. On travailloit
avec une extréme diligence
lors qu'on découvrit fur la
Cofte trois Galiotes à Rames
, commandées par M.
le Motheux . M. du Mené,
& M. de Septemes qui
avoient quitté l'Armée par
ordre la
rejoignirent ce
mefme jour , & fournirent
des
détachemens pour le
foir. Ils furent compoſez de
quatorze grandes Chaloupes
à Rames ; des trois Ga
62 MERCURE
liotes , & de plufieurs autres
Baſtimens pour le ſervice
des Bombardes , qui commencerent
àfe haler fur les
huit heures du foir. M. de
Tourville qui commandoit
l'attaque , fit pofter les Baſtimens
armez à l'entrée du
Port , pour empefcher les
entrepriſes des Ennemis , &
les Galiotes à Bombes eftant
poftées à l'endroit marqué,
commencerent de jetter des
Bombes dans la Ville vers
les dix heures de ce mefme
foir. M. de Landoüillet,
Commiffaire Genéral , &
GALANT. 63
commandant une Compagnie
de Bombardiers , & M.
de Pointy commandant les
Galiotes à Bombes , avoient
fi bien mis toutes chofes en
état , qu'elles réüffirent comme
on fe l'eftoit promis .
Les Bombardiers tirerent
fort jufte ; mais cette Ville
qui les autres nuits avoit
fait un feu confiderable de
Moufqueterie fur nos Chaloupes
, qui n'en pouvoient
eſtre endommagées , changea
de conduite , & ne tira
pas un feul coup fur les
Bombardes qui en eſtoient
64 MERCURE
fort proches , & dont elle eftoit
tres-incommodée . L'on
continua de rirer juſqu'au
lendemain 23. à fix heures
du matin , que les détachemens'
fe retirerent avec les
Bomb.rdes , aprés avoir jetté
cinq cens Bombes . Pendant
tout ce temps , foit
que le feu de ces Bombes
qui tomboient dans les Batteries
des Tripolins, les empeſchaft
d'y refter,foit qu'ils
fuffent perfuadez qu'il eftoit
inutile de tirer , ils furent
toûjours dans une égale tran
quilité.
GALANT. 65
Les Bombardes demeurerent
au Poſte du Moüillage
jufques au foir qu'elles eurent
ordre de fe préparer avec
les Détachemens ordinaires
. Elles prirent chacu--
ne cent Bombes , &
du
leur eftoit neceffaires
le vent s'eftant rafraifchy ,
elles ne purent tirer que fur
les deux heures aprés minuit
24. ce qu'elles firent, fans
eftre incommodées du Canon
de la Ville , non plus
que le jour précedent, quoy
que les Bombes y fuffent jetrées
fi jufte , qu'on y vit le
Louſt 1685.
F
66 MERCURE
feu en plufieurs endroits.
M. le Maréchal d'Eftrées
ayant un autre deffein que
de leur jetter des Bombes,
commanda un détachement
pour aller fonder jufdans
le Port le fond
qu il pouvoit avoir , & defcendre
fur l'écueil le plus
proche de la Ville , afin de
voir s'il y auroit affez de terrain
pour y dreffer une Batterie
, d'où l'on puſt ruiner
la Place & les Fortereffes.
M. de Landoüillet , & M. de
Pointy s'embarquerent dans
une Chaloupe , & partirent
GALANT. 67
›
à dix heures du matin pour
aller au Port avec une Ga--
liote à Rames , commandée
par M. le Motheux , & cinq
Chaloupes
armées. Les Tripolins
commencerent
alors
à faire un grand feu ; mais ,
leur
Canon , quoy que
bien fervy ,
n'empefcha pas
que l'on n'abordaft
l'Ecueil,,
qui eft à une portée de
Moufquet de la Ville , & par
confequent
exposé à toutes
leurs Batteries M'S de Lán--
doüillet & de Pointy mi--
rent pied à terre fur l'Ecueil ,
&
connurent tout qui pou
E ij
68 MERCURE
voit fervir au deffein qu'on
- avoit pris. Pendant que les
cinq Chaloupes , malgré le
feu violent que faifoient les
Ennemis , fonderent dans le
Port , & à l'entour de l'Ecueil
, où l'on trouva un
beau fond , on vit au bord
de la Mer quantité de Troupes
de Cavalerie & d'Infanterie
, fur lesquelles M. de la
Guiche Lieutenant de Vaif
feau , commandant la premiere
des cinq Chaloupes,
tìra quelques coups de Canon
; ce qui furprit d'autant
plus les Ennemis , qu'ils n'aGALANT.
69
voient jamais veu que des
Chaloupes euffent du Canon.
Ceux qui eſtoient fur
l'Ecueil
, ayant remarqué
tout ce qu'ils vouloient fçavoir
, fe rembarquerent
, &
revinrent avec le détachement
. Plufieurs Boulets de
Canon porterent dans la
Galiote à Rames , de l'éclat
de l'un defquels , M. le Motheux
qui la commandoit
,
eut la cuiffe fracaffée . Trois
Soldats ou Matelots
y furent
auffi bleffez. Il y eut
plufieurs coups de Canon
dans les autres Chaloupes
;
70 MERCURE
mais elles n'en receurent au
cun dommage. M. le Comte
d'Eftrées , commandant
le Capable qui eftoit à la voile
pendant cette affaire , re--
vira de bord fur les Fortereffes
pour les canonner ;;
mais les Chaloupes s'eftant
retirées de deffous le feu
de la Ville , & le Vent s'étant
rafraiſchy , il revint :
moüiller auffi bien que la
Galiote qui avoit tiré
des Bombes jufqu'alors. Il
en tomba quelques - unes
dans la Ville , tandis que
le :
Peuple eftoit affemblé. Elless
GALANT. 71
tuerent environ trente
Hommes , & ce fracas fit
pouffer des cris épouventables.
Les Tripolins déconcertez
par l'effet des Bombes
, & incertains de ce
qu'on vouloit entreprendre
dans leur Port , fongerent
à fe garantir d'une Guerre,
dont la fin ne leur pouvoit
eftre que funefte , ce qu'ils
jugeoient aisément par l'intrépidité
de ceux qui en
plein jour , & malgré un feu
continuel , avoient abordé
un endroit , dont ils fe
croyoient entierement maî72
MERCURE
'
tres.
-
Ainfi ils réfolurent
d'envoyer demander la Paix,
& fur le midy on vit fortir
une Chaloupe avec un Pavillon
blanc. Elle vint à
bord de M. le Maréchal d'E
ftrées , & il parut un Vieillard
âgé de quatre – vingt
quatorze ans , qui aprés l'avoir
falué, luy dit. Jefuis l'infortuneTrik
, Beaupere de Babahaffan,
chaffe d' Alger ily a deux
ans, aprésy en avoir regné vingt
en qualité de Dey, & toujours
Amydes François .Je viens de la
du Divan de Tripoli , pour
Sçavoir ce que vous souhaitez,
part
&
GALANT. 73
eftre Médiateur de la Paix.
Cette propofition fut fort
bien receuë. M. le Maréchal
d'Eftrées répondit
, que
les Tripolins n'ignorant pas
les raiſons qui obligeoient
les François à les attaquer,
pouvoient aisément s'imaginer
de quelle façon il fal-
Toit agir pour faire finir la
Guerre ; qu'il vouloit bien
faire dreffer des Articles, fur
lefquels ils auroient à prendre
leurs meſures , & que
pour leur en faciliter les
moyens , non feulement il
leur accordoit une Tréve
Aoust 1685.
G
74 MERCURE
jufqu'au lendemain midy;
mais mefme qu'il leur envoyeroit
des Officiers auf
quels ils pourroient déclarer
leurs fentimens , mais
que s'ils vouloient profiter
d'une occafion fi favorable,
il falloit le faire fans aucun
delay , parce qu'il n'avoit
pas envie de perdre un feul
moment de beau temps.
Trik promit de leur faire
entendre ponctuellement
ces circonftances , & aprés
avoir affeuré M. le Maréchal
d'Eftrées qu'il avoit laiffé la
Villle dans une entiere dif
GALANT. 75
pofition à la Paix , il partit
du Vaiffeau laiffant pour
Oftage un des principaux
de Tripoli , qui eftoit venu
avec luy , pendant que M.
de Reymond , Major de
l'Armée , & M. de la Croix
Interprete, iroient à la Ville.
On tira cinq coups de Canon
pour le falüer à fon départ
, ce qui raffeura les Habitans
, que l'effet des Bombes
avoit jettez dans une
confternation
ble.M.de Reymond y partit
dans le mefme temps avec
M. de la Croix , & eſtant arinexprima-
Gij
76 MERCURE
rivé à la Ville , il fe rendit
chez le Dey, auquel il dit de
la part de M.le Vice- Amiral,
que l'on eftoit informé du
deffein que les Tripolins
avoient de faire la Paix , &
que s'il vouloit fçavoir à
quelles conditions on la
pouvoit obtenir , il n'avoit
qu'à préparer fon Confeil,
auquel on viendroit les expliquer
le lendemain . Le
Dey témoigna beaucoup de
joye d'une déclaration fi
avantageufe ; il affeura qu'il
employeroit tous les foins
pour mettre les Affaires en
GALANT. 77
état d'eſtre concluës au plûtoft
, & comme les honneftetez
font toûjours d'un
bon préfage dans le commencement
d'un Traité , il
en fit beaucoup à M. de
Reymond , qui en s'embar--
fut falué de plufieurs
quant y
coups de Canon .
Trix qui eftoit refté la nuit
dans la Ville , vint dés le ma---
tindu 25.à bord des Vaiffeaux , ›
pour prendre les Officiers
chargez des Conditions fous
lefquelles M. le Maréchal
d'Eftrées accordoit la Paix
aux Tripolins . Ils allerent
78 MERCURE
chez leDey ; & les plus confiderables
de Tripoli s'y eftant
rendus , on leut des articles .
Les principaux confiſtoient
à donner deux cens mille
écus pour le dédommagement
des prifes qu'ils avoiét
faites fur les Marchands Fráçois
, & à rendre tous les Efclaves
Chreftiens ; non feulement
les François , mais les
autres pris fous la Baniere
de France. Ils parurent étonnez
de ce qu'on leur demandoit
pour ce dédommagement.
Ils dirent qu'à la veri- ›
té ils avoient fait quelques
GALANT. 79
priſes , mais qu'il s'en falloit
beaucoup qu'elles n'allaſſent
à une fomme fi confiderable .
Ils ajoûterent qu'il leur feroit
entierement impoffible
de la trouver ; & ayant of
fert cent mille écus , ils prierent
avec tant de foûmiffion
& d'inftance qu'on diminuaft
la fomme qui leur ef
toit demandée
, que pour fi
nir toute conteftation , on la
modera à celle de cinq cens
mille livres ; ils tomberent
d'accord de la donner , avec
tous les Efclaves François
, &
dirent qu'à l'égard de la fom-
•
Giiij
80 MERCURE
me , ils en payeroient une
partie dés le lendemain , &
qu'ils fourniroient le refte
dans le terme de vingt jours.
On leur en accorda quinze,.
à condition que pendant ce
temps , ils envoyeroient des
Boeufs chaque jour pour la
fubfiftance des Equipages.
Pour ce qui eft des Efclaves,
ils affeurèrent qu'ils alloient ,
commencer à rendre tous
ceux qu'ils avoient dans la
Ville & fes Dépendances ,
environ au nombre de deux
cens, & que quatre cens autres
eftant partis dans les fept
GALANT. 8t
Vaiffeaux qu'ils avoient au
fervice du Grand Seigneur
contre les Venitiens , ils envoyeroient
dix des Principaux
d'entr'eux pour Oftage
en France , juſqu'à ce que
le retour de ces Vaiffeaux
les mift en pouvoir de renvoyer
ces Efclaves . Ils en
rendirent cent quatre -vingtdés
le lendemain 26. & envoyerent
deux Oltages. M..
Robert Commiffaire de la
Marine , alla ce mefme jour
à la Ville avec M. Biet , Secretaire
de M. le Maréchal
d'Etrées, pour recevoir cent
82 MERCURE
cinquante mille livres , qu'ils
avoient promis de donner.
Ils manquerent de parole ,
& n'apporterent que fort
peu de chofe , alleguant des
difficultez que le Peuple avoit
fait naiftre . C'eſtoient
autant de fauffes raifons ,
pour voir s'il n'y auroit pas
moyen de diminuer la fomme.
Cette conduite penfa
leur coûter de nouvelles pertes
. Les Galiotes à Bombes
s'eftoient retirées d'auprés
de la Ville. On les avoit fait
remafter de leurs Mafts de :
Hunes , & elles avoient reGALANT.
83
pris leurs voiles , & tout ce
qu'elles avoient quitté pour
tirer. M. le Vice - Amiral
voyant les Tripolins en balance,
leur fit dire qu'il trouveroit
les moyens de fe faire
tenir parole. En mefme teps
il ordonna aux Bombardes
de fe tenir preftes pour jetter
des Bombes au premier
fignal . En effet, elles mirent
bas leurs Mafts de Hune , &
s'approcherent de la Ville.
Cette difpofition effraya les
Tripolins . Ils avoient éprouvé
à leurs dépens ce qu'ils
avoient à craindre des Bom84
MERCURE
bes ; & le Dey voyant qu'on
alloit recommencer tout de
bon à en jetter , refolut de
tout remettre en uſage pour
en détourner l'effet. Le peuple
fe laiffa perfuader aiſément
, & offrit de contribuer
autant qu'il pourroit au
payement d'une fomme qui
devoir finir la guerre . On
impofa une taxe , & quelques
- uns des principaux
ayant dit qu'il eftoit honteux
d'accepter la Paix, & de
rendre les Efclaves , le Dey
fit couper la tefte à
des al riches ; &
quatre
par cet
GALANT. 85
1
I
exemple , cruel à la verité ,
mais fort neceffaire , il donna
lieu à la contribution de
la fomme que les Tripolins
avoient accordée. C'eft ce
qu'on apprit d'une Chaloupe
qu'ils envoyerent à bord.
Le 27. outre l'argent monnoyé,
& les lingots , ils apporterent
des bagues , des
colliers, des diamans , & plufieurs
autres joyaux de prix,
qu'ils ne faifoient point difficulté
d'ofter à leurs fem
mes , pour affeurer leur repos.
Ils rendirent auffi un
Vaiffeau Marchand du Ca86
MERCURE
pitaine Jean Carle de Marfeille
, qu'ils avoient pris
quelque temps auparavant.
Ils eurent jufqu'au 9. de Juillet
, à fournir la fomme entiere
, foit en argent , foit en
marchandiſe ; & ils donnerent
jufqu'aux Lampes d'argent
de la Sinagogue des
Juifs , aufquelles ils ajoûterent
des Harnois enrichis
d'argent , les ornemens des
Mitres des Janiffaires , & la
Pomme d'argent doré du
grand Etendard . M. le Vice-
Amiral avoit refolu de ne
point figner la Paix qu'aprés
GALANT. 87
ce temps-là ; mais ayant appris
que le Peuple qui avoit
abandonné la Ville , ne vouloit
point y rentrer qu'on ne
l'euft mis hors d'eftat de
craindre les Bombes , envoya
fon Secretaire à la maifon
du Dey , qui de fon coſté
luy envoya un Chaoux pour
ratifier la Paix . Ainſi M. de
la Croix, qui en avoit mis les
Articles en langue Turque ,
les leut en plein Divan ; &
aprés cette lecture , les Tripolins
la fignerent , & y mirent
le Sceau . Ils tirerent
vingt- cinq coups de Canon ,
88 MERCURE
pour faire paroiftre leur rẻ-
joüiffance ; & ils en tirerent
enfuite un pareil nombre
pour falüer M. le Maréchal
d'Eftrées. Un Patron Maltois,
forty de leur Port, avoit
affeuré qu'il y avoit plufieurs
maifons abattuës , plus de
trois cens perfonnes tuées ,
& que tous les Habitans ef
toient fi épouvantez
, qu'il
n'y a rien qu'ils n'euffent
donné pour avoir la Paix . Ils
demanderent un Conful de
la Nation Françoiſe , & M.
Martinet fut nommé pour
cet Employ , en attendant
GALANT. 89
les ordres de Sa Majesté. Si-
I toft que le Pavillon de Fran- -
ce parut fur la Maiſon , les
Tripolins tirerent encore
vingt-cinq coups de Canon
pour le falüer.
3
Cette Relation vous fem
bleroit imparfaite, fi je la finiffois
fans vous dire quel--
que chofe de particulier
de M. le Motheux , Capitai--
ne de Fregate legere , qui a
efté le feul Officier bleffe . Il
eut la cuiffe caffée en deux
endroits d'un éclat de boulet
de Canon, qui donna dans
la Galiote qu'il comman
Aguſt1685
H.
90 MERCURE
-
doit, comme je vous l'ay dé
ja marqué. M. le Motheux
eft tres diftingué dans le
Corps de la Marine. Il n'a
trouvé aucune occafion de
fe fignaler , qu'il n'ait embraffée
avec une ardeur digne
de fon zele. Il commandoit
une Galiote à l'affaire
d'Alger ; & il s'expoſoit avec
tant d'intrepidité & de valeur
, que les Officiers Generaux
furent obligez de luy
envoyer dire qu'il fe retiraft ;
à quoy il répondit , qu'il ef
toit neceffaire qu'il occupaft
le Poſte où il eftoit pour le
1
GALANT. GT
fervice de Sa Majesté . A la
defcente qui fut faite à Ge
nes , il fe trouva à la tefte des
Grenadiers , qui chafferent
tout ce qu'il y avoit de Troupes
dans Saint Pierre d'Are
ne ; & le refte de la Campagne
, il eut le commande--
ment de trois Galiotes à Ra-+
mes , avec lesquelles il pritt
dans la Riviere de Gehes
plufieurs petits Baftimens ,
qu'il aima mieux brûler que
d'écouter aucune ' dest propofitions
que luy firent lest
Proprietaires de ces Baftia !
mens, qui fe foûmettoient ài
Hij
92 MERCURE
luy payer tout ce qu'il voudroit
leur demander pour les
rendre . Il leur répondit , que
les Officiers qui avoient l'ho
neur de commander les Vaiffeaux
du Roy, eftoient incapables
de confentir à des
compofitions qui leur fuf
fent perfonnelles , & fit mettre
le feu à leurs Baftimens.
en leur preſence.
tes les Lettres qui parlent
de l'affaire de Tripoli, afin de
vous en donner uneRelation
plus ample que celles qui ont
efté veuës ; c'est ce que je fais
toûjours , quand jay à traiter
quelque matiere importante
. La Flote commandée
par M. le Maréchal d'EGALANT.
53
ftrées Vice-Amiral de Fran
ce , eftant partie le 17. de
Juin de l'Ifle de Lampedouze
, arriva le 19. devant Tripoli
, où M. le Marquis
d'Anfreville croifoit avecM.
de Nefmond. L'on moüilla
avec un tres-beau temps, environà
deux lieues au large
de la Ville ; mais lefond s'étant
trouvéfort méchant,M.
de Tourville, fuivy de quelques
Chaloupes armées , alla
la nuit pour fonder jufque
fous les Murailles de Tripoli
; & ayant trouvé un plus
beau fond , M. d'Anfreville
E iij
54 MERCURE
leva l'Ancre , & alla moüiller
avec un autre Vaiffeau à
une lieuë de la Ville . Enfui
te le refte de l'Armée appareilla
pour venir moüiller
fur la mefme ligne. L'on
ne fçauroit découvrir que
les Murailles & les Fortereffes
, parce que la Ville eft
baffe , auffi bien que toute la
Cofte , qui eft fi dangereufe
, qu'il y a eu quelques-uns
de leurs Vaiffeaux qui s'y
font perdus. Cette Ville
qu'on appelle Tripoli de
Barbarie , eft grande , fort
ancienne , & la Capitale
f
1
GALANT. 55
d'un Royaume de ce nom .
Elle a efté baſtie par les Romains
fous le Régne de Trajan
, dont on voit encore diverfes
antiquitez. Elle porte
le nom de Tripoli , à caufe
de trois grands Ecueils ou
Rochers à fleur d'eau , qui
font à l'entrée de fon Port.
Elle a efté aux Genois qui
en furent chaffez par les Efpagnols.
Ce fut Dom Pedro
Navarro qui la prit en
1503. Ce Capitaine Efpagnol
eft celuy qui s'eſt ſignalé
dans les Guerres que
nous avons eues en Italie..
F iiij
56 MERCURE
L'Empereur Charles Quint,
donna Tripoli aux Chevaliers
de Jerufalem en 1525.
aprés qu'ils eurent perdu l'Ifle
de Rhodes
en 1522. Sinam
Bafla & Dragut Amiraux
de Soliman Empereur des
Turcs, ayant affiegé Malthe
inutilement , prirent Tripoli
en 1551. avec une Armée
Navale de cent cinquante
Vaiffeaux. Les Turcs en
eftant les maiſtres , en firent
un Gouvernement , où ils
envoyerent un Bacha ; mais
les Peuples s'eftant apperceus
que ces Bachas qui n'y
GALANT. $7
demeuroient que trois ou
quatre ans , emportoient des
fommes confiderables , ce
qui leur eſtoit d'un grand
>
préjudice
de ce dangereux Gouvernement
& fe mirent fur le
pied de Republique , commandée
par un d'entr'eux,
comme Tunis & Alger , ce
qui s'eft maintenu jufqu'à
prefent fous la protection du
Grand Seigneur. La principale
de leurs Fortereffes , &
qui avance le plus dans la
mer , s'appelle le Mandry.
C'est une groffe Tour gars'affranchirent
58 MERCURE
nie de Canon , & bien bâtie.
Il y en a plufieurs autres
fur le bord de la Mer.Le
Corps de la Place eft caché
par deux grands Baſtions
affez forts , fur lesquels il y
a plufieurs embrafeures . On
y compte foixante quatre
pieces de Canon en batterie.
L'Etat eft affez grand
entre la Mer & le Royaume
de Tunis , mais il y a peu
de Villes. Outre une premiére
Ville de Tripoli auffi
en Afrique , nommée Tripoli
Vecchio , qui eft l'ancienne
Sabrata fur la Mer MediterGALANT.
59
ranée , & dont l'air eft fi
mauvais , qu'elle eft prefque
demeurée fans Habitans , il
fe trouve encore deux autres
Villes de ce mefme
nom , qui appartiennent au
Turc. L'une eft Tripoli de
Natolie , Ville de la Turquie
d'Afie fur la Mer noire , &
l'autre Tripoli de Surie , Ville
& Port de Mer d'Afie, fur
la Mediterranée .
M. le Maréchal d'Eftrées.
ayant mouillé devant Tripoli
, & le mauvais temps
ne permettant pas d'abord
de rien entreprendre , on fe
60 MERCURE
contenta d'envoyer toutes
les nuits quelques Chaloupes
en garde , avec d'autres
petits Baftimens , où les Genéraux
s'embarquerent pour
reconnoiftre l'entrée du
Port , & faire prendre un
Plan de la Place qui fuft regulier.
Cela ſe fit juſqu'au 22 .
de Juin , que l'on donna ordre
aux cinq Bombardes
de fe préparer. Les Capitaines
firent démâter leurs
Huniers , & mirent leurs
Mortiers en place. Les
Chaloupes des Vaiffeaux de
Guerre allerent moüiller
GALANT. 61
des Ancres à portée de Canon
de la Ville , afin de ſe
pouvoir haler fur ces Ancres
pour tirer. On travailloit
avec une extréme diligence
lors qu'on découvrit fur la
Cofte trois Galiotes à Rames
, commandées par M.
le Motheux . M. du Mené,
& M. de Septemes qui
avoient quitté l'Armée par
ordre la
rejoignirent ce
mefme jour , & fournirent
des
détachemens pour le
foir. Ils furent compoſez de
quatorze grandes Chaloupes
à Rames ; des trois Ga
62 MERCURE
liotes , & de plufieurs autres
Baſtimens pour le ſervice
des Bombardes , qui commencerent
àfe haler fur les
huit heures du foir. M. de
Tourville qui commandoit
l'attaque , fit pofter les Baſtimens
armez à l'entrée du
Port , pour empefcher les
entrepriſes des Ennemis , &
les Galiotes à Bombes eftant
poftées à l'endroit marqué,
commencerent de jetter des
Bombes dans la Ville vers
les dix heures de ce mefme
foir. M. de Landoüillet,
Commiffaire Genéral , &
GALANT. 63
commandant une Compagnie
de Bombardiers , & M.
de Pointy commandant les
Galiotes à Bombes , avoient
fi bien mis toutes chofes en
état , qu'elles réüffirent comme
on fe l'eftoit promis .
Les Bombardiers tirerent
fort jufte ; mais cette Ville
qui les autres nuits avoit
fait un feu confiderable de
Moufqueterie fur nos Chaloupes
, qui n'en pouvoient
eſtre endommagées , changea
de conduite , & ne tira
pas un feul coup fur les
Bombardes qui en eſtoient
64 MERCURE
fort proches , & dont elle eftoit
tres-incommodée . L'on
continua de rirer juſqu'au
lendemain 23. à fix heures
du matin , que les détachemens'
fe retirerent avec les
Bomb.rdes , aprés avoir jetté
cinq cens Bombes . Pendant
tout ce temps , foit
que le feu de ces Bombes
qui tomboient dans les Batteries
des Tripolins, les empeſchaft
d'y refter,foit qu'ils
fuffent perfuadez qu'il eftoit
inutile de tirer , ils furent
toûjours dans une égale tran
quilité.
GALANT. 65
Les Bombardes demeurerent
au Poſte du Moüillage
jufques au foir qu'elles eurent
ordre de fe préparer avec
les Détachemens ordinaires
. Elles prirent chacu--
ne cent Bombes , &
du
leur eftoit neceffaires
le vent s'eftant rafraifchy ,
elles ne purent tirer que fur
les deux heures aprés minuit
24. ce qu'elles firent, fans
eftre incommodées du Canon
de la Ville , non plus
que le jour précedent, quoy
que les Bombes y fuffent jetrées
fi jufte , qu'on y vit le
Louſt 1685.
F
66 MERCURE
feu en plufieurs endroits.
M. le Maréchal d'Eftrées
ayant un autre deffein que
de leur jetter des Bombes,
commanda un détachement
pour aller fonder jufdans
le Port le fond
qu il pouvoit avoir , & defcendre
fur l'écueil le plus
proche de la Ville , afin de
voir s'il y auroit affez de terrain
pour y dreffer une Batterie
, d'où l'on puſt ruiner
la Place & les Fortereffes.
M. de Landoüillet , & M. de
Pointy s'embarquerent dans
une Chaloupe , & partirent
GALANT. 67
›
à dix heures du matin pour
aller au Port avec une Ga--
liote à Rames , commandée
par M. le Motheux , & cinq
Chaloupes
armées. Les Tripolins
commencerent
alors
à faire un grand feu ; mais ,
leur
Canon , quoy que
bien fervy ,
n'empefcha pas
que l'on n'abordaft
l'Ecueil,,
qui eft à une portée de
Moufquet de la Ville , & par
confequent
exposé à toutes
leurs Batteries M'S de Lán--
doüillet & de Pointy mi--
rent pied à terre fur l'Ecueil ,
&
connurent tout qui pou
E ij
68 MERCURE
voit fervir au deffein qu'on
- avoit pris. Pendant que les
cinq Chaloupes , malgré le
feu violent que faifoient les
Ennemis , fonderent dans le
Port , & à l'entour de l'Ecueil
, où l'on trouva un
beau fond , on vit au bord
de la Mer quantité de Troupes
de Cavalerie & d'Infanterie
, fur lesquelles M. de la
Guiche Lieutenant de Vaif
feau , commandant la premiere
des cinq Chaloupes,
tìra quelques coups de Canon
; ce qui furprit d'autant
plus les Ennemis , qu'ils n'aGALANT.
69
voient jamais veu que des
Chaloupes euffent du Canon.
Ceux qui eſtoient fur
l'Ecueil
, ayant remarqué
tout ce qu'ils vouloient fçavoir
, fe rembarquerent
, &
revinrent avec le détachement
. Plufieurs Boulets de
Canon porterent dans la
Galiote à Rames , de l'éclat
de l'un defquels , M. le Motheux
qui la commandoit
,
eut la cuiffe fracaffée . Trois
Soldats ou Matelots
y furent
auffi bleffez. Il y eut
plufieurs coups de Canon
dans les autres Chaloupes
;
70 MERCURE
mais elles n'en receurent au
cun dommage. M. le Comte
d'Eftrées , commandant
le Capable qui eftoit à la voile
pendant cette affaire , re--
vira de bord fur les Fortereffes
pour les canonner ;;
mais les Chaloupes s'eftant
retirées de deffous le feu
de la Ville , & le Vent s'étant
rafraiſchy , il revint :
moüiller auffi bien que la
Galiote qui avoit tiré
des Bombes jufqu'alors. Il
en tomba quelques - unes
dans la Ville , tandis que
le :
Peuple eftoit affemblé. Elless
GALANT. 71
tuerent environ trente
Hommes , & ce fracas fit
pouffer des cris épouventables.
Les Tripolins déconcertez
par l'effet des Bombes
, & incertains de ce
qu'on vouloit entreprendre
dans leur Port , fongerent
à fe garantir d'une Guerre,
dont la fin ne leur pouvoit
eftre que funefte , ce qu'ils
jugeoient aisément par l'intrépidité
de ceux qui en
plein jour , & malgré un feu
continuel , avoient abordé
un endroit , dont ils fe
croyoient entierement maî72
MERCURE
'
tres.
-
Ainfi ils réfolurent
d'envoyer demander la Paix,
& fur le midy on vit fortir
une Chaloupe avec un Pavillon
blanc. Elle vint à
bord de M. le Maréchal d'E
ftrées , & il parut un Vieillard
âgé de quatre – vingt
quatorze ans , qui aprés l'avoir
falué, luy dit. Jefuis l'infortuneTrik
, Beaupere de Babahaffan,
chaffe d' Alger ily a deux
ans, aprésy en avoir regné vingt
en qualité de Dey, & toujours
Amydes François .Je viens de la
du Divan de Tripoli , pour
Sçavoir ce que vous souhaitez,
part
&
GALANT. 73
eftre Médiateur de la Paix.
Cette propofition fut fort
bien receuë. M. le Maréchal
d'Eftrées répondit
, que
les Tripolins n'ignorant pas
les raiſons qui obligeoient
les François à les attaquer,
pouvoient aisément s'imaginer
de quelle façon il fal-
Toit agir pour faire finir la
Guerre ; qu'il vouloit bien
faire dreffer des Articles, fur
lefquels ils auroient à prendre
leurs meſures , & que
pour leur en faciliter les
moyens , non feulement il
leur accordoit une Tréve
Aoust 1685.
G
74 MERCURE
jufqu'au lendemain midy;
mais mefme qu'il leur envoyeroit
des Officiers auf
quels ils pourroient déclarer
leurs fentimens , mais
que s'ils vouloient profiter
d'une occafion fi favorable,
il falloit le faire fans aucun
delay , parce qu'il n'avoit
pas envie de perdre un feul
moment de beau temps.
Trik promit de leur faire
entendre ponctuellement
ces circonftances , & aprés
avoir affeuré M. le Maréchal
d'Eftrées qu'il avoit laiffé la
Villle dans une entiere dif
GALANT. 75
pofition à la Paix , il partit
du Vaiffeau laiffant pour
Oftage un des principaux
de Tripoli , qui eftoit venu
avec luy , pendant que M.
de Reymond , Major de
l'Armée , & M. de la Croix
Interprete, iroient à la Ville.
On tira cinq coups de Canon
pour le falüer à fon départ
, ce qui raffeura les Habitans
, que l'effet des Bombes
avoit jettez dans une
confternation
ble.M.de Reymond y partit
dans le mefme temps avec
M. de la Croix , & eſtant arinexprima-
Gij
76 MERCURE
rivé à la Ville , il fe rendit
chez le Dey, auquel il dit de
la part de M.le Vice- Amiral,
que l'on eftoit informé du
deffein que les Tripolins
avoient de faire la Paix , &
que s'il vouloit fçavoir à
quelles conditions on la
pouvoit obtenir , il n'avoit
qu'à préparer fon Confeil,
auquel on viendroit les expliquer
le lendemain . Le
Dey témoigna beaucoup de
joye d'une déclaration fi
avantageufe ; il affeura qu'il
employeroit tous les foins
pour mettre les Affaires en
GALANT. 77
état d'eſtre concluës au plûtoft
, & comme les honneftetez
font toûjours d'un
bon préfage dans le commencement
d'un Traité , il
en fit beaucoup à M. de
Reymond , qui en s'embar--
fut falué de plufieurs
quant y
coups de Canon .
Trix qui eftoit refté la nuit
dans la Ville , vint dés le ma---
tindu 25.à bord des Vaiffeaux , ›
pour prendre les Officiers
chargez des Conditions fous
lefquelles M. le Maréchal
d'Eftrées accordoit la Paix
aux Tripolins . Ils allerent
78 MERCURE
chez leDey ; & les plus confiderables
de Tripoli s'y eftant
rendus , on leut des articles .
Les principaux confiſtoient
à donner deux cens mille
écus pour le dédommagement
des prifes qu'ils avoiét
faites fur les Marchands Fráçois
, & à rendre tous les Efclaves
Chreftiens ; non feulement
les François , mais les
autres pris fous la Baniere
de France. Ils parurent étonnez
de ce qu'on leur demandoit
pour ce dédommagement.
Ils dirent qu'à la veri- ›
té ils avoient fait quelques
GALANT. 79
priſes , mais qu'il s'en falloit
beaucoup qu'elles n'allaſſent
à une fomme fi confiderable .
Ils ajoûterent qu'il leur feroit
entierement impoffible
de la trouver ; & ayant of
fert cent mille écus , ils prierent
avec tant de foûmiffion
& d'inftance qu'on diminuaft
la fomme qui leur ef
toit demandée
, que pour fi
nir toute conteftation , on la
modera à celle de cinq cens
mille livres ; ils tomberent
d'accord de la donner , avec
tous les Efclaves François
, &
dirent qu'à l'égard de la fom-
•
Giiij
80 MERCURE
me , ils en payeroient une
partie dés le lendemain , &
qu'ils fourniroient le refte
dans le terme de vingt jours.
On leur en accorda quinze,.
à condition que pendant ce
temps , ils envoyeroient des
Boeufs chaque jour pour la
fubfiftance des Equipages.
Pour ce qui eft des Efclaves,
ils affeurèrent qu'ils alloient ,
commencer à rendre tous
ceux qu'ils avoient dans la
Ville & fes Dépendances ,
environ au nombre de deux
cens, & que quatre cens autres
eftant partis dans les fept
GALANT. 8t
Vaiffeaux qu'ils avoient au
fervice du Grand Seigneur
contre les Venitiens , ils envoyeroient
dix des Principaux
d'entr'eux pour Oftage
en France , juſqu'à ce que
le retour de ces Vaiffeaux
les mift en pouvoir de renvoyer
ces Efclaves . Ils en
rendirent cent quatre -vingtdés
le lendemain 26. & envoyerent
deux Oltages. M..
Robert Commiffaire de la
Marine , alla ce mefme jour
à la Ville avec M. Biet , Secretaire
de M. le Maréchal
d'Etrées, pour recevoir cent
82 MERCURE
cinquante mille livres , qu'ils
avoient promis de donner.
Ils manquerent de parole ,
& n'apporterent que fort
peu de chofe , alleguant des
difficultez que le Peuple avoit
fait naiftre . C'eſtoient
autant de fauffes raifons ,
pour voir s'il n'y auroit pas
moyen de diminuer la fomme.
Cette conduite penfa
leur coûter de nouvelles pertes
. Les Galiotes à Bombes
s'eftoient retirées d'auprés
de la Ville. On les avoit fait
remafter de leurs Mafts de :
Hunes , & elles avoient reGALANT.
83
pris leurs voiles , & tout ce
qu'elles avoient quitté pour
tirer. M. le Vice - Amiral
voyant les Tripolins en balance,
leur fit dire qu'il trouveroit
les moyens de fe faire
tenir parole. En mefme teps
il ordonna aux Bombardes
de fe tenir preftes pour jetter
des Bombes au premier
fignal . En effet, elles mirent
bas leurs Mafts de Hune , &
s'approcherent de la Ville.
Cette difpofition effraya les
Tripolins . Ils avoient éprouvé
à leurs dépens ce qu'ils
avoient à craindre des Bom84
MERCURE
bes ; & le Dey voyant qu'on
alloit recommencer tout de
bon à en jetter , refolut de
tout remettre en uſage pour
en détourner l'effet. Le peuple
fe laiffa perfuader aiſément
, & offrit de contribuer
autant qu'il pourroit au
payement d'une fomme qui
devoir finir la guerre . On
impofa une taxe , & quelques
- uns des principaux
ayant dit qu'il eftoit honteux
d'accepter la Paix, & de
rendre les Efclaves , le Dey
fit couper la tefte à
des al riches ; &
quatre
par cet
GALANT. 85
1
I
exemple , cruel à la verité ,
mais fort neceffaire , il donna
lieu à la contribution de
la fomme que les Tripolins
avoient accordée. C'eft ce
qu'on apprit d'une Chaloupe
qu'ils envoyerent à bord.
Le 27. outre l'argent monnoyé,
& les lingots , ils apporterent
des bagues , des
colliers, des diamans , & plufieurs
autres joyaux de prix,
qu'ils ne faifoient point difficulté
d'ofter à leurs fem
mes , pour affeurer leur repos.
Ils rendirent auffi un
Vaiffeau Marchand du Ca86
MERCURE
pitaine Jean Carle de Marfeille
, qu'ils avoient pris
quelque temps auparavant.
Ils eurent jufqu'au 9. de Juillet
, à fournir la fomme entiere
, foit en argent , foit en
marchandiſe ; & ils donnerent
jufqu'aux Lampes d'argent
de la Sinagogue des
Juifs , aufquelles ils ajoûterent
des Harnois enrichis
d'argent , les ornemens des
Mitres des Janiffaires , & la
Pomme d'argent doré du
grand Etendard . M. le Vice-
Amiral avoit refolu de ne
point figner la Paix qu'aprés
GALANT. 87
ce temps-là ; mais ayant appris
que le Peuple qui avoit
abandonné la Ville , ne vouloit
point y rentrer qu'on ne
l'euft mis hors d'eftat de
craindre les Bombes , envoya
fon Secretaire à la maifon
du Dey , qui de fon coſté
luy envoya un Chaoux pour
ratifier la Paix . Ainſi M. de
la Croix, qui en avoit mis les
Articles en langue Turque ,
les leut en plein Divan ; &
aprés cette lecture , les Tripolins
la fignerent , & y mirent
le Sceau . Ils tirerent
vingt- cinq coups de Canon ,
88 MERCURE
pour faire paroiftre leur rẻ-
joüiffance ; & ils en tirerent
enfuite un pareil nombre
pour falüer M. le Maréchal
d'Eftrées. Un Patron Maltois,
forty de leur Port, avoit
affeuré qu'il y avoit plufieurs
maifons abattuës , plus de
trois cens perfonnes tuées ,
& que tous les Habitans ef
toient fi épouvantez
, qu'il
n'y a rien qu'ils n'euffent
donné pour avoir la Paix . Ils
demanderent un Conful de
la Nation Françoiſe , & M.
Martinet fut nommé pour
cet Employ , en attendant
GALANT. 89
les ordres de Sa Majesté. Si-
I toft que le Pavillon de Fran- -
ce parut fur la Maiſon , les
Tripolins tirerent encore
vingt-cinq coups de Canon
pour le falüer.
3
Cette Relation vous fem
bleroit imparfaite, fi je la finiffois
fans vous dire quel--
que chofe de particulier
de M. le Motheux , Capitai--
ne de Fregate legere , qui a
efté le feul Officier bleffe . Il
eut la cuiffe caffée en deux
endroits d'un éclat de boulet
de Canon, qui donna dans
la Galiote qu'il comman
Aguſt1685
H.
90 MERCURE
-
doit, comme je vous l'ay dé
ja marqué. M. le Motheux
eft tres diftingué dans le
Corps de la Marine. Il n'a
trouvé aucune occafion de
fe fignaler , qu'il n'ait embraffée
avec une ardeur digne
de fon zele. Il commandoit
une Galiote à l'affaire
d'Alger ; & il s'expoſoit avec
tant d'intrepidité & de valeur
, que les Officiers Generaux
furent obligez de luy
envoyer dire qu'il fe retiraft ;
à quoy il répondit , qu'il ef
toit neceffaire qu'il occupaft
le Poſte où il eftoit pour le
1
GALANT. GT
fervice de Sa Majesté . A la
defcente qui fut faite à Ge
nes , il fe trouva à la tefte des
Grenadiers , qui chafferent
tout ce qu'il y avoit de Troupes
dans Saint Pierre d'Are
ne ; & le refte de la Campagne
, il eut le commande--
ment de trois Galiotes à Ra-+
mes , avec lesquelles il pritt
dans la Riviere de Gehes
plufieurs petits Baftimens ,
qu'il aima mieux brûler que
d'écouter aucune ' dest propofitions
que luy firent lest
Proprietaires de ces Baftia !
mens, qui fe foûmettoient ài
Hij
92 MERCURE
luy payer tout ce qu'il voudroit
leur demander pour les
rendre . Il leur répondit , que
les Officiers qui avoient l'ho
neur de commander les Vaiffeaux
du Roy, eftoient incapables
de confentir à des
compofitions qui leur fuf
fent perfonnelles , & fit mettre
le feu à leurs Baftimens.
en leur preſence.
Fermer
Résumé : Relation de tout ce qui s'est passé à Tripoly. [titre d'après la table]
En juin, le maréchal d'Estrées, vice-amiral de France, mena une expédition contre Tripoli. La flotte, partie de Lampedouse, atteignit Tripoli le 19 juin. Cette ville, ancienne capitale romaine, était alors sous contrôle ottoman dirigé par un bacha. En raison du mauvais temps, la flotte française envoya des chaloupes pour explorer le port. Le 22 juin, les bombardes françaises commencèrent à bombarder la ville. Les défenseurs de Tripoli ne répondirent pas aux tirs. Les Français réussirent à aborder un écueil près du port et à le sonder, ce qui impressionna les habitants de Tripoli, les incitant à entamer des négociations de paix. Un représentant tripolin, Trik, proposa une médiation, et une trêve fut accordée jusqu'au lendemain midi. Les négociations aboutirent à un accord stipulant que Tripoli devait verser 500 000 livres pour compenser les prises faites sur les marchands français et libérer les esclaves chrétiens. Initialement, les Tripolitains ne respectèrent pas leur promesse, mais ils finirent par payer la somme totale en argent et en biens précieux. La paix fut officiellement signée le 9 juillet. Les Tripolitains demandèrent la nomination d'un consul français, et Monsieur Martinet fut désigné pour ce poste. Le capitaine Motheux, blessé lors de l'incident, était reconnu pour son courage et son dévouement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 119-209
Relation de Mr Chassebras de Cramailles, contenant son Voyage depuis Venise jusques à Rome, & ses Remarques sur les Villes, Lieux & Chemins considerables, avec les Devotions de Nostre-Dame de Lorette, & de Saint François d'Assise. [titre d'après la table]
Début :
Je vous ay déja donné plusieurs Relations de M. Chassebras [...]
Mots clefs :
Chapelle, Église, Chemin, Bologne, Mer, Vierge, Dame, Rome, Pèlerin, Venise, Biens, Montagne, Reliques, Dévotion, Villages, Anges, Pape, Peuple, Messe, Architecture, Tibre, Récit de voyage, Chrétienté, Cérémonies religieuses, Saint François d'Assise, Lorette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Relation de Mr Chassebras de Cramailles, contenant son Voyage depuis Venise jusques à Rome, & ses Remarques sur les Villes, Lieux & Chemins considerables, avec les Devotions de Nostre-Dame de Lorette, & de Saint François d'Assise. [titre d'après la table]
Je vous ay déja donné plufieurs
Relations de M. Chaffebras
de Cramailles , & entre
autres celle de dix ou
douze Opera , qui furent repreſentez
à Veniſe en un ſeul
Carnaval , du temps que ce
curieux Voyageur y eftoit.
L'exactitude avec laquelle il
décrit les lieux où il paffe ,
vous a fait fouvent fouhaiter
d'en avoir la fuite . Elle vient
de tomber entre mes mains,
& je vous l'envoye dans les
mefmes termes qu'on me l'a
donnée . C'eſt la Relation de
fon Voyage , depuis Venife
120 MERCURE
jufques à Rome , & fes remarques
fur les Villes, Lieux
& Chemins confiderables
avec les Devotions de Noftre-
Dame de Lorette , & de
Saint François d'Affife. Elle
eft adreffée à M. le Duc de
Saint Aignan. La voicy,
Le quinziéme Novembre
1684. je partis de Venife , où
j'avois efté durant une année
, & je me mis avec un
Gentilhomme François de
mes amis, dans une Gondole
à quatre Rameurs, une heure
& demie avant le jour. Durant
la matinée, nons traver
fames
GALANT. 121
fames vers le Midy fur le
Fleuve du Pô , où nous vo
guâmes tout le refte de la
journée & le lendemain , jufqu'à
une lieuë de Ferrare ,
ayant couché dans un Village
fur le bord du Pô. Ce Fleuve
qui paffe pour le Roy des
Fleuves de l'Italie , a fon cau
claire comme criſtal ; 11 eft
fort large , & bordé prefque,
par tout de tapis verts , de
Prairies & de Bocages . Il fait
icy la divifion des Terres du
Pape d'avec celles de Venife ,
& le trouve luy- mefme partagé
entre ces deux differens
Septembre 1685. L
122 MERCURE
Etats ; de forte que par un
effet du fort affez bizarre , il
fe rencontroit fouvent que
l'un de nous eftoit fur le Domaine
de Saint Pierre , dans
le temps que l'autre reftoit
encore fous la puiffance des
Venitiens & cependant
nous eftions affis fur un mef
me ſiege à coſté l'un de l'autre.
L'air eftoit extremément
doux quand nous nous mimes
en chemin . Sans un
temps fi favorable , nous
n'aurions pas hazardé dans
une Gondole le peu de
mer
GALANT. 123
que nous cûmes àpaffer . C'eſt
un petit Bâtiment de mer leger
& delicat, dans lequel on
peut aller faire fa cour aux
Gentils- Donnes , fur le grand
Canal de Venife ; mais il n'eſt
pas fait pour
aller en pleine
mer, & feroit dangereux
dans
un vent mediocre
. A une
lieuë en deça de Férrare, nous
fûmes obligez de changer de
voiture , & de nous mettre
dans un petit Bateau couvert
pour paffer un Canal d'eau
dormante
qui conduit en
cette Ville , & qui eft fort
élevé au deffus du Fleuve du
Lij
124 MERCURE
;
Pô. Ferrare appartenoit autrefois
aux Princes d'Efte
mais par defaut de mâles , il
eft retourné aux Papes fous
le Pontificat de Clement
VIII .
,
Nous primes le lendemain
une Chaife roulante pour
nous avec un Cheval pour
noſtre bagage , & nous allâmes
coucher à Bologne. On
nomme en quelques endroits
ces Chaiſes roulantes,
par une espece de quolibet ,
Sedie volante , pour dire qu'elles
vont vîte comme le vent.
Ce font aujourd'huy les VoiGALANT.
125
tures les plus commodes &
les plus ufitées dans l'Italie .
Elles vont à deux chevaux ,
& il n'y peut tenir que deux
perfonnes. Quand on veut
aller vîte , on les prend de
Cambiature comme nous fif
mes, c'eſt à dire qu'on change
de Chaife & de chevaux
de deux Poftes en deux Poftes
, où l'on en trouve de
toutes prêtes.
Bologne eft une des grandes
Villes & des plus peuplées
de l'Italie . On la nomme
Bologne la graſſe, à cauſe
de la fertilité & de la bonté
L
iij
126 MERCURE
T
des terres des environs , qui
font à la verité ſi graffes, qu'il
faut fix , huit , & jufqu'à dix
boeufs pour tirer la charuë.
Il y a au devant de prefque
toutes les maifons , des Portiques
qui forment de grandes
allées couvertes aux deux côtez
de chaque ruë, de meſme
que dans la Court du Palais de
Luxembourg de Paris ; ce qui
donne le moyen d'aller à
couvert par toute la Ville .
Les Dames y vont vétuës à
la Françoife , & les Gentilshommes
y font habillez de
noir en pourpoint, manteau ,
GALANT. 127
ceinturon & épée . Il y en a
plufieurs qui font porter
leurs épées par des Eftafiers,
à caufe qu'elles font extremément
longues , & qu'elles
les incommodent beaucoup
à marcher. Les Palais de cet
te Ville font fuperbes . Les
Eglifes & les Convens y font
magnifiques , & les Cloîtres
des Religieux y font plus
beaux qu'en aucune Ville
d'Italie. Celuy des Cordeliers
à la Grand' manche , eft
d'une grandeur , d'une beauté
, & d'une ftructure merveilleufe.
Je vis dans l'Eglife
Liiij
128 MERCURE
de Sainte Fetrone , un Cadran
d'une invention fort
particuliere. Lors qu'il eft
midy , il marque la grandeur
du jour où l'on eft , par
le moyen d'une Etoile percée
à la voûte , par où les
rayons du Soleil paffent juf
tement au milieu du jour . It
eft de l'invention de M.Caf
fini, de l'Obfervatoire de Paris.
C'eſt dans cette Eglife ou
Charles- quint fut couronné
Empereur.
›
Entre le grand nombre de
Reliques qui font à Bologne,
le Corps de la Bienheureufe
GALANT. 129
Catherine de Vigri Bolonoife
, en eſt une des plus confiderables
. Il eft dans le Monaftere
du Corpus Domini qu'-
elle a fondé, où font des Religieufes
de Sainte Claire . On
la voit toute entiere affife
dans une Chaife , revétuë de
l'habit de fon Ordre, la face,
les mains & les pieds découverts.
Elle mourut au quin.
ziéme fiecle , à l'âge de cinquante
ans ou environ .
La Chapelle de Monteguardia
, où l'on révere une
Vierge peinte par Saint Luc,
comine on pretend , eft une
130 MERCURE
des plus grandes devotions
de Bologne . Elle eft fur une
Montagne à trois milles hors
la Ville , c'eſt à dire à une
grande lieuë de France ; & le
concours du monde qui y va
le Vendredy ou le Samedy
de chaque femaine , a donné
lieu de commencer un che--
min couvert , qui conduit de
la Ville à cette Chapelle ; il
eft plus de la moitié achevé.
C'eſt une des plus belles entrepriſes
qu'on ſe puiſſe imaginer
, & qui fera d'une dépenfe
prodigieufe . Ce font
plufieurs Arcades qui for
GALANT. 131
ment une longue Galerie
couverte , où l'on pourra aller
en pleine campagne une
lieuë entiere à l'abry de la
pluye , de la poudre , & du Soleil.
Les Moulins de Soye de
Bologne, font d'une jolie invention
. On y voit quatre
à cinq mille écheveaux de
Soye fe déveloper , fe filer , fe
tordre & fe devider en mefme
temps fur autant de Bobines
, par le moyen d'une
Machine que l'eau fait aller .
Elle eft compofée d'un nombre
infiny de Tours & de
132 MERCURE
.
Roues , qui fe font mouvoir
les unes les autres , & qui ont
correfpondance dans plufieurs
Chambres
& Etages.
Quoy que Bologne fe foit
donnée au Pape , elle s'eft
confervée une grande liberté.
Elle met pour ce fujet
dans fes Armes le nom de
Libertas , & elle entretient un
Ambaffadeur ordinaire à Ro
me pour ſe maintenir dans
fes Privileges. L'un des plus
beaux dont elle joüit , c'eft
que l'on ne peut confifquer
les biens de ceux qui en font
bannis ; ce qui fait que l'on
GALANT. 133
en voit quelques-uns dans
d'autres Villes d'Italie , qui
nonobftant leur banniffement,
joüiffent paiſiblement
de tous leurs biens , dont ils
reçoivent les revenus fur
leurs Quittances.
Bologne a une fameuſe
Univerfité , dont il eft forty
de grands Hommes ; & comme
fi toute la Doctrine eftoit
renfermée dans cette Ville ,
elle met dans prefque tous
fes Monumens publics , & fur
la plufpart de fes Monnoyes,
Bononia docet , ou bien , Bononia
mater fcientiarum , comme
134 MERCURE
voulant dire que c'eſt Bologne
qui enſeigne les Sciences.
Cette Ville eſt renommée
principalement pour
quatre chofes pour les Savonetes
qui gardent leur odeur
juſqu'à la fin , &ſe confervent
douze , quinze , &
vingt années ; pour les Sauciffons
que l'on
envoye
par
toute
l'Europe
; pour
le Tabac
en poudre
, que
l'on
prefere
aujourd'huy
à celuy
de
Pontgibont
; & pour
les petits
Chiens
que
l'on
baigne
dans
l'Eau
-de -vie
auffi
-toft
qu'ils
font
nez , & durant
pluGALANT.
135
fieurs jours de fuite pour les
empefcher de croiftre . On
leur en fait auffi avaler de
temps en temps , & on leur
écraze le nez pour les rendre
camus. Ceux que l'on eftime
le plus entre ces petits animaux
, doivent avoir la tefte
ronde , le muſeau court , le
nez enfoncé & un peu relevé,
les yeux gros, ronds , vifs,
brillans & à fleur de tefte , les
poils déliez , doux & luſtrez
comme de la foye , les oreil
les grandes & pendantes , des
pannaches à la queuë & aux
jambes , & des ergots aux
136 MERCURE
quatre pates. L'on n'en fait
pas moins d'eftat
à Bologne
qu'à Paris. Les Dames les ont
toûjours
fur leurs juppes , &
les portent
aux Comedies
,
aux Promenades
, & dans les
Vifites. Il n'y a point de Juifs
à Bologne
, ils n'y peuvent
demeurer
qu'une nuit, & doivent
loger dans une Hoſtellerie
qui leur eſt affectée .
De Bologne
nous conținuâmes
nôtre route en Chaife
roulante jufqu'à Rome , &
trouvâmes jufqu'à Imola où
nous allâmes coucher, le chemin
plat & uny comme une
GALANT. 137
allée deJardin,bordé d'arbres
des deux coftez . Les Païfanes
portent de petits Chapeaux
de paille garnis de rubans de
couleur. Il y a dans cette
Ville beaucoup d'Eglifes . Le
22. nous paffames par Forti ,,
& allâmes coucher à Cefene..
Nous traverfames par Caftel
Bolognefe, & par la Ville de
Faenza,laquelle, felon le fen--
timent de quelques-uns , a
donné le nom à la vaiffelle :
de Faience , que l'on y fait
tres-bien. Forli eft une gran
de Ville , où je remarquay
comme une des plus belless
Septembre 1685,
Mi
138 MERCURE
Eglifes, celle de Saint Philippes
de Neri . Elle eſt toute
neuve , & n'eft pas entierement
achevée. Les Chapelles
font de marbre, avec quel
ques Tableaux qu'on eftime.
Je ne trouvay rien de plus
mignon que la maniere dont
les jeunes Ortolanes & Contadines
eftoient habillées. Ce
font des Païfanes des principaux
Bourgs des environs ;
mais je veux feulement parler
des plus notables , & des
mieux faites . Elles s'eftoient
rendues à la Ville , à cauſe
d'une Foire particuliere qui
GALANT. 139
s'y faifoit ce jour-là . Elles
avoient un cotillon de ferge
ordinaire à la Paifane ,un corcelet
de brocard à grandes
fleurs , les manches de fatin:
de couleur fort étroites & redoublées
fur le poignet, & de
petites manchetes de lin ou--
vragées de fil d'or & de foye
Leurs cheveux moitié nattez
& moitié frifez,battoient fur
les épaules , & voltigeoient
affez amoureufement fur la
gorge. Au deffus de la tefte
eftoit attaché un morceau de
fine toile , chamarré tout au i
tour d'une large dentelle de-
Miji
140 MERCURE
foye de differentes couleurs,
avec des touffes de rubans
aux quatre coins , & par def
fus un chapeau de fine paille
entouré de branches de fleurs
qui s'élevoient & retomboient
en panaches.
ne ,
Quant à la Ville de Cefel'on
y va en plufieurs
ruës à couvert comme à Bologne
. De Cefene nous allâ
mes à Savignan, petite Ville
ou Bourg, qui n'eft pas confiderable
, puis à Remini ou
Rimini, comme prononcent
quelques-uns , grande Ville
fur le bord de la mer. Entre
GALANT. 141
plufieurs belles Eglifes que
j'y vis , la Cathedrale eft la
principale. Elle eft claire , de
bon gouft, & bâtie nouvellement,
ainſi que la plus grande
partie des maifons d'alentour,
l'ancienne Eglife & les
bâtimens d'auprés ayant efté
entierement bouleverfez dás
le dernier tremblement de
terre qui arriva il y a quel
ques années.
De Remini nous allâmes
au Village de Catholica , &
cotoyames toûjours le bord
de la mer , les vagues donnant
jufqu'aux pieds de nos
142 MERCURE
chevaux ; puis quittant la
mer , nous nous rendifmes
á Pefaro , cheminant continuellement
entre des Montagnes.
Pefaro eft une groffe Ville
fur le bord de la mer , avec
de grandes Places & de belles
Fontaines . Les Juifs ont
deux Synagogues en cette
Ville , & n'y font pas fort riches.
Ils portent des Chapeaux
couvers de tafetas orangé
, & en ont de pareils
dans toutes les Terres du Pape.
Le 25. aprés avoir paſſé par
GALANT. 143
Fano , Ville forte fur le bord
de la mer , nous cotoyâmes
prefque toûjours la rive pour
aller à Sinigalia , les vagues
venant continuellemétdonner
dans les jambes de nos
chevaux, & jufqu'à la moitié
des roues de noftre Chaife ;
de maniere que nous eſtions
en doute fi nous cheminions
par mer ou par terre , & l'on
auroit pû faire des gageures
là - deffus. C'eft à peu prés
comme ce Bon-homme de
campagne , qui ne pouvoit
dire à fon Village s'il
eftoit venu à pied ou à chela
144 MERCURE
val : parce qu'eſtant monté
fur fon afne, & fe trouvant
obligé à chaque bout de
champ de lever fes jambes
qui eftoient trop longues ,
il s'eftoit fervy de fes pieds.
durant prefque tout le chemin
pour fe foulager , &
marchoit en meſme temps.
que fa befte, encore qu'il fût
à cheval fur fon dos ; d'où.
vient qu'il fut toûjours appellé
depuis , la beſte à fix
pieds . Il s'eftoit élevé la nuit
un vent horrible , qui continua
toute la journée, & empefcha
quelques Cavaliers :
de .
:
GALANT. 145
de paffer le matin en des endroits
où nous paffames aifément
l'aprefdinée , la rive
eftant alors trop fortement
battue des vagues de la mer.
Nous eufmes un froid tresviolent
, mais en récompen
fe nous primes beaucoup de
plaifirà voir la mer orageufé
faire des bonds en l'air, &
rejalliſſemens à perte de
veuë , & jetter à nos pieds
des monceaux d'écume bláche,
gros comme la moitié
de noftre Chaiſe.
des
Tout le long des coftes
de la mer , l'on trouve d'ef
N
Septembre 1685.
146 MERCURE
pace en efpace de fortes
Tours gardées par des Officiers
, pour empefcher
la defcéte
que les Corfaires
pourroient
faire durant la nuit .
Les Paifans des Villages
&
des Hameaux
circonvoi
fins ,
couchent
dans les chambres
du premier étage, où il n'y a
que des Echelles & des Efcaliers
de bois , qui fe levent
la nuit en maniere de Pontlevis
. Ils ont chez eux des
fe defenarmes
à feu , pour
dre en cas de beſoin , & ils
veillent tour à tour , & font
la fentinelle , afin que s'il
GALANT. 147
pour
abordoit quelque petit Bâtiment
Ennemy , ils puffent
tirer , & faire des feux
avertir les autres Villages de
venir à leur fecours ; ce qui
eft arrivé quelquefois . Nous
trouvâmes en un endroit de
la Cofte une Barque perie ,
& en un autre quelques pieces
de bois du débris d'un
petit Vaiffeau que la mer avoit
jetté à bord. Le Valet
de noftre Voiturin, qui avoit
devancé la Chaife d'une
giande lieuë, trouva un coffre
fermé , que la mer vint
jetter à fes pieds. Il le char-
Nij
148 MERCURE
gea fur fon cheval, &
le
porta
jufqu'à la Fortereffe de Sinagalia
, comme l'on eft obligé
de faire de tout ce qui fe
trouve fur les Coftes , & on
luy donna quelque chofe
pour fon droit. On en fit
l'ouverture , & l'on ne trou
va dedans que des Savons
,
& d'autres Marchandifes
prefque toutes gâtées de
l'eau de la mer ; cela nous
fit juger qu'il s'eftoit fait
quelque naufrage , comme
nous reconnûmes le lendemain.
Sinagalia eft une gran
de Ville , avec Port de mer.
GALANT. 149
J'allay me promener fur le
Port , où la mer en fureur
pouffoit des vagues de la
hauteur d'un étage , qui fe
venoient brifer contre la
pointe du Parapet , & fembloient
à tous momens le
vouloir fubmerger . Il y a des
Juifs en cette Ville ; ils ont
feulement une Synagogue.
Le 26. nous allâmes coucher
à Ancone. Nous cotoyâmes
encore prefque
toûjours la mer & nous
eufmes pareillement un grad
vent, qui diminua beaucoup
fur le foir ; nous apprîmes .
N. iij
KO MERCURE
L
dans la Ville , qu'on avoit
trouvé par le chemin deux
hommes noyez fur le fable
en differens endroits, ce qui
nous confirma le naufrage
dont nous avions veu la veille
quelques apparences . C'étoit
un plaifir de voir de loin
plufieurs petits Vaiſſeaux agitez
, qui fembloient de
moment en moment s'abîmer
dans les ondes , d'où
ils reffortoient peu de temps
aprés . Les uns étoient des
Peſcheurs , & les autres des
Paffans , qui tenoient la route
de Veniſe .
GALANT. 151
Ancone eſt une grande
Ville , fort peuplée , avec un
des beaux Ports de mer d'Italie
. Elle eft fituée fur la
Coline d'une Montagne qui
defcend jufque dans la mer ,
& paroift de loin comme un
Amphiteatre . On voit fur le
Pont un ancien Arc de triomphe
tout de marbre blanc ,
qui eft une des plus belles
antiquitez des Romains . L'Eglife
Cathedrale eft au plus
haut de la Montagne , d'où
l'on découvre la beauté de
la mer dans fa grande étenduë.
Cette Ville eft fort peu-
N iiij
152 MERCURE
plée, les Juifs y ont deux Synagogues
. J'allay dans la
plus grande au temps qu'ils
fe preparoient à celebrer la
Fefte du Sabat ou du Samedy,
qui fe commence le foir
du jour précedent. Il y avoit
quatre ou cinq cens Lampes
allumées , & je n'en ay
jamais tant veu ailleurs pour
un jour de Fefte ordinaire.
En attendant qu'ils commençaffent
leurs Prieres, un
Rabbin fort zelé dans leur
Religion , m'ouvrit l'Armoire
d'Aaron , où font les Livres
de la Loy, & me fit voir
GALANT. 153
les plus beaux ( j'entens pour
ce qui eft des ajuſtemens qui
les ornent , comme font les
Bâtons , les Maffes, les Chénets
, les Grelots ou Sonnets
d'argent , les Couronnes
de vermeil doré, les Voiles
& les Couvertures de
Brocard & de broderie ) car
pour les Livres ils font tous
écrits d'une même maniere ,
& fe trouvent uniformes dás.
toutes les Synagogues du
Monde . Il me mena enfuite
dans fa Maiſon , pour me
faire voir la maniere dont
tout eftoit difpofé pour le re154
MERCURE
pos du Sabat , les Lampes å
plufieurs lumignons qui devoient
brûler pendant la
nuit, les préparatifs des viandes
du Souper & du lendemain.
Je trouvay la Nape
mife, tout en eftat fur la Table
, & les fieges à l'entour.
Sa femme qui eftoit d'un âge
mediocre , tenoit un Livre
Hebreu, & recitoit quelques
Prieres à l'un des coins de la
chambre. Il ne fut jamais au
pouvoir de fon Mary,de luy
faire lever les yeux pour me
regarder. Il me dit qu'elle
vivoit comme un Sainte , ou
GALANT: 155
pour mieux dire , comme la
Femme d'un Patriarche de
l'ancien Teftament ; qu'elle
avoit toutes les complaifances
imaginables
pour luy ,
& que c'eftoit la meilleure
Femme du monde ; mais
qu'elle n'avoit jamais pû ſe
refoudre à parler à un Chrétien
, ce qui luy donnoit bien
du déplaifir. Ses Filles n'eftoient
pas fi farouches
, elles
venoient
librement
autour
de nous , & principalement
l'ainée , qui eftoit extremément
belle , & qui , avec un
air affez libre & enjoüé, far156
MERCURE
foit paroiftre fur fon viſage .
beaucoup de fageffe, de douceur
& de modeftie . Elle n'avoit
qu'environ quatorze
ans , & devoit eſtre mariée
dans dix ou douze jours ;
parce que tout Homme qui
a une Fille nubile , me dit
fon Pere, & qui differe de la
marier , eft refponfable devant
Dieu de tous les pechés
d'impureté qu'elle peut cómettre
dans fon coeur. C'eſt
la croyance des veritables
Juifs , autrement, difent-ils,
c'eft rendre inutile le plus
grand des biens que Dieu ait:
1
GALANT. 157
donné à l'Homme. Je n'eus
pas de peine à luy accorder
ce dernier article , qu'une
belle Femme eftoit un bien
fort confiderable , & la plus
belle acquifition qu'un galant
homme puiffe faire ; &
je luy ajoûtay de plus , que
j'engagerois volontiers mes
rentes & mes revenus pour
enavoir,fices fortes de biens
eftoient à prix raiſonnable.
Je reftay une heure & demie
avec ce venerable Rabbin ,
qui ne pouvoit fe laffer de
caufer avec moy , & dont
j'eus toutes les peines du
158 MERCURE
monde à me débaraffer.
Le Samedy 27. nous arrivâmes
à Lorette fur les vingt
deux heures, c'eſt à dire deux
heures avant la nuit , ayant
quitté le bord de la mer , &
cheminé par des chemins
fort fales. Durant quatre ou
cinq jours , nous rencontrâmes
un grand nombre de
Pelerins , les uns à pied , les
autres à cheval , & les autres
en Chaife.
La Ville de Lorette , qui
eft fur le bord de la mer ,
confifte en une grande ruë ,
au bout de laquelle eft un
GALANT. 159
Fauxbourg fort long , car
pour les rues de traverſe ,
elles ne font pas de conſequence.
Il y a une Fortereffe
confiderable, qui pourroit
refifter au Turc durant
quelques jours , s'il venoit
par mer dans le deffein de
la piller , comme il a tenté
quelquefois . Si ce malheur
arrivõit , elle feroit promptement
ſecouruë , la Ville
d'Ancone , & quelques autres
, eftant obligées d'envoyer
fur le champ une certaine
quantité de monde fi
l'Ennemy y faifoit quelque
160 MERCURE
deſcente ; & on les avertiroit
par des feux qu'on feroit
fur toutes les Tours qui font
e long des Coftes , comme
je vous ay dit. Cette Ville
eft bien peuplée , & le bon
marché des vivres y attire
beaucoup de perfonnes.
Pour un Gros , qui eſt environ
trois fols & demy de
France , on vous donne du
Vin plein une grande Cruche.
Ceux qui ont trois ou
quatre cens livres de rente ,
& qui ne font point de negoce
, y paffent pour Gentils-
hommes , parce qu'ils y
GALANT. 161
vivent commodément à là
maniere du Pais ; & hors
cette forte de Nobleffe , qui
feroit fort mince dans une
autre Ville , on n'y voit que
des Hofteliers & de medio ..
cres Marchans, dont le tiers
ne fait trafic
"
que de
Chapelets
& de Medailles. Les Fem
mes y font vétuës d'une ma
niere bijarre , qui tient de
l'Egyptien
& du Villageois
,,
& la plufpart
gâtent le peu
de bonne mine
qu'elles ont,,
en mettant fur leurs épaules :
un grand morceau
de drap
rouge , jaune ou bleu , fem
Ο
Septembre 1685 .
162 MERCURE
blable à un lange d'enfant ,
qui fait le plus vilain effet du
monde . L'Eglife , au milieu
de laquelle eft la Sainte Chapelle,
eft fort grande, & d'une
beauté achevée ; elle eft
dans une grande Place, où il
y a une Fontaine de divers
Jets d'eau , avec la figure de
bronze du Pape Sixte V.trois
ou quatre fois grande comme
le naturel. Če Souverain
Pontife , qui n'avoit que de
grands deffeins , a fait embellir
cette Eglife , & il euft fair
une Ville confiderable de
Lorette , s'il n'euſt pas eſté
A
GALANT. 163
prévenu de la mort.
A l'un des coftez de la Place
, font des Bâtimens en ar
cader, où l'on reçoit les Perfonnes
degrande qualité, qui
viennent en Pelerinage & en
Devotion , & où logent plufieurs
Peres Jefuites Italiens,
François , Alemans , Eſpagnols
, Anglois , Polonois
Suiffes , Grecs , Armeniens ,
Efclavons , & de diverſes autres
fortes de Langues qui fe
trouvent tous les mating
dans les Confeffionnaux de
l'Eglife pour adminiftrer le
Sacrement de Penitence aux
X
O ij
164 MERCURE
Pelerins qui y viennent de
tous les endroits de la Terre.
On va voir par curiofité l'Apoticairerie
& les Caves.
L'Apoticairerie eft remplie
de toutes fortes de medicamens
& de compofitions ,
que l'on donne charitablement
aux Pauvres . L'on y
voit trois cens cinquante vafes
de terre d'un prix incſtimable,
tous peints , comme
on pretend , de la main du
grand Raphael d'Urbin , le
Reftaurateur de la Peinture..
J'ay appris que fon Pere étoit
Potier de Terre , & que c'eſt
GALANT. 165
pour cela qu'il y a tant dé
Vafes de fes deffeins.
Les Caves font au nombre
de douze , & fe communiquent
les unes dans les autres.
On y diftribuë du vin
à tous les Pelerins , & l'on
n'en refuſe à perfonne. Elles
font remplies de cent cinquante
tonneaux qui ne ſe
remuent jamais , & ſe nettoyent
par des douves qu'on
leve aux coftez pour donner
entrée à ceux qui les vont
nettoyer dedans . Ces tonneaux
font liez avec des Cerceaux
de fer , & font la pluf166
MERCURE
part fi grands , que j'en trouvay
quelques - uns dont le
fond avoit dix pieds de Diamettre
, avec autant de pro
fondeur . Dans le temps des
fauffes Divinitez , on auroit
pû faire d'un de ces tonneaux
un Temple raisonnable au
Dieu Bachus , en élargiffant
l'ouverture du bondon pour
donner paffage à la fumée
des Sacrifices qui luy étoient
offerts par les Bachantes &
par les Thiades. Il y en a dont
on tire trois fortes de vins
Le Garçon de Cave ne man
que jamais d'en faire boire
GALANT. 167
aux Etrangers , afin qu'on
luy donne àfon tour dequoy
boire; c'eft toûjours du meilleur
vin , & du plus exquis.
Pour la Sainte Chapelle
de la Vierge, qui eft une des
plus belles Reliques qui foit
dans le Monde, vous en pouvez
voir à Paris le Modele ,
dans l'Egliſe de la Magdeleine
vers la Porte du Temple.
Ainfi je ne vous feray qu'une
legere defcription de la
maniere qu'elle eftoit lors de
fon tranfport, & des changemens
que l'on y a faits depuis.
Mais auparavant il faut
168 MERCURE
que je vous diſe en peu de
mots la maniere miraculeufe
dont elle eft venue en ce
lieu , & l'eftime que l'on en
a toûjours faite.
Cette Sainte Chapelle eft
la meſme où la Vierge a efté
élevée , où l'Ange luy a annoncé
le divin Miftere, & où
elle a conceu du Saint Efprit
le Redempteur de tous les
Hommes . Lors qu'elle eftoit
encore en Nazareth , on la tenoit
en grande veneration
parmy les Chreftiens . Sainte
Helene Mere du grand Conſtantin
, y alla en Pelerinage
en
GALANT. 169
´en l'année 326. Elle l'embellit
& l'enrichit de quantité
de Prefens , qui ont eſté pillez
depuis par les Barbares.
Sainte Paule , noble & riche
Romaine, y alla peu de temps
aprés en habit de Pelerine,
avec Sainte Euftochie fa Fille
, accompagnée de Saint
Hierôme , qui a efté mis par
la fuite au nombre des quatre
Docteurs de l'Eglife Latine.
Elle fe retira de là en
Bethleem , où elle mourut,
aprés avoir donné la plus
grande partie de fes biens
aux Pauvres, & y avoir fondé
Septembre 1685.
P
170 MERCURE
;
trois Monafteres de Filles, &
un Convent de Religieux.Le
Roy Saint Loüis allant en la
Terre-fainte , defcendit de
fon Cheval , aufſi- toſt qu'il
apperceut du Mont Tabor
cette Maiſon facrée ; il baifa
plufieurs fois la terre , fit le
refte du chemin à pied , &
une des Festes de la Vierge
eſtant arrivée peu de jours
aprés , il y fit celebrer folemnellement
la Meffe , où il
communia s'eftant revétu
d'un Cilice, & ayant jeûné la
veille au pain & à l'eau . Bel
exemple pour un des plus
GALANT. 171
grands Rois de la Terre.
Par la fuite des temps , les
Infideles s'eftant rendus abfolus
dans le Pays , elle devint .
la riſée & la moquerie de
cette Nation barbare , qui
faiſoit mille ignominies aux
pauvres Chreftiens qui la
venoient vifiter avec tant de
peines , de fatigues & de dépenſes.
Le Sauveur du Monde
ne voulant plus fouffrir un
tel mépris, ordonna aux Anges
de la retirer de la domination
de cette Nation cruelle.
Ils s'en chargerent
par le
commandement
de Dieu ; ils
Pij
172 MERCURE
l'enleverent en l'air , & la
porterent au deffus de la Galilée,
la Syrie, la Macedoine,
l'Albanie, & une partie de la
Dalmatie , où ils la mirent
fur une Montagne de l'Efclavonie
appellée Terfatto ,
éloignée du lieu où elle eftoit
de dix-huit cens quatrevingt
quinze milles d'Italie ,
qui font environ ſix à ſept
cens lieues de France . Ce
Tranſport ſe fit le neuf ou
dixième jour de May à minuit
en 1291. que le Pape
Nicolas IV. occupoit le Siede
Saint Pierre.: ge
GALANT. 173
5
Les Peuples de l'Efclavonie
remplis d'étonnement &
d'allegreffe , avoient peinet
à croire un Tranſport fi miraculeux
; & quoy qu'ils
deuffent s'en affeurer à la
veuë de quantité de miracles
qui fe faifoient journellement
dans cette fainte Cha
bre, ils ne laifferent pas d'en
voyer à Nazareth cinq Perfonnes
dignes de foy , pour
s'informer de la verité . Ces
Deputez firent rapport à
leur retour , qu'ils n'avoient
trouvé que les fondemens
dont les mefures eftoient
Piij
174 MERCURE
conformes à celles de cette
fainte Chapelle, & ils raconterent
l'épouvante où ef
toient les Peuples du Pays ,
au fujet d'un tranſport fi fubit
& fi extraordinaire.
Elle demeura en ce lieu
trois années & ſept mois, que
les Anges la porterent une
feconde fois pardeffus la Mer
Adriatique, & la poſerent au
milieu d'un Bois au Territoire
de Récanati , dans la Marche
d'Ancone . Ce fecond
Tranſport arriva le 10. Decembre
1294 . & l'on dit que
l'endroit de ce Bois apparte
GALANT. 175
noit à une Dame du Païs
nommée Laureta, d'où par la
fuite on a donné le nom à
Noftre - Dame de Lorette >
ou Laurete , comme l'écrivent
quelques-uns.
Les Efclavons fe defefperant
d'une perte fi confiderable
, & fe reconnoiffant
indignes d'un Preſent ſi précieux
, murmurerent quelque
temps ; mais ils s'appaiferent
bien- toft , en faisant
reflexion que c'eftoit la volonté
de Dieu , & qu'il n'ef
toit pas au pouvoir des hommes
d'en empefcher les ef-
P iiij
176 MERCURE
fets. Ils baftirent une Cha
pelle fur la Montagne , au
lieu où cette fainte Chambre
avoit efté. Elle fubfifte
encore prefentement, & elle
eft deffervie par des Peres de
la Reforme de Saint François
. Avec le temps , ce Bois
devint un coupe-gorge , &
une retraite de Voleurs, en
forte que les Pelerins n'ofoient
plus y venir qu'en
troupes & plufieurs enfemble
; mais au bout de huit
mois , les Anges reprirent
encore cette Chapelle , & la
reporterent à un ou deux
GALANT. 177
milles hors du bois , fur une
Terre qui apartenoit à deux
Freres de bonne & de noble
Famille. Ces deux jeunes Seigneurs
eurent conteſtation
entre eux , & en vinrent aux
armes , pour fçavoir qui poffederoit
feul ce morceau:
d'heritage.
Dans le temps qu'ils ef
toient le plus échauffez , qui
eftoit quatre mois aprés ce
troifiéme Tranſport , les Anges
la reprirent une quatriéme
fois , l'ofterent de leur
Terre , & la poferent là auprés,
au lieu où elle eft à pre178
MERCURE
fent. Elle fut apportée de
Nazareth par les Anges , ſans
fondement & fans plancher.
Le toict eftoit d'un bois azuré
femé d'Etoiles d'or , dont
l'on fait voir encore quelques
morceaux, le reste ayat
efté enterré fous la Chapelle
. Il y avoit une cheminée,
une porte , & une feneftre ;
& l'on trouva dedans une
Image de la Vierge , de bois
de Cedre , que l'on croit ef
tre de Saint Luc , un Crucifix
pareillement de bois ,
avec quelques Vaſes & Ecuelles
de terre,dont il en eft
GALANT. 179
reſté une entiere , que l'on
fait voir par devotion , &
que l'on prefume avoir fervy
à la Sainte Vierge . Les pierres
dont la Chapelle eſt bâtie
, font de couleur de Chataignes
, & fort dures , de la
groffeur &figure des briques
ordinaires, mais toutes irregulieres
, les unes longues ,
les autres courtes , d'autres
larges, d'autres étroites , minces
& épaiffes , la pluſpart
écornées & rompuës, la Sainte
Vierge, qui eft l'Exemple
d'une profonde humilité, s'étant
contentée d'une petite
180 MERCURE
Cabane pour fa demeure..
On voit quelques reftes
d'anciennes Figures qui ont
efté peintes fur les Murs ; ce
que l'on dit avoir eſté fait
par les foins de Saint Louis
Roy de France .
Prefentement on a chan--
gé la Porte du lieu où elle
eftoit , & on en a fait deux
autres pour la commodité
des Pelerins. On a ajoûté un
Autel au devant de la che
minée ; & l'efpace entre cet
Autel & la cheminée, eft revétu
de plaques d'argent ci
zelé. L'on a mis le Crucifix .
GALANT. 181
au bout de laChapelle à l'oppofite
de l'Autel , & l'Image
de la Vierge qui eft fur la
cheminée , eft ornée de precieux
habits , & d'un grand
nombre de pierreries.
Parmy les riches prefens
qui font dans cette Chapelle
, on voit deux grandsChandeliers
d'or qui furent donnez
par le Grand Duc de
Tofcane, & trente à quarante
groffes lampes toutes d'or.
Il y a un Ange d'argent
d'environ quatre pieds de
haut , qui prefente à la Vierge
Monfeigneur le Dauphin
182 MERCURE
dont la figure eft de pur or.
Il fut offert avec deux riches
Couronnes en 1643. parLoüis
XIII . & par la feuë Reine
Anne d'Autriche , au fujet
de l'heureuſe Naiffance de
noftre incomparable Monarque
Louis le Grand.
Le dehors de la Sainte
Chapelle , eft revétu de bas
reliefs de marbre blanc, avec
de grandes figures des plus
habiles Maiftres du temps ,
où font reprefentez les Prophetes
, les Sybilles , la Naiffance
du Sauveur du Monde,
la Vie & la Mort de la VierGALANT.
183
ge , & l'Hiftoire du Tranf
port de cette Sainte Chapelle.
Dans la grande Eglife qui
enferme cette Chapelle
vers la Sacriftie , on montre
le Trefor . On n'y voit que
perles , que rubis , faphirs ,
diamans , & autres fortes de
pierreries . On y fait voir des
Baffins , des Vaſes , des Couronnes
des Sceptres , des
Croix , des Statuës , des Buftes
, & quantité de pieces
d'or & d'argent , dont le dé
tail feroit infiny , le tout provenant
des liberalitez de di-
2
184 MERCURE
vers Papes, Empereurs,Rois,
,
Cardinaux
Monarques
Princes , & autres .
L'on y montre une Chafuble
, deux Tuniques , des
Chapes, & un Devant d'Autel
tout de broderie de perles.
Il y a uneChapelle d'Ambre
, qui comprend la Croix,
les Chandeliers , les Buretes,
le Baffin , & l'Eguiere.
Monfieur le Prince y a
donné le Plan de la Baftille ,
tout d'argent. Le Portrait
de Madame la Ducheffe de
Baviere , Mere de Madame
la Dauphine , y eft auffi d'arGALANT.
185
Y
ill
gent , & de fa hauteur ; & ce
que l'on tient de plus rare en
ce Trefor , c'eft une Perle
fort groffe qui reprefente la
Vierge tenant fon Fils dans
fes bras . Quoy que l'ouvrage
foit fimple & groffier ,
ne laiffe pas d'eftre confide--
rable , en ce que la Nature?
l'a formée de la forte , car on
ne taille jamais les Perles , il
les faut laiffer en l'eftat qu'--
elles font. On la trouva un
jour dans un Tronc de l'E--
glife, envelopée dans du pa--
pier , & l'on n'a jamais feeu i
qui en a fait le preſent. -
"Septembre 1685..
186 MERCURE
Le Lundy 29. nous allâmes
de Lorette à Recanati , Ville
Epifcopale , dont l'Eveſché
eft réüny à celuy de Lorette,
& de là à Macerata , autre
Ville Epifcopale , fort peuplée
.
Le Mardy 30. jour de Saint
André, nous nous rendifmes
à Tolentin , Evefché réüny
à celuy de Macerata . Nous
entendifmes la Meffe dans la
Chapelle de Saint Nicolas ,
dont l'Egliſe eft adminiſtrée
par des Peres Auguftins . Elle
eft confiderable , par la Relique
du bras de S. Nicolas
GALANT. 187
de Tolentin , fi renommée
par toute la terre. Il faut faire
affembler les Magiftrats
de la Ville pour la voir ; ils
gardent la Clef du lieu où
elle eft enfermée , & ne refuſent
aucun Etranger . L'on
tient que le Corps du mefme
Saint eft en quelque en--
droit de l'Eglife dont on n'a
pas la connoiffance , quoy
que les Religieux faffent:
voir fon Tombeau . Cette
Chapelle eft remplie de qua
tité de Lampes , & de Ex:
voto d'argent .
On fort de Tolentin tra--
Qij,
188 MERCURE
verfant des Montagnes af
freuſes environnées de precipices
& de ravines d'eau ,
qui nous obligerent de faire
une partie du chemin à pied ,
en quelques endroits où la
Chaife eftoit toûjours panchante
d'un cofté ou d'autre ,
en danger de tomber dans
les abîmes, les Montages eftant
toutes couvertes de neiges.
Autrefois on ne pou--
voit aller par ce chemin qu'à
pied, à cheval, ou en litière;
mais le Pape Clement X. le
fit élargir à l'occaſion du
grand Jubilé dernier, ou pluGALANT
. 189
fieurs perfonnes vont en devotion
de Rome à Lorette.
Depuis ce temps- là ces chemins
fe font fort gâtez &
rompus, il y avoit longtemps
qu'il neigeoit dans les Montagnes
qui en eftoient toutes
couvertes , & il falloit coucher
dans de méchans Hameaux.
Enfuite nous arrivâmes
à Foligny , Ville
du Duché de Spolete. A
trois grandes lieuës de cette
Ville , eft le Convent.
d'Affife , & celuy de Noftre
-Dame des Anges , où
nous allâmes.
190 MERCURE
Affife eft une Ville renommée
, principalement à
cauſe de la naiffance de Saint-
François, où eft une des plus
grandes & des principales:
Devotions de toute l'Italie.
L'Eglife eft bâtie miſterieufement
fur une haute Montagne
, avec une douzaine
d'efpeces de Tours , en memoire
des douze Apôtres ,
ou des douze Compagnons
de Saint François . Avant que
d'entrer dans l'Eglife , l'on
trouve une grande court ou
terraffe , entourée d'Allées &
de Portiques , d'où l'on déGALANT.
191
couvre une belle étendue de
Païs . Ce font les Cordeliers
à la Grand' - manche , qui
poffedent ce Convent ; on
les nomme proprement
les
FreresMineurs Conventuels .
Ils chantent tous les jours de
l'année en Mufique , & font
environ une centaine. Ily
atrois Egliſes les unes fur les
autres , de mefme qu'il y en
a deux à la Sainte Chapelle
de Paris. La plus baſſe eſt fermée
, on n'y entre point , &
l'on pretend que le Corps des
Saint François y eft debout
tout entier. L'Egliſe du mi192
MERCURE
lieu eft celle où l'on fait l'Of
fice ordinairement. Le Maî
tre Autel eft difpofé, de ma..
niere que deux Preftresby
peuvent dire la Meffe deffus
en mefme temps, l'un à l'op
pofite de l'autre . L'on fait
remarquer une groffe pierre
de quelque deux cens livres
de pefanteur , qui eft attachée
à la voûte au deffus du
grand Autel , avec une chaî
ne de fer. Elle tomba fur la
tefte d'une Femme qui entendoit
le Sermon de l'Evef
que d'Oftie , qui fut depuis
Pape fous le nom d'Alexan
dre
GALANT. 193
dre IV. & quoy que tout le
monde la cruft morte , elle
eut tant de foy à Saint François
, auquel elle fe recommanda
, qu'elle ne receut
aucune bleffure , & fut guerie
d'un mal de tefte dont
elle avoit efté tourmentée
toute la vie. La troifiéme Eglife
, qui eft la plus haute,
eft dédiée à la Vierge, & l'on
fait l'Office feulement les
Samedis de chaque Semaine.
Saint François nâquit à Affife
en 1180. Il commença fon
Ordre en 1206. & receut les
Stigmates fur le Mont d'Al-
· S
eptembre 1685.
R
y
194 MERCURE
verne l'an 1224. vers le temps
de l'Exaltation de la Sainte
Croix . Il mourut le Samedy
4. Octobre 1226. & fut canonifé
par Gregoire IX . deux
ans aprés. Comme il n'y a
point d'Ordre dans toute la
Chreftienté qui fe foit fi fort
étendu , auffi n'y a -t-il point
de Saint dont on nous racon.
te tant de miracles . On nous
fit voir dans le Trefor , parmy
beaucoup de Reliques &
de richeffes , du Bois de la
vraye Croix ,un morceau des
Clouds de noftre Seigneur,
des Cheveux de la Vierge ,
GALANT. 195
d'autres Cheveux de Sainte
Catherine , & d'autres de
Saint Louis Roy de France ;
un Parchemin fur lequel
Saint François a écrit de fa
propre main une Oraifon à
noltre Seigneur , une piece
d'étoffe de foye & fort riche,
où fon Corps fut mis aprés fa
mort , & qui paroift encore
toute neuve , les premieres
Regles qu'il donna à ſes Religieux
, fon veritable Portrait
, un de fes Habits , & du
Sang qui fortit de ſes Stigmates.
A un quart de lieuë d'Af-
Rij
196 MERCURE
fife , eft la Chapelle de Nôtre-
Dame des Anges, qu'on
appelle autrement de la Portioncule
. Elle eft ifolée au
milieu d'une fort grande Eglife
, c'eſt à dire que l'on
peut tourner tout au tour de
mefme qu'à la Sainte Chapelle
de Lorette . C'eſt le lieu
où Saint François a fait fa
demeure , & où il eft mort.
On la nomme Portioncule ,
comme voulant dire qu'il fe
contentoit d'une petite portion
de terre, & on l'appelle
la Chapelle de Noftre-Dame
des Anges , à caufe qu'il y a
GALANT. 197
vû par deux fois Nôtre Seigneur
& la Sainte Vierge au
milieu d'une Legion d'Anges
& de Cherubins.
C'eft dans cette Chapelle
où eft étably le grand Pardon
& Indulgence pleniere
que Saint François a obtenu
de la bouche de Dieu mef
me . Il commence le premier
jour d'Aouft , à l'heure de
Vefpres, & finit le lendemain
à pareille heure .
Ongagne le Pardon & Indulgence
en vifitant cette
Chapelle , aprés s'eftre confeffé
& avoir communié. La
Riij
198 MERCURE
quantité du monde qui s'y
trouve eft furprenante , &
tous les ans l'on fait à Venife
une grade réjoüiffance pour
l'embarquement des Pele-
Fins qui vont à cette Devotion
. Les Peres Recolets def
fervent cette Eglife. Ils nous
firent voir ungrandnombre
de Reliques , & nous vifitames
dans leur Convent la
Chambre où Saint François
couchóit , le lieu où il fut
tenté du Diable, & le Jardin
où il fe mettoit tout nud fur
des épines pour mortifier fa
chair. Ce Jardin eft planté
GALANT. 199
derofiers qui ne produiſent
aucunes épines ; ce qui arrive
par un miracle continuel ,
à ce que pretendent ces
bons Peres .
Le 3. Decembre , nous al
Tâmes à Spolete, grande Vil-,
le toute pavée de briques ,.
où il y a plufieurs Eglifes, &
quantité de Fontaines. Nous
eufmes un temps charmant,
ne voyant autour de nous
que prairies vertes comme:
en efté , des rangées d'arbres :
touffus , & des treilles de vignes
en allées de, berceau,
Enfuite nous reprimes less
Riiij ,
200 MERCURE
Montagnes , & nous paffames
par un chemin fi mé
chant , qu'il nous fallut marcher
prefque toûjours à
pied on
Le 4. Decembre, nous ár
rivâmes à Terni,par un chemin
de pierres & de roches
fort rude. Dés que j'y fusarrivé,
je pris un Cheval pour
aller voir la Caſcade de Narni.
C'eſt une groſſe Riviere
qui vient fe dégorger fur
l'extrémité d'un Rocher au
deffus d'une haute Montagne
, & de là fe précipiter
avec force & violence de lai
GALANT.201
hauteur des Tours de Nôtre-
Dame de Paris, & tombe fur
quantité de pointes de Rochers
, d'où elle forme plufieurs
Caſcades , & retombe
enfin dans une autre Riviere
qui va groffir les eaux du
Tibre , & que l'on nomme
pour ce fujet la Mere nourrice
du Tibre . Cette chûte
d'eau d'une Riviere toute
entiere , eft quelque chofe
de fi furprenant , qu'il paffe
l'imagination . On fent trem .
bler la terre fous fes pieds ,
par le bruit effroyable qu'elle
fait , il en fort continuel-
इ
202 MERCURE
fement une fumée comme
d'une fournaife , & lors que
les rayons du Soleil ne font
point offufquez de nuages, il
fe forme tout au tour un Irisi
ou Arc- en- ciel de diverfes
fortes de couleurs . C'eft une
des chofes les plus curieufes
qu'on puiffe voir , mais à di
re le vray , il faut effiyer
bien de la peine pour y aborder.
Ce chemin de Terni à
la Cafcade , eft environ de
deux lieuës , & tout plein de
précipices , principalement .
quand on en approche
il faut circuir de petites .
GALANT. 203
<
langues de terre où l'on ne
peut paffer qu'un à un : auffi
eft - on obligé de defcendre.
de cheval en bien des endroits
. On trouve une petite
Chapelle en chemin , où l'on
vous enfeigne le lieu le plus
dangereux & le plus à craindre
. Elle eft remplie d'Ex
voto , & a eſté bâtie depuis:
peu au fujet d'un jeune Etranger
, qui voulant faire
le brave & le valeureux , fe
tint toûjours fur fon Cheval,
encore qu'on l'euft averty
de defcendre
. Il ne manqua
pas de fe précipiter dans un
204 MERCURE
abîme d'où on ne le put jamais
retirer.udio
intu M
Lors que je fus retourné à
Terni , nous en partifines
pour aller coucher à Narni
par un chemin delicieux ,
planté de Cannes , d'Oli
viers , & d'allées de Vignes
couvertes.Les
Cannes viennent
communément
en bien
des endroits de l'Italie ; on
en feine des pièces de terre
& des Campagnes
toutes entieres
.Elles n'ont pas la beau
té ny la force de celles des
Indes , l'on s'en fert princi
palement pour faire les berGALANT.
205
ceaux & les palliſfades .
Narni eft une grande Ville
fur une Montagne qui eftoit
autrefois habitée , mais
qui eft à prefent fort dépeuplée
, & fans commerce . La
Riviere qui paffe au bas de
la Ville , eft perilleuſe en de
certains endroits , & n'eſt
pas navigable en d'autres . Il
ya dans l'Eglife Cathedrale
un fort bel Autel en forme
de Baldachin , & au deffous
repofe le Corps de Saint
Juftinien premier Evefque
de la Ville , qui chaſſa l'Idolatrie
du Païs . On voit
206 MERCURE
au bas de la mefme Ville ,
les restes de l'un des plus
beaux Aqueducs qui ayent
efté dans l'Antiquité. Il portoit
les eaux d'une Montagne
à une autre , paffoit au
deffus de la Riviere, & eftoit
feulement foûtenu de quatre
grandes Arches , dont il
en reste encore une toute
entiere : les pierres font taillées
en pointes de Diamant,
& liées les unes aux autres
avec du fer & du plomb ,
fans aucun mortier ny ciment
.
Les . Decembre, nous paf
GALANT. 207
fames par le Bourg de Borghetto
, & allâmes enfuite
coucher à celuyd'Orignano.
Le chemin qui devoit eftre
le plus méchant de tous , fe
trouva prefque le plus beau,
ayant efté racommodé tout
nouvellement. Nous commençames
à découvrir le Tibre
, & à nous appercevoir
que nous approchions d'une
Ville fainte. Nous rencontrions
en chemin plufieurs
Chapelles & Hermitages ,
d'où il fortoit des Preftres
& des Religieux avec le Surplis
& l'Etole , qui nous ve208
MERCURE
noient jetter de l'Eau-benite
en paffant , & dire quelques
Evangiles & Oraifons .
Nous trouvions encore quátité
de Pelerins qui alloient
faire les Stations de Rome.
Enfin , le 6. Decembre
aprés avoir paffé par le
Bourg deCaftel - nuovo , nous
arrivâmes àRome à une heus
re de nuit par la voye Flaminia
, qui eft encore pavée de
grandes & larges pierres du
temps des anciens Romains,
& où l'on rencontre plufieurs
veftiges de Sepulchres
anciens. Nous entrâmes par
GALANT. 209
la
la Porte du Peuple , un des
plus beaux abords de cette
Ville. On ne trouve pref
que point de Maiſons dans
Campagne de Rome; l'air
y eft méchant & mal fain,
& les Payfans y deviennent
pafles & langoureux. Pour
la Ville de Rome , elle eft
connuë de tout le monde..
C'eſt la Capitale de la Chrétienté
, le Siege des Souverains
Pontifes , Ville de repos
, de paix , de douceur &
de fincerité.
Relations de M. Chaffebras
de Cramailles , & entre
autres celle de dix ou
douze Opera , qui furent repreſentez
à Veniſe en un ſeul
Carnaval , du temps que ce
curieux Voyageur y eftoit.
L'exactitude avec laquelle il
décrit les lieux où il paffe ,
vous a fait fouvent fouhaiter
d'en avoir la fuite . Elle vient
de tomber entre mes mains,
& je vous l'envoye dans les
mefmes termes qu'on me l'a
donnée . C'eſt la Relation de
fon Voyage , depuis Venife
120 MERCURE
jufques à Rome , & fes remarques
fur les Villes, Lieux
& Chemins confiderables
avec les Devotions de Noftre-
Dame de Lorette , & de
Saint François d'Affife. Elle
eft adreffée à M. le Duc de
Saint Aignan. La voicy,
Le quinziéme Novembre
1684. je partis de Venife , où
j'avois efté durant une année
, & je me mis avec un
Gentilhomme François de
mes amis, dans une Gondole
à quatre Rameurs, une heure
& demie avant le jour. Durant
la matinée, nons traver
fames
GALANT. 121
fames vers le Midy fur le
Fleuve du Pô , où nous vo
guâmes tout le refte de la
journée & le lendemain , jufqu'à
une lieuë de Ferrare ,
ayant couché dans un Village
fur le bord du Pô. Ce Fleuve
qui paffe pour le Roy des
Fleuves de l'Italie , a fon cau
claire comme criſtal ; 11 eft
fort large , & bordé prefque,
par tout de tapis verts , de
Prairies & de Bocages . Il fait
icy la divifion des Terres du
Pape d'avec celles de Venife ,
& le trouve luy- mefme partagé
entre ces deux differens
Septembre 1685. L
122 MERCURE
Etats ; de forte que par un
effet du fort affez bizarre , il
fe rencontroit fouvent que
l'un de nous eftoit fur le Domaine
de Saint Pierre , dans
le temps que l'autre reftoit
encore fous la puiffance des
Venitiens & cependant
nous eftions affis fur un mef
me ſiege à coſté l'un de l'autre.
L'air eftoit extremément
doux quand nous nous mimes
en chemin . Sans un
temps fi favorable , nous
n'aurions pas hazardé dans
une Gondole le peu de
mer
GALANT. 123
que nous cûmes àpaffer . C'eſt
un petit Bâtiment de mer leger
& delicat, dans lequel on
peut aller faire fa cour aux
Gentils- Donnes , fur le grand
Canal de Venife ; mais il n'eſt
pas fait pour
aller en pleine
mer, & feroit dangereux
dans
un vent mediocre
. A une
lieuë en deça de Férrare, nous
fûmes obligez de changer de
voiture , & de nous mettre
dans un petit Bateau couvert
pour paffer un Canal d'eau
dormante
qui conduit en
cette Ville , & qui eft fort
élevé au deffus du Fleuve du
Lij
124 MERCURE
;
Pô. Ferrare appartenoit autrefois
aux Princes d'Efte
mais par defaut de mâles , il
eft retourné aux Papes fous
le Pontificat de Clement
VIII .
,
Nous primes le lendemain
une Chaife roulante pour
nous avec un Cheval pour
noſtre bagage , & nous allâmes
coucher à Bologne. On
nomme en quelques endroits
ces Chaiſes roulantes,
par une espece de quolibet ,
Sedie volante , pour dire qu'elles
vont vîte comme le vent.
Ce font aujourd'huy les VoiGALANT.
125
tures les plus commodes &
les plus ufitées dans l'Italie .
Elles vont à deux chevaux ,
& il n'y peut tenir que deux
perfonnes. Quand on veut
aller vîte , on les prend de
Cambiature comme nous fif
mes, c'eſt à dire qu'on change
de Chaife & de chevaux
de deux Poftes en deux Poftes
, où l'on en trouve de
toutes prêtes.
Bologne eft une des grandes
Villes & des plus peuplées
de l'Italie . On la nomme
Bologne la graſſe, à cauſe
de la fertilité & de la bonté
L
iij
126 MERCURE
T
des terres des environs , qui
font à la verité ſi graffes, qu'il
faut fix , huit , & jufqu'à dix
boeufs pour tirer la charuë.
Il y a au devant de prefque
toutes les maifons , des Portiques
qui forment de grandes
allées couvertes aux deux côtez
de chaque ruë, de meſme
que dans la Court du Palais de
Luxembourg de Paris ; ce qui
donne le moyen d'aller à
couvert par toute la Ville .
Les Dames y vont vétuës à
la Françoife , & les Gentilshommes
y font habillez de
noir en pourpoint, manteau ,
GALANT. 127
ceinturon & épée . Il y en a
plufieurs qui font porter
leurs épées par des Eftafiers,
à caufe qu'elles font extremément
longues , & qu'elles
les incommodent beaucoup
à marcher. Les Palais de cet
te Ville font fuperbes . Les
Eglifes & les Convens y font
magnifiques , & les Cloîtres
des Religieux y font plus
beaux qu'en aucune Ville
d'Italie. Celuy des Cordeliers
à la Grand' manche , eft
d'une grandeur , d'une beauté
, & d'une ftructure merveilleufe.
Je vis dans l'Eglife
Liiij
128 MERCURE
de Sainte Fetrone , un Cadran
d'une invention fort
particuliere. Lors qu'il eft
midy , il marque la grandeur
du jour où l'on eft , par
le moyen d'une Etoile percée
à la voûte , par où les
rayons du Soleil paffent juf
tement au milieu du jour . It
eft de l'invention de M.Caf
fini, de l'Obfervatoire de Paris.
C'eſt dans cette Eglife ou
Charles- quint fut couronné
Empereur.
›
Entre le grand nombre de
Reliques qui font à Bologne,
le Corps de la Bienheureufe
GALANT. 129
Catherine de Vigri Bolonoife
, en eſt une des plus confiderables
. Il eft dans le Monaftere
du Corpus Domini qu'-
elle a fondé, où font des Religieufes
de Sainte Claire . On
la voit toute entiere affife
dans une Chaife , revétuë de
l'habit de fon Ordre, la face,
les mains & les pieds découverts.
Elle mourut au quin.
ziéme fiecle , à l'âge de cinquante
ans ou environ .
La Chapelle de Monteguardia
, où l'on révere une
Vierge peinte par Saint Luc,
comine on pretend , eft une
130 MERCURE
des plus grandes devotions
de Bologne . Elle eft fur une
Montagne à trois milles hors
la Ville , c'eſt à dire à une
grande lieuë de France ; & le
concours du monde qui y va
le Vendredy ou le Samedy
de chaque femaine , a donné
lieu de commencer un che--
min couvert , qui conduit de
la Ville à cette Chapelle ; il
eft plus de la moitié achevé.
C'eſt une des plus belles entrepriſes
qu'on ſe puiſſe imaginer
, & qui fera d'une dépenfe
prodigieufe . Ce font
plufieurs Arcades qui for
GALANT. 131
ment une longue Galerie
couverte , où l'on pourra aller
en pleine campagne une
lieuë entiere à l'abry de la
pluye , de la poudre , & du Soleil.
Les Moulins de Soye de
Bologne, font d'une jolie invention
. On y voit quatre
à cinq mille écheveaux de
Soye fe déveloper , fe filer , fe
tordre & fe devider en mefme
temps fur autant de Bobines
, par le moyen d'une
Machine que l'eau fait aller .
Elle eft compofée d'un nombre
infiny de Tours & de
132 MERCURE
.
Roues , qui fe font mouvoir
les unes les autres , & qui ont
correfpondance dans plufieurs
Chambres
& Etages.
Quoy que Bologne fe foit
donnée au Pape , elle s'eft
confervée une grande liberté.
Elle met pour ce fujet
dans fes Armes le nom de
Libertas , & elle entretient un
Ambaffadeur ordinaire à Ro
me pour ſe maintenir dans
fes Privileges. L'un des plus
beaux dont elle joüit , c'eft
que l'on ne peut confifquer
les biens de ceux qui en font
bannis ; ce qui fait que l'on
GALANT. 133
en voit quelques-uns dans
d'autres Villes d'Italie , qui
nonobftant leur banniffement,
joüiffent paiſiblement
de tous leurs biens , dont ils
reçoivent les revenus fur
leurs Quittances.
Bologne a une fameuſe
Univerfité , dont il eft forty
de grands Hommes ; & comme
fi toute la Doctrine eftoit
renfermée dans cette Ville ,
elle met dans prefque tous
fes Monumens publics , & fur
la plufpart de fes Monnoyes,
Bononia docet , ou bien , Bononia
mater fcientiarum , comme
134 MERCURE
voulant dire que c'eſt Bologne
qui enſeigne les Sciences.
Cette Ville eſt renommée
principalement pour
quatre chofes pour les Savonetes
qui gardent leur odeur
juſqu'à la fin , &ſe confervent
douze , quinze , &
vingt années ; pour les Sauciffons
que l'on
envoye
par
toute
l'Europe
; pour
le Tabac
en poudre
, que
l'on
prefere
aujourd'huy
à celuy
de
Pontgibont
; & pour
les petits
Chiens
que
l'on
baigne
dans
l'Eau
-de -vie
auffi
-toft
qu'ils
font
nez , & durant
pluGALANT.
135
fieurs jours de fuite pour les
empefcher de croiftre . On
leur en fait auffi avaler de
temps en temps , & on leur
écraze le nez pour les rendre
camus. Ceux que l'on eftime
le plus entre ces petits animaux
, doivent avoir la tefte
ronde , le muſeau court , le
nez enfoncé & un peu relevé,
les yeux gros, ronds , vifs,
brillans & à fleur de tefte , les
poils déliez , doux & luſtrez
comme de la foye , les oreil
les grandes & pendantes , des
pannaches à la queuë & aux
jambes , & des ergots aux
136 MERCURE
quatre pates. L'on n'en fait
pas moins d'eftat
à Bologne
qu'à Paris. Les Dames les ont
toûjours
fur leurs juppes , &
les portent
aux Comedies
,
aux Promenades
, & dans les
Vifites. Il n'y a point de Juifs
à Bologne
, ils n'y peuvent
demeurer
qu'une nuit, & doivent
loger dans une Hoſtellerie
qui leur eſt affectée .
De Bologne
nous conținuâmes
nôtre route en Chaife
roulante jufqu'à Rome , &
trouvâmes jufqu'à Imola où
nous allâmes coucher, le chemin
plat & uny comme une
GALANT. 137
allée deJardin,bordé d'arbres
des deux coftez . Les Païfanes
portent de petits Chapeaux
de paille garnis de rubans de
couleur. Il y a dans cette
Ville beaucoup d'Eglifes . Le
22. nous paffames par Forti ,,
& allâmes coucher à Cefene..
Nous traverfames par Caftel
Bolognefe, & par la Ville de
Faenza,laquelle, felon le fen--
timent de quelques-uns , a
donné le nom à la vaiffelle :
de Faience , que l'on y fait
tres-bien. Forli eft une gran
de Ville , où je remarquay
comme une des plus belless
Septembre 1685,
Mi
138 MERCURE
Eglifes, celle de Saint Philippes
de Neri . Elle eſt toute
neuve , & n'eft pas entierement
achevée. Les Chapelles
font de marbre, avec quel
ques Tableaux qu'on eftime.
Je ne trouvay rien de plus
mignon que la maniere dont
les jeunes Ortolanes & Contadines
eftoient habillées. Ce
font des Païfanes des principaux
Bourgs des environs ;
mais je veux feulement parler
des plus notables , & des
mieux faites . Elles s'eftoient
rendues à la Ville , à cauſe
d'une Foire particuliere qui
GALANT. 139
s'y faifoit ce jour-là . Elles
avoient un cotillon de ferge
ordinaire à la Paifane ,un corcelet
de brocard à grandes
fleurs , les manches de fatin:
de couleur fort étroites & redoublées
fur le poignet, & de
petites manchetes de lin ou--
vragées de fil d'or & de foye
Leurs cheveux moitié nattez
& moitié frifez,battoient fur
les épaules , & voltigeoient
affez amoureufement fur la
gorge. Au deffus de la tefte
eftoit attaché un morceau de
fine toile , chamarré tout au i
tour d'une large dentelle de-
Miji
140 MERCURE
foye de differentes couleurs,
avec des touffes de rubans
aux quatre coins , & par def
fus un chapeau de fine paille
entouré de branches de fleurs
qui s'élevoient & retomboient
en panaches.
ne ,
Quant à la Ville de Cefel'on
y va en plufieurs
ruës à couvert comme à Bologne
. De Cefene nous allâ
mes à Savignan, petite Ville
ou Bourg, qui n'eft pas confiderable
, puis à Remini ou
Rimini, comme prononcent
quelques-uns , grande Ville
fur le bord de la mer. Entre
GALANT. 141
plufieurs belles Eglifes que
j'y vis , la Cathedrale eft la
principale. Elle eft claire , de
bon gouft, & bâtie nouvellement,
ainſi que la plus grande
partie des maifons d'alentour,
l'ancienne Eglife & les
bâtimens d'auprés ayant efté
entierement bouleverfez dás
le dernier tremblement de
terre qui arriva il y a quel
ques années.
De Remini nous allâmes
au Village de Catholica , &
cotoyames toûjours le bord
de la mer , les vagues donnant
jufqu'aux pieds de nos
142 MERCURE
chevaux ; puis quittant la
mer , nous nous rendifmes
á Pefaro , cheminant continuellement
entre des Montagnes.
Pefaro eft une groffe Ville
fur le bord de la mer , avec
de grandes Places & de belles
Fontaines . Les Juifs ont
deux Synagogues en cette
Ville , & n'y font pas fort riches.
Ils portent des Chapeaux
couvers de tafetas orangé
, & en ont de pareils
dans toutes les Terres du Pape.
Le 25. aprés avoir paſſé par
GALANT. 143
Fano , Ville forte fur le bord
de la mer , nous cotoyâmes
prefque toûjours la rive pour
aller à Sinigalia , les vagues
venant continuellemétdonner
dans les jambes de nos
chevaux, & jufqu'à la moitié
des roues de noftre Chaife ;
de maniere que nous eſtions
en doute fi nous cheminions
par mer ou par terre , & l'on
auroit pû faire des gageures
là - deffus. C'eft à peu prés
comme ce Bon-homme de
campagne , qui ne pouvoit
dire à fon Village s'il
eftoit venu à pied ou à chela
144 MERCURE
val : parce qu'eſtant monté
fur fon afne, & fe trouvant
obligé à chaque bout de
champ de lever fes jambes
qui eftoient trop longues ,
il s'eftoit fervy de fes pieds.
durant prefque tout le chemin
pour fe foulager , &
marchoit en meſme temps.
que fa befte, encore qu'il fût
à cheval fur fon dos ; d'où.
vient qu'il fut toûjours appellé
depuis , la beſte à fix
pieds . Il s'eftoit élevé la nuit
un vent horrible , qui continua
toute la journée, & empefcha
quelques Cavaliers :
de .
:
GALANT. 145
de paffer le matin en des endroits
où nous paffames aifément
l'aprefdinée , la rive
eftant alors trop fortement
battue des vagues de la mer.
Nous eufmes un froid tresviolent
, mais en récompen
fe nous primes beaucoup de
plaifirà voir la mer orageufé
faire des bonds en l'air, &
rejalliſſemens à perte de
veuë , & jetter à nos pieds
des monceaux d'écume bláche,
gros comme la moitié
de noftre Chaiſe.
des
Tout le long des coftes
de la mer , l'on trouve d'ef
N
Septembre 1685.
146 MERCURE
pace en efpace de fortes
Tours gardées par des Officiers
, pour empefcher
la defcéte
que les Corfaires
pourroient
faire durant la nuit .
Les Paifans des Villages
&
des Hameaux
circonvoi
fins ,
couchent
dans les chambres
du premier étage, où il n'y a
que des Echelles & des Efcaliers
de bois , qui fe levent
la nuit en maniere de Pontlevis
. Ils ont chez eux des
fe defenarmes
à feu , pour
dre en cas de beſoin , & ils
veillent tour à tour , & font
la fentinelle , afin que s'il
GALANT. 147
pour
abordoit quelque petit Bâtiment
Ennemy , ils puffent
tirer , & faire des feux
avertir les autres Villages de
venir à leur fecours ; ce qui
eft arrivé quelquefois . Nous
trouvâmes en un endroit de
la Cofte une Barque perie ,
& en un autre quelques pieces
de bois du débris d'un
petit Vaiffeau que la mer avoit
jetté à bord. Le Valet
de noftre Voiturin, qui avoit
devancé la Chaife d'une
giande lieuë, trouva un coffre
fermé , que la mer vint
jetter à fes pieds. Il le char-
Nij
148 MERCURE
gea fur fon cheval, &
le
porta
jufqu'à la Fortereffe de Sinagalia
, comme l'on eft obligé
de faire de tout ce qui fe
trouve fur les Coftes , & on
luy donna quelque chofe
pour fon droit. On en fit
l'ouverture , & l'on ne trou
va dedans que des Savons
,
& d'autres Marchandifes
prefque toutes gâtées de
l'eau de la mer ; cela nous
fit juger qu'il s'eftoit fait
quelque naufrage , comme
nous reconnûmes le lendemain.
Sinagalia eft une gran
de Ville , avec Port de mer.
GALANT. 149
J'allay me promener fur le
Port , où la mer en fureur
pouffoit des vagues de la
hauteur d'un étage , qui fe
venoient brifer contre la
pointe du Parapet , & fembloient
à tous momens le
vouloir fubmerger . Il y a des
Juifs en cette Ville ; ils ont
feulement une Synagogue.
Le 26. nous allâmes coucher
à Ancone. Nous cotoyâmes
encore prefque
toûjours la mer & nous
eufmes pareillement un grad
vent, qui diminua beaucoup
fur le foir ; nous apprîmes .
N. iij
KO MERCURE
L
dans la Ville , qu'on avoit
trouvé par le chemin deux
hommes noyez fur le fable
en differens endroits, ce qui
nous confirma le naufrage
dont nous avions veu la veille
quelques apparences . C'étoit
un plaifir de voir de loin
plufieurs petits Vaiſſeaux agitez
, qui fembloient de
moment en moment s'abîmer
dans les ondes , d'où
ils reffortoient peu de temps
aprés . Les uns étoient des
Peſcheurs , & les autres des
Paffans , qui tenoient la route
de Veniſe .
GALANT. 151
Ancone eſt une grande
Ville , fort peuplée , avec un
des beaux Ports de mer d'Italie
. Elle eft fituée fur la
Coline d'une Montagne qui
defcend jufque dans la mer ,
& paroift de loin comme un
Amphiteatre . On voit fur le
Pont un ancien Arc de triomphe
tout de marbre blanc ,
qui eft une des plus belles
antiquitez des Romains . L'Eglife
Cathedrale eft au plus
haut de la Montagne , d'où
l'on découvre la beauté de
la mer dans fa grande étenduë.
Cette Ville eft fort peu-
N iiij
152 MERCURE
plée, les Juifs y ont deux Synagogues
. J'allay dans la
plus grande au temps qu'ils
fe preparoient à celebrer la
Fefte du Sabat ou du Samedy,
qui fe commence le foir
du jour précedent. Il y avoit
quatre ou cinq cens Lampes
allumées , & je n'en ay
jamais tant veu ailleurs pour
un jour de Fefte ordinaire.
En attendant qu'ils commençaffent
leurs Prieres, un
Rabbin fort zelé dans leur
Religion , m'ouvrit l'Armoire
d'Aaron , où font les Livres
de la Loy, & me fit voir
GALANT. 153
les plus beaux ( j'entens pour
ce qui eft des ajuſtemens qui
les ornent , comme font les
Bâtons , les Maffes, les Chénets
, les Grelots ou Sonnets
d'argent , les Couronnes
de vermeil doré, les Voiles
& les Couvertures de
Brocard & de broderie ) car
pour les Livres ils font tous
écrits d'une même maniere ,
& fe trouvent uniformes dás.
toutes les Synagogues du
Monde . Il me mena enfuite
dans fa Maiſon , pour me
faire voir la maniere dont
tout eftoit difpofé pour le re154
MERCURE
pos du Sabat , les Lampes å
plufieurs lumignons qui devoient
brûler pendant la
nuit, les préparatifs des viandes
du Souper & du lendemain.
Je trouvay la Nape
mife, tout en eftat fur la Table
, & les fieges à l'entour.
Sa femme qui eftoit d'un âge
mediocre , tenoit un Livre
Hebreu, & recitoit quelques
Prieres à l'un des coins de la
chambre. Il ne fut jamais au
pouvoir de fon Mary,de luy
faire lever les yeux pour me
regarder. Il me dit qu'elle
vivoit comme un Sainte , ou
GALANT: 155
pour mieux dire , comme la
Femme d'un Patriarche de
l'ancien Teftament ; qu'elle
avoit toutes les complaifances
imaginables
pour luy ,
& que c'eftoit la meilleure
Femme du monde ; mais
qu'elle n'avoit jamais pû ſe
refoudre à parler à un Chrétien
, ce qui luy donnoit bien
du déplaifir. Ses Filles n'eftoient
pas fi farouches
, elles
venoient
librement
autour
de nous , & principalement
l'ainée , qui eftoit extremément
belle , & qui , avec un
air affez libre & enjoüé, far156
MERCURE
foit paroiftre fur fon viſage .
beaucoup de fageffe, de douceur
& de modeftie . Elle n'avoit
qu'environ quatorze
ans , & devoit eſtre mariée
dans dix ou douze jours ;
parce que tout Homme qui
a une Fille nubile , me dit
fon Pere, & qui differe de la
marier , eft refponfable devant
Dieu de tous les pechés
d'impureté qu'elle peut cómettre
dans fon coeur. C'eſt
la croyance des veritables
Juifs , autrement, difent-ils,
c'eft rendre inutile le plus
grand des biens que Dieu ait:
1
GALANT. 157
donné à l'Homme. Je n'eus
pas de peine à luy accorder
ce dernier article , qu'une
belle Femme eftoit un bien
fort confiderable , & la plus
belle acquifition qu'un galant
homme puiffe faire ; &
je luy ajoûtay de plus , que
j'engagerois volontiers mes
rentes & mes revenus pour
enavoir,fices fortes de biens
eftoient à prix raiſonnable.
Je reftay une heure & demie
avec ce venerable Rabbin ,
qui ne pouvoit fe laffer de
caufer avec moy , & dont
j'eus toutes les peines du
158 MERCURE
monde à me débaraffer.
Le Samedy 27. nous arrivâmes
à Lorette fur les vingt
deux heures, c'eſt à dire deux
heures avant la nuit , ayant
quitté le bord de la mer , &
cheminé par des chemins
fort fales. Durant quatre ou
cinq jours , nous rencontrâmes
un grand nombre de
Pelerins , les uns à pied , les
autres à cheval , & les autres
en Chaife.
La Ville de Lorette , qui
eft fur le bord de la mer ,
confifte en une grande ruë ,
au bout de laquelle eft un
GALANT. 159
Fauxbourg fort long , car
pour les rues de traverſe ,
elles ne font pas de conſequence.
Il y a une Fortereffe
confiderable, qui pourroit
refifter au Turc durant
quelques jours , s'il venoit
par mer dans le deffein de
la piller , comme il a tenté
quelquefois . Si ce malheur
arrivõit , elle feroit promptement
ſecouruë , la Ville
d'Ancone , & quelques autres
, eftant obligées d'envoyer
fur le champ une certaine
quantité de monde fi
l'Ennemy y faifoit quelque
160 MERCURE
deſcente ; & on les avertiroit
par des feux qu'on feroit
fur toutes les Tours qui font
e long des Coftes , comme
je vous ay dit. Cette Ville
eft bien peuplée , & le bon
marché des vivres y attire
beaucoup de perfonnes.
Pour un Gros , qui eſt environ
trois fols & demy de
France , on vous donne du
Vin plein une grande Cruche.
Ceux qui ont trois ou
quatre cens livres de rente ,
& qui ne font point de negoce
, y paffent pour Gentils-
hommes , parce qu'ils y
GALANT. 161
vivent commodément à là
maniere du Pais ; & hors
cette forte de Nobleffe , qui
feroit fort mince dans une
autre Ville , on n'y voit que
des Hofteliers & de medio ..
cres Marchans, dont le tiers
ne fait trafic
"
que de
Chapelets
& de Medailles. Les Fem
mes y font vétuës d'une ma
niere bijarre , qui tient de
l'Egyptien
& du Villageois
,,
& la plufpart
gâtent le peu
de bonne mine
qu'elles ont,,
en mettant fur leurs épaules :
un grand morceau
de drap
rouge , jaune ou bleu , fem
Ο
Septembre 1685 .
162 MERCURE
blable à un lange d'enfant ,
qui fait le plus vilain effet du
monde . L'Eglife , au milieu
de laquelle eft la Sainte Chapelle,
eft fort grande, & d'une
beauté achevée ; elle eft
dans une grande Place, où il
y a une Fontaine de divers
Jets d'eau , avec la figure de
bronze du Pape Sixte V.trois
ou quatre fois grande comme
le naturel. Če Souverain
Pontife , qui n'avoit que de
grands deffeins , a fait embellir
cette Eglife , & il euft fair
une Ville confiderable de
Lorette , s'il n'euſt pas eſté
A
GALANT. 163
prévenu de la mort.
A l'un des coftez de la Place
, font des Bâtimens en ar
cader, où l'on reçoit les Perfonnes
degrande qualité, qui
viennent en Pelerinage & en
Devotion , & où logent plufieurs
Peres Jefuites Italiens,
François , Alemans , Eſpagnols
, Anglois , Polonois
Suiffes , Grecs , Armeniens ,
Efclavons , & de diverſes autres
fortes de Langues qui fe
trouvent tous les mating
dans les Confeffionnaux de
l'Eglife pour adminiftrer le
Sacrement de Penitence aux
X
O ij
164 MERCURE
Pelerins qui y viennent de
tous les endroits de la Terre.
On va voir par curiofité l'Apoticairerie
& les Caves.
L'Apoticairerie eft remplie
de toutes fortes de medicamens
& de compofitions ,
que l'on donne charitablement
aux Pauvres . L'on y
voit trois cens cinquante vafes
de terre d'un prix incſtimable,
tous peints , comme
on pretend , de la main du
grand Raphael d'Urbin , le
Reftaurateur de la Peinture..
J'ay appris que fon Pere étoit
Potier de Terre , & que c'eſt
GALANT. 165
pour cela qu'il y a tant dé
Vafes de fes deffeins.
Les Caves font au nombre
de douze , & fe communiquent
les unes dans les autres.
On y diftribuë du vin
à tous les Pelerins , & l'on
n'en refuſe à perfonne. Elles
font remplies de cent cinquante
tonneaux qui ne ſe
remuent jamais , & ſe nettoyent
par des douves qu'on
leve aux coftez pour donner
entrée à ceux qui les vont
nettoyer dedans . Ces tonneaux
font liez avec des Cerceaux
de fer , & font la pluf166
MERCURE
part fi grands , que j'en trouvay
quelques - uns dont le
fond avoit dix pieds de Diamettre
, avec autant de pro
fondeur . Dans le temps des
fauffes Divinitez , on auroit
pû faire d'un de ces tonneaux
un Temple raisonnable au
Dieu Bachus , en élargiffant
l'ouverture du bondon pour
donner paffage à la fumée
des Sacrifices qui luy étoient
offerts par les Bachantes &
par les Thiades. Il y en a dont
on tire trois fortes de vins
Le Garçon de Cave ne man
que jamais d'en faire boire
GALANT. 167
aux Etrangers , afin qu'on
luy donne àfon tour dequoy
boire; c'eft toûjours du meilleur
vin , & du plus exquis.
Pour la Sainte Chapelle
de la Vierge, qui eft une des
plus belles Reliques qui foit
dans le Monde, vous en pouvez
voir à Paris le Modele ,
dans l'Egliſe de la Magdeleine
vers la Porte du Temple.
Ainfi je ne vous feray qu'une
legere defcription de la
maniere qu'elle eftoit lors de
fon tranfport, & des changemens
que l'on y a faits depuis.
Mais auparavant il faut
168 MERCURE
que je vous diſe en peu de
mots la maniere miraculeufe
dont elle eft venue en ce
lieu , & l'eftime que l'on en
a toûjours faite.
Cette Sainte Chapelle eft
la meſme où la Vierge a efté
élevée , où l'Ange luy a annoncé
le divin Miftere, & où
elle a conceu du Saint Efprit
le Redempteur de tous les
Hommes . Lors qu'elle eftoit
encore en Nazareth , on la tenoit
en grande veneration
parmy les Chreftiens . Sainte
Helene Mere du grand Conſtantin
, y alla en Pelerinage
en
GALANT. 169
´en l'année 326. Elle l'embellit
& l'enrichit de quantité
de Prefens , qui ont eſté pillez
depuis par les Barbares.
Sainte Paule , noble & riche
Romaine, y alla peu de temps
aprés en habit de Pelerine,
avec Sainte Euftochie fa Fille
, accompagnée de Saint
Hierôme , qui a efté mis par
la fuite au nombre des quatre
Docteurs de l'Eglife Latine.
Elle fe retira de là en
Bethleem , où elle mourut,
aprés avoir donné la plus
grande partie de fes biens
aux Pauvres, & y avoir fondé
Septembre 1685.
P
170 MERCURE
;
trois Monafteres de Filles, &
un Convent de Religieux.Le
Roy Saint Loüis allant en la
Terre-fainte , defcendit de
fon Cheval , aufſi- toſt qu'il
apperceut du Mont Tabor
cette Maiſon facrée ; il baifa
plufieurs fois la terre , fit le
refte du chemin à pied , &
une des Festes de la Vierge
eſtant arrivée peu de jours
aprés , il y fit celebrer folemnellement
la Meffe , où il
communia s'eftant revétu
d'un Cilice, & ayant jeûné la
veille au pain & à l'eau . Bel
exemple pour un des plus
GALANT. 171
grands Rois de la Terre.
Par la fuite des temps , les
Infideles s'eftant rendus abfolus
dans le Pays , elle devint .
la riſée & la moquerie de
cette Nation barbare , qui
faiſoit mille ignominies aux
pauvres Chreftiens qui la
venoient vifiter avec tant de
peines , de fatigues & de dépenſes.
Le Sauveur du Monde
ne voulant plus fouffrir un
tel mépris, ordonna aux Anges
de la retirer de la domination
de cette Nation cruelle.
Ils s'en chargerent
par le
commandement
de Dieu ; ils
Pij
172 MERCURE
l'enleverent en l'air , & la
porterent au deffus de la Galilée,
la Syrie, la Macedoine,
l'Albanie, & une partie de la
Dalmatie , où ils la mirent
fur une Montagne de l'Efclavonie
appellée Terfatto ,
éloignée du lieu où elle eftoit
de dix-huit cens quatrevingt
quinze milles d'Italie ,
qui font environ ſix à ſept
cens lieues de France . Ce
Tranſport ſe fit le neuf ou
dixième jour de May à minuit
en 1291. que le Pape
Nicolas IV. occupoit le Siede
Saint Pierre.: ge
GALANT. 173
5
Les Peuples de l'Efclavonie
remplis d'étonnement &
d'allegreffe , avoient peinet
à croire un Tranſport fi miraculeux
; & quoy qu'ils
deuffent s'en affeurer à la
veuë de quantité de miracles
qui fe faifoient journellement
dans cette fainte Cha
bre, ils ne laifferent pas d'en
voyer à Nazareth cinq Perfonnes
dignes de foy , pour
s'informer de la verité . Ces
Deputez firent rapport à
leur retour , qu'ils n'avoient
trouvé que les fondemens
dont les mefures eftoient
Piij
174 MERCURE
conformes à celles de cette
fainte Chapelle, & ils raconterent
l'épouvante où ef
toient les Peuples du Pays ,
au fujet d'un tranſport fi fubit
& fi extraordinaire.
Elle demeura en ce lieu
trois années & ſept mois, que
les Anges la porterent une
feconde fois pardeffus la Mer
Adriatique, & la poſerent au
milieu d'un Bois au Territoire
de Récanati , dans la Marche
d'Ancone . Ce fecond
Tranſport arriva le 10. Decembre
1294 . & l'on dit que
l'endroit de ce Bois apparte
GALANT. 175
noit à une Dame du Païs
nommée Laureta, d'où par la
fuite on a donné le nom à
Noftre - Dame de Lorette >
ou Laurete , comme l'écrivent
quelques-uns.
Les Efclavons fe defefperant
d'une perte fi confiderable
, & fe reconnoiffant
indignes d'un Preſent ſi précieux
, murmurerent quelque
temps ; mais ils s'appaiferent
bien- toft , en faisant
reflexion que c'eftoit la volonté
de Dieu , & qu'il n'ef
toit pas au pouvoir des hommes
d'en empefcher les ef-
P iiij
176 MERCURE
fets. Ils baftirent une Cha
pelle fur la Montagne , au
lieu où cette fainte Chambre
avoit efté. Elle fubfifte
encore prefentement, & elle
eft deffervie par des Peres de
la Reforme de Saint François
. Avec le temps , ce Bois
devint un coupe-gorge , &
une retraite de Voleurs, en
forte que les Pelerins n'ofoient
plus y venir qu'en
troupes & plufieurs enfemble
; mais au bout de huit
mois , les Anges reprirent
encore cette Chapelle , & la
reporterent à un ou deux
GALANT. 177
milles hors du bois , fur une
Terre qui apartenoit à deux
Freres de bonne & de noble
Famille. Ces deux jeunes Seigneurs
eurent conteſtation
entre eux , & en vinrent aux
armes , pour fçavoir qui poffederoit
feul ce morceau:
d'heritage.
Dans le temps qu'ils ef
toient le plus échauffez , qui
eftoit quatre mois aprés ce
troifiéme Tranſport , les Anges
la reprirent une quatriéme
fois , l'ofterent de leur
Terre , & la poferent là auprés,
au lieu où elle eft à pre178
MERCURE
fent. Elle fut apportée de
Nazareth par les Anges , ſans
fondement & fans plancher.
Le toict eftoit d'un bois azuré
femé d'Etoiles d'or , dont
l'on fait voir encore quelques
morceaux, le reste ayat
efté enterré fous la Chapelle
. Il y avoit une cheminée,
une porte , & une feneftre ;
& l'on trouva dedans une
Image de la Vierge , de bois
de Cedre , que l'on croit ef
tre de Saint Luc , un Crucifix
pareillement de bois ,
avec quelques Vaſes & Ecuelles
de terre,dont il en eft
GALANT. 179
reſté une entiere , que l'on
fait voir par devotion , &
que l'on prefume avoir fervy
à la Sainte Vierge . Les pierres
dont la Chapelle eſt bâtie
, font de couleur de Chataignes
, & fort dures , de la
groffeur &figure des briques
ordinaires, mais toutes irregulieres
, les unes longues ,
les autres courtes , d'autres
larges, d'autres étroites , minces
& épaiffes , la pluſpart
écornées & rompuës, la Sainte
Vierge, qui eft l'Exemple
d'une profonde humilité, s'étant
contentée d'une petite
180 MERCURE
Cabane pour fa demeure..
On voit quelques reftes
d'anciennes Figures qui ont
efté peintes fur les Murs ; ce
que l'on dit avoir eſté fait
par les foins de Saint Louis
Roy de France .
Prefentement on a chan--
gé la Porte du lieu où elle
eftoit , & on en a fait deux
autres pour la commodité
des Pelerins. On a ajoûté un
Autel au devant de la che
minée ; & l'efpace entre cet
Autel & la cheminée, eft revétu
de plaques d'argent ci
zelé. L'on a mis le Crucifix .
GALANT. 181
au bout de laChapelle à l'oppofite
de l'Autel , & l'Image
de la Vierge qui eft fur la
cheminée , eft ornée de precieux
habits , & d'un grand
nombre de pierreries.
Parmy les riches prefens
qui font dans cette Chapelle
, on voit deux grandsChandeliers
d'or qui furent donnez
par le Grand Duc de
Tofcane, & trente à quarante
groffes lampes toutes d'or.
Il y a un Ange d'argent
d'environ quatre pieds de
haut , qui prefente à la Vierge
Monfeigneur le Dauphin
182 MERCURE
dont la figure eft de pur or.
Il fut offert avec deux riches
Couronnes en 1643. parLoüis
XIII . & par la feuë Reine
Anne d'Autriche , au fujet
de l'heureuſe Naiffance de
noftre incomparable Monarque
Louis le Grand.
Le dehors de la Sainte
Chapelle , eft revétu de bas
reliefs de marbre blanc, avec
de grandes figures des plus
habiles Maiftres du temps ,
où font reprefentez les Prophetes
, les Sybilles , la Naiffance
du Sauveur du Monde,
la Vie & la Mort de la VierGALANT.
183
ge , & l'Hiftoire du Tranf
port de cette Sainte Chapelle.
Dans la grande Eglife qui
enferme cette Chapelle
vers la Sacriftie , on montre
le Trefor . On n'y voit que
perles , que rubis , faphirs ,
diamans , & autres fortes de
pierreries . On y fait voir des
Baffins , des Vaſes , des Couronnes
des Sceptres , des
Croix , des Statuës , des Buftes
, & quantité de pieces
d'or & d'argent , dont le dé
tail feroit infiny , le tout provenant
des liberalitez de di-
2
184 MERCURE
vers Papes, Empereurs,Rois,
,
Cardinaux
Monarques
Princes , & autres .
L'on y montre une Chafuble
, deux Tuniques , des
Chapes, & un Devant d'Autel
tout de broderie de perles.
Il y a uneChapelle d'Ambre
, qui comprend la Croix,
les Chandeliers , les Buretes,
le Baffin , & l'Eguiere.
Monfieur le Prince y a
donné le Plan de la Baftille ,
tout d'argent. Le Portrait
de Madame la Ducheffe de
Baviere , Mere de Madame
la Dauphine , y eft auffi d'arGALANT.
185
Y
ill
gent , & de fa hauteur ; & ce
que l'on tient de plus rare en
ce Trefor , c'eft une Perle
fort groffe qui reprefente la
Vierge tenant fon Fils dans
fes bras . Quoy que l'ouvrage
foit fimple & groffier ,
ne laiffe pas d'eftre confide--
rable , en ce que la Nature?
l'a formée de la forte , car on
ne taille jamais les Perles , il
les faut laiffer en l'eftat qu'--
elles font. On la trouva un
jour dans un Tronc de l'E--
glife, envelopée dans du pa--
pier , & l'on n'a jamais feeu i
qui en a fait le preſent. -
"Septembre 1685..
186 MERCURE
Le Lundy 29. nous allâmes
de Lorette à Recanati , Ville
Epifcopale , dont l'Eveſché
eft réüny à celuy de Lorette,
& de là à Macerata , autre
Ville Epifcopale , fort peuplée
.
Le Mardy 30. jour de Saint
André, nous nous rendifmes
à Tolentin , Evefché réüny
à celuy de Macerata . Nous
entendifmes la Meffe dans la
Chapelle de Saint Nicolas ,
dont l'Egliſe eft adminiſtrée
par des Peres Auguftins . Elle
eft confiderable , par la Relique
du bras de S. Nicolas
GALANT. 187
de Tolentin , fi renommée
par toute la terre. Il faut faire
affembler les Magiftrats
de la Ville pour la voir ; ils
gardent la Clef du lieu où
elle eft enfermée , & ne refuſent
aucun Etranger . L'on
tient que le Corps du mefme
Saint eft en quelque en--
droit de l'Eglife dont on n'a
pas la connoiffance , quoy
que les Religieux faffent:
voir fon Tombeau . Cette
Chapelle eft remplie de qua
tité de Lampes , & de Ex:
voto d'argent .
On fort de Tolentin tra--
Qij,
188 MERCURE
verfant des Montagnes af
freuſes environnées de precipices
& de ravines d'eau ,
qui nous obligerent de faire
une partie du chemin à pied ,
en quelques endroits où la
Chaife eftoit toûjours panchante
d'un cofté ou d'autre ,
en danger de tomber dans
les abîmes, les Montages eftant
toutes couvertes de neiges.
Autrefois on ne pou--
voit aller par ce chemin qu'à
pied, à cheval, ou en litière;
mais le Pape Clement X. le
fit élargir à l'occaſion du
grand Jubilé dernier, ou pluGALANT
. 189
fieurs perfonnes vont en devotion
de Rome à Lorette.
Depuis ce temps- là ces chemins
fe font fort gâtez &
rompus, il y avoit longtemps
qu'il neigeoit dans les Montagnes
qui en eftoient toutes
couvertes , & il falloit coucher
dans de méchans Hameaux.
Enfuite nous arrivâmes
à Foligny , Ville
du Duché de Spolete. A
trois grandes lieuës de cette
Ville , eft le Convent.
d'Affife , & celuy de Noftre
-Dame des Anges , où
nous allâmes.
190 MERCURE
Affife eft une Ville renommée
, principalement à
cauſe de la naiffance de Saint-
François, où eft une des plus
grandes & des principales:
Devotions de toute l'Italie.
L'Eglife eft bâtie miſterieufement
fur une haute Montagne
, avec une douzaine
d'efpeces de Tours , en memoire
des douze Apôtres ,
ou des douze Compagnons
de Saint François . Avant que
d'entrer dans l'Eglife , l'on
trouve une grande court ou
terraffe , entourée d'Allées &
de Portiques , d'où l'on déGALANT.
191
couvre une belle étendue de
Païs . Ce font les Cordeliers
à la Grand' - manche , qui
poffedent ce Convent ; on
les nomme proprement
les
FreresMineurs Conventuels .
Ils chantent tous les jours de
l'année en Mufique , & font
environ une centaine. Ily
atrois Egliſes les unes fur les
autres , de mefme qu'il y en
a deux à la Sainte Chapelle
de Paris. La plus baſſe eſt fermée
, on n'y entre point , &
l'on pretend que le Corps des
Saint François y eft debout
tout entier. L'Egliſe du mi192
MERCURE
lieu eft celle où l'on fait l'Of
fice ordinairement. Le Maî
tre Autel eft difpofé, de ma..
niere que deux Preftresby
peuvent dire la Meffe deffus
en mefme temps, l'un à l'op
pofite de l'autre . L'on fait
remarquer une groffe pierre
de quelque deux cens livres
de pefanteur , qui eft attachée
à la voûte au deffus du
grand Autel , avec une chaî
ne de fer. Elle tomba fur la
tefte d'une Femme qui entendoit
le Sermon de l'Evef
que d'Oftie , qui fut depuis
Pape fous le nom d'Alexan
dre
GALANT. 193
dre IV. & quoy que tout le
monde la cruft morte , elle
eut tant de foy à Saint François
, auquel elle fe recommanda
, qu'elle ne receut
aucune bleffure , & fut guerie
d'un mal de tefte dont
elle avoit efté tourmentée
toute la vie. La troifiéme Eglife
, qui eft la plus haute,
eft dédiée à la Vierge, & l'on
fait l'Office feulement les
Samedis de chaque Semaine.
Saint François nâquit à Affife
en 1180. Il commença fon
Ordre en 1206. & receut les
Stigmates fur le Mont d'Al-
· S
eptembre 1685.
R
y
194 MERCURE
verne l'an 1224. vers le temps
de l'Exaltation de la Sainte
Croix . Il mourut le Samedy
4. Octobre 1226. & fut canonifé
par Gregoire IX . deux
ans aprés. Comme il n'y a
point d'Ordre dans toute la
Chreftienté qui fe foit fi fort
étendu , auffi n'y a -t-il point
de Saint dont on nous racon.
te tant de miracles . On nous
fit voir dans le Trefor , parmy
beaucoup de Reliques &
de richeffes , du Bois de la
vraye Croix ,un morceau des
Clouds de noftre Seigneur,
des Cheveux de la Vierge ,
GALANT. 195
d'autres Cheveux de Sainte
Catherine , & d'autres de
Saint Louis Roy de France ;
un Parchemin fur lequel
Saint François a écrit de fa
propre main une Oraifon à
noltre Seigneur , une piece
d'étoffe de foye & fort riche,
où fon Corps fut mis aprés fa
mort , & qui paroift encore
toute neuve , les premieres
Regles qu'il donna à ſes Religieux
, fon veritable Portrait
, un de fes Habits , & du
Sang qui fortit de ſes Stigmates.
A un quart de lieuë d'Af-
Rij
196 MERCURE
fife , eft la Chapelle de Nôtre-
Dame des Anges, qu'on
appelle autrement de la Portioncule
. Elle eft ifolée au
milieu d'une fort grande Eglife
, c'eſt à dire que l'on
peut tourner tout au tour de
mefme qu'à la Sainte Chapelle
de Lorette . C'eſt le lieu
où Saint François a fait fa
demeure , & où il eft mort.
On la nomme Portioncule ,
comme voulant dire qu'il fe
contentoit d'une petite portion
de terre, & on l'appelle
la Chapelle de Noftre-Dame
des Anges , à caufe qu'il y a
GALANT. 197
vû par deux fois Nôtre Seigneur
& la Sainte Vierge au
milieu d'une Legion d'Anges
& de Cherubins.
C'eft dans cette Chapelle
où eft étably le grand Pardon
& Indulgence pleniere
que Saint François a obtenu
de la bouche de Dieu mef
me . Il commence le premier
jour d'Aouft , à l'heure de
Vefpres, & finit le lendemain
à pareille heure .
Ongagne le Pardon & Indulgence
en vifitant cette
Chapelle , aprés s'eftre confeffé
& avoir communié. La
Riij
198 MERCURE
quantité du monde qui s'y
trouve eft furprenante , &
tous les ans l'on fait à Venife
une grade réjoüiffance pour
l'embarquement des Pele-
Fins qui vont à cette Devotion
. Les Peres Recolets def
fervent cette Eglife. Ils nous
firent voir ungrandnombre
de Reliques , & nous vifitames
dans leur Convent la
Chambre où Saint François
couchóit , le lieu où il fut
tenté du Diable, & le Jardin
où il fe mettoit tout nud fur
des épines pour mortifier fa
chair. Ce Jardin eft planté
GALANT. 199
derofiers qui ne produiſent
aucunes épines ; ce qui arrive
par un miracle continuel ,
à ce que pretendent ces
bons Peres .
Le 3. Decembre , nous al
Tâmes à Spolete, grande Vil-,
le toute pavée de briques ,.
où il y a plufieurs Eglifes, &
quantité de Fontaines. Nous
eufmes un temps charmant,
ne voyant autour de nous
que prairies vertes comme:
en efté , des rangées d'arbres :
touffus , & des treilles de vignes
en allées de, berceau,
Enfuite nous reprimes less
Riiij ,
200 MERCURE
Montagnes , & nous paffames
par un chemin fi mé
chant , qu'il nous fallut marcher
prefque toûjours à
pied on
Le 4. Decembre, nous ár
rivâmes à Terni,par un chemin
de pierres & de roches
fort rude. Dés que j'y fusarrivé,
je pris un Cheval pour
aller voir la Caſcade de Narni.
C'eſt une groſſe Riviere
qui vient fe dégorger fur
l'extrémité d'un Rocher au
deffus d'une haute Montagne
, & de là fe précipiter
avec force & violence de lai
GALANT.201
hauteur des Tours de Nôtre-
Dame de Paris, & tombe fur
quantité de pointes de Rochers
, d'où elle forme plufieurs
Caſcades , & retombe
enfin dans une autre Riviere
qui va groffir les eaux du
Tibre , & que l'on nomme
pour ce fujet la Mere nourrice
du Tibre . Cette chûte
d'eau d'une Riviere toute
entiere , eft quelque chofe
de fi furprenant , qu'il paffe
l'imagination . On fent trem .
bler la terre fous fes pieds ,
par le bruit effroyable qu'elle
fait , il en fort continuel-
इ
202 MERCURE
fement une fumée comme
d'une fournaife , & lors que
les rayons du Soleil ne font
point offufquez de nuages, il
fe forme tout au tour un Irisi
ou Arc- en- ciel de diverfes
fortes de couleurs . C'eft une
des chofes les plus curieufes
qu'on puiffe voir , mais à di
re le vray , il faut effiyer
bien de la peine pour y aborder.
Ce chemin de Terni à
la Cafcade , eft environ de
deux lieuës , & tout plein de
précipices , principalement .
quand on en approche
il faut circuir de petites .
GALANT. 203
<
langues de terre où l'on ne
peut paffer qu'un à un : auffi
eft - on obligé de defcendre.
de cheval en bien des endroits
. On trouve une petite
Chapelle en chemin , où l'on
vous enfeigne le lieu le plus
dangereux & le plus à craindre
. Elle eft remplie d'Ex
voto , & a eſté bâtie depuis:
peu au fujet d'un jeune Etranger
, qui voulant faire
le brave & le valeureux , fe
tint toûjours fur fon Cheval,
encore qu'on l'euft averty
de defcendre
. Il ne manqua
pas de fe précipiter dans un
204 MERCURE
abîme d'où on ne le put jamais
retirer.udio
intu M
Lors que je fus retourné à
Terni , nous en partifines
pour aller coucher à Narni
par un chemin delicieux ,
planté de Cannes , d'Oli
viers , & d'allées de Vignes
couvertes.Les
Cannes viennent
communément
en bien
des endroits de l'Italie ; on
en feine des pièces de terre
& des Campagnes
toutes entieres
.Elles n'ont pas la beau
té ny la force de celles des
Indes , l'on s'en fert princi
palement pour faire les berGALANT.
205
ceaux & les palliſfades .
Narni eft une grande Ville
fur une Montagne qui eftoit
autrefois habitée , mais
qui eft à prefent fort dépeuplée
, & fans commerce . La
Riviere qui paffe au bas de
la Ville , eft perilleuſe en de
certains endroits , & n'eſt
pas navigable en d'autres . Il
ya dans l'Eglife Cathedrale
un fort bel Autel en forme
de Baldachin , & au deffous
repofe le Corps de Saint
Juftinien premier Evefque
de la Ville , qui chaſſa l'Idolatrie
du Païs . On voit
206 MERCURE
au bas de la mefme Ville ,
les restes de l'un des plus
beaux Aqueducs qui ayent
efté dans l'Antiquité. Il portoit
les eaux d'une Montagne
à une autre , paffoit au
deffus de la Riviere, & eftoit
feulement foûtenu de quatre
grandes Arches , dont il
en reste encore une toute
entiere : les pierres font taillées
en pointes de Diamant,
& liées les unes aux autres
avec du fer & du plomb ,
fans aucun mortier ny ciment
.
Les . Decembre, nous paf
GALANT. 207
fames par le Bourg de Borghetto
, & allâmes enfuite
coucher à celuyd'Orignano.
Le chemin qui devoit eftre
le plus méchant de tous , fe
trouva prefque le plus beau,
ayant efté racommodé tout
nouvellement. Nous commençames
à découvrir le Tibre
, & à nous appercevoir
que nous approchions d'une
Ville fainte. Nous rencontrions
en chemin plufieurs
Chapelles & Hermitages ,
d'où il fortoit des Preftres
& des Religieux avec le Surplis
& l'Etole , qui nous ve208
MERCURE
noient jetter de l'Eau-benite
en paffant , & dire quelques
Evangiles & Oraifons .
Nous trouvions encore quátité
de Pelerins qui alloient
faire les Stations de Rome.
Enfin , le 6. Decembre
aprés avoir paffé par le
Bourg deCaftel - nuovo , nous
arrivâmes àRome à une heus
re de nuit par la voye Flaminia
, qui eft encore pavée de
grandes & larges pierres du
temps des anciens Romains,
& où l'on rencontre plufieurs
veftiges de Sepulchres
anciens. Nous entrâmes par
GALANT. 209
la
la Porte du Peuple , un des
plus beaux abords de cette
Ville. On ne trouve pref
que point de Maiſons dans
Campagne de Rome; l'air
y eft méchant & mal fain,
& les Payfans y deviennent
pafles & langoureux. Pour
la Ville de Rome , elle eft
connuë de tout le monde..
C'eſt la Capitale de la Chrétienté
, le Siege des Souverains
Pontifes , Ville de repos
, de paix , de douceur &
de fincerité.
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Résumé : Relation de Mr Chassebras de Cramailles, contenant son Voyage depuis Venise jusques à Rome, & ses Remarques sur les Villes, Lieux & Chemins considerables, avec les Devotions de Nostre-Dame de Lorette, & de Saint François d'Assise. [titre d'après la table]
En novembre 1684, un gentilhomme français et son ami entreprennent un voyage de Venise à Rome, traversant le fleuve Pô et continuant en chaise roulante jusqu'à Bologne. Bologne est réputée pour ses portiques, palais, églises et cloîtres, notamment celui des Cordeliers. La ville est également connue pour ses innovations telles que les moulins à soie hydrauliques et les savonnettes durables. L'université de Bologne est célèbre pour ses contributions scientifiques. Les Juifs ne peuvent y séjourner qu'une seule nuit. Le voyage se poursuit à travers plusieurs villes italiennes, chacune ayant des particularités culturelles et architecturales. À Pefaro et Ancone, on trouve des synagogues. À Ancone, le narrateur visite un rabbin et observe les préparatifs du sabbat. Le périple se termine à Lorette, célèbre pour son église et son marché abondant. Lorette abrite également une apothicairerie et des caves distribuant du vin aux pèlerins. Lorette est particulièrement célèbre pour la Sainte Chapelle de la Vierge, où la Vierge Marie a été élevée et où l'Ange lui a annoncé la naissance du Christ. Sainte Hélène et Sainte Paule, accompagnée de Saint Jérôme, ont visité cette chapelle. Le roi Saint Louis a manifesté une grande dévotion envers ce lieu. En 1291, la chapelle a été transportée par des anges de Nazareth à son emplacement actuel, devenant ainsi Notre-Dame de Lorette. La chapelle contient des objets sacrés tels qu'une image de la Vierge attribuée à Saint Luc et un crucifix. Elle est ornée de bas-reliefs en marbre blanc et de nombreux ornements précieux offerts par divers papes, empereurs, rois et princes. Un trésor comprenant des bijoux, des vases et des couronnes est exposé dans la grande église entourant la chapelle.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
11
p. 185-325
Journal du Voyage de M. le Chevalier de Chaumont. [titre d'après la table]
Début :
Je viens au détail du Voyage de Mr le Chevalier [...]
Mots clefs :
Roi, Chevalier de Chaumont, Siam, Ambassadeur, Hollandais, Mandarins, Eau, Roi de Siam, Terre, Vaisseau, Pays, Banten, Bord, Canon, Tigre, Mer, Rivière, Batavia, Maisons, Côte, Royaume, Constance, Abbé, Vaisseaux, Cap, Général, Gouverneur, Loge, France, Pagode, Frégate, Malades, Europe, Indes, Siamois, Ballon, Alexandre de Chaumont
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Journal du Voyage de M. le Chevalier de Chaumont. [titre d'après la table]
Je viensau détail du VoyaJ.
ge de Mr le Chevalier
de Chaumont. Sa Majesté
l'ayant nommé son Ambasfadeur
vers leRoy de Siam.
Il se rendit à Brest avec Mr
l'Abbé de Choisy, sur la fin
de Fevrier de l'année der-
,
niere, & ils s'embarquerent
dans un des Vaisseaux du
Roy,appellél'Oiseau. Mrde
Vaudricourt qui le commandoit
fit mettreà la Voile
le3. de Mars & partit de
Brest avec la Fregate la Maligne,
commandéepar Mr de v
Joyeux. Le vent leur fut toû-
« jours assez favorable, ôc :
comme il y avoit dans le !
Vaisseaudes Millionnaires&
six Jesuites, ce n'estoit tous
les jours qu'Exercices de
pieté, & l'on y vivoitavec
la mesme regularité que
dans unConvent.Ilss'appliquoient
tour à tour à faire
des Exhortations à tout
Equipage. On disoit lar
Messe, on chantoitVespres,
& on passa fort heureufenent
la Ligne le 6. d'Aril
sans souffrir beaucoup
le lachaleur. Ce fut alors
su'il fut question de faire ce
u'on appelle la Ceremonie
u Bàptesme. Ceux qui n'ont
mais passé la Ligne, sont obligez
de souffrir qu'on leur
jette sur le corps certain
nombre de seaux d'eau, à
moins qu'ils ne donnent
quelque argent pour racheter
cette peine. Il n'y a personne
qui puisse s'en exempter
, de quelque condition
quel'on puisse estre, & on
fait jurer tout le monde sur
le Livre des Evangiles, pour
sçavoir si on a fait ce passage.
Mr le Chevalier de Chaumont
ne voulut point endurer
que l'on jurast sur les Evangiles.
Il fit faire ce Serment
sur une Mapemonde,
& mit de l'argent dans un
bassin
, ce que firent après
luy toutes les personnes considerables
du Vaisseau, pour
s'épargner la Ceremonie. La
somme montaà soixanteescus
quifurent distribuezaux
Matelots. Le reste de la traversée
fut tres heureux jusquesau
Cap de bonne Esperance.
On y arriva le 31. de
May,&l'on y receut les Saluts
ordinaires de quatre
Vaisseaux Hollandoisqu'on
y trouva. Ils portoient a Batavia
le Commissaire Generalde
laCompagnie des IiW
des
, avec Mr de S. Martin
François, Major Général.
M. le Chevalier de Chaumonts'arresta
sept jours à
ce Cap afin d'yfaire de l'eau,
& de prendre desrafraichisfemens.
Le Gouverneur qui
eA Hollandois
,
luy en envoya
de toutes fortes, aprés
l'avoir fait complimenter
par le Neveu&par le Secretaire
du Commissaire. Tous:
ceux du Vaisseau mirent pied
a, ~erre lIes urns a,près 1lesautres.
Ils'en trouva quelquesuns
qui estoient malades d&
Scorbut, & ils furent gueris
en quatre jours. La Forteresse
que les Hollandais ont.
fait bastir en ce lieu là
,
est
toute revestuë de pierres,
&a quatre bastions. Elle n'a.
point de fossez, mais elleest
Ilterès- bien garnie de Canon, Havre est fort seur
,
ôc
peut contenirungrand nom- bre de Vaisseaux. Il y a déja
quantité de Maisons qui forment
une espece de Ville.
^Cequ'ilya de plus remar-
,
quable est un Jardin fort
grand & fort spacieux avec
des allées à perte de veuë.
On y a planté tout cequ'il
ya de bons fruits en Europe
& dans les Indes. Les uns
sont d'un costé,les autres de
l'autre
,
& tous y viennent
fort bien. Celuy qui a foin
de ce beau Jardinest unFrançoisqui
est grand Seigneur
en ce Pays-là. Il reconnut
Mr le Chevalier de Chaumont,
qu'il avoit veu chez
Monsieur
, ou il avoit esté
Jardinier.
La terre que les Hollandoisoccupenr,
a esté achetée
d'un petit Roy du Pays, pour
des bagatelles de l'Europe.
Plus on avance en s'éloignant
gnant de la Mer, plus elle
est bonne & fertile, &sur
tout la Chasse y en merveilleuse
; mais on y doit craindre
les Bestes farouches,
comme Lyons,Tygres,Elephans,
& autres. Ces belles
s'écartent à mesure que le
Pays se découvre, & qu'on
y fair de nouvelles habitations.
Les Hollandoisont
déjàcommencé d'en faire
en plusieurs endroits. Pendant
le séjour de Mr l'Ambassadeurau
Cap, deux d'enreeuxestantallezàla
Chase
furent rencontrez & attaquez
par un Tigre. Il le
jetta sur l'un de ces Hollandois,
l'autrele tira & le blessa.
Le Tigre tout en fureur
vint à celuy qui l'avoir blessé,
& il l'auroit devoré sans
doute, si son Camarade qu'il
avoit jetté par terre, ne Ce
fust promptement relevé
pour tirer aussi son coup. Il
le tira si heureusement qu'il
cassa la teste au Tigre. On
l'apporta pour le faire voir.
Il estoit d'une grandeur effroyable.
On mit le Blessé à
un Hospital, qui est là tresbien
fondé, & oùl'on est
rtraité avec tous les soins imaginables.
Tous les Vaisseaux
Hollandois qui viennent
d'Europe, & ceux qui s'yen
retournent, laissent leurs
Malades en ce lieu là
,
& ils
y recouvrent incontinent
leur santé
,
l'air & les eaux
estant admirables.
Les Habitans y sont doux,
assez bien faisans, & il n'est
pas difficile de s'accommoier
de leurs manieres, mais
Ils sont laids, mal-faits, de
petite taille,& ont plus de
rapport à la façon de vivre
les bestes qu'à celle des hommes.
Leurvisageest tout ridé,
ils ont les cheveux remplis
de graisse
;
& comme ils
se frottent le corps d'huile
de Baleine,& qu'ilsne mangent
que de lachaircruë,ils
sont si puans qu'on les sent
de loin. Ils ne mangentleur
Betail que lorsqu'il est mort
de maladie
,
& ce leur est
un fort grand ragoust qu'une
Baleine morte ,
jettée par la
Mer sur le rivage, ou les
tri pes chaudes d'une Bê-
-
te. Ils les secoüent fort legerement
,
& les mangent
avec les ordures
,
aprés en
avoir osté les excremens,
dont quelques-uns se servent
pour se froter le visage. On
leur - a donné le nom de Cafres,&
les hommes &les femmes
n'ont qu'une peau coupée
en triangle pour se couvrir
ce que la nature apprend
à cacher. Ils se l'attachent
avec une ceintire de cuir au
milieu du corps. Quelquesuns
se couvrent les hanches
d'une peau de Boeuf ou de
Lyon. D'autres portent une
peau qui leur descend depuis
les épaules jusque sur les
hanches,& plusieurs se dé-
coupent le visage3 les bras:
& lescuisses
, & achevent
de se défigurer parlescaracteres
étranges qu'ilsy font.
LesFemmes portent aux bras
& aux jambes des Cercles de
fer ou de cuivre, que les Etrangers
troquent avec elles
toujours à leur avantage. Ils
demeurentende petites hûtes
où ils vivent avec leur
bétail fous un mesme couvert.
Ils n'ont ny lit,nysieges,
ny meubles, & s'asseient
sur leurs talons pous se reposer.
Ils nevont vers la Mer
,
que lors qu'ils sçaventqu'il
est arrivé quelque Navire,
& qu'ils peuvent troquer
leur betail. Ils ont aussides
peaux de Lyon, de Boeuf, de
Leopard, & de Tigre, qu'ils
donnent pour des Miroirs,
des Couteaux
,
des Cloux,
des Marteaux,des Haches,
& autres vieilles ferrailles..
Il est malaisé de découvrir
l'estat du Païs au dedans, ôc
les richesses qu'on y peut
trouver,àcause que les GouverneurHollandoisont
fait
faire ferment à tous ceux
qu'ils ont menez avant dans
les Terres, de n'en reveleraucune
chose,On a sçeud'un
Homme quia demeurelongtemps
dans la Forteresse que
depuis quelques années le
Gouverneur avoir esté avec
bonne escorte à plus de deux
cens cinquante lieuës pour
faire la découverte du Pays;
qu'ilavoir trouvé par tout
des Peu ples traitables, ôc
assezbienfaits, les Terres
fort bonnes & ca pables de
-
toute sorte de cu lture, ôc
qu'il y avoit ~desMi d'or,
de fer, & d'une espece de
cuivre où il entroit une septiéme
partie d'or. Onles
trouva chantans & dançans
& ilsavoient des manieres
de Flustes qui estoient sans
trous. Elles estoient creuses,
& une espece de coulisse
-
qu'ils haussoient ou baissoient
avec leurs doigts, faisoit
la diference des tons.
Ce Gouverneur avoit esté
conduit par un Cafre, & ce
Cafre ayant aperçeu deux
hommes de grande taille fqouri.s ven.oien,t à eux, s écria
alarmé
y
qu'ils estoient
perdus, & qu'il voyoit les
deux plus grands Magiciens
du Pays. Le Gouverneur
4
répondit qu'il estoit encore
plus grand Magicien qu'eux,
& qu'il ne s'étonnait point.
Les pretendus Magiciens s'étant
avancez, il sir aporter
un verre remply d'eau de
vie.On y mit le feu,& il lavala.
Ces Malheureux furent si
épouvantez d'un pareil prodige,
qu'ils prirent le Gouverneur
pour un Dieu, & Ce
mirent à genoux pour luy
demander la vie. Les Hollandois
ont fait un nouvel
établissèment au Cap. Il est
au bord de la Mer; mais ils.
le tiennent secret, ne vouIant
pas que les autres Nations
quiviennent s'y rafraischir,
en ayent connoissance.
Ce Cap est l'extremité de la
terre ferme d'Afrique, qui
avance dans la Mer vers le
Sud, à trente-six degrez au
delà de la Ligne.Cette extremité
de terre fut nommée
Cabo de Boa Speranza
, par
Jean II. Roy de Portugal,
fous lequel Barthélémy Dias
la découvriten1493 Ce Prince
la fit appeller ainsi à cause
qu'il esperoit découvrir
en fuite les richesses des Indes
Orientales, & les autres
Nations luy ont confirmé,
ce nom, parce qu a près que
l'ona doubléle Cap, quiest,
presque en distance égale de
deux mille cinq cens lieuës,
entre l'Europe & la Coste la
plus Orientale desIndes,on
a toute forte d'esperance de
pouvoirachever ce grand
Voyage.
Les Malades estant guéris
-' on fit du bois& de l'eau, on
acheta toutes les provisions
que l'onjugea necessaires
- pour aller à Batavia,& l'on
remit à laVoile le 7. de Juin,
après les Saluts donnez &
rendus de part & d'autre
comme onavaitfait en arrivant.
Cette seconde traver- senefut pas si douce que
la premiere. Les vents furent
violens,& la tempeste separa
la Fregate la Maligne du
Vaisseau de Mr l'Ambassadeur
,sans quelle pust le rejoindre
qu'auprés de Batavia.
Le 5. de Juilleton découvrit
l'Isle de Java,
-
& le 16. on
moüilla prés de Bantam. La
longueur del'Isle de Java est
de cent cinquante lieuës,
mais on n'a pas encore bien
sceu quelle est sa largeur.
C'est ce qui a fait croire à
quelques uns quecen'estoit
pas une Ble; mais qu'elle faisoit
partie du Continent que
l'on connoist fous le nom de
terre Australe au près du Détroit
de Magellanes. Les Habitans
pretendent que leurs
Predecesseurs estoient Chinois,&
que ne pouvant sousfrir
la trop severe domination
du Roy de la Chine, ils
passerent dans l'Isle de Java.
Ontrouveeneffet que les Ja- 1
vansontle front& les. machoires
larges,& les yeux pe- l
tits comme lesChinois. Il n'y t
àpresquepoint de Ville dans
Java qui n'ait son Roy, &
tous ces Rois obeissoient autrefoisà
un Empereur mais
depuis environ quatre-vingt
ans,ils ont aboly cette Souveraineté
,
& chacun d'eux
est indépendant. Celuy de
Bantam est le plus puissant.
de tous. La Ville qui porte ce
nom, estau pied d'une Montagne
de laquelle sortent
trois Rivieres,dont l'une traverse
Bantam
,
& les deux
autres lavent ses murailles y
mais elles ont si peu d'eau.
qu'aucune des trois n'est lia.
vigable.LesHollandois sont
maistres de cette Place depuis
peu d'années. Le Roy
de Bantam ayant cedé le
Royaume à son Fils, ce Fils
maltraita d'abord tous ceux
qui avoient esté considerez
de son Pere. Le vieux Roy
l'ayant appris luy en fit faire
des reprimandes, & le Fils
pour s'en vanger, fit massacrer
tous ces malheureux. Ce
différentalluma la guerre
entre le Pere & le Fils, & ce
dernier fut chassé. Dans cette
disgrace
,
il demanda du
secours aux Hollandois qui
le rétablirent & mirent le
vieux Roy dans une Prison
où ils le tiennent encore.
Tout se faitaunom du jeune
Roy
,
qui ay ant une grosse
GardeHollandoisetoujours
avec luy pour l'observer, n'a
pc pouvoirqu'autant que les
Hollandoisluy en laissent.
Le Vaisseau de Mrl'Ambassadeurn'entra
point dans le
Havre de Bantam, mais on
le laissa pas de prendre tous
es rafraichissemens. dont on
ut besoin
,
& ils furent apportez
à bord par ceux du
Pays. - -¡"., -,,-'-'f.
Le 18. on arriva devant Batavia
,
où l'on demeura sept
jours pour soulager les Malades
que l'on mit à terre.
Cette Ville est située à douze
lieuës de Bantam
, vers le
Levant dans une Baye
,
qui
estant couverte de quelques
petites Isles du costé de la
Mer, fait une des plus belles
rades de toutes les Indes.
Ce n'estoit d'abord qu'une
Loge que les Hollandois avoient
à Jacatra
,
& que le
Roy de ce nom leur avoir:
permis de bastir à causedes
avantages qu'il tiroit du de j
bit des Epiceries qu'ils y venoient
acheter. Le Roy de
Bantam leur avoit aussi permis
de bastir une Maison ou
Loge dans son Royaume,
pour y laisser les Facteurs qui
devoient veiller à la conservation
des Marchandises
dont ils trafiquoient. La
mesme permission avoit esté :
donnée aux Anglois, malgré
la repugnance qu'avoient les
Javans de souffrir aucun établissement
aux Estrangers
dans leur Isle, par lacrainte:
où ils estoient qu'ils ne les
traitassentavecla mesme rugueur
que les Portugais avoient
exercée contre les
Rois Indiens qui les avoient
receus chez eux. Les Traitez
que les Hollandois avoient
faits avec ceux de Jacatra &
de Bantam
,
regloient les
Droits d'Entrée &de Sorcier
mais comme ils haussoient
ces Droits àmesurequ'ils
voyoient que le Commerce
devenoit necessaire aux Etrangers,
la mauvaise foy
qu'ils eurent
5
obligea les
Hollandois à fortifier peu à
peu leur Loge de
-
Jacatra,
pour se mettre à couvert de I
la violence que leur pourroient
faire les Barbares
quand ils voudroient se
mettre à couvert de ces injustices.
LesIndiensnes'en
apperçeurent que lors que
la Loge futen estar de desense,
& ne pouvant plus se
décharger des Hollandois
par laforcey ils se servirent
de l'occasion de la mauvaise
ntelligence où ils les virent
Lvec les Anglois, & quiéclaa
principalement batNaval au Com- qui se donna entre
ux le 2. Janvier 1619. entre
acatra & Bantam. LaFlote
Angloise qui estoit d'onze
Ramberges
,
maltraita la
Hollandonise j , qui n'estoit,
composée que de sept Navires.
LesHollandoiss'étantretirez,
le Roy de Jacatra assiegea
leur Fort, auquel ils avoientdonné
le nom de Batavia.
Il se servit des Troupes
Angloises,qui après un Siege
de sixmois,furent contraintes
de l'ab andonnerles Hollandois
ayant renforce leur Flote,
des Navires qu'ils avoient
dans les Moluques. Le Roy
de Jacatrarejetta inutilement
sur lesAnglois la cause de ces
desordres, Le General Hollandois
se paya point de ces
excuses; Il fit débarquer ses
gens au nombre d'onze cens
hommes, attaqua la Ville de
Jacatray la prit de force, &
y fit mettre le feu. Aprés ce
succez,les Hollandoisacheverent
les Fortifications de
leur Loge, & en firent une
Place reguliere, à quatre Bâstionsrevestus
de pierre,bien
fossoyée&palissadée avec
ses demy-lunes, redoutes, ôc
autres Ouvrages. Le Royde
Matran
,
quiestoitcomme
l'Empereur de toute rIfle..
assiegea le Fort en 1628.& s'étant
logé fous le Canon, fit
donner plusieurs assauts à la
Place, mais il fut enfin contraint
de lever le Siege, aussibien
que l'année suivante,
& depuiscetemps là les Hollandois
y akr- étably leur
-
commerceavec lesChinois,
Japonois, Siamois, & autres
Peuples Voisins
,
se failanc
payer dix pour cent pour les
droits de laTraite-Foraine,
de toutes les Marchandises
qui s'y débitent. Ils sont
maistres de toute la Canelle
&du Clou deGirofle quiest
dans I
dans le monde,&envoyent
tous les deux ans un Vaisseau.
au Japon; mais ils n'ont presque
point de liberté en ce
lieu là. Si-tost queleurs Vaiffeaux
y sont arrivez, on 1.
prend leurs Voiles, leurs Agrés,
& tous lesMasts qu'on
met ians unMagasin &
quelque
tempsqu'il
puisse
Faire,on les oblige à partir au
OUI; qui leur est marqué.
Le Directeur du Comptoir
l'y peut estre que trois ans. 1
^.infi il y en a toujours trois,
'un quiva,l'autre qui revient,
( le dernier qui demeure.
On ne souffre point qu'ils
aillent dans le Pays, mais Us?
en rapportent tantde riches
ses, qu'ilssesoûmettent sans
peine à ce qu'on exige d'eux.
Le General Hollandois qui ij
està Batavia,n'est pas moins
puissant qu'un Roy. Quoy
qu'on ne l'élise General que 3
pour trois ans, l'élection se 5
confirme
,
& il est toujours 2
continué. Il a une Garde à i
pied & à cheval. Ses apoin- -
temens sont de quarre mille
francs par mois, & il prend h
tout ce qu'il veut dans les
Magasins sans rendre comp- -
se de rien. Il y a six Conseillers
ordinaires qui font toules
choses
,
& quand il en
meurt quelqu'un,c'est luy
qui luy nomme un Succes-
,- seur fous le bon plaisir de la
Compagnie.Son choix en elt
toujoursapprouve. Il yaaussi
des Conseillers extraordinaires
,mais quand on prend
leurs avis, on ne compte
point leurs voix, si ce n'est
sqeuil'lielrms anque un des six Conordinaires.
Ils sont
tous logez dans la Forteresse.
La Compagnie a dans ce
Pays-là plus de deux cens
Vaisseaux qui font tout le tra- 1 fie de l'Orient.Ondit que
les Hollandois y peuvent l
faireune armée de plus, de
cinquanteVaisseauxdeGuer- '-
re. Ils ont six Gouyernemens
Généraux, desquels dépendent
tous les Gouvernemens
particuliers de leurs Places,
& par consequent tous les
Comptoirs & Loges qu'ils
ont la en tresgrand nombre,
& dans tous les lieux où ils
croyent pouvoir trafiquer.
Mr l'Ambassadeur receut
toutes les honnestetez possibles
de ce General des Hbllandois,
quil'envoya visiter
à bord 7 j , &luy -Et porter toutes
fortes de rafraichissemens.
Quoy qu'il se fust excusé
de sortir de sonVaisseau,
comme il l'en, avoir fait
prier, il ne laissa pas de defcendre
à terre Incognito, ôc
d'aller voir les beaurez de
Batavia. Après avoir donné
quelques jours aux Malades
que l'air de la terre guerit en
fort peu de tem ps, il resolut
de poursuivre son Voyage;
mais comme aucun des Pilotes
n'avoit esté à Siam, il en
prit un du Payspour passer
le Détroit de Banca qui est
dangereux. Ce fut là que la
Fregate la Maligne le rejoignit
, ce qui fut à tous un
fort grand sujet de joye. Peu
de jours aprés, Mr d'Arbouville
Gentilhomme de Normandie
,mourut dans cette
Fregate, & il fut jetté à la.
Mer avec les ceremonies ordinaires
dans ces-tristes occa
fions. Les deux Mandarins
que l'on remenoit de France
à Siam
,
n'avoient sorty que
deux fois du trou où ils s'etoient
mis dans le Vaisseau
pendant tout y ce long Voyage
,
mais lors que l'on commença
a voirdeshommes
noirs vers ce Détroitde Banca,
ils monterentsur letillac,
& donnerent de grandes
marques de joye.
Le 3. de Septembre on repassa
la Ligne, & enfin le 14.
du mesme mois on moüilla
à la Barre de la Riviere de
Siam, qui est une des plus
grandes de toutes les Indes.
On l'appelle Menam, c'est à
dire, Mere des Eaux Elle
n'est pas bien. large , mais
elle est si longue, qu'on dit
qu'on n'a pû encore monter
jusqu'a sa source. Son cours
est du Nord au Sud.Elle f
passe par les Royaumes de
Pegu & d'Auva, & en suite
parceluy de Siam. Elle a
cela de commun avec le Nil,
qu'elle se déborde tous les
ans, & couvre la terre pen
dant quatremois. En s'en
retirant, elle y laisse un limonquiluy
donne lagraisse
& l'humidité dont elle a be.
foin pour la production du
Ris. Elle se dégorge dans le
Golse de Siam par trois grandes
embouchures, dont la
plus commode pour les Navires
& pour les Barques est
la plus orientale, mais ce qui
la rend presque inutile,c'est
uu Banc de sable d'une lieuë
d'étenduë, qui est vis-à-vis
de laRiviere,& qui n'a que
cinq ou six pieds d'eau avec
la basse Marée.Lahaute y
en amene jusqu'à quinze ou
seize; maiscen'e st pasassez
pour les grandsNavires qui
demeurent ordinairement à
la rade à deux lieuës de ce
Banc. Ils y sont en seureté,
& ont en tout temps six
brasses d'eau.Ainsi le Vaisseau
de Mrl'Ambassideur
demeura à cette rade, & la
Fregate qui prenoit moins
d'eau, passa sur le Banc avec
la Marée. Quand on l'apafsé
on peut entrer dans la Riviere
jusques à BancoK, qui
est une Ville éloignée dela
Mer de six lieuës. Celle de
Siam en cil: à vingt-quatre,
Si-tost qu'on eut mouillé à
cette embouchure, Mr le
Chevalier de Chaumont envoya
Mr Vachet, Miffionnaire
Apostolique, qui estoit
venu en France avec les
Mandarins de Siam
,
donner
avisdeson arrivéeàMr l'Evêque
de Metellopolis. Cette
nouvelle causa une extrême
joye au Roy de Siam. Il ordonna
aussi-tost qu'on prearast
toutes choses pour saie
une magnifiquereception
L Mr l'Ambassadeur, & nomna
deux Mandarins du prenier
Ordre pour luy venir
aire com pliment à bord.
C'est ce qu'apprit MrleChevalier
de Chaumont par Mr
Evesque de Metellopolis,
qui vint à bord le 29. avec
Mrl'Abbé de Lyonne. Cét
Abbé estoit passé à Siam en
581. avec Mr l'Evesque d'Heliopolis,
dont il y a quelques 1
mois que je vous appris la
mort. Son zeleestconnue,&
l'on peut juger par là dufruit
qu'il a fait en travaillant à la
Conversion desInfidelles.Le
lendemain les deux Mandarins
vinrentsaluer Mr l'Ambassadeur.
Il les receut dans
sa Chambre
,
assis dans un
Fauteüil
,
&ils s'assirent à la
mode du Pays sur des Carreaux
qui étoiét surle Tapis
de pied. Ilsluy marquerent
1 la joy e que le Roy leur Maîtreavoit
de sonarrivée,& dirent
qu'on luy avoir donné
une agréable Nouvelle,en
luy apprenant quele Roy de
France avoit vaincu tous ses
Ennemis, & donné ensuite
la Paix à l'Europe. Cette Audience
finie, on apporta du
Thé& des Confitures,& l'on
tira neufcoups de Canon à
leur sortie du Vaisseau.
Le I. d'Octobre,MrConstanceFavory
duRoy,envoya
son Secretaire avec des rafraichissemens
en si grand
nombre, qu'il y en eut pour
nourrir tout l'Equipage pendant
quatre jours. Mr Constance
est un homme d'un
fort grand merite, qui s'est
élevé par sa vertu au porte
où il est. Il est Grec,de Mie
de Cefalonie
,
& fut pris petit
Garçon par un Vaisseau,
où il fut fait Mousse. C'est
le nom qu'on donne à de
jeunes Matelots qui fervent
les gens de l'Equipage. On
le mena en Angleterre,&
il continua le service dans
les Vaisseaux. Il passa aux Indes,&
de degré en degré, il
devint enfin Capitaine de
Vaisseau. Il alloit à la Chine,
& au Japon, où il trafiquoit
pour le compte des Marchands.
La tempesteluy
ayant fait faire naufrage à la
Coste de Siam
,
il fut contraint
de semettreau service
du Barcalon, qui est un des
six grands Officiers de ce
Royaume. Son employ consiste
dans l'administration
des Finances. Le Roy de
Siam avoit alors un grand
démeslé avec ses voisins,
touchant un compte par lequel
on pretendoit qu'il demeuroit
redevable de fort
grosses sommes Les Siamois
n'entendent pas bien l'Arithmetique.
Mr Constance de-
-
manda à examiner tous les
Papiers que le Barcalon a-
, voit entre ses mains
,
& il
rendit le compte sinet, qu'il
fit connoistre non seulement
que le Roy de
-
Siam ne devoit
rien
,
mais que l'autre
Roy luy devoit des sommes
tres -
considera bles. Vous
pouvez juger dans quellefaveur
il se mit par là. Le Barcalon
estant mort peu de
temps aprés, le Roy le prit
JL son service ,&il est presentement
tout puissant dans
cet Estat. Il n'a voulu accepter
aucune des six grandes
Charges
,
mais il est sort diffusde au
tous ceux qui les
exercent
,
& il seroit dangereux
dene luy pas obeïr. Il
parle au Roy quand il veut, -
c'est un privilege qui luyest
particulier. Laprincipalede
ces grandes Charges rend
celuy qui la possede comme
Viceroy de tout le Rovau--»
me.elleest presentement
exercée par un Vieillard pour
cjm le Roy mesme a grand
:*e{peâ.-Il est son Oncle & a"
ïsté son Tuteur. Ce Vieilard
estsourd
,
& on luy par- eparile moyen d'uniennp
homme que l'on sait entrer,
& quien criantfort haut,
luy fait entendre ce qu'il faut
qu'il sçache. C'est un homme
de tres-bon sens, & on
s'est toûjours bien trouvé de
ses avis.
Le 8. Mr l'Evesque de Metellopolis
revint à bord avec
deux Mandarins plus qualifiez
que les premiers, qui furent
receus & saluez de la
>•
mesme forte. Ils venoient j
s'informer au nom du Roy
de la santé deMrl'Ambassadeur,
& l'inviter de descendre
à terre. Aprèsqu'ils furent
sortis du Vaisseau, cet
A mbassadeur se mit dans son
Canot, & sur le soir il entra
dans la Riviere avec les per-
»
sonnes de sa fuite, qui avoient
trouvédes Bateaux du
Roy pour les amener. A l'entrée
de cette Riviere estoient
cinqBalons sortmagnifiques
que le Roy avoit envoyez
pour le conduire à Siam. Ce
sont des Bastimens faits d'un
seul arbre. Il y ena qui ont.
cent pieds de longueur, &,
qui n'en ont que huit on
neufpar le milieu,quiest
l'endroit le plus large,& dans
lequel il y auneespece de
Trône couvert. Mrl'Ambassadeur
coucha ce soirlaà
bord de la Maligne, qui étoit
entrée dansla Riviere quelques
jours auparavant.
-
Le 9. deux nouveaux Mandarins
vinrent recevoir ses
ordres. Ils estoienthabillez
comme les autres, avec une
maniere d'écharpe fort large
depuis la peinture jusqu'aux
genoux, sans estre plissée.
Elle estoit de toile peinte,
& tomboitcomme une culote
Il y avoit au bas une
bordure fort bien travaillée,
!& des deux bouts de l'écharpe,
l'un passoit entre leurs
jambes, l'autre par derriere.
- Depuislaceinturejusqu'en
haut,ilsavoient une maniere
de chemise deMousseline
assez ample, tombant par
dessus l'écharpe, & toute ouverte
par le devant. Les
manches venoient un peu
au dessous du cou de
,
& étoient
passablement larges.
~ls avoient la teste nuë
,
ôc
~stoient sans bas & sans souiers.
La plus part de leurs
~alets n'avoient que l'éharpe
& point de chemise.
Onze Bateaux arriverent dej
Siam chargez de toutes sor- ni
tes de vivres. Mr Constance j
les envoyoit de la part du j
Roy,qui luy avoit ordonné t
de faire fournir aux Equipagestoutes
leschoses dontils
auroietbesoin pour leur sub- fl
sistance,pendant leur séjour.
Mr l'Ambassadeur s'étant "a
i < -
mis dans un Balon partità *'j
sept heures du marin, & apres
avoir fait cinqlieuës,
il arriva dans une Maison
bastie de Bambous, qui est
un Bois fort leger, & couverte
de Nates assez propresm
Il y avoir plusieurs Chambres
toutes tapissées de toiles.
peintes. Les Meubles en estoient
fort riches, & tous les
Planchers estoient couverts
de tres-beauxTapis. La
Chambre deMrl'Ambassadeur
estoit meublée plus
magnifiquement que les autres.
Il y avoir un Dais de
toile d'or, un Fauteüil doré,
&un tres- beau Lit. Deux
Mandarins, & les Gouververneurs
de BancoK& de
Pipely le receurent en cette
Maison, qui avoir esté bâtie
expres, ainsique toutes les
autres-où il logea jusqu'àson
arrivée à Siam. Il fautaussi
remarquer que les Meubles 1
de toutes ces Maisons estoient
neufs, & n'avoient
jamais servy. Il y eut un
grand Repas, aussi abondant
en viandes qu'en fruits.
Apres que l'on eut disné, Mr
l'Ambassadeur se remit dans
sonBalon, & arriva le soir à
BancoK, qui est la premiere
Place du Royaume de Siam
sur la Riviere. Un Navire~
Anglois qui se trouva à la
rade, le falüa de 21. coups de
Canon, & les deux Forteresses
ses qui sont des deux costez
de cette Riviere, tirerent
l'une 31. coups de Canon &
l'autre29. Il logea dans l'une
de ces Forteresses, en unf
Maison fort bien bastie, &",
que l'on avoit richement
meublée. Il y fut traité avec
la mefime magnificence.
Il partit le 10. à huitheures
du marin, & receut des Forteresses
le mesme salut qu'à
on arrivée. Il fut complimenté
avant son départ, par
eux nouveaux Mandarins
ui l'accompagnerent avec
~us les autres,auffi- bien que
le Gouverneur de Bancok.
Il trouva de cinq lieuës enn
cinq lieuës de nouvelles
Maisons toujours tres-commodes
,& fort richement
meublées
,
& arriva le 12. à"É
deux lieues de la Ville de
Siam. Il avoit plus de cinquante
Balons à sa suite, de i
cinquante jusqu'à cent pieds
de longueur, & depuis trente
jusqu'à six-vingt Rameurs..
Ilssontassis deux sur chaque *
banc,l'un d'un costé, & l'au-
-
tre de l'autre, le visage vers 2
le lieu où ilsveulent arriver..
Leurs rames sont longues de *
quatre pieds, lapluspart dorées,&
ils fatiguét beaucou p
enramant de cette forte. Il
- faut cependant fort peu de
chose pour les contenter.On
leur donne du ris qu'ils font
cuire avecde l'eau, &quand
on y ajoûte un peu de poisson,
on leur fait grand' chere.
Dans tout ce passageon rendit
à Mr l'Ambassadeur les
mesmes honneurs que l'on
rend au Roy. Il ne demeura
pei sonne dans les Maisons,
& comme toute la Campagne
estoit a lors inondée,tout
le monde estoit prosterné
dans desBalons, ou ssir<
des monceaux de terre élevez
à fleur d'eau,& chacun
avoir les mains jointes proche
le front. Devant toutes
les Maisons & Villages, il y
avoir une espece de parapet,
élevé de sept ou huit pieds
hors de l'eau avec des nates.
C'est ce qu'ils observent lors
que leRoy passe. Ils se jettent
le ventre contre terre, & par
respect ils n' osentjetter les
yeux sur luy. J'ayoublié de
vous dire que toutes les
Maisons où Mr l'Ambassadeur
logea, estoient peintes
derouge,ce qui est particu
lier aux Maisons du Roy.
On y faisoitgarde pendant
lanuit, & ilyavoit des feux
tout autour.
Le 13. Mr m'Ambassadeur
fit prier le Roy de luy vouloir
envoyer quelque personne
de confiance avec
qui il pust s'expliquer, parce
que les manieres de recevoir
les Ambassadeurs des Roys
d'Orient
,
estoient differentes
des Ceremonies que l'on
devoit observer en recevant
un Ambassadeur du Roy de
France. Mr Constance vint
à bord le lendemain
,
& ils
convinrent ensemble de
toutes choses.
Le 15 tout le Seminaire
de Siam vint saluer Mr le
Cheualier de Chaumont. Il
y avoit plusieurs Prestres venerables
par leur grande
barbe, & quantitéde jeunes
Chinois, Japonois, Cochinchinois,
Siamois & autres,
tous en long habit, & avec
une modestietres-édisiante.
Les uns sont dans les Ordres
Sacrez,&les autres aspirent
a y entrer.
Le 16. les Deputez de toutes
les Nations établies à
Siam au nombre de quarante
deux, le vinrentcomplimenter.
Ilsestoient tous habillez
à leur maniere, ce qui
faisoit un effet tres. agréable.
Lesunsavoient desTurbans,
les autres des Bonnetsàl'Arménienne,
ceux-cy des Calotes,&
quelques-uns des Babouches
comme les Turcs,
Il y en avoit qui estoient
teste nuë ainsi que les Siamois,
parmy lesquels ceux
qui font d'une qualité distingllée,
ont un Bonnetcomme
celuy d'un Dragon. Ilest
faitde Mousseline blanche,
& se tient toutdroit. Ils l'arrestent
avec un ruban qu'ils
passent tous leur menton.
Le 17. Mr Constance vint
voirles Presens que Sa Majesté
envoyait nu Roy son
Maistre
,
&il amena quatre
Ballons magnifiques pour
les porteràSiam.
Le 18. Feste de S. Luc,
M l'Ambassadeur sedisposa
à son entrée dés le matin, &
il commença par offrir à
Dieu son Ambassade
,
puisqu'elle
n'avoit esté resoluë
que pour sa gloire. Il fit ses
Dévorions avec sa pieté ordinaire
,
& ensuite il alla
:rouver deuxOyas& quaante
Mandarins qui l'attenloienc
dans la Salie. Les
Dyas sont comme les Ducs -
n France. Il prit la Lettre
lu Roy, & la mit dans une
Boëte d'or, cette Boëte dans
ne Coupe d'or, la Coupe
~DUS une sous-Coupe d'or, &
exposa ainsi sur la table, ou
stoitun richeDais. LesOyas
les Mandarins se profernerent
les mains jointes
11* lefront, levisage contre
rre, & salüerent trois fois
la Lettre en cette posture-
C'est un honneur qui n'avait
jamais esté rendu dans
ces fortes de Ceremonies.
Cela estant fait, Mr l'Ambassadeur
prit la Lettre avec
le Vase, le porta septouhuit
pas & l'ayant donné
à Mrl'Abbé de Choisyqui
marchoit un peu derriere.à
sa gauche,
il alla jusqu'a la
Riviere, où il trouva un Ba-
Ion très-doré
,
dans lequel
estoient deux grands Mandarins.
Alors il reprit la Lettre
du Roy, des mains de M
l'AbbédeChoisy,laportajusue
dans ce Balon & l'ayant
onnée à l'un desdeux Man-
~arins, ce Mandarin la mit
iixs un Dais fort élevé en
pince & tout brillant d'or.
* Balon où cette Lettre tmise
,
suivit ceux qui
~rtoient les Presens du Royeux
autres estoient de cha-
~e cofté
, & il y avoit.
~ux Mandarins dans chaa
pour garder la Lettre.
~tit autres Balons de l'Estat
Siam, tous fort magnifies
,
suivoient ceuxcy ,
Ôc
cedoient un tres -
super-
Balon où Mr l'Ambassadeurestoit
seul. Mrl'Abbé
de Choisy estoit aussi feullli,
dans un autre, & il y en avoit
de vuides qui servoient
d'escorte à droit& à gauche.
-
En suite parurenr quatreautres
Balons, où estoient les
Gentilshommes & les Officiers
de Mr l'Ambassadeur.
Dans d'autres estoientles
Gens de saisuite, tous fort
propres, & accompagnez de 3)
Trompettes & de dix-huit
hommJ.es de livrée. Elle cftoit
fort magnifique,&frap- -<j
pa les Siamois plus que l'or n
des Juste-au-corps. LesNations
étrangeres furent du
Cortege, & l'on ne voyoit
que Balons sur la Riviere.
Les grands Mandarins marchoient
à la teste en deux
colomnes. Le Balon oùef-
~oit la Lettre du Roy & les
leux Balons qui la garloient
avec celuy de Mr
»Ambassadeur
,
tenoient le
milieu. Si tostqu'il fut arrivé
terre, la Ville le salüa
, ce
qui ne s'estoit jamais fait
pour aucun Ambassadeur. Il
~ortit de son Balon,& ayant
~epris laLettre du Roy, illa
pic sur un Char de Triomphe
qui l'attendoit, & quiu
estoit encore plus magnifï--que
que que le Balon. On le ~fiéd
monter dans une Chaise ~déJj
couverte, toute d'or, & ~quoi,
dix hommes porterent. M"i\
l'Abbé de Choisy fut ~portôr
dans uneautre. Les~Gentils-?
hommes & les ~Mandainen
suivoient à cheval, & les/j
Trompettes, & tous les ~Genen
de laMaison de Mr~l'Am-rr
bassadeur alloient à ~piecVj
en fort bon ordre. Les Na~x,l
tions suivirent aussi à ~piedhz
On marcha de cette ~fortor;
dans une ruë assez longue, &&
largeà peu pres comme la
ruëdeS Honoré.Elleestoit
bordée d'arbres, & dune
double file deSoldats, le Pot
enrested'un metaldoré, leBouclier & ferentes au bras avec dif- armes, Sabres, Piques,
Dards, Mousquets,
Arcs & Lances. Ils estoient
nuds pieds., & avoient une Chemise rouge, avec une Echarpe de toile peinte qui leur servoit de culote, com-
~me j'ay déja marqué. Des Tambours sonnant comme des Timbales, des Musettes,
des manieres de petites Cloches,&
des Trompettes qui
nerendoient qu'un son des
Cornet,formoient une har- -
monieaussibizarre qu'extraordinaire.
Apres avoir passé
-
u
par cette ruë, on arriva dans 21
une assez grande Place. C'es- -
toit celle du Palais. On ~n
voy oit des deux costez plumesieurs
Elefans de guerre, & :),
des hommes à cheval habil- - lez à la moresque avec la
-
Lance à la main. Les Na- ~-
tions avec tout le restedu Il
Cortege,quitterent M'l'Am- -e
bassadeur en ce lieu là , à la Li
reserve de ses Gentilshom- -1
mes. Avant que d'entrer ij
dans lePalais, il prit la Lettre
du Roy qu'il remit entre les
mains de Mrl'Abbé de Choi-
(y. En suite on marcha à
pied fort gravement. Les
Gentilshommes & les Ovas
alloient devant en bon ordre.
On traversa plusieurs
Courts. Dans la premiereil
y avoit deux mille Soldats le
Pot en reste, & le Bouclier
lOfé) ayant devant eux leurs
Mousquetsfichez en terre;
ls estoient assis sur leurs taons.
Dans la seconde par~
uurreenntt tcrrooiiss cens CChheevvaauuxx-.
~en Escadron, avec plus de
quatre-vingts Elefans, & :
dans la derniere estoient : quantité de Mandarins le
visage en terre, & soute-
-
nu sur leurs coudes. Il y >
avoit six Chevaux dont 3
tout le harnois estoit d'une e
richesse que l'on auroit peine
à exprimer. Brides,Poitrails,
( Crou pieres,Courroyes
, tout 3
estoit garny d'or,& par des- -
sus il y avoit un nombre infiny
de Perles,de Rubis&de 3
Diamans, en sorte qu'on ne s
pouvoit voir le cuir. Les 2:
Estriers estoient d'or,& les v
Selles d'or ou d'argent. Ils EJ
avoient des anneaux d'or
aux pieds de devant
, &
estoient tenus chacun pardeux
Mandarins.On y voioit
aussi plusieurs Elephans richement
enharnachez,comme
des Chevaux de Carrosse.
Leur harnois estoit de velours
cramoisy avec des boucles
doréesLorsquel'on fut
arri vé auxdegrez de la Salle
destinée pour l' Audience,
Mr l'Ambassadeur s'arresta
avec Mr Constance qui l'cf---
toit venu trouver, pour donner
le tem ps à ses Gentilshommes
d'entrer avant luy
dans cette Salle. Ils y entrerent
à la Françoise, & s'assirent
sur de superbes Tapis,
dont tout le plancher estoit
couvert. Les Mandarins &
tous les Gens de la Garde se
placerent de l'autre costé, &
pendant ce temps le Barca-
Ion dont on n'avoit point
encore entendu parler, entretenoit
Mr l'Ambassadeur
au bas du degré. Il luy dit
qu'a la nouvelle de son arrivée
ala Barre de Siam, il avoit
eu envie de l'aller trouver,
mais que les Affaires de
l'Estat ne luy en avoient
point laissé le temps. Ce
compliment estoit à peine
~Un y
>
qu'on entendit les
Tronl pettes&les Tambours
~lu dedans. Les Trompettes
lu dehors répondirent à ~niit,quifaisoitconnoistcree
~ue le Roy montoit à son
~trône. En effetil parut dans
e moment, & à mesme
~nips tous les Mandarins se
~ofternerent" pat terre les
ains jointes, suivant leur
~»ultumé.' Les François le
~üerenr, mais sans se le.
~r de leurs places. Alors
~Confiance&leBarcalpn.
entrerent dans la Salle les
pieds nuds
,
& en rampant
sur les mains & sur les genoux.
Mr l'Ambassadeur les
suivit
, ayant à sa droite Mr
l'Evesque de Merellopolis,
&à (a gauche M l'Abbé de
Choisy
,
qui portoit le Vase
où estoit la Lettre du Roy.
On tient qu'il pesoit du
moins cent livres, & il l'avoit,
toûjours eu entre les.
mains depuis qu'on l'avoir
tiré du Char de Triomphe.
Il estoit en habit longavec
un Rochet, & son ~manteaux
par dessus.Mrl'Ambassadeurs
osta son chapeau sur le dernier
degré dela Salle, & appercevant
le Roy dés qu'il
fut entré,il fit une profonde
\- reverence. Mr l'Abbé de
Choisynefalüa pas , parce
qu'il portoit la Lettre du
Roy.Ilsmarcherent jusqu'au
milieu de la Salle
, entre les
François assis sur les ta pis dit
Plancher & deux rangs de
grands Mandarins prosternez,
parmy lesquels il y avoit
deux Fils du Roy de
Chiampa
,
& un Frere du
Roy de Camboie, Mr l'Ambassadeur
fit une seconde reverence
,& s'avançant toujours
vers le Trône; lors
qu'il fut proche du lieu où
estoituneChaise à bras
qu'on luy avoir preparée, il
en fit une troisième, & commença
sa Harangue,ne s'asseiant
Ôc ne mettant ion chapeau
qu'aprés en avoir prononcéle
premier mot. Il dit
au Roy de Siam
,
£hte le Roy
son Maistre, fameux par tant de
Victoires, & par la paix qu'il
avoit accordée tant de fois à jes
Ennemis, luy avoit commandé
de venir trouver Sa Majesté aux
extremitez de l'Univers
, pour
luyi
w
wy pfeflnter des marques de jon
ejftme, er l'afj-rcr de son amitié
; mais que rien nefloit plus ca..
fable d'unir deux sigrands Princes
t que de vivre dam les fntinjem
dune mtfrne croyance; que cestoitparticulièremint ce que le
Roy son Maiflreluyavot recommandé
de rrpYl/ enter à Sa
Al.siesté
;
Quele Royleconjuroit
Par l'interef}quilpi non: à ra
véritable gloire
)
de co?1.fidrer
tjue cettesuprême A/fcjefit dont il
ijloit revcjîu sur Li Tcrre
, ne
wàuvoit venirque 'u vr yT)iru dire, du Di u Tout puiss
ant ,
Eternel Infiny
,
tel que
Ses Cbreftiens le reconnoijfent*
qui seulfait regner les Roys,&
réglé lafortune de tous les Peuples
; Que c'efloit à ce Dieu du
Ciel & de la Terre qu'ilfalloit
soumettre toutessesgrandeurs,
non a ces 'Vi'Vinitez qu'on adore
dins l'Orient,rItr dont Sa Maje/
lequi avoittantde lumierese
de pénétration
, ne pouvoit manquer
de voir l'impmjfance. Il finieen
disant,quelaplus agreableNouvelle
quil pourroit porter
au Roy [on Maigre
y
feroit que
Sa Majeftéperfuadée dela veri.
té,sifaisoitinstruire dms la ReligionCbrejhenne
; que cela cimenterott
a jamais iejnme &
iamitié entre les deux Rays ; que
iesFrançoisviendraient dans fort
Royaume avec plus d'empreffimentg)
de confiance,&quâinfi
ea Majefié s'attireroit un honheur
eternel dans le Ciel, après a.
suoit régnéavec rant de prosperité
surla Terre.
- Mr TAmbassadeurprononça
cette Harangue toûjours
assis,& sans oster son Chapeau
, que lors qu'il nommoit
quelqu'un des deux
Roys. Mr Confiance en fut
l'Interprete, & se prosterna
trois fois avant que de corn»
mencer. Aprés quoy M41le
Chevalier deChaumont prit
la Lettre de Sa Majesté des
mainsde Mrl'AbbédeChoisy.
Le Vase où onl'avoitenfermée,
estoit soustenu d'un
grand manche d'or de plus
de trois pieds de long. Ils'avança
jusqu'au Trône, qui
estoitune manieredeTribune
assez élevée dans une fenestre
de la Salle,& il presenta
le Vase sans hausser la
main. Mr Constance luy dit
qu'il prist la Coupe par le
baston, mais il n'en voulut
rien faire. Le Roy se mit à
rire
,
& s'estant levé pour
prendre le Vase, il se baissade
maniere qu'on luy vit
plus de la moitiédu corps. Il
regarda la Lettre qui estoit
dans une autre Boëte d'or
que ce Princeouvrit. Il avoir
une Couronne toute brillante
de gros Diamans, avec un
Bonnet comme celuy d'un
Dragon, qui se tenoit droit,
artaché à la Couronne. Son
Habit estoit une maniere de
Juste-au-corps d'un Brocart
d'or, dont le fond estoit UEP
rouge enfoncé. Ce Juste-aucorps
luy serroit le col & les
poignets, & aux bords il y avoitde
l'or&desDiamans,qui
faisoient comme un collier
& des bracelets.. Il avoit aux
doigts quantitéde Diamans.
LaSalle de l'Audience étoit
elevée de douze ou quinze
degrez.Elle estoit quarrée &
assez grande, avec des fenestres
fort baffes de chaque
coste. Les murs estoient
peints, & il y avoit de grandes
Fleurs d'or depuis le
haut jusqu'au bas. Le platfond
estoit orné de quantité
de Festonsdorez, Deux
Escaliers conduisoient dans,
une Chambre ouestoit le
Roy, & au milieu de ces Escaliers
estoit une fenestre
brisée, devant laquelle on
voyoit troisgrands Parasols
par étages qui alloient jusqu'auPlat
fond,l'étoffe estoit
d'or,& une feüille d'or couvroit
le baston. L'un de ces
trois Parasols estoit au milieu
de la fenestre, & les deux:
autres aux costez. Ce fut par
cette fenêtreque leRoyparla,
Mr le Chevalier de Chaumont
estant retourné en [a'v
place, apres avoir donné la
Lettre de SaMajesté, ce qui:
futune grande marque de
distinction pour l'Ambassadeur
du Roy de France, les
Roisd'Orient ne prenant
aucune Lettre desmains des
Ambassadeurs, Sa Majesté
Siamoiseluyditqu'Elle recevoit
avec grande joye desmarques
de l'estime&del'amitié
du Roy & qu'il luy
seroit fort agréable de luy
faire voir en sa personne
combien elles luy estoient
cheres. Apres celaMrl'Am-
-
bassadeur luy montra quelques
Presens du nombre de
ceux que le Roy luy enroyoit,
& luy- presenta Mr
'AbbédeCkoify5&lesGen-
- iishommes. Ce Prince luy
larIa des Ambassadeurs qu'il
voit envoyez dans le Soleil
Orient, & demanda des
ouTelles de la Maison
.oyale, & ce qui se passoit
n Europe. Mr FAmbanaeur
répondit que Sa Mailsatcée,
apresavoir pris la forte
de Luxembourg avoit
oligél'Empereur,, les Espanols,
les Hollandois, & tous
s Princes d'Allemagne à
gner avec luy une Tréve
3 *
: vingtans. Il fit encore
d'autres Questions sur lesquelles
Mr l'Evesque de Metellopolis
servit d'Interprete,
& apres que M l'Ambassadeur
y eut répondu, on tiraun
Rideau devant la Fenestre
de la Tribune. Ce fut par
là que l' Audience finit. Elle
dura plus d'une heure, &
les Mandarins demeurerent.
prosternez pendant tout cor
temps. Ils avoient tous un.
Bonnet,mais sansCouronne,
& chacun d'eux tenoit une
Boëte, pleine de Betel &
d'Areque, dont ils usentencore
plus que nous ne faions
icy de Tabac, C'estpar
diference de ces Boëtes.
u'on peut distinguer leurs
ualitez.
Au sortir de l'Au dience,
Mr l'Ambassadeur fut conuit
dans le Palais, où il vit,
Elefant blanc. On luy rend
e grands honneurs, & on.
regarde comme une Diviité.
Quatre Mandarins sont
ûjours aupresde luy. Deux
ennent un Eventail pour
nasser les Mouches, & les
eux autres un Parasol, afin,
empescherqu'il ne soit inommodé
du Soleil.Ilest
servyen Vaisselle d'or.
-
One
en éleve un petit qui sert
son Successeur.. Lors qu'il 1
besoin de se laver, on le .me-si
ne à la Riviere, & alors les
Tambours &les Trompetes
marchentdevantluy. Dans
l'endroit où on le lave, il )(
a une espece deSale couverte,
destinée pour cet usage
Il y a eu autrefois de grandesGuerres
pour l'Eléphant
bbllanc '1 f1. 1 1 ,v,
,
& il a cousté la vie iî i
plus de six cens mille personnes.
Le Roy de Pegu
ayant appris que cet,Animal
estoit possedé par le Roy
e Siam,luy envoya une
mbassade des plus solembiles
pour le prier de le
lettre à prix, s'offrant d'en
lyer ce qu'il voudroit. Ce
t en 1568. Le Roy de Siam
rant refusédes'en défaire
luydePegu leva une Arée
d'unmillion d'hommes
en aguerris
,
dans laquelle
y avoit deux cens mille
hevaux
,
nans cinq mille Ele- ,
& trois mille Chaeaux.
Quoy que Pegu soit
Digne de Siam de soixante
cinqjournées de Chaeau
,
il ne laissa pas avec
cetteredoutable Armée, de
venir amener son Ennemi
dans laVille Capitale. Il
prit& laruinaentierement
s'estant rendu Maistre de se
Trésors, de sa Femme & db
ses Enfans, qu'il emmena i
Peguavecl'Eléphant blancs
Le Roy de Siam se défen
dit jusques à l'extremité, &
voyant sa Ville prise
,
il fl
jetta du haut de son Palais
en bas, d'où il fut tiré crû
pieces. Quelques-uns écrin
vent que le Siege dura vingt
deuxmois,&que cette guerre
re couta plus de cinq cen
mille hommes au Roy de
Pegu. Jugezcombien il en
dût perir ducosté des Siamois.
Les Indiens trouventquelque
chose de Divindans l'Elesant
blanc. Ils disent que
ce n'est pas feulement à
cause de sa couleur qu'ils le
respectent, mais que sa fierté
leur fait connoistre qu'il veut
qu'on le traite en Prince,
Sr. qu'ils ont remarqué plurieurs
fois qu'il se fâche,
quand les autres Elefans
nanquent à luy rendre
'honneur qu'ils luy doivent.
Apres que l'on eut fait
voir cet Elefant à M l'Am—r
bassadeur, il fut conduit àssi
l'Hostel qu'on luy avoitpreparé.
Par toutoù il passa, illi
trouva des Elefans avec les
Soldats qui bordoient les
chemins en tres-bel ordre,s
Quelques Troupes,& plusieurs
Mandarins montez sur
des Chevaux ou sur des Elesans
magnifiquementenharnachez,
marchoient devant
luy, & grand nombres
d'autres suivoient par hon- -c
neur, Ainsi il ne manqua &r
rien à cette Entrée pour la d
rendre très superbe. Tous
Siam joüit de ce grand Spectacle,&
ce qu'il y eut de surprenant,
c'est que tout le
monde estoit prosterné,comime
si le Roy eust passé luymesme,&
cela sefitavecun
si grand respect, que l'onnentendoit
personne cracher,
tousser, ny parler. Les
ordres du Roy avoient elle
donnez pour cela, ce qu'il
n'avoit jamais fait pour d'autres
Ambassadeurs. Il est remarquable
que les Siamois,
Rapportent aucun desous en
laissant, & qu'on ne voir
parmy eux, ny Boiteux, ny
Bossus, ny Borgnes. S'il y a
quelques Aveugles, ils ne le 1
font que pour avoir estécon- j damnez à cette peine pour
quelque crime commis.
La Ville de Siam, que î
quelques uns apellentIndia J
d'autres Iudia, est la Capitale
du Royaume, & l'une des j
plus grandes & des plus peuplées
de toutes les Indes. Ses 1
Remparts sont environ de z
trois toises de hauteur,&elle
a des Bastions de toutes les aj
sortesde plats, de coupez & al
desolides. La Riviere deMenam
qui y coule enhuit enadroits,
y forme deux Isles,
Elle a plusieurs belles Ruës,
& des Canaux qui sont assez
regulierement tirez. La plus
belle est celledesMores. Ce - qu'ils a ppellent le Quartier
de la Chine est aussi tresbeau.
LesMaisons ne sont
pas laides, & il y en a sort
peu où l'on ne puissealler
enBatcau. Surtout les Temples
& les Monasteres sont
tres-bienbattis. Ils ont tous
les Pyramides dorées qui
ontun très bel effet de loin
;zs, Faux-bourgs, des deux
costez de la Riviere sont
pour le moins aussi grands
& aussi ornez de Morquées
& de Palais que la Ville mesme.
Celuy du Roy est d'une
si grande estenglue, qu'on
le pourroit prendre pour une
seconde Ville. Il ases Remparts
separez ,& les Tours
qui l'environnent en grand
nombre sontfort élevées,
& très-magnifiques..
Mr le Chevalier de Chaumont
trouva au lieu où il sur
conduit,des Mandarins qui
estoient degarde
,
& que
l'on avoit chargez defaire
fournir tout ce qui luy seroit
necessaire pour sa dépense.
Le 19. Mr Confiance fit assembler
tous les Mandarins
Etrangers
,
& leur declara
que le Roy son Maistre vouloit
qu'ils se rendissent tous àl'Hostel de Mrl'Ambassadeur
,
afin qu'ils fussenttémoins
de la distinction avec
laquelle il traitoit le Roy de
France, comme estant un
Monarque tout- puissant, &
qui sçavoit reconnoistre les.
donneurs qu'on luy faifoir.
Ces Mandarins répondirent
qu'ilsn'avoient jamais veu
d'Ambassadeur de France;
mais qu'ils estoient fort persuadez
que cette distinction
estoit deuë à un Prince aussi
grand, aussi puissant, &
aussi victorieux que celuy
qui regnoit sur les François,
puisqu'il y avoit long-temps
que ses Victoires estoient
connuës par tout l'Orient.
Ils allerent aussi-tost salüer
Mr l'Ambassadeur, & le mesme
jour Mr l'Evesque de
Metellopolis se rendit au
Palais où le Roy l'avoit mandé
pour interpreter la Lettreque
Mr le Chevalier de
Chaumont luy avoir donnée
e jour precedent. Envoicy
es termes.
LETTRE
DU ROY
TAU ROY DE SIAM. RES HAFT, TRES PVISSANT,
TRES. EXCELLENT,
ET TRESMAGNANIMEPRINCE,
ET NOSTRE
;H'ER ET BON AMr, DIEV
rEVIllEAUGMENTER VOS-
-RE GRANDEVR AVEC YNE.
rIN HEVREYSE.
Nous 4ious appris avec déplaisir
la perte des mbfadeurSI
que :~ nous envoyajîa en1681. -
&Nous avons cflé informe^par
ItiPreflres Mijjionnaires quifont 1
njen;$ deSian
, C. par les Letj
très nueno?Adimlhts ont reteuës j
de h p.irt de celiiya qui vous 1
confia VO) pnncipules affaires e>rijffpm-nr 3, avec leCjnA vous
Joubair.'XnojhramneRoyale.
Ccflpouryfartsfa'rcque nous
avons choisy le Sieur Chevalier'
de Chaumontpouy nolire Ambaf-
Jadeur,quivous apprendra plusparticulièrement
nos intentions9
sur tout ce qui peut contribuer àK
ejldlirpout toujours cette amitié
fi/ide
fllidr entre nous.CependantAlc,
ferons tres-ais de trouver les
occûfons de tous témoigner la
reconnoijjance avec laqui lie nous
avons appris que vous conrznuez
a donner voflre protcfhon aux E-
'Vesques, cm euxautres ÀdiJJionnaires^
potfohcj'ei, quitravaillenta
linflrufliondetosSujets
ians laRetio-ion Cbjeflien,,,e,
lotreefiimep meulièreincurvons
Wus fait desirer ardernn em que
}OKS 'Vur¡fluZ bien vous-mfmc
k écouter) Çj7 apprendre d\u,x ïvéritables À^aximas @r les
fistres f^cre-^dune si fat.te
9y, dans laquelle un a la LulMijfance
du vray Dieu,qui Jîufa
peutJaprés TOUS avoirfait rtgnem
long temps & glorieusement (un
vos Sujets ,
101.$combler d'u
bon heur eternel. Nous avenui
chargénoflreAmb^Qaieur dese
choses les plus curreujes de noftrt
Royaume, qu'il vous prejenter
comme unemarque de noflre ePi_j
me
y
& il vous expliquera aussi
ce que nous pouvons Jfjinr dt
voui pour l'avantage du Com-A
merce de nos Sujets.Sur ce,Afousm
prions Dieu qu'ilvueilleaugmentas
tervoftre Grandeur avec toute fin^\
heureuse. Ecrit en Noflre Cha.X
(eaU Royal le u. Janvier168
Vostre tres cher & bon Amy,
LO VIS, & plus bas COLBERT.
Quelques jours a pres,
le Roy envoya des Presens
à Mr l'Ambassadeur,
sçavoir plusieurs pieces de
Brocart, des Robes du Japon,
une garniture de Boutons
d'or, & diverses curiositez
du Pays. Il y en eut
aussi pour Mr l'Abbé de
Choisy
,
& pour les Gentilshommes
François.
Le 2,5. il fut mené à une seconde
Audience dans une
Salle à costéd'uneautre où
,eHoir l-e Roy. Le disçours étant
tombé sur la Famille
Royale, Mr l' Ambassadeur *>
dit au Roy de Stam que lu-
- nion y estoit sigrande, que
Monsieur,Frere unique de Sa
Majesté,avoitgagné une
grande Bataille pour le Roy v
sonFrere, contre les Ennemis
liguez,& commandez s
par le General des Hollandois
, qui avoient le plus de s
Troupes danscette Armée;à
quoy le Roy de Siam répondità
peu prés en ces termes.
Je ne m'étonne point que le Roy \(
de France ait réüssidanstoutesses
r entreprises,puis qu'ilaun Frere
l
si bien uny avec luy.La desunion
ejb ce qui renverse les Etats. lec"
sçay les malheurs qu'elle a causez
dans la Famille Royale de Matran
, & dans celle de Bantam,
&sçache le Grand Dieu du Ciel
ce qui arrivera de la mienne.Ce-
Roy a deux Freres ,dont lais-
Xïéfiir tout est tres-remuant.
Il a trente-sept ans, & est
fort incommodé de sa Perfodne.
Peut-estre l'a t'on mis
en cétestat afin de tenir (on.
ambition dans l'impuissance
d'agir. Le plus jeune est
moins âgé de dixans. Il est
muet , ou il fait semblant de
l'estre. Ils ont chacun leur
Palais,& leurs Domestiques,
& ne voyent le Roy leur
Frere que deux fois l'année.
Le Roy peut avoir cinquante
cinq ans. Il est bazanné
de , moyenne taille, & a les
yeux noirs, petits
,
& fort
vifs. Outre deux Oncles qui
sont fort vieux, & dont l'un
luy a servy de Tuteur, il a
des Tantes qui n'ont jamais
esté mariées. Cette seconde
Audience dont j'ay déja
commencé à vous parl er , finit par une matiere de Religion
qui n'eut point de suite.
Mr l'Ambassadeur dit au
Roy, que le Roy son Maître
ne souhaitoit rienavec
plus d'ardeur que d'apprendre
qu'il consentist à se faire
instruire par les Evesques &
Missionnaires qui estoient
dans ses Etats. Il se leva, ôc
ne fit point de réponse. Lors
qu'il se fut retiré, Mr Constance
mena Mrle Chevalier
de Chaumont dans le Jardin
du Palais, où le disner
estoit preparé, Son Couvert.
estoit en Vaisselle d'or; tous
les autres furent servis en
Vaisselle d'argent. Le Grand-
Trésorier, le Capitaine des
Gardes, & d'autres grands
Mandarins servirent à table.
Lerepas dura trois heures,
& l'on allavoir delà l'Estang
du Jardin
,
où il se trouve
plusieurs poissons curieux.
Ilsenvirentun entre autres
avec un virage d'homme.
Le 26. Mr Constancerenditvisite
à Mr l'Ambassadeur.
La Conversion du Roy
fut le sujet de leur entretien.
Mr Constance yfit paroistre
de grandes difficultez
,
sur
ce qu'il seroit tresdangereux
de donner pretexte à
une revolte, en voulant
changer une Religion establie
& professéedepuis tant
de Siecles. Illuy fit connoîue
que leRoyavoit un Frere
quine cherchoitqu'à broüiller;
que c'estoit toûjours
beaucoup que Sa Majesté
permist qu'on enseignast la
Religion Chrestienne dans
son Royaume; qu'illafalloit
laisser embrasser aux Peuples
&aux Mandarins mesme,
si quelqu'un d'entr'eux
vouloit se faireChrestien,
8c qu'avec le temps les choses
pourroient prendre une
autre face.
Le29. Mr le Chevalier de
Chaumont alla visiter le Barcalon,
qui dans les honneurs.
qu'il luy Et rendre le distingua
desautresAmbassadeurs,
ainsi qu'avoit fait le Roy. Mr
l'Evesque de Metellopolis
l'accompagna dans cette visite
, & leur servit dInterprete.
Le 30. on alla au Palais
pour voir ta grande Pagode.
C'est ainsi que les Siamois
appellent leurs Temples
mais ils ne laissent pas de
donner aussi le nom de Paggooddeess
àà leurs Idoles. En pas- Isant
par la premiere Court,
Mr l'Ambassadeur eut le divertissement
d'un combat de
deux Elephans On les avoit
attachez ensemble par les
jambes de derriere
,
& deux
hommes estoient sur chacun,
de ces Animaux, l'un sur le
col
,
l'autre sur la crou pe. Ils
esanimoientavec un croc, lui leur servant d'aiguillon,
es faisoit tourner comme ils
ouloient. Ce Combat ne
onsista qu'en des coups de
ent & de trom pe. On dit
ue le Roy y estoit present
mais il ne se laissa pointvoir.
Les Elephans ont beaucoup
d'intelligence& onleur fait
comprendre aisément tout
ce qu'on leur dit. De cette
Court on passa dans plusieurs.
autres avant que de trouver
la Pagode. Le Portail en est
antique, de assez bien travail.
lé.C'estuntres-beau bastimens
, dont l'Architécture
est presque semblable à celle
de nos Eglises. Les yeux
furent fra ppez enentrant,de
plu sieurs Statuës - de cuivre
doré, qui semblent offrirun
Sacrifice à une grande Idole
qui est touted'or.Elle a quarante
pieds de longueur,
douze de largeur
,
& trois
pouces d'épaisseur. Son poids
est de plus de douze millions
d'or Dans-une guerre où
ceux de Pegu conquirent
presque tout leRoyaume de
Siam, ils couperent une
main à cette Idole. Elle a
icihe remplacée depuis. Aux
deux costezdecette Pagode,
il y a plusieurs autres petites
Idoles dont la plus grande
partie est d'or. Des Lampes
Allumées depuis le haut jusqu'au
bas, font voir dans
quelleveneration elles sont Au fond est une autre Idole
en forme de Mausolée. Elle
est d'un prix extraordinaire.
Parmy ce grand nombre on
en voit une qui bien qu'assise
les jambes en croix,asoixante
pieds de haut. De cette
Pagode M"1"Ambassadeur
alla dans une autre qui en
dépend, & pour y aller, il
passasous une voûte qui est
en forme de Cloistre. D'un
costé de cette voûte,il y avoit
de deux pieds en deux
pieds des Idoles toutes dorées
,& devant chacune bruloituneLampe
queles Talapoins
ont soin d'allulller
0,«Zous les soirs. Dans cette seconde
Pagode Mr l'Ambasfadeur
vit le Mausolée de la
Reyne dccedée depuis quatre
ans, & celuy d'un Roy
de Siam, representé par une
grande Statuü couchée sur
le costé. Il est habillé comme
le sont les Roys de ce
Pays là aux jours de Ceremonies.
Cette Statuë qui est de
cuivre doré
, .a vingtcinq
piedsde longueur. En d'autres
endroits font quantité
de Statuesd'or & d'argent,
avec des Rubis & des Diamans
aux doigts, La princi- pale - beau ré de toutcelaconsiste
dans les richesses,la-plus
grande partiede cequ'il y a s
de plus precieux dans le
Royaume, estantrenfermée
dans les Pagodes. Au sortir
de là, Mr l'Ambassadeur vit i
les ElephansduRoy qu'il fait i
nourrir au nombre de plus 2
de dix mille. Il vit aussi une i
piece de Canon de fonte q
fonduë à Siam qui est de s
vingt-quatre pieds, & qui a j
quatorze pouces de diamet-
-
tre par l'embouchure.
-
Le 3I. - on fit de fort grandies
réjoüissance pourle coueiincirient.
du. Roy de Portugal.
On tira quantitéde
f J
coups de Canon,&il y eut le
f*ir un feu d' Artifice.Cesréiouiflincesfurentcontinue'es
»
u lendemain,premierjour.
[^Novembre
, par Mr Con- rance qui donna un grand
'dhrT, où MrAmbassadeur
.le invité. Il s'y trouva avec
put ce qu'il y avoit d'Euroéens
dans la Ville. On n'enfndit
que coups de Canon
ifqua la nuit,& on tira
ujourssans discontinuer.
Tous les Bastimens qui é- -
toient sur la Rivierre
,
tirerent
aussi après le repas,
qui fut suivye d'uneComedie
de Chinois,&: d'un autre
Divertissement,façon de -j
Marionnettes. Il y eut quelque
chose d'assez surprenant
& de singulier dans cette
Feste. î
Le 4. de Novembre Mr
Constanceavertit Mr l'Ambassadeurque
leRoy devoit
sortir pour se rendre àune
Pagode,où il a accoûtumé
d'aller tous les ans. Comme
ce jour estoit un de ceux Otli
il se montre à ses Peuples,la
mSeremonie meritoit qu,'on
empressa pour la voir. On
e conduisit dans une Salle
ue l'on-avoir pre parée sur
eau pour luy donner ce
laisir. D'abord il passaun
rand Balontout doré,dans
quel estoit un Mandarin
si venoit voir si toutestoit
en dans l'ordre. Il fut suisde
plusieurs Balons rem- des plus qualifiez des
andarins, tous habillez de
ap rouge. Ils doiventestre
tus de mesme couleuren
pareils jours, & c'estle
y qui choisit cette couleur.
Ils avoient des bonnets <
blancs dont la pointe estoit j
fort élevée.Les Oyas étoient
distinguez par un bord d'or
qu'ils avoient a leurs Bon- J
nets. Je ne parle point de a
leur écharpe;elleestoit telle b
- que je l'ay déjàdécrite. On 11
vit paroistre aprés eux quan- titédeMandarins du second J]
ordre, des Gardes du Corps,
&piusieurs Soldatsqui oc<~
cuperent les ailles. Le Roy
estoit dansun Balonmagnisique,
à chaque collé duque
il yen avoit un autre qui nC.
-
toit pas moins brillant. Ce
trois Balons estoient plis rem- de Sculpture,& dorez
jusque sous l'eau. Je
1
vous
en a y déja tant parlé que
vous ne ferez pas fachéed'en
voir quelques uns dans cette
Planche, où j'en ay fait graver
quatre. Vous vous fou.
viendrez que je vous ay dit
qu'ils estoient fort longs, &
aits d'un seul arbre. Leur
ongueur est cause qu'il y a
n grand nombre de Raleurs
,
& qu'ils vont fort
ste. Quand les Rameurs
nantent , ce qu'ils fontsouet,
ilsemble que leurs rames
s'accordentavecleurs voix, JI
& qu'ils battent la mesure *
dans l'eau. Le Balon que
vousvoyez gravé le premier,
est celuy dans lequel estoit la
Lertre de Sa Majesté. Il eitJ
ce qu'ils appellent à trois
T'oirs, & ceux-là sont les
plus considerables. Je croy
mesme qu'ils sont particuliers
pour le Roy, & qu'il
n'est permis à personned'en
avoir. Vosyeux vous feront
voir aisément la diference
des autres, qui n'est
que dans le plus ou moins 1
d'élevation de l'espece de. I
petite Loge qui est au miieu.
Quand il pleut, on (e
netdans cet endroit qui approche
beaucoup des Bans
avec quoy l'on jouë iCYh
les Rameurs du Balon où
stoit le Roy, & des deux
utres qui luyservoientd'act)
i-n-pacrniement,efloienthaillez
comme les Soldats, h
reserve qu'ils avoient une.
aniere de Cuirasse, &de
asque enteste,quel'ondiit
estre d'or. Ils estoient
t nombre de cent quatrengt
sur chacun de cestrois
lons, a,yec-- des Rames.
toutes dorées, & sur ceux
des Mandarins il y en avoit
cent ou six-vingts. D'autres
Gardes du Corps suivoient
dans d'autres Balons, & alloient
devant d'autres Mandarins
qui faisoient l' Arriere
garde, de forte que le Cortege
estoit du moins de deux
cens Balôns. Toute la
Riviere enestoitcouverte,
& il y avoit plusde cent
mille personnesprosternées
& dans un profond silence,
pour joüir de la permission
qu'on avoit de voir le Roy
ce jourla; car en d'autres
temps
temps il faut qu'on s'éloigne
par respect, & ceux qui se
trouveroient à son passage
seroientpunis fort severement.
Ilavoit un Habit tressomptueux,
& tout parsemé
de pierreries, avec un Bonnet
rouge un peu élevé, &
une Aigrette enrichie aussi
de Pierreries. Mr l'Ambassadeur
entra sur le soir dans
ses Balons pour voir revenir
le Roy. Ilavoit changé de
Balon, & promis un Prix à
celuy qui arriveroit au Palais
avant les autres. Ce fut
le sien qui arriva le premier.
Il récompensa ses Rameurs
en Roy, en leur donnant à
chacun la valeur de cinquante
escus. Ce mesme soir
il y eut un Feu d'artifice, &
l'on tira quantité de cou ps
de Canon pour le Couronnement
du Roy d'Angeterre.
Cette Feste fut continuée
le lendemain. Mr Constance
donna encore à disner
à Mr l'Ambassadeur avec
beaucoup de magnisicence,
& tous les Européens 2
furent invitez à ce Repas.
Le Roy qui se montre au
Peuple deux ou trois fois
cous les ans, va aussi quelquefois
par terre faire ses
Offrandes à quelque Mosquée.
Deux cens Elefans, ou
environ, commencent la
marche, portant chacun
trois Hommes armez Apres
eeuuxxvvieienntltala MM-usique. Elle
est composée de Timbales,
de Tambours, & de Hautbois.
Millehommes de pied
armez paroissent ensuite,distribuez
en diverses Compagnies,
qui ont leurs Drapeaux
& leurs Bannieres.
Tout cela precede les grands
Mandarins qui sont à cheval.
Il y en a qui ont une j
Couronne d'or sur la teste, i
ôc une fuite de soixante, ! j
quatre-vingts ôc cent per- 1
sonnes à pied. Entre lesGar- -|
des du Corps & ces Manda-
-
rins marchent deux cens
Soldats Japonois, en équipage
fort leste. Apres eux on f\
voit les Chevaux & les Ele- -j
sans qui ne fervent que pour aPersonne du RtÜY: Leurs zi
Harnois sont magnifiques.
Ils sont chargez de boucles 21
8c de lames d' or, & les dia- -4
mans & les pierreries y brillent
de toutes parts. Ceux
qui portent les Presenschoisis
pourl'Offrande,marchent
devant les plus qualifiez du
Royaume, parmy lesquels
il y en a deux, dont l'untient
l'Etendart du Roy,& l'autre
le Sceptre de Justice. Ils marchent
tous deux à pied immediatement
devant leRoy,
qui est monté sur un Elefant
magnifiquement enharnaché.
Il est porté sur son dos,
assis dans une Chaise d'or.
Cet Elefant marche gravement
tout fier de sa charge.
Il semble connoistre l'honneur
qu'il reçoit,puis qu'il
le met à genoux quand le
Roy s'appreste à monter sur
luy, & qu'il ne soufriroit pas
qu'un autre y montast.Lors
quele Roy a un Fils,ce Prince
le fuit, & apres luy la
Reyne & sesautres Femmes.
Elles sont aussi sur des Elefans
, mais enfermées dans
des manieres de Guerites de
bois doré, en forte qu'il est
impossible de les voir. La
marche tH: fermée par d'autres
Gardes, environ au nombre
de six cens, & tout le
Cortege est composé de
quinze ou seize mille personnes.
La vie du Rov est allez
réglée.
(
Il Ce leve à quatre
heures tous les jours, & la
premiere chose qu'il fait
c'est de donner l'aumosne à
des Talapoins, quine manquent
pas de se montrer devant
luy si tostqu'il paroist.
Ces Talapoins sont comme
nos Religieux Mendians.
Apres celail donne Audience,
dans l'intérieur de [on:
Palais,à. ses Concubines, aux.
Esclaves & aux Eunuques,
& ensuite à un Magistrat
qui luy vient montrer tous
les Procez que l'on a jugez.
Il les approuve ou infirme
comme il luy plaist. Lors
que ce Magistratest forty,
1 Audience est ouverte à
tout le monde jusqu'à l'heure
du Disner. Il disne avec
la Princesse sa Fille, que l'en.L
appelle la Princesse Reyne.,
& dontje vous parleray dans
unautre endroit. La Reyne -
qui est morte depuis peu
d'annees ne'luy a la~ aue
cette Fille. Le Medecin qui
està la porte, visite toutes
les Viandes, & renvoye celles
qu'illuy croit nuisibles.
Pendant ce Repas,qui estle
seul qu'il sait chaque jour,
on luy lit les Procez criminels,&
il ordonne du fort -
de chacun. Apres le Disné,
il entre dans une Salle, oùil
se met sur quelque Lit de
Repos. Il est suivy d'un
Lecteur qui luy lit ordinairement
la Vie de quelqu'un
des Rois qui ont
regné avant luy
,
& lors
qu'il s'endort
,
le Lecteur
paisse la voix, & peu a prés se
etire. Ce mesme Lecteur
entre dans la Salle sur les
quatre heures, & il recomnence
à lire d'un ton si aigu,
qu'il faut neceffiirciiie-ilt
que le Roy s'éveille. Alors il
donne Audience à chacun,
de ses six grands Officiers,
& sur les dix heures le Conseil
s'a ssemble. Il dure ordi-;
nairement jusques à minuit.
MrConfianceaussison Au-j
dience particuliere
,
& si l
toutcela va tropavant dans
la nuit,le Medecin luy vient
dire qu'il faut qu'il se couche.
Ce Medecin est receu
dans le Conseil, mais il ne
fait qu'écouter, & l'on n'y
prend jamais son avis.
Je m'apperçois de la longueur
de ma Lettre ; mais
comment songer à la finir,
ayant encore tant de choses
curieuses à vous a pprendre
touchant le Royaume de
Siam? Je n'ay pas encore
conduit M le Chevalier de
Chaumont à Louvo
,
qui est
une Maison de Plaisance du
Roy, où il alla prendre son
Audience de Congé, & ce
qui s'y est passé pendant le
séjourqu'ily a fait, fournit
la matiere d'un tres-long
Article. Ainsi, Madame,en
vous envoyant cette prernle.
re - Partie de ma Lettre ,je
vous en promets une seconde
quevous aurez dans fort peu
dejours. Je joindray à ce qui |
me reste à vous dire du }
Royaume deSiam les autres V
Nouvelles que vous atten- ;.
dez de moy. Ce sont celles;
quiregardent les Venitiens |
& la Hongrie. Cette seconde j
Partie finira par deuxEnigmes
nouvelles, & par les
noms de ceux qui ont expliqué
les deux dernieres. i
Onvient de m'apprendre ;
que ce que je vous ay dit au
commencement de cette
Rèlation, touchant des Ambassadeurs
que le Roy J de
Slam avoit envoyez à Sa
Majesté par le Portugal,
n'est point véritable. Cesont
des Envoyez de Siam qui
rie vont qu'en Portugal
,
8c
que l'on a chargez des Presens
, dont vous avez trouvé
une Lifte dans ma Lettre
de May. Ainsi cette Liste
est vraye ,
& ils ont ordre
d'envoyer en France les Presens
qu'elle contient.
ge de Mr le Chevalier
de Chaumont. Sa Majesté
l'ayant nommé son Ambasfadeur
vers leRoy de Siam.
Il se rendit à Brest avec Mr
l'Abbé de Choisy, sur la fin
de Fevrier de l'année der-
,
niere, & ils s'embarquerent
dans un des Vaisseaux du
Roy,appellél'Oiseau. Mrde
Vaudricourt qui le commandoit
fit mettreà la Voile
le3. de Mars & partit de
Brest avec la Fregate la Maligne,
commandéepar Mr de v
Joyeux. Le vent leur fut toû-
« jours assez favorable, ôc :
comme il y avoit dans le !
Vaisseaudes Millionnaires&
six Jesuites, ce n'estoit tous
les jours qu'Exercices de
pieté, & l'on y vivoitavec
la mesme regularité que
dans unConvent.Ilss'appliquoient
tour à tour à faire
des Exhortations à tout
Equipage. On disoit lar
Messe, on chantoitVespres,
& on passa fort heureufenent
la Ligne le 6. d'Aril
sans souffrir beaucoup
le lachaleur. Ce fut alors
su'il fut question de faire ce
u'on appelle la Ceremonie
u Bàptesme. Ceux qui n'ont
mais passé la Ligne, sont obligez
de souffrir qu'on leur
jette sur le corps certain
nombre de seaux d'eau, à
moins qu'ils ne donnent
quelque argent pour racheter
cette peine. Il n'y a personne
qui puisse s'en exempter
, de quelque condition
quel'on puisse estre, & on
fait jurer tout le monde sur
le Livre des Evangiles, pour
sçavoir si on a fait ce passage.
Mr le Chevalier de Chaumont
ne voulut point endurer
que l'on jurast sur les Evangiles.
Il fit faire ce Serment
sur une Mapemonde,
& mit de l'argent dans un
bassin
, ce que firent après
luy toutes les personnes considerables
du Vaisseau, pour
s'épargner la Ceremonie. La
somme montaà soixanteescus
quifurent distribuezaux
Matelots. Le reste de la traversée
fut tres heureux jusquesau
Cap de bonne Esperance.
On y arriva le 31. de
May,&l'on y receut les Saluts
ordinaires de quatre
Vaisseaux Hollandoisqu'on
y trouva. Ils portoient a Batavia
le Commissaire Generalde
laCompagnie des IiW
des
, avec Mr de S. Martin
François, Major Général.
M. le Chevalier de Chaumonts'arresta
sept jours à
ce Cap afin d'yfaire de l'eau,
& de prendre desrafraichisfemens.
Le Gouverneur qui
eA Hollandois
,
luy en envoya
de toutes fortes, aprés
l'avoir fait complimenter
par le Neveu&par le Secretaire
du Commissaire. Tous:
ceux du Vaisseau mirent pied
a, ~erre lIes urns a,près 1lesautres.
Ils'en trouva quelquesuns
qui estoient malades d&
Scorbut, & ils furent gueris
en quatre jours. La Forteresse
que les Hollandais ont.
fait bastir en ce lieu là
,
est
toute revestuë de pierres,
&a quatre bastions. Elle n'a.
point de fossez, mais elleest
Ilterès- bien garnie de Canon, Havre est fort seur
,
ôc
peut contenirungrand nom- bre de Vaisseaux. Il y a déja
quantité de Maisons qui forment
une espece de Ville.
^Cequ'ilya de plus remar-
,
quable est un Jardin fort
grand & fort spacieux avec
des allées à perte de veuë.
On y a planté tout cequ'il
ya de bons fruits en Europe
& dans les Indes. Les uns
sont d'un costé,les autres de
l'autre
,
& tous y viennent
fort bien. Celuy qui a foin
de ce beau Jardinest unFrançoisqui
est grand Seigneur
en ce Pays-là. Il reconnut
Mr le Chevalier de Chaumont,
qu'il avoit veu chez
Monsieur
, ou il avoit esté
Jardinier.
La terre que les Hollandoisoccupenr,
a esté achetée
d'un petit Roy du Pays, pour
des bagatelles de l'Europe.
Plus on avance en s'éloignant
gnant de la Mer, plus elle
est bonne & fertile, &sur
tout la Chasse y en merveilleuse
; mais on y doit craindre
les Bestes farouches,
comme Lyons,Tygres,Elephans,
& autres. Ces belles
s'écartent à mesure que le
Pays se découvre, & qu'on
y fair de nouvelles habitations.
Les Hollandoisont
déjàcommencé d'en faire
en plusieurs endroits. Pendant
le séjour de Mr l'Ambassadeurau
Cap, deux d'enreeuxestantallezàla
Chase
furent rencontrez & attaquez
par un Tigre. Il le
jetta sur l'un de ces Hollandois,
l'autrele tira & le blessa.
Le Tigre tout en fureur
vint à celuy qui l'avoir blessé,
& il l'auroit devoré sans
doute, si son Camarade qu'il
avoit jetté par terre, ne Ce
fust promptement relevé
pour tirer aussi son coup. Il
le tira si heureusement qu'il
cassa la teste au Tigre. On
l'apporta pour le faire voir.
Il estoit d'une grandeur effroyable.
On mit le Blessé à
un Hospital, qui est là tresbien
fondé, & oùl'on est
rtraité avec tous les soins imaginables.
Tous les Vaisseaux
Hollandois qui viennent
d'Europe, & ceux qui s'yen
retournent, laissent leurs
Malades en ce lieu là
,
& ils
y recouvrent incontinent
leur santé
,
l'air & les eaux
estant admirables.
Les Habitans y sont doux,
assez bien faisans, & il n'est
pas difficile de s'accommoier
de leurs manieres, mais
Ils sont laids, mal-faits, de
petite taille,& ont plus de
rapport à la façon de vivre
les bestes qu'à celle des hommes.
Leurvisageest tout ridé,
ils ont les cheveux remplis
de graisse
;
& comme ils
se frottent le corps d'huile
de Baleine,& qu'ilsne mangent
que de lachaircruë,ils
sont si puans qu'on les sent
de loin. Ils ne mangentleur
Betail que lorsqu'il est mort
de maladie
,
& ce leur est
un fort grand ragoust qu'une
Baleine morte ,
jettée par la
Mer sur le rivage, ou les
tri pes chaudes d'une Bê-
-
te. Ils les secoüent fort legerement
,
& les mangent
avec les ordures
,
aprés en
avoir osté les excremens,
dont quelques-uns se servent
pour se froter le visage. On
leur - a donné le nom de Cafres,&
les hommes &les femmes
n'ont qu'une peau coupée
en triangle pour se couvrir
ce que la nature apprend
à cacher. Ils se l'attachent
avec une ceintire de cuir au
milieu du corps. Quelquesuns
se couvrent les hanches
d'une peau de Boeuf ou de
Lyon. D'autres portent une
peau qui leur descend depuis
les épaules jusque sur les
hanches,& plusieurs se dé-
coupent le visage3 les bras:
& lescuisses
, & achevent
de se défigurer parlescaracteres
étranges qu'ilsy font.
LesFemmes portent aux bras
& aux jambes des Cercles de
fer ou de cuivre, que les Etrangers
troquent avec elles
toujours à leur avantage. Ils
demeurentende petites hûtes
où ils vivent avec leur
bétail fous un mesme couvert.
Ils n'ont ny lit,nysieges,
ny meubles, & s'asseient
sur leurs talons pous se reposer.
Ils nevont vers la Mer
,
que lors qu'ils sçaventqu'il
est arrivé quelque Navire,
& qu'ils peuvent troquer
leur betail. Ils ont aussides
peaux de Lyon, de Boeuf, de
Leopard, & de Tigre, qu'ils
donnent pour des Miroirs,
des Couteaux
,
des Cloux,
des Marteaux,des Haches,
& autres vieilles ferrailles..
Il est malaisé de découvrir
l'estat du Païs au dedans, ôc
les richesses qu'on y peut
trouver,àcause que les GouverneurHollandoisont
fait
faire ferment à tous ceux
qu'ils ont menez avant dans
les Terres, de n'en reveleraucune
chose,On a sçeud'un
Homme quia demeurelongtemps
dans la Forteresse que
depuis quelques années le
Gouverneur avoir esté avec
bonne escorte à plus de deux
cens cinquante lieuës pour
faire la découverte du Pays;
qu'ilavoir trouvé par tout
des Peu ples traitables, ôc
assezbienfaits, les Terres
fort bonnes & ca pables de
-
toute sorte de cu lture, ôc
qu'il y avoit ~desMi d'or,
de fer, & d'une espece de
cuivre où il entroit une septiéme
partie d'or. Onles
trouva chantans & dançans
& ilsavoient des manieres
de Flustes qui estoient sans
trous. Elles estoient creuses,
& une espece de coulisse
-
qu'ils haussoient ou baissoient
avec leurs doigts, faisoit
la diference des tons.
Ce Gouverneur avoit esté
conduit par un Cafre, & ce
Cafre ayant aperçeu deux
hommes de grande taille fqouri.s ven.oien,t à eux, s écria
alarmé
y
qu'ils estoient
perdus, & qu'il voyoit les
deux plus grands Magiciens
du Pays. Le Gouverneur
4
répondit qu'il estoit encore
plus grand Magicien qu'eux,
& qu'il ne s'étonnait point.
Les pretendus Magiciens s'étant
avancez, il sir aporter
un verre remply d'eau de
vie.On y mit le feu,& il lavala.
Ces Malheureux furent si
épouvantez d'un pareil prodige,
qu'ils prirent le Gouverneur
pour un Dieu, & Ce
mirent à genoux pour luy
demander la vie. Les Hollandois
ont fait un nouvel
établissèment au Cap. Il est
au bord de la Mer; mais ils.
le tiennent secret, ne vouIant
pas que les autres Nations
quiviennent s'y rafraischir,
en ayent connoissance.
Ce Cap est l'extremité de la
terre ferme d'Afrique, qui
avance dans la Mer vers le
Sud, à trente-six degrez au
delà de la Ligne.Cette extremité
de terre fut nommée
Cabo de Boa Speranza
, par
Jean II. Roy de Portugal,
fous lequel Barthélémy Dias
la découvriten1493 Ce Prince
la fit appeller ainsi à cause
qu'il esperoit découvrir
en fuite les richesses des Indes
Orientales, & les autres
Nations luy ont confirmé,
ce nom, parce qu a près que
l'ona doubléle Cap, quiest,
presque en distance égale de
deux mille cinq cens lieuës,
entre l'Europe & la Coste la
plus Orientale desIndes,on
a toute forte d'esperance de
pouvoirachever ce grand
Voyage.
Les Malades estant guéris
-' on fit du bois& de l'eau, on
acheta toutes les provisions
que l'onjugea necessaires
- pour aller à Batavia,& l'on
remit à laVoile le 7. de Juin,
après les Saluts donnez &
rendus de part & d'autre
comme onavaitfait en arrivant.
Cette seconde traver- senefut pas si douce que
la premiere. Les vents furent
violens,& la tempeste separa
la Fregate la Maligne du
Vaisseau de Mr l'Ambassadeur
,sans quelle pust le rejoindre
qu'auprés de Batavia.
Le 5. de Juilleton découvrit
l'Isle de Java,
-
& le 16. on
moüilla prés de Bantam. La
longueur del'Isle de Java est
de cent cinquante lieuës,
mais on n'a pas encore bien
sceu quelle est sa largeur.
C'est ce qui a fait croire à
quelques uns quecen'estoit
pas une Ble; mais qu'elle faisoit
partie du Continent que
l'on connoist fous le nom de
terre Australe au près du Détroit
de Magellanes. Les Habitans
pretendent que leurs
Predecesseurs estoient Chinois,&
que ne pouvant sousfrir
la trop severe domination
du Roy de la Chine, ils
passerent dans l'Isle de Java.
Ontrouveeneffet que les Ja- 1
vansontle front& les. machoires
larges,& les yeux pe- l
tits comme lesChinois. Il n'y t
àpresquepoint de Ville dans
Java qui n'ait son Roy, &
tous ces Rois obeissoient autrefoisà
un Empereur mais
depuis environ quatre-vingt
ans,ils ont aboly cette Souveraineté
,
& chacun d'eux
est indépendant. Celuy de
Bantam est le plus puissant.
de tous. La Ville qui porte ce
nom, estau pied d'une Montagne
de laquelle sortent
trois Rivieres,dont l'une traverse
Bantam
,
& les deux
autres lavent ses murailles y
mais elles ont si peu d'eau.
qu'aucune des trois n'est lia.
vigable.LesHollandois sont
maistres de cette Place depuis
peu d'années. Le Roy
de Bantam ayant cedé le
Royaume à son Fils, ce Fils
maltraita d'abord tous ceux
qui avoient esté considerez
de son Pere. Le vieux Roy
l'ayant appris luy en fit faire
des reprimandes, & le Fils
pour s'en vanger, fit massacrer
tous ces malheureux. Ce
différentalluma la guerre
entre le Pere & le Fils, & ce
dernier fut chassé. Dans cette
disgrace
,
il demanda du
secours aux Hollandois qui
le rétablirent & mirent le
vieux Roy dans une Prison
où ils le tiennent encore.
Tout se faitaunom du jeune
Roy
,
qui ay ant une grosse
GardeHollandoisetoujours
avec luy pour l'observer, n'a
pc pouvoirqu'autant que les
Hollandoisluy en laissent.
Le Vaisseau de Mrl'Ambassadeurn'entra
point dans le
Havre de Bantam, mais on
le laissa pas de prendre tous
es rafraichissemens. dont on
ut besoin
,
& ils furent apportez
à bord par ceux du
Pays. - -¡"., -,,-'-'f.
Le 18. on arriva devant Batavia
,
où l'on demeura sept
jours pour soulager les Malades
que l'on mit à terre.
Cette Ville est située à douze
lieuës de Bantam
, vers le
Levant dans une Baye
,
qui
estant couverte de quelques
petites Isles du costé de la
Mer, fait une des plus belles
rades de toutes les Indes.
Ce n'estoit d'abord qu'une
Loge que les Hollandois avoient
à Jacatra
,
& que le
Roy de ce nom leur avoir:
permis de bastir à causedes
avantages qu'il tiroit du de j
bit des Epiceries qu'ils y venoient
acheter. Le Roy de
Bantam leur avoit aussi permis
de bastir une Maison ou
Loge dans son Royaume,
pour y laisser les Facteurs qui
devoient veiller à la conservation
des Marchandises
dont ils trafiquoient. La
mesme permission avoit esté :
donnée aux Anglois, malgré
la repugnance qu'avoient les
Javans de souffrir aucun établissement
aux Estrangers
dans leur Isle, par lacrainte:
où ils estoient qu'ils ne les
traitassentavecla mesme rugueur
que les Portugais avoient
exercée contre les
Rois Indiens qui les avoient
receus chez eux. Les Traitez
que les Hollandois avoient
faits avec ceux de Jacatra &
de Bantam
,
regloient les
Droits d'Entrée &de Sorcier
mais comme ils haussoient
ces Droits àmesurequ'ils
voyoient que le Commerce
devenoit necessaire aux Etrangers,
la mauvaise foy
qu'ils eurent
5
obligea les
Hollandois à fortifier peu à
peu leur Loge de
-
Jacatra,
pour se mettre à couvert de I
la violence que leur pourroient
faire les Barbares
quand ils voudroient se
mettre à couvert de ces injustices.
LesIndiensnes'en
apperçeurent que lors que
la Loge futen estar de desense,
& ne pouvant plus se
décharger des Hollandois
par laforcey ils se servirent
de l'occasion de la mauvaise
ntelligence où ils les virent
Lvec les Anglois, & quiéclaa
principalement batNaval au Com- qui se donna entre
ux le 2. Janvier 1619. entre
acatra & Bantam. LaFlote
Angloise qui estoit d'onze
Ramberges
,
maltraita la
Hollandonise j , qui n'estoit,
composée que de sept Navires.
LesHollandoiss'étantretirez,
le Roy de Jacatra assiegea
leur Fort, auquel ils avoientdonné
le nom de Batavia.
Il se servit des Troupes
Angloises,qui après un Siege
de sixmois,furent contraintes
de l'ab andonnerles Hollandois
ayant renforce leur Flote,
des Navires qu'ils avoient
dans les Moluques. Le Roy
de Jacatrarejetta inutilement
sur lesAnglois la cause de ces
desordres, Le General Hollandois
se paya point de ces
excuses; Il fit débarquer ses
gens au nombre d'onze cens
hommes, attaqua la Ville de
Jacatray la prit de force, &
y fit mettre le feu. Aprés ce
succez,les Hollandoisacheverent
les Fortifications de
leur Loge, & en firent une
Place reguliere, à quatre Bâstionsrevestus
de pierre,bien
fossoyée&palissadée avec
ses demy-lunes, redoutes, ôc
autres Ouvrages. Le Royde
Matran
,
quiestoitcomme
l'Empereur de toute rIfle..
assiegea le Fort en 1628.& s'étant
logé fous le Canon, fit
donner plusieurs assauts à la
Place, mais il fut enfin contraint
de lever le Siege, aussibien
que l'année suivante,
& depuiscetemps là les Hollandois
y akr- étably leur
-
commerceavec lesChinois,
Japonois, Siamois, & autres
Peuples Voisins
,
se failanc
payer dix pour cent pour les
droits de laTraite-Foraine,
de toutes les Marchandises
qui s'y débitent. Ils sont
maistres de toute la Canelle
&du Clou deGirofle quiest
dans I
dans le monde,&envoyent
tous les deux ans un Vaisseau.
au Japon; mais ils n'ont presque
point de liberté en ce
lieu là. Si-tost queleurs Vaiffeaux
y sont arrivez, on 1.
prend leurs Voiles, leurs Agrés,
& tous lesMasts qu'on
met ians unMagasin &
quelque
tempsqu'il
puisse
Faire,on les oblige à partir au
OUI; qui leur est marqué.
Le Directeur du Comptoir
l'y peut estre que trois ans. 1
^.infi il y en a toujours trois,
'un quiva,l'autre qui revient,
( le dernier qui demeure.
On ne souffre point qu'ils
aillent dans le Pays, mais Us?
en rapportent tantde riches
ses, qu'ilssesoûmettent sans
peine à ce qu'on exige d'eux.
Le General Hollandois qui ij
està Batavia,n'est pas moins
puissant qu'un Roy. Quoy
qu'on ne l'élise General que 3
pour trois ans, l'élection se 5
confirme
,
& il est toujours 2
continué. Il a une Garde à i
pied & à cheval. Ses apoin- -
temens sont de quarre mille
francs par mois, & il prend h
tout ce qu'il veut dans les
Magasins sans rendre comp- -
se de rien. Il y a six Conseillers
ordinaires qui font toules
choses
,
& quand il en
meurt quelqu'un,c'est luy
qui luy nomme un Succes-
,- seur fous le bon plaisir de la
Compagnie.Son choix en elt
toujoursapprouve. Il yaaussi
des Conseillers extraordinaires
,mais quand on prend
leurs avis, on ne compte
point leurs voix, si ce n'est
sqeuil'lielrms anque un des six Conordinaires.
Ils sont
tous logez dans la Forteresse.
La Compagnie a dans ce
Pays-là plus de deux cens
Vaisseaux qui font tout le tra- 1 fie de l'Orient.Ondit que
les Hollandois y peuvent l
faireune armée de plus, de
cinquanteVaisseauxdeGuer- '-
re. Ils ont six Gouyernemens
Généraux, desquels dépendent
tous les Gouvernemens
particuliers de leurs Places,
& par consequent tous les
Comptoirs & Loges qu'ils
ont la en tresgrand nombre,
& dans tous les lieux où ils
croyent pouvoir trafiquer.
Mr l'Ambassadeur receut
toutes les honnestetez possibles
de ce General des Hbllandois,
quil'envoya visiter
à bord 7 j , &luy -Et porter toutes
fortes de rafraichissemens.
Quoy qu'il se fust excusé
de sortir de sonVaisseau,
comme il l'en, avoir fait
prier, il ne laissa pas de defcendre
à terre Incognito, ôc
d'aller voir les beaurez de
Batavia. Après avoir donné
quelques jours aux Malades
que l'air de la terre guerit en
fort peu de tem ps, il resolut
de poursuivre son Voyage;
mais comme aucun des Pilotes
n'avoit esté à Siam, il en
prit un du Payspour passer
le Détroit de Banca qui est
dangereux. Ce fut là que la
Fregate la Maligne le rejoignit
, ce qui fut à tous un
fort grand sujet de joye. Peu
de jours aprés, Mr d'Arbouville
Gentilhomme de Normandie
,mourut dans cette
Fregate, & il fut jetté à la.
Mer avec les ceremonies ordinaires
dans ces-tristes occa
fions. Les deux Mandarins
que l'on remenoit de France
à Siam
,
n'avoient sorty que
deux fois du trou où ils s'etoient
mis dans le Vaisseau
pendant tout y ce long Voyage
,
mais lors que l'on commença
a voirdeshommes
noirs vers ce Détroitde Banca,
ils monterentsur letillac,
& donnerent de grandes
marques de joye.
Le 3. de Septembre on repassa
la Ligne, & enfin le 14.
du mesme mois on moüilla
à la Barre de la Riviere de
Siam, qui est une des plus
grandes de toutes les Indes.
On l'appelle Menam, c'est à
dire, Mere des Eaux Elle
n'est pas bien. large , mais
elle est si longue, qu'on dit
qu'on n'a pû encore monter
jusqu'a sa source. Son cours
est du Nord au Sud.Elle f
passe par les Royaumes de
Pegu & d'Auva, & en suite
parceluy de Siam. Elle a
cela de commun avec le Nil,
qu'elle se déborde tous les
ans, & couvre la terre pen
dant quatremois. En s'en
retirant, elle y laisse un limonquiluy
donne lagraisse
& l'humidité dont elle a be.
foin pour la production du
Ris. Elle se dégorge dans le
Golse de Siam par trois grandes
embouchures, dont la
plus commode pour les Navires
& pour les Barques est
la plus orientale, mais ce qui
la rend presque inutile,c'est
uu Banc de sable d'une lieuë
d'étenduë, qui est vis-à-vis
de laRiviere,& qui n'a que
cinq ou six pieds d'eau avec
la basse Marée.Lahaute y
en amene jusqu'à quinze ou
seize; maiscen'e st pasassez
pour les grandsNavires qui
demeurent ordinairement à
la rade à deux lieuës de ce
Banc. Ils y sont en seureté,
& ont en tout temps six
brasses d'eau.Ainsi le Vaisseau
de Mrl'Ambassideur
demeura à cette rade, & la
Fregate qui prenoit moins
d'eau, passa sur le Banc avec
la Marée. Quand on l'apafsé
on peut entrer dans la Riviere
jusques à BancoK, qui
est une Ville éloignée dela
Mer de six lieuës. Celle de
Siam en cil: à vingt-quatre,
Si-tost qu'on eut mouillé à
cette embouchure, Mr le
Chevalier de Chaumont envoya
Mr Vachet, Miffionnaire
Apostolique, qui estoit
venu en France avec les
Mandarins de Siam
,
donner
avisdeson arrivéeàMr l'Evêque
de Metellopolis. Cette
nouvelle causa une extrême
joye au Roy de Siam. Il ordonna
aussi-tost qu'on prearast
toutes choses pour saie
une magnifiquereception
L Mr l'Ambassadeur, & nomna
deux Mandarins du prenier
Ordre pour luy venir
aire com pliment à bord.
C'est ce qu'apprit MrleChevalier
de Chaumont par Mr
Evesque de Metellopolis,
qui vint à bord le 29. avec
Mrl'Abbé de Lyonne. Cét
Abbé estoit passé à Siam en
581. avec Mr l'Evesque d'Heliopolis,
dont il y a quelques 1
mois que je vous appris la
mort. Son zeleestconnue,&
l'on peut juger par là dufruit
qu'il a fait en travaillant à la
Conversion desInfidelles.Le
lendemain les deux Mandarins
vinrentsaluer Mr l'Ambassadeur.
Il les receut dans
sa Chambre
,
assis dans un
Fauteüil
,
&ils s'assirent à la
mode du Pays sur des Carreaux
qui étoiét surle Tapis
de pied. Ilsluy marquerent
1 la joy e que le Roy leur Maîtreavoit
de sonarrivée,& dirent
qu'on luy avoir donné
une agréable Nouvelle,en
luy apprenant quele Roy de
France avoit vaincu tous ses
Ennemis, & donné ensuite
la Paix à l'Europe. Cette Audience
finie, on apporta du
Thé& des Confitures,& l'on
tira neufcoups de Canon à
leur sortie du Vaisseau.
Le I. d'Octobre,MrConstanceFavory
duRoy,envoya
son Secretaire avec des rafraichissemens
en si grand
nombre, qu'il y en eut pour
nourrir tout l'Equipage pendant
quatre jours. Mr Constance
est un homme d'un
fort grand merite, qui s'est
élevé par sa vertu au porte
où il est. Il est Grec,de Mie
de Cefalonie
,
& fut pris petit
Garçon par un Vaisseau,
où il fut fait Mousse. C'est
le nom qu'on donne à de
jeunes Matelots qui fervent
les gens de l'Equipage. On
le mena en Angleterre,&
il continua le service dans
les Vaisseaux. Il passa aux Indes,&
de degré en degré, il
devint enfin Capitaine de
Vaisseau. Il alloit à la Chine,
& au Japon, où il trafiquoit
pour le compte des Marchands.
La tempesteluy
ayant fait faire naufrage à la
Coste de Siam
,
il fut contraint
de semettreau service
du Barcalon, qui est un des
six grands Officiers de ce
Royaume. Son employ consiste
dans l'administration
des Finances. Le Roy de
Siam avoit alors un grand
démeslé avec ses voisins,
touchant un compte par lequel
on pretendoit qu'il demeuroit
redevable de fort
grosses sommes Les Siamois
n'entendent pas bien l'Arithmetique.
Mr Constance de-
-
manda à examiner tous les
Papiers que le Barcalon a-
, voit entre ses mains
,
& il
rendit le compte sinet, qu'il
fit connoistre non seulement
que le Roy de
-
Siam ne devoit
rien
,
mais que l'autre
Roy luy devoit des sommes
tres -
considera bles. Vous
pouvez juger dans quellefaveur
il se mit par là. Le Barcalon
estant mort peu de
temps aprés, le Roy le prit
JL son service ,&il est presentement
tout puissant dans
cet Estat. Il n'a voulu accepter
aucune des six grandes
Charges
,
mais il est sort diffusde au
tous ceux qui les
exercent
,
& il seroit dangereux
dene luy pas obeïr. Il
parle au Roy quand il veut, -
c'est un privilege qui luyest
particulier. Laprincipalede
ces grandes Charges rend
celuy qui la possede comme
Viceroy de tout le Rovau--»
me.elleest presentement
exercée par un Vieillard pour
cjm le Roy mesme a grand
:*e{peâ.-Il est son Oncle & a"
ïsté son Tuteur. Ce Vieilard
estsourd
,
& on luy par- eparile moyen d'uniennp
homme que l'on sait entrer,
& quien criantfort haut,
luy fait entendre ce qu'il faut
qu'il sçache. C'est un homme
de tres-bon sens, & on
s'est toûjours bien trouvé de
ses avis.
Le 8. Mr l'Evesque de Metellopolis
revint à bord avec
deux Mandarins plus qualifiez
que les premiers, qui furent
receus & saluez de la
>•
mesme forte. Ils venoient j
s'informer au nom du Roy
de la santé deMrl'Ambassadeur,
& l'inviter de descendre
à terre. Aprèsqu'ils furent
sortis du Vaisseau, cet
A mbassadeur se mit dans son
Canot, & sur le soir il entra
dans la Riviere avec les per-
»
sonnes de sa fuite, qui avoient
trouvédes Bateaux du
Roy pour les amener. A l'entrée
de cette Riviere estoient
cinqBalons sortmagnifiques
que le Roy avoit envoyez
pour le conduire à Siam. Ce
sont des Bastimens faits d'un
seul arbre. Il y ena qui ont.
cent pieds de longueur, &,
qui n'en ont que huit on
neufpar le milieu,quiest
l'endroit le plus large,& dans
lequel il y auneespece de
Trône couvert. Mrl'Ambassadeur
coucha ce soirlaà
bord de la Maligne, qui étoit
entrée dansla Riviere quelques
jours auparavant.
-
Le 9. deux nouveaux Mandarins
vinrent recevoir ses
ordres. Ils estoienthabillez
comme les autres, avec une
maniere d'écharpe fort large
depuis la peinture jusqu'aux
genoux, sans estre plissée.
Elle estoit de toile peinte,
& tomboitcomme une culote
Il y avoit au bas une
bordure fort bien travaillée,
!& des deux bouts de l'écharpe,
l'un passoit entre leurs
jambes, l'autre par derriere.
- Depuislaceinturejusqu'en
haut,ilsavoient une maniere
de chemise deMousseline
assez ample, tombant par
dessus l'écharpe, & toute ouverte
par le devant. Les
manches venoient un peu
au dessous du cou de
,
& étoient
passablement larges.
~ls avoient la teste nuë
,
ôc
~stoient sans bas & sans souiers.
La plus part de leurs
~alets n'avoient que l'éharpe
& point de chemise.
Onze Bateaux arriverent dej
Siam chargez de toutes sor- ni
tes de vivres. Mr Constance j
les envoyoit de la part du j
Roy,qui luy avoit ordonné t
de faire fournir aux Equipagestoutes
leschoses dontils
auroietbesoin pour leur sub- fl
sistance,pendant leur séjour.
Mr l'Ambassadeur s'étant "a
i < -
mis dans un Balon partità *'j
sept heures du marin, & apres
avoir fait cinqlieuës,
il arriva dans une Maison
bastie de Bambous, qui est
un Bois fort leger, & couverte
de Nates assez propresm
Il y avoir plusieurs Chambres
toutes tapissées de toiles.
peintes. Les Meubles en estoient
fort riches, & tous les
Planchers estoient couverts
de tres-beauxTapis. La
Chambre deMrl'Ambassadeur
estoit meublée plus
magnifiquement que les autres.
Il y avoir un Dais de
toile d'or, un Fauteüil doré,
&un tres- beau Lit. Deux
Mandarins, & les Gouververneurs
de BancoK& de
Pipely le receurent en cette
Maison, qui avoir esté bâtie
expres, ainsique toutes les
autres-où il logea jusqu'àson
arrivée à Siam. Il fautaussi
remarquer que les Meubles 1
de toutes ces Maisons estoient
neufs, & n'avoient
jamais servy. Il y eut un
grand Repas, aussi abondant
en viandes qu'en fruits.
Apres que l'on eut disné, Mr
l'Ambassadeur se remit dans
sonBalon, & arriva le soir à
BancoK, qui est la premiere
Place du Royaume de Siam
sur la Riviere. Un Navire~
Anglois qui se trouva à la
rade, le falüa de 21. coups de
Canon, & les deux Forteresses
ses qui sont des deux costez
de cette Riviere, tirerent
l'une 31. coups de Canon &
l'autre29. Il logea dans l'une
de ces Forteresses, en unf
Maison fort bien bastie, &",
que l'on avoit richement
meublée. Il y fut traité avec
la mefime magnificence.
Il partit le 10. à huitheures
du marin, & receut des Forteresses
le mesme salut qu'à
on arrivée. Il fut complimenté
avant son départ, par
eux nouveaux Mandarins
ui l'accompagnerent avec
~us les autres,auffi- bien que
le Gouverneur de Bancok.
Il trouva de cinq lieuës enn
cinq lieuës de nouvelles
Maisons toujours tres-commodes
,& fort richement
meublées
,
& arriva le 12. à"É
deux lieues de la Ville de
Siam. Il avoit plus de cinquante
Balons à sa suite, de i
cinquante jusqu'à cent pieds
de longueur, & depuis trente
jusqu'à six-vingt Rameurs..
Ilssontassis deux sur chaque *
banc,l'un d'un costé, & l'au-
-
tre de l'autre, le visage vers 2
le lieu où ilsveulent arriver..
Leurs rames sont longues de *
quatre pieds, lapluspart dorées,&
ils fatiguét beaucou p
enramant de cette forte. Il
- faut cependant fort peu de
chose pour les contenter.On
leur donne du ris qu'ils font
cuire avecde l'eau, &quand
on y ajoûte un peu de poisson,
on leur fait grand' chere.
Dans tout ce passageon rendit
à Mr l'Ambassadeur les
mesmes honneurs que l'on
rend au Roy. Il ne demeura
pei sonne dans les Maisons,
& comme toute la Campagne
estoit a lors inondée,tout
le monde estoit prosterné
dans desBalons, ou ssir<
des monceaux de terre élevez
à fleur d'eau,& chacun
avoir les mains jointes proche
le front. Devant toutes
les Maisons & Villages, il y
avoir une espece de parapet,
élevé de sept ou huit pieds
hors de l'eau avec des nates.
C'est ce qu'ils observent lors
que leRoy passe. Ils se jettent
le ventre contre terre, & par
respect ils n' osentjetter les
yeux sur luy. J'ayoublié de
vous dire que toutes les
Maisons où Mr l'Ambassadeur
logea, estoient peintes
derouge,ce qui est particu
lier aux Maisons du Roy.
On y faisoitgarde pendant
lanuit, & ilyavoit des feux
tout autour.
Le 13. Mr m'Ambassadeur
fit prier le Roy de luy vouloir
envoyer quelque personne
de confiance avec
qui il pust s'expliquer, parce
que les manieres de recevoir
les Ambassadeurs des Roys
d'Orient
,
estoient differentes
des Ceremonies que l'on
devoit observer en recevant
un Ambassadeur du Roy de
France. Mr Constance vint
à bord le lendemain
,
& ils
convinrent ensemble de
toutes choses.
Le 15 tout le Seminaire
de Siam vint saluer Mr le
Cheualier de Chaumont. Il
y avoit plusieurs Prestres venerables
par leur grande
barbe, & quantitéde jeunes
Chinois, Japonois, Cochinchinois,
Siamois & autres,
tous en long habit, & avec
une modestietres-édisiante.
Les uns sont dans les Ordres
Sacrez,&les autres aspirent
a y entrer.
Le 16. les Deputez de toutes
les Nations établies à
Siam au nombre de quarante
deux, le vinrentcomplimenter.
Ilsestoient tous habillez
à leur maniere, ce qui
faisoit un effet tres. agréable.
Lesunsavoient desTurbans,
les autres des Bonnetsàl'Arménienne,
ceux-cy des Calotes,&
quelques-uns des Babouches
comme les Turcs,
Il y en avoit qui estoient
teste nuë ainsi que les Siamois,
parmy lesquels ceux
qui font d'une qualité distingllée,
ont un Bonnetcomme
celuy d'un Dragon. Ilest
faitde Mousseline blanche,
& se tient toutdroit. Ils l'arrestent
avec un ruban qu'ils
passent tous leur menton.
Le 17. Mr Constance vint
voirles Presens que Sa Majesté
envoyait nu Roy son
Maistre
,
&il amena quatre
Ballons magnifiques pour
les porteràSiam.
Le 18. Feste de S. Luc,
M l'Ambassadeur sedisposa
à son entrée dés le matin, &
il commença par offrir à
Dieu son Ambassade
,
puisqu'elle
n'avoit esté resoluë
que pour sa gloire. Il fit ses
Dévorions avec sa pieté ordinaire
,
& ensuite il alla
:rouver deuxOyas& quaante
Mandarins qui l'attenloienc
dans la Salie. Les
Dyas sont comme les Ducs -
n France. Il prit la Lettre
lu Roy, & la mit dans une
Boëte d'or, cette Boëte dans
ne Coupe d'or, la Coupe
~DUS une sous-Coupe d'or, &
exposa ainsi sur la table, ou
stoitun richeDais. LesOyas
les Mandarins se profernerent
les mains jointes
11* lefront, levisage contre
rre, & salüerent trois fois
la Lettre en cette posture-
C'est un honneur qui n'avait
jamais esté rendu dans
ces fortes de Ceremonies.
Cela estant fait, Mr l'Ambassadeur
prit la Lettre avec
le Vase, le porta septouhuit
pas & l'ayant donné
à Mrl'Abbé de Choisyqui
marchoit un peu derriere.à
sa gauche,
il alla jusqu'a la
Riviere, où il trouva un Ba-
Ion très-doré
,
dans lequel
estoient deux grands Mandarins.
Alors il reprit la Lettre
du Roy, des mains de M
l'AbbédeChoisy,laportajusue
dans ce Balon & l'ayant
onnée à l'un desdeux Man-
~arins, ce Mandarin la mit
iixs un Dais fort élevé en
pince & tout brillant d'or.
* Balon où cette Lettre tmise
,
suivit ceux qui
~rtoient les Presens du Royeux
autres estoient de cha-
~e cofté
, & il y avoit.
~ux Mandarins dans chaa
pour garder la Lettre.
~tit autres Balons de l'Estat
Siam, tous fort magnifies
,
suivoient ceuxcy ,
Ôc
cedoient un tres -
super-
Balon où Mr l'Ambassadeurestoit
seul. Mrl'Abbé
de Choisy estoit aussi feullli,
dans un autre, & il y en avoit
de vuides qui servoient
d'escorte à droit& à gauche.
-
En suite parurenr quatreautres
Balons, où estoient les
Gentilshommes & les Officiers
de Mr l'Ambassadeur.
Dans d'autres estoientles
Gens de saisuite, tous fort
propres, & accompagnez de 3)
Trompettes & de dix-huit
hommJ.es de livrée. Elle cftoit
fort magnifique,&frap- -<j
pa les Siamois plus que l'or n
des Juste-au-corps. LesNations
étrangeres furent du
Cortege, & l'on ne voyoit
que Balons sur la Riviere.
Les grands Mandarins marchoient
à la teste en deux
colomnes. Le Balon oùef-
~oit la Lettre du Roy & les
leux Balons qui la garloient
avec celuy de Mr
»Ambassadeur
,
tenoient le
milieu. Si tostqu'il fut arrivé
terre, la Ville le salüa
, ce
qui ne s'estoit jamais fait
pour aucun Ambassadeur. Il
~ortit de son Balon,& ayant
~epris laLettre du Roy, illa
pic sur un Char de Triomphe
qui l'attendoit, & quiu
estoit encore plus magnifï--que
que que le Balon. On le ~fiéd
monter dans une Chaise ~déJj
couverte, toute d'or, & ~quoi,
dix hommes porterent. M"i\
l'Abbé de Choisy fut ~portôr
dans uneautre. Les~Gentils-?
hommes & les ~Mandainen
suivoient à cheval, & les/j
Trompettes, & tous les ~Genen
de laMaison de Mr~l'Am-rr
bassadeur alloient à ~piecVj
en fort bon ordre. Les Na~x,l
tions suivirent aussi à ~piedhz
On marcha de cette ~fortor;
dans une ruë assez longue, &&
largeà peu pres comme la
ruëdeS Honoré.Elleestoit
bordée d'arbres, & dune
double file deSoldats, le Pot
enrested'un metaldoré, leBouclier & ferentes au bras avec dif- armes, Sabres, Piques,
Dards, Mousquets,
Arcs & Lances. Ils estoient
nuds pieds., & avoient une Chemise rouge, avec une Echarpe de toile peinte qui leur servoit de culote, com-
~me j'ay déja marqué. Des Tambours sonnant comme des Timbales, des Musettes,
des manieres de petites Cloches,&
des Trompettes qui
nerendoient qu'un son des
Cornet,formoient une har- -
monieaussibizarre qu'extraordinaire.
Apres avoir passé
-
u
par cette ruë, on arriva dans 21
une assez grande Place. C'es- -
toit celle du Palais. On ~n
voy oit des deux costez plumesieurs
Elefans de guerre, & :),
des hommes à cheval habil- - lez à la moresque avec la
-
Lance à la main. Les Na- ~-
tions avec tout le restedu Il
Cortege,quitterent M'l'Am- -e
bassadeur en ce lieu là , à la Li
reserve de ses Gentilshom- -1
mes. Avant que d'entrer ij
dans lePalais, il prit la Lettre
du Roy qu'il remit entre les
mains de Mrl'Abbé de Choi-
(y. En suite on marcha à
pied fort gravement. Les
Gentilshommes & les Ovas
alloient devant en bon ordre.
On traversa plusieurs
Courts. Dans la premiereil
y avoit deux mille Soldats le
Pot en reste, & le Bouclier
lOfé) ayant devant eux leurs
Mousquetsfichez en terre;
ls estoient assis sur leurs taons.
Dans la seconde par~
uurreenntt tcrrooiiss cens CChheevvaauuxx-.
~en Escadron, avec plus de
quatre-vingts Elefans, & :
dans la derniere estoient : quantité de Mandarins le
visage en terre, & soute-
-
nu sur leurs coudes. Il y >
avoit six Chevaux dont 3
tout le harnois estoit d'une e
richesse que l'on auroit peine
à exprimer. Brides,Poitrails,
( Crou pieres,Courroyes
, tout 3
estoit garny d'or,& par des- -
sus il y avoit un nombre infiny
de Perles,de Rubis&de 3
Diamans, en sorte qu'on ne s
pouvoit voir le cuir. Les 2:
Estriers estoient d'or,& les v
Selles d'or ou d'argent. Ils EJ
avoient des anneaux d'or
aux pieds de devant
, &
estoient tenus chacun pardeux
Mandarins.On y voioit
aussi plusieurs Elephans richement
enharnachez,comme
des Chevaux de Carrosse.
Leur harnois estoit de velours
cramoisy avec des boucles
doréesLorsquel'on fut
arri vé auxdegrez de la Salle
destinée pour l' Audience,
Mr l'Ambassadeur s'arresta
avec Mr Constance qui l'cf---
toit venu trouver, pour donner
le tem ps à ses Gentilshommes
d'entrer avant luy
dans cette Salle. Ils y entrerent
à la Françoise, & s'assirent
sur de superbes Tapis,
dont tout le plancher estoit
couvert. Les Mandarins &
tous les Gens de la Garde se
placerent de l'autre costé, &
pendant ce temps le Barca-
Ion dont on n'avoit point
encore entendu parler, entretenoit
Mr l'Ambassadeur
au bas du degré. Il luy dit
qu'a la nouvelle de son arrivée
ala Barre de Siam, il avoit
eu envie de l'aller trouver,
mais que les Affaires de
l'Estat ne luy en avoient
point laissé le temps. Ce
compliment estoit à peine
~Un y
>
qu'on entendit les
Tronl pettes&les Tambours
~lu dedans. Les Trompettes
lu dehors répondirent à ~niit,quifaisoitconnoistcree
~ue le Roy montoit à son
~trône. En effetil parut dans
e moment, & à mesme
~nips tous les Mandarins se
~ofternerent" pat terre les
ains jointes, suivant leur
~»ultumé.' Les François le
~üerenr, mais sans se le.
~r de leurs places. Alors
~Confiance&leBarcalpn.
entrerent dans la Salle les
pieds nuds
,
& en rampant
sur les mains & sur les genoux.
Mr l'Ambassadeur les
suivit
, ayant à sa droite Mr
l'Evesque de Merellopolis,
&à (a gauche M l'Abbé de
Choisy
,
qui portoit le Vase
où estoit la Lettre du Roy.
On tient qu'il pesoit du
moins cent livres, & il l'avoit,
toûjours eu entre les.
mains depuis qu'on l'avoir
tiré du Char de Triomphe.
Il estoit en habit longavec
un Rochet, & son ~manteaux
par dessus.Mrl'Ambassadeurs
osta son chapeau sur le dernier
degré dela Salle, & appercevant
le Roy dés qu'il
fut entré,il fit une profonde
\- reverence. Mr l'Abbé de
Choisynefalüa pas , parce
qu'il portoit la Lettre du
Roy.Ilsmarcherent jusqu'au
milieu de la Salle
, entre les
François assis sur les ta pis dit
Plancher & deux rangs de
grands Mandarins prosternez,
parmy lesquels il y avoit
deux Fils du Roy de
Chiampa
,
& un Frere du
Roy de Camboie, Mr l'Ambassadeur
fit une seconde reverence
,& s'avançant toujours
vers le Trône; lors
qu'il fut proche du lieu où
estoituneChaise à bras
qu'on luy avoir preparée, il
en fit une troisième, & commença
sa Harangue,ne s'asseiant
Ôc ne mettant ion chapeau
qu'aprés en avoir prononcéle
premier mot. Il dit
au Roy de Siam
,
£hte le Roy
son Maistre, fameux par tant de
Victoires, & par la paix qu'il
avoit accordée tant de fois à jes
Ennemis, luy avoit commandé
de venir trouver Sa Majesté aux
extremitez de l'Univers
, pour
luyi
w
wy pfeflnter des marques de jon
ejftme, er l'afj-rcr de son amitié
; mais que rien nefloit plus ca..
fable d'unir deux sigrands Princes
t que de vivre dam les fntinjem
dune mtfrne croyance; que cestoitparticulièremint ce que le
Roy son Maiflreluyavot recommandé
de rrpYl/ enter à Sa
Al.siesté
;
Quele Royleconjuroit
Par l'interef}quilpi non: à ra
véritable gloire
)
de co?1.fidrer
tjue cettesuprême A/fcjefit dont il
ijloit revcjîu sur Li Tcrre
, ne
wàuvoit venirque 'u vr yT)iru dire, du Di u Tout puiss
ant ,
Eternel Infiny
,
tel que
Ses Cbreftiens le reconnoijfent*
qui seulfait regner les Roys,&
réglé lafortune de tous les Peuples
; Que c'efloit à ce Dieu du
Ciel & de la Terre qu'ilfalloit
soumettre toutessesgrandeurs,
non a ces 'Vi'Vinitez qu'on adore
dins l'Orient,rItr dont Sa Maje/
lequi avoittantde lumierese
de pénétration
, ne pouvoit manquer
de voir l'impmjfance. Il finieen
disant,quelaplus agreableNouvelle
quil pourroit porter
au Roy [on Maigre
y
feroit que
Sa Majeftéperfuadée dela veri.
té,sifaisoitinstruire dms la ReligionCbrejhenne
; que cela cimenterott
a jamais iejnme &
iamitié entre les deux Rays ; que
iesFrançoisviendraient dans fort
Royaume avec plus d'empreffimentg)
de confiance,&quâinfi
ea Majefié s'attireroit un honheur
eternel dans le Ciel, après a.
suoit régnéavec rant de prosperité
surla Terre.
- Mr TAmbassadeurprononça
cette Harangue toûjours
assis,& sans oster son Chapeau
, que lors qu'il nommoit
quelqu'un des deux
Roys. Mr Confiance en fut
l'Interprete, & se prosterna
trois fois avant que de corn»
mencer. Aprés quoy M41le
Chevalier deChaumont prit
la Lettre de Sa Majesté des
mainsde Mrl'AbbédeChoisy.
Le Vase où onl'avoitenfermée,
estoit soustenu d'un
grand manche d'or de plus
de trois pieds de long. Ils'avança
jusqu'au Trône, qui
estoitune manieredeTribune
assez élevée dans une fenestre
de la Salle,& il presenta
le Vase sans hausser la
main. Mr Constance luy dit
qu'il prist la Coupe par le
baston, mais il n'en voulut
rien faire. Le Roy se mit à
rire
,
& s'estant levé pour
prendre le Vase, il se baissade
maniere qu'on luy vit
plus de la moitiédu corps. Il
regarda la Lettre qui estoit
dans une autre Boëte d'or
que ce Princeouvrit. Il avoir
une Couronne toute brillante
de gros Diamans, avec un
Bonnet comme celuy d'un
Dragon, qui se tenoit droit,
artaché à la Couronne. Son
Habit estoit une maniere de
Juste-au-corps d'un Brocart
d'or, dont le fond estoit UEP
rouge enfoncé. Ce Juste-aucorps
luy serroit le col & les
poignets, & aux bords il y avoitde
l'or&desDiamans,qui
faisoient comme un collier
& des bracelets.. Il avoit aux
doigts quantitéde Diamans.
LaSalle de l'Audience étoit
elevée de douze ou quinze
degrez.Elle estoit quarrée &
assez grande, avec des fenestres
fort baffes de chaque
coste. Les murs estoient
peints, & il y avoit de grandes
Fleurs d'or depuis le
haut jusqu'au bas. Le platfond
estoit orné de quantité
de Festonsdorez, Deux
Escaliers conduisoient dans,
une Chambre ouestoit le
Roy, & au milieu de ces Escaliers
estoit une fenestre
brisée, devant laquelle on
voyoit troisgrands Parasols
par étages qui alloient jusqu'auPlat
fond,l'étoffe estoit
d'or,& une feüille d'or couvroit
le baston. L'un de ces
trois Parasols estoit au milieu
de la fenestre, & les deux:
autres aux costez. Ce fut par
cette fenêtreque leRoyparla,
Mr le Chevalier de Chaumont
estant retourné en [a'v
place, apres avoir donné la
Lettre de SaMajesté, ce qui:
futune grande marque de
distinction pour l'Ambassadeur
du Roy de France, les
Roisd'Orient ne prenant
aucune Lettre desmains des
Ambassadeurs, Sa Majesté
Siamoiseluyditqu'Elle recevoit
avec grande joye desmarques
de l'estime&del'amitié
du Roy & qu'il luy
seroit fort agréable de luy
faire voir en sa personne
combien elles luy estoient
cheres. Apres celaMrl'Am-
-
bassadeur luy montra quelques
Presens du nombre de
ceux que le Roy luy enroyoit,
& luy- presenta Mr
'AbbédeCkoify5&lesGen-
- iishommes. Ce Prince luy
larIa des Ambassadeurs qu'il
voit envoyez dans le Soleil
Orient, & demanda des
ouTelles de la Maison
.oyale, & ce qui se passoit
n Europe. Mr FAmbanaeur
répondit que Sa Mailsatcée,
apresavoir pris la forte
de Luxembourg avoit
oligél'Empereur,, les Espanols,
les Hollandois, & tous
s Princes d'Allemagne à
gner avec luy une Tréve
3 *
: vingtans. Il fit encore
d'autres Questions sur lesquelles
Mr l'Evesque de Metellopolis
servit d'Interprete,
& apres que M l'Ambassadeur
y eut répondu, on tiraun
Rideau devant la Fenestre
de la Tribune. Ce fut par
là que l' Audience finit. Elle
dura plus d'une heure, &
les Mandarins demeurerent.
prosternez pendant tout cor
temps. Ils avoient tous un.
Bonnet,mais sansCouronne,
& chacun d'eux tenoit une
Boëte, pleine de Betel &
d'Areque, dont ils usentencore
plus que nous ne faions
icy de Tabac, C'estpar
diference de ces Boëtes.
u'on peut distinguer leurs
ualitez.
Au sortir de l'Au dience,
Mr l'Ambassadeur fut conuit
dans le Palais, où il vit,
Elefant blanc. On luy rend
e grands honneurs, & on.
regarde comme une Diviité.
Quatre Mandarins sont
ûjours aupresde luy. Deux
ennent un Eventail pour
nasser les Mouches, & les
eux autres un Parasol, afin,
empescherqu'il ne soit inommodé
du Soleil.Ilest
servyen Vaisselle d'or.
-
One
en éleve un petit qui sert
son Successeur.. Lors qu'il 1
besoin de se laver, on le .me-si
ne à la Riviere, & alors les
Tambours &les Trompetes
marchentdevantluy. Dans
l'endroit où on le lave, il )(
a une espece deSale couverte,
destinée pour cet usage
Il y a eu autrefois de grandesGuerres
pour l'Eléphant
bbllanc '1 f1. 1 1 ,v,
,
& il a cousté la vie iî i
plus de six cens mille personnes.
Le Roy de Pegu
ayant appris que cet,Animal
estoit possedé par le Roy
e Siam,luy envoya une
mbassade des plus solembiles
pour le prier de le
lettre à prix, s'offrant d'en
lyer ce qu'il voudroit. Ce
t en 1568. Le Roy de Siam
rant refusédes'en défaire
luydePegu leva une Arée
d'unmillion d'hommes
en aguerris
,
dans laquelle
y avoit deux cens mille
hevaux
,
nans cinq mille Ele- ,
& trois mille Chaeaux.
Quoy que Pegu soit
Digne de Siam de soixante
cinqjournées de Chaeau
,
il ne laissa pas avec
cetteredoutable Armée, de
venir amener son Ennemi
dans laVille Capitale. Il
prit& laruinaentierement
s'estant rendu Maistre de se
Trésors, de sa Femme & db
ses Enfans, qu'il emmena i
Peguavecl'Eléphant blancs
Le Roy de Siam se défen
dit jusques à l'extremité, &
voyant sa Ville prise
,
il fl
jetta du haut de son Palais
en bas, d'où il fut tiré crû
pieces. Quelques-uns écrin
vent que le Siege dura vingt
deuxmois,&que cette guerre
re couta plus de cinq cen
mille hommes au Roy de
Pegu. Jugezcombien il en
dût perir ducosté des Siamois.
Les Indiens trouventquelque
chose de Divindans l'Elesant
blanc. Ils disent que
ce n'est pas feulement à
cause de sa couleur qu'ils le
respectent, mais que sa fierté
leur fait connoistre qu'il veut
qu'on le traite en Prince,
Sr. qu'ils ont remarqué plurieurs
fois qu'il se fâche,
quand les autres Elefans
nanquent à luy rendre
'honneur qu'ils luy doivent.
Apres que l'on eut fait
voir cet Elefant à M l'Am—r
bassadeur, il fut conduit àssi
l'Hostel qu'on luy avoitpreparé.
Par toutoù il passa, illi
trouva des Elefans avec les
Soldats qui bordoient les
chemins en tres-bel ordre,s
Quelques Troupes,& plusieurs
Mandarins montez sur
des Chevaux ou sur des Elesans
magnifiquementenharnachez,
marchoient devant
luy, & grand nombres
d'autres suivoient par hon- -c
neur, Ainsi il ne manqua &r
rien à cette Entrée pour la d
rendre très superbe. Tous
Siam joüit de ce grand Spectacle,&
ce qu'il y eut de surprenant,
c'est que tout le
monde estoit prosterné,comime
si le Roy eust passé luymesme,&
cela sefitavecun
si grand respect, que l'onnentendoit
personne cracher,
tousser, ny parler. Les
ordres du Roy avoient elle
donnez pour cela, ce qu'il
n'avoit jamais fait pour d'autres
Ambassadeurs. Il est remarquable
que les Siamois,
Rapportent aucun desous en
laissant, & qu'on ne voir
parmy eux, ny Boiteux, ny
Bossus, ny Borgnes. S'il y a
quelques Aveugles, ils ne le 1
font que pour avoir estécon- j damnez à cette peine pour
quelque crime commis.
La Ville de Siam, que î
quelques uns apellentIndia J
d'autres Iudia, est la Capitale
du Royaume, & l'une des j
plus grandes & des plus peuplées
de toutes les Indes. Ses 1
Remparts sont environ de z
trois toises de hauteur,&elle
a des Bastions de toutes les aj
sortesde plats, de coupez & al
desolides. La Riviere deMenam
qui y coule enhuit enadroits,
y forme deux Isles,
Elle a plusieurs belles Ruës,
& des Canaux qui sont assez
regulierement tirez. La plus
belle est celledesMores. Ce - qu'ils a ppellent le Quartier
de la Chine est aussi tresbeau.
LesMaisons ne sont
pas laides, & il y en a sort
peu où l'on ne puissealler
enBatcau. Surtout les Temples
& les Monasteres sont
tres-bienbattis. Ils ont tous
les Pyramides dorées qui
ontun très bel effet de loin
;zs, Faux-bourgs, des deux
costez de la Riviere sont
pour le moins aussi grands
& aussi ornez de Morquées
& de Palais que la Ville mesme.
Celuy du Roy est d'une
si grande estenglue, qu'on
le pourroit prendre pour une
seconde Ville. Il ases Remparts
separez ,& les Tours
qui l'environnent en grand
nombre sontfort élevées,
& très-magnifiques..
Mr le Chevalier de Chaumont
trouva au lieu où il sur
conduit,des Mandarins qui
estoient degarde
,
& que
l'on avoit chargez defaire
fournir tout ce qui luy seroit
necessaire pour sa dépense.
Le 19. Mr Confiance fit assembler
tous les Mandarins
Etrangers
,
& leur declara
que le Roy son Maistre vouloit
qu'ils se rendissent tous àl'Hostel de Mrl'Ambassadeur
,
afin qu'ils fussenttémoins
de la distinction avec
laquelle il traitoit le Roy de
France, comme estant un
Monarque tout- puissant, &
qui sçavoit reconnoistre les.
donneurs qu'on luy faifoir.
Ces Mandarins répondirent
qu'ilsn'avoient jamais veu
d'Ambassadeur de France;
mais qu'ils estoient fort persuadez
que cette distinction
estoit deuë à un Prince aussi
grand, aussi puissant, &
aussi victorieux que celuy
qui regnoit sur les François,
puisqu'il y avoit long-temps
que ses Victoires estoient
connuës par tout l'Orient.
Ils allerent aussi-tost salüer
Mr l'Ambassadeur, & le mesme
jour Mr l'Evesque de
Metellopolis se rendit au
Palais où le Roy l'avoit mandé
pour interpreter la Lettreque
Mr le Chevalier de
Chaumont luy avoir donnée
e jour precedent. Envoicy
es termes.
LETTRE
DU ROY
TAU ROY DE SIAM. RES HAFT, TRES PVISSANT,
TRES. EXCELLENT,
ET TRESMAGNANIMEPRINCE,
ET NOSTRE
;H'ER ET BON AMr, DIEV
rEVIllEAUGMENTER VOS-
-RE GRANDEVR AVEC YNE.
rIN HEVREYSE.
Nous 4ious appris avec déplaisir
la perte des mbfadeurSI
que :~ nous envoyajîa en1681. -
&Nous avons cflé informe^par
ItiPreflres Mijjionnaires quifont 1
njen;$ deSian
, C. par les Letj
très nueno?Adimlhts ont reteuës j
de h p.irt de celiiya qui vous 1
confia VO) pnncipules affaires e>rijffpm-nr 3, avec leCjnA vous
Joubair.'XnojhramneRoyale.
Ccflpouryfartsfa'rcque nous
avons choisy le Sieur Chevalier'
de Chaumontpouy nolire Ambaf-
Jadeur,quivous apprendra plusparticulièrement
nos intentions9
sur tout ce qui peut contribuer àK
ejldlirpout toujours cette amitié
fi/ide
fllidr entre nous.CependantAlc,
ferons tres-ais de trouver les
occûfons de tous témoigner la
reconnoijjance avec laqui lie nous
avons appris que vous conrznuez
a donner voflre protcfhon aux E-
'Vesques, cm euxautres ÀdiJJionnaires^
potfohcj'ei, quitravaillenta
linflrufliondetosSujets
ians laRetio-ion Cbjeflien,,,e,
lotreefiimep meulièreincurvons
Wus fait desirer ardernn em que
}OKS 'Vur¡fluZ bien vous-mfmc
k écouter) Çj7 apprendre d\u,x ïvéritables À^aximas @r les
fistres f^cre-^dune si fat.te
9y, dans laquelle un a la LulMijfance
du vray Dieu,qui Jîufa
peutJaprés TOUS avoirfait rtgnem
long temps & glorieusement (un
vos Sujets ,
101.$combler d'u
bon heur eternel. Nous avenui
chargénoflreAmb^Qaieur dese
choses les plus curreujes de noftrt
Royaume, qu'il vous prejenter
comme unemarque de noflre ePi_j
me
y
& il vous expliquera aussi
ce que nous pouvons Jfjinr dt
voui pour l'avantage du Com-A
merce de nos Sujets.Sur ce,Afousm
prions Dieu qu'ilvueilleaugmentas
tervoftre Grandeur avec toute fin^\
heureuse. Ecrit en Noflre Cha.X
(eaU Royal le u. Janvier168
Vostre tres cher & bon Amy,
LO VIS, & plus bas COLBERT.
Quelques jours a pres,
le Roy envoya des Presens
à Mr l'Ambassadeur,
sçavoir plusieurs pieces de
Brocart, des Robes du Japon,
une garniture de Boutons
d'or, & diverses curiositez
du Pays. Il y en eut
aussi pour Mr l'Abbé de
Choisy
,
& pour les Gentilshommes
François.
Le 2,5. il fut mené à une seconde
Audience dans une
Salle à costéd'uneautre où
,eHoir l-e Roy. Le disçours étant
tombé sur la Famille
Royale, Mr l' Ambassadeur *>
dit au Roy de Stam que lu-
- nion y estoit sigrande, que
Monsieur,Frere unique de Sa
Majesté,avoitgagné une
grande Bataille pour le Roy v
sonFrere, contre les Ennemis
liguez,& commandez s
par le General des Hollandois
, qui avoient le plus de s
Troupes danscette Armée;à
quoy le Roy de Siam répondità
peu prés en ces termes.
Je ne m'étonne point que le Roy \(
de France ait réüssidanstoutesses
r entreprises,puis qu'ilaun Frere
l
si bien uny avec luy.La desunion
ejb ce qui renverse les Etats. lec"
sçay les malheurs qu'elle a causez
dans la Famille Royale de Matran
, & dans celle de Bantam,
&sçache le Grand Dieu du Ciel
ce qui arrivera de la mienne.Ce-
Roy a deux Freres ,dont lais-
Xïéfiir tout est tres-remuant.
Il a trente-sept ans, & est
fort incommodé de sa Perfodne.
Peut-estre l'a t'on mis
en cétestat afin de tenir (on.
ambition dans l'impuissance
d'agir. Le plus jeune est
moins âgé de dixans. Il est
muet , ou il fait semblant de
l'estre. Ils ont chacun leur
Palais,& leurs Domestiques,
& ne voyent le Roy leur
Frere que deux fois l'année.
Le Roy peut avoir cinquante
cinq ans. Il est bazanné
de , moyenne taille, & a les
yeux noirs, petits
,
& fort
vifs. Outre deux Oncles qui
sont fort vieux, & dont l'un
luy a servy de Tuteur, il a
des Tantes qui n'ont jamais
esté mariées. Cette seconde
Audience dont j'ay déja
commencé à vous parl er , finit par une matiere de Religion
qui n'eut point de suite.
Mr l'Ambassadeur dit au
Roy, que le Roy son Maître
ne souhaitoit rienavec
plus d'ardeur que d'apprendre
qu'il consentist à se faire
instruire par les Evesques &
Missionnaires qui estoient
dans ses Etats. Il se leva, ôc
ne fit point de réponse. Lors
qu'il se fut retiré, Mr Constance
mena Mrle Chevalier
de Chaumont dans le Jardin
du Palais, où le disner
estoit preparé, Son Couvert.
estoit en Vaisselle d'or; tous
les autres furent servis en
Vaisselle d'argent. Le Grand-
Trésorier, le Capitaine des
Gardes, & d'autres grands
Mandarins servirent à table.
Lerepas dura trois heures,
& l'on allavoir delà l'Estang
du Jardin
,
où il se trouve
plusieurs poissons curieux.
Ilsenvirentun entre autres
avec un virage d'homme.
Le 26. Mr Constancerenditvisite
à Mr l'Ambassadeur.
La Conversion du Roy
fut le sujet de leur entretien.
Mr Constance yfit paroistre
de grandes difficultez
,
sur
ce qu'il seroit tresdangereux
de donner pretexte à
une revolte, en voulant
changer une Religion establie
& professéedepuis tant
de Siecles. Illuy fit connoîue
que leRoyavoit un Frere
quine cherchoitqu'à broüiller;
que c'estoit toûjours
beaucoup que Sa Majesté
permist qu'on enseignast la
Religion Chrestienne dans
son Royaume; qu'illafalloit
laisser embrasser aux Peuples
&aux Mandarins mesme,
si quelqu'un d'entr'eux
vouloit se faireChrestien,
8c qu'avec le temps les choses
pourroient prendre une
autre face.
Le29. Mr le Chevalier de
Chaumont alla visiter le Barcalon,
qui dans les honneurs.
qu'il luy Et rendre le distingua
desautresAmbassadeurs,
ainsi qu'avoit fait le Roy. Mr
l'Evesque de Metellopolis
l'accompagna dans cette visite
, & leur servit dInterprete.
Le 30. on alla au Palais
pour voir ta grande Pagode.
C'est ainsi que les Siamois
appellent leurs Temples
mais ils ne laissent pas de
donner aussi le nom de Paggooddeess
àà leurs Idoles. En pas- Isant
par la premiere Court,
Mr l'Ambassadeur eut le divertissement
d'un combat de
deux Elephans On les avoit
attachez ensemble par les
jambes de derriere
,
& deux
hommes estoient sur chacun,
de ces Animaux, l'un sur le
col
,
l'autre sur la crou pe. Ils
esanimoientavec un croc, lui leur servant d'aiguillon,
es faisoit tourner comme ils
ouloient. Ce Combat ne
onsista qu'en des coups de
ent & de trom pe. On dit
ue le Roy y estoit present
mais il ne se laissa pointvoir.
Les Elephans ont beaucoup
d'intelligence& onleur fait
comprendre aisément tout
ce qu'on leur dit. De cette
Court on passa dans plusieurs.
autres avant que de trouver
la Pagode. Le Portail en est
antique, de assez bien travail.
lé.C'estuntres-beau bastimens
, dont l'Architécture
est presque semblable à celle
de nos Eglises. Les yeux
furent fra ppez enentrant,de
plu sieurs Statuës - de cuivre
doré, qui semblent offrirun
Sacrifice à une grande Idole
qui est touted'or.Elle a quarante
pieds de longueur,
douze de largeur
,
& trois
pouces d'épaisseur. Son poids
est de plus de douze millions
d'or Dans-une guerre où
ceux de Pegu conquirent
presque tout leRoyaume de
Siam, ils couperent une
main à cette Idole. Elle a
icihe remplacée depuis. Aux
deux costezdecette Pagode,
il y a plusieurs autres petites
Idoles dont la plus grande
partie est d'or. Des Lampes
Allumées depuis le haut jusqu'au
bas, font voir dans
quelleveneration elles sont Au fond est une autre Idole
en forme de Mausolée. Elle
est d'un prix extraordinaire.
Parmy ce grand nombre on
en voit une qui bien qu'assise
les jambes en croix,asoixante
pieds de haut. De cette
Pagode M"1"Ambassadeur
alla dans une autre qui en
dépend, & pour y aller, il
passasous une voûte qui est
en forme de Cloistre. D'un
costé de cette voûte,il y avoit
de deux pieds en deux
pieds des Idoles toutes dorées
,& devant chacune bruloituneLampe
queles Talapoins
ont soin d'allulller
0,«Zous les soirs. Dans cette seconde
Pagode Mr l'Ambasfadeur
vit le Mausolée de la
Reyne dccedée depuis quatre
ans, & celuy d'un Roy
de Siam, representé par une
grande Statuü couchée sur
le costé. Il est habillé comme
le sont les Roys de ce
Pays là aux jours de Ceremonies.
Cette Statuë qui est de
cuivre doré
, .a vingtcinq
piedsde longueur. En d'autres
endroits font quantité
de Statuesd'or & d'argent,
avec des Rubis & des Diamans
aux doigts, La princi- pale - beau ré de toutcelaconsiste
dans les richesses,la-plus
grande partiede cequ'il y a s
de plus precieux dans le
Royaume, estantrenfermée
dans les Pagodes. Au sortir
de là, Mr l'Ambassadeur vit i
les ElephansduRoy qu'il fait i
nourrir au nombre de plus 2
de dix mille. Il vit aussi une i
piece de Canon de fonte q
fonduë à Siam qui est de s
vingt-quatre pieds, & qui a j
quatorze pouces de diamet-
-
tre par l'embouchure.
-
Le 3I. - on fit de fort grandies
réjoüissance pourle coueiincirient.
du. Roy de Portugal.
On tira quantitéde
f J
coups de Canon,&il y eut le
f*ir un feu d' Artifice.Cesréiouiflincesfurentcontinue'es
»
u lendemain,premierjour.
[^Novembre
, par Mr Con- rance qui donna un grand
'dhrT, où MrAmbassadeur
.le invité. Il s'y trouva avec
put ce qu'il y avoit d'Euroéens
dans la Ville. On n'enfndit
que coups de Canon
ifqua la nuit,& on tira
ujourssans discontinuer.
Tous les Bastimens qui é- -
toient sur la Rivierre
,
tirerent
aussi après le repas,
qui fut suivye d'uneComedie
de Chinois,&: d'un autre
Divertissement,façon de -j
Marionnettes. Il y eut quelque
chose d'assez surprenant
& de singulier dans cette
Feste. î
Le 4. de Novembre Mr
Constanceavertit Mr l'Ambassadeurque
leRoy devoit
sortir pour se rendre àune
Pagode,où il a accoûtumé
d'aller tous les ans. Comme
ce jour estoit un de ceux Otli
il se montre à ses Peuples,la
mSeremonie meritoit qu,'on
empressa pour la voir. On
e conduisit dans une Salle
ue l'on-avoir pre parée sur
eau pour luy donner ce
laisir. D'abord il passaun
rand Balontout doré,dans
quel estoit un Mandarin
si venoit voir si toutestoit
en dans l'ordre. Il fut suisde
plusieurs Balons rem- des plus qualifiez des
andarins, tous habillez de
ap rouge. Ils doiventestre
tus de mesme couleuren
pareils jours, & c'estle
y qui choisit cette couleur.
Ils avoient des bonnets <
blancs dont la pointe estoit j
fort élevée.Les Oyas étoient
distinguez par un bord d'or
qu'ils avoient a leurs Bon- J
nets. Je ne parle point de a
leur écharpe;elleestoit telle b
- que je l'ay déjàdécrite. On 11
vit paroistre aprés eux quan- titédeMandarins du second J]
ordre, des Gardes du Corps,
&piusieurs Soldatsqui oc<~
cuperent les ailles. Le Roy
estoit dansun Balonmagnisique,
à chaque collé duque
il yen avoit un autre qui nC.
-
toit pas moins brillant. Ce
trois Balons estoient plis rem- de Sculpture,& dorez
jusque sous l'eau. Je
1
vous
en a y déja tant parlé que
vous ne ferez pas fachéed'en
voir quelques uns dans cette
Planche, où j'en ay fait graver
quatre. Vous vous fou.
viendrez que je vous ay dit
qu'ils estoient fort longs, &
aits d'un seul arbre. Leur
ongueur est cause qu'il y a
n grand nombre de Raleurs
,
& qu'ils vont fort
ste. Quand les Rameurs
nantent , ce qu'ils fontsouet,
ilsemble que leurs rames
s'accordentavecleurs voix, JI
& qu'ils battent la mesure *
dans l'eau. Le Balon que
vousvoyez gravé le premier,
est celuy dans lequel estoit la
Lertre de Sa Majesté. Il eitJ
ce qu'ils appellent à trois
T'oirs, & ceux-là sont les
plus considerables. Je croy
mesme qu'ils sont particuliers
pour le Roy, & qu'il
n'est permis à personned'en
avoir. Vosyeux vous feront
voir aisément la diference
des autres, qui n'est
que dans le plus ou moins 1
d'élevation de l'espece de. I
petite Loge qui est au miieu.
Quand il pleut, on (e
netdans cet endroit qui approche
beaucoup des Bans
avec quoy l'on jouë iCYh
les Rameurs du Balon où
stoit le Roy, & des deux
utres qui luyservoientd'act)
i-n-pacrniement,efloienthaillez
comme les Soldats, h
reserve qu'ils avoient une.
aniere de Cuirasse, &de
asque enteste,quel'ondiit
estre d'or. Ils estoient
t nombre de cent quatrengt
sur chacun de cestrois
lons, a,yec-- des Rames.
toutes dorées, & sur ceux
des Mandarins il y en avoit
cent ou six-vingts. D'autres
Gardes du Corps suivoient
dans d'autres Balons, & alloient
devant d'autres Mandarins
qui faisoient l' Arriere
garde, de forte que le Cortege
estoit du moins de deux
cens Balôns. Toute la
Riviere enestoitcouverte,
& il y avoit plusde cent
mille personnesprosternées
& dans un profond silence,
pour joüir de la permission
qu'on avoit de voir le Roy
ce jourla; car en d'autres
temps
temps il faut qu'on s'éloigne
par respect, & ceux qui se
trouveroient à son passage
seroientpunis fort severement.
Ilavoit un Habit tressomptueux,
& tout parsemé
de pierreries, avec un Bonnet
rouge un peu élevé, &
une Aigrette enrichie aussi
de Pierreries. Mr l'Ambassadeur
entra sur le soir dans
ses Balons pour voir revenir
le Roy. Ilavoit changé de
Balon, & promis un Prix à
celuy qui arriveroit au Palais
avant les autres. Ce fut
le sien qui arriva le premier.
Il récompensa ses Rameurs
en Roy, en leur donnant à
chacun la valeur de cinquante
escus. Ce mesme soir
il y eut un Feu d'artifice, &
l'on tira quantité de cou ps
de Canon pour le Couronnement
du Roy d'Angeterre.
Cette Feste fut continuée
le lendemain. Mr Constance
donna encore à disner
à Mr l'Ambassadeur avec
beaucoup de magnisicence,
& tous les Européens 2
furent invitez à ce Repas.
Le Roy qui se montre au
Peuple deux ou trois fois
cous les ans, va aussi quelquefois
par terre faire ses
Offrandes à quelque Mosquée.
Deux cens Elefans, ou
environ, commencent la
marche, portant chacun
trois Hommes armez Apres
eeuuxxvvieienntltala MM-usique. Elle
est composée de Timbales,
de Tambours, & de Hautbois.
Millehommes de pied
armez paroissent ensuite,distribuez
en diverses Compagnies,
qui ont leurs Drapeaux
& leurs Bannieres.
Tout cela precede les grands
Mandarins qui sont à cheval.
Il y en a qui ont une j
Couronne d'or sur la teste, i
ôc une fuite de soixante, ! j
quatre-vingts ôc cent per- 1
sonnes à pied. Entre lesGar- -|
des du Corps & ces Manda-
-
rins marchent deux cens
Soldats Japonois, en équipage
fort leste. Apres eux on f\
voit les Chevaux & les Ele- -j
sans qui ne fervent que pour aPersonne du RtÜY: Leurs zi
Harnois sont magnifiques.
Ils sont chargez de boucles 21
8c de lames d' or, & les dia- -4
mans & les pierreries y brillent
de toutes parts. Ceux
qui portent les Presenschoisis
pourl'Offrande,marchent
devant les plus qualifiez du
Royaume, parmy lesquels
il y en a deux, dont l'untient
l'Etendart du Roy,& l'autre
le Sceptre de Justice. Ils marchent
tous deux à pied immediatement
devant leRoy,
qui est monté sur un Elefant
magnifiquement enharnaché.
Il est porté sur son dos,
assis dans une Chaise d'or.
Cet Elefant marche gravement
tout fier de sa charge.
Il semble connoistre l'honneur
qu'il reçoit,puis qu'il
le met à genoux quand le
Roy s'appreste à monter sur
luy, & qu'il ne soufriroit pas
qu'un autre y montast.Lors
quele Roy a un Fils,ce Prince
le fuit, & apres luy la
Reyne & sesautres Femmes.
Elles sont aussi sur des Elefans
, mais enfermées dans
des manieres de Guerites de
bois doré, en forte qu'il est
impossible de les voir. La
marche tH: fermée par d'autres
Gardes, environ au nombre
de six cens, & tout le
Cortege est composé de
quinze ou seize mille personnes.
La vie du Rov est allez
réglée.
(
Il Ce leve à quatre
heures tous les jours, & la
premiere chose qu'il fait
c'est de donner l'aumosne à
des Talapoins, quine manquent
pas de se montrer devant
luy si tostqu'il paroist.
Ces Talapoins sont comme
nos Religieux Mendians.
Apres celail donne Audience,
dans l'intérieur de [on:
Palais,à. ses Concubines, aux.
Esclaves & aux Eunuques,
& ensuite à un Magistrat
qui luy vient montrer tous
les Procez que l'on a jugez.
Il les approuve ou infirme
comme il luy plaist. Lors
que ce Magistratest forty,
1 Audience est ouverte à
tout le monde jusqu'à l'heure
du Disner. Il disne avec
la Princesse sa Fille, que l'en.L
appelle la Princesse Reyne.,
& dontje vous parleray dans
unautre endroit. La Reyne -
qui est morte depuis peu
d'annees ne'luy a la~ aue
cette Fille. Le Medecin qui
està la porte, visite toutes
les Viandes, & renvoye celles
qu'illuy croit nuisibles.
Pendant ce Repas,qui estle
seul qu'il sait chaque jour,
on luy lit les Procez criminels,&
il ordonne du fort -
de chacun. Apres le Disné,
il entre dans une Salle, oùil
se met sur quelque Lit de
Repos. Il est suivy d'un
Lecteur qui luy lit ordinairement
la Vie de quelqu'un
des Rois qui ont
regné avant luy
,
& lors
qu'il s'endort
,
le Lecteur
paisse la voix, & peu a prés se
etire. Ce mesme Lecteur
entre dans la Salle sur les
quatre heures, & il recomnence
à lire d'un ton si aigu,
qu'il faut neceffiirciiie-ilt
que le Roy s'éveille. Alors il
donne Audience à chacun,
de ses six grands Officiers,
& sur les dix heures le Conseil
s'a ssemble. Il dure ordi-;
nairement jusques à minuit.
MrConfianceaussison Au-j
dience particuliere
,
& si l
toutcela va tropavant dans
la nuit,le Medecin luy vient
dire qu'il faut qu'il se couche.
Ce Medecin est receu
dans le Conseil, mais il ne
fait qu'écouter, & l'on n'y
prend jamais son avis.
Je m'apperçois de la longueur
de ma Lettre ; mais
comment songer à la finir,
ayant encore tant de choses
curieuses à vous a pprendre
touchant le Royaume de
Siam? Je n'ay pas encore
conduit M le Chevalier de
Chaumont à Louvo
,
qui est
une Maison de Plaisance du
Roy, où il alla prendre son
Audience de Congé, & ce
qui s'y est passé pendant le
séjourqu'ily a fait, fournit
la matiere d'un tres-long
Article. Ainsi, Madame,en
vous envoyant cette prernle.
re - Partie de ma Lettre ,je
vous en promets une seconde
quevous aurez dans fort peu
dejours. Je joindray à ce qui |
me reste à vous dire du }
Royaume deSiam les autres V
Nouvelles que vous atten- ;.
dez de moy. Ce sont celles;
quiregardent les Venitiens |
& la Hongrie. Cette seconde j
Partie finira par deuxEnigmes
nouvelles, & par les
noms de ceux qui ont expliqué
les deux dernieres. i
Onvient de m'apprendre ;
que ce que je vous ay dit au
commencement de cette
Rèlation, touchant des Ambassadeurs
que le Roy J de
Slam avoit envoyez à Sa
Majesté par le Portugal,
n'est point véritable. Cesont
des Envoyez de Siam qui
rie vont qu'en Portugal
,
8c
que l'on a chargez des Presens
, dont vous avez trouvé
une Lifte dans ma Lettre
de May. Ainsi cette Liste
est vraye ,
& ils ont ordre
d'envoyer en France les Presens
qu'elle contient.
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Résumé : Journal du Voyage de M. le Chevalier de Chaumont. [titre d'après la table]
Le texte relate le voyage du Chevalier de Chaumont, ambassadeur du roi de France, vers le roi de Siam, accompagné de l'Abbé de Choisy. Ils embarquent à Brest le 3 mars sur le vaisseau 'L'Oiseau' et la frégate 'La Maligne'. La traversée jusqu'à la ligne équatoriale se déroule sans incident, marquée par des exercices de piété quotidiens. Chaumont refuse de jurer sur les Évangiles lors de la cérémonie du baptême équatorial et paie pour éviter cette obligation. Le voyage continue jusqu'au Cap de Bonne Espérance, où ils font escale pour se ravitailler et soigner les malades. Le Cap est décrit comme un lieu bien fortifié avec un jardin luxuriant et des habitants locaux appelés Cafres, vivant de manière primitive. Les Hollandais y ont établi une forteresse et des habitations. Après sept jours, ils repartent vers Batavia, mais la traversée est plus difficile. Ils arrivent à Java, une île dont les habitants prétendent descendre des Chinois. Ils font escale à Bantam, où les Hollandais contrôlent le royaume après une guerre civile. Enfin, ils atteignent Batavia, où ils restent sept jours pour soigner les malades. Batavia est décrite comme une ville bien située et protégée. Le texte mentionne également les conflits entre les Hollandais, les Anglais, et les Indiens dans les Indes orientales au début du XVIIe siècle. En 1619, les Indiens profitent de la mauvaise entente entre les Hollandais et les Anglais pour se libérer de la domination hollandaise. Une bataille navale entre les flottes anglaise et hollandaise a lieu le 2 janvier 1619, et les Hollandais reprennent le fort de Batavia après six mois de siège. Ils consolident leur position en construisant des fortifications et en établissant des relations commerciales avec les Chinois, les Japonais, et les Siamois. À Siam, l'ambassadeur est accueilli avec magnificence et loge dans des maisons neuves et richement meublées. Il reçoit des saluts canoniques et est traité avec honneur. Il rencontre des dignitaires siamois et présente la lettre du roi de France de manière solennelle. La salle de l'audience est richement décorée, et le roi du Siam exprime sa joie de recevoir les marques d'estime et d'amitié du roi de France. L'ambassadeur visite également plusieurs pagodes, dont une contenant une grande idole d'or endommagée lors d'une guerre contre Pegu. Il observe les éléphants du roi et une pièce de canon de fonte. Des réjouissances sont organisées pour célébrer le couronnement du roi de Portugal. Le roi de Siam mène une vie réglée, se levant tôt pour donner l'aumône et recevoir des audiences. Le texte se termine par la mention de la visite de l'ambassadeur à Louvo, une maison de plaisance du roi, et promet une seconde partie avec d'autres nouvelles sur le royaume de Siam.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 1-54
RELATION DE L'AMBASSADE de Mr le Chevalier DE CHAUMONT A LA COUR DU ROY DE SIAM, Avec ce qui s'est passé de plus remarquable durant son voyage.
Début :
Je partis de Brest le troisiéme Mars 1685. sur le [...]
Mots clefs :
Fort, Siam, Roi, Mandarins, Hollandais, Maisons, Lettre du roi, Quantité, Manière, Fruits, Rivière, Mer, Vent, Détroit, Île de Java, Ballons, Vaisseaux, Roi de Siam, Abbé de Choisy, Frégate La Maligne, Île, Alexandre de Chaumont
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texteReconnaissance textuelle : RELATION DE L'AMBASSADE de Mr le Chevalier DE CHAUMONT A LA COUR DU ROY DE SIAM, Avec ce qui s'est passé de plus remarquable durant son voyage.
RELATΙΟΝ
DE
L'AMBASSADE
de M le Chevalier ™
DE CHAUMONT
A LA COUR DU ROY
DE SIAM ,
Avec ce qui s'est paßé de plus
remarquable durant fon
voyage.
E partis de Breſt le troifiéme
Mars 1685. fur le
Vaiſſeau du Roy , nommé
l'Oiseau , accompagné d'une Fre-
A
2 RELATION
,
gate de ſa Majesté , appellée la
Maline ; & ce fut avec un vent fi
favorable , qu'en ſept jours je me
trouvay par le travers des Iſles de
Madere : j'eus ce même bonheur
juſques à quatre ou cinq degrez
Nord de la Ligne Equinoxiale , où
nous eûmes quelque calme , & fentîmes
d'aſſez grandes chaleurs
mais pourtant pas incommodes ; le
vent revint bon , & nous paſsâmes
la Ligne par les trois cens cinquante
degrez cinq minuttes de longi.
tude trente- trois jours aprês nôtre
depart , & l'eau du fond de cale
étoit auſſi bonne & auſſi fraiche
que ſi elle venoit de la fontaine ;
ce qui fit que nous quittâmes celle
de nos jarres pour en boire. A
cinq degrez Sud de la Ligne nous
trouvâmes des vents fort variables
, mais les chaleurs point incommodes
, & je ne quittay point
mon habit d'hyver dans toute cette
DU VOYAGE DE SIAM. 3
route. Les vents quoique variables
ne laiſſerent pas de nous porter à
nôtre route , ſi bien que nous arri .
vâmes au Cap de Bonne Eſperance
le 31. May , poury faire de l'eau ,
& y prendre des rafraichiſſemens ,
quoique j'euſſe encore de l'eau pour
plus de quarantejours.J'y moüillay
le foir fort tard , &je trouvay dans
cette rade quatre Vaiſſeaux Hol.
landois , dont l'un portoit le Pavillon
au grand maſt ; ils venoient
d'Hollande , & conduiſoient un
Commiſſaire de la Compagnie qui
rend cet Etat- là ſi puiſſant dans
les Indes , & où il alloit pour ordonner
dans les Places qui y appartiennent
à cette Republique.
Monfieur de ſaint Martin Major
General , François de nation , qui
eſt au ſervice des Hollandois depuis
trente ans , & dont ils font
tres- contens , alloit à Batavia y
exercer ſa Charge. Le Commif
Aij
4 RELATION
faire General m'envoya faire compliment
le jour de mon arrivée , &
le lendemain matin il m'envoya fon
neveu & fon Secretaire me faire
offre de tout ce que j'avois affaire.
Des Habitans du lieu vinrent avec
des preſens de fruits , herbages ,
& moutons , & il me fit ſaluer par
ſes quatre Vaiſſeaux : on ne peut
recevoir plus d'honnêtetez que j'en
ay reçû de ces Meſſieurs .
Les Hollandois ont dans cette
plage un petit Fort à cinq baſtions ,
&environ cent maiſons d'Habitans
éloignées d'une portée de
mouſquet du Fort , qui font auſſi
propres dedans & dehors que celles
de Hollande ,& la plupart des
Habitans y font Catholiques, quoiqu'ils
n'ayent pas la liberté d'y
exercer leur Religion. La ſituation
en eſt belle , bien qu'il y ait une
groffe montagne qui la borne du
côté de la terre , où il y a une ex
DU VOYAGE DE SIAM.
trême quantité de gros Singes qui
viennent juſques dans leurs jardins
manger les fruits. Ils ont pluſieurs
maiſons de plaiſance à deux , trois
& quatre lieuës ; & au -delà de cette
groffe montagne il y a une plaine
de prés de dix lieuës , où ils ont
fait bâtir une habitation , & où il
y a pluſieurs maiſons , & quantité
d'Habitans qui s'augmentent journellement.
Le climat y eſt aſſez
doux ; leur Printemps commence
en Octobre , & finit en Decembre;
leur Eſté dure Janvier , Fevrier &
Mars ; l'Automne eſt en Avril ,
May & Juin , & leur Hyver en
Juillet , Aouft & Septembre ; les
chaleurs y font extrêmes , mais il y
a toujours du vent. La Compagnie
Hollandoiſe des Indes Orientales
y a un tres beau jardin , & de belles
paliſſades d'un bois qui eſt toujours
verd ; la grande allée a de
long quatorze cens cinquante pas ,
A iij
6 RELATION
elle eſt preſque toute plantée de
citronniers ; ce jardin eſt par compartimens
: on y voit dans l'un des
arbres fruitiers & des plantes les
plus rares d'Afie ; dans l'autre des
plantes & des fruits les plus exquis
d'Affrique; dans le troiſième des
arbres à fruits , & des plantes les
plus eſtimées en Europe ; & enfin
dans le quatriéme on y trouve auffi
des fruits & des plantes qui viennent
de l'Amerique. Ce jardin eſt
tres- bien entretenu , & eſt fort
utile aux Hollandois par la grande
quantité d'herbages & de legumes
qu'il fournit pour le rafraichiſſement
de leurs Flottes , lorſqu'elles
paſſent en ce lieu , allant aux Indes
, ou retournant dans leur païs.
J'y trouvay un Jardinier François,
qui avoit autrefois appris fon métier
dans les Jardins de Monfieur
à ſaint Cloud. La terre y eſt tresbonne
, & rapporte beaucoup de
:
7 DU VOYAGE DE SIAM.
bled , & tous les grains y viennent
en abondance. Un homme digne
de foy m'a dit qu'il avoit vû cent
ſoixante épis de bled ſur une même
tige. Les naturels du païs ont
la phyſionomie fine , mais en cela
fort trompeuſe , car ils font tresbêtes
; ils vont tout nuds à la re.
ſerve d'une méchante peau dont
ils couvrent une partie de leur
corps ; ils ne cultivent pas la terre ;
ils ont beaucoup de beſtiaux , comme
moutons , boeufs , vaches &
cochons. Ils ne mangent preſque
pointde ces animaux, &ne ſe nour
riſſent quaſi que de laict & de
beure qu'ils font dans des peaux
de mouton. Ils ont une racine qui
a le goût de noiſette , qu'ils mangent
au lieu de pain. Ils ont la
connoiffance de beaucoup de fimples
, dont ils ſe ſervent pour guerir
leurs maladies &leurs bleffures .
Les plus grands Seigneurs font ceux
A nij
RELATION
qui ont le plus de beſtiaux ; ils les
vont garder eux mêmes ; ils ont le
plus ſouvent des guerres les uns
contre les autres ſur le ſujet de
leurs paturages . Ils font fort tourmentez
des bêtes ſauvages , y ayant
une grande quantité de lions , leopards
, tigres , loups , chiens ſauvages
, elans , elephans : tous ces animaux
là leur font la guerre , & à
leurs beftiaux. Ils ont pour toutes
armes une maniere de lance qu'ils
empoiſonnent pour faire mourir
ces animaux quand ils les ont blefſez;
ils ont des eſpeces de filets
avec lesquels ils enferment leurs
beſtiaux la nuit . Ils n'ont point de
Religion ; à la verité dans la plaine
Lune ils font quelques ceremonies ,
mais qui ne fignifient rien.Leur Langue
eſt fort difficile à apprendre. Il
y a une grande quantité de gibier,
comme faifans , de trois ou quatre
fortes de perdrix , paons , lievres ,
1
RELATION
qui ont le plus de beftiaux ; ils les
vont garder eux mêmes ; ils ont le
plus ſouvent des guerres les uns
contre les autres ſur le ſujet de
leurs paturages. Ils font fort tourmentez
des bêtes ſauvages , y ayant
une grande quantité de lions , leopards,
tigres , loups , chiens ſauvages
, elans , elephans : tous ces animaux-
là leur font la guerre , & à
leurs beftiaux . Ils ont pour toutes
armes une maniere de lance qu'ils
empoiſonnent pour faire mourir
ces animaux quand ils les ont bleffez;
ils ont des eſpeces de filets
avec lesquels ils enferment leurs
beftiaux la nuit. Ils n'ont point de
Religion ; à la verité dans la plaine
Lune ils font quelques ceremonies ,
mais qui ne ſignifient rien.Leur Langue
eft fort difficile à apprendre. Il
y a une grande quantité de gibier,
comme faifans , de trois ou quatre
fortes de perdrix , paons , lievres ,
:
ول
AD
LA
;
J
K
$
DU VOYAGE DE SIAM. 9
lapins , chevreüils , cerfs & fangliers;
les cerfs y font en ſi grande
abondance , que l'on en voit des
vingt mille enſemble dans des plaines
, ce qui m'a été aſſeuré par des
gens dignes de foy. Nous avons
mangé d'une partie de ce gibier ,
qui est tres bon & d'un goût admirable.
Les moutonsy font en ce
lieu d'une groſſeur prodigieuſe ,
peſans ordinairement quatre-vingts
Jivres. Il y a auſſi grand nombre
de boeufs & de vaches. La mer en
cette Baye eſt fort poiſſonneuſe ,
& le poiffon y eſt tres-bon ; il y en
a un qui a le goût du ſaumon , &
qui eſt fort gros ; il y a quantité
de loups marins , & en nous promenant
ils venoient faire cent tours
devant la poupe de nôtre canot ;
on tira deſſus ſans en pouvoir tuer
aucun. Il y a quantité de chevaux
fauvages, qui font les plus beaux du
monde , ils font rayez de rayes
10 RELATION
blanches & noires ( j'en ay apporté
la peau d'un ; ) on ne les ſçauroit
qu'à grande peine dompter . Comme
ce païs eſt tres bon , les Hollandois
y feront de grande Colonies
; ils envoyent tous les ans faire
de nouvelles découvertes dans les
terres . On dit qu'ils y ont trouvé
des mines d'or & d'argent , mais
qu'ils ſe gardent bien de le vouloir
dire. Les eaux y font admirables ,
& on y trouve des ſources en abondance;
les rivieres qui y font en
grand nombre y ont abondance de
poiffons.
Nous partîmes de cette rade
le ſeptième jour de Juin avec un
vent ſi favorable de Nord , & de
Nord Nord Oueſt , qu'il nous mit
au large , & le foir nous nous mîmes
en route pour Bantam: nous
eûmes beaucoup de pluyes , & la
mer fut fort groſſe juſques par le
travers des Ifles de Madagascar
DU VOYAGE DE SIAM. II
Nord & Sud , où je me trouvay le
dix- neuviéme Juin. Il y a en ces
mers là quantité d'oiſeaux , mais
point de poiffon. Depuis ce temps
juſqu'au vingtiéme Juillet nous
trouvâmes des mers fort rudes &
des vents fort variables , qui nous
obligerent de courirjuſqu'aux quarante
degrez Sud , où nous rencontrâmes
des vents de Oueſt , qui nous
firent faire un tres-grand chemin .
Le 24. ſuivant la Fregate la Maline
ſe ſepara de nous par un temps
fort rude , & la mer fort groſſe
courant au Nord. Le troiſieme
Aouſt nous trouvâmes la mer moins
agitée & le temps plus doux; à la
pointe du jour nous découvrîmes
une Iſle à ſept ou huit lieuës au
devant de nous , ce qui nous furprit
, cette Ifle n'étant point marquée
ſur nos Cartes : elle eſt ſituée
par les dix degrez dix - neuf minuttes
latitude Sud, & par eſtime par
12 RELATION
les cent vingt degrez quarante une
minuttes longitude. Cette Ifle eſt
une belle connoiſſance pour aller
trouver l'Ifle de Java , qui n'en eſt
éloignée que de cent cinquante
lieuës , & depuis nous avons reconnu
qu'elle est appellée l'Iſle de Mo.
ny , étant mal marquée ſur nos
Cartes qui la mettent proche celle
de Java ; cette Ifle eſt tres -haute.
Nous courûmes encore deux jours
d'un vent aſſez frais , & le cinquié .
me ſur les huit heures du matin
nous découvrîmes l'Iſle de Java ,
qui nous donna beaucoup de joye,
ainſi que de nous trouver au vent
du Détroit de Sonda ; nous fîmes
vent arriere terre à terre de l'Ifle ,
& le ſeptiéme enſuivant nous nous
trouvâmes entre l'ifle du Prince &
celle de l'Empereur qui fait l'entrée
du Détroit. L'Iſle de l'Empereur
eſt du côté de l'Iſle de Sumatra
, & l'Ifle du Prince du côté de
DƯ VOYAGE DE SIAM . 13
Java. Nous fûmes quatrejours entre
ces deux Ifles , les vents & les
courans nous étant contraires & fi
grands , que ce que nous gagnions
en douze heures , nous le perdions
en quatre , à cauſe des calmes qui
venoient quelquefois. Avantd'en .
trer dans ce Détroit la Fregate qui
m'avoit perdu le vingt-quatriéme
Juin s'y trouva ce même jour , &
nous nous vîmes d'abord ſans nous
reconnoître . Le treiziéme nous doublâmes
toutes ces Ifles , & nous
moüillâmes à une lieuë de l'Iſle de
Java : il en vint diverſes perſonnes
à mon bord dans de petits batteaux;
elles nous apporterent des
fruits du païs , comme cocos, dont
l'eau qui y eſt renfermée eſt extrê
mement bonne à boire , bananes ,
melons , citrons , & pluſieurs au.
tres de ces fortes de rafraichiſſe.
mens; ils firentdu bien à l'équipage
fort fatigué de la mer , & beau
14
RELATION
coup incommodé du ſcorbut.
Le ſeiziéme au matin nous moüillâmes
devant Bantam , où je trouvay
la Fregate la Maline , qui m'y
attendoit depuis deux jours : le
Capitaine qui la commandoit me
vint dire que le Gouverneur Hollandois
de Bantam ne luy avoit
point voulu donner d'entrée , &
qu'il luy avoit envoyé ſeulement
quelques vollailles & quelques
fruits : auſſi- tôt je fis partir Monfieur
de Forbin Lieutenant de mon
Navire , pour faire compliment de
ma part à ce Gouverneur , & le
prier de me donner la liberté d'envoyer
des malades à terre , de faire
de l'eau , & de prendre des rafraichiſſemens
. Il fit réponſe qu'il n'étoit
pas le maître à Bantam , qu'il
n'y étoit que comme conduiſant
des Troupes auxiliaires , & que c'étoit
le Roy de Bantam qui com.
mandoit , & qui ne vouloit donner
DU VOYAGE DE SIAM. 15
entrée à qui que ce ſoit. Les Hollandois
ſe ſervent du nom de ce
Roy, parce qu'ils ne veulent pas recevoir
des Vaiſſeaux étrangers ,
principalement ceux qui viennent
d'Europe. Depuis qu'ils font maîtres
de cette Place ils en ont chaſſé
toutes les autres Nations. C'eſt
une grande Ville & fort peuplée
de naturels du païs. Avant que les
Hollandois en fuſſent maîtres , c'étoit
la Place des Indes du plus
grand commerce; on y venoit d'Europe
, de Perſe , de la Chine , du
Japon , de l'Empire du Mogol , &
des autres Regions des Indes ; à
preſent les Hollandois en font tout
le commerce , qui leur est d'un
tres -grand profit , & l'on pouvoit
autrefois comparer cette Place à
Cadix en Eſpagne. Aufſi- tôt que
j'eus reçû la réponſe du Gouverneur
, qui me fit neanmoins dire
que ſi je voulois aller à Batavia j'y
16 RELATION
ferois tres-bien reçû , je levay l'ancre
& jeme mis à la voile pour m'y
rendre ; il n'y a que quinze lieuës
de l'un à l'autre . Je fus trois jours
avant que d'y arriver , à cauſe que
n'ayant point de Pilote qui y eût
été , je rencontray diverſes Ifles &
des bas fonds qui m'obligeoient à
moüiller toutes les nuits , &d'aller
le jour à petites voiles & à la fonde:
j'y arrivay le dix- huitiéme au
foir. Auffi -tôt que j'y eus moüillé
j'envoyay Monfieur de Forbin au
General luy faire compliment , &
luy demander la liberté de faire
deſcendre tous mes malades à terre ,
faire de l'eau , & prendre des rafraichiſſemens.
Il reçut fort bien
mon compliment , & il fit réponſe
qu'il donneroit ordre pour tout ce
qui me feroit neceſſaire , & à ceux
des deux Vaiſſeaux. J'envoyay le
lendemain foixante- cing malades
à terre , qui furent preſque tous
gueris
DU VOYAGE DE SIAM . 17
,
gueris en ſept jours que je demeuray
à Batavia , par le bon traitement
& les rafraichiſſemens que je
leur fis faire . Le dix- neuviéme au
matin le General m'envoya faire
compliment par trois Officiers
m'offrit tout ce dont j'aurois affaire
, & me pria de ſa part de deſcen.
dre à terre pour me délaſſer des
fatigues de la mer , avec offre de
ſon logis , dont je ſerois le maître
abſolu. Après les remerciemens que
je devois , je leur dis que j'aurois
ſouhaité n'avoir pas d'ordre qui
m'empêchât de deſcendre à terre ,
& que fans cela j'euſſe accepté avec
joye une pareille honnêteté : je ré.
pondis de la forte , outre pluſieurs
autres raiſons , pour éviter les ceremonies
qu'il auroit fallu faire
dans une ſemblable occafion. Le
General m'envoya une grande Chalouppe
pleine de toutes fortes de
fruits des Indes , d'herbes , de pain
B
18 RELATION
frais , deux boeufs , deux moutons,
& continua ainſi de nous donner
tous les deux jours de pareils rafraichiſſemens
. Le vingt- deuxième
j'allay à terre incognito , je me promenay
dans toute la Ville dans un
petit bateau. Cette Ville eſt à peu
prês comme Veniſe , elle a des canaux
qui traverſent toutes les ruës ,
& qui font bordez de grands arbres
qui font un ombrage fort
agreable , tant ſur les canaux que
fur les ruës ; les maiſons y font bâties
comme en Hollande , & de la
même propreté ; il y a une Citadelle
à quatre baſtions ; cette Ville
eſt entourée d'une muraille & d'un
grand foſſé fort large , mais peu
profond ; les entours en ſont tresbeaux
, ce ſont toutes maiſons de
plaiſance avec fort jolis jardins, &
des refervoirs où il y a des poiſſons
extraordinaires &de pluſieurs couleurs
, beaucoup de dorez & d'ar
DU VOYAGE DE SIAM . 19
gentez: il y a dans la Ville des Marchands
extrêmement riches , & qui
n'épargnent rien pour leurs plaiſirs :
la liberté y eſt comme en Hollande
, principalement à l'égard des
femmes ; je parlay avec quatre ou
cinq en me promenant dans des
Jardins ; elles font habillées à la
Françoiſe . Il y a dans Batavia environ
cinquante Carroſſes , j'en ay
vû quelques-uns fort propres & a
la mode de France ; leurs chevaux
ne font pas grands , mais en recom.
penſe ils font fort vifs . Cette Ville
eſt d'un tres-grand commerce,& fes
richeſſes font qu'on y ménage peu
l'or & l'argent ; elle eſt extraordinairement
peuplée ; les Hollandois
y entretiennent une groffe garnifon
; ils y ont pour eſclaves plus
de trois mille Maures des côtes de
Malabar & pluſieurs des naturels
du païs , qu'ils font vivre avec difcipline
aux environs de la Ville.
Bij
20 RELATION
L'Iſle de Java dans laquelle cette
Ville eſt ſituée eſt fort peuplée ,
elle a deux cens lieuës de long , &
quarante de large ; il y a cinq Rois
dont les Hollandois font les maîtres
; tous ces peuples font Maho .
metans. Je fis demander au General
un Pilote pour Siam , les miens
n'y ayant jamais été , il m'en fit
donner un qui avoit fait cette navigation
quatre fois : aprês toutes
ces honnêtetez j'envoyay Monfieur
de Forbin le remercier.
Le Dimanche vingt- fixieme
Aouſt à fix heures du matin nous
mîmes à la voile , & nous prîmes
la route pour paſſer le Détroit de
Banca ; nous fîmes ce jour- là d'un
petit vent dix lieuës ,& le foir fur
les neuf heures on me vint dire qu'il
y avoit au vent de nous un Vaifſeau
qui arrivoit ſur l'Oiseau oùj'étois
; je dis à l'Officier qu'on ſe
tint ſur ſes gardes ; un moment
DU VOYAGE DE SIAM. 21
-
aprês je vis par ma fenêtre ce Navire
qui nous abordoit : on cria
d'où étoit le Navire , mais on ne
répondit rien , & montant fur le
Pont je trouvay tout mon monde
fous les armes , & le Beaupré de ce
Navire fur la Poupe du mien ; je
luy fis tirer une vingtaine de coups
de fufils qui le firent déborder , &
il fit vent arriere s'en allant à toutes
voiles ;nous ne ſçûmes de quelle
nation il étoit , car perſonne de ce
Navire ne dît jamais une parole ,
&nous ne remarquâmes que trespeu
de monde dans ce Vaiſſeau :
je crois que c'étoit quelque Navire
Marchand qui faiſoit fa route ,
&qui fit une méchante manoeuvre;
il rompit quelque choſe du couronnement
de mon Vaiſſeau , qui
fut racommodé le lendemain .
Le Mardy vingt - huitiéme au
foir nous vîmes l'entrée du Détroit
de Banca , & le vingt-neuf au ma
Bij
2.2 RELATION
tin nous y entrâmes. Quoique nous
euſſions unbon Pilote Hollandois ,
nous ne laiſſames pas d'échoüer
fur un banc de ſable vazeux ; mais
comme il y a beaucoup de bancs
de cette même forte dans ce Détroit
, & qu'il arrive à pluſieurs
Vaiſſeaux d'y échoüer ſans grand
peril , cela ne me donna pas d'inquietude
; je fis porter un petit
ancre à la mer du côté de Sumatra
, & en moins de deux heures
jeme tiray de deſſus ce banc. Nous
fumes quatre jours à paſſer ce Détroit.
L'Ifle de Sumatra eſt à la
gauche, qui a plus de deux cens cinquante
lieuës de long ,& cinquante
où elle eſt plus large : les Hollandois
y ont quatre ou cinq fortereſſes;
les peuples y font tous
Mahometans , & elle est habitée
des naturels du Païs , qui obeïſſent
à quatre ou cinq Rois. La Reine
d'Achem en a un des plus grands
4
DU VOYAGE DE SIAM. 23
Royaumes , & y regne avec une
grande autorité , elle gouverne
tres-bien fes peuples : les Hollandois
font preſque maîtres de tous
ces Rois , ils traitent avec eux des
choſes qui croiffent dans l'Ifle , où
il y a des mines d'or , beaucoup de
poivre , quantité de ris , toutes fortes
de beſtiaux : en quelques cantons
les peuples ſont fort barbares ,
& les Rois ſe font ſouvent la guerre.
Ceux qui prennent la protection
des Hollandois ſont toujours
les plus forts , à cauſe des Troupes
& des Vaiſſeaux qu'ils leur envoyent
: ils font la même choſe
dans l'Ifle de Java , & trois cens
Européens battent toûjours cinq
à fix mille hommes de ces Nations,
qui ne ſçavent pas faire la guerre.
Elle est à quatre degré Sud de la
Ligne Equinoxiale. Les Hollandois
ont un Fort du côté du Détroit de
Banca , où il y a vingt - quatre
a
24 RELATION
pieces de canon ; le Fort eſt au
bord d'une grande riviere que l'on
appelle Palembane , elle ſe jette
avec tant de violence dans la mer,
que trois ou quatre mois de l'année
au temps des pluyes , l'eau quoyqu'entrant
dans la mer eſt encore
douce.
L'Iſle de Banca nous reſta à la
droite , elle a environ quarante
lieuës de long ; les Hollandois y
ont un Fort , & ontcommerce avec
les naturels de l'Iſle ; on dit qu'elle
eſt tres fertile & tres-bonne : dans
le temps que j'ay paffé devant la
riviere de Palembane , les Hollandois
y avoient deux Vaiſſeaux qui
y chargeoient des poivres . Le troifiéme
Septembre nous repaſſames
la Ligne par un temps le plus beau
& le plus favorable qui ſe puiſſe
voir , c'est - à-dire fans chaleur , un
air temperé , & pas plus chaud que
dans ce même mois en France ; de
forte
DU VOYAGE DE SIAM. 25
7
forte que je ne quittay point encore
non plus mon habit de drap ,
que lorſque je l'avois paſſée vers
les côtes d'Affrique. Nous allâmes
paſſer devant le Détroit de Malaca,
qui a trois ou quatre paſſes ou entrées
; les courans, y font fort
grands , & ſe trouverent tantôt
pour nous , & tantôt contre , се
qui nous fit moüiller fort ſouvent ;
car quand le calme nous prenoit ,
les courans nous emportoient fort
au large, & nous ne quittâmes pas
cette côte à cauſe des vents qui regnent
toujours du côté de la terre,
& qui nous pouſſoient à nôtre route.
Je croy que l'air de ce païs- là
eſt fort bon , car nous avions beaucoup
de malades ,& ils furent tous
gueris.
Le cinquiéme nous nous trouvâmes
par le travers de l'Iſle de
Polimon , qui eft habitée de Malais
, peuples Mahometans. Elle eſt
C
26 RELATION
tres bonne & tres -fertile,elle obeït
à un Prince qui la gouverne. La
Reine d'Achin y a des pretentions ,
& pour cet effet elle y envoye tous
les ans quelques Vaiſſeaux ; mais
comme ce Prince ne veut point
avoir de guerre avec elle , ſes peuples
luy payent quelque tribut. Il
en vint à nôtre bord un petit canot
, qui nous apporta quelques
poiſſons & quelques fruits . Cette
Ifle eſt éloignée de la terre ferme
d'environ fix lieuës ; une partie de
ſa côte a été autrefois ſoumiſe au
Roy de Siam , mais elle eſt poſſedée
depuis quelques années par
deux ou trois Rois , dont l'un eft
le Roy des Malais. Cette nation
eſt fort inſociable , & on n'a point
de commerce avec elle .
Du cinquiéme au quinze nous
n'eûmes que de petits vents forr
variables , & des calmes qui nous
faifoient moüiller ſouvent , à caus
DU VOYAGE DE SIAM. 27
ſe des courans qu'il y a le long
de cette côte. Depuis le Détroit
de Banca juſqu'à Siam , on ne
quitte point la terre , & on ne
s'en éloigne que depuis quinze juſfqu'à
vingt- cinq braſſes , le fonds
vaſe.
Le même jour nous nous trouvâmes
devant Ligor , qui eſt la
premiere Place du Roy de Siam.
Les Hollandois y ont une habitation
, & y font commerce. Il eſt
dificile d'exprimer la joye que les
Siamois que nous ramenions eurent
de ſe voir proche des terres de leur
Roy, & elle eſt ſeulement comparable
à celle que nous avons refſentie
à nôtre retour , quand Dieu
nous a fait la grace de retoucher
Breſt. Il mourut là du flux de ſang
aprês cinq mois de maladie un jeune
Gentil-homme nommé d'Herbouville
, l'un des Gardes de Marine
, que le Roy m'avoit donné
Cij
28 RELATION
pour m'accompagner ; il étoit fort
honnête homme , & je le regretay
extrêmement.
Enfin ( graces à Dieu ) le vingtquatrième
nous moüillâmes devant
la riviere de Siam, Toutmon
monde & mon équipage étoit en
bonne ſanté. J'envoyay versMonſieur
l'Evêque de Metellopolis
Monfieur le Vacher Miſſionaire ,
qui étoit venu avec les Mandarins
en France , & que je ramenois
avec eux , avec charge de le
prier de me venir trouver pour
m'inſtruire de ce qui s'étoit paſſé
depuis dix- huit mois que le Roy
de Siam avoit envoyé en France.
Le vingt - neuviéme Monfieur
l'Evêque vint à bord avec Mon.
fieur l'Abbé de Lionne : ils m'informerent
de tout ce qui s'étoit
paffé ; ils me dirent que le Royde
Siam ayant appris ſur la minuit mon
arrivée par Monfieur Conſtance
DU VOYAGE DE SIAM. 29
un de ſes Miniſtres , il en témoigna
une tres-grande joye , & luy donna
ordre d'en aller avertir Monſieur
l'Evêque , & de dépêcher
deux Mandarins du premier Ordre,
qui ſont comme les premiers Gentilshommes
de la Chambre du
Roy en France , pour me venir
témoigner la joye qu'il avoit de
mon arrivée. Ils vinrent deuxjours
aprês à mon bord ; je les reçûs
dans ma chambre aſſis dans un
fauteüil , Monfieur l'Evêque ſur un
petit fiege proche de moy , & eux
de même qu'une partie des perſonnes
du Vaiſſeau qui s'y trouverent
, s'affirent ſur les tapis dont
le plancher de ma chambre étoit
couvert , étant la mode dans ce
Royaume de s'aſſeoir de cettema.
niere , & qu'aucune perſonne , hor
mis celles qu'ils veulent traiter avec
une grande diſtinction , ne ſoit élevée
au deſſus d'eux.
Giij
30 RELATION
Ils me dirent que le Roy leur
Maître les avoit chargez deme ve
nir témoigner la joye qu'il avoit
demon arrivée , & d'avoir appris
que le Roy de France ayant vaincu
tous ſes ennemis , étoit maître
abſolu dans ſon Royaume , joüif
fant de la paix qu'il avoit accordée
à toute l'Europe. Après leur avoir
marqué combien je me fentois obligé
aux bontez du Roy leur maître
, & leur avoir répondu ſur le
ſujet de ſa Majesté ,je leur dis que
j'étois extrêmement fatisfait du
Gouverneur de Bancok , de la maniere
dont il avoit reçû ceux que
je luy avois envoyez , ainſi que des
preſens qu'il m'avoit fait. Ils me ré.
pondirent qu'il avoit fait ſon devoir
, puiſqu'en France on avoit fi
bien reçû les Envoyez du Roy leur
maître, & que d'ailleurs ce bon trai.
tement m'étoit dû par mes anciens
merites , pour avoir autrefois mé
DU VOYAGE DE SIAM. 31
nagé l'union entre le Royaume de
Siam&celuy de France. Ce ſont
leurs manieres de parler , qui tiennentbeaucoup
du figuré. Après les
avoir traitez avec les honneurs &
les civilitez qui ſont en uſage en pareils
rencontres dans ce Royaumelà,
je leur fis preſenter du Thé &
des confitures. Ces deux Mandarins
étoient bien faits , âgez d'environ
vingt- cinq ans , & habillez à
leur mode ; ils étoient nuds têtes ,
pieds nuds , ſans bas, & ayant une
maniere d'écharpe fort large , qui
leur prenoit depuis la ceinture jufqu'aux
genoux , ſans être pliſſée ,
qui leur paſſoit entre les jambes ,
ſe ratachant par derriere, & retombant
comme des haudechauſſes qui
n'auroient point de fonds. Cette
écharpe étoit de toile peinte des
plus belles du païs , ayant par en
bas une bordure bien travaillée, largede
quatre doigts,& qui leur tom-
Ciiij
32 RELATION
,
boit ſur les genoüils : de la ceinture
en haut ils n'avoient rien qu'une
maniere de chemiſe de mouſſeline
qu'ils laiſſent tomber par deſſus
cette écharpe , les manches ne leur
venant qu'un peu au deſſous du
coude paſſablement larges.Ils reſterent
prês d'une heure dans le Vaifſeau
,je les fis ſalüer de neuf coups
decanon quand ils s'en allerent.
Le premier Octobre Monfieur
Conſtance , ce Miniſtre du Roy de
Siam dont j'ay déja parlé , & qui
pour tout dire , bien qu'étranger ,
eſt parvenu par ſon merite juſqu'à
la premiere place dans la faveur du
Roy de Siam , m'envoya faire compliment
par ſon Secretaire qui étoit
parfaitement honnête homme , &
il m'offrit de ſa part un ſi grand
preſent de fruits , boeufs , cochons,
poulles , canards, & pluſieurs autres
choſes, que tout l'équipage du Vaiſ
ſeau en fut nourry durant quatre
DU VOYAGE DE SIAM. 33
jours. Ces rafraichiſſemens ſont
agreables , quand il y a ſept mois
que l'on eſt à la mer.
Le huitiéme Monfieur l'Evêque
de Metellopolis qui s'en étoit retourné
à la Ville capitale de Siam ,
revint à bord avec deux Mandarins
s'informer de la part du Roy de
l'état de ma ſanté, & me dire qu'il
étoit dans l'impatience de me voir,
me priant de deſcendre à terre. Je
leur témoignay combienj'étois touché
de lacontinuation des bontez
du Roy leur maître , & je leur dis
que je m'allois preparer pour aller
àterre.Je reçus ces Mandarins comme
les premiers , & je les fis ſalüer
en s'en retournant de neuf coups
de canon. Sur les deux heures du
même jour j'entray dans mon canot
, & ceux de ma ſuite dans des
batteaux que le Roy envoya ; & étant
arrivé ſur le ſoir dans la riviere,
j'y trouvay cinq balons tres- pro34
RELATION
пра-
pres , l'un pour moy , fort magnifique
, & quatre autres pour les
Gentilshommes qui m'accompagnoient
, avec un grand nombre
d'autres pour charger les hardes &
tous les gens de ma ſuite. Deux
Mandarins me vinrent complimenter
de la part du Roy. Je ne pûs
aller cette nuit au lieu qu'on avoit
deſtiné pour me recevoir , ce qui
m'obligea de paſſer du balon où
j'étois dans la Fregate la Maline ,
qui étoit entrée dans la riviere deux
jours auparavant,&oùje couchay.
Le même ſoir le Commis que j'avois
envoyé à Siam pour acheter les
proviſions neceſſaires pour les équipages
du Vaiſſeau &de la Fregate,
me vint dire que Monfieur Conftance
luy avoit mis entre les mains
de la part du Roy onze Barques
chargées de boeufs , cochons,veaux,
poulles , canards , & arrek ou eau
de vie faite de ris, pour nourrir les
DU VOYAGE DE SIAM. 35
:
équipages des deux Navires ,& qu'il
luy avoit dit de demander tout ce
qui ſeroit neceſſaire , le Roy voulant
défrayer les deux Vaiſſeaux de
ſa Majesté pendant tout le temps
qu'ils feroient en ſon Royaume.
Le neuviéme il vint deux Mandarins
àmon balon de la part du
Roy , qui me dirent qu'ils venoient
pour recevoir mes ordres , & je
partis de ce lieu ſur les ſept heures
du matin. Aprês avoir fait environ
cinq lieuës j'arrivay dans une maiſon
qui avoit été bâtie pour me
recevoir , où deux Mandarins & les
Gouverneurs de Bancok & de Pipely
avec pluſieurs autres me vinrent
complimenter ſur mon arrivée,
me ſouhaitant une longue vie . Cette
maiſon étoit faite de banbous , qui
'eſt un bois fort leger , & couverte
de nattes aſſez propres. Tous les
meubles en étoient neufs , il y avoit
pluſieurs chambres tapiffées de
36 RELATION
toile peinte fort belle : la mien
ne avoit de tres-beaux tapis ſur le
plancher , j'y trouvay un dais d'une
étoffe d'or fort riche , un fauteüil
tout doré , des carreaux de velours
tres -beaux , une table avec un tapis
brodé d'or , des lits magnifiques ;
j'y fus ſervy de viandes & de fruits
en quantité. Aprés-dîné je partis ,
& tous les Mandarins me ſuivirent.
J'allay à Bancok, qui eſt la premiere
Place du Roy de Siam dans cette
riviere , éloignée d'environ douze
lieuës de la mer. Je trouvay à la radeun
Navire Anglois , qui me ſalua
de vingt & un coups de canon iles
Fortereſſes du lieu qui gardent les
deux côtez de la riviere me ſaluërent
, l'une de vingt- neuf coups, &
l'autre de trente un .Ces Fortereſſes
font aſſez regulieres & fournies de
gros canons de fonte; je logeay dans
Ia Fortereſſe d'à main gauche, dans
une maiſon aſſez bien bâtie &bien
DU VOYAGE DE SIAM. 37
meublée , & où je fus traité à la
mode du païs .
Le lendemain dixiéme j'en partis
fur les huit heures du matin accompagné
de tous les Mandarins& de
tous les Gouverneurs qui m'étoient
venu faire compliment ; il y vint
deux autres Mandarins me complimenter.
A mon départ je fus falué
de la même maniere que la veille
, & j'arrivay ſur le midy dans une
maiſon bâtie exprês pour moy , &
ayant des meubles auffi beaux que
dans la premiere. Il y avoit prês
de là deux Fortereſſes qui me faluërent
de toute leur artillerie , &
deux Mandarins me vinrent rece.
voir. A dîner je fus tres -bien fervy
, & j'en partis ſur les trois heures
; les Fortereſſes me ſaluërent
comme auparavant , & ce fut lorfque
le Gouverneur de Bancok prit
congé de moy pour s'en retourner
en ſon Gouvernement. Pourſui.
38 RELATION
vant ma route je rencontray deux
Navires , l'un Anglois , & l'autre
Hollandois , à l'ancre , qui me ſaluërent
de toute leur artillerie, &j'arrivay
fur les ſept heures du ſoir dans
une maiſon faite & meublée de la
même maniere que les precedentes,
j'y fus reçu par de nouveaux Mandarins
, & fort bien traité.
Le 11. aumatin je partis &j'allay
dîner dans une autre maiſon ; le
foir j'arrivay dans une maiſon faite
à peu près comme les autres , &
fort bien meublée , où je trouvay
deux Mandarins qui m'y reçurent.
Le 12.j'en partis , &j'allay coucher
à deux lieües de Siam, où deux
Mandarins me recurent encore.
LesChefs des Compagnies Angloi .
fes & Hollandoiſes m'y vinrent faluër
; à l'égard des François , ils
m'étoient venu trouver à mon
bord , & m'accompagnerent toujours
depuis. Je reſtay en ce lieu- là
DU VOYAGE DE SIAM. 39
juſqu'à ce que je fis mon entrée.
La Riviere de Siam nomméeMe.
nan eſt fort belle & fort large ,
elle a partout au moins quatrebraf.
ſes d'eau , & fept & huit en la plûpartdes
endroits; elle eſt toutebordéede
tres beaux arbres : mais trois
ou quatre mois de l'année tous ſes
rivages font innondez , ce qui fait
que toutes les maiſons qu'on yrencontre
ſont bâties ſur des pilotis,&
faites toutes de banbous. Ce bois
fert aux Siamois àfaire tant les fondemens
& les planchers , que le
deſſus de leurs maiſons ; ils s'en fervent
auſſi pour faire ce dontils ont
beſoin dans leur ménage , n'ayant
preſque rien qu'ils ne faffent de ce
bois, juſqu'à en allumer du feu, s'en
ſervant comme de pierres à fufil ,
ils n'ont qu'à racler un peu de ce
bois,& le frotter enfuite l'un contre
l'autre , il s'allume d'abord .
Tous les peuples de ces endroits ont
40 RELATION
depetits canaux&des barques pour
aller de maiſons en maiſons faire
leur commerce. On n'y voit prefque
travailler que les femmes , les
hommes étant le plus ſouvent employez
au ſervice du Roy , de qui
ils font comme les eſclaves . On
m'y fit les mêmes honneurs que l'on
a accoutumé de faire au Roy quand
il paſſe ſur la riviere . Je n'y vis perſonne
dans les maiſons, tout le monde
étoit dans les balons , ou ſur les
bords, le ventre à terre , & les mains
jointes contre le front. Au devant
des maiſons & des villages il y avoit
une eſpece de parapet élevé de ſept
àhuits pieds hors de l'eau , fait avec
des nattes. Ils reſpectent tant leur
Roy, qu'ils n'ofent pas lever les yeux
pour le regarder. Je remarquay que
lesmaiſons où j'avois logé étoient
peintes de rouge, afin de me traiter
comme ſa perſonne , n'y ayant que
les maiſons Royales de cette couleur-
là. Tous
1
DU VOYAGE DE SIAM. 41
Tous les Mandarins qui ſont venusme
recevoir ſur la riviere, m'ont
toujours accompagné ; les premiers
étoient comme les Gentilshommes
de la Chambre, & les autres par de
gré. Les Princes y vinrent auſſi . Ils
ont tous des balons tres propres ,
dans le milieu deſquels il y a une efpece
de thrône où ils s'aſſiſent ; &
ils ne vont ordinairement qu'un
dans chaque balon , à leurs côtez
font leurs armes , comme ſabres ,
lances , épées , fleches, plaſtrons, &
même des fourches. Ils font tous
habillez de la même maniere que
j'ay déja dit. Un Portugais que le
Roy avoit faitGeneral des Troupes
de Bancok m'a toujours accompagné,
& donnoit les ordres pour toutes
choſes. Il y eut environ so. ου
60 balons à ma ſuite, dont pluſieurs
avoient 50. 60. 70. & 80. pieds de
long, ayant des rameurs depuis 20.
juſques à cent. Ils ne rament pas à
D
42 RELATION
notre maniere, ils font aſſis deux fur
chaque banc , l'un d'un côté & l'autre
de l'autre , le viſage tourné du
côté où l'on va , & tiennent une rame
qui s'appelle pagais , d'environ
quatre pieds de long , & font force
du corps pourpagaier.Ces rameurs
fatiguent beaucoup , & fe contentent
pour toute nourriture de ris
cuit avec de l'eau , & quand ils ont
un morceau de poiſſon , ils croyent
faire un tres-grand regal. Ils mangent
d'une feüille qu'ils appellent
betel , qui eft comme du lierre , &
d'une eſpece de gland de cheſne ,
qu'ils appellent arrek , mettant de
la chaux fur la feüille , & c'eſt ce qui
donne le goût. Ils mangent du tabac
du païs, qui eſt bien fort ; tout cela
leur rend les dents noires,qu'ils eſtiment
les plus belles . Un homme
peut vivre de cette maniere pour 15.
ou 20. ſols par mois , car ils ne boivent
ordinairement que de l'eau. Ils
DU VOYAGE DE SIAM. 43
ont une eſpece d'eau de vie tresforte,
qu'ils appellent racque, qu'ils
font avec du ris . Lorſque j'arrivay
dans les maiſons qu'on m'avoit preparées,
tous les Mandarins qui m'accompagnoient
, & ceux qui me recevoient
ſe mettoient en haye juf.
qu'à la porte de ma chambre.
Le 13. je fis dire au Roy par les
Mandarins qui étoient avec moy,
quej'avois été informé de la maniere
dont on avoit accoutumé de recevoir
les Ambaſſadeurs en fon
Royaume ,& que comme elle étoit
fort differentede celle de France,
je le ſuppliois de m'envoyer quelqu'un
pour traiter avec luy ſur le
ſujet de mon entrée .
Le 14. il m'envoya Mª Conſtans,
avec lequelj'eus une longue converſation.
Me l'Eveſque fut l'interprete.
Nous diſputâmes long temps , &je
ne voulus rien relâcher des manieres
dont on a coutume de recevoir lcs
Dij
44
RELATION
Ambaſſadeurs en France , ce qu'il
m'accorda.
Le 15. les Tunquinois me vinrent
complimenter ſur mon arrivée .
Le 16. les Cochinchinois firent
la même choſe.
Le 17. Mª Conſtans me vint trouver
, & emmena avec luy quatre balons
tres - beaux pour charger les
preſens que Sa Majesté envoyoit au
Roy de Siam . Ce mêmejour le Roy
donna ordre à toutes les Nations
des Indes qui reſident à Siam , deme
venir témoigner la joye qu'ils ref
ſentoient de mon arrivée , &de me
rendre tous les honneurs qui étoient
dûs à un An baſſadeur du plus grand
Roy du Monde Ils y vinrent fur
les fix heures du ſoir , tous habillez
àlamodede leur païs ; il y en avoit
de quarante differentes Nations , &
toutes de Royaumes indépendans
les uns des autres ; & ce qu'il y avoit
detres- particulier étoit , que parmy
DU VOYAGE DE SIAM. 43
ce nombre il yavoit le fils d'un Roy
qui avoit été chaſſe de ſes Etats , &
qui s'étant refugié dans celuy de
Siam , demandoit du ſecours pour
ſe rétablir. Leurs habits étoient
preſque tout de meſme que ceux
des Siamois , à la reſerve de quelques-
uns , dont la coëffure étoit differente
, les uns ayans des turbans ,
les autres des bonnets à l'Arme .
nienne , ou des calottes , & d'autres
enfin étans nuë tête comme les
moindres des Siamois, les perſonnes
de qualité ayant un bonnet de la
formedeceluyde nos Dragons, qui
ſe tient droit , fait de mouſſeline
blanche , qu'ils font obligez de faire
tenir avec un cordon qui paſſe au
deſſous de leur menton , étant d'ailleurs
tous nuds pieds , à la reſerve
de quelques uns qui ont des babouches
comme celles que portent les
Turcs.
Le Roy me fit dire ce mêmejour
Dij
46 RELATION
par M. Conftans , qu'il me vouloit
recevoir le lendemain 18. Je partis
fur les ſept heures du matin en la ma
niere que je raconteray aprês avoir
recité les honneurs que le Roy de
Siam fit rendre à la Lettre de Sa Majeſté.
Il est vray qu'il a de coutume
de rendre honneur aux Lettres des
Potentats qu'il reçoit par leurs Am.
baſſadeurs;mais il a voulu avec juſtice
faire une distinction de cellede
notre grand Monarque. Il vint quaranteMandarins
des premiers de fa
Cour , dont deux qui étoient Oyas ,
c'eſt à dire comme ſont les Ducs en
France , qui me dirent que tous les
balons étoient à ma porte pour
prendre la Lettre de Sa Majesté , &
memener au Palais . La Lettre étoit
dans ma chambre en un vaſe d'or
couvertd'un voile de brocard tresriche.
Les Mandarins étant entrez
ils ſe proſternerent les mains jointes
fur le front, le viſage contre terre,&
DU VOYAGE DE SIAM. 47
faluërent en cette poſture la Lettre
du Roy par trois fois. Moy
étant aſſis ſur un fauteüil auprés
de la Lettre , je reçus cet honneur ,
qui n'a jamais été rendu qu'à celle
de Sa Majesté. Cette ceremonie
finie , je pris la Lettre avec le vaſe
d'or , & après l'avoir portée ſeptou
huit pas , je la donnay à Monſieur
l'Abbé de Choiſy , qui étoit
venu de France avec moy. Il marchoit
à ma gauche un peu derriere, .
&il la porta juſqu'au bord de la
riviere , où je trouvay un balon extremement
beau , fort doré , dans
lequel étoient deux Mandarins du
premier ordre . Je pris la Lettredes
mains de Monfieurl'Abbé de Choiſy
, & l'ayant portée dans le balon,
je la remis entre les mains d'un de
ces Mandarins , qui la poſa ſous un
dais fait en pointe , fort élevé , &
tout doré. J'entray dans un autre
fort magnifique , qui ſuivoit imme
3
48 RELATION
diatement celuy où étoit la Lettre
de Sa Majeſté. Deux autres auſſi
beaux que le mien , dans lesquels
étoient des Mandarins , étoient aux
deux côtez de celuy où l'on avoit
mis la Lettre. Le mien , comme je
viens de dire , le ſuivoit ; Monfieur
l'Abbé de Choiſy étoit dans un autre
balon immediatement derriere,
& les Gentilshommes qui m'accompagnoient
,& les gens de ma ſuite,
dans d'autres balons , ceux des
grands Mandarins pareillement fort
beaux , étoient àla tête. Il y avoit
environ douze balons tout dorez ,
& prês de deux cens autres qui voguoient
fous deux colomnes. La
Lettre du Roy , les deux balons de
garde& le mien étoient dans le milieu.
Toutes les Nations de Siam
étoient à ce cortege ; &toute la ri.
viere quoique tres large étoit toute
couverte de balons. Nous marchâmes
de cette forte juſqu'à la ville,
dont
DU VOYAGE DE SIAM. 49
dont les canons me ſaluërent ,
ce qui ne s'étoit jamais fait a
aucun autre Ambaſſadeur , tous
les Navires me ſaluërent auſſi ,
& en arrivant à terre je trouvay
un grand Char tout doré,
qui n'avoit jamais ſervi qu'au
Roy.
Je pris la Lettre de ſa Majefté
, &je la mis dans ce Char ,
qui étoit traîné par des chevaux
, & pouffé par des hommes;
J'entray enſuite dans une
chaiſedorée portéepar dixhom.
mes ſur leurs épaules ; Monfieur
l'Abbé de Choiſy étoit dans
une autre moins belle ; Les Gentils-
hommes & les Mandarins
qui m'accompagnoient étoient
à cheval , toutes les Nations
-differentes qui demeurent à Siam
marchant à pied derriere ; La
marche fut de cette forte jufqu'au
Château du Gouverneur ,
E
50 RELATION
où je trouvay en haye des Soldats
des deux côtez de la ruë
qui avoient des chapeaux de
métail doré , une chemife rouge
, & une eſpece d'écharpe de
toile peinte , qui leur ſervoit de
culotte, fans bas ny foüilliers ;
Les uns étoient arniez de Mouf
quets , les autres de Lances ;
D'autres d'Arcs , & de fléches,
d'autres de picques .
Il y avoit beaucoup d'inſtrumens
comme Trompettes,Tambours
, Timbales , Muſettes , des
manieres de petites cloches ,&
de petits cors dont le bruit refſembloit
à ceux des paſteurs en
France. Toute cette Muſique,
faiſoit affez de bruit , nous mar-.
châmes de cette façon le long
d'ure grande ruë bordée des
deux côtez d'une grande quanme
de peuples & toutes les places
remplies de même. Nous
DU VOYAGE DE SIAM. 11
arrivâmes enfin dans une grande
place qui étoit devant le Palais
du Roi , ou étoient rangés
des deux côtés des Eléphans de
guerre , enfuite nous entiâmes
dans la premiére cour du Palais
, où je trouvay environ deux
milles Soldats afſis fur leur der
riére la croſſe de leurs Moufquets
fur terre & tout droits ,
rangés en droite ligne à fix de
hauteur , il y avoit des éléphans
fur la gauche apelés éléphans
armés en guerre. Nous vimes
enfuite cent hommes à cheval
pieds nuds & habités à la Morefque
une lance àla main, tous
des Soldats étoient habillé conme
j'ai dit cy-devant , dans cet
endroit les nations & tous ceux
qui me ſuivoient me quitterent
à la referve des Gentilshommes
quim'accompagnoient, J. paffai
dans deux autres cours qui
(
E ij
52
RELATION
étoient garnies de la même maniére
& j'entray dans une autre
où étoit un grand nombre de
Mandarins tous proſternés contre
terre , il y avoit en cet endroit
fix chevaux qui étoient tenus
chacun par deux Mandarins ,
tres -bien barnachés , leurs brides
, poitraïls , croupieres & couroyes
d'étriers étoient garnies
d'or & d'argent couverts de pluſieurs
perles , rubis & diamans ,
en forte qu'on ne pouvoit en
voir le cuir , leurs étriers & leurs
ſelles étoient d'or & d'argent ,
les chevaux avoient des anneaux
d'or aux pieds de devant , il y
avoit là auffi pluſieurs éléphans
harnachés de même que le ſont
des chevaux de caroſſes , leurs
harnois étoient de velours cramoiſy
avec des boucles dorées ,
Les Gentilshommes entrérent
dans la Salle d'audiance & fe
DO VOYAGE DE SIAM.
placerent avant que le Roy ft
dans ſon Throne , & quand il y
fut entré accompagné de Monfieur
Conftans , du Barcalon &
de Monfieur l'Abbé de Choiſy
qui portoit la Lettre du Roy ,
je fus furpris de voir le Roy dans
une tribune fort élevée, car Monfeur
Conftans étoit demeuré
d'accord avec moi que le Roy
ne feroit qu'à la hauteur d'un
homme dans ſa tribune & que
je luy pourrois donner la Lettre
du Roy de la main à la main;
Alors je dis à Monfieur l'Abbé
de Choify , on a oublié ce que
l'on m'a promis , mais aſſeurément
je ne donneray point la
Lettre du Roi qu'à ma hauteur,
le vaſe d'or ou on l'avoit mife
avoit un grand manche d'or de
plus de trois pieds de long , on
avoit crû que je prendrois ce
vaſe par le boutdu manche pour
E iij
54
RELATION
F'élever juſques à la hauteur du
thrône ou étoit le Roy , mais je
pris fur le champ mon party &
je reſolus de préſenter au Roy
la Lettre de Sa Majesté tenant
en ma main la couppe d'or où
elle étoit , étant donc arrivé à la
porte je ſalüay le Roy , j'en fis
demême à moitié chemin & lors
que je fus proche de l'endroit ou
je devois m'affeoir après avoir
prononcé deux paroles de ma
Harangue je remis mon chapeau
à la tête & je m'affis , je
continüaymondiſcours qui étoit
en ces termes.
DE
L'AMBASSADE
de M le Chevalier ™
DE CHAUMONT
A LA COUR DU ROY
DE SIAM ,
Avec ce qui s'est paßé de plus
remarquable durant fon
voyage.
E partis de Breſt le troifiéme
Mars 1685. fur le
Vaiſſeau du Roy , nommé
l'Oiseau , accompagné d'une Fre-
A
2 RELATION
,
gate de ſa Majesté , appellée la
Maline ; & ce fut avec un vent fi
favorable , qu'en ſept jours je me
trouvay par le travers des Iſles de
Madere : j'eus ce même bonheur
juſques à quatre ou cinq degrez
Nord de la Ligne Equinoxiale , où
nous eûmes quelque calme , & fentîmes
d'aſſez grandes chaleurs
mais pourtant pas incommodes ; le
vent revint bon , & nous paſsâmes
la Ligne par les trois cens cinquante
degrez cinq minuttes de longi.
tude trente- trois jours aprês nôtre
depart , & l'eau du fond de cale
étoit auſſi bonne & auſſi fraiche
que ſi elle venoit de la fontaine ;
ce qui fit que nous quittâmes celle
de nos jarres pour en boire. A
cinq degrez Sud de la Ligne nous
trouvâmes des vents fort variables
, mais les chaleurs point incommodes
, & je ne quittay point
mon habit d'hyver dans toute cette
DU VOYAGE DE SIAM. 3
route. Les vents quoique variables
ne laiſſerent pas de nous porter à
nôtre route , ſi bien que nous arri .
vâmes au Cap de Bonne Eſperance
le 31. May , poury faire de l'eau ,
& y prendre des rafraichiſſemens ,
quoique j'euſſe encore de l'eau pour
plus de quarantejours.J'y moüillay
le foir fort tard , &je trouvay dans
cette rade quatre Vaiſſeaux Hol.
landois , dont l'un portoit le Pavillon
au grand maſt ; ils venoient
d'Hollande , & conduiſoient un
Commiſſaire de la Compagnie qui
rend cet Etat- là ſi puiſſant dans
les Indes , & où il alloit pour ordonner
dans les Places qui y appartiennent
à cette Republique.
Monfieur de ſaint Martin Major
General , François de nation , qui
eſt au ſervice des Hollandois depuis
trente ans , & dont ils font
tres- contens , alloit à Batavia y
exercer ſa Charge. Le Commif
Aij
4 RELATION
faire General m'envoya faire compliment
le jour de mon arrivée , &
le lendemain matin il m'envoya fon
neveu & fon Secretaire me faire
offre de tout ce que j'avois affaire.
Des Habitans du lieu vinrent avec
des preſens de fruits , herbages ,
& moutons , & il me fit ſaluer par
ſes quatre Vaiſſeaux : on ne peut
recevoir plus d'honnêtetez que j'en
ay reçû de ces Meſſieurs .
Les Hollandois ont dans cette
plage un petit Fort à cinq baſtions ,
&environ cent maiſons d'Habitans
éloignées d'une portée de
mouſquet du Fort , qui font auſſi
propres dedans & dehors que celles
de Hollande ,& la plupart des
Habitans y font Catholiques, quoiqu'ils
n'ayent pas la liberté d'y
exercer leur Religion. La ſituation
en eſt belle , bien qu'il y ait une
groffe montagne qui la borne du
côté de la terre , où il y a une ex
DU VOYAGE DE SIAM.
trême quantité de gros Singes qui
viennent juſques dans leurs jardins
manger les fruits. Ils ont pluſieurs
maiſons de plaiſance à deux , trois
& quatre lieuës ; & au -delà de cette
groffe montagne il y a une plaine
de prés de dix lieuës , où ils ont
fait bâtir une habitation , & où il
y a pluſieurs maiſons , & quantité
d'Habitans qui s'augmentent journellement.
Le climat y eſt aſſez
doux ; leur Printemps commence
en Octobre , & finit en Decembre;
leur Eſté dure Janvier , Fevrier &
Mars ; l'Automne eſt en Avril ,
May & Juin , & leur Hyver en
Juillet , Aouft & Septembre ; les
chaleurs y font extrêmes , mais il y
a toujours du vent. La Compagnie
Hollandoiſe des Indes Orientales
y a un tres beau jardin , & de belles
paliſſades d'un bois qui eſt toujours
verd ; la grande allée a de
long quatorze cens cinquante pas ,
A iij
6 RELATION
elle eſt preſque toute plantée de
citronniers ; ce jardin eſt par compartimens
: on y voit dans l'un des
arbres fruitiers & des plantes les
plus rares d'Afie ; dans l'autre des
plantes & des fruits les plus exquis
d'Affrique; dans le troiſième des
arbres à fruits , & des plantes les
plus eſtimées en Europe ; & enfin
dans le quatriéme on y trouve auffi
des fruits & des plantes qui viennent
de l'Amerique. Ce jardin eſt
tres- bien entretenu , & eſt fort
utile aux Hollandois par la grande
quantité d'herbages & de legumes
qu'il fournit pour le rafraichiſſement
de leurs Flottes , lorſqu'elles
paſſent en ce lieu , allant aux Indes
, ou retournant dans leur païs.
J'y trouvay un Jardinier François,
qui avoit autrefois appris fon métier
dans les Jardins de Monfieur
à ſaint Cloud. La terre y eſt tresbonne
, & rapporte beaucoup de
:
7 DU VOYAGE DE SIAM.
bled , & tous les grains y viennent
en abondance. Un homme digne
de foy m'a dit qu'il avoit vû cent
ſoixante épis de bled ſur une même
tige. Les naturels du païs ont
la phyſionomie fine , mais en cela
fort trompeuſe , car ils font tresbêtes
; ils vont tout nuds à la re.
ſerve d'une méchante peau dont
ils couvrent une partie de leur
corps ; ils ne cultivent pas la terre ;
ils ont beaucoup de beſtiaux , comme
moutons , boeufs , vaches &
cochons. Ils ne mangent preſque
pointde ces animaux, &ne ſe nour
riſſent quaſi que de laict & de
beure qu'ils font dans des peaux
de mouton. Ils ont une racine qui
a le goût de noiſette , qu'ils mangent
au lieu de pain. Ils ont la
connoiffance de beaucoup de fimples
, dont ils ſe ſervent pour guerir
leurs maladies &leurs bleffures .
Les plus grands Seigneurs font ceux
A nij
RELATION
qui ont le plus de beſtiaux ; ils les
vont garder eux mêmes ; ils ont le
plus ſouvent des guerres les uns
contre les autres ſur le ſujet de
leurs paturages . Ils font fort tourmentez
des bêtes ſauvages , y ayant
une grande quantité de lions , leopards
, tigres , loups , chiens ſauvages
, elans , elephans : tous ces animaux
là leur font la guerre , & à
leurs beftiaux. Ils ont pour toutes
armes une maniere de lance qu'ils
empoiſonnent pour faire mourir
ces animaux quand ils les ont blefſez;
ils ont des eſpeces de filets
avec lesquels ils enferment leurs
beſtiaux la nuit . Ils n'ont point de
Religion ; à la verité dans la plaine
Lune ils font quelques ceremonies ,
mais qui ne fignifient rien.Leur Langue
eſt fort difficile à apprendre. Il
y a une grande quantité de gibier,
comme faifans , de trois ou quatre
fortes de perdrix , paons , lievres ,
1
RELATION
qui ont le plus de beftiaux ; ils les
vont garder eux mêmes ; ils ont le
plus ſouvent des guerres les uns
contre les autres ſur le ſujet de
leurs paturages. Ils font fort tourmentez
des bêtes ſauvages , y ayant
une grande quantité de lions , leopards,
tigres , loups , chiens ſauvages
, elans , elephans : tous ces animaux-
là leur font la guerre , & à
leurs beftiaux . Ils ont pour toutes
armes une maniere de lance qu'ils
empoiſonnent pour faire mourir
ces animaux quand ils les ont bleffez;
ils ont des eſpeces de filets
avec lesquels ils enferment leurs
beftiaux la nuit. Ils n'ont point de
Religion ; à la verité dans la plaine
Lune ils font quelques ceremonies ,
mais qui ne ſignifient rien.Leur Langue
eft fort difficile à apprendre. Il
y a une grande quantité de gibier,
comme faifans , de trois ou quatre
fortes de perdrix , paons , lievres ,
:
ول
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DU VOYAGE DE SIAM. 9
lapins , chevreüils , cerfs & fangliers;
les cerfs y font en ſi grande
abondance , que l'on en voit des
vingt mille enſemble dans des plaines
, ce qui m'a été aſſeuré par des
gens dignes de foy. Nous avons
mangé d'une partie de ce gibier ,
qui est tres bon & d'un goût admirable.
Les moutonsy font en ce
lieu d'une groſſeur prodigieuſe ,
peſans ordinairement quatre-vingts
Jivres. Il y a auſſi grand nombre
de boeufs & de vaches. La mer en
cette Baye eſt fort poiſſonneuſe ,
& le poiffon y eſt tres-bon ; il y en
a un qui a le goût du ſaumon , &
qui eſt fort gros ; il y a quantité
de loups marins , & en nous promenant
ils venoient faire cent tours
devant la poupe de nôtre canot ;
on tira deſſus ſans en pouvoir tuer
aucun. Il y a quantité de chevaux
fauvages, qui font les plus beaux du
monde , ils font rayez de rayes
10 RELATION
blanches & noires ( j'en ay apporté
la peau d'un ; ) on ne les ſçauroit
qu'à grande peine dompter . Comme
ce païs eſt tres bon , les Hollandois
y feront de grande Colonies
; ils envoyent tous les ans faire
de nouvelles découvertes dans les
terres . On dit qu'ils y ont trouvé
des mines d'or & d'argent , mais
qu'ils ſe gardent bien de le vouloir
dire. Les eaux y font admirables ,
& on y trouve des ſources en abondance;
les rivieres qui y font en
grand nombre y ont abondance de
poiffons.
Nous partîmes de cette rade
le ſeptième jour de Juin avec un
vent ſi favorable de Nord , & de
Nord Nord Oueſt , qu'il nous mit
au large , & le foir nous nous mîmes
en route pour Bantam: nous
eûmes beaucoup de pluyes , & la
mer fut fort groſſe juſques par le
travers des Ifles de Madagascar
DU VOYAGE DE SIAM. II
Nord & Sud , où je me trouvay le
dix- neuviéme Juin. Il y a en ces
mers là quantité d'oiſeaux , mais
point de poiffon. Depuis ce temps
juſqu'au vingtiéme Juillet nous
trouvâmes des mers fort rudes &
des vents fort variables , qui nous
obligerent de courirjuſqu'aux quarante
degrez Sud , où nous rencontrâmes
des vents de Oueſt , qui nous
firent faire un tres-grand chemin .
Le 24. ſuivant la Fregate la Maline
ſe ſepara de nous par un temps
fort rude , & la mer fort groſſe
courant au Nord. Le troiſieme
Aouſt nous trouvâmes la mer moins
agitée & le temps plus doux; à la
pointe du jour nous découvrîmes
une Iſle à ſept ou huit lieuës au
devant de nous , ce qui nous furprit
, cette Ifle n'étant point marquée
ſur nos Cartes : elle eſt ſituée
par les dix degrez dix - neuf minuttes
latitude Sud, & par eſtime par
12 RELATION
les cent vingt degrez quarante une
minuttes longitude. Cette Ifle eſt
une belle connoiſſance pour aller
trouver l'Ifle de Java , qui n'en eſt
éloignée que de cent cinquante
lieuës , & depuis nous avons reconnu
qu'elle est appellée l'Iſle de Mo.
ny , étant mal marquée ſur nos
Cartes qui la mettent proche celle
de Java ; cette Ifle eſt tres -haute.
Nous courûmes encore deux jours
d'un vent aſſez frais , & le cinquié .
me ſur les huit heures du matin
nous découvrîmes l'Iſle de Java ,
qui nous donna beaucoup de joye,
ainſi que de nous trouver au vent
du Détroit de Sonda ; nous fîmes
vent arriere terre à terre de l'Ifle ,
& le ſeptiéme enſuivant nous nous
trouvâmes entre l'ifle du Prince &
celle de l'Empereur qui fait l'entrée
du Détroit. L'Iſle de l'Empereur
eſt du côté de l'Iſle de Sumatra
, & l'Ifle du Prince du côté de
DƯ VOYAGE DE SIAM . 13
Java. Nous fûmes quatrejours entre
ces deux Ifles , les vents & les
courans nous étant contraires & fi
grands , que ce que nous gagnions
en douze heures , nous le perdions
en quatre , à cauſe des calmes qui
venoient quelquefois. Avantd'en .
trer dans ce Détroit la Fregate qui
m'avoit perdu le vingt-quatriéme
Juin s'y trouva ce même jour , &
nous nous vîmes d'abord ſans nous
reconnoître . Le treiziéme nous doublâmes
toutes ces Ifles , & nous
moüillâmes à une lieuë de l'Iſle de
Java : il en vint diverſes perſonnes
à mon bord dans de petits batteaux;
elles nous apporterent des
fruits du païs , comme cocos, dont
l'eau qui y eſt renfermée eſt extrê
mement bonne à boire , bananes ,
melons , citrons , & pluſieurs au.
tres de ces fortes de rafraichiſſe.
mens; ils firentdu bien à l'équipage
fort fatigué de la mer , & beau
14
RELATION
coup incommodé du ſcorbut.
Le ſeiziéme au matin nous moüillâmes
devant Bantam , où je trouvay
la Fregate la Maline , qui m'y
attendoit depuis deux jours : le
Capitaine qui la commandoit me
vint dire que le Gouverneur Hollandois
de Bantam ne luy avoit
point voulu donner d'entrée , &
qu'il luy avoit envoyé ſeulement
quelques vollailles & quelques
fruits : auſſi- tôt je fis partir Monfieur
de Forbin Lieutenant de mon
Navire , pour faire compliment de
ma part à ce Gouverneur , & le
prier de me donner la liberté d'envoyer
des malades à terre , de faire
de l'eau , & de prendre des rafraichiſſemens
. Il fit réponſe qu'il n'étoit
pas le maître à Bantam , qu'il
n'y étoit que comme conduiſant
des Troupes auxiliaires , & que c'étoit
le Roy de Bantam qui com.
mandoit , & qui ne vouloit donner
DU VOYAGE DE SIAM. 15
entrée à qui que ce ſoit. Les Hollandois
ſe ſervent du nom de ce
Roy, parce qu'ils ne veulent pas recevoir
des Vaiſſeaux étrangers ,
principalement ceux qui viennent
d'Europe. Depuis qu'ils font maîtres
de cette Place ils en ont chaſſé
toutes les autres Nations. C'eſt
une grande Ville & fort peuplée
de naturels du païs. Avant que les
Hollandois en fuſſent maîtres , c'étoit
la Place des Indes du plus
grand commerce; on y venoit d'Europe
, de Perſe , de la Chine , du
Japon , de l'Empire du Mogol , &
des autres Regions des Indes ; à
preſent les Hollandois en font tout
le commerce , qui leur est d'un
tres -grand profit , & l'on pouvoit
autrefois comparer cette Place à
Cadix en Eſpagne. Aufſi- tôt que
j'eus reçû la réponſe du Gouverneur
, qui me fit neanmoins dire
que ſi je voulois aller à Batavia j'y
16 RELATION
ferois tres-bien reçû , je levay l'ancre
& jeme mis à la voile pour m'y
rendre ; il n'y a que quinze lieuës
de l'un à l'autre . Je fus trois jours
avant que d'y arriver , à cauſe que
n'ayant point de Pilote qui y eût
été , je rencontray diverſes Ifles &
des bas fonds qui m'obligeoient à
moüiller toutes les nuits , &d'aller
le jour à petites voiles & à la fonde:
j'y arrivay le dix- huitiéme au
foir. Auffi -tôt que j'y eus moüillé
j'envoyay Monfieur de Forbin au
General luy faire compliment , &
luy demander la liberté de faire
deſcendre tous mes malades à terre ,
faire de l'eau , & prendre des rafraichiſſemens.
Il reçut fort bien
mon compliment , & il fit réponſe
qu'il donneroit ordre pour tout ce
qui me feroit neceſſaire , & à ceux
des deux Vaiſſeaux. J'envoyay le
lendemain foixante- cing malades
à terre , qui furent preſque tous
gueris
DU VOYAGE DE SIAM . 17
,
gueris en ſept jours que je demeuray
à Batavia , par le bon traitement
& les rafraichiſſemens que je
leur fis faire . Le dix- neuviéme au
matin le General m'envoya faire
compliment par trois Officiers
m'offrit tout ce dont j'aurois affaire
, & me pria de ſa part de deſcen.
dre à terre pour me délaſſer des
fatigues de la mer , avec offre de
ſon logis , dont je ſerois le maître
abſolu. Après les remerciemens que
je devois , je leur dis que j'aurois
ſouhaité n'avoir pas d'ordre qui
m'empêchât de deſcendre à terre ,
& que fans cela j'euſſe accepté avec
joye une pareille honnêteté : je ré.
pondis de la forte , outre pluſieurs
autres raiſons , pour éviter les ceremonies
qu'il auroit fallu faire
dans une ſemblable occafion. Le
General m'envoya une grande Chalouppe
pleine de toutes fortes de
fruits des Indes , d'herbes , de pain
B
18 RELATION
frais , deux boeufs , deux moutons,
& continua ainſi de nous donner
tous les deux jours de pareils rafraichiſſemens
. Le vingt- deuxième
j'allay à terre incognito , je me promenay
dans toute la Ville dans un
petit bateau. Cette Ville eſt à peu
prês comme Veniſe , elle a des canaux
qui traverſent toutes les ruës ,
& qui font bordez de grands arbres
qui font un ombrage fort
agreable , tant ſur les canaux que
fur les ruës ; les maiſons y font bâties
comme en Hollande , & de la
même propreté ; il y a une Citadelle
à quatre baſtions ; cette Ville
eſt entourée d'une muraille & d'un
grand foſſé fort large , mais peu
profond ; les entours en ſont tresbeaux
, ce ſont toutes maiſons de
plaiſance avec fort jolis jardins, &
des refervoirs où il y a des poiſſons
extraordinaires &de pluſieurs couleurs
, beaucoup de dorez & d'ar
DU VOYAGE DE SIAM . 19
gentez: il y a dans la Ville des Marchands
extrêmement riches , & qui
n'épargnent rien pour leurs plaiſirs :
la liberté y eſt comme en Hollande
, principalement à l'égard des
femmes ; je parlay avec quatre ou
cinq en me promenant dans des
Jardins ; elles font habillées à la
Françoiſe . Il y a dans Batavia environ
cinquante Carroſſes , j'en ay
vû quelques-uns fort propres & a
la mode de France ; leurs chevaux
ne font pas grands , mais en recom.
penſe ils font fort vifs . Cette Ville
eſt d'un tres-grand commerce,& fes
richeſſes font qu'on y ménage peu
l'or & l'argent ; elle eſt extraordinairement
peuplée ; les Hollandois
y entretiennent une groffe garnifon
; ils y ont pour eſclaves plus
de trois mille Maures des côtes de
Malabar & pluſieurs des naturels
du païs , qu'ils font vivre avec difcipline
aux environs de la Ville.
Bij
20 RELATION
L'Iſle de Java dans laquelle cette
Ville eſt ſituée eſt fort peuplée ,
elle a deux cens lieuës de long , &
quarante de large ; il y a cinq Rois
dont les Hollandois font les maîtres
; tous ces peuples font Maho .
metans. Je fis demander au General
un Pilote pour Siam , les miens
n'y ayant jamais été , il m'en fit
donner un qui avoit fait cette navigation
quatre fois : aprês toutes
ces honnêtetez j'envoyay Monfieur
de Forbin le remercier.
Le Dimanche vingt- fixieme
Aouſt à fix heures du matin nous
mîmes à la voile , & nous prîmes
la route pour paſſer le Détroit de
Banca ; nous fîmes ce jour- là d'un
petit vent dix lieuës ,& le foir fur
les neuf heures on me vint dire qu'il
y avoit au vent de nous un Vaifſeau
qui arrivoit ſur l'Oiseau oùj'étois
; je dis à l'Officier qu'on ſe
tint ſur ſes gardes ; un moment
DU VOYAGE DE SIAM. 21
-
aprês je vis par ma fenêtre ce Navire
qui nous abordoit : on cria
d'où étoit le Navire , mais on ne
répondit rien , & montant fur le
Pont je trouvay tout mon monde
fous les armes , & le Beaupré de ce
Navire fur la Poupe du mien ; je
luy fis tirer une vingtaine de coups
de fufils qui le firent déborder , &
il fit vent arriere s'en allant à toutes
voiles ;nous ne ſçûmes de quelle
nation il étoit , car perſonne de ce
Navire ne dît jamais une parole ,
&nous ne remarquâmes que trespeu
de monde dans ce Vaiſſeau :
je crois que c'étoit quelque Navire
Marchand qui faiſoit fa route ,
&qui fit une méchante manoeuvre;
il rompit quelque choſe du couronnement
de mon Vaiſſeau , qui
fut racommodé le lendemain .
Le Mardy vingt - huitiéme au
foir nous vîmes l'entrée du Détroit
de Banca , & le vingt-neuf au ma
Bij
2.2 RELATION
tin nous y entrâmes. Quoique nous
euſſions unbon Pilote Hollandois ,
nous ne laiſſames pas d'échoüer
fur un banc de ſable vazeux ; mais
comme il y a beaucoup de bancs
de cette même forte dans ce Détroit
, & qu'il arrive à pluſieurs
Vaiſſeaux d'y échoüer ſans grand
peril , cela ne me donna pas d'inquietude
; je fis porter un petit
ancre à la mer du côté de Sumatra
, & en moins de deux heures
jeme tiray de deſſus ce banc. Nous
fumes quatre jours à paſſer ce Détroit.
L'Ifle de Sumatra eſt à la
gauche, qui a plus de deux cens cinquante
lieuës de long ,& cinquante
où elle eſt plus large : les Hollandois
y ont quatre ou cinq fortereſſes;
les peuples y font tous
Mahometans , & elle est habitée
des naturels du Païs , qui obeïſſent
à quatre ou cinq Rois. La Reine
d'Achem en a un des plus grands
4
DU VOYAGE DE SIAM. 23
Royaumes , & y regne avec une
grande autorité , elle gouverne
tres-bien fes peuples : les Hollandois
font preſque maîtres de tous
ces Rois , ils traitent avec eux des
choſes qui croiffent dans l'Ifle , où
il y a des mines d'or , beaucoup de
poivre , quantité de ris , toutes fortes
de beſtiaux : en quelques cantons
les peuples ſont fort barbares ,
& les Rois ſe font ſouvent la guerre.
Ceux qui prennent la protection
des Hollandois ſont toujours
les plus forts , à cauſe des Troupes
& des Vaiſſeaux qu'ils leur envoyent
: ils font la même choſe
dans l'Ifle de Java , & trois cens
Européens battent toûjours cinq
à fix mille hommes de ces Nations,
qui ne ſçavent pas faire la guerre.
Elle est à quatre degré Sud de la
Ligne Equinoxiale. Les Hollandois
ont un Fort du côté du Détroit de
Banca , où il y a vingt - quatre
a
24 RELATION
pieces de canon ; le Fort eſt au
bord d'une grande riviere que l'on
appelle Palembane , elle ſe jette
avec tant de violence dans la mer,
que trois ou quatre mois de l'année
au temps des pluyes , l'eau quoyqu'entrant
dans la mer eſt encore
douce.
L'Iſle de Banca nous reſta à la
droite , elle a environ quarante
lieuës de long ; les Hollandois y
ont un Fort , & ontcommerce avec
les naturels de l'Iſle ; on dit qu'elle
eſt tres fertile & tres-bonne : dans
le temps que j'ay paffé devant la
riviere de Palembane , les Hollandois
y avoient deux Vaiſſeaux qui
y chargeoient des poivres . Le troifiéme
Septembre nous repaſſames
la Ligne par un temps le plus beau
& le plus favorable qui ſe puiſſe
voir , c'est - à-dire fans chaleur , un
air temperé , & pas plus chaud que
dans ce même mois en France ; de
forte
DU VOYAGE DE SIAM. 25
7
forte que je ne quittay point encore
non plus mon habit de drap ,
que lorſque je l'avois paſſée vers
les côtes d'Affrique. Nous allâmes
paſſer devant le Détroit de Malaca,
qui a trois ou quatre paſſes ou entrées
; les courans, y font fort
grands , & ſe trouverent tantôt
pour nous , & tantôt contre , се
qui nous fit moüiller fort ſouvent ;
car quand le calme nous prenoit ,
les courans nous emportoient fort
au large, & nous ne quittâmes pas
cette côte à cauſe des vents qui regnent
toujours du côté de la terre,
& qui nous pouſſoient à nôtre route.
Je croy que l'air de ce païs- là
eſt fort bon , car nous avions beaucoup
de malades ,& ils furent tous
gueris.
Le cinquiéme nous nous trouvâmes
par le travers de l'Iſle de
Polimon , qui eft habitée de Malais
, peuples Mahometans. Elle eſt
C
26 RELATION
tres bonne & tres -fertile,elle obeït
à un Prince qui la gouverne. La
Reine d'Achin y a des pretentions ,
& pour cet effet elle y envoye tous
les ans quelques Vaiſſeaux ; mais
comme ce Prince ne veut point
avoir de guerre avec elle , ſes peuples
luy payent quelque tribut. Il
en vint à nôtre bord un petit canot
, qui nous apporta quelques
poiſſons & quelques fruits . Cette
Ifle eſt éloignée de la terre ferme
d'environ fix lieuës ; une partie de
ſa côte a été autrefois ſoumiſe au
Roy de Siam , mais elle eſt poſſedée
depuis quelques années par
deux ou trois Rois , dont l'un eft
le Roy des Malais. Cette nation
eſt fort inſociable , & on n'a point
de commerce avec elle .
Du cinquiéme au quinze nous
n'eûmes que de petits vents forr
variables , & des calmes qui nous
faifoient moüiller ſouvent , à caus
DU VOYAGE DE SIAM. 27
ſe des courans qu'il y a le long
de cette côte. Depuis le Détroit
de Banca juſqu'à Siam , on ne
quitte point la terre , & on ne
s'en éloigne que depuis quinze juſfqu'à
vingt- cinq braſſes , le fonds
vaſe.
Le même jour nous nous trouvâmes
devant Ligor , qui eſt la
premiere Place du Roy de Siam.
Les Hollandois y ont une habitation
, & y font commerce. Il eſt
dificile d'exprimer la joye que les
Siamois que nous ramenions eurent
de ſe voir proche des terres de leur
Roy, & elle eſt ſeulement comparable
à celle que nous avons refſentie
à nôtre retour , quand Dieu
nous a fait la grace de retoucher
Breſt. Il mourut là du flux de ſang
aprês cinq mois de maladie un jeune
Gentil-homme nommé d'Herbouville
, l'un des Gardes de Marine
, que le Roy m'avoit donné
Cij
28 RELATION
pour m'accompagner ; il étoit fort
honnête homme , & je le regretay
extrêmement.
Enfin ( graces à Dieu ) le vingtquatrième
nous moüillâmes devant
la riviere de Siam, Toutmon
monde & mon équipage étoit en
bonne ſanté. J'envoyay versMonſieur
l'Evêque de Metellopolis
Monfieur le Vacher Miſſionaire ,
qui étoit venu avec les Mandarins
en France , & que je ramenois
avec eux , avec charge de le
prier de me venir trouver pour
m'inſtruire de ce qui s'étoit paſſé
depuis dix- huit mois que le Roy
de Siam avoit envoyé en France.
Le vingt - neuviéme Monfieur
l'Evêque vint à bord avec Mon.
fieur l'Abbé de Lionne : ils m'informerent
de tout ce qui s'étoit
paffé ; ils me dirent que le Royde
Siam ayant appris ſur la minuit mon
arrivée par Monfieur Conſtance
DU VOYAGE DE SIAM. 29
un de ſes Miniſtres , il en témoigna
une tres-grande joye , & luy donna
ordre d'en aller avertir Monſieur
l'Evêque , & de dépêcher
deux Mandarins du premier Ordre,
qui ſont comme les premiers Gentilshommes
de la Chambre du
Roy en France , pour me venir
témoigner la joye qu'il avoit de
mon arrivée. Ils vinrent deuxjours
aprês à mon bord ; je les reçûs
dans ma chambre aſſis dans un
fauteüil , Monfieur l'Evêque ſur un
petit fiege proche de moy , & eux
de même qu'une partie des perſonnes
du Vaiſſeau qui s'y trouverent
, s'affirent ſur les tapis dont
le plancher de ma chambre étoit
couvert , étant la mode dans ce
Royaume de s'aſſeoir de cettema.
niere , & qu'aucune perſonne , hor
mis celles qu'ils veulent traiter avec
une grande diſtinction , ne ſoit élevée
au deſſus d'eux.
Giij
30 RELATION
Ils me dirent que le Roy leur
Maître les avoit chargez deme ve
nir témoigner la joye qu'il avoit
demon arrivée , & d'avoir appris
que le Roy de France ayant vaincu
tous ſes ennemis , étoit maître
abſolu dans ſon Royaume , joüif
fant de la paix qu'il avoit accordée
à toute l'Europe. Après leur avoir
marqué combien je me fentois obligé
aux bontez du Roy leur maître
, & leur avoir répondu ſur le
ſujet de ſa Majesté ,je leur dis que
j'étois extrêmement fatisfait du
Gouverneur de Bancok , de la maniere
dont il avoit reçû ceux que
je luy avois envoyez , ainſi que des
preſens qu'il m'avoit fait. Ils me ré.
pondirent qu'il avoit fait ſon devoir
, puiſqu'en France on avoit fi
bien reçû les Envoyez du Roy leur
maître, & que d'ailleurs ce bon trai.
tement m'étoit dû par mes anciens
merites , pour avoir autrefois mé
DU VOYAGE DE SIAM. 31
nagé l'union entre le Royaume de
Siam&celuy de France. Ce ſont
leurs manieres de parler , qui tiennentbeaucoup
du figuré. Après les
avoir traitez avec les honneurs &
les civilitez qui ſont en uſage en pareils
rencontres dans ce Royaumelà,
je leur fis preſenter du Thé &
des confitures. Ces deux Mandarins
étoient bien faits , âgez d'environ
vingt- cinq ans , & habillez à
leur mode ; ils étoient nuds têtes ,
pieds nuds , ſans bas, & ayant une
maniere d'écharpe fort large , qui
leur prenoit depuis la ceinture jufqu'aux
genoux , ſans être pliſſée ,
qui leur paſſoit entre les jambes ,
ſe ratachant par derriere, & retombant
comme des haudechauſſes qui
n'auroient point de fonds. Cette
écharpe étoit de toile peinte des
plus belles du païs , ayant par en
bas une bordure bien travaillée, largede
quatre doigts,& qui leur tom-
Ciiij
32 RELATION
,
boit ſur les genoüils : de la ceinture
en haut ils n'avoient rien qu'une
maniere de chemiſe de mouſſeline
qu'ils laiſſent tomber par deſſus
cette écharpe , les manches ne leur
venant qu'un peu au deſſous du
coude paſſablement larges.Ils reſterent
prês d'une heure dans le Vaifſeau
,je les fis ſalüer de neuf coups
decanon quand ils s'en allerent.
Le premier Octobre Monfieur
Conſtance , ce Miniſtre du Roy de
Siam dont j'ay déja parlé , & qui
pour tout dire , bien qu'étranger ,
eſt parvenu par ſon merite juſqu'à
la premiere place dans la faveur du
Roy de Siam , m'envoya faire compliment
par ſon Secretaire qui étoit
parfaitement honnête homme , &
il m'offrit de ſa part un ſi grand
preſent de fruits , boeufs , cochons,
poulles , canards, & pluſieurs autres
choſes, que tout l'équipage du Vaiſ
ſeau en fut nourry durant quatre
DU VOYAGE DE SIAM. 33
jours. Ces rafraichiſſemens ſont
agreables , quand il y a ſept mois
que l'on eſt à la mer.
Le huitiéme Monfieur l'Evêque
de Metellopolis qui s'en étoit retourné
à la Ville capitale de Siam ,
revint à bord avec deux Mandarins
s'informer de la part du Roy de
l'état de ma ſanté, & me dire qu'il
étoit dans l'impatience de me voir,
me priant de deſcendre à terre. Je
leur témoignay combienj'étois touché
de lacontinuation des bontez
du Roy leur maître , & je leur dis
que je m'allois preparer pour aller
àterre.Je reçus ces Mandarins comme
les premiers , & je les fis ſalüer
en s'en retournant de neuf coups
de canon. Sur les deux heures du
même jour j'entray dans mon canot
, & ceux de ma ſuite dans des
batteaux que le Roy envoya ; & étant
arrivé ſur le ſoir dans la riviere,
j'y trouvay cinq balons tres- pro34
RELATION
пра-
pres , l'un pour moy , fort magnifique
, & quatre autres pour les
Gentilshommes qui m'accompagnoient
, avec un grand nombre
d'autres pour charger les hardes &
tous les gens de ma ſuite. Deux
Mandarins me vinrent complimenter
de la part du Roy. Je ne pûs
aller cette nuit au lieu qu'on avoit
deſtiné pour me recevoir , ce qui
m'obligea de paſſer du balon où
j'étois dans la Fregate la Maline ,
qui étoit entrée dans la riviere deux
jours auparavant,&oùje couchay.
Le même ſoir le Commis que j'avois
envoyé à Siam pour acheter les
proviſions neceſſaires pour les équipages
du Vaiſſeau &de la Fregate,
me vint dire que Monfieur Conftance
luy avoit mis entre les mains
de la part du Roy onze Barques
chargées de boeufs , cochons,veaux,
poulles , canards , & arrek ou eau
de vie faite de ris, pour nourrir les
DU VOYAGE DE SIAM. 35
:
équipages des deux Navires ,& qu'il
luy avoit dit de demander tout ce
qui ſeroit neceſſaire , le Roy voulant
défrayer les deux Vaiſſeaux de
ſa Majesté pendant tout le temps
qu'ils feroient en ſon Royaume.
Le neuviéme il vint deux Mandarins
àmon balon de la part du
Roy , qui me dirent qu'ils venoient
pour recevoir mes ordres , & je
partis de ce lieu ſur les ſept heures
du matin. Aprês avoir fait environ
cinq lieuës j'arrivay dans une maiſon
qui avoit été bâtie pour me
recevoir , où deux Mandarins & les
Gouverneurs de Bancok & de Pipely
avec pluſieurs autres me vinrent
complimenter ſur mon arrivée,
me ſouhaitant une longue vie . Cette
maiſon étoit faite de banbous , qui
'eſt un bois fort leger , & couverte
de nattes aſſez propres. Tous les
meubles en étoient neufs , il y avoit
pluſieurs chambres tapiffées de
36 RELATION
toile peinte fort belle : la mien
ne avoit de tres-beaux tapis ſur le
plancher , j'y trouvay un dais d'une
étoffe d'or fort riche , un fauteüil
tout doré , des carreaux de velours
tres -beaux , une table avec un tapis
brodé d'or , des lits magnifiques ;
j'y fus ſervy de viandes & de fruits
en quantité. Aprés-dîné je partis ,
& tous les Mandarins me ſuivirent.
J'allay à Bancok, qui eſt la premiere
Place du Roy de Siam dans cette
riviere , éloignée d'environ douze
lieuës de la mer. Je trouvay à la radeun
Navire Anglois , qui me ſalua
de vingt & un coups de canon iles
Fortereſſes du lieu qui gardent les
deux côtez de la riviere me ſaluërent
, l'une de vingt- neuf coups, &
l'autre de trente un .Ces Fortereſſes
font aſſez regulieres & fournies de
gros canons de fonte; je logeay dans
Ia Fortereſſe d'à main gauche, dans
une maiſon aſſez bien bâtie &bien
DU VOYAGE DE SIAM. 37
meublée , & où je fus traité à la
mode du païs .
Le lendemain dixiéme j'en partis
fur les huit heures du matin accompagné
de tous les Mandarins& de
tous les Gouverneurs qui m'étoient
venu faire compliment ; il y vint
deux autres Mandarins me complimenter.
A mon départ je fus falué
de la même maniere que la veille
, & j'arrivay ſur le midy dans une
maiſon bâtie exprês pour moy , &
ayant des meubles auffi beaux que
dans la premiere. Il y avoit prês
de là deux Fortereſſes qui me faluërent
de toute leur artillerie , &
deux Mandarins me vinrent rece.
voir. A dîner je fus tres -bien fervy
, & j'en partis ſur les trois heures
; les Fortereſſes me ſaluërent
comme auparavant , & ce fut lorfque
le Gouverneur de Bancok prit
congé de moy pour s'en retourner
en ſon Gouvernement. Pourſui.
38 RELATION
vant ma route je rencontray deux
Navires , l'un Anglois , & l'autre
Hollandois , à l'ancre , qui me ſaluërent
de toute leur artillerie, &j'arrivay
fur les ſept heures du ſoir dans
une maiſon faite & meublée de la
même maniere que les precedentes,
j'y fus reçu par de nouveaux Mandarins
, & fort bien traité.
Le 11. aumatin je partis &j'allay
dîner dans une autre maiſon ; le
foir j'arrivay dans une maiſon faite
à peu près comme les autres , &
fort bien meublée , où je trouvay
deux Mandarins qui m'y reçurent.
Le 12.j'en partis , &j'allay coucher
à deux lieües de Siam, où deux
Mandarins me recurent encore.
LesChefs des Compagnies Angloi .
fes & Hollandoiſes m'y vinrent faluër
; à l'égard des François , ils
m'étoient venu trouver à mon
bord , & m'accompagnerent toujours
depuis. Je reſtay en ce lieu- là
DU VOYAGE DE SIAM. 39
juſqu'à ce que je fis mon entrée.
La Riviere de Siam nomméeMe.
nan eſt fort belle & fort large ,
elle a partout au moins quatrebraf.
ſes d'eau , & fept & huit en la plûpartdes
endroits; elle eſt toutebordéede
tres beaux arbres : mais trois
ou quatre mois de l'année tous ſes
rivages font innondez , ce qui fait
que toutes les maiſons qu'on yrencontre
ſont bâties ſur des pilotis,&
faites toutes de banbous. Ce bois
fert aux Siamois àfaire tant les fondemens
& les planchers , que le
deſſus de leurs maiſons ; ils s'en fervent
auſſi pour faire ce dontils ont
beſoin dans leur ménage , n'ayant
preſque rien qu'ils ne faffent de ce
bois, juſqu'à en allumer du feu, s'en
ſervant comme de pierres à fufil ,
ils n'ont qu'à racler un peu de ce
bois,& le frotter enfuite l'un contre
l'autre , il s'allume d'abord .
Tous les peuples de ces endroits ont
40 RELATION
depetits canaux&des barques pour
aller de maiſons en maiſons faire
leur commerce. On n'y voit prefque
travailler que les femmes , les
hommes étant le plus ſouvent employez
au ſervice du Roy , de qui
ils font comme les eſclaves . On
m'y fit les mêmes honneurs que l'on
a accoutumé de faire au Roy quand
il paſſe ſur la riviere . Je n'y vis perſonne
dans les maiſons, tout le monde
étoit dans les balons , ou ſur les
bords, le ventre à terre , & les mains
jointes contre le front. Au devant
des maiſons & des villages il y avoit
une eſpece de parapet élevé de ſept
àhuits pieds hors de l'eau , fait avec
des nattes. Ils reſpectent tant leur
Roy, qu'ils n'ofent pas lever les yeux
pour le regarder. Je remarquay que
lesmaiſons où j'avois logé étoient
peintes de rouge, afin de me traiter
comme ſa perſonne , n'y ayant que
les maiſons Royales de cette couleur-
là. Tous
1
DU VOYAGE DE SIAM. 41
Tous les Mandarins qui ſont venusme
recevoir ſur la riviere, m'ont
toujours accompagné ; les premiers
étoient comme les Gentilshommes
de la Chambre, & les autres par de
gré. Les Princes y vinrent auſſi . Ils
ont tous des balons tres propres ,
dans le milieu deſquels il y a une efpece
de thrône où ils s'aſſiſent ; &
ils ne vont ordinairement qu'un
dans chaque balon , à leurs côtez
font leurs armes , comme ſabres ,
lances , épées , fleches, plaſtrons, &
même des fourches. Ils font tous
habillez de la même maniere que
j'ay déja dit. Un Portugais que le
Roy avoit faitGeneral des Troupes
de Bancok m'a toujours accompagné,
& donnoit les ordres pour toutes
choſes. Il y eut environ so. ου
60 balons à ma ſuite, dont pluſieurs
avoient 50. 60. 70. & 80. pieds de
long, ayant des rameurs depuis 20.
juſques à cent. Ils ne rament pas à
D
42 RELATION
notre maniere, ils font aſſis deux fur
chaque banc , l'un d'un côté & l'autre
de l'autre , le viſage tourné du
côté où l'on va , & tiennent une rame
qui s'appelle pagais , d'environ
quatre pieds de long , & font force
du corps pourpagaier.Ces rameurs
fatiguent beaucoup , & fe contentent
pour toute nourriture de ris
cuit avec de l'eau , & quand ils ont
un morceau de poiſſon , ils croyent
faire un tres-grand regal. Ils mangent
d'une feüille qu'ils appellent
betel , qui eft comme du lierre , &
d'une eſpece de gland de cheſne ,
qu'ils appellent arrek , mettant de
la chaux fur la feüille , & c'eſt ce qui
donne le goût. Ils mangent du tabac
du païs, qui eſt bien fort ; tout cela
leur rend les dents noires,qu'ils eſtiment
les plus belles . Un homme
peut vivre de cette maniere pour 15.
ou 20. ſols par mois , car ils ne boivent
ordinairement que de l'eau. Ils
DU VOYAGE DE SIAM. 43
ont une eſpece d'eau de vie tresforte,
qu'ils appellent racque, qu'ils
font avec du ris . Lorſque j'arrivay
dans les maiſons qu'on m'avoit preparées,
tous les Mandarins qui m'accompagnoient
, & ceux qui me recevoient
ſe mettoient en haye juf.
qu'à la porte de ma chambre.
Le 13. je fis dire au Roy par les
Mandarins qui étoient avec moy,
quej'avois été informé de la maniere
dont on avoit accoutumé de recevoir
les Ambaſſadeurs en fon
Royaume ,& que comme elle étoit
fort differentede celle de France,
je le ſuppliois de m'envoyer quelqu'un
pour traiter avec luy ſur le
ſujet de mon entrée .
Le 14. il m'envoya Mª Conſtans,
avec lequelj'eus une longue converſation.
Me l'Eveſque fut l'interprete.
Nous diſputâmes long temps , &je
ne voulus rien relâcher des manieres
dont on a coutume de recevoir lcs
Dij
44
RELATION
Ambaſſadeurs en France , ce qu'il
m'accorda.
Le 15. les Tunquinois me vinrent
complimenter ſur mon arrivée .
Le 16. les Cochinchinois firent
la même choſe.
Le 17. Mª Conſtans me vint trouver
, & emmena avec luy quatre balons
tres - beaux pour charger les
preſens que Sa Majesté envoyoit au
Roy de Siam . Ce mêmejour le Roy
donna ordre à toutes les Nations
des Indes qui reſident à Siam , deme
venir témoigner la joye qu'ils ref
ſentoient de mon arrivée , &de me
rendre tous les honneurs qui étoient
dûs à un An baſſadeur du plus grand
Roy du Monde Ils y vinrent fur
les fix heures du ſoir , tous habillez
àlamodede leur païs ; il y en avoit
de quarante differentes Nations , &
toutes de Royaumes indépendans
les uns des autres ; & ce qu'il y avoit
detres- particulier étoit , que parmy
DU VOYAGE DE SIAM. 43
ce nombre il yavoit le fils d'un Roy
qui avoit été chaſſe de ſes Etats , &
qui s'étant refugié dans celuy de
Siam , demandoit du ſecours pour
ſe rétablir. Leurs habits étoient
preſque tout de meſme que ceux
des Siamois , à la reſerve de quelques-
uns , dont la coëffure étoit differente
, les uns ayans des turbans ,
les autres des bonnets à l'Arme .
nienne , ou des calottes , & d'autres
enfin étans nuë tête comme les
moindres des Siamois, les perſonnes
de qualité ayant un bonnet de la
formedeceluyde nos Dragons, qui
ſe tient droit , fait de mouſſeline
blanche , qu'ils font obligez de faire
tenir avec un cordon qui paſſe au
deſſous de leur menton , étant d'ailleurs
tous nuds pieds , à la reſerve
de quelques uns qui ont des babouches
comme celles que portent les
Turcs.
Le Roy me fit dire ce mêmejour
Dij
46 RELATION
par M. Conftans , qu'il me vouloit
recevoir le lendemain 18. Je partis
fur les ſept heures du matin en la ma
niere que je raconteray aprês avoir
recité les honneurs que le Roy de
Siam fit rendre à la Lettre de Sa Majeſté.
Il est vray qu'il a de coutume
de rendre honneur aux Lettres des
Potentats qu'il reçoit par leurs Am.
baſſadeurs;mais il a voulu avec juſtice
faire une distinction de cellede
notre grand Monarque. Il vint quaranteMandarins
des premiers de fa
Cour , dont deux qui étoient Oyas ,
c'eſt à dire comme ſont les Ducs en
France , qui me dirent que tous les
balons étoient à ma porte pour
prendre la Lettre de Sa Majesté , &
memener au Palais . La Lettre étoit
dans ma chambre en un vaſe d'or
couvertd'un voile de brocard tresriche.
Les Mandarins étant entrez
ils ſe proſternerent les mains jointes
fur le front, le viſage contre terre,&
DU VOYAGE DE SIAM. 47
faluërent en cette poſture la Lettre
du Roy par trois fois. Moy
étant aſſis ſur un fauteüil auprés
de la Lettre , je reçus cet honneur ,
qui n'a jamais été rendu qu'à celle
de Sa Majesté. Cette ceremonie
finie , je pris la Lettre avec le vaſe
d'or , & après l'avoir portée ſeptou
huit pas , je la donnay à Monſieur
l'Abbé de Choiſy , qui étoit
venu de France avec moy. Il marchoit
à ma gauche un peu derriere, .
&il la porta juſqu'au bord de la
riviere , où je trouvay un balon extremement
beau , fort doré , dans
lequel étoient deux Mandarins du
premier ordre . Je pris la Lettredes
mains de Monfieurl'Abbé de Choiſy
, & l'ayant portée dans le balon,
je la remis entre les mains d'un de
ces Mandarins , qui la poſa ſous un
dais fait en pointe , fort élevé , &
tout doré. J'entray dans un autre
fort magnifique , qui ſuivoit imme
3
48 RELATION
diatement celuy où étoit la Lettre
de Sa Majeſté. Deux autres auſſi
beaux que le mien , dans lesquels
étoient des Mandarins , étoient aux
deux côtez de celuy où l'on avoit
mis la Lettre. Le mien , comme je
viens de dire , le ſuivoit ; Monfieur
l'Abbé de Choiſy étoit dans un autre
balon immediatement derriere,
& les Gentilshommes qui m'accompagnoient
,& les gens de ma ſuite,
dans d'autres balons , ceux des
grands Mandarins pareillement fort
beaux , étoient àla tête. Il y avoit
environ douze balons tout dorez ,
& prês de deux cens autres qui voguoient
fous deux colomnes. La
Lettre du Roy , les deux balons de
garde& le mien étoient dans le milieu.
Toutes les Nations de Siam
étoient à ce cortege ; &toute la ri.
viere quoique tres large étoit toute
couverte de balons. Nous marchâmes
de cette forte juſqu'à la ville,
dont
DU VOYAGE DE SIAM. 49
dont les canons me ſaluërent ,
ce qui ne s'étoit jamais fait a
aucun autre Ambaſſadeur , tous
les Navires me ſaluërent auſſi ,
& en arrivant à terre je trouvay
un grand Char tout doré,
qui n'avoit jamais ſervi qu'au
Roy.
Je pris la Lettre de ſa Majefté
, &je la mis dans ce Char ,
qui étoit traîné par des chevaux
, & pouffé par des hommes;
J'entray enſuite dans une
chaiſedorée portéepar dixhom.
mes ſur leurs épaules ; Monfieur
l'Abbé de Choiſy étoit dans
une autre moins belle ; Les Gentils-
hommes & les Mandarins
qui m'accompagnoient étoient
à cheval , toutes les Nations
-differentes qui demeurent à Siam
marchant à pied derriere ; La
marche fut de cette forte jufqu'au
Château du Gouverneur ,
E
50 RELATION
où je trouvay en haye des Soldats
des deux côtez de la ruë
qui avoient des chapeaux de
métail doré , une chemife rouge
, & une eſpece d'écharpe de
toile peinte , qui leur ſervoit de
culotte, fans bas ny foüilliers ;
Les uns étoient arniez de Mouf
quets , les autres de Lances ;
D'autres d'Arcs , & de fléches,
d'autres de picques .
Il y avoit beaucoup d'inſtrumens
comme Trompettes,Tambours
, Timbales , Muſettes , des
manieres de petites cloches ,&
de petits cors dont le bruit refſembloit
à ceux des paſteurs en
France. Toute cette Muſique,
faiſoit affez de bruit , nous mar-.
châmes de cette façon le long
d'ure grande ruë bordée des
deux côtez d'une grande quanme
de peuples & toutes les places
remplies de même. Nous
DU VOYAGE DE SIAM. 11
arrivâmes enfin dans une grande
place qui étoit devant le Palais
du Roi , ou étoient rangés
des deux côtés des Eléphans de
guerre , enfuite nous entiâmes
dans la premiére cour du Palais
, où je trouvay environ deux
milles Soldats afſis fur leur der
riére la croſſe de leurs Moufquets
fur terre & tout droits ,
rangés en droite ligne à fix de
hauteur , il y avoit des éléphans
fur la gauche apelés éléphans
armés en guerre. Nous vimes
enfuite cent hommes à cheval
pieds nuds & habités à la Morefque
une lance àla main, tous
des Soldats étoient habillé conme
j'ai dit cy-devant , dans cet
endroit les nations & tous ceux
qui me ſuivoient me quitterent
à la referve des Gentilshommes
quim'accompagnoient, J. paffai
dans deux autres cours qui
(
E ij
52
RELATION
étoient garnies de la même maniére
& j'entray dans une autre
où étoit un grand nombre de
Mandarins tous proſternés contre
terre , il y avoit en cet endroit
fix chevaux qui étoient tenus
chacun par deux Mandarins ,
tres -bien barnachés , leurs brides
, poitraïls , croupieres & couroyes
d'étriers étoient garnies
d'or & d'argent couverts de pluſieurs
perles , rubis & diamans ,
en forte qu'on ne pouvoit en
voir le cuir , leurs étriers & leurs
ſelles étoient d'or & d'argent ,
les chevaux avoient des anneaux
d'or aux pieds de devant , il y
avoit là auffi pluſieurs éléphans
harnachés de même que le ſont
des chevaux de caroſſes , leurs
harnois étoient de velours cramoiſy
avec des boucles dorées ,
Les Gentilshommes entrérent
dans la Salle d'audiance & fe
DO VOYAGE DE SIAM.
placerent avant que le Roy ft
dans ſon Throne , & quand il y
fut entré accompagné de Monfieur
Conftans , du Barcalon &
de Monfieur l'Abbé de Choiſy
qui portoit la Lettre du Roy ,
je fus furpris de voir le Roy dans
une tribune fort élevée, car Monfeur
Conftans étoit demeuré
d'accord avec moi que le Roy
ne feroit qu'à la hauteur d'un
homme dans ſa tribune & que
je luy pourrois donner la Lettre
du Roy de la main à la main;
Alors je dis à Monfieur l'Abbé
de Choify , on a oublié ce que
l'on m'a promis , mais aſſeurément
je ne donneray point la
Lettre du Roi qu'à ma hauteur,
le vaſe d'or ou on l'avoit mife
avoit un grand manche d'or de
plus de trois pieds de long , on
avoit crû que je prendrois ce
vaſe par le boutdu manche pour
E iij
54
RELATION
F'élever juſques à la hauteur du
thrône ou étoit le Roy , mais je
pris fur le champ mon party &
je reſolus de préſenter au Roy
la Lettre de Sa Majesté tenant
en ma main la couppe d'or où
elle étoit , étant donc arrivé à la
porte je ſalüay le Roy , j'en fis
demême à moitié chemin & lors
que je fus proche de l'endroit ou
je devois m'affeoir après avoir
prononcé deux paroles de ma
Harangue je remis mon chapeau
à la tête & je m'affis , je
continüaymondiſcours qui étoit
en ces termes.
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Résumé : RELATION DE L'AMBASSADE de Mr le Chevalier DE CHAUMONT A LA COUR DU ROY DE SIAM, Avec ce qui s'est passé de plus remarquable durant son voyage.
Le texte relate le voyage de l'ambassadeur français, le Chevalier de Chaumont, à la cour du roi de Siam, parti de Brest le 3 mars 1685 à bord du vaisseau royal 'l'Oiseau', accompagné de la frégate 'la Maline'. Le voyage débuta favorablement, atteignant les îles de Madère en sept jours. Après avoir traversé la ligne équinoxiale, ils rencontrèrent des vents variables mais navigables, arrivant au Cap de Bonne Espérance le 31 mai pour se ravitailler en eau et en rafraîchissements. Ils y rencontrèrent quatre vaisseaux hollandais, dont un portant le pavillon d'un commissaire de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales. Les Hollandais offrirent leur aide et des présents. La région était peuplée de singes et de bêtes sauvages, et les Hollandais y avaient établi un fort et des habitations, cultivant un jardin riche en plantes et fruits exotiques. Les habitants locaux, bien que nus et ne cultivant pas la terre, possédaient des bestiaux et utilisaient des remèdes naturels. Le climat était doux, avec des saisons bien définies. Après avoir quitté le Cap de Bonne Espérance le 7 juin, ils affrontèrent des mers agitées et des vents variables jusqu'à Madagascar. Ils découvrirent ensuite une île non marquée sur leurs cartes, nommée l'île de Mony, et atteignirent finalement l'île de Java. Ils mouillèrent devant Bantam, où ils reçurent des fruits et des rafraîchissements. Cependant, le gouverneur hollandais refusa l'entrée à la frégate 'la Maline', contraignant Chaumont à se diriger vers Batavia. À Batavia, ils demandèrent et obtinrent la permission de débarquer leurs malades, qui guérirent rapidement grâce aux soins et aux rafraîchissements. Le général de Batavia offrit son aide et des rafraîchissements, mais Chaumont déclina une invitation à descendre à terre pour éviter les cérémonies. Batavia est décrite comme une ville prospère avec des canaux, des maisons propres, et une forte garnison hollandaise. Après avoir obtenu un pilote pour Siam, ils repartirent et rencontrèrent un navire mystérieux. Ils passèrent ensuite le détroit de Banca et l'île de Sumatra, notant les fortifications hollandaises et les conflits locaux. Ils traversèrent la ligne équatoriale dans des conditions favorables et passèrent devant le détroit de Malaca. Le voyage continua avec des vents variables et des calmes, obligeant souvent à mouiller. Ils arrivèrent devant Ligor, une place du roi de Siam, où les Siamois ramenés exprimèrent leur joie. Finalement, ils mouillèrent devant la rivière de Siam. L'auteur rencontra l'évêque de Metellopolis et l'abbé de Lionne, qui l'informèrent des réactions du roi de Siam à son arrivée. Deux mandarins vinrent à bord pour témoigner de la joie du roi et discuter des relations entre la France et le Siam. Les habitants locaux, vêtus de manière spécifique avec des écharpes de toile peinte et des chemises de mousseline, furent reçus à bord du vaisseau et salués par neuf coups de canon. Le 1er octobre, Monsieur Constance, ministre du roi de Siam, envoya des compliments et des provisions abondantes pour nourrir l'équipage pendant quatre jours. Le 8 octobre, l'évêque de Metellopolis et deux mandarins vinrent s'informer de la santé de l'auteur et l'invitèrent à descendre à terre. L'auteur fut accueilli avec des honneurs royaux, y compris des salves de canon et des balons magnifiques pour le transport. Le 9 octobre, deux mandarins vinrent recevoir les ordres de l'auteur, qui partit ensuite pour une maison préparée à son intention. La rivière de Siam, nommée Menan, est décrite comme large et bordée d'arbres, avec des maisons construites sur pilotis en raison des inondations saisonnières. Les habitants respectent profondément leur roi et rendent des honneurs spécifiques lors de son passage. Les mandarins et princes accompagnèrent l'auteur, chacun dans des balons ornés d'armes et de trônes. Le 13 octobre, l'auteur demanda au roi de Siam de traiter des modalités de son entrée, ce qui fut accordé après une longue discussion. Les jours suivants, diverses nations vinrent complimenter l'auteur sur son arrivée. Le 18 octobre, le roi de Siam reçut la lettre du roi de France avec des honneurs particuliers, soulignant la distinction accordée à cette lettre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 94-113
« Le vingt-sixiéme Mars à deux heures aprés midy j'ay mis [...] »
Début :
Le vingt-sixiéme Mars à deux heures aprés midy j'ay mis [...]
Mots clefs :
Fort, Vent, Roi de Siam, Cap de Bonne-Espérance, France, Vaisseau, Route, Ligne, Temps, Heures, Île, Mer, Argent, Abbé de Choisy, Enseigne, Vaisseaux, Ambassadeur, Frégate, Constantin Phaulkon, Alexandre de Chaumont
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texteReconnaissance textuelle : « Le vingt-sixiéme Mars à deux heures aprés midy j'ay mis [...] »
Evingt- fixieme Mars à deux
heures aprés midy j'ay mis
à la voile avec un bon vent , en
fortantde la Baye prés de la Fortereſſe
Hollandoiſe du Cap de
Bonne- Efperance , je vis trois
vaiſſeaux qui faifoient route pour
venir au Cap ; mais je n'ay pû
diftinguer de quelle Nation ils
eſtoient , je croy qu'ils eſtoient
Hollandois , parce qu'on en attendoit
ce nombre de l'Iſle de
GC
-
DU VOYAGE DE SIAM. 95
Ceilan. Quand nous fumes à
quarante lieuës delà nous trouvâme
la mer fort groſſe , elle nous
tourmenta beaucoup , & nous
continuâmes noſtre route pour
aller paffer la ligne par la meſme
longitudeque nous l'avions pafſée
en allant , il ne ſe pouvoit
que noftre voyage ne fut extrémement
agreable ; car , comme
j'ay déja dit , le Roy de Siam envoyoit
avec nous des Ambaffadeurs
en France , pour témoigner
au Roy avec combien de
paffion il fouhaittoit fon amitié :
ſes grandes qualitez & fa renommée
eſtant venuëjuſqu'à luy,
&faifant depuis long-temps un
extrême bruit dans les Indes . Il
m'avoit dit dans une Audience ,
qu'il ne leur donnoit point d'inſtructions
ſur les ceremonies que
l'on fait en France qui font bien
differentes de celles de fon
96 RELATIO
Royaume , parce qu'il eſtoit perſuadé
que le Roy ne leur feroit
rien faire qui fût prejudiciable à
fes intereſts , & qu'il me chargeoit
de leur conſeiller tout ce
qu'il faudroit faire pour lemieux
quand ils ſeroient en France
qu'il ſe repoſoit ſur moy pour cela
, & qu'il eſtoit bien ſeur que
jene leur conſeillerois rien qui
ne fût à faire . Nous avions donc
avec nous trois Ambaſſadeurs
des plus confiderables de Siam.
Le premier eſt frere du deffunt
Barcalon qui eſtoit premier Miniſtre
du Roy , homme d'eſprit ,
il a toûjours eſté auprés de ſon
frere dans toutes les affaires ,
c'eſt luy qui accompagné d'un
autre eſtoit venu me recevoir à
l'entrée de la Riviere de Siam
lors de mon arrivée & qui a
toûjours eſté avec moy , m'accompagnant
partout où j'allois.
La
DU VOYAGE DE SIAM. 97
La premiere fois que je le vis il
me parut tres-honneſte-homme
& d'un eſprit fort aiſé , ce qui fit
que je dis à Monfieur Conftans
que je croyois qu'il feroit trespropre
pour eftre Ambaſſadeur
en France. Le ſecond eſt un homme
fort âgé qui a beaucoup d'efprit
, & a eſté Ambaſſadeur à la
la Chine dont le Roy fon maiſtre
fut fort content ; le troiſiéme eſt
âgé de vingt- cinq ou trente ans,
fon pere eſt Ambaſſadeur en
Portugal; ce font les meilleures
perſonnes du monde , ils ſont
doux , honnêtes , complaifants,
& de tres-bonne humeur , & je
conte d'eſtre fort de leurs amis.
Ils écrivent juſqu'aux moindres
petites choſes qu'ils voyent , ce
qui me fait plaiſir ; car ils auront
dequoi s'exercer en France , où
ils rencontreront tant de chofes
dignes de leur admiration , je
i
68 RELATION
m'aſſure qu'ils en feront un fidel
recit au Roy leur Maiſtre. Ils devoient
avoir douze Mandarins à
leur ſuites;mais ils n'en ont que
huit parce qu'il en eſt reſté quatre
àSiam qui ne ſont pas venus affés
toſtàbord, il amenoient en France
douze petits garçons pour les
y laiſſer pour apprendre la Langue&
des métiers ; mais il en eſt
reſté une partie avec les quatre
Mandarins qui n'ont pû nous
joindre auſſi bien que quelques
domeſtiques de ces Ambaſſadcurs
ils en ont encore une vingtaine ,
ils font chargés de beaucoup de
beaux preſens pour le Roy , pour
Monseigneur, pour Madame la
Dauphine & pour Meſſeigneurs
les Ducs de Bourgogne & d'Anjou
& pour Meſſieurs de Seignelay
& de Colbert de Croiſy . Il y
en parmy ces prefens beaucoup
de vaſes d'or & d'argent ,
DU VOYAGE DE SIAM. 99
des ouvrages du Japon & des
Manilles , grande quantité de
porcelaines tres - rares , des paravans
de la Chine & du Japon ,
pluſieurs bijoux de tous les endroits
des Indes , des Cabinets ,
coffres , écritoires vernis , & garnis
d'argent , des vazes de terre
ſizelée , qui font legers conume
des plumes , deux petits navires
d'or , l'un pour le Roy & l'autre
pour Monſeigneur le Duc
de Bourgogne , deux pieces de
canon pour le Roy d'environ
deux ou trois livres de balles ,
de fer battu à froid garnis d'argent&
façonné avec de l'argent
approchant d'un ouvrage de raport
, des cornes de rinocerots,
des pierres de Bezoüar & pluſieurs
autres choſes dontje ne me
fouviens pas . Ces preſens vallent
beaucoup , & le Roy de Siam s'eſt
fait un grand plaifir d'envoyer
i ij
100 RELATION
د parce
tout ce qu'il avoit de plus rare.
Monfieur l'Abbé de Lionne fut
prié par ceRoyde faire le voyage
avecſes Ambaſſadeurs ; il leur fera
d'un grand fecours
qu'il parle leur langue , c'eſt un
tres-honnête homme & d'une
haute pieté le meſme Roy témoigna
auſſi à Monfieur le Vacher
qu'il feroit bien- aiſe qu'il retournât
avec ſes Ambaſſadeurs ,
ce qu'il a auſſi fait, il leur ſera
pareillement d'une grande utilité
eſtant un homme fort agiſſant.
Nous avions auſſi avec nous Monfieur
l'Abbé de Choiſi qui a fait le
voyage pour demeurer en qualité
d'Ambaſſadeur en cas que le Roy
dece pays-làſe fût fait Chrétien ;
c'eſt un tres-honnêtehomme quia
beaucoup d'eſprit & de merite . Il
s'eſt fait Prêtre & il a dit ſa premiere
Meſſe dans le Vaiſſeau , il
nous a donné de bons exemples ,
DU VOYAGE DE SIAM. IOI
& nous fait des predications fort
édifiantes , Monfieur l'Abbé du
Chailar étoit auſſi du voyage,c'eſt
un homme d'eſprit & qui nous a
ſouvent prêché. J'avois pourAu
mônier Monfieur l'Abbé deJully
dont j'ai été fort content, ilnous a
auſſi faitdebelles Predications,&
l'AumônierduVaiſſeau Monfieur
le Dot a eu un ſoin fort grand de
tout l'équipage , & de ceux qui
eſtoient malades. Ilne s'eſt point
paſſé de Dimanche ny de Feſte
que nous n'ayons eu des Predications,
& je puis dire grace àDieu
que l'on a vécu dans le Vaiſſeau
avec beaucoup de pieté par le ſecours
de tous ces Meſſieurs qui
exhortoient ſouvent ceux de l'é
quipage à vivre en Chrétiens , il
n'y en a point eu qui ne ſe ſoient
confeffez & fait ſouvent leurs devotions
, ce qui nous a attiré toutes
les benedictions de Dieu
iiij
102 RELATION
que nous avons euës dans ce
voyage ; car on ne peut pas faire
une navigation plus heureuſe .
Nous avions pour Capitaine de
Vaiſſeau Monfieur de Vaudricourt
qui commandoit le vaiſſeau
Loiſeau , c'eſt un tres-honnête
homme , & un des meilleurs na.
vigateurs&des plus ſoigneux que
le Royaye ; j'ay tout- à-fait ſujet
de m'enloüer , il a eu le ſoin de
tout ce qui concernoit le Vaiſ
ſeau ; où rien n'a manqué parles
precautions qu'il avoit priſes avant
noſtre départ , je n'euſſe jamais
crû que cela euſt pû ſe faire
de la forte dans un ſi long voyage.
Nous avions auſſi Monfieur
de Coriton Capitaine de Fregate
legere, un tres-bon Officier fort
foigneux & affiduà ſon métier ;
nous avions pour Lieutenant le
Chevalier de Fourbin que j'ay
laiſſay prés du Roy de Siam, &
DU VOYAGE DE SIAM. 103
Monfieur le Chevalier de Cibois
qui ſontde tres-bons Officiers , &
pour Enſeigne Monfieur de Chamoreau
qui eſt un homme qui
ſçait beaucoup de ſon métier,
par la grande application qu'il y
donne , il eſt capable d'être plus
qu'Enſeigne. Le Roy m'avoit fait
l'honneur de me donner douze
Officiers & gardes Marines pour
m'accompagner à l'Ambaſſade
qui estoient Meſſieurs de Francine
Enſeigne , Saint Villiers enſeigne
, de Compiegne , de Freteville
, de Seneville , du Fays ,
de Joncourt , la Palu , la Foreſt,
d'Hebouville qui eſt mort dans la
Fregate en route , & Monfieur du
Tartre Lieutenant ſur la Fregate
Maline qui eſt tres-honnête
homme & bon Officier . Monfieur
de Joyeuſe commandoit cette
Fregate , & j'ay tous les ſujets du
monde de me loüer de ſa con
i iiij
104
RELATION
duite ; je dois rendre cettejuſtice
à tous ces Meſſieurs qu'ils ont
efté tres- ſages , & ont tout-àfait
répondu au choix que fa Majeſté
en avoit fait ; ils ont bien
appris la navigation & les Mathematiques
; ils avoient un Maiſtre
en allant qui a reſté à Siam , &
en revenant le Pere Taſchard a
bien voulu leur en ſervir ; ceux
qui ne font pas Officiers font capables
de l'être , & ceux qui le
font, font capables de monter à
des degrez plus hauts . Il y avoit
un garde Marine qui estoit commandé
qui n'eſt pas venu avec
moy & qui eft reſté en France; je
diray à la loüange de Monfieur
le Chevalier du Fays qu'il eſt trescapable
d'être Enſeigne , il a eu
unetres- grande application pour
apprendre les manoeuvres & tout
ce qui regarde la navigation. J'avois
pour Secretaire le Sieur de
DU VOYAGE DE SIAM. ios
la Broffe-bonneau qui eſt treshonnête-
homme . Monfieur Conſtans
m'ayant témoigné qu'il ſeroit
bien-aife d'avoir deux de
mes Trompettes & mon Tapiffier
je les luy laiſſay deleur conſentement
, il leur a fait un bon party;
mon Maiſtre d'Hôtel me demanda
d'y refter pour negotier quelque
argent qu'il avoit, un de mes
laquais eft demeuré avec le Chef
de la Compagnie Françoiſe , &
un autre à qui la devotion a fait
prendre party de refter au Seminaire
de Siam pour eftre Miſſionaire
. Monfieur l'Abbé de Choifi
y a aufli laiſſédeux de ſes gens ,
l'un appellé Beauregard qui étoit
Cadet dans le Vaiſſeau
Monfieur Conftans a promis de
faire quelque choſe pour luy , je
croy qu'il le mettra dans la Marine,
il eſt bien demeuré douze
ou quinze François au ſervice du
106 RELATION
Roy & du Miniſtre.
Je continuay ma route & j'eus
vent arriere & le Avril je
paſſay à la hauteur de l'Iſle fainte
Heleine qui eſt habitée par les
Anglois ; les Vaiſſeaux qui viennent
des Indes y touchent ordinairement
, c'eſtà dire quand ils
ne vont pas au Cap de Bonne-
Eſperance ; on m'a dit que c'eſt
une tres-bonne Iſle & bien fertile,
elle eſt à ſeize degrez de latitude
Sud . Le les vents toûjours
arriere je paſſay à la veuë de l'Iſle
de l'Aſcenſion qui eſt à huit degrez
Sud de la ligne. Cette Ifle
n'eſt point habitée, la plupart des
Vaiſſeaux qui paſſent s'y arrêtent
pour y prendre de la tortuë , il y
en a unegrande quantité , & ces
animaux rafraîchiffent beaucoup
les équipages , ils demeurerent
en vie un mois & fix ſemaines
ſans manger , on ne les peut pren
DU VOYAGE DE SIAM. 107
dre que la nuit , car le jour les
tortuës ſe tiennent à la mer , & la
nuit elles ſe retirent en terre pour
y mettre leurs oeufs qu'elles enfoüient
dans le ſable. Pour les
prendre il ſe faut tenir caché avec
un gros bâton à la main& les furprendre
quand elles ſortent de
l'eau, on les renverſe ſur le dos &
lors elles ne peuvent plus ſe retourner
, on en prend des quatrevingt&
cent pour une nuit & le
jour on les embarque & on les
met fur le dos dans le Vaiſſeau . II
ya des Barques qui y vont pour
faller de ces tortuës, qu'elles por
tent aux Iſles de l'Amerique &
que les habitans achetent pour
leurs eſclaves ; comme j'avoisun
bon ventje ne m'y arreſtay point,
ne voulant pas perdre de temps
à paſſer la Ligne Equinoxiale ;
car quelquefois on y reſte longtemps
à cauſedes grands calmes
108 RELATION
&des pluyes qu'on y trouve ; le
28. Avril je paſſay la Ligne avec
un temps admirable , les chaleurş
n'étant point incommodes,peu de
calme & de pluye ; c'étoit la
quatrième fois que je l'avois pafſée
dans ce voyage ſans avoir
quitté le juftau- corps de drap
doublé de meſime;tout mon monde
&mon équipage eſtoient lors
en tres-bonne ſanté à la referve
de quatre, ou cinq qui estoient
malades du flux de ventre depuis
Siam ; cette maladie ſe guerit
rarement dans ces pays-là ,
il ne m'eſtmort que dix ou douze
Matelots ou Soldats. Nous ne
vîmes que tres-peu de poiſion
dans cette traverſe , ce qui eſt
contre la coûtume , car ordinairement
ils'y en trouve en grand
nombre ; nous harponnâmes un
gros poiffon que l'on appelle foufdeur,
environ huitpieds de long&
quatre de large , il avoitſur la tête
1
DU VOYAGET
DE SIAM. 109
un trou par où il reſpire & jettoit
de l'eau en l'air comme une fontaine;
il faisoit beaucoup de bruit&
peſoitenviron 300.livres; ce poif-
Ton eft bon à manger & le harpondonton
ſe ſert pour le prendre
eſt comme le fer d'une fleche,
quand il eſt une fois entré il ne
peut plus reſſortir. On met cet
harpon au bout d'un morceau de
bois bien long que l'on attache à
une corde , un Matelot adroit
tient cet harpon dans la main à
l'avant du Navire , & ce poiſſon
venant à paffer proche de luy il
luy jette le harpon , l'ayant touché
il défile la corde pour que le
poiffon perde ſon ſang &fa force;
enſuite on le retire. Le vingtneuf
nous primes de la meſme
maniere deux autres poiſſons que
l'on nomme Marſoins , ils font
preſque de la meſme figure que le
foufleur , à la referve qu'ils ont
210 RELATION
la tête & le muſeau long , & le
ſoufleur l'a preſque ronde. Ils
pouvoient bien peſer cent cinquante
livres chacun ; ils font
aufſſi tres-bons à manger. Nous
eſtions du côté du Nort avec un
bon vent ; jen'ay eſté que trente
deux jours en route du Cap de
Bonne-Efperance à la Ligne , &
en allant j'avois employé de la
Ligne au Cap ſept ſemaines , parceque
la route eſt beaucoup plus
longue par les vents d'oueſt qu'il
faut aller chercher .
Le 16. May ſur le minuit nous
paſſames le Tropique par l'eſtime
qu'en firent nos Pilotes en
prenant la hauteur. Le i7. à midy
ce fut grace à Dieu la fixieme
fois que nous avions paſſé les
Tropiques dans ce voyage , &
fortant de la Zone torride nous
entrâmesdans la temperée par un
bon vent.
DU VOYAGE DE SIAM. 211
Le premier Juin nous vîmes
la terre , & comme nous croyons
en eſtre à plus de cent cinquante
lieuës cela nous furprit , & comme
il faifoit un grand broüillard
nous fumes obligez de nous en
approcher , & le temps s'étant
éclairci nous reconnûmes que
c'étoit l'Iſle de Flore qui eſt une
des Açores & la plus à l'oueſt; elle
eſt tres-haute , il en tombe de
l'eau des montagnes dansla Mer
ce qui fait de tres-belles caſcades
, & qui nous la fit reconnoître.
Il falloit que nous euſſions
trouvé des courans d'eau qui
nous euſſent portez à l'ouest , que
nous nous faiſions à plus decent
cinquante lieuës à l'eſt . Le cinquiéme
nous vîmes un Vaiſſeau
qui paſſa proche de nous ; mais
comme c'étoit la nuit nous ne
ſçûmes pas de quel paysil eſtoit.
Le ſeptiéme nous en vîmes un
12 RELATION
autre qui eſtant venu proche du
mien,j'envoyay mon canot àbord
avec un Officier qui me dit que
c'étoit un Navire de Londres qui
venoit de Virginie qui s'en retournoit
à Londres, il eſtoit chargé
de tabac , & comme il faifoit
beaucoup de vent, & que nous
allions mieux que luy nous le
quittâmes en peude temps. Nous
eûmes vent variable juſqu'au
douziéme , & fur les fix heures
du foir le vent eſtant oueft &
arriere il ſe leva une groſſe mer
& le vent ſi violent qu'ils nous
obligerent le lendemain fur les
dix heures du matin de mettre à
la Cap , & mes Pilotes ne ſe faifoient
qu'à cent licuës de Breſt .
Letemps eftant fort obſcur avec
de lapluie , & comme on craint
de s'approcher des terres par un
tel temps , parce que quelque
foisces coups de vent durentdes
huir
DUVOYAGEDE SIAM. I1I13
jours ; cela m'obligea à mettre à
la cap, fur les dix heures du ſoir
du treize le vent & la mer calmerent
, &je me remis à la voile &
le dix-huit Juin nous arrivâmes
graces à Dieu heureuſement à la
rade de Breft , à quatre heures aprés
midyoùdés qu'on eûtmoüillé
jefis tirer le Canon des deux
Vaiſſeaux pour ſaluër les Ambaſ
fadeurs de Siam que j'ay amenez,
heures aprés midy j'ay mis
à la voile avec un bon vent , en
fortantde la Baye prés de la Fortereſſe
Hollandoiſe du Cap de
Bonne- Efperance , je vis trois
vaiſſeaux qui faifoient route pour
venir au Cap ; mais je n'ay pû
diftinguer de quelle Nation ils
eſtoient , je croy qu'ils eſtoient
Hollandois , parce qu'on en attendoit
ce nombre de l'Iſle de
GC
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DU VOYAGE DE SIAM. 95
Ceilan. Quand nous fumes à
quarante lieuës delà nous trouvâme
la mer fort groſſe , elle nous
tourmenta beaucoup , & nous
continuâmes noſtre route pour
aller paffer la ligne par la meſme
longitudeque nous l'avions pafſée
en allant , il ne ſe pouvoit
que noftre voyage ne fut extrémement
agreable ; car , comme
j'ay déja dit , le Roy de Siam envoyoit
avec nous des Ambaffadeurs
en France , pour témoigner
au Roy avec combien de
paffion il fouhaittoit fon amitié :
ſes grandes qualitez & fa renommée
eſtant venuëjuſqu'à luy,
&faifant depuis long-temps un
extrême bruit dans les Indes . Il
m'avoit dit dans une Audience ,
qu'il ne leur donnoit point d'inſtructions
ſur les ceremonies que
l'on fait en France qui font bien
differentes de celles de fon
96 RELATIO
Royaume , parce qu'il eſtoit perſuadé
que le Roy ne leur feroit
rien faire qui fût prejudiciable à
fes intereſts , & qu'il me chargeoit
de leur conſeiller tout ce
qu'il faudroit faire pour lemieux
quand ils ſeroient en France
qu'il ſe repoſoit ſur moy pour cela
, & qu'il eſtoit bien ſeur que
jene leur conſeillerois rien qui
ne fût à faire . Nous avions donc
avec nous trois Ambaſſadeurs
des plus confiderables de Siam.
Le premier eſt frere du deffunt
Barcalon qui eſtoit premier Miniſtre
du Roy , homme d'eſprit ,
il a toûjours eſté auprés de ſon
frere dans toutes les affaires ,
c'eſt luy qui accompagné d'un
autre eſtoit venu me recevoir à
l'entrée de la Riviere de Siam
lors de mon arrivée & qui a
toûjours eſté avec moy , m'accompagnant
partout où j'allois.
La
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La premiere fois que je le vis il
me parut tres-honneſte-homme
& d'un eſprit fort aiſé , ce qui fit
que je dis à Monfieur Conftans
que je croyois qu'il feroit trespropre
pour eftre Ambaſſadeur
en France. Le ſecond eſt un homme
fort âgé qui a beaucoup d'efprit
, & a eſté Ambaſſadeur à la
la Chine dont le Roy fon maiſtre
fut fort content ; le troiſiéme eſt
âgé de vingt- cinq ou trente ans,
fon pere eſt Ambaſſadeur en
Portugal; ce font les meilleures
perſonnes du monde , ils ſont
doux , honnêtes , complaifants,
& de tres-bonne humeur , & je
conte d'eſtre fort de leurs amis.
Ils écrivent juſqu'aux moindres
petites choſes qu'ils voyent , ce
qui me fait plaiſir ; car ils auront
dequoi s'exercer en France , où
ils rencontreront tant de chofes
dignes de leur admiration , je
i
68 RELATION
m'aſſure qu'ils en feront un fidel
recit au Roy leur Maiſtre. Ils devoient
avoir douze Mandarins à
leur ſuites;mais ils n'en ont que
huit parce qu'il en eſt reſté quatre
àSiam qui ne ſont pas venus affés
toſtàbord, il amenoient en France
douze petits garçons pour les
y laiſſer pour apprendre la Langue&
des métiers ; mais il en eſt
reſté une partie avec les quatre
Mandarins qui n'ont pû nous
joindre auſſi bien que quelques
domeſtiques de ces Ambaſſadcurs
ils en ont encore une vingtaine ,
ils font chargés de beaucoup de
beaux preſens pour le Roy , pour
Monseigneur, pour Madame la
Dauphine & pour Meſſeigneurs
les Ducs de Bourgogne & d'Anjou
& pour Meſſieurs de Seignelay
& de Colbert de Croiſy . Il y
en parmy ces prefens beaucoup
de vaſes d'or & d'argent ,
DU VOYAGE DE SIAM. 99
des ouvrages du Japon & des
Manilles , grande quantité de
porcelaines tres - rares , des paravans
de la Chine & du Japon ,
pluſieurs bijoux de tous les endroits
des Indes , des Cabinets ,
coffres , écritoires vernis , & garnis
d'argent , des vazes de terre
ſizelée , qui font legers conume
des plumes , deux petits navires
d'or , l'un pour le Roy & l'autre
pour Monſeigneur le Duc
de Bourgogne , deux pieces de
canon pour le Roy d'environ
deux ou trois livres de balles ,
de fer battu à froid garnis d'argent&
façonné avec de l'argent
approchant d'un ouvrage de raport
, des cornes de rinocerots,
des pierres de Bezoüar & pluſieurs
autres choſes dontje ne me
fouviens pas . Ces preſens vallent
beaucoup , & le Roy de Siam s'eſt
fait un grand plaifir d'envoyer
i ij
100 RELATION
د parce
tout ce qu'il avoit de plus rare.
Monfieur l'Abbé de Lionne fut
prié par ceRoyde faire le voyage
avecſes Ambaſſadeurs ; il leur fera
d'un grand fecours
qu'il parle leur langue , c'eſt un
tres-honnête homme & d'une
haute pieté le meſme Roy témoigna
auſſi à Monfieur le Vacher
qu'il feroit bien- aiſe qu'il retournât
avec ſes Ambaſſadeurs ,
ce qu'il a auſſi fait, il leur ſera
pareillement d'une grande utilité
eſtant un homme fort agiſſant.
Nous avions auſſi avec nous Monfieur
l'Abbé de Choiſi qui a fait le
voyage pour demeurer en qualité
d'Ambaſſadeur en cas que le Roy
dece pays-làſe fût fait Chrétien ;
c'eſt un tres-honnêtehomme quia
beaucoup d'eſprit & de merite . Il
s'eſt fait Prêtre & il a dit ſa premiere
Meſſe dans le Vaiſſeau , il
nous a donné de bons exemples ,
DU VOYAGE DE SIAM. IOI
& nous fait des predications fort
édifiantes , Monfieur l'Abbé du
Chailar étoit auſſi du voyage,c'eſt
un homme d'eſprit & qui nous a
ſouvent prêché. J'avois pourAu
mônier Monfieur l'Abbé deJully
dont j'ai été fort content, ilnous a
auſſi faitdebelles Predications,&
l'AumônierduVaiſſeau Monfieur
le Dot a eu un ſoin fort grand de
tout l'équipage , & de ceux qui
eſtoient malades. Ilne s'eſt point
paſſé de Dimanche ny de Feſte
que nous n'ayons eu des Predications,
& je puis dire grace àDieu
que l'on a vécu dans le Vaiſſeau
avec beaucoup de pieté par le ſecours
de tous ces Meſſieurs qui
exhortoient ſouvent ceux de l'é
quipage à vivre en Chrétiens , il
n'y en a point eu qui ne ſe ſoient
confeffez & fait ſouvent leurs devotions
, ce qui nous a attiré toutes
les benedictions de Dieu
iiij
102 RELATION
que nous avons euës dans ce
voyage ; car on ne peut pas faire
une navigation plus heureuſe .
Nous avions pour Capitaine de
Vaiſſeau Monfieur de Vaudricourt
qui commandoit le vaiſſeau
Loiſeau , c'eſt un tres-honnête
homme , & un des meilleurs na.
vigateurs&des plus ſoigneux que
le Royaye ; j'ay tout- à-fait ſujet
de m'enloüer , il a eu le ſoin de
tout ce qui concernoit le Vaiſ
ſeau ; où rien n'a manqué parles
precautions qu'il avoit priſes avant
noſtre départ , je n'euſſe jamais
crû que cela euſt pû ſe faire
de la forte dans un ſi long voyage.
Nous avions auſſi Monfieur
de Coriton Capitaine de Fregate
legere, un tres-bon Officier fort
foigneux & affiduà ſon métier ;
nous avions pour Lieutenant le
Chevalier de Fourbin que j'ay
laiſſay prés du Roy de Siam, &
DU VOYAGE DE SIAM. 103
Monfieur le Chevalier de Cibois
qui ſontde tres-bons Officiers , &
pour Enſeigne Monfieur de Chamoreau
qui eſt un homme qui
ſçait beaucoup de ſon métier,
par la grande application qu'il y
donne , il eſt capable d'être plus
qu'Enſeigne. Le Roy m'avoit fait
l'honneur de me donner douze
Officiers & gardes Marines pour
m'accompagner à l'Ambaſſade
qui estoient Meſſieurs de Francine
Enſeigne , Saint Villiers enſeigne
, de Compiegne , de Freteville
, de Seneville , du Fays ,
de Joncourt , la Palu , la Foreſt,
d'Hebouville qui eſt mort dans la
Fregate en route , & Monfieur du
Tartre Lieutenant ſur la Fregate
Maline qui eſt tres-honnête
homme & bon Officier . Monfieur
de Joyeuſe commandoit cette
Fregate , & j'ay tous les ſujets du
monde de me loüer de ſa con
i iiij
104
RELATION
duite ; je dois rendre cettejuſtice
à tous ces Meſſieurs qu'ils ont
efté tres- ſages , & ont tout-àfait
répondu au choix que fa Majeſté
en avoit fait ; ils ont bien
appris la navigation & les Mathematiques
; ils avoient un Maiſtre
en allant qui a reſté à Siam , &
en revenant le Pere Taſchard a
bien voulu leur en ſervir ; ceux
qui ne font pas Officiers font capables
de l'être , & ceux qui le
font, font capables de monter à
des degrez plus hauts . Il y avoit
un garde Marine qui estoit commandé
qui n'eſt pas venu avec
moy & qui eft reſté en France; je
diray à la loüange de Monfieur
le Chevalier du Fays qu'il eſt trescapable
d'être Enſeigne , il a eu
unetres- grande application pour
apprendre les manoeuvres & tout
ce qui regarde la navigation. J'avois
pour Secretaire le Sieur de
DU VOYAGE DE SIAM. ios
la Broffe-bonneau qui eſt treshonnête-
homme . Monfieur Conſtans
m'ayant témoigné qu'il ſeroit
bien-aife d'avoir deux de
mes Trompettes & mon Tapiffier
je les luy laiſſay deleur conſentement
, il leur a fait un bon party;
mon Maiſtre d'Hôtel me demanda
d'y refter pour negotier quelque
argent qu'il avoit, un de mes
laquais eft demeuré avec le Chef
de la Compagnie Françoiſe , &
un autre à qui la devotion a fait
prendre party de refter au Seminaire
de Siam pour eftre Miſſionaire
. Monfieur l'Abbé de Choifi
y a aufli laiſſédeux de ſes gens ,
l'un appellé Beauregard qui étoit
Cadet dans le Vaiſſeau
Monfieur Conftans a promis de
faire quelque choſe pour luy , je
croy qu'il le mettra dans la Marine,
il eſt bien demeuré douze
ou quinze François au ſervice du
106 RELATION
Roy & du Miniſtre.
Je continuay ma route & j'eus
vent arriere & le Avril je
paſſay à la hauteur de l'Iſle fainte
Heleine qui eſt habitée par les
Anglois ; les Vaiſſeaux qui viennent
des Indes y touchent ordinairement
, c'eſtà dire quand ils
ne vont pas au Cap de Bonne-
Eſperance ; on m'a dit que c'eſt
une tres-bonne Iſle & bien fertile,
elle eſt à ſeize degrez de latitude
Sud . Le les vents toûjours
arriere je paſſay à la veuë de l'Iſle
de l'Aſcenſion qui eſt à huit degrez
Sud de la ligne. Cette Ifle
n'eſt point habitée, la plupart des
Vaiſſeaux qui paſſent s'y arrêtent
pour y prendre de la tortuë , il y
en a unegrande quantité , & ces
animaux rafraîchiffent beaucoup
les équipages , ils demeurerent
en vie un mois & fix ſemaines
ſans manger , on ne les peut pren
DU VOYAGE DE SIAM. 107
dre que la nuit , car le jour les
tortuës ſe tiennent à la mer , & la
nuit elles ſe retirent en terre pour
y mettre leurs oeufs qu'elles enfoüient
dans le ſable. Pour les
prendre il ſe faut tenir caché avec
un gros bâton à la main& les furprendre
quand elles ſortent de
l'eau, on les renverſe ſur le dos &
lors elles ne peuvent plus ſe retourner
, on en prend des quatrevingt&
cent pour une nuit & le
jour on les embarque & on les
met fur le dos dans le Vaiſſeau . II
ya des Barques qui y vont pour
faller de ces tortuës, qu'elles por
tent aux Iſles de l'Amerique &
que les habitans achetent pour
leurs eſclaves ; comme j'avoisun
bon ventje ne m'y arreſtay point,
ne voulant pas perdre de temps
à paſſer la Ligne Equinoxiale ;
car quelquefois on y reſte longtemps
à cauſedes grands calmes
108 RELATION
&des pluyes qu'on y trouve ; le
28. Avril je paſſay la Ligne avec
un temps admirable , les chaleurş
n'étant point incommodes,peu de
calme & de pluye ; c'étoit la
quatrième fois que je l'avois pafſée
dans ce voyage ſans avoir
quitté le juftau- corps de drap
doublé de meſime;tout mon monde
&mon équipage eſtoient lors
en tres-bonne ſanté à la referve
de quatre, ou cinq qui estoient
malades du flux de ventre depuis
Siam ; cette maladie ſe guerit
rarement dans ces pays-là ,
il ne m'eſtmort que dix ou douze
Matelots ou Soldats. Nous ne
vîmes que tres-peu de poiſion
dans cette traverſe , ce qui eſt
contre la coûtume , car ordinairement
ils'y en trouve en grand
nombre ; nous harponnâmes un
gros poiffon que l'on appelle foufdeur,
environ huitpieds de long&
quatre de large , il avoitſur la tête
1
DU VOYAGET
DE SIAM. 109
un trou par où il reſpire & jettoit
de l'eau en l'air comme une fontaine;
il faisoit beaucoup de bruit&
peſoitenviron 300.livres; ce poif-
Ton eft bon à manger & le harpondonton
ſe ſert pour le prendre
eſt comme le fer d'une fleche,
quand il eſt une fois entré il ne
peut plus reſſortir. On met cet
harpon au bout d'un morceau de
bois bien long que l'on attache à
une corde , un Matelot adroit
tient cet harpon dans la main à
l'avant du Navire , & ce poiſſon
venant à paffer proche de luy il
luy jette le harpon , l'ayant touché
il défile la corde pour que le
poiffon perde ſon ſang &fa force;
enſuite on le retire. Le vingtneuf
nous primes de la meſme
maniere deux autres poiſſons que
l'on nomme Marſoins , ils font
preſque de la meſme figure que le
foufleur , à la referve qu'ils ont
210 RELATION
la tête & le muſeau long , & le
ſoufleur l'a preſque ronde. Ils
pouvoient bien peſer cent cinquante
livres chacun ; ils font
aufſſi tres-bons à manger. Nous
eſtions du côté du Nort avec un
bon vent ; jen'ay eſté que trente
deux jours en route du Cap de
Bonne-Efperance à la Ligne , &
en allant j'avois employé de la
Ligne au Cap ſept ſemaines , parceque
la route eſt beaucoup plus
longue par les vents d'oueſt qu'il
faut aller chercher .
Le 16. May ſur le minuit nous
paſſames le Tropique par l'eſtime
qu'en firent nos Pilotes en
prenant la hauteur. Le i7. à midy
ce fut grace à Dieu la fixieme
fois que nous avions paſſé les
Tropiques dans ce voyage , &
fortant de la Zone torride nous
entrâmesdans la temperée par un
bon vent.
DU VOYAGE DE SIAM. 211
Le premier Juin nous vîmes
la terre , & comme nous croyons
en eſtre à plus de cent cinquante
lieuës cela nous furprit , & comme
il faifoit un grand broüillard
nous fumes obligez de nous en
approcher , & le temps s'étant
éclairci nous reconnûmes que
c'étoit l'Iſle de Flore qui eſt une
des Açores & la plus à l'oueſt; elle
eſt tres-haute , il en tombe de
l'eau des montagnes dansla Mer
ce qui fait de tres-belles caſcades
, & qui nous la fit reconnoître.
Il falloit que nous euſſions
trouvé des courans d'eau qui
nous euſſent portez à l'ouest , que
nous nous faiſions à plus decent
cinquante lieuës à l'eſt . Le cinquiéme
nous vîmes un Vaiſſeau
qui paſſa proche de nous ; mais
comme c'étoit la nuit nous ne
ſçûmes pas de quel paysil eſtoit.
Le ſeptiéme nous en vîmes un
12 RELATION
autre qui eſtant venu proche du
mien,j'envoyay mon canot àbord
avec un Officier qui me dit que
c'étoit un Navire de Londres qui
venoit de Virginie qui s'en retournoit
à Londres, il eſtoit chargé
de tabac , & comme il faifoit
beaucoup de vent, & que nous
allions mieux que luy nous le
quittâmes en peude temps. Nous
eûmes vent variable juſqu'au
douziéme , & fur les fix heures
du foir le vent eſtant oueft &
arriere il ſe leva une groſſe mer
& le vent ſi violent qu'ils nous
obligerent le lendemain fur les
dix heures du matin de mettre à
la Cap , & mes Pilotes ne ſe faifoient
qu'à cent licuës de Breſt .
Letemps eftant fort obſcur avec
de lapluie , & comme on craint
de s'approcher des terres par un
tel temps , parce que quelque
foisces coups de vent durentdes
huir
DUVOYAGEDE SIAM. I1I13
jours ; cela m'obligea à mettre à
la cap, fur les dix heures du ſoir
du treize le vent & la mer calmerent
, &je me remis à la voile &
le dix-huit Juin nous arrivâmes
graces à Dieu heureuſement à la
rade de Breft , à quatre heures aprés
midyoùdés qu'on eûtmoüillé
jefis tirer le Canon des deux
Vaiſſeaux pour ſaluër les Ambaſ
fadeurs de Siam que j'ay amenez,
Fermer
Résumé : « Le vingt-sixiéme Mars à deux heures aprés midy j'ay mis [...] »
Le texte relate un voyage maritime entrepris le 16 mars à partir de la baie près de la forteresse hollandaise du Cap de Bonne-Espérance. Le voyageur a aperçu trois vaisseaux supposés être hollandais en route vers le Cap. La navigation est devenue difficile à quarante lieues du Cap en raison de la mer agitée. Le voyage a ensuite continué pour repasser la ligne équatoriale à la même longitude que lors du trajet aller. Le roi de Siam avait envoyé trois ambassadeurs en France pour témoigner de son amitié au roi de France. Ces ambassadeurs étaient accompagnés de douze mandarins et de douze jeunes garçons destinés à apprendre la langue et des métiers en France. Ils apportaient également de nombreux présents, incluant des vases d'or et d'argent, des porcelaines rares, des bijoux, des cornes de rhinocéros, et d'autres objets précieux. À bord du vaisseau, plusieurs personnalités étaient présentes, notamment l'abbé de Lionne, l'abbé de Choisi, et l'abbé du Chailar, qui prêchaient et exhortaient l'équipage à vivre en chrétiens. Le capitaine du vaisseau, Monsieur de Vaudricourt, ainsi que d'autres officiers, étaient loués pour leur compétence et leur dévouement. Le 28 avril, le voyageur a passé la ligne équatoriale sans rencontrer de grands calmes ou de pluies, et avec un équipage en bonne santé. Ils ont capturé plusieurs poissons, dont un gros poisson-souffleur et deux marsouins. Le 16 mai, ils ont passé le tropique du Cancer. Le 17 juin, les voyageurs ont traversé les Tropiques pour entrer dans la zone tempérée grâce à un bon vent. Le 1er juin, ils ont aperçu la terre, identifiée comme l'île de Flore, l'une des Açores, après avoir navigué à travers un brouillard épais. Ils ont été surpris de se trouver à plus de cent cinquante lieues de leur position estimée, attribuant cela à des courants marins. Le 5 juin, ils ont vu un vaisseau de nuit dont l'origine est restée inconnue. Le 7 juin, ils ont rencontré un navire de Londres revenant de Virginie, chargé de tabac. Ils ont ensuite affronté des vents variables et une mer agitée, les obligeant à mettre à la cape le 12 juin. Le mauvais temps les a contraints à rester à la cape jusqu'au 13 juin, date à laquelle ils ont pu reprendre leur route. Ils sont finalement arrivés à la rade de Brest le 18 juin, où ils ont salué les ambassadeurs de Siam qu'ils avaient amenés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 217-234
Dunkerque. [titre d'après la table]
Début :
Ils allerent le même jour coucher à Dunkerque, Ville sur [...]
Mots clefs :
Dunkerque, Place, Intendant, Ville, Roi, Fort, Bergues, Comte, Ambassadeurs, Artillerie, Armes, Folie, Remparts, Du Verger, Mer, Citadelle, Ambassadeur, Mégron
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Dunkerque. [titre d'après la table]
Ils allerent le même jour
coucher à Dunkerque , Ville
fur la Mer dans le Comté de
Flandres . Le Comte Baudoüin
III . dit le Jeune, la fit
bâtir en 960. Elle a de fort
bellesRuës, unPort extrémement
frequenté , & des Ha-
T
218 III . P. du Voyage
bitans fort renommez pour
la Navigation. Marie de Luxembourg
, Comteſſe de S.
Paul, Dame de Dunkerque,
Fille unique de Pierre de Luxembourg
& de Marguerite
de Savoye, épouſa François de
Bourbon, Comte de Vendôme
, quatriéme Ayeul paternel
du Roy. C'eſt ſur cela
que font fondées les legitimes
pretentions qu'a Sa Majeſté
ſur la Ville de Dunkerque.
Les François la prirent
en 1558. Le Duc de Parme
la reprit en 1583. Monfieur
le Prince , alors Duc d'An-
1
des Amb. de Siam. 319
guien, s'en rendit Maiſtre en
1646. & les Eſpagnols qui
l'emporterent en 1652. lagarderent
juſqu'en 1658. que
Mr le Maréchal de Turenne
la leur ôta. Elle fut remiſe
aux Anglois , de qui le Roy
la racheta en 1662. La Citadelle
que Sa Majeſté y a fait
faire , eft tres - confiderable ,
auſſi - bien que les Fortifications.
Les Ambaſſadeurs aprés a
voir paſſé entre le Fort du
Bois &le Fort Mardic , qu'ils
confidererent , approcherent
de la Place au bruit d'une
Tij
220 III. P. du Voyage
groffe Artillerie. M Me
gron Major qui y commandoit
, les reçût à la Porte de
la Ville. Toute la Garniſon,
parmy laquelle il y avoit
beaucoup de Compagnies
Suiffes, eſtoit ſous les Armes.
Ils furent logez à l'Hoſtel de
Ville, où ils reçûrent les complimens
des Magiftrats, & les
Preſens ordinaires. Ils furent
auſſi complimentez par
pluſieurs Corps . Le foir tout
'Hoſtel de Ville ſe trouva
éclairé par l'ordre des Magiſtrats.
Ils donnerent ce
foir- là pour Mot , La clef eft
des Amb de Siam . 221
digne de la ferrure , fur ce
qu'on leur avoit dit que Dunkerque
eſt une Clef du
Royaume. Ils furent ravis
de trouver à Dunkerque Madame
la Princeſſe de Bournonville,
Me la Comteffe de
Sore , & Ms les Princes de
Bournonville & de Robec,
qu'ils avoient veus à Berny, &
dont ils avoient reçû de grandeshonnêtetez.
MadamePatoulet,
femmede M² l'Intendant
de la Marine à Dunkerque
, eſtoit de la Compagnie.
M Deſmadrit Intendant
de Juſtice , Police des
Tiij
222 III . P. du Voyage
Troupes , & Finances de Sa
Majesté, & M Patoulet, vinrent
auſſi les ſalüer . M Defmadrit
leur dit , qu'il alloit à
Ypres , où il auroit l'honneur de
les voir , & qu'il eſperoit qu'ils
luy feroient la grace de diſner
chez luy. Ils fouperent à l'ordinaire
en bonne Compagnie.
Le lendemain ils monterent
en Carroſſe pour aller
du côté de la Mer , où ils
trouverent des Chaloupes
fort propres, & virent les Jettées
& les Forts qui ſont def
ſus, qui les ſalüerent de toute
leur Artillerie. Ils meſurerent
desAmb. de Siam, 223
eux-mêmes les épaiſſeurs &
les hauteurs des murailles , les
hauteurs & les profondeurs
des foſſez , & examinerent
tous les ouvrages avancez. Ils
virent fortir à pleines voiles
un affez gros Vaiffeau, chargé
de tout ſon Canon. De là
ils allerent au Rifban , où ils
monterent & deſcendirent
dans tous les endroits qu'ils
jugerent dignes de leur curioſité.
Ils marquerent une
ſurpriſe qui ne ſe peut exprimer
, & crûrent voir une
des premieres merveilles du
Monde. Ils vinrent enſuite
Tiiij
224 III. P. du Voyage
à pied juſqu'à la Jettée, où
l'on ſe rembarqua pour regagner
le Carroffe. Le lendemain
ils allerent à la Citadelle
que le Roy a fait bâtir.
Ils furent receus au bruit du
Canon , & trouverent l'Infanterie
ſous les Armes ; ils
virent les Magaſins & les Arcenaux
, & dirent que non
Seulement cette Fortereffe leur
paroiſſoit imprenable , mais mefme
qu'ils ne croyoient pas que
l'on pût ſonger à l'attaquer ,
parce qu'on n'attaquoit pas ce
qu'on sçavoit qu'il estoit impoffible
de prendre. On tira une
des Amb. de Siam. 225
Coulevrine , appellée la grande
Coulevrine de Nancy. Comme
on leur avoit donné les
Violons , ce qui continua
tant qu'ils ſéjournerent à
Dunkerque , ils avoient demandé
les noms de pluſieurs
Airs , & même la raiſon des
noms qu'on leur avoit dits.
La Folie d'Eſpagne s'eſtant
trouvée de ce nombre , il ne
ſe rencontra perſonne qui
-leur pût apprendre pourquoy
cét Air avoit eu ce nom : ce
qui fut cauſe que M Megron
leur ayant demádé l'Ordre
, ils dirent la Folie d'Ef
r
226 III. P. du Voyage
pagne. M: Torf leur demanda
, pourquoy ils donnoient
ce mot. Ils répondirent, qu'ils
avoient peut- estre plus de raiſon
de le donner , que le Muſicien
n'en avoit eu de nommer
Folie un Air qui paroiffoit tresbeau
, puiſque c'en estoit une tresgrande
que d'avoir laiffé prendre
une Ville comme Dunkerque.
Lejour ſuivant (car ilsſéjournerent
deux jours àDunkerque
) ils firent le tour de
la Place avec M Megron ,
& trouverent les Ramparts
d'une propreté qui paſſe tout
des Amb. de Siam. 227
د
ce qu'on s'en peut imaginer.
On n'y voit aucune ordure
de quelque nature qu'elle
puiſſe eſtre , & les Jardins les
plus propres & les mieux entretenus
du Prince le plus curieux
ne pourroient qu'à
peine approcher de ce qu'ils
virent. Cela fait connoiftre
que Me Megron ſçaitbien ſe
faire obeïr , & qui fe fait obefr,
doit eſtre du nombre
des meilleurs Officiers . M du
Verger Ingenieur de la Place,
en fit le tour avec les Ambaſſadeurs.
Illeur apprit tout
cequ'ils ſouhaiterent ſçavoir
228 III. P. du Voyage
&répondit ſi bien à toutes
leurs queſtions , qu'ils conçûrentbeaucoup
d'eftime, &
prirent même quelque forte
d'amitié pour luy. Ils dirent,
que le Roy de Siam n'épargneroit
rien pour avoir un auffi habile
Homme qu'il eſtoit , & le
prierent de vouloir bien les accompagner
jusqu'à Bergues, par
où ils devoientpaffer pour aller à
Ypres. Enfin ils luy dirent ,
qu'il s'expliquoit si bien , que
tout marquoit en luy ce qu'il
vouloit dire , & que ceux àqui
il parloit n'avoient que faire de
fçavoirfa langue , pour concedes
Amb. de Siam. 229
voir ce qu'il vouloit faire entendre.
Ils ne quitterent les Ramparts
que pour aller voir l'Arcenal,
où ils ne laiſſerent rien
à viſiter : de forte qu'eſtant
tous remplis de la beauté de
la Place , &de la grandeur du
Roy , ils fortirent en difant,
qu'ils voyoient par tout des chofes
inoüies. M Patoulet Intendant
de Marine , ayant
fait charger pluſieurs Ecluſes,
vint ſur le ſoir les prier d'en
voir l'effet , & leur dit , que
cela ne dureroit qu'un instant.
Ils demanderent, fi leRoy les
avoit fait faire comme le reste.
230 III . P. du Voyage
On leur dit que oüy. Ils repartirent
auffi -toſt , qu'ils ne
doutoient pas que cela ne répon
diſt à la magnificence de Sa Majesté
, &qu'ilsypaſſeroient non
pas un instant , mais la nuit
entiere. Ils monterent dans le
Carroffe de Me l'Intendant,
qui en avoit fait amener
d'autres pour leur Suite. Dés
qu'ils furent arrivez , on ouvrit
les Ecluſes, qui firent les
effets qu'on en attendoit.
L'Ambaſſadeur dit qu'il estoit
caution de la netteté du Port,
tant qu'on entretiendroit cesEclufes-
là. Ils virent le nouveau
L
des Amb. de Siam. 231
Baffin pour les Vaiſſeaux du
Roy , qui eſt encore un des
Ouvrages qui répond le plus
à la grandeur de Sa Majefté.
On leur montra auſſi plufieurs
Vaiſſeaux fur le chantier.
Si je voulois vous faire
un détail entier de tout ce
que les Ambaſſadeurs ont vû
& dit à Dunkerque , & de la
maniere dont le Roy y eſt
ſervy, j'avoue qu'il me feroit
difficile de trouver la fin de
certe Relation . L'Ambaſſadeur
donna ce ſoir-là pour
mot , Nous triomphons par fa
victoire, & dit que c'eſtoit une
234 III . P. du Voyage
verité , puiſque l'état où ef
toit la Ville , depuis qu'elle
avoit eſté conquiſe par Sa
Majesté , & l'opulence des
Peuples , faifoient voir qu'ils
triomphoient par la victoire
de ce
de ce grand Monarque.
Aprés avoir ſejourné à
Dunkerque le 29. & le 30. ils
en partirent avec des honneurs
qui ne peuvent eſtre
comparez qu'à ceux qu'ils avoient
receus en y entrant.
Ils s'embarquerent dés ſept
heures du matin, ſur le canal
de Bergues , qui eſt hors la
Ville, dans un batteau coudes
Amb. de Siam. 233
vert bien meublé & vîtré,
que M Deſmadrit leur avoit
fait préparer. Ils avoient prié
de trop bonne grace M du
Verger de venir avec eux jufques
à Bergues , pour en eſtre
refufez. Il les accompagna
juſque- là, & ils parlerent pendant
tout le chemin de Fortifications
& des inondations
de Siam. L'Ambaſſadeur luy
dit qu'il croyoit qu'il estoit un
homme univerſel. Ils trouverent
fur le chemin de Dunkerque
à Bergues, le long du
Canal, le Fort Louis, & le Fort
S. François , qui font deux
V
234 III. P.du Voyage
Forts Royaux , & quelques
Redoutes . Ils en furent falüez
, & les Garniſons parurent
en bataille ſur les ramparts
. Eftant arrivez à Bergues
, Mª du Verger les quit
ta , dont ils témoignerent du
regret. Ils trouverent leurs
Carroffes , dans lesquels ils
monterent pour continuër
leur route. Ils furent falüez
par l'Artillerie de Bergues , &
trouverent la Garnifon fous
les armes , depuis une Porte
juſques à l'autre. Ils furent
meſme haranguez , & receurent
les Prefens de la Ville.
coucher à Dunkerque , Ville
fur la Mer dans le Comté de
Flandres . Le Comte Baudoüin
III . dit le Jeune, la fit
bâtir en 960. Elle a de fort
bellesRuës, unPort extrémement
frequenté , & des Ha-
T
218 III . P. du Voyage
bitans fort renommez pour
la Navigation. Marie de Luxembourg
, Comteſſe de S.
Paul, Dame de Dunkerque,
Fille unique de Pierre de Luxembourg
& de Marguerite
de Savoye, épouſa François de
Bourbon, Comte de Vendôme
, quatriéme Ayeul paternel
du Roy. C'eſt ſur cela
que font fondées les legitimes
pretentions qu'a Sa Majeſté
ſur la Ville de Dunkerque.
Les François la prirent
en 1558. Le Duc de Parme
la reprit en 1583. Monfieur
le Prince , alors Duc d'An-
1
des Amb. de Siam. 319
guien, s'en rendit Maiſtre en
1646. & les Eſpagnols qui
l'emporterent en 1652. lagarderent
juſqu'en 1658. que
Mr le Maréchal de Turenne
la leur ôta. Elle fut remiſe
aux Anglois , de qui le Roy
la racheta en 1662. La Citadelle
que Sa Majeſté y a fait
faire , eft tres - confiderable ,
auſſi - bien que les Fortifications.
Les Ambaſſadeurs aprés a
voir paſſé entre le Fort du
Bois &le Fort Mardic , qu'ils
confidererent , approcherent
de la Place au bruit d'une
Tij
220 III. P. du Voyage
groffe Artillerie. M Me
gron Major qui y commandoit
, les reçût à la Porte de
la Ville. Toute la Garniſon,
parmy laquelle il y avoit
beaucoup de Compagnies
Suiffes, eſtoit ſous les Armes.
Ils furent logez à l'Hoſtel de
Ville, où ils reçûrent les complimens
des Magiftrats, & les
Preſens ordinaires. Ils furent
auſſi complimentez par
pluſieurs Corps . Le foir tout
'Hoſtel de Ville ſe trouva
éclairé par l'ordre des Magiſtrats.
Ils donnerent ce
foir- là pour Mot , La clef eft
des Amb de Siam . 221
digne de la ferrure , fur ce
qu'on leur avoit dit que Dunkerque
eſt une Clef du
Royaume. Ils furent ravis
de trouver à Dunkerque Madame
la Princeſſe de Bournonville,
Me la Comteffe de
Sore , & Ms les Princes de
Bournonville & de Robec,
qu'ils avoient veus à Berny, &
dont ils avoient reçû de grandeshonnêtetez.
MadamePatoulet,
femmede M² l'Intendant
de la Marine à Dunkerque
, eſtoit de la Compagnie.
M Deſmadrit Intendant
de Juſtice , Police des
Tiij
222 III . P. du Voyage
Troupes , & Finances de Sa
Majesté, & M Patoulet, vinrent
auſſi les ſalüer . M Defmadrit
leur dit , qu'il alloit à
Ypres , où il auroit l'honneur de
les voir , & qu'il eſperoit qu'ils
luy feroient la grace de diſner
chez luy. Ils fouperent à l'ordinaire
en bonne Compagnie.
Le lendemain ils monterent
en Carroſſe pour aller
du côté de la Mer , où ils
trouverent des Chaloupes
fort propres, & virent les Jettées
& les Forts qui ſont def
ſus, qui les ſalüerent de toute
leur Artillerie. Ils meſurerent
desAmb. de Siam, 223
eux-mêmes les épaiſſeurs &
les hauteurs des murailles , les
hauteurs & les profondeurs
des foſſez , & examinerent
tous les ouvrages avancez. Ils
virent fortir à pleines voiles
un affez gros Vaiffeau, chargé
de tout ſon Canon. De là
ils allerent au Rifban , où ils
monterent & deſcendirent
dans tous les endroits qu'ils
jugerent dignes de leur curioſité.
Ils marquerent une
ſurpriſe qui ne ſe peut exprimer
, & crûrent voir une
des premieres merveilles du
Monde. Ils vinrent enſuite
Tiiij
224 III. P. du Voyage
à pied juſqu'à la Jettée, où
l'on ſe rembarqua pour regagner
le Carroffe. Le lendemain
ils allerent à la Citadelle
que le Roy a fait bâtir.
Ils furent receus au bruit du
Canon , & trouverent l'Infanterie
ſous les Armes ; ils
virent les Magaſins & les Arcenaux
, & dirent que non
Seulement cette Fortereffe leur
paroiſſoit imprenable , mais mefme
qu'ils ne croyoient pas que
l'on pût ſonger à l'attaquer ,
parce qu'on n'attaquoit pas ce
qu'on sçavoit qu'il estoit impoffible
de prendre. On tira une
des Amb. de Siam. 225
Coulevrine , appellée la grande
Coulevrine de Nancy. Comme
on leur avoit donné les
Violons , ce qui continua
tant qu'ils ſéjournerent à
Dunkerque , ils avoient demandé
les noms de pluſieurs
Airs , & même la raiſon des
noms qu'on leur avoit dits.
La Folie d'Eſpagne s'eſtant
trouvée de ce nombre , il ne
ſe rencontra perſonne qui
-leur pût apprendre pourquoy
cét Air avoit eu ce nom : ce
qui fut cauſe que M Megron
leur ayant demádé l'Ordre
, ils dirent la Folie d'Ef
r
226 III. P. du Voyage
pagne. M: Torf leur demanda
, pourquoy ils donnoient
ce mot. Ils répondirent, qu'ils
avoient peut- estre plus de raiſon
de le donner , que le Muſicien
n'en avoit eu de nommer
Folie un Air qui paroiffoit tresbeau
, puiſque c'en estoit une tresgrande
que d'avoir laiffé prendre
une Ville comme Dunkerque.
Lejour ſuivant (car ilsſéjournerent
deux jours àDunkerque
) ils firent le tour de
la Place avec M Megron ,
& trouverent les Ramparts
d'une propreté qui paſſe tout
des Amb. de Siam. 227
د
ce qu'on s'en peut imaginer.
On n'y voit aucune ordure
de quelque nature qu'elle
puiſſe eſtre , & les Jardins les
plus propres & les mieux entretenus
du Prince le plus curieux
ne pourroient qu'à
peine approcher de ce qu'ils
virent. Cela fait connoiftre
que Me Megron ſçaitbien ſe
faire obeïr , & qui fe fait obefr,
doit eſtre du nombre
des meilleurs Officiers . M du
Verger Ingenieur de la Place,
en fit le tour avec les Ambaſſadeurs.
Illeur apprit tout
cequ'ils ſouhaiterent ſçavoir
228 III. P. du Voyage
&répondit ſi bien à toutes
leurs queſtions , qu'ils conçûrentbeaucoup
d'eftime, &
prirent même quelque forte
d'amitié pour luy. Ils dirent,
que le Roy de Siam n'épargneroit
rien pour avoir un auffi habile
Homme qu'il eſtoit , & le
prierent de vouloir bien les accompagner
jusqu'à Bergues, par
où ils devoientpaffer pour aller à
Ypres. Enfin ils luy dirent ,
qu'il s'expliquoit si bien , que
tout marquoit en luy ce qu'il
vouloit dire , & que ceux àqui
il parloit n'avoient que faire de
fçavoirfa langue , pour concedes
Amb. de Siam. 229
voir ce qu'il vouloit faire entendre.
Ils ne quitterent les Ramparts
que pour aller voir l'Arcenal,
où ils ne laiſſerent rien
à viſiter : de forte qu'eſtant
tous remplis de la beauté de
la Place , &de la grandeur du
Roy , ils fortirent en difant,
qu'ils voyoient par tout des chofes
inoüies. M Patoulet Intendant
de Marine , ayant
fait charger pluſieurs Ecluſes,
vint ſur le ſoir les prier d'en
voir l'effet , & leur dit , que
cela ne dureroit qu'un instant.
Ils demanderent, fi leRoy les
avoit fait faire comme le reste.
230 III . P. du Voyage
On leur dit que oüy. Ils repartirent
auffi -toſt , qu'ils ne
doutoient pas que cela ne répon
diſt à la magnificence de Sa Majesté
, &qu'ilsypaſſeroient non
pas un instant , mais la nuit
entiere. Ils monterent dans le
Carroffe de Me l'Intendant,
qui en avoit fait amener
d'autres pour leur Suite. Dés
qu'ils furent arrivez , on ouvrit
les Ecluſes, qui firent les
effets qu'on en attendoit.
L'Ambaſſadeur dit qu'il estoit
caution de la netteté du Port,
tant qu'on entretiendroit cesEclufes-
là. Ils virent le nouveau
L
des Amb. de Siam. 231
Baffin pour les Vaiſſeaux du
Roy , qui eſt encore un des
Ouvrages qui répond le plus
à la grandeur de Sa Majefté.
On leur montra auſſi plufieurs
Vaiſſeaux fur le chantier.
Si je voulois vous faire
un détail entier de tout ce
que les Ambaſſadeurs ont vû
& dit à Dunkerque , & de la
maniere dont le Roy y eſt
ſervy, j'avoue qu'il me feroit
difficile de trouver la fin de
certe Relation . L'Ambaſſadeur
donna ce ſoir-là pour
mot , Nous triomphons par fa
victoire, & dit que c'eſtoit une
234 III . P. du Voyage
verité , puiſque l'état où ef
toit la Ville , depuis qu'elle
avoit eſté conquiſe par Sa
Majesté , & l'opulence des
Peuples , faifoient voir qu'ils
triomphoient par la victoire
de ce
de ce grand Monarque.
Aprés avoir ſejourné à
Dunkerque le 29. & le 30. ils
en partirent avec des honneurs
qui ne peuvent eſtre
comparez qu'à ceux qu'ils avoient
receus en y entrant.
Ils s'embarquerent dés ſept
heures du matin, ſur le canal
de Bergues , qui eſt hors la
Ville, dans un batteau coudes
Amb. de Siam. 233
vert bien meublé & vîtré,
que M Deſmadrit leur avoit
fait préparer. Ils avoient prié
de trop bonne grace M du
Verger de venir avec eux jufques
à Bergues , pour en eſtre
refufez. Il les accompagna
juſque- là, & ils parlerent pendant
tout le chemin de Fortifications
& des inondations
de Siam. L'Ambaſſadeur luy
dit qu'il croyoit qu'il estoit un
homme univerſel. Ils trouverent
fur le chemin de Dunkerque
à Bergues, le long du
Canal, le Fort Louis, & le Fort
S. François , qui font deux
V
234 III. P.du Voyage
Forts Royaux , & quelques
Redoutes . Ils en furent falüez
, & les Garniſons parurent
en bataille ſur les ramparts
. Eftant arrivez à Bergues
, Mª du Verger les quit
ta , dont ils témoignerent du
regret. Ils trouverent leurs
Carroffes , dans lesquels ils
monterent pour continuër
leur route. Ils furent falüez
par l'Artillerie de Bergues , &
trouverent la Garnifon fous
les armes , depuis une Porte
juſques à l'autre. Ils furent
meſme haranguez , & receurent
les Prefens de la Ville.
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Résumé : Dunkerque. [titre d'après la table]
Le texte décrit la visite des ambassadeurs de Siam à Dunkerque, une ville située en Flandres, fondée en 960 par le Comte Baudouin III. Dunkerque est réputée pour ses rues pittoresques, son port actif et ses habitants experts en navigation. Marie de Luxembourg, Comtesse de Saint-Pol et Dame de Dunkerque, a épousé François de Bourbon, Comte de Vendôme, ancêtre du roi de France, ce qui a justifié les prétentions royales sur la ville. Dunkerque a connu plusieurs changements de mains au fil des siècles. Elle a été prise par les Français en 1558, reprise par les Espagnols en 1583, conquise par le Duc d'Anjou en 1646, puis de nouveau par les Espagnols en 1652, avant d'être finalement rachetée par le roi de France en 1662. La citadelle et les fortifications de Dunkerque sont particulièrement remarquables. Lors de leur visite, les ambassadeurs de Siam ont été accueillis avec des honneurs militaires et civils. Ils ont été logés à l'Hôtel de Ville et ont reçu des présents. Ils ont visité les fortifications, les jetées et les forts, et ont été impressionnés par la propreté et la discipline des lieux. Ils ont également assisté à des démonstrations de l'artillerie et des écluses, exprimant leur admiration pour les ouvrages et la grandeur du roi. Après deux jours à Dunkerque, ils ont quitté la ville en bateau, accompagnés par des salves d'artillerie et des honneurs militaires.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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15
p. 28-124
DE L'ART DE NAVIGER.
Début :
Il n'y a jamais eu tant de Vaisseaux en Europe que / Entre les Arts qui sont estimez les plus necessaires [...]
Mots clefs :
Navigation, Naviguer, Aimant, Boussole, Fer, Pierre, Traité, Vaisseaux, Année, Mer, Usage, Aiguille, Monde, Art, Manière, Vertus, Nord, Pôle, Ouvrage, Cause, Expérience, Vaisseau, Secours, Pilotes, Nature, Jésuite, Secret, Découverte, Cartes, Curieux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE L'ART DE NAVIGER.
Il n'y a jamais eu tant de
Vaisseaux en Europe que
l'année derniere
,
& si l'on
en peut juger par l'apparence,
il y en aura encore plus l'Esté
prochain. Cela m'engage à
vous faire part d'un Ouvrage
fortcurieux
,
dans lequel il
efl: traité detout ce qui regarde
la Navigation.C'est
une matiere d'une fort grande
étenduë, &qui doit faire
pdluaisir non feulement à ceux
mestier, mais mesme aux
indifferens, puis qu'il est fort
agreable de sçavoir unpeu
>dc tout , pour en pouvoir
parler dans le monde quand
l'occasion s'en offre.
DE L'ART DE NJVIGEK ENtre les Arts qui font
estimez les plus necessaires
aux hommes , celuy de
la Navigation a esté un des
premiers & des principaux.
L'obligation qu'il y avoit de
traverser les Rivieres, de pasfer
dans les Isles, & en d'autres
lieux, tant pour le Commerce
que pour la communication
des Habitans,les a
portez à inventer des machines
flotantes & capables de
les soûtenir sur les eaux, pour
les transporterd'un bord à
l'autre, avec ce qu'ils vouloient
y conduire , & cela se
faisoit alors sans aucun Pilote.
De là font venus les
Rats-d'eaux
,
les Bacs
J
les
Pontons, les Canots, les
Gondoles, les Balons, les
Nacelles, & une infinité
d'autres Barques
,
aurquelles
on a donné divers noms selon
l'usage & les Regions où elles
ont elle inventées, & ces
Vaisseaux pour la pluspart
estoient ordinairement faits
tout d'une Iiiece, comme de
troncs d'arbres creu sez
)
d'écorces
& de roleaux
, y en
avanr d'une grosseur & d'une
grandeur suffisante pourcela.
D'autresestoient faits de
joncs pliez & joints ensemble
; quelques-uns de bois
de sciage? & de planches
chevillées, & d'autres de
cuir cousu & end urcy. Il y
en avoit qui estant faciles à
plier, le pouvoient aifémenc
transporter d'un lieu à l'autre,
ou que l'on pouvoit porter
en leur efiarJ comme encore
aujourd'huy les Canots dans
les Indes, & les Balons dans
le Royaume de Siam, ou les
Gondoles à Venise, & les
Pontons ailleurs.
Comme l'usage de tous ces
Vaisseaux n'estoit d'ordinaire
que pour le courant des Rivieres
, ou pour leur trajet,
on n'avoit besoin pour les
conduire que de perches, de
rames, de cordages, de moulinets
3 ou de voiles; on y
employoit les uns& les autres
en ces premiers temps,
& l'on voit encore dans les
Pa ïs qu'on découvre de nouveau,
que leurs Habitans en
usent presque tous de la mes-
: me maniere. Ilyaaussi des lieux vers
le Nort , comme dans la
Norvegue & dans la Groelande
, où les Vaisseaux à
cause des glaces sont si portatifs
, qu'on les faitglisser
sur les neges pour les tranf-
: porter de Rmere à autre,
sans aucun débris,& vers la
Mer Glaciale; les Pyrates y
) ont des Vaisseaux de cuir si
bien fermez, qu'ils n'ont pas
de peine à les faire entrer
l profondement dans Teauj &L
pendant la nuit ils se glissent
sous les grands Vaisseaux)
les percent au fond de cale,
&.les font submerger
, pour
y exercer enfuire leur brigandage.
Voilà pour ce qui regarde
la construction la
matiere îz l'usage des premicrs
Vaisseaux.
On tient generalement que
les Egyptiens ont esté les
premiers qui ayent inventé
l'usage de ces petitsVaisseaux,
par la necessité qu'ils avoient :
des'en servir en certaine faûson
de l'année à cause des
inondations ordinaires que
[ le Nil fait tous les ans dans
leur Païs,ensorte que tou- tes les terresen sont couver- tes; ce qui oblige les Habirr
tans à y faire des Tranchées.
~&: des Fossez pour faciliter
lIes écoulemens de l'eau
, »5C
à se retirer avec leurs Familles
& leurs Troupeaux sur les
» éminences de leurs Terres;
) car ce Fleuve ne croist qu'à
une certaine mesure de hauteur.
Les Venitiens outre leurs,
Gondoles,se servent encore
) aujourd'huy de cette force de
[ petitsVaisseaux
)
qu'ils appellent
Fisoleroe,ils font ex- ;
tremement legers
,
& vont
aussiviste que le vent; c'est
pour la chasse de certains oiseaux
qu'ils appellent Fisoolæ,
& qui se fait sur l'eau avec
assez de divertisement. Outre
ce nom qu'ils donnent à leurs
Vaisseaux
)
ils les appellent
Fusoleroe à cause de leur vi--
tesse, ou parce qu'ils ressemblcnt
à des fuseaux, estant
ronds & pointus par les deux
bouts ; ou comme les Balons
de Siam, cymbala,longs &
ronds.
Les Syriens&lesAffricains
savoient emprunté l'usage de
olleurs Vaisseaux des Egyptiens.
Toutefois pour l'art de navviger
comme il estoit rude
5&& grossier en ce temps-là,
chaque Nation y ajoûta du
sien selon l'occasion
, & suivant
que leur propre ex perience
leur en donnoit lieu;
mais ce n'estoit pas encore our faire des voyages de
olong cours, ny pour sexposer
aux vents, & aux tempestes.
Ils ne faisoient que
costoyer les rivages, sans
entrer en pleine Mer, &
ixherchoient seulement leur
seureté en navigeant.
Il y a diversité d'opinions
entre les Auteurs àl'égard de
ceux qui ont esté les premiers
Inventeurs de la lonHruétion
des grands Vaisseaux, & des
instrumens qui fervent à la
Navigation. Quelques-uns
tiennent qu'A tlas inventa les
Navires & l'art de navi ger;
& d autres disent que ce furent
les Tyriens.
Ensuite les Copeens, habitans
de la Boeotie prés du
Fleuve Caphise, trouverent : l'usage des Rames & des Avi--:
rons. Dedale inventa le Mast ; «j
â.X. les Antennes, Icare, son
Fils, les Voiles. Les Tyrrremiens
forgerent les Ancres;
Mnacharsis fit les Harpons,
& Pericles les Crocs & les Agrafes
, pour servir dans les
combats demer. Les Platéens
J:onlpaiIcrent les premiers la uste largeur des Vaisseaux;
car auparavant ils estoient
oous bien plus longs que lar-
D'res) & toutefois capables de
recevoir beaucoup de personnes&
de bagage, selon la
ongueur des arbres, des ro- caux, ou des écorces dont
2ls estoient conitruits.
Quant à la difference des
Vaisseaux,& à leurs équipages
3
on donne à Tiphis
l'honneur d'avoir inventé
l'art & les regles de bien naviger
, & de conduire les
gouvernail comme un bon
Pilote. Minos composales
premier l'ArméeNavale.Eole
enseigna aux Nautonniers lai)
maniere de gouverner les
Voiles. Enfin on ajoûta tantii de découvertes à la Navigation
,
qu'elle commença àe
devenir plus parfaite, & alors
le desir de connoistre les>3
Regions &les Peuples, pOftaÕJ
ceux qui en avoient déja quelque
experience,àpasser en des
Païsun peu plus éloignez,&
à y transporter des vivres &
d'autres choses necessaires,
puur établir une espece de
commerce.
Entre ces Vaisseaux qui
commençoient déja à pouvoir
souffrir la Mer
3
les Galeres
semblerent d'un ufaec
aasfsletzzccoommmmooddeeppoouurrlleeuurrlele--
gereté & pour leur virefe;
Diodore dit que Sesostris Roy
d'Egypte
, & Successeur de
Moeris
, a esté le premier de
tous qui se soit servyde Galere
?
& qu'ayant dompté les
Habitans d'autour de la Mer
Rouge, il tâcha de conduire
un Canal navigable depuis le
Nil jusqu'à cette Mer.
Thucydide rapporte que
Damased'Erictée inventa
la premiere Galere à deux
bancs, & Aminocle de Corint
he,celle qui estoit à trois.
Aristote aécrit que les Carthaginois
formerent celle qui
en avoit quatre. Nesictonde
Salamine en fitune de cinq;
& selon le témoignage de
Polybej, lesRomains furent
les premiers qui firent construire
une Armée navale de
cette sorte deVaisseaux,dans
l'appareil de guerre contre
les Carthaginois. Xenagoras
de Syracuse inventa des
Galeres à six bancs. Mnefigethon
en composa juiqu'l
dix; Alexandre le Grand,
jusqu'à douze. Ptolemeus Soter
en fit faire une jusqu'à
quinze, Ainsi le progréss'en
augmentoit detempsen
temps, & selonles expcriences
& la force des Vaisseaux
? qui devoient tenir la mer ,
& y resister
,
& alors les rames
estoient autant en usage
que les voiles.
Mais quand le bruit se fut
répandu par toute la Grece,
que Jason commandé par le
Pvoy Pelias devoit entreprendre
un grand voyage par -
mer, pour aller en laColchideàla
conqueste de la Toison
d'or, toute la Fleur de la
jeunesse de Grece voulut avoir
part à cette fameuse navigation
dont tout le monde parloir.
C'est ainsi qu'en usent
les Volontaires dans les grandes
Expéditions. Le nombre
en fut de cinquante-quatre?
des plus braves & des plus
considerables de laGrece.
A ce sujet on construisit
une Galere à trente ttaçcs de
chaque costé,ce qui n'avoit
:, point encore esté fait jusques
alors. Ce fut Argus Fils d'Arestor,
qui en fut l'Architecte
,
&qui luy donna de son
nom celuy d'Argo
,
& ceux
qui le monterent furent delà
appeliezArgonautes, si l'on
encroitApollonius le Rhodien.
ToutefoisDiodore dit
que ce Vaisseau futainsi
nommé à cause de sa legereté;
& Ciceton assure que
cetre Galere portoit ce nom
à cause de celuy des Grecs,
qui s'appelloient alors Argi,
ve5,du nom de la Ville d'Argos
dont ils estoientoriginaires.
Typhis,commePilote
pour son experience, prit la
conduire de ce Vaisseau?qui
a esté si renommé dans la
Grece,& qui pourainsi dire
a merité d'estre transporté
dans le Ciel, pour y faire unes,
constellation entre les autres
Astres.
Moreri dans son Diéèion-I
naire historique, marque que
cette Navigation se fit en
l'année 2792. de la Creation
du monde, s'il y a quelque
ombre de verité en cette histoire
si fabuleuse. Tout le
mistere de cette Conqueste
rin'ciloit que le secret & la
b découverte de la Pierre Philosophale,
que les Anciens
couvroient des voiles decette
IFabïe.
Mais quel que éclat que cet-
,ne Navigation au eu, & quoy
pqu'on l'éleve au dessus de
toutes les autres entreprises
maritimes,elle n'est presque
nrien à l'égard de ces grandes
Navigations qui se sont faites
bdepuis dans toutes les mers
asses plus vastes
,
& jusquss aux
Regions les plus reculées, &
dont la découverte n'a pû
fc faire sans le secours de
l'Aimant & l'usage de lal
Boussole.
Les bancs des Galeress'aug-
-
menterent encore de nombre
,
puis que Ptolomeus Phi-
- ladelphus en fit faire une de
quarante, & Ptoloméus Phi- -
lopator; surnommé Triphon, (J
uneautre desoixante.
Mais de quelle quantité de 3
Vaisseaux
? & de quelle grandeur
Xerxes, Roy des perses,
<; necouvrit-ilpasl'Hellespont
avec son Aimée navale? Le
nombre en estoit du moins
de
bde mille. Quelle hauteur,
quelle force & quelle profondeur
n'avoient pas les Navires,
dont il fit faire un pont ilié de chaifnes pour joindre
l'Asie à l'Europe. Toutefois
avec ce grand appareil de
guerre sur mer) il fut vaincu
par Themistocle prés de Salanine
,
&: contraint de se sauver
avec une petiteBarque.
Aprés tout, l'on remarque
ussu'en ces temps-l à les Pilotes
¡;tn'dvoient point d'autres guiotes
que leurexperience, la
lécouverte des Isles & des
Terres qu'ils avoient euxmêmesveuës,
des Golphcs-oùi
ils étoieut arrivez, des banc
&des écueils qu'ils avoient
€vitez,desRéd uits &desSinus
qu'ils connoissoient, & l'ot<
fervation des Estoiles qui leult
servoient à se conduire; U
quand ils avoient perdu leutfj
tramontane,ils couroient riQ
que de faire naufrage. -Ju-nques
alors les Cartes marines
& les Mappemondes n'e-a
stoient point en usage; aussi
leurs Navigations n'estoient
elles pas fort grandes, & les]
naufrages pouvoient estre aie
sez frequens
Y
puis qu'il
alloit assurer sur la force de
ses bras, sur l'industrie des
Nautonniers, sur la conduite
les voiles & des rames, pour
se tirer des écueils, des bancs
de sable, & des détroits perilleux
quand on y tomboit.
Aussi remarque-t-on que
la pluspart faisoient ferrer
leurs Vaisseaux sur le devant
& fous la carene, pour les rendre
plus solides contre les vagues,
& pour en empescher
le débris contre les rochers
sachez.
On donnoit aussi ancienment
des noms specieux aux
Vaisseaux les plus considerables,
commeon le voit au * combat navaldécric par Virgile
dans le cinquième livre
de son Eneide, où il nomme
trois Vaisseaux, la Balene, le
Centaure, & la Chimere. Et
aujourd huy encore à Venise
n'ya-t-il pas le Bucentaure,
qui est un Vaisseau de solem-
- nité & d'apparat, d'une pro--
digieufe grandeur, qui se démonte,
& qu'on remet enn
efur quand le Doge fait la
ceremonie d'aller e pouser la
Mer. De mesme dans les Arméesnavales
il y a des VaiC-l;
séaux qu'on nomme le Grand
„
Amiral, le Vice -
Amiral, la
) Capitane, &c.
Les Anciens en avoienten-
) core de differente nature, les
uns decharge,& les autres de
3 guerre. Les premiers estoient
) ordinairement plats, & fervoient
au passage des gens
de guerre, du bagage, des
rl harnois & des chevaux. Ce
fut Hippius de Tyr qui les
inventa, & on lesappelloit
Hippagines
, non pas de son
nom, mais dumotGrec de
3 cheval. Les autres qui servoient
dans les combats d.,
mer, estoient gros & ronds)
munis de becs de fer & poin- !
tus> pour percer de roideur :
ceux des Ennemis à force de : bras, & par la violence des ;
rames, & les couler à fond.
Aussi estoient-ils appellez;
rostratæ na-La Navires à bec.
De là cft venu chez les Romains,
que le Senat estoit
apellé l\Eflra, & que pro rostris
dicere,veut dire haranguerdevant
leSena,parce que quand
Romains avoient pris des
Vaisseauxà bec sur les Ennemis
dans quelque combat
on leur coupoit ce bec., &..
~oon l'attachoit le long du
éIBarreau où se faisoient les
harangues, & où fevuidoient
}llcs causes; de mesme que l'on
fc attache aux voûtes des Temples
les Drapeaux & les Eten- bdardsqu'on prend sur les
3 Ennemis.
Ces mesmes Vaisseaux de
guerreavoientaussi des Tourelles
sur la poupe, d'où la
Milice combattoit à coups
) de dards & de Bêcbes) &
jettoit des feux & d'autres
machines de guerre dans les
Vaisseaux des ennemis,comme
du le mesme Virgile dans
la peinture qu'il fait du combat
naval de l'Empereur Auguste
contre Antoine &
Cleopatre.
1 Ces Vaisseaux avoient encore
les Pàvoijddes3 qui cG
toient des ceintures de boucliers
rangezsur le bord
>
avec lesquels la Milice se
mettoit à couvert contre les
traits des ennemis ; & l'usage
s'en garde encore maintenant
dans les grands Vaisseaux de
guerre, maisplûtost par parade
qu'autrement. Ce font
de grandes ceintures d'étose
ordinairement d'écarlate, tausquelles
on donne le nom.
de Pavesades, par le changement
de quelques Lettres.
Il faut maintenant parler
de l'usage de la Boussole
,
qui
estla conduite la plus reguliete
dont les Pilotes se fervent
avec le secours de la
Carte ou Mappemonde,pour
faire de grands voyages par
mer,& ellen'a estéd écouverte
que depuis trois ou quatre
cens ans,par le moyen de l'Aiman,
il estfacile de croire,
comme j'ay dit,que l'on ne se
conduisoit furmpr auparavant
quepar sa propre experience,
par les vents,& par les Af-
!
tres : ce qui se remarque dans
toute la Navigation des Anciens.
Mais il semble que la Divine
Providence avoit renfermé
tout le secret de la Boussole
dans le seul Aiman ; car
en effet sans le secours de :
cette Pierre, l'usage n'en au-«
roit pasesté connu. LaBoussole
que les Latins appellent:
ACHS Magnetica navicularia, Aiguilleaimantée, ou Pixis
nautica,àcausedesa boëte)
est un infiniment fort necessaire
àla navigation. Cest;
une découverte des derniers
ficcles. dont les Anciens
n'ont point eu l'urage. Il est
vray que les vertus & les facultez
de l'Aiman leur ont
esté connuës, en ce qu'il attire
à soy le fer; mais ils n'ont
pas sceu que ce mesme fer
touché de l'Aiman eustune
propriété pour se tourner vers leNord& le Midy; & c'est
là cette noble connoissance,,
qui a servy à découvrir les.
nouveaux Mondes, les Isles
inconnues
?
les Nations les
plus éloignées, & pour ainsi
dire, à enrichir l'Europe par
le commerce& par les frequentes
navigations qui se
font faires,& se font encore:
en toutes Izs parties diu
monde.
Quoy que les Anciensscessent
les vertus de l'Aiman,
&: qu'ils enayentécrit,
comme AnHore, Platon,
Pline,&plusieursautresdont
nous parleronsa on ne voit
rien dans leurs écrits de la
Boussole, & le temps que l'on
commença à se servir dans
l'Europe de l' Aimanaulieu
de Boussole
,
est environ dés
l'an 1260. que Paul Venitien,
ayant fait un voyage dans la
Chine, en apporta le secret.
Les Chinois s'en servoient
de cette maniere. Ils suspendoient
un morceau de la
pierre d'Aman sur un morceau
de Liege, & le laissoient
flotter sur l'eau dans un Basfin
ou un Cuveau, & ce
Liege avec l'Aiman nemanquoit
pas de tourner du
costé du Nort. C'estoit-là
leurBoussolequileurfaisoit
connoistre l'Etoile polaire,
&; la maniere de con duire
leurs Vaisseaux sur la Mer,
ce qui a duré chez eux jufques
au milieu du ficcle precedent.
Ce mesme usage de cette
forte de Boussole a duré aussi
en Europe un assez longtemps,
jusqu'à ce qu'un certain
Flavius Melphitanus,
trouva le secret de la Boussole
, & par cet instrument
il donna moyen aux Espagnols
de naviger au nouveau
Monde,&d'y découvrir
la Castille d'or, & d'autres
parties de l'Amérique,
comme la Riviere de Platoe
& de Parana; c'est ce que
rapporte Petrus Cic'{tt , en
son traité de la Marine. Collenutius
dans son Histoire de
Naples en fait aussi mention;
•ôcjonjitisappelle la Boussole,
la regle des Nautonniers ou
de la Marine.
Mais d'autres attribuent
cette découverte à un certain
Jean Gira, natif du Bourg
d'Amalphi dans la Campanie
au territoire de Rome,
environ l'an 1300. Cela a du
rapport avec ce qu'enécrit
Collenutius. Toutefois il se
peut faire que ce Gira ne
trouva feulement que le
secret de faire la Boussole ;
c'est a dire de faire la Boëtte
êc de suspendre les aiguilles
aimantées sur un pivot, pour
leur donner le mouvement
qu'elles ont. Mais on demande
si le Lys qui se
met en toutes les Boussoles
pour marquer le Pole ou le
Nort , en conduisant l'aiguille
sur ce Lys qui est la
marque du Midy, n'est pas
un indice, que lesFrançois
ont trouvé le secret de mettre
les Boussoles dans leur
perfection
, car toutes les
Boussoles font marquées de
cette fleur Royale, & mesme
en quelque Païs que cesoit
que l'on en fasse
, pourune
instruction generale on y
ajoute ce Lys.
Aussi est-cedepuis ce tempslà,
que l'Art de naviger a
acquis de la perfection,& est
ca si grande estime cheztoutes
les Nations, qu'on a tâché
dans Les deux derniers
Siecles à le porter à son plus
haut point de perfection &
qu'enfin fous le Regne de
Louis LE GRAND
, on Jo
proposé des recompenses
considerables pour ceux qui
y feroient quelques nouvelles
découvertes.
Eneffet, Comme le commerce
unit les Nations les
plus éloignées, & n'enfait
presque pour ainsidire qu'un
seul peuple, qu'il porte les
richesses dans les lieux les
plus infertiles qu'il y répand
l'abondance & qu'il fait
voir les Indes Orientales &
Occidentales, la Chine & le
Perou dans l'Europe, ne doiton
pas dire que la Boussole,
qui fait tant de merveilles,4 trll un ouvrage & un miracle
de l'Art,publique c'est sur
elle que l'onasseure sa vie,
ses biens & sa fortune, & que
l'on va sur toute forte de
Mers par son secours, aussi
aisement & avec autant de
seureté que sur rcrrc)& qu'enfin
l'onattire les peuples les
plus Barbares, & les moins
civilisez à des connoissances
qu'ilsn'auroient jamais euës,
& à des alliances qui ne se
(
seroient jamais faites,témoins
les Ambassadeurs d'Ardra
dans la Guinée, ceux de
Moscovie, d'Alger, de Maroc
de Fez, & de nouveau ceux
de Siam,& d'autres?
Comme l'aiguille aimantée
est la principale partie
& la plus noble de la
Boussole, on doit avoir un
grand foin de la mettre dans
sa perfection
, & dans une
liberté qui la laisse bien agir.
L'aiguille ayant esté frottée
de l'A iman) acquiert les
mesmes proprietcz que cette
pierre renferme en soy, & les
conferve des Siecles entiers.
La Boëte ou elle doit estre
enfermée,est ordinairement
de bois, ronde ou quarrée;
il n'importe, mais sur tout il
faut se donner de garde de ;
n'y mettre aucun clou de fer,
puis qu'il feroit une attraction
de l'aiguille. La grandeur
de la Boëte fera de cinq
ou six pouces de diamettre.
On plantera au milieu un pi-
-
vot à angles droits fait de
cuivre,c'est la matiere la plus
propre, décrivant avec le
Compas un Cercle Concentrique
en la mesme Boëte.
Ceux de Marseille ont acquis
a réputation d'y travailler
excellemment.
Au retour des grandsvoyages
, on doit laisser les Boussoles
en leur état & dans leur
situation naturelle; elles ne :
se gastent pas pour estre dans
le repos. Quelques-uns atta--
chent la roteavec l'aiguilles
pour luy donner plus de fermeté
; celle d'un Cadran solaire
est tropvive pour unn
Vaisseau qui est toujours
dans l'agitation,&on auroit
peine à s'y regler. Pour lasJ
figure de l'aiguille aimantée
cela dépend des habiles Ar..]
tisans, & qui en connoissentir
les défauts & la perfection.
On a remarqué du moin
vingt declinaisons de l'Ai
man ou de la Boussole, c'est
¥
a quoy les habiles Pilotes
prennent ordinairement gar- de,pour se regler sur leurs
Cartes &asseurer leur Navigation
; les. sçavans Auteurs
enseignent à les corriger.
Toutes les Nations del'Europe
se font accord ées à diviser
l'horison en trente-deux
Rumbs
,
qui font autant de
routes différentes
, que le
Vaisseau doit suivre par le
moyen de la Boussole, estant
pouffé du vent. Chaque
Rumb ou route est éloignée
l'une de l'autre de onze degrez
& un quart; & quoy
que cette division puisse s'e
tendre jusqu'à trois cens soi
xante degrez
,
la premiere est
l'ordinaire de tous les Pilotes
& sur laquelleils sereglent
& leurs Cartes font marquées
de ces trente-deux Rumbs:
qui font les vents, & ces
vents font les routes qui regardent
les parties du mon.
de. Je laisse aux Curieux à
visiter les Cartes,& à enapprendre
les noms qui y font
marquez, & principalement
sur la Boussole.
L'aiguille de la BoUssole.
ayant acquis la mesme vertu
de
de l'Aiman qui l'a touchée,
laconserve dans cette admirable
& surprenante proprieté
,
qu'elle tourne naturelle.
ment un de les bouts au Nort
& l'autre auSud, qui luy est
opposé; & le Lys qui en: en
la Rose legarde toujours le
Nort ; ainsi en suivant les lu
gnes qui font marquées en la
Boussole seulement avec
l'oeil, on peut connoistre
en touttempsl'end roit de
l'horison
,
les quatre Vents
principaux, & pareillement
tous les autres.
L'avantage que son tire
de la Boussole., qui rend la
conduite du Vaisseau tresaisée
, est qu'elle represente
toutes les routes dans la mesme
disposition qu'elles font
en effet
) & l'experience &la
pratique en font connoiftrc
lavérité.
C'eil: une chose merveilleuse,&
qui donne un grand
avantage à la Navigation;
que par la conduite de la
Boussole,le Pilote peut tel.
lement gouverner ion Vaisseau,
dans les plus épaisses
tenebres de la nuit qu'il n'a
besoin ny des Astres ny de
;
lumière,& mesme il le gouverne
aussi-bien estant dans
le fond decale, ques'ilestoit
sur la poupe ou sur le tillac.
Il ne leur importe de voir la
Mer, ou de ne la pas voir,
non plus que le Ciel, ny aucune
Estoile remarquable
qui puisse luy designer quelque
Region ou Cap.
Les habiles Pilotes portent
quelquefois plus d'une Bousfoie,
ou une pierre d'A iman
dans leurs voyages de long
cours, à cause des accidens
qui sont à craindre, & c'est
une précaution qu'il est bon
d'avoir. Ce n'est pas que l'aiguille
d'un Cadran ne pust
servir deBoussolleencasdecas denetr.
1 ", 1 cessitépourvûqu'on la mette
sur du liege flotant, sur de
l'eau dans un grand vase
, car
elle marquera toujours le
Nort, ou l'Estoile polaire.
C'est comme les Anciçns en
usoient.
Si l'Aiman ou l'aiguille
aimantée de la Boussole n'avoit
point de declinaison,
l'art de la Navigation Seroit
entierement allure en son
principe;& le Vaisseau suivant
si ligne marquée par le
ent ou le Rumb< ne s'écarteroit
jamais de sa route, ce
pgui ne se peur faire sans dé*-
sliner.
Enfin,comme jel'ay déjai
Hit,ilya un grand nombre
He declinaisons que les Carycs
enseignent, & les Auteurs
qui les marquent dans
eurs traitez, font à consulter.
Comme l'aiguille de la
Boussoleales mesmes vertus
yc proprietez que l' A iman , est à propos de parler de
cette Pierre, pour faire l'uion
de l'une avec l'autre.
PlusieursAuteursontécrie
de la nature & des vertus de
l'Aiman à l'égard du fer qu'il
attire,&en sontun prodige
denature. S. Augustin mesme
en saCité deDieu,Isidore,
Platon & Theophraste en
disent des merveilles, & pour
la découverte, Nicander
&'. Pline aprés luy rapportent
qu'il fut trouvépar ha"
zard de cette maniere.
Un Pasteur l10mnlé¡rAa.,
snety menant paistre son ,troupeau sur le montIda en
Phrygie,s'apperceut que M
fer de sa houlette & lescloud
de ses souliers le tenoient ans
resté. Il en fut surpris, & en
avertit ses Compagnons qui
meurent la curiosité de tirer
p quelquesunes deces Pierres
bdulieuoù elles estoient, &
bd'en faire l'experience, ce
quiayant réussi, ils nommeirent
l'Aiman Magnes, du
nom decePasteur,&ce nom
ulluy est demeuré depuis en
Latin. La chose se divulgua,
&&C cette vertu cachée & secrete
fut ainsidécouverte.
D'autres donnent le nom de Magnesà l' Aimant de
Celuy de Magnesie, Ville de
^Macédoine) tirantversle lac
*Boebti$3 où il se trouve sur le ;
mont appellé Capo virilichi
de Natolie; d'autres le nomment
encore Heraclion
,
du J
nom de la Ville d'Heraclée *t
parce qu'on y en trouve aux
environs;ou du nom d'Hercule,
i cau se de sa foreeattra--
ctive envers le fer.
Sotachus faitcinq especes
d'Aiman
>
& les divise de
cetre forte
,
le premier qui.
vient d'Ethiopie
)
le second,
qui se trouve en Phrygie ou àCapo-Virilichi,le troisiéme
prés d'Echium,Ville de Boeotie,
le quatriéme en Alexan-
,j
drie de Troade, & le cinquiéme
à Capo de S. Georgio
>W*7guiefeo> à une lieuë & den
mie de Prague. Il y en a de
maslme & de femelle, dont les
vertus font différentes. On
en voit de diverse couleur;
mais le bleu est le plus
excel lent & le plus precieux
b de tous. Il s'en trouve de
) cette especeen une Contrée
) sablonneuse appellée Zimiris.
Le blanc n'a pas tant de force,
) & les Italiens l'appellentCalamita
bianca. Ce n'est pas
) qu'il n'yen ait en Allemagne
) d'excellent; mais le meilleur
est celuy quiattirele fer d'une
costé, & lerepousse de l'autre.
Ainsi dans l'Aiman la partie
Boreale qui attire le fer, doit
regarder la Boreale,de mesme
que l'australe qui lerepousse,
doit regarder l'australe.
L'Aiman que l'on nomme
Theamedes,&que les Allemans
appellent Ein Bleser, n'est pas
uneespece difference;car tout
Aiman qui attire le fer, &
montre les plages du monde
par une de ses parties, le
repousse de la partie opposée.
On voit ainsi dans l'Aiman.
que les parties opposées font:
Il des effetsdifferens.
C'est une erreur que les
Vaisseauxqui ont des cloux de fer,demeurentattachez à.
u une Montagneversle Nort,
«» s'ils en approchent de trop- prés, à cause de rAitnan
qui s'y trouve, & qu'ils ont
peine à s'en tirer; mais c'est
une merveille qu'un fer libre
& plus leger qu'une pierre
> d'Aiman, y courtnaturellement,
&tache de s'y joindre,
& si le fer est attaché & plus
pesant que la pierre, l'Aiman,
, court au fer & s'y joint.
Il faut pour la conservation
de l'Aiman qu'il soit enfermé
dans la limaille de fer
..J
où
il conferve ses forces, les
augmente,& en fait sa nourriture
; de plus il communique
sa vertu au fer, comme
on le remarque aux anneaux
d'une chaisne, dont l'un attire
l'autre, parce que la
vertu de l'Aiman [rani pire,
& passe au travers de chaque
anneau jusqu'au bout de la
chaisne&dansl'estenduë ou
cercle de son activité. Dans
cette attraction il est necessaire
que l'Aiman soit plus
pesant que le fer
, autrement
,'lPAiman iroit au fer ; mais
quoy qu'il en soit, c'est toûjoursl'Aiman
qui attire selon
le sentiment de tous ceux qui en ont écrit.
Ce qui est encore de plus
merveilleux, l'Aimanne laissse
pas d'attirer le fer au travers
du bois,de la pierre &
du verre mesme
,
& ces corps
ne mettent point d'obstacle
sa vertuattractrice. Cette
vertu naturelle ressemble à
La lumiere
,
qui passe au travers
des corps diaphanes &
ransparens
, ou au son qui
raverse les corps les plus solides,
& vient fraper lesorei
les; maisc'est une chose a
sez étonnante que l'Aima
ayant tant de simpathie ave
le fer, se fortifiant dans
limaille, & y acquerant me
me de nouvelles forces,
n'agit pas également en tou
tes ses parties, que d'un cost
il l'attire
,
& de l'autre il
repousse. D'où luy vient ce
amour & cette aversion
un mesmetemps? Ce son
des merveilles qui doiven
estre admirées des hommes
& qui ne sçauroient estr
connuës.
L'onpourroit douter sil'Aiman
souhaite s'unir au fer,
ou lefer à l'Aiman pour se
revestir de ses vertus, combine
font, attirer un autre fer,
:Jx, montrer les plages du
)rmonde, & cette propriété
est sans doute la plus Dclle,
a plus curieuse & la plus
dmirable , puis que par le
)lnoyen d'une aiguille aimansèée
,enfermée dans une Boufole
,
l'on trouve le pole, l'on
onnoiftle point arctique&
antarctique, l'on parcourt
joutes les Mers aussi-bien la uit que le jour, & l'on peuc
adresserdes routes sans erreur
à toutes les parties du
monde, & mesme jusqu'aux
Antipodes.
Voicy uneexpérience aC
fez aisée pour connoistre
dans une pierre d'Aiman le
point boreal, & le poin
austral. Il faut la mettre dan
une écuelle de bois sur une
eau reposée dans un bassîn
Cette écuelle tournera assc,,:
long-temps sur l'eau, jusqu'
ce que le point boreal d
la pierre ait trouvé le pol.
boreal
,
& alors elle s'y an
restera, & cela donnera lier
de distinguer dans l'Aiman
v !!a partie boreale & l'australe.
[ La mesme experience se peut
encore faire avec un filet;
) car si vous suspendez une
pierre d'Aiman, elletournera
long-temps jusqu'à ce qu'elle aittrouvé son pole. Ilenest de mesme de l'aiguilleaimantéeenfermée
dans sa Boussole&posée (u-r
son pivot;elle ne se reposera
pas qu'elle n'ait trouvé son
ÎNortj&enle montrant elle
amontre toutesles autres parties
du monde dans le mesme
temps. Elle a la mesme aé\ivite
que l'Aiman, & la garde
pendant tout un siecle sans
en este dépoüillée, à moins;
de quelque accident, comme;
du feu.
!
Il y a encore un moyen de
découvrir le point concentrique
de l'Aiman. Il faut
mettre un fer surun ais bien
poly,& luy presenter la pierre
d'Aiman.Alors on y verra
le point d'attraction & d'activité
; d'abord le fer tremblera
& suivra l'Aiman pour
s'y attacher. C'est une mer-j
veille que l'esprit de l'Aiman.
s'épanche sur le fer fl-J
1
tost qu'il enest coucher dans
son irradiation il se forme
un cetc le où s'étend sa vertu
inspirée.
Theoprafte Paracelse écrit
que les forces de 1" Aiman
peuvent Cllre augmentées à
l'infiny ,jusqu'à arracher un
cloud attaché dans une mu,,
raille, ce qu'il a mesme ex*
perimenté.
Claudien qui a écrit du
temps de l'Empereur Theodose
en l'année427. a fait
une admirable descriprion
de la pierre d'Aiman & de
ses vertus en une de ses Elj-.
L
grammes. Il la represents
sous la figure de la Déesse
Venus,&le fer fous celle du
Dieu Mars, & nous donne
une merveilleuse peinture de
leur simpathie & de leur amour.
Aussi n'y a m1 rien de
plus éclatant en la nature,
& qui paroisse plus aux yeux
que cetteviveimpression qui
feO'ne entre cette pierre& le
fer. On se sert de cet exemple
pour montrer qu'il peut
y avoir d'autres fimpathies
en la Nature, sinon auni
fortes, du moins approchantes
,
telle que la poudre
de simpathie par le vitriol
Romain avec le fang
d'une playe.
* On tient qu'AlbertleGrand,
qui a traité de l'Aimanjavoit
aussi la connoissance de la.
Boussole. C'est la pensée de
Cardan au 7.liv. de la Subtilité,
où il parle amplement
des vertus & des propriétés
de l'Ainlan., de sa découverte,
de ses effets & de ses
especes.
Jean-Baptisse Porta, Napolitain
, a fait un traité particulier
des merveilles de cette
Pierre. Zuingerus en parle
beaucoup en son Theatre de
la Vie humaine; maisjamais
personne n'en a pû découvrir
la cause, &Dieu a voulu
que ce secret demeurait
caché dans la nature.
Ansclme Boëce de Bort,
en son histoire des Pierres
Precieuses, qu'il dédia àl'Empereur
Rodolphe II. dont il
estoit Medecin, & qu'il mit
en lumiere l'an
1 514. comme ;
aussîdans les Commentaites <
qu'il a faits sur la Pratique
dorée de Jean Stocher, im--
primez a Leyde l'an 1634,
parle àfond de l'Aiman^ôc>:
le préfere mesme à toutes les
Pierres les plus precieuses
pour ses vertus & ses proprie.
tez. Il dit que les unes ne
font que pour la couleur, le
brillant&labeauté, & pour
[
plaire
-
aux yeux, & l'autre
pour ravir l'esprit.
Mais à propos de la Bouf-
[ole, il y a encore une autre
L
merveille, que plusieurs Pi-
[ lotes ont ebservée dans leurs
[ Navigations. C'est que quand
[ le Vaisseauapasséau delà de
[ la Ligne meridionale,la Boussole
se sent affoiblir, & panche
ducollédu Pole Antarctique,
comme s'il y
avoit une autre montagne
d'Aiman dans l'extremité de
l'Amerique versle Pole Austral,
qui l'attiraft, cette quatrième
partie du Monde n'estant
pas encore entièrement : découverte.Quelques-uns;
mesme tiennent qu'il y en
peut avoir une, par les declinaifons
qu'ils remarquent en laBoussoleau delà de laLigne;
mais cette Boussole re- - prend toutes ses forces su tost
que le Vaisseau retourne au
dessous de la Ligne? en tirant
un peu vers le Nort:& par là
on
on presumeque cette aiguille
aimantée regarde plûtost les
IPoles que les plages du mon-
3 de. Ceux qui ont navigé le
iplus prés vers l' Amérique, se
sont apperceusque leurBous.
sole declinoit de quelques
bdegrez contre l'Occident, & ils ont remarquécela sur leur
Mappemonde par les hauteurs
du Pole Austral.
.: Comme le rond de la terre
est divisé dans saSphere
en360. degrez, & la Carte
bdes Pilotes en 32. Vents,qui
sont autant de plages;il leur
3eft facile de voir combien ils
sécartent de leur route ,6c
de la reprend re par le secours
de leur Boussole,ensupputant
les degrez. Cette aiguille:
(ertaufS de guide sur laterre;
4
ayant un Cadran solaire, on
y remarque le Nort, en la
faisant tourner sur la pointe:
du Midy, qui est la Fleur de :
Lys:&enconnoissant le Nort,
on connoist les autres parties,,
leMidy,l'Orient & l'Occi--
dent. On peutmesme par
son secours traverser les plus
vastes landes & les plus gran- -
des forests, l'aiguille mar--
quant toûjours le Pole Arctique.
LaBaussole sert aussi à
l'Ichnographie,quiest tracer
& décrirelafigure d'une
Ville, le plan d'un Chasteau,
ou d'une terre, ou d'unautre
lieu par ses éminencces,& par
les reduirs,en se servant de
;
pals ou de pieux pour marquer
lesd istances.
L'on a inventé encore
beaucoup d'autres secretscurieux
par l'usage de la Boussole,
& divers Jeux d'esprit
qui surprennent ceux qui
n'en sçavent pas le Cecree, &
qui se persuadent qu'il y a
de la magie ou de l'enchan..
tement. Boëtius en rapporte
de fort subtils en son histoire
des Pierreries,au chapitrede
l'Aiman.
Il nous reste à voir quelques
Navigations des plus
celebres qui se font faites depuisladécouverte
de cette
Boussole. Celle de Chriftophle
Colomb, natif de Gennés,
ne se fit que plus de cent
quatrevingt ans après ; il
découvrit la quatrième partie
du monde, qui est l'Amerique,
& ce fut l'an 1492.
pette partie futainsi nommée
&Arrimons Vespatius de
j Florence, qui y fit voile en-
1fuite
,
& l'an IJI?/.Ferdinand
ni Magellan trouva ledétroit
: qui porte son naIn, Magella-
„ nique, & fit le circuit du
1 monde. Mais aujourd'huy la
1 Navigation est élevée à un
1 point où elle n'avait point
| encore monré, &la France a | sesTyphis& ses Argonautes,
; qui n'apprehendent point les
écueils, les bancs, & les au-
<
tres perils de la Mer. Le nombre
s'en augmente tous les
l
jours, leur experience les rend
t maistres dés leurs premiers
voyages. De plusonnepeut
donner assez de loüanges, aux
habiles Cosmographes &
aux illustresMathématiciens,
dont les Ouvrages
célébrés onc beaucoup
servy à la Navigation; les
Arias que l'on a faits en
Hollande, pour la defeription
des Mers
1
des Régions
&des Terres, fonr encore
d.un grand secours aux habiles
Pilotes.
J'ajoute icy pour la curiosité
de ceux qui voudront
s'instruire de tout ce qu'on
peut connoistre sur la Navigation,
& sur toutes les parr
ties qui la regardent,un Catalogue
des Auteurs les plus
fameux qui ont écrit de cette
Pierre Nonius, célébré
Mathématicien Portugais, en
l'année 1330. fit un Livre de
la Navigation, divisé en deux
parcies, où il traite des Cartes
marines, & des instrumens
qui fervent pour trouver
l'élévation du Pole: il y
explique lanaturedes Lignes
Loxodromiques
,
quels font
les instrumens les plus propres
pour faire une heureuse
navigation, &lesReglesque
l'on doit suivre pour le mesmeeffet.
De plus) il donne
folurionauxquestionsqu'Alphonse
Sofa luy propose sur
ses doutes qui regardent les
vents & le lever du Soleil. Il
faut dela pénétration pour
un si sçavant Auteur, dont
les queitions font curieuses.
Pierre Medina, Espagnol
) mit au jour en l'année 1561.
un traite en sa langue, divile
en huit livres; où il expose
les principes de la Sphere,
& sur tout ceux qui regardent
la Navigation. il
parle de la Mer, des courans,
des-bancs de fable les plus
fameux
,
des presages de ta
tempeste, desvents & de
leur
- cours, de la hauteur
des Etoiles
,
de l'élévation
du Pole) de la declinaison
du Soleil, & de celles de la
Boussole ; de la Lune & de
ses effets à l'égard du flux'J
des connoissances parfaites
duCalcndtier, & d'autres qui
regardent la Marine. Cet
Ouvrage a semblé assez curieux
pour avoir esté traduit
en François par Nicolas Nicolas
du Dauphiné, Geographe
du Roy. On la imprimé
à Lyon.
Jacques Severrius, donnas
au Public en l'année ijp8,
un Livre intituléde ,-
Orbes
catoptrico, où l' Auteur ex-- ''-' plique plusieurs choses qui
regardent la parfaire Navi.,;
gation, & les regles que
l'on y doit suivre.
Jean Garcia
,
surnommé
Ferdinand, mit en lumiere
en l'année1598. un Traité
fort curieux pour les Pilotes;
& pour la conduite desVaisfcaux
; où sont expliquées:
diveifes matieres, comme Jar;
declinaison du Soleil; lan
maniere de prendre les latiuudes
par la hauteur de TEooile
polaire; & ce qui efi:
sle plus curieux, c'est la defrriprion
presque entiere des
oftes de France, d'Erpagne,
& de Flandre) & de leurs
)Oorrs.
André Garcia Cespedes,
~Eûatif d'Espagne, produisiten
s'année 1606. en sa Langue
, un Livre qui porte pourtitre
ï%epimento de Navigacion
)
diinse
en deux Parties. Il yenseigne
les princi pes de la
~phere
, .&. ajoûteles Tables
sftes declinaisons du Soleil ,&
sa maniere de trouver la hauteur
du Pole par l'Etoile po
laire De plus, il apprend lo
pratiques del'Astrolabe
, cz l'Arbateste, & de plusieur
autres instrumens necessaire
à la Sphere & à la Marine. 7
fait une entiere descriptio
de la Boussole., & de la ma
niere de s'en servir
,
& s'é~
tend sur plusieurs autres pal:J
ticularicez qui la regarden
Il traite de l'Hydrogaphie:
& des secrets pour la prati
quer ; & instruit à faire des
Ccarthes. eCe Lrivcreesht féort.ro
Simon Stevin Mathemai
xien du Prince d'Orange.
n l'année 1608. fit paroistre
Mémoires,divisez en six
livres.Il y traite de la Navigation
& detout ce qui la
regarde
, & de la Geographie,
sur tout il parle de la Navigation
Loxodromique&
lirculaire ; il y enseigne l'ugage
de l'Aiman &de la Boutole)
& de ses declinaisons,
vvec les pratiques ex. connoissances
duflux & reflux.
Guillaume Gilbert, Melecinde
Londres, en l'année
cvéïo. mit au jour un traité de
Aiman,où selon les principesdelaPhysique
,
il pari]
de lanature& de ses effets;
.& des moyens de s'en servin
Cet Ouvrage est Latin & son
curieux. C'est un des premiers
qui ait traité à fond de certl':
pierre.
VillebrordusSnellius en l'ann
née 1-62.0. fitparoistre son
Livre,intitulé Typhis Batavus
il donne une parfaiteconnoissance
des Lignes Loxodromiques,
& en explique h;
nature avec beaucoup de fo-i
lidité ; il y ajoute la methodo
de les réduire en tables; c'cor
jusqu'à presentceluy qui en
A parlé le plusà fond
Le cours de Conimbre parut
en i~.H y est traitede la
mature des vertus & des pro-
~prietez de l'Aiman, & de la
cBouflolc.
Nicolas Cabéc, Jesuite,mit
rmu jour en l'année1619. sa
Philosophie Magnétique,où
selon les principes de la Phisiique,
la nature,&les vertus
bde l'Aiman font expliquées,
àôc les secrets de la Boussole.
Adrianus Metius , donna n l'année1631. un traité du
premier Mobile, divisé en
xinq Livres, oùilenseigne
la Methode de naviger pan
le Globe, & pour l'usage des
Pilotes il y donne une Tables
des Lignes Loxodromiques,
qui est d'une grande érudition
&: utilité. C'est la pre-:
miere qui ait paru.
Jean Tassin, Geographe dun
Roy, en l'année 1633. donna,
au Public des Cartes desa;
costes de la Mer Mediterranée
& de l'Oceane, ce qui
est d'une merveilleuse commodité
pour laNavigation.
Georges Fournier) Jesuite,c:
en l'année1640. fitparoistre
son Hydrographie en François
,
où il traite de l'Art )de naviger ) & de quelques
particularitez qui regardenr
la Marine.
Barthelemy Morisot > en
[ l'année 1643. fit imprimer à
1 Dijon son Livre intitulé Orbis
maritimus. On y voit tout
ce qui Yeft passé de plus
:>
considerable sur laMer,tant
0 en Navigation
,
qu'en Combats
; & tout y est traité
b d'une manière historique. Cet
) Ouvrage est fort agreable & fort utile.
Jean Grandamy, Jesuite,
mit en lumiere en l'année
1646. un traite tres-curieux y
où il fait voir par une nouvelle
demonstration l'immobilitédela
terre par le moyen
de l'Aiman. Il détruit par là
toutes les opinions de ceux
qui onttenu le contraire, &
enseigne une methode d'avoir
la Ligne du Midy Magnétique
sans aucune décli-
Basson. Ses experiences font
admirables, & ses demonstrations
claires.
Nicolas Zuchi
,
de Parme,
Jesuite, publia en l'année
1649. un traité de l'Aiman,
quiestaussi fort curieux. Il
) en explique tous les effets,
) & les fonde sur des rairons,
& en produit des experiences,
sans approfondir la cause primitive
, ne s'attachant qua la finale.
Nous avons aussi un excellent
Traité de l'Aiman du
sçavant Kirker Jesuite,&Bibliothecaire
du Vatican. Cet
) Ouvrage est remplyd'experiences
tirées de cette Pierre,
&enrichi de figures; mais il
s'attache plutôt! aux prati-
) ques, qu'à donner l'explication
de sa nature. Ce fut en
1 l'année1654. qu'il parut.
Bernard Varenius nous
donna en 1660. sa Geographie
Universelle
,
où il traite
de la Navigation assez amplement,
& donne l'explicatior
des Lignes Loxodromiques.
Jean Riccioli,de Ferrare,
Jesuite, en l'année 1661. fil
voir le jour à sa Geographie:
où il ajoûte un traité de la
Navigation. Cet Ouvrage est
divisé en neuf Livres ; il y
joint les Tables Loxodromiques,
explique clairement la
Navigation circulaire, enseigne
la plus grande partie de
Problêmes nautiques, & donne
la maniere de faire des
Cartes hydrographiques.
La mesmeannée il parut
un Cours Mathématique de
Gaspar Schotus, Jesuite,où
il traite de l'art de naviger &
del'Hydrographie assez clairement
, mais avec peu de
démonstrations.
Mr Denis,Prestre,Hydro.
graphe & Professeur Royal
à Dieppe, en l'année 1666.
commença à donner au Public
ses Ouvrages par un trairé
de l'Aiguille aimantée ou
de laBoussole. Il enseigne les
moyens de trouver diverses
declinaisons del'Aimantée:
des Tables des amplitudes ortives.-? >.
Le mesme Mr Denis
xt
en l'année t6,6S. fit imprimer
une façon nouvelle deo
naviger par nombres, c'est à
dire, par Sinus, qui peut feulement
servir dans les Navirgations
de briefcours, & nonn
pas dans les longues.
En la mesme année Vin--l
cent Leontaut mit au jour un
traité de l'Aiman, dans le
quel il fait voir les directions
de la Boussole d'une maniere
nouvelle & solide. Cet Ou-u
ouvrage est d'un grand secours
pour la Navigation circulaire
'1{. Loxodromique.
.,
Le mesme M' Denis, en
année1669. donna au Puolic
un traitéintitulé, Dis
cours de la déclinaison du Soleil.
111 sert dans la Navigation à
observer la latitude en dioversesmanieres.
Le mesme Auteur en l'ananée1673.
mit au jour un autre ivre qui porte pour titre,
L'art de navigerensa plus haute
erfection
,
où il enseigne à
prouver facilement les laIluudes.
Claude - François Milleme
Dechales, Jesuite
> en l'année
1677. fit imprimer fonrii
Livre intitulé, tArt,rie nanji^v
ger, démontré parprincipes,&
confirmé par plusieurs observations
tirées de l'experience. Ce#3
Ouvrage est des plus solides
& est divisé en sept Livres,
avec quantitéde figures pour
l'intelligence, & des Table
fort amples. Il y traitede
grandeurs des Navires,avec
plusieurs circonstances de 1^1
Navigation sur les Rivières
& sur les Canaux; amplemen
de la Boussole & de sa constructionne
instruction;de la Sphere&dela
maniere d'observer la hauteur
tics Astres, des Lignes Loxo-
Hromiques, des Cartes hydrographiques,
des Latitudes
&C des Longitudes,enfindu
flus & du reflus de la Mer.
Maisoutretous ces Auteurs
jjque nous venons de citet,il y
ena encore d'autres qui ont
traitédela Navigation, sçavoir
Pierre AppianRodericus
Zamoranus , André Gaspar
Cespedius,DuRégime de la
'\Mfavigatïon-fèartholomoettsCrefr>:
entius> de Mauttcd Mediterrar,
nca-yAurufilnCoefareus; RoberItts
Dudlé, de arcanis maris
Jacques Colomb,d,ans; lo,
Flambeau de laNavigation
le Livre intitulé la Colomne
flamboyante; Pierre Herigon
en son Cours de Machematique;
Jean Janson, dans [OCI
Intioduction au Monde ma
ritime le P. Mersenne. Minime,
danssonIstiodromie:
LazarusBaytiusdere navali
J'ay leu en manufèrit L\
Phare de laMer, du Sr Bre
byon,Avocat à Dieppe, qui
mourut lors qu'on en impri
moitla premierefeüille.Ce
•Omvifieestoit divisé en si;:FI
ILivres.,& devoit avoir trente
ilfix gcran3de0s figures; le Sieur Bilaine en dévoit faire l'impression.
Il y est traitéàfond
de la Sphere, & de tout ce qui regarde une parfaite Navigation.
Il y a esperance que
aTes Héritiers le feront mettre
en lumiere dans quelque
Dzemps.11 avoit sesattestions
Ibde Mrs les Mathématiciens
ibde Paris.
Toutes les recherches que
vous venez delire sur l'Art
)hle la Navigation, ont este
faires par M Rouic,>deRouer.«i.
dont je vous ay déja envoyé
plusieurs Ouvrages quevous
avezestimez. Onest toujours
obligé a ceux qui par de femblables
foins facilitent au Public
ces fortes de connoiflances,
& qui luy épargnent les
longues lectures qu'il feroit
besoin de faire, pour s'infiruireun
peuàfond sur les
matieres de cette nature.
Vaisseaux en Europe que
l'année derniere
,
& si l'on
en peut juger par l'apparence,
il y en aura encore plus l'Esté
prochain. Cela m'engage à
vous faire part d'un Ouvrage
fortcurieux
,
dans lequel il
efl: traité detout ce qui regarde
la Navigation.C'est
une matiere d'une fort grande
étenduë, &qui doit faire
pdluaisir non feulement à ceux
mestier, mais mesme aux
indifferens, puis qu'il est fort
agreable de sçavoir unpeu
>dc tout , pour en pouvoir
parler dans le monde quand
l'occasion s'en offre.
DE L'ART DE NJVIGEK ENtre les Arts qui font
estimez les plus necessaires
aux hommes , celuy de
la Navigation a esté un des
premiers & des principaux.
L'obligation qu'il y avoit de
traverser les Rivieres, de pasfer
dans les Isles, & en d'autres
lieux, tant pour le Commerce
que pour la communication
des Habitans,les a
portez à inventer des machines
flotantes & capables de
les soûtenir sur les eaux, pour
les transporterd'un bord à
l'autre, avec ce qu'ils vouloient
y conduire , & cela se
faisoit alors sans aucun Pilote.
De là font venus les
Rats-d'eaux
,
les Bacs
J
les
Pontons, les Canots, les
Gondoles, les Balons, les
Nacelles, & une infinité
d'autres Barques
,
aurquelles
on a donné divers noms selon
l'usage & les Regions où elles
ont elle inventées, & ces
Vaisseaux pour la pluspart
estoient ordinairement faits
tout d'une Iiiece, comme de
troncs d'arbres creu sez
)
d'écorces
& de roleaux
, y en
avanr d'une grosseur & d'une
grandeur suffisante pourcela.
D'autresestoient faits de
joncs pliez & joints ensemble
; quelques-uns de bois
de sciage? & de planches
chevillées, & d'autres de
cuir cousu & end urcy. Il y
en avoit qui estant faciles à
plier, le pouvoient aifémenc
transporter d'un lieu à l'autre,
ou que l'on pouvoit porter
en leur efiarJ comme encore
aujourd'huy les Canots dans
les Indes, & les Balons dans
le Royaume de Siam, ou les
Gondoles à Venise, & les
Pontons ailleurs.
Comme l'usage de tous ces
Vaisseaux n'estoit d'ordinaire
que pour le courant des Rivieres
, ou pour leur trajet,
on n'avoit besoin pour les
conduire que de perches, de
rames, de cordages, de moulinets
3 ou de voiles; on y
employoit les uns& les autres
en ces premiers temps,
& l'on voit encore dans les
Pa ïs qu'on découvre de nouveau,
que leurs Habitans en
usent presque tous de la mes-
: me maniere. Ilyaaussi des lieux vers
le Nort , comme dans la
Norvegue & dans la Groelande
, où les Vaisseaux à
cause des glaces sont si portatifs
, qu'on les faitglisser
sur les neges pour les tranf-
: porter de Rmere à autre,
sans aucun débris,& vers la
Mer Glaciale; les Pyrates y
) ont des Vaisseaux de cuir si
bien fermez, qu'ils n'ont pas
de peine à les faire entrer
l profondement dans Teauj &L
pendant la nuit ils se glissent
sous les grands Vaisseaux)
les percent au fond de cale,
&.les font submerger
, pour
y exercer enfuire leur brigandage.
Voilà pour ce qui regarde
la construction la
matiere îz l'usage des premicrs
Vaisseaux.
On tient generalement que
les Egyptiens ont esté les
premiers qui ayent inventé
l'usage de ces petitsVaisseaux,
par la necessité qu'ils avoient :
des'en servir en certaine faûson
de l'année à cause des
inondations ordinaires que
[ le Nil fait tous les ans dans
leur Païs,ensorte que tou- tes les terresen sont couver- tes; ce qui oblige les Habirr
tans à y faire des Tranchées.
~&: des Fossez pour faciliter
lIes écoulemens de l'eau
, »5C
à se retirer avec leurs Familles
& leurs Troupeaux sur les
» éminences de leurs Terres;
) car ce Fleuve ne croist qu'à
une certaine mesure de hauteur.
Les Venitiens outre leurs,
Gondoles,se servent encore
) aujourd'huy de cette force de
[ petitsVaisseaux
)
qu'ils appellent
Fisoleroe,ils font ex- ;
tremement legers
,
& vont
aussiviste que le vent; c'est
pour la chasse de certains oiseaux
qu'ils appellent Fisoolæ,
& qui se fait sur l'eau avec
assez de divertisement. Outre
ce nom qu'ils donnent à leurs
Vaisseaux
)
ils les appellent
Fusoleroe à cause de leur vi--
tesse, ou parce qu'ils ressemblcnt
à des fuseaux, estant
ronds & pointus par les deux
bouts ; ou comme les Balons
de Siam, cymbala,longs &
ronds.
Les Syriens&lesAffricains
savoient emprunté l'usage de
olleurs Vaisseaux des Egyptiens.
Toutefois pour l'art de navviger
comme il estoit rude
5&& grossier en ce temps-là,
chaque Nation y ajoûta du
sien selon l'occasion
, & suivant
que leur propre ex perience
leur en donnoit lieu;
mais ce n'estoit pas encore our faire des voyages de
olong cours, ny pour sexposer
aux vents, & aux tempestes.
Ils ne faisoient que
costoyer les rivages, sans
entrer en pleine Mer, &
ixherchoient seulement leur
seureté en navigeant.
Il y a diversité d'opinions
entre les Auteurs àl'égard de
ceux qui ont esté les premiers
Inventeurs de la lonHruétion
des grands Vaisseaux, & des
instrumens qui fervent à la
Navigation. Quelques-uns
tiennent qu'A tlas inventa les
Navires & l'art de navi ger;
& d autres disent que ce furent
les Tyriens.
Ensuite les Copeens, habitans
de la Boeotie prés du
Fleuve Caphise, trouverent : l'usage des Rames & des Avi--:
rons. Dedale inventa le Mast ; «j
â.X. les Antennes, Icare, son
Fils, les Voiles. Les Tyrrremiens
forgerent les Ancres;
Mnacharsis fit les Harpons,
& Pericles les Crocs & les Agrafes
, pour servir dans les
combats demer. Les Platéens
J:onlpaiIcrent les premiers la uste largeur des Vaisseaux;
car auparavant ils estoient
oous bien plus longs que lar-
D'res) & toutefois capables de
recevoir beaucoup de personnes&
de bagage, selon la
ongueur des arbres, des ro- caux, ou des écorces dont
2ls estoient conitruits.
Quant à la difference des
Vaisseaux,& à leurs équipages
3
on donne à Tiphis
l'honneur d'avoir inventé
l'art & les regles de bien naviger
, & de conduire les
gouvernail comme un bon
Pilote. Minos composales
premier l'ArméeNavale.Eole
enseigna aux Nautonniers lai)
maniere de gouverner les
Voiles. Enfin on ajoûta tantii de découvertes à la Navigation
,
qu'elle commença àe
devenir plus parfaite, & alors
le desir de connoistre les>3
Regions &les Peuples, pOftaÕJ
ceux qui en avoient déja quelque
experience,àpasser en des
Païsun peu plus éloignez,&
à y transporter des vivres &
d'autres choses necessaires,
puur établir une espece de
commerce.
Entre ces Vaisseaux qui
commençoient déja à pouvoir
souffrir la Mer
3
les Galeres
semblerent d'un ufaec
aasfsletzzccoommmmooddeeppoouurrlleeuurrlele--
gereté & pour leur virefe;
Diodore dit que Sesostris Roy
d'Egypte
, & Successeur de
Moeris
, a esté le premier de
tous qui se soit servyde Galere
?
& qu'ayant dompté les
Habitans d'autour de la Mer
Rouge, il tâcha de conduire
un Canal navigable depuis le
Nil jusqu'à cette Mer.
Thucydide rapporte que
Damased'Erictée inventa
la premiere Galere à deux
bancs, & Aminocle de Corint
he,celle qui estoit à trois.
Aristote aécrit que les Carthaginois
formerent celle qui
en avoit quatre. Nesictonde
Salamine en fitune de cinq;
& selon le témoignage de
Polybej, lesRomains furent
les premiers qui firent construire
une Armée navale de
cette sorte deVaisseaux,dans
l'appareil de guerre contre
les Carthaginois. Xenagoras
de Syracuse inventa des
Galeres à six bancs. Mnefigethon
en composa juiqu'l
dix; Alexandre le Grand,
jusqu'à douze. Ptolemeus Soter
en fit faire une jusqu'à
quinze, Ainsi le progréss'en
augmentoit detempsen
temps, & selonles expcriences
& la force des Vaisseaux
? qui devoient tenir la mer ,
& y resister
,
& alors les rames
estoient autant en usage
que les voiles.
Mais quand le bruit se fut
répandu par toute la Grece,
que Jason commandé par le
Pvoy Pelias devoit entreprendre
un grand voyage par -
mer, pour aller en laColchideàla
conqueste de la Toison
d'or, toute la Fleur de la
jeunesse de Grece voulut avoir
part à cette fameuse navigation
dont tout le monde parloir.
C'est ainsi qu'en usent
les Volontaires dans les grandes
Expéditions. Le nombre
en fut de cinquante-quatre?
des plus braves & des plus
considerables de laGrece.
A ce sujet on construisit
une Galere à trente ttaçcs de
chaque costé,ce qui n'avoit
:, point encore esté fait jusques
alors. Ce fut Argus Fils d'Arestor,
qui en fut l'Architecte
,
&qui luy donna de son
nom celuy d'Argo
,
& ceux
qui le monterent furent delà
appeliezArgonautes, si l'on
encroitApollonius le Rhodien.
ToutefoisDiodore dit
que ce Vaisseau futainsi
nommé à cause de sa legereté;
& Ciceton assure que
cetre Galere portoit ce nom
à cause de celuy des Grecs,
qui s'appelloient alors Argi,
ve5,du nom de la Ville d'Argos
dont ils estoientoriginaires.
Typhis,commePilote
pour son experience, prit la
conduire de ce Vaisseau?qui
a esté si renommé dans la
Grece,& qui pourainsi dire
a merité d'estre transporté
dans le Ciel, pour y faire unes,
constellation entre les autres
Astres.
Moreri dans son Diéèion-I
naire historique, marque que
cette Navigation se fit en
l'année 2792. de la Creation
du monde, s'il y a quelque
ombre de verité en cette histoire
si fabuleuse. Tout le
mistere de cette Conqueste
rin'ciloit que le secret & la
b découverte de la Pierre Philosophale,
que les Anciens
couvroient des voiles decette
IFabïe.
Mais quel que éclat que cet-
,ne Navigation au eu, & quoy
pqu'on l'éleve au dessus de
toutes les autres entreprises
maritimes,elle n'est presque
nrien à l'égard de ces grandes
Navigations qui se sont faites
bdepuis dans toutes les mers
asses plus vastes
,
& jusquss aux
Regions les plus reculées, &
dont la découverte n'a pû
fc faire sans le secours de
l'Aimant & l'usage de lal
Boussole.
Les bancs des Galeress'aug-
-
menterent encore de nombre
,
puis que Ptolomeus Phi-
- ladelphus en fit faire une de
quarante, & Ptoloméus Phi- -
lopator; surnommé Triphon, (J
uneautre desoixante.
Mais de quelle quantité de 3
Vaisseaux
? & de quelle grandeur
Xerxes, Roy des perses,
<; necouvrit-ilpasl'Hellespont
avec son Aimée navale? Le
nombre en estoit du moins
de
bde mille. Quelle hauteur,
quelle force & quelle profondeur
n'avoient pas les Navires,
dont il fit faire un pont ilié de chaifnes pour joindre
l'Asie à l'Europe. Toutefois
avec ce grand appareil de
guerre sur mer) il fut vaincu
par Themistocle prés de Salanine
,
&: contraint de se sauver
avec une petiteBarque.
Aprés tout, l'on remarque
ussu'en ces temps-l à les Pilotes
¡;tn'dvoient point d'autres guiotes
que leurexperience, la
lécouverte des Isles & des
Terres qu'ils avoient euxmêmesveuës,
des Golphcs-oùi
ils étoieut arrivez, des banc
&des écueils qu'ils avoient
€vitez,desRéd uits &desSinus
qu'ils connoissoient, & l'ot<
fervation des Estoiles qui leult
servoient à se conduire; U
quand ils avoient perdu leutfj
tramontane,ils couroient riQ
que de faire naufrage. -Ju-nques
alors les Cartes marines
& les Mappemondes n'e-a
stoient point en usage; aussi
leurs Navigations n'estoient
elles pas fort grandes, & les]
naufrages pouvoient estre aie
sez frequens
Y
puis qu'il
alloit assurer sur la force de
ses bras, sur l'industrie des
Nautonniers, sur la conduite
les voiles & des rames, pour
se tirer des écueils, des bancs
de sable, & des détroits perilleux
quand on y tomboit.
Aussi remarque-t-on que
la pluspart faisoient ferrer
leurs Vaisseaux sur le devant
& fous la carene, pour les rendre
plus solides contre les vagues,
& pour en empescher
le débris contre les rochers
sachez.
On donnoit aussi ancienment
des noms specieux aux
Vaisseaux les plus considerables,
commeon le voit au * combat navaldécric par Virgile
dans le cinquième livre
de son Eneide, où il nomme
trois Vaisseaux, la Balene, le
Centaure, & la Chimere. Et
aujourd huy encore à Venise
n'ya-t-il pas le Bucentaure,
qui est un Vaisseau de solem-
- nité & d'apparat, d'une pro--
digieufe grandeur, qui se démonte,
& qu'on remet enn
efur quand le Doge fait la
ceremonie d'aller e pouser la
Mer. De mesme dans les Arméesnavales
il y a des VaiC-l;
séaux qu'on nomme le Grand
„
Amiral, le Vice -
Amiral, la
) Capitane, &c.
Les Anciens en avoienten-
) core de differente nature, les
uns decharge,& les autres de
3 guerre. Les premiers estoient
) ordinairement plats, & fervoient
au passage des gens
de guerre, du bagage, des
rl harnois & des chevaux. Ce
fut Hippius de Tyr qui les
inventa, & on lesappelloit
Hippagines
, non pas de son
nom, mais dumotGrec de
3 cheval. Les autres qui servoient
dans les combats d.,
mer, estoient gros & ronds)
munis de becs de fer & poin- !
tus> pour percer de roideur :
ceux des Ennemis à force de : bras, & par la violence des ;
rames, & les couler à fond.
Aussi estoient-ils appellez;
rostratæ na-La Navires à bec.
De là cft venu chez les Romains,
que le Senat estoit
apellé l\Eflra, & que pro rostris
dicere,veut dire haranguerdevant
leSena,parce que quand
Romains avoient pris des
Vaisseauxà bec sur les Ennemis
dans quelque combat
on leur coupoit ce bec., &..
~oon l'attachoit le long du
éIBarreau où se faisoient les
harangues, & où fevuidoient
}llcs causes; de mesme que l'on
fc attache aux voûtes des Temples
les Drapeaux & les Eten- bdardsqu'on prend sur les
3 Ennemis.
Ces mesmes Vaisseaux de
guerreavoientaussi des Tourelles
sur la poupe, d'où la
Milice combattoit à coups
) de dards & de Bêcbes) &
jettoit des feux & d'autres
machines de guerre dans les
Vaisseaux des ennemis,comme
du le mesme Virgile dans
la peinture qu'il fait du combat
naval de l'Empereur Auguste
contre Antoine &
Cleopatre.
1 Ces Vaisseaux avoient encore
les Pàvoijddes3 qui cG
toient des ceintures de boucliers
rangezsur le bord
>
avec lesquels la Milice se
mettoit à couvert contre les
traits des ennemis ; & l'usage
s'en garde encore maintenant
dans les grands Vaisseaux de
guerre, maisplûtost par parade
qu'autrement. Ce font
de grandes ceintures d'étose
ordinairement d'écarlate, tausquelles
on donne le nom.
de Pavesades, par le changement
de quelques Lettres.
Il faut maintenant parler
de l'usage de la Boussole
,
qui
estla conduite la plus reguliete
dont les Pilotes se fervent
avec le secours de la
Carte ou Mappemonde,pour
faire de grands voyages par
mer,& ellen'a estéd écouverte
que depuis trois ou quatre
cens ans,par le moyen de l'Aiman,
il estfacile de croire,
comme j'ay dit,que l'on ne se
conduisoit furmpr auparavant
quepar sa propre experience,
par les vents,& par les Af-
!
tres : ce qui se remarque dans
toute la Navigation des Anciens.
Mais il semble que la Divine
Providence avoit renfermé
tout le secret de la Boussole
dans le seul Aiman ; car
en effet sans le secours de :
cette Pierre, l'usage n'en au-«
roit pasesté connu. LaBoussole
que les Latins appellent:
ACHS Magnetica navicularia, Aiguilleaimantée, ou Pixis
nautica,àcausedesa boëte)
est un infiniment fort necessaire
àla navigation. Cest;
une découverte des derniers
ficcles. dont les Anciens
n'ont point eu l'urage. Il est
vray que les vertus & les facultez
de l'Aiman leur ont
esté connuës, en ce qu'il attire
à soy le fer; mais ils n'ont
pas sceu que ce mesme fer
touché de l'Aiman eustune
propriété pour se tourner vers leNord& le Midy; & c'est
là cette noble connoissance,,
qui a servy à découvrir les.
nouveaux Mondes, les Isles
inconnues
?
les Nations les
plus éloignées, & pour ainsi
dire, à enrichir l'Europe par
le commerce& par les frequentes
navigations qui se
font faires,& se font encore:
en toutes Izs parties diu
monde.
Quoy que les Anciensscessent
les vertus de l'Aiman,
&: qu'ils enayentécrit,
comme AnHore, Platon,
Pline,&plusieursautresdont
nous parleronsa on ne voit
rien dans leurs écrits de la
Boussole, & le temps que l'on
commença à se servir dans
l'Europe de l' Aimanaulieu
de Boussole
,
est environ dés
l'an 1260. que Paul Venitien,
ayant fait un voyage dans la
Chine, en apporta le secret.
Les Chinois s'en servoient
de cette maniere. Ils suspendoient
un morceau de la
pierre d'Aman sur un morceau
de Liege, & le laissoient
flotter sur l'eau dans un Basfin
ou un Cuveau, & ce
Liege avec l'Aiman nemanquoit
pas de tourner du
costé du Nort. C'estoit-là
leurBoussolequileurfaisoit
connoistre l'Etoile polaire,
&; la maniere de con duire
leurs Vaisseaux sur la Mer,
ce qui a duré chez eux jufques
au milieu du ficcle precedent.
Ce mesme usage de cette
forte de Boussole a duré aussi
en Europe un assez longtemps,
jusqu'à ce qu'un certain
Flavius Melphitanus,
trouva le secret de la Boussole
, & par cet instrument
il donna moyen aux Espagnols
de naviger au nouveau
Monde,&d'y découvrir
la Castille d'or, & d'autres
parties de l'Amérique,
comme la Riviere de Platoe
& de Parana; c'est ce que
rapporte Petrus Cic'{tt , en
son traité de la Marine. Collenutius
dans son Histoire de
Naples en fait aussi mention;
•ôcjonjitisappelle la Boussole,
la regle des Nautonniers ou
de la Marine.
Mais d'autres attribuent
cette découverte à un certain
Jean Gira, natif du Bourg
d'Amalphi dans la Campanie
au territoire de Rome,
environ l'an 1300. Cela a du
rapport avec ce qu'enécrit
Collenutius. Toutefois il se
peut faire que ce Gira ne
trouva feulement que le
secret de faire la Boussole ;
c'est a dire de faire la Boëtte
êc de suspendre les aiguilles
aimantées sur un pivot, pour
leur donner le mouvement
qu'elles ont. Mais on demande
si le Lys qui se
met en toutes les Boussoles
pour marquer le Pole ou le
Nort , en conduisant l'aiguille
sur ce Lys qui est la
marque du Midy, n'est pas
un indice, que lesFrançois
ont trouvé le secret de mettre
les Boussoles dans leur
perfection
, car toutes les
Boussoles font marquées de
cette fleur Royale, & mesme
en quelque Païs que cesoit
que l'on en fasse
, pourune
instruction generale on y
ajoute ce Lys.
Aussi est-cedepuis ce tempslà,
que l'Art de naviger a
acquis de la perfection,& est
ca si grande estime cheztoutes
les Nations, qu'on a tâché
dans Les deux derniers
Siecles à le porter à son plus
haut point de perfection &
qu'enfin fous le Regne de
Louis LE GRAND
, on Jo
proposé des recompenses
considerables pour ceux qui
y feroient quelques nouvelles
découvertes.
Eneffet, Comme le commerce
unit les Nations les
plus éloignées, & n'enfait
presque pour ainsidire qu'un
seul peuple, qu'il porte les
richesses dans les lieux les
plus infertiles qu'il y répand
l'abondance & qu'il fait
voir les Indes Orientales &
Occidentales, la Chine & le
Perou dans l'Europe, ne doiton
pas dire que la Boussole,
qui fait tant de merveilles,4 trll un ouvrage & un miracle
de l'Art,publique c'est sur
elle que l'onasseure sa vie,
ses biens & sa fortune, & que
l'on va sur toute forte de
Mers par son secours, aussi
aisement & avec autant de
seureté que sur rcrrc)& qu'enfin
l'onattire les peuples les
plus Barbares, & les moins
civilisez à des connoissances
qu'ilsn'auroient jamais euës,
& à des alliances qui ne se
(
seroient jamais faites,témoins
les Ambassadeurs d'Ardra
dans la Guinée, ceux de
Moscovie, d'Alger, de Maroc
de Fez, & de nouveau ceux
de Siam,& d'autres?
Comme l'aiguille aimantée
est la principale partie
& la plus noble de la
Boussole, on doit avoir un
grand foin de la mettre dans
sa perfection
, & dans une
liberté qui la laisse bien agir.
L'aiguille ayant esté frottée
de l'A iman) acquiert les
mesmes proprietcz que cette
pierre renferme en soy, & les
conferve des Siecles entiers.
La Boëte ou elle doit estre
enfermée,est ordinairement
de bois, ronde ou quarrée;
il n'importe, mais sur tout il
faut se donner de garde de ;
n'y mettre aucun clou de fer,
puis qu'il feroit une attraction
de l'aiguille. La grandeur
de la Boëte fera de cinq
ou six pouces de diamettre.
On plantera au milieu un pi-
-
vot à angles droits fait de
cuivre,c'est la matiere la plus
propre, décrivant avec le
Compas un Cercle Concentrique
en la mesme Boëte.
Ceux de Marseille ont acquis
a réputation d'y travailler
excellemment.
Au retour des grandsvoyages
, on doit laisser les Boussoles
en leur état & dans leur
situation naturelle; elles ne :
se gastent pas pour estre dans
le repos. Quelques-uns atta--
chent la roteavec l'aiguilles
pour luy donner plus de fermeté
; celle d'un Cadran solaire
est tropvive pour unn
Vaisseau qui est toujours
dans l'agitation,&on auroit
peine à s'y regler. Pour lasJ
figure de l'aiguille aimantée
cela dépend des habiles Ar..]
tisans, & qui en connoissentir
les défauts & la perfection.
On a remarqué du moin
vingt declinaisons de l'Ai
man ou de la Boussole, c'est
¥
a quoy les habiles Pilotes
prennent ordinairement gar- de,pour se regler sur leurs
Cartes &asseurer leur Navigation
; les. sçavans Auteurs
enseignent à les corriger.
Toutes les Nations del'Europe
se font accord ées à diviser
l'horison en trente-deux
Rumbs
,
qui font autant de
routes différentes
, que le
Vaisseau doit suivre par le
moyen de la Boussole, estant
pouffé du vent. Chaque
Rumb ou route est éloignée
l'une de l'autre de onze degrez
& un quart; & quoy
que cette division puisse s'e
tendre jusqu'à trois cens soi
xante degrez
,
la premiere est
l'ordinaire de tous les Pilotes
& sur laquelleils sereglent
& leurs Cartes font marquées
de ces trente-deux Rumbs:
qui font les vents, & ces
vents font les routes qui regardent
les parties du mon.
de. Je laisse aux Curieux à
visiter les Cartes,& à enapprendre
les noms qui y font
marquez, & principalement
sur la Boussole.
L'aiguille de la BoUssole.
ayant acquis la mesme vertu
de
de l'Aiman qui l'a touchée,
laconserve dans cette admirable
& surprenante proprieté
,
qu'elle tourne naturelle.
ment un de les bouts au Nort
& l'autre auSud, qui luy est
opposé; & le Lys qui en: en
la Rose legarde toujours le
Nort ; ainsi en suivant les lu
gnes qui font marquées en la
Boussole seulement avec
l'oeil, on peut connoistre
en touttempsl'end roit de
l'horison
,
les quatre Vents
principaux, & pareillement
tous les autres.
L'avantage que son tire
de la Boussole., qui rend la
conduite du Vaisseau tresaisée
, est qu'elle represente
toutes les routes dans la mesme
disposition qu'elles font
en effet
) & l'experience &la
pratique en font connoiftrc
lavérité.
C'eil: une chose merveilleuse,&
qui donne un grand
avantage à la Navigation;
que par la conduite de la
Boussole,le Pilote peut tel.
lement gouverner ion Vaisseau,
dans les plus épaisses
tenebres de la nuit qu'il n'a
besoin ny des Astres ny de
;
lumière,& mesme il le gouverne
aussi-bien estant dans
le fond decale, ques'ilestoit
sur la poupe ou sur le tillac.
Il ne leur importe de voir la
Mer, ou de ne la pas voir,
non plus que le Ciel, ny aucune
Estoile remarquable
qui puisse luy designer quelque
Region ou Cap.
Les habiles Pilotes portent
quelquefois plus d'une Bousfoie,
ou une pierre d'A iman
dans leurs voyages de long
cours, à cause des accidens
qui sont à craindre, & c'est
une précaution qu'il est bon
d'avoir. Ce n'est pas que l'aiguille
d'un Cadran ne pust
servir deBoussolleencasdecas denetr.
1 ", 1 cessitépourvûqu'on la mette
sur du liege flotant, sur de
l'eau dans un grand vase
, car
elle marquera toujours le
Nort, ou l'Estoile polaire.
C'est comme les Anciçns en
usoient.
Si l'Aiman ou l'aiguille
aimantée de la Boussole n'avoit
point de declinaison,
l'art de la Navigation Seroit
entierement allure en son
principe;& le Vaisseau suivant
si ligne marquée par le
ent ou le Rumb< ne s'écarteroit
jamais de sa route, ce
pgui ne se peur faire sans dé*-
sliner.
Enfin,comme jel'ay déjai
Hit,ilya un grand nombre
He declinaisons que les Carycs
enseignent, & les Auteurs
qui les marquent dans
eurs traitez, font à consulter.
Comme l'aiguille de la
Boussoleales mesmes vertus
yc proprietez que l' A iman , est à propos de parler de
cette Pierre, pour faire l'uion
de l'une avec l'autre.
PlusieursAuteursontécrie
de la nature & des vertus de
l'Aiman à l'égard du fer qu'il
attire,&en sontun prodige
denature. S. Augustin mesme
en saCité deDieu,Isidore,
Platon & Theophraste en
disent des merveilles, & pour
la découverte, Nicander
&'. Pline aprés luy rapportent
qu'il fut trouvépar ha"
zard de cette maniere.
Un Pasteur l10mnlé¡rAa.,
snety menant paistre son ,troupeau sur le montIda en
Phrygie,s'apperceut que M
fer de sa houlette & lescloud
de ses souliers le tenoient ans
resté. Il en fut surpris, & en
avertit ses Compagnons qui
meurent la curiosité de tirer
p quelquesunes deces Pierres
bdulieuoù elles estoient, &
bd'en faire l'experience, ce
quiayant réussi, ils nommeirent
l'Aiman Magnes, du
nom decePasteur,&ce nom
ulluy est demeuré depuis en
Latin. La chose se divulgua,
&&C cette vertu cachée & secrete
fut ainsidécouverte.
D'autres donnent le nom de Magnesà l' Aimant de
Celuy de Magnesie, Ville de
^Macédoine) tirantversle lac
*Boebti$3 où il se trouve sur le ;
mont appellé Capo virilichi
de Natolie; d'autres le nomment
encore Heraclion
,
du J
nom de la Ville d'Heraclée *t
parce qu'on y en trouve aux
environs;ou du nom d'Hercule,
i cau se de sa foreeattra--
ctive envers le fer.
Sotachus faitcinq especes
d'Aiman
>
& les divise de
cetre forte
,
le premier qui.
vient d'Ethiopie
)
le second,
qui se trouve en Phrygie ou àCapo-Virilichi,le troisiéme
prés d'Echium,Ville de Boeotie,
le quatriéme en Alexan-
,j
drie de Troade, & le cinquiéme
à Capo de S. Georgio
>W*7guiefeo> à une lieuë & den
mie de Prague. Il y en a de
maslme & de femelle, dont les
vertus font différentes. On
en voit de diverse couleur;
mais le bleu est le plus
excel lent & le plus precieux
b de tous. Il s'en trouve de
) cette especeen une Contrée
) sablonneuse appellée Zimiris.
Le blanc n'a pas tant de force,
) & les Italiens l'appellentCalamita
bianca. Ce n'est pas
) qu'il n'yen ait en Allemagne
) d'excellent; mais le meilleur
est celuy quiattirele fer d'une
costé, & lerepousse de l'autre.
Ainsi dans l'Aiman la partie
Boreale qui attire le fer, doit
regarder la Boreale,de mesme
que l'australe qui lerepousse,
doit regarder l'australe.
L'Aiman que l'on nomme
Theamedes,&que les Allemans
appellent Ein Bleser, n'est pas
uneespece difference;car tout
Aiman qui attire le fer, &
montre les plages du monde
par une de ses parties, le
repousse de la partie opposée.
On voit ainsi dans l'Aiman.
que les parties opposées font:
Il des effetsdifferens.
C'est une erreur que les
Vaisseauxqui ont des cloux de fer,demeurentattachez à.
u une Montagneversle Nort,
«» s'ils en approchent de trop- prés, à cause de rAitnan
qui s'y trouve, & qu'ils ont
peine à s'en tirer; mais c'est
une merveille qu'un fer libre
& plus leger qu'une pierre
> d'Aiman, y courtnaturellement,
&tache de s'y joindre,
& si le fer est attaché & plus
pesant que la pierre, l'Aiman,
, court au fer & s'y joint.
Il faut pour la conservation
de l'Aiman qu'il soit enfermé
dans la limaille de fer
..J
où
il conferve ses forces, les
augmente,& en fait sa nourriture
; de plus il communique
sa vertu au fer, comme
on le remarque aux anneaux
d'une chaisne, dont l'un attire
l'autre, parce que la
vertu de l'Aiman [rani pire,
& passe au travers de chaque
anneau jusqu'au bout de la
chaisne&dansl'estenduë ou
cercle de son activité. Dans
cette attraction il est necessaire
que l'Aiman soit plus
pesant que le fer
, autrement
,'lPAiman iroit au fer ; mais
quoy qu'il en soit, c'est toûjoursl'Aiman
qui attire selon
le sentiment de tous ceux qui en ont écrit.
Ce qui est encore de plus
merveilleux, l'Aimanne laissse
pas d'attirer le fer au travers
du bois,de la pierre &
du verre mesme
,
& ces corps
ne mettent point d'obstacle
sa vertuattractrice. Cette
vertu naturelle ressemble à
La lumiere
,
qui passe au travers
des corps diaphanes &
ransparens
, ou au son qui
raverse les corps les plus solides,
& vient fraper lesorei
les; maisc'est une chose a
sez étonnante que l'Aima
ayant tant de simpathie ave
le fer, se fortifiant dans
limaille, & y acquerant me
me de nouvelles forces,
n'agit pas également en tou
tes ses parties, que d'un cost
il l'attire
,
& de l'autre il
repousse. D'où luy vient ce
amour & cette aversion
un mesmetemps? Ce son
des merveilles qui doiven
estre admirées des hommes
& qui ne sçauroient estr
connuës.
L'onpourroit douter sil'Aiman
souhaite s'unir au fer,
ou lefer à l'Aiman pour se
revestir de ses vertus, combine
font, attirer un autre fer,
:Jx, montrer les plages du
)rmonde, & cette propriété
est sans doute la plus Dclle,
a plus curieuse & la plus
dmirable , puis que par le
)lnoyen d'une aiguille aimansèée
,enfermée dans une Boufole
,
l'on trouve le pole, l'on
onnoiftle point arctique&
antarctique, l'on parcourt
joutes les Mers aussi-bien la uit que le jour, & l'on peuc
adresserdes routes sans erreur
à toutes les parties du
monde, & mesme jusqu'aux
Antipodes.
Voicy uneexpérience aC
fez aisée pour connoistre
dans une pierre d'Aiman le
point boreal, & le poin
austral. Il faut la mettre dan
une écuelle de bois sur une
eau reposée dans un bassîn
Cette écuelle tournera assc,,:
long-temps sur l'eau, jusqu'
ce que le point boreal d
la pierre ait trouvé le pol.
boreal
,
& alors elle s'y an
restera, & cela donnera lier
de distinguer dans l'Aiman
v !!a partie boreale & l'australe.
[ La mesme experience se peut
encore faire avec un filet;
) car si vous suspendez une
pierre d'Aiman, elletournera
long-temps jusqu'à ce qu'elle aittrouvé son pole. Ilenest de mesme de l'aiguilleaimantéeenfermée
dans sa Boussole&posée (u-r
son pivot;elle ne se reposera
pas qu'elle n'ait trouvé son
ÎNortj&enle montrant elle
amontre toutesles autres parties
du monde dans le mesme
temps. Elle a la mesme aé\ivite
que l'Aiman, & la garde
pendant tout un siecle sans
en este dépoüillée, à moins;
de quelque accident, comme;
du feu.
!
Il y a encore un moyen de
découvrir le point concentrique
de l'Aiman. Il faut
mettre un fer surun ais bien
poly,& luy presenter la pierre
d'Aiman.Alors on y verra
le point d'attraction & d'activité
; d'abord le fer tremblera
& suivra l'Aiman pour
s'y attacher. C'est une mer-j
veille que l'esprit de l'Aiman.
s'épanche sur le fer fl-J
1
tost qu'il enest coucher dans
son irradiation il se forme
un cetc le où s'étend sa vertu
inspirée.
Theoprafte Paracelse écrit
que les forces de 1" Aiman
peuvent Cllre augmentées à
l'infiny ,jusqu'à arracher un
cloud attaché dans une mu,,
raille, ce qu'il a mesme ex*
perimenté.
Claudien qui a écrit du
temps de l'Empereur Theodose
en l'année427. a fait
une admirable descriprion
de la pierre d'Aiman & de
ses vertus en une de ses Elj-.
L
grammes. Il la represents
sous la figure de la Déesse
Venus,&le fer fous celle du
Dieu Mars, & nous donne
une merveilleuse peinture de
leur simpathie & de leur amour.
Aussi n'y a m1 rien de
plus éclatant en la nature,
& qui paroisse plus aux yeux
que cetteviveimpression qui
feO'ne entre cette pierre& le
fer. On se sert de cet exemple
pour montrer qu'il peut
y avoir d'autres fimpathies
en la Nature, sinon auni
fortes, du moins approchantes
,
telle que la poudre
de simpathie par le vitriol
Romain avec le fang
d'une playe.
* On tient qu'AlbertleGrand,
qui a traité de l'Aimanjavoit
aussi la connoissance de la.
Boussole. C'est la pensée de
Cardan au 7.liv. de la Subtilité,
où il parle amplement
des vertus & des propriétés
de l'Ainlan., de sa découverte,
de ses effets & de ses
especes.
Jean-Baptisse Porta, Napolitain
, a fait un traité particulier
des merveilles de cette
Pierre. Zuingerus en parle
beaucoup en son Theatre de
la Vie humaine; maisjamais
personne n'en a pû découvrir
la cause, &Dieu a voulu
que ce secret demeurait
caché dans la nature.
Ansclme Boëce de Bort,
en son histoire des Pierres
Precieuses, qu'il dédia àl'Empereur
Rodolphe II. dont il
estoit Medecin, & qu'il mit
en lumiere l'an
1 514. comme ;
aussîdans les Commentaites <
qu'il a faits sur la Pratique
dorée de Jean Stocher, im--
primez a Leyde l'an 1634,
parle àfond de l'Aiman^ôc>:
le préfere mesme à toutes les
Pierres les plus precieuses
pour ses vertus & ses proprie.
tez. Il dit que les unes ne
font que pour la couleur, le
brillant&labeauté, & pour
[
plaire
-
aux yeux, & l'autre
pour ravir l'esprit.
Mais à propos de la Bouf-
[ole, il y a encore une autre
L
merveille, que plusieurs Pi-
[ lotes ont ebservée dans leurs
[ Navigations. C'est que quand
[ le Vaisseauapasséau delà de
[ la Ligne meridionale,la Boussole
se sent affoiblir, & panche
ducollédu Pole Antarctique,
comme s'il y
avoit une autre montagne
d'Aiman dans l'extremité de
l'Amerique versle Pole Austral,
qui l'attiraft, cette quatrième
partie du Monde n'estant
pas encore entièrement : découverte.Quelques-uns;
mesme tiennent qu'il y en
peut avoir une, par les declinaifons
qu'ils remarquent en laBoussoleau delà de laLigne;
mais cette Boussole re- - prend toutes ses forces su tost
que le Vaisseau retourne au
dessous de la Ligne? en tirant
un peu vers le Nort:& par là
on
on presumeque cette aiguille
aimantée regarde plûtost les
IPoles que les plages du mon-
3 de. Ceux qui ont navigé le
iplus prés vers l' Amérique, se
sont apperceusque leurBous.
sole declinoit de quelques
bdegrez contre l'Occident, & ils ont remarquécela sur leur
Mappemonde par les hauteurs
du Pole Austral.
.: Comme le rond de la terre
est divisé dans saSphere
en360. degrez, & la Carte
bdes Pilotes en 32. Vents,qui
sont autant de plages;il leur
3eft facile de voir combien ils
sécartent de leur route ,6c
de la reprend re par le secours
de leur Boussole,ensupputant
les degrez. Cette aiguille:
(ertaufS de guide sur laterre;
4
ayant un Cadran solaire, on
y remarque le Nort, en la
faisant tourner sur la pointe:
du Midy, qui est la Fleur de :
Lys:&enconnoissant le Nort,
on connoist les autres parties,,
leMidy,l'Orient & l'Occi--
dent. On peutmesme par
son secours traverser les plus
vastes landes & les plus gran- -
des forests, l'aiguille mar--
quant toûjours le Pole Arctique.
LaBaussole sert aussi à
l'Ichnographie,quiest tracer
& décrirelafigure d'une
Ville, le plan d'un Chasteau,
ou d'une terre, ou d'unautre
lieu par ses éminencces,& par
les reduirs,en se servant de
;
pals ou de pieux pour marquer
lesd istances.
L'on a inventé encore
beaucoup d'autres secretscurieux
par l'usage de la Boussole,
& divers Jeux d'esprit
qui surprennent ceux qui
n'en sçavent pas le Cecree, &
qui se persuadent qu'il y a
de la magie ou de l'enchan..
tement. Boëtius en rapporte
de fort subtils en son histoire
des Pierreries,au chapitrede
l'Aiman.
Il nous reste à voir quelques
Navigations des plus
celebres qui se font faites depuisladécouverte
de cette
Boussole. Celle de Chriftophle
Colomb, natif de Gennés,
ne se fit que plus de cent
quatrevingt ans après ; il
découvrit la quatrième partie
du monde, qui est l'Amerique,
& ce fut l'an 1492.
pette partie futainsi nommée
&Arrimons Vespatius de
j Florence, qui y fit voile en-
1fuite
,
& l'an IJI?/.Ferdinand
ni Magellan trouva ledétroit
: qui porte son naIn, Magella-
„ nique, & fit le circuit du
1 monde. Mais aujourd'huy la
1 Navigation est élevée à un
1 point où elle n'avait point
| encore monré, &la France a | sesTyphis& ses Argonautes,
; qui n'apprehendent point les
écueils, les bancs, & les au-
<
tres perils de la Mer. Le nombre
s'en augmente tous les
l
jours, leur experience les rend
t maistres dés leurs premiers
voyages. De plusonnepeut
donner assez de loüanges, aux
habiles Cosmographes &
aux illustresMathématiciens,
dont les Ouvrages
célébrés onc beaucoup
servy à la Navigation; les
Arias que l'on a faits en
Hollande, pour la defeription
des Mers
1
des Régions
&des Terres, fonr encore
d.un grand secours aux habiles
Pilotes.
J'ajoute icy pour la curiosité
de ceux qui voudront
s'instruire de tout ce qu'on
peut connoistre sur la Navigation,
& sur toutes les parr
ties qui la regardent,un Catalogue
des Auteurs les plus
fameux qui ont écrit de cette
Pierre Nonius, célébré
Mathématicien Portugais, en
l'année 1330. fit un Livre de
la Navigation, divisé en deux
parcies, où il traite des Cartes
marines, & des instrumens
qui fervent pour trouver
l'élévation du Pole: il y
explique lanaturedes Lignes
Loxodromiques
,
quels font
les instrumens les plus propres
pour faire une heureuse
navigation, &lesReglesque
l'on doit suivre pour le mesmeeffet.
De plus) il donne
folurionauxquestionsqu'Alphonse
Sofa luy propose sur
ses doutes qui regardent les
vents & le lever du Soleil. Il
faut dela pénétration pour
un si sçavant Auteur, dont
les queitions font curieuses.
Pierre Medina, Espagnol
) mit au jour en l'année 1561.
un traite en sa langue, divile
en huit livres; où il expose
les principes de la Sphere,
& sur tout ceux qui regardent
la Navigation. il
parle de la Mer, des courans,
des-bancs de fable les plus
fameux
,
des presages de ta
tempeste, desvents & de
leur
- cours, de la hauteur
des Etoiles
,
de l'élévation
du Pole) de la declinaison
du Soleil, & de celles de la
Boussole ; de la Lune & de
ses effets à l'égard du flux'J
des connoissances parfaites
duCalcndtier, & d'autres qui
regardent la Marine. Cet
Ouvrage a semblé assez curieux
pour avoir esté traduit
en François par Nicolas Nicolas
du Dauphiné, Geographe
du Roy. On la imprimé
à Lyon.
Jacques Severrius, donnas
au Public en l'année ijp8,
un Livre intituléde ,-
Orbes
catoptrico, où l' Auteur ex-- ''-' plique plusieurs choses qui
regardent la parfaire Navi.,;
gation, & les regles que
l'on y doit suivre.
Jean Garcia
,
surnommé
Ferdinand, mit en lumiere
en l'année1598. un Traité
fort curieux pour les Pilotes;
& pour la conduite desVaisfcaux
; où sont expliquées:
diveifes matieres, comme Jar;
declinaison du Soleil; lan
maniere de prendre les latiuudes
par la hauteur de TEooile
polaire; & ce qui efi:
sle plus curieux, c'est la defrriprion
presque entiere des
oftes de France, d'Erpagne,
& de Flandre) & de leurs
)Oorrs.
André Garcia Cespedes,
~Eûatif d'Espagne, produisiten
s'année 1606. en sa Langue
, un Livre qui porte pourtitre
ï%epimento de Navigacion
)
diinse
en deux Parties. Il yenseigne
les princi pes de la
~phere
, .&. ajoûteles Tables
sftes declinaisons du Soleil ,&
sa maniere de trouver la hauteur
du Pole par l'Etoile po
laire De plus, il apprend lo
pratiques del'Astrolabe
, cz l'Arbateste, & de plusieur
autres instrumens necessaire
à la Sphere & à la Marine. 7
fait une entiere descriptio
de la Boussole., & de la ma
niere de s'en servir
,
& s'é~
tend sur plusieurs autres pal:J
ticularicez qui la regarden
Il traite de l'Hydrogaphie:
& des secrets pour la prati
quer ; & instruit à faire des
Ccarthes. eCe Lrivcreesht féort.ro
Simon Stevin Mathemai
xien du Prince d'Orange.
n l'année 1608. fit paroistre
Mémoires,divisez en six
livres.Il y traite de la Navigation
& detout ce qui la
regarde
, & de la Geographie,
sur tout il parle de la Navigation
Loxodromique&
lirculaire ; il y enseigne l'ugage
de l'Aiman &de la Boutole)
& de ses declinaisons,
vvec les pratiques ex. connoissances
duflux & reflux.
Guillaume Gilbert, Melecinde
Londres, en l'année
cvéïo. mit au jour un traité de
Aiman,où selon les principesdelaPhysique
,
il pari]
de lanature& de ses effets;
.& des moyens de s'en servin
Cet Ouvrage est Latin & son
curieux. C'est un des premiers
qui ait traité à fond de certl':
pierre.
VillebrordusSnellius en l'ann
née 1-62.0. fitparoistre son
Livre,intitulé Typhis Batavus
il donne une parfaiteconnoissance
des Lignes Loxodromiques,
& en explique h;
nature avec beaucoup de fo-i
lidité ; il y ajoute la methodo
de les réduire en tables; c'cor
jusqu'à presentceluy qui en
A parlé le plusà fond
Le cours de Conimbre parut
en i~.H y est traitede la
mature des vertus & des pro-
~prietez de l'Aiman, & de la
cBouflolc.
Nicolas Cabéc, Jesuite,mit
rmu jour en l'année1619. sa
Philosophie Magnétique,où
selon les principes de la Phisiique,
la nature,&les vertus
bde l'Aiman font expliquées,
àôc les secrets de la Boussole.
Adrianus Metius , donna n l'année1631. un traité du
premier Mobile, divisé en
xinq Livres, oùilenseigne
la Methode de naviger pan
le Globe, & pour l'usage des
Pilotes il y donne une Tables
des Lignes Loxodromiques,
qui est d'une grande érudition
&: utilité. C'est la pre-:
miere qui ait paru.
Jean Tassin, Geographe dun
Roy, en l'année 1633. donna,
au Public des Cartes desa;
costes de la Mer Mediterranée
& de l'Oceane, ce qui
est d'une merveilleuse commodité
pour laNavigation.
Georges Fournier) Jesuite,c:
en l'année1640. fitparoistre
son Hydrographie en François
,
où il traite de l'Art )de naviger ) & de quelques
particularitez qui regardenr
la Marine.
Barthelemy Morisot > en
[ l'année 1643. fit imprimer à
1 Dijon son Livre intitulé Orbis
maritimus. On y voit tout
ce qui Yeft passé de plus
:>
considerable sur laMer,tant
0 en Navigation
,
qu'en Combats
; & tout y est traité
b d'une manière historique. Cet
) Ouvrage est fort agreable & fort utile.
Jean Grandamy, Jesuite,
mit en lumiere en l'année
1646. un traite tres-curieux y
où il fait voir par une nouvelle
demonstration l'immobilitédela
terre par le moyen
de l'Aiman. Il détruit par là
toutes les opinions de ceux
qui onttenu le contraire, &
enseigne une methode d'avoir
la Ligne du Midy Magnétique
sans aucune décli-
Basson. Ses experiences font
admirables, & ses demonstrations
claires.
Nicolas Zuchi
,
de Parme,
Jesuite, publia en l'année
1649. un traité de l'Aiman,
quiestaussi fort curieux. Il
) en explique tous les effets,
) & les fonde sur des rairons,
& en produit des experiences,
sans approfondir la cause primitive
, ne s'attachant qua la finale.
Nous avons aussi un excellent
Traité de l'Aiman du
sçavant Kirker Jesuite,&Bibliothecaire
du Vatican. Cet
) Ouvrage est remplyd'experiences
tirées de cette Pierre,
&enrichi de figures; mais il
s'attache plutôt! aux prati-
) ques, qu'à donner l'explication
de sa nature. Ce fut en
1 l'année1654. qu'il parut.
Bernard Varenius nous
donna en 1660. sa Geographie
Universelle
,
où il traite
de la Navigation assez amplement,
& donne l'explicatior
des Lignes Loxodromiques.
Jean Riccioli,de Ferrare,
Jesuite, en l'année 1661. fil
voir le jour à sa Geographie:
où il ajoûte un traité de la
Navigation. Cet Ouvrage est
divisé en neuf Livres ; il y
joint les Tables Loxodromiques,
explique clairement la
Navigation circulaire, enseigne
la plus grande partie de
Problêmes nautiques, & donne
la maniere de faire des
Cartes hydrographiques.
La mesmeannée il parut
un Cours Mathématique de
Gaspar Schotus, Jesuite,où
il traite de l'art de naviger &
del'Hydrographie assez clairement
, mais avec peu de
démonstrations.
Mr Denis,Prestre,Hydro.
graphe & Professeur Royal
à Dieppe, en l'année 1666.
commença à donner au Public
ses Ouvrages par un trairé
de l'Aiguille aimantée ou
de laBoussole. Il enseigne les
moyens de trouver diverses
declinaisons del'Aimantée:
des Tables des amplitudes ortives.-? >.
Le mesme Mr Denis
xt
en l'année t6,6S. fit imprimer
une façon nouvelle deo
naviger par nombres, c'est à
dire, par Sinus, qui peut feulement
servir dans les Navirgations
de briefcours, & nonn
pas dans les longues.
En la mesme année Vin--l
cent Leontaut mit au jour un
traité de l'Aiman, dans le
quel il fait voir les directions
de la Boussole d'une maniere
nouvelle & solide. Cet Ou-u
ouvrage est d'un grand secours
pour la Navigation circulaire
'1{. Loxodromique.
.,
Le mesme M' Denis, en
année1669. donna au Puolic
un traitéintitulé, Dis
cours de la déclinaison du Soleil.
111 sert dans la Navigation à
observer la latitude en dioversesmanieres.
Le mesme Auteur en l'ananée1673.
mit au jour un autre ivre qui porte pour titre,
L'art de navigerensa plus haute
erfection
,
où il enseigne à
prouver facilement les laIluudes.
Claude - François Milleme
Dechales, Jesuite
> en l'année
1677. fit imprimer fonrii
Livre intitulé, tArt,rie nanji^v
ger, démontré parprincipes,&
confirmé par plusieurs observations
tirées de l'experience. Ce#3
Ouvrage est des plus solides
& est divisé en sept Livres,
avec quantitéde figures pour
l'intelligence, & des Table
fort amples. Il y traitede
grandeurs des Navires,avec
plusieurs circonstances de 1^1
Navigation sur les Rivières
& sur les Canaux; amplemen
de la Boussole & de sa constructionne
instruction;de la Sphere&dela
maniere d'observer la hauteur
tics Astres, des Lignes Loxo-
Hromiques, des Cartes hydrographiques,
des Latitudes
&C des Longitudes,enfindu
flus & du reflus de la Mer.
Maisoutretous ces Auteurs
jjque nous venons de citet,il y
ena encore d'autres qui ont
traitédela Navigation, sçavoir
Pierre AppianRodericus
Zamoranus , André Gaspar
Cespedius,DuRégime de la
'\Mfavigatïon-fèartholomoettsCrefr>:
entius> de Mauttcd Mediterrar,
nca-yAurufilnCoefareus; RoberItts
Dudlé, de arcanis maris
Jacques Colomb,d,ans; lo,
Flambeau de laNavigation
le Livre intitulé la Colomne
flamboyante; Pierre Herigon
en son Cours de Machematique;
Jean Janson, dans [OCI
Intioduction au Monde ma
ritime le P. Mersenne. Minime,
danssonIstiodromie:
LazarusBaytiusdere navali
J'ay leu en manufèrit L\
Phare de laMer, du Sr Bre
byon,Avocat à Dieppe, qui
mourut lors qu'on en impri
moitla premierefeüille.Ce
•Omvifieestoit divisé en si;:FI
ILivres.,& devoit avoir trente
ilfix gcran3de0s figures; le Sieur Bilaine en dévoit faire l'impression.
Il y est traitéàfond
de la Sphere, & de tout ce qui regarde une parfaite Navigation.
Il y a esperance que
aTes Héritiers le feront mettre
en lumiere dans quelque
Dzemps.11 avoit sesattestions
Ibde Mrs les Mathématiciens
ibde Paris.
Toutes les recherches que
vous venez delire sur l'Art
)hle la Navigation, ont este
faires par M Rouic,>deRouer.«i.
dont je vous ay déja envoyé
plusieurs Ouvrages quevous
avezestimez. Onest toujours
obligé a ceux qui par de femblables
foins facilitent au Public
ces fortes de connoiflances,
& qui luy épargnent les
longues lectures qu'il feroit
besoin de faire, pour s'infiruireun
peuàfond sur les
matieres de cette nature.
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Résumé : DE L'ART DE NAVIGER.
Le texte aborde l'évolution de la navigation en Europe et l'importance croissante des vaisseaux. L'année précédente a vu un nombre record de vaisseaux, avec une augmentation prévue pour l'été suivant. La navigation est cruciale pour traverser rivières et îles, utilisant divers types d'embarcations comme des radeaux, des bacs et des gondoles, fabriqués à partir de matériaux naturels. Les Égyptiens sont souvent crédités de l'invention de ces petits vaisseaux, adaptés par les Vénitiens, Syriens et Africains. Le texte mentionne plusieurs inventions liées à la navigation, telles que les rames, les mâts, les voiles, les ancres et les gouvernails, attribuées à différents peuples et individus. Tiphys est crédité des règles de navigation et de l'utilisation du gouvernail, tandis que Minos forma la première armée navale. Les galères, rapides et maniables, furent utilisées par divers peuples, notamment les Égyptiens et les Romains. L'expédition des Argonautes, dirigée par Jason, est évoquée pour sa quête de la Toison d'Or. Les grandes flottes de Ptolémée et de Xerxès sont également mentionnées. Les pilotes anciens se fiaient à leur expérience et aux étoiles pour naviguer. Le texte compare ces navigations à celles plus récentes, facilitées par l'aimant et la boussole. Les vaisseaux anciens incluent ceux décrits par Virgile et des navires spécifiques comme le Bucentaure à Venise. Les vaisseaux de guerre possédaient des becs de fer et des tourelles pour lancer des projectiles. La boussole, introduite en Europe vers 1260, a révolutionné la navigation en permettant de découvrir de nouveaux mondes et d'enrichir l'Europe par le commerce. Les Chinois utilisaient déjà une forme primitive de boussole. Les améliorations apportées par Flavius Melphitanus et Jean Gira ont permis des explorations majeures, comme celles des Espagnols en Amérique. L'aiguille aimantée, ou aiman, est essentielle pour la navigation car elle permet de déterminer le nord et l'étoile polaire. Les cartographes enseignent diverses déclinaisons de l'aiguille. L'aimant, découvert par un pasteur nommé Magnès, attire le fer et repousse d'un côté. Les propriétés de l'aimant sont décrites par plusieurs auteurs anciens comme Saint Augustin et Pline. La boussole, utilisant une aiguille aimantée, aide à orienter les navires et à corriger leur route. Des expériences montrent que l'aimant tourne pour indiquer le nord. La boussole s'affaiblit au-delà de l'équateur, suggérant une autre montagne magnétique en Amérique du Sud.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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16
p. 99-122
Voyage des Envoyez de Siam à Rome. [titre d'après la table]
Début :
Les quatre volumes que je vous ay envoyez depuis deux [...]
Mots clefs :
Ville, Port, Père Tachard, Prince, Roi, Mandarins, Rome, Sa Sainteté, Siam, Dépendance, Duc, Montagne, Palais, Gênes, Mer, Envoyés de Siam, Ambassadeurs, Felouques, Monaco, Suisses, Bruit, Barques, Civitavecchia, Argent, France
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Voyage des Envoyez de Siam à Rome. [titre d'après la table]
Les quatre volumes que je
vousay envoyez depuis deux
ans, du voyagequeles Ambassadeurs
de Siam ont fait en
France, vous ont amplement
instruite de ce qui regarde
cette Nation. Ces Ambassadeurs
estant retournez auprés
du Roy leur Maistre, luy firent
connoistre la grandeur
du Roy, & ce Monarque fut
el fort touché des honneurs
que Sa Majesté leur avoit fait
rendre depuis qu'ilsestoient
entrez dans ses Etats, qu'il
resolut de recevoir des Troupes
Françoises dans les meilleures
de ses Places, & ne
songea plus qu'à entretenir
une alliance, dont il esperoit
beaucoup d'utilité & d'appuy.
Comme il venoit d'en-]
voyer une Ambassade des plus
solemnelles, il crut ne devoir
faire partir que des Envoyez
par les Vaisseaux qui avoient
ramené ses Ambassadeursjusques
à Siam,mais il les chargea
de presens pour toute la
Maison Royale. Ces Envoyez
venoienr aussi en France pour
faire avancer quantité d'Ouvrages
pour Sa Majesté Sia-
.Molfc,que ses Ambassadeurs
y avoient fait commencer
pendant leur sejour. C'est
pour cela qu'un nommé Racan,
l'un des Mandarins qui
les avoient accompagnez, a esté choisi pour le [ccand
Envoyé. Ils ont amené avec
eux quelques Tunquinois, &
comme il leur estoit aussi
ordonné d'aller à Rome, 3c
de revenir ensuite à Paris,
ils y ont esté conduits par le
Pere Tachard Jesuite,qui a
fait deux fois le voyage de
Siam Celuy de Paris à Rome
ne regardant point Sa Maj'eHé)
& n'estant qu'une Commission
parciculiere dont ils
le sontacquittez,je vous diray
feulcmentque le 16. Novembre
dernier ilsarriverent à
Cannes,à deux lieuës de Grace
> & s'y embarquerent sur
deux Felouques qui les porterent
le lendemain à Ville-
Franche, petite Ville de Piedmont
,
de la dépendance du
Duc de Savoye. Ils allerent
de là à Monaco, Place tresforte
par sa situation escarpée
de toutes parts. Ellen'estaccessible
que du costé du Port
où l'on a pratiqué un chemin
dans la montagne, qui est
mesme fort difficile à monter.
Il n'y a rien de remarquable
dans l'enceinte que le Palais
du Prince, qui est fort
considerable par la beauté de
ses meubles. La Garnison est
de six cens hommes François
,
qui font à la solde de
Sa Majesté. Il y a de plus une
Compagnie de cent Suisses,
qui compose la Garde du
Prince. La codedepuis Monaco
jusqu'à San Remo paroist
incul te & aiïez deserte.
La premiere Ville qu'ils yvirent
fnt Menton, à quatre
milles de Monaco. C'est la
derniere de la dépendance de
ce Prince. Ils vircnt ensuite
Vintimille
,
Ville appartenante
au Prince qui porte ce
nom. Elle est sur le panchant
d'une colline, & leur parut
assezbelle par le grand nombre
demaisons qu'ils découvrirent.
Ses murailles font de
pierre de taille, avec des Bastionsdedistanceen
distance.
La Forteresse est sur le haut
de la montagne, & commande
la Ville. Aprés qu'ils eurent
doublé le Cap de San-
Remo, ils entrerent dans le
Porc. Cette Ville est fort agreable,
& ornée de plusieurs
Palais, & de tres-belles maisons.
Ils passerent à Oneil,
quiestde la dépendance du
Duc de Savoye
,
& allerent
coucher à Arais, petite
Ville de la Republique de
Gennes
,
& fort peu considerable.
Ils en partirent le
lendemain au matin, & sur
les huit heures ils entendirent
un bruit sourd, comme celuy
d'une Armée navale qui se
feroit battuë à trois ou quatre
lieuës de là. On leutdit que
ce bruit venoit des flots de la
Mer, qui entroitavec impetuositédans
les cavernes affreufes
du Cap de Final qui
est entierement creux. Ils y
passerent à la portée du pistolet,
& virent la Ville qui luy
a donné son nom. On ne
découvre que deux Forreresses,
l'une surlehaut, & l'autre
sur le panchant d'une
Montagne qui couvre la Ville.
Il y a seulement sur la
plage prés de cent mai fons
assez belles, & entre autres.
un Arc de triomphe, qu'on
dit avoir esté élevé pour faire
honneur à l'Im peratrice ,
quand elle y passa en prenant
la route de Vienne. Le 30. les
Mandarins arriverent à Noty?
de là à Savone, l'une & l'autre
de la dépendance de Gennes.
Il y a un Evesque à Noly.
L'Egliseest petite, mais fort
belle & bien ornée. Le 2.
de Decembre ils" entrerent
dans le Port de Gennes , d'où estant partis deux jours
après
,
la Mer fut si grosse,
qu'elle les obligeade relascher
à Camoglio
3
petit
Bourg à demy lieuë de là,
où il y a seulement un Port
pour les Barques. Ils eurenc beaucoup de peine ày entrer,
& le vent contraire n'ayant
point cessé pendant huit
jours, le Pere Tachard écrivit
au Consul de la Nation
Françoise à Gennes, le priant
de leur vouloir fournir des
voitures pour faire le reste
du voyage par terre. On leur
envoya douze chevaux, 3c>
trois mulets pour leurs hardes;
mais les chemins se trouverent
si peu pratiquables,
qru'iles furent contraints de reprend re deux Felouques àà.
& sur tout de François, qui
sont,à ce qu'on allure,plus de
la quatrième partie de tes habitans.
Il yaune Citadelle à
l'entrée du Port. Le Grand
Duc y entretient six cens
hommes de garnison, &
quatreoù cinq cens dans la
Ville. On voit sur le Port
une Statuë de marbre blanc
du Prince Ferdinand, Grand
Duc de Tolcane, élevée sur
un Piedestal de mesme matiere
de dix ou douze pieds
de haut. Elle est debout avec
quatre Esclaves de bronze
assis sur les quatre coins du
Piedestal
>
les mains liées derrière
le dos par une chainc
qui descend des pieds du
Prince. Ils partirent de Ligourne
le 16. Décembre
, &
tarriverent ce mefmc jour à
Piombino. C'est un Cbâteaauassez
malenordre situé
:sur une Montagne
, au bas
de laquelle est un grand
Bourg avec un petit Port
pour les Barques. Ils se rendirent
de là à Porto Hercole,
* réloigné de Piombino de soixante
& dix milles. Ceposte
lui appartient au Roy d'Espagne
,
est extrêmement fortisié.
On y voit trois bonnes
Forreresses sur trois Montagnes
qui environnent la Ville.
Elle est sîtuée au bas sur
le Port. Les Barques & les
petits Vaisseaux y sont en
seureté
,
mais lesgros ont
peine à y demeurer. Toute
la Code depuis Ligournc
jusqu'à Civita-Vechia paroiss
inculte & deserte
, & l'on
ditmesme que l'airyest fort
mal fain. On y voit pourtant
quelques Villages dis- *
persez dans la Campagne &
sur les collines avec des Tours
d'espace en espace sur le rifcge
» afin que le plat pays &
s Felouques qui font en mer ient averties le jour par un
otip de canon? & la nuic r des feux? que l'on déouvre
un Corsaire sur les
softeSi Le 18. le Pere Tachard
yant remis les Mandarins
"nire les mains du Consul de
France à Civita-Vechia, parcit
dans une caleche pour se
cendre à Rome. Civita- Vechia
est uns Ville qui dépend
du Pape. Le Port est assez
grand & commode, & les
gros Vaineaux y peuvenr entrer.
Entre les deux Corps
de Garde qu'il faut passer
avant qu'on entre en la Ville ,
il y a un Bassin où sont cinq:
Galères de Sa Sainteté.Sitost
qu'on fut averty par
l'arrivée du Pere Tachard.
que les Mandarins venoient:
par mer, on depescha Messager
sur Messager pour en
avoir des nouvelles, mais.
on n'apprit que le 21. qu'ils;
estoient à trois milles des
Rome. Aussî-tostMrCibo
envoya deux Carosses de la-
part du Pare pour les recevoir
,
M' le ~Jn~~-
lirccs en envoya aiiiÉ u~'
& il y en eut encore quelques
autres. Ils furent recens
par un Gentilhomme de Sa
Sainteté, qui les conduisit
ainsijusques au logis
qju'on leur avoit preparé. Ils
furent traitez avec beaucoup
de magnificence & servis à
table par les premiers Officiers
deMrle Cardinal Cibo, ce qui a toûj*ours continue1
jusqqu'à leur départ. Il yavoit
son Maistre d'Hostel
,
son
Ecuyer tranchant qui coupoit
les viandes & les partageoit
,
six Gentilhommes &
plus de quinze Domestiques,
les'uns pour la cable ,& les
autres pour préparer tout.Le
bruit s'estant répandu dans
roucc la Ville, que l'un d'eux
estoit Fils du Roy de Siam;
& les autres, des premiers
Seigneurs de sa Cour, &
qu'ils venoient pour se faire
baptiser par le Saint Perc
il n'y eut personne qui n'accouruft
pour les voir. La
foule fut telle qu'on fut oblige
de demander des Suisses
pour empescher la confa-e
lion. L'Audience leurayanc
esté promise pour le 13.l-,
deux heures après midy
, on
demeura d'accord des honmeurs
que l'onrendroit à la.
d'or large de trois doigts sur
les coustures & au bas du
Juste au-corps. Ils portoient
sur la telle un bonnet en pyramide
fait de mousselinetrèsfine,
avec un cercle d'or tout
autour. Il estoit aussi large de
trois doigs &retenu par un.
cordon d'or attaché fous le
menton. Le Pere Tachard
entra le premier dans le Carroue)
& les Mandarins enfuite.
Le premier portoit une
cassette de verny, garnie de
plaques d'argent dans laquelle
estoit la Lettre du
Roy. Le sécond tenoit un
coffret de Filigraned'or pesant
environ quinze livres.
Cestoit le present de sa Majessé
Siamoise. Le troisiéme
portoit une autre boëte d'argent,
ouvrage du Japon avec
itin grand bassin de siligrane
aussi d'argent, le tout pesant
environ vingt libres. Ils furent
ainsi conduits au Palais,
au milieu prcfque de tous les
Habitans de Rome de toutes
fortes de conditions. Ils entrèrent
par lagrande porte du
Palais où ils trouvèrent les
Suides de Sa Saintetérangez
cil haye julquesau pied d'un
grand escalier. Ils y decen,',
dirent de carrosse
, & furent
receus par Mr Cibo, Frere du
Cardinal de ce nom, qui étoit
suivy du Capitaine des:
Suisses. Ils trouvèrent dans la
premiere Salle les Domestiques
de Sa Sainteté qui s'étoient
placez des deux canez)
& dans la seconde estoient
ses Gardes, tous botez,&le
pistolet à la main ,
dont ils
firent une décharge pour les;
saluer. Ensuiteils entrerent
dans l'antichambre, où tous
les premiers Officiers du Pape
les receurent. On fit avertir
Sa
Sa Sainteté quils estoient
venus, & unmoment aprés
ls furent introduits dans la
Salle d'audience. Le S.Pere
estoitassis dans sa Chaise, accompagné
de huitCardinaux,
Sçavoir Mrs Ottoboni,Chigi,
Barberino, Azzolino, Ar:
ieri, d'Estrées,Colomna. &c
Casanate. On mitles presens
ur une petite table, & enuite
le Pere Tachard
, en
ualité d'Envoyé,ayant fait
es trois genuflexions ordiaires
au milieu des deux
claistresdes ceremonies,baisa
es pieds de Sa Sainteté, &
s'estantretiré à cofté, il commença
sa harangue à genoux;
en disant
,
Beatissimo Padre
vousay envoyez depuis deux
ans, du voyagequeles Ambassadeurs
de Siam ont fait en
France, vous ont amplement
instruite de ce qui regarde
cette Nation. Ces Ambassadeurs
estant retournez auprés
du Roy leur Maistre, luy firent
connoistre la grandeur
du Roy, & ce Monarque fut
el fort touché des honneurs
que Sa Majesté leur avoit fait
rendre depuis qu'ilsestoient
entrez dans ses Etats, qu'il
resolut de recevoir des Troupes
Françoises dans les meilleures
de ses Places, & ne
songea plus qu'à entretenir
une alliance, dont il esperoit
beaucoup d'utilité & d'appuy.
Comme il venoit d'en-]
voyer une Ambassade des plus
solemnelles, il crut ne devoir
faire partir que des Envoyez
par les Vaisseaux qui avoient
ramené ses Ambassadeursjusques
à Siam,mais il les chargea
de presens pour toute la
Maison Royale. Ces Envoyez
venoienr aussi en France pour
faire avancer quantité d'Ouvrages
pour Sa Majesté Sia-
.Molfc,que ses Ambassadeurs
y avoient fait commencer
pendant leur sejour. C'est
pour cela qu'un nommé Racan,
l'un des Mandarins qui
les avoient accompagnez, a esté choisi pour le [ccand
Envoyé. Ils ont amené avec
eux quelques Tunquinois, &
comme il leur estoit aussi
ordonné d'aller à Rome, 3c
de revenir ensuite à Paris,
ils y ont esté conduits par le
Pere Tachard Jesuite,qui a
fait deux fois le voyage de
Siam Celuy de Paris à Rome
ne regardant point Sa Maj'eHé)
& n'estant qu'une Commission
parciculiere dont ils
le sontacquittez,je vous diray
feulcmentque le 16. Novembre
dernier ilsarriverent à
Cannes,à deux lieuës de Grace
> & s'y embarquerent sur
deux Felouques qui les porterent
le lendemain à Ville-
Franche, petite Ville de Piedmont
,
de la dépendance du
Duc de Savoye. Ils allerent
de là à Monaco, Place tresforte
par sa situation escarpée
de toutes parts. Ellen'estaccessible
que du costé du Port
où l'on a pratiqué un chemin
dans la montagne, qui est
mesme fort difficile à monter.
Il n'y a rien de remarquable
dans l'enceinte que le Palais
du Prince, qui est fort
considerable par la beauté de
ses meubles. La Garnison est
de six cens hommes François
,
qui font à la solde de
Sa Majesté. Il y a de plus une
Compagnie de cent Suisses,
qui compose la Garde du
Prince. La codedepuis Monaco
jusqu'à San Remo paroist
incul te & aiïez deserte.
La premiere Ville qu'ils yvirent
fnt Menton, à quatre
milles de Monaco. C'est la
derniere de la dépendance de
ce Prince. Ils vircnt ensuite
Vintimille
,
Ville appartenante
au Prince qui porte ce
nom. Elle est sur le panchant
d'une colline, & leur parut
assezbelle par le grand nombre
demaisons qu'ils découvrirent.
Ses murailles font de
pierre de taille, avec des Bastionsdedistanceen
distance.
La Forteresse est sur le haut
de la montagne, & commande
la Ville. Aprés qu'ils eurent
doublé le Cap de San-
Remo, ils entrerent dans le
Porc. Cette Ville est fort agreable,
& ornée de plusieurs
Palais, & de tres-belles maisons.
Ils passerent à Oneil,
quiestde la dépendance du
Duc de Savoye
,
& allerent
coucher à Arais, petite
Ville de la Republique de
Gennes
,
& fort peu considerable.
Ils en partirent le
lendemain au matin, & sur
les huit heures ils entendirent
un bruit sourd, comme celuy
d'une Armée navale qui se
feroit battuë à trois ou quatre
lieuës de là. On leutdit que
ce bruit venoit des flots de la
Mer, qui entroitavec impetuositédans
les cavernes affreufes
du Cap de Final qui
est entierement creux. Ils y
passerent à la portée du pistolet,
& virent la Ville qui luy
a donné son nom. On ne
découvre que deux Forreresses,
l'une surlehaut, & l'autre
sur le panchant d'une
Montagne qui couvre la Ville.
Il y a seulement sur la
plage prés de cent mai fons
assez belles, & entre autres.
un Arc de triomphe, qu'on
dit avoir esté élevé pour faire
honneur à l'Im peratrice ,
quand elle y passa en prenant
la route de Vienne. Le 30. les
Mandarins arriverent à Noty?
de là à Savone, l'une & l'autre
de la dépendance de Gennes.
Il y a un Evesque à Noly.
L'Egliseest petite, mais fort
belle & bien ornée. Le 2.
de Decembre ils" entrerent
dans le Port de Gennes , d'où estant partis deux jours
après
,
la Mer fut si grosse,
qu'elle les obligeade relascher
à Camoglio
3
petit
Bourg à demy lieuë de là,
où il y a seulement un Port
pour les Barques. Ils eurenc beaucoup de peine ày entrer,
& le vent contraire n'ayant
point cessé pendant huit
jours, le Pere Tachard écrivit
au Consul de la Nation
Françoise à Gennes, le priant
de leur vouloir fournir des
voitures pour faire le reste
du voyage par terre. On leur
envoya douze chevaux, 3c>
trois mulets pour leurs hardes;
mais les chemins se trouverent
si peu pratiquables,
qru'iles furent contraints de reprend re deux Felouques àà.
& sur tout de François, qui
sont,à ce qu'on allure,plus de
la quatrième partie de tes habitans.
Il yaune Citadelle à
l'entrée du Port. Le Grand
Duc y entretient six cens
hommes de garnison, &
quatreoù cinq cens dans la
Ville. On voit sur le Port
une Statuë de marbre blanc
du Prince Ferdinand, Grand
Duc de Tolcane, élevée sur
un Piedestal de mesme matiere
de dix ou douze pieds
de haut. Elle est debout avec
quatre Esclaves de bronze
assis sur les quatre coins du
Piedestal
>
les mains liées derrière
le dos par une chainc
qui descend des pieds du
Prince. Ils partirent de Ligourne
le 16. Décembre
, &
tarriverent ce mefmc jour à
Piombino. C'est un Cbâteaauassez
malenordre situé
:sur une Montagne
, au bas
de laquelle est un grand
Bourg avec un petit Port
pour les Barques. Ils se rendirent
de là à Porto Hercole,
* réloigné de Piombino de soixante
& dix milles. Ceposte
lui appartient au Roy d'Espagne
,
est extrêmement fortisié.
On y voit trois bonnes
Forreresses sur trois Montagnes
qui environnent la Ville.
Elle est sîtuée au bas sur
le Port. Les Barques & les
petits Vaisseaux y sont en
seureté
,
mais lesgros ont
peine à y demeurer. Toute
la Code depuis Ligournc
jusqu'à Civita-Vechia paroiss
inculte & deserte
, & l'on
ditmesme que l'airyest fort
mal fain. On y voit pourtant
quelques Villages dis- *
persez dans la Campagne &
sur les collines avec des Tours
d'espace en espace sur le rifcge
» afin que le plat pays &
s Felouques qui font en mer ient averties le jour par un
otip de canon? & la nuic r des feux? que l'on déouvre
un Corsaire sur les
softeSi Le 18. le Pere Tachard
yant remis les Mandarins
"nire les mains du Consul de
France à Civita-Vechia, parcit
dans une caleche pour se
cendre à Rome. Civita- Vechia
est uns Ville qui dépend
du Pape. Le Port est assez
grand & commode, & les
gros Vaineaux y peuvenr entrer.
Entre les deux Corps
de Garde qu'il faut passer
avant qu'on entre en la Ville ,
il y a un Bassin où sont cinq:
Galères de Sa Sainteté.Sitost
qu'on fut averty par
l'arrivée du Pere Tachard.
que les Mandarins venoient:
par mer, on depescha Messager
sur Messager pour en
avoir des nouvelles, mais.
on n'apprit que le 21. qu'ils;
estoient à trois milles des
Rome. Aussî-tostMrCibo
envoya deux Carosses de la-
part du Pare pour les recevoir
,
M' le ~Jn~~-
lirccs en envoya aiiiÉ u~'
& il y en eut encore quelques
autres. Ils furent recens
par un Gentilhomme de Sa
Sainteté, qui les conduisit
ainsijusques au logis
qju'on leur avoit preparé. Ils
furent traitez avec beaucoup
de magnificence & servis à
table par les premiers Officiers
deMrle Cardinal Cibo, ce qui a toûj*ours continue1
jusqqu'à leur départ. Il yavoit
son Maistre d'Hostel
,
son
Ecuyer tranchant qui coupoit
les viandes & les partageoit
,
six Gentilhommes &
plus de quinze Domestiques,
les'uns pour la cable ,& les
autres pour préparer tout.Le
bruit s'estant répandu dans
roucc la Ville, que l'un d'eux
estoit Fils du Roy de Siam;
& les autres, des premiers
Seigneurs de sa Cour, &
qu'ils venoient pour se faire
baptiser par le Saint Perc
il n'y eut personne qui n'accouruft
pour les voir. La
foule fut telle qu'on fut oblige
de demander des Suisses
pour empescher la confa-e
lion. L'Audience leurayanc
esté promise pour le 13.l-,
deux heures après midy
, on
demeura d'accord des honmeurs
que l'onrendroit à la.
d'or large de trois doigts sur
les coustures & au bas du
Juste au-corps. Ils portoient
sur la telle un bonnet en pyramide
fait de mousselinetrèsfine,
avec un cercle d'or tout
autour. Il estoit aussi large de
trois doigs &retenu par un.
cordon d'or attaché fous le
menton. Le Pere Tachard
entra le premier dans le Carroue)
& les Mandarins enfuite.
Le premier portoit une
cassette de verny, garnie de
plaques d'argent dans laquelle
estoit la Lettre du
Roy. Le sécond tenoit un
coffret de Filigraned'or pesant
environ quinze livres.
Cestoit le present de sa Majessé
Siamoise. Le troisiéme
portoit une autre boëte d'argent,
ouvrage du Japon avec
itin grand bassin de siligrane
aussi d'argent, le tout pesant
environ vingt libres. Ils furent
ainsi conduits au Palais,
au milieu prcfque de tous les
Habitans de Rome de toutes
fortes de conditions. Ils entrèrent
par lagrande porte du
Palais où ils trouvèrent les
Suides de Sa Saintetérangez
cil haye julquesau pied d'un
grand escalier. Ils y decen,',
dirent de carrosse
, & furent
receus par Mr Cibo, Frere du
Cardinal de ce nom, qui étoit
suivy du Capitaine des:
Suisses. Ils trouvèrent dans la
premiere Salle les Domestiques
de Sa Sainteté qui s'étoient
placez des deux canez)
& dans la seconde estoient
ses Gardes, tous botez,&le
pistolet à la main ,
dont ils
firent une décharge pour les;
saluer. Ensuiteils entrerent
dans l'antichambre, où tous
les premiers Officiers du Pape
les receurent. On fit avertir
Sa
Sa Sainteté quils estoient
venus, & unmoment aprés
ls furent introduits dans la
Salle d'audience. Le S.Pere
estoitassis dans sa Chaise, accompagné
de huitCardinaux,
Sçavoir Mrs Ottoboni,Chigi,
Barberino, Azzolino, Ar:
ieri, d'Estrées,Colomna. &c
Casanate. On mitles presens
ur une petite table, & enuite
le Pere Tachard
, en
ualité d'Envoyé,ayant fait
es trois genuflexions ordiaires
au milieu des deux
claistresdes ceremonies,baisa
es pieds de Sa Sainteté, &
s'estantretiré à cofté, il commença
sa harangue à genoux;
en disant
,
Beatissimo Padre
Fermer
Résumé : Voyage des Envoyez de Siam à Rome. [titre d'après la table]
Les ambassadeurs français revenus du Siam informèrent le roi de ce pays de la grandeur et des honneurs reçus en France, proposant une alliance et l'accueil de troupes françaises. En réponse, une nouvelle ambassade siamaise, dirigée par le mandarin Racan et accompagnée de Tonkinois, fut envoyée en France sous la direction du Père Tachard. Leur trajet inclut Cannes, Monaco, Gênes, Livourne et Porto Ercole, où ils examinèrent les fortifications et les paysages. Monaco fut décrit comme une place forte imprenable, tandis que Gênes possédait une citadelle remarquable. Des conditions météorologiques défavorables modifièrent leur itinéraire. Une ville côtière, non identifiée, était protégée par trois forteresses et offrait un port sûr pour les petites embarcations. La région entre Livourne et Civita Vecchia était décrite comme inculte et malsaine, avec des villages dispersés et des tours de guet. À Civita Vecchia, le Père Tachard remit les mandarins au consul de France avant de se rendre à Rome. Le cardinal Cibo organisa un accueil somptueux pour les mandarins, qui étaient perçus comme des dignitaires siamais venus pour se faire baptiser. Une audience au Vatican fut organisée, où les mandarins offrirent des présents du roi de Siam au pape, entouré de plusieurs cardinaux. Le Père Tachard prononça une harangue en tant qu'envoyé.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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17
p. 49-81
EXTRAIT d'un Discours, prononcé à l'Academie Royale des Sciences par M. de Reaumur, sur la formation & l'accroissement des coquilles des animaux, tant terrestres qu'aquatiques, soit de mer, soit de riviere.
Début :
L'auteur, aprés quelques remarques nouvelles & judicieuses, dit que jusques [...]
Mots clefs :
Animaux, Rivière, Mer, Académie royale des sciences, Coquilles, Limaçon, Variété, Liqueurs, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'un Discours, prononcé à l'Academie Royale des Sciences par M. de Reaumur, sur la formation & l'accroissement des coquilles des animaux, tant terrestres qu'aquatiques, soit de mer, soit de riviere.
EXTRAIT
d'un
Difcours , prononcé
à l'Academie
Royale
des Sciences
par M. de Reaumur,
fur la formation &
l'accroiffement
des coquilles
des animaux ,
tant terreftres quaquatiques,
foit de mer,
Joit de riviere.
auteur
aprés 5
quelques remarques
nouvelles & judicien
Fevrier 1711. E
so. MERCURE
fes , dit que jufques à
preſent , la curiofité des
hommes s'eft bornée à
ramaffer dans des cabinets
les coquilles les plus
rares , fans s attacher à
découvrir les caufes de
l'agréable varieté des
couleurs qui les font admirer
: il adjoufte que
n'ayant point trouve à
s'en inftruire dans les Livres
il a eftudié la nature
mefme. Il a raifon
de fe plaire à cette fonte
II
GALANT. st
d'eftude , car il a tant de
pénétration , que , pour
ainfi dire , il lit auffi facilement
dans la nature
que dans les livres , &
certains Livres des Philofophes
anciens font
plus obfcurs pour ceux
qui croyent les entendre,
que les fecrets de la Nature
ne le font pour M.
de Reaumur . Voici ce
qu'il dit fur la formation
& l'accroiffement des
Coquilles.
!
E ij
52 MERGURE
Quoy qu'il paroiffe naturel
d'expliquer d'abord
de quelle maniere les Coquilles
des animaux font
formées , avant de parler
de leur accroiflement , je
fuivray cependant icy un
ordre contraire.; &je commenceray
par expliquer de
quelle maniere elles croiffent
, ce qui a été plus aisé
à découvrir
par des experiences
, & ce qui ſuffira
pour faire connoiftre de
quelle maniere fe fait leur
formation , qui n'eft , pour
ainfi dire , que leur preGALANT.
53
F
mier degré d'accroiffement
.
Un corps peut croiſtre
de deux manieres differentes
, ou , pour parler felon
des idées plus diftinctes ,
les petites parties de matiere
qui viennent s'unir à
celles dont le corps eftoit
desja composé , & qui parla
augmentent fon eften .
due , peuvent luy eſtre ad
jouftées par deux differen
stes voyes : ou cés parties ne
s'attachent àcelles qui compofent
corps , qu'-
aprés avoir paffé au travers
ale
E iij
54 MERCURE
de ce corps mefme , y avoir
efté preparées , & en quelque
façon rendues propres
à occuper la place où elles
font conduites , & c'eſt ce
qu'on appelle ordinairement
croistre par vegetation ,
& dans l'Ecole croiftre par
intuЛfufception.
Ceft ainfi que la feve
monte dans les plantes par
divers petits canaux des
plantes mefmes , qui , aprés
l'avoir preparée en quelque
forte , la conduifent en dif
ferens endroits de la plante
où elle fe colle , & augGALANT.
TS
mente par confequent l'eftendue
de cette plante . C'eſt
ain qu'une certaine portion
du fang , ayant efté
conduite par les arteres
aux extremitez du corps de
Panimal , s'attache à fes
chairs & en augmente le
volume .
La feconde efpece d'accroiffement
eft lorsque les
parties , qui augmentent
l'eftendue d'un corps , lui
font appliquées fans avoir
receu aucune preparation
dans ce corps melme , &
c'est ce qu'onnomme croistre
E iiij
56 MERCURE
paroppofition , ou en termes
de l'Ecole par Juxtaposition
.
Toutes ces plantes artificieles
que nous devonsal'adrefle
des Chimiftes , croiffent
de cette maniere, comme
aufli les criftallifations
, les fels , & c.
L'Auteur , aprés avoir
fait plufieurs experien
ces fur differentes efpeces
de Coquillages de
mer & de riviere , choifit
les Limaçons de terre
comme plus propres &
plus commodes pour
GALANT. $7
ceux qui voudront furvre
& repeter les obfervations
qu'il a faites , &
fuppofe que l'accroiffement
de toutes les efpeces
de Coquilles fe font
à peu prés de la meſme
façon.
Lorfque le petit animal
qui remplifſoit exactement
la Coquille croift, il arrive
que cette mefme Coquille
n'a plus affez d'eftendue
pour le couvrir tout entier,
ou qu'une partie de la furface
du corps de l'animal fe
58 MERCURE
trouve nuë ; la partie qui
fe trouve ainfi dépouillée
de Coquille par l'accroiffement
de l'animal , eft tousjours
celle qui eft la plus
proche de l'ouverture de la
Coquille , car le corps de
T'animal peut feulement s'eftendre
de ce cofté-là .Tous
les animaux qui habitent
des Coquilles tournées en
fpirale , comme les Limaçons
, ne peuvent s'eſtendre
que du cofté de la tefte où
cft l'ouverture de la Coquille
, au lieu que les animaux
desCoquilles de deux
GALANT. 59
pieces , comme les Moules,
peuvent s'eftendre dans
tout leur contour . Or dans
toutes les efpeces un Coquillage
, c'eft cette meſme
partie du corps
de l'animal
qui fait croiftre la Coquille.
Voicy la Mecanique fur
daquelle cet accroiffement
eft fondé.
C'eft un effet neceffaire
des loix du mouvement
quand les liqueurs coulent
dans des canaux , que les
petites parties de ces liqueurs
, ou les petits corps
eftrangers meflés parmi el60
MERCURE
les , qui à cauſe de leur frgure
ou leur peu de folidité
par rapport à leur furface ,
fe meuvent moins vifte que
les autres , s'éloignent du
centre de leur mouvement,
ou qu'ils fe placent proche
des parois de ces canaux. Il
arrive mefme fouvent que
ces petites parties s'attachent
à la furface interieure
de ces canaux, lors qu'el
les font affez vifqueufes
pour cela. Les canaux qui
conduifent de l'eau à des refervoirs
, nous en fourniffent
des exemples , on voit
CALANT. GI
ordinairement lorsqu'on
les ouvre , leur furface interieure
couverte d'une petite
croute d'une matiere vifqueuſe
; on remarque mefme
que ceux , dans lesquels
paffent certaines eaux , ont
une croute pierreuſe . Il eſt
de plus certain que les liqueurs
, qui coulent dans
ces canaux , pouffent leurs
parois de tous coltés , ou ,
ce qui eft la mefme choſe ,
qu'elles pouffent les petites
parties pierreufes & vifqueufes
des croutes.dont
nous venons de parler con
62 MERCURE
1
tre les parois; de forte que fr
ces canaux eftoient percés
comme des cribles , d'une
infinité de petits trous de
figure propre à donner feulement
paffage à ces petits
corps vifqueux & pierreux;") ;
ils s'échaperoient
des ca
naux, & iroient fe placer fur
leur ſurface exterieure
, oup
ils formeroient
la meſme
croute que l'on voit fur leur
furface interieure
, avec
畲
cette feule difference , que
cette croute pourroit deve
nir beaucoup plus folide &
mefme plus épaiffe , eftant
GALANTA 63.
moins exposée au frotter
ment de la liqueur que cel
le qui le forme dans l'inter
rieur du tuyau .
2
L'accroitlement des Coquilles
eft l'ouvrage d'une
femblable Mechanique ; la
furface exterieure de la por
tion du corps de l'animal
qui s'est trop eftenduë pour !
eſtre couverte par l'ancien
ne Coquille , eft remplic
d'un nombre prodigieux de
canaux dans lefquels circu
lent les liqueurs neceffaires
à la nutricion de l'animal;
beaucoup de petites par
61 MERCURE
ties de matiere vifqueuſe &
pierreuſe font meflées parmy
ces liqueurs,mais comme
ces petites parties font
moins fluides que celles qui
compofent les liqueurs
avec lesquelles elles coulent
, elles fe trouvent les
plus proches des parties de
ces vaiffeaux , qui eſtanp
remplis d'une infinité de
pores du cofté de la furface
exterieure du corps de l'a
nimal , propres à leur donner
paffage . Ces petites parties
de matiere pierreuſes
& vifqueufes s'échapent ai
sément
GALANT. 65
sément des canaux qui les
contenoient , car elles font
continuellement pouffées
contre leur parois par la li
queur qui les remplit , &
vont fe placer contre la furface
exterieure de ces ca
naux, ou p ouplaſtoſt ſur tolites
celles du corps de l'animal ,
qui n'eft point couverte par
la Coquille , où elles arri
vent avec d'autant plus de
facilité , que tous les pores
leur donnent une libre for
tie, au lieu que pluſieurs de
ces pores peuvengeſtre bout
chés fur le reste du corps
Fevrier 1711.
F
66 MERCURE
par la Coquille dont il eſt
revetu . Les petites parties
fufdites eftant arrivées à la
derniere furface du corps
de l'animal , s'attachent aisément
les unes aux autres,
& à l'extremité de la Coquille
, fur tout lorfque ce
qu'il y avoit de plus fubtil
parmy elles s'eft évaporé
& alors elles compofent
toutes enſemble sun petit
corps ſolide qui eft la
pre
miere couche du nouveau
morceau de Coquille.
D'autres petites parties de
matiere femblable à celle
GALANT 67
de la premiere couche
dont la liqueur qui circule
dans les vaiffeaux fournit
abondemment
, s'échappe
de ces vailleaux par la mefme
Mechanique , car on he
doit pas craindre que la
premiere couche ait bouché
tous les pores , & elles
forment une feconde couche
decoquille ; il s'en forme
de la meſme maniere
une troifiéme , & ainſi dẹ
fuite , jufqu'à ce que la
nouvelle coquille ait une
certaine épaiffeur , r
ordinairement beaucoup
2
mais
Fij
68 MERCURE
2
moindre que celle de l'ancienne
, lorfque l'accroiflement
de l'animal donne
l'origine à un autre nouveau
morceau de coquille .
C'eft aux experiences
) que taux
je vais rapporter à faire
voir fijay veritablement
décrit la maniere dont la
nature agit.
M. de
Reaumur prou
ve ce qu'il a avancé par
des experiences
qu'il feroit
trop long de rapporter
icy , en voici feulement
une.
1
GALANT. 69.
J'ay caffe plufieurs CoquillesdeLimaçon
de deux
manieres differentes . Premierement
j'ay fait un alfez
grandtrou aux deux extremitez
de la Coquille ,
c'eſt- à- dire entre la pointe
& fon ouverture ; aprés
quoy j'ay fair couler par
ce trou entre le Limaçon
& fa Coquille un morceau
de Canepin , c'eft avec cet ,
te peau qu'on fait les Gands
qu'on nommé Gands de Poule
. Cette peau eftoit trésmince
mais d'une tiffure
trés-ferrée , j'ay colé cette
70 MERCURE
peau
à la furface interieure
de la Coquille , de maniere
qu'elle bouchoit affez exa
&tement le trou que je luy
avois fait , c'eſt-à-dire que
je l'ay colée entre la Coquille
& le corps de l'ani-.
mal, Or il eft évident que
fi la Coquille ne fe formoit
pas d'une liqueur qui fort
immediatement du corps
de l'animal , mais de celle
qui palle au travers de la
Coquille , il auroit dû ſe
former un morceau de coquille
fur la partie exterieure
de la peau de Gand,
GALANT. 71
& qu'il n'eftoit pas poffi
ble qu'il s'en formaſt entre
le corps de l'animal & certe
peau . Le contraire eft ce
pendant tousjours arrivé ;
le cofté de la peau qui touchoit
le corps de l'animal
s'eft couvert de coquilles
& il ne s'est rien formé fur
la furface exterieure , &c .
* C'est une fuite neceſſaire
de la maniere dont nous
venons de voir que les coquilles
de Limaçons croif
fent qu'elles ne deviennent
plus grandes que par l'aug
mentation du nombre de
72 MERCURE
leurs tours de fpirale , &
que la largeur de chaque
tour de la coquille formée
refte tousjours la meſme ;
c'eft auffi une verité de la.
quelle il eft aisé de fe convaincre
, & filon. reduit la
a
çoquille d'un Limaçon qui
eft parvenue à fon dernier
degré d'accroiffement au
mefme nombre de tours
que celle d'un petit Limaçon
de la mefme efpece
ces deux coquilles paroiffent
alors de mefme grandeur
. J'ay comparé plufieurs
fois des coquilles de
Limaçons
GALANT. 7
Limaçons qui ne faifoient
qu'éclorre , ou mefme que
j'avois tirées de leurs oeufs
avant qu'ils fuffent éclos ,
avec d'autres Coquilles des
plus gros Limaçons de la
mefme efpece , aufquels je
ne, laiffois que le mefme
nombre de tours de fpirale
qu'avoient ces petites Coquilles
, & alors elles paroiffoient
égales. Au reſte
le nombre de ces tours augmente
confiderablement la
grandeur de la Coquille
des Limaçons , & un tour
plus ou moins fait une
Fevrier 1711 .
G
74 MERCURE
grande difference , car le
diametre de chaque tour
de fpirale , ou la plus gran
de largeur eft à peu près
double de celuy qui l'a
précedé , & la moitié de
celuy qui la fuit . Tout ce
que nous avons dit jufqu'icy
de l'accroiffement
des Coquilles nous exempte
d'entrer dans le détail
de leur formation ; car
on conçoit aisément que
lorfque le corps d'un petit
Embrion qui doit un
jour remplir une groffeCoquille
, cft par parvenu 2 un
GALANT. 75
certain état dans lequel les
diverſes peaux qui l'enveloppent
ont affez de confiftance
pour laiffer efchapleurs
per par pores la foule
liqueur propre à former la
Coquille , on conçoit , disje
, que cette liqueur va fe
placer fur ces peaux ,qu'elle
s'y épaiffit , s'y fige , & y
commence la formation
de la Coquille de la mefme
maniere qu'elle continuë
fon accroiffement . Les Limaçons
ne fortent point de
leurs oeufs fans eft re revefrus
de cette Coquille , qui
Gij
76 MERCURE
1
>
a alors un tour de fpire &
un peu plus...
Il me reste à éclaircir
deux difficultez qui pourroient
paroiftre confiderables
. La premiere naift naturellement
des experiences
que j'ay ranportées,
Voicy en quoy lle confif
te . Le nouveau morceau de
Coquille qui fe forme pour
boucher le trou qu'on a
fait à la coquille du Limaçon
, eft ordinairement de
couleur blanchaftre , & par
confequent tres- different
de celle du refte de la coGALANT
. 77
quille d'où il femble qu'il
doit eftre d'une differente
tiffure , & on en pourroit
conclure avec quelque apparence
qu'il n'eft pas formé
de la mefme maniere
que le reſte de la coquille ;
ainfi les experiences précedentes
ne decideroient rien
pour leur accroiffement or
dinaire, Pour répondre à
cette objection , il eft ne
ceffaire d'expliquer d'où
naift la reguliere varieté
des couleurs de certainos
coquilles . Les mefmes experiences
qui en fourniront
Giij
+8 MERCURE
la caufe , ferviront à diffiper
entierement cette difficulté
....
Il ne paroift qu'une feule
maniere vray-femblable de
rendre raifon de la varieté
de ces couleurs dans le fif
tefme que nous avons eftabli
de l'accroiffement des
Coquilles par Juxtaposition :
car ayant regardé la peau
de l'animal comme une ef
pece de crible , qui donne
paffage aux particules qui
fervent à former laCoquille
; il eft clair que , fi l'on
conçoit que cette peau eft
GALANT . 72
differemmentpercée en divers
endroits , ou , ce qui
revient au meſme , qu'elle
eſt composée de differents
cribles , dont les uns ! laiffent
paffer des petites parties
differentes en figure
op d'une nature differente
de celles qui paffent par les
autres , & ferment le paffage
à celles cy : il arrivera
que ces petites parties de figure
ou de nature differente
, feront propres à former
corps qui reflechiront
differemment la lumiere ,
c'est-à-dire , qu'elles fordes
G iiij
30 MERCURE
meront des morceaux de
Coqui le de diverfes couleurs...
M. de Reaumur explique
enfuite la varieté
de ces couleurs , par la
varieté des trous des cribles
par où paffent ces
petites parties propres à
reflechir differemment.
la lumiere. Il explique
enfin par les formes &
par les mouvements differents
de l'animal , les
figures , canelures , gra-
X
GALANT. 81
vûres , &c. qui font admirer
les Coquilles les
plus rares. En un mot il
nous fait voir auffi clairement
la mechanique
de ces petits chef- d'oeuvres
de ſculpture & de
peinture , que fi la nature
les travailloit à nos
yeux avec le pinceau du
Peintre , & le cifeau du
Sculpteur.
d'un
Difcours , prononcé
à l'Academie
Royale
des Sciences
par M. de Reaumur,
fur la formation &
l'accroiffement
des coquilles
des animaux ,
tant terreftres quaquatiques,
foit de mer,
Joit de riviere.
auteur
aprés 5
quelques remarques
nouvelles & judicien
Fevrier 1711. E
so. MERCURE
fes , dit que jufques à
preſent , la curiofité des
hommes s'eft bornée à
ramaffer dans des cabinets
les coquilles les plus
rares , fans s attacher à
découvrir les caufes de
l'agréable varieté des
couleurs qui les font admirer
: il adjoufte que
n'ayant point trouve à
s'en inftruire dans les Livres
il a eftudié la nature
mefme. Il a raifon
de fe plaire à cette fonte
II
GALANT. st
d'eftude , car il a tant de
pénétration , que , pour
ainfi dire , il lit auffi facilement
dans la nature
que dans les livres , &
certains Livres des Philofophes
anciens font
plus obfcurs pour ceux
qui croyent les entendre,
que les fecrets de la Nature
ne le font pour M.
de Reaumur . Voici ce
qu'il dit fur la formation
& l'accroiffement des
Coquilles.
!
E ij
52 MERGURE
Quoy qu'il paroiffe naturel
d'expliquer d'abord
de quelle maniere les Coquilles
des animaux font
formées , avant de parler
de leur accroiflement , je
fuivray cependant icy un
ordre contraire.; &je commenceray
par expliquer de
quelle maniere elles croiffent
, ce qui a été plus aisé
à découvrir
par des experiences
, & ce qui ſuffira
pour faire connoiftre de
quelle maniere fe fait leur
formation , qui n'eft , pour
ainfi dire , que leur preGALANT.
53
F
mier degré d'accroiffement
.
Un corps peut croiſtre
de deux manieres differentes
, ou , pour parler felon
des idées plus diftinctes ,
les petites parties de matiere
qui viennent s'unir à
celles dont le corps eftoit
desja composé , & qui parla
augmentent fon eften .
due , peuvent luy eſtre ad
jouftées par deux differen
stes voyes : ou cés parties ne
s'attachent àcelles qui compofent
corps , qu'-
aprés avoir paffé au travers
ale
E iij
54 MERCURE
de ce corps mefme , y avoir
efté preparées , & en quelque
façon rendues propres
à occuper la place où elles
font conduites , & c'eſt ce
qu'on appelle ordinairement
croistre par vegetation ,
& dans l'Ecole croiftre par
intuЛfufception.
Ceft ainfi que la feve
monte dans les plantes par
divers petits canaux des
plantes mefmes , qui , aprés
l'avoir preparée en quelque
forte , la conduifent en dif
ferens endroits de la plante
où elle fe colle , & augGALANT.
TS
mente par confequent l'eftendue
de cette plante . C'eſt
ain qu'une certaine portion
du fang , ayant efté
conduite par les arteres
aux extremitez du corps de
Panimal , s'attache à fes
chairs & en augmente le
volume .
La feconde efpece d'accroiffement
eft lorsque les
parties , qui augmentent
l'eftendue d'un corps , lui
font appliquées fans avoir
receu aucune preparation
dans ce corps melme , &
c'est ce qu'onnomme croistre
E iiij
56 MERCURE
paroppofition , ou en termes
de l'Ecole par Juxtaposition
.
Toutes ces plantes artificieles
que nous devonsal'adrefle
des Chimiftes , croiffent
de cette maniere, comme
aufli les criftallifations
, les fels , & c.
L'Auteur , aprés avoir
fait plufieurs experien
ces fur differentes efpeces
de Coquillages de
mer & de riviere , choifit
les Limaçons de terre
comme plus propres &
plus commodes pour
GALANT. $7
ceux qui voudront furvre
& repeter les obfervations
qu'il a faites , &
fuppofe que l'accroiffement
de toutes les efpeces
de Coquilles fe font
à peu prés de la meſme
façon.
Lorfque le petit animal
qui remplifſoit exactement
la Coquille croift, il arrive
que cette mefme Coquille
n'a plus affez d'eftendue
pour le couvrir tout entier,
ou qu'une partie de la furface
du corps de l'animal fe
58 MERCURE
trouve nuë ; la partie qui
fe trouve ainfi dépouillée
de Coquille par l'accroiffement
de l'animal , eft tousjours
celle qui eft la plus
proche de l'ouverture de la
Coquille , car le corps de
T'animal peut feulement s'eftendre
de ce cofté-là .Tous
les animaux qui habitent
des Coquilles tournées en
fpirale , comme les Limaçons
, ne peuvent s'eſtendre
que du cofté de la tefte où
cft l'ouverture de la Coquille
, au lieu que les animaux
desCoquilles de deux
GALANT. 59
pieces , comme les Moules,
peuvent s'eftendre dans
tout leur contour . Or dans
toutes les efpeces un Coquillage
, c'eft cette meſme
partie du corps
de l'animal
qui fait croiftre la Coquille.
Voicy la Mecanique fur
daquelle cet accroiffement
eft fondé.
C'eft un effet neceffaire
des loix du mouvement
quand les liqueurs coulent
dans des canaux , que les
petites parties de ces liqueurs
, ou les petits corps
eftrangers meflés parmi el60
MERCURE
les , qui à cauſe de leur frgure
ou leur peu de folidité
par rapport à leur furface ,
fe meuvent moins vifte que
les autres , s'éloignent du
centre de leur mouvement,
ou qu'ils fe placent proche
des parois de ces canaux. Il
arrive mefme fouvent que
ces petites parties s'attachent
à la furface interieure
de ces canaux, lors qu'el
les font affez vifqueufes
pour cela. Les canaux qui
conduifent de l'eau à des refervoirs
, nous en fourniffent
des exemples , on voit
CALANT. GI
ordinairement lorsqu'on
les ouvre , leur furface interieure
couverte d'une petite
croute d'une matiere vifqueuſe
; on remarque mefme
que ceux , dans lesquels
paffent certaines eaux , ont
une croute pierreuſe . Il eſt
de plus certain que les liqueurs
, qui coulent dans
ces canaux , pouffent leurs
parois de tous coltés , ou ,
ce qui eft la mefme choſe ,
qu'elles pouffent les petites
parties pierreufes & vifqueufes
des croutes.dont
nous venons de parler con
62 MERCURE
1
tre les parois; de forte que fr
ces canaux eftoient percés
comme des cribles , d'une
infinité de petits trous de
figure propre à donner feulement
paffage à ces petits
corps vifqueux & pierreux;") ;
ils s'échaperoient
des ca
naux, & iroient fe placer fur
leur ſurface exterieure
, oup
ils formeroient
la meſme
croute que l'on voit fur leur
furface interieure
, avec
畲
cette feule difference , que
cette croute pourroit deve
nir beaucoup plus folide &
mefme plus épaiffe , eftant
GALANTA 63.
moins exposée au frotter
ment de la liqueur que cel
le qui le forme dans l'inter
rieur du tuyau .
2
L'accroitlement des Coquilles
eft l'ouvrage d'une
femblable Mechanique ; la
furface exterieure de la por
tion du corps de l'animal
qui s'est trop eftenduë pour !
eſtre couverte par l'ancien
ne Coquille , eft remplic
d'un nombre prodigieux de
canaux dans lefquels circu
lent les liqueurs neceffaires
à la nutricion de l'animal;
beaucoup de petites par
61 MERCURE
ties de matiere vifqueuſe &
pierreuſe font meflées parmy
ces liqueurs,mais comme
ces petites parties font
moins fluides que celles qui
compofent les liqueurs
avec lesquelles elles coulent
, elles fe trouvent les
plus proches des parties de
ces vaiffeaux , qui eſtanp
remplis d'une infinité de
pores du cofté de la furface
exterieure du corps de l'a
nimal , propres à leur donner
paffage . Ces petites parties
de matiere pierreuſes
& vifqueufes s'échapent ai
sément
GALANT. 65
sément des canaux qui les
contenoient , car elles font
continuellement pouffées
contre leur parois par la li
queur qui les remplit , &
vont fe placer contre la furface
exterieure de ces ca
naux, ou p ouplaſtoſt ſur tolites
celles du corps de l'animal ,
qui n'eft point couverte par
la Coquille , où elles arri
vent avec d'autant plus de
facilité , que tous les pores
leur donnent une libre for
tie, au lieu que pluſieurs de
ces pores peuvengeſtre bout
chés fur le reste du corps
Fevrier 1711.
F
66 MERCURE
par la Coquille dont il eſt
revetu . Les petites parties
fufdites eftant arrivées à la
derniere furface du corps
de l'animal , s'attachent aisément
les unes aux autres,
& à l'extremité de la Coquille
, fur tout lorfque ce
qu'il y avoit de plus fubtil
parmy elles s'eft évaporé
& alors elles compofent
toutes enſemble sun petit
corps ſolide qui eft la
pre
miere couche du nouveau
morceau de Coquille.
D'autres petites parties de
matiere femblable à celle
GALANT 67
de la premiere couche
dont la liqueur qui circule
dans les vaiffeaux fournit
abondemment
, s'échappe
de ces vailleaux par la mefme
Mechanique , car on he
doit pas craindre que la
premiere couche ait bouché
tous les pores , & elles
forment une feconde couche
decoquille ; il s'en forme
de la meſme maniere
une troifiéme , & ainſi dẹ
fuite , jufqu'à ce que la
nouvelle coquille ait une
certaine épaiffeur , r
ordinairement beaucoup
2
mais
Fij
68 MERCURE
2
moindre que celle de l'ancienne
, lorfque l'accroiflement
de l'animal donne
l'origine à un autre nouveau
morceau de coquille .
C'eft aux experiences
) que taux
je vais rapporter à faire
voir fijay veritablement
décrit la maniere dont la
nature agit.
M. de
Reaumur prou
ve ce qu'il a avancé par
des experiences
qu'il feroit
trop long de rapporter
icy , en voici feulement
une.
1
GALANT. 69.
J'ay caffe plufieurs CoquillesdeLimaçon
de deux
manieres differentes . Premierement
j'ay fait un alfez
grandtrou aux deux extremitez
de la Coquille ,
c'eſt- à- dire entre la pointe
& fon ouverture ; aprés
quoy j'ay fair couler par
ce trou entre le Limaçon
& fa Coquille un morceau
de Canepin , c'eft avec cet ,
te peau qu'on fait les Gands
qu'on nommé Gands de Poule
. Cette peau eftoit trésmince
mais d'une tiffure
trés-ferrée , j'ay colé cette
70 MERCURE
peau
à la furface interieure
de la Coquille , de maniere
qu'elle bouchoit affez exa
&tement le trou que je luy
avois fait , c'eſt-à-dire que
je l'ay colée entre la Coquille
& le corps de l'ani-.
mal, Or il eft évident que
fi la Coquille ne fe formoit
pas d'une liqueur qui fort
immediatement du corps
de l'animal , mais de celle
qui palle au travers de la
Coquille , il auroit dû ſe
former un morceau de coquille
fur la partie exterieure
de la peau de Gand,
GALANT. 71
& qu'il n'eftoit pas poffi
ble qu'il s'en formaſt entre
le corps de l'animal & certe
peau . Le contraire eft ce
pendant tousjours arrivé ;
le cofté de la peau qui touchoit
le corps de l'animal
s'eft couvert de coquilles
& il ne s'est rien formé fur
la furface exterieure , &c .
* C'est une fuite neceſſaire
de la maniere dont nous
venons de voir que les coquilles
de Limaçons croif
fent qu'elles ne deviennent
plus grandes que par l'aug
mentation du nombre de
72 MERCURE
leurs tours de fpirale , &
que la largeur de chaque
tour de la coquille formée
refte tousjours la meſme ;
c'eft auffi une verité de la.
quelle il eft aisé de fe convaincre
, & filon. reduit la
a
çoquille d'un Limaçon qui
eft parvenue à fon dernier
degré d'accroiffement au
mefme nombre de tours
que celle d'un petit Limaçon
de la mefme efpece
ces deux coquilles paroiffent
alors de mefme grandeur
. J'ay comparé plufieurs
fois des coquilles de
Limaçons
GALANT. 7
Limaçons qui ne faifoient
qu'éclorre , ou mefme que
j'avois tirées de leurs oeufs
avant qu'ils fuffent éclos ,
avec d'autres Coquilles des
plus gros Limaçons de la
mefme efpece , aufquels je
ne, laiffois que le mefme
nombre de tours de fpirale
qu'avoient ces petites Coquilles
, & alors elles paroiffoient
égales. Au reſte
le nombre de ces tours augmente
confiderablement la
grandeur de la Coquille
des Limaçons , & un tour
plus ou moins fait une
Fevrier 1711 .
G
74 MERCURE
grande difference , car le
diametre de chaque tour
de fpirale , ou la plus gran
de largeur eft à peu près
double de celuy qui l'a
précedé , & la moitié de
celuy qui la fuit . Tout ce
que nous avons dit jufqu'icy
de l'accroiffement
des Coquilles nous exempte
d'entrer dans le détail
de leur formation ; car
on conçoit aisément que
lorfque le corps d'un petit
Embrion qui doit un
jour remplir une groffeCoquille
, cft par parvenu 2 un
GALANT. 75
certain état dans lequel les
diverſes peaux qui l'enveloppent
ont affez de confiftance
pour laiffer efchapleurs
per par pores la foule
liqueur propre à former la
Coquille , on conçoit , disje
, que cette liqueur va fe
placer fur ces peaux ,qu'elle
s'y épaiffit , s'y fige , & y
commence la formation
de la Coquille de la mefme
maniere qu'elle continuë
fon accroiffement . Les Limaçons
ne fortent point de
leurs oeufs fans eft re revefrus
de cette Coquille , qui
Gij
76 MERCURE
1
>
a alors un tour de fpire &
un peu plus...
Il me reste à éclaircir
deux difficultez qui pourroient
paroiftre confiderables
. La premiere naift naturellement
des experiences
que j'ay ranportées,
Voicy en quoy lle confif
te . Le nouveau morceau de
Coquille qui fe forme pour
boucher le trou qu'on a
fait à la coquille du Limaçon
, eft ordinairement de
couleur blanchaftre , & par
confequent tres- different
de celle du refte de la coGALANT
. 77
quille d'où il femble qu'il
doit eftre d'une differente
tiffure , & on en pourroit
conclure avec quelque apparence
qu'il n'eft pas formé
de la mefme maniere
que le reſte de la coquille ;
ainfi les experiences précedentes
ne decideroient rien
pour leur accroiffement or
dinaire, Pour répondre à
cette objection , il eft ne
ceffaire d'expliquer d'où
naift la reguliere varieté
des couleurs de certainos
coquilles . Les mefmes experiences
qui en fourniront
Giij
+8 MERCURE
la caufe , ferviront à diffiper
entierement cette difficulté
....
Il ne paroift qu'une feule
maniere vray-femblable de
rendre raifon de la varieté
de ces couleurs dans le fif
tefme que nous avons eftabli
de l'accroiffement des
Coquilles par Juxtaposition :
car ayant regardé la peau
de l'animal comme une ef
pece de crible , qui donne
paffage aux particules qui
fervent à former laCoquille
; il eft clair que , fi l'on
conçoit que cette peau eft
GALANT . 72
differemmentpercée en divers
endroits , ou , ce qui
revient au meſme , qu'elle
eſt composée de differents
cribles , dont les uns ! laiffent
paffer des petites parties
differentes en figure
op d'une nature differente
de celles qui paffent par les
autres , & ferment le paffage
à celles cy : il arrivera
que ces petites parties de figure
ou de nature differente
, feront propres à former
corps qui reflechiront
differemment la lumiere ,
c'est-à-dire , qu'elles fordes
G iiij
30 MERCURE
meront des morceaux de
Coqui le de diverfes couleurs...
M. de Reaumur explique
enfuite la varieté
de ces couleurs , par la
varieté des trous des cribles
par où paffent ces
petites parties propres à
reflechir differemment.
la lumiere. Il explique
enfin par les formes &
par les mouvements differents
de l'animal , les
figures , canelures , gra-
X
GALANT. 81
vûres , &c. qui font admirer
les Coquilles les
plus rares. En un mot il
nous fait voir auffi clairement
la mechanique
de ces petits chef- d'oeuvres
de ſculpture & de
peinture , que fi la nature
les travailloit à nos
yeux avec le pinceau du
Peintre , & le cifeau du
Sculpteur.
Fermer
Résumé : EXTRAIT d'un Discours, prononcé à l'Academie Royale des Sciences par M. de Reaumur, sur la formation & l'accroissement des coquilles des animaux, tant terrestres qu'aquatiques, soit de mer, soit de riviere.
En février 1711, M. de Reaumur a présenté un discours à l'Académie Royale des Sciences sur la formation et l'accroissement des coquilles des animaux terrestres et aquatiques. Il a souligné que, jusqu'alors, les hommes s'étaient contentés de collectionner les coquilles les plus rares sans chercher à comprendre les causes de la variété de leurs couleurs. Reaumur a donc étudié la nature pour expliquer ces phénomènes. Dans son discours, Reaumur a distingué deux types de croissance des coquilles : par végétation (ou intussusception) et par juxtaposition. La croissance par végétation implique que les petites parties de matière se préparent à l'intérieur du corps avant de s'y ajouter, comme la sève dans les plantes ou le sang dans les animaux. La croissance par juxtaposition se produit lorsque les parties s'ajoutent sans préparation préalable, comme dans les cristallisations ou les fels. Reaumur a choisi d'étudier les limaçons de terre pour leurs observations, car ils sont plus faciles à observer. Il a expliqué que lorsque l'animal grandit, la coquille ne peut plus le couvrir entièrement, laissant une partie de son corps nue. Cette partie nue est toujours proche de l'ouverture de la coquille. Les animaux à coquilles spiralées, comme les limaçons, ne peuvent s'étendre que du côté de la tête, tandis que ceux à coquilles en deux parties, comme les moules, peuvent s'étendre dans tout leur contour. L'accroissement des coquilles est dû à une mécanique similaire à celle des canaux conduisant l'eau. Les petites parties de matière, moins fluides, se déplacent vers les parois des canaux et s'y attachent, formant une croûte. De même, chez les animaux, les liquides circulent dans des canaux et déposent des particules qui forment la nouvelle coquille. Reaumur a mené des expériences pour prouver ses observations, comme celle où il a inséré une peau de canepin dans une coquille de limaçon pour observer la formation de la nouvelle coquille. Il a également noté que les coquilles des limaçons augmentent en taille par l'ajout de tours de spirale, mais que la largeur de chaque tour reste constante. Pour expliquer la variété des couleurs des coquilles, Reaumur a proposé que la peau de l'animal agit comme un crible qui laisse passer des particules formant la coquille. Si cette peau est percée différemment en divers endroits ou composée de différents cribles, les particules passant à travers ces cribles auront des formes ou des natures différentes. Ces particules formeront des corps réfléchissant la lumière de manière différente, créant ainsi des morceaux de coquille de diverses couleurs. Reaumur a également attribué les figures, canelures, gravures et autres caractéristiques des coquilles les plus rares aux formes et mouvements différents de l'animal. Il a conclu que ses observations et expériences confirment sa théorie sur l'accroissement des coquilles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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18
p. 30-54
Livre nouveau.
Début :
On vient de me mettre entre les mains un Manuscrit [...]
Mots clefs :
Cercle, Soleil, Monde, Milieu, Terre, Copernic, Zodiaque, Méridien, Longitude, Mer, Règles, Degré
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texteReconnaissance textuelle : Livre nouveau.
oNvient de me mettre
entre les mains un Manuscrit
tout neuf, dont j'espere
vous donner un Extrait
quand je l'auray parcouru
à loisir. Comme
il y a dans ce Livre quelque
chose de très interessant
pour la navigation,
j'ay eu impatience de
l'annoncer. Quoyque ce qt-le.ce soit unfujçtfèi-ieux Ôc
Important, on n'a pas
laissé d'y meller du badi-
;
nage pour le rendre plus
à la portéede tour le monde.
Voicy par exemple le
titre:
- Le Chemin des gens d'esprit,
Dialogueenjoué & sèrieux
entre Mr Du petit C- Mr
Augrand J'Vol. in li.
Contenant plusieurs Historiettes
,
& autres petites
pieces curieuses ; une Reformation
des Systesmes
du Monde des Anciens &
des Modernes; & un
Moyen pour trouver les
Longirndes
, avec autant
de preçision qu'ontrouve
lesLatitudes.
ParR. MAUNY.
En attendant (monvous
en donne un ample Ex*,
traie, en voicy uneidée
qui m'aestecommuniquée
par un des amis de l'Aurteur
: car il est juste de
vous donner, autant qu'-
on pourra, des nouveautez
avantmesme qu'elles
paroissent, pour vous dédommager
de l'ancienneté
de quelques morceaux
qu'on donnefinr.
plement, parce qu'ils font
bons., ou parce que n'eflant
pas imprimez, ils
- peuvent estre nouveaux,
pour beaucoup de persons.
nes.. 1,
Letitre deceLivreconvient
à la maniere dont les
sujets y sont traitez: on y
commence d'abord par les
fujcrs. les plus petits, qui
conduisent insensiblement
aux plus grands,&c c'est la
route que suivent ordinairement
les gensd'esprit.
Le commencement est
un badinage qui conduit
insensiblement, par le recit
de plusieurs historiettes,.
à la morale la plus serieuse.
Il donne ensuite un petit
Systeme du Monde, figuré,
qui donne occasîon
de détruire les opinions de
Pcolemée
,
de Copernic,
de Tichobrahé & de Def.
carres, sur la sicuarion &
sur les mouvements du Soleil
& de la Terre, & particulièrement
celle de Copernic
qu'il combaten dif-
Ferens endroits par des raisons
tres fimples & tres na. turelles.Voicyl'opinion
du nouvel. Auteur, & dans
ses propres termes.
;
Je suppose quelaTerre
est directement dans le
ce milieu du Monde,com- *
me l'ont suppose Prole-
,
mée&Tichobrahémais
qu'au lieu d'y être immo-$c
bile, elle s'y meut sur son
Axe; que cet Axe ou plu- «
stoit la Ligne que l'on a*
imaginée palier d'u npolecc.
à l'autre )efl: inclinée vers
le Septentrion, ainsi que«
le marquent les Globes
cc ordinaires;que la Terre«
tourne dessus du mefLnecc
costéque tourne le Soleil«
dans sonCiel,qu'elle ne»
fait son tour qu'en un an,
»& quele Soleil n'a qu'un
»mouvement qu'ilfait aur
»,rour,de „ son Ciel en k? heuresou un jour nacu-
'Ife!.,
Voicyce qu'il dit enfuile
pour faire connoistre
quecesmouvementsde la
Terre & du Soleil peuvent
assez bien se rapporter
pour operer l'accroisseiiient&
la diminution des
jours& des nuits avec le
changement desSaisons,
Pour le bien comprendreimaginez-
vous que
nous
nous fommesaun.Juin"
qui est Je pluslong Jourcc
de l'année: que ce jourlà
la partie de la surface
de la Terre que nous ha- cc
bitons, est leplus prés
du Cercle ou tourne le-e"
Soleilqu'elle puisse en Cf
approcher; quele Cer- Ce
cle où tourne Je Soleil
Cafixe)& noncetAstre;
que la partie de lafurface
de la Terre -que nous"
habitons, s'esloigne ducc
Cercle où tourne le So-f* leiljusqu'au22.Decem cc'
brequi est leplus court
,, jour de Iannee, & que
,, depuis le 22. Décembre
jusqu'au 11. Juin de 1an-
„ née suivante,cette mes-
„ me partie de la surface
/, de la Terre, s'approche
,, du Cercle ou tourne le Soleil. Il me semble que
;y
cela est aisé à concevoir,
5) en supposant que la Ter-
,, re fait son tour en un an
,,,de la manière que je vous l'ayexpliqué,& que c'est ce mouvement de laTer-
,, re qui fait les Equinoxes
) & les Solstices
,
& non
,),
le Soleil, qui ne n-ionte,
'& ne baisse pas plus dans (jC
un tempsque dansun au- €c
cre~&: qui ne tourne point
en biaifanc comme une"
éTcharpee,rmraies bi,en«la" Monopinion à cet égard
est fondée sur une"
experienceque vous pouyez
faire facilement. Pre-,,,r
nez un cercle de dernli-ce
muid, divisez-"
tre parties égales avec"
un compas ; marquez yee
Içs points de .diviGon'c
dans le milieudela lar- cc
geur en dedans;atta-f<
»
chez-le sur une tabie ou
,, sur une planche avec une
5> pointe que vous ferez ,,,,passer dans un de ces pints de division
, ,, en observantquececercle
„n'incline d'aucun costé;
c'està-dire
,
qui1 soit fr
droit, que le point d'en-
;) haut soit à plomb sur ce-
J" luy d'enbas; faites deux
,, petites mortoises surla
table ou la planche dont
,, le milieu foit vis-à-vis la
testede sa pointe, & qui
33
soientesloignees decette
JJ pointe chacune de trois
poucesafin qu'il yaitun'"
espace de six bons pou-,,'"
ces entre ces deux mor
toises
,
dans lesquelles
vous serezentrer un peu
à force deux petites re- cc,
gles assez hautes pour(C
deborder d'un pouce au'*
dessusdu cercle; cela
vous donnera.lafacilitétÇ
de les cloüer aux bouts
d'une petite barre -quite
aura aussi six bons pouces
de longueur
, que
vousattacherezen cra.cc
vers sur lehaut duCer-"
clevis-à-vis du point
"que vous y aurez mar-
,>
qué.Lorsqueces regles,
aurontesté affermies de
"cette maniere,vous marquerez
dans le milieu de
"leur hauteur:"& de leur
,)
largeur, le point central
>}
du Cercle:ce pointcentral.
ellant marque, vous
"prendrez avec un com-
"pas environ la troisiéme
partie du demi diametre
iyde ce Cercle que vous
"marquerez sur l'une dei,
Regles au dessus du point
central, & sur l'autre au
"deiT?us de ce mesme
point central;aprés quoy
vous percerez les deux CCt
Regles avec une fort petite
vrille, à l'endroit où
vous aurez faitces deux"
marques,afin qu'en par.
fant dans les deux trollS,cc
un morceau de fil dtar.(C
chal bien droit, il se trou-"
ve en ligne diagonale.
Prenez ensuiteune boule
dont le diamerren'exce- <c
de pas l'espace qu'il y aura
entre les deux Regles;
percez la de part en part,
ensorte que l'épaisseur se cl
trouveégale tour à l'en- el
"tour du trou; placez î&
"entrevos deux Regles otb
vous la ferez tenir par lé
3> moy en de vostre broche
de fil d'arc hal
,
de laquelyy
le vous courberez un peei
9)
le bout qui fera en haut,
yyâSn de l'empescher de
"glisseren bas. Cette boule
estant ainsi place'e;»
„ vous marquerez quatre
points dessus
,
dire6leiment
vis-à-vis des quatre
"que vous aurezmarquez
3y(ur leCercle. Vous su p*. "parerez que ce Cercle
JJ
sera celuy où tournera le
Soleil, & que cette bou- 1r- leseralaTerre; que le'&.
point d'enhaut &, celuy <f
,. d'en bas,marquez sur la
boule, seront les points Ct:
des deux Solstices, & quec<
ceux des deux costez fe-((
ront les deux pointsdes"
Equinoxesvous suppo- c.,
ferez aussi que le Soleil<c
fait letour de sonCercle
en 24.heures, ou un jour"
naturel, & que laTerre"
ne fait le sien qu'en une cc
année.Celasuppose,vous"
verrez qu'en faisanttour-c,"
ner la boulctot,,sioursdu,",e
mesme costé, les points
desSolstices s'éloigne-
,, ront pendant six mois du
Cercle oùtourne leSoleil,
& s'en raprocheront
3,
pendant six autres mois,
',,& quelespointsdesEqui-
"noxes passeront tous les
fîxjjiois d'un costé de ce cercle àJautre.
Decette experience artificielle,
on passe à une
nouvelle définition duflus
& reflus de la Mer, qui est
aussi tres sensible
,
& enfiiitc
au moyen de pouvoir
trouver les Longitudes
dans tous les points dit
Monde, avec autant de
précisionqu'on trouve les
Latitudes. L'Autheur dit
en un endroit:
-- Je crois que la Terre
se meut de la maniere«
dont je l'ay expliqué; que
te Soleilpasse vis-àvis les"-
douze Signes du Zodiaque
en 24.. heures ou un «
jour naturel; que la par.,
tie du premier Meridien
quiest dans la Zone Tor- «
ride, paÍfe vis- à -vis de «
ces douze Signes dans le.ùcours
d'une année; que*
,)C0111111e dans toutes les
»obfervarions astronomi-
» ques que l'on a faitesjus-
« qu'à present, l'onatous-
"jours supposé que le Globe
de la Terre estoit im-
«mobile ou qu'il se mou-
»voit autrement qu'il Ce,
MCIIT, c'est ce qui doit
t) avoir empesché que l'on.
n'é1ie encore pû sçavoir
« le véritable & le plus seur
Mmoyen de trouver les
» Longitudes dans tous les
points du Monde;& que.
«
si l'on fixoit un point dans
le Zodiaquevis-a vis duquel
lepremier Meri- «
diense trouveroitJepre-cc
mier jour de l an, ou un «
autre jour remarquable,«
on connoiftroit dans quel«
point il seroit tous les au-«
tres jours del'année, & «
par le mesme moyen )es«
Longitudes dans tous les
pointsdu Monde,avec «
plusde précision que l'on
n'aencorefait,parceque
pour connoistre précise
ment en quel lieu on feroit,
on n'auroit qu'à observer
vis- à -vis de quel"
point du Zodiaque on se
"trouveroit ,&compter
ensuitecombien il y au-
« roit de degrez. depuis ce
point duZodiaque juf-
""qu'à celuy vis-à-vis du-
-»
quel lepremier Meridien
devroit se trouver.
1.
Il ditdans un autre endroit:
» Vous comprenez bien
« qu'il seraaussi facile de
«trouver le Degré du pre-
"mier Meridien,qu'il a
» esté facilejusqu'à prefenc
» de trouver le Degré du
» Soleil, ea supposant qu'il
avoit un cours annuel, «
& que j'attribuë à la par-«
tie du premier Meridien«
qui est entre les Cercles
(C des Tropiques, ce quecc
Ptolemée&Tichobrahé «
ont attribué au Soleil. «
Dans un autre,en parlant
de l'observation qu'on
dcvroit faire pourconnoistre
dans quel Degré de
tel Signe se trouveroit le
premier Meridien un certain
jour de l'année,il dit:
Mais en disantun cer- «
tain jour de l'année
,
je"
ne dis pas qu'on ne de- «
') vroit faire cette observa-
3)
tion qu'un seul jour; je
„ veux dire qu'a prés l'avoir
5, faire pendantunan,&
marqué chaque jour vis-
„ à-vis de quel Degré de
„ tel Signe lé trouveroit le
„ premier Meridien
, on
choisiroit un jour remarj9
quabledans l'année,d'où
„ l'on comenceroità com- „pterle „ Degré du premier Meridien; & j'ajouste
„ que pourque cette observation
fust juste
,
il fau-
„ droit la faire de dessus
,, la pointe occidentale de
Tille
i-sie.où,l'on fait passer“
le premier Meridien. (C
Ces endroits, ainsi que,
tous lesautres.sont entremeslenzM
de contradiét.ions.
Ci derépliqués qui y donnent
encore plus de forcer
mais cependant l'Autheur
finit en disant qu'il n'a
point allez de sagacitény
de présomption pour croire
pouvoir donner au public
un ouvrage parfait, ôc
que s'ille publie , c'est
particulièrement dans le
dessein que si lesSçavants
trouvent sonopinion sur le"
mouvement du Soleil, ôC
sur celuy de la Terre, digne
de leur atrention ,ils
travailleront aux moyens
de la rendre utileà la marine.
entre les mains un Manuscrit
tout neuf, dont j'espere
vous donner un Extrait
quand je l'auray parcouru
à loisir. Comme
il y a dans ce Livre quelque
chose de très interessant
pour la navigation,
j'ay eu impatience de
l'annoncer. Quoyque ce qt-le.ce soit unfujçtfèi-ieux Ôc
Important, on n'a pas
laissé d'y meller du badi-
;
nage pour le rendre plus
à la portéede tour le monde.
Voicy par exemple le
titre:
- Le Chemin des gens d'esprit,
Dialogueenjoué & sèrieux
entre Mr Du petit C- Mr
Augrand J'Vol. in li.
Contenant plusieurs Historiettes
,
& autres petites
pieces curieuses ; une Reformation
des Systesmes
du Monde des Anciens &
des Modernes; & un
Moyen pour trouver les
Longirndes
, avec autant
de preçision qu'ontrouve
lesLatitudes.
ParR. MAUNY.
En attendant (monvous
en donne un ample Ex*,
traie, en voicy uneidée
qui m'aestecommuniquée
par un des amis de l'Aurteur
: car il est juste de
vous donner, autant qu'-
on pourra, des nouveautez
avantmesme qu'elles
paroissent, pour vous dédommager
de l'ancienneté
de quelques morceaux
qu'on donnefinr.
plement, parce qu'ils font
bons., ou parce que n'eflant
pas imprimez, ils
- peuvent estre nouveaux,
pour beaucoup de persons.
nes.. 1,
Letitre deceLivreconvient
à la maniere dont les
sujets y sont traitez: on y
commence d'abord par les
fujcrs. les plus petits, qui
conduisent insensiblement
aux plus grands,&c c'est la
route que suivent ordinairement
les gensd'esprit.
Le commencement est
un badinage qui conduit
insensiblement, par le recit
de plusieurs historiettes,.
à la morale la plus serieuse.
Il donne ensuite un petit
Systeme du Monde, figuré,
qui donne occasîon
de détruire les opinions de
Pcolemée
,
de Copernic,
de Tichobrahé & de Def.
carres, sur la sicuarion &
sur les mouvements du Soleil
& de la Terre, & particulièrement
celle de Copernic
qu'il combaten dif-
Ferens endroits par des raisons
tres fimples & tres na. turelles.Voicyl'opinion
du nouvel. Auteur, & dans
ses propres termes.
;
Je suppose quelaTerre
est directement dans le
ce milieu du Monde,com- *
me l'ont suppose Prole-
,
mée&Tichobrahémais
qu'au lieu d'y être immo-$c
bile, elle s'y meut sur son
Axe; que cet Axe ou plu- «
stoit la Ligne que l'on a*
imaginée palier d'u npolecc.
à l'autre )efl: inclinée vers
le Septentrion, ainsi que«
le marquent les Globes
cc ordinaires;que la Terre«
tourne dessus du mefLnecc
costéque tourne le Soleil«
dans sonCiel,qu'elle ne»
fait son tour qu'en un an,
»& quele Soleil n'a qu'un
»mouvement qu'ilfait aur
»,rour,de „ son Ciel en k? heuresou un jour nacu-
'Ife!.,
Voicyce qu'il dit enfuile
pour faire connoistre
quecesmouvementsde la
Terre & du Soleil peuvent
assez bien se rapporter
pour operer l'accroisseiiient&
la diminution des
jours& des nuits avec le
changement desSaisons,
Pour le bien comprendreimaginez-
vous que
nous
nous fommesaun.Juin"
qui est Je pluslong Jourcc
de l'année: que ce jourlà
la partie de la surface
de la Terre que nous ha- cc
bitons, est leplus prés
du Cercle ou tourne le-e"
Soleilqu'elle puisse en Cf
approcher; quele Cer- Ce
cle où tourne Je Soleil
Cafixe)& noncetAstre;
que la partie de lafurface
de la Terre -que nous"
habitons, s'esloigne ducc
Cercle où tourne le So-f* leiljusqu'au22.Decem cc'
brequi est leplus court
,, jour de Iannee, & que
,, depuis le 22. Décembre
jusqu'au 11. Juin de 1an-
„ née suivante,cette mes-
„ me partie de la surface
/, de la Terre, s'approche
,, du Cercle ou tourne le Soleil. Il me semble que
;y
cela est aisé à concevoir,
5) en supposant que la Ter-
,, re fait son tour en un an
,,,de la manière que je vous l'ayexpliqué,& que c'est ce mouvement de laTer-
,, re qui fait les Equinoxes
) & les Solstices
,
& non
,),
le Soleil, qui ne n-ionte,
'& ne baisse pas plus dans (jC
un tempsque dansun au- €c
cre~&: qui ne tourne point
en biaifanc comme une"
éTcharpee,rmraies bi,en«la" Monopinion à cet égard
est fondée sur une"
experienceque vous pouyez
faire facilement. Pre-,,,r
nez un cercle de dernli-ce
muid, divisez-"
tre parties égales avec"
un compas ; marquez yee
Içs points de .diviGon'c
dans le milieudela lar- cc
geur en dedans;atta-f<
»
chez-le sur une tabie ou
,, sur une planche avec une
5> pointe que vous ferez ,,,,passer dans un de ces pints de division
, ,, en observantquececercle
„n'incline d'aucun costé;
c'està-dire
,
qui1 soit fr
droit, que le point d'en-
;) haut soit à plomb sur ce-
J" luy d'enbas; faites deux
,, petites mortoises surla
table ou la planche dont
,, le milieu foit vis-à-vis la
testede sa pointe, & qui
33
soientesloignees decette
JJ pointe chacune de trois
poucesafin qu'il yaitun'"
espace de six bons pou-,,'"
ces entre ces deux mor
toises
,
dans lesquelles
vous serezentrer un peu
à force deux petites re- cc,
gles assez hautes pour(C
deborder d'un pouce au'*
dessusdu cercle; cela
vous donnera.lafacilitétÇ
de les cloüer aux bouts
d'une petite barre -quite
aura aussi six bons pouces
de longueur
, que
vousattacherezen cra.cc
vers sur lehaut duCer-"
clevis-à-vis du point
"que vous y aurez mar-
,>
qué.Lorsqueces regles,
aurontesté affermies de
"cette maniere,vous marquerez
dans le milieu de
"leur hauteur:"& de leur
,)
largeur, le point central
>}
du Cercle:ce pointcentral.
ellant marque, vous
"prendrez avec un com-
"pas environ la troisiéme
partie du demi diametre
iyde ce Cercle que vous
"marquerez sur l'une dei,
Regles au dessus du point
central, & sur l'autre au
"deiT?us de ce mesme
point central;aprés quoy
vous percerez les deux CCt
Regles avec une fort petite
vrille, à l'endroit où
vous aurez faitces deux"
marques,afin qu'en par.
fant dans les deux trollS,cc
un morceau de fil dtar.(C
chal bien droit, il se trou-"
ve en ligne diagonale.
Prenez ensuiteune boule
dont le diamerren'exce- <c
de pas l'espace qu'il y aura
entre les deux Regles;
percez la de part en part,
ensorte que l'épaisseur se cl
trouveégale tour à l'en- el
"tour du trou; placez î&
"entrevos deux Regles otb
vous la ferez tenir par lé
3> moy en de vostre broche
de fil d'arc hal
,
de laquelyy
le vous courberez un peei
9)
le bout qui fera en haut,
yyâSn de l'empescher de
"glisseren bas. Cette boule
estant ainsi place'e;»
„ vous marquerez quatre
points dessus
,
dire6leiment
vis-à-vis des quatre
"que vous aurezmarquez
3y(ur leCercle. Vous su p*. "parerez que ce Cercle
JJ
sera celuy où tournera le
Soleil, & que cette bou- 1r- leseralaTerre; que le'&.
point d'enhaut &, celuy <f
,. d'en bas,marquez sur la
boule, seront les points Ct:
des deux Solstices, & quec<
ceux des deux costez fe-((
ront les deux pointsdes"
Equinoxesvous suppo- c.,
ferez aussi que le Soleil<c
fait letour de sonCercle
en 24.heures, ou un jour"
naturel, & que laTerre"
ne fait le sien qu'en une cc
année.Celasuppose,vous"
verrez qu'en faisanttour-c,"
ner la boulctot,,sioursdu,",e
mesme costé, les points
desSolstices s'éloigne-
,, ront pendant six mois du
Cercle oùtourne leSoleil,
& s'en raprocheront
3,
pendant six autres mois,
',,& quelespointsdesEqui-
"noxes passeront tous les
fîxjjiois d'un costé de ce cercle àJautre.
Decette experience artificielle,
on passe à une
nouvelle définition duflus
& reflus de la Mer, qui est
aussi tres sensible
,
& enfiiitc
au moyen de pouvoir
trouver les Longitudes
dans tous les points dit
Monde, avec autant de
précisionqu'on trouve les
Latitudes. L'Autheur dit
en un endroit:
-- Je crois que la Terre
se meut de la maniere«
dont je l'ay expliqué; que
te Soleilpasse vis-àvis les"-
douze Signes du Zodiaque
en 24.. heures ou un «
jour naturel; que la par.,
tie du premier Meridien
quiest dans la Zone Tor- «
ride, paÍfe vis- à -vis de «
ces douze Signes dans le.ùcours
d'une année; que*
,)C0111111e dans toutes les
»obfervarions astronomi-
» ques que l'on a faitesjus-
« qu'à present, l'onatous-
"jours supposé que le Globe
de la Terre estoit im-
«mobile ou qu'il se mou-
»voit autrement qu'il Ce,
MCIIT, c'est ce qui doit
t) avoir empesché que l'on.
n'é1ie encore pû sçavoir
« le véritable & le plus seur
Mmoyen de trouver les
» Longitudes dans tous les
points du Monde;& que.
«
si l'on fixoit un point dans
le Zodiaquevis-a vis duquel
lepremier Meri- «
diense trouveroitJepre-cc
mier jour de l an, ou un «
autre jour remarquable,«
on connoiftroit dans quel«
point il seroit tous les au-«
tres jours del'année, & «
par le mesme moyen )es«
Longitudes dans tous les
pointsdu Monde,avec «
plusde précision que l'on
n'aencorefait,parceque
pour connoistre précise
ment en quel lieu on feroit,
on n'auroit qu'à observer
vis- à -vis de quel"
point du Zodiaque on se
"trouveroit ,&compter
ensuitecombien il y au-
« roit de degrez. depuis ce
point duZodiaque juf-
""qu'à celuy vis-à-vis du-
-»
quel lepremier Meridien
devroit se trouver.
1.
Il ditdans un autre endroit:
» Vous comprenez bien
« qu'il seraaussi facile de
«trouver le Degré du pre-
"mier Meridien,qu'il a
» esté facilejusqu'à prefenc
» de trouver le Degré du
» Soleil, ea supposant qu'il
avoit un cours annuel, «
& que j'attribuë à la par-«
tie du premier Meridien«
qui est entre les Cercles
(C des Tropiques, ce quecc
Ptolemée&Tichobrahé «
ont attribué au Soleil. «
Dans un autre,en parlant
de l'observation qu'on
dcvroit faire pourconnoistre
dans quel Degré de
tel Signe se trouveroit le
premier Meridien un certain
jour de l'année,il dit:
Mais en disantun cer- «
tain jour de l'année
,
je"
ne dis pas qu'on ne de- «
') vroit faire cette observa-
3)
tion qu'un seul jour; je
„ veux dire qu'a prés l'avoir
5, faire pendantunan,&
marqué chaque jour vis-
„ à-vis de quel Degré de
„ tel Signe lé trouveroit le
„ premier Meridien
, on
choisiroit un jour remarj9
quabledans l'année,d'où
„ l'on comenceroità com- „pterle „ Degré du premier Meridien; & j'ajouste
„ que pourque cette observation
fust juste
,
il fau-
„ droit la faire de dessus
,, la pointe occidentale de
Tille
i-sie.où,l'on fait passer“
le premier Meridien. (C
Ces endroits, ainsi que,
tous lesautres.sont entremeslenzM
de contradiét.ions.
Ci derépliqués qui y donnent
encore plus de forcer
mais cependant l'Autheur
finit en disant qu'il n'a
point allez de sagacitény
de présomption pour croire
pouvoir donner au public
un ouvrage parfait, ôc
que s'ille publie , c'est
particulièrement dans le
dessein que si lesSçavants
trouvent sonopinion sur le"
mouvement du Soleil, ôC
sur celuy de la Terre, digne
de leur atrention ,ils
travailleront aux moyens
de la rendre utileà la marine.
Fermer
Résumé : Livre nouveau.
Le manuscrit 'Le Chemin des gens d'esprit' est un dialogue entre Monsieur Du Petit C- et Monsieur Augrand. Il contient des historiettes, des pièces curieuses, une réforme des systèmes du monde anciens et modernes, et une méthode pour déterminer les longitudes avec la même précision que les latitudes. L'auteur, R. Mauny, propose une nouvelle théorie sur les mouvements de la Terre et du Soleil. Selon cette théorie, la Terre est au centre de l'univers et tourne sur son axe incliné, effectuant une rotation annuelle. Cette théorie explique les variations des jours et des nuits ainsi que les saisons. L'auteur utilise une expérience avec un cercle et une boule représentant respectivement le Soleil et la Terre pour illustrer sa théorie. Il suggère également une nouvelle méthode pour observer les longitudes en fixant un point dans le Zodiaque. Le manuscrit inclut des contradictions et des erreurs, mais l'auteur espère que les savants pourront améliorer et utiliser ses idées pour la navigation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
19
p. 1-76
HISTOIRE toute veritable.
Début :
Dans les Ilsles d'Hieres est scitué entre des rochers [...]
Mots clefs :
Îles d'Hyères, Amant, Vaisseau, Amour, Homme, Soeur, Capitaine, Château, Surprise, Passion, Roman, Chambre, Mariage, Négociant, Gentilhomme, Rochers, Mari, Bonheur, Fortune, Esprit, Fille, Joie, Mérite, Équivoque , Valets, Mer, Maître, Lecteur, Infidélité, Rivage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE toute veritable.
DAns les Isles d'Hieres
cft scitué entre
;:
des rochers, sur le bord
1
de la mer, un petit Chasteau
antique, dont la
deicription.xnericeroii
d'occuper trentepagedansun
Roman Espagnol
maisl'impatience
du Lecteur François
paslè à present pour alIcJ
au fait , par dessus le
descriptions, &les converfations
qui amufoien
si agréablement nospe
res^5 je ne parleray dota
icyque d'une allée d'O
rangers fort commun
dans lesIslesd-Hieres
c'est fous ces Orangers
qui couvrent une espece
de terrasse naturelle, que
se promenoient au mois
de Septembre dernier,
deux foeurs, dont le pere
habite ce Chasteauiblitaire.
L'aisnée de ces deux
soeurs peut estrecitée
pour belle, & la cadette
est très-jolie
,
l'une est
faite pour causer de l'admiration,
l'autre est plus
propre à donner de Pal
mour ; raifnée que je
nommeray Lucille, a du
merveilleux dans l'esprit;
Marianne sa cadette si
contente d'avoir du naturel
& del'enjouement
elle joint à cela un bot
coeur & beaucoup de
raison: Lucilleaaussi de
la raison, mais ellç a ui
fond de fierté, Se d'à
mour pour ellemesme
qui lempesche d'aimé
les autres. Marianne ai
moit sa soeur tendre
ment, quoyque cette aisnée
méprisante prit sur
elle certaine superiorité
,
que les semmes graves
croyent
-
avoir sur les enjouées.
Lucilles'avançoit
à pas lents vers le bout de
la terrasse qui regarde la
mer,elle estoit triste depuis
quelques jours, Marianne
,
la plaifancoitsur
ce que leur pere vouloit
lamarier par interest de
famille à un Gentilhomme
voisin, qui n'estoit ny
jeune ny aimable. Ce
mariagene vous convient
gueres, luy disoit Marianne
en badinant jvom
ejfie{ née pôur époujer à
la fin d'un Roman, quelque
Gyrus9 ou quelque
Qroftdate.
Lucilleavoiteneffet,
cet esprit romanesque àpresent
banni de Paris &
des Provincesmefiiie, &
relegué dans quelque
Chasteau defèrt comme
celuy qu'habitoit Lucilleoù
l'on n'a d'autre
societé que celle des Romans.
Elle tenoit alors en
main celuy de Hero
dont elle avoit leu , certainsendroits
tres - convenables
aux idées qui
l'occupoient
,
& après
avoir long-temps parcouru
des yeux la pleine
mer ,
elle tombadans,
une rêverie profonde:
Marianne lapriadeluy,
en dire la cause, elle
ne respondoit que par
des soupirs
,
mais Marianne
la pressa tant
qu'elle résolut enfinde
rompre le silence. D'abord,
malgré sa fierté
naturelle, elle s'abbaissa
jusqu'à embrassèr sa ca- dette
,
& l'embrassa
de bon coeur, car elle
aimoit tendrement ceux
dont elle avoitbesoin,
Ensuite,presentant d'un
air précieux son Livre
ouvert à Marianne, liseZ,
luy dit-elle
,
lifcz> icy les
inquietudes ce les allarmes
de la tendreHero,
attendant sur une tour
son cherLeandrequi devoit
traverser les mers
pourvenir au rendez:
vous. Je n'ay pas besoin
de lire ce Livre, luy ref:
pondit Marianne, pour
jçavoirque vous attendez
comme Hero
, un cher
Leandre. La parente de
ce Leandre
,
ma conté
rvoftre avanture , que
FAJ feint d'ignorer par
discretion f5 parrejpe£f
pour mon aisnée;je sçais
qu'enquittant cette Ijle,.
où il vint ily a quelques
mois, il vouspromit dj
revenirpour vous demander
en mariage à mon
pere. '1;
Lucille la voyant si
bien instruite, acheva de
luy faire confidence de
son amour, c'est-à-dire,
de l'amour qu'elle s'imaginoit
avoir car lesrichesses
& la qualité dec
son Leandre l'avoient
beaucoup plus touchée
que son merite, mais
elle se piquoit de grands
fentinlents, &à force de
les affeder.,elles-li-naginoit
ressentir ce qu'elle ne
faisoitqu'imaginer
: elle
n'avoit alors que la poësie
de l'amour dans lateste3
& elle dit à Marianne
tout cequ'on pourroit
écrire de mieux sur la
plus belle passion dit
monde.
Venonsaujait,luydit
Marianne, Leandre est
très- riche: le maryque
mon pere vous donne ne test gueres, (jf je rveux
bien epoujerceluy-cy pour
wous laisserlibrea9epoufer
l'autre> j'obtiendray cela
de mon pere.
Le pere estoit un bon
gentilhomme, qui charmé
de l'humeur de Marianne
,Taimoit beaucoup
plus que son aisnée
,
c'estoit à table sur
tout que le bon homme,
sensible auplaisir du bon
vin & de l'enjouement
de sa cadette,regloit avec
elle les affaires de sa samille
; elle eut pourtant
de la peine à obtenir de
ce pere scrupuleux sur le
droit d'aisnesse, qu'il mariast
une cadette avant
une aisnée, il fallut que
Lucillecedaft ion droit
d'aisnesse à Marianne par
un écrit qui fut signé à
table:&Lucillen'osant
dire sonvray motifà son
pere,dit seulement,qu'-
ellesentoit jenescay quelle
antipathiepour le mary
quelle cedoit à sa flEur.
On plaisanta beaucoup
sur ce mary cedé avec
le droit d'aisnesse
,
le
bon homme but à la
fanté de Marianne devenuë
l'aisnée, le mariage
fut resolu, & l'on le fit
agréer au gentilhomme,
qui aima mieux Marianne
que Lucille, parce
qu'en effet
, quoyque
moins belle, elle se faifmoit
beauecouprpl.us ai- Le mariage résolu, les
deux foeurs furent également
contentes; car Marianneindifférente
sur ses
propres interests, partageoit
sincerement avec
sa soeur l'esperance d'une
fortune brillante : cependant
quelques jours s'écoulerent
,
& le temps
que Leandre avoit marqué
pour ion retour, ettoit
desja passé. Lucille
commençoit à ressentir
de mortelles inquietudes,
& Marianne retardoit de
jouren jourson petit establissement,
resoluë de le
ceder à sa soeur en cas
que l'autre luy manquait.
::..
Un jour enfin elles estoient
toutes deux au
bout de cette mesme terrasse
d'oùl'ondécouvroit
la pleine mer. Lucille
avoit
avoit les yeux fixez vers
la rade de Toulon, d'où
devoit partir celuy qui
nes'estoit separé d'elle
que pour aller disposer
fès parents à ce mariage:
elle estoit plongée dans
la tristesse lorsqu'elle apperceut
un vaisseau; cet
objet la transporta de
joye, comme s'il n'eust
pû y avoir sur la mer que
le vaisseau qui devoit luy
ramenerson amant; sa
joye futbien plus grande
encore;lorsqu'un vent
qui s'éleva,sembla pouf
fer ce vaisseau du costé
de son Isle; mais ce vent
ne fut pas long-temps favorable
à ses desirs. Ce
vaisseaus'aprochoitpourtant
d'une grande vitesse,
mais il se forma tout à
coup une tempeste si fiirieuse
,
qu'elle luy fit
voir des abysmesouverts
pour son Leandre.La Romanesque
Lucille diroit
sans doute en racontant
cet endroit de ion hiitoire
: que la tourmente nefut
pas moins orageusè,.
dansson coeur quesur Itt;
mer où le vaisseaupensa
perir.
Après quelques heures
de peril, un coup de
vent jetta le vaisseau sur
le rivage entre des rochers
qui joignent 1q
Chasteau, jugez du plaisir
qu'eutLucille en voyranet
sotnéAm.ant en seuLeandre
devoit se trouver
à son retour chez une
voisine où s'estoient faites
les premieres entreveuës
,
elle estoit
pour lors au Chasteau
où les deux soeurs coururent
l'avertir de ce
qu'elles venoient devoir,
& elles jugerent à propos
de n'en point encore
parler au pere. Lucille
luy dit qu'elle alloit coucher
ce soir-là chez cette
voisine, car elle y alloit
assez souvent,& Marianne
resta pour tenir compagnie
à son pere ,qui
ne pouvoit se
,
d'ellepas.ser
;
Un moment aprèsque
Lucille & la voisine furent
montées en carosse.,
un homme du vaisseau
vint demander à parler
au maistreduChasteau,
cet homme estoit une cCpece
de valet grossier qui
debuta par un recit douloureux
de ce que son
jeune maistre avoit souffert
pendant la tcmpefie).
& pour exciter la compassion,
il s'eftendoit sur
les bonnes qualitez de ce,
jeune maistre qui demandoitdu
secours & le couvert
pour cette nuit.
Le pere qui estoit le
meilleurhommedumonde
,
fit allumer au plus
viste des flambeaux, parce
qu'il estoit presque
nuit; il voulut aller luymesme
aurivage où Marianne
le suivit,curieuse
de voir l'Amant de sa
soeur, &' ne doutant
point qu'il n'eust pris le
pretexte de la tempeste ,
pour venir incognito dans
le Chasteauoù il pourroit
voir Lucille plus
promptement que chez
sa parente.
En marchant vers le
rivage on apperceut à la
lueurd'autres flambeaux
dans un chemin creux
entre des rochers, plusieurs
valets occupez autour
du nouveau debarqué,
qui fatigué de ce
qu'il avoit souffert, tomba
dans une espece d'évanoüissement,
l'on s'arresta
quelque temps pour
luy donner du secours :
Marianne le consideroit
attentivement
,
elle admiroit
sa bonne mine,
& l'admira tant, qu'elle
ne put s'empescher ,elle
quin'estoit point envieu-
Lé, d'envier à sa ïbeur le
bonheur
bonheurd'avoir un tel
Amant;cependant il revenoit
à luy, il souffroit
beaucoup; mais dès qu'il
eut jetté les yeuxsur Marianne,
son mal fut suspendu,
il ne sentit plus
que leplaisir de la voir.
Admirez icy lavariété
des effets de l'amour, la
vivacité naturelle de Marianne
,
est tout à coup
rallentie par une passion
naissante, pendant qu'un
homme presque mortest
ranimé par un feu dont
la, violence se fit sentir
au premier coup d'oeil,
jamais passion ne fut plus
vive dans sa naissance;
comment est-ilpossible,
dira-t'on quece Leandre,
tout occupéd'une autre
passion qui luy fait traverser
les mers pour Lucille,
soit d'abord si sensible
pour Marianne. Il
n'est pas encore temps de
respondre à cette question.
Imaginez-vousseulementun
hommequine
languit plus que d'a
mour ; les yeux fixez
sur Marianne, qui avoit
les siens baissez contre
terre ,
ils estoient
muets l'un & l'autre, 6C
le pere marchant entre
eux deux, fournissoitseul
à la conversation sans se
douter de la cau se de leur
silence. Enfin ils arrivent
au Chasteau,oùMarianne
donne d'abord
tous ses soins, elle court,
elle ordonne, elle s'empresse
pour cet hoste ai-
Jnahle avec un zele qu'-
elle ne croit encore anirne
que par latendresse
de l'hospitalité: le pere
donna ordre qu'on ailaft
avertir Lucille de revenir
au plustost pour rendre
la compagnie plus agréable
à son nouvel hoste
qu'on avoit laissé seul en
liberté avec ses valets
dans une chambre.
On alla avertir Lucille
chez sa voisine
,
elle
vint au plus viste, elle
estoit au camble de sa
joyc,&Marianne au contraire
commençoitàeftrc
fort chagrine, cette vertueuse
fille s'estoit desja
apperceuë de son amour,
elle avoit honte de se
trouver rivale de la soeur,
mais elle prit dans le moment
une forte resolutiondevaincre
une passion
si contraire aux sentimens
vertueux qui luy
estroient naturels ; elle
court au devant de Lucille,&
la felicite de
bonne foy
,
elle fait l'éloge
de celuy qui vient
d'arriver
elle luy exagere
tout ce qu'elle st
trouvé d'aimable dans sa
phisionomie,
dans l'og
air, & se laissant insensiblement
emporter au
plaisir de le louër
,
elle
luy en fait une peinture
si vive qu'elle se la grave
dans le coeur à elle-mesme,
encore plus prorondementqu'elle
n'y estoit;
elle finit cet éloge par un
soupir, en s'écriant: Ah,
ma soeur, que rvous estes
heureuse ! &£ faisant aufsitost
reflexion sur ce
soupir, elle resta muette,
confuse, & fort surprise
de seretrouver encore
•
amoureuse après avoir
resolu de ne l'estre plus.
Lucille en attendant
que [on Leandre parust,
fit force reflexions Romanelques
lur la singularité
de cette avanture ;
je fuis enchantée, difoitelle
, du procédé mysterieux
de cet Amant delicat
,
il feint de s'évanoüir
entre des rochers
en presence de mon pere,
pour avoir un prétexte
de venir,incognito me furprendre
agréablement,
je veux moy par delicatesse
aussi, luy laisser le
plaisir de me croire surprise,
& je seindray dèsqu'il
paroiftra un estonnement
extreme de trouver
dans un hoste inconnu
l'objet charmant.
En cet endroit Lucille
fut interrompue par un
valet qui vint annoncer
le souper, les deux foeur£
entrerent dans la salle
par une porte pendant
que le pere y entroit par
l'autre avec l'objet cher,
mant, qui s'avança pour
saluërLucille: dès quelle
l'apperceut elle fit
un cri, & resta immobile
, quoy qu'elle eust
promis de feindre de la
surprise; Marianne trouva
la feinte un peu outrée;
le pere n'y prit pointgarde,
parce qu'il ne prenoit
garde à rien, tantil estoit
bon homme,
Lucille estoit réelle*
ment tres eftonnée
,
SC
on le feroit à moins, car
cet inconnu n'estoit
point le Leandre qu'-
elle attendoit, c'estoit
un jeune négociant, mais
aussi aimable par son air
& par sa figure que le
Cavalier le plus galant.
Il estoit tres riche
,
ôd
rapportoit des Indes
quantité de marchandé
ses dans son vaisseau
,
il
avoit esté surpris d'un
vent contraire, en tou..
chantla Rade de Toulon,
& jetté, comme vous
avez veu, dans cette iHe.
Ce jeune Amant se
mit à table avec le pere
&: les deux filles, le fou-i
per ne fut pas fort guay ,
il n'y avoir que le perc
de content
,
aussin'y
avoit-il que luy qui parlait
, le negociant encore
estourdi du naufrage,&€
beaucoup plus de son
nouvel amour , ne respondoit
que par quelques
mots de politesse,
& ce qui paroistra surprenant
icy, c'est, qu'en
deux heures de temps
qu'on fut à table, ny là
pere ny les filles ne s'apperceurent
point de foa
amour; Lucille ne pouvant
regarder ce faux
Leandre sans douleur,
eut tousjours les yeux
baissez, & Mariannes'estant
apperceuë qu'elle
prenoit trop de plaisîr à
le voir, s'en punissoit en
ne le regardant qu'à la
dérobée; à l'égard du
pere il estoit bien esloignéde
devinerun amour
si prompt &, si violent.
Il faut remarquer icy
que le pere qui estoit bon
convive, excitoit sans
cesse son hoste à boire,&
ses filles à le réjoüir :
Qî£ejl donc devenue ta
belle humeur? disoit il à
Marianne, aussitostelle
s'efforçoit de paroistre
enjoüée, & comme les
plaisanteries ne viennent
pas aisément a ceux qui
les cherchent, la première
qui luy vint, fut sur
le droit d'aisnesse
,
qui
faisoit depuis quelques
jours le sujet de leurs
conversations, jesuis fort
surprise, dit Marianne à
son pere , que vous me
demandiez de la guayeté
quand je dois estre serieuse,
la gravité m'appartientcomme
à l'aisnée, 8c
l'enjouement est le partage
des cadettes: & le
negociant conclut naturellement
de là que Marianne
estoit l'aisnée, Sc
c'est ce qui fit le lendemain
un Equivoque facheux,
le pere ne se souvenant
plus de ces pro
posde table, son caractere
estoit d'oublierau se,
cond verre de vintout ce
que le premier luy avoit
faitdire,enfin après avoir
bien régalé son hoste
,
il
leconduisitàsa chambre;
&Lucillequirestaseule
avec sa soeur luyapprit
que ce n'estoit point là
son Amant. Quelle joye
eust esté celle de Marianne
ne si elleavoiteu le coeur
moins bon, mais elle fut
presque aussiaffligée de
la tristesse de sa soeur.,
qu'elle fut contente de
n'avoir plus de rivale.,
Les deux soeurs se retirèrent
chacune dans
leur chambre où elles ne
dormirent gueres. Marianne
s'abandonna sans
fcrupule à toutes les idées
qui pouvoient flatter son
amour, & Lucille ne faifoit
que de tristes reflexions
,
desesperant de rc4
voir jamais ce Leandre , de qui elle esperoit sa fortune,
mais elle estoitdestinée
à estre rejouië par
tous les événements qui
chagrineroient Mariant
ne : le jeune négociant
estoit vif dans £espat
sions,& de plus il n'avoit
pas le loisir de languir;
il falloit quil s'en retournast
aux Indes, Il prit
sa resolution aussi promptement
queson-amour
luy estoit venu. Le pere
entrant le matin dans sa
chambre,, luy demanda
s'il avoit bien passé la
nuit: Helas, luy rcfpondit-
il, je l'ay fort mal
poejjsée, maisj'ay huit cens
millefrancsd'gaernt ccoormn*-
ptant, le pere ne comprenoit
rien d'abord à cette
éloquence de négociant
1; l'Amantpaflîoanés'expliqua.
plus clairement
ensuite ,il luy demanda
ça, mariage f-. fille aifnée^
ils estoient l'un & l'autre;
pleins de franchise, leur
affaire fut bien tost concluë,
& le pere sortit de
la chambre, conjurant
son hoste de prendre
quelques heures de repos
pendant qu'il iroit
annoncer cette bonne
nouvelle à safille aimée,
ce bon homme estoit si
transporté qu'il ne se fouvint
point alors des plaisanteries
qu'onavoit faites
à table Cuxlc droit
d'aisnesse de Marianne
que le négociant avoit
prises à la lettre. Cet
équivoque fut bien triste
pour Marianne au mo-*
ment que le pere vint annoncer
à Lucille que le
riche negociant estoit
amoureux d'elle,&Lucille
voyant le négociant
beaucoup plus riche que:
son Leandre, ne pensa
plusqu'à justifier son inconfiance
par de grande
Íentiments, & elle en
trouvoit sur tout,pour
& contre, son devoir luy
en fournissoit un, il est
beau desacrifierson a,
mour a lavoloté d'un pere.
A l'égard de Mariant
ne ellefe feroit livrée dabord
auplaisir devoir sa
soeur bien pourveuë
ceuss esté là son premier
mouvement, mais un
autre premier mouvez
ment la sassit: quelle dou-r
leur d'apprendre que celuy
qu'elle aime ,
eili
amoureux de sa soeur.
Pendant que toutcecy
se passoit au Chasteau,
Leandre , le veritable
Leandre arriva chez sa
parente, qui vint avec
empressement en avertir
Lucille, mais elle la trou-
Va insensible à cette nouvelle
, sa belle passion
avoit disparu, Leandre
devoit arriverplustost
elle jugea par delicatesse,
qu'un Amantqui venoit
trop tard aurendez-vous,
n'ayantque cinquante
milleescus; meritoit bien
quon le facrifiaft à un
mary de huit cens mille
livres. La parente de
Leandre s'écria. d'abord
sur une infidélité si lfiar-"
quéé>maisLucille luy
prouva par les regles de
Xofçipm leplusfiné que
Leandre avoit le premier
tort ,que les feuç^de
coeur ne ie pardonnent
point, que plus une fem*
meaime., Rlus-.;clle doit
se
se venger, & que la vengeance
la plus delicate
qu'on puisseprendre d'un
Amant qui oublie c'etf
d'oublieraussi.
Lucille
,
après s'estre
très spirituellement justifiée
, courut à sa toillette
se parer, pour estre belle
comme un astre au reveil
de son Amant, & la parente
de Leandrequis'in
reressoit à luy parune ve.
ritable amitié, retourna
chez elle si indignée, qu'
elle convainquit bientost
Leandre de l'infidélitéde
Lucille, & Leandre resolut
de quitter cette IHe
dès le mesme jour pour
n'y retournerjamais.
Marianne de soncossé
ne songeoit qu'à bien cacher
son amour & sa
douleur à un pere tout
occupé de ce qui pouvoit
plaireà sonnouveau gendre
: Viens, mafille, ditil
à Marianne, viens avec
moytfaijons-luj voir par
nos empressements îtfîfar
nos carresses, qu'il entre
dans unefamille qui aura
pour luy toutessortes d'at.
tentions, il les mérité bien,
n'est-ce pas, mafille, conviens
avec rfioy que tu as
là un aimablebeaufrere
:-
Marianne le suivoit
sans luy respondre, très
affmogée de n'estre que la
belle foeur de ce beaufrere
charmant; Dès qu'ils
furent à la porte de sa
chambre, Marianne detourna
les yeux. çrjak
gnant d'envisagerle peril.
Son père entra le prêt
mier
,
&dit à nostré
Amant que sa filleaisnée
alloit venir le trquvef),
qu'elle avoit pour luy
toute la reconnoissance
possible, &C mesme desja
de l'stime, Cepetit trait
de flatterie échappa à cet
homme si franc; l'amour
& les grandes richesses
changent toujours quelque
petite choseau coeur
du plus honneste homme
,
cependant Marianne
s'avançoit lentement.
Dès que nostre Amant
la vit entrer il courut au
devant d'elle, & luy dit
Cent choses plus passionnées
les unes que les autres;
enfin aprés avoir exprimé
ses transports par
tout ce qu'on peut dire,
il ne parla plus,parce que
les paroles luy manquoient.
, Marianne estoit si surprise
& si troublée,qu'elle
ne put prononcer un
fcul mot; le pere ne fut
pas moins estonné ,ils
resterenttous troismuets
&immobiles:cefut pendant
cette scene muette
que Lucille vint a pas
mesurez, grands airs majestueux
& tendres, brillante
& parée comme
une Divinité qui vient
chercher desadorations.
Pendant qu'elle s'avance
le pere rappelle dans fcn
idée les plaisanteriesdu
souper qui avoient donné
lieu à l'équivoque, &
pendant qu'il l'éclaircir
; Lucille va tousjours son
chemin
,
fait une reverence
au Negociant, qui
baisseles yeux, interdit
&confus,elle prend cetro
confusionpourla pudeur
d'un amant timide, elle
minaude pour tascher de
le rassurer ; mais le pauvre
jeunehomme ne pouvant
soustenir cette situation,
sort doucement de
la chambre sans riendire.
Que croira-t-elle d'un
tel procédé? l'amour peut
rendre un amant muet,
mais il ne le fait point
fuir: Lucille estonnée
regarde sa soeurqui 11ose
luy apprendre son malheur
, le pere n'a pas le
courage de la detromper.
Il fort, Marianne le fuit,
& Lucille reste feule au
milieu de la chambre, jugez
de son embarras, elle
; '-
n'en feroit jamais sortie
d'elle-mesme ; elle n'estoit
pas d'un caractere à
deviner qu'on pu st aimer
sa soeur plus qu'elle. Je
n'ay point sceu par qui
elle fut detrompée ; mais
quoy qu'elle fust accablée
du coup, elle ne perdit
point certaine presence
d'esprit qu'ont les
femmes, & sur toutcelles
qui font un peu coquettes
; elle court chez
sa voisine pour tascher
de ratrapperson vray
Leandre, je ne sçay si
elle y reussira.
Le pere voyant sortir
Lucille du Chasteau,
crut qu'elle n'alloit chez
cettevoisine que pour
n' estre point tesmoin du
bonheur de sa soeur. On
ne songea qu'aux préparatifs
de la nôce, avant
laquelle le Negociant
vouloit faire voir beaucoup
d'effets qu'il avoit
dansson vaisseau, dont
le Capitaine commençoit
a s'impatienter, car
le vaisseau radoubé estoit
prest à repartir. CeCapitaine
estoit un homme
franc, le meilleur amy
du monde, & fort attachéauNégociant,
c'estoit
son compagnon de
voyage,il l'aimoit comme
un pere, cestoit son
conseil, & pour ainsidire
,
son tuteur, il attendoit
avec impatience des
nouvelles de fbn amy;
mais vous avezveuqtfé
l'amour la tropoccupé,
il ne se souvintduCapitaine
qu'en le voyantentrer
dans le Chasteau
,
il
courut l'embrasser, & ce
fut un signal naturel à
tous ceux du Chaftcau
pour luy faire unaccuëil
gracieux; il y fut receu
comme l'amy du gendre
de la maison
,
il receut
toutes ces gracieusetez
fort froidement, parce
qu'il estoit fortfroid dm,
fo11 naturel. On estoit
pour lors à table
, on fit
rapporter du vin pour
émouvoir le fang froid
du Capitaine,chacun luy
porta la santé de son jeune
amy, & 4e là maistrciïc
: a la sante de mon
gendre,disoit le pere ,
tope à mon beaupere
,
disoit
le Négociant : à tout
celaleCapitaine ouvroit
-
les yeux Se les oreilles,
estonné comme vous
pouvez vous l'imaginer
il avoit crcu trouver ron
amy malade
,
gesné &
mal à son 21fe-1 comme
on l'esten maison étrangère
avec des hostesqu'-
on incommode, & il le
trouve en joye
, en liberté
comme dans sa famille
,
ilne pouvoit rien
comprendre àcette avanture
,
c'estoit un misantrope
marin
y
homme
flegmatique, mais qui
prenoit aisément son party:
ilécoutatout,& après
avoir révé un moment il
rompit le silence par une
plaisanterie àik façon : à
la jante des nouveaux
Efoux
,
dit-il, & de bon
coeur,j'aime les mariages
de table moy y car ils se
font en un momentse
rompent de rnejine.
-Après plusieurs propos
pareils, il se fit expliquerserieusement
à
quoy en estoient les affaires
,& redoublantson
sang-froid il promit une
feste marine pour la nôce.
Ca mon cheramy.
dit-il au Negociant,
venez,m'aider à donnerpour
cela des ordres
dans mon vaisseau; w
lontiers,respondit l'amy, ,wf]îbienfaj quelque choie
aprendre dansmes coffres;
&jeveuxfaire voir
mespierreriesàmon beaupere.
Il y alla en effet
immédiatement après le
diincr, & le pere resta
au Chasteau avec Marianne
rianne, qui se voyant au
çomble de son bonheur,
nelaissoitpasdeplaindre
beaucoup Lucille.Trois
ou quatre heures de tems
sepasserent en converstions,&
Marianneimpatiente
de revoir son
Amant, trouva qu'il tardoittrop
à revenir; l'impatience
redoubloit de
moment en momentlorsque
quelqu'un par hafard
vint dire que leNegociant
avoit pris le large
avec le Capitaine,&que
le vaisseauestoit desja
bien avant en mer. On
fut long-temps sans pouvoir
croire un évenement
si peu vray -
semblable.
On courut sur la terrasse
d'où l'on vit encore de
fort loin le vaisseau qu'-
on perdit enfin de veuë,
il feroit difficile de rapporter
tous les differents
jugements qu'on fit là
dessus
,
personnene put
deviner la cause d'uir
départ si bijare, & si précipité;
jeneconseille pas
au lecteur de le fLati-guer la teste pour y réver, la
fin de l'histoire n'est pas
loin.
Après avoir fait pendant
plusieurs jours une
infinité de raisonnements
sur l'apparition de ce riche
&C passionné voyageur
, on l'oublia enfin
comme un fonge ; mais
les songes agreables font
quelquefois de fortes impressions
sur le coeur d'une
jeune personne, Mariannenepouvoit
oublier
ce tendre Amant
,
elle
merite bien que nous employions
un moment à
la plaindre, tout le monde
la plaignit, excepté
Lucille, qui ressentit une
joye maligne qui la dédommageoit
un peu de
ce qu'elleavoit perdu par
la faute:car on apprit que
son Leandre trouvant
l'occasion du vaisseau,
s'estoit embarqué avec le
Capitaine pour ne jamais
revenir, & le gentilhomme
voyant Marianne engagée
au Negociant, n'avoit
plus pensé à redemander
Lucille. Le pere
jugea à propos de renoüerl'affaire
avec Marianne
,
qui voulut bien
se sacrifier, parce que ce
mariage restablissoit urr
peu les affaires de son
pere qui n'estoientpasen
bon ordre, enun mot
on dressa le contract
,
&'.
l'on fit les préparatifs de
la nôce.
Ceux quis'interessent
un peu à Marianne ne seront
pas indifferentsau
recit de ce qui est arrivé
au Negociantdepuis
qu'on l'aperdu de veuë,
il avoit suivi le Capitaine
dans son vaisseau
,
où il
vouloit prendre quelques
papiers. Il l'avoit entretenu
en cheminduplaisirqu'il
avoit defairela
fortune d'une fille qui
meritoit d'estre aimée ,
enfin il arriva au vaisseau
où il fut long temps à deranger
tous ses coffres
JI'
pourmettre ensemble ses
papiers,&ensuite il voulut
retourner au Chasteau
: quelle surprise fut
la sienne
,
il vit que le
vaisseau s'esloignoit du
bord, ilfait un cry, court
au Capitaine qui estoit
debout sur son tillac, fumant
une pipe, d'un
grand fang froid: Hé,
tnon cher llmy ,
luy dit
nostre Amant allarmé,
ne voyez-vouspas que
nous avons demaré? je le
vois, bien , respond tranquillement
le Capitaine,
en continuantdefumer,
cejl doncparvostre ordre,
repritl'autre, ifnevous,
ay-je pas dit que je veux
ter?nmer ce mariage avantque
departir.Pourquoy
doncmejoueruntour
si cruel ? parce que jzfais:
vostre
votre ami, luy dit nôtre
fumeur.Ah! si njow êtes
mon ami, reprit leNegociant,
ne me defelpere7,,pas,
rtrnentz-moy dans l'ijle,je
vous en prie
,
je vous en
conjure.L'amant passionné
se jette à ses genoux,
se desole, verse même des
larmes: point de pitié, le
Capitaine acheve sa Pipe,
& le vaisseau va toûjours
son train.Le Négociant a
beau luy remontrer qu'il
a donné sa parole, qu'il y
va de son honneur & de
sa vie
,
l'ami inexorable
luy jure qu'il ne souffrira
point qu'avec un million
de bien il se marie, sans
avoir au moins quelque
temps pour y rêver.Il
faut,lui dit-il, promener
un peu cet amour-là sur
mer, pour voir s'il ne se
refroidira point quand il
aura passé la Ligne.
Cette promenade setermina
pourtant à Toulon
ou le Capitaine aborda
voyantle desespoir de son
ami, qui fut obligé de
chercher un autre vaisseau
pour le reporter aux
Ines d'Hyere, il ne s'en falut
rien qu'il n'y arrivât
trop tard, mais heureusement
pour Marianne elle
n'étoit encor mariée que
par la signature du Contrat,
& quelques milli ers
de Pistoles au Gentilhomme
rendirent le Contrat
nul. Toute 1Isle est encor
en joye du mariage de ce
Negociant & de Marianne,
qui étoit aimée & respectée
de tout le Pays.
LI Ce Mariage a et' c lebré
magn siquement sur 1A
fin du mois de Septembre
dernier, & j'nai reçû ces
Memoires par un parent ail
Capitaine.
cft scitué entre
;:
des rochers, sur le bord
1
de la mer, un petit Chasteau
antique, dont la
deicription.xnericeroii
d'occuper trentepagedansun
Roman Espagnol
maisl'impatience
du Lecteur François
paslè à present pour alIcJ
au fait , par dessus le
descriptions, &les converfations
qui amufoien
si agréablement nospe
res^5 je ne parleray dota
icyque d'une allée d'O
rangers fort commun
dans lesIslesd-Hieres
c'est fous ces Orangers
qui couvrent une espece
de terrasse naturelle, que
se promenoient au mois
de Septembre dernier,
deux foeurs, dont le pere
habite ce Chasteauiblitaire.
L'aisnée de ces deux
soeurs peut estrecitée
pour belle, & la cadette
est très-jolie
,
l'une est
faite pour causer de l'admiration,
l'autre est plus
propre à donner de Pal
mour ; raifnée que je
nommeray Lucille, a du
merveilleux dans l'esprit;
Marianne sa cadette si
contente d'avoir du naturel
& del'enjouement
elle joint à cela un bot
coeur & beaucoup de
raison: Lucilleaaussi de
la raison, mais ellç a ui
fond de fierté, Se d'à
mour pour ellemesme
qui lempesche d'aimé
les autres. Marianne ai
moit sa soeur tendre
ment, quoyque cette aisnée
méprisante prit sur
elle certaine superiorité
,
que les semmes graves
croyent
-
avoir sur les enjouées.
Lucilles'avançoit
à pas lents vers le bout de
la terrasse qui regarde la
mer,elle estoit triste depuis
quelques jours, Marianne
,
la plaifancoitsur
ce que leur pere vouloit
lamarier par interest de
famille à un Gentilhomme
voisin, qui n'estoit ny
jeune ny aimable. Ce
mariagene vous convient
gueres, luy disoit Marianne
en badinant jvom
ejfie{ née pôur époujer à
la fin d'un Roman, quelque
Gyrus9 ou quelque
Qroftdate.
Lucilleavoiteneffet,
cet esprit romanesque àpresent
banni de Paris &
des Provincesmefiiie, &
relegué dans quelque
Chasteau defèrt comme
celuy qu'habitoit Lucilleoù
l'on n'a d'autre
societé que celle des Romans.
Elle tenoit alors en
main celuy de Hero
dont elle avoit leu , certainsendroits
tres - convenables
aux idées qui
l'occupoient
,
& après
avoir long-temps parcouru
des yeux la pleine
mer ,
elle tombadans,
une rêverie profonde:
Marianne lapriadeluy,
en dire la cause, elle
ne respondoit que par
des soupirs
,
mais Marianne
la pressa tant
qu'elle résolut enfinde
rompre le silence. D'abord,
malgré sa fierté
naturelle, elle s'abbaissa
jusqu'à embrassèr sa ca- dette
,
& l'embrassa
de bon coeur, car elle
aimoit tendrement ceux
dont elle avoitbesoin,
Ensuite,presentant d'un
air précieux son Livre
ouvert à Marianne, liseZ,
luy dit-elle
,
lifcz> icy les
inquietudes ce les allarmes
de la tendreHero,
attendant sur une tour
son cherLeandrequi devoit
traverser les mers
pourvenir au rendez:
vous. Je n'ay pas besoin
de lire ce Livre, luy ref:
pondit Marianne, pour
jçavoirque vous attendez
comme Hero
, un cher
Leandre. La parente de
ce Leandre
,
ma conté
rvoftre avanture , que
FAJ feint d'ignorer par
discretion f5 parrejpe£f
pour mon aisnée;je sçais
qu'enquittant cette Ijle,.
où il vint ily a quelques
mois, il vouspromit dj
revenirpour vous demander
en mariage à mon
pere. '1;
Lucille la voyant si
bien instruite, acheva de
luy faire confidence de
son amour, c'est-à-dire,
de l'amour qu'elle s'imaginoit
avoir car lesrichesses
& la qualité dec
son Leandre l'avoient
beaucoup plus touchée
que son merite, mais
elle se piquoit de grands
fentinlents, &à force de
les affeder.,elles-li-naginoit
ressentir ce qu'elle ne
faisoitqu'imaginer
: elle
n'avoit alors que la poësie
de l'amour dans lateste3
& elle dit à Marianne
tout cequ'on pourroit
écrire de mieux sur la
plus belle passion dit
monde.
Venonsaujait,luydit
Marianne, Leandre est
très- riche: le maryque
mon pere vous donne ne test gueres, (jf je rveux
bien epoujerceluy-cy pour
wous laisserlibrea9epoufer
l'autre> j'obtiendray cela
de mon pere.
Le pere estoit un bon
gentilhomme, qui charmé
de l'humeur de Marianne
,Taimoit beaucoup
plus que son aisnée
,
c'estoit à table sur
tout que le bon homme,
sensible auplaisir du bon
vin & de l'enjouement
de sa cadette,regloit avec
elle les affaires de sa samille
; elle eut pourtant
de la peine à obtenir de
ce pere scrupuleux sur le
droit d'aisnesse, qu'il mariast
une cadette avant
une aisnée, il fallut que
Lucillecedaft ion droit
d'aisnesse à Marianne par
un écrit qui fut signé à
table:&Lucillen'osant
dire sonvray motifà son
pere,dit seulement,qu'-
ellesentoit jenescay quelle
antipathiepour le mary
quelle cedoit à sa flEur.
On plaisanta beaucoup
sur ce mary cedé avec
le droit d'aisnesse
,
le
bon homme but à la
fanté de Marianne devenuë
l'aisnée, le mariage
fut resolu, & l'on le fit
agréer au gentilhomme,
qui aima mieux Marianne
que Lucille, parce
qu'en effet
, quoyque
moins belle, elle se faifmoit
beauecouprpl.us ai- Le mariage résolu, les
deux foeurs furent également
contentes; car Marianneindifférente
sur ses
propres interests, partageoit
sincerement avec
sa soeur l'esperance d'une
fortune brillante : cependant
quelques jours s'écoulerent
,
& le temps
que Leandre avoit marqué
pour ion retour, ettoit
desja passé. Lucille
commençoit à ressentir
de mortelles inquietudes,
& Marianne retardoit de
jouren jourson petit establissement,
resoluë de le
ceder à sa soeur en cas
que l'autre luy manquait.
::..
Un jour enfin elles estoient
toutes deux au
bout de cette mesme terrasse
d'oùl'ondécouvroit
la pleine mer. Lucille
avoit
avoit les yeux fixez vers
la rade de Toulon, d'où
devoit partir celuy qui
nes'estoit separé d'elle
que pour aller disposer
fès parents à ce mariage:
elle estoit plongée dans
la tristesse lorsqu'elle apperceut
un vaisseau; cet
objet la transporta de
joye, comme s'il n'eust
pû y avoir sur la mer que
le vaisseau qui devoit luy
ramenerson amant; sa
joye futbien plus grande
encore;lorsqu'un vent
qui s'éleva,sembla pouf
fer ce vaisseau du costé
de son Isle; mais ce vent
ne fut pas long-temps favorable
à ses desirs. Ce
vaisseaus'aprochoitpourtant
d'une grande vitesse,
mais il se forma tout à
coup une tempeste si fiirieuse
,
qu'elle luy fit
voir des abysmesouverts
pour son Leandre.La Romanesque
Lucille diroit
sans doute en racontant
cet endroit de ion hiitoire
: que la tourmente nefut
pas moins orageusè,.
dansson coeur quesur Itt;
mer où le vaisseaupensa
perir.
Après quelques heures
de peril, un coup de
vent jetta le vaisseau sur
le rivage entre des rochers
qui joignent 1q
Chasteau, jugez du plaisir
qu'eutLucille en voyranet
sotnéAm.ant en seuLeandre
devoit se trouver
à son retour chez une
voisine où s'estoient faites
les premieres entreveuës
,
elle estoit
pour lors au Chasteau
où les deux soeurs coururent
l'avertir de ce
qu'elles venoient devoir,
& elles jugerent à propos
de n'en point encore
parler au pere. Lucille
luy dit qu'elle alloit coucher
ce soir-là chez cette
voisine, car elle y alloit
assez souvent,& Marianne
resta pour tenir compagnie
à son pere ,qui
ne pouvoit se
,
d'ellepas.ser
;
Un moment aprèsque
Lucille & la voisine furent
montées en carosse.,
un homme du vaisseau
vint demander à parler
au maistreduChasteau,
cet homme estoit une cCpece
de valet grossier qui
debuta par un recit douloureux
de ce que son
jeune maistre avoit souffert
pendant la tcmpefie).
& pour exciter la compassion,
il s'eftendoit sur
les bonnes qualitez de ce,
jeune maistre qui demandoitdu
secours & le couvert
pour cette nuit.
Le pere qui estoit le
meilleurhommedumonde
,
fit allumer au plus
viste des flambeaux, parce
qu'il estoit presque
nuit; il voulut aller luymesme
aurivage où Marianne
le suivit,curieuse
de voir l'Amant de sa
soeur, &' ne doutant
point qu'il n'eust pris le
pretexte de la tempeste ,
pour venir incognito dans
le Chasteauoù il pourroit
voir Lucille plus
promptement que chez
sa parente.
En marchant vers le
rivage on apperceut à la
lueurd'autres flambeaux
dans un chemin creux
entre des rochers, plusieurs
valets occupez autour
du nouveau debarqué,
qui fatigué de ce
qu'il avoit souffert, tomba
dans une espece d'évanoüissement,
l'on s'arresta
quelque temps pour
luy donner du secours :
Marianne le consideroit
attentivement
,
elle admiroit
sa bonne mine,
& l'admira tant, qu'elle
ne put s'empescher ,elle
quin'estoit point envieu-
Lé, d'envier à sa ïbeur le
bonheur
bonheurd'avoir un tel
Amant;cependant il revenoit
à luy, il souffroit
beaucoup; mais dès qu'il
eut jetté les yeuxsur Marianne,
son mal fut suspendu,
il ne sentit plus
que leplaisir de la voir.
Admirez icy lavariété
des effets de l'amour, la
vivacité naturelle de Marianne
,
est tout à coup
rallentie par une passion
naissante, pendant qu'un
homme presque mortest
ranimé par un feu dont
la, violence se fit sentir
au premier coup d'oeil,
jamais passion ne fut plus
vive dans sa naissance;
comment est-ilpossible,
dira-t'on quece Leandre,
tout occupéd'une autre
passion qui luy fait traverser
les mers pour Lucille,
soit d'abord si sensible
pour Marianne. Il
n'est pas encore temps de
respondre à cette question.
Imaginez-vousseulementun
hommequine
languit plus que d'a
mour ; les yeux fixez
sur Marianne, qui avoit
les siens baissez contre
terre ,
ils estoient
muets l'un & l'autre, 6C
le pere marchant entre
eux deux, fournissoitseul
à la conversation sans se
douter de la cau se de leur
silence. Enfin ils arrivent
au Chasteau,oùMarianne
donne d'abord
tous ses soins, elle court,
elle ordonne, elle s'empresse
pour cet hoste ai-
Jnahle avec un zele qu'-
elle ne croit encore anirne
que par latendresse
de l'hospitalité: le pere
donna ordre qu'on ailaft
avertir Lucille de revenir
au plustost pour rendre
la compagnie plus agréable
à son nouvel hoste
qu'on avoit laissé seul en
liberté avec ses valets
dans une chambre.
On alla avertir Lucille
chez sa voisine
,
elle
vint au plus viste, elle
estoit au camble de sa
joyc,&Marianne au contraire
commençoitàeftrc
fort chagrine, cette vertueuse
fille s'estoit desja
apperceuë de son amour,
elle avoit honte de se
trouver rivale de la soeur,
mais elle prit dans le moment
une forte resolutiondevaincre
une passion
si contraire aux sentimens
vertueux qui luy
estroient naturels ; elle
court au devant de Lucille,&
la felicite de
bonne foy
,
elle fait l'éloge
de celuy qui vient
d'arriver
elle luy exagere
tout ce qu'elle st
trouvé d'aimable dans sa
phisionomie,
dans l'og
air, & se laissant insensiblement
emporter au
plaisir de le louër
,
elle
luy en fait une peinture
si vive qu'elle se la grave
dans le coeur à elle-mesme,
encore plus prorondementqu'elle
n'y estoit;
elle finit cet éloge par un
soupir, en s'écriant: Ah,
ma soeur, que rvous estes
heureuse ! &£ faisant aufsitost
reflexion sur ce
soupir, elle resta muette,
confuse, & fort surprise
de seretrouver encore
•
amoureuse après avoir
resolu de ne l'estre plus.
Lucille en attendant
que [on Leandre parust,
fit force reflexions Romanelques
lur la singularité
de cette avanture ;
je fuis enchantée, difoitelle
, du procédé mysterieux
de cet Amant delicat
,
il feint de s'évanoüir
entre des rochers
en presence de mon pere,
pour avoir un prétexte
de venir,incognito me furprendre
agréablement,
je veux moy par delicatesse
aussi, luy laisser le
plaisir de me croire surprise,
& je seindray dèsqu'il
paroiftra un estonnement
extreme de trouver
dans un hoste inconnu
l'objet charmant.
En cet endroit Lucille
fut interrompue par un
valet qui vint annoncer
le souper, les deux foeur£
entrerent dans la salle
par une porte pendant
que le pere y entroit par
l'autre avec l'objet cher,
mant, qui s'avança pour
saluërLucille: dès quelle
l'apperceut elle fit
un cri, & resta immobile
, quoy qu'elle eust
promis de feindre de la
surprise; Marianne trouva
la feinte un peu outrée;
le pere n'y prit pointgarde,
parce qu'il ne prenoit
garde à rien, tantil estoit
bon homme,
Lucille estoit réelle*
ment tres eftonnée
,
SC
on le feroit à moins, car
cet inconnu n'estoit
point le Leandre qu'-
elle attendoit, c'estoit
un jeune négociant, mais
aussi aimable par son air
& par sa figure que le
Cavalier le plus galant.
Il estoit tres riche
,
ôd
rapportoit des Indes
quantité de marchandé
ses dans son vaisseau
,
il
avoit esté surpris d'un
vent contraire, en tou..
chantla Rade de Toulon,
& jetté, comme vous
avez veu, dans cette iHe.
Ce jeune Amant se
mit à table avec le pere
&: les deux filles, le fou-i
per ne fut pas fort guay ,
il n'y avoir que le perc
de content
,
aussin'y
avoit-il que luy qui parlait
, le negociant encore
estourdi du naufrage,&€
beaucoup plus de son
nouvel amour , ne respondoit
que par quelques
mots de politesse,
& ce qui paroistra surprenant
icy, c'est, qu'en
deux heures de temps
qu'on fut à table, ny là
pere ny les filles ne s'apperceurent
point de foa
amour; Lucille ne pouvant
regarder ce faux
Leandre sans douleur,
eut tousjours les yeux
baissez, & Mariannes'estant
apperceuë qu'elle
prenoit trop de plaisîr à
le voir, s'en punissoit en
ne le regardant qu'à la
dérobée; à l'égard du
pere il estoit bien esloignéde
devinerun amour
si prompt &, si violent.
Il faut remarquer icy
que le pere qui estoit bon
convive, excitoit sans
cesse son hoste à boire,&
ses filles à le réjoüir :
Qî£ejl donc devenue ta
belle humeur? disoit il à
Marianne, aussitostelle
s'efforçoit de paroistre
enjoüée, & comme les
plaisanteries ne viennent
pas aisément a ceux qui
les cherchent, la première
qui luy vint, fut sur
le droit d'aisnesse
,
qui
faisoit depuis quelques
jours le sujet de leurs
conversations, jesuis fort
surprise, dit Marianne à
son pere , que vous me
demandiez de la guayeté
quand je dois estre serieuse,
la gravité m'appartientcomme
à l'aisnée, 8c
l'enjouement est le partage
des cadettes: & le
negociant conclut naturellement
de là que Marianne
estoit l'aisnée, Sc
c'est ce qui fit le lendemain
un Equivoque facheux,
le pere ne se souvenant
plus de ces pro
posde table, son caractere
estoit d'oublierau se,
cond verre de vintout ce
que le premier luy avoit
faitdire,enfin après avoir
bien régalé son hoste
,
il
leconduisitàsa chambre;
&Lucillequirestaseule
avec sa soeur luyapprit
que ce n'estoit point là
son Amant. Quelle joye
eust esté celle de Marianne
ne si elleavoiteu le coeur
moins bon, mais elle fut
presque aussiaffligée de
la tristesse de sa soeur.,
qu'elle fut contente de
n'avoir plus de rivale.,
Les deux soeurs se retirèrent
chacune dans
leur chambre où elles ne
dormirent gueres. Marianne
s'abandonna sans
fcrupule à toutes les idées
qui pouvoient flatter son
amour, & Lucille ne faifoit
que de tristes reflexions
,
desesperant de rc4
voir jamais ce Leandre , de qui elle esperoit sa fortune,
mais elle estoitdestinée
à estre rejouië par
tous les événements qui
chagrineroient Mariant
ne : le jeune négociant
estoit vif dans £espat
sions,& de plus il n'avoit
pas le loisir de languir;
il falloit quil s'en retournast
aux Indes, Il prit
sa resolution aussi promptement
queson-amour
luy estoit venu. Le pere
entrant le matin dans sa
chambre,, luy demanda
s'il avoit bien passé la
nuit: Helas, luy rcfpondit-
il, je l'ay fort mal
poejjsée, maisj'ay huit cens
millefrancsd'gaernt ccoormn*-
ptant, le pere ne comprenoit
rien d'abord à cette
éloquence de négociant
1; l'Amantpaflîoanés'expliqua.
plus clairement
ensuite ,il luy demanda
ça, mariage f-. fille aifnée^
ils estoient l'un & l'autre;
pleins de franchise, leur
affaire fut bien tost concluë,
& le pere sortit de
la chambre, conjurant
son hoste de prendre
quelques heures de repos
pendant qu'il iroit
annoncer cette bonne
nouvelle à safille aimée,
ce bon homme estoit si
transporté qu'il ne se fouvint
point alors des plaisanteries
qu'onavoit faites
à table Cuxlc droit
d'aisnesse de Marianne
que le négociant avoit
prises à la lettre. Cet
équivoque fut bien triste
pour Marianne au mo-*
ment que le pere vint annoncer
à Lucille que le
riche negociant estoit
amoureux d'elle,&Lucille
voyant le négociant
beaucoup plus riche que:
son Leandre, ne pensa
plusqu'à justifier son inconfiance
par de grande
Íentiments, & elle en
trouvoit sur tout,pour
& contre, son devoir luy
en fournissoit un, il est
beau desacrifierson a,
mour a lavoloté d'un pere.
A l'égard de Mariant
ne ellefe feroit livrée dabord
auplaisir devoir sa
soeur bien pourveuë
ceuss esté là son premier
mouvement, mais un
autre premier mouvez
ment la sassit: quelle dou-r
leur d'apprendre que celuy
qu'elle aime ,
eili
amoureux de sa soeur.
Pendant que toutcecy
se passoit au Chasteau,
Leandre , le veritable
Leandre arriva chez sa
parente, qui vint avec
empressement en avertir
Lucille, mais elle la trou-
Va insensible à cette nouvelle
, sa belle passion
avoit disparu, Leandre
devoit arriverplustost
elle jugea par delicatesse,
qu'un Amantqui venoit
trop tard aurendez-vous,
n'ayantque cinquante
milleescus; meritoit bien
quon le facrifiaft à un
mary de huit cens mille
livres. La parente de
Leandre s'écria. d'abord
sur une infidélité si lfiar-"
quéé>maisLucille luy
prouva par les regles de
Xofçipm leplusfiné que
Leandre avoit le premier
tort ,que les feuç^de
coeur ne ie pardonnent
point, que plus une fem*
meaime., Rlus-.;clle doit
se
se venger, & que la vengeance
la plus delicate
qu'on puisseprendre d'un
Amant qui oublie c'etf
d'oublieraussi.
Lucille
,
après s'estre
très spirituellement justifiée
, courut à sa toillette
se parer, pour estre belle
comme un astre au reveil
de son Amant, & la parente
de Leandrequis'in
reressoit à luy parune ve.
ritable amitié, retourna
chez elle si indignée, qu'
elle convainquit bientost
Leandre de l'infidélitéde
Lucille, & Leandre resolut
de quitter cette IHe
dès le mesme jour pour
n'y retournerjamais.
Marianne de soncossé
ne songeoit qu'à bien cacher
son amour & sa
douleur à un pere tout
occupé de ce qui pouvoit
plaireà sonnouveau gendre
: Viens, mafille, ditil
à Marianne, viens avec
moytfaijons-luj voir par
nos empressements îtfîfar
nos carresses, qu'il entre
dans unefamille qui aura
pour luy toutessortes d'at.
tentions, il les mérité bien,
n'est-ce pas, mafille, conviens
avec rfioy que tu as
là un aimablebeaufrere
:-
Marianne le suivoit
sans luy respondre, très
affmogée de n'estre que la
belle foeur de ce beaufrere
charmant; Dès qu'ils
furent à la porte de sa
chambre, Marianne detourna
les yeux. çrjak
gnant d'envisagerle peril.
Son père entra le prêt
mier
,
&dit à nostré
Amant que sa filleaisnée
alloit venir le trquvef),
qu'elle avoit pour luy
toute la reconnoissance
possible, &C mesme desja
de l'stime, Cepetit trait
de flatterie échappa à cet
homme si franc; l'amour
& les grandes richesses
changent toujours quelque
petite choseau coeur
du plus honneste homme
,
cependant Marianne
s'avançoit lentement.
Dès que nostre Amant
la vit entrer il courut au
devant d'elle, & luy dit
Cent choses plus passionnées
les unes que les autres;
enfin aprés avoir exprimé
ses transports par
tout ce qu'on peut dire,
il ne parla plus,parce que
les paroles luy manquoient.
, Marianne estoit si surprise
& si troublée,qu'elle
ne put prononcer un
fcul mot; le pere ne fut
pas moins estonné ,ils
resterenttous troismuets
&immobiles:cefut pendant
cette scene muette
que Lucille vint a pas
mesurez, grands airs majestueux
& tendres, brillante
& parée comme
une Divinité qui vient
chercher desadorations.
Pendant qu'elle s'avance
le pere rappelle dans fcn
idée les plaisanteriesdu
souper qui avoient donné
lieu à l'équivoque, &
pendant qu'il l'éclaircir
; Lucille va tousjours son
chemin
,
fait une reverence
au Negociant, qui
baisseles yeux, interdit
&confus,elle prend cetro
confusionpourla pudeur
d'un amant timide, elle
minaude pour tascher de
le rassurer ; mais le pauvre
jeunehomme ne pouvant
soustenir cette situation,
sort doucement de
la chambre sans riendire.
Que croira-t-elle d'un
tel procédé? l'amour peut
rendre un amant muet,
mais il ne le fait point
fuir: Lucille estonnée
regarde sa soeurqui 11ose
luy apprendre son malheur
, le pere n'a pas le
courage de la detromper.
Il fort, Marianne le fuit,
& Lucille reste feule au
milieu de la chambre, jugez
de son embarras, elle
; '-
n'en feroit jamais sortie
d'elle-mesme ; elle n'estoit
pas d'un caractere à
deviner qu'on pu st aimer
sa soeur plus qu'elle. Je
n'ay point sceu par qui
elle fut detrompée ; mais
quoy qu'elle fust accablée
du coup, elle ne perdit
point certaine presence
d'esprit qu'ont les
femmes, & sur toutcelles
qui font un peu coquettes
; elle court chez
sa voisine pour tascher
de ratrapperson vray
Leandre, je ne sçay si
elle y reussira.
Le pere voyant sortir
Lucille du Chasteau,
crut qu'elle n'alloit chez
cettevoisine que pour
n' estre point tesmoin du
bonheur de sa soeur. On
ne songea qu'aux préparatifs
de la nôce, avant
laquelle le Negociant
vouloit faire voir beaucoup
d'effets qu'il avoit
dansson vaisseau, dont
le Capitaine commençoit
a s'impatienter, car
le vaisseau radoubé estoit
prest à repartir. CeCapitaine
estoit un homme
franc, le meilleur amy
du monde, & fort attachéauNégociant,
c'estoit
son compagnon de
voyage,il l'aimoit comme
un pere, cestoit son
conseil, & pour ainsidire
,
son tuteur, il attendoit
avec impatience des
nouvelles de fbn amy;
mais vous avezveuqtfé
l'amour la tropoccupé,
il ne se souvintduCapitaine
qu'en le voyantentrer
dans le Chasteau
,
il
courut l'embrasser, & ce
fut un signal naturel à
tous ceux du Chaftcau
pour luy faire unaccuëil
gracieux; il y fut receu
comme l'amy du gendre
de la maison
,
il receut
toutes ces gracieusetez
fort froidement, parce
qu'il estoit fortfroid dm,
fo11 naturel. On estoit
pour lors à table
, on fit
rapporter du vin pour
émouvoir le fang froid
du Capitaine,chacun luy
porta la santé de son jeune
amy, & 4e là maistrciïc
: a la sante de mon
gendre,disoit le pere ,
tope à mon beaupere
,
disoit
le Négociant : à tout
celaleCapitaine ouvroit
-
les yeux Se les oreilles,
estonné comme vous
pouvez vous l'imaginer
il avoit crcu trouver ron
amy malade
,
gesné &
mal à son 21fe-1 comme
on l'esten maison étrangère
avec des hostesqu'-
on incommode, & il le
trouve en joye
, en liberté
comme dans sa famille
,
ilne pouvoit rien
comprendre àcette avanture
,
c'estoit un misantrope
marin
y
homme
flegmatique, mais qui
prenoit aisément son party:
ilécoutatout,& après
avoir révé un moment il
rompit le silence par une
plaisanterie àik façon : à
la jante des nouveaux
Efoux
,
dit-il, & de bon
coeur,j'aime les mariages
de table moy y car ils se
font en un momentse
rompent de rnejine.
-Après plusieurs propos
pareils, il se fit expliquerserieusement
à
quoy en estoient les affaires
,& redoublantson
sang-froid il promit une
feste marine pour la nôce.
Ca mon cheramy.
dit-il au Negociant,
venez,m'aider à donnerpour
cela des ordres
dans mon vaisseau; w
lontiers,respondit l'amy, ,wf]îbienfaj quelque choie
aprendre dansmes coffres;
&jeveuxfaire voir
mespierreriesàmon beaupere.
Il y alla en effet
immédiatement après le
diincr, & le pere resta
au Chasteau avec Marianne
rianne, qui se voyant au
çomble de son bonheur,
nelaissoitpasdeplaindre
beaucoup Lucille.Trois
ou quatre heures de tems
sepasserent en converstions,&
Marianneimpatiente
de revoir son
Amant, trouva qu'il tardoittrop
à revenir; l'impatience
redoubloit de
moment en momentlorsque
quelqu'un par hafard
vint dire que leNegociant
avoit pris le large
avec le Capitaine,&que
le vaisseauestoit desja
bien avant en mer. On
fut long-temps sans pouvoir
croire un évenement
si peu vray -
semblable.
On courut sur la terrasse
d'où l'on vit encore de
fort loin le vaisseau qu'-
on perdit enfin de veuë,
il feroit difficile de rapporter
tous les differents
jugements qu'on fit là
dessus
,
personnene put
deviner la cause d'uir
départ si bijare, & si précipité;
jeneconseille pas
au lecteur de le fLati-guer la teste pour y réver, la
fin de l'histoire n'est pas
loin.
Après avoir fait pendant
plusieurs jours une
infinité de raisonnements
sur l'apparition de ce riche
&C passionné voyageur
, on l'oublia enfin
comme un fonge ; mais
les songes agreables font
quelquefois de fortes impressions
sur le coeur d'une
jeune personne, Mariannenepouvoit
oublier
ce tendre Amant
,
elle
merite bien que nous employions
un moment à
la plaindre, tout le monde
la plaignit, excepté
Lucille, qui ressentit une
joye maligne qui la dédommageoit
un peu de
ce qu'elleavoit perdu par
la faute:car on apprit que
son Leandre trouvant
l'occasion du vaisseau,
s'estoit embarqué avec le
Capitaine pour ne jamais
revenir, & le gentilhomme
voyant Marianne engagée
au Negociant, n'avoit
plus pensé à redemander
Lucille. Le pere
jugea à propos de renoüerl'affaire
avec Marianne
,
qui voulut bien
se sacrifier, parce que ce
mariage restablissoit urr
peu les affaires de son
pere qui n'estoientpasen
bon ordre, enun mot
on dressa le contract
,
&'.
l'on fit les préparatifs de
la nôce.
Ceux quis'interessent
un peu à Marianne ne seront
pas indifferentsau
recit de ce qui est arrivé
au Negociantdepuis
qu'on l'aperdu de veuë,
il avoit suivi le Capitaine
dans son vaisseau
,
où il
vouloit prendre quelques
papiers. Il l'avoit entretenu
en cheminduplaisirqu'il
avoit defairela
fortune d'une fille qui
meritoit d'estre aimée ,
enfin il arriva au vaisseau
où il fut long temps à deranger
tous ses coffres
JI'
pourmettre ensemble ses
papiers,&ensuite il voulut
retourner au Chasteau
: quelle surprise fut
la sienne
,
il vit que le
vaisseau s'esloignoit du
bord, ilfait un cry, court
au Capitaine qui estoit
debout sur son tillac, fumant
une pipe, d'un
grand fang froid: Hé,
tnon cher llmy ,
luy dit
nostre Amant allarmé,
ne voyez-vouspas que
nous avons demaré? je le
vois, bien , respond tranquillement
le Capitaine,
en continuantdefumer,
cejl doncparvostre ordre,
repritl'autre, ifnevous,
ay-je pas dit que je veux
ter?nmer ce mariage avantque
departir.Pourquoy
doncmejoueruntour
si cruel ? parce que jzfais:
vostre
votre ami, luy dit nôtre
fumeur.Ah! si njow êtes
mon ami, reprit leNegociant,
ne me defelpere7,,pas,
rtrnentz-moy dans l'ijle,je
vous en prie
,
je vous en
conjure.L'amant passionné
se jette à ses genoux,
se desole, verse même des
larmes: point de pitié, le
Capitaine acheve sa Pipe,
& le vaisseau va toûjours
son train.Le Négociant a
beau luy remontrer qu'il
a donné sa parole, qu'il y
va de son honneur & de
sa vie
,
l'ami inexorable
luy jure qu'il ne souffrira
point qu'avec un million
de bien il se marie, sans
avoir au moins quelque
temps pour y rêver.Il
faut,lui dit-il, promener
un peu cet amour-là sur
mer, pour voir s'il ne se
refroidira point quand il
aura passé la Ligne.
Cette promenade setermina
pourtant à Toulon
ou le Capitaine aborda
voyantle desespoir de son
ami, qui fut obligé de
chercher un autre vaisseau
pour le reporter aux
Ines d'Hyere, il ne s'en falut
rien qu'il n'y arrivât
trop tard, mais heureusement
pour Marianne elle
n'étoit encor mariée que
par la signature du Contrat,
& quelques milli ers
de Pistoles au Gentilhomme
rendirent le Contrat
nul. Toute 1Isle est encor
en joye du mariage de ce
Negociant & de Marianne,
qui étoit aimée & respectée
de tout le Pays.
LI Ce Mariage a et' c lebré
magn siquement sur 1A
fin du mois de Septembre
dernier, & j'nai reçû ces
Memoires par un parent ail
Capitaine.
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Résumé : HISTOIRE toute veritable.
Le texte décrit une scène dans les Isles d'Hières, où deux sœurs, Lucille et Marianne, se promènent dans une allée d'orangers. Lucille, l'aînée, est belle et admirée, mais triste car son père souhaite la marier à un gentilhomme voisin. Marianne, enjouée, taquine Lucille qui attend le retour de son amant, Leandre. Lucille rêve de Leandre et avoue son amour pour lui, motivé par ses richesses et sa qualité. Marianne obtient de leur père qu'il marie d'abord Marianne, permettant ainsi à Lucille d'attendre Leandre. Quelques jours passent sans nouvelles de Leandre. Un vaisseau accoste près du château après une tempête. Lucille court avertir Leandre, mais découvre qu'un valet demande de l'aide pour son maître, blessé. Marianne, séduite par l'apparence du jeune homme, s'occupe de lui avec zèle. Lors du souper, l'inconnu se révèle être un jeune négociant riche, mais ce n'est pas Leandre. Lucille est triste, tandis que Marianne reste silencieuse, troublée par ses sentiments. Le père, ignorant des tensions, est content de la situation. Marianne, amoureuse du négociant, évite de le regarder pour se punir de son plaisir. Une méprise survient lorsque le père annonce au négociant qu'il souhaite l'épouser. Lucille accepte la situation et se prépare à recevoir le négociant, mais celui-ci, confus, quitte la chambre sans rien dire. Lucille retrouve Leandre chez une voisine. Le négociant, accompagné du capitaine de son vaisseau, révèle qu'il doit repartir aux Indes. Cependant, ils prennent la mer sans prévenir, laissant les sœurs et le père perplexes. Marianne accepte de se marier avec le négociant pour rétablir les affaires de son père. Le mariage est célébré magnifiquement à la fin du mois de septembre. Le négociant, souhaitant annuler son mariage, supplie son ami capitaine de le ramener à l'île. Le capitaine reste inflexible, insistant pour que le négociant réfléchisse à son amour pendant le voyage. Le contrat de mariage est annulé grâce à une somme d'argent versée au gentilhomme. Le mariage entre le négociant et Marianne est finalement célébré.
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20
p. 269-272
ARTICLE Ajoûté au Traité de Suspension d'Armes entre la France & l'Angleterre.
Début :
Comme il est porté par l'Article III. du Traité [...]
Mots clefs :
Article, Traite, Suspension d'armes, Mer
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texteReconnaissance textuelle : ARTICLE Ajoûté au Traité de Suspension d'Armes entre la France & l'Angleterre.
ARTICLE
Ajoûté ¿/. A..*au T:.raité de-, s, Sufpen- si.
sion d'Armes entre la France O* l'Angleterre.
Comme il estporté
par l'ArticleIII. du
Traité de Suspension d'Armes, que les Vaisseaux,Marchandises, ou autres effets
qui feroient pris de part &
d'autre par Mer au-delà de
la Ligne, & dans tous les
autres endroits du monde,
&c.suivant la derniere clause
dudit Article, a
prés l'expiration de six mois, seront
reciproquement restituez.
Pour prévenir tout équivoque & tout embarras qui
pourroient naistre, & toutes les difficultez qu'on pourroit former sur le fondement que la Suspensionn'étant que de quatre mois,
les Prises qui seront faites
dans lesdits endroits au bout
de sixmois, feront bonnes:
Il a
été convenu quesi malheureusement, ce qu'à Dieu
,
ne plaise, la Guerre rccoramençoit encore entre leurs
Majestez Tres
-
Chrétienne
& Britannique
,
la même
Suspension de quatre mois
fera observée au-delà de la
Ligne,&danslesautres
en- ',Ligne
,
& dans les autres cndroits marquez en gcneral
par la derniere claufc de
rArticle111. en forte que
ladite Suspensioncommencera dans ces mêmes endroits le vingt deux Février
1713. pour estre observée
jusques au vingt-deux Juin
de la même année 1713.
quoiqu'il arrive en Europe,
& les Ratifications de ce pre-l
sent Article seront échan-J
gées de part & d'autre dans:
le terme de quinze jours
ou ptûtôt s'il ca pofliblc.!
Fait à
-
Fontainebleau le
vingt quatre Aoust milfcpt
cens douze.
( L. S.)COLBERT DE
TORCY.
(L.S.) BOLINGBROKE
Ajoûté ¿/. A..*au T:.raité de-, s, Sufpen- si.
sion d'Armes entre la France O* l'Angleterre.
Comme il estporté
par l'ArticleIII. du
Traité de Suspension d'Armes, que les Vaisseaux,Marchandises, ou autres effets
qui feroient pris de part &
d'autre par Mer au-delà de
la Ligne, & dans tous les
autres endroits du monde,
&c.suivant la derniere clause
dudit Article, a
prés l'expiration de six mois, seront
reciproquement restituez.
Pour prévenir tout équivoque & tout embarras qui
pourroient naistre, & toutes les difficultez qu'on pourroit former sur le fondement que la Suspensionn'étant que de quatre mois,
les Prises qui seront faites
dans lesdits endroits au bout
de sixmois, feront bonnes:
Il a
été convenu quesi malheureusement, ce qu'à Dieu
,
ne plaise, la Guerre rccoramençoit encore entre leurs
Majestez Tres
-
Chrétienne
& Britannique
,
la même
Suspension de quatre mois
fera observée au-delà de la
Ligne,&danslesautres
en- ',Ligne
,
& dans les autres cndroits marquez en gcneral
par la derniere claufc de
rArticle111. en forte que
ladite Suspensioncommencera dans ces mêmes endroits le vingt deux Février
1713. pour estre observée
jusques au vingt-deux Juin
de la même année 1713.
quoiqu'il arrive en Europe,
& les Ratifications de ce pre-l
sent Article seront échan-J
gées de part & d'autre dans:
le terme de quinze jours
ou ptûtôt s'il ca pofliblc.!
Fait à
-
Fontainebleau le
vingt quatre Aoust milfcpt
cens douze.
( L. S.)COLBERT DE
TORCY.
(L.S.) BOLINGBROKE
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Résumé : ARTICLE Ajoûté au Traité de Suspension d'Armes entre la France & l'Angleterre.
Le document décrit un article ajouté au Traité de Suspension d'Armes entre la France et l'Angleterre. Selon l'Article III, les vaisseaux, marchandises ou autres effets capturés en mer au-delà de la Ligne et dans d'autres endroits du monde doivent être restitués réciproquement après six mois. Pour éviter toute confusion, il est convenu que si la guerre reprenait, une suspension de quatre mois serait observée dans ces mêmes endroits, commençant le 22 février 1713 et se terminant le 22 juin 1713. Les ratifications de cet article doivent être échangées dans un délai de quinze jours ou plus tôt si possible. Le document est signé à Fontainebleau le 24 août 1712 par Colbert de Torcy et Bolingbroke.
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21
p. 273-277
PROROGATION De la Suspension d'Armes entre la France & l'Angleterre.
Début :
Comme un Traité de Suspension d'Armes tant par Terre [...]
Mots clefs :
Prorogation, Traite, Suspension d'armes, Terre, Mer
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texteReconnaissance textuelle : PROROGATION De la Suspension d'Armes entre la France & l'Angleterre.
PROROGATION
1 Il
De la Suspension d'Armes en.
tre la France & l*Angle-*
terre. c Omme un Traité Je
Suspension d'Armes
tant par Terre que par Mer»
ou autres Eaux a
été fait
entre leurs Majestez TresChrétienne & Britannique
1
& signé à Paris le dix-neuf
d'Aoust 1712 pour leter-
me de quatre mois, à commencer le vingt- deuxiéme
dudic mois d'Aoust: Et
comme ladite Suspension
expirera le vingt-déuxiéme
jour de ce present mois de
Decembre, nouveau Rylet
leursMajestez le Roy TresChrétien, & la Reine de la
Grande Bretagne, étant du
même sentiment qu'elles
étoient alors, & ayant les
mêmes vûës pour le bonheur de la Chrétienté, ont
,jugé necessaire de prévenir
tous les évenemens de la
Guerre, capables de trou-
bler les mesures qui ont été
prises pour parvenir au bien
général qu'Elles se proposent: Et pour ces raisons&
autres, ontag
réerconfen- autres) ont agree &. conlcn..
ti, comme elles agréent&
confcntent par ces Presentes, de prolonger&continuer ladite surpension d'Armes pour le terme de quatre
mois, à commencer dudic
vingt- deuxieme de ce present mois de Dccembrenouveaustyle,& à durerjusqu'au
vingt-deuxième dumoisd' Avril de l'an 1713. nouveau
style
,
en forte que ledit
Traité de Suspension d'Armesconclu à Paris le jour
susdit, fera continué&prolongéen toutes manieres;
sans aucune interruption ou
obstruction pour le terme
fus mentionne, comme s'il
étoitrenouvellé & inseré ici
de mot à mot.
En foy de quoi Nous
avons figné les Presentes,
& y avons apposé les sceaux
de nos Armes. Fait à Verfailles le quatorziémeDécembre, & à Londresle2 6. -
Novembre 7 Décembre
mil sept cens douze.
(L.S.) COLBERT DE
TORCY.
(L.S.)BOLINGBROKE
1 Il
De la Suspension d'Armes en.
tre la France & l*Angle-*
terre. c Omme un Traité Je
Suspension d'Armes
tant par Terre que par Mer»
ou autres Eaux a
été fait
entre leurs Majestez TresChrétienne & Britannique
1
& signé à Paris le dix-neuf
d'Aoust 1712 pour leter-
me de quatre mois, à commencer le vingt- deuxiéme
dudic mois d'Aoust: Et
comme ladite Suspension
expirera le vingt-déuxiéme
jour de ce present mois de
Decembre, nouveau Rylet
leursMajestez le Roy TresChrétien, & la Reine de la
Grande Bretagne, étant du
même sentiment qu'elles
étoient alors, & ayant les
mêmes vûës pour le bonheur de la Chrétienté, ont
,jugé necessaire de prévenir
tous les évenemens de la
Guerre, capables de trou-
bler les mesures qui ont été
prises pour parvenir au bien
général qu'Elles se proposent: Et pour ces raisons&
autres, ontag
réerconfen- autres) ont agree &. conlcn..
ti, comme elles agréent&
confcntent par ces Presentes, de prolonger&continuer ladite surpension d'Armes pour le terme de quatre
mois, à commencer dudic
vingt- deuxieme de ce present mois de Dccembrenouveaustyle,& à durerjusqu'au
vingt-deuxième dumoisd' Avril de l'an 1713. nouveau
style
,
en forte que ledit
Traité de Suspension d'Armesconclu à Paris le jour
susdit, fera continué&prolongéen toutes manieres;
sans aucune interruption ou
obstruction pour le terme
fus mentionne, comme s'il
étoitrenouvellé & inseré ici
de mot à mot.
En foy de quoi Nous
avons figné les Presentes,
& y avons apposé les sceaux
de nos Armes. Fait à Verfailles le quatorziémeDécembre, & à Londresle2 6. -
Novembre 7 Décembre
mil sept cens douze.
(L.S.) COLBERT DE
TORCY.
(L.S.)BOLINGBROKE
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Résumé : PROROGATION De la Suspension d'Armes entre la France & l'Angleterre.
Le document annonce la prorogation d'un traité de suspension d'armes entre la France et la Grande-Bretagne. Ce traité, signé à Paris le 19 août 1712, prévoyait une suspension des hostilités par terre et par mer pour quatre mois, à partir du 22 août 1712. À l'approche de l'expiration de cette trêve le 22 décembre 1712, les monarques des deux nations ont décidé de la prolonger pour une nouvelle période de quatre mois, débutant le 22 décembre 1712 et se terminant le 22 avril 1713. Cette prolongation vise à prévenir les troubles potentiels et à favoriser les mesures prises pour le bien général de la chrétienté. Le document est signé à Versailles le 14 décembre 1712 et à Londres le 26 novembre/7 décembre 1712 par Colbert de Torcy et Bolingbroke.
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22
p. 73-134
Remarques sur l'eau de la pluie, & sur l'origine des fontaines ; avec quelques particularitez sur la construction des cîternes.
Début :
Tout ce qui regarde les eaux, tant pour les necessitez [...]
Mots clefs :
Eau, Terre, Pluie, Citernes, Fontaines, Neiges, Eaux , Superficie, Vapeurs, Mer, Cuvette, Rochers, Herbes, Expériences, Rivières, Tuyau, Vent, Plomb, Fiole, Pinte
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Remarques sur l'eau de la pluie, & sur l'origine des fontaines ; avec quelques particularitez sur la construction des cîternes.
Remarquesfur l'eau de lapluie ,
fur l'origine des fontaines
; avec quelques particu
laritez fur la conftruction
des cîternes.
Tout ce qui regarde les
caux , tant pour les neceffitez
de la vie , que pour l'ornement
des Palais & des
Jardins , a toûjours été regardé
comme une des principales
connoiffances qui
fuffent neceffaires aux hommes.
On s'eft appliqué avec
grand foin à rendre de trés-
Mars 1714.
G
74
MERCURE
petites rivieres capables de
porter de grands bateaux ,
& de joindre par ce moyen
des mers fort eloignées l'une
de l'autre. On a conduit
des fontaines trés - abondantes
par de longs détours
& fur des aqueducs trés- élevez,
jufques dans des lieux,
où la nature avoit refufé
d'en donner. On a enfin inventé
un grand nombre de
machines propres à élever
T'eau , & la porter juſqu'au
haut des montagnes
, pour
la diftribuer enfuite fous
mille figures differentes ,
GALANT.
75
avec des mouvemens furnaturels
, & en donner un
fpectacle digne d'admiration.
inistrot as
C'en étoit affez pour le
commun des hommes :
mais la curiofité de ceux
qui recherchent
les fecrets
de la nature, n'étoit pas encore
fatisfaite , il faloit connoître
l'origine de ces fources
d'eau fi abondantes quon
rencontre par toute la
terre , & même fur des rochers
fort élevez ; & c'eſt
ce qui a donné tant d'exercice
aux Philofophes an-
Gij
76 MERCURE
cie ns & modernes.
Nous voyons deux principales
opinions fur l'origine
des fontaines , qui font fondées
chacune fur des experiences
dont il femble qu'on
ne puiffe pas douter ; car il
eft évident que plufieurs
fontaines ont pour principe
l'eau de la pluie & la fonte
des neiges fur les montagnes
: mais comment ces
pluies & ces neiges , qui
font trés-rares fur, des rochers
efcarpez & fort élevez
, & dans des pays fort
chauds , pourront- elles y ›
GALANT.
77
fournir des fontaines trésabondantes
&
permanentes
qu'on y voit en plufieurs
endroits ?
C'eft la plus forte objection
que faffent ceux qui ne
font du
fentiment que
pas
les pluies font les fontaines
, & ils admettent feulement
des cavitez foûterraines
en forme d'alembic ,
où les vapeurs des eaux qui
coulent dans la terre à la
hauteur de la mer , s'élevent
par les fentes des rochers
&fe condenfent par le froid
de la fuperficie de la terre.
Giij
78 MERCURE
M. N ** qui a fuivi l'opinion
des premiers qui
prennent le parti de la pluie,
a fait un examen trés particulier
de l'eau de pluie &
de neige qui tombe fur l'étendue
de la terre, qui fournit
fes eaux à la riviere de
Seine ; & il trouve par fon
calcul qu'il y en a beaucoup
plus qu'il ne feroit necelfaire
pour entretenir la riviere
dans fon état moyen
pendant tout le cours d'une
année.
En examinant le Traité
de l'origine des Fontaines de
1
79
GALANT.
M. Plot Anglois , qui a été
imprimé en 1685. j'y fis plufieurs
remarques , & j'entrepris
de reconnoître par
moy- même ce que les eaux
de pluie & de neige pouvoient
fournir aux fontaines
& aux rivieres . Je commençai
d'abord à rechercher
quelle étoit la quantité
d'eau de pluie qui tomboit
fur la terre pendant toute
une anné , & j'en ai donné
depuis des memoires à l'Academie
à la fin de chaque
année ; ce qui fait connoître
que la hauteur de l'eau
Giiij .
80 MERCURE
qui tombe à l'Obſervatoire
Royal , où j'ai fait mes obſervations
, feroit dans une
année moyenne de dix- neuf
à vingt pouces , à peu prés
comme M. N** l'avoit fuppofé
dans fon examen .
Mais comme je doutois
que ce fût fur cette quantité
d'eau qu'on dût compter
pour l'origine des fontaines,
je fis les experiences
fuivantes pour m'en affurer.
Je choifis un endroit de
la terraffe baffe de l'Obfervatoire
, & fis mettre dans
T
GALANT . 81
terre , à huit pieds de profondeur,
un baffin de plomb
de quatre pieds de fuperficie.
Ce baffin avoit des
bords de fix pouces de hauteur
, & étoit un peu incliné
vers l'un de fes angles , où
j'avois fait fouder un tuyau
de plomb de douze pieds.
de longueur, qui ayant auffi
une pente affez conſiderable
, entroit dans un caveau
par
fon extremité . Ce baf
fin étoit éloigné du mur de
la cave , afin qu'il fût environné
d'une plus grande
quantité de terre femblable
82 MERCURE
à celle qui étoit au deffus ,
& qu'elle ne pût pas fe lecher
par la proximité du
mur. Je mis dans le baffin
ou cuvette de plomb , à l'endroit
de l'ouverture qui répondoit
au tuyau , plufieurs
cailloux de differentes groffeurs
, afin que cette ouverture
ne pût pas fe boucher
quand la terre auroit été
remiſe pardeffus à la hauteur
du terrein , c'eſt à dire
de huit pieds de hauteur.
Ce terrein eft d'une nature
moyenne entre le fable &
la terre franche , en forte
GALANT.
83
que l'eau le peut penetrer
affez facilement , & la fuperficie
exterieure eſt de niveau.
Je penfois que fi les eaux
de pluie & de neige fonduë
penetrent la terre juſqu'à
ce qu'elles rencontrent un
cufou une terre argilleuſe ,
qui ne la laiffe point paffer ,
comme difent ceux qui fuivent
la premiere opinion
de l'origine des fontaines ,
il devoit arriver la même
chofe à la cuvette de plomb
que j'avois enterrée , & qu'
enfin je devois avoir une
84 MERCURE
eſpece de fource d'eau , qui
devoit couler par le tuyau
qui répondoit dans le caveau.
Mais comme je n'étois
pas perſuadé que cela pût
arriver , je mis encore dans
le même temps une autre
machine en experience à
huit pouces feulement de
profondeur en terre. C'étoit
une cuvette qui avoit
foixante quatre pouces en
fuperficie , & des rebords
de huit pouces de hauteur.
J'avois choifi un lieu où le
foleil ni le vent ne donGALANT.
85
noient point , & j'avois eu
grand foin d'ôter toutes les
herbes qui croiffoient fur
la terre au deffus de cette
cuvette, afin que toute l'eau
qui tomberoit fur la terre
pût paffer fans empêchement
jufqu'au fond de la
cuvette , où il y avoit un
petit trou & un tuyau qui
portoit dans un vaiffeau
toute l'eau qui pouvoit penetrer
la terre. Cette cuvette
n'étoit pas expoſée à
l'air : mais elle étoit enterrée
dans une trés - grande
quaiffe remplie par les cô86
MERCURE
tez & par deffous de la même
terre qui étoit au dedans
, afin que la terre de
la cuvette ne pût pas fe défecher
par l'air.
Je remarquai premierement
dans certe petite cuvette
, que depuis le 12. Juin
juſqu'au 19. Février fuivant
l'eau n'avoit point coulé par
le tuyau au deffous de la
-cuvette , & qu'elle y coula
feulement alors , à cauſe
d'une grande quantité de
neige qui étoit fur la terre
& qui fe fondoit. Depuis ce
temps - là la terre de certe
GALANT. 87
cuvette étoit toûjours fort.
humide : mais l'eau ne couloit
point que quelques
-heures aprés qu'il avoit plû,
& elle ceffoit de couler
quand ce qui étoit tombé
étoit épuilé ; car il en reftoit
toûjours dans la terre
une certaine quantité , qui
ne palloit point à moins
qu'il n'y en cût de nouvelle
au deffus de la terre.
<
Un an aprés je refis la
même experience dans la
petite cuvette : mais je la
mis à feize pouces avant
dans terre , qui étoit une
88 MERCURE
锣
fois plus qu'elle n'étoit d'abord.
Il n'y avoit point
d'herbes fur la terre , & elle
étoit encore à l'abri du foleil
& du vent. Il arriva à
peu prés la même chose que
dans la precedente , excepté
feulement que lors
qu'il fe paffoit un temps
confiderable fans pleuvoir ,
la terre fe défechoit unpeu,
& une mediocre pluie qui
furvenoit enfuite , n'étoit
pas capable de l'humecter
fuffifamment avec ce qui
y reftoit pour la faire couler.
Enfin
GALANT. 89
il
:
Enfin je planta quel
ques herbes fur la terre au
deffus de la cuvette mais
quand les plantes furent un
peu fortes , non feulement
ne couloit point d'eau àprés
la pluie ; mais toute
celle qui tomboit n'étoit
pas fuffifante toute feule
pour les nourrir , & elles fe
fanoient & fechoient , à
moins qu'on ne les arrosât
de temps en temps.
Il me vint alors en penfée
de meſurer la diffipation
ou évaporation de l'eau au
travers des feuilles des plan-
Mars 1714.
H
90 MERCURE
tes , quand elles font expo- .
fées au foleil & au vent. Le
30. Juin , à cinq heures du
matin , je mis dans une
phiole de verre , dont l'ouverture
étoit petite , une livre
d'eau pefée fort exactement
avec la phiole , & je
cueillis deux feuilles de figuier
de mediocre grandeur
, lefquelles pefoient
enfemble 5. gros 48. grains,
& j'en fis tremper le bout
des queues dans l'eau de la
phiole. Ces feuilles étoient
trés fraîches & fermes
quand je les cueillis . EnGALANT.
St
fuite j'expofai la phiole &
les feuilles au ſoleil , qui
étoit clair & chaud , & en
un lieu où il faifoit un peu
de vent , & je bouchai exactement
avec du papier le
refte du col de la phiole ,
qui n'étoit pas occupé par
les queues des feuilles , afin
que l'eau de la phiole ne
pût pas s'évaporer par cette
ouverture .
A onze heures du matin
je pefai le tout enſemble ,
& je trouvai qu'il y avoit
une diminution de poids de
deux gros , que l'air & le
Hij
92 MERCURE
foleil avoient tiré d'eau de
cette feuille , laquelle ne
peut être reparée quand la
feuille eft attachée à l'arbre
, que par l'humidité de
la terre qui paffe par les racines.
Je fis auffi pluſieurs autres
experiences fur des
plantes , & je trouvai toûjours
une trés - grande difſipation
d'humidité ; & aprés
avoir mefuré la fuperficie
des feuilles , & avoir confideré
ce qui en couvre ordinairement
la terre , j'ai jugé
que l'eau de la pluie
GALANT .
93
fur. tout en été , quoy qu'
elle foit alors trés- abondante
, n'eft pas capable de
les entretenir fans un fecours
tiré d'ailleurs . Il eſt
vrai que l'air de la nuit fournit
aux grands arbres , &
même aux plantes , une
grande quantité d'humidité
qu'on voit preſque toûjours
fur les feuilles vers le
lever du foleil , laquelle paffant
juſques dans les racines
, peut entretenir ces
plantes une partie du jour :
mais cette humidité toute
ſeule ne pourroit pas ſuf.
94
MERCURE
fire pour leur nourriture ,
fi elles n'en tiroient de la
terre même & des pluies
qui y entrent , comme je
l'ai remarqué dans mes experiences
que je viens de
rapporter.
Toutes ces experiences
m'ont fait connoître que
l'eau des pluies qui tombent
fur la terre , où il où il y a toûjours
quelques herbes &
des arbres , ne peut pas la
penetrer jufqu'à deux pieds,
à moins qu'elle n'ait été ramaffée
dans des lieux fablonneux
& pierreux , qui
*
.
GALANT .
95
A
la laiffent paffer facilement:
mais ce ne peut être que
des cas particuliers , dont
on ne peut tirer de confequence
generale. On en
peut voir un exemple au
rocher de la fainte Baume
en Provence , où la pluie qui
tombe fur ce rocher , qui
eft tout fendu & crevaffé ,
& où il n'y a point d'herbes
, penetre dans la grotte
en trés- peu d'heures à foi
xante- fept toiles au deffous
de la fuperficie du rocher ,
& y forme une trés - belle
cîterne, qui feroit enfin une
a
96 MERCURE
fontaine quand la cîterne
feroit remplie ; & lors qu'il
fe rencontre fur de femblables
rochers & dans
ces fonds confiderables de
grandes quantitez de neiges
qui fe fondent en été
à la feule chaleur du foleil ,
on remarque de grands
écoulemens de l'eau de
fontaine pendant quelques
heures d'un même jour , &
même à pluſieurs repriſes ,
fi le foleil ne donne fur ces
neiges qu'à quelques heures
differentes de la jour
née , le refte du temps ces
neiges
GALANT. 97
neiges étant à l'ombre des
pointes des rochers , & ne
pouvant
pas fe fondre facilement.
C'eft fans doute la
raiion de ce qu'on a rapporté
, qu'il y avoit des fontaines
au milieu des terres
qui avoient un flux & reflux
comme la mer.
Ces experiences m'ont
perfuadé que je ne devois
point attendre que les eaux
de la pluie & des neiges
paffaffent au travers des
huit pieds de terre qui étoient
au deffus de la cuvette
de plomb que j'avois
Mars
1714.
I
98 MERCURE
enterrée fur une terraffe ;
auffi il n'eft pas coulé une
feule goutte d'eau par le
tuyau depuis quinze années.
On voit donc par là qu'il
ne peut y avoir que tréspeu
de fontaines qui tirent
leur origine des pluies &
des neiges , & il faut neceffairement
avoir recours
d'autres cauſes pour expli.
quer comment il fe peut
rencontrer des fources trésabondantes
dans des lieux
élevez , & à très- peu de pro.
fondeur dans terre , com
HEQUE
ME
LA
THÈQUE
DE
OPON
;
GALANT.
me eft celle de Rungis res
de Paris , qu'on ne peut
tribuer à ces grottes ou
alembics foûterrains , qui
fervent à faire diftiler l'eau
des vapeurs condenfées
car il n'y a point de rochers
dans les
environs
, comme
je l'ai reconnu par plufieurs
puits que j'y ai fait faire ,
& le terrain eft ſeulement
un peu élevé , où l'on a fait
quelques puits , dont l'eau
eft fort proche de la furface
de la terre , & plus éle
vée que l'endroit où l'on a
ramaffé les eaux. Cette four.
I ij.
100 MERCURE
ce fournit cinquante pouces
d'eau environ , qui coule
toûjours & qui fouffre peu
de changement , & tout
l'efpace de terre d'où elle
peut venir n'elt pas
affez
grand pour fournir l'eau
de cette fource en ramaffant
celle de la pluye, quand
il ne s'en diffiperoit point ;
& de plus il eft toûjours cultivé
& couvert d'herbes &
de blé . Il y a quelques vallons
affez proche de ce lieu,
où il faut creuſer fort bas
pour trouver l'eau.
On a crû pouvoir expli
GALANT. ΙΘΙ
quer ces fortes de fources
par des tuyaux & des canaux
naturels , qui conduifent
l'eau de quelque
petite
riviere élevée , & qui
paffant par des lieux hauts
& bas , & même au deſſous
de quelques rivieres qui les
traverſent , font fi bien foudez
& bouchez
, qu'ils ne
laiffent point échaper cette
cau en chemin , pour la
conduire jufqu'au lieu où
elle doit fortir hors de terre.
Mais quand il pourroit
fe rencontrer de ces lieux
foûterrains
, je fuis perfuadé
1 iij
102 MERCURE
qu'ils auroient ſeulement
une pente neceffaire pour
laiffer couler l'eau entre les
terres fur un fond de tufou
d'argille : mais pour s'imaginer
des tuyaux naturels
hauts & bas , c'est tout ce
que peut faire l'art dans l'étenduë
d'un petit jardin ;
encore y a t-il fouvent à refaire
à ces conduites .
Il me femble qu'on peut
faire encore une objection
confiderable à cette hypothefe.
Car fi ces grandes
fources élevées tirent leur
origine de quelques rivicGALANT.
103
rés , ces mêmes rivieres doivent
auffi tirer leurs eaux
d'autres fources encore plus
élevées; car celles des pluies
& des neiges fondues dans
les lieux dont le fond feroit
ferme , ne peuvent former
que quelques torrens qui
ne durent que peu de tems,
& qui ne peuvent pas fournir
à l'écoulement
continuel
de ces rivieres. Les
grands ramas d'eau , comme
des étangs qui font à la
tête des petites rivieres , ne
prouvent rien pour l'origi .
ne des rivieres ; car nous
I iiij
104 MERCURE
avons fait plufieurs experiences
, qui nous font connoître
qu'il fe diffipe beaucoup
plus d'eau de celle
qui cft exposée à l'air dans
un vaiffeau fort large , qu'il
n'y en peut tomber du ciel.
Il ne refte donc qu'un
feul moyen pour expliquer
comment ces fources abondantes
peuvent fe former
dans terre , encore s'y rencontre
- t- il quelques difficultez.
Il faut s'imaginer
qu'au travers de la terre il
paffe une grande quantité
de vapeurs , qui s'élevent
GALANT.
105
des eaux qui y font ordinairement
a la hauteur des
rivieres les plus proches ,
ou de la mer ; que ces vapeurs
paffent d'autant plus
facilement , qu'elles rencontrent
un terrein plus facile
à être penetré , comme
on le remarque en hyver à
l'ouverture de quelques caves
fort profondes . Les particules
de ces vapeurs peuvent
fe joindre enfemble ,
le froid de la fuperou
par
ficie
de la terre
, quand
elles
commencent
à s'en
approcher
, ou
quand
elles
106 MERCURE
rencontrent un terrein qui
eſt déja rempli d'eau à laquelle
elles fe joignent , ou
enfin fi elles trouvent quelque
matiere qui foit propre
à les fixer , comme nous
voyons que les fels étant expolez
à l'air retiennent les
particules d'eau qui y voltigent
C'eft alors que cette
eau qui s'augmente toû
jours , en rencontrant un
fond affez folide pour la
foûtenir , coule entre les
terres fur ce fond , jufqu'à
ce qu'elle s'échape ſur la
fuperficie de la terre où ce
GALANT. 107
fond fe termine, ou retombe
dans quelque lieu plus bas
en terre , s'il y a quelques
ouvertures à la ggllaaiiſſee ou au
tuf qui la foûtient. C'eſt
tout ce que je trouve de
plus vraisemblable dans ce
cas , encore faut il que
vapeurs ayent des conduits
particuliers pour paffer , par
ces
leſquels l'eau qu'elles forment
ne puiffe pas s'échaper.
J'ai voulu voir par experience
ce qu'on pouvoit
efperer de la maniere
de
condenfer les vapeurs de
108 MERCURE
l'eau lors qu'elles s'attacheroient
dans la terre contre
des pierres qui feroient
remplies de quelques iels ;
car c'étoit une pentée nouvelle
que j'avois eue pour
expliquer de quelle maniere
les eaux des vapeurs
qui font en terre pourroient
le ramaffer.
Je mis dans un des caveaux
du fond de la carriere
de l'Obfervatoire un
vaſe de verre , & j'attachai
fur le bord du vaſe un morceau
de linge que j'avois
trempé dans un peu d'eau ,
GALANT . 109
où j'avois fait diffoudre du
fel de tartre. Je choifis ce
fel , parce que je crus qu'il
étoit plus propre à fixer les
vapeurs que tout autre. Le
lieu paroît fort humide ,.
fur - tout en été. Quelque
temps aprés je trouvai au
fond du vafe une quantité
affez confiderable de liqueur
, qui n'étoit que l'eau
de la vapeur de l'air , laquelle
s'étoit attachée contre
le linge , & en ayant
été rempli , le furplus , qui
augmentoit toûjours , avoit
coulé au long des côtez du
110 MERCURE
vafe. J'aurois pouffé cette
experience plus loin , pour
voir fi fa liqueur auroit
continué de couler , & fi le
fel qui étoit dans le linge
auroit été entierement em.
porté par l'eau qui en couloit
, quoy qu'il puiffe arri
ver que des pierres qui auroient
des fels propres 3
fixer les vapeurs , auroient
pû conſerver toûjours leur
fel , & même s'en charger
de nouveau : mais on entra
dans le caveau en mon
abſence , on rompit le vaſe,
& mon experience fut interrompuë.
GALANT.
Je ne parle point de
quelques fontaines particulieres
& extraordinaires ,
qui fe trouvent , à ce qu'on
dit , fur le bord de la mer
& fur des rochers élevez ,
lefquelles ont un flux & un
reflux femblable à celui de
la mer , & qui ne laiſſent
pas d'être des eaux fort
douces. J'ai expliqué mecaniquement
de quelle maniere
cela fe pourroit faire ,
en ſuppoſant des reſervoirs
foûterrains un peu élevez
au deffus du niveau de la
mer , & que la cavité où
112 MERCURE
ces refervoirs font placez
ait communication par le
moyen de quelques canaux
avec la mer. Car il doit arriver
que lofque la mer
monte , elle comprime l'air
qui eſt dans cette cavité ,
lequel preffè l'eau du reſervoir
, & l'oblige de s'écha
per , & même de s'élever
par quelques fentes ou conduits
de ces rochers jufques
fur la fuperficie de la terre ,
où elle forme une fontaine
qui doit diminuer peu à peu
la mer fe re- à meſure que
tire , & que l'air comprimé
qui
GALANT. 113
qui la forçoit de monter fe
rétablit dans fon premier
état. Mais pour peu qu'on
fçache de mecanique , &
qu'on entende bien les
effets des corps liquides ,
on ne manquera pas de
moyens pour expliquer non
feulement les merveilles
qu'on voit dans la nature
fur cette mariere , mais
encore tout ce qu'on pourroit
imaginer.
1
C'eft affez parler de l'origine
des fontaines ; il me
faut maintenant expliquer
quelques remarques parti-
Mars
1714.
K
114 MERCURE
culieres que j'ai faites à
cette occafion fur l'utilité
qu'on peut retirer de l'eau
des pluies. L'avantage le
plus confiderable de l'eau
de la pluie , c'eft de la ra
maſſer dans des refervoirs
foûterrains qu'on appelle
citernes , où quand elle a été
purifiée en paffant au travers
du fable de riviere , elle
fe conferve plufieurs années
fans le corrompre. Cette
eau eft ordinairement la
meilleure de toutes celles
dont on peut ufer , foit ppour
l'employer dans plufieurs
"GALANT.
ufages , comme pour le
blanchiffage & pour les
teintures, en ce qu'elle n'eft
point mêlée d'aucun fel de
la terre , comme font preſque
toutes les eaux de fontaines,
& même celles qu'on
cftime les meilleures. Ces
cîternes font d'une trésgrande
utilité dans les lieux
où l'on n'a point d'eau de
fource , ou bien lorfque
toutes les eaux de puits font
mauvaiſes. Ce n'eſt pas ici
le lieu de parler de la conftruction
des cîternes , ni
du choix des materiaux
Kij
116 MERCURE
qu'on y doit employer ;
puis qu'il ne s'agit que d'avoir
un lieu qui tienne bien
l'eau , & que les pierres &
le mortier dont elles font
jointes , ne puiffent donner
aucune mauvaiſe qualité à
l'eau , qui y fejourne pendant
un temps confiderable.
Ceux qui ont des cîternes
, & qui font curieux
d'avoir de bonne eau , obfervent
foigneufement de
ne laiffer point entrer l'eau
des neiges fonduës dans la
cîterne , ni celles des pluies
GALANT.
117
d'orage. Pour ce qui eft de
celle des neiges fonduës ,
je crois qu'on a quelque
raifon de les exclure des
cîternes , non pas à cauſe
des fels qu'on s'imagine qui
font enfermez , & mêlez
avec les particules de la
neige: mais feulement parce
que ces neiges demeurent
ordinairement
C
plufieurs
jours , & quelquefois des
mois entiers fur les toits
des maiſons , où elles fe
corrompent par la fiente
des oifeaux & des animaux ,
& bien plus par le long
118 MERCURE
féjour qu'elles font fur les
tuiles qui font toûjours fort
fales . C'est pour cette raiſon
que lors qu'il commence à
pleuvoir , je voudrois que
la premiere eau qui vient
du toit , & qui doit entrer
dans la cîterne , fût rejettée
comme mauvaiſe , n'ayant
fervi qu'à laver les toits ,
qui font couverts de la pouffiere
qui s'éleve de bouës
défechées dans les ruës &
dans les grands chemins ,
& qu'on ne reçût ſeulement
dans la cîterne que celle
qui vient enfuite.
GALANT . 19
Il y a une autre remarque
fort confiderable pour les
eaux qu'on doit rejetter des
cîternes , & que le ſeul hazard
m'a fait connoître. Il
y a quelque temps que je
fus curieux de ramaffer de
F'eau de pluie qui tomboit
à
l'Obfervatoire , par le
moyen de la cuvette dont
je me fers pour meſurer la
quantité d'eau qui tombe
pendant l'année . Cette cu
vette eft de fer blanc bien
étamé , elle a quatre pieds
de fuperficie, & des rebords
de fix pouces de hauteur.
120 MERCURE
Il y a un trou & un petit
tuyau qui y eft foudé vers
l'un des angles par où l'eau
qui tombe dans la cuvette ,
qui eft un peu inclinée vers
cet angle , eft portée dans
un vaiffeau qui la reçoit ,
pour la meſurer enfuite , &
connoître par ce moyen la
quantité qui en eft tombée.
Je nettoyai & lavai la cuvette
& le vaiſſeau qui reçoit
l'eau , le plus proprement
qu'il me fut poffible ,
áu commencement d'une
pluie qui paroiffoit abondante,
& je ramaſſai enfuite
l'eau
GALANT. 121
l'eau dans des bouteilles de
verre bien nettes pour la
conferver. Mais comme je
voulus goûter de cette eau,
je fus furpris de ce qu'elle
avoit un fort mauvais goût,
& qu'elle fentoit la fumée :
ce qui me parut fort extraordinaire
; car j'en avois
fouvent goûté de celle qui
étoit ramaffée de la même
maniere , laquelle n'avoit
pas ce même goût. Je ne
voyois rien qui eût pû communiquer
cette odeur de
fumée à l'eau de pluie ; car
le lieu où je la ramaffe ef
Mars
1714
L
122 MERCURE
fort à découvert & élevé,
fort
& il n'y a point de fumée
qui n'en foit fort éloignée.
Mais enfin je confiderai
que cette eau de pluie étoit
tombée avec un vent du
nord ; ce qui n'eſt pas
ordinaire ; car il pleut rarement
de ce vent ; & comme
toute la ville eft au nord
de l'Obfervatoire, la fumée
des cheminées s'étoit mêlée
avec l'eau qui tomboit , &
qui paffoit enfuite pardeffus
le lieu où je la ramaffois ,
& qu'enfin c'étoit la vraye
caufe de la mauvaiſe odeur
GALANT.
123
de l'eau ; car on ſçait par
plufieurs
experiences que
l'eau prend trés facilement
l'odeur de la fumée En effet
je m'en affurai quelque
temps aprés car ayant
encore ramaffé de l'eau de
pluie qui tomboit avec un
vent de midi ou de fudoüeft
, je n'y remarquai rien
de femblable pour le goût ;
car il n'y a que de grandes
campagnes qui s'étendent
vers le midi de l'Obferva
toire.
30 Je conclus de là qu'on
doit aufli rejetter des cîter-
Lij
124
MERCURE
nes toutes les eaux de pluie
qui font apportées par des
vents fur des lieux infectez
de quelque mauvaiſe
odeur , comme des égoûts ,
des voiries , & même des
grandes villes à cauſe de la
fumée , comme je viens de
remarquer ; car les exhalaifons
& les mauvaiſes vapeurs
qui fe mêlent avec
l'eau qui entre dans la cîterne
, doivent corrompre
celle qui y eft entrée dans
un autre temps.
$ Enfin puifquel'on ne peut
pas douter par toutes les ex
GALANT .
-125
periences & par toutes les
épreuves qu'on a faites, que
l'eau de la pluie qui a été purifiée
dans du fable de riviere
, pour lui ôter le limon &
une odeur de terre qu'elle a
en tombant du ciel , ne foit
la meilleure & la plus faine
de toutes celles dont on
puiffe ſe ſervir , j'ai penſé de
quelle maniere on pourroit
pratiquer dans toutes les
maifons des cîternes qui
fourniroient affez d'eau
pour l'ufage de ceux qui y
demeurent.
Premierement il eft cer-
Liij
126 MERCURE
tain qu'une maiſon ordinaire
, qui auroit en fuperficie
quarantes toiſes , lef
quelles feroient couvertes
de toits , peut ramaſſfer chaque
année 2160. pieds cubiques
d'eau , en prenant
feulement dix huit pouces
pour la hauteur de ce qu'il
en tombe , qui eft la moindre
hauteur que j'aye obfervé
. Mais ces 2160. pieds
cubiques valent 75600. pintes
d'eau , à raifon de 35.
pintes par pied , qui eſt la
jufte mefure pour la pinte
de Paris, Si l'on diviſe donc
GALANT. 127
ce nombre de pintes par
les 365. jours de l'année
on trouvera 200. pintes par
jour. On voit par là que
quand il y auroit dans une
maiſon , comme celle que
je fuppofe , vingt - cinq perfonnes
, elles auroient huit
pintes d'eau chacune à dépenſer
, qui eſt plus d'un
feau de ceux d'ordinaire ,
& ce qui eft plus que fuffifant
pour tous les uſages de
la vie.
Il ne me reste plus qu'à
donner un avis fur le lieu
& fur la maniere de con-
Liiij
128 MERCURE
,
a
ftruire ces fortes de cîternes
dans les maiſons particulieres.
On voit dans plufieurs
villes de Flandres ,
vers les bords de la mer
où toutes les eaux des puits
font falées & ameres
cauſe que le terrain n'eft.
qu'un fable leger au travers
duquel l'eau de la mer ne
f purifie pas , que l'on fait
des cîternes dans chaque
maiſon pour ſon uſage particulier.
Mais ces cîternes
font enterrées , & ne font
que des caveaux où l'on
croit que l'eau le conferve
GALANT. 129
mieux qu'à l'air. Il eſt vrai
que l'eau , & fur- tout celle
de pluie , ne fe conferve pas
à l'air à caule du limon dont
elle eft remplie , & qu'elle
ne depofe pas entierement
en paffant par le fable , &
qu'elle fe corrompt , & qu'il
s'y engendre une espece de
mouffe verte qui la couvre
entierement. C'est pourquoy
je voudrois qu'on pratiquât
dans chaque mailon
un petit lieu dont le plancher
feroit élevé au deffus
du rez de chauffée de fix
pieds environ ; que ce lieu
130 MERCURE
n'eût tout au plus que la
quarantieme ou cinquantieme
partie de la fuperficie
de la maiſon , & qui feroit
dans nôtre exemple d'une
toife à peu prés. Ce lieu
pourroit être élevé de huit
à dix pieds , & bien vouté
avec des murs fort épais.
Ce feroit dans ce lieu où je
placerois un refervoir de
plomb , qui recevroit toute
l'eau de pluie aprés
qu'elle auroit paffé au travers
du fable. Il ne faudroit
à ce lieu qu'une tréspetite
porte bien épaiffe &
GALANT. 131
bien garnie de natte de
paille , pour empêcher que
la gelée ne pût penetrer
jufqu'à l'eau. Par ce moyen
on pourroit diſtribuer facilement
de trés bonne eau
dans les cuifines & les lavoirs.
Cette eau étant bien
enfermée ne fe corromproit
pas plus que fi elle étoit fous
terre, & ne geleroit jamais.
Son peu d'élevation au def
fus du rez de chauffée ferviroit
affez à la commodité
de fa diftribution dans tous
les lieux bas du logis.Ce reſervoir
pourroit être placé
132
MERCURE
dans un endroit où il n'incommoderoit
par fon humidité
, qu'autant que ceux
d'eau de fontaine qui font
dans plufieurs maiſons.
J'ai examiné depuis peu
les differentes eaux de pluie
que j'avois ramaffées autrefois
, & que j'avois confervées
dans des bouteilles de
verre. J'ai trouvé qu'il y en
avoit quelques - unes qui
étoient d'un mauvais goût,
& je ne fçaurois affurer fi
ce font celles qui avoient
d'abord une odeur de fumée
quand je les ai miſes
GALANT. 133
dans la bouteille ; les autres
étoient affez bonnes & agreables
, elles n'avoient
plus le goût de terre , qu'ont
toutes les eaux de pluie , &
c'étoit peut être parce qu'-
elles avoient dépolé un
certain limon , qu'on voit
ordinairement au fond des
vaſes où l'on a laiſſé pendant
quelque temps des
caux de pluie.
Jajoûterais encore une
remarque que j'ai faite fur
les eaux de fontaine qui font
fur le côteau de la butte de
Montmartre vers le fepten134
MERCURE
trion. Ces eaux font fort
claires & affez bonnes pour
boire. Cependant fi l'on
fait cuire de la viande &
des herbes à potage avec
cette eau , le bouillon eſt
d'une grande amertume ;
ce qu'on ne peut pas attribuer
à la nature des herbes
du lieu , puifque fi l'on
fe fert d'eau de pluie pour
faire le bouillon , il eſt trésbon
& n'a aucune amertume.
fur l'origine des fontaines
; avec quelques particu
laritez fur la conftruction
des cîternes.
Tout ce qui regarde les
caux , tant pour les neceffitez
de la vie , que pour l'ornement
des Palais & des
Jardins , a toûjours été regardé
comme une des principales
connoiffances qui
fuffent neceffaires aux hommes.
On s'eft appliqué avec
grand foin à rendre de trés-
Mars 1714.
G
74
MERCURE
petites rivieres capables de
porter de grands bateaux ,
& de joindre par ce moyen
des mers fort eloignées l'une
de l'autre. On a conduit
des fontaines trés - abondantes
par de longs détours
& fur des aqueducs trés- élevez,
jufques dans des lieux,
où la nature avoit refufé
d'en donner. On a enfin inventé
un grand nombre de
machines propres à élever
T'eau , & la porter juſqu'au
haut des montagnes
, pour
la diftribuer enfuite fous
mille figures differentes ,
GALANT.
75
avec des mouvemens furnaturels
, & en donner un
fpectacle digne d'admiration.
inistrot as
C'en étoit affez pour le
commun des hommes :
mais la curiofité de ceux
qui recherchent
les fecrets
de la nature, n'étoit pas encore
fatisfaite , il faloit connoître
l'origine de ces fources
d'eau fi abondantes quon
rencontre par toute la
terre , & même fur des rochers
fort élevez ; & c'eſt
ce qui a donné tant d'exercice
aux Philofophes an-
Gij
76 MERCURE
cie ns & modernes.
Nous voyons deux principales
opinions fur l'origine
des fontaines , qui font fondées
chacune fur des experiences
dont il femble qu'on
ne puiffe pas douter ; car il
eft évident que plufieurs
fontaines ont pour principe
l'eau de la pluie & la fonte
des neiges fur les montagnes
: mais comment ces
pluies & ces neiges , qui
font trés-rares fur, des rochers
efcarpez & fort élevez
, & dans des pays fort
chauds , pourront- elles y ›
GALANT.
77
fournir des fontaines trésabondantes
&
permanentes
qu'on y voit en plufieurs
endroits ?
C'eft la plus forte objection
que faffent ceux qui ne
font du
fentiment que
pas
les pluies font les fontaines
, & ils admettent feulement
des cavitez foûterraines
en forme d'alembic ,
où les vapeurs des eaux qui
coulent dans la terre à la
hauteur de la mer , s'élevent
par les fentes des rochers
&fe condenfent par le froid
de la fuperficie de la terre.
Giij
78 MERCURE
M. N ** qui a fuivi l'opinion
des premiers qui
prennent le parti de la pluie,
a fait un examen trés particulier
de l'eau de pluie &
de neige qui tombe fur l'étendue
de la terre, qui fournit
fes eaux à la riviere de
Seine ; & il trouve par fon
calcul qu'il y en a beaucoup
plus qu'il ne feroit necelfaire
pour entretenir la riviere
dans fon état moyen
pendant tout le cours d'une
année.
En examinant le Traité
de l'origine des Fontaines de
1
79
GALANT.
M. Plot Anglois , qui a été
imprimé en 1685. j'y fis plufieurs
remarques , & j'entrepris
de reconnoître par
moy- même ce que les eaux
de pluie & de neige pouvoient
fournir aux fontaines
& aux rivieres . Je commençai
d'abord à rechercher
quelle étoit la quantité
d'eau de pluie qui tomboit
fur la terre pendant toute
une anné , & j'en ai donné
depuis des memoires à l'Academie
à la fin de chaque
année ; ce qui fait connoître
que la hauteur de l'eau
Giiij .
80 MERCURE
qui tombe à l'Obſervatoire
Royal , où j'ai fait mes obſervations
, feroit dans une
année moyenne de dix- neuf
à vingt pouces , à peu prés
comme M. N** l'avoit fuppofé
dans fon examen .
Mais comme je doutois
que ce fût fur cette quantité
d'eau qu'on dût compter
pour l'origine des fontaines,
je fis les experiences
fuivantes pour m'en affurer.
Je choifis un endroit de
la terraffe baffe de l'Obfervatoire
, & fis mettre dans
T
GALANT . 81
terre , à huit pieds de profondeur,
un baffin de plomb
de quatre pieds de fuperficie.
Ce baffin avoit des
bords de fix pouces de hauteur
, & étoit un peu incliné
vers l'un de fes angles , où
j'avois fait fouder un tuyau
de plomb de douze pieds.
de longueur, qui ayant auffi
une pente affez conſiderable
, entroit dans un caveau
par
fon extremité . Ce baf
fin étoit éloigné du mur de
la cave , afin qu'il fût environné
d'une plus grande
quantité de terre femblable
82 MERCURE
à celle qui étoit au deffus ,
& qu'elle ne pût pas fe lecher
par la proximité du
mur. Je mis dans le baffin
ou cuvette de plomb , à l'endroit
de l'ouverture qui répondoit
au tuyau , plufieurs
cailloux de differentes groffeurs
, afin que cette ouverture
ne pût pas fe boucher
quand la terre auroit été
remiſe pardeffus à la hauteur
du terrein , c'eſt à dire
de huit pieds de hauteur.
Ce terrein eft d'une nature
moyenne entre le fable &
la terre franche , en forte
GALANT.
83
que l'eau le peut penetrer
affez facilement , & la fuperficie
exterieure eſt de niveau.
Je penfois que fi les eaux
de pluie & de neige fonduë
penetrent la terre juſqu'à
ce qu'elles rencontrent un
cufou une terre argilleuſe ,
qui ne la laiffe point paffer ,
comme difent ceux qui fuivent
la premiere opinion
de l'origine des fontaines ,
il devoit arriver la même
chofe à la cuvette de plomb
que j'avois enterrée , & qu'
enfin je devois avoir une
84 MERCURE
eſpece de fource d'eau , qui
devoit couler par le tuyau
qui répondoit dans le caveau.
Mais comme je n'étois
pas perſuadé que cela pût
arriver , je mis encore dans
le même temps une autre
machine en experience à
huit pouces feulement de
profondeur en terre. C'étoit
une cuvette qui avoit
foixante quatre pouces en
fuperficie , & des rebords
de huit pouces de hauteur.
J'avois choifi un lieu où le
foleil ni le vent ne donGALANT.
85
noient point , & j'avois eu
grand foin d'ôter toutes les
herbes qui croiffoient fur
la terre au deffus de cette
cuvette, afin que toute l'eau
qui tomberoit fur la terre
pût paffer fans empêchement
jufqu'au fond de la
cuvette , où il y avoit un
petit trou & un tuyau qui
portoit dans un vaiffeau
toute l'eau qui pouvoit penetrer
la terre. Cette cuvette
n'étoit pas expoſée à
l'air : mais elle étoit enterrée
dans une trés - grande
quaiffe remplie par les cô86
MERCURE
tez & par deffous de la même
terre qui étoit au dedans
, afin que la terre de
la cuvette ne pût pas fe défecher
par l'air.
Je remarquai premierement
dans certe petite cuvette
, que depuis le 12. Juin
juſqu'au 19. Février fuivant
l'eau n'avoit point coulé par
le tuyau au deffous de la
-cuvette , & qu'elle y coula
feulement alors , à cauſe
d'une grande quantité de
neige qui étoit fur la terre
& qui fe fondoit. Depuis ce
temps - là la terre de certe
GALANT. 87
cuvette étoit toûjours fort.
humide : mais l'eau ne couloit
point que quelques
-heures aprés qu'il avoit plû,
& elle ceffoit de couler
quand ce qui étoit tombé
étoit épuilé ; car il en reftoit
toûjours dans la terre
une certaine quantité , qui
ne palloit point à moins
qu'il n'y en cût de nouvelle
au deffus de la terre.
<
Un an aprés je refis la
même experience dans la
petite cuvette : mais je la
mis à feize pouces avant
dans terre , qui étoit une
88 MERCURE
锣
fois plus qu'elle n'étoit d'abord.
Il n'y avoit point
d'herbes fur la terre , & elle
étoit encore à l'abri du foleil
& du vent. Il arriva à
peu prés la même chose que
dans la precedente , excepté
feulement que lors
qu'il fe paffoit un temps
confiderable fans pleuvoir ,
la terre fe défechoit unpeu,
& une mediocre pluie qui
furvenoit enfuite , n'étoit
pas capable de l'humecter
fuffifamment avec ce qui
y reftoit pour la faire couler.
Enfin
GALANT. 89
il
:
Enfin je planta quel
ques herbes fur la terre au
deffus de la cuvette mais
quand les plantes furent un
peu fortes , non feulement
ne couloit point d'eau àprés
la pluie ; mais toute
celle qui tomboit n'étoit
pas fuffifante toute feule
pour les nourrir , & elles fe
fanoient & fechoient , à
moins qu'on ne les arrosât
de temps en temps.
Il me vint alors en penfée
de meſurer la diffipation
ou évaporation de l'eau au
travers des feuilles des plan-
Mars 1714.
H
90 MERCURE
tes , quand elles font expo- .
fées au foleil & au vent. Le
30. Juin , à cinq heures du
matin , je mis dans une
phiole de verre , dont l'ouverture
étoit petite , une livre
d'eau pefée fort exactement
avec la phiole , & je
cueillis deux feuilles de figuier
de mediocre grandeur
, lefquelles pefoient
enfemble 5. gros 48. grains,
& j'en fis tremper le bout
des queues dans l'eau de la
phiole. Ces feuilles étoient
trés fraîches & fermes
quand je les cueillis . EnGALANT.
St
fuite j'expofai la phiole &
les feuilles au ſoleil , qui
étoit clair & chaud , & en
un lieu où il faifoit un peu
de vent , & je bouchai exactement
avec du papier le
refte du col de la phiole ,
qui n'étoit pas occupé par
les queues des feuilles , afin
que l'eau de la phiole ne
pût pas s'évaporer par cette
ouverture .
A onze heures du matin
je pefai le tout enſemble ,
& je trouvai qu'il y avoit
une diminution de poids de
deux gros , que l'air & le
Hij
92 MERCURE
foleil avoient tiré d'eau de
cette feuille , laquelle ne
peut être reparée quand la
feuille eft attachée à l'arbre
, que par l'humidité de
la terre qui paffe par les racines.
Je fis auffi pluſieurs autres
experiences fur des
plantes , & je trouvai toûjours
une trés - grande difſipation
d'humidité ; & aprés
avoir mefuré la fuperficie
des feuilles , & avoir confideré
ce qui en couvre ordinairement
la terre , j'ai jugé
que l'eau de la pluie
GALANT .
93
fur. tout en été , quoy qu'
elle foit alors trés- abondante
, n'eft pas capable de
les entretenir fans un fecours
tiré d'ailleurs . Il eſt
vrai que l'air de la nuit fournit
aux grands arbres , &
même aux plantes , une
grande quantité d'humidité
qu'on voit preſque toûjours
fur les feuilles vers le
lever du foleil , laquelle paffant
juſques dans les racines
, peut entretenir ces
plantes une partie du jour :
mais cette humidité toute
ſeule ne pourroit pas ſuf.
94
MERCURE
fire pour leur nourriture ,
fi elles n'en tiroient de la
terre même & des pluies
qui y entrent , comme je
l'ai remarqué dans mes experiences
que je viens de
rapporter.
Toutes ces experiences
m'ont fait connoître que
l'eau des pluies qui tombent
fur la terre , où il où il y a toûjours
quelques herbes &
des arbres , ne peut pas la
penetrer jufqu'à deux pieds,
à moins qu'elle n'ait été ramaffée
dans des lieux fablonneux
& pierreux , qui
*
.
GALANT .
95
A
la laiffent paffer facilement:
mais ce ne peut être que
des cas particuliers , dont
on ne peut tirer de confequence
generale. On en
peut voir un exemple au
rocher de la fainte Baume
en Provence , où la pluie qui
tombe fur ce rocher , qui
eft tout fendu & crevaffé ,
& où il n'y a point d'herbes
, penetre dans la grotte
en trés- peu d'heures à foi
xante- fept toiles au deffous
de la fuperficie du rocher ,
& y forme une trés - belle
cîterne, qui feroit enfin une
a
96 MERCURE
fontaine quand la cîterne
feroit remplie ; & lors qu'il
fe rencontre fur de femblables
rochers & dans
ces fonds confiderables de
grandes quantitez de neiges
qui fe fondent en été
à la feule chaleur du foleil ,
on remarque de grands
écoulemens de l'eau de
fontaine pendant quelques
heures d'un même jour , &
même à pluſieurs repriſes ,
fi le foleil ne donne fur ces
neiges qu'à quelques heures
differentes de la jour
née , le refte du temps ces
neiges
GALANT. 97
neiges étant à l'ombre des
pointes des rochers , & ne
pouvant
pas fe fondre facilement.
C'eft fans doute la
raiion de ce qu'on a rapporté
, qu'il y avoit des fontaines
au milieu des terres
qui avoient un flux & reflux
comme la mer.
Ces experiences m'ont
perfuadé que je ne devois
point attendre que les eaux
de la pluie & des neiges
paffaffent au travers des
huit pieds de terre qui étoient
au deffus de la cuvette
de plomb que j'avois
Mars
1714.
I
98 MERCURE
enterrée fur une terraffe ;
auffi il n'eft pas coulé une
feule goutte d'eau par le
tuyau depuis quinze années.
On voit donc par là qu'il
ne peut y avoir que tréspeu
de fontaines qui tirent
leur origine des pluies &
des neiges , & il faut neceffairement
avoir recours
d'autres cauſes pour expli.
quer comment il fe peut
rencontrer des fources trésabondantes
dans des lieux
élevez , & à très- peu de pro.
fondeur dans terre , com
HEQUE
ME
LA
THÈQUE
DE
OPON
;
GALANT.
me eft celle de Rungis res
de Paris , qu'on ne peut
tribuer à ces grottes ou
alembics foûterrains , qui
fervent à faire diftiler l'eau
des vapeurs condenfées
car il n'y a point de rochers
dans les
environs
, comme
je l'ai reconnu par plufieurs
puits que j'y ai fait faire ,
& le terrain eft ſeulement
un peu élevé , où l'on a fait
quelques puits , dont l'eau
eft fort proche de la furface
de la terre , & plus éle
vée que l'endroit où l'on a
ramaffé les eaux. Cette four.
I ij.
100 MERCURE
ce fournit cinquante pouces
d'eau environ , qui coule
toûjours & qui fouffre peu
de changement , & tout
l'efpace de terre d'où elle
peut venir n'elt pas
affez
grand pour fournir l'eau
de cette fource en ramaffant
celle de la pluye, quand
il ne s'en diffiperoit point ;
& de plus il eft toûjours cultivé
& couvert d'herbes &
de blé . Il y a quelques vallons
affez proche de ce lieu,
où il faut creuſer fort bas
pour trouver l'eau.
On a crû pouvoir expli
GALANT. ΙΘΙ
quer ces fortes de fources
par des tuyaux & des canaux
naturels , qui conduifent
l'eau de quelque
petite
riviere élevée , & qui
paffant par des lieux hauts
& bas , & même au deſſous
de quelques rivieres qui les
traverſent , font fi bien foudez
& bouchez
, qu'ils ne
laiffent point échaper cette
cau en chemin , pour la
conduire jufqu'au lieu où
elle doit fortir hors de terre.
Mais quand il pourroit
fe rencontrer de ces lieux
foûterrains
, je fuis perfuadé
1 iij
102 MERCURE
qu'ils auroient ſeulement
une pente neceffaire pour
laiffer couler l'eau entre les
terres fur un fond de tufou
d'argille : mais pour s'imaginer
des tuyaux naturels
hauts & bas , c'est tout ce
que peut faire l'art dans l'étenduë
d'un petit jardin ;
encore y a t-il fouvent à refaire
à ces conduites .
Il me femble qu'on peut
faire encore une objection
confiderable à cette hypothefe.
Car fi ces grandes
fources élevées tirent leur
origine de quelques rivicGALANT.
103
rés , ces mêmes rivieres doivent
auffi tirer leurs eaux
d'autres fources encore plus
élevées; car celles des pluies
& des neiges fondues dans
les lieux dont le fond feroit
ferme , ne peuvent former
que quelques torrens qui
ne durent que peu de tems,
& qui ne peuvent pas fournir
à l'écoulement
continuel
de ces rivieres. Les
grands ramas d'eau , comme
des étangs qui font à la
tête des petites rivieres , ne
prouvent rien pour l'origi .
ne des rivieres ; car nous
I iiij
104 MERCURE
avons fait plufieurs experiences
, qui nous font connoître
qu'il fe diffipe beaucoup
plus d'eau de celle
qui cft exposée à l'air dans
un vaiffeau fort large , qu'il
n'y en peut tomber du ciel.
Il ne refte donc qu'un
feul moyen pour expliquer
comment ces fources abondantes
peuvent fe former
dans terre , encore s'y rencontre
- t- il quelques difficultez.
Il faut s'imaginer
qu'au travers de la terre il
paffe une grande quantité
de vapeurs , qui s'élevent
GALANT.
105
des eaux qui y font ordinairement
a la hauteur des
rivieres les plus proches ,
ou de la mer ; que ces vapeurs
paffent d'autant plus
facilement , qu'elles rencontrent
un terrein plus facile
à être penetré , comme
on le remarque en hyver à
l'ouverture de quelques caves
fort profondes . Les particules
de ces vapeurs peuvent
fe joindre enfemble ,
le froid de la fuperou
par
ficie
de la terre
, quand
elles
commencent
à s'en
approcher
, ou
quand
elles
106 MERCURE
rencontrent un terrein qui
eſt déja rempli d'eau à laquelle
elles fe joignent , ou
enfin fi elles trouvent quelque
matiere qui foit propre
à les fixer , comme nous
voyons que les fels étant expolez
à l'air retiennent les
particules d'eau qui y voltigent
C'eft alors que cette
eau qui s'augmente toû
jours , en rencontrant un
fond affez folide pour la
foûtenir , coule entre les
terres fur ce fond , jufqu'à
ce qu'elle s'échape ſur la
fuperficie de la terre où ce
GALANT. 107
fond fe termine, ou retombe
dans quelque lieu plus bas
en terre , s'il y a quelques
ouvertures à la ggllaaiiſſee ou au
tuf qui la foûtient. C'eſt
tout ce que je trouve de
plus vraisemblable dans ce
cas , encore faut il que
vapeurs ayent des conduits
particuliers pour paffer , par
ces
leſquels l'eau qu'elles forment
ne puiffe pas s'échaper.
J'ai voulu voir par experience
ce qu'on pouvoit
efperer de la maniere
de
condenfer les vapeurs de
108 MERCURE
l'eau lors qu'elles s'attacheroient
dans la terre contre
des pierres qui feroient
remplies de quelques iels ;
car c'étoit une pentée nouvelle
que j'avois eue pour
expliquer de quelle maniere
les eaux des vapeurs
qui font en terre pourroient
le ramaffer.
Je mis dans un des caveaux
du fond de la carriere
de l'Obfervatoire un
vaſe de verre , & j'attachai
fur le bord du vaſe un morceau
de linge que j'avois
trempé dans un peu d'eau ,
GALANT . 109
où j'avois fait diffoudre du
fel de tartre. Je choifis ce
fel , parce que je crus qu'il
étoit plus propre à fixer les
vapeurs que tout autre. Le
lieu paroît fort humide ,.
fur - tout en été. Quelque
temps aprés je trouvai au
fond du vafe une quantité
affez confiderable de liqueur
, qui n'étoit que l'eau
de la vapeur de l'air , laquelle
s'étoit attachée contre
le linge , & en ayant
été rempli , le furplus , qui
augmentoit toûjours , avoit
coulé au long des côtez du
110 MERCURE
vafe. J'aurois pouffé cette
experience plus loin , pour
voir fi fa liqueur auroit
continué de couler , & fi le
fel qui étoit dans le linge
auroit été entierement em.
porté par l'eau qui en couloit
, quoy qu'il puiffe arri
ver que des pierres qui auroient
des fels propres 3
fixer les vapeurs , auroient
pû conſerver toûjours leur
fel , & même s'en charger
de nouveau : mais on entra
dans le caveau en mon
abſence , on rompit le vaſe,
& mon experience fut interrompuë.
GALANT.
Je ne parle point de
quelques fontaines particulieres
& extraordinaires ,
qui fe trouvent , à ce qu'on
dit , fur le bord de la mer
& fur des rochers élevez ,
lefquelles ont un flux & un
reflux femblable à celui de
la mer , & qui ne laiſſent
pas d'être des eaux fort
douces. J'ai expliqué mecaniquement
de quelle maniere
cela fe pourroit faire ,
en ſuppoſant des reſervoirs
foûterrains un peu élevez
au deffus du niveau de la
mer , & que la cavité où
112 MERCURE
ces refervoirs font placez
ait communication par le
moyen de quelques canaux
avec la mer. Car il doit arriver
que lofque la mer
monte , elle comprime l'air
qui eſt dans cette cavité ,
lequel preffè l'eau du reſervoir
, & l'oblige de s'écha
per , & même de s'élever
par quelques fentes ou conduits
de ces rochers jufques
fur la fuperficie de la terre ,
où elle forme une fontaine
qui doit diminuer peu à peu
la mer fe re- à meſure que
tire , & que l'air comprimé
qui
GALANT. 113
qui la forçoit de monter fe
rétablit dans fon premier
état. Mais pour peu qu'on
fçache de mecanique , &
qu'on entende bien les
effets des corps liquides ,
on ne manquera pas de
moyens pour expliquer non
feulement les merveilles
qu'on voit dans la nature
fur cette mariere , mais
encore tout ce qu'on pourroit
imaginer.
1
C'eft affez parler de l'origine
des fontaines ; il me
faut maintenant expliquer
quelques remarques parti-
Mars
1714.
K
114 MERCURE
culieres que j'ai faites à
cette occafion fur l'utilité
qu'on peut retirer de l'eau
des pluies. L'avantage le
plus confiderable de l'eau
de la pluie , c'eft de la ra
maſſer dans des refervoirs
foûterrains qu'on appelle
citernes , où quand elle a été
purifiée en paffant au travers
du fable de riviere , elle
fe conferve plufieurs années
fans le corrompre. Cette
eau eft ordinairement la
meilleure de toutes celles
dont on peut ufer , foit ppour
l'employer dans plufieurs
"GALANT.
ufages , comme pour le
blanchiffage & pour les
teintures, en ce qu'elle n'eft
point mêlée d'aucun fel de
la terre , comme font preſque
toutes les eaux de fontaines,
& même celles qu'on
cftime les meilleures. Ces
cîternes font d'une trésgrande
utilité dans les lieux
où l'on n'a point d'eau de
fource , ou bien lorfque
toutes les eaux de puits font
mauvaiſes. Ce n'eſt pas ici
le lieu de parler de la conftruction
des cîternes , ni
du choix des materiaux
Kij
116 MERCURE
qu'on y doit employer ;
puis qu'il ne s'agit que d'avoir
un lieu qui tienne bien
l'eau , & que les pierres &
le mortier dont elles font
jointes , ne puiffent donner
aucune mauvaiſe qualité à
l'eau , qui y fejourne pendant
un temps confiderable.
Ceux qui ont des cîternes
, & qui font curieux
d'avoir de bonne eau , obfervent
foigneufement de
ne laiffer point entrer l'eau
des neiges fonduës dans la
cîterne , ni celles des pluies
GALANT.
117
d'orage. Pour ce qui eft de
celle des neiges fonduës ,
je crois qu'on a quelque
raifon de les exclure des
cîternes , non pas à cauſe
des fels qu'on s'imagine qui
font enfermez , & mêlez
avec les particules de la
neige: mais feulement parce
que ces neiges demeurent
ordinairement
C
plufieurs
jours , & quelquefois des
mois entiers fur les toits
des maiſons , où elles fe
corrompent par la fiente
des oifeaux & des animaux ,
& bien plus par le long
118 MERCURE
féjour qu'elles font fur les
tuiles qui font toûjours fort
fales . C'est pour cette raiſon
que lors qu'il commence à
pleuvoir , je voudrois que
la premiere eau qui vient
du toit , & qui doit entrer
dans la cîterne , fût rejettée
comme mauvaiſe , n'ayant
fervi qu'à laver les toits ,
qui font couverts de la pouffiere
qui s'éleve de bouës
défechées dans les ruës &
dans les grands chemins ,
& qu'on ne reçût ſeulement
dans la cîterne que celle
qui vient enfuite.
GALANT . 19
Il y a une autre remarque
fort confiderable pour les
eaux qu'on doit rejetter des
cîternes , & que le ſeul hazard
m'a fait connoître. Il
y a quelque temps que je
fus curieux de ramaffer de
F'eau de pluie qui tomboit
à
l'Obfervatoire , par le
moyen de la cuvette dont
je me fers pour meſurer la
quantité d'eau qui tombe
pendant l'année . Cette cu
vette eft de fer blanc bien
étamé , elle a quatre pieds
de fuperficie, & des rebords
de fix pouces de hauteur.
120 MERCURE
Il y a un trou & un petit
tuyau qui y eft foudé vers
l'un des angles par où l'eau
qui tombe dans la cuvette ,
qui eft un peu inclinée vers
cet angle , eft portée dans
un vaiffeau qui la reçoit ,
pour la meſurer enfuite , &
connoître par ce moyen la
quantité qui en eft tombée.
Je nettoyai & lavai la cuvette
& le vaiſſeau qui reçoit
l'eau , le plus proprement
qu'il me fut poffible ,
áu commencement d'une
pluie qui paroiffoit abondante,
& je ramaſſai enfuite
l'eau
GALANT. 121
l'eau dans des bouteilles de
verre bien nettes pour la
conferver. Mais comme je
voulus goûter de cette eau,
je fus furpris de ce qu'elle
avoit un fort mauvais goût,
& qu'elle fentoit la fumée :
ce qui me parut fort extraordinaire
; car j'en avois
fouvent goûté de celle qui
étoit ramaffée de la même
maniere , laquelle n'avoit
pas ce même goût. Je ne
voyois rien qui eût pû communiquer
cette odeur de
fumée à l'eau de pluie ; car
le lieu où je la ramaffe ef
Mars
1714
L
122 MERCURE
fort à découvert & élevé,
fort
& il n'y a point de fumée
qui n'en foit fort éloignée.
Mais enfin je confiderai
que cette eau de pluie étoit
tombée avec un vent du
nord ; ce qui n'eſt pas
ordinaire ; car il pleut rarement
de ce vent ; & comme
toute la ville eft au nord
de l'Obfervatoire, la fumée
des cheminées s'étoit mêlée
avec l'eau qui tomboit , &
qui paffoit enfuite pardeffus
le lieu où je la ramaffois ,
& qu'enfin c'étoit la vraye
caufe de la mauvaiſe odeur
GALANT.
123
de l'eau ; car on ſçait par
plufieurs
experiences que
l'eau prend trés facilement
l'odeur de la fumée En effet
je m'en affurai quelque
temps aprés car ayant
encore ramaffé de l'eau de
pluie qui tomboit avec un
vent de midi ou de fudoüeft
, je n'y remarquai rien
de femblable pour le goût ;
car il n'y a que de grandes
campagnes qui s'étendent
vers le midi de l'Obferva
toire.
30 Je conclus de là qu'on
doit aufli rejetter des cîter-
Lij
124
MERCURE
nes toutes les eaux de pluie
qui font apportées par des
vents fur des lieux infectez
de quelque mauvaiſe
odeur , comme des égoûts ,
des voiries , & même des
grandes villes à cauſe de la
fumée , comme je viens de
remarquer ; car les exhalaifons
& les mauvaiſes vapeurs
qui fe mêlent avec
l'eau qui entre dans la cîterne
, doivent corrompre
celle qui y eft entrée dans
un autre temps.
$ Enfin puifquel'on ne peut
pas douter par toutes les ex
GALANT .
-125
periences & par toutes les
épreuves qu'on a faites, que
l'eau de la pluie qui a été purifiée
dans du fable de riviere
, pour lui ôter le limon &
une odeur de terre qu'elle a
en tombant du ciel , ne foit
la meilleure & la plus faine
de toutes celles dont on
puiffe ſe ſervir , j'ai penſé de
quelle maniere on pourroit
pratiquer dans toutes les
maifons des cîternes qui
fourniroient affez d'eau
pour l'ufage de ceux qui y
demeurent.
Premierement il eft cer-
Liij
126 MERCURE
tain qu'une maiſon ordinaire
, qui auroit en fuperficie
quarantes toiſes , lef
quelles feroient couvertes
de toits , peut ramaſſfer chaque
année 2160. pieds cubiques
d'eau , en prenant
feulement dix huit pouces
pour la hauteur de ce qu'il
en tombe , qui eft la moindre
hauteur que j'aye obfervé
. Mais ces 2160. pieds
cubiques valent 75600. pintes
d'eau , à raifon de 35.
pintes par pied , qui eſt la
jufte mefure pour la pinte
de Paris, Si l'on diviſe donc
GALANT. 127
ce nombre de pintes par
les 365. jours de l'année
on trouvera 200. pintes par
jour. On voit par là que
quand il y auroit dans une
maiſon , comme celle que
je fuppofe , vingt - cinq perfonnes
, elles auroient huit
pintes d'eau chacune à dépenſer
, qui eſt plus d'un
feau de ceux d'ordinaire ,
& ce qui eft plus que fuffifant
pour tous les uſages de
la vie.
Il ne me reste plus qu'à
donner un avis fur le lieu
& fur la maniere de con-
Liiij
128 MERCURE
,
a
ftruire ces fortes de cîternes
dans les maiſons particulieres.
On voit dans plufieurs
villes de Flandres ,
vers les bords de la mer
où toutes les eaux des puits
font falées & ameres
cauſe que le terrain n'eft.
qu'un fable leger au travers
duquel l'eau de la mer ne
f purifie pas , que l'on fait
des cîternes dans chaque
maiſon pour ſon uſage particulier.
Mais ces cîternes
font enterrées , & ne font
que des caveaux où l'on
croit que l'eau le conferve
GALANT. 129
mieux qu'à l'air. Il eſt vrai
que l'eau , & fur- tout celle
de pluie , ne fe conferve pas
à l'air à caule du limon dont
elle eft remplie , & qu'elle
ne depofe pas entierement
en paffant par le fable , &
qu'elle fe corrompt , & qu'il
s'y engendre une espece de
mouffe verte qui la couvre
entierement. C'est pourquoy
je voudrois qu'on pratiquât
dans chaque mailon
un petit lieu dont le plancher
feroit élevé au deffus
du rez de chauffée de fix
pieds environ ; que ce lieu
130 MERCURE
n'eût tout au plus que la
quarantieme ou cinquantieme
partie de la fuperficie
de la maiſon , & qui feroit
dans nôtre exemple d'une
toife à peu prés. Ce lieu
pourroit être élevé de huit
à dix pieds , & bien vouté
avec des murs fort épais.
Ce feroit dans ce lieu où je
placerois un refervoir de
plomb , qui recevroit toute
l'eau de pluie aprés
qu'elle auroit paffé au travers
du fable. Il ne faudroit
à ce lieu qu'une tréspetite
porte bien épaiffe &
GALANT. 131
bien garnie de natte de
paille , pour empêcher que
la gelée ne pût penetrer
jufqu'à l'eau. Par ce moyen
on pourroit diſtribuer facilement
de trés bonne eau
dans les cuifines & les lavoirs.
Cette eau étant bien
enfermée ne fe corromproit
pas plus que fi elle étoit fous
terre, & ne geleroit jamais.
Son peu d'élevation au def
fus du rez de chauffée ferviroit
affez à la commodité
de fa diftribution dans tous
les lieux bas du logis.Ce reſervoir
pourroit être placé
132
MERCURE
dans un endroit où il n'incommoderoit
par fon humidité
, qu'autant que ceux
d'eau de fontaine qui font
dans plufieurs maiſons.
J'ai examiné depuis peu
les differentes eaux de pluie
que j'avois ramaffées autrefois
, & que j'avois confervées
dans des bouteilles de
verre. J'ai trouvé qu'il y en
avoit quelques - unes qui
étoient d'un mauvais goût,
& je ne fçaurois affurer fi
ce font celles qui avoient
d'abord une odeur de fumée
quand je les ai miſes
GALANT. 133
dans la bouteille ; les autres
étoient affez bonnes & agreables
, elles n'avoient
plus le goût de terre , qu'ont
toutes les eaux de pluie , &
c'étoit peut être parce qu'-
elles avoient dépolé un
certain limon , qu'on voit
ordinairement au fond des
vaſes où l'on a laiſſé pendant
quelque temps des
caux de pluie.
Jajoûterais encore une
remarque que j'ai faite fur
les eaux de fontaine qui font
fur le côteau de la butte de
Montmartre vers le fepten134
MERCURE
trion. Ces eaux font fort
claires & affez bonnes pour
boire. Cependant fi l'on
fait cuire de la viande &
des herbes à potage avec
cette eau , le bouillon eſt
d'une grande amertume ;
ce qu'on ne peut pas attribuer
à la nature des herbes
du lieu , puifque fi l'on
fe fert d'eau de pluie pour
faire le bouillon , il eſt trésbon
& n'a aucune amertume.
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Résumé : Remarques sur l'eau de la pluie, & sur l'origine des fontaines ; avec quelques particularitez sur la construction des cîternes.
Le texte explore l'importance historique de la gestion de l'eau, tant pour les besoins quotidiens que pour l'ornementation des palais et jardins. Les hommes ont toujours cherché à rendre les rivières navigables et à construire des aqueducs pour transporter l'eau sur de longues distances. Ils ont également inventé des machines pour élever et distribuer l'eau de manière spectaculaire. Deux principales théories expliquent l'origine des fontaines. La première attribue les fontaines à l'eau de pluie et à la fonte des neiges, tandis que la seconde propose des cavités souterraines où les vapeurs des eaux se condensent. M. N** a calculé que l'eau de pluie et de neige fournit suffisamment d'eau pour entretenir les rivières comme la Seine. L'auteur a mené des expériences pour vérifier ces théories. Il a enterré des cuvettes de plomb à différentes profondeurs pour observer la pénétration de l'eau de pluie. Les résultats ont montré que l'eau ne pénètre pas profondément dans la terre, sauf dans des terrains sableux et pierreux. Les expériences ont également révélé que les plantes absorbent une grande quantité d'humidité, ce qui limite la pénétration de l'eau dans le sol. L'auteur conclut que peu de fontaines tirent leur origine des pluies et des neiges. Le texte traite également de l'origine des sources et de l'utilisation de l'eau de pluie. Il propose une explication des sources par des tuyaux et canaux naturels conduisant l'eau de rivières élevées, mais cette hypothèse est contestée. L'auteur suggère que les sources proviennent de vapeurs s'élevant des eaux des rivières ou de la mer, se condensant et s'écoulant à travers des terrains perméables. Il relate une expérience où il a recueilli de l'eau de vapeur dans un vase pour démontrer la formation des sources. L'auteur aborde l'utilité des citernes pour collecter et conserver l'eau de pluie, soulignant que cette eau est souvent de meilleure qualité que celle des fontaines ou des puits. Il recommande de ne pas collecter l'eau des neiges fondues ou des pluies d'orage, ainsi que celle apportée par des vents passant au-dessus de lieux infectés par des mauvaises odeurs. Il calcule la quantité d'eau de pluie que peut collecter une maison ordinaire et conclut que cela suffit amplement pour les besoins quotidiens des habitants. Enfin, le texte mentionne la construction de citernes dans les maisons particulières, notamment dans les villes de Flandres où les eaux des puits sont salées et amères en raison de la proximité de la mer. L'auteur propose un réservoir élevé au-dessus du rez-de-chaussée, couvert et bien isolé pour éviter la contamination et le gel. Ce réservoir recueillerait l'eau de pluie filtrée à travers un sable léger, permettant une distribution facile dans les cuisines et lavoirs sans risque de corruption ou de gel.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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23
p. 218-264
HISTOIRE du Bacha de Damas.
Début :
Si l'on remarque quelque difference considerable / Il est difficile de sçavoir positivement ce qui se [...]
Mots clefs :
Pacha , Damas, Sultan, Père, Femme, Sérail, Seigneur, Femme, Vizir, Mort, Yeux, Amour, Troupes, Empire, Esclaves, Maison, Armée, Juifs, Époux, Honneur, Hommes, Douleur, Audace, Mer, Larmes, Gloire, Vie
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE du Bacha de Damas.
HISTOIRE
du Bacha de Damas.
IL eſt ſi difficile de ſçavoir
poſitivement ce qui ſe
paffe dans cet Empire,qu'on
n'y demeſle ſouvent la veri.
té d'un fait , quelque éclatant
qu'il foit , que longtemps
aprés qu'il eſt arrivé.
Les nouvelles de l'Afie , &
celles de l'Europe entrent
confufément à Conftantinople
, où chacun les débite
1
A
GALANT . 219
au gré de ſes intereſts , le
Courier qui en eft chargé
les donne au grand Viſir ,le
grand Viſir au Sultan , & le
Sultanles enſevelit dans ſon
ſérail. Ainfije n'oſe encore
vous aſſeurer que les dernieres
circonstances de l'hiſtoire
que je vais vous écrire ,
foient telles qu'on les raconte
icy; mais je vous promets
que je ſeray exact à
vous detromper , ſi le temps
ou le haſard me detrompent.
Il y a quatrejours que me
promenant avec quelques
Tij
210 MFRCURE
qui
eſtrangers dans ma çaique,
fur le canal de la Mer noire,
un fameux Armenien ,
a fait toute la vie un grand
commerce d'eſclaves , me
conta à peu prés en ces
termes l'hiſtoire de Halil
Acor Bacha de Damas .
J'étois , me dit- il, un jour,
( & bien jeune alors ) à Baghlar
qui eſt un Port de
cette Mer , environ à so
lieuës d'icy lorſqu'un
* Sheieke de mes amis y arriva.
Je le priay de venir
* Predicateur Turc,
GALANT 227
loger dans le meſme * Caravanfarai
que moy. La Maifon
eſtoir alors pleine
d'hommes & de chevaux.
Le Sultan Mahomet IV. dont
le regne étoit plus tranqui
le qu'il n'avoit encore eſté,
&qu'il ne l'a eſté depuis ,
preſtoit dans ce temps au
Kan della Krimée dix
mille hommes de ſes troupes
pour les joindre à douze
mille Tartares de Budziack
& de Bialogrod , qu'il
deftinoit à quelque grande
entrepriſe. Les Janifſſaires ,
* Auberge Turque.
Tiij
222 MERCURE
3
1
les Spahis , & les Afiati
ques que le Grand Seigneur
envoyoit au Kan paffoient
alors par Baghlar où nous
eſtions . Un de ces Janiffai
res entr'autres natif de
* Chaplar en Bulgarie voulut
profiter de l'occaſion
de cette route pour mener
plus ſeurement chez luy
une belle fille qu'il avoit
epousée depuis un an à
Midia de Romanie, Nous:
la trouvâmes avec fon
mary dans le Caravanfarai
que nous avions choiſi
Ville maritime de la Mer noire.
GALANT. 223
২
lorſque nous yarrivame s .
Le hazard nous plaça auprés
d'eux , le Janiſſaire
m'en parut content , il aimoit
mieux voir à côté de
ſa femme , un Venerable
Sheieke qu'aucun de ſes camarades.
Nous ſoupâmes
cependant & nous nous
endormimes ſur la paille.
Une heure avant le jour
nous entendimes des cris
aigus qui nous réveillérent
comme tous les hoftes de
la maiſon ; la femme du
Janiſſaire que fon.Mary
n'avoit pas crue ſi proche
T iiij
224 MERCURE
de ſon terme venoit de
mettre un enfant au monde
, à coſté de mon Sheie
xe , qui ſe trouva fort ſcandaliſé
de cet accouchement.
Il ſe leva plein de
couroux , en diſant que ſes
habits étoient foülliés du
déſordre & des accidents
de cette avanture , néanmoins
la mortification &
l'embarras du Janiſſaire ,
les douleurs de ſa femme
& mes difcours l'addoucirent
; je luy perſuaday ( &
il le ſçavoit bien , ) qu'il
feroit lavé de cette tache
GALANT. 225
en lavant ſa robe & fa per
ſonne avant la premiere
priere. Je le menay au bain
qui eſtoit dans le Caravan
farai où il ſe fit toutes les
cerémonies de l'ablution
desTurcs.
Cependant je retournay
auprés du trifte Janiſſaire ,
&de ſa femme qui gemiſſoit
encore des reſtes ou du fouvenir
de fa douleur ; je lui
donnay tous les ſecours
que je pûs imaginer , on
attendant le retour de mon
Sheieke.
f
L'étoile la plus favorable
226 MERCURE
qui puiſſe veiller fur nos
jours , ne flatte pas les Mufulmans
d'une plus heureuſe
deſtinée qu'un Sheike,
ou un Emir * lorſqu'ils préfident
à la naiſſance de
leurs enfants. Celuy- cy revint
enfinà nous, prés d'une
heure après le lever du Soleil.
Et aprés avoir enviſagé
le Janiſſaire , ſa femme
& fon fils , d'un air tranſ
porté de l'excellence des
avantages qu'il avoit à leur
promettre , il leur prédit
ces choſes.
Prêtre Ture.
GALAND. 227
Letrés puiſſant trés mi
fericordieux Alla a jettéfur
vous & fur vostre fils des regards
bienfaisants le faim
Prophete efto fon meffager.
Il'a pitié de vous , & Sultan
Mahomet qui est agréable au
trés mifericordieux que le
faint Prophete oberit vous élevera
aux premiers honneurs de
fon Empire. Alla * ha Alla.
Tousoles affiftans felici
terent auffi toſt le Janiſſaire
fur la prédiction du Sheieke.
Cette nouvelle paſſa juf
qu'à fon Aga qui luy donna
d'abord de grandes mara
* Dieu. Dieu eſt Dicu.
228 MERCURE
4
ques de distinction. Enfin
le jour du départ des troupes
qui estoient à Bagblar
eſtant venu , il nous quitta
aprés nous avoir juré qu'il
n'oublieroitja mais les obli
gations qu'il nous avoit. N
nousa tenu parole , & c'eſt
de luy-meſme que j'ay appris
avec la ſuite de fa for
tune, une partiede l'hiſtoire
de ſon fils , que vous allez
entendre.
Dés que Zeinal ( c'eſt le
nom de ce Janiſſaire ) cut
remis ſa femme à Chaplar
entre les mains de fa mere,
GALANT. 229
il ne fongea plus qu'à verifier
l'oracle du Sheiere H
fitdans la Krimée des actions
éclatantes que ſon Aga fit
valoir autant qu'elles lemeritoient
aux yeux du Grand
Viſir Cuprogli , qui l'avança
en ſi peu de temps , qu'en
moins de fix ans il le fir
nommer par ſa Hauteffe
Bacha d'Albanie. Il remplit
cette grande place avec
beaucoup d'honneur pen.
dant pluſieurs années , enfin
aprés la dépoſition du
malheureux Sultan Mahomet
IV. Sitoſt que ſon frere
230 MERCURE
Sultan Soliman III . fut mon
té ſur le thrône, il voulut
à l'exemple de tous les au.
tres Bachas profiter desdefordres
de l'Empire pour
augmenter fon credit ; mais
il ſe broüilla malheureuſement
avec le fameux & redoutable
Osman Yeghen
dont le courage , la politi
que & l'audace firent trembler
Solyman juſques dans
fon ferail.
Zeinal s'étoit oppoſé aux
contributions qu'Yeghen *
Serafier de l'armée d'Hon-
* General des Armées du Grand Seigneur.
GALANT 238
grie , avoit tirez de la Ro
melie , & aux impoſitions
qu'il avoit miſes ſur tous les
Juifs & les Chrétiens qui
eſtoient à Theſſalonique ,
& qu'il avoit taxez à deux
Piaſtres par teſte. Il avoit
meſme envoyé un gros party
de Cavalerie qui avoit
taillé en piece les gens
qu'Yeghen avoit chargez de
lever ces impoſitions.
Le Grand Viſir Ismael
trembloit alors de peur
que le Serafkier ne vint à
Conſtantinople avec fon
armée , & qu'il ne le fit dé
232 MERCURE
pofer bien toſt , comme il
avoit déja fait déposer le
Grand Vifir Solyman fon
predeceſſeur. Yeghen qui
reconnut l'avantage qu'il
avoit fur ce foible Viſir ,
luy demanda la teſte de
Zeinal. Ifmael qui de fon
coſté cherchoit à l'ébloüir
par de fauſſes apparences ,
fut ravi de luy pouvoir faire
un ſacrifice dont il n'avoit
rien à apprehender ,
puiſqu'il ne le rendoit pas
plus fort , ainſi quoyque
Zeinalne fût coupable d'au .
cun crime , il le fit décapi-
: ter
GALAN 2338
ter publiquement , dans la
Cour du Serail devant la
porte du Divan.?
Cependant ſon fils Halil
Acor faiſoit alors les fonctions
de Capigibachi en Afie,
où il n'apprit la mort de
ſon pere que long - temps
aprés qu'elle fut arrivée.
Il y avoit affez d'affaires
en Hongrie pour exercer
ſon courage ; mais l'amour
produifit luy ſeul tous les
motifs de fon éloignement.
Il avoit vû par, hazard
dans le Serail de ſon pere
une belle fille de l'iſle de
Juin 1714.
V
234 MERCURE
Chypre que Zeinal deftinoir
au grand Seigneur , il en
devint éperduëment amoureux
, il mit dans ſes interêts
deux femmes qui la fervoient
, il ſéduifit deuxEu
nuques à force de preſents,
il profita de l'abſence de
ſon pere pour s'introduire
toutes les nuits dans ſon
Sérail , & enfin il engagea
cette belle fille à luy donner
les dernieres & les plus
fortes preuves de fa tendreſſe.
Plus flatée de l'efpoir
de poffeder le coeur
d'Halil que de la gloire
GALANT. 2:5
chimérique dont on repait
la vanité de celles qu'on
deſtine aux plaiſirs du
Grand Seigneur , elle avoit
conſenti que ſon Amant
l'enleva avec ſes deux femmes
& ſes deux Eunuques ,
elle estoit déja meſme affez
loin du Serail de Zeinal ,
lorſque ce Bacha revint
chez luy la nuit meſme
qu'on avoit priſe pour cet
enlevement. Maisheureu-
- ſement pour ces Amantsi!
n'entra que le lendemain
matin dans le quartier des
Femmes , où il apprit avec
Vij
236 MERCURE
tous les tranſports de la
plus violente fureur le defordre
de la nuit préceden
te. Il monta auffi - toſt à
Cheval , & de tous les côtez
il fit courir aprés fon
fils ; mais ſes ſoins & ſa diligence
furent inutiles. Halil
qui n'eſtoit pas ſi loin
qu'il le cherchoit , avoit eu
la précaution de s'affeurer
d'une Maiſon qu'un Me
decin Juif qui n'eſtoit pas
des amis de fon pere avoit
dans les montagnes. Il falloit
traverſer plus de deux
lieuës de defert avant d'y
/
GALANT. 237
arriver, & jamais Zeinal n'y
ſes amis , ny fes eſclaves
ne s'eſtoient aperceus que
fon fils connuſt ce Juif.
Halil auroit pû longtemps
profiter de la ſeureté
de cet azile , ſi les troubles
dont l'Empire eſtoit
agité , & fon courage ne
l'avoient pas preffé bien
toſt de facrifier ſon amour
à ſa gloire. Les larmes de
ſa femme , ny les prieres du
Juif qui luy promit enfin
d'en avoir foin juſqu'à la
mort , ne purent l'arreſter
davantage. Il ſe rendit à
138 MERCURE
Conſtantinople , où il fur
reconnu d'abord par un
des amis de fon Pere qui
le recommanda particulierement
au Grand Vifir Som
lyman , qui , en confideration
de l'audace , de l'efprit
, de la bonne mine de
ce Jeune homme , & du
mérite de Zeinal , luy donna
ſur le champune Com
pagnie de Spahis. Il cut ordre
d'aller ſervir en Afie ,
où en peu de temps ſa valeur
le fit parvenir à la
Charge de Capigibachi
qu'il exerça avec honneur
அ
1
GALANT. 239
juſqu'à la mort de ſon Pere .
Le Vifir Ismaël qui avoit
eu la lacheté de faire exé
cuter l'injuſte & cruel ar
reft qu'il avoit prononcé
contre Zeinal , futbien-toft
aprés la victime de fa for
bleſſe. Yeghen revint àConf
tantinople , aprés en avoir
fait chaffer honteuſement
ce Viſir , qui ne pût racheter
ſa vie qu'aux dépens de
toutes les richeſſes que fon
avarice infatiable luy avoit
fait amaſſer pendant fon
indigne miniftere. Halil y
fut rappellé en meſme
240 MERCURE
temps qu'Yeghen , avec les
troupes qui ſervoient en
Afie. Il fut auffi toft à la
maiſon de ce General àqui
il dit qu'il ne luy rendoit
cette viſite , que pour luy
demander raiſon du fang
de ſon pere qu'il avoit fait
repandre , Yeghen conſentit
àluy donner cette fatisface
tion dans une des plus fecrettes
chambres de fon
Serail , où aprés un com
bat aſſez long , Ils ſe blef
férent tous deux : cependant
Yeghen eut l'avantage;
mais il n'en abuſa pas , au
contraire
GALANT. 241
contraire , loin de fonger
à ſe défaire d'un ennemi
auſſi redoutable qu'Halil ,
Je love , luy dit- il , ton coursge
&j'approuve ton reffentiment
: il n'a tenu qu'à ton Pere
d'eftre toûjours mon amy , mais
il a voulu me perdre & je
l'ay perdu. Tu as Satisfait à
ton honneur , en eſſayant de le
vanger : Vois , & dis moy
maintenant ce que tu veux , &
ce que je puis pour toy. Halil
eftonné de la generoſité de
ce grand homme , luy répondit
, Yeghen je ne veux
maintenant,que m'efforcer d'ê-
Juin1714. X
242 MERCURE
tre auffi genereux que toy. Si tu
veux m'imiter , reprit- il ,facrifie
ta vangeance à mon amitié
que je t'offre , je vais ordonner
qu'on nous penſe de nos bleſſu
res , je prétends que tu ne
gueriffe des tiennes que dans
mon Serail. Il appelle auffitoſt
ſes Eſclaves qui menerent
fur le champ Halil
dans une chambre où ily
avoit deux lits qui n'étoient
ſeparez l'un de l'autre que
par un grand rideau de taffetas
couleur de feu qui
eſtoit directement au milieu
de la chambre dont les
GALANT 243
Croiſez qui estoient aux
deux extremitez avoient
vûë de chaque coſté ſur
les Jardins où ſe promenoient
tous les jours les
femmes & les enfants
d'Yeghen.
Dés qu'on eut arreſté
ſon ſang , & qu'il ſe fut
mis au lit , il vit entrer
dans ſa chambre le Medecin
Juif à qui il avoit confié
la belle Eſclave qu'il
avoit épousée dans ſa maifon
, aprés l'avoir enlevée
du Serail de ſon Pere. A
drianou , luy dit il auſſi toſt ,
X ij
244 MERCURE
moncher Adrianou que faítes
-vous icy ? Pourquoy
eftes vous maintenant à
Conftantinople , & dans
quel eſtat eſt ma femme ?
Je vous ay promis , reprit
le Juif , en ſoûpirant , d'avoir
ſoin de la malheureuſe
Adrabista juſqu'à ma mort.
Toutes mes précautions
n'ont pû prévenir les effets
de ſon déſeſpoir , elle eſt
à jamais perduë pour vous ,
& je ne ſuis point fâché
dans mon infortune que
les remedes que je viens
Fameuſe par les grandes avantures qu'elle
2euës depuis àRome , & que je conterayune
autre fois.
GALANT . 245
vous offrir par hazard me
preſentent à vos yeux , où
je ſuis prêt d'expier dans les
fupplices , le crime de ma
négligence où de mon
malheur. Contez moy donc
cette funeſte hiſtoire, lui dit
avec bonté , l'affligé Halil ,
& n'en épargnez aucune
circonstance à madouleur.
Il vous fouvient , reprit le
Juif, des efforts que fit Adra.
biſta , & des larmes qu'elle
répandit pour vous retenir
auprés d'elle ; vous n'avez
pas non plus oublié les
pleurs & les prieres que je
Xij
246 MERCURE
mis en uſage pour flechir
voſtre courage inhumain.
Une vertu cruelle & plus
forte que l'amour vous ravit
enfin ànosyeux.
Crois - tu , dés que vous
fuſtes parti , me dit Adrabista
, que les larmes & les
gemiſſements ſoient main
tenant les armes dont je
veux me ſervir pour mevenger
de la fureur ou de l'infidelité
de mon barbare époux
Non , Adrianou ,non.
je veux le ſuivre malgré luy
& malgré toy : ma taille
avantageuſe&mon audace
GALANT. 247
m'aideront ſuffisamment à
cacher ma foibleſſe & mon
ſexe; enfin jeveux courir les
meſmes haſards que luy,par
tout où l'entraiſnera cette
impitoyable gloire qui l'arrache
àmon amour. Je vou
lus d'abord flatter ſa dou
leur; mais malgré mes foins,
ma complaiſance criminel.
le,& mon aveuglement l'ont
précipitée dans le plus
grand des malheurs. Je luy
permis d'eſſayer le turban ,
& de mettre un fabre à ſon
coſté. Elle ſe plaiſoit quelquefois
dans cet équipage
X iiij
248 MERCURE
de guerre , d'autrefois jer
tant fon fabre & ſon turban
par terre , elle affectoit de
mépriſer ces inſtruments
qu'elle deſtinoit à ſa perte.
Enfin elle feignit de paroiftre
devantmoy conſolée de
voſtre abſence , & pendant
plusde fix ſemaines elle ne
me parla pas plus de vous ,
que ſi elle ne vous euſt jamais
connu. Cette indiffe
rence m'inquietta pour
yous , & je luy dis unjour ,
eſtes - vous Adrabista , cette
heroine qui deviez fi glo.
rieuſement ſignaler voſtre
GALANT. 249
du
tendreffe , en courant jufqu'au
fond de l'Afic aprés
un époux ſi digne de voſtre
amour. Non , Adrianou , me
dit elle , je ne ſuis plus cette
Adrabista que vous avez veue
capable des plus extravagants
emportements
monde.J'aime tousjoursHa
lil comme mon ſeigneur &
mon époux ; je ſens toutes
les rigueursde ſon abfence ;
mais le temps & mes reflexions
ont rendu ma douleur
plus modeſte;& il n'est point
de fi miferable coin fur la
terre , où je n'aime mieux
250 MERCURE
attendre ſes ordres , que
m'expoſer en le cherchant
auhafard de le deshonorer
enme deshonorant moymeſme.
Je creus qu'elle me par
loit de bonne foy , & dans
cette confiance je luy donnay
plus de liberté & d'authorité
dans ma maifon que
je n'y en avois moy-mefme.
Enfin il vint un jour un
exprés que le gouverneur de
la Valone m'envoya pour me
preſſer d'aller porter des re
medes à fon fils qui estoit à
l'extremité. Je fis auffi- toſt
GALANT. 251
part de la neceffité de ce
voyage à Adrabista , je la
priayde chercher à ſe defen
nuyer pendant mon abfence
, & je partis avec mon
guide. Mais jugez de ma
conſternation lorſqu'à mon
retour dans ma maiſon , on
me fit part des funeſtes nouvelles
que vous allez entendre.
Le lendemain de mon
départ Adrabista fit ſeller
trois chevaux qui reſtoient
dans mon écurie. Elle s'équippa
du ſabre & du turban
qu'elle avoit tant de
fois mépriſez en ma preſen;
252 MERCURE
cé, elle fit monter avec elle
ſes deux eunuques à cheval ,
elle dit à fes femmes qu'elle
alloit ſe promener dans les
vallées qui font au pied des
montagnes de la Locrida ,
elley fut en effet , mais elle
alla plus loin encore , elle
pouſſa juſqu'à Elbaffan , où
un party des troupes de
l'Empereur des Chreftiens
Farreſta . Elle demanda à
parler au General de l'armée
qui eftoit alors à Du
razzo où elle fut conduire,
&de qui elle fut receue avec
tous les égards deus à fon
GALANT . 253
fexe & à la beauté. Je yous
apprends maintenant d'épouventables
nouvelles
Halil ; mais vous ne ſçavez
pas encore le plus grand
de vos malheurs. J'ay appris
depuis quelque temps qu'elle
s'eſtoit faite Chreftienne .
C'en eſt aſſez , luy dit
Halil , fortez & ne vous repreſentez
jamais à mes
yeux, je ne ſçay ſi mavertu
ſuffiroit pour vous derober
à ma fureur.
Yeghen qui s'eſtoitjetté ſur
le lit qui eſtoit à l'autre ex.
tremite de la chambre,aprés
254 MERCURE
avoir entendu ce recit , ſe
fit approcher de l'inconfolable
Halil, à qui il dit tout
ce qu'il creut capable d'apporter
quelque foulagement
à ſa douleur. Enfin
aprés pluſieurs de ces dif
cours qui ne perfuadent
gueres les malheureux , amy,
luydit- il, jettez les yeux
fur mon jardin , & voyez fi
dans le grand nombre de
beautez qui s'y promenent ,
il n'y en aura pas une qui
puiſſe vous conſoler de la
perte de l'infidelle Adrabiſta.
Jevousdonnecellequevous
GALANT. 255
préfererez aux autres , quelque
chere qu'elle me puiſſe
eſtre. Je veux , luy répondit
Halil, à qui une propofition
fi flateuſe fit preſque oublier
toute ſon infortune
eſtre auſſi genereux que
vous , & n'écouter l'offre
magnifique que vous me
faites , que pour vous en remercier
: non , non, reprit
Yeghen, il n'en ſera que ce
qu'il me plaira ,&nous verrons
dés que vous ferez gueri
, ſi vous affecterez encore
d'eſtre , ou ſi vous ferez fincerement
auffi genereux
quemoy.
256 MERCURE
Au bout de quatre ou cinq
jours ils furent gueris tous
deux.Alors Veghenplus charmé
encore des vertus d'Halil,
lemenadans un cabiner
de ſon jardin , où à travers
une jalouſie il vit paſſertoutes
les femmes qui estoient
dans le ſérail de ce Bacha,
qui ne s'occupa pendant
cette reveuë qu'à examiner
la contenance d'Halil , &
qu'à luy demander ce qu'il
penſoit de chaque beauté
qui paſſoit au pied de la ba
luſtrade où ils eftoient.
Enfin aprés avoir longtemps
GALANT 25
1
temps confideré aſſez tranquillement
tout ce que l'Europe
& l'Afie avoient peuteſtre
de plus beau , il vitune
grande perſonne dont les
habits eſtoient couverts des
plus riches pierreries de l'O
rient , negligemment appuyée
fur deux eſclaves , &
dont les charmes divins of
Froient aux yeux un majel
tueux étalage des plusrates
merveilles du monde. Auffitoſt
il marqua d'un ſonpir le
prompt effet du pouvoir iné.
vitable de ſes attraits vainqueurs.
Qu'avez-vous , luy
Juin 1714. Y
258 MERCURE
dit àl'inſtant Yeghen , amy,
vous ſoupirez ?Ah,ſeigneur,
je me meurs , reprit Halil ,
qu'onm'ouvre àl'heuremeſ
me les portes de voſtre ſé.
rail,&ne m'expoſez pas davantage
aux traits d'unegenorofité
fi cruelle. Je vous
entends , reprit Yeghen ,
mais je ne veux pas conſentir
à vous laiſſer fortir
de mon Serail , que vous
n'ayez épousé celle de
toutes ces perſonnes qui
vous plaiſt davantage. Elles
font toutes mes femmes ,
àl'exception de la derniere
GALANT 259
qui eſt ma fille , recevez- là
de ma main mon fils , &
aimez moy toûjours.
Halil fe jetra fur le
champ aux pieds du Bacha
qui le releva dans le
moment , pour le conduire
à l'appartement de ſa fille ,
dont le même jour , il le
rendit l'heureux Epoux ; Il
prit enſuite uniquement
ſoin de ſa fortune , juſqu'à
ſa mort , qui arriva juſtement
, un mois aprés avoir
engagé le Sultan Solyman
à donner à ſon gendre le
Bachalik de Damas.
Yij
260 MERCURE
Halil a vécu depuis plus
de vingt ans avec tout l'é
clat & tous les honneurs.
dont puiſſent joüir les plus
Grands Seigneurs de l'Empire
Othoman . Mais il n'eſt
rien de fi fragile que le
bonheur des hommes , la
moindre jaloufic ou la
,
moindre eſperanceles
étourdit au milieu de leur
felicité , & il ſuffit qu'ils
ayent eſté tousjours heureux
, pour croire n'avoir
jamais d'infortune à redouter
: enyvré de leur gran
deur , leur Maiſtre ne de
GALANT . 261
vient à leurs yeux qu'un
mortel comme eux , fouvent
meſme ils prétendent
s'attirer & meriter plus
d'honneurs que leur Mail
tre
Le trés haut Sultan Achmet
àpréſent regnant , ſur la
nouvelle de la revolte du
Bacha de Bagdad , a fur le
champ envoyé aux Bachas
de Damas & d'Alep un
ordre exprés de marcher
avec toutes leurs troupes
contre ce rebelle ſujet. Sitoſt
que leur armée a eſté
en estat d'entrer en cam262
MERCURE
pagne , ils ont rencontre
attaqué &battu ce Bacha.
Le Sultan juſques-là a efté
fervi à merveille ; mais on
ajouſte qu'ébloüis appar
ramment de quelques projets
ambitieux dont on ne
ſçait encore ny le fond
ny les détails , & flattez
ſans doute de l'eſpoir
d'un ſuccez favorable , ces
deux Bachas ont entretenu
une intelligence criminelle
avec celuy de Bagdad.
Que le Bacha de
Damas a eſté convaincu de
ce crimepar des lettres qui
GALANT . 263
onteſté interceptées ,& qui
fot tombées entre les mains
du Grand Seigneur , qui a
dépeſché auſſi toſt l'ordre
ſuprême qui vient de coufter
la vie à cet infortuné
Bacha. Je ne ſçay pas encore
, files muets l'ont étranglé,
s'il a efté afſaſſiné , ou
ſi on luy a tranché la teſte ;
mais je ſçay bien que le
Sultan a prononcé l'arreſt
dont il eſt mort .
Dés que l'Armenien cuft
fini ſon recit , je le remerciay
de m'avoir appris tant
de particularitez de la vic
C
264 MERCURE
des trois Bachas Halil
Yeghen & Zeinal , & je le
priay de m'informer de
toutes les nouveautez qu'il
pourroit apprendre encore.
Il ne ſe paſſera rien dans
ce pays- cy qui vaille la peine
de vous eftre mandé
dont je ne vous faſſe pare
avec plaifir.
Je ſuis Mr. &c.
du Bacha de Damas.
IL eſt ſi difficile de ſçavoir
poſitivement ce qui ſe
paffe dans cet Empire,qu'on
n'y demeſle ſouvent la veri.
té d'un fait , quelque éclatant
qu'il foit , que longtemps
aprés qu'il eſt arrivé.
Les nouvelles de l'Afie , &
celles de l'Europe entrent
confufément à Conftantinople
, où chacun les débite
1
A
GALANT . 219
au gré de ſes intereſts , le
Courier qui en eft chargé
les donne au grand Viſir ,le
grand Viſir au Sultan , & le
Sultanles enſevelit dans ſon
ſérail. Ainfije n'oſe encore
vous aſſeurer que les dernieres
circonstances de l'hiſtoire
que je vais vous écrire ,
foient telles qu'on les raconte
icy; mais je vous promets
que je ſeray exact à
vous detromper , ſi le temps
ou le haſard me detrompent.
Il y a quatrejours que me
promenant avec quelques
Tij
210 MFRCURE
qui
eſtrangers dans ma çaique,
fur le canal de la Mer noire,
un fameux Armenien ,
a fait toute la vie un grand
commerce d'eſclaves , me
conta à peu prés en ces
termes l'hiſtoire de Halil
Acor Bacha de Damas .
J'étois , me dit- il, un jour,
( & bien jeune alors ) à Baghlar
qui eſt un Port de
cette Mer , environ à so
lieuës d'icy lorſqu'un
* Sheieke de mes amis y arriva.
Je le priay de venir
* Predicateur Turc,
GALANT 227
loger dans le meſme * Caravanfarai
que moy. La Maifon
eſtoir alors pleine
d'hommes & de chevaux.
Le Sultan Mahomet IV. dont
le regne étoit plus tranqui
le qu'il n'avoit encore eſté,
&qu'il ne l'a eſté depuis ,
preſtoit dans ce temps au
Kan della Krimée dix
mille hommes de ſes troupes
pour les joindre à douze
mille Tartares de Budziack
& de Bialogrod , qu'il
deftinoit à quelque grande
entrepriſe. Les Janifſſaires ,
* Auberge Turque.
Tiij
222 MERCURE
3
1
les Spahis , & les Afiati
ques que le Grand Seigneur
envoyoit au Kan paffoient
alors par Baghlar où nous
eſtions . Un de ces Janiffai
res entr'autres natif de
* Chaplar en Bulgarie voulut
profiter de l'occaſion
de cette route pour mener
plus ſeurement chez luy
une belle fille qu'il avoit
epousée depuis un an à
Midia de Romanie, Nous:
la trouvâmes avec fon
mary dans le Caravanfarai
que nous avions choiſi
Ville maritime de la Mer noire.
GALANT. 223
২
lorſque nous yarrivame s .
Le hazard nous plaça auprés
d'eux , le Janiſſaire
m'en parut content , il aimoit
mieux voir à côté de
ſa femme , un Venerable
Sheieke qu'aucun de ſes camarades.
Nous ſoupâmes
cependant & nous nous
endormimes ſur la paille.
Une heure avant le jour
nous entendimes des cris
aigus qui nous réveillérent
comme tous les hoftes de
la maiſon ; la femme du
Janiſſaire que fon.Mary
n'avoit pas crue ſi proche
T iiij
224 MERCURE
de ſon terme venoit de
mettre un enfant au monde
, à coſté de mon Sheie
xe , qui ſe trouva fort ſcandaliſé
de cet accouchement.
Il ſe leva plein de
couroux , en diſant que ſes
habits étoient foülliés du
déſordre & des accidents
de cette avanture , néanmoins
la mortification &
l'embarras du Janiſſaire ,
les douleurs de ſa femme
& mes difcours l'addoucirent
; je luy perſuaday ( &
il le ſçavoit bien , ) qu'il
feroit lavé de cette tache
GALANT. 225
en lavant ſa robe & fa per
ſonne avant la premiere
priere. Je le menay au bain
qui eſtoit dans le Caravan
farai où il ſe fit toutes les
cerémonies de l'ablution
desTurcs.
Cependant je retournay
auprés du trifte Janiſſaire ,
&de ſa femme qui gemiſſoit
encore des reſtes ou du fouvenir
de fa douleur ; je lui
donnay tous les ſecours
que je pûs imaginer , on
attendant le retour de mon
Sheieke.
f
L'étoile la plus favorable
226 MERCURE
qui puiſſe veiller fur nos
jours , ne flatte pas les Mufulmans
d'une plus heureuſe
deſtinée qu'un Sheike,
ou un Emir * lorſqu'ils préfident
à la naiſſance de
leurs enfants. Celuy- cy revint
enfinà nous, prés d'une
heure après le lever du Soleil.
Et aprés avoir enviſagé
le Janiſſaire , ſa femme
& fon fils , d'un air tranſ
porté de l'excellence des
avantages qu'il avoit à leur
promettre , il leur prédit
ces choſes.
Prêtre Ture.
GALAND. 227
Letrés puiſſant trés mi
fericordieux Alla a jettéfur
vous & fur vostre fils des regards
bienfaisants le faim
Prophete efto fon meffager.
Il'a pitié de vous , & Sultan
Mahomet qui est agréable au
trés mifericordieux que le
faint Prophete oberit vous élevera
aux premiers honneurs de
fon Empire. Alla * ha Alla.
Tousoles affiftans felici
terent auffi toſt le Janiſſaire
fur la prédiction du Sheieke.
Cette nouvelle paſſa juf
qu'à fon Aga qui luy donna
d'abord de grandes mara
* Dieu. Dieu eſt Dicu.
228 MERCURE
4
ques de distinction. Enfin
le jour du départ des troupes
qui estoient à Bagblar
eſtant venu , il nous quitta
aprés nous avoir juré qu'il
n'oublieroitja mais les obli
gations qu'il nous avoit. N
nousa tenu parole , & c'eſt
de luy-meſme que j'ay appris
avec la ſuite de fa for
tune, une partiede l'hiſtoire
de ſon fils , que vous allez
entendre.
Dés que Zeinal ( c'eſt le
nom de ce Janiſſaire ) cut
remis ſa femme à Chaplar
entre les mains de fa mere,
GALANT. 229
il ne fongea plus qu'à verifier
l'oracle du Sheiere H
fitdans la Krimée des actions
éclatantes que ſon Aga fit
valoir autant qu'elles lemeritoient
aux yeux du Grand
Viſir Cuprogli , qui l'avança
en ſi peu de temps , qu'en
moins de fix ans il le fir
nommer par ſa Hauteffe
Bacha d'Albanie. Il remplit
cette grande place avec
beaucoup d'honneur pen.
dant pluſieurs années , enfin
aprés la dépoſition du
malheureux Sultan Mahomet
IV. Sitoſt que ſon frere
230 MERCURE
Sultan Soliman III . fut mon
té ſur le thrône, il voulut
à l'exemple de tous les au.
tres Bachas profiter desdefordres
de l'Empire pour
augmenter fon credit ; mais
il ſe broüilla malheureuſement
avec le fameux & redoutable
Osman Yeghen
dont le courage , la politi
que & l'audace firent trembler
Solyman juſques dans
fon ferail.
Zeinal s'étoit oppoſé aux
contributions qu'Yeghen *
Serafier de l'armée d'Hon-
* General des Armées du Grand Seigneur.
GALANT 238
grie , avoit tirez de la Ro
melie , & aux impoſitions
qu'il avoit miſes ſur tous les
Juifs & les Chrétiens qui
eſtoient à Theſſalonique ,
& qu'il avoit taxez à deux
Piaſtres par teſte. Il avoit
meſme envoyé un gros party
de Cavalerie qui avoit
taillé en piece les gens
qu'Yeghen avoit chargez de
lever ces impoſitions.
Le Grand Viſir Ismael
trembloit alors de peur
que le Serafkier ne vint à
Conſtantinople avec fon
armée , & qu'il ne le fit dé
232 MERCURE
pofer bien toſt , comme il
avoit déja fait déposer le
Grand Vifir Solyman fon
predeceſſeur. Yeghen qui
reconnut l'avantage qu'il
avoit fur ce foible Viſir ,
luy demanda la teſte de
Zeinal. Ifmael qui de fon
coſté cherchoit à l'ébloüir
par de fauſſes apparences ,
fut ravi de luy pouvoir faire
un ſacrifice dont il n'avoit
rien à apprehender ,
puiſqu'il ne le rendoit pas
plus fort , ainſi quoyque
Zeinalne fût coupable d'au .
cun crime , il le fit décapi-
: ter
GALAN 2338
ter publiquement , dans la
Cour du Serail devant la
porte du Divan.?
Cependant ſon fils Halil
Acor faiſoit alors les fonctions
de Capigibachi en Afie,
où il n'apprit la mort de
ſon pere que long - temps
aprés qu'elle fut arrivée.
Il y avoit affez d'affaires
en Hongrie pour exercer
ſon courage ; mais l'amour
produifit luy ſeul tous les
motifs de fon éloignement.
Il avoit vû par, hazard
dans le Serail de ſon pere
une belle fille de l'iſle de
Juin 1714.
V
234 MERCURE
Chypre que Zeinal deftinoir
au grand Seigneur , il en
devint éperduëment amoureux
, il mit dans ſes interêts
deux femmes qui la fervoient
, il ſéduifit deuxEu
nuques à force de preſents,
il profita de l'abſence de
ſon pere pour s'introduire
toutes les nuits dans ſon
Sérail , & enfin il engagea
cette belle fille à luy donner
les dernieres & les plus
fortes preuves de fa tendreſſe.
Plus flatée de l'efpoir
de poffeder le coeur
d'Halil que de la gloire
GALANT. 2:5
chimérique dont on repait
la vanité de celles qu'on
deſtine aux plaiſirs du
Grand Seigneur , elle avoit
conſenti que ſon Amant
l'enleva avec ſes deux femmes
& ſes deux Eunuques ,
elle estoit déja meſme affez
loin du Serail de Zeinal ,
lorſque ce Bacha revint
chez luy la nuit meſme
qu'on avoit priſe pour cet
enlevement. Maisheureu-
- ſement pour ces Amantsi!
n'entra que le lendemain
matin dans le quartier des
Femmes , où il apprit avec
Vij
236 MERCURE
tous les tranſports de la
plus violente fureur le defordre
de la nuit préceden
te. Il monta auffi - toſt à
Cheval , & de tous les côtez
il fit courir aprés fon
fils ; mais ſes ſoins & ſa diligence
furent inutiles. Halil
qui n'eſtoit pas ſi loin
qu'il le cherchoit , avoit eu
la précaution de s'affeurer
d'une Maiſon qu'un Me
decin Juif qui n'eſtoit pas
des amis de fon pere avoit
dans les montagnes. Il falloit
traverſer plus de deux
lieuës de defert avant d'y
/
GALANT. 237
arriver, & jamais Zeinal n'y
ſes amis , ny fes eſclaves
ne s'eſtoient aperceus que
fon fils connuſt ce Juif.
Halil auroit pû longtemps
profiter de la ſeureté
de cet azile , ſi les troubles
dont l'Empire eſtoit
agité , & fon courage ne
l'avoient pas preffé bien
toſt de facrifier ſon amour
à ſa gloire. Les larmes de
ſa femme , ny les prieres du
Juif qui luy promit enfin
d'en avoir foin juſqu'à la
mort , ne purent l'arreſter
davantage. Il ſe rendit à
138 MERCURE
Conſtantinople , où il fur
reconnu d'abord par un
des amis de fon Pere qui
le recommanda particulierement
au Grand Vifir Som
lyman , qui , en confideration
de l'audace , de l'efprit
, de la bonne mine de
ce Jeune homme , & du
mérite de Zeinal , luy donna
ſur le champune Com
pagnie de Spahis. Il cut ordre
d'aller ſervir en Afie ,
où en peu de temps ſa valeur
le fit parvenir à la
Charge de Capigibachi
qu'il exerça avec honneur
அ
1
GALANT. 239
juſqu'à la mort de ſon Pere .
Le Vifir Ismaël qui avoit
eu la lacheté de faire exé
cuter l'injuſte & cruel ar
reft qu'il avoit prononcé
contre Zeinal , futbien-toft
aprés la victime de fa for
bleſſe. Yeghen revint àConf
tantinople , aprés en avoir
fait chaffer honteuſement
ce Viſir , qui ne pût racheter
ſa vie qu'aux dépens de
toutes les richeſſes que fon
avarice infatiable luy avoit
fait amaſſer pendant fon
indigne miniftere. Halil y
fut rappellé en meſme
240 MERCURE
temps qu'Yeghen , avec les
troupes qui ſervoient en
Afie. Il fut auffi toft à la
maiſon de ce General àqui
il dit qu'il ne luy rendoit
cette viſite , que pour luy
demander raiſon du fang
de ſon pere qu'il avoit fait
repandre , Yeghen conſentit
àluy donner cette fatisface
tion dans une des plus fecrettes
chambres de fon
Serail , où aprés un com
bat aſſez long , Ils ſe blef
férent tous deux : cependant
Yeghen eut l'avantage;
mais il n'en abuſa pas , au
contraire
GALANT. 241
contraire , loin de fonger
à ſe défaire d'un ennemi
auſſi redoutable qu'Halil ,
Je love , luy dit- il , ton coursge
&j'approuve ton reffentiment
: il n'a tenu qu'à ton Pere
d'eftre toûjours mon amy , mais
il a voulu me perdre & je
l'ay perdu. Tu as Satisfait à
ton honneur , en eſſayant de le
vanger : Vois , & dis moy
maintenant ce que tu veux , &
ce que je puis pour toy. Halil
eftonné de la generoſité de
ce grand homme , luy répondit
, Yeghen je ne veux
maintenant,que m'efforcer d'ê-
Juin1714. X
242 MERCURE
tre auffi genereux que toy. Si tu
veux m'imiter , reprit- il ,facrifie
ta vangeance à mon amitié
que je t'offre , je vais ordonner
qu'on nous penſe de nos bleſſu
res , je prétends que tu ne
gueriffe des tiennes que dans
mon Serail. Il appelle auffitoſt
ſes Eſclaves qui menerent
fur le champ Halil
dans une chambre où ily
avoit deux lits qui n'étoient
ſeparez l'un de l'autre que
par un grand rideau de taffetas
couleur de feu qui
eſtoit directement au milieu
de la chambre dont les
GALANT 243
Croiſez qui estoient aux
deux extremitez avoient
vûë de chaque coſté ſur
les Jardins où ſe promenoient
tous les jours les
femmes & les enfants
d'Yeghen.
Dés qu'on eut arreſté
ſon ſang , & qu'il ſe fut
mis au lit , il vit entrer
dans ſa chambre le Medecin
Juif à qui il avoit confié
la belle Eſclave qu'il
avoit épousée dans ſa maifon
, aprés l'avoir enlevée
du Serail de ſon Pere. A
drianou , luy dit il auſſi toſt ,
X ij
244 MERCURE
moncher Adrianou que faítes
-vous icy ? Pourquoy
eftes vous maintenant à
Conftantinople , & dans
quel eſtat eſt ma femme ?
Je vous ay promis , reprit
le Juif , en ſoûpirant , d'avoir
ſoin de la malheureuſe
Adrabista juſqu'à ma mort.
Toutes mes précautions
n'ont pû prévenir les effets
de ſon déſeſpoir , elle eſt
à jamais perduë pour vous ,
& je ne ſuis point fâché
dans mon infortune que
les remedes que je viens
Fameuſe par les grandes avantures qu'elle
2euës depuis àRome , & que je conterayune
autre fois.
GALANT . 245
vous offrir par hazard me
preſentent à vos yeux , où
je ſuis prêt d'expier dans les
fupplices , le crime de ma
négligence où de mon
malheur. Contez moy donc
cette funeſte hiſtoire, lui dit
avec bonté , l'affligé Halil ,
& n'en épargnez aucune
circonstance à madouleur.
Il vous fouvient , reprit le
Juif, des efforts que fit Adra.
biſta , & des larmes qu'elle
répandit pour vous retenir
auprés d'elle ; vous n'avez
pas non plus oublié les
pleurs & les prieres que je
Xij
246 MERCURE
mis en uſage pour flechir
voſtre courage inhumain.
Une vertu cruelle & plus
forte que l'amour vous ravit
enfin ànosyeux.
Crois - tu , dés que vous
fuſtes parti , me dit Adrabista
, que les larmes & les
gemiſſements ſoient main
tenant les armes dont je
veux me ſervir pour mevenger
de la fureur ou de l'infidelité
de mon barbare époux
Non , Adrianou ,non.
je veux le ſuivre malgré luy
& malgré toy : ma taille
avantageuſe&mon audace
GALANT. 247
m'aideront ſuffisamment à
cacher ma foibleſſe & mon
ſexe; enfin jeveux courir les
meſmes haſards que luy,par
tout où l'entraiſnera cette
impitoyable gloire qui l'arrache
àmon amour. Je vou
lus d'abord flatter ſa dou
leur; mais malgré mes foins,
ma complaiſance criminel.
le,& mon aveuglement l'ont
précipitée dans le plus
grand des malheurs. Je luy
permis d'eſſayer le turban ,
& de mettre un fabre à ſon
coſté. Elle ſe plaiſoit quelquefois
dans cet équipage
X iiij
248 MERCURE
de guerre , d'autrefois jer
tant fon fabre & ſon turban
par terre , elle affectoit de
mépriſer ces inſtruments
qu'elle deſtinoit à ſa perte.
Enfin elle feignit de paroiftre
devantmoy conſolée de
voſtre abſence , & pendant
plusde fix ſemaines elle ne
me parla pas plus de vous ,
que ſi elle ne vous euſt jamais
connu. Cette indiffe
rence m'inquietta pour
yous , & je luy dis unjour ,
eſtes - vous Adrabista , cette
heroine qui deviez fi glo.
rieuſement ſignaler voſtre
GALANT. 249
du
tendreffe , en courant jufqu'au
fond de l'Afic aprés
un époux ſi digne de voſtre
amour. Non , Adrianou , me
dit elle , je ne ſuis plus cette
Adrabista que vous avez veue
capable des plus extravagants
emportements
monde.J'aime tousjoursHa
lil comme mon ſeigneur &
mon époux ; je ſens toutes
les rigueursde ſon abfence ;
mais le temps & mes reflexions
ont rendu ma douleur
plus modeſte;& il n'est point
de fi miferable coin fur la
terre , où je n'aime mieux
250 MERCURE
attendre ſes ordres , que
m'expoſer en le cherchant
auhafard de le deshonorer
enme deshonorant moymeſme.
Je creus qu'elle me par
loit de bonne foy , & dans
cette confiance je luy donnay
plus de liberté & d'authorité
dans ma maifon que
je n'y en avois moy-mefme.
Enfin il vint un jour un
exprés que le gouverneur de
la Valone m'envoya pour me
preſſer d'aller porter des re
medes à fon fils qui estoit à
l'extremité. Je fis auffi- toſt
GALANT. 251
part de la neceffité de ce
voyage à Adrabista , je la
priayde chercher à ſe defen
nuyer pendant mon abfence
, & je partis avec mon
guide. Mais jugez de ma
conſternation lorſqu'à mon
retour dans ma maiſon , on
me fit part des funeſtes nouvelles
que vous allez entendre.
Le lendemain de mon
départ Adrabista fit ſeller
trois chevaux qui reſtoient
dans mon écurie. Elle s'équippa
du ſabre & du turban
qu'elle avoit tant de
fois mépriſez en ma preſen;
252 MERCURE
cé, elle fit monter avec elle
ſes deux eunuques à cheval ,
elle dit à fes femmes qu'elle
alloit ſe promener dans les
vallées qui font au pied des
montagnes de la Locrida ,
elley fut en effet , mais elle
alla plus loin encore , elle
pouſſa juſqu'à Elbaffan , où
un party des troupes de
l'Empereur des Chreftiens
Farreſta . Elle demanda à
parler au General de l'armée
qui eftoit alors à Du
razzo où elle fut conduire,
&de qui elle fut receue avec
tous les égards deus à fon
GALANT . 253
fexe & à la beauté. Je yous
apprends maintenant d'épouventables
nouvelles
Halil ; mais vous ne ſçavez
pas encore le plus grand
de vos malheurs. J'ay appris
depuis quelque temps qu'elle
s'eſtoit faite Chreftienne .
C'en eſt aſſez , luy dit
Halil , fortez & ne vous repreſentez
jamais à mes
yeux, je ne ſçay ſi mavertu
ſuffiroit pour vous derober
à ma fureur.
Yeghen qui s'eſtoitjetté ſur
le lit qui eſtoit à l'autre ex.
tremite de la chambre,aprés
254 MERCURE
avoir entendu ce recit , ſe
fit approcher de l'inconfolable
Halil, à qui il dit tout
ce qu'il creut capable d'apporter
quelque foulagement
à ſa douleur. Enfin
aprés pluſieurs de ces dif
cours qui ne perfuadent
gueres les malheureux , amy,
luydit- il, jettez les yeux
fur mon jardin , & voyez fi
dans le grand nombre de
beautez qui s'y promenent ,
il n'y en aura pas une qui
puiſſe vous conſoler de la
perte de l'infidelle Adrabiſta.
Jevousdonnecellequevous
GALANT. 255
préfererez aux autres , quelque
chere qu'elle me puiſſe
eſtre. Je veux , luy répondit
Halil, à qui une propofition
fi flateuſe fit preſque oublier
toute ſon infortune
eſtre auſſi genereux que
vous , & n'écouter l'offre
magnifique que vous me
faites , que pour vous en remercier
: non , non, reprit
Yeghen, il n'en ſera que ce
qu'il me plaira ,&nous verrons
dés que vous ferez gueri
, ſi vous affecterez encore
d'eſtre , ou ſi vous ferez fincerement
auffi genereux
quemoy.
256 MERCURE
Au bout de quatre ou cinq
jours ils furent gueris tous
deux.Alors Veghenplus charmé
encore des vertus d'Halil,
lemenadans un cabiner
de ſon jardin , où à travers
une jalouſie il vit paſſertoutes
les femmes qui estoient
dans le ſérail de ce Bacha,
qui ne s'occupa pendant
cette reveuë qu'à examiner
la contenance d'Halil , &
qu'à luy demander ce qu'il
penſoit de chaque beauté
qui paſſoit au pied de la ba
luſtrade où ils eftoient.
Enfin aprés avoir longtemps
GALANT 25
1
temps confideré aſſez tranquillement
tout ce que l'Europe
& l'Afie avoient peuteſtre
de plus beau , il vitune
grande perſonne dont les
habits eſtoient couverts des
plus riches pierreries de l'O
rient , negligemment appuyée
fur deux eſclaves , &
dont les charmes divins of
Froient aux yeux un majel
tueux étalage des plusrates
merveilles du monde. Auffitoſt
il marqua d'un ſonpir le
prompt effet du pouvoir iné.
vitable de ſes attraits vainqueurs.
Qu'avez-vous , luy
Juin 1714. Y
258 MERCURE
dit àl'inſtant Yeghen , amy,
vous ſoupirez ?Ah,ſeigneur,
je me meurs , reprit Halil ,
qu'onm'ouvre àl'heuremeſ
me les portes de voſtre ſé.
rail,&ne m'expoſez pas davantage
aux traits d'unegenorofité
fi cruelle. Je vous
entends , reprit Yeghen ,
mais je ne veux pas conſentir
à vous laiſſer fortir
de mon Serail , que vous
n'ayez épousé celle de
toutes ces perſonnes qui
vous plaiſt davantage. Elles
font toutes mes femmes ,
àl'exception de la derniere
GALANT 259
qui eſt ma fille , recevez- là
de ma main mon fils , &
aimez moy toûjours.
Halil fe jetra fur le
champ aux pieds du Bacha
qui le releva dans le
moment , pour le conduire
à l'appartement de ſa fille ,
dont le même jour , il le
rendit l'heureux Epoux ; Il
prit enſuite uniquement
ſoin de ſa fortune , juſqu'à
ſa mort , qui arriva juſtement
, un mois aprés avoir
engagé le Sultan Solyman
à donner à ſon gendre le
Bachalik de Damas.
Yij
260 MERCURE
Halil a vécu depuis plus
de vingt ans avec tout l'é
clat & tous les honneurs.
dont puiſſent joüir les plus
Grands Seigneurs de l'Empire
Othoman . Mais il n'eſt
rien de fi fragile que le
bonheur des hommes , la
moindre jaloufic ou la
,
moindre eſperanceles
étourdit au milieu de leur
felicité , & il ſuffit qu'ils
ayent eſté tousjours heureux
, pour croire n'avoir
jamais d'infortune à redouter
: enyvré de leur gran
deur , leur Maiſtre ne de
GALANT . 261
vient à leurs yeux qu'un
mortel comme eux , fouvent
meſme ils prétendent
s'attirer & meriter plus
d'honneurs que leur Mail
tre
Le trés haut Sultan Achmet
àpréſent regnant , ſur la
nouvelle de la revolte du
Bacha de Bagdad , a fur le
champ envoyé aux Bachas
de Damas & d'Alep un
ordre exprés de marcher
avec toutes leurs troupes
contre ce rebelle ſujet. Sitoſt
que leur armée a eſté
en estat d'entrer en cam262
MERCURE
pagne , ils ont rencontre
attaqué &battu ce Bacha.
Le Sultan juſques-là a efté
fervi à merveille ; mais on
ajouſte qu'ébloüis appar
ramment de quelques projets
ambitieux dont on ne
ſçait encore ny le fond
ny les détails , & flattez
ſans doute de l'eſpoir
d'un ſuccez favorable , ces
deux Bachas ont entretenu
une intelligence criminelle
avec celuy de Bagdad.
Que le Bacha de
Damas a eſté convaincu de
ce crimepar des lettres qui
GALANT . 263
onteſté interceptées ,& qui
fot tombées entre les mains
du Grand Seigneur , qui a
dépeſché auſſi toſt l'ordre
ſuprême qui vient de coufter
la vie à cet infortuné
Bacha. Je ne ſçay pas encore
, files muets l'ont étranglé,
s'il a efté afſaſſiné , ou
ſi on luy a tranché la teſte ;
mais je ſçay bien que le
Sultan a prononcé l'arreſt
dont il eſt mort .
Dés que l'Armenien cuft
fini ſon recit , je le remerciay
de m'avoir appris tant
de particularitez de la vic
C
264 MERCURE
des trois Bachas Halil
Yeghen & Zeinal , & je le
priay de m'informer de
toutes les nouveautez qu'il
pourroit apprendre encore.
Il ne ſe paſſera rien dans
ce pays- cy qui vaille la peine
de vous eftre mandé
dont je ne vous faſſe pare
avec plaifir.
Je ſuis Mr. &c.
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Résumé : HISTOIRE du Bacha de Damas.
Le texte narre l'histoire de Halil Acor Bacha de Damas, relatée par un Arménien ayant été impliqué dans le commerce d'esclaves. L'histoire commence à Baghlar, un port de la mer Noire, où un Janissaire nommé Zeinal, originaire de Bulgarie, réside avec sa femme enceinte. Un Sheik et l'Arménien les assistent lors de l'accouchement. Le Sheik prédit un avenir glorieux pour l'enfant, qui se réalise lorsque Zeinal devient Bacha d'Albanie. Cependant, Zeinal est exécuté sur ordre du Grand Visir Ismael, à la demande du général Osman Yeghen. Le fils de Zeinal, Halil, alors Capigibachi en Asie, apprend la mort de son père longtemps après. Halil, épris d'une esclave destinée au Sultan, l'enlève et se réfugie chez un médecin juif. Forcé de quitter sa cachette, Halil se rend à Constantinople où il est reconnu et rejoint les Spahis. Après la mort de son père, Halil affronte Yeghen en duel, mais est blessé. Yeghen, impressionné par le courage de Halil, lui offre son amitié. Halil apprend ensuite la mort de sa femme, Adrabista, des mains du médecin juif Adrianou. Le texte relate également l'histoire d'Adrabista, une femme juive et épouse de Halil. Désespérée par le départ de Halil, elle décide de le suivre déguisée en homme pour affronter les dangers qu'il rencontre. Elle cache sa douleur et son désir de le rejoindre, mais finit par révéler ses intentions à Adrianou, un confident. Malgré ses efforts pour la dissuader, Adrabista s'enfuit et rejoint les troupes chrétiennes, où elle se convertit au christianisme. De son côté, Halil, informé de la trahison d'Adrabista, est dévasté. Yeghen, un ami de Halil, tente de le consoler en lui offrant une de ses femmes. Halil, après une période de réflexion, choisit la fille de Yeghen et l'épouse. Il mène ensuite une vie prospère et honorable jusqu'à sa mort. Le texte se termine par la nouvelle de la rébellion du Bacha de Bagdad et de la trahison des Bachas de Damas et d'Alep, qui sont accusés de complicité. Le Bacha de Damas, Halil, est exécuté sur ordre du Sultan.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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24
p. 8-84
LE NAUFRAGE au port. HISTOIRE.
Début :
Je réponds à cela, que je prie le Lecteur de ne pas / Il y a quelques années qu'étant à S. Malo, un de [...]
Mots clefs :
Moscovie, Hommes, Mer, Histoire, Naufrage, Terre, Yeux, Navire, Maison, Aventures, Vieillard, Femmes, Cap, Navires, Vents, Europe, Peuples, Dieu, Repas, Commerce des Indes orientales, Norvège, Lapons, Vie, Peuples, Climat, Animaux, Amour, Coeur
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texteReconnaissance textuelle : LE NAUFRAGE au port. HISTOIRE.
Je reponds à cela, que
je priele Lecteur de ne pas
s'impatienter; & pour commencer
a m'acquitter avec
lui, je vais l'entretenir des
avantures de la Moscovite
& du Lapon, que j'ai promises
le mois dernier. Cependant
je le prie de me
permettre de changer le
titre de cette histoire; quoique
ces deux personnages
y jouent un rôle merveilleux
,ils n'en sont pas néanmoins
les principaux acteurs
: ainsi je croy qu'on
ne me disputera pas la liberté
de la donner fous cet
autre titre.
LE NAUFRAGE
au port.
I HISTOIRE. L y a quelques années
qu'étant à S. Malo, un de
mes amis vint un jour me
trouver, pour me prier
de l'accompagner jusqu'au
Cap *, où étoient deux vais-
* C'est un Promontoire ou pointe
de terre fort élevé à cinq lirsÚs de
S. Malo. Il y a une radeassez,
bonne, où j'amarent ordinairement
les navires qui vont à lamer, eu
qui en reviennent.
seaux qui dévoient profiter
du premier beau temps
pour mettre à la voile pour
la mer du Sud. Plusieurs de
ses amis & des miensetoient
à bord, & nous voulions
les embrasser encore une
fois avant qu'ils appareillassent.
Il etoit huit heures
du matin, le ciel était fort
clair, la chaloupe nous attendoit,
le vent étoit frais,
& les matelots commençoient
a jurer après nous,
parce qu'ils apprehendoient
que nous ne perdissions
une si belle marée,
lors qu'enfin nous nous embarquâmes
pour nous rendre
au Cap,où nous arrivâmes.
en moins d'une heure
& demie. Nos amis, qui
étoient les principaux Officiers
de ces vaisseaux, char:
mez de cette derniere vitice,
nous firent la meilleure
chere qu'ils purent.
Nous avions à peine resté
r
deux heures table,oùnous
commencions a nous mettre
en train, lorsque nous
entendîmes crier, Navire,
navire. Le vent aussitôt
changea, le ciel& la mer
s'obscurcirent, la pluye
,
la grêle, le connerré, &
les nuës, nous environnerent.
Quoique nous eussions
nos quatre ancres à la
mer,nos pilotes ne laisserent
pas de prendre des mesures
contre l'orage.Cependant
nousattendîmes patiemmét,
le verre à lamain;
&en gens que de pareils
dangersn'effrayent gueres,
tout ce qu'il en pourroit
arriver. Enfin au bout de
deux heures le vent se calma,
& le temps s'éclairit.
Mais il n'est rien d'affreux
comme l'horriblespectacle
que le retour de la lumière
offritànos yeux. Des coffres,
des cordages, des
mâts ,des planches,des
hommes,des semmes,ensintoute
l'image d'un frageépouvantablnea.u-
LesOfficiers des navires
quiétoient à l'ancre ordonnerent
à l'instant à tous
leurs matelots de mettre
toutes les chaloupes à lamer,
pour secourir, autant
qu'ilseroit possible, les malheureuxqui
perissoient
Leur zele eutun succés
assez favorable, & peu
d'hommes perirent. On
porta à bord tous ceux qui
avoient nagé avec assez
de vigueur pour attendre
le secours des matelots:
on lesdéshabilla aussitôt,
& on les jetta sur des lits,
après leur avoir fait rendre
l'eau qu'ils avoient bue.
Où suis. je, grand Dieu!
où suis-je, dit l'un de ces
hommes environ deux heures
après qu'on l'eut sauvé?
n'ai je affronté tant de perils,
n'ai
-
je brave tant de
foisla mort, que pour per-
dre au milieu du port ce
quej'avois de plus cher au
monde? Cruelsqui m'avez
sauvé avec tant d'inhumanité,
rendez-moy à ceperside
element qui vient d'enfgaliotutir
l'objet le plus parqui
fût dans la nature.
A ces mots nous nous approchâmes
du malheureux
dont nous venions d'entendre
les plaintes. Vous êtes,
lui dit aussitôt nôtre Capitaine,
avec des hommes
qui n'ont consulté que leur
inclination pour vous sauver
, &a qui vous êtes redevadevable
de la vie qu'ils vous
ont renduë. Oui, repritil,
en gemissant, je fuis avec
des hommes plus barbares
que les Scythes les plus
cruels; pourquoy ravissezvous
à la mort un miserable
qui ne doit plus songer qu'à
mourir? Non.malheureuse
Julie, non, ne me reprochez
pas un indigne retour
àla vie; vôtre mort va bientôt
être vangée par la mienne.
Cette Julie, dit le Capitaine,
en adressant la parole
à un de ses Officiers, ne seroit-
elle pas une de ces deux
femmes qui sont sur vôtre
lit? Que dites-vous,Monsieur,
reprit cet amant desesperé
? vos gens ont- ils [au.
vé deux femmes? Oui,répondit
le Capitaine. Ah si
cela est, dit-ilaussitôt,Julie
n'est pas morte. A l'instant
il se jetta à bas du lit,
& passa au quadre où l'on
avoir mis les deux femmes
qu'on avoit sauvées comme
lui.
Elles avoient les bras se
le visage écorc hez
,
elles
etoient pâles, désigurees 6e
assoupies. Non, dit-il, après
avoir touché ses mains,6j
plein des transports de ta
joye, non ma Julie n'est pas
morte. Je vous dois encore
une fois la vie,Messieurs,
&mille fois davantage. La
tendre Julie, que ses paroles,
ses soûpirs & ses embrassemens
éveillerent, ouvrit
les yeux, & jettant des
regards pleins de tristesse
& de langueur sur tous les
objets dont elle étoit environnée
,elle reconnut enfin
son heureux amant,qui
échauffoit avec sa bouche
ses froides mains, qu'il arrofoit
en même temps de't
ses larmes. |
Alors nôtre Capitaine la
fit changer de lit,&lafit
porter sur le sien, où elle
reçue. plus commodément
tous les autres secours dont
elle eut besoin.
* Cependant on nous
avertit
que le souper étoit prêt.
Le Capitaine pria le Cavalier,
à qui il ne restoit plus
que le souvenir de son naufrage,
de se mettre à table
à côté de lui. Dés qu'ils furent
atable, nous nous pla-;
çâmes où le fort nous mit..
Ce repas ne fut pas si long
que celui du matin: mais
il fut certainement plus
agreable par le récit des rares
avantures que nous entendîmes.
Le nom & le portraitdu
Heros de cette histoire font
des circonstances & des ornemens
necessaires au dé.
tail que j'en vais faire.
Louis-Alexandre de Nerval
, natifde Montréal,sur
la riviere de saine Laurent,
dans le Canada, est un jeune
homme qui peut avoir
à present environ trentedeux
ou trente-trois ans. Il
est peu d'hommes en Europe
qui soient mieux faits
que lui. Son visage est noble
& regulierement beau,
son air. est simple, tendre
&.naturel; il a beaucoup
d'esprit sans étude, il est
vaillant & robuste autant
qu'un homme le puisseêtre:
enfindans quelque endroit
du monde qu'il soit, il sera
toujours regardé. comme
un de ces mortels que la
fortune semble être obligée
de preferer aux aucres.Il
avoit vingt-sixou vingtsept
ans.,lors qu'échapédu
naufrage dont jeviens de
parler
,
il nous conta à la
fin de nôtre souperles avantures
qu'on va lire.
Il y a huir ans, nous dit- que mon pere,Andréde
Nerval, qui étoit un des
plus riches habitans du Canada,
tomba malade de la
maladie dont il est mort. Il
attendit qu'il fût à l'extremité
pour faireentre cinq
enfans qu'il avoir& dont
je fuis l'aîné, un partage
égal de tous ses biens. ille
neôe le lendemain il mourut.
J'eus environ la valeur
de cent mille francs en
terre & en argent pour ma
part. Dés que je me vis le
maître de mon bien, je resolus
, pour l'augmenter,
de faire un commerce qui
pût bientôtm'enrichircomme
lui. J'équipai une fregate
de vingt canons, je
levai une troupe de braves
gens du pays, & je me mis
à la mer avec la meilleure
volonté du monde. Mes
premieres couriesfurent
assez heureuses
; je m'embarquaydeux
fois, deux
fois
fois je retournay dans ma
patrie avec de nouvelles
richesses. La troisième la
fortune nous trahir. J'avois
pris la route de Plaisance
où les ) vents contraires ôc
les grands courans m'obligerent
à relâcher
,
après
avoir été battu de la tempête
pendant près de trois.
semaines. Là j'appris que
quelques navires Hollandois
avoient déja pris pour
leur pêche des moluës la
route du grand ban de
Terre Neuve.Quoique je
sçusse bien qu'il n'y avoic
rien à gagner avec ces Pêcheurs
, je m'imaginai cependant
qu'il ne tenoit qu'à
moy de faire quelque action
déclat,&que secondé
d'une fregate legere qui
étoit avec moy, rien ne
feroit plus facile que de
ruïner leur pêche & leur
commerce pour cetteannée.
Ainsi je donnai tête;
baissée dans ce dessein, qui
eut les plus malheureuses
fuites du monde.
Huit jours après que je 1
fus sorti de Plaisance, après
avoir longtemps combattu,
les vents & les marées, je
tombai (sans pouvoir jamais
l'éviter) au milieu
d'une flote Angloise corn,'
posée de trois gros vaisseaux
qui alloienc chercher des
peaux & des fourrures sur
les confins de la Laponie
de Norvege. Mes deux fregates
marchoient à merveille
: mais les Anglois
avoient le vent sur nous. Ils
mirent toutes leurs voiles
dehors
,
& deux heures
avant la nuit ils nous joignirent.
Dabord ils me
saluerentd'une bordée de
canonssipleine, que je ne-1-
pus leur en rendre qu'line,
quireüssit fort prés
avoir brisémongrandhunier
,monmâcd.arcimbnc,
ôc m'avoir tuéplusieurs
hommes, ils me mirent sur lecôté."Mevpjftfltainsi
hors d'étatde.mer,4çferf?j
dre, je fis amener toutes
mesvoiles, &j'aimaimieux
me rendre, que voir perir
tout mon eql11page.jc:11!ifl
LeCapitaine Anglois,
qui m'avoit si maltraité, fit ;
mettre sa chaloupe & fbn;
canot à la mer;j'en fisautant
de mon côté, parce
que l'eau nous gagnoit de
toutes parts,& je me rendis
avec tout mon monde
à son bord
: mais des qu'il
Ueut vu ma frégate couler
bas, & qu'illui étoit impôt
sible de profiter du moins
des vivres que j'avois embarquées,
& dont il commençoit
à avoir besoin, il
ne songea plus qu'à se défaire
de nous; & le quatrième
jour de sa victoire
il nous mit à terre sur une
mauvaise plage, qui est
entre le Cap Noir & Tiribiri.
Il eutnéanmoins la
consideration de nous sa,
re donner des fusils avec,
un quintal de poudre ëc
autant de plomb, pour
nous aider à subsister de
nôtrechasle
,
jusqu'à ce
qu'il plût à Dieu nous tirer
de la misere où nous allions
vraifemblablemenc être incessamment
réduits. I
Alors nous partageâmes!
entre nos chasseurs la mu-1
nition dont l'Anglois nous
avoir fait present,& donc
la prise dema secondefregare
le pouvoit dedomma- j
ger dereste.
Je gagnai aussitôt avec
ma troupe ( qui fuffisoic
pour faire la conquête de
tout cet affreux pays ) le
coin d'un grand bois, qui
était à trois quarts de lieue
de la mer. Là nous choisîmes
chacun un gros arbre
pour nous en faire chacun
une maison
; & tous mes
gens
assemblez autour de
moy, j'établis, pour leur
iûretécomme pour la mienne,
la même discipline
qu'on fait observer aux
troupes les mieux réglées.
Un jour m'etant emporté
à la fuite d'un jeune ours
avec trois de mes camarades
dans cette noire forêt,
dont nous habitions
une des extremitez,j'apperçus
des tourbillons d'une
épaisse fumée, dont l'odeur
nous surprit. Nous approchâmes
sans bruit du lieu
d'où elle sortoit; & après
avoir fait environ deux cent
pas avec beaucoup de peine
, nous découvrîmes un
terrain assez cultivé; &un
peu plus loin, au milieu
d'une hauteur environnée
d'une grande quantité d'arbres
qu'on y avoir plantez.
une petite maison de char.
pente bâtie avec tout l'art
imaginable. Nous pénétrames
encore plus avant;&
aprèsavoir consideré attentivement
tous les environs
de cet édifice extraordinaire,,
nous conclûmes
qu'il étoit impossîble que
ce bâtiment ne fût voisin
de quelque ville.
Cependant, toutes nos
reflexipns faites, nous nous
trouvâmes à la porte de
cette habiration, où nous
prêtâmes attentivementl'oreille,
pour essayer de comprendre
quelque chose aux
sons de voix que nous entendions
:mais on ne peut
jamais être plus surpris que
nous le fûmes. Je vis, à la
faveur d'un trou qui étoic
à cette porte, une grande
femme étenduë sur un lit,
dressé à la hauteur d'un de-
- .t J s. mi pied de terre, couvert
des plus belles peaux qui
soient dans toute la Norvège.
Sesvêtemens étoient
de la mêmeétoffe ;
sa tête,
dont la beauté est un vrai
chef-d'oeuvre de la nature,
étoit négligemment appuyée
sur son bras droit;
son sein croit à demi découvert,
& toute son attitude
exprimoit sa langueur.
Elle chantoit alors admirablement
& en bon François
ces paroles, que je n'oublirai
jamais.
~IO -, T'*f.1 us CllITlUiS j/MJ tCftl«ji»
je riétois aimable : Je t'ai crû, maintenant tu
méprises mes feux.
Ah !qu'il me plaît,cruel, de
te voirmiserable
Autant que tufus amoureux.
Elle eut à peine cesse de
chanter, que je vis un homme,
habillé de la tête aux
pieds d'une riche fourrure
de marrhe zibeline. Il se
promenoir à grands pas
dans cette chambre, &
aprés plusieurs gestes qui
témoignaient sa douleur,
il lui chanta ce couplet à
son tour.
Quoy
,
malheureux!d'une infidelle
- J'aimerois encor la beauté!
Non, mon coeur méprise,
cruelle,
Jusqu'à ton infidelité.
Ces paroles furentsuivies
de reproches que nous ne
jugeâmes pas a propos d'éçpurer,
de peur d'être furpris
à cette porte si restions nous y plus longtemps;
nous crûmes au contraire
devoirnous en éloigner,
f charmez decettedécouverte
, & nous allâmes à
cent pas de cette maison
[ tirer uncoup de fusil, pour
| nous faire reconnoître plus
civilement des gens que
nous venions d'entendre.
Le bruit quefitcecoup
; mit aussitôt l'alarme dans
tout le pays. A l'instant
nous vîmes sortir de plusieurs
petites huttes presque
ensevelies dans la terre, ôc
que nous n'aurions jamais
fongé à prendre pour des
retraites d'hommes, au
moins un bataillon de pygmées.
Ces marmousets étoient
si petits,quechacun
de nous en auroit pu mettre
unedemi-douzaine à califourchon
sur le canon de
son fusil, & les emportet
sur l'épaulesansêtre trop
char-géi.
Ce font là precisément
les peuples qu'on appelle
des Lapons de Norvege.
Cette espece est si plaifanre,
que nous ne pûmes
pas nous empêcher de rire
de bon coeur des efforts
qu'ils faisoient pour nous
environner. Leurs peines
& leurs pas étoient accompagnez
de cris aigus, qui
attirerent vers nous leurs
femmes, qui étoient aussi
courtes qu'eux. Ainsi nous
étions, sans nous en appercevoir,
au milieu d'une
des plus grandes villes du
pays.
Cependant nous vïmcs.
sortir à la fin, de ccttcra
maison de charpente ou
nous nous étions arrêtez
trois hommes faits comme
les autres hommes. ( Cet
.édifice étoit assurément le
plus superbe Palais detoute
cette partie septentrionale
de l'Europe. ) Ces Meilleurs
étoient armez d'arcs & de
fleches, & si bienvêtus des
peaux d'ours &de chevres
dont ils étoient couverts,
qu'à peine nous leur voyiôs
les yeux.
Que cherchez
- vous
nous
nous dit l'un d'eux, dans
ces climats épouvantables ?
&
-
quel malheureux destin
vous aconduits en ces lieux?
Nôtre sort,lui répondist
je, n'est pas encore si deplorable
que vous le dites,
puisque nous avons le bonheur
de trouver en vous des
hommes qui nous entendent
;& ilme paroît à vôtre
langage, qui est François
comme le nôtre, que tout
ce que nous .pourrions
maintenant vous dire de
nôtre fortune,n'a rien qui -la
vôtre. Nous sommes, reprit
celui qui m'avoit parlé,
étrangers comme vous en
cette contrée: mais nous y
devons à un naufrage, que
nous avons fait sous d'heureux
auspices,le plus tranquile
écablissement du
monde. Venez avec nous
dans cette maison, & soyez
persuadez que nous employerons
tous nos soins à
reparer, autant que nous
le pourrons, le malheur du
vôtre.Nous leur rendîmes
mille graces de l'accueil
favorable qu'ils nous faisoient,
& nous les suivîmes
jusques chez eux, au milieu
d'une troupe de ces mirmir
dons, qui se dressoient de
toutes leurs forces sur la
pointe de leurs pieds pour
.,,
nous baiser par respect les
genoux.
Dés que nous fûmes
arrivez à la porte de cette
imaifon, la Dame que j'a-
'vois vue par un trou parut
là nos yeux. Jamais rien de
Iplus. beau ne s'étoitoffert à
tma vûe. Quel astre impittoyable
vous reduit
, nous
)dit-elle) à l'affreuse necessité
de venir mandier ici
les secours de l'hospitatité?
& quelle étoile favorable
nous procure en même
temps le bonheur de vous
offrir un azile > Entrez. Si
j'é*tois Calprenede ou Vaumo- ries, je serois dire ici de belles
choses à mon Heros. Il entra
cependant,sansrien dire à, la
Dame de ce château; il en
fut quitte pour une profonde
reverence.
Nous avions à peine traversé
la premiere chambre
de cette maison, continua
Nerval, que nous vîmes
dans une autre, qui n'en
étoit separée que par une
cloison de sapin, une centainede
Lapons & de Lapones
qui travailloient à
apprêter des peaux de bêtes.
Quittez cet ouvrage,leur
dit en leur langage la Dame
qui nous menoit,êc
hâtez vous de nous preparer
quelque choie à manger.
Ce peloton de petites
creatures se remua aussitôt
comme un essain d'abeilles,
& disparut en un moment.
Alors le Chanteur quej'avois
entendu entra d'unair
fort triste, &après avoir
salué sa Souveraine & nous,
il nous dit: Vous ne voyez
rien ici, Messieurs, qui ne
vous étonne, j'en fuis per- r dl. , suadé: mais comme nous
avons sans doute des choses
extraordinaires à nous raconcer
de part & d'autre, asseyons
nous sur ces peaux,
& en attendant qu'on nous
apporte à manger, apprenez-
nous, s'il vous plaît,
quel bizarre accident vous
ajetté sur ces bords;nous
vous rendrons ensuiteavantures
pour avantures. Je
contai aussitôt à cette nouvelle
compagnie ce que je
vous ai déja dit de ma fortune,
& l'on nous servit.
Ce repas fut composé de
laitages, de fruits, de legumes
& de viandes, sans
pain.
Une grande fille Moscovite,
originaire d'Astracan,
& qui servoit laDame
qui nous recevoir si bien,
s'assit à côté de moy pour
dîner avec nous. A la droite
elle avoir un outre plein du
jus d'un certain arbre dont
la liqueur est merveilleuse,
& à sa gauche un autre outre
plein d'eau, pour temperer
l'ardeur de l'autre
liqueur. Chaque fois que
nousvoulions boire elle
prenoit la peine de nous en
verser proprement. dans
une grande tasse de bois.
Cette fille, s'appelle Barnaga.
{1
- J
Dés que nôtredîner sur
fini, nôtrehôtesse, dont
lescharmescommençoient
à m'enyvrer autant &plus
que la liqueur que Barnaga
nous avoit fait boire, nous
? ;,. dit
-'ditqu'il étoit bien juste
qu'elle nous contât à son
>- tour ce qui lui étoit arrivé
f de plus extraordinaire dans
[ un pays où peu de gens
Vaviferoienc de chercher
[ des avantures. Nous la remerciâmes
de cette faveur,
& nous la priâmes de ne
nous dérober aucune circonstance
de son histoire.
-.
Elle nous dit qu'elle étoit
d'Hambourg,ville anfeat.
tique de la mer d'Alle nagne;
qu'elles'appelloi JulieStroffen
, fille de Cesar
;
Stroffen
; que son pere étoit
undes plusriçhes negocians-
de toute c.ç\Ce -irççjjj
que la tendressequ'elle.avoit
euë pour le Chevalier
de. (en nous montrée le
Chanteur dont j'avais par.
lé) avoit caulé tous les malheurs
de la vie; que son
pere n'avoit pas voulu.consentir
qu'elle l'épousât; que
l'amour & le desespoir les
avoient determinez às'enfuirensemble;
qu'en sa [au..
vant, ils avaient; rencontré
unnavire Angloisquialloit
dans le Nord; qu'illesavoit
pri~, qu'enfin après avoir
été battus pendant deux
jours d'une- furieusetempête
,ils étoienr venus se
briser entre le Cap Noir &;
Tiribiri. ,,-
,
Elle passa legerementsur
tous cesarticles:lais dés
qu'elle fut à celui deson
naufrage:Redoublez vôtre
attention', Messieurs,nous
dit-elle,reparti-vous
aurécit des plus éronnantes
choseskkrcfidnde'.
Onm'eutàpeine traînée
surlerivagé,que j'ouvris
les yeux. Le premier objet
qui s'offrità ma vûefutun
vieillard venerable qui (xér
moinde nôtre naufrage j
faisoit des voeux pour nôtre salut. - "ZVZ*'J3 i'3$
Nousn'étions , çç>mme
Vousinous, voyez;Aencôre,
nquaecuinfqréachgapee.zodeLC"c,9
- Des que ce bonvieillard
fut assezprès denouspopj:
nous parler:Malheureux,
nous dit- il, quevous ferie4
à plaindre-/fije:néeroyoiç
pas que leCiel, qui vous
envoyé sansdoute icipour
tdllue iftermer les Yeux--aco;l- mespasVversyous,
pour vous,prolonger! les
jours que sa bonté vous
laisse.Aussitôt s'approchant
de nous (car nous avions
tous également besoin de
secours )il nous fitavaler
plusieurs gouttes d'un baume
divin, dont la prompte
vertu: nous délivra sur le
champ des mainsdela
mort qui nousmenaçoit
encore Cet elixir n'eut pas
plutôt fait son effet,qu'il
nous dit : Arrachez-vous,
mes enfans, si vous pouvez,
du sableoùvous êtes
ensevelis, Vous n'avez pas
,de)temps a perdre, &> la
mer,à qui lereflux àravi
saproye, vous engloutira
infailliblement: dans. une
heure,si vous negagnez
pasnincessamment, cetrocher
qui fert de limite à sa
fureur.. Là frayeur que cet
avertissement nous causa
opera sur nous pfefque aussi
efficacement que le remede
qu'il nous avoir donné. Il
metendit la main pour
m'aider à me lever; & la
nature, plus forte en-ces
Messieurs qu'enmoy , fit
pourleur salut ce que l'as
sistance du vieillard laiqoit
pour le mien. <,: ;HIi Ilétoit en effet bienTemps
que nous nous sauvassions
>
&je ne puis encore me rap
peller ce funeste jour, sans;
me representer toutel'horreur
d'un si grand danger.
Nous avions à peine gagné
le faîte de ce recl-wr,,
qui n'étoitqu'à deux cent
pas denous, (lorsque nous
étions encore étendus sur
la vaze ) que nous vîmes
des montagnes d'eau venir
fondre avec violence jusqu'au-
pied de nôtre azile.
Reprenezmaintenant courage,
voyageurs infortunez,
nous dit notre vieillard,
vous n'avez déformais
plus rien à craindre; &si
vous pouvez m'accompa*-
gner jusqu'à ma petite mai--
son
,
je vous y procurerai
tous les secours dont peuvent
avoir besoin des malheureux
comme vous.
Nous le suivîmes, tremblans
de froid & mouillez
jusquaux os.
Dés que nous fûmes arrivez
chez lui, il fit étendre
danscette sallequi est
lamême que celleoùnous
| sommes)une grande quan
tité de peaux,sur lesquelles
nous nous couchâmes a prés
avoir quitte nos habits-,ôc:
en mêmetemps il ordonnai
à Barnaga
,
qui le servoit
r alors, &:. qui me sert aujourd'hui
, de prendre uniquement
soin;demoy ôc
de lui laisser celui des compagnons
de mon in forrune.
Le lendemainnous nous
trouvâmes si bien remise
que nous dînâmes avec lui.
A la fin du repas nous lui
contâmes nôtre histoire,
&en revanche il nous conta
la sienne. Je ne douce point
que, vous ne souhaitiez
ardemment l'entendre.
Je fuis, nous dit-il, nati:
d'Archangel. Cette ville est
dediée à saint Michel Ar.
change. L'on y fait presque
tout le commerce du Nord
Mon nom est Saxadero. Ja
étéainsi nommé
,. parce
qu'on me trouva sur ui
rocher peu de jours apré
ma naissance. Des paysan
qui me ramasserent mi
mirententre les mains d'u
Prêtre Grec qui demeuroi
â une journéed'Archangel.
Ce bon homme qui depuis
wingt ans qu'il étoit marie
n'avoit pu avoir d'enfans,
fut ravi du present que ces
paysans lui firent. Ilm'éleva
ravec autant de foin & de
nendresse que si j'avoiseétè
Sonpropre fils. J'appris fous
lui plusieurs Langues, &
route la formule de la Reilligion
des Grecs, qu'il enseignoit
& qu'il professoit
d'une maniéré exemplaire.
J'avois plus de 40. ans lors
qu'il mourut,& je n'étois
pas encoreassez fage pour •
profiter' desconseils
< retraité&de moderation
qu'il m'avoit donnez pe
dant savie.
,"J.c Ileuta- peinelles- ye
.fermez, qu'emporté j
mon temperament, je
mis entête de courir
monde. Je resolus de
,-
tr
verser1 par terre toute.
Tartarie & laMoscoviei
de me rendre àCaminiel
..oùle-Czar nôtre Emperc
étoit alors; Ce voyag
quoiqueterrible &lon
- me parut encore fort cet
lorsque je fus arrivé à C
minietz,d'où je partis
quinze jours après, pour
me rendre à Constantinoole,
après avoirlaisséderrdiereemBoytouutllge
Raoyraiumee
-'
Mon intention étoit de
asser en Asie, &daller
en Egypte m'instruire des
mysteres -,,-.des loix, des
listoires :$c des, religions,
Hes peuples de l'Orient.Je
xroyois y trouver parmi les
aristes débris des anciens
monumens de la vanité des
hommes,quelques vestiges
de l'élévation de ces genies
qui en avoient si long
temps imposé à cour l'un
vers. Mais jei me détour.
bientôt du succes de m
curiosite, & je ne trouv.
chez ces mortelsque: de
restes depyramides &.'(1
tombeaux
s
des rochers
des antres, des fleuves,de
animaux feroces, & rie
dans leur espritquipûtm
retracer laplus foibleima
ge de leur ancienne gran
deur. Àinsi je retournai su
mes pas,jepris la route-d
l'Europe,&je trouvaiheu
reusement i-- Constantino
ple un navire qui me porta
sen Italie, & delà en France,
qui est la feule partie du
monde où je croy que des
hommespuissentvivreavec
toutes les douceurs &tous
les agremens de la vie :mais
malheureusement la forune
ne me permettoit pas
calors de métablirune patrie
dans le sein de cet Empire.
Je me vis ainsi. forcé de me
soûmettre à la rigueur de
monétoile, & de passer en
Hollande, poury profiter
des premiers navires qui
mettroient à la voile ppur
levoyagé du Nord.
,: : EnarrivantàAmsterdat
j'entrouvai un prêt a partii
je m'y embarquai & la me
& les vents nousserviren
à merveille. De la d'Allemagne me nous entra
mes danscelle de Dane
mark, & parle Sund dan
la mer Baltique, d'où nou
perietrâmes jusqu'au son
du Golfe de Riga,oùja
chevaima navigation, pou me rendre par rerre àPles
koovv, où le Czar étoit
alors avec son armée. « Huit ou dix jours âpre:
mon
mon arrivée, je ne sçaià
quelle occasion je lui fus
presenté
, comme un homime
que tant de voyages rendoient extraordinaire
chez des peuples quine
>connoissent dautre terre&
d'autres climats què
-- d'autresclimatsqueceux
qu'ils habitent. Ce Prince me reçut de lamaniéré du
monde la plus généreuse;
& après m'avoir assuréplusieurs
fois du plaisir que lui
feroit mon attachement f.
sa personne,il m'hônorade
tant de titres &de tant de
charges, que le fardeau
m'en parut bientôt insupportable.
Je netois point
courcitan,&je pouvois encore
moinsle. devenir. Le
lait sauvage que j'avoissuccé,
la manière dont on m'avoit
élevé;&le grand air
que j'avois respiré dans tous
les climats dumonde , ne
m'avoient donné aucunes
leçons du personnage que je
devois joüer.On s'apperçut
bientôt de la dureté de mes
moeurs,on se dégoûta de me
voir dans une place que
d'autres pouvaient remplir
mieux quemoy; & enfin,au
; bout de quelques années,
une chûte precipitée fut
l'ouvrage de mon élevation.
[ Je me rendis alors la justice
> que meritoit ma disgrace,
,&. je convins en moymême
> quela douceur & lapolitesse
étoient l'appanage des
hommesquiveulent vivre
dans la societé de leurs paireils.
Il n'en fut cependant
ni plus ni moins, & je fus
obligé
, pour me rendre
iincessammentau lieu de
mon exil., de m'en retourmer
par ou j'etois venu. Cest ici le sejour qui me
fut destiné. Le navire qu
m'y amena me mit à terre
avec un valet fidele qui ne
voulut point me quitter
On me donna des armes
de la poudre, du plomb
&des grains pour ense,
mencer les terres qu'il me
plairoit de choisir pour m
liibfiftance ; ôc cespetit
peuples,mon valet &Bar
naga, que je trouvai heu
reusement ici,*
m'aideren
bâtir la petitemaison ou
nous sommes. Lavantur
qui a jette cette fille su
ces bords est si extraordinaire,
que le récit que vous
en allezentendresera infailliblement
le plusbel
ornement de cette histoire.
La Moscovite Barnaga,
de la ville d'?~M~~ peut
avoir environ trente ans. M
y en a prés de quatre qu'-
elle est dans cettecontree,
où elle vit dans la compagnie
des Lapons Norvegiens
comme si elle étoit
leur Reine. Avant de venir
en cepaïs,elle vivoitàAstra.
candans le sein de sa famille,
occupeeàtous les ouvrages
ausquelsune Elles'occupe
naturellement chezses parens,
lorsqueleplus spirituel&
leplus sçnvant,des
Lapons de ce Royaume s'avisa
de vouloir voyager. 1.1
- On dit ici tant de choses
merveilleuses de ce petit
homme, qu'on assure qu'il
avoit un Gnome particulier
qui le proregeoir. D'autres
disent qu'il enéroit un luimême.
Ce qu'il ya de plus
constant; selon moy, c'est
qu'ilavoir une connoissance
parfaite de tous les
secrets & de toutes les verus
naturcllesqui sontdans
les simples, & qu'il employoit
les plus fiers animaux
de ces deserts à tous
les usages qu'illui plaisoit.
Un jour, dis- je, (e sentant
i)..len humeur de voyager !> arrêta dans ces
forêts
une Renne. *, à qui il dit à
* Plusieursvoyagesdu NordpAr.
lent des qualitez de cetanimal, qui
yest
à peuprés dela taille d'un Cerf.
On lui dit à l'oreilleoù l'onveut
l'envoyer, ou bien le nom des lieux
où l'on veut aller avrjr lui.Aussitôt
ilva par-tout avec unevitesse admirable
, sans suivre aucune route. Éon
instinct seulle guide
,
-& il n'y a ni
fleuves, ni precipices
,
ni montagnes
qui l'arrêtent. Il sertcommunément
à tirer les trainaux.
l'oreille qu'ilvouloit se pro
mener dans l'Empire de
Tartares &dans la Moscc
vie. Cet animal docile reçu
son secret,&l'emmena pa
tout où il voulut aller. En
fin étant arrivé à Astracan
il alla loger chez la mer
de Barnaga, où ilse trouv
si content des bons traite
mensqu'onlui fit, que pa
reconnoissance,ou par in
clination il devint amou
reux de cette fille.
LeLapon ne pouvan
contenirtout le feu qui
devoroit,s'avisa de lui faire
an jour une ample déclaration
de sa tendresse. Barnagase
moqua de lui. Le
tmraégperiasàduentceetltpeofiinllte,qlu'o'uilresolut
de s'en vanger.Voici
commeil s'y prit.
Il affecta de ne lui plus
parler d'amour, & de ne
plus s'attacher qu'à caresser
à Renne qui faisoit chaque
jour presence de
Barnaga Ôc
de
sa
mere,
tous
les tours de souplesse imaginables.
Il se persuadaavec
raison que cette jeune fille
ne pourroit pas s'empêcher
àd'essayer cette monture; qui il avoit eu la precau
tion de dire tout cequ'il y
avoit à faire,si cela arrivoit.
Barnaga, charméede
cet animal, avoit plusieur
fois prié le fin Lapon dele
lui donner:mais il avoit
toujours affecté de ne pouvoir
lui faire un si grand sa
crifice; Enfin irritée de ses
refus, elle avoir resolu de ledérober, & de lui dire
qu'ils'étoit perdu dans les
bois voisins. Un jour pour
cet effet, elle se fit suivre
parla Renne jusqu'à un
quart de lieuë de la ville, où
le voyant seule, elle voulut
monter cet animal, qui se
mit a genoux comme un
chameau pour la recevoir
plus commodément: mais
elle fut à peine sur son dos,
qu'il l'emporta presque à
travers les airs, tant il avoit
de vîtesse & de legereté.
Quoyqu'il y ait un chemin
infini d'ici à Astracan, il
l'amena en trois jours dans
ce defert, où son amant le
rendit aussitôt qu'elle. Il
l'épousa presque en même
tempsavec toutes les ceremoniesdupays
,que
vous conterayune auti
fois. Il a depuisle jour
sesnoves,vécu tpujou
~v~~Uç.~ns la plusgra~
deuniondu mpad|;,& tP8
de mêmeavec eux. Ceper
dant depuis trois mois
Lapon a disparu,sans qu'o
sçache pourquoy, ni où
estallé, & personneici
sçait de ses nouvelles. Ba
~nagoem~'enoparutconsole &- coeur qu'il nerevienneja
mais. rti>,>u£iaaaoî
Lediscours de ce bon
dvierilolaridt- f.inÎt en cet 7en: nit- en"' - Vieillard finirencet!eenn^ Nous luifîmes chacun
nos remercimens de la peine
qu'il avoit prisede nous
conter tant de choses extraordinaires,
& nous le
priâmes de nous dire si
nous ne pourrions pas trouvercinq
de ses Rennes pour
nous remettre dans quelque
partie de l'Europe plus
habitable que celle où nous
étions. Non, mes enfans,
nous dit-il,je peux vous
donner aucune instruction
làdessus,& je vousjur
que je n'ai pas vu un seul d
ces animaux depuis que j
, fuis ici:mais au nomd
Dieu ne me quittez pa
que je ne sois mort ;dan
quarante mois je ne sera
plus. Dés que vous maure
renduà la terre, il viendr
quelque
- navire surcette
côte , dont le Capitain
charitable vous recevr
dans son bord , & voustre
menera dans les lieux o
vous avez tantd'impatience
de vous revoir. Il y a plu
de six semaines que ce fag
vieillard est mort, & nous
n'avons encore vu que vous,
qu'une extreme dïsgrace a
jettez sur ce rivage.
i' Le Chevalier de. qui
m'entend, me jura, deux
mois aprés nôtre naufrage,
unefoy éternelle, &m'épousa
en presence de ce
yenerable personnage donc
je viens de vous conter
l'histoire, deBarnaga, qu'-
une tendre sympathie a
fortement attachée à moy
depuis sa mort, & de ces
Messieurs qui sont nos compagnons
d'infortune. Il ya
plus d'un anqu'ils'est mis
danslatête des chagrins&
des jalousies sans fondement,
qui le precipitent
cent fois par jour dans des
abîmes de melancoliedont
rien ne peut leguerir.
Voilace que j'avais;
vous dire de mesavantures
"Au reste, songeons main
tenant auxexpediens qu
-peuvent nous tirer d'ici, &
7mettons touten usagepou
LretôUfncr'; ensemble, dan
•'-•d-esfie'uxefîlinous convien
rfëntmièux queces climat *éfK^âritabtâs*-?jDésque,
Julie eutcesse
de parler, nousnous encourageâmestous
à; travailler
aux moyens de sortir de ce
miserables pays ; &C] après
plusiers proportions.
gues & inutiles , je priai nôître
compagnie de sereposer
sur moydu soin de la délivr.
cCJ de cette région.Je
m'engageai à mettre tout
j: mon monde aprés cet our;
vrage. Je fis couper des ar..
Ë bres, donton ne un grand -nombre de mâts, de pouz
tres,de solives & de planches,
que jedestinaiàla
construction d'un navire. *
Sur ces entrefaites,le Che
valierde. tomba malade
en deux jours il fut à lex~
tremite, & le troisiéme i
mourur. Sa veuve fut long
temps inconsolable desa
perce : cependant mes soins
mes discours, la tendresse
qu'elle étoit perpuadée que
j'avois pour elle, & l'impa.
tience qu'elle avoit de re.
tourner bientôt dans une
meilleure contrée que celle
ou nous étions, (comme je
l'en assurois tous les jours,
lui rendirent bientôt son
embonpoint, ses graces ôc
sa tranquilité.
Des '¡ que nôtre vaisseau
: fut achevé, lesté, & chargé
d'eau, de poissons secs, de
chair salée, de legumes, 6c
de toutes les pauvres den-
1"rees. qui pouvoient. nous
aider à subsisterjusqu'à ce
que nous arrivassions à Plaisance,
nous nous embart
quâmes. Nous y changeâmes
pour des peaux nôtre
»bâtiment contre un autre
meilleur,nous y prîmes du
pain, du biscuit
,
du vin,
de la bierre, & tous les rafraîchissemens
dont nous
avions besoin. Enfin après
avoirvoguéleplusmalheureulement
du monde contre
les vents & la mer, nous
hommes venus,comme
vous le sçavez,Messieurs,
nous brifer ce matin sui
cette côte,& faire,pourain
dire, naufrage au port.
Je ne fais point d'autre:
remarques sur cette histoire
que celles qui sont à la mar
ge , parce que je connoi
ces pays septentrionnau
moins que ceux qui son
plus près du Soleil.
je priele Lecteur de ne pas
s'impatienter; & pour commencer
a m'acquitter avec
lui, je vais l'entretenir des
avantures de la Moscovite
& du Lapon, que j'ai promises
le mois dernier. Cependant
je le prie de me
permettre de changer le
titre de cette histoire; quoique
ces deux personnages
y jouent un rôle merveilleux
,ils n'en sont pas néanmoins
les principaux acteurs
: ainsi je croy qu'on
ne me disputera pas la liberté
de la donner fous cet
autre titre.
LE NAUFRAGE
au port.
I HISTOIRE. L y a quelques années
qu'étant à S. Malo, un de
mes amis vint un jour me
trouver, pour me prier
de l'accompagner jusqu'au
Cap *, où étoient deux vais-
* C'est un Promontoire ou pointe
de terre fort élevé à cinq lirsÚs de
S. Malo. Il y a une radeassez,
bonne, où j'amarent ordinairement
les navires qui vont à lamer, eu
qui en reviennent.
seaux qui dévoient profiter
du premier beau temps
pour mettre à la voile pour
la mer du Sud. Plusieurs de
ses amis & des miensetoient
à bord, & nous voulions
les embrasser encore une
fois avant qu'ils appareillassent.
Il etoit huit heures
du matin, le ciel était fort
clair, la chaloupe nous attendoit,
le vent étoit frais,
& les matelots commençoient
a jurer après nous,
parce qu'ils apprehendoient
que nous ne perdissions
une si belle marée,
lors qu'enfin nous nous embarquâmes
pour nous rendre
au Cap,où nous arrivâmes.
en moins d'une heure
& demie. Nos amis, qui
étoient les principaux Officiers
de ces vaisseaux, char:
mez de cette derniere vitice,
nous firent la meilleure
chere qu'ils purent.
Nous avions à peine resté
r
deux heures table,oùnous
commencions a nous mettre
en train, lorsque nous
entendîmes crier, Navire,
navire. Le vent aussitôt
changea, le ciel& la mer
s'obscurcirent, la pluye
,
la grêle, le connerré, &
les nuës, nous environnerent.
Quoique nous eussions
nos quatre ancres à la
mer,nos pilotes ne laisserent
pas de prendre des mesures
contre l'orage.Cependant
nousattendîmes patiemmét,
le verre à lamain;
&en gens que de pareils
dangersn'effrayent gueres,
tout ce qu'il en pourroit
arriver. Enfin au bout de
deux heures le vent se calma,
& le temps s'éclairit.
Mais il n'est rien d'affreux
comme l'horriblespectacle
que le retour de la lumière
offritànos yeux. Des coffres,
des cordages, des
mâts ,des planches,des
hommes,des semmes,ensintoute
l'image d'un frageépouvantablnea.u-
LesOfficiers des navires
quiétoient à l'ancre ordonnerent
à l'instant à tous
leurs matelots de mettre
toutes les chaloupes à lamer,
pour secourir, autant
qu'ilseroit possible, les malheureuxqui
perissoient
Leur zele eutun succés
assez favorable, & peu
d'hommes perirent. On
porta à bord tous ceux qui
avoient nagé avec assez
de vigueur pour attendre
le secours des matelots:
on lesdéshabilla aussitôt,
& on les jetta sur des lits,
après leur avoir fait rendre
l'eau qu'ils avoient bue.
Où suis. je, grand Dieu!
où suis-je, dit l'un de ces
hommes environ deux heures
après qu'on l'eut sauvé?
n'ai je affronté tant de perils,
n'ai
-
je brave tant de
foisla mort, que pour per-
dre au milieu du port ce
quej'avois de plus cher au
monde? Cruelsqui m'avez
sauvé avec tant d'inhumanité,
rendez-moy à ceperside
element qui vient d'enfgaliotutir
l'objet le plus parqui
fût dans la nature.
A ces mots nous nous approchâmes
du malheureux
dont nous venions d'entendre
les plaintes. Vous êtes,
lui dit aussitôt nôtre Capitaine,
avec des hommes
qui n'ont consulté que leur
inclination pour vous sauver
, &a qui vous êtes redevadevable
de la vie qu'ils vous
ont renduë. Oui, repritil,
en gemissant, je fuis avec
des hommes plus barbares
que les Scythes les plus
cruels; pourquoy ravissezvous
à la mort un miserable
qui ne doit plus songer qu'à
mourir? Non.malheureuse
Julie, non, ne me reprochez
pas un indigne retour
àla vie; vôtre mort va bientôt
être vangée par la mienne.
Cette Julie, dit le Capitaine,
en adressant la parole
à un de ses Officiers, ne seroit-
elle pas une de ces deux
femmes qui sont sur vôtre
lit? Que dites-vous,Monsieur,
reprit cet amant desesperé
? vos gens ont- ils [au.
vé deux femmes? Oui,répondit
le Capitaine. Ah si
cela est, dit-ilaussitôt,Julie
n'est pas morte. A l'instant
il se jetta à bas du lit,
& passa au quadre où l'on
avoir mis les deux femmes
qu'on avoit sauvées comme
lui.
Elles avoient les bras se
le visage écorc hez
,
elles
etoient pâles, désigurees 6e
assoupies. Non, dit-il, après
avoir touché ses mains,6j
plein des transports de ta
joye, non ma Julie n'est pas
morte. Je vous dois encore
une fois la vie,Messieurs,
&mille fois davantage. La
tendre Julie, que ses paroles,
ses soûpirs & ses embrassemens
éveillerent, ouvrit
les yeux, & jettant des
regards pleins de tristesse
& de langueur sur tous les
objets dont elle étoit environnée
,elle reconnut enfin
son heureux amant,qui
échauffoit avec sa bouche
ses froides mains, qu'il arrofoit
en même temps de't
ses larmes. |
Alors nôtre Capitaine la
fit changer de lit,&lafit
porter sur le sien, où elle
reçue. plus commodément
tous les autres secours dont
elle eut besoin.
* Cependant on nous
avertit
que le souper étoit prêt.
Le Capitaine pria le Cavalier,
à qui il ne restoit plus
que le souvenir de son naufrage,
de se mettre à table
à côté de lui. Dés qu'ils furent
atable, nous nous pla-;
çâmes où le fort nous mit..
Ce repas ne fut pas si long
que celui du matin: mais
il fut certainement plus
agreable par le récit des rares
avantures que nous entendîmes.
Le nom & le portraitdu
Heros de cette histoire font
des circonstances & des ornemens
necessaires au dé.
tail que j'en vais faire.
Louis-Alexandre de Nerval
, natifde Montréal,sur
la riviere de saine Laurent,
dans le Canada, est un jeune
homme qui peut avoir
à present environ trentedeux
ou trente-trois ans. Il
est peu d'hommes en Europe
qui soient mieux faits
que lui. Son visage est noble
& regulierement beau,
son air. est simple, tendre
&.naturel; il a beaucoup
d'esprit sans étude, il est
vaillant & robuste autant
qu'un homme le puisseêtre:
enfindans quelque endroit
du monde qu'il soit, il sera
toujours regardé. comme
un de ces mortels que la
fortune semble être obligée
de preferer aux aucres.Il
avoit vingt-sixou vingtsept
ans.,lors qu'échapédu
naufrage dont jeviens de
parler
,
il nous conta à la
fin de nôtre souperles avantures
qu'on va lire.
Il y a huir ans, nous dit- que mon pere,Andréde
Nerval, qui étoit un des
plus riches habitans du Canada,
tomba malade de la
maladie dont il est mort. Il
attendit qu'il fût à l'extremité
pour faireentre cinq
enfans qu'il avoir& dont
je fuis l'aîné, un partage
égal de tous ses biens. ille
neôe le lendemain il mourut.
J'eus environ la valeur
de cent mille francs en
terre & en argent pour ma
part. Dés que je me vis le
maître de mon bien, je resolus
, pour l'augmenter,
de faire un commerce qui
pût bientôtm'enrichircomme
lui. J'équipai une fregate
de vingt canons, je
levai une troupe de braves
gens du pays, & je me mis
à la mer avec la meilleure
volonté du monde. Mes
premieres couriesfurent
assez heureuses
; je m'embarquaydeux
fois, deux
fois
fois je retournay dans ma
patrie avec de nouvelles
richesses. La troisième la
fortune nous trahir. J'avois
pris la route de Plaisance
où les ) vents contraires ôc
les grands courans m'obligerent
à relâcher
,
après
avoir été battu de la tempête
pendant près de trois.
semaines. Là j'appris que
quelques navires Hollandois
avoient déja pris pour
leur pêche des moluës la
route du grand ban de
Terre Neuve.Quoique je
sçusse bien qu'il n'y avoic
rien à gagner avec ces Pêcheurs
, je m'imaginai cependant
qu'il ne tenoit qu'à
moy de faire quelque action
déclat,&que secondé
d'une fregate legere qui
étoit avec moy, rien ne
feroit plus facile que de
ruïner leur pêche & leur
commerce pour cetteannée.
Ainsi je donnai tête;
baissée dans ce dessein, qui
eut les plus malheureuses
fuites du monde.
Huit jours après que je 1
fus sorti de Plaisance, après
avoir longtemps combattu,
les vents & les marées, je
tombai (sans pouvoir jamais
l'éviter) au milieu
d'une flote Angloise corn,'
posée de trois gros vaisseaux
qui alloienc chercher des
peaux & des fourrures sur
les confins de la Laponie
de Norvege. Mes deux fregates
marchoient à merveille
: mais les Anglois
avoient le vent sur nous. Ils
mirent toutes leurs voiles
dehors
,
& deux heures
avant la nuit ils nous joignirent.
Dabord ils me
saluerentd'une bordée de
canonssipleine, que je ne-1-
pus leur en rendre qu'line,
quireüssit fort prés
avoir brisémongrandhunier
,monmâcd.arcimbnc,
ôc m'avoir tuéplusieurs
hommes, ils me mirent sur lecôté."Mevpjftfltainsi
hors d'étatde.mer,4çferf?j
dre, je fis amener toutes
mesvoiles, &j'aimaimieux
me rendre, que voir perir
tout mon eql11page.jc:11!ifl
LeCapitaine Anglois,
qui m'avoit si maltraité, fit ;
mettre sa chaloupe & fbn;
canot à la mer;j'en fisautant
de mon côté, parce
que l'eau nous gagnoit de
toutes parts,& je me rendis
avec tout mon monde
à son bord
: mais des qu'il
Ueut vu ma frégate couler
bas, & qu'illui étoit impôt
sible de profiter du moins
des vivres que j'avois embarquées,
& dont il commençoit
à avoir besoin, il
ne songea plus qu'à se défaire
de nous; & le quatrième
jour de sa victoire
il nous mit à terre sur une
mauvaise plage, qui est
entre le Cap Noir & Tiribiri.
Il eutnéanmoins la
consideration de nous sa,
re donner des fusils avec,
un quintal de poudre ëc
autant de plomb, pour
nous aider à subsister de
nôtrechasle
,
jusqu'à ce
qu'il plût à Dieu nous tirer
de la misere où nous allions
vraifemblablemenc être incessamment
réduits. I
Alors nous partageâmes!
entre nos chasseurs la mu-1
nition dont l'Anglois nous
avoir fait present,& donc
la prise dema secondefregare
le pouvoit dedomma- j
ger dereste.
Je gagnai aussitôt avec
ma troupe ( qui fuffisoic
pour faire la conquête de
tout cet affreux pays ) le
coin d'un grand bois, qui
était à trois quarts de lieue
de la mer. Là nous choisîmes
chacun un gros arbre
pour nous en faire chacun
une maison
; & tous mes
gens
assemblez autour de
moy, j'établis, pour leur
iûretécomme pour la mienne,
la même discipline
qu'on fait observer aux
troupes les mieux réglées.
Un jour m'etant emporté
à la fuite d'un jeune ours
avec trois de mes camarades
dans cette noire forêt,
dont nous habitions
une des extremitez,j'apperçus
des tourbillons d'une
épaisse fumée, dont l'odeur
nous surprit. Nous approchâmes
sans bruit du lieu
d'où elle sortoit; & après
avoir fait environ deux cent
pas avec beaucoup de peine
, nous découvrîmes un
terrain assez cultivé; &un
peu plus loin, au milieu
d'une hauteur environnée
d'une grande quantité d'arbres
qu'on y avoir plantez.
une petite maison de char.
pente bâtie avec tout l'art
imaginable. Nous pénétrames
encore plus avant;&
aprèsavoir consideré attentivement
tous les environs
de cet édifice extraordinaire,,
nous conclûmes
qu'il étoit impossîble que
ce bâtiment ne fût voisin
de quelque ville.
Cependant, toutes nos
reflexipns faites, nous nous
trouvâmes à la porte de
cette habiration, où nous
prêtâmes attentivementl'oreille,
pour essayer de comprendre
quelque chose aux
sons de voix que nous entendions
:mais on ne peut
jamais être plus surpris que
nous le fûmes. Je vis, à la
faveur d'un trou qui étoic
à cette porte, une grande
femme étenduë sur un lit,
dressé à la hauteur d'un de-
- .t J s. mi pied de terre, couvert
des plus belles peaux qui
soient dans toute la Norvège.
Sesvêtemens étoient
de la mêmeétoffe ;
sa tête,
dont la beauté est un vrai
chef-d'oeuvre de la nature,
étoit négligemment appuyée
sur son bras droit;
son sein croit à demi découvert,
& toute son attitude
exprimoit sa langueur.
Elle chantoit alors admirablement
& en bon François
ces paroles, que je n'oublirai
jamais.
~IO -, T'*f.1 us CllITlUiS j/MJ tCftl«ji»
je riétois aimable : Je t'ai crû, maintenant tu
méprises mes feux.
Ah !qu'il me plaît,cruel, de
te voirmiserable
Autant que tufus amoureux.
Elle eut à peine cesse de
chanter, que je vis un homme,
habillé de la tête aux
pieds d'une riche fourrure
de marrhe zibeline. Il se
promenoir à grands pas
dans cette chambre, &
aprés plusieurs gestes qui
témoignaient sa douleur,
il lui chanta ce couplet à
son tour.
Quoy
,
malheureux!d'une infidelle
- J'aimerois encor la beauté!
Non, mon coeur méprise,
cruelle,
Jusqu'à ton infidelité.
Ces paroles furentsuivies
de reproches que nous ne
jugeâmes pas a propos d'éçpurer,
de peur d'être furpris
à cette porte si restions nous y plus longtemps;
nous crûmes au contraire
devoirnous en éloigner,
f charmez decettedécouverte
, & nous allâmes à
cent pas de cette maison
[ tirer uncoup de fusil, pour
| nous faire reconnoître plus
civilement des gens que
nous venions d'entendre.
Le bruit quefitcecoup
; mit aussitôt l'alarme dans
tout le pays. A l'instant
nous vîmes sortir de plusieurs
petites huttes presque
ensevelies dans la terre, ôc
que nous n'aurions jamais
fongé à prendre pour des
retraites d'hommes, au
moins un bataillon de pygmées.
Ces marmousets étoient
si petits,quechacun
de nous en auroit pu mettre
unedemi-douzaine à califourchon
sur le canon de
son fusil, & les emportet
sur l'épaulesansêtre trop
char-géi.
Ce font là precisément
les peuples qu'on appelle
des Lapons de Norvege.
Cette espece est si plaifanre,
que nous ne pûmes
pas nous empêcher de rire
de bon coeur des efforts
qu'ils faisoient pour nous
environner. Leurs peines
& leurs pas étoient accompagnez
de cris aigus, qui
attirerent vers nous leurs
femmes, qui étoient aussi
courtes qu'eux. Ainsi nous
étions, sans nous en appercevoir,
au milieu d'une
des plus grandes villes du
pays.
Cependant nous vïmcs.
sortir à la fin, de ccttcra
maison de charpente ou
nous nous étions arrêtez
trois hommes faits comme
les autres hommes. ( Cet
.édifice étoit assurément le
plus superbe Palais detoute
cette partie septentrionale
de l'Europe. ) Ces Meilleurs
étoient armez d'arcs & de
fleches, & si bienvêtus des
peaux d'ours &de chevres
dont ils étoient couverts,
qu'à peine nous leur voyiôs
les yeux.
Que cherchez
- vous
nous
nous dit l'un d'eux, dans
ces climats épouvantables ?
&
-
quel malheureux destin
vous aconduits en ces lieux?
Nôtre sort,lui répondist
je, n'est pas encore si deplorable
que vous le dites,
puisque nous avons le bonheur
de trouver en vous des
hommes qui nous entendent
;& ilme paroît à vôtre
langage, qui est François
comme le nôtre, que tout
ce que nous .pourrions
maintenant vous dire de
nôtre fortune,n'a rien qui -la
vôtre. Nous sommes, reprit
celui qui m'avoit parlé,
étrangers comme vous en
cette contrée: mais nous y
devons à un naufrage, que
nous avons fait sous d'heureux
auspices,le plus tranquile
écablissement du
monde. Venez avec nous
dans cette maison, & soyez
persuadez que nous employerons
tous nos soins à
reparer, autant que nous
le pourrons, le malheur du
vôtre.Nous leur rendîmes
mille graces de l'accueil
favorable qu'ils nous faisoient,
& nous les suivîmes
jusques chez eux, au milieu
d'une troupe de ces mirmir
dons, qui se dressoient de
toutes leurs forces sur la
pointe de leurs pieds pour
.,,
nous baiser par respect les
genoux.
Dés que nous fûmes
arrivez à la porte de cette
imaifon, la Dame que j'a-
'vois vue par un trou parut
là nos yeux. Jamais rien de
Iplus. beau ne s'étoitoffert à
tma vûe. Quel astre impittoyable
vous reduit
, nous
)dit-elle) à l'affreuse necessité
de venir mandier ici
les secours de l'hospitatité?
& quelle étoile favorable
nous procure en même
temps le bonheur de vous
offrir un azile > Entrez. Si
j'é*tois Calprenede ou Vaumo- ries, je serois dire ici de belles
choses à mon Heros. Il entra
cependant,sansrien dire à, la
Dame de ce château; il en
fut quitte pour une profonde
reverence.
Nous avions à peine traversé
la premiere chambre
de cette maison, continua
Nerval, que nous vîmes
dans une autre, qui n'en
étoit separée que par une
cloison de sapin, une centainede
Lapons & de Lapones
qui travailloient à
apprêter des peaux de bêtes.
Quittez cet ouvrage,leur
dit en leur langage la Dame
qui nous menoit,êc
hâtez vous de nous preparer
quelque choie à manger.
Ce peloton de petites
creatures se remua aussitôt
comme un essain d'abeilles,
& disparut en un moment.
Alors le Chanteur quej'avois
entendu entra d'unair
fort triste, &après avoir
salué sa Souveraine & nous,
il nous dit: Vous ne voyez
rien ici, Messieurs, qui ne
vous étonne, j'en fuis per- r dl. , suadé: mais comme nous
avons sans doute des choses
extraordinaires à nous raconcer
de part & d'autre, asseyons
nous sur ces peaux,
& en attendant qu'on nous
apporte à manger, apprenez-
nous, s'il vous plaît,
quel bizarre accident vous
ajetté sur ces bords;nous
vous rendrons ensuiteavantures
pour avantures. Je
contai aussitôt à cette nouvelle
compagnie ce que je
vous ai déja dit de ma fortune,
& l'on nous servit.
Ce repas fut composé de
laitages, de fruits, de legumes
& de viandes, sans
pain.
Une grande fille Moscovite,
originaire d'Astracan,
& qui servoit laDame
qui nous recevoir si bien,
s'assit à côté de moy pour
dîner avec nous. A la droite
elle avoir un outre plein du
jus d'un certain arbre dont
la liqueur est merveilleuse,
& à sa gauche un autre outre
plein d'eau, pour temperer
l'ardeur de l'autre
liqueur. Chaque fois que
nousvoulions boire elle
prenoit la peine de nous en
verser proprement. dans
une grande tasse de bois.
Cette fille, s'appelle Barnaga.
{1
- J
Dés que nôtredîner sur
fini, nôtrehôtesse, dont
lescharmescommençoient
à m'enyvrer autant &plus
que la liqueur que Barnaga
nous avoit fait boire, nous
? ;,. dit
-'ditqu'il étoit bien juste
qu'elle nous contât à son
>- tour ce qui lui étoit arrivé
f de plus extraordinaire dans
[ un pays où peu de gens
Vaviferoienc de chercher
[ des avantures. Nous la remerciâmes
de cette faveur,
& nous la priâmes de ne
nous dérober aucune circonstance
de son histoire.
-.
Elle nous dit qu'elle étoit
d'Hambourg,ville anfeat.
tique de la mer d'Alle nagne;
qu'elles'appelloi JulieStroffen
, fille de Cesar
;
Stroffen
; que son pere étoit
undes plusriçhes negocians-
de toute c.ç\Ce -irççjjj
que la tendressequ'elle.avoit
euë pour le Chevalier
de. (en nous montrée le
Chanteur dont j'avais par.
lé) avoit caulé tous les malheurs
de la vie; que son
pere n'avoit pas voulu.consentir
qu'elle l'épousât; que
l'amour & le desespoir les
avoient determinez às'enfuirensemble;
qu'en sa [au..
vant, ils avaient; rencontré
unnavire Angloisquialloit
dans le Nord; qu'illesavoit
pri~, qu'enfin après avoir
été battus pendant deux
jours d'une- furieusetempête
,ils étoienr venus se
briser entre le Cap Noir &;
Tiribiri. ,,-
,
Elle passa legerementsur
tous cesarticles:lais dés
qu'elle fut à celui deson
naufrage:Redoublez vôtre
attention', Messieurs,nous
dit-elle,reparti-vous
aurécit des plus éronnantes
choseskkrcfidnde'.
Onm'eutàpeine traînée
surlerivagé,que j'ouvris
les yeux. Le premier objet
qui s'offrità ma vûefutun
vieillard venerable qui (xér
moinde nôtre naufrage j
faisoit des voeux pour nôtre salut. - "ZVZ*'J3 i'3$
Nousn'étions , çç>mme
Vousinous, voyez;Aencôre,
nquaecuinfqréachgapee.zodeLC"c,9
- Des que ce bonvieillard
fut assezprès denouspopj:
nous parler:Malheureux,
nous dit- il, quevous ferie4
à plaindre-/fije:néeroyoiç
pas que leCiel, qui vous
envoyé sansdoute icipour
tdllue iftermer les Yeux--aco;l- mespasVversyous,
pour vous,prolonger! les
jours que sa bonté vous
laisse.Aussitôt s'approchant
de nous (car nous avions
tous également besoin de
secours )il nous fitavaler
plusieurs gouttes d'un baume
divin, dont la prompte
vertu: nous délivra sur le
champ des mainsdela
mort qui nousmenaçoit
encore Cet elixir n'eut pas
plutôt fait son effet,qu'il
nous dit : Arrachez-vous,
mes enfans, si vous pouvez,
du sableoùvous êtes
ensevelis, Vous n'avez pas
,de)temps a perdre, &> la
mer,à qui lereflux àravi
saproye, vous engloutira
infailliblement: dans. une
heure,si vous negagnez
pasnincessamment, cetrocher
qui fert de limite à sa
fureur.. Là frayeur que cet
avertissement nous causa
opera sur nous pfefque aussi
efficacement que le remede
qu'il nous avoir donné. Il
metendit la main pour
m'aider à me lever; & la
nature, plus forte en-ces
Messieurs qu'enmoy , fit
pourleur salut ce que l'as
sistance du vieillard laiqoit
pour le mien. <,: ;HIi Ilétoit en effet bienTemps
que nous nous sauvassions
>
&je ne puis encore me rap
peller ce funeste jour, sans;
me representer toutel'horreur
d'un si grand danger.
Nous avions à peine gagné
le faîte de ce recl-wr,,
qui n'étoitqu'à deux cent
pas denous, (lorsque nous
étions encore étendus sur
la vaze ) que nous vîmes
des montagnes d'eau venir
fondre avec violence jusqu'au-
pied de nôtre azile.
Reprenezmaintenant courage,
voyageurs infortunez,
nous dit notre vieillard,
vous n'avez déformais
plus rien à craindre; &si
vous pouvez m'accompa*-
gner jusqu'à ma petite mai--
son
,
je vous y procurerai
tous les secours dont peuvent
avoir besoin des malheureux
comme vous.
Nous le suivîmes, tremblans
de froid & mouillez
jusquaux os.
Dés que nous fûmes arrivez
chez lui, il fit étendre
danscette sallequi est
lamême que celleoùnous
| sommes)une grande quan
tité de peaux,sur lesquelles
nous nous couchâmes a prés
avoir quitte nos habits-,ôc:
en mêmetemps il ordonnai
à Barnaga
,
qui le servoit
r alors, &:. qui me sert aujourd'hui
, de prendre uniquement
soin;demoy ôc
de lui laisser celui des compagnons
de mon in forrune.
Le lendemainnous nous
trouvâmes si bien remise
que nous dînâmes avec lui.
A la fin du repas nous lui
contâmes nôtre histoire,
&en revanche il nous conta
la sienne. Je ne douce point
que, vous ne souhaitiez
ardemment l'entendre.
Je fuis, nous dit-il, nati:
d'Archangel. Cette ville est
dediée à saint Michel Ar.
change. L'on y fait presque
tout le commerce du Nord
Mon nom est Saxadero. Ja
étéainsi nommé
,. parce
qu'on me trouva sur ui
rocher peu de jours apré
ma naissance. Des paysan
qui me ramasserent mi
mirententre les mains d'u
Prêtre Grec qui demeuroi
â une journéed'Archangel.
Ce bon homme qui depuis
wingt ans qu'il étoit marie
n'avoit pu avoir d'enfans,
fut ravi du present que ces
paysans lui firent. Ilm'éleva
ravec autant de foin & de
nendresse que si j'avoiseétè
Sonpropre fils. J'appris fous
lui plusieurs Langues, &
route la formule de la Reilligion
des Grecs, qu'il enseignoit
& qu'il professoit
d'une maniéré exemplaire.
J'avois plus de 40. ans lors
qu'il mourut,& je n'étois
pas encoreassez fage pour •
profiter' desconseils
< retraité&de moderation
qu'il m'avoit donnez pe
dant savie.
,"J.c Ileuta- peinelles- ye
.fermez, qu'emporté j
mon temperament, je
mis entête de courir
monde. Je resolus de
,-
tr
verser1 par terre toute.
Tartarie & laMoscoviei
de me rendre àCaminiel
..oùle-Czar nôtre Emperc
étoit alors; Ce voyag
quoiqueterrible &lon
- me parut encore fort cet
lorsque je fus arrivé à C
minietz,d'où je partis
quinze jours après, pour
me rendre à Constantinoole,
après avoirlaisséderrdiereemBoytouutllge
Raoyraiumee
-'
Mon intention étoit de
asser en Asie, &daller
en Egypte m'instruire des
mysteres -,,-.des loix, des
listoires :$c des, religions,
Hes peuples de l'Orient.Je
xroyois y trouver parmi les
aristes débris des anciens
monumens de la vanité des
hommes,quelques vestiges
de l'élévation de ces genies
qui en avoient si long
temps imposé à cour l'un
vers. Mais jei me détour.
bientôt du succes de m
curiosite, & je ne trouv.
chez ces mortelsque: de
restes depyramides &.'(1
tombeaux
s
des rochers
des antres, des fleuves,de
animaux feroces, & rie
dans leur espritquipûtm
retracer laplus foibleima
ge de leur ancienne gran
deur. Àinsi je retournai su
mes pas,jepris la route-d
l'Europe,&je trouvaiheu
reusement i-- Constantino
ple un navire qui me porta
sen Italie, & delà en France,
qui est la feule partie du
monde où je croy que des
hommespuissentvivreavec
toutes les douceurs &tous
les agremens de la vie :mais
malheureusement la forune
ne me permettoit pas
calors de métablirune patrie
dans le sein de cet Empire.
Je me vis ainsi. forcé de me
soûmettre à la rigueur de
monétoile, & de passer en
Hollande, poury profiter
des premiers navires qui
mettroient à la voile ppur
levoyagé du Nord.
,: : EnarrivantàAmsterdat
j'entrouvai un prêt a partii
je m'y embarquai & la me
& les vents nousserviren
à merveille. De la d'Allemagne me nous entra
mes danscelle de Dane
mark, & parle Sund dan
la mer Baltique, d'où nou
perietrâmes jusqu'au son
du Golfe de Riga,oùja
chevaima navigation, pou me rendre par rerre àPles
koovv, où le Czar étoit
alors avec son armée. « Huit ou dix jours âpre:
mon
mon arrivée, je ne sçaià
quelle occasion je lui fus
presenté
, comme un homime
que tant de voyages rendoient extraordinaire
chez des peuples quine
>connoissent dautre terre&
d'autres climats què
-- d'autresclimatsqueceux
qu'ils habitent. Ce Prince me reçut de lamaniéré du
monde la plus généreuse;
& après m'avoir assuréplusieurs
fois du plaisir que lui
feroit mon attachement f.
sa personne,il m'hônorade
tant de titres &de tant de
charges, que le fardeau
m'en parut bientôt insupportable.
Je netois point
courcitan,&je pouvois encore
moinsle. devenir. Le
lait sauvage que j'avoissuccé,
la manière dont on m'avoit
élevé;&le grand air
que j'avois respiré dans tous
les climats dumonde , ne
m'avoient donné aucunes
leçons du personnage que je
devois joüer.On s'apperçut
bientôt de la dureté de mes
moeurs,on se dégoûta de me
voir dans une place que
d'autres pouvaient remplir
mieux quemoy; & enfin,au
; bout de quelques années,
une chûte precipitée fut
l'ouvrage de mon élevation.
[ Je me rendis alors la justice
> que meritoit ma disgrace,
,&. je convins en moymême
> quela douceur & lapolitesse
étoient l'appanage des
hommesquiveulent vivre
dans la societé de leurs paireils.
Il n'en fut cependant
ni plus ni moins, & je fus
obligé
, pour me rendre
iincessammentau lieu de
mon exil., de m'en retourmer
par ou j'etois venu. Cest ici le sejour qui me
fut destiné. Le navire qu
m'y amena me mit à terre
avec un valet fidele qui ne
voulut point me quitter
On me donna des armes
de la poudre, du plomb
&des grains pour ense,
mencer les terres qu'il me
plairoit de choisir pour m
liibfiftance ; ôc cespetit
peuples,mon valet &Bar
naga, que je trouvai heu
reusement ici,*
m'aideren
bâtir la petitemaison ou
nous sommes. Lavantur
qui a jette cette fille su
ces bords est si extraordinaire,
que le récit que vous
en allezentendresera infailliblement
le plusbel
ornement de cette histoire.
La Moscovite Barnaga,
de la ville d'?~M~~ peut
avoir environ trente ans. M
y en a prés de quatre qu'-
elle est dans cettecontree,
où elle vit dans la compagnie
des Lapons Norvegiens
comme si elle étoit
leur Reine. Avant de venir
en cepaïs,elle vivoitàAstra.
candans le sein de sa famille,
occupeeàtous les ouvrages
ausquelsune Elles'occupe
naturellement chezses parens,
lorsqueleplus spirituel&
leplus sçnvant,des
Lapons de ce Royaume s'avisa
de vouloir voyager. 1.1
- On dit ici tant de choses
merveilleuses de ce petit
homme, qu'on assure qu'il
avoit un Gnome particulier
qui le proregeoir. D'autres
disent qu'il enéroit un luimême.
Ce qu'il ya de plus
constant; selon moy, c'est
qu'ilavoir une connoissance
parfaite de tous les
secrets & de toutes les verus
naturcllesqui sontdans
les simples, & qu'il employoit
les plus fiers animaux
de ces deserts à tous
les usages qu'illui plaisoit.
Un jour, dis- je, (e sentant
i)..len humeur de voyager !> arrêta dans ces
forêts
une Renne. *, à qui il dit à
* Plusieursvoyagesdu NordpAr.
lent des qualitez de cetanimal, qui
yest
à peuprés dela taille d'un Cerf.
On lui dit à l'oreilleoù l'onveut
l'envoyer, ou bien le nom des lieux
où l'on veut aller avrjr lui.Aussitôt
ilva par-tout avec unevitesse admirable
, sans suivre aucune route. Éon
instinct seulle guide
,
-& il n'y a ni
fleuves, ni precipices
,
ni montagnes
qui l'arrêtent. Il sertcommunément
à tirer les trainaux.
l'oreille qu'ilvouloit se pro
mener dans l'Empire de
Tartares &dans la Moscc
vie. Cet animal docile reçu
son secret,&l'emmena pa
tout où il voulut aller. En
fin étant arrivé à Astracan
il alla loger chez la mer
de Barnaga, où ilse trouv
si content des bons traite
mensqu'onlui fit, que pa
reconnoissance,ou par in
clination il devint amou
reux de cette fille.
LeLapon ne pouvan
contenirtout le feu qui
devoroit,s'avisa de lui faire
an jour une ample déclaration
de sa tendresse. Barnagase
moqua de lui. Le
tmraégperiasàduentceetltpeofiinllte,qlu'o'uilresolut
de s'en vanger.Voici
commeil s'y prit.
Il affecta de ne lui plus
parler d'amour, & de ne
plus s'attacher qu'à caresser
à Renne qui faisoit chaque
jour presence de
Barnaga Ôc
de
sa
mere,
tous
les tours de souplesse imaginables.
Il se persuadaavec
raison que cette jeune fille
ne pourroit pas s'empêcher
àd'essayer cette monture; qui il avoit eu la precau
tion de dire tout cequ'il y
avoit à faire,si cela arrivoit.
Barnaga, charméede
cet animal, avoit plusieur
fois prié le fin Lapon dele
lui donner:mais il avoit
toujours affecté de ne pouvoir
lui faire un si grand sa
crifice; Enfin irritée de ses
refus, elle avoir resolu de ledérober, & de lui dire
qu'ils'étoit perdu dans les
bois voisins. Un jour pour
cet effet, elle se fit suivre
parla Renne jusqu'à un
quart de lieuë de la ville, où
le voyant seule, elle voulut
monter cet animal, qui se
mit a genoux comme un
chameau pour la recevoir
plus commodément: mais
elle fut à peine sur son dos,
qu'il l'emporta presque à
travers les airs, tant il avoit
de vîtesse & de legereté.
Quoyqu'il y ait un chemin
infini d'ici à Astracan, il
l'amena en trois jours dans
ce defert, où son amant le
rendit aussitôt qu'elle. Il
l'épousa presque en même
tempsavec toutes les ceremoniesdupays
,que
vous conterayune auti
fois. Il a depuisle jour
sesnoves,vécu tpujou
~v~~Uç.~ns la plusgra~
deuniondu mpad|;,& tP8
de mêmeavec eux. Ceper
dant depuis trois mois
Lapon a disparu,sans qu'o
sçache pourquoy, ni où
estallé, & personneici
sçait de ses nouvelles. Ba
~nagoem~'enoparutconsole &- coeur qu'il nerevienneja
mais. rti>,>u£iaaaoî
Lediscours de ce bon
dvierilolaridt- f.inÎt en cet 7en: nit- en"' - Vieillard finirencet!eenn^ Nous luifîmes chacun
nos remercimens de la peine
qu'il avoit prisede nous
conter tant de choses extraordinaires,
& nous le
priâmes de nous dire si
nous ne pourrions pas trouvercinq
de ses Rennes pour
nous remettre dans quelque
partie de l'Europe plus
habitable que celle où nous
étions. Non, mes enfans,
nous dit-il,je peux vous
donner aucune instruction
làdessus,& je vousjur
que je n'ai pas vu un seul d
ces animaux depuis que j
, fuis ici:mais au nomd
Dieu ne me quittez pa
que je ne sois mort ;dan
quarante mois je ne sera
plus. Dés que vous maure
renduà la terre, il viendr
quelque
- navire surcette
côte , dont le Capitain
charitable vous recevr
dans son bord , & voustre
menera dans les lieux o
vous avez tantd'impatience
de vous revoir. Il y a plu
de six semaines que ce fag
vieillard est mort, & nous
n'avons encore vu que vous,
qu'une extreme dïsgrace a
jettez sur ce rivage.
i' Le Chevalier de. qui
m'entend, me jura, deux
mois aprés nôtre naufrage,
unefoy éternelle, &m'épousa
en presence de ce
yenerable personnage donc
je viens de vous conter
l'histoire, deBarnaga, qu'-
une tendre sympathie a
fortement attachée à moy
depuis sa mort, & de ces
Messieurs qui sont nos compagnons
d'infortune. Il ya
plus d'un anqu'ils'est mis
danslatête des chagrins&
des jalousies sans fondement,
qui le precipitent
cent fois par jour dans des
abîmes de melancoliedont
rien ne peut leguerir.
Voilace que j'avais;
vous dire de mesavantures
"Au reste, songeons main
tenant auxexpediens qu
-peuvent nous tirer d'ici, &
7mettons touten usagepou
LretôUfncr'; ensemble, dan
•'-•d-esfie'uxefîlinous convien
rfëntmièux queces climat *éfK^âritabtâs*-?jDésque,
Julie eutcesse
de parler, nousnous encourageâmestous
à; travailler
aux moyens de sortir de ce
miserables pays ; &C] après
plusiers proportions.
gues & inutiles , je priai nôître
compagnie de sereposer
sur moydu soin de la délivr.
cCJ de cette région.Je
m'engageai à mettre tout
j: mon monde aprés cet our;
vrage. Je fis couper des ar..
Ë bres, donton ne un grand -nombre de mâts, de pouz
tres,de solives & de planches,
que jedestinaiàla
construction d'un navire. *
Sur ces entrefaites,le Che
valierde. tomba malade
en deux jours il fut à lex~
tremite, & le troisiéme i
mourur. Sa veuve fut long
temps inconsolable desa
perce : cependant mes soins
mes discours, la tendresse
qu'elle étoit perpuadée que
j'avois pour elle, & l'impa.
tience qu'elle avoit de re.
tourner bientôt dans une
meilleure contrée que celle
ou nous étions, (comme je
l'en assurois tous les jours,
lui rendirent bientôt son
embonpoint, ses graces ôc
sa tranquilité.
Des '¡ que nôtre vaisseau
: fut achevé, lesté, & chargé
d'eau, de poissons secs, de
chair salée, de legumes, 6c
de toutes les pauvres den-
1"rees. qui pouvoient. nous
aider à subsisterjusqu'à ce
que nous arrivassions à Plaisance,
nous nous embart
quâmes. Nous y changeâmes
pour des peaux nôtre
»bâtiment contre un autre
meilleur,nous y prîmes du
pain, du biscuit
,
du vin,
de la bierre, & tous les rafraîchissemens
dont nous
avions besoin. Enfin après
avoirvoguéleplusmalheureulement
du monde contre
les vents & la mer, nous
hommes venus,comme
vous le sçavez,Messieurs,
nous brifer ce matin sui
cette côte,& faire,pourain
dire, naufrage au port.
Je ne fais point d'autre:
remarques sur cette histoire
que celles qui sont à la mar
ge , parce que je connoi
ces pays septentrionnau
moins que ceux qui son
plus près du Soleil.
Fermer
Résumé : LE NAUFRAGE au port. HISTOIRE.
Le narrateur s'excuse pour le retard et décide de raconter les aventures de la Moscovite et du Lapon, rebaptisant l'histoire 'Le Naufrage au port'. À Saint-Malo, il accompagne un ami au Cap pour voir des vaisseaux prêts à partir pour la mer du Sud. Un orage éclate, provoquant le naufrage d'un navire. Les survivants, dont un homme désespéré pleurant la perte de sa bien-aimée Julie, sont secourus. Julie est également sauvée et retrouve son amant. L'histoire est celle de Louis-Alexandre de Nerval, un jeune Canadien qui raconte son propre naufrage, sa capture par des Anglais, et sa survie en Laponie. En Laponie, Nerval et ses compagnons découvrent une maison habitée par une femme et un homme chantant en français, exprimant leur douleur amoureuse. Ils se révèlent pour éviter d'être pris pour des espions. Ils rencontrent ensuite des pygmées identifiés comme des Lapons de Norvège, suivis par trois hommes armés d'arcs et de flèches, vêtus de peaux d'ours et de chèvres. Ces hommes parlent français et offrent leur aide. Ils conduisent les narrateurs dans une maison où ils rencontrent Julie Stroffen, originaire d'Hambourg. Elle raconte son histoire : elle s'est enfuie avec le chevalier après que son père a refusé leur mariage. Ils ont survécu à un naufrage grâce à un vieillard nommé Saxadero, qui leur a donné un baume divin. Saxadero raconte son parcours : né à Archangel, il a voyagé à travers la Tartarie, la Moscovie, et l'Asie avant de retourner en Europe. Présenté au Czar, il a été couvert de titres et de charges, mais a été démis de ses fonctions pour son incapacité à s'adapter à la cour. Le narrateur, après avoir reconnu la nécessité de la douceur et de la politesse pour vivre en société, est exilé et doit revenir sur ses pas. Il rencontre Barnaga, une Moscovite de trente ans, vivant avec des Lapons norvégiens depuis quatre ans. Avant son arrivée, elle vivait à Astrakan et fut séduite par un Lapon doté de connaissances exceptionnelles en simples et en animaux. Le Lapon l'enlève et l'épouse, mais disparaît trois mois plus tard, laissant Barnaga inconsolable. Le narrateur et ses compagnons, naufragés, écoutent l'histoire de Barnaga racontée par un vieillard. Ce dernier promet qu'un navire viendra les secourir après sa mort, ce qui se réalise six semaines plus tard. Le Chevalier de meurt deux mois après le naufrage. Sa veuve, Julie, est consolée par le narrateur qui construit un navire pour quitter cette région inhospitalière. Après avoir achevé le navire et navigué contre les vents, ils finissent par échouer sur la côte où ils se trouvent actuellement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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25
p. 14-108
HISTOIRE.
Début :
Je vous donnai le mois passé, Messieurs, une description / Anna Favella & Julio Alexandro, des meilleures [...]
Mots clefs :
Sérail, Femme, Amour, Navire, Nuit, Maison, Seigneur, Maîtresse, Esclaves, Ami, Mer, Naples, Coeur, Marchand, Ville, Fortune, Constantinople, Malheurs, Traître, Femmes, Pierre, Diamants, Port, Beauté, Amant, Courage, Reconnaissance, Confiance, Tendresse, Horreur, Sultan, Épouse, Royaume de Naples, Amants, Espérance
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE.
Je vous donnai le mois
paſſe , Meſſieurs , une deſcription
nouvelle du Serrail
du Grand Seigneur. Un
Ambaſſadeur de France à
la Porte , qui ſçait de ces
lieux, où ila demeuré longGALANT.
IS
temps , tout ce qu'on en
peutapprendre , l'a trouvée
fi exacte & fi bien circonſtanciée
, qu'il m'a avoüé
qu'il étoit étonné qu'on eût
pû arracher des choſes ſi
rares du fond de cet impenetrable
Palais : mais il le
fut encore davantage au
recit de l'hiſtoire nouvelle
que je vais vous raconter.
*******美美
HISTOIRE.
ANna Favella & Julio
1
16 MERCURE
Alexandro , des meilleures
familles de Tarente , ville
capitale de la Principauté
d'Otrantedans le Royaume
de Naples , furent enlevez
par un Corſaire d'Alger ,
deux jours avant celui que
leurs parens avoient choiſi
pour les unir ſous les loix
de l'hymen . Favella étoit la
plus belle fille de ceRoyaume
, & la beauté d'Alexandro
n'avoit de comparable
à elle-même que l'éclat des
charmes de ſa maîtreſſe.
* Ces malheureux amans a
voient environ trente ans
GALANT. 17
à eux deux , lorſque ſix
Turcs determinez , dont le
navire étoit caché derriere
leCap ſainte Marie, mirent
pied à terre , ſe jetterent
dans un bois fort épais qui
étoit à cent pas du rivage ,
s'y enfoncerent temerairement
, & trouverent enfin
preſque à la porte du Palais
de Favella , cette miferable
fille aſſiſe ſur le bord d'un
ruiffeau,&fe felicitant avec
ſon amant de l'eſperance
de leur hymen prochain.
Une vieille matrone étoit
prés d'eux, lorſque ces traî-
Dec. 1714. B
18 MERCURE
tres les ſurprirent , les ſaifirent
, les lierent , & les
entraînerent dans leur chaloupe
, aprés avoir étranglé
la vieille , dont les cris pouvoient
attirer du monde à
leur fecours.
Jamais Corſaire avide de
butin ne ſe flata mieux de
l'eſpoir d'une fortune éclatante
,que le cruel Muſtapha
, à la vue des deux efclavesqueſesgensvenoient
d'amener à fon bord. Il fit
auffitôt appareiller,mit toutes
ſes voiles dehors , &cingla
vers l'Afrique. Un faGALANT.
19
:
:
vorable ventde Nordnordeſt
le rendit en deux jours
à Alger , où d'abord il mit
Favella entre les mains de
ſa femme , & Alexandro
entre les eſclaves dont il
eſperoit de groſſes rançons.
La beauté ſoûmet à fon
empire les plus fiers courages
,& le coeur le plusbarbare
n'eſt pas à l'épreuve
des traits de deux beaux
yeux. Mustapha ſoûpire
pour ſa nouvelle eſclave ,
pendant que ſon épouſe
brûle déja pour le jeune
Napolitain , qu'elle a mal
Bij
20 MERCURE
heureuſement vû à travers
une jalouſie de ſon Serrail,
Les larmes de Favella ,
la tendreſſe parfaite qu'elle
conſerve à ſon amant , &
l'horreur qu'elle a pour ſon
tyran, n'empêcheroient pas
qu'elle ne fût bientôt la victime
d'une paſſion qui la
deſeſpere,ſi l'amour n'alloit
pas employer juſqu'aux
voyes les plus cruelles pour
la dérober aux coups qui
la menacent. Mustapha ne
la quitte plus, le barbare ne
peut vivre unmoment ſans
la voir.
GALANT. 21
(.
Sbayna ſa femme brûle
d'une égale ardeur pour
Alexandro , qu'elle a déja
trouvé le fecret d'inſtruire
des deſſeins qu'elle a ſur lui .
Alexandro , qui de de fon
côté a reſolu de tout riſquer
pour briſer les fers de ſa
maîtreſſe , les fiens & ceux
de ſes camarades , avec qui
il a tramé ſecretement une
conſpiration, dont le ſuccés
doit les affranchir des horreurs
de leur fervitude ,
promet à Sbayna de conſentir
à tout ce qu'il lui
plaira , pourveu qu'elle l'in
22 MERCURE
*
troduiſe de nuit dans ſa
chambre. Cette femme n'écoute
plus que ſa paffion
pour lui donner , & lui tenir
le lendemain, à latroiſieme
heure de la nuit , la parole
qu'il a la veille exigée d'elle.
Alexandro ſe rend à ſon
appartement , & lui dit ,
aprés les premieres civilitez
: Je ne peux enfin vous
aimer , ni vous donner des
marques de mon amour ,
belle Sbayna , à moins que
vous ne m'épouſiez : mais
vous ne pouvez m'épouſer
tant que vous ferez la fem
GALANT.
23
me d'un Turc. Ah cruel !
lui répondit- elle , quel reproche
me faites vous ?At
- il tenu à moy de ne pas
devenir la femme de Muſ
tapha , & fuis je la maîtreſſe
de ne la plus être ? Ravie à
ma famille malheureuſe
dés mon enfance, arrachée
depuis douze ans des côtes
de la Pouille , où je reçus
le jour , aprés avoir été efclave
dans ce Serrail jufqu'au
moment où le barbare
maître de ces lieux me
menaça de me donner la
mort ſi je lui refuſois ma
24
MERCURE
efmain,
croyez- vous que mon
coeur ait jamais confenti au
ſacrifice de ma timidité ?
Non, charmanteSbayna,lui
dit Alexandro, non je ne le
croy pas : mais puiſque vous
me preferez aux autres
claves qui font ici ; puiſque
vous vous ſentez aſſez de
courage pour m'entretenir
hardimēt dans vôtre cham
bre , ſoyez genereuſe jufqu'au
bout , ne perdez pas
un moment de temps , &
facrifiez tout à l'heure ce
barbare époux à l'amour
que vous avez pour moy.
Je
GALANT!
25
Je ſçai que votre main
trembleroit à executer une
ſi grande action , qu'elle
n'auroit pas affez de force
pour lui porter des coups
mortels : mais j'exige de
vous ſeulementqu'elle conduife
la mienne. Montrezmoy
la chambre où il eſt
maintenant , & je vais à
l'inſtant m'immoler la victime
que mon amour vous
demande. A quoy , grand
Dieu, lui dit la tremblante
Sbayna , qui ſe vit embarquée
plus loin qu'elle n'as
voit compté de l'être ; à
Dec. 1714. C
16 MERCURE
quoy , malheureux , allons.
nous nous expofer fije
conſens à ce que vous exi
gez demoy ? Mustapha eft
peut-être àpreſent dans le
leinde fa nouvelle eſolave,
ou peut- être redouble til
ſes efforts pour fléchir fo
rigueur. Dans quel abîma
effroyable de maux allons
nous , dis je , nous precipi
ter, ſi je ſuis vos temeraires
deffeins ?& qu'allons nous
devenir , fi je ne les ſuis
pas?Ne craignez rien,reprit
Alexandro aveo impetuofite
; tous les eſclaves de
GALANT.
47
S
e
mon quartier n'attendent
que mon fignal pour nous
ſervir au gré de nos interêts
communs. Un renegat fidele
, s'il en eſt , doit me
tenir à toute heure de nuit ,
pendant trois jours , une
barque prête à partir. La
mer vient battre les murs
dece jardin , & le trajet eft
fort court d'ici juſqu'aux
lieux qui doivent nous fervir
d'aziles. Venez donc ,
lui dit- elle enfin , venez ,
fuivez-moy ; & puis qu'il
faut qu'il meure , ou que
nous periflions, je vais vous
Cij
28 MERCURE
montrer juſqu'à la place où
vôtre main doit porter vos
coups.
Ils traverſent auffitôt
courageuſement , & fans
bruit , pluſieurs petits co
lydors , au bout deſquels ils
entrent dans une chambre,
où , à la faveur de la clarté
de la Lune, ils trouvent un
homme & une femme na
geant dans le fang , & rendant
les derniers ſoupirs.
Le deſeſperé Alexandro &
l'effrayée Sbayna regardent
ces deux victimes d'un oeil
bien different. Le NapoliGALANT.
29
tain plonge un poignard
dans le corps du malheureux
Mustapha,pour mieux
s'aſſurer de ſa mort , & fe
jette ſur le ſein de ſon infortunée
maîtreffe , qu'il
ſent heureuſement reſpirer
encore. Il embraſſe en même
temps les genoux de
Sbayna , & la conjure de
lui donner des remedes , fi
elle en a , pour rendre , s'il
eſt poſſible , la vie à cette
miferable eſclave. Sbayna
✔entre dans un petit cabinet
où ſont les eaux & les baumes
que fon mari avoit
Ciij
30
MERCURE
A
coûtume de porter à la mer.
Elle choifit une liqueur
d'une verru fouveraine , &
en fait avaler quelques
gouttes à la mourante Favella
, qui ouvre enfin les
yeux en foupirant.Que voyje
, lui dit-elle un moment
aprés ? quel Ange vous envoyeàmon
fecours , genereufe
Sbayna ! Mais la mort
ne m'a-t-elle pas vangédes
fureurs de vôtre indigne
époux? Ciel ! ajoûta-t- elle ,
en ſe récriant, quel mortel
s'offre à mes regards ? Eftce
vous , Alexandro , que
GALANT
31
je voy ? eft. ce vous , mon
cher Alexandro ? Oui, belle
&malheureuſe Favella , lui
dit il en fondantenlarmes,
c'eſt moyque vous voyez
le fer à la main , & prêt à
vous arracher de ces lieux.
Mais eſſayez devous lever,
ſi vous pouvez. A quel endroit
êtes vous blefſée vous
voila pleine de lang; eft- ce
du vôtre? eſt.ce de celui de
nôtre ennemi ? Je ne croy
pas,reprit- elle , que mes
habits foient teintsdu mien;
& fi vous ne m'aviez heureuſement
ſecouruë , je
C iiij
32
MERCURE
C
र
penſe que je n'allois mourir
, que parce que mon
courage avoit épuiſé mes
forces en défendant ma
vertu . Aprés avoir longtemps
combattu contre le
traître Muſtapha , reſoluë
de perin avec mon inno-
-cence , j'ai de deux coups
mortels percé ſon lâche
*coeur , & enfin je ſuis tombée
dans ſon ſang , accablée
ſous le poids de ma
vengeance.
Mais quel ſpectacle cruel
pour la jalouſe Sbayna , de
voir ainſi raſſemblez dans
1
GALANT.
33
la chambre de ſon époux
égorge , deux amans dont
la tendre reconnoiſſance
Imet un obſtacle éternel à
ſes deſſeins ! Elle n'a pas
neanmoins d'autre parti à
prendre , que celui de ſe
faifir de l'or &des pierreries
de Muſtapha & des ſiennes,
& de les ſuivre. Ces précautions
priſes , Alexandro
court délivrer les eſclaves
qui devoient ſe ſauver avec
lui , & dans la compagnie
de tous ceux qui lui étoient
redevables de leur falut
4
,
il s'embarque dans le bâti34
MERCURE
ment du renegat dont j'ai
parlé.
L'Italie eſt l'objet de leur
voyage & de leurs voeux ,
ils font des efforts incroya .
bles pour gagner ſeulement
la Sardaigne : mais la mer
& les vents qui leur font
contraires les obligent à
doubler leCap de Sulfence,
&les jettent enfin malgré
eux fur l'Ile de S Pierte.
Les habitans de cette petite
Ifle font pour eux plus
inhumains que les Turcs.
Dés que nos voyageurs
y curent débarqué , plu-
1
GALANT.
35
S
S
ſieurs de ces Infulaires s'af
ſemblerent autour d'eux ,
dans le deſſein de leur dérober
leurs meilleurs effets,
& de les obliger enſuite à
aller chercher ailleurs l'azilé
qu'ils vouloient leur
refufer chez eux : mais un
vieux Marchand , qui avoit
beaucoup de credit dans
cette Ille , feignit de s'oppoſer
à l'execution de ce
deſſein , pour les tromper
d'une maniere bien plus
cruelle. Il n'eut pas plutôt
vû les deux Italiennes &
Alexandro , qu'il ne fongea
36 MERCURE
qu'au moyen de s'emparer
de leurs perfonnes & d
leur tréfor. Il fut au devant
d'eux , il leur offrit obli-;
geamment ſa maiſon , &
fes eſclaves pour les ſervir ,
& leur promit de leur faire
équiper un bâtiment pour
les renvoyer inceſſamment
dans leur patrie. Ces offres
furent accompagnées d'un
air de bonne foy & de
compaffion dont ils furent
la dupe. Le traître avoit
juré leur perte , & voici
comme il executa le projet
de la perfidie.
GALANT.
3:7
Il meua ces malheureux
chez lui , où ils ne furent
pas plûtôt entrez , que qua
tre ſcelerats , qui fervoient
tous les jours à ſes noirs
deſſeins , les mirent chacun
dans des petites chambres
, d'où ils ne purent plus,
ni ſe voir , ni s'entendre.
Aprés les avoir retenus l'efpace
de trois mois dans
cette captivité , il ſe determina
à aller rendre une
viſite au deſeſperé Alexandro
, qui lui dit d'abord
i
toutes les injures que la
t
rage& le deſeſpoir lui mi38
MERCURE
rent à la bouche : mais le
Marchand l'interrompant ,
lui dit qu'il avoit tort de ſe
plaindre ; qu'il ne ſçavoit
pas apparemment l'uſage
du pays où il étoit ; qu'il
n'abordoit jamais d'étran
gers dans cette Ille , qu'on
ne les gardât au moins fix
mois , & qu'on ne ſçût parfaitement
qui ils étoient ;
que d'ailleurs il y étoit arrivé
dans un bâtiment de
Barbarie , commandé par
un renegat ; qu'un de ces
hommes ſans foy avoit cffayé
il y avoit quelques an
GALANT.
39
nées de livrer l'ifle aux
Turcs ; &que depuis qu'on
avoit découvert cette horrible
conſpiration, on avoit
obſervé de faire à tous les
étrangers que leur malheur
yjjeetttrooiitt,uunnttrraaiittementbien
plus rude encore que celui
qu'il avoit reçû de lui ; que
cependant , s'il vouloit lui
donner mille ducats d'or
eneſpeces , ou la valeur de
cette fomme en pierreries ,
non ſeulement il abrege.
roit le terme de ſa capti
vité : mais qu'il alloit à
T'heure même le faire con4°
MERCURE
)
duire dans un navire Napolitain
qui étoit à la rade,
& qui devoit la nuit fuivantemettreà
la voile pour
retourner à Naples ; que
d'ailleurs il ne ſe mît point
en peine des femmes qui
étoient entrées avec lui
dans ſa maiſon , puiſque ,
ſelon toutes les apparences,
il y avoit déja long-temps
qu'elles devoient être arrivées
dans leur patrie , par
laprécautionqu'il avoit euë
de les faire embarquer fecrettement
depuis deux
mois. A tout ce difcours
le
GALANT .
le malheureux Alexandro
ne ſçut que répondre. Il
abandonna à ce traître tout
ce qu'il avoit des pierreries
de Mustapha , & ſe hâta de
ſe faire conduire au vaifſeau,
qui en effet étoit à la
rade.
On commençoit à appareiller
lors qu'il y arriva.
Le vent étoit favorable , on
mit à la voile , & le navire
partit. Pendant la nuit il ſe
trouva à côté d'un homme,
qu'il entendit ſoûpirer de
temps en temps , & qui dit
enfin , aprés bien des ge-
Dec. 1714. D
42 MERCURE
miſſemens :La malheureuſe
eſt pour jamais perduë !
Si un miferable que fes
infortunes reduiſent au def
eſpoir , lui dit Alexandro ,
pouvoit vous aider à vous
confoler , ou meriter vôtre
confiance , je ſuis prêt à
vous donner tous les ſecours
qui dépendront de
moy. Je vous avouë , lui
répondit l'autre , que je ſuis
mortellement affligé,& que
jeplains infiniment le malheur
d'un jeune Italien à
qui je ſuis redevable de la
liberté que j'avois perduë ,
GALANT.
43
fi fon cou-
&de la vie que j'allois perdre
en Alger ,
rage n'avoit pas briſé nos
chaînes. Nous étions , &il
étoir comme nous , chargé
de fers , lorſque la femme
deMustapha nôtrepatron ,
qui l'avoit enlevé avec ſa
maîtreſſe qu'il tenoit enformée
dans ſon Serrail , deivint
amoureuſe de lui. Enfin
il a trouvé le ſecret de
perfuader cette femme épriſede
ſabeauté, ila égorgéMustſtaapphhaa,,
il a fauve fa
maitreffe , il nous a délivrez
des fers où nous ge
Dij
44 MERCURE
miffions , & il ſeroit àpreſent
le plus heureux des
hommes ; au lieu qu'il eſt ,
dans quelqu'endroit qu'il
ſoit, le plus miferable , fi le
mauvais temps ne nous
avoit pas jettez ſur l'ifle S.
Pierre , où nous avons trouvé
des Chrétiens mille fois
plus cruels que les barbares
-d'Afrique. Enfin l'infortuné
Alexandro ( c'eſt ſon nom)
eſt tombé avec ſa maîtreſſe
& la veuve de Muſtapha ,
qu'il avoit emmenée, entre
les mains d'un traître Marchand
de cette Iſle , qui
GALANT . 45-
vendit il y a quelques jours
la belle Favella , qu'Alexandro
adoroit , à un Juif
qui cherchoit par toute
l'Europe des beautez deftinées
aux plaiſirs du Grand
Seigneur , & qui n'a pas
plûtôt eu fait l'emplette de
celle-ci , qu'il a mis à la
voile pour Conftantinople.
Alexandro ne répondit
à ce diſcours que par un
cri effroyable. Le recit le
plus touchant d'un deſefpoir
affreux exprimeroit
mal l'excés de ſa douleur.
Cependant ſon ami dans
46 MERCURE
ce moment le reconnoît
aux tranſports de ſa rage ;
ils'efforce envain dele confoler
, l'eſperance d'une
prompte mort eſt ſeule capable
d'adoucir l'horreur
de ſon deſeſpoir : mais il y
aune eſpece de contradiction
éternelle dans le fort
des malheureux , & le trépas
ſemble même être d'intelligence
avec l'étoile qui
les perfecute , pour leur re
fuſer ſon cruel ſecours , lors
qu'ils n'aſpirent qu'au bonheur
de perdre la vie. Tous
les perils de la mer s'éloiGALANT.
47
gnent du navire qui le porte
, les vents & les flots lui
font favorables ; & aprés
une heureuſe & courte navigation,
la ville de Naples
le reçoit enfin dans ſon
portalog
Alexandro conjure fon
ami de ne pas l'abandonner
dans fon malheur. Fernand
lui promet non ſeulement
de ne le pas quitter : mais
il lui offre cout ſon credit
&tout fon bien pour courir
aprés ſa maîtreſſe , s'il en
eft temps encore. Quelle
flatcuſe propofition pour
48 MERCURE
1
un amant deſeſpere! Il n'enviſage
ni les ſoins , ni les
peines infinies où va l'expoſer
une entrepriſe dont
l'amour lui maſque les dangers
& les obſtacles. Ilembraſſe
ſon ami , il accepte
ſes offres , & le preſſe de
travailler avec tant de diligence
à l'execution de ce
genereux deſſein , qu'à pei
ne entré dans le port , il ne
fonge qu'à en fortir. Un
-vaiſſeaude Smyrne s'y trouve
heureuſement tout prêt
àretourner dans le Levant.
L'occaſion eſt belle ; ils
s'emGALANT.
49
s'embarquent , ils partent ,
& en dix jours ils arrivent à
Smyrne , d'où une tartane
les porte à Conſtantinople.
Alexandro met alors tout
en uſage pour apprendre
des nouvelles du navire où
étoit le Marchand Juif qui
lui a enlevé ſa maîtreſſe ; il
s'en informe enfin avec
tant de foin & d'adreſſe
qu'il trouve ſa maiſon. II
lui rend viſite , il lui dit
qu'il feroit bien aiſe de negocier
avec lui , qu'il a de
fort belles pierreries dont
il l'accommodera , s'il veut
Dec. 1714.
E
so MERCURE
les acheter. Il avoit en effet
toutes celles de Don Fernand,
qui étoit un des plus
riches Gentilshommes du
Royaume de Naples. Le
Juif lui donne jour pour
traiter avec lui : cependant
Alexandro l'engage,à force
de careſſes & d'amitié , à
lui donner des marques
d'une bienveillance ſinguliere.
Le jour qu'il devoit lui
montrer ſes diamans étant
vonu , le Napolitain ſe rend
àfama fon ; le Juif en voit
deux fi beaux , qu'il lui dic
GALANT. SI
,
qu'il le prie de trouver bon
que fa femme ,qui s'y connoît
mieux que lui , les examine.
Il l'appelle auffitôt ;
elle vient , elle admire en
même temps , mais differemment
, la beauté des
diamans , & celle du jeune
homme qui les veut vendre.
En voici un , dit elle ,
un moment aprés les avoir
bien confiderez , que la
Sultane Zara achetera vo
lontiers ; & celui- ci ſera un
preſent fort agreable aux
yeux de l'Odalique Andraïda
: pour les autres , je
Eij
52
MERCURE
tâcheray de les vendre dans
le Serail , où ils pourront
ſervir à parer cette jeune
fille que vous avez amenée
depuis peu , le jour qu'elle
aura le bonheur d'être prefentée
au Sultan. A ce mot
Alexandro fremit de douleur
& de crainte : cependant
il eut encore affez de
prefence d'eſprit pour cacher
le deſordre de fon
coeur. Seigneur , lui dit la
Juive , voulez- vousbien me
confier ces diamans pour
trois jours ? Mon mari va
vous donner pour votre ſů.
GALANT . 53
;
reté une reconnoiſſance de
leur poids & de leur qualité
: aprés que je les aurai
montrez aux Dames du
Serail à qui ils peuvent
convenir , nous les eſtimerons
, & fur le champ nous
vous en donnerons la valeur.
Alexandro , qui ſentit
que cette Juive lui pouvoit
être fort utile, accepta tout
ce qu'elle lui propoſa. Cependant
le Juif lui- même ,
preſque auffi charmé de ſa
douceur&de ſa bonne mine
que ſa femme l'étoit déja
, l'invita à dîner ; à quoy
E iij
54 MERCURE
il conſentit auec plaifir.
L'extreme confiance de
ces gens l'étonna , ou plûtôt
l'ébloüit à un tel point ,
qu'il ne deſeſpera pas de
pouvoir , à force d'induftrie
, arracher peut être un
jour du Serail ſa maîtreſſe ,
dont les charmes pouvoient
n'avoir pas encore eu le
malheur de s'y faire admirer.
Enfin il ſe conduifit
avec tant de ſageſſe & de
diſcretion , que le Juif &
ſa femme le prierent de les
voir le plus ſouvent qu'il
pourroit. Sur ces entrefai
GALANT
55
tes , Zacharie ( c'étoit le
nom de ce Juif) reçut de ſon
facteur de Cephalonie des
lettres , dans lesquelles il
lui mandoit qu'un navire
richement chargé , & dont
il étoit le principal armateur
, venoit d'arriver heureuſement
d'Egypte, & que
ſa prefence étoit neceſſaire
pour faire l'évaluation des
interêts , des Marchands avec
qui il étoit affocié ; qu'il
n'avoit pas de temps à perdre
, & qu'il lui convenoit ,
au reçû de ſes lettres , de
s'embarquer dans le pre
E iiij
56 MERCURE
mier bâtiment qui prendroit
la route de Cephalonie.
Zacharie , qui étoit depuis
long - temps dans l'ufage
de faire de parcilles
courſes , ſe diſpoſe ſur le
champ à partir. Il envoye
au port , où au lieu d'un bâtiment
, on en trouve vingt
prêts à mettre à la voile
pour les Ifles de l'Archipel ;
& la nuit même il s'embarque
avec deux eſclaves, qui
étoient les ſeuls hommes
qui le ſervoient dans ſa
maiſon.
GALANT. 57
Le lendemain Alexanà
dro , qui ne ſçavoit encore
rien de ce voyage , va chez
le Juif, où , à la place des
eſclaves qu'il y avoit vûs la
veille , il voit une grande
fille qui lui ouvre la porte ,
& qui le conduit dans l'appartement
de Joia , ( c'eſt
ainſi que s'appelloit l'épouſe
de Zacharie. ) Cette
femme , qui avoit environ
trente ans , avoit été parfaitement
belle , & l'étoit
bien encore affez pour tenter
tout autre hommequ'un
jeune Chrétien éperdû58
MERCUR E
ment amoureux d'une fille
de ſa Religion. L'étalage
où elle étoit lors qu'Alexandro
entra dans ſa chambre,
ne ſentoit point du tout la
Juive . Elle étoit aſſiſe ſur un
riche tapis de Perſe , les
jambes croiſées à la mode
des Orientaux ; elle avoit
le côté droit appuyé negligemment
ſur des carreaux
de velours cramoifi , fon
caffé devant elle , & tenoit
à ſa main le petit coffre où
étoient les diamans d'Alexandro.
Seigneur , lui ditelle
, un moment aprésque
GALANT. 59
la fille qui l'avoit introduit
ſe fut retirée , afſeyez- vous
fur cette eſtrade , & m'écoutez.
Je ſçai preſque de quoy
l'amour est capable dans
tous les coeurs : je vous dirai
même plus, je ſçai de quelle
maniere à peu prés toutes
les differentes nations de
l'Europe traitent l'amour.
Eſtant il y a dix ans à
Amſterdam , qui eſt le lieu
de ma naiſſance , j'y fus aimée
d'un Italien , d'un Alleman
, d'un Danois & d'un
François , tous Chrétiens ;
60 MERCURE
& par un excés de malheurs
, dont le détail eſt
inutile ici , j'y épouſai enfin
le Juif que vous avez vû.
Quoy qu'il en uſe fort bien
avec moy , je me ſuis repentie
, & me repentirai
de ce mariage tous les jours
de ma vie . L'avarice de mes
parens a formé les liens qui
m'accablent. Je ſuis Chrétienne
dans le fond du
coeur , & affez riche maintenant
des largeſſes des Dames
du Serail,pour pouvoir
vivre deſormais partout ailleursqu'ici
commodément,
GALANT . 61
&même avec éclat , s'il eſt
vrai que le faſte & le luxe
puiſſent contribuer à nous
rendre heureux. Enfin je
vous aime , & je vous croy,
fi non affez tendre , du
moins affez genereux pour
faire un bon uſage du ſecret
que je vais vous confier.
Il faut que vous ſoyez
mon liberateur , que vous
m'arrachiez de Conftantinople
, & que vous me faffiez
inceſſamment paſſer en
Italie avec vous. Vous nous
avez pluſieurs fois parlé de
vôtre ami Don Fernand , &
62 MERCURE
vous nous avez dit tant de
bien de lui , que je le croy
fort propre à nous ſeconder
comme il faut dans l'entrepriſe
que je medite. La fortune
m'a heureuſement défait
de Zacharie, que ſes affaires
retiendront au moins
deux moins dans l'Archipel
; je ſuis maîtreſſe de ſes
richeſſes & des miennes ; je
vous en donnerai plus qu'il
ne vous en faudra pour
acheter un navire équipé
des meilleurs matelots que
vous pourrez trouver : en
un mot vous prendrez ce
GALANT . 63
foin& toutes vos meſures
avec votre ami , pendant
queje me diſpoſerai de mon
côté à vous ſuivre lors qu'il
en ſera temps. Je voustromperois
, lui répondit Alexandro
, ſi j'acceptois avidement
l'offre que vous me
faites , & fi je ne payois pas
au moins d'un retour de
confiance,la confiance avec
t laquelle vous m'avez declaré
vos intentions. Je vais
vous dire un ſecret qui va
vous épouvanter , je vais
vous demander une grace
dont vous allez fremir , &
64 MERCURE
qu'il faut que j'obtienne de
vous , ou que je meure.
Zacharie vôtre époux
acheta il y a environ 3. mois
d'un Marchand de l'iſle S.
Pierre , voiſine de la Sardaigne
, une jeune fille du
Royaume de Naples , que
des Corfaires avoient enle.
vée quelque temps auparavant
, & que la fortune",
aprés bien des perils , avoit
enfin arrachée des mains
du Capitaine qui l'avoit
priſe , lors qu'en ſe ſauvant,
le bâtiment dans lequel elle .
éroit , fut contraint par le
mauGALANT.
mauvais temps de relâcherà
l'Iſle ſaint Pierre , où un
perfide Marchand l'invita
àaller ſe remettre dans ſa
maiſon des fatigues de la
mer : mais dés qu'elle y
fut entrée , il la conduifit
dans une chambre , où il
l'enferma , & la garda jufqu'au
jour qu'il la vendit à
vôtre époux. Cette fille eft
ma foeur, & cette ſoeur m'eſt
plus chere que tout ce que
j'ai de plus cher au monde.
Elle eſt à preſent malheureuſe
dans le Serail du Sulran
, où vous avez la liberté
Dec. 1714. F
66 MERCURE
d'entrer lors qu'on vous y
mande , & l'on vous ymande
tous les jours. Parlez lui
de moy , donnez - lui une
lettrede ma part, & ne vous
rebutez pas d'entendre toutes
les propoſitions que je
vous ferai pour me faciliter
les moyens de la voir ,
& de l'arracher de ce ſéjour
impenetrable. Grand
Dieu , lui dit Joia , que me
propoſez-vous ? Vous imaginez
- vous à quoy m'expoſeroit
une pareille tentative
? & ignorez- vous que
ſi l'on avoit jamais le moinGALANT.
67
dre ſoupçon que je pûffe
entrer dansune intelligence
ſi criminelle , qu'au même
inſtant je ſerois miſe en
pieces par les muets & les
noirs du Serail ? Pardon.
nez , genereuſe Joia , lui
dit Alexandro , pardonnez
l'extravagance de ces projets
à un malheureux , qui
n'a plus d'autre reſſource
que celle de mourir. Cependant
ma reconnoiſſance
n'auroit point de bornes ſi
vous me ſerviez , & mon
deſeſpoir va n'en plus avoir
fi vous ne me ſervez pas.
Fij
68 MERCURE
Au lieu de ſauver vôtre
*foeur , lui répondit Joia , ſi
je m'embarque dans un
deſſein ſi temeraire ma
complaiſance pour vous va
peut être la faire perir , &
nous perdre avec elle. Non,
Joia,lui dit il , je ne vous en
preſſe plus , ne vous expoſez
pas à de fi terribles dangers
: mais ſouffrez que je
vous quitte , & laiſſez moy
aller m'entretenir ailleurs
dans l'excés de mon affliction
, de l'horreur de mon
infortune. Attendez , malheureux
, attendez , lui ditGALANT.
69
elle , je ne ſçaurois me reſoudre
à vous abandonner
dans l'état où vous êtes , je
riſquerai quelque choſe
pour vous , je verrai vôtre
foeur, je lui parlerai de vous,
je lui donnerai même le
billet que vous lui voulez
écrire : mais aprés cela ne
me demandez rien davantage.
Alexandro ſe jetta
auffitôt à ſes genoux , les
embraſſa,& arroſa ſes mains
de ſes larmes. Mais eft- on ,
reprit- elle en le regardant
tendrement , fi tendre &
ſi entreprenant pour une
70
MERCURE
foeur ? Oui , Joia , lui dit- il ,
je ferois encore plus pour
elle ſi je le pouvois , & il
ne tiendra qu'à vous , aprés
avoir tenté tout pour moy,
d'eſſayer juſqu'où peut aller
ma reconnoiſſance , &
de voir en même temps
juſqu'où va mon amour
pour vous , & ma tendreſſe
pour elle. A l'inſtant Joia ,
qui ne comprenoit pas le
ſens équivoque de ces paroles
, le mena dans le cabinet
de ſon mari , où il écri
vit ces mots à la belle &
malheureuſe Favella.
GALANT.
71
La tendre genereuse
Joia , ma chere foeur , ſenſible
aux maux dont lefort maccable
, m'a promis enfin de vous
rendre ce billet , malgré cette
foule épouvantable d'horribles
efpions qui vous environnent.
Reconnoiffez à ces traits de ma
main tout le coeur d'un frere
deſeſperéde l'état où vous êtes,
répondez -y si vous pou
vez.
Je n'aurois pas tenté de
vous écrire, fi en arrivant à
Conſtantinople avec Don Fernand
, de qui j'ai appris ce
dernier trait de vos malheurs,
72 MERCURE
je n'avois pas fenti quelques
rayons d'efperance dans lee fond
de mon coeur ; &fi la fidelle
Foia veut mefeconder,je mourrai
bientôt , ou vous reversez
encore vôtrefrere Alexandro.
Le lendemain , aprés la
ſeconde priere , un baltagi
fut ordonner à Joia , de la
part des Sultanes , de ſe
rendre à l'inſtant au Serail ,
où elle fut auffitôt avec les
diamans & la lettre d'Alexandro.
Dés qu'elle fut au milieu
de ces belles & malheu ..
reuſes
GALANT. 73
:
reuſes eſclaves que leur
beauté condamne à une
éternelle captivité,elle ſongea
à les amuſer de la vûë
de ſes pierreries , pendant
qu'elle s'occupoit à détacher
de la foule la triſte
Favella , qui comprit enfin
dans ſes yeux qu'elle avoit
quelque choſe à lui dire .
Ne me montrez - vous
rien à mon tour , lui ditelle
, & n'avez - vous point
debijoux pour moy comme
vous en avez pour ces belles
Odaliques ? J'en ai un
que je vous deſtine , lui ré-
Dec. 1714. G
74
MERCURE'
pondit la Juive ; & en s'approchant
de ſon oreille : II
y va, continua - t - elle , de
vôtre vie , de celle de vôtre
frere &de la mienne , à le
recevoir d'un air ſi tranquile
, que vôtre ſurpriſe
ne trahiſſe pas mon fecret.
Je ſuis , lui dit Favella , en
s'éloignant avec elle desautres
Dames , tellement accoûtumée
aux plus cruels
malheurs , que je croy que
le plus grand& le plus inopiné
changement dans ma
fortune cauſeroit peu de
ſurpriſe à mes ſens. Rece
)
75
GALANT.
vez donc , lui dit Joia , ſans
émotion ce billet de vôtre
frere , lifez-le en ſecret , &
fur tout que perſonne ici ne
puiſſe jamais ſoupçonner
que vous en ayez reçû.
Un moment aprés , Favella
fortit de la ſalle où
étoient toutes ces femmes ;
elle paſſa dans une chambre,
où elle lut fon billet
ſans témoins ; & pour y
faire réponſe , elle ſe ſervit
d'un crayon qu'Alexandro
y avoit enfermé , & dont
elle écrivit ces mots fur le
dos du même billet.
11
Gij
76
MERCURE
Entreprenez tout pour moy,
mon cher frere ; cependantménagez
votre vie , aimez-moy
toûjours , & ne me confultez
fur rien.
Elle rentra auſſitôt dans
le même endroit où elle
avoit laiſſe Joia , à qui elle
rendit ſecretement le billet
qu'elle venoit de recevoir
d'elle. Un moment aprés
Joia fortit du Serail , & retourna
dans ſa maiſon , où
l'impatient Alexandro ne
manqua pas de ſe rendre
dés que la nuit fut venue.
GALANT. 77
Il lui fut preſenté par la même
fille qui l'avoit introduit
la veille ; & dés qu'il ſe vit
feul avec elle : Qu'avezvous
fait pour moy , lui ditil
? avez-vous vû cette foeur
infortunée qui m'eſt ſi chere
, lui avez- vous parlé ,
lui avez vous enfin donné
ma lettre ? Oui , lui répondit-
elle avec tendreſſe , je
l'ai vûë , je lui ai parlé , elle
a reçû vôtre billet , en voi .
ci la réponſe. Alexandro
la lut avec mille tranſports,
& aprés avoir admiré en
lui-même la prefence d'ef
Giij
78 MERCURE
prit de ſa fidelle &malheureuſe
maîtreſſe ; me laiſſerez-
vous en ſi beau chemin
, genereuſe Joia , lui
dit- il?n'entreprendrez- vous
rien davantage pour moy ?
Exigez de ma reconnoifſance
tout ce que j'exige
de vôtre amour , rendons
nos interêts égaux , & vous
me ſervirez juſqu'à la fin.
Que voulez -vous , cruel ,
encore une fois , que voulez-
vous , lui dit- elle ? Demain
à la même heure qu'il
eſt à preſent vous le ſcaurez
, lui répondit Alexan
GALANT.
79
dro ,& je ſuis fûr qu'en me
voyant vous approuverez
les moyens dont je pretens
me ſervir pour vous per
fuader.
Le reſte de leur converſation
roula juſqu'au moment
qu'il fallut ſe ſeparer,
ſur les projets de leur fui.
te,& fur les fermens qu'ils
ſe firent de s'aimer toûjours.
Dés qu'Alexandro fut
retourné chez lui , il conta
à Don Fernand tout ce qui
venoit de lui arriver. Il lui
demanda enſuite ſi l'habit
G iiij
to MERCURE
de femme Juive qu'il l'avoit
prié d'acheter étoit
fait. Il eſt achevé , lui répondit
Fernand , & vous
pouvez même l'eſſayer :
mais ſi vous m'en croyez ,
vous renoncerez à ce defſein
, & vous ne preſſerez
pas davantage Joia de s'expoſer
avec vous au plus afffrreeuuxxppeerriill
dduumonde. Cher
ami , lui dit- il , en eſſayant
ce fatal habit , j'en enviſage
toute l'horreur : mais
mon deſeſpoirn'écoute plus
les conſeils de la raiſon : il
faut en un mot que je pe
GALANT. 1
81
riffe , ou que je voye le
malheureux objet de mon
amour. Vous ne ſortirez
pas , reprit Fernand , du Serail
du Grand Seigneur ,
comme vous avez fait de
celui deMustapha;& fi vous
aviez vû un ſpectacle horriblement
comique qu'on
repreſenta il y a quelque
tems dás une des plus grandes
villes du monde , &qui
a pour titre , les Captifs ,
mal imité des Captifs de
Plaute , quelque audacieux
que vous ſoyez , vous fremiriez
au recit des ſuppli82
MERCURE
ces dont on punit ici les
raviffeurs. Fernand en faiſoit
l'étalage à ſon ami ,
pour l'obliger à changer
de reſolution ; ſon courage
même ſurpris de cet affreux
détail , commençoit
às'en ébranler, lorſque tout
àcoup on entendit des cris
&des hurlemens épouvantables.
Toute la ville de
Conſtantinople parut au
milieu de la nuit remplie
d'habitans de tout ſexe &
de tout âge, que la crainte
de la mort & la perte de
leurs biens obligeoient à
GALANT. 83
chercher partout un ſecours
que perſonnenepouvoit
leur donner.
,
Le feu avoit pris malheureuſement
, il y avoit
prés de deux heures , au
Serail d'un Bacha , & de
tous les côtez le vent en
avoit répandu les flames
avec tant d'impetuofité
que plus de mille maiſons
en étoient déja brûlées. Le
defordre enfin commençoit
à devenir ſi general ,
qu'Alexandro pria fon ami
de l'accompagner en habit
d'Armenien , pendant qu'il
1
34 MERCURE
étoit déguisé en Juive , jufqu'à
la maiſon de Joia , qui
n'étoit pas loin de la ſienne...
Fernand y confentit , & fe
rendit avec lui chez la
Juive , qu'ils trouverent
plus inquiete du ſort de fon
amant , que du malheur de
la ville. Enfin elle l'avoit
déja demandé à toutes ſes
femmes , & parlé à lui même
ſans le reconnoître, lors
qu'aprés lui avoir obligeam
ment reproché queles traits
de ſon viſage s'effaçoient
aifément de ſon coeur , il
lui dit que le feu étoit au
GALANT.
85
Serail du Sultan ; qu'il la
conjuroit de profiter du defordre
pour s'y rendre avec
elle ; qu'il ne faloit pas douter
que toutes les portes
n'en fuſſent ouvertes dans
un ſi grand peril ; que d'ailleurs
elles ne ſeroient peutêtre
pas fermées pour elle ;
&qu'en un mot ils y pourroient
entrer enſemble.
Joia , qui étoit , comme on
peut ailément le voir , prefque
auſſi entreprenante que
lui , le trouva ſi beau ſous
cet habillement de femme ,
& ſi bien déguisé , qu'elle
86 MERCURE
n'eut pas la force de lui rien
rufuſer. Elle ſortit enfinde
ſa maiſon , où elle laiſſa
Don Fernand. Elle prit Alexandro
par la main , & fans
faire aucune mauvaiſe rencontre
elle arriva avec lui
au Serail du Grand Seigneur
, dont ils trouverent
en effet preſque toutes les
portes ouvertes , parce que
le defordre y étoit encore
plus grand que dans aucun
quartier de la ville.
Ils y entrerent à travers
une foule incroyable d'eu-`
nuques, de noirs, de muets,
GALANT.
87
& de femmes effrayées ,
qu'ils trouverent diſperſez
de tous les côtez , & pêlemêle
avec des Prêtres de la
Loy , des Cadis & des Janiſſaires
, qui cherchoient
le Sultan pour le ſauver , &
l'étendart de Mahomet
pour le dérober à la fureur
des flâmes.
د
Au milieu de ce tumulte
inconcevable ils découvri
rent enfin l'indifferente Favella,
qui regardoit d'un oeil
inſenſible tomber les vaſtes
édifices & les tours de cel
Palais embraſé.
88 MERCURE
Que je fuis heureux de
vous retrouver , ma chere
foeur , lui dit Alexandro ,
en la prenant par la main !
Sauvez - vous avec nous ,
hâtez - vous. Infolente , lui
dit à l'inſtant un noir qu'il
n'avoit pas apperçû , quel
interêt prends - tu à cette
Odalique ? Sçais - tu qu'elle
eſt confiée à mes ſoins , &
qu'elle eft chere au Grand
Seigneur ? Tiens , miferable
, lui dit Alexandro , en
lui plongeantdans la gorge
un poignard qu'il avoit cache
ſous ſa robe ; tiens,garde
GALANT. 89
de maintenant , ſi tu peux ,
cette fille ſi chere aux plaifirs
de ton maître.
Deux autres noirs armez
accoururent par hazard au
lieu où ſe paſſoit cette fanglante
ſcene , & s'attacherent
au malheureux Alexandro
, pendant que d'un
côté on emmena Favella ,
&que de l'autre la Juive
s'éclypſa. Neanmoins fon
courage ne l'abandonna
point dans cette extremité ,
où ils ſe trouverent heureuſement
pour lui ſi voiſins
des flames , qu'ils le quit
Dec. 1714. H
-
१० MERCURE
terent pour ſonger plus
promptement à leur falut ,
& lui faciliterent par leur
fuite le moyen de ſortir du
Serail comme il y étoit entré.
Il retourna chez la Juive,
qu'il trouva fondant en
larmesdans les bras deDon
Fernand. Vous pleurez ſans
doute , leur dit- il , la perte
d'un miferable , trop malheureux
pour pouvoir trouver
la mort ? J'ai manqué
d'arracher du Serail l'infortunée
Favella 1.Je ne la reverrai
de ma vie ! Eſt- il un
fort plus funeſte que le
GALANT.
91
mien ? Vous avez tant de
ſujets de douleur , lui dit
Joia , que je ne vous propoſe
point de fonger à vous en
conſoler , mais ſeulement
de vous hâter de fuir pour
jamais de ces lieux , où il ne
vous reſte plus aucun efpoir.
Hé bien , dit- il , fortons-
en donc , je trouverai
peut- être dans les abîmes
de la mer la fin de mes
malheurs.
Fernand ſe chargea alors
du ſoin d'acheter un navire
Venitien qui étoit au
port , & que la diligence
Hij
92
MERCURE
mit en moins de huit jours
prêt à mettre à la voile.
Il s'embarqua enfin , avec
Joia & ſon ami , dans le
deſſein de profiter du premier
beau temps pour partir.
Ils commençoient à louvoyer
, pour fortir à la faveur
d'un petit vent de terre,
du canal de la mer noire,
lorſque quelques matelots
apperçurent à la pointe du
jour , autour du vaiſſeau
une eſpece de ſac de cuir ,
que l'eau portoit doucement
à la traîne du navire.
,
GALANT. 93
Ils deſcendirent auſſitôt
dans la chaloupe , qu'ils
n'avoient pas encore miſe
à bord , & ils ramerent vers
le ſac , qu'ils pêcherent ,
& qu'ils ouvrirent ſur le
champ. Mais rien ne fut
égal à leur étonnement ,
lors qu'au lieu de ce qu'ils
avoient eſperé d'y trouver ,
ils en tirerent une femme
mourante. Ils la porterent
auſſitôt dans le vaiſſeau
où,je laiſſe à penſer comme
elle fut reçûë.
،
Don Fernand , à qui on
la preſenta , & qui la re
94
MERCURE
connut d'abord pour la
belle Favella qu'il avoit vûë
en Alger , & fortir enſuite
de l'Ifle ſaint Pierre pour
s'embarquer dans le navire
du Juif qui l'avoit menée
Conſtantinople , lui fit
donner tous les ſecours
dont elle put avoir beſoin ;
& à l'inſtant il paſſa dans
la chambre de l'inconſolable
Alexandro , à qui il fit
ſentir autant qu'il put cet
excésdeſon bonheur. Alexandro
courut en même
temps vers le litde Fernand,
fur lequel repoſoit alors ce
GALANT.
95
cher objet de toure ſa tendreſſe
, & que la genereuſe
Joia s'empreſſoit à ſervir de
tout fon pouvoir.
L'hiſtorien le plus habile
exprimeroit mal des ſituations
ſi touchantes , & l'art
le plus delicat n'a que de
foibles pinceaux pour étaler
tous les mouvemens d'un
tableau auſſi rempli que celui-
ci de felicité , d'amour ,
d'eſperance&de joye.Ainfi
je prie le lecteur deme difpenfer
moy-même du froid
détail de mes expreſſions ,
pour le mener plutôt au
-
96 MERCURE
reſte des évenemens de
cette hiſtoire .
La fortune commence à
د
les ſe declarer pour eux
vents leur deviennent favorables
, & pendant qu'ils
naviguent à pleines voiles ,
Favella leur raconte la caumalheur
, ſe de ce dernier malheur
dont l'évenement heureux
la flate d'un bonheur in
fini .
1. Il vous ſouvient , dit-elle
à Alexandro des fatales
paroles que vous me dites
la premiere nuit de cette
incendie , qui a duré trois
jours
GALANT.
97
jours entiers , & pendant
leſquels onze mille maitons
ont été brûlées à Conſtantinople.
J'étois alors environnée
d'eſclaves que vous
ne voyiez point , & qui ne
me quittoient pas , parce
que cette même nuit on
m'avoit deſtinée à l'honneur
de partager la couche
du Grand Seigneur. Deux
eſclavesde cette troupe infâme
avoient entendu vos
paroles , & avoient vû le
noir égorgé à vos pieds.
Dans le même temps le
reſte de ces miferables
Dec. 1714. I
)
98 MERCURE
m'entraîna , & me mena
devant le Kiflar Aga , qui
eſt le chef des cunuques ,
à qui ils dirent tous d'une
voix , qu'un jeune homme
habillé en femme étoit entré
dans le Serail , dans le
defſſein de m'en arracher;
qu'il avoit tué un de leurs
camarades , parce qu'il a
voi compris , comme deux
autres qu'ils lui montrerent,
le fens desparoles que vous
m'aviez dites. Le KiflarAga
me fit auffitôt enfermer
dans une chambre noire ,
où toutes les femmes &
JE
DRL
LYON
BIBLIA
*
TREQUE
티
DE
L
GALANT.
LYON
99
*
tous les eſclaves du Serail
me traitoient chaque jour
de chienne , d'infidelle , &
m'acabloient d'injures.Une
ſeule Italienne , dont je déplore
le malheur , venoit de
temps en temps me confoler
, & c'eſt par elle que j'ai
ſçû que vous vous étiez lauvé,&
le nombre des mai-
VILLE
ſonsqui ont étébrûlées pendantcet
embraſement. Cette
nuit , deux heures avant
jour , on m'a tirée de ma
priſon , on m'a fait fortir
du Serail par une porte qui
donne ſur la mer , on m'a
le
I ij
100 MERCURE
miſe dans un petit efquif,
avec quatre hommes , qui
ont ramé environ pendant
une heure fur le canal de
la mer noire , & qui aprés
m'avoir bien enfermée
dans le ſac où vos matelots
m'ont trouvée , m'ont enfin
abandonnée à la merci des
Nous avons eſſuyé tant
de malheurs , belle Favella,
lui dit Alexandro , que la
fortune va peut- être ſe laffer
de nous perfecuter. Qu'-
ellenous ramene ſeulement
àbon port dans nôtre paGALANT.
101
trie , & fi vous m'aimez
toûjours , vôtre main ſuffira
alors pour effacer juſqu'au
ſouvenir des maux qu'elle
nous a faits,
Cependant le vent favo
rable rend l'art des pilotes
inutile ,&en moins de huit
jours ils arrivent à Naples ,
où ils deſcendent dans la
maiſon de Don Fernand ,
qui reconnoît tant de vertus
dans la tendre Joia,
qu'il la fait conſentir à l'é
pouſer , à la place d'Alexandro
, qu'un amour parfait
attache depuis long- temps
l
I iij
IOL MERCURE
aux charmes de Favella.
Pendant que tout ſe difpoſe
pour la ceremonie de
ces deux hymens , la veuve
de Muſtapha , à qui la renommée
a appris l'arrivée
deces amans à Naples,leurs
noms & leurs avantures , ſe
fait porter en chaiſe chez
Don Fernand , à qui elle
fait , aufli bien qu'à Alexandro
, à Favella , & à Joia
même qu'elle ne connoît
pas encore , toutes les careſſes
dont elle peut s'avifer
; & aprés s'être confufé.
ment queſtionnez les uns
GALANT..
103
& les autres ſur tout ce qui
leur étoit arrivé depuis leur
ſeparation dans l'Iſle ſaint
Pierre , Sbayna leur tint le
diſcours que voici.
Le Marchand qui nous
avoit fait fur le port l'accüeil
obligeant , dont je
croy que nous nous fouviendrons
le reſte de nôtre
vie , me dit un jour , aprés
nous avoir enfermez dans
des chambres differentes ,
qu'il vouloit me diftinguer
du reſte des malheureux
qui étoient dans ſa maiſon ;
qu'il metrouvoit aſſez belle
I iiij
104 MERCURE
pour m'aimer , & Favella
trop belle pour ne pas meriter
d'être preſentée au
Grand Seigneur ; que dés
qu'il l'auroit fait partirpour
Conſtantinople , il relâcheroit
Alexandro , aprés lui
avoir ôté ce qu'il avoit des
pierreries de Muſtapha,que
je lui avois données. J'eus
beau le traiter de perfide ,
de traître & de ſcelerat , il
ſe moqua de mes injures ,
& ne ceſſa de m'en faire ,
juſqu'à ce qu'environ un
mois aprés qu'il eut renvoyé
Alexandro , un jeune
GALANT .
105
Italien , qu'il avoit quelque
temps auparavant traité à
peu prés comme nous , vint
avec un petit navire , fur
lequel il avoit foixante
hommes armez , faire une
deſcente dans l'Iſſe , ſuivi
de preſque tout fon monde.
Il entra auſſitôt dans la
maiſon de nôtre execrable
Marchand , qu'il maſſacra
avec une demi - douzaine
de ſatellites qui étoient les
• complices de tous les crimes.
Il pilla ſes pierreries ,
ſon or & fon argent, il briſa
mes fers , il mit en liberté
106 MERCURE
une vingtaine de malheureux
& de malheureuſes
qui gemiſſoient dans la mai
fon de ce fcelerat. Enfin
il nous fit prendre le chemin
de ſon navire , où nous
nous embarquâmes tous
avec lui ; & aprés avoir ainſi
pleinement ſatisfait ſa vangeance
, il nous amena ici ,
où , grace à mon étoile , je
ſuis à la veille d'épouſer
mon ſecond liberateur.Que
cet aveu ne vous étonne
pas , Seigneur Alexandro ;
l'amour avoit reglé l'ordre
de nos deſtins avant que
GALANT. 107
nous nous viſſions . Le votre
devoit vous unir pour
toûjours à celui de vôtre
chere Favella. Joia devoit
renoncer au Judaïsme en
faveur du genereux Don
Fernand : &je devois enfin ,
aprés bien des malheurs
devenir l'épouſe de celui
qui m'a le dernier donné
un nom fi doux .
Ils convinrent alors entr'eux
de celebrer en un
même jour la ceremonie de
ces trois mariages , qui furent
accomplis , peu de
temps aprés , à la vûë de
108 MERCURE
toute la ville de Naples ,
où , comblez de tous biens,
ils vivent maintenant dans
une union parfaite.
paſſe , Meſſieurs , une deſcription
nouvelle du Serrail
du Grand Seigneur. Un
Ambaſſadeur de France à
la Porte , qui ſçait de ces
lieux, où ila demeuré longGALANT.
IS
temps , tout ce qu'on en
peutapprendre , l'a trouvée
fi exacte & fi bien circonſtanciée
, qu'il m'a avoüé
qu'il étoit étonné qu'on eût
pû arracher des choſes ſi
rares du fond de cet impenetrable
Palais : mais il le
fut encore davantage au
recit de l'hiſtoire nouvelle
que je vais vous raconter.
*******美美
HISTOIRE.
ANna Favella & Julio
1
16 MERCURE
Alexandro , des meilleures
familles de Tarente , ville
capitale de la Principauté
d'Otrantedans le Royaume
de Naples , furent enlevez
par un Corſaire d'Alger ,
deux jours avant celui que
leurs parens avoient choiſi
pour les unir ſous les loix
de l'hymen . Favella étoit la
plus belle fille de ceRoyaume
, & la beauté d'Alexandro
n'avoit de comparable
à elle-même que l'éclat des
charmes de ſa maîtreſſe.
* Ces malheureux amans a
voient environ trente ans
GALANT. 17
à eux deux , lorſque ſix
Turcs determinez , dont le
navire étoit caché derriere
leCap ſainte Marie, mirent
pied à terre , ſe jetterent
dans un bois fort épais qui
étoit à cent pas du rivage ,
s'y enfoncerent temerairement
, & trouverent enfin
preſque à la porte du Palais
de Favella , cette miferable
fille aſſiſe ſur le bord d'un
ruiffeau,&fe felicitant avec
ſon amant de l'eſperance
de leur hymen prochain.
Une vieille matrone étoit
prés d'eux, lorſque ces traî-
Dec. 1714. B
18 MERCURE
tres les ſurprirent , les ſaifirent
, les lierent , & les
entraînerent dans leur chaloupe
, aprés avoir étranglé
la vieille , dont les cris pouvoient
attirer du monde à
leur fecours.
Jamais Corſaire avide de
butin ne ſe flata mieux de
l'eſpoir d'une fortune éclatante
,que le cruel Muſtapha
, à la vue des deux efclavesqueſesgensvenoient
d'amener à fon bord. Il fit
auffitôt appareiller,mit toutes
ſes voiles dehors , &cingla
vers l'Afrique. Un faGALANT.
19
:
:
vorable ventde Nordnordeſt
le rendit en deux jours
à Alger , où d'abord il mit
Favella entre les mains de
ſa femme , & Alexandro
entre les eſclaves dont il
eſperoit de groſſes rançons.
La beauté ſoûmet à fon
empire les plus fiers courages
,& le coeur le plusbarbare
n'eſt pas à l'épreuve
des traits de deux beaux
yeux. Mustapha ſoûpire
pour ſa nouvelle eſclave ,
pendant que ſon épouſe
brûle déja pour le jeune
Napolitain , qu'elle a mal
Bij
20 MERCURE
heureuſement vû à travers
une jalouſie de ſon Serrail,
Les larmes de Favella ,
la tendreſſe parfaite qu'elle
conſerve à ſon amant , &
l'horreur qu'elle a pour ſon
tyran, n'empêcheroient pas
qu'elle ne fût bientôt la victime
d'une paſſion qui la
deſeſpere,ſi l'amour n'alloit
pas employer juſqu'aux
voyes les plus cruelles pour
la dérober aux coups qui
la menacent. Mustapha ne
la quitte plus, le barbare ne
peut vivre unmoment ſans
la voir.
GALANT. 21
(.
Sbayna ſa femme brûle
d'une égale ardeur pour
Alexandro , qu'elle a déja
trouvé le fecret d'inſtruire
des deſſeins qu'elle a ſur lui .
Alexandro , qui de de fon
côté a reſolu de tout riſquer
pour briſer les fers de ſa
maîtreſſe , les fiens & ceux
de ſes camarades , avec qui
il a tramé ſecretement une
conſpiration, dont le ſuccés
doit les affranchir des horreurs
de leur fervitude ,
promet à Sbayna de conſentir
à tout ce qu'il lui
plaira , pourveu qu'elle l'in
22 MERCURE
*
troduiſe de nuit dans ſa
chambre. Cette femme n'écoute
plus que ſa paffion
pour lui donner , & lui tenir
le lendemain, à latroiſieme
heure de la nuit , la parole
qu'il a la veille exigée d'elle.
Alexandro ſe rend à ſon
appartement , & lui dit ,
aprés les premieres civilitez
: Je ne peux enfin vous
aimer , ni vous donner des
marques de mon amour ,
belle Sbayna , à moins que
vous ne m'épouſiez : mais
vous ne pouvez m'épouſer
tant que vous ferez la fem
GALANT.
23
me d'un Turc. Ah cruel !
lui répondit- elle , quel reproche
me faites vous ?At
- il tenu à moy de ne pas
devenir la femme de Muſ
tapha , & fuis je la maîtreſſe
de ne la plus être ? Ravie à
ma famille malheureuſe
dés mon enfance, arrachée
depuis douze ans des côtes
de la Pouille , où je reçus
le jour , aprés avoir été efclave
dans ce Serrail jufqu'au
moment où le barbare
maître de ces lieux me
menaça de me donner la
mort ſi je lui refuſois ma
24
MERCURE
efmain,
croyez- vous que mon
coeur ait jamais confenti au
ſacrifice de ma timidité ?
Non, charmanteSbayna,lui
dit Alexandro, non je ne le
croy pas : mais puiſque vous
me preferez aux autres
claves qui font ici ; puiſque
vous vous ſentez aſſez de
courage pour m'entretenir
hardimēt dans vôtre cham
bre , ſoyez genereuſe jufqu'au
bout , ne perdez pas
un moment de temps , &
facrifiez tout à l'heure ce
barbare époux à l'amour
que vous avez pour moy.
Je
GALANT!
25
Je ſçai que votre main
trembleroit à executer une
ſi grande action , qu'elle
n'auroit pas affez de force
pour lui porter des coups
mortels : mais j'exige de
vous ſeulementqu'elle conduife
la mienne. Montrezmoy
la chambre où il eſt
maintenant , & je vais à
l'inſtant m'immoler la victime
que mon amour vous
demande. A quoy , grand
Dieu, lui dit la tremblante
Sbayna , qui ſe vit embarquée
plus loin qu'elle n'as
voit compté de l'être ; à
Dec. 1714. C
16 MERCURE
quoy , malheureux , allons.
nous nous expofer fije
conſens à ce que vous exi
gez demoy ? Mustapha eft
peut-être àpreſent dans le
leinde fa nouvelle eſolave,
ou peut- être redouble til
ſes efforts pour fléchir fo
rigueur. Dans quel abîma
effroyable de maux allons
nous , dis je , nous precipi
ter, ſi je ſuis vos temeraires
deffeins ?& qu'allons nous
devenir , fi je ne les ſuis
pas?Ne craignez rien,reprit
Alexandro aveo impetuofite
; tous les eſclaves de
GALANT.
47
S
e
mon quartier n'attendent
que mon fignal pour nous
ſervir au gré de nos interêts
communs. Un renegat fidele
, s'il en eſt , doit me
tenir à toute heure de nuit ,
pendant trois jours , une
barque prête à partir. La
mer vient battre les murs
dece jardin , & le trajet eft
fort court d'ici juſqu'aux
lieux qui doivent nous fervir
d'aziles. Venez donc ,
lui dit- elle enfin , venez ,
fuivez-moy ; & puis qu'il
faut qu'il meure , ou que
nous periflions, je vais vous
Cij
28 MERCURE
montrer juſqu'à la place où
vôtre main doit porter vos
coups.
Ils traverſent auffitôt
courageuſement , & fans
bruit , pluſieurs petits co
lydors , au bout deſquels ils
entrent dans une chambre,
où , à la faveur de la clarté
de la Lune, ils trouvent un
homme & une femme na
geant dans le fang , & rendant
les derniers ſoupirs.
Le deſeſperé Alexandro &
l'effrayée Sbayna regardent
ces deux victimes d'un oeil
bien different. Le NapoliGALANT.
29
tain plonge un poignard
dans le corps du malheureux
Mustapha,pour mieux
s'aſſurer de ſa mort , & fe
jette ſur le ſein de ſon infortunée
maîtreffe , qu'il
ſent heureuſement reſpirer
encore. Il embraſſe en même
temps les genoux de
Sbayna , & la conjure de
lui donner des remedes , fi
elle en a , pour rendre , s'il
eſt poſſible , la vie à cette
miferable eſclave. Sbayna
✔entre dans un petit cabinet
où ſont les eaux & les baumes
que fon mari avoit
Ciij
30
MERCURE
A
coûtume de porter à la mer.
Elle choifit une liqueur
d'une verru fouveraine , &
en fait avaler quelques
gouttes à la mourante Favella
, qui ouvre enfin les
yeux en foupirant.Que voyje
, lui dit-elle un moment
aprés ? quel Ange vous envoyeàmon
fecours , genereufe
Sbayna ! Mais la mort
ne m'a-t-elle pas vangédes
fureurs de vôtre indigne
époux? Ciel ! ajoûta-t- elle ,
en ſe récriant, quel mortel
s'offre à mes regards ? Eftce
vous , Alexandro , que
GALANT
31
je voy ? eft. ce vous , mon
cher Alexandro ? Oui, belle
&malheureuſe Favella , lui
dit il en fondantenlarmes,
c'eſt moyque vous voyez
le fer à la main , & prêt à
vous arracher de ces lieux.
Mais eſſayez devous lever,
ſi vous pouvez. A quel endroit
êtes vous blefſée vous
voila pleine de lang; eft- ce
du vôtre? eſt.ce de celui de
nôtre ennemi ? Je ne croy
pas,reprit- elle , que mes
habits foient teintsdu mien;
& fi vous ne m'aviez heureuſement
ſecouruë , je
C iiij
32
MERCURE
C
र
penſe que je n'allois mourir
, que parce que mon
courage avoit épuiſé mes
forces en défendant ma
vertu . Aprés avoir longtemps
combattu contre le
traître Muſtapha , reſoluë
de perin avec mon inno-
-cence , j'ai de deux coups
mortels percé ſon lâche
*coeur , & enfin je ſuis tombée
dans ſon ſang , accablée
ſous le poids de ma
vengeance.
Mais quel ſpectacle cruel
pour la jalouſe Sbayna , de
voir ainſi raſſemblez dans
1
GALANT.
33
la chambre de ſon époux
égorge , deux amans dont
la tendre reconnoiſſance
Imet un obſtacle éternel à
ſes deſſeins ! Elle n'a pas
neanmoins d'autre parti à
prendre , que celui de ſe
faifir de l'or &des pierreries
de Muſtapha & des ſiennes,
& de les ſuivre. Ces précautions
priſes , Alexandro
court délivrer les eſclaves
qui devoient ſe ſauver avec
lui , & dans la compagnie
de tous ceux qui lui étoient
redevables de leur falut
4
,
il s'embarque dans le bâti34
MERCURE
ment du renegat dont j'ai
parlé.
L'Italie eſt l'objet de leur
voyage & de leurs voeux ,
ils font des efforts incroya .
bles pour gagner ſeulement
la Sardaigne : mais la mer
& les vents qui leur font
contraires les obligent à
doubler leCap de Sulfence,
&les jettent enfin malgré
eux fur l'Ile de S Pierte.
Les habitans de cette petite
Ifle font pour eux plus
inhumains que les Turcs.
Dés que nos voyageurs
y curent débarqué , plu-
1
GALANT.
35
S
S
ſieurs de ces Infulaires s'af
ſemblerent autour d'eux ,
dans le deſſein de leur dérober
leurs meilleurs effets,
& de les obliger enſuite à
aller chercher ailleurs l'azilé
qu'ils vouloient leur
refufer chez eux : mais un
vieux Marchand , qui avoit
beaucoup de credit dans
cette Ille , feignit de s'oppoſer
à l'execution de ce
deſſein , pour les tromper
d'une maniere bien plus
cruelle. Il n'eut pas plutôt
vû les deux Italiennes &
Alexandro , qu'il ne fongea
36 MERCURE
qu'au moyen de s'emparer
de leurs perfonnes & d
leur tréfor. Il fut au devant
d'eux , il leur offrit obli-;
geamment ſa maiſon , &
fes eſclaves pour les ſervir ,
& leur promit de leur faire
équiper un bâtiment pour
les renvoyer inceſſamment
dans leur patrie. Ces offres
furent accompagnées d'un
air de bonne foy & de
compaffion dont ils furent
la dupe. Le traître avoit
juré leur perte , & voici
comme il executa le projet
de la perfidie.
GALANT.
3:7
Il meua ces malheureux
chez lui , où ils ne furent
pas plûtôt entrez , que qua
tre ſcelerats , qui fervoient
tous les jours à ſes noirs
deſſeins , les mirent chacun
dans des petites chambres
, d'où ils ne purent plus,
ni ſe voir , ni s'entendre.
Aprés les avoir retenus l'efpace
de trois mois dans
cette captivité , il ſe determina
à aller rendre une
viſite au deſeſperé Alexandro
, qui lui dit d'abord
i
toutes les injures que la
t
rage& le deſeſpoir lui mi38
MERCURE
rent à la bouche : mais le
Marchand l'interrompant ,
lui dit qu'il avoit tort de ſe
plaindre ; qu'il ne ſçavoit
pas apparemment l'uſage
du pays où il étoit ; qu'il
n'abordoit jamais d'étran
gers dans cette Ille , qu'on
ne les gardât au moins fix
mois , & qu'on ne ſçût parfaitement
qui ils étoient ;
que d'ailleurs il y étoit arrivé
dans un bâtiment de
Barbarie , commandé par
un renegat ; qu'un de ces
hommes ſans foy avoit cffayé
il y avoit quelques an
GALANT.
39
nées de livrer l'ifle aux
Turcs ; &que depuis qu'on
avoit découvert cette horrible
conſpiration, on avoit
obſervé de faire à tous les
étrangers que leur malheur
yjjeetttrooiitt,uunnttrraaiittementbien
plus rude encore que celui
qu'il avoit reçû de lui ; que
cependant , s'il vouloit lui
donner mille ducats d'or
eneſpeces , ou la valeur de
cette fomme en pierreries ,
non ſeulement il abrege.
roit le terme de ſa capti
vité : mais qu'il alloit à
T'heure même le faire con4°
MERCURE
)
duire dans un navire Napolitain
qui étoit à la rade,
& qui devoit la nuit fuivantemettreà
la voile pour
retourner à Naples ; que
d'ailleurs il ne ſe mît point
en peine des femmes qui
étoient entrées avec lui
dans ſa maiſon , puiſque ,
ſelon toutes les apparences,
il y avoit déja long-temps
qu'elles devoient être arrivées
dans leur patrie , par
laprécautionqu'il avoit euë
de les faire embarquer fecrettement
depuis deux
mois. A tout ce difcours
le
GALANT .
le malheureux Alexandro
ne ſçut que répondre. Il
abandonna à ce traître tout
ce qu'il avoit des pierreries
de Mustapha , & ſe hâta de
ſe faire conduire au vaifſeau,
qui en effet étoit à la
rade.
On commençoit à appareiller
lors qu'il y arriva.
Le vent étoit favorable , on
mit à la voile , & le navire
partit. Pendant la nuit il ſe
trouva à côté d'un homme,
qu'il entendit ſoûpirer de
temps en temps , & qui dit
enfin , aprés bien des ge-
Dec. 1714. D
42 MERCURE
miſſemens :La malheureuſe
eſt pour jamais perduë !
Si un miferable que fes
infortunes reduiſent au def
eſpoir , lui dit Alexandro ,
pouvoit vous aider à vous
confoler , ou meriter vôtre
confiance , je ſuis prêt à
vous donner tous les ſecours
qui dépendront de
moy. Je vous avouë , lui
répondit l'autre , que je ſuis
mortellement affligé,& que
jeplains infiniment le malheur
d'un jeune Italien à
qui je ſuis redevable de la
liberté que j'avois perduë ,
GALANT.
43
fi fon cou-
&de la vie que j'allois perdre
en Alger ,
rage n'avoit pas briſé nos
chaînes. Nous étions , &il
étoir comme nous , chargé
de fers , lorſque la femme
deMustapha nôtrepatron ,
qui l'avoit enlevé avec ſa
maîtreſſe qu'il tenoit enformée
dans ſon Serrail , deivint
amoureuſe de lui. Enfin
il a trouvé le ſecret de
perfuader cette femme épriſede
ſabeauté, ila égorgéMustſtaapphhaa,,
il a fauve fa
maitreffe , il nous a délivrez
des fers où nous ge
Dij
44 MERCURE
miffions , & il ſeroit àpreſent
le plus heureux des
hommes ; au lieu qu'il eſt ,
dans quelqu'endroit qu'il
ſoit, le plus miferable , fi le
mauvais temps ne nous
avoit pas jettez ſur l'ifle S.
Pierre , où nous avons trouvé
des Chrétiens mille fois
plus cruels que les barbares
-d'Afrique. Enfin l'infortuné
Alexandro ( c'eſt ſon nom)
eſt tombé avec ſa maîtreſſe
& la veuve de Muſtapha ,
qu'il avoit emmenée, entre
les mains d'un traître Marchand
de cette Iſle , qui
GALANT . 45-
vendit il y a quelques jours
la belle Favella , qu'Alexandro
adoroit , à un Juif
qui cherchoit par toute
l'Europe des beautez deftinées
aux plaiſirs du Grand
Seigneur , & qui n'a pas
plûtôt eu fait l'emplette de
celle-ci , qu'il a mis à la
voile pour Conftantinople.
Alexandro ne répondit
à ce diſcours que par un
cri effroyable. Le recit le
plus touchant d'un deſefpoir
affreux exprimeroit
mal l'excés de ſa douleur.
Cependant ſon ami dans
46 MERCURE
ce moment le reconnoît
aux tranſports de ſa rage ;
ils'efforce envain dele confoler
, l'eſperance d'une
prompte mort eſt ſeule capable
d'adoucir l'horreur
de ſon deſeſpoir : mais il y
aune eſpece de contradiction
éternelle dans le fort
des malheureux , & le trépas
ſemble même être d'intelligence
avec l'étoile qui
les perfecute , pour leur re
fuſer ſon cruel ſecours , lors
qu'ils n'aſpirent qu'au bonheur
de perdre la vie. Tous
les perils de la mer s'éloiGALANT.
47
gnent du navire qui le porte
, les vents & les flots lui
font favorables ; & aprés
une heureuſe & courte navigation,
la ville de Naples
le reçoit enfin dans ſon
portalog
Alexandro conjure fon
ami de ne pas l'abandonner
dans fon malheur. Fernand
lui promet non ſeulement
de ne le pas quitter : mais
il lui offre cout ſon credit
&tout fon bien pour courir
aprés ſa maîtreſſe , s'il en
eft temps encore. Quelle
flatcuſe propofition pour
48 MERCURE
1
un amant deſeſpere! Il n'enviſage
ni les ſoins , ni les
peines infinies où va l'expoſer
une entrepriſe dont
l'amour lui maſque les dangers
& les obſtacles. Ilembraſſe
ſon ami , il accepte
ſes offres , & le preſſe de
travailler avec tant de diligence
à l'execution de ce
genereux deſſein , qu'à pei
ne entré dans le port , il ne
fonge qu'à en fortir. Un
-vaiſſeaude Smyrne s'y trouve
heureuſement tout prêt
àretourner dans le Levant.
L'occaſion eſt belle ; ils
s'emGALANT.
49
s'embarquent , ils partent ,
& en dix jours ils arrivent à
Smyrne , d'où une tartane
les porte à Conſtantinople.
Alexandro met alors tout
en uſage pour apprendre
des nouvelles du navire où
étoit le Marchand Juif qui
lui a enlevé ſa maîtreſſe ; il
s'en informe enfin avec
tant de foin & d'adreſſe
qu'il trouve ſa maiſon. II
lui rend viſite , il lui dit
qu'il feroit bien aiſe de negocier
avec lui , qu'il a de
fort belles pierreries dont
il l'accommodera , s'il veut
Dec. 1714.
E
so MERCURE
les acheter. Il avoit en effet
toutes celles de Don Fernand,
qui étoit un des plus
riches Gentilshommes du
Royaume de Naples. Le
Juif lui donne jour pour
traiter avec lui : cependant
Alexandro l'engage,à force
de careſſes & d'amitié , à
lui donner des marques
d'une bienveillance ſinguliere.
Le jour qu'il devoit lui
montrer ſes diamans étant
vonu , le Napolitain ſe rend
àfama fon ; le Juif en voit
deux fi beaux , qu'il lui dic
GALANT. SI
,
qu'il le prie de trouver bon
que fa femme ,qui s'y connoît
mieux que lui , les examine.
Il l'appelle auffitôt ;
elle vient , elle admire en
même temps , mais differemment
, la beauté des
diamans , & celle du jeune
homme qui les veut vendre.
En voici un , dit elle ,
un moment aprés les avoir
bien confiderez , que la
Sultane Zara achetera vo
lontiers ; & celui- ci ſera un
preſent fort agreable aux
yeux de l'Odalique Andraïda
: pour les autres , je
Eij
52
MERCURE
tâcheray de les vendre dans
le Serail , où ils pourront
ſervir à parer cette jeune
fille que vous avez amenée
depuis peu , le jour qu'elle
aura le bonheur d'être prefentée
au Sultan. A ce mot
Alexandro fremit de douleur
& de crainte : cependant
il eut encore affez de
prefence d'eſprit pour cacher
le deſordre de fon
coeur. Seigneur , lui dit la
Juive , voulez- vousbien me
confier ces diamans pour
trois jours ? Mon mari va
vous donner pour votre ſů.
GALANT . 53
;
reté une reconnoiſſance de
leur poids & de leur qualité
: aprés que je les aurai
montrez aux Dames du
Serail à qui ils peuvent
convenir , nous les eſtimerons
, & fur le champ nous
vous en donnerons la valeur.
Alexandro , qui ſentit
que cette Juive lui pouvoit
être fort utile, accepta tout
ce qu'elle lui propoſa. Cependant
le Juif lui- même ,
preſque auffi charmé de ſa
douceur&de ſa bonne mine
que ſa femme l'étoit déja
, l'invita à dîner ; à quoy
E iij
54 MERCURE
il conſentit auec plaifir.
L'extreme confiance de
ces gens l'étonna , ou plûtôt
l'ébloüit à un tel point ,
qu'il ne deſeſpera pas de
pouvoir , à force d'induftrie
, arracher peut être un
jour du Serail ſa maîtreſſe ,
dont les charmes pouvoient
n'avoir pas encore eu le
malheur de s'y faire admirer.
Enfin il ſe conduifit
avec tant de ſageſſe & de
diſcretion , que le Juif &
ſa femme le prierent de les
voir le plus ſouvent qu'il
pourroit. Sur ces entrefai
GALANT
55
tes , Zacharie ( c'étoit le
nom de ce Juif) reçut de ſon
facteur de Cephalonie des
lettres , dans lesquelles il
lui mandoit qu'un navire
richement chargé , & dont
il étoit le principal armateur
, venoit d'arriver heureuſement
d'Egypte, & que
ſa prefence étoit neceſſaire
pour faire l'évaluation des
interêts , des Marchands avec
qui il étoit affocié ; qu'il
n'avoit pas de temps à perdre
, & qu'il lui convenoit ,
au reçû de ſes lettres , de
s'embarquer dans le pre
E iiij
56 MERCURE
mier bâtiment qui prendroit
la route de Cephalonie.
Zacharie , qui étoit depuis
long - temps dans l'ufage
de faire de parcilles
courſes , ſe diſpoſe ſur le
champ à partir. Il envoye
au port , où au lieu d'un bâtiment
, on en trouve vingt
prêts à mettre à la voile
pour les Ifles de l'Archipel ;
& la nuit même il s'embarque
avec deux eſclaves, qui
étoient les ſeuls hommes
qui le ſervoient dans ſa
maiſon.
GALANT. 57
Le lendemain Alexanà
dro , qui ne ſçavoit encore
rien de ce voyage , va chez
le Juif, où , à la place des
eſclaves qu'il y avoit vûs la
veille , il voit une grande
fille qui lui ouvre la porte ,
& qui le conduit dans l'appartement
de Joia , ( c'eſt
ainſi que s'appelloit l'épouſe
de Zacharie. ) Cette
femme , qui avoit environ
trente ans , avoit été parfaitement
belle , & l'étoit
bien encore affez pour tenter
tout autre hommequ'un
jeune Chrétien éperdû58
MERCUR E
ment amoureux d'une fille
de ſa Religion. L'étalage
où elle étoit lors qu'Alexandro
entra dans ſa chambre,
ne ſentoit point du tout la
Juive . Elle étoit aſſiſe ſur un
riche tapis de Perſe , les
jambes croiſées à la mode
des Orientaux ; elle avoit
le côté droit appuyé negligemment
ſur des carreaux
de velours cramoifi , fon
caffé devant elle , & tenoit
à ſa main le petit coffre où
étoient les diamans d'Alexandro.
Seigneur , lui ditelle
, un moment aprésque
GALANT. 59
la fille qui l'avoit introduit
ſe fut retirée , afſeyez- vous
fur cette eſtrade , & m'écoutez.
Je ſçai preſque de quoy
l'amour est capable dans
tous les coeurs : je vous dirai
même plus, je ſçai de quelle
maniere à peu prés toutes
les differentes nations de
l'Europe traitent l'amour.
Eſtant il y a dix ans à
Amſterdam , qui eſt le lieu
de ma naiſſance , j'y fus aimée
d'un Italien , d'un Alleman
, d'un Danois & d'un
François , tous Chrétiens ;
60 MERCURE
& par un excés de malheurs
, dont le détail eſt
inutile ici , j'y épouſai enfin
le Juif que vous avez vû.
Quoy qu'il en uſe fort bien
avec moy , je me ſuis repentie
, & me repentirai
de ce mariage tous les jours
de ma vie . L'avarice de mes
parens a formé les liens qui
m'accablent. Je ſuis Chrétienne
dans le fond du
coeur , & affez riche maintenant
des largeſſes des Dames
du Serail,pour pouvoir
vivre deſormais partout ailleursqu'ici
commodément,
GALANT . 61
&même avec éclat , s'il eſt
vrai que le faſte & le luxe
puiſſent contribuer à nous
rendre heureux. Enfin je
vous aime , & je vous croy,
fi non affez tendre , du
moins affez genereux pour
faire un bon uſage du ſecret
que je vais vous confier.
Il faut que vous ſoyez
mon liberateur , que vous
m'arrachiez de Conftantinople
, & que vous me faffiez
inceſſamment paſſer en
Italie avec vous. Vous nous
avez pluſieurs fois parlé de
vôtre ami Don Fernand , &
62 MERCURE
vous nous avez dit tant de
bien de lui , que je le croy
fort propre à nous ſeconder
comme il faut dans l'entrepriſe
que je medite. La fortune
m'a heureuſement défait
de Zacharie, que ſes affaires
retiendront au moins
deux moins dans l'Archipel
; je ſuis maîtreſſe de ſes
richeſſes & des miennes ; je
vous en donnerai plus qu'il
ne vous en faudra pour
acheter un navire équipé
des meilleurs matelots que
vous pourrez trouver : en
un mot vous prendrez ce
GALANT . 63
foin& toutes vos meſures
avec votre ami , pendant
queje me diſpoſerai de mon
côté à vous ſuivre lors qu'il
en ſera temps. Je voustromperois
, lui répondit Alexandro
, ſi j'acceptois avidement
l'offre que vous me
faites , & fi je ne payois pas
au moins d'un retour de
confiance,la confiance avec
t laquelle vous m'avez declaré
vos intentions. Je vais
vous dire un ſecret qui va
vous épouvanter , je vais
vous demander une grace
dont vous allez fremir , &
64 MERCURE
qu'il faut que j'obtienne de
vous , ou que je meure.
Zacharie vôtre époux
acheta il y a environ 3. mois
d'un Marchand de l'iſle S.
Pierre , voiſine de la Sardaigne
, une jeune fille du
Royaume de Naples , que
des Corfaires avoient enle.
vée quelque temps auparavant
, & que la fortune",
aprés bien des perils , avoit
enfin arrachée des mains
du Capitaine qui l'avoit
priſe , lors qu'en ſe ſauvant,
le bâtiment dans lequel elle .
éroit , fut contraint par le
mauGALANT.
mauvais temps de relâcherà
l'Iſle ſaint Pierre , où un
perfide Marchand l'invita
àaller ſe remettre dans ſa
maiſon des fatigues de la
mer : mais dés qu'elle y
fut entrée , il la conduifit
dans une chambre , où il
l'enferma , & la garda jufqu'au
jour qu'il la vendit à
vôtre époux. Cette fille eft
ma foeur, & cette ſoeur m'eſt
plus chere que tout ce que
j'ai de plus cher au monde.
Elle eſt à preſent malheureuſe
dans le Serail du Sulran
, où vous avez la liberté
Dec. 1714. F
66 MERCURE
d'entrer lors qu'on vous y
mande , & l'on vous ymande
tous les jours. Parlez lui
de moy , donnez - lui une
lettrede ma part, & ne vous
rebutez pas d'entendre toutes
les propoſitions que je
vous ferai pour me faciliter
les moyens de la voir ,
& de l'arracher de ce ſéjour
impenetrable. Grand
Dieu , lui dit Joia , que me
propoſez-vous ? Vous imaginez
- vous à quoy m'expoſeroit
une pareille tentative
? & ignorez- vous que
ſi l'on avoit jamais le moinGALANT.
67
dre ſoupçon que je pûffe
entrer dansune intelligence
ſi criminelle , qu'au même
inſtant je ſerois miſe en
pieces par les muets & les
noirs du Serail ? Pardon.
nez , genereuſe Joia , lui
dit Alexandro , pardonnez
l'extravagance de ces projets
à un malheureux , qui
n'a plus d'autre reſſource
que celle de mourir. Cependant
ma reconnoiſſance
n'auroit point de bornes ſi
vous me ſerviez , & mon
deſeſpoir va n'en plus avoir
fi vous ne me ſervez pas.
Fij
68 MERCURE
Au lieu de ſauver vôtre
*foeur , lui répondit Joia , ſi
je m'embarque dans un
deſſein ſi temeraire ma
complaiſance pour vous va
peut être la faire perir , &
nous perdre avec elle. Non,
Joia,lui dit il , je ne vous en
preſſe plus , ne vous expoſez
pas à de fi terribles dangers
: mais ſouffrez que je
vous quitte , & laiſſez moy
aller m'entretenir ailleurs
dans l'excés de mon affliction
, de l'horreur de mon
infortune. Attendez , malheureux
, attendez , lui ditGALANT.
69
elle , je ne ſçaurois me reſoudre
à vous abandonner
dans l'état où vous êtes , je
riſquerai quelque choſe
pour vous , je verrai vôtre
foeur, je lui parlerai de vous,
je lui donnerai même le
billet que vous lui voulez
écrire : mais aprés cela ne
me demandez rien davantage.
Alexandro ſe jetta
auffitôt à ſes genoux , les
embraſſa,& arroſa ſes mains
de ſes larmes. Mais eft- on ,
reprit- elle en le regardant
tendrement , fi tendre &
ſi entreprenant pour une
70
MERCURE
foeur ? Oui , Joia , lui dit- il ,
je ferois encore plus pour
elle ſi je le pouvois , & il
ne tiendra qu'à vous , aprés
avoir tenté tout pour moy,
d'eſſayer juſqu'où peut aller
ma reconnoiſſance , &
de voir en même temps
juſqu'où va mon amour
pour vous , & ma tendreſſe
pour elle. A l'inſtant Joia ,
qui ne comprenoit pas le
ſens équivoque de ces paroles
, le mena dans le cabinet
de ſon mari , où il écri
vit ces mots à la belle &
malheureuſe Favella.
GALANT.
71
La tendre genereuse
Joia , ma chere foeur , ſenſible
aux maux dont lefort maccable
, m'a promis enfin de vous
rendre ce billet , malgré cette
foule épouvantable d'horribles
efpions qui vous environnent.
Reconnoiffez à ces traits de ma
main tout le coeur d'un frere
deſeſperéde l'état où vous êtes,
répondez -y si vous pou
vez.
Je n'aurois pas tenté de
vous écrire, fi en arrivant à
Conſtantinople avec Don Fernand
, de qui j'ai appris ce
dernier trait de vos malheurs,
72 MERCURE
je n'avois pas fenti quelques
rayons d'efperance dans lee fond
de mon coeur ; &fi la fidelle
Foia veut mefeconder,je mourrai
bientôt , ou vous reversez
encore vôtrefrere Alexandro.
Le lendemain , aprés la
ſeconde priere , un baltagi
fut ordonner à Joia , de la
part des Sultanes , de ſe
rendre à l'inſtant au Serail ,
où elle fut auffitôt avec les
diamans & la lettre d'Alexandro.
Dés qu'elle fut au milieu
de ces belles & malheu ..
reuſes
GALANT. 73
:
reuſes eſclaves que leur
beauté condamne à une
éternelle captivité,elle ſongea
à les amuſer de la vûë
de ſes pierreries , pendant
qu'elle s'occupoit à détacher
de la foule la triſte
Favella , qui comprit enfin
dans ſes yeux qu'elle avoit
quelque choſe à lui dire .
Ne me montrez - vous
rien à mon tour , lui ditelle
, & n'avez - vous point
debijoux pour moy comme
vous en avez pour ces belles
Odaliques ? J'en ai un
que je vous deſtine , lui ré-
Dec. 1714. G
74
MERCURE'
pondit la Juive ; & en s'approchant
de ſon oreille : II
y va, continua - t - elle , de
vôtre vie , de celle de vôtre
frere &de la mienne , à le
recevoir d'un air ſi tranquile
, que vôtre ſurpriſe
ne trahiſſe pas mon fecret.
Je ſuis , lui dit Favella , en
s'éloignant avec elle desautres
Dames , tellement accoûtumée
aux plus cruels
malheurs , que je croy que
le plus grand& le plus inopiné
changement dans ma
fortune cauſeroit peu de
ſurpriſe à mes ſens. Rece
)
75
GALANT.
vez donc , lui dit Joia , ſans
émotion ce billet de vôtre
frere , lifez-le en ſecret , &
fur tout que perſonne ici ne
puiſſe jamais ſoupçonner
que vous en ayez reçû.
Un moment aprés , Favella
fortit de la ſalle où
étoient toutes ces femmes ;
elle paſſa dans une chambre,
où elle lut fon billet
ſans témoins ; & pour y
faire réponſe , elle ſe ſervit
d'un crayon qu'Alexandro
y avoit enfermé , & dont
elle écrivit ces mots fur le
dos du même billet.
11
Gij
76
MERCURE
Entreprenez tout pour moy,
mon cher frere ; cependantménagez
votre vie , aimez-moy
toûjours , & ne me confultez
fur rien.
Elle rentra auſſitôt dans
le même endroit où elle
avoit laiſſe Joia , à qui elle
rendit ſecretement le billet
qu'elle venoit de recevoir
d'elle. Un moment aprés
Joia fortit du Serail , & retourna
dans ſa maiſon , où
l'impatient Alexandro ne
manqua pas de ſe rendre
dés que la nuit fut venue.
GALANT. 77
Il lui fut preſenté par la même
fille qui l'avoit introduit
la veille ; & dés qu'il ſe vit
feul avec elle : Qu'avezvous
fait pour moy , lui ditil
? avez-vous vû cette foeur
infortunée qui m'eſt ſi chere
, lui avez- vous parlé ,
lui avez vous enfin donné
ma lettre ? Oui , lui répondit-
elle avec tendreſſe , je
l'ai vûë , je lui ai parlé , elle
a reçû vôtre billet , en voi .
ci la réponſe. Alexandro
la lut avec mille tranſports,
& aprés avoir admiré en
lui-même la prefence d'ef
Giij
78 MERCURE
prit de ſa fidelle &malheureuſe
maîtreſſe ; me laiſſerez-
vous en ſi beau chemin
, genereuſe Joia , lui
dit- il?n'entreprendrez- vous
rien davantage pour moy ?
Exigez de ma reconnoifſance
tout ce que j'exige
de vôtre amour , rendons
nos interêts égaux , & vous
me ſervirez juſqu'à la fin.
Que voulez -vous , cruel ,
encore une fois , que voulez-
vous , lui dit- elle ? Demain
à la même heure qu'il
eſt à preſent vous le ſcaurez
, lui répondit Alexan
GALANT.
79
dro ,& je ſuis fûr qu'en me
voyant vous approuverez
les moyens dont je pretens
me ſervir pour vous per
fuader.
Le reſte de leur converſation
roula juſqu'au moment
qu'il fallut ſe ſeparer,
ſur les projets de leur fui.
te,& fur les fermens qu'ils
ſe firent de s'aimer toûjours.
Dés qu'Alexandro fut
retourné chez lui , il conta
à Don Fernand tout ce qui
venoit de lui arriver. Il lui
demanda enſuite ſi l'habit
G iiij
to MERCURE
de femme Juive qu'il l'avoit
prié d'acheter étoit
fait. Il eſt achevé , lui répondit
Fernand , & vous
pouvez même l'eſſayer :
mais ſi vous m'en croyez ,
vous renoncerez à ce defſein
, & vous ne preſſerez
pas davantage Joia de s'expoſer
avec vous au plus afffrreeuuxxppeerriill
dduumonde. Cher
ami , lui dit- il , en eſſayant
ce fatal habit , j'en enviſage
toute l'horreur : mais
mon deſeſpoirn'écoute plus
les conſeils de la raiſon : il
faut en un mot que je pe
GALANT. 1
81
riffe , ou que je voye le
malheureux objet de mon
amour. Vous ne ſortirez
pas , reprit Fernand , du Serail
du Grand Seigneur ,
comme vous avez fait de
celui deMustapha;& fi vous
aviez vû un ſpectacle horriblement
comique qu'on
repreſenta il y a quelque
tems dás une des plus grandes
villes du monde , &qui
a pour titre , les Captifs ,
mal imité des Captifs de
Plaute , quelque audacieux
que vous ſoyez , vous fremiriez
au recit des ſuppli82
MERCURE
ces dont on punit ici les
raviffeurs. Fernand en faiſoit
l'étalage à ſon ami ,
pour l'obliger à changer
de reſolution ; ſon courage
même ſurpris de cet affreux
détail , commençoit
às'en ébranler, lorſque tout
àcoup on entendit des cris
&des hurlemens épouvantables.
Toute la ville de
Conſtantinople parut au
milieu de la nuit remplie
d'habitans de tout ſexe &
de tout âge, que la crainte
de la mort & la perte de
leurs biens obligeoient à
GALANT. 83
chercher partout un ſecours
que perſonnenepouvoit
leur donner.
,
Le feu avoit pris malheureuſement
, il y avoit
prés de deux heures , au
Serail d'un Bacha , & de
tous les côtez le vent en
avoit répandu les flames
avec tant d'impetuofité
que plus de mille maiſons
en étoient déja brûlées. Le
defordre enfin commençoit
à devenir ſi general ,
qu'Alexandro pria fon ami
de l'accompagner en habit
d'Armenien , pendant qu'il
1
34 MERCURE
étoit déguisé en Juive , jufqu'à
la maiſon de Joia , qui
n'étoit pas loin de la ſienne...
Fernand y confentit , & fe
rendit avec lui chez la
Juive , qu'ils trouverent
plus inquiete du ſort de fon
amant , que du malheur de
la ville. Enfin elle l'avoit
déja demandé à toutes ſes
femmes , & parlé à lui même
ſans le reconnoître, lors
qu'aprés lui avoir obligeam
ment reproché queles traits
de ſon viſage s'effaçoient
aifément de ſon coeur , il
lui dit que le feu étoit au
GALANT.
85
Serail du Sultan ; qu'il la
conjuroit de profiter du defordre
pour s'y rendre avec
elle ; qu'il ne faloit pas douter
que toutes les portes
n'en fuſſent ouvertes dans
un ſi grand peril ; que d'ailleurs
elles ne ſeroient peutêtre
pas fermées pour elle ;
&qu'en un mot ils y pourroient
entrer enſemble.
Joia , qui étoit , comme on
peut ailément le voir , prefque
auſſi entreprenante que
lui , le trouva ſi beau ſous
cet habillement de femme ,
& ſi bien déguisé , qu'elle
86 MERCURE
n'eut pas la force de lui rien
rufuſer. Elle ſortit enfinde
ſa maiſon , où elle laiſſa
Don Fernand. Elle prit Alexandro
par la main , & fans
faire aucune mauvaiſe rencontre
elle arriva avec lui
au Serail du Grand Seigneur
, dont ils trouverent
en effet preſque toutes les
portes ouvertes , parce que
le defordre y étoit encore
plus grand que dans aucun
quartier de la ville.
Ils y entrerent à travers
une foule incroyable d'eu-`
nuques, de noirs, de muets,
GALANT.
87
& de femmes effrayées ,
qu'ils trouverent diſperſez
de tous les côtez , & pêlemêle
avec des Prêtres de la
Loy , des Cadis & des Janiſſaires
, qui cherchoient
le Sultan pour le ſauver , &
l'étendart de Mahomet
pour le dérober à la fureur
des flâmes.
د
Au milieu de ce tumulte
inconcevable ils découvri
rent enfin l'indifferente Favella,
qui regardoit d'un oeil
inſenſible tomber les vaſtes
édifices & les tours de cel
Palais embraſé.
88 MERCURE
Que je fuis heureux de
vous retrouver , ma chere
foeur , lui dit Alexandro ,
en la prenant par la main !
Sauvez - vous avec nous ,
hâtez - vous. Infolente , lui
dit à l'inſtant un noir qu'il
n'avoit pas apperçû , quel
interêt prends - tu à cette
Odalique ? Sçais - tu qu'elle
eſt confiée à mes ſoins , &
qu'elle eft chere au Grand
Seigneur ? Tiens , miferable
, lui dit Alexandro , en
lui plongeantdans la gorge
un poignard qu'il avoit cache
ſous ſa robe ; tiens,garde
GALANT. 89
de maintenant , ſi tu peux ,
cette fille ſi chere aux plaifirs
de ton maître.
Deux autres noirs armez
accoururent par hazard au
lieu où ſe paſſoit cette fanglante
ſcene , & s'attacherent
au malheureux Alexandro
, pendant que d'un
côté on emmena Favella ,
&que de l'autre la Juive
s'éclypſa. Neanmoins fon
courage ne l'abandonna
point dans cette extremité ,
où ils ſe trouverent heureuſement
pour lui ſi voiſins
des flames , qu'ils le quit
Dec. 1714. H
-
१० MERCURE
terent pour ſonger plus
promptement à leur falut ,
& lui faciliterent par leur
fuite le moyen de ſortir du
Serail comme il y étoit entré.
Il retourna chez la Juive,
qu'il trouva fondant en
larmesdans les bras deDon
Fernand. Vous pleurez ſans
doute , leur dit- il , la perte
d'un miferable , trop malheureux
pour pouvoir trouver
la mort ? J'ai manqué
d'arracher du Serail l'infortunée
Favella 1.Je ne la reverrai
de ma vie ! Eſt- il un
fort plus funeſte que le
GALANT.
91
mien ? Vous avez tant de
ſujets de douleur , lui dit
Joia , que je ne vous propoſe
point de fonger à vous en
conſoler , mais ſeulement
de vous hâter de fuir pour
jamais de ces lieux , où il ne
vous reſte plus aucun efpoir.
Hé bien , dit- il , fortons-
en donc , je trouverai
peut- être dans les abîmes
de la mer la fin de mes
malheurs.
Fernand ſe chargea alors
du ſoin d'acheter un navire
Venitien qui étoit au
port , & que la diligence
Hij
92
MERCURE
mit en moins de huit jours
prêt à mettre à la voile.
Il s'embarqua enfin , avec
Joia & ſon ami , dans le
deſſein de profiter du premier
beau temps pour partir.
Ils commençoient à louvoyer
, pour fortir à la faveur
d'un petit vent de terre,
du canal de la mer noire,
lorſque quelques matelots
apperçurent à la pointe du
jour , autour du vaiſſeau
une eſpece de ſac de cuir ,
que l'eau portoit doucement
à la traîne du navire.
,
GALANT. 93
Ils deſcendirent auſſitôt
dans la chaloupe , qu'ils
n'avoient pas encore miſe
à bord , & ils ramerent vers
le ſac , qu'ils pêcherent ,
& qu'ils ouvrirent ſur le
champ. Mais rien ne fut
égal à leur étonnement ,
lors qu'au lieu de ce qu'ils
avoient eſperé d'y trouver ,
ils en tirerent une femme
mourante. Ils la porterent
auſſitôt dans le vaiſſeau
où,je laiſſe à penſer comme
elle fut reçûë.
،
Don Fernand , à qui on
la preſenta , & qui la re
94
MERCURE
connut d'abord pour la
belle Favella qu'il avoit vûë
en Alger , & fortir enſuite
de l'Ifle ſaint Pierre pour
s'embarquer dans le navire
du Juif qui l'avoit menée
Conſtantinople , lui fit
donner tous les ſecours
dont elle put avoir beſoin ;
& à l'inſtant il paſſa dans
la chambre de l'inconſolable
Alexandro , à qui il fit
ſentir autant qu'il put cet
excésdeſon bonheur. Alexandro
courut en même
temps vers le litde Fernand,
fur lequel repoſoit alors ce
GALANT.
95
cher objet de toure ſa tendreſſe
, & que la genereuſe
Joia s'empreſſoit à ſervir de
tout fon pouvoir.
L'hiſtorien le plus habile
exprimeroit mal des ſituations
ſi touchantes , & l'art
le plus delicat n'a que de
foibles pinceaux pour étaler
tous les mouvemens d'un
tableau auſſi rempli que celui-
ci de felicité , d'amour ,
d'eſperance&de joye.Ainfi
je prie le lecteur deme difpenfer
moy-même du froid
détail de mes expreſſions ,
pour le mener plutôt au
-
96 MERCURE
reſte des évenemens de
cette hiſtoire .
La fortune commence à
د
les ſe declarer pour eux
vents leur deviennent favorables
, & pendant qu'ils
naviguent à pleines voiles ,
Favella leur raconte la caumalheur
, ſe de ce dernier malheur
dont l'évenement heureux
la flate d'un bonheur in
fini .
1. Il vous ſouvient , dit-elle
à Alexandro des fatales
paroles que vous me dites
la premiere nuit de cette
incendie , qui a duré trois
jours
GALANT.
97
jours entiers , & pendant
leſquels onze mille maitons
ont été brûlées à Conſtantinople.
J'étois alors environnée
d'eſclaves que vous
ne voyiez point , & qui ne
me quittoient pas , parce
que cette même nuit on
m'avoit deſtinée à l'honneur
de partager la couche
du Grand Seigneur. Deux
eſclavesde cette troupe infâme
avoient entendu vos
paroles , & avoient vû le
noir égorgé à vos pieds.
Dans le même temps le
reſte de ces miferables
Dec. 1714. I
)
98 MERCURE
m'entraîna , & me mena
devant le Kiflar Aga , qui
eſt le chef des cunuques ,
à qui ils dirent tous d'une
voix , qu'un jeune homme
habillé en femme étoit entré
dans le Serail , dans le
defſſein de m'en arracher;
qu'il avoit tué un de leurs
camarades , parce qu'il a
voi compris , comme deux
autres qu'ils lui montrerent,
le fens desparoles que vous
m'aviez dites. Le KiflarAga
me fit auffitôt enfermer
dans une chambre noire ,
où toutes les femmes &
JE
DRL
LYON
BIBLIA
*
TREQUE
티
DE
L
GALANT.
LYON
99
*
tous les eſclaves du Serail
me traitoient chaque jour
de chienne , d'infidelle , &
m'acabloient d'injures.Une
ſeule Italienne , dont je déplore
le malheur , venoit de
temps en temps me confoler
, & c'eſt par elle que j'ai
ſçû que vous vous étiez lauvé,&
le nombre des mai-
VILLE
ſonsqui ont étébrûlées pendantcet
embraſement. Cette
nuit , deux heures avant
jour , on m'a tirée de ma
priſon , on m'a fait fortir
du Serail par une porte qui
donne ſur la mer , on m'a
le
I ij
100 MERCURE
miſe dans un petit efquif,
avec quatre hommes , qui
ont ramé environ pendant
une heure fur le canal de
la mer noire , & qui aprés
m'avoir bien enfermée
dans le ſac où vos matelots
m'ont trouvée , m'ont enfin
abandonnée à la merci des
Nous avons eſſuyé tant
de malheurs , belle Favella,
lui dit Alexandro , que la
fortune va peut- être ſe laffer
de nous perfecuter. Qu'-
ellenous ramene ſeulement
àbon port dans nôtre paGALANT.
101
trie , & fi vous m'aimez
toûjours , vôtre main ſuffira
alors pour effacer juſqu'au
ſouvenir des maux qu'elle
nous a faits,
Cependant le vent favo
rable rend l'art des pilotes
inutile ,&en moins de huit
jours ils arrivent à Naples ,
où ils deſcendent dans la
maiſon de Don Fernand ,
qui reconnoît tant de vertus
dans la tendre Joia,
qu'il la fait conſentir à l'é
pouſer , à la place d'Alexandro
, qu'un amour parfait
attache depuis long- temps
l
I iij
IOL MERCURE
aux charmes de Favella.
Pendant que tout ſe difpoſe
pour la ceremonie de
ces deux hymens , la veuve
de Muſtapha , à qui la renommée
a appris l'arrivée
deces amans à Naples,leurs
noms & leurs avantures , ſe
fait porter en chaiſe chez
Don Fernand , à qui elle
fait , aufli bien qu'à Alexandro
, à Favella , & à Joia
même qu'elle ne connoît
pas encore , toutes les careſſes
dont elle peut s'avifer
; & aprés s'être confufé.
ment queſtionnez les uns
GALANT..
103
& les autres ſur tout ce qui
leur étoit arrivé depuis leur
ſeparation dans l'Iſle ſaint
Pierre , Sbayna leur tint le
diſcours que voici.
Le Marchand qui nous
avoit fait fur le port l'accüeil
obligeant , dont je
croy que nous nous fouviendrons
le reſte de nôtre
vie , me dit un jour , aprés
nous avoir enfermez dans
des chambres differentes ,
qu'il vouloit me diftinguer
du reſte des malheureux
qui étoient dans ſa maiſon ;
qu'il metrouvoit aſſez belle
I iiij
104 MERCURE
pour m'aimer , & Favella
trop belle pour ne pas meriter
d'être preſentée au
Grand Seigneur ; que dés
qu'il l'auroit fait partirpour
Conſtantinople , il relâcheroit
Alexandro , aprés lui
avoir ôté ce qu'il avoit des
pierreries de Muſtapha,que
je lui avois données. J'eus
beau le traiter de perfide ,
de traître & de ſcelerat , il
ſe moqua de mes injures ,
& ne ceſſa de m'en faire ,
juſqu'à ce qu'environ un
mois aprés qu'il eut renvoyé
Alexandro , un jeune
GALANT .
105
Italien , qu'il avoit quelque
temps auparavant traité à
peu prés comme nous , vint
avec un petit navire , fur
lequel il avoit foixante
hommes armez , faire une
deſcente dans l'Iſſe , ſuivi
de preſque tout fon monde.
Il entra auſſitôt dans la
maiſon de nôtre execrable
Marchand , qu'il maſſacra
avec une demi - douzaine
de ſatellites qui étoient les
• complices de tous les crimes.
Il pilla ſes pierreries ,
ſon or & fon argent, il briſa
mes fers , il mit en liberté
106 MERCURE
une vingtaine de malheureux
& de malheureuſes
qui gemiſſoient dans la mai
fon de ce fcelerat. Enfin
il nous fit prendre le chemin
de ſon navire , où nous
nous embarquâmes tous
avec lui ; & aprés avoir ainſi
pleinement ſatisfait ſa vangeance
, il nous amena ici ,
où , grace à mon étoile , je
ſuis à la veille d'épouſer
mon ſecond liberateur.Que
cet aveu ne vous étonne
pas , Seigneur Alexandro ;
l'amour avoit reglé l'ordre
de nos deſtins avant que
GALANT. 107
nous nous viſſions . Le votre
devoit vous unir pour
toûjours à celui de vôtre
chere Favella. Joia devoit
renoncer au Judaïsme en
faveur du genereux Don
Fernand : &je devois enfin ,
aprés bien des malheurs
devenir l'épouſe de celui
qui m'a le dernier donné
un nom fi doux .
Ils convinrent alors entr'eux
de celebrer en un
même jour la ceremonie de
ces trois mariages , qui furent
accomplis , peu de
temps aprés , à la vûë de
108 MERCURE
toute la ville de Naples ,
où , comblez de tous biens,
ils vivent maintenant dans
une union parfaite.
Fermer
Résumé : HISTOIRE.
Anna Favella et Alessandro sont capturés par des corsaires algériens avant leur mariage et conduits à Alger. Mustapha, le chef des corsaires, sépare les deux captifs : Anna est confiée à son épouse Sbayna, tandis qu'Alessandro est réduit en esclavage. Mustapha et Sbayna développent des sentiments pour leurs captifs respectifs. Alessandro persuade Sbayna de l'aider à s'évader en échange de la promesse de l'épouser. Lors d'une tentative d'évasion, Mustapha est tué, mais Alessandro et Sbayna sont recapturés sur l'île de Saint-Pierre. Alessandro obtient sa liberté contre une rançon et découvre qu'Anna a été vendue à un Juif pour le harem du Grand Seigneur à Constantinople. Avec l'aide de Joia, la femme du Juif et chrétienne secrète, Alessandro parvient à communiquer avec Anna. Il tente de la sauver mais est emprisonné. Grâce à un incendie, ils s'évadent et retrouvent Anna sur un navire. Ils atteignent Naples, où Don Fernand décide d'épouser Joia. Les couples se marient et vivent heureux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
26
p. 195-210
« Pendant que Paderi chargé de ces instructions va travailler au [...] »
Début :
Pendant que Paderi chargé de ces instructions va travailler au [...]
Mots clefs :
Étienne Padery, Caravane, Mer, Joyau, Tentes, Maître, Esclave, Alexandrette, Constantinople
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Pendant que Paderi chargé de ces instructions va travailler au [...] »
Pendant que Paderi chargé
de ces inſtructions va travailler
auſuccésdeſon entrepriſe,
Rij
196 JOURNAL
voyons ce que devient l'Ambafladeur
de Perſe.
Dés que les Chaoux de la
Porte l'curent remis avec ſes
équipages , ſes tentes & fes
domeſtiques , entre les mains
des Conducteurs de la Caravanne
, il ſe vitau milieu d'une
quantité prodigicuſe de gens
attentifs à examiner ſes actions
:& tellement environnéd'eſpions
de tous les coſtez ,
qu'il deteſpera de pouvoir
tromper leur vigilance. Cependant
il s'aviſa d'une ruſe
qui de tous les temps a ſervià
tromper les hommes. Il teHISTORIQUE.
19 .
moigna un zele ſi éclatant
pour ſa Religion , tant de
veneration pour le S. Prophe.
te ,& tant d'ardeur d'arriver à
la Mecque , que ſes Gardes
forent à la fir les dupes de fa
dévotion: tantoſt il ſeduiſoit
les uns par l'éloquence & la
ferveurde fesdiſcours ,tantôt
il combloit de preſents les
autres;attentif à foulager les
pauvres , il prevenoit leurs
beſoins , & leur épargnoit la
honte de les declarer. Enfin
il rapportoit ſi adroitement
toutes les actions& fes paroles
à l'eſprit de tendreffe & do
Riij
198 JOURNAL
Charité qu'il affectoit pour
fon prochain , qu'on ne s'entretenoit
plus dans toute la
Caravanne que du détail de
ſes vertus.
Il ſentit bien- toſt l'effet que
produiſoient dans les eſprits
ces bruits ſagement répandus,
& il en conclut que la négligence
& l'inattention de ſes
Gardes alloient dans peu de
jours luy faire ceüillir le fruit
de ſa diſſimulation .
On commença d'abord
par neplus ſe mettre en peine
du lieu de ſon campement ,
& tous les foirs on luy laiſſoit
HISTORIQUE. 199
:
indifferemment la liberté de
fairedreſſer ſes tentes,à la tête,
au centre ou à la queuë de la
Caravanne. Un motifde picté
ſervoit toûjours de pretexte à
ces changements; & toujours
il alleguoit qu'il enviſageoit
la commodité de ſes voiſins ,
avant la fienne. En un mot il
ſoût ſe mettre en ſi bonne
odeur que c'eût été un crime
capital de le foupçonner d'aucune
action capablededétruire
l'idée de celles qu'onluy
avoit veu faire.
Voilà l'état où étoient les
choſes , lorſqu'aprés trente
R iiij
200 JOURNALI
&un jour de marche il arriva
avec la Caravanne à une demie
licue d'Alexandrette : chacun
àl'ordinaire fit dreffer ſes ten
tes ,&luy les fiennes , mais du
côté de la Mer où il envoyaun
de ſes gens pour voir fi le Bâtiment
qui devoit le paffer en
France, étoit àla rade; &pour
chercher Paderi , afin de l'informer
de la liberté qu'il avoit
dele joindre dés qu'il feroit
temps de le faire. Paderi qui
s'ytrouva en effet arrivé quatre
jours avant luy , luy fit dire
que tout étoitpreſt , & qu'il
n'avoit plus qu'à partir. 1
HISTORIQUE. 201
Le moyen dont l'Ambaſſa
deur ſeſervit pour donner de
fes nouvelles à Paderi , eft fi
fingulier , que je croy qu'on
ne peut rien apprendre deplus
extraordinaire,
Il demanda à l'Esclave , à
qui il deſtinoit l'honneur de
cette commiffion,s'il pourroit
bien fe refoudre à ſouffrir de
bonne grace la baſtonnade
pourl'amourde luy.Seigneur,
luyrépondit- il , avez vous dé.
ja oublié les mauvais traitements
que nous avons eſſuyé
àConſtantinople ;&me croyriez
- vous capabled'une l'acho
202 JOURNAL
té lorſqu'il s'agit de voſtre
ſervice. Et bien , luy dit- il ,
il eſt dela plus grande importance
du monde pour moy de
t'envoyer ſur le rivage voir
fi Padery m'y attend , & que
tut'abouches avec luy , pour
venir me rendre compte de
tout ce qu'il t'aura dit; mais il
faut que cela ſe faſſe de maniere
que perſonne ne ſe méfic
icy nyde toy, ny de moy. Je
vais foindre d'avoir perdu
quelque joyau précieux & enrichi
de diamants de grand
prix, pour avoir fur ce pretexteun
ſujet plus raisonnable
HISTORIQUE. 203
de me mettre en colere. Je
feray aſſembler tous mes domeſtiques
pour le chercher ;
&enfin je feray tomber tous
les ſoupçons ſur toy , en prefence
de tant de gens , que
j'obligeray ceux qui feront
témoins de la rigueur du ſupplice
auquel je te condamneray
, àme demander ta grace
ou du moins à te dérober à
ma fureur. Alors il te ſera
facile de t'abandonner à ton
deſeſpoir , tu pourras en
homme éperdu, courir çà& là
&gagner enfin le bord de la
Mer , y parler à tout ce que
204 JOURNAL
tu rencontreras d'hommes
vivants , à l'exemple de ces
malheureux qui étourdiſſent
tout le gente humain du récit
de leurs infortunes , alors tu
rendras comptede mes affaires
à Padery , fi tu le trouve
(comme jen'en doute nulle.
ment )& tu receveras de luy
les instructions neceffaires
pourmonévaſion , tu reviendras
enfuite à la Caravanne ,
où tu rencontreras d'abord
des gens empreſſez à t'apprendre
de bonne foy que j'auray
retrouvéle joyau qu'on t'avoit
accufé fauſſement de
HISTORIQUE. 105
m'avoir dérobé. Tu te feras
auſſi toft ramener, dans ma
tente ou je t'accorderayla
gracedeuë à ton innocence.01
CetteScene fut joüée àmer
veille , & l'Esclave fidele en
fut heureuſement quitte pour
quelques coups de bâton. Sa
fuite le garantit des autres outrages
dont la credulité de ſes
Camarades alloit l'accabler. Il
courut à droite , à gauche , &
ſur le bord de la Mer , comme
un furieux , proteſtant de
ſon innocence aux arbres , aux
rochers qui s'offroient à fon
paffage. Il vit Paderi à qui il
206 JOURNAL
parla engeſticulant enhomme
deſeſperé ; il luy conta de la
forte ſon affaire , & apprit de
luy tout ce que ſon Maiſtre
pouvoit ſouhaitter d'appren.
dre. Enfin comme ſi toutes les
oreilles euffent été ſourdes à
ſes cris , il le quitta en levant
les bras/au Ciel , & reprit le
cheminde la queuë de la Caravanne
qui voyoit parfaitement
& d'un oeil de compaf
fion , l'extrême affliction de ce
miferable.
.com
Alors il s'entenidit appeller
par ſon nom , il vit venir àluy
des gens qui luy annoncerent
HISTORIQUE. 207.
:
que la colere de ſon Maiſtre
étoit appaisée , & qu'il avoit
retrouvé fon joyau , qu'il ne
doutoit point de ſon innocen.
ce , que ſa grace eſtoit fûre ,
qu'il ſe reprochoit ſon injuftice
, & qu'enfin il le redemandoit
luy-même.
L'Eſclave fut ainſi reconduit
, comme il s'y attendoit ,
dans la tente de ſon Maiſtre ,
qui eût l'indulgence de luy
pardonner les mauvais traitemens
qu'il luy avoit fait ſouffrir.
Mais ce n'étoit pas là de
quoy il étoit queſtion , &dés
que les mediateurs de cette
208 JOURNAL
grace furent fortis , la converſation
changea d'objet. Il
luy apprit ce que Paderi luy
avoit dit ; & cela ne rouloit
que ſur les quatre paroles que
voicy. A
Tout est prest. Qu'il parte
cette nuitfansfaute. Le vent eft
bon. Je l'attends. i
Cela eſtant , luy répondit
Mehemet , diſpoſons - nous
donc à partir.
En effet , entre la premiere
&la ſeconde priere de la nuit ,
il fit avertir tous ceux de ſes
gens qui ſe trouverent en état
de le ſuivre, il laiſſa ſes tentes
}
4 &
HISTORIQUE . 209
&tout fon bagage , & gagna
le bord de la Mer , où il trouva
Paderi qui l'attendoit avec ſa
Chaloupe , qui le mena auffi
tôt à bord de ſon Bâtiment ,
& qui à l'inſtant fit mettre
toutes les voiles dehors , &
cingler du coſté de l'Europe.
Je croy que le Lecteur ne
fera pas fâché de me voir en
cet endroit ſubſtituer à mon
raiſonnement hiſtorique les
Lettres originales que Paderi
envoya à ce ſujet à M. Defalleurs
, qui luy avoit ordonné
poſitivement de luy écrire de
toutes les Echelles du Levant ,
Février 1715. S
210 JOURNAL
&de tous lesPorts où il moüilleroit.
Ce qu'il fit à peu prés en
ces termes :
de ces inſtructions va travailler
auſuccésdeſon entrepriſe,
Rij
196 JOURNAL
voyons ce que devient l'Ambafladeur
de Perſe.
Dés que les Chaoux de la
Porte l'curent remis avec ſes
équipages , ſes tentes & fes
domeſtiques , entre les mains
des Conducteurs de la Caravanne
, il ſe vitau milieu d'une
quantité prodigicuſe de gens
attentifs à examiner ſes actions
:& tellement environnéd'eſpions
de tous les coſtez ,
qu'il deteſpera de pouvoir
tromper leur vigilance. Cependant
il s'aviſa d'une ruſe
qui de tous les temps a ſervià
tromper les hommes. Il teHISTORIQUE.
19 .
moigna un zele ſi éclatant
pour ſa Religion , tant de
veneration pour le S. Prophe.
te ,& tant d'ardeur d'arriver à
la Mecque , que ſes Gardes
forent à la fir les dupes de fa
dévotion: tantoſt il ſeduiſoit
les uns par l'éloquence & la
ferveurde fesdiſcours ,tantôt
il combloit de preſents les
autres;attentif à foulager les
pauvres , il prevenoit leurs
beſoins , & leur épargnoit la
honte de les declarer. Enfin
il rapportoit ſi adroitement
toutes les actions& fes paroles
à l'eſprit de tendreffe & do
Riij
198 JOURNAL
Charité qu'il affectoit pour
fon prochain , qu'on ne s'entretenoit
plus dans toute la
Caravanne que du détail de
ſes vertus.
Il ſentit bien- toſt l'effet que
produiſoient dans les eſprits
ces bruits ſagement répandus,
& il en conclut que la négligence
& l'inattention de ſes
Gardes alloient dans peu de
jours luy faire ceüillir le fruit
de ſa diſſimulation .
On commença d'abord
par neplus ſe mettre en peine
du lieu de ſon campement ,
& tous les foirs on luy laiſſoit
HISTORIQUE. 199
:
indifferemment la liberté de
fairedreſſer ſes tentes,à la tête,
au centre ou à la queuë de la
Caravanne. Un motifde picté
ſervoit toûjours de pretexte à
ces changements; & toujours
il alleguoit qu'il enviſageoit
la commodité de ſes voiſins ,
avant la fienne. En un mot il
ſoût ſe mettre en ſi bonne
odeur que c'eût été un crime
capital de le foupçonner d'aucune
action capablededétruire
l'idée de celles qu'onluy
avoit veu faire.
Voilà l'état où étoient les
choſes , lorſqu'aprés trente
R iiij
200 JOURNALI
&un jour de marche il arriva
avec la Caravanne à une demie
licue d'Alexandrette : chacun
àl'ordinaire fit dreffer ſes ten
tes ,&luy les fiennes , mais du
côté de la Mer où il envoyaun
de ſes gens pour voir fi le Bâtiment
qui devoit le paffer en
France, étoit àla rade; &pour
chercher Paderi , afin de l'informer
de la liberté qu'il avoit
dele joindre dés qu'il feroit
temps de le faire. Paderi qui
s'ytrouva en effet arrivé quatre
jours avant luy , luy fit dire
que tout étoitpreſt , & qu'il
n'avoit plus qu'à partir. 1
HISTORIQUE. 201
Le moyen dont l'Ambaſſa
deur ſeſervit pour donner de
fes nouvelles à Paderi , eft fi
fingulier , que je croy qu'on
ne peut rien apprendre deplus
extraordinaire,
Il demanda à l'Esclave , à
qui il deſtinoit l'honneur de
cette commiffion,s'il pourroit
bien fe refoudre à ſouffrir de
bonne grace la baſtonnade
pourl'amourde luy.Seigneur,
luyrépondit- il , avez vous dé.
ja oublié les mauvais traitements
que nous avons eſſuyé
àConſtantinople ;&me croyriez
- vous capabled'une l'acho
202 JOURNAL
té lorſqu'il s'agit de voſtre
ſervice. Et bien , luy dit- il ,
il eſt dela plus grande importance
du monde pour moy de
t'envoyer ſur le rivage voir
fi Padery m'y attend , & que
tut'abouches avec luy , pour
venir me rendre compte de
tout ce qu'il t'aura dit; mais il
faut que cela ſe faſſe de maniere
que perſonne ne ſe méfic
icy nyde toy, ny de moy. Je
vais foindre d'avoir perdu
quelque joyau précieux & enrichi
de diamants de grand
prix, pour avoir fur ce pretexteun
ſujet plus raisonnable
HISTORIQUE. 203
de me mettre en colere. Je
feray aſſembler tous mes domeſtiques
pour le chercher ;
&enfin je feray tomber tous
les ſoupçons ſur toy , en prefence
de tant de gens , que
j'obligeray ceux qui feront
témoins de la rigueur du ſupplice
auquel je te condamneray
, àme demander ta grace
ou du moins à te dérober à
ma fureur. Alors il te ſera
facile de t'abandonner à ton
deſeſpoir , tu pourras en
homme éperdu, courir çà& là
&gagner enfin le bord de la
Mer , y parler à tout ce que
204 JOURNAL
tu rencontreras d'hommes
vivants , à l'exemple de ces
malheureux qui étourdiſſent
tout le gente humain du récit
de leurs infortunes , alors tu
rendras comptede mes affaires
à Padery , fi tu le trouve
(comme jen'en doute nulle.
ment )& tu receveras de luy
les instructions neceffaires
pourmonévaſion , tu reviendras
enfuite à la Caravanne ,
où tu rencontreras d'abord
des gens empreſſez à t'apprendre
de bonne foy que j'auray
retrouvéle joyau qu'on t'avoit
accufé fauſſement de
HISTORIQUE. 105
m'avoir dérobé. Tu te feras
auſſi toft ramener, dans ma
tente ou je t'accorderayla
gracedeuë à ton innocence.01
CetteScene fut joüée àmer
veille , & l'Esclave fidele en
fut heureuſement quitte pour
quelques coups de bâton. Sa
fuite le garantit des autres outrages
dont la credulité de ſes
Camarades alloit l'accabler. Il
courut à droite , à gauche , &
ſur le bord de la Mer , comme
un furieux , proteſtant de
ſon innocence aux arbres , aux
rochers qui s'offroient à fon
paffage. Il vit Paderi à qui il
206 JOURNAL
parla engeſticulant enhomme
deſeſperé ; il luy conta de la
forte ſon affaire , & apprit de
luy tout ce que ſon Maiſtre
pouvoit ſouhaitter d'appren.
dre. Enfin comme ſi toutes les
oreilles euffent été ſourdes à
ſes cris , il le quitta en levant
les bras/au Ciel , & reprit le
cheminde la queuë de la Caravanne
qui voyoit parfaitement
& d'un oeil de compaf
fion , l'extrême affliction de ce
miferable.
.com
Alors il s'entenidit appeller
par ſon nom , il vit venir àluy
des gens qui luy annoncerent
HISTORIQUE. 207.
:
que la colere de ſon Maiſtre
étoit appaisée , & qu'il avoit
retrouvé fon joyau , qu'il ne
doutoit point de ſon innocen.
ce , que ſa grace eſtoit fûre ,
qu'il ſe reprochoit ſon injuftice
, & qu'enfin il le redemandoit
luy-même.
L'Eſclave fut ainſi reconduit
, comme il s'y attendoit ,
dans la tente de ſon Maiſtre ,
qui eût l'indulgence de luy
pardonner les mauvais traitemens
qu'il luy avoit fait ſouffrir.
Mais ce n'étoit pas là de
quoy il étoit queſtion , &dés
que les mediateurs de cette
208 JOURNAL
grace furent fortis , la converſation
changea d'objet. Il
luy apprit ce que Paderi luy
avoit dit ; & cela ne rouloit
que ſur les quatre paroles que
voicy. A
Tout est prest. Qu'il parte
cette nuitfansfaute. Le vent eft
bon. Je l'attends. i
Cela eſtant , luy répondit
Mehemet , diſpoſons - nous
donc à partir.
En effet , entre la premiere
&la ſeconde priere de la nuit ,
il fit avertir tous ceux de ſes
gens qui ſe trouverent en état
de le ſuivre, il laiſſa ſes tentes
}
4 &
HISTORIQUE . 209
&tout fon bagage , & gagna
le bord de la Mer , où il trouva
Paderi qui l'attendoit avec ſa
Chaloupe , qui le mena auffi
tôt à bord de ſon Bâtiment ,
& qui à l'inſtant fit mettre
toutes les voiles dehors , &
cingler du coſté de l'Europe.
Je croy que le Lecteur ne
fera pas fâché de me voir en
cet endroit ſubſtituer à mon
raiſonnement hiſtorique les
Lettres originales que Paderi
envoya à ce ſujet à M. Defalleurs
, qui luy avoit ordonné
poſitivement de luy écrire de
toutes les Echelles du Levant ,
Février 1715. S
210 JOURNAL
&de tous lesPorts où il moüilleroit.
Ce qu'il fit à peu prés en
ces termes :
Fermer
27
p. 196-201
DISTINCTION de l'Armée de la Republique de Venise, qui est en Mer.
Début :
Voicy un état de leur Armée Navale. / ARMÉE LEGERE. GALERES. 1. Bastarde pour le Capitaine General. 1. [...]
Mots clefs :
Armée de la République de Venise, Armée navale, Mer, Vaisseaux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISTINCTION de l'Armée de la Republique de Venise, qui est en Mer.
Voicy un état de leur
Armée Navale.
DISTINCTION
de ïdrmée de la Republique
de Venise, qui est en Mer.
ARME'E LEGERE.
GALERES.
I. Bastarde pour le Capitaine
General.
I. Pour le Provediteur d'Armée.
I. La Capitaine du Golfe.
I. Gouverneur des Condamnez.
Nobles Sopra Comiti.
",
I. Benoist Ciurano.
I Philip. Antoine Boldu.
I. Jean Fofcarini.
I. Mathieu Soranzo.
I. Pierre Louis Bembo.
I. Louis Gritti.
I. Vincent Capello.
I. JeanBoldu.
I. Vincent Loredan.
I. Justin Dona.
<
I. P erre Minotto.
I. Jean Badoer.
I.Jean Querini,
I. AngePasqualigo.
I. Jean Paul Bragadin.
,
I. VictorBon.
I. Jerôme- Marie Balbi. jj
2. Galeres de Dalmatie.
4. des Isles duLevant.
Les Galeres sont ij
outre les auxiliaires.
I. GCaleassae. pAnteoinel-lMoari.e
1. Galeasse. Georges Grimani.
Il y a outre cela autant de
Galeottes renforcées.
GROSSE XPMEIE.
Vaisseaux du premier Rffîg.
La Couronne.
La Colombe d'or.
Le Grand'Alexandrc.
La Croix rouge.
La Valeur.
Le Neptune.
La Lignesacrée.
La Rose.
S. André.
S.Nicolas.
L'Iris.
LaVictoire.
L'Hercule.
La Constance..
L'Aquilete.
Le Fenix.
S. François.
La Salute.
S. Pierre.
Les susdits i<>. Vaisseaux
font déja en Levant.
Outre lesquels
4. du Pape.
4. De Malthe.
Quatre doivent partir aprés
Pâques:Sçavoir,
L'Aigle Vatiere.
LaFoy.
La Terreur.
La Reine de la Mer.
( Et plusieurs Vaisseaux de
transport armez en guerre qui
feront mis en cordon, en cas
de combat.
Plusieurs autresBastiments
de differentes qualitez pour
servir detransport.
Armée Navale.
DISTINCTION
de ïdrmée de la Republique
de Venise, qui est en Mer.
ARME'E LEGERE.
GALERES.
I. Bastarde pour le Capitaine
General.
I. Pour le Provediteur d'Armée.
I. La Capitaine du Golfe.
I. Gouverneur des Condamnez.
Nobles Sopra Comiti.
",
I. Benoist Ciurano.
I Philip. Antoine Boldu.
I. Jean Fofcarini.
I. Mathieu Soranzo.
I. Pierre Louis Bembo.
I. Louis Gritti.
I. Vincent Capello.
I. JeanBoldu.
I. Vincent Loredan.
I. Justin Dona.
<
I. P erre Minotto.
I. Jean Badoer.
I.Jean Querini,
I. AngePasqualigo.
I. Jean Paul Bragadin.
,
I. VictorBon.
I. Jerôme- Marie Balbi. jj
2. Galeres de Dalmatie.
4. des Isles duLevant.
Les Galeres sont ij
outre les auxiliaires.
I. GCaleassae. pAnteoinel-lMoari.e
1. Galeasse. Georges Grimani.
Il y a outre cela autant de
Galeottes renforcées.
GROSSE XPMEIE.
Vaisseaux du premier Rffîg.
La Couronne.
La Colombe d'or.
Le Grand'Alexandrc.
La Croix rouge.
La Valeur.
Le Neptune.
La Lignesacrée.
La Rose.
S. André.
S.Nicolas.
L'Iris.
LaVictoire.
L'Hercule.
La Constance..
L'Aquilete.
Le Fenix.
S. François.
La Salute.
S. Pierre.
Les susdits i<>. Vaisseaux
font déja en Levant.
Outre lesquels
4. du Pape.
4. De Malthe.
Quatre doivent partir aprés
Pâques:Sçavoir,
L'Aigle Vatiere.
LaFoy.
La Terreur.
La Reine de la Mer.
( Et plusieurs Vaisseaux de
transport armez en guerre qui
feront mis en cordon, en cas
de combat.
Plusieurs autresBastiments
de differentes qualitez pour
servir detransport.
Fermer
28
p. 297-299
ENIGME.
Début :
Essayez à present, Mademoiselle, de deviner les Enigmes / Je peux tout transporter sans aucun . attelage, [...]
Mots clefs :
Mer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
Essayez à present
,
Mademoisselle,
dedeviner les Enigmes
de ce mois. Je vous apnonce
par avance qu'elles font
sort difficiles&qu'ellesnefont
point de la façon d'un Monsieur
qui prit il y a quelques
jours la peine de m'en envoïer
fous son nom,deux,qu'il avoit
eu la bonté de copier dans un
Livre. 1
ENIGME.
sepeux touttransporter sans -lacun
attelage,
Mes enfansfont toujours baptisez
- sans ,Parrain,
Onseplaît à me voirquand, le ciel
est ferain,
on ne m'aimepasfixe, onme craint
trop volage.
On failpar monsecours & maint
& maint pillage , A mon courroux fougueux nul ne
peutmettreun frain,
Ma mniicfit*fîtaejfrojpar son ton.
nant +
refrain
Les tremblants Citoyens de Forests
sans feüillage.
De moyJipeu qu'on dit on n'en a.
pas un brin,
Tour détruire ma raceon a recours
1/(1, crin
A la gloire,aux tressors onpeutpar
incygré tenare.
ilArrive/otrvcnt que j'y conduis
bon train;
Souvent j'avalle AMJfl mieux qu'un
Monstre marin,
L'laviede deices.biens qui vientpour surprendre.
,
Mademoisselle,
dedeviner les Enigmes
de ce mois. Je vous apnonce
par avance qu'elles font
sort difficiles&qu'ellesnefont
point de la façon d'un Monsieur
qui prit il y a quelques
jours la peine de m'en envoïer
fous son nom,deux,qu'il avoit
eu la bonté de copier dans un
Livre. 1
ENIGME.
sepeux touttransporter sans -lacun
attelage,
Mes enfansfont toujours baptisez
- sans ,Parrain,
Onseplaît à me voirquand, le ciel
est ferain,
on ne m'aimepasfixe, onme craint
trop volage.
On failpar monsecours & maint
& maint pillage , A mon courroux fougueux nul ne
peutmettreun frain,
Ma mniicfit*fîtaejfrojpar son ton.
nant +
refrain
Les tremblants Citoyens de Forests
sans feüillage.
De moyJipeu qu'on dit on n'en a.
pas un brin,
Tour détruire ma raceon a recours
1/(1, crin
A la gloire,aux tressors onpeutpar
incygré tenare.
ilArrive/otrvcnt que j'y conduis
bon train;
Souvent j'avalle AMJfl mieux qu'un
Monstre marin,
L'laviede deices.biens qui vientpour surprendre.
Fermer
29
p. 258-259
Chapitre des Enigmes où l'Auteur a oublié malheureusement de dire que la Commere Fretillon a deviné celles du mois passé. [titre d'après la table]
Début :
Le mot de celles du mois passé, estoit la Mer, & tout [...]
Mots clefs :
Mer, Garde
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texteReconnaissance textuelle : Chapitre des Enigmes où l'Auteur a oublié malheureusement de dire que la Commere Fretillon a deviné celles du mois passé. [titre d'après la table]
Le mor de cellesdu mois
paffé , eſtoitla Mer , & tout
ce qui porte le nom de Garde.
Ceux qui les ont deviné , ſont
les fixEnfans deChoeur deNôtre
Dame deMillyen Gatinois,
l'heureux indiſcret , le Favori
des neuf Soeurs , l'amant de
la Lune , le jeune Dupuis , le
Milord Amilcart au Marais ,
M. de Bonneval , & fa belle
amic ; le Marmiton des Muſes
GALANT. 259
de Valogne, Madame Pierret ,
& la Blonde Solitaire qui a
grand tort de ſecacher.
paffé , eſtoitla Mer , & tout
ce qui porte le nom de Garde.
Ceux qui les ont deviné , ſont
les fixEnfans deChoeur deNôtre
Dame deMillyen Gatinois,
l'heureux indiſcret , le Favori
des neuf Soeurs , l'amant de
la Lune , le jeune Dupuis , le
Milord Amilcart au Marais ,
M. de Bonneval , & fa belle
amic ; le Marmiton des Muſes
GALANT. 259
de Valogne, Madame Pierret ,
& la Blonde Solitaire qui a
grand tort de ſecacher.
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30
p. 59-68
RELATION. De Banda, le 9 Octobre 1716.
Début :
J'ai obligation à Mr Delisle fameux Géographe, de la / J'ai commandé pendant deux ans le Navire Schaap, pour aller faire [...]
Mots clefs :
Géographe, Voyages, Pays étrangers, Navire, Côte, Sauvages, Soldats, Attaques, Mer, Ennemis, Blessés, Négociation, Rivière, Peuples, Anthropophages
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RELATION. De Banda, le 9 Octobre 1716.
J'ai obligation à Mr Deliſle fameux
Géographe , de la Relation
fuivante : elle contient des faits fi
finguliers , & fi fort éloignés de nos
moeurs & de nos ufages , que ce
feroit priver les Amateurs de Voyages
, d'une Piéce des plus curieufes
de ce Receuil , fi je lui en fubitituois
quelqu'autre.
1
Il feroit à fouhaiter , que les perfonnes
qui poffèdent des Relations
fidelles des Païs étrangers , vouluffent
bien les communiquer à l'Auteur
du Mercure : en les mettant au
50 LE MERCURE
jour , il fauveroit par là quantité de
morceaux utiles , qui s'anéantiſſent
fouvent par une infinité d'inconvéniens
, & qui pouroient cependant
devenir auffi neceffaires , que curieux
par la fuite.
RELATION.
De Banda , le 9. Octobre 1716.
'' Ai commandé pendant deux ans
le Navire SCHAAP , pour aller
faire des découvertes du côté de
la Nouvelle Guinée ; mais je ne
m'en fuis pas bien trouvé. J'û d'abord
le malheur d'y perdre mon
fecond Pilote , nommé PIETERJANSSEN,
un Caporal, neufou dix
Soldats , & quatre Matelots que
j'avois détachés dans une Chaloupe ,
pour reconnoître la Côte & faire
de l'eau leur imprudence leur coûta
la vie car s'étant un peu trop
engagés dans les Terres contre mes
ordres , ils furent furpris par les Sauvages
, & accablés par leur grand
nombre
D'AVRIL. 61
nombre,il ne s'en fauva qu'un Matelot
& un Soldat , encore étoient- ils
bleffés mortellement , ayant chacun
le corps iffé de fléches , dont ils
moururent peu de tems aprés . Nôtre
Vaiffeau étant abordé dans le moment,
nous retirames ces deux Malheureux
de l'eau où ils s'étoient jettés,
pour regagner la Chaloupe.Nous
ne pûmes cependant arriver affés
à tems , pour empêcher que les Habitans
du Païs , vrais ANTROPOPHA
GES , ne coupaffent les têtes de ceux
de mes gens , qui étoient étendus
fur le fable , & ne les emportaffent
dans les bois avec les Corps entiers
du Caporal & de quelques Soldats.
Epouvanté d'un fpectacle fi affreux ,
je ne penfai qu'à faire enlever le ref
te des Cadavres que jefis jetter dans
la Mer à deux lieues au large , avec
des poids attachés aux jambes ; afin
que les flots ne les raportaffent point
fur le rivage. Lorsque cet accident
arriva , nous moüillions à côté de
la Riviere des ASSASINS , à une
Ile nommée NAMETOTTA . Cette
Avril 1717. F
62 LE MERCURE
Ifle eft habitée par des Peuples de
Taille Gigantefque : ils ont trois
bâtons qui leurs traverfent le nez
en croix , & qui viennent aboutir à
la bouche. Chaque bâton eft comme
une petite broche , où l'on enfile
les Harancs ; les Hommes &
les Femmes vont nuds comme la
main : & comme ils ne connoiſſent
point du tout l'ufage du feu ; ils fe
nouriffent de viandes cruës , vivants
ordinairement de Serpens , de
Crapauds & de Limaçons de Mer :
mais ce qu'il y a de plus dénaturé,
c'eft qu'ils ont la barbare coûrume
de fe repaître de chair humaine
; & femblables à des Tigres ,
ils déchirent entre leurs dents ,
des enfans encore tout fumans
les arrachans fouvent du fein des
femmes de leurs ennemis , parce
qu'ils trouvent plus de ragoût dans
cette chair tendre & nouvelle ,
que dans celle des perfonnes plus
âgées. Il eft ordinaire de voir le
fils ronger avidement le cadavre
de fon pere ou de fa mere , & tirer
D'AVRI L.
63
gloire d'avoir , dévoré un plus grand
nombre d'hommes. Comme nos
vivres étoient prefque confommez
ou gâtez , & que nous étions
à la veille de perir de faim ; Réduits
à cette dure extrémité , nous
primes le party d'avancer dans
l'interieur du Païs pour giboyer
quelque danger qu'il y eur à l'entreprendre
à peine étions -nous en
marche , que nous fumes affaillis
par ces GOLIATS ; nous fîmes
feu fur eux , & en ayant tué &
bleffé quelques-uns , entre autres
deux ou trois femmes , ils en fûrent
fi effrayez , qu'ils prirent la
fuite , & abandonnerent leurs gens.
Nous enlevâmes à nôtre tour leurs
bleffez , & les ayant conduits dans
nôtre Vaiffeau , nous les fîmes bien
foigner & panfer ; Aprés un auffi
doux traitement , nous renvoyâmes
une de ces femmes , deux jours
aprés Elle revint le lendemain ,
accompagnée de plufieures autres ,
les hommes les fuivans de loin ,
elles vinrent à nous avec confiance ,
:
Fij
64
LE MERCURE
portant chacune derrier fon dos
des animaux de differentes
efpéces
, que leurs Maris avoient tué :
On leur fit boire quelques coups
d'Eau-de-Vie , qu'elles trouverent
délicieufe. Leur ayant enfuite fait
entendre avec peine par des fignes ,
que nous étions prêts de rendre leurs
Compagnes
& les autres bleffés , fi
elles nous aportoient une certaine
quantité de provifions , elles y confentirent
; en effet s'en étant retournées
, nous fumes bien furpris
quelque tems après, de les voir revenir
, chargées de toutes fortes
de Vénaifon , qu'elles nous donnerent
fans compte . Ce qui nous
frapa le plus , c'est que pendant
cette muette Négociation
, aucun
homme n'ofa s'approcher
de nôtre
Navire . Nous remarquâmes
qu'ils
paroiffoient
tres - foumis à leurs
femmes , & qu'elles étoient les
Maîtrelles. Toutes les fois qu'elles
fe préfenterent
devant nous , elles
avoient la pudeur de couvrir le
derriere avec leurs mains , fans
D'AVRIL. 65
s'embaraffer du refte . Elles font fi
agiles , qu'étant poursuivies par
des Bêtes féroces , dont ces forêts
font remplies : elles grimpent pour
s'en garantir , fur les arbres , avec
leurs enfans attachés fur le dos ,
auffi légérement que des SINGES.
Les Peuples qui habitent les
bords de la Riviére des ASSASSINS ,
ne le cedent point en Cruauté ni
en Figure épouventable à ceux de
I'Ifle ; ils vont à la Chaffe des bommes,
comme on fait enEurope à celle
des Bêtes ils ont le nez entiérement
fendû , y fourant des brochettes
de la même maniére qu'on
les met en Hollande aux Saumons
fumez ? En leur regardant les narines
, on leur voit facilement le
fond du gofier , quand nous nous
approchions d'eux , ils mouroient
d'envie de s'élancer fur nous pour
nous dévorer , mais nos armes pour
lefquelles ils avoientde terribles frayeurs
, les tenoient en reſpect.
Quelque industrie que nous empluyaffions
pour en tirer quelque:
Fij
66 LE MERCURE
lumiére , il ne nous fût pas poffible
de découvrir en eux aucune lüeur
de raifon. Il femble que la nature
les a formé , à la figure prés , de la
même fubftance dont elle a pétri
les Panthères & les Lyons ; tant
il y a de conformité entre ces hommes
& cesBêtes toujours altérées de
fang. Plus on avance vers L'EST,
plus les hommes y font grands &
puiffants ; J'ay obfervé des traces
de pieds d'homme , qui avoient le
double des nôtres . En quelque
endroit que nous abordaffions de
cette Rivière , nous ne trouvions
que de ces faces hideufes & fanguinaires
, Auffi nous fut - il impoffible
de pouvoir négocier avec
ces Mangeurs d'hommes Enfin
accablés d'incommodités , de fatigues
, &expofés à chaque inftant de
perdre la vie à travers une infinité
de dangers , & toujours la fonde
à la main , nous abandonnâmes ces
abominables Contrées pour regagner
B AN DA , où me voici rendu,
graces à Dieu.
D'AVRIL. 67
Mon Equipage qui étoit compofé
de 126 hommes , en partant de
cette derniére Place , a prefque
tout péri , à l'exception de quatre
hommes feulement ; fçavoir VvILLEM
GORIS, JEAN HERMANZ , GISBERT
PIETERSEN , avec fon frere
VVILLEM D'YKHURPEN , & moi.
Tout le Païs de la nouvelle
Guinée eft fabloneux , le côté du
SUD eft femblable à la Hollande,
on y voit des Dunes , & entre ces
Dunes , des Prairies pendant 30 ou
40 lieuës . A 25 ou 30 lieues dans
le Païs , on trouve des Montagnes
extrêmement élevées , dont
les Environs ne font point habités;
Cette côte eft remplie d'une prodigieufe
quantité de Lapins , elle eft
de plus, fort faine , & on peut aprocher
la Terre d'auffi prés qu'on
le veut .
Devant la Riviére d'ABEL
TATMANS , à so lieuës au Lar
ge , nous trouvâmes un Banc de vaze
, long de 30 lieuës felon nôtre
eftime , & quand nous l'âmes paf68
LE MERCURE
fé , nous n'ûmes plus de fonds ; il
ya bien de l'apparence que ce Banc
étoit autre -fois une Ifle que la Mer
a fubmergée : car la profondeur en
eft de 30 , en diminuant jufqu'à
deux braffes , & c'eft à la profondeur
de deux Braffes que la Terre
eft la plus ferme..
Géographe , de la Relation
fuivante : elle contient des faits fi
finguliers , & fi fort éloignés de nos
moeurs & de nos ufages , que ce
feroit priver les Amateurs de Voyages
, d'une Piéce des plus curieufes
de ce Receuil , fi je lui en fubitituois
quelqu'autre.
1
Il feroit à fouhaiter , que les perfonnes
qui poffèdent des Relations
fidelles des Païs étrangers , vouluffent
bien les communiquer à l'Auteur
du Mercure : en les mettant au
50 LE MERCURE
jour , il fauveroit par là quantité de
morceaux utiles , qui s'anéantiſſent
fouvent par une infinité d'inconvéniens
, & qui pouroient cependant
devenir auffi neceffaires , que curieux
par la fuite.
RELATION.
De Banda , le 9. Octobre 1716.
'' Ai commandé pendant deux ans
le Navire SCHAAP , pour aller
faire des découvertes du côté de
la Nouvelle Guinée ; mais je ne
m'en fuis pas bien trouvé. J'û d'abord
le malheur d'y perdre mon
fecond Pilote , nommé PIETERJANSSEN,
un Caporal, neufou dix
Soldats , & quatre Matelots que
j'avois détachés dans une Chaloupe ,
pour reconnoître la Côte & faire
de l'eau leur imprudence leur coûta
la vie car s'étant un peu trop
engagés dans les Terres contre mes
ordres , ils furent furpris par les Sauvages
, & accablés par leur grand
nombre
D'AVRIL. 61
nombre,il ne s'en fauva qu'un Matelot
& un Soldat , encore étoient- ils
bleffés mortellement , ayant chacun
le corps iffé de fléches , dont ils
moururent peu de tems aprés . Nôtre
Vaiffeau étant abordé dans le moment,
nous retirames ces deux Malheureux
de l'eau où ils s'étoient jettés,
pour regagner la Chaloupe.Nous
ne pûmes cependant arriver affés
à tems , pour empêcher que les Habitans
du Païs , vrais ANTROPOPHA
GES , ne coupaffent les têtes de ceux
de mes gens , qui étoient étendus
fur le fable , & ne les emportaffent
dans les bois avec les Corps entiers
du Caporal & de quelques Soldats.
Epouvanté d'un fpectacle fi affreux ,
je ne penfai qu'à faire enlever le ref
te des Cadavres que jefis jetter dans
la Mer à deux lieues au large , avec
des poids attachés aux jambes ; afin
que les flots ne les raportaffent point
fur le rivage. Lorsque cet accident
arriva , nous moüillions à côté de
la Riviere des ASSASINS , à une
Ile nommée NAMETOTTA . Cette
Avril 1717. F
62 LE MERCURE
Ifle eft habitée par des Peuples de
Taille Gigantefque : ils ont trois
bâtons qui leurs traverfent le nez
en croix , & qui viennent aboutir à
la bouche. Chaque bâton eft comme
une petite broche , où l'on enfile
les Harancs ; les Hommes &
les Femmes vont nuds comme la
main : & comme ils ne connoiſſent
point du tout l'ufage du feu ; ils fe
nouriffent de viandes cruës , vivants
ordinairement de Serpens , de
Crapauds & de Limaçons de Mer :
mais ce qu'il y a de plus dénaturé,
c'eft qu'ils ont la barbare coûrume
de fe repaître de chair humaine
; & femblables à des Tigres ,
ils déchirent entre leurs dents ,
des enfans encore tout fumans
les arrachans fouvent du fein des
femmes de leurs ennemis , parce
qu'ils trouvent plus de ragoût dans
cette chair tendre & nouvelle ,
que dans celle des perfonnes plus
âgées. Il eft ordinaire de voir le
fils ronger avidement le cadavre
de fon pere ou de fa mere , & tirer
D'AVRI L.
63
gloire d'avoir , dévoré un plus grand
nombre d'hommes. Comme nos
vivres étoient prefque confommez
ou gâtez , & que nous étions
à la veille de perir de faim ; Réduits
à cette dure extrémité , nous
primes le party d'avancer dans
l'interieur du Païs pour giboyer
quelque danger qu'il y eur à l'entreprendre
à peine étions -nous en
marche , que nous fumes affaillis
par ces GOLIATS ; nous fîmes
feu fur eux , & en ayant tué &
bleffé quelques-uns , entre autres
deux ou trois femmes , ils en fûrent
fi effrayez , qu'ils prirent la
fuite , & abandonnerent leurs gens.
Nous enlevâmes à nôtre tour leurs
bleffez , & les ayant conduits dans
nôtre Vaiffeau , nous les fîmes bien
foigner & panfer ; Aprés un auffi
doux traitement , nous renvoyâmes
une de ces femmes , deux jours
aprés Elle revint le lendemain ,
accompagnée de plufieures autres ,
les hommes les fuivans de loin ,
elles vinrent à nous avec confiance ,
:
Fij
64
LE MERCURE
portant chacune derrier fon dos
des animaux de differentes
efpéces
, que leurs Maris avoient tué :
On leur fit boire quelques coups
d'Eau-de-Vie , qu'elles trouverent
délicieufe. Leur ayant enfuite fait
entendre avec peine par des fignes ,
que nous étions prêts de rendre leurs
Compagnes
& les autres bleffés , fi
elles nous aportoient une certaine
quantité de provifions , elles y confentirent
; en effet s'en étant retournées
, nous fumes bien furpris
quelque tems après, de les voir revenir
, chargées de toutes fortes
de Vénaifon , qu'elles nous donnerent
fans compte . Ce qui nous
frapa le plus , c'est que pendant
cette muette Négociation
, aucun
homme n'ofa s'approcher
de nôtre
Navire . Nous remarquâmes
qu'ils
paroiffoient
tres - foumis à leurs
femmes , & qu'elles étoient les
Maîtrelles. Toutes les fois qu'elles
fe préfenterent
devant nous , elles
avoient la pudeur de couvrir le
derriere avec leurs mains , fans
D'AVRIL. 65
s'embaraffer du refte . Elles font fi
agiles , qu'étant poursuivies par
des Bêtes féroces , dont ces forêts
font remplies : elles grimpent pour
s'en garantir , fur les arbres , avec
leurs enfans attachés fur le dos ,
auffi légérement que des SINGES.
Les Peuples qui habitent les
bords de la Riviére des ASSASSINS ,
ne le cedent point en Cruauté ni
en Figure épouventable à ceux de
I'Ifle ; ils vont à la Chaffe des bommes,
comme on fait enEurope à celle
des Bêtes ils ont le nez entiérement
fendû , y fourant des brochettes
de la même maniére qu'on
les met en Hollande aux Saumons
fumez ? En leur regardant les narines
, on leur voit facilement le
fond du gofier , quand nous nous
approchions d'eux , ils mouroient
d'envie de s'élancer fur nous pour
nous dévorer , mais nos armes pour
lefquelles ils avoientde terribles frayeurs
, les tenoient en reſpect.
Quelque industrie que nous empluyaffions
pour en tirer quelque:
Fij
66 LE MERCURE
lumiére , il ne nous fût pas poffible
de découvrir en eux aucune lüeur
de raifon. Il femble que la nature
les a formé , à la figure prés , de la
même fubftance dont elle a pétri
les Panthères & les Lyons ; tant
il y a de conformité entre ces hommes
& cesBêtes toujours altérées de
fang. Plus on avance vers L'EST,
plus les hommes y font grands &
puiffants ; J'ay obfervé des traces
de pieds d'homme , qui avoient le
double des nôtres . En quelque
endroit que nous abordaffions de
cette Rivière , nous ne trouvions
que de ces faces hideufes & fanguinaires
, Auffi nous fut - il impoffible
de pouvoir négocier avec
ces Mangeurs d'hommes Enfin
accablés d'incommodités , de fatigues
, &expofés à chaque inftant de
perdre la vie à travers une infinité
de dangers , & toujours la fonde
à la main , nous abandonnâmes ces
abominables Contrées pour regagner
B AN DA , où me voici rendu,
graces à Dieu.
D'AVRIL. 67
Mon Equipage qui étoit compofé
de 126 hommes , en partant de
cette derniére Place , a prefque
tout péri , à l'exception de quatre
hommes feulement ; fçavoir VvILLEM
GORIS, JEAN HERMANZ , GISBERT
PIETERSEN , avec fon frere
VVILLEM D'YKHURPEN , & moi.
Tout le Païs de la nouvelle
Guinée eft fabloneux , le côté du
SUD eft femblable à la Hollande,
on y voit des Dunes , & entre ces
Dunes , des Prairies pendant 30 ou
40 lieuës . A 25 ou 30 lieues dans
le Païs , on trouve des Montagnes
extrêmement élevées , dont
les Environs ne font point habités;
Cette côte eft remplie d'une prodigieufe
quantité de Lapins , elle eft
de plus, fort faine , & on peut aprocher
la Terre d'auffi prés qu'on
le veut .
Devant la Riviére d'ABEL
TATMANS , à so lieuës au Lar
ge , nous trouvâmes un Banc de vaze
, long de 30 lieuës felon nôtre
eftime , & quand nous l'âmes paf68
LE MERCURE
fé , nous n'ûmes plus de fonds ; il
ya bien de l'apparence que ce Banc
étoit autre -fois une Ifle que la Mer
a fubmergée : car la profondeur en
eft de 30 , en diminuant jufqu'à
deux braffes , & c'eft à la profondeur
de deux Braffes que la Terre
eft la plus ferme..
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31
p. 1-65
ABBREGÉ DE L'HISTOIRE DU CZAR PETER ALEXIEVITS, AVEC Une Relation de l'Etat présent de la Moscovie, & de ce qui s'est passé de plus considerable, depuis son arrivée en France, jusqu'a ce jour.
Début :
ALEXIS MICHALOVITZ, Pere du CZAR qui arriva le 7. dans [...]
Mots clefs :
Tsar, Pierre Ier de Russie, Roi, Prince, Vaisseaux, Princesse, Sophie Alexeïevna, Mer, Pologne, Suède, Général, Armée, Dessein, Moscovites, Tête, Cou, Troupes, Manière, Trône, Empire, Cour, Couronne, Seigneurs, Moscou, Hommes, Palais, Armes, Pays, Bâtir, Galères
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ABBREGÉ DE L'HISTOIRE DU CZAR PETER ALEXIEVITS, AVEC Une Relation de l'Etat présent de la Moscovie, & de ce qui s'est passé de plus considerable, depuis son arrivée en France, jusqu'a ce jour.
ABBREGÉ
DE L'HISTOIRE
DU CZAR
PETER ALEXIEVITS,
AVEC
Une Relation de l'Etat présent de
la Moscovie, & de ce qui s'est passé
de plus considerable, depuis son
arrivée en France, jusqu'a ce jour.
ALEXIS MICHALOVITZ,
Pere du CZAR
qui arriva
le 7. dans
A
1676.
Relation
2
cette Capitale, laissa à sa
mort, deux fils du premier
Lit, Theodore ou Feodor,
lean ou Evan, la Princesse
Sophie avec plusieures au-
tres filles: & du second
Lit, Pierre ou Peter Alexieu-
vitz qui remplit aujour-
d'hui si dignement le
Trône.
Theodore étant mort apres
six ans de Régne, nomma
pour son Successeur, Pierre
Alexieuvitz, jugeant que
son frere lean etoit d'une
complexion trop foible,
pour porter le fardeau d'un
si grand Empire. Ainsi,
Pierre fut proclamé CZAR
Historique.
à l'âge de 11. ans en 1682.
au préjudice de lean.
La Princesse Sophie
agée de 23. ans, aussi re-
marquable par son esprit,
que par sa beauté & son
ambition; qui avoit û part
à la Regence, pendant la
Minorité de Thodore, mé-
contente de voir son frere
Jean, exclûde la succession,
mit tout en œuvre pour
tâcher de le placer sur le
Trône. Dans cette vûë
elle fit répandre le bruit
que le deffunt Czar avoit
eté empoisonné par ses
Medecins, & à la sollici-
tation de quelques- uns
Aij
Etant
né le 11
Juin16 72
Relation
des principaux Ministres
d'Etat. Pour animer plus
vivement à la révolte, les
Strelitzes, espece de mili-
ce, semblable aux lannissai-
res, on publia que la Cour
avoit formé le dessein de
mêler du poison avec
l'eau de vie & la biere,
qu'on devoit leur donner,
aux funerailles du Czar
Theodore. L'Emûte ne tar-
da pas, on commença
par le meurtre des deux
Medecins, on passa en-
suite aux principaux Of-
ficiers de la Couronne,
comme Auteurs d'un cri-
me si énorme; enfin les
Historique
Strelirges, à la tête des-
quels étoit Couvanshi leur
General, firent tout ce que
la rage la plus aveugle
leur inspira, jusqu'à rece-
voir ſur la pointe de leurs
piques, les corps de ceux
que leurs Camarades jet-
toient d'un balcon du Pa-
lais Royal; ils pousserent
leur fureur si loin, qu'ils
massacrerent même plu-
sieurs Seigneurs & person-
nes du premier Rang,
qui s'étoient refugiees
dans la chambre de S.
M. Czarienne; sans que
ce Prince fit paroître au-
cune foiblesse: apres quoi
A iij
Relation
ils proclamerent le Prince
lean, qui lui fut ajoint au
Trône.
Au milieu de ce Tu-
multe, le Prince Bo-
ris Alexiauvitz Gollitzen
ayant pris le Jeune Czar
entre ses bras, le trans-
porta au Monaſtere de
Troiski ou de la Trinité,
Place forte a douze lieuës
de Moscouv, pour y met-
tre ſa Personne en sûreté
jusqu'à ce que la Sédition
fût appaisée.
Apres cecy, tout sembla
se calmer, mais ce ne fut
que pour peu de jours. La
Princesse Sophie ne borna
Historique.
point ſes vues, à voir son
frere lean partager l'Em-
pire; elle fit sous main de
puissantes brigues, & flata
Couvanski, qu'il pourroit
parvenir a la Couronne
en l'épousant; elle colo-
roit ses pretentions en di-
sant, que la Monarchie
étoit trop auguste, pour
être gouvernée par desEn
fans; mais la Conspiration
qu'elle trâmoit contrelavie
deses deuxfreres, futdécou-
verte, & les Auteurs pu-
nis.
On ût l'adresse d'atti-
rer le General des Stre-
litzes vers Troiski, & de
Relation
le furprendre dans une
embuscade, où il fut pris
& conduit dans le Mona-
ſtere, où on lui fit couper
la tête; on ſe ſaiſit en mê-
me tems de la Princesse
Sophie, qui fut enfermée
dans un Convent proche
Moſcou, où elle a toû-
jours été gardée fort étroi-
tement. Après qu'on se
fut si heureusement dé-
fait de ces deux Chefs de
la Conjuration, & que le
Gouvernement fut affer-
mi, on commença par fai-
re une recherche des Au-
reurs du défordre; les
Chefs furent exterminez
9
Historique.
avec leurs familles, &
leurs maisons, rasées. On
composa 4. Regimens des
autres, qu'on envoya vers
la Siberie dans des Provin-
ces éloignees où ils ont
presque tous peris.
Dans la chaleur de cet-
te Rebellion, M. le Fort,
Genevois de Nation, alors
Colonel dans l'Armée
Moscovite, donna à leurs
Majestez de grandes preu-
ves de sa fidelité & de
son attachement a leur
service; son esprit & son
naturel actif, lui attire-
rent les bonnes graces du
Czar. Depuis ce tems-là
16
Relation
S. M. l'a toujours eù au-
près d'elle, prenant plai
sir à s'entretenir avec lui,
des Pais qu'il avoit fre-
quentés , de leurs ri-
chesses, de la discipli-
ne qui s'y observoit, tant
par Mer que par Terre,
& sur tout du Com-
merce qui se faisoit dans
toutes les parties du Mon-
de, par le moyen de la
Navigation. Ce Prince né
pour les grandes choses,
ſemble n'avoir point eù
d'enfance, ayant toûjours
marque une grandeur d'a
me & une élevation d'es-
prit toute extraordinaire;
Historique.
11
il n'avoit que quinze ans,
qu'il fit paroitre une forte
inclination pour les Ma-
thematiques, il voulut ap-
prendre la Marine & les
Mechaniques, projettant
dès lors les grands des-
seins, qu'il a depuis exe-
cutez avec toute la dex
teritè & la prudence ima-
ginable. Comme ſa paſ-
sion favorite étoit la Na-
vigation, ce jeune Prince
fit bâtir sur le Lac Perris
Lausei, assez près de Mos-
cou, des Vaisseaux qui a-
voient des Mats, des Voi-
les & des Canons; il se
divertissoit souvent a don-
Relation
12
ner des petits combats,
dans lesquels il agissoit
lui même, en qualité de
Capitaine de Vaisseau, Ti-
tre qu'il a voulu mériter
par la suite, en commen-
çant par celui d'Ensei-
gne, pour monter à ce-
lui-la.
Quoique, sur la foy de
plusieurs Memoires, j'aye
avancé que la Princesse
Sophie avoit été enfermée
dans un Convent en 1683.
après les deux Conspira-
tions dont je viens de par-
ler, je me crois obligé d'a-
vertir non Lecteur, que
je trouve ce fait contre.
dit
Historique.
dit dans une Rélation très
biencirconstanciée, impri-
mée en 1714. il tient tropi
l'Histoire de S. M. Cz.
pour le passer sous silence.
La Princesse Sophie, dit
mon Auteur, bien loin
d'être enfermée, obtint la
Régence. Le Prince Galis-
chin qui étoit dans ses in-
terêts, fut honoré de la
Charge d'Administrateur
de l'Empire, il comman-
da les Armées en 1687,
1688 & 1689; mais n'aiant
pas eû de succez heureux,
pendant ces trois Campa-
gnes, le Czar lui en fit de
sanglans réproches, ce qui
Iude
dernier
Ducs de
Lithui-
nie, de la
Maison
des Ja-
gellons.
Autre
Garde
duPrin
Relation
14
irrita ſi fort la Princesse
que, pour se maintenir
dans le Poſte où elle étoit,
elle resolut de tout entre-
prendre, & fit entendre
au Prince Galischin, qu'il
étoit à propos de se défai-
re du Czar, lui remontra
qu'il n'y avoit pas un mo-
ment a perdre; Thehelavi-
ran President de la Cham-
bre des Estrelles, fut choi-
si pour être le Chef de la
Conjuration, avec 600 Es-
trelles affidez. Dans le tems
qu'il donnoit ses ordres
pour ce tragique des-
sein, deux Estrelles ayant
horreur de souiller leurs
15
Historique.
mains dans le sang de leur
Prince, se déroberent, &
coururent en informer le
Czar Pierre, qui se levant
de son lit, fit avertir ses
Oncles freres de sa mere,
qui n'eurent tous que le
tems, de monter en caros-
ſe, & de ſeſauver du côté
duCouvent de la Trinité.
Le Czar Pierre arri
vé dans cette forteresse, fit
écrire à tous les Boyars
de se rendre aupres de sa
Personne, le Prince Ga-
lischin reçût un ordre pa-
reil; mais il s'en excusa
sur ce que le Czar lean le
retenoit. LaPrincesse ayant
Bij
16
Relation
vû que toute la Noblesse
& les Estrelles mêmes l'a-
voient abandonnée
fe
mit en chemin pour
tâcher de fléchir son fre-
re; mais un Exprés du
Czar, dépêché au devant
d'elle, la fit retourner
fur ses pas. Le Colonel
Sarque, à la tête de 300
hommes, fut chargé d'al-
ler à Moſcou ſe ſaiſir des
Traîtres; aussi-tôt qu'il
fut arrivé au Palais Impe-
rial, il ſe fit livrer Thebe-
lavitan avec ses Adherans;
Ce President interrogé &
mis à la torture, avoua
qu'il étoit chargé de tuer
Historique.
17
l'Imperatrice Mere, le
Czar & ses trois freres. A
la prière des Parens du
Prince Galischin, lui, son
Fils & ses Amis, furent
condamnez à l'exil, & à
ſe rendre à Korga, Ville
ſous le Pole, pour y paſ-
ser le reſte de leurs jours.
Après avoir puni la plû-
part des autres Criminels,
ne voulut point des-ho-
norer une Princesse de ſa
Maison, telle que la Prin-
cesse Sophie; il se conten-
ta de lui ordonner de sor-
tir du Palais, & de ſe re-
tirer dans un Monastere
qu'elle avoit fait batir. En
B iij
Relation
18
ayant fait difficulté
&
ayant formé le dessein de
chercher une retraite en
Pologne, le Czar la fit en-
fermer, avec ordre d'en
garder les avenuës; afin
que personne ne put avoir
aucunne communication
avec elle: Voilà où finit la
Régence de cette Princes-
se, ſelon cette nouvelle
Rélation.
Le Czar fit ensuite son
entrée à Moscou, avec
toute ſa famille, & alla
descendre au Palais. L'Em-
pereur lean, qui n'avoit pas
eû de part à ce Complot
vint recevoir ſon frère au
Historique.
19
haut du degré, & ils se ju-
rerent une amitié recipro-
que. Depuis ce moment,
on ne fit plus mention de
lean, qu'à la tête des Actes,
ſes indispositions conti-
nuelles l'obligerent à se
démettre du Gouverne-
ment, & il mourut en
1696.
S. M. Cz. ſe voyant
tranquile dans ses Etats,
forma la résolution de
prositer de la mauvaise si-
tuation des Turcs, de
porter ses Armes vers la
petite Tartarie, & de s'em-
parer d'Asoph, Place im-
portante sur la Mer Noi-
1695.
1696.
20
Relation
re. Pour cet effet, il fit
construire sur la Veronize
plusieurs Bâtimens, tant
Galeres, qu'autres fortes
de Vaisseaux; il assiègea
cette Place en 1695. avec
une Armée de 90000 hom-
mes; il échoua, faute d'a-
voir des Ingenieurs assez
habiles pour la conduite
de ce Siege.
Il l'attaqua la Campa-
gne suivante, avec des
Troupes plus nombreuses,
& une Flote beaucoup
mieux équipée, qu'il com-
mandoit lui-meme.
Les
Turcs ayant tente deux
fois, de secourir la Place,
Historique.
21
avec leur Flote, il les
défit dans les deux ren-
contres, & les obligea de
repasser la Barre; les As-
fiégez ſe voyant preſſez
de tous côtez par la bra-
voure extraordinaire du
Czar; & sans espérance
de recevoir le secours qu'-
ils avoient attendu de leur
Flote, furent obligez de
se rendre. Ce succes fai-
sant connoître au Czar,
quel avantage on pouvoit
retirer d'une Armée Na-
vale, il déclara aux Sei-
gneurs de sa Cour, qu'il
etoit resolu, d'en entre-
tenir une de ce côté - la,
Relation
afin de se conserver cette
importante Place, & être
en etat de pénétrer jusques
dans la Mer Noire, & d'y
aller attaquer les Turcs;
il donna en même- tems
ordre de faire venir des
Ouvriers de Hollande, d'I-
talie & de Venise, pour
construire des. Vaisseaux
& des Galères. Il prit en-
fin toutes les mesures ne-
cessaires, pour avoir, en
trois ans de tems, qua-
rante Vaisseaux de Guer-
re, dix Galiotes à Bom-
bes, vingt grandes Galé-
res & Galéasses, & trente
demi-Galères ou autres
Historique.
23
Bâtimens de cette espéce;
les Monasteres, tous les
Grands Seigneurs qui a-
voient des biens considé-
rables, & un grand nom-
bre d'Esclaves, furet taxés
à faire batir à leurs frais,
chacun, un Vaisseau de
Guerre, auquel il leur e-
toit permis de donner leur
nom; les Villes, les Mar-
chands, les Gentils-Hom-
mes de tous les Etats de S.
M. Cz. furent pareillement
obligez, a proportion de
leurs biens, de se soûmet-
tre à cette nouvelle Impo-
sition. Dans ce même tems
ce Prince déclara a son
Relation
24
Conseil, que
pendant
qu'on travailleroit à la
construction de ces Vais-
seaux, son intention étoit
d'aller voyager dans les
Pays Etrangers ; & d'être
accompagne de plusieurs
jeunes Seigneurs & Gen-
tils-Hommes, dans le des-
sein qu'ils se dispersassent
par toute l'Europe, afin
qu'ils apprissent, tout ce
en quoi les autres Nations
excelloient. Les Boyars, &
sur tout les Prêtres, se fon-
dans sur plusieurs passa-
ges de l'Ecriture, qui dé-
fendent aux Enfans d'I-
rael, d'avoir aucune com-
munication
Historique.
25
munication avec les Na-
tions voisines, afin qu'ils
ne participassent point à
leur Idolâtrie, se mirent
à murmurer de toutes ces
Innovations. Les Mécon-
tens & ceux du Parti dis-
gracié, qui étoient tou-
jours dans les interests de
la Princesse Sophie qui
étoit renfermée étroite-
ment, formerent de nou-
veau, le dessein de mettre
le feu a quelques maisons
voisines du Palais du Czar,
dans la vuë de l'assassiner,
lorsque, suivant la Coû-
tume, il donneroit ses or-
dres pour l'éteindre. Aprés
Relarion
16
quoi ils devoient massa-
crer tous les nouveaux Fa-
voris de ce Prince, & tous
les Etrangers qu'il avoit
attiré auprés de lui ; tirer
ensuite la Princesse Sophie
de prison, lui mettre la
Couronne sur la tête, &
rappeller à la Cour le Prin-
ce Galliskin : Mais ce
Complot fut découvert, la
veille de l'execution, qui
étoit fixée au deux Février
1697. par deux Capitaines
des Strelitzes, qui étoient
entrez dans la Conspira-
tion. Le Czar qui étoit
pour lors chez M. le Fort
ſon Favori, dans le tems
17
Historique.
que ces deux Officiers
vinrent se jetter a ses
pieds, pour lui demander
pardon, sortit de table,
& sur le champ s'en alla
lui-même avec peu de
monde, ſe saisir des prin-
cipaux Auteurs d'un si noir
attentat. Le 5. de Mars ils
furent executez dans la
grande Place, devant le
Palais Royal. Le Czar ſe
voyant heureusement de
livré de cette première
Conspiration, se prépara
tout de bon pour le voya
premédité
ge qu'il avoit
de taire; il prit la réſolu- 1697
tion de voyager incognito,
Cij
1697.
28
Rélation
pour éviter touteCérémo-
nie, & pouvoir faire ses
observations plus libre-
ment.
Après avoir tout reglé
dans ses Etats, il partit
au mois de May 1657. ac-
compagné de M. le Fort
qui fut fait alors Lieute-
nant General de ses Ar-
mées, & Amiral de sa Flo-
te, du Prince Menxicoff &
du Comte Gollavin, qu'il
nemma ses Ambassadeurs
Extraordinaires en Hol-
lande & en Angleterre: il
avoit auſsi à ſa ſuite plu-
sieurs jeunes Gentils-hom-
mes & Favoris de moindre
Historique.
29
consideration. La premie-
re Ville remarquable où il
aborda, fut Riga, Place
fortifiée tres- reguliere-
ment & a la moderne,
appartenant alors aux Sué-
dois; les Officiers qui y
commandoient ayant re-
fuſe de lui laisser voir les
Fortifications, sous pré-
texte de ne sçavoir pas qui
il étoit, ni d'ou il venoit;
ce procedé lui parut si pi-
quant que ce futlà une des
raiſons alleguées dans le
Manifeste qu'il publia,
lorsqu'à son retour, il de-
lara la Guerre aux Sue-
dois.
Ci
Relation
30
La ſeconde Place im-
portante, où le Czar
s'arrêta, fut Coningsberg
dans les Etats du Roy de
Prusse; il y resta quelque
tems. Dans toutes les Vil-
les Maritimes de son pas-
sage, on lui fit des pré-
sens considerables, mais
toujours, sous le nom de
ses Ambassadeurs. Son
inclination n'étoit point
d'aller dans les Cours,
pour en observer la poli-
tesse & la magnificence. Il
n'avoit point de plus gran
de satisfaction, que lors-
qu'il pouvoit s'entretenir
avec des Ouvriers qui ex-
Historique.
31
celloient dans les Arts,
dont on n'avoit point de
connoissance dans son
Pais; en voyageant, il étoit
quelquefois vêtu, com-
me les Moscovites de sa
Suite, quelquefois comme
les Peuples, parmi les-
quels il se trouvoit: mais
le plus souvent, lorsqu'il
venoit dans quelque Port
de Mer, il s'habilloit en
Matelot Hollandois, afin
de pouvoir plus commo-
dément visiter les Vais-
seaux & être moins con-
nu ; il ne demeura pas
long-tems dans les Ports
de la Mer Balrique, & ne
Relation
32
sejourna que peude jours à
Hambourg, pour se rendre
plus promptement a Ams-
terdam. Le Czar, dont la
passion dominante étoit
d'apprendre l'Art de bâtir
des Vaisseaux, le plus par-
faitement qu'il lui seroit
possible, ne voulut point
prendre le Logement
qu'on lui avoit destine;
il préfera une petite Mai-
son près de l'eau.
Il demeura quelques
mois dans ce Quartier-la,
avec deux ou trois de ses
Favoris, pour voir plus à
son aiſe la maniere de cons-
truire les Vaisseaux: il)
Historique.
93
travailloit meme une par-
tie du jour avec la grande
Hache du Charpentier,
parmi les Ouvriers; &
pour mieux se déguiser
il étoit habillé, comme
eux: d'autresfois il s'a-
muſoit à voguer & à ra-
mer.
La proportion & la
beauté des Vaisseaux An-
glois, lui ayant plû d'a-
vantage, après avoir de-
meure quelque tems a la
Haye, où ſes Ambassa-
deurs firent leur Entrée
Publique, il y ût une en-
trevue particuliere avec
le Roy Guillaume; de-là,
Relatiom
34
il passa en Angleterre, &
quelques jours après son
arrivee a Londres, il alla
loger dans la Maison de
M. Evelin, fort agréable
ment ſituée; il y avoit
une Porte de derriere,
par où l'on pouvoit en-
trer dans le Chantier du
Roy, qui lui facilitoit
le moyen de s'entre-
tenir avec les Ouvriers
Anglois, qui lui faisoient
voir leurs plans & les pro-
portions qu'il falloit obser-
ver dans les Vaisseaux, ce
qui le satisfit extréme-
ment; comme il s'est de-
puis, fort perfectionné
Historique.
35
dans cet Art, on lui a sou-
vent oui dire, que s'il n'é-
toit pas venu en Angleter-
re, il n'y auroit éte toute
sa vie, qu'un Apprentif.
Il resolut pour lors de
n'avoir dans son Pais que
des Vaisseaux bâtis à l'An-
gloise; il confera avec
plusieurs Anglois, par ra-
port à la Flote qu'il avoit
dessein de mettre sur pied,
& celui qu'il consulta le
plus sur ce sujet, fut le
fils du Chevalier Antoine
Dean homme d'esprit.
Le Czar vit avec beau-
coup de plaisir l'Arcenal
dans la Tour de Londres,
Relation
36
& la maniere dont s'y fa-
brique la monnoye. On lui
fit voir les Chambres As-
semblées du Parlement;
on le mena à la Comedie,
où il parut s'ennuyer (les
plaisirs n'étant pas son ob-
jet.) Pour satisfaire ſa cu-
riosité principale, le Roy
ordonna à l'Amiral Mit-
chel, de l'accompagner à
Ports-Mouth, de mettre
en Mer la Flotte qui étoit
à Spithead, & de lui don-
ner le Spectacle d'un
Combat Naval.
Pen dant lestrois mois
de séjour qu'il fit en An-
gleterre, il n'y eût point
de
Historique.
37
de Mécanique, depuis
l'Horloger, juſqu'àl'Ar
tisan qui fait des Cer-
cuëils, ausquels il ne fit at-
tention. s'habillant, com-
me nous l'avons dit ail-
leurs, tantot d'une manié
re, tantot de l'autre. Le
Roy Guillaume lui per-
mit de prendre à son ser-
vice, ceux de ses Sujets
qui pourroient lui être u-
tiles, il choisit des Ma-
thématiciens, des Archi-
tectes de Vaisseaux, di-
vers Officiers & Bombar-
diers qui s'embarquerent
pour Archangel, sur le
Ror al Transport, qui étoit
1698.
Relation-
38
un Yacht bati en Frégate,
dont le Roy lui fit présent
à son départ.
Ce Monarque s'étant
rendu à la Cour de Vien-
ne, où il fut très-bien re-
çû de l'Empereur; il ap-
prit qu'il s'étoit formé une
Conspiration, dans la-
quelle etoient entrez plu-
sieurs des Principaux du
Clergé & de la Noblesse;
ils ſe proposoient de mas-
sacrer les Etrangers, de
déclarer le Trône vacant
par l'absence du Czar, &
de mettre en sa place sa
Soeur qui étoit toûjours
dans un Cloître. Il ne per
Historique.
32
dit point de tems, pour
ſe rendre a Moſcou. Sa
venuë causa une joye ex-
traordinaire parmi tous
tes fidéles Sujets. Le me-
me jour qu'il y arriva, il
fit donner une recompen-
se aux Soldats, qui, sous
la conduite du Général
Gordon Ecossois, avoient
défait les Rébelles pen-
dant son absence.
Ces derniers, au nom-
bre de plus de 2000, fu-
rent executez a la fin de
l'Hyver, devant le Cou-
vent où étoit la Princesse
Sophie. Deux des Princi-
pales Dames qui avoient
Dij
Relation
10
eû le plus de part à cette
Conjuration, furent en-
terrées vives: On ne fit pas
plus de grace à divers
Seigneurs qui y avoient
trempe.
Par ce châtiment exem-
plaire, le Czar trouva plus
de facilité à travailler aux
Réformations qu'il avoit
resolu de faire dans ses
vastes Etats; il mit son
Armée fur un nouveau
pied, établit une nouvel-
le discipline, fit habiller
ses Troupes d'unè manie-
re uniforme, se fit. donner
un état de tous les Nobles
qui avoient des biens con-
41
Historique,
siderables; il en obligea
une partie à servir en qua-
lite de Volontaires, aux
autres, il donna divers
Emplois, ou ſur la Flote,
ou dans les Troupes qui
étoient en Garnison dans
les Places Frontieres; afin
que s'ils ne faisoient pas
de bien, ils fussent du
moins hors d'état de faire
du mal.
Ayant ainsi redressé
toutes choſes à Moſcou,
il en partit pour Veronecz
ou Veronixe sur le Don,
afin d'y voir les Vaisseaux
& les Galéres que les Hol-
landois y avoient bâties en
Diij
A2
Relation.
son absence, & pour fai-
re travailler en diligence
à la Flote qu'il vouloit
envoyer sur la Mer Noi-
re. Il congédia tous les
Hollandois, ne voulant
plus avoir à l'avenir, que
des Vaisseaux de constru-
ction Angloise. Il en fit
même commencer un de
50 pièces de Canons, dont
il avoit fait le dessein, &
qui devoit être fabriqué
de telle maniere, qu'il se-
roit toujours clos, quand
même on auroit abbatu la
Quille.
Après avoir reglé tout
ce qui regardoit sa Flote,
Historique.
4
comme il avoit fait aupa-
ravant, à l'égard de son
Armée, il retourna à Mos-
cou. Des qu'il y fut arri-
vé, il augmenta le nom-
bre des Seigneurs de son
Conseil, & s'appliqua d'a-
bord aux affaires du Gou-
vernement, tant dans l'E-
glise, que dans l'Etat. Il
réprima toutes les malver
sations & abus qui se com-
mettoient dans les Provin-
ces de son Empire, dont
les Gouverneurs, qui e-
toient des premieres Fa-
milles de Moscovie, ve-
xoient & tirannisoient les
Peuples.
Relation
A 4
LeCzar persuadé qu'on ne
lui rendoit point un fidéle
compte de ſes Revenus,
& qu'on opprimoit ses Su-
jets par une Cottisation
inégale, établit un Bu-
reau General, où l'on re-
cevroit tous les droits du
Royaume. Ce Bureau a-
voit été formé fur la
Chambre des Comptes
de Hollande. Il étoit com-
pose d'un certain nombre
de personnes d'une probi-
té reconnue, qu'on choi-
parmi les Mar-
sit
chands, & qui eurent le
titre de Bourgue-Mestres
Comme S. M. vouloit
Historique.
45
augmenter ses Revenus
& soulager en meme tems
ceux de ses Sujets, qui
pouvoient contribuer à
faire fleurir le Negoce
dans ses Etats, il donna
ordre à la Precause ou Bu-
reau, de mettre des Im-
posts ſur tous les Cou-
vents de son Empire. De
plus il ordonna qu'à l'a-
venir, il n'y auroit que
des Personnes au-dessus de
5o ans, qui pussent estre
admises dans les Monas-
teres, ayant remarque
qu'il s'y renfermoit un
nombre considerable de
jeunes gens, qui deve
46
Relation
noient inutils par eux-
memes, & se mettoient
hors d'état de fournir à la
République, des Sujets
dont il avoit besoin pour
ſes Armées.
Les Moscovites avoient
porté jusqu'à lors de lon-
gues barbes : celle de la
levre d'en haut étoit d'u-
ne telle longueur, qu'ils
ne pouvoient boire, sans
la tremper dans leur bois-
son. Le Czar, pour réfor-
mer cette vieille coûtume
imposa à l'exception des
Pretres & des Paysans u-
ne taxe de 100 Rubles par
an, fur tous ceux qui
Historique.
4)
voudroient conserver cet
ornement; & d'un Copech
sur ceux du Commun. Il
établit pour cet effet, un
Commis aux Portes de
toutes les Villes, afin de
recevoir ce droit. Cette
Ordonnance fut regardée
comme une forte de pe
ché, & comme une cho-
se qui tendoit à abolir leur
Religion. Il falloit assu-
rément l'autorité absoluë
du Czar, pour les guérir
de cette superstition: La
crainte qu'ils avoient de
ſe la voir arrachée sà quoi
le Czar ſe divertissoit sou-
vent les obligea enfin à
Rélation
48
souffrir, qu'on la leur cou-
pât. Les femmes qui trou-
verent leurs Maris & leurs
Galans plus à leur gre,
s'accommoderent mieux
de cette nouvelle mo
de.
A l'égard des Vêtemens
des Moscovites, l'habit
qu'ils portoient ordinai-
rement, étoit une longue
Robe qui leur descendoit
jusqu'aux Talons, & qui
étoit plissée sur les han-
ches, comme une Jupe.
CePrince, pour abolir cet
te maniere empesée
de
s'habiller, enjoignit, sou
peine d'encourir sa dis-
Bace,
Historique.
40
grace, à tous ſes Boyars
de ſe vêtir à la manière
Françoise ou Angloise, &
de faire garnir leurs ha-
bits de galons d'or ou d'ar-
gent, chacun suivant ses
moyens. Il ordonna en-
suite qu'on mit a toutes
les Portes de la Ville de
Moſcou, un modele d'ha-
bit, & fit publier que
toutes personnes, à la re-
servedes Paysans, eussent à
s'y conformer, & que
tous ceux qui contrevien-
droient à ses ordres, se-
roient obligez de se met-
tre à genoux aux Portes de
la Ville, & de souffrir
E
Relation
qu'on leur coupat tout ce
qui toucheroit a terre.
Comme cela ſe faisoit d'une
maniere enjouée, le Peu-
ple commença a tourner
la chose en risée, & aban-
donna bien-tôt la mode
des longues Robes.
Les Femmes, & parti-
culierement les Dames de
la Cour, eurent ordre de
shabiller à l'Angloise, el-
les obeirent d'autant plus
volontiers, qu'elles obte-
noient par ce même or-
dre, la liberté de ſe trou-
ver en Compagnie avec
les Hommes, d'assister aux
Nôces & a toutes les Cé-
Historique.
rémonies où elles étoient
invitées, comme il se pra-
tique dans lesPays Etran-
gers, ce qui ne leur étoit
pas permis auparavant. Il
ne ſe faiſoit aucunnes Fê
tes parmi les personnes de
quelque distinction, que
le Czar ne les honorat de
ſa présence.
Il y eût encore un autre
Reglement que les jeu-
nes Personnes à marier,
approuverent fort. Aupa-
ravant, il n'étoit pas per
mis à l'Epoux, de voir sa
Future, ni de lui parler
qu'une seule fois, la veil-
le des Nôces. Le Czar
E ij
Relation
52
remarquant que cette fa-
con d'unir de jeunes gens,
sans leur approbation re-
ciproque, pourroit être
en partie la cause de la
désunion qu'il y avoit
dans les Mariages; il vou-
lut qu'on ne mariât per-
sonne sans le consente-
ment commun des deux
Parties; & qu'il leur fût
pe mis de se visiter pour
le moins six semaines, a-
vant le Sacrement.
Dans le tems que le
Cz. commençoit a refor-
mer les abus qu'il avoit
remarquez dans son Pais,
il prolongea la Tréve a-
Historiq ue.
53
vec la Porte, pour 25 ans.
Ce Monarque ne l'eût
pas plutôt fait proclamer
en 1700, qu'il declara la
Guerre aux Suédois, &
donna ſes ordres pour la
pousser avec toute la vi-
gueur possible: Les com-
mencemens n'en fu rent
pas heureux. Dès la pre-
miere Campagne, il per-
dit la moitié de ſon Ar-
mée, & toute son Artil-
lerie dans la fameuſe Ba-
taille de Narva.
Pour réparer cette per-
te, il s'appliqua principa-
lement a faire de nouvel-
les levées, à chorsir lui-
E iij
1700.
Relation
54
même des Officiers
à
discipliner ses Régimens,
à préparer toutes les cho-
ses necessaires dont son Ar-
mée pouvoit avoir besoin,
& dont il ne voulut con-
fier le soin à aucun de ses
Ministres; il faisoit tout
par lui-même, & entroit
juiques dans le moindre
détail.
Comme il manquo itde
matière pour faire des
Canons, il prit les Clo-
ches de plusieures Eglises,
& en fit faire de la grosse
Artillerie : Enfin, son ap-
plication fut si grande, &
ses mesures si justes, qu'il
Historique.
5
se vit bien-tôt en état de
faire tête à l'Ennemi, &
d'agir meme offensive
ment.
Pendant que le Roy
Auguste tournoit ses Ar-
mes contre Riga, le Czar.
portoit les siennes en Li-
vonie; mais la valeur de
Charles XII. Roy de
Suéde, fit échouer ces deux
entreprises.
Si, dans l'année 1701,
les Armes de Suéde fu-
rent favorisées par des
avantages signalez il n'en
fut pas de même de la
suivante; les Moscovites
ayant joins les Suédois.
1701
1702.
1703
Relation
56
prés de Stagniiz en Livo-
nie, sous le General Sli-
penback, celui ci eût d'a-
bord l'avantage, mais peu
aprés il fut obligé de ce-
der; la Cavalerie Finlan-
doise, alors Troupes de
Suéde , s'étant renversée
sur l'Infanterie Suédoise,
la mit dans un si grand
desordre, qu'il fut impos-
ſible de la rallier.
Cette action facilita aux
Moscovites, la Conquête
des Villes de Vvolmar,
Mariembourg & Dorpt, S.
M. ayant elle-même paſſé
à Plesko, & de là en Li-
vonie, s'empara encore
Historique.
57
au fort de l'Hyver, & a-
prés quinze jours de Sié-
ge, de Nottenbourg Place
considérable sur la Rivié-
re de Neve. Par cette der-
niere priſe, la Livonie fut
couvertede ses troupes qui
desolerent cette Province.
Narva investi depuis
long-tems, & quelques au-
tres Places de Livonie,
tomberent aussi cette an-
née, sous la domination de
ce Monarque. La ite fut
prise d'assaut; le Czar qui
y étoit en personne, y per-
mit le pillage, seulement
pour trois heures. Ainsi,
pendant que d'un côté
1704.
1705.
Relation
les Armes Suédoises pros-
peroient en Pologne, les
Moscovites la vengeoient
de l'autre.
La Pologne toûjours ex-
posée aux Divisions, par
le peu d'union de la No-
bleſſe, devint la proye du
Czar & du Roy de Suéde
en même tems. Car, pen-
dant que le Roy de Sué-
de etablit Stanislas sur le
Trone de Pologne, les
Russes entrerent en Litua-
nie, où ils firent éprouver
aux Peuples, toutes les
c alamitez de la Guer-
re. Mais, comme le sort
des Armes est sujet à de
Historique.
5
continuelles vicissitudes
le Marechal de Czereme-
thoff, qui commandoit
l'Armee des Russes, ayant
voulu s'approcher deVar-
sovie, fut battu par le Com-
te Levvenhaupt General
Suédois.
Un troiſiéme Parti, ſous
le nom d'Indifferens, qui
s'étoit déja forme en Po-
logne, s'étant joint au Roi
de Suéde & au Roi Sta-
nislas, mit enfin le Roy
Auguste dans la necessité
de faire un Traité avecS.
M. Cz. par lequel le Czar
s'engagea de rendre à la
Pologne, l'Ukraine, avec
1706.
1707
1708.
Relation
60
diverses Places, & d'assi-
ſter cette Couronne, de
Troupes & d'argent.
Pendant que le Roi de
Suéde profite du bonheur
de ses Armes, qu'il entre
en Saxe, & y rétablit son
Armée ſur un bon pied;
S. M. Cz. par répresailles,
pénètre en Pologne & pous-
ſe juſqu'à Varsovie, dans
le dessein d'y exercer de
fortes executions militai-
res: mais, sur les remon-
trances faites à S. M. Cz.
elle ordonna à ſes Gene-
raux d'en uſer avec mo-
deration.
Le Roi de Suéde, après
une
61
Historique.
une année de séjour en
Saxe, & après avoir oblige
le Roy Auguſte à faire la
Paix, aux conditions qu'il
voulut lui imposer, jus-
ques à lui faire abdiquer
la Couronne de Pologne;
abandonna cet Electorat
dans le dessein de faire
une invasion en Mosco-
vie: ayant passé en Silesie,
& fait respecter ses Ar-
mes à l'Empire & aux au-
tres Puissances: Redouté
de toute l'Europe, & en
etat de lui donner la Paix;
pouſſé par ſa noble ardeur
& par le conseil de ses
Ministres, prend le che-
1709
Relation
62
min de Smolensko & de
Moscou, il franchit d'abord
tout ce qui put faire obs-
tacle à son passage: mais
ayant par la suite trouvé
des difficult ez insurmonta-
bles, & d'ailleurs S. M. Cz.
lui en ayant opposé, qu'il
n'avoit pas prevûes, elles
arrêterent ce jeune Heros.
Après plusieures actions
fort vives, qui ne décide-
rent pourtant rien, vint
enfin la fameuse Jour-
née de Pultavva. Comme
l'Armée de Suéde, dans
ſa marche, avoit été con-
tinuellement harcelée par
celle des Moscovites, &
Historique.
63
affoiblie par diverses at-
taques qu'elle avoit edes à
soutenir, elle ſe trouva
réduite à 20 ou 25 mille
hommes; il y eût le 27
Juin un engagement ge-
neral entre les deux Ar-
mées, après une attaque
& une résistance des plus
&
vigoureuses de part
d'autre, S. M. Suédoise
eût le malheur de perdre
la Bataille, & d'être obli-
gée de se retirer à Bender
avec 3 ou 400 hommes
seulement, le reste ayant
été tué ou pris.
Le Roi Auguste qui a-
voit été forcé par le Roi,
F iij
Relation
64
de Suéde d'abandonner
la Pologne, ayant appris ſa
disgrace, rentra dans ce
Royaume, & le Roy Sta-
nislas fut contraint de lui
ceder la Place; ces Prin-
ces experimentans tour à
tour la bonne & la mau-
vaise fortune.
S. M. Cz. n'ayant plus
à craindre pour ses Etats,
repassa en Pologne, pour
favoriser le rétablissement
du Roi Auguste, elle eût
aussi une entrevûë avec
le Roy de Prusse à Ma-
rienvverder, où elle reçût
un Exprés du General
Goltz, avec avis qu'il a-
Historique.
65
voit défait pres de Kalisch,
le Palatin de Kiovie qui
vouloit faire une invasion
en Saxe, avec 6000 hom-
mes du Parti du Roy Sta-
nislas, & qu'il avoit fait
2000 prisonniers dans
cette Action.
De Mittau Capitale de
Curlande, où passa S. M.
Cz. après la Conférence
dont nous venons de par-
ler. Elle prit le chemin
de Moscou, ou on avoit
tout préparé pour lui fai-
re une Entrée digne des
premiers Césars. En voici
une Rélation abregée.
DE L'HISTOIRE
DU CZAR
PETER ALEXIEVITS,
AVEC
Une Relation de l'Etat présent de
la Moscovie, & de ce qui s'est passé
de plus considerable, depuis son
arrivée en France, jusqu'a ce jour.
ALEXIS MICHALOVITZ,
Pere du CZAR
qui arriva
le 7. dans
A
1676.
Relation
2
cette Capitale, laissa à sa
mort, deux fils du premier
Lit, Theodore ou Feodor,
lean ou Evan, la Princesse
Sophie avec plusieures au-
tres filles: & du second
Lit, Pierre ou Peter Alexieu-
vitz qui remplit aujour-
d'hui si dignement le
Trône.
Theodore étant mort apres
six ans de Régne, nomma
pour son Successeur, Pierre
Alexieuvitz, jugeant que
son frere lean etoit d'une
complexion trop foible,
pour porter le fardeau d'un
si grand Empire. Ainsi,
Pierre fut proclamé CZAR
Historique.
à l'âge de 11. ans en 1682.
au préjudice de lean.
La Princesse Sophie
agée de 23. ans, aussi re-
marquable par son esprit,
que par sa beauté & son
ambition; qui avoit û part
à la Regence, pendant la
Minorité de Thodore, mé-
contente de voir son frere
Jean, exclûde la succession,
mit tout en œuvre pour
tâcher de le placer sur le
Trône. Dans cette vûë
elle fit répandre le bruit
que le deffunt Czar avoit
eté empoisonné par ses
Medecins, & à la sollici-
tation de quelques- uns
Aij
Etant
né le 11
Juin16 72
Relation
des principaux Ministres
d'Etat. Pour animer plus
vivement à la révolte, les
Strelitzes, espece de mili-
ce, semblable aux lannissai-
res, on publia que la Cour
avoit formé le dessein de
mêler du poison avec
l'eau de vie & la biere,
qu'on devoit leur donner,
aux funerailles du Czar
Theodore. L'Emûte ne tar-
da pas, on commença
par le meurtre des deux
Medecins, on passa en-
suite aux principaux Of-
ficiers de la Couronne,
comme Auteurs d'un cri-
me si énorme; enfin les
Historique
Strelirges, à la tête des-
quels étoit Couvanshi leur
General, firent tout ce que
la rage la plus aveugle
leur inspira, jusqu'à rece-
voir ſur la pointe de leurs
piques, les corps de ceux
que leurs Camarades jet-
toient d'un balcon du Pa-
lais Royal; ils pousserent
leur fureur si loin, qu'ils
massacrerent même plu-
sieurs Seigneurs & person-
nes du premier Rang,
qui s'étoient refugiees
dans la chambre de S.
M. Czarienne; sans que
ce Prince fit paroître au-
cune foiblesse: apres quoi
A iij
Relation
ils proclamerent le Prince
lean, qui lui fut ajoint au
Trône.
Au milieu de ce Tu-
multe, le Prince Bo-
ris Alexiauvitz Gollitzen
ayant pris le Jeune Czar
entre ses bras, le trans-
porta au Monaſtere de
Troiski ou de la Trinité,
Place forte a douze lieuës
de Moscouv, pour y met-
tre ſa Personne en sûreté
jusqu'à ce que la Sédition
fût appaisée.
Apres cecy, tout sembla
se calmer, mais ce ne fut
que pour peu de jours. La
Princesse Sophie ne borna
Historique.
point ſes vues, à voir son
frere lean partager l'Em-
pire; elle fit sous main de
puissantes brigues, & flata
Couvanski, qu'il pourroit
parvenir a la Couronne
en l'épousant; elle colo-
roit ses pretentions en di-
sant, que la Monarchie
étoit trop auguste, pour
être gouvernée par desEn
fans; mais la Conspiration
qu'elle trâmoit contrelavie
deses deuxfreres, futdécou-
verte, & les Auteurs pu-
nis.
On ût l'adresse d'atti-
rer le General des Stre-
litzes vers Troiski, & de
Relation
le furprendre dans une
embuscade, où il fut pris
& conduit dans le Mona-
ſtere, où on lui fit couper
la tête; on ſe ſaiſit en mê-
me tems de la Princesse
Sophie, qui fut enfermée
dans un Convent proche
Moſcou, où elle a toû-
jours été gardée fort étroi-
tement. Après qu'on se
fut si heureusement dé-
fait de ces deux Chefs de
la Conjuration, & que le
Gouvernement fut affer-
mi, on commença par fai-
re une recherche des Au-
reurs du défordre; les
Chefs furent exterminez
9
Historique.
avec leurs familles, &
leurs maisons, rasées. On
composa 4. Regimens des
autres, qu'on envoya vers
la Siberie dans des Provin-
ces éloignees où ils ont
presque tous peris.
Dans la chaleur de cet-
te Rebellion, M. le Fort,
Genevois de Nation, alors
Colonel dans l'Armée
Moscovite, donna à leurs
Majestez de grandes preu-
ves de sa fidelité & de
son attachement a leur
service; son esprit & son
naturel actif, lui attire-
rent les bonnes graces du
Czar. Depuis ce tems-là
16
Relation
S. M. l'a toujours eù au-
près d'elle, prenant plai
sir à s'entretenir avec lui,
des Pais qu'il avoit fre-
quentés , de leurs ri-
chesses, de la discipli-
ne qui s'y observoit, tant
par Mer que par Terre,
& sur tout du Com-
merce qui se faisoit dans
toutes les parties du Mon-
de, par le moyen de la
Navigation. Ce Prince né
pour les grandes choses,
ſemble n'avoir point eù
d'enfance, ayant toûjours
marque une grandeur d'a
me & une élevation d'es-
prit toute extraordinaire;
Historique.
11
il n'avoit que quinze ans,
qu'il fit paroitre une forte
inclination pour les Ma-
thematiques, il voulut ap-
prendre la Marine & les
Mechaniques, projettant
dès lors les grands des-
seins, qu'il a depuis exe-
cutez avec toute la dex
teritè & la prudence ima-
ginable. Comme ſa paſ-
sion favorite étoit la Na-
vigation, ce jeune Prince
fit bâtir sur le Lac Perris
Lausei, assez près de Mos-
cou, des Vaisseaux qui a-
voient des Mats, des Voi-
les & des Canons; il se
divertissoit souvent a don-
Relation
12
ner des petits combats,
dans lesquels il agissoit
lui même, en qualité de
Capitaine de Vaisseau, Ti-
tre qu'il a voulu mériter
par la suite, en commen-
çant par celui d'Ensei-
gne, pour monter à ce-
lui-la.
Quoique, sur la foy de
plusieurs Memoires, j'aye
avancé que la Princesse
Sophie avoit été enfermée
dans un Convent en 1683.
après les deux Conspira-
tions dont je viens de par-
ler, je me crois obligé d'a-
vertir non Lecteur, que
je trouve ce fait contre.
dit
Historique.
dit dans une Rélation très
biencirconstanciée, impri-
mée en 1714. il tient tropi
l'Histoire de S. M. Cz.
pour le passer sous silence.
La Princesse Sophie, dit
mon Auteur, bien loin
d'être enfermée, obtint la
Régence. Le Prince Galis-
chin qui étoit dans ses in-
terêts, fut honoré de la
Charge d'Administrateur
de l'Empire, il comman-
da les Armées en 1687,
1688 & 1689; mais n'aiant
pas eû de succez heureux,
pendant ces trois Campa-
gnes, le Czar lui en fit de
sanglans réproches, ce qui
Iude
dernier
Ducs de
Lithui-
nie, de la
Maison
des Ja-
gellons.
Autre
Garde
duPrin
Relation
14
irrita ſi fort la Princesse
que, pour se maintenir
dans le Poſte où elle étoit,
elle resolut de tout entre-
prendre, & fit entendre
au Prince Galischin, qu'il
étoit à propos de se défai-
re du Czar, lui remontra
qu'il n'y avoit pas un mo-
ment a perdre; Thehelavi-
ran President de la Cham-
bre des Estrelles, fut choi-
si pour être le Chef de la
Conjuration, avec 600 Es-
trelles affidez. Dans le tems
qu'il donnoit ses ordres
pour ce tragique des-
sein, deux Estrelles ayant
horreur de souiller leurs
15
Historique.
mains dans le sang de leur
Prince, se déroberent, &
coururent en informer le
Czar Pierre, qui se levant
de son lit, fit avertir ses
Oncles freres de sa mere,
qui n'eurent tous que le
tems, de monter en caros-
ſe, & de ſeſauver du côté
duCouvent de la Trinité.
Le Czar Pierre arri
vé dans cette forteresse, fit
écrire à tous les Boyars
de se rendre aupres de sa
Personne, le Prince Ga-
lischin reçût un ordre pa-
reil; mais il s'en excusa
sur ce que le Czar lean le
retenoit. LaPrincesse ayant
Bij
16
Relation
vû que toute la Noblesse
& les Estrelles mêmes l'a-
voient abandonnée
fe
mit en chemin pour
tâcher de fléchir son fre-
re; mais un Exprés du
Czar, dépêché au devant
d'elle, la fit retourner
fur ses pas. Le Colonel
Sarque, à la tête de 300
hommes, fut chargé d'al-
ler à Moſcou ſe ſaiſir des
Traîtres; aussi-tôt qu'il
fut arrivé au Palais Impe-
rial, il ſe fit livrer Thebe-
lavitan avec ses Adherans;
Ce President interrogé &
mis à la torture, avoua
qu'il étoit chargé de tuer
Historique.
17
l'Imperatrice Mere, le
Czar & ses trois freres. A
la prière des Parens du
Prince Galischin, lui, son
Fils & ses Amis, furent
condamnez à l'exil, & à
ſe rendre à Korga, Ville
ſous le Pole, pour y paſ-
ser le reſte de leurs jours.
Après avoir puni la plû-
part des autres Criminels,
ne voulut point des-ho-
norer une Princesse de ſa
Maison, telle que la Prin-
cesse Sophie; il se conten-
ta de lui ordonner de sor-
tir du Palais, & de ſe re-
tirer dans un Monastere
qu'elle avoit fait batir. En
B iij
Relation
18
ayant fait difficulté
&
ayant formé le dessein de
chercher une retraite en
Pologne, le Czar la fit en-
fermer, avec ordre d'en
garder les avenuës; afin
que personne ne put avoir
aucunne communication
avec elle: Voilà où finit la
Régence de cette Princes-
se, ſelon cette nouvelle
Rélation.
Le Czar fit ensuite son
entrée à Moscou, avec
toute ſa famille, & alla
descendre au Palais. L'Em-
pereur lean, qui n'avoit pas
eû de part à ce Complot
vint recevoir ſon frère au
Historique.
19
haut du degré, & ils se ju-
rerent une amitié recipro-
que. Depuis ce moment,
on ne fit plus mention de
lean, qu'à la tête des Actes,
ſes indispositions conti-
nuelles l'obligerent à se
démettre du Gouverne-
ment, & il mourut en
1696.
S. M. Cz. ſe voyant
tranquile dans ses Etats,
forma la résolution de
prositer de la mauvaise si-
tuation des Turcs, de
porter ses Armes vers la
petite Tartarie, & de s'em-
parer d'Asoph, Place im-
portante sur la Mer Noi-
1695.
1696.
20
Relation
re. Pour cet effet, il fit
construire sur la Veronize
plusieurs Bâtimens, tant
Galeres, qu'autres fortes
de Vaisseaux; il assiègea
cette Place en 1695. avec
une Armée de 90000 hom-
mes; il échoua, faute d'a-
voir des Ingenieurs assez
habiles pour la conduite
de ce Siege.
Il l'attaqua la Campa-
gne suivante, avec des
Troupes plus nombreuses,
& une Flote beaucoup
mieux équipée, qu'il com-
mandoit lui-meme.
Les
Turcs ayant tente deux
fois, de secourir la Place,
Historique.
21
avec leur Flote, il les
défit dans les deux ren-
contres, & les obligea de
repasser la Barre; les As-
fiégez ſe voyant preſſez
de tous côtez par la bra-
voure extraordinaire du
Czar; & sans espérance
de recevoir le secours qu'-
ils avoient attendu de leur
Flote, furent obligez de
se rendre. Ce succes fai-
sant connoître au Czar,
quel avantage on pouvoit
retirer d'une Armée Na-
vale, il déclara aux Sei-
gneurs de sa Cour, qu'il
etoit resolu, d'en entre-
tenir une de ce côté - la,
Relation
afin de se conserver cette
importante Place, & être
en etat de pénétrer jusques
dans la Mer Noire, & d'y
aller attaquer les Turcs;
il donna en même- tems
ordre de faire venir des
Ouvriers de Hollande, d'I-
talie & de Venise, pour
construire des. Vaisseaux
& des Galères. Il prit en-
fin toutes les mesures ne-
cessaires, pour avoir, en
trois ans de tems, qua-
rante Vaisseaux de Guer-
re, dix Galiotes à Bom-
bes, vingt grandes Galé-
res & Galéasses, & trente
demi-Galères ou autres
Historique.
23
Bâtimens de cette espéce;
les Monasteres, tous les
Grands Seigneurs qui a-
voient des biens considé-
rables, & un grand nom-
bre d'Esclaves, furet taxés
à faire batir à leurs frais,
chacun, un Vaisseau de
Guerre, auquel il leur e-
toit permis de donner leur
nom; les Villes, les Mar-
chands, les Gentils-Hom-
mes de tous les Etats de S.
M. Cz. furent pareillement
obligez, a proportion de
leurs biens, de se soûmet-
tre à cette nouvelle Impo-
sition. Dans ce même tems
ce Prince déclara a son
Relation
24
Conseil, que
pendant
qu'on travailleroit à la
construction de ces Vais-
seaux, son intention étoit
d'aller voyager dans les
Pays Etrangers ; & d'être
accompagne de plusieurs
jeunes Seigneurs & Gen-
tils-Hommes, dans le des-
sein qu'ils se dispersassent
par toute l'Europe, afin
qu'ils apprissent, tout ce
en quoi les autres Nations
excelloient. Les Boyars, &
sur tout les Prêtres, se fon-
dans sur plusieurs passa-
ges de l'Ecriture, qui dé-
fendent aux Enfans d'I-
rael, d'avoir aucune com-
munication
Historique.
25
munication avec les Na-
tions voisines, afin qu'ils
ne participassent point à
leur Idolâtrie, se mirent
à murmurer de toutes ces
Innovations. Les Mécon-
tens & ceux du Parti dis-
gracié, qui étoient tou-
jours dans les interests de
la Princesse Sophie qui
étoit renfermée étroite-
ment, formerent de nou-
veau, le dessein de mettre
le feu a quelques maisons
voisines du Palais du Czar,
dans la vuë de l'assassiner,
lorsque, suivant la Coû-
tume, il donneroit ses or-
dres pour l'éteindre. Aprés
Relarion
16
quoi ils devoient massa-
crer tous les nouveaux Fa-
voris de ce Prince, & tous
les Etrangers qu'il avoit
attiré auprés de lui ; tirer
ensuite la Princesse Sophie
de prison, lui mettre la
Couronne sur la tête, &
rappeller à la Cour le Prin-
ce Galliskin : Mais ce
Complot fut découvert, la
veille de l'execution, qui
étoit fixée au deux Février
1697. par deux Capitaines
des Strelitzes, qui étoient
entrez dans la Conspira-
tion. Le Czar qui étoit
pour lors chez M. le Fort
ſon Favori, dans le tems
17
Historique.
que ces deux Officiers
vinrent se jetter a ses
pieds, pour lui demander
pardon, sortit de table,
& sur le champ s'en alla
lui-même avec peu de
monde, ſe saisir des prin-
cipaux Auteurs d'un si noir
attentat. Le 5. de Mars ils
furent executez dans la
grande Place, devant le
Palais Royal. Le Czar ſe
voyant heureusement de
livré de cette première
Conspiration, se prépara
tout de bon pour le voya
premédité
ge qu'il avoit
de taire; il prit la réſolu- 1697
tion de voyager incognito,
Cij
1697.
28
Rélation
pour éviter touteCérémo-
nie, & pouvoir faire ses
observations plus libre-
ment.
Après avoir tout reglé
dans ses Etats, il partit
au mois de May 1657. ac-
compagné de M. le Fort
qui fut fait alors Lieute-
nant General de ses Ar-
mées, & Amiral de sa Flo-
te, du Prince Menxicoff &
du Comte Gollavin, qu'il
nemma ses Ambassadeurs
Extraordinaires en Hol-
lande & en Angleterre: il
avoit auſsi à ſa ſuite plu-
sieurs jeunes Gentils-hom-
mes & Favoris de moindre
Historique.
29
consideration. La premie-
re Ville remarquable où il
aborda, fut Riga, Place
fortifiée tres- reguliere-
ment & a la moderne,
appartenant alors aux Sué-
dois; les Officiers qui y
commandoient ayant re-
fuſe de lui laisser voir les
Fortifications, sous pré-
texte de ne sçavoir pas qui
il étoit, ni d'ou il venoit;
ce procedé lui parut si pi-
quant que ce futlà une des
raiſons alleguées dans le
Manifeste qu'il publia,
lorsqu'à son retour, il de-
lara la Guerre aux Sue-
dois.
Ci
Relation
30
La ſeconde Place im-
portante, où le Czar
s'arrêta, fut Coningsberg
dans les Etats du Roy de
Prusse; il y resta quelque
tems. Dans toutes les Vil-
les Maritimes de son pas-
sage, on lui fit des pré-
sens considerables, mais
toujours, sous le nom de
ses Ambassadeurs. Son
inclination n'étoit point
d'aller dans les Cours,
pour en observer la poli-
tesse & la magnificence. Il
n'avoit point de plus gran
de satisfaction, que lors-
qu'il pouvoit s'entretenir
avec des Ouvriers qui ex-
Historique.
31
celloient dans les Arts,
dont on n'avoit point de
connoissance dans son
Pais; en voyageant, il étoit
quelquefois vêtu, com-
me les Moscovites de sa
Suite, quelquefois comme
les Peuples, parmi les-
quels il se trouvoit: mais
le plus souvent, lorsqu'il
venoit dans quelque Port
de Mer, il s'habilloit en
Matelot Hollandois, afin
de pouvoir plus commo-
dément visiter les Vais-
seaux & être moins con-
nu ; il ne demeura pas
long-tems dans les Ports
de la Mer Balrique, & ne
Relation
32
sejourna que peude jours à
Hambourg, pour se rendre
plus promptement a Ams-
terdam. Le Czar, dont la
passion dominante étoit
d'apprendre l'Art de bâtir
des Vaisseaux, le plus par-
faitement qu'il lui seroit
possible, ne voulut point
prendre le Logement
qu'on lui avoit destine;
il préfera une petite Mai-
son près de l'eau.
Il demeura quelques
mois dans ce Quartier-la,
avec deux ou trois de ses
Favoris, pour voir plus à
son aiſe la maniere de cons-
truire les Vaisseaux: il)
Historique.
93
travailloit meme une par-
tie du jour avec la grande
Hache du Charpentier,
parmi les Ouvriers; &
pour mieux se déguiser
il étoit habillé, comme
eux: d'autresfois il s'a-
muſoit à voguer & à ra-
mer.
La proportion & la
beauté des Vaisseaux An-
glois, lui ayant plû d'a-
vantage, après avoir de-
meure quelque tems a la
Haye, où ſes Ambassa-
deurs firent leur Entrée
Publique, il y ût une en-
trevue particuliere avec
le Roy Guillaume; de-là,
Relatiom
34
il passa en Angleterre, &
quelques jours après son
arrivee a Londres, il alla
loger dans la Maison de
M. Evelin, fort agréable
ment ſituée; il y avoit
une Porte de derriere,
par où l'on pouvoit en-
trer dans le Chantier du
Roy, qui lui facilitoit
le moyen de s'entre-
tenir avec les Ouvriers
Anglois, qui lui faisoient
voir leurs plans & les pro-
portions qu'il falloit obser-
ver dans les Vaisseaux, ce
qui le satisfit extréme-
ment; comme il s'est de-
puis, fort perfectionné
Historique.
35
dans cet Art, on lui a sou-
vent oui dire, que s'il n'é-
toit pas venu en Angleter-
re, il n'y auroit éte toute
sa vie, qu'un Apprentif.
Il resolut pour lors de
n'avoir dans son Pais que
des Vaisseaux bâtis à l'An-
gloise; il confera avec
plusieurs Anglois, par ra-
port à la Flote qu'il avoit
dessein de mettre sur pied,
& celui qu'il consulta le
plus sur ce sujet, fut le
fils du Chevalier Antoine
Dean homme d'esprit.
Le Czar vit avec beau-
coup de plaisir l'Arcenal
dans la Tour de Londres,
Relation
36
& la maniere dont s'y fa-
brique la monnoye. On lui
fit voir les Chambres As-
semblées du Parlement;
on le mena à la Comedie,
où il parut s'ennuyer (les
plaisirs n'étant pas son ob-
jet.) Pour satisfaire ſa cu-
riosité principale, le Roy
ordonna à l'Amiral Mit-
chel, de l'accompagner à
Ports-Mouth, de mettre
en Mer la Flotte qui étoit
à Spithead, & de lui don-
ner le Spectacle d'un
Combat Naval.
Pen dant lestrois mois
de séjour qu'il fit en An-
gleterre, il n'y eût point
de
Historique.
37
de Mécanique, depuis
l'Horloger, juſqu'àl'Ar
tisan qui fait des Cer-
cuëils, ausquels il ne fit at-
tention. s'habillant, com-
me nous l'avons dit ail-
leurs, tantot d'une manié
re, tantot de l'autre. Le
Roy Guillaume lui per-
mit de prendre à son ser-
vice, ceux de ses Sujets
qui pourroient lui être u-
tiles, il choisit des Ma-
thématiciens, des Archi-
tectes de Vaisseaux, di-
vers Officiers & Bombar-
diers qui s'embarquerent
pour Archangel, sur le
Ror al Transport, qui étoit
1698.
Relation-
38
un Yacht bati en Frégate,
dont le Roy lui fit présent
à son départ.
Ce Monarque s'étant
rendu à la Cour de Vien-
ne, où il fut très-bien re-
çû de l'Empereur; il ap-
prit qu'il s'étoit formé une
Conspiration, dans la-
quelle etoient entrez plu-
sieurs des Principaux du
Clergé & de la Noblesse;
ils ſe proposoient de mas-
sacrer les Etrangers, de
déclarer le Trône vacant
par l'absence du Czar, &
de mettre en sa place sa
Soeur qui étoit toûjours
dans un Cloître. Il ne per
Historique.
32
dit point de tems, pour
ſe rendre a Moſcou. Sa
venuë causa une joye ex-
traordinaire parmi tous
tes fidéles Sujets. Le me-
me jour qu'il y arriva, il
fit donner une recompen-
se aux Soldats, qui, sous
la conduite du Général
Gordon Ecossois, avoient
défait les Rébelles pen-
dant son absence.
Ces derniers, au nom-
bre de plus de 2000, fu-
rent executez a la fin de
l'Hyver, devant le Cou-
vent où étoit la Princesse
Sophie. Deux des Princi-
pales Dames qui avoient
Dij
Relation
10
eû le plus de part à cette
Conjuration, furent en-
terrées vives: On ne fit pas
plus de grace à divers
Seigneurs qui y avoient
trempe.
Par ce châtiment exem-
plaire, le Czar trouva plus
de facilité à travailler aux
Réformations qu'il avoit
resolu de faire dans ses
vastes Etats; il mit son
Armée fur un nouveau
pied, établit une nouvel-
le discipline, fit habiller
ses Troupes d'unè manie-
re uniforme, se fit. donner
un état de tous les Nobles
qui avoient des biens con-
41
Historique,
siderables; il en obligea
une partie à servir en qua-
lite de Volontaires, aux
autres, il donna divers
Emplois, ou ſur la Flote,
ou dans les Troupes qui
étoient en Garnison dans
les Places Frontieres; afin
que s'ils ne faisoient pas
de bien, ils fussent du
moins hors d'état de faire
du mal.
Ayant ainsi redressé
toutes choſes à Moſcou,
il en partit pour Veronecz
ou Veronixe sur le Don,
afin d'y voir les Vaisseaux
& les Galéres que les Hol-
landois y avoient bâties en
Diij
A2
Relation.
son absence, & pour fai-
re travailler en diligence
à la Flote qu'il vouloit
envoyer sur la Mer Noi-
re. Il congédia tous les
Hollandois, ne voulant
plus avoir à l'avenir, que
des Vaisseaux de constru-
ction Angloise. Il en fit
même commencer un de
50 pièces de Canons, dont
il avoit fait le dessein, &
qui devoit être fabriqué
de telle maniere, qu'il se-
roit toujours clos, quand
même on auroit abbatu la
Quille.
Après avoir reglé tout
ce qui regardoit sa Flote,
Historique.
4
comme il avoit fait aupa-
ravant, à l'égard de son
Armée, il retourna à Mos-
cou. Des qu'il y fut arri-
vé, il augmenta le nom-
bre des Seigneurs de son
Conseil, & s'appliqua d'a-
bord aux affaires du Gou-
vernement, tant dans l'E-
glise, que dans l'Etat. Il
réprima toutes les malver
sations & abus qui se com-
mettoient dans les Provin-
ces de son Empire, dont
les Gouverneurs, qui e-
toient des premieres Fa-
milles de Moscovie, ve-
xoient & tirannisoient les
Peuples.
Relation
A 4
LeCzar persuadé qu'on ne
lui rendoit point un fidéle
compte de ſes Revenus,
& qu'on opprimoit ses Su-
jets par une Cottisation
inégale, établit un Bu-
reau General, où l'on re-
cevroit tous les droits du
Royaume. Ce Bureau a-
voit été formé fur la
Chambre des Comptes
de Hollande. Il étoit com-
pose d'un certain nombre
de personnes d'une probi-
té reconnue, qu'on choi-
parmi les Mar-
sit
chands, & qui eurent le
titre de Bourgue-Mestres
Comme S. M. vouloit
Historique.
45
augmenter ses Revenus
& soulager en meme tems
ceux de ses Sujets, qui
pouvoient contribuer à
faire fleurir le Negoce
dans ses Etats, il donna
ordre à la Precause ou Bu-
reau, de mettre des Im-
posts ſur tous les Cou-
vents de son Empire. De
plus il ordonna qu'à l'a-
venir, il n'y auroit que
des Personnes au-dessus de
5o ans, qui pussent estre
admises dans les Monas-
teres, ayant remarque
qu'il s'y renfermoit un
nombre considerable de
jeunes gens, qui deve
46
Relation
noient inutils par eux-
memes, & se mettoient
hors d'état de fournir à la
République, des Sujets
dont il avoit besoin pour
ſes Armées.
Les Moscovites avoient
porté jusqu'à lors de lon-
gues barbes : celle de la
levre d'en haut étoit d'u-
ne telle longueur, qu'ils
ne pouvoient boire, sans
la tremper dans leur bois-
son. Le Czar, pour réfor-
mer cette vieille coûtume
imposa à l'exception des
Pretres & des Paysans u-
ne taxe de 100 Rubles par
an, fur tous ceux qui
Historique.
4)
voudroient conserver cet
ornement; & d'un Copech
sur ceux du Commun. Il
établit pour cet effet, un
Commis aux Portes de
toutes les Villes, afin de
recevoir ce droit. Cette
Ordonnance fut regardée
comme une forte de pe
ché, & comme une cho-
se qui tendoit à abolir leur
Religion. Il falloit assu-
rément l'autorité absoluë
du Czar, pour les guérir
de cette superstition: La
crainte qu'ils avoient de
ſe la voir arrachée sà quoi
le Czar ſe divertissoit sou-
vent les obligea enfin à
Rélation
48
souffrir, qu'on la leur cou-
pât. Les femmes qui trou-
verent leurs Maris & leurs
Galans plus à leur gre,
s'accommoderent mieux
de cette nouvelle mo
de.
A l'égard des Vêtemens
des Moscovites, l'habit
qu'ils portoient ordinai-
rement, étoit une longue
Robe qui leur descendoit
jusqu'aux Talons, & qui
étoit plissée sur les han-
ches, comme une Jupe.
CePrince, pour abolir cet
te maniere empesée
de
s'habiller, enjoignit, sou
peine d'encourir sa dis-
Bace,
Historique.
40
grace, à tous ſes Boyars
de ſe vêtir à la manière
Françoise ou Angloise, &
de faire garnir leurs ha-
bits de galons d'or ou d'ar-
gent, chacun suivant ses
moyens. Il ordonna en-
suite qu'on mit a toutes
les Portes de la Ville de
Moſcou, un modele d'ha-
bit, & fit publier que
toutes personnes, à la re-
servedes Paysans, eussent à
s'y conformer, & que
tous ceux qui contrevien-
droient à ses ordres, se-
roient obligez de se met-
tre à genoux aux Portes de
la Ville, & de souffrir
E
Relation
qu'on leur coupat tout ce
qui toucheroit a terre.
Comme cela ſe faisoit d'une
maniere enjouée, le Peu-
ple commença a tourner
la chose en risée, & aban-
donna bien-tôt la mode
des longues Robes.
Les Femmes, & parti-
culierement les Dames de
la Cour, eurent ordre de
shabiller à l'Angloise, el-
les obeirent d'autant plus
volontiers, qu'elles obte-
noient par ce même or-
dre, la liberté de ſe trou-
ver en Compagnie avec
les Hommes, d'assister aux
Nôces & a toutes les Cé-
Historique.
rémonies où elles étoient
invitées, comme il se pra-
tique dans lesPays Etran-
gers, ce qui ne leur étoit
pas permis auparavant. Il
ne ſe faiſoit aucunnes Fê
tes parmi les personnes de
quelque distinction, que
le Czar ne les honorat de
ſa présence.
Il y eût encore un autre
Reglement que les jeu-
nes Personnes à marier,
approuverent fort. Aupa-
ravant, il n'étoit pas per
mis à l'Epoux, de voir sa
Future, ni de lui parler
qu'une seule fois, la veil-
le des Nôces. Le Czar
E ij
Relation
52
remarquant que cette fa-
con d'unir de jeunes gens,
sans leur approbation re-
ciproque, pourroit être
en partie la cause de la
désunion qu'il y avoit
dans les Mariages; il vou-
lut qu'on ne mariât per-
sonne sans le consente-
ment commun des deux
Parties; & qu'il leur fût
pe mis de se visiter pour
le moins six semaines, a-
vant le Sacrement.
Dans le tems que le
Cz. commençoit a refor-
mer les abus qu'il avoit
remarquez dans son Pais,
il prolongea la Tréve a-
Historiq ue.
53
vec la Porte, pour 25 ans.
Ce Monarque ne l'eût
pas plutôt fait proclamer
en 1700, qu'il declara la
Guerre aux Suédois, &
donna ſes ordres pour la
pousser avec toute la vi-
gueur possible: Les com-
mencemens n'en fu rent
pas heureux. Dès la pre-
miere Campagne, il per-
dit la moitié de ſon Ar-
mée, & toute son Artil-
lerie dans la fameuſe Ba-
taille de Narva.
Pour réparer cette per-
te, il s'appliqua principa-
lement a faire de nouvel-
les levées, à chorsir lui-
E iij
1700.
Relation
54
même des Officiers
à
discipliner ses Régimens,
à préparer toutes les cho-
ses necessaires dont son Ar-
mée pouvoit avoir besoin,
& dont il ne voulut con-
fier le soin à aucun de ses
Ministres; il faisoit tout
par lui-même, & entroit
juiques dans le moindre
détail.
Comme il manquo itde
matière pour faire des
Canons, il prit les Clo-
ches de plusieures Eglises,
& en fit faire de la grosse
Artillerie : Enfin, son ap-
plication fut si grande, &
ses mesures si justes, qu'il
Historique.
5
se vit bien-tôt en état de
faire tête à l'Ennemi, &
d'agir meme offensive
ment.
Pendant que le Roy
Auguste tournoit ses Ar-
mes contre Riga, le Czar.
portoit les siennes en Li-
vonie; mais la valeur de
Charles XII. Roy de
Suéde, fit échouer ces deux
entreprises.
Si, dans l'année 1701,
les Armes de Suéde fu-
rent favorisées par des
avantages signalez il n'en
fut pas de même de la
suivante; les Moscovites
ayant joins les Suédois.
1701
1702.
1703
Relation
56
prés de Stagniiz en Livo-
nie, sous le General Sli-
penback, celui ci eût d'a-
bord l'avantage, mais peu
aprés il fut obligé de ce-
der; la Cavalerie Finlan-
doise, alors Troupes de
Suéde , s'étant renversée
sur l'Infanterie Suédoise,
la mit dans un si grand
desordre, qu'il fut impos-
ſible de la rallier.
Cette action facilita aux
Moscovites, la Conquête
des Villes de Vvolmar,
Mariembourg & Dorpt, S.
M. ayant elle-même paſſé
à Plesko, & de là en Li-
vonie, s'empara encore
Historique.
57
au fort de l'Hyver, & a-
prés quinze jours de Sié-
ge, de Nottenbourg Place
considérable sur la Rivié-
re de Neve. Par cette der-
niere priſe, la Livonie fut
couvertede ses troupes qui
desolerent cette Province.
Narva investi depuis
long-tems, & quelques au-
tres Places de Livonie,
tomberent aussi cette an-
née, sous la domination de
ce Monarque. La ite fut
prise d'assaut; le Czar qui
y étoit en personne, y per-
mit le pillage, seulement
pour trois heures. Ainsi,
pendant que d'un côté
1704.
1705.
Relation
les Armes Suédoises pros-
peroient en Pologne, les
Moscovites la vengeoient
de l'autre.
La Pologne toûjours ex-
posée aux Divisions, par
le peu d'union de la No-
bleſſe, devint la proye du
Czar & du Roy de Suéde
en même tems. Car, pen-
dant que le Roy de Sué-
de etablit Stanislas sur le
Trone de Pologne, les
Russes entrerent en Litua-
nie, où ils firent éprouver
aux Peuples, toutes les
c alamitez de la Guer-
re. Mais, comme le sort
des Armes est sujet à de
Historique.
5
continuelles vicissitudes
le Marechal de Czereme-
thoff, qui commandoit
l'Armee des Russes, ayant
voulu s'approcher deVar-
sovie, fut battu par le Com-
te Levvenhaupt General
Suédois.
Un troiſiéme Parti, ſous
le nom d'Indifferens, qui
s'étoit déja forme en Po-
logne, s'étant joint au Roi
de Suéde & au Roi Sta-
nislas, mit enfin le Roy
Auguste dans la necessité
de faire un Traité avecS.
M. Cz. par lequel le Czar
s'engagea de rendre à la
Pologne, l'Ukraine, avec
1706.
1707
1708.
Relation
60
diverses Places, & d'assi-
ſter cette Couronne, de
Troupes & d'argent.
Pendant que le Roi de
Suéde profite du bonheur
de ses Armes, qu'il entre
en Saxe, & y rétablit son
Armée ſur un bon pied;
S. M. Cz. par répresailles,
pénètre en Pologne & pous-
ſe juſqu'à Varsovie, dans
le dessein d'y exercer de
fortes executions militai-
res: mais, sur les remon-
trances faites à S. M. Cz.
elle ordonna à ſes Gene-
raux d'en uſer avec mo-
deration.
Le Roi de Suéde, après
une
61
Historique.
une année de séjour en
Saxe, & après avoir oblige
le Roy Auguſte à faire la
Paix, aux conditions qu'il
voulut lui imposer, jus-
ques à lui faire abdiquer
la Couronne de Pologne;
abandonna cet Electorat
dans le dessein de faire
une invasion en Mosco-
vie: ayant passé en Silesie,
& fait respecter ses Ar-
mes à l'Empire & aux au-
tres Puissances: Redouté
de toute l'Europe, & en
etat de lui donner la Paix;
pouſſé par ſa noble ardeur
& par le conseil de ses
Ministres, prend le che-
1709
Relation
62
min de Smolensko & de
Moscou, il franchit d'abord
tout ce qui put faire obs-
tacle à son passage: mais
ayant par la suite trouvé
des difficult ez insurmonta-
bles, & d'ailleurs S. M. Cz.
lui en ayant opposé, qu'il
n'avoit pas prevûes, elles
arrêterent ce jeune Heros.
Après plusieures actions
fort vives, qui ne décide-
rent pourtant rien, vint
enfin la fameuse Jour-
née de Pultavva. Comme
l'Armée de Suéde, dans
ſa marche, avoit été con-
tinuellement harcelée par
celle des Moscovites, &
Historique.
63
affoiblie par diverses at-
taques qu'elle avoit edes à
soutenir, elle ſe trouva
réduite à 20 ou 25 mille
hommes; il y eût le 27
Juin un engagement ge-
neral entre les deux Ar-
mées, après une attaque
& une résistance des plus
&
vigoureuses de part
d'autre, S. M. Suédoise
eût le malheur de perdre
la Bataille, & d'être obli-
gée de se retirer à Bender
avec 3 ou 400 hommes
seulement, le reste ayant
été tué ou pris.
Le Roi Auguste qui a-
voit été forcé par le Roi,
F iij
Relation
64
de Suéde d'abandonner
la Pologne, ayant appris ſa
disgrace, rentra dans ce
Royaume, & le Roy Sta-
nislas fut contraint de lui
ceder la Place; ces Prin-
ces experimentans tour à
tour la bonne & la mau-
vaise fortune.
S. M. Cz. n'ayant plus
à craindre pour ses Etats,
repassa en Pologne, pour
favoriser le rétablissement
du Roi Auguste, elle eût
aussi une entrevûë avec
le Roy de Prusse à Ma-
rienvverder, où elle reçût
un Exprés du General
Goltz, avec avis qu'il a-
Historique.
65
voit défait pres de Kalisch,
le Palatin de Kiovie qui
vouloit faire une invasion
en Saxe, avec 6000 hom-
mes du Parti du Roy Sta-
nislas, & qu'il avoit fait
2000 prisonniers dans
cette Action.
De Mittau Capitale de
Curlande, où passa S. M.
Cz. après la Conférence
dont nous venons de par-
ler. Elle prit le chemin
de Moscou, ou on avoit
tout préparé pour lui fai-
re une Entrée digne des
premiers Césars. En voici
une Rélation abregée.
Fermer
32
p. 73-142
« Cette Victoire fut suivie de la prise d'Elbing en [...] »
Début :
Cette Victoire fut suivie de la prise d'Elbing en [...]
Mots clefs :
Tsar, Pierre Ier de Russie, Prince, Mer, Armée, Moscou, Amiral, Marine, Général, Ville, Fils, Mort, Saint-Petersbourg, Duc, Tête, Eau, Patriarche, Pays, États, Troupes, Main, Flotte, Princesse, Armes, Suédois, Russie, Cour, Étrangers, Seigneurs, Rang
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Cette Victoire fut suivie de la prise d'Elbing en [...] »
Cette Victoire fut suivie
de la prise d'Elbing en
Livonie, qui fut emportée
d'assaut par le General
Major Nostix, le 8. Fé-
vrier, aprés 12 jours de
Siège. Riga fut investi &
toute la Livonie presque
soûmise.
Le 16 de Février de la
même année, S M. Cz.
se fit donner satisfaction
publique a Moscou par
lAmbassadeur de la Rei-
G
1719.
171I.
Relation
74
ne Anne, pour une insul-
te faite à M. de Matueof
son Ambassadeur Ex
traordinaire à Londres, qui
avoit éte arrêté dans son
carosse par les Ministres
de la Justice, pour quel-
que somme d'argent dont
il étoit redevable a des
Marchands.
La Victoire de Pultavva
ayant intrigué la Porte Ot-
tomane, celle-ci fit armer
puissamment, & appro-
cher ses Troupes des fron-
tieres de l'Vbraine; S. M.
Cz. s'étant mise en état de
s'opposer aux Turcs, &
ayant pris le chemin de
Historique.
cette Province à la tête de
son Armée, elle passa le
Denister, & ayant joint
celle des Ottomans prés
de laszi, les deux Armées
en vinrent aux mains le 19
Juillet. Les Musulmans
fondirent d'abord l'épée à
la main pour forcer les
Chevaux de Frize; mais
ils furent trés-bien reçûs
& vivement repoussez;
l'Armée Moscovite, aprés
s'être un peu rafraîchie,
marcha toute la nuit en
ordre de bataille, se tenant
toûjours près de l'eau ; le
jour ſuivant, la Cavale-
rie Turque l'ayant enco-
G ij
171I.
Relation
76
re attaquée dans sa Mar-
che, la ſerra de ſi prés
qu'elle se vit obli-
gee de remettre ses che-
vaux de Frize & de se
deffendre, comme la veil-
le. L'Infanterie Turque
eût le tems d'arriver, & a-
lors les deux Armées fu-
rent engagées avec beau-
coup de furie, jusqu'à ce
que la nuit les eut separé,
comme auparavant. Le 21.
le Grand Vizir voulut
charger de nouveaus mais
voyant son Armée dimi-
nuée de 1o a 12 mille hom-
mes outre les bleſſez; cela
l'engagea a faire deman-
Historique.
77
der au General Czreme-
thof, s'il avoit plein pou-
voir de traiter de la Paix.
Aprés un pour parler d'e-
viron un demi-jour, el-
le fut concluë en pleine
Campagne, & les Otages é
changez de part & d'autre.
Par ce Traité qu'on nom-
ma de Falczin, le Czar ren-
dit la Ville d'Azoph, aprés
en avoir démoli les fortifi-
cations, & celles de Tagan-
robe, Forteresse conside-
rable que ce Prince avoit
batie sur le Palus Meoride,
où il avoit fait des Maga-
sins pour sa Flote avec un
nouveau Port.
G iij
17711.
Relation
78
Il est certain que le sa-
lut de toutes les Troupes
Moscovites ne fut dû qu'à
la fermeté inébranlable
& à la sage conduite de S.
M. Cz. qui scût se déga-
ger du plus mauvais pas,
ou jamais Armée ſe fut
trouvee, & qui, cepen-
dant dans toutes les diffe-
rentes attaques, n'avoit
perdu que sept mille hom
mes.
S. M. Cz. aprés.cet ac
cord, se rendit a Torrau,
ou on celebra le mariage
du Prince son fils, avec
la Princesse Charlotte Chri-
ine Sophie, fille du Duc
Historique.
79
Louis Rodolphe de Brun-
svvick Volfembultel.
Une incendie causa de
grands ravages à Moscou,
dans le quartier de Negli-
na, & y réduisit en cen-
dres plus de 2000 mai-
sons. Deux Magasins à
poudre ayant encore pris
feu, y causerent la mort
de deux mille personnes,
& sans les ordres de S.
M. qui étoit à Moscou,
il étoit à craindre que la
perte n'eut été encore
plus grande.
Ce Prince s'étant rendu
de Moscou a Peterbourg &
a Elbing, en partit quel-
1712.
80
Relation
ques jours aprés pour s'a-
boucher avec le Roy Au-
guste, & convenir ensem-
ble de soûmettre la Pome-
ranie, où ils firentpasser des
Troupes à ce dessein, for-
merent le Siège de Stral-
sund, pendant que le Roi
de Dannemarck investit
Vveimar.
Le General S eenbocé aïant
passé de Suéde en Pomé-
ranie, pour arrêter les
progrés des Ennemis de
son Maître qui etoit toû-
jours à Bender, continua
à soûtenir la réputation
qu'il avoit déja acquise en
Scanie, & même a l'aug
Historique.
81
menter. Car, apres avoir
battu l'Armée de Danne-
march, & brûlé Aliena, il
paſſa de là dans le Holstein.
Il y fut malheureusement
enferme par les forces du
Czar & de ses Alliez, &
contraint de se rendre pri-
sonnier de guerre avec ses
Troupes : Rien de plus
capable de nous faire voir
l'inconstance & l'instabi-
lité des Empires du Mon-
de. Avant la Journée de
Pultavva, la Suéde ſe fai-
soit craindre & respecter
de toute l'Europe, les sui-
tes en furent si funestes,
que cet Etat devint la
1713.
Relation
82
proye de tous ſes voisins.
S. M. Cz. ayant réduit
avec ses Alliez, le General
Steenbock, à ceder à la ne-
cessité, & à subir le sort des
Armes, fit repasser sestrou-
pes dans la Pomeranie
pour en faire la conquête;
le General Major Aren-
velt s'étant posté & retran-
ché avec les Suédois dans
les endroits les plus avan-
tageux, pour s'opposer
aux Armes victorieuses
du Czar, ses precautions
n'empêcherent pas qu'il
ne fut forcé le 8 Octobre
dans ses retranchemens
ce qui facilita & fraya le
Historique.
83
chemin à S. M. Cz. de soû-
mettre cette riche Provin-
ce.
Le Cz. mettant à pro-
fit les. découvertes avan-
tageuses qu'il avoit fai-
tes dans les Etats des Prin-
ces de l'Europe, établit
cette année des Postes re-
glées, pour aller une fois,
toutes les semaines, de
Moscou dans les princi-
pales Villes de Livonie,
d'où elles pûssent se ré-
pandre dans la Pologne &
dans les autres parties de
l'Europe.
Ce Prince ayant acheté
des Anglois & des Hol-
1174.
1714
Relation
84
landois, 15 Vaisseaux, pour
renforcer sa Flote desti-
née contre la Suéde, com-
mandée par le Comte
Apraxin Amiral de la Mos-
covie, celui-ci rencontra
dans le Golfe de Finlande;
une petite Escadre Sué-
doise, l'attaqua le 9 Août;
& comme il étoit fort su-
perieur; le Commandant.
Suédois, aprés trois heu-
res de combat, fut pris
avec les autres Bâtimens.
Au retour de cette expe-
dition, on fit à Peters-
bourg, le 20 Septembre,
une Entrée triomphante
à S. M. Cz. qui n'avoit
combattu
Historique.
8.
combattu, qu'en qualité
de Contr-Amiral de Mos-
covie; son Chancelier lui
confera ensuite le tître de
Vice-Amiral de Russie,
voulant ainsi monter par
degrez au plus haut em-
ploy de la Marine Mos-
covite, qui est celle d'A-
miralissime de la Grande
Russie.
S. M. Cz. fidéle à ses
engagemens avec son Al-
lié le Roy Auguſte, fit
marcher l'Armée Russien-
ne vers la haute Pologne,
dans le dessein de met-
tre à la raiſon la Noblesse
Polonoiſe, qui s'étoit con-
H
1715.
Relation
86
federee pour obliger leur
Roy a faire sortir les trou-
pes Saxones de la Polo-
gne. Elle donna une satis
faction convenable au Ge-
neral Szeremetosaccuſe in-
justement par le Colonel
Rossenovv, qui fut con-
damné aux Galères per-
petuelles.
Le Czar établit cette an-
née à Petersbourg une A
cademie de Marine, de
laquelle il prétend tirer
des avantages considera
bles, qui pourront bien-
tôt le mettre en état de
se passer du secours de
toutes les autres Puissan-
87
Historique.
ces de l'Europe, & d'ar-
tirer dans ses Etats la plus
grande partie du com-
merce de la Mer Baltique,
qui étoit partagé entre les
autres Nations.
Le 23 Octobre, l'Epou-
se du Prince Hereditaire
de Moscovie, fille du Duc
de Volfembultel & sœur
de l'Impératrice Regnan-
te, étant accouchee d'un
fils dans la Ville de Pe-
tersbourg, mourut le pre-
mier Novembre. Le nou-
veau né fut nommé Pier-
re par S. M. Cz.
Le 5 Novembre, l'E-
pouſe du Czar accoucha
Hij
1715.
1716.
88
Relation
aufsi d'un fils dans la
même Ville.
Le Duc de Mekelem-
bourg Svverin épouſa à
Dantzick la Princesse de
Moscovie, nièce de S. M.
Cz. laquelle avoit donné
sa main en premieres No-
ces, au feu Duc de Cour-
lande Frederick Guillau-
me, qui mourut le 31 Jan-
vier 1711.
La Ville de Vvismar en
clavée dans le Duché de
Mecklembourg, apparte-
nant aux Suédois, fut o-
bligée de se rendre aux
Confederez du Nord, a-
prés une année de Blocus,
8o
Historique.
& Cujambourg, la seule pla-
ce qui restoit aux Suédois
dans la Finlande, eût le
même sort, étant tombée
au pouvoir des Moscovi-
tes.
Le Czar, en qualité de
Grand Amiral de la Flo-
te confederée, pour faire
une descente dans le Pays
de Schonen, ayant mis a
la voile le 16 Aoust, fut
forcé par divers inconve-
nients & sur tout par la
tempête, de rentrer dans
le Port de Copenhague, ou
on remit à terre la Cava-
lerie & plusieurs Regi-
ments qui passerent en re-
Hiij
Relation
90
vûë devant le Roy de
Dan marck.
Quoique, durant le cours
de cetteguerre, leCz. passât
la plus grande partie du
tems à l'Armée, il n'étoit
pas moins occupé à refor-
mer les abus qui regnoient
parmi ses Sujets & dans
ses Etats, où il ne man-
quoit pas de se rendre,
presque tous les hyvers.
Le Patriarche de Mos-
coù, etant mort peu de
tems apres que le Czar
fut de retour de ses voya-
ges; il deffendit qu-
on en élut un nouveau, se
déclarant lui-même Chef
Historique.
91
& Gouverneur de son E-
glise. Les Moscovites pré-
tendoient que l'autorité &
la Jurisdiction de leur Pa-
triache étoit la même,
que celle du Patriarche de
l'Eglise Grecque, qui ré-
sidoit autrefois a Constan-
tinople. Il étoit regardé
du Peuple, avec une pro-
fonde veneration, & par-
ticipoit en quesque ma-
niere a la Souveraineté
de l'Empire. Le Diman-
che des Rameaux, le Czar
même étoit obligé d'assis-
ter a une procession so-
lennelle, & de tenir, pen-
dant la marche, la bride
Relation
92
du cheval du Patriarche.
Voici l'ordre qui s'obser-
voit dans cette Procession.
Premierement, on cou-
vroit un Cheval d'un drap
de toile blanche, qui pen-
doit jusqu'a terre; on al-
longeoit ses oreilles avec
cette toile, conime celles
d'un ane. Le Patriarche é-
toit assis de côté, com-
me une femme, ayant sur
ses genoux un livre, sur
lequel il tenoit de sa main
gauche, un Crucifix d'or,
& de la main droite, une
Croix, avec laquelle il
donnoit la benediction au
Peuple. Un Noble ou
Historique.
9
Boyar tenoit le -Cheval
par la tétiere de peur d'ac-
cident & le Czar, par les
rennes, allant à pied avec
une Palme en main. Les
Nobles & les Gentilshom-
mes marchoient imme-
diatement, avec environ
500 Prêtres revêtus de
leurs habits differens; ils
étoient suivis d'une mul-
titude innombrable de Peu-
ples. La Procession avan-
çoit dans cet ordre au son
de toutes les Cloches, jus-
ques à ce qu'elle se fut
rendue a l'Eglise; de là le-
Czar accompagne
des
Boyars, des Métropoli-
Relarion
94
tains & d'autres Evêques,
alloit ordinairement di-
ner chez le Patriarche.
La nouvelle authorité
que le Czar venoit de s'at-
tribuer, ne manqua pas
de causer de grands me-
contentemens parmi les
Principaux du Clergé; il
y eut entre autres, un E-
veque qui se déclara hau-
tement contre cettè inno-
vation; sur quoi S. M. or-
donna qu'il fut dégradé;
mais ne s'etant trouve au-
cun Prelat qui voulut exe-
cuter ses volontez, le Czar
irrité de leur refus, fit,
de son Chef, un nouvel
Historique.
95
Evêque, qu'il établit Mé-
tropolitain ou Archevê-
que de Razan, & qui, sui-
vant la volonte du Czar,
ota la Mître à cet autre E
veque. Il chargea ce nou-
veau Métropolitain, com-
me le plus sçavant & le
plus capable du Clergé
de l'administration des af-
faires Ecclesiastiques.
Avant le Regne de cet
Empereur, il etoit rare
de trouver parmi les Chefs
du Clerge, quelqu'un qui
entendit d'autres langues,
que celle du Pays. Ils pre-
noient grand soin de dé
truire tout ce qui pouvoit
Relation
56
contribuer a faire fle u ri
les Sciences. De peur qu'
on ne découvrit leur igno-
rance, ils insinuoient aux
anciens Czars, que l'étu-
de des Langues serviroit à
introduire les Coutumes
des Etrangers, & a causer
des changemens qui pour-
roient avoir des suites dan-
gereuses, tant pour l'E-
glise, que pour l'Etat. On
y observoit la meme maxi-
me qu'en Tarquie, où l'on
ne souffre, ni Livres de
Sciences, ni Imprimeries.
Il n'étoit pas même per-
mis à un Etranger d'aller
dans leurs Eglises, quand
on
Historique.
97
on accordoit cette permis-
sion, le Temple etoit en-
suite purifié avec de l'eau
benîte, & l'on y brûloit
de l'encens. Leur supersti-
tion étoit si ridicule, qu'-
un jour le Singe d'un Am-
bassadeur d'Angleterre
s'étant échapé, & étant
entré dans une Chapelle,
où il renversa des Images
de Saints, on s'en plai-
gnit à l'Ambassadeur,
comme si cet Animal a-
voit été détaché à dessein
de des-honorer leur culte.
On fit aux Saints des priè-
res convenables; on rebe
nit le Temple. PoutleSin-
Relation
9
ge, il fut par un ordre par-
ticulier du Patriarche, tras-
né publiquement par les
Ruës, comme un Crimi-
nel, & ensuite mis à mort.
L'avanture suivante n'est
pas moins riſible. Un Chi-
rurgien François avoit un
Squelette pendu dans sa
chambre, prés de la fené-
tre, qui le remuoit au
moindre vent. Jouant un
jour du Luth, le charme
de cette mélodie, attira
quelques Strelitzes, qui
passoient par là. Comme
ils regardo ient attentive-
ment à travers les fentes
de la porte; ils apperçû-
Historique.
99
rent que le Squelette
se
mouvoit. Ce Prodige les
epouventa si fort, qu'ils
coururent sur le champ en
faire leur rapport, soute-
nans qu'ils avoient vû les
os d'un Mort, danser au
son de l'instrument du
Chirurgien. La chose é
tant confirmée par d'au-
tres ; le Chirurgien fut
condamné à mort, com-
me Sorcier, & il auroit
sans doute eté executé sans
la faveur du Beyar, son
Patron. Il fut cependant
obligé d'abandonner le
Pays. Pour le Squelette,
il fut porté par les Ruës,
1ij
100
Relation
comme le Suiße, & brû-
lé en place publique.
Il n'en eſt pas de même
aujourd hui. Ce grand
Prince qui gouverne si sa-
gement ses Peuples, a ſçû
les détromper de toutes
ces vieilles erreurs, & pour
convaincre ses Sujets, que
les Coûtumes de Mosco-
vie ont été effectivement
changées en mieux avec
le tems, il s'y eſt pris d'u-
ne manière tout-a-fait en-
jouée.
L'an 1701. un de ses
Boufons étant sur le point
de se marier avec une fort
jolie fille; il ordonna que
Historique.
101
tous les Seigneurs & Gen-
tils-Hommes, qui étoient
en faveur aupres de lui,
fussent invitez aux Nôces:
Que tous les Conviés,
Homnes & Femmes, se
pourvoiroient chacun
d'un habit, tel que ceux
qu'on portoit en Mosco-
vie, 100 ans auparavant,
& que dans toutes la Cé-
remonie, on suivroit à la
lettre ce qui se prati quoit
en ce tems-la. Les Bo ars
avoient sur la tête des bo-
nets, pour le moins d'un
pied plus haut que ceux
qu'on portoit en dernier
lieu. Il seroit difficile de
Ii.
Relation
102
dunner une description de
leurs habits, tant ils étoient
ridicules. Ils motoient des
Chevaux dont les harnois
étoient composez d'une
maniere toute extraordi-
naire. Le Czar étoit par-
mi ces Boyars, habillé de
meme qu'eux. Il y avoit
outre cela, un vieux Boyar
qui devoit representer le
Czar pendant ce jour-la
dans un habit burlesque.
A l'égard des femmes,
les manches de leurs che
mises qui etoient plissées,
comme une fraise, de-
puis les epaules jusqu'au
poignet, avoient pour le
103
Historique.
moins 12 aulnes de long.
On les fit monter dans des
especes de Machines où
elles n'avoient pas même
la commodité de s'asseoir.
En cet état, elles se mi-
rent en marche vers
la maison du défunt Ge-
neral le Fort, qui avoit
été bâtie aux depens du
Czar.
Il y avoit dans une
trés-grande Salle, diver-
ses Tables pour les Con-
viez, selon leur rang: &
une, entre-autres, placée
au haut bout, sur un Trô-
ne élevé d'environ trois
pieds, où étoient assis ceux
104
Relation
qui représentoient le Czar
& le Patriarch; verslesquels
chacun des Conviez, é-
tant appellé par son nom,
venoit à pas comptés, bais-
sant de tems en tems la
tête jusqu'a terre, a me-
sure qu'il avançoit, pour
baiser les mains du Czar;
ensuite celles du Patriar-
che, de qui il recevoit un
petit trait de Brand vin;
aprés quoi, il se retiroit
environ a 20 pieds de di-
stance, faisant toûjours
des reverences. Les vian-
des & la manière de les
servir, étoient tout-à-fait
désagreables, la liqueur
105
Historique.
qu'on leur presentoit, ne
l'etoit pas moins, & quel-
ques lamentations que
l'on put faire, soit en riant
soit en suppliant, il n'y
avoit pas moyen d'obte-
nir une goûte de vin; par
ce qu'on disoit que leurs
Ancetres n'en ayant pas
bu, ils ne devoient pas
non plus en boire. La Dan-
se & la Musique furent
sur le même ton. Enfin,
quoiqu'au cœur de l'hy-
ver, on avoit dressé un lit
fur quarante Gerbes de
Bled pour les Mariez,
dans le Cabinet du Jar
din, ou il n'y avoit ni
a Mort
en 1696.
b. Le II
Novemb.
1710.
106
Relation
feu ni poële, conformé
ment a l'ancienne super-
stition, c'est ainsi que le
Czar ſe ſert du Plaiſant
pour rectifier les mœurs
de ses Sujets.
On va juger presente-
ment, par la maniere dont
furent celebrées les No-
ces de la Princesse Anne,
fille duCzar a lean avec le
Prince de bCourlande, com-
bien les mœurs de cette
Cour sont presentement
changees.
On avoit ordonné qua-
tre Grands & quatre Sous-
Marêchaux de la Cour, a-
vec 12 Capitaines des Gar-
Historique.
107
des, & autant de Marine,
pour regler la Céremonie
& servir la Table du Duc.
Tous les Seigneurs se ren-
dirent à 10 heures du ma-
tin, au logement du Se-
renissime Epoux, où ils
trouverent la table servie
de toutes sortes de vian-
des froides, de liqueurs
vin sec, & vin de Hon-
grie; les Dames s'étoient
assemblées chez l'Impera-
trice Mere de l'Epouse.
Vers le midy, toute
cette illustre Compagnie
entra, chacun selon son
Rang, dans les Barges
lachs & Chaloupes, au nom-
Relation
108
bre de plus dezoo, magni-
fiquement ornées. Les Ra-
meurs des Fiancez étoient
habillez de velours cra-
moisi, avec des galonsd'or,
& les autres à proportion.
Etant arrivez prés du Pa-
lais du Prince Mezikof,
le Duc fut reçû par cePrin-
ce & par le Comte Golof-
kin, & la Princesse, par
le grand Amiral Apra-
xim, & le Vice Amiral
Cruyr. On les conduisit
dans la Chapelle, sous un
Dais magnifique. La Célé-
bration du Mariage se fit
par un Prêtre Grec, en
Langue Latine, avec les
cere.
Historique.
109
Cérémonies ordinaires, en
se donnant reciproque-
ment les bagues; la Prin-
cesse avoit sur la tête une
Couronne garnie de Dia-
mans, & pendant la céré-
monie, on lui mit encore
une double Couronne Du-
cale.
Le Service Divin étant
fini, les Mariez furent
conduits dans la Salle du
Festin, où il y avoit dix
Tables de 50 couverts
chacune. Un Bataillon
des Gardes, & un de Ma-
rine étoient rangez de-
vant le Palais, avec une
trés - belle Musique
Relation
1I0
les Trompettes & Tim-
bales se faisants entendre
tour à tour ; outre les
Salves de 40 pièces de ca-
nons à chaque Santé. Sur
le soir on tira deux ma
gnifiques Feux d'Artifice,
l'un, par les Officiers des
Gardes, & l'autre, par
ceux de la Marine. Il y
eût quantité d'illumi-
nations dans toutes les
Maisons. On continua ces
réjouissances pendant plu-
sieurs jours, & le 25 No-
vembre S. M. Cz. traita
splendidement tous les
Ministres Etrangers, dans
le Palais du Prince Men-
zikof.
Historique.
1II
Le même jour,
on a-
voit marié deux Nains,
pour lesquels on a-
voit dressé une table au
centre des Conviez qui
eurent le plaisir de voir
les dances de ces Mains,
& de 60 autres déja ma-
riez. Le Duc de Courlande
partit quelques jours aprés
avec la Princesse son E-
pouse, pour se rendre dans
ses Etats.
Le Czar, pour inspi-
rer quelques Principes de
vertus & d'humanité dans
l'esprit du Peuple, a
employé depuis 8. ou 9.
ans, diverses personnes,
K iij
Relation
112.
pour traduire quelques
excellens Livres de Reli-
gion & de Morale, avec
quelques autres qui re-
gardent la Guerre, les
Arts & les Sciences d'usa-
ge. Pour cet effet, il a é-
rigé à Moscou des Impri-
meries, où ces Livres ont
été imprimez, & de là en-
voyés de tous côtez dans
ses Etats, malgré l'opposi-
tion du Clerge: il a encore
établi quelques Ecoles,
ayant ordonné que tout
homme, qui a un Fond de
la valeur de 500 Rubles de
revenu, & qui ne fera pas
apprendre a son fils a lire
113
Historique.
ni à écrire ; ce fils n'heri-
tera point du bien de son
Pere, mais qu'il sera dé-
volu au plus proche heri-
tier de la famille. Al'é-
gard des Ecclesiastiques,
il a commandé qu'à l'a-
qui
venir tous ceux
a cet
se destineroient
Etat, seroient obligez
d'apprendre la Langue
Latine, sans quoi la fonc-
tion de Prêtre leur seroit
interdite.
Comme il n'y avoit ja-
mais eû d'Ecole jusqu'à
lors en Moscovie, pour l'A-
ritmetique & autres Scien-
ces semblables, il en fon-
Relation
14
da une, dans laquelle un
grand nombre de jeunes
gens, qui marquoient a-
voir le plus de genie pour
les Mathematiques, ve-
noient s'instruire. D'habi-
les Maîtres qu'il avoit pris
a son service, dans le tems
qu'il étoit en Angleterre,
etoient proposez pour leur
enseigner les Parties les
plus utiles, comme la Na-
vigation, l'Astronomie.
Quand on les trouvoit as-
sez formez, on les en-
voyoit en Angleterre, en
Hollande & en Italie, pour
se rendre capables à leur
retour, de servir sur la
Historique.
115
Flote du Czar en qualité
d'Officiers.
Mais, afin d'avoir un
plus grand nombre de Su-
jets, propres au service, il
ordonna qu'on fit une li-
ste de tous les Seigneurs &
Gentils-Hommes de ses
Etats, dans laquelle on
specifieroit la quantité des
Garçons, & la nature de
leurs biens. De ces jeunes
gens, il en envoya un cer-
tain nombre dans les Pays
Etrangers, ordonna a
l'autre partie, de se ren-
dre à l'Armée, ou sur la
Flote, & d'y servir à leurs
dépens, jusques a ce qu'-
Relation
116
ils ſe fussent distinguez
par leur conduite, & ren-
dus dignes de quelques
emplois, dont ils rece-
vroient la paye. La régle
qu'on devoit fuivre en
cela, étoit que le Fils, de
quelque grand Seigneur
que ce fut, apres avoir
fervi quelque tems en
qualité de Volontaire, ne
seroit d'abord qu'Enscigne,
pour s'avancer par degrez
selonqu'il se cond uiroit,
& que dans les Repas pu-
blics & autres Cérémo-
nies, on n'auroit aucune
déference pour lui, qu'-
autant qu'il lui en seroit
Historique.
117
dû par l'employ, auquel
il seroit actuellement par-
venu.
Afin que ce Reglement
fut observé, il leur en
donna lui-même l'exéple,
& voulut success ement
se faire Tambour, Enseigne,
&c. avant que de monter
au rang de Capitaine de
ses propres Gardes.
A l'égard de la Marine,
il se fit déclarer Archite-
cte de Vaisseau par ce pré-
tendu Czar dont on a
parlé précedemment, &
cela, en présence de tou-
te sa Cour. Son Boufon le
harangua dans cette occa-
118
Relation
sion sur sa capacité, & sur
les diverses connoissances
qu'il avoit acquises dans
ſes voyages. Le prétendu
Czar l'assure de sa faveur,
en lui faisant esperer qu'il
pouvoit s'attendre à n'en
pas demeurer la.
Il fut plus de 8 ans, a-
vant que d'atteindre au
dégré de Colonel, & il
n'y arriva qu'à l'oc-
casion d'un avantage,
qu'il remporta dans une
action contre les Suédois
en Pologne.
Lorsque le 1. de Mars
1710. il entra en Triom-
phe dans Moscou, apres
Historique.
119
la fameuse Victoire de
Pultavva, il ſe fit décla-
rer Lieutenant-General.
Deux ans auparavant, il
avoit pris le titre de Con-
tre-Amiral de ſa Flote;
depuis il a paſsé à celui
de Vice-Amiral, & de
Grand Amiral avec tou-
tes les Cérémonies ordi-
naires.
Il avoit soin de ſe faire
payer ses appointemens
suivant la Charge dont il
s'étoit revêtû & en don-
noit des reçûs.
Lorsqu'il lançoit un Vais-
seau qu'il avoit lui-même
aidé a construire, le faux
Relation
120
Czar & les Seigneurs de
sa Cour lui faisoient des
Présens, soit de quelque
Vaisselle d'or, ou d'argent
monnoyé , ou même de
quelque piéce de drap
pour lui faire un habit
neuf, celui qu'il avoit ce
jour-là portant d'ordinai-
re les marques du travail
manuel auquel il s'étoit
exercé avec les Charpen-
tiers & autres Ouvriers.
Le reſte de la journée étoit
employé en joye. Dans
ces rencontres le Boufon
faisoit fort l'empressé
quelquefois il louoit le
Czar, quelquefois il lui
reprochoit
Historique.
121
reprochoit qu'on le favo-
risoit trop, qu'on l'avan-
çoit trop, mais en même
tems il ne manquoit ja-
mais de donner quelques
atteintes à la conduite des
anciens Czars, à la mau-
vaise discipline qui re-
gnoit dans leur Armee
aussi-bien qu'à la Bigote
rie des vieux Boyars.
C'est par ces Céremo-
nies enjouées, que le Czar
faisoit sentir aux Grands
Seigneurs, que malgré
leur naissance, Eux & leurs
enfans ne pouvoient es-
perer de s'avancer que par
degrez. D'ailleurs, cePrin-
Relation
122
ce s'applique avec un soin
extraordinaire à examiner
le mérite particulier de
tous ceux qui ont de l'em-
ploi dans ſon Armée. Par
ces attentions il a rempli
ſes Troupes de bons Offi-
ciers, ses propres Sujets,
la plûpart Gentils-Hom-
mes du premier rang; car
auparavant, ils etoient
presque tous Etrangers.
Ceux qui servent en qua-
lité de simples Cavaliers,
sont en partie ou des fils
de Gentils-Hommes du
dernier rang, ou des
Enfans d'Ecclesiastiques.
Car, le Czar ayant remar-
Historique.
123
qué, que le Pays étoit
surchargé de ces derniers
qui devenoient inutils, il
ordonna qu'on en prit
un certain nombre pour
les envoyer à l'Armée; de
sorte que par ce choix il y
a trés-peu de Paysans ou
d'Esclaves qui soient dans
la Cavalerie.
Pour l'Infanterie, elle
peut devenir ia meilleure
du Monde, premierement,
parce que le commun du
Peuple est accoûtumé de
passer dès l'enfance, im-
mediatement du grand
chaud au grand froid,
par l'habitude où il est,
E ij
Relation
124
tant homme que femme,
d'aller une fois chaque
ſemaine, dans les bains
publics pour suer, d'en
sortir tout nud, & d'al-
ler ſe plonger dans la Ri-
viere, même au plus fort
de l'Hyver; ou si elle est
gelée, de se verser deux
ou trois seaux d'eau sur la
tete. Desorte que, lors-
qu'ils voyagent en pleine
Campagne, dans les lieux
où il n'ya point de maisos,
ils se contentent d'allu-
mer du feu pendant la
nuit, & de se coucher au-
tour; ce qui leur suffit
pour dormir tranquille-
Historique.
125
ment, sans être jamais su-
jets à aucune des incom-
moditez que le froid cau-
se dans des Climats bien
plus temperez que le leur.
Secondement, ils se pas-
sent de peu : Que l'on
donne à un Moscovite du
Sucarie qui est du pain de
segle tout frais coupé, en
petits morceaux quarrez,
séchez ensuite au four,
pourvû qu'il ait de l'eau
avec cela, il marchera 15
jours de suite, sur tout,
si de tems en tems il peut
avoir une goûte d'eau de
vie, il s'estimera fort
heureux. Enfin les Russes
Liij
Relation
126
ne paroissent point appre-
hender la mort: On en
voit tous les jours des
exemples en ceux qu'on
conduit au supplice, &
qui y vont sans témoi-
gner la moindre altera-
tion. En effet, on a recon-
nu par experience, que
ceux qui sont accoûtumez
au feu & menez comme
il faut, sont aussi fermes
& se battent aussi-bien
qu'aucune autre Nation,
sur tout, lorsqu'ils ont de
bons Officiers à leur tête,
tels que ceux qui les com-
mandent aujourd'hui.
Le Czar a fait une autre
127
Historique.
chose, qui a beaucoup
contribue aux progrez de
ses Armes; avant lui,
les Moscovites n'avoient
point de train reglé d'Ar-
tillerie, ni d'Officiers
destinez pour la servir;
mais ce Prince, deux ans
aprés qu'il fut revenu de
ses voyages, forma un Re-
giment particulier, desti-
pour
né uniquement
cet Emploi & compo-
se d'Officiers, Cano-
niers, Bombardiers, de
la même maniere qu'il se
pratique parmi les autres
Peuples.
L'Ecole de Mathema-
128
Relation
tique qu'il a à Moscou,
est comme une pepiniere,
d'où il tire des gens pro-
pres pour l'Artillerie, ou
pour la Marine. Peter-
bourg est presentement
rempli de Charpentiers de
Navire, de Cordiers, de
Faiseurs de Voile, & de
Forgerons, & c. c'est-là à
quoi principalemene, ce
Monarque s'est appliqué.
Aussi, peut-on dire qu'il
n'ignore rien de tout ce
qui regarde la profession
des Armes, depuis l'em-
ploi de Tambour, jus-
qu'à celui de General;
outre qu'il est Ingé-
129
Historique.
nieur, Canonier, Artifi-
cier, Architecte de Vais-
seau, Tourneur, Fondeur
de Canon, &c. il travail-
le de ſes propres mains a
tous ces differens métiers.
Rien ne se fait, dont il
ne veuille avoir lui-même
l'inspection. Il trouve dans
ses Etats du soulfre, du
Salpêtre; aussi s'y fait-il
à présent une assez gran-
de quantité de poudre,
non-seulement pour four-
nir a tous les besoins de
ses Armées, mais encore
pour en vendre aux autres
Nations. On a découvert
dans la Province de Casan,
130
Relation
quelques Mines de Cui-
vre, & en plusieurs au-
tres endroits, de mi-
nes de Fer, particulie-
rement près de Veronixe
de Moscou & vers le Lac
d'Onega. Il s'y fabrique
une tres grande quantité
d'ouvragesde Fer, & toutes
sortes d'armes. Les produ-
ctions du Pays dont on
negocie, principalement
au dehors, sont du Cuir de
Russie, des Cordes, des
Fourures de Lin, des
Peaux de Veau Marin, de
l'Huile de Baleine, du
Goudron, du Caviar, du
Suif, du Miel, de la Cire,
Historique.
131
du Talc, des Mats, du
Bois de Charpente, des
Planches, du Sapin, & des
fourures de toute espece.
Il y a presentement des
Manufactures de differen-
tes façons, soit de Draps,
de Toiles, de Tapisseries,
&c. On y voit de grands
Vignoblesqui ont étéplan-
tez, & cultivez par des
Ouvriers Hongrois & Al-
lemands que leCz. a engagé
à venir dans son Pays, de
puis environ 8 ou 9 ans;
de sorte qu'une partie des
Vins & des Eaux de Vie
qui s'y consomment au-
jourd'hui, proviennent du
Relation
2
crû de ces nouveaux Plans
qui ne le cédent pas en
bonté à ceux de Hongrie.
Le General Roone en 1715.
ayant fait un essai de ces
vins à Léopold en Polo-
gne, il fut jugé meilleur
que celui de Hongrie,
quoique l'un & l'autre de
la même année.
Mais de toutes les en-
treprises qui découvrent
le plus, un grand homme
d'Etat dans ce puissant
Monarque, il faut conve-
nir que la nouvelle Ville
de Petersbourg à laquelle
il a donné son nom, en est
une des plus importantes,
Elle
Historique.
133
Au 60
Elle est ſituee dans une
dégréde
Isle à l'embouchure de la latitude
Septent.
Neva, qui coulant du Lac
dans la
Lodiga, tombe dans la
Finlan-
de.
Mer Baltique.
Ce Prince voulant la
rendre très puissante par
le Commerce, n'y a épar
gné ni soins, ni dépenses:
Dans cette vûë, outre un
grand nombre de Mosco-
vites qui sont venus s'y é-
tablir, il y a attiré par ses
liberalitez, une infinité
d'Etrangers qui devien-
nent tous les jours ſes Su-
jets. Les Ruës sont tirées au
cordeau, tra versées de cca-
naux & ornées de Quais.
M
Relation
134
Les Maisons magnifiques,
faites de pierre & de bri-
que, toutes fortes d'Arts
& de Métiers comme a Pa-
ris, un trés-beau Port
dont l'entrée est deffen-
duë par une Citadelle fon-
dée en pleine Mer, la fe-
ront bien-tôt comparer à
Venise & à Amsterdam.
Avant le Regne de ce
Prince, les Souverains de
Rusie ne s'étoient attachez
a etendre le Commer-
ce de leurs Etats, què du
côté de la Mer Noire, de
la Mer Caspiene; & vers
la Chine, ce n'etoit me-
me que pour le faciliter
Hist orique.
135
davantage, que S. M. Cz.
avoit établi une puissante
Marine à Veronecz, où elle
avoit fait construire un
trés grand nombre de Bar-
ques, Vaisseaux & autres
Bâtimens, qui entrants
dans le Don ou Tanais, une
partie pouvoit descendre
jusqu'a Azof, à l'embou-
chure des Palus Meotides,
& de là dans la Mer Noi-
re. L'autre partie avoit la
facilité, par le moyen d'un
Canal pratiqué vis-à-vis
le Coude du Don avec ce-
lui du Volga, de le tra-
gagner ce
verser pour
dernier grand Fleuve qui
Mij
136
Relation
se jette dans la Mer Cas-
piene. Par là ce Monarque
s'est ouvert d'un côté un
Commerce libre dans le
Royaume de Perse, & de
l'autre dans tout le Le-
vant. La jonction du Ta-
nais au Volga sert pareil-
lement au transport des
Marchandises de Turquie
& de Perse, dans l'intérieur
de la grande Russie; le
Volga qui est navigable
jusqu'à Yeroslaule, en re
montant de l'Orient a
l'Occident, le sera bien-tôt
jusques à Petersbourg, par
les jonctions des Rivières
de Svvir & Shacksna avec
Historique.
137
ce même Fleuve.
Ce Prince ayant en-
du
fuite porté ſes vues
coté des Regions du Nord,
surtout depuis qu'il s'est
vù Maître de Nerva, Re-
vel, & Riga en Livonie, n'a
pas eù d'autre attention,
qu'à établir une puissante
Marine sur la Mer Balti-
que; c'est ce qui fait
qu'il donne tous les jours
ses soins à perfectionner
les ouvrages de la nou-
velle Ville de Peters-
bourg, pour en faire un
Port plus commode &
plus Marchand que ce-
lui d'Arcangel sur la Mer
Miij
Relation
138
Blanche: Il a donc fait tra-
vailler avec succez depuis
quelque tems, a communi-
quer ces deux Places, en
rendant navigable jusqu'à
Cargapol, la Riviere d'O-
nega dont les eaux, par
le moyen des Ecluses, se
jetteront dans la petite
Riviere de Pudoa, qui
tombant dans le Lac d'O-
nega, recevra les Bâtimens
venants d'Arcangel & de
Bela More, ou Mer Blan-
che; lesquels se débou-
chans dans la Rivière de
Svvir, seront conduis sur
le Lac de Ladoga, & de
là à Petersbourg.
Historique.
139
Par l'execution de ces
Projets, la Marine duCzar
doit devenir dans peu, une
des plus florissantes du
monde, ſes Navires pou-
vans porter aux autres Na
tions, non-seulement les
marchandises de la grande
Russie, mais encore celles
qu'ils tirent de la Chine, de
la Perse, & du Levant par
sa communication des
quatre Mers dont on vient
de parler.
Comme Petersbourg est
la
Ville favorite du
il en a rendu
Czar
l'abord aussi facile par
eau que par terre ; ce
Relation
140
Prince, pour remedier à
l'inconvenient dont se
plaignoientles Voyageurs,
de ne point trouver sur le
chemin d'Hostelleries, a
ordonné qu'on en bâtit sur
les routes de Veronixe, de
Kiovv, de Smolenski, & de
Petersbourg
Il a de plus fait planter
de beaux Poteaux, de mille
en mille, sur lesquels est
marqué la distance d'un
lieu à l'autre, pour la com-
modité des Passans. Il fait
travailler maintenant à
pratiquer un chemin en
droite ligne à travers les
Bois, les Lacs & les Ri-
Historique.
141
vieres, depuis Moscou jus-
qu'à Petersbourg, ce qui
en accourcira la cinquie-
me partie.
Je pourrois m'étendre
d'avantage sur une infini-
te d'autres Changemens
que ce Prince a opere avec
tant d'habileté, depuisqu-
il regne, la matière est aſ-
furément des plus abon-
dantes; mais le peu que
jen ai dit, doit suffire
pour pouvoir juger des
grandes qualitez de ce
puissant Monarque. Je fi-
nirai cet Abrege par quel-
la
ques remarques sur
Moscovie, que j'ai crû
142
Relation
necessaires pour en donner
une idée plusnette.
de la prise d'Elbing en
Livonie, qui fut emportée
d'assaut par le General
Major Nostix, le 8. Fé-
vrier, aprés 12 jours de
Siège. Riga fut investi &
toute la Livonie presque
soûmise.
Le 16 de Février de la
même année, S M. Cz.
se fit donner satisfaction
publique a Moscou par
lAmbassadeur de la Rei-
G
1719.
171I.
Relation
74
ne Anne, pour une insul-
te faite à M. de Matueof
son Ambassadeur Ex
traordinaire à Londres, qui
avoit éte arrêté dans son
carosse par les Ministres
de la Justice, pour quel-
que somme d'argent dont
il étoit redevable a des
Marchands.
La Victoire de Pultavva
ayant intrigué la Porte Ot-
tomane, celle-ci fit armer
puissamment, & appro-
cher ses Troupes des fron-
tieres de l'Vbraine; S. M.
Cz. s'étant mise en état de
s'opposer aux Turcs, &
ayant pris le chemin de
Historique.
cette Province à la tête de
son Armée, elle passa le
Denister, & ayant joint
celle des Ottomans prés
de laszi, les deux Armées
en vinrent aux mains le 19
Juillet. Les Musulmans
fondirent d'abord l'épée à
la main pour forcer les
Chevaux de Frize; mais
ils furent trés-bien reçûs
& vivement repoussez;
l'Armée Moscovite, aprés
s'être un peu rafraîchie,
marcha toute la nuit en
ordre de bataille, se tenant
toûjours près de l'eau ; le
jour ſuivant, la Cavale-
rie Turque l'ayant enco-
G ij
171I.
Relation
76
re attaquée dans sa Mar-
che, la ſerra de ſi prés
qu'elle se vit obli-
gee de remettre ses che-
vaux de Frize & de se
deffendre, comme la veil-
le. L'Infanterie Turque
eût le tems d'arriver, & a-
lors les deux Armées fu-
rent engagées avec beau-
coup de furie, jusqu'à ce
que la nuit les eut separé,
comme auparavant. Le 21.
le Grand Vizir voulut
charger de nouveaus mais
voyant son Armée dimi-
nuée de 1o a 12 mille hom-
mes outre les bleſſez; cela
l'engagea a faire deman-
Historique.
77
der au General Czreme-
thof, s'il avoit plein pou-
voir de traiter de la Paix.
Aprés un pour parler d'e-
viron un demi-jour, el-
le fut concluë en pleine
Campagne, & les Otages é
changez de part & d'autre.
Par ce Traité qu'on nom-
ma de Falczin, le Czar ren-
dit la Ville d'Azoph, aprés
en avoir démoli les fortifi-
cations, & celles de Tagan-
robe, Forteresse conside-
rable que ce Prince avoit
batie sur le Palus Meoride,
où il avoit fait des Maga-
sins pour sa Flote avec un
nouveau Port.
G iij
17711.
Relation
78
Il est certain que le sa-
lut de toutes les Troupes
Moscovites ne fut dû qu'à
la fermeté inébranlable
& à la sage conduite de S.
M. Cz. qui scût se déga-
ger du plus mauvais pas,
ou jamais Armée ſe fut
trouvee, & qui, cepen-
dant dans toutes les diffe-
rentes attaques, n'avoit
perdu que sept mille hom
mes.
S. M. Cz. aprés.cet ac
cord, se rendit a Torrau,
ou on celebra le mariage
du Prince son fils, avec
la Princesse Charlotte Chri-
ine Sophie, fille du Duc
Historique.
79
Louis Rodolphe de Brun-
svvick Volfembultel.
Une incendie causa de
grands ravages à Moscou,
dans le quartier de Negli-
na, & y réduisit en cen-
dres plus de 2000 mai-
sons. Deux Magasins à
poudre ayant encore pris
feu, y causerent la mort
de deux mille personnes,
& sans les ordres de S.
M. qui étoit à Moscou,
il étoit à craindre que la
perte n'eut été encore
plus grande.
Ce Prince s'étant rendu
de Moscou a Peterbourg &
a Elbing, en partit quel-
1712.
80
Relation
ques jours aprés pour s'a-
boucher avec le Roy Au-
guste, & convenir ensem-
ble de soûmettre la Pome-
ranie, où ils firentpasser des
Troupes à ce dessein, for-
merent le Siège de Stral-
sund, pendant que le Roi
de Dannemarck investit
Vveimar.
Le General S eenbocé aïant
passé de Suéde en Pomé-
ranie, pour arrêter les
progrés des Ennemis de
son Maître qui etoit toû-
jours à Bender, continua
à soûtenir la réputation
qu'il avoit déja acquise en
Scanie, & même a l'aug
Historique.
81
menter. Car, apres avoir
battu l'Armée de Danne-
march, & brûlé Aliena, il
paſſa de là dans le Holstein.
Il y fut malheureusement
enferme par les forces du
Czar & de ses Alliez, &
contraint de se rendre pri-
sonnier de guerre avec ses
Troupes : Rien de plus
capable de nous faire voir
l'inconstance & l'instabi-
lité des Empires du Mon-
de. Avant la Journée de
Pultavva, la Suéde ſe fai-
soit craindre & respecter
de toute l'Europe, les sui-
tes en furent si funestes,
que cet Etat devint la
1713.
Relation
82
proye de tous ſes voisins.
S. M. Cz. ayant réduit
avec ses Alliez, le General
Steenbock, à ceder à la ne-
cessité, & à subir le sort des
Armes, fit repasser sestrou-
pes dans la Pomeranie
pour en faire la conquête;
le General Major Aren-
velt s'étant posté & retran-
ché avec les Suédois dans
les endroits les plus avan-
tageux, pour s'opposer
aux Armes victorieuses
du Czar, ses precautions
n'empêcherent pas qu'il
ne fut forcé le 8 Octobre
dans ses retranchemens
ce qui facilita & fraya le
Historique.
83
chemin à S. M. Cz. de soû-
mettre cette riche Provin-
ce.
Le Cz. mettant à pro-
fit les. découvertes avan-
tageuses qu'il avoit fai-
tes dans les Etats des Prin-
ces de l'Europe, établit
cette année des Postes re-
glées, pour aller une fois,
toutes les semaines, de
Moscou dans les princi-
pales Villes de Livonie,
d'où elles pûssent se ré-
pandre dans la Pologne &
dans les autres parties de
l'Europe.
Ce Prince ayant acheté
des Anglois & des Hol-
1174.
1714
Relation
84
landois, 15 Vaisseaux, pour
renforcer sa Flote desti-
née contre la Suéde, com-
mandée par le Comte
Apraxin Amiral de la Mos-
covie, celui-ci rencontra
dans le Golfe de Finlande;
une petite Escadre Sué-
doise, l'attaqua le 9 Août;
& comme il étoit fort su-
perieur; le Commandant.
Suédois, aprés trois heu-
res de combat, fut pris
avec les autres Bâtimens.
Au retour de cette expe-
dition, on fit à Peters-
bourg, le 20 Septembre,
une Entrée triomphante
à S. M. Cz. qui n'avoit
combattu
Historique.
8.
combattu, qu'en qualité
de Contr-Amiral de Mos-
covie; son Chancelier lui
confera ensuite le tître de
Vice-Amiral de Russie,
voulant ainsi monter par
degrez au plus haut em-
ploy de la Marine Mos-
covite, qui est celle d'A-
miralissime de la Grande
Russie.
S. M. Cz. fidéle à ses
engagemens avec son Al-
lié le Roy Auguſte, fit
marcher l'Armée Russien-
ne vers la haute Pologne,
dans le dessein de met-
tre à la raiſon la Noblesse
Polonoiſe, qui s'étoit con-
H
1715.
Relation
86
federee pour obliger leur
Roy a faire sortir les trou-
pes Saxones de la Polo-
gne. Elle donna une satis
faction convenable au Ge-
neral Szeremetosaccuſe in-
justement par le Colonel
Rossenovv, qui fut con-
damné aux Galères per-
petuelles.
Le Czar établit cette an-
née à Petersbourg une A
cademie de Marine, de
laquelle il prétend tirer
des avantages considera
bles, qui pourront bien-
tôt le mettre en état de
se passer du secours de
toutes les autres Puissan-
87
Historique.
ces de l'Europe, & d'ar-
tirer dans ses Etats la plus
grande partie du com-
merce de la Mer Baltique,
qui étoit partagé entre les
autres Nations.
Le 23 Octobre, l'Epou-
se du Prince Hereditaire
de Moscovie, fille du Duc
de Volfembultel & sœur
de l'Impératrice Regnan-
te, étant accouchee d'un
fils dans la Ville de Pe-
tersbourg, mourut le pre-
mier Novembre. Le nou-
veau né fut nommé Pier-
re par S. M. Cz.
Le 5 Novembre, l'E-
pouſe du Czar accoucha
Hij
1715.
1716.
88
Relation
aufsi d'un fils dans la
même Ville.
Le Duc de Mekelem-
bourg Svverin épouſa à
Dantzick la Princesse de
Moscovie, nièce de S. M.
Cz. laquelle avoit donné
sa main en premieres No-
ces, au feu Duc de Cour-
lande Frederick Guillau-
me, qui mourut le 31 Jan-
vier 1711.
La Ville de Vvismar en
clavée dans le Duché de
Mecklembourg, apparte-
nant aux Suédois, fut o-
bligée de se rendre aux
Confederez du Nord, a-
prés une année de Blocus,
8o
Historique.
& Cujambourg, la seule pla-
ce qui restoit aux Suédois
dans la Finlande, eût le
même sort, étant tombée
au pouvoir des Moscovi-
tes.
Le Czar, en qualité de
Grand Amiral de la Flo-
te confederée, pour faire
une descente dans le Pays
de Schonen, ayant mis a
la voile le 16 Aoust, fut
forcé par divers inconve-
nients & sur tout par la
tempête, de rentrer dans
le Port de Copenhague, ou
on remit à terre la Cava-
lerie & plusieurs Regi-
ments qui passerent en re-
Hiij
Relation
90
vûë devant le Roy de
Dan marck.
Quoique, durant le cours
de cetteguerre, leCz. passât
la plus grande partie du
tems à l'Armée, il n'étoit
pas moins occupé à refor-
mer les abus qui regnoient
parmi ses Sujets & dans
ses Etats, où il ne man-
quoit pas de se rendre,
presque tous les hyvers.
Le Patriarche de Mos-
coù, etant mort peu de
tems apres que le Czar
fut de retour de ses voya-
ges; il deffendit qu-
on en élut un nouveau, se
déclarant lui-même Chef
Historique.
91
& Gouverneur de son E-
glise. Les Moscovites pré-
tendoient que l'autorité &
la Jurisdiction de leur Pa-
triache étoit la même,
que celle du Patriarche de
l'Eglise Grecque, qui ré-
sidoit autrefois a Constan-
tinople. Il étoit regardé
du Peuple, avec une pro-
fonde veneration, & par-
ticipoit en quesque ma-
niere a la Souveraineté
de l'Empire. Le Diman-
che des Rameaux, le Czar
même étoit obligé d'assis-
ter a une procession so-
lennelle, & de tenir, pen-
dant la marche, la bride
Relation
92
du cheval du Patriarche.
Voici l'ordre qui s'obser-
voit dans cette Procession.
Premierement, on cou-
vroit un Cheval d'un drap
de toile blanche, qui pen-
doit jusqu'a terre; on al-
longeoit ses oreilles avec
cette toile, conime celles
d'un ane. Le Patriarche é-
toit assis de côté, com-
me une femme, ayant sur
ses genoux un livre, sur
lequel il tenoit de sa main
gauche, un Crucifix d'or,
& de la main droite, une
Croix, avec laquelle il
donnoit la benediction au
Peuple. Un Noble ou
Historique.
9
Boyar tenoit le -Cheval
par la tétiere de peur d'ac-
cident & le Czar, par les
rennes, allant à pied avec
une Palme en main. Les
Nobles & les Gentilshom-
mes marchoient imme-
diatement, avec environ
500 Prêtres revêtus de
leurs habits differens; ils
étoient suivis d'une mul-
titude innombrable de Peu-
ples. La Procession avan-
çoit dans cet ordre au son
de toutes les Cloches, jus-
ques à ce qu'elle se fut
rendue a l'Eglise; de là le-
Czar accompagne
des
Boyars, des Métropoli-
Relarion
94
tains & d'autres Evêques,
alloit ordinairement di-
ner chez le Patriarche.
La nouvelle authorité
que le Czar venoit de s'at-
tribuer, ne manqua pas
de causer de grands me-
contentemens parmi les
Principaux du Clergé; il
y eut entre autres, un E-
veque qui se déclara hau-
tement contre cettè inno-
vation; sur quoi S. M. or-
donna qu'il fut dégradé;
mais ne s'etant trouve au-
cun Prelat qui voulut exe-
cuter ses volontez, le Czar
irrité de leur refus, fit,
de son Chef, un nouvel
Historique.
95
Evêque, qu'il établit Mé-
tropolitain ou Archevê-
que de Razan, & qui, sui-
vant la volonte du Czar,
ota la Mître à cet autre E
veque. Il chargea ce nou-
veau Métropolitain, com-
me le plus sçavant & le
plus capable du Clergé
de l'administration des af-
faires Ecclesiastiques.
Avant le Regne de cet
Empereur, il etoit rare
de trouver parmi les Chefs
du Clerge, quelqu'un qui
entendit d'autres langues,
que celle du Pays. Ils pre-
noient grand soin de dé
truire tout ce qui pouvoit
Relation
56
contribuer a faire fle u ri
les Sciences. De peur qu'
on ne découvrit leur igno-
rance, ils insinuoient aux
anciens Czars, que l'étu-
de des Langues serviroit à
introduire les Coutumes
des Etrangers, & a causer
des changemens qui pour-
roient avoir des suites dan-
gereuses, tant pour l'E-
glise, que pour l'Etat. On
y observoit la meme maxi-
me qu'en Tarquie, où l'on
ne souffre, ni Livres de
Sciences, ni Imprimeries.
Il n'étoit pas même per-
mis à un Etranger d'aller
dans leurs Eglises, quand
on
Historique.
97
on accordoit cette permis-
sion, le Temple etoit en-
suite purifié avec de l'eau
benîte, & l'on y brûloit
de l'encens. Leur supersti-
tion étoit si ridicule, qu'-
un jour le Singe d'un Am-
bassadeur d'Angleterre
s'étant échapé, & étant
entré dans une Chapelle,
où il renversa des Images
de Saints, on s'en plai-
gnit à l'Ambassadeur,
comme si cet Animal a-
voit été détaché à dessein
de des-honorer leur culte.
On fit aux Saints des priè-
res convenables; on rebe
nit le Temple. PoutleSin-
Relation
9
ge, il fut par un ordre par-
ticulier du Patriarche, tras-
né publiquement par les
Ruës, comme un Crimi-
nel, & ensuite mis à mort.
L'avanture suivante n'est
pas moins riſible. Un Chi-
rurgien François avoit un
Squelette pendu dans sa
chambre, prés de la fené-
tre, qui le remuoit au
moindre vent. Jouant un
jour du Luth, le charme
de cette mélodie, attira
quelques Strelitzes, qui
passoient par là. Comme
ils regardo ient attentive-
ment à travers les fentes
de la porte; ils apperçû-
Historique.
99
rent que le Squelette
se
mouvoit. Ce Prodige les
epouventa si fort, qu'ils
coururent sur le champ en
faire leur rapport, soute-
nans qu'ils avoient vû les
os d'un Mort, danser au
son de l'instrument du
Chirurgien. La chose é
tant confirmée par d'au-
tres ; le Chirurgien fut
condamné à mort, com-
me Sorcier, & il auroit
sans doute eté executé sans
la faveur du Beyar, son
Patron. Il fut cependant
obligé d'abandonner le
Pays. Pour le Squelette,
il fut porté par les Ruës,
1ij
100
Relation
comme le Suiße, & brû-
lé en place publique.
Il n'en eſt pas de même
aujourd hui. Ce grand
Prince qui gouverne si sa-
gement ses Peuples, a ſçû
les détromper de toutes
ces vieilles erreurs, & pour
convaincre ses Sujets, que
les Coûtumes de Mosco-
vie ont été effectivement
changées en mieux avec
le tems, il s'y eſt pris d'u-
ne manière tout-a-fait en-
jouée.
L'an 1701. un de ses
Boufons étant sur le point
de se marier avec une fort
jolie fille; il ordonna que
Historique.
101
tous les Seigneurs & Gen-
tils-Hommes, qui étoient
en faveur aupres de lui,
fussent invitez aux Nôces:
Que tous les Conviés,
Homnes & Femmes, se
pourvoiroient chacun
d'un habit, tel que ceux
qu'on portoit en Mosco-
vie, 100 ans auparavant,
& que dans toutes la Cé-
remonie, on suivroit à la
lettre ce qui se prati quoit
en ce tems-la. Les Bo ars
avoient sur la tête des bo-
nets, pour le moins d'un
pied plus haut que ceux
qu'on portoit en dernier
lieu. Il seroit difficile de
Ii.
Relation
102
dunner une description de
leurs habits, tant ils étoient
ridicules. Ils motoient des
Chevaux dont les harnois
étoient composez d'une
maniere toute extraordi-
naire. Le Czar étoit par-
mi ces Boyars, habillé de
meme qu'eux. Il y avoit
outre cela, un vieux Boyar
qui devoit representer le
Czar pendant ce jour-la
dans un habit burlesque.
A l'égard des femmes,
les manches de leurs che
mises qui etoient plissées,
comme une fraise, de-
puis les epaules jusqu'au
poignet, avoient pour le
103
Historique.
moins 12 aulnes de long.
On les fit monter dans des
especes de Machines où
elles n'avoient pas même
la commodité de s'asseoir.
En cet état, elles se mi-
rent en marche vers
la maison du défunt Ge-
neral le Fort, qui avoit
été bâtie aux depens du
Czar.
Il y avoit dans une
trés-grande Salle, diver-
ses Tables pour les Con-
viez, selon leur rang: &
une, entre-autres, placée
au haut bout, sur un Trô-
ne élevé d'environ trois
pieds, où étoient assis ceux
104
Relation
qui représentoient le Czar
& le Patriarch; verslesquels
chacun des Conviez, é-
tant appellé par son nom,
venoit à pas comptés, bais-
sant de tems en tems la
tête jusqu'a terre, a me-
sure qu'il avançoit, pour
baiser les mains du Czar;
ensuite celles du Patriar-
che, de qui il recevoit un
petit trait de Brand vin;
aprés quoi, il se retiroit
environ a 20 pieds de di-
stance, faisant toûjours
des reverences. Les vian-
des & la manière de les
servir, étoient tout-à-fait
désagreables, la liqueur
105
Historique.
qu'on leur presentoit, ne
l'etoit pas moins, & quel-
ques lamentations que
l'on put faire, soit en riant
soit en suppliant, il n'y
avoit pas moyen d'obte-
nir une goûte de vin; par
ce qu'on disoit que leurs
Ancetres n'en ayant pas
bu, ils ne devoient pas
non plus en boire. La Dan-
se & la Musique furent
sur le même ton. Enfin,
quoiqu'au cœur de l'hy-
ver, on avoit dressé un lit
fur quarante Gerbes de
Bled pour les Mariez,
dans le Cabinet du Jar
din, ou il n'y avoit ni
a Mort
en 1696.
b. Le II
Novemb.
1710.
106
Relation
feu ni poële, conformé
ment a l'ancienne super-
stition, c'est ainsi que le
Czar ſe ſert du Plaiſant
pour rectifier les mœurs
de ses Sujets.
On va juger presente-
ment, par la maniere dont
furent celebrées les No-
ces de la Princesse Anne,
fille duCzar a lean avec le
Prince de bCourlande, com-
bien les mœurs de cette
Cour sont presentement
changees.
On avoit ordonné qua-
tre Grands & quatre Sous-
Marêchaux de la Cour, a-
vec 12 Capitaines des Gar-
Historique.
107
des, & autant de Marine,
pour regler la Céremonie
& servir la Table du Duc.
Tous les Seigneurs se ren-
dirent à 10 heures du ma-
tin, au logement du Se-
renissime Epoux, où ils
trouverent la table servie
de toutes sortes de vian-
des froides, de liqueurs
vin sec, & vin de Hon-
grie; les Dames s'étoient
assemblées chez l'Impera-
trice Mere de l'Epouse.
Vers le midy, toute
cette illustre Compagnie
entra, chacun selon son
Rang, dans les Barges
lachs & Chaloupes, au nom-
Relation
108
bre de plus dezoo, magni-
fiquement ornées. Les Ra-
meurs des Fiancez étoient
habillez de velours cra-
moisi, avec des galonsd'or,
& les autres à proportion.
Etant arrivez prés du Pa-
lais du Prince Mezikof,
le Duc fut reçû par cePrin-
ce & par le Comte Golof-
kin, & la Princesse, par
le grand Amiral Apra-
xim, & le Vice Amiral
Cruyr. On les conduisit
dans la Chapelle, sous un
Dais magnifique. La Célé-
bration du Mariage se fit
par un Prêtre Grec, en
Langue Latine, avec les
cere.
Historique.
109
Cérémonies ordinaires, en
se donnant reciproque-
ment les bagues; la Prin-
cesse avoit sur la tête une
Couronne garnie de Dia-
mans, & pendant la céré-
monie, on lui mit encore
une double Couronne Du-
cale.
Le Service Divin étant
fini, les Mariez furent
conduits dans la Salle du
Festin, où il y avoit dix
Tables de 50 couverts
chacune. Un Bataillon
des Gardes, & un de Ma-
rine étoient rangez de-
vant le Palais, avec une
trés - belle Musique
Relation
1I0
les Trompettes & Tim-
bales se faisants entendre
tour à tour ; outre les
Salves de 40 pièces de ca-
nons à chaque Santé. Sur
le soir on tira deux ma
gnifiques Feux d'Artifice,
l'un, par les Officiers des
Gardes, & l'autre, par
ceux de la Marine. Il y
eût quantité d'illumi-
nations dans toutes les
Maisons. On continua ces
réjouissances pendant plu-
sieurs jours, & le 25 No-
vembre S. M. Cz. traita
splendidement tous les
Ministres Etrangers, dans
le Palais du Prince Men-
zikof.
Historique.
1II
Le même jour,
on a-
voit marié deux Nains,
pour lesquels on a-
voit dressé une table au
centre des Conviez qui
eurent le plaisir de voir
les dances de ces Mains,
& de 60 autres déja ma-
riez. Le Duc de Courlande
partit quelques jours aprés
avec la Princesse son E-
pouse, pour se rendre dans
ses Etats.
Le Czar, pour inspi-
rer quelques Principes de
vertus & d'humanité dans
l'esprit du Peuple, a
employé depuis 8. ou 9.
ans, diverses personnes,
K iij
Relation
112.
pour traduire quelques
excellens Livres de Reli-
gion & de Morale, avec
quelques autres qui re-
gardent la Guerre, les
Arts & les Sciences d'usa-
ge. Pour cet effet, il a é-
rigé à Moscou des Impri-
meries, où ces Livres ont
été imprimez, & de là en-
voyés de tous côtez dans
ses Etats, malgré l'opposi-
tion du Clerge: il a encore
établi quelques Ecoles,
ayant ordonné que tout
homme, qui a un Fond de
la valeur de 500 Rubles de
revenu, & qui ne fera pas
apprendre a son fils a lire
113
Historique.
ni à écrire ; ce fils n'heri-
tera point du bien de son
Pere, mais qu'il sera dé-
volu au plus proche heri-
tier de la famille. Al'é-
gard des Ecclesiastiques,
il a commandé qu'à l'a-
qui
venir tous ceux
a cet
se destineroient
Etat, seroient obligez
d'apprendre la Langue
Latine, sans quoi la fonc-
tion de Prêtre leur seroit
interdite.
Comme il n'y avoit ja-
mais eû d'Ecole jusqu'à
lors en Moscovie, pour l'A-
ritmetique & autres Scien-
ces semblables, il en fon-
Relation
14
da une, dans laquelle un
grand nombre de jeunes
gens, qui marquoient a-
voir le plus de genie pour
les Mathematiques, ve-
noient s'instruire. D'habi-
les Maîtres qu'il avoit pris
a son service, dans le tems
qu'il étoit en Angleterre,
etoient proposez pour leur
enseigner les Parties les
plus utiles, comme la Na-
vigation, l'Astronomie.
Quand on les trouvoit as-
sez formez, on les en-
voyoit en Angleterre, en
Hollande & en Italie, pour
se rendre capables à leur
retour, de servir sur la
Historique.
115
Flote du Czar en qualité
d'Officiers.
Mais, afin d'avoir un
plus grand nombre de Su-
jets, propres au service, il
ordonna qu'on fit une li-
ste de tous les Seigneurs &
Gentils-Hommes de ses
Etats, dans laquelle on
specifieroit la quantité des
Garçons, & la nature de
leurs biens. De ces jeunes
gens, il en envoya un cer-
tain nombre dans les Pays
Etrangers, ordonna a
l'autre partie, de se ren-
dre à l'Armée, ou sur la
Flote, & d'y servir à leurs
dépens, jusques a ce qu'-
Relation
116
ils ſe fussent distinguez
par leur conduite, & ren-
dus dignes de quelques
emplois, dont ils rece-
vroient la paye. La régle
qu'on devoit fuivre en
cela, étoit que le Fils, de
quelque grand Seigneur
que ce fut, apres avoir
fervi quelque tems en
qualité de Volontaire, ne
seroit d'abord qu'Enscigne,
pour s'avancer par degrez
selonqu'il se cond uiroit,
& que dans les Repas pu-
blics & autres Cérémo-
nies, on n'auroit aucune
déference pour lui, qu'-
autant qu'il lui en seroit
Historique.
117
dû par l'employ, auquel
il seroit actuellement par-
venu.
Afin que ce Reglement
fut observé, il leur en
donna lui-même l'exéple,
& voulut success ement
se faire Tambour, Enseigne,
&c. avant que de monter
au rang de Capitaine de
ses propres Gardes.
A l'égard de la Marine,
il se fit déclarer Archite-
cte de Vaisseau par ce pré-
tendu Czar dont on a
parlé précedemment, &
cela, en présence de tou-
te sa Cour. Son Boufon le
harangua dans cette occa-
118
Relation
sion sur sa capacité, & sur
les diverses connoissances
qu'il avoit acquises dans
ſes voyages. Le prétendu
Czar l'assure de sa faveur,
en lui faisant esperer qu'il
pouvoit s'attendre à n'en
pas demeurer la.
Il fut plus de 8 ans, a-
vant que d'atteindre au
dégré de Colonel, & il
n'y arriva qu'à l'oc-
casion d'un avantage,
qu'il remporta dans une
action contre les Suédois
en Pologne.
Lorsque le 1. de Mars
1710. il entra en Triom-
phe dans Moscou, apres
Historique.
119
la fameuse Victoire de
Pultavva, il ſe fit décla-
rer Lieutenant-General.
Deux ans auparavant, il
avoit pris le titre de Con-
tre-Amiral de ſa Flote;
depuis il a paſsé à celui
de Vice-Amiral, & de
Grand Amiral avec tou-
tes les Cérémonies ordi-
naires.
Il avoit soin de ſe faire
payer ses appointemens
suivant la Charge dont il
s'étoit revêtû & en don-
noit des reçûs.
Lorsqu'il lançoit un Vais-
seau qu'il avoit lui-même
aidé a construire, le faux
Relation
120
Czar & les Seigneurs de
sa Cour lui faisoient des
Présens, soit de quelque
Vaisselle d'or, ou d'argent
monnoyé , ou même de
quelque piéce de drap
pour lui faire un habit
neuf, celui qu'il avoit ce
jour-là portant d'ordinai-
re les marques du travail
manuel auquel il s'étoit
exercé avec les Charpen-
tiers & autres Ouvriers.
Le reſte de la journée étoit
employé en joye. Dans
ces rencontres le Boufon
faisoit fort l'empressé
quelquefois il louoit le
Czar, quelquefois il lui
reprochoit
Historique.
121
reprochoit qu'on le favo-
risoit trop, qu'on l'avan-
çoit trop, mais en même
tems il ne manquoit ja-
mais de donner quelques
atteintes à la conduite des
anciens Czars, à la mau-
vaise discipline qui re-
gnoit dans leur Armee
aussi-bien qu'à la Bigote
rie des vieux Boyars.
C'est par ces Céremo-
nies enjouées, que le Czar
faisoit sentir aux Grands
Seigneurs, que malgré
leur naissance, Eux & leurs
enfans ne pouvoient es-
perer de s'avancer que par
degrez. D'ailleurs, cePrin-
Relation
122
ce s'applique avec un soin
extraordinaire à examiner
le mérite particulier de
tous ceux qui ont de l'em-
ploi dans ſon Armée. Par
ces attentions il a rempli
ſes Troupes de bons Offi-
ciers, ses propres Sujets,
la plûpart Gentils-Hom-
mes du premier rang; car
auparavant, ils etoient
presque tous Etrangers.
Ceux qui servent en qua-
lité de simples Cavaliers,
sont en partie ou des fils
de Gentils-Hommes du
dernier rang, ou des
Enfans d'Ecclesiastiques.
Car, le Czar ayant remar-
Historique.
123
qué, que le Pays étoit
surchargé de ces derniers
qui devenoient inutils, il
ordonna qu'on en prit
un certain nombre pour
les envoyer à l'Armée; de
sorte que par ce choix il y
a trés-peu de Paysans ou
d'Esclaves qui soient dans
la Cavalerie.
Pour l'Infanterie, elle
peut devenir ia meilleure
du Monde, premierement,
parce que le commun du
Peuple est accoûtumé de
passer dès l'enfance, im-
mediatement du grand
chaud au grand froid,
par l'habitude où il est,
E ij
Relation
124
tant homme que femme,
d'aller une fois chaque
ſemaine, dans les bains
publics pour suer, d'en
sortir tout nud, & d'al-
ler ſe plonger dans la Ri-
viere, même au plus fort
de l'Hyver; ou si elle est
gelée, de se verser deux
ou trois seaux d'eau sur la
tete. Desorte que, lors-
qu'ils voyagent en pleine
Campagne, dans les lieux
où il n'ya point de maisos,
ils se contentent d'allu-
mer du feu pendant la
nuit, & de se coucher au-
tour; ce qui leur suffit
pour dormir tranquille-
Historique.
125
ment, sans être jamais su-
jets à aucune des incom-
moditez que le froid cau-
se dans des Climats bien
plus temperez que le leur.
Secondement, ils se pas-
sent de peu : Que l'on
donne à un Moscovite du
Sucarie qui est du pain de
segle tout frais coupé, en
petits morceaux quarrez,
séchez ensuite au four,
pourvû qu'il ait de l'eau
avec cela, il marchera 15
jours de suite, sur tout,
si de tems en tems il peut
avoir une goûte d'eau de
vie, il s'estimera fort
heureux. Enfin les Russes
Liij
Relation
126
ne paroissent point appre-
hender la mort: On en
voit tous les jours des
exemples en ceux qu'on
conduit au supplice, &
qui y vont sans témoi-
gner la moindre altera-
tion. En effet, on a recon-
nu par experience, que
ceux qui sont accoûtumez
au feu & menez comme
il faut, sont aussi fermes
& se battent aussi-bien
qu'aucune autre Nation,
sur tout, lorsqu'ils ont de
bons Officiers à leur tête,
tels que ceux qui les com-
mandent aujourd'hui.
Le Czar a fait une autre
127
Historique.
chose, qui a beaucoup
contribue aux progrez de
ses Armes; avant lui,
les Moscovites n'avoient
point de train reglé d'Ar-
tillerie, ni d'Officiers
destinez pour la servir;
mais ce Prince, deux ans
aprés qu'il fut revenu de
ses voyages, forma un Re-
giment particulier, desti-
pour
né uniquement
cet Emploi & compo-
se d'Officiers, Cano-
niers, Bombardiers, de
la même maniere qu'il se
pratique parmi les autres
Peuples.
L'Ecole de Mathema-
128
Relation
tique qu'il a à Moscou,
est comme une pepiniere,
d'où il tire des gens pro-
pres pour l'Artillerie, ou
pour la Marine. Peter-
bourg est presentement
rempli de Charpentiers de
Navire, de Cordiers, de
Faiseurs de Voile, & de
Forgerons, & c. c'est-là à
quoi principalemene, ce
Monarque s'est appliqué.
Aussi, peut-on dire qu'il
n'ignore rien de tout ce
qui regarde la profession
des Armes, depuis l'em-
ploi de Tambour, jus-
qu'à celui de General;
outre qu'il est Ingé-
129
Historique.
nieur, Canonier, Artifi-
cier, Architecte de Vais-
seau, Tourneur, Fondeur
de Canon, &c. il travail-
le de ſes propres mains a
tous ces differens métiers.
Rien ne se fait, dont il
ne veuille avoir lui-même
l'inspection. Il trouve dans
ses Etats du soulfre, du
Salpêtre; aussi s'y fait-il
à présent une assez gran-
de quantité de poudre,
non-seulement pour four-
nir a tous les besoins de
ses Armées, mais encore
pour en vendre aux autres
Nations. On a découvert
dans la Province de Casan,
130
Relation
quelques Mines de Cui-
vre, & en plusieurs au-
tres endroits, de mi-
nes de Fer, particulie-
rement près de Veronixe
de Moscou & vers le Lac
d'Onega. Il s'y fabrique
une tres grande quantité
d'ouvragesde Fer, & toutes
sortes d'armes. Les produ-
ctions du Pays dont on
negocie, principalement
au dehors, sont du Cuir de
Russie, des Cordes, des
Fourures de Lin, des
Peaux de Veau Marin, de
l'Huile de Baleine, du
Goudron, du Caviar, du
Suif, du Miel, de la Cire,
Historique.
131
du Talc, des Mats, du
Bois de Charpente, des
Planches, du Sapin, & des
fourures de toute espece.
Il y a presentement des
Manufactures de differen-
tes façons, soit de Draps,
de Toiles, de Tapisseries,
&c. On y voit de grands
Vignoblesqui ont étéplan-
tez, & cultivez par des
Ouvriers Hongrois & Al-
lemands que leCz. a engagé
à venir dans son Pays, de
puis environ 8 ou 9 ans;
de sorte qu'une partie des
Vins & des Eaux de Vie
qui s'y consomment au-
jourd'hui, proviennent du
Relation
2
crû de ces nouveaux Plans
qui ne le cédent pas en
bonté à ceux de Hongrie.
Le General Roone en 1715.
ayant fait un essai de ces
vins à Léopold en Polo-
gne, il fut jugé meilleur
que celui de Hongrie,
quoique l'un & l'autre de
la même année.
Mais de toutes les en-
treprises qui découvrent
le plus, un grand homme
d'Etat dans ce puissant
Monarque, il faut conve-
nir que la nouvelle Ville
de Petersbourg à laquelle
il a donné son nom, en est
une des plus importantes,
Elle
Historique.
133
Au 60
Elle est ſituee dans une
dégréde
Isle à l'embouchure de la latitude
Septent.
Neva, qui coulant du Lac
dans la
Lodiga, tombe dans la
Finlan-
de.
Mer Baltique.
Ce Prince voulant la
rendre très puissante par
le Commerce, n'y a épar
gné ni soins, ni dépenses:
Dans cette vûë, outre un
grand nombre de Mosco-
vites qui sont venus s'y é-
tablir, il y a attiré par ses
liberalitez, une infinité
d'Etrangers qui devien-
nent tous les jours ſes Su-
jets. Les Ruës sont tirées au
cordeau, tra versées de cca-
naux & ornées de Quais.
M
Relation
134
Les Maisons magnifiques,
faites de pierre & de bri-
que, toutes fortes d'Arts
& de Métiers comme a Pa-
ris, un trés-beau Port
dont l'entrée est deffen-
duë par une Citadelle fon-
dée en pleine Mer, la fe-
ront bien-tôt comparer à
Venise & à Amsterdam.
Avant le Regne de ce
Prince, les Souverains de
Rusie ne s'étoient attachez
a etendre le Commer-
ce de leurs Etats, què du
côté de la Mer Noire, de
la Mer Caspiene; & vers
la Chine, ce n'etoit me-
me que pour le faciliter
Hist orique.
135
davantage, que S. M. Cz.
avoit établi une puissante
Marine à Veronecz, où elle
avoit fait construire un
trés grand nombre de Bar-
ques, Vaisseaux & autres
Bâtimens, qui entrants
dans le Don ou Tanais, une
partie pouvoit descendre
jusqu'a Azof, à l'embou-
chure des Palus Meotides,
& de là dans la Mer Noi-
re. L'autre partie avoit la
facilité, par le moyen d'un
Canal pratiqué vis-à-vis
le Coude du Don avec ce-
lui du Volga, de le tra-
gagner ce
verser pour
dernier grand Fleuve qui
Mij
136
Relation
se jette dans la Mer Cas-
piene. Par là ce Monarque
s'est ouvert d'un côté un
Commerce libre dans le
Royaume de Perse, & de
l'autre dans tout le Le-
vant. La jonction du Ta-
nais au Volga sert pareil-
lement au transport des
Marchandises de Turquie
& de Perse, dans l'intérieur
de la grande Russie; le
Volga qui est navigable
jusqu'à Yeroslaule, en re
montant de l'Orient a
l'Occident, le sera bien-tôt
jusques à Petersbourg, par
les jonctions des Rivières
de Svvir & Shacksna avec
Historique.
137
ce même Fleuve.
Ce Prince ayant en-
du
fuite porté ſes vues
coté des Regions du Nord,
surtout depuis qu'il s'est
vù Maître de Nerva, Re-
vel, & Riga en Livonie, n'a
pas eù d'autre attention,
qu'à établir une puissante
Marine sur la Mer Balti-
que; c'est ce qui fait
qu'il donne tous les jours
ses soins à perfectionner
les ouvrages de la nou-
velle Ville de Peters-
bourg, pour en faire un
Port plus commode &
plus Marchand que ce-
lui d'Arcangel sur la Mer
Miij
Relation
138
Blanche: Il a donc fait tra-
vailler avec succez depuis
quelque tems, a communi-
quer ces deux Places, en
rendant navigable jusqu'à
Cargapol, la Riviere d'O-
nega dont les eaux, par
le moyen des Ecluses, se
jetteront dans la petite
Riviere de Pudoa, qui
tombant dans le Lac d'O-
nega, recevra les Bâtimens
venants d'Arcangel & de
Bela More, ou Mer Blan-
che; lesquels se débou-
chans dans la Rivière de
Svvir, seront conduis sur
le Lac de Ladoga, & de
là à Petersbourg.
Historique.
139
Par l'execution de ces
Projets, la Marine duCzar
doit devenir dans peu, une
des plus florissantes du
monde, ſes Navires pou-
vans porter aux autres Na
tions, non-seulement les
marchandises de la grande
Russie, mais encore celles
qu'ils tirent de la Chine, de
la Perse, & du Levant par
sa communication des
quatre Mers dont on vient
de parler.
Comme Petersbourg est
la
Ville favorite du
il en a rendu
Czar
l'abord aussi facile par
eau que par terre ; ce
Relation
140
Prince, pour remedier à
l'inconvenient dont se
plaignoientles Voyageurs,
de ne point trouver sur le
chemin d'Hostelleries, a
ordonné qu'on en bâtit sur
les routes de Veronixe, de
Kiovv, de Smolenski, & de
Petersbourg
Il a de plus fait planter
de beaux Poteaux, de mille
en mille, sur lesquels est
marqué la distance d'un
lieu à l'autre, pour la com-
modité des Passans. Il fait
travailler maintenant à
pratiquer un chemin en
droite ligne à travers les
Bois, les Lacs & les Ri-
Historique.
141
vieres, depuis Moscou jus-
qu'à Petersbourg, ce qui
en accourcira la cinquie-
me partie.
Je pourrois m'étendre
d'avantage sur une infini-
te d'autres Changemens
que ce Prince a opere avec
tant d'habileté, depuisqu-
il regne, la matière est aſ-
furément des plus abon-
dantes; mais le peu que
jen ai dit, doit suffire
pour pouvoir juger des
grandes qualitez de ce
puissant Monarque. Je fi-
nirai cet Abrege par quel-
la
ques remarques sur
Moscovie, que j'ai crû
142
Relation
necessaires pour en donner
une idée plusnette.
Fermer
33
p. 142-144
Division de la Moscovie.
Début :
Elle s'étend vers le Septentrion jusqu'à la Mer [...]
Mots clefs :
Moscovie, Mer, Amour, Division
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Division de la Moscovie.
Division de la Moscovie.
Elle s'étend vers le Septentrion
jusqu'à la Mer
Glaciale, elle a du côté du
Historique.
143
Levant, la Mer de Tarta-
rie, ou la Mer d'Amour;
Au Midi, le Fleuve A-
mour, le petit Tanais, les
Rivieres de Doma & Piola,
avecla petite Tartarie:
Au couchant, le Boristhe-
ne, le Narva, les Terres
de Pologne, de Suéde &
de Norvege. Sa longueur
de Kola a Astracan sur la
Mer Morte, est de plus de
600 lieuës, & sa largeur
d'Occident en Orient,
depuis les frontieres de
Finlande & de Livonie,
jusqu'à la Mer d'Amour
est de plus de mille lieuës.
Ce vaste Empire peut
Relation
144
comprendre environ
50
Provinces, dont les unes
ont titre de Royaume &
les autres de Duché.
Elle s'étend vers le Septentrion
jusqu'à la Mer
Glaciale, elle a du côté du
Historique.
143
Levant, la Mer de Tarta-
rie, ou la Mer d'Amour;
Au Midi, le Fleuve A-
mour, le petit Tanais, les
Rivieres de Doma & Piola,
avecla petite Tartarie:
Au couchant, le Boristhe-
ne, le Narva, les Terres
de Pologne, de Suéde &
de Norvege. Sa longueur
de Kola a Astracan sur la
Mer Morte, est de plus de
600 lieuës, & sa largeur
d'Occident en Orient,
depuis les frontieres de
Finlande & de Livonie,
jusqu'à la Mer d'Amour
est de plus de mille lieuës.
Ce vaste Empire peut
Relation
144
comprendre environ
50
Provinces, dont les unes
ont titre de Royaume &
les autres de Duché.
Fermer
34
p. 144-146
SUITE DES NOUVELLES Etrangeres. A Hambourg le 20 May 1717.
Début :
La Flotte Angloise de vingt-six Vaisseaux de Guerre & de trois [...]
Mots clefs :
Flotte anglaise, Vaisseaux de guerre, Copenhague, Mer, Comte, Ministres, Suède, Hollande
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DES NOUVELLES Etrangeres. A Hambourg le 20 May 1717.
SUITE DES NOUVELLES
Etrangeres.
A Hambourg le 20 May 1717.
A Flotte Angloife de vingtde
de
trois Frégattes , arriva le 24 d'Avril
à Copenhague . On en détacha
cinq Vaiffeaux pour croifer
fur Gottenbourg , où il y a plufieurs
Vaiffeaux Suedois. On mande
qu'aufitôt que la Flore Danoife
fera prête , les deux Flottes fe réuniront,
pour fe rendreMaîtreſſes de
la Mer Baltique ; afin de s'oppofer
aux courfes des Suédois , qui continuent
de faire des prifes confidérables.
Les Hollandois follicitez
par les Anglois, d'y joindre une
Eſcadre , ont en quelque maniere
refufé
"DE MAY. $
145
refufé , voulans ménager le Roy
de Suéde en faveur de leur Commerce.
On croft même qu'ils remettront
bien- tôr en liberté M.le
Baron de Cortz .
M. le Comte de la Mark eft
à Lubeck , où il a receu fes Paffeports
pour aller en Suéde , de la
part du Roy de France , à condition
cependant, que le Roy de Suéde
de fon côté , expédiera des Paffeports
femblables , afin
afin que les
Couriers paffent librement .
On apprend de Suéde par des
Lettres qui ne paffent pas aïfément,
que dans le moment qu'on fert
que les Miniftres Suédois avoient
été arrêtés en Angleterre & en Hollande
: Il avoit été proposé au Confeil
, le Roy préfent , que l'affaire
étoit frimportante , qu'elle méri
toit d'y être difcurée. L'ouverture
de la propofition faite, on alla aux
avis , & prefque tous les Miniftres
déclarerent , qu'il étoit de l'honneur
du Roy & de la Nation , qu'on
ufat du droit de reprefailles far les
May 1717. N
146 LE MERCURE
Miniftres Anglois & Hollandois ,
& qu'on les enfermât dans des
Châteaux . Mais, le Roy ayant tout
écouté , dit avec beaucoup de
grandeur , Meffieurs , Je ne reconnois
point de Droit audeffus du
Droit des Gens : Et le Droit de
reprefailles dont vous me parlez ,
eft fi fort audeffus , que mon avis
eft , qu'on traite les Miniftres d'Angleterre
& de Hollande , avec toute
l'honnêtété prefcrite par le Droit
des Gens ; qu'on leur laiſſe la liberté,
mais qu'on les éxamine de fort prés ;
qu'on les empêche de fortir de mon
Royaume , comme desfugitifs ; mais,
que fion les rappelle ; ils n'ont qu'à
prendre congé demoi dans les formes :
Alors,je fuivrai ce que l'Equité doit
infpirer aux véritables Souverains ,
& je marquerai à tout l'Univers
le respect que j'ai pour le Droit facré
& fupréme des Gens .
Etrangeres.
A Hambourg le 20 May 1717.
A Flotte Angloife de vingtde
de
trois Frégattes , arriva le 24 d'Avril
à Copenhague . On en détacha
cinq Vaiffeaux pour croifer
fur Gottenbourg , où il y a plufieurs
Vaiffeaux Suedois. On mande
qu'aufitôt que la Flore Danoife
fera prête , les deux Flottes fe réuniront,
pour fe rendreMaîtreſſes de
la Mer Baltique ; afin de s'oppofer
aux courfes des Suédois , qui continuent
de faire des prifes confidérables.
Les Hollandois follicitez
par les Anglois, d'y joindre une
Eſcadre , ont en quelque maniere
refufé
"DE MAY. $
145
refufé , voulans ménager le Roy
de Suéde en faveur de leur Commerce.
On croft même qu'ils remettront
bien- tôr en liberté M.le
Baron de Cortz .
M. le Comte de la Mark eft
à Lubeck , où il a receu fes Paffeports
pour aller en Suéde , de la
part du Roy de France , à condition
cependant, que le Roy de Suéde
de fon côté , expédiera des Paffeports
femblables , afin
afin que les
Couriers paffent librement .
On apprend de Suéde par des
Lettres qui ne paffent pas aïfément,
que dans le moment qu'on fert
que les Miniftres Suédois avoient
été arrêtés en Angleterre & en Hollande
: Il avoit été proposé au Confeil
, le Roy préfent , que l'affaire
étoit frimportante , qu'elle méri
toit d'y être difcurée. L'ouverture
de la propofition faite, on alla aux
avis , & prefque tous les Miniftres
déclarerent , qu'il étoit de l'honneur
du Roy & de la Nation , qu'on
ufat du droit de reprefailles far les
May 1717. N
146 LE MERCURE
Miniftres Anglois & Hollandois ,
& qu'on les enfermât dans des
Châteaux . Mais, le Roy ayant tout
écouté , dit avec beaucoup de
grandeur , Meffieurs , Je ne reconnois
point de Droit audeffus du
Droit des Gens : Et le Droit de
reprefailles dont vous me parlez ,
eft fi fort audeffus , que mon avis
eft , qu'on traite les Miniftres d'Angleterre
& de Hollande , avec toute
l'honnêtété prefcrite par le Droit
des Gens ; qu'on leur laiſſe la liberté,
mais qu'on les éxamine de fort prés ;
qu'on les empêche de fortir de mon
Royaume , comme desfugitifs ; mais,
que fion les rappelle ; ils n'ont qu'à
prendre congé demoi dans les formes :
Alors,je fuivrai ce que l'Equité doit
infpirer aux véritables Souverains ,
& je marquerai à tout l'Univers
le respect que j'ai pour le Droit facré
& fupréme des Gens .
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35
p. 61
PREMIERE ENIGME.
Début :
Je suis le plus grand corps qui soit dans l'Univers, [...]
Mots clefs :
Mer
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texteReconnaissance textuelle : PREMIERE ENIGME.
PREMIERE ENIGME.
E fuis le plus grand corps qui foit dans l'Uni-
JE vers ;
Mon Empire s'étend en cent climats divers ,
Vous chercherez en vain ma grandeur , ma naiffance
,
Mon âge , mon pays , & par quelle puiffance ,
Sans fortir d'où je fuis , vous me voyez mouvoir.
Aucun des Elemens n'a fur moy de pouvoir ,
Le temps même , le temps fatal à la nature ,
Refpectera toujours mon être & ma figure ;
Je ne changerai point ; pour avoir mes trefors ,
Les hommes tous les jours font de nouveaux
efforts ;
L'entrée en mes Etats à chacun eft ouverte ;
Tel croit de s'enrichir , qui vient chercher fa
perte :
Je porte dans mon fein l'épouvante & l'horreur ;
Le moindre de mes bras , quand je fuis en fureur,
Des hommes les plus fiers fait pâlir le vifage :
Il n'eft contre mes coups ni force ni courage ;
De tout l'effort humain je m'embaraffe peu , }
Et je ne crains enfin ni le fer ni le feu .
E fuis le plus grand corps qui foit dans l'Uni-
JE vers ;
Mon Empire s'étend en cent climats divers ,
Vous chercherez en vain ma grandeur , ma naiffance
,
Mon âge , mon pays , & par quelle puiffance ,
Sans fortir d'où je fuis , vous me voyez mouvoir.
Aucun des Elemens n'a fur moy de pouvoir ,
Le temps même , le temps fatal à la nature ,
Refpectera toujours mon être & ma figure ;
Je ne changerai point ; pour avoir mes trefors ,
Les hommes tous les jours font de nouveaux
efforts ;
L'entrée en mes Etats à chacun eft ouverte ;
Tel croit de s'enrichir , qui vient chercher fa
perte :
Je porte dans mon fein l'épouvante & l'horreur ;
Le moindre de mes bras , quand je fuis en fureur,
Des hommes les plus fiers fait pâlir le vifage :
Il n'eft contre mes coups ni force ni courage ;
De tout l'effort humain je m'embaraffe peu , }
Et je ne crains enfin ni le fer ni le feu .
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36
p. 50-56
EXTRAIT d'une Lettre de l'Auteur du voyage de Syrie & du Mont-Liban, imprimé à Paris chez Cailleau, en l'année 1722. pour servir de réponse à l'Ecrit qui a paru dans le Mercure du mois de Novembre dernier, sous le nom du sieur Paul Lucas.
Début :
L'écrit dont vous me parlez, Monsieur, ne demande pas une grande [...]
Mots clefs :
Oronte, Syrie, Lucas, Laodicée, Mer, Voyageur, Ville, Rivière
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre de l'Auteur du voyage de Syrie & du Mont-Liban, imprimé à Paris chez Cailleau, en l'année 1722. pour servir de réponse à l'Ecrit qui a paru dans le Mercure du mois de Novembre dernier, sous le nom du sieur Paul Lucas.
EXTRAIT d'une Lettre de l'Auteur du
voyage de Syrie & du Mont-Liban ,
, imprimé a Paris chez. Cailleau , en
rannée T72Z. pour servir de réponse à
l'Ecrit qui a paru dam le Mercure du
mois de Novembre dernier , fous le nom
du Jïeur Paul Lucas. . ,
L'Ecrit dont vous me parlez , Mon~
sieur , ne demande pas une grande
attention ; on ne peut Je regarder que
comme un fruit dé la prévention & de
l'amour propre , mais il suffit que vous
daigniez vous y interesser , en faveur dé?
la verité, pour m'engager à rompre le
silence que j'avois résolu de garder. J'ai
donné dans le Mercure du mois de sep
tembre dernier une Dissertation íùr une.
Medaille de la Ville d'Apamée y dans la
quelle il est beaucoup prié du Fleuve
Oronte , lequel , comme je le prouve ,a
été un íùjet d'erreur à quelques Au
teurs distinguez dans la Republique des
Lettres , à commencer par Pline qui a
erré dès fa source. J'ai de plus fait connoître
en palTànt une erreur des Editeurs
- du Dictionnaire Historique dans la po
sition d' A pamée , & en finissant) 'ai pris
1»
TA Si V I £ R 1724. fi
la liberté de parler aussi d'une méprise
-de M. Paul Lucas , au íûjet du même
Fleuve , méprise deux fois repetée dans
ía Relation , & qu'on s'efforce neanmoins
de défendre , & de soutenir dans l'Hcric
inferé dans le Mercure.
Ce voyageur en décrivant les ruines
de Laodicée , aujourd'hui nommée Lataquie
Se son territoire , prétend qu'il y
paslè un bras de l'Oronte, qui arrose,.
dit-il , en .íerpentant une bonne partie.
de tout ce pays , &c en allant par terra
de Lataquie à Tripoli , c'est.à.dire , en/
s'éloignant toujours davantage de l'O
ronte , il le retrouve encore íiir íà rou
te. Quand nous eûmes marché environ
ïïne heure, dit l'Auteur , nous paffâmes
l'Oronte fur un très.beau pont. Voilà,
dis-je, ee qu'il prétend, & je prétends
précisément touc le contraire ; car je
soutiens que ce Fleuve ne se divise point,.
qu'il ne forme aucun bras , & qu'il pafle
au moins à quinze lieuës loin de la Ville,.
& des campagnes que M. Lucas lui fait
arroser. Je prétends aussi quepour-sça*
Voir qui de lui ou de moi íê trompe , il
n'est pas neceslaire de faire le voyage de
Syrie , & je vous prens . Moníieur , pour
}age de la contestation . & avec vous tou
tes les personnes d'un certain esprit qui
iïont ma lettre.
5* MERCURE DE FRANCE.
Voici d'abord à quoi se réduiíent les'
preuves de nôtre Voyageur. J'ay appris ,
dit. il, des habitans de Laodicée ,fue la
riviere en question étoit un bras de P Ci
ronte, 8c plus bas dans le même écrit. J'ai
traversé plusieurs fois cette partie de la
Syrie , j'ai été a. l'embouchure de cette ri
viere par mer en venant de- Tmrtoufe , je
Vai pafie fur un beau pont en allant par
terre a Tripoli. Je m'abstiens ici de réfle
xions fur la qualité de ces preuves , afin.
d'abreger , & pour laisler aux vôtres.
une plus grande liberté.
Mes preuves feront un peu plus éten
dues , quoique réduites à d'étroites bor
nes ; mais je me flatte que vous les trourerez
d'une autre eípece. Je n'aflure
lien íur des oiti-dire r. & si je me donne
moi-même pour témoin de ce que j'arance
, mon témoignage fera si solide
ment appuyé , que je crois que l'ignorance
íeule ,.Se l'entêtement , feront en
droit de ne pas s'y rendre.
Vous fçavez , Monsieur ,. mieux que
personne ce qui me donna lieu de par
courir l'Oronte depuis íâ source jusqu'à
la mer. J'en ai instruit le public dans
deux ditserens ouvrages , vous fçavez
de plus que j'ai fait cîtte course , Se dtefíè
la Carte en question. avec l'un des plus
habiles hommes du pays., &. des: plus
doctes
doctes parmi les Maronites , que le. Pa*
triarche Etienne , dont il étoit Secretaireì
rn'avoit bien voulu donner , pour m'accompagner
par tout où j'aurois des éclair*
eissemens à prendre, ÔC des memoires à
verifier fur le Liban, & fur la Syrie
Maritime. C'est le même que vous ayez
Vu à Paris en l'année 1 701* envoyé à làr
Gour par le Patriarche pour des affaires
importantes de fa nation , le même enfin
dont il est parlé fur la. fin dû second vo
lume de mon voyage. J'ose vous assu
rer que rien ne nous est éthapé fur le
fait dont il s'agit ici , & que nous n'avoní
point vû que l'Oronte íè diviíe dans au
cun endroit de son cours..
Et comment l'aurions.nous Vu ^ Mon
sieur, puisque de tous les Auteurs que
j'ai lus , Historiens , Geographes , Voya.*
geurs, &c. anciens & modernes , qui
ont parlé de ce Pleuve , & de la Ville de
Laodicée , aucun n'a observé la division
íoutenuë par M.. Lucas', Se le passage
prétendu d'un de íès bras par les lieux
marquez dans fa- Relation. Ils s'accor
dent au contraire. tous à conduire l'Oronte
fans division , & à le faire tomber
enfin dans la Mer presque en droite li^
gne au defïous díAntiôche.
Il seroit aussi ennuyeux qu'indisertt
de vous taire de longues; citations de ces
.y. An
f4 MERCURE DÉ FRANCE.
Auteurs , une feule autorité nous suffira,
Hiais elle est ici d'un merite particulier ;
e'est celle d'Abulfeda Prince ou Sultan
de Hamah en Syrie > Historien & Geographe
Arabe sort estimé. Il y a dans la
Bibliotheque du Roy un beau manuscrit
de sa Geographie &. jJai quelque obli
gation à M. Lucas de m'avoir engagé par
là contestation , à consulter cet Auteur
sur le cours de l'Oronte , & fur la Syrie
Maritime , qu'il de voit connoître mieux
qu'un autre 3 la Syrie , où il a regné ,
comme je viens de le dire étant son
propre pays. Auíïï entre.t'il là.deslus
dans un grand détail , mais il. ne dit
liulle part que l'Oronte à qui ii donne
trois diíFerens noms , se divise & forme'
quelque bras de riviere. il le fuit avec
exactitude depuis son origine jusqu'à la'
Mer , nommant tous les lieux qu'il arroíe
, décrivant tous ses contours ^ & fixant
enfin son embouchure au mime lieu oit
fous les Aufeurs, qui en ont parlé avant
& après lui , l'ònt reconnuë , c'est.à.dire,-
à Seleucie, dont il nous donne auffi ta
position Astronomique.
Le même Auteur parle auffi de Laòdi-.
eée, ou L.ìta^uie , Se de ses environs , en
parcourant la côte de la Mer de Syrie.
C'était , Monsieur , le lieu de reconnoître
& de aomnjer ce bias de l'Oronte
(pis
JANVIER 171* ff
«ruì , íêlon M. Lucas , arrose touc ce
pays. Cependant il n'en dit rien , il ne
ait pas même positivement qu'il y ait.
une riviere près de Laodicée , se conten
tant de remarquer qu'il y a des eaux aux
en virons , qui rendent le pays humide Sc
fertile , & certainement Abulfeda a raiiòn
; car qu'est.ce en effet que la rivieie
, méprisée & omise par plusieurs Geo- '
graphes , qui paíîe aux environs de cette
(Ville ? si ce n'est une eípece de Torrent,
«lui Tans avoir rien de commun avec PO.
lonte , prentì son origine dans cette par
tie de montagnes , marquée dans nôtre
Carte , Se qui par l'abondance des pluyess
la fonte des neiges , & la jonction de
quelques ruiíseaux , s'enfle , groísit & se
«écharge enfin dans la Mer de Syrie ,
comme toutes les rivieres , & les autres
torrens , qu'on trouve fur cette côte.
Ainsi , Monsieur, si dans nôtre Carte
nous nous sommes contentez de marquer.,
auprès de Laodicée , une riviere de cette
.qualité, fâns lui donner de nom , il ne
s'enfuit pas, comme le veut M. Lucas,
que ce soit un bras de l'Oronte , qui nous
a été inconnu , &c. U y a fur toute cette
côte une grande quantité de ces préten
dues rivieres, qui n'ont aucun nom , Se
comme parle un Voyageur * moderne des '
* Henry MaundreU , Voyageur Angles
«n ií96. PluS
j<í ftfeRCUKE DE FRANCE,
plus éclairez , qui les a toutes remarquées
avec foin. Ces rivieres des montagnes font
d'ordinaire très.peu considerables , mais
les grossis fluyes les enflent .tellement , Sec-
Enfin ce que dit M. Lucas de la riviere
d'Arquis , qui lui est inconnue' , de la
transpoíition prétendue de trois autres
rivieres dans nôtre description , & le reste
de sa critique ; tout cela , dis.je , n'est
pas mieux fondé que ce qu'il a prétendu
fur l'Orònte., Se vous en conviendrez ,
Monsieur , quand vous aurez lu ce que
je vous prepare là.delfus , Se qui entrera
naturellement dans la réponse que je
Vous dois, fur le Fleuve Sabbathique des
Juifs, qui vient auffi du Liban, Se íùr le
monument érigé par un Roy de Syrie s
fur|les bords du Fleuve Lycus. Cette Let
tre n'est déja que trop. longue ; je ren-.
voye tout ce qui me resteroit à dire fur
cette matiere au troisième volume de
mon voyage de Syrie & du Mont.Liban^
qui est déja bien avancé , Se à la Carte
generale du même pays , qui fera à la
tête de ce volume.
Je fuis y Monsieur , Sec
'A' Paris t ce 15. Decembre 1723.
voyage de Syrie & du Mont-Liban ,
, imprimé a Paris chez. Cailleau , en
rannée T72Z. pour servir de réponse à
l'Ecrit qui a paru dam le Mercure du
mois de Novembre dernier , fous le nom
du Jïeur Paul Lucas. . ,
L'Ecrit dont vous me parlez , Mon~
sieur , ne demande pas une grande
attention ; on ne peut Je regarder que
comme un fruit dé la prévention & de
l'amour propre , mais il suffit que vous
daigniez vous y interesser , en faveur dé?
la verité, pour m'engager à rompre le
silence que j'avois résolu de garder. J'ai
donné dans le Mercure du mois de sep
tembre dernier une Dissertation íùr une.
Medaille de la Ville d'Apamée y dans la
quelle il est beaucoup prié du Fleuve
Oronte , lequel , comme je le prouve ,a
été un íùjet d'erreur à quelques Au
teurs distinguez dans la Republique des
Lettres , à commencer par Pline qui a
erré dès fa source. J'ai de plus fait connoître
en palTànt une erreur des Editeurs
- du Dictionnaire Historique dans la po
sition d' A pamée , & en finissant) 'ai pris
1»
TA Si V I £ R 1724. fi
la liberté de parler aussi d'une méprise
-de M. Paul Lucas , au íûjet du même
Fleuve , méprise deux fois repetée dans
ía Relation , & qu'on s'efforce neanmoins
de défendre , & de soutenir dans l'Hcric
inferé dans le Mercure.
Ce voyageur en décrivant les ruines
de Laodicée , aujourd'hui nommée Lataquie
Se son territoire , prétend qu'il y
paslè un bras de l'Oronte, qui arrose,.
dit-il , en .íerpentant une bonne partie.
de tout ce pays , &c en allant par terra
de Lataquie à Tripoli , c'est.à.dire , en/
s'éloignant toujours davantage de l'O
ronte , il le retrouve encore íiir íà rou
te. Quand nous eûmes marché environ
ïïne heure, dit l'Auteur , nous paffâmes
l'Oronte fur un très.beau pont. Voilà,
dis-je, ee qu'il prétend, & je prétends
précisément touc le contraire ; car je
soutiens que ce Fleuve ne se divise point,.
qu'il ne forme aucun bras , & qu'il pafle
au moins à quinze lieuës loin de la Ville,.
& des campagnes que M. Lucas lui fait
arroser. Je prétends aussi quepour-sça*
Voir qui de lui ou de moi íê trompe , il
n'est pas neceslaire de faire le voyage de
Syrie , & je vous prens . Moníieur , pour
}age de la contestation . & avec vous tou
tes les personnes d'un certain esprit qui
iïont ma lettre.
5* MERCURE DE FRANCE.
Voici d'abord à quoi se réduiíent les'
preuves de nôtre Voyageur. J'ay appris ,
dit. il, des habitans de Laodicée ,fue la
riviere en question étoit un bras de P Ci
ronte, 8c plus bas dans le même écrit. J'ai
traversé plusieurs fois cette partie de la
Syrie , j'ai été a. l'embouchure de cette ri
viere par mer en venant de- Tmrtoufe , je
Vai pafie fur un beau pont en allant par
terre a Tripoli. Je m'abstiens ici de réfle
xions fur la qualité de ces preuves , afin.
d'abreger , & pour laisler aux vôtres.
une plus grande liberté.
Mes preuves feront un peu plus éten
dues , quoique réduites à d'étroites bor
nes ; mais je me flatte que vous les trourerez
d'une autre eípece. Je n'aflure
lien íur des oiti-dire r. & si je me donne
moi-même pour témoin de ce que j'arance
, mon témoignage fera si solide
ment appuyé , que je crois que l'ignorance
íeule ,.Se l'entêtement , feront en
droit de ne pas s'y rendre.
Vous fçavez , Monsieur ,. mieux que
personne ce qui me donna lieu de par
courir l'Oronte depuis íâ source jusqu'à
la mer. J'en ai instruit le public dans
deux ditserens ouvrages , vous fçavez
de plus que j'ai fait cîtte course , Se dtefíè
la Carte en question. avec l'un des plus
habiles hommes du pays., &. des: plus
doctes
doctes parmi les Maronites , que le. Pa*
triarche Etienne , dont il étoit Secretaireì
rn'avoit bien voulu donner , pour m'accompagner
par tout où j'aurois des éclair*
eissemens à prendre, ÔC des memoires à
verifier fur le Liban, & fur la Syrie
Maritime. C'est le même que vous ayez
Vu à Paris en l'année 1 701* envoyé à làr
Gour par le Patriarche pour des affaires
importantes de fa nation , le même enfin
dont il est parlé fur la. fin dû second vo
lume de mon voyage. J'ose vous assu
rer que rien ne nous est éthapé fur le
fait dont il s'agit ici , & que nous n'avoní
point vû que l'Oronte íè diviíe dans au
cun endroit de son cours..
Et comment l'aurions.nous Vu ^ Mon
sieur, puisque de tous les Auteurs que
j'ai lus , Historiens , Geographes , Voya.*
geurs, &c. anciens & modernes , qui
ont parlé de ce Pleuve , & de la Ville de
Laodicée , aucun n'a observé la division
íoutenuë par M.. Lucas', Se le passage
prétendu d'un de íès bras par les lieux
marquez dans fa- Relation. Ils s'accor
dent au contraire. tous à conduire l'Oronte
fans division , & à le faire tomber
enfin dans la Mer presque en droite li^
gne au defïous díAntiôche.
Il seroit aussi ennuyeux qu'indisertt
de vous taire de longues; citations de ces
.y. An
f4 MERCURE DÉ FRANCE.
Auteurs , une feule autorité nous suffira,
Hiais elle est ici d'un merite particulier ;
e'est celle d'Abulfeda Prince ou Sultan
de Hamah en Syrie > Historien & Geographe
Arabe sort estimé. Il y a dans la
Bibliotheque du Roy un beau manuscrit
de sa Geographie &. jJai quelque obli
gation à M. Lucas de m'avoir engagé par
là contestation , à consulter cet Auteur
sur le cours de l'Oronte , & fur la Syrie
Maritime , qu'il de voit connoître mieux
qu'un autre 3 la Syrie , où il a regné ,
comme je viens de le dire étant son
propre pays. Auíïï entre.t'il là.deslus
dans un grand détail , mais il. ne dit
liulle part que l'Oronte à qui ii donne
trois diíFerens noms , se divise & forme'
quelque bras de riviere. il le fuit avec
exactitude depuis son origine jusqu'à la'
Mer , nommant tous les lieux qu'il arroíe
, décrivant tous ses contours ^ & fixant
enfin son embouchure au mime lieu oit
fous les Aufeurs, qui en ont parlé avant
& après lui , l'ònt reconnuë , c'est.à.dire,-
à Seleucie, dont il nous donne auffi ta
position Astronomique.
Le même Auteur parle auffi de Laòdi-.
eée, ou L.ìta^uie , Se de ses environs , en
parcourant la côte de la Mer de Syrie.
C'était , Monsieur , le lieu de reconnoître
& de aomnjer ce bias de l'Oronte
(pis
JANVIER 171* ff
«ruì , íêlon M. Lucas , arrose touc ce
pays. Cependant il n'en dit rien , il ne
ait pas même positivement qu'il y ait.
une riviere près de Laodicée , se conten
tant de remarquer qu'il y a des eaux aux
en virons , qui rendent le pays humide Sc
fertile , & certainement Abulfeda a raiiòn
; car qu'est.ce en effet que la rivieie
, méprisée & omise par plusieurs Geo- '
graphes , qui paíîe aux environs de cette
(Ville ? si ce n'est une eípece de Torrent,
«lui Tans avoir rien de commun avec PO.
lonte , prentì son origine dans cette par
tie de montagnes , marquée dans nôtre
Carte , Se qui par l'abondance des pluyess
la fonte des neiges , & la jonction de
quelques ruiíseaux , s'enfle , groísit & se
«écharge enfin dans la Mer de Syrie ,
comme toutes les rivieres , & les autres
torrens , qu'on trouve fur cette côte.
Ainsi , Monsieur, si dans nôtre Carte
nous nous sommes contentez de marquer.,
auprès de Laodicée , une riviere de cette
.qualité, fâns lui donner de nom , il ne
s'enfuit pas, comme le veut M. Lucas,
que ce soit un bras de l'Oronte , qui nous
a été inconnu , &c. U y a fur toute cette
côte une grande quantité de ces préten
dues rivieres, qui n'ont aucun nom , Se
comme parle un Voyageur * moderne des '
* Henry MaundreU , Voyageur Angles
«n ií96. PluS
j<í ftfeRCUKE DE FRANCE,
plus éclairez , qui les a toutes remarquées
avec foin. Ces rivieres des montagnes font
d'ordinaire très.peu considerables , mais
les grossis fluyes les enflent .tellement , Sec-
Enfin ce que dit M. Lucas de la riviere
d'Arquis , qui lui est inconnue' , de la
transpoíition prétendue de trois autres
rivieres dans nôtre description , & le reste
de sa critique ; tout cela , dis.je , n'est
pas mieux fondé que ce qu'il a prétendu
fur l'Orònte., Se vous en conviendrez ,
Monsieur , quand vous aurez lu ce que
je vous prepare là.delfus , Se qui entrera
naturellement dans la réponse que je
Vous dois, fur le Fleuve Sabbathique des
Juifs, qui vient auffi du Liban, Se íùr le
monument érigé par un Roy de Syrie s
fur|les bords du Fleuve Lycus. Cette Let
tre n'est déja que trop. longue ; je ren-.
voye tout ce qui me resteroit à dire fur
cette matiere au troisième volume de
mon voyage de Syrie & du Mont.Liban^
qui est déja bien avancé , Se à la Carte
generale du même pays , qui fera à la
tête de ce volume.
Je fuis y Monsieur , Sec
'A' Paris t ce 15. Decembre 1723.
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre de l'Auteur du voyage de Syrie & du Mont-Liban, imprimé à Paris chez Cailleau, en l'année 1722. pour servir de réponse à l'Ecrit qui a paru dans le Mercure du mois de Novembre dernier, sous le nom du sieur Paul Lucas.
L'auteur réagit à une critique de Paul Lucas publiée dans le Mercure de novembre 1723, concernant une dissertation sur une médaille de la ville d'Apamée parue dans le Mercure de septembre 1723. L'auteur conteste les affirmations de Lucas sur le fleuve Oronte, notamment que ce dernier se divise en bras et passe près de Laodicée, aujourd'hui Lattaquié. Lucas avait décrit les ruines de Laodicée en mentionnant qu'un bras de l'Oronte arrose la région. L'auteur, appuyé par ses propres observations et celles d'Abulfeda, un historien et géographe arabe, soutient que l'Oronte ne se divise pas en bras. Il a parcouru le fleuve depuis sa source jusqu'à la mer en compagnie d'un guide maronite compétent et n'a jamais observé de division du fleuve. L'auteur critique les preuves de Lucas, jugées basées sur des ouï-dire et des observations superficielles. Il conclut en promettant de développer ses arguments dans le troisième volume de son voyage de Syrie et du Mont-Liban.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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36
37
p. 892-896
ODE. Composée pour le Prix du Palinod de Caën en l'honneur de la Sainte Vierge.
Début :
Rappelle tes charmes, ma Lyre, [...]
Mots clefs :
Onde, Flots, Mer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE. Composée pour le Prix du Palinod de Caën en l'honneur de la Sainte Vierge.
OD E.
*****
Compofée pour le Prix du Palinod deCaën
en l'honneur de la Sainte Vierge .
Le Sujet eft la Mer , qui ne souffre rien
d'immonde.
RAppelle tes charmes , ma Lyre ,
Je reffens de faintes fureurs ;
Qu'on refpecte l'heureux délire ,
Que verfent en moi les neuf Soeurs,
Favori
MAY. 1730. 893
¡
Favori de leur Sanctuaire ;
Ce n'eft point pour l'efprit vulgaire ,
Que je vais enfanter mes fons
Et qui ne peut fuivre de vûë ,
Pindare , quand il fend la nuë .
Va ſe perdre dans mes Chanſons.
La Terre vient de difparoître.
Quel changement de toutes parts !
Quel nouveau Monde vient de naître,
Pour le plaifir de mes regards ?
Où vais-je ? deux aîles rapides ,
Franchiffant les Aftres fluides ,
M'élevent au plus haut des Cieux ;
Mais, ô noble métamorphofe !
Qu'on faffe mon Apothéoſe ;
Je fuis placé parmi -les Dieux.
來
Je m'abuſe ; une aimable Idole ,
Flatte mes fens d'un vain appas.
Je fuis fur l'Empire d'Eole :
Et les flots coulent fous mes pas.
O Mer, bruyante Créature ,
Non ; des fecrets de ta Nature ,
Je nofe inftruire les Humains ;
Mon foible eſprit n'y peut atteindre ,
Et la gloire de te bien peindre ,
Eft réservée à d'autres`mains.
со
On
894 MERCURE DE FRANCE
Où mieux qu'en tes fources immenfes ,
Eclate le bras tout-puiffant
Pour fervir les juftes vengeances
Jadis tu fortis du néant.
De ton fein il fit un abîme ,
Qui s'ouvrit fous les pas du crime ,
Qui ſe renferme entre tes bords ;
Et l'infatiable avarice ,
Souvent y trouve fon fupplice,
Quand elle y cherche fes tréfors .
Ah ! de quelle idée étonnante ,
Me frappent tes émotions !
Je vois fur ta face inconftante
L'image de nos paffions.
A la paix que goute le Monde
Ainfi qu'à la paix de ton Onde ,
Succede le trouble & Phorreur.
On y fait de triftes nauffrages ;
Fruits ordinaires des orages ,
Qui s'élevent au fond du coeur .
Eft - ce encor d'une Ombre trompeufe ,
Que mon oeil émû fe remplit ?
Il femble que l'Onde orgueilleufe ,
Se fépare & quitte fon lit.
A fon cours préfidé Lucine ;
MAY.
895 1730.
Et je vois une main divine,
Qui calme fes combats fougueux .
Admirez les vagues captives ,
Vont baifer le fable des Rives ,
D'un pas lent & refpectueux.
Mais quelle effrayantè tempête ,
Vient femer l'horreur dans les Airs
L'Aquilon gronde fur ma tête:
Sous mes pieds mugiffent les Mers.
que de Victimes périfſent !
Ciel !
Que de flots les enfevelifſent !
Dans leur fein en larmes fécond !
Thétis abforbe avec audace ,
Ce qui couvre fa vafte face ,
Pour en parer fon lit profond.
Je chanté , & ma voix immortelle
Rend le calme aux flots mugiffants.
Les vents fufpendent leur querelle ,
Four écouter mes doux accens.
Les Tritons & les Néréides ,
Sortent de leurs Grotes humides ,
Charmez d'un fſi ſoudain repos ;
Et la monftrueuſe Baleine ,
Croyant entendre une Sirene
Pas à pas me fuit fur les flots.
L
Cij Mais
896 MERCURE DE FRANCE
Mais , ô Mer , de débris immondes ,
Remplis-tu tes flancs ſpacieux ?
Retraites vaftes & profondes ,
Daignez vous ouvrir à mes yeux.
Quels purs & brillans Tabernacles !
Je vois le plus beau des Spectacles .
Ce n'eft qu'argent , criſtal , azur ;
Et l'Onde claire & diafane >
Renvoye à la Terre profane ,
Tout ce qu'elle en reçoit d'impur.
ALLUSION.
Par quelle plus jufte figure ,
Vous peindre Mere du Sauveur ?
L'Onde eft exempte de fouillure :
Tel , & plus pur eft votre coeur.
La`Nature au crime eft ſoumiſe :
... Vous feule une fainte ſurpriſe ,
Sufpend ici mes doux Concerts ;
Ma main fuccombe
fous ma Lyre ;
Je me tais : c'eft affez en dire ,
Pour étonner tout l'Univers.
Faguet, de Cain.
*****
Compofée pour le Prix du Palinod deCaën
en l'honneur de la Sainte Vierge .
Le Sujet eft la Mer , qui ne souffre rien
d'immonde.
RAppelle tes charmes , ma Lyre ,
Je reffens de faintes fureurs ;
Qu'on refpecte l'heureux délire ,
Que verfent en moi les neuf Soeurs,
Favori
MAY. 1730. 893
¡
Favori de leur Sanctuaire ;
Ce n'eft point pour l'efprit vulgaire ,
Que je vais enfanter mes fons
Et qui ne peut fuivre de vûë ,
Pindare , quand il fend la nuë .
Va ſe perdre dans mes Chanſons.
La Terre vient de difparoître.
Quel changement de toutes parts !
Quel nouveau Monde vient de naître,
Pour le plaifir de mes regards ?
Où vais-je ? deux aîles rapides ,
Franchiffant les Aftres fluides ,
M'élevent au plus haut des Cieux ;
Mais, ô noble métamorphofe !
Qu'on faffe mon Apothéoſe ;
Je fuis placé parmi -les Dieux.
來
Je m'abuſe ; une aimable Idole ,
Flatte mes fens d'un vain appas.
Je fuis fur l'Empire d'Eole :
Et les flots coulent fous mes pas.
O Mer, bruyante Créature ,
Non ; des fecrets de ta Nature ,
Je nofe inftruire les Humains ;
Mon foible eſprit n'y peut atteindre ,
Et la gloire de te bien peindre ,
Eft réservée à d'autres`mains.
со
On
894 MERCURE DE FRANCE
Où mieux qu'en tes fources immenfes ,
Eclate le bras tout-puiffant
Pour fervir les juftes vengeances
Jadis tu fortis du néant.
De ton fein il fit un abîme ,
Qui s'ouvrit fous les pas du crime ,
Qui ſe renferme entre tes bords ;
Et l'infatiable avarice ,
Souvent y trouve fon fupplice,
Quand elle y cherche fes tréfors .
Ah ! de quelle idée étonnante ,
Me frappent tes émotions !
Je vois fur ta face inconftante
L'image de nos paffions.
A la paix que goute le Monde
Ainfi qu'à la paix de ton Onde ,
Succede le trouble & Phorreur.
On y fait de triftes nauffrages ;
Fruits ordinaires des orages ,
Qui s'élevent au fond du coeur .
Eft - ce encor d'une Ombre trompeufe ,
Que mon oeil émû fe remplit ?
Il femble que l'Onde orgueilleufe ,
Se fépare & quitte fon lit.
A fon cours préfidé Lucine ;
MAY.
895 1730.
Et je vois une main divine,
Qui calme fes combats fougueux .
Admirez les vagues captives ,
Vont baifer le fable des Rives ,
D'un pas lent & refpectueux.
Mais quelle effrayantè tempête ,
Vient femer l'horreur dans les Airs
L'Aquilon gronde fur ma tête:
Sous mes pieds mugiffent les Mers.
que de Victimes périfſent !
Ciel !
Que de flots les enfevelifſent !
Dans leur fein en larmes fécond !
Thétis abforbe avec audace ,
Ce qui couvre fa vafte face ,
Pour en parer fon lit profond.
Je chanté , & ma voix immortelle
Rend le calme aux flots mugiffants.
Les vents fufpendent leur querelle ,
Four écouter mes doux accens.
Les Tritons & les Néréides ,
Sortent de leurs Grotes humides ,
Charmez d'un fſi ſoudain repos ;
Et la monftrueuſe Baleine ,
Croyant entendre une Sirene
Pas à pas me fuit fur les flots.
L
Cij Mais
896 MERCURE DE FRANCE
Mais , ô Mer , de débris immondes ,
Remplis-tu tes flancs ſpacieux ?
Retraites vaftes & profondes ,
Daignez vous ouvrir à mes yeux.
Quels purs & brillans Tabernacles !
Je vois le plus beau des Spectacles .
Ce n'eft qu'argent , criſtal , azur ;
Et l'Onde claire & diafane >
Renvoye à la Terre profane ,
Tout ce qu'elle en reçoit d'impur.
ALLUSION.
Par quelle plus jufte figure ,
Vous peindre Mere du Sauveur ?
L'Onde eft exempte de fouillure :
Tel , & plus pur eft votre coeur.
La`Nature au crime eft ſoumiſe :
... Vous feule une fainte ſurpriſe ,
Sufpend ici mes doux Concerts ;
Ma main fuccombe
fous ma Lyre ;
Je me tais : c'eft affez en dire ,
Pour étonner tout l'Univers.
Faguet, de Cain.
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Résumé : ODE. Composée pour le Prix du Palinod de Caën en l'honneur de la Sainte Vierge.
Le poème, composé pour le Prix du Palinod de Caen en l'honneur de la Sainte Vierge, utilise la mer comme métaphore. La mer est décrite comme une entité noble et mystérieuse, exemptée de toute impureté. Elle est un lieu de justice divine où les crimes sont punis et où les passions humaines se reflètent. La mer est également admirée pour sa beauté et sa puissance, capable de calmer les tempêtes et de révéler des spectacles magnifiques. Le poète compare ensuite la mer à la Vierge Marie, soulignant sa pureté et son exemption de souillure. Le poème se conclut par une admiration pour la pureté de la Vierge, qui suscite une sainte surprise et met fin aux douces mélodies du poète.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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38
p. 752-753
Machine mouvante fort singuliere, &c. [titre d'après la table]
Début :
On mande de Londres, que la nouvelle Machine que M. [...]
Mots clefs :
Machine, Orphée, Londres, Musique, Instruments, Concert, Mer, Vaisseaux, Nature, Imitation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Machine mouvante fort singuliere, &c. [titre d'après la table]
On mande de Londres , que la nouvelle
Machine M. Pinchbek y a faite , est
aussi curieuse que surprenante , ingenieu
se et magnifique. On voit sur le devant
deux objets mouvans d'une grande beauté
, dont l'un represente Orphée joüant
de la Lire dans une Forêt , marquant de
la tête et du pied l'exacte mesure de chaque
chant. Il est entouré d'un grand nom
bre de Bêtes sauvages , qui par leurs differens
mouvemens, semblent être animez
et charmez de l'harmonie de sa Musique.
En même- tems on entend jouer sur
plusieurs Instrumens un grand nombre
de differentes Pieces d'une Musique trèsexquise,
composée par Mr Handet , Corelli
et autres Maîtres celebres ; et dans une si
grande perfection , que quelque Instrument
de main que ce soit , auroit peine
à les égaler. On entend aussi l'agréable
harmonie d'un Concert d'Oiseaux , si
parfaitement imitée , qu'on ne pourroit
La distinguer de la Nature même .
L'autre
AVRIL. 1731. 753 .
L'autre Piece fait voir la Mer et la Terre
avec une vûë sur la Mer , qui se termine
insensiblement à une très-grande distance;
on voit voguer des Vaisseaux virant au
vent, en diminuant peu-à-peu , à mesure
qu'ils s'éloignent , jusqu'à ce qu'enfin ils
disparoissent. On apperçoit aussi des Marsoins
qui se roulent et se jouent dans l'eau.
Sur la Terre on voit des gens à cheval,
des Chariots , des Chaises , &c. .qui s'avancent
, et dont les rouës tournent com
me on le voit dans les grands chemins .
Les Cavaliers et leurs Chevaux changent
de posture pour se tenir droits en descendans
une Colline escarpée , d'où ils
passent au travers une Valée , &c . On
voit encore dans une Riviere des Cignes
qui cherchent à attraper des Poissons ; on
les voit aussi arranger leurs plumes d'une
maniere aussi naturelle que s'ils étoient
en vie ; on voit enfin des Chiens qui poursuivent
des Canards dans l'eau , &c.
Machine M. Pinchbek y a faite , est
aussi curieuse que surprenante , ingenieu
se et magnifique. On voit sur le devant
deux objets mouvans d'une grande beauté
, dont l'un represente Orphée joüant
de la Lire dans une Forêt , marquant de
la tête et du pied l'exacte mesure de chaque
chant. Il est entouré d'un grand nom
bre de Bêtes sauvages , qui par leurs differens
mouvemens, semblent être animez
et charmez de l'harmonie de sa Musique.
En même- tems on entend jouer sur
plusieurs Instrumens un grand nombre
de differentes Pieces d'une Musique trèsexquise,
composée par Mr Handet , Corelli
et autres Maîtres celebres ; et dans une si
grande perfection , que quelque Instrument
de main que ce soit , auroit peine
à les égaler. On entend aussi l'agréable
harmonie d'un Concert d'Oiseaux , si
parfaitement imitée , qu'on ne pourroit
La distinguer de la Nature même .
L'autre
AVRIL. 1731. 753 .
L'autre Piece fait voir la Mer et la Terre
avec une vûë sur la Mer , qui se termine
insensiblement à une très-grande distance;
on voit voguer des Vaisseaux virant au
vent, en diminuant peu-à-peu , à mesure
qu'ils s'éloignent , jusqu'à ce qu'enfin ils
disparoissent. On apperçoit aussi des Marsoins
qui se roulent et se jouent dans l'eau.
Sur la Terre on voit des gens à cheval,
des Chariots , des Chaises , &c. .qui s'avancent
, et dont les rouës tournent com
me on le voit dans les grands chemins .
Les Cavaliers et leurs Chevaux changent
de posture pour se tenir droits en descendans
une Colline escarpée , d'où ils
passent au travers une Valée , &c . On
voit encore dans une Riviere des Cignes
qui cherchent à attraper des Poissons ; on
les voit aussi arranger leurs plumes d'une
maniere aussi naturelle que s'ils étoient
en vie ; on voit enfin des Chiens qui poursuivent
des Canards dans l'eau , &c.
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Résumé : Machine mouvante fort singuliere, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente une machine inventée par M. Pinchbek à Londres, remarquable par sa curiosité et sa beauté. Cette machine propose deux scènes animées. La première scène représente Orphée jouant de la lyre dans une forêt, entouré d'animaux sauvages charmés par sa musique. On y entend diverses pièces musicales jouées par plusieurs instruments, ainsi qu'un concert d'oiseaux imité avec précision. La seconde scène montre la mer et la terre, avec des vaisseaux naviguant et disparaissant à l'horizon, des marsouins jouant dans l'eau, et des personnes à cheval ou en chariot sur la terre. Les détails incluent des cavaliers changeant de posture en descendant une colline, des cygnes cherchant des poissons dans une rivière, et des chiens poursuivant des canards. La machine reproduit ces scènes avec une grande exactitude et réalisme.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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39
p. 1053-1056
ODE SACRÉE, Tirée du Pseaume In Exitu Israël de Ægypto, &c.
Début :
Quand Israël quitta la Terre [...]
Mots clefs :
Ode sacrée, Psaume, Israël, Héritage, Mer, Hébreux, Vérité, Sagesse, Gentils, Lumière
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE SACRÉE, Tirée du Pseaume In Exitu Israël de Ægypto, &c.
ODE SACRE'E ,
Tirée du Pseaume
In Exitu Israël de Ægypto , &c.
QUand Israël quitta la Terre
Des barbares Egyptiens ,
Celui qui commande au Tonnerre ,
Brisa ses funestes liens :
Il le prit pour son héritage ;
La Mer s'ouvrit à son passage ,
Le Jourdain suspendit ses Eaux ;
Les Colines et les Montagnes ,
Sauterent comme en nos Campagnes
Nous voyons bondir les Troupeaux.
O Mer en nauffrages féconde ,
A l'aspect du Camp des Hébreux ,
Pourquoi retiras-tu ton Onde ?
Jour1054
MERCURE DE FRANCE
Jourdain , pourquoi fuir devant eux ?
Monts orgueilleux , et vous , Colines ,
Les Moutons des Plaines voisines ,
Vous virent imiter leurs sauts ;
Grand Dieu ! la Terre en ta presence ,
S'émeut en voyant ta puissance ,
Un Rocher forme des Ruisseaux.
諾
Etre éternel ! que la memoire ,
De tant de Miracles divers ,
Ne tourne point à notre gloire ,
Qu'elle t'annonce à l'Univers ;
Que ta Verité , ta clémence ,
Ta Sagesse et ta Providence ,
Te manifestent aux Humains ;
Qu'ils sçachent qu'Israël révere ,
Le Maître du Ciel , qui sçait faire ,
Tout ce qu'embrassent ses desseins.
Les Gentils ont des Dieux frivoles
Qu'ils se sont eux-mêmes formez ,
Sourdes et trompeuses Idoles ,
Dont les yeux sont toujours fermez ;
Leurs pieds , leurs mains sont immobiles ;
De Métal masses inutiles ,
Vous êtes des Etres muets ;
Puissent
MAY.
1055 1731.
Puissent vous devenir semblables ,
Tous ceux qui croiront secourables ,
Des Dieux que les hommes ont faits.
Israël mit son esperance ,
Dans l'assistance du Seigneur ;
Aron invoqua sa puissance ,
Il s'est montré leur Protecteur ;
Celui qui craint de lui déplaire
Dans sa bonté sans cesse espere ,
Et toujours éprouve ses soins :
Combien de fois ce tendre Pere ,
Sans attendre notre Priere
A-t'il prévenu nos besoins ?
,
;
Son Peuple , de sa bienveillance ,
Mille fois sentit les effets ;
Ceux qui réverent sa puissance ,
Par lui sont comblez de bienfaits
Dans la splendeur ou l'indigence ,
Son incomparable clémence ,
Ecoute également leurs voeux .
Puissent vos enfans et vous- même ,
Etre benis du Dieu suprême ,
Qui créa la Terre et les Cieux !
Son
1056 MERCURE DE FRANCE
Son Trône au-delà du Tonnerre ,
Brille dans la celeste Cour :
Du néant il tira la Terre ,
Pour en faire notre séjour ,
Seigneur , dans la nuit éternelle ,
Tombeau de l'Ame criminelle ,
On ne benit point tes faveurs ;
Mais nous qui suivons ta lumiere ,
Durant l'Eternelle carriere ,
Nous celebrerons tes grandeurs.
Par M. de Sainte Palaye , de Montfort-
Lamaury
Tirée du Pseaume
In Exitu Israël de Ægypto , &c.
QUand Israël quitta la Terre
Des barbares Egyptiens ,
Celui qui commande au Tonnerre ,
Brisa ses funestes liens :
Il le prit pour son héritage ;
La Mer s'ouvrit à son passage ,
Le Jourdain suspendit ses Eaux ;
Les Colines et les Montagnes ,
Sauterent comme en nos Campagnes
Nous voyons bondir les Troupeaux.
O Mer en nauffrages féconde ,
A l'aspect du Camp des Hébreux ,
Pourquoi retiras-tu ton Onde ?
Jour1054
MERCURE DE FRANCE
Jourdain , pourquoi fuir devant eux ?
Monts orgueilleux , et vous , Colines ,
Les Moutons des Plaines voisines ,
Vous virent imiter leurs sauts ;
Grand Dieu ! la Terre en ta presence ,
S'émeut en voyant ta puissance ,
Un Rocher forme des Ruisseaux.
諾
Etre éternel ! que la memoire ,
De tant de Miracles divers ,
Ne tourne point à notre gloire ,
Qu'elle t'annonce à l'Univers ;
Que ta Verité , ta clémence ,
Ta Sagesse et ta Providence ,
Te manifestent aux Humains ;
Qu'ils sçachent qu'Israël révere ,
Le Maître du Ciel , qui sçait faire ,
Tout ce qu'embrassent ses desseins.
Les Gentils ont des Dieux frivoles
Qu'ils se sont eux-mêmes formez ,
Sourdes et trompeuses Idoles ,
Dont les yeux sont toujours fermez ;
Leurs pieds , leurs mains sont immobiles ;
De Métal masses inutiles ,
Vous êtes des Etres muets ;
Puissent
MAY.
1055 1731.
Puissent vous devenir semblables ,
Tous ceux qui croiront secourables ,
Des Dieux que les hommes ont faits.
Israël mit son esperance ,
Dans l'assistance du Seigneur ;
Aron invoqua sa puissance ,
Il s'est montré leur Protecteur ;
Celui qui craint de lui déplaire
Dans sa bonté sans cesse espere ,
Et toujours éprouve ses soins :
Combien de fois ce tendre Pere ,
Sans attendre notre Priere
A-t'il prévenu nos besoins ?
,
;
Son Peuple , de sa bienveillance ,
Mille fois sentit les effets ;
Ceux qui réverent sa puissance ,
Par lui sont comblez de bienfaits
Dans la splendeur ou l'indigence ,
Son incomparable clémence ,
Ecoute également leurs voeux .
Puissent vos enfans et vous- même ,
Etre benis du Dieu suprême ,
Qui créa la Terre et les Cieux !
Son
1056 MERCURE DE FRANCE
Son Trône au-delà du Tonnerre ,
Brille dans la celeste Cour :
Du néant il tira la Terre ,
Pour en faire notre séjour ,
Seigneur , dans la nuit éternelle ,
Tombeau de l'Ame criminelle ,
On ne benit point tes faveurs ;
Mais nous qui suivons ta lumiere ,
Durant l'Eternelle carriere ,
Nous celebrerons tes grandeurs.
Par M. de Sainte Palaye , de Montfort-
Lamaury
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Résumé : ODE SACRÉE, Tirée du Pseaume In Exitu Israël de Ægypto, &c.
L'ode sacrée, extraite du Psaume 'In Exitu Israël de Ægypto', commémore la libération d'Israël de l'esclavage en Égypte. Dieu, maître du tonnerre, a brisé les chaînes des Hébreux et leur a ouvert un passage à travers la mer Rouge et le Jourdain. Les montagnes et les collines ont bondi à sa présence, démontrant sa puissance. La mer, le Jourdain et les montagnes sont interpellés pour souligner leur soumission devant Dieu. Le texte insiste sur le fait que la mémoire de ces miracles doit servir à la glorification de Dieu, et non à la gloire humaine. Il met en avant la vérité, la clémence, la sagesse et la providence divines, contrastant avec les idoles muettes et inutiles des Gentils. Israël, en espérant dans l'assistance du Seigneur, a toujours été protégé et béni par Dieu, qui prévient les besoins de son peuple et écoute leurs vœux. L'ode se conclut par une invocation à Dieu, créateur de la Terre et des Cieux, dont le trône brille dans la cour céleste. Elle exprime le désir que les bénédictions divines soient sur les enfants et les fidèles, qui célébreront éternellement les grandeurs de Dieu.
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40
p. 2068-2082
EXPLICATION d'une Médaille antique trés- singuliere de CARAUSIUS, Empereur des Anciens Bretons au temps de Diocletien et de Maximien Hercule, adressée à Mylord Comte de Pembrok, Pair d'Angleterre &c. Par M. Genebrier, Docteur en Medecine.
Début :
MYLORD, De toutes les Médailles de l'Empereur Carausius, dont je fais depuis longtemps [...]
Mots clefs :
Neptune, Carausius, Médaille, Médailles, Inscription, Mer, Bretons, Temple, Type, Grande-Bretagne, Flotte, Légende, Trident, Vaisseau, Maximien, Lettres, Cheval, Figure, Abondance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXPLICATION d'une Médaille antique trés- singuliere de CARAUSIUS, Empereur des Anciens Bretons au temps de Diocletien et de Maximien Hercule, adressée à Mylord Comte de Pembrok, Pair d'Angleterre &c. Par M. Genebrier, Docteur en Medecine.
EXPLICATION d'une Médaille ans
tique trés- singuliere de CARAUSIUS
Empereur des Anciens Bretons au temps
de Diocletien et de Maximien Hercule ,
adressée à Mylord Comte de Pembrok •
Pair d'Angleterre & c. Par M. Genebrier
, Docteur en Medecine,
MYLORD,
De toutes les Médailles de l'Empereur
Carausius , dont je fais depuis long-temps
une récherche très- exacte , et qui sont
venues en assés bon nombre à ma connoissance
, l'une des plus singulieres ,
et qui intéresse le plus le Royaume de
la Grande Bretagne , est celle dont j'ai
entrepris de donner une explication .
Elle ne se trouve que dans votre Cabinet
, où j'ai eu la satisfaction de la voir ,
avec quantité d'autres raretez Litteraires
de toute espece , que vous possedez et
que
THE
NEW
YOR
SUCINC
LIBRAF
ASTOR
, LENOX
AN TILDEN
FOUNDATIO
(K
RY
.
N8.
SEPTEMBRE . 1731 2009
que vous vous faites un plaisir de communiquer
aux Amateurs de l'Antiquité ;
ce qui me suffit pour justifier la liberté
que je prens de faire paroître sous vos
Auspices ce que j'ai écrit au sujet de ce
Monument .
La Médaille est de petit Bronze , nette
et bien conservée ; on y voit d'un côté
la tête de Carausius couronnée de rayons,
et tournée du côté gauche , avec cette
Inscription IMP. CARAUSIUS P. F
AUG.
Au revers pour Type , Neptune , et
Carausius débout qui se donnent la main
droite: Neptune , qui est nud au côté
droit , à la réserve des parties inferieures ,
qui sont à demi couvertes d'un manteau
Aottant , s'appuye de la main gauche sur
son Trident , ayant le pied gauche posé
sur la Proue d'un Vaisseau . Carausius de
l'autre côté en habit de Guerre , la tête
couronnée de Laurier , s'appuye de la
main gauche sur une Pique , la pointe en
haut. Pour Legende VBERITAS AUG. et
dans l'Exergue R. S. R.
•
Les Types qu'on avoit vûs jusqu'ici avec
la Legende Ubertas ou Uberitas se reduisoient
à deux differents , dont le
premier ne commence à se trouver sur
les Médailles Imperiales que sous Trajan
Dece
2070 MERCURE DE FRANCE
Dece. On y voit la figure d'une femme
debout , tenant de la main droite une
Bourse , et de la gauche une Corne d'abondance,
couchée sur le bras. Cette Médaille
étoit du Cabinet de feüe S. A. R.
MADAME , dont la Mémoire me sera toujours
en singuliere véneration .
Le second Type se trouve sur une Médaille
de Quintillus , frere de Claude le
Gothique , à qui il succeda à l'Empire
pour peu de jours. C'est une Femme debout
, le corps un peu panché en devant ,
laquelle tient des deux mains une Corne
d'abondance renversée , d'où sortent des
Pieces d'Or et d'Argent , ayant le pied
droit posé sur un Globe terrestre. Médail
le du Duc Darschot.
Il n'y a rien de semblable sur notre
Médaille de Carausius , le Type en est
tout different. Ce sont , comme je l'ai dit ,
deux figures debout ; celle d'une Divinité
, et celle d'un Heros qui se donnent la
main , et dont les divers attributs paroisgent
n'avoir guere de rapport aux autres
Types que nous venons de décrire.
Cependant à bien examiner le Type
et la Legende de celle-ci , rien de plus ingenieux
ni de plus flatteur.
En effet , que pouvoient imaginer de
plus expressif les Bretons pour donner
ung
SEPTEMBRE. 1731 207
ane juste idée de l'heureuse abondance
dont ils joüissoient sous Carausius , que
de représenter , comme ils ont fait , sur
ces Médailles Neptune qui lui donne la
main , et qui par cette attitude paroît
l'associer à l'Empire de la Mer , et le partager
avec lui ? On diroit qu'aprés la défaite
de la Flotte de Maximien Hercule ;
qui n'étoit point present à ce combat
Naval, les Bretons enflés d'une Victoire si
éclatante , eussent voulu mettre dans la
bouche de leur Protecteur cesVers deVirgi
le qui semblent avoir été faits pour relever
la gloire d'un évenement si mémorable.
Maturatefugam , Regique hac dicite vestro,
Non illi Imperium Pelagi savumque tridentem
و
›
Sed mihi sorte datum.
-On sçait qu'un Souverain qui s'est une
fois rendu le maître de la Mer joüit necessairement
de toutes choses suivant l'ex
pression de ( a ) l'Orateur Romain ; qui
mare teneat , eum necesse rerum potiri. Et si
dans le Continent il n'y a point de Peuples
heureux sans commerce , que feroient
sans ce secours ceux qui sont séparés
du reste des hommes par les Mers
C'est laNavigation et le Commerce qui de
(a) Epit. à Atticus¿
tout
2072 MERCURE DE FRANCE
tout temps ont rendu les Etats Maritimes
si florissans , en y apportant l'abondance.
c'est ce qui a formé en peu de temps les
plus puissantes Républiques de l'Univers.
Carausius ayant néttoyé l'Ocean de
Pirates , en ayant chassé les Flottes de
plusieurs Nations rédoutables , celles des
Francs et des Saxons , ayant enfin mis le
comble à ses travaux de Mer par la Victoire
navale qu'il venoit de remporter sur
la Flotte de Maximien Hercule son
concurrent , que pouvoient faire de
mieux les anciens Bretons pour immor
taliser la mémoire de leur Heros , que
de le représenter ainsi avec Neptune
qui lui donne la main ? Quoy de plus
convenable aux temps , aux lieux et aux
autres circonstances que ce Type et que
cette Legende VBERITAS AVG? puisque
par cette Victoire les Bretons demeuroient
les Maîtres de la Mer , et des
Trésors de l'Ocean. Quelque flatteur
que soit cet Eloge symbolique , il me
paroît bien plus modeste et plus beau que
celui que Pompée se donna lui même en
se disant par une vanité outrée le fils *
* Sextus Pompeius Magni Filius eo stultitia
processit inflammatus rerum maritimarum
felicitate , uutt NNeeppttuunnii se Filium diceret , es
Cyanea veste obduceretur Forph, in Horat.
de
SEPTEMBRE. 1731. 2073
de Neptune . Et cela seulement pour avoir
nettoyé, en 33. jours , la Mer de Sicile de
quelques miserables Esclaves revoltés , ou
des fugitifs des Armées de Sicile et de Capoüe.
Če qui lui suffit pour prendre le titre
que nous venons de dire , et pour se parer
d'une robe bleue cum marifeliciter uteretur,
Neptuni se Filium confessus est. Eumque bobus
auratis , et equo placavit. Aur. Victor .
On ne doit donc point être surpris de
voir Neptune sur les Médailles de Carausius
qui s'étoit rendu si redoutable sur
la Mer , et qui avoit surpassé de beaucoup
les Victoires de Pompée par ses exploits
Maritimes .
Cette Médaille de Carausius avec la
Figure de Neptune , n'est pas le seul
• Monument qui nous reste pour prouver
que les Bretons rendoient un culte particulier
à cette Divinité. On a trouvé depuis
quelque temps une Inscription antique
dans la Grande Bretagne qui merite
d'être rapportée ici , laquelle fait
remonter encore plus haut , le Culte de
Neptune dans cette Isle. Voici cette Inscription
exactement copiée sur l'Original
, gravée avec soin et avec les mêmes
Lacunes qui s'y trouvent par l'injure du
temps , mais que M. Roger Gale a heureusement
rétablies par de petits points
B aux
2074 MERCURE DE FRANCE
aux endroits qui ne sont pas assez visi .
bles et où la pierre est tronquée.
Ce Sçavant conjecture que les premieres
lettres qui manquent au commencement
de la septiéme ligne pouvoient être A
SACR. S. ou SACER . S. ( n'y ayant pas
assez de place pour un plus grand nombre
de lettres) pour dire A SACR is sunt ou
Sacerdotes sunt. Quoiqu'il en soit , cette
Inscription nous apprend qu'il y avoit
dans la grande Bretagne un Temple érigé
sous l'invocation de Neptune et sous celle
de Minerve , pour la conservation de la
Famille Imperiale , exprimée par le ter
me de Divine. DOMŪS DIVINAE.
L'Inscription apprend aussi que ce
Temple fut construit des deniers de la ,
Communauté ou du Corps des Maîtres
Charpentiers : Collegium Fabrorum , et des
autres Personnes qui pouvoient y être
admises , comme Ministres ou sous quelque
autre titre , cequi paroît être exprimé
par ces trois lettres D. S. D. de suo
dedicaverunt. Elle apprend encore que
Pudens , fils de Pudentinus , avoit donné
le fond sur lequel le Temple étoit bâti
Donante Aream Pudente Pudentini filio.
Et enfin que ce même Temple fut édifié
par l'autorité du Roy Cogidubnus , surnommé
Tibere-Claude , du nom de cet
Empereux
SEPTEMBRE. 1731. 2075
Empereur Romain , dont le Roy Breton
se faisoit honneur de prendre aussi la
qualité de Lieutenant ou de Viceroy dans
la Partie de la Grande Bretagne qui étoit
soumise à cet Empereur. Ex authoritate
Tiberii Claudii Cogidubni Regis Legati
Augusti in Britannia. C'est ainsi à peu
près que Cesar avoit établi Cavarinus
Roy des Senons , qui fut ensuite chassé
par les Siens.
Ce précieux Monument de l'Antiquité
Payenne fut trouvé à Chichester en 1723 .
·à quatre pieds sous terre , en creusant pour
faire une Cave dans la maison qui fait
le coin de la ruë de S. Martins- lane , en
tirant vers le Nord. Il est enclavé présentement
dans la muraille , sous une fenêtre
de la même Maison d'où il fut déterré.
C'est un Marbre gris , que M. Gale
croit avoir été tiré des Carrieres de Suffex .
Sa longueur est de six pieds, sur deux pieds
et trois quarts de largeur. Les lettres en
sont très-belles ; celles qui sont dans les
deux premieres lignes ont trois pouces de
longueur , et les autres ont deux pouces
un quart. Le mur du Temple * dont il
* Ily a plusieurs exemples d'un Temple consacré
à deux Divinitez. Jupiter et Minerve
avoient un Temple commun à Athenes près du
Trésor public, lequel leur étoit dédié sous le ritre
de CONSERVATEURS.Pausan,dans ses Atriques , & c.
Bij s'agit
2075 MERCURE DE FRANCE
s'agit et dont les Curieux ont examiné les
fondemens , avoit environ trois pieds
d'épaisseur .
Chichester où cette Inscription a été
trouvée , est une Ville d'Angleterre ,
qui n'est qu'à deux milles de la Mer, dont
un bras pouvoit anciennement arroser ses
Murailles. Elle est située assez près de
la Forêt d'Anderida , et de la Côte Meridionale
de l'Isle Britannique.
Minerve , dont il est parlé dans cette
Inscription , comme Inventrice des Arts,
étoit invoquée par tous les Artisans , selon
Lactance , ce qui donne lieu de
conjecturer qu'il y avoit peut-être auprès
de cette Ville un Arcenal pour la fabrique
des Vaisseaux , et que la Ville peut
avoir été autrefois beaucoup plus considerable
qu'on ne pense . On voit en effet
et aux environs les restes de trois grands
Chemins Romains qui y aboutissoient ,
et qui viennent de Porsthmouth, de Mid-,
surst et d'Arondel .
On
peut voir
l'explication
entiere
que
M.
Gale
a donnée
de cette
Inscription
dans
les
Transactions
Philosophiques
, ou
Journal
Anglois
, de l'Académie
Royale
de Londres
, page
379.
du
31. Octobre
1723.
la même
année
de sa découverte
.
* Instit
. Divin
. L. 1. P. 134,
Cet
SEPTEMBRE . 1731. 2077
Cet habile Académicien a fait là-dessus
plusieurs observations qui ne laissent rien
à desirer.
>
Pour revenir au Type de Neptune ,
qui paroît sur notre Médaille , Hygin
observe que ceux qui vouloient représenter
ce Dieu , lui mettoient ordinairement
un Dauphin à la main , ou sous le pied
croyant que c'étoit de tous les Poissons
celui qui lui étoit le plus agréable. Qui
Neptuno simulachrum faciunt Delphinum
aut in manu , aut sub pede ejus constituere
videmus , quod Neptuno gratissimum arbitrantur.
Cela se trouve conforme à la plûpart
des figures que nous avons de Neptune,
sur les Médailles de plusieurs Empereurs
et sur celles de quelques Villes Maritimes
qui représentent ainsi Neptune . Mais sur
les Médailles de Carausius , au lieu d'un
Dauphin , les Bretons ont affecté de mettre
sous les pieds de Neptune la Proie
d'un Vaisseau , pour montrer qu'ils avoient
mis leurs Vaisseaux et leurs Flottes sous
la protection d'une Divinité , laquelle
selon Diodote de Sicile , Livre s . avoit
trouvé l'Art de la Navigation , et de
mettre en Mer une Flotte entiere. Aussi
les Capitaines de Vaisseaux et les Matelots
, ne manquoient jamais avant que de
B iij mettre
3
2078 MERCURE DE FRANCE
mettre à la voile , d'adresser leurs voeux
et leurs prieres à Neptune , pour lui demander
une heureuse Navigation .
Nous avons dans Seneque , dans Plutarque
et dans Ciceron , là formule d'une
Priere que lui faisoient les Grecs avant
que de s'embarquer. Elle est toute des
plus courtes : Ορθαν αν ναῦν , ἀπαξ θανείν.
Les Latins l'ont tournée de la sorte. Quaaunque
Tempestas veniat , Neptune si averas
Navim sedens ad gubernaculum semper
rectam everte. » Divin Neptune , quelque
Tempête qui nous arrive , si vous
>> voyez que notre Vaisseau soit prêt à
» faire nauffrage ou à renverser , prenez
» vous-même le Gouvernail en main , et
" faites , par votre bonté , que notre Vaisseau
ne puisse jamais tomber que debout.
Aristide , dans un Hymne qu'il a composé
en l'honneur de Neptune , nous ap→
prend que les Fleuves , les Fontaines , et
en general toutes les Eaux étoient reverez
comme les plus grands et les premiers
Dieux de l'Antiquité. C'est pour cela que
le culte de Neptune étoit en grande veneration
chez les Grecs , sur tout dans les
Villes Maritimes. Ils avoient les Posidenies
, qui étoient des Fêtes instituées en
l'honneur de Neptune , dont elles portent
le nom . Ils avoient encore les Thynnées
SEPTEMBRE . 1731. 2079
3
nées , qui étoient des autres jours de Fê
tes où les Pêcheurs lui immoloient des
Thons. Tertullien , dans son Traité des
Spectacles , nous apprend que les Jeux
Isthmiens si celebres dans la Grece ,
( quoique le Victorieux n'y fût couronné
que d'Ache ou de Pin ) étoient
consacrez à Neptune. Ces Jeux tiroient
leur nom de Listhme de Corinthe , où
ils furent d'abord celebrez , selon Pausanias.
A Rome on faisoit la Fête de Neptune
le dixième des Kalendes de Septembre ,
sous le nom de Neptunales , et on lui
immoloit un Taureau , selon Virgile.
Taurum Neptuno , Taurum tibi pulchey
Apollo.
Homere avoit dit la même chose dans
le cinquiéme Livre de l'Odissée.
Cyaneos crines Taurus mactetur habenti.
On voit par ce Vers qu'Homere dis
tingue Neptune des autres Dieux par ses
cheveux bleus.
Arnobe , dans son huitiéme Livre contre
les Gentils , donne des yeux bleus à
Neptune. Neptunus oculis glaucis . En quoi
il est du sentiment de Lucien , mais ce
dernier lui donne des cheveux noirs ,
B iiij
contre
2080 MERCURE DE FRANCE
contre l'autorité d'Homere. Le bleu étoit
aussi la couleur de son Manteau , selon
Phurnutus , Neptuni vestis cyanea .
C'est pour cela que le fils de Pompée
prit une robbe
de cette couleur
après
son Expedition
Maritime
. Ce même General
de la Flotte Romaine
dans le passage
d'Aurelius
Victor
, rapporté
ci- dessus,
lui sacrifia
plusieurs
Taureaux
et un Cheval,
Eumque
bobus auratis et equo placavit.
On sçait que le cheval
étoit consacré
à
Neptune
, comme
à la Divinité
qui l'avoit
fait sortir de la terre d'un coup de
Trident
.
•
Tuque , cui prima frementem
Fudit equum Magno tellus percussa Trie
dente. Virg.
C'est aussi pour cette raison qu'on avoit
placé la Statuë de Neptune dans le Cirque
; mais par malheur Auguste y ayant
fait une espece de nauffrage , il en fit
-ôter la Statue , pour punir , en quelque
maniere , ce Dieu du peu de soin qu'il
avoit pris de sa personne.
•
Nous avons dans les Médailles de Gallien
deux Revers differens qui nous apprennent
que le Cheval Marin et le Ca
pricorne étoient aussi consacrez à Neptune.
Ces deux Types ont la même Lẹ-
gende
SEPTEMBRE. 1731. 208r
gende , NEPTUNO Conservatori AvGusti ;
Legende qui est commune avec la figure
du Cheval Marin . Quatre de ces Animaux
tirent ordinairement son Char sur
les Médailles de quelques autres Empereurs
; mais les Médailles de Gallien avec
Ia figure du Capricorne , sont très- rares
ou plutôt elles n'avoient pas encore été
connuës. M. l'Abbé de Rothelin en a
une, dans son Cabinet , et j'en possede une
autre ; je n'en parle ici que parce que
cette Médaille n'a encore été publiée ,
que je sçache , par aucun Antiquaire.
A l'égard du Trident sur lequel Neptune
s'appuye de la main gauche dans
notre Médaille , c'est , comme l'on sçait
le Sceptre qui lui fut fabriqué par les
Cyclopes , lorsque l'Empire de la Mer
Iui échut en partage.
Commodien , assez mauvais Poëte du
temps de Constantin , dit que Neptune
porte un Trident pour percer les Poissons.
Neptunum facitis Divum ex Saturno pronatum
Et Tridentem gerit , ut Pisces suffigere possit
Mais Prudence pense plus noblement,
forsqu'il dit que le Trident désigne la
triple qualité de l'Eau , qui est d'être liquide
, féconde , et potable. Tridentem
B. v verò
2082 MERCURE DE FRANCE
vero ob hanc rem gerere pingitur, quod aquarum
natura triplici virtute fungatur , id est
liquida , foecunda , potabili.
Je n'entrerai point ici dans un plus
grand détail sur le culte qu'on rendoit à
Neptune , principalement dans la Grece
et dans la Grande Bretagne en particulier..
Je n'ay pas dessein aussi de rapporter tout
ce que les Médailles , les Marbres , les
Pierres gravées , les Statuës et les autres
Monumens antiques , pourroient nous
fournir sur ce sujet. Tout ce que j'ay dit,
Milord , me paroît suffire pour l'explication
de cette Médaille singuliere de Carausius
, qui ne se trouve jusqu'à present
que dans votre Cabinet , et qui fut frappée
au sujet de la défaite de la Flotte de Maximien
Hercules , par le même Carausius.
J'ajoûte que c'est un Monument des plus
glorieux et des plus interessans qui puisse
se trouver pour le Royaume de la Gran
de Bretagne. Je suis avec beaucoup de
Respect , &c.
tique trés- singuliere de CARAUSIUS
Empereur des Anciens Bretons au temps
de Diocletien et de Maximien Hercule ,
adressée à Mylord Comte de Pembrok •
Pair d'Angleterre & c. Par M. Genebrier
, Docteur en Medecine,
MYLORD,
De toutes les Médailles de l'Empereur
Carausius , dont je fais depuis long-temps
une récherche très- exacte , et qui sont
venues en assés bon nombre à ma connoissance
, l'une des plus singulieres ,
et qui intéresse le plus le Royaume de
la Grande Bretagne , est celle dont j'ai
entrepris de donner une explication .
Elle ne se trouve que dans votre Cabinet
, où j'ai eu la satisfaction de la voir ,
avec quantité d'autres raretez Litteraires
de toute espece , que vous possedez et
que
THE
NEW
YOR
SUCINC
LIBRAF
ASTOR
, LENOX
AN TILDEN
FOUNDATIO
(K
RY
.
N8.
SEPTEMBRE . 1731 2009
que vous vous faites un plaisir de communiquer
aux Amateurs de l'Antiquité ;
ce qui me suffit pour justifier la liberté
que je prens de faire paroître sous vos
Auspices ce que j'ai écrit au sujet de ce
Monument .
La Médaille est de petit Bronze , nette
et bien conservée ; on y voit d'un côté
la tête de Carausius couronnée de rayons,
et tournée du côté gauche , avec cette
Inscription IMP. CARAUSIUS P. F
AUG.
Au revers pour Type , Neptune , et
Carausius débout qui se donnent la main
droite: Neptune , qui est nud au côté
droit , à la réserve des parties inferieures ,
qui sont à demi couvertes d'un manteau
Aottant , s'appuye de la main gauche sur
son Trident , ayant le pied gauche posé
sur la Proue d'un Vaisseau . Carausius de
l'autre côté en habit de Guerre , la tête
couronnée de Laurier , s'appuye de la
main gauche sur une Pique , la pointe en
haut. Pour Legende VBERITAS AUG. et
dans l'Exergue R. S. R.
•
Les Types qu'on avoit vûs jusqu'ici avec
la Legende Ubertas ou Uberitas se reduisoient
à deux differents , dont le
premier ne commence à se trouver sur
les Médailles Imperiales que sous Trajan
Dece
2070 MERCURE DE FRANCE
Dece. On y voit la figure d'une femme
debout , tenant de la main droite une
Bourse , et de la gauche une Corne d'abondance,
couchée sur le bras. Cette Médaille
étoit du Cabinet de feüe S. A. R.
MADAME , dont la Mémoire me sera toujours
en singuliere véneration .
Le second Type se trouve sur une Médaille
de Quintillus , frere de Claude le
Gothique , à qui il succeda à l'Empire
pour peu de jours. C'est une Femme debout
, le corps un peu panché en devant ,
laquelle tient des deux mains une Corne
d'abondance renversée , d'où sortent des
Pieces d'Or et d'Argent , ayant le pied
droit posé sur un Globe terrestre. Médail
le du Duc Darschot.
Il n'y a rien de semblable sur notre
Médaille de Carausius , le Type en est
tout different. Ce sont , comme je l'ai dit ,
deux figures debout ; celle d'une Divinité
, et celle d'un Heros qui se donnent la
main , et dont les divers attributs paroisgent
n'avoir guere de rapport aux autres
Types que nous venons de décrire.
Cependant à bien examiner le Type
et la Legende de celle-ci , rien de plus ingenieux
ni de plus flatteur.
En effet , que pouvoient imaginer de
plus expressif les Bretons pour donner
ung
SEPTEMBRE. 1731 207
ane juste idée de l'heureuse abondance
dont ils joüissoient sous Carausius , que
de représenter , comme ils ont fait , sur
ces Médailles Neptune qui lui donne la
main , et qui par cette attitude paroît
l'associer à l'Empire de la Mer , et le partager
avec lui ? On diroit qu'aprés la défaite
de la Flotte de Maximien Hercule ;
qui n'étoit point present à ce combat
Naval, les Bretons enflés d'une Victoire si
éclatante , eussent voulu mettre dans la
bouche de leur Protecteur cesVers deVirgi
le qui semblent avoir été faits pour relever
la gloire d'un évenement si mémorable.
Maturatefugam , Regique hac dicite vestro,
Non illi Imperium Pelagi savumque tridentem
و
›
Sed mihi sorte datum.
-On sçait qu'un Souverain qui s'est une
fois rendu le maître de la Mer joüit necessairement
de toutes choses suivant l'ex
pression de ( a ) l'Orateur Romain ; qui
mare teneat , eum necesse rerum potiri. Et si
dans le Continent il n'y a point de Peuples
heureux sans commerce , que feroient
sans ce secours ceux qui sont séparés
du reste des hommes par les Mers
C'est laNavigation et le Commerce qui de
(a) Epit. à Atticus¿
tout
2072 MERCURE DE FRANCE
tout temps ont rendu les Etats Maritimes
si florissans , en y apportant l'abondance.
c'est ce qui a formé en peu de temps les
plus puissantes Républiques de l'Univers.
Carausius ayant néttoyé l'Ocean de
Pirates , en ayant chassé les Flottes de
plusieurs Nations rédoutables , celles des
Francs et des Saxons , ayant enfin mis le
comble à ses travaux de Mer par la Victoire
navale qu'il venoit de remporter sur
la Flotte de Maximien Hercule son
concurrent , que pouvoient faire de
mieux les anciens Bretons pour immor
taliser la mémoire de leur Heros , que
de le représenter ainsi avec Neptune
qui lui donne la main ? Quoy de plus
convenable aux temps , aux lieux et aux
autres circonstances que ce Type et que
cette Legende VBERITAS AVG? puisque
par cette Victoire les Bretons demeuroient
les Maîtres de la Mer , et des
Trésors de l'Ocean. Quelque flatteur
que soit cet Eloge symbolique , il me
paroît bien plus modeste et plus beau que
celui que Pompée se donna lui même en
se disant par une vanité outrée le fils *
* Sextus Pompeius Magni Filius eo stultitia
processit inflammatus rerum maritimarum
felicitate , uutt NNeeppttuunnii se Filium diceret , es
Cyanea veste obduceretur Forph, in Horat.
de
SEPTEMBRE. 1731. 2073
de Neptune . Et cela seulement pour avoir
nettoyé, en 33. jours , la Mer de Sicile de
quelques miserables Esclaves revoltés , ou
des fugitifs des Armées de Sicile et de Capoüe.
Če qui lui suffit pour prendre le titre
que nous venons de dire , et pour se parer
d'une robe bleue cum marifeliciter uteretur,
Neptuni se Filium confessus est. Eumque bobus
auratis , et equo placavit. Aur. Victor .
On ne doit donc point être surpris de
voir Neptune sur les Médailles de Carausius
qui s'étoit rendu si redoutable sur
la Mer , et qui avoit surpassé de beaucoup
les Victoires de Pompée par ses exploits
Maritimes .
Cette Médaille de Carausius avec la
Figure de Neptune , n'est pas le seul
• Monument qui nous reste pour prouver
que les Bretons rendoient un culte particulier
à cette Divinité. On a trouvé depuis
quelque temps une Inscription antique
dans la Grande Bretagne qui merite
d'être rapportée ici , laquelle fait
remonter encore plus haut , le Culte de
Neptune dans cette Isle. Voici cette Inscription
exactement copiée sur l'Original
, gravée avec soin et avec les mêmes
Lacunes qui s'y trouvent par l'injure du
temps , mais que M. Roger Gale a heureusement
rétablies par de petits points
B aux
2074 MERCURE DE FRANCE
aux endroits qui ne sont pas assez visi .
bles et où la pierre est tronquée.
Ce Sçavant conjecture que les premieres
lettres qui manquent au commencement
de la septiéme ligne pouvoient être A
SACR. S. ou SACER . S. ( n'y ayant pas
assez de place pour un plus grand nombre
de lettres) pour dire A SACR is sunt ou
Sacerdotes sunt. Quoiqu'il en soit , cette
Inscription nous apprend qu'il y avoit
dans la grande Bretagne un Temple érigé
sous l'invocation de Neptune et sous celle
de Minerve , pour la conservation de la
Famille Imperiale , exprimée par le ter
me de Divine. DOMŪS DIVINAE.
L'Inscription apprend aussi que ce
Temple fut construit des deniers de la ,
Communauté ou du Corps des Maîtres
Charpentiers : Collegium Fabrorum , et des
autres Personnes qui pouvoient y être
admises , comme Ministres ou sous quelque
autre titre , cequi paroît être exprimé
par ces trois lettres D. S. D. de suo
dedicaverunt. Elle apprend encore que
Pudens , fils de Pudentinus , avoit donné
le fond sur lequel le Temple étoit bâti
Donante Aream Pudente Pudentini filio.
Et enfin que ce même Temple fut édifié
par l'autorité du Roy Cogidubnus , surnommé
Tibere-Claude , du nom de cet
Empereux
SEPTEMBRE. 1731. 2075
Empereur Romain , dont le Roy Breton
se faisoit honneur de prendre aussi la
qualité de Lieutenant ou de Viceroy dans
la Partie de la Grande Bretagne qui étoit
soumise à cet Empereur. Ex authoritate
Tiberii Claudii Cogidubni Regis Legati
Augusti in Britannia. C'est ainsi à peu
près que Cesar avoit établi Cavarinus
Roy des Senons , qui fut ensuite chassé
par les Siens.
Ce précieux Monument de l'Antiquité
Payenne fut trouvé à Chichester en 1723 .
·à quatre pieds sous terre , en creusant pour
faire une Cave dans la maison qui fait
le coin de la ruë de S. Martins- lane , en
tirant vers le Nord. Il est enclavé présentement
dans la muraille , sous une fenêtre
de la même Maison d'où il fut déterré.
C'est un Marbre gris , que M. Gale
croit avoir été tiré des Carrieres de Suffex .
Sa longueur est de six pieds, sur deux pieds
et trois quarts de largeur. Les lettres en
sont très-belles ; celles qui sont dans les
deux premieres lignes ont trois pouces de
longueur , et les autres ont deux pouces
un quart. Le mur du Temple * dont il
* Ily a plusieurs exemples d'un Temple consacré
à deux Divinitez. Jupiter et Minerve
avoient un Temple commun à Athenes près du
Trésor public, lequel leur étoit dédié sous le ritre
de CONSERVATEURS.Pausan,dans ses Atriques , & c.
Bij s'agit
2075 MERCURE DE FRANCE
s'agit et dont les Curieux ont examiné les
fondemens , avoit environ trois pieds
d'épaisseur .
Chichester où cette Inscription a été
trouvée , est une Ville d'Angleterre ,
qui n'est qu'à deux milles de la Mer, dont
un bras pouvoit anciennement arroser ses
Murailles. Elle est située assez près de
la Forêt d'Anderida , et de la Côte Meridionale
de l'Isle Britannique.
Minerve , dont il est parlé dans cette
Inscription , comme Inventrice des Arts,
étoit invoquée par tous les Artisans , selon
Lactance , ce qui donne lieu de
conjecturer qu'il y avoit peut-être auprès
de cette Ville un Arcenal pour la fabrique
des Vaisseaux , et que la Ville peut
avoir été autrefois beaucoup plus considerable
qu'on ne pense . On voit en effet
et aux environs les restes de trois grands
Chemins Romains qui y aboutissoient ,
et qui viennent de Porsthmouth, de Mid-,
surst et d'Arondel .
On
peut voir
l'explication
entiere
que
M.
Gale
a donnée
de cette
Inscription
dans
les
Transactions
Philosophiques
, ou
Journal
Anglois
, de l'Académie
Royale
de Londres
, page
379.
du
31. Octobre
1723.
la même
année
de sa découverte
.
* Instit
. Divin
. L. 1. P. 134,
Cet
SEPTEMBRE . 1731. 2077
Cet habile Académicien a fait là-dessus
plusieurs observations qui ne laissent rien
à desirer.
>
Pour revenir au Type de Neptune ,
qui paroît sur notre Médaille , Hygin
observe que ceux qui vouloient représenter
ce Dieu , lui mettoient ordinairement
un Dauphin à la main , ou sous le pied
croyant que c'étoit de tous les Poissons
celui qui lui étoit le plus agréable. Qui
Neptuno simulachrum faciunt Delphinum
aut in manu , aut sub pede ejus constituere
videmus , quod Neptuno gratissimum arbitrantur.
Cela se trouve conforme à la plûpart
des figures que nous avons de Neptune,
sur les Médailles de plusieurs Empereurs
et sur celles de quelques Villes Maritimes
qui représentent ainsi Neptune . Mais sur
les Médailles de Carausius , au lieu d'un
Dauphin , les Bretons ont affecté de mettre
sous les pieds de Neptune la Proie
d'un Vaisseau , pour montrer qu'ils avoient
mis leurs Vaisseaux et leurs Flottes sous
la protection d'une Divinité , laquelle
selon Diodote de Sicile , Livre s . avoit
trouvé l'Art de la Navigation , et de
mettre en Mer une Flotte entiere. Aussi
les Capitaines de Vaisseaux et les Matelots
, ne manquoient jamais avant que de
B iij mettre
3
2078 MERCURE DE FRANCE
mettre à la voile , d'adresser leurs voeux
et leurs prieres à Neptune , pour lui demander
une heureuse Navigation .
Nous avons dans Seneque , dans Plutarque
et dans Ciceron , là formule d'une
Priere que lui faisoient les Grecs avant
que de s'embarquer. Elle est toute des
plus courtes : Ορθαν αν ναῦν , ἀπαξ θανείν.
Les Latins l'ont tournée de la sorte. Quaaunque
Tempestas veniat , Neptune si averas
Navim sedens ad gubernaculum semper
rectam everte. » Divin Neptune , quelque
Tempête qui nous arrive , si vous
>> voyez que notre Vaisseau soit prêt à
» faire nauffrage ou à renverser , prenez
» vous-même le Gouvernail en main , et
" faites , par votre bonté , que notre Vaisseau
ne puisse jamais tomber que debout.
Aristide , dans un Hymne qu'il a composé
en l'honneur de Neptune , nous ap→
prend que les Fleuves , les Fontaines , et
en general toutes les Eaux étoient reverez
comme les plus grands et les premiers
Dieux de l'Antiquité. C'est pour cela que
le culte de Neptune étoit en grande veneration
chez les Grecs , sur tout dans les
Villes Maritimes. Ils avoient les Posidenies
, qui étoient des Fêtes instituées en
l'honneur de Neptune , dont elles portent
le nom . Ils avoient encore les Thynnées
SEPTEMBRE . 1731. 2079
3
nées , qui étoient des autres jours de Fê
tes où les Pêcheurs lui immoloient des
Thons. Tertullien , dans son Traité des
Spectacles , nous apprend que les Jeux
Isthmiens si celebres dans la Grece ,
( quoique le Victorieux n'y fût couronné
que d'Ache ou de Pin ) étoient
consacrez à Neptune. Ces Jeux tiroient
leur nom de Listhme de Corinthe , où
ils furent d'abord celebrez , selon Pausanias.
A Rome on faisoit la Fête de Neptune
le dixième des Kalendes de Septembre ,
sous le nom de Neptunales , et on lui
immoloit un Taureau , selon Virgile.
Taurum Neptuno , Taurum tibi pulchey
Apollo.
Homere avoit dit la même chose dans
le cinquiéme Livre de l'Odissée.
Cyaneos crines Taurus mactetur habenti.
On voit par ce Vers qu'Homere dis
tingue Neptune des autres Dieux par ses
cheveux bleus.
Arnobe , dans son huitiéme Livre contre
les Gentils , donne des yeux bleus à
Neptune. Neptunus oculis glaucis . En quoi
il est du sentiment de Lucien , mais ce
dernier lui donne des cheveux noirs ,
B iiij
contre
2080 MERCURE DE FRANCE
contre l'autorité d'Homere. Le bleu étoit
aussi la couleur de son Manteau , selon
Phurnutus , Neptuni vestis cyanea .
C'est pour cela que le fils de Pompée
prit une robbe
de cette couleur
après
son Expedition
Maritime
. Ce même General
de la Flotte Romaine
dans le passage
d'Aurelius
Victor
, rapporté
ci- dessus,
lui sacrifia
plusieurs
Taureaux
et un Cheval,
Eumque
bobus auratis et equo placavit.
On sçait que le cheval
étoit consacré
à
Neptune
, comme
à la Divinité
qui l'avoit
fait sortir de la terre d'un coup de
Trident
.
•
Tuque , cui prima frementem
Fudit equum Magno tellus percussa Trie
dente. Virg.
C'est aussi pour cette raison qu'on avoit
placé la Statuë de Neptune dans le Cirque
; mais par malheur Auguste y ayant
fait une espece de nauffrage , il en fit
-ôter la Statue , pour punir , en quelque
maniere , ce Dieu du peu de soin qu'il
avoit pris de sa personne.
•
Nous avons dans les Médailles de Gallien
deux Revers differens qui nous apprennent
que le Cheval Marin et le Ca
pricorne étoient aussi consacrez à Neptune.
Ces deux Types ont la même Lẹ-
gende
SEPTEMBRE. 1731. 208r
gende , NEPTUNO Conservatori AvGusti ;
Legende qui est commune avec la figure
du Cheval Marin . Quatre de ces Animaux
tirent ordinairement son Char sur
les Médailles de quelques autres Empereurs
; mais les Médailles de Gallien avec
Ia figure du Capricorne , sont très- rares
ou plutôt elles n'avoient pas encore été
connuës. M. l'Abbé de Rothelin en a
une, dans son Cabinet , et j'en possede une
autre ; je n'en parle ici que parce que
cette Médaille n'a encore été publiée ,
que je sçache , par aucun Antiquaire.
A l'égard du Trident sur lequel Neptune
s'appuye de la main gauche dans
notre Médaille , c'est , comme l'on sçait
le Sceptre qui lui fut fabriqué par les
Cyclopes , lorsque l'Empire de la Mer
Iui échut en partage.
Commodien , assez mauvais Poëte du
temps de Constantin , dit que Neptune
porte un Trident pour percer les Poissons.
Neptunum facitis Divum ex Saturno pronatum
Et Tridentem gerit , ut Pisces suffigere possit
Mais Prudence pense plus noblement,
forsqu'il dit que le Trident désigne la
triple qualité de l'Eau , qui est d'être liquide
, féconde , et potable. Tridentem
B. v verò
2082 MERCURE DE FRANCE
vero ob hanc rem gerere pingitur, quod aquarum
natura triplici virtute fungatur , id est
liquida , foecunda , potabili.
Je n'entrerai point ici dans un plus
grand détail sur le culte qu'on rendoit à
Neptune , principalement dans la Grece
et dans la Grande Bretagne en particulier..
Je n'ay pas dessein aussi de rapporter tout
ce que les Médailles , les Marbres , les
Pierres gravées , les Statuës et les autres
Monumens antiques , pourroient nous
fournir sur ce sujet. Tout ce que j'ay dit,
Milord , me paroît suffire pour l'explication
de cette Médaille singuliere de Carausius
, qui ne se trouve jusqu'à present
que dans votre Cabinet , et qui fut frappée
au sujet de la défaite de la Flotte de Maximien
Hercules , par le même Carausius.
J'ajoûte que c'est un Monument des plus
glorieux et des plus interessans qui puisse
se trouver pour le Royaume de la Gran
de Bretagne. Je suis avec beaucoup de
Respect , &c.
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Résumé : EXPLICATION d'une Médaille antique trés- singuliere de CARAUSIUS, Empereur des Anciens Bretons au temps de Diocletien et de Maximien Hercule, adressée à Mylord Comte de Pembrok, Pair d'Angleterre &c. Par M. Genebrier, Docteur en Medecine.
Le texte présente une médaille antique de l'empereur Carausius, un souverain des anciens Bretons ayant régné à l'époque de Diocletien et de Maximien Hercule. Cette médaille, conservée dans le cabinet de Mylord Comte de Pembrok, est en petit bronze et bien conservée. Elle porte sur une face la tête de Carausius couronnée de rayons, avec l'inscription 'IMP. CARAUSIUS P. F AUG.' Sur l'autre face, on voit Neptune et Carausius se donnant la main, avec Neptune appuyé sur son trident et Carausius sur une pique. La légende indique 'VBERITAS AUG.' et 'R. S. R.' dans l'exergue. Cette médaille se distingue des autres types de médailles impériales, qui représentent généralement une femme tenant une bourse et une corne d'abondance. La représentation de Neptune et Carausius se donnant la main symbolise la maîtrise de la mer et l'abondance apportée par la navigation et le commerce maritime. Cette scène célèbre la victoire navale de Carausius sur la flotte de Maximien Hercule, soulignant son contrôle sur les mers et les richesses océaniques. Le texte mentionne également une inscription antique trouvée à Chichester, en Angleterre, dédiée à Neptune et Minerve. Cette inscription prouve le culte rendu à ces divinités par les anciens Bretons et révèle l'existence d'un temple construit par la communauté des maîtres charpentiers sous l'autorité du roi Cogidubnus. Le culte de Neptune était particulièrement vénéré dans les villes maritimes, et les marins lui adressaient des prières pour une navigation sûre. Les Jeux Isthmiens, célébrés en Grèce en l'honneur de Neptune, étaient couronnés d'ache ou de pin et tiraient leur nom de l'Isthme de Corinthe. À Rome, la fête de Neptune, appelée Neptunales, se déroulait le 21 août et incluait le sacrifice d'un taureau. Homère et Arnobe décrivent Neptune avec des cheveux bleus, tandis que Lucien lui attribue des cheveux noirs. La couleur bleue était également associée à son manteau. Neptune était souvent représenté avec un trident, symbole de son pouvoir sur les mers. Le cheval, sorti de la terre par un coup de trident, était également consacré à Neptune. À Rome, une statue de Neptune était placée dans le Cirque, mais fut retirée après un incident impliquant Auguste. Des médailles, notamment celles de Gallien, montrent Neptune avec un cheval marin ou un capricorne, soulignant son lien avec les mers. Le trident de Neptune, fabriqué par les Cyclopes, symbolisait les trois qualités de l'eau : liquide, féconde et potable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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41
p. 274-294
REPONSE de M. Meynier, Ingenieur du Roy pour la Marine, cy-devant Professeur Royal d'Hidrographie, sur ce que M. Bouguer, cy-devant Professeur d'Hidrographie au Croisic, à present Professeur Royal d'Hidrographie au Havre de Grace a dit au sujet du Demi-Cercle que M. Meynier a inventé pour observer sur Mer et à Terre, la hauteur du Soleil et des Etoiles, sans qu'il soit necessaire de voir l'horison; et au sujet du Quart de Cercle que M. Bouguer a donné pour être preferable au Demi-Cercle et à tous les autres Instrumens qui sont en usage sur Mer, pour le même sujet.
Début :
Comme des amis communs entre M. Bouguet et moi, m'avoient [...]
Mots clefs :
Hydrographie, Cercle, Hauteur, Mer, Terre, Demi-cercle, Professeur royal, Rayon, Instruments, Figure, Pinule, Mouvement, Observations, Astres, Marteau, Circonférence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE de M. Meynier, Ingenieur du Roy pour la Marine, cy-devant Professeur Royal d'Hidrographie, sur ce que M. Bouguer, cy-devant Professeur d'Hidrographie au Croisic, à present Professeur Royal d'Hidrographie au Havre de Grace a dit au sujet du Demi-Cercle que M. Meynier a inventé pour observer sur Mer et à Terre, la hauteur du Soleil et des Etoiles, sans qu'il soit necessaire de voir l'horison; et au sujet du Quart de Cercle que M. Bouguer a donné pour être preferable au Demi-Cercle et à tous les autres Instrumens qui sont en usage sur Mer, pour le même sujet.
REPONSE de M. Meynier , Ingenieur
du Roy pour la Marine , cy- devant Professeur Royal d'Hidrographie , sur ce que
M.Bouguer, cy- devant Professeur d'Hidrographie au Croisic , à present Professeur Royal d'Hidrographie au Havre de
Grace a dit au sujet du Demi- Cercle que
·M. Meynier a inventé pour observer sur
Meret à Terre , la hauteur du Soleil et
des Etoiles , sans qu'il soit necessaire de
voir l'horisons et au sujet du Quart de
Cercle que M. Bouguer a donné pour être
preferable au Demi Cercle et à tous les
autres Instrumens qui sont en usage sur
Mer, pour le même sujet.
C
Omme des amis communs entre
M. Bouguer et moi , m'avoient dit
lui avoir représenté le tort qu'il a eû de
parler de mon Demi- Cercle de la maniere qu'il en a parlé dans un Ouvrage
intitulé : De la Méthode d'observer exactement sur Merla hauteur des Astres , imprimé
FEVRIER 1732. 295
primé à Paris , chez Claude Jombert en
l'année 1729 , j'avois crû qu'il auroit pû
y faire attention et reparer sa faute dans
le Public ; mais bien loin qu'il en ait été
question , depuis plus de deux ans et demi que j'ai lieu de me plaindre de la
fausse idée qu'il en a donnée dans son Li
vre ; il m'a fait verbalement depuis peu
de jours une espece de défi d'y répondre ,
ce qui m'a indispensablement engagé à
mettre la main à la plume.
On voit dans l'Histoire de l'Académie
Royale des Sciences , de l'année 17 : 4.
page 93. où M. Bouguer a dit avoir lû
la description de mon demi Cerle , que
ces Mrs l'approuverent après l'avoir examiné et après en avoir fait plusieurs observations au Soleil. Il est extraordinaire
qu'après cela M. Bouguer , qui ne l'avoit
pas vû, en ait fait un portrait au Public
qui n'y a aucune ressemblance , et qu'en
même temps il l'ait condamné sur ce
portrait d'une façon fort singuliere , malgré l'Approbation de l'Académie Royale
des Sciences.
Pour prouver que M. Bouguer a condamné ce demi Cercle sans le connoître
je rapporte ici mot-à-mot ce qu'il en a
dit , où il ne paroît pas qu'il en ait connu
la construction , la suspension ni les usa
Diiij ges.
1
276 MERCURE DE FRANCE
1
ges. J'ai aussi copié exactement la figure
3. de la premiere Planche de son Livre,
qu'il a donnée pour celle de mon demi
Cercle ; je la représente ici notée du même
chiffre 3. et des mêmes lettres. Je donne
en même temps le Dessein de mon demi
Cercle , dans la figure 4. étant suspendu
dans la Caisse MRTV, qui le met à
couvert du vent , de la même maniere
et au même état qu'il étoit lorsque l'Académie Royale des Sciences l'a examiné:
Je l'ai encore en cèt état- là , dans la même Caisse , de maniere qu'on peut ve
rifier très-facilement ce que j'avance.
La Caisse de cet Instrument est noir*
cie en dedans , afin d'absorber les rayons
du Soleil , elle ne devroit être represen
tée ouverte que par dessus ; mais je l'ai
représentée aussi ouverte par devant , afin
de voir plus distinctement toute la figure du demi Cercle et de sa suspension/
Pendant toutes les observations qui ont
été faites avec cet Instrument , sa Caisse
étoit posée à terre ou sur une table , ou
sur quelque banc , de maniere que l'Observateur n'avoit point d'autre attention
que
du
celle de regarder sur la circonference
de l'Instrument , le degré que le rayon
Soleil y marquoit , qui étoit celui de sa
hauteur sur l'horison. On peut verifier
facilement
LYON
*
1893*
partie interieure de l'Arc , et fait connoi hauteur comine dans l'Aneau Astronomique
Instrument peut être aussi d'usage la nuit ,
observer la hauteur des Etoiles ; mais appai
ment qu'on le suspend dans un sens contraire
qu'on vise à l'Etoile par la Pinule du centre pår une autre Pinule située sur la circonferen
Nous ne connoissons ce demi Cercle que pour Dy avo
ou sur une table > our
sur quelque banc , de maniere que l'Observateur n'avoit point d'autre attention.
que celle de regarder sur la circonference
de l'Instrument , le degré que le rayon du
Soleil y marquoit , qui étoit celui de sa
hauteur sur l'horison. On peut verifier facilement
FEVRIER 1732. 377
facilement ce demi Cercle pour sçavoir
s'il est juste , exposant simplement sa
Caisse successivement des deux côtez
MR. aux rayons du Soleil vers l'heure de
midi , car pour lors si le rayon du Soleil
qui passeroit par le centre I. marquoit le
même degré sur les deux côtez du demi
Cercle , son diamétre AC. seroit horisontal ; et si par hazard il inclinoit de quelque côté, ce qui ne pourroit arriver que
par quelque accident extraordinaire , outre qu'on pourroit y remedier sur le
champ par le moyen du petit poids S.
en le faisant glisser le long du diamétre
AC. on pourroit s'en servir aussi quoiqu'incline , comme je l'ai démontré dans
mes Mémoires. Voici ce que M. Bouguer
en a dit.
On voit dans la figure 3. le demi Cercle de
M. Meynier , actuellement Professeur Royal
d'Hidrographie au Havre de Grace. Ce demi
Cercle se suspend par la Boucle A. fig. 3. et le
rayon du Soleil passant par la pinule C. qui répond au centre , vient se rendre en E dans la
partie interieure de l'Arc , et fait connoître la
hauteur comme dans l'Aneau Astronomique. Cet
Instrument peut être aussi d'usagé la nuit , pour
observer la hauteur des Etoiles ; mais apparemment qu'on le suspend dans un sens contraire , et
qu'on vise à l'Etoile par la Pinule du centre ,
pår une autre Pinule située sur la circonference.
Nous ne connoissons ce demi Cercle que pour en
D v avoir
et
278 MERCURE DE FRANCE
avoir vu une description très succinte dans l'Histoire de l'Académie Royale des Sciences de l'An- née 1724. page 93. mais nous ne doutons point
que son sçavant Auteur ne lui procure une situation constamment horisontale , malgré le poids
de la Pinule , qui est située sur la circonference ,
et qu'on est obligé de faire monter ou descendre,
selon que les hauteurs sont plus ou moins
grandes.
Article premier , M. Bouguer dit que
la figure 3. represente mon demi Cercle ;
qu'il est suspendu par la Boucle A. et qu'il
fait connoître la hauteur du Soleil , comme
dans l'Anneau Astronomique. Il suffit de
regarder la figure qu'il donne pour celle
de mon demi Cercle , et de la comparer
avec la figure 4. qui en est la veritable
figure , pour en voir d'abord la difference. Bien loin que mon demi Cercle fig.
4. soit suspendu par la Boucle A. de la
figure 3. il est suspendu sur les deux Pivots NB. dans la Caisse MRVT. qui le
garantit du vent , lesquels Pivots NB.
sont portez par une seconde suspension
XNBZ de même que les Boussoles de
Mer. Ce demi Cercle a un poids O. vers
son milieu , lequel poids ayant le centre
de son mouvement particulier en P.
vibrations particulieres tendent à détruire plutôt le mouvement que le vaisseau
imprime au demi Cercle ; car à mesure
ses
que
FEVRIER: 1732. 279
les vibrations du poids O. et celles du
demi Cercle ADC. ne se font pas en
temps égaux , elles se contrarient récipro
quement et se détruisent mutuellement
en beaucoup moins de temps. Il est évident que par cette suspension l'Instrument obéit beaucoup mieux au Roulis
et au Tangage du Vaisseau , qu'il n'y
obeïroit s'il étoit suspendu par une Boucle; car si la suspension de la Boucle va- loit mieux on s'en serviroit pour suspendre les Boussoles de Mer ; mais l'experience prouve le contraire. On voit par là combien cet Instrument est different
de l'Astrolabe , de même que ses usages ,
et que parconsequent la comparaison de
M. Bouguer , n'est pas juste.
Article II. Il a dit que pour dit que pour observer
la hauteur des Etoilles pendant la nuit , apparemment on suspend mon demi Cercle d'un
sens contraire, et qu'on vise à l'Etoile par
la Pinule du centre. Ce terme d'apparemmentfait voir qu'il ne croit pas lui- méme
connoître la construction de cet Instrument , non- plus que ses usages ; mais
bien loin qu'on soit obligé de le suspendre d'un sens contraire , on ne fait jamais aucun changement à sa suspension
dans aucun de ses usages , et la Pinule.
du centre ne sert jamais pour observer la
D vj hauteur
280 MERCURE DE FRANCE
prohauteur des Etoiles ; car on trouve leur
hauteur avec cet Instrument par la
prieté des Angles formez à là circonfe
rence du Cercle, qui ont un avantage con.
siderable sur ceux qui sont formez au centre du même Cercle , en ce que leurs degrez occupent un Arc double des autres,
comme il est démontré dans la 24. Proposition du troisiéme Livre d'Euclide ,
ce qui rend leurs divisions parconsequent
beaucoup plus distinctes. Comme , par
exemple , l'Angle F A C. qui est celui de
la hauteur de l'Etoile L , qui est formé au
point A. de la circonference , qui est égal
à l'Angle A F E. qui est aussi à la circonference , qui est mesuré par la moitié de
l'Arc AE , égal à l'Arc FC, et qui est indiqué par l'extrémité E. de l'alidade E F.
Article III. Il condamne ce demi Cer→
cle , en disant qu'il croit que je lui procurerai une situation constamment horisontale,
malgré le poids de la Pinule , qui est située
sur la circonference qu'on est obligé de faire
monter ou descendre , selon que les hauteurs
sont plus ou moins grandes. Comme il est
necessaire dans tous les usages de ce demi
Cercle , que son dismétre A C. prenne
de lui- même une situation horisontale ,
quoique l'Astre soit plus ou moins élevé
cola seroit impossible , si le poids de quel
que
FEVRIER. 1732 28
que pinule qui seroit située sur sa circon
ference étoit capable de faire incliner
l'Instrument à mesure qu'elle se trouveroit plus ou moins élevée autour du de
mi Cercle , parce que pour lors son poids
agiroit sur des lignes verticales qui se
roient differemment éloignées de la ligne
verticale qui passeroit par le centre de
gravité du demi Cercle , ce qui feroit
changer l'équilibre de l'Instrument à
mesure que la hauteur de la Pinule changeroit Apparemment que M. Bouguer a
pris delà occasion de vouloir persuader
au Public que mon demi Cercle ayant
une Pinule qu'on fait monter ou descendre plus ou moins , suivant les differentes
hauteurs des Astres , ne devoit pas conserver sa situation horisontale, à cause du
poids de cette même Pinule ; mais il au
roit dû faire attention que si cela eût eu
lieu, Mrs de l'Académie ne l'eussent point
approuvé , étant très- capables de s'en être
appercûs , et si ensuite il eût été convaincu de cette verité , il n'auroit pas avancé
la chose si hardiment ; d'ailleurs les principes des forces mouvantes nous apprennent que tout corps qui a un mouvement circulaire autour d'un Cercle ou
d'un demi Cercle , ou autour de quelque
point, peut conserver toûjours le même
équilibre
282 MERCURE DE FRANCE
équilibre sur le centre de son mouvement , par le moyen d'un autre poids
qui aura le même mouvement sur un
bras de Levier opposé ; c'est ce qu'on
voit aux Pinules des Astrolabes qui montent et descendent autour de sa circonference de l'Instrument sans en changer
l'équilibre.
Je ne crois pas non-plus qu'il eût parlé de même de ce demi Cercle, si auparavant il eût pris connoissance de sa cons-
"truction, de sa suspension et de ses usages ,
parce qu'il auroit vû que la Pinule A. qui
est la seule qui soit située à la circonfe
rence de cet Instrument , n'est pas mobile , mais qu'elle est toûjours fixe à l'extremité A du diamétre AC , et que par
cette raison la hauteur de l'œil qu'on place
en K du côté de cette même Pinule , ne
change pas lorsqu'on fait l'observation
quoique la hauteur de l'Astre change. II
auroit aussi vû que la Pinule A ayant été
mise d'équilibre , avec le demi Cercle
ADC , sur le centre commun I , elle ne
doit jamais changer la situation horisontale de l'Instrument qui se suspend continuellement de lui- même par la verticale
qui passe par son centre de mouvement
et par son centre de gravité ; et que pour
ce qui est de la seconde Pinule F , elle se
trouve
FEVRIER. 17327 28
trouve toujours plus ou moins élevée audessus du demi Cercle , suivant les dif
ferentes hauteurs des Etoiles sur l'horidans le temps de l'observation ;
et que le centre de mouvement er de
gravité de l'Alidade EF , qui la porte ,
étant au centre I du demi Cercle , elle:
ne doit non-plus rien changer à l'équili
bre de l'Instrument dans quelque situation qu'on la mette ; et s'il eût demandé
à l'Académie des Sciences une plus gran-.
de instruction sur mon demi Cercle, comme il en étoit correspondant , on lui auroit communiqué , sans doute, le desseinet le Memoire que j'y ai laissé à ce sujet ;
on auroit pû lui communiquer en mêmetemps un Certificat autentique qu'elle
avoit reçû touchant les experiences qui
furent faites avec ce demi Ĉercle dans la
Rade de Brest , sur le Vaisseau du Roy
l'Elisabeth, qui n'ont été écartez que d'environ une minute de la vraye latitude
du lieu où elles furent faites , quoique le
Vaisseau eût beaucoup de mouvement
puisque lors de la derniere observation
le vent nous fit faire près de deux lieuës
de chemin en une heure de temps dans
un gros Bateau qu'on nomme Bugalet,
qui n'avoit qu'une seule Voile. J'avois
fait faire ce demi Cercle entierement semblable
284 MERCURE DE FRANCE
blable à celui dont il est parlé dans l'His
toire de l'Académie des Sciences de l'année 1724. il avoit seulement été divisé:
avec plus de soin. Avantque de partir pour
Brest, Mrs. de Cassini et deMaraldi, comparerent en ma presence à l'Observatoire
Royal plusieurs Observations faites avec›
ce demi Cercle à celles qui furent faites
en même temps avec un quart de Cercle
d'environ trois pieds de rayon , elles furent toutes trouvées égales à celles du
quart de Cercle de l'Observatoire à une
ou deux minutes près ; mais sans doute
que dans ce temps-là l'Histoire de l'Académie étoit imprimée , sans quoi je suis
persuadé que ces Mrs. y auroient fait inserer ces dernieres Observations.
Article IV. Il dit Connoître cet Ins
trument pour en avoir vu une Description
très-succinte dans l'Histoire de l'Académie
Royale des Sciences de l'année 1724. pages
93. Je rapporte ici cette même Descrip
tion mot à- mot , afin de faire voir au Public qu'elle ne l'autorise en rien du tout
sur l'idée qu'il a voulu lui donner de mon
demi Cercle.
Description de l'Académie. Un Instrument de
M. Meynier , consistant en un demi Cercle dont le diamétré se met dans une situation horisontale
par la maniere dont il est suspendu. Il sert à apprendre sur Mer, sans qu'il soit necessaire des voir
FEVRIER. 1732. 28
voir l'horison , la distance du bord superieur der
Soleil au Zenith, par le moyen de l'ombre faite
par les rayons qui passent par une fente qui
répond au centre du demi Cercle et va se projetter sur une circonference graduée , il sert aussi.à observer la hauteur du Soleil et des Etoiles , depuis l'horison jusques à environ so degrez , par
le moyende deux Pinules , avec lesquelles on vise
l'Astre. On a fait avec cet Instrument plusieurs
Observations qui ont été le plus souvent à 8 ou
10. minutes près , les mêmes que celles qui
se faisoient en même- temps avec un quart de
Cercle de deux pieds de rayon. Cet Instrument
est ingenieux et commode à cause que pour les
Observations des Etoiles, l'œil est toujours placé
à la même hauteur , quoique l'Etoile soit diffe- remment élevée , et parce qu'on n'a pas besoin
de voir l'horison. On a crû qu'il seroit préferable sur Mer à la plupart des Instrumens qu'on y'
employe , s'il y donnoit les hauteurs avec la même précision que sur Terre , ce que l'experience seule peut décider.
Je conviens que cette description est
tres- succinte ; mais cependant on n'y
trouve point du tout que ce demi cerclesoit suspendu par une boule , ni qu'il
donne la hauteur des Astres , comme l'As
trolabe ; ony voit seulement qu'il se place
horisontalement par la maniere dont il est
suspendu , et qui fait assez entendre que
cette maniere de le suspendre n'est pas
par une boule, car il auroit été plus court
et plus naturel à Mrs de l'Academie de l
dire
286 MERCURE DE FRANCÈ
dire dans leur Description. On n'y trouve
non plus rien qui donne aucune idée
qu'il faille suspendre ce demi Cercle d'un
sens contraire pour observer la hauteur
des Etoiles ; n'y qu'on vise à l'Etoile par
la Pinule du centre , ni rien qui puisse
faire douter que le poids des Pinules qui
y sont, puisse faire changer la situation
horisontale de l'instrument , en observant
la hauteur des Etoiles.
Il est surprenant que M. Bouguer n'ait
compris que le mot de demi Cercle ,
dans la Description de l'Académie , au
sujet de cet instrument, qu'il en ait donné
une idée au public, entierement différente
tant au sujet de sa construction , que de
sa suspension et de ses usages , par une interprétation , qui n'y a aucune ressemblance; qu'il en ait même parlé d'une maniere à faire voir évidemment qu'il ne le
connoissoit du tout point ; et qu'ensuite
il l'ait condamné d'une façon tres- singu
liere , en disant qu'il croit queje lui procurerai une situation constamment horisontale
malgré le poids de la Pinule , qui est à la
circonference.
Je propose à M. Bouguer de faire avec
lui l'experience de son quart de Cercle
et en même temps celle ce mon demi
Cercle , et celle du quart de Cercle Anglois ,
FEVRIER. 1932. 287
glois , en présence des personnes qu'il jugera à propos , afin de voir par là si sort
quart de Cercle vaut mieux que ces autres instruments , à la mer et à terre même , lorsqu'il fait du vent , ou lorsque
le corps de l'Observateur est en mouvement; mais puisqu'il a condamné mon
demi Cercle sans aucuu fondement , il
ne doit pas trouver mauvais que je détaille au public les raisons qui condamnent avec fondement le quart de Cercle qu'il a donné dans le même ouvrage ,
que j'ai cité , comme un instrument préférable au quart de Cercle des Anglois, et
à tous les autres instrumens qu'on employe sur Mer , pour observer la hauteur des Astres.
La figure 5 , represente le quart de Cer
cle dont les Anglois se servent pour. ob
server la hauteur des Astres.
La figure 6 , représente exactement le
quart de Cercle de M. Bouguer , qui ne
differe du quart de Cercle des Anglais
que parce qu'il est formé d'un seul- Arc ,
É FD , de même que tous les quarts de
Cercle ordinaires que tous ses rayons
sont égaux au grand rayon du quart de
Cercle Anglois , c'est à dire d'environ 23
pouces de longueur ; et que celui des Anglois , figure 5 , est formé de deux differentes
288 MERCURE DE FRANCE
rentes portions de Cercle A BHD. dont
les rayons CCA.A. CH. sont inégaux , le
grand CH. est d'environ 23 pouces , il y
en a quelquefois qui ont quelques pouces de plus, mais je n'en ai point vû qui
en eussent moins ; l'Arc D H. que ce
rayon soutient , est d'environ 25 à 30 dégrez. On appuye contre l'épaule le côté
Dde cet Arc, lorsqu'on fait l'observa-.
tion ; le reste des dégrez de ce quart de
Cercle , est sur le petit Arc A'B , qui n'est
ordinairement que de à 10 pouces de
rayon. J'en ai cependant vu un qui avoit
ce même rayon , d'environ un pied.
Nous avons en France , depuis treslong- temps , beaucoup de Pilotes qui se
servent du quart de Cercle Anglois, figu
re 5. Plusieurs y mettent un verre lanticalaire au martcau A, qui réunit les rayons
du Soleil sur le Marteau C , qui est au
centre de l'instrument; beaucoup d'autres
né se servent que d'un petit trou rond au
même Marteau , en place de Verre , et
quelquesautres ne se servent que de l'ombre qui tombé du bord du même Marteau
A' , sur celui du centre C.
Il y a long-temps que j'ai entendu dire
à nos Pilotes de Brest , et à ceux de Tou-.
lon , que ce qui a obligé de reformer le
quart de Cercle ordinaire , formé par un
seul
FEVRIER 1732. 289
?
seul rayon , comme celui de la figure 6 , a
été , premierement , parce que le vent
avoit beaucoup plus de force sur la circonference E H,figure 5 , que sur la semblable circonférence A B. Secondement
parce que cette circonference E H, outre
qu'elle recevoit beaucoup plus de vent
étant plus grande , étoit ausst beaucoup
plus éloignée de la main de l'Observateur qui tenoit l'instrument en I , de
maniere que la force du vent agissoit sur
un Lévier beaucoup plus long , qui fatiguoit davantage l'Observateur, et qui causoit un plus grand mouvement à l'instru
ment ; de sorte que non-seulement l'Observateur ne pouvoit pas le tenir si ferme,
mais pas même si vertical , ni si horisontal , à cause du vent , ce qui rendoit l'observation d'autant plus douteuse que le
vent étoit plusfort. Troisiémement, parce
que le bord de l'ombre du Marteau E. figure 6 , en tombant sur le Marteau C, de
la distance E C , lorsqu'elle étoit d'environ 23 pouces, étoit beaucoup moins sensible sur ce même Marteau C , que lorsqu'il ne tombe que de la distance A C ,
figures , qui n'est ordinairement que
d'environ 9 pouces. Quatrièmement
parce que la distance EC , figure 5 et 6 ,
étant d'environ 23 pouces , le mouvement
>
290 MERCURE DE FRANCE
ment de l'ombre du bord du Marteau, ou
le mouvement du rayon du Soleil , qui
tomboit du Marteau E sur le Marteau C,
parcouroient un espace qui étoit plus de
deux fois et demi aussi grand , que l'espace qu'ils parcourent sur le même Marteau C , lorsque cette distance n'est que d'environ 9 pouces , telle que A C, figure
55 car quoique le mouvement des deux
instrumens , figure $ et 6 , fût le même,
le mouvement de l'ombre du Marteau E,
ou le mouvement du rayon du Soleil ,
qui tomberoit du même Marteau E , sur
celui du centre C, des figures 5 et 6 , seroit au mouvement de cette même ombre , ou rayon qui tomberoit du Marteau A, sur le Marteau C , de la figure
5 :: comme le rayon EC, des figures 5
et 6 , est au rayon A C de la figure 5 , ce
qui formoit une tres-grande difficulté ,
parce que pour lors on ne pouvoit estimer le milieu de ce mouvement que tresimparfaitement;car comme il falloit aussi
estimer en même temps le milieu des
rayons du Soleil sur le Marteau C ; ces
deux estimations qui doivent se faire dans
le même instant , étoient d'autant plus
difficiles et douteuses , que le mouvement
de ce rayon sur le Marteau du centre C
étoit plus grand. Cinquièmement , parce
-
que
FEVRIER. 1732. 291
pas
que lorsqu'on a voulu avoir le rayon du
Soleil sur le Marteau C , par le moyen
d'un trou au Marteau E , quelque petit
que fût ce trou , l'étendue du rayon de
Astre qui y passoit étoit fort grande sur
le Marteau C, et beaucoup moins distincte , principalement lorsque le Soleil n'est
bien brillant , comme cela arrive tressouvent à la Mer ; ce qui n'est pas de même lorsque la longueur du rayon de l'A
tre n'est que de 9 à re pouces. Sixièmement , parce que ces difficultez augmentoient encore davantage , lorsque le Soleil étoit fort élevé sur l'horison , ou près
du Zénith ; car pour lors l'étendue de son
rayon sur le Marteau C, prenoit une figure ovale , beaucoup plus grande,à cause de l'obliquité du plan du Marteau C,
avec le rayon de l'Astre. Septiémement ,
parce que lorsqu'on a voulu mettre un
verre lenticulaire au Marteau E, figure 6,
pour réunir les rayons du Soleil sur le
Marteau C, on a trouvé qu'un verre d'environ 23 pouces de foyer , ne donnoit pas
les rayons de l'Astre si bien réinis qu'un
verre d'environ 9 pouces de foyer , de
maniere qu'on n'en pouvoit pas estimer
le milieu si exactement ; d'ailleurs cette
lentille ne détruisoit pas l'augmentation
du mouvement des rayons du Soleil sur
le
292 MERCURE DE FRANCE
le Marteau C , ce qui est un tres- grand
obstacle , auquel on n'a pû remedier
qu'en racourcissant considerablement le
rayon à une partie du quart de Cercle ,
comme on le voit à la figure 5 .
Etant en Angleterre l'année derniere,
et scachant que tous les Anglois se servent sur Mer du quart de Cercle , de la
figures , je m'informai pourquoi ils ne
font pas ce quart de Cercle regulier, c'està-dire d'un seul arc de Cercle. On me répondit à peu près la même chose que ce
que j'en avois apris de nos Pilotes François. On y ajouta seulement,que ceux qui
voudroient se servir d'un quart de Cercle d'un seul Arc , pour observer la hauteur des Astres sur Mer, en seroient bientôt desabusez, puisqu'eux-mêmes ne se servent pas de l'Arc du grand rayon tout
seul pour observer la hauteur du Soleil, à
cause des raisons susdites , quoiqu'ils le
pussent toutes les fois que les dégrez de
la hauteur de l'Astre n'excedent pas les
dégrez de l'Arc du grand rayon de l'ins
trument.
Quand même nos Pilotes et les Anglois
n'auroient pas pour eux l'experience
comme ils l'ont , qui confirme leurs raisons , elles sont trop pour ne
pas s'y rendre ; et ils sont fondez à croire
évidentes
qu'ils
FEVRIER.
1732. 293
qu'ils ont eux - mêmes reformé le quart
de Cercle ordinaire , avec connoissance
de cause et avec fondement , pour leur
servir plus exactement et plus commodé
ment à observer la hauteur des Astres sur
Mer , en formant le quart de Cercle de
deux differens Arcs , comme celui de la
figure 5.
Les raisons que je viens de détailler
font voit que ce n'est pas le seul embarras
de l'instrument qui a occasionné la réforme que les Pilotes en ont faite , mais bien
la nécessité ; ce qui nous prouve que l'expérience sur cette matiere en a plus appris
aux Pilotes que la Théorie. Car il est assez
évident à ceux qui ignorent ces expériences , que le quart de Cercle qui auroit
deux pieds de rayon , devroit être plus
précis que celui qui n'en auroit que 9 ou
10pouces,parce que les divisions de ce premier seroient beaucoup plus grandes que
celles de l'autre , et par consequent plus
distinctes et plus exactes ; cela est incontestable à terre; mais le raisonnement doit
ceder à
l'expérience ,
principalement en
ce qui regarde la navigation.
Si M. Beguer , dont la Théorie est
profonde , avoit pratiqué la Mer ou fait seulement une campagne de long cours ,
pendant laquelle il se futservi de son quart
E de
294 MERCURE DE FRANCE
de Cercle, figure 5, pour observer la haureur du Soleil , je ne croi pas qu'il l'eut
proposé ensuite pour s'en servir à la Mer,
préférablement aux instrumens ordinai
res , parce qu'il en auroit senti lui-même
les difficultez mentionnées cy-dessus.
du Roy pour la Marine , cy- devant Professeur Royal d'Hidrographie , sur ce que
M.Bouguer, cy- devant Professeur d'Hidrographie au Croisic , à present Professeur Royal d'Hidrographie au Havre de
Grace a dit au sujet du Demi- Cercle que
·M. Meynier a inventé pour observer sur
Meret à Terre , la hauteur du Soleil et
des Etoiles , sans qu'il soit necessaire de
voir l'horisons et au sujet du Quart de
Cercle que M. Bouguer a donné pour être
preferable au Demi Cercle et à tous les
autres Instrumens qui sont en usage sur
Mer, pour le même sujet.
C
Omme des amis communs entre
M. Bouguer et moi , m'avoient dit
lui avoir représenté le tort qu'il a eû de
parler de mon Demi- Cercle de la maniere qu'il en a parlé dans un Ouvrage
intitulé : De la Méthode d'observer exactement sur Merla hauteur des Astres , imprimé
FEVRIER 1732. 295
primé à Paris , chez Claude Jombert en
l'année 1729 , j'avois crû qu'il auroit pû
y faire attention et reparer sa faute dans
le Public ; mais bien loin qu'il en ait été
question , depuis plus de deux ans et demi que j'ai lieu de me plaindre de la
fausse idée qu'il en a donnée dans son Li
vre ; il m'a fait verbalement depuis peu
de jours une espece de défi d'y répondre ,
ce qui m'a indispensablement engagé à
mettre la main à la plume.
On voit dans l'Histoire de l'Académie
Royale des Sciences , de l'année 17 : 4.
page 93. où M. Bouguer a dit avoir lû
la description de mon demi Cerle , que
ces Mrs l'approuverent après l'avoir examiné et après en avoir fait plusieurs observations au Soleil. Il est extraordinaire
qu'après cela M. Bouguer , qui ne l'avoit
pas vû, en ait fait un portrait au Public
qui n'y a aucune ressemblance , et qu'en
même temps il l'ait condamné sur ce
portrait d'une façon fort singuliere , malgré l'Approbation de l'Académie Royale
des Sciences.
Pour prouver que M. Bouguer a condamné ce demi Cercle sans le connoître
je rapporte ici mot-à-mot ce qu'il en a
dit , où il ne paroît pas qu'il en ait connu
la construction , la suspension ni les usa
Diiij ges.
1
276 MERCURE DE FRANCE
1
ges. J'ai aussi copié exactement la figure
3. de la premiere Planche de son Livre,
qu'il a donnée pour celle de mon demi
Cercle ; je la représente ici notée du même
chiffre 3. et des mêmes lettres. Je donne
en même temps le Dessein de mon demi
Cercle , dans la figure 4. étant suspendu
dans la Caisse MRTV, qui le met à
couvert du vent , de la même maniere
et au même état qu'il étoit lorsque l'Académie Royale des Sciences l'a examiné:
Je l'ai encore en cèt état- là , dans la même Caisse , de maniere qu'on peut ve
rifier très-facilement ce que j'avance.
La Caisse de cet Instrument est noir*
cie en dedans , afin d'absorber les rayons
du Soleil , elle ne devroit être represen
tée ouverte que par dessus ; mais je l'ai
représentée aussi ouverte par devant , afin
de voir plus distinctement toute la figure du demi Cercle et de sa suspension/
Pendant toutes les observations qui ont
été faites avec cet Instrument , sa Caisse
étoit posée à terre ou sur une table , ou
sur quelque banc , de maniere que l'Observateur n'avoit point d'autre attention
que
du
celle de regarder sur la circonference
de l'Instrument , le degré que le rayon
Soleil y marquoit , qui étoit celui de sa
hauteur sur l'horison. On peut verifier
facilement
LYON
*
1893*
partie interieure de l'Arc , et fait connoi hauteur comine dans l'Aneau Astronomique
Instrument peut être aussi d'usage la nuit ,
observer la hauteur des Etoiles ; mais appai
ment qu'on le suspend dans un sens contraire
qu'on vise à l'Etoile par la Pinule du centre pår une autre Pinule située sur la circonferen
Nous ne connoissons ce demi Cercle que pour Dy avo
ou sur une table > our
sur quelque banc , de maniere que l'Observateur n'avoit point d'autre attention.
que celle de regarder sur la circonference
de l'Instrument , le degré que le rayon du
Soleil y marquoit , qui étoit celui de sa
hauteur sur l'horison. On peut verifier facilement
FEVRIER 1732. 377
facilement ce demi Cercle pour sçavoir
s'il est juste , exposant simplement sa
Caisse successivement des deux côtez
MR. aux rayons du Soleil vers l'heure de
midi , car pour lors si le rayon du Soleil
qui passeroit par le centre I. marquoit le
même degré sur les deux côtez du demi
Cercle , son diamétre AC. seroit horisontal ; et si par hazard il inclinoit de quelque côté, ce qui ne pourroit arriver que
par quelque accident extraordinaire , outre qu'on pourroit y remedier sur le
champ par le moyen du petit poids S.
en le faisant glisser le long du diamétre
AC. on pourroit s'en servir aussi quoiqu'incline , comme je l'ai démontré dans
mes Mémoires. Voici ce que M. Bouguer
en a dit.
On voit dans la figure 3. le demi Cercle de
M. Meynier , actuellement Professeur Royal
d'Hidrographie au Havre de Grace. Ce demi
Cercle se suspend par la Boucle A. fig. 3. et le
rayon du Soleil passant par la pinule C. qui répond au centre , vient se rendre en E dans la
partie interieure de l'Arc , et fait connoître la
hauteur comme dans l'Aneau Astronomique. Cet
Instrument peut être aussi d'usagé la nuit , pour
observer la hauteur des Etoiles ; mais apparemment qu'on le suspend dans un sens contraire , et
qu'on vise à l'Etoile par la Pinule du centre ,
pår une autre Pinule située sur la circonference.
Nous ne connoissons ce demi Cercle que pour en
D v avoir
et
278 MERCURE DE FRANCE
avoir vu une description très succinte dans l'Histoire de l'Académie Royale des Sciences de l'An- née 1724. page 93. mais nous ne doutons point
que son sçavant Auteur ne lui procure une situation constamment horisontale , malgré le poids
de la Pinule , qui est située sur la circonference ,
et qu'on est obligé de faire monter ou descendre,
selon que les hauteurs sont plus ou moins
grandes.
Article premier , M. Bouguer dit que
la figure 3. represente mon demi Cercle ;
qu'il est suspendu par la Boucle A. et qu'il
fait connoître la hauteur du Soleil , comme
dans l'Anneau Astronomique. Il suffit de
regarder la figure qu'il donne pour celle
de mon demi Cercle , et de la comparer
avec la figure 4. qui en est la veritable
figure , pour en voir d'abord la difference. Bien loin que mon demi Cercle fig.
4. soit suspendu par la Boucle A. de la
figure 3. il est suspendu sur les deux Pivots NB. dans la Caisse MRVT. qui le
garantit du vent , lesquels Pivots NB.
sont portez par une seconde suspension
XNBZ de même que les Boussoles de
Mer. Ce demi Cercle a un poids O. vers
son milieu , lequel poids ayant le centre
de son mouvement particulier en P.
vibrations particulieres tendent à détruire plutôt le mouvement que le vaisseau
imprime au demi Cercle ; car à mesure
ses
que
FEVRIER: 1732. 279
les vibrations du poids O. et celles du
demi Cercle ADC. ne se font pas en
temps égaux , elles se contrarient récipro
quement et se détruisent mutuellement
en beaucoup moins de temps. Il est évident que par cette suspension l'Instrument obéit beaucoup mieux au Roulis
et au Tangage du Vaisseau , qu'il n'y
obeïroit s'il étoit suspendu par une Boucle; car si la suspension de la Boucle va- loit mieux on s'en serviroit pour suspendre les Boussoles de Mer ; mais l'experience prouve le contraire. On voit par là combien cet Instrument est different
de l'Astrolabe , de même que ses usages ,
et que parconsequent la comparaison de
M. Bouguer , n'est pas juste.
Article II. Il a dit que pour dit que pour observer
la hauteur des Etoilles pendant la nuit , apparemment on suspend mon demi Cercle d'un
sens contraire, et qu'on vise à l'Etoile par
la Pinule du centre. Ce terme d'apparemmentfait voir qu'il ne croit pas lui- méme
connoître la construction de cet Instrument , non- plus que ses usages ; mais
bien loin qu'on soit obligé de le suspendre d'un sens contraire , on ne fait jamais aucun changement à sa suspension
dans aucun de ses usages , et la Pinule.
du centre ne sert jamais pour observer la
D vj hauteur
280 MERCURE DE FRANCE
prohauteur des Etoiles ; car on trouve leur
hauteur avec cet Instrument par la
prieté des Angles formez à là circonfe
rence du Cercle, qui ont un avantage con.
siderable sur ceux qui sont formez au centre du même Cercle , en ce que leurs degrez occupent un Arc double des autres,
comme il est démontré dans la 24. Proposition du troisiéme Livre d'Euclide ,
ce qui rend leurs divisions parconsequent
beaucoup plus distinctes. Comme , par
exemple , l'Angle F A C. qui est celui de
la hauteur de l'Etoile L , qui est formé au
point A. de la circonference , qui est égal
à l'Angle A F E. qui est aussi à la circonference , qui est mesuré par la moitié de
l'Arc AE , égal à l'Arc FC, et qui est indiqué par l'extrémité E. de l'alidade E F.
Article III. Il condamne ce demi Cer→
cle , en disant qu'il croit que je lui procurerai une situation constamment horisontale,
malgré le poids de la Pinule , qui est située
sur la circonference qu'on est obligé de faire
monter ou descendre , selon que les hauteurs
sont plus ou moins grandes. Comme il est
necessaire dans tous les usages de ce demi
Cercle , que son dismétre A C. prenne
de lui- même une situation horisontale ,
quoique l'Astre soit plus ou moins élevé
cola seroit impossible , si le poids de quel
que
FEVRIER. 1732 28
que pinule qui seroit située sur sa circon
ference étoit capable de faire incliner
l'Instrument à mesure qu'elle se trouveroit plus ou moins élevée autour du de
mi Cercle , parce que pour lors son poids
agiroit sur des lignes verticales qui se
roient differemment éloignées de la ligne
verticale qui passeroit par le centre de
gravité du demi Cercle , ce qui feroit
changer l'équilibre de l'Instrument à
mesure que la hauteur de la Pinule changeroit Apparemment que M. Bouguer a
pris delà occasion de vouloir persuader
au Public que mon demi Cercle ayant
une Pinule qu'on fait monter ou descendre plus ou moins , suivant les differentes
hauteurs des Astres , ne devoit pas conserver sa situation horisontale, à cause du
poids de cette même Pinule ; mais il au
roit dû faire attention que si cela eût eu
lieu, Mrs de l'Académie ne l'eussent point
approuvé , étant très- capables de s'en être
appercûs , et si ensuite il eût été convaincu de cette verité , il n'auroit pas avancé
la chose si hardiment ; d'ailleurs les principes des forces mouvantes nous apprennent que tout corps qui a un mouvement circulaire autour d'un Cercle ou
d'un demi Cercle , ou autour de quelque
point, peut conserver toûjours le même
équilibre
282 MERCURE DE FRANCE
équilibre sur le centre de son mouvement , par le moyen d'un autre poids
qui aura le même mouvement sur un
bras de Levier opposé ; c'est ce qu'on
voit aux Pinules des Astrolabes qui montent et descendent autour de sa circonference de l'Instrument sans en changer
l'équilibre.
Je ne crois pas non-plus qu'il eût parlé de même de ce demi Cercle, si auparavant il eût pris connoissance de sa cons-
"truction, de sa suspension et de ses usages ,
parce qu'il auroit vû que la Pinule A. qui
est la seule qui soit située à la circonfe
rence de cet Instrument , n'est pas mobile , mais qu'elle est toûjours fixe à l'extremité A du diamétre AC , et que par
cette raison la hauteur de l'œil qu'on place
en K du côté de cette même Pinule , ne
change pas lorsqu'on fait l'observation
quoique la hauteur de l'Astre change. II
auroit aussi vû que la Pinule A ayant été
mise d'équilibre , avec le demi Cercle
ADC , sur le centre commun I , elle ne
doit jamais changer la situation horisontale de l'Instrument qui se suspend continuellement de lui- même par la verticale
qui passe par son centre de mouvement
et par son centre de gravité ; et que pour
ce qui est de la seconde Pinule F , elle se
trouve
FEVRIER. 17327 28
trouve toujours plus ou moins élevée audessus du demi Cercle , suivant les dif
ferentes hauteurs des Etoiles sur l'horidans le temps de l'observation ;
et que le centre de mouvement er de
gravité de l'Alidade EF , qui la porte ,
étant au centre I du demi Cercle , elle:
ne doit non-plus rien changer à l'équili
bre de l'Instrument dans quelque situation qu'on la mette ; et s'il eût demandé
à l'Académie des Sciences une plus gran-.
de instruction sur mon demi Cercle, comme il en étoit correspondant , on lui auroit communiqué , sans doute, le desseinet le Memoire que j'y ai laissé à ce sujet ;
on auroit pû lui communiquer en mêmetemps un Certificat autentique qu'elle
avoit reçû touchant les experiences qui
furent faites avec ce demi Ĉercle dans la
Rade de Brest , sur le Vaisseau du Roy
l'Elisabeth, qui n'ont été écartez que d'environ une minute de la vraye latitude
du lieu où elles furent faites , quoique le
Vaisseau eût beaucoup de mouvement
puisque lors de la derniere observation
le vent nous fit faire près de deux lieuës
de chemin en une heure de temps dans
un gros Bateau qu'on nomme Bugalet,
qui n'avoit qu'une seule Voile. J'avois
fait faire ce demi Cercle entierement semblable
284 MERCURE DE FRANCE
blable à celui dont il est parlé dans l'His
toire de l'Académie des Sciences de l'année 1724. il avoit seulement été divisé:
avec plus de soin. Avantque de partir pour
Brest, Mrs. de Cassini et deMaraldi, comparerent en ma presence à l'Observatoire
Royal plusieurs Observations faites avec›
ce demi Cercle à celles qui furent faites
en même temps avec un quart de Cercle
d'environ trois pieds de rayon , elles furent toutes trouvées égales à celles du
quart de Cercle de l'Observatoire à une
ou deux minutes près ; mais sans doute
que dans ce temps-là l'Histoire de l'Académie étoit imprimée , sans quoi je suis
persuadé que ces Mrs. y auroient fait inserer ces dernieres Observations.
Article IV. Il dit Connoître cet Ins
trument pour en avoir vu une Description
très-succinte dans l'Histoire de l'Académie
Royale des Sciences de l'année 1724. pages
93. Je rapporte ici cette même Descrip
tion mot à- mot , afin de faire voir au Public qu'elle ne l'autorise en rien du tout
sur l'idée qu'il a voulu lui donner de mon
demi Cercle.
Description de l'Académie. Un Instrument de
M. Meynier , consistant en un demi Cercle dont le diamétré se met dans une situation horisontale
par la maniere dont il est suspendu. Il sert à apprendre sur Mer, sans qu'il soit necessaire des voir
FEVRIER. 1732. 28
voir l'horison , la distance du bord superieur der
Soleil au Zenith, par le moyen de l'ombre faite
par les rayons qui passent par une fente qui
répond au centre du demi Cercle et va se projetter sur une circonference graduée , il sert aussi.à observer la hauteur du Soleil et des Etoiles , depuis l'horison jusques à environ so degrez , par
le moyende deux Pinules , avec lesquelles on vise
l'Astre. On a fait avec cet Instrument plusieurs
Observations qui ont été le plus souvent à 8 ou
10. minutes près , les mêmes que celles qui
se faisoient en même- temps avec un quart de
Cercle de deux pieds de rayon. Cet Instrument
est ingenieux et commode à cause que pour les
Observations des Etoiles, l'œil est toujours placé
à la même hauteur , quoique l'Etoile soit diffe- remment élevée , et parce qu'on n'a pas besoin
de voir l'horison. On a crû qu'il seroit préferable sur Mer à la plupart des Instrumens qu'on y'
employe , s'il y donnoit les hauteurs avec la même précision que sur Terre , ce que l'experience seule peut décider.
Je conviens que cette description est
tres- succinte ; mais cependant on n'y
trouve point du tout que ce demi cerclesoit suspendu par une boule , ni qu'il
donne la hauteur des Astres , comme l'As
trolabe ; ony voit seulement qu'il se place
horisontalement par la maniere dont il est
suspendu , et qui fait assez entendre que
cette maniere de le suspendre n'est pas
par une boule, car il auroit été plus court
et plus naturel à Mrs de l'Academie de l
dire
286 MERCURE DE FRANCÈ
dire dans leur Description. On n'y trouve
non plus rien qui donne aucune idée
qu'il faille suspendre ce demi Cercle d'un
sens contraire pour observer la hauteur
des Etoiles ; n'y qu'on vise à l'Etoile par
la Pinule du centre , ni rien qui puisse
faire douter que le poids des Pinules qui
y sont, puisse faire changer la situation
horisontale de l'instrument , en observant
la hauteur des Etoiles.
Il est surprenant que M. Bouguer n'ait
compris que le mot de demi Cercle ,
dans la Description de l'Académie , au
sujet de cet instrument, qu'il en ait donné
une idée au public, entierement différente
tant au sujet de sa construction , que de
sa suspension et de ses usages , par une interprétation , qui n'y a aucune ressemblance; qu'il en ait même parlé d'une maniere à faire voir évidemment qu'il ne le
connoissoit du tout point ; et qu'ensuite
il l'ait condamné d'une façon tres- singu
liere , en disant qu'il croit queje lui procurerai une situation constamment horisontale
malgré le poids de la Pinule , qui est à la
circonference.
Je propose à M. Bouguer de faire avec
lui l'experience de son quart de Cercle
et en même temps celle ce mon demi
Cercle , et celle du quart de Cercle Anglois ,
FEVRIER. 1932. 287
glois , en présence des personnes qu'il jugera à propos , afin de voir par là si sort
quart de Cercle vaut mieux que ces autres instruments , à la mer et à terre même , lorsqu'il fait du vent , ou lorsque
le corps de l'Observateur est en mouvement; mais puisqu'il a condamné mon
demi Cercle sans aucuu fondement , il
ne doit pas trouver mauvais que je détaille au public les raisons qui condamnent avec fondement le quart de Cercle qu'il a donné dans le même ouvrage ,
que j'ai cité , comme un instrument préférable au quart de Cercle des Anglois, et
à tous les autres instrumens qu'on employe sur Mer , pour observer la hauteur des Astres.
La figure 5 , represente le quart de Cer
cle dont les Anglois se servent pour. ob
server la hauteur des Astres.
La figure 6 , représente exactement le
quart de Cercle de M. Bouguer , qui ne
differe du quart de Cercle des Anglais
que parce qu'il est formé d'un seul- Arc ,
É FD , de même que tous les quarts de
Cercle ordinaires que tous ses rayons
sont égaux au grand rayon du quart de
Cercle Anglois , c'est à dire d'environ 23
pouces de longueur ; et que celui des Anglois , figure 5 , est formé de deux differentes
288 MERCURE DE FRANCE
rentes portions de Cercle A BHD. dont
les rayons CCA.A. CH. sont inégaux , le
grand CH. est d'environ 23 pouces , il y
en a quelquefois qui ont quelques pouces de plus, mais je n'en ai point vû qui
en eussent moins ; l'Arc D H. que ce
rayon soutient , est d'environ 25 à 30 dégrez. On appuye contre l'épaule le côté
Dde cet Arc, lorsqu'on fait l'observa-.
tion ; le reste des dégrez de ce quart de
Cercle , est sur le petit Arc A'B , qui n'est
ordinairement que de à 10 pouces de
rayon. J'en ai cependant vu un qui avoit
ce même rayon , d'environ un pied.
Nous avons en France , depuis treslong- temps , beaucoup de Pilotes qui se
servent du quart de Cercle Anglois, figu
re 5. Plusieurs y mettent un verre lanticalaire au martcau A, qui réunit les rayons
du Soleil sur le Marteau C , qui est au
centre de l'instrument; beaucoup d'autres
né se servent que d'un petit trou rond au
même Marteau , en place de Verre , et
quelquesautres ne se servent que de l'ombre qui tombé du bord du même Marteau
A' , sur celui du centre C.
Il y a long-temps que j'ai entendu dire
à nos Pilotes de Brest , et à ceux de Tou-.
lon , que ce qui a obligé de reformer le
quart de Cercle ordinaire , formé par un
seul
FEVRIER 1732. 289
?
seul rayon , comme celui de la figure 6 , a
été , premierement , parce que le vent
avoit beaucoup plus de force sur la circonference E H,figure 5 , que sur la semblable circonférence A B. Secondement
parce que cette circonference E H, outre
qu'elle recevoit beaucoup plus de vent
étant plus grande , étoit ausst beaucoup
plus éloignée de la main de l'Observateur qui tenoit l'instrument en I , de
maniere que la force du vent agissoit sur
un Lévier beaucoup plus long , qui fatiguoit davantage l'Observateur, et qui causoit un plus grand mouvement à l'instru
ment ; de sorte que non-seulement l'Observateur ne pouvoit pas le tenir si ferme,
mais pas même si vertical , ni si horisontal , à cause du vent , ce qui rendoit l'observation d'autant plus douteuse que le
vent étoit plusfort. Troisiémement, parce
que le bord de l'ombre du Marteau E. figure 6 , en tombant sur le Marteau C, de
la distance E C , lorsqu'elle étoit d'environ 23 pouces, étoit beaucoup moins sensible sur ce même Marteau C , que lorsqu'il ne tombe que de la distance A C ,
figures , qui n'est ordinairement que
d'environ 9 pouces. Quatrièmement
parce que la distance EC , figure 5 et 6 ,
étant d'environ 23 pouces , le mouvement
>
290 MERCURE DE FRANCE
ment de l'ombre du bord du Marteau, ou
le mouvement du rayon du Soleil , qui
tomboit du Marteau E sur le Marteau C,
parcouroient un espace qui étoit plus de
deux fois et demi aussi grand , que l'espace qu'ils parcourent sur le même Marteau C , lorsque cette distance n'est que d'environ 9 pouces , telle que A C, figure
55 car quoique le mouvement des deux
instrumens , figure $ et 6 , fût le même,
le mouvement de l'ombre du Marteau E,
ou le mouvement du rayon du Soleil ,
qui tomberoit du même Marteau E , sur
celui du centre C, des figures 5 et 6 , seroit au mouvement de cette même ombre , ou rayon qui tomberoit du Marteau A, sur le Marteau C , de la figure
5 :: comme le rayon EC, des figures 5
et 6 , est au rayon A C de la figure 5 , ce
qui formoit une tres-grande difficulté ,
parce que pour lors on ne pouvoit estimer le milieu de ce mouvement que tresimparfaitement;car comme il falloit aussi
estimer en même temps le milieu des
rayons du Soleil sur le Marteau C ; ces
deux estimations qui doivent se faire dans
le même instant , étoient d'autant plus
difficiles et douteuses , que le mouvement
de ce rayon sur le Marteau du centre C
étoit plus grand. Cinquièmement , parce
-
que
FEVRIER. 1732. 291
pas
que lorsqu'on a voulu avoir le rayon du
Soleil sur le Marteau C , par le moyen
d'un trou au Marteau E , quelque petit
que fût ce trou , l'étendue du rayon de
Astre qui y passoit étoit fort grande sur
le Marteau C, et beaucoup moins distincte , principalement lorsque le Soleil n'est
bien brillant , comme cela arrive tressouvent à la Mer ; ce qui n'est pas de même lorsque la longueur du rayon de l'A
tre n'est que de 9 à re pouces. Sixièmement , parce que ces difficultez augmentoient encore davantage , lorsque le Soleil étoit fort élevé sur l'horison , ou près
du Zénith ; car pour lors l'étendue de son
rayon sur le Marteau C, prenoit une figure ovale , beaucoup plus grande,à cause de l'obliquité du plan du Marteau C,
avec le rayon de l'Astre. Septiémement ,
parce que lorsqu'on a voulu mettre un
verre lenticulaire au Marteau E, figure 6,
pour réunir les rayons du Soleil sur le
Marteau C, on a trouvé qu'un verre d'environ 23 pouces de foyer , ne donnoit pas
les rayons de l'Astre si bien réinis qu'un
verre d'environ 9 pouces de foyer , de
maniere qu'on n'en pouvoit pas estimer
le milieu si exactement ; d'ailleurs cette
lentille ne détruisoit pas l'augmentation
du mouvement des rayons du Soleil sur
le
292 MERCURE DE FRANCE
le Marteau C , ce qui est un tres- grand
obstacle , auquel on n'a pû remedier
qu'en racourcissant considerablement le
rayon à une partie du quart de Cercle ,
comme on le voit à la figure 5 .
Etant en Angleterre l'année derniere,
et scachant que tous les Anglois se servent sur Mer du quart de Cercle , de la
figures , je m'informai pourquoi ils ne
font pas ce quart de Cercle regulier, c'està-dire d'un seul arc de Cercle. On me répondit à peu près la même chose que ce
que j'en avois apris de nos Pilotes François. On y ajouta seulement,que ceux qui
voudroient se servir d'un quart de Cercle d'un seul Arc , pour observer la hauteur des Astres sur Mer, en seroient bientôt desabusez, puisqu'eux-mêmes ne se servent pas de l'Arc du grand rayon tout
seul pour observer la hauteur du Soleil, à
cause des raisons susdites , quoiqu'ils le
pussent toutes les fois que les dégrez de
la hauteur de l'Astre n'excedent pas les
dégrez de l'Arc du grand rayon de l'ins
trument.
Quand même nos Pilotes et les Anglois
n'auroient pas pour eux l'experience
comme ils l'ont , qui confirme leurs raisons , elles sont trop pour ne
pas s'y rendre ; et ils sont fondez à croire
évidentes
qu'ils
FEVRIER.
1732. 293
qu'ils ont eux - mêmes reformé le quart
de Cercle ordinaire , avec connoissance
de cause et avec fondement , pour leur
servir plus exactement et plus commodé
ment à observer la hauteur des Astres sur
Mer , en formant le quart de Cercle de
deux differens Arcs , comme celui de la
figure 5.
Les raisons que je viens de détailler
font voit que ce n'est pas le seul embarras
de l'instrument qui a occasionné la réforme que les Pilotes en ont faite , mais bien
la nécessité ; ce qui nous prouve que l'expérience sur cette matiere en a plus appris
aux Pilotes que la Théorie. Car il est assez
évident à ceux qui ignorent ces expériences , que le quart de Cercle qui auroit
deux pieds de rayon , devroit être plus
précis que celui qui n'en auroit que 9 ou
10pouces,parce que les divisions de ce premier seroient beaucoup plus grandes que
celles de l'autre , et par consequent plus
distinctes et plus exactes ; cela est incontestable à terre; mais le raisonnement doit
ceder à
l'expérience ,
principalement en
ce qui regarde la navigation.
Si M. Beguer , dont la Théorie est
profonde , avoit pratiqué la Mer ou fait seulement une campagne de long cours ,
pendant laquelle il se futservi de son quart
E de
294 MERCURE DE FRANCE
de Cercle, figure 5, pour observer la haureur du Soleil , je ne croi pas qu'il l'eut
proposé ensuite pour s'en servir à la Mer,
préférablement aux instrumens ordinai
res , parce qu'il en auroit senti lui-même
les difficultez mentionnées cy-dessus.
Fermer
Résumé : REPONSE de M. Meynier, Ingenieur du Roy pour la Marine, cy-devant Professeur Royal d'Hidrographie, sur ce que M. Bouguer, cy-devant Professeur d'Hidrographie au Croisic, à present Professeur Royal d'Hidrographie au Havre de Grace a dit au sujet du Demi-Cercle que M. Meynier a inventé pour observer sur Mer et à Terre, la hauteur du Soleil et des Etoiles, sans qu'il soit necessaire de voir l'horison; et au sujet du Quart de Cercle que M. Bouguer a donné pour être preferable au Demi-Cercle et à tous les autres Instrumens qui sont en usage sur Mer, pour le même sujet.
M. Meynier, ingénieur du Roy pour la Marine et ancien professeur royal d'hidrographie, répond à M. Bouguer, qui a critiqué son invention du demi-cercle pour observer la hauteur du Soleil et des étoiles sans voir l'horizon. Meynier conteste les affirmations de Bouguer, qui a préféré le quart de cercle à son demi-cercle dans un ouvrage publié en 1729. Meynier souligne que l'Académie Royale des Sciences avait approuvé son demi-cercle après l'avoir examiné et utilisé pour des observations solaires. Meynier reproche à Bouguer de ne pas avoir connu la construction, la suspension et les usages de son demi-cercle, et de l'avoir condamné sur la base d'une description incorrecte. Il présente des figures comparant la représentation erronée de Bouguer avec la véritable figure de son demi-cercle. Meynier explique que son instrument est suspendu dans une caisse qui le protège du vent et qu'il est conçu pour s'adapter au roulis et au tangage du vaisseau. Il détaille également les usages de son demi-cercle, tant pour les observations diurnes que nocturnes, et réfute les critiques de Bouguer sur la stabilité horizontale de l'instrument. Meynier affirme que les principes des forces mouvantes permettent à l'instrument de conserver son équilibre, et que l'Académie Royale des Sciences avait validé son fonctionnement par des expériences réussies. En 1724, des observations faites avec un demi-cercle ont été comparées à celles réalisées avec un quart de cercle de trois pieds de rayon, et les résultats ont été jugés égaux à une ou deux minutes près. Cependant, ces observations n'ont pas été incluses dans l'Histoire de l'Académie des Sciences, probablement parce qu'elle était déjà imprimée. Le texte mentionne également une description succincte d'un instrument de M. Meynier, consistant en un demi-cercle horizontal, utilisé pour mesurer la distance du Soleil au zénith et observer la hauteur des astres. Cet instrument a été jugé ingénieux et commode, bien que son utilité en mer reste à prouver. L'auteur critique M. Bouguer pour avoir mal interprété la description de l'instrument et propose de comparer les performances du quart de cercle de Bouguer avec celles du demi-cercle et du quart de cercle anglais en présence de témoins. Les pilotes ont réformé le quart de cercle ordinaire, formé d'un seul arc, en un instrument à deux arcs différents pour des raisons pratiques et d'expérience. Enfin, l'auteur souligne que la théorie doit céder à l'expérience, surtout en navigation, et critique M. Bouguer pour ne pas avoir suffisamment pratiqué en mer avant de proposer son instrument.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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41
REPONSE de M. Meynier, Ingenieur du Roy pour la Marine, cy-devant Professeur Royal d'Hidrographie, sur ce que M. Bouguer, cy-devant Professeur d'Hidrographie au Croisic, à present Professeur Royal d'Hidrographie au Havre de Grace a dit au sujet du Demi-Cercle que M. Meynier a inventé pour observer sur Mer et à Terre, la hauteur du Soleil et des Etoiles, sans qu'il soit necessaire de voir l'horison; et au sujet du Quart de Cercle que M. Bouguer a donné pour être preferable au Demi-Cercle et à tous les autres Instrumens qui sont en usage sur Mer, pour le même sujet.
42
p. 53-64
REMARQUES de M. Bouguer, de l'Académie Royale des Sciences, et Hydrographe du Roi, sur une Lettre que M. Meynier, Ingénieur du Roi pour la Marine, a fait insérer dans le Mercure de Juin dernier, p. 1053 et suiv.
Début :
Quoique les Remarques que je donne ici ne soient pas précisément pour [...]
Mots clefs :
Mer, Pratique, Théorie, Meynier, Marine, Terre, Pilotes, Vaisseaux, Navigation, Hydrographie
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texteReconnaissance textuelle : REMARQUES de M. Bouguer, de l'Académie Royale des Sciences, et Hydrographe du Roi, sur une Lettre que M. Meynier, Ingénieur du Roi pour la Marine, a fait insérer dans le Mercure de Juin dernier, p. 1053 et suiv.
REMARQZJES de M. Bouguegde [C44
cadimie Royale des Sciences , et Hyslro
gra lie du Roi , sur une Letrre que
1l . Meynier, Ingénieur alu Roipour la
F filarine , a fait ini'e'rer dans le Mercure
olefuin dernier , p. m5}. et suiv.
Uoique lcs Remarques que je donne
_ ici ne soient pas précisément pour
M. Meynier , j’ai crû que je devois at.
tendre qu’il fut de retour , avant que de
les publier, On voit assez par la Lettre
qu’il a fait insérer dans le Mercure de
Juin dernier , qu’il est extrêmement;
A I - - - ' - r
fache : il devolt cependant faire attention
qubn ne réussit jamais à montrer la bonté
de
n. MERCURE DE FRANCE
de sa cause , en aflîrmant simplement que
ceux qu'on regarde comme ses adversai
res sont dans Pimpossibilité de rien ro
duire d’utile. Le Public incapable clîen
trcr dans lcs passions des particuliers ,'
mettra toujours une difference infinie en
tre de semblables reproches , et -des Ob
servations modetêes qu’il est toujours per
mis, de faire sur les Ouvrages mêmes , et
ui n’ont pour objet que la seule utilité
de la chose. i
Je pourrois donc me dispenser de réa;
pondreàla grande objection que M. Mey
nier répète si volontiers. Rien ne prouve
mieux son embarras , que de voir qu’il
se répand sans cesse dans des discours qui
n’ont aucun rapport au sujet, dans le
tems même qu’il reconnoît que le Public
n'aime point à être fatigué par ces sortes
de discours. Il est’ vrai qu’il ne se trompe
as beaucoup _, lorsqu’il llumieres dans les matieresidnesiMnaurëinqeue, smoenst
extrêmement bornées; mais il ne devoir
pas assûrer la même chose de tous ceux
ui n’ont point été en mer. C’est préci
sement cette mauvaise raison alleguêgou
lutôt hazardée, un si grand nombre de
Ëois , qui me met dans la necessitê de ré.’
pondre. Ce n’est pas ma cause qu’il s’agit
de dtffendre , c'est celle de plusieurs hgqîis
a i
_ ‘JANVIER. 17332 '5';
habiles qui peuvent par leur application
rendre des services trèsconsidérables à la
Marine. Il n’est pas juste que je garde le
silence , lorsque fai eu le malheur deleux
attirer un reproche dut et désobligeant ,
qui s’il étoit applicable, ne le seroit qu’à
moi seul. 1l ne faut pas qu'à mon occa.
sion , le Public diminue‘ rien de sa con-A
fiance ni de Pattente où il est , qu’ils lui
donneront des Ouvrages excellens. Plus ».
on rend justice à M.Mleynier , parce que,
comme il nous en assûre , il a atteint son
but dans plusieurs rencontres , plus , il
est nécessaire de détruire ses prétentions
injustes , et de dissiper jusquhux moin
dres nuages dont il a tâché ‘obscurcit la
vetité. 1 .
Cet Auteur qui s’applaudit si fort d’a-'
Voir fait un grand voyage sur le grand
Banc , pour se former dans la Pratique ,'
ne nous ditvpoint en quoi il la fait con
Liister; qquoiquïl y en ait de deux sortes;
Ifune qui_ tient beaucoup à la Théorie ,r
n’est autre chose que la science des faits z
et il est certain que si l’on peut s’y for.
mer en navigeant, on peut aussi s’y for.
mer à terre , en fréquentant les Ports de ‘
mer , en examinant soigneusement les
vaisseaux , en ÿentretenanr avec lcs Ma.
rins, et techerqhant toutes les occasionsda
' s’in-_
( 1
a
4,5l MERCURE DE FIÏANCE
u
finsrruire. Il n’est pas question de décider
ici laquelle des deux voyes est la plus
courte. Mais puisqu’i‘l n’artive rien en met
dont nous ne puissions être informés très
êxactement à terre , il est constant
qu’en peut ‘sans naviguer , se rendre ha
bile dans le genre de Science dont nous
arlons. Les Marins llemieux leur métier n’moênmtea,cquqiusi usnçeavpeanrt
tie de leursconnoissances-pratiques que de
la même maniere: car quoiquïls ayent
traversé l’Ocean un très-grand nombre
de fois , ils n’ont pas pû se trouver dans
toutes les rencontres possibles, ni s’ins—
truite par eux-mêmes de toutes les diver
ses particularirez. Il Faut remarquer ou-'
'tre_cela qu’ils”son_t obligez de faire ordi?
nairement un très-grand nombre de Cam
pagnes , pour prendre seulement quelque
teinture des premiers principes de laMé.
chanique. Ils éprouvent , par exemple ,V
les principales proprietez du levier ; ils
yoyent dans leurs caliornes l'usage des
poulies pour augmenter la force; ils ap
prennent dans la disposition des voiles
quelques-unes des loix que les fluides ob
servent dans leurs chocs. Mais il ne faut
pas sîmaginer avec M. Meynier que toug
tes ces choses ne sapprennent jamais qu’à
la mergelles shprennent au contraire ‘beau.’
- ' coup
ÂÏA N V I ER.’ 173;‘ ‘g
. ,
.
i212; älälsjalscrxlcntà Itîelrrc; aussi-tôt club;
usqu aux crncns . a
commence par une étude réglé; dccetlæll
njetrxe. Alnsl la Théorie d’un Mathéma
txelen ‘qul yaPPlique àla Marine doit
lut Ëemr heu d’un grand nombre deæoya.
(Saes e adnts enmer’: c} 1' l a d?al' lleurs cet avan'
g e 593V01r d une maniere précise cc
Îäîäâät“ “l” 3a Plûvarr des Marins ne
éçat d que ttes-confusement. Il est en\
ériene comlâarer entr elles difïercntesex
âen dcîretîêl’ e Passer d? “me à l'autre a
Ëïévoir ce“ t-oätçs les smgulantel a Ct (le
circon qun oleamv' er dans d ,autre,
stances : au heu que le Marin ’ 1
nsvîestceæpnonionxtssGanécoemsetdreeSt, aet:iqquuei ent’adeac{aléa
‘qu_i>_ a experimentaéls Precisemcnt que' ce
. Mais s1 l’on acquert aussi-bien à rem-è
que sur les vaisseaux cette espece de ‘ma’;
fllqfge qun a tant de rapport à la Théorie
P3ratàiütuavoüer q“’on ne Peut acquçï.l;ï la’
7 ‘l eïproprement dlte, quæn {ré
quentant aMer et ulil fa A ‘ -
réu..ssx_r fa‘ ’ q, . u:. mem‘ P0"
C e 1re pour lor_din31“? plus l' eurs
àuatmpaghnes. Cette derm..ere Pra“'PC113.5!
recose uel f r ,,
Précision q a aCILoe d oPeïeï 3V€c
P ï Ctb avec prompnt' ude , malgré
tous
'58 ME RCURE DE FRANCE
tous les mouvemens du Vaisseau. Il faut
dans le Pilote que presque toutes les par
ties de son corps contribuent à former
cette habitude; et il faut qu’il pousse Fé
xetcice assez loin pour pouvoir agit en;
suite comme sans y penser ou comme
machinalement , afin de n'être jamais ex
poséà perdre par des refléxions un tems
dont il est souvent necessaire de se hâter
de faire usage. C’est cette facilité d’éxe
cution qu’en ne peut contracter qu’â la
Mer , qui constitue’ la Pratique dont
M. Meyniet a sans doute voulu arler
et qu’il vante si fort. Mais qwéxecutc
t’on , si ce n’est xiit la Théorie , prélecsepptreéscetijtoenst uacrfaoiusron
est souvent fort ignorée ë Ainsi si la Pra
tique dont il säigit est estimable, si elle
est utile ,si elle est même nécessaire , paru
ce qu’il faut que quelqu'un conduise les
vVaisseaux elle est néanmoins autant au.
3
dessous de la spéculation qui régie ses dé.
marches , que les opérations du corps sont
au dessous de celles de l’esprit : ellc n'est,
si on peut parler de la sorte , quela set
vante de la Théorie. Il est clair encore
qu’il ne faut pas se reposer sur elle glu
soin de perfectionner la Navigation; puisg
qu’elle n'est qu’une qualité purement cor-i
orelle ac uise ar une on ue ré éti
a - tion
p‘ JÀA N V’I E_R. ‘I733; ‘s;
non des memes operations , et qu’elle ne
peut téüssir tout au plus qu’à faire exé
cuter les mêmes choses avec plus (Padresse;
Aussi sçavons-nous que presque tous nos
instrumens , toutes nos tables , toutes nos
diflerentes espèces de Cartes; toutes leq
connoissances enfin qui servent à la Na»
vigation et aux Pilotes, sans même que
la plûpart des Pilotes le sçachent , ont eu
pour inventeurs des personnes qui fa.‘
voient point été en mer , mais qui '
étoient habiles dans les Mathémati
9“°’: g . .
Ainsi on voit combien ll y a de diffég
tence entre les deux diverses espéces de
Pratiques que nous venons de considérer.
L'une est du genre de nos autres connais,
sances : elle réside dans l'esprit , et nous
ne la nommons Pratique que parce que
_ les choses quïelle a pour objet attendent;
de Péxecution leur dernier accomplisse
ment. Cette pratique se trouve portée
’ lus ou moins loin , selon qu’on_ réüssic
‘a faire des a plications plus ou moins
heureuses de la Géometrie et de la Mé
chanique aux Ptoblêtnes de Navigation ;
et elle peut säcqnerit à terre, comme
fnous l’avons montré. A Pégard de l’autre_
espèce de Pratique , de cette habitude du.
corps qui met en état dbpércr avec plus
' . D ij d’:
æ MERCURE DE“ FRANCE
d'adresse , elle ne peut,sans douteuse conà‘ —p
tracter qu’à la mer : mais aussi elle ne sert
‘quäux Pilotes , et elle n’augmente en au
cune Eaçonvleurs lumieres. Le Marin con
sommé dans cette Pratique , employe
avec facilité les instrumens ordinaires qui
servent , par exemple , à observer la hau.
(eut des Astres : mais éxercé dans cet
usage , il n’cn sçait pas mieux les demie.
tes raisons de son» opération , ni la cons
traction de Pinstrument qu’il a entre les
mains.
C’est à peu près la même chose de tous
les autres points de Marine. Ce n’est cer
tainement pas aux Matelots qui ont le
plus fréquenté la Mer , qu’il faut deman
der la cause de toutes les singularitez
qu’on remarque dans le mouvement des
Naisseaux 5 pourquoi, par exemple, les
' uns sont Iegm à la rame pendant que les
autres sont lourd: ; pourquoi quelques
Navires vont moins vire , lorsqubn aug
mente leur voilure. Toutes ces choses ont
été senties une infinité de fois ar les
Marins; mais il n’est réservé qu’â des Ma.
thématicîens d’en pénétrer la cause : car
on ne peut y réüssir que par une grande
connoissance des Méchaniques , non pas
de celles qui ne consistent qu‘à sçavoii:
manier une lime ou un cordage; mais de
- . i ‘ celle;
J A N V I E R: 173;; (‘f/i
ceiies qui nous instruisent des loix que
la Nature observe dans la composition
et dans la communication des mouve
mens, et qui nous mettent en état de
zprévoir ce qui doit résulter de la com
pllation de plusieurs Puissances qui agis
sent ensemble. Or la recherche dont il
s’agit peut se-faire aussi-bien en Terre
que par tout ailleurs , puisque les choses
qu’on veut découvrir , ne dépendent que
de la figure du Vaisseau et de la disposig‘
tion de sa mâture.
. On voit donc qu’il ne faut pas con:
fondre, comme le fait M. Meynier et les
' jeunes Praticiens qu’il nous cite , les par
ties qui forment le Géométre qui s’ap-i
plique à la Navigation", avec celles qui
orment le Pilote. Ce sont en genetal des
Professions fort détachées. Le Pilote, nous
le repetons; doit aller en Mer aussi-tôt
qu’il sçait la petite portion de Théorie
qu’il doit mettre tous les jours en execu
Iion. Il doit aller en Mer , puisquïl
ne {agit plus pour lui que dbperçr , et
puïl ne‘ peut acquérir la facilité de le
aire avec promptitude, que par un long
exercice. Mais le Géomètre qui cultive
la Marine sans avoir la moindre envie
de conduire les Navires, et qui n’a par
consequcnr que faire debcety habitude du
‘D iij corps
L—j
la MERCURE DE FRANCE
corps qui ne sert que lorsqu'on est char:
gé d’executer , doit se tourner d'un côté
tout different; il n’a pour travailler à la
‘seureté de tous les Vaisseaux , qu’à con
server et n’a tâcher de perfectionner le
précieux ciepôt de toutes les connoissates
qui servent à 1’Art de naviger , et il n'a
pour cela qu'à cultiver avec autant de
soin la premiere espece de Pratique dont
nous avons parlé, que les Pilotes sont
obligez de cultiver la seconde.
Ce que je viens de dire suflît, ce me
semble , si—non pour me disculper-du.
reproche de n’avoir point été en Mer,
au moins pour en disculper les personn
nes sçavantcs , qui sans avoir navigé, peu
vent ÿappliquer avec succès â PI-Iydron‘
graphie. C'est-là aussi tout ce que je me
suis proposé , et n’ai eu nulle envie
d’entrer en dispute sur ce qui me regarde
en particulier. on n’a qu'à faire attention
à la" maniere dont M. Meynier soutient
sa cause,_et on verra qu’il faut avoir bien
du courage pour oser dire qu’on est d’un
autre sentiment que lui; il ne se con-a
tente pas d'avoir toujours ‘contre vous
Pexperience , Pusage , le consentement de
tous les Marins, dans le temps même
que vous tächez de justifier quelqu’une
. e leurs ptatjuess il a encore —des rai
- \ ' fion‘!
JANVIER. 173;. 6;‘
sons péremptoires qui montrent tout
Ëun coup que toutes les vôtres ne val
lent rien,er qui vous ferment absolument
la bouche. Vous croyez ne rien mettre
dans vos Ouvrages ue ce que vous con
cevez clairement et istinctement, et que
ce qui peut être ‘entendu de tous les Lec:
teuts ‘qui sçavent médiocrement la. Géoä
metrie et l’Algebl'e',m_aîs vous vous ttom- a
pez, M. Meynier trouve que vous n'a
vancez que des Enzgme: qui m: peuvent
pas avoir pour sen: naturel , le sens que
vous leur donnez; et il vous assure ou.
trc cela que vous n’avez aucune idée ni
la moindre connaissance des choses sur les
quelles vous écrivez. Je laisse à penser
s’il y a du plaisir à disputer contre un
‘aclversaire habile d’ailleurs , mais qui n’ad
met précisément pour preuve deson
’ droit , que de pareilles choses ou des pro
positions de gageures, et qui veut en-‘
cote que vous vous embarquiez avec lui_
sur le même Vaisseau. Il n’y autoit que
Pimportance des matiercs contestées qui
‘pourrait inviter àpousser ‘la discussion
]usqu’à la fin; mais ayant fait quelques
Remarques sur le Livre qui fait mainte
nant le principal sujet de la dispute, ÿai
appris qu’on en a‘ fait de semblables dans
presque tous nos ‘Ports-de Mer. Ainsiïl
D iiij seroit
Z4. MERCURE DE FRANCE
seroit assez inutile que je multipliasse
mes réponses; je puis maintenant gar
der un profond silence, et je présume
même qu’il ne sera pas nécessaire que je
le rompe dans la suite. Au surplus, je
suis persuadé que le R. P. le Brun et
M. Deslandes ne sont nullement offensez,
comme le prétend M. Meyniet , du ju
gement que j’ai porté de son Demi-Cer
cle. Le Certificat que ces deux illustres
Mathématiciens ont donné, contient peut
être quelques modifications dont on a la
‘précaution de ne nous point parler, et
dïæilleurs il n’y a personne qui ne sçache
u’on approuve tous les jours à certains
egnrds , des choses qu’on setoit ‘bien ÊIOΑ,
gné de vouloir adopter.
Au Havre, ce 2.7. Dioembrr 173;.‘
cadimie Royale des Sciences , et Hyslro
gra lie du Roi , sur une Letrre que
1l . Meynier, Ingénieur alu Roipour la
F filarine , a fait ini'e'rer dans le Mercure
olefuin dernier , p. m5}. et suiv.
Uoique lcs Remarques que je donne
_ ici ne soient pas précisément pour
M. Meynier , j’ai crû que je devois at.
tendre qu’il fut de retour , avant que de
les publier, On voit assez par la Lettre
qu’il a fait insérer dans le Mercure de
Juin dernier , qu’il est extrêmement;
A I - - - ' - r
fache : il devolt cependant faire attention
qubn ne réussit jamais à montrer la bonté
de
n. MERCURE DE FRANCE
de sa cause , en aflîrmant simplement que
ceux qu'on regarde comme ses adversai
res sont dans Pimpossibilité de rien ro
duire d’utile. Le Public incapable clîen
trcr dans lcs passions des particuliers ,'
mettra toujours une difference infinie en
tre de semblables reproches , et -des Ob
servations modetêes qu’il est toujours per
mis, de faire sur les Ouvrages mêmes , et
ui n’ont pour objet que la seule utilité
de la chose. i
Je pourrois donc me dispenser de réa;
pondreàla grande objection que M. Mey
nier répète si volontiers. Rien ne prouve
mieux son embarras , que de voir qu’il
se répand sans cesse dans des discours qui
n’ont aucun rapport au sujet, dans le
tems même qu’il reconnoît que le Public
n'aime point à être fatigué par ces sortes
de discours. Il est’ vrai qu’il ne se trompe
as beaucoup _, lorsqu’il llumieres dans les matieresidnesiMnaurëinqeue, smoenst
extrêmement bornées; mais il ne devoir
pas assûrer la même chose de tous ceux
ui n’ont point été en mer. C’est préci
sement cette mauvaise raison alleguêgou
lutôt hazardée, un si grand nombre de
Ëois , qui me met dans la necessitê de ré.’
pondre. Ce n’est pas ma cause qu’il s’agit
de dtffendre , c'est celle de plusieurs hgqîis
a i
_ ‘JANVIER. 17332 '5';
habiles qui peuvent par leur application
rendre des services trèsconsidérables à la
Marine. Il n’est pas juste que je garde le
silence , lorsque fai eu le malheur deleux
attirer un reproche dut et désobligeant ,
qui s’il étoit applicable, ne le seroit qu’à
moi seul. 1l ne faut pas qu'à mon occa.
sion , le Public diminue‘ rien de sa con-A
fiance ni de Pattente où il est , qu’ils lui
donneront des Ouvrages excellens. Plus ».
on rend justice à M.Mleynier , parce que,
comme il nous en assûre , il a atteint son
but dans plusieurs rencontres , plus , il
est nécessaire de détruire ses prétentions
injustes , et de dissiper jusquhux moin
dres nuages dont il a tâché ‘obscurcit la
vetité. 1 .
Cet Auteur qui s’applaudit si fort d’a-'
Voir fait un grand voyage sur le grand
Banc , pour se former dans la Pratique ,'
ne nous ditvpoint en quoi il la fait con
Liister; qquoiquïl y en ait de deux sortes;
Ifune qui_ tient beaucoup à la Théorie ,r
n’est autre chose que la science des faits z
et il est certain que si l’on peut s’y for.
mer en navigeant, on peut aussi s’y for.
mer à terre , en fréquentant les Ports de ‘
mer , en examinant soigneusement les
vaisseaux , en ÿentretenanr avec lcs Ma.
rins, et techerqhant toutes les occasionsda
' s’in-_
( 1
a
4,5l MERCURE DE FIÏANCE
u
finsrruire. Il n’est pas question de décider
ici laquelle des deux voyes est la plus
courte. Mais puisqu’i‘l n’artive rien en met
dont nous ne puissions être informés très
êxactement à terre , il est constant
qu’en peut ‘sans naviguer , se rendre ha
bile dans le genre de Science dont nous
arlons. Les Marins llemieux leur métier n’moênmtea,cquqiusi usnçeavpeanrt
tie de leursconnoissances-pratiques que de
la même maniere: car quoiquïls ayent
traversé l’Ocean un très-grand nombre
de fois , ils n’ont pas pû se trouver dans
toutes les rencontres possibles, ni s’ins—
truite par eux-mêmes de toutes les diver
ses particularirez. Il Faut remarquer ou-'
'tre_cela qu’ils”son_t obligez de faire ordi?
nairement un très-grand nombre de Cam
pagnes , pour prendre seulement quelque
teinture des premiers principes de laMé.
chanique. Ils éprouvent , par exemple ,V
les principales proprietez du levier ; ils
yoyent dans leurs caliornes l'usage des
poulies pour augmenter la force; ils ap
prennent dans la disposition des voiles
quelques-unes des loix que les fluides ob
servent dans leurs chocs. Mais il ne faut
pas sîmaginer avec M. Meynier que toug
tes ces choses ne sapprennent jamais qu’à
la mergelles shprennent au contraire ‘beau.’
- ' coup
ÂÏA N V I ER.’ 173;‘ ‘g
. ,
.
i212; älälsjalscrxlcntà Itîelrrc; aussi-tôt club;
usqu aux crncns . a
commence par une étude réglé; dccetlæll
njetrxe. Alnsl la Théorie d’un Mathéma
txelen ‘qul yaPPlique àla Marine doit
lut Ëemr heu d’un grand nombre deæoya.
(Saes e adnts enmer’: c} 1' l a d?al' lleurs cet avan'
g e 593V01r d une maniere précise cc
Îäîäâät“ “l” 3a Plûvarr des Marins ne
éçat d que ttes-confusement. Il est en\
ériene comlâarer entr elles difïercntesex
âen dcîretîêl’ e Passer d? “me à l'autre a
Ëïévoir ce“ t-oätçs les smgulantel a Ct (le
circon qun oleamv' er dans d ,autre,
stances : au heu que le Marin ’ 1
nsvîestceæpnonionxtssGanécoemsetdreeSt, aet:iqquuei ent’adeac{aléa
‘qu_i>_ a experimentaéls Precisemcnt que' ce
. Mais s1 l’on acquert aussi-bien à rem-è
que sur les vaisseaux cette espece de ‘ma’;
fllqfge qun a tant de rapport à la Théorie
P3ratàiütuavoüer q“’on ne Peut acquçï.l;ï la’
7 ‘l eïproprement dlte, quæn {ré
quentant aMer et ulil fa A ‘ -
réu..ssx_r fa‘ ’ q, . u:. mem‘ P0"
C e 1re pour lor_din31“? plus l' eurs
àuatmpaghnes. Cette derm..ere Pra“'PC113.5!
recose uel f r ,,
Précision q a aCILoe d oPeïeï 3V€c
P ï Ctb avec prompnt' ude , malgré
tous
'58 ME RCURE DE FRANCE
tous les mouvemens du Vaisseau. Il faut
dans le Pilote que presque toutes les par
ties de son corps contribuent à former
cette habitude; et il faut qu’il pousse Fé
xetcice assez loin pour pouvoir agit en;
suite comme sans y penser ou comme
machinalement , afin de n'être jamais ex
poséà perdre par des refléxions un tems
dont il est souvent necessaire de se hâter
de faire usage. C’est cette facilité d’éxe
cution qu’en ne peut contracter qu’â la
Mer , qui constitue’ la Pratique dont
M. Meyniet a sans doute voulu arler
et qu’il vante si fort. Mais qwéxecutc
t’on , si ce n’est xiit la Théorie , prélecsepptreéscetijtoenst uacrfaoiusron
est souvent fort ignorée ë Ainsi si la Pra
tique dont il säigit est estimable, si elle
est utile ,si elle est même nécessaire , paru
ce qu’il faut que quelqu'un conduise les
vVaisseaux elle est néanmoins autant au.
3
dessous de la spéculation qui régie ses dé.
marches , que les opérations du corps sont
au dessous de celles de l’esprit : ellc n'est,
si on peut parler de la sorte , quela set
vante de la Théorie. Il est clair encore
qu’il ne faut pas se reposer sur elle glu
soin de perfectionner la Navigation; puisg
qu’elle n'est qu’une qualité purement cor-i
orelle ac uise ar une on ue ré éti
a - tion
p‘ JÀA N V’I E_R. ‘I733; ‘s;
non des memes operations , et qu’elle ne
peut téüssir tout au plus qu’à faire exé
cuter les mêmes choses avec plus (Padresse;
Aussi sçavons-nous que presque tous nos
instrumens , toutes nos tables , toutes nos
diflerentes espèces de Cartes; toutes leq
connoissances enfin qui servent à la Na»
vigation et aux Pilotes, sans même que
la plûpart des Pilotes le sçachent , ont eu
pour inventeurs des personnes qui fa.‘
voient point été en mer , mais qui '
étoient habiles dans les Mathémati
9“°’: g . .
Ainsi on voit combien ll y a de diffég
tence entre les deux diverses espéces de
Pratiques que nous venons de considérer.
L'une est du genre de nos autres connais,
sances : elle réside dans l'esprit , et nous
ne la nommons Pratique que parce que
_ les choses quïelle a pour objet attendent;
de Péxecution leur dernier accomplisse
ment. Cette pratique se trouve portée
’ lus ou moins loin , selon qu’on_ réüssic
‘a faire des a plications plus ou moins
heureuses de la Géometrie et de la Mé
chanique aux Ptoblêtnes de Navigation ;
et elle peut säcqnerit à terre, comme
fnous l’avons montré. A Pégard de l’autre_
espèce de Pratique , de cette habitude du.
corps qui met en état dbpércr avec plus
' . D ij d’:
æ MERCURE DE“ FRANCE
d'adresse , elle ne peut,sans douteuse conà‘ —p
tracter qu’à la mer : mais aussi elle ne sert
‘quäux Pilotes , et elle n’augmente en au
cune Eaçonvleurs lumieres. Le Marin con
sommé dans cette Pratique , employe
avec facilité les instrumens ordinaires qui
servent , par exemple , à observer la hau.
(eut des Astres : mais éxercé dans cet
usage , il n’cn sçait pas mieux les demie.
tes raisons de son» opération , ni la cons
traction de Pinstrument qu’il a entre les
mains.
C’est à peu près la même chose de tous
les autres points de Marine. Ce n’est cer
tainement pas aux Matelots qui ont le
plus fréquenté la Mer , qu’il faut deman
der la cause de toutes les singularitez
qu’on remarque dans le mouvement des
Naisseaux 5 pourquoi, par exemple, les
' uns sont Iegm à la rame pendant que les
autres sont lourd: ; pourquoi quelques
Navires vont moins vire , lorsqubn aug
mente leur voilure. Toutes ces choses ont
été senties une infinité de fois ar les
Marins; mais il n’est réservé qu’â des Ma.
thématicîens d’en pénétrer la cause : car
on ne peut y réüssir que par une grande
connoissance des Méchaniques , non pas
de celles qui ne consistent qu‘à sçavoii:
manier une lime ou un cordage; mais de
- . i ‘ celle;
J A N V I E R: 173;; (‘f/i
ceiies qui nous instruisent des loix que
la Nature observe dans la composition
et dans la communication des mouve
mens, et qui nous mettent en état de
zprévoir ce qui doit résulter de la com
pllation de plusieurs Puissances qui agis
sent ensemble. Or la recherche dont il
s’agit peut se-faire aussi-bien en Terre
que par tout ailleurs , puisque les choses
qu’on veut découvrir , ne dépendent que
de la figure du Vaisseau et de la disposig‘
tion de sa mâture.
. On voit donc qu’il ne faut pas con:
fondre, comme le fait M. Meynier et les
' jeunes Praticiens qu’il nous cite , les par
ties qui forment le Géométre qui s’ap-i
plique à la Navigation", avec celles qui
orment le Pilote. Ce sont en genetal des
Professions fort détachées. Le Pilote, nous
le repetons; doit aller en Mer aussi-tôt
qu’il sçait la petite portion de Théorie
qu’il doit mettre tous les jours en execu
Iion. Il doit aller en Mer , puisquïl
ne {agit plus pour lui que dbperçr , et
puïl ne‘ peut acquérir la facilité de le
aire avec promptitude, que par un long
exercice. Mais le Géomètre qui cultive
la Marine sans avoir la moindre envie
de conduire les Navires, et qui n’a par
consequcnr que faire debcety habitude du
‘D iij corps
L—j
la MERCURE DE FRANCE
corps qui ne sert que lorsqu'on est char:
gé d’executer , doit se tourner d'un côté
tout different; il n’a pour travailler à la
‘seureté de tous les Vaisseaux , qu’à con
server et n’a tâcher de perfectionner le
précieux ciepôt de toutes les connoissates
qui servent à 1’Art de naviger , et il n'a
pour cela qu'à cultiver avec autant de
soin la premiere espece de Pratique dont
nous avons parlé, que les Pilotes sont
obligez de cultiver la seconde.
Ce que je viens de dire suflît, ce me
semble , si—non pour me disculper-du.
reproche de n’avoir point été en Mer,
au moins pour en disculper les personn
nes sçavantcs , qui sans avoir navigé, peu
vent ÿappliquer avec succès â PI-Iydron‘
graphie. C'est-là aussi tout ce que je me
suis proposé , et n’ai eu nulle envie
d’entrer en dispute sur ce qui me regarde
en particulier. on n’a qu'à faire attention
à la" maniere dont M. Meynier soutient
sa cause,_et on verra qu’il faut avoir bien
du courage pour oser dire qu’on est d’un
autre sentiment que lui; il ne se con-a
tente pas d'avoir toujours ‘contre vous
Pexperience , Pusage , le consentement de
tous les Marins, dans le temps même
que vous tächez de justifier quelqu’une
. e leurs ptatjuess il a encore —des rai
- \ ' fion‘!
JANVIER. 173;. 6;‘
sons péremptoires qui montrent tout
Ëun coup que toutes les vôtres ne val
lent rien,er qui vous ferment absolument
la bouche. Vous croyez ne rien mettre
dans vos Ouvrages ue ce que vous con
cevez clairement et istinctement, et que
ce qui peut être ‘entendu de tous les Lec:
teuts ‘qui sçavent médiocrement la. Géoä
metrie et l’Algebl'e',m_aîs vous vous ttom- a
pez, M. Meynier trouve que vous n'a
vancez que des Enzgme: qui m: peuvent
pas avoir pour sen: naturel , le sens que
vous leur donnez; et il vous assure ou.
trc cela que vous n’avez aucune idée ni
la moindre connaissance des choses sur les
quelles vous écrivez. Je laisse à penser
s’il y a du plaisir à disputer contre un
‘aclversaire habile d’ailleurs , mais qui n’ad
met précisément pour preuve deson
’ droit , que de pareilles choses ou des pro
positions de gageures, et qui veut en-‘
cote que vous vous embarquiez avec lui_
sur le même Vaisseau. Il n’y autoit que
Pimportance des matiercs contestées qui
‘pourrait inviter àpousser ‘la discussion
]usqu’à la fin; mais ayant fait quelques
Remarques sur le Livre qui fait mainte
nant le principal sujet de la dispute, ÿai
appris qu’on en a‘ fait de semblables dans
presque tous nos ‘Ports-de Mer. Ainsiïl
D iiij seroit
Z4. MERCURE DE FRANCE
seroit assez inutile que je multipliasse
mes réponses; je puis maintenant gar
der un profond silence, et je présume
même qu’il ne sera pas nécessaire que je
le rompe dans la suite. Au surplus, je
suis persuadé que le R. P. le Brun et
M. Deslandes ne sont nullement offensez,
comme le prétend M. Meyniet , du ju
gement que j’ai porté de son Demi-Cer
cle. Le Certificat que ces deux illustres
Mathématiciens ont donné, contient peut
être quelques modifications dont on a la
‘précaution de ne nous point parler, et
dïæilleurs il n’y a personne qui ne sçache
u’on approuve tous les jours à certains
egnrds , des choses qu’on setoit ‘bien ÊIOΑ,
gné de vouloir adopter.
Au Havre, ce 2.7. Dioembrr 173;.‘
Fermer
Résumé : REMARQUES de M. Bouguer, de l'Académie Royale des Sciences, et Hydrographe du Roi, sur une Lettre que M. Meynier, Ingénieur du Roi pour la Marine, a fait insérer dans le Mercure de Juin dernier, p. 1053 et suiv.
M. Bouguegde, membre de la Cadimie Royale des Sciences et Hydrographie du Roi, répond à une lettre de M. Meynier, ingénieur au Roi pour la filarine, publiée dans le Mercure de Juin précédent. Bouguegde précise que ses remarques ne visent pas personnellement Meynier et qu'il a attendu son retour pour les publier. Il critique Meynier pour avoir affirmé que ses adversaires ne peuvent rien produire d'utile, soulignant que le public préfère des observations modérées aux reproches passionnés. Bouguegde refuse de répondre à une objection répétée de Meynier, notant que ce dernier se disperse dans des discours sans rapport avec le sujet. Il défend la cause de plusieurs ingénieurs habiles qui peuvent contribuer à la marine, rejetant les reproches désobligeants de Meynier. Bouguegde argue que la pratique en mer n'est pas la seule voie pour acquérir des connaissances en navigation. En effet, beaucoup de connaissances peuvent être apprises à terre en étudiant les vaisseaux, en discutant avec les marins et en examinant les instruments. Il distingue deux types de pratique : celle qui réside dans l'esprit et peut être acquise à terre par l'étude des mathématiques et de la mécanique, et celle qui est corporelle et acquise en mer par l'exercice. Bouguegde affirme que les instruments et les connaissances utilisés en navigation ont souvent été inventés par des personnes n'ayant jamais navigué, mais habiles en mathématiques. Il conclut en soulignant la différence entre le rôle du géomètre, qui travaille à perfectionner les connaissances théoriques, et celui du pilote, qui acquiert des compétences pratiques en mer. Bouguegde vise à disculper les personnes savantes qui, sans avoir navigué, peuvent contribuer à l'hydrographie, et refuse d'entrer en dispute personnelle avec Meynier. Par ailleurs, un autre texte traite d'une dispute concernant un sujet non spécifié, probablement lié à une invention ou une découverte, réalisée dans plusieurs ports de mer. L'auteur mentionne qu'il est inutile de multiplier ses réponses et qu'il préfère garder le silence. Il exprime également sa conviction que les Pères le Brun et Deslandes ne sont pas offensés par son jugement sur le 'Demi-Cercle'. L'auteur souligne que le certificat donné par ces deux mathématiciens pourrait contenir des modifications non mentionnées et que des approbations sont souvent accordées à des choses dont on sait qu'elles ne devraient pas l'être. Le texte est daté du 27 décembre 1737 au Havre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
43
p. 65-74
SEPTIÈME LETTRE de M. D. L. R. écrite à M. le Marquis de B. au sujet des Villes d'Oran et de Ceuta.
Début :
Je vous fais, Monsieur, mon compliment sur votre heureux retour à Paris. Ce retour me [...]
Mots clefs :
Ceuta, Oran, Alger, Barbarie, Siège, Vaisseaux, Arabe, Mer, Cloches, Espagnols
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SEPTIÈME LETTRE de M. D. L. R. écrite à M. le Marquis de B. au sujet des Villes d'Oran et de Ceuta.
SEL.PRT.IécÈritMe Eà M.LÇleTMTarRqEuidsede; B. au
sujet de: Villes d’Or4n et de Gema.
_, E- vous fais, Monsieur, mon compliment su:
» votre heureux retour à Paris. Ce retour me
fait un double laisir car il me dis ense de vous
. 4 . P *. .
écrire aa_ suite des affaires d’Oran depuis ma der
_niere Lettre; vous en êtes sans doute déa lei-s
. . . i . l l’
nement instruit. Il m’e ar ne aussi le chaorin de
_ O
:vous apprendre le premier une triste nouvelle,
le malheur arrive’ au Marquis de Saï-n'a‘ Cruz dans
l'action du 1.1. Novembre dernier. A cela près, je
-n’aurois presque eu que des choses agréables a‘.
vous dire , et ÿaurois fini par la levée du Siege
.de cette Place , par la démolition des travaux des
Maures et par leur retraite, circonstances qui
{ont Pétat présent des choses, suivant les der-e
pseres Lettres (Pfispagne et (Ÿliflïique. .
' D v Au
l.
Z5 MERCURE DE FRANCE
Au lieu de tout ce détail’, qui seroit pour vous,’
Monsieur , une répcrition , je crois devoir vous
faire part du précis d’une Lettre que ÿai reçûë
depuis peu d’Algcr , dans laquelle Oran n'est pas
oublié , et qui contient certaines particularitez
que vous ne serez pas fâché de sçavoir. La.
Lettre est datée du 2.3. Octobre dernier et
écrite par un Voyageur éclairé. ‘
sa Jamais Expedition n’a été plus heureuse ni
u plus visiblement favorisée du Ciel que celle
a d’0ran.Le Gouverneur Maure étoit eu état de
se faire acheter bien cher cette Place aux Espa-g
a gnols, il ne manquait ni de monde ni de mus
a: nitions pour faire une longue résistance , favo
g, risé d’ailleurs par la situation avantageuse des
u Forts, et par une Arméede sa Nation , qui de
ne voit rendre le débarquement des Troupes Chré
o. tiennes très-difficile. Si ce débarquement eût
a été diEeré seulement de deux jours , il devenait
o: presque impossible, â cause d’un vent d’Est,
p: qui survinr si frais et si violent , que tous les
hBâtimens de transport seroienr in ailliblement
upériær avec leur charge. De plus , en ternpori-i
u sant un peu de la part du Commandant , une
nseconde Armée de Turcs et de Maures , accou
u rus de toutes parts , se seroit jointe à la pre-j
n» miere, et auroit rendu la retraite et le rembar
p; quement de PArmée Chrétienne absolument
a nécessaire et évalement érilleux - mais comme
. D ’
aje l’ai d'abord reimrque’, le Ciel a voulu benitfi
m les Armes et les pieuses intentions du Roy d’Es-_'
D) Pflgfltn
a Après un ‘tel succès qui a d'abord rempli
‘a de consternation et d'épouvante toute la Bar—,
ce barie ,- si la saison avancée, ou cl’autres Consi-j
a dcrations , m'envoient "pas arrêté les progrès de
i . 98E
JANVIER. I733, 57
a ces mêmes Armes , on peut assurer que les Es
» pagnols se scroicnt rendus maîtres de toute
a: cette Côte et d’Alger même, saris beaucoup
u dbposition. On craignait ici si fort cet éve
.. nemcnt, que le Dey et tout le Pays étaient
a: plus disposez â la retraite , ou plutôt â la fuite
w dans les Montagnes les plus inaccessibles, qu'à.
a la deffense.
.. Mais ces dispositions n’ont ‘pas duré; l'in
a action des Espagnols a fait reprendre courage
æ aux Infidelcs , ils ont réütii toutes leurs Forces
a pour faire le Sicge d’Oran , qu’ils ont elfective
un ment formé depuis la my-Septembre , avec une
a grande Armée de Terre et avec une Escadre
v» tic dix Vaisseaux de guerre , sans compter plu
“sieurs Galiotes , et autres Bâtimens chargez de
v munitions pour le Camp et de quelques Trou
v pes de débarquement.
v D'autres Vaisseaux Algeriens croisent ce
s: pendant sur les Côtes dOEspagne, tnlevent tou
are sorte de Bâtimens , sur tout ceux qui sont
vchargez ‘pour Oran, et troublent cntieremen;
vie commerce D’un autre côte’ les Chrétiens
Pqui sont à Alger sont assez maltraitcz dans les
' v circonstances où sont les choses. .
n Vous jugez bien que dans ce temps «le trou
cible il n’est pas facile de faire les recherches
.0- clont vous me chargez dans votre dernier Me
v moire. La Ville de Tcmectn, ou comme on
ä> prononce ici, Tlmuan, subsiste encore , mais
m elle est fort éloignée de son ancienne splendeur.
u Avant la Prise d’Oran par les Maures sur les
a: Espagnols en 17.38. c’étoit le Siege des Deys,
u ou des Gouverneurs de la Province de Porteur.
.3: On y entretient une Garnison de zoo hommes
a giron clçang tous les ans, selon Pusagc du
V . D_ v; a: Royaume
58 MERCURE DE "FRANCE
wkoyaume cPAlger à Pégard de toutes les Places‘
si qui en dépendent. Cette Ville est admirable-g
sur-ment bien située , l’air y est très-salubre , et la
sa fertilité de son Territoire ne sçauroit être plus
a grande avec les meilleures eaux du monde. Elle
a; est a go milles environ au Sud-Ouest d’Oran, et
a après de 340. milies.d’Alger.Les habitans son:
,, presque tous ]uifs. Ses Fortifications sont fore
M peu de chose. Vous trouverés dans le Morerï
a une autre peinture de cette Ville, mais for!
,, éloignée de la verité. Alger est traité de même
_,, dans ce Livre, tout y est éxageré s surtout
ale nombre des Esclaves Chrétiens qu’en y fait:
s, monter âquarante milles , et qui ne sont pas
a seulement au nombre de zyoo.
- ne M. Thomas Shaw, Ministre AnglicamDoc.‘
m1611]: de l’Université d’Oxford , et fort habile
a. homme , dont je crois vous avoir déja par-«j
a. lé , nous a epfin quitté; il s’est embarqué le
9: t; juillet det-‘Ëiier pour se retirer en Angleterre;
sa après avoir visité Pîtalie. Il a demeuré plus
a de douze ans à A-lger , pendant lequel tems il
p a parcouru tous les Lieux qui en dépendent, le—_
5, vant les Plans des plus considérables , et faisan:
n: des Cirtes éxactes des Provinces , 8re. pour en
a richir PHistoire naturelle qu’il a composée du.
o: Royaume d’Algtr , et qu-’il prétend publier
u en peu de tems. ‘On peut présumer que cette
a Histoire sera curieuse et‘ recherchée, ifAuteut
a: ayant eu tout le tems et toutes les commodi
5o tez nécessaires pour être instruit , et ayant v6
a: et éxaminé tout ce qui a été écrit sur cette
o: matiere par M. Durand , ci-devant Consul
n: d’Alger , par les Religieux Trinitaires , pars
a: M. Laugier , Commissaire de la Marine ê’
m Amstrtdam l dont [Ouvrage q; imprimé , et
' n paç
JANVIER. I733. ‘G9
a- par‘ M. Peyssonnel, Médecin de Marseille , en
» voyé par le Roi en 172,1‘. à Alger et à Tunia
o: pour faire de nouvellesdécouvertes , &c.
n Les Cloches ‘d’©ran , dont vous mäævcz
se parlé , se voyent encore aujourdïiui ici â la.
w Porte qui conduit au Port. 1l y en a six de dif
n lereute grandeur , poséeseles unes sur les au
» rres contre une muÙille. Cette situation , ce
a; les COOEODCIUIÉS présentes ne permettent guéres
a: d’en prendre les Inscriptions. Elles ne sont pas
a: extrêmement grosses , la plus considérable n’a.
a» quïînviron quatre pieds de hauteur ,avec un
a: diamétrc proportionné. ]’ai liî une seule Ins
» criprion , laquelle est en Espagnol, e: contient:
- ces mots: Ai mm de la. sais que est» hache m
uMurrin si endo Prelado el Rmo Padre Balus
ovzar al Arma 1,74. C’ÎsÎ'ài-diÎC, qu"il y a une
v des six Cloches qui a été fondue à Murcie Pan
e: 1 r74. Le Très-Révereixd Pere Baltazar en étant
u alors Evêque.
n Vous sçavez‘ que les Mahometans se font
sa une espécc de trophée des Cloches par eux en
» levées sur les Chrétiens. On. voir encore au
a jounÿhui dans la principale Mosquée de la‘
a Ville de Maroc deux grandes Cloches suspen
n: duës à rebours, attachées a‘. la Net‘ par de gros
sa ses clæînes , que le Roi Almanzot fit empor
v: ter «Pläspagne.
Depuis la date de cette Lettre les choses ont‘
changé -:lc face , comme vous le sçavez , Mon
sieur; une Escadre de Vaisseaux de Guerre Es-i
pagnols , fortifiée par deux Vaisseaux de guerre
de Malte , a fait disparoîtrc PEscadre Turque 9
qui est rentrée i A-lger. Oran a reçû 4658660113
considérables , et vous êtes instruit de’ tout le
ICÜIC.
7o MERCURE DE FRANCE
Je ne vous dirai donc rien ici d’une Relation ‘Ê
Espagnole imprimée à Barcclone, des deux sari-g
glantes actions du u. Cedu 2. 3. Novembre _, 1a
quelle je viens de recevoir , après une attente de
près d’un mois, de la part du plus lent et du
plus distrait de mes amis. On y rend bien justi
ce a‘. la conduite et à la valeur du Marquis de
Sania-Cruz , qui a été t'a’ dans une fatale cir
consiance , ex rimée en ces termes dans la Re
lation. Vifîldûp erre desarden las Moras se nacre»
nm à aprovecharla cm las arma: 1214m4: , y fue
pretisso pasmssm par encima de elles para incorpo
nme ton l» Trop» : En cuya arnsion se perdra à cl
Marque: de SantmCmz , sir; que las paras Solda
das de Crwnlltri» , y Dragage: que le Mompanns
km , pudiessen emlmraznr su desgvacizda mume ,
ton lntima univerml , par la; prendas , y valor que
l: adornalzavz. l
Mais c’est assez parler dflllger et d'Oran , je
n’oul>lit pas , Monsieur , ce que je vous ai pro
mis au sujet de la Ville de Ccuta , dont le S:égc
par les Troupes du Roi de Maroc , a déja sur
passé en longueur le Siège de Troye. je ne
crois pas cependant que Ccuta fournisse jamais
le sujet d’une lliade: ce sera beaucoup pour cette
Ville si‘ le petit morceau historique que voici
peut. se trouver de votre goût, et vougamuser
agréablement. j -
La Ville de Ceuta est située dans FEmbOu.‘
chute du détroit de Gibraltar , à Pcntlroit où ce
"' Reluion du la succedzda m las do: Funcianfs
que m et dia u. y 1,3. de Noviembre de 1731.
inca la Guamitian de 012m ton el extraite de
les Turco: , y Maros , que l» sitinwn. Barcclona.
P9: Joseph Texido, 8re. 1732.. «
fameux
JANVIER. 1733. 7:
fameux Détroit est le plus retressi par les deux
Côtes, ensorte que le trajet de celle düfllïrique ,
ou est Ceuta . en Espagne , n’esr que d’environ
cinq lieues. Si on en croit quelques Écrivains
Espagnols , cette Ville est des plus anciennes et
des plus illustres de toute la Mauritanie, les Ro- _
\
mains qui la bâtirenr y tenoient leurs Flores , a
cause de la commodite de son Port , et la nom
merent enfin la Ville des Romains , ou la Ville
ar excellence , ce ue {ont aujourd’hui setrcible lceonnfiormmgruû’elle Potte C111
Un Historien Arabe lui donne une origine
‘bien plus ancienne ; c’est , selon lui , un Fils de
Noë qui l’a fondée deux cens trente ans après
le Déluge : mais défions-nous un peu des Ecri
vains de cette Nation , qui donnent pour la plâ
art dans le merveilleux ; et traitent PI-Iistoire
gomme la Fable. Ortelius vent que Ccuta soit
Pancienne Essilissn . dont la position " est mar
qué dans Ptoloméc, mais cette position est fort
differente de celle de Ceuta , comme nous Pal
Ions voir.
Abulfeda , ce fameux Geographe Arabe dont
j’ai parlé plusieurs fois, et dont on vient de
donner une belle Édition , avec une Traduction
Latine , &c. en Angleterre , parle de Ceuta qu’il
nomme 525m au nombre LXXVII. de ses Ta
bles Géographiques: il la place â neuf degrez
cinq minutes de longitude , et â g; dcgrcz tren
.te minutes de latitude sous le (V. Climat dans
la Barbarie * Ulterieure. sa Elle est, dit-il , si
’ 1393m’. 3o min. de longit. et 3; kg. ;6
min. de tarit. - -
9‘ Cc Giagrapêc divise la Barbarie m «vitrerie»
v 7€
72 MERCURE m: FRANCE
h tuée entre deux Mers , Pocean et la Médireg:
mranée, c’est Pabord de deux grands Pays .
o: la Barbarie et FESpagne , Ville de passage e:
n de commerce. Elle est baignée de la Mer de
‘ puis son Entrée du côte’ de Terre. Le chemin
Vaoqui conduit à cette Entrée est du côté du
v Couchant: il est fort ÿroit et presque tout
h entouré de la Mer, de sorte qu’il ne tiendroit
” qu’au’x Habitans de faire passer la Mer autour
°= de la Ville , et n’cn faire une Isle. Elle a de
'° hautes muuilles de pierre. Le Port est a 1'0
=> rient de la Ville , et la Mer est très-étroite en
a cct endroit ; de sorte que quand le tems es:
o: serain on découvre de Seâta la Ville dflâlgezi
u rat-Alkozra , ou Algezire , sur les Terres .1’Es
"pagne- L’Eau y est en abondance, et il y a.
a d’ailleurs des Citernes dans lesquelles on con-g
v serve l'eau de pluye. ’
Tel émit Pétat-cie Ceuta au temps dvlbulfeda
qui acheva son ouvrage vers Pannée r32. r. Il clé
clare que cc qu’il dit de cette Ville est tire’ prin
cipalement dflothman EBnsaid,surnorume'./1l ma.
3726i, ou FAlTricain , qui étoit de ce même Païs.
Abnlfcda, pour le dire en passant , que j'ai qua
lifié de Géographe Arabe , n’avoit rien d'Arabe
que la Langue et la Religion , c'est» â-dire , celle
de Mahomct. Il éroit de Syrie et d’une Race dis
tinguée , la même qui a donné naissance au
n ou Orientale . qui commence aux Frontieres
dOEgypte , et finit à telle: du Royaume de Tzmis ,'
devers Cuzmvan ; en moyenne , qui comprend le
‘Roy vume de Tunis , et les Provinces Orientales de
celui nlîalger ,- et en uloerieuré , qui commente aux
Frontieres Occidentales dÏ/Ilgêr , et comprend tout
l; reste de la Barbarie du tête’ du Couohnnt:
grand
r JANVTER.‘ 173;: '73»
‘grand Saladin , comme je‘ l'ai remarqué ailleurs.
Lorsque les premiers Califes , successeurs de
Mahomqt , eurent conquis PAIÏriquc . cc qui aré
riva vers" Pan 4;. de l’Hégire’66 s. de j. C.) ils
chasserent les Goths de plusieurs Contrées Mari
times , dont ces Barbares s’e'toient emparcz, dans
la décadence de PEmpire Romain, et en PSHÎCÜH,
lier de la Ville de Ceuta. Cette Ville devint ce
lebre sous la Domination des Arabes , cfiest-âs
dire, sous les Califes et sous divers Rois ou Prin
' ces leurs successeurs , lesquels y firent fleurir le
commerce et les Arts. Les Artisans de Ceuta sur-Ï
passaient en habileté ceux de Damas pour toute
sorte d’Ouvrage d’Orfévrerie , de Coutellerie , et
pour la fabrique des plus belles Îztotïes, et sur
tout de riches Tapis ,dont on venoit se pour-i
voir de toutes les Parties de l'intrigue et de
PEurope. ' ‘
Les Lettres fleurirent aussi dans Ceuta , pen
dant sa. prosperité . ce qui paroît par les noms e:
par les ouvrages de quelques Sçavans , originai.
res de cette Vrle {qui sont rapporte: par les Bi
bliographes Mahométaxis; lesquels par cette rai
son , portent tous le surnom J'AI Seétbi , ou de
Ceuta. Eqtflaurres Aboulfadhl Abbns, plus connu
sous le nom de Cadhi-Aïadh , qui mourut Pan
544.. de PHégire ( r r49. de]. C. ) Il est parlé
de lui avec de grands Eloges , par Ben Schunah ,
qui a donné un Cazalogue de ses Ouvrages. [o
seph Ben jahia , fameux Medecin juif, 8c grand
Philosophe , q-ii fut" premier Medccin du Sultan
d’Alcp Aldhacr. Il mourut l’an 513. de PHégi-ä
re n26. de j.C. et Mohammes. Ben-Omar , mort
l’an 7m. de la même Époque r tu. de j. C. Son
principal Ouvrage est’ intitulé : Erlaircissemem
mr le: dxfertnzt: 8cm: du Mahamémmc ; Ou
yrage
74MERCUREDEFRANCL
vrage dont la traduction seroit necessaire pouf
empêcher les hcrivains de l’Europe de coneinuer
leurs méprises sur ce sujet.
La prosperité de cette Ville fut altérée dans
la suite par de grandes disgraces ; la plus fatale
lui vint de la part d’Abdulmumen , Roy de Ma
xoc , qui l'ayant prise,après un Siège opiniâtre ,
la fit démolir et en transporta les Habitans. Al.
mansor , l’un de ses successeurs, la fie rebâtir, et
la repeupla â cause de sa situation; ensortc qu’el.
le devint encore une Place cousidérablumais un
Roy Mahométan de Grenade s’en étant emparé
dans des tems de troublc,il la désola une seconde
fois. Il est vrai qu’elle se rétablit encore par les
avantages du commerce et de la situation _. mais
on remarque que Ceuta n’est jamais revenue dans
cette grande splendeur , où elle s’étoit vuë sous
PEmpire des Califes ,et sous quelques Princes
leurs successeurs.
Il me reste, Monsieur ,’ à vous apprendre com.‘
ment cette Ville a passé pour la premiere foil
de la domination des Mahométans au pouvoir
d'un Monarque Chrétien ; ce qui est un point
(Pflistoire des plus singuliers , et i conduire le
morceau Historique que j’ai entrepris sur Ceuta,
jusquäu temps present; ce qui fera le sujet d’une
autre Lettre , moins longue que eelle-cy , et que
vous nïattendrez pas long-temps. j’ai Fhonneu
d’être , Monsieur . 8re
_ A Pari: , ce 24 Decembrt 173 2..
sujet de: Villes d’Or4n et de Gema.
_, E- vous fais, Monsieur, mon compliment su:
» votre heureux retour à Paris. Ce retour me
fait un double laisir car il me dis ense de vous
. 4 . P *. .
écrire aa_ suite des affaires d’Oran depuis ma der
_niere Lettre; vous en êtes sans doute déa lei-s
. . . i . l l’
nement instruit. Il m’e ar ne aussi le chaorin de
_ O
:vous apprendre le premier une triste nouvelle,
le malheur arrive’ au Marquis de Saï-n'a‘ Cruz dans
l'action du 1.1. Novembre dernier. A cela près, je
-n’aurois presque eu que des choses agréables a‘.
vous dire , et ÿaurois fini par la levée du Siege
.de cette Place , par la démolition des travaux des
Maures et par leur retraite, circonstances qui
{ont Pétat présent des choses, suivant les der-e
pseres Lettres (Pfispagne et (Ÿliflïique. .
' D v Au
l.
Z5 MERCURE DE FRANCE
Au lieu de tout ce détail’, qui seroit pour vous,’
Monsieur , une répcrition , je crois devoir vous
faire part du précis d’une Lettre que ÿai reçûë
depuis peu d’Algcr , dans laquelle Oran n'est pas
oublié , et qui contient certaines particularitez
que vous ne serez pas fâché de sçavoir. La.
Lettre est datée du 2.3. Octobre dernier et
écrite par un Voyageur éclairé. ‘
sa Jamais Expedition n’a été plus heureuse ni
u plus visiblement favorisée du Ciel que celle
a d’0ran.Le Gouverneur Maure étoit eu état de
se faire acheter bien cher cette Place aux Espa-g
a gnols, il ne manquait ni de monde ni de mus
a: nitions pour faire une longue résistance , favo
g, risé d’ailleurs par la situation avantageuse des
u Forts, et par une Arméede sa Nation , qui de
ne voit rendre le débarquement des Troupes Chré
o. tiennes très-difficile. Si ce débarquement eût
a été diEeré seulement de deux jours , il devenait
o: presque impossible, â cause d’un vent d’Est,
p: qui survinr si frais et si violent , que tous les
hBâtimens de transport seroienr in ailliblement
upériær avec leur charge. De plus , en ternpori-i
u sant un peu de la part du Commandant , une
nseconde Armée de Turcs et de Maures , accou
u rus de toutes parts , se seroit jointe à la pre-j
n» miere, et auroit rendu la retraite et le rembar
p; quement de PArmée Chrétienne absolument
a nécessaire et évalement érilleux - mais comme
. D ’
aje l’ai d'abord reimrque’, le Ciel a voulu benitfi
m les Armes et les pieuses intentions du Roy d’Es-_'
D) Pflgfltn
a Après un ‘tel succès qui a d'abord rempli
‘a de consternation et d'épouvante toute la Bar—,
ce barie ,- si la saison avancée, ou cl’autres Consi-j
a dcrations , m'envoient "pas arrêté les progrès de
i . 98E
JANVIER. I733, 57
a ces mêmes Armes , on peut assurer que les Es
» pagnols se scroicnt rendus maîtres de toute
a: cette Côte et d’Alger même, saris beaucoup
u dbposition. On craignait ici si fort cet éve
.. nemcnt, que le Dey et tout le Pays étaient
a: plus disposez â la retraite , ou plutôt â la fuite
w dans les Montagnes les plus inaccessibles, qu'à.
a la deffense.
.. Mais ces dispositions n’ont ‘pas duré; l'in
a action des Espagnols a fait reprendre courage
æ aux Infidelcs , ils ont réütii toutes leurs Forces
a pour faire le Sicge d’Oran , qu’ils ont elfective
un ment formé depuis la my-Septembre , avec une
a grande Armée de Terre et avec une Escadre
v» tic dix Vaisseaux de guerre , sans compter plu
“sieurs Galiotes , et autres Bâtimens chargez de
v munitions pour le Camp et de quelques Trou
v pes de débarquement.
v D'autres Vaisseaux Algeriens croisent ce
s: pendant sur les Côtes dOEspagne, tnlevent tou
are sorte de Bâtimens , sur tout ceux qui sont
vchargez ‘pour Oran, et troublent cntieremen;
vie commerce D’un autre côte’ les Chrétiens
Pqui sont à Alger sont assez maltraitcz dans les
' v circonstances où sont les choses. .
n Vous jugez bien que dans ce temps «le trou
cible il n’est pas facile de faire les recherches
.0- clont vous me chargez dans votre dernier Me
v moire. La Ville de Tcmectn, ou comme on
ä> prononce ici, Tlmuan, subsiste encore , mais
m elle est fort éloignée de son ancienne splendeur.
u Avant la Prise d’Oran par les Maures sur les
a: Espagnols en 17.38. c’étoit le Siege des Deys,
u ou des Gouverneurs de la Province de Porteur.
.3: On y entretient une Garnison de zoo hommes
a giron clçang tous les ans, selon Pusagc du
V . D_ v; a: Royaume
58 MERCURE DE "FRANCE
wkoyaume cPAlger à Pégard de toutes les Places‘
si qui en dépendent. Cette Ville est admirable-g
sur-ment bien située , l’air y est très-salubre , et la
sa fertilité de son Territoire ne sçauroit être plus
a grande avec les meilleures eaux du monde. Elle
a; est a go milles environ au Sud-Ouest d’Oran, et
a après de 340. milies.d’Alger.Les habitans son:
,, presque tous ]uifs. Ses Fortifications sont fore
M peu de chose. Vous trouverés dans le Morerï
a une autre peinture de cette Ville, mais for!
,, éloignée de la verité. Alger est traité de même
_,, dans ce Livre, tout y est éxageré s surtout
ale nombre des Esclaves Chrétiens qu’en y fait:
s, monter âquarante milles , et qui ne sont pas
a seulement au nombre de zyoo.
- ne M. Thomas Shaw, Ministre AnglicamDoc.‘
m1611]: de l’Université d’Oxford , et fort habile
a. homme , dont je crois vous avoir déja par-«j
a. lé , nous a epfin quitté; il s’est embarqué le
9: t; juillet det-‘Ëiier pour se retirer en Angleterre;
sa après avoir visité Pîtalie. Il a demeuré plus
a de douze ans à A-lger , pendant lequel tems il
p a parcouru tous les Lieux qui en dépendent, le—_
5, vant les Plans des plus considérables , et faisan:
n: des Cirtes éxactes des Provinces , 8re. pour en
a richir PHistoire naturelle qu’il a composée du.
o: Royaume d’Algtr , et qu-’il prétend publier
u en peu de tems. ‘On peut présumer que cette
a Histoire sera curieuse et‘ recherchée, ifAuteut
a: ayant eu tout le tems et toutes les commodi
5o tez nécessaires pour être instruit , et ayant v6
a: et éxaminé tout ce qui a été écrit sur cette
o: matiere par M. Durand , ci-devant Consul
n: d’Alger , par les Religieux Trinitaires , pars
a: M. Laugier , Commissaire de la Marine ê’
m Amstrtdam l dont [Ouvrage q; imprimé , et
' n paç
JANVIER. I733. ‘G9
a- par‘ M. Peyssonnel, Médecin de Marseille , en
» voyé par le Roi en 172,1‘. à Alger et à Tunia
o: pour faire de nouvellesdécouvertes , &c.
n Les Cloches ‘d’©ran , dont vous mäævcz
se parlé , se voyent encore aujourdïiui ici â la.
w Porte qui conduit au Port. 1l y en a six de dif
n lereute grandeur , poséeseles unes sur les au
» rres contre une muÙille. Cette situation , ce
a; les COOEODCIUIÉS présentes ne permettent guéres
a: d’en prendre les Inscriptions. Elles ne sont pas
a: extrêmement grosses , la plus considérable n’a.
a» quïînviron quatre pieds de hauteur ,avec un
a: diamétrc proportionné. ]’ai liî une seule Ins
» criprion , laquelle est en Espagnol, e: contient:
- ces mots: Ai mm de la. sais que est» hache m
uMurrin si endo Prelado el Rmo Padre Balus
ovzar al Arma 1,74. C’ÎsÎ'ài-diÎC, qu"il y a une
v des six Cloches qui a été fondue à Murcie Pan
e: 1 r74. Le Très-Révereixd Pere Baltazar en étant
u alors Evêque.
n Vous sçavez‘ que les Mahometans se font
sa une espécc de trophée des Cloches par eux en
» levées sur les Chrétiens. On. voir encore au
a jounÿhui dans la principale Mosquée de la‘
a Ville de Maroc deux grandes Cloches suspen
n: duës à rebours, attachées a‘. la Net‘ par de gros
sa ses clæînes , que le Roi Almanzot fit empor
v: ter «Pläspagne.
Depuis la date de cette Lettre les choses ont‘
changé -:lc face , comme vous le sçavez , Mon
sieur; une Escadre de Vaisseaux de Guerre Es-i
pagnols , fortifiée par deux Vaisseaux de guerre
de Malte , a fait disparoîtrc PEscadre Turque 9
qui est rentrée i A-lger. Oran a reçû 4658660113
considérables , et vous êtes instruit de’ tout le
ICÜIC.
7o MERCURE DE FRANCE
Je ne vous dirai donc rien ici d’une Relation ‘Ê
Espagnole imprimée à Barcclone, des deux sari-g
glantes actions du u. Cedu 2. 3. Novembre _, 1a
quelle je viens de recevoir , après une attente de
près d’un mois, de la part du plus lent et du
plus distrait de mes amis. On y rend bien justi
ce a‘. la conduite et à la valeur du Marquis de
Sania-Cruz , qui a été t'a’ dans une fatale cir
consiance , ex rimée en ces termes dans la Re
lation. Vifîldûp erre desarden las Moras se nacre»
nm à aprovecharla cm las arma: 1214m4: , y fue
pretisso pasmssm par encima de elles para incorpo
nme ton l» Trop» : En cuya arnsion se perdra à cl
Marque: de SantmCmz , sir; que las paras Solda
das de Crwnlltri» , y Dragage: que le Mompanns
km , pudiessen emlmraznr su desgvacizda mume ,
ton lntima univerml , par la; prendas , y valor que
l: adornalzavz. l
Mais c’est assez parler dflllger et d'Oran , je
n’oul>lit pas , Monsieur , ce que je vous ai pro
mis au sujet de la Ville de Ccuta , dont le S:égc
par les Troupes du Roi de Maroc , a déja sur
passé en longueur le Siège de Troye. je ne
crois pas cependant que Ccuta fournisse jamais
le sujet d’une lliade: ce sera beaucoup pour cette
Ville si‘ le petit morceau historique que voici
peut. se trouver de votre goût, et vougamuser
agréablement. j -
La Ville de Ceuta est située dans FEmbOu.‘
chute du détroit de Gibraltar , à Pcntlroit où ce
"' Reluion du la succedzda m las do: Funcianfs
que m et dia u. y 1,3. de Noviembre de 1731.
inca la Guamitian de 012m ton el extraite de
les Turco: , y Maros , que l» sitinwn. Barcclona.
P9: Joseph Texido, 8re. 1732.. «
fameux
JANVIER. 1733. 7:
fameux Détroit est le plus retressi par les deux
Côtes, ensorte que le trajet de celle düfllïrique ,
ou est Ceuta . en Espagne , n’esr que d’environ
cinq lieues. Si on en croit quelques Écrivains
Espagnols , cette Ville est des plus anciennes et
des plus illustres de toute la Mauritanie, les Ro- _
\
mains qui la bâtirenr y tenoient leurs Flores , a
cause de la commodite de son Port , et la nom
merent enfin la Ville des Romains , ou la Ville
ar excellence , ce ue {ont aujourd’hui setrcible lceonnfiormmgruû’elle Potte C111
Un Historien Arabe lui donne une origine
‘bien plus ancienne ; c’est , selon lui , un Fils de
Noë qui l’a fondée deux cens trente ans après
le Déluge : mais défions-nous un peu des Ecri
vains de cette Nation , qui donnent pour la plâ
art dans le merveilleux ; et traitent PI-Iistoire
gomme la Fable. Ortelius vent que Ccuta soit
Pancienne Essilissn . dont la position " est mar
qué dans Ptoloméc, mais cette position est fort
differente de celle de Ceuta , comme nous Pal
Ions voir.
Abulfeda , ce fameux Geographe Arabe dont
j’ai parlé plusieurs fois, et dont on vient de
donner une belle Édition , avec une Traduction
Latine , &c. en Angleterre , parle de Ceuta qu’il
nomme 525m au nombre LXXVII. de ses Ta
bles Géographiques: il la place â neuf degrez
cinq minutes de longitude , et â g; dcgrcz tren
.te minutes de latitude sous le (V. Climat dans
la Barbarie * Ulterieure. sa Elle est, dit-il , si
’ 1393m’. 3o min. de longit. et 3; kg. ;6
min. de tarit. - -
9‘ Cc Giagrapêc divise la Barbarie m «vitrerie»
v 7€
72 MERCURE m: FRANCE
h tuée entre deux Mers , Pocean et la Médireg:
mranée, c’est Pabord de deux grands Pays .
o: la Barbarie et FESpagne , Ville de passage e:
n de commerce. Elle est baignée de la Mer de
‘ puis son Entrée du côte’ de Terre. Le chemin
Vaoqui conduit à cette Entrée est du côté du
v Couchant: il est fort ÿroit et presque tout
h entouré de la Mer, de sorte qu’il ne tiendroit
” qu’au’x Habitans de faire passer la Mer autour
°= de la Ville , et n’cn faire une Isle. Elle a de
'° hautes muuilles de pierre. Le Port est a 1'0
=> rient de la Ville , et la Mer est très-étroite en
a cct endroit ; de sorte que quand le tems es:
o: serain on découvre de Seâta la Ville dflâlgezi
u rat-Alkozra , ou Algezire , sur les Terres .1’Es
"pagne- L’Eau y est en abondance, et il y a.
a d’ailleurs des Citernes dans lesquelles on con-g
v serve l'eau de pluye. ’
Tel émit Pétat-cie Ceuta au temps dvlbulfeda
qui acheva son ouvrage vers Pannée r32. r. Il clé
clare que cc qu’il dit de cette Ville est tire’ prin
cipalement dflothman EBnsaid,surnorume'./1l ma.
3726i, ou FAlTricain , qui étoit de ce même Païs.
Abnlfcda, pour le dire en passant , que j'ai qua
lifié de Géographe Arabe , n’avoit rien d'Arabe
que la Langue et la Religion , c'est» â-dire , celle
de Mahomct. Il éroit de Syrie et d’une Race dis
tinguée , la même qui a donné naissance au
n ou Orientale . qui commence aux Frontieres
dOEgypte , et finit à telle: du Royaume de Tzmis ,'
devers Cuzmvan ; en moyenne , qui comprend le
‘Roy vume de Tunis , et les Provinces Orientales de
celui nlîalger ,- et en uloerieuré , qui commente aux
Frontieres Occidentales dÏ/Ilgêr , et comprend tout
l; reste de la Barbarie du tête’ du Couohnnt:
grand
r JANVTER.‘ 173;: '73»
‘grand Saladin , comme je‘ l'ai remarqué ailleurs.
Lorsque les premiers Califes , successeurs de
Mahomqt , eurent conquis PAIÏriquc . cc qui aré
riva vers" Pan 4;. de l’Hégire’66 s. de j. C.) ils
chasserent les Goths de plusieurs Contrées Mari
times , dont ces Barbares s’e'toient emparcz, dans
la décadence de PEmpire Romain, et en PSHÎCÜH,
lier de la Ville de Ceuta. Cette Ville devint ce
lebre sous la Domination des Arabes , cfiest-âs
dire, sous les Califes et sous divers Rois ou Prin
' ces leurs successeurs , lesquels y firent fleurir le
commerce et les Arts. Les Artisans de Ceuta sur-Ï
passaient en habileté ceux de Damas pour toute
sorte d’Ouvrage d’Orfévrerie , de Coutellerie , et
pour la fabrique des plus belles Îztotïes, et sur
tout de riches Tapis ,dont on venoit se pour-i
voir de toutes les Parties de l'intrigue et de
PEurope. ' ‘
Les Lettres fleurirent aussi dans Ceuta , pen
dant sa. prosperité . ce qui paroît par les noms e:
par les ouvrages de quelques Sçavans , originai.
res de cette Vrle {qui sont rapporte: par les Bi
bliographes Mahométaxis; lesquels par cette rai
son , portent tous le surnom J'AI Seétbi , ou de
Ceuta. Eqtflaurres Aboulfadhl Abbns, plus connu
sous le nom de Cadhi-Aïadh , qui mourut Pan
544.. de PHégire ( r r49. de]. C. ) Il est parlé
de lui avec de grands Eloges , par Ben Schunah ,
qui a donné un Cazalogue de ses Ouvrages. [o
seph Ben jahia , fameux Medecin juif, 8c grand
Philosophe , q-ii fut" premier Medccin du Sultan
d’Alcp Aldhacr. Il mourut l’an 513. de PHégi-ä
re n26. de j.C. et Mohammes. Ben-Omar , mort
l’an 7m. de la même Époque r tu. de j. C. Son
principal Ouvrage est’ intitulé : Erlaircissemem
mr le: dxfertnzt: 8cm: du Mahamémmc ; Ou
yrage
74MERCUREDEFRANCL
vrage dont la traduction seroit necessaire pouf
empêcher les hcrivains de l’Europe de coneinuer
leurs méprises sur ce sujet.
La prosperité de cette Ville fut altérée dans
la suite par de grandes disgraces ; la plus fatale
lui vint de la part d’Abdulmumen , Roy de Ma
xoc , qui l'ayant prise,après un Siège opiniâtre ,
la fit démolir et en transporta les Habitans. Al.
mansor , l’un de ses successeurs, la fie rebâtir, et
la repeupla â cause de sa situation; ensortc qu’el.
le devint encore une Place cousidérablumais un
Roy Mahométan de Grenade s’en étant emparé
dans des tems de troublc,il la désola une seconde
fois. Il est vrai qu’elle se rétablit encore par les
avantages du commerce et de la situation _. mais
on remarque que Ceuta n’est jamais revenue dans
cette grande splendeur , où elle s’étoit vuë sous
PEmpire des Califes ,et sous quelques Princes
leurs successeurs.
Il me reste, Monsieur ,’ à vous apprendre com.‘
ment cette Ville a passé pour la premiere foil
de la domination des Mahométans au pouvoir
d'un Monarque Chrétien ; ce qui est un point
(Pflistoire des plus singuliers , et i conduire le
morceau Historique que j’ai entrepris sur Ceuta,
jusquäu temps present; ce qui fera le sujet d’une
autre Lettre , moins longue que eelle-cy , et que
vous nïattendrez pas long-temps. j’ai Fhonneu
d’être , Monsieur . 8re
_ A Pari: , ce 24 Decembrt 173 2..
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Résumé : SEPTIÈME LETTRE de M. D. L. R. écrite à M. le Marquis de B. au sujet des Villes d'Oran et de Ceuta.
La lettre traite des événements récents à Oran et Gema, et commence par féliciter le destinataire pour son retour à Paris. L'auteur mentionne la mort du Marquis de Santa Cruz lors d'une action militaire le 1er novembre précédent. Malgré ce deuil, il rapporte des nouvelles positives, notamment la levée du siège d'Oran, la démolition des travaux des Maures et leur retraite. La lettre détaille une expédition espagnole à Oran, soulignant que les Espagnols ont réussi à vaincre les Maures grâce à une intervention divine, malgré les défenses maures et les conditions météorologiques défavorables. Après cette victoire, les Espagnols ont continué leurs progrès, menaçant même Alger. Cependant, les Maures ont repris courage et ont formé un siège autour d'Oran avec une armée terrestre et une escadre navale. L'auteur mentionne également la ville de Tlemcen, autrefois siège des Deys, et sa situation géographique par rapport à Oran et Alger. Il parle des recherches difficiles dans ces circonstances et des mauvais traitements subis par les Chrétiens à Alger. La lettre se termine par des informations sur les cloches d'Oran, encore visibles à la porte du port, et sur les intentions des Mahometans de se servir des cloches comme trophées. L'auteur mentionne également des changements récents, comme la disparition de l'escadre turque et les renforts reçus par Oran. Il promet de parler de la ville de Ceuta dans une prochaine lettre. Ceuta, sous la domination arabe, connut une période de prospérité marquée par le développement du commerce et des arts. Les artisans de Ceuta étaient renommés pour leur habileté en orfèvrerie, coutellerie, et fabrication de tapisseries, attirant des clients de toute la Méditerranée et de l'Europe. La ville fut également un centre de savoir, avec des savants comme Aboulfadhl Abns, connu sous le nom de Cadhi-Aïadh, et Joseph Ben Jahia, un médecin et philosophe juif. La prospérité de Ceuta fut perturbée par des événements tragiques, notamment la destruction ordonnée par Abdulmumen, roi de Maroc, et la désolation causée par un roi mahométan de Grenade. Bien que la ville se soit rétablie par la suite, elle n'atteignit jamais plus la splendeur qu'elle avait connue sous l'Empire des Califes. Le texte mentionne également la transition de Ceuta sous la domination d'un monarque chrétien.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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44
p. 246-249
HERO. CANTATE.
Début :
Près des Murs de Sestos, sur cette antique Rive, [...]
Mots clefs :
Fureur, Amant, Héro, Amour, Amante, Mer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HERO. CANTATE.
HER Q
CANTAT E.
PRès des Murs de Sestos , sur cette antique
Rive ,
Que l'Hellespont blanchit de ses Flots écumeux
;*
Héro pâle , tremblante , et d'une voix plaine
tive ,
Déploroit d'un Amant le destin malheureux .
La nuit d'un sombre voile avoit couvert les
Ondes ;
Tous les Vents , échappez de leurs Grottes profondes
;
Sur l'humide Element exerçoient leur fureur ;
Quand cette triste Amante , en faveur de Léandre
,
Au Dieu de la mer fit entendre
Ces lugubres Accens que dictoit sa douleur.
Grand Dieu , si jadis dans ton ame ,
L'amour
FEVRIER:
247
1733-
L'amour alluma ses beaux feux ,
D'un Amant tendre et genereux ,
Seconde l'innocenté flame.
Des Aquilons impétueux
Retiens les bruyantes Haleines ;
Ne permets qu'aux Zéphirs heureux
D'agiter les humides Plaines.
VE
Tandis qu'aux noirs chagrins Héro livre son
coeur ,
Des fiers Enfans de l'Air la Cohorte insolente ,
Jusqu'au Sable profond va porter la terreur ,
Er du centre entr'ouvert de l'Onde turbulente
Eleve jusqu'aux Cieux la vague menaçante.
D'une effroyable nuit l'éclair perce l'horreur ;
L'affreux Tonnere gronde en une épaisse nuë ,
Le Rivage en fremit , la Terre en ést émuë ,
Les Tritons , sous les Eaux vont cacher leur
frayeur.
>
En vain , d'une intrépide ardeur ,
L'audacieux Léandre affronte la Tempête ;
Des Montagnes de Flots, s'écroulent sur sa tête ;
Il périt , et bien- tôt sensible à son malheur ,
Son Amante en ces mots , exhale sa fureur.
D'une agréable chaîne ,
Cij
Au
$48 MERCURE DE FRANCE
Au mépris de mes voeux ,
Ta fureur inhumaine
Vient de rompre les noeuds,
Divinité cruelle ,
Qu'une Amante fidele
De ta haine immortelle ,
Ressente tous les coups.
Tonne , frappe, Barbare ,
Contente ton courroux :
Quand on s'aime , il est doux
De s'unir au Tenare.
Déja le Dieu des Eaux , d'un coup de son Tris
dent ,
Avoit appaisé les orages ;
Dans les Antres profonds le Soleil en naissant,
Avoit précipité tous les sombres nuages ;
Lorsque sur les humides plages ,
Héro porta soudain ses regards amoureux .
Mais quel objet, Cieux ! quel Spectacle affreux
!
Quelle fureur ! quelle nouvelle rage !
Quand sur ce tragique Rivage
Elle apperçoit le corps d'un Amant malheureux.
Elle tremble , fremit , recule , arrête , avance ;
Dieux ennemis , Auteurs de mon tourment
Une victime encor manque à votre vengeance &
Elle
FEVRIER. 1733 . 249
Elle dit , et ses yeux fixez sur son Amant ,
Se jette dans la Mer pour le joindre en mourang
落
Amants intrépides ,
Ennemis du jour`,
Craignez de l'Amour ,
Les traits homicides.
Ses charmes trompeurs ,
Cachent ses rigueurs ,
A ceux qu'il engage ;
Les chagrins , les pleurs ,
Sont des tendres coeurs ,
Le triste partage.
M. HUART , Professeur à Senlisa
CANTAT E.
PRès des Murs de Sestos , sur cette antique
Rive ,
Que l'Hellespont blanchit de ses Flots écumeux
;*
Héro pâle , tremblante , et d'une voix plaine
tive ,
Déploroit d'un Amant le destin malheureux .
La nuit d'un sombre voile avoit couvert les
Ondes ;
Tous les Vents , échappez de leurs Grottes profondes
;
Sur l'humide Element exerçoient leur fureur ;
Quand cette triste Amante , en faveur de Léandre
,
Au Dieu de la mer fit entendre
Ces lugubres Accens que dictoit sa douleur.
Grand Dieu , si jadis dans ton ame ,
L'amour
FEVRIER:
247
1733-
L'amour alluma ses beaux feux ,
D'un Amant tendre et genereux ,
Seconde l'innocenté flame.
Des Aquilons impétueux
Retiens les bruyantes Haleines ;
Ne permets qu'aux Zéphirs heureux
D'agiter les humides Plaines.
VE
Tandis qu'aux noirs chagrins Héro livre son
coeur ,
Des fiers Enfans de l'Air la Cohorte insolente ,
Jusqu'au Sable profond va porter la terreur ,
Er du centre entr'ouvert de l'Onde turbulente
Eleve jusqu'aux Cieux la vague menaçante.
D'une effroyable nuit l'éclair perce l'horreur ;
L'affreux Tonnere gronde en une épaisse nuë ,
Le Rivage en fremit , la Terre en ést émuë ,
Les Tritons , sous les Eaux vont cacher leur
frayeur.
>
En vain , d'une intrépide ardeur ,
L'audacieux Léandre affronte la Tempête ;
Des Montagnes de Flots, s'écroulent sur sa tête ;
Il périt , et bien- tôt sensible à son malheur ,
Son Amante en ces mots , exhale sa fureur.
D'une agréable chaîne ,
Cij
Au
$48 MERCURE DE FRANCE
Au mépris de mes voeux ,
Ta fureur inhumaine
Vient de rompre les noeuds,
Divinité cruelle ,
Qu'une Amante fidele
De ta haine immortelle ,
Ressente tous les coups.
Tonne , frappe, Barbare ,
Contente ton courroux :
Quand on s'aime , il est doux
De s'unir au Tenare.
Déja le Dieu des Eaux , d'un coup de son Tris
dent ,
Avoit appaisé les orages ;
Dans les Antres profonds le Soleil en naissant,
Avoit précipité tous les sombres nuages ;
Lorsque sur les humides plages ,
Héro porta soudain ses regards amoureux .
Mais quel objet, Cieux ! quel Spectacle affreux
!
Quelle fureur ! quelle nouvelle rage !
Quand sur ce tragique Rivage
Elle apperçoit le corps d'un Amant malheureux.
Elle tremble , fremit , recule , arrête , avance ;
Dieux ennemis , Auteurs de mon tourment
Une victime encor manque à votre vengeance &
Elle
FEVRIER. 1733 . 249
Elle dit , et ses yeux fixez sur son Amant ,
Se jette dans la Mer pour le joindre en mourang
落
Amants intrépides ,
Ennemis du jour`,
Craignez de l'Amour ,
Les traits homicides.
Ses charmes trompeurs ,
Cachent ses rigueurs ,
A ceux qu'il engage ;
Les chagrins , les pleurs ,
Sont des tendres coeurs ,
Le triste partage.
M. HUART , Professeur à Senlisa
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Résumé : HERO. CANTATE.
Le texte narre la tragédie d'Héro et Léandre. Héro, près des murs de Sestos sur la rive de l'Hellespont, déplore le destin malheureux de son amant Léandre. Une nuit orageuse, marquée par des vents furieux et des vagues menaçantes, menace Léandre qui tente de traverser l'Hellespont pour la rejoindre. Héro prie le dieu de la mer de protéger Léandre, mais en vain. Léandre périt sous les flots déchaînés. Désespérée, Héro exprime sa douleur et sa colère contre la cruauté divine. Après l'accalmie, Héro découvre le corps de Léandre sur le rivage et, accablée par le chagrin, se jette à la mer pour le rejoindre dans la mort. Le texte se conclut par une mise en garde sur les dangers de l'amour.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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45
p. 2391-2393
LE PASSAGE DE LA MER ROUGE. CANTATE.
Début :
Seigneur, le Peuple qui t'adore, [...]
Mots clefs :
Mer, Force, Passage de la mer Rouge, Onde, Éternel, Vengeur, Israël, Pharaon
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texteReconnaissance textuelle : LE PASSAGE DE LA MER ROUGE. CANTATE.
LE PASSAGE DE LA MER ROUGE.
CANTATE. *
Seigneur , le Peuple qui t'adore ,
Sous le joug de l'Egypte a trop long- tems gémi
Tonne , frappe , poursuis .... une autre playe
encore ,
A presser son départ force son ennemi,
Mais bien- tôt Pharaon sent renaître sa rage ,
Et pour le rendre à l'esclavage ,
* On a composé cette Cantate , pour faire naître
ceux qui peuvent mieux travailler en ce genre ,
l'idée de renoncer enfin à ces sujets frivoles ou dangereux
sur lesquels ils s'exercent, et de choisir parmi
tant de grands sujets qu'offrent les Livres Sacrez ;
le génie et les moeurs y trouveroient également leur
avantage.
I
2392 MERCURE DE FRANCE
Il marche , il passeroit et les Monts et les Mers
Israël poursuivi , ne voit point de retraite ;
Il redouble ses pas , l'Onde s'offre et l'arrête . . .
Ciel , sans ton prompt secours il rentre dans
les fers.
O force puissante
Qui soumet les eaux !
La Mer mugissante ,
Arrête ses flots.
Dans la Plaine humide ,
L'immortelle main ,
A l'Hébreu timide ,
Ouvre un sûr chemin.
O force puissante , &c.
Pharaon le voit trop , et même encore en douto.
Sont- ils donc sans retour sortis de mes liens ?
Ah ! je les poursuivrai par cette même route ;
Il dit , et sur leurs pas il marche avec les siens.
Signale , Ange vengeur , ta droite meurtriere ;
Nuages , cachez la lumiere ;
Brillez , Eclairs ; gronde , Tonnere affreux;
Aquilons , déployez vos fureurs vagabondes ,
Mer , souleve tes Ondes ;
Périssez , Tyrans des Hébreux ....
Quel désespoir ! quel bruit épouventable
De vagues en courroux , de perçantes clameurs ↑
1
NOVEMBRE. 1733 2393
Ils sont tous engloutis dans l'abyme effroyable;
Israël est vengé de ses fiers oppresseurs.
Louons l'Eternel ,
Chantons sa victoire ;
Quel Vainqueur mortel ,
Egale sa gloire ?
Quel ami sensible ,
A rien de si doux ?
Quel vengeur terrible ;
Frappe de tels coups ?
L'Onde coule en vain ;
Son amour l'enchaîne :
Il parle , et soudain ,
Elle sert sa haîne.
Louons l'Eternel , & c.
Par M. l'Abbé S.
CANTATE. *
Seigneur , le Peuple qui t'adore ,
Sous le joug de l'Egypte a trop long- tems gémi
Tonne , frappe , poursuis .... une autre playe
encore ,
A presser son départ force son ennemi,
Mais bien- tôt Pharaon sent renaître sa rage ,
Et pour le rendre à l'esclavage ,
* On a composé cette Cantate , pour faire naître
ceux qui peuvent mieux travailler en ce genre ,
l'idée de renoncer enfin à ces sujets frivoles ou dangereux
sur lesquels ils s'exercent, et de choisir parmi
tant de grands sujets qu'offrent les Livres Sacrez ;
le génie et les moeurs y trouveroient également leur
avantage.
I
2392 MERCURE DE FRANCE
Il marche , il passeroit et les Monts et les Mers
Israël poursuivi , ne voit point de retraite ;
Il redouble ses pas , l'Onde s'offre et l'arrête . . .
Ciel , sans ton prompt secours il rentre dans
les fers.
O force puissante
Qui soumet les eaux !
La Mer mugissante ,
Arrête ses flots.
Dans la Plaine humide ,
L'immortelle main ,
A l'Hébreu timide ,
Ouvre un sûr chemin.
O force puissante , &c.
Pharaon le voit trop , et même encore en douto.
Sont- ils donc sans retour sortis de mes liens ?
Ah ! je les poursuivrai par cette même route ;
Il dit , et sur leurs pas il marche avec les siens.
Signale , Ange vengeur , ta droite meurtriere ;
Nuages , cachez la lumiere ;
Brillez , Eclairs ; gronde , Tonnere affreux;
Aquilons , déployez vos fureurs vagabondes ,
Mer , souleve tes Ondes ;
Périssez , Tyrans des Hébreux ....
Quel désespoir ! quel bruit épouventable
De vagues en courroux , de perçantes clameurs ↑
1
NOVEMBRE. 1733 2393
Ils sont tous engloutis dans l'abyme effroyable;
Israël est vengé de ses fiers oppresseurs.
Louons l'Eternel ,
Chantons sa victoire ;
Quel Vainqueur mortel ,
Egale sa gloire ?
Quel ami sensible ,
A rien de si doux ?
Quel vengeur terrible ;
Frappe de tels coups ?
L'Onde coule en vain ;
Son amour l'enchaîne :
Il parle , et soudain ,
Elle sert sa haîne.
Louons l'Eternel , & c.
Par M. l'Abbé S.
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Résumé : LE PASSAGE DE LA MER ROUGE. CANTATE.
La cantate 'Le Passage de la Mer Rouge' exhorte les artistes à privilégier des sujets tirés des Livres Sacrés plutôt que des thèmes frivoles ou dangereux. Elle narre l'exode des Israélites hors d'Égypte, poursuivis par Pharaon. Bloqués par la mer, Dieu ouvre un passage à travers les eaux, permettant aux Israélites de traverser. Pharaon, doutant de leur fuite, les poursuit mais est englouti avec son armée par les flots soulevés par Dieu. La cantate célèbre la puissance divine et la délivrance des Hébreux, invitant à louer l'Éternel pour sa victoire et son amour.
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46
p. 461-464
ODE TIRÉE DU CANTIQUE D'HABACUC, Domine, audivi auditionem tuam et timui, &c.
Début :
L'ai-je bien entendu ! quelle horrible Sentence [...]
Mots clefs :
Habacuc, Cantique, Ennemi, Mort, Ennemis, Mer, Regards, Voix, Maux, Seigneur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE TIRÉE DU CANTIQUE D'HABACUC, Domine, audivi auditionem tuam et timui, &c.
ODE
TIRE'E DU CANTIQUE D'HABACUĆ ,
Domine, audivi auditionem tuam
et timui , & c.
L'Ai- je bien entendu ! quelle horrible Sentence
Vient émouvoir mes sens ! quelle sinistre voix !
Ah! pardonne, Seigneur ; differe ta vengeance ;
Sois touché de mes pleurs pour la derniere foist
Où t'alloit emporter un Jugement funeste ! ´´.
Pour quel forfait le glaive armoit- il ton courroux?
Pouvois -tu l'immoler , ce déplorable reste
D'un Peuple que tu mis à couvert de tes coups.
'Armé pour sa deffense , il est tems de paroître ,
Vainement Babylone oppose ses Remparts ;
Combats , triomphe , cours ; Seigneur , fais- toi
connoître ;
Que dis-je? tu le peux d'un seul de tes regards.
Tel jadis tu parus , quand éclatant de gloire ,
Tu trainois à ton Char tes Ennemis vaincus ;
Les Echos du Pharam témoins de ta victoire ,
Du bruit de tes Exploits furent soudain émûs.
C iij
Le
462 MERCURE DE FRANCE
Le Soleil , à l'aspect de ta face brillante ,
Dans un nuage épais renferma sa splendeur ;
Les Foudres qui partoient de ta main menaçante ,
Terrassant l'Ennemi , rassuroient le vainqueur.
La Mort devant ton Char précipitoit ses traces ;
Le carnage et l'horreur suivoient ses tristes pas ;
L'Enfer à tes côtez , vengeur de tes disgraces ,
Portoit, selon ton ordre , à chacun le trépas .
Tu fixes tes regards ; tu parlas ; et la Terre
Reçoit , en frémissant , ton ordre souverains
Elle obéit , s'entr'ouvre , et bien - tôt le Tonnerre
Force tes Ennemis à rentrer dans son sein.
Tout fléchit devant toi , les Vallons et les Plaines
Aux Monts les plus chenus , se virent égalez ;
La Mer retint ses flots , les Fleuves, les Fontaines ,
Vers leurs Sources soudain fuyrent épouvantez.
L'Aveugle Egyptien , le blasphême à la bouche ,
Fut contraint de ceder aux efforts de ton bras;
Le sacrilege Chef d'une Race farouche ,
Abandonna son Camp au gré de tes Soldats .
Le Soleil dans les flots va finir sa carriere ;
La nuit confond déja ton Peuple dans l'oubli
Ти
MARS 1734 .
Tu tonnes . . . des Eclairs la bleuâtre lumiere ...
Guide le coup mortel qui frappe l'Ennemi.
La Mer entend ta voix ; son Onde menaçante
Attend pour s'écarter un seul de tes regards ;
Tu la fixes ; bien -tôt étonnée et tremblante ,
Elle forme en son sein deux humides remparts.
Ton Peuple craint les flots ; ta présence l'anime;
Il franchit des sentiers aux Mortels inconnus ;
L'Ennemi court , s'élance , il chancelle ; il s'abîme
,
La Mer gronde , se joint, et l'Ennemi n'est plus.
Mais ce jour a jamais marqué pour ta clémence,
Que d'horreurs, que de maux doivent le préceder !
Tu m'en as revelé la funeste science ,
Dieu Puissant , et je tremble à m'en persuader.
mort , vien de mes ans terminer la misere ;
Douce Mort hâte- toi de m'unir au Seigneur ;
Dérobez -moi, Tombeaux , aux traits de sa colere,
J'en connois la justice et j'en prévois l'horreur .
Tous les maux à la fois regneront sur la Terre
Une éternelle mort dévorera son sein
Nos Champs ensanglantez des fureurs de la guerre
Du triste Moissonneur tromperont le dessein .
C iiij
Les
464 MERCURE DE FRANCE
Les Fleuves tariront ; l'Astre qui nous éclaire
Refusera ses feux à nos Arbres naissants ;
Les Troupeaux périront sous la dent meurtriere
Des Lions affamez et des Ours dévorants.
Mais pourquoi t'affliger,ô mon ame ? qu'importe?
Pourquoi t'abandonner aux plus vives douleurs ?
Espere au Tout-Puissant ; crains - tu que sa main
forte ,
Ne puisse t'affranchir des plus pressans malheurs?
O Dieu , parmi les maux que ton bras nous
prépare ,
Ma voix ne cessera d'éxalter tes bienfaits ;
Israël dans les fers d'un Ennemi barbare
Connoîtra que c'est toi qui punis ses forfaits.
Oui c'est toi... quel rayon vient éclairer mon
ame !
Quel tumulte , quel bruit se répand dans les airs !
Les Remparts ennemis sont en proye à la flâme
Israël a brisé la honte de ses fers.
Releve- toi , Sion , mille cris de victoire
Annoncent la grandeur du Dieu de tes Ayeux ,
Vante à tout l'Univers sa puissance et sa gloire ,
Et que son nom soit craint de tes derniers Neveux.
Par M. R. Billard de Marseille.
TIRE'E DU CANTIQUE D'HABACUĆ ,
Domine, audivi auditionem tuam
et timui , & c.
L'Ai- je bien entendu ! quelle horrible Sentence
Vient émouvoir mes sens ! quelle sinistre voix !
Ah! pardonne, Seigneur ; differe ta vengeance ;
Sois touché de mes pleurs pour la derniere foist
Où t'alloit emporter un Jugement funeste ! ´´.
Pour quel forfait le glaive armoit- il ton courroux?
Pouvois -tu l'immoler , ce déplorable reste
D'un Peuple que tu mis à couvert de tes coups.
'Armé pour sa deffense , il est tems de paroître ,
Vainement Babylone oppose ses Remparts ;
Combats , triomphe , cours ; Seigneur , fais- toi
connoître ;
Que dis-je? tu le peux d'un seul de tes regards.
Tel jadis tu parus , quand éclatant de gloire ,
Tu trainois à ton Char tes Ennemis vaincus ;
Les Echos du Pharam témoins de ta victoire ,
Du bruit de tes Exploits furent soudain émûs.
C iij
Le
462 MERCURE DE FRANCE
Le Soleil , à l'aspect de ta face brillante ,
Dans un nuage épais renferma sa splendeur ;
Les Foudres qui partoient de ta main menaçante ,
Terrassant l'Ennemi , rassuroient le vainqueur.
La Mort devant ton Char précipitoit ses traces ;
Le carnage et l'horreur suivoient ses tristes pas ;
L'Enfer à tes côtez , vengeur de tes disgraces ,
Portoit, selon ton ordre , à chacun le trépas .
Tu fixes tes regards ; tu parlas ; et la Terre
Reçoit , en frémissant , ton ordre souverains
Elle obéit , s'entr'ouvre , et bien - tôt le Tonnerre
Force tes Ennemis à rentrer dans son sein.
Tout fléchit devant toi , les Vallons et les Plaines
Aux Monts les plus chenus , se virent égalez ;
La Mer retint ses flots , les Fleuves, les Fontaines ,
Vers leurs Sources soudain fuyrent épouvantez.
L'Aveugle Egyptien , le blasphême à la bouche ,
Fut contraint de ceder aux efforts de ton bras;
Le sacrilege Chef d'une Race farouche ,
Abandonna son Camp au gré de tes Soldats .
Le Soleil dans les flots va finir sa carriere ;
La nuit confond déja ton Peuple dans l'oubli
Ти
MARS 1734 .
Tu tonnes . . . des Eclairs la bleuâtre lumiere ...
Guide le coup mortel qui frappe l'Ennemi.
La Mer entend ta voix ; son Onde menaçante
Attend pour s'écarter un seul de tes regards ;
Tu la fixes ; bien -tôt étonnée et tremblante ,
Elle forme en son sein deux humides remparts.
Ton Peuple craint les flots ; ta présence l'anime;
Il franchit des sentiers aux Mortels inconnus ;
L'Ennemi court , s'élance , il chancelle ; il s'abîme
,
La Mer gronde , se joint, et l'Ennemi n'est plus.
Mais ce jour a jamais marqué pour ta clémence,
Que d'horreurs, que de maux doivent le préceder !
Tu m'en as revelé la funeste science ,
Dieu Puissant , et je tremble à m'en persuader.
mort , vien de mes ans terminer la misere ;
Douce Mort hâte- toi de m'unir au Seigneur ;
Dérobez -moi, Tombeaux , aux traits de sa colere,
J'en connois la justice et j'en prévois l'horreur .
Tous les maux à la fois regneront sur la Terre
Une éternelle mort dévorera son sein
Nos Champs ensanglantez des fureurs de la guerre
Du triste Moissonneur tromperont le dessein .
C iiij
Les
464 MERCURE DE FRANCE
Les Fleuves tariront ; l'Astre qui nous éclaire
Refusera ses feux à nos Arbres naissants ;
Les Troupeaux périront sous la dent meurtriere
Des Lions affamez et des Ours dévorants.
Mais pourquoi t'affliger,ô mon ame ? qu'importe?
Pourquoi t'abandonner aux plus vives douleurs ?
Espere au Tout-Puissant ; crains - tu que sa main
forte ,
Ne puisse t'affranchir des plus pressans malheurs?
O Dieu , parmi les maux que ton bras nous
prépare ,
Ma voix ne cessera d'éxalter tes bienfaits ;
Israël dans les fers d'un Ennemi barbare
Connoîtra que c'est toi qui punis ses forfaits.
Oui c'est toi... quel rayon vient éclairer mon
ame !
Quel tumulte , quel bruit se répand dans les airs !
Les Remparts ennemis sont en proye à la flâme
Israël a brisé la honte de ses fers.
Releve- toi , Sion , mille cris de victoire
Annoncent la grandeur du Dieu de tes Ayeux ,
Vante à tout l'Univers sa puissance et sa gloire ,
Et que son nom soit craint de tes derniers Neveux.
Par M. R. Billard de Marseille.
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Résumé : ODE TIRÉE DU CANTIQUE D'HABACUC, Domine, audivi auditionem tuam et timui, &c.
Le texte est une ode extraite du Cantique d'Habacuc, qui exprime la peur et la supplication face à la vengeance divine. Le narrateur, après avoir entendu une sentence terrible, implore Dieu de retarder sa vengeance et de pardonner. Il s'interroge sur la raison pour laquelle le glaive est levé contre un peuple déjà éprouvé et espère que Dieu se manifestera pour défendre son peuple contre Babylone. Le narrateur rappelle la puissance divine en évoquant les victoires passées où Dieu a terrassé ses ennemis et commandé aux éléments naturels. Il décrit les signes de la colère divine, tels que la mer qui s'ouvre et les montagnes qui s'abaissent. L'ode se conclut par une acceptation des maux à venir, mais aussi par une espérance en la clémence divine et la libération d'Israël de ses oppresseurs. Le peuple est appelé à se relever et à proclamer la grandeur et la puissance de Dieu.
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47
p. 477-482
DIFFICULTÉ sur le mouvement annuel du Flux et Reflux de la Mer.
Début :
Il est surprenant que les Philosophes qui se picquent d'une si grande exactitude [...]
Mots clefs :
Flux et reflux, Mer, Lune, Tropiques, Équateur, Nouvelles lunes, Pleines lunes, Lunes, Mouvement, Explication, Solstices, Annuel, Menstruel, Terre, Cercles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DIFFICULTÉ sur le mouvement annuel du Flux et Reflux de la Mer.
DIFFICULT E' sur le mouvement
annuel du Flux et Reflux de la Mer.
L est surprenant que les Philosophes
Iquise piequent d'une si grande prac
titude dans l'explication de tous les mouvemens
de la Mer , qu'ils défient de proposer
aucune difficulté contre leur sistême
, qu'ils ne dissipent aussi -tôt , n'en
ayent pas encore apperçu une qui saute
aux yeux dans l'explication qu'ils donnent
du mouvement annuel : c'est qu'elle
paroît fondée sur un principe dont tout
le monde convient, que l'Equateur est le
plus grand de tous les cercles de laTerre ,
et que les deux Tropiques lui sont considérablement
inférieurs , principe incontestable
, mais qui est mal appliqué dans
leur systême. Pour le démontrer , il ne
faut que l'examiner et l'application qu'ils
en font . Mais auparavant il est bon d'établir
l'état de la question.
478 MERCURE DE FRANCE
On distingue trois sortes de mouvements
différents dans les eaux de la Mer,
le Diurne , le Menstruel , et l'annuel.
Le Diurne est celui par lequel les eaux
de la Mer se débordent sur nos Rivages
et s'en retirent deux fois le jour , ensorte
toutefois que ces inondations arrivent
tous les jours près de 48 min. plus tard
que le jour précédent.
Le mouvement Menstruel est ainsi
appellé , parce que les Marées sont plus
fortes aux nouvelles et pleines Lunes de
chaque mois que dans les Quadratures.
Enfin le mouvement annuel est celui
par lequel les eaux de la Mer se gonflent
plus considérablement aux nouvelles et
pleines Lunes des Equinoxes, qu'aux nouvelles
et pleines Lunes des Solstices.
Il ne s'agit ici que du mouvement annuel
, et c'est précisément l'explication
qu'on en donne communément que je
me propose de refuter icy . Voici donc
comme on l'explique.
•
Dans les nouvelles et pleines Lunes des
Equinoxes, la Lune répond à l'Equateur
terrestre qui est le plus grand de tous
les cercles de la Terre. Dans les nouvelles
et pleines Lunes des Solstices elle répond
aux deux Tropiques qui sont de beaucoup
plus petits que l'Equateur ; par
conMARS.
1734 479
conséquent quand la Lune se trouve directement
sur l'Equateur , il y a une
plus grande convexité sur la terre par
rapport à la Lune , une bosse plus considérable
, que quand elle répond aux
Tropiques, ainsi la distance qui se trouve
depuis la circonférence de l'Equateur
jusqu'à la partie inférieure de la Lune ,
étant beaucoup moins grande que celle
qui se trouve entre les Tropiques et la
même partie inférieure de la Lune
lit se trouve plus retréci dans cet endroit
que
que si elle répondoit aux Tropiques ;
donc la matiere céleste a beaucoup plus
de peine à passer donc elle comprime
davantage les eaux , et par conséquent
les Marées doivent être plus grandes dans
les nouvelles et pleines Lunes des Equi
noxes que dans celles des Solstices.
و
, le
Cette explication seroit merveilleuse
si elle ne péchoit point , comme je l'ai
dit dans l'application du principe. Il est
bien vrai que l'Equateur est le plus grand
de tous les cercles de la terre que les
Tropiques lui cédent en grandeur , mais
il est faux d'en conclure que la Lune
répond à un moindre cercle quand elle
se trouve sur les Tropiques que quand
elle se trouve sur l'Equateur , et je soutiens
, de l'aveu même des Auteurs du
systême
480 MERCURE DE FRANCE.
systême , que dans l'un et l'autre cas
la Lune répond à des cercles égaux entr'eux.
Pour le prouver il ne faut
que considerer
la situation des Tropiques par
rapport à la Lune dans les nouvelles et
pleines Lunes des Solstices , et faire attention
que pour lors elle ne répond pas
précisément au centre des Tropiques , mais
à un cercle dont le centre est la terre ,
et que ce cercle se prend d'un Tropique
à l'autre , c'est - à - dire , d'un point , par
exemple,du Tropique du Cancer sur nô
tre horizon au point duCapricorne qui lui
est directement opposé chez nos Antipodes;
la raison en est qu'en quelqu'endroit
que se trouve la Lune , elle presse toujours
vers la partie qui lui est directement
opposée : or quand elle se trouve
sur un Tropique , le cercle que je viens
de décrire lui est directement opposé ; et
c'est dont ces Auteurs du systême conwiennent
eux -mêmes , et dont ils se servent
pour expliquer pourquoi nous
avons aussi -tôt la Marée , quand la Lune
se trouve au Tropique du Capicorne
sous nôtre horizon , que quand elle se
rencontre au Tropique du Cancer sur
nôtre horizon ; ils en conviennent donc
eux-mêmes : or le cercle que je viens de
déMARS
1734. 481
, que
décrire, etl'Equateur sont égaux entr'eux;
car ils coupent tous deux la terre
nous supposons avec eux ronde , en deux
parties égales : suivant les principes de
Geométrie deux cercles qui coupent un
même Globe en deux parties égales sont
égaux entr'eux ; donc de l'aveu méme de
nos adversaires , l'Equateur et le Cercle
que je viens de décrire et auquel ils
avotient que répond la Lune aux nouvelles
et pleines Lunes des Solstices , sont
égaux entr'eux ; donc il n'y a point de
plus grande convexité sur la surface de
la terre par rapport à la Lune dans l'un
que
dans l'autre cas ; d'où il s'ensuit
que
la matiere céleste ne se trouvant point
plus gênée , ne doit pas davantage comprimer
les eaux de la Mer ; et ainsi suivant
cette explication , les Marées ne
doivent pas être plus grandes dans les
nouvelles Lunes des Equinoxes que dans
celles des Solstices ; ce systême ne vaut
donc rien pour expliquer le mouvement
annuel . J'avoue qu'il peut arriver qu'on
donne une véritable et solide explication
de ce mouvement ; mais je soutiens que
celle que je viens de refuter est insoutenable
; et cependant elle est à la mode
chez tous les Philosophes , qui toujours
accoutumez à distinguer un Equateur et
D des
482 MERCURE DE FRANCE
des Tropiques ; ne font nulle attention
à la situation respective de ces cercles par
rapport
à la Lune.
annuel du Flux et Reflux de la Mer.
L est surprenant que les Philosophes
Iquise piequent d'une si grande prac
titude dans l'explication de tous les mouvemens
de la Mer , qu'ils défient de proposer
aucune difficulté contre leur sistême
, qu'ils ne dissipent aussi -tôt , n'en
ayent pas encore apperçu une qui saute
aux yeux dans l'explication qu'ils donnent
du mouvement annuel : c'est qu'elle
paroît fondée sur un principe dont tout
le monde convient, que l'Equateur est le
plus grand de tous les cercles de laTerre ,
et que les deux Tropiques lui sont considérablement
inférieurs , principe incontestable
, mais qui est mal appliqué dans
leur systême. Pour le démontrer , il ne
faut que l'examiner et l'application qu'ils
en font . Mais auparavant il est bon d'établir
l'état de la question.
478 MERCURE DE FRANCE
On distingue trois sortes de mouvements
différents dans les eaux de la Mer,
le Diurne , le Menstruel , et l'annuel.
Le Diurne est celui par lequel les eaux
de la Mer se débordent sur nos Rivages
et s'en retirent deux fois le jour , ensorte
toutefois que ces inondations arrivent
tous les jours près de 48 min. plus tard
que le jour précédent.
Le mouvement Menstruel est ainsi
appellé , parce que les Marées sont plus
fortes aux nouvelles et pleines Lunes de
chaque mois que dans les Quadratures.
Enfin le mouvement annuel est celui
par lequel les eaux de la Mer se gonflent
plus considérablement aux nouvelles et
pleines Lunes des Equinoxes, qu'aux nouvelles
et pleines Lunes des Solstices.
Il ne s'agit ici que du mouvement annuel
, et c'est précisément l'explication
qu'on en donne communément que je
me propose de refuter icy . Voici donc
comme on l'explique.
•
Dans les nouvelles et pleines Lunes des
Equinoxes, la Lune répond à l'Equateur
terrestre qui est le plus grand de tous
les cercles de la Terre. Dans les nouvelles
et pleines Lunes des Solstices elle répond
aux deux Tropiques qui sont de beaucoup
plus petits que l'Equateur ; par
conMARS.
1734 479
conséquent quand la Lune se trouve directement
sur l'Equateur , il y a une
plus grande convexité sur la terre par
rapport à la Lune , une bosse plus considérable
, que quand elle répond aux
Tropiques, ainsi la distance qui se trouve
depuis la circonférence de l'Equateur
jusqu'à la partie inférieure de la Lune ,
étant beaucoup moins grande que celle
qui se trouve entre les Tropiques et la
même partie inférieure de la Lune
lit se trouve plus retréci dans cet endroit
que
que si elle répondoit aux Tropiques ;
donc la matiere céleste a beaucoup plus
de peine à passer donc elle comprime
davantage les eaux , et par conséquent
les Marées doivent être plus grandes dans
les nouvelles et pleines Lunes des Equi
noxes que dans celles des Solstices.
و
, le
Cette explication seroit merveilleuse
si elle ne péchoit point , comme je l'ai
dit dans l'application du principe. Il est
bien vrai que l'Equateur est le plus grand
de tous les cercles de la terre que les
Tropiques lui cédent en grandeur , mais
il est faux d'en conclure que la Lune
répond à un moindre cercle quand elle
se trouve sur les Tropiques que quand
elle se trouve sur l'Equateur , et je soutiens
, de l'aveu même des Auteurs du
systême
480 MERCURE DE FRANCE.
systême , que dans l'un et l'autre cas
la Lune répond à des cercles égaux entr'eux.
Pour le prouver il ne faut
que considerer
la situation des Tropiques par
rapport à la Lune dans les nouvelles et
pleines Lunes des Solstices , et faire attention
que pour lors elle ne répond pas
précisément au centre des Tropiques , mais
à un cercle dont le centre est la terre ,
et que ce cercle se prend d'un Tropique
à l'autre , c'est - à - dire , d'un point , par
exemple,du Tropique du Cancer sur nô
tre horizon au point duCapricorne qui lui
est directement opposé chez nos Antipodes;
la raison en est qu'en quelqu'endroit
que se trouve la Lune , elle presse toujours
vers la partie qui lui est directement
opposée : or quand elle se trouve
sur un Tropique , le cercle que je viens
de décrire lui est directement opposé ; et
c'est dont ces Auteurs du systême conwiennent
eux -mêmes , et dont ils se servent
pour expliquer pourquoi nous
avons aussi -tôt la Marée , quand la Lune
se trouve au Tropique du Capicorne
sous nôtre horizon , que quand elle se
rencontre au Tropique du Cancer sur
nôtre horizon ; ils en conviennent donc
eux-mêmes : or le cercle que je viens de
déMARS
1734. 481
, que
décrire, etl'Equateur sont égaux entr'eux;
car ils coupent tous deux la terre
nous supposons avec eux ronde , en deux
parties égales : suivant les principes de
Geométrie deux cercles qui coupent un
même Globe en deux parties égales sont
égaux entr'eux ; donc de l'aveu méme de
nos adversaires , l'Equateur et le Cercle
que je viens de décrire et auquel ils
avotient que répond la Lune aux nouvelles
et pleines Lunes des Solstices , sont
égaux entr'eux ; donc il n'y a point de
plus grande convexité sur la surface de
la terre par rapport à la Lune dans l'un
que
dans l'autre cas ; d'où il s'ensuit
que
la matiere céleste ne se trouvant point
plus gênée , ne doit pas davantage comprimer
les eaux de la Mer ; et ainsi suivant
cette explication , les Marées ne
doivent pas être plus grandes dans les
nouvelles Lunes des Equinoxes que dans
celles des Solstices ; ce systême ne vaut
donc rien pour expliquer le mouvement
annuel . J'avoue qu'il peut arriver qu'on
donne une véritable et solide explication
de ce mouvement ; mais je soutiens que
celle que je viens de refuter est insoutenable
; et cependant elle est à la mode
chez tous les Philosophes , qui toujours
accoutumez à distinguer un Equateur et
D des
482 MERCURE DE FRANCE
des Tropiques ; ne font nulle attention
à la situation respective de ces cercles par
rapport
à la Lune.
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Résumé : DIFFICULTÉ sur le mouvement annuel du Flux et Reflux de la Mer.
Le texte traite des mouvements annuels des marées, soulignant une difficulté dans l'explication courante de ce phénomène. Les philosophes, bien qu'ils aient expliqué avec précision les mouvements diurnes et mensuels des eaux marines, n'ont pas résolu la question du mouvement annuel. Les trois types de mouvements des marées sont le mouvement diurne, le mouvement mensuel et le mouvement annuel. Le mouvement diurne se caractérise par des marées qui se produisent deux fois par jour, avec un décalage de 48 minutes chaque jour. Le mouvement mensuel est marqué par des marées plus fortes aux nouvelles et pleines lunes de chaque mois. Le mouvement annuel, quant à lui, se manifeste par des marées plus importantes aux équinoxes qu'aux solstices. L'explication traditionnelle du mouvement annuel repose sur le principe que l'équateur est le plus grand cercle de la Terre, tandis que les tropiques sont plus petits. Selon cette explication, la Lune, en se trouvant sur l'équateur aux équinoxes, crée une plus grande convexité terrestre, comprimant ainsi davantage les eaux et augmentant les marées. Cependant, le texte conteste cette explication en affirmant que la Lune répond à des cercles égaux, que ce soit sur l'équateur ou sur les tropiques. Ainsi, la différence de convexité et de compression des eaux ne peut expliquer les variations des marées entre les équinoxes et les solstices. Le texte conclut que cette explication est insoutenable et qu'une autre explication doit être trouvée pour le mouvement annuel des marées.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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48
p. 744-747
RÉPONSE de M. le Gendre de Saint Aubin, à l'objection concernant le Flux et Reflux de la Mer, insérée dans le Mercure de Mars dernier.
Début :
Le Systême Cartésien sur le Flux et Reflux de la Mer, victorieux si souvent des objections, [...]
Mots clefs :
Flux et reflux, Lune, Équateur, Mer, Pression, Terre, Eaux , Globe, Soleil, Hypothèse, Système cartésien, Copernic
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texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE de M. le Gendre de Saint Aubin, à l'objection concernant le Flux et Reflux de la Mer, insérée dans le Mercure de Mars dernier.
REPONSE de M. le Gendre de Saint
Aubin , à l'objection concernant le
Flux et Reflux de la Mer , insérée dans
le Mercure de Mars dernier.
par un
E Systême Cartésien sur le Flux et Reflux
I de la Mer,victorieux si souvent des objec
tions , a été attaqué dans le Mercure ,
raisonnement très solide en soi , mais qui ne
donne aucune atteinte à la véritable explication
de ce Phénomene. Le parfait accord des variations
du Flux et du Reflux avec le cours de la
Lune , se remarque également aux trois mouve
mens de la Mer , diurne , menstruel et annuel.
L'Auteur de la nouvelle objection convient de la
justesse des deux prémiers rapports , en ce que le
Flux retarde tous les jours d'environ 48. minutes,
comme le passage de la Lune par le même Méridien
, et en ce que la pression des eaux de la Mer
par le Globe Lunaire étant plus forte lorsque la
Lune est dans une ligne droite avec le Soleil dans
les conjonctions , et oppositions , les Marées sont
alors plus hautes ; mais la difficulté tombe sur le
moll
AVRIL 1734 745
mouvement annuel de la Mer , suivant lequel on
observe que ses eaux sont beaucoup plus gonflées
dans les conjonctions et oppositions des équinoxes
, que dans celles des Solstices. L'Auteur de
l'objection , après avoir remarqué que la Lune
étant dans un tropique , elle n'en décrit pas moins
un grand cercle de la Sphere , qui a pour centre
celui du Globe Terrestre puisqu'il faut que
la Lune presse en 24. heures les eaux qui sont
sous les deux Tropiques opposez , pour que
le Flux ne retarde pas plus sur nos Côtes , lorsque
la Lune est dans le Solstice le plus éloigné , que
quand elle est dans le Solstice le plus proche ; et
que tous les grands cercles d'une Sphere sont égaux
entre eux ; il en conclut que le Systême est insuffisant
pour expliquer le mouvement annuel
de la Mer.
La solution n'est pas fort difficile. Premierement
l'égalité de tous les grands cercles d'une
Sphere n'est d'aucune consideration dans l'espece
dont il s'agit , l'augmentation du Flux dans
les équinoxes , étant causée par une pression plus
perpendiculaire , au lieu que dans les Solstices la
pression est fort indirecte et ne fait que glisser
sur les eaux.
1. Secondement les Astronômes regardent la Ter
re , non comme un Globe exactement rond , où
tous les cercles sont égaux . mais comme un ellipsoïde
allongé vers les poles , ou comme un
Spheroïde rehaussé sur l'Equateur .
Suivant la premiere opinion , le Soleil et la
Lune se réncontrant en même-temps dans une
ligne presque directe sur l'Equateur , et étant per
pendiculaires au plan des deux axes de l'éllipse ,
la pression de la Lune porte bien plus à plomb
sur les eaux de la Mer , que quand le rayon de la
Fiij Lune
746 MERCURE DE FRANCE
Lune fait un angle fort aigu avec ce même plan.
Suivant la seconde opinion que la Terre est
un Sphéroïde rehaussé sur l'Equateur , il est clair
que ce cercle surpassant de beaucoup tous les autres
par sa convexité , presse davantage la matiere
étherée dans les équinoxes , parce qu'il est
opposé plus directement au Soleil et à la Lune.
On remarque encore de la difference entre les
Marées des deux Solstices ; et celles du Solstice
d'hyver étant un peu plus fortes , nous font connoître
que le périhelie de la Terre a aussi quelque
part à une plus grande pression des eaux de laMer;
ce qui revient à l'ancien sentiment de Pline , que le
Soleil est en partie cause du Flux et du Reflux .
Je vais me servir de l'occasion de cette Dissertation
Astronomique pour proposer une hypothese
du mouvement de la Terre , differente de
celle de Copernic . Elle consiste à mettre les pôles
de l'Equateur dans une situation droite à la place
de ceux de l'écliptique , ensorte que le cercle variable
du jour comprenue alternativement cha
que pole dans l'hémisphere éclairé ; au lieu que
dans l'hypothèse de Copernic , le cercle du jour
étant immobile , les poles de l'Equateur passent
alternativement dans l'hémisphere qui voit le Soleil.
La révolution diurne de la Terre décrit un
parallele , de même que le Soleil dans le Systême
de Tycho , et on n'a pas besoin d'un mouvement
de plus du Globe Terrestre d'Orient en Occident
, introduit par Copernic ( Révolut. lib. 1 .
e. 11. ) pour expliquer le parallelisme de l'axe
de la Terre , par l'exemple de l'Aiguille d'une
Boussole qui ne tourne point dans le temps que
sa boëte tourne. La seule inclinaison de l'écliptique
sur l'Equateur suffit pour causer ladiversité
des saisons et l'inégalité des jours .
La Terre garde son parallelisme, par un axe toû
jour
AVRIL. 1734. 747
jours droit, en parcourant la route oblique du Zodiaque
sans s'écarter ; l'Equateur du Globe Terrestre
s'éleve et s'abaisse par rapport à un cercle
fixe dans le Ciel, de tout l'espace compris entre cet
Equateur et un des Tropiques ; et chaque pole de
l'Equateur coupe alternativement l'axe du Zodiaque
, pendant les solstices.
La Lune , suivant cette hypothese , étant dans
un Solstice , les deux tropiques ne passent
pas , à la verité , en 24. heures au--ddessous de la
Lune , comme on les y fait passer dans l'hypothese
de Copernic , pour rendre raison de ce que
le Flux arrive toujours à la même heure vers nos
Côtes , mais il y est suppléé par le contrecoup
de la pression de la Lune qui étant assez forte
pour contraindre le Globe de la Terre de reculer
de quelque espace ( ce qu'il faut absolument admettre,
indépendainment de cette hypothese ,
pour expliquer comment il arrive un flux et un
reflux de douze en douze heures ) cette pression
de la Lune agit en même-temps sur les deux
paralleles opposez. J'attends sur cette nouvelle
hypothese , plus simple que celle de Copernic ,
la décision des grands Astronomes .
Aubin , à l'objection concernant le
Flux et Reflux de la Mer , insérée dans
le Mercure de Mars dernier.
par un
E Systême Cartésien sur le Flux et Reflux
I de la Mer,victorieux si souvent des objec
tions , a été attaqué dans le Mercure ,
raisonnement très solide en soi , mais qui ne
donne aucune atteinte à la véritable explication
de ce Phénomene. Le parfait accord des variations
du Flux et du Reflux avec le cours de la
Lune , se remarque également aux trois mouve
mens de la Mer , diurne , menstruel et annuel.
L'Auteur de la nouvelle objection convient de la
justesse des deux prémiers rapports , en ce que le
Flux retarde tous les jours d'environ 48. minutes,
comme le passage de la Lune par le même Méridien
, et en ce que la pression des eaux de la Mer
par le Globe Lunaire étant plus forte lorsque la
Lune est dans une ligne droite avec le Soleil dans
les conjonctions , et oppositions , les Marées sont
alors plus hautes ; mais la difficulté tombe sur le
moll
AVRIL 1734 745
mouvement annuel de la Mer , suivant lequel on
observe que ses eaux sont beaucoup plus gonflées
dans les conjonctions et oppositions des équinoxes
, que dans celles des Solstices. L'Auteur de
l'objection , après avoir remarqué que la Lune
étant dans un tropique , elle n'en décrit pas moins
un grand cercle de la Sphere , qui a pour centre
celui du Globe Terrestre puisqu'il faut que
la Lune presse en 24. heures les eaux qui sont
sous les deux Tropiques opposez , pour que
le Flux ne retarde pas plus sur nos Côtes , lorsque
la Lune est dans le Solstice le plus éloigné , que
quand elle est dans le Solstice le plus proche ; et
que tous les grands cercles d'une Sphere sont égaux
entre eux ; il en conclut que le Systême est insuffisant
pour expliquer le mouvement annuel
de la Mer.
La solution n'est pas fort difficile. Premierement
l'égalité de tous les grands cercles d'une
Sphere n'est d'aucune consideration dans l'espece
dont il s'agit , l'augmentation du Flux dans
les équinoxes , étant causée par une pression plus
perpendiculaire , au lieu que dans les Solstices la
pression est fort indirecte et ne fait que glisser
sur les eaux.
1. Secondement les Astronômes regardent la Ter
re , non comme un Globe exactement rond , où
tous les cercles sont égaux . mais comme un ellipsoïde
allongé vers les poles , ou comme un
Spheroïde rehaussé sur l'Equateur .
Suivant la premiere opinion , le Soleil et la
Lune se réncontrant en même-temps dans une
ligne presque directe sur l'Equateur , et étant per
pendiculaires au plan des deux axes de l'éllipse ,
la pression de la Lune porte bien plus à plomb
sur les eaux de la Mer , que quand le rayon de la
Fiij Lune
746 MERCURE DE FRANCE
Lune fait un angle fort aigu avec ce même plan.
Suivant la seconde opinion que la Terre est
un Sphéroïde rehaussé sur l'Equateur , il est clair
que ce cercle surpassant de beaucoup tous les autres
par sa convexité , presse davantage la matiere
étherée dans les équinoxes , parce qu'il est
opposé plus directement au Soleil et à la Lune.
On remarque encore de la difference entre les
Marées des deux Solstices ; et celles du Solstice
d'hyver étant un peu plus fortes , nous font connoître
que le périhelie de la Terre a aussi quelque
part à une plus grande pression des eaux de laMer;
ce qui revient à l'ancien sentiment de Pline , que le
Soleil est en partie cause du Flux et du Reflux .
Je vais me servir de l'occasion de cette Dissertation
Astronomique pour proposer une hypothese
du mouvement de la Terre , differente de
celle de Copernic . Elle consiste à mettre les pôles
de l'Equateur dans une situation droite à la place
de ceux de l'écliptique , ensorte que le cercle variable
du jour comprenue alternativement cha
que pole dans l'hémisphere éclairé ; au lieu que
dans l'hypothèse de Copernic , le cercle du jour
étant immobile , les poles de l'Equateur passent
alternativement dans l'hémisphere qui voit le Soleil.
La révolution diurne de la Terre décrit un
parallele , de même que le Soleil dans le Systême
de Tycho , et on n'a pas besoin d'un mouvement
de plus du Globe Terrestre d'Orient en Occident
, introduit par Copernic ( Révolut. lib. 1 .
e. 11. ) pour expliquer le parallelisme de l'axe
de la Terre , par l'exemple de l'Aiguille d'une
Boussole qui ne tourne point dans le temps que
sa boëte tourne. La seule inclinaison de l'écliptique
sur l'Equateur suffit pour causer ladiversité
des saisons et l'inégalité des jours .
La Terre garde son parallelisme, par un axe toû
jour
AVRIL. 1734. 747
jours droit, en parcourant la route oblique du Zodiaque
sans s'écarter ; l'Equateur du Globe Terrestre
s'éleve et s'abaisse par rapport à un cercle
fixe dans le Ciel, de tout l'espace compris entre cet
Equateur et un des Tropiques ; et chaque pole de
l'Equateur coupe alternativement l'axe du Zodiaque
, pendant les solstices.
La Lune , suivant cette hypothese , étant dans
un Solstice , les deux tropiques ne passent
pas , à la verité , en 24. heures au--ddessous de la
Lune , comme on les y fait passer dans l'hypothese
de Copernic , pour rendre raison de ce que
le Flux arrive toujours à la même heure vers nos
Côtes , mais il y est suppléé par le contrecoup
de la pression de la Lune qui étant assez forte
pour contraindre le Globe de la Terre de reculer
de quelque espace ( ce qu'il faut absolument admettre,
indépendainment de cette hypothese ,
pour expliquer comment il arrive un flux et un
reflux de douze en douze heures ) cette pression
de la Lune agit en même-temps sur les deux
paralleles opposez. J'attends sur cette nouvelle
hypothese , plus simple que celle de Copernic ,
la décision des grands Astronomes .
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Résumé : RÉPONSE de M. le Gendre de Saint Aubin, à l'objection concernant le Flux et Reflux de la Mer, insérée dans le Mercure de Mars dernier.
Le texte présente une réponse de M. le Gendre de Saint-Aubin à une objection concernant le flux et le reflux de la mer, publiée dans le Mercure de Mars précédent. L'auteur défend le système cartésien, qui explique les variations du flux et du reflux en accord avec le cours de la Lune. Les mouvements diurne, mensuel et annuel de la mer sont mentionnés, avec un accent sur la difficulté d'expliquer le mouvement annuel. L'objection soulève le fait que la Lune, même lorsqu'elle est dans un tropique, décrit un grand cercle de la sphère terrestre, ce qui devrait affecter le flux de manière uniforme. L'auteur explique que l'augmentation du flux aux équinoxes est due à une pression plus perpendiculaire, contrairement aux solstices où la pression est plus indirecte. Deux hypothèses sont proposées pour expliquer cette différence : la Terre pourrait être un ellipsoïde allongé vers les pôles ou un sphéroïde rehaussé sur l'équateur. Dans les deux cas, la pression lunaire est plus efficace aux équinoxes. Le texte mentionne également une différence entre les marées des deux solstices, celles d'hiver étant plus fortes en raison du périhélie de la Terre. Enfin, l'auteur propose une nouvelle hypothèse sur le mouvement de la Terre, différente de celle de Copernic. Cette hypothèse suggère que les pôles de l'équateur sont droits par rapport à ceux de l'écliptique, et que la Terre garde son parallelisme en parcourant la route oblique du Zodiaque. La Lune, suivant cette hypothèse, exerce une pression suffisante pour contraindre la Terre à reculer, expliquant ainsi le flux et le reflux.
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49
p. 835-838
ANDROMEDE. CANTATE.
Début :
Sur un affreux Rocher que la Mer irritée, [...]
Mots clefs :
Andromède, Monstre, Rocher, Attraits, Amour, Instant, Mer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ANDROMEDE. CANTATE.
MEDE.
CANTATE.
"
UR un affreux Rocher que la Mer
irritée ,
Battoit de tous côtez de ses flots
écumeux ,
Andromede, étoit enchaînée :
Victime du courroux des Dieux ,
:
Pour expier l'orgueil d'une More insensée ,
A périr sous les coups d'un Monstre furicux ,
A ij
L'Ora
SH.P
836
MERCURE
DE
FRANCE
:
L'Oracle l'avoit condamnée :
Jeune , pleine d'attraits , fille d'un Roy puissane
Sur le point d'allumer les feux de l'himenée ,
Par un revers terrible , elle est en un instant
Seule , proscrite , abandonnée ;
Envain l'air retentit de ses gémissemens ;
Le Ciel s'est déclaré contre elle ;
Rien ne peut adoucir ses Arrêts violents :
En vain par ces tristes accents ,
7
Bile exprime l'excès de sa douleur mortelle ;
Vains attraits , funeste Beauté ,
Objet d'une jalouse envie ,
Qui faisoit ma félicité ,.
Tu fais le malheur de ma vie
C'en est fait , ces traits séduisants ,
Qui bruloient des plus vives flammes
Les coeurs d'une foule d'A
N'ont plus de pouvoir sur leurs ames
Grands Dieux ! quel affreux changement !
Tout me fuit , que dis- je! Phinée ,
Peu touché de ma destinée ,
N'est plus qu'un lâche , un inconstant,
Tandis que sa douleur profonde ,
Porte ses plaintes jusqu'aux Cieux ,
L'air s'obscurcit , la foudre gronde ,
Les vents souflent , le Ciel brille de mille feux ,
La
MAY: 1734 7837
La Mer s'agite, un flot avec force s'élance ,
S'abbaisse tout à coup , vers le Rocher s'avance ,
Et vomit le Monstre à ses yeux .
Déja vers l'aimable Princesse ,
Il marche à pas précipité ,
Il atteint le Rocher ; sa fureur vengeresse ,
Est prête à dévorer cette jeune Beauté ;
Ne craignez ' rien , Princesse infortunée ,
L'Amour s'interesse à vos jours ;
Ce Dieu vous amene Persée ;
Esperez tout avec de tels secours ,
Cet Amant génereux , mieux que l'ingrat Phi
née ,*
Sçaura de vos malheurs faire finir le cours ;
Persée à cet instant s'avance vers la Roche
L'aspect de tant d'appas redouble sa valeur ;
Furieux , du Monstre il s'approche ,
Il l'arrête , et d'un trait il lui perce le cour
Le'Monstre fait des résistances vaines ;
Il perd son sang , il tombe , il meurt ;
Cependant cet Amant vainqueur ,
D'Andromede brise les chaînes ,
Et lui fait un aveu de sa secrette ardeur ;
La Belle ne fut pas insensible à ses peines ,
Un service si grand parloit en sa faveur
L'Amour se mit d'intelligence ;
Une tendre reconnoissance |
La fit ceder bien- tôt à son Liberateur ;
3
A iij Amans ,
838 MERCURE DE FRANCE
Amans , les froideurs de vos Belles ,
Ne doivent point vous dégager
Les plus ficres , les plus cruelles ,
Peuvent en un instant changer.
Soyez tendres , soyez fidelles ,
Et ne vous relâchez jamais ,
Le moindre service pour elles ,
A toûjours de puissants attraits.
Un amour de reconnoissance
Chez le Sexe naît aisément ;
Et souvent plus loin qu'il ne pense ,
Il porte cet engagement.
V. D. G.
CANTATE.
"
UR un affreux Rocher que la Mer
irritée ,
Battoit de tous côtez de ses flots
écumeux ,
Andromede, étoit enchaînée :
Victime du courroux des Dieux ,
:
Pour expier l'orgueil d'une More insensée ,
A périr sous les coups d'un Monstre furicux ,
A ij
L'Ora
SH.P
836
MERCURE
DE
FRANCE
:
L'Oracle l'avoit condamnée :
Jeune , pleine d'attraits , fille d'un Roy puissane
Sur le point d'allumer les feux de l'himenée ,
Par un revers terrible , elle est en un instant
Seule , proscrite , abandonnée ;
Envain l'air retentit de ses gémissemens ;
Le Ciel s'est déclaré contre elle ;
Rien ne peut adoucir ses Arrêts violents :
En vain par ces tristes accents ,
7
Bile exprime l'excès de sa douleur mortelle ;
Vains attraits , funeste Beauté ,
Objet d'une jalouse envie ,
Qui faisoit ma félicité ,.
Tu fais le malheur de ma vie
C'en est fait , ces traits séduisants ,
Qui bruloient des plus vives flammes
Les coeurs d'une foule d'A
N'ont plus de pouvoir sur leurs ames
Grands Dieux ! quel affreux changement !
Tout me fuit , que dis- je! Phinée ,
Peu touché de ma destinée ,
N'est plus qu'un lâche , un inconstant,
Tandis que sa douleur profonde ,
Porte ses plaintes jusqu'aux Cieux ,
L'air s'obscurcit , la foudre gronde ,
Les vents souflent , le Ciel brille de mille feux ,
La
MAY: 1734 7837
La Mer s'agite, un flot avec force s'élance ,
S'abbaisse tout à coup , vers le Rocher s'avance ,
Et vomit le Monstre à ses yeux .
Déja vers l'aimable Princesse ,
Il marche à pas précipité ,
Il atteint le Rocher ; sa fureur vengeresse ,
Est prête à dévorer cette jeune Beauté ;
Ne craignez ' rien , Princesse infortunée ,
L'Amour s'interesse à vos jours ;
Ce Dieu vous amene Persée ;
Esperez tout avec de tels secours ,
Cet Amant génereux , mieux que l'ingrat Phi
née ,*
Sçaura de vos malheurs faire finir le cours ;
Persée à cet instant s'avance vers la Roche
L'aspect de tant d'appas redouble sa valeur ;
Furieux , du Monstre il s'approche ,
Il l'arrête , et d'un trait il lui perce le cour
Le'Monstre fait des résistances vaines ;
Il perd son sang , il tombe , il meurt ;
Cependant cet Amant vainqueur ,
D'Andromede brise les chaînes ,
Et lui fait un aveu de sa secrette ardeur ;
La Belle ne fut pas insensible à ses peines ,
Un service si grand parloit en sa faveur
L'Amour se mit d'intelligence ;
Une tendre reconnoissance |
La fit ceder bien- tôt à son Liberateur ;
3
A iij Amans ,
838 MERCURE DE FRANCE
Amans , les froideurs de vos Belles ,
Ne doivent point vous dégager
Les plus ficres , les plus cruelles ,
Peuvent en un instant changer.
Soyez tendres , soyez fidelles ,
Et ne vous relâchez jamais ,
Le moindre service pour elles ,
A toûjours de puissants attraits.
Un amour de reconnoissance
Chez le Sexe naît aisément ;
Et souvent plus loin qu'il ne pense ,
Il porte cet engagement.
V. D. G.
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Résumé : ANDROMEDE. CANTATE.
Le texte raconte l'histoire d'Andromède, fille d'un roi puissant, condamnée par un oracle à périr sous les coups d'un monstre en raison de l'orgueil de sa mère. Jeune et belle, elle est sur le point de se marier mais se retrouve seule et abandonnée. Ses appels à l'aide restent vains, y compris auprès de Phinée, son amant. Alors que le monstre approche, Persée, guidé par l'Amour, arrive pour la sauver. Il tue le monstre et libère Andromède, lui avouant son amour. Touchée par son geste, Andromède répond à ses sentiments. Le texte conclut en conseillant aux amants de rester tendres et fidèles, car même les femmes les plus froides peuvent changer et éprouver de la reconnaissance.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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50
p. 918-926
Histoire Naturelle de l'Univers, &c. [titre d'après la table]
Début :
HISTOIRE NATURELLE de l'Univers, dans laquelle on raporte des raisons [...]
Mots clefs :
Terre, Système, Mer, Génération, Effets, Nature, Globe, Figures, Observations, Pierres
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texteReconnaissance textuelle : Histoire Naturelle de l'Univers, &c. [titre d'après la table]
HISTOIRE NATURELLE de l'Univers
, dans laquelle on raporte des raisons
Physiques des effets les plus extraordinaires
et les plus merveilleux de la
Nature. Enrichie de Figures en Tailledouce
. Par M. Colonne Gentilhomme
Romain , dédiée à M. le Duc de Richelieu.
A Paris , chez André Cailleau , Quay
des Augustins , à S. André 1734 .
,
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Paris
au sujet de ce Livre .
L'Ouvrage dont le titre seul a piqué
vôtre curiosité et que vous voulez que je
Vous
MAY. 1734. 919
vous fasse connoître particulierement
est divisé en deux volumes in 12. dont le
premier est de 404. pages , sans l'Epître
I'Avertissement et la Préface ; et le second
de 522 pages , chaque volume est subdivisé
en plusieurs Parties et les Parties
en Chapitres .
Dans la premiere Partie l'Auteur commence
par l'Histoire de ce qu'on a remarqué
jusques à présent de plus curieux
et de plus extraordinaire dans le Ciel ,
c'est- à dire la grandeur des Planetes, leurs
taches , leurs figures , leur éloignement
de la Terre, leurs mouvements différents ,
soit sur leur axe , soit autour du Soleil
et en combien de tems ces révolutions
arrivent . A tout cela est jointe une Table
d'observations , où l'on peut voir en un
coup d'oeil toutes celles qui ont été faites
par les plus habiles Astronomes de l'Europe
depuis près d'un siècle. On y parle
aussi des Etoiles fixes , et des changements
qui sont arrivez parmi ces Astres . On
traite dans le second Chapitre des Cometes
. Dans le troisiéme , des espaces lumineux
sans Etoiles. Dans le quatrième ,
´des Parelies , de l'Aurore Septentrionale,
et enfin dans cette premiere Partie , on
ajoute une Relation exacte de tout ce
qu'on a pû remarquer de plus curieux
dans le Ciel et dans l'Atmosphere .
920 MERCURE DE FRANCE
Seconde Partie. L'Auteur considere
d'abord le Globe de la Terre en general
les et sa composition . Il examine ce que
Anciens en connoissoient . S'ils avoient
quelque notion de l'Amerique, et si cette
nouvelle Partie du monde a quelque raport
à l'Isle Atlantique dont Platon a
parlé. Il fait ensuite la Description des
Pays nouvellement découverts , fixant le
temps de ces découvertes , et nommant .
les Personnes qui les ont faites. Il parle
dans le second Chapitre des Inégalitez de
la Terre ou des Montagnes : il examine
si elles ont été formées dès le commencement
du Monde , ou si elles croissent
par la végetation , comme son systême le
supose . C'est ce qu'il démontre par
expériences certaines , et sur des observations
que d'habiles Philosophes ont
faites avec toute l'exactitude possible . Il
fait encore historiquement la Description
des Montagnes les plus considerables
donnant la hauteur des plus élevées , et
parlant de la singularité de quelques - unes
par raport aux figures qu'elles représentent
, ou aux effets qu'elles produisent.
و
Dans le Chapitre 3. Il est parlé des
Plaines , et des Deserts sablonneux , ou
arides . Dans le Chapitre qui suit l'Auteur
fait voir qu'on ne peut pas connoître
CCBe
MA Y. 1734. 921
certains effets qui arrivent sur la superficie
de la terre , sans sçavoir auparavant
J'eau. Il
prouve que
son intérieur est rempli de feu et
d'eau . Il prouve que la Terre contient
beaucoup de feux dans ses entrailles , par
la quantité connuë de tous les Volcans
qui jettent du feu , dont il fait l'histoire .
Il ajoute à l'Historique , la cause et la
raison Physique de la continuation et de
la conservation de ces feux souterrains
et il prouve par des faits historiques
qu'ils sont la cause des Tremblements de
Terre.
>
>
Le Chapitre cinquiéme contient l'Histoire
des Eaux chaudes et leurs vertus.
La pénétration de l'Eau dans le sein de la
Terre , et la circulation de cet Element
font la matiere du Chapitre 6 , où il
prouve historiquement son systême par
fa quantité d'Eau qu'on trouve dans les
Mines les plus profondes , par les Lacs
les Fleuves et les Fontaines , qui se perdent
et qui reparoissent en d'autres endroits
dont il fait un dénombrement cu
rieux , auquel il ajoute la relation de plusieurs
Villes abimées par des Tremblements
de Terre , à la place desquelles
ont paru des Lacs très- considérables .
Dans le Chapitre 7 , il parle des differentes
Terres dont le Globe Terrestre est
com
22 MERCURE DE FRANCE
composé , et des propriétez singulieres
de quelques - unes. Le Chapitre 8. contient
différentes observations sur la fermentation
du Globe Terrestre , et particulierement
sur la Mer. Les changemens qui
arrivent ou qui sont arrivez au Globe de
la Terre , et de la Terre même avec les
Astres , fait le sujet du dernier Chapitre
de cette Partie.
La principale cause du changement qui
arrive dans les differentes Parties de ce
Globe , vient , selon l'Auteur , de ce que
les lieux secs deviennent insensiblement
l'eau oc- acqueux et que les endroits que
cupoit auparavant restent à sec ; ce qu'il
prouve par plusieurs endroits de la Terre,
où l'on voit visiblement aujourd'hui
que
l'eau de la Mer gagne peu à peu et en
même tems découvre , et laisse d'autres
Terres à sec , n'y ayant sur la Terre
qu'une certaine quantité d'eau pour couvrir
une certaine étenduë de Terre.
Troisiéme Partie. Avant que d'entrer
en matiere l'Auteur explique sommairement
la Fable Mystique de Jupiter
Neptune et Pluton , qui avoient divisé
entr'eux l'Empire de l'Univers . Il prétend
que les Anciens ont entendu par ces
trois Noms , le Regne Animal , où le
feu domine , le Regne Vegetal , où l'hu ♣
midité
MAY. 1734.
923
midité prédomine sur le feu ; et le Regne
Minéral , dans lequel le sel ou la Terrestreïté
l'emporte sur les autres Elements .
Suivant cette division il commence par
examiner le Royaume de Pluton , qui est
le Minéral , ou celui des corps qui ne
donnent aucun signe de vie , comme les
Pierres , les Métaux , & c.
>
Dans le premier Chapitre , où il a pour
objet le sel , soit de la Mer , soit de la
Terre , il parle d'abord de la maniere
qu'il se forme dans la Mer aussi bien
que tous les autres differents sels qui sont
produits par la nature en divers endroits.
Il parle ensuite de la génération du Nitre
ou Salpêtre. Il fait enfin une curieuse
Description des Mers , des Montagnes ,
des Terres et des Rivieres où les differents
sels se produisent.
Dans le Chapitre suivant il parle du
Sable. Il en examine la génération , et
après avoir fait la Description historique
de plusieurs sortes de Sables de couleurs
differentes , qui viennent en differents
lieux , il conclud par un examen
Physique de la maniere dont cela se peut
faire .
Chapitre 3. et 4. l'Auteur parle des
Pierres opaques et transparentes ; il fait
une narration curieuse des Pays et des
Mi924
MERCURE DE FRANCE
Mines d'où on les tire , et de quelle façon
les unes et les autres peuvent se produire.
Il raporte plusieurs particularitez
singulieres sur les Pierres opaques , telles
que sont les vertus attribuées à quelquesunes
pour la guerison de certaines Maladies
, ou pour produire certains effets &c.
L'Auteur fait aussi mention de certaines
Pierres , où la nature a peint des figures
d'Animaux , de Plantes &c. et il enseigne
comment on peut distinguer les naturelles
d'avec les artificielles , ou qui ont reçu
certaines empreintes par quelque accident.
Le Chapitre 5. renferme le systême de
l'Auteur sur l'Ayman ; ce systême a de
quoi satisfaire et doit engager à apuyer
ceux qui aiment la simplicité en matiere.
de systême. Il parle dans le Chapitre qui
suit du Magnetisme de plusieurs autres
Corps , qui produisent des effets extra
ordinaires.
La Génération avec l'histoire particu
liere des Metaux , finit cette troisiéme
Partie et le second volume . Non - seulement
l'Auteur fait voir de quelle maniere
ils se produisent et quels sont leurs principes
prochains avec la raison de leurs
differences; mais il raporte aussi des
ves de leur végetation , et beaucoup
proud'au
MAY.
17 34 925
d'autres particularitez curieuses qui regardent
le genre Métallique.
,
Comme le même Libraire donnera incessamment
la quatrième , cinquième
sixième et derniere Partie de cet Ouvrage
, en voici par avance un leger crayon.
Dans le quatrième , l'Auteur parle du
Flux et Reflux de la Mer en general , et
de celui de l'Euripe en particulier , il
parle aussi des Tempêtes , des Meteores
et des courants de la Mer , des Pluyes
ordinaires et extraordinaires ; on y trouve
aussi l'Histoire des Lacs , des Fontaines
et des Rivieres , qui ont quelque proprieté
extraordinaire , ce qui est suivi de
la génération des Vegetaux et de l'Histoire
des Plantes les plus rares et les plus curieuses
.
La cinquiéme Partie renferme la Génération
et l'Histoire des Animaux Qua--
drupedes, Volatiles et Aquatiques, l'Histoire
des Insectes et des petits Animaux
qui ne sont visibles que par le secours du
Microscope. Enfin après avoir parlé de
l'instinct , du discernement et du sentiment
des Animaux , cette cinquième
Partie finit par un Traité de l'Homme
consideré comme Animal et comme raisonnable.
Dans la sixième et derniere Partie
on
926 MERCURE DE FRANCE
و
on trouvera un systême general sur les
Vents,avec des observations particulieres
sur certains Vents tels
que sont ceux
qu'on nomme Alisez , Moussons, et autres.
qui souflent communément en certaines
Mers, et régulierement en certains .
Temps de l'Année.
·
Vous serez aussi bien aise de sçavoir
qu'on trouvera du même Auteur et chez
le même Libraire deux autres Livres curieux
, intitulés l'un les Principes de la
nature , suivant l'opinion des Anciens
Philosophes , avec un Abregé de leurs.
sentiments sur la composition des Corps,,
où l'on fait voir que toutes leurs opinions
sur ces Principes, peuvent se réduire aux
deux Sectes des Atomistes et des Académiciens
, deux volumes in 12. dont le
1 x est des livres , l'autre a pour titre
les Principes de la Nature , ou de la Génération
des Vegetaux , Animaux et Mineraux
un vol. in 12. 2 livres 10 sols ,
on peut y ajourer : Le nouveau Miroir de
la Fortune , ou Abregé de la Geomance ,
pour la récréation des personnes curieuses
de cette science , in 12. 1 liv . 4 sols.
, dans laquelle on raporte des raisons
Physiques des effets les plus extraordinaires
et les plus merveilleux de la
Nature. Enrichie de Figures en Tailledouce
. Par M. Colonne Gentilhomme
Romain , dédiée à M. le Duc de Richelieu.
A Paris , chez André Cailleau , Quay
des Augustins , à S. André 1734 .
,
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Paris
au sujet de ce Livre .
L'Ouvrage dont le titre seul a piqué
vôtre curiosité et que vous voulez que je
Vous
MAY. 1734. 919
vous fasse connoître particulierement
est divisé en deux volumes in 12. dont le
premier est de 404. pages , sans l'Epître
I'Avertissement et la Préface ; et le second
de 522 pages , chaque volume est subdivisé
en plusieurs Parties et les Parties
en Chapitres .
Dans la premiere Partie l'Auteur commence
par l'Histoire de ce qu'on a remarqué
jusques à présent de plus curieux
et de plus extraordinaire dans le Ciel ,
c'est- à dire la grandeur des Planetes, leurs
taches , leurs figures , leur éloignement
de la Terre, leurs mouvements différents ,
soit sur leur axe , soit autour du Soleil
et en combien de tems ces révolutions
arrivent . A tout cela est jointe une Table
d'observations , où l'on peut voir en un
coup d'oeil toutes celles qui ont été faites
par les plus habiles Astronomes de l'Europe
depuis près d'un siècle. On y parle
aussi des Etoiles fixes , et des changements
qui sont arrivez parmi ces Astres . On
traite dans le second Chapitre des Cometes
. Dans le troisiéme , des espaces lumineux
sans Etoiles. Dans le quatrième ,
´des Parelies , de l'Aurore Septentrionale,
et enfin dans cette premiere Partie , on
ajoute une Relation exacte de tout ce
qu'on a pû remarquer de plus curieux
dans le Ciel et dans l'Atmosphere .
920 MERCURE DE FRANCE
Seconde Partie. L'Auteur considere
d'abord le Globe de la Terre en general
les et sa composition . Il examine ce que
Anciens en connoissoient . S'ils avoient
quelque notion de l'Amerique, et si cette
nouvelle Partie du monde a quelque raport
à l'Isle Atlantique dont Platon a
parlé. Il fait ensuite la Description des
Pays nouvellement découverts , fixant le
temps de ces découvertes , et nommant .
les Personnes qui les ont faites. Il parle
dans le second Chapitre des Inégalitez de
la Terre ou des Montagnes : il examine
si elles ont été formées dès le commencement
du Monde , ou si elles croissent
par la végetation , comme son systême le
supose . C'est ce qu'il démontre par
expériences certaines , et sur des observations
que d'habiles Philosophes ont
faites avec toute l'exactitude possible . Il
fait encore historiquement la Description
des Montagnes les plus considerables
donnant la hauteur des plus élevées , et
parlant de la singularité de quelques - unes
par raport aux figures qu'elles représentent
, ou aux effets qu'elles produisent.
و
Dans le Chapitre 3. Il est parlé des
Plaines , et des Deserts sablonneux , ou
arides . Dans le Chapitre qui suit l'Auteur
fait voir qu'on ne peut pas connoître
CCBe
MA Y. 1734. 921
certains effets qui arrivent sur la superficie
de la terre , sans sçavoir auparavant
J'eau. Il
prouve que
son intérieur est rempli de feu et
d'eau . Il prouve que la Terre contient
beaucoup de feux dans ses entrailles , par
la quantité connuë de tous les Volcans
qui jettent du feu , dont il fait l'histoire .
Il ajoute à l'Historique , la cause et la
raison Physique de la continuation et de
la conservation de ces feux souterrains
et il prouve par des faits historiques
qu'ils sont la cause des Tremblements de
Terre.
>
>
Le Chapitre cinquiéme contient l'Histoire
des Eaux chaudes et leurs vertus.
La pénétration de l'Eau dans le sein de la
Terre , et la circulation de cet Element
font la matiere du Chapitre 6 , où il
prouve historiquement son systême par
fa quantité d'Eau qu'on trouve dans les
Mines les plus profondes , par les Lacs
les Fleuves et les Fontaines , qui se perdent
et qui reparoissent en d'autres endroits
dont il fait un dénombrement cu
rieux , auquel il ajoute la relation de plusieurs
Villes abimées par des Tremblements
de Terre , à la place desquelles
ont paru des Lacs très- considérables .
Dans le Chapitre 7 , il parle des differentes
Terres dont le Globe Terrestre est
com
22 MERCURE DE FRANCE
composé , et des propriétez singulieres
de quelques - unes. Le Chapitre 8. contient
différentes observations sur la fermentation
du Globe Terrestre , et particulierement
sur la Mer. Les changemens qui
arrivent ou qui sont arrivez au Globe de
la Terre , et de la Terre même avec les
Astres , fait le sujet du dernier Chapitre
de cette Partie.
La principale cause du changement qui
arrive dans les differentes Parties de ce
Globe , vient , selon l'Auteur , de ce que
les lieux secs deviennent insensiblement
l'eau oc- acqueux et que les endroits que
cupoit auparavant restent à sec ; ce qu'il
prouve par plusieurs endroits de la Terre,
où l'on voit visiblement aujourd'hui
que
l'eau de la Mer gagne peu à peu et en
même tems découvre , et laisse d'autres
Terres à sec , n'y ayant sur la Terre
qu'une certaine quantité d'eau pour couvrir
une certaine étenduë de Terre.
Troisiéme Partie. Avant que d'entrer
en matiere l'Auteur explique sommairement
la Fable Mystique de Jupiter
Neptune et Pluton , qui avoient divisé
entr'eux l'Empire de l'Univers . Il prétend
que les Anciens ont entendu par ces
trois Noms , le Regne Animal , où le
feu domine , le Regne Vegetal , où l'hu ♣
midité
MAY. 1734.
923
midité prédomine sur le feu ; et le Regne
Minéral , dans lequel le sel ou la Terrestreïté
l'emporte sur les autres Elements .
Suivant cette division il commence par
examiner le Royaume de Pluton , qui est
le Minéral , ou celui des corps qui ne
donnent aucun signe de vie , comme les
Pierres , les Métaux , & c.
>
Dans le premier Chapitre , où il a pour
objet le sel , soit de la Mer , soit de la
Terre , il parle d'abord de la maniere
qu'il se forme dans la Mer aussi bien
que tous les autres differents sels qui sont
produits par la nature en divers endroits.
Il parle ensuite de la génération du Nitre
ou Salpêtre. Il fait enfin une curieuse
Description des Mers , des Montagnes ,
des Terres et des Rivieres où les differents
sels se produisent.
Dans le Chapitre suivant il parle du
Sable. Il en examine la génération , et
après avoir fait la Description historique
de plusieurs sortes de Sables de couleurs
differentes , qui viennent en differents
lieux , il conclud par un examen
Physique de la maniere dont cela se peut
faire .
Chapitre 3. et 4. l'Auteur parle des
Pierres opaques et transparentes ; il fait
une narration curieuse des Pays et des
Mi924
MERCURE DE FRANCE
Mines d'où on les tire , et de quelle façon
les unes et les autres peuvent se produire.
Il raporte plusieurs particularitez
singulieres sur les Pierres opaques , telles
que sont les vertus attribuées à quelquesunes
pour la guerison de certaines Maladies
, ou pour produire certains effets &c.
L'Auteur fait aussi mention de certaines
Pierres , où la nature a peint des figures
d'Animaux , de Plantes &c. et il enseigne
comment on peut distinguer les naturelles
d'avec les artificielles , ou qui ont reçu
certaines empreintes par quelque accident.
Le Chapitre 5. renferme le systême de
l'Auteur sur l'Ayman ; ce systême a de
quoi satisfaire et doit engager à apuyer
ceux qui aiment la simplicité en matiere.
de systême. Il parle dans le Chapitre qui
suit du Magnetisme de plusieurs autres
Corps , qui produisent des effets extra
ordinaires.
La Génération avec l'histoire particu
liere des Metaux , finit cette troisiéme
Partie et le second volume . Non - seulement
l'Auteur fait voir de quelle maniere
ils se produisent et quels sont leurs principes
prochains avec la raison de leurs
differences; mais il raporte aussi des
ves de leur végetation , et beaucoup
proud'au
MAY.
17 34 925
d'autres particularitez curieuses qui regardent
le genre Métallique.
,
Comme le même Libraire donnera incessamment
la quatrième , cinquième
sixième et derniere Partie de cet Ouvrage
, en voici par avance un leger crayon.
Dans le quatrième , l'Auteur parle du
Flux et Reflux de la Mer en general , et
de celui de l'Euripe en particulier , il
parle aussi des Tempêtes , des Meteores
et des courants de la Mer , des Pluyes
ordinaires et extraordinaires ; on y trouve
aussi l'Histoire des Lacs , des Fontaines
et des Rivieres , qui ont quelque proprieté
extraordinaire , ce qui est suivi de
la génération des Vegetaux et de l'Histoire
des Plantes les plus rares et les plus curieuses
.
La cinquiéme Partie renferme la Génération
et l'Histoire des Animaux Qua--
drupedes, Volatiles et Aquatiques, l'Histoire
des Insectes et des petits Animaux
qui ne sont visibles que par le secours du
Microscope. Enfin après avoir parlé de
l'instinct , du discernement et du sentiment
des Animaux , cette cinquième
Partie finit par un Traité de l'Homme
consideré comme Animal et comme raisonnable.
Dans la sixième et derniere Partie
on
926 MERCURE DE FRANCE
و
on trouvera un systême general sur les
Vents,avec des observations particulieres
sur certains Vents tels
que sont ceux
qu'on nomme Alisez , Moussons, et autres.
qui souflent communément en certaines
Mers, et régulierement en certains .
Temps de l'Année.
·
Vous serez aussi bien aise de sçavoir
qu'on trouvera du même Auteur et chez
le même Libraire deux autres Livres curieux
, intitulés l'un les Principes de la
nature , suivant l'opinion des Anciens
Philosophes , avec un Abregé de leurs.
sentiments sur la composition des Corps,,
où l'on fait voir que toutes leurs opinions
sur ces Principes, peuvent se réduire aux
deux Sectes des Atomistes et des Académiciens
, deux volumes in 12. dont le
1 x est des livres , l'autre a pour titre
les Principes de la Nature , ou de la Génération
des Vegetaux , Animaux et Mineraux
un vol. in 12. 2 livres 10 sols ,
on peut y ajourer : Le nouveau Miroir de
la Fortune , ou Abregé de la Geomance ,
pour la récréation des personnes curieuses
de cette science , in 12. 1 liv . 4 sols.
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Résumé : Histoire Naturelle de l'Univers, &c. [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Histoire Naturelle de l'Univers' de M. Colonne, dédié à M. le Duc de Richelieu, est publié en 1734 à Paris. Il se compose de deux volumes, le premier contenant 404 pages et le second 522 pages, chacun subdivisé en parties et chapitres. La première partie explore les phénomènes célestes, incluant la grandeur des planètes, leurs taches, leurs mouvements, et les observations des astronomes européens. Elle aborde également les comètes, les espaces lumineux sans étoiles, les parhélies, et l'aurore boréale. La deuxième partie examine le globe terrestre, sa composition, et les connaissances des Anciens sur l'Amérique. Elle décrit les pays nouvellement découverts, les montagnes, les plaines, et les déserts. L'auteur discute des feux souterrains, des volcans, et des tremblements de terre. Il explore aussi les eaux chaudes, la circulation de l'eau dans la Terre, et les changements géologiques. La troisième partie commence par une explication de la fable mystique de Jupiter, Neptune et Pluton, représentant respectivement les règnes animal, végétal et minéral. Elle détaille la génération des sels, du sable, des pierres, et des métaux, ainsi que leurs propriétés et usages. Les parties suivantes, à paraître, traiteront du flux et reflux de la mer, des tempêtes, des végétaux, des animaux, et des vents. L'auteur a également publié d'autres ouvrages sur les principes de la nature et la géomancie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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